Les Contemporains, 6ème Série
by Jules Lemaître · French · Gutenberg #28286 · 558,009 chars · public domain (US)
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Title: Les Contemporains, 6ème Série
Author: Jules Lemaître
Release date: March 9, 2009 [eBook #28286]
Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28286
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
JULES LEMAÎTRE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LES CONTEMPORAINS
ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
SIXIÈME SÉRIE
Louis VEUILLOT--LAMARTINE
Influence récente des littératures du Nord
Figurines
Guy de MAUPASSANT
Anatole FRANCE
PARIS
LECÈNE, OUDIN ET Cie, ÉDITEURS
15, RUE DE CLUNY, 15
1896
Tout droit de traduction et de reproduction réservé
DU MÊME AUTEUR
=EN VENTE=
=Les Médaillons=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»=
=Petites Orientales=, poésies, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3»=
=La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt=, 1 vol. in-12 br.
(Hachette et Cie) =3 50=
=Les Contemporains:= _Études et portraits littéraires._ CINQ SÉRIES.
Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. =3 50=
_Ouvrage couronné par
l'Académie française._ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin
et Cie)
=Impressions de théâtre.= HUIT SÉRIES. Chaque série forme un vol. in-18
jésus, br. =3 50=
Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie)
=Corneille et la Poétique d'Aristote.= Une brochure in-18 jésus (Lecène,
Oudin et Cie) =1 50=
=Sérénus=, _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12 br. (Lemerre) =3 50=
=Myrrha=, _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, édition br. (Lecène,
Oudin et Cie) =3 50=
=Dix Contes=, 1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par
Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, Loévy,
couverture artistique dessinée par Grasset, édition de grand luxe sur
vélin, broché =8»=
Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées
(Lecène, Oudin et Cie) =12»=
=Les Rois=, roman (Calmann-Lévy) =3 50=
=Révoltée=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»=
=Le député Leveau=, comédie en quatre actes (Calmann-Lévy) =2»=
=Mariage blanc=, drame en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
=Flipote=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
=Les Rois=, drame en cinq actes (Calmann-Lévy) =2»=
=L'Âge difficile=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
=Le Pardon=, comédie en trois actes (Calmann-Lévy) =2»=
EN GUISE DE PRÉFACE
Il y a, dans une Revue illustre, un écrivain que je respecte et que
j'admire infiniment. Depuis quelque temps, il ne peut plus écrire une
page sans marquer son dédain et son antipathie pour ce qu'il appelle la
littérature et la critique personnelles. (Au fait, est-ce que ce ne
serait pas de la «littérature personnelle», l'expression si fréquente et
si véhémente de cette antipathie?) Il traite avec moquerie les critiques
qui parlent trop d'eux-mêmes, et qui à cause de cela ne seront jamais
que de «jeunes critiques». Et, par malheur, comme il est grand
dialecticien, il appuie ce sentiment d'excellentes raisons. Et chaque
fois, bien qu'il n'ait peut-être nullement pensé à moi, je prends cela
pour moi, je m'humilie, je rentre en moi-même... afin d'apprendre à en
sortir, ou à faire semblant.
(Et, chose admirable, je n'ai jamais tant parlé de moi que depuis qu'on
me le reproche, justement parce que je veux m'en défendre.)
Oui, je songe quelquefois à me corriger. Il me semble que cela ne serait
pas très difficile. Je vous assure que je pourrais, comme un autre,
juger par principes et non par impressions. On me traite d'esprit
ondoyant. Je serais fixe si je le voulais; je serais capable de juger
les oeuvres, au lieu d'analyser l'impression que j'en reçois; je serais
capable d'appuyer mes jugements sur des principes généraux d'esthétique;
bref, de faire de la critique peut-être médiocre, mais qui serait bien
de la critique...
Seulement alors, je ne serais plus sincère. Je dirais des choses dont je
ne serais pas sûr. Au lieu que je suis sûr de mes impressions. Je ne
sais, en somme, que me décrire moi-même dans mon contact avec les
oeuvres qui me sont soumises. Cela peut se faire sans indiscrétion ni
fatuité, car il y a une partie de notre «moi», à chacun de nous, qui
peut intéresser tout le monde. Ce n'est pas de la critique? Alors c'est
autre chose: je ne tiens pas du tout au nom de ce que je fais.
(4 novembre 1889.)
* * * * *
... M. Brunetière est incapable, ce semble, de considérer une oeuvre,
quelle qu'elle soit, grande ou petite, sinon dans ses rapports avec un
groupe d'autres oeuvres, dont la relation avec d'autres groupes, à
travers le temps et l'espace, lui apparaît immédiatement; et ainsi de
suite. Toute une philosophie de l'histoire littéraire et, à la fois,
toute une esthétique et toute une éthique sont visiblement impliquées
dans les moindres de ses jugements. Don merveilleux! Tandis qu'il lit un
livre, il pense, pourrait-on dire, à tous les livres qui ont été écrits
depuis le commencement du monde. Il ne touche rien qu'il ne le classe,
et pour l'éternité. J'admire de bon coeur la majesté d'une telle
critique. Si tel de ses jugements particuliers paraît «étroit», comme on
dit, ce n'est que par une illusion ou un abus de mots: car toute une
conception de l'esprit humain et de la destinée humaine tient dans
l'ampleur sous-entendue de ses considérants. Oui, cela est beau. Mais en
voici le rachat. Quelle tristesse ce doit être de ne plus pouvoir ouvrir
un livre sans se souvenir de tous les autres et sans l'y comparer!
Juger toujours, c'est peut-être ne jamais jouir. Je ne serais pas étonné
que M. Brunetière fût devenu réellement incapable de «lire pour son
plaisir». Il craindrait d'être dupe, il croirait même commettre un
péché. Là est notre revanche à nous. Cela nous est égal de nous tromper
en aimant ce qui nous plaît ou nous amuse, et d'avoir à sourire demain
de nos admirations d'aujourd'hui. Consentant au plaisir, nous consentons
à l'erreur. Mais d'abord nos erreurs sont sans conséquence; elles ne
sont pas liées entre elles; elles ne portent que sur des cas
particuliers: au lieu que si, d'aventure, M. Brunetière se trompait, ce
serait effroyable; car, outre que son erreur aurait été sans plaisir,
elle serait sans recours ni remède; elle serait totale et irréparable;
ce serait un écroulement de tout lui-même. Or, il ne se trompe point,
sans doute: mais enfin qui le jurerait?--Et ne dites pas non plus que la
critique personnelle, la critique impressionniste, la critique
voluptueuse, comme vous voudrez l'appeler, est bien pauvre vraiment et
bien mesquine comparée à l'autre critique, à celle qui fait entrer le
ressouvenir des siècles dans chacune de ses appréciations. Lire un livre
pour en jouir, ce n'est pas le lire pour oublier le reste, mais c'est
laisser ce reste s'évoquer librement en nous, au hasard charmant de la
mémoire; ce n'est pas couper une oeuvre de ses rapports avec le
demeurant de la production humaine, mais c'est accueillir avec
bienveillance tous ces rapports, n'en point choisir et presser un aux
dépens des autres, respecter le charme propre du livre que l'on tient et
lui permettre d'agir en nous... Et comme, au bout du compte, ce qui
constitue ce charme, ce sont toujours des réminiscences de choses
senties et que nous _reconnaissons_; comme notre sensibilité est un
grand mystère, que nous ne sommes sensibles que parce que nous sommes au
milieu du temps et de l'espace, et que l'origine de chacune de nos
impressions se perd dans l'infini des causes et dans le plus
impénétrable passé, on peut dire que l'univers nous est aussi présent
dans nos naïves lectures qu'il l'est au critique-juge dans ses défiantes
enquêtes.
(12 septembre 1892.)
* * * * *
... Il est, pour le moins, deux façons d'entendre la critique des
oeuvres littéraires.
Dans le premier cas, on cherche si l'oeuvre est conforme aux lois
provisoirement «nécessaires» du genre auquel elle appartient, ou
simplement aux exigences ou habitudes de l'esprit et du goût latins, et,
d'autres fois, si elle est conforme aux intérêts de la moralité publique
et de la conservation sociale. Ou bien, quand l'oeuvre est d'importance
et qu'on veut «élever ses vues», on s'efforce de la situer
historiquement dans une série de productions écrites; ou bien, on
recherche quel moment elle marque dans le développement, la
dégénérescence ou la transformation d'un genre,--les genres littéraires
étant considérés comme un je ne sais quoi de vivant et d'organique, qui
existerait indépendamment des oeuvres particulières et des cerveaux où
elles ont été conçues... Cette critique-là, qui n'est qu'une idéologie,
exclut presque entièrement la volupté qui naît du contact plein, naïf,
et comme abandonné, avec l'oeuvre d'art. Elle nous demande, en outre, de
continuels actes de foi. Et elle suppose, chez ceux qui la pratiquent,
une grande superbe intellectuelle, une extrême surveillance de soi, et
comme une terreur de jouir d'autre chose que des démarches, jeux et
prouesses dialectiques de son propre esprit. On m'a rapporté que
l'écrivain incroyablement vivace et impétueux qui représente chez nous
cette école critique disait un jour à un confrère suspect d'indolence,
d'ingénuité et d'épicuréisme littéraire: «Vous louez toujours ce qui
vous plaît. Moi, jamais». Dur renoncement apparent!... J'ajoute que
cette critique ascétique et raisonneuse, difficile à exercer
supérieurement, est de ces emplois qui supportent le mieux une
médiocrité honorable.
L'autre critique consiste à définir et expliquer les impressions que
nous recevons des oeuvres d'art. Elle est modeste; toutefois, ne la
croyez pas forcément insignifiante. Les raisons qu'on donne d'une
impression particulière impliquent toujours des idées générales. On ne
la peut motiver sans motiver à la fois tout un ordre d'impressions
analogues. Et, sans doute, le critique «impressionniste» semble ne
décrire que sa propre sensibilité, physique, intellectuelle et morale,
dans son contact avec l'oeuvre à définir; mais, en réalité, il se trouve
être l'interprète de toutes les sensibilités pareilles à la sienne. Et
ainsi il n'y a pas de «critique individualiste». Celle qu'on appelle
ainsi, au lieu de classer les ouvrages, classe les lecteurs (ou les
auditeurs). Mais ne voyez-vous pas que classer ceux-ci, c'est, au bout
du compte, distribuer en groupes et juger ceux-là, et qu'ainsi la
critique subjective arrive finalement au même but que l'objective, par
une voie plus humble, plus couverte et peut-être moins aventureuse,
puisqu'on est beaucoup moins sûr de ses jugements que de ses
impressions?
(23 janvier 1893.)
LES CONTEMPORAINS
LOUIS VEUILLOT
I
J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des
_Contemporains_, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à
la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans
doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes
originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux
d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus
intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments
significatifs.
Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis
Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne
se bornent à savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le
plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et qu'il a
laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre
simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le
hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je
glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant
reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus
comme «livres de prix», c'était _Rome et Lorette_ et les _Pèlerinages de
Suisse_; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot
comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de
campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef
de l'_Univers_ était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils
l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte
qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose
de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le
prestige d'un héros réfractaire, d'un _outlaw_, suspect aux puissances
établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de
considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup,
lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.
Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel».
Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'_Univers_ se retiraient du
journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais leur
conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces instructions,
M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me demandai alors:
Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude?
Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son oeuvre, que je
n'avais jusque-là qu'effleurée.
Cette oeuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort
compacts,--sans compter les articles non recueillis et qui, je pense,
formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois
avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai
rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de
doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste
tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai
compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait
été.
Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis
bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à
tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi
m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique
et l'artiste.
II
Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais,
d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait
pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble,
étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses
parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à
Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis
saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première
communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de
braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement
dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un
_autodidacte_, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce
temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la
révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des _Libres Penseurs_),
quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres,
mon coeur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet
insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon
père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne;
tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises moeurs.
Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société.»
Rappelez-vous cette note.
Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution
de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis,
à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait
le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il
haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune
préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance:
j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus
volontiers.»
C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont
il nous fait le portrait dans son roman de l'_Honnête Femme_. À
vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la
sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de
ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les
hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie
était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il
ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs
illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux
blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits
brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent...
croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est
troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre
petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres
gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose
qui pourra suppléer au remords!»
Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se
souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il
avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de
bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il,
j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée
sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât
leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus
dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une
action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères
publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas
de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez
chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans
leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait
comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux
vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à
cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le
petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de
délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se
retourne vers le peuple, que nul n'a aimé plus constamment que lui; il
croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et généreuses,
le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les
mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance humaine ou
divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les
tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les messieurs»,
comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la civilisation, se
tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»
Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas
content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard
avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains.
Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement
impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses
discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et
n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion.
Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il
souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges
accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou
une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès
de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant
quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent
dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus
sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre
jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par là du
reste.»
Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut
(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens
d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui
cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions
sociales,--à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle
sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils
connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après
tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur
raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le
gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.
À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le
gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait
peut-être une besogne honteuse,--s'il avait rencontré sur son chemin
quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de
langage, austère de moeurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est
trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet
apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait
certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de
révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une
barricade et eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il eût
composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de la
plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le
citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il
serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.
Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu
à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un
vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été
mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il
eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de
dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit
d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis
Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été
académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait
d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui
qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les
anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait
son nom.
Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne
rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte.
Il alla à Rome, et il s'y convertit.
III
Comment cela se fit-il?
Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il
faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de
la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères
particuliers de la conversion de Louis Veuillot.
Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt
qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est
nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy
ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le
cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa
correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement
inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous
cette forme.»
Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut
pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne
fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.
Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé
n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et
persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et
mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un
littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes
auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on
ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou
spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en
passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre
ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est
venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer
sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire
vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable
au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où
il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de
faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait
déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils
peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là
que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils
veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne
connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à
ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de
la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»
Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce
que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne
lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et
dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir
la paix de la conscience.
Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être
meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié
de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux
phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des
choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment
du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage
d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien.
Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper,
comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses
collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant
pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je
n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les
exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui
nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants
au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable
qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être
à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.
Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus
déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre
humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,
des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez
lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page
capitale de la première préface des _Libres Penseurs_:
Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier,
sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses
jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,
ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres
pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses
sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un
protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la
société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes,
on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu
souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à
l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la
société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain
pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et
des respects, elle n'en a nulle part...
Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était
mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa
vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les
joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur
vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime
d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une
lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la
pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale,
l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la
compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur
sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma
douleur.
Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette
société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu,
ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme.
Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit.
J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour
j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_.
Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus
pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire».
Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait
d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains:
aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux
injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la
sanction après la mort.
Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par
excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves:
rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère
y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot
était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome
catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la
vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et
dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son
esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de
la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut
de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la
transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il
pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.
IV
La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il
voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout
seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois
de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il
écrivait à son frère (_Corresp._, I, p. 25):
Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais,
et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me
fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y
songer.
Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:
C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion
définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement
commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon
esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de
facilité me devient cher.
Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller
loin dans la connaissance de notre misérable coeur:
... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du
bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on
a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle,
qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la
vie passée laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en
arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose
épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand
devoir divin.
Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:
... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait
du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent
un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous
n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est
rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle
vient.
Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot
en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là,
des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être
plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme
fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble
de coeur.
Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus
redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la
séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout
chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la
prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce
mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (_Mélanges_, I) le
plus pénétrant, le plus admirable commentaire.
Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité
de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait
lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet
de lui faire payer ses dettes:
... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé?
Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes
rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps
perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes,
dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des
dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et
ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la
bénir. (_Lettres à son frère._)
Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa
tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux
soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues.
Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal
Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la
presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en
chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir
d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre,
et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de
l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui
eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa
vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable
labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres
secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner.
V
Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être,
si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de
son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté
de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette
simplicité.
Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance,
presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris,
fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y
avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se
sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur
esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs
passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se
convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement
beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au
surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un
enseignement exprès avait déposés dans leurs coeurs d'enfants. Leur
retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne
saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas.
Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il
la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de
jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce
n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa
conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.
Il est catholique naïvement,--sans respect humain, cela va sans dire,
mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton
qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait
qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la
messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi
de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages
familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et
dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il
ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon d'un curé de
campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une
messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion
qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses
petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de
propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne
croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits
superbes, l'humilité et la simplicité du coeur: on reconnaît, lorsqu'on
l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.
Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques
laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun
n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux
sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un
desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette
bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété
plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les
prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les
Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.
Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je
nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur
naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le
catholicisme est le salut de la société humaine et, par conséquent, des
pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins directement de l'âme des
pauvres que de celle des riches, et ils gardaient à ceux-ci, malgré
leurs vices et leur indignité, une sympathie et une considération
involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient à
peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec
lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né de petits
artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son
bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et participé
aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain du
lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est,
que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins
coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera
toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: _Paris
sous les deux sièges_, il écrit, à propos des exécutions sommaires,
contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de
Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence
horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est
jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes
sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices
qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que
Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y
ramassent des perles que peut-être ne contiennent pas en pareil nombre
les riches demeures, les cours et les palais...» Nul catholicisme plus
anti-bourgeois que celui de Veuillot.
Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa
vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et
sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le
bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous
la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la
bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est
fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle,
mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la
vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les
mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop
vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se
désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et
transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout
entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le
commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par
tempérament.
Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la
métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui
est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reçoit comme
mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en
est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la
grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois
d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle
raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou
d'anciens élèves de l'École polytechnique, pour expliquer couramment ce
qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme
catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été homme; que du pain et
du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la
peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et
que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé
l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu
des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations
philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que l'on
comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce
qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
de rechercher la formation historique des dogmes et quels états d'esprit
ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne
donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire au
surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez.
L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et
Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église laisse aux fidèles sur
certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a
jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort un
Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire
divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, il parle à
l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres «éclairés»
glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une
sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner
l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive
de renchérir sur le charbonnier.
Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est
le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une
plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique.
Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas
du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour
vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de
cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement
«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des
jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et
suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude,
l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de
support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur
irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras
des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y en avait
dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que
j'ai souvent fait en songeant à la mort:--«Oui, c'est le noir, c'est
l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la mort, quelle
qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me
sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.»
Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être
pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus
de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu; et il semble
qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le
privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église entière, _afin
d'être plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient
d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du
dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel Veuillot. Quand
il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.
Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours
craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois
assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend
profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes
correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la
nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde
non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le _Parfum de
Rome_, le chapitre sur les Indulgences:
... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps
immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de
purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante,
souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états.
Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité
des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le
membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du
corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie
d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de
gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de
l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des
Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des
douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos
mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles
deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du
rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les
bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.
Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose,
et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques
les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des
bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges
et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de
panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs
sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous
empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant
passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du
panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous
adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de
l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à
«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les
mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des
mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le
communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi
contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait
au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des
Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la
Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des
mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui
appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes
qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de
l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul
fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité
davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour
et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si
la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de
charité.
La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres
mystères chrétiens, serait,--sans l'éternel enfer,--celle d'une sorte
d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande,
affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est
bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,--lien des hommes
entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des
premiers à dénoncer l'individualisme:
... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous
disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a
besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de
moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où
règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de
la société, puisque la société est l'union des esprits et des
intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à
l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société.
Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà
l'individualisme...
Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot
de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai
qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations
sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et
l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire;
et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau
proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute
en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela
n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un
penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez,
plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne
intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a
quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de
_Paris sous les deux sièges_: c'est,--étant donné sa foi qui le lie et
l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec
laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon
cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des
sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de
l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix;
mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une
ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,--et dont il n'est pas
l'inventeur,--mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.
Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées
personnelles qui se contrarient.
VI
Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la
société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été:
un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle
persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle
campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient
tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et,
pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que
lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.
Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est
épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et
libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux
pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui
n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu,
mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.
Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de
tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal
de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la
croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y
découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du
XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce
pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité
humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement
de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce
point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec
Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux
riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a
la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés
révolutionnaires d'aujourd'hui.
Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non
seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le
type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M.
Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre
penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que
le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_
et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié
de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,
mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la
divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le
protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une
forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux
pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il
les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs
vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas
ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la
foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de
cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui,
certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de
l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à
aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de
faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments
contradictoires.
Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme,
chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la
vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule
des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement
en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en
flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou
plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque,
sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a
tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au
vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_
restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de
génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs
volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les
plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur
du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_.
Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher
les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère
moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce
qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le
radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la
société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est
grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté
Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les
souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires
inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus,
devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre
en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu,
c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui
ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le
nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois
universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a
mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation
provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus
qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?
Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable
dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot
soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée,
contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des
principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan
de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais
quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui,
sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une
sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup
sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras.
«Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une
au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la
psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut
s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant
jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin
encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour
de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût
été cet homme, s'il n'eût été chrétien!
VII
Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus
furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour
avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé»,
durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles
de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que
l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne
permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun
ménagement.
Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse
bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est
Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est
l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans
exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement
dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.
Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de
lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il
est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être,
s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des
circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une
condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine
où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni
faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger
d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et,
par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque,
c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la
cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît
nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.
La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui
convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle
des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si
l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les
droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral,
un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à
l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot
qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de
la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus
remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux
pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale,
le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il
éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion
gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques
s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une
autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car,
là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon
la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la
religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou
l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à
part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les
confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi
n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»
Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un
gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses
yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un
bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai
chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte
disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes,
imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne
monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant,
membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi
est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes,
bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin
quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop
attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de
l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en
soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se
faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le
prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les
_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur
l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou
habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race
fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre
seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur
à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»
Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se
séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de
colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que
nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos
propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous
raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle
jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur»
dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire
d'un catholique libéral.
Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de
Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé
devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et
agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de
Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est
peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment
chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre
expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité
ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de
naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme
également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de
vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier
que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été
presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont
ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans
les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains
la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de
cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables.
Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous
l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y
compris Voltaire.
Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et
notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore
qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus
chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit
le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la
vérité religieuse!
Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces
bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de
passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour
revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par
leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui,
tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire,
en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans
les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux
dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais
dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les
autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient
même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de
demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils
avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape
offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il
sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la
situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des
souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son
rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui
semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté
une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.
Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui
était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la
Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de
démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,
c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé.
S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris;
il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais
l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à
ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène
Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je
puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans
ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.
Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui
d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie,
traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de
gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais
il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où
l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la
République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il
appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce
prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent
par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux,
Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup
d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et
d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé,
ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de
nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de
versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable
et presque surnaturelle d'unité.
VIII
Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un
polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais
outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire
si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale
aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et
injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et
cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien
trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont
ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce
qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes.
Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais
il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui
reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux
qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était
lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque
allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses
adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces
peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui,
qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque
peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa
polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant
quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui
a commencé.
Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup
de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,
Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,
s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il
empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à
démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,
Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille
barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou
Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on
est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le
surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes
d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose
que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus
féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de
la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et
ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.
... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme
n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent
envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les
griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les
ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette
faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée
que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par
laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce
de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est
totalement abominable: la haine du bien.
Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il
a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce
temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il
parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici
multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au
hasard:
... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de
grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule
qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes
instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent.
Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui
se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines,
tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et
me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant
parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je
voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous
les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh!
mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si
mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si
elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte
et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne
veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent.
Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes
fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables
théories, à faire des complices et des victimes...
Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela
est un charme.
Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que,
catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus
«avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que
ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de
l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle,
maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et
hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée
d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de
protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle
de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa
vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a
plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce
«jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a
arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui
ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et,
dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup
d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises
aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le
régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de
l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la
bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,
dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il
abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait
presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que
Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes
de ses _Origines de la France contemporaine_.
Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution»
que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis,
Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot),
bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un
organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le
contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à
lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:
Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue
par le suffrage universel.
Les bases morales de la constitution seront la religion, la
famille, la propriété, la liberté.
Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de
la fonction suprême, la division du territoire en grandes
agglomérations territoriales correspondant aux anciennes
provinces.
Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus,
depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et
jusqu'à la division provinciale ou État.
La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son
université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que
celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui
intéresseraient l'unité nationale...
On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être
électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le
célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la
loi.
Le citoyen jouit de la liberté de tester.
Liberté d'association religieuse et civile...
Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent
leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police
intérieure.
La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires,
et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie
en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement
hospitalier, selon leur importance, etc.
Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution
puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus
favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en
commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et
graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait
le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre
d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien
sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».
Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui
concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes
du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage
de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la
charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder
des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il
désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de
l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un
temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir
aux dépenses du culte.»
En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que
l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui
assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination?
Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité,
même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est
très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre
_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet
impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la
doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de
cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce
traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte
indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal
que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la
tyrannie cléricale.
Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son
Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il
n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété»
publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques
années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu,
encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité,
comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en
aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas
d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par
conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y
réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de
meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un
sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur
moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais
pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et
parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les
personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous
sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de
la république de Veuillot.
Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les
riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux,
autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière,
pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne,
les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette
justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus
profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint
François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de
Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement,
vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et
le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et
là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui
fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une
fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui
inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude
éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait
eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir
communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,
mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit
anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi
a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse,
contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux
compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que
«c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus
de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables
hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu
pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le
fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais
nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine
dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces
lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:
Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse.
C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait
si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à
la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a
trahi personnellement.
Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce
temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les
gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais
rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en
mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir
la roture.
En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec
l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir
eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce
de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux
aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne
verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et
de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi
du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première
bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais
j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.
C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas!
tout ce que je n'ai pas fait.
J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le
moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la
monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il
verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin
du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de
malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et
pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait
plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de
lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le
rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers
fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique
banqueroute peut sortir notre salut.
Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux
augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême
«prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans
trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la
destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il
comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens
avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une
perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai
caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut
devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à
conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant
avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il
n'aurait pas à changer son attitude...
Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa
_Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés
contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me
paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien
différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de
lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous
serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite
bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir
d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent
guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie
publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de
pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice.
(Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard
comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des
moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui
secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui
et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce
ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les
paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un
pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres
expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance,
l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et
la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais
qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I,
page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère
en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de
couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le
sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité
sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez
la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections
familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter.
Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous
connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous
verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa
femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et
vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes
et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent
au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus
incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose
sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez
Louis Veuillot, de la «sainteté».
[Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il
est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]
IX
Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot
dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je
finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la
lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi
volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il
combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite
des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du
respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de
celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature.
Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour
Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette
femme-là_.»
Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien
qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais,
tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant
plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme
artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de
réelles angoisses.
Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très
pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières,
il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite,
les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont
plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné
ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le
chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui
termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait
l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences
instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout
_Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce
dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs
de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans
Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «...
Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais
il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me
promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le
plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se
sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il
fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la
fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni
d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se
révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens
toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il
aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M.
Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu
aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible
secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à
Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le
premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle».
L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La
Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu
chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles
origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois
traditionnelle et audacieuse.
Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme
littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce
qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».
Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est
pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain
tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le
hais», etc.
Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque
douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit
double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec
sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il
dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur
ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries
impayables et impitoyables:
... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette
infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules
et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en
valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait
mince penseur s'il était fluet.
Mais, là même, il a des indulgences:
... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis
allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin.
Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint
chrétienne et fut martyre:
Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George.
J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève
quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton
génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce
qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?
Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et
que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux
qu'Helvétius et Rousseau?
Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est
un grand écrivain.»
De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo
avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses
appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que
la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue
française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la
première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à
feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:
M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre
contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui
n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point
cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un
oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se
sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux;
il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui
furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le
plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait
mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.
Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous
souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot
dans sa mère.
Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après
quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en
soi:
Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le
peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la
vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa
force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse
aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion
sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un
pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la
marque du vrai...
Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la
tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta
point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que
d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut
sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel
pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et
peut-être également,--Renan et Veuillot!»
X
Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion
pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps
d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.
Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent
très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de
très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement
«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,
après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que
le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des
versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime
plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme
il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du
moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme
classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de
Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les
mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela
surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de
_Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets
merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de
vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un
jeune homme_):
Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:
Combats en pardonnant, mais toutefois combats.
En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune
Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable
_Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement
poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures
pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que
Sainte-Beuve prisait si haut:
Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...
Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie
rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout
à fait plaisante et «gentille».
Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de
prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur
l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de
l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la
plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif
sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si
on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.
Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les
peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement
la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il
se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.
Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant,
vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même
s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps,
c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un
peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique
peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut
ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.
Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose
d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il
devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion
combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent
une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle
moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la
passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille
ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant
d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de
«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que
dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?
Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_
paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est
un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph
dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de
province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il
se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution,
la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de
pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce
mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir?
Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et
cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des
âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui
s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre
elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le
trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur
espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de
l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus
incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité
orientale ou hellénique?
Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère,
qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus
grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,
d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très
finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et
prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque.
Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater,
sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur
bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue
(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement
«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que
Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a
refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et
avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien
une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que
l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas
assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré
mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande
païenne...
Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles,
ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son
pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui
sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce
sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux
entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les
vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de
Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a
Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au
commencement de cette étude.
Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_:
Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient
pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur,
rigoriste, involontairement entaché d'imitation...
Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!
Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante
premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage
chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise
cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes
gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est
bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé.
Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de
la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très
belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du
mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et
cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une
«prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il
est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés:
«Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne
serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon
Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon,
être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.»
D'autres remarques vont loin:
... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui
souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se
trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne
l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation
présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par
un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle
se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition
nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui
laisse que tout juste celui de refuser.
Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans
de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup
d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de
pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et
si blanches.
C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du
_Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les
chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_,
_la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très
amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique
et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car
c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la
tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui
pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son
âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un
simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la
douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté
et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son
oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute
proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes
de qui cela se puisse dire.
On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on
persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées
qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans
doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur
monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et
Veuillot, catholique, fut de l'autre.
Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le
mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus
libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans
mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de
pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres
là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent
au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à
l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux
cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est
impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et
écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes
de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le
Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême
diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites
phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée,
pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de
l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de
l'expression proprement poétique...
Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force
ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle
transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la
prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des
facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un
peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il
rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter
dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.
XI
Et il en est le grand catholique; pour un peu je dirais le seul. Il a
dégagé le catholicisme de tout ce qui n'est pas lui, s'étant gardé soit
de le compromettre avec la Révolution, soit de prétendre le ramener,
comme d'autres «épureurs» de religion, au christianisme des premiers
temps. Veuillot l'a pris tel qu'il est, avec sa hiérarchie, avec ses
doctrines autoritaires en politique, même avec les us et traditions qui,
pour les inattentifs et les superficiels, paraissent s'éloigner de
l'esprit de l'Évangile. Il l'a pris, dis-je, tel que son développement
historique l'a fait, parce que ce développement est divin.
Lacordaire, Montalembert, Falloux, Dupanloup sont, auprès de Veuillot,
des catholiques à tendances hérésiarques. Ceux-là ont des faiblesses
pour l'oeuvre de la Révolution: ils se figurent que l'égalité civile, la
liberté politique, le régime parlementaire, le suffrage universel sont,
peu s'en faut, choses évangéliques. Veuillot, non: il ne pense point que
ces institutions soient nécessaires aux âmes ni excitatrices de la bonté
humaine, ni qu'elles soient même d'un secours sérieux pour
l'amélioration matérielle du sort des pauvres. Il est persuadé et a
constamment tâché d'établir que la Révolution est essentiellement
rationaliste, c'est-à-dire impie, au surplus purement bourgeoise;
qu'elle n'a profité qu'aux classes moyennes: curée pour celles-ci,
mystification pour le peuple; et qu'elle a rendu la vie plus lourde aux
petits en leur enlevant ce qui était l'allégement et faisait la dignité
de leur condition. La Révolution est, pour Veuillot, la dernière des
hérésies. Et c'est ainsi que, comme je l'ai déjà remarqué, Veuillot, du
moins par ses négations, est moins loin du socialisme, si énergiquement
qu'il l'ait combattu, que du libéralisme bourgeois.
Bref, il croit que la philosophie ne peut rien pour le bonheur, même
terrestre, des hommes (car le matérialisme les dispense de se
contraindre, et le spiritualisme ne peut que le leur conseiller, sans
leur en apporter les moyens). Reste donc l'Église. Seule elle peut
«sauver» le monde, même selon la chair: car seule elle a qualité pour
enseigner à la fois au peuple la résignation, et le sacrifice à ceux qui
sont au-dessus du peuple.
Veuillot est un grand rêveur. Misanthrope à l'égard du présent, il est
d'un optimisme fou dans le passé et dans l'avenir.
Le passé, il le transfigure; il voit le moyen âge et l'ancien régime
comme il lui plaît de les voir. Il ne doute point que le moyen âge n'ait
connu la fraternité divine dans l'inégalité apparente des conditions et
n'ait presque réalisé l'unité morale nécessaire au bonheur universel.
Lui si doux, il absout dans les âges écoulés la répression de l'hérésie,
surtout parce que l'hérésie lui paraît attentatoire à cette
indispensable unité. Il oublie ou méconnaît les brutalités, les
cruautés, les vices, l'affreuse misère; il oublie que les hommes, même
alors, ne furent que des hommes.
Et c'est du même regard visionnaire qu'il considère l'avenir.
Évidemment, si tous les pauvres et si tous les riches étaient de vrais
chrétiens, la question sociale serait résolue du coup, et toutes les
autres pareillement. Il n'y faudrait que deux petites conditions: il
faudrait que tous les hommes, dans l'univers entier, eussent la foi; et
il faudrait que la foi communiquât forcément aux croyants la vertu et la
bonté.
Ce poète est donc plein d'illusions, et, parfois, d'illusions «à
rebours». S'il doit à l'intransigeance même de sa foi des vues profondes
sur l'histoire contemporaine et des clairvoyances terribles sur les
personnes, il lui arrive aussi de se tromper fâcheusement sur elles, de
nous surfaire leur perversité, et de perdre, pour ainsi parler, la
notion du vrai humain. Il a eu, souvent, de la peine à comprendre que
l'on pût ne pas croire au surnaturel, et à son surnaturel à lui, sans
être un démon d'orgueil ou d'impureté. S'il avait vécu assez longtemps
pour qu'un peu de ma prose parvînt jusqu'à lui, j'aurais voulu, après
quelque article où il m'aurait traité de simple Galuchet, le prendre à
part et lui dire:
--Non, je vous jure, ce ne sont point «mes passions» qui m'ont ravi la
foi: je ne leur obéis pas toujours; et, en tout cas, le prêtre
m'absoudrait si j'avais la volonté de mieux vivre. Et ce n'est pas non
plus la «superbe de l'esprit». Sincèrement, je ne me sentirais pas
diminué si je croyais ce que Pascal, Racine et Bossuet ont cru. Je suis
humble, ou j'y tâche. L'humilité est un sentiment très philosophique:
c'est l'acceptation de notre être comme il est, c'est-à-dire
nécessairement inférieur et incomplet. Je ne suis pas un «libre
penseur», car c'est une grande sottise de s'imaginer que l'on peut
penser librement. Et notez bien que vous, je vous comprends, je vous
aime, je vous pardonne tout. Et j'aime les saints, les prêtres, les
religieuses--non par une affectation de «largeur d'esprit» ou par une
espèce de niaise et suffisante coquetterie morale. J'aime réellement
presque tout ce que vous défendez, et je le défendrais moi-même à
l'occasion. Mais enfin, si je ne puis aller au delà de ce sentiment?
Vous me direz: «Cherchez la vérité; instruisez-vous.» Hélas! tous vos
arguments, je les connais; pendant les six années de catéchisme de
persévérance qui ont suivi ma première communion, j'ai entendu réfuter
toutes les hérésies, sans compter les schismes. Vous reprendrez: «Alors
le mal est dans votre coeur et dans votre volonté.» Mais, voyons,
est-ce que, sérieusement, vous me regardez comme un méchant? Comprenez
donc un peu! La «grâce», je le vois bien, vous a fait une seconde
nature, mais est-ce que vous ne l'oubliez pas quelquefois? Est-ce qu'il
n'y a pas eu des moments où, loin de la lutte, aux champs ou sur la
grève, ou bercé par la musique, il vous semblait étrange que vous
fussiez Louis Veuillot, rédacteur en chef de l'_Univers_, voué, dans un
coin de la planète, à la tâche d'anathématiser des hommes comme vous à
cause de certaines affirmations, inconcevables et incontrôlables, sur le
monde et la cause première; des moments où vous ne vous voyiez plus
vous-même que de loin, où il vous paraissait à la fois incompréhensible
et doux de vivre? Et est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres moments encore,
des moments d'angoisse mortelle et d'universel dégoût, où vous admettiez
presque que l'on pût totalement désespérer et où vous n'étiez retenu
dans votre foi que par une habitude d'âme?
Dans ces heures-là, heures d'humaine détente ou d'humaine détresse,
est-ce que, ayant à me juger, vous m'eussiez envoyé, vous, au feu
éternel? Considérez que je suis justement dans l'état où fut, assez
longtemps encore après votre conversion, votre frère Eugène que vous
aimiez tant, et qui, je suis tenté de le croire, se convertit,
_d'abord_, un peu pour vous faire plaisir et pour que vous le laissiez
tranquille. Considérez aussi qu'un dixième ou un vingtième seulement
des habitants de notre petit astre sont guidés (et, parmi eux, combien y
réfléchissent?) par le symbole de Nicée et les définitions du concile de
Trente et que, depuis trois siècles, ce nombre va décroissant.
Considérez enfin que, selon votre orthodoxie même (est-ce que je me
trompe?), Dieu a créé la plupart des hommes, non sans doute pour qu'ils
fussent damnés, c'est-à-dire éternellement méchants et malheureux, mais
sachant qu'ils le seraient. C'est là une idée si épouvantable... que,
justement à cause de cela, on finit par se tranquilliser.
Mais, par cela même qu'il y aura toujours, et forcément, des hommes
comme moi--et de bien pires--et en très grande quantité,--vous ferez
sagement de renoncer, pour aujourd'hui, à la partie terrestre de votre
rêve. C'est ce que vous faites d'ailleurs assez volontiers: maintes
fois, à la façon des anarchistes, quoique dans une autre pensée, vous
prédisez, vous appelez de vos voeux le «chambardement général»... Le
plus probable cependant, c'est que la condition humaine s'améliorera peu
à peu par la bonté, mais par la bonté simplement humaine, et aussi par
cette notion lentement répandue, que l'intérêt de chacun se confond ou
tend à se confondre avec l'intérêt de tous, et que l'égoïsme est une
duperie. Et le monde ira comme il pourra. Est-ce qu'on ne voit pas que
les sociétés même de brigands arrivent à s'organiser, à assurer à tous
leurs membres une vie supportable? Nous avons des siècles devant nous.
L'humanité pourra s'accorder dans la résignation même à l'ignorance
métaphysique, et dans le sentiment que votre solution, à vous, est
impossible. Seulement, nous profiterons de vos indications: nous serons
moins dupes de la «Déclaration des droits de l'homme»; nous concevrons
mieux que c'est sur les coeurs qu'il faut agir et que l'apparente
justice géométrique des lois n'est rien si le désir de la justice et si
la charité ne sont point en nous.
Les hommes ont horriblement souffert et ont été horriblement méchants,
quoi que vous disiez, même dans le temps où votre chimère d'une foi
unique était le plus près d'être une réalité. Alors? Pourquoi
n'essayerions-nous pas d'autre chose? Vous seul êtes logique, c'est
entendu: mais, par exemple, pourquoi avez-vous raillé si durement ces
chrétiens qui, tout en partageant l'essentiel de vos croyances, en ont
accommodé une partie à l'oeuvre purement humaine, toujours défaite et
toujours recommençante, de construction sociale qui se poursuivait
autour d'eux? On dirait que vous ne voulez nous laisser le choix
qu'entre le catholicisme universel (vous savez bien que ces deux mots ne
forment pas, hélas! un pléonasme)--et l'anarchie, le «il n'y a rien».
N'est-ce pas un peu imprudent?
Mais aussi que cela est rare et fier! Et que vous eûtes raison de vous
entêter dans un rêve qui vous a rendu, vous, si noble, si bon et si
grand! Je relis les vers que vous écrivîtes, un jour, pour votre tombe:
Placez à mon côté ma plume:
Sur mon front le Christ, mon orgueil;
Sous mes pieds mettez ce volume;
Et clouez en paix le cercueil.
Après la dernière prière,
Sur ma fosse plantez la croix;
Et, si l'on me donne une pierre,
Gravez dessus: _J'ai cru, je vois_.
Dites entre vous: «Il sommeille;
Son dur labeur est achevé»;
Ou plutôt dites: «Il s'éveille;
Il voit ce qu'il a tant rêvé.»
. . . . . . . . . . . . . . . .
Ceux qui font de viles morsures
À mon nom sont-ils attachés?
Laissez-les faire; ces blessures
Peut-être couvrent mes péchés.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Je fus pécheur, et sur ma route,
Hélas! j'ai chancelé souvent;
Mais, grâce à Dieu, vainqueur du doute,
Je suis mort ferme et pénitent.
J'espère en Jésus. Sur la terre
Je n'ai pas rougi de sa loi;
Au dernier jour, devant son Père,
Il ne rougira pas de moi.
Laissez-nous embaumer votre mémoire, respectueusement, dans cette
sublime épitaphe.
LAMARTINE[2]
[Note 2: _Lamartine_, deux volumes, par M. Émile Deschanel;
_Étude sur Lamartine_, par Charles de Pomairols; _La jeunesse
de Lamartine_, par M. Félix Reyssié.]
I
M. Émile Deschanel vient de publier sur Lamartine deux volumes qui sont,
j'imagine, le résumé de son cours du Collège de France. Ces deux volumes
sont d'un vif agrément et, par endroits, d'une chaleur de coeur
communicative. La partie qui concerne le rôle et l'évolution politiques
du poète me paraît neuve, ou tout comme.--M. Félix Reyssié, avocat à
Mâcon, nous a décrit, avec une pieuse exactitude, la maison et le pays
natal de son illustre compatriote; et son heureuse diligence a su
rassembler, sur l'enfance et la jeunesse de l'auteur des _Méditations_,
des documents d'une réelle saveur.--Le noble poète Charles de Pomairols,
étudiant l'intelligence et l'art de Lamartine, a défini avec la plus
affectueuse pénétration cette âme un peu cousine de la sienne.--Enfin,
M. Anatole France, qui assurément n'ignore pas que les légendes ont leur
prix, mais qui, comme M. l'abbé Jérôme Coignard, ne s'en fait jamais
accroire et n'aime que les illusions qu'il lui plaît de se donner, nous
a conté l'histoire de la véritable Elvire, laquelle fut une petite femme
obligeante et bonne, exaltée en amitié, un peu bavarde dans ses lettres,
un peu quémandeuse et tracassière, d'ailleurs d'une santé déplorable et
qui devait mal s'accommoder des promenades nocturnes sur l'eau ou des
courses dans les bois de Chaville au mois de mars...
Il y a des gens à qui les découvertes de cette espèce paraissent très
inutiles ou un peu affligeantes. Pourquoi? M. Deschanel rappelle un
passage de Sainte-Beuve: «Lamartine est, de tous les poètes célèbres,
celui qui se prête le moins à une biographie exacte, à une chronologie
minutieuse, aux petits faits et aux anecdotes choisies... Il est permis,
en parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt
qu'aux détails vulgaires, qui, chez d'autres, pourraient être
caractéristiques...» De ce sentiment de Sainte-Beuve, M. de Vogüé nous
donne, avec sa magnificence habituelle, la raison philosophique: «En
quoi votre décomposition par l'analyse est-elle plus légitime que la
création synthétique de la foule? Dans une de ses poésies écrites loin
de Milly, Lamartine avait parlé par erreur d'un lierre qui tapissait le
mur de la maison; il n'en existait point: par une inspiration délicate,
sa mère planta le lierre absent et fit du mensonge une vérité. La
foule, aidée par le temps, agit comme cette mère: elle achève l'oeuvre
du poète, elle fait des vérités de ses erreurs. Son opération est
normale, conforme au travail de la Nature, qui retouche constamment ses
oeuvres, pour dégager les grandes lignes, pour les débarrasser du caduc
et de l'accessoire. Ce qui crée de la vie est supérieur à ce qui en
détruit.»--«Nous n'ôterons pas le lierre», dit gentiment M. Deschanel.
Mais il revendique ensuite le droit, sinon de l'ôter, au moins de
l'écarter. Et, en effet, tout le long de son étude, il l'écarte
respectueusement, et il a bien raison.
Il a pu m'arriver à moi-même de répéter après d'autres, croyant exprimer
une opinion distinguée: «La légende est plus vraie que l'histoire.» J'ai
peur maintenant que ce ne soient là des mots. Nous devons certes tenir
compte de la légende, puisque la légende c'est l'idée que le plus grand
nombre des hommes se sont faite ou ont fini par se faire d'un personnage
historique. Il est à croire que ce personnage avait du moins en lui de
quoi suggérer cette idée: et ainsi la légende exprime presque toujours
avec force les traits caractéristiques de l'homme qu'elle magnifie. Par
suite, elle peut être d'un grand secours pour retrouver et reconstituer
ce qui fut le «vrai». Mais prétendre qu'elle est elle-même le vrai
«supérieur»,--comme s'il y avait plusieurs vérités,--ne pensez-vous pas
que c'est pure phraséologie? Il suffit peut-être de dire que la
légende, étant de l'histoire simplifiée et achevée par le rêve, est
généralement plus belle que l'histoire, et que par là elle mérite notre
respect. Vous ajouterez, si vous voulez, qu'elle peut être bienfaisante,
propagatrice de générosité, de foi, de vertu, et qu'à ce titre également
nous la devons révérer... Et encore, il y a légende et légende. Il en
est de plates et totalement insignifiantes; il en est de funestes. Et il
y en a plusieurs, et contradictoires, sur les mêmes hommes et les mêmes
événements. «Ce qui crée de la vie (c'est-à-dire la légende) est
supérieur, dites-vous, à ce qui en détruit (c'est-à-dire à la
critique).» Soit, n'ayons nul souci de la vérité, qui pourtant, même
humble et fragmentaire, même inquiétante et triste, me semblait
désirable et vénérable, uniquement parce qu'elle est la vérité. Mais,
enfin, toute légende ne «crée» pas «de la vie», et, d'autre part, toute
critique n'en «détruit» pas. Alors?... Je comprends de moins en moins.
Pour en revenir à Lamartine, je crois bien que, quelques lézardes qu'on
m'eût montrées sous «le lierre», et quelques faiblesses que la critique
m'eût révélées en lui sous le déguisement de la légende, j'en eusse pris
mon parti, puisque je l'aime. Que dis-je! il y aurait eu, dans mon
amour, de la pitié, du pardon, du chagrin, un retour chrétien sur
moi-même: et ainsi, cette fois encore, la critique, loin de «détruire»
de la vie, en eût «créé», puisqu'elle eût provoqué en moi des mouvements
profitables, en somme, à ma vie morale. Mais il se trouve que la
critique, appliquée à la personne de Lamartine, ne compromet que fort
peu sa légende, ou même (on pourrait aller jusque-là) la modifie et la
précise à son avantage.
Au surplus, qu'est-ce que la «légende» de Lamartine? Celle, apparemment,
qu'il a arrangée lui-même dans ses _Confidences_ et ses _Commentaires_
et que la foule a acceptée. L'image résumée qui s'en dégage,--quoique
d'ailleurs plus d'un endroit des _Confidences_ y contredise un
peu,--c'est quelque chose d'assez ressemblant à la vignette de certaines
éditions anciennes des _Méditations poétiques_: un long poète sur un
promontoire, les cheveux dans le vent, une harpe à son côté... Ce
Lamartine de la légende, couvé sous les douze ailes croisées de sa
sainte mère et de ses cinq anges de soeurs, dolent, pieux, féminin, la
harpe de David appuyée contre sa longue redingote, nous offense presque
par je ne sais quoi de trop suave, de trop angélisé, de fadement
théâtral. Si on voulait le mal prendre, ce serait tout justement le
«grand dadais» qui déplaisait si fort à Chateaubriand.
Les recherches de MM. Deschanel et Reyssié lui prêtent un tout autre
relief; et, par conséquent, c'est ici l'histoire ou la critique qui
«crée de la vie», et c'est la légende qui «en détruit».
II
LA JEUNESSE DE LAMARTINE.
Le futur chantre des _Harmonies_ était un rustique, un vrai petit
Bourguignon. M. Émile Deschanel nous dit, dans une page colorée: «Il ne
faut pas du tout, comme on l'a fait, se figurer un enfant blond et mou,
fait de roses et de miel. Il est dru, et même assez rude, résistant,
ayant du silex dans sa complexion, comme le terroir de ses vignes;
prompt à s'exalter et prompt à s'abattre, d'un ressort puissant, d'une
trempe d'acier, avec des alternances de tristesse, encore impétueux dans
ses crises de pleurs et de sanglots enfantins; difficile à manier et à
conduire; riche de sève comme les ceps du Mâconnais: il en est un
lui-même; c'est là qu'il a pris terre et ciel: tout son être physique et
moral est né de ce Milly, y a jeté des racines profondes, y a poussé en
pleine terre de craie et en plein air, y a puisé tous les aromes et tous
les sucs de son génie poétique et oratoire. Milly ne fait qu'un avec
Lamartine.»
Et M. Félix Reyssié, opposant au portrait romantique «vague,
impalpable», que le Lamartine des _Confidences_ nous trace du Lamartine
enfant, certain dessin au crayon qui nous le représente au naturel, à
l'âge de huit ans: «C'est un bon gros garçon joufflu, l'air étonné, la
bouche bée, le nez en l'air, cheveux en broussailles, l'air éveillé
pourtant; en somme, un beau gars de Milly qui a bien employé son temps
et se porte à merveille.»--Et, à ce propos, je vous recommande la
description que M. Reyssié nous fait de Milly, de Saint-Point et des
environs, bref, de la nature au milieu de laquelle grandit Lamartine:
paysage de Sicile ou de Grèce pendant l'été, de Norvège ou d'Écosse à
partir de l'arrière-automne; paysage aéré et découvert, à grandes
lignes, avec beaucoup de ciel; dont les images emplirent pour jamais les
yeux du jeune rêveur et qui,--avec certains sites d'Italie,--forment le
«décor», toujours largement baigné d'air et découpé en vastes plans, des
_Harmonies_ et des _Méditations_. Ces pages de M. Félix Reyssié, c'est
de la géographie vivifiée par l'amour.
L'enfance, l'adolescence et la jeunesse de Lamartine,--jusqu'à
vingt-huit ou trente ans,--furent celles d'un hobereau assez pauvre,
très vivace, même un peu rude, qui eut beaucoup de temps pour s'ennuyer
et rêver et qui se forma à peu près tout seul. Enfant, il courait la
montagne avec les petits paysans, une miche de pain et un fromage de
chèvre dans sa poche.--La première éducation qu'il reçut de sa mère ne
paraît pas avoir été tout à fait cette éducation molle, tendre,
fondante, les yeux dans les yeux ou la tête dans les plis de la jupe
maternelle, dont il parle dans les _Confidences_. Voici, selon le
_Manuscrit de ma mère_, l'emploi de la journée: «La messe tous les
jours à sept heures; lecture de la Bible; leçon de grammaire; lecture de
l'histoire de France ou de l'histoire ancienne; le soir, après dîner,
quelques vers des fables de La Fontaine; puis la prière en commun
accompagnée d'une petite méditation improvisée à haute voix.»--À dix
ans, on le met dans une petite pension, à Lyon. Il s'y ennuie et, la
seconde année, il s'en échappe. On le met alors au collège de Belley,
chez les Pères de la Foi. Il s'y trouve bien et y fait de passables
études, purement littéraires, et à l'ancienne mode.
Après le collège, il revient vivre à Milly, lisant au hasard, se
promenant, chassant, rêvant. Dans les intervalles du rêve, «il remplit
de ses escapades amoureuses, nous dit M. Deschanel, les pentes du
Vergisson et du Solutré. Qu'on y applaudisse ou qu'on le regrette, il
était, comme le roi Henri, un vert galant. Le peu qui restait des belles
de ce temps-là dans les vallées du Mâconnais en savaient bien que dire,
naguère encore.» Il passe ses hivers à Mâcon ou à Lyon, sous prétexte
d'y faire son droit, et y mène, autant qu'il peut, joyeuse vie. Il
apprend le violoncelle et la flûte; il apprend l'anglais et l'italien.
Pour se distraire, il envoie des vers à l'Académie de Besançon, à
l'Athénée de Niort, à l'Athénée d'Avignon, aux Jeux floraux de
Toulouse,--et ne remporte aucun prix. Puis, il se fait recevoir membre
de l'Académie de Saône-et-Loire (je vous rappelle que ces choses se
passent longtemps avant les chemins de fer et quand les provinces
avaient, plus qu'aujourd'hui, leur vie propre). Il compose, pour sa
réception, un discours sur _l'Étude des littératures étrangères_, qui
témoigne tout au moins d'une assez grande ouverture et liberté d'esprit.
Il va en Italie, loge à Naples, chez un de ses parents, directeur d'une
manufacture de tabacs, et y connaît la petite plieuse de cigarettes dont
il fera Graziella. Parties carrées sur le lac de Baïa avec l'ami
Virieu,--Lamartine ayant sa Prociditane et Virieu sa Sorrentine. Puis
Alphonse revient à Milly, faute d'argent. Il s'ennuie, a des humeurs
noires. Il va à Paris, s'amuse, joue, fait des dettes que sa mère a bien
de la peine à payer. Nouveau retour à Milly, et, derechef, il rêve,
s'ennuie, rime par-ci par-là, jette sur le papier ce qui lui vient,
tourmenté de désirs vagues, d'une ambition indéfinie; souvent malade du
foie.
L'invasion, les Cent jours, Waterloo le secouent. Avant et après les
Cent jours, il est dans les gardes du corps.--Puis c'est, au lac du
Bourget, sa rencontre avec Mme Charles, celle qui sera Elvire et qui
restera, en somme, son plus grand amour. Il est obligé de passer une
année loin d'elle, toujours faute d'argent; puis elle meurt; puis il est
lui-même très malade. Tout cela approfondit sa sensibilité; il en
résulte qu'il écrit, pour la première fois, des vers originaux, des vers
«lamartiniens». Vers la même époque, il est très répandu à Paris, dans
le monde aristocratique; des femmes s'intéressent à lui; des copies de
ses vers circulent; on commence à s'apercevoir qu'il est quelqu'un. Et
les premières _Méditations_ paraissent en mars 1820, sans nom d'auteur:
une mince plaquette contenant seulement vingt-quatre pièces.
Voilà, en abrégé, la vie extérieure de Lamartine jusqu'à trente ans.
Était-il donc si inutile de la connaître? Vie de campagnard et de
solitaire, mais non pas d'Éliacin, car ses solitudes sont coupées, tous
les hivers, de «bordées» provinciales de fils de famille. Pas une
influence, pas une direction: c'est un sauvageon qui pousse à sa
fantaisie. Seulement, une correspondance assez copieuse avec deux ou
trois amis intimes, très abandonnée, très naïve, où il apparaît surtout
qu'il a un fond d'âme très noble, qu'il souffre de ne rien faire, de
n'être rien «à son âge», et qu'il est toujours en gésine de quelque
chose, sans savoir au juste de quoi. J'estime qu'il faut bénir cette
oisiveté rêvasseuse et ce malaise qui le conduisirent jusqu'à la
trentaine. Je suis charmé qu'il n'ait pas été précoce. Jugez ce qu'il
put accumuler en lui d'impressions, de sentiments et d'idées. Il est
excellent d'avoir vécu, ou même, simplement, de s'être laissé vivre,
avant d'écrire. C'est sans doute parce qu'il ne produisit rien jusqu'à
trente ans que Lamartine put improviser avec magnificence jusqu'à
quatre-vingts. Musset, qui écrivit d'admirables vers à dix-huit ans,
était vidé à quarante. Hugo, qui, à quinze ans, faisait des vers comme
un homme, attendit vingt ans pour être pleinement lui-même, pour nous
donner avec _les Contemplations_, son vrai chef-d'oeuvre lyrique. Nous
voyons que, presque toujours, les écrivains qui ont débuté sur le tard,
La Fontaine, Molière, Rousseau, Gustave Flaubert, Montaigne et Rabelais
si vous voulez, nous ont donné, du premier coup, les livres les plus
rares, les plus pleins, les plus savoureux. Ce pauvre Maupassant avait
canoté, chassé, et regardé tranquillement autour de lui jusqu'à la
trentaine, avant de débuter par la merveille que l'on sait.--Ce qui
gonfle de sève ces exubérantes _Harmonies_, ce paradisiaque _Jocelyn_ et
cette inégale, monstrueuse et splendide _Chute d'un ange_, ce sont
peut-être les douze ans d'oisiveté inquiète où il se chercha lui-même et
où se forma en lui comme un vaste et secret réservoir de poésie
inexprimée. Il n'avait plus désormais qu'à laisser couler...
J'ai dit que le jeune gentilhomme campagnard dépeint par MM. Reyssié et
Deschanel n'avait rien de l'Éliacin que plusieurs s'étaient figuré. Il
n'était pas fort tendre; il bousculait parfois ses petites soeurs.
Toutefois, d'avoir été élevé par une très pieuse et très douce femme et
au milieu de cette «nichée de colombes» (comme Royer-Collard appelle les
soeurs de Lamartine), on pense bien qu'il lui en resta quelque chose.
Heureusement. Il en garda une grâce, mais superposée, si l'on peut dire,
à une très vigoureuse virilité. Tels ces héros de légende qui ont des
airs de vierges, avec des musculatures de guerriers; tels ces archanges
qui ressemblent à la fois à des jeunes filles et à des hercules; tel le
beau «chevalier au cygne», ou tel le petit Aymerillot, qui avait des
yeux de pervenche et qui, on ne sait comment, «prit la ville.» De cette
douceur de caresses qui enveloppa son enfance et où, plus tard, le grand
diable venait sans doute s'abriter et se réchauffer sans déplaisir après
chaque escapade; de cette «nourriture» féminine,--pour parler comme
autrefois,--Lamartine garda aussi le culte religieux de la femme,
l'amour de la pureté, une répugnance à l'ironie et une incapacité de la
comprendre chez les autres, une invincible chasteté de plume, une
incroyable inhabileté à peindre le vice et le mal, inhabileté qui
éclatera presque plaisamment dans _la Chute d'un ange_...
MM. Deschanel et Reyssié nous apprennent encore,--ou nous
rappellent,--que Lamartine eut au plus haut point ce qu'on a nommé avec
indulgence le «don de l'inexactitude», spécialement quand il parle de
lui-même. (Beaucoup d'autres, si je ne m'abuse, et notamment
Chateaubriand et Victor Hugo, eurent le même don.) Continuellement
Lamartine se trompe sur son âge. Une fois, il se rajeunit de trois ans,
parce qu'il lui semble beau d'avoir été allaité par sa mère dans les
prisons de la Terreur. Il a l'habitude d'antidater ses pièces pour nous
faire croire qu'il a eu du génie de très bonne heure. Il raconte à tout
bout de champ que tel de ses chefs-d'oeuvre a été griffonné par lui, au
crayon, en marge d'un Pétrarque, ou bien oublié dans un volume de Dante,
et qu'heureusement un de ses amis s'en est aperçu et le lui a rapporté.
Bref, il altère très souvent la vérité pour se faire valoir. Il prend
des poses. Et, certes, j'aimerais mieux qu'il eût le respect de l'humble
vérité; mais je lui vois bien des excuses. D'abord ses inexactitudes
sont innocentes et sans malice. Puis, beaucoup sont inconscientes: la
preuve, c'est qu'il voulut publier ce _Manuscrit_ de sa mère, où il
devait pourtant savoir que ses propres _Confidences_ étaient à chaque
instant démenties ou redressées. Ces _Confidences_, d'ailleurs, il nous
laisse assez entendre qu'elles sont un peu «romancées», qu'il s'y montre
tel qu'il a été à peu près et tel qu'il aimerait avoir été tout à fait.
Au surplus, quand on rêve un grand rôle public et bienfaisant, n'est-il
pas permis de se présenter soi-même aux autres hommes de façon à agir le
plus possible sur leur imagination? Que dis-je! n'est-ce pas là une
sorte de devoir?
Et enfin «la vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental; il
voit tout à travers ses idées». (Renan). Or, Lamartine est Oriental,
comme la plupart des grands chefs de peuples. Car les Lamartine ont, de
père en fils, «la taille haute et mince, l'oeil noir, le nez aquilin, le
cou-de-pied très élevé sur la plante cambrée...» La tradition les fait
sortir «d'un grand village du Mâconnais, colonie exclusivement arabe
jusqu'à nos jours». (Ce village se trouve dans le département de l'Ain
et s'appelle Izernore.) Et, en 1572, on voit figurer un «Allamartine»
dans les _Mémoires de Condé_. Dans «Allamartine», il y a «Allah», c'est
clair comme le jour. Donc Lamartine est Sarrazin d'origine.
Parfaitement!
Il faut relire la préface des _Méditations_ qu'il écrivit en 1849. Si
loin de sa jeunesse, il la revoyait à son gré et ordonnait
magnifiquement ses souvenirs. Cela commence ainsi: «L'homme se plaît à
remonter à sa source; le fleuve n'y remonte pas. C'est que l'homme est
une intelligence et que le fleuve est un élément. Le passé, le présent,
l'avenir, ne sont qu'un pour Dieu. L'homme est Dieu par la pensée...» Et
cela continue. Ah! on n'était pas simple, il y a quarante-cinq ans.
Lamartine nous dit son enfance et sa jeunesse. Il nous explique un de
ses premiers jeux, que ses petites soeurs et lui appelaient la «musique
des anges». Ce jeu consistait à plier une baguette d'osier en
demi-cercle, à en rapprocher les extrémités et à les lier par une corde,
à nouer ensuite des cheveux d'inégale longueur aux deux côtés de l'arc
(sapristi! ça ne devait pas être facile!) et à exposer cette petite
harpe au vent. Il paraît qu'il en sortait des sons délicieux.
Généralement, le jeune Alphonse employait à cet usage les cheveux de ses
soeurs. Un jour, il eut l'idée d'y employer les cheveux d'une
grand'tante,--des cheveux «blanchis dans les cachots de la Terreur»,
s'il vous plaît! Et la musique des cheveux blancs fut, paraît-il, plus
belle encore que celle des cheveux blonds. «...Depuis ce jour, nous
importunions souvent notre tante pour qu'elle laissât dépouiller par nos
mains son beau front...» Et il ajoute que la destinée idéale pour un
poète, ce serait de faire, dans sa jeunesse, des vers qui rendraient le
même son que les cheveux de sa soeur et, dans ses dernières années, des
vers qui chanteraient comme les cheveux de sa tante... Ah! qu'il est
bien d'Izernore!
En attendant qu'il retrouve un jour, par une inspiration divine, la
musique aérienne des cheveux blonds (et ce seront _les Méditations
poétiques_), il rêve, il lit les poètes, particulièrement le Tasse et
surtout Ossian, qu'il considère comme un grand poète (il semble avoir
voulu ignorer toute sa vie l'artifice de Macpherson). Puis, au sortir du
collège, il se met à écrire: «J'ébauchai _plusieurs poèmes épiques_ et
j'écrivis _en entier cinq ou six tragédies_... J'écrivis aussi _un ou
deux volumes d'élégies_ amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier
de Bertin et de Parny.» Deux pages plus loin, il nous dit: «Je passai
_huit ans_ sans écrire un vers.» Or, comme il nous dit d'autre part,
dans le discours _Des destinées de la poésie_, qu'il jeta au feu «des
volumes de vers écrits dans les deux ou trois années qui précédèrent la
publication des _Méditations_» (soit de 1818 à 1820), il s'ensuit que
les ébauches de poèmes épiques, la demi-douzaine de tragédies et les
deux volumes d'élégies amoureuses ont dû nécessairement être écrits par
lui de 1808 à 1810.
Il n'y a pas un mot de vrai dans cette chronologie. Il suffit, pour s'en
persuader, de consulter la propre correspondance de Lamartine, comme ont
fait MM. Deschanel et Reyssié; mais notre fastueux Sarrasin voulait
reculer le plus possible dans le passé l'époque où il n'était pas encore
original, et nous communiquer en même temps cette impression que les
_Méditations_ s'élevèrent tout à coup comme un chant céleste, absolument
spontané, involontaire, inattendu, et sans lien apparent, même dans le
développement intellectuel de l'auteur, avec aucune autre poésie, quelle
qu'elle fût.
La vérité, c'est qu'il rima beaucoup et presque sans interruption, et
comme on rimait de son temps, jusqu'au jour où il écrivit _les
Méditations_, et que la moitié même des _Méditations_ ressemble encore à
ce qu'on rimait autour de lui. La vérité, c'est qu'il a appris le
métier, comme les camarades (de quoi nous devons lui faire notre
compliment), et qu'il a fait beaucoup plus d'études et d'exercices
préparatoires que le rossignol des nuits d'été. La vérité, enfin, vous
la trouverez dans ces excellentes observations de M. Émile Deschanel:
«...Il finira malheureusement par se faire improvisateur dans la
seconde moitié de sa vie d'écrivain; mais son talent n'a pas été du
tout improvisé. Cet art suprême devenu invisible s'est cherché fort
longtemps. Nous allons l'observer se formant peu à peu pendant une
dizaine d'années, de la dix-huitième environ à la vingt-huitième, avant
d'éclore. C'est au prix de ce long travail obscur que le poète deviendra
enfin maître de sa forme, au point qu'elle ne lui demandera plus aucun
effort...»
Tandis que d'un léger coton
Mon visage frais se colore...
Ces vers de Lamartine sont de 1808.
......... Cependant le char roule,
Il nous entraîne, et nous suivons la foule
Vers ces jardins par Le Nôtre plantés,
D'un peuple oisif chaque soir fréquentés.
Du dieu d'amour ces jardins sont le temple, etc...
Il s'agit du jardin des Tuileries. Ces vers sont de 1813. Lamartine
imite Gresset, Pezay, Dorat, Bertin, Parny. Il retarde notoirement sur
Fontanes et Chênedollé. Entre 1812 et 1818, il écrit (ou ébauche) six
tragédies: _Saül_, _Médée_, _Zoraïde_, _Brunehaut_, _Mérovée_, _César ou
la Veille de Pharsale_. Il imite Voltaire et Alfieri; il retarde sur
Népomucène Lemercier. Puis il entreprend un _Clovis_, épopée chrétienne
en vingt chants. Il imite, de loin, Chateaubriand. Il imite aussi
Chapelain et Desmarets de Saint-Sorlin. Mais, à partir de 1816, il
s'est mis à écrire, un peu au hasard, des «élégies» qu'il qualifie
lui-même de «bagatelles», de _juvenilia ludibria_. La plupart devaient
être médiocres: mais les _Méditations_ étaient au moins en germe dans
quelques-unes. «Il a travaillé dix ans le métier, conclut M. Deschanel;
mais le souffle intérieur le pousse: ces petites feuilles volantes,
crayonnées en marchant dans le sentier pierreux qui monte de Milly au
sommet du Craz,--péchés de jeunesse, à ce qu'il croit,--lui donnent
l'absolution de _Saül_ et de _Clovis_, et l'envoient tout droit à un
ciel nouveau, qu'il rencontre, comme Christophe Colomb l'Amérique, sans
s'en douter.»
Revenons à la légende.--Lamartine chante. Le monde tressaille à cet
hymne d'un poète inconnu et, soudain, tous les coeurs sont à lui. (Voir
la _Préface_ et les _Destinées de la poésie_.)
Dans la réalité, le succès des _Méditations_ fut très habilement
préparé, et de très loin. Depuis plusieurs années, Lamartine était fort
répandu dans les salons aristocratiques. Des dames s'intéressaient très
vivement à lui. Il dit quelque part: «La bonté de Mme de Sainte-Aulaire
m'illustrait d'espérance». Un moment, il eut l'idée de publier son
volume par souscriptions: il était sûr de cinq cents souscripteurs, tous
du «monde». Aujourd'hui encore, «le monde»,--ou ce qui en reste,--peut
beaucoup pour le succès d'un écrivain: jugez de ce qu'il pouvait à cette
époque. Cette haute société royaliste,--et spiritualiste depuis la
Révolution,--avait son grand écrivain, Chateaubriand, et son philosophe,
Bonald. Elle éprouvait le besoin d'avoir son poète. Seul, un poète
manquait à ce beau mouvement de renaissance religieuse. De toute force,
il fallait qu'il vînt. On sentit que cet élu était Lamartine... Les
_Méditations_ furent donc admirablement «lancées». Il se trouvait par
bonheur que ce beau jeune homme avait en effet du génie, qu'il en avait
même autant qu'on en puisse avoir. Je crois que «ça se serait su» tôt ou
tard. Mais, sans la complicité du très brillant «faubourg» d'alors,
Lamartine eût fort bien pu attendre la gloire encore quelques années.
Ainsi se réduit, dans la destinée de Lamartine, la part du «surnaturel».
Ne vous en plaignez pas: car, même ramenée au «naturel», il y reste
encore assez de mystérieux.--Je viens de relire des vers de Chênedollé
et de Fontanes, très purs, très harmonieux, très beaux enfin, je vous le
jure, et que j'aimerais à vous citer. Il s'en faut parfois de très peu,
de l'épaisseur d'un cheveu,--d'un cheveu blond des petites soeurs,--que
ce ne soient déjà les _Méditations_. Mais ce ne les sont pas. Pourquoi?
III
LES MÉDITATIONS.
... J'ai un remords. J'ai eu l'air d'excuser Lamartine des inexactitudes
de sa mémoire. J'ai paru croire qu'elles étaient du moins à demi
volontaires, et qu'elles s'absolvaient uniquement par l'innocence du
sentiment qui les avait dictées. Après y avoir réfléchi, il me semble
que peut-être Lamartine n'a même pas besoin de cette excuse, non plus
que Rousseau dans ses _Confessions_ ou Chateaubriand dans ses _Mémoires
d'outre-tombe_. Tous ces souvenirs ont été rédigés de longues années
après les événements. Or la mémoire, même la plus sûre et la plus
tenace, est toujours fuyante par quelque endroit, et en même temps
invinciblement créatrice. Je sens que je serais fort empêché, à l'heure
qu'il est, de raconter avec fidélité les choses de mon enfance et de ma
jeunesse et les faits même où j'ai été le plus directement et le plus
douloureusement intéressé. Sur les dates et les détails matériels, je
sens bien que je broncherais à chaque instant; et quant aux sentiments
éprouvés jadis, ils ne me reviendraient qu'effacés ou voilés par la
distance, ou au contraire profondément modifiés et façonnés par les
efforts même que j'ai pu faire, dans l'intervalle, pour les saisir et
les fixer, et par le plaisir ou la tristesse que m'ont apportés ces
évocations. Tantôt, on se souvient avec complaisance, et l'on substitue,
à ce qu'on a senti ou pensé, ce qu'on aimerait avoir pensé ou senti; on
se voit invinciblement en plus beau: et c'est le cas ordinaire. Tantôt,
par une affectation de sincérité, où il y a de la bravade, et qui est
donc encore une forme de l'orgueil, on se prête des postures et des
pensées plus humiliantes et plus désobligeantes encore que celles qu'on
eut en réalité: et c'est souvent le cas de Jean-Jacques Rousseau.
Bref, tout acte de la mémoire altère son objet. En dehors des dates et
de certaines apparences extérieures, nulle certitude sur le passé.
Personne n'est seulement capable d'écrire avec vérité sa propre
histoire. Il arrive même que, de très bonne foi, nous donnions
successivement, du même événement de notre vie, des versions
différentes. Irons-nous, après cela, chicaner Lamartine sur la
chronologie de ses oeuvres ou sur celle de ses sentiments? La plupart de
ses erreurs consistent, en somme, à antidater les manifestations
particulièrement honorables de son génie et de son âme, à se voir déjà
semblable, dans le passé, à ce qu'il est dans le présent. Il nous
raconte ce qu'il a cru vrai au moment où il le racontait; mais
pouvait-il nous raconter autre chose?
J'ai oublié de vous parler du mariage de Lamartine. Les circonstances de
ce mariage lui font grand honneur, encore que notre légèreté y puisse
trouver matière à raillerie et qu'on ait dit qu'il s'était marié «par
pénitence» (on l'a bien dit de Racine!). Ce fut le mariage d'un
idéaliste et d'un chrétien; mariage non de passion, mais de haute
raison, de tendresse et d'estime. On sent, je ne saurais trop dire à
quoi, que Julie eût-elle été libre, il n'eût pas épousé Julie. La
chanter, à la bonne heure. Il épousa, après d'assez longues fiançailles
cachées, une Anglaise du même âge que lui, pas très jolie,--mais avec de
beaux yeux pourtant, de beaux cheveux et une belle taille, et qui,
enfin, l'adorait. Tous deux se conduisirent avec générosité; car
Maria-Anna Birsch, qui était protestante, abjura en secret pour pouvoir
être à son grand homme; et lui, c'est après la publication des
_Méditations_ et quand déjà la gloire lui était venue, soudaine et
enivrante, qu'il épousa cette fille médiocrement belle et médiocrement
riche. Je veux vous mettre sous les yeux,--et si vous la connaissez
déjà, vous en serez quitte pour la relire,--une curieuse lettre de
Lamartine à son ami Aymon de Virieu, où il apparaît,--et bien d'autres
endroits de sa correspondance nous le confirment,--que ce poète, d'un
lyrisme si épandu, n'en eut pas moins une très forte vie intérieure et
que son christianisme somptueux ne s'exhalait pas tout en paroles.
«Je te dirai le fin mot, à toi seul: c'est par religion que je veux
absolument me marier... Il faut enfin ordonner sévèrement son inutile
existence, selon les lois établies, divines ou humaines; et, d'après ma
doctrine, les humaines sont divines. Le temps s'écoule, les années se
chassent, la vie s'en va: profitons de ce qui en reste; donnons-nous un
but fixe pour l'emploi de cette seconde moitié, et que ce but soit le
plus élevé possible, c'est-à-dire le désir de nous rendre agréables à
Dieu, hors duquel rien n'est rien. Pour cela, enchâssons-nous dans
l'ordre établi avant nous tout autour de nous; appuyons-nous sur les
sentiers qu'ont suivis nos pères; et, s'ils ne nous suffisent pas
totalement, implorons de Dieu lui-même la force et la nourriture qui
nous conviennent spécialement; faisons-lui, pour l'amour de lui, le
sacrifice de quelques répugnances de l'esprit, pour qu'il nous fasse
trouver la paix de l'âme et la vérité intérieure, qu'il nous donnera à
la juste dose que nous pouvons supporter ici-bas...»
Peu de temps après son mariage, il écrivait: «J'aime décidément ma
femme, à force de l'estimer et de l'admirer. Je suis content, absolument
content d'elle, de toutes ses qualités, même de son physique. Je
remercie Dieu.» N'est-ce pas charmant, cette absence de romanesque chez
l'auteur de _Raphaël_?--Maria-Anna Birsch paraît avoir été une créature
excellente. Ce fut elle qui voulut que sa fille portât le nom de
l'idéale amoureuse du _Lac_. Le père trouva cela tout naturel: «Julia,
ce fut le nom qu'un souvenir d'amour donna à notre fille.» Maria-Anna
fut bonne au poète, fidèle à toutes ses fortunes, plus tendrement fidèle
encore à sa chute, à ses revers et à sa pauvreté qu'à sa gloire...
Mais il faut bien que j'arrive enfin aux poésies de Lamartine. J'ai
retardé autant que j'ai pu--et vous vous en êtes aperçus sans doute--ce
moment fatal. Et me voilà bien embarrassé. L'instant est venu de
réfléchir, et de faire effort. De ce que j'aime infiniment Lamartine,
j'avais conclu qu'il me serait facile et agréable de parler de ses vers.
Mais je suis comme ces amoureux qui, pour être trop pleins de leur
objet, ne peuvent plus du tout exprimer leur amour. Et comment,
d'ailleurs, aurais-je la prétention d'ajouter quoi que ce soit aux
analyses et définitions que MM. Émile Faguet, Ferdinand Brunetière,
Charles de Pomairols, Émile Deschanel et Paul Bourget ont essayées de la
poésie lamartinienne? Et qu'ont-ils ajouté eux-mêmes d'essentiel à ce
jugement synthétique de Sainte-Beuve, qui dit tout: «Lamartine, en
peignant la nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux
vastes bruits, aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant
au milieu de cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce
qu'il y a de plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la
mélancolie humaine, a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
sublime et a fait une fois pour toutes ce qui n'était qu'une fois
possible.»
J'ai dit qu'en feuilletant Fontanes et Chênedollé, on rencontrait des
vers si harmonieux et si purs qu'il était assez difficile de dire en
quoi ils différaient des vers de Lamartine. Et pourtant ils en
diffèrent. Je relis le _Vallon_ et je sens bien tout à coup que les vers
y abondent _qui n'avaient pas encore été faits_:
La fraîcheur de leur lit, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur le bord des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.
Et cette merveilleuse strophe où se trouve formulé si exactement (car
Lamartine est précis quand il veut), et formulé pour toujours, le
«sentiment de la nature», tel qu'il s'épanchera sans fin dans la poésie
de notre siècle:
Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime:
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours.
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
Certes, Chênedollé, ce timide et cet incomplet, d'ailleurs si
intéressant, et Fontanes lui-même, ce beau fonctionnaire, avaient eu, en
réaction contre l'âge précédent, leurs minutes d'inquiétude religieuse,
et aussi leurs attendrissements sous la lune ou devant le soleil
couchant; une grâce assouplissait çà et là leurs vers habiles et
prudents; et tous deux avaient ce mérite d'être des façons de poètes
raciniens. Mais, ici, il y a la source et le flot, l'harmonie large et
continue, une spontanéité, une facilité divine, et une beauté simple
d'images,--ce «sentier des tombeaux», ce «voyageur assis aux portes de
la ville»,--images grandes, non détaillées, non situées dans le temps,
et qui font songer aux fresques d'un Puvis de Chavannes. Et nous verrons
ce qui s'y joint plus tard, quelle hardiesse et quelle franchise
imperturbable d'expression, quelle énergie sereine et non tendue, et
souvent, si l'on peut dire, quel mauvais goût splendide--et toujours
aisé: car, en dépit des lambeaux de phraséologie classique qu'il laisse
parfois négligemment flotter sur les nappes étalées de son verbe,
Lamartine est, à coup sûr, le plus libre, le plus aventureux, le moins
scolaire et le moins académique des grands écrivains...
Qu'apportait-il donc? Ou qu'avait-il retrouvé? Trois choses, dont les
deux premières au moins paraissent aujourd'hui surannées, faute
peut-être d'être comprises: l'amour platonique, un spiritualisme ardent,
et l'amour religieux de la nature.
1º _L'amour platonique_.--Le fâcheux esprit gaulois s'en est beaucoup
égayé. La théorie de Platon sur l'amour n'a pourtant rien de ridicule,
il s'en faut. En somme, elle repose sur l'expérience. Montaigne a beau
dire, en parlant de La Boétie: «Je l'aimais parce que c'était lui».
Cette délicieuse tautologie «explique» pourquoi l'on aime, mais non pas
pourquoi l'on s'est mis à aimer. On commence d'aimer une personne parce
qu'on croit voir en elle une conformité à un certain idéal que l'on
portait en soi, et qui déjà la dépasse. Le débauché lui-même,
qu'aime-t-il, au bout du compte, sinon une «idée» de plaisir dont il
cherche la réalisation? L'amour de don Juan, c'est donc encore l'amour
platonique. Nous aimons toujours, pour ainsi dire, par delà ceux et
celles que nous aimons; et la preuve, c'est que nous ne les aimons
jamais tels qu'ils sont, ni tels qu'ils apparaissent aux autres hommes,
mais tels qu'il nous plaît de nous les représenter. Il y a longtemps, un
de mes amis définissait l'amour platonique, au moins par un de ses
effets, dans ces vers grêles et secs, pas du tout lamartiniens, mais qui
disent ce qu'ils veulent dire:
Je ne sais pas (car tout le jour
Ses yeux clairs me hantent sans trêve)
Si c'est elle ou si c'est mon rêve
Que j'aime d'un si grand amour.
Parfois, ma tendresse blessée
Saigne et s'effraye obscurément
D'un mot, d'un geste qui dément
Son image en mon coeur tracée.
Et je sens chanceler ma foi:
Le tissu magique se brise
Du voile qui l'idéalise
Et que j'ai mis entre elle et moi.
Mais voilà que la chère belle
Me sourit: mes doutes s'en vont;
Mon amour renaît plus profond,
Car un peu de remords s'y mêle.
Est-elle ce que je la fais?...
Ô coeur ennemi de toi-même,
Puisses-tu ne trouver jamais,
Pauvre coeur, le mot du problème!
Bref, l'amour platonique, c'est l'amour humain, c'est l'amour
sans épithète, mais considéré dans son mouvement naturel
d'ascension,--mouvement si justement observé, après et d'après
Platon, par le saint auteur de l'_Imitation de Jésus-Christ_:
«_L'amour tend toujours en haut_... Il n'y a rien au ciel et sur la
terre de plus doux que l'amour, rien de plus fort, de plus élevé...
_parce que l'amour est né de Dieu, et qu'il ne peut trouver de repos
qu'en Dieu, en s'élevant au-dessus de toutes les choses créées_.»
(_Imit._, Liv. III, chap. V.) Y a-t-il donc là de quoi tant «se
gondoler»?
2º _Le spiritualisme_.--Comme l'amour platonique, le spiritualisme est
un peu tombé dans le décri. Le positivisme, l'évolutionnisme,--ou même
le pessimisme et le néo-kantisme, qui sont pourtant encore du
spiritualisme, et en plein,--ont bien meilleur air, semblent impliquer
plus de liberté et d'étendue d'esprit. C'est qu'on songe toujours au
spiritualisme officiel, insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des
Manuels de philosophie. Mais Lamartine n'a rien de commun, ou pas
grand'chose, avec Adolphe Garnier ou Damiron. Pensez que, avant de
devenir la philosophie du baccalauréat, le spiritualisme fut la
philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle du _Songe de Scipion_.
Pris en lui-même, le spiritualisme est la plus généreuse explication de
l'univers, celle qui contient le plus d'amour, celle qui donne au monde
le plus beau sens...
3º _Le sentiment de la nature_.--Cela encore ne nous est plus du tout
nouveau. Ce ne l'était même pas en 1820, et je ne vous dirai donc point
que c'est Lamartine qui l'a inventé. Il est vrai que ce n'est pas non
plus Chateaubriand, que ce n'est pas non plus Bernardin de Saint-Pierre,
que ce n'est pas non plus Jean-Jacques Rousseau, que ce n'est pas non
plus Fénelon, que ce n'est pas non plus La Fontaine, que ce n'est pas
non plus Ronsard. Bref, ce n'est personne. Mais, tout de même, on peut
assurer que ce sentiment délicieux, un peu languissant et endormi
auparavant, ou qui ne s'était guère exprimé que sous des formes
indirectes et imitées des anciens, s'est décidément réveillé et
développé chez nous vers le dernier tiers du dix-huitième siècle, et
qu'alors seulement nous avons appris à bien _voir_ l'univers physique
et à connaître entièrement combien la terre est belle, douce,
mystérieuse et divine. Cet amour de la nature, nous le respirons à
présent dès l'enfance, dans les premiers vers que nous épelons; il fait
désormais partie des sentiments essentiels et constitutifs de l'homme
moderne; et je suis tenté de croire que, parmi les causes qui nous ont
rendus si différents des hommes d'autrefois, il faut tenir grand compte
de celle-là.
Non, sans doute, Lamartine n'est pas le premier en date de nos grands
«peintres de la nature». Mais il est resté, je crois, le plus aisé et le
plus large, le plus naïvement ému, le plus spontané. Je trouve souvent,
je l'avoue, plus de précision et de force que de grâce dans les
descriptions de Rousseau, qui d'ailleurs eut à créer, en partie, le
vocabulaire du genre et comme son outillage verbal. Il y a, parfois,
bien de la sensiblerie et de l'enfantillage chez Bernardin. Les
merveilleux paysages de Chateaubriand sentent volontiers le décor,
l'arrangement théâtral. Ces grands artistes font «poser» la nature
devant eux; Lamartine, non. Il ne s'en sépare point: il s'y baigne.
C'est que, plus longtemps et plus assidûment que les autres, il a vécu
près de la terre d'une vie intimement et profondément agreste.
Je suis né parmi les pasteurs.
. . . . . . . . . . . . . . .
Saules contemporains, courbez vos longs feuillages
Sur le frère que vous pleurez.
Je vous prie de relire, dans la _Préface des Méditations_ écrite en
1849, le récit d'une de ses excursions d'enfant, avec son père, à
travers la montagne, et la visite au vieux gentilhomme qui vivait dans
une si jolie maisonnette de curé et qui copiait ses vers sur de si beaux
cahiers,--et de savourer la couleur et l'accent du morceau. Lamartine
mourut vigneron, grand vigneron, hanté par des rêves de vendanges
démesurées.--Au lieu qu'il faut presque aller jusqu'aux _Feuilles
d'Automne_ pour trouver, chez Victor Hugo, une vue directe de la nature,
la terre, les eaux et les feuillages murmurent, chantent, fleurissent,
ondoient et surabondent à toutes les pages de l'oeuvre poétique de
Lamartine, depuis _les Méditations_ jusqu'à l'évangélique _Histoire
d'une servante_, en passant par _Jocelyn_ et _la Chute d'un ange_. Les
autres, Chateaubriand, Hugo, Michelet, peuvent être de grands amoureux
des spectacles de la terre: Lamartine, lui, est réellement un
«rustique»,--comme George Sand.
Voulez-vous savoir où, dans quelles circonstances,--et dans quelle
posture,--il traça, sans le savoir, le premier crayon de ce qui devait
être _le Lac_? C'était en 1814; il était garde du corps du roi Louis
XVIII, et fut envoyé en garnison à Beauvais. Aux heures de loisir, il
s'en allait errer autour de la ville en faisant des vers. «Hier,
écrit-il à son ami Virieu, je découvris, assez loin de la ville, un
petit sentier ombragé par deux buissons bien parfumés. Il me conduisit
au milieu des vignes, qui sont parsemées de cerisiers. Je me couchai
sous leur ombre fraîche et épaisse; j'ôtai mon épée et mes bottes: l'une
me servit de pupitre et l'autre d'oreiller. Je sentais dans mes cheveux
un vent doux et frais. Je n'entendais rien que les bruits qui me
plaisent, quelques sons mourants de la cloche des vêpres, le sourd
bourdonnement des insectes pendant la chaleur et les rappeaux (rappels)
d'une caille cachée dans un blé voisin.»
C'est là, c'est dans cette attitude que le jeune cavalier griffonna la
première esquisse de l'immortelle élégie. _Le Lac_ ébauché sous un
cerisier, dans une vigne, sur une botte de gendarme... Que la réalité a
parfois d'imprévu et de bonhomie!
Ainsi, conception «platonique» de l'amour, spiritualisme ardent, amour
de la nature, voilà ce que Lamartine semblait rapporter aux hommes, ce
dont il faisait de suaves mélanges, et ce qu'on eût dit qu'il inventait
à force de fervente candeur. Les beaux rêves et les doux sentiments!
encore qu'ils aient été si souvent déshonorés, soit par une simulation
intéressée, soit par une forme banale de Jeux floraux, et que trop de
jeunes filles ou de vieux messieurs se soient figuré que, pour écrire
des vers lamartiniens, il suffisait d'avoir une belle âme.--Tout ce que
l'âme humaine a conçu de plus pur à travers les âges, la fleur de
spiritualité des plus nobles races et des plus beaux siècles, le
monothéisme dramatique, passionné--et majestueux--de la poésie juive; le
rêve que faisait Platon d'un monde harmonieux par l'Idée, où les divers
ordres de réalités sont assimilables à des ombres et à des reflets
gradués de la pensée divine et, parallèlement, le rêve de l'ascension
naturelle de l'âme par l'amour; le mysticisme amoureux de Dante et de
Pétrarque; la grâce fluide et épurée, la piété soupirante et le
semi-molinisme si tendre de Fénelon, et sa sensualité d'ange; les
cantiques de Jean Racine, d'un si grand charme de virginité, avec ce
lyrisme d'on ne sait quels célestes «catéchismes de persévérance»; même
l'onction lentement murmurante de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et
même, d'autre part, ce que l'élégante poésie érotique du siècle dernier
avait, çà et là, de plus léger, de plus fuyant et de moins charnel, tout
cela, en vérité, se retrouve, se confond, s'achève et s'épanouit dans la
poésie lumineuse et ailée d'Alphonse de Lamartine. Il ne serait
peut-être pas absurde de dire que notre littérature classique, qui, sauf
une petite part du dix-septième siècle et une part notable du
dix-huitième, avait été chrétienne, eut en lui, sur le tard, son poète
lyrique. Lamartine complète et ferme une ère,--ce qui ne l'empêche
point, nous le verrons, d'en ouvrir une autre.
Je n'entrerai pas dans le détail des _Méditations_. Je sens que je
glisserais tout de suite aux notules admiratives, aux exclamations dont
les professeurs d'autrefois garnissaient le bas des pages de leurs
éditions d'écrivains classiques. Mais je sais particulièrement gré à M.
Émile Deschanel d'avoir daigné revenir, en deux ou trois chapitres, à
quelques-uns des meilleurs usages de l'ancienne critique scolaire.
Aujourd'hui, en effet, la critique est, le plus souvent, une muse un peu
dédaigneuse, uniquement préoccupée d'idées générales, qui considère les
livres de très haut et qui n'en retient que ce qui peut servir
d'argument à telle théorie esthétique ou s'adapter à telle
interprétation évolutionniste d'une période littéraire. Cette
critique-là est du plus sérieux et du plus profond intérêt; mais elle
n'implique nullement et l'on pourrait presque dire qu'elle exclut la
lecture lente, paresseuse et voluptueuse, la lecture qui savoure, qui se
récrie et qui annote, la lecture à la façon des bons humanistes du temps
passé.
M. Deschanel ne craint point de donner dans ces doctes
baguenauderies,--oh! discrètement,--et de faire, çà et là, le
professeur. Il ne rougit point d'analyser certaines pièces, de les
apprécier en elles-mêmes, d'y rechercher les «imitations» volontaires et
involontaires, de les classer enfin par ordre de mérite. Et pourquoi en
aurait-il honte? Avant d'assigner aux oeuvres leur place dans l'histoire
du développement des idées ou des formes littéraires, il n'est
peut-être pas superflu de s'assurer que ces oeuvres «existent», d'en
expliquer et d'en démontrer, s'il se peut, l'excellence; et ainsi le bon
professeur de rhétorique prépare modestement les voies au critique
transcendant. Aujourd'hui que Lamartine et Hugo entrent dans les
programmes du baccalauréat et de la licence, il faut bien commencer à
faire pour eux ce qu'on fait depuis deux cents ans pour Corneille,
Racine et Molière. Au surplus, le commentaire des textes, même un peu
ingénument admiratif ou un peu minutieusement grammatical, n'est point
un exercice sans agrément. J'aime ces petites besognes, à la fois nobles
par leur objet et commodes à l'esprit par le peu d'effort qu'elles
exigent. M. Deschanel a donc bien fait de s'y livrer par divertissement.
Je l'en remercie. C'est très bon, à un certain âge, de se croire
redescendu,--ou remonté,--en rhétorique. Cette bonne vieille critique à
la façon de La Harpe et, ma foi, aussi de Voltaire, où cette chose un
peu surannée et ancien régime, «le goût,» a le principal rôle.
Sainte-Beuve lui-même n'a point dédaigné de s'y amuser deux ou trois
fois et, si je ne me trompe, jusque dans les _Nouveaux Lundis_... Comme
La Harpe, comme l'abbé Batteux ou comme M. de Féletz, M. Deschanel
s'attarde à de bons petits «rapprochements». Le vers de Lamartine:
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé,
lui rappelle incontinent celui de Racine:
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
Il ne peut rencontrer la strophe du _Lac_:
Assez de malheureux ici-bas vous implorent, etc...
sans éprouver le besoin de nous réciter, tout de suite après, la strophe
de _La Jeune Captive_:
Ô mort, tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore, etc...
Il nous conte, à un endroit, que Lamartine, pour échapper à la
mélancolie, s'était mis au travail manuel, au métier de menuisier et de
tourneur: tout aussitôt, ce mot de «tourneur» lui rappelle le vers
d'Horace: _Et male tornatos_, etc.... Une strophe du _Chant d'amour_ sur
les mouvements harmonieux d'une jeune femme entraîne la citation d'un
distique de Tibulle. Ces deux vers de la _Réponse à Némésis_:
J'ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
Dont la terre eût blessé leur tendre nudité,
amènent, au bas de la page, ce vers des _Bucoliques_:
_Ah! cave ne teneras glacies secet aspera plantas;_
et ainsi de suite.
Ces rapprochements ne servent à rien; et de tous les vers cités par M.
Deschanel à propos de ceux de Lamartine, il n'en est peut-être pas un
seul auquel Lamartine ait songé; mais, comme dit l'autre, «ça fait
toujours plaisir». Je me souviens d'une anecdote que contait Ernest
Bersot. Il avait passé tout un après-midi à causer littérature avec
Saint-Marc-Girardin et Nisard; et l'on avait fait des citations, et
chacun y était allé de son latin et même de son grec: «C'est égal, dit
Saint-Marc-Girardin en prenant congé de ses compagnons, nous sommes là
trois pédants qui nous sommes joliment amusés!»
Donc, encore une fois, M. Deschanel a parfaitement raison de se souvenir
qu'il fut professeur de rhétorique. Je lui ferai néanmoins quelques
légers reproches. Il distingue très justement, dans _les Méditations_,
trois groupes de pièces: les pièces entièrement neuves, telles que
_l'Isolement_, _le Lac_, _le Vallon_, _le Soir_, _l'Automne_; les odes à
l'ancienne mode, telles que _l'Enthousiasme_ et _le Génie_; et enfin les
«morceaux en vers alexandrins sur des sujets philosophiques», tels que
_l'Homme_, _la Prière_ et _l'Immortalité_. Oserai-je dire qu'il me
paraît un peu sévère pour les deux derniers groupes? Même dans _les
Odes_ je trouve, outre cette fluidité de diction qui est propre à
Lamartine, une largeur de mouvement et comme une ampleur de geste qui ne
se rencontraient guère dans J.-B. Rousseau, Pompignan et Lebrun. Et
quant aux pièces philosophiques, il n'y a pas à dire, c'est tout autre
chose que les «discours» de Voltaire. Et je ne parle plus seulement des
vers, aussi magnifiquement épandus chez l'amant d'Elvire qu'ils sont
d'ordinaire courts et grêles chez l'ami de Mme du Châtelet: je parle du
sentiment. Le déisme de Voltaire ne contient pas une parcelle d'amour de
Dieu: Lamartine en déborde. Il est (Racine mis à part) le premier et est
resté, je crois, le seul de nos grands poètes qui ait profondément
ressenti et exprimé cet amour-là. Toute son oeuvre, du commencement à la
fin, en est pénétrée. Il est essentiellement pieux. M. Charles de
Pomairols dit fort bien: «Lamartine nous semble le déiste le plus ému
qui fut jamais, le seul peut-être chez qui la raison ait pu alimenter
une adoration aussi fervente. Preuve manifeste de sa profonde
sensibilité! On se dit avec étonnement qu'elle devait être bien
puissante, pour se maintenir si religieuse dans une philosophie
d'ordinaire si dépouillée.»
C'est,--avec l'abondante splendeur de l'imagination,--cette ardeur du
sentiment religieux qui sauve de la sécheresse et de la banalité les
discours déistes de Lamartine, et qui les empêche d'être des
dissertations. Et, de même, au _Carpe diem_ des Horace et des Parny,
ajoutez le sentiment religieux; et, si vous avez du génie, vous écrirez
_le Lac_. Non que le nom de Dieu soit ici prononcé; mais, par le seul
mouvement ascensionnel de l'amour et du désir, par l'évocation, dès le
début, de la «nuit éternelle» et de l'«océan des âges», par la soif
d'étendre son être, de le «relier» à l'univers (_relligio_) et de
rattacher l'éphémère à l'éternel, la traditionnelle élégie épicurienne
se trouve agrandie jusqu'aux étoiles...
M. Émile Deschanel parle dignement du _Crucifix_, de _Bonaparte_, du
_Poète mourant_: mais pourquoi ne nomme-t-il même pas la pièce qui ouvre
les _Nouvelles Méditations_ et qui est intitulée _le Passé_? C'est une
de celles que je relis le plus volontiers. Je ne dis point que ce soit
une des plus surprenantes que Lamartine ait écrites. Mais c'est, je
crois, une des plus parfaitement caractéristiques du lyrisme de ses deux
premiers recueils. Cela est délicieusement chantant et ailé.
Rappelez-vous ces «départs» de phrases musicales:
Arrêtons-nous sur la colline...
Puis:
Repassons nos jours, si tu l'oses...
Puis:
Hélas! partout où tu repasses,
C'est le deuil, le vide ou la mort...
Et enfin:
Levons les yeux vers la colline
Où luit l'étoile du matin...
Il me semble que ces strophes s'élancent ou plutôt _se détachent_ comme
d'un coup d'aile blanche, presque silencieux. Celles de Victor Hugo
_s'arrachent_ d'un effort puissant, et l'aile qui les soulève est
musclée, on le dirait, comme une aile d'aigle. Mais les vers de
Lamartine glissent sans secousse dans un air léger.
La courbe et la molle cadence du vol, l'essor et le mouvement en haut,
voilà, bien décidément, l'un des signes les plus constants de cette
poésie. La convenance est donc entière entre la forme et le fond. Cette
belle philosophie platonicienne qui fait de l'univers un système de
symboles ascendants, Lamartine l'exprime par des mots et des images qui
toujours, toujours montent. M. Charles de Pomairols a étudié avec une
rare et amoureuse pénétration la «spiritualité» du style de Lamartine.
On ne dira pas mieux sur ce sujet, et je ne saurais donc mieux faire que
de vous citer quelques-unes des observations de l'inquiet et souffrant
poète des _Rêves et Pensées_ sur l'heureux et glorieux poète des
_Harmonies_.
«Souvent traditionnelles, générales comme il convient à un esprit
philosophique, effacées quelquefois par l'usage, peu nourries, toujours
délicates, les comparaisons interviennent dans son style poétique non
pas comme d'insistantes et serviles copies de la réalité, mais comme les
allusions légères d'un esprit qui plane sur la nature.»
M. de Pomairols observe aussi que, dans l'immense champ des images,
«Lamartine choisit spontanément
Tout ce qui monte au jour, ou vole, ou flotte, ou plane,
parce que, occupé avant tout de l'âme, il se plaît à retrouver au dehors
les attributs de légèreté, de souplesse, de transparence de l'élément
spirituel.» Et encore: «C'est l'élément liquide qui fournit à Lamartine
le plus grand nombre de ses images... Tous les phénomènes qu'offre la
fluidité, aisance, transparence, reflets du ciel, murmures harmonieux,
défaut de saveur peut-être, manque de limites et de formes arrêtées,
tous ces caractères de la fluidité se confondent avec les attributs de
l'imagination lamartinienne.» Et voici, entre beaucoup d'autres, un
exemple bien joliment choisi et commenté, à l'appui de ces remarques:
«Il est des êtres, semble-t-il, pour qui l'idée de pesanteur n'est pas à
craindre, comme la jeune fille. Voyez pourtant comme Lamartine l'allège
encore par l'image:
Son pas insouciant, indécis, balancé,
Flottait comme un flot libre où le jour est bercé.
«Comme il s'élève en deux vers sur l'échelle diaphane: un pas, un flot,
le jour!» «Le but secret et le résultat de toutes ces images, c'est
l'allègement de la sensation.»
Avec tout cela, les réflexions de M. de Pomairols, si justes dans leur
généralité, nous donnent peut-être l'idée d'une poésie par trop
immatérielle, inconsistante jusqu'à l'évanouissement. Ces remarques, qui
lui ont été surtout inspirées par _les Harmonies_, ont besoin, je crois,
d'être complétées. D'autre part, M. Émile Deschanel met, assez
nettement, _les Harmonies_ au-dessous des _Méditations_. Je voudrais
vous dire pourquoi je ne puis être de cet avis.
IV
LES HARMONIES.
_Les Harmonies_ de Lamartine me paraissent être, avec _les
Contemplations_ de Victor Hugo, le plus magnifique débordement de poésie
lyrique qui soit dans notre langue. Si différents de forme et
d'inspiration, les deux recueils ont pourtant quelque rapport par leur
objet. C'est, ici et là, la plus haute et la plus large poésie qui soit;
ce sont deux âmes de poètes en plein contact avec l'immense nature et
l'humanité. Mais, de ces deux imaginations souveraines, l'une nous ravit
par sa spontanéité et sa grandeur, l'autre nous étonne par son énormité
et sa violence. L'une, nous enchante d'«harmonies», l'autre nous éblouit
d'antithèses. Lamartine disait que «les ombres n'ajoutent rien à la
lumière». Lumière et ombre, c'est toute l'esthétique de Hugo. Ici,
triomphe la sereine liberté d'une écriture qui semble improvisée; là, le
plus prodigieux effort d'expression plastique qui fut jamais. _Les
Harmonies_ semblent presque toutes conçues dans quelque paysage élyséen,
au bord d'une mer méridionale, et _les Contemplations_, dans quelque
forêt sinistre ou devant un océan livide d'éclairs. Et c'est comme si
l'oeil de Lamartine ne voyait les objets qu'à travers un voile diaphane
qui en émousse et en agrandit les contours, et comme si, au contraire,
leurs saillies subitement démesurées heurtaient l'oeil visionnaire de
Victor Hugo. Et la philosophie des _Contemplations_ est donc le
manichéisme, c'est-à-dire le monde ramené,--provisoirement,--à une
antithèse; et la philosophie des _Harmonies_, c'est le platonisme, ou le
monde ramené dès maintenant à l'unité par l'amour; et ainsi se répondent
les _Novissima Verba_ et _Ce que dit la bouche d'ombre_.
Je voudrais étudier _les Harmonies_ avec un peu de méthode. La vieille
distinction, artificielle, mais commode, de la forme et du fond m'y
servira. Et si je commence par la forme, c'est que j'éprouve le besoin
de m'inscrire tout de suite en faux contre un jugement de M. Deschanel.
«... Jamais, dit-il, la virtuosité ne fit éclater plus de maestria et de
verve; mais les brillantes variations des _Harmonies religieuses_
ressemblent plus souvent à celles d'un improvisateur italien qu'aux
chants célestes d'un Palestrina. Je me figure le diplomate poète, à
Florence, dans ce milieu cosmopolite, passant ses soirées à la Pergola
«entre des abbés et des filles», comme Hercule entre la Vertu et la
Volupté; le lendemain, improvisant ses vers dans les jardins de Boboli
ou aux Cascine, l'oreille encore pleine des fioritures du ténor ou de la
«prima donna»: quelque chose de leur manière rossinienne s'y glissa
malgré lui, à son insu. On sait à quel point Rossini est païen tout pur,
jusque dans ses _Messes_ et dans ses _Stabat_. Pour un Italien, l'opéra
et la messe ne diffèrent pas sensiblement. Cimarosa, comme Rossini,
charmait Lamartine dans sa jeunesse. Il le chantait à pleine poitrine.
Génies mélodiques, analogues au sien par la veine heureuse et la grâce.
Non moins grande, j'imagine, devait être son affinité avec Bellini qui,
lui aussi, était un féministe, et en mourut jeune, comme Mozart...»
Oui, cela est spirituel; mais cela est à mille lieues de ce que je sens,
à mille lieues de l'impression que je viens de recevoir, une fois de
plus, de la lecture totale des _Harmonies_. Il m'est impossible de
souffrir que, discrètement et sans y toucher, on rapproche ainsi
Lamartine d'un improvisateur napolitain, d'un «ténor», d'une «prima
donna» et de ces «féministes» qui, d'avoir été féministes, moururent
jeunes. En tous cas, Lamartine n'est pas de ceux qui en meurent,
puisqu'il mourut, lui, à près de quatre-vingts ans. Je ne puis non plus
comprendre qu'on voie en lui un «païen» à la façon de Rossini. Puis ces
mots de «maestria» et de «verve», appliqués à Lamartine, me font peine:
ils me semblent le rapetisser étrangement. Et, pour tout dire, je suis
bien fâché qu'un livre qui renferme ces chefs-d'oeuvre: _Bénédiction de
Dieu dans la solitude_, _Pensée des morts_, _l'Occident_, _l'Infini dans
les Cieux_, _le Chêne_, _l'Humanité_, _la Vie cachée_, _Éternité de la
nature et brièveté de l'homme_, _Milly_, _le Cri de l'âme_, _Hymne au
Christ_, _la Retraite_, _Hymne de la mort_, _Souvenir à la princesse
d'Orange_, _le Premier Regret_, _Novissima Verba_ et _Les Révolutions_,
paraisse susciter finalement dans l'esprit de M. Deschanel l'image d'un
abbé Liszt «pour qui Jéhovah n'est qu'un thème sur lequel il brode des
fugues».
Il est vrai que M. Deschanel ajoute: «Par moments». Oh! que cette
restriction était nécessaire! La vérité, c'est que, de même que Hugo
remplit parfois les intervalles de son inspiration par des exercices de
sa forte rhétorique plastique, il peut arriver aussi que Lamartine
s'abandonne à son innocente rhétorique musicale. On trouverait, dans
_les Harmonies_, jusqu'à trois ou quatre «cavatines» un peu faciles. Je
peux vous dire où: c'est dans _l'Hymne de la nuit_, dans _l'Hymne du
matin_ et dans _Encore un hymne_. Nulle part ailleurs, je vous assure.
Le reste du temps, la surabondance de la forme n'est visiblement que
l'effet du trop-plein de l'inspiration. Et en tout cas, dans les rares
passages qui ont suggéré à M. Deschanel de si damnables observations,
il serait beaucoup plus juste d'accuser Lamartine de nonchalance que de
«virtuosité.»
Pour moi, je l'avoue, j'aime ces nonchalances, pêle-mêle avec le reste.
Oui, Lamartine est le seul de nos poètes qui ait presque constamment
improvisé, dans le sens presque rigoureux du mot. Quand il nous conte
qu'il écrivit en un jour les six cents vers de _Novissima Verba_, je
crois qu'il se vante à peine. Vous savez le jugement de Musset sur
_Jocelyn_ (dans la première version de _Il ne faut jurer de rien_): «Il
y a du génie, du talent et de la facilité». Cette gentille épigramme se
peut tourner en suprême louange. Cela veut dire que Lamartine réalise le
mieux l'idée que les anciens hommes se faisaient du poète (_enthéios,
kouphone ti kaï ptéréone_, etc...). Lui-même a déclaré avec insistance
qu'il n'a jamais fait de vers que pour soulager son coeur, et que faire
des vers n'est pas un métier. Et je sais bien tout ce qu'on peut dire là
contre; mettons que le cas de Lamartine est et restera probablement
unique dans la poésie moderne. Toujours est-il que, Lamartine ayant eu
par bonheur «du génie», sa «facilité» est un charme à quoi rien ne
ressemble. Non, rien peut-être n'égale l'ivresse sereine de cet essor
sans heurt et sans arrêt, comme en plein éther. On glisse d'un mouvement
que sa continuité même accroît; on n'a pas, comme chez Victor Hugo, des
soubresauts sur de certaines saillies et arêtes de l'expression, et l'on
ne se cogne pas aux numéros qui divisent l'ode en compartiments.
L'admirable période de Hugo, beaucoup plus savante, beaucoup mieux
faite, exactement «carrée», pour parler comme les Traités de rhétorique,
et où les incidentes et les subordonnées sont toujours comprises entre
le verbe et le complément direct de la proposition principale (en sorte
que la chute en est toujours nette, précise et pleine), ressemble
vraiment à quelque bâtisse solide et régulière, palais, forteresse ou
prison. La période lamartinienne, plus vaste encore ou, pour mieux dire,
plus allongée, presque sans coupes ni enjambements, par conséquent
uniforme dans son cours,--avec sa profusion de participes présents, et
ses _si_ et ses _quand_ éternellement reproduits,--et qui, se terminant
presque toujours sur une énumération, ne s'arrête que lorsque
l'imagination du poète a épuisé les objets énumérables, est une vague
immense, aux plis symétriques et souples, qui monte, se gonfle et
expire, «où le ciel est bercé», et qui nous berce.
Voilà bien des métaphores, d'ailleurs faciles et que je n'ai pas
inventées. En voici une autre. Dans ce large flot traînent, assez
souvent, de vieilles algues. J'entends par là certaines queues
d'expressions un peu connues, certains lambeaux de la phraséologie
d'avant les romantiques, phraséologie qu'ils ont, d'ailleurs, simplement
remplacée par une autre. Oui, il y a, chez Lamartine, quelque chose
d'assez analogue à ces vers «faits d'avance» qui reviennent de temps en
temps chez Homère ou chez les poètes des Chansons de gestes, chez ceux
qui se servaient peu de la plume et de l'encrier, ou qui même ne s'en
servaient pas du tout, et pour cause. Mais tout cela, fuyantes traces de
rhétoriques périmées, incorrections naïves, témérités de syntaxe, est
emporté d'un si vaste mouvement que, dans les endroits (rares en somme)
où l'expression défaille, on se contente de la beauté toujours intacte
du rythme, et qu'on ne veut voir, dans ces généreuses négligences, qu'un
témoignage candide de la glorieuse spontanéité de cette poésie, tantôt
fleuve et tantôt torrent. Torrent? non, mais souffle du ciel, zéphyre
aux grandes ondes aériennes: j'entends le fort Zéphyre des poètes
anciens, chargé de germes et d'odeurs et qui, partout où il passe,
promène de beaux frissons où se joue la lumière...
Car, tandis qu'on accorde à Lamartine l'abondance et la grâce, on semble
lui refuser la force et le pittoresque, ou plutôt on ne songe plus à se
demander s'il les a. Il les a pourtant, et au plus haut degré.
M. Charles de Pomairols dit très bien: «Cette force, presque tous les
hymnes des _Harmonies_ en sont la manifestation. Et d'où viendrait cette
abondance inépuisable qu'on ne peut s'empêcher de remarquer dans le
nombre de ses ouvrages, dans l'étendue de ses périodes, dans ses
strophes immenses, dans ses rimes multipliées, d'où viendrait une si
remarquable richesse, si elle n'était pas un épanchement de la force?...
Au surplus, on peut, dans l'oeuvre de Lamartine, dégager et mettre en
lumière des passages, des confidences, qui sont la révélation expresse
de cette qualité de force insuffisamment reconnue, etc...»
Il est cependant une preuve que M. de Pomairols oublie. Lamartine est le
seul des grands poètes de ce siècle qui ait pu oser le vers libre dans
la poésie lyrique (je néglige à dessein quelques pièces des _Odes et
Ballades_). Cela est un grand signe pour lui. La strophe à forme fixe
est la plus commode des gênes. On sait que rien n'est plus facile à
faire qu'un sonnet passable. C'est un grand avantage pour le poète que
le rythme de ses vers lui soit imposé d'avance: il n'a qu'à le remplir
pour donner l'illusion du mouvement, et quelquefois de l'inspiration.
Mais, dans le vers libre, le mouvement est imprimé et le rythme est créé
par l'inspiration même, et la défaillance de celle-ci est tout aussitôt
trahie par le fléchissement de celui-là. Pousser sans faiblesse, comme
Lamartine le fait souvent, des pages entières et des masses énormes de
vers libres, aller ainsi droit devant soi, au hasard, et trouver son
rythme à mesure, cela suppose une _puissance_ inouïe de sensations et de
sentiments, un involontaire et invincible débordement de l'âme, bref,
cet état extraordinaire que notre poète exprime, précisément en vers
libres, dans une de ses _Harmonies_:
Mon âme a l'oeil de l'aigle, et mes fortes pensées,
Au but de leurs désirs volant comme des traits,
Chaque fois que mon sein respire, plus pressées
Que les colombes des forêts,
Montent, montent toujours, par d'autres remplacées,
Et ne redescendent jamais.
. . . . . . . . . . . . .
Et de quelle «force», en effet, pleine, soutenue, infatigable,
prodigieuse, sont soulevés et lancés des poèmes tels que l'ode _Contre
la peine de mort_, _l'Éternité de la nature_, _la Marseillaise de la
paix_, _le Toast_ du banquet celtique; _les Laboureurs_ dans _Jocelyn_,
_le Choeur des Cèdres_ dans _la Chute d'un ange_, et _la Vigne et la
Maison_!
Et notez que Lamartine n'a pas seulement la force expansive, mais aussi,
quand il veut, la force de concentration. Ce flot épandu se ramasse, au
besoin, dans un jet rapide et net. Le poète des mélancolies et des
langueurs a, dès qu'il lui plaît, des vers «forts», des sentences
robustes et concises, à la façon de Corneille; et c'est alors comme une
pluie retentissante de médailles d'airain... Voyez, par exemple, dans
_les Premières Méditations_, une pièce que le poète y ajouta en 1842:
_Ressouvenir du lac Léman_. Il répond à son ami Huber Saladin qui
s'était plaint, un jour, que la Suisse lui fût une trop petite patrie:
Adore ton pays et ne l'arpente pas.
Ami, Dieu n'a pas fait les peuples au compas:
L'âme est tout; quel que soit l'immense flot qu'il roule
Un grand peuple sans âme est une vaste foule.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sparte vit trois cents ans d'un seul jour d'héroïsme.
Un pays? C'est un homme, une gloire, un combat,
Zurich ou Marathon, Salamine ou Morat.
La grandeur de la terre est d'être ainsi chérie:
Le Scythe a des déserts, le Grec une patrie.
Et plus loin:
La conquête brutale est l'erreur de la gloire.
Tu l'as vu, nos exploits font pleurer notre histoire.
De triomphe en triomphe un ingrat conquérant
A rétréci le sol qui l'avait fait si grand.
Voilà comme cette longue main féminine et languissante sait frapper les
vers. Et cela continue. Le poète allègue les gloires de la Suisse, et
l'âme de Rousseau, que cette nature a nourrie et formée. Il ajoute que
le souvenir de ses premières félicités suivit Jean-Jacques dans l'ombre
des villes:
. . . . . . . . . . .
_Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes_;
Son premier ciel brillait jusqu'au fond de ses fautes...
Vers splendides, qui me sont un acheminement à vous parler du
«pittoresque» de Lamartine.
Lamartine voit la nature comme le grand peintre Puvis de Chavannes (j'ai
déjà fait ce rapprochement, qui me paraît inévitable). Il la domine et
la simplifie, de manière à produire, à l'ordinaire, une impression de
grandeur, de sérénité et d'allègement spirituel. _Les Harmonies_ sont,
pour la plupart, des paysages qui prient. Les formes y sont ordonnées
par groupes, sous le ciel libre, comme pour un choeur, pour un hymne en
commun. Donc, pas de «coins» ni de menues curiosités descriptives. Mais
Lamartine n'en est pas moins un rustique; il a vu, il a touché les
choses de la campagne. Il peint par très larges touches, mais avec une
réelle connaissance de son objet, et souvent avec une familiarité, une
naïveté du plus grand air. Et de là, très souvent, des traits d'un
pittoresque aisé et délicieux, très ingénu, très franc, souvent très
hardi sans y tâcher.
Ces traits abondent dans la pièce des _Méditations_ dont je vous parlais
tout à l'heure:
De grands golfes d'azur, où de rêveuses voiles,
Répercutant le jour sur leurs ailes de toiles,
Passent d'un bord à l'autre, avec les blonds troupeaux,
_Les foins fauchés d'hier qui trempent dans les eaux_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plus loin, les noirs sapins, mousses des précipices,
_Et les grands prés tachés d'éclatantes génisses_...
Mais, pour nous en tenir aux _Harmonies_, quelle moisson l'on y ferait
d'images neuves et vraies! Cueillons à l'aventure:
L'ombre des monts lointains se déroule et recule
_Comme un vêtement replié_.
Ou bien, en parlant des nuages, «lambeaux de nuit... déchirés par l'aile
de l'aurore»:
Ils pendent en désordre aux tentes du soleil.
Et, toujours feuilletant:
Le jour plein et léger tombe, et voilà le soir:
Sur le tronc d'un vieux orme au seuil on vient s'asseoir;
_On voit passer des chars d'herbe verte et traînante_.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un beau soir qui s'endort dans son lit de nuages.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un matin qui s'éveille étincelant de joie...
Sur une plage:
Et _d'un sable brillant une frange plus vive_
Y serpente partout entre l'onde et la rive
Pour amollir le lit des eaux.
Sur les heures:
Les autres s'éloignent et glissent
_Comme des pieds sur les gazons_...
Impressions matinales:
Les brises du matin se posent pour dormir...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La mer roule à ses bords la nuit dans chaque ride...
Impressions de midi:
... À l'heure où les rayons sur les pentes s'étendent
_Comme un filet trempé ruisselant sur les prés_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand les tièdes réseaux des heures de midi,
En vous enveloppant comme un manteau de soie, etc.
Impression nocturne:
Les étoiles, ces fleurs que minuit fait éclore,
_Naissaient sous notre doigt dans les jardins des cieux_...
Mettez ici quelques centaines d'_etc_...
Si j'entends bien (mais qui en est sûr?) les jeunes poètes
d'aujourd'hui, surtout ceux qu'on appelle les «symbolistes», il me
semble que Lamartine doit leur plaire infiniment, et qu'il a souvent
fait par instinct ce qu'ils veulent faire avec préméditation.
Ils se plaignent, si je ne me trompe, que, chez la plupart de nos poètes
et même chez quelques-uns des plus grands, la poésie ressemble plus à un
beau discours qu'à un chant; ils se plaignent qu'elle soit plus
éloquente que suggestive, qu'elle ait des reliefs trop nets et des
contours trop arrêtés, et qu'enfin nos vers français aient un peu trop
constamment le genre de beauté des vers latins, de ces vers trop
sonores, au rythme trop marqué et trop énergique et qu'un Virgile seul a
pu amollir quelquefois, rythme qui commande presque la précision dans
les mots et dans les images et qui exclut la demi-teinte, la pénombre et
l'ondoiement.
Or, il est certain que Victor Hugo, par exemple,--comme Lucain, comme
Juvénal, comme Claudien, encore qu'avec beaucoup plus de génie,--fatigue
assez souvent et accable l'esprit par un éclat trop dur, par des
saillies trop vigoureusement éclairées, par trop de perfection dans
l'agencement du style, trop de justesse dans les jointures des phrases,
trop d'exactitude dans les comparaisons, trop d'ordre et de symétrie
dans la composition des morceaux, trop de «beautés» d'un caractère un
peu étroitement «littéraire» et prévu par les Traités de rhétorique; et
qu'enfin, il y a trop de Boileau dans Victor Hugo, même dans le
prodigieux versificateur des _Contemplations_ et de _la Légende des
siècles_. Lamartine est certes beaucoup moins savant, beaucoup moins
précis, moins fécond en images _achevées_ et sensiblement inférieur par
l'invention verbale: et pourtant, avec leurs rimes non cherchées, la
monotonie de leurs coupes, la fluidité, l'allongement indéfini de leurs
périodes, leurs négligences et leurs à peu près d'expression, en dépit
même des restes de phraséologie surannée qu'ils charrient çà et là dans
leurs plis, les vers de Lamartine me semblent plus souvent approcher de
ce qui serait «la poésie pure».
Comment cela?--L'essence de la poésie,--ce en dehors de quoi elle ne se
distingue plus de la prose que par certaines cadences de mots,--c'est
peut-être le sentiment continu de correspondances secrètes, soit entre
les objets de nos divers sens, formes, couleurs, sons et parfums, soit
entre les phénomènes de l'univers physique et ceux du monde moral, ou
encore entre les aspects de la nature et les fonctions de l'humanité.
Or, ces correspondances, il me paraît bien que Victor Hugo en perçoit
sans doute de plus imprévues, et qu'il les exprime plus complètement;
mais je crois que Lamartine en _suggère_ un plus grand nombre, et avec
moins d'effort. Et comme il se contente de les indiquer, le signe, chez
lui, ne se détache pas tout à fait de la chose signifiée, mais il en est
tout imprégné encore; ce sont, grâce à je ne sais quelle délicieuse
indécision de termes, des passages aisés de l'idée à l'image et, presqu
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