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Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769.

by comte Louis-Antoine de Bougainville · French · Gutenberg #28485 · 351,837 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769.
    
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Title: Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769.

Author: comte Louis-Antoine de Bougainville


        
Release date: April 3, 2009 [eBook #28485]
                Most recently updated: August 3, 2021

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DU MONDE PAR LA FRÉGATE DU ROI LA BOUDEUSE ET LA FLÛTE L'ÉTOILE, EN 1766, 1767, 1768 & 1769. ***




Louis Antoine de Bougainville

VOYAGE AUTOUR DU MONDE

PAR

LA FRÉGATE LA BOUDEUSE ET LA FLÛTE L’ÉTOILE

en

1766, 1767, 1768 & 1769.

(1771)




Table des matières


LETTRE AU ROI

CHAPITRE I, II, III, IV, V, VI, VII, VIII, IX, X, XI, XII, XIII, XIV




LETTRE AU ROI

Au roi

    SIRE,

Le voyage dont je vais rendre compte est le premier de cette espèce
entrepris par les Français et exécuté par les vaisseaux de VOTRE
MAJESTÉ. Le monde entier lui devait déjà la connaissance de la figure de
la terre. Ceux de vos sujets à qui cette importante découverte était
confiée, choisis entre les plus illustres savants français, avaient
déterminé les dimensions du globe.

L’Amérique, il est vrai, découverte et conquise, la route par mer frayée
aux Indes et aux Moluques, sont des prodiges de courage et de succès qui
appartiennent sans contestation aux Espagnols et aux Portugais.
L’intrépide Magellan, sous les auspices d’un Roi qui se connaissait en
hommes, échappa au malheur si ordinaire à ses pareils, de passer pour un
visionnaire; il ouvrit la barrière, franchit les pas difficiles et,
malgré le sort qui le priva du plaisir de ramener son vaisseau à Séville
d’où il était parti, rien ne put lui dérober la gloire d’avoir le
premier fait le tour du globe. Encouragés par son exemple, les
navigateurs anglais et hollandais trouvèrent de nouvelles terres et
enrichirent l’Europe en l’éclairant.

Mais cette espèce de primauté et d’aînesse en matière de découvertes
n’empêche pas les navigateurs français de revendiquer avec justice une
partie de la gloire attachée à ces brillantes mais pénibles entreprises.
Plusieurs régions de l’Amérique ont été trouvées par des sujets
courageux des Rois vos ancêtres et Gonneville, né à Dieppe, a le premier
abordé aux terres australes. Différentes causes tant intérieures
qu’extérieures ont paru depuis suspendre à cet égard le goût et
l’activité de la maison.

VOTRE MAJESTÉ a Voulu profiter du loisir de la paix pour procurer à la
géographie des connaissances utiles à l’humanité. Sous vos auspices,
SIRE, nous sommes entrés dans la carrière; des épreuves de tout genre
nous attendaient à chaque pas, la patience et le zèle ne nous ont pas
manqué. C’est l’histoire de nos efforts que j’ose présenter à VOTRE
MAJESTÉ, votre approbation en fera le succès.

Je suis avec le plus profond respect,

DE VOTRE MAJESTÉ,

SIRE,

Le très humble et très soumis serviteur et sujet,

   DE BOUGAINVILLE.




CHAPITRE I

_DISCOURS PRÉLIMINAIRE_


J’ai pensé qu’il serait à propos de présenter à la tête de ce récit,
l’énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des
différentes découvertes faites jusqu’à ce jour dans la mer du Sud ou
Pacifique.

Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq
vaisseaux espagnols, partit de Séville, trouva le détroit qui porte son
nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, où il découvrit deux
petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les îles
Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire
revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut
hissé à terre à Séville, comme un monument de cette expédition, la plus
hardie peut-être que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut
démontrée physiquement, pour la première fois, la sphéricité et
l’étendue de la circonférence de la terre.

Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre
1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le
tour du globe. La reine Elisabeth vint manger à son bord, et son
vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé à Deptfort dans
un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les
découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les
cartes, dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus
quelques îles au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle
Albion.

Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet
1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce
voyage, le troisième fait autour du monde, ne produisit aucune
découverte.

Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598,
avec quatre vaisseaux, passa le détroit de Magellan, cingla le long des
côtes occidentales de l’Amérique, d’où il se rendit aux Larrones, aux
Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance, et rentra à
Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n’a fait aucune
découverte dans la mer du Sud.

Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de
Zélande le 8 août 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant
que d’être rendu au détroit de Magellan, le traversa, fit des courses
sur les côtes du Pérou et du Mexique, d’où, sans rien découvrir dans sa
route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux
rentrèrent dans les ports de Hollande le 1er juillet 1617.

Presque dans le même temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient
leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La
Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui porte le nom de Lemaire,
entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn; y
découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et environ
cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l’île des
Chiens; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l’ouest,
l’île sans Fond; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze
lieues plus à l’ouest, l’île Water; à vingt lieues de celle-là dans
l’ouest, l’île des Mouches; par les seize degrés dix minutes sud, et de
cent soixante-treize à cent soixante-quinze degrés de longitude
occidentale de Paris, deux îles, celle des Cocos, et celle des Traîtres;
cinquante lieues plus ouest, celle d’Espérance, puis l’île de Horn, par
quatorze degrés cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent
soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de Paris. Ensuite ils
cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent entre son
extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre 1616.
Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des
vaisseaux de la Compagnie: Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten
revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et
dix jours.

Jacques L’Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une
flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la
conquête du Pérou; ils entrèrent dans la mer du Sud par le cap de Horn,
et guerroyèrent sur les côtes espagnoles, d’où ils se rendirent aux
Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du Sud, puis à
Batavia. L’Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son
vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.

En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie; il doubla le cap de
Horn, fit diverses courses sur les côtes espagnoles, se rendit aux
Larrones, et revint par le cap de Bonne-Espérance en Angleterre, où il
arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n’a fait aucune découverte dans
la mer du Sud; il prétend avoir découvert dans celle du Nord, par
quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts lieues de la
côte des Patagons, l’île Pepis. Je l’ai cherchée trois fois, et les
Anglais deux, sans la trouver.

Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de
Horn, fit la guerre sur les côtes espagnoles jusqu’en Californie, d’où,
par une route frayée déjà plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux
Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne Espérance, il ternit
aux Dunes le 1er octobre 1711.

Dix ans après, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande,
sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le
cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver; découvrit dans
le sud du tropique austral l’île de Pâques, dont la latitude est
incertaine; puis, entre le quinzième et le seizième parallèle austral,
les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses vaisseaux; puis à peu près
dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le Labyrinthe composé
de six îles, et l’île de la Récréation, où il relâcha. Il découvrit
ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu’il nomma îles de
Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de
Thienhoven et Groningue; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée
et des Terres des Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux
furent confisqués.

L’amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux
de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent
quatre-vingts jours après son départ du même lieu.

Le goût des grandes navigations paraissait entièrement éteint, lorsque
en 1741 l’amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l’excellente
relation est entre les mains de tout le monde, et qui n’a rien ajouté à
la géographie.

Depuis ce voyage de l’amiral Anson, il ne s’en est point fait de grand
pendant plus de vingt années.

L’esprit de découverte a semblé récemment se ranimer.

Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit
de Magellan, découvre quelques îles dans la mer du Sud, faisant sa route
presque au nord-ouest, arrive à Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le
24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours
après son départ.

Deux mois après le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part
d’Angleterre avec les vaisseaux le _Deflin_ et le _Swallow_, il traverse
le détroit de Magellan, est séparé du _Swallow_, que commandait le
capitaine Carteret, au débouquement dans la mer du Sud; il y découvre
une île environ par le dix-huitième parallèle à peu près en août 1767;
il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive à
Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin
rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.

Son compagnon Carteret, après avoir essuyé beaucoup de misères dans la
mer du Sud, arrive à Macassar au mois de mars 1768, avec perte de
presque tout son équipage, à Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne
Espérance à la fin de décembre. On verra que je l’ai rencontré à la mer
le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude
septentrionale. Il n’est arrivé en Angleterre qu’au mois de juin.

On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n’appartient à
la nation française, et que six seulement ont été faits avec l’esprit de
découverte; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin,
de Byron et de Wallas; les autres navigateurs, qui n’avaient pour objet
que de s’enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des
routes connues sans étendre la connaissance du globe.

En 1714, un Français, nommé La Barbinais le Gentil, était parti sur un
vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les côtes du
Chili et du Pérou. De là, il se rendit en Chine où, après avoir séjourné
près d’un an dans divers comptoirs, il s’embarqua sur un autre bâtiment
que celui qui l’y avait amené, et revint en Europe, ayant à la vérité
fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu’on puisse dire que ce
soit un voyage autour du monde fait par la nation française.

Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d’Europe, soit des côtes
occidentales de l’Amérique méridionale, soit des Indes orientales, ont
fait des découvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du
monde.

Il paraît que c’est un Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les
premières en 1503 et 1504; on ignore où sont situées les terres
auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un habitant, que le
gouvernement n’a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel Gonneville,
se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser son
héritière.

Alfonse de Salazar, Espagnol, découvrit en 1525 l’île Saint-Barthélemy,
à quatorze degrés de latitude nord, et environ cent cinquante-huit
degrés de longitude à l’est de Paris.

Alvar de Saavedra, parti d’un port du Mexique en 1526, découvrit, entre
le neuvième et le onzième parallèle nord, un amas d’îles qu’il nomma les
îles des Rois, à peu près par la même longitude que l’île
Saint-Barthélemy; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques;
et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des îles ou
terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore
par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l’est des
îles des Rois, une suite d’îles basses, nommées les îles des Barbus.

Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour
reconnaître la mer du Sud, ne découvrirent qu’une île située par vingt
degrés de longitude ouest de Paris. Ils la nommèrent île Saint-Thomas.

Jean Gaëtan, appareillé du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord
de la ligne. Il y découvrit entre le vingtième et le neuvième parallèle,
à des longitudes différentes, plusieurs îles; à savoir, Rocca, Partida,
les îles du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l’île d’Arézise, et
enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt, suivant son rapport, à
la Nouvelle-Bretagne; mais Dampierre n’avait pas encore découvert le
passage qui porte son nom.

Le voyage suivant est plus fameux que tous les précédents.

Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Pérou en 1567, découvrirent les
îles célèbres que leur richesse fit nommer îles de Salomon; mais, en
supposant que les détails rapportés sur la richesse de ces îles ne
soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et c’est vainement
qu’on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu’elles sont dans
la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième
parallèle. L’île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes
voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.

En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux,
entra le premier par la mer du Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit
des observations importantes, et montra dans cette expédition autant de
courage que d’intelligence. La relation de ce voyage a été imprimée à
Madrid en 1768. Elle renferme des détails intéressants pour tous les
navigateurs qui seront dans le cas de franchir le détroit de Magellan.

En 1595, Alvar de Mindana, qui avait été du voyage fait par Mendoce dans
l’année 1567, repartit du Pérou avec quatre navires pour la recherche
des îles de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis
célèbre par ses propres découvertes. Mindana découvrit entre le neuvième
et le onzième parallèle méridional, environ par cent huit degrés à
l’ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et
Christine, qu’il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella
de Mendoce, qui était du voyage; environ vingt-quatre degrés plus à
l’ouest, il découvrit les îles Saint-Bernard; presque à deux cents
lieues dans l’ouest de celle-ci; l’île Solitaire, et enfin l’île
Sainte-Croix, située à peu près par cent quarante degrés de longitude
orientale de Paris. La flotte navigua de là aux Larrones, et enfin aux
Philippines, où n’arriva pas le général Mindana: on n’a pas su ce
qu’était devenu son navire.

Fernand de Quiros, compagnon de l’infortuné Mindana, avait ramené au
Pérou dona Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 décembre
1605, et prit sa route à peu près dans l’ouest-sud-ouest. Il découvrit
d’abord une petite île vers le vingt-cinquième degré de latitude sud,
environ par cent vingt-quatre degrés de longitude occidentale de Paris;
puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit autres îles
basses et presque noyées, qui portent son nom; et par le treizième degré
de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l’ouest de Paris,
l’île qu’il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l’île
Sainte-Croix qu’il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut
vaine, il découvrit par treize degrés de latitude sud, et à peu près
cent soixante-seize degrés de longitude orientale de Paris, l’île de
Taumaco, puis à environ cent lieues à l’ouest de cette île, par quinze
degrés de latitude sud, une grande terre qu’il nomma la Terre australe
du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont diversement placée.
Là il finit de courir à l’ouest, et reprit à la fin de l’année 1606,
après avoir encore infructueusement cherché l’île Sainte-Croix.

Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 août 1642, découvrit par
quarante-deux degrés de latitude australe, et environ cent
cinquante-cinq degrés à l’est de Paris, une terre qu’il nomma Vandiemen;
il la quitta faisant route à l’ouest, et environ à cent soixante degrés
de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par
quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ
jusqu’au trente-quatrième degré de latitude sud, d’où il cingla au
nord-est, et découvrit par vingt-deux degrés trente-cinq minutes,
environ cent soixante-quatorze degrés à l’est de Paris, les îles
Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus
loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée et Gilolo.

On a donné le nom général de Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit
de terres, soit d’îles, qui s’étend depuis le sixième jusqu’au
trente-quatrième degré de latitude australe, entre le cent cinquième et
le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien de Paris.
Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des
navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette
contrée. La première terre découverte en ces parages fut la terre de
Concorde, autrement appelée d’Endracht, du nom du vaisseau que montait
celui qui l’a trouvée en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième
degré de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, située
à peu près sous le quinzième parallèle, fut découverte par Zéachen, qui
lui donna le nom d’Amhem et de Diemen; et ce pays n’est pas le même que
celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d’Edels donna son
nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre
portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle,
reçut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une
côte qui paraît faire la suite de celle de Leuwin dans l’ouest.
Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la côte occidentale,
voisine du tropique du Capricorne, quoiqu’elle dû porter celui du
capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait payé l’honneur de cette
découverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses.

Dans la même année 1628, entre le dixième et le vingtième parallèle, le
grand golfe de la Carpentarie fut découvert par Pierre Carpenter,
Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnaître toute
cette côte.

Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un
premier voyage sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et était abordé
entre la terre d’Amhem et celle de Diemen; cette course, fort courte,
n’avait produit aucune découverte. En 1699, il partit d’Angleterre avec
l’intention expresse de reconnaître toute cette région sur laquelle les
Hollandais ne publiaient point les lumières qu’ils possédaient. Il en
parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu’au
quinzième parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de
Witt et conjectura qu’il pouvait exister un passage au sud de la
Carpentarie. Il retourna ensuite à Timor, d’où il revint visiter les
îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée, découvrit le passage qui
porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île qui forme ce
détroit à l’est, et reprit sa course pour Timor le long de la
Nouvelle-Guinée. C’est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu’en
1691, tantôt flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde
en changeant de navires.

Tel est l’exposé succinct des divers voyages autour du globe, et des
découvertes différentes faites dans le vaste océan Pacifique, jusqu’au
temps de notre départ.

Depuis notre retour en France et la première édition de cet ouvrage, des
navigateurs anglais sont revenus d’un nouveau voyage autour du monde, et
ce voyage me paraît être celui des modernes de cette espèce où on a fait
le plus de découvertes en tous genres. Le nom du navire est l’Endeavour;
il était commandé par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et
Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du
voyage a déjà paru; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les
détails concernant l’histoire naturelle, est annoncée pour l’hiver
prochain. En attendant, j’ai cru à propos de placer ici un abrégé de
l’extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à
l’Académie des sciences de Paris.

Partis de Plymouth le 25 août 1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le
16 janvier 1669 après deux relâches, l’une à Madère, l’autre à Rio de
Janeiro. Ils s’arrêtent cinq jours à la baie de Bon-Succès, et, ayant
doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril
au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en juin le
passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des
Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s’arrêter à quelques-unes
des îles voisines; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes mœurs
et le même langage qu’à Tahiti.

De là ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zélande par
quarante degrés de latitude australe.

Ils y atterrent le 3 octobre sur la côte orientale, et reconnaissent
parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande,
au lieu d’être partie du continent austral, comme on le supposait assez
généralement, est composée de deux îles sans aucune terre ferme dans le
voisinage. Ils observent aussi qu’on y parle différents dialectes de la
langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqué
dans l’Endeavour.

Leurs découvertes ne se bornent pas à celles-là; après avoir quitté le
31 mars 1770 les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par
les trente-huit degrés de latitude australe sur la partie orientale de
la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en remontant vers le nord, ils y
font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu’au 10 juin où
ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude dans les
parages où l’on verra que je me suis trouvé fort embarrassé; ils restent
échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un
petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après
avoir été plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils
trouvent enfin par dix degrés de latitude australe un détroit entre la
Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils
débouchent dans la mer des Indes.

Insatiables de recherches, ils visitent encore les côtes méridionales et
occidentales de la Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte
méridionale de l’île Java, passent le détroit de la Sonde, et arrivent
le 9 octobre à Batavia. Ils y séjournent deux mois, relâchent ensuite au
cap de Bonne-Espérance, à l’île Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux
Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes
connaissances en géographie et de découvertes intéressantes dans les
trois règnes de la nature.

Cette esquisse fera désirer impatiemment aux lecteurs la relation
détaillée de cette instructive expédition, et doit me rendre encore plus
timide à publier le récit de la mienne. Avant que de le commencer, qu’il
me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation
comme un ouvrage d’amusement: c’est surtout pour les marins qu’elle est
faite. D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la
ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels
fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si
l’habitude d’écrire avait pu m’apprendre à sauver par la forme une
partie de la sécheresse du fond! Mais, quoique initié aux sciences dès
ma plus tendre jeunesse, ou les leçons que daigna me donner M.
d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public
un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire
des sciences et des lettres; mes idées et mon style n’ont que trop pris
l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans.
Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on
se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume aimée du
public eût aidé à la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis
personne; je prétends encore moins établir ou combattre aucune
hypothèse. Quand même les différences très sensibles, que j’ai
remarquées dans les diverses contrées où j’ai abordé, ne m’auraient pas
empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun aujourd’hui, et
cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je
pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui
donner, pût jamais faire fortune? Je suis voyageur et marin,
c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe
d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet,
philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent
impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier,
bien inconcevable de la part des gens qui, n’ayant rien observé par
eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après des observations
empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de
voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage,
au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux
vaisseaux. Il n’a pas été nécessaire de les animer par un traitement
extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux
équipages de M. Byron. Leur constance a été à l’épreuve des positions
les plus critiques, et leur bonne volonté ne s’est pas un instant
ralentie. C’est que la nation française est capable de vaincre les plus
grandes difficultés, et que rien n’est impossible à ses efforts, toutes
les fois qu’elle voudra se croire elle-même l’égale au moins de telle
nation que ce soit au monde.




CHAPITRE II


Dans le mois de février 1764, la France avait commencé un établissement
aux îles Malouines. L’Espagne revendiqua ces îles, comme étant une
dépendance du continent de l’Amérique méridionale; et son droit ayant
été reconnu par le roi, je reçus l’ordre d’aller remettre nos
établissements aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux Indes
orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna
pour cette expédition le commandement de la frégate _La Boudeuse_, de
vingt-six canons de douze, et, je devais être joint aux îles Malouines
par la flûte _L’Étoile_, destinée à m’apporter les vivres nécessaires à
notre longue navigation et à me suivre pendant le reste de la campagne.

Le retard, que diverses circonstances ont mis à la jonction de cette
flûte avec moi, a allongé ma campagne de près de huit mois.

Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes
où _La Boudeuse_ venait d’être construite, et où M. Duclos-Guyot,
capitaine de brûlot, mon second, en faisait l’armement. Je la trouvai
arquée de sept pouces; ce qui provenait de ce qu’il s’est formé un banc
à l’endroit où elle a été lancée à l’eau. Le 5 de ce mois, nous
descendîmes de Paimbeuf à Mindin pour achever de l’armer; et le 15, nous
fîmes voile de cette rade pour nous rendre à la rivière de la Plata. Je
devais y trouver les deux frégates espagnoles la _Esmeralda_ et la
_Liebre_ sorties du Ferrol le 17 octobre, et dont le commandant était
chargé de recevoir les îles Malouines au nom de Sa Majesté Catholique.

Le 5 à midi, nous appareillâmes de la rade de Brest.

Je fus obligé de couper mon câble à trente brasses de l’ancre, le vent
d’est très frais et le jusant empêchant de virer à pic et me faisant
appréhender d’abattre trop près de la côte. Mon état-major était composé
de onze officiers, trois volontaires, et l’équipage de deux cent trois
matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. M. le
prince de Nassau Siegen avait obtenu du roi la permission de faire cette
campagne. À quatre heures après-midi, le milieu de l’île d’Ouessant me
restait au nord-quart-nord-est du compas à la distance d’environ cinq
lieues et demie, et ce fut d’où je pris mon point de départ, sur le
Neptune français dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.

Pendant les premiers jours nous eûmes assez constamment les vents
d’ouest-nord-ouest et sud-ouest, grand frais. Le 14, à sept heures du
soir, le vent étant assez frais à l’est-sud-est et la mer très grosse de
la partie de l’ouest et du nord-ouest, dans un roulis, le bout de bâbord
de la grande vergue entra dans l’eau d’environ trois pieds, ce que nous
n’aurions pas cru possible, la vergue étant haute.

Le 17 après-midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de l’île de
Palme et le 19 de l’île de Fer.

Ce qu’on nomme les Salvages est une petite île d’environ une lieue
d’étendue de l’est à l’ouest; elle est basse au milieu, mais à chaque
extrémité s’élève un mondrain; une chaîne de roches, dont quelques-unes
paraissent au-dessus de l’eau, s’étend du côté de l’ouest à deux lieues
de l’île: il y a aussi du côté de l’est quelques brisants, mais qui ne
s’en écartent pas beaucoup.

La vue de cet écueil nous avait avertis d’une grande erreur dans
l’estime de notre route; mais je ne voulus l’apprécier qu’après avoir eu
connaissance des îles Canaries, dont la position est exactement
déterminée.

La vue de l’île de Fer me donna avec certitude cette correction que
j’attendais. Le 19 à midi, j’observai vingt-huit degrés deux minutes de
latitude boréale; et en la faisant cadrer avec le relèvement de l’île de
Fer, pris à cette même heure, je trouvai une différence de quatre degrés
sept minutes, valant par le parallèle de vingt-huit degrés deux minutes,
environ soixante et douze lieues, donc j’étais plus est que mon estime.
Cette erreur est fréquente dans la traversée du cap Finisterre aux
Canaries, et je l’avais éprouvée en d’autres voyages: les courants, par
le travers du détroit de Gibraltar, portant à l’est avec rapidité.

J’eus en même temps occasion de remarquer que les Salvages sont mal
placées sur la carte de M. Bellin. En effet, lorsque nous en eûmes
connaissance le 17 après-midi, la longitude que nous donnait leur
relèvement différait de notre estime de trois degrés dix-sept minutes à
l’est. Cependant cette même différence s’est trouvée, le 19, de quatre
degrés sept minutes, en corrigeant notre point sur le relèvement de
l’île de Fer, dont la longitude est déterminée par des observations
astronomiques. Il est à remarquer que, pendant les deux jours écoulés
entre la vue des Salvages et celle de l’île de Fer, nous avons navigué
avec un vent large, frais et assez égal, et qu’ainsi il doit y avoir eu
bien peu d’erreur dans l’estime de notre route. D’ailleurs, le 18, nous
relevâmes l’île de Palme au sud-ouest-quart-ouest corrigé, et selon M.
Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J’ai pu conclure de ces
deux observations que M. Bellin a placé l’île des Salvages trente-deux
minutes environ plus à l’ouest qu’elle n’y est effectivement. Au reste,
sur la carte anglaise du docteur Halley, cette île des Salvages est
placée trente lieues encore plus à l’ouest que sur celle de M. Bellin.

Je pris donc un nouveau point de départ le 19 décembre à midi. Notre
route n’eut depuis rien de particulier jusqu’à notre atterrage à la
rivière de la Plata.

La nuit du 17 au 18 janvier, nous prîmes deux oiseaux, dont l’espèce est
connue des marins sous le nom de charbonniers. Ils sont de la grosseur
d’un pigeon. Ils ont le plumage d’un gris foncé; le dessus de la tête
blanc, entouré d’un cordon d’un gris plus noir que le reste du corps, le
bec effilé, long de deux pouces et un peu recourbé par le bout, les yeux
vifs, les pattes jaunes, semblables à celles des canards, la queue très
fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées et
chacune d’environ huit à neuf pouces d’étendue. Les jours suivants nous
vîmes beaucoup de ces oiseaux.

Depuis le 27 janvier nous avions le fond et le 29 au soir nous vîmes la
terre, sans qu’il nous fut permis de la bien reconnaître, parce que le
jour était sur son déclin et que les terres de cette côte sont fort
basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du tonnerre. Nous la
passâmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le cap au
large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent
apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de
reconnaître que la terre vue la veille était l’île de Lobos.

Les Maldonades sont les premières terres hautes qu’on voit sur la côte
du nord après être entré dans la rivière de la Plata, et les seules
presque jusqu’à Montevideo. À l’est de ces montagnes, il y a un
mouillage sur une côte très basse. C’est une anse en partie couverte par
un îlot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une garnison.
On travaille depuis quelques années, dans ses environs, une mine d’or
peu fiche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.

À deux lieues dans l’intérieur, est une ville nouvellement bâtie,
peuplée entièrement de Portugais déserteurs et nommée Pueblo Nuevo.

Le 31, à onze heures du matin, nous mouillâmes dans la baie de
Montevideo, par quatre brasses d’eau, fond de vase molle et noire. Nous
avions passé la nuit du 30 au 31, mouillés sur une ancre, par neuf
brasses même fond, à quatre ou cinq lieues dans l’est de l’île de
Flores. Les deux frégates espagnoles destinées à prendre possession des
îles Malouines étaient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant,
don Philippe Ruis Puente, capitaine de vaisseau, était nommé gouverneur
de ces îles. Nous nous rendîmes ensemble à Buenos Aires afin d’y
concerter avec le gouverneur général don Francisco Bucarelli les mesures
nécessaires pour la cession de l’établissement que je devais livrer aux
Espagnols. Nous n’y séjournâmes pas longtemps et je fus de retour à
Montevideo le 16 février.

Nous avions fait le voyage de Buenos Aires, M. le prince de Nassau et
moi, en remontant la rivière dans une goélette; mais comme pour revenir
de même, nous aurions eu le vent debout, nous passâmes la rivière
vis-à-vis de Buenos Aires, au-dessus de la colonie du Saint-Sacrement,
et fîmes par terre le reste de la route jusqu’à Montevideo où nous
avions laissé la frégate. Nous traversâmes ces plaines immenses dans
lesquelles on se conduit par le coup d’œil, dirigeant son chemin de
manière à ne pas manquer les gués des rivières, chassant devant soi
trente ou quarante chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs
son relais lorsque celui qu’on monte est fatigué, se nourrissant de
viande presque crue, et passant les nuits dans des cabanes faites de
cuir, où le sommeil est à chaque instant interrompu par les hurlements
des tigres qui rôdent aux environs.

Je n’oublierai de ma vie la façon dont nous passâmes la rivière de
Sainte-Lucie, rivière fort profonde, très rapide et beaucoup plus large
que n’est la Seine vis-à-vis des Invalides. On vous fait entrer dans un
canot étroit et long, et dont un des bords est de moitié plus haut que
l’autre; on force ensuite deux chevaux d’entrer dans l’eau, l’un à
tribord, l’autre à bâbord du canot, et le maître du bac tout nu,
précaution fort sage assurément, mais peu propre à rassurer ceux qui ne
savent pas nager, soutient de son mieux au-dessus de la rivière la tête
des deux chevaux, dont la besogne alors est de vous passer à la nage de
l’autre côté, s’ils en ont la force.

Don Ruis arriva à Montevideo peu de jours après nous. Il y vint en même
temps deux goélettes chargées l’une de bois et de rafraîchissements,
l’autre de biscuit et de farine, que nous embarquâmes en remplacement de
notre consommation depuis Brest. On avait employé le temps du séjour à
Montevideo à calfater le bâtiment, à raccommoder le jeu de voiles qui
avait servi pendant la traversée, et à remplir d’eau les barriques
d’armement. Nous mîmes aussi dans la cale tous nos canons, à l’exception
de quatre que nous conservâmes pour les signaux, ce qui nous donna de la
place pour prendre à bord une plus grande quantité de bestiaux. Les
frégates espagnoles étant également prêtes, nous nous disposâmes à
sortir de la rivière de la Plata.




CHAPITRE III


Buenos Aires est située par trente-quatre degrés trente-cinq minutes de
latitude australe; sa longitude de soixante degrés cinq minutes à
l’ouest de Paris a été déterminée par les observations astronomiques du
P. Feuillée. Cette ville, régulièrement bâtie, est beaucoup plus grande
qu’il semble qu’elle devrait l’être, vu le nombre de ses habitants, qui
ne passe pas vingt mille, blancs, nègres et métis. La forme des maisons
est ce qui donne tant d’étendue. Si l’on excepte les couvents, les
édifices publics, et cinq ou six maisons particulières, toutes les
autres sont très basses et n’ont absolument que le rez-de-chaussée.
Elles ont d’ailleurs de vastes cours et presque toutes des jardins. La
citadelle, qui renferme le gouvernement, est située sur le bord de la
rivière et forme un des côtés de la place principale; celui qui lui est
opposé est occupé par l’hôtel de ville.

La cathédrale et l’évêché sont sur cette même place où se tient chaque
jour le marché public.

Il n’y a point de port à Buenos Aires, pas même un môle pour faciliter
l’abordage des bateaux. Les vaisseaux ne peuvent s’approcher de la ville
à plus de trois lieues. Ils y déchargent leurs cargaisons dans des
goélettes qui entrent dans une petite rivière nommée Rio Chuelo, d’où
les marchandises sont portées en charrois dans la ville qui en est à un
quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent caréner ou prendre un
chargement à Buenos Aires se rendent à la Encenada de Baragan, espèce de
port situé à neuf ou dix lieues dans l’est-sud-est de cette ville.

Il y a dans Buenos Aires un grand nombre de communautés religieuses de
l’un et de l’autre sexe. L’année y est remplie de fêtes de saints qu’on
célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies du
culte tiennent lieu de spectacles. Les moines nomment les premières
dames de la ville Majordomes de leurs fondateurs et de la Vierge. Cette
charge leur donne le droit et le soin de parer l’église, d’habiller la
statue et de porter l’habit de l’ordre. C’est pour un étranger un
spectacle assez singulier de voir dans les églises de Saint-François ou
de Saint-Dominique des dames de tout âge assister aux offices avec
l’habit de ces saints instituteurs.

Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification
plus austère que les précédents.

Ils avaient attenant à leur couvent une maison nommée la «Casa de los
ejercicios de las mujeres», c’est-à-dire la maison des exercices des
femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des
parents, venaient s’y sanctifier par une retraite de douze jours.

Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme
ne pénétrait dans ce sanctuaire s’il n’était revêtu de l’habit de saint
Ignace; les domestiques, même du sexe féminin, n’y pouvaient accompagner
leurs maîtresses. Les exercices pratiqués dans ce lieu saint étaient la
méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la
flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore
teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines
dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.

Au reste, la charité des moines ne fait point ici acception de
personnes. Il y a des cérémonies sacrées pour les esclaves, et les
dominicains ont établi une confrérie de nègres. Ils ont leurs chapelles,
leurs messes, leurs fêtes, et un enterrement assez décent; pour tout
cela, il n’en coûte annuellement que quatre réaux par nègre agrégé. Les
nègres reconnaissent pour patrons saint Benoît de Palerme et la Vierge,
peut-être à cause de ces mots de l’Écriture, _nigra sum, sed formosa,
filia Jérusalem_. Le jour de leur fête ils élisent deux rois, dont l’un
représente le roi d’Espagne, l’autre celui de Portugal, et chaque roi se
choisit une reine. Deux bandes, armées et bien vêtues, forment à la
suite des rois une procession, laquelle marche avec croix, bannières et
instruments. On chante, on danse, on figure des combats d’un parti à
l’autre, et on récite des litanies. La fête dure depuis le matin
jusqu’au soir; et le spectacle en est assez agréable.

Les dehors de Buenos Aires sont bien cultivés. Les habitants de la ville
y ont presque tous des maisons de campagne qu’ils nomment _quintas_ et
leurs environs fournissent abondamment toutes les denrées nécessaires à
la vie. J’en excepte le vin, qu’ils font venir d’Espagne ou qu’ils
tirent de Mendoza, vignoble situé à deux cents lieues de Buenos Aires.
Ces environs cultivés ne s’étendent pas fort loin; si l’on s’éloigne
seulement à trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des
campagnes immenses, abandonnées à une multitude innombrable de chevaux
et de bœufs, qui en sont les seuls habitants. À peine, en parcourant
cette vaste contrée, y rencontre-t-on quelques chaumières éparses,
bâties moins pour rendre le pays habitable que pour constituer aux
divers particuliers la propriété du terrain, ou plutôt celle des
bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le traversent n’ont aucune
retraite et sont obligés de coucher dans les mêmes charrettes qui les
transportent et qui sont les seules voitures dont on se serve ici pour
les longues routes. Ceux qui voyagent à cheval, ce qu’on appelle aller à
la légère, sont le plus souvent exposés à coucher au bivouac au milieu
des champs.

Tout le pays est uni, sans montagnes et sans autres bois que celui des
arbres fruitiers. Situé sous le climat de la plus heureuse température,
il serait un des plus abondants de l’univers en toutes sortes de
productions s’il était cultivé. Le peu de froment et de maïs qu’on y
sème y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures terres de France.
Malgré ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs des
habitations comme les terres les plus éloignées; ou si le hasard fait
rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des nègres esclaves. Au reste,
les chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces
campagnes que ceux qui piquent les bœufs, en prennent ce qu’ils peuvent
en manger et abandonnent le reste qui devient la proie des chiens
sauvages et des tigres: ce sont les seuls animaux dangereux de ce pays.

Les chiens ont été apportés d’Europe; la facilité de se nourrir en
pleine campagne leur a fait quitter les habitations, et ils se sont
multipliés à l’infini. Ils se rassemblent souvent en troupe pour
attaquer un taureau, même un homme à cheval, s’ils sont pressés par la
faim. Les tigres ne sont pas en grande quantité, excepté dans les lieux
boisés, et il n’y a que les bords des petites Rivières qui le soient. On
connaît l’adresse des habitants de ces contrées à se servir du lasso et
il est certain qu’il y a des Espagnols qui ne craignent pas d’enlacer
des tigres: il ne l’est pas moins que plusieurs finissent par être la
proie de ces redoutables animaux. J’ai vu à Montevideo une espèce de
chat-tigre, dont le poil assez long est gris-blanc. L’animal est très
bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de longueur: il est dangereux,
mais fort rare.

Le bois est très cher à Buenos Aires et à Montevideo.

On ne trouve dans les environs que quelques petits bois à peine propres
à brûler. Tout ce qui est nécessaire pour la charpente des maisons, la
construction et le radoub des embarcations qui naviguent dans la rivière
vient du Paraguay en radeaux.

Les naturels, qui habitent cette partie de l’Amérique, au nord et au sud
de la rivière de la Plata, sont du nombre de ceux qui n’ont pu être
encore subjugués par les Espagnols et qu’ils nomment _Indios bravos_.
Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.

Leur couleur est très basanée et la graisse dont ils se frottent
continuellement les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre vêtement
qu’un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur descend jusqu’aux
talons, et dans lequel ils s’enveloppent. Les peaux dont il est composé
sont très bien passées: ils mettent le poil en dedans, et le dehors est
peint de diverses couleurs. La marque distinctive des caciques est un
bandeau de cuir dont ils se ceignent le front; il est découpé en forme
de couronne et orné de plaques de cuivre. Leurs armes sont l’arc et la
flèche: ils se servent aussi du lasso et de boules. Ces Indiens passent
leur vie à cheval et n’ont pas de demeures fixes, du moins auprès des
établissements espagnols. Ils y viennent quelquefois avec leurs femmes
pour y acheter de l’eau-de-vie et ils ne cessent d’en boire que quand
l’ivresse les laisse absolument sans mouvement. Pour se procurer des
liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux et quand ils
ont épuisé leurs moyens, ils s’emparent des premiers chevaux qu’ils
trouvent auprès des habitations et s’éloignent. Quelquefois ils se
rassemblent en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever les
bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes
des voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est
un mal sans remède: comment dompter une nation errante, dans un pays
immense et inculte, où il serai même difficile de la rencontrer?

D’ailleurs ces Indiens sont courageux, aguerris, et le temps n’est plus
où un Espagnol faisait fuir mille Américains.

Il s’est formé depuis quelques années dans le nord de la rivière une
tribu de brigands qui pourra devenir plus dangereuse aux Espagnols s’ils
ne prennent des mesures promptes pour la détruire. Quelques malfaiteurs
échappés à la justice s’étaient retirés dans le nord des Maldonades; des
déserteurs se sont joints à eux: insensiblement le nombre s’est accru;
ils ont pris des femmes chez les Indiens et commencé une race qui ne vit
que de pillage. Ils viennent enlever des bestiaux dans les possessions
espagnoles pour les conduire sur les frontières du Brésil, où ils les
échangent avec les Paulistes contre des armes et des vêtements. Malheur
aux voyageurs qui tombent entre leurs mains. On assure qu’ils sont
aujourd’hui plus de six cents. Ils ont abandonné leur première
habitation et se sont retirés plus loin de beaucoup dans le nord-ouest.

Le gouverneur général de la province de La Plata réside, comme nous
l’avons dit, à Buenos Aires. Dans tout ce qui ne regarde pas la mer, il
est censé dépendre du vice-roi du Pérou; mais l’éloignement rend cette
dépendance presque nulle, et elle n’existe réellement que pour l’argent
qu’il est obligé de tirer des mines du Potosi, argent qui ne viendra
plus en pièces connues depuis qu’on a établi cette année même dans le
Potosi un hôtel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman
et du Paraguay dépendent, ainsi que les fameuses missions des jésuites,
du gouverneur général de Buenos Aires. Cette vaste province comprend en
un mot toutes les possessions espagnoles à l’est des Cordillères, depuis
la rivière des Amazones jusqu’au détroit de Magellan. Il est vrai qu’au
sud de Buenos Aires il n’y a plus aucun établissement, la seule
nécessité de se pourvoir en sel fait pénétrer les Espagnols dans ces
contrées. Il part à cet effet tous les ans de Buenos Aires un convoi de
deux cents charrettes, escorté par trois cents hommes; il va par
quarante degrés environ se charger de sel dans les lacs voisins de la
mer, où il se forme naturellement.

Le commerce de la province de La Plata est le moins riche de l’Amérique
espagnole; cette province ne produit ni or ni argent et ses habitants
sont trop peu nombreux pour qu’ils puissent tirer du sol tant d’autres
richesses qu’il renferme dans son sein; le commerce même de Buenos Aires
n’est pas aujourd’hui ce qu’il était il y a dix ans: il est
considérablement déchu depuis que ce qu’on y appelle l’internation des
marchandises n’est plus permise, c’est-à-dire depuis qu’il est défendu
de faire passer les marchandises d’Europe par terre de Buenos Aires dans
le Pérou et le Chili; de sorte que les seuls objets de son commerce avec
ces deux provinces sont aujourd’hui le coton, les mules et le maté ou
l’herbe du Paraguay. L’argent et le crédit des négociants de Lima ont
fait rendre cette ordonnance contre laquelle réclament ceux de Buenos
Aires. Le procès est pendant à Madrid, où je ne sais quand ni comment on
le jugera. Cependant Buenos Aires est riche, j’en ai vu sortir un
vaisseau de registre avec un million de piastres; et si tous les
habitants de ce pays avaient le débouché de leurs cuirs avec l’Europe,
ce commerce seul suffirait pour les enrichir. Avant la dernière guerre
il se faisait ici une contrebande énorme avec la colonie du
Saint-Sacrement, place que les Portugais possèdent sur la rive gauche du
fleuve, presque en face de Buenos Aires; mais cette place est
aujourd’hui tellement resserrée par les nouveaux ouvrages dont les
Espagnols l’ont enceinte que la contrebande avec elle est impossible
s’il n’y a connivence; les Portugais même qui l’habitent sont obligés de
tirer par mer leur subsistance du Brésil. Enfin ce poste est ici à
l’Espagne, à l’égard des Portugais, ce que lui est en Europe Gibraltar à
l’égard des Anglais.

La ville de Montevideo, établie depuis quarante ans, est située à la
rive septentrionale du fleuve, trente lieues au-dessus de son
embouchure, et bâtie sur une presqu’île qui défend des vents d’est une
baie d’environ deux lignes de profondeur sur une de largeur à son
entrée. À la pointe occidentale de cette baie est un mont isolé, assez
élevé, lequel sert de reconnaissance et a donné le nom à la ville; les
autres terres qui l’environnent sont très basses. Le côté de la plaine
est défendu par une citadelle: plusieurs batteries protègent le côté de
la mer et le mouillage; il y en a même une au fond de la baie sur une
île fort petite, appelée l’île aux Français. Le mouillage de Montevideo
est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des pamperos, qui sont des
tourmentes de vent de sud-ouest, accompagnés d’orages affreux.

Montevideo a un gouverneur particulier, lequel est immédiatement sous
les ordres du gouverneur général de la province. Les environs de cette
ville sont presque incultes et ne fournissent ni froment ni maïs; il
faut faire venir de Buenos Aires la farine, le biscuit et les autres
provisions nécessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la
ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cultive presque
aucun légume; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues,
des pêches, des pommes et des coings en grande quantité. Les bestiaux y
sont dans la même abondance que dans le reste de ce pays; ce qui, joint
à la salubrité de l’air, rend la relâche à Montevideo excellente pour
les équipages; on doit seulement y prendre des mesures contre la
désertion. Tout y invite le matelot, dans un pays où la première
réflexion qui le trappe en mettant pied à terre c’est que l’on y vit
presque sans travail. En effet, comment résister à la comparaison de
couler dans le sein de l’oisiveté des jours tranquilles sous un climat
heureux, ou de languir affaissé sous le poids d’une vie constamment
laborieuse et d’accélérer dans les travaux de la mer les douleurs d’une
vieillesse indigente?




CHAPITRE IV


Le 28 février 1767, nous appareillâmes de Montevideo avec les deux
frégates espagnoles et une tartane chargée de bestiaux. Nous convînmes
don Ruis et moi, qu’en rivière il prendrait la tête, et qu’une fois au
large, je conduirais la marche. Toutefois, pour obvier au cas de
séparation, j’avais donné à chacune des frégates un pilote des
Malouines. L’après-midi il fallut mouiller, la brume ne permettant de
voir ni la grande terre ni l’île de Flores. Le vent fut contraire le
lendemain; je comptais néanmoins que nous appareillerions, les courants
assez forts dans cette rivière favorisant les bordées; mais voyant le
jour presque écoulé sans que le commandant espagnol fit aucun signal,
j’envoyai un officier pour lui dire que, venant de reconnaître l’île de
Flores dans une éclaircie, je me trouvais mouillé beaucoup trop près du
banc aux Anglais, et que mon avis était d’appareiller le lendemain, vent
contraire ou non. Don Ruis me fit répondre qu’il était entre les mains
du pilote, pratique de la rivière, qui ne voulait lever l’ancre que d’un
vent favorable et fait. L’officier alors le prévint de ma part que je
mettrais à la voile dès la pointe du jour et que je l’attendrais en
louvoyant, ou mouillé plus au nord, à moins que les marées ou la force
du vent ne me séparassent de lui malgré moi.

La tartane n’avait point mouillé la veille et nous la perdîmes de vue le
soir pour ne plus la revoir. Elle revint à Montevideo trois semaines
après, sans avoir rempli sa mission. La nuit fut orageuse, le pamperos
souffla avec furie et nous fit chasser: une seconde ancre que nous
mouillâmes nous étala. Le jour nous montra les vaisseaux espagnols, mâts
de hune et basses vergues amenés, lesquels avaient beaucoup plus chassé
que nous. Le vent était encore contraire et violent, la mer très grosse,
ce ne fut qu’à neuf heures que nous pûmes appareiller sous les quatre
voiles majeures; à midi nous avions perdu de vue les Espagnols demeurés
à l’ancre et le 3 mars au soir, nous étions hors de la rivière.

Nous eûmes, pendant la traversée aux Malouines, des vents variables du
nord-ouest au sud-ouest, presque toujours gros temps et mauvaise mer:
nous fûmes contraints de passer à la cape le 15 et le 16, ayant essuyé
quelques avaries. D’ailleurs notre mâture exigeait le plus grand
ménagement, la frégate dérivait outre mesure, sa marche n’était point
égale sur les deux bords, et le gros temps ne nous permettait pas de
tenter des changements dans son arrimage qui eussent pu la mettre mieux
dans son assiette. En général les bâtiments fins et longs sont tellement
capricieux; leur marche est assujettie à un si grand nombre de causes
souvent imperceptibles, qu’il est fort difficile de démêler celles dont
elle dépend. On n’y va qu’à tâtons, et les plus habiles y peuvent
prendre le change.

Depuis le 17 après-midi que nous commençâmes à trouver le fond, le temps
fut toujours chargé d’une brume épaisse. Le 19, ne voyant pas la terre,
quoique l’horizon se fut éclairci et que, par mon estime, je fusse dans
l’est des îles Sébaldes, je craignis d’avoir dépassé les Malouines et je
pris le parti de courir à l’ouest; le vent, ce qui est fort rare dans
ces parages, favorisait cette résolution. Je fis grand chemin à cette
route pendant vingt-quatre heures et, ayant alors trouvé les sondes de
la côte des Patagons, je fus assuré de ma position et je repris avec
confiance la route à l’est. En effet, le 21, à quatre heures après midi,
nous eûmes connaissance des Sébaldes qui nous restaient au
nord-est-quart-d’est à huit ou dix lieues de distance, et bientôt après
nous vîmes la terre des Malouines.

Le 23 au soir, nous entrâmes et mouillâmes dans la grande baie, où
mouillèrent aussi le 24 les deux frégates espagnoles. Elles avaient
beaucoup souffert dans leur traversée, le coup de vent du 16 les ayant
obligées d’arriver vent arrière, et la commandante ayant reçu un coup de
mer qui avait emporté ses bouteilles, enfoncé les fenêtres de sa
grand-chambre et mis beaucoup d’eau à bord. Presque tous les bestiaux
embarqués à Montevideo, pour la colonie, avaient péri par le mauvais
temps. Le 25, les trois bâtiments entrèrent dans le port et s’y
amarrèrent.

Le 1er avril, je livrai notre établissement aux Espagnols qui en prirent
possession en arborant l’étendard d’Espagne, que la terre et les
vaisseaux saluèrent de vingt et un coups de canon au lever et au coucher
du soleil. J’avais lu aux Français habitants de cette colonie naissante
une lettre du roi, par laquelle Sa Majesté leur permettait d’y rester
sous la domination du roi catholique. Quelques familles profitèrent de
cette permission; le reste, avec l’état-major, fut embarqué sur les
frégates espagnoles, lesquelles appareillèrent pour Montevideo le 27 au
matin. Pour moi je fus contraint de rester aux Malouines à attendre
_L’Étoile_ sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.




CHAPITRE V


C’est en 1580 que l’on voit les jésuites admis pour la première fois
dans ces fertiles régions, où ils ont depuis fondé, sous le règne de
Philippe III, les missions fameuses auxquelles on donne en Europe le nom
du Paraguay, et plus à propos en Amérique celui de l’Uruguay, rivière
sur laquelle elles sont situées. Elles ont toujours été divisées en
peuplades, faibles d’abord et en petit nombre, mais que des progrès
successifs ont porté jusqu’à celui de trente-sept; savoir, vingt-neuf
sur la rive droite de l’Uruguay, et huit sur la rive gauche, régies
chacune par deux jésuites en habit de l’ordre. Deux motifs qu’il est
permis aux souverains d’allier, lorsque l’un ne nuit pas à l’autre, la
religion et l’intérêt, avaient fait désirer aux monarques espagnols la
conversion de ces Indiens; en les rendant catholiques on civilisait des
hommes sauvages, on se rendait maître d’une contrée vaste et abondante;
c’était ouvrir à la métropole une nouvelle source de richesses et
acquérir des adorateurs au vrai Dieu. Les jésuites se chargèrent de
remplir ces vues, mais ils représentèrent que, pour faciliter le succès
d’une si pénible entreprise il fallait qu’ils fussent indépendants des
gouverneurs de la province et que même aucun Espagnol ne pénétrât dans
le pays.

Le motif qui fondait cette demande était la crainte que les vices des
Européens ne diminuassent la ferveur des néophytes, ne les éloignassent
même du christianisme, et que la hauteur espagnole ne leur rendît odieux
un joug trop appesanti. La cour d’Espagne, approuvant ces raisons, régla
que les missionnaires seraient soustraits à l’autorité des gouverneurs,
et que le trésor leur donnerait chaque année soixante mille piastres
pour les frais des défrichements, sous la condition qu’à mesure que les
peuplades seraient formées et les terres mises en valeur, les Indiens
paieraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l’âge de
dix-huit ans jusqu’à celui de soixante. On exigea aussi que les
missionnaires apprissent aux Indiens la langue espagnole; mais cette
clause ne paraît pas avoir été exécutée.

Les jésuites entrèrent dans la carrière avec le courage des martyrs et
une patience vraiment angélique. Il fallait l’un et l’autre pour
attirer, retenir, plier à l’obéissance et au travail des hommes féroces,
inconstants, attachés autant à leur paresse et à leur indépendance.

Les obstacles furent infinis, les difficultés renaissaient à chaque pas;
le zèle triompha de tout, et la douceur des missionnaires amena enfin à
leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les
réunirent dans des habitations, leur donnèrent des lois, introduisirent
chez eux les arts utiles et agréables; enfin, d’une nation barbare, sans
mœurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé, exact
observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par
l’éloquence persuasive de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des
hommes qu’ils voyaient se sacrifier à leur bonheur; de telle façon que,
quand ils voulaient se former une idée du roi d’Espagne, ils le
représentaient sous l’habit de saint Ignace.

Cependant il y eut contre son autorité un instant de révolte dans
l’année 1757. Le roi catholique venait d’échanger avec le Portugal les
peuplades des missions situées sur la rive gauche de l’Uruguay contre la
colonie du Saint-Sacrement. L’envie d’anéantir la contrebande énorme,
dont nous avons parlé plusieurs fois, avait engagé la cour de Madrid à
cet échange. L’Uruguay devenait ainsi la limite des possessions
respectives des deux couronnes; on faisait passer sur sa rive droite les
Indiens des peuplades cédées, et on les dédommageait en argent du
travail de leur déplacement. Mais ces hommes, accoutumés à leurs foyers,
ne purent souffrir d’être obligés de quitter des terres en pleine valeur
pour en aller défricher de nouvelles. Ils prirent donc les armes: depuis
longtemps on leur avait permis d’en avoir pour se défendre contre les
incursions des Paulistes, brigands sortis du Brésil et qui s’étaient
formés en république vers la fin du XVIe siècle. La révolte éclata sans
qu’aucun jésuite parût jamais à la tête des Indiens.

On dit même qu’ils furent retenus par force dans les villages pour y
exercer les fonctions du sacerdoce. Le gouverneur général de la province
de La Plata, dom Joseph Andonaighi, marcha contre les rebelles, suivi de
dom Joachim de Viana, gouverneur de Montevideo.

Il les défit dans une bataille où il périt plus de deux mille Indiens.
Il s’achemina ensuite à la conquête du pays; et dom Joachim, voyant la
terreur qu’une première défaite y avait répandue, se chargea avec six
cents hommes de le réduire en entier. En effet, il attaqua la première
peuplade, s’en empara sans résistance et, celle-là prise, toutes les
autres se soumirent.

Sur ces entrefaites la cour d’Espagne rappela dom Joseph Andonaighi et
dom Pedro Cevallos arriva à Buenos Aires pour le remplacer. En même
temps Viana reçut ordre d’abandonner les missions et de ramener ses
troupes. Il ne fut plus question de l’échange, projeté entre les deux
couronnes, et les Portugais, qui avaient marché contre les Indiens avec
les Espagnols, revinrent avec eux. C’est dans le temps de cette
expédition que s’est répandu en Europe le bruit de l’élection du roi
Nicolas, Indien dont en effet les rebelles firent un fantôme de royauté.

Dom Joachim de Viana m’a dit que, quand il eut reçu l’ordre de quitter
les missions, une grande partie des Indiens, mécontents de la vie qu’ils
menaient, voulaient le suivre. Il s’y opposa, mais il ne put empêcher
que sept familles ne l’accompagnassent, et il les établit aux Maldonades
où elles donnent aujourd’hui l’exemple de l’industrie et du travail. Je
fus surpris de ce qu’il me dit au sujet de ce mécontentement des
Indiens. Comment l’accorder avec tout ce que j’avais lu sur la manière
dont ils étaient gouvernés? J’aurais cité les lois des missions, comme
le modèle d’une administration faite pour donner aux humains le bonheur
et la sagesse.

En effet, quand on se représente de loin et en général ce gouvernement
magique fondé par les seules armes spirituelles, et qui n’était lié que
par les chaînes de la persuasion, quelle institution plus honorable à
l’humanité! C’est une société qui habite une terre fertile sous un
climat fortuné, dont tous les membres sont laborieux et où personne ne
travaille pour soi; les fruits de la culture commune sont rapportés
fidèlement dans les magasins publics, d’où l’on distribue à chacun ce
qui lui est nécessaire pour sa nourriture, son habillement et
l’entretien de son ménage; l’homme dans la vigueur de l’âge nourrit par
son travail l’enfant qui vient de naître; et lorsque le temps a usé ses
forces, il reçoit de ses concitoyens les mêmes services dont il leur a
fait l’avance; les maisons particulières sont commodes, les édifices
publics sont beaux; le culte est uniforme et scrupuleusement suivi; ce
peuple heureux ne connaît ni rangs ni conditions, il est également à
l’abri des richesses et de l’indigence. Telles ont dû paraître et telles
me paraissaient les missions dans le lointain et l’illusion de la
perspective. Mais, en matière de gouvernement, un intervalle immense
sépare la théorie de l’administration. J’en fus convaincu par les
détails suivants que m’ont faits unanimement cent témoins oculaires.

L’étendue du terrain que renferment les missions peut être de deux cents
lieues du nord au sud, de cent cinquante de l’est à l’ouest, et la
population y est d’environ trois cent mille âmes, des forêts immenses y
offrent des bois de toute espèce, de vastes pâturages y contiennent au
moins deux millions de têtes de bestiaux; de belles rivières vivifient
l’intérieur de cette contrée et y appellent partout la circulation et le
commerce. Voilà le local, comment y vivait-on? Le pays était, comme nous
l’avons dit, divisé en paroisses, et chaque paroisse régie par deux
jésuites, l’un curé, l’autre son vicaire. La dépense totale pour
l’entretien des peuplades entraînait peu de frais, les Indiens étant
nourris, habillés, logés du travail de leurs mains; la plus forte
dépense allait à l’entretien des églises construites et ornées avec
magnificence. Le reste du produit de la terre et tous les bestiaux
appartenaient aux jésuites qui, de leur côté, faisaient venir d’Europe
les outils des différents métiers, des vitres, des couteaux, des
aiguilles à coudre, des images, des chapelets, de la poudre et des
fusils. Leur revenu annuel consistait en coton, suifs, cuirs, miel et
surtout en maté, plante mieux connue sous le nom d’herbe du Paraguay,
dont la compagnie faisait seule le commerce, et dont la consommation est
immense dans toutes les Indes espagnoles où elle tient lieu de thé.

Les Indiens avaient pour leurs curés une soumission tellement servile
que non seulement ils se laissaient punir du fouet à la manière du
collège, hommes et femmes, pour les fautes publiques, mais qu’ils
venaient eux-mêmes solliciter le châtiment des fautes mentales.

Dans chaque paroisse les Pères élisaient tous les ans des corrégidors et
des capitulaires chargés des détails de l’administration. La cérémonie
de leur élection se faisait avec pompe le premier jour de l’an dans le
parvis de l’église, et se publiait au son des cloches et des instruments
de toute espèce. Les élus venaient aux pieds du Père curé recevoir les
marques de leur dignité qui ne les exemptait pas d’être fouettés comme
les autres.

Leur plus grande distinction était de porter des habits, tandis qu’une
chemise de toile de coton composait seule le vêtement du reste des
Indiens de l’un et l’autre sexe.

La fête de la paroisse et celle du curé se célébraient aussi par des
réjouissances publiques, même par des comédies; elles ressemblaient sans
doute à nos anciennes pièces qu’on nommait mystères.

Le curé habitait une maison vaste, proche de l’église elle avait
attenant deux corps de logis dans l’un desquels étaient les écoles pour
la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture et les ateliers de
différents métiers; l’Italie leur fournissait les maîtres pour les arts,
et les Indiens apprennent, dit-on, avec facilité; l’autre corps de logis
contenait un grand nombre de jeunes filles occupées à divers ouvrages
sous la garde et l’inspection des vieilles femmes: il se nommait le
Guatiguasu ou le séminaire. L’appartement du curé communiquait
intérieurement avec ces deux corps de logis.

Ce curé se levait à cinq heures du matin, prenait une heure pour
l’oraison mentale, disait sa messe à six heures et demie, on lui baisait
la main à sept heures, et l’on faisait alors la distribution publique
d’une once de maté par famille. Après sa messe, le curé déjeunait,
disait son bréviaire, travaillait avec les corrégidors dont les quatre
premiers étaient ses ministres, visitait le séminaire, les écoles et les
ateliers; s’il sortait, c’était à cheval et avec un grand cortège; il
dînait à onze heures seul avec son vicaire, restait en conversation
jusqu’à midi, et faisait la sieste jusqu’à deux heures; il était
renfermé dans son intérieur jusqu’au rosaire, après lequel il y avait
conversation jusqu’à sept heures du soir; alors le curé soupait; à huit
heures il était censé couché.

Le peuple cependant était depuis huit heures du matin distribué aux
divers travaux soit de la terre, soit des ateliers, et les corrégidors
veillaient au sévère emploi du temps; les femmes filaient du coton; on
leur en distribuait tous les lundis une certaine quantité qu’il fallait
rapporter filé à la fin de la semaine; à cinq heures et demie du soir on
se rassemblait pour réciter le rosaire et baiser encore la main du curé;
ensuite se faisait la distribution d’une once de maté et de quatre
livres de bœuf pour chaque ménage qu’on supposait être composé de huit
personnes; on donnait aussi du maïs. Le dimanche on ne travaillait
point, l’office divin prenait plus de temps; ils pouvaient ensuite se
livrer à quelques jeux aussi tristes que le reste de leur vie.

On voit par ce détail exact que les Indiens n’avaient en quelque sorte
aucune propriété et qu’ils étaient assujettis à une uniformité de
travail et de repos cruellement ennuyeuse. Cet ennui, qu’avec raison on
dit mortel, suffit pour expliquer ce qu’on nous a dit: qu’ils quittaient
la vie sans la regretter, et qu’ils mouraient sans avoir vécu. Quand une
fois ils tombaient malades, il était rare qu’ils guérissent; et
lorsqu’on leur demandait alors si de mourir les affligeait, ils
répondaient que non, et le répondaient comme des gens qui le pensent. On
cessera maintenant d’être surpris de ce que, quand les Espagnols
pénétrèrent dans les missions, ce grand peuple administré comme un
couvent témoigna le plus grand désir de forcer la clôture. Au reste, les
jésuites nous représentaient ces Indiens comme une espèce d’hommes qui
ne pouvait jamais atteindre qu’à l’intelligence des enfants; la vie
qu’ils menaient empêchait ces grands enfants d’avoir la gaieté des
petits.

La Compagnie s’occupait du soin d’étendre les missions lorsque le
contrecoup d’événements passés en Europe vint renverser dans le Nouveau
Monde l’ouvrage de tant d’années et de patience. La cour d’Espagne,
ayant pris la résolution de chasser les jésuites, voulut que cette
opération se fît en même temps dans toute l’étendue de ses vastes
domaines. Cevallos fut rappelé de Buenos Aires et don Francisco
Bucarelli nommé pour le remplacer. Il partit instruit de la besogne à
laquelle on le destinait et prévenu d’en différer l’exécution jusqu’à de
nouveaux ordres qu’il ne tarderait pas à recevoir. Le confesseur du roi,
le comte d’Aranda et quelques ministres étaient les seuls auxquels fut
confié le secret de cette affaire. Bucarelli fit son entrée à Buenos
Aires au commencement de 1767.

Lorsque dom Pedro Cevallos fut arrivé en Espagne, on expédia au marquis
de Bucarelli un paquebot chargé des ordres tant pour cette province que
pour le Chili, où ce général devait les faire passer par terre. Ce
bâtiment arriva dans la rivière de la Plata au mois de juin 1767 et le
gouverneur dépêcha sur-le-champ deux officiers, l’un au vice-roi du
Pérou, l’autre au président de l’audience du Chili, avec les paquets de
la cour qui les concernaient. Il songea ensuite à répartir ses ordres
dans les différents lieux de sa province où il y avait des jésuites,
tels que Cordoue, Mendoze, Corrientes, Santa Fe, Salta, Montevideo et le
Paraguay. Comme il craignit que, parmi les commandants de ces divers
endroits, quelques-uns n’agissent pas avec la promptitude, le secret et
l’exactitude que la cour désirait, il leur enjoignit, en leur adressant
ses ordres, de ne les ouvrir que le jour qu’il fixait pour l’exécution,
et de ne le faire qu’en présence de quelques personnes qu’il nommait:
gens qui occupaient dans les mêmes lieux les premiers emplois
ecclésiastiques et civils. Cordoue surtout l’intéressait; c’était dans
ces provinces la principale maison des jésuites et la résidence
habituelle du provincial.

C’est là qu’ils formaient et qu’ils instruisaient dans la langue et les
usages du pays les sujets destinés aux missions et à devenir chefs des
peuplades; on y devait trouver leurs papiers les plus importants. Le
marquis de Bucarelli se résolut à y envoyer un officier de confiance
qu’il nomma lieutenant du roi de cette place, et que, sous ce prétexte,
il fit accompagner d’un détachement de troupes.

Il restait à pourvoir à l’exécution des ordres du roi dans les missions,
et c’était le point critique. Faire arrêter les jésuites au milieu des
peuplades, on ne savait pas si les Indiens voudraient le souffrir, et il
eût fallu soutenir cette exécution violente par un corps de troupes
assez nombreux pour parer à tout événement.

D’ailleurs n’était-il pas indispensable, avant que de songer à en
retirer les jésuites, d’avoir une autre forme de gouvernement prête à
substituer au leur et d’y prévenir ainsi les désordres de l’anarchie? Le
gouvernement se détermina à temporiser et se contenta pour le moment
d’écrire dans les missions qu’on lui envoyât sur-le-champ le corrégidor
et un cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du
roi. Il expédia cet ordre avec la plus grande célérité afin que les
Indiens fussent en chemin et hors des réductions avant que la nouvelle
de l’expulsion de la Société pût y parvenir. Par ce moyen il remplissait
deux vues, l’une de se procurer des otages qui l’assureraient de la
fidélité des peuplades lorsqu’il en retirerait les jésuites; l’autre, de
gagner l’affection des principaux Indiens par les bons traitements qu’on
leur prodiguerait à Buenos Aires et d’avoir le temps de les instruire du
nouvel état dans lequel ils entreraient lorsque, n’étant plus tenus par
la lisière, ils jouiraient des mêmes privilèges et de la même propriété
que les autres sujets du roi.

Tout avait été concerté avec le plus profond secret et, quoiqu’on eût
été surpris de voir arriver un bâtiment d’Espagne sans autres lettres
que celles adressées au général, on était fort éloigné d’en soupçonner
la cause.

Le moment de l’exécution générale était combiné pour le jour où tous les
courriers auraient eu le temps de se rendre à leur destination et le
gouverneur attendait cet instant avec impatience, lorsque l’arrivée des
deux chambekins du roi, l’Andatu et l’Aventurero, venant de Cadix,
faillit à rompre toutes ses mesures. Il avait ordonné au gouverneur de
Montevideo, au cas qu’il arrivât quelques bâtiments d’Europe, de ne pas
laisser communiquer avec qui que ce fut, avant que de l’en avoir
informé; mais l’un de ces deux chambekins s’étant perdu, comme nous
l’avons dit, en entrant dans la rivière, il fallait bien en sauver
l’équipage et lui donner les secours que sa situation exigeait.

Les deux chambekins étaient sortis d’Espagne depuis que les jésuites y
avaient été arrêtés: ainsi on ne pouvait empêcher que cette nouvelle ne
se répandît.

Un officier de ces bâtiments fut sur-le-champ envoyé au marquis de
Bucarelli et arriva à Buenos Aires le 9 juillet à dix heures du soir. Le
gouverneur ne balança pas: il expédia à l’instant à tous les commandants
des places un ordre d’ouvrir leurs paquets et d’en exécuter le contenu
avec la plus grande célérité. À deux heures après minuit, tous les
courriers étaient partis et les deux maisons des jésuites à Buenos Aires
investies, au grand étonnement de ces Pères qui croyaient rêver
lorsqu’on vint les tirer du sommeil pour les constituer prisonniers et
se saisir de leurs papiers. Le lendemain, on publia dans la ville un ban
qui décernait peine de mort contre ceux qui entretiendraient commerce
avec les jésuites et on y arrêta cinq négociants qui voulaient, dit-on,
leur faire passer des avis à Cordoue.

Les ordres du roi s’exécutèrent avec la même facilité dans toutes les
villes. Partout les jésuites furent surpris sans avoir eu le moindre
indice, et on mit la main sur leurs papiers. On les fit aussitôt partir
de leurs différentes maisons, escortés par des détachements de troupes
qui avaient ordre de tirer sur ceux qui chercheraient à s’échapper. Mais
on n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité. Ils témoignèrent la
plus parfaite résignation, s’humiliant sous la main qui les frappait et
reconnaissant, disaient-ils, que leurs péchés avaient mérité le
châtiment dont Dieu les punissait. Les jésuites de Cordoue, au nombre de
plus de cent, arrivèrent à la fin d’août à la Encenada, où se rendirent
peu après ceux de Corrientes, de Buenos Aires et de Montevideo. Ils
furent aussitôt embarqués et ce premier convoi appareilla, comme nous
l’avons déjà dit, à la fin de septembre. Les autres, pendant ce temps,
étaient en chemin pour venir à Buenos Aires attendre un nouvel
embarquement.

On y vit arriver le 13 septembre tous les corrégidors et un cacique de
chaque peuplade, avec quelques Indiens de leur suite. Ils étaient sortis
des missions avant qu’on s’y doutât de l’objet qui les faisait mander.

La nouvelle qu’ils en apprirent en chemin leur fit impression, mais ne
les empêcha pas de continuer leur route. La seule instruction dont les
curés eussent muni au départ leurs chers néophytes avait été de ne rien
croire de tout ce que leur débiterait le gouverneur général.
«Préparez-vous, mes enfants, leur avaient-ils dit, à entendre beaucoup
de mensonges.» À leur arrivée, on les amena en droiture au gouvernement,
où je fus présent à leur réception. Ils y entrèrent à cheval au nombre
de cent vingt et s’y formèrent en croissant sur deux lignes: un
Espagnol, instruit dans la langue des Guaranis, leur servait
d’interprète. Le gouverneur parut à un balcon; il leur fit dire qu’ils
étaient les bienvenus, qu’ils allassent se reposer, et qu’il les
informerait du jour auquel il aurait résolu de leur signifier les
intentions du roi. Il ajouta sommairement qu’il venait les tirer
d’esclavage et les mettre en possession de leurs biens dont, jusqu’à
présent, ils n’avaient pas joui. Ils répondirent par un cri général, en
élevant la main droite vers le ciel et souhaitant mille prospérités au
roi et au gouverneur. Ils ne paraissent pas mécontents, mais il était
aisé de démêler sur leur visage plus de surprise que de joie. Au sortir
du gouvernement, on les conduisit à une maison des jésuites où ils
furent logés, nourris et entretenus aux dépens du roi. Le gouverneur, en
les faisant venir, avait mandé nommément le fameux cacique Nicolas, mais
on écrivit que son grand âge et ses infirmités ne lui permettaient pas
de se déplacer.

À mon départ de Buenos Aires, les Indiens n’avaient pas encore été
appelés à l’audience du général. Il voulait leur laisser le temps
d’apprendre un peu la langue et de connaître la façon de vivre des
Espagnols. J’ai plusieurs fois été les voir. Ils m’ont paru d’un naturel
indolent, je leur trouvais cet air stupide d’animaux pris au piège. On
m’en fit remarquer que l’on disait fort instruits; mais, comme ils ne
parlaient que la langue guarani, je ne fus pas dans le cas d’apprécier
le degré de leurs connaissances; seulement j’entendis jouer du violon un
cacique que l’on nous assurait être grand musicien; il joua une sonate
et je crus entendre les sons obligés d’une serinette. Au reste, peu de
temps après leur arrivée à Buenos Aires, la nouvelle de l’expulsion des
jésuites étant parvenue dans les missions, le marquis de Bucarelli reçut
une lettre du provincial qui s’y trouvait pour lors, dans laquelle il
l’assurait de sa soumission et de celle de toutes les peuplades aux
ordres du roi.

Ces missions des Guaranis et des Tapes sur l’Uruguay n’étaient pas les
seules que les jésuites eussent fondées dans l’Amérique méridionale.
Plus au nord ils avaient rassemblé et soumis aux mêmes lois les Mayas,
les Chiquitos et les Avipones. Ils formaient aussi de nouvelles
réductions dans le sud du Chili du côté de l’île du Chiloé; et depuis
quelques années ils s’étaient ouverts une route pour passer de cette
province au Pérou, en traversant le pays des Chiquitos, route plus
courte que celle que l’on suivait jusqu’à présent. Au reste, dans les
pays où ils pénétraient, ils faisaient appliquer sur des poteaux la
devise de la Compagnie; et sur la carte de leurs réductions faite par
eux, elles sont énoncées sous cette dénomination, _oppida christianomm_.

On s’était attendu, en saisissant les biens des jésuites dans cette
province, de trouver dans leurs maisons des sommes d’argent
considérables; on en a néanmoins trouvé fort peu. Leurs magasins étaient
à la vérité garnis de marchandises de tout genre, tant de ce pays que de
l’Europe, et même il y en avait de beaucoup d’espèces qui ne se
consomment point dans ces provinces. Le nombre de leurs esclaves était
considérable, on en comptait trois mille cinq cents dans la seule maison
de Cordoue.

Ma plume se refuse au détail de tout ce que le public de Buenos Aires
prétendait avoir été trouvé dans les papiers saisis aux jésuites; les
haines sont encore trop récentes pour qu’on puisse discerner les fausses
imputations des véritables. J’aime mieux rendre justice à la plus grande
partie des membres de cette Société qui ne participaient point au secret
de ses vues temporelles.

S’il y avait dans ce corps quelques intrigants, le grand nombre,
religieux de bonne foi, ne voyaient dans l’institut que la piété de son
fondateur, et servaient en esprit et en vérité le Dieu auquel ils
s’étaient consacrés. Au reste, j’ai su depuis mon retour en France que
le marquis de Bucarelli était parti de Buenos Aires pour les missions le
14 mai 1768, et qu’il n’y avait rencontré aucun obstacle, aucune
résistance à l’exécution des ordres du roi catholique. On aura une idée
de la manière dont s’est terminé cet événement intéressant en lisant les
deux pièces suivantes qui contiennent le détail de la première scène.
C’est ce qui s’est passé dans la réduction Yapegu située sur l’Uruguay
et qui se trouvait la première sur le chemin du général espagnol; toutes
les autres ont suivi l’exemple donné par celle-là.

Traduction d’une lettre d’un capitaine de grenadiers du régiment de
Mayorque, commandant un des détachements de l’expédition aux missions du
Paraguay.

D’Yapegu, le 19 juillet 1768.

«Hier nous arrivâmes ici très heureusement; la réception que l’on a
faite à notre général a été des plus magnifiques et telle qu’on n’aurait
pu l’attendre de la part d’un peuple aussi simple et aussi peu accoutumé
à de semblables fêtes. Il y a ici un collège très riche en ornements
d’église qui sont en grand nombre; on y voit aussi beaucoup
d’argenterie. La peuplade est un peu moins grande que Montevideo, mais
bien mieux alignée et fort peuplée. Les maisons y sont tellement
uniformes qu’à en voir une on les a vues toutes, comme à voir un homme
et une femme, on a vu tous les habitants, attendu qu’il n’y a pas la
moindre différence dans la façon dont ils sont vêtus. Il y a beaucoup de
musiciens, mais tous médiocres.

Dès l’instant où nous arrivâmes dans les environs de cette mission, Son
Excellence donna l’ordre d’aller se saisir du Père provincial de la
Compagnie de Jésus et de six autres de ces Pères, et de les mettre
aussitôt en lieu de sûreté. Ils doivent s’embarquer un de ces jours sur
le fleuve Uruguay. Nous croyons cependant qu’ils resteront au Salto, où
on les gardera jusqu’à ce que tous leurs confrères aient subi le même
sort. Nous croyons aussi rester à Yapegu cinq ou six jours et suivre
notre chemin jusqu’à la dernière des missions. Nous sommes très contents
de notre général qui nous fait procurer tous les rafraîchissements
possibles. Hier nous eûmes opéra, il y en aura encore aujourd’hui une
représentation. Les bonnes gens font tout ce qu’ils peuvent et tout ce
qu’ils savent.

Nous vîmes aussi hier le fameux Nicolas, celui qu’on avait tant
d’intérêt à tenir renfermé. Il était dans un état déplorable et presque
nu. C’est un homme de soixante et dix ans qui paraît de bons sens. Son
Excellence lui parla longtemps et parut fort satisfaite de sa
conversation.

Voilà tout ce que je puis vous apprendre de nouveau.»

Relation publiée à Buenos Aires de l’entrée de S. E. Don Francisco
Bucarelli y Ursua dans la mission Yapegu, l’une de celles des jésuites
chez les peuples guaranis dans le Paraguay, lorsqu’elle y arriva le 18
juillet 1768.

«À huit heures du matin, Son Excellence sortit de la chapelle
Saint-Martin, située à une lieue d’Yapegu.

Elle était accompagnée de sa garde de grenadiers et de dragons, et avait
détaché deux heures auparavant les compagnies de grenadiers de Mayorque
pour disposer et soutenir le passage du ruisseau Guivirade qu’on est
obligé de traverser en balses et en canots. Ce ruisseau est à une demi
lieue environ de la peuplade.

Aussitôt que Son Excellence eut traversé, elle trouva les caciques et
corrégidors des missions qui l’attendaient avec l’alferès d’Yapegu qui
portait l’étendard royal. Son Excellence ayant reçu tous les honneurs et
compliments usités en pareilles occasions, monta à cheval pour faire son
entrée publique.

Les dragons commencèrent la marche; ils étaient suivis de deux aides de
camp qui précédaient Son Excellence, après laquelle venaient les deux
compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortège des caciques et
corrégidors et d’un grand nombre de cavaliers de ces cantons.

On se rendit à la grande place en face de l’église.

Son Excellence ayant mis pied à terre, dom Francisco Martinez, vicaire
général de l’expédition, se présenta sur les degrés du portail pour la
recevoir. Il l’accompagna jusqu’au presbytère et entonna le Te Deum, qui
fut chanté et exécuté par une musique toute composée de Guaranis.
Pendant cette cérémonie l’artillerie fit une triple décharge. Son
Excellence se rendit ensuite au logement qu’elle s’était destiné dans le
collège des Pères, autour duquel la troupe vint camper jusqu’à ce que,
par son ordre, elle allât prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la
Casa de las recogidas, la maison des recluses.»

Reprenons le récit de notre voyage dont le spectacle de la révolution
arrivée dans les missions n’a pas été une des circonstances les moins
intéressantes.




CHAPITRE VI


Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au
fond de la baie de Possession élevèrent un pavillon blanc sur une
hauteur et nous répondîmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons
étaient sans doute ceux que _L’Étoile_ vit au mois de juin 1766 dans la
baie Boucault, et le pavillon qu’ils élevaient était celui qui leur fut
donné par M. Denys de Saint-Simon en signe d’alliance. Le soin qu’ils
ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidèles à leur parole
ou du moins reconnaissants des présents qu’on leur a faits.

Nous aperçûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le
goulet, une vingtaine d’hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts
de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant
notre route. Ils paraissaient même de temps en temps nous faire des
signes avec la main, comme s’ils eussent désiré que nous allassions à
eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie
des Terres de Feu n’a rien des mœurs cruelles de la plupart des
sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d’humanité l’équipage du
vaisseau _la Conception_ qui se perdit sur leurs côtes en 1765. Ils lui
aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à
élever des hangars pour les mettre à l’abri. Les Espagnols y
construisirent des débris de leurs navires une barque dans laquelle ils
se sont rendus à Buenos Aires. C’est à ces Indiens que le chambekin
l’Andalous se disposait à mener des missionnaires lorsque nous sommes
sortis de la rivière de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant
de la cargaison de ce navire ont été portés par les courants jusque sur
la côte des Malouines, où on les trouva en 1766.

On a vu qu’à midi nous étions sortis du premier goulet: pour lors nous
fîmes de la voile. Le vent s’était rangé au sud, et la marée continuait
à nous élever dans l’ouest. À trois heures l’un et l’autre nous
manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault sur dix-huit
brasses fond de vase.

Dès que nous fûmes mouillés, je fis mettre à la mer un des mes canots et
un de _L’Étoile_. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix officiers
armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la
baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les
équipages dedans. À peine avions-nous pied à terre que nous vîmes venir
à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de
cheval à cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en
criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les
appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs
bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux.
Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs,
qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se
rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de
nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur
distribuâmes et qu’ils mangèrent avec avidité. À chaque instant leur
nombre augmentait; bientôt il s’en ramassa une trentaine parmi lesquels
il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous
vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les
premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et, en imitant
avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces
armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui
pouvait nous plaire. M. de Commerçon et quelques-uns de nos messieurs
s’occupaient à ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi
à en chercher, et ils apportaient les espèces qu’ils nous voyaient
prendre.

L’un d’eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation,
lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort apparent et lui
demander par signes de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils
ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples
et les applique à la guérison des hommes. C’était celle de Macaon, le
médecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages
du Canada.

Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des
peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du
tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer: aussitôt qu’ils
apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient
passer la main dessus et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à
chaque chose qu’on leur donnait, à chaque caresse qu’on leur faisait, le
chaoua recommençait, c’étaient des cris à étourdir. On s’avisa de leur
faire boire de l’eau-de-vie, en ne leur laissant prendre qu’une gorgée à
chacun. Dès qu’ils l’avaient avalée, ils se frappaient avec la main sur
la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé
qu’ils terminaient par un roulement avec les lèvres.

Tous firent la même cérémonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.

Cependant le soleil s’approchait de son couchant, et il était temps de
songer à retourner à bord. Dès qu’ils virent que nous nous y disposions,
ils en parurent fâchés; ils nous faisaient signe d’attendre et qu’il
allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes entendre que nous
reviendrions le lendemain et nous leur apporterions ce qu’ils
désiraient: il nous sembla qu’ils eussent mieux aimé que nous
couchassions à terre. Lorsqu’ils virent que nous partions, ils nous
accompagnèrent au bord de la mer; un Patagon chantait pendant cette
marche. Quelques-uns se mirent dans l’eau jusqu’aux genoux pour nous
suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallait avoir l’œil à
tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d’eux
s’était emparé d’une faucille; on s’en aperçut et il la rendit sans
résistance. Avant que de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur
troupe par d’autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne
manquâmes pas en nous séparant d’entonner un chaoua dont toute la côte
retentit.

Les Américains sont les mêmes que ceux vus par _L’Étoile_ en 1766. Un de
nos matelots, qui était alors sur cette flûte, en a reconnu un qu’il
avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d’une belle taille;
parmi ceux que nous avons vus, aucun n’était au-dessous de cinq pieds
cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces; les
gens de _L’Étoile_ en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de
six pieds. Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, c’est leur énorme
carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Ils
sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est
ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à la nature et à un aliment
plein de sucs, a pris tout l’accroissement dont il est susceptible; leur
figure n’est ni dure ni désagréable, plusieurs l’ont jolie; leur visage
est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs, leurs dents extrêmement
blanches n’auraient pour Paris que le défaut d’être larges; ils portent
de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J’en ai vu qui
avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur
couleur est bronzée comme l’est sans exception celle de tous les
Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y
naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns les joues
peintes en rouge; il nous a paru que leur langue était douce, et rien
n’annonce en eux un caractère féroce. Nous n’avons point vu leurs
femmes, peut-être allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que
nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d’un
grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp à une lieue de
l’endroit où nous étions, nous montrant qu’il en allait arriver
quelqu’un.

L’habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des
Indiens de la rivière de la Plata; c’est un simple braqué de cuir qui
leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de
guanaques, attaché autour du corps avec une ceinture; il descend
jusqu’aux talons, et ils laissent communément retomber en arrière la
partie faite pour couvrir les épaules; de sorte que, malgré la rigueur
du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut.
L’habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique
nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n’y avait encore
monté qu’un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation. Ils ont
des espèces de bottines de cuir de cheval ouvertes par-derrière, et deux
ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d’environ deux
pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que
deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des
colliers.

Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds
attachés aux deux bouts d’un boyau cordonné, semblables à ceux dont on
se sert dans toute cette partie de l’Amérique et que nous avons décrits
plus haut. Ils avaient aussi des petits couteaux de fer dont la lame
était épaisse d’un pouce et demi à deux pouces. Ces couteaux de fabrique
anglaise leur avaient vraisemblablement été donnés par M. Byron. Leurs
chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière
des habitants de la rivière de la Plata. Un Patagon avait à sa selle des
clous dorés, des étriers de bois recouverts d’une lame de cuivre, une
bride en cuir tressé, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture
principale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de
vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux,
et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi
avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs
chevaux, boivent de l’eau de mer, l’eau douce étant fort rare sur cette
côte et même sur le terrain.

Aucun d’eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres; ils ne
témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois
vieillards qui étaient dans cette bande. Il est très remarquable que
plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: _manana_,
_muchacho_, _bueno_, _chico_, capitan. Je crois que cette nation mène la
même vie que les Tartares. Errant dans les plaines immenses de
l’Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants,
suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se
vêtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement
avec les Tartares cette ressemblance qu’ils vont piller les caravanes
des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis
trouvé dans la mer Pacifique une nation d’une taille plus élevée que ne
l’est celle des Patagons.




CHAPITRE VII


Nous fîmes aussi plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines
du continent et de la Terre de Feu; la première tentative fut
infructueuse. J’étais parti le 22 à trois heures du matin avec MM. de
Bournand et du Bouchage dans l’intention d’aller jusqu’au cap Hollande
et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette
étendue. À notre départ il faisait calme et le plus beau temps du monde.
Une heure après il se leva une petite brise du nord-ouest, et
sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttâmes
contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant à l’abri de la
côte, et nous gagnâmes avec peine l’embouchure d’une petite rivière qui
se décharge dans une anse de sable protégée par la tête orientale du cap
Forward.

Nous y relâchâmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue
durée. L’espérance que nous en eûmes ne servit qu’à nous faire percer de
pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane
de branches d’arbres pour y passer la nuit moins à découvert. Ce sont
les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude
d’y loger. Le froid et l’humidité nous chassèrent de notre gîte, et nous
fûmes contraints de nous réfugier auprès d’un grand feu que nous nous
appliquâmes à entretenir, tâchant de nous défendre de la pluie avec la
voile du petit canot.

La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublèrent et ne nous
laissèrent d’autre parti à prendre que de rebrousser chemin au point du
jour. Nous arrivâmes à la frégate à huit heures du matin, trop heureux
d’avoir gagné cet asile; car bientôt le temps devint si mauvais qu’il
eût été impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut
pendant deux jours une tempête décidée, et la neige recouvrit toutes les
montagnes.

Cependant nous étions dans le cœur de l’été et le soleil était près de
dix-huit heures sur l’horizon.

Quelques jours après, j’entrepris avec plus de succès une nouvelle
course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un
port vis-à-vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au
cap Hollande et de reconnaître la côte depuis ce cap jusqu’à la baie
Française, ce que nous n’avions pu faire dans la première tentative. Je
fis armer d’espingoles et de fusils la chaloupe de _La Boudeuse_ et le
grand canot de _L’Étoile_; et le 27, à quatre heures du matin, je partis
du bord avec MM. de Bournand, d’Oraison et le prince de Nassau. Nous
mîmes à la voile à la pointe occidentale de la baie Française pour
traverser aux Terres de Feu, où nous atterrâmes sur les dix heures à
l’embouchure d’une petite rivière, dans une anse de sable, mauvaise même
pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la
ressource d’entrer à mer haute dans la rivière où ils trouveraient un
abri. Nous dînâmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait
de son ombre plusieurs cabanes sauvages.

Après midi nous reprîmes notre route en longeant à la rame la Terre de
Feu; il ventait peu de la partie à l’ouest, mais la mer était très
houleuse. Nous traversâmes un grand enfoncement dont nous n’apercevions
pas la fin. Son ouverture d’environ deux lieues est coupée dans son
milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous
vîmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce
pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire à la mer assez
proche du cap de Horn. Étant presque passés de l’autre bord, nous vîmes
plusieurs feux paraître et s’éteindre; ensuite ils restèrent allumés, et
nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d’une baie où j’étais
déterminé de m’arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux et je
reconnus la même horde de sauvages que j’avais déjà vue à mon premier
voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce
que ce fut le premier mot qu’ils prononcèrent en nous abordant et que
sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot
chaoua. La même cause nous leur a fait laisser cette fois le même nom.
J’aurai dans la suite occasion de décrire ces habitants de la partie
boisée du détroit; le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de
rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d’environ quarante,
hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une
anse voisine. Nous les quittâmes pour traverser la baie et entrer dans
un enfoncement que la nuit déjà faite nous empêcha de visiter. Nous la
passâmes sur le bord d’une rivière assez considérable, où nous fîmes
grand feu et où les voiles de nos bateaux, qui étaient grandes, nous
servirent de tentes; d’ailleurs, au froid près, le temps était fort
beau.

Le lendemain au matin nous vîmes que cet enfoncement était un vrai port,
et nous en prîmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage
est très bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu’à douze, fond de
sable, petit gravier et coquillages. On y est à l’abri de tous les vents
dangereux. La beauté de ce mouillage nous a engagés à le nommer baie et
port de Beaubassin. Lorsqu’on n’aura qu’à attendre un vent favorable, il
suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l’eau,
caréner même, on ne peut désirer un endroit plus propre à ces opérations
que le port de Beaubassin.

Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe,
pour prendre dans le plus grand détail toutes les connaissances
relatives à cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux
vaisseaux.

Pour moi, je m’embarquai dans le canot de _L’Étoile_ avec M. Landais,
l’un des officiers de cette flûte qui le commandait, et je continuai mes
recherches. Nous fîmes route à l’ouest et visitâmes d’abord une île que
nous tournâmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette
île il y avait des sauvages occupés à la pêche. En suivant la côte, nous
gagnâmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent
mouillage pour trois ou quatre navires. Je l’ai nommée baie de la
Cormorandière; nous y passâmes la nuit.

Le 29, à la pointe du jour, nous sortîmes de la baie de la
Cormorandière, et nous naviguâmes à l’ouest, aidés d’une marée très
forte. Nous passâmes entre deux îles d’une grandeur inégale que je
nommai Les Deux Sœurs. Un peu plus loin nous nommâmes Pain de sucre une
montagne de cette forme très aisée à reconnaître et, à cinq lieues
environ de la Cormorandière, nous découvrîmes une belle baie avec un
port superbe dans le fond; une chute d’eau remarquable, qui tombe dans
l’intérieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La
sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité de faire l’eau et le
bois, se réunissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien à
désirer aux navigateurs.

La cascade est formée par les eaux d’une petite rivière qui serpente
dans la coupée de plusieurs montagnes fort élevées, et sa chute peut
avoir cinquante à soixante toises. J’ai monté au-dessus; le terrain y
est entremêlé de bosquets et de petites plaines d’une mousse courte et
spongieuse; j’y ai cherché et n’y ai point trouvé de traces du passage
d’aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent guère les bords
de la mer qui fournissent à leur subsistance. Au reste, toute la portion
de la Terre de Feu, comprise depuis l’île Sainte-Elisabeth, ne me paraît
être qu’un amas informe de grosses îles inégales, élevées, montueuses et
dont les sommets sont couverts d’une neige éternelle. Je ne doute pas
qu’il n’y ait entre elles un grand nombre de débouquements à la mer. Les
arbres et les plantes sont les mêmes ici qu’à la côte des Patagons; et,
aux arbres près, le terrain y ressemble assez à celui des îles
Malouines.

Je joins ici la carte particulière que j’ai faite de cette intéressante
partie de la côte des Terres de Feu. Jusqu’à présent, on n’y connaissait
aucun mouillage, et les navires évitaient de l’approcher. La découverte
des trois ports que je viens d’y décrire facilitera la navigation de
cette partie du détroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours été un
des points les plus redoutés des navigateurs. Il n’est que trop
ordinaire qu’un vent contraire et impétueux empêche de le doubler: il en
a forcé plusieurs de rétrograder jusqu’à la baie Famine. On peut
aujourd’hui mettre à profit même les vents régnants. Il ne s’agit que de
hanter la Terre de Feu, et d’y gagner un des trois mouillages ci-dessus,
ce que l’on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal où
il n’y a jamais de mer pour des vaisseaux. De là toutes les bordées
seront avantageuses et, pour peu que l’on s’aide des marées qui
recommencent ici à être sensibles, il ne sera plus difficile de gagner
le port Galant.

Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il
faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura
presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du
port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très
grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu
près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n’était pas
question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger
en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux
rafales violentes qui nous forçaient d’avoir toujours la drisse et
l’écoute à la main. Il s’en fallut même très peu qu’en traversant la
baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.

Enfin j’arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon
absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et
tout disposé pour l’appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans
l’après-midi.

Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous
démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant
remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il
se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut
assez claire jusqu’à midi, le temps alors devint brumeux avec de la
pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et
relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland.
De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait
peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d’ailleurs étant fort
sombre, je pris le parti d’aller mouiller dans la rade du port Galant,
où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter
d’être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand
vent de sud-ouest.

Nous commençâmes l’année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au
fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est
fort exact dans M. de Gennes. Nous n’avons que trop eu le loisir de le
vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps
dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l’idée. Il est juste de
faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées
funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.

Mon premier soin fut d’envoyer visiter la côte jusqu’à la baie Élisabeth
et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous
apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough
Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom
d’îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d’île Rupert.
Les vents d’ouest ne nous permettant pas d’appareiller nous affourchâmes
le 2 avec une ancre à jet. La pluie n’empêcha pas d’aller se promener à
terre, où l’on rencontra les traces du passage et de la relâche de
vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des
écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en
bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de
filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham
Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales
et des noms avec la date de 1767.

M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu’île qui
forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois
degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.

Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d’ici, et
au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du
cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap
Forward. Il y observa aussi par l’azimut la déclinaison de l’aiguille
aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes
nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze
minutes. Voilà les seules observations qu’il ait pu faire ici pendant
près d’un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.

Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la
neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c’était un temps pareil
que décrivait le Psalmiste en disant: _nir, grando glacies, spiritus
procellamm_. J’avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un
mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le
sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j’avais aussi fait reconnaître
quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur
secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu’au
sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez
maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre
séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans
cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets,
c’est-à-dire que le flot porte à l’est et le jusant à l’ouest.

Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent
même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au
moment d’appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales
qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à
bord la visite de quelques sauvages.

Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et,
après s’y être tenues quelque temps arrêtées, trois s’avancèrent dans le
fond de la baie, tandis qu’une voguait vers la frégate. Après avoir
hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés
de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La
femme demeura dans la pirogue pour la garder, l’homme monta seul à bord
avec assez de confiance et d’un air fort gai. Deux autres pirogues
suivirent l’exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la
frégate avec les enfants.

Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser,
entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent
avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils
dévoraient ce qu’on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à
nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes
les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu’en y faisant porter à
leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune
surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on y
offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de
l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces
hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme
ils traitaient les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant
plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la
revîmes souvent à bord et à terre. Ces sauvages sont petits, vilains,
maigres et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant
pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour
les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes,
et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de
guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et
les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards. Ce sont elles qui
voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au
point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer
dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du
rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que
les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des
enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent
sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.

Leurs pirogues sont d’écorces mal liées avec des joncs et de la mousse
dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils
entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits,
ainsi que les flèches, avec le bois d’une épine-vinette à feuille de
houx qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les
flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d’art;
mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis:
elles sont aussi faibles que les bras destinés à s’en servir. Nous leur
avons vu de plus des os de poisson longs d’un pied, aiguisés par le bout
et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que
c’est un instrument de pêche. Ils l’adaptent à une longue perche et s’en
servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes,
femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le
feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont
des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.

J’ai observé qu’ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu’on en
doit attribuer la cause à ce qu’ils mangent les coquillages brûlants,
quoique à moitié crus.

Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles
qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer
qu’ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants: aussi
chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l’influence sont en même
temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j’ai vus dans ma
vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement
dans ce qu’on peut appeler l’état de nature; et, en vérité, si l’on
devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui même, sans
devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît
pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui
rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux
climat de l’univers. Ces Pécherais forment aussi la société d’hommes la
moins nombreuse que j’aie rencontrée dans toutes les parties du monde;
cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi
eux des charlatans. C’est que, dès qu’il y a ensemble plus d’une
famille, et j’entends par famille père, mère et enfants, les intérêts
deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou
par l’imposture. Le nom de famille se change alors en celui de société,
et fut-elle établie au milieu des bois, ne fut-elle composée que de
cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les
vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant,
donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands
empires. Il s’ensuit du même principe que dans les sociétés, dites
policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l’état
de nature, ne sont pas susceptibles.

Le 7 et le 8 furent si mauvais qu’il n’y eut pas moyen de sortir du
bord; nous chassâmes même dans la nuit, et fûmes obligés de mouiller une
ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu’à quatre pouces de
neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les
terres en étaient couvertes, excepté le plat pays dont l’humidité
empêche la neige de s’y conserver. Le thermomètre fut à cinq degrés,
quatre degrés, baissa même jusqu’à deux degrés au-dessus de la
congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais
s’étaient mis en chemin pour venir à bord. Ils avaient même fait une
grande toilette, c’est-à-dire qu’ils s’étaient peint tout le corps de
taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et
voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut à
bord de _L’Étoile_. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitôt
les autres avec lesquels nos messieurs étaient en grande amitié. Les
femmes cependant étaient toutes retirées dans une même cabane, et les
sauvages paraissaient mécontents lorsqu’on y voulait entrer. Ils
invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces
messieurs des moules qu’ils suçaient avant que de les présenter. On leur
fit de petits présents qui furent acceptés de bon cœur. Ils chantèrent,
dansèrent et témoignèrent plus de gaieté que l’on n’aurait cru en
trouver chez des hommes sauvages, dont l’extérieur est ordinairement
sérieux.

Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d’environ
douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intéressante à
nos yeux, fut saisi tout d’un coup d’un crachement de sang accompagné de
violentes convulsions. Le malheureux avait été à bord de _L’Étoile_ où
on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas
le funeste effet qui devait suivre ce présent. Ces sauvages ont
l’habitude de s’enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits
morceaux de talc. Peut-être la superstition attache-t-elle chez eux
quelque vertu à cette espèce de talisman, peut-être le regardent-ils
comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets.
L’enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. Il avait
les lèvres, les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits, et
rendait le sang presque continuellement.

Cet accident répandit la consternation et la méfiance.

Ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice; car la première
action du jongleur qui s’empara aussitôt de l’enfant fut de le
dépouiller précipitamment d’une caque de toile qu’on lui avait donnée.
Il voulut la rendre aux Français; et sur le refus qu’on fit de la
reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu’un autre sauvage,
qui sans doute aimait plus les vêtements qu’il ne craignait les
enchantements, la ramassa aussitôt.

Le jongleur étendit d’abord l’enfant sur le dos dans une des cabanes et,
s’étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec
la tête et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force,
criant continuellement sans qu’on pût distinguer rien d’articulé dans
ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal
dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d’un coup en l’air en
soufflant comme s’il eût voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant
cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l’oreille du
malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir
autant du remède que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve
pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuite, les cheveux poudrés
et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de
Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et tout
aussi peu de succès. L’enfant alors paraissant plus mal, notre aumônier
lui administra furtivement le baptême.

Les officiers étaient revenus à bord et m’avaient raconté ce qui se
passait à terre. Je m’y transportai aussitôt avec M. de la Porte, notre
chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane
émolliente.

Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane; le jongleur,
auquel il s’en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait
recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de
l’enfant.

C’était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui
souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà, tout meurtri, et les
médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations.
La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l’intérêt vif de toute
la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience
de l’enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les
sauvages s’aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du
moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent
approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglantée que son
père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de
peine à les persuader de faire usage du lait; il fallut en goûter
plusieurs fois, et, malgré l’invincible opposition des jongleurs, le
père enfin se détermina à en faire boire à son fils, il accepta même le
don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs
témoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu’ils parurent
cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent
même pour lui un sac de cuir qu’ils portent toujours pendu à leur côté
et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et
les autres instruments de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux
qu’ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu’un
des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l’autre ne
semblait occupé qu’à prévenir par les enchantements l’effet du mauvais
sort qu’ils nous soupçonnaient d’avoir jeté sur eux.

Nous retournâmes à bord à l’entrée de la nuit, l’enfant soufflait moins;
toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit
appréhender qu’il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes
ensuite lieu de croire que nos conjectures n’avaient été que trop
justes. Vers les deux heures après midi, on entendit du bord des
hurlements répétés; et dès le point du jour, quoiqu’il fit un temps
affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu
souillé par la mort et des étrangers funestes qu’ils croyaient n’être
venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe
occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent à la
voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles
embarcations.

Combien ils étaient empressés à s’éloigner de nous!

Ils abandonnèrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin
d’être réparée: Satis est _gentem eflugisse nefandam_. Ils ont emporté
de nous l’idée d’êtres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le
ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une
société aussi peu nombreuse qu’un adolescent échappé à tous les hasards
de l’enfance!

Le vent d’est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu’au
13 que le jour fut assez doux; nous eûmes même dans l’après-midi quelque
espérance d’appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme. À deux heures et
demie du matin, nous avions désaffourché et viré à pic; il fallut
réaffourcher à six heures, et la journée fut cruelle. Le 15, il fit
soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous
pussions sortir.

Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du
nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable; elle baissait alors
et portait dans l’ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et
ouest sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner
l’île Rupert. La régate marchait très mal, dérivait outre mesure, et
_L’Étoile_ avait sur nous un avantage incroyable. Nous passâmes tout le
jour à louvoyer entre l’île Rupert et une pointe du continent qu’on
nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel
j’espérais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine à l’île de
Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions
presque à chaque bordée, j’envoyai un canot sonder dans le sud-est de
l’île Rupert, avec intention d’y aller mouiller jusqu’au retour de la
marée favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son
grappin; mais nous en étions déjà tombés beaucoup sous le vent.

Nous courûmes un bord à terre pour tâcher de la gagner en revirant; la
frégate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent
arrière; mais au moment où à l’aide de la manœuvre et de nos bateaux,
elle commença à arriver, la force de la marée la fit revenir au vent: un
courant violent nous avait déjà entraînés à une demi encablure de terre;
je fis mouiller sur huit brasses de fond: l’ancre tombée sur des roches
chassa, sans que la proximité où nous étions de la terre permît de filer
du câble; déjà nous n’avions plus que trois brasses et demie d’eau sous
la poupe, et nous n’étions qu’à trois longueurs de navire de la côte,
lorsqu’il en vint une petite brise; nous fîmes aussitôt servir nos
voiles, et la frégate s’abattit; tous nos bateaux, et ceux de _L’Étoile_
venus à notre secours, étaient devant elle à la remorquer; nous filions
le câble sur lequel on avait mis une bouée, et il y en avait près de la
moitié dehors, lorsqu’il se trouva engagé dans l’entrepont et fit faire
tête à la frégate qui courut alors le plus grand danger.

On coupa le câble, et la promptitude de la manœuvre sauva le bâtiment.
La brise ensuite se renforça, et, après avoir encore couru deux bords
inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant,
où nous mouillâmes à huit heures du soir par vingt brasses d’eau, fond
de vase. Nos bateaux, que j’avais laissés pour lever notre ancre
revinrent à l’entrée de la nuit avec l’ancre et le câble. Nous n’avions
donc eu cette apparence de beau temps que pour être livrés à des alarmes
cruelles.

La journée qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les
précédentes. Le vent élevait dans le canal des tourbillons d’eau à la
hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en même
temps courir dans des directions opposées. Le temps parut s’adoucir vers
les dix heures: mais à midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons
entendu dans le détroit, fut comme le signal auquel le vent recommença
avec plus de furie encore que le matin; nous chassâmes et fûmes
contraints de mouiller notre grande ancre et d’amener basses vergues et
mâts de hune. Cependant les arbustes et les plantes étaient en fleur, et
les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait
pas pour dissiper la tristesse qu’avait répandue sur nous le coup d’œil
continué de cette région funeste. Le caractère le plus gai serait flétri
dans ce climat affreux que fuient également les animaux de tous les
éléments, et où languit une poignée d’hommes que notre commerce venait
de rendre encore plus infortunés.

Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous
relevâmes notre grande ancre, hissâmes nos basses vergues et mâts de
hune, et j’envoyai le canot de _L’Étoile_, que sa bonté rendait capable
de sortir presque de tout temps, pour reconnaître l’entrée du canal de
la Sainte-Barbe. Suivant l’extrait que donne M. Frezier du journal de M.
Marcant qui l’a découvert et y a passé, ce canal devait être dans le
sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de
retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu’ayant
suivi la route et les remarques indiquées par l’extrait du journal de M.
Marcant, il n’avait point trouvé de débouquement, mais seulement un
canal étroit terminé par des banquises de glace et la terre, canal
d’autant plus dangereux à suivre qu’il n’y a dans la route aucun bon
mouillage, et qu’il est traversé presque dans son milieu par un banc
couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l’île de Louis-le-Grand par
le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouvé aucun
autre.

Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe était
vis-à-vis de la baie même où nous étions. Du haut des montagnes qui
entourent le port Galant, nous avions souvent découvert, dans le sud des
îles Charles et Montmouth, un vaste canal semé d’îlots qu’aucune terre
ne bornait au sud. J’avais l’intention d’envoyer deux canots dans ce
canal, que je crois fermement être celui de la Sainte-Barbe, lesquels
auraient rapporté la solution complète du problème. Le gros temps ne l’a
pas permis.

Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durèrent
presque sans relâche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un
intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de
repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus
d’impétuosité. Un ouragan affreux vint tout d’un coup de la partie du
sud-sud-ouest, et souffla de manière à étonner les plus anciens marins.
Les deux navires chassèrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener
basses vergues et mâts de hune, notre artimon fut emporté sur ses
cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.

Le 24, le temps s’adoucit, il fit même beau soleil et calme, et nous
nous remîmes en état d’appareiller.

Depuis notre rentrée au port Galant, nous y avions pris quelques
tonneaux de lest et changé notre arrimage pour tâcher de retrouver la
marche de la frégate; nous réussîmes à lui en rendre une partie. Au
reste, toutes les fois qu’il faudra naviguer au milieu des courants, on
éprouvera toujours beaucoup de difficultés à manœuvrer des bâtiments
aussi longs que le sont nos frégates.

Le 25, à une heure après minuit, nous désaffourchâmes et virâmes à pic;
à trois heures, nous appareillâmes en nous faisant remorquer par nos
bâtiments à rames; la fraîcheur venait du nord; à cinq heures et demie,
la brise se décida de l’est, et nous mîmes tout dehors, perroquets et
bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous
passâmes à mi-canal, suivant les sinuosités de cette partie du détroit
que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les îles
Royales et le continent, le détroit peut avoir deux lieues, il n’y a pas
plus d’une lieue de canal entre l’île Rupert et la pointe du Passage,
ensuite une lieue et demie entre l’île de Louis-le-Grand et la baie
Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture
couverte de goémons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la
baie Elisabeth, la côte court à l’ouest-nord-ouest pendant environ deux
lieues, jusqu’à la rivière que Narborough appelle Batchelor et
Beauchestie du Massacre à l’embouchure de laquelle il y a un mouillage.
Cette rivière est facile à reconnaître; elle sort d’une vallée profonde,
à l’ouest elle a une montagne fort élevée; sa pointe occidentale est
basse et couverte de bois, et la côte y est sablonneuse. De la rivière
du Massacre à l’entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j’estime
trois lieues de distance, et le glissement est le
nord-ouest-quart-ouest. L’entrée de ce canal paraît avoir une demi lieue
de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord.
Quand on est par le travers de la rivière du Massacre, on n’aperçoit que
ce faux détroit, et il est facile de le prendre pour le véritable, ce
qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l’ouest quart
sud ouest et l’ouest-sud-ouest jusqu’au cap Quade, qui, s’avançant
beaucoup, paraît croisé avec la pointe occidentale de l’île
Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une
route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours
la côte de l’île de Louis-le-Grand, qu’on peut ranger de près sans aucun
danger.

Cette île peut avoir quatre lieues de longueur.

Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous
rangeâmes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse
fort commode et bien à l’abri. À midi le cap Quade nous restait à
l’ouest-quart-sud-ouest-2°-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis à
l’est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps
continua le reste du jour, et nous cinglâmes toutes voiles hautes.

Depuis le cap Quade, le détroit s’avance dans l’ouest-nord-ouest et
nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le
nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est
composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue ne
ressemblent pas mal à d’antiques ruines.

Jusqu’à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres
adoucit l’aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le
pays change de nature.

Le détroit n’est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides
sur lesquels il n’y a pas apparence de terre. Leur sommet élevé est
toujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par
d’immenses amas de glaces dont la couleur atteste l’antiquité.
Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la
Désolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.

Lorsqu’on est par le travers du cap Quade, la côte des Terres de Feu
paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Mundai, lequel j’estime
être à quinze lieues du cap Quade. À la côte du continent, on aperçoit
trois caps auxquels nous avons imposé des noms. Sa figure nous fit
nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reçu les noms
de nos vaisseaux, le cap de l’Étoile à trois lieues dans l’ouest du cap
fendu et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance
avec celui de _L’Étoile_. Toutes ces terres sont hautes et escarpées;
l’une et l’autre côte paraît saine et garnie de bons mouillages. Le
détroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se
rétrécit vis-à-vis le cap Mundai, où le canal n’a guère plus de quatre
milles.

À neuf heures du soir, nous étions environ à trois lieues dans
l’est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l’est
grand frais, et le temps étant beau, je résolus de continuer à faire
route à petites voiles pendant la nuit. Nous serrâmes les bonnettes, et
nous prîmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps
commença à s’embrumer, et le vent renforça tellement que nous fûmes
contraints d’embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint
si noire à onze heures que nous perdîmes la terre de vue.

Une demi-heure après, m’estimant par le travers du cap Mundai, je fis
signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passâmes ainsi le
reste de la nuit, éventant ou masquant, suivant que nous nous estimions
trop près de l’une ou de l’autre côte. Cette nuit a été une des plus
critiques de tout le voyage.

À trois heures et demie, l’aube matinale nous découvrit la terre, et je
fis servir. Nous gouvernâmes à ouest-quart-nord-ouest jusqu’à huit
heures et, de huit heures à midi, entre l’ouest-quart-nord-ouest et
l’ouest-nord-ouest. Le vent était toujours à l’est petit frais très
brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la côte,
plus souvent nous la perdions de vue tout à fait. Enfin, à midi, nous
eûmes connaissance du cap des Piliers et des Évangélistes. On ne voyait
ces derniers que du haut des mâts. À mesure que nous avancions du côté
du cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui
n’était plus borné par les terres, et une grosse lame venant de l’ouest
nous annonçait le grand Océan. Le vent ne resta pas à l’est, il passa à
ouest-sud-ouest, et nous courûmes au nord-ouest jusqu’à deux heures et
demie que nous relevâmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap
des Piliers au sud-3°-ouest.

Lorsqu’on a dépassé le cap Mundai, la côte septentrionale se courbe en
arc, et le canal s’ouvre jusqu’à quatre, cinq et six lieues de largeur.
Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui
termine la côte méridionale du détroit. La direction du canal entre ces
deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.

La côte du sud y est haute et escarpée, celle du nord est bordée d’îles
et de rochers qui en rendent l’approche dangereuse: il est plus prudent
de longer la partie méridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces
dernières terres; à peine les avons-nous vues dans quelques courts
intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d’en apercevoir
les portions. La dernière terre dont on ait la vue à la côte du nord est
le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que
le cap Désiré, qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à
deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte, entre ces
deux caps, est bordée, à près d’une lieue au large, de plusieurs îlots
ou brisants connus sous le nom des Douze Apôtres.

Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse
de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours,
inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. À six ou
sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre îlots nommés
Les Évangélistes: trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d’un
meulon de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le
sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour
sortir du détroit, on peut en passer indifféremment au nord ou au sud;
je conseillerais d’en passer au sud, si l’on voulait y rentrer.

Depuis deux heures après midi les vents varièrent du ouest-sud-ouest au
ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoyâmes jusqu’au coucher du
soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Apôtres.

Nous eûmes assez longtemps la crainte de n’en pas venir à bout et d’être
forcés à passer la nuit dans le détroit, ce qui nous y eût pu retenir
encore plus d’un jour: mais, vers six heures du soir, les bordées
adonnèrent; à sept heures, le cap des Piliers était doublé; à huit
heures, nous étions entièrement dégagés des terres et un bon vent de
nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer occidentale. Nous
fîmes alors un relèvement d’où je pris mon point de départ par
cinquante-deux degrés cinquante minutes de latitude australe et
soixante-dix-neuf degrés neuf minutes de longitude occidentale de Paris.

C’est ainsi qu’après avoir essuyé pendant vingt-six jours au port Galant
des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon
vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous
amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois être unique, d’une
navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement.

J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges
jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons
employé cinquante-deux jours à les faire. La direction des marées dans
le détroit de Magellan nous est apparue absolument contraire à ce que
les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard. Ce ne serait
cependant pas le cas d’avoir chacun son avis.

Au reste, combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir
les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de
leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits
défigurés: outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher
tout ce qui peut n’être qu’utile à la navigation, s’il leur échappe
quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un
marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux
des expressions nécessaires et consacrées, qu’ils remplacent par des
absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux
femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre
ennuyeux à tout le monde et qui n’est utile à personne.

Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du
détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à
celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars.
On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages,
quelquefois aussi de très bons poissons; et, assurément, je ne doute pas
que le scorbut ne fit plus de dégâts dans un équipage qui serait parvenu
à la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y
sera entré par le détroit de Magellan--lorsque nous en sortîmes, nous
n’avions personne sur les cadres.




CHAPITRE VIII


Le 2 avril, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le nord-nord-est
une montagne haute et fort escarpée qui nous parut isolée; je la nommai
le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la
reconnaître, lorsque nous eûmes la vue d’une autre terre dans
l’ouest-quart-nord-ouest, dont la côte non moins élevée offrait à nos
yeux une étendue indéterminée. Nous avions le plus urgent besoin d’une
relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et on se
flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le
jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jusqu’à
deux heures du matin que nous remîmes pendant trois heures le bord au
large. Le soleil se leva, enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut
qu’à neuf heures du matin que nous revîmes la terre dont la pointe
méridionale nous restait à ouest-quart-nord-ouest, on n’apercevait plus
le pic de la Boudeuse que du haut des mats. Les vents soufflaient du
nord au nord-nord-est, et nous tînmes le plus près pour atterrer au vent
de l’île. En approchant, nous aperçûmes au-delà de sa pointe du nord une
autre terre éloignée plus septentrionale encore, sans que nous pussions
alors distinguer si elle tenait à la première île, ou si elle en formait
une seconde.

Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le
nord. Des feux que nous vîmes avec joie briller de toutes parts sur la
côte nous apprirent qu’elle était habitée. Le 4, au lever de l’aurore,
nous reconnûmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru
séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se
courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à
pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque
nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte,
se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l’avant, et
se joignit à une infinité d’autres qui, de toutes les parties de l’île,
accouraient au-devant de nous. L’une d’elles précédait les autres; elle
était conduite par douze hommes nus qui nous présentèrent des branches
de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c’était là le
rameau d’olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d’amitié dont
nous pûmes nous aviser; alors ils accostèrent le navire, et l’un d’eux,
remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit
avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous
acceptâmes son présent, qu’il attacha à une corde qu’on lui jeta; nous
lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents
furent le gage de notre alliance avec ce peuple.

Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à
balancier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de
cocos, de bananes et d’autres fruits du pays. L’échange de ces fruits
délicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne
foi, mais sans qu’aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait
entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d’échange;
lorsqu’on était d’accord, on leur envoyait au bout d’une corde un panier
ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les nôtres, donnant
ou recevant indifféremment avant que d’avoir donné ou reçu, avec une
bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D’ailleurs nous
ne vîmes aucune espèce d’armes dans leurs pirogues, où il n’y avait
point de femmes à cette première entrevue.

Les pirogues restèrent le long des navires jusqu’à ce que les approches
de la nuit nous firent revirer au large; toutes alors se retirèrent.

Nous tâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n’écartant jamais la
terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu’à près de
minuit, ainsi qu’il l’avait été la nuit précédente, garni de petits feux
à peu de distance les uns des autres: on eût dit que c’était une
illumination faite à dessein, et nous l’accompagnâmes de plusieurs
fusées tirées des deux vaisseaux.

La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l’île, et
à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L’aspect de
cette côte, élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant
spectacle.

Quoique les montagnes y soient d’une grande hauteur, le rocher n’y
montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. À peine
en crûmes-nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres
jusqu’à sa cime isolée qui s’élevait au niveau des montagnes, dans
l’intérieur de la partie méridionale de l’île.

Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et
diminuait de grosseur en montant; on l’eût pris de loin pour une
pyramide d’une hauteur immense que la main d’un décorateur habile aurait
parée de guirlandes de feuillages. Les terrains moins élevés sont
entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute l’étendue de la
côte il règne, sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une
lisière de terre basse et unie, couverte de plantations. C’est là qu’au
milieu des bananiers, des cocotiers et d’autres arbres chargés de
fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.

Comme nous prolongions la côte, nos yeux furent frappés de la vue d’une
belle cascade qui s’élançait du haut des montagnes, et précipitait à la
mer ses eaux écumantes. Un village était bâti au pied, et la côte y
paraissait sans brisants. Nous désirions tous de pouvoir mouiller à
portée de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos
bateaux sondaient jusqu’à terre: on ne trouva dans cette partie qu’un
platier de roches, et il fallut se résoudre à chercher ailleurs un
mouillage.

Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil, et toute
la journée on fit des échanges. Il s’ouvrit même de nouvelles branches
de commerce; outre les fruits de l’espèce de ceux apportés la veille et
quelques autres rafraîchissements, tels que poules et pigeons, les
insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d’instruments pour la
pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des
coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer et des pendants
d’oreilles. Les trocs se firent, comme la veille, avec loyauté; cette
fois aussi, il vint dans les pirogues, quelques femmes jolies et presque
nues. À bord de _L’Étoile_, il monta un insulaire qui y passa la nuit
sans témoigner aucune inquiétude.

Nous l’employâmes encore à louvoyer; et, le 6 au matin, nous étions
parvenus à l’extrémité septentrionale de l’île. Une seconde baie
s’offrit à nous; mais la vue de plusieurs brisants, qui paraissaient
détendre le passage entre les deux îles, me détermina à revenir sur mes
pas chercher un mouillage dans la première baie que nous avions vue le
jour de notre atterrage. Nos canots qui sondaient en avant et en terre
de nous trouvèrent la côte du nord de la baie bordée partout, à un quart
de lieue du rivage, d’un récif qui découvre à basse mer.

Cependant, à une lieue de la pointe du nord, ils reconnurent dans le
récif une coupure large de deux encablures au plus, dans laquelle il y
avait trente à trente cinq brasses d’eau, et en dedans une rade assez
vaste, où le fond variait depuis neuf jusqu’à trente brasses.

Cette rade était bornée au sud par un récif qui, partant de terre,
allait se joindre à celui qui bordait la côte. Nos canots avaient sondé
partout sur un fond de sable, et ils avaient reconnu plusieurs petites
rivières commodes pour faire l’eau. Sur le récif, du côté du nord, il y
a trois îlots.

Ce rapport me décida à mouiller dans cette rade, et sur-le-champ nous
fîmes route pour y entrer. Nous rangeâmes la pointe du récif de tribord
en entrant, et dès que nous fûmes en dedans, nous mouillâmes notre
première ancre sur trente-quatre brasses, fond de sable gris,
coquillages et gravier, et nous étendîmes aussitôt une ancre à jet dans
le nord-ouest pour y mouiller notre ancre d’affourche. _L’Étoile_ passa
au vent à nous, et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous
fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune.

À mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient
environné les navires. L’affluence des pirogues fut si grande autour des
vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de
la foule et du bruit. Tous venaient en criant _tayo_, qui veut dire ami,
et en nous donnant mille témoignages d’amitié; tous demandaient des
clous et des pendants d’oreilles. Les pirogues étaient remplies de
femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand
nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le
disputer à toutes avec avantage.

La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles
qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement
elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leurs pirogues, des
agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras; soit
que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit
que, même dans les pays où règne encore la franchise de l’âge d’or, les
femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les
hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement:
ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs
gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire
connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au
milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et
qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes? Malgré toutes les
précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui
vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont
au-dessus du cabestan; cette écoutille était ouverte pour donner de
l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un
pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit
voir au berger phrygien: elle en avait la forme céleste. Matelots et
soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan
ne fut viré avec une pareille activité.

Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés; le
moins difficile n’avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un
seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le
moyen de s’échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. À peine
eut-il mis pied à terre avec la belle qu’il avait choisie qu’il se vit
entouré par une foule d’Indiens qui le déshabillèrent dans un instant,
et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne
sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en
tumulte toutes les parties de son corps. Après l’avoir bien considéré,
ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu’ils en
avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant de contenter
les désirs qui l’avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il
fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me
dit que j’aurais beau le réprimander, que je ne lui ferais jamais autant
de peur qu’il venait d’en avoir à terre.




CHAPITRE IX


Lorsque nous fûmes amarrés, je descendis à terre avec plusieurs
officiers, afin de reconnaître un lieu propre à faire de l’eau. Nous
fûmes reçus par une foule d’hommes et de femmes qui ne se lassaient
point de nous considérer; les plus hardis venaient nous toucher, ils
écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions
absolument faits comme eux: aucun ne portait d’armes, pas même de
bâtons. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le
chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit.
Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vénérable. Les
femmes nous saluèrent en portant la main sur la poitrine, et criant
plusieurs fois _tayo_.

Le vieillard était père de notre hôte. Il n’avait du grand âge que ce
caractère respectable qu’impriment les ans sur une belle figure: sa tête
ornée de cheveux blancs et d’une longue barbe, tout son corps nerveux et
rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépitude.

Cet homme vénérable parut s’apercevoir à peine de notre arrivée; il se
retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni
étonnement, ni curiosité: fort éloigné de prendre part à l’espèce
d’extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et
soucieux semblait annoncer qu’il craignait que ces jours heureux,
écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par
l’arrivée d’une nouvelle race.

On nous laissa la liberté de considérer l’intérieur de la maison. Elle
n’avait aucun meuble, aucun ornement qui la distinguât des cases
ordinaires, que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de
long sur vingt pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d’osier,
long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel était
suspendu au toit, et deux figures de bois que nous prîmes pour des
idoles. L’une, c’était le dieu, était debout contre un des piliers; la
déesse était vis-à-vis, inclinée le long du mur qu’elle surpassait en
hauteur, et attachée aux roseaux qui le forment. Ces figures mal faites
et sans proportions avaient environ trois pieds de haut, mais elles
tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l’intérieur et sculpté à
jour. Il était fait en forme de tour et pouvait avoir six à sept pieds
de hauteur, sur environ un pied de diamètre; le tout était d’un bois
noir fort dur.

Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l’herbe au-dehors de sa
maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l’eau;
pendant le repas, il envoya chercher quelques pièces d’étoffes et deux
grands colliers faits d’osier et recouverts de plumes noires et de dents
de requins. Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises
immenses qu’on portait du temps de François 1er. Il en passa un au col
du chevalier d’Oraison, l’autre au mien, et distribua les étoffes. Nous
étions prêts à retourner à bord, lorsque le chevalier de Suzannet
s’aperçut qu’il lui manquait un pistolet qu’on avait adroitement volé
dans sa poche.

Nous le fîmes entendre au chef qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous
les gens qui nous environnaient; il en maltraita même quelques-uns. Nous
arrêtâmes ses recherches, en tâchant seulement de lui faire comprendre
que l’auteur du vol pourrait être la victime de sa friponnerie, et que
son larcin lui donnerait la mort.

Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu’à nos bateaux. Prêts
à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d’une belle figure qui,
couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait
de siège. Nous l’acceptâmes; cet homme alors se pencha vers nous et,
d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle un autre Indien
soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute
anacréontique: scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre
insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur
fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu
d’artifice composé de fusées et de serpentaux. Ce spectacle leur causa
une surprise mêlée d’effroi.

Le 7 au matin, le chef, dont le nom est Ereti, vint à bord. Il nous
apporta un cochon, des poules et le pistolet qui avait été pris la
veille chez lui. Cet acte de justice nous en donna bonne idée. Cependant
nous fîmes dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à
terre nos malades et nos pièces à l’eau, et les y laisser en établissant
une garde pour leur sûreté. Je descendis l’après-midi avec armes et
bagages, et nous commençâmes à dresser le camp sur les bords d’une
petite rivière où nous devions faire notre eau. Ereti vit la troupe sous
les armes et les préparatifs du campement sans paraître d’abord surpris
ni mécontent. Toutefois, quelques heures après, il vint à moi,
accompagné de son père et des principaux du canton qui lui avaient fait
des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre séjour à
terre leur déplaisait, que nous étions les maîtres d’y venir le jour
tant que nous voulions, mais qu’il fallait coucher la nuit à bord de nos
vaisseaux. J’insistai sur l’établissement du camp, lui faisant
comprendre qu’il nous était nécessaire pour faire de l’eau, du bois, et
rendre plus faciles les échanges entre les deux nations. Ils tinrent
alors un second conseil, à l’issue duquel Ereti vint me demander si nous
resterions ici toujours, ou si nous comptions repartir, et dans quel
temps. Je lui répondis que nous mettrions à la voile dans dix-huit
jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres;
sur cela, nouvelle conférence à laquelle on me fit appeler. Un homme
grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait réduire
à neuf les jours de notre campement; j’insistais pour le nombre que
j’avais demandé, et enfin ils y consentirent.

De ce moment la joie se rétablit; Ereti même nous offrit un hangar
immense tout près de la rivière, sous lequel étaient quelques pirogues
qu’il en fit enlever sur-le-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les
tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre, douze de _La
Boudeuse_, et vingt-deux de _L’Étoile_, et quelques autres nécessaires
au service. La garde fut composée de trente soldats, et je fis aussi
descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je
restai à terre la première nuit, qu’Ereti voulut aussi passer dans nos
tentes. Il fit apporter son souper qu’il joignit au nôtre, chassa la
foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de
ses amis. Après souper, il demanda des fusées, et elles lui firent au
moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit, il envoya
chercher une de ses femmes qu’il fit coucher dans la tente de M. de
Nassau. Elle était vieille et laide.

La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Le hangar était
bien fait et parfaitement couvert d’une espèce de natte. Nous n’y
laissâmes qu’une issue à laquelle nous mîmes une barrière et un corps de
garde.

Ereti, ses femmes et ses amis avaient seuls la permission d’entrer; la
foule se tenait en dehors du hangar: un de nos gens, une baguette à la
main, suffisait pour la faire écarter. C’était là que les insulaires
apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du
poisson et des pièces de toile qu’ils échangeaient contre des clous, des
outils, des perles fausses, des boutons et mille autres bagatelles qui
étaient des trésors pour eux.

Au reste, ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire; ils
virent que nous cueillions des plantes antiscorbutiques et qu’on
s’occupait aussi à chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne
tardèrent pas à nous apporter à l’envi des paquets des mêmes plantes
qu’ils nous avaient vu ramasser, et des paniers remplis de coquilles de
toutes les espèces. On payait leurs peines à peu de frais.

Ce même jour je demandai au chef de m’indiquer du bois que je pusse
couper. Le pays bas où nous étions n’est couvert que d’arbres fruitiers
et d’une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance; le bois
dur vient sur les montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais
couper et m’indiqua même de quel côté il les fallait faire tomber en les
abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos
travaux; nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bûches
que les gens du pays transportaient aux bateaux; ils aidaient de même à
faire de l’eau, emplissant les pièces et les conduisant aux chaloupes.
On leur donnait pour salaires des clous dont le nombre se proportionnait
au travail qu’ils avaient fait. La seule gêne qu’on eut, c’est qu’il
fallait sans cesse avoir l’œil à tout ce qu’on apportait à terre, à ses
poches même; car il n’y a point en Europe de plus adroits filous que les
gens de ce pays.

Cependant, il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne
ferme dans leurs maisons, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure
ni gardiens. Sans doute la curiosité pour des objets nouveaux excitait
en eux de violents désirs, et d’ailleurs il y a partout de la canaille.
On avait volé les deux premières nuits, malgré les sentinelles et les
patrouilles auxquelles on avait même jeté quelques pierres. Les voleurs
se cachaient dans un marais couvert d’herbes et de roseaux, qui
s’étendait derrière notre camp. On le nettoya en partie, et j’ordonnai à
l’officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient
dorénavant. Ereti lui-même me dit de le faire, mais il eut grand soin de
montrer plusieurs fois où était sa maison, en recommandant bien de tirer
du côté opposé. J’envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux
armés de pierriers et d’espingoles se mouiller devant le camp.

Au vol près, tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour
nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites
bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à
manger; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la
civilité des maîtres de maisons; ils leur offraient des jeunes filles;
la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de
femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime
du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs,
et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de
jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y
admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la
nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait; nos mœurs
ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu’aucun
n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.

J’ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans
l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden: nous
parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et
coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse,
sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux
y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous
trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des
vergers; tous nous saluaient avec amitié; ceux que nous rencontrions
dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer; partout
nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes
les apparences du bonheur.

Je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et
de canards mâles et femelles; c’était le denier de la veuve. Je lui
proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d’y semer
différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de
temps Ereti fit préparer et entourer de palissades le terrain qu’avaient
choisi nos jardiniers. Je le fis bêcher; ils admiraient nos outils de
jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de
potagers garnis de giraumons, de patates, d’ignames et d’autres racines.

Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs,
des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de
croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a
paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à
tirer parti du sol le plus fertile de l’univers.

Les premiers jours de notre arrivée, j’eus la visite du chef d’un canton
voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules
et d’étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d’une belle figure et d’une
taille extraordinaire. Il était accompagné de quelques-uns de ses
parents, presque tous hommes de six pieds.

Je leur fis présent de clous, d’outils, de perles fausses et d’étoffes
de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fûmes bien
accueillis, et l’honnête Toutaa m’offrit une de ses femmes fort jeune et
assez jolie.

L’assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les
chants de l’hyménée. Telle est la manière de recevoir les visites de
cérémonie.

Le 10, il y eut un insulaire tué, et les gens du pays vinrent se
plaindre de ce meurtre. J’envoyai à la maison où avait été porté le
cadavre; on vit effectivement que l’homme avait été tué d’un coup de
feu. Cependant on ne laissait sortir aucun de nos gens avec des armes à
feu, ni des vaisseaux, ni de l’enceinte du camp. Je fis sans succès les
plus exactes perquisitions pour connaître l’auteur de cet infâme
assassinat. Les insulaires crurent, sans doute, que leur compatriote
avait eu tort; car ils continuèrent à venir à notre quartier avec leur
confiance accoutumée. On me rapporta cependant qu’on avait vu beaucoup
de gens emporter leurs effets à la montagne, et que même la maison
d’Ereti était toute démeublée. Je lui fis de nouveaux présents, et ce
bon chef continua à nous témoigner la plus sincère amitié.

Cependant, je pressais nos travaux de tous les genres; car, encore que
cette relâche fut excellente pour nos besoins, je savais que nous étions
mal mouillés. En effet, quoique nos câbles, paumoyés presque tous les
jours, n’eussent pas encore paru ragués, nous avions découvert que le
fond était semé de gros corail, et d’ailleurs, en cas d’un grand vent du
large, nous n’avions pas de chasse. La nécessité avait forcé de prendre
ce mouillage sans nous laisser la liberté du choix, et bientôt nous
eûmes la preuve que nos inquiétudes n’étaient que trop fondées.

Le 12, à cinq heures du matin, les vents étant venus au sud, notre câble
du sud-est et le grelin d’une ancre à jet, que nous avions par
précaution allongée dans l’est-sud-est, furent coupés sur le fond. Nous
mouillâmes aussitôt notre grande ancre; mais, avant qu’elle eût pris
fond, la frégate vint à l’appel de l’ancre du nord-ouest, et nous
tombâmes sur _L’Étoile_ que nous abordâmes à bâbord. Nous virâmes sur
notre ancre, et _L’Étoile_ fila rapidement, de manière que nous fûmes
séparés avant que d’avoir souffert aucune avarie. La flûte nous envoya
alors le bout d’un grelin qu’elle avait allongé dans l’est, sur lequel
nous virâmes pour nous écarter d’elle davantage. Nous relevâmes ensuite
notre grande ancre et rembarquâmes le grelin et le câble coupés sur le
fond. Celui-ci l’avait été à trente brasses de l’entalingure; nous le
changeâmes bout pour bout et l’entalinguâmes sur une ancre de rechange
de deux mille sept cents que _L’Étoile_ avait dans sa cale et que nous
envoyâmes chercher. Notre ancre du sud-est mouillée sans orin à cause du
grand fond était perdue, et nous tâchâmes inutilement de sauver l’ancre
à jet dont la bouée avait coulé et qu’il fut impossible de draguer. Nous
guindâmes aussitôt notre petit mât de hune et la vergue de misaine, afin
de pouvoir appareiller dès que le vent permettrait.

L’après-midi il calma et passa à l’est. Nous allongeâmes alors dans le
sud-est une ancre à jet et l’ancre reçue de _L’Étoile_, et j’envoyai un
bateau sonder dans le nord, afin de savoir s’il n’y aurait pas un
passage; ce qui nous eût mis à portée de sortir presque de tout vent. Un
malheur n’arrive jamais seul: comme nous étions tous occupés d’un
travail auquel était attaché notre salut, on vint m’avertir qu’il y
avait eu trois insulaires tués ou blessés dans leurs cases à coups de
baïonnette, que l’alarme était répandue dans le pays, que les
vieillards, les femmes et les enfants fuyaient vers les montagnes
emportant leurs bagages et jusqu’aux cadavres des morts, et que
peut-être allions-nous avoir sur les bras une armée de ces hommes
furieux. Telle était donc notre position de craindre la guerre à terre
au même instant où les deux navires étaient dans le cas d’y être jetés.
Je descendis au camp, et en présence du chef je fis mettre aux fers
quatre soldats soupçonnés d’être les auteurs du forfait; ce procédé
parut les contenter.

Je passai une partie de la nuit à terre, où je renforçai les gardes,
dans la crainte que les insulaires ne voulussent venger leurs
compatriotes. Nous occupions un poste excellent entre deux rivières
distantes l’une de l’autre d’un quart de lieue au plus; le front du camp
était couvert par un marais, le reste était la mer dont assurément nous
étions les maîtres. Nous avions beau jeu pour défendre ce poste contre
toutes les forces de l’île réunies; mais heureusement, à quelques
alertes près occasionnées par des filous, la nuit fut tranquille au
camp.

Ce n’était pas de ce côté où mes inquiétudes étaient les plus vives. La
crainte de perdre les vaisseaux à la côte nous donnait des alarmes
infiniment plus cruelles.

Dès dix heures du soir les vents avaient beaucoup fraîchi de la partie
de l’est avec une grosse houle, de la pluie, des orages et toutes les
apparences funestes qui augmentent l’horreur de ces lugubres situations.

Vers deux heures du matin il passa un grain qui chassait les vaisseaux
en côte: je me rendis à bord, le grain heureusement ne dura pas; et dès
qu’il fut passé, le vent vint de terre. L’aurore nous amena de nouveaux
malheurs; notre câble du nord-ouest fut coupé; le grelin, que nous avait
cédé _L’Étoile_ et qui nous tenait sur son ancre à jet, eut le même sort
peu d’instants après; la frégate alors venant à l’appel de l’ancre et du
grelin du sud-est, ne se trouvait pas à une encablure de la côte où la
mer brisait avec fureur. Plus le péril devenait instant, plus les
ressources diminuaient, les deux ancres, dont les câbles venaient d’être
coupés, étaient perdues pour nous; leurs bouées avaient disparu, soit
qu’elles eussent coulé, soit que les Indiens les eussent enlevées dans
la nuit. C’étaient déjà quatre ancres de moins depuis vingt-quatre
heures, et cependant il nous restait encore des pertes à essuyer.

À dix heures du matin le câble neuf, que nous avions enlingué sur
l’ancre de deux mille sept cents de _L’Étoile_, laquelle nous tenait
dans le sud-est, fut coupé; et la frégate, défendue par un seul grelin,
commença à chasser en côte. Nous mouillâmes sous barbe notre grande
ancre, la seule qui nous restât en mouillage; mais de quel secours nous
pouvait-elle être? Nous étions si près des brisants que nous aurions été
dessus avant que d’avoir assez filé de câble pour que l’ancre pût bien
prendre fond. Nous attendions à chaque instant le triste dénouement de
cette aventure, lorsqu’une brise de sud-ouest nous donna l’espérance de
pouvoir appareiller. Nos focs furent bientôt hissés; le vaisseau
commençait à prendre de l’erre, et nous travaillions à faire de la voile
pour filer câble et grelin et mettre dehors, mais les vents revinrent
presque aussitôt à l’est. Cet intervalle nous avait toujours donné le
temps de recevoir à bord le bout du grelin de la seconde ancre à jet de
_L’Étoile_ qu’elle venait d’allonger dans l’est et qui nous sauva pour
le moment. Nous virâmes sur les deux grelins et nous nous relevâmes un
peu de la côte. Nous envoyâmes alors notre chaloupe à _L’Étoile_ pour
l’aider à s’amarrer solidement; ses ancres étaient heureusement
mouillées sur un fond moins perdu de corail que celui sur lequel étaient
tombées les nôtres. Lorsque cette opération fut faite, notre chaloupe
alla lever par son orin l’ancre de deux mille sept cents; nous
entalinguâmes dessus un autre câble et nous l’allongeâmes dans le
nord-est; nous relevâmes ensuite l’ancre à jet de _L’Étoile_ que nous
lui rendîmes. Dans ces deux jours M. de la Giraudais, commandant de
cette flûte, a eu la plus grande part au salut de la frégate par les
secours qu’il m’a donnés; c’est avec plaisir que je paie ce tribut de
reconnaissance à cet officier, déjà mon compagnon dans mes autres
voyages, et dont le zèle égale les talents.

Cependant lorsque le jour était venu, aucun Indien ne s’était approché
du camp, on n’avait vu aucune pirogue, on avait trouvé les maisons
abandonnées, tout le pays paraissait un désert. Le prince de Nassau,
lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s’était éloigné davantage,
dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en
trouva un grand nombre avec Ereti environ à une lieue du camp. Dès que
ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint à lui d’un air consterné. Les
femmes éplorées se jetèrent à ses genoux, elles lui baisaient les mains
en pleurant et en répétant plusieurs fois: _tayo_, _maté_, vous êtes nos
amis et vous nous tuez. À force de caresses et d’amitié il parvint à les
ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des
poules, des cocos, des régimes de bananes embellissaient la marche et
promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec un assortiment
d’étoffes de soie et des outils de toute espèce; je les distribuai aux
chefs, en leur témoignant ma douleur du désastre arrivé la veille et en
les assurant qu’il serait puni. Les bons insulaires me comblèrent de
caresses, le peuple applaudit à la réunion, et en peu de temps la foule
ordinaire et les filous revinrent à notre quartier qui ne ressemblait
pas mal à une foire. Ils apportèrent ce jour et le suivant plus de
rafraîchissements que jamais. Ils demandèrent aussi qu’on tirât devant
eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les
animaux tirés ayant été tués raides.

Le canot que j’avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était
revenu avec la bonne nouvelle qu’il y avait trouvé un très beau passage.
Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit
s’avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer; Le 14
au matin, les vents étant à l’est, j’ordonnai à _L’Étoile_, qui avait
son eau faite et tout son monde à bord, d’appareiller et de sortir par
la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette
passe qu’après la flûte mouillée au nord de nous. À onze heures elle
appareilla sur une haussière portée sur nous, je gardai sa chaloupe et
ses deux petites ancres; je pris aussi à bord, dès qu’elle fut sous
voiles, le bout du câble de son ancre du sud-est mouillée en bon fond.
Nous levâmes alors notre grande ancre, allongeâmes les deux ancres à
jet, et par ce moyen, nous restâmes sur deux grosses ancres et trois
petites. À deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de
découvrir _L’Étoile_ en dehors de tous les récifs. Notre situation dès
ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer
le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires à l’abri des
accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son
canot avec M. Lavari-Leroi qui avait été chargé de reconnaître la passe.

Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre
eau, à déblayer l’hôpital et le camp.

J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une
planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les
noms des officiers des deux navires. J’ai suivi cette même méthode pour
toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux
heures du matin avant que tout fut à bord; la nuit fut assez orageuse
pour nous causer encore de l’inquiétude, malgré la quantité d’ancres que
nous avions à la mer.

Le 15 à six heures du matin, les vents étant de terre et le ciel à
l’orage, nous levâmes notre ancre, filâmes le câble de celle de
_L’Étoile_, coupâmes un des grelins et filâmes les deux autres,
appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe
de l’est. Nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et
dès que nous fûmes dehors, j’envoyai les deux canots armés aux ordres du
chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protéger le travail
des chaloupes.

Nous étions à un quart de lieue au large et nous commencions à nous
féliciter d’être heureusement sortis d’un mouillage qui nous avait causé
de si vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d’un coup, la
marée et une grosse lame de l’est commencèrent à nous entraîner sur les
récifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous
avaient menacés jusqu’ici avait été de passer nos jours dans une île
embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de
notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le
naufrage se présentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau porté
rapidement sur les récifs n’y eût pas résisté deux minutes à la violence
de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé
leur vie. J’avais dès le premier instant du danger rappelé canots et
chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment, où n’étant pas
à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissait
désespérée, d’autant qu’il n’y avait pas à mouiller. Une brise de
l’ouest, qui s’éleva dans le même instant, nous rendit l’espérance: en
effet elle fraîchit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions
absolument hors de danger.

Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je
restai à louvoyer pour les attendre.

L’après-midi nous rejoignîmes _L’Étoile_. À cinq heures du soir notre
chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de _L’Étoile_
qu’elle lui porta: notre canot, celui de _L’Étoile_ et sa chaloupe
revinrent peu de temps après; celle-ci nous rapportait notre ancre à jet
et un grelin. Quant aux deux autres ancres à jet, l’approche de la nuit
et la fatigue extrême des matelots ne permirent pas de les lever ce même
jour. J’avais d’abord compté m’entretenir toute la nuit à portée du
mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais à minuit il se leva
un grand frais de l’est-nord-est, qui me contraignit à embarquer les
bateaux et à faire de la voile pour me tirer de dessus la côte. Ainsi un
mouillage de neuf jours nous a coûté six ancres, perte que nous
n’aurions pas essuyée, si nous eussions été munis de quelques chaînes de
fer. C’est une précaution que ne doivent jamais oublier tous les
navigateurs destinés à de pareils voyages.

Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtons nous un instant pour
recevoir les adieux des insulaires.

Dès l’aube du jour, lorsqu’ils s’aperçurent que nous mettions à la
voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait
trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant il nous
embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant
des larmes, et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps
après sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de
toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire
qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de
_L’Étoile_. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en
me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait
nous suivre, et me priant d’y consentir. Il le présenta ensuite à tous
les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il
confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes
marques d’intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce,
après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles
ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du
bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire
qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu’il
avait à ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgré les larmes de
cette jeune fille, son épouse ou son amante, il s’arracha de ses bras et
remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne
fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je
l’avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.




CHAPITRE X


_LUCIS HABITAMUS OPACIS, RIPARUMQUE TOROS ET PRATA RECENTIA RIVIS INCOLIMUS._

VIRGIL. LIV. VI.

L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère,
reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés
trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de
plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart
de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes
dix-sept secondes à l’ouest de Paris a été déterminée par onze
observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.

M. Verron en avait fait beaucoup d’autres à terre pendant quatre jours
et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où
elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les
dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur
résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux
de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que
j’ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup
plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans
l’impossibilité d’en visiter les côtes. La partie du sud nous est
absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du
sud-est jusqu’à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt
lieues d’étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le
nord-ouest et l’ouest-nord-ouest.

Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le
nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au
nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes
s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu
d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l’île et le
plus habité. Il semble qu’on trouverait aisément plusieurs bons
mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre
du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie
_L’Étoile_.

M. de la Giraudais m’a assuré qu’entre les deux îles les plus
septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux
au moins, depuis vingt-trois jusqu’à douze et dix brasses, fond de sable
gris vaseux, qu’il y avait une lieue d’évitage et jamais de mer. Le
reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée
par un récif inégalement couvert d’eau, et qui forme en quelques
endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des
feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation:
quelques coupures donnent de distance en distance l’entrée en dedans du
récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n’amène jamais que du
sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d’un corail dur et
tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l’a
appris une funeste expérience.

Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme
aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est
terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à
une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s’étend deux ou
trois lieues sur le nord-ouest.

La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est
surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect
triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas
les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus
riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut
jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières
qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des
habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les
bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers,
sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des
Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de
village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics,
pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout
les communications faciles.

Les principales productions de l’île sont le coco, la banane, le fruit à
pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et
fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu’on ne cultive
point, une espèce d’indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une
jaune; j’ignore d’où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé
la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu’il a été avec nous, a
reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu’un
assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres
chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les
insulaires en font peu d’usage; ils ne l’emploient que pour leurs
grandes pirogues, qu’ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons
aussi vu des piques d’un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois
de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l’arbre
qui porte le fruit à pain: c’est un bois qui ne se fend point; mais il
est si mol et si plein de gomme qu’il ne fait que se mâcher sous
l’outil.

Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la
quantité d’arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne
semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins
certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent
à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d’_aouri_, dont ils
se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer,
d’où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je
ne connais ici qu’un seul article de commerce riche; ce sont de très
belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes
et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour
chez eux.

Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de
castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.

Nous n’avons vu d’autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d’une
espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants
ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons
aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d’un beau
plumage bleu de roi et d’un très bon goût, et des perruches fort
petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui
colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs
volailles qu’avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le
séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a
troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante
cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en
aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de
jour en jour un plus grand nombre.

Nous n’avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant
notre séjour le thermomètre de Réaumur n’a jamais monté à plus de
vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil,
il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l’autre côté de
l’équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c’est de n’y pas
être infesté par cette légion odieuse d’insectes qui font le supplice
des pays situés entre les tropiques; nous n’y avons vu non plus aucun
animal venimeux. D’ailleurs le climat est si sain que, malgré les
travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent
continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le
sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les
scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n’y ont pas eu une seule
nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en aussi
peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à
bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des
maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques
feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à
laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous
leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans
le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de
l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants?

Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent
rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent
jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts
de presque toutes nos maladies. J’en dirais autant de leurs boissons;
ils n’en connaissent d’autre que l’eau: l’odeur seule du vin et de
l’eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi
pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses
fortes.

Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes,
qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se
mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus
nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est
d’ordinaire d’en voir de six pieds et plus.

Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés;
pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux
modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s’ils
étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils
seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La
seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs
comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des
mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde
race, quoique son père soit chef d’un canton; mais il possède en
intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.

Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la
barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils
laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt
du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très
courts; d’autres les laissent croître et les portent attachés sur le
sommet de la tête. Tous ont l’habitude de se les joindre, ainsi que la
barbe, avec de l’huile de coco. Je n’ai rencontré qu’un seul homme
estropié et qui paraissait l’avoir été par une chute. Notre chirurgien
major m’a assuré qu’il avait vu sur plusieurs les traces de la petite
vérole, et j’avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne
leur communiquassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu’ils en fussent
attaqués.

On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture
qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux
s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils
laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des
femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce
simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne
vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de
cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont
beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez
délicats; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leurs corps dont
les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.

Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues,
celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses;
c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes
sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces
traits ineffaçables; je pense que c’est en piquant la peau et y versant
le suc de certaines herbes, ainsi que je l’ai vu pratiquer aux indigènes
du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette
peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’état de nature.
Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi
cet usage de se peindre; _omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod
coerulem efflîcit colorem_. Le savant et ingénieux auteur des recherches
philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général
le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la
piqûre des insectes caustiques qui s’y multiplient au-delà de
l’imagination. Cette cause n’existe point à Tahiti, puisque, comme nous
l’avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.

L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage
de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les
oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus
grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans
cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et
après.

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne
semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine
particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont
chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens
pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils
soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun
cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans
la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument
nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à
tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les
faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs
n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de
tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette
sévérité qu’il nous recommandait.

Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes
jambes; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait
ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups
de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du
coupable.

Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu
que, quand ils voyaient mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en
témoignaient une peine sensible; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter,
qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le
pratique dans nos armées.

Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles
voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les
descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la
fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez
eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils
tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur
lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée
de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les
vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit; Aotourou lui-même
est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île
voisine et souvent ennemie de Tahiti.

J’attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans
l’espèce des hommes. J’ignore, au reste, comme ils pansent leurs
blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.

J’exposerai à la fin de ce chapitre ce que j’ai pu entrevoir sur la
forme de leur gouvernement, sur l’étendue du pouvoir qu’ont leurs petits
souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux
et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même
autorité, cette multitude d’hommes robustes qui ont si peu de besoins.
Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le
seigneur du canton ne décide point sans l’avis d’un conseil. On a vu
qu’il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu’il
s’était agi de l’établissement de notre camp à terre. J’ajouterai que le
chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les
notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de
l’autorité.

Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion.
Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour
des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie
religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en
conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d’échafaud que
couvre un hangar. L’infection qu’ils répandent n’empêche pas les femmes
d’aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d’oindre d’huile
de coco les froides reliques de leur affection.

Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de
ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles.
Lorsqu’il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la
maison, et j’ignore combien de temps on les y conserve. Je sais
seulement, parce que je l’ai vu, qu’alors un homme considéré dans la
nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres
cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.

Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous
avons cru comprendre qu’en général ses compatriotes sont fort
superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité,
qu’indépendamment d’un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil
ou de la Lumière, être qu’ils ne représentent par aucune image
matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes,
les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est
Eatoua, qu’ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et
un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du
malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c’est que, quand la
lune présente un certain aspect, qu’ils nomment Malama Tamal, Lune en
état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif
qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes
humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus,
c’est l’habitude qu’ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur
disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le
mauvais eatoua ne t’endorme pas. Voilà des traces d’une origine commune
avec les nations de l’ancien continent. Au reste, c’est surtout en
traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable,
puisqu’il n’y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de
prendre la lueur pour l’évidence.

La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux.
Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le
seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père
et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement
occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les
travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est
le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse
occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil
ou consacré par la religion, s’il est indissoluble ou sujet au divorce.
Quoi qu’il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission
entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans
l’aveu de l’époux. Son consentement, il est vrai, n’est pas difficile à
obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est
ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille
n’éprouve à cet égard aucune gêne; tout l’invite à suivre le penchant de
son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics ho

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