Dante et Goethe : dialogues
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Title: Dante et Goethe : dialogues
Author: Daniel Stern
Release date: February 28, 2009 [eBook #28217]
Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
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DANTE ET GŒTHE
DIALOGUES
PAR
DANIEL STERN
PARIS
M DCCC LXVI
À COSIMA
Ta naissance et ton nom sont italiens; ton désir ou ta destinée
t'ont faite Allemande. Je suis née sur la terre d'Allemagne; mon
étoile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu
t'adresser des souvenirs où se mêlent Dante et Gœthe: double culte,
où nos âmes se rencontrent; patrie idéale, où toujours, quoi qu'il
arrive, et quand tout ici-bas nous devrait séparer, nous resterons
unies d'un inaltérable amour.
PREMIER DIALOGUE.
DIOTIME, ÉLIE.--Un peu plus tard, VIVIANE, MARCEL.
Ils marchaient sur la grève sans se parler. Ils s'étaient d'abord
entretenus de leurs amis et d'eux-mêmes, de leurs opinions sur les
choses du jour. Puis, insensiblement, le silence s'était fait. La
grandeur de ce lieu désert s'imposait à eux. La marée qui montait
lentement, en battant de ses flots le cap Plouha, imprimait à leur
esprit son rhythme solennel.--À quoi pensez-vous? dit enfin Élie.
DIOTIME.
La question est brusque. La réponse va vous surprendre... Je pense à
Dante.
ÉLIE.
À Dante!... ici! au poëte florentin, sur les côtes de Bretagne! Voilà
qui me surprend, en effet.
DIOTIME.
Ce site est véritablement dantesque. Regardez ces formidables
entassements de rochers, précipités les uns sur les autres! Voyez ces
blocs de granit aux flancs noirs, tout hérissés d'algues marines, que la
vague, en se retirant, laisse couverts d'écume, et que d'ici l'on
prendrait pour des monstres accroupis sur le sable! Écoutez les
gémissements du flot qui s'engouffre dans ces antres béants! Ne se
croirait-on pas aux abords d'un monde infernal? Tout à l'heure, à la
lueur blafarde de votre triste soleil, il me semblait lire sur ce pan de
roc taillé à pic l'inscription sinistre: _Per me si va_; et je voyais,
là-bas, dans cet enfoncement, l'ombre de Dante, qui s'avançait, pâle et
muette, vers les régions obscures.
ÉLIE.
Votre imagination confond mes faibles esprits. Vous franchissez d'un
bond l'espace et les siècles...
DIOTIME.
Le génie n'est jamais loin. Il est présent partout, comme Dieu. Combien
de fois ne l'ai-je pas éprouvé! Qu'un spectacle inaccoutumé de la nature
ou quelque événement soudain ébranle et trouble ma pensée, aussitôt, par
je ne sais quelle évocation secrète, qui se fait en moi comme à mon
insu, il me semble voir à mes côtés deux figures immortelles, deux
génies lumineux, dont la seule présence fait rentrer en moi la paix, et
en qui je vois toute chose se réfléchir, s'ordonner, s'éclairer, comme
en un miroir magique.
ÉLIE.
_Per speculum in enigmate_. N'est-ce pas ainsi que parlait saint Paul?
Il y a longtemps, Diotime, que je vous soupçonnais d'être tant soit peu
visionnaire!... Et ces deux génies sont Dante?...
DIOTIME.
Dante et Gœthe.
ÉLIE.
Dante et Gœthe!... étrange association de noms!
DIOTIME.
Pourquoi étrange?
ÉLIE.
Pourquoi?... Parce que ce sont bien les deux génies, les deux hommes les
plus opposés qui furent jamais.
DIOTIME.
Je ne les vois point opposés; tout au contraire.
ÉLIE.
Point opposés, bon Dieu! L'Italien du XIIIe siècle et le Germain du
XIXe! Le poëte catholique, qui chante en sa _Divine Comédie_
l'orthodoxie de saint Thomas et les catégories d'Aristote, et ce païen
panthéiste, qui cache sous la robe et le nom du réprouvé docteur Faust
les témérités de Spinosa et le système suspect de Geoffroy
Saint-Hilaire! Point opposés!
DIOTIME.
Ne vous arrêtez pas en si beau chemin; continuez. Quelle comparaison,
n'est-ce pas, entre le belliqueux enfant de la cité de Mars, entre le
noble fils du croisé toscan Cacciaguida, et le petit bourgeois d'une
ville marchande, dont le bisaïeul ferrait les chevaux, dont l'aïeul
tenait une auberge!
ÉLIE.
Ajoutons, puisque vous le souffrez, quel rapport entre le citoyen
héroïque que l'ardeur de ses passions jette aux guerres civiles, et qui,
proscrit, dépouillé, meurt bien avant l'âge, tout chargé de calamités,
tout ému de haine et d'amour pour son ingrate patrie; entre ce grand
imprécateur à la face sinistre, «qui allait en enfer et qui en
revenait,» et le rayonnant Apollon, qui se faisait appeler monsieur le
conseiller de Gœthe, anobli, décoré, ministre d'un grand-duc allemand,
froidement recueilli dans sa haute indifférence, observant les jeux du
prisme quand la Révolution française éclate sur le monde, et qui meurt
plein de jours, d'honneurs et de biens, au milieu des jardins qu'il a
plantés, au milieu des curiosités, des offrandes, que lui apportent, de
tous les points du globe, ses admirateurs à genoux!
DIOTIME.
Comme vous, je me suis étonnée, en ses commencements, de cette passion
de mon esprit qui le ramenait en toute occasion dans la compagnie de
deux poëtes aussi dissemblables. Je m'expliquais mal ce choix
involontaire qui me faisait emporter ensemble, partout où j'allais, les
deux petits volumes que vous regardiez hier sur ma table, et qui sont
devenus pour moi, à peu de chose près, ce que le bréviaire est pour le
prêtre: _La Commedia di Dante Allighieri_, et _Faust, eine Tragœdie von
Wolfgang Gœthe_. Je ne voyais pas trop le sens de cette double
prédilection. Mais comme elle était en moi véritable et obstinée, il me
fallut bien en trouver la raison; et c'est en cherchant cette raison que
j'en suis venue à pénétrer peu à peu jusqu'à ces profondeurs de la vie
idéale où nous sentons les harmonies, et non plus les dissonances des
choses.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Je veux dire... mais ce serait un long discours.
ÉLIE.
Ne sommes-nous pas de loisir?
DIOTIME.
Nous avons beaucoup marché sans nous en apercevoir; je me sens un peu
lasse.
ÉLIE.
Arrêtons-nous ici. Le vent se calme, l'Océan s'apaise. La marée ne
dépasse jamais ce rocher. Voici mon _plaid_ étendu sur le sable.
Asseyez-vous, Diotime. Prenez quelqu'une de ces figues que j'ai
apportées pour vous dans ce panier. Je les crois mûres, bien que venues
sous un ciel inclément.
DIOTIME.
Depuis les figues que je cueillais sur les bords du lac de Côme, dans
les jardins de la villa Melzi, je n'en avais pas goûté d'aussi
savoureuses.
ÉLIE.
Vous le voyez, notre soleil du Nord a ses caresses; nos landes, âpres et
rudes, ont leur douceur. Ce matin, en venant de Portrieux, vos regards
s'arrêtaient avec plaisir sur la pourpre de nos bruyères et sur les tons
rosés de nos champs de blés noirs. Ne me disiez-vous pas aussi que la
lumière qui descendait à ce moment sur nos campagnes vous rappelait les
brumes transparentes qui, à certains jours d'automne, enveloppent le
Lido?
DIOTIME.
En effet, la nature, en ses diversités les plus frappantes, a des
rappels soudains à la grande unité. Il en est ainsi des hommes de génie:
c'est le même Dieu, c'est le Dieu unique, éternel, qui parle par leur
voix sur des modes divers. Il ne tiendrait qu'à nous de l'y reconnaître.
ÉLIE.
Je vois où vous voulez en venir; et, si vous restez dans ces
généralités, je me garderai de vous contredire. Mais précisons davantage
et dites-moi, je vous prie, quels sont ces rappels, ces analogies, que
vous avez su découvrir entre deux œuvres où je n'ai jamais pu voir
qu'opposition et contraste?
Élie parlait encore, qu'on vit surgir à l'extrémité de la grève, en
pleine lumière, un point noir. Ce point noir se mouvait et venait vers
eux rapidement. Presque aussitôt, on put distinguer un cavalier et une
amazone, dont la robe flottante semblait poussée par le vent et le
défier de vitesse. Un lévrier de grande taille courait devant les
chevaux. Il bondissait de rocher en rocher. Tout d'un coup, il s'arrête:
il venait d'apercevoir son maître, assis aux pieds de Diotime; et
peut-être aussi, qui sait? le panier ouvert entre eux deux, qui
promettait à son appétit quelques reliefs. Quoi qu'il eu soit, d'un
trait, _Grifagno_ franchit l'espace; il se jette sur Élie avec une
impétuosité folle, renverse le panier, les figues, et, de son long
museau désappointé, les culbute sur le sable. Tout cela avait été
l'affaire d'un clin d'œil. Dans le même temps, la svelte amazone
arrivait à fond de train. Elle sautait lestement à bas de son cheval,
détachait de la selle une gerbe de fleurs sauvages, et s'avançait vers
Diotime avec un air gracieux.
DIOTIME.
Quelle surprise! Nous ne vous attendions plus.
VIVIANE.
C'est par hasard que nous vous rejoignons. Nous reprenions la route de
Portrieux, pensant vous y trouver, quand Marcel s'est avisé de demander
au garde-côtes s'il ne vous aurait point vus. C'est ce brave douanier
qui nous a dit que vous aviez laissé la voiture à Tréveneuc et que vous
deviez être encore par ici quelque part.
ÉLIE.
Le cap Plouha a exercé sur nous sa magie. Diotime a eu des visions, j'ai
fait des rêves. Les heures ont glissé sans bruit, comme ces voiles qui
disparaissent là-bas à l'horizon. Et quand nous nous en sommes aperçus,
au lieu de hâter le retour, nous avons décidé de rester ici jusqu'au
soir.
MARCEL.
Et l'on vous dérangerait en y restant avec vous?
Viviane n'attendit pas la réponse. Prenant des mains de son frère un
épais manteau qu'elle roula en coussin, elle s'assit auprès de Diotime.
Marcel fit signe à des enfants de pêcheurs, qui cherchaient des crabes
dans les rochers, de venir tenir les chevaux. Le lévrier haletant
s'étendit tout de son long sur le bout du plaid d'Élie. Et, chacun ainsi
établi à sa guise, la conversation reprit son cours.
VIVIANE.
De quoi parliez-vous donc quand nous vous avons surpris? Vous m'aviez
tout l'air de dire de fort belles choses.
ÉLIE.
Voilà qui s'appelle deviner. Diotime était en verve. Elle entreprenait
de me persuader que la _Comédie_ de Dante et le _Faust_ de Gœthe sont
deux œuvres tout à fait semblables.
DIOTIME.
Je n'ai pas dit tout à fait, mais très-semblables.
VIVIANE.
À la bonne heure. Vive le paradoxe! Depuis quelques jours, ne vous
déplaise, nous échangions avec une satisfaction assez plate des vérités
incontestables. J'ai grand besoin de stimuler mes esprits... Eh bien!
Diotime, parlez. Persuadez-nous. Par Apollon et les Muses! je jure de
vous décerner le prix d'éloquence. Si je n'ai pas pour vous couronner
les violettes et les bandelettes d'Alcibiade, je saurai du moins tresser
ces verveines avec assez d'art pour qu'elles n'offusquent point votre
grand front lumineux.
DIOTIME.
Une couronne, des belles mains de la fée Viviane! voilà de quoi tenter
mon ambition. «Les ailes m'en viennent au dos,» auraient dit vos amis
d'Athènes.
VIVIANE.
Eh bien! déployez-les. Parlez.
DIOTIME.
Laissez-moi me recueillir un peu.
Viviane mit un doigt sur sa bouche. Chacun se tut. Après quelques
instants, Diotime continua d'un ton grave.
DIOTIME.
L'analogie première que je vois entre le poëme de Dante et le poëme de
Gœthe, c'est que tous deux ils embrassent, ils élèvent à son expression
la plus haute l'idée la plus vaste qu'il soit donné à l'homme de
concevoir: la notion de sa propre destinée dans le monde terrestre et
dans le monde céleste; le mystère, l'intérêt suprême de son existence en
deçà de la tombe et au delà; le salut de son âme immortelle. Le sujet de
la _Comédie_ et le sujet de _Faust_, ce n'est plus, comme dans l'épopée
antique, une expédition guerrière et nationale, la fondation de la cité
ou de l'État; c'est la représentation des rapports de l'homme avec Dieu
dans le fini et dans l'infini; c'est le grand problème du bien et du
mal, tel qu'il s'est agité de tout temps dans la conscience humaine,
avec la réponse qu'y donnent, selon la différence des âges, la religion,
la philosophie, la science, la politique.
ÉLIE.
Pardon. Ce que vous dites ne s'appliquerait-il pas également bien au
_Paradis perdu_ de Milton, à la _Messiade_ de Klopstock?
DIOTIME.
Pas entièrement. D'ailleurs, ce n'est là qu'un point touché de ma
comparaison. Nous allons la serrer de plus près. Remarquez d'abord que
les deux poëmes, tout en étant l'expression d'une préoccupation
permanente et universelle de l'esprit humain, sont aussi l'expression
particulière des préoccupations d'une époque et d'une nation. La Comédie
dantesque est un monument historique où se perpétuent à jamais les
croyances, les doctrines, les passions, et surtout les terreurs du moyen
âge. Dans _Faust_, la postérité la plus reculée sentira les conflits,
les angoisses, les défaillances, mais surtout l'espoir intrépide de la
génération qui vit le jour à la limite du XVIIIe et du XIXe siècle, dans
ce moyen âge nouveau entre une société qui finit et une société qui
commence, entre la dissolution et la renaissance d'un monde.
Mais cette représentation, cette image d'un siècle, elle va prendre,
selon le génie qui l'a conçue, un tempérament de race et de nationalité.
Par Dante, elle sera latine et toscane; de Gœthe, elle recevra le
souffle de la vie germanique; car, et notez bien cette similitude, on a
pu dire avec une égale justesse, de Gœthe, qu'il était le plus allemand
des Allemands; de Dante, qu'il était le plus italien des Italiens qui
furent jamais.
Ce n'est pas tout. Malgré ce grand air de race et de nationalité qu'ils
donnent à leur création, ni Dante ni Gœthe n'y disparaissent, comme
l'ont fait dans leurs poëmes Homère, Virgile, Lucrèce, et plus tard
Camoëns, Milton, Klopstock. Bien au contraire, Dante entre en scène dès
les premières lignes de sa _Comédie_: il en est l'acteur principal;
Virgile et Béatrice le conduisent; les réprouvés et les élus
s'entretiennent avec lui; il reconnaît, dans l'enfer, dans le purgatoire
et dans le paradis, ses amis et ses proches; on lui prédit sa gloire
future. Il est enfin le seul lien entre les personnages épisodiques qui
passent devant nos yeux; et l'intérêt, la réalité sensible de ce
merveilleux voyage à travers l'éternité, ce sont les impressions du
voyageur qui le raconte. Quant à Gœthe, sans se nommer, il se fait assez
connaître dans son héros. Tout ce qu'il a senti, rêvé, pensé, voulu,
écrit déjà dans ses ouvrages antérieurs, il le met dans la bouche du
docteur Faust. Sous ce masque transparent, il nous livre le secret de sa
vie, son idéal. Et c'est ici, Élie, que la ressemblance devient
surprenante. À travers un intervalle de cinq siècles, chez des hommes
dont vous avez justement signalé l'extrême opposition de race, de nature
et de condition, cet idéal où tendent les aspirations de Faust et qui
resplendit dans les visions de Dante, est exactement le même: c'est
l'amour infini, absolu, tout-puissant de l'éternel Dieu, attirant à soi,
du sein des réalités périssables de l'existence finie, l'amour de la
créature mortelle. Et, chez tous les deux, c'est l'être excellemment
aimant, c'est la femme, vierge et mère, qui sert de médiateur entre
l'amour divin et l'amour humain; c'est Marie pleine de grâce, vers qui
montent les prières exaucées de Béatrice et de Marguerite; c'est la
_Mater gloriosa_, la reine du ciel, qui accorde à Dante la vision des
splendeurs, à Faust la connaissance de la sagesse de Dieu. La _Comédie_
de Dante et la tragédie de Gœthe ont un même couronnement. Le dernier
vers du poëme dantesque célèbre l'amour qui meut le soleil et les
étoiles. «L'amor che muove il sole e l'altre stelle.» Le chœur mystique
par qui se termine le poëme gœthéen chante «l'Éternel-Féminin,» «Das
Ewig-Weibliche,» qui nous élève à Dieu. Seraient-ce là, Viviane, des
analogies qu'il m'ait fallu chercher d'un esprit de paradoxe?
VIVIANE.
L'aspect sous lequel vous nous faites entrevoir ces deux poëmes me
semble nouveau.
DIOTIME.
En Allemagne, où, dans les représentations scéniques de _Faust_, la
salle entière dit les vers du poëte simultanément avec l'acteur qui les
déclame et dans un sentiment à peu près semblable à celui des dévots qui
chantent la messe en même temps que l'officiant, où l'on connaît la
_Divine Comédie_ tout aussi bien, mieux peut-être qu'en Italie, je
risquerais fort de ne rien dire sur ce sujet qui ne parût une banalité.
Mais en France, il n'en va pas ainsi. Un écrivain satirique a observé
que nous autres Français, nous voulons tout comprendre de prime abord,
et que ce que nous ne saurions saisir de cette façon cavalière, nous le
déclarons, sans plus, indigne d'être compris. De là vient que, malgré
les travaux considérables de Fauriel, d'Ozanam, de Villemain, d'Ampère,
malgré les traductions de Rivarol, de Brizeux, de Lamennais, de
Ratisbonne, si l'on parle chez nous de la _Divine Comédie_, c'est
toujours exclusivement de l'Enfer, la plus dramatique et la moins
obscure des trois _Cantiques_. Pareillement, lorsqu'on discute avec un
Français des mérites de _Faust_, on s'aperçoit bien vite que ses
arguments ne s'appliquent jamais qu'à la première partie, c'est-à-dire à
la moitié environ du poëme, à la plus dramatique aussi, sans doute, à la
plus émouvante, j'en conviens, mais qui n'en laisse pas moins le sens
philosophique de l'œuvre en suspens, et qui semble même lui donner un
dénoûment en complet désaccord avec la pensée de Gœthe.
On ne peut s'empêcher de sourire lorsqu'on se rappelle quelques-uns des
graves jugements portés par la critique française et par les _honnêtes
gens_ sur Dante ou sur Gœthe. Depuis Voltaire, qui appelle la Comédie un
_salmigondis_, jusqu'à M. Alexandre Dumas, qui préfère à Faust
Polichinelle, on rencontre une grande variété d'opinions grotesques.
Mais poursuivons nos rapprochements... à moins toutefois que ma
dissertation ne vous semble déjà suffisamment longue.
VIVIANE.
Ma couronne est à peine commencée. Voyez comme ces pavots rouges se
détachent parmi ces verveines! Vous savez que la nuit on les voit tout
lumineux, entourés d'une auréole comme l'auréole des saints. Cela ne
fait pas doute. C'est Linné et votre grand Gœthe qui le disent... mais
continuez.
DIOTIME.
On a comparé Dante (c'est le philosophe Gioberti, si je ne me trompe) à
l'arbre indien açvattha qui, à lui tout seul, par l'infinité de ses
rameaux et de ses rejetons, forme une forêt. L'image serait applicable à
Gœthe, et j'y voudrais ajouter, pour tout dire, que la vaste cime de
l'arbre s'étend au loin dans l'espace éthéré, tandis que ses racines
plongent au plus avant de la masse solide. La _Divine Comédie_ et
_Faust_, qui s'élèvent aux plus grandes hauteurs de la spéculation
métaphysique, prennent leur ferme appui dans le fond même des croyances
populaires. Ni Dante ni Gœthe n'ont inventé leur sujet; l'un et l'autre
l'ont reçu d'un poëte plus puissant qu'eux-mêmes, du peuple. Ils ont
écouté la voix de cet _Adam_ toujours jeune, que le Créateur a doué du
pouvoir de nommer les choses de leur nom véritable et de figurer, dans
ses fictions naïves, les grands aspects de l'âme et de la vie humaine.
Le voyage en enfer, la vision surnaturelle des lieux où s'exerce la
justice divine, était, vous le savez, une donnée familière aux
imaginations du moyen âge. Depuis le VIe siècle, la tradition s'en était
accréditée. Sortie des monastères, elle s'était répandue dans tous les
rangs de la société laïque. La plus fameuse de ces légendes, celle du
purgatoire de saint Patrice, d'origine celtique, avait été écrite en
vers et en prose, dans la langue latine d'abord, puis dans les langues
vulgaires. Celle du frère Albéric, moine du Mont-Cassin, qui se rapporte
à la première moitié du XIIe siècle, et celle de Nicolas de Guidonis,
moine de Modène, qui racontait en 1300, l'année même que Dante voulut
prendre pour date de sa vision, les merveilles qu'il avait vues dans
l'autre monde, étaient devenues populaires en Italie, de telle sorte que
la représentation de l'enfer sur le pont _alla Carraia_, pendant les
fêtes de mai 1304, fut l'un des principaux divertissements des
Florentins et l'occasion d'une horrible catastrophe.
Quant à la légende qui forme le cadre du poëme de Gœthe, elle remonte,
dans sa donnée générale du pacte avec le démon, au commencement du VIe
siècle; mais elle ne devient essentiellement germanique, elle ne prend
le nom du docteur Faust que vers la fin du XVIe, en se rattachant tout à
la fois à l'invention de l'imprimerie, considérée longtemps par le
peuple comme une œuvre diabolique, et à la Réformation, que la
catholicité tout entière attribuait aux suggestions de Satan.
Le héros de la légende allemande (je laisse de côté celles qui se
produisent dans le même temps en Angleterre, en Hollande, en Pologne)
est un certain Jean Faust, qui mène avec lui le diable sous apparence de
chien, qui procure par magie à l'empereur d'Allemagne ses victoires en
Italie, et qui s'entretient longuement à Wittenberg avec son compatriote
Mélanchton. C'est à ce docteur nécromant que se rapportent les peintures
et les rimes que l'on voit encore aujourd'hui à Leipzig, dans la fameuse
cave d'Auerbach. C'est ce Jean Faust qui se signe «philosophus
philosophorum,» qui figure dans les _Sermons de table_ (Sermones
convivales) des théologiens protestants; qui devient, en empruntant
quelques traits au _Kobold_ du foyer domestique, le héros du théâtre des
marionnettes, se répand en mille variantes par toute l'Allemagne, et
dont l'histoire authentique paraît enfin imprimée à
Francfort-sur-le-Mein, pendant la foire d'automne de l'année 1587. Une
préface de l'éditeur l'offre en exemple à toute la chrétienté et lui
présente, comme un salutaire avertissement, la fin lamentable du
téméraire docteur, abominablement trompé par les ruses du diable.
Le sens de ces deux légendes est exactement le même. Malgré le mélange
qui s'y introduit, comme dans presque toutes les créations du moyen âge
et de la renaissance, d'éléments empruntés à la mythologie païenne, il
est parfaitement chrétien. La vision de l'enfer, du purgatoire et du
paradis, a pour objet de ramener par la certitude des récompenses et des
châtiments éternels, par une salutaire frayeur et par une espérance
vive, les âmes qu'ont entraînées au péché l'orgueil de la science et les
concupiscences de la chair. La tentation de Faust, permise par Dieu
comme la tentation de Job, et le voyage en enfer ne sont, dans la
conscience populaire, autre chose qu'une exhortation à bien vivre.
C'est en prenant ces données, telles que les avait conçues le génie du
peuple, que Dante et Gœthe ont créé chacun un poëme d'une originalité
inimitable, dont on peut prédire, à coup sur, qu'il ne cessera jamais
d'intéresser les esprits, à moins que, par impossible, les hommes ne
cessent un jour de s'intéresser à ce qu'il y a ici-bas de plus divin
tout ensemble et de plus humain: au mystère même de l'art dans ses
rapports avec cet insatiable désir de l'infini, qui repose au plus
profond de la nature humaine.
Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment à considérer ce travail
d'appropriation qui s'accomplit de la même manière dans la généreuse
intelligence de nos deux poëtes, et que nous nous remettions sous les
yeux ce qu'étaient les temps où ils vécurent?
VIVIANE.
Assurément. Je suis tout oreilles.
DIOTIME.
Je m'engage là bien témérairement, et je crains que ma mémoire ne me
fasse défaut.
ÉLIE.
De ceci, ne vous mettez point en peine; vous nous avez maintes fois
prouvé qu'elle ne se fatigue pas plus que votre imagination.
DIOTIME.
Eh bien, soit! Lorsque Dante ou Durante des Allighieri (la coutume
florentine voulait qu'on s'appelât tantôt d'un sobriquet, tantôt d'un
diminutif: Dante pour Durante; Bice pour Béatrice) naissait à Florence,
au mois de mai de l'année 1265, les peuples italiens, comme vous savez,
devançaient en culture tous les autres peuples.
Ils vivaient d'une vie pleine de trouble, mais forte et passionnée, où
leur génie inventif s'essayait, sous les formes les plus variées, aux
arts de la guerre et de la paix, aux institutions civiles et politiques.
L'Italie était alors le centre et comme la force motrice de la
civilisation. Il y avait à Rome un pape et un peuple qui tenaient de
leur antique et noble origine le droit de faire des empereurs, et qui
avaient restauré ce grand nom d'empire romain, le plus grand, dit
Fauriel, qui eût été donné à des choses humaines; dans les Deux-Siciles,
un royaume féodal, une dynastie florissante qui cherchait la gloire et
la gaieté des lettres; à Venise, une oligarchie opulente, et profonde
déjà dans sa politique; à Milan, une seigneurie nouvelle, tyrannique,
mais remplie d'habileté; à Florence enfin, une démocratie vive et
hardie, exercée aux affaires par un gouvernement électif et de courte
durée, et chez qui s'éveillaient ces nobles curiosités dont la
satisfaction allait prendre dans l'histoire le nom de _Renaissance_;
partout, sous l'action opposée des ambitions papales et impériales, des
soulèvements, des ligues, des conjurations, des guerres civiles où se
trempait dans le sang italien le tempérament italien; des chocs violents
d'où jaillissait la flamme d'un patriotisme exalté; des haines sauvages,
des vertus héroïques, tous les excès, tous les emportements d'une
société sans règle et sans frein, où se produisaient aussi, par
contraste, chez un grand nombre d'âmes, le dégoût des choses d'ici-bas,
l'amour contemplatif, mystique et visionnaire des choses éternelles.
Les dissensions civiles ne faisaient pas de trêves sur les bords de
l'Arno. Au dire des chroniqueurs, le sang étrusque de Fiesole et le sang
romain de Florence n'avaient jamais pu ni se mêler ni s'accommoder.
Fondée sous l'invocation du dieu Mars, qui devait à jamais la rendre
inexpugnable, l'antique cité païenne n'avait subi qu'en frémissant la
loi tardive de saint Jean-Baptiste, et l'idole offensée du dieu, chassé
de son temple, se vengeait en soufflant au cœur des Florentins le feu
des discordes. Sur les rives d'un fleuve tranquille, entre des collines
charmantes où l'abeille faisait son plus doux miel, sous un ciel d'une
incomparable sérénité, Florence, retranchée derrière ses murs épais,
toute hérissée de tours, de châteaux crénelés qui se défiaient l'un
l'autre et provoquaient l'ennemi du dehors, apparaissait au loin dans la
campagne, fière et dominatrice.
Après une longue suite de fortunes diverses, favorable un jour au parti
guelfe, un jour au parti gibelin, la cité, vers cette époque, restait
aux guelfes. Ils y avaient établi le gouvernement populaire. La commune,
organisée en corporations armées, souveraine en ses délibérations, mais
ombrageuse à l'excès et pleine de ressentiments, avait exclu les grands
de presque toutes les magistratures. Elle infligeait, comme un
châtiment, la noblesse aux familles qui encouraient sa disgrâce. On
devenait noble ou _Magnat, Sopra Grande_, comme on disait, pour cause
d'empoisonnement, de vol, d'inceste. Toute personne noble, si elle
voulait se rendre apte au gouvernement de la chose publique, devait
renier son ordre en se faisant inscrire dans les corporations sur les
registres des arts.
C'est là, sur un registre des arts majeurs (celui des médecins et des
apothicaires), que se lisait, de 1297 à 1300, le nom patricien de _Dante
d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino_.
MARCEL.
Dante médecin! peut-être apothicaire! Voici qui me gâte furieusement ses
lauriers et sa Béatrice!
DIOTIME.
Aux temps dont nous parlons, Molière lui-même n'eût pas trouvé là le
plus petit mot pour rire. Les apothicaires étaient lettrés. C'est chez
eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respectée.
La médecine était considérée, avec la théologie et la jurisprudence,
comme une science à part, au-dessus de toutes les autres. Elle était
venue des Arabes avec l'algèbre; elle en parlait la langue abstraite. Un
chirurgien qui remettait un membre, faisait une _équation_, il
s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en
Portugal, un _algebrista_. Comme les médecins orientaux, les médecins
italiens entourés du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient
presque tous, étaient très-influents dans l'État. Ils devenaient
ambassadeurs, évêques. Ils portaient un costume d'une grande richesse,
on les comblait d'honneurs. On les persécutait aussi; l'Inquisition
avait l'œil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de
l'anatomie, sévèrement interdite par le souverain pontife. Le célèbre
Pierre d'Abano fut deux fois condamné par les inquisiteurs. Après sa
mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que
les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du
pape, à qui Pierre d'Abano avait donné des soins dans une grave maladie.
ÉLIE.
Serait-ce, par hasard, en sa qualité de médecin, que Dante fut menacé et
forcé d'écrire son _Credo_?
DIOTIME.
Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des païens en paradis,
que, pendant son exil à Ravenne, il fut mandé et interrogé par
l'inquisiteur. J'ajoute que ce _Credo_ est d'origine suspecte, bien
qu'il figure dans quelques éditions très-anciennes des œuvres de
Dante.--Mais retournons à Florence. Vous rappelez-vous, Élie, le tableau
que fait Dino Compagni de cette période animée qui s'écoule entre la
venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri
VII? L'historien, plein de colère, nous montre sous un aspect tout à
fait dantesque sa ville natale en proie aux factions, à la licence des
mœurs. La belle cité où il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse
passionnée, devient sous son pinceau la forêt des vices, un enfer...
ÉLIE.
Je croirais qu'il a quelque peu forcé les couleurs. Cet enfer ne paraît
pas avoir été trop horrible. On s'y divertissait passablement, si je
m'en rapporte à Villani, qui a vu les choses d'aussi près que Dino
Compagni. Que dites-vous de ces fêtes dont il nous fait la description
avec tant de complaisance? Que vous semble de ces belles dames, de ces
galants cavaliers vêtus de blanc et couronnés de fleurs, qui se
réunissaient deux mois durant sous la présidence d'un _Seigneur
d'amour_, qui dansaient, chantaient, rimaient, riaient sans fin; s'en
allaient cavalcadant par la ville, au son des instruments de musique;
tenaient soir et matin table ouverte où venaient, des deux bouts de
l'Italie, des baladins, des jongleurs, des gentilshommes, allègres et
plaisants à voir?
DIOTIME.
C'était le temps des contrastes. Malgré la fureur des guerres civiles,
ou plutôt à cause de ces fureurs, qui faisaient la vie si précaire, on
avait hâte de jouir. Chateaubriand a dit sur la Révolution française un
mot qui m'a frappée, et qu'on pourrait appliquer à presque tous les
moments tragiques de l'histoire: «En ce temps-là, il y avait beaucoup de
vie, parce qu'il y avait beaucoup de mort.»
Disons aussi, à l'honneur du peuple florentin, qu'il avait le goût inné
des élégances, et que, tout en chassant des conseils de la république
une aristocratie oppressive et insolente, tout en fondant une démocratie
dont le travail était la loi, il avait su y garder les grâces
patriciennes, l'amour du beau parler, des belles manières, l'instinct
des plaisirs délicats. Florence, où le commerce amenait la richesse et
qui, dès cette époque, surpassait Rome en population, était le lieu
privilégié des compagnies agréables. L'amour, la poésie amoureuse, y
semblaient, même aux hommes les plus graves, la principale affaire.
Selon Dante, qui devait le savoir, la poésie italienne avait pour
origine le désir de _dire d'amour_ aux femmes qui n'entendaient pas le
latin; Dante ajoute qu'il était malséant d'y parler d'autre chose. La
beauté, à qui les chroniqueurs florentins rapportaient la première
occasion des guerres civiles, y était, comme dans Athènes, l'objet d'un
culte. Les femmes intervenaient partout, même dans les délibérations
guerrières. Leurs bonnes grâces étaient le prix suprême ambitionné par
la valeur et par le talent. À l'âge de neuf ans, sans étonner personne,
Dante tombait éperdument épris d'une enfant de même âge. À dix-huit ans,
fidèle et malheureux, il célébrait ses amours dans un énigmatique sonnet
qu'il adressait aux poëtes de son temps, en les provoquant à des
réponses rimées. Et les artisans de Florence, plus cultivés dans leur
petite cité que ne le sont aujourd'hui ceux des plus grandes capitales,
charmaient leur travail en récitant ou en chantant ces sonnets, ces
_canzoni_, qui les intéressaient à la vie intime de leurs concitoyens
fameux.
On aurait peine à se figurer chez nous, où le sentiment de la beauté est
le partage d'un si petit nombre de personnes, l'exquise sensibilité de
la population florentine pour les arts, et son enthousiasme pour le
talent. Quand je lis les récits contemporains, il me semble le voir, ce
peuple aimable, transporté d'admiration devant la madone de Cimabue,
courir au palais du roi Charles et l'entraîner avec lui, «à tumulte de
joie,» _a tumulto di gioja_, aux jardins solitaires, à l'atelier du
peintre; puis, quelques jours après, porter en triomphe cette Vierge
d'invention nouvelle, telle qu'on n'en avait point encore vue, disent
les chroniqueurs, et la placer sur l'autel, dans l'église qui porte son
nom, avec le plus gracieux et le plus florentin des attributs: _Sainte
Marie de la fleur, Santa Maria del fiore_. C'est pour plaire à cette
démocratie magnifique, qui voulait la gloire et savait la donner,
qu'Arnolfo Lapi construisait, non loin des nobles maisons des Uberti,
renversées par le courroux populaire, un édifice qu'on nommait le
_Palais du Peuple_. C'est pour elle encore qu'il bâtissait
_Santa-Croce_, ce panthéon italien qui devait un jour abriter les
monuments funèbres de Machiavel, de Galilée, de Dante, de Michel-Ange,
d'Alfieri, de Cavour. C'est sur l'ordre des marchands de laine que le
grand architecte avait jeté, pour l'église de _Santa Maria del fiore_,
des fondements solides à ce point que, deux siècles plus tard,
Brunelleschi n'hésitait pas à leur faire porter cette coupole fameuse
dont Michel-Ange, en ses rêves de gloire, désespérait de surpasser la
hardiesse. C'est pour enlever les suffrages de ce peuple épris du beau
que la sculpture, l'art des mosaïstes et des enlumineurs, la musique,
dans les cloîtres et hors des cloîtres, parmi les disciples d'Épicure et
la gaie milice des _frati Gaudenti_, célébraient à l'envi l'amour divin
et l'amour profane, et, dans leur élan juvénile, rivalisaient
d'inventions charmantes.
Les études aussi, les études graves et fortes se poursuivaient dans les
Universités de Bologne, la _Mater Studiorum_, de Padoue, de Naples,
d'Arezzo, de Crémone. C'était partout, de ville à ville, de contrée à
contrée, une émulation passionnée de savoir et de gloire. La science
était petite encore et peu expérimentée; mais elle était bien vivante et
promettait beaucoup. Elle n'enseignait pas tristement, le front penché
sur les livres; elle parlait de bouche à bouche, de cœur à cœur, dans de
belles enceintes sonores, en plein air, à une jeunesse ardente, qui, de
loin, à travers mille dangers, accourait l'épée au poing comme pour la
bataille. La science voyageait, elle s'offrait à tous généreusement.
Elle donnait des franchises et des immunités; elle décernait avec
magnificence des palmes et des couronnes. Elle aimait. Plutôt que de
quitter leurs élèves, des professeurs refusaient la souveraineté. Le
premier qui fut docteur à Florence, le jurisconsulte Francesco da
Barberino, fut gradué après avoir écrit les Documents d'Amour: _I
Documenti d'Amore_.
Des hommes éloquents, des orateurs, vous imaginez s'il en devait naître
là où chaque jour, à toute heure, pour le salut de la république ou pour
le triomphe de son parti, il fallait s'efforcer de convaincre ou
d'entraîner le peuple!
Les écrivains non plus, en vers et en prose, ne manquaient pas. Ils ne
s'étaient pas laissé devancer par les artistes. La poésie chevaleresque,
venue de la Provence dans les cours de Sicile où elle avait jeté un vif
éclat, la _troratoria_, comme on disait alors, s'était répandue dans
l'Italie entière. Elle y avait rencontré une poésie populaire qui se
dégageait du latin et s'essayait en de nombreux dialectes (Dante n'en
compte pas moins de quatorze principaux). À ce contact, elle s'était
modifiée, italianisée. On rapporte à saint François d'Assise l'honneur
d'avoir un des premiers chanté dans l'italien naissant son hymne au
soleil, que les «Jongleurs du Christ,» _Joculatores Cristi_, s'en
allaient disant par toute l'Italie. Après lui, on nomme Guido
Guinicelli, de Bologne, que Dante, en l'accostant dans le _Purgatoire_,
appelle _Padre mio_, et qui fut bientôt suivi de Cino da Pistoia et du
grand Florentin Guido Cavalcanti. Aussitôt que la poésie a touché le sol
toscan, y trouvant à la fois le plus beau des idiomes et ce génie si
subtil que le pape Boniface l'appelait le cinquième élément de
l'univers, elle s'épanouit et l'on voit rapidement fleurir un groupe
nombreux de poëtes dont les œuvres, écrites dans le _vulgaire illustre_
(c'est l'expression de Dante), assurent à la patrie dans les lettres la
prééminence qu'elle avait conquise déjà dans la politique. C'étaient,
entre autres, Guittone d'Arezzo, Dino dei Frescobaldi, Dante da Maiano
qui correspondait en vers avec une poétesse sicilienne qu'il appelait
«sa noble panthère,» et qui s'était éprise de lui ou de sa gloire
jusqu'à se faire appeler la _Nina di Dante_.
VIVIANE.
Eh quoi! cette Nina n'est pas la Nina du grand Dante?
DIOTIME.
Le grand Dante, Viviane, c'était alors Dante da Maiano. Il était
très-fameux, tandis que Dante Allighieri n'avait encore qu'une
très-humble part dans la gloire. L'illustre Sicilienne, dont le monument
se voit à Palerme, entre celui d'Empédocle et celui d'Archimède,
ignorait peut-être jusqu'à l'existence du futur auteur de la _Vita
Nuova_.
La renommée fait souvent de ces méprises. J'ai ouï conter à M. de
Lamartine que, arrivant à Paris, jeune et plein de respect, il aspirait,
sans trop oser y prétendre, à l'honneur d'approcher, mais d'un peu loin,
dans quelque salon, le poëte fameux dont s'entretenaient alors la cour
et la ville, l'auteur de _Ninus II_, M. Brifaut. Lamartine se rappelait,
non sans sourire, son émotion lorsque l'auteur tragique avait daigné lui
faire, de son front couronné, une inclination distraite. Il en allait
ainsi à Florence, Viviane. Ni plus ni moins que Dante da Maiano, Cino
Sinibaldi et les autres «maîtres du doux style nouveau,» comme parle
Dante, se sentaient assurément fort au-dessus de lui dans l'estime
publique. Quant à Guido Cavalcanti, on ne lui reconnaissait point
d'égaux; on l'appelait «le Prince de la poésie amoureuse.»
VIVIANE.
Est-ce lui de qui Boccace raconte que le peuple de Florence, en le
voyant passer rêveur, solitaire et dédaigneux, disait qu'il s'en allait
ainsi par les chemins, «fantastiquant,» _fantasticando_, spéculant, et
cherchant si l'on ne pourrait pas prouver que Dieu n'existe pas?
DIOTIME.
C'est lui-même; seulement Boccace, en ceci, fait une confusion. Guido
était platonicien; c'est son père, Cavalcante dei Cavalcanti, qui
professait certaines opinions peu favorables à l'existence de Dieu, et
qu'on désignait alors sous le nom un peu vague d'épicurisme.
ÉLIE.
Parmi tous ces écrivains fameux, amis ou émules de Dante, vous ne nous
avez pas nommé Brunetto Latini?
DIOTIME.
J'allais y venir. Celui-ci mérite une place à part; son importance est
extrême. C'était un homme de grande race, de grand caractère et de grand
esprit. Tout en s'adonnant aux affaires d'État, tout en menant pendant
près de vingt années le parti guelfe, envoyé tour à tour en ambassade et
en exil, secrétaire ou notaire de la République florentine, Brunetto
Latini trouva le temps, néanmoins, d'approfondir toutes les sciences
alors connues, de traduire les classiques latins dans une prose
italienne originale et pure, d'enseigner la jeunesse, de composer dans
la langue française un ouvrage encyclopédique qu'il appela le _Trésor_,
et auparavant dans son idiome natal, réputé indigne encore de matières
si hautes, _il Tesoretto_, recueil de sentences morales, qui mettait à
la portée de tous le fruit de l'expérience de son auteur, et qui est
encore à cette heure pour le dictionnaire de la Crusca ce que celui-ci
appelle un _texte de langue_. Ajoutons, pour couronner la gloire de
Brunetto, qu'il fut très-véritablement le maître de Dante.
VIVIANE.
Est-ce que la prose italienne a précédé la poésie?
DIOTIME.
En Italie, comme ailleurs, elle ne vient qu'après. Pendant quelque temps
elle lutte avec désavantage contre le latin qui restait la langue
officielle, contre le provençal et le français qui semblaient être plus
élégants, et, comme parle Brunetto, plus _délitables_. Mais à Florence,
dans une population de 160,000 âmes, où chaque année dix mille enfants
recevaient gratuitement l'instruction, dans une démocratie fière et
libre qui savait se gouverner elle-même, l'idiome natal et populaire
devait rapidement l'emporter. Les ordres mendiants qui démocratisaient
l'Église, parlaient et écrivaient l'italien. Le goût très-vif du peuple
toscan pour les récits romanesques suscitait des conteurs et des
chroniqueurs en langue vulgaire. On conserve, du temps de Frédéric II,
un recueil, _il Novellino_, ou _Fleur du parler gentil_, dont le style
est déjà plein de grâce. Dans le _Journal_ de Matteo Spinelli, le latin,
le provençal, le sicilien, se confondent encore; mais les _Histoires
florentines_ des deux Malaspini (tirées en grande partie de ces
registres nommés _Ricordanze_ où les chefs de maisons patriciennes se
transmettaient de père en fils, selon l'usage du patriciat romain, les
événements dont se composait la tradition domestique) et la chronique
piquante de Villani sont des œuvres italiennes. Enfin paraît Dino
Compagni, appelé tour à tour le Salluste ou le Thucydide de la Toscane,
plein de force et de douceur, d'élégance et de précision, et dont
l'œuvre tout entière est animée des deux grands sentiments qui pénètrent
de part en part la Comédie dantesque, l'indignation et la pitié.
C'est du milieu de ce groupe d'hommes éminents, dont les uns le
précèdent et les autres lui survivent, que se détache et vient à nous en
pleine lumière la figure sculpturale de Dante Allighieri.
Tout annonce à ses contemporains un homme extraordinaire. Un songe
symbolique a promis à sa mère enceinte un fils glorieux. Il naît sous la
constellation des Gémeaux. Le sang du patriciat romain qui coule dans
ses veines donne à son visage un caractère de force et de fierté. Il a,
de la race toscane, le front vaste, le nez aquilin, les yeux grands. Son
visage est allongé; sa démarche et son geste sont graves; sa parole est
rare et réfléchie. Le charme même de l'enfance et de la jeunesse revêt
en lui quelque chose de solennel, qui semble comme la muette expression
d'un grand destin. C'est ainsi que nous le montre son ami et son
condisciple Giotto, dans la fresque du _Bargello_.
MARCEL.
Pardon, pardon! Il me semble que vous poétisez quelque peu les choses.
Il était fort laid, votre Dante. Je ne sais plus dans quel auteur j'ai
lu qu'il avait la lèvre inférieure affreusement épaisse et débordant
l'autre, et qu'on le trouvait de son temps un _philosophe mal gracieux_.
VIVIANE.
Le portrait de Giotto est là pour te répondre.
ÉLIE.
La fresque de Giotto ne prouve rien, Viviane. Le portrait comme nous
l'entendons, la physionomie, la ligne caractéristique, telle que l'a
faite, un des premiers, Masaccio, personne n'y songeait alors, et je
crois que Marcel pourrait bien avoir raison.
MARCEL.
Mais j'en suis sûr; le vrai Dante, c'est celui de qui les femmes de
Vérone, en regardant son teint jaune, sa barbe, ses cheveux noirs et
crépus, disaient qu'il avait été ainsi tout enfumé par le feu d'enfer.
VIVIANE.
Quelle belle érudition!... Ne faites pas attention à ce qu'il dit, chère
Diotime, et continuez. Vous m'intéressez au plus haut point.
DIOTIME.
«Tout conspire, tout concourt, tout consent» au développement de cette
organisation exquise: la naissance et les biens qui ouvrent tous les
accès; l'influence maternelle (le père de Dante mourut qu'il avait dix
ans à peine) qui plane doucement sur la liberté de l'enfant pour la
protéger, tandis que, trop souvent, le pouvoir paternel pèse sur elle et
l'opprime; le haut enseignement de Brunetto Latini, qui fortifie le
caractère en même temps que la pensée de Dante; l'école de Cimabue, les
leçons de Casella, qui l'initient aux arts du dessin et à la musique;
des émules, des amis, tels que Giotto, Guido Cavalcanti, Oderisi
d'Agubbio; avant tout, par-dessus tout, le rayon soudain de l'amour, qui
le touche à cet âge de candeur première où rien ne trouble encore
l'effet de la grâce divine, et qui le consacre pour l'immortalité.
MARCEL.
Avec la permission de Viviane, je vous dirai que vous abordez là un
point de la vie de Dante qui m'a toujours paru incroyable,
inexplicable...
DIOTIME.
C'est un cercle très-étroit, Marcel, que le cercle de l'explicable, et
ce n'est pas l'orbite des grandes destinées. Faites attention,
d'ailleurs, que nous voici en présence d'un fait. Si vous ne pouvez pas
l'expliquer, vous pouvez encore moins le supprimer. Concluez donc
modestement, avec l'écolier de Wittenberg: «Qu'il y a plus de choses
dans le ciel et sur la terre que n'en rêvent nos philosophies;» ce sera
plus raisonnable que de prétendre déterminer exactement l'action divine
dans ces êtres pleins de mystère que nous n'appelons pas sans motif des
hommes de _génie_, c'est-à-dire des hommes possédés d'un _démon_
supérieur, révélé à nos perceptions grossières seulement par l'éclat et
la puissance des œuvres qu'il inspire.
MARCEL.
Nous voici en plein mysticisme.
DIOTIME.
Je vous défie bien d'y échapper en parlant de Dante ou de Gœthe. Mais
votre maître lui-même, le très-sensé Voltaire, n'a-t-il pas confessé, à
sa façon gauloise, l'inexplicable, le mystère, au commencement de toutes
choses, aussi bien de la vie physique que de la vie morale?
MARCEL.
«Les hommes ne savent point encore comme ils font des enfants et des
idées.» C'est à cette boutade que vous faites allusion?
DIOTIME.
Boutade plus profonde encore qu'humoristique, et qui devrait vous rendre
moins prompt à rejeter l'inexplicable; car elle vous montre que les plus
grands actes de la création divine dans l'humanité restent absolument
incompréhensibles à l'homme qui paraît les vouloir, et qui les
accomplit.
ÉLIE.
Y a-t-il quelqu'un de vous qui se rappelle le beau passage d'Arago sur
la naissance des idées?
DIOTIME.
Je ne crois pas le connaître.
VIVIANE.
Ni moi.
ÉLIE.
Je ne le connaissais pas hier; mais j'en ai été si frappé, en
feuilletant ce matin, par hasard, la notice sur Ampère, que je l'ai
aussitôt transcrit sur mon calepin... Écoutez: «Eh! grand Dieu! que
savons-nous du travail intérieur qui accompagne la naissance et le
développement d'une idée? Ainsi qu'un astre à son lever, une idée
commence à poindre aux dernières limites de notre horizon intellectuel.
Elle est d'abord très-circonscrite; sa lueur incertaine, vacillante,
semble nous arriver à travers un brouillard épais. Ensuite, elle
grandit, prend assez d'éclat pour qu'il soit possible d'en entrevoir
toutes les nuances, ses contours se distinguent avec précision de ce qui
n'est pas elle. À cette dernière période, mais alors seulement, la
parole s'en empare avec avantage, la féconde, lui imprime la forme
hardie, pittoresque, socratique, qui la gravera dans la mémoire des
générations.»
DIOTIME.
Voilà qui est admirable, et cette belle prose, à la fois scientifique et
imagée, est d'inspiration tout à fait gœthéenne... Mais revenons à notre
jeune Dante. Il a neuf ans. On est aux premiers jours du mois de mai. Il
accompagne son père dans la maison voisine de Folco Portinari,
magnifique patricien, qui célèbre, selon la coutume florentine, par des
danses et des festins, le retour du printemps. Dans cette maison,
ouverte à la joie et aux bruyants plaisirs, Dante aperçoit, pour la
première fois, la fille de Folco, Béatrice. Elle est plus jeune que lui
de quelques mois à peine. Elle est, comme lui, grave et noble en son air
enfantin. Elle porte un vêtement couleur de pourpre que retient une
ceinture, «telle qu'elle convenait à son extrême jeunesse.»
«Elle avait, dit la _Vita Nuova_, une attitude et une démarche si
pleines de dignité, de grâce céleste, qu'on aurait pu dire d'elle ce
qu'Homère dit d'Hélène: «qu'elle paraissait fille, non d'un mortel, mais
d'un dieu.» À sa vue, l'enfant poëte sent à ces profondeurs qu'il
appellera plus tard le foyer le plus secret de l'âme, l'esprit de vie
tressaillir. Son cœur a des palpitations terribles. Il subit l'empire du
Dieu. Il s'y soumet. «Ecce deus fortior me!»
En ce moment solennel, qui passe inaperçu au milieu du tumulte de la
fête domestique, et dont notre raison ne saurait pénétrer le mystère, la
_Divine Comédie_ naît en germe dans l'esprit de Dante. Béatrice est
vouée à l'immortalité. Tous deux, sans que jamais aucun lien apparent
les unisse dans la vie réelle, ils sont unis d'un lien idéal et que rien
ne saurait rompre dans la mémoire des siècles.--Neuf années s'écoulent.
Durant cet intervalle, Dante ne voit plus Béatrice que de loin.
D'enfant, elle est devenue jeune fille. Un jour, comme elle passait,
vêtue de blanc, entre deux nobles dames d'un âge un peu plus avancé que
n'était le sien, on se rencontre: Béatrice se tourne vers Dante, le
salue, lui adresse la parole avec une ineffable courtoisie, et ce salut
le remplit d'une joie si vive, elle le jette en de tels transports,
qu'il court se renfermer dans sa chambre pour se recueillir et penser
tout à l'aise à son bonheur. Bientôt, comme accablé par l'émotion, il
s'endort. Béatrice lui apparaît en songe, portée sur une nuée de feu, et
ravie par l'amour jusqu'aux sphères célestes. À cette époque, Dante,
c'est lui qui nous l'apprend, s'était déjà exercé dans «l'art de rimer
des paroles.» Il met en vers sa vision; il l'adresse aux plus fameux
rimeurs de son temps, aux _fidèles d'amour_, en leur demandant de
l'expliquer. La réponse qu'il reçoit de Guido Cavalcanti donne naissance
à cette amitié glorieuse à laquelle toute sa vie il demeure aussi
fidèle, aussi dévot qu'à l'amour de Béatrice. Une autre réponse de Dante
da Maiano le traite de fou, et charitablement lui conseille l'ellébore.
C'est ce que vous auriez fait apparemment, Marcel; c'est ce que font
d'ordinaire les personnes sensées, lorsqu'elles sont consultées par les
hommes de génie.
MARCEL.
Le trait est sanglant.
VIVIANE.
Il a touché juste.
DIOTIME.
Ces sortes de bons avis, ces opinions du sens commun sur les premiers
essais du génie, formeraient un curieux chapitre dans l'histoire des
vocations contrariées. Il est bon quelquefois de se rappeler, pour se
tenir en garde contre les jugements téméraires, que le contrôleur
général Silhouette, par exemple, conseillait à Montesquieu de jeter au
feu le manuscrit de l'_Esprit des lois_; que le petit Michel-Ange fut
battu comme plâtre, «stranamente battuto,» par son père et par ses
oncles, pour avoir dessiné; qu'un des plus grands musiciens de notre
temps s'est vu contraint par ses parents à disséquer des cadavres; que
Herder trouvait à redire aux études de Gœthe, et demandait, impatienté,
«s'il n'y aurait donc pas moyen de lui faire lire autre chose que
l'Éthique de Spinosa.»
Le conseil est œuvre de prudence. La prudence est négative de sa nature,
d'où il suit que généralement les faibles font bien de suivre l'avis des
conseillers, mais que les forts font mieux de passer outre...
Vous n'avez pas oublié, Viviane, ce passage de la _Vita Nuova_ où notre
poëte rappelle, dans une prose digne de Platon, l'effet que produit sur
lui le salut gracieux de Béatrice?
VIVIANE.
Je n'en ai pas souvenir.
DIOTIME.
Il me revient si souvent à la pensée que je crois bien l'avoir retenu:
«Lorsque je la voyais paraître quelque part, écrit Dante, tout entier à
l'espoir de son salut ineffable, je ne me connaissais plus d'ennemi;
tout au contraire, je me sentais embrasé d'une flamme de charité telle,
que j'avais hâte de pardonner à quiconque m'avait offensé. Et mon unique
réponse à qui m'aurait alors demandé quoi que ce fût, c'eût été
_Amour!_»
VIVIANE.
Que cela est singulier d'expression!
DIOTIME.
Et plus singulier encore si l'on songe dans quelles circonstances cette
_flamme de charité_ s'allumait au cœur de Dante; combien était insolite
et prodigieux le besoin de pardonner dans cette Florence des guelfes et
des gibelins, des noirs et des blancs, barricadée, tendue de chaînes,
semée d'embûches, où la vengeance criait à tous les angles des rues, où
l'honneur commandait le meurtre.
Convenez qu'il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour ne voir là que
les jeux d'une imagination oisive, et pour ne pas reconnaître dans ces
accents inimitables la simplicité des affections profondes. Mais
continuons. Dante, comme la plupart des Florentins de son temps, était
possédé tout ensemble d'un grand désir de savoir et d'un grand besoin
d'agir. Les conjonctures étaient très-propices à ce complet
développement de la personnalité, qui fait l'homme à la fois propre à
l'action et capable de contemplation. On a beaucoup trop dit que la paix
fait fleurir les arts; que les temps calmes, que les gouvernements
réguliers favorisent l'éclosion des talents. Cela est faux comme la
plupart des sentences de la sagesse vulgaire. La Grèce, l'Italie,
l'Angleterre, la Hollande, toute l'Europe enfin, aux époques
révolutionnaires: Eschyle, Sophocle, Socrate, l'exilé Phidias, le
condamné Galilée, le régicide Milton, Lavoisier sur l'échafaud,
Condorcet qui n'échappe à l'échafaud que par le suicide, sans parler de
tant d'autres, montrent assez que le génie se plaît aux orages. Ce qu'il
faut à ses créations, comme aux créations de la nature, c'est la chaleur
et le mouvement; ce sont ces grands courants de la vie publique, qui,
dans les démocraties, plus que dans tous les autres États, mêlent et
combinent l'élément populaire, c'est-à-dire l'instinct, le sentiment,
l'imagination spontanée, avec l'élément aristocratique par excellence,
le goût, la réflexion, la délicatesse.
Jamais, peut-être, plus qu'au temps de l'Allighieri, ces courants de
chaleur, de lumière et d'électricité n'avaient pénétré ce que nous
appellerions aujourd'hui le corps social, ce que l'on appelait alors en
Italie la patrie, la cité: grands mots dont nous avons perdu le sens.
Tout le monde se connaissait, se jalousait, s'aimait ou se haïssait
fortement dans cette vivante Florence où le peuple enthousiaste et
railleur, prenant part à tous les progrès, convié à toutes les études,
véritablement souverain même dans les choses de l'esprit, déversait en
acclamations, en ostracismes, en attributs, en sobriquets, honorifiques
ou ironiques, la gloire ou l'ignominie sur les citoyens, nobles et
riches, chevaliers, artistes ou artisans, qui combattaient pour lui ou
contre lui sur la place publique. Il y avait assurément dans cette vie
florentine bien des périls; il s'y commettait bien des injustices. On y
voyait de rapides extinctions de familles. Les maisons, à peine
édifiées, étaient rasées de fond en comble; aucune propriété n'était
assurée contre la confiscation ou le pillage; d'iniques persécutions
abrégeaient l'existence; mais la chaleur et le mouvement étaient
partout, réparaient tout, entretenaient la fécondité des cœurs et des
esprits. Et toute cette guerre intestine, cette lutte acharnée des
instincts et des passions, produisait dans les régions de l'art quelque
chose d'analogue à ce qui se voit dans les grandes scènes de la nature:
au-dessus du combat, de la destruction, du carnage, au-dessus du
_struggle for life_, dirait Darwin, une majestueuse et calme apparence
de douceur, d'harmonie et de sérénité.
ÉLIE.
Je voudrais croire avec vous à ces effets merveilleux de la turbulence
démocratique. Athènes et Florence en sont des persuasions assez vives.
Mais chez nous, sous nos yeux, quel flagrant démenti à votre opinion!
Voyez ce qu'elle inspire aux arts, cette démocratie que vous vantez!
Regardez les édifices qu'elle se construit! Quelle pauvreté de l'esprit
et quelle ostentation de la matière dans ces masses monotones,
symétriques et froides, sans caractère et sans vie, dont on ferait
indifféremment, à l'occasion, des églises ou des théâtres, des casernes
ou des maisons de ville! Que diraient nos reines florentines, si elles
étaient condamnées à voir ce que, d'année en année, deviennent, sous la
main de nos _embellisseurs_, les palais du Luxembourg, du Louvre et des
Tuileries? Et notre grand Le Nôtre, le plus vraiment français entre les
artistes français, par la clarté, la logique, la mesure, par l'art
suprême de la composition, qu'aurait-il à répondre, ce Racine des
jardins, à vos démocrates affairés qui se plaignent que les
magnificences de son architecture végétale sont une gêne à la
circulation? Comment obtiendrait-il grâce pour ces solennels ombrages
qui annonçaient la demeure des demi-dieux, des héros, auprès de nos
spéculateurs de la Bourse qui voudraient là une rue pavée, afin
d'arriver plus vite à la grande bataille des cupidités?--Et ce
présomptueux palais de l'Industrie qui s'étale sottement, en nous
dérobant la vue de la coupole de Mansard, sur un des rares points de
Paris où l'on pouvait encore admirer la belle ordonnance d'un massif
d'arbres séculaires, ces galeries où la lumière entre à flots contrariés
par des ouvertures banales, et qui servent tantôt à l'exposition de
l'art étrusque, tantôt à l'exposition des bêtes à cornes, ces statues
qui déploient dans le brouillard leurs grands bras stupides, qu'en
dirons-nous, je vous prie?
DIOTIME.
Il ne faut pas rendre la démocratie responsable des circonstances dans
lesquelles elle se produit, et qui font qu'elle ne saurait avoir à
Paris, au XIXe siècle, le goût et la passion du beau qu'elle avait à
Florence au temps de Dante...
Nous l'avons laissé comme accablé sous la puissance de ce _Dieu plus
fort_, de cet amour de nature divine qui s'est emparé de lui dès avant
l'éveil des sens et de la raison. Mais il ne s'abandonne pas long-temps
lui-même dans ce ravissement de tout son être; bien au contraire. Comme
il arrive dans les grandes âmes, la passion exalte en lui le sentiment
de la personnalité, avec le besoin de l'excellence en toutes choses et
le vertueux désir d'une vie glorieuse. Il souhaite la gloire ardemment;
et non pas seulement cette gloire abstraite, telle que nous la concevons
dans nos sociétés vieillies, et dont le froid éclat ne resplendit que
sur les tombeaux; il en veut sentir à son front le rayon vivant. Avec la
naïveté de ces jours de florissante jeunesse où l'esprit se confondait
encore avec l'imagination, où toute pensée prenait figure, Dante
ambitionnait de ceindre, dans ce beau temple de Saint-Jean où il avait
reçu les eaux du baptême, la couronne de lauriers, «l'honneur des
empereurs et des poëtes,» comme parle Pétrarque. Pour l'obtenir, il
s'efforce de tout apprendre: il veut se mêler à tout, être le premier
partout. Dans l'intervalle qui s'écoule entre sa première rencontre avec
Béatrice et son exil, on le voit s'attacher à Brunetto Latini qui lui
enseigne la science et la philosophie; visiter les universités;
fréquenter l'atelier des peintres; rechercher les sociétés élégantes,
celle des femmes surtout, la conversation des poëtes et des artistes;
combattre «vigoureusement à cheval, nous dit Léonard Arétin, à la
bataille de Campaldino, dans les rangs des guelfes, ses amis et ses
proches; se signaler au siége de Caprona; participer activement aux
affaires de la commune; s'acquitter avec honneur d'importantes
ambassades; exercer les fonctions de _Prieur_ de la république: poëte,
soldat, citoyen, ami, amant passionné, homme enfin dans le sens le plus
élevé et le plus complet du mot, dans le sens qu'y attachait le poëte
antique.
Mais s'il nous importe assez peu de connaître avec détail, selon un
ordre chronologique, d'ailleurs très-contesté, les faits dont se compose
la carrière extérieure de Dante, il convient de nous arrêter à
l'événement qui imprime à l'ensemble de sa vie un caractère religieux; à
ce profond et douloureux ébranlement de son âme d'où devait sortir un
jour la _Comédie_, que ses contemporains, et après eux la postérité, ont
déclaré _divine_: il nous faut rappeler la mort de Béatrice.
Dante avait alors vingt-cinq ans. Il rentrait dans Florence, après la
victoire de Campaldino, où il avait eu tour à tour, et selon les hasards
de la journée, c'est lui-même qui l'écrit avec une simplicité antique,
«beaucoup de peur et beaucoup d'allégresse.» Il allait déposer ses armes
heureuses dans le temple de Saint-Jean, lorsqu'il apprit inopinément la
mort de Béatrice Portinari.
ÉLIE.
Mais, si j'ai bonne mémoire, Béatrice ne portait plus alors le nom de
Portinari, que vous lui donnez. La Béatrice de Dante, tout comme la
Laure de Pétrarque, était mariée; et, si elle n'avait pas onze enfants
comme l'angélique marquise de Sades, c'est uniquement parce que le temps
avait manqué.
DIOTIME.
Le mariage de Béatrice avec un gentilhomme de la maison de Bardi est un
de ces faits sur lesquels les commentateurs ont longuement disputé. Il
ne paraît plus douteux aujourd'hui qu'elle fut mariée, vers l'âge de
vingt-un ans, au chevalier Simon de Bardi. Quoi qu'il en soit, Béatrice
était frappée dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, le 9 juin
1290. Ce coup terrible jette notre poëte à la solitude. Il fuit toute
compagnie, il s'absorbe dans sa douleur. Chose grave, dans cette ville
des élégances attiques, Dante néglige tout soin de sa personne; il
demeure inculte de corps et d'esprit. Son ami Guido lui en fait de
tendres reproches.
«Que de fois, lui dit-il dans un sonnet charmant, je viens vers toi dans
la journée, et toujours je te trouve dans une attitude abattue; et je
déplore ces grâces de ton esprit, ces grands talents qui te sont ôtés.»
Les exhortations d'un tel ami et aussi cette forte vitalité qui est
propre au véritable génie arrachent Dante à son accablement; il ouvre
son esprit à la consolation. Comme plus tard Élisabeth d'Angleterre,
blessée dans ses royales espérances par l'abjuration du Béarnais, il lit
Boëce. Il étudie le traité de Cicéron sur l'Amitié; il cherche à
pénétrer le sens difficile des auteurs latins. Il assiste dans les
cloîtres à des discussions théologiques. Il trace sur ses tablettes de
belles figures d'anges. Sa douleur s'attendrit, son intelligence se
ranime. Il commence, dit-il, «à entrevoir beaucoup de choses.» Enfin,
une vision extraordinaire achève de le relever. La grande consolatrice
lui apparaît sous les traits de celle qu'il a aimée. «La fille
très-belle et très-sage de l'empereur de l'univers, nous dit-il dans le
langage hyperbolique du temps, celle à qui Pythagore a donné le nom de
Philosophie,» vient à lui et l'exhorte. À peu de temps de là, sous son
inspiration, il met la main à cet écrit mystique qu'il a intitulé la
_Vie nouvelle_. Il l'écrit tout d'un trait et le termine en annonçant la
résolution «de ne plus rien dire de cette bienheureuse (Béatrice),
jusqu'à ce qu'il en puisse parler d'une manière plus digne d'elle.» Il
confie à ceux qui le liront l'espérance de dire d'elle, un jour, «ce qui
n'a jamais été dit d'aucune femme.»
Remarquez, Viviane, ce travail latent, ce progrès de la consolation dans
les grandes âmes. Elle commence à naître quand, du sein de
l'accablement, de la prostration de toutes les facultés, se produit un
vague besoin de laisser couler les larmes, de donner une issue, quelle
qu'elle soit, au désespoir. À ce besoin correspond d'ordinaire une
circonstance fortuite, une voix du dehors qui nous rappelle à
nous-mêmes, un ami, un Guido Cavalcanti qui nous tend la main. L'âme
alors se soulève un peu et regarde autour d'elle. Elle cherche dans les
douleurs semblables à la sienne un écho sympathique. Elle généralise sa
souffrance, et, d'un état personnel, d'une misère en quelque sorte
égoïste, elle passe à la considération de la parité des misères
humaines. C'est là un grand progrès dans la consolation, parce qu'il
élève la tristesse sur les hauteurs de la philosophie. C'est ce progrès
que fit Dante en lisant le livre de Boëce. De la méditation des pensées
d'autrui, de l'impression reçue, de ce que j'appellerai la consolation
passive, qui vient à nous du dehors, par la voix de nos amis, de nos
proches dans la vie spirituelle; de ce premier degré d'acceptation
philosophique de la douleur, où s'arrêtent la plupart des hommes, les
plus doués s'élèvent encore à une région supérieure. Ils se sentent
pleins d'un grand désir de _confesser_ leur douleur. Ils veulent que son
objet soit connu, aimé, admiré de tous; ils le veulent exalté dans la
mémoire des hommes. C'est l'éveil de la faculté créatrice; c'est la
consolation suprême du génie. C'est, chez Dante, la _Vita Nuova_ et la
_Commedia_; chez Gœthe, _Werther_ et _Faust_.
MARCEL.
Brava, Diotime! j'admire votre éloquence. Mais ne me sera-t-il pas
permis de hasarder une observation?... Ne te fâche pas, Viviane, il me
semble que je garde depuis assez longtemps le plus humble silence. Je me
mords les lèvres de peur qu'il ne leur échappe quelque sottise.
DIOTIME.
Voyons, quelle est l'observation qui vous étouffe?
MARCEL.
Oh, mon Dieu! c'est au fond toujours la même. Votre très-grand esprit
prend son vol vers l'idéal, le tout petit mien s'accroche à la réalité.
Là où vous voyez Dante consolé par Boëce et la philosophie, adorant à
genoux la pure image de la bienheureuse Béatrice, je le vois, moi, qui
se distrait et se divertit dans la galanterie; épris en un clin d'œil
d'une jolie femme qui le regarde de sa fenêtre; amoureux,
perpétuellement amoureux à Florence, à Lucques, à Bologne, à Padoue; et,
en fin de compte, acceptant de la main de ses parents la plus bourgeoise
des consolations, celle d'une femme légitimement possédée, en vertu du
sacrement de mariage, et qui lui donne la bénédiction de six à sept
enfants, tant mâles que femelles! Je me rappelle bien avoir lu à sa
décharge que, à une des filles qu'il eut de Gemma Donati, il donne le
nom de Béatrice; te serais-tu contentée, Viviane, de ce singulier mode
de fidélité?
DIOTIME.
Béatrice ne s'en contentait pas non plus. Dans le Purgatoire, elle
adresse à Dante de sévères reproches. «Pourquoi t'es-tu éloigné de moi
après ma mort? lui dit-elle fièrement. Mon souvenir seul aurait dû te
maintenir dans la route de la vertu et t'élever toujours vers le ciel.»
Et Dante, les yeux baissés, muet, fait assez voir qu'il se sent
coupable. Tous les commentateurs, les uns après les autres, se sont
affligés de rencontrer dans un divin génie ces faiblesses humaines. Le
premier en date, Boccace, après avoir reproché à Dante ses amours
mondaines qu'il appelle sans euphémisme «sa luxure,» le tance vertement
au sujet de son mariage avec Monna Gemma. Ce n'est pas moi qui me
chargerai de le disculper. Voyons seulement, pour rester équitable, ce
qu'étaient alors l'amour et le mariage, et ne tombons pas dans l'erreur
commune qui nous ferait juger les hommes d'une époque selon la
conscience d'une autre.
MARCEL.
Je vous supplie de croire que je ne m'érige point ici en censeur. Bien
que j'aie assez mal profité des leçons du catéchisme, je n'ai pas oublié
mon Évangile. Je ne me sens ni le droit ni l'envie de jeter à Dante
amoureux la première pierre. Je proteste seulement contre l'hypocrisie
de cette désolation immense et de cette religion sévère du souvenir qui,
selon vous, enfanta la _Divine Comédie_.
DIOTIME.
L'amour de Dante pour Béatrice fut un amour platonique dans le grand
sens que ce mot gardait au moyen âge; dans le sens que lui donne, au
banquet de Platon, l'_Étrangère de Mantinée_, cette Diotime, de qui, un
jour, dans vos gaietés ironiques, vous m'avez infligé le nom. C'était
l'adoration de la beauté éternelle, dans sa plus exquise représentation
ici-bas, la femme; c'était le désir de la béatitude divine, exalté dans
les âmes par le désir non satisfait d'une béatitude humaine, dont la
femme était considérée comme le plus pur miroir; c'était une initiation,
un charme médiateur et purificateur; c'était en même temps une sorte de
possession séraphique. Mélange presque incompréhensible pour nous
d'ascétisme et de sensualité, pieuse équivoque qui donna au culte de
Marie une incroyable puissance, amena à Jésus tant d'épouses
passionnées, et dont le dangereux attrait ne s'explique que trop lorsque
l'on considère le délaissement où restèrent toujours dans le platonisme
christianisé à qui l'on a donné le nom de mysticisme, et le Père éternel
que l'on se figurait vieux, et le Saint-Esprit qui n'avait pas revêtu la
forme humaine! Ce qu'osaient dire de très-saintes femmes touchant leurs
noces spirituelles avec Jésus, cette _montagne de contemplation_ dont il
est si souvent parlé, où on _languit_, où l'on _meurt_, où l'on _vit
d'amour_, ces délectations du souper mystique d'une sainte Claire avec
un saint François, ces délires, ces extases, ces violences de
l'imagination, ces métaphores hardies renouvelées du Cantique des
Cantiques, aujourd'hui scandaliseraient nos timides esprits; alors,
elles édifiaient la communauté chrétienne, elles remplissaient le vide,
elles animaient la monotonie des cloîtres. Mais chez les hommes de la
vie publique, chez un Dante, homme de parti, poëte célèbre et
conséquemment recherché de toutes les femmes, un tel amour ne pouvait ni
dompter les instincts ni préserver les sens des séductions du siècle.
Lorsque Béatrice dit à son amant que son seul souvenir aurait dû régner
sur lui sans partage, elle exprime la théorie, l'idée de l'amour
platonique, où la beauté de l'âme a plus de part que la beauté du corps.
Elle rappelle un vertueux effort vers la perfection spirituelle, un
_desideratum_ beaucoup plus qu'un précepte qui n'aurait pu être
scrupuleusement observé par personne dans la vie réelle.
Quant au mariage, il était d'une mince considération parmi les esprits
d'élite, chez les _fidèles d'amour_ et les _fidèles de science_.
L'esprit chevaleresque des universités le dédaignait comme un lien trop
charnel. Rappelez-vous le refus opiniâtre d'Héloïse qui, tout éprise de
la gloire d'Abélard, ne saurait souffrir pour lui les embarras du ménage
et les tracas de la vie domestique. L'opinion sur ce point était
unanime. L'Apôtre, et avec lui la plupart des théologiens, rangeaient le
mariage parmi ces nécessités vulgaires que ne subissent point les
grandes âmes. De doctes religieuses enseignaient dans les couvents ce
qu'avaient décidé les cours d'amour: à savoir que le véritable amour ne
saurait exister entre les époux. On répétait, après Théophraste et
Cicéron, qu'il est impossible de donner à la fois ses soins à une épouse
et à la philosophie. On estimait glorieux, digne des poëtes et des
chevaliers, de célébrer sa maîtresse, sa dame, comme on disait alors; on
ne parlait jamais de la mère de ses enfants. Pas une seule fois, dans
ses nombreux écrits, Dante ne prononce le nom de Monna Gemma. Il n'a
jamais parlé de ses fils, de sa famille, bien qu'il parle constamment de
lui-même, de ses amis, de ses proches. Nous ne saurions plus rien
comprendre à ces mœurs; mais, dites-moi, les nôtres vaudraient-elles
beaucoup mieux? Qu'est-ce donc que l'amour aujourd'hui? Un passager
entraînement des sens, une faiblesse. Qu'est devenu chez nous le
mariage? Un contrat de vente honteux, qui cherche à s'ennoblir par
l'éclat, par l'ostentation des vaines cérémonies dont il s'entoure.
* * * * *
Depuis quelques instants Viviane était entrée en rêverie. Elle prenait
comme au hasard, quelque tige dans la gerbe de fleurs, et l'y remettait
aussitôt avec distraction... À ce moment, la couronne qu'elle oubliait
de tresser échappait à ses doigts. Elle tombait, elle se flétrissait sur
le sable, si, d'un mouvement plus prompt que la pensée, Élie ne l'avait
retenue.
DIOTIME.
Qu'avez-vous, Viviane? Vous voici toute pâle.
VIVIANE.
Ce n'est rien... Marcel, donne-moi mon châle. Le temps fraîchit un peu.
Si nous marchions?
DIOTIME.
Nous ferons sagement. Je crains que le froid ne vous ait saisie. Vous
voici _couleur de perle_ comme Béatrice; _couleur d'amour_, disait
encore l'Allighieri, ajouta Diotime en baissant la voix.
* * * * *
Viviane ne répondit pas. On se mit à marcher sur le sable que la mer, en
se retirant, laissait à sec, et qui étincelait comme des paillettes d'or
sous les rayons du soleil couchant. Quelque lointain orage, pressenti
des mouettes, les poussait vers la rive. Elles arrivaient par bandes, se
ralliaient, se pressaient contre le rocher de la _Maure_. Le sombre et
rude granit se couvrait ainsi peu à peu d'un duvet blanc de neige. Il
prenait l'apparence d'un oiseau fantastique. On eût dit qu'il allait
ouvrir ses ailes gigantesques et s'envoler vers de fabuleuses contrées.
D'autres mouettes, plus hardies, se berçaient à la cime des vagues.
Elles se confondaient avec l'écume, dont elles semblaient, apparaissant
et disparaissant dans le mouvement houleux, comme une fugitive
métamorphose.
Viviane s'appuyait au bras d'Élie; elle marchait pensive. On pria
Diotime de reprendre l'entretien.
DIOTIME.
La _Vita Nuova_, en se répandant, avait fait à Dante une grande
renommée. Le parti guelfe en voulut tirer honneur. On lui confia des
négociations difficiles où il obtint des succès. On cite plusieurs
occasions où les harangues latines, françaises ou italiennes de Dante
(il parlait éloquemment ces trois idiomes) persuadèrent, à l'avantage
florentin, les princes et les peuples. Vers la fin de l'année 1299, on
le nomma prieur de la République.
Ce fut le commencement de ses calamités. À ce moment, Florence était
plus que jamais en proie aux factions. L'envie qui couvait depuis
longtemps entre deux familles voisines et rivales, les Donati et les
Cerchi, avait éclaté. Corso Donati que le peuple, à cause de son
antiquité et de sa superbe, appelait le _baron_, comme s'il n'y en eût
eu qu'un seul, n'avait pu souffrir l'insolence des Cerchi, gens de
petite origine, récemment établis, venus de la campagne, gens
_inurbains_, comme disaient les raffinés florentins, sauvages (d'où le
nom de _parte selvaggia_ donné à leurs adhérents et que nous
retrouverons dans la _Comédie_), qui se crénelaient dans leurs palais
agrandis et faisaient ostentation de leurs richesses. Aux fêtes de mai,
dans une querelle survenue entre deux femmes de ces deux maisons
ennemies, le sang avait coulé. Les superstitions populaires étaient
entrées en alarme sur cette observation que la statue de Mars, ôtée de
la place qu'elle occupait sur le _ponte Vecchio_, au lieu de regarder
vers l'orient, comme elle le faisait du temps immémorial, avait
désormais la face tournée vers l'occident. De cette volte-face du vieux
dieu païen, les chrétiens de Florence pronostiquaient les plus grands
malheurs; et, dans cette croyance superstitieuse, le peuple souffrait
comme une fatalité les rivalités qui ensanglantaient la place publique.
Sous le prétexte de rendre la paix à la _fille de Rome_ (c'était le nom
dont Florence se glorifiait), et aussi pour demander réparation d'un
grief personnel, le pape Boniface envoyait un légat, un _pacier_ à la
République. Vers le même temps, il négociait avec Charles du Valois,
l'invitait, selon la tradition pontificale, à descendre en Italie, lui
promettait ce qu'il n'avait ni le droit ni le pouvoir de donner, la
souveraineté de Florence. C'était alors, comme aujourd'hui, la querelle
du spirituel et du temporel. Les Florentins repoussaient énergiquement
toute immixtion du pontife romain dans leurs affaires. De son côté, le
pontife, pour mieux marquer son droit, excommuniait en masse les
Florentins. C'est dans de telles circonstances que Dante paraît pour la
première fois sur la scène politique avec le grand prestige qui
s'attachait au nom de poëte, avec l'autorité d'un caractère éprouvé déjà
dans les guerres civiles.
Rien de plus singulier que cette magistrature des prieurs. Comme toutes
les autres charges du gouvernement populaire, elle avait subi de
fréquentes altérations. À cette heure, les prieurs, au nombre de dix,
étaient élus par leurs prédécesseurs et pour deux mois seulement,
pendant lesquels ils demeuraient enfermés dans le palais du peuple, sans
aucune communication avec le dehors, hormis pour les affaires de la
République. En dépit de la jalousie populaire, on n'élevait au priorat
que des grands, c'est-à-dire des riches, nobles ou plébéiens d'origine.
Les prieurs, ainsi que le capitaine du peuple ou défenseur des
corporations, avaient des attributions assez mal déterminées, politiques
ou judiciaires, avec l'initiative de toutes les mesures que réclamait le
bien public.
En entrant dans cette magistrature suprême, Dante qui appartenait par
ses origines au parti populaire, mais dont le génie et le tempérament
étaient patriciens, fit voir aussitôt de quelle hauteur il dominerait
l'esprit de faction. On lui attribue un décret qui, en vue de la paix
publique, frappait d'ostracisme, comme on l'avait fait aux plus beaux
temps de la démocratie athénienne, les chefs des _Noirs_ et des _Blancs_
(c'est le nom qu'avaient pris les guelfes divisés après leur victoire
sur les gibelins). Et il n'avait pas hésité à écrire, en tête de la
liste des exilés, d'une main impartiale et politique, à côté du nom haï
de Corso Donati, le chef des Noirs, le nom de son ami le plus cher, de
celui qu'il aimait comme un autre lui-même, le nom de Guido Cavalcanti.
Cependant, l'approche de Charles de Valois que l'on savait d'accord avec
le pape pour établir la domination des Noirs, jetait les Blancs en
alarme. Dante fut envoyé par eux à Rome pour tâcher d'écarter ce péril.
C'est dans la délibération du conseil, au sujet de cette ambassade, que
Boccace lui fait dire ce mot fameux, qui montre assez en quel dédain il
tenait ceux de son parti, et quelle opinion il était autorisé à
concevoir de lui-même au milieu des médiocrités dont il était forcé de
prendre l'avis: «Si je vas, qui reste? et si je reste, qui va?»
Je ne garantis pas l'authenticité du mot, mais il n'en est pas moins
historique, en ce sens qu'il caractérise la hauteur de fierté propre à
l'esprit du patriciat toscan. Cette hauteur s'est transmise de
génération en génération, et j'entendais récemment attribuer à celui que
les Florentins appellent, comme jadis Corso Donati, le _baron_, par
excellence...
ÉLIE.
Le baron Ricasoli?
DIOTIME.
Précisément; je lui entendais attribuer un mot analogue à celui qu'on
met dans la bouche de l'Allighieri: «Resterez-vous longtemps dans les
conseils du roi?» lui aurait demandé un député piémontais, en
1862.--«Aussi longtemps qu'il en sera digne!» Vous voyez que le vieux
sang florentin, étrusque ou romain, ne s'est pas beaucoup christianisé,
du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme,
l'humilité. Mais passons... Nous avons laissé Dante partant pour Rome.
Il y est reçu avec honneur, choyé, caressé, trompé à la manière
traditionnelle de la diplomatie cléricale. Pendant ce temps, Charles de
Valois entre à Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rétablit le
gouvernement des Noirs; il livre la ville à ses soldats.
Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies,
viols et pillages; puis, la soldatesque lassée, on régularisa les
choses. Un décret général de bannissement fut prononcé contre les
Blancs, et bientôt une sentence particulière, rendue sans jugement, dans
un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzième, pour cause de
baraterie, d'extorsions et de lucre, à être brûlé vif, si jamais il
remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait à
Florence, apprend à Sienne que sa maison est rasée, que ses biens sont
dévastés, qu'il est ruiné, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons
d'exil; il commence à trente-huit ans ce long et douloureux pèlerinage
qui ne devait finir qu'avec sa vie.
L'exil était alors pour les Florentins, amoureux, idolâtres de la terre
natale, ce qu'il avait été dans l'antiquité pour les enfants d'Athènes,
une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore
pour l'Allighieri, et tout à fait insupportable, c'était, il nous
l'apprend lui-même, la compagnie mauvaise et inepte, _malvaggia e
scempia_, avec laquelle il s'y voyait envoyé. Au lieu de son cher Guido,
dont il pleurait, non sans remords peut-être, la fin prématurée...
VIVIANE.
Pourquoi, non sans remords?
DIOTIME.
Parce que Guido était mort à la suite des fièvres de la _malaria_ qu'il
avait prises à Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec
les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido,
il ne voyait à ses côtés que des gens sans valeur, des _insensés_, des
_impies_ (c'est ainsi qu'il les qualifie), dont il lui fallait entendre
et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont à souffrir
des partis auxquels ils se rangent, même alors qu'ils paraissent les
commander, n'est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire
enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les
caractères généreux, sur les hommes de génie, la médiocrité enrégimentée
sous le drapeau d'un parti. J'en ai vu de nos jours plus d'un exemple.
Peut-être avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa
Bretagne pour défendre des conspirateurs qu'il ne connaissait pas,
l'abbé de Lamennais fut raillé, bafoué dans la prison où il venait
offrir, avec une naïveté sublime, à ces hommes grossiers, l'appui de son
nom et de sa plume illustre. Vous n'avez pas oublié Manin, accusé de
trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l'œuvre
de l'unité italienne. J'ai ouï dire d'Armand Carrel qu'il avait souhaité
de mourir, tant lui était à charge le soin de conduire les républicains
infatués et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l'histoire
de ces âmes fières et justes que la révolution jette en pâture à la
vulgarité des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands
cœurs méconnus, calomniés, étouffés, navrés, succombant enfin, non sous
les coups de leurs adversaires, mais dans les dégoûts dont les accablent
leurs prétendus amis politiques. Dante, qui était envoyé en exil sous le
prétexte qu'il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque
sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer à des
entreprises insensées. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en
ville. On le voit tour à tour à Vérone qui était la capitale du
gibelinisme lombard, à Padoue, à Bologne, à Pistoïa, dans la Lunigiana
chez les Malaspini, à Venise, puis enfin à Ravenne chez les Polentani.
VIVIANE.
Est-il venu à Paris comme on le raconte?
DIOTIME.
Une fois tout au moins, peut-être deux fois. Cela ne fait pas doute; on
ne varie que sur l'époque. Dégoûté de l'esprit de faction, préoccupé
comme il l'était alors de ses Cantiques, il lui fallait approfondir la
science de la théologie. L'Université de Paris était fameuse entre
toutes, surtout parmi les Italiens. Pierre Lombard, saint Thomas, saint
Bonaventure, Remi de Florence, Gilles de Rome, y avaient professé avec
éclat. Robert de Bardi en fut chancelier. Le pape Jean XXII y fit ses
études. On disait dans le langage du temps que les sept arts y
brillaient comme les sept chandeliers de l'Apocalypse, et qu'entre tous
y brillait la théologie. On sait avec certitude que Dante y vint lui
aussi, comme un peu après Pétrarque et Boccace; qu'il y soutint contre
d'habiles et nombreux adversaires un _quod libet_, réputé prodigieux, ce
qui valut à l'amant de Béatrice, avec le renom de poëte, le renom de
théologien à jamais consacré par la fresque de Raphaël où il prend place
parmi les Docteurs, et fit inscrire sur son tombeau ce vers curieux:
_Teologus Dantes nullius dogmatis expers_.
À part deux ou trois faits comme celui-ci, il n'y a rien, d'ailleurs, de
plus controversé que les traditions qui se rapportent à l'exil de Dante.
Ce qui est positif, c'est que cet exil douloureux fut sinon consolé, du
moins ennobli et animé par les plus belles études et par des travaux
glorieux. C'est alors que Dante refait et achève en italien l'Enfer
commencé en langue latine; c'est alors qu'il écrit _il Convito_, le
_Banquet_. Malgré les préjugés régnants sur l'indignité de l'idiome
vulgaire en matière philosophique, malgré la difficulté extrême de
rendre des idées abstraites dans une langue populaire à peine formée,
Dante écrit _il Convito_ en prose italienne, afin de mettre à la portée
des humbles, de ceux qui ne se repaissent que d'une _nourriture
bestiale_, la nourriture spirituelle, le _pain des anges_, comme il
l'appelle, qui fait la joie des âmes d'élite. Il écrit aussi le traité
_de l'Éloquence vulgaire, de vulgari Eloquentia_. Dans le même temps, il
avance son œuvre suprême: il conduit à bien le Purgatoire et le Paradis.
Le sentiment qui soutenait Dante, qui l'animait dans ses travaux,
c'était, avec le grand désir d'excellence en toutes choses et
d'immortalité, le désir passionné de rentrer dans sa patrie; de se
rendre illustre à ce point que Florence, l'ingrate Florence, ne pût
souffrir de rester plus longtemps privée d'un citoyen dont elle
recevrait tant de gloire.
ÉLIE.
Il ne me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie
l'histoire des républiques, que cet exil de Dante pour haïr la
démocratie.
DIOTIME.
Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner à cette haine,
mon cher Élie, c'est de relire dans les annales de la royauté les
ingratitudes célèbres des princes, et, à l'occasion, dans le premier
livre des _Discours_ de Machiavel, ce que pense à ce sujet le plus
sagace des politiques... il suffit. Dante eut un instant d'illusion. Les
guelfes, lassés eux-mêmes de leurs rigueurs, voulurent, après seize
années, rappeler quelques bannis. Dans le nombre était Dante. Il fut
invité par la commune de Florence à se présenter à l'église de
Saint-Jean pour y être offert.
VIVIANE.
Offert! Qu'est-ce que cela signifie?
DIOTIME.
C'était une ancienne coutume. À la fête de saint Jean-Baptiste, _avocat,
protecteur, maître de la République_, ce sont les titres que lui donnait
encore, deux siècles après, le secrétaire de la République florentine,
Machiavel, on graciait d'ordinaire quelques malfaiteurs; on les
_offrait_ au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient
paraître pieds nus, un cierge à la main, dans l'attitude du repentir, et
faire amende honorable.
Cette année-là, on eut la pensée d'étendre la grâce à des condamnés
politiques, et Dante fut de ceux que l'on désigna pour rentrer dans
Florence. Avant de savoir à quel prix, il s'exalta dans la joie. Mais
aussitôt que, selon l'usage, un religieux lui eut notifié les conditions
de l'amnistie, il entra en grande colère. À ses amis, à ses proches, qui
lui conseillaient vivement de subir les conditions imposées, il répond
par des accents indignés: «C'est donc là, s'écrie-t-il, la révocation
glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappelé dans sa patrie après
trois lustres d'exil! C'est là ce qu'a mérité un citoyen dont
l'innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s'est élevé au
culte de la philosophie, une telle bassesse! S'il n'est pas d'autre
chemin pour rentrer dans Florence, je n'y rentrerai jamais. Eh quoi! ne
pourrai-je donc, où que je sois, contempler la splendeur du soleil et
des étoiles! Ne pourrai-je spéculer sur la _très-douce vérité,
dolcissima verità_, n'importe sous quel ciel, plutôt que de reparaître
devant le peuple florentin, _dénué de gloire, nudato di gloria_, que
dis-je? couvert d'ignominie!» Et il rejette, comme une dernière insulte
à son malheur, la grâce qu'on lui apporte.
À peu de temps de là, une grande nouvelle, un événement inattendu,
rallument dans son cœur, comme une flamme subite, l'espoir de rentrer
triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est élu roi des Romains;
il va passer les Alpes. L'accord des deux puissances impériale et papale
promet aux Italiens une ère de paix. La renommée dit merveille de
l'empereur d'Allemagne. Guelfes et Gibelins, lassés de combats,
attendent sa venue comme celle d'un Messie. L'Italie, toujours trompée,
mais toujours facile à tromper, et qui attend toujours du dehors un
sauveur, se précipite au-devant de Henri avec des frémissements de joie.
Plus que personne, Dante avait droit de se réjouir. Ce qu'annonçait la
venue de Henri VII, c'était l'accomplissement de son idéal politique.
Dans son traité _de Monarchia_, une de ses dernières œuvres, il venait
d'exposer avec une précision parfaite sa doctrine sur le meilleur
gouvernement des choses humaines.
ÉLIE.
Vous dites qu'il a exposé ses doctrines avec précision: d'où vient donc
qu'il a passé tantôt pour guelfe, tantôt pour gibelin?
DIOTIME.
La doctrine de Dante n'était, à bien parler, ni guelfe ni gibeline dans
le sens étroit du mot, tel que l'avait fait l'esprit de faction; et
c'est pourquoi elle a servi de texte à des assertions opposées. Elle
était catholique et particulièrement latine. Dante, en homme qui avait
subi les maux auxquels sont exposés, plus que d'autres, les communes,
les républiques, les gouvernements populaires, considérait que l'unité
et la stabilité des pouvoirs étaient la condition essentielle de l'État.
Un seul empire là-haut, un monarque de l'univers qui réside dans le
ciel; un seul empire d'institution divine ici-bas, le saint Empire
romain, gouverné par l'empereur, qui représente Dieu dans les choses
temporelles, et par le saint pontife, qui représente Dieu dans les
choses spirituelles, l'un inattaquable dans sa souveraineté politique,
l'autre inviolable dans son Église, tous deux entièrement distincts dans
leurs attributions, tel était, selon l'Allighieri, et selon l'opinion la
plus répandue de son temps, l'ordre éternel et parfait. Selon ces
opinions, le règne d'Auguste, sous lequel voulut naître Jésus-Christ,
était le moment idéal de l'histoire. Les usurpations, les querelles des
papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel,
avaient tout gâté; mais tout serait un jour rétabli. La paix et la
concorde seraient ramenées dans le monde par la réconciliation des deux
pouvoirs, à la grande édification de la chrétienté, au plus grand bien
des nations, à la plus grande gloire de l'Italie.
Telle était l'utopie de la science politique au moyen âge, où l'on
croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines écoles,
qu'il appartient aux spéculations des philosophes de régler exactement
le cours des choses humaines. Tel était l'avenir rêvé par Dante, et qui
tout à coup lui apparut comme réalisé dans la personne de Henri VII,
qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer
aux factions l'obéissance, remettre en Italie l'ordre et la paix, et lui
rendre l'unité qu'elle avait perdue.
ÉLIE.
Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idéal dantesque de pouvoir
absolu, de stabilité, d'ordre et de paix, que devenait la liberté?
DIOTIME.
Lorsque Dante parlait de l'unité du pouvoir, il n'entendait en aucune
façon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la liberté
par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d'un accent si tendre:
Libertà va cercando ch' è si cara!
Son système d'une souveraineté unique ne porte aucune atteinte aux
droits des communes et des citoyens. «Les nations ne sont pas pour les
rois, mais les rois pour les nations,» dit-il dans sa _Monarchie_. Le
héros véritable de son livre, c'est le peuple romain bien plutôt que
l'empereur, qui n'est à ses yeux qu'un personnage éloigné, un peu
abstrait, et qui n'a pas des attributions plus étendues que celles d'un
président de république. Quant au pape, Dante le circonscrit avec
rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le
philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d'État, Dante
voulait l'Église libre dans l'État libre; et, tout gibelin qu'on l'a
fait faute de le bien connaître, il maintient dans son système à l'abri
de tout empiétement, il croit préserver de toute atteinte la cité, le
municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.
Il serait difficile, si nous n'en avions des témoignages écrits de sa
main, de se figurer l'exaltation de Dante, ses transports à la venue de
Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique
Henri, que précède une si haute renommée, c'est le rédempteur attendu.
Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant
sur les esprits, Dante s'adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples.
Il leur parle d'égal à égal, d'un accent de tribun et de prophète, avec
l'autorité du sacerdoce. Il les adjure d'accueillir ce souverain de
l'Italie. «Levez-vous, s'écrie-t-il, levez-vous, rois et ducs,
seigneuries et républiques, sortez de vos ténèbres! Le fiancé de
l'Italie, la joie du siècle, la gloire des peuples, le vrai héritier des
Césars, vient au-devant de sa fiancée!» Et il répand à longs flots
d'éloquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se
croit si près de leur accomplissement qu'il ne saurait plus tenir en
place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant déjà voir s'ouvrir
les portes de sa chère Florence. Il s'avance jusqu'à l'extrême
frontière; il est à Pise.
C'est là, tout près de son terrestre paradis, presque à portée d'ouïr
les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu'un coup violent du sort
l'en repousse à jamais et le rejette désespéré dans l'exil.
C'est à Pise que Dante apprend la mort soudaine de l'empereur Henri VII.
C'est de Pise que, navré d'une blessure mortelle, et quittant lui aussi
toute espérance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un
protecteur généreux, Guido da Polenta, l'y attendait. Il y est reçu avec
respect, entouré de soins et d'honneurs. De plusieurs points de
l'Italie, on s'empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le
triomphe poétique. Giovanni da Virgilio l'appelle à Bologne pour y
recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C'était dans sa ville
natale, «dans le doux bercail où il avait dormi agneau,» dans ce temple
de Saint-Jean, où il avait reçu le baptême de la foi, qu'il souhaitait
de recevoir le baptême de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front
d'un laurier cueilli sur la terre étrangère. D'ailleurs, il en venait
peu à peu à retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos
jours, Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme
superbe et toujours trompée, Dante était «las de ce qui passe et qui
nous déchire en passant.»
VIVIANE.
Quel sombre dédain d'expression! Où donc M. de Lamennais a-t-il écrit
cela?
DIOTIME.
Dans une lettre à Mme de Senft, si je ne me trompe.--Dante avait accepté
une mission à Venise, où il croyait pouvoir servir les intérêts de son
hôte; il ne réussit pas. Ce lui fut un avertissement de quitter les
soucis de ce monde et de tourner désormais toutes ses pensées vers le
ciel.
Que de fois j'ai cherché, j'ai cru suivre sa trace sur ces grèves de
Ravenne, dans cette forêt désolée où gémit le vent de l'Adriatique, dans
cette _pineta_ qui mêle au bruit des flots le bruit de ses cimes
sonores! Que de fois j'ai cru entendre le poëte se parler à haute voix,
se réciter dans cette vaste solitude les dernières tercines de sa divine
cantique, se préparant, s'initiant ainsi lui-même, par l'exaltation de
son propre génie, à cette vie en Dieu dont il était tout proche!
Le 14 du mois de septembre 1321, après cinquante-six années d'une
existence en proie à tant de trouble, Dante Allighieri exhala son
dernier soupir dans cet asile de Ravenne qu'il avait appelé «amica
solitudo» et où l'on peut croire, en effet, qu'une noble amitié, le
recueillement, la claire vue de son immortalité, donnèrent quelques
heures d'une paix suprême à sa grande âme inquiétée.
Sa destinée, nous l'avons vu, avait été étroitement liée aux destinées
de sa patrie. Il avait été, avec toute sa génération, profondément agité
par de vives curiosités, par d'extrêmes terreurs, par de fortes
passions, de grandes joies et de grands désastres. Il avait reçu de son
siècle tout ce qu'il était possible d'en recevoir. Il avait su ce que
savaient les plus doctes; il avait rêvé, espéré, agi, pensé, douté,
aimé, haï avec les plus vaillants et les plus fiers.
Plus heureux qu'eux tous, il laissait dans une création de son génie,
dans une œuvre qui lui appartient en propre, l'image impérissable de ce
qu'avaient été son temps, son peuple et lui-même.
* * * * *
Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parlé longtemps. Les
heures s'étaient écoulées. Déjà le soleil, descendu très-bas à
l'horizon, plongeait à demi dans les flots.
Le premier, Marcel en fit la remarque:--La nuit vient, dit-il en
s'arrêtant brusquement. Nous n'avons pas moins de trois lieues à faire
pour regagner Portrieux.
VIVIANE.
Te voilà bien pressé! Moi, je ne quitte pas la grève qu'on n'ait promis
d'y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie,
aussi bien disposée à entendre ce que Diotime doit nous dire encore.
DIOTIME.
Vous me voyez couverte de confusion. J'ai disserté sans fin, et je
m'aperçois qu'à peine j'ai abordé mon sujet.
VIVIANE.
C'est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grève
m'attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand
vous prononcez ces grands noms, Dante et Gœthe.
DIOTIME.
En ceci, comme en toutes choses, qu'il soit fait selon le bon plaisir de
la fée Viviane.
* * * * *
Pendant qu'on échangeait encore quelques paroles et qu'on jetait un
dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel était allé
chercher les chevaux. De son côté, le cocher, après avoir attendu à
Tréveneuc bien au delà de l'heure fixée, venait au-devant des
promeneurs. Un moment, Grifagno hésita; il ne savait s'il suivrait la
voiture d'où l'appelait Élie, ou bien Viviane qui, du bout de sa
cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu'il vit son
ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au
vent sa crinière, la tentation fut trop forte; Grifagno désobéit à son
maître et s'élança de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.
À huit heures, les amis s'asseyaient à une table où les attendait un
repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la
bonne hôtesse du _Talus_, Mme Évenous, descendante, à en croire son nom,
des anciens rois d'Écosse, avait jeté tout vivant, ni plus ni moins que
si c'eût été un hérétique, dans la chaudière d'eau bouillante, en était
ressorti couleur d'écarlate, les yeux hors de tête, dans une attitude
crispée. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu'il était mauvais
métaphysicien, l'accommodait d'un condiment de son invention, fort goûté
dans tous les châteaux des Côtes-du-Nord, Viviane était montée à sa
chambre où elle avait noué d'un ruban aux trois couleurs italiennes sa
guirlande de verveines. S'avançant, sans être vue, derrière Diotime,
elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.
C'était le signal. Les verres s'emplirent.
--Vive à jamais Diotime! s'écrièrent Élie et Marcel.
--Vive la Nina du vrai Dante! reprit l'aimable Viviane.
DEUXIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l'excursion projetée
au cap Plouha, on s'aperçut que le temps n'y était pas favorable. Le
vent soufflait de l'ouest; les nuages s'amoncelaient, bas et lourds; par
intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des
flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s'il serait prudent de se
mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait
encore sentir, on s'accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux,
et l'on s'établit dans le pavillon.
Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d'un
bouquet d'arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort
loin, dans les longs jours d'été, respirer la brise de mer et s'égayer
au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l'épaisse
feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de
plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l'avait
fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément
était tout entier dans ses deux fenêtres d'où la vue s'étendait, d'une
part, jusqu'à la jetée, de l'autre, jusqu'à un promontoire de roches
granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu'il laisse en
se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air
échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.
À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les
approvisionnements de l'île de Jersey, était dans le port, prêt à
remettre à la voile. De longues files de bœufs s'avançaient sur la
plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin
par les mugissements qui partaient de l'extrémité de la jetée, où l'on
procédait à l'embarquement des animaux. Quelques-uns s'arrêtaient comme
frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d'immobilité presque
incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne,
les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes,
chétifs et hâves, plus hébétés d'aspect que le bétail, et consternants à
voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine.
Grifagno, à qui ces enfants et ces bœufs ne plaisaient pas, avait essayé
de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre
dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s'émeuvent de
rien, et le premier d'entre les bœufs à qui s'attaqua le gai lévrier lui
ayant fait sentir d'une atteinte de ses cornes qu'il n'entendait pas la
plaisanterie, Grifagno s'était résigné. Il regardait à distance et en
bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de
quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine
accompagnait de son rhythme pesant et sourd.
Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de
rendre l'effet étrange de ces profils d'animaux qui se découpaient en
noire silhouette sur l'immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière
de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les
deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu'Élie
en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand
Marcel, avec l'agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de
cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la _Nina di Dante_
reprit ainsi:
DIOTIME.
Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre
sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables
commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer
la _Divine Comédie_, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante
lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le
commentaire véritable de son œuvre. C'est la condition première d'une
interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut
suppléer à tout.
MARCEL.
À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un
grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros
portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me
présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste
plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de
commentateurs, et qui s'abattent sur les œuvres du génie comme les
sauterelles sur les moissons d'Égypte.
DIOTIME.
Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en
faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs.
À mon sens, ceux de la _Comédie_ ont rendu de vrais services. Sans eux,
je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace
d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante
fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un
accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion
de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils
auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour
leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.
ÉLIE.
Comment cela?
DIOTIME.
Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome
national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou
de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à
diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie
que Dante a fait jaillir du sol toscan.
MARCEL.
C'est possible; mais enfin vous l'avez à peu près dit tout à l'heure:
s'il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de
dissertations, une vie d'homme n'y suffirait pas.
VIVIANE.
Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l'un l'autre?
Il me semble que, bien loin d'éclaircir les textes, ils doivent
embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.
DIOTIME.
Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue
controverse qui n'a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule
toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l'envi sur un
hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s'entendre, et les opinions
les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.
VIVIANE.
Et vous avez eu le courage de lire tout cela?
DIOTIME.
Presque tout, et je ne le regrette pas; car c'est précisément parce que
ma passion pour Dante m'a fait entreprendre ce dur labeur
qu'aujourd'hui, comme je vous le disais quand Marcel m'a interrompue, il
me sera facile, je l'espère, de vous faire comprendre de prime abord
tout ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment beau dans la _Comédie_.
Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d'en apprendre
davantage, vous n'aurez plus qu'à consulter les meilleurs entre les
commentaires.
VIVIANE.
Malgré toute la clarté de votre esprit, j'ai quelque peine à croire
qu'il vous soit facile de dégager la pensée de Dante de ses nuages. À
différentes reprises, j'ai essayé, à moi toute seule, de lire la _Divine
Comédie_, je n'ai jamais pu aller jusqu'au bout. Dès les premiers
chants, les aspérités du sens et du style se dressaient devant moi; les
froideurs de l'allégorie, ces interminables expositions de dogmes et de
doctrines, ces arguties scolastiques, toute cette longue suite de
visions que ne vient jamais animer une action quelconque, produisaient
sur moi un effet de monotonie insupportable. J'étais déconcertée par
l'impossibilité du suivre à la fois le sens triple ou quadruple de ces
tercines apocalyptiques. Je ne voyais pas comment je pourrais
m'intéresser à des personnages énigmatiques à ce point qu'on ne sait
jamais, par exemple, si c'est Virgile ou la raison, Béatrice ou la
théologie, qui parlent. Je vous assure que j'y ai mis une grande
persévérance, mais c'était plus fort que moi; et, chaque fois que je m'y
reprenais, le livre me tombait des mains.
DIOTIME.
Nous le relèverons respectueusement, Viviane, et, si vous m'en croyez,
nous suivrons l'exemple de ce sage prélat qui un jour, à Oxford, sommé
par des théologiens qui disputaient sur la Bible, d'entrer dans leurs
querelles, prit de leurs mains les saintes Écritures et y déposa un
pieux baiser.
VIVIANE.
Mais la _Comédie_ n'est pas la Bible.
DIOTIME.
Elle a été longtemps appelée le poëme sacro-saint, _il sacratissimo
poema_, et, assurément, elle est, elle restera toujours le _Livre_ par
excellence de ce peuple florentin qui, lui aussi, se nommait le Peuple
de Dieu.
MARCEL.
Comment! ces Florentins du diable ont eu le front de s'appeler le Peuple
de Dieu?
DIOTIME.
Tout comme les Hébreux, mon cher Marcel, qui ne les valaient certes pas.
Savonarole, en leur donnant pour roi Jésus-Christ, ne les appelle pas
autrement; et, cent ans auparavant, le cardeur de laine Michel Lando,
quand triomphait à Florence le tumulte des _Ciompi_, se faisait
proclamer, dans la grande salle du Palais de la Seigneurie, _Gonfalonier
de la République du Peuple de Dieu_... Mais je reviens à vos objections,
Viviane. Avec votre justesse habituelle, vous faites de la _Comédie_ une
critique qui allége singulièrement ma tache. D'un trait vous avez marqué
les défauts, les grands défauts de la trilogie dantesque; je n'y veux
pas contredire. Je ne suis pas de ces idolâtres qui transforment en
beautés les défauts du maître. Je ne confonds pas l'obscurité avec la
profondeur; je ne pense pas que la monotonie soit un effet de la
perfection. Pas plus que vous je ne parviens à ranimer dans mon esprit
cette triple orthodoxie théologique, métaphysique et scientifique que
saint Thomas, Aristote et Ptolémée imposaient au moyen âge, et dont le
génie de Dante lui-même était si bien pénétré, que, à part certaines
opinions particulières et quelques idées empruntées aux Arabes et à
Platon (au Platon d'Alexandrie s'entend), il ne pouvait rien imaginer en
dehors d'elle. J'admire Dante non pas à cause des doctrines et des
symboles qui lui sont suggérés par son siècle, mais en dépit de tout
cela. Je l'admire pour la merveilleuse puissance de son génie qui, dans
ce monde d'abstractions, dans ces régions d'un surnaturel qui n'a plus
aucune prise sur notre imagination, fait palpiter la douleur, la haine,
la vengeance, la joie, l'amour, toutes les passions de la vie réelle, et
l'éternelle jeunesse d'un cœur héroïque. Songez donc, Viviane, à tout ce
que la _Comédie_ a inspiré aux arts de chefs-d'œuvre qui nous charment
encore! Rappelez-vous ces églises, ces palais de Florence, que nous
visitions ensemble l'an passé! ces fresques du Dôme, de Santa Maria
Novella, du Bargello, les peintures de Saint-François d'Assise, celles
d'Orvieto, de Padoue, du Campo-Santo, les stances du Vatican, la
chapelle Sixtine, où la personne et l'œuvre de l'Allighieri ont reçu de
la main des Giotto, des Gaddi, des Angelico, des Orgagna, des Masaccio,
des Michel-Ange et des Raphaël, une réalité pittoresque et sculpturale
qui suffirait à elle seule, à supposer que la _Comédie_ eût péri, pour
la rendre immortelle! et de nos jours, tout à l'heure, les plus grands
artistes, Flaxman, Cornelius, Ingres, Scheffer, Delacroix, y trouvant le
sujet de compositions qui deviennent aussitôt populaires! et le culte
passionné d'un Alfieri, d'un Goberti, d'un Giusti pour le _gran' Padre
Allighieri_! et l'enthousiasme de la _Jeune Italie_ qui fait de la
_Divine Comédie_ son Évangile! et la piété d'un Manin qui consacre les
veilles de l'exil à l'étude et à l'enseignement du poëme dantesque! et
les supplications répétées de Florence pour obtenir de Ravenne, qui les
veut garder comme un glorieux dépôt, les ossements sacrés de
l'Allighieri! et la fête solennelle qui se prépare en ce moment même, à
Florence, par les soins de toutes les municipalités italiennes, pour
célébrer l'anniversaire du _Grand Italien_! Tout cela, que serait-ce
donc, Viviane, si ce n'était le signe manifeste de cette puissance de
vie que cinq siècles de durée n'ont point affaiblie, qui nous attire,
nous aussi, quoi que nous en ayons, et que vous allez bientôt sentir,
soyez-en sûre, se communiquer à vous, si vous ne craignez pas de tenter
une fois encore avec moi le voyage dantesque?
VIVIANE.
À vos côtés je ne craindrai jamais ni fatigue ni ennui. Me voici prête à
vous suivre de l'enfer au ciel.
DIOTIME.
Mais vous, Marcel, qu'en dites-vous? N'allez-vous pas faire comme ce
_bon monsieur Gervais_ dont parle votre ami Voltaire, à qui l'on
proposait le même voyage, mais qui _recula de deux pas, trouvant le
chemin un peu long_?
MARCEL.
Non vraiment. Par le temps qu'il fait, cette excursion métaphysique me
semble fort à propos. Vous me permettrez bien, d'ailleurs, de loin à
loin, pour me rafraîchir l'esprit de tant de sublimités, quelque légère
critique, et vous ne me laisserez pas dans les flammes de l'enfer pour
cause d'incrédulité, n'est-ce pas, Diotime?... Et tenez, avant de nous
mettre en route, expliquez-moi donc ce titre de _Comédie_, qui, tout
d'abord, me choque; car enfin, à part quelques diableries assez drôles,
je ne vois pas le plus petit mot pour rire dans cette fameuse _Comédie_.
DIOTIME.
L'intention de Dante ne fut pas un moment de vous faire rire, mon cher
Marcel; il ne prétendait aucunement amuser, il voulait non pas
_divertir_, mais _avertir_, et, s'il se pouvait, _convertir_ ceux qui le
liraient. À la façon des prophètes hébraïques dont il a le génie
visionnaire et imprécateur, il veut émouvoir d'une terreur salutaire les
âmes endurcies; il cherche à ranimer la foi des croyants en mettant sous
leurs yeux les récompenses et les châtiments réservé dans l'autre vie
aux fidèles et aux pécheurs, en rendant visible et palpable la vérité
des jugements de Dieu. Dans ce poëme extraordinaire, Dante raconte sa
propre conversion, de quelle manière son âme, égarée dans les
dissipations de la vie mondaine, fut ramenée au bien par l'étude et la
contemplation des choses divines. Il veut, à son exemple, retirer ses
contemporains du vice et de l'erreur, leur offrir, pour nourrir leur
âme, tout l'ensemble des vérités qu'il a acquises, la _somme_, comme on
eût dit alors, de son savoir, ce qu'il appelle lui-même, dans son
langage métaphorique, le pain spirituel. Il veut aussi, avec toute
l'ardeur de son ambition poétique, faire de son œuvre une apothéose de
la femme qu'il a aimée, et s'éterniser avec elle. Il veut enfin, comme
de nos jours l'auteur de _Faust_, à qui je le compare, unir à jamais
couronner, dans la gloire céleste, les trois aspirations suprêmes de
l'homme vers Dieu, la foi, la science et l'amour.
VIVIANE.
Mais alors, je dis comme Marcel: pourquoi ce titre de _Comédie_ qui
trompe?
ÉLIE.
Il faut savoir, Viviane, que le mot _comédie_ n'avait pas au moyen âge
le sens qu'il a pris plus tard. Les comédies ou plutôt les spectacles de
marionnettes qui se donnaient dans les foires, sous les porches des
églises, et dont le sujet était presque toujours emprunté à la Bible ou
à la légende, étaient généralement des pantomimes. Placé sur le devant
de la scène, un coryphée récitait ou chantait, en prose ou en vers,
l'action que les personnages de bois exprimaient par leurs gestes. On
appelait ces explications narratives des _cantiques_.
DIOTIME.
Votre observation est juste, Élie; et, quant à moi, je ne doute pas que
la division du poëme de Dante en _cantiques_ et son titre de _comédie_
ne vienne de ces représentations scéniques que les Florentins avaient
héritées des Romains, leurs ancêtres, et qu'ils aimaient passionnément.
ÉLIE.
Mais j'y songe..., vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion à
ses convives, pendant que passait à la ronde, sur la table du festin, le
fameux squelette d'argent décrit par Pétrone? Ce squelette, qui faisait
des gestes et prenait des attitudes expressives, c'était une marionnette
funèbre, un personnage de comédie; ces vers étaient un _canticum_:
Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.
Cela n'avait rien de fort gai ni de précisément comique, comme vous
voyez, Viviane.
DIOTIME.
Il y a, d'ailleurs, une autre raison encore de ce titre de _Comédie_ qui
a dérouté même la critique allemande, que Schelling et Gervinus
déclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s'égaye comme d'une ironie;
selon l'opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d'un genre
mixte et tempéré, écrites dans un style simple. C'est pourquoi, au
vingtième chant de l'Enfer, Dante fait dire à Virgile parlant de
l'Énéide _l'alta mia tragedia_, et que, de son propre poëme, il dit, au
chant suivant, _la mia commedia_.
ÉLIE.
En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d'un exemple de ce
titre de _Comédie_ appliqué à des sujets fort graves; à l'instant, il me
revient d'avoir vu, je ne sais plus où, sur un catalogue de livres
portugais du XVe siècle, _la Comedieta di Ponza_, par le marquis de
Santillane, et la préface que j'ai feuilletée appelait ce poëme une
allégorie tragique.
MARCEL.
Voilà qui est plaisant! Mais, si modeste que fût, à l'en croire, l'idée
que se faisait Dante du genre et du style de sa _Comédie_, il ne lui en
attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l'appelant
divine.
DIOTIME.
Ce n'est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donné à sa _Comédie_
l'épithète de divine. Elle ne l'a reçue qu'après sa mort, de la foule
qui se pressait dans les églises pour l'entendre lire. Et encore, ce n'a
pas été tout de suite. Le décret de la commune de Florence qui institue
la première chaire pour l'exposition des Cantiques (c'était, si je ne me
trompe, en 1373), ne les appelle encore que _le Livre de Dante_.
MARCEL.
Et on les lisait en guise de prêche! Oh! mais cela change la question.
En tant que comédie, je ne les trouve point divertissantes vos
cantiques, mais en tant que sermon... Si M. le curé de Saint-Jacques
voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l'Enfer de Dante, je
serais plus assidu à l'office, car enfin, si les démons de l'Allighieri
ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-là,
de dire de fort beaux vers, tandis que son diable à lui parle une bien
méchante prose.
DIOTIME.
Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!
MARCEL.
Voltaire comptait dans la _Comédie_ une trentaine de bonnes tercines.
ÉLIE.
Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ;
M. de Lamartine, qui doit s'y connaître, assure que Dante a écrit
soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la
_Comédie_, qui se faisait dans les églises, elle s'accorde mal, ce me
semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son
vivant suspecté d'hérésie.
DIOTIME.
La _Comédie_ a été tour à tour considérée comme un sujet d'édification
ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou
papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à
Rome, selon qu'y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts
spirituels de l'Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége.
Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d'exposer
publiquement dans l'église de San-Stefano la _Comédie_, pensaient que,
pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c'était
aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la
liberté, quand, aux premières heures d'un pouvoir en proie aux plus
pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire
dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer
à l'Italie jusqu'à l'oubli de son nom et de son histoire. Quant au
peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision
dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il
révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus,
lorsqu'ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à
San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints
personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la
prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu'un évêque italien,
Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la _Comédie_.
D'autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu
Dante mandé devant l'inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser
en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour
avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu'à un pontife
canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son
traité _de la Monarchie_, que le pouvoir de l'empereur égale celui des
souverains pontifes, et que l'autorité de la tradition est moindre que
celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le
concile de Trente). Ajoutons que l'Allighieri, lorsqu'il faisait partie
du Conseil des Anciens, s'était toujours opposé aux subsides demandés
par le pape à sa chère ville de Florence.
ÉLIE.
Atto Vannucci m'a fait voir un jour à la bibliothèque _Magliabechiana_,
sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante
Allighieri: _Niente per il papa_.
DIOTIME.
C'était aussi de très-mauvais œil que l'on voyait à Rome la langue
populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la
langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le
trésor dangereux de la science et de la philosophie.
ÉLIE.
On aurait voulu à Rome arrêter l'essor de la langue italienne! Et
pourquoi?
DIOTIME.
L'essor de cette belle langue, que l'on appelait alors nouvelle, c'était
l'essor de l'esprit nouveau d'indépendance et de libre examen. On le
sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes
synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il
n'a varié. Le souverain pontife condamne l'astronomie nouvelle de
Copernic, parce qu'elle est contraire à l'astronomie ancienne de Josué,
comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu'elle
est contraire à la musique ancienne, à l'unisson du chant grégorien. Le
cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à
Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses
cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé
par Léon XII d'annoncer à l'abbé de Lamennais la condamnation du journal
_l'Avenir_, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me
souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine
pontificale touchant les libertés de la société civile et politique.
«Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence
exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être
présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses
désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.
ÉLIE.
Mais, permettez...
VIVIANE.
Ne permettez pas qu'il discute; vous savez qu'un Breton ne cède jamais.
Pour peu que Marcel s'en mêle, nous ne commencerons pas aujourd'hui le
voyage dantesque.
DIOTIME.
Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto,
il faut dire que l'orthodoxie de Dante a toujours et partout été
contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle,
Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l'inscrit au
catalogue des illustres _Témoins de la vérité_; le concile de Trente se
range à cet avis et condamne la _Comédie_. C'est encore aujourd'hui
l'opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme
dantesque est tout pénétré de ce qu'elle appelle l'élément réformateur.
Lorsque l'inquisition d'Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie,
elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la
Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu'elle
dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version
italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de
doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La
dispute à ce sujet n'a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo
pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique.
Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la
_Comédie_ à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les
Cantiques le mystérieux langage d'un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti
ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle.
Mazzini, qui l'a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu'un
chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l'heure, la congrégation de
l'Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux
fidèles, avec _les Mémoires du Diable_, par Frédéric Soulié, et _les
Bourgeois de Molinchart_, par Champfleury, une édition nouvelle de _la
Divine Comédie_; et le _Calendrier évangélique_ qui se publie à Berlin
porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de
Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe,
dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par
les partisans et par les adversaires de Rome.
ÉLIE.
Mais vous, qu'en pensez-vous?
DIOTIME.
Je pense que la _Comédie_ est catholique, et par le milieu où elle a été
conçue, et par sa donnée générale, et par l'occasion qui en hâte
l'exécution même par le sentiment moral qui l'inspire, mais que, à
l'insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans
laquelle il vivait et comme son propre génie, d'un grand nombre
d'éléments étrangers ou contraires à l'orthodoxie, en sorte que l'Église
romaine et la critique protestante ou rationaliste n'ont eu ni tout à
fait raison ni tout à fait tort quand elles l'ont déclarée non
catholique.
VIVIANE.
Expliquez-vous, je vous prie.
DIOTIME.
Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la _Comédie_ se
produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l'épithète de
catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de mœurs et d'opinions
dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain
de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle
rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités,
en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel
excès d'enthousiasme pour l'antiquité païenne, quelles témérités de
l'astrologie et de l'alchimie, quel matérialisme de la médecine et de
l'anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que
d'épicuriens et de libertins, que d'esprits forts, et qu'on était voisin
du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un
Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive,
chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d'Abano
tirait de leurs destinées futures, et cet _Évangile Éternel_ qui
annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui,
du fond de la Calabre, agitait toute l'Italie, ne cachaient-ils pas en
germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: _Comment
les dogmes finissent!_ Et ce _Millenium_ annoncé qui n'était pas venu!
Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces
vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes,
superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s'humilient
pas même dans l'enfer, n'étaient-elles pas formées sur le modèle
stoïcien bien plus que sur l'idéal de la sainteté chrétienne? et les
grands hommes ne pratiquaient-ils pas l'imitation de Caton, bien plutôt
que l'imitation de Jésus-Christ? Il s'en faut, Viviane, que ces temps de
foi que pleurent les dévots et qu'ils voudraient ramener, aient été
exempts d'incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique,
ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses,
d'idées et de personnes qui n'étaient point du tout catholiques. Ne
soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son
œuvre les contradictions de son siècle.
ÉLIE.
Vous venez de nous dire que l'occasion de la _Divine Comédie_ avait été
catholique, Comment l'entendez-vous?
DIOTIME.
Cette occasion fut le grand Jubilé célébré à Rome dans la première année
du XIVe siècle. C'est la date que Dante assigne à sa vision. On ne sait
pas avec certitude s'il assista à cette solennité extraordinaire qui vit
pendant quelque temps arriver au siége de la catholicité deux cent mille
pèlerins par jour, mais cela paraît bien probable; en tous cas, Villani,
qui se trouvait à Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs
comparaisons des cantiques qui s'y rapportent montrent que l'imagination
du poëte avait reçu du moins le contrecoup de l'exaltation universelle
produite par la pompe et la nouveauté d'un tel spectacle. Je ne voudrais
pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je
vous parlais hier, cette représentation de l'enfer sur le pont _alla
Carraia_, qui eut pour dénoûment, le pont s'étant rompu,
l'engloutissement d'une foule immense accourue, comme elle y était
conviée, «pour apprendre des nouvelles de l'autre monde.» Quant au
sentiment moral qui inspire la _Comédie_, il est presque toujours
catholique; c'est la foi dans la purification du péché par la vertu de
la confession et de l'expiation volontaire, c'est un humble et amoureux
espoir du salut par l'intercession de la Vierge et des saints...
ÉLIE.
Sans doute, j'ai bien entrevu tout cela dans la _Comédie_; mais j'y ai
vu d'autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout
catholiques, l'orgueil qui éclate partout, la passion de la gloire, la
colère, la vengeance... une opinion de soi la plus éloignée qui se
puisse de l'humilité chrétienne.
DIOTIME.
Je vous disais à l'instant, mon cher Élie, que Dante avait été, avec
toute sa génération, en proie à des influences diverses où le paganisme
grec et latin avait autant de part que la révélation chrétienne. Bien
des éléments opposés entraient comme en fusion dans son tempérament
ardent, bien des passions contraires étaient entraînées ensemble dans le
généreux essor de son génie. Nous allons voir tout à l'heure comment il
introduit, sans scrupule, dans cette donnée légendaire de la vision et
dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen âge, une
foule de personnages, dieux, démons, héros de l'antiquité polythéiste,
absolument étrangers à la mythologie chrétienne.
VIVIANE.
Vous disiez que cette donnée de la vision est imposée à Dante?
DIOTIME.
Imposée serait trop dire. Elle était familière aux imaginations, elle
s'offrait d'elle-même au poëte.
VIVIANE.
Mais c'était une raison, ce me semble, pour un homme de génie,
d'écarter, puisqu'elle était si banale, une forme si ennuyeuse.
DIOTIME.
Vous êtes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c'est
pour le poëte de trouver un cadre tout fait, accepté par l'imagination
populaire. De tous les poëtes modernes, celui qui a le plus réfléchi sur
les lois de l'art, Gœthe, en jugeait ainsi lorsqu'il choisissait pour
cadre à une invention entièrement originale quant aux sentiments et aux
idées, une vieille pièce de marionnettes qui traînait depuis deux cents
ans sur tous les théâtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la
même pensée et voulait également faire un drame du docteur Faust. Dante
qui sentait s'agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout
à créer, jusqu'à cette langue hardie, personnelle à ce point qu'on en a
pu dire qu'elle était dantesque avant d'être italienne et que certains
mots créés par lui n'ont servi qu'à lui seul, Dante était trop heureux
de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donnée de la
vision, devenue pour nous une convention inanimée comme le songe de la
tragédie classique, mais qui alors, dans la vivacité des croyances
populaires, avait une réalité sensible.
Faire accepter des formes nouvelles, c'est, pour les poëtes, une tension
de l'esprit où s'use beaucoup de la force créatrice qu'ils
appliqueraient plus heureusement à la composition intime du sujet. Quel
privilége pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des
sujets connus de tous! L'émotion était instantanée; l'intérêt pour les
personnages, l'adoration pour les divinités représentées, se
confondaient avec l'enthousiasme pour le talent qui les figurait aux
yeux. Il n'y avait pas d'hésitation; il n'était besoin d'aucune
recherche de l'esprit pour admirer la _Minerve_ de Phidias ou le
_Jugement dernier_ de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd'hui!
Les lettrés seuls comprennent la plupart des sujets traités par les
arts. Que sait la foule touchant l'_Orphée_ de Delacroix, l'_Œdipe_ de
M. Ingres, ou la _Mignon_ de Scheffer? Et lorsqu'il lui faut lire dans
le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet
d'histoire ou de sainteté qu'elle ignore, comment éprouverait-elle ces
frémissements, ces transports, ce «tumulte de joie,» dont je vous
rapportais hier un effet si charmant, à propos de la _Madone_ de
Cimabuë!
VIVIANE.
Je le crois comme vous. L'indifférence du peuple pour la plupart des
sujets traités par nos artistes doit être pour beaucoup dans la froideur
publique dont ils se plaignent... Ces visions si populaires, ne nous
avez-vous pas dit qu'elles étaient originaires des cloîtres?
DIOTIME.
Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les
attachements de la vie présente, pour s'absorber dans la contemplation
des choses de la vie future, et c'est là, en effet, dans les cloîtres,
qu'elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il
crut que le monde allait finir, s'inquiéta fort de ce qui l'attendait
par delà. Les traditions autorisées par l'Église admettaient des
communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes
de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles,
l'Apocalypse, l'Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle
d'Hermas que l'on croyait écrite sous l'inspiration divine, celle que le
pape Grégoire VII avait eue et qu'il se plaisait à raconter en chaire,
ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie
abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les
chansons populaires étaient remplies de peintures de l'enfer; la fiction
d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, était généralement
répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y
transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans
l'autre monde n'étonnaient guère plus d'ailleurs que les voyages
entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les
contrées inconnues de notre globe, d'où l'on rapportait alors tant de
prodiges. C'était le temps des _Mirabilia_.
VIVIANE.
Les _Mirabilia_? Qu'est-ce que cela?
DIOTIME.
C'était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description
des choses _émerveillables_ qui se voyaient aux pays lointains. Il y
avait les _Mirabilia_ de l'Orient, les _Mirabilia_ de l'Irlande, les
_Mirabilia_ du monde. En ces temps d'ignorance, les récits véridiques ne
semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'océan Atlantique et
les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d'effroi que
les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt
ans d'absence, raconta à ses compatriotes les choses qu'il avait vues
sur l'océan Indien, lorsqu'il publia son _Livre des choses
merveilleuses_, ce ne fut qu'un cri d'étonnement. La première carte
géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d'après
les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une
indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on
trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages
merveilleux à travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau
monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le
tour métaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres
saints, l'homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée
des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père
céleste... Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte
d'une préoccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il
écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le
peuple une croyance naïve, que l'Église autorisait, et que les esprits
les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela
qu'il ne fût pas ce qu'il était dans toutes les fibres de son être, un
grand, un véritable artiste.
VIVIANE.
J'ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.
DIOTIME.
Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette
donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l'expression
de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son
génie.
VIVIANE.
J'écoute de toute mon attention.
DIOTIME.
La composition de la trilogie de Dante, c'est-à-dire la représentation
qu'il s'est faite des trois royaumes où s'exerce la justice finale de
Dieu, est d'une précision parfaite. L'Enfer, le Purgatoire et le
Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits
selon la rigueur des lois mathématiques et se suivent dans un ordre
savamment combiné, en formant un parallélisme exact, de telle sorte que
l'on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux
imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue
en rêve. J'ai ici la copie de l'une de ces cartes. C'est celle que
Philaléthès, le roi Jean de Saxe, a jointe à son excellent commentaire.
Jetons-y un coup d'œil. Ma mémoire y trouvera un peu d'aide, et mes
explications vous paraîtront moins obscures.
MARCEL.
Quelle invention bizarre, et véritablement de l'autre monde!
DIOTIME.
L'Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef,
le beau et resplendissant Lucifer, précipité du ciel, tombe la tête la
première sur notre planète, qui est, selon l'astronomie du moyen âge, le
centre du monde. Il s'y abîme, en creusant un vide qui prend la forme de
cône renversé, jusqu'au milieu de l'hémisphère de terre ferme,
c'est-à-dire, d'après les géographes du temps, jusqu'aux antipodes de
Jérusalem.
ÉLIE.
_Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus
terram._
DIOTIME.
C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?
ÉLIE.
Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour
les prophètes.
DIOTIME.
Cela n'est pas si différent qu'il semblerait. Le génie de Dante est tout
à fait biblique. À chaque pas, dans sa _Comédie_, nous rencontrerons des
réminiscences des prophètes, en particulier d'Ézéchiel et de
Jérémie.--Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible,
et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé
dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La
terre qui occupait l'espace où s'est creusé l'abîme, est poussée au
dehors, vers l'hémisphère austral, que l'on se figurait alors couvert
d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée.
Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique,
au puits conique de l'enfer, est le séjour de l'expiation et de la
purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre,
qu'entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s'élève l'arbre de la
science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière
éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels
qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement
épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu'elles
s'éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant
toutes, est l'empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége,
entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes
qui figurent les pétales d'une immense rose mystique, les esprits
bienheureux, tout rayonnants d'une candeur éblouissante. Tel est
l'ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.
Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu'il se fraye, de cantique
en cantique, à travers les épouvantements de l'enfer et les mélancolies
du purgatoire, jusqu'à la béatitude céleste.
Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu'il sache
comment, au fond d'une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en
cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline éclairée à son sommet
des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprête à gravir cette
riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion,
lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres
de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et
l'invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'_Énéide_
annonce à Dante qu'il lui est expressément envoyé pour le tirer de la
forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand
voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'étonne, il s'explique
davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion.
L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisième est
Béatrice. C'est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril
où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile
dans les limbes de l'enfer où il demeure banni avec Homère et les autres
grands poëtes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est
Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire
aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de
visiter. À l'entrée du royaume de la béatitude où Virgile n'a point
d'accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu'au
pied du trône de l'Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui
s'était effrayé, qui doutait, «n'étant ni Énée ni Paul,» qu'une faveur
extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s'incline. Et le
cœur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond
qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.
MARCEL.
Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous
semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque
amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont
affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le
paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'étonner beaucoup que
Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!
DIOTIME.
En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de
christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble
bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût
modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen âge et de
l'incohérence qu'un ensemble de notions superstitieuses et de
connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse
astronomie imposée par Ptolémée, confirmée par saint Thomas, et dont
l'autorité ne devait rencontrer un premier doute qu'à deux siècles et à
trois cents lieues de là, dans le cerveau d'un Copernic, lequel,
notez-le bien, a été excommunié par l'Église et frappé d'une sentence de
réprobation qui n'a été levée formellement que de nos jours!--Fausse
classification des sciences et des arts, dans le _trivium_ et le
_quadrivium_ des écoles.--Fausse cosmogonie, sur la foi d'un Aristote
latin altéré par les Arabes, christianisé par Albert le Grand et saint
Thomas.--Fausse histoire envahie par la légende, écrite en vue de
l'édification bien plus que de la vérité, et qui tourne les événements à
la démonstration perpétuelle des justes jugements de Dieu.--Fausse
histoire naturelle tirée des _Bestiaires_.--Fausse mathématique qui
cherche la quadrature du cercle.--Fausse antiquité où l'on entrevoit à
peine Homère, où l'on ne sait de Virgile que ce qu'en donnent des
manuscrits et des traductions pleines d'erreurs.--Fausse morale, enfin,
à la fois astrologique et théologique, qui croit à l'influence des
planètes sur les passions de l'homme, et qui ne repose que sur la
crainte servile d'un maître jaloux. Il n'était pas possible que de
toutes ces notions fausses sortît spontanément un art pur. Et nous
devrions nous étonner, Marcel, non pas de ce que le poëme de Dante
renferme beaucoup de ces choses qui blessent le goût de Voltaire, mais
de ce qu'on y rencontre en si grand nombre des traits d'une simplicité
homérique, des sentiments, des images d'une vérité si vivante, d'une
grâce si naturelle, que rien n'a pu, ne pourra jamais en altérer la
force et l'inimitable beauté. Et voyez, tout d'abord, dès le début de la
_Comédie_, dans cette première scène par qui s'ouvrent les deux chants
les plus obscurs peut-être, les plus allégoriques de tout le poëme:
Nel mezzo del cammin di nostra vita
Mi ritrovai per una selva oscura
Che la diritta via era smarrita...
MARCEL.
Ah! de grâce! pitié pour les ignorants. Un peu de bon français, pour
l'amour de Dieu; car, mon italien appris, s'il vous en souvient, de
notre vetturino sur la route de Sienne à Pérouse, ne saurait me servir
beaucoup à l'intelligence des Cantiques.
DIOTIME.
Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux
pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.
ÉLIE.
De quelle traduction vous servez-vous?
DIOTIME.
De toutes et d'aucune; souvent de la mienne. C'est présomptueux,
peut-être; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec
Gœthe: «La passion supplée le génie.» D'ailleurs, je ne saurais quelle
version préférer, n'ayant de choix que dans l'insuffisance. Notre vieux
français, dans sa vive allure, le français que parle Grangier, se
prêtait à la tâche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien
Rivarol, à «marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre,»
mais le français moderne est absolument impropre, il faut bien le dire,
à cette pénétration du génie d'une autre langue, sans laquelle toute
traduction d'une grande œuvre poétique n'est qu'impertinence et
mensonge. Quand un traducteur français vise à l'exactitude, il devient
aussitôt tendu, inintelligible; lorsqu'il cherche l'élégance, il ne
garde de l'original ni sève, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe
dans la platitude. Il serait temps que l'on renonçât à la prétention de
faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans naïveté, sans
mystère, ces créations primitives des grandes poésies nationales qui ne
sont que hardiesses, naïvetés, mystères.
MARCEL.
Mais à ce compte, vous condamneriez la plupart d'entre nous à ignorer
ces cinq ou six grandes œuvres dont tout le monde parle et qu'il semble
honteux de ne pas connaître.
DIOTIME.
Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu'on les
connût beaucoup mieux en les lisant dans l'original. À la rigueur, je
puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l'hébreu,
restent l'objet d'un luxe ou d'une vocation particulière de l'esprit;
mais je n'admets guère, je l'avoue, que l'on ne prenne pas la peine,
chez nous, d'apprendre l'idiome vivant des quatre nations modernes qui
ont exprimé leur génie dans une grande littérature.
MARCEL.
Cela vous plaît à dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si aisé.
DIOTIME.
Ce devrait être un jeu pour un Français, qui a étudié pendant tout le
cours de son éducation universitaire le grec et le latin, que
d'apprendre par surcroît les deux langues sœurs de la sienne, comme elle
filles de Rome. Resterait donc l'étude des langues germaniques,
l'allemand et l'anglais. Je reconnais qu'il y a là quelque difficulté.
Mais, pour peu que l'on réfléchisse sur les conditions nouvelles de la
vie européenne, on verra que, indépendamment des joies intellectuelles
qui nous attendent dans l'intimité d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un
Gœthe, les études philosophiques, scientifiques et politiques, les
affaires industrielles et commerciales elles-mêmes qui jouent un si
grand rôle dans l'existence moderne, ont déjà beaucoup à souffrir et
souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infériorité dans la
connaissance des langues.
ÉLIE.
J'ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe siècle, un traité sur le
commerce, dont l'auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens.
Il recommande aux négociants italiens la connaissance d'une langue
orientale, qu'il appelle le _Coman_, et dont il ne reste plus d'autre
trace. Il y a cependant un inconvénient réel à cette culture des idiomes
étrangers: c'est que, à force de parler et d'écrire en d'autres langues,
on parlera et on écrira beaucoup moins bien dans la sienne.
DIOTIME.
Il y aura certainement, lorsqu'on parlera un grand nombre de langues
diverses, un effort à faire pour rester fidèle au génie de la sienne
propre, et pour éviter la banalité cosmopolite qui déjà envahit le
journalisme européen. À mesure que notre domaine intellectuel s'étend,
il nous devient moins facile de le posséder et de le fertiliser. Voyez
de nos jours l'histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombré
de matériaux, elle exige dans l'écrivain une telle force de contrôle et
d'appropriation, la composition, la proportion, l'ordre et la suite y
paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les maîtres
en l'art d'écrire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet,
s'y pourraient sentir troublés. Mais un tel état n'est pas pour durer,
et l'ordre renaîtra bientôt en toutes choses: un ordre supérieur dans
une société qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle
se produiront de nouveaux génies créateurs. Ceux-là, d'une science plus
vaste, feront jaillir une poésie plus vraie et qui des profondeurs mieux
pénétrées de la nature et de l'humanité s'élèvera plus haut vers Dieu.
ÉLIE.
Vous croyez qu'un jour un poëte viendra qui pourrait surpasser Homère ou
Virgile?
DIOTIME.
Je pense, avec le philosophe allemand, que les destinées de l'art
dépendent des destinées générales de l'esprit humain. Comment donc,
ayant une persuasion si vive des progrès de la civilisation,
douterais-je que d'une société renouvelée doive sortir un jour un art
nouveau?
MARCEL.
«Ô grand poëte qui naîtrez!» vous voilà parlant comme Amaury!
DIOTIME.
On pourrait parler plus mal.--Mais où en étions-nous donc de mon grand
poëte et de mon petit commentaire?
MARCEL.
À la première tercine de l'enfer, que je vous priais de me traduire.
DIOTIME.
Au milieu du chemin de notre vie,
Je me trouvai dans une forêt obscure.
Avant perdu la droite voie.
Quelle simplicité dans ce début, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et
comme aussitôt l'artiste se déclare dans la manière tout imagée dont il
expose l'action! Rien d'abstrait, un chemin, une forêt, un voyageur.
Avec quelle franchise Dante entre tout d'abord en scène! Comme cela est
personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C'est le grand
secret d'Homère.
VIVIANE.
Assurément, si l'on voulait bien me laisser prendre les choses comme
elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m'étourdissent,
dès ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allégories.
DIOTIME.
L'allégorie est ici presque aussi simple que le sens littéral. La voie
droite, le vrai chemin, sont les images familières de la vie chrétienne.
«Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres,» dit le Sauveur.
Les litanies comparent la Vierge à l'étoile qui guide le voyageur dans
ce chemin, dont la moitié est l'âge de trente-cinq ans qu'avait Dante
dans l'année 1300 où il suppose avoir commencé son voyage.
MARCEL.
Mais voilà qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans,
plutôt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?
DIOTIME.
Au temps de l'Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses
des idées dogmatiques. Nourri, comme il l'était, des saintes Écritures,
Dante n'ignorait pas les années comptées à l'homme par David et Jérémie:
_Dies annorum nostrorum septuaginta anni_. Et déjà, dans son _Convito_,
il avait dit que l'âge de trente-cinq ans est le point culminant de la
vie pour les hommes bien nés, _ai perfettamente naturati_.
ÉLIE.
Nos paysans de l'Ouest disent encore _vivre son droit âge_, et ils
entendent par là ne pas mourir avant soixante-dix ans.
DIOTIME.
Quant à la forêt sauvage, c'est la forêt des vices et de la barbarie,
cela ne peut pas faire question. La société du moyen âge, à peine
policée dans les villes et dans les cours, charmée et comme surprise de
cette civilisation urbaine, figurait sous l'image de la forêt, du
désert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cité, au
contraire, était prise comme emblème des vertus et des grâces. Urbanité,
courtoisie, étaient les attributs par excellence des nobles esprits; les
mœurs rustiques étaient en grand dédain à Florence; on y appelait la
noblesse nouvelle, que l'on détestait, le parti sauvage. Dans le
Purgatoire, la France est qualifiée de _trista selva_; dans le livre _de
l'Éloquence_, c'est l'Italie tout entière aux mains des guelfes qui
prend ce nom de réprobation.
VIVIANE.
Et cette colline, éclairée des rayons du soleil levant, que Dante veut
gravir pour s'arracher aux ténèbres de la forêt, comment la faudra-t-il
entendre dans votre interprétation?
DIOTIME.
N'y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s'approche le prêtre
au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de _délectation_ qui
apparaît si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas
cette belle mosaïque du dôme de Sienne où Socrate et Cratès sont
représentés gravissant avec effort la _montagne escarpée de la vertu_?
ÉLIE.
Il faut croire que c'est une image bien naturelle à l'esprit humain, car
on la trouve partout. Je l'ai vue dans Hésiode, et on l'emploie jusque
dans le style le moins mystique des temps les plus modernes.
Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de _gravir au bien
public_. Évidemment il y sous-entend la _montagne_ de Dante.
DIOTIME.
Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout
le moyen âge, elle est l'emblème de la vertu contemplative, et le soleil
qui l'éclaire n'est autre que Dieu lui-même, le soleil des
intelligences, comme dit l'Ecclésiaste, l'astre de vérité qui éclaire
tout homme venant en ce monde.
MARCEL.
Cet astre-là ressemble furieusement au roi soleil de mon cher empereur
Julien; ne trouvez-vous pas?
DIOTIME.
Je ne dis pas non.
L'alto sol che tu disiri.
Le suprême soleil que tu désires,
dira Virgile parlant à Sordello dans le Purgatoire. Selon Ptolémée, le
soleil, qu'il tient pour une planète, est le foyer ardent d'où émanent
les clartés prophétiques et l'inspiration des poëtes.
VIVIANE.
Et ces animaux furieux, qui m'ont fait autant de peur qu'à Dante
lui-même, cette panthère, ce lion, cette louve, qui le menacent et le
font redescendre vers la forêt, trouvez-vous que l'explication en soit
si facile?
DIOTIME.
Ces bêtes féroces, qui ont tant tourmenté les commentateurs, Dante les a
prises tout simplement dans Jérémie. Il n'a fait que transcrire. Tenez,
voici le passage: _Percussit eos_ LEO _de silva_; LUPUS _ad resperam
castavit_; PARDUS _vigilans super civitates eorum_.
VIVIANE.
Mais cela ne me dit pas du tout la signification allégorique de ces
animaux.
DIOTIME.
N'en déplaise aux commentateurs, je la trouve très-simple. Dans la
Bible, qu'il ne faut pas ici perdre de vue, car elle forme avec les
Pères de l'Église et Aristote le fond même du savoir à cette époque, la
panthère est légère et dissolue. Le lion est un roi terrible, dévorateur
des peuples.
ÉLIE.
Saint Paul, qui emprunte à Ézéchiel cette métaphore, rend grâces à Dieu
de l'avoir délivré du _lion Néron_.
DIOTIME.
Un autre auteur que Dante lisait beaucoup, Boëce, prend le lion comme
emblème de l'orgueil et de l'ambition. Quant à la louve, partout la
Bible lui donne l'épithète d'avide, de rapace. Ainsi donc, la panthère,
le lion et la louve figurent trois péchés capitaux: la luxure,
l'orgueil, l'avarice, qui s'opposent à ce que l'homme en général, ou
Dante plus particulièrement ici, s'avance dans la voie du salut. Mais
notre poëte nous avertit lui-même que, selon l'usage, son allégorie est
susceptible de plusieurs interprétations, et que sa _Comédie_ est
_polisensa_.
VIVIANE.
Et c'est bien ce qui me décourage. Comment se décider à chercher quatre
ou cinq sens différents à un seul vers?
ÉLIE.
Vous manquez de l'esprit rabbinique, ma chère Viviane. Selon les
rabbins, il n'y avait pas moins de soixante et dix sens légitimes pour
un seul verset de la Bible.
DIOTIME.
Et les docteurs chrétiens étaient entrés à l'envi dans cette voie,
ouverte par les Juifs, de l'interprétation mystique, anagogique,
tropologique, que sais-je encore? Et les commentateurs de Dante ne font
rien que de conforme à l'esprit du temps en voyant dans la forêt
l'emblème des calamités politiques de l'Italie; dans la panthère,
cruelle et pleine de grâce, au pelage tacheté, à laquelle les rimeurs
comparaient souvent les belles femmes, la démocratie des Noirs et des
Blancs, ces Florentins inquiets et injustes qui semblaient nés, comme
Thucydide le dit du peuple d'Athènes, «pour ne jamais connaître le repos
et pour le ravir aux autres.»
Le lion, selon cette interprétation historique, c'est l'emblème des rois
de France, et en particulier celui de l'ambitieux Charles de Valois qui
entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et
dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.
VIVIANE.
Et la louve?
DIOTIME.
La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,»
qui, «s'étant repue, a plus faim qu'auparavant,» c'est l'Église romaine,
insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour
que «elle a l'estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se
repaître du bien mal acquis sans qu'il lui cause jamais d'indigestion.»
La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s'applique également
à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par
tant d'autres de s'unir à tous les princes étrangers. Partout dans la
_Comédie_, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de
l'Église, sont appelés loups et louveteaux, _lupi, lupicini_. Vous voyez
donc bien, Viviane, que le sens historique n'est pas ici plus difficile
à saisir que le sens moral.
VIVIANE.
Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le
lévrier, je vous prie, ce _Veltro_ qui doit, à ce que dit Virgile,
chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l'Italie, qui est-il?
DIOTIME.
Les ennemis de la louve, les chiens, c'étaient au temps de Dante les
gibelins, les _Mastini_, les _Cane della Scala_, etc. À mon avis, ce
lévrier, ce grand chien libérateur, n'est autre que _Can Francesco_,
seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l'invocation de qui notre
poëte a mis sa troisième cantique; d'autres voient dans le lévrier
Uguccione della Faggiola; d'autres encore l'empereur Henri VII. Au
commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le
_Veltro allegorico_. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant
à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot,
ont appliqué l'allégorie du lévrier sauveur, les uns à l'empereur des
Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca,
comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d'Italie.
Cette prédiction du lévrier, j'en conviens, est, comme toutes les
prédictions, extrêmement vague; mais bien qu'elle intéresse vivement les
imaginations italiennes, elle n'est pour nous qu'un accessoire, un
détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale
du poëme.
MARCEL.
En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces
allégories chrétiennes de la voie droite, de la forêt des vices, de la
montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthère, du lion
et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble
mystique, de ce grand païen Virgile?
DIOTIME.
Le Virgile du XIIIe siècle, ne l'oublions pas, ne ressemble guère à
notre Virgile du XIXe. Une auréole de sagesse, presque de sainteté,
entoure son front. On lui attribue la chasteté parfaite, et l'on tire
son nom de sa virginité. On fait de lui une sorte de médiateur entre le
monde païen et le monde chrétien, entre la raison et la foi. En ce
siècle, l'_Énéide_ compte tout autant de lecteurs et d'aussi pieux que
l'Ancien Testament. On lui fait l'honneur de l'interprétation
allégorique et mystique, tout comme à la Bible.
VIVIANE.
Mais cela ne se comprend pas.
DIOTIME.
L'enthousiasme qu'inspirait le beau et lumineux génie de l'antiquité à
une génération encore tout _enténébrée_ (passez-moi cette expression
dantesque), élève à l'égal, au-dessus des plus grandes gloires du
christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L'Église, qui avait vu d'abord
d'un œil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne
l'osant trop combattre, par s'en accommoder. Elle qui devait, plus tard,
en haine de l'antiquité, proscrire jusqu'au mot _Académie_, elle
admettait avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint
Justin, saint Clément d'Alexandrie, qu'un souffle précurseur de la
révélation dans le monde ancien avait ému les âmes vertueuses. Un
cardinal osait dire qu'il eût manqué quelque chose à la perfection du
dogme si Aristote n'avait point écrit. L'Église adoptait l'application
des vers de la quatrième églogue à la venue du Messie et la supposition
que le poëte Stace avait été converti à la loi chrétienne par ces vers
mystérieux. Elle laissait s'accréditer une légende selon laquelle saint
Paul aurait visité, à Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu'à
Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât, pendant la messe, une
hymne où l'apôtre du Christ pleurait de regret de n'avoir pas connu le
chantre d'Auguste. Ce que je vous dis là est de toute exactitude. Un de
mes amis qui était à Mantoue, il n'y a pas très-longtemps, m'a dit avoir
encore entendu cet hymne à l'office de saint Paul. Quant au populaire,
il n'avait pas manqué, non plus, de se faire un Virgile à sa mode. Par
le même procédé qui lui fait changer les divinités de la mythologie
païenne en fées et en démons, il habille Virgile en magicien; il en fait
un nécromant, un _miraculier_, comme on disait alors. L'auteur de
l'_Énéide_ fait ses études à Tolède, ce foyer de magie; il bâtit pour
l'empereur Auguste un vaste édifice qu'il nomme _Salvatio Romæ_. Il
plante des jardins enchantés où règne un printemps éternel. Il s'en va
vers Babylone où il épouse la fille du Sultan; il revient avec elle à
Naples sur un pont qu'il jette à travers les airs. Il fabrique une
mouche d'airain et une sangsue d'or qui délivrent la ville de grands
fléaux; il creuse, à la requête de l'empereur, dans les flancs du
Pausilippe, une grotte immense. On le voit paraître à la cour du roi
Artus. Et ces légendes populaires n'étaient pas absolument rejetées des
esprits sérieux. Villani semble croire que Virgile exerçait la magie;
Boccace ne doute pas qu'il n'ait été un grand astrologue; un peu plus
tard, Pétrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, «parce
qu'il lit Virgile!» Cependant, au récit de ses prodiges et de ses
bienfaits se mêlent des anecdotes moins favorables, inventées peut-être
dans les cloîtres, pour discréditer la sagesse antique. On suppose
Virgile, comme on a imaginé Aristote, oubliant la sagesse aux pieds
d'une courtisane, et celle-ci, en grande malice et dérision, le
suspendant tout au haut d'une tour, dans un panier, où, un jour de
procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.
ÉLIE.
Que dirons-nous du bonhomme Virgile
Que tu pendis, si vray que l'Évangile,
Dans la corbeille jadis en ta fenestre
Dont tant marry fut qu'estoit possible estre.
C'est le motif d'une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.
VIVIANE.
Est-ce que vous l'avez dans votre collection?
ÉLIE.
Non. Je l'ai vue dans l'_Histoire des Peintres_, de Charles Blanc.
DIOTIME.
Lucas de Leyde paraît s'être préoccupé beaucoup de nos deux poëtes, car
il a fait une autre composition qui représentait Dante au moment fatal
où il apprend la mort de Henri VII.
VIVIANE.
Cette composition est-elle aussi dans l'_Histoire des Peintres_?
DIOTIME.
Je ne l'ai vue nulle part, et je ne sais si elle existe encore. En dépit
de ces récits malveillants et sarcastiques, le peuple, qui aime assez
que les grands hommes soient amoureux et qui ne se laisse pas troubler
par le ridicule, continuait, avec les érudits, d'adorer Virgile. Vous
voyez, Viviane, par quelle heureuse concordance notre poëte trouve dans
toutes les imaginations un Virgile en quelque sorte national, transformé
à la fois par les docteurs de l'Église et par le génie populaire, et qui
entrait sans difficulté dans une fiction catholique. J'ajoute que, dans
la _Comédie_, Virgile subit une autre transformation encore, et qu'il y
devient, non pas tant un prophète, un précurseur de Jésus-Christ, qu'un
précurseur de Dante lui-même.
VIVIANE.
En quelle manière?
DIOTIME.
Je vous disais que la _Comédie_, si vaste en son dessein, est une œuvre
très-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante,
le voyage, le progrès, nous dirions aujourd'hui l'évolution de son âme,
des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien,
dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice
promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'éternité.
E sarai meco senza fine cive
Di quella Roma onde Cristo è Romano
Virgile ne joue qu'un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle
Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son maître et son
seigneur, bien qu'il le consulte et lui obéisse en toutes choses,
Virgile n'a d'autre mission néanmoins que de le conduire à travers les
régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l'on
touche aux régions de la pure lumière, à l'entrée du paradis terrestre,
Virgile s'en retourne aux limbes d'où il est venu. Une autre _plus
digne_, c'est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des
païens ne saurait être admis, au pied du trône de l'Éternel. Et, ce qui
semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît
soudain, sans que Dante s'en aperçoive, sans qu'il lui dise une parole
d'adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu'il donne un regret, une
larme, à ce guide si cher.
Dante, perché Virgilio se ne vada
Non piangere anco; non piangere ancora,
Che pianger ti convien per altra spada.
Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le
pleurer, nous quittons le chantre de l'_Énéide_. Dante ne fait pas plus
de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec
lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Gœthe pour congédier le démon
Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les
misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a
beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre
attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je
vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que,
sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a
décrits dans son _Énéide_, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par
deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois,
pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois
sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez
bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix
que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue
personnel de l'auteur du _de Monarchia_ le chantre de l'empire romain,
et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en
Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la
connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en
doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la
_négation audacieuse_ de Virgile, c'est-à-dire cette transformation
dantesque que subit, dans la _Comédie_, le Virgile déjà transformé à
trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le
peuple du moyen âge.
MARCEL.
Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte
Diotime!...
VIVIANE.
Mais, avec tout cela, je ne me vois pas dispensée de tenir ce Virgile
pour une allégorie. Je n'y aurais, quant à lui, qu'une demi-répugnance,
et je consentirais encore à le prendre pour la raison naturelle ou pour
la sagesse profane, comme le veulent les commentateurs; mais, si je leur
fais cette concession, ils ne me tiendront pas quitte; me voici
condamnée à ne plus voir dans cette belle et touchante Béatrice, que la
froide, l'insensible, l'ennuyeuse théologie.
DIOTIME.
Ne vous tourmentez pas, Viviane; et, comme nous le disions en
commençant, prenez-en tout à votre aise avec les allégories. Il n'y a
d'indispensables et aussi d'évidentes que les premières: celles de la
voie droite, de la forêt, de la colline et des animaux sauvages. Le sens
allégorique dans la figure de Virgile est déjà moins nécessaire et aussi
moins certain; arrivés à Béatrice, nous pourrons le négliger presque
entièrement. Rien que la description de son apparition, et ce que disent
d'elle les bienheureux, ne puisse pas s'entendre au sens réel et ne
s'applique qu'à la science des choses divines, la femme que le poëte a
aimée garde dans son poëme une vie, une grâce, un charme ineffables, et
qui permettent heureusement d'oublier qu'elle figure la théologie. Le
vieux Fauriel, tout épris de Béatrice, s'emporte, en cette occasion,
contre les commentateurs, et les traite de stupides. Sans entrer en
colère, comme il le fait au sujet de cette Béatrice abstraite, nous
l'oublierons souvent pour nous attacher de préférence à cette douce
enfant dont la vue causait à Dante des «palpitations terribles,» à cette
Florentine sitôt ravie par la mort, à cette Béatrice Portinari, dont la
vie ne fut en quelque sorte qu'un éclair de beauté, mais tel qu'il
alluma au plus profond d'un cœur de poëte et de héros un foyer
inextinguible d'amour. Lorsque nous en serons à sa venue au paradis
terrestre, vous verrez que la peinture du char sur lequel elle descend
du ciel, ne peut s'appliquer qu'à une idée symbolisée. Mais nous n'en
sommes pas là. Pour le moment, nous arrivons, avec Virgile et Dante, aux
portes de l'enfer, où nous lisons l'inscription tragique:
Per me si va nella città dolente,
Par moi l'on va dans la cité dolente,
Par moi l'on va dans l'éternelle douleur,
Par moi l'on va chez la race perdue.
La justice fut le mobile de mon grand Facteur;
Me firent la divine puissance,
La suprême sagesse et le premier amour.
Avant moi il n'y eut point de choses créées,
Sinon éternelles; et éternellement je dure:
Laissez toute espérance, vous qui entrez.
VIVIANE.
Cette inscription est vraiment sinistre.
MARCEL.
Mais quelle idée bizarre a eue Dante d'inscrire le mot amour sur les
portes de l'enfer! Que la puissance divine ait créé des tortures sans
fin pour la pauvre créature d'un jour, admettons-le; la sagesse et la
justice..., passe encore, quoique cela devienne assez peu
compréhensible; mais l'amour!... convenez que c'est là une licence
poétique par trop forte.
DIOTIME.
Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces
paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais
Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui.
Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous
l'avons vu, à la chute des anges, est l'œuvre du Dieu en trois
personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le
Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la
création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par
la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au
seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante
franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron,
où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées.
L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont
les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils
rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide,
Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de
l'_Iliade_.
MARCEL.
Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au
temps de Dante on connaissait à peine Homère?
DIOTIME.
Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais
été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on
ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de
textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je
doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom
presque symbolique, le nom d'un _clerc_ merveilleux, tel à peu près
qu'il figure dans notre _Roman de Troie_.
ÉLIE.
L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de
Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic,
en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à
Pétrarque. La première édition de l'_Iliade_, publiée à Florence par le
Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux
siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.
DIOTIME.
Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes,
un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui
sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de
son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On
entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des
personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers
et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes
fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée,
l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître
de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate,
Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la
famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes
illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart,
Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de
vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens
moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant
qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des
Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première
cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la
_Comédie_. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout
émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres
au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne
paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix
mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que
l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de
l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un
effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans
aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces
tercines:
Genti v' eran con occhi tardi e gravi,
Di grande autorità ne' lor sembianti:
Parlavan rado con voci soavi.
Traemmoci così dall' un de' canti
In luogo aperto, luminoso, e alto.
Si che veder si potean tutti quanti
Colà diritto supra 'l verde smalto.
Mi fur mostrati gli spiriti magni,
Che di vederli in me stesso m' esalto.
VIVIANE.
C'est un bien grand charme que d'entendre les modulations si douces de
votre voix virile, et je ne sais quelle vibration qui semble venir de
votre âme à vos lèvres, quand vous dites ces beaux vers dans cette belle
langue toscane.
DIOTIME.
Sortis des limbes, Dante et Virgile descendent au second cercle où ils
se trouvent en présence de Minos, juge des crimes et distributeur des
châtiments. Mais regardez encore une fois la disposition de ces cercles
infernaux, Viviane; voyez, ils vont toujours se rétrécissant. Des
supplices de plus en plus horribles, selon une loi du talion assez
rigoureusement observée et selon des catégories conformes en général à
la doctrine de l'Église, mais avec des particularités propres à Dante,
et bien des ressouvenirs de l'_Ethique_ d'Aristote, y punissent des âmes
de plus en plus réprouvées. À chaque cercle préside un démon. Les sept
péchés capitaux, la luxure, la gourmandise, l'avarice, la colère,
l'orgueil, l'envie, la paresse, et tous leurs dérivés et tous leurs
contraires vont nous faire descendre de spirale en spirale jusqu'au
neuvième et dernier cercle où Dante a châtié le crime le plus exécrable
à ses yeux, le plus opposé à sa nature magnanime, la trahison. À mesure
que l'on descend, la fumée, les brouillards, les vapeurs des lacs
fétides et des fleuves de sang obscurcissent davantage l'air plus épais.
Le tourbillon du premier cercle, où sont emportées les âmes qui ont
failli par amour, celles que l'Église appelle luxurieuses, et parmi
lesquelles Dante voit passer rapides, éperdues, Sémiramis, Cléopâtre,
Hélène, et cette Francesca, sœur de Juliette, qui l'émeut d'une
compassion si vive qu'à l'entendre gémir il tombe évanoui, ce tourbillon
où notre poëte met ensemble le grand Achille et Pâris avec Tristan, le
preux des _chansons de geste_, est trop connu pour nous y arrêter.
Lorsqu'il sort de sa défaillance, Dante est entouré de nouveaux
tourments et de nouveaux tourmentés.
Nuovi tormenti e nuovi tormentati
Mi veggio intorno.
Nous sommes avec lui au troisième cercle où tombe sur les pécheurs par
gourmandise une pluie froide et lourde, mêlée de grêle et de neige.
Notre poëte y est reconnu par un Florentin que ses compatriotes avaient
surnommé Ciacco, pourceau, à cause de sa gloutonnerie. C'était un
parasite de la maison Donati, _uomo ghiotissimo quanto aleun fosse
giammai_, mais agréable, _picao di belli e piacevoli motti_, dit
Boccace, et de qui il raconte, dans une de ses plus gaies nouvelles, un
tour fort plaisant. C'est dans la bouche de ce Ciacco que notre poëte
met une première satire de ses concitoyens à laquelle il reviendra.
C'est là qu'il est question pour la première fois aussi de ce _parti
sauvage_, dont nous parlions tout à l'heure, et qui a pour chef Vieri
de' Cereta, venu avec les siens des forêts du val de Sieve. C'est ce
Ciacco qui, répondant aux questions de Dante sur sa patrie, lui dit que
la superbe, l'envie, l'avarice (nos trois bêtes féroces du
commencement), y régnent, et que Florence ne compte que deux hommes
justes.
MARCEL.
Deux justes! moins qu'à Sodome! Oh! quel peuple de Dieu!
DIOTIME.
Et ils n'y sont pas compris, ajoute le satirique Ciacco,
Giusti son due, ma non vi sono intesi.
Plusieurs croient que, parlant de ces deux justes, Dante entend Guido
Cavalcanti et s'entend lui-même. Cela semble vraisemblable, car, plus
loin, Dante va faire encore une allusion à sa propre gloire, à propos de
Cavalcanti, lorsqu'il dira que celui-ci a ravi l'honneur des lettres à
un autre Guido (Guido Guinicelli), mais qu'un troisième est né qui,
peut-être, les éclipsera tous deux.
MARCEL.
Décidément, il n'est pas modeste, votre Dante.
DIOTIME.
Il n'est pas modeste, Marcel, selon qu'il nous est recommandé de l'être
dans les rapports extérieurs de cette vie tout artificielle que nous
nous sommes faite aujourd'hui; il l'est selon l'instinct naturel des
hommes bien nés. Il est surtout équitable, hiérarchique, comme le sont
généralement les grands esprits. Il s'incline devant Virgile qu'il
reconnaît son maître; il lui parle «d'un front rougissant;» il confesse
qu'il tient de lui «ce beau style qui lui a fait honneur, avec l'art de
chanter les hommes et les dieux.» Malgré le grand privilége qui lui
permet de visiter les royaumes inconnus aux mortels, il n'y marche
qu'avec révérence, à la suite de Virgile et des autres ombres. Dante est
humble envers Béatrice, par qui il se laisse reprendre et tancer comme
un enfant. Il s'assigne à lui-même, sans présomption, mais sans fausse
pudeur, la place qui lui revient dans l'ordre spirituel, absolument
comme Gœthe lorsque, parlant de je ne sais plus quels écrivains en vogue
de son temps, il disait: «Je suis au-dessus d'eux de toute la distance
qui met au-dessus de moi Shakespeare.»
ÉLIE.
Si Dante a pris ce beau sentiment de la hiérarchie morale à la
démocratie florentine, il faut croire qu'elle ne ressemblait guère à la
démocratie française, qui ne sait ce que c'est que respect et tradition;
qui souffre de toute supériorité; qui ne veut rien recevoir et ne sait
rien transmettre; où chacun enfin n'est occupé qu'à rabaisser autrui et
à se hisser soi-même, de telle sorte que le niveau égalitaire repose
bien d'aplomb sur la tête du plus triste sot et sur le front d'un homme
de génie! Car c'est là, vous n'en disconviendrez pas, l'idéal
démocratique de vos républicains prétendus et parvenus!
VIVIANE.
Que voilà bien le gentilhomme breton!
ÉLIE.
Le gentilhomme breton, étant de sa nature indépendant, désintéressé,
prêt à donner sa vie pour ce qu'il croit juste, pourrait bien, ma chère
Viviane, être de trempe plus républicaine que tel de vos républicains
envieux, qui trouvent plus commode de tirer en bas la grandeur que de
gravir (je parle comme votre cher Mirabeau) à la vertu et au bien
public.
DIOTIME.
La démocratie florentine ne valait peut-être pas beaucoup mieux que la
nôtre, Élie. Elle était entachée, elle aussi, de ces deux vices
funestes, l'ingratitude et l'envie. Mais elle avait beaucoup d'esprit
avec beaucoup d'enthousiasme.--Je reprends. Dans le quatrième cercle où
règne Plutus, le démon de l'avarice que Virgile apostrophe en l'appelant
«loup maudit,» les prodigues et les avares, chargés de poids énormes,
courent l'un sur l'autre et se frappent mutuellement. Là sont en
très-grand nombre des papes, des cardinaux, des clercs, des tonsurés de
tous grades, qui, selon la dédaigneuse expression de Dante, se sont
laissé tromper par «la courte moquerie des biens de la fortune.»
La corta buffa
De' ben, che son commessi alla Fortuna.
Un peu plus bas, le Styx forme un marais stagnant que Dante traverse
dans la barque de Phlégias, et où l'on voit, plongées sous les eaux
fangeuses, les âmes des hommes colères et violents. Là, notre poëte est
accosté par ce Florentin bizarre,
Lo fiorentino spirito bizzarro.
par ce dédaigneux et irascible Filippo, «di molto spese et di poca
virtute,» que ses concitoyens surnommaient _argentieri_, pares qu'il
passait, comme un peu plus tard chez nous Jacques Cœur, cet autre
_argentier_, pour faire mettre, par grande bravade, à tous les chevaux
de son écurie des fers d'argent. Filippo, de ses bras fangeux, embrasse
Dante et s'écrie: «Bénie soit celle qui t'a porté dans ses flancs!
_Benedetta colei che in te s'incinse_!»
MARCEL.
Toujours la même modestie!
DIOTIME.
Le sixième cercle et les trois inférieurs où sont punis les superbes,
c'est-à-dire les mécréants, les hérésiarques, les impies, est appelé par
le poëte la cité de Dité.
VIVIANE.
Qu'est-ce que ce nom de Dité?
DIOTIME.
Il vient probablement du _Dis_ des Latins qui était le Jupiter infernal.
Dans cette cité qu'entourent les eaux du Styx, s'aggravent les tourments
et commencent les flammes. Les trois furies, voulant en interdire
l'entrée à Dante et à son guide, les menacent de la tête de la Gorgone,
mais un envoyé du ciel vient à leur secours. La porte de Dité leur est
ouverte. Une vaste et lugubre plaine s'offre alors aux veux de Dante.
Elle est parsemée de sépulcres entourés de flammes ardentes. Dans ces
sépulcres sont couchés les hérésiarques, les partisans d'Épicure, «qui
font mourir l'âme avec le corps.» dit Virgile à Dante:
Che l'anima col corpo morta fanno.
Là est l'empereur Frédéric II, ce grand lettré, excommunié par l'Église,
de qui un écrivain presque contemporain disait naïvement: _Seppe latino,
greco, saracinesco; fu largo, savio, lussurioso, soddomita, epicureo_.
C'est là que nous allons entendre ce dialogue sublime entre Dante et le
grand gibelin Farinata degl'Uberti, interrompu par Cavalcante
Cavaleanti, et, selon mon opinion, un des plus beaux morceaux et des
plus vraiment dantesques de toute la _Comédie_. Voulez-vous que je vous
le dise?
VIVIANE.
Assurément.
DIOTIME.
Pour voir ce phénomène étrange, un homme vivant dans l'enfer, Farinata
s'est dressé dans son sépulcre:
Ô Toscan qui, par la cité du feu,
Vivant, t'en vas, ainsi parlant discrètement,
Qu'il te plaise t'arrêter dans ce lieu.
Ton langage te déclare manifestement
Citoyen de cette noble patrie
À laquelle, peut-être, je fus trop rigoureux.
(Il faut savoir qu'après une bataille gagnée sur les guelfes, Farinata
exerça dans Florence des représailles cruelles.) Ainsi parle le gibelin
à Dante qui s'effraye et se serre contre son guide. Mais Virgile le
pousse des deux mains vers la tombe où Farinata se tient, le front et la
poitrine haute, «comme s'il avait l'enfer en grand dédain.»
Com' avesse lo inferno in gran dispitto.
Après qu'il a jeté sur notre poëte un regard hautain: «Qui furent tes
ancêtres?» lui dit-il. À peine quelques paroles sont échangées entre les
deux Toscans que, d'une tombe voisine, une ombre qui semble s'être levée
sur ses genoux, surgit. Elle regarde tout autour d'elle, comme pour
s'assurer si personne n'est avec Dante, et le voyant seul: «Si, dans ce
sombre cachot, tu viens par la puissance de ton génie, dit-elle en
pleurant, mon fils où est-il? et pourquoi n'est-il pas avec toi?» Cette
ombre inquiète, qui garde dans l'enfer la sollicitude et les illusions
de l'amour paternel, et qui ne connaît pas à son fils de supérieur en
génie, c'est Cavalcante Cavalcanti, le père de Guido. Je ne viens pas
ici de moi-même, lui répond l'Allighieri, qui le reconnaît aussitôt à
son langage et à la nature de son supplice. J'y suis conduit par celui
qui attend là (montrant Virgile), et que votre Guido eut peut-être à
dédain. (Dante ici semble faire un reproche à son ami Guido d'avoir
négligé l'étude des poëtes classiques.) «Comment dis-tu, s'écrie
Cavalcanti en se dressant tout droit dans sa tombe: _il eut_?...
Aurait-il donc cessé de vivre? Ses yeux ne verraient-ils plus la douce
lumière?»--Et comme Dante tarde à répondre,
Il retombe en arrière et ne reparaît plus.
Supin ricadde, e più non parve fuora.
ÉLIE.
Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre poëte, de ces ellipses
hardies de la pensée. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si
simple:
Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,
on se sent frissonner de la tête aux pieds. La passion terrible, le
meurtre, la colère divine, le châtiment éternel, tout est là, dans ce
livre qui tombe à terre, et dont on ne lit pas davantage.
DIOTIME.
Après cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend.
_Cet autre magnanime_, «quell' altro magnanimo,» c'est ainsi que le
désigne Dante (ailleurs il appellera Florence, _mère des magnanimes_),
sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et
du _doux monde des vivants_. Il voudrait savoir pourquoi le peuple
florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il
explique à Dante qui, à son tour, l'interroge, comment il se fait que
les damnés qu'il a rencontrés lui ont prophétisé les temps futurs, mais
paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps présent. Dante charge
Farinata de dire au père de Guido que celui-ci existe encore. Puis,
rappelé par Virgile, ils descendent ensemble au septième cercle, où sont
punis d'autres catégories de pécheurs par violence d'âme.
Je me suis arrêtée à cet épisode, parce que rien dans la _Comédie_ ne me
paraît plus caractéristique du génie de Dante, à la fois si tendre et si
fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa désolation à la
pensée que son fils ne jouit plus de la douce lumière du jour, aussi
chère aux Florentins qu'aux héros d'Homère, l'amour que gardent pour
leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces héros désintéressés
d'eux-mêmes, insensibles à leurs propres tourments, et cette admirable
mise en scène, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'où
sortent des gémissements, que cela est tragique et grand! Enfin la
facilité avec laquelle notre poëte admet que ces _magnanimes_, ces héros
de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce
singulier état des esprits, soumis aux décisions de l'Église touchant le
dogme, mais d'une manière extérieure, en quelque sorte, et qui
n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est
tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du théologien s'y allie
à l'humanité, à la tendresse, au respect, à l'admiration de l'homme pour
ces grands réprouvés qu'il est contraint de damner avec l'Église. Et ce
n'est pas là un des moindres attraits de cette mystérieuse _Comédie_, où
nous voyons en conflit la loi acceptée et le sentiment révolté contre la
loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la
catégorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, «font violence
à la nature,» dans ce cercle des sodomites où il rencontre son maître
vénéré, Brunetto Latini.
MARCEL.
Mais voilà une ingratitude abominable!
DIOTIME.
Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le
cercle des «violents contre nature,» Dante ne croyait assurément faire
aucun tort à son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des
hommes les plus lettrés, les plus en renom de son temps.
Tutti fur cherci,
E letterati grandi e di gran fama.
Dans le vingt-sixième chant du Purgatoire, il fait expier ce même vice à
Guido Guinicelli qu'il appelle _il padre mio e degli altri miei
miglior_. On avait alors à ce sujet des euphémismes étranges. Villani,
qui donne à Brunetto les louanges les plus grandes, lui attribuant
l'honneur d'avoir, le premier, enseigné aux Florentins l'art de bien
parler et les règles de la politique, l'accuse seulement d'avoir été
mondain, _un poco mondanetto_. C'est aussi ce que Brunetto dit de
lui-même dans son _Tesoretto_.
ÉLIE.
Et puis, l'enfer de Dante n'est-il pas assez semblable à cet enfer de
Florence dont nous avons parlé hier, tout mêlé de choses atroces et
charmantes, de saccages, de meurtres, de festins, d'amours et de
musique?
DIOTIME.
En effet. Le peuple, en ses chansons, parle très-gaiement de l'enfer, où
il suppose très-nombreuse et très-bonne compagnie.
Son' andato all' inferno, e son' tornato,
Misericordia, la gente che c'era!
Les amoureux s'y donnaient de tendres baisers:
Ora caro mio ben, bacciami in bocca
Bacciami tanto ch' io contenta sia!
Le Callimaque de Machiavel, lorsqu'il s'exhorte à n'avoir ni peur ni
vergogne d'aller en enfer, se dit qu'il y rencontrera tant de gens de
bien!
Sono là tanti uomini da bene!
Et certainement, en mettant dans l'enfer, avec les plus grands
caractères et les plus grands génies de l'antiquité, avec des trouvères
illustres et avec les plus touchants personnages des romans de
chevalerie, Cavalcanti, Farinata, Brunetto, Il Tegghiaio, «qui furent si
dignes,» et qui mirent à faire le bien tout leur esprit, _che a ben far
poser l'ingegni_, Dante ne croyait porter la moindre atteinte ni à la
haute estime où les tenait Florence, ni à leur part de gloire dans la
postérité. Cela semble incompréhensible à notre logique rationaliste. En
ce temps de jeunesse d'âme, c'était une manière poétique de tourner le
dogme de la damnation éternelle, inacceptable pour tous les grands
cœurs.
MARCEL.
Mais aujourd'hui personne ne prend plus cette peine. Personne ne croit à
l'enfer.
DIOTIME.
C'est absolument comme si vous disiez que personne n'est plus
catholique. Sur ce point, il n'y pas de composition possible. La grande
raison de Bossuet n'hésite pas à punir des châtiments éternels un
Socrate, un Scipion, un Marc-Aurèle. Le grand cœur de Pascal est moins
surpris de la sévérité de Dieu envers les damnés que de sa miséricorde
envers les élus. Il se plaît à conjecturer que les tourments des
hérésiarques s'aggravent de siècle en siècle, à mesure que leurs
doctrines séduisent des âmes nouvelles.
MARCEL.
Vous ne répondez pas tout à fait à ma proposition. J'ai dit que,
aujourd'hui, personne ne croyait plus aux flammes éternelles.
DIOTIME.
Rappelez-vous donc, c'est d'hier, le concile de Périgueux décrétant que
l'enfer doit être l'objet d'une foi très-ferme, tout à fait immuable, et
que, si quelqu'un en doute, il a encouru _ces mêmes peines dont il nie
l'existence_! Plus récemment encore, dans une instruction synodale, un
évêque, très-grand docteur, ne dénonce-t-il pas à toute la catholicité
la _conspiration qui se produit partout à cette heure contre le dogme de
la damnation éternelle_? L'Église reste en cela invariable, Marcel. Le
catholicisme théologique ayant rejeté de son sein l'interprétation
progressive de l'Évangile, ne peut pas céder aux exigences de la
conscience moderne, excitée par l'esprit de la réformation et par les
découvertes de la science.
Quoi qu'il en soit, la rencontre de Dante avec Brunetto est extrêmement
touchante. Brunetto s'exclame: _Qual mariaviglia!_ en reconnaissant son
cher disciple. Il tend vers lui les bras; il le prie de permettre qu'il
fasse quelques pas à ses côtés, et Dante baisse la tête en signe de
révérence.
Il capo chino
Tenea, com' uom che riverente vada.
Et alors Brunetto l'interroge avec un accent de tendresse paternelle,
sur lui-même, sur Virgile; puis il lui prédit sa gloire future: «Si tu
suis ton étoile (vous vous rappelez que Dante est né sous le signe des
Gémeaux, tenu en astrologie pour favorable aux lettrés et aux savants),
tu ne saurais manquer le port glorieux. (Toujours, vous le voyez, la
figure de voyage, l'étoile, le port, appliquée à la vie.) Et si ma mort
n'avait été si hâtive, te voyant le ciel si favorable, à l'œuvre je
t'aurais encouragé.» Mais, ajoute Brunetto, cet ingrat et méchant peuple
qui descendit de Fiesole aux temps anciens, et qui tient de la montagne
et de la pierre, se fera, à cause de ta vertu, ton ennemi.
Ti si fara, per tuo ben far, nimico.
Remarquez, Viviane, cette façon pittoresque de parler: pour exprimer que
les Florentins sont durs et hautains, ils tiennent de la montagne et de
la pierre, dit Brunetto. «Race avare, envieuse, superbe! fais en sorte
de te nettoyer de leurs mœurs!»
Da' lor rostumi fa che tu ti forbi.
C'est la même censure amère des mœurs florentines qui se retrouve dans
le titre primitif que Dante avait écrit de sa main sur son manuscrit, et
qui a été retranché de toutes les éditions, hormis de l'édition faite
par Mazzini sur le manuscrit d'Ugo Foscolo:
LIBRI TITULUS EST: INCIPIT COMŒDIA DANTIS ALLAGHERII FLORENTINI
NATIONE NON MORIBUS.
Sans s'étonner à l'annonce de sa gloire future, Dante exprime à Brunetto
la gratitude qu'il lui garde en son cœur pour lui avoir enseigné comment
l'homme s'éternise, _come l' uom s'eterna_. Avec une touchante
simplicité, Brunetto recommande à son disciple, son Trésor, _il mio
Tesoro_, dans lequel, il vit encore, dit-il. La croyance à l'immortalité
dans les œuvres est dominante dans tout le poëme de Dante; elle y
prévaut très-manifestement sur le sentiment de l'éternité des peines ou
des récompenses célestes; elle y est plus vivement exprimée et de
manière à nous émouvoir davantage.
Descendons, avec Virgile, sur les épaules de _Géryon_, monstre ailé qui
figure la fraude, au huitième cercle nommé _Malebolge_. Dante y voit
châtiés tous ceux qui ont trompé leurs semblables: les séducteurs, les
adulateurs, les simoniaques, parmi lesquels il met le pape Nicolas III;
les faux monnayeurs, les faux alchimistes (car il y avait alors la vraie
et la fausse alchimie); les calomniateurs, les devins, la face tournée
vers les talons; les hypocrites, le front chargé de chapes de plomb,
écrasantes sous l'éclat menteur de leur revêtement doré.
MARCEL.
Des chapes de plomb, au milieu des flammes! Elles ne devaient pas durer
longtemps.
DIOTIME.
Dante n'a pas inventé ce supplice. Plusieurs souverains, Frédéric II
entre autres, punissaient de la sorte le crime de lèse-majesté.
Enfin, de crime en crime, d'épouvante en épouvante, de tourment en
tourment, nous arrivons au neuvième et dernier cercle de l'abîme
infernal. Ce cercle est divisé en quatre zones; Caïna, Anténora,
Toloméa, Guidecca, où sont châtiées quatre manières de trahir dans
l'humanité: la trahison envers la famille, celle envers les amis, celle
envers la patrie, (c'est dans cette catégorie qu'est le terrible épisode
du comte Ugolin), et enfin la haute trahison divine et humaine, le plus
grand de tous les attentats selon la conscience de Dante, la trahison à
l'empereur de la terre et à l'empereur du ciel, à César et à Dieu. Là,
dans une sorte d'enfer de l'enfer, du milieu d'un lac de glace où les
cris mêmes ont cessé, où règne l'épouvante suprême pour l'imagination
italienne: le froid et le silence, sortent les épaules gigantesques aux
ailes de chauves-souris et la tête monstrueuse de celui qui fut le
premier des traîtres: de Lucifer, le plus beau des anges devenu
l'empereur du royaume douloureux,
Lo Imperador del doloroso regno.
Dans ses trois gueules énormes il broie éternellement les trois plus
grands traîtres qui furent sur la terre: Judas, Brutus et Cassius.
VIVIANE.
Brutus et Cassius avec Judas! voilà ce que je ne saurais comprendre; car
enfin, pour bien des historiens, n'est-ce pas, c'est César qui est le
grand traître envers le droit et la liberté, et non Brutus qui veut et
croit être leur vengeur?
DIOTIME.
La lecture la plus attentive de la _Comédie_ ne saurait, en effet, ma
chère Viviane, nous rendre raison d'une assimilation qui blesse toutes
nos idées du juste et de l'injuste. Il faut lire, pour comprendre ce
_Jugement dernier_ de l'Allighieri, tout l'ensemble de ses œuvres, _la
Vita nuova_, _il Convito_, le _de Monarchia_, les _Lettres_ surtout. Il
faut savoir que Dante, dans sa _Comédie_, a voulu, comme il l'a dit,
_chanter le droit de la monarchie_, c'est-à-dire l'ordre universel, tel
qu'il le croyait institué de toute éternité dans les conseils de Dieu.
Dante, ma chère Viviane, ne fut pas seulement un grand poëte épique,
lyrique ou tragique; sa pensée, comme celle des plus grands philosophes
de l'antiquité et des temps modernes, comme celle d'un Pythagore et d'un
Spinosa, concevait toutes choses d'une manière synthétique. Toutes, et
au-dessus de toutes ici-bas, la personne humaine, la famille, la société
naturelle, civile et religieuse, il les considérait à leur place, dans
leur relation mutuelle, au sein de l'immensité, dans la _grande mer de
l'Être_.
Per lo gran' mar dell' Essere:
toutes, il les voyait, dans leur évolution sidérale, morale ou
politique, surgissant, se développant, s'élevant, par une réciproque
influence, des ténèbres à la lumière, de l'inertie à la liberté, à
l'amour, c'est-à-dire à la conformité de plus en plus libre et parfaite
des esprits et des destinées aux lois de la sagesse éternelle,
Io che era al divino dall' umano.
Ed all' eterno dal tempo venuto,
E di Fiorenza in popol ginsto e sano.
dit-il au trente et unième chant du Paradis.
C'est la grande pensée des temps modernes; c'est la pensée qui pénètre
de part en part l'œuvre de Gœthe. Eh bien, Viviane, cette union parfaite
de toutes choses, cet ordre éternel au sein de Dieu, Dante les symbolise
sous l'image d'une double cité, d'un double empire céleste et terrestre,
entrés dans l'immuable paix où le citoyen par excellence, le justicier,
le pacier (c'est ainsi qu'on parlait au moyen âge), est, dans le paradis
invisible, dans la Rome céleste, Jésus; dans le paradis visible, sur la
terre, en Italie, dans la sainte Rome d'ici-bas, César. Le génie de
Dante, éminemment sacerdotal comme le génie de Gœthe, ramène toutes
choses à ce qu'il appelle, dans
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