Mémoires d'une contemporaine. Tome 2
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Title: Mémoires d'une contemporaine. Tome 2
Author: Ida Saint-Elme
Release date: March 29, 2009 [eBook #28429]
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE,
OU
SOUVENIRS D'UNE FEMME SUR LES PRINCIPAUX PERSONNAGES DE LA RÉPUBLIQUE,
DU CONSULAT, DE L'EMPIRE, ETC.
«J'ai assisté aux victoires de la République, j'ai traversé les
saturnales du Directoire, j'ai vu la gloire du Consulat et la
grandeur de l'Empire: sans avoir jamais affecté une force et des
sentimens qui ne sont pas de mon sexe, j'ai été, à vingt-trois ans
de distance, témoin des triomphes de Valmy et des funérailles de
Waterloo.» MÉMOIRES, _Avant-propos_.
TOME SECOND.
Troisième Édition
PARIS.
1828.
TABLE PAR ORDRE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE SECOND VOLUME DES
MÉMOIRES D'UNE CONTEMPORAINE.
Amelin (madame)
Aurélie
Barras
Bonaparte
Bonaparte
Boucher
Caulincourt
Contat (mademoiselle)
Danzel
Delamarre
Delarue, banquier
Delarue (madame)
Delville (madame)
Derville
Duchesnois (mademoiselle)
Dugazon
Duval (Alexandre)
Elleviou
Gaillard (madame)
Germon (madame)
Hol***
Isabey, peintre
Jars (madame)
Joséphine
Joubert
Jouffre
Joy***
Kléber
Lacroix (madame)
Lambertini (madame)
Lecoulteux de Canteleu
Leda
Lhermite
Lemierre
Lemot
Lepinois
Leroi
Lucai (madame)
Luosi (comte)
Marie-Antoinette
Mirawde (M. de)
Molé
Montholon (N. de)
Monti, poète italien
Monvel
Moreau
Murat
Napoléon
Ney
Obval (M.)
Obval (madame)
Oudet
Parny (M. de)
Petit (madame)
Regnault de Saint-Jean-d'Angely
Remond (madame)
Richard
Ruga (madame)
Schérer (le général)
Siv***
Talleyrand (le prince de)
Tallien (madame)
Talma
Vandremer (madame)
Visconti (madame)
CHAPITRE XXX.
Parallèle entre le général Moreau et le général Ney.--Promesse faite à
ce dernier.--Faiblesse de Moreau pour moi.
Moreau possédait au plus haut degré
La sévère vertu des moeurs républicaines[1];
la délicatesse de ses sentimens était extrême sur tous les points; et
cette délicatesse eût certainement réprouvé le lien illégitime qui nous
unissait, si dès long-temps il n'avait eu la ferme intention de
consacrer notre union par un acte solennel, aussitôt que les
circonstances pourraient le permettre. Il avait formé ce projet dès le
jour où il me vit déterminée à suivre son sort: il voulait plus que
jamais devenir mon époux.
Moreau, ainsi que je l'ai déjà dit, ne brillait point par les dehors; il
n'avait aucun de ces avantages brillans et frivoles qui éblouissent tant
de femmes; sa figure était froide, son ton bienveillant, mais calme; son
courage paisible commandait plutôt l'admiration profonde et réfléchie,
qu'un amour ardent et passionné. Pour me servir d'une expression de ce
Cosimo qu'on a déjà vu figurer dans mes _Mémoires_, je ne l'ai point
aimé d'amour: le sentiment qu'il m'inspirait ressemblait plutôt au
respect. Près de lui je n'avais que le pressentiment de cet amour exalté
qui devait occuper la maturité et remplir la fin de ma vie. Il était
réservé à un autre homme de m'inspirer cette passion qui donne tant
d'angoisses pour quelques instans de bonheur. Ney, que je veux désigner,
n'était pas moins habile capitaine que Moreau; et il joignait aux talens
militaires cette audace que _la fortune favorise_, et qui plaît tant au
coeur des femmes. Ma liaison avec Ney n'eut aucun point de ressemblance
avec celle qui m'unissait alors à Moreau. Lorsque celui-ci me rencontra
pour la première fois, ma conduite me rendait encore digne de l'estime
publique; j'étais environnée des hommages qu'on adressait à ma beauté,
que bien des gens vantaient alors comme parfaite: lorsque plus tard
j'implorai son appui, j'étais encore si près du moment où j'avais droit
à sa considération, que son amour pour moi dut toujours avoir quelque
chose de respectueux. Moreau avait été à même, comme on l'a vu, de
connaître parfaitement ma famille; et quelque éclat qu'eussent alors
acquis sa fortune et sa renommée, il savait bien qu'il aurait pu devenir
mon époux sans déroger à sa gloire. J'avais à peine seize ans lorsque je
m'attachai à lui, et l'inexpérience même de cet âge m'eût assuré, en
toutes circonstances, des droits à l'indulgence, je dirai presque à la
compassion d'une ame aussi honnête que la sienne. Je voyais en lui
plutôt mon protecteur que mon amant: il ne m'avait jamais caché son
intention de me rendre un jour le rang qui m'appartenait dans le monde,
et mes droits à cette estime publique que j'avais si follement
sacrifiés. Le caractère de Ney était aussi ardent que celui de Moreau
était calme et réfléchi; mais à part ce contraste entre deux hommes
aussi remarquables, j'étais loin de pouvoir inspirer le même intérêt;
lorsque les circonstances me rapprochèrent enfin de ce Ney que je
n'avais encore connu, pour ainsi dire, que par sa renommée. Déchue
non-seulement de mes titres à la considération, et placée par l'opinion
dans la classe des femmes qui n'ont que leur beauté pour tout mérite et
toute fortune, je devais encore lutter dans son esprit contre bien des
insinuations malveillantes, dont j'avais, sans le savoir, été l'objet.
Ney connaissait en outre d'avance les sentimens qu'il m'avait depuis
long-temps inspirés, et rien n'était peut-être moins propre à le
prévenir en ma faveur que l'entraînement irrésistible qui m'emportait
sans réflexion vers lui. J'avais alors quelques années de plus; il
semblait que l'âge eût dû mûrir ma raison, et cependant je l'aimais si
passionnément que j'aurais encore sacrifié pour lui tous les avantages
sociaux que j'avais perdus volontairement pour m'attacher à Moreau dans
ma première jeunesse. Moreau eût voulu faire de moi une femme accomplie;
il m'excitait à rechercher la supériorité que donnent dans le monde la
beauté et surtout les avantages de l'esprit. Ney, dont les goûts et les
habitudes personnelles s'éloignaient beaucoup de la gravité de Moreau,
m'encourageait à dédaigner les grâces de mon sexe, à chercher même
parfois les périls et la gloire d'un sexe plus fort. L'histoire que je
raconterai plus tard de ma vie _militaire_ fera pleinement connaître la
différence des sentimens qui m'attachèrent à ces deux grands capitaines,
et de ceux que je leur inspirai.
On me pardonnera cette digression nécessaire pour faire apprécier la
position de Moreau vis-à-vis de moi, et celle où je me trouvais
vis-à-vis de lui. Le lendemain du jour où nous avions fait partir pour
Parme la mère de Geronimo, Moreau reçut de nouvelles dépêches. Je
devinai à son agitation que la nature de ces dépêches était loin de le
satisfaire. Il ne pouvait supporter l'obstination des directeurs à
laisser l'armée d'Italie dans la situation périlleuse où l'avait mise
l'impéritie de son chef. Je cherchais à le calmer, en lui représentant
que la nécessité de jour en jour plus impérieuse ne pouvait manquer de
forcer promptement le Directoire à lui donner le commandement en chef de
l'armée d'Italie. «Eh! ma chère amie, me disait-il, pendant qu'ils
hésitent, chaque heure qui s'écoule vient aggraver la position de nos
soldats.
«--Pourquoi dans ce cas ne pas suivre le conseil que vous donnait
Richard? Pourquoi ne pas vous faire proclamer par le corps d'armée sous
vos ordres?»
J'avais beau dire et beau faire, rien ne pouvait vaincre son indécision
naturelle. Ses inquiétudes paraissaient redoubler à chaque instant: il
passa, ce jour-là, dans mon appartement la plus grande partie de la
matinée; et il répondit devant moi aux diverses dépêches qu'il reçut
encore dans l'espace de quelques heures. Comme nous avions beaucoup de
monde à dîner, il me laissa aux soins de ma toilette, et alla s'enfermer
dans son cabinet, en défendant d'avance que personne vînt l'interrompre.
Il ne reparut qu'à l'heure du dîner, et plus sombre, plus taciturne que
jamais. Je ne pus lui adresser de questions qu'après la fin du repas; au
moment de prendre le café: «Vous avez encore reçu, lui dis-je, quelques
fâcheuses nouvelles?» J'appris en effet que Moreau venait à l'instant
même de recevoir, pour la seconde fois, l'ordre d'éloigner toutes les
femmes de l'armée. Il me recommanda d'abréger la soirée, parce qu'il
avait besoin d'être seul avec moi.
Sans manquer de politesse envers personne, je m'y pris de telle sorte
que mon salon se trouva désert deux heures plus tôt que de coutume. Je
profitai du premier moment de liberté pour courir au cabinet de Moreau.
Richard venait d'en sortir, et je le trouvai seul. Il me montra les
ordres du Directoire; c'était tout ce qu'avait apporté l'estafette du
jour. Il ne paraissait pas qu'on eût la pensée de confier au général le
commandement en chef de l'armée; c'était là cependant la seule mesure
qui pût influer d'une manière directe sur ses succès et son salut.
J'avais mon franc-parler avec Moreau; je ne pus contenir la fougue de
mon caractère et de mon langage en voyant sa patiente soumission aux
ordres des directeurs. Je protestai de ma résolution bien ferme de ne
point quitter l'Italie, ma terre natale. Si l'on me forçait à partir, je
déclarai à Moreau que je ne quitterais l'Italie que pour la Hollande:
dans ce cas il devenait certain que je ne le reverrais jamais. Moreau me
demanda si je parlais sérieusement. Sur ma réponse affirmative, il parut
douloureusement ému; puis, après quelques instans de réflexion: «Je
sens, dit-il, ce que ma position a de douteux; dans l'état des choses je
ne puis me considérer comme étant véritablement en activité; je puis
donc, sans manquer à l'honneur, donner dès demain ma démission; alors,
nous partons ensemble, et je ne vous quitte plus.»
Cette réponse me surprit au delà de toute expression: j'étais moins
fière de cette nouvelle preuve d'amour, qu'effrayée d'une résolution qui
pouvait porter une si rude atteinte à la gloire du général. «Décidez de
ma conduite, ajouta-t-il aussitôt.»
«--Moreau, croyez-vous que je voulusse encore vous consacrer ma vie, si
vous cessiez jamais d'être vous-même? Je partirai seule; c'est là toute
ma réponse.»
«--Ma bonne amie, combien je sens le prix de votre sacrifice!
Reposez-vous sur moi des précautions nécessaires pour garantir votre
sûreté, et du soin de vos préparatifs de voyage, Ma chère Elzelina!
c'est sous le nom de ma femme que vous voyagerez; vous irez descendre à
ma maison de Chaillot: comptez sur ma tendresse pour retarder aussi loin
que possible l'instant de votre départ.»
Sa voix était attendrie; ses regards se fixaient tristement sur moi: les
miens se baissaient vers la terre, et mon coeur était oppressé d'un poids
douloureux. Depuis que j'ai vu s'évanouir pour moi toutes les chimères
de la fortune, certaines personnes, les unes par l'intérêt qu'elles
voulaient bien prendre à moi, les autres par cette disposition au blâme,
à l'aide de laquelle tant de gens savent se dispenser d'être utiles, se
sont plusieurs fois étonnées, sous un certain rapport, de la conduite
que j'avais tenue à cette époque. On m'a demandé comment, après avoir
long-temps porté le nom de Moreau, après avoir pu disposer aussi
librement de sa fortune, je n'avais pas su obtenir de sa générosité les
moyens de m'assurer pour l'avenir une existence médiocre, mais garantie
de l'inconstance du sort. Il est vrai que je n'ai jamais cherché à
spéculer sur la libéralité naturelle de Moreau; loin de là, j'ai
toujours rejeté les offres que son noble coeur le portait souvent à me
faire. J'ai usé jusqu'à l'extravagance de sa libéralité, mais je n'ai
jamais su en profiter, ainsi que me l'auraient conseillé des gens
_raisonnables et prévoyans_. Dès-lors, ma fortune personnelle était bien
bornée; cependant elle n'avait pas encore disparu entièrement. Il y a
d'ailleurs certains calculs dont la _prudence_ répugne à la vivacité de
mon imagination, à la fierté naturelle de mon caractère; et je n'ai
jamais été de celles qui n'hésitent point à faire constater leur
opprobre par acte notarié. J'ai toujours regardé de telles spéculations
comme le comble de l'infamie, et rien n'a pu détruire mes préjugés à cet
égard. J'invoque sur ce point, et sans crainte d'être démentie par
personne, le témoignage de tous ceux qui m'ont connue.
CHAPITRE XXXI.
Moreau me donne une marque publique de son estime.--Les adieux.--Les
projets.--Le départ.--Arrivée à Lyon.
La journée du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore à
redoubler les inquiétudes du général et à affliger son coeur. Et je
partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher à
m'assurer par moi-même des dispositions où je laissais les habitans de
Milan à l'égard des Français. Sous prétexte de faire mes visites
d'adieux, j'allai, accompagnée de Richard, dans un grand nombre de
maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder,
autant que possible, l'opinion générale, et les sentimens de chacun en
particulier. Partout on remarquait une certaine inquiétude: partout
aussi les partisans de la cause française paraissaient mettre en Moreau
toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le désignait comme
le seul homme qui pût sauver l'Italie.
En rentrant à _casa Faguani_, je fus informée qu'une partie des
autorités civiles et un grand nombre d'officiers supérieurs étaient
réunis dans le cabinet du général. Il avait ordonné qu'on l'avertît de
mon retour. Dès qu'il en fut informé, il m'envoya prier de me rendre
près de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait à
craindre de ma part aucune scène ridicule. Dans l'intention de me donner
un témoignage public de son affection et de son estime, peut-être aussi
d'éviter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aimé me parler
devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait
de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.
Au moment où je parus à l'entrée de son cabinet, il vint à ma rencontre,
me présenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant
à ceux qui l'entouraient: «Madame Moreau, dit-il, connaît les ordres du
Directoire, et elle est prête à s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte
à regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle
prend au succès de nos armes, et son indifférence pour le danger. Mais
elle sait que mon premier devoir est d'obéir, et elle croirait manquer
au sien si elle n'obéissait à son tour. Je ne le cache pas, sa présence
m'est tellement chère et précieuse que l'espoir de la rappeler bientôt
près de moi peut seul me déterminer à me séparer d'elle pour quelque
temps.» Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes
avaient rempli toute la ville des éclats de leur douleur et de leurs
plaintes: «J'espère, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement
l'exemple; s'il en était autrement, je me verrais réduit à abjurer les
convenances de la galanterie, et à faire partir toutes les dames par
_étapes_, avant deux fois vingt-quatre heures.»
On s'inclina devant les ordres du général, puis on m'entoura. Les uns
m'exprimaient des regrets flatteurs, les autres me félicitaient
sottement du _bonheur_ que j'allais goûter de revoir Paris. Par des
réponses brèves j'échappai bientôt aux complimens de condoléance comme
aux complimens de félicitation, et j'allai m'enfermer dans mon
appartement où je pus du moins pleurer en toute liberté pendant une
heure. Je repris enfin un peu de fermeté, et j'ordonnai à Ursule, ma
femme de chambre, et au fidèle Joseph, de faire mes malles sans délai.
Ursule me pria de l'emmener avec moi. Je la demandai à son oncle, le
majordome, qui consentit, sans difficulté, à lui accorder la permission
de m'accompagner; parce que j'avais l'honneur d'être _Italienne_, ce qui
n'était pas à ses yeux un titre médiocre de recommandation. Je payai sa
complaisance d'une forte gratification, et je lui comptai, de plus, une
somme suffisante pour subvenir aux frais du retour d'Ursule, dans le cas
où _le mal du pays_ viendrait à la gagner en France, et où le séjour de
Paris lui déplairait. Le brave homme était ravi _della mia garbatezza_.
Dès que Moreau fut affranchi des importuns, il accourut près de moi.
Tous mes préparatifs de départ étaient terminés: en apercevant sur le
canapé mes habits de voyage, il détourna la tête d'un air attendri, et
s'asseyant à mes côtés, il se plut à rappeler, avec une effusion de coeur
vraiment touchante, et que je n'avais encore jamais remarquée chez lui,
chacune des circonstances dans lesquelles j'avais pu lui donner preuve
de mon dévouement, de mon affection, de mon zèle à lui complaire en
toutes choses: et c'était pour m'offrir l'expression de la plus tendre
reconnaissance. «Mon Elzelina, dit-il, j'espère pouvoir vous rappeler
promptement, si je ne puis aller vous retrouver moi-même. J'ai tout
prévu, tout arrangé pour que votre existence, loin de moi, soit aussi
brillante et aussi agréable que vous pouvez le désirer. Je ferai tout
pour que du moins rien ne manque à vos plaisirs.
«--Mon ami, répondis-je, vous ne serez pas là pour les partager; ils me
sembleront bien amers!»
Il me remercia de ce que je venais de lui dire, puis la conversation
s'engagea sur le ton de la plus entière confiance. J'exprimai le chagrin
que j'éprouvais, surtout en me séparant d'un homme qui m'était cher, de
me trouver seule au monde, sans enfans et sans famille. Moreau
partageait, depuis long-temps, mon chagrin à cet égard: il aurait voulu
me voir mère, résolu qu'il était de légitimer notre union aux yeux de la
société, dès que les circonstances pourraient le lui permettre. J'étais
dans la force de la jeunesse, mais quoique je pusse raisonnablement
espérer d'avoir des enfans, un pressentiment secret m'avertissait que le
ciel ne devait pas m'accorder le bonheur d'être mère. Moreau, dans nos
adieux, m'exprima le désir de voir un enfant d'adoption me consoler au
moins provisoirement; déjà je regardais Henri comme mon fils; Moreau
partageait sincèrement mon affection pour lui; mais il aurait voulu
qu'un enfant, adopté dès le berceau même, devînt, pour ainsi dire, plus
véritablement le nôtre. Si dans mon voyage je rencontrais une famille
qui méritât une telle faveur, il m'autorisait à prendre sur-le-champ,
sous ma protection immédiate, celui de ses jeunes rejetons qui me
plairait le plus.
Cette autorisation que me donnait Moreau semble d'abord indifférente:
mais je la rapporte ici parce qu'elle doit m'aider à me justifier, plus
tard, d'un des griefs qu'on éleva contre moi, lors de ma rupture avec le
général. On sut, à cette époque, intéresser son amour-propre à la
rétractation d'un consentement qui prouvait toute l'étendue de son amour
pour moi, et de l'empire que j'avais exercé sur lui. Je n'ai jamais
cherché à dissimuler les torts de ma vie, quelque graves qu'ils aient
été parfois: ils ont été bien grands envers l'excellent homme dont
personne n'a pu mieux connaître que moi la belle ame. Mais je repousse
d'avance l'imputation qu'on m'a faite d'avoir conçu, _seule_, un projet
que nous avions formé ensemble. Si je n'avais été sûre de son
approbation, il n'est pas vraisemblable que, dans sa maison, entourée de
gens à ses gages, j'eusse osé feindre une grossesse. Un seul mot de ma
main pouvait alors mettre à ma disposition une somme de vingt-cinq mille
francs déposée, pour mes besoins personnels, chez M. de la Rue, banquier
du général. Il m'était donc on ne peut plus facile de partir pour la
campagne, d'y rester tout le temps que j'aurais cru nécessaire pour
assurer la réussite de mon projet, et d'en revenir ensuite avec l'enfant
que j'aurais voulu faire passer pour le mien.
Je reviendrai sur ce sujet quand il en sera temps. Sans m'étendre
davantage sur une digression déjà trop longue, je me bornerai à dire que
mon départ de Milan s'étant trouvé retardé de quelques jours, ce fut
avec Moreau lui-même que je concertai toutes les mesures à prendre pour
arriver à nos fins. Il fallut enfin partir: je quittai Milan le 26 avril
1799, et le 15 mai je reçus à Lyon la nouvelle que Moreau venait non pas
seulement de réparer les fautes de Schérer, mais encore d'acquérir de
nouveaux titres à la gloire, en battant les Autrichiens et les Russes,
et en passant la Sezia, malgré les forces supérieures que lui opposait
Suwaroff.
Sur toute la route que j'avais à parcourir, le titre d'épouse du général
Moreau me donnait droit à des égards et à des respects unanimes; j'étais
touchée de la considération qu'on voulait bien me témoigner, et j'en
rendais avec plaisir hommage à l'homme dont le nom seul commandait
l'estime de l'Europe entière.
Qu'on me pardonne de m'appesantir sur ces détails; cette époque est la
plus brillante de ma vie, agitée depuis par tant d'événemens divers.
J'étais partie dans une bonne voiture avec Ursule, un domestique et
Joseph, qui allait devant en courrier. Cette voiture contenait des
provisions de toute espèce, et plus que suffisantes pour suppléer à ce
qui me manquerait dans les auberges. Moreau m'avait engagée à descendre
à Lyon, hôtel et place Belcour. Le plus bel appartement avait été
d'avance retenu pour moi, et je fus reçue à ma descente par le payeur
général de l'armée, Siv**, et deux de ses amis qui m'attendaient depuis
quelques jours. Le général était depuis long-temps lié avec Siv**; il
l'avait prévenu de mon passage à Lyon, en me recommandant à ses soins de
la manière la plus pressante. M. Siv** me montra la lettre que lui avait
écrite le général. Moreau y exaltait singulièrement ma beauté, les
grâces de mon esprit, en un mot tout ce dont on voulait bien me faire
quelque mérite. En me rendant à Milan, j'avais fait avec Moreau quelque
séjour à Lyon; depuis cette époque on y avait beaucoup parlé de moi.
Quelques personnes qui m'avaient connue en Hollande, avant que je fusse
séparée de mon mari, avaient donné des détails sur ma naissance, sur mon
existence passée, et ces récits avaient piqué vivement la curiosité.
Cette curiosité, peut-être un peu maligne d'abord, se changea bientôt en
bienveillance; les avantages de ma personne ne contribuèrent en rien,
j'ose le dire, à me gagner les coeurs: on voulut bien me tenir compte de
quelques bonnes qualités, et surtout de l'affabilité constante de mon
langage et de mes manières. Cette affabilité m'était naturelle; mais
n'eût-elle pas été un des traits dominans de mon caractère, j'avais trop
de bon sens pour ne pas chercher à l'acquérir. Je n'ai jamais pu
concevoir ces airs dédaigneux, qui ne servent le plus souvent qu'à parer
d'un masque de grandeur les petitesses de l'esprit ou les vices de
l'ame. Ces détails sur mon caractère peuvent paraître au moins
superflus; ils sont cependant nécessaires pour expliquer l'inconcevable
ascendant que prit sur moi un homme auquel je ne fus jamais unie par
l'amour, et vers qui je ne fus jamais entraînée que par ce sentiment
général de bienveillance que je viens de définir. Cet homme a
cruellement abusé de ma confiance en lui, pour mon malheur. Je donnerai,
dans le chapitre suivant, quelques traits de cet affreux caractère: on
le verra plus tard apparaître avec sa difformité tout entière.
CHAPITRE XXXII.
D. L.--Accueil flatteur que je reçois à Lyon.--Comment D. L. parvient à
intéresser ma pitié pour lui.--II trouve le moyen de se rendre
nécessaire.
Au commencement de ces Mémoires, j'ai pris l'engagement solennel de ne
jamais désigner, de manière à les faire reconnaître, ceux qui ont
cherché à tourmenter ma vie: cet engagement, je le tiendrai. Les simples
initiales D. L. me serviront donc à désigner l'homme dont j'ai parlé
dans le chapitre précédent, et qui m'a fait tant de mal. L'ascendant
qu'il prit sur moi, à une époque où j'étais si jeune encore, ne fut
jamais, je le répète, fondé, sur l'amour; il le dut à l'habileté avec
laquelle il parvint en peu de jours, pour ainsi dire, à connaître mon
caractère, et à l'ignorance profonde où je restai pendant long-temps de
toute la monstruosité du sien. Aujourd'hui que mes yeux ont cessé d'être
aveugles, je ne puis encore me former une idée nette de cet être odieux,
assemblage étrange de grands sentimens et de passions basses, chez qui
le désintéressement et la cupidité la plus vile se livraient de
perpétuels combats. Je l'ai vu tour à tour capable d'envoyer un ami à
l'échafaud, et d'exposer ensuite, pour en sauver un autre, cette fortune
qu'il avait achetée par trente ans de turpitudes et de bassesses.
D. L. accompagnait Siv** le jour de mon arrivée à Lyon: celui-ci me le
présenta comme l'ami de sa famille, comme un homme tout-à-fait digne de
l'estime et de l'affection que cette famille lui accordait. C'était tout
ce qu'il fallait pour que je l'accueillisse avec bienveillance. D. L.
était alors âgé de vingt-huit ans; il était plutôt mal que bien de
figure; mais sa taille était superbe, et il avait par-dessus tout cette
bonne grâce française qui plaît tant aux dames de tous les pays. Sa
figure m'avait cependant, au premier abord, inspiré une forte
répugnance. J'étais moins choquée de sa laideur que de certains traits
de sa physionomie, bien faits pour exciter la méfiance et même une sorte
de crainte: il fallait toute son infernale adresse pour vaincre d'aussi
fâcheuses présomptions, en dépit de la voix intérieure et puissante, qui
me disait de redouter un tel homme. Il m'est impossible, lorsque je me
rappelle avec quelle promptitude D. L. parvint à établir sur mon esprit
sa funeste influence, de ne pas croire à un de ces effets de fascination
que tant de gens regardent comme fantastique.
Dès la seconde fois que je vis M. D. L., l'aversion qu'il m'avait
inspirée au premier coup d'oeil me parut injuste et mal fondée. Il se
gardait bien de me donner à croire qu'il connût les antécédens de ma
vie; mais, dans le fait, il était assez étroitement lié avec un officier
supérieur long-temps employé en Hollande: cet ami l'avait parfaitement
mis au fait de tout ce qui me concernait; l'exaltation naturelle de mon
caractère, mon penchant à m'exagérer à moi-même toutes les impressions
que je recevais, quelques-unes de mes bonnes qualités, les fautes dont
je subissais dès lors la conséquence, rien ne lui était inconnu. Cette
connaissance parfaite qu'il avait de moi, à mon insu, lui donnait de
grands avantages: il n'avait garde de me les laisser deviner; et je me
croyais aussi complétement étrangère pour lui qu'il l'était encore pour
moi.
D. L. n'a jamais eu d'affections réelles; l'amour ni l'amitié n'ont pas,
que je sache, eu d'accès dans son coeur: la beauté ne produisait sur lui
qu'une impression toute passagère; jamais les femmes n'ont pu l'occuper
sérieusement; et les efforts qu'il faisait parfois pour réussir auprès
d'elles étaient toujours explicables par l'intention de s'ouvrir une
nouvelle route pour marcher plus rapidement à la fortune. Entre ses
mains les hommes n'étaient en général que les instrumens de son ambition
personnelle, instrumens qu'il dédaignait dès qu'il n'en avait plus
besoin. La suite de ces mémoires amènera les développemens de ce hideux
caractère; je me borne maintenant à en indiquer les traits principaux.
Grâce aux soins du payeur général Siv**, mon séjour à Lyon fut des plus
agréables; les invitations de toute espèce succédèrent bientôt aux
visites de cérémonie. Partout recherchée et accueillie avec
l'empressement le plus honorable, je ne négligeais aucun moyen de me
rendre digne de tant de bienveillance. Le nom de Moreau me protégeait
auprès de tous les bons citoyens, de toutes les ames généreuses; il me
signalait à la haine secrète et perfide de quelques misérables qui ne
lui pardonnaient ni sa gloire, ni ses services si bien récompensés parmi
l'estime publique.
Parmi ces hommes, il en était un que je connaissais déjà, et qui se
trouvait alors à Lyon, Lhermite: il était alors chargé là d'un de ces
espionnages honteux, que tous les gouvernemens n'hésitent point à mettre
eh oeuvre, bien qu'ils méprisent les espions. Le règne affreux de la
terreur était déjà loin; mais la défiance d'un gouvernement faible avait
succédé aux horreurs de la tyrannie révolutionnaire. Le Directoire
entretenait à grands frais quelques agens bien connus, et chargés
d'interpréter toutes les actions et tous les discours de quiconque
tenait de près ou de loin à l'administration de l'état ou aux rangs
élevés de la hiérarchie militaire. Lhermite était chargé d'une mission
dont le but n'était ignoré de personne. Par crainte on l'accueillait
dans les meilleures maisons de la ville. Sûre que Moreau approuverait ma
conduite, et forte de ma répugnance invincible pour un homme que je
méprisais, je refusai formellement deux invitations, en ne laissant pas
ignorer que je ne voulais point être exposée à rencontrer nulle part M.
Lhermite. Il quitta Lyon plein de haine contre moi; mais il poussa
l'hypocrisie jusqu'à se présenter la veille de son départ, quoiqu'il fût
bien sûr de trouver toujours ma porte fermée.
Il y avait dix jours que je me trouvais à Lyon, lorsque je reçus de
Moreau une seconde lettre qui m'annonçait de nouveaux triomphes; ces
triomphes étaient d'autant plus glorieux que le vainqueur ne les
achetait point au prix du sang de ses soldats. Il venait de mettre en
fuite, l'armée napolitaine à la journée de la Trebbia; puis, après avoir
remis le commandement entre les mains de Joubert, il s'était battu comme
simple volontaire sous les ordres de ce général, et il avait eu trois
chevaux tués sous lui au combat de Novi, qui coûta, comme on sait, la
vie à Joubert.
Dans la joie que me causaient ces heureuses nouvelles, j'allais envoyer
chez le payeur général, pour les lui communiquer, lorsqu'on m'annonça D.
L., qui venait de la part même de Siv**: il m'apportait une lettre de
Moreau, confirmative de celle que je venais de recevoir. Siv** ne
voulait pas être le dernier à célébrer les succès de nôtre armée: il
m'annonçait une fête qui devait avoir lieu à sa campagne, et m'invitait
à vouloir bien l'embellir de ma présence.
J'étais transportée de joie; les formes respectueuses de D. L., le ton
de cérémonie qu'il prenait avec moi, tout cela me semblait beaucoup trop
froid: je croyais deviner sous ces dehors si calmes un mécontentement
secret. Sans réfléchir que ce ton et cette attitude étaient précisément
ceux que je dusse trouver convenables de la part d'un homme que je
connaissais encore si peu, je lui dis avec impatience: «Se peut-il,
Monsieur, que vous ne partagiez pas la joie de tous les bons Français?
ou bien nos victoires ont-elles été achetées par la perte de quelque
brave qui vous fût cher?»
Pour toute réponse il baissa tristement la tête; alors passant, avec ma
promptitude ordinaire, d'un sentiment de colère à un sentiment de
compassion, je lui demandai sincèrement pardon d'avoir témoigné si
vivement devant lui une joie qu'il ne pouvait pas partager.
«Vous ne vous êtes pas trompée, dit-il alors, Madame; ces victoires
m'enlèvent un ami bien cher; mon frère est au nombre des morts.»
Il était peu probable que D. L. pût avoir reçu déjà des détails si bien
circonstanciés; mais cette idée ne se présenta pas d'abord à mon esprit.
Je le trouvai tellement à plaindre, et le contraste de mon ivresse avec
sa douleur feinte me parut si affligeant pour lui, que je mis tous mes
soins à le consoler, en lui prodiguant les protestations de dévouement,
et en promettant de lui rendre tous les services qui dépendraient de
moi.
Le fourbe m'abusait par un grossier mensonge; il n'avait jamais eu de
frère; mais il avait besoin de capter ma bienveillance; c'était là le
but qu'il se proposait en me racontant ses malheurs imaginaires.
J'écoutai complaisamment tout ce qu'il lui plut de me débiter sur une
mère et une soeur qu'il prétendait avoir encore à Paris, et auxquelles il
voulait, disait-il, consacrer désormais sa vie: la crainte seule de
perdre une modique place qu'il avait à Lyon l'empêchait de suivre
sur-le-champ l'élan de son coeur, et le retenait encore loin d'elles.
Je m'abandonnais de plus en plus, et avec moins de réserve, à la
compassion qu'il savait m'inspirer. Il me parla plus longuement de son
frère: j'écoutais, avec une religieuse crédulité, tout ce qu'il me
disait du noble caractère et des hauts faits d'armes de ce héros. Il ne
fallait pas s'étonner, suivant lui, que ce frère fût devenu, en si peu
de temps, un officier du premier mérite: il avait été formé à bonne
école. La première affaire à laquelle il eût assisté était celle de
Forsheim, sous les ordres de l'adjudant-général Ney, le 8 août 1796.
C'était ce combat qui, je ne l'avais pas oublié, valut à Ney le grade de
général de brigade.
À ce nom que, par une inconcevable fatalité, je n'avais jamais entendu
prononcer sans la plus vive émotion, ma curiosité devint plus attentive
et plus avide. Depuis le jour où, pour la première fois à Utrecht,
j'avais entendu célébrer la valeur de Ney par les louanges unanimes de
ses compagnons d'armes, mon oreille avait été poursuivie en tous lieux
du bruit de ses exploits: je ne pouvais plus l'entendre nommer sans
qu'il s'opérât dans tout mon être une révolution subite que je ne
pouvais m'expliquer à moi-même, et qu'aucun mot ne saurait définir. Je
ne l'avais entrevu que quelques minutes à Kehl; mais il avait laissé
dans mon ame d'ineffaçables souvenirs. Personne n'ignorait mon
admiration pour un des plus grands militaires dont s'honorât l'armée
française; mais ce que tout le monde ignorait, ce que j'ignorais encore
moi-même, c'est que cette admiration, poussée jusqu'à l'enthousiasme,
renfermât les germes de l'amour violent avec lequel j'ai vécu, avec
lequel je veux mourir.
D. L. sonda, d'un seul coup d'oeil, tous les replis de mon coeur; il
devina ma folle passion, pour ainsi dire avant qu'elle eût pris
naissance à mes propres yeux, et, dès ce moment, il acquit sur mon coeur
cette puissance infernale qui fit de moi, pendant si long-temps,
l'instrument passif ou plutôt l'esclave de ses volontés.
Dans le cours de notre entretien, qui se prolongeait outre mesure, sans
que je m'en doutasse aucunement, je trouvai moyen de lui adresser
quelques questions sur un homme qu'il paraissait connaître parfaitement.
Il m'apprit que Ney n'était pas marié, qu'il ne paraissait pas même
disposé à s'engager jamais dans les liens du mariage. J'allais
l'interroger de nouveau, et il se disposait à me débiter encore quelques
vérités enveloppées de beaucoup de mensonges, lorsque nous fûmes
interrompus par l'arrivée de plusieurs officiers qui venaient aussi
m'apporter leurs félicitations. Je congédiai D. L. en le chargeant d'une
réponse verbale pour le payeur général; et comme je n'ignorais pas le
prochain départ de Siv***, je le fis prier, par son messager, de venir
le lendemain prendre chez moi mes commissions pour Paris.
J'étais distraite et préoccupée: je reçus donc avec assez de froideur
les complimens qu'on venait, de toutes parts, m'offrir sur les nouveaux
succès de Moreau. C'était la première fois que mon coeur était moins
vivement ému des louanges unanimes auxquelles, une heure plus tôt,
j'aurais joint l'expression de mon enthousiasme. J'étais gênée et mal
avec moi-même; car ma conscience me faisait intérieurement des
reproches, et je rougissais presque du plaisir trop vif que j'avais
goûté dans l'entretien de D. L.: déjà j'étais infidèle à l'amour de
Moreau, infidèle même à sa gloire que personne jusqu'alors ne trouvait
plus de bonheur que moi à célébrer.
Je restai seule, et je me pus livrer, sans crainte, à l'entraînement de
mes pensées: il faut l'avouer, elles furent toutes reportées sur Ney.
Non, Moreau, tout grand qu'il était, ne pouvait inspirer cet amour sans
bornes que mon coeur avait, pour ainsi dire, pressenti dès l'enfance. Le
besoin qu'il avait d'aimer, sa confiance entière dans celle qu'il
chérissait, confiance que ne venait jamais troubler la jalousie, tout
cela pouvait donner un bonheur paisible, mais non pas allumer une
passion violente. Au reste, si ma conduite n'avait pas été jusqu'alors
propre à le rendre jaloux, il ne me donnait pas non plus de motifs de
jalousie. Je l'eusse vu assidu près de la plus belle femme du monde, que
je n'en aurais pas conçu la moindre inquiétude. Je le savais aussi
religieusement fidèle aux sermens de l'amour qu'aux lois de l'honneur.
Ney, au contraire, ne donnait aucune importance à ces fantaisies
passagères qui désolent une femme lorsqu'elle met tout son bonheur dans
la fidélité de l'homme qu'elle chérit. Aussi brave que Moreau, il
joignait à ce genre de mérite tout français une audace à laquelle la
force physique donnait quelque chose d'imposant et de gigantesque. Il
semblait ignorer non seulement le besoin, mais encore la nécessité du
repos. Moreau aimait, au contraire, les douceurs d'une vie tranquille;
et le repos lui semblait, après la gloire, la meilleure récompense de
ses fatigues. Il aurait voulu, par ses victoires, assurer pour l'avenir
l'indépendance de la république. Ney était doué, par-dessus tout, du
génie des conquêtes; dans son ardeur guerrière, c'était peu pour lui que
la France obtînt les respects de l'Europe, il aurait voulu la voir
maîtresse du monde entier.
Tels furent les principaux traits du caractère de chacun de ces deux
hommes illustres: tous deux sont morts, tous deux autre part qu'au champ
d'honneur. Qu'il me soit permis, à moi qui les connus si bien, de payer
un tardif hommage à leur mémoire. Qui mieux que moi pourrait attester la
grandeur de leur ame, leur bonne foi jusque dans leurs erreurs. L'un,
poussé par les conseils de l'orgueil irrité, ballotté par l'indécision
naturelle de son esprit, céda sans réflexion, à la force d'un sentiment
cher et respectable qui eut toujours sur lui l'empire le plus absolu.
Incapable de tromper, ou de promettre ce qu'il n'aurait pas voulu tenir,
le second partit avec la ferme résolution de faire ce qu'il avait
promis; il ne sut pas résister au torrent qui entraînait un si grand
nombre de ses compagnons...
Cruels souvenirs qui m'assiégent sans cesse! Puissent bientôt les
passions contemporaines cesser de s'agiter autour de cette tombe
solitaire, sous laquelle est ensevelie tant de gloire! Puisse bientôt la
France honorer, par de justes hommages, le nom de ce guerrier, à qui
Le destin des combats
Devait, après tant de gloire,
Ce qu'aux Français naguère il ne refusait pas,
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire[2].
CHAPITRE XXXIII.
M. de Parny.--Mademoiselle Contat.--Molé.--Une répétition.--Étourderies.
Le lendemain même, D. L. revint chez moi, sous un prétexte assez futile:
je mourais d'envie de reprendre la conversation de la veille; mais
aucune puissance humaine n'aurait pu m'enhardir à lui adresser de
nouvelles questions. D. L. voyait parfaitement toute l'agitation de mon
ame, et il en pénétrait les causes. Un courtisan, un flatteur vulgaire
aurait été de lui-même au devant de mes désirs. D. L. était bien plus
habile; il connaissait trop bien les moyens d'irriter une passion
concentrée; ces moyens, il les possédait tous, et, dès lors, il avait
résolu de s'en servir pour me mettre, en quelque sorte, à sa discrétion.
Avec une adresse revêtue des formes de la plus naïve simplicité, il
m'ôta tout espoir d'obtenir de lui les éclaircissemens que je désirais
avec tant d'ardeur; et il me laissa voir clairement qu'il ne répondrait
qu'à une question directe et précise.
J'ai dit, tout à l'heure, que je n'aurais pu prendre sur moi de
l'interroger, cela était rigoureusement vrai. Mon dépit fut plus d'une
fois sur le point d'éclater par les larmes que j'avais peine à retenir;
et mes efforts mêmes pour le dissimuler ne servaient qu'à montrer
clairement à D. L. tout l'empire qu'il pouvait prendre sur moi dès
l'instant où j'aurais été forcée de lui avouer mon secret.
Irritée au dernier point, je le chargeai de faire pour mon compte
quelques emplettes de soieries, et je le congédiai d'un ton fort sec;
puis, sonnant ma femme-de-chambre, j'ordonnai qu'on fît tous les
préparatifs de ma toilette. D. L. me salua respectueusement, et sortit
en m'abandonnant à tout le trouble qu'il avait su faire naître dans mon
coeur, et dont il voyait toute la violence. Sûr d'être le seul homme à
qui je pusse parler de celui qui occupait déjà si exclusivement mon coeur
et mon imagination, il était bien convaincu que ma bouderie ne serait
pas de longue durée.
J'étais, pour ce jour-là, d'un grand dîner chez M***, riche négociant,
distingué par ses qualités aimables, et qui s'était recommandé à moi par
son admiration pour Moreau. Ce fut chez lui que je vis, pour la première
fois, M. de Parny, neveu de l'aimable poète de ce nom. Je connaissais
les vers de son oncle; je lui en parlai; il parut goûter la manière dont
je lui témoignai le plaisir que j'avais trouvé à les lire. M. de Parny,
qui est devenu depuis l'époux de mademoiselle Contat, se trouvait en ce
moment à Lyon avec elle et Molé. J'avais le plus grand désir de
connaître particulièrement cette actrice charmante qu'on a pu égaler,
mais qu'on ne surpassera jamais. M. de Parny était infiniment aimable;
il trouva moyen de flatter, dès la première entrevue, mon amour-propre,
de la façon la plus délicate, et de bannir ainsi toute gène entre nous.
Il possédait surtout l'art de donner de l'esprit à son interlocuteur, en
le ramenant toujours aux sujets qu'il paraissait affectionner: enhardie
par son affabilité, je ne craignis pas de donner à notre conversation
une tournure presque littéraire. Il parut surpris du grand nombre de
vers français que je citais de mémoire, et il voulut bien me dire que
son goût s'accordait en général avec le mien.
Comme je lui exprimais vivement le plaisir que je trouvais au théâtre,
il me demanda dans quels rôles j'avais vu mademoiselle Contat.
«--Dans presque tous ceux qu'elle joue, répondis-je aussitôt, et
toujours je l'ai trouvée admirable.
--Qu'elle serait heureuse, Madame, d'entendre un pareil éloge sortir de
votre bouche!
«--Et moi, Monsieur, que je vous aurais d'obligation, si vous vouliez
bien me mettre à même de le lui répéter à elle-même!
«--C'est un honneur que j'allais vous demander pour mon amie,»
répondit-il d'un air de satisfaction, qui me résolut à mettre de côté
l'étiquette inséparable du rang que je tenais alors dans le monde.
Le lendemain donc, entre dix et onze heures du matin, j'arrivai chez
mademoiselle Contat. À peine le domestique eut-il prononcé le nom de
madame Moreau, que tout fut en mouvement dans l'hôtel. Chacune des
personnes auxquelles il me nommait, en allant avertir sa maîtresse,
accourait sur mon passage pour me voir de plus près. Moi, tout entière à
la curiosité qui me pressait, j'avais, en un clin d'oeil, sauté de ma
voiture, franchi les degrés de l'escalier, et je me trouvai en présence
de mademoiselle Contat, avant que personne fût revenu de la surprise
causée par une visite aussi inattendue. Dans le même instant, M. de
Parny sortit avec Molé d'un appartement dont l'issue donnait sur le même
pallier: il m'accueillit avec des transports de joie si flatteurs et si
vrais, que j'en fus vivement touchée.
Mademoiselle Contat, qui venait à ma rencontre dans le moment où
j'atteignais le haut de l'escalier, me fit entrer chez elle, et là
recommencèrent les témoignages du plaisir extrême qu'on éprouvait à me
voir, et d'une reconnaissance dont je ne pouvais douter, car elle se
peignait dans tous les regards.
Je n'avais jamais vu d'actrice hors de la scène, et je partageais, à
cette époque, la sotte prévention de tant de femmes qui s'imaginent que
l'éclat des lumières, le rouge et la toilette font seuls toute leur
beauté, comme l'esprit de leurs rôles fait seul la grâce et l'élégance
de leurs manières.
La vue de mademoiselle Contat, son langage, ses façons si distinguées,
me désabusèrent entièrement. Il était impossible de trouver une femme
plus fraîche et plus jolie, et de posséder mieux ce ton de la bonne
société qui faisait de son jeu sur la scène la continuation des
habitudes de sa vie. Elle était alors âgée de trente à trente-deux ans.
Déjà elle était fort grasse; mais cet embonpoint n'ôtait rien à la
souplesse de sa taille qui me parut même plus élégante encore dans le
salon qu'au théâtre: rien ne la gênait, et une robe de matin en marquait
heureusement les gracieux contours.
Mademoiselle Contat m'exprima, en particulier, combien elle était
sensible à l'honneur que je lui faisais, puis la conversation s'engagea
entre nous quatre sur les affaires du jour, et sur l'empressement du
public lyonnais à se porter aux représentations qu'elle et Molé
donnaient depuis quelque temps au grand théâtre: «Voici, dit à ce sujet
mademoiselle Contat, l'heure de notre répétition: Molé, envoyez dire au
théâtre que nous ne pouvons y aller que plus tard.--Non, de grâce, ne
dérangez rien pour moi, m'écriai-je aussitôt: je suis venue sans
cérémonie; vous m'avez accueillie avec amitié; ne gâtons pas par une
gêne intempestive les heureux commencemens de nos relations.
Permettez-moi, au contraire, de vous conduire moi-même au théâtre, et
d'assister à la répétition dans quelque coin obscur de la
salle.--Madame, c'est la plus sotte chose du monde, même à Paris, reprit
Molé d'un air d'importance; jugez de ce que cela doit être en province:
là surtout où il faut supposer l'ennui des conseils que les acteurs vous
demandent toujours, de manière à vous laisser voir clairement qu'ils
croyent pouvoir tout-à-fait s'en passer. Vive Paris, Madame; c'est là
qu'on apprécie les talens: la province ne lui ressemble en rien pour la
manière dont elle honore les artistes.
«--Allons, mon cher, reprit mademoiselle Contat, vous exagérez
singulièrement l'ennui de nos voyages, et vous n'en énumérez pas les
plaisirs. Moi, je mets au nombre des plus grands de pouvoir accueillir
l'offre que Madame a bien voulu me faire. Parny se chargera, Madame, de
vous conduire à votre loge dans le plus strict incognito; car si l'on
vous savait au théâtre, nous ne pourrions suffire à toutes les questions
dont on nous accablerait sur votre compte, et sur les circonstances de
votre visite.»
Je tranchai la difficulté, en répétant que je voulais garder le plus
strict incognito. Molé insistait sur la curiosité impatiente à laquelle
j'avais la modestie de me dérober. «C'est que, en vérité, Madame est
charmante», répétait-il à chaque instant, avec ce ton d'un marquis de
l'ancien régime, qui du reste n'avait chez lui rien d'affecté. Je
trouvai cependant ce ton de grand seigneur bien moins aimable que la
grâce naturelle et plus bourgeoise de mademoiselle Contat, que la
politesse calme et réservée de M. de Parny.
Tout en se préparant à partir, mes hôtes continuaient leur conversation
avec moi. Aux yeux de personnes si spirituelles, j'aurais voulu ne point
passer tout-à-fait pour une sotte; j'y faisais mon possible sans trop
d'efforts; car leur affabilité, leur obligeance, étaient faites pour me
mettre parfaitement à l'aise. Nous montâmes enfin en voiture, et nous
nous rendîmes au théâtre.
Ainsi que nous en étions convenus d'avance, M. de Parny me conduisit à
l'une des baignoires d'avant-scène, où je me cachai de manière à n'être
aperçue de personne. Je trouvai tout d'abord que Molé ne m'avait pas
trompée, et qu'il n'y avait rien de moins attrayant que la vue d'une
salle déserte et le spectacle d'une répétition. Dès qu'il parut avec
mademoiselle Contat dans le fond du théâtre, la troupe entière qui les
attendait se leva pour aller à leur rencontre. «Voilà, dis-je à M. de
Parny, des témoignages de déférence qui portent atteinte à notre système
d'égalité républicaine: c'est bien là reconnaître une noblesse; mais
cette noblesse est celle du talent; les hommages qu'on lui rend reposent
sur l'admiration qu'il inspire, et passent avec lui. Comme tous les
honneurs sont personnels, ils excitent une émulation louable; car chacun
se dit tout bas qu'avec du temps et des efforts, il pourra les mériter
et les obtenir à son tour.»
Mon accent étranger, la vivacité de mon action oratoire, s'il m'est
permis de parler ainsi, avaient quelque chose d'assez piquant pour M. de
Parny: il m'écoutait attentivement et il applaudissait avec une
politesse toute bienveillante à mes observations. Enhardie par sa
complaisance à m'écouter, je lui communiquais toutes les sensations que
me faisait éprouver la pièce qu'on répétait devant nous. J'admirais la
grâce que mademoiselle Contat mettait à donner aux actrices des conseils
dont elles avaient grand besoin; jamais un mot de sa bouche qui pût
choquer l'amour-propre le plus irritable; ses avis étaient autant de
règles infaillibles qui, bien appliquées, ne pouvaient manquer de
conduire aux succès. Quant à Molé, il me parut beaucoup moins indulgent
et moins poli; il avait une brusquerie parfois fort offensante. Lorsque
je le connus mieux, j'acquis la certitude que cette brusquerie n'avait
pas son principe dans un sot orgueil, mais dans l'amour excessif qu'il
avait pour son art, et dans l'impétuosité naturelle de son caractère. Il
était vieux; cependant, à la chaleur de son jeu, on eût pu le prendre
pour un homme encore dans la force de l'âge: on pouvait voir aisément
qu'il avait dû être très beau. Je fis, sur ce point, une question à M.
de Parny; il répondit en souriant d'une manière affirmative. Alors, pour
la première fois, je m'aperçus qu'il était aussi fort bien lui-même; et,
alors seulement, je songeai à l'inconvenance de cette espèce de
tête-à-tête dans une loge solitaire, au milieu d'une salle obscure et
déserte, avec un homme de cet âge et de cet extérieur. Cette réflexion
subite me troubla au point de me faire rougir. Plus je sentais mon
étourderie, plus mon embarras allait en augmentant, et plus mes efforts
pour le cacher devenaient visibles et impuissans. Toutes ces idées qui
se pressaient à-la-fois dans ma tête, me firent perdre la présence
d'esprit qui m'abandonne rarement; je rompis brusquement le fil de
l'entretien, et, sans lever les yeux, j'exprimai à M. de Parny le regret
qu'une invitation, à laquelle j'étais obligée de répondre, me privât du
plaisir d'assister le soir au spectacle. Je le priai d'engager de ma
part mademoiselle Contat et Molé à venir chez moi le lendemain pour nous
rendre tous ensemble à la fête de M. Siv***, qui ne pouvait manquer de
recevoir avec plaisir mes nouveaux amis. M. de Parny accepta mon offre
avec beaucoup d'empressement. Je le priai de faire agréer mes excuses à
mademoiselle Contat, et que je ne pouvais attendre jusqu'à la fin de la
répétition; et sans prétexter d'autre motif que la chaleur et
l'obscurité de la salle, je sortis de la loge pour aller regagner ma
voiture. M. de Parny m'offrit la main pour y monter; puis il resta
quelques secondes debout près de la portière, et comme attendant mes
ordres. Une réflexion tardive vint se présenter à mon esprit; je sentis
tout le ridicule de ma brusque sortie, et je me hâtai de commettre une
nouvelle étourderie pour réparer toutes celles que j'avais déjà à me
reprocher. «Si vous n'aviez pas été retenu ici, lui dis-je, Monsieur, je
vous aurais engagé à m'accompagner dans ma promenade le long du quai du
Rhône.» À peine venais-je de prononcer ces mots que déjà il était assis
près de moi; la portière se ferma et nous partîmes. J'éprouvai encore
beaucoup de gêne dans les premiers momens de notre course; mais M. de
Parny, avec toute l'aisance et le savoir-vivre de la bonne compagnie,
feignit de ne pas voir mon embarras, qui se dissipa bientôt. J'exprimai
mon admiration pour les beautés romantiques des bords du Rhône. M. de
Parny paraissait entendre avec plaisir les éloges que je donnais à un
pays qui était le sien; et notre conversation semblait celle de deux
artistes. Nous revînmes à mon hôtel; je priai M. de Parny d'obtenir de
mademoiselle Contat grâce pour l'impolitesse avec laquelle je lui avais
enlevé son chevalier. Il me promit de me faire pardonner aisément, et
nous nous séparâmes.
CHAPITRE XXXIV.
Une journée de plaisir.--Nouveaux mensonges de D. L.--M. Sol m'envoie un
présent magnifique.
M. Siv*** était près d'entrer chez moi au moment où j'arrivais moi-même
à ma porte. J'engageai M. de Parny à rester encore quelques minutes avec
moi, et je le présentai au payeur général. Siv*** me remercia, et parut
se promettre un grand plaisir de le recevoir le lendemain à la campagne
avec Molé et mademoiselle Contat. Je les retins tous à dîner:
Pendant que M. de Parny écrivait à mademoiselle Contat pour la prévenir
de la _violence_ que je lui faisais et de la partie qui venait d'être
liée, il m'arriva quelques nouveaux convives, de telle sorte que nous
nous trouvâmes quatorze à table. Au milieu de cette agréable réunion
j'oubliai facilement l'humeur que D. L. m'avait donnée la veille, et la
tristesse que, malgré moi, sa conversation avait laissée au fond de mon
coeur. Ma société se dispersa de bonne heure; les dames sortirent les
premières pour aller vaquer aux soins de leur toilette. Nous allions
toutes le soir à un thé que donnait madame T***, cousine du commissaire
ordonnateur de ce nom. Quelques-uns de nos cavaliers se rendirent au
théâtre pour admirer mademoiselle Contat et Molé dans le _Misanthrope_:
plusieurs de nous restèrent; de ce nombre étaient Siv*** et M. de Parny.
Je priai le premier de vouloir bien faire, en mon absence, les honneurs
de mon salon, et je courus moi-même à ma toilette. À peine venais-je de
la terminer qu'on m'apporte un billet de D. L.; il sollicitait la
permission de se présenter chez moi le lendemain matin, et de prendre
mes ordres pour Paris. Son départ étant décidé, il m'engageait à ne
point laisser voir à M. Siv*** que je connusse ce projet de départ.
J'ignorais les motifs de ce mystère; je résolus toutefois de lui garder
le secret. Quand je rentrai dans le salon, brillante de parure, ma
vanité dut être satisfaite des complimens qui m'assaillirent. Ces éloges
pompeux d'une beauté qui, dans le fond, ne m'a jamais rendue fière, ne
m'ont jamais touchée autant que la muette éloquence du regard; celui de
M. de Parny disait parfaitement combien il me trouvait belle; sa bouche
n'aurait pu rien ajouter au langage de ses yeux.
Ce fut Siv*** qui me donna la main pour me conduire à la soirée de
madame de T***. Je revins à trois heures du matin; et à cinq heures
j'étais déjà éveillée par l'idée de la visite que D. L. devait me faire
dans la matinée. Les plaisirs de la veille, les triomphes de mon
amour-propre, tout fut oublié, tout s'évanouit comme un songe, et je
m'abandonnai entièrement au plaisir d'entendre bientôt prononcer le nom
de celui que déjà mon coeur préférait à tous les autres.
D. L. ne vint qu'à dix heures; et depuis cinq heures je n'avais pas
cessé de consulter, avec une impatience toujours croissante, ma montre
et mes pendules: mon agitation était à son comble. D. L. à son arrivée
put deviner au désordre de mes traits le trouble de mon ame; j'étais
justement dans la disposition d'esprit qui pouvait être la plus propre à
augmenter l'empire qu'il avait déjà pris sur moi.
Je le reçus d'abord assez mal; mais bientôt, songeant qu'il pouvait
avoir quelque chose à me demander, je repris le ton de politesse
ordinaire, et je lui témoignai de nouveau le désir de lui être utile, si
par hasard il avait besoin de moi. «Il mettrait toujours son bonheur,
disait-il, à être mon obligé. Son départ pour Paris ne pouvait plus être
retardé; il n'y allait pas moins que du repos et peut-être de la vie
d'une mère qu'il chérissait.»
Je lui demandai la permission de contribuer pour ma part à lever les
obstacles qui peut-être l'avaient empêché de partir plus tôt; et je lui
remis une bourse bien garnie, en le priant de l'accepter à titre de
prêt. Je lui indiquai en même temps mon adresse ordinaire à Paris, en
lui annonçant que je le suivrais de près dans cette ville. Je profitai
en outre de cette occasion pour lui demander quel motif il pouvait avoir
de cacher son départ à un homme tel que M. Siv***, qui paraissait lui
prodiguer toujours les témoignages de la plus active bienveillance.
«Ce n'est pas, dit-il, mon départ que M. Siv*** doit ignorer, c'est bien
plutôt la hardiesse que j'ai eue de venir vous importuner de mes
confidences.
«--Ce motif est en effet raisonnable, lui répondis-je; de mon côté, je
désire qu'on ignore aussi le bonheur que j'ai eu de vous rendre un mince
service.»
Il s'inclina d'un air respectueux, et nous retombâmes quelques instans
dans le plus absolu silence. L'impatience me gagnait de nouveau; décidée
toutefois à satisfaire mon avide curiosité, je relevai la conversation
en prenant un détour pour l'amener sur le sujet qui m'intéressait si
vivement. «Ou je me trompe, lui dis-je, Monsieur, ou vous m'avez dit que
votre admiration pour le courage du général Ney, et votre affection pour
sa personne, vous avaient déterminé à embrasser sous lui la carrière des
armes.
«--Sans doute, Madame; il y a dans les armées françaises plusieurs
généraux qui rivalisent avec le général Ney: de talent et de courage;
mais l'affection ne se commande pas, et celle que je lui ai vouée est
née d'une circonstance dont le souvenir se rattache à la destinée de mon
malheureux frère.»
Là dessus il me fit avec toute l'assurance imaginable le récit de je ne
sais quelle aventure romanesque dont on pense bien que le héros était ce
frère qui, je le répète, n'a jamais existé. Ney intervenait dans ce
récit comme un de ces êtres supérieurs dont la seule présence change la
face des événemens. Comme je ne doutais nullement de la sincérité du
narrateur, on peut croire que je mettais une grande bonne foi à
l'écouter. Mon enthousiasme croissait à chaque instant; l'expression de
mes yeux, la rougeur de mon front, dès que j'entendais prononcer le nom
de Ney, auraient parfaitement révélé à D. L. l'état de mon ame, s'il
n'eût été déjà maître de mon secret.
Il saisit l'instant où mon émotion paraissait la plus vive, pour me
demander si je n'avais jamais vu le général Ney.
«Une seule fois, lui dis-je; je l'ai entrevu lors de la retraite de
Kehl: j'en avais un extrême désir, parce qu'on m'en a toujours dit
beaucoup de bien.»
Ma prudence et ma patience étaient à bout; j'accablais D. L. de
questions; je m'arrêtais sur les plus petits détails; je l'obligeais à
me répéter vingt fois de suite la même réponse: mon délire était au
comble; et tout accusait en moi la passion violente dont j'étais
dévorée. D. L. ne laissait pas échapper un seul moyen de lui donner plus
de force encore; il savait profiter de tous les avantages que ma
franchise lui donnait sur moi. Il se leva enfin, et me fit ses adieux,
bien certain de me gouverner désormais à son gré.
J'aurais passé peut-être toute ma journée à me rappeler délicieusement
tout ce que je savais de cet homme à qui j'étais presque inconnue, et
que je chérissais cependant par-dessus tous les autres, si une lettre de
mademoiselle Contat n'était venue me rappeler l'engagement que j'avais
pris d'aller ce jour-là à la campagne de Siv***. Mademoiselle Contat
m'écrivait pour s'excuser de ne pouvoir être de cette partie; un
enrouement subit qu'elle avait gagné en sortant du théâtre, la forçait
de suspendre pendant quelques jours ses représentations; elle craignait
d'aggraver son mal en s'exposant au grand air. On ne lira pas sans
plaisir quelques phrases de cette lettre tout aimable:
«Molé, écrivait-elle, me charge de vous offrir ses regrets: il vous a
vue, madame, descendre si légèrement les escaliers, qu'il prévoit ne
pouvoir vous suivre dans vos promenades chez M. Siv***: cette idée le
rend aussi jaloux que s'il avait le droit de l'être. Il ne veut pas,
dit-il, en voir de plus heureux que lui, et il reste afin de n'avoir que
moi pour témoin de sa maussaderie. Je vous dirai, moi, en confidence,
qu'à tout cela se joint une petite attaque de goutte, cause véritable de
cette retraite forcée.
«De grâce, madame, ne soyez donc pas si aimable, ou je tremble pour la
raison de Parny. Depuis hier, il nous parle de la beauté, de l'esprit,
en un mot, de toutes les grâces de madame Moreau, comme si nous n'avions
pas eu le plaisir de vous admirer nous-mêmes, ou comme s'il nous croyait
aveugles et sourds.»
J'achevais à peine de lire, lorsqu'on m'annonça M. Siv***,
qu'accompagnait M. de Parny. Je demandai à ces messieurs la permission
de les quitter pour quelques instans; je les invitai à déjeuner en
m'attendant, et je me fis conduire chez mademoiselle Contat: je ne pus
la voir; elle était au lit, très souffrante, et reposait après une nuit
fort agitée. Je lui écrivis brièvement pour l'informer que j'étais venue
m'assurer de l'importance et de la réalité de son indisposition, et lui
renouveler en même temps l'expression de mes regrets. En rentrant chez
moi, je trouvai ma compagnie grossie du capitaine Hol*** et de M. de
Joy**; frère du contre-amiral de ce nom. Ces messieurs étaient fort
occupés à déployer, sur les meubles de mon salon, des pièces d'étoffes,
des bas du plus beau travail, et dont M. Joy** avait composé un présent
qu'il me priait d'agréer. Quatre ouvriers et un chef d'atelier avaient
été chargés de m'apporter cette superbe offrande que renfermait une
élégante corbeille: recouverte d'une gaze satinée et rayée aux trois
couleurs: les coins en étaient retenus par des touffes de ruban pareil,
attachant des branches de laurier. Une lettre flatteuse accompagnait
tout cela, et contenait l'invitation la plus pressante de venir, le
lendemain, visiter les fabriques. Le chef d'atelier nous donnait des
explications sur le travail particulier de chaque étoffe, tandis que je
faisais servir des rafraîchissemens aux ouvriers. Une coquille de noix
renfermait une paire de bas de la plus grande finesse; et une autre, une
paire de mitaines admirablement travaillées.
Je m'emparai des deux coquilles, et je mis dans l'une, à la place des
bas, un bon de 600 fr. sur la caisse du payeur général, avec ces mots:
«De la part du général Moreau, pour être partagé entre les ouvriers de
la fabrique de M. Joy**: hommage à l'industrie française.» Dans la
seconde coquille, je remplaçai les mitaines par un bon de 100 fr. sur la
même caisse, avec cette suscription: «De la part du général Moreau,
hommage à l'active surveillance d'un honorable travail.» Je revins
ensuite dans le salon, et je présentai les deux coquilles fermées au
chef d'atelier, en le chargeant de remercier personnellement de ma part
M. Joy**. Siv*** réclama l'exécution de l'engagement pris d'aller, ce
jour-là même, à sa campagne: nous nous mîmes en route à l'issue du
déjeuner.
CHAPITRE XXXV.
La maison de Siv***.--La vieille aveugle.--Piété filiale.
J'avais compté partir en calèche avec mademoiselle Contat: son
indisposition l'empêchant d'être des nôtres, je revêtis mes habits
d'homme, et je déclarai à Siv*** que je voulais monter son cheval
anglais. Ce cheval était ombrageux. Siv*** rejeta formellement ma
demande, en se fondant sur les dangers que j'aurais à courir. Quoiqu'il
insistât sur ce qu'il répondait de ma vie et de ma santé au général
Moreau, je finis cependant par vaincre sa résistance. On m'amena le
cheval anglais; je sautai hardiment en selle, et je fis caracoller mon
coursier avec tant d'adresse et d'aplomb que toutes les inquiétudes de
Siv*** furent bientôt dissipées.
La conversation que j'avais eue dans la matinée même avec D. L., avait
laissé dans mon âme un sentiment de bonheur qui me disposait à la
gaieté. Entourée de personnes qui me témoignaient une bienveillance
réelle, je ne tardai pas à me défaire de toutes façons cérémonieuses, et
j'osai, pendant quelques heures, être _moi_.
La maison de Siv***, située sur les bords du Rhône, n'était point
remarquable par son luxe intérieur; tout y était d'une simplicité
élégante, mais sans aucune recherche. La maison, proprement dite, était
bâtie dans la position la plus heureuse: le parc, enclos de murs de tous
les côtés, était d'une étendue considérable; et les accidens naturels du
terrain y ménageaient à chaque pas des points de vue nouveaux et variés.
Il avait été formellement convenu la veille que Siv*** ne ferait aucun
apprêt pour nous recevoir, que la fête serait tout improvisée, et que
chacun mettrait la main à l'oeuvre pour les préparatifs du repas. Siv***
avait tenu parole: la gaieté de notre réunion n'en fut que plus franche;
il semblait que chacun fît assaut de maladresse et de gaucherie; et
presque toujours ces maladresses donnaient lieu à des éclats de rire qui
ne finissaient plus. Il arriva qu'on eut besoin d'un plat de poisson:
aussitôt nous montâmes dans un joli bateau; on jeta le filet, et nous
apportâmes au cuisinier les produits abondans de notre pêche. Ce
cuisinier veillait d'abord seul sur ses fourneaux; mais les détails du
repas se multiplièrent bientôt au point de le forcer à demander du
secours: deux de ces messieurs se transformèrent aussitôt en _aides_.
J'encourageai leur zèle, sans prétendre à partager leur important
ministère. Je me chargeai de faire dresser les tables et de mettre le
couvert. On m'adjoignit M. de Parny et le capitaine Hol*** parce qu'ils
étaient les plus jeunes.
La table avait été dressée sous une épaisse et verdoyante charmille. En
un instant les plates-bandes qui nous entouraient furent dépouillées de
leurs richesses, qui servirent à la décoration de notre salle de festin
champêtre. La gaieté la plus franche présidait à notre repas, pendant
lequel les convives firent plus d'une fois entendre les cris de: _Vive
le général Moreau! vive la République!_
Au dessert, on me pria de chanter: je n'ai jamais eu assez de talent
pour me faire prier. Je pris donc tout bonnement une guitare qu'on
m'apporta, et j'allais chanter quelques airs à la mode, et qu'on venait
de me demander, lorsqu'une autre pensée me saisit tout à coup; je jetai
ma guitare, et je commençai, avec l'accent du plus vif enthousiasme, _le
Chant du Départ_. Ce morceau, que je n'avais jamais entendu sans une
émotion profonde, ne parut rien perdre de son énergie en passant par ma
bouche. L'enthousiasme fut porté au comble: on m'entourait, on me
pressait les mains; je crois même que, par amour pour la patrie,
quelques convives se permirent de m'embrasser.
Il était près de huit heures lorsqu'on parla de retourner à la ville.
Siv***, qui était bon et humain, voulut profiter de l'occasion pour nous
intéresser au sort d'une pauvre infirme qu'il secourait de ses aumônes.
Il proposa de faire un détour pour aller voir la bonne Marie: personne
ne refusa de prendre part à une oeuvre de charité, et nous montâmes à
cheval.
Notre caravane côtoyait les bords du Rhône. À un endroit où se
trouvaient amarrés plusieurs bateaux, le capitaine Hol***, qui marchait
le premier, voulut entrer dans un sentier que lui indiquait Siv***. Tout
à coup une vieille mendiante assise sur l'herbe, et qu'il n'avait point
aperçue, se lève: le cheval du capitaine, effrayé de cette apparition,
fait un bond en arrière, puis s'élance vers le fleuve malgré les efforts
de son cavalier pour le retenir. Hol*** courait le plus grand danger,
sans le courage et le sang-froid d'un batelier qui se trouvait là par
hasard. Cet homme, saisissant une planche et l'élevant à une certaine
hauteur, l'oppose à l'élan du cheval, qui donne du poitrail contre cette
barrière, et s'arrête tout court, comme confus de sa frayeur. Je m'étais
élancée au galop sur les traces du capitaine. J'arrivai tout juste au
moment où son cheval venait de s'arrêter.
Tandis que tous les cavaliers entouraient le capitaine, je saisis la
main rude et noire du batelier et j'y glissai deux pièces d'or. Mais la
joie, cupide en apparence, que lui inspira ce présent, diminua d'abord
de beaucoup ma reconnaissance pour le service qu'il venait de rendre à
notre compagnon de voyage. Le reste de notre société voulut joindre son
offrande à la mienne, et Hol*** invita ce brave à venir le lendemain
recevoir chez lui de nouveaux témoignages de sa gratitude.
Jacques (c'était le nom du batelier) refusa l'invitation. «Il ne
pouvait, disait-il, s'éloigner de sa mère, qu'il ne quittait jamais
toutes les fois qu'il n'était pas occupé des travaux de sa profession.»
Cette mère était infirme et malade; et ce qui lui rendait notre
générosité si précieuse, c'était qu'elle allait le mettre à même de lui
procurer un matelas et un bon lit.
Je reportai avec intérêt mes regards sur Jacques, me reprochant de
l'avoir jugé tout à l'heure avec tant d'injustice. «Messieurs, dis-je
aux personnes qui m'entouraient, Marie aura demain son tour: allons
d'abord à la chaumière de Jacques. Qui m'aime me suive!»
Je n'eus pas besoin de répéter deux fois l'invitation: tout le monde se
mit en devoir de m'accompagner. Les paysans, que nos cris avaient
attirés, paraissaient tous charmés de voir nos libéralités tomber sur
Jacques, et lui prodiguaient à l'envi mille témoignages d'affection et
d'estime. Nous partîmes au galop, et nous arrivâmes en d'eux minutes au
triste réduit où gisait, depuis longues années, une femme octogénaire,
accablée de misère et de maladies; cette femme était la mère de Jacques,
qui n'avait dans le monde d'autre ressource et d'autre appui que son
fils.
Qu'on se figure une chambre de dix pieds carrés, meublée d'un lit que
l'ingénieuse tendresse de Jacques avait su rendre plus doux en le
suspendant, avec des cordes, au plancher, comme un hamac; deux
escabelles, une moitié de table appuyée contre la muraille, et quelques
poteries sur une planche; telle était la demeure de la pauvre mère de
Jacques. À notre arrivée, elle étendit vers nous ses mains, et nous
remercia, avec l'expression de la plus vive reconnaissance, de ce que,
disait-elle, nous avions bien voulu faire pour son fils qui était
agenouillé devant elle.
Nous étions d'abord restés immobiles devant ce tableau touchant. Les
pièces d'or que nous avions données à Jacques étaient sur la couverture
de la vieille infirme; elle les montrait à son fils, en lui disant:
«Jacques, te voilà heureux, tu pourras maintenant épouser Georgette.» Je
voulus savoir ce que c'était que Georgette, et j'appris bientôt que ce
nom était celui d'une jeune fille aussi recommandable par sa bonne
conduite que par sa beauté. Le capitaine Hol*** sortit pour courir à sa
recherche, sur quelques renseignemens qu'on venait de lui donner; mais
ses recherches furent infructueuses, et Georgette ne vint qu'une
demi-heure après son retour. Nous avions déjà pris, entre nous, toutes
les dispositions propres à assurer le prompt mariage des deux amans. La
vieille mère était dans le ravissement, et son fils dans une joie qui
tenait de la folie.
Georgette arriva enfin: Jacques s'élança vers elle, la prit par la main
et me l'amena; il nous l'avait dépeinte comme un miracle de beauté: je
pus me convaincre, en la contemplant, de cette vérité incontestable, que
l'amour embellit tout. Georgette, après m'avoir saluée, s'avança vers le
lit de la vieille femme et l'embrassa de la manière la plus tendre, en
lui demandant, dans son langage rustique, s'il était bien vrai qu'elle
voulût l'adopter pour sa fille.
Pendant que nous nous laissions aller à l'émotion de cette scène
attendrissante, Siv*** n'avait point perdu de temps; il avait pris
toutes les informations qui pouvaient lui faire connaître la nature et
l'étendue des besoins de cette famille. Je fus étonnée de la modicité de
la somme qui pouvait assurer le bonheur de ces pauvres gens. Je ne
voyais autour de nous que des physionomies rayonnantes de joie: la
mienne était loin d'être sombre. Avec quel plaisir mes regards se
fixaient sur les traits de Jacques, et combien je trouvais de douceur à
contribuer pour quelque chose au bien-être d'un homme si digne d'estime!
Nous quittâmes enfin la chaumière de Marie, et nous reprîmes le chemin
de la ville, chargés des bénédictions de la foule qui nous entourait, et
surtout de celles de Jacques et de Georgette. Tout en galopant, je me
livrais au plaisir de préparer dans mon esprit la félicité à venir de ce
couple si intéressant.
Je confiais sans façon à mes compagnons de voyage tous les projets que
je me proposais d'exécuter plus tard, pour prouver aux deux amans
l'intérêt qu'ils m'avaient inspiré: on m'écoutait avec complaisance, en
applaudissant à mes intentions. Ce fut à Siv*** surtout que je
recommandai mes nouveaux protégés; il me promit de ne pas les abandonner
quand j'aurais quitté Lyon, et il tint parole. Depuis cette époque, je
suis passée quatre fois dans cette ville, et je n'ai jamais manqué
d'aller rendre ma visite à Georgette, qui a réalisé toutes les
espérances que j'avais d'abord conçues d'elle.
En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau et un billet
d'adieu que m'adressait D. L. Le ton de familiarité mal déguisée qu'il
prenait avec moi m'apprit qu'il connaissait déjà tout l'empire que lui
donnait sur moi l'indiscrète révélation des secrets de mon coeur. Mais
quelle fut mon émotion lorsque j'arrivai à cette phrase qui terminait sa
lettre:
«Celui dont vos voeux accompagnent les triomphes sera à Paris dans peu de
jours; il doit aller aux eaux qui lui ont été ordonnées pour sa
blessure, et il ne s'arrêtera que quarante-huit heures.
«--Il est blessé!» m'écriai-je douloureusement; aussitôt mon coeur se
serra, mes yeux se fermèrent, et fondant en larmes je tombai presque
sans mouvement sur un fauteuil. J'étais seule dans ma chambre, où je
m'étais enfermée pour lire mes lettres: il fallait cependant reparaître
dans le salon; il se passa plus d'une demi-heure avant que je fusse en
état de me montrer. Une résolution soudaine me rendit ma fermeté, et je
vins retrouver ma compagnie, qui s'était accrue de quelques nouveaux
arrivans pendant mon absence. Entraînée par la passion violente
qu'irritaient encore en moi les obstacles et l'inquiétude, j'annonçai
sans préambule que je comptais partir le lendemain pour Paris. À ces
mots, la surprise se peignit sur tous les visages: Siv***, me prenant à
l'écart, s'informa du motif que je pouvais avoir de prendre une si
brusque détermination. Je lui répondis que ce motif était puissant;
qu'il ne me permettait pas de rester davantage à Lyon et sans
m'expliquer plus longuement, je lui remis la note des sommes que je le
priais de compter en mon nom à Jacques et à Georgette. Je me retirai de
bonne heure, et dans un état si visible d'agitation, que personne ne
douta que j'eusse reçu de mauvaises nouvelles de Moreau.
Quelle nuit je passai! Le savoir blessé, mourant peut-être! je n'étais
plus à moi. Quelques réflexions tardives sur l'inconséquence de ma
conduite ajoutaient encore à mon trouble. Qu'allait-on penser? que
penserait Moreau lui-même? quelle serait sa douleur s'il pénétrait
jamais dans les replis de mon coeur! Je passais successivement du
repentir à l'amour, et de l'amour au repentir. La certitude que je
pourrais enfin voir l'homme qui, sans le savoir, régnait en souverain
sur mon coeur, me faisait oublier tout le reste. Le jour parut enfin, et
je m'occupai sans délai des préparatifs de mon départ.
CHAPITRE XXXVI.
Un fat.--Visite à la fabrique de M. Jo***.--Départ pour Paris.
Si je ne quittai pas Lyon ce jour même, mon départ ne fut point retardé
par de sages réflexions, il le fut seulement par le bruit qui s'était
répandu dans la ville que le général Ney n'était pas blessé, mais qu'il
avait été fait, prisonnier par les Autrichiens. Alors ma pensée, sans
changer d'objet, prit pour quelques instans une autre direction. La
veille j'avais tremblé pour ses jours; le lendemain je frémissais en
songeant qu'il était pour long-temps peut-être éloigné de sa patrie,
séparé de ses amis et de ses compagnons d'armes. Je m'associais à la
peine qu'il éprouvait sans doute de se voir condamné à l'inaction. Il y
avait des instans où j'aurais mieux aimé le savoir blessé que
prisonnier; il me semblait que telle devait être aussi sa pensée.
Mes projets de départ restèrent donc tout à coup suspendus: je cédai
assez facilement aux instances qu'on me fit de prolonger encore quelque
temps mon séjour à Lyon; rien ne m'engageait plus à me rendre
promptement à Paris, puisque je ne devais pas l'y trouver; mais pendant
le peu de jours que je restai encore à Lyon, avec quel empressement je
recherchais quiconque pouvait me parler de lui! Et qui n'en parlait pas?
Personne ne s'étonnait de mon enthousiasme pour le général Ney; car on
connaissait mon imagination _florentine_ et l'on trouvait fort ordinaire
de ma part ce qui eût paru singulier chez toute autre femme. Mon langage
passionné ne faisait donc naître aucun soupçon: D. L. m'avait devinée;
il put en trouver la certitude positivé dans le petit nombre de lignes
que je lui adressai en réponse à son billet, pour lui annoncer ma très
prochaine arrivée à Paris.
J'envoyai dans la journée savoir des nouvelles de mademoiselle Contat;
elle avait la migraine: comme cette migraine dura trois jours, pendant
lesquels je ne pus obtenir d'elle un mot de souvenir, je résolus de ne
plus la voir désormais que sur la scène, bien sûre que je la trouverais
là toujours aimable. Depuis lors, je ne me suis jamais départie de ma
résolution. Le désir que j'avais toujours eu de témoigner aux grands
artistes la haute estime que doivent inspirer leurs talens m'avait
conduite chez mademoiselle Contat. La visite que je lui avais faite
avait acquis de la publicité; et l'empressement que j'avais mis à
l'accompagner au théâtre, joint à l'élévation du rang que j'occupais
dans le monde, avait attiré sur moi les regards de tous les membres du
tripot comique. Ceci me conduit naturellement à raconter une aventure
assez ridicule, que je dus regarder comme la conséquence de ma conduite
irréfléchie.
Il y avait, dans la troupe qui exploitait alors le théâtre de Lyon, un
acteur que je nommerai simplement Derville: c'était un fort bel homme
qui trouvait, disait-on, peu de cruelles dans la ville. J'avoue que je
ne partageais pas l'enthousiasme de ses admiratrices; je lui trouvais
plus d'audace que de talent, et j'étais choquée surtout de la confiance
qu'il tirait de ses avantages physiques. L'attention que j'avais mise à
l'examiner au théâtre, sur la foi de sa renommée galante, ne lui avait
point échappé, et dès lors il m'avait jugée digne de ses hommages.
J'avais l'habitude de faire le matin, seule et de bonne heure, un
premier, déjeuner dans mon appartement. À cet instant je ne souffrais
pas d'importuns; c'était pour moi l'heure du recueillement et de la
rêverie; et mes domestiques savaient qu'une cause de la plus haute
importance pouvait seule me déterminer à recevoir qui que ce fût avant
ou pendant ce premier repas.
Un matin, le silence qui régnait ordinairement autour de moi fut
interrompu par le bruit de quelques voix que j'entendis dans le salon
contigu à ma chambre. Comme je connaissais l'exactitude d'Ursule à
remplir toutes mes volontés, je pensai d'abord qu'il s'agissait
peut-être d'une nouvelle mission de D. L., et dans l'impatience de ma
curiosité, je sortis de ma chambre comme pour savoir la cause du bruit
qui avait frappé mon oreille. «Faites entrer, dis-je à Ursule, et
finissons tout ce tapage.»
Ursule ne me répondit qu'en m'invitant à prendre un schall. Je réparai
en effet le désordre de ma toilette, et croyant qu'il s'agissait de
quelque malheureux qui venait réclamer des secours, je m'avançai à la
porte du salon. On peut juger de mon étonnement lorsque je me trouvai en
face de M. Derville, dont la visite devait en effet me surprendre: je
restai un moment interdite. L'assurance de sa démarche, l'élégance
recherchée de sa parure, et son empressement à se jeter au devant de
moi, ne me permirent pas de douter qu'il se présentât en conquérant.
J'étais indignée de son impudence; je réussis toutefois à me contenir,
et, d'un ton très froid, je lui demandai quel était le motif de sa
visite, et en quoi je pouvais lui être utile auprès du général Moreau.
Il me répondit, sans rien perdre de son assurance: «Je ne viens pas,
Madame, pour vous demander un service; on ne dérange pas une si belle
femme pour l'ennuyer; mais sachant combien vous êtes bienveillante pour
les artistes, j'ai voulu, à ce titre, avoir l'honneur de faire votre
connaissance.»
Je balançai un moment entre la colère et la pitié; mais l'impertinence
de son langage me fit sentir que je ne pouvais me montrer trop sévère.
Il était resté debout, et moi aussi: je sonnai, et je donnai l'ordre au
domestique qui se présenta, de se tenir dans l'antichambre, et d'avertir
Ursule qu'elle eût à se rendre sur-le-champ près de moi. «Pour vous,
Monsieur, ajoutai-je en toisant de la tête aux pieds l'insolent
visiteur, quoique vous prétendiez n'attendre de moi aucun service, je
veux vous en rendre un fort important, c'est de vous apprendre ce qu'il
y a pour le moins d'inconvenant dans vôtre démarche près de moi, le nom
que je porte aurait dû vous faire penser que l'accès de ma maison doit
être interdit à bien des gens: je veux bien ne pas vous dire en face si
vous êtes de ce nombre; mais je vous engage à ne jamais vous présenter
devant moi, et à mieux mesurer vos démarches à l'avenir.»
Il voulut répliquer; j'avais sonné de nouveau: les deux portes du salon
s'ouvrirent, Ursule entra, suivie d'un de mes gens. «Conduisez
Monsieur,» dis-je au domestique en faisant une légère inclination de
tête, et je rentrai chez moi. Je sus depuis; combien j'avais eu raison
de lui faire expier ainsi publiquement l'impertinence de sa démarche:
sans cette précaution je courais grand risque de grossir la liste des
conquêtes de M. Derville: sa mésaventure fit au contraire du bruit au
théâtre et dans la ville. Toute satisfaite que j'étais d'avoir puni sa
témérité, je ne me serais pas consolée cependant de lui avoir fait subir
une telle humiliation, si je n'eusse pensé que ma conduite était en tout
conforme aux devoirs que j'avais à remplir vis-à-vis de Moreau. Ma
compassion pour lui s'évanouit entièrement le lendemain, lorsque je vis
avec quelle impudence, il osait, à son entrée en scène fixer ses regards
sur ma loge. Il y avait autour de moi quelques personnes, et surtout des
jeunes gens qui parlaient hautement de rabaisser son insolence par
quelques coups de sifflet. J'empêchai qu'on en vînt à cette extrémité;
et je résolus de ne pas pousser plus loin ma vengeance.
Avant de quitter Lyon, je voulus visiter la superbe manufacture de M.
Jo***: je ne m'appesantirai pas sur les détails de la réception qu'on me
fit dans ses ateliers; cette réception fut on ne peut plus flatteuse. La
gratification que j'avais fait remettre aux ouvriers, avait d'avance
prévenu tout le monde en ma faveur, et l'empressement qu'ils mirent à
m'expliquer toutes les merveilles de l'industrie lyonnaise fut le
premier témoignage de leur reconnaissance. Au moment de franchir la
porte des ateliers, j'aperçus une jeune fille de quinze ou seize ans,
pâle, et portant sur sa physionomie tous les signes de la souffrance;
elle était plus pauvrement vêtue que les autres. Assise à son métier,
elle ne se leva point à mon approche, et continua de travailler sans
détourner les yeux. Je demandai qui elle était: on me répondit que,
privée de sa mère par une mort toute récente, elle venait d'être admise
pour la remplacer dans la fabrique. Un accident cruel avait de bonne
heure ôté à cette jeune fille l'usage de ses deux jambes: on l'apportait
le matin à son métier, et le soir on la reportait au triste réduit
qu'elle occupait maintenant seule.
J'allai m'asseoir près de cette infortunée; elle ne répondit à ma
première question que par un torrent de larmes: je lui prodiguai les
consolations; je lui fis accepter des secours, et j'eus la satisfaction
de voir, au moment où je m'éloignai d'elle, que j'avais réussi à faire,
rentrer l'espoir dans son ame. Le soir même je parlai à M. Jo*** de ma
nouvelle protégée; cet homme bienfaisant voulut être de moitié dans ce
que je me proposai de faire pour elle. Il me dit qu'il avait résolu de
lui donner un logement dans l'intérieur même de sa manufacture, et de
lui assigner un travail propre tout à la fois à la moins fatiguer et à
augmenter encore le prix de ses journées: je lui remis encore quelque
argent, en le priant d'en faire la remise après mon départ. Le 23 juin
1799 je quittai cette ville de Lyon où j'avais reçu tant de témoignages
d'estime et de bienveillance. Le souvenir de l'accueil que me fit à
cette époque la société lyonnaise m'est d'autant plus cher, qu'en des
temps moins heureux j'ai retrouvé à Lyon les amis qui s'étaient attachés
à moi, et dont l'affection ne s'est jamais démentie.
CHAPITRE XXXVII.
Arrivée à Chaillot.--Souvenirs.--Effets du hasard. Un songe.
C'est sans doute une grande faiblesse que d'ajouter foi aux présages et
aux pressentimens; la vérité m'oblige à déclarer que cette faiblesse fut
de tout temps la mienne. Après un voyage très rapide, j'arrivai à
Chaillot fatiguée de corps et d'esprit. Rien ne saurait exprimer la
tristesse du sentiment qui me saisit au moment où, suivie seulement de
mes domestiques, j'entrai dans cette retraite si long-temps habitée par
l'homme qui m'avait associé à sa gloire, et que je venais de laisser
exposé à tous les périls de la guerre.
Tout avait été préparé pour me recevoir, conformément aux intentions du
maître de la maison: le luxe avait épuisé toutes ses ressources pour
orner mon appartement. L'isolement où je me trouvais redoublait
cependant encore ma tristesse; je ne pouvais plus commander à mon
émotion, et je demandai avec douceur qu'on me laissât pendant quelques
minutes entièrement seule.
Je quittai aussitôt la jolie chambre que je devais habiter, pour courir
à la petite bibliothèque enfumée où j'avais vu tant de fois Moreau
absorbé dans ses méditations, dont les résultats étaient aujourd'hui si
profitables et si glorieux pour la France. J'avais besoin de
m'interroger dans la solitude pour savoir à quel point je pouvais
mériter encore son attachement.
Ce petit cabinet était meublé de quelques planches chargées délivres, et
les portraits de quelques généraux célèbres en composaient tout
l'ornement. Assise dans le fauteuil de maroquin noir qu'occupait
ordinairement, Moreau, je m'abandonnais à l'enthousiasme qu'excitaient
en moi mes, souvenirs: des larmes s'échappèrent enfin de mes yeux, et le
calme rentra dans, mon ame: il me semblait que, par ce retour aux plus
nobles affections, de mon coeur, je redevenais digne de l'amour que
j'avais inspiré à un si grand homme. Je pris sur-le-champ les plus sages
résolutions; mais une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que déjà
ces résolutions s'étaient évanouies pour faire place à des sensations
plus violentes et plus passionnées. Pour échapper aux rêves ardens de
mon imagination, je pris le parti de sortir du cabinet. J'appelai
Ursule, et j'allai sans différer davantage prendre possession de mon
appartement.
Le babillage vif et enjoué de cette jeune fille, qui avait d'ailleurs
beaucoup d'affection pour moi, me procurait ordinairement une
distraction agréable, lorsque je voulais, pour ainsi dire, m'éviter
moi-même. Ce jour-là sa conversation me parut insignifiante et stérile.
Cette élégance, ce luxe, qui excitaient en elle une admiration si
profonde, ne faisaient naître dans mon ame que le sentiment des devoirs
de la reconnaissance envers Moreau, et le remords d'y avoir déjà manqué.
J'étais mal avec ma conscience; la sévérité très-juste avec laquelle je
me jugeais moi-même aurait pu me rendre sévère et même injuste à l'égard
de ceux qui m'entouraient: la bonté naturelle de mon caractère tempérait
fort heureusement les accès de ma mauvaise humeur accidentelle. Ursule
aurait bien pu sans cela porter la peine de, mes propres torts.
Comme ses exclamations admiratives sur la magnificence de notre nouveau
domicile me fatiguaient de plus en plus, je me hâtai de m'affranchir de
sa présence; je lui donnai le présent de _bonne arrivée_[3]; je lui
commandai d'aller prévenir le concierge que je ne voulais recevoir,
aucune visite avant huit jours, et de me préparer le thé dans le salon
du rez-de-chaussée.
Nouvelles exclamations de la part d'Ursule fort étonnée de mon amour
subit pour la solitude, et toute triste d'être condamnée à ne voir
pendant si long-temps Paris que de loin. Je lui promis, pour la consoler
de la laisser sortir tous les soirs sous l'escorte d'un des domestiques
de la maison. Après avoir eu à supporter force baise-mains, en
témoignage de reconnaissance, j'obtins enfin qu'elle me laissât seule.
L'un des plus grands agrémens de mon habitation était une étendue de vue
charmante. Le général avait fait préparer pour mon logement la portion
de bâtiment qu'occupait Kléber avant son départ. J'avais au premier
étage, une belle chambre à coucher, un salon spacieux, et un élégant
boudoir dont les fenêtres dominaient Paris. Je m'arrêtai, dans la
chambre à coucher, devant la copie fort exacte d'un de mes portraits en
miniature, peint à l'époque de mon mariage. C'était la première fois que
cette copie frappait mes regards; j'y étais représentée, comme dans
l'original, avec la couronne et le bouquet virginal. Le tableau portait
la date précise de mon mariage. Quel souvenir pour moi! Mille pensées
cruelles oppressaient à la fois mon coeur; j'étais comme enchaînée à la
place où je me trouvais. Mon ame était navrée, et mes yeux versaient des
torrens de larmes: mes regards étaient fixés sur ce portrait: s'ils s'en
détachaient quelquefois, c'était pour errer sur tous les objets dont
j'étais entourée, avec une expression qui semblait dire: «Où suis-je? et
qui suis-je ici.»
Soudain je saisis le portrait et je courus le cacher au fond de mon
secrétaire; mais j'étais destinée à épuiser ce jour-là toutes les
émotions les plus propres à égarer mon coeur. Dans le tiroir secret que
j'ouvris pour y placer le tableau qui éveillait en moi de si cruels
souvenirs, j'aperçus d'abord un paquet de lettres adressées, à des
époques assez récentes, par Kléber à Moreau. Ces lettres étaient
ouvertes: par un hasard que je ne puis m'empêcher d'appeler fatal, la
première qui s'offrit à mes yeux contenait presque à chaque ligne le nom
du général Ney, l'éloge de sa bravoure, les présages les plus honorables
sur ses destinées militaires. À la vue de ce nom, qui m'était déjà si
cher, ma main se porta sur mon coeur dont les battemens redoublaient,
pour ainsi dire, de force à chaque minute. Les éloges de Kléber, la
haute estime qu'il témoignait pour un officier qui paraissait destiné à
devenir bientôt un de ses plus redoutables émules, portaient au plus
haut degré l'ivresse de mon amour, et justifiaient à mes yeux
l'égarement de mon coeur. Je relus vingt fois cette lettre. Après l'avoir
soigneusement serrée, je descendis au jardin où j'errai long-temps,
livrée aux rêves de mon imagination, et formant mille projets plus
insensés les uns que les autres.
Je rentrai enfin dans le salon. Ursule y avait, suivant mes ordres, fait
servir le thé. Je trouvai là le concierge de la maison et sa grosse
femme, gens fort déplaisans de leurs personnes, escortés d'enfans d'une
laideur tout au moins égale, et qui venaient prendre mes ordres. Je
réitérai l'injonction de fermer rigoureusement ma porte à tous les
importuns. Chaque matin on devait m'apporter la liste des personnes qui
se seraient présentées pour me voir, et parmi lesquelles je choisirais
celles dont il me conviendrait de recevoir plus tard les visites. Je
commandai qu'on fît, en mon nom, l'aumône à tous les pauvres. Le général
assurait de bons gages à tous ses domestiques: je promis au concierge,
si j'étais contente de ses services, d'y ajouter vingt francs par mois
de ma bourse, et de payer les mois d'école de ses enfans. Toutes ces
générosités étaient, comme on le verra plus tard, bien mal placées; mais
je ne veux pas anticiper sur les événemens.
J'ai eu, dans le cours de ma vie, des songes fort extraordinaires: j'ai
avoué plus haut, avec franchise, quelle impression ils ont toujours
produite sur moi; on me permettra de raconter le rêve qui vint troubler
la première nuit que je passai à Chaillot.
Après avoir pendant long-temps appelé en vain le repos, je commençais à
goûter un sommeil fort agité par toutes les émotions du jour: tout à
coup je me sentis comme transportée à Milan. Assise près de Moreau dans
un parterre émaillé de fleurs, j'écoutais, les yeux baissés et en
silence, son langage plein de tendresse pour moi. Peu à peu je sentis sa
main quitter la mienne: bientôt il me repoussa faiblement; je lève la
tête, et à quelque distance je vois Moreau à genoux près d'un berceau
dans lequel reposait un enfant nouveau-né, beau comme le jour; une jeune
femme, parée des grâces les plus séduisantes, veillait à la tête de ce
berceau. Je veux parler; ma bouche reste sans voix, je veux marcher,
mais on eût dit qu'une force surnaturelle retenait mes pas: mes lèvres
laissent enfin échapper un son inarticulé. Moreau se tourne vers moi:
son visage est pâle, ses traits sont altérés, ses yeux éteints; il me
montre le berceau, puis la jeune femme, et d'une voix sépulcrale:
«Elzelina, dit-il, ce bonheur me coûte la vie.» Aussitôt il roule à mes
pieds, mutilé et sanglant. Je m'éveille enfin en poussant un cri
d'horreur, et je m'élance loin de mon lit. Ce lit était placé sur une
estrade recouverte d'un drap écarlate: mes pas s'embarrassent dans ce
tapis, et je tombe étendue sans mouvement.
Je restai quelques minutes dans un anéantissement total. Ma tête avait
heurté la base d'un trépied de bronze, mon visage était arrosé de sang,
et mes cheveux épars sur mon front m'offraient le seul moyen d'étancher
ma plaie. Je parvins enfin à me relever, je m'assis sur mon lit; mes
larmes coulèrent d'abord en silence; mais bientôt l'oppression de ma
poitrine vint les changer en de bruyans sanglots.
Ursule couchait dans un cabinet voisin de ma chambre; elle m'entendit,
et ouvrit doucement ma porte. La lumière d'une lampe de nuit éclairait
seule cette scène: à mon aspect Ursule s'élance avec un cri de douleur
et d'effroi, et me saisit dans ses bras. Ses cris et ses plaintes me
rendent à moi-même, en me faisant éprouver le besoin de calmer son
inquiétude. Cette inquiétude était exprimée avec toute la vivacité du
langage de notre commune patrie, surtout avec cet accent du coeur auquel
le coeur ne peut jamais se méprendre.
Quand elle m'eut aidé à me recoucher, elle m'accabla de questions: il
fallait que j'éprouvasse un chagrin secret et violent pour n'avoir pu
goûter qu'un sommeil si agité; j'avais prononcé, à plusieurs reprises et
à haute voix, le nom du général. Elle n'osait me questionner; mais elle
craignait que je n'eusse reçu de tristes nouvelles d'Italie. Je cherchai
à la rassurer, et je rejetai le trouble où j'étais sur le rêve effrayant
qui avait agité mon sommeil. À ce mot de rêve: «Vous avez eu un rêve,
Madame! s'écria Ursule; racontez-le moi, je vous l'expliquerai
sur-le-champ.» Je ne pus m'empêcher de sourire; mais il y avait dans les
paroles que je venais d'entendre un ton de confiance si sincère que je
repris bientôt malgré moi mon sérieux. «Tu sais donc interpréter les
songes?» répondis-je alors à Ursule. «--Oui, Madame; et pour vous
prouver que je ne mens pas, je vous dirai que ma science m'a appris
depuis long-temps tout ce qui devait m'arriver à compter du jour où vous
me prendriez à votre service. Je connais vos chagrins et leur source.
Ah! si j'osais!...»
Mon front se couvrit d'une rougeur subite: j'osai cependant regarder
attentivement la devineresse. «Puisque le jour va paraître, me dit-elle,
Madame, et que vous avez l'air de renoncer au sommeil, je cours chercher
mes cartes;» et elle sortit tout aussitôt.
CHAPITRE XXXVIII.
Idées superstitieuses.--Nouvelles de la Hollande.--Comment j'y réponds.
J'attendais impatiemment le retour d'Ursule, sans trop m'expliquer les
motifs de cette impatience. Il y avait une lutte entre ma crédulité et
ma raison: mais cette lutte était inégale; la raison succomba, et je
finis par attacher au bavardage sibyllin de ma femme-de-chambre beaucoup
plus, d'importance que je n'aurais voulu en mettre pour me sauver du
ridicule, si ma foi aux oracles de la dame de Pique et du valet de
Carreau acquérait jamais quelque publicité. Ursule revint enfin: elle ne
manqua pas de m'expliquer à tort et à travers le sens de mon rêve mais
il me fut impossible, quoi que j'en eusse, de ne pas trouver quelques
rapports entre ses interprétations et la situation de mon coeur. Selon ma
Pythonisse, j'avais à redouter de fâcheux pronostics, et l'avenir
pouvait m'amener des malheurs affreux. L'indifférence avec laquelle je
m'efforçais d'écouter les arrêts du destin céda bientôt, malgré moi, à
une terreur superstitieuse contre laquelle mon bon sens naturel se
révoltait en vain. Ursule ajouta, en hésitant, que mon agitation avait
sa source dans un amour violent, et que l'objet de cet amour n'était
point le général Moreau. Quand je vis que la conversation prenait une
tournure aussi étrange, je recouvrai assez de force pour sourire
dédaigneusement; un regard que je lançai sur Ursule lui fit baisser la
tête; je lui imposai silence, et elle sortit.
Lorsque je fus seule, et que je ne craignis plus de montrer ma faiblesse
à un tiers qui pouvait en abuser, je revins malgré moi aux paroles de
cette fille; je les commentais dans mon esprit, et j'y trouvais beaucoup
de vérité pour le passé, beaucoup de vraisemblance pour l'avenir. La
connaissance qu'elle paraissait avoir de mon coeur ne me semblait pas le
résultat des remarques que mes extravagances la mettaient à même de
faire journellement: j'y voyais la puissance d'un art que je m'étais en
vain efforcée de mépriser jusqu'alors.
J'avais l'habitude de placer près de mon lit quelques volumes de choix;
et la lecture du soir a toujours eu le plus grand charme pour moi.
Ursule avait mis la veille à ma proximité tous les livres qu'elle avait
trouvés dans les poches de notre berline de voyage. Contre mon
ordinaire, je n'avais point lu avant de me livrer au sommeil; le hasard
plaça sous ma main, dès qu'il fit jour, un cahier transcrit par
moi-même, et sur lequel j'avais traduit en italien des maximes et des
pensées détachées. Quel fut mon étonnement lorsque je l'ouvris à ce
passage:
In van del genio il lume immortal ci fa guida;
Sogni, fantasime, e di terror motive son del volgo le delizie[4].
Je relus plusieurs fois ces deux lignes qui choquaient, par
circonstance, si directement ma vanité. Sans prétendre à une grande
supériorité intellectuelle, je ne m'étais cependant jamais crue indigne
d'être absolument confondue dans la foule. L'application de la maxime
italienne que je venais de lire était humiliante pour moi: il fallait la
supporter puisque je la méritais si bien.
Je passai trois jours entiers dans la même agitation et sans permettre à
qui que ce fût de pénétrer dans ma solitude. Le seul moment où cet état,
pour ainsi dire léthargique, éprouvait quelque modification, c'était
celui où l'on m'apportait mes lettres. Quant aux cartes de visite, je ne
me donnais pas même la peine de les lire. Il n'y avait alors à Paris
qu'une seule personne dont la visite ne pût m'être indifférente, et
j'étais bien sûre que cette personne m'écrirait dès qu'elle aurait
appris mon arrivée. Peu de jours s'étaient encore écoulés lorsqu'Ursule
m'apporta, le matin, un billet dont je reconnus parfaitement l'écriture;
c'était celle de D. L., qui me demandait la permission de se présenter
chez moi; il m'annonçait sa visite pour le jour même. Je fus transportée
de joie en songeant que je pourrais enfin reprendre avec lui les
entretiens qui me rendaient naguère encore si heureuse à Lyon. Je donnai
l'ordre qu'on laissât entrer D. L. dès qu'il se présenterait.
J'étais occupée à faire garnir d'arbustes et de fleurs la terrasse de
mon jardin, lorsqu'on m'annonça la visite que j'attendais. Mes premiers
mouvemens sont toujours irréfléchis, et ils révèlent clairement ce qui
se passe dans mon coeur. Joyeuse de revoir le seul homme qui possédât le
secret de mon amour, je lui tendis la main avec l'expression de l'amitié
la plus vive, et je l'entraînai dans un bosquet qui était au fond du
jardin, sans songer aux conjectures que cette conduite pouvait faire
naître dans l'esprit de mes domestiques. «Que j'ai désiré de vous voir!
disais-je avec feu; avez-vous de ses nouvelles? est-il mieux? est-il à
Paris? «Oh! de grâce, parlez, parlez vite.
«--Rassurez-vous, madame, il est hors de tout danger; il a été relâché
par le gouvernement autrichien, et bientôt il sera à Paris.
«--Que je serai heureuse de le voir! Je vous en supplie, ne manquez pas
de m'instruire exactement de son arrivée.»
Toutes ces exclamations sortaient de ma bouche, sans que j'eusse l'idée
d'en peser les conséquences. Entraînée par une force irrésistible, il
semblait que je fusse devenue sourde et aveugle pour tout ce qui ne
flattait pas ma passion. D. L. se garda bien de ne pas mettre à profit
mon délire pour m'attirer encore plus près de l'abîme: par des faits
authentiques adroitement combinés avec de grossiers mensonges, il sut
exalter ma tête, au point que je le conjurai de se charger d'une lettre
pour Ney. Cet oubli de toutes les convenances me mit entièrement à sa
discrétion: la familiarité plus marquée de ses manières put dès-lors me
faire soupçonner combien il se sentait déjà d'empire sur moi; mais il ne
m'était plus possible de revenir sur mes pas: je continuai de marcher
dans une route dont le terme était l'accomplissement de mes plus chères
espérances. J'invitai D. L. à déjeuner: il s'en défendit d'abord,
j'insistai en lui disant que je voulais causer avec lui de ses propres
affaires. On nous servit à déjeuner dans le jardin même. Joseph, ce
domestique de Moreau, dont j'ai déjà plus d'une fois prononcé le nom,
était accoutumé depuis long-temps à mes façons d'agir; il n'éprouva donc
aucune surprise de ce tête-à-tête avec un étranger. Dans la suite,
lorsque mes extravagances eurent autorisé les soupçons les plus
injurieux, Joseph persista toujours à soutenir l'innocence de mes
relations personnelles avec D. L.: il avait jugé, au premier abord, que
cet homme abusait étrangement de ma faiblesse et de ma bonté; mais il le
trouvait avec raison beaucoup trop laid pour croire que je lui eusse
jamais rien accordé qu'une confiance irréfléchie.
D. L. sentait parfaitement, comme je l'ai dit, tous les avantages que
lui donnait sur moi mon extravagance; il profita du trouble où j'étais
pour me faire mille contes plus invraisemblables les uns que les autres
au sujet de sa mère et de sa soeur. En tout autre position il lui eût
sans doute été plus difficile de me tromper; mais j'étais disposée à le
croire en tout sur parole: je promis donc d'aller rendre visite à sa
famille; il me promit de son côté que sa seconde visite ne se ferait pas
long-temps attendre.
Bien des femmes pensent que les mesures de prudence ne sont jamais
nécessaires dans leurs rapports avec un homme qui ne touche en rien leur
coeur. Moi-même je le croyais aussi, et je recevais chaque jour, sans
mystère ni prétention, un homme que je n'aimais pas, mais dont les
visites avaient cependant un but coupable. Je manquais donc aux devoirs
de la reconnaissance; je trahissais la confiance que Moreau avait mise
en moi, et je justifiais à l'avance tous les soupçons que pouvait faire
naître mon étrange manière de vivre.
Je me garderai bien de raconter en détail toutes les ruses employées par
D. L. pour m'amener à donner tête baissée dans le piége où j'étais
moi-même si empressée de me précipiter. Ce récit n'aurait rien
d'intéressant; il ne servirait qu'à fournir de nouvelles preuves de mon
aveuglement et de mon inconcevable crédulité.
Huit jours s'étaient à peine écoulés que D. L. était déjà maître de
toutes mes actions, et qu'il avait en sa possession une lettre assez
imprudente pour me perdre entièrement dans le coeur de Moreau si jamais
je tentais de me soustraire à la funeste influence de mon conseiller.
Toujours enfermée chez moi, je n'y recevais que D. L. Il jouissait dans
la maison de toutes les prérogatives qu'aurait pu donner une amitié de
vingt années. D. L. était trop adroit pour jamais se permettre un mot ou
même un regard qui pût me faire soupçonner qu'il avait quelque
prétention à me plaire. Il se bornait à prendre avec moi le ton d'une
familiarité amicale qui me choquait intérieurement, mais dont je n'osais
m'offenser tout haut dans la crainte d'offenser moi-même un homme que
j'avais déjà tant d'intérêt à ménager.
J'étais descendue à Chaillot sous le nom de madame Moreau: mes
passe-ports déposés à la préfecture faisaient foi que la femme du
général Moreau était arrivée d'Italie. Je reçus donc grand nombre de
visites de politesse et de curiosité; mais personne n'était reçu: les
invitations m'arrivaient également de toutes parts; elles restaient
également sans réponse. Alors commencèrent les suppositions, les _on
dit_. Je l'avais prévu: mais ma résolution était bien prise; je ne
craignais plus de sortir de l'obscurité à laquelle je semblais me
condamner depuis mon arrivée, et je voulais acheter, même au prix du
plus éclatant scandale, mon indépendance absolue.
Une lettre que m'écrivit Moreau me fit cependant faire quelques
réflexions; toutefois, je l'avouerai à ma honte, ces réflexions ne
portèrent aucune atteinte aux chimères de mon imagination. Tous les
projets dont il me faisait part, et qu'il avait conçus uniquement dans
l'intérêt de mon bonheur à venir, me devenaient importuns. Je ne me
sentais plus assez forte pour supporter les liens d'une union durable:
ma chaîne me semblait chaque jour plus pesante, et j'étais bien résolue
à la secouer.
Mes parens avaient écrit directement à Moreau: pleins d'estime pour son
caractère, ils confiaient à son honneur le soin de me replacer dans la
position sociale dont je n'aurais jamais dû déchoir. «Tu vois, ma chère
Elzelina, m'écrivait Moreau en me communiquant ces nouvelles, que si la
guerre m'épargne, nous aurons à faire ensemble un voyage tout pacifique
en Hollande: tu connais mes sentimens pour ta famille. Je serai fier de
lui appartenir de plus près en te consacrant un jour ma vie par des
liens indissolubles.»
Au même instant où je recevais la lettre de Moreau, il m'en arriva une
autre d'une de mes cousines qui n'avait jamais entièrement rompu sa
correspondance avec moi. Elle me confirmait ce que Moreau venait en
partie de m'apprendre, que ma famille fort adoucie et calmée par les
renseignemens qui lui arrivaient de toutes parts sur la considération
dont m'environnait le général et la probabilité qu'il me choisirait pour
épouse, se disposait à faire, d'accord avec la famille de Van-M***, des
démarches auprès de mon mari, pour obtenir de lui qu'il demandât une
séparation définitive. Van-M*** était alors à Surinam où les intérêts de
sa fortune l'avait forcé de faire un voyage; mais on s'était pressé de
lui écrire, et l'on paraissait bien décidé à ne pas perdre un seul
instant pour terminer cette affaire.
La lettre de ma cousine me mit hors de moi! Dans la détermination de ma
famille je voyais moins le désir de me rendre une position honorable que
l'intention de me remettre, pour ainsi dire, en sa puissance. Cette idée
m'était insupportable; je m'indignais à la seule pensée qu'on voulait
encore une fois me ravir ma liberté et m'imposer des devoirs que mon
caractère repoussait plus que jamais. Dans l'état d'exaltation où
m'avait plongée la lecture de ces deux lettres je mis la main à la
plume, et j'écrivis sur-le-champ en ces termes au président du
consistoire de l'église réformée d'Amsterdam:
«MONSIEUR LE PRÉSIDENT,
«--J'apprends, par voie indirecte, que ma famille a cru devoir
faire des démarches auprès de M. Van-M*** pour amener promptement
la rupture définitive d'un lien qu'il a tant de motifs de détester.
Je m'adresse à vous, monsieur le président, comme au chef de la
religion qui a consacré ce lien malheureux, pour vous déclarer que,
prête à reconnaître et à confesser de nouveau la gravité de mes
torts, je me soumettrai, sans aucune condition, à toute demande de
divorce faite par M. Van-M**, directement et de sa propre volonté;
mais en même temps je me déclare étrangère et formellement opposée
à toute démarche qui tendrait à obtenir son consentement pour
rompre notre union: je déclare encore que je renouvelle ici le
serment que je lui ai déjà fait à lui-même, de ne jamais donner ma
main à un autre époux.
«Daignez, monsieur le président, prendre acte de ces deux
déclarations qui renferment ma volonté formelle, et en instruire ma
famille comme celle de M. Van-M***: vous préviendrez par là une
démarche inconsidérée, qui n'est propre qu'à renouveler des
souvenirs scandaleux dans l'opinion publique, et à réveiller dans
le coeur de M. Van-M*** des regrets dont je me trouve peu digne,
mais dont je veux, autant qu'il sera en moi, lui adoucir
l'amertume. Je ne retournerai jamais en Hollande; je ne demande
désormais à ma famille que de m'oublier, et de me laisser jouir
d'une indépendance si chèrement achetée.»
Cette lettre faite et cachetée, j'écrivis en ces termes à ma cousine:
«Ma chère Anna, ta lettre m'afflige, parce qu'elle me met en
position d'affliger de nouveau ton coeur toujours si bon pour moi.
Je viens d'écrire à M. le président du consistoire: le contenu de
ma lettre te sera révélé par la tempête qu'elle ne peut manquer
d'exciter dans la famille; mais quel vertige s'est donc emparé de
nos parens? comment ont-ils pu croire que moi, qui n'ai pas su être
heureuse avec le meilleur et le plus estimable des hommes, je
veuille, après tant de fautes graves, tant de torts irréparables,
donner à un autre le droit de m'en punir? et certes, cela ne
pourrait manquer d'arriver tôt ou tard. Ne va pas me dire que je
n'ai rien à redouter, en ce genre, de celui qu'on voudrait voir mon
époux: personne ne connaît et n'apprécie mieux que moi toute la
noblesse de son ame; mais enfin il est homme.
«D'ailleurs, ma chère Anna, pourquoi feindre avec toi? je n'ai pas
d'amour pour le général Moreau; et l'amour seul aurait pu vaincre
ma répugnance à m'enchaîner par une nouvelle union. Moreau lui-même
a pu d'abord ne pas rejeter une telle idée; mais il ne saurait
songer sérieusement à exécuter ce projet. Nos parens s'agitent donc
mal à propos. Est-il en effet probable que, placé dans la plus
haute position sociale, il veuille heurter de front les préjugés
reçus, en donnant son nom à une femme _divorcée_, à une femme dont
il connaît les égaremens, puisqu'il en a profité? Que cette
illusion ait pu éblouir des parens qui vivent éloignés du pays que
nous habitons, qui n'en connaissent ni les opinions, ni les moeurs,
je le conçois; mais il est important de faire évanouir tous ces
rêves; c'est dans ce but que j'ai dû écrire au président du
consistoire.
«Maintenant, ma chère amie, parlons de toi et de ta pauvre soeur
Maria. Ce que tu me dis de son état m'afflige; et je voudrais
apprendre qu'elle a enfin recouvré la paix de l'âme et la santé du
corps. Pourquoi ne l'avoir pas accompagnée à Spa? Un médecin et
votre triste demoiselle de compagnie, voilà des gens bien faits
pour porter remède aux peines du coeur, et surtout d'un coeur tel que
celui de Maria!
«Tu me demandes des détails sur l'Italie et sur mes triomphes; je
te parlerais volontiers de mon pays qui m'est si cher; quant à mes
triomphes, je les passe sous silence: mon voeu le plus cher est que
tu n'en obtiennes jamais de semblables; ce voeu est le plus fort
témoignage que je puisse te donner de ma tendre et sincère amitié.
«Écris-moi souvent; étrangère désormais à la Hollande, repoussée
par ma famille, je te demande, mon Anna, de me prouver que je n'ai
pas tout perdu, puisqu'il me reste encore l'affection de mes chères
cousines.
«ELZELINA.
«Je t'adresse une boîte destinée à ma bonne mère; tu l'enverras à
la baronne Van-Per***, qui se chargera de la remettre: c'est la
meilleure amie de ma mère; elle a long-temps été la mienne, et
j'aime à penser qu'elle me garde encore un souvenir. Ma mère reste,
vis-à-vis de moi, dans un silence qui me tue. Ma lettre au
président va, je le sens, ajouter à sa colère: Anna, tâche de la
voir et de la fléchir en ma faveur. Je lui envoie une vue du
château où naquit mon père[5]; si la note que j'ai placée au bas de
ce petit tableau ne l'émeut pas, ma cause est à jamais perdue.
«Ma chère Anna, je joins à cet envoi un collier et des bracelets,
que je te prie de porter en mémoire de moi. Je prie également Maria
d'accepter un camée représentant une tête de Niobé. Tâchez
d'arranger si bien les choses, que les dignitaires de la famille ne
se doutent pas que ce sont là les dons de votre cousine réprouvée,
et qui vous aimera jusqu'à son dernier soupir.»
Quand j'eus fait partir toutes ces lettres, je me trouvai plus
tranquille; et D. L., en ramenant nos entretiens sur les pensées qui
flattaient le plus mon imagination, sut me distraire des souvenirs qui
s'étaient tout à coup réveillés en moi.
CHAPITRE XXXIX.
M. de La Rue.--Madame Amelin.--Jalousie extravagante.--Adresse de D. L.
Ma confiance dans mon perfide conseiller augmentait de jour en jour;
déjà il avait obtenu de ma crédulité des sommes assez considérables,
destinées à réparer les malheurs imaginaires de sa famille supposée; et
le jour même où j'avais écrit en Hollande, il avait encore reçu de moi
trois billets de cinq cents francs. Jamais il ne m'était venu à l'esprit
de faire valoir les fonds que Moreau mettait à ma disposition bien
au-delà de mes besoins. D. L. me suggéra cette idée avec l'intention,
comme on le pense bien, d'en profiter pour son propre compte. Je lui
remis à cette époque huit cents louis en or: il m'en rendit peu de temps
après la moitié, dont j'avais besoin pour subvenir aux dépenses de ma
maison: quant à l'autre moitié, il voulait, disait-il, la placer
avantageusement. Je lui donnai l'autorisation nécessaire, et je ne
voulus pas même lui demander un reçu: jamais il ne m'a restitué une
obole; et lorsque bien des années plus tard, je fus obligée de recourir
à lui dans mes malheurs, j'obtins avec la plus grande peine qu'il me
prêtât trois mille francs, en stipulant d'énormes intérêts qu'il retint
d'avance.
Après avoir fermé pendant long-temps ma porte à tout le monde, je sentis
enfin la nécessité de recevoir quelques visites. Ce fut alors que je
fis, pour la première fois, la connaissance de M. de La Rue; banquier de
Moreau, et beau frère du fournisseur Solié, dont il a déjà été question
dans ces Mémoires. M. de La Rue était un homme tout-à-fait insignifiant,
également dépourvu de grands défauts et de qualités marquantes: son
intelligence ne franchissait jamais les bornes de la science des
chiffres, et sa conversation, n'avait comme on peut le penser, rien de
très propre à me distraire. Dès sa première visite, il m'annonça qu'il
avait reçu au général l'ordre de m'ouvrir un crédit illimité; puis il me
demanda la permission de m'amener madame de La Rue, qui ambitionnait
l'honneur de se lier avec l'épouse du général Moreau.
M. de La Rue était compatriote de Moreau, qui lui accordait de l'estime:
c'était au fond un brave homme, trop occupé de ses affaires pour se
mêler jamais indiscrètement de celles d'autrui. Sa femme n'avait, à
beaucoup près, ni la même discrétion ni la même tranquillité d'humeur.
Elle était fort remuante, exerçait sur son mari un grand ascendant; et
dans les premiers temps de mon intimité avec Moreau, elle avait poussé
M. de La Rue à tenter de me nuire dans l'esprit du général. Moreau
m'avait instruite de ces petites machinations à l'époque de notre départ
pour l'Italie. Il est à remarquer qu'à cette époque même j'habitais
Passy. M. ni madame de La Rue n'ignoraient pas qu'aucun lien légitime ne
m'attachait à Moreau; ils savaient fort bien aujourd'hui que rien
n'était changé dans ma position, et cependant ils n'hésitaient pas à me
donner un titre auquel je n'avais aucuns droits.
J'éprouvai une joie maligne eh voyant leur orgueil s'abaisser à une
démarche qui contrariait si bien leurs mauvaises dispositions pour moi.
Cependant, comme je savais, de science certaine, que leurs sentimens à
mon égard étaient toujours les mêmes, je rejetai, aussi poliment que
possible, la demande de M. de La Rue; je lui dis que mon intention était
de continuer à vivre dans la retraite, et que je le priais de m'excuser
auprès de sa femme. Quant à la nouvelle preuve de confiance que me
donnait Moreau, j'en exprimai la plus vive reconnaissance. M. de La Rue,
après m'avoir fait encore quelques observations banales, se retira un
peu plus mon ennemi qu'il ne l'était en arrivant chez moi.
D. L. vint dans la journée; je lui contai en détail mon entrevue avec M.
de La Rue, et surtout j'eus l'imprudence de ne pas lui cacher la
générosité de Moreau envers moi: j'en étais fière, parce que je sentais
que mon désintéressement m'en rendait digne. Notre conversation roula
sur monsieur et madame de La Rue. D. L. me donna une infinité de détails
sur l'intérieur de ce ménage, et sans avoir jamais vu de près les deux
époux, je me trouvai bientôt parfaitement au fait de tout ce qui les
concernait. Les remarques de D. L. étaient malignes; mais elles
n'outraient rien, et les physionomies étaient peintes d'après nature: je
fus à même de m'en convraincre plus tard. Avec plus de prudence et de
réflexion, j'aurais pu profiter de ces renseignemens pour déjouer les
machinations qu'on dirigea contre moi; mais il était dans ma destinée de
courir à ma perte, sans me ménager jamais aucune voie de salut.
La conversation de D. L. m'avait tout-à-fait mise en belle humeur: je
lui proposai de faire avec moi une promenade à cheval; il accepta sans
hésiter. Tandis qu'on préparait les chevaux, j'allai changer de costume,
et un quart d'heure après, nous courions au grand galop sur la route du
bois de Boulogne.
Madame Amelin passait à cette époque pour la plus habile écuyère, et la
première danseuse de Paris; elle était cependant très petite et
d'ailleurs assez mal prise dans sa taille: sa figure était dépourvue
d'agrément; mais elle avait dans la démarche une hardiesse qui suppléait
aux défauts de sa personne. Ma taille me donnait sur elle un avantage
incontestable. J'avais de plus reçu, dès mon enfance, d'excellens
principes d'équitation de mon père lui-même, l'un des plus habiles
écuyers qu'il fût possible de rencontrer. J'aimais passionnément
l'exercice du cheval, et la confiance que j'avais acquise dans mon
adresse, me donnait une témérité pour le moins égale à celle de madame
Amelin: cette témérité me valut une réputation; et ma réputation établit
entre cette dame et moi une rivalité dont nos pauvres chevaux eurent à
souffrir plus d'une fois.
Je la rencontrai, pour la première fois, ce jour-là; elle était
accompagnée de M. de Montholon et de deux autres jeunes gens à la mode:
le cheval anglais que je montais, et qui était de la plus grande beauté,
sauta, facilement la barrière qui séparait la pelouse du Ranelagh, de la
route de Passy. Le cheval de D. L. s'abattit, parce que le cavalier
n'était pas fort habile, et ne l'avait pas tenu assez, en bride. En un
clin d'oeil je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, de
l'autre main j'aidai D. L. à se dégager et à relever sa monture. La
promptitude avec laquelle je m'étais jetée à bas de mon cheval annonçait
tant d'habitude et d'assurance, que les regards de madame Amelin qui
passait près de nous en ce moment, se fixèrent sur moi pour ne plus me
quitter. Elle s'avança; les compagnons de sa promenade m'offrirent avec
empressement, pour moi et pour mon chevalier, des avis heureusement
inutiles; mais la conversation était engagée naturellement, et l'on
avait trouvé l'occasion de satisfaire une curiosité très vive. M. de
Montholon me connaissait; l'accueil qu'il reçût, lui prouva que j'avais
du plaisir à le revoir: Madame Amelin me parut un peu contrariée du
plaisir que lui-même semblait trouver à m'avoir rencontrée; mais elle
savait trop bien se maîtriser elle-même pour ne pas réussir à dissimuler
ce qu'elle voulait qu'on ignorât.
Nous nous promenâmes, quelque temps ensemble; nos chevaux luttèrent de
vitesse: le mien eut tous les honneurs de la course; enfin, nous nous
séparâmes à la grille d'Auteuil, et je repris par ce village avec D. L.
la route de Chaillot.
Mon compagnon avait la physionomie si maussade depuis quelques minutes
que je crus devoir lui demander les motifs de sa mauvaise humeur: il
prétendit d'abord que la chute qu'il venait de faire avait seule dissipé
sa gaieté. Le fait est que la rencontre de madame Amelin l'avait, je ne
sais pourquoi, vivement contrarié.
Il me parla de cette dame en termes peu favorables: je répondis en
prenant vivement sa défense; mais, le génie infernal de cet homme lui
souffla aisément les moyens de me ranger soudain de son avis.
«Il ne fallait pas, disait-il, attribuer à un sentiment de malveillance
l'opinion qu'il venait d'émettre sur le compte de madame Amelin. Il
l'avait connue dans une maison mixte où il rencontrait aussi le général
Ney. Le général lui-même avait eu avec elle quelques relations, dans
lesquelles elle s'était rendue, à son égard, coupable des torts les plus
graves. Il ne pouvait pas voir d'un bon oeil cette femme dont Ney avait
eu tant à se plaindre.»
Ces paroles me jetèrent dans un trouble inexprimable; mes questions
devinrent plus pressantes: je voulais savoir si Ney avait réellement
aimé madame Amelin. «Pour de l'amour, me dit D. L., je ne crois pas
qu'elle lui en ait jamais inspiré, mais elle a été l'objet de sa
préférence momentanée.
«--Il ne m'aimera donc jamais? m'écriai-je, moi qui n'ai avec elle aucun
trait de ressemblance.»
En prononçant ces mots, je tremblais de tous mes membres; ma rivale me
semblait redoutable sous bien des rapports; j'éprouvais tous les
tourmens de la plus déraisonnable jalousie; je m'affligeais démesurément
d'une liaison qui n'existait même plus entre une femme que je ne
connaissais pas, et un homme que j'avais seulement entrevu, et sur les
affections duquel je n'avais aucun droit.
Je rentrai chez moi triste et chagrine: par la manière dont je congédiai
D. L., il devina qu'il m'avait déplu. Le lendemain je reçus de lui le
billet suivant:
«Madame, s'il n'eût été inconvenant de me présenter chez vous à une
heure indue, rien ne m'aurait empêché de partir pour Chaillot à dix
heures du soir. Un de mes amis, arrivé hier même de Giessen, m'a donné
une infinité de détails, dont le moindre ne saurait être indifférent
pour vous. Vous annoncer que mon ami vient de Giessen directement, c'est
vous dire assez de qui j'ai à vous entretenir: j'aurai l'honneur de vous
voir, si vous le permettez, aujourd'hui même dans la matinée.»
Quand D. L. arriva, j'avais déjà commis toutes les imprudences qui
pouvaient me compromettre près de mes domestiques, dont ma préoccupation
visible ne pouvait manquer d'exciter les soupçons. Chaque fois qu'on
avait mis en mouvement le marteau de la porte, j'étais sortie de mon
appartement, et je m'étais établie, pour quelques minutes, dans le
vestibule où je ne faisais ordinairement que passer. Dès que j'aperçus
D. L. je courus au devant de lui, et je lui adressai le reproche de ne
pas être revenu dès la veille au soir, puisqu'il avait quelque
communication à me faire. Je l'entraînai ensuite dans le jardin, où je
le pressai de mille questions. Il m'apprit qu'un de ses amis les plus
intimes, arrivé la veille même au soir de l'armée, lui avait donné, du
général Ney, les nouvelles les plus rassurantes. Ney attirait de plus en
plus tous les regards sur lui. À peine rendu à la liberté et à sa
patrie, il venait déjà de se distinguer par les plus beaux faits
d'armes. Je brûlais de voir et d'interroger moi-même cet officier: D. L.
n'en pouvait douter; mais il voulait que la proposition vînt de moi; je
la lui fis enfin, et nous convînmes ensemble qu'il m'amènerait son ami
le lendemain.
Avant mon départ pour Milan, j'avais, comme on sait, habité Passy. Le
logement que j'y avais occupé était meublé avec l'élégance la plus
recherchée, et, en partant, j'avais commis un homme de confiance à la
garde de la maison et du mobilier. Depuis mon retour, sentant qu'il
m'était inutile de conserver un loyer aussi cher, j'avais pris la
résolution de faire transporter bientôt à Passy tous mes meubles de
Chaillot; mais l'embarras de placer convenablement ce brillant superflu
dans une maison si étroite et si abondamment pourvue de toutes les
nécessités de la vie, m'avait forcé de différer jusqu'alors le
déménagement projeté. J'avais résolu de le fixer au lendemain même,
lorsque la dépêche de D. L. m'était arrivée et avait détourné
brusquement mon esprit de tous les soins du ménage.
Comme j'avais demeuré long-temps seule à Passy, et que le bail avait été
souscrit par moi, en mon nom, je m'y croyais plus véritablement chez moi
que dans la maison de Chaillot. Ce fut par ce motif que j'indiquai pour
le lendemain, à Passy, l'entretien que j'avais promis à D. L. et à son
ami. Il me semblait qu'à Chaillot, dans la maison même de Moreau, je
devais avoir bien plus de scrupule à causer avec une tierce personne de
l'homme qui lui enlevait peu à peu, sans le savoir, tous ses droits sur
mon coeur. Par une singulière contradiction, je n'éprouvais point ce
scrupule dans mes conversations journalières avec D. L.; je ne pouvais
cependant m'en affranchir vis-à-vis d'un homme qui m'était inconnu.
D. L. accueillit mon idée: je lui donnai un ordre écrit pour mon gardien
de Passy; et il se chargea de tous les soins à prendre pour que le
lendemain mon pavillon fût parfaitement en état de nous recevoir.
Qu'on me pardonne ces détails; tout futiles qu'ils sont en apparence, je
dois les donner à mon lecteur, car ils sont propres à expliquer quelques
uns des griefs qu'on m'imputa plus tard auprès de Moreau.
CHAPITRE XL.
L'ami de D. L.--Une représentation de Talma.--Rencontre au spectacle.
Au nombre des personnes qui s'étaient fait inscrire chez moi se trouvait
M. Lhermite, que j'avais refusé positivement de voir lors de mon passage
à Lyon. Il ne pouvait révoquer en doute mes dispositions à son égard; et
j'avais saisi toutes les occasions de les lui faire connaître. Mais,
doué tout ensemble d'une excessive impudence et d'une opiniâtreté sans
égale, il allait toujours droit à son but, qui était de s'introduire
chez moi, sans s'inquiéter des impolitesses qui pouvaient l'y attendre
encore.
Le lendemain, au moment où j'allais monter en voiture pour me rendre à
Passy accompagnée d'Ursule, le cabriolet de Lhermite s'arrêta devant ma
porte: pour cette fois, il fallut bien le recevoir. Sa visite fut
courte; mais il sut mettre à profit le peu de minutes que j'avais à lui
donner. Il me supplia de lui accorder, le lendemain, nouvelle et plus
longue audience.
Il avait, disait-il, à m'entretenir d'une personne digne de tout mon
intérêt, plongée, pour le moment, dans un chagrin profond, et qu'un mot
de ma bouche pouvait encore rendre au bonheur.
Je ne pouvais souffrir cet homme; mais son langage peignait si bien une
sincère inquiétude, que je n'hésitai pas à lui donner, comme il le
demandait, rendez-vous pour le lendemain à midi. Il me quitta et je fus
enfin libre de partir pour Passy.
À peine y étais-je depuis une demi heure que D. L. et son ami
arrivèrent. Cet ami me parut, au premier abord, un homme des plus
ordinaires et du plus mauvais ton: je fus tout d'un coup désenchantée.
Rien de plus emphatique tout à la fois et de plus grossier que le ton de
sa conversation. Aveugle comme je l'étais encore sur le compte de son
introducteur, il ne me vint pas à l'esprit que cet individu pouvait bien
n'être qu'un militaire de la fabrique de D. L.; il fallait toutefois
qu'il m'inspirât une répugnance bien grande, puisque je ne pouvais
comprimer l'expression de mon mécontentement lors même qu'il prononçait
le nom de Ney toujours accompagné dans sa bouche des épithètes les plus
boursouflées.
D. L. s'aperçut aisément de l'impression qu'un tel homme avait produite
sur moi: ma mauvaise humeur croissait d'instant en instant, et je
craignais de ne pouvoir me contenir dans les bornes de la politesse. Les
choses en vinrent au point que, pendant le déjeuner, je ne pus prendre
sur moi d'adresser une seule question à cet homme que j'avais si
ardemment désiré voir.
Ce triste repas finit enfin à ma grande satisfaction. Je résolus de me
débarrasser, le plus promptement que possible, de mon déplaisant
convive; je lui fis clairement entendre que j'étais obligée de lui faire
mes adieux, pour donner des ordres et vaquer aux soins de mon
déménagement; mais le personnage, au lieu de comprendre ma pensée,
m'offrit ses services pour cette opération et sans même attendre ma
réponse, il mit la main à l'oeuvre en aidant mes domestiques à enlever
quelques gros meubles. Il mettait à tout cela une dextérité surprenante:
je ne revenais pas de mon étonnement; D. L. lui-même paraissait fort
embarrassé. Comme mes instances ne pouvaient vaincre l'obstination de
son aide-de-camp à se rendre utile, comme il disait lui-même, je fis
signe à D. L. de me suivre dans le jardin; et là, je lui exprimai, sans
plus de contrainte, à quel point j'étais mécontente d'avoir permis qu'il
me présentât un tel personnage.
Au moment même où je lui adressais ces reproches, l'officier prétendu
traversait le vestibule, pliant presque sous le poids d'un énorme
trumeau qu'il avait été chercher dans un étage supérieur. «Voyez donc
votre héros, dis-je à D. L., si vous le laissez faire, il ira tout droit
porter à Chaillot ce meuble énorme, comme autrefois Samson alla déposer
sur une haute montagne les portes de Gaza.» D. L. ne savait comment
répondre. On servit le café: notre convive ne manqua pas d'en venir
prendre sa part, les manches retroussées au dessus du coude, dans le
négligé le plus galant. Pour ne point embarrasser plus long-temps D. L.,
je résolus de prendre la chose gaiement; peut-être arriverais-je plus
aisément par là à me débarrasser de cet importun. Il fut si touché des
remercîmens ironiques que je lui adressai pour les peines qu'il s'était
données, que j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de continuer
jusqu'à la fin du jour son office de porte-faix. D. L. me seconda de son
mieux, et au bout d'un quart d'heure j'eus enfin la satisfaction de les
voir partir tous les deux.
Ainsi s'écoula cette ennuyeuse matinée. Je restai à Passy jusqu'à près
de six heures. Alors, pour dissiper ma mauvaise humeur, je me fis
reconduire à Chaillot, d'où j'allai dîner aux Champs-Élysées, suivie
d'Ursule: après le dîner, je résolus d'aller passer ma soirée au
Théâtre-Français, accompagnée seulement d'Ursule. On donnait _Épicharis
et Néron_; je goûtai, à cette représentation, un plaisir auquel je ne
m'étais pas attendue, celui d'observer l'impression que le talent d'un
grand acteur devait produire sur une ame neuve comme celle d'Ursule, à
la jouissance du spectacle. Ursule avait reçu de la nature une grande
finesse d'esprit; mais aucune éducation n'avait cultivé ses dispositions
naturelles; elle parlait à peine le français: il était donc probable que
la tragédie l'ennuierait. Je me croyais même obligée de lui adresser
quelques paroles de consolation, lorsque Talma parut sur la scène. À
l'aspect de cette physionomie si belle et si tragique, aux accents de
cette voix sombre et vibrante, elle saisit ma main, et laisse échapper
un cri d'admiration involontaire; puis, avec cette expression propre aux
Italiennes: «_Sentir quel genio e non goder_, dit-elle, _che sarei
dunque!_»
Nous étions placées aux premières loges; l'élégance de ma toilette, la
figure étrangère d'Ursule, avaient déjà plus d'une fois attiré les
regards sur nous. L'approbation bruyante de cette jeune fille redoublait
l'attention des curieux du parterre et du balcon. Dans l'entr'acte, elle
m'exprima plus librement son admiration: je lui promis, puisqu'elle
sentait si bien les beautés de la scène française, de l'amener
quelquefois au spectacle quand j'y viendrais. «_Carissima padroncina!_»
s'écria-t-elle aussitôt; puis, dans un élan d'enthousiasme, elle me
sauta au cou, avant que j'eusse pu prévenir ce témoignage intempestif de
sa joie et de sa reconnaissance. Je la grondai avec douceur, car j'avais
bonne envie de rire, et je concevais d'ailleurs très bien l'exaltation
momentanée de son esprit.
La vivacité des gestes d'Ursule n'avait point échappé à quelques
spectateurs dont les regards étaient depuis long-temps fixés sur notre
loge. Leur curiosité allait toujours en augmentant, et ils paraissaient
bien plus occupés de nous que de ce qui se passait sur la scène. Ursule
n'avait pas précisément le négligé d'une soubrette. Des yeux même assez
exercés auraient bien pu voir en elle une dame; car sa toilette ne
différait de la mienne que par la simplicité: elle n'était pas jolie,
mais sa jeunesse, l'élégance de sa taille, la vivacité de son regard,
ses cheveux du plus beau noir, méritaient quelque attention. Tout cela
contrastait parfaitement avec mes yeux bleus et mes cheveux blonds. On
eût pu croire que ma coquetterie avait à dessein ménagé ce contraste qui
frappait certainement la plupart de nos admirateurs. En sortant de ma
loge, toujours suivie d'Ursule, je me trouvai au milieu d'un groupe
d'hommes qui se pressaient sur nos pas avec une curiosité très flatteuse
sans doute, mais aussi fort embarrassante. «C'est madame Moreau,»
s'écrie tout à coup quelqu'un qui se trouvait en ce moment à quelque
distance de nous; et aussitôt un des jeunes gens que j'avais naguère
rencontrés au bois de Boulogne, dans le cortége de madame Amelin, se
fait jour jusqu'à moi. Il m'offre son bras que j'accepte avec plaisir,
car la foule était immense, et nous gagnons le péristyle où se
réunissent, à la fin du spectacle, les gens à équipage. Ce fut là que ma
vanité obtint un triomphe vraiment flatteur. Mon chevalier me conduisit,
de l'air le plus respectueux, à une banquette qui était encore vacante:
pour aller m'y asseoir, il fallut traverser le cercle des personnes qui
attendaient, là leurs voitures. J'étais la dernière arrivée; ma
jeunesse, l'élévation peu ordinaire de ma taille et l'éclat de mon teint
fixèrent sur moi tous les yeux. Je dois dire, à la louange des dames
françaises, que là, comme nulle part en France, je n'entendis une de ces
restrictions désobligeantes qu'en tout autre pays les femmes ont coutume
d'apporter aux éloges qu'on adresse à la beauté. Comme je m'avançais
vers la porte, une petite femme très jolie, s'avançant trop vivement
vers moi, par l'effet de la curiosité, marcha sur le bas de ma tunique,
et, en la déchirant, perdit l'équilibre; de telle sorte que, pour
l'empêcher de tomber, je fus obligée de la soutenir. Les excuses et les
remercîmens qu'elle m'adressa semblaient partir d'une ame ardente. Elle
avait avec elle une petite fille d'environ trois ans, belle comme le
jour, et qui paraissait fort effrayée. Après l'avoir caressée, je la
remis entre les mains d'Ursule, et je pris le bras de la jeune dame: ce
bras tremblait assez fort, et la dame paraissait au moins fort
intimidée. «Si vous n'avez pas de voiture, lui dis-je, madame,
permettez-moi de vous reconduire chez vous dans la mienne.»
À ces mots, je sentis mon écuyer me presser le bras légèrement, comme
pour me faire sentir que je commettais une imprudence. Cette jeune femme
m'avait intéressée au premier abord; j'avais d'ailleurs si bien
l'habitude de n'écouter que mon coeur et ma tête, que je trouvai presque
mauvais l'avertissement indirect qu'on venait de m'adresser. Je
renouvelai mes offres, qui furent enfin acceptées, non sans, une grande
hésitation et sans un embarras manifeste de la part de la jeune dame.
Quoique sa parure fût à la fois élégante et modeste, je supposai qu'elle
était d'un état et d'un rang à se tenir pour fort honorée de ma
proposition et je mis tout en oeuvre pour dissiper la gêne excessive
qu'elle paraissait éprouver; mais je ne pus, malgré toutes mes
politesses, obtenir ce résultat.
Il y avait encore beaucoup de monde sous le péristyle lorsque nous
montâmes en voiture. J'étais uniquement occupée de la nouvelle rencontre
que je venais de faire: et cette préoccupation me rendait, en quelque
sorte, sourde et aveugle pour tout ce que je pouvais entendre ou voir
autour de moi. Je n'entendis donc pas les chuchotemens, les demi-mots;
je ne vis pas les regards étonnés de toutes les personnes qui
m'entouraient, et je donnai, jusqu'au bout, sans m'en douter, un
scandale dont plus tard la malveillance se servit comme d'une arme
victorieuse contre moi.
La petite dame que j'avais fait monter dans ma voiture demeurait rue du
Helder. Toute gênée qu'elle était nécessairement par la présence
d'Ursule, elle sut me faire entendre, avec une délicatesse que je ne pus
m'empêcher de trouver touchante, qu'elle craignait de me voir au regret
de mes honnêtes procédés, lorsque je connaîtrais mieux celle qui en
était l'objet. J'éprouvai non pas des regrets, mais une sorte
d'éloignement que je ne tardai pas à me reprocher, car l'accent de cette
femme était celui d'une ame honnête et accablée sous le poids de
l'opprobre et du malheur. «Je suis bien malheureuse,» me dit-elle à voix
basse et comme malgré elle. Ces mots, prononcés avec l'accent d'une
vraie douleur, achevèrent de m'inspirer, pour celle qui les prononçait,
la compassion et l'intérêt le plus vif; je l'invitai à m'écrire le
lendemain, à m'exposer avec franchise sa situation, à me faire part
enfin des projets qu'elle pouvait former pour l'avenir.
Après avoir entendu ce que je venais de lui dire: «Ah! madame,
s'écria-t-elle, que de bontés!» Puis elle saisit ma main qu'elle
abandonna aussitôt, comme si elle se fût crue indigne de la toucher.
«J'irai vous voir, lui dis-je en retenant doucement la sienne. Comptez
sur ma promesse, et soyez bien sûre qu'aucune considération humaine ne
pourrait m'empêcher de vous témoigner l'intérêt que vous m'inspirez.»
Je la quittai, le coeur plein d'une tristesse que je n'aurais pu définir.
Pour concevoir l'impression que cette jeune femme avait faite sur moi,
il faudrait avoir entendu l'accent de sa voix, ou avoir remarqué la
modestie de sa figure et de son langage, qui contrastaient si absolument
avec sa position honteuse que je commençais à deviner.
CHAPITRE XLI.
Aurélie m'écrit.--Visite de M. Lhermite.--Sa finesse.--Une visite rue du
Helder.
Le lendemain matin je reçus une lettre d'Aurélie (c'était le nom de ma
nouvelle protégée). Cette lettre contenait l'expression des sentimens
qui honorent l'âme la plus honnête; jointe à l'aveu d'une conduite qui
semble devoir absolument les exclure. Aurélie s'accusait sans détour;
elle se regardait comme perdue à jamais, comme indigne d'inspirer même
la compassion que je paraissais disposée à lui témoigner; elle parlait
de sa vie actuelle avec le ton d'un désespoir qui n'avait rien
d'affecté. Il était facile de voir que la corruption n'avait pas pénétré
jusqu'à son coeur. Son style plein de naturel, le choix de ses
expressions, prouvaient qu'elle disait la vérité lorsqu'elle parlait des
soins apportés à son éducation. Le sentiment qui dominait le plus dans
sa lettre était l'inquiétude du sort que l'avenir réservait à sa fille:
enhardie par ma bonté, elle me parlait des privations affreuses qui,
dans l'abîme d'opprobre où elle vivait, venaient s'allier aux apparences
si chèrement achetées d'une aisance toute factice. Le langage que je lui
avais tenu lui avait rendu toute sa répugnance primitive pour les
honteuses ressources dont l'habitude et la nécessité avaient peut-être,
chez elle, depuis trois ans, amorti le dégoût. Obligée de payer, au jour
le jour, le prix du logement qu'elle occupait, elle pouvait changer de
domicile du jour au lendemain; «Dans ce cas, me disait-elle, elle
voulait choisir une maison dans laquelle je n'eusse pas à rougir de
venir la visiter, si je persistais dans mes généreuses intentions à son
égard.»
Je me hâtai de lui répondre en peu de mots que je lui savais gré de sa
franchise; que je lui envoyais, dans une boîte qu'elle recevrait des
mains de mon domestique, une somme suffisante pour subvenir à ses
dépenses pendant un mois. Je lui recommandais de ne pas sortir, de ne
voir personne, et je m'engageais à aller la voir le surlendemain pour
prendre une résolution définitive sur son avenir et sur celui de son
enfant.
Je fis appeler mon fidèle Joseph, et je le chargeai de porter la lettre
et la boîte à l'adresse indiquée. Joseph avait pour moi beaucoup
d'attachement et de respect: ce respect même l'empêchait de voir jamais
dans ma conduite rien qui pût autoriser une supposition défavorable.
Cette fois pourtant, à son retour, il se permit quelques observations
dont je me gardai bien de paraître offensée. Son langage, dans cette
circonstance, était pour moi une nouvelle preuve de la crainte qu'il
éprouvait de me voir dupe de ma bonté.
Il était parti à neuf heures; en attendant qu'il revînt, je relus
plusieurs fois la lettre de la pauvre Aurélie, et toujours cette lecture
me causait un nouvel attendrissement. Joseph était de retour à onze
heures; je lui fis, sur la manière dont il s'était acquitté de son
message, quelques questions auxquelles il répondit d'un air d'importance
assez plaisant, et qui ne lui était point ordinaire. Il ne me dissimula
pas sa crainte de voir mes bienfaits mal placés. Dans son langage tout
militaire, il caractérisait énergiquement cette classe de femmes à
laquelle appartenait malheureusement Aurélie. L'expression de sa
reconnaissance, en recevant mes dons, ne pouvait, suivant Joseph, être
sincère. Heureusement je connaissais assez déjà cette malheureuse femme
pour la juger par mes propres yeux, et n'en croire que le témoignage de
mon coeur: ce témoignage lui était entièrement favorable, et je dois dire
qu'il ne m'avait point trompé. Joseph était naturellement bon; je
n'hésitai donc point à lui apprendre tout ce que je savais déjà sur une
femme que je connaissais depuis si peu de temps. Le dédain qu'il avait
tout à l'heure manifesté pour elle se changea d'abord en embarras, et
bientôt en compassion. Je lui dis alors que lui seul serait mon
intermédiaire auprès d'elle, et que ce serait lui qui me conduirait le
surlendemain à son domicile. Joseph m'avait écoutée attentivement. Tout
glorieux de la confiance que je lui témoignais, il me rendit compte sans
emphase ni prévention des renseignemens qu'il avait dû prendre par mes
ordres.
Les soins que je m'étais donnés pour Aurélie avaient employé la plus
grande partie de la matinée. J'étais dans une disposition d'humeur
tout-à-fait gaie, lorsqu'on m'annonça M. Lhermite. Le hasard le servait
bien en le faisant arriver à un moment aussi favorable. L'accueil qu'il
reçut dut le surprendre agréablement, car il n'y était point habitué de
ma part. Lhermite était un homme de beaucoup d'esprit; et sa
conversation avait même du charme, lorsque, par hasard, elle n'avait
point trait aux intrigues politiques, dans lesquelles il était fort
souvent mêlé.
Tout naturellement il sut amener l'entretien sur mon obstination à vivre
dans la retraite: il plaidait avec une chaleur très flatteuse pour moi
la cause des salons qui, disait-il, désiraient en vain ma présence; puis
il arriva à me parler de la personne dont il m'avait déjà entretenue la
veille et il m'en parla de manière à exciter vivement mon intérêt et ma
curiosité. Il lui importait plus que je ne le pensais alors moi-même de
me rapprocher des dames Tallien et Fel***, de me décider à reparaître
dans le monde. Pour atteindre son but, il fit jouer tous les ressorts de
ma petite vanité féminine; il mit en oeuvre tous les moyens que lui
fournissaient et son esprit et la connaissance qu'il avait acquise de
mon caractère.
À propos d'une affaire qui l'appelait en ce moment au ministère des
relations extérieures, Lhermite me parla comme par hasard du ministre
qui était alors chargé de ce portefeuille. Sa haute réputation avait
souvent frappé mon oreille, mais jamais son nom n'avait été prononcé
devant moi par quelqu'un qui parût le connaître aussi bien. Du fond d'un
exil lointain, cet homme d'état s'était en quelque sorte élancé au timon
des affaires, dans une république qui avait banni la caste à laquelle il
appartenait par sa naissance, aboli les titres et les priviléges dont sa
noble famille pouvait plus que tout autre tirer un juste orgueil. Sans
sortir de son cabinet, il confondait les projets hostiles des vieilles
monarchies de l'Europe contre cette république si jeune encore. Dans le
monde, il dominait par le charme de son esprit et la malice de ses
reparties.
J'écoutais Lhermite avec une curiosité avide: tout ce qui sort de la
ligne commune, tout ce qui m'apparaît sous un aspect extraordinaire me
jette dans une sorte d'extase qu'il me serait difficile de définir.
J'éprouve le désir de contempler de plus près ce qui étonne mon
imagination: aussi ne manquai-je pas d'adresser à Lhermite une foule de
questions sur la personne de M. de Talleyrand. «Madame, répondit-il, si
vous l'aviez vu, vous penseriez comme moi, qu'il est impossible de
trouver une physionomie à la fois plus élevée et plus spirituelle.--Oui;
mais quel moyen de le voir?--Ce moyen est tout trouvé, reprit-il à
l'instant, si vous voulez prendre la peine de dire un mot au sujet de
l'affaire dont je vous parlais tout à l'heure.
«--Eh quoi! pensez-vous donc que j'obtienne aussi facilement audience?
«--Soyez sûre, Madame, qu'avec le nom que vous portez, les portes du
ministère vous seront ouvertes dès que vous en manifesterez le désir...»
Cette idée me séduisit; je dis à Lhermite que j'étais trop franche pour
lui cacher combien je trouvais de plaisir à servir ses intérêts tout en
contentant ma curiosité. Puis, je lui annonçai qu'étant fort empressée
d'amener à bonne fin une affaire qui m'intéressait vivement, je le
renvoyai à deux ou trois jours pour l'exécution de notre projet. Il se
retira, charmé d'avoir obtenu si promptement ce qu'il désirait, en
hasardant une visite à laquelle il était loin de prévoir une aussi
heureuse issue.
M. de La Rue, que je n'avais vu qu'une seule fois, revint me visiter le
lendemain, au moment où j'avais chez moi un peintre que j'avais mandé
pour faire mon portrait. Quand M. de La Rue fut sorti, mon peintre me
parla de madame de La Rue, comme d'une jolie femme, pleine de grâces et
d'esprit, et qui jouissait de la meilleure réputation. Ces éloges, qui
semblaient désintéressés, me firent un peu revenir des préventions
défavorables que j'avais d'abord conçues contre cette dame, et je me
promis de ne pas laisser sans résultat les tentatives que M. de La Rue
avait jusqu'alors inutilement faites pour me présenter sa femme.
D. L. m'avait écrit; mais je ne pouvais lui pardonner encore l'ennui que
m'avait causé l'étrange personnage qu'il n'avait pas craint de m'amener
le jour de mon déménagement de Passy. Je laissai donc sa lettre sans
réponse, bien résolue à ne pas lui faire confidence de mes projets sur
Aurélie, que j'allai surprendre le lendemain avant neuf heures du matin.
Joseph m'avait conduite en cabriolet jusqu'à sa porte. Décidée à ne pas
rentrer chez moi avant midi, je lui dis d'employer son temps comme bon
lui semblerait, et je montai seule chez Aurélie.
Ce fut elle qui vint m'ouvrir. À ma vue, une rougeur subite couvrit son
visage; elle m'entraîna au fond d'une pièce où était placé le berceau de
son enfant. «Viens, Emma,» dit-elle; et elle posa dans mes bras la
petite fille, qui venait de se réveiller à sa voix; puis elle me baisa
les mains qu'elle arrosait de larmes, en me suppliant de ne point
abandonner cette enfant chérie.
Cette action avait été si rapide, que je n'avais pu ni la prévoir ni
l'empêcher, quand bien même je l'aurais voulu. L'accent et les larmes de
la pauvre mère, l'expression de sa physionomie désolée, me causèrent une
extrême émotion. La jolie petite Emma tendait les bras à sa mère, que je
cherchais à rassurer en lui adressant les paroles les plus consolantes.
Je l'engageai à effacer de sa mémoire tous les souvenirs qui pouvaient
l'humilier à ses propres yeux, puis je lui demandai si je ne pouvais pas
l'aider à assurer son existence en lui facilitant les moyens de se
livrer à un travail honnête. J'appris alors qu'elle avait été
couturière, et qu'elle ne demandait pas mieux que de reprendre son
ancien état. Mais, cet état, comment le reprendre dans les lieux mêmes
qui avaient été témoins de son opprobre? Je lui demandai si elle aurait
de la répugnance à aller habiter une ville de province. Elle aurait
voulu, me dit-elle, quitter Paris pour toujours et à l'instant même.
Tout ce qu'elle désirait, c'était de ne pas vivre trop éloignée de moi,
pour être à même de me prouver qu'elle n'était point indigne de mes
bienfaits. Élever honnêtement sa fille, lui apprendre à bénir le nom de
celle qui lui donnait plus que la vie, c'était, disait-elle, son voeu le
plus cher.
Il y avait dans son langage une expression de douleur si sincère, et
dans son attitude tant de franchise, que je ne pouvais m'empêcher de
mêler mes larmes aux siennes. «Eh bien! ma chère Aurélie, puisque vous
laissez à ma volonté le choix de votre résidence, vous irez à Bruxelles:
c'est après Paris une des villes les plus agréables, et où vous pourrez
tirer de votre travail des fruits plus avantageux. Je me chargerai des
frais de votre voyage, de votre établissement et de votre séjour,
jusqu'à ce que vous soyez en état de vous suffire à vous-même. Emma sera
placée dans le pensionnat de madame Vandremer, qui est mon amie; je vous
donnerai des lettres de recommandation pour deux ou trois dames qui sont
dans cette ville les arbitres de la mode. Si ces dames vous adoptent,
votre travail excédera bientôt vos forces. Je n'ai pas besoin de vous
dire que l'éducation d'Emma restera à ma charge; vous m'écrirez aussi
souvent qu'il vous plaira, pour me demander des avis, si vous me croyez
assez sage pour vous en donner, ou des secours, si par malheur vous en
aviez encore besoin.»
Aurélie ne savait plus comment exprimer sa reconnaissance: à chaque
instant elle m'interrompait par ses exclamations et ses sanglots. Je
l'engageai à se calmer, puis je lui demandai de partager son déjeuner,
et je repris le chemin de Chaillot.
CHAPITRE XLII.
Audience d'un ministre.--Projets de Lhermite sur moi.--Promenade à
Bagatelle.
En rentrant chez moi, je trouvai une lettre de Moreau. Du ton de la
plaisanterie, il me demandait des nouvelles de ma grossesse. Ses
questions à ce sujet, et l'extrême tendresse qui respirait dans sa
lettre, m'amenèrent à faire un retour sur moi-même. Le souvenir de
l'entretien que nous avions eu ensemble avant notre séparation, et de
tant de preuves de confiance et de bonté que j'avais reçues de lui, se
présenta à mon esprit avec une telle vivacité, que je sentis de nouveau
toute l'étendue de mes torts envers celui qui avait des droits si sacrés
à ma reconnaissance. Je m'accusais moi-*même d'une grande ingratitude.
Il semblait que la honte et le repentir me rendissent tout à coup à de
meilleurs sentimens, et je formais pour la centième fois le ferme propos
de reconquérir mes droits à l'amour d'un tel homme. Mais il était dans
ma destinée de prendre sans cesse les meilleures résolutions et d'y
manquer sans cesse.
La tendresse d'Aurélie pour sa fille avait réveillé en moi le désir
d'avoir un enfant que je pusse chérir comme le mien. Ce désir m'avait
fait embrasser primitivement avec ardeur l'idée que m'avait suggérée
Moreau lui-même de feindre une grossesse. La lettre que je venais de
recevoir, et les plaisanteries même de Moreau, me poussèrent à exécuter
un projet qui m'avait toujours souri; et dès ce moment, je commençai à
feindre de légères indispositions qui donnèrent bientôt à penser que
j'aurais aussi le bonheur d'être mère.
Ce fut dans cette circonstance que je reçus les adieux de D. L., forcé,
disait-il, de s'absenter pour quinze jours. Depuis qu'il m'avait
présenté à Chaillot son ami prétendu, l'officier de nouvelle fabrique,
je ne le voyais que rarement, et toujours avec une sorte de répugnance.
Son absence en ce moment ne pouvait donc me déplaire, elle me devenait
même agréable par plusieurs motifs. Le voyage de D. L. dura cinq
semaines. J'aurais fini par oublier cet homme et ses perfides conseils;
je serais sincèrement revenue à Moreau, si mon heureuse étoile m'eût
séparée pour jamais de mon mauvais génie; mais il était de l'intérêt de
cet homme de m'enlacer plus que jamais dans les piéges qu'il me tendait
depuis long-temps. Déjà il me connaissait trop bien pour ne pas prendre,
à coup sûr, les moyens de me ramener dans la voie funeste dont je
semblais disposée à m'écarter, et mes bouderies n'étaient point propres
à l'effrayer.
Après qu'il fut parti, je cessai de tenir rigueur aux amis de Moreau,
qui de toutes parts m'accablaient de bons procédés. Je me rendis à
toutes les invitations qu'on voulait bien m'adresser. Ce fut à cette
époque que je fis enfin connaissance avec madame de La Rue: elle était
alors plus près de trente que de vingt-cinq ans; je la trouvai fort
jolie et parfaitement aimable; sa tournure était d'une élégance
remarquable, et elle possédait au suprême degré cet art si rare aux
dames françaises de faire ressortir les moindres avantages de leur
personne, et de suppléer par la grâce et le bon goût à tout ce qui peut
leur manquer du côté de la régularité des traits et de la beauté des
formes. Je reviendrai plus tard sur ma courte liaison avec elle; mais en
ce moment je dois donner à mes lecteurs l'idée d'un mérite à la fois
plus brillant et plus élevé.
Pour remplir la promesse que j'avais faite à Lhermite, et satisfaire en
même temps ma vive curiosité, j'avais demandé une audience au ministre
des relations extérieures; cette audience m'avait été accordée
sur-le-champ. La finesse et la bienveillance du regard qui m'accueillit,
à mon entrée, dans le cabinet du ministre, me rendirent toute la
confiance que j'avais perdue, et sans laquelle une femme ne saurait
faire valoir ses avantages. Ce que j'entendais dire de la pénétration et
de la supériorité d'esprit de M. de Talleyrand intimidait mon assurance
accoutumée: j'avais le désir de lui plaire, et je craignais qu'il ne me
trouvât point à sa hauteur.
Dans son maintien comme sur son visage régnait un air de souffrance qui
contrastait avec la gaieté de ses discours, et annonçait cette force
d'âme qui maîtrise toutes les douleurs physiques, et qu'il faut regarder
comme un des indices certains des grands caractères.
Jamais les flatteries, exagérées, qu'on m'avait jusqu'alors prodiguées
dans le monde, n'excitèrent en moi autant d'orgueil qu'un seul regard
approbateur, qu'un seul mot d'éloge de M. de Talleyrand.
«Madame, vous avez quelqu'un à me recommander, me dit le ministre:
connaissez-vous les droits de votre protégé? ou bien, a-t-on eu l'esprit
de penser que votre présence seule favoriserait des prétentions assez
mal fondées?
«--Je ne connais pas personnellement le solliciteur; mais je connais un
peu la personne qui m'a priée d'intercéder pour lui. J'ai pensé que
l'homme le plus aimable de France ne voudrait pas m'affliger par un
refus, et je suis venue.
«--Vous êtes beaucoup trop aimable, vous-même, Madame, pour remplir le
personnage de solliciteuse: c'est un rôle qu'il faut laisser aux femmes
de quarante ans. À votre âge, Madame, on doit avoir assez affaire
d'écouter les solliciteurs.
«--Mon dieu! cela veut-il dire que vous rejetez ma demande?
«--Non, Madame; mais accorder aujourd'hui ce serait me priver du plaisir
de vous revoir; ce serait commettre une impardonnable maladresse.
«--Et M. de Talleyrand n'en peut commettre aucune, repris-je aussitôt
avec une vivacité qui le fit sourire. Quand pourrai-je me présenter?
«--Tous les jours, Madame: cependant, pour ne point vous exposer au
regret d'une course inutile, je vous prie de permettre que je vous
assigne une nouvelle audience pour demain à deux heures.»
Comme je n'ignorais point combien sont précieux les momens d'un
ministre, je voulus me retirer; mais M. de Talleyrand me retint encore
pendant quelques minutes. Je sortis enfin plus contente de moi-même que
je ne l'avais été depuis long-temps.
Ursule m'attendait dans la voiture: je passai le reste de la matinée à
courir avec elle chez les marchands. J'étais d'une gaieté folle; il
semblait que la bonne opinion de M. de Talleyrand m'élevât à mes propres
yeux. L'opinion que M. de. Talleyrand m'avait donnée de lui-même, dans
notre courte entrevue, était fort au-dessus de celle que je m'étais
faite avant de le connaître personnellement. Quel homme, entre tous ceux
dont j'avais antérieurement recueilli les témoignages sur son compte,
aurait pu me faire comprendre le charme de cette physionomie, sur
laquelle se peint si bien toute la finesse de l'esprit qui l'anime?
Ursule, en me voyant remplir la voiture de paquets d'étoffes et de
nombreuses bagatelles dont j'étais trop bien pourvue pour qu'elles
fussent destinées à mon usage, ne doutait pas que je n'eusse des présens
à faire; et elle se flattait intérieurement d'être comprise dans mes
largesses. Peut-être, en toute autre circonstance, son espoir eût-il été
fondé; mais, en ce moment, toutes mes pensées étaient tournées vers la
mère d'Emma. Je fis arrêter la voiture au coin de la rue du Helder.
L'usage d'avoir un laquais derrière son équipage n'était point encore
rétabli: il eût été mal séant à la compagne d'un général républicain de
rappeler cette mode aristocratique. D'ailleurs, mon domestique Joseph
avait été militaire: il aurait certainement cru, par un acte de
domesticité trop servile, déroger aux souvenirs de sa gloire passée; et
je n'aurais eu garde, ne fût-ce que par égard pour lui, de lui faire une
proposition de ce genre. Il me fallut donc m'adresser à un des
commissionnaires stationnés au coin de la rue; ce fut lui que je
chargeai du poids de toutes les emplètes que j'avais faites pour
Aurélie, en lui enjoignant de me suivre jusqu'au numéro de la maison
dans laquelle elle était logée. Les yeux d'Ursule, qui n'avait pas cessé
d'épier les miens pendant tout le trajet, prirent une expression de
mécontentement plus marquée, lorsque je lui enjoignis de m'attendre dans
la voiture. J'avais beaucoup de bontés pour cette fille, que je traitais
ordinairement plutôt en demoiselle de compagnie qu'en femme de chambre
proprement dite. Peut-être l'amitié que j'avais pour elle m'aurait-elle
poussée, en toute autre occasion, à calmer son dépit par quelques
paroles bienveillantes; mais je croyais démêler dans son ame l'avidité
secrète qui lui faisait regretter un présent, plutôt que le chagrin de
n'être pas, dans cette circonstance, ma confidente et l'instrument de ma
générosité: la _passion d'avoir_ m'a toujours trouvée sans pitié, et le
moindre soupçon d'un calcul quelconque m'a, dans ma vie, fait
brusquement rompre une amitié de vingt ans.
Je revins au bout d'une heure: j'avais laissé Aurélie au comble de la
joie; je retrouvai Ursule plus dépitée, s'il était possible, qu'au
moment où je l'avais quittée. Dans la fougue de son humeur italienne,
elle ne craignit pas de prendre avec moi un langage fort étrange: je ne
parle de cette scène que parce qu'elle eut des témoins. Plus tard les
circonstances en furent traduites à Moreau de la manière la plus
infidèle. Le récit fut si bien envenimé, qu'une des premières lettres
que je reçus d'Italie exigea le renvoi d'Ursule. Je n'avais rien à
refuser à Moreau, et je congédiai la pauvre fille: mieux eût valu
cependant pour moi la garder à mon service malgré ses défauts. Celle qui
lui succéda devait exercer sur ma destinée future une influence bien
plus funeste, par son empressement à encourager toutes les extravagances
de ma conduite.
Ursule était véritablement hors d'elle-même. En rentrant au logis, il
lui fallut épancher sa bile dans le sein des autres domestiques: de là
les conjectures sur les motifs de la visite secrète que j'avais faite
dans une maison d'apparence suspecte; de là les recherches sur la
personne que j'étais allée visiter, recherches qui me furent dans la
suite bien fatales, lorsque mes ennemis en firent obligeamment connaître
à Moreau le résultat.
Lhermite était venu pendant mon absence; il revint dans l'après-midi.
Irritée contre ma femme de chambre, mécontente de D. L., je ne me serais
sans doute pas donné la peine de dissimuler ma mauvaise humeur, si les
souvenirs de la gracieuse réception de M. de Talleyrand ne m'eussent
amplement consolée de toutes ces petites mésaventures. Quoique Lhermite
seul m'eût suggéré la petite hardiesse à laquelle je devais ce
commencement de relations avec le ministre, je ne pouvais cependant
vaincre mes vieilles préventions contre lui: tout ce que je pouvais
prendre sur moi, c'était de lui montrer quelque politesse; mais je
n'aurais pu faire davantage.
Je le reçus donc avec une sorte de bienveillance, et je répondis
complaisamment à toutes ses questions sur l'audience que j'avais obtenue
le matin: je n'ajoutai rien à la vérité; mais je m'étendis avec plaisir
sur toutes les aimables qualités que j'avais crû reconnaître chez M. de
Talleyrand; je racontai dans le plus grand détail toutes les
circonstances de ma visite au ministère, et l'orgueil d'avoir plu au
ministre me rendit exacte jusqu'à la minutie.
Cet orgueil, si grand qu'on veuille le supposer, était cependant très
loin d'aller aussi haut que le pensait Lhermite: je ne tardai pas à lui
prouver qu'il prétendait en vain spéculer sur ma vanité, et surtout
qu'il avait eu grand tort de me choisir _in petto_ pour l'instrument de
ses intrigues futures.
D'abord, il s'y prit avec assez d'adresse pour me faire tomber dans le
piége qu'il tendait à mon amour-propre. Les complimens les plus sincères
en apparence, les flatteries les plus douces, tout fut mis en oeuvre:
toutefois ces flatteries prirent bientôt un tel caractère d'exagération,
que je me crus obligée de laisser voir clairement que je, n'en étais
point la dupe. Il y aurait eu vraiment de la folie, avec mon humeur
naturellement si légère, à me lancer dans le dédale de la politique, à
croire que je pouvais jouer un grand rôle dans les affaires, comme
Lhermite s'efforçait de me le persuader. Curieuse cependant de connaître
à fond toute sa pensée, je le laissai s'étendre sur le bonheur qui,
attendait une femme jeune, belle et assez habile pour soumettre à son
empire un homme d'état tel que M. de Talleyrand.
Quand il eut tout dit, je cherchai à lui démontrer, en peu de mots,
qu'il s'abusait autant sur mon ambition, qui était loin d'être aussi
immodérée, que sur la disposition de M. de Talleyrand à se laisser
dominer par une femme, si jeune, si belle et si habile qu'elle fût. Je
lui rappelai que le ministre m'avait donné à entendre, avec une
franchise aussi polie que spirituelle, qu'une femme de mon âge et de mon
humeur n'avait point à se mêler d'affaires; qu'il fallait abjurer le
rôle de solliciteuse; en un mot, que ses audiences particulières
devaient être réservées à des personnages autrement graves qu'une folle
qui s'imaginerait qu'avec vingt ans et de la beauté, on devait être sûre
d'arracher toutes les grâces.
«--Mais, dit Lhermite d'un air inquiet, vous êtes sûre qu'on ne vous
refusera pas la réintégration de la personne que vous avez bien voulu
recommander.
«--Ce dont je suis certaine, c'est que si votre protégé n'obtient pas la
faveur qu'il demande, il n'aura pas mérité de l'obtenir. Dans ce cas, je
m'en fie à la politesse et à la bonne grâce du ministre pour m'annoncer,
de la manière la plus aimable, que mon crédit a échoué; mais c'est
tout.»
À ces mots, nouveaux regrets de Lhermite, nouvelles doléances sur mon
obstination à ne point profiter des avantages de ma position. Je ne
répondis à tout cela que par les raisonnemens que j'avais déjà employés:
comme il insistait toujours: «Monsieur, lui dis-je d'un ton sec; je vais
vous parler avec franchise; depuis les premières visites dont vous
m'avez honorée avant mon départ pour Milan, je crois vous avoir prouvé,
avec, une sorte de rudesse, que je pénétrais parfaitement vos projets et
vos espérances. Ma conduite envers vous, à Milan comme à Lyon, a dû vous
prouver encore que ma mémoire n'était point infidèle, et que je n'avais
rien oublié. Vous avez su, en dernier lieu, m'inspirer le désir d'être
utile à un homme digne d'intérêt, et ce désir a pu seul me déterminer à
quitter pour un instant la ligne que je m'étais promis de suivre dans
mes rapports avec vous. Votre langage actuel me donne à penser que vous
avez compté revenir par ce détour à l'exécution de vos premiers projets.
Vous vous êtes trompé, et je veux bien vous en avertir pour que vous ne
m'obligiez point à sortir avec vous des bornes de la politesse, et à
rompre les plus simples relations de société.»
Lhermite était faux et rusé: accoutumé à dévorer patiemment toutes les
humiliations, et bien résolu de remplir, à bêl tout prix, la mission
qu'on lui avait donnée de capter ma confiance, il prit le seul parti qui
lui restait à prendre, celui de se contraindre. Tout en maudissant mon
arrogante franchise, il feignit même d'admirer la fermeté,
l'indépendance et la sincérité de mon caractère.
Pour le consoler du discours peu encourageant que je venais de lui
adresser, j'acceptai l'invitation qu'il me fit de venir voir chez lui
une magnifique collection des vues de Naples et de Rome, qu'il avait,
rapportées d'Italie. Cette partie fut fixée au lendemain, et nous nous
séparâmes assez bons amis en apparence.
Le soir j'allai, suivant mon usage, faire une promenade: je me dirigeai
vers Bagatelle; c'était alors le rendez-vous de la meilleure compagnie
et surtout des plus jolies femmes; là, on venait à l'envi faire admirer
chaque jour les prodiges de l'art de madame Germon[6], et, les élégans
chapeaux de Leroi[7]. Je me mêlais rarement à la foule, et presque
toujours je choisissais de préférence les sentiers les plus écartés. Cet
amour de la solitude attirait sur moi des regards curieux. Sans apporter
à ma toilette une recherche minutieuse, je ne la négligeais cependant
pas. Une tunique blanche et ma coiffure en cheveux à la grecque me
faisaient, remarquer sans me singulariser. On prétendait que, de profil,
je ressemblais d'une manière frappante à la reine Marie-Antoinette, et
plus d'une fois j'entendis admirer autour de moi cette ressemblance qui
aurait pu, quelques années plus tôt, attirer sur moi des regards
ennemis. Mais alors on commençait à donner librement quelques larmes à
la mémoire de cette princesse infortunée. Ce jour-là, une dame âgée, de
la tournure la plus noble, que je rencontrai au détour d'une allée,
poussa un cri d'étonnement à mon aspect. Bientôt après, elle détourna
les yeux, et j'entendis une autre exclamation qui trahissait toute
l'amertume des souvenirs que ma vue venait de réveiller dans son ame.
Vivement émue moi-même de l'accent douloureux qui venait de frapper mon
oreille, je m'arrêtai dans l'attitude de la déférence et du respect.
Marie-Antoinette avait vu le jour sous le même ciel que mon père; elle
était fille de cette Marie-Thérèse si fidèlement défendue jadis par
cette noblesse hongroise dont mon père était un des plus nobles
rejetons. Tous ces rapprochemens étaient bien tristes pour mon coeur. Je
pris le bras d'Ursule, et, dans un trouble inexprimable, je regagnai
l'allée au bout de laquelle je devais retrouver ma voiture.
CHAPITRE XLIII.
Journée passée dans la société de Lhermite.--Le suicide.
Comme j'arrivais sur la pelouse de Bagatelle, je retrouvai la dame que
je venais de rencontrer, dans un groupe au milieu duquel brillait madame
Tallien: en m'apercevant, elle me salua du plus aimable sourire, et dit
à haute voix: «J'avais bien deviné que c'était madame Moreau dont vous
vouliez me parler;» et elle vint à moi avec l'empressement le plus
amical: tristement affectée, par un souvenir, je fus sensible à ce
témoignage de l'intérêt d'un bon coeur. J'étais, séparée de madame
Tallien depuis quelque temps: je la retrouvai plus belle encore
peut-être que je ne l'avais connue d'abord; son accueil effaça bientôt
en moi l'impression pénible que je venais d'éprouver. Mon émotion ne lui
échappa point; elle sut me le prouver avec cette bonne grâce qu'elle
possède à un si haut degré. Quant à moi, j'avais entièrement oublié tous
ceux qui nous entouraient, pour ne voir que madame Tallien. Elle
paraissait elle-même, en ce moment, se soucier fort peu de son cortége:
elle me demanda si je persisterais à lui tenir rigueur, et elle employa
tous ses moyens de séduction pour obtenir mon consentement à la recevoir
chez moi, et à lui rendre ses visites. Le projet que j'avais depuis
long-temps formé de faire le surlendemain un petit voyage de trois jours
aux environs de Paris, m'empêcha de lui prouver, aussi promptement que
je l'aurais voulu, tout le plaisir que j'éprouvais à renouer mes
premières relations avec elle. Je promis toutefois de l'aller voir dès
que je serais de retour, à la seule condition que je ne verrais jamais
chez elle qu'elle seule: elle s'engagea à ne jamais me contrarier sur ce
point. Tout en causant, nous nous étions entièrement séparées de la
compagnie, et nous avancions seules, vers la ponte du jardin. La grande
célébrité de madame Tallien, son extrême beauté, ma jeunesse, ma taille
plus svelte et aussi élevée que la sienne, enfin le nom que je portais,
et qui avait passé de bouche en bouche, tout cela fixa bientôt les
regards sur nous. La foule des promeneurs rassemblés dans ce rendez-vous
des oisifs de la capitale se pressait sur nos pas. Lorsque j'eus atteint
ma voiture, je m'y élançai rapidement après avoir adressé un bref
compliment d'adieu à madame Tallien. Je fuyais, non pas tant par
modestie que pour obéir au sentiment secret qui me disait combien Moreau
eût été blessé d'un triomphe dont le moindre inconvénient était de me
donner en spectacle.
Ursule, en nous suivant à quelque distance avait recueilli les remarques
qu'on faisait sur notre compte. Comme ces remarques pouvaient flatter ma
coquetterie, elle me les répétait avec une scrupuleuse exactitude. Elle
croyait par là se rendre agréable à mes yeux: je lui savais gré de
l'intention; mais je n'en regrettais pas moins vivement de m'être
montrée en public et dans une société que je savais désagréable à
Moreau. Le lendemain je quittai Chaillot de très bonne heure pour me
rendre à l'invitation de Lhermite: il habitait une maison charmante, rue
de Clichy. Je fus reçue avec un empressement qui prouvait que j'étais
attendue avec impatience. Lhermite avait réuni quatre ou cinq amis dont
le plus âgé n'avait, pas trente ans, et presque tous, à ce qu'il
m'apprit, de la société particulière du directeur Barras: il survint,
après mon arrivée, une personne de plus, M. de Mirande, secrétaire de
Barras et qui pouvait alors être un homme de quarante ans. La majesté
des convives était remarquable sous le rapport des avantages physiques:
pour moi, je leur trouvais en général trop d'affectation et des
habitudes de petits-maîtres qui m'ont toujours déplu. Toutes ces
physionomies contrastaient singulièrement avec la laideur grossière de
Lhermite: M. de Mirande n'était pas alors beaucoup mieux de sa personne;
mais on voyait encore que vingt ans plus tôt, il avait pu passer pour un
homme agréable: l'abus des plaisirs paraissait avoir hâté pour lui les
approches de la vieillesse. Mirande n'était point un esprit supérieur,
mais il possédait mieux que personne le secret de plaire à tout le
monde, il parlait des défauts de son caractère et des excès même de sa
jeunesse avec une franchise qui faisait taire le reproche, et prévenait
la répugnance que de tels aveux, dans la bouche de tout autre, eussent
été propres à exciter. Je l'ai connu assez particulièrement pour être à
même de rendre justice aux excellentes qualités de son coeur; c'est un
devoir pour moi, et je m'en acquitte avec plaisir.
Lhermite n'avait rien négligé de ce qui pouvait remplir agréablement
notre matinée. Après qu'on eut fait de la musique et épuisé la
conversation sur les beaux arts, les spectacles, les bruits de salons,
il sut enfin amener l'entretien sur la politique. Le nom de Moreau vint
alors se placer naturellement dans sa bouche, et ce fut une occasion de
vanter mon ascendant sur lui, et la confiance sans bornes qu'il
m'accordait. À ces mots, M. de Mirande jeta sur moi un regard pénétrant,
puis il porta les yeux sur Lhermite, comme pour scruter sa pensée. On me
fit alors sur la Hollande, sur les succès de Moreau dans ce pays, sur
l'estime qu'il y avait obtenue, une foule de questions auxquelles je
répondis avec une réserve qui déconcerta les interrogateurs. Un des
assistans hasarda une insinuation sur l'indécision connue du caractère
de Moreau: je sentais, au ton demi-confiant du personnage, qu'il
récitait une leçon qu'on lui avait faite d'avance. Je ne lui répondis
que par un regard dédaigneux qui ne le satisfit certainement pas, et qui
fit sourire Mirande: un autre, plus adroit, se mit à vanter les grands
talents militaires de Moreau, afin d'en venir à parler de la haute
estime dont il jouissait près du Directoire et de Barras en particulier.
J'avoue que je faillis me laisser prendre à ce piége; déjà je souriais
ironiquement, et j'allais déclarer hautement que Moreau tenait beaucoup
plus à l'estime de la France qu'aux bonnes grâces d'un gouvernement
éphémère, qui ne pouvait accroître ni ternir l'éclat de sa gloire. La
réflexion comprima ma franchise; et je répondis encore avec une
discrétion et une naïveté qui trompèrent jusqu'à Lhermite lui-même.
Voyant échouer pour cette fois tous ses efforts, il parut abandonner le
projet qu'il avait conçu de spéculer sur la bonne foi de mon caractère.
On proposa de finir la matinée par une promenade à Mouceaux, qui était
alors un jardin public: trois de ces messieurs devaient y aller à
cheval: j'acceptai l'offre qu'on me faisait, mais en regrettant de
n'avoir pas sous la main mon _amazone_, ou le costume masculin dont
j'aimais à me servir, pour faire partie de la cavalcade. Ce fut à qui
m'offrirait les habits qui me manquaient. Je commençais à trouver ces
importunités un peu hardies. Cependant, comme je ne suis jamais folle à
demi, je permis à l'un de ces messieurs d'aller chercher à Chaillot mes
habits d'homme. Je donnai en même temps un petit billet pour Ursule,
dans lequel j'expliquais le motif du message, et j'ordonnais à Joseph de
venir m'attendre le soir, à six heures, avec mon cabriolet, à la porte
du jardin de Mouceaux.
En moins d'une heure le galant courrier fut de retour; j'allai
m'enfermer dans le pavillon du jardin, et quelques minutes après je
reparus métamorphosée en un assez joli garçon. Les complimens
m'arrivaient de toutes parts: on s'étonnait de ne trouver dans mon
maintien aucun indice de cet embarras dont les dames réussissent si
difficilement à se défaire quand elles dépouillent les habits de leur
sexe: en effet, celui qui faisait cette remarque ressemblait, en quelque
sorte, beaucoup plus que moi, à une femme, surtout lorsque nous fûmes
tous deux en selle.
Arrivés à Mouceaux, mon habileté dans les exercices auxquels mon père
m'avait formée dès ma plus tendre enfance, me donna l'avantage sur tous
ceux qui voulurent rivaliser avec moi. Au jeu de boules, au tir, j'eus
constamment la supériorité: Mirande prenait plaisir à se moquer des
perdans. On voulut finir la partie par une leçon d'escrime: ici, je
n'étais véritablement qu'une écolière; je fus vaincue à mon tour.
Le temps s'était écoulé très-rapidement, et nous étions arrivés, sans
nous en douter, à l'heure du dîner. Lorsqu'on vint m'avertir que mon
cabriolet était arrivé, nous étions occupés à choisir le lieu le plus
propre à un repas champêtre. Cédant aux instances de ces messieurs, je
congédiai Joseph: je lui enjoignis seulement de venir me chercher le
soir au spectacle.
Joseph était habitué à mes extravagances; il ne s'étonnait donc de rien,
et surtout il n'avait garde de concevoir jamais sur mon compte aucun
soupçon défavorable; mais tous mes domestiques n'avaient pas pour moi
les mêmes sentimens d'affection. Lorsqu'on le vit revenir seul, il eut à
me défendre de quelques imputations calomnieuses; je ne l'ai appris que
plus tard, et lorsque la gravité de ces imputations avait produit sur
l'esprit de Moreau un effet trop propre à le détacher de moi.
Je dînai de bon appétit à Mouceaux, ne me doutant guère de ce qu'on
pouvait penser ou dire de moi à Chaillot, et surtout m'en souciant fort
peu. À huit heures, Lhermite eut l'air de se souvenir qu'il avait ce
soir-là même une loge au théâtre Feydeau. Je lui objectai qu'il m'était
impossible de paraître en public sous d'autres habits que ceux de mon
sexe, et je demandai le temps de reprendre ma toilette féminine. Mais sa
loge était une baignoire d'avant-scène, au fond de laquelle je devais me
trouver parfaitement à l'abri des regards indiscrets. Cette
considération m'empêcha d'hésiter plus long-temps. «Sera-t-il au
spectacle?» demande vivement un des jeunes gens; et aussitôt il baissa
la tête, tout confus de son étourderie. Je jette un regard sur Mirande
qui sourit, puis je fixe les yeux sur Lhermite qui paraissait irrité de
l'indiscrétion qu'on venait de commettre: la gaieté qui ne m'avait point
abandonnée depuis le matin, ne me permettait guère de revenir
brusquement et sans transition à un ton plus grave. Je continuai donc de
rire; mais comme la question singulière qui venait de frapper mon
oreille me laissait soupçonner qu'on avait prémédité de me faire faire
au spectacle une rencontre qui pouvait m'être désagréable, je trouvai
moyen, avant de quitter Mouceaux, de faire entendre à Lhermite que toute
tentative qui aurait pour but de me rapprocher de Barras, n'aboutirait
qu'à me forcer de me retirer sur-le-champ.
Les jeunes gens nous quittèrent en promettant de venir nous retrouver au
spectacle: je montai en voiture, accompagnée de Lhermite et de Mirande.
En arrivant au théâtre, je remarquai, près d'une des colonnes du
vestibule, une femme dont la mise n'offrait plus que les traces d'une
aisance passée: elle paraissait âgée de quarante ans environ. Sa
physionomie, altérée par le malheur, offrait un caractère de noblesse
peu commun. Dans ses yeux se peignait une sombre impatience: l'ensemble
de sa personne paraissait digne d'inspirer l'intérêt. Sa vue me frappa
au point que je résolus de chercher tous les moyens de lui rendre
service, si je le pouvais. Je connaissais trop bien l'âme de Lhermite
pour exposer cette dame à son impertinente curiosité, et je ne
connaissais pas encore assez Mirande pour songer à mettre sa bonté à
l'épreuve dans cette circonstance.
Décidée à suivre le premier mouvement de mon coeur, j'entre avec mes deux
cavaliers dans la loge: puis, bientôt après, je les quitte sous un léger
prétexte, et je sors en courant de la salle. L'inconnue était encore à
la même place, plus pâle et plus immobile qu'au moment où je l'avais
aperçue: entraînée vers elle par la compassion qu'elle m'inspirait, et
retenue par le respect, je n'osais lui adresser la parole, et
j'attendais impatiemment qu'elle m'y autorisât par un regard. Afin de
l'obtenir, ce regard, je passai aussi près d'elle qu'il me fut possible.
En ce moment, quelqu'un dit: «Il est neuf heures.» Aussitôt elle joint
les mains par un mouvement convulsif, et marche d'un pas rapide vers la
rue Vivienne, en poussant une exclamation douloureuse.
Voyant que mes conjectures ne m'avaient pas trompée, je m'élance sur ses
traces; elle passe sous l'arcade Colbert: je la suis dans la rue de
Richelieu, et j'arrive avec elle sur la place du Carrousel, après avoir
traversé la rue de l'Échelle Saint-Honoré. Sa marche était si
précipitée, qu'il me fallait à chaque instant doubler le pas pour ne
point la perdre de vue; enfin, elle traverse le guichet du Louvre et
s'élance vers le quai du côté du port Saint-Nicolas; je n'ai que le
temps de courir et de la saisir par le milieu du corps: elle allait se
précipiter dans la Seine. La secousse que je lui donnai sans le vouloir
la renversa évanouie dans mes bras. À ma voix, un batelier court; il
m'aide à asseoir l'infortunée contre le parapet, et il va d'après mon
ordre chercher une voiture: quand il fut de retour, sans m'adresser une
seule question, il m'aida à y placer la malheureuse femme toujours
privée de sentiment. Je me fis conduire à l'hôtel de Flandre: la
maîtresse de cette maison m'était bien connue; elle avait long-temps
suivi les armées, et Moreau qui en faisait quelque cas l'avait mariée à
un sous-officier, recommandable par l'estime dont il jouissait près de
ses chefs; c'était une bonne femme sur laquelle je pouvais compter comme
sur moi-même, pour les soins qui restaient à donner à la personne que je
lui confiais.
CHAPITRE XLIV.
Arrivée à l'hôtel de Flandre.--Confidences.--Retour à Chaillot.
L'inconnue était encore évanouie lorsque la voiture s'arrêta devant la
porte de l'hôtel. Je la fis d'abord transporter dans une chambre à
l'entresol, où je lui prodiguai moi-même tous les secours que
nécessitait sa situation. Pendant un assez long espace de temps, ces
secours demeurèrent inutiles: enfin, elle ouvrit les yeux; aucun de nous
ne devina le genre de secours que son état réclamait d'abord, et j'étais
loin de soupçonner que la faim pût être un des motifs qui l'avaient
réduite au désespoir. Je n'oublierai jamais l'impression que
produisirent sur moi ces deux premiers mots: _du pain_, qui
s'échappèrent de sa bouche, lorsqu'elle revint à elle-même. Sur-le-champ
je lui fis apporter des alimens. Accablée par l'idée d'une si grande
infortune, je pressais étroitement dans mes mains les mains de cette
inconnue que je ne considérais déjà plus comme une étrangère; elle porta
les yeux sur moi, et ses pleurs coulèrent.
--Vous êtes une femme, me dit-elle: ah! je croyais avoir retrouvé le
fils que je regrette; mais, si jeune, si belle, et sous cet habit! que
de malheurs vous menacent peut-être!
--Le bonheur de vous avoir sauvée me consolera toujours.»
En ce moment madame Lacroix (c'était le nom de l'hôtesse) rentra; elle
m'adressa la parole et prononça le nom de Moreau. À ce nom, l'inconnue
tressaillit et fixa sur moi un regard inquiet. Au langage affectueux
qu'elle avait pris d'abord succéda tout à coup une réserve excessive, et
qui me parut cacher un effroi réel. Accoutumée à voir le nom que je
portais accueilli par un tout autre sentiment, je m'étonnai de ce
changement subit; mais je ne me décourageai point, et je continuai de
prodiguer à l'inconnue les soins les plus actifs.
J'avais dit vrai en lui déclarant que le souvenir de ce que je faisais
pour elle me consolerait toujours; mais j'étais loin de prévoir alors
que bien des années plus tard, errant seule et désespérée sur ces quais
que j'avais si souvent parcourus dans le plus brillant équipage, je
m'arrêterais à la vue de cette pierre sur laquelle s'était appuyée
d'abord celle que j'avais eu le bonheur de sauver; que là, j'irais
chercher le courage de supporter l'excès du malheur, et d'attendre la
mort sans courir au devant d'elle. Le 7 décembre 1815, à neuf heures du
soir, après une journée d'angoisses déchirantes, et dans le délire du
désespoir, je suis allée me jeter à genoux sur cette pierre, j'y ai
prié, et je me suis résignée à vivre.
J'avais entièrement oublié Lhermite et Mirande: soudain l'idée de
l'étonnement et peut-être de l'inquiétude dans lesquels avait dû les
laisser ma brusque disparition, se présenta à mon esprit: j'écrivis un
mot au premier pour lui faire mes excuses, et pour, l'engager, ainsi que
Mirande, à venir le lendemain même déjeuner à Chaillot: j'envoyai mon
billet au domicile de Lhermite avec injonction de ne pas dire où il
avait été écrit, si par hasard on faisait à mon messager quelque
question.
Quand je fus assurée que l'inconnue avait entièrement repris ses forces,
je priai qu'on nous laissât seules, et m'approchant d'elle: «Madame, lui
dis-je du ton le plus respectueux, le sentiment désagréable que vous
avez paru éprouver en entendant prononcer le nom du général Moreau, me
fait un devoir de vous rassurer et de chercher à dissiper des craintes
injurieuses pour lui. Je vous crois émigrée, calmez votre inquiétude, et
si j'ai deviné juste, je saurai trouver le moyen de vous faire quitter
la France en toute sécurité, sans que personne soit instruit de
l'étendue de vos malheurs, et de la funeste résolution que j'ai eu le
bonheur de prévenir.
«--Vous vous êtes trompée, Madame, me répondit-elle, sur la nature de
l'impression que j'éprouvais: le nom du général Moreau est généralement
honoré en France; les émigrés eux-mêmes rendent témoignage à la noblesse
de son caractère: je ne crains pas de vous avouer que mon nom figure sur
la fatale liste. Rentrée en France secrètement depuis huit mois, j'y
suis sans cesse dans l'inquiétude de savoir si ma vie n'est pas menacée
par les perquisitions de la police. Bercée pendant quelque temps par des
espérances qui se sont toutes évanouies, j'étais tombée par degrés dans
le plus profond désespoir, lorsque vous m'avez rencontrée. Au moment où
j'entendis l'hôtesse vous appeler du nom de madame Moreau...» Ici, elle
s'arrêta, me regarda fixement; «Puis-je ne vous rien cacher?» dit-elle
après un moment de silence: je l'encourageai à me parler franchement.
«Eh bien, continua-t-elle, l'étrange costume sous lequel vous vous êtes
d'abord offerte à mes yeux me fit aussi penser que j'allais devoir de la
reconnaissance à une femme que plus tard peut-être je ne pourrais
estimer. Je ne supposais pas que vous fussiez la compagne du général
Moreau, et je craignais que votre nom ne fût pas à beaucoup près aussi
honorable.
Quoique offensée de cet aveu, celle qui le fit était si malheureuse que
je tombai d'accord avec elle qu'on pouvait s'étonner avec raison de
rencontrer une femme seule, et parcourant, le soir, sous des habits
d'homme, les rues et les quais de Paris. Je renouvelai à l'inconnue les
protestations que je lui avais déjà faites du zèle que je mettrais à la
tirer des dangers, quels qu'ils fussent, qui pouvaient encore la
menacer. Sur ces entrefaites, madame Lacroix entra; elle m'apprit qu'il
était onze heures, et m'invita à ne point retarder davantage mon départ
pour Chaillot où une absence aussi prolongée devait exciter tout au
moins de graves inquiétudes. Je montai donc bientôt en voiture sous
l'escorte d'un vieillard, factotum de la maison, et j'arrivai chez moi
avant minuit. Le bonheur d'avoir fait du bien avait répandu sur tous mes
traits un air de gaieté qui n'échappa point aux regards de ceux de mes
domestiques qui ne m'aimaient pas; je fis appeler Joseph pour lui
expliquer le motif qui m'avait empêchée de rester au spectacle, où il
avait dû, suivant mes ordres, venir me chercher.
«--Eh bien! lui dis-je, Joseph, j'ai fait encore ce soir une bonne
découverte: j'ai rencontré une femme bien malheureuse et dont j'espère
adoucir l'infortune.»
«--Que Madame m'excuse, répondit Joseph, mais c'est qu'on dirait que
tous les malheureux s'entendent pour se trouver sur son chemin.» Ces
mots furent prononcés d'un ton où perçaient la mauvaise humeur et une
incrédulité mal déguisée.
«Quand cela serait, repartis-je à mon tour, je devrais encore leur
savoir gré d'une ruse qui prouverait qu'ils ont confiance dans ma
bonté.»
Joseph ne répondit plus qu'en insistant sur mon imprudence de rentrer
ainsi seule le soir, et dans un quartier aussi éloigné. Je lui témoignai
que je lui savais gré de sa sollicitude pour moi; je le ramenai bientôt
à une disposition d'esprit plus gaie, et il finit par m'avouer qu'il
avait été inquiet et surpris de ne trouver au spectacle, ni moi, ni
personne qui pût le mettre sur mes traces. Je démêlai clairement dans
son langage la nature des soupçons qu'on avait su lui suggérer. Il put
voir que sa franchise ne me déplaisait aucunement. Ursule vint à son
tour: sa figure avait un caractère de maussaderie bien autrement
prononcé; mais en sa qualité d'Italienne, elle était beaucoup moins
franche, et sa mauvaise humeur était toute silencieuse. Elle se borna à
me la laisser voir clairement par le soin affecté qu'elle prit de
chercher à me mécontenter dans tous les détails de son service. Je la
regardai pendant quelque temps avec ce sang-froid désolant pour les
esprits querelleurs, et je lui ordonnai de sortir, en la prévenant que
Joseph lui annoncerait le lendemain matin ce qu'il m'aurait plu de
résoudre à son égard.
Cette injonction la contraignit enfin de rompre le silence; elle me
demanda s'il pouvait être vrai que j'eusse, comme on le lui avait fait
pressentir, l'intention de l'éloigner de moi. Sur ma réponse
affirmative, la colère qui s'était jusqu'à ce moment peinte sur son
visage, fit place au chagrin le plus vif: elle se jeta à mes genoux en
sanglotant; et alors commencèrent des supplications auxquelles je ne
savais comment mettre fin. Je n'y parvins qu'après avoir répété
plusieurs fois que je pardonnais, mais, en assurant que mon indulgence
n'irait pas désormais plus loin. La pauvre fille me témoigna, de la
manière la plus expressive, combien elle était reconnaissante.
Dans l'expansion de son repentir, elle m'apprit quels ennemis j'avais à
redouter dans ma maison même. Ces ennemis étaient précisément ceux de
mes domestiques que j'avais dès mon arrivée comblés de bontés. À la tête
de cette ligue qui s'organisait contre moi, figurait en première ligne
une autorité imposante, le concierge, qui récompensait aussi mes
libéralités par la plus complète ingratitude. Je sus que dans la matinée
même de ce jour, M. de la Rue, dont j'avais toute raison de suspecter la
bienveillance, était venu, sous prétexte de me rendre visite, et que, ne
m'ayant pas rencontrée, il avait fait sur mon compte beaucoup de
questions auxquelles le concierge et sa femme avaient répondu par les
insinuations les plus perfides. M. de la Rue avait aussi tenté de faire
jaser Ursule, en lui demandant si ma grossesse était bien avancée. Ma
femme de chambre savait aussi bien que moi que cette grossesse n'était
qu'une feinte: elle avait cependant répondu comme j'eusse répondu
moi-même, affirmativement; et cette réponse n'avait pas paru fort
agréable au questionneur.
Il était deux heures du matin avant que j'eusse mis fin à la
conversation; je m'endormis enfin, non sans avoir encore entendu
plusieurs fois Ursule protester de son attachement pour moi avec une
chaleur qui n'avait certainement rien d'affecté, et dont il m'était
impossible de ne pas lui savoir gré.
CHAPITRE XLV.
L'inconnue.--Madame Lacroix.--Les préventions.
Le lendemain matin, en ouvrant les yeux, j'aperçus Ursule occupée dans
le jardin à composer le bouquet que le jardinier de la maison avait
coutume de m'apporter tous les jours à l'instant du déjeuner.
Lorsqu'elle entra dans mon appartement, pour lui prouver que j'avais
entièrement oublié ses torts, et que j'appréciais son empressement à
prévenir tous mes désirs, je lui dis qu'elle irait le soir au
Théâtre-Français, où l'on donnait _Britannicus_. Talma avait excité en
elle, dès le premier jour où elle avait pu le voir, la plus profonde
admiration. Le plaisir du spectacle était encore si nouveau pour elle,
que la représentation théâtrale produisait sur son esprit une illusion
complète: elle ne pouvait séparer l'acteur du personnage dont il
reproduisait la physionomie et le caractère. Le dénouement d'_Épicharis
et Néron_ lui avait laissé de terribles souvenirs, et si quelque chose
troublait le plaisir qu'elle se promettait d'admirer de nouveau Talma,
c'était la crainte de le voir mourir encore. Je la rassurai sur ce
point, et j'abrégeai l'entretien, pour ne m'occuper que de la
malheureuse femme qui, depuis la veille, absorbait toutes mes pensées.
J'eus la satisfaction d'apprendre, en arrivant à l'hôtel de Flandre,
qu'elle paraissait bien remise de la secousse encore si récente qu'elle
avait éprouvée. Je la trouvai dans une toilette dont la simplicité
élégante prouvait que madame Lacroix avait bien rempli mes intentions.
En me revoyant, ma protégée parut surprise de trouver une aussi grande
différence entre le jeune blondin de la veille et la femme qu'elle avait
aujourd'hui devant les yeux. Je m'efforçai de lui prouver que mes
dispositions pour elle étaient toujours restées les mêmes, et que mon
costume seul était changé. Elle me fit de nouveaux remercîmens avec
l'accent d'une reconnaissance sincère. Son âge, beaucoup plus mûr que le
mien, et je ne sais quoi d'imposant répandu sur toute sa personne,
m'inspirait un sentiment de respect dont mon attitude et mon langage lui
fournissaient assez la preuve. Je témoignai le désir de lui faire donner
un logement plus convenable encore que celui qu'elle occupait. Ce
logement était situé dans le même hôtel, entre cour et jardin; elle
refusa d'abord, mais elle accepta, quand je lui démontrai qu'ainsi
placée elle serait encore mieux à l'abri des regards indiscrets qui
pouvaient l'inquiéter. Madame Lacroix avait prévenu mes désirs en
s'arrangeant pour que ce nouveau logement, occupé en ce moment par des
locataires, fût libre dès le surlendemain. Toutes les fois que cette
bonne femme m'adressait la parole, il y avait dans ses manières et dans
son ton quelque chose qui exprimait parfaitement l'affection qu'elle
m'avait vouée, et qui perçait sous la brusquerie naturelle de son
caractère. Douée d'un tact assez sûr, elle avait facilement deviné à
quelle classe appartenait la dame que je lui avais amenée la veille, et
cependant elle affectait plus que jamais d'employer dans son langage des
formes républicaines tout-à-fait propres à blesser son oreille. Je
voyais avec peine que la pauvre dame était désagréablement affectée, et
je cherchai à calmer l'inquiétude qui se peignait sur son visage, en lui
répétant qu'elle ne pouvait trouver nulle part une retraite plus sûre
que celle qu'elle habitait, et que la brusquerie de madame Lacroix
cachait un coeur susceptible du dévouement le plus absolu.
L'inconnue (car elle l'était toujours pour moi) reprit bientôt un air
plus calme; et pour me témoigner à la fois sa sincérité et la confiance
qu'elle avait mise en moi, elle manifesta l'intention de me révéler,
sans plus de délais, son nom et ses malheurs. Cette intention
m'honorait, mais je refusai pour le moment de recevoir ses confidences,
en la priant de croire que, dussé-je ne la connaître jamais davantage,
je prendrais toujours à son sort le plus vif intérêt. Je lui fis
entendre que je voulais qu'elle restât maîtresse de son secret jusqu'à
ce que j'eusse acquis encore plus de droits à sa confiance.
Elle parut apprécier la délicatesse qui avait dicté ma réponse: mais,
comme j'allais me lever, elle me retint de la manière la plus amicale,
et me parla en ces termes:
«Il y a maintenant trois mois que je suis rentrée en France, et que j'ai
revu Paris, au péril de mes jours, sur la foi d'une promesse trompeuse.
Le plus indigne abus de confiance m'a enlevé les modiques ressources
qu'une absence de plusieurs années et la confiscation de mes biens
m'avaient encore laissées: démarches, sollicitations, prières, j'ai tout
mis en oeuvre pour sortir de la cruelle position où je me trouvais
placée. Tous les points d'appui sur lesquels je croyais pouvoir compter
m'ont manqué à la fois, et je commençais d'être en proie à toutes les
horreurs du besoin, lorsque vous m'avez rencontrée.
«Un homme qui me connaît bien, qui se disait, en de meilleurs temps, mon
ami, a eu la barbarie d'augmenter mes maux en me livrant à la douleur
d'avoir vainement imploré sa pitié. Depuis mon émigration, j'avais su
pourvoir aux besoins de la vie par le travail de mes mains; mais à mon
retour en France, l'isolement où je me suis trouvée tout à coup, la
crainte d'être découverte, et la fatigue même de tant de démarches
infructueuses, m'ont ôté les forces nécessaires pour me livrer à mon
travail habituel.
«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus
déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le
misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques
objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai
essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne
me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais
avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille
pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à
tant de maux.
«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout
près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais
le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il
m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le
ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne
lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.
«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le
comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez
d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la
journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous
pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là
qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus
sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France,
l'hospitalité que me refuse ma patrie.
«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je
repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la
croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de
bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la
nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous
le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la
faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte
ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore
une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le
reste.»
Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais
rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se
confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me
présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces
papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop
douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille
une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore
attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent;
je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul
moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis
reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici
sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu
de mes demandes.
Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en oeuvre pour
terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé.
Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était
encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon coeur m'était parfaitement
connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma
respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un
prompt succès: j'aurais craint de
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