Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)
by marquise de Henriette Lucie Dillon La Tour du Pin Gouvernet · French · Gutenberg #28332 · 655,503 chars · public domain (US)
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Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)
Author: marquise de Henriette Lucie Dillon La Tour du Pin Gouvernet
Editor: comte Aymar Marie Ferdinand de Liedekerke-Beaufort
Release date: March 15, 2009 [eBook #28332]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28332
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS
1778-1815
Marquise de LA TOUR DU PIN
Publié par son arrière petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
LIEDEKERKE-BEAUFORT
TOME I
PARIS
MARC IMHAUS & RENÉ CHAPELOT ÉDITEURS
1913
TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME
PRÉFACE
CHAPITRE Ier
I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la société, à la fin du XVIIIe
siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.
CHAPITRE II
I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.
CHAPITRE III
I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.
CHAPITRE IV
I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.
CHAPITRE V
I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.
CHAPITRE VI
I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La
bénédiction nuptiale.--Les noeuds d'épée, les dragonnes, les glands pour
chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables
des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la
reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de
présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.
La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art
de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner
royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à
cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des
divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
guerre en Hollande.
CHAPITRE VII
I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
moeurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.
CHAPITRE VIII
1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.
CHAPITRE IX
1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes
d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à
Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à
Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et
de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières
conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de
Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les
populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à
Gaillefontaine.--La population armée.
CHAPITRE X
I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
réfugie à Saint-Germain.
CHAPITRE XI
I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle
Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline
dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage
de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du
Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les
députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La
messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille
royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à
Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention
des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de
Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du
Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à
Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par
l'Alsace.
CHAPITRE XII
I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du
Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de
Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de
M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.
Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la
Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de
meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette
ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,
Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis
à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au
roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de
l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,
le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.
CHAPITRE XIII
I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie
de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa
belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La
Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de
M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de
Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation
de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de
son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de
retraite forcée à Mirambeau.
CHAPITRE XIV
I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.
CHAPITRE XV
I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
Bordeaux.
CHAPITRE XVI
I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau
le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux
à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être
reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation
à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des
Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses
passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la
vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
l'arrivée.
PRÉFACE
L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
Dillon, était née à Paris, rue du Bac, le 25 février 1770. Elle épousa à
Montfermeil, le 21 mai 1787, Frédéric-Séraphin, comte de Gouvernet.
Au décès de son père, mort sur l'échafaud le 28 avril 1794, le comte de
Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
nommé pair de France et créé marquis de La Tour du Pin par lettres
patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.
* * * * *
Le comte de Gouvernet vint au monde à Paris, rue de Varenne, dans
l'hôtel de ses parents, le 6 janvier 1759. Dès l'âge de seize ans, en
1775, il entrait au service militaire en qualité de lieutenant en second
d'artillerie, et, en 1777, était promu capitaine de cavalerie à la suite
au régiment de Berry-Cavalerie.
Il fut désigné, en 1779, pour occuper l'emploi de major général de
l'armée du comte de Vaux, destinée à une descente en Angleterre, et un
peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouillé, gouverneur des
Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernières années
de la guerre d'Amérique, et devint bientôt l'ami de son chef. Entre
temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
servait encore dans ce régiment quand, le 21 mai 1787, il épousa Mlle
Lucie Dillon L'année suivante, on le nommait colonel du régiment
Royal-des-Vaisseaux.
Les mémoires de sa femme nous feront connaître la suite des événements
de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu'à l'époque des Cent-Jours.
Au moment du débarquement de Napoléon au golfe Juan, M. de La Tour du
Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, où il avait été envoyé,
après la première Restauration, d'abord en qualité de ministre par
intérim, ensuite comme l'un des plénipotentiaires de France au congrès
de Vienne.
Après avoir signé la fameuse déclaration du 13 mars 1815 qui mettait
Napoléon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, à
Toulon, pour tenter de raffermir le maréchal Masséna, gouverneur de
cette place, dans le service du roi, puis à Marseille pour conférer avec
le duc de Rivière.
Sa mission consistait ensuite à rejoindre dans le Midi le duc
d'Angoulême, qui avait reçu du roi l'ordre d'aller à Nîmes. Mais ayant
appris à Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
Saint-Esprit, après avoir pris, de concert avec le duc de Rivière
quelques mesures indispensables, il fréta un bâtiment pour gagner Gênes,
d'où il devait retourner à Vienne. Le mauvais temps, ou plutôt le
mauvais vouloir du capitaine de ce bâtiment, le força à aller à
Barcelone. De là, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
cette ville, il s'embarqua pour Londres, où il eut, pendant les
vingt-quatre heures qu'il y séjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
d'Angoulême pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
même qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
et se rendait à Gand auprès de Louis XVIII.
Après la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en même temps
que le roi la route de Paris.
Au mois d'août suivant, il participait aux élections générales en
qualité de président du collège électoral du département de la Somme.
Le 17 du même mois, il était nommé pair de France par Louis XVIII qui,
dans ses lettres patentes, l'appela «son allié», qualité que
justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.
Comme le rapportent les mémoires, M. de La Tour du Pin, tout en étant
envoyé en Autriche, d'abord comme ministre par intérim, plus tard comme
l'un des plénipotentiaires de France au congrès de Vienne, avait été
nommé, peu de temps auparavant, ministre près de la Cour des Pays-Bas.
En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste à Bruxelles pour remettre
ses lettres de créance au roi Guillaume Ier et assister à son
couronnement.
Etant revenu à Paris, bientôt après, pour siéger à la Chambre des pairs,
M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de décembre, aux
débats du procès du maréchal Ney.
Il avait été décidé qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette faculté, vota la
peine de mort, mais fit en même temps la déclaration suivante:
«Je condamne le maréchal Ney à la peine portée aux conclusions de M. le
Procureur général, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
des malheurs de cette fatale époque, je le trouve, à plus d'un titre,
digne de la commisération du roi, et je profiterais, à cet égard, de la
faculté qui m'est donnée par l'article 595 du Code d'instruction
criminelle, si je ne croyais plus avantageux à Sa Majesté d'abandonner
le coupable à sa justice, à sa bonté, et peut-être à sa politique, que
doivent dicter les circonstances où nous sommes et dont Sa Majesté peut
être meilleur juge que personne.»
Cet appel à la clémence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.
Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
perdait son fils aîné, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
tragiques qui seront relatées plus loin.
Peu de jours après, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
ministre plénipotentiaire auprès de la Cour des Pays-Bas.
Dans le courant de l'année suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
de la Tour du Pin, déjà si éprouvés. Le 20 mars 1817, leur fille
cadette, Cécile[2], était emportée par une cruelle maladie, à Nice, où
sa mère l'avait amenée.
Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprès de lui
M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrès d'Aix-la-Chapelle, dont
l'objet était d'arrêter les conditions de l'évacuation du territoire
français par les troupes étrangères.
M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitôt après la clôture du congrès,
son poste à La Haye. Il revint à Paris, à la fin de Vannée 1819, pour
siéger à la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
s'y trouvait encore à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
février 1820.
C'est pendant son séjour à Paris qu'éclata, en janvier 1820,
l'insurrection des troupes espagnoles, réunies dans l'île de Léon pour
une expédition en Amérique, insurrection qui fut l'origine de la
révolution espagnole.
À l'occasion de ces événements, le gouvernement français ayant résolu
d'envoyer un représentant extraordinaire en Espagne, désigna pour cette
mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent à
empêcher son départ.
Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
dépourvu d'intérêt. Le voici reproduit tel qu'il a été conté et écrit
par M. de La Tour du Pin lui-même:
«Puisque la destinée a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupât
une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
concerne et qui, à travers mille autres, vaut la peine d'être lue. En
1820, le gouvernement m'invita à venir de La Haye, où j'étais ministre,
à la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
reçut, à Paris, la nouvelle de la révolution d'Espagne. M. de Richelieu,
alors président du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
roi désire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.
«Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
lieu à cet égard, et je dirai seulement que, selon l'usage, après avoir
publiquement pris congé du roi, j'allai successivement chez les princes
et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orléans.
«Il me reçut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
familières, et même avec d'autant plus d'égards que mon envoi en
Espagne, dans de telles circonstances, témoignait quelque opinion en ma
faveur.
«Il chercha à allonger une visite qui n'était que de pure formalité, et,
voulant m'amener à quelque communication sur les directions qui avaient
dû m'être données, il me dit: «Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
assurément pas l'indiscrétion de vouloir pénétrer vos instructions, mais
si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
événements et de s'y laisser aller, sans prétendre un instant y
résister.
«Monseigneur, lui répondis-je, si l'on m'avait donné ces
instructions-là, je les aurais refusées, et j'aurais conseillé de
laisser au moins les événements agir tout seuls, sans prendre la peine
d'envoyer quelqu'un pour les encourager.
«Je quittai M. le duc d'Orléans, que mes absences continuelles de Paris
ne m'ont plus donné l'occasion de revoir depuis ce temps-là.
«En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
j'ai été conduit me rappeler cette conversation et la mettre par écrit.
Je serais tenté de demander présent M. le duc d'Orléans s'il pense
encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.»
M. de La Tour du Pin, peu de temps après, en avril 1820, était nommé
ambassadeur Turin. Il rejoignit immédiatement son poste et, sauf un
séjour de quatre mois à Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
de janvier 1830.
C'est pendant leur séjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin étaient
une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
seule fille encore vivante, et qui avait épousé, le 20 avril 1813,
Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au château
de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre à Berne
son mon, à cette époque ministre des Pays-Bas près la République
helvétique.
Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, décidé à se retirer des
affaires, se rendit à Paris, et bientôt après, ennuyé et fatigué,
mécontent aussi de la tournure que prenaient les événements,
s'installait à Versailles.
Il s'y trouvait au moment de la Révolution de 1830. Le 2 août, à 3
heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orléans,
croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
pour aller à Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
Vendée, et que là il se réunirait à lui.
Dès le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son départ pour
Cherbourg, M. de La Tour du Pin résolut de gagner sa propriété du
Bouilh, près de Saint-André-de-Cubzac, d'où il envoya, en guise de
protestation, la lettre suivante à la Chambre des pairs:
«À Monsieur Pasquier,
«Président de la Chambre des pairs,
«Saint-André-de-Cubzac (Gironde), le 14 août 1830.»
«Monsieur le chancelier,
«J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connaître à la
Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
se refusent également à admettre la vacance du Trône dans la
personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en conséquence, je ne
prêterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
directement contraire à celui que j'ai déjà prêté.
«J'ai l'honneur, etc., etc.»
Le président de la Chambre des pairs donna, dans la séance du 21 août,
lecture de cette lettre, qui fut insérée dans le Moniteur du 22.
Les événements du mois d'août mettaient également fin à la mission dont
M. de La Tour du Pin était chargé auprès du roi de Sardaigne. Libre
ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
Bouilh, la fin de l'année 1830.
De nouveaux soucis devaient bientôt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
survivant de ses enfants, entraîné par un généreux enthousiasme pour la
causé de la légitimité, s'était affilié au mouvement qui, en 1831, se
préparait en Vendée. Il fut arrêté, emprisonné, et son père, ne voulant
pas se séparer de lui, partagea les quatre mois de sa détention, tant à
Bourbon-Vendée qu'à Fontenay.
Mis en liberté en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientôt
le chemin de la Vendée pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.
On connaît le mauvais succès de cette tentative.
Après l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
poursuivi et recherché.
Plusieurs journaux ayant, à cette époque, attaqué son fils en termes qui
lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
défense dans une lettre à l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
lettre que cette feuille ne voulut pas insérer, mais qui fut reproduite
dans le numéro de la _Guyenne_ du 7 août 1832.
Cette lettre valut à son auteur un jugement de mise en accusation devant
la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 décembre
1832, à 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du Hâ, du 20 décembre 1832
au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.
Quant à Aymar de La Tour du Pin, vers la même époque et comme
conséquence de sa participation à la tentative de Mme la duchesse de
Berry en Vendée, il était condamné par contumace à la peine de mort. Il
avait heureusement pu se réfugier à Jersey dès le mois de novembre 1832.
En présence de la condamnation de son fils, qui pour y échapper dut
s'exiler, et des persécutions dont il était lui-même l'objet, M. de La
Tour du Pin prit le parti de se retirer à l'étranger.
À sa sortie de prison, il alla s'installer à Nice, où sa femme et son
fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
cette ville, il se dirigea sur Turin et de là sur Pignerol. Son séjour
dans cette dernière ville se prolongea jusqu'au 28 août 1832.
Des questions d'intérêt urgentes à régler rappelèrent alors M. et Mme de
La Tour du Pin en France.
Ils y passèrent tout juste une année et reprirent ensuite le chemin de
l'étranger, avec le projet de s'établir à Lausanne, où ils arrivèrent
vers la fin du mois de novembre 1835, après quelques semaines de séjour
à Suze.
C'est à Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 février
1837, âgé de soixante-dix-huit ans.
Ainsi se terminait une vie pleine d'événements, marquée parfois par de
beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquiétudes et
d'infortunes.
M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
et sur les siens avec une fermeté de caractère incomparable, une rare
grandeur d'âme, et avec cette simplicité, cette constante bonne humeur
qu'aucune épreuve ne pouvait altérer, cette absence de toute amertume
contre les événements et contre les personnes, qui étaient le bel
apanage des vieilles et illustres familles françaises d'autrefois.
Dans tout le cours de sa carrière diplomatique, il se montra le zélé
défenseur des intérêts et de l'honneur de la France. Entièrement dévoué
au roi, il conserva cependant une complète indépendance à l'égard de ses
ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermeté,
combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
intérêts sacrés du pays.
Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps après sa mort, un de
ses familiers les plus intimes. Cette appréciation achèvera de le faire
connaître:
«Tout ce que l'âme la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
caractère le plus solide, le plus doux, le plus égal, tout ce que
l'esprit le plus cultivé, le plus aimable peuvent répandre de charmes,
M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
Il était resté comme un des rares débris de cette autre société
antirévolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
parce qu'elle est déjà de l'histoire ancienne pour ceux qui la
déprécient.
«M. de La Tour du Pin en avait conservé la grâce de manières, l'exquise
politesse, les formes les plus distinguées, autant que la chaleur de
coeur et d'amitié qui liait entre elles les personnes remarquables de
cette société.»
* * * * *
La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les événements notables de
la période de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
après les Cent-Jours, avoir retrouvé définitivement le repos pour son
âge mûr; l'avenir lui paraissait définitivement fixé. Hélas! il n'en
était rien; les années qui suivirent la révolution de 1830, comme nous
l'avons dit dans les lignes consacrées à M. de La Tour du Pin, lui
réservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.
Son histoire, à dater de 1815, reste étroitement liée à celle de son
mari, qu'elle suivit à La Haye d'abord, à Turin ensuite. Elle partagea
même, comme nous l'avons rappelé plus haut, sa captivité de trois mois
au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 au 20 mars 1833.
Elle l'accompagna également en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, à Lausanne, au moment de sa
mort, le 20 février 1837.
Quelque temps après, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
à Pise, en Toscane, où, âgée de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
l'atteindre le 2 avril 1853.
La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
successivement tous, ainsi qu'on l'a déjà dit, à l'exception de l'un de
ses fils. On trouvera le récit de la mort de deux d'entre eux seulement
dans les mémoires qui s'arrêtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
entreprit la rédaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.
Dans l'intervalle, de 1815 à 1820, elle perdait deux autres de ses
enfants: son fils aîné, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
cadette, Cécile, le 20 mars 1817.
Humbert de La Tour du Pin naquit à Paris le 19 mai 1790. Il fut
sous-préfet de Florence, puis de Sens pendant les dernières années de
l'Empire. À l'époque de la Restauration, on le nomma officier au corps
des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
maréchal Victor, duc de Bellune.
Il mourut d'une façon très dramatique.
Au moment de sa nomination auprès du duc de Bellune, parmi les aides de
camp du maréchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
rang, rude et sans éducation, audacieux et courageux, coeur franc et
loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
sur les différents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.
Le jour même où Humbert de La Tour du Pin, venant pour la première fois
prendre son service auprès du maréchal, pénétra dans la salle des aides
de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'état-major,
le commandant Malandin.
Ce dernier, aussitôt après l'arrivée de son nouveau camarade, le jeune
Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
un détail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
inconvenants.
Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du récit qu'en
a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
lui-même du fils aîné du maréchal[5]:
«M. de La Tour du Pin, ainsi apostrophé, rougit jusqu'au blanc des yeux,
et il allait inévitablement répliquer, quand le maréchal se présenta
pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission à
remplir auprès du ministre de la guerre, et le commandant s'éloigna avec
la hâte d'un homme familier avec la prompte exécution d'une consigne.
«Quelques instants après, le maréchal se retira, et M. de La Tour du Pin
ne tarda pas, lui non plus, à sortir.
«Il se rendit immédiatement à l'hôtel occupé par sa famille, et
maîtrisant autant qu'il lui était possible l'émotion qui l'oppressait,
il gagna le cabinet de son père.
«Mon père, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, placé
dans une situation identique à la mienne, vient d'être victime», et il
raconta, sans omettre le moindre détail, et avec fin sang-froid propre à
détourner tout soupçon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scène qui
venait de se passer dans la salle des aides de camp. «Cet officier,
ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
touche à son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?
«--Provoquer l'agresseur, répondit le vieillard.
«--Et si des excuses lui sont adressées?
«--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
de sa bonne renommée, en présence de l'homme qui l'a bafoué, qu'il n'a
point payé de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
revêtu.
«--Merci, mon père..., et le jeune officier s'éloigna.
«Le soir même, il faisait demander au commandant Malandin réparation par
les armes.
«Un grand émoi s'ensuivit dans l'entourage du maréchal. Celui-ci chargea
son propre fils d'intervenir dans le règlement des conditions mises à la
rencontre. C'est alors que les qualités rares qui se cachaient au fond
de l'âme du brave commandant se dévoilèrent. Il proposa sans fausse
honte de reconnaître ses torts et la légèreté de son propos.
«Refus de la part de l'offensé d'accueillir l'expression d'un regret en
quelque terme qu'il fût formulé. Alors, comme l'habileté de Malandin
dans le maniement du pistolet était notoire, les témoins proposèrent
pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'épée
sans obtenir plus de succès. Enfin, devant l'opiniâtreté que mettait
l'offensé à réclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de céder et
d'arrêter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
Boulogne, et qu'à la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
échangeraient une ou plusieurs balles, jusqu'à ce que l'un d'eux fût mis
sérieusement hors de combat.
«Ce soir-là, une profonde tristesse régna à l'hôtel du maréchal, qui,
comprenant toute la délicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
témoignèrent, par leur silence, leur regret de la fâcheuse extrémité
qu'il avait imprudemment créée, et lui-même, pour la première
fois--depuis longtemps--oublia de boire, après son dîner, la
demi-bouteille de rhum qui, disait-il, était seule capable de
régulariser sa digestion.
«Quant à M. de La Tour du Pin, il passa cette soirée au milieu de sa
famille, calme, enjoué et formulant, du ton le plus naturel, en présence
de tous, les ordres nécessaires pour qu'on tînt son cheval sellé à la
première heure le lendemain, sous prétexte d'une promenade concertée
avec des amis.
«C'est à peine si, en donnant à sa mère le baiser d'adieu avant de
regagner son appartement, il laissa échapper un frémissement
involontaire et vite comprimé de ses lèvres, qui auraient voulu
cependant livrer passage à toute son âme.
«Le lendemain, par une matinée calme et riante, quoiqu'un peu froide,
deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
séparément vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
entrée au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'armée, les deux
autres des vêtements civils; mais à leur tournure, on devinait sans
peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.
«Quand ils furent arrivés à proximité d'une clairière qui avait été
désignée comme se prêtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
mirent pied à terre et les chevaux furent attachés par la bride aux
arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochèrent l'un de
l'autre et quelques paroles furent échangées entre les témoins, tandis
que les adversaires se saluaient courtoisement.
«Les témoins avaient apporté dans les fontes suspendues à l'arçon de
leur selle les armes appartenant à l'un et à l'autre des combattants; le
choix des armes, tiré au sort, désigna les pistolets de M. de La Tour du
Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
des adversaires, qui avaient pris place à la distance mesurée.
«Alors, et avant que le signal n'eût été donné, le commandant Malandin,
qui, depuis son arrivée sur le terrain, tourmentait fiévreusement sa
moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il prononça ces
paroles:
«--Monsieur de La Tour du Pin, en présence de ces messieurs, je crois
devoir encore une fois vous déclarer que je regrette ma mauvaise
plaisanterie. Deux braves garçons ne sauraient s'égorger pour cela.
«M. de La Tour du Pin hésita un moment, puis il se dirigea lentement
vers le commandant. Tous les coeurs battaient et chacun ressentait un
soulagement secret à voir ce temps d'arrêt dans le drame. Mais lorsque
le jeune homme fut arrivé près de son adversaire, au lieu de lui tendre
la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
front de Malandin:
«--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
vous ne refuserez plus de vous battre.
«Et il retourna à sa place.
«La figure du commandant était décomposée; il passa dans ses yeux comme
un éclair de folie; ce n'était pas de la colère, mais l'effarement d'un
lion à la face duquel une gazelle aurait craché...
«--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.
«À une pareille scène, un seul dénouement, le plus prompt possible,
était obligatoire. Le signal fut donné. M. de La Tour du Pin tira le
premier... Alors son adversaire déplia le bras, et on l'entendit
murmurer distinctement:
«--Pauvre enfant! Pauvre mère!
«Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-même, tomba le
visage contre terre. La balle l'avait frappé en plein coeur.»
Cécile de La Tour du Pin était née, le 13 février 1800, dans les
circonstances que rapportent les mémoires, à Wildeshausen, petite ville
située sur les confins du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. Au
mois de septembre 1816, à la Haye, où M. de La Tour du Pin occupait le
poste de ministre plénipotentiaire de France auprès de la cour des
Pays-Bas, elle avait été fiancée à Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].
Ce dernier, à cette époque, servait depuis dix ans dans l'armée
française, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
l'Empire et s'était particulièrement fait remarquer à la bataille de
Hanau, à la suite de laquelle il reçut pour récompense la croix, si
enviée alors, de chevalier de la Légion d'honneur.
Dans une lettre, datée du 7 septembre 1816, les fiançailles de Cécile de
La Tour du Pin sont annoncées, par sa soeur, Charlotte de Liedekerke
Beaufort, à leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, née Frances
Trant. Certaines parties de la lettre sont intéressantes à connaître, à
cause de l'appréciation qu'elle nous fournit sur la personne du fiancé,
le comte Charles de Mercy-Argenteau:
Le 7 septembre 1816.
«Maman me charge, ma chère tante, de venir vous faire part d'un
événement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
mariage de notre Cécile. Le public vous aura sans doute déjà donné comme
sûr ce qui n'avait été jusqu'ici qu'un projet, sans que rien fût décidé.
Vous aurez été étonnée peut-être de notre silence là-dessus, mais vous
savez bien que ces choses-là ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout à
fait décidées. On n'en aurait même pas parlé si M. d'Argenteau n'avait
été forcé d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
rendu la chose publique.
«Je suis sûre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
heureux événement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon coeur, de voir
ma soeur mariée dans le même pays que moi et avec des terres à 6 lieues
de celles[8] qui nous appartiendront un jour.
«L'homme qu'elle épouse a toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre
une femme heureuse, les plus nobles et les plus désintéressés
sentiments, les manières les plus agréables, l'assurance et la fermeté
que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
désirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.
«Il a fait dix ans la guerre, et son caractère est pur conséquent formé,
comme celui d'un homme qui a passé à travers tous les événements de la
vie, qui connaît le monde, a vécu au milieu de ce qu'il avait de plus
brillant, de plus séduisant, j'ajouterai même de plus corrompu, sans que
ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des épreuves
après lesquelles on peut avoir une confiance entière dans la personne
qui les a éprouvées sans y succomber.
«Vous connaissez sa famille, son frère et sa belle-soeur, qui sera pour
Cécile une seconde mère, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
ne peut pas espérer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrême jeunesse.
«La fortune de Charles n'est pas considérable, mais il en a assez
pourtant pour rendre heureux un mariage où elle a été la moindre
considération et dont elle est le moindre avantage.
«Bien des événements nous ont prouvé, depuis vingt ans, qu'elle est peu
solide et combien il est facile de la voir s'écrouler, et j'avoue que je
trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...»
Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses félicitations à sa nièce, la
marquise de La Tour du Pin, félicitations sans doute atténuées par
quelques réticences, car c'est certainement en réponse à ces
félicitations que Mme de La Tour du Pin écrivit la lettre suivante à sa
tante. Nous en reproduisons des extraits pour compléter les détails que
la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
le caractère du jeune fiancé:
La Haye, le 15 septembre 1816.
«Je vous remercie, ma chère tante, de votre aimable lettre et de
vos compliments, malgré certaines réticences qui pourraient
m'inquiéter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
disait plus long sur son caractère que toutes les commères de
Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
ne sais pas arrivée à quarante-sept ans sans pouvoir juger le
caractère d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
sentiments, de ses opinions, de l'élévation de son âme, de sa
sensibilité, de son coeur, me prouvent que je donne à ma Cécile,
pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espère, à parcourir
ensemble, un ami sûr et un noble protecteur. Je suis bien aise
qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:
«None but the brave deserves the fair.[10]»
«Il ne s'en plaira que plus dans son intérieur; il ne désirera plus
de voir trop un monde qu'il a déjà vu et apprécié; il sentira les
vrais biens de la vie, biens dont j'ai goûté la douceur depuis
trente ans, et qui m'ont soutenue et consolée dans toutes mes
calamités. Voilà un préambule bien grave, ma chère Fanny, mais il
règne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
plaisir, je voué l'avoue. Je suis persuadée qu'on vous a dit du mal
de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
fortune, un beau nom, un excellent caractère, de l'esprit et une
situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
fourmille, tous ces gens qui étaient à mes pieds et qui y seront
encore quand ils sauront que le roi[11] est charmé de ce mariage,
qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manière la plus aimable et
la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
faisant des méchancetés.»
Cécile de La Tour du Pin était séduisante par son joli visage, par la
douceur de son caractère, par de nombreuses qualités que les traditions
de famille ont unanimement rapportées jusqu'à nous. Le comte Charles de
Mercy-Argenteau s'éprit d'elle, et du côté du futur, certainement, on
peut affirmer que le mariage projeté était ce qu'on appelle un mariage
d'inclination. Sa fiancée tomba à ce moment malade. Tous les soins qu'on
lui prodigua demeurèrent sans effet. Envoyée de La Haye à Nice, dans un
climat moins rude et plus clément, elle ne devait pas recouvrer la santé
et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
le cimetière de Nice.
La mort de sa fiancée désespéra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
Renonçant aux ambitions brillantes que ses débuts dans l'armée
paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrière militaire et entra
dans les ordres. Il devint archevêque de Tyr et mourut le 16 novembre
1879 à Liège, où il s'était retiré, âgé de près de quatre-vingt-treize
ans.
Grand de taille, d'apparence extrêmement distinguée, les traits
réguliers, noble dans sa manière, esprit fin et cultivé, caractère
facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
inspirait l'attachement et le respect à tous ceux qui l'approchaient.
Il nous a été donné de le connaître pendant ses années de vieillesse. Le
visage seul portait la trace des ans. La taille était restée droite et
élancée, le caractère jeune et enjoué, l'intelligence avait conservé
toute sa vivacité.
Le souvenir des fiançailles si tristement rompues était resté gravé dans
sa mémoire. Souvent il en parlait à ses amis. Un peu moins de trois ans
avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
adressait et où on trouve l'écho du regret que lui causa le brisement
d'un lien dont il espérait le bonheur, ainsi que la réminiscence du
drapeau sous lequel il avait servi:
Liège, le 2 février 1877.
«Mon cher Aymar,
«Je puis dire avec vérité que jamais souvenir n'a été reçu avec
plus de reconnaissance, je dirai même avec une si profonde émotion!
«Les liens qui m'unissent à votre famille sont bien anciens, mon
cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient être plus étroits encore
si Dieu n'avait rappelé à Lui celle qui devait être le trait
d'union!...
«J'ai vu naître votre père et je l'ai aimé, depuis ce moment-là,
comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise à ses
enfants, et à vous _tout spécialement_, cher Aymar. Quelque chose
rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrière que vous
avez embrassée et où vous avez si noblement débuté! C'est
l'uniforme que vous portez--non pas le même, j'ai servi toujours
dans les hussards--mais qu'importe, c'était le même drapeau, si
souvent couvert de gloire!
[...]
«Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mêmes sentiments
qui m'ont fait accueillir la vôtre! Quand vous porterez les yeux
sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
direz «c'est mon plus ancien ami», j'ose ajouter que c'est votre
ami le plus dévoué.
«Mon cher Aymar, je joins à mes plus affectueux remerciements,
l'expression de mon cordial attachement.
«CH., archev. de Tyr.»
Au plus ancien comme au plus dévoué de mes amis, je devais bien de lui
consacrer quelques lignes dans la préface de ces mémoires.
Après la mort de sa fille Cécile, il restait encore à la marquise de La
Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernière, les
mémoires le rapportent, avait épousé le 20 avril 1813, à Bruxelles, le
comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder à être
enlevée à sa mère également. Comme nous l'avons déjà dit, elle mourut au
château de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822.
De six enfants un seul donc, Aymar, survécut à ses parents. Les mémoires
nous l'indiquent: c'est à lui que sa mère destinait le _Journal d'une
femme de cinquante ans_.
Ce journal, il est à présumer que la marquise de La Tour du Pin le
rédigeait par à-coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
première partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
les mémoires eux-mêmes, que les dernières pages de cette partie n'ont
été écrites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les années 1839 et
1842.
Quant à la seconde partie, la minute ou la copie n'en a été commencée
que le 7 février 1843.
La marquise de La Tour du Pin a donc été surprise par la mort avant
d'avoir pu achever l'oeuvre qu'elle avait entreprise, car le récit des
événements de sa vie s'arrête au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
le 2 avril 1853 seulement.
Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
vestiges de la haute société d'avant la Révolution, dont les traditions,
il est permis de le dire, ont aujourd'hui complètement disparu.
La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra déjà
d'apprécier la valeur de celle qui l'a écrit, ainsi que ses belles
qualités d'esprit, de coeur et d'âme. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.
Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais réuni plus de solidité à plus
de charmes, plus de sérénité à plus de conscience, plus d'amour constant
du devoir à plus de bienveillance.
Douée d'une mémoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
souvenirs variés d'époques si différentes, Mme de La Tour du Pin
intéressait au suprême degré les gens réfléchis et sérieux, comme elle
attirait à elle la jeunesse, dont elle comprenait les goûts et excusait
les erreurs.
Son portrait ne saurait être mieux complété qu'en rapportant ici les
quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
de mourir, commence un court récit chronologique de sa vie:
«Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
de bientôt cinquante années, a fait le bonheur et la consolation d'une
existence si douloureusement et si fréquemment agitée.
«Je n'ai d'autre intention que de mettre, après moi, ma femme à même de
repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
toujours surmontées avec le calme le plus inaltérable. C'est une douce
pensée pour moi, en me retraçant à ses yeux, que d'envisager ce petit
moyen de la remettre vis-à-vis d'elle-même et si fort à son avantage.
«L'abnégation absolue de soi est la qualité dominante de cette âme pour
laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
pût être au-dessus du dévouement dont elle est capable... Allons, je
m'arrête, car aussi bien je n'épuiserai pas tout ce que j'aurais à
dire.»
* * * * *
Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, à la mort de
l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
Celui-ci le légua à son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
qui le confia lui-même, peu de temps avant de mourir, à l'un de ses
fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.
Ce manuscrit a paru suffisamment intéressant pour mériter d'être
imprimé, tout au moins pour en assurer la conservation définitive.
Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
Pin et être considérés comme un témoignage de filiale affection offert à
sa mémoire par l'un de ses descendants.
_Paris, juillet 1906._
A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE Ier
I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Moeurs de la société, à la fin du XVIIIe
siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.
I
Le 1er janvier 1820.
Quand on écrit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il
soit lu avant ou après votre mort. Mais je n'écris pas un livre. Quoi
donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les
événements, quelques feuilles de papier suffiraient à un récit assez peu
intéressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments,
le journal de mon coeur que j'entends composer, l'entreprise est plus
difficile, car, pour se peindre, il faut se connaître et ce n'est pas à
cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-être parlerai-je du
passé et raconterai-je mes jeunes années, par fragments seulement et
sans suite. Je ne prétends pas écrire mes confessions; mais quoique
j'eusse de la répugnance à divulguer mes fautes, je veux pourtant me
montrer telle que je suis, telle que j'ai été.
Je n'ai jamais rien écrit que des lettres à ceux que j'aime. Il n'y a
pas d'ordre dans mes idées. J'ai peu de méthode. Ma mémoire est déjà
fort diminuée. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du
sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine à rattacher le fil
rompu bien souvent par ses écarts. Mon coeur est encore si jeune que j'ai
besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt
ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmités
de l'âge peuvent détruire d'un moment à l'autre, pour raconter quelques
faits d'une vie agitée, mais bien moins malheureuse, peut-être, par les
événements dont le public a été instruit, que par les peines secrètes
dont je ne devais compte qu'à Dieu.
II
Mes plus jeunes années ont été témoin de tout ce qui aurait dû me gâter
l'esprit, me pervertir le coeur, me dépraver et détruire en moi toute
idée de morale et de religion. J'ai assisté, dès l'âge de dix ans, aux
conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus
impies. Elevée dans la maison d'un archevêque, où toutes les règles de
la religion étaient journellement violées, je savais et je voyais qu'on
ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on
m'enseignait l'histoire ou la géographie.
Ma mère avait épousé Arthur Dillon, dont elle était la cousine issue de
germain. Elle avait été élevée avec lui et ne le regardait que comme un
frère. Elle était belle comme un ange et la douceur angélique de son
caractère la faisait généralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les
femmes n'en étaient pas jalouses. Quoique dépourvue de coquetterie, elle
ne mettait peut-être pas assez de réserve dans ses relations avec les
hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle.
Un d'eux surtout passait sa vie entière dans la maison de ma grand'mère
et de mon oncle l'archevêque, où ma mère demeurait. Il nous accompagnait
aussi à la campagne. Le prince de Guéménée, neveu du trop célèbre
cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour être l'amant de
ma mère. Mais je ne crois pas que ce fût vrai, car le duc de Lauzun, le
duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard étaient aussi assidus chez
elle. Le comte de Fersen, que l'on disait être l'amant de la reine
Marie-Antoinette, venait de même presque tous les jours chez nous. Ma
mère plut à la reine, qui se laissait toujours séduire par tout ce qui
était brillant, Mme Dillon était très à la mode; elle devait par cela
seul entrer dans sa maison. Ma mère devint dame du Palais. J'avais alors
sept ou huit ans.
Ma grand'mère, du caractère le plus altier, de la méchanceté la plus
audacieuse, allant parfois jusqu'à la fureur, jouissait néanmoins de
l'affection de sa fille. Ma mère était subjuguée, anéantie par ma
grand'mère, sous son empire absolu. Entièrement dans sa dépendance quant
à la fortune, elle n'avait jamais osé représenter que, fille unique d'un
père--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au
moins posséder sa fortune. Ma grand'mère s'était emparée de vive force
de la terre de Hautefontaine qui avait été achetée des deniers de son
mari. Fille d'un pair d'Angleterre très peu riche, à peine avait-elle eu
une faible légitime. Mais ma mère, mariée à dix-sept ans à un homme de
dix-huit, élevé avec elle et qui ne possédait que son seul régiment,
n'aurait jamais trouvé le courage de parler d'affaires d'argent à ma
grand'mère. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intérêts et
l'encouragea à demander des comptes. Ma grand'mère devint furieuse et
une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragédies en ont
décrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle.
III
Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette
haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère
subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de
ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité
absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je
me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je
vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que
nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
ou plus ou moins sains.
Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma
grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me
paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes
obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me
semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma
grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son
devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que
celle d'un frère.
Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une
expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état
d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la
haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement
devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir
toute l'horreur.
Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a
redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon
coeur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire!
Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de
moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés
dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la
maison de mes parents.
Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les
rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais
que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux
aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois,
depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du
monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
de fois elle a emporté le poids!
IV
Les moeurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je
veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre
de mes parents.
Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son
diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait
dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient
que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils
étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de
sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en
réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à
Versailles.
Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en
valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à
dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une
pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe
pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état
noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable.
Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on
dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard.
Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour
dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en
frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur
âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de
mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et
poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une
partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner
et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
souper.
C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de
soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes,
toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait
offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était
une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à
la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à
ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que
n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison
parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances
ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de
Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
Montesson.
À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui
mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la
pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une
bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite
et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé
Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns
sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait
impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait
de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet
édifice.
V
Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au
printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine
vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent
remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils
passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les
attiraient leurs familles et leurs amis.
Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se
partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun.
J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne
faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres,
et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais,
leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et
l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était
si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et,
quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
Hautefontaine.
À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je
me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance
j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans
bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi
douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure
laissant après elle une profonde cicatrice.
Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon
souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère
vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines
de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée.
Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des
marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont
les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la
société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames
s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces
du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une
Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût
pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.
VI
Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier
Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des
tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime!
J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande
salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et
de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à
la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la
carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de
l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
naître!
Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà
entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir
du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
belle-soeur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très
intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le
comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher
de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si
grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur
cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait
aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette
faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans
après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait
sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à
mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du
premier bataillon de son régiment.
VII
Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque
Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la
bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le
commandait.
Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais
transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie
en France et un historique sommaire du régiment de Dillon.
NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON
Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au
service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à
celle de France, en 1789.
Théobald VIIe Lord Viscount Dillon,
| épousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frère
| de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut
| en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick.
|
| Henri VIIe Lord Viscount Dillon
| | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants
| | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin,
| | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment
| | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et
| | mourut le 13 janvier 1714.
| |
| | Richard IXe Lord Viscount Dillon
| | | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille
| | | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa
| | | une fille unique, _Frances_, qui épousa son cousin _Lord
| | | Charles Dillon_.
|
| Honorable Arthur Dillon
| | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de
| | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de
| | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de _Ralph
| | Sheldon_, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en
| | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq
| | fils et cinq filles.
| |
| | Charles Xe Lord Viscount Dillon
| | | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier
| | | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de
| | | son cousin _Richard_. Elle mourut à Londres le 7 Janvier
| | | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants.
| |
| | Henri XIe Lord Viscount Dillon
| | | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
| | | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en
| | | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille
| | | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre
| | | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de
| | | Cleveland_. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé
| | | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils
| | | eurent sept enfants.
| | |
| | | Charles XIIe Lord Viscount Dillon
| | | | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté
| | | | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il
| | | | épousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en
| | | | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le présent Lord
| | | | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, mariée en
| | | | 1797 à _Sir Thomas Webb_.
| | | |
| | | | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre
| | | | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la
| | | | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé _Lord
| | | | Frédérick Beauclerk_, frère du _duc de Saint-Albans_.
| | | |
| | | Honorable Arthur Dillon
| | | | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né
| | | | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa
| | | | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui épousa,
| | | | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces
| | | | il épousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la
| | | | Touche_ et cousine germaine de _Joséphine_, femme de
| | | | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille,
| | | | _Frances_, qui épousa le _Général Bertrand_. L'honorable
| | | | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.
| | | |
| | | Honorable Henry Dillon
| | | | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué
| | | | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement
| | | | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790,
| | | | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux
| | | | fils et deux filles.
| | | |
| | | Honorable Laura Dillon
| | | | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de
| | | | Montargis.
| | | |
| | | Honorable Frances Dillon
| | | | née en 1747, mariée en 1767, à _Sir William Jerningham_.
| | | |
| | | Honorable Catherine Dillon
| | | | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de
| | | | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney,
| | | | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en
| | | | 1794.
| | | |
| | | Honorable Charlotte Dillon
| | | | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of
| | | | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_,
| | | | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_.
| | | |
| | James Dillon
| | | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
| | | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en
| | | 1745, sans avoir été marié.
| | |
| | Edward Dillon
| | | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à
| | | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la
| | | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié.
| | |
| | Arthur-Richard Dillon
| | | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de
| | | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de
| | | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85
| | | ans.
| | |
| | Frances Dillon
| | | religieuse carmélite à Pontoise.
| | |
| | Catherine Dillon
| | | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer
| | | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut,
| | | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, _fille
| | | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thérèse_.
| | |
| | Mary Dillon
| | | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786.
| | |
| | Bridget Dillon
| | | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à
| | | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants.
| | |
| | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair
| | | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique
| | | Lucy.
| | |
| | | Honorable Lucy Cary
| | | | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille
| | | | _Thérèse-Lucy_.
| | | |
| | | | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary,
| | | | sa femme, en 1804, à Londres.
| | | |
| | | | Thérése-Lucy de Rothe
| | | | | épousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur
| | | | | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant
| | | | | une fille _Henriette-Lucy_[16].
HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON
Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque,
de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses
terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du
roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au
service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils.
Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui
débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi
Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français.
Après la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes
irlandaises qui passèrent au service de France, fut considérablement
augmenté, et monta on tout à plus de 20,000 hommes. Depuis cette époque
jusqu'à la Révolution française, elles servirent sous le nom de brigade
irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours
avec la distinction la plus éclatante.
Arthur Dillon, premier colonel du régiment de Dillon, devint lieutenant
général à l'âge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec
celui de maréchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'éclat.
Il fut longtemps commandant en Dauphiné, gouverneur de Toulon, et
battit, le 28 août 1709, vers Briançon, le général Rehbinder, commandant
les troupes de Savoie, qui voulait pénétrer en France. Il finit une
carrière glorieuse, en 1733, âgé de 63 ans, laissant cinq fils et cinq
filles.
Dès 1728, il avait cédé son régiment à Charles Dillon, l'aîné de ses
fils. Charles Dillon étant devenu l'aîné de la famille, en 1737, par la
mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le
régiment et le céda ensuite à Henri Dillon, son frère.
Henri Dillon, à la mort de Charles lord Dillon, son frère, en 1741, lui
succéda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva néanmoins
le commandement du régiment, à la tête duquel il servit jusqu'en 1743.
Après la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils
étaient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon,
pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empêcher la
confiscation de ses biens, fut, par ce fait, obligé de quitter le
service de France, ce qu'il fit du consentement et même par le conseil
de Louis XV.
James Dillon, chevalier de Malte, le troisième frère, fut promu alors
colonel du régiment, à la tête duquel il fut tué à Fontenoy, en 1745.
Edward Dillon, le quatrième frère, fut nommé par Louis XV, sur le champ
de bataille, colonel du régiment et, comme son frère, trouva la mort au
feu en le commandant, à la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard
Dillon, le cinquième frère, restait seul vivant; mais il venait d'être
engagé dans les ordres et est mort en Angleterre, archevêque de
Narbonne, en 1806.
À la mort d'Edward Dillon, tué à Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV
de disposer du régiment, sous prétexte qu'il n'existait plus de Dillon
pour en prendre le commandement. Mais le roi répondit «que Henri lord
Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir à voir sortir
de cette famille une propriété cimentée par tant de sang et de si bons
services, aussi longtemps qu'il pourrait espérer de la voir se
renouveler». Le régiment de Dillon resta en conséquence, depuis 1747,
sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux
colonels commandants, jusqu'à ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxième
fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 août 1767, à l'âge de 17
ans.
À l'époque de la Révolution française, la brigade irlandaise se trouvait
réduite à trois régiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et
Walsh. En 1794, les débris de ces trois régiments, y compris la majeure
partie des officiers--qui avaient émigré en Angleterre--passèrent à la
solde de Sa Majesté Britannique. Le régiment de Dillon, ou la fraction
encore existante à laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut
donné à l'honorable Henri Dillon, troisième fils de Henri lord Dillon et
frère d'Arthur Dillon, dernier colonel du régiment en France et qui
avait péri sur l'échafaud en 1794. Ce nouveau régiment se compléta en se
recrutant sur les mêmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats
en 1688. Il s'embarqua, peu après, pour la Jamaïque, où les pertes qu'il
y éprouva furent si considérables qu'on le licencia. Les drapeaux et
enseignes du régiment furent transportés en Irlande et soigneusement
déposés entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et
frère aîné du colonel.
CHAPITRE II
I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.
I
Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche
elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée
sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le
chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta
avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à
cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était
passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle
cracha le sang avec violence.
Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut
pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade.
Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un
autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul
tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma
mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à
Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une
heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel,
jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle
avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait
difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à
l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y
accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la
reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de
Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois.
Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord
Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause
de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce
ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de
religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle
maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son
héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle
comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady
Kenmare, soeur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles
allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-soeurs
étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles
étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de
l'autre.
II
Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon
éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix.
Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un
organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du
clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais
on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé
les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles
qu'il faisait lui-même.
J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que
j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine.
Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus
souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre.
J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait
sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations
singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les
circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou
trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se
faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de
celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas,
comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées.
L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans
une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose,
ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce
rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité.
J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon
éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque
belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste
valeur.
À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès
d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma
bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint
presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à
ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq
ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon coeur se
soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait
eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans.
Elle me fit beaucoup de mal...
III
Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma
tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien
changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle
avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord
Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les
endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais
que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me
croyais pas si près du même malheur.
Ma mère me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
conversations de ma mère avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
cabinet où l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pensé
depuis que c'était sans doute le commencement de cette superbe
collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
laissée à l'archiduc Charles.
Nous allâmes à Spa. M. de Guéménée nous y retrouva, je n'ai jamais pu
m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
occasions et tous les moyens de me déprécier aux yeux de ma mère et
d'empêcher qu'elle eût la moindre confiance en moi. M. Combes a supposé
plus tard qu'il craignait que je ne fusse déjà au courant du mauvais
état de ses affaires et, comme ma mère ne s'en doutait pas, qu'il
appréhendait que je ne lui en parlasse. Nous vîmes à Spa plusieurs
Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mère y
trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui était avec ses fils et pour
sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, à la suite d'une
fièvre maligne, avait oublié tout ce qu'on lui avait enseigné au cours
de son éducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau à lire et à
écrire. Elle était, à vingt ans, à peu près en enfance et jouait à la
poupée. Peu de temps après sa sensibilité se réveilla, par une passion
qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duché en Brabant, et qui
l'épousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
couches de la dernière. La duchesse de l'Infantado, née Salm, était une
personne très respectable. Elle habitait Paris pour l'éducation de ses
fils, le jeune duc et le chevalier de Tolède. Elle disait souvent à ma
mère que j'épouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me déplaisait.
Ce fut à Spa que je goûtai pour la première fois le dangereux poison de
la louange et des succès. Ma mère me menait à la redoute les jours où
l'on y dansait, et la danse de la petite française devint bientôt une
des curiosités de Spa.
Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espèce de phénomène. La
même princesse, devenue impératrice de Russie[20], n'avait pas,
trente-sept ans plus tard, oublié la petite fille d'alors, qu'elle
retrouvait une grave mère de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conservé de mes grâces et
surtout de la finesse de ma taille.
Tout concourait sans cesse à me corrompre l'esprit et le coeur. Ma femme
de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolités, de
toilettes, de succès. Elle me parlait des conquêtes qu'elle avait faites
et de celles que je pourrais faire dans quelques années. Elle me donnait
des romans anglais; mais, par une singularité dont j'ai peine maintenant
à me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
m'empêcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
détesté les sentiments forcés et les exagérations. Je me rappelle
néanmoins un roman de l'abbé Prévost, qui me faisait une grande
impression: c'était _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
dévouement admirables, et cette vertu a toujours été celle qui répondait
le plus à mon coeur. J'étais si susceptible de l'éprouver que j'aurais
voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves à ma mère. Souvent je
versais des larmes amères de ce qu'elle ne me permettait pas de la
soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le désir était
dans mon coeur. Mais elle me repoussait, elle m'éloignait, sans que je
pusse deviner le motif d'une aversion aussi étrange pour sa fille
unique.
IV
Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle
répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle
était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des
scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à
tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette
cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y
consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de
sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état
sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet.
Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le
plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient
pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants
dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la
vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge
mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la
nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours
abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend
que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
excès possibles.
Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la
voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles
pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant.
Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne
ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je
appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas
toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma
bonne, le 7 septembre.
On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie
de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça
sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je
devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle
était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me
déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
n'y était que trop disposée. Mon jeune coeur déchiré se révolta contre la
dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut
beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma
grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma
mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées,
la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient
abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me
soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie
m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère
serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour
avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma
tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis
et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans.
Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez
ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça
d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide
et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette
inculpation si fausse resserra mon coeur en m'indignant. J'entrevis en un
moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me
forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est
habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon
éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou
religieuse.
V
Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France
avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais,
lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà
commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé
quelques traces dans ma mémoire.
Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La
noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut
clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin
d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le
_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les
moeurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis
dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur
société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils
avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de
Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et
lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination
comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs
familles et de toutes les jouissances du monde.
Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé,
étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou
parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe
dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris
les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes.
Ainsi la dissolution des moeurs descendait des hautes classes dans les
classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la
rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que
j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps
que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une
généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la
Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais
même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés
à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé
du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que
de ses propres mains on avait allumé.
VI
Après la mort de ma mère, ma grand'mère et mon oncle allèrent, au mois
d'octobre 1782, à Hautefontaine et m'y emmenèrent avec eux, accompagnés
de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
éducation.
J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
m'appartenir. C'était une belle terre, toute en domaines, à vingt-deux
lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le château, bâti
vers le commencement du dernier siècle, sur une colline fort escarpée,
dominait une petite vallée très fraîche, ou, pour mieux dire, une gorge
s'ouvrant sur la forêt de Compiègne qui formait amphithéâtre dans le
fond du tableau. Des prés, des bois, des étangs d'une belle eau et
remplis de poissons, venaient à la suite d'un magnifique potager que
l'on dominait des fenêtres du château, dont la cour en plate-forme avait
été, sans doute, fortifiée dans des temps plus anciens. Ce château, sans
aucune beauté d'architecture, était commode, vaste, parfaitement meublé,
très soigné dans tous ses détails.
Mon oncle, ma grand'mère et ma mère avaient accompagné mon père jusqu'à
Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
régiment aux Antilles. À son retour, mon oncle acheta, à Lorient, toute
la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
couleurs pour des tentures d'appartements, en étoffes de soie, en damas,
en pékins peints, etc... Toutes ces richesses avaient été déballées, à
ma grande joie, et rangées dans de grands garde-meubles, où le vieux
concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
permettait pas la promenade. Il me disait souvent: «Tout cela sera à
vous.» Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
aux idées de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
sur des idées de ruine, de pauvreté, et cette pensée prophétique qui ne
me quittait jamais, me ramenait toujours à vouloir apprendre tous les
ouvrages des mains qui conviennent à une pauvre fille, et à m'éloigner
des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _héritière_.
Pendant la vie de ma mère, l'habitation de Hautefontaine avait été très
brillante. Mais, après sa mort, tout changea complètement. Ma grand'mère
s'était emparée, en l'absence de mon père, de tous les papiers de ma
mère, et de toutes les correspondances qu'elle avait conservées.
De même qu'on ne lui avait pas laissé voir un prêtre, de même on ne lui
avait pas permis de songer à ses affaires temporelles, auxquelles ma
grand'mère avait trop d'intérêt qu'aucun homme entendu ne fût initié. La
fortune de mon grand-père avait disparu entre ses mains et tout ce que
nous possédions avait changé de nature pendant l'enfance de ma mère.
Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son père, le général
de Rothe, mort subitement à Hautefontaine, peu de temps après avoir
acheté cette terre au nom de sa femme, sous prétexte qu'il l'avait payée
exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donnés comme dot à
ma grand'mère par son père lord Falkland.
Cependant mon grand-père de Rothe avait hérité de la fortune de sa mère,
lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
historiens ont parlé diversement. Une autre parente lui avait laissé à
Paris, rue du Bac, la maison où nous habitions, et 4.000 livres de
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
seuls à la mort de M. de Rothe, et ma mère en fut mise en possession.
Mon grand-oncle l'archevêque avait habité la maison de la rue du Bac
pendant vingt ans sans payer un sol de loyer à sa nièce. Sous prétexte
qu'elle y logeait elle-même, il n'en paya même jamais les réparations.
Aussi quand, après la mort de ma mère, il quitta la maison pour en louer
une autre sur sa propre tête, il emprunta 40.000 francs destinés à faire
face aux réparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
la première en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
fus obligée de payer le jour où je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
pourtant avait déjà alors plus de 300.000 francs de biens du clergé. Il
est vrai qu'il avait payé des dettes de jeu à mon père, affligé de cette
malheureuse passion, ainsi que ses deux frères, lord Dillon et Henri
Dillon. J'ai toujours ignoré à quel taux s'étaient montées les sommes
données par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
qu'elles avaient été considérables. Quoi qu'il en soit, à la mort de ma
mère, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs à
M. le baron de Staël, marié depuis à la célèbre Melle Necker, et 4.000
francs de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Je n'avais rien à
attendre de mon père. Il avait déjà dévoré sa légitime de 10.000 livres
sterling qu'on lui remit avec le régiment de Dillon, dont il était
propriétaire-né, comme héritier de son dernier oncle, tué à Fontenoy. Je
devais donc ménager ma grand'mère qui me menaçait à tout propos de me
mettre au couvent. Son autorité despotique se faisait sentir
continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commença par me séparer entièrement
des amies de mon enfance et elle rompit elle-même avec toutes celles de
sa fille. Il est probable qu'elle avait trouvé dans les correspondances
dont elle s'était saisie des réponses aux justes plaintes que ma mère
était bien en droit d'exprimer sur la cruelle dépendance où elle avait
vécu pendant les dernières années de sa vie, et des appréciations peu
flatteuses sur les procédés iniques de ma grand'mère. Celle-ci exigea
que je misse fin à toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
l'aînée avait déjà épousé le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
Chauvelin, qui épousèrent MM. d'Imécourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
d'une manière si scandaleuse; avec la troisième des Rochechouart, élevée
par la duchesse du Châtelet, sa tante, et qui épousa le prince de
Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruauté, ma
grand'mère fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
jeunes amies. Totalement isolée par force, j'appris que j'étais accusée
d'ingratitude, de légèreté et d'indifférence, sans qu'il me fût permis
de me justifier.
Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mère mieux que je ne la
connaissais moi-même, était le seul avec qui je pouvais causer de mes
chagrins. Mais il me représentait avec force combien j'avais intérêt à
ménager ma grand'mère, comment toute mon existence future dépendait
d'elle, que si je lui résistais et qu'elle me mît au couvent, elle
aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilité de cette
résolution; qu'éloignée de mon père dont la guerre pouvait me priver à
tout moment, je resterais entièrement isolée si ma grand'mère et mon
grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me résoudre
à subir journellement tous les inconvénients du caractère terrible
auquel j'étais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
été un jour sans verser des larmes amères.
Toutefois plus j'ai avancé en âge et moins j'en ai souffert, soit que
j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
mûri avant le temps, la force de mon caractère, le sang-froid avec
lequel je supportais les fureurs de ma grand'mère, le silence
imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle déversait sur tout le
monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-être aussi
craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
j'avais enduré. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'âge de seize
ans, et qu'elle vit ma taille dépasser la sienne, elle mit un certain
frein à ces fureurs. Mais elle se dédommagea bien de cette contrainte,
comme on le verra par la suite.
VII
Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller à
Montpellier présider les États du Languedoc, comme il faisait chaque
année, l'archevêché de Narbonne donnant cette prérogative qu'il a
exercée pendant vingt-huit ans.
Nous restâmes à Hautefontaine où ma grand'mère s'ennuya beaucoup. Sa
mauvaise humeur en prit une intensité effrayante. Elle s'aperçut qu'en
perdant ma mère, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
l'avaient entourée et ménagée par intérêt pour le repos de sa fille dont
ils avaient peut-être diminué les souffrances, en donnant à ma
grand'mère l'illusion qu'elle était, autant que ma mère, l'objet de
leurs soins. Mais, quand elle se fut emparé des papiers de ma mère et
qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut éclairée sur
les véritables dispositions qui les animaient à son égard. Cette
connaissance alluma dans son coeur des haines que seule elle était
capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.
Lors donc qu'elle se sentit seule à Hautefontaine, dans ce grand château
naguère si animé et si brillant, lorsqu'elle vit les écuries vides,
qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
chasseurs, lorsque les allées réservées à la promenade des chevaux de
chasse, que l'on voyait des fenêtres du château, ne présentèrent plus
qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
nécessité de changer de vie, et d'amener l'archevêque, préoccupé
exclusivement jusque-là d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
dans la société, à devenir maintenant ambitieux et à songer aux affaires
de sa province et à celles du clergé.
La place de président de cet ordre était à la nomination du Roi. Mon
grand-oncle eut la pensée de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
facilité pour le _don gratuit_, à chaque assemblée du clergé, que n'en
avait montré la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
président, conseillé et mené par l'abbé de Pradt, son neveu.
Ma grand'mère résolut, pour réaliser ses projets, de décider mon
grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, à changer de vie et
d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier où il ne restait jamais
que le temps rigoureusement nécessaire aux États, nous allâmes le
trouver à Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
mon père, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'île avait été
prise et que son régiment avait glorieusement contribué au succès des
troupes françaises dans cette expédition, représenta à mon grand'oncle
qu'il ne pouvait continuer à habiter ma maison sans en payer le loyer et
en la laissant, comme il le faisait, sans réparation. Il résolut alors
de la quitter, et, par un procédé véritablement inique, il emprunta,
comme je l'ai déjà dit, 40.000 francs en hypothèque sur cette maison où
il avait habité vingt ans sans bourse délier, et consacra cette somme
aux réparations les plus urgentes. Ce ne fut qu'à la Révolution, à son
départ de France, que la dette fut découverte, et il me fallut la payer
lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-là, il avait servi les
intérêts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
contrat de mariage.
Mon oncle acheta à vie, sur sa tête, la maison qui fait le coin de la
rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
Raimond, fort attaché à mes intérêts, conseillait d'acheter cette maison
en toute propriété en mon nom, et d'en assurer la jouissance à mon
oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augmenté ma fortune sans nuire
à ses jouissances, ne lui convint pas, et il fît l'acquisition sur sa
tête, à soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
Palais-Bourbon, que l'on bâtissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
près de 100.000 francs de rente. Il prétexta de cette augmentation de
revenu pour s'abandonner au goût de bâtir et de meubler, qui avait
remplacé chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
pouvait plus se livrer. Il dépensa de grosses sommes pour l'arrangement
de sa nouvelle maison qui était en fort mauvais état.
Dans le même temps, ma grand'mère, dégoûtée de Hautefontaine où elle
s'était ennuyée pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
maison à Montfermeil, près de Livry, à cinq lieues de Paris. Elle la
payait un prix très modique pour le terrain qui était de 90 arpents.
Cette maison, dans une situation charmante, était surnommée la
_Folie-Joyeuse_. Elle avait été bâtie par un M. de Joyeuse, qui en avait
commencé la construction par où l'on finit ordinairement. Après avoir
tracé une belle cour et l'avoir fermée par une grille, il éleva à droite
et à gauche deux ailes terminées par de jolis pavillons carrés. L'argent
lui avait alors manqué pour bâtir le corps de logis, de sorte que ces
deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
100 pieds au moins. Les créanciers avaient saisi et vendu la maison. Le
parc était ravissant, entouré de murs, chaque allée terminée par une
grille, et toutes ces issues donnaient sur la forêt de Bondy, charmante
dans cette partie.
On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'établit
tant bien que mal, au printemps de 1783, à la _Folie-Joyeuse_. On n'y
fit aucune réparation la première année. Il existait alors un droit
seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
vendait une maison pouvait, pendant l'année qui s'écoulait à dater du
jour, même de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
lieu et place de l'acquéreur, et le frustrer, par une simple
notification, de son acquisition. Quoique ce procédé ne fût pas à
craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hériter de son père, le
président Hocquart, néanmoins, mon oncle et ma grand'mère crurent plus
prudent de laisser écouler l'année, et l'on se borna à faire des
plantations et à travailler au jardin.
On passa l'été à établir des plans avec des architectes et des
dessinateurs, ce qui m'intéressa prodigieusement. Mon oncle prenait
plaisir à m'initier à tous ses projets. Il me parlait de bâtiments, de
jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il était satisfait
de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
dans tous les détails des devis, que je vérifiasse les calculs des
mesures.
J'étais très grande pour mon âge, d'une bonne santé, d'une, extrême
activité physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux détails de la
cuisine. Je trouvais le temps de ne rien négliger, ne perdant jamais un
instant, classant dans ma tête tout ce qu'on m'enseignait et ne
l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spécial de toutes
les personnes qui venaient à Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
mémoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont été
singulièrement utiles dans le reste de ma vie.
Un jour qu'il y avait à dîner plusieurs graves évêques, la conversation
roula sur l'astronomie et l'époque de certaines découvertes, et l'un
d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant persécuté pour une vérité
maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours détesté de me mettre en
avant. Cependant, j'étais si fatiguée de voir qu'aucun de ces prélats ne
pouvait retrouver le nom, qu'il m'échappa. Je balbutiai très bas: «C'est
Galilée.» Mon voisin, peut-être dépourvu de mémoire, mais assurément pas
sourd, m'entendit et s'écria: «Mademoiselle Dillon dit que c'est
Galilée.» Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
de table, et ne reparus plus de la soirée.
CHAPITRE III
I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.
I
Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mère accompagnerait
désormais mon oncle l'archevêque aux États de Languedoc. Cette
résolution me causa une grande joie. Dans ce temps-là, la session
annuelle des États était une époque très brillante. La paix venait de se
conclure, et les Anglais, privés pendant trois ans de la possibilité de
venir sur le continent, s'y précipitaient en foule, comme ils le firent
plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
bateaux à vapeur. La communication par la corniche était à peu près
impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
et particulièrement celui de Montpellier, était encore en vogue.
Tout me charma dans la pensée de ce voyage, le premier pour ainsi dire
que je faisais de ma vie. J'étais encore affligée de ne pas avoir été de
celui de Bretagne, et celui d'Amiens, où j'allai pour dire adieu à mon
père, au commencement de la guerre, avait été le seul que j'eusse encore
entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
de Montpellier, puisque tous se ressemblèrent à peu près jusqu'en 1786,
où j'y allai pour la dernière fois.
Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour
moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six
chevaux: mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le
devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et
deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus
fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les
sièges, au lieu d'être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et étaient par conséquent
aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, également attelée de
six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la
mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux
domestiques. Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef
de cuisine.
Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la _Turgotine_,
ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une
sorte de charrette longue, sur brancards.
Chaque année, les ministres retenaient mon grand-oncle à Versailles
jusqu'à lui ôter presque le temps suffisant de se rendre à Montpellier
pour l'ouverture des États qui avait lieu à jour fixe. Ils ne pouvaient
commencer que quand l'archevêque de Narbonne, président-né, était
présent. Cependant s'il avait été retenu forcément par quelque accident
ou par quelque maladie, l'archevêque de Toulouse, vice-président, aurait
pris sa place, éventualité qui eût fait grand plaisir à l'ambitieux,
depuis cardinal de Loménie, en possession de ce siège.
Les retards causés par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
que possible, nécessité fort pénible dans cette saison avancée de
l'année. Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de
l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que
les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4
heures du matin, nous nous arrêtions pour dîner. La chaise de poste et
le premier courrier nous devançaient d'une heure. Cela permettait de
trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés
ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce
qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de
poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et
lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
matin, tous les préparatifs terminés.
En voyage, ma grand'mère me prenait dans sa chambre, ce qui me
déplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amélioré
encore de la moitié du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
apprêts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
prétexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
arrivant, quoique je fusse harassée de fatigue presque tous les jours,
car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni même m'appuyer.
Une fois--je crois que c'était en 1785--je fus si malade à Nîmes, par
excès de fatigue, qu'elle fut obligée d'y rester deux jours avec moi. Je
n'avais plus la force d'aller jusqu'à Montpellier.
Nous passions quelques heures à Lyon, quand l'archevêque s'y trouvait.
Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prélat était mal avec
la Cour et allait peu à Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
vu, même aux époques de l'assemblée du clergé. Il avait eu une intrigue
avec la célèbre duchesse de Mazarin; mais ce n'eût pas été là une raison
de disgrâce, dans ces temps de dissolution où la régularité des moeurs
constituait une exception dans le haut clergé. Je crois, au contraire,
qu'on le tenait à l'écart à cause d'une bonne action qu'il fit peut-être
par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
avait demandé qu'on mît des lits de fer dans les hôpitaux. Les ministres
ayant refusé ou n'ayant pas consenti à accorder l'autorisation de la
dépense, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leçon qui
leur déplut; à eux, mais pas au roi, car cet excellent prince était
toujours disposé à toutes les bonnes oeuvres; mais la faiblesse ou la
timidité de son caractère l'amenait trop souvent à rejeter les idées qui
lui avaient semblé bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
exagérée de modestie et de défiance de ses propres lumières qui nous a
été si fatale.
La générosité de l'archevêque de Lyon lui acquit une grande popularité
dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrères. Ceux-ci aimaient
mieux employer leurs fonds à bâtir des évêchés ou de belles maisons de
campagne, qu'à fonder des établissements de charité; et dans ces mêmes
diocèses où l'on avait élevé des palais épiscopaux pouvant contenir
trente invités, il y avait nombre de curés à portion congrue exposés,
dans leurs presbytères, aux injures du temps.
II
Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le
cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on
y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient
une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas
menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne
pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge
fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant
dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il
arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps,
par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques
jours la fin de l'inondation.
Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on
voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient
passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms
surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions
retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup.
Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions
grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les
coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts
de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de
longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela
amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma
pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que
l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que
cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré
tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
du Paradis: il est loin d'en être ainsi!
À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau
sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de
Languedoc de construire, et qui menait plus directement à
Pont-Saint-Esprit.
À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée
doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à
boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné
de glands d'or.
Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit,
le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait
vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles
et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne
pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
chevaux destinés à sa voiture.
Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une
affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure,
une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré.
Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en
peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien
oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela
durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le
vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais
l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement
apprécié.
Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des
Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très
hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où
il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États,
prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon,
et qu'il fallait lui céder malgré soi.
Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année
nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps
de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les
monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés
qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les
_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison
Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius
Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue
distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui
retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
avait fixé les lettres de bronze qui la composaient.
Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher
du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager
ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la
province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne
jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand
seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute
de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces
prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal
de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon
n'en aurait pas moins été tiré en son honneur.
Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il
avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de
cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès
des États d'une grande province, un homme aussi médiocre.
III
La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer
la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour
avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États
auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges.
Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les
syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année
à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le
_don gratuit_ de la province.
Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque,
un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de
Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles
avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se
trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la
députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner
qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma
grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses.
Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir
parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la
magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans
un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois
que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à
maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
désert qui règne autour de Rome.
Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
explication sur la constitution des États de Languedoc. Après
cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats.
Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés,
après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de
la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle
que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
parfaitement construits; on traversait des villes où florissait
l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste
était frappant, même pour des yeux de quinze ans.
La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort
triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait
toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge.
L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de
très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là.
Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un
était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre
par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau
damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on
aimerait beaucoup aujourd'hui.
Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait
plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de
chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois
par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le
professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour
moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les
expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie
et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût
été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait
extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon
se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait
à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du
professeur.
Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le
dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives
tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors,
soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y
avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous
deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des
étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je
m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à
chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un
homme grave ou même un savant.
Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se
faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des
seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de
vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son
maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux
dont on se servait.
Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de
l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite
enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que
je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés
par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de
peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de
ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
enveloppes en apparence grossières.
J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon
coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en
rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était
pas permis.
Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On
ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous
redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé
dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis
n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la
ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des
jardins où le froid ne se faisait jamais sentir.
Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des
Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la
session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en
outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui
venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la
province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y
avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des
bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons
particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque.
À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de
celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second
fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau
vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très
piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à
l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des
chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au
plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême
de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement
tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait
plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je
jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils
de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je
reviendrai sur ce point.
IV
À notre retour à Paris, au commencement de 1781, mon père était revenu
d'Amérique. Il avait été gouverneur de Saint-Christophe jusqu'à la paix.
Après avoir rendu cette île aux Anglais, il avait fait un séjour à la
Martinique, où il s'était vivement attaché à Mme la comtesse de La
Touche, veuve à trente ans d'un officier de marin qui lui avait laissé
deux enfants, un fils et une fille. Elle était très agréable et fort
riche. Sa mère, Mme de Girardin, avait pour soeur Mme de La Pagerie.
Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
avait amené sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint également
en France accompagnée de ses deux enfants[25]. Mon père l'y suivit, et
l'on commença dès lors à parler de leur mariage. Ma grand'mère en conçut
une colère que rien ne put calmer. On pouvait considérer pourtant comme
fort naturel que mon père eût le désir de se remarier dans l'espoir
d'avoir un garçon. Il avait trente-trois ans et était propriétaire d'un
des plus beaux régiments de l'armée. Amené en France par son grand-père,
Arthur Dillon, ce régiment n'avait pas changé de nom comme les autres
régiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
lui donnait la faculté de sortir de France _tambours battants et
enseignes déployées_, lorsque son propriétaire le jugerait bon. Mon père
devait donc désirer un garçon. Sans doute il eût été préférable qu'il
choisît sa nouvelle épouse dans une des familles catholiques titrées en
Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
Touche. D'un caractère bon et aimable, quoique très faible, elle avait
la négligence et le laisser aller propres aux créoles.
Le mariage eut lieu malgré ma grand'mère, qui fit des scènes terribles.
Mon père désirait que je fusse présentée à ma belle-mère. Il y renonça
devant l'opposition de ma grand'mère, craignant, s'il passait outre, que
je n'eusse trop à souffrir de sa colère et qu'elle ne mît à exécution la
détermination dont elle le menaçait quand il abordait ce projet de
visite. Elle déclarait que si je sortais de la maison, ne fût-ce que
pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
L'unique visite que je fis à ma belle-mère eut lieu en 1786, quand mon
père partit pour son gouvernement de l'île de Tabago, auquel il venait
d'être appelé.
Il fut fort mécontent de n'avoir pas été nommé gouverneur de la
Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il eût des droits acquis à l'un
ou l'autre de ces postes. Il s'était comporté, pendant la guerre, avec
la plus grande distinction. Son régiment avait emporté le premier succès
de la campagne en enlevant d'assaut l'île de la Grenade, dont le
gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
puissamment contribué à la prise des îles de Saint-Eustache et de
Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernière île pendant deux ans, les
habitants lui prodiguèrent, quand elle fut rendue aux Anglais à la paix
de 1783, des témoignages d'estime et de reconnaissance dont l'écho se
propagea jusqu'en Angleterre, où mon père en reçut les preuves les plus
flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays à son retour en
Europe.
Mais notre oncle l'archevêque, dominé par ma grand'mère et poussé par
elle, au lieu de prêter à son neveu l'appui de son crédit pour obtenir
l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
le soutint pas, si même il ne l'a pas desservi. Mon père accepta donc ce
gouvernement de Tabago, où il résida jusqu'à sa nomination de député de
la Martinique aux États généraux. Il quitta la France accompagné de sa
femme et de ma petite soeur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
de l'île, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
son frère au collège avec un instituteur.
Avant son départ, mon père parla à ma grand'mère d'un projet de mariage
pour moi, dont il désirait fort la réalisation. Il avait connu à la
Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
de Bouillé, que celui-ci aimait extrêmement, et que mon père, de son
côté, appréciait beaucoup. Ma grand'mère le repoussa sans réflexion,
bien qu'il fût d'une grande naissance et l'aîné de son nom, prétextant
que c'était un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il était
petit et laid. J'étais si jeune que mon père n'insista pas. Il remit à
mon oncle l'archevêque une procuration lui donnant le pouvoir de me
marier selon qu'il le jugerait à propos. Cependant je pensais souvent
moi-même au parti que mon père avait proposé. Je pris des informations
sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, élevé par ma
grand'mère, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
vive, et je résolus de n'y plus songer.
V
En 1785, notre séjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
coutume. Après les États, nous allâmes passer près d'un mois à Alais,
chez l'aimable évêque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
voyage m'intéressa beaucoup.
Mon oncle était très populaire dans les Cévennes, dont il avait aidé à
créer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
J'appris d'autant plus facilement les procédés chimiques en usage, que
mes études de chimie, commencées avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
ministre de l'Intérieur--et mes cours de physique expérimentale, suivis
avec fruit, m'avaient rendu familière à ces questions. Je causais
fréquemment avec les ingénieurs qui dînaient souvent chez mon oncle, et
les connaissances que j'acquérais ainsi me servaient à apprécier les
divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
conversations.
C'est à mon séjour à Alais que j'attribue le commencement de mon goût
pour les montagnes. Cette petite ville, située dans une charmante,
vallée, entourée d'une délicieuse prairie parsemée de châtaigniers
séculaires, est au milieu des Cévennes. Nous faisions des excursions
journalières qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient formé
pour mon oncle une garde d'honneur à cheval. Ils revêtaient l'uniforme
anglais de Dillon, rouge à revers jaunes. Tous appartenaient aux
premières familles du pays. L'évêque en invitait chaque jour un certain
nombre à dîner. Leurs femmes ou leurs soeurs venaient le soir. On faisait
de la musique, on dansait; et ce séjour à Alais est une des époques de
ma vie où je me suis le plus amusée.
Nous en partîmes, à mon grand regret, pour aller passer deux mois à
Narbonne, où je n'avais jamais été. Comme j'aimais à savoir tout ce qui
intéressait les lieux où je me trouvais, je me mis à la recherche des
documents relatifs à Narbonne, depuis César jusqu'au cardinal de
Richelieu, qui avait habité le château archiépiscopal, semblable à un
château fort du moyen âge.
Un grand nombre de personnes prirent part à ce voyage, que mon oncle
voulut rendre splendide. Plusieurs membres des États y furent invités.
M. Joubert, trésorier des États, et sa belle-fille, jeune et aimable
femme avec qui j'étais fort liée, vinrent nous rejoindre. Il y avait
vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
de la ville et des environs. Tout ce monde n'était pas de trop pour
animer un peu ces longs cloîtres, ces salles immenses, ces escaliers
sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
avaient été écrits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.
Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
souper. Je m'étais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
côté, s'était fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
bout de la salle du Synode, immense, voûtée et boisée à moitié de sa
hauteur par des stalles de chêne sombre. La salle prenait jour par des
arcades sur un cloître attenant à la cathédrale et contenant les pierre»
monumentales des tombeaux des archevêques morts depuis des siècles. Nous
causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en écoutant le vent
de la Méditerranée, qui souffle à Narbonne avec plus de violence que
partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu où nous
nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
un bougeoir, mais à peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffée de
vent éteignit notre lumière, et nous rentrâmes épouvantées, croyant
avoir une troupe de revenants à nos trousses. Nos femmes de chambre
étaient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentîmes pas le
courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
un grand fauteuil, où s'étaient peut-être assis Cinq-Mars et de Thou,
nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vînt nous chercher en
force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.
Nous partîmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, où
nous restâmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collège de
Sorèze, à la tête duquel était alors un bénédictin d'un grand mérite,
dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
mena, ma grand'mère et moi, qu'au bassin de Saint-Ferréol, la prise
d'eau du canal du Languedoc.
C'est à Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
habitaient près de là. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
que j'ai retrouvé en Suisse cinquante ans plus tard était alors âgé de
dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrangé de l'élégante
nièce du puissant archevêque métropolitain.
La providence, dans ce voyage, semblait avoir semé des prétendants sur
mes pas: près de Toulouse, M. de Pompignan; à Montauban, M. de Fénelon,
proposé par l'évêque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'était pas encore
venue et, s'il était permis de croire aux pressentiments ou à la
prédestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqué, comme je le
rapporterai plus loin, à Bordeaux, où nous restâmes dix-sept jours chez
l'archevêque, M. de Cicé, depuis garde des sceaux.
VI
Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intéressa plus que les autres villes que
nous avions traversées, la belle salle de spectacle venait d'être
inaugurée. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mère, dans la loge des
Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
maintenant le maire. Il y eut des soirées chez différentes personnes; un
beau déjeuner à bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant à un
M. Mac-Harty, négociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.
Je vis aussi à Bordeaux la vieille Mme Dillon, mère de tous ces Dillon
qui ont toujours prétendu, mais à tort, être de mes parents. Cette dame,
issue d'une bonne famille anglaise, avait épousé un négociant irlandais
nommé Dillon, dont les ancêtres étaient probablement de cette partie de
l'Irlande dénommée, jusqu'au règne de la reine Elizabeth, _Dillon's
country_, et dont un grand nombre d'habitants de même qu'en Ecosse,
prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
mauvaises affaires et, ayant réalisé une certaine somme, vint s'établir
à Bordeaux, où il s'adonna au commerce. Il acheta, à Blanquefort, un
bien où il établit sa femme, personne superbe, dont la beauté
extraordinaire fut bientôt renommée dans toute la province. Elle venait
l'hiver à Bordeaux et, ayant des manière distinguées, de l'esprit, une
très bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intéressa tout le
monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzième enfant, avec
très peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
grand courage.
Le maréchal de Richelieu la protégea et la recommanda à mon oncle, qui
entreprit un voyage à Bordeaux vers ce temps-là. Il lui promit de placer
ses enfants et tint parole. Les trois aînées étaient des filles. Grâce à
leur beauté elles se marièrent bien: la première épousa le président
Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
financier, dont elle eut un fils, plus tard rédacteur, je crois, du
journal _Le Drapeau blanc_; la troisième le marquis d'Osmond, qui en
devint amoureux à Bordeaux, où son régiment tenait garnison. Les deux
dernières, extrêmement intrigantes, contribuèrent beaucoup à la fortune
de leurs frères. Elles s'emparèrent de l'esprit de ma grand'mère et de
mon grand-oncle, et les amenèrent à servir les intérêts de leur famille
par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la pureté.
Mon grand-oncle avait eu un frère, Edward Dillon, chevalier de Malte.
Après de brillantes caravanes il fut tué, colonel du régiment de Dillon,
à la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait dû faire
pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
trois des frères Dillon: le troisième, Robert, le quatrième, William, et
le cinquième, Franck.
Théobald, l'aîné des fils, entra dans le régiment de Dillon en sortant
des pages, où il était avec deux de ses frères. Il s'est marié en
Belgique. Je l'y ai retrouvé, bien établi, dans un pittoresque château,
près de Mons.
Edward, le deuxième, dut sa fortune à sa jolie figure c'est celui que
l'on a surnommé «le beau Dillon». Protégé par la reine et par la
duchesse de Polignac, il fut placé dans la maison de M. le comte
d'Artois et resta en faveur jusqu'à sa mort. Sa fille unique épousa en
Allemagne M. de Karoly et est morte très jeune. C'était une charmante
personne. Deux autres fils furent abbés, et auraient sans doute été
évêques sans la Révolution. Ces Dillon, sans exception, ont été de très
bons sujets, et c'est une chose aussi singulière qu'honorable pour eux
que, de neuf frères tous en possession d'un emploi quelconque en France,
aucun n'ait trempé dans les erreurs ou les excès dont tant de familles
ont été entachées pendant ces temps troublés.
Pour revenir à mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
avant mon départ de Bordeaux, peut-être même la veille, mon domestique,
en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-là, dans un
château situé non loin de la route, où il serait bien aise de revoir
d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
rejoindrait les voitures à la poste la plus rapprochée du château, au
passage de la Dordogne, à Cubzac. Je lui demandai le nom du château. Il
se nommait, me répondit-il, _le Bouilh_, et appartenait à M. le comte de
La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils était le jeune
homme[27] que mon père voulait me faire épouser et que ma grand'mère
avait refusé. Cette réponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
devoir l'être par l'évocation de quelqu'un qui jusque-là m'était
indifférent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
du château, et j'appris avec contrariété qu'on, ne le découvrait
couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu où l'on en
approchait le plus et de l'aspect des environs.
Je fus très préoccupée en traversant la rivière à Cubzac, dont le
passage, comme je le savais, appartenait à M. de La Tour du Pin. En
mettant pied à terre sur le rivage, et jusqu'à Saint-André, je me
répétais intérieurement que je pourrais être dame de tout ce beau pays.
Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces réflexions à ma
grand'mère, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
Cependant elles me restèrent dans l'esprit. Je parlais souvent à mon
cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
M. le duc d'Orléans.--Philippe-Égalité--ainsi que beaucoup d'autres
jeunes gens de la plus haute société de Paris. Ce prince en engageait
toujours quelques-uns à dîner, après la chasse, à sa petite maison de
Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.
CHAPITRE IV
I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.
I
J'avais seize ans à notre retour à Paris, et ma grand'mère m'apprit que
l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
de devenir l'aîné de sa famille par la mort de son frère, qui laissait
veuve, à vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
d'enfants. La duchesse de Laval, mère d'Adrien, avait été la grande amie
de la mienne. Elle désirait ce mariage, qui me convenait également. Le
nom de Laval-Montmorency résonnait agréablement à mon oreille
aristocratique. Le jeune Laval était sorti du séminaire pour entrer au
service, à la mort de son frère. Nos pères étaient intimement liés; mais
la meilleure raison qui me portait à goûter ce mariage, c'est que
j'aurais quitté la maison de ma grand'mère. Je n'étais plus une enfant.
Mon éducation avait commencé de si bonne heure que j'étais à seize ans
comme d'autres à vingt-cinq. Je menais auprès de ma grand'mère une vie
misérable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte à laquelle j'étais
assujettie sous peine d'être injuriée et insultée de toutes les
manières, me rendaient l'existence insupportable. Obligée de calculer
tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
contracter une habitude de prudence telle qu'elle eût dégénéré en
dissimulation. J'étais très malheureuse et je désirais ardemment sortir
de cette triste position. Mais, habituée à réfléchir sur mon sort,
j'avais résolu de ne pas accepter par dépit un mariage qui n'aurait pas
été en rapport avec ma situation dans le monde.
J'étais reconnue comme l'héritière unique de ma grand'mère, qui, aux
yeux de tous, cherchait à se donner l'apparence, d'être dévouée à mes
intérêts et de s'en occuper exclusivement; son caractère présentait les
deux dispositions les plus diamétralement opposées: la violence et la
duplicité. Elle passait pour riche, et elle l'était en effet. La belle
terre de Hautefontaine, supérieurement bien située à 22 lieues de Paris,
toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
les étangs et les prés; une jolie maison qu'elle venait d'acheter à 5
lieues de Paris et où mon oncle faisait d'immenses réparations; des
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris qu'elle devait me donner à mon
mariage; un mobilier immense; tout cela m'était assuré, puisque ma
grand'mère avait soixante ans quand j'en avais seize.
Qui aurait pu soupçonner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
en était aux expédients et avait décidé ma grand'mère à emprunter pour
venir à son secours? Tous ceux qui voulaient m'épouser étaient aveuglés
par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
très grand poids dans la balance des unions du grand monde. _Être à la
Cour_ résonnait comme une parole magique. Les dames du Palais étaient au
nombre de douze seulement. Ma mère l'avait été parce que la reine
l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle était belle-fille
d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
Falkland,--enfin, parce que mon père, militaire distingué, comptait
parmi le très petit nombre de ceux qui pouvaient devenir maréchaux de
France.
Des trois régiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick étaient
les seuls qui eussent conservé leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
Walsh fut nommé colonel du régiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
et mon père en témoignèrent beaucoup de mécontentement, prétextant qu'il
ne tenait à aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
Fitz-James--Mlle de Thiard--était dame du Palais comme ma mère, et de
son âge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du maréchal de Berwick,
et dont le père[29] avait été aussi maréchal de France, jouissait d'une
réputation militaire médiocre, tandis que mon père s'était fort
distingué pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nommé
brigadier à vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprimé, représentait
l'échelon intermédiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
général.
À propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
ridicule des étiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'île de
Grenade, dont le fort fut emporté par la compagnie de grenadiers du
régiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors âgé de vingt-deux ans
seulement, s'y distingua de telle façon que M. d'Estaing, commandant
l'armée, le chargea de rapporter en France et de présenter au roi les
premiers drapeaux pris à la guerre, mission qui représentait une très
grande distinction. En débarquant à Brest, il prit une chaise de poste
et arriva à Versailles, chez le ministre de la guerre, où se trouvait
mon oncle à qui il avait envoyé un courrier. Il s'était arrêté à la
dernière poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
désireux de le mener au même instant auprès du roi, quelle ne fut pas
leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reçu en
uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'était pas bon pour
les présenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en démordre,
et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter à l'un un habit
habillé, à un autre un chapeau sous le bras, une épée de cour à un
troisième, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
contribué à conquérir au péril de sa vie. Et l'on s'étonne que la
Révolution ait renversé une Cour où se passaient de semblables
puérilités! On paraissait en uniforme à la Cour dans une seule
circonstance: le jour où l'on prenait congé, avant le, 1er juin, pour
rejoindre son régiment.
II
Revenons à moi. J'étais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes
manières, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes
avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon
portrait. Il ne sera guère avantageux sur le papier, car je n'ai dû ma
réputation de beauté qu'à ma tournure, à mon air, et pas du tout à mes
traits.
Une forêt de cheveux blonds cendrés était ce que j'avais de plus beau.
J'avais de petits yeux gris, très peu de cils, une petite vérole très
grave, dont je fus atteinte à quatre ans, les ayant en partie détruits;
des sourcils blonds clairsemés, un grand front, un nez que l'on disait
être grec, mais qui était long et trop gros du bout. Ce qui ornait le
mieux mon visage, c'était la bouche, avec des lèvres découpées à
l'antique d'une grande fraîcheur, et de belles dents. Je les conserve
encore intactes à soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie
était agréable, que j'avais un sourire gracieux, et malgré cela, le tout
ensemble pouvait être prouvé laid. Je dois croire que beaucoup de
personnes avaient cette impression, puisque moi-même je considérais
comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler.
Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un
vif éclat, me donnaient une supériorité marquée dans une réunion,
surtout au jour, et il est certain que j'effaçais les autres femmes
douées en apparence d'avantages bien supérieurs.
Je n'ai jamais eu la moindre prétention à me trouver la plus belle, et
j'ai toujours ignoré ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de
femmes tourmentées. C'était de la meilleure foi du monde que je louais
la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais
sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indifférente à mes
avantages et que je ne les connusse pas. Mais dès ma plus grande
jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais
écartée, et voici à quel sujet.
Je voyais quelquefois chez mon oncle, à de grands dîners, pendant les
étés que nous passions à Paris pour l'assemblée du clergé dont il était
président, M. le maréchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps
de Louis XIV, ou qui, du moins, en eût conservé les traditions. Agé de
quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en
goût, et trouvait que je ressemblais à je ne sais quelle dame de son
temps. Il me prenait à table à côté de lui et avait la bonté de causer
avec moi. Un jour, il me conta que dès sa plus tendre jeunesse, il avait
étudié avec soin et réflexion les divers inconvénients de la vieillesse
dans le monde, et qu'ayant été extrêmement ennuyé et importuné par
certains vieillards quand il avait mon âge, il avait pris la résolution
d'éviter aux autres, s'il était destiné à vieillir, ce dont il avait
souffert lui-même. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis
toujours rappelé ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en
suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid
qu'une femme âgée portant des fleurs et des ornements qui font ressortir
plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage.
M. le maréchal de Biron était colonel des gardes françaises et adoré
dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai
encore vu, dans mon enfance, défiler, à la tête de son corps, devant le
roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite
plaine près du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des
Sablons.
Il possédait une grande et belle maison à Paris--maintenant celle du
Sacré-Coeur--attenant à un splendide jardin de trois où quatre arpents,
où s'élevaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait
une grande magnificence de livrée, de chevaux, de table, et faisait avec
largesse les honneurs de Paris. Propriétaire de loges aux principaux
spectacles, il n'y allait jamais lui-même, mais elles étaient toujours
occupées par des étrangères de distinction, surtout par des Anglaises,
qu'il préférait à toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus
considérables. On regardait comme un honneur particulier d'être reçu
chez lui.
Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque
chanteur étranger ou un grand musicien passait à Paris. Il accueillait
toutes les distinctions, et cela avec des manières nobles, un grand air
et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, élément
inséparable de sa personne. Un jour, parlant à mon oncle, avec cette
sorte de grasseyement qui était la belle façon de parler dans la
jeunesse de Louis XV, il lui dit: «Monsieur l'arechevêque»--les
maréchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux évêques--«si
j'avais le malheur de perdre Mme la maréchale de Biron, je prierais Mlle
Dillon de prendre mon nom et de me permettre de déposer ma fortune à ses
pieds.» Or, ce malheur, il s'en serait consolé facilement, ne l'a pas
atteint. Sa femme, dont il vivait séparé depuis cinquante ans pour
quelque méfait que j'ai toujours ignoré, lui a survécu et a péri sur
l'échafaud, avec sa nièce, la duchesse de Biron.
M. le maréchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que
son enterrement. Ce fut la dernière splendeur de la monarchie.
On lui donna pour successeur au régiment des gardes, au lieu du duc de
Biron, son neveu, que le régiment désirait, le duc du Châtelet, qui se
rendit impopulaire dès les premiers moments de ses fonctions, en voulant
brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort négligée
dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas même aux quartiers
et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils étaient de service. Ce
relâchement dans la discipline leur donnait la facilité de se lier avec
les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si
facilement révolutionnaires dès qu'on voulut les corrompre. M. du
Châtelet, d'un caractère dur et brouillon, ne considéra le régiment des
gardes françaises que comme un régiment ordinaire qu'il fallait
informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les révolutionnais en
profitèrent.
III
Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le maréchal de Laval,
son grand-père, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
Luxembourg. Il l'épousa alors qu'elle était presque une enfant et que
lui-même avait dix-huit ans à peine. Je le regrettai à cause du nom.
Depuis, m'étant liée avec Adrien de Laval d'une amitié très fidèle qui a
duré jusqu'à sa mort, il m'a souvent répété combien il avait été affligé
de ne m'avoir pas épousée. Je ne lui ai pas répondu la vérité qui était
que tout en nous convenant très bien comme amis, nous n'étions cependant
nullement faits l'un pour l'autre.
Ma grand'mère me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
réputation était mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il était
de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.
Le prétendant qui suivit fut Espérance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
vu dans notre enfance à l'un et à l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
nom qui me semblât assez illustre. Ma décision fut peu raisonnable
peut-être. C'était, en effet, un très bon sujet, qui avait un intérieur
fort agréable; il était lié avec les Rochechouart, que je devais
retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
l'autre à la même société. La terre de son père, Tracy, était à 6 ou 7
lieues de Hautefontaine. Ma grand'mère ne voulait plus aller à
Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute à me céder en partie;
cette propriété, à me donner au moins la faculté de l'habiter. Tout
était donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
et cependant je la repoussai.
Les mariages sont écrits dans le ciel. J'avais en tête M. de La Tour du
Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
était petit et laid, qu'il avait contracté des dettes, joué, etc.,
toutes choses qui m'auraient à l'instant éloignée de tout autre. Et
pourtant ma résolution était prise: je disais à Sheldon que je
n'épouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
manie, mais ne me persuadait pas.
Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
lorsqu'un matin ma grand'mère me dit: «Ce M. de Gouvernet revient encore
avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mère, nous
fait circonvenir de tous les côtés. Son père est commandant de province
et sera maréchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
considération dans le militaire. Son cousin, l'archevêque d'Auch[31],
presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
parler tours les jours par son neveu, l'abbé de Chauvigny,» depuis
évêque de Lombez.--«La reine elle-même le désire, car la princesse
d'Hénin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parlé. Pensez-y et
décidez-vous.» À quoi je répondis sans hésiter: «_Je suis toute décidée.
Je ne demande pas mieux._»
Ma grand'mère fut stupéfaite. Elle espérait, je crois, que je le
refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le préférais à M. de
L'Aigle. En vérité, je n'aurais su le dire moi-même. C'était un
instinct, un entraînement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destinée à lui!
Et depuis cette parole, échappée comme malgré moi de ma bouche, à seize
ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie était son bien. Je
bénis le ciel de ma décision, en écrivant ces lignes, si
soixante-et-onze ans, après avoir été sa compagne pendant cinquante
années. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrémités
du bien et du mal, jamais la pensée ne m'est venue que j'eusse été plus
heureuse avec un autre. J'ai remercié Dieu tous les jours du mari qu'il
m'avait donné, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
comme unique et dernière faveur d'aller le rejoindre là où nous ne
serons plus séparés.
Nous partîmes pour Montpellier sans qu'on eût parlé de nouveau de ce
mariage. Cette année-là, Sheldon nous accompagnait, et je le
questionnais à tous moments, quand nous étions seuls, sur M. de
Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait été encore faite. Ma
grand'mère ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
avec plaisir que lord John Russell, frère du duc de Bedford, vînt
presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractère de ma
grand'mère pour ne pas savoir que la moindre difficulté qui l'aurait
heurtée lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
aurait résisté au roi lui-même. Quand elle était montée, il n'y avait
rien dont elle ne fût capable en fait de violence. Quoique fort inquiète
et tourmentée, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est à
Sheldon, qui avait pour moi le dévouement et l'attachement d'un frère.
L'abbé de Chauvigny servait d'intermédiaire entre Mme de Monconseil et,
mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
dont je venais de lui voir remettre le contenu à mon oncle. Il regardait
le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
fixement, et me dit: «Non. Pas encore.» Je compris tout de suite que
c'était une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
parlait de mon mariage. L'abbé s'amusa malignement de ma rougeur et de
mon trouble, et nous ne nous parlâmes plus de la soirée.
Le lendemain matin, ma grand'mère m'annonça que mon oncle avait reçu une
lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle désirait extrêmement mon
mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
qu'elle ferait tout pour le faire réussir; mais qu'elle ne jouissait pas
d'un grand crédit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
elle avait eu des démêlés fort désagréables. Ce fut alors que j'appris
que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, aînée de quinze
ans de la princesse d'Hénin, sa soeur, avait eu la plus mauvaise
conduite. Elle était enfermée dans un couvent d'où elle ne sortait
presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
pension, mais ne la voyait pas. Ils n'étaient pas séparés juridiquement.
On avait voulu éviter le scandale d'une enquête légale par égard pour sa
soeur, qui venait d'épouser à quinze ans le prince d'Hénin, frère cadet
du prince de Chimay, et en considération aussi de sa fille[32], soeur
aînée de trois ans de M. de Gouvernet, placée en pension dans un couvent
à Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.
Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, même à cet âge, elle
était encore belle. M. de Monconseil l'épousa fort jeune. Il était
militaire, comme presque tous les gentilshommes à cette époque. Il avait
eu une jeunesse très dissipée, très vive, et avait été page de Louis
XIV. Il racontait qu'éclairant un soir ce monarque, comme il sortait de
chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
tenait allumés dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
mis, dis-je, le feu à la perruque du roi. En contant cette histoire à sa
fille, soixante-dix ans après, il était repris d'une peur telle qu'il en
tremblait.
M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du règne de
Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
intrigante, avait beaucoup servi à sa fortune. Je crois qu'ils s'étaient
mutuellement pardonné beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant général de très bonne
heure, était commandant de la Haute-Alsace et résidait toujours à
Colmar. Il venait rarement à Paris, où sa femme demeurait la plupart du
temps et où elle soignait ses intérêts avec une grande suite. J'ai
entendu dire qu'elle n'avait jamais laissé passer un courrier sans lui
écrire des lettres très courtes, mais pleines de choses intéressantes,
et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
particulières acquéraient le plus grand prix. Combien il est à regretter
que de semblables recueils aient été détruits!
M. de Monconseil, à l'âge de quarante ans, par une circonstance que je
regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y établit et n'en sortit plus
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, après une vie
édifiante et admirable, laissant des établissements de charité bien plus
considérables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
fort aisée, n'était pas immense. Il possédait une belle maison à
Saintes, où il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'année, il
habitait Tesson, créé par lui et dont il avait planté le parc et les
jardins. Il allait rarement à Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
et agréable maison. Grâce à ses instances, son gendre, M. de La Tour du
Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortît de son couvent de
loin en loin pour s'installer pendant quelques mois à Tesson auprès de
son père. Mais cela n'est arrivé que deux ou trois fois en quarante-cinq
ans.
Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tentée de le recommencer.
Ils n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
Monconseil, très attentive à tenir son mari au courant de tous les
intérêts et de toutes les nouvelles, lui écrivait régulièrement, comme
je l'ai dit, tous les courriers.
M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent à
Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites à son
grand-père lui valaient un bien plus précieux encore que l'argent qu'il
lui donnait: c'étaient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune coeur et qui ne se
sont jamais effacés.
IV
Le dernier voyage que je fis à Montpellier eut donc lieu de 1786 à 1787.
Il fut fort brillant pour moi.
Par une intrigue dont les causes et les détails échappent aujourd'hui à
ma mémoire, M. de Calonne, alors contrôleur général et puissamment
protégé par la reine, avait obtenu que l'on déplaçât M. de Saint-Priest,
intendant de Languedoc, et avait donné cet emploi à M. de Balinvilliers,
mari de sa nièce. Ce changement déplut beaucoup dans la province. La
famille des Saint-Priest était extrêmement considérée et aimée. Tout le
monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchèrent à plaire par la
dépense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
ouvriers venus de Paris et même de l'établissement appelé _des Plaisirs
du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal où ils réunirent toutes
les sociétés de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la première
fois que ce mélange, qu'on nomma _une fusion_, fut essayé. Mme Riban,
femme du célèbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'éclat de sa beauté.
D'autres notabilités de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
scandale des vieilles présidentes de la cour des comptes, le seul
tribunal que nous eussions à Montpellier.
Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intérêt:
c'était la présidente Claris, belle et grande personne pâle et délicate,
qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
comme un singe, beaucoup plus âgé que sa femme, avait été d'une jalousie
telle à cause de sa beauté, qu'il la tint enfermée pendant quatorze ans
sans la laisser sortir ni voir à personne, si bien que la rumeur se
répandit que l'infortunée était folle, bruit sans fondement aucun,
heureusement pour la pauvre présidente. Elle savait dessiner et même
graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
occupation et son plaisir pendant les années de sa captivité. Il se
trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
peinte en blanc de doreur, avait été recouverte d'un vernis brun très
délicat et très uni; puis, sur cette boiserie ainsi préparée, elle avait
dessiné au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
aussi fins que la plus belle gravure, et qui se détachaient en blanc sur
le fond brun. C'était un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
On disait que l'exécution de ce travail lui avait fait mal à la
poitrine, en raison de la nécessité de souffler constamment sur les
poussières produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
plutôt que sa santé s'était détruite parce qu'elle n'avait jamais pris
l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'années.
Je rencontrais aussi chez M. de Périgord Mlle de Comnène[34], dont la
famille venait d'être reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
depuis mère de Mme d'Abrantès, qui parle à tous moments de sa beauté
dans ses Mémoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle eût été
belle, j'en aurais conservé le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
nom seul est resté historiquement dans ma tête.
CHAPITRE V
I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.
I
On n'aura pas de peine à croire que j'avais un désir très vif de
retourner à Paris, où mon sort devait se décider. Nous nous mîmes en
route plus tôt même que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de
passer cette année par Marseille et Toulon en revenant à Paris. Cette
excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et
m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je désirais
beaucoup connaître. Nous serions restés un jour, au lieu de huit, chez
un vieil évêque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi
n'aurait pas été plus long.
Je me réjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier
avec la nouvelle de la convocation de la première assemblée des
notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain
de la clôture des États pour retourner à Paris et renoncer de voir
Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Révolution. Elle commença
pour moi par une vive contrariété. Elle a fait mieux que cela par la
suite.
Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher à Fontainebleau,
pour ne pas arriver trop fatigué à Paris et pouvoir aller le lendemain
matin à Versailles. Nous trouvions toujours la maison préparée comme si
on ne l'avait pas quittée. Fatigués ou non, il fallait que les gens
fussent à leurs places, habillés, poudrés et tenus comme à l'ordinaire.
Je faisais de même; et arrivées à deux heures, ma grand'mère et moi,
nous paraissions à trois dans le salon pour nous mettre à table, sans
prêter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir.
Le soir, il vint des visites. La première fut un vieux comte de
Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_,
était amie de ma grand'mère. Après les lieux communs sur la mauvaise
saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: «Eh! bien,
monsieur le comte, quelles nouvelles à Paris?»--Oh! répond le gros
Allemand, il y en a une pour la société: Mme de Monconseil est morte.»
L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je pâlis, et
mon oncle, craignant que mon émotion ne me trahît, dit que j'étais
fatiguée et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis à
l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser,
comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne
dérangerait rien à nos projets.
Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme
de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hénin, qui demeurait
avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soignée d'une
manière admirable. Je devais écouter tout cela d'un air indifférent,
quoique je fusse vivement intéressée. Heureusement je pouvais en parler
avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent
des Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle avait passé trois ans
sans en sortir une seule fois. Sa mère était venue la chercher à Paris,
mais elles restèrent jusqu'après mon mariage.
II
M. de Gouvernet, en l'absence de son père pour le moment éloigné de
Paris, s'empressa de faire savoir à mon oncle que la perte de sa
grand'mère n'influait en rien sur le désir qu'il avait de lui
appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en
particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait
de ses manières. M. de Gouvernet insista pour être autorisé à aller
informer de vive voix et personnellement son père que la demande de la
main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agréée par elle
et par ma grand'mère, et, sur la réponse affirmative de mon grand-oncle,
il prit congé de lui. J'entre dans tous ces détails pour peindre les
moeurs de la haute société dans ce temps-là, si éloigné de celui où
j'écris. Mon oncle monta chez ma grand'mère, j'étais seule avec elle, et
il m'embrassa en me disant: «Bonsoir, madame de Gouvernet.»
Quelques, jours s'écoulèrent, et avant que la semaine fût passée, on
vint un soir dire à mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son
cabinet. «Mais cela n'est pas possible», s'écria-t-il. Rien n'était plus
vrai néanmoins. Il avait été au Bouilh, avait parlé à son père; lui
avait fait écrire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur
toutes choses, était remonté dans sa voiture et était revenu à Paris.
Cet empressement me parut du meilleur goût. Il fut convenu qu'il
viendrait le lendemain matin chez ma grand'mère, mais qu'il ne me
verrait qu'après les articles signés, comme c'était l'usage alors, à
moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne
sortais jamais à pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni
au spectacle.
Ce lendemain mémorable, je me mis derrière un rideau, et je vis
descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attelé d'un beau
cheval gris très fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais
pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrivée me plut davantage
que s'il fût venu dans un bon carrosse, escorté de son laquais qui lui
eût présenté le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de
l'escalier. Il était en costume du matin fort soigné: un frac noir, ou
gris fer très foncé, nuance imposée par son grand deuil; un col
militaire et un chapeau de même, chapeau porté pour ainsi dire
exclusivement par les colonels, parce qu'il était de très bon air
d'afficher ce grade élevé avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas
laid, comme on me l'avait annoncé. Sa tournure assurée, son air décidé
me plurent au premier coup d'oeil. J'étais placée de manière à le voir
lorsqu'il entra chez ma grand'mère. Elle lui tendit la main, qu'il baisa
d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils
échangeaient et je tâchais de me les imaginer. Il resta un quart
d'heure; et on convint de signer les articles, aussitôt qu'ils auraient
été rédigés par les notaires, afin de permettre à M. de Gouvernet de
venir tous les jours chez mon oncle.
Cela ne fut terminé qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme
d'Hénin fit une visite à ma grand'mère. Elle me demanda; je m'y
attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si élégante et si
imposante, qui allait m'examiner des pieds à la tête, que je pouvais à
peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu'à la
lettre je ne voyais pas où j'allais. Elle se leva, me prit la main et
m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle
m'éloigna d'elle à la longueur de son bras, en s'écriant: «Ah! la belle
taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux!» J'étais au
supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je
suis sûre de n'avoir répondu que des bêtises. En s'en allant, elle
m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le
plaisir qu'elle aurait à me mener dans le monde.
Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour où l'on signa les
articles. Il n'était pas d'usage que la demoiselle assistât à la lecture
de cet acte préparatoire, que signaient seuls les parents et les
notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mère vint à
la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que
vive. Je sentais tous les regards fixés sur moi, et surtout ceux de M.
de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit à
côté de Mme d'Hénin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait pitié de
mon embarras.
Ma toilette était très simple. J'avais conjuré ma grand'mère de la
laisser à mon choix. On portait alors des robes lacées par derrière qui
marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en
avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros
bleu de beau ruban avec des bouts effilés en soie brillante, qui venait
d'Angleterre. On trouva que j'étais mise à peindre. On regarda mes
cheveux, que j'avais très beaux. Un tel examen était insoutenable en
présence du _haut et puissant seigneur futur époux_, comme on l'avait
nommé vingt fois de suite en lisant les articles.
À partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dîner ou
passer l'après-dîner, ou souper, soit à Paris, soit à Versailles, mon
oncle, depuis le commencement de l'assemblée des notables, étant établi
dans cette ville.
Ma grand'mère et moi nous restâmes à Paris. Tous les jours de la semaine
nous partions à une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions
pour dîner à trois heures. Mon oncle n'était presque jamais sorti du
bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, présidé par
Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de
se mettre à table et amenait avec lui quelques personnes. M. de
Gouvernet venait de Paris et dînait chaque jour avec nous. Il était en
habit habillé avec l'épée au côté, car on n'avait pas encore adopté
l'usage d'être en frac et en chapeau rond à dîner, surtout à Versailles.
Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y être vu autrement
qu'avec son épée et habillé, à moins qu'il ne fût sur le point de monter
à cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin
alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne
passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les
salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il eût été du
plus mauvais goût de manquer, je ne dis pas à l'étiquette, mais à la
moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la
société.
Pendant cette assemblée des notables, qui m'ennuyait mortellement, la
politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque
personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible à
développer pour combler le déficit des finances et réformer les abus
qu'on avait laissé s'introduire dans l'État. Mon oncle voulait que toute
la France fût gouvernée par des États, comme le Languedoc. M. de
Gouvernet se mêlait souvent à ces discussions avec esprit et vivacité,
et j'aimais à l'entendre parler.
Il avait présenté à mon oncle son beau-frère, le marquis de Lameth, et
deux des frères de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le
maréchal de Duras, dont il était le filleul, portait également ce nom
breton, parce qu'il avait été tenu sur les fonts par les États de
Bretagne, et le lui avait donné--et Alexandre, chevalier de Malte et ami
de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrième frère,
Théodore, qui a survécu à tous les autres.
Le marquis de Lameth était un bel homme de trente ans, grand, bien fait;
sérieux et même sévère dans son maintien. Il vivait presque toujours à
la campagne, dans son beau château d'Hénencourt, près d'Amiens, qu'il
venait d'arranger, ou dans son régiment, celui de la Couronne. C'était
un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,
c'est-à-dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la
discipline, veillaient à l'exécution des ordonnances avec une
scrupuleuse ponctualité, ne se familiarisaient pas avec leurs
inférieurs, et avaient une idée juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet
était de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en
second du régiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage
seulement qu'on lui donna le régiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa
beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.
III
Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le
milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de
Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de c
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