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Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

by Gabriel Monod · French · Gutenberg #28200 · 403,583 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire
    
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Title: Renan, Taine, Michelet: Les maîtres de l'histoire

Author: Gabriel Monod


        
Release date: February 26, 2009 [eBook #28200]
                Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RENAN, TAINE, MICHELET: LES MAÎTRES DE L'HISTOIRE ***




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LES MAITRES DE L'HISTOIRE

RENAN, TAINE, MICHELET

PAR

GABRIEL MONOD

1894




TABLE


Dédicace.--_À Charles de Pomairols_.

Préface.

ERNEST RENAN

HIPPOLYTE TAINE

I.--La vie de Taine.--Les années d'apprentissage

II.--Les années de maitrise

III.--L'homme et l'œuvre

JULES MICHELET

I.--La vie de Michelet

II.--L'homme et l'œuvre

APPENDICE

I.--Michelet éducateur

II.--Le _Journal intime_ de Michelet




_À CHARLES DE POMAIROLS_


_Mon cher ami,_

_J'ai tenu à inscrire ton nom en tête de ce volume. Les études qui le
composent ont trouvé chez toi, lorsqu'elles ont paru séparément dans
divers recueils périodiques, une sympathie qui a été pour moi le plus
précieux des encouragements. Ton goût littéraire si délicat et ton sens
moral si droit me garantissaient que je ne m'étais pas trompé en donnant
à ces essais sur des écrivains que j'ai personnellement connus, que j'ai
admirés et aimés, non la forme d'une analyse critique de leur œuvre
aboutissant à l'approbation ou à la réfutation de leurs doctrines, mais
celle d'essais biographiques où j'ai cherché à démêler les rapports qui
existent entre leurs écrits et leur vie, la nature de leur influence,
les idées et les sentiments qui les ont inspirés._

_Quelques personnes se sont étonnées que j'aie pu parler avec une
sympathie presque égale d'écrivains aussi dissemblables que le furent
Michelet, Renan et Taine; et que j'aie mêlé si peu de critiques à
l'exposé que j'ai fait de leurs idées. Elles auraient aimé me voir
indiquer les points sur lesquels je me sépare d'eux et les motifs de mon
dissentiment. Je n'ai point pensé qu'il importât beaucoup au public de
connaître mon sentiment personnel sur les questions religieuses,
philosophiques et historiques que Taine, Renan et Michelet ont abordées
et résolues chacun à leur manière. Si je croyais devoir le dire, je le
ferais directement, et non sous forme de réfutation des idées d'autrui.
Je crois d'autre part avoir suffisamment indiqué, bien qu'avec
discrétion, les points sur lesquels ces grands esprits me paraissent
avoir donné prise à la critique. Je n'ai point caché le tort qu'une
sensibilité et une imagination trop vives ont fait chez Michelet à la
critique de l'historien et à l'observation raisonnée du savant; la part
de responsabilité qui lui revient dans ce culte aveugle de la Révolution
française dont nous avons si longtemps souffert; l'influence troublante
que les luttes religieuses et politiques ont exercée sur la sérénité et
l'équilibre de sa pensée. J'ai indiqué comment Renan, trop sensible à la
crainte de paraître juger autrui ou imposer ses opinions alors qu'il
avait rejeté la foi absolue et l'autorité sacerdotale, trop désireux de
poursuivre les nuances infinies de la vérité, trop porté par sa nature à
un optimisme et à une bienveillance universels, avait encouru le
reproche de tomber dans le dilettantisme, et avait engendré des
imitateurs dont le scepticisme superficiel, raffiné et pervers a rendu
haïssable ce qu'on appelle le_ Renanisme. _J'ai laissé voir que chez
Taine il y avait quelque désaccord entre la hardiesse de sa pensée et la
timidité de son caractère, et que ce désaccord pouvait expliquer
quelques uns de ses jugements historiques; que ses convictions
déterministes et la puissance logique de son esprit lui ont fait
méconnaître ce qu'il y a de complexe, de mystérieux, d'insaisissable
dans la nature et dans l'homme; qu'il a trop cru à la possibilité de
réduire à des classifications fixes et à des formules simples l'histoire
et la vie; qu'il a pris trop souvent la clarté et la logique d'un
raisonnement pour une preuve suffisante de sa justesse; qu'il a eu
enfin, lui aussi, dans les écrivains naturalistes et matérialistes de
ces dernières années des disciples dont les hommages étaient pour lui
une amertume et presque un remords._

_J'aurais pu sans doute insister plus que je ne l'ai fait sur les
imperfections de leurs œuvres et sur les limites de leur génie; mais il
me semble que j'aurais alors altéré la vérité du portrait que je voulais
tracer d'eux. Au lieu de m'attarder à dire ce qu'ils n'ont pas fait et
ce qu'ils n'ont pas été, j'ai cherché à montrer ce qu'ils ont été et ce
qu'ils ont voulu faire. Connaissant personnellement leur valeur morale,
j'ai cherché à leurs doctrines et à leurs actes, des explications
naturelles, légitimes et élevées, même à ce qui pouvait me surprendre ou
me choquer en eux. Les sachant incapables de céder sciemment à des
motifs frivoles ou bas, j'ai cru en agissant ainsi faire œuvre d'équité.
En présence d'hommes supérieurs, la sympathie est la voie la plus sûre
pour comprendre; et l'œuvre la plus utile de la critique est d'expliquer
en quoi les grands hommes ont été grands, les ressorts secrets de leur
génie, les motifs légitimes de leur influence. Ce n'est que longtemps
après leur mort, quand le temps a mis chaque chose à son rang, qu'on
peut discerner les défauts, les lacunes, les défaillances qui ont rendu
certaines parties de leur œuvre caduques ou nuisibles. Et même alors,
n'est-ce pas sur les parties durables et bienfaisantes qu'il est le plus
nécessaire d'insister? Les influences nuisibles n'ont d'ordinaire qu'un
temps; les influences bienfaisantes sont éternelles. C'est l'honneur de
la critique scientifique de notre siècle d'avoir su sympathiser avec les
esprits les plus divers pour les mieux comprendre, d'avoir cherché à
expliquer et à légitimer par conséquent, dans une certaine mesure, en
les expliquant, leur manière de sentir et de penser. Que dirait-on
aujourd'hui d'un critique qui jugerait Calvin d'après les piétistes
étroits et déplaisants qui se réclament de lui, Rabelais d'après les
chroniqueurs orduriers qui se disent rabelaisiens, Racine d'après
Campistron, Voltaire d'après M. Homais? qui reprocherait à Bossuet de
n'avoir pas conçu l'histoire universelle comme Herder ou Auguste Comte,
et à Pascal d'avoir eu pour disciples les convulsionnaires de
Saint-Médard? S'attacher surtout à mettre en lumière les côtés lumineux
du génie des grands penseurs et des grands artistes, et montrer de
préférence ce qu'ils ont ajouté aux jouissances esthétiques et aux
richesses intellectuelles et morales de l'humanité, c'est faire acte
d'équité. Lorsqu'il s'agit de contemporains à qui l'on doit le meilleur
de sa pensée, c'est un devoir de reconnaissance. Tu en as ainsi jugé
quand tu as écrit sur Lamartine un livre où le plus inspiré des poètes
trouvait son vrai critique chez un poète dont l'âme est parente de la
sienne. Le même sentiment m'a guidé dans ces esquisses plus modestes,
sur Renan, Taine et Michelet. J'ajouterai que ma sympathie et ma
reconnaissance pour ces trois hommes également et diversement grands, se
mêlent d'une nuance plus marquée d'admiration pour Renan, pour Taine de
respect, et pour Michelet d'affection._




PRÉFACE


Les trois maîtres dont je me suis proposé d'étudier l'œuvre et la vie,
résument, à mes yeux, ce qu'il y a d'essentiel dans l'œuvre historique
de notre pays et de notre siècle. Ils se complètent, tout en s'opposant
sur certains points. Je ne veux certes pas diminuer le mérite et la
gloire d'Augustin Thierry, de Guizot, de Mignet, de Tocqueville, de
Fustel de Coulanges; mais leur effort ne me semble pas avoir une portée
aussi étendue, aussi générale, aussi profonde que celui de Renan, Taine
et Michelet. L'histoire se propose trois objets principaux: critiquer
les traditions, les documents et les faits; dégager la philosophie des
actions humaines en découvrant les lois scientifiques qui les régissent;
rendre la vie au passé. Renan est par excellence l'historien critique,
Taine l'historien philosophe, Michelet l'historien créateur. Non sans
doute que Renan et Michelet aient manqué du sens philosophique, Taine et
Renan du sens de la vie, Michelet et Taine du sens critique; mais c'est
à Renan qu'il faut demander des leçons de critique; c'est chez Taine que
nous verrons la tentative la plus considérable qui ait été faite pour
constituer l'histoire en science au nom d'une conception philosophique,
et c'est à Michelet qu'il faut demander le secret de la vision et de la
résurrection du passé.

Logiquement cette reconstitution de l'histoire aurait dû être entreprise
après que les bases de la science historique et de la méthode critique
auraient été posées. Mais peut-être trop de critique et trop de
philosophie aurait paralysé l'audace créatrice; peut-être était-il
nécessaire, pour que Michelet pût, comme Ézéchiel, souffler sur les
ossements desséchés de la vallée de Josaphat, les revêtir de chair et
les pénétrer de l'esprit de vie, qu'il ne fût pas entravé par les
scrupules et les distinctions du critique, ni par les déductions
rigoureuses du savant. Ce n'est pas que la critique et la philosophie
lui fussent étrangères ou indifférentes; mais ce n'est pas en elles
qu'était sa force. Il s'est vanté d'avoir le premier en France utilisé
les documents d'archives pour écrire une histoire générale, recommandé
l'emploi méthodique des sources originales, et affirmé qu'il n'y a point
d'histoire sans érudition. Mais il faut reconnaître qu'il se servait
avec une grande liberté des matériaux ainsi amassés, et que c'était
l'homme d'imagination plus que le critique qui décidait de leur valeur
relative et de leur emploi. Comme la logique pour Taine, la vie était
pour lui la démonstration de la vérité; de même que la production d'un
corps organique par la synthèse chimique d'éléments simples mis
fortuitement en présence serait plus démonstrative que la plus
rigoureuse des analyses. Sa philosophie historique était si vague et
elle donnait une si grande place à l'autonomie humaine qu'elle excluait
d'avance toute conception scientifique de l'histoire. Le développement
de l'humanité était à ses yeux la lutte de la liberté contre la
fatalité, l'ascension à la fois providentielle et volontaire de l'homme
vers la pleine autonomie morale. Toute l'histoire était pour lui un
vaste symbolisme révélant l'essor progressif de la liberté morale, des
religions de l'Orient au Christianisme, du Christianisme à la Réforme,
de la Réforme à la Révolution française. Écrire l'histoire, c'est saisir
dans chaque époque les faits caractéristiques, dans chaque homme les
traits essentiels qui constituent leur valeur symbolique, qui en font
des «hiéroglyphes idéographiques». Heureusement Michelet avait une
science assez solide et une intuition assez spontanée du passé pour que
ce qu'il y avait de flottant et d'insuffisant dans ses conceptions
philosophiques ne paralysât pas sa puissance créatrice. Son instinct
profond de la vie, sa puissance de sympathie, ses dons de visionnaire,
lui ont permis d'imaginer et de montrer les hommes et les choses du
passé avec des couleurs qui donnent l'illusion de la réalité. Il est le
seul des romantiques chez qui la couleur locale ne soit pas le
trompe-l'œil d'un décor, mais l'évocation d'êtres vivants, de choses
réelles. Michelet a développé chez tous les historiens venus après lui
le sens de la vérité historique; Renan et Taine en particulier ont subi
profondément son influence.

Si, comme Michelet, Taine a pour but de faire revivre le passé, ce n'est
point à des procédés subjectifs de divination qu'il demande cette
résurrection. Il croit que la vie sous toutes ses formes, vie morale et
intellectuelle comme vie physique, a ses lois; et c'est la découverte,
puis la mise en action de ces lois qu'il assigne comme mission à
l'historien. Il croit à une statique et à une dynamique sociales, à une
anatomie, à une physiologie et même à une pathologie de l'histoire; il
pense que les hommes comme les actions des hommes sont des produits
nécessaires, et il voit toute l'histoire comme une chaîne infinie de
causes et d'effets. Il reconnaît sans doute que l'histoire, comme toutes
les sciences morales, est une science inexacte et ne comporte que des
approximations, mais il se laisse pourtant aller à tenter des
explications simples de phénomènes complexes et à affirmer au nom de la
logique mathématique dans un domaine où la vie dément constamment la
logique. Toutefois, si, entraîné par ses convictions déterministes,
Taine a parfois, par ses simplifications excessives et ses affirmations
trop absolues, mutilé la nature humaine et desséché les choses vivantes,
il a pourtant montré dans quelles conditions l'histoire peut devenir une
science et quelle méthode on doit suivre pour découvrir ce qu'elle peut
fournir à la science et à la philosophie. Car c'est le mérite éminent de
Taine d'avoir identifié la notion de science et celle de philosophie. Il
est vraisemblable que l'histoire deviendra difficilement une science au
sens propre du mot, et qu'elle devra se borner à des généralisations
philosophiques partielles; mais elle doit être pénétrée d'esprit
scientifique, et elle aura un caractère d'autant plus scientifique
qu'elle se rapprochera davantage de l'idée que Taine s'en est faite.

C'est la critique qui permettra de discerner en quelque mesure dans
l'histoire ce qui peut être objet de science de ce qui restera du
domaine de l'art et de la conjecture. Renan, qui s'est montré, lui
aussi, dans son œuvre historique, un créateur et un peintre d'une
merveille puissance, me paraît surtout grand pour avoir, avec une
pénétration et une sincérité sans égales, déterminé les vrais caractères
et les vraies conditions de la critique historique. Il a circonscrit le
domaine où la critique historique et l'observation scientifique peuvent
opérer à coup sûr, d'après des règles positives; mais il a osé dire
qu'en dehors de ce domaine, il entre dans la critique elle-même une part
de subjectivisme, un élément de tact, de divination et d'art. Ses
adversaires ne manquent pas de l'accuser d'introduire la fantaisie et
l'arbitraire dans l'histoire; ils ne voient pas dans ses hypothèses ce
qui s'y trouve en effet, le scrupule d'un esprit sensible à toutes les
nuances de la vérité, qui saisit avec une extraordinaire délicatesse
tout ce qu'il y a d'incertain, non seulement dans les documents de la
tradition historique, mais aussi dans la critique qu'on leur applique,
et qui accorde plus de certitude aux caractères généraux d'une époque
qu'aux faits particuliers. Ceux-ci n'ont qu'une valeur symbolique pour
ainsi dire, en ce qu'ils caractérisent un état social ou un état d'âme.
Personne n'a apporté autant de tact et de sagacité que Renan dans cette
divination critique du symbolisme de l'histoire, et nous croyons que ses
livres marqueront une date capitale dans l'évolution de la critique
historique. Personne n'a jamais eu au même degré que lui, le sens de
l'histoire. Il a rompu en visière avec ce pédantisme de la critique qui
prétend trancher les questions les plus complexes avec des données
incomplètes, au nom de règles absolues dont l'expérience à maintes fois
démontré la fragilité. Les hommes ont un si grand besoin de certitude
qu'ils ne sont pas éloignés de traiter comme un malfaiteur celui qui
leur interdit à la fois d'affirmer et de nier, et qui recommande le
doute comme un devoir. Renan n'a pas craint de dire et de montrer qu'il
y avait des degrés infinis de vraisemblance, mais que le domaine de la
certitude était extrêmement restreint; et que toutes les choses que nous
souhaiterions le plus de savoir sont en dehors de ce domaine. Il n'a pas
craint, après avoir ainsi tout remis en question, de tenter de
reconstituer l'histoire du passé telle qu'il pouvait se l'imaginer,
parce que l'homme a besoin d'imaginer, comme il a besoin de croire, et
parce que ce qu'il imagine comme ce qu'il croit contient une vérité
provisoire et partielle. On a dit de Mérimée qu'il fut dupe de la
prétention de n'être jamais dupe. On peut dire de Renan qu'il n'a jamais
été dupe parce qu'il a consenti à être dupe volontairement. Et c'est
ainsi qu'il a pu être tout à la fois un artiste incomparable et un
savant de premier ordre. Il égale presque Michelet par l'imagination,
mais sans se laisser entraîner par elle; il cherche comme Taine à
démêler dans l'histoire la vérité scientifique, mais il a une plus fine
perception des difficultés du problème. Personne n'a su, avec autant de
profondeur et de pénétration que lui, démêler et déterminer les
conditions et les limites de la connaissance.

Il est nécessaire d'écouter la leçon particulière de chacun de ces trois
maîtres. Ils se complètent et se corrigent l'un l'autre. Si l'on craint,
en se laissant séduire par les côtés ironiques et sceptiques du génie de
Renan, de ne plus voir dans l'histoire qu'un jeu décevant d'apparences
imaginaires, on écoutera la voix grave de Taine qui nous ordonne de
croire à la science et de découvrir sous les changeantes apparences la
vérité positive et les lois immuables de l'univers; si l'on craint, en
suivant les austères et durs enseignements de Taine, de perdre le sens
et l'amour de la nature et des hommes, on apprendra de Michelet que dans
la poursuite des vérités morales, il ne faut pas s'adresser à
l'intelligence seule, mais aussi à l'imagination et au cœur «d'où
jaillissent les sources de la vie.»




ERNEST RENAN


Il est difficile de parler avec équité d'un grand homme au moment où la
mort vient de l'enlever. Pour juger dans leur ensemble une vie et une
œuvre, il faut qu'un temps assez long nous permette de les considérer à
distance et comme en perspective, de même qu'il faut un certain recul
pour jouir d'un objet d'art. Le temps simplifie et harmonise toutes
choses; il fait disparaître, dans une œuvre, les parties secondaires et
caduques et met en lumière les parties essentielles et durables. C'est
le temps seul qui, dans les matériaux de valeur inégale dont se compose
la réputation d'un grand homme de son vivant, choisit les plus solides
pour élever à sa mémoire un monument impérissable.

Il est encore plus difficile de juger avec impartialité un grand homme
quand on l'a connu et aimé, quand on peut encore se rappeler le son
caressant de sa voix, la finesse de son sourire, la profondeur de son
regard, la pression affectueuse de sa main, quand on se sent encore, non
seulement subjugué par la supériorité de son esprit, mais comme
enveloppé de sa bienveillance et de sa bonté.

À ces difficultés d'ordre général s'en joint une autre quand il s'agit
d'un homme tel que fut Ernest Renan. Son œuvre est si considérable et si
variée, son érudition était si vaste, les sujets auxquels se sont
attachées ses recherches et sa pensée sont si divers qu'il faudrait,
pour être en mesure de parler dignement de lui, une science égale à la
sienne et un esprit capable comme le sien d'embrasser toutes les
connaissances humaines, toute la nature et toute l'histoire[1].

Pour toutes ces raisons, on comprendra que j'éprouve quelque hésitation
à parler de lui et que je ne puisse avoir la prétention de juger ni sa
personne ni son œuvre. Je ne me sens pour cela ni une compétence
suffisante, ni une indépendance assez complète d'esprit et de cœur
vis-à-vis d'un homme que j'aimais autant que je l'admirais. Mais, ayant
eu le privilège de le voir de près, appartenant à la génération qui a
suivi la sienne et qui a été nourrie de ses écrits et de son esprit, je
puis essayer de rappeler ce qu'il a été et ce qu'il a fait, et de
dégager la nature et les causes de l'influence qu'il a exercée en France
pendant la seconde moitié de notre siècle.




I


Rien de plus uni et de plus simple que la vie d'Ernest Renan. Elle a été
tout entière occupée par l'étude, l'enseignement, les joies de la
famille. Ses seules distractions ont été quelques voyages et les
plaisirs de la causerie dans des dîners d'amis et dans quelques salons.
Si, à deux reprises, en 1869, aux élections législatives de
Seine-et-Marne, et en 1876, aux élections sénatoriales des
Bouches-du-Rhône, Ernest Renan sollicita un mandat politique, il y fut
poussé par l'idée qu'un homme de sa valeur a le devoir de donner une
partie de son temps et de ses forces à la chose publique, s'il en a
l'occasion. Il n'avait apporté à ses campagnes électorales aucune fièvre
d'ambition. Quand il vit que la majorité des suffrages ne venait point
spontanément à lui, il renonça sans peine et sans regret à les
briguer[2].

Cette vie si tranquille et si heureuse eut pourtant ses heures de
trouble, on pourrait dire ses drames, mais des drames tout intérieurs,
des troubles purement intellectuels, moraux et religieux.

Ernest Renan était originaire de Tréguier (Côtes-du-Nord), une de ces
anciennes villes épiscopales de Bretagne qui ont conservé jusqu'à nos
jours leur caractère ecclésiastique, qui semblent de vastes couvents
grandis à l'ombre de leurs cathédrales et qui, dans leur pauvreté un peu
triste, n'ont rien de la banalité et de l'aisance bourgeoises des villes
de province du nord et du centre de la France. On peut encore visiter
l'humble maison, toute proche de la belle cathédrale fondée par saint
Yves, où Renan naquit le 27 février 1823; le petit jardin planté
d'arbres fruitiers où il jouait tout enfant, laissant errer sa vue sur
l'horizon calme et mélancolique des collines qui encadrent la rivière de
Tréguier. Son père, capitaine de la marine marchande et occupé d'un
petit commerce, était de vieille race bretonne (le nom de Renan est
celui d'un des plus vieux saints d'Armorique). Il transmit à son fils
l'imagination rêveuse de sa race, son esprit de simplicité
désintéressée. La mère était de Lannion, petite ville industrielle, qui
n'a rien de l'aspect monacal de Tréguier. Très pieuse, elle avait
cependant une élasticité et une gaieté de caractère que son fils
attribuait à son origine gasconne et dont il avait hérité. Sérieux
breton, vivacité gasconne, Renan a trop souvent insisté sur la
coexistence en lui de ces deux natures pour qu'il nous soit permis de le
contredire sur ce point; mais, en dépit d'apparences qui ont fait croire
à des observateurs superficiels que le gascon l'avait en lui emporté sur
le breton, le sérieux a eu la première, la plus large part dans ce qu'il
a pensé, fait et écrit.

La vie du reste commença par être pour lui plus qu'austère; elle fut
sévère et dure. Son père périt en mer, alors que lui-même était encore
enfant, et ce ne fut qu'à force d'économie et de privations que sa mère
put subvenir à l'éducation de ses trois enfants. Ernest Renan, loin de
garder rancune à la destinée de ces années misérables, lui resta
reconnaissant de lui avoir fait connaître et aimer la pauvreté. Il eut
toute sa vie l'amour des pauvres, des humbles, du peuple. Il ne
s'éloigna jamais des parents de condition plus que modeste qu'il avait
conservés en Bretagne. Dans les dernières années de sa vie, il aimait à
les aller revoir, comme il avait tenu à conserver intacte la petite
maison où s'était écoulée son enfance. Sa sœur Henriette, de douze ans
plus âgée que lui, personne remarquable par la force de son esprit et de
son caractère comme par la tendresse passionnée de son cœur, se dévoua
aux siens, et, après avoir donné des leçons à Tréguier, elle se résigna,
d'abord à entrer dans un pensionnat à Paris, puis à accepter une place
d'institutrice en Pologne, sans cesser de suivre avec une sollicitude
maternelle les progrès de son plus jeune frère, dont elle avait deviné
la haute intelligence. Le jeune Ernest faisait à Tréguier ses humanités
dans un séminaire dirigé par de bons prêtres; il y était un écolier doux
et studieux, qui remportait sans peine tous les premiers prix et ne
voyait pas devant lui de plus bel avenir que d'être, dans son pays
natal, un prêtre instruit et dévoué, plus tard peut-être chanoine de
quelque église cathédrale. Mais sa sœur avait connu à Paris un jeune
abbé, intelligent et ambitieux, M. Dupanloup, qui venait de prendre la
direction du petit séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et qui
cherchait à recruter des sujets brillants. Elle lui parla des aptitudes
et des succès de son frère, et, à quinze ans et demi, Ernest Renan se
trouva transplanté à Paris. Il émerveilla ses nouveaux maîtres par sa
précoce maturité, par sa merveilleuse facilité de travail; et, après
avoir fait brillamment sa philosophie au séminaire d'Issy, il entra à
Saint-Sulpice pour y étudier la théologie. Saint-Sulpice était alors en
France le seul séminaire où se fût perpétuée la tradition des fortes
études et en particulier la connaissance des langues orientales. Les
Pères qui y enseignaient, et spécialement le Père Le Hir, orientaliste
éminent, rappelaient, par l'austérité de leur vie, par la profondeur de
leur érudition, les grands savants que l'Église a produits au XVIIe et
au XVIIIe siècles.--Renan devint rapidement l'ami, puis l'émule de ses
maîtres. Ceux-ci voyaient déjà en lui une gloire future de la maison,
sans se douter que les leçons mêmes qu'il y recevait allaient l'en
détacher pour toujours.

C'est une crise purement intellectuelle qui fit sortir Renan du
séminaire. L'état de prêtre lui souriait; il avait reçu avec une joie
pieuse les ordres mineurs, et aucune des obligations morales de la
vocation ecclésiastique ne lui pesait. La vie du monde lui faisait peur;
celle de l'Église lui paraissait douce. Il n'y avait en lui aucun
penchant à la raillerie ou à la frivolité. Mais, en lui enseignant la
philologie comparée et la critique, en lui faisant scruter les livres
saints, les prêtres de Saint-Sulpice avaient mis entre les mains de leur
jeune élève le plus redoutable des instruments de négation et de doute.
Son esprit lucide, pénétrant et sincère, vit la faiblesse de la
construction théologique sur laquelle repose toute la doctrine
catholique. Ce qu'il avait appris à Issy de sciences naturelles et de
philosophie venait confirmer les doutes que la critique philologique et
historique lui inspirait sur l'infaillibilité de l'Église et de
l'Écriture sainte, et sur la doctrine qui fait de la révélation
chrétienne le centre de l'histoire et l'explication de l'univers. Le
cœur déchiré (car il allait contrister non seulement des maîtres
vénérés, mais encore une mère tendrement aimée), il n'hésita pourtant
pas un instant à obéir au devoir que la droiture de son esprit et de sa
conscience lui imposait. Il quitta l'asile paisible qui lui promettait
un avenir assuré pour vivre de la dure vie de répétiteur dans une
institution du quartier latin et entreprendre, à vingt-deux ans, la
préparation des examens qui pouvaient lui ouvrir la carrière du
professorat. Son admirable sœur lui vint en aide dans ce moment
difficile. Arrivée avant lui, par ses propres réflexions et ses propres
études, aux mêmes convictions négatives, elle avait évité de jamais
troubler de ses doutes l'esprit de son jeune frère. Mais, quand il
s'ouvrit à elle et lui écrivit ses motifs de quitter le séminaire et de
renoncer à la prêtrise, elle fut inondée de joie et lui envoya ses douze
cents francs d'économies pour l'aider à franchir les difficultés des
premiers temps de liberté.

Il n'eut pas besoin d'épuiser ce fonds de réserve. Grâce à ses
prodigieuses facultés intellectuelles et à la science déjà considérable
acquise pendant ses années de séminaire, Renan put rapidement se créer
une situation indépendante et marcha désormais de succès en succès. On
reste confondu en voyant ce qu'il sut faire et produire pendant les cinq
années qui suivirent sa sortie de Saint-Sulpice, de la fin de 1845 à
1850. Il conquit tous ses grades universitaires, du baccalauréat à
l'agrégation de philosophie, où il fut reçu premier en 1848. Il obtint,
la même année, de l'Académie des inscriptions, le prix Volney, pour un
grand ouvrage, l'_Histoire générale et système comparé des langues
sémitiques_ (publiée en 1855), et, deux ans plus tard, un autre prix sur
l'_Étude du grec au moyen âge_. Il faisait en 1849-1850 des recherches
dans les bibliothèques d'Italie[3] et en rapportait sa thèse de doctorat
soutenue en 1852, un livre sur _Averroès et l'Averroïsme_, capital pour
l'histoire de l'introduction de la philosophie grecque en Occident par
les Arabes. En même temps, il publiait dans des recueils périodiques
plusieurs essais, entre autres celui qui, remanié, est devenu son livre
sur l'_Origine du langage_, et il écrivait un ouvrage considérable sur
l'_Avenir de la science_, qu'il n'a imprimé qu'en 1890.

Ce livre, composé en quelques mois par un jeune homme de vingt-cinq ans,
contient déjà toutes les idées sur la vie et sur le monde qu'il répandra
en détail dans tous ses écrits; mais elles sont affirmées ici avec un
ton de conviction enthousiaste et de certitude qu'il atténuera de plus
en plus dans ses écrits ultérieurs, sans rien abandonner d'ailleurs du
fond même de sa doctrine. Il salue l'aurore d'une ère nouvelle, où la
conception scientifique de l'univers succèdera aux conceptions
métaphysiques et théologiques. Les sciences de la nature surtout et les
sciences historiques et philologiques sont non seulement les
libératrices de l'esprit, mais encore les maîtresses de la vie.
Pédagogie, politique, morale, tout sera régénéré par la science. Par
elle seule, la justice sera fondée parmi les hommes, et elle deviendra
pour eux une source et une forme de religion[4].

Sur les conseils d'Augustin Thierry et de M. de Sacy, E. Renan ne publia
pas ce volume, dont le don dogmatique et sévère aurait rebuté les
lecteurs et dont les idées étaient trop neuves et trop hardies pour être
acceptées toutes à la fois. Les Français auraient pu aussi s'étonner de
l'admiration enthousiaste de Renan pour l'Allemagne, en qui il voyait la
patrie de cet idéalisme scientifique dont il se faisait l'apôtre.
Augustin Thierry enfin était inquiet de voir son jeune ami dépenser d'un
seul coup tout son capital intellectuel. Il lui persuada de le débiter
en détail dans des articles donnés à la _Revue des Deux Mondes_ et au
_Journal des Débats_. C'est ainsi que Renan devint le premier de nos
essayistes, et, dans des articles de critique littéraire et
philosophique, mit en circulation, sous une forme légère, aisée,
accessible à tous, ses idées les plus audacieuses et toutes les
découvertes de la philologie comparée et de l'exégèse rationaliste. Ce
sont ces essais, où son talent littéraire s'affina et s'assouplit et où
le fonds le plus solide de pensées et de connaissances s'unissait à une
virtuosité prestigieuse de style, qui ont formé les admirables volumes
intitulés: _Essais de morale et de critique; Études d'histoire
religieuse; Nouvelles études d'histoire religieuse_. Sa renommée
littéraire grandissait rapidement, tandis que ses ouvrages d'érudition
le faisaient entrer, dès 1856, à l'Académie des inscriptions, âgé
seulement de trente-trois ans.




II


Depuis 1851, il était attaché à la Bibliothèque nationale, et cette
place modeste, avec le revenu, de plus en plus important, de ses essais
littéraires, lui avait permis de se marier en 1886. Il avait trouvé en
mademoiselle Scheffer, fille du peintre Henry Scheffer et nièce du
célèbre Ary Scheffer, une compagne capable de le comprendre et digne de
l'aimer. Ce mariage faillit être dans sa vie l'occasion d'un nouveau
drame intime. Depuis 1850, Ernest Renan vivait avec sa sœur Henriette;
leur communauté de sentiments et de pensées s'était encore accrue par
cette communauté d'existence et de labeur, et Henriette, qui pensait que
son frère, en quittant l'Église pour la science, n'avait fait que
changer de prêtrise, ne supposait pas que cette union pût jamais être
dissoute. Quand son frère lui parla de ses intentions de mariage, elle
laissa voir un si cruel trouble intérieur que celui-ci résolut de
renoncer à un projet qui paraissait menacer le bonheur d'un être si
dévoué et si cher. Mais alors ce fut mademoiselle Renan elle-même qui
courut chez mademoiselle Scheffer la supplier de ne pas renoncer à son
frère et qui hâta la conclusion d'une union dont l'idée seule l'avait
bouleversée. Sa vie, du reste, ne fut pas séparée de celle de son frère.
Elle s'attacha passionnément à ses enfants. Quand Ernest Renan partit en
1860 pour la Phénicie, chargé d'une mission archéologique, elle
l'accompagna et y resta avec lui quand madame Renan dut rentrer en
France. Ces quelques mois de vie à deux furent sa dernière joie. La
fièvre les saisit l'un et l'autre à Beyrouth. Elle mourut, tandis que
lui, terrassé par le mal, avait à peine conscience du malheur qui le
frappait. Dans le petit opuscule biographique consacré à sa sœur
Henriette, la plus belle de ses œuvres, et un des plus purs
chefs-d'œuvre de la prose française, E. Renan a gravé pour la postérité
l'image de cette femme supérieure et dit avec une éloquence poignante ce
que sa perte fut pour lui.




III


Il rapportait de Syrie, non seulement les inscriptions et les
observations archéologiques qu'il publia dans le volume de la _Mission
de Phénicie_, paru de 1863 à 1874 par livraisons, mais aussi la première
ébauche de sa _Vie de Jésus_, l'introduction de l'œuvre capitale de sa
vie: l'_Histoire des origines du Christianisme_, qui forme sept volumes
in-8°. Il avait déjà abordé dans ses essais un grand nombre de problèmes
religieux et de questions de critique et d'exégèse sacrées, mais il ne
voulait pas se borner à l'analyse et à la critique. Il voulait
entreprendre quelque grand travail de synthèse et de reconstitution
historiques. Les questions religieuses lui avaient toujours paru les
questions vitales de l'histoire et celles où peuvent le mieux
s'appliquer les deux qualités essentielles de l'historien: la
pénétration critique et la divination imaginative qui ressuscite les
civilisations et les personnages disparus. C'est au christianisme,
c'est-à-dire au plus grand phénomène religieux de l'histoire, que Renan
appliqua ses qualités d'érudit, de peintre et de psychologue. Il devait
plus tard compléter son ouvrage en y ajoutant, pour introduction, une
_Histoire d'Israël_, dont il a publié trois volumes et dont les deux
derniers, achevés peu de temps avant sa mort, ont paru en 1893 et 1894.

L'apparition de la _Vie de Jésus_ fut, non seulement un grand événement
littéraire, mais un fait social et religieux d'une portée immense.
C'était la première fois que la vie du Christ était écrite à un point de
vue entièrement laïque, en dehors de toute conception supra-naturaliste,
dans un livre destiné, non aux savants et aux théologiens, mais au grand
public. Malgré les ménagements infinis avec lesquels Renan avait
présenté sa pensée, malgré le ton respectueux et attendri qu'il prenait
en parlant du Christ, peut-être même à cause de ces ménagements et de ce
respect, le scandale fut prodigieux. Le clergé sentit très bien que
cette forme d'incrédulité qui s'exprimait avec la gravité de la science
et l'onction de la piété, était bien plus redoutable que la raillerie
voltairienne; venant d'un élève des écoles ecclésiastiques, le sacrilège
à ses yeux était doublé d'une trahison, l'hérésie aggravée d'une
apostasie. Le gouvernement impérial, qui avait nommé en 1862 E. Renan
professeur de philologie sémitique au Collège de France, eut la
faiblesse de le révoquer en 1863, en présence des clameurs que souleva
la _Vie de Jésus_. Il avait eu la naïveté de lui offrir, comme
compensation, une place de conservateur à la Bibliothèque nationale.

Renan répondit au ministre, en style biblique: Garde ton argent
(_Pecunia tua tecum sit_); et, libre désormais de tout souci matériel,
grâce au prodigieux succès de son livre, le «blasphémateur européen»,
comme l'appelait Pie IX, continua tranquillement son œuvre[5]. Ce ne fut
qu'en 1870, quand l'Empire fut tombé, que sa chaire lui fut rendue. Ses
cours, commencés au milieu même du siège de Paris, ont toujours eu un
caractère strictement scientifique et philologique qui en écartait le
public frivole et ne les rendait accessibles qu'à un petit nombre de
véritables élèves, alors qu'il lui était si aisé d'attirer la foule à
ses cours, rien qu'en y professant ces livres avant de les publier; il
dédaigna toujours ces succès faciles et ne songea qu'à faire progresser
la science qu'il était chargé d'enseigner. Il devint, en 1883,
l'administrateur respecté du grand établissement scientifique dont il
avait été chassé comme indigne vingt ans auparavant. Lancé, par la
publication de la _Vie de Jésus_, dans la lutte religieuse, attaqué avec
violence par les uns, défendu et admiré avec passion par les autres,
ayant à souffrir souvent de la vulgarité de certains admirateurs, E.
Renan ne s'abaissa point à la polémique; il ne permit point que la
sérénité de sa pensée fut altérée par ces querelles[6], et il continua à
parler de l'Église catholique et du christianisme avec la même
impartialité, je dirai plus, avec la même sympathie respectueuse et
indépendante.




IV


L'année 1870 marque une date importante dans la vie d'Ernest Renan. Ce
fut encore une année de crise. L'Allemagne, qui avait été, au moment où
il s'était émancipé de son éducation ecclésiastique, la seconde mère de
son intelligence, l'Allemagne, dont il avait exalté si haut le caractère
purement idéaliste, en qui il voyait la maîtresse du monde moderne en
érudition, en poésie et en métaphysique, lui apparaissait maintenant
sous une face nouvelle, froidement réaliste, orgueilleusement et
brutalement conquérante. Comme il avait rompu avec l'Église, sans cesser
de reconnaître sa grandeur et les services qu'elle avait rendus et
qu'elle rendait encore au monde, il sentit, non sans douleur, se
relâcher presque jusqu'à se briser le lien moral qui l'attachait à
l'Allemagne, mais sans renier jamais la dette de reconnaissance
contractée envers elle, sans chercher jamais à rabaisser ses mérites et
ses vertus. On trouvera l'expression éloquente de ses sentiments dans
ses lettres au docteur Strauss, écrites en 1871, dans son discours de
réception à l'Académie française et dans sa lettre à un ami d'Allemagne
de 1878. En même temps, une évolution se produisait dans ses conceptions
politiques. Aristocrate par tempérament, monarchiste constitutionnel par
raisonnement, il se trouvait appelé à vivre dans une société
démocratique et républicaine. Convaincu que les grands mouvements de
l'histoire ont leur raison d'être dans la nature même des choses et
qu'on ne peut agir sur ses contemporains et son pays qu'en en acceptant
les tendances et les conditions d'existence, il sut apprécier les
avantages de la démocratie et de la République sans en méconnaître les
difficultés et les dangers.

Ernest Renan était désormais en pleine possession de son génie, de son
originalité, et en pleine harmonie avec son temps.--Émancipé de
l'Église, il était l'interprète de la libre pensée sous sa forme la plus
élevée et la plus savante dans un pays qui voyait dans le cléricalisme
l'ennemi le plus redoutable de ses institutions nouvelles; émancipé de
l'Allemagne, il avait trouvé dans les malheurs mêmes de la patrie un
aliment et un aiguillon à son patriotisme, et il s'efforçait de faire de
ses écrits l'expression la plus parfaite du génie français; émancipé de
toute attache aux régimes politiques disparus, il pouvait donner à la
France nouvelle les conseils et les avertissements d'un ami clairvoyant
et d'un serviteur dévoué. Professeur au Collège de France, le seul
établissement d'enseignement qui se soit conservé à travers les siècles,
toujours semblable à lui-même dans son organisation comme dans son
esprit, l'asile par excellence de la recherche libre et désintéressée,
membre de l'Académie des inscriptions et de l'Académie française, ces
créations de la monarchie réorganisées par la Révolution, l'une
représentant l'érudition, l'autre le talent littéraire, Ernest Renan
avait conscience que l'âme de la France moderne vivait en lui plus qu'en
tout autre de ses contemporains. Il la laissa s'épanouir librement et se
répandre au dehors, jouissant de cette popularité qui faisait de lui
l'hôte le plus recherché des salons mondains, l'orateur préféré des
assemblées les plus diverses, savantes ou frivoles, aristocratiques ou
populaires, et la proie favorite des interviewers. Il répandait sans
compter les trésors de son esprit, de sa science, de son imagination,
de sa bonne grâce. Il osait dans ses écrits aborder tous les sujets et
prendre tous les tons. Tout en continuant ses grands travaux d'histoire
et d'exégèse, tout en traduisant Job, l'Ecclésiaste et le Cantique des
Cantiques, tout en donnant à l'histoire littéraire de la France des
notices qui sont des chefs-d'œuvre d'érudition sûre et minutieuse, tout
en dressant chaque année, pour la Société asiatique, le bilan des
travaux relatifs aux études orientales, tout en fondant et en dirigeant
avec une activité admirable la difficile entreprise du _Corpus
inscriptionum semiticarum_, qui sera son titre de gloire le plus
incontestable au point de vue scientifique, il exposait ses vues et ses
rêves sur l'univers et sur l'humanité, sur la vie et sur la morale, soit
sous une forme plus austère dans ses _Dialogues philosophiques_, soit
sous une forme plus légère et doucement ironique dans ses fantaisies
dramatiques: _Caliban_, l'_Eau de Jouvence_, le _Prêtre de Némi_,
l'_Abbesse de Jouarre_; il travaillait à la réforme du haut
enseignement; il écrivait ces délicieux fragments d'autobiographie qu'il
a réunis sous le titre de _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_.




V


Dans cet épanouissement de toutes ses facultés pensantes et agissantes,
favorisé par sa triple vie de savant, d'homme du monde et d'homme de
famille, Ernest Renan se sentait heureux, et cette joie de vivre et
d'agir lui avait inspiré un optimisme philosophique qui semblait, au
premier abord, peu conciliable avec l'absence de toute certitude, de
toute conviction métaphysique et religieuse. On était étonné et un peu
scandalisé de voir l'auteur des _Essais de critique et de morale_, celui
qui avait écrit des pages inoubliables sur l'âme rêveuse et mélancolique
des races celtiques, qui avait condamné si sévèrement la frivolité de
l'esprit gaulois et la théologie bourgeoise de Béranger, prêcher parfois
un évangile de la gaîté que Béranger n'eût pas désavoué, considérer la
vie comme un spectacle amusant dont nous sommes à la fois les
marionnettes et les spectateurs, et dirigé par un Démiurge ironique et
indifférent. À force de vouloir être de son temps et de son pays, tout
connaître et tout comprendre, Renan semblait parfois montrer pour les
défauts mêmes du caractère français une indulgence allant jusqu'à la
complicité. Quand il disait qu'en théologie c'est M. Homais et Gavroche
qui ont raison, et que peut-être l'homme de plaisir est celui qui
comprend le mieux la vie, ses amis mêmes étaient froissés, moins dans
leurs convictions personnelles que dans leur tendre admiration pour
celui qui avait su parler de saint François d'Assise, de Spinoza et de
Marc-Aurèle comme personne n'en avait parlé avant lui. Aux yeux de
beaucoup de lecteurs, Renan, devenu l'apôtre du dilettantisme, ne voyait
plus dans la religion que le vain rêve de l'imagination et du cœur, dans
la morale qu'un ensemble de conventions et de convenances, dans la vie
qu'une fantasmagorie décevante qui ne pouvait sans duperie être prise au
sérieux. Ceux qui ne l'aimaient pas l'appelaient la Célimène ou
l'Anacréon de la philosophie, et plusieurs de ceux qui l'aimaient
pensaient que les succès mondains, le désir d'étonner et de plaire
l'amenaient à ne plus voir, dans la discussion des plus graves problèmes
de la destinée humaine, qu'un jeu d'artiste et un exercice littéraire.

Ceux toutefois qui connaissaient mieux son œuvre et surtout sa vie
savaient que ce dilettantisme, cet épicurisme et ce scepticisme
apparents n'étaient point au fond de son cœur et de sa pensée, mais
étaient le résultat de la contradiction intime qui existait entre sa
nature profondément religieuse et sa conviction qu'il n'y a de science
que des phénomènes, par suite, de certitude que sur les choses finies;
ils comprenaient d'autre part qu'il était trop sincère pour vouloir rien
affirmer sur ce qui n'est pas objet de connaissance positive. Il était
trop modeste, trop ennemi de toute ombre de pose et de pharisaïsme pour
se proposer en exemple et en règle, pour vanter, comme une supériorité,
les vertus et les principes de morale qui faisaient la base même de sa
vie. Sa vie, la disposition habituelle de son âme étaient celles d'un
stoïcien, d'un stoïcien sans raideur et sans orgueil, qui ne prétendait
point se donner en modèle aux autres. Son optimisme n'était point la
satisfaction béate de l'homme frivole, mais l'optimisme volontaire de
l'homme d'action qui pense que, pour agir, il faut croire que la vie
vaut la peine d'être vécue et que l'activité est une joie. Personne
n'était plus foncièrement bienveillant, serviable et bon qu'Ernest
Renan, bien qu'il se soit accusé lui-même de froideur à servir ses amis.
Personne n'a été plus scrupuleux observateur de ses devoirs, devoirs
privés et devoirs professionnels, fidèle jusqu'à l'héroïsme aux
consignes qu'il s'était données, n'acceptant aucune fonction sans en
remplir toutes les obligations, s'imposant à la fin de sa vie les plus
vives souffrances pour accomplir jusqu'au bout ses fonctions de
professeur. Cet homme en apparence si gai avait depuis bien des années à
supporter des crises de maux physiques très pénibles. Il ne leur permit
jamais de porter atteinte à l'intégrité de sa pensée ni d'entraver
l'accomplissement des tâches intellectuelles qu'il avait assumées. C'est
dans les derniers mois de son existence que ce stoïcisme pratique se
manifesta avec le plus de force et de grandeur. Il avait souvent exprimé
le vœu de mourir sans souffrances physiques et sans affaiblissement
intellectuel. Il eut le bonheur de conserver jusqu'au bout toutes ses
facultés; mais les souffrances ne lui furent pas épargnées. Il les
redoutait d'avance comme déprimantes et dégradantes; il ne se laissa ni
déprimer ni dégrader par elles. Depuis le mois de janvier, il se savait
perdu; il le disait à ses amis et ne demandait que le temps et les
forces nécessaires pour achever son cours et ses travaux commencés. Il
voulut aller encore une fois voir sa chère Bretagne; sentant son état
s'aggraver, il tint à revenir à Paris à la fin de septembre, pour mourir
à son poste, dans ce Collège de France dont il était administrateur.
C'est là qu'il expira le 2 octobre. Pendant ces huit mois, il fut en
proie à des douleurs incessantes, qui parfois lui ôtaient la possibilité
même de parler; il resta cependant doux et tendre envers tous ceux qui
l'approchaient, les encourageant et se disant heureux. Il leur répétait
que la mort n'est rien, qu'elle n'est qu'une apparence, qu'elle ne
l'effrayait pas. Le jour même de sa mort, il trouvait encore la force de
dicter une page sur l'architecture arabe. Il se félicitait d'avoir
atteint sa soixante-dixième année, la vie normale de l'homme suivant
l'Écriture. Une de ses dernières paroles fut: «Soumettons-nous à ces
lois de la nature dont nous sommes une des manifestations. La terre et
les cieux demeurent.» Cette force d'âme, soutenue jusqu'à la dernière
minute à travers des mois de souffrances continuelles, montre bien
quelle était la sérénité de ses convictions et la profondeur de sa vie
morale.




VI


Il a laissé un souvenir ineffaçable à ceux qui l'ont connu. Il n'avait
rien dans son apparence extérieure qui, au premier abord, parût de
nature à charmer. De petite taille, avec une tête énorme enfoncée dans
de larges épaules, affligé de bonne heure d'un embonpoint excessif qui
alourdissait sa marche et a été la cause de la maladie qui l'a emporté,
il paraissait laid à ceux qui ne le voyaient qu'en passant. Mais il
suffisait de causer un instant avec lui pour que cette impression
s'effaçât. On était frappé de la puissance et de la largeur de son
front; ses yeux pétillaient de vie et d'esprit et avaient pourtant une
douceur caressante. Son sourire surtout disait toute sa bonté. Ses
manières, où s'était conservé quelque chose de l'affabilité paternelle
du prêtre, avec les gestes bénisseurs de ses mains potelées et le
mouvement approbateur de sa tête, avaient une urbanité qui ne se
démentait jamais et où l'on sentait la noblesse native de sa nature et
de sa race. Mais ce qui ne saurait se dire c'est le charme de sa parole.
Toujours simple, presque négligée, mais toujours incisive et originale,
elle pénétrait et enveloppait à la fois. Sa prodigieuse mémoire lui
permettait sur tous les sujets d'apporter des faits nouveaux, des idées
originales; et en même temps sa riche imagination mêlait à sa
conversation, avec un tour souvent paradoxal, des élans de poésie, des
rapprochements inattendus, parfois même des vues prophétiques sur
l'avenir. Il était un conteur incomparable. Les légendes bretonnes,
passant par sa bouche, prenaient une saveur exquise. Nul causeur, sauf
Michelet, n'a su allier à ce point la poésie et l'esprit. Il n'aimait
pas la discussion, et on a souvent raillé la facilité avec laquelle il
donnait son assentiment aux assertions les plus contradictoires. Mais
cette complaisance pour les idées d'autrui, qui prenait sa source dans
une politesse parfois un peu dédaigneuse, ne l'empêchait pas, toutes les
fois qu'une cause grave était en jeu, de maintenir très fermement son
opinion. Il savait être ferme pour défendre ce qu'il croyait juste; il
avait fait assez de sacrifices à ses convictions pour avoir le droit de
ne pas se fatiguer dans des discussions inutiles. Il avait horreur de la
polémique. Elle lui paraissait contraire à la politesse, à la modestie,
à la tolérance, à la sincérité, c'est-à-dire aux vertus qu'il estimait
entre toutes. Il savait, du reste, admirablement, par des comparaisons
charmantes, exprimer les nuances les plus rares de ses sentiments. Un
jour, dans un dîner d'amis, un convive, en veine de paradoxe, soutenait
que la pudeur est une convention sociale, un peu factice, qu'une jeune
fille très pudique n'aurait aucune gêne à être nue si personne ne la
voyait. «Je ne sais, dit Renan. L'Église enseigne qu'auprès de chaque
jeune fille se tient un ange gardien. La vraie pudeur consiste à
craindre d'offusquer même l'œil des anges.»




VII


Le moment n'est pas encore venu, je l'ai dit en commençant, d'apprécier
l'œuvre et les idées d'Ernest Renan. Il est cependant impossible, après
avoir dit ce que fut sa vie, de ne pas chercher à indiquer quelles ont
été les causes de son immense renommée, quelle place il tient dans notre
siècle, et en quoi il a mérité les honneurs exceptionnels que la France
lui a rendus au moment de ses funérailles.

Il est un mérite que personne ne songe à lui contester, c'est d'avoir
été le plus grand écrivain de son temps et un des plus admirables
écrivains de la France de tous les temps. Nourri de la Bible, de
l'antiquité grecque et latine et des classiques français, il avait su se
faire une langue simple et pourtant originale, expressive sans
étrangeté, souple sans mollesse, une langue qui, avec le vocabulaire un
peu restreint du XVIIe et du XVIIIe siècles, savait rendre toutes les
subtilités de la pensée moderne, une langue d'une ampleur, d'une suavité
et d'un éclat sans pareils. Il y a chez Renan des narrations, des
descriptions de paysages, des portraits qui resteront des modèles
achevés de notre langue, et, dans ses morceaux philosophiques ou
religieux, il est arrivé à rendre les nuances les plus délicates de la
pensée, du sentiment ou du rêve. Chez lui la familiarité n'est jamais
triviale ni la gravité jamais guindée. Si quelquefois, dans ses derniers
écrits, le désir de se montrer moderne, l'effort pour faire comprendre
le passé par des comparaisons avec les choses actuelles lui a fait
commettre quelques fautes de goût, ces fausses notes sont rares, et la
justesse du ton égale chez lui la délicate correction du style et l'art
consommé de la composition. Renan durera comme écrivain plus qu'aucun
des auteurs de notre siècle, parce qu'il a égalé les plus illustres par
la puissance pittoresque de l'expression avec une simplicité plus grande
de style et un sens artistique plus délicat.

Ce qui fait du reste la beauté et la richesse du style de Renan, c'est
qu'il n'a jamais été ce qu'on appelle un styliste; il n'a jamais
considéré la forme littéraire comme ayant sa fin en elle-même. Il avait
horreur de la rhétorique et ne voyait dans la perfection du style que le
moyen de donner à la pensée toute sa force, de la vêtir d'une manière
digne d'elle. Tout était naturel chez lui. C'était la simplicité de sa
nature qui se reflétait dans la simplicité de son style; la richesse et
l'éclat de son style venaient de la plénitude de sa science, de la
puissance de son imagination et de l'abondance de ses idées.

Renan n'a pas été un créateur dans les études d'érudition; il n'a, ni en
linguistique, ni en archéologie, ni en exégèse fait une de ces
découvertes, créé un de ces systèmes qui renouvellent une science; mais
il n'est pas d'homme qui ait eu une érudition à la fois aussi
universelle et aussi précise que la sienne: linguistique, littérature,
théologie, philosophie archéologie, histoire naturelle même, rien de ce
qui touche à la science de l'homme ne lui est étranger. Ses travaux
d'épigraphie et d'histoire littéraire sont admirables de méthode et de
précision critique. Sa connaissance profonde du passé unie au don de le
faire revivre par la magie de son talent littéraire a fait de lui un
incomparable historien. C'est là sa gloire par excellence. Dans un
siècle qui est avant tout le siècle de l'histoire, où les littératures,
les arts, les philosophies, les religions nous intéressent surtout comme
les manifestations successives de l'évolution humaine, Ernest Renan a eu
au plus haut degré les dons et l'art de l'historien. Il est en cela un
représentant éminent de son temps. On peut dire qu'il a élargi le
domaine de l'histoire, car il y a fait entrer l'histoire des religions.
Avant lui c'était un domaine réservé aux théologiens, qu'ils fussent du
reste rationalistes ou croyants. Il a le premier traité cette histoire
dans un esprit vraiment laïque et l'a rendue accessible au grand public.
L'Église n'a pas eu tort de voir en lui le plus redoutable des
adversaires. Malgré son respect, sa sympathie même pour les choses
religieuses, il portait les coups les plus graves à l'idée de surnaturel
et de révélation en faisant rentrer l'histoire des religions dans
l'histoire générale de l'esprit humain. D'un autre côté, il répandait
partout la curiosité des questions religieuses, et si les croyants ont
pu l'accuser de profaner la religion, on peut à plus juste titre lui
accorder le mérite d'avoir fait comprendre à tous l'importance de la
science des religions pour l'intelligence de l'histoire et d'avoir
éveillé dans beaucoup d'âmes le goût des choses religieuses.

De même qu'il n'a pas été un créateur dans le domaine de l'érudition,
Renan n'a pas été non plus un novateur en philosophie. Ses études
théologiques ont développé en lui les qualités du critique et du savant
et l'ont dégoûté des systèmes métaphysiques. Il était trop historien
pour voir dans ces systèmes autre chose que les rêves évoqués dans
l'imagination des hommes par leur ignorance de l'ensemble des choses,
les mirages successifs suscités dans leur esprit par le spectacle
changeant du monde. Mais, s'il n'est pas un philosophe, il est un grand
penseur. Il a répandu à pleines mains, dans tous ses écrits, sur tous
les sujets, sur l'art comme sur la politique, sur la religion comme sur
la science, les idées les plus originales et les plus profondes. C'est
autant comme penseur que comme historien que Renan a été le fidèle
interprète du temps où il a vécu. Notre époque a perdu la foi et n'admet
d'autre source de certitude que la science, mais en même temps elle n'a
pu se résoudre, comme le voudrait le positivisme, à ne pas réfléchir et
à se taire sur ce qu'elle ignore. Elle aime à jeter la sonde dans
l'océan sans fond de l'inconnaissable, à prolonger dans l'infini les
hypothèses que lui suggère la science, à s'élever sur les ailes du rêve
dans le monde du mystère. Elle a le sentiment que, sans la foi ou
l'espérance en des réalités invisibles, la vie perd sa noblesse et elle
éprouve pour les héros de la vie religieuse, pour les âmes mystiques du
passé, un attrait et une tendresse faits de regrets impuissants et de
vagues aspirations. Renan a été l'interprète de cet état d'âme et il a
contribué à le créer. Personne, n'a plus nettement, plus sévèrement que
lui affirmé les droits souverains de la science, seule source de
certitude positive, la nécessité d'y chercher une base suffisante pour
la vie sociale et la vie morale; personne n'a plus résolument exclu le
surnaturel de l'histoire. Mais en même temps il a pieusement recueilli
tous les soupirs de l'humanité aspirant à une destinée plus haute que
celle de la terre; il a recréé en lui l'âme des fondateurs de religions,
des saints et des mystiques; il a proposé et s'est proposé à lui-même
toutes les hypothèses que la science peut permettre encore à l'âme
religieuse. Chose curieuse, ce sont trois Bretons, trois fils de cette
race celtique sérieuse, curieuse et mystique, qui ont en France
représenté tout le mouvement religieux du siècle: Chateaubriand, le
réveil du catholicisme par la poésie et l'imagination; Lamennais, la
reconstitution du dogme, puis la révolte de la raison et du cœur contre
une église fermée aux idées de liberté et de démocratie; Renan, le
positivisme scientifique uni au regret de la foi perdue et à la vague
aspiration vers une foi nouvelle.

Ce qu'on a appelé son dilettantisme et son scepticisme n'est que la
conséquence de sa sincérité. Il avait également peur de tromper et
d'être dupe, et il ne craignait pas de proposer des hypothèses
contradictoires sur des questions où il croyait la certitude impossible.

C'est là ce qu'il faut se rappeler pour comprendre ce qui, dans son
œuvre historique, peut au premier abord paraître entaché d'inconsistance
et de fantaisie. On l'a accusé de dédaigner la vérité, de tout sacrifier
à l'art, de mettre toute la critique historique dans le talent «de
solliciter doucement les textes». Il faut l'avoir peu ou mal lu pour le
juger ainsi. Il a eu simplement la sincérité de reconnaître que, dans
des œuvres de synthèse, on ne peut appliquer partout la même méthode.
Quand on doit raconter une période ou la biographie d'un personnage pour
lesquelles les documents positifs font défaut, l'histoire a le droit de
reconstituer par divination «une des manières dont les choses ont pu
être». Renan a toujours averti quand il procédait ainsi, qu'il s'agit
des origines d'Israël, de la vie du Christ[7] ou de celle de Bouddha.
Mais, quand il s'agit de décrire le milieu social et intellectuel où
s'est développé le christianisme, ou d'étudier les œuvres des hommes du
moyen âge, ou d'établir des textes, il a été le plus scrupuleux comme le
plus pénétrant des critiques. Personne n'a mieux parlé que lui des
règles et des devoirs de la philologie; personne ne les a mieux
pratiqués.

On a pu s'étonner que le même homme qui a voulu qu'on mît sur sa tombe:
_Veritatem dilexit_, se soit si souvent demandé, comme Pilate:
«Qu'est-ce que la vérité?» Mais ces interrogations, mêlées d'ironie,
étaient elles-mêmes un hommage rendu à la vérité[8]. Il voyait que, pour
la plupart des hommes, aimer la vérité c'est aimer, jusqu'à
l'intolérance, jusqu'au fanatisme, des opinions particulières, reçues
par tradition ou conçues par l'imagination, toujours dépourvues de
preuves et destructives de toute liberté de penser. Affirmer des
opinions qu'il ne pouvait prouver lui paraissait un orgueil intolérable,
une atteinte à la liberté de l'esprit, un défaut de sincérité envers
soi-même et envers les autres; et il se rendait le témoignage de n'avoir
jamais fait un mensonge consciemment, bien plus, d'avoir eu le courage
dans ses écrits de dire toujours tout ce qu'il pensait. Il voyait du
stoïcisme et non du scepticisme à pratiquer le devoir sans savoir s'il a
une réalité objective, à vivre pour l'idéal sans croire à un Dieu
personnel ni à une vie future, et, dans les ténèbres d'incertitude où
l'homme vit ici-bas, à créer, par la coopération des âmes nobles et
pures, une cité céleste où la vertu est d'autant plus belle qu'elle
n'attend pas de récompense. Quelques-uns des contemporains de Renan se
sont crus ses disciples parce qu'ils ont imité les chatoiements et les
caresses de son style, ses ironies et ses doutes. Ils se sont gardés
d'imiter ses vertus, son colossal labeur et son dévouement à la science.
Ils n'ont pas compris que son scepticisme était fait de tolérance, de
modestie et de sincérité.

Ceux qui liront l'_Avenir de la science_, écrit à vingt-cinq ans, et qui
verront les liens intimes qui rattachent ce livre à l'œuvre tout entière
de Renan, diront, eux aussi, en contemplant cette longue vie si bien
remplie: _Veritatem dilexit_.

Si nous nous demandons maintenant ce qui caractérise Renan parmi les
grands écrivains et les grands penseurs, on trouvera que sa supériorité
réside dans le don particulier qu'il a possédé de comprendre l'histoire
et la nature dans leur variété infinie. On l'a comparé à Voltaire, parce
que Voltaire, comme lui, a été le représentant de son siècle, mais
Voltaire n'avait ni sa science ni son originalité de pensée et de style;
on l'a comparé à Gœthe, mais Gœthe est avant tout un artiste créateur,
et son horizon intellectuel, si vaste qu'il fût, ne pouvait avoir, au
temps où il a vécu, l'étendue de celui de Renan. Aucun cerveau n'a été
plus universel, plus compréhensif que celui de Renan.

La Chine, l'Inde, l'antiquité classique, le moyen âge, les temps
modernes avec leurs perspectives infinies sur l'avenir, toutes les
civilisations, toutes les philosophies, toutes les religions, il a tout
connu, tout compris. Il a recréé l'univers dans sa tête, il l'a repensé,
si l'on peut dire, et même de plusieurs manières différentes. Ce qu'il
avait ainsi conçu et contemplé intérieurement, il avait le don de le
communiquer aux autres sous une forme enchanteresse.

Cette puissance de contemplation créatrice de l'univers, qui est
proprement un privilège de la divinité, a été la principale source de la
joie qui a illuminé sa vie et de la sérénité avec laquelle il a accepté
la mort.

     Octobre 1892.




HIPPOLYTE TAINE


On ne s'est pas proposé dans les pages qu'on va lire d'analyser l'œuvre
de Taine ni de la juger. Elle est trop connue pour avoir besoin d'être
analysée, et trop récente pour pouvoir être jugée.

Nous nous sommes uniquement proposé de fixer avec autant de précision
que possible les traits essentiels de la biographie de Taine et le
caractère général de son œuvre. Sa vie est peu et mal connue. Il s'est
efforcé de dérober sa personne à la curiosité des contemporains et de
mettre scrupuleusement en pratique le précepte: «Cache ta vie et répands
ton esprit.» La connaissance de sa vie n'est pourtant pas inutile pour
comprendre son esprit, et, s'il se trouve qu'en voulant écrire sa
biographie nous n'y découvrions d'autres aventures que des aventures
intellectuelles, ce résultat même ne sera pas sans importance[9].




I

LA VIE DE TAINE.--LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE.


Hippolyte Taine naquit à Vouziers le 21 avril 1828. Son père, M.
Jean-Baptiste Taine, y exerçait la profession d'avoué. Il resta jusqu'à
l'âge de onze ans dans la maison paternelle, apprenant le latin avec son
père, tout en suivant les cours d'une petite école, dirigée par un M.
Pierson. Il avait déjà, à l'âge de dix ans, un tel sérieux dans le
caractère et une telle solidité dans l'esprit, qu'il arriva à M.
Pierson, empêché par une indisposition, de se faire remplacer, pendant
quelques jours, par le petit Taine. Son père étant tombé gravement
malade en 1839, il fut envoyé dans un pensionnat ecclésiastique de
Rethel. Il n'y resta que dix-huit mois. M. J.-B. Taine mourut le 8
septembre 1840, laissant à sa veuve, à ses deux filles et à son fils,
une modeste fortune[10]. Il fallait songer à placer le jeune garçon dans
un milieu où il pût satisfaire son goût pour l'étude et développer les
rares qualités qu'il avait déjà manifestées. Sur les conseils du frère
de sa mère, M. Bezançon, notaire à Poissy, qui montra toujours beaucoup
de sollicitude pour son neveu, il fut envoyé à Paris, au printemps de
1841, et entra comme interne à l'institution Mathé, dont les élèves
suivaient les classes du collège Bourbon. Mais la santé délicate et
l'esprit méditatif et indépendant du jeune Taine se trouvèrent également
mal de ce régime de l'internat qu'il a qualifié dans une des dernières
pages qu'il ait écrites de «régime antisocial et antinaturel», où le
collégien, privé de toute initiative, «vit comme un cheval attelé entre
les deux brancards de sa charrette». Madame Taine se décida aussitôt à
venir vivre à Paris avec ses filles et à prendre son fils chez elle.
Alors commença, pour ne plus cesser jusqu'au mariage de Taine, sauf
pendant ses trois années d'École normale et les deux qui suivirent,
cette vie commune où le plus tendre et le plus attentif des fils
trouvait dans sa mère, comme il l'a dit lui-même, «l'unique amie qui
occupait la première place dans son cœur». «La vie de ma mère,
écrivait-il en 1879, n'était que dévouement et tendresse... aucune femme
n'a été mère si profondément et si parfaitement.» Ceux qui savent
combien Taine avait besoin de ménagements et de soins pour que sa nature
nerveuse trop sensible pût résister et à l'excès de l'activité cérébrale
et aux froissement de la vie, songent avec reconnaissance aux
bienfaisantes influences féminines qui, d'abord au foyer maternel, puis
au foyer conjugal, ont assuré le libre développement de son génie, l'ont
protégé contre les atteintes trop rudes de la réalité, ont entouré son
travail de paix et de sécurité, ont allégé les heures, pénibles entre
toutes, où ce grand laborieux était contraint de laisser reposer sa
plume et son cerveau. Nous leur devons aussi, peut-être, ce qui se mêle
de grâce attendrie et poétique, de profonde humanité, aux rigides
déductions de cet austère dialecticien.

Le jeune Taine ne tarda pas à prendre, au collège Bourbon, le premier
rang. Dès l'âge de quatorze ans, il s'était fait à lui-même le plan de
ses journées et l'observait avec une méthode rigoureuse. Il s'accordait
vingt minutes de repos et de jeu en rentrant de la classe du soir, et
une heure de piano après le dîner; tout le reste du jour était donné au
travail. Il refusait toute distraction mondaine et poursuivait des
études personnelles à côté de ses occupations de collégien. Chaque
année, au moment du concours général, il fallait lui mettre des sangsues
à la tête pour éviter le danger d'une congestion cérébrale. Des succès
exceptionnels récompensèrent ces efforts. En 1847, comme vétéran de
rhétorique, il remportait au collège les six premiers prix et au
concours général, le prix d'honneur et trois accessits; en philosophie,
il obtenait au collège tous les premiers prix, aussi bien les trois prix
de sciences que les deux prix de dissertation, et au concours les deux
seconds prix de dissertation.

Taine fit au collège Bourbon la connaissance de plusieurs camarades dont
l'amitié devait avoir une durable influence sur sa vie: Prévost-Paradol,
qui se décida, sur ses instances, à entrer à l'École normale, et qui fut
pendant plusieurs années l'intime confident de sa pensée; Planat, le
futur Marcelin de la _Vie Parisienne_, qui cachait, sous la fantaisie du
caricaturiste, un esprit sérieux jusqu'à la tristesse et passionné pour
les plus graves problèmes de la philosophie, et par qui Taine apprit
plus tard à connaître le monde des artistes et la société élégante[11];
Cornélis de Witt, qui éprouvait comme Taine un vif attrait pour l'étude
de la langue et de la littérature anglaises et qui l'introduisit chez M.
Guizot, quand celui-ci revint d'Angleterre en 1849. Guizot se prit de
sympathie et d'estime pour le jeune universitaire, vers qui
l'attiraient, en dépit de profondes divergences philosophiques, de
secrètes affinités morales et intellectuelles. Il lui donna des preuves
constantes de cette sympathie dans les concours académiques, et Taine
consacra un de ses plus beaux essais de critique à l'auteur de
l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_[12].

L'enseignement public était la carrière qui s'offrait le plus
naturellement à Taine après ses brillants succès scolaires. En 1848, il
passa ses deux baccalauréats ès-lettres et ès-sciences et fut reçu le
premier à l'École normale. Il y voyait entrer avec lui presque tous ses
rivaux des concours de 1847 et de 1848: About, reçu second, Sarcey,
Libert, Suckau, Albert, Merlet, Lamm, Ordinaire, Barnave, etc.

Je n'aurai pas la témérité de refaire, après M. Sarcey[13], le tableau
de ce que fut l'École normale sous la seconde République, pendant ces
années d'agitation tumultueuse où l'enseignement des professeurs,
distribué avec un zèle inégal, n'exerçait qu'une faible influence, mais
où l'activité intellectuelle des élèves, fécondée par les conversations,
les discussions, les lectures, les études personnelles, n'en était que
plus intense. Je me contenterai de rappeler combien nombreux furent les
camarades de Taine qui se firent un nom dans l'enseignement, les
lettres, le journalisme, le théâtre, la politique ou même l'Église. À
côté de ceux que je citais tout à l'heure, qu'il me suffise de nommer
Challemel-Lacour, Chassang, Assolant, Aubé, Perraud, Ferry, Weiss, Yung,
Belot, Gaucher, Gréard, Prévost-Paradol, Levasseur, Villetard, Accarias,
Boiteau, Duvaux, Crouslé, Lenient, Tournier.

Taine eut, dès le premier jour, une place à part au milieu d'eux. Non
qu'il cherchât à se singulariser ou à faire sentir sa supériorité; ses
maîtres et ses camarades s'accordent à vanter sa douceur, sa modestie,
sa complaisance, sa gaieté; mais il inspirait, par son caractère et par
son intelligence, un sentiment que des jeunes gens, enfermés dans une
école, éprouvent rarement pour un compagnon d'études: un respect
affectueux. On sentait confusément qu'il y avait en lui quelque chose de
particulier, d'unique, qui le mettait à part et au-dessus de tous. Il
arrivait à l'École avec une érudition auprès de laquelle tous se
sentaient des ignorants, et pourtant on voyait ce _grand bûcheron_, pour
me servir de l'expression d'About, peiner comme s'il avait tout à
apprendre. Il joignait à une rigoureuse méthode dans son infatigable
labeur, une facilité merveilleuse en latin comme en français, en vers
comme en prose, qui lui permettait d'expédier en une quinzaine tous les
travaux du trimestre, sans qu'aucun pourtant parût négligé, et encore de
fournir des faits, des plans de devoirs et des idées à tous ceux de ses
camarades qui venaient le _feuilleter_, comme ils disaient, sans jamais
lasser sa patience. Enfin, on s'étonnait de le voir apporter, au sortir
du collège, un esprit tout formé et des doctrines arrêtées, mûries par
l'étude et la réflexion personnelles. Il avait déjà, quand il suivait à
Bourbon le cours de philosophie de M. Bénard, un système du monde tout
pénétré de déterminisme spinoziste, et surtout une manière, qui lui
était propre, de classer ses idées et de les exprimer avec une rigueur
presque mathématique. Il avait à l'École des registres où ses
réflexions, ses lectures, ses conversations, venaient se condenser dans
des analyses qui avaient pour objet de reconstruire _a priori_ la
réalité, de ramener à une formule simple un système, une époque, un
caractère, et de découvrir les lois génératrices des organismes
complexes et vivants. On sentait en lui un observateur et un juge. Il
avait trop de bonhomie et de modestie pour qu'on se sentît gêné devant
lui; mais on était subjugué par cette force de réflexion et de pensée,
par cette pénétration critique d'une clairvoyance impitoyable, bien
qu'exempte de malveillance et d'ironie. Dans les premiers temps, About
menait toute la section par sa verve endiablée, par son esprit railleur
toujours en éveil; il était _l'absorbant_, comme on disait, et les
autres les _absorbés_; mais bientôt About subit l'ascendant irrésistible
de ce logicien pressant, doux et obstiné, et l'on déclara qu'il fallait
le ranger désormais parmi les _absorbés_ de ce nouvel et plus puissant
_absorbant_.

Personne n'a jamais joui du séjour à l'École normale au même degré que
Taine. Il éprouva jusqu'à l'enivrement le plaisir de sentir autour de
soi «des esprits hardis, ouverts, jeunes, excités par des études et un
contact perpétuels[14]», et le plaisir de travailler, de penser et de
discuter sans entrave et sans trêve.

«J'ai un encombrement de travaux de toute sorte, écrit-il à Paradol, le
20 mars 1849. Compte d'abord les devoirs officiels exigés de grec,
philosophie, histoire, latin, français; ensuite la préparation à la
licence et la lecture d'environ trente ou quarante auteurs difficiles
que nous aurons à expliquer à ce moment, et enfin toutes mes études
particulières de littérature, d'histoire, de philosophie. Tout cela
marche de front, et j'ai toujours une quantité de choses sur le métier.
Je me suis fait un grand plan d'étude et je destine mes trois années
d'École à le remplir en partie; plus tard, je le compléterai. Je veux
être philosophe et, puisque tu entends maintenant tout le sens de ce
mot, tu vois quelle suite de réflexions et quelle série de connaissances
me sont nécessaires. Si je voulais simplement soutenir un examen ou
occuper une chaire, je n'aurais pas besoin de me fatiguer beaucoup; il
me suffirait d'une certaine provision de lectures et d'une inviolable
fidélité à la doctrine du maître, le tout accompagné d'une ignorance
complète de ce que sont la philosophie et la science modernes; mais
comme je me jetterais plutôt dans un puits que de me réduire à faire
uniquement un métier, comme j'étudie par besoin de savoir et non pour me
préparer un gagne-pain, je veux une instruction complète. Voilà ce qui
me jette dans toutes sortes de recherches et me forcera, quand je
sortirai de l'École, à étudier en outre les sciences sociales,
l'économie politique et les sciences physiques; mais ce qui me coûte le
plus de temps, ce sont les réflexions personnelles; pour comprendre, il
faut trouver; pour croire à la philosophie, il faut la refaire soi-même,
sauf à trouver ce qu'ont déjà découvert les autres.»

On s'étonne que sa santé, toujours délicate, ait pu résister à un pareil
surmenage. Ses lectures étaient prodigieuses. Il dévorait Platon,
Aristote, les Pères de l'Église, les scolastiques, et toutes ses
lectures étaient analysées, résumées, classifiées. Bien qu'à cette
époque les élèves de philosophie fussent dispensés de suivre les
conférences d'histoire en seconde année, Taine non seulement les
suivait, mais encore apportait à M. Filon un travail approfondi sur les
Décrets du Concile de Trente. Possédant déjà à fond l'anglais, il
s'était mis avec ardeur à l'allemand, pour lire Hegel dans le texte.
Dans ses délassements mêmes, l'étude et la réflexion avaient leur part.
En causant avec ses camarades, il analysait leur caractère et leur
manière de penser; «il nous exprimait comme des oranges», m'a dit l'un
d'eux. Il faisait de fréquentes visites à l'infirmerie, où il avait
l'autorisation de prendre ses repas le vendredi, étant dispensé du
maigre pour raison de santé; mais c'était surtout pour y retrouver deux
philosophes qui y avaient élu domicile: Challemel-Lacour et Charaux,
l'un, libre-penseur et républicain fougueux, l'autre, croyant candide et
paisible; ou pour y soutenir des discussions courtoises avec l'abbé
Gratry, aumônier de l'École, ou pour y causer avec le jeune médecin, M.
Guéneau de Mussy. Passionné pour la musique, il passait ses matinées du
dimanche à exécuter des trios avec Rieder et Quinot, qui tenaient le
violon et le violoncelle pendant que lui-même était au piano. Il avait
déjà pour Beethoven cet enthousiasme religieux qui lui a inspiré les
admirables pages par lesquelles se termine _Thomas Graindorge_. Il
retrouvait dans les sonates de Beethoven cette puissance de construction
qui était à ses yeux la marque suprême du génie. «C'est beau comme un
syllogisme», s'écriait-il après avoir joué une sonate. Enfin, quand il
allait retrouver sa mère et ses sœurs, qui étaient restées à Paris, il
arrivait tout rempli de ses lectures et de ses pensées et leur donnait
de véritables leçons, soit sur la philosophie, soit sur la littérature,
en particulier sur les trois écrivains qui étaient alors et qui sont
restés depuis ses auteurs de prédilection: Stendhal, Balzac et Musset.

Ses rares qualités d'esprit, sa prodigieuse ardeur au travail, avaient
mis Taine hors de pair. Ses professeurs de seconde et de troisième
année, MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Simon,
étaient unanimes à louer (je me sers de leurs propres expressions),
l'élévation, la force, la vigueur, la pénétration, la netteté, la
souplesse, la fertilité de son esprit, la forme toujours littéraire de
ses travaux, son talent d'exposition, l'autorité de sa parole, son
élocution facile et brillante. Ils voyaient en lui plus qu'un élève, un
savant qui devait un jour faire honneur à l'École. Ils éprouvaient pour
lui ce même sentiment de respect qu'il inspirait à ses camarades, et ne
pouvaient s'empêcher de mêler à leurs notes sur ses devoirs, des
appréciations élogieuses sur ses qualités morales, sa tenue excellente,
la gravité de son caractère. Ils étaient en même temps d'accord pour
critiquer chez lui un goût immodéré pour les classifications, les
abstractions et les formules. L'un d'eux lui reprochait même des
opinions et des habitudes de méthode et de style qui ne pouvaient
convenir à un professeur de philosophie. Mais il le louait de sa
docilité et il se flattait de l'avoir mis sur la bonne voie et de lui
avoir enseigné la simplicité et la circonspection[15].

Le Directeur des études, M. Vacherot, à qui Taine devait rendre un si
bel hommage en traçant dans ses _Philosophes français_ le portrait de M.
Paul, le jugeait dès la seconde année avec une clairvoyance vraiment
prophétique, dans une note qui mérite d'être citée en entier, car elle
nous montre avec quelle conscience, quelle élévation et quelle
pénétration d'esprit M. Vacherot remplissait ses fonctions:

     «L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à
     l'École. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de
     connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par
     la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de
     pensée. Seulement comprend, conçoit, juge et formule trop vite.
     Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie
     trop souvent la réalité, sans s'en douter il est vrai, car il est
     d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué,
     mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui
     permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de
     caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit
     indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa
     pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza
     sera la sienne: _Vivre pour penser_. Conduite, tenue excellente.
     Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception,
     étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de
     propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le
     premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans
     tous les examens.»

Celui qui savait ainsi connaître et comprendre les jeunes gens confiés à
ses soins, était plus qu'un directeur d'études, c'était un directeur
d'âmes. Aussi l'abbé Gratry voyait-il avec jalousie l'ascendant qu'il
avait pris sur les élèves. On sait l'issue de la lutte. M. Vacherot fut
mis en disponibilité le 29 juin 1851. Quelques semaines plus tard, Taine
subissait à son tour un douloureux échec causé par l'ensemble
exceptionnel de qualités et de défauts qui faisait sa rare originalité
et que M. Vacherot avait si admirablement analysé.

Au mois d'août 1851, il se présentait à l'agrégation de philosophie avec
ses camarades Édouard de Suckau, un de ses meilleurs amis, et Cambier,
qui abandonna peu après l'Université pour devenir missionnaire en Chine,
où il périt martyr en 1866. Le jury était présidé par M. Portalis, un
honorable magistrat, et composé de MM. Bénard, Franck, Garnier, Gibon et
l'abbé Noirot. Taine fut déclaré admissible avec cinq autres
concurrents; mais deux candidats seuls furent définitivement reçus: son
ami Suckau, et Aubé, qui était de la promotion de 1847. L'étonnement, je
dirais presque le scandale, fut grand. La réputation du jeune philosophe
avait franchi les murs de l'École. Tout le monde lui décernait d'avance
la première place. On attribua son échec, non à l'insuccès de ses
épreuves, mais à une exclusion motivée par ses doctrines. Des légendes
se formèrent. Beaucoup de gens crurent et répétèrent que c'était M.
Cousin qui présidait le jury et qu'il avait dit de Taine: «Il faut le
recevoir premier ou le refuser; or il serait scandaleux de le recevoir
premier.» On rejeta aussi sur son concurrent Aubé la responsabilité de
son échec. Après une leçon de Taine sur le _Traité de la connaissance de
Dieu_, de Bossuet, Aubé, chargé d'argumenter contre lui, l'aurait
perfidement pressé de dire son avis sur la valeur des preuves classiques
de l'existence de Dieu. L'embarras et finalement le silence de Taine
auraient entraîné sa condamnation.

Ce qui confirma tous les soupçons, c'est que le rapport de M. Portalis
fut le seul des rapports des présidents des jurys d'agrégation qui ne
fut pas publié. Une note de la _Revue de l'instruction publique_ annonça
qu'il était fort long, et, qu'en tout état de cause, la première partie
seule serait rendue publique[16]. Il n'est pas sans intérêt de rétablir
sur ces divers points l'exacte vérité. Non seulement M. Cousin n'était
pour rien dans l'échec de Taine, mais il s'en montra fort mécontent. Il
était assez clairvoyant pour pressentir qu'une réaction se préparait
contre l'éclectisme et pour deviner un redoutable adversaire dans ce
jeune homme aussi absorbé dans ses spéculations qu'avaient pu l'être
Descartes ou Spinoza. M. Aubé, malgré la malice trop réelle de ses
questions, n'avait pas davantage causé l'échec de son camarade, car
Taine avait eu la note maximum 20 pour sa leçon et son argumentation sur
Bossuet. La vérité est que ses juges avaient sincèrement trouvé ses
idées déraisonnables, sa manière d'écrire et sa méthode d'exposition
sèches et fatigantes. Ils le déclarèrent non seulement incapable
d'enseigner la philosophie, mais même peu fait pour réussir dans un
concours d'agrégation.

Il est permis de penser que les appréciations de MM. Vacherot, Simon et
Saisset témoignaient de plus de perspicacité; mais à une époque où M.
Cousin croyait avoir donné à la pensée humaine sa Charte définitive, et
où la forme nécessaire de l'enseignement philosophique paraissait être
le développement oratoire d'affirmations religieuses et morales dites
vérités de sens commun, on ne doit pas s'étonner si un esprit qui se
déclarait lui-même «desséché et durci par plusieurs années
d'abstractions et de syllogismes», parut impropre à l'enseignement de la
philosophie. Aux épreuves écrites il avait eu à traiter le sujet suivant
de philosophie doctrinale: «_Des facultés de l'âme.--Démonstration de la
liberté.--Du moi, de son identité, de son unité_.» Il était difficile
pour lui de tomber plus mal. Incapable d'affirmer ce qu'il ne croyait
pas vrai, il a dû scandaliser ses juges ou leur paraître très obscur. En
tout cas, il ne leur a pas fourni les démonstrations péremptoires qu'ils
réclamaient. Le sujet d'histoire de la philosophie était: «_Socrate
d'après Xénophon et Platon_.» Ici nous pouvons dire presque avec
certitude, grâce à un travail d'école, quelle idée il a développée:
c'est que Xénophon était condamné à l'inexactitude par son infériorité
et Platon par sa supériorité, si bien que nous ne connaissons pas
Socrate. Cette composition ne fut pas goûtée plus que l'autre par la
majorité du jury, et sans M. Bénard, son ancien professeur de Bourbon,
qui fit relever ses notes, il n'aurait pas été déclaré admissible. Aux
épreuves orales, sa première leçon semblait devoir le sauver; la seconde
le perdit. Il avait à exposer le plan d'une morale. Il oublia
complètement les leçons de circonspection que lui avait données M. J.
Simon et il prit comme thème les propositions hardies de Spinoza: «Plus
quelqu'un s'efforce de conserver son être, plus il a de vertu; plus une
chose agit, plus elle est parfaite.» _Être le plus possible_, telle fut
la formule générale que Taine proposa comme la règle du devoir. On
imagine aisément de quelle manière il développa cette pensée, car on
retrouve ces développements dans sa _Littérature anglaise_ et dans sa
_Philosophie de l'Art_. Mais on imagine aisément aussi la stupeur de ses
juges. La leçon fut déclarée par eux «absurde»[17]. Taine fut refusé, et
on lui conseilla charitablement de ne pas persister à viser l'agrégation
de philosophie.

Il n'était pas seul condamné d'ailleurs. L'agrégation de philosophie fut
supprimée quatre mois plus tard, et je soupçonne les épreuves de Taine
et le rapport secret de M. Portalis d'avoir été pour quelque chose dans
cette suppression. Le jury d'ailleurs se cacha si peu d'avoir tenu
compte dans sa décision de la question de doctrine que, deux ans plus
tard, à la soutenance de doctorat de Taine, M. Garnier exprima le regret
d'avoir retrouvé dans sa thèse française les idées philosophiques qui
l'avaient fait échouer à l'agrégation.

Il n'était pas au bout de ses peines. Ici encore je rencontre une
légende, fort jolie du reste, et qui contient une part de vérité; mais
de cette vérité idéale qui ramasse en un seul fait, inexact en lui-même,
une série d'événements, et qui résume en un mot, apocryphe comme presque
tous les mots historiques, toute une situation. On a souvent raconté que
Taine, après son échec, avait été nommé suppléant de sixième au collège
de Toulon, et qu'il avait donné sa démission au ministre par ces simples
mots: «Pourquoi pas au bagne?» En 1851, les professeurs ne
correspondaient pas dans ce style avec les ministres et Taine moins que
tout autre; mais il n'en est pas moins vrai que l'Université, pendant
cette triste année 1851-1852, ressembla quelque peu à un bagne et que
plusieurs normaliens, qui pourtant lui étaient profondément attachés,
furent contraints de s'en évader. De ce nombre fut Taine. L'histoire de
ses tribulations est bonne à raconter, ne fût-ce que pour faire
apprécier aux Français d'aujourd'hui les libertés dont ils jouissent.

Le ministre de l'Instruction publique, M. Dombidau de Crouseilhes, ne
paraît pas avoir jugé le candidat malheureux aussi sévèrement que le
jury, car il le pourvut d'un poste de philosophie. Chargé, le 6 octobre
1851, à titre provisoire, du cours de philosophie au collège de Toulon,
Taine n'eut pas à occuper ce poste; il désirait ne pas s'éloigner autant
de sa mère, et il fut transféré le 13 octobre comme suppléant à Nevers.
Il était plein d'enthousiasme pour ses nouvelles fonctions: «Quelle est,
écrivait-il à Paradol (5 février 1852), la meilleure position pour
s'occuper de littérature et de science? À mon avis, c'est
l'Université... C'est une bonne chose pour apprendre que d'enseigner...
Le seul moyen d'inventer, c'est de vivre sans cesse dans sa science
spéciale. Si j'ai pris le métier de professeur, c'est parce que j'ai cru
que c'était la plus sûre voie pour devenir savant. Les meilleurs livres
de notre temps ont eu pour matière première un cours public.» Il
trouvait même que la solitude et la monotonie de la vie de province
avaient leurs avantages en vous imposant «la nécessité de penser
toujours pour ne pas mourir d'ennui». Pourtant ce brusque éloignement de
sa famille, de ses amis, de Paris, de cette École normale qu'il appelait
«la chère patrie de l'intelligence[18]», lui fut cruel. «J'ai été gâté
par l'École, écrivait-il à Paradol, le 30 octobre 1851, nous ne la
retrouverons nulle part. Je suis comme mort. Plus de conversations ni de
pensées... Éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la
science.»

Ce fut bien pis un mois plus tard, quand le coup d'État du 2 décembre
eut été consommé. Tous les professeurs de l'Université étaient devenus
des suspects. Un grand nombre étaient mis en disponibilité ou révoqués,
d'autres prenaient les devants et donnaient leur démission. Taine
démontra à Paradol, qui voulait suivre ce dernier parti, qu'après le
plébiscite du 10 décembre, l'acceptation silencieuse du nouveau régime
était un devoir. Le suffrage universel était la seule base du droit
politique en France; lui résister, c'était faire un acte
insurrectionnel, un coup d'État. «Le dernier butor, écrit-il le 10
janvier 1852, a le droit de disposer de son champ et de sa propriété
privée, et pareillement une nation d'imbéciles a le droit de disposer
d'elle-même, c'est-à-dire de la propriété publique. Ou niez la
souveraineté de la volonté humaine, et toute la nature du droit public,
ou obéissez au suffrage universel.» Il ajoute, il est vrai: «Remarque
pourtant qu'il y a des restrictions à cela, que je les faisais déjà
auparavant contre toi, et que je refusais à la majorité le droit de tout
faire que tu lui accordais. C'est qu'il y a des choses qui sont en
dehors du pacte social, qui, partant, sont en dehors de la propriété
publique et échappent ainsi à la décision du public... Par exemple, la
liberté de conscience et tout ce qu'on appelle les droits et les devoirs
antérieurs à la société[19].» C'est au nom de ces droits et de ces
devoirs qu'il résista quand on demanda aux universitaires plus que leur
soumission, leur approbation. À Nevers, on leur fit signer la
déclaration suivante: «Nous, soussignés, déclarons adhérer aux mesures
prises par M. le Président de la République le 2 décembre, et lui
offrons l'expression de notre _reconnaissance_ et de notre respectueux
dévouement», Taine seul refusa de donner sa signature, faisant observer
que comme suppléant il n'était chargé de remplacer le titulaire que dans
son enseignement, et que d'ailleurs, comme professeur de morale, il ne
lui appartenait pas d'approuver un acte qui impliquait un parjure. Il
fut noté comme révolutionnaire et peu après accusé d'avoir fait en
classe l'éloge de Danton[20]. Malgré l'attitude en apparence
bienveillante du recteur, ecclésiastique fort timoré, malgré le succès
de Taine comme professeur et l'attachement de ses élèves, qui firent une
pétition pour son maintien à Nevers, il fut le 29 mars transféré en
rhétorique au lycée de Poitiers, avec un avertissement sévère de M.
Fortoul d'avoir à veiller sur ses discours et sa conduite. Mais le lycée
de Poitiers était alors étroitement surveillé par l'évoque, monseigneur
Pie. Hémardinquer avait déjà dû quitter la rhétorique parce qu'il était
juif. Taine ne fut pas plus heureux. Il eut beau accepter avec docilité
la situation qui lui était faite, s'interdire toute conversation
politique et même la lecture des journaux, paraître deux fois aux
offices du mois de Marie pour y écouter une cantatrice parisienne,
corriger le discours qu'un élève devait adresser à monseigneur Pie,
s'abstenir de donner aucun sujet de devoir qui ne fût pas pris dans le
XVIIe siècle ou l'antiquité, réfuter l'_École des femmes_, lire à ses
élèves le _Traité_ de Bossuet sur _la Concupiscence_, et leur interdire,
par ordre du recteur, la lecture des _Provinciales_[21], il restait mal
noté, et le 25 septembre 1852, il était chargé de suppléer le professeur
de sixième du lycée de Besançon. Cette fois, la mesure était comble. Il
demanda un congé qui lui fut accordé avec empressement dès le 9 octobre
et qui fut renouvelé d'année en année jusqu'à la fin de son engagement
décennal.

Pendant cette pénible année, Taine n'eut d'autre refuge, d'autre
consolation que le travail et l'amitié. Il entretenait une
correspondance active avec sa mère, avec Suckau, avec Planat, avec
Paradol: «La solitude, écrit-il à ce dernier (11 décembre 1851),
augmente l'amitié. Il me semble que je pense maintenant à vous avec un
souvenir plus tendre... Les idées sont abstraites; on ne s'y élève que
par un effort. Quelque belles qu'elles soient, elles ne suffisent pas au
cœur de l'homme... Rien ne me touche plus que de lire les amitiés de
l'antiquité. Marc-Aurèle est mon catéchisme, c'est nous-mêmes.»

Mais les amis étaient loin, les correspondants parfois négligents. Le
travail seul était le compagnon de toutes les heures, le consolateur de
la solitude et de tous les déboires. Comme à l'École, Taine fait marcher
de front les devoirs professionnels et les études personnelles. Il
rédige tous ses cours et commence ses thèses. Il écrit dès le 30
octobre: «Je travaille deux heures chaque matin pour ma classe qui se
fait à huit heures. Il me reste sept heures par jour, plus les jeudis et
les dimanches, pour les études personnelles. J'ai commencé de longues
recherches sur les sensations. C'est là qu'on voit le plus nettement
l'union de l'âme et du corps. Ce sera ma thèse, si on ne veut pas une
exposition de la logique de Hegel.» L'attentat du 2 décembre ne ralentit
pas son ardeur au travail ni n'ébranla sa foi dans la science: «Je
déteste le vol et l'assassinat, écrit-il le 11 décembre, que ce soit le
peuple ou le pouvoir qui les commette. Taisons-nous, obéissons, vivons
dans la science. Nos enfants, plus heureux, auront peut-être les deux
biens ensemble, la science et la liberté... Il faut attendre,
travailler, écrire. Comme disait Socrate, nous seuls nous occupons de la
vraie politique, la politique étant la science. Les autres ne sont que
des commis et des faiseurs d'affaires.» Il apprend que l'agrégation de
philosophie est supprimée; aussitôt il se met à préparer celle des
Lettres, à faire des vers latins et des thèmes grecs: «Desséché et durci
par plusieurs années d'abstractions et de syllogismes, où retrouverai-je
le style, les grâces latines et les élégances grecques nécessaires pour
ne pas être submergé par quatre-vingts concurrents... Je vais repiocher
mon sol en jachère, tu sais comme et avec quels coups. Si j'ai la même
fortune que l'an dernier, comme il est probable, ma volonté en sera
innocente; je ferai tout pour surnager. Que Cicéron me soit en aide!»
Pour assouplir son esprit et son style et reprendre le sens des choses
réelles, il se met à noter ce qu'il voit, à recueillir des traits de
mœurs et de caractères; il s'exerce à des descriptions de nature. Le 10
avril 1852, paraît le décret qui exige trois ans de stage après l'École
normale pour pouvoir se présenter à l'agrégation, mais fait compter le
doctorat ès-lettres pour deux années de service. Sans perdre une minute
il se remet à ses thèses[22]; le 8 juin, elles étaient terminées et
expédiées à Paris, et il espère être reçu docteur en août. S'il a pu
rédiger ses thèses avec une si prodigieuse rapidité, c'est parce qu'il
n'a pas cessé de les méditer tout en faisant ses cours et en préparant
son agrégation. «Je me présente à nos inquisiteurs patentés de Sorbonne,
écrit-il le 2 juin 1852, et d'ici à huit jours, j'expédierai cent
cinquante pages de prose française et un grand thème latin à M. Garnier.
Mes _Sensations_ sont au net, mais mes phrases cicéroniennes ne sont
encore qu'en brouillon. Pourquoi ai-je été si vite? Parce que nos
seigneurs et maîtres mettront un mois et plus pour me donner
l'autorisation d'imprimer, et que l'impression durera trois semaines. Te
dire avec quel tour de reins il a fallu piocher pour arracher à mon
cerveau ce chardon psychologique, et cela en six semaines de temps, est
impossible. Encore en ce moment les sensations, les conceptions, les
représentations, les illusions et tout le bataillon des _on_ me danse
dans la tête, et je suis ahuri et étourdi comme un chien de chasse après
une course au cerf de trente-six heures. Mais ce système est bon, et je
pense qu'on ne fait jamais si bien une chose que quand, après l'avoir
méditée longtemps, on l'écrit sans désemparer».

Il avait pendant ces quelques mois vu se préciser dans son esprit les
idées maîtresses dont son œuvre entière ne sera que le développement.
Tout d'abord, il s'était plongé dans la lecture des philosophes
allemands, de la Logique et de la Philosophie de l'histoire de Hegel:
«J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands, écrit-il le
24 mars 1852 à M. Havet. Ils sont par rapport à nous ce qu'était
l'Angleterre par rapport à la France au temps de Voltaire. J'y trouve
des idées à défrayer tout un siècle, et si ce n'étaient mes inquiétudes
au sujet de l'agrégation, je trouverais un repos et une occupation
suffisants dans la compagnie de ces grandes pensées.» Mais son solide
cerveau devait résister à toutes les fumées de cette ivresse
métaphysique: plus il lisait Hegel, plus il reconnaissait ce que son
système avait de vague et d'hypothétique[23]; et le courant naturel de
son esprit, plus fort que toutes les influences extérieures, l'emportait
d'un tout autre côté.

Dans son enseignement, il alliait la psychologie à la physiologie, et le
30 décembre 1854 il écrivait à Paradol: «La psychologie vraie et libre
est une science magnifique sur qui se fonde la philosophie de
l'histoire, qui vivifie la physiologie et ouvre la métaphysique. J'y ai
trouvé beaucoup de choses depuis trois mois... jamais je n'avais tant
marché en philosophie.» Le 1er août 1852, il envoie à Paradol le plan
d'un _Mémoire sur la Connaissance_, où nous trouvons indiquées les idées
fondamentales du livre de l'_Intelligence_ écrit seize ans plus tard.
«Tu y verras entre autres choses la preuve que l'intelligence ne peut
jamais avoir pour objet que le moi étendu sentant, qu'elle en est aussi
inséparable que la force vitale l'est de la matière, etc.; plus une
théorie sur la faculté unique qui distingue l'homme des animaux,
l'abstraction, et qui est la cause de la religion, de la société, de
l'art et du langage; et enfin là dedans les principes d'une philosophie
de l'histoire.» Le livre sur l'_Intelligence_ n'est pas autre chose que
le remaniement vingt fois pris et repris de sa thèse de 1852 sur les
_Sensations_ et de ce _Mémoire sur la Connaissance_. Nous y voyons,
ainsi que dans les _Philosophes français_, la psychologie présentée
comme la préface d'une métaphysique logique et scientifique que Taine a
plus d'une fois rêvé d'écrire. Le 24 juin 1852, nous lisons dans une
autre lettre: «Je rumine de plus en plus cette grande pâtée
philosophique dont je t'ai touché un mot et qui consisterait à faire de
l'histoire une science, en lui donnant comme au monde organique une
anatomie et une physiologie.» N'avons-nous pas là en une ligne le résumé
de l'introduction à l'_Histoire de la Littérature anglaise_ et l'idée
fondamentale qui a inspiré tous les écrits de Taine sur l'histoire,
l'art et la littérature?

Malheureusement il se trompait bien en croyant que ces idées, qui lui
paraissaient si simples, pourraient obtenir le visa de ceux qu'il
appelait irrévéremment «les inquisiteurs patentés de la Sorbonne». Dans
sa candeur il se croyait garanti par le règlement du doctorat qui
déclare que la Faculté ne répond pas des opinions des candidats, et par
le bon accueil fait à la thèse fort hardie, dans le sens théocratique,
de M. Hatzfeld[24]. Dès le 15 juillet, M. Garnier lui faisait savoir que
les conclusions de sa thèse sur les _Sensations_ empêchaient la Sorbonne
de l'accepter. Il avait bien pris pour point de départ l'[Grec:
entelecheia] d'Aristote, et s'était mis à l'abri de ce grand nom; mais
il s'était posé en adversaire de Reid et avait édifié toute une théorie
des rapports du système nerveux et du moi, qui, sans être précisément
matérialiste, n'était guère orthodoxe[25]. Cette rude déconvenue ne le
troubla que quelques jours. Il met de côté pour des temps meilleurs les
syllogismes qu'il contemplait «dans une clarté éblouissante», et le 1er
août le plan de sa thèse sur _La Fontaine_ est déjà tracé: «Je vais
proposer à M. Leclerc, dit-il à Paradol, une thèse sur les _Fables_ de
La Fontaine; il me semble qu'on peut dire là-dessus beaucoup de choses
neuves, l'opposer aux autres fabulistes qui ne veulent que prouver une
maxime; la fable devenue drame, épopée, étude de caractères, caractère
du roi, des grands seigneurs, etc.; opposer le génie de La Fontaine,
grec et flamand, à celui du siècle.» Là-dessus il partit pour Paris où
l'attendait une nomination qui équivalait à une révocation.

Ainsi trempé pour la lutte par la longue habitude de l'effort et de la
méditation solitaires et par une série de déboires stoïquement
supportés; ainsi armé de tout un arsenal de connaissances précises,
patiemment accumulées depuis des années; ayant déjà dans l'esprit, sinon
la formule, du moins la conception très nette des idées génératrices de
son œuvre entière, Taine se trouvait brusquement rejeté hors de
l'Université et obligé de se vouer à la carrière d'homme de lettres. Si
M. Fortoul priva l'Université d'un admirable professeur, il faut
reconnaître qu'il rendit à Taine un signalé service en le délivrant de
liens professionnels qui eussent entravé le libre essor de son génie, ou
du moins restreint le nombre et la variété de ses travaux. Mais Taine
regretta l'enseignement et resta si persuadé des services qu'il rend au
professeur lui-même en l'obligeant à trouver les voies les plus sûres et
les plus directes pour faire pénétrer ses idées dans d'autres cerveaux,
qu'il se chargea, dès qu'il fut à Paris, d'un cours dans l'institution
Carré-Demailly, moins en vue du maigre traitement qu'il recevait, qu'à
cause du profit intellectuel qu'il trouvait à enseigner. Plus tard, sa
nomination de professeur à l'École des beaux-arts fut une des grandes
joies de sa vie.

En rentrant à Paris, il ne retrouvait pas sa famille. Sa sœur aînée
était mariée au docteur Letorsay. Sa mère et sa sœur cadette étaient
retournées à Vouziers. Elles ne purent venir le rejoindre qu'un an plus
tard. Taine vécut seul, dans des hôtels garnis, d'abord rue Servandoni,
puis rue Mazarine. Il prenait ses repas dans un restaurant de la rue
Saint-Sulpice, fréquenté par des ecclésiastiques, ne voyait presque
personne et travaillait avec acharnement.

En quelques mois ses deux thèses, le _De Personis platonicis_ et
l'_Essai sur les Fables de La Fontaine_ étaient achevées, et le 30 mai
1853, il était reçu docteur à l'unanimité après une brillante
soutenance. M. Wallon lui avait bien reproché de pousser trop loin son
admiration pour la morale antique et de méconnaître la nouveauté et la
supériorité du christianisme; M. Garnier avait découvert dans l'_Essai
sur La Fontaine_ un venin philosophique caché; M. Saint-Marc-Girardin
avait pris contre le candidat la défense des hommes et des bêtes, de
Louis XIV et du lion également calomniés; mais on avait été unanime à
louer la grâce de ces portraits athéniens que l'on devait retrouver plus
tard dans le délicieux article sur les _Jeunes gens de Platon_, une
latinité exquise s'élevant par endroits jusqu'à l'éloquence, la
souplesse de talent que révélait la thèse française et qui promettait à
la fois un historien, un critique littéraire et un moraliste satirique.
Cette soutenance du doctorat fut le dernier acte de la vie universitaire
de Taine. Sa vie de savant et d'homme de lettres allait commencer.




II


LES ANNÉES DE MAITRISE


À peine ses thèses déposées à la Sorbonne, Taine, «avec cette fertilité
d'esprit et cette extrême facilité qui étaient jointes chez lui à une
extraordinaire opiniâtreté dans le travail[26]», s'était mis à composer
pour un concours de l'Académie française un _Essai sur Tite-Live_. Il
faisait connaître une face nouvelle de sa précoce érudition; il se
montrait aussi versé dans l'histoire romaine, aussi familier avec
Polybe, Denys d'Halicarnasse, Niebuhr, Beaufort, Montesquieu et
Machiavel, que dans son _La Fontaine_ il s'était montré versé dans
l'histoire du XVIIe siècle et familier avec Saint-Simon et La Bruyère.
Le 31 décembre 1853, son _Tite-Live_ était déposé à l'Institut. M.
Guizot fut chargé du rapport et recommanda chaleureusement son jeune ami
aux suffrages de l'Académie. Mais ses conclusions rencontrèrent une vive
résistance. On trouvait à reprendre dans l'_Essai sur Tite-Live_ un ton
trop peu respectueux à l'égard des grands hommes, trop de goût pour
l'école historique moderne, pour Michelet en particulier et pour
Niebuhr; et surtout on ne pouvait admettre cette phrase sur Bossuet: «Il
résumait l'histoire avec un grand sens et dans un grand style, mais
_pour un enfant_ et la parcourait à pas précipités»[27]. Ce _pour un
enfant_ fut le _tarte à la crème_ de l'Académie. Après de vives
discussions, le concours fut prorogé à l'année 1855. Taine corrigea les
passages incriminés, supprima «pour un enfant» et fut couronné. Le
rapport très élogieux de M. Villemain, tout en regrettant que le
candidat n'eût pas été assez sensible aux mérites littéraires de
Tite-Live, le félicitait de «ce noble et savant début» et souhaitait «de
tels maîtres à la jeunesse des nos Écoles». L'Académie, oublieuse de ses
propres scrupules d'antan, trouvait piquant de protester discrètement
contre les rigueurs de M. Fourtoul; mais une surprise l'attendait. En
1856, l'_Essai sur Tite-Live_ paraissait avec une préface d'une
demi-page débutant par ces lignes: «L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans
la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un
tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont
aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris.» L'Académie
s'était réjouie de la docilité de son lauréat, et voilà qu'elle se
trouvait avoir couronné, non un livre de critique littéraire, mais un
traité de philosophie déterministe. Elle en éprouva, non sans raison,
quelque dépit, et elle devait, dix ans plus tard, le faire sentir à
l'auteur de l'_Histoire de la Littérature anglaise_.

Après avoir vécu pendant six ans dans une tension cérébrale continue, et
fourni coup sur coup une telle succession d'efforts intellectuels, au
commencement de 1854, Taine tomba épuisé. Il éprouva une de ces
incapacités de travail dont il eut souvent à souffrir dans la suite, en
particulier, en 1857 et en 1863. Il trouvait pourtant moyen d'utiliser
ces périodes de repos obligatoire et de les faire servir au plan général
d'études tracé en 1848. Tout d'abord il se faisait faire des lectures,
et c'est ainsi qu'il s'occupa pour la première fois de la Révolution
française en se faisant lire l'ouvrage de Buchez et Roux. Il y fut
surtout frappé de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus
fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un
problème historique intéressant à étudier. Il acquérait des
connaissances physiologiques en suivant des cours de médecine, en
particulier d'anatomie et de médecine mentale, pour donner à ses
recherches de psychologie une solide base scientifique. Grâce à son
admirable mémoire et à l'habitude de classer immédiatement les faits et
les idées, il complétait ainsi sans effort son instruction en écoutant
des cours ou en causant avec son cousin, l'éminent aliéniste Baillarger,
et avec son beau-frère. En 1854, il séjourna longtemps à Orsay, chez ce
dernier, l'accompagnant dans ses visites médicales, et recueillant des
observations sur la campagne et les paysans. Dans cette même année 1854
on l'envoya pour sa santé aux eaux des Pyrénées. M. Hachette, qui
cherchait à attirer à lui les jeunes universitaires de talent, qui avait
favorisé les débuts de deux camarades de Taine, Libert[28] et Paradol,
qui avait recruté dans les récentes promotions de l'École normale toute
une élite de collaborateurs pour sa _Revue de l'Instruction
publique_[29], eut l'idée de lui demander d'écrire un Guide aux
Pyrénées. Taine rapporta de son voyage un livre qui ne ressemblait guère
à un guide, et qui était un mélange original de puissantes descriptions
de nature, d'amusants croquis de mœurs rurales, d'observations
satiriques sur la société des villes d'eaux, de souvenirs historiques
racontés avec une verve pittoresque. De plus, sous le voyageur érudit,
observateur et humoriste, on voyait partout percer le philosophe dont la
forte pensée affleurait à chaque page comme la roche au milieu des
gazons des vallées pyrénéennes, et qui cherchait dans le sol, la
lumière, la végétation, les animaux et les hommes, la force unique dont
l'univers entier n'est que la manifestation infiniment variée. Le volume
parut en 1855 avec de charmantes illustrations de Gustave Doré.

Cette année 1854 est une date importante dans la vie de Taine. Le repos
auquel il fut contraint, l'obligation de se mêler aux hommes, de se
promener, de voyager, l'arrachèrent à sa vie claustrale et à son travail
solitaire pour le mettre en contact plus direct avec la réalité. Sa
méthode d'exposition philosophique s'était modifiée pendant cette année
d'observation de la vie réelle. Au lieu du procédé déductif qui part du
fait le plus général ou de l'idée la plus abstraite pour en suivre de
degré en degré les conséquences et les réalisations concrètes, il
procédera dorénavant en sens inverse et par induction; il prendra la
réalité pour point de départ et remontera par groupements successifs de
faits jusqu'aux faits les plus généraux et aux idées directrices. Les
conceptions _a priori_ n'auront plus de place dans sa méthode que comme
procédé d'investigation, au même titre que l'hypothèse dans les
sciences. Rien de plus instructif à cet égard que la comparaison de sa
thèse française avec le volume intitulé: _La Fontaine et ses Fables_,
qui parut en 1860 et qui en est le remaniement. La théorie sur la Fable
poétique qui formait en 1853 le premier chapitre devient en 1860 le
dernier. Une introduction toute nouvelle sur l'esprit gaulois, le sol,
la race, sur la personne et la vie de La Fontaine prend la place de
cette théorie et est destinée à expliquer l'œuvre. Enfin, au lieu d'une
conclusion abstraite et vague sur le beau, nous avons une conclusion
très concrète et précise sur les circonstances historiques qui ont
favorisé l'éclosion des divers génies poétiques. De même l'_Essai sur
les sensations_ sous sa première forme partait du moi, de [Grec:
entelecheia] pour aboutir à l'impression sensible; dans
l'_Intelligence_, Taine partira des sensations les plus ordinaires pour
s'élever par des généralisations de plus en plus étendues à la loi et à
la cause, et enfin jusqu'au point où l'être même s'identifie avec
l'idée. Avec sa méthode, son style se modifiait aussi. Sa thèse se
ressentait encore des souvenirs de collège et d'école, des élégances
apprêtées des devoirs de rhétorique; il y avait encore dans l'_Essai sur
Tite-Live_ quelque chose de raide, de froid et d'abstrait. Avec le
_Voyage aux Pyrénées_ le style de Taine devient vivant et coloré; son
œil se montre extraordinairement sensible à toutes les apparences
extérieures des choses; il s'applique à les rendre dans tout leur
relief, et il recouvre la logique de ses raisonnements d'un brillant
manteau d'images. Ses carnets de notes, où autrefois tout était classé
par idées abstraites, deviennent des recueils d'impressions visuelles,
d'observations de caractères et de mœurs, rendues avec une intensité
parfois excessive. Mais en même temps il est fidèle à ses habitudes
d'ordre méthodique et de construction régulière. Son imagination est
mise au service de sa logique et c'est par des procédés de développement
oratoire qu'il cherche à donner du mouvement et de l'animation à ses
classifications progressives. On reconnaîtra toujours en lui l'homme qui
avait éprouvé ses premières sensations littéraires en lisant Guizot et
Jouffroy, et qui eut un culte pour Macaulay. «Ma forme d'esprit, dit une
note écrite le 18 février 1862, est française et latine; classer les
idées en files régulières, avec progression, à la façon des
naturalistes, selon les règles des idéologues, bref oratoirement... Je
me souviens fort bien qu'à dix où onze ans, chez ma grand'mère, je
lisais avec intérêt une discussion de je ne sais plus qui sur le
_Paradis perdu_. de Milton. C'était un critique du XVIIIe siècle, qui
démontrait, réfutait en partant des principes. L'histoire de la
civilisation de Guizot, les cours de Jouffroy m'ont donné la première
grande sensation de plaisir littéraire, à cause des classifications
progressives. Mon effort est d'atteindre l'essence, comme disent les
Allemands, non de primesaut, mais par une grande route, unie,
carrossable. Remplacer l'intuition (_Insight_), l'abstraction subite
(_Vernunft_), par l'analyse oratoire; mais cette route est dure à
creuser.» Il est deux dons de l'artiste et de l'écrivain qu'il admirait
par-dessus tous les autres et qu'il regretta toujours de ne pas
posséder: l'art de raconter et celui de créer des personnages vivants et
agissants. Il mettait au premier rang l'art du romancier. Il essaya même
d'écrire un roman, mais s'arrêta au bout de quatre-vingt-dix pages,
s'apercevant que son roman n'était que de l'analyse psychologique
personnelle. Aussi disait-il avec une modestie excessive: «J'ai vu de
trop près les vrais artistes, les têtes fécondes, capables d'enfanter
des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un[30].»

En même temps que ce changement se produisait dans sa manière d'écrire
et dans sa méthode d'exposition, sa vie même devenait moins concentrée
et moins solitaire. Il s'était installé avec sa mère et sa sœur dans
l'île Saint-Louis. Il avait retrouvé à Paris, Planat, Paradol, About qui
revenait de Grèce plus exubérant de vie et plus étincelant d'esprit que
jamais; il faisait la connaissance de Renan et par Renan celle de
Sainte-Beuve; il entretenait des relations amicales avec M. E. Havet qui
avait été trois mois son professeur à l'École normale, et qui lui
témoignait le plus affectueux intérêt; Gustave Doré et Planat l'avaient
mis en relation avec des artistes; il continuait ses études de médecine
et de physiologie: il s'entretenait avec Franz Wœpke[31] de philologie
et de mathématiques. Ceux qui l'ont connu pendant les années 1855-1856
nous le représentent comme plein de verve et de gaieté, recherchant, non
le grand monde, mais la société de camarades intelligents, avec qui il
pouvait causer, discuter librement comme autrefois dans la maison de la
rue d'Ulm, se détendre après les heures de travail. Ces années 1855-1856
furent des années d'activité féconde et joyeuse où Taine sentait son
talent s'affermir de jour en jour. Il débute le 1er février 1855 dans la
presse périodique par un article sur La Bruyère donné à la _Revue de
l'Instruction publique_. Il publie dans cette Revue dix-sept articles en
1855, vingt en 1856, sur les sujets les plus divers, passant de La
Rochefoucauld à Washington et de Ménandre à Macaulay. Le 1er août 1855,
il commence à la _Revue des Deux Mondes_, par un article sur Jean
Reynaud, une collaboration qui devait continuer jusqu'à sa mort. Le 3
juillet 1856 paraissait son premier article au _Journal des Débats_, sur
Saint-Simon, et à partir de 1857, il devint un des collaborateurs
assidus de ce journal.

Un esprit aussi puissant et aussi constructif que celui de Taine ne
pouvait se contenter de poursuivre, par une série d'études isolées, à
travers les histoires et les littératures[32], la vérification de son
système sur «la race, le moment, le milieu et la faculté maîtresse»,
système dont il avait fait la première application rigoureuse à
Tite-Live. Il avait besoin de l'adapter à un vaste ensemble de faits,
d'écrire un grand chapitre d'histoire littéraire qui serait en même
temps un chapitre de l'histoire du cœur humain, un essai partiel de
philosophie de l'histoire, ou pour parler son langage, d'anatomie et de
physiologie historiques.

Dès le 17 janvier 1856, son _Histoire de la Littérature anglaise_ est
annoncée, et à partir de cette date, les articles qui paraissent coup
sur coup en 1856 dans la _Revue de l'Instruction publique_, et depuis
1856 dans la _Revue des Deux Mondes_, nous montrent l'œuvre déjà
construite tout entière dans son esprit, et son exécution poursuivie
avec une régularité et une vigueur qui ne faiblissent pas un instant.

Mais avant de procéder à cette grande synthèse historique et
philosophique, Taine avait à y préparer les esprits et à déblayer le
terrain devant lui. Il avait un compte à régler avec l'éclectisme, qui
mettait la rhétorique à la place de la science, et qui était à ses yeux
la négation même de la philosophie, par cela même qu'il prétendait
l'administrer et avoir seul le droit d'être enseigné[33]. Du 14 juin
1855 au 9 octobre 1856, il publia dans la _Revue de l'Instruction
publique_ une série d'articles sur les _Philosophes français au XIXe
siècle_, articles qui parurent en volume au commencement de 1857. Sous
une forme ironique jusqu'à l'irrévérence, mais aussi avec
l'argumentation la plus vigoureuse et la plus pressante, il attaquait
tous les principes sur lesquels reposait le spiritualisme classique. Il
réhabilitait le sensualisme de Condillac en le complétant et en
l'élargissant, et il terminait son livre par l'esquisse d'un système qui
appliquait aux recherches psychologiques et même métaphysiques les
méthodes des sciences exactes. Faut-il voir dans ce livre une œuvre de
rancune contre la doctrine au nom de laquelle il avait été naguère
condamné? Il serait sans doute téméraire d'affirmer que ses déboires
universitaires ne lui eussent pas laissé d'amers souvenirs; mais il
était incapable de céder consciemment à des ressentiments personnels. Il
considérait sincèrement l'existence d'une doctrine philosophique
officielle comme une atteinte à la liberté de penser, comme un obstacle
à tout progrès spéculatif. S'il donna à ces attaques une forme parfois
irrespectueuse, c'est que cette doctrine lui paraissait manquer souvent
de sérieux. Comme il s'agissait moins de réfuter des idées que de
détruire la tyrannie d'une école et qu'il voulait se faire entendre du
grand public et surtout des jeunes gens, il employait la plus redoutable
des armes, l'ironie, qu'il maniait, il faut le dire, à la façon d'une
catapulte plutôt que d'une fronde. Enfin, il avait vingt-sept ans, il
sentait sa jeunesse et sa force et il avait besoin de les dépenser. _Les
Philosophes français_ représentent, dans la vie de M. Taine, ses folies
de jeunesse. Ce fut sa manière de jeter sa gourme.

Le succès du livre fut retentissant. Taine devint célèbre du jour au
lendemain. Jusque-là les seuls articles importants qui eussent été
consacrés à ses écrits étaient un article d'About sur le _Voyage aux
Pyrénées_[34], un article de Paradol[35] et deux articles de Guillaume
Guizot sur le Tite-Live[36]; mais c'étaient des articles d'amis. Après
les _Philosophes français_, les articles de Sainte-Beuve dans le
_Moniteur_[37], de Planche dans la _Revue des Deux Mondes_[38], de Caro
dans la _Revue contemporaine_[39], de Schérer dans la _Bibliothèque
universelle_[40], nous prouvent qu'il est désormais au premier plan
parmi les hommes de la nouvelle génération littéraire. Renan seul
pouvait lui disputer la première place, et Caro les attaquait ensemble
dans son article sur «l'Idée de Dieu dans une jeune école», article
habile et éloquent, violent sous des formes courtoises, qui fut
considéré comme la réponse de l'école éclectique, et fut reproduit tout
entier dans le _Journal général_ (officiel) _de l'Instruction publique_.
Les critiques ne s'accordaient pas très bien dans leurs tentatives pour
caractériser les doctrines de Taine. La presse religieuse, dans sa
vieille haine contre M. Cousin, parlait du livre avec faveur; Schérer
faisait de lui un pur positiviste, Planche, un panthéiste spinoziste,
Caro un matérialiste. Planche prétendait qu'il exposait en rhéteur ce
que Spinoza avait exposé en géomètre; Caro lui reprochait de revêtir des
formules de Hegel le naturalisme de Diderot. Personne, sauf Cournault
dans la _Correspondance littéraire_, ne paraît avoir bien saisi sa
théorie sur l'identité de l'idée de cause et de l'idée de loi, ni
compris que son système, loin d'être un mélange hybride de métaphysique
allemande et d'idéologie française, était parfaitement cohérent,
solidement construit et en partie nouveau. Tous d'ailleurs, à
l'exception de Cournault, étaient d'accord pour le blâmer de vouloir
appliquer des classifications, des méthodes et des formules
scientifiques à la critique littéraire et à l'histoire, et pour
condamner son système, tout en admirant son talent.

Taine avait une foi trop candide dans la puissance de la vérité pour
aimer la polémique. Il croyait que le vrai doit triompher tôt ou tard
par sa seule vertu, et que les polémiques, qui transforment les luttes
de doctrines en querelles de personnes, ne font qu'obscurcir les
questions. Il ne répondit aux objections que par des œuvres nouvelles.
Il publia en 1858 un volume d'_Essais de critique et d'histoire_, en
1860 _La Fontaine et ses Fables_, et une deuxième édition légèrement
adoucie des _Philosophes français_[41]. Il poursuivit sans défaillance
l'achèvement de son grand ouvrage sur _la littérature anglaise jusqu'à
Byron_, qui parut en trois volumes in-8° à la fin de 1863.

Taine avait raison d'avoir confiance dans l'avenir. Non seulement il
avait porté à l'éclectisme des coups dont celui-ci devait demeurer à
jamais meurtri, mais, en dépit de toutes les résistances, ses principes
de critique et ses doctrines philosophiques pénétraient peu à peu dans
tous les esprits. Modifiées sans doute et atténuées, mais toujours
reconnaissables, elles ont fini par prendre place parmi les idées
courantes du siècle, au même titre que les vues de Kant sur le caractère
subjectif des notions premières de la raison, que la conception de
l'éternel devenir de Hegel ou que la théorie des trois états de Comte.
Aucun écrivain n'a exercé en France dans la seconde moitié de ce siècle
une influence égale à la sienne; partout, dans la philosophie, dans
l'histoire, dans la critique, dans le roman, dans la poésie même, on
retrouve la trace de cette influence.

À aucun moment elle ne fut plus marquée que dans les dix dernières
années du second Empire. Taine était devenu presque un chef d'école; les
jeunes gens allaient lui demander des directions et des conseils; il
était obligé de laisser le monde usurper une petit part de son temps;
Sainte-Beuve, qu'il voyait régulièrement aux fameux dîners de quinzaine
du restaurant Magny, avec Renan, Schérer, Nefftzer, Robin, Berthelot,
Gautier, Flaubert, Saint-Victor, les Goncourt, l'avait présenté à la
princesse Mathilde en qui il trouva une admiratrice intelligente et une
amie dévouée. L'air et la liberté commençaient à rentrer dans
l'Université en même temps que dans le gouvernement, et Taine pouvait
espérer que l'enseignement public allait lui être rouvert. En 1862, il
fut candidat à la chaire de littérature de l'École polytechnique, et si
M. de Loménie lui fut préféré, il s'en fallut de peu qu'il ne réussît.
L'année suivante, en mars 1863, sur la présentation de M. Duruy,
ministre de l'instruction publique, le maréchal Randon, ministre de la
guerre, le nomma examinateur (d'histoire et d'allemand) au concours
d'admission à Saint-Cyr. Le 26 octobre de l'année suivante, il
remplaçait Viollet-le-Duc comme professeur d'esthétique et d'histoire de
l'art à l'École des beaux-arts. Il était bien vengé des persécutions de
1851 et 1852.

Il avait cependant, à ce moment même, soulevé de nouvelles tempêtes et
avait eu à subir de violentes attaques. La nomination de Renan au
Collège de France et la candidature de Taine à l'École polytechnique
avaient alarmé monseigneur Dupanloup. Il avait lancé, en 1863, un
virulent _Avertissement à la Jeunesse et aux Pères de famille_, dirigé
contre MM. Renan, Taine et Littré, auxquels il avait joint, bien
gratuitement, l'inoffensif M. Maury. Cet avertissement était un appel
peu déguisé de l'autorité ecclésiastique au bras séculier. Le bras
séculier sévit en effet. Le cours de Renan fut suspendu et la nomination
de Taine à Saint-Cyr, un instant rapportée, ne fut confirmée que sur
l'intervention pressante de la princesse Mathilde. Au mois de décembre
1863, paraissait l'_Histoire de la Littérature anglaise_, précédée d'une
introduction où se trouvait exposée, sans aucun ménagement pour les
idées reçues, une philosophie de l'histoire strictement déterministe.
Taine présenta son ouvrage à l'Académie française pour le prix Bordin.
En 1864 comme en 1854, il eut M. Guizot pour chaud défenseur; mais cette
fois l'hérésie n'était plus latente comme dans l'_Essai sur Tite-Live_,
elle se faisait agressive; elle était développée dans tout l'ouvrage et
condensée dans l'introduction en corps de doctrine. M. de Falloux et
monseigneur Dupanloup attaquèrent Taine avec violence; Sainte-Beuve et
Guizot le défendirent avec ardeur. Après trois séances de discussions
passionnées, l'Académie décida que le prix ne pouvant être donné à M.
Taine ne serait décerné à personne[42]. Cette décision sans précédents
était le plus flatteur des hommages. Taine ne devait plus se soumettre
aux suffrages de l'Académie que comme candidat, une première fois en
1874 où il échoua dans une triple élection contre MM. Mézières, Caro et
Dumas, et deux fois en 1878 où, après avoir échoué en mai contre H.
Martin, il fut enfin élu en novembre en remplacement de M. de Loménie,
peu de temps après Renan. Entre la première et la troisième élection
avaient paru les deux premiers volumes des _Origines de la France
contemporaine_; et, par un curieux revirement, il fut soutenu en 1878
par beaucoup de ceux qui l'avaient combattu en 1864 et 1874. Il apporta,
dans l'accomplissement de ses devoirs académiques, la scrupuleuse
conscience qu'il mettait à toutes choses, et il ne tarda pas à acquérir
une réelle autorité dans cette compagnie à laquelle il avait inspiré une
si longue défiance.

Les années 1864 à 1870 forment une période nouvelle et particulièrement
heureuse dans la vie de Taine. Ce n'est plus le travail solitaire et
claustral des années 1852 à 1854; ce n'est plus l'exubérance un peu
batailleuse des années 1855 à 1864; c'est une activité calme, régulière
et comme épanouie. Il aimait ses fonctions d'examinateur pour Saint-Cyr,
non seulement parce que trois mois de travail assidu lui assuraient une
situation matérielle qui, avec ses habitudes de vie simple, était
presque la richesse, mais aussi parce que ses tournées en province lui
permettaient de faire une enquête minutieuse sur la société française,
département par département, interrogeant ses anciens camarades, faisant
causer, suivant sa coutume, bourgeois, ouvriers et paysans. L'École des
beaux-arts, où il devait professer vingt ans, de 1864 à 1883, avec une
seule interruption en 1876-77[43], ne prenait également qu'une part très
limitée de son temps. Il n'avait que douze leçons à donner par an et il
avait borné son enseignement, réparti sur un cycle de cinq ans, aux
exemples les plus caractéristiques à ses yeux, la Grèce, l'Italie et les
Pays-Bas. L'Italie occupait à elle seule trois années, une année était
donnée aux Pays-Bas et une à la Grèce. Il connaissait particulièrement
bien l'Italie et songea même un instant à lui consacrer un ouvrage
étendu. Il y fit plusieurs voyages et, par une heureuse coïncidence,
l'année même où il fut nommé à l'École des beaux-arts, il y avait passé
trois mois, de février à mai 1864, pour se reposer des fatigues causées
par l'achèvement de sa _Littérature anglaise_. Mais ce voyage, qui lui
fournit la matière des deux étincelants volumes publiés en articles dans
la _Revue des Deux Mondes_, de décembre 1864 à mai 1866[44], ne fut
guère un repos pour lui. Il passait ses journées dans les églises et
dans les musées, lisait beaucoup, prenait des notes sans nombre, et
allait le soir dans le monde, étudiant l'Italie moderne, sociale et
politique, avec autant de soin qu'il étudiait l'Italie ancienne dans son
histoire et ses monuments[45]. À peine installé dans sa chaire, il
publiait coup sur coup la _Philosophie de l'Art_ (1865), la _Philosophie
de l'Art en Italie_ (1866), _l'Idéal dans l'Art_ (1867), la _Philosophie
de l'Art dans les Pays-Bas_ (1868), et la _Philosophie de l'Art en
Grèce_ (1869), petits écrits qui devaient être réunis plus tard (1880),
en deux volumes, sous le titre de: _Philosophie de l'Art_. Ce titre
était exact, car ces petits livres si vivants, si pleins de faits et
d'images, ne sont pas autre chose que la démonstration, par des exemples
tirés de l'histoire de l'art, des idées dont la _Littérature anglaise_
avait donné la démonstration par des exemples tirés de l'histoire
littéraire.

Il caractérise admirablement sa conception de l'histoire, dans une
lettre à E. Havet du 29 avril 1864:

«Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire ni dans les sciences
morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie[46]. L'histoire
n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la physiologie et
à la zoologie. De même qu'il y a des rapports fixes, mais non mesurables
quantitativement, entre les organes et les fonctions d'un corps vivant,
de même il y a des rapports précis, mais non susceptibles d'évaluations
numériques, entre les groupes de faits qui composent la vie sociale et
morale. J'ai dit cela expressément dans ma préface en distinguant entre
les sciences exactes et les sciences inexactes, c'est-à-dire les
sciences qui se groupent autour des mathématiques et les sciences qui se
groupent autour de l'histoire, toutes deux opérant sur des quantités,
mais les premières sur des quantités mesurables, les secondes sur des
quantités non mesurables. La question se réduit donc à savoir si l'on
peut établir des rapports précis non mesurables entre les groupes
moraux, c'est-à-dire entre la religion, la philosophie, l'État social,
etc., d'un siècle ou d'une nation. Ce sont ces rapports précis, ces
relations générales nécessaires que j'appelle _lois_, avec Montesquieu;
c'est aussi le nom qu'on leur a donné en zoologie et en botanique. La
préface expose le système de ces lois historiques, les connexions
générales des grands événements, les causes de ces connexions, la
classification de ces causes, bref, les conditions du développement et
des transformations humaines... Vous citez mon parallèle entre la
conception psychologique de Shakspeare et celle de nos classiques
français, et vous dites que ce ne sont pas là des lois; ce sont des
types, et j'ai fait ce que font les zoologistes lorsque, prenant les
poissons et les mammifères, par exemple, ils extraient de toute la
classe et de ses innombrables espèces un type idéal, une forme abstraite
commune à tous, persistant en tous, dont tous les traits sont liés, pour
montrer ensuite comment le type unique, combiné avec les circonstances
générales, doit produire les espèces. C'est là une construction
scientifique semblable à la mienne. Je ne prétends pas plus qu'eux
deviner, sans l'avoir vu et disséqué, un être vivant, mais j'essaie
comme eux d'indiquer les types généraux sur lesquels sont bâtis les
êtres vivants, et ma méthode de construction ou de reconstruction a la
même portée en même temps que les mêmes limites.

«Je tiens à mon idée parce que je la crois vraie, et capable, si elle
tombe plus tard en bonnes mains, de produire de bons fruits. Elle traîne
par terre depuis Montesquieu; je l'ai ramassée, voilà tout.»

Tout en publiant ses _Nouveaux Essais de critique et d'histoire_ (1865),
il se délassait du professorat et de ses travaux de longue haleine en
réunissant, dans un cadre de fantaisie, les notes qu'il avait prises
depuis dix ans sur Paris et la société française. Bien que la _Vie
parisienne_, où _la Vie et opinions de Thomas Graindorge_ parut de 1863
à 1865[47], fût loin d'être alors ce qu'elle est devenue depuis, on eut
quelque peine à reconnaître l'auteur de _la Littérature anglaise_ sous
les traits du marchand de porcs de Chicago; et, tout en admirant la
verve de Graindorge et la profondeur philosophique de quelques-uns de
ses traits satiriques, on fut bien aise de retrouver le vrai Taine dans
le volume complémentaire de _la Littérature anglaise_, paru en 1867, et
consacré à l'époque contemporaine.

Cette œuvre achevée, bien des projets s'agitaient dans son cerveau. Il
traça le plan d'un livre sur _les Lois de l'Histoire_, puis d'un autre
sur _la Religion et la Société en France au XIXe siècle_. Enfin, il se
décida à donner au public le livre qu'il méditait et auquel il
travaillait sans cesse depuis 1851, sa Théorie de _l'Intelligence_. Il
s'y consacra tout entier en 1868 et 1869 et l'ouvrage parut en janvier
1870. C'est l'œuvre maîtresse de Taine par la force et l'originalité des
idées, par la solidité de la construction, par la fermeté et l'austère
beauté du style. Tous les travaux de psychologie qui ont été entrepris
depuis lors sont tributaires de cet ouvrage magistral, que les
découvertes ultérieures de la science n'ont fait que confirmer dans
presque toutes ses parties. Ce livre était si bien le fruit naturel et
lentement mûri de tout le développement intellectuel de Taine que sa
composition, loin d'être une fatigue, fut une joie. Il en possédait
toutes les parties tellement présentes à son esprit que la dernière
copie fut écrite par lui sans brouillon sous les yeux et presque sans
rature.

Pendant ces années, un grand changement était survenu dans la vie de
Taine. Le 8 juin 1868, il avait épousé mademoiselle Denuelle, la fille
d'un architecte de grand mérite. Je contreviendrais à la volonté maintes
fois exprimée de M. Taine si je faisais ici autre chose que l'histoire
de ses livres et de son esprit; mais cette histoire serait-elle complète
si je ne disais pas que dans l'existence nouvelle et plus large qui lui
était faite, dans les affections qui s'ajoutaient sans rien leur
retrancher à celles dont son cœur avait vécu jusque-là, dans la présence
d'une femme capable et digne de s'associer à tous ses intérêts, et
d'enfants qui ne lui ont apporté que de la joie et de la fierté, il a
trouvé, avec un bonheur complet, les forces nécessaires pour accomplir
la dernière et la plus fatigante partie de son œuvre. Il put organiser
sa vie selon les exigences de son travail et de sa santé, renoncer
entièrement aux obligations mondaines sans avoir à souffrir de la
solitude, se faire le centre d'un cercle choisi de lettrés, de savants
et d'artistes, passer de longs mois à la campagne sur les bords du lac
d'Annecy, dans cette charmante propriété de Boringe qu'il acquit en
1874, où il trouvait, avec un renouveau de vigueur, le calme
indispensable pour mettre en œuvre les matériaux accumulés à Paris
pendant l'hiver, et où sa famille et ses amis jouissaient
délicieusement, dans de longues et libres causeries, des trésors de son
cœur et de son esprit, répandus sans compter avec une bonne grâce
toujours souriante.

Ce bonheur domestique, ces joies intimes allaient lui être
particulièrement nécessaires dans les jours troublés qui se préparaient
pour la France et qui devaient lui imposer une tâche inattendue et
accablante. Une fois sa psychologie théorique fixée dans le livre de
_l'Intelligence_, il songeait, comme diversion à ce grand effort
d'abstraction, à revenir aux choses concrètes et vivantes, en continuant
les études de psychologie sociale, les observations de mœurs qui étaient
à ses yeux la base même de la philosophie et de l'histoire. Il avait
rapporté d'un long séjour en Angleterre, en 1858, des notes abondantes,
qu'il devait publier en 1872 après les avoir complétées dans un second
voyage en 1871. _Graindorge_ est un ouvrage du même genre sous une forme
humoristique. Ses voyages en France et en Italie lui avaient fourni des
notes analogues qu'il comptait utiliser un jour. Il lui manquait la
connaissance directe de l'Allemagne dont la transformation récente par
la conquête prussienne lui paraissait mériter une étude. Il partit le 28
juin 1870 pour la visiter. Il avait déjà vu Francfort, Weimar, Leipsig,
Dresde, quand son voyage fut subitement interrompu par un deuil de
famille et par la déclaration de la guerre.

Son projet de livre sur l'Allemagne ne devait jamais être repris. Une
œuvre nouvelle s'imposait à lui. À Tours, où il avait passé l'hiver de
1870-1874, il avait pu voir de près, dans les jours de crise
révolutionnaire et de désarroi universel, les vices de la machine
gouvernementale et les défaillances de l'esprit public. En se rendant
pendant la Commune en Angleterre, où il avait été appelé pour faire des
conférences à Oxford, il fut frappé de la puissance de ce pays aux
fortes traditions historiques, en regard de la désorganisation du pays
qui avait en 1789 fait table rase du passé pour reconstruire l'édifice
politique et social d'après des vues de l'esprit. Il avait été
bouleversé jusqu'au fond de l'âme par la guerre, par les conditions
cruelles de la paix, par les atrocités de la Commune. Il sentait la
nécessité pour tout Français, dans ce naufrage de la grandeur nationale,
de travailler au salut de la France. Il publiait, le 9 octobre 1870, un
admirable article sur _l'Opinion en Allemagne et les conditions de la
paix_ et, en 1874, une brochure pleine de sagesse sur _le Suffrage
universel et la manière de voter_, où il exposait les avantages du
suffrage à deux degrés. Il prit une part active et un intérêt passionné
à la création de l'École des sciences politiques, fondée par son ami E.
Boutmy, et dans laquelle il voyait un instrument puissant de relèvement
social.

Les projets plus ou moins vagues qu'il avait naguère conçus de travaux
sur la Révolution, sur les lois de l'histoire, sur la société et la
religion en France, se représentaient à lui sous une forme nouvelle:
expliquer par l'étude des révolutions survenues entre 1789 et 1804
l'état d'instabilité politique et de malaise social dont souffre la
France et qui l'affaiblit graduellement.

Il allait avoir à appliquer à une grande période de l'histoire, les
principes et la méthode qu'il avait déjà appliqués à la littérature et à
l'art; mais il n'allait pas apporter, à cette tentative nouvelle, tout à
fait le même esprit. Sans doute, il procédera toujours en philosophe et
en savant; il pensera toujours que faire de la science est la meilleure
manière de faire de la politique; mais ce ne sera plus de la science
absolument désintéressée. Il ne pourra plus dire, comme autrefois, qu'il
a fait deux parts de lui-même, et que l'homme qui écrit ne s'inquiète
pas si l'on peut tirer de la vérité des effets utiles, ignore s'il est
célibataire ou marié, s'il existe des Français ou non. L'homme qui écrit
sera désormais un Français, marié, qui s'inquiète pour ses concitoyens
et pour ses enfants des destinées de la patrie, et qui songe à lui être
utile, en lui révélant les causes des maux dont elle est travaillée. Il
ne sera plus un naturaliste qui décrit avec une curiosité également
amusée des monstres ou des êtres normaux, les ravages des tempêtes ou le
retour régulier des marées; il sera un médecin au lit d'un malade,
épiant les symptômes du mal, anxieux d'en diagnostiquer la nature et
désireux de le guérir. Il est trop modeste pour s'imaginer qu'il possède
le remède, mais il croit fermement que la science le découvrira. Pour
lui, il sera satisfait s'il a contribué à éclairer le patient sur les
causes de sa maladie:

«Mon livre, écrit-il à E. Havet, le 24 mars 1878, si j'ai assez de force
et de santé pour l'achever, sera une consultation de médecin. Avant que
le malade accepte la consultation du médecin, il faut beaucoup de temps;
il y aura des imprudences et des rechutes; au préalable, il faut que les
médecins, qui ne sont pas du même avis, se mettent d'accord. Mais je
crois qu'ils finiront par s'y mettre, et les raisons de mon espérance
sont celles-ci: on peut considérer la Révolution française comme la
première application des sciences morales aux affaires humaines; ces
sciences, en 1785, étaient à peine ébauchées; leur méthode était
mauvaise; elles procédaient _a priori_; leurs solutions étaient bornées,
précipitées, fausses. Combinées avec le fâcheux état des affaires
publiques, elles ont produit la catastrophe de 1789 et la très
imparfaite réorganisation de 1800. Mais, après une longue interruption
et un véritable avortement, voici que ces sciences recommencent à
fleurir; elles ont changé complètement de méthode et se font _a
posteriori_. En vertu de cette méthode, leurs solutions seront toutes
différentes, bien plus pratiques. La notion qu'elles donneront de l'État
sera neuve...--Insensiblement, l'opinion changera; elle changera à
propos de la Révolution française, de l'Empire, du suffrage universel
direct, du rôle de l'aristocratie et des corps dans les sociétés
humaines. Il est probable qu'au bout d'un siècle, une pareille opinion
aura quelque influence, sur les Chambres, sur le Gouvernement. Voilà mon
espérance; j'apporte un caillou dans une ornière, mais dix mille
charretées de cailloux bien posés et bien tassés finiront par faire une
route... La reine légitime du monde et de l'avenir n'est pas ce qu'en
1789 on nommait la _raison_: c'est ce qu'en 1878 on nomme la _science_.»

Il disait dans la même lettre:

«J'ai écrit en conscience, après l'enquête la plus étendue et la plus
minutieuse dont j'ai été capable. Avant d'écrire, j'inclinais à penser
comme la majorité des Français, seulement mes opinions étaient une
impression plus ou moins vague et non une foi. C'est l'étude des
documents qui m'a rendu iconoclaste. Le point essentiel... ce sont les
idées que nous nous faisons des principes de 89. À mes yeux, ce sont
ceux du _Contrat social_, par conséquent ils sont faux et malfaisants...
Rien de plus beau que les formules _Liberté_, _Égalité_ ou, comme le dit
Michelet, en un seul mot, _Justice_. Le cœur de tout homme qui n'est pas
un sot ou un drôle est pour elles. Mais en elles-mêmes elles sont si
vagues, qu'on ne peut les accepter sans savoir au préalable le sens
qu'on y attache. Or, appliquées à l'organisation sociale, ces formules,
en 1789, signifiaient une conception courte, grossière et pernicieuse de
l'État. C'est sur ce point que j'ai insisté; d'autant plus que la
conception dure encore et que la structure de la France, telle qu'elle a
été faite de 1800 à 1810, par le Consulat et l'Empire, n'a pas changé.
Nous en souffrirons probablement encore pendant un siècle et peut-être
davantage. Cette structure a fait de la France une puissance de second
ordre; nous lui devons nos révolutions et nos dictatures.»

Il faut toujours se rappeler, en lisant son grand ouvrage des
_Origines_, dans quel esprit il l'a écrit, quel caractère et quel but il
lui a assignés. Cela est nécessaire pour le bien comprendre, pour
apprécier avec équité ce qui nous paraît au premier abord excessif,
exclusif ou erroné. Si Taine, comme tous les médecins très
consciencieux, fut disposé à s'exagérer la gravité du mal, il était, par
contre, incapable de chercher à flatter les goûts du malade, et les
divers partis politiques qui ont tour à tour vu en lui un allié ou un
adversaire se sont également mépris sur ses intentions. La recherche de
la popularité lui était aussi étrangère que la crainte du scandale. Son
premier volume a indigné les admirateurs de l'ancien régime, les trois
suivants ceux de la Révolutionnes deux derniers ceux de l'Empire. Pour
lui, il se sentait aussi incapable de donner un avis sur leurs querelles
que Spinoza l'eût été de se prononcer entre les Arminiens et les
Gomaristes[48]. Il était en dehors et au-dessus des partis; il ne
songeait qu'à la France et à la science.

Il s'était mis à sa tâche avec une conscience et une énergie que rien ne
pouvait ébranler, ni les défaillances de sa santé, ni les fausses
appréciations de la critique et du public. Depuis l'automne de 1871, les
_Origines de la France contemporaine_ prirent tout son temps et toutes
ses pensées[49].

Il faisait lui-même l'énorme travail préparatoire de lecture et de
dépouillement des textes manuscrits et imprimés; les notes innombrables
qui lui ont servi de matériaux ont toutes été prises de sa main. Il
jugeait en outre nécessaire d'acquérir en législation, en droit
administratif, en matière financière, la compétence d'un spécialiste. En
1884, il renonça à son enseignement de l'École des beaux-arts pour
pouvoir se consacrer plus entièrement à sa tâche. Il a succombé avant de
l'avoir achevée. Il tomba malade dans l'automne de 1892 et mourut le 5
mars 1893. Il lui restait à tracer le tableau de la famille et de la
société françaises, dont il avait recueilli les éléments dès 1866, et à
exposer le développement des sciences et de l'esprit scientifique au
XIXe siècle. Ce dernier livre eût été comme sa confession de foi
philosophique et la conclusion naturelle de l'ouvrage, car il y aurait
indiqué les voies où la France devra un jour trouver la guérison de ses
maux et la réparation de ses erreurs. Ses _Origines_ terminées, il
devait revenir à un projet déjà ancien et écrire un _Traité de la
volonté_. Ce travail de pure psychologie eût été le couronnement de la
dernière phase de son activité intellectuelle comme les _Philosophes
français_ en terminent la première et l'_Intelligence_ la seconde. Son
œuvre de littérateur et d'historien, qui a ses racines dans sa
conception philosophique du monde et de l'homme, se serait ainsi trouvée
encadrée entre trois ouvrages de philosophie, le premier consacré à la
critique et à la négation, les deux autres à l'affirmation et à la
reconstruction.

Il est à jamais déplorable que Taine n'ait pas pu donner à sa théorie de
l'_Intelligence_ son pendant et son complément naturel dans une théorie
de la _Volonté_. Il eût été beau de voir le plus mystérieux des
phénomènes psychiques expliqué et analysé par un homme dont la vie et
l'activité tout entières ont été un miracle de volonté, et il aurait
contribué à ramener sur le terrain solide de l'observation psychologique
et de la science positive une génération qui semble parfois disposée à
ne voir dans les conquêtes de la science que des domaines nouveaux
ouverts à la rêverie.

Bien qu'elle soit demeurée inachevée, l'œuvre de Taine nous impose par
sa grandeur, sa grandeur et son unité. _L'Intelligence_ (1868-1870) en
forme le centre et en donne la clef. Tous ses autres écrits n'en sont
que des illustrations. De 1848 à 1853 il fixe pour lui-même sa méthode
et son système; de 1853 à 1858 il parcourt l'histoire et le monde pour
chercher dans des cas particuliers (_La Fontaine_, _Tite-Live_, les
_Essais_) des vérifications de cette méthode et de ce système; de 1858 à
1868 il les applique à de larges généralisations littéraires et
artistiques, de 1870 à 1893 à une vaste généralisation historique. Il y
a peu d'exemples d'une pensée aussi fidèle à elle-même, aussi nettement
formulée dès le début, aussi rigoureusement maintenue jusqu'au bout dans
sa ligne inflexible à travers une accumulation incessante de faits, un
jaillissement intarissable d'idées et d'images. De la première ébauche
de sa thèse sur les sensations au dernier chapitre de ses _Origines_,
Taine reste identique à lui-même, et la préface du _Tite-Live_, la
conclusion des _Philosophes français_, l'_Introduction à la Littérature
anglaise_, le livre de l'_Intelligence_, marquent les points de repère
d'un système plutôt que les étapes d'une pensée qui évolue.

La conception que les penseurs se font de l'Univers n'est que l'image
agrandie de leur propre personnalité intellectuelle. L'œuvre de Taine a
été ce que l'Univers était pour lui: le rayonnement prodigieusement
varié et merveilleusement coloré d'une pensée unique. Il n'est pas
d'écrits qui, mieux que les siens, puissent servir à illustrer son
système. Il faut ajouter, il est vrai, que dans les applications de
détail il avait, avec les années, gagné en largeur de compréhension et
en chaleur de sympathie, et que son intransigeance de logicien s'était
assouplie depuis le temps où le M. Pierre des _Philosophes français_
réduisait tout en chiffres. Dans sa _Philosophie de l'art_ il mêlait un
élément moral à l'appréciation esthétique en tenant compte du degré de
bienfaisance de l'œuvre d'art, tandis qu'auparavant, dans la morale
même, il ne tenait compte que du degré de perfection des types, du degré
de généralité des actes. On trouve dans sa _Littérature anglaise_ des
pages sur la Réforme, dans ses _Origines_ des pages sur le rôle social
et moral du catholicisme, que sans doute il n'eut pas écrites en 1851 ou
1852. Mais le fond de sa pensée n'a point varié. Jusqu'à son dernier
jour, Marc-Aurèle reste pour lui ce qu'il était en 1851, son catéchisme.
Peu de temps avant de mourir il déclarait que si le champ des hypothèses
métaphysiques et des possibilités infinies s'était élargi pour son
esprit, il lui était toujours impossible d'admettre l'existence d'un
Dieu personnel gouvernant arbitrairement le monde par des volontés
particulières.

Taine a justifié par sa vie entière la justesse du jugement porté sur
lui par M. Vacherot en 1850. Il a vécu pour penser. Il a servi ce qu'il
a cru la vérité avec une fermeté indomptable, désintéressée et résignée.
On peut trouver en lui des lacunes, on n'y trouvera pas une tache.




III

L'HOMME ET L'ŒUVRE


La mort de Taine, suivant de si près celle de Renan, a véritablement
découronné la France. Elle avait le privilège de posséder deux de ces
hommes exceptionnels dont le cerveau encyclopédique embrasse toute la
science d'une époque, en exprime toutes les tendances intellectuelles et
morales et domine d'assez haut la nature et l'histoire pour s'élever à
une conception personnelle de l'univers. En cinq mois, ces deux hommes,
si différents l'un de l'autre par leur caractère comme par leurs
qualités d'écrivains et de penseurs, mais qui n'en incarnaient que mieux
les aptitudes diverses de leur nation et de leur pays, et qui étaient
universellement reconnus comme les interprètes et les maîtres les plus
autorisés de la génération qui a vécu de 1850 à 1880, ont été enlevés
par la mort dans toute la plénitude de leur talent.

Tous deux ont fait de la science la maîtresse de leurs pensées et de la
vérité scientifique le but de leurs efforts; tous deux ont travaillé à
hâter le moment où une conception scientifique de l'univers succédera
aux conceptions théologiques; mais, tandis que Taine croyait pouvoir
jeter les assises d'un système défini et posséder des vérités certaines
et démontrables, sans se permettre de sortir jamais du cercle assez
étroit de ces vérités acquises, Renan se plaisait, au contraire, aux
échappées du sentiment et du rêve dans le domaine de l'incertain, de
l'inconnu ou même de l'inconnaissable; il aimait à remettre en question
les résultats considérés comme établis, à prémunir les esprits contre
une trop grande sécurité intellectuelle. Aussi son action a-t-elle
quelque chose de contradictoire. Les esprits les plus opposés se
réclament de lui. Il prépare en quelque mesure la réaction momentanée
que nous voyons se produire aujourd'hui contre les tendances positives
et scientifiques de l'époque précédente. Il plane au-dessus de son temps
et de sa propre œuvre par son ironie comme par les envolées de ses
espérances et de ses rêves. L'œuvre de Taine, au contraire, plus
limitée, mais d'une solide unité, d'une logique inflexible, est en
étroite relation avec le temps où il a vécu; elle a fortement agi sur ce
temps et en a été la plus complète et la plus juste expression.




I


Taine a été le philosophe et le théoricien du mouvement réaliste et
scientifique qui a succédé en France au mouvement romantique et
éclectique. L'époque qui s'étend de 1820 à 1850 avait vu se produire une
réaction contre ce qu'il y avait de vide, de conventionnel et de stérile
dans l'art, la littérature et la philosophie de l'âge précédent. Aux
formules étroites et immuables de l'école classique de la décadence,
elle opposa le principe de la liberté dans l'art; à l'imitation servile
de l'antiquité, des sources toutes nouvelles d'inspiration cherchées
dans les chefs-d'œuvre de tous les temps et de tous les pays; à un style
uniforme dans sa régularité terne et convenue, la variété et les
caprices du goût individuel; à la timidité et au terre à terre de
l'idéologie, les larges horizons d'un spiritualisme éclectique où
trouvaient place toutes les grandes doctrines qui avaient tour à tour
dominé ou séduit l'esprit humain, et qui prétendait même concilier la
religion et la philosophie. Mais, si brillante qu'ait été cette époque
de l'histoire intellectuelle de la France, quel qu'ait été le génie de
quelques-uns des hommes et la beauté de quelques-unes des œuvres qu'elle
a enfantés, bien qu'elle ait élargi le goût comme la pensée et donné à
la littérature et à l'art plus d'originalité, de couleur et de vie, elle
n'avait pas entièrement satisfait les espérances qu'elle avait fait
naître. Elle s'était trompée en prenant pour un principe de l'art la
liberté, qui n'en est qu'une condition. Son éclectisme superficiel, son
syncrétisme confus avaient manqué d'unité d'action, d'idéal défini, de
principe organique. Elle avait remplacé certaines conventions par des
conventions nouvelles, une rhétorique vieillie par une autre rhétorique
qui avait pris des rides en quelques années; elle était tombée, elle
aussi, dans le vague, la déclamation, le lieu commun; elle avait cru que
l'inspiration et le caprice pouvaient tenir lieu d'étude, et qu'on
pouvait deviner l'histoire et l'âme humaine, les peindre et les décrire
par à peu près. La philosophie enfin était très vite tombée dans le plus
stérile bavardage, en restant étrangère au mouvement scientifique qui
renouvelait à côté d'elle la science de l'homme et de la nature et les
bases expérimentales de la psychologie.

Les générations qui sont arrivées à l'âge adulte vers 1850 et dans les
vingt années qui ont suivi, tout en acceptant dans une large mesure
l'héritage du romantisme, en rejetant comme lui les règles surannées du
classicisme au nom de la liberté dans l'art, en cherchant comme lui la
couleur et la vie, se sont cependant nettement séparées de lui. Au lieu
de laisser le champ libre à l'imagination et au sentiment individuel, de
permettre à chacun de se forger un idéal vague et tout subjectif, elles
ont eu un principe commun d'art et de vie: la recherche du vrai; non pas
de ces conceptions abstraites, arbitraires et subjectives de l'esprit ou
de ces rêves de l'imagination qu'on décore souvent du nom de vérité,
mais du vrai objectif et démontrable cherché dans la réalité concrète,
de la vérité scientifique en un mot. Cette tendance a été si générale,
si profonde, si vraiment organique qu'on retrouve cette même recherche
passionnée de la vérité, du réalisme scientifique dans tous les ordres
de productions intellectuelles, que leurs auteurs en eussent ou non
conscience; dans les tableaux de Meissonier, de Millet, de
Bastien-Lepage et de l'école du plein air comme dans les drames
d'Augier; dans les poésies de Leconte de Lisle, de Hérédia et de
Sully-Prudhomme comme dans les ouvrages historiques de Renan et de
Fustel de Coulanges; dans les romans de Flaubert, de Zola et de
Maupassant comme dans les livres de Taine. Ce mouvement avait eu des
précurseurs illustres, Géricault, Stendhal, Balzac, Mérimée,
Sainte-Beuve, A. Comte, et d'autres encore; mais ce n'est qu'après 1850
que le réalisme scientifique devint vraiment le principe organique de la
vie intellectuelle en France. On chercha dans les arts plastiques aussi
bien qu'en poésie à perfectionner la technique, à serrer de plus près la
nature, à donner plus de précision au style, à observer la vérité
historique. Les romanciers apportèrent une conscience extrême à observer
la vie, les mœurs, à recueillir des documents vrais, qu'il s'agît de
décrire le présent ou de reconstituer le passé. Flaubert emploie les
mêmes procédés pour peindre les mœurs d'un village normand ou celles de
Carthage au temps de la guerre des mercenaires; Bourget apporte dans
l'analyse des personnages d'un roman la précision d'un psychologue de
profession; Zola y introduit la physiologie et la pathologie; la poésie
de Leconte de Lisle et de Hérédia est nourrie d'érudition, celle de
Sully-Prudhomme de science et de philosophie; Coppée est un peintre
réaliste des mœurs bourgeoises et populaires. Les historiens apportent à
la recherche des documents, à l'exactitude du détail un scrupule parfois
excessif; ils ambitionnent par-dessus tout le mérite de savoir critiquer
et interpréter sainement les textes. Les philosophes demandent aux
mathématiques, à l'histoire naturelle, à la physiologie, les fondements
d'une psychologie plus rigoureuse, d'une conception plus rationnelle et
plus sûre du monde, d'une connaissance plus précise des lois de la
pensée. Claude Bernard et Berthelot sont considérés par les, philosophes
comme des maîtres et des collaborateurs. Recherche de la vérité
extérieure, de la reproduction fidèle des apparences colorées et
sensibles de la vie; recherche de la vérité intérieure, du jeu
nécessaire des forces et des causes naturelles qui déterminent ces
apparences: tel a été le double effort qui a animé nos poètes, nos
peintres, nos sculpteurs, nos romanciers et nos philosophes aussi bien
que nos savants. Cette unité d'inspiration et de labeur a une
incontestable grandeur en dépit des erreurs où le réalisme a entraîné
beaucoup de ses adeptes. Taine a la gloire d'avoir eu, plus que tout
autre, la conscience de l'état d'âme et d'esprit de sa génération;
philosophe, esthéticien, critique littéraire, historien, il en a
manifesté les tendances avec rigueur, éclat et puissance; il a exercé
sur elle une influence profonde. Si l'on retrouve chez lui certaines
tendances de cet esprit classique dont il a été le constant adversaire,
s'il a pris trop volontiers la simplicité et la clarté pour des preuves
de la vérité, s'il a trop aimé les formules absolues et les
systématisations logiques, s'il a aussi conservé quelque chose du
romantisme dans son goût pour le pittoresque descriptif et pour les
génies exubérants et tumultueux, il a eu, par excellence, ce mérite
d'aimer la vérité pour elle-même, de croire en elle et à sa vertu
bienfaisante, de la chercher par l'effort le plus sincère et le plus
désintéressé, et de montrer à sa génération comment on peut allier la
recherche passionnée de l'art avec le service austère et modeste de la
science.




II


Nous avons dit quelle fut sa vie: laborieuse, simple, sérieuse, ennoblie
et illuminée par les joies de l'amitié, de la famille, de la pensée, par
l'amour de la nature et de l'art. Le caractère de l'homme était en
harmonie parfaite avec sa vie. Il suffisait de l'approcher pour s'en
convaincre, car, si sa vie fut cachée aux yeux du monde, nul homme ne
fut moins caché, moins secret pour ceux qui eurent le privilège de le
fréquenter. Ce grand amant du vrai était vrai et sincère en toutes
choses, dans sa pensée, dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses
actes. Il avait, ce puissant esprit, le sérieux, la simplicité et la
candeur d'un enfant; et c'est au sérieux, à la simplicité, à la candeur
avec lesquels il ouvrait ses regards naïfs et scrutateurs sur le monde
et sur les hommes qu'il a dû précisément la puissance d'impression et
d'expression qui est son originalité et la marque de son génie. D'où lui
venaient ces rares et séduisantes qualités? Venaient-elles de sa race?
On serait presque tenté de le croire quand on lit dans la description de
la France par Michelet ce qu'il dit de la population des Ardennes: «La
race est distinguée; quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe;
la figure un peu sèche et taillée à vives arêtes. Ce caractère de
sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève de
Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche.
L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez
les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune[50].» Mais
Vouziers est limitrophe entre la Champagne et l'Ardenne, et chez Taine
la naïveté malicieuse du Champenois, la flamme pétillante des vins du
pays de La Fontaine, un de ses auteurs de prédilection, tempérait la
sécheresse ardennaise.

On éprouve toutefois quelque scrupule à parler des influences de race en
présence d'une nature aussi exceptionnelle que celle de Taine, aussi
consciente, aussi réfléchie, aussi volontaire, et dans laquelle il est
si difficile de séparer les mérites intellectuels du penseur et de
l'écrivain des vertus personnelles de l'homme.

Ce qui frappait avant tout chez lui; c'était sa modestie. Elle se
manifestait dans son apparence même. Elle n'avait rien qui attirât les
regards. Il était d'une taille plutôt au-dessous de la moyenne; ses
traits sans régularité, ses yeux légèrement discors et voilés par des
lunettes, son corps un peu chétif, surtout dans sa jeunesse, ne
révélaient rien de lui à un observateur inattentif. Mais, en le voyant
de près, en causant avec lui, on était frappé du caractère de puissance
et de solidité de la structure du crâne et du visage, de l'expression,
tantôt réfléchie et comme retournée en dedans, tantôt interrogatrice et
pénétrante de son regard, du mélange de douceur et de force de tout son
être. À mesure qu'il vieillissait, ce caractère de sérénité robuste et
aimable s'était accentué, et le peintre Bonnat l'a bien rendu, dans
l'admirable portrait qu'il a fait de son ami, un des rares portraits qui
existent de Taine, car sa modestie répugnait à poser devant l'objectif
des photographes, comme à répondre à l'indiscrétion des interviewers. Il
avait horreur de tout ce qui ressemble au bruit, à la réclame; il fuyait
le monde non seulement parce que sa santé et son travail l'exigeaient,
mais parce qu'il lui déplaisait d'être un objet de curiosité et de mode.
Ce n'était point sauvagerie de sa part, car nul n'était plus
accueillant, quand il croyait pouvoir soit donner un conseil, soit
recueillir un avis. Non seulement il était exempt de toute affectation,
de toute pose, de toute hauteur, mais il avait le don de ne jamais faire
sentir sa supériorité, de mettre à l'aise les plus humbles
interlocuteurs, de les traiter en amis et en égaux, de leur donner
l'illusion qu'il avait quelque chose à recevoir d'eux.

Ce don n'était point l'effet d'un artifice de courtoisie et de
condescendance, mais tenait au fond même de sa nature et de ses
sentiments. Il venait tout d'abord du sérieux de son caractère. Très
sensible au talent, à la beauté, la vérité lui importait bien davantage.
Il était bien plus désireux de trouver le vrai que de recueillir des
éloges. En toute chose, en tout homme il allait droit au fond, persuadé
qu'il y trouverait toujours quelque chose à apprendre, et sa conception,
toute scientifique, de la vérité lui faisait attacher un prix infini à
l'acquisition des moindres notions, pourvu qu'elles fussent précises et
sûres.--Aussi préférait-il par-dessus tout la conversation des hommes
qui sont maîtres dans un art, dans une science, voire dans un métier; il
savait les questionner et faire son profit de leurs connaissances
spéciales pour l'édifice de ses propres conceptions générales. Il
préférait une causerie sur le commerce avec un marchand ou sur le jeu
avec un enfant à la frivolité des conversations mondaines ou à la
rhétorique des demi-savants. La frivolité déclamatoire ou blagueuse lui
était odieuse. L'ironie même lui était étrangère, bien qu'il n'ait
manqué ni d'enjouement ni de verve satirique.

Sa modestie avait aussi sa source dans sa bonté et sa bienveillance.
Quoique sa philosophie fût assez dure pour l'espèce humaine et classât
une bonne partie des hommes au nombre des animaux malfaisants, il était
en pratique plein d'indulgence, de pitié, charitable comme tous les
humbles de cœur. Il avait même cette bonté plus rare qui rend attentif à
éviter tout ce qui peut blesser ou affliger, et c'est dans son cœur que
sa courtoisie comme sa modestie avaient leur source. Il avait le respect
de l'âme humaine; il en savait la faiblesse et se gardait de porter la
main sur ce qui peut la fortifier contre le mal ou la consoler dans la
douleur. C'est ce qui explique la démarche, mal comprise de
quelques-uns, par laquelle ce libre penseur, catholique de naissance et
si ferme dans son incroyance, a exprimé le désir d'être enterré selon le
rite protestant. Son aversion pour l'esprit de secte, pour les
manifestations bruyantes, pour les discussions oiseuses lui faisait
redouter un enterrement civil qui aurait pu paraître un acte d'hostilité
contre la religion et lui attirer des hommages inspirés plus par le
désir de contrister les croyants que par celui d'honorer sa mémoire. Il
était heureux, au contraire, de témoigner sa sympathie pour la grande
force morale et sociale du christianisme. Un enterrement catholique,
d'autre part, eût supposé un acte d'adhésion et une sorte de désaveu de
ses doctrines. Il savait que l'Église protestante pouvait lui accorder
des prières tout en respectant son indépendance, et sans lui attribuer
des regrets ou des espérances qui étaient loin de sa pensée. Il a voulu
être conduit à son dernier repos avec la simplicité qu'il portait en
toutes choses, sans discours académiques, sans pompe militaire, sans
rien aussi qui pût prêter aux disputes passionnées des hommes et ajouter
à cette anarchie morale dont il avait cherché à combattre les effets en
en démêlant les causes.

Cette bonté, cette douceur, cette réserve, cette modestie, ce respect
des sentiments d'autrui ne s'alliaient d'ailleurs à aucune faiblesse de
caractère, à aucune complaisance pour les convenances mondaines, à
aucune timidité de pensée. La nature pacifique de Taine et ses idées sur
les lois de l'évolution sociale s'accordaient à lui inspirer la crainte
et l'horreur des révolutions violentes, mais peu d'hommes ont montré
dans leur vie intellectuelle une sincérité, une probité aussi
courageuse. Il ne concevait même pas qu'une considération personnelle
pût arrêter l'expression d'une conviction sérieuse. Il avait, au sortir
de l'École normale, sans aucun désir de bravade, compromis sa carrière
en exposant sincèrement ses idées philosophiques. Il avait abandonné
l'Université pour courir les risques de la carrière littéraire
indépendante, sans se donner des airs de martyr ou de héros. Il avait
ensuite dans ses ouvrages poursuivi l'exposition de ses idées sans
s'inquiéter s'il scandalisait des amis ou des protecteurs, et sans
jamais répondre aux attaques de ses adversaires; toute polémique
personnelle lui paraissait blessante pour les personnes et inutile à la
science; enfin, dans ses _Origines de la France contemporaine_, il avait
successivement soulevé contre lui les indignations de tous les partis en
leur disant à tous ce qu'il croyait vrai. Cette sincérité courageuse, ce
n'est pas seulement vis-à-vis des autres et du monde qu'il l'avait
montrée, mais, ce qui est plus rare, il l'avait eue vis-à-vis de
lui-même. Ayant eu de bonne heure une idée très nette du domaine réservé
à la science, il s'était interdit d'espérer d'elle plus qu'elle ne
pouvait lui donner comme aussi d'y mêler aucun élément étranger. Il en
séparait nettement la morale pratique[51] et la religion. Il ne lui
attribuait aucune vertu mystique et ne lui demandait pas les règles de
la vie. Mais, d'un autre côté, dans le domaine qui lui est propre, il
l'avait suivie, sans crainte, sans hésitation, sans regrets, sans jamais
lui demander où elle le conduisait. Il n'avait jamais admis que rien pût
entrer en conflit avec la science. Il se serait fait un reproche, comme
d'une faiblesse, de s'inquiéter si la vérité scientifique est triste ou
gaie, morale ou immorale. Elle est la vérité, et cela suffit. Il s'est
gardé de jamais laisser le sentiment ou l'imagination corrompre la
probité, l'austérité et, si je puis dire, la chasteté de sa pensée.

Un tel caractère, une telle vie, une telle œuvre sont le caractère et la
vie d'un sage. Je dis d'un sage et non pas d'un saint, car la sainteté
suppose quelque chose d'excessif, d'enthousiaste, d'ascétique et de
surhumain que Taine pouvait admirer, mais à quoi il ne prétendait pas.
Il aimait et pratiquait la vertu, mais une vertu humaine, accessible et
simple. Épris du réel et du vrai, il ne se prescrivait point de règle
qu'il ne voulût pleinement observer, comme il n'affirmait rien qu'il ne
crût pouvoir prouver. Ce n'est point un simple jeu d'esprit que ses
beaux sonnets sur les chats[52], ces animaux graves, doux, résignés,
amis de l'ordre et du confort, pour qui il avait une véritable
adoration. Il y exprime non seulement sa sympathie pour eux, mais aussi
sa conception de la sagesse, qui réunit Épicure à Zénon. Son idéal de
vie n'était pas l'ascétisme chrétien de l'auteur de l'_Imitation_ ou des
solitaires de Port-Royal, ce n'était pas même le stoïcisme roide et
outré d'Épictète, c'était le stoïcisme attendri et raisonnable de
Marc-Aurèle. Il a vécu conformément à cet idéal. N'est-ce pas un assez
bel éloge?




III


Les théories des philosophes ne sont pas seulement intéressantes par ce
qu'elles nous apprennent sur les choses qu'elles prétendent expliquer;
elles le sont aussi, plus encore peut-être, par ce qu'elles nous
apprennent sur les philosophes eux-mêmes. Nos idées sur les choses ne
sont jamais que l'impression subjective faite par le monde extérieur sur
notre sensibilité et notre cerveau; ce qu'elles expliquent le mieux,
c'est notre propre constitution intellectuelle. La théorie favorite de
Taine sur la genèse des grands hommes consiste à voir en eux des
produits de la _race_, du _moment_, et du _milieu_, et à démêler ensuite
dans leur individualité une faculté maîtresse dont toutes les autres
dépendent. On a souvent critiqué cette théorie, si séduisante pourtant;
mais, s'il est beaucoup d'hommes de génie à qui elle s'applique avec
peine, elle s'applique à merveille à Taine lui-même.

Il est bien de son pays et sa _race_; il est de la lignée des meilleurs
esprits français: ami des idées claires et pondérées, de la simplicité
harmonieuse; éloquent, rationaliste et raisonneur, point sentimental,
point mystique, mais solide, loyal et vrai; amoureux de la beauté des
formes et des couleurs. Si ces qualités s'associent chez lui à un ton
parfois tranchant, à une sévérité parfois chagrine et satirique, on peut
y voir, si l'on veut, une influence de ses origines ardennaises.

Il est, par excellence, comme nous l'avons montré, le représentant de
son époque, de son _moment_. L'effondrement, le lamentable fiasco de la
République de 1848 avait guéri les Français de l'enthousiasme et des
chimères, et dès 1840 Sainte-Beuve déclarait que le romantisme avait
avorté. Les esprits étaient tout préparés à accepter des doctrines qui
chercheraient dans les faits eux-mêmes leur raison d'être, qui les
prendraient comme seule base solide du raisonnement, qui ramèneraient
l'art, la littérature, la philosophie, la politique à l'observation du
réel, comme au seul principe de vérité et de vie.

Il a reçu enfin profondément l'empreinte du _milieu_ où il s'est formé.
L'austérité de sa race a été accrue en lui par l'existence laborieuse,
solitaire, économe de ses premières années; les injustices dont il a été
victime lui ont fait trouver un certain plaisir à affirmer ses idées
sans s'inquiéter de l'opinion du monde et à dédaigner les faux jugements
dont il était l'objet, qu'il écrivit ses _Philosophes français au XIXe
siècle_, la préface de sa _Littérature anglaise_ ou les _Origines de la
France contemporaine_. Au point de vue intellectuel, on retrouve en lui
l'influence des divers milieux qu'il a fréquentés. Il y a chez lui des
retours, des ressouvenirs du romantisme qui régnait encore au temps de
sa jeunesse, mais ses instincts étaient classiques, comme le montre la
préférence qu'il accordait à Musset sur Hugo et Lamartine.
L'enseignement universitaire et l'École normale développèrent encore en
lui certains côtés de l'esprit classique: le besoin de généraliser et
d'abstraire, le goût pour la systématisation et pour la raison oratoire.
Il fréquenta ensuite le monde des savants, physiologistes et médecins,
et prit comme eux l'habitude de tout rapporter aux phénomènes de la vie
physique et de tout soumettre à un déterminisme universel. Il trouva
dans ces études les bases de son réalisme scientifique. Enfin, il eut
une prédilection marquée pour la société des artistes. Il vit la nature
et l'histoire avec des yeux de peintre, attachant une importance extrême
à toutes les questions de coloris, de costume, de mœurs, de décor
extérieur, où il voyait la traduction sensible de la vie intérieure. Il
est, de tous nos grands écrivains, celui dont les procédés descriptifs
font le plus songer à ceux de la peinture. Il en a les accumulations de
touches successives, les oppositions d'ombres et de lumières, les
empâtements; son imagination n'a rien de rêveur, elle est concrète et
colorée.

Au milieu de toutes ces influences et de ces aptitudes diverses, quelle
a été chez Taine la _faculté maîtresse_, celle qui a dominé et façonné
toutes les autres? C'est, il me semble, la puissance logique. Quoi donc?
Cet écrivain si coloré, cet historien toujours préoccupé de voir des
hommes vivants, agissants, parlants, ce critique qui aime par-dessus
tout, dans les œuvres littéraires ou artistiques, la force et l'éclat,
Shakespeare, Titien, ou Rubens, aurait eu pour faculté dominante une
faculté d'ordre purement scientifique et, pour ainsi dire, mathématique?
Il en est ainsi pourtant. Là se trouve sa grandeur et sa faiblesse, le
secret de sa puissance et de ses lacunes. Tout se ramène pour lui à un
problème de dynamique: l'univers sensible comme le moi humain, une œuvre
d'art comme un événement historique. Chacun de ces problèmes est réduit
à ses termes les plus simples. Au risque même de mutiler la réalité, la
solution est poursuivie avec la rigueur inflexible d'un mathématicien
démontrant un théorème, d'un logicien posant un syllogisme. S'il a
devant lui un écrivain ou un artiste, il _induit_ ce qu'il a dû être de
la race, du milieu et du moment; puis, quand il a saisi la faculté
maîtresse de son individualité, il en _déduit_ tous ses actes et toutes
ses œuvres. S'il cherche à déterminer ce qui constitue l'idéal dans
l'art, il ne le trouve que dans le degré d'importance et le degré de
bienfaisance, c'est-à-dire d'utilité générale, de l'œuvre d'art, et
encourt le reproche d'oublier l'élément mystérieux, indéfinissable à
cause de son infinie complexité, qui s'appelle la beauté. S'il veut
expliquer la France contemporaine, il montrera la foi absolue dans la
raison abstraite achevant de détruire un organisme social où les forces
naturelles et spontanées, soit individuelles, soit collectives, ont été
successivement épuisées et anéanties, et provoquant d'abord l'anarchie
révolutionnaire, puis l'écrasante centralisation créée par Napoléon.
Tout ce qui ne rentrera pas dans le cadre de cette démonstration, le
rôle des parlementaires sous l'ancien régime, l'œuvre de la
Constituante, l'action des causes extérieures, guerres et insurrections,
se trouvera éliminé comme par définition. Cette faculté logique
dominatrice dictera à Taine sa doctrine, qui sera le déterminisme le
plus inexorable. Le déterminisme est pour lui, comme pour Claude
Bernard, la base de tout progrès et de toute critique scientifique, et
il cherche dans le déterminisme l'explication des faits de l'histoire
comme celle des œuvres de l'esprit.

Toutefois, si Taine était un logicien, il était un logicien d'une espèce
particulière. C'était un logicien réaliste, et sa logique n'opérait que
sur des notions concrètes. Ce serait mal comprendre sa doctrine que de
la séparer de sa méthode. La forme particulière de ses aptitudes
mathématiques nous donne à cet égard un précieux renseignement pour la
connaissance de sa constitution intellectuelle. Il était admirablement
doué pour les mathématiques et avait au plus haut degré le don du calcul
mental. Il pouvait faire de tête des multiplications et des divisions de
plusieurs chiffres. Mais cette aptitude calculatrice était associée à un
don remarquable d'imagination visuelle. Quand il faisait une opération
mentale de ce genre, il voyait les chiffres et opérait comme il aurait
fait sur le tableau noir. De même, le travail logique de son esprit
avait toujours pour point de départ les faits, observés avec une
puissance extraordinaire de vision, recueillis avec une conscience
infatigable, groupés avec une méthode rigoureuse. Il procédait en
histoire et en critique littéraire ou artistique comme en philosophie.
Le point de départ de sa théorie de l'Intelligence, c'est le signe,
l'idée n'étant pas autre chose pour lui que le nom d'une série
d'expériences impossibles. Le signe est le nom collectif d'une série
d'images, l'image est le résultat d'une série de sensations, et la
sensation le résultat d'une série de mouvements moléculaires. On remonte
ainsi à travers une série de faits sensibles à une action mécanique
initiale. De plus, pour lui, et c'est là ce qui le distingue des purs
positivistes, le fait et la cause sont identiques. Tandis que le
positiviste se contente d'analyser les faits, de constater leur
concomitance ou leur succession sans prétendre saisir aucun rapport
certain de causalité, Taine, au nom de son déterminisme absolu, voit
dans chaque fait un élément nécessaire d'un groupe de faits de même
nature qui le détermine et qui en est la cause. Chaque groupe de faits
est à son tour conditionné par un groupe plus général qui est aussi sa
cause, et on pourrait théoriquement remonter de groupe en groupe jusqu'à
une cause unique qui serait la condition de tout ce qui existe. Dans
cette conception, la force, l'idée, la cause, le fait arrivent à se
confondre, et, si Taine avait cru pouvoir s'élever jusqu'à la
métaphysique, j'imagine que cette métaphysique aurait été un mécanisme
monistique dans lequel les phénomènes du monde sensible et les idées du
moi pensant n'auraient été que les apparences successives que prennent
pour nos sens les manifestations de l'être en soi, de l'idée en soi; de
l'acte en soi.

Cela nous fait comprendre comment ce grand logicien a été en même temps
un grand peintre, comment s'est formé ce style si personnel, où la
vigueur du coloris et de l'imagination s'allie à la rigueur du
raisonnement, où chaque touche du pinceau du peintre est un élément
indispensable de la démonstration du philosophe. L'imagination même de
Taine est d'un genre particulier. Elle n'est, comme je l'ai dit, ni
sentimentale ni rêveuse. Elle n'a pas ces éclairs inattendus, ces
visions soudaines qui, chez un Shakspeare, illuminent tout à coup les
fonds mystérieux de l'âme ou de la nature; ce n'est pas une imagination
suggestive et révélatrice, c'est une imagination descriptive et
explicative. Elle nous fait voir les choses avec tout leur relief, toute
leur intensité colorée, et, par des comparaisons longuement poursuivies
où se retrouve toute la puissance d'analyse du logicien, elle nous aide
à classer les faits et les idées. Son imagination n'est que le vêtement
somptueux de sa dialectique. On a prétendu que le style coloré que nous
admirons en lui ne lui était pas naturel, qu'en entrant à l'École
normale on lui reprochait son style terne et abstrait; qu'il s'est créé
un style nouveau, à force d'étude et de volonté, en se nourrissant de
Balzac et de Michelet. Il y a là une bonne part de légende. Sans doute,
la volonté a joué, chez ce robuste génie, un rôle dans la formation de
son style comme dans celle de ses idées; mais il y a un accord trop
profond entre son style, sa méthode et sa doctrine pour que son style
n'ait pas été produit par une nécessité intime de sa nature. On ne
fabrique pas à volonté un style de cette beauté, solide, éclatant,
tantôt vibrant de nervosité, tantôt s'épanchant en périodes d'une large
et majestueuse harmonie. Il faut reconnaître cependant que ce mélange de
dialectique et de pittoresque, cette application de la science à la
critique et à l'esthétique, cette intervention constante de la physique
et de la physiologie dans les choses de l'esprit, cet effort pour tout
ramener à des lois nécessaires et à des principes simples et clairs,
n'étaient point sans dangers ni sans inconvénients. La complexité de la
vie rentre difficilement dans des cadres aussi précis et aussi
inflexibles, et surtout la nature a ce merveilleux et inexplicable
privilège, partout où elle combine des éléments, d'ajouter à ces
éléments un élément nouveau qui en résulte, mais n'est point expliqué
par eux. Cela est vrai surtout dans le monde organique, et, ce qui
constitue la vie, c'est précisément ce je ne sais quoi mystérieux qui
fait que la plante sort de la graine, la fleur de la plante et le fruit
de la fleur. Le mécanisme universel de Taine ne laissait pas sentir ce
mystère, et c'est ce qui donnait à son style comme à son système une
rigidité qui éloignait de lui bien des esprits. Amiel a exprimé, avec
l'excès que son âme maladive portait en toutes choses, l'impression que
produisent les œuvres de Taine sur certaines natures tendres, mystiques,
que blesse la logique:


«J'éprouve une sensation pénible avec cet écrivain, comme un grincement
de poulies, un cliquettement de machine, une odeur de laboratoire. Ce
style tient de la chimie et de la technologie. La science y devient
inexorable. C'est rigoureux et sec, c'est pénétrant et dur, c'est fort
et âpre; mais cela manque de charme, d'humanité, de noblesse, de grâce.
Cette sensation, pénible à la dent, à l'oreille, à l'œil et au cœur,
tient à deux choses probablement: à la philosophie morale de l'auteur et
à son principe littéraire. Le profond mépris de l'humanité, qui
caractérise l'école physiologiste, et l'intrusion de la technologie dans
la littérature, inaugurée par Balzac et Stendhal, expliquent cette
aridité secrète, que l'on sent dans ces pages, qui vous happe à la gorge
comme les vapeurs d'une fabrique de produits minéraux. Cette lecture est
instructive à un très haut degré, mais elle est antivivifiante; elle
dessèche, corrode, attriste. Elle n'inspire rien, elle fait seulement
connaître. J'imagine que ce sera la littérature de l'avenir, à
l'américaine, formant un contraste profond avec l'art grec; l'algèbre au
lieu de la vie, la formule au lieu de l'image, les exhalaisons de
l'alambic au lieu de l'ivresse d'Apollon, la vue froide au lieu des
joies de la pensée, bref, la mort de la poésie, écorchée et anatomisée
par la science.»


Il y a là, avec une part de vérité, beaucoup d'exagération et même
d'injustice. Il suffit de relire l'essai intitulé: _Sainte Odile et
Iphigénie en Tauride_, pour voir à quel point Taine sentait la beauté
antique, de relire ses pages sur madame de Lafayette ou sur Oxford pour
reconnaître qu'il avait le don de la grâce, et celles sur la Réforme en
Angleterre pour sentir combien il était ému par les luttes de la
conscience et par le spectacle de l'héroïsme moral. Il serait facile en
parcourant ses ouvrages de montrer que ce grand esprit, si profondément
artiste, aussi capable de goûter, en musicien consommé qu'il était, une
sonate de Beethoven que les rêveries métaphysiques de Hegel, était
accessible à toutes les grandes idées comme à tous les grands
sentiments; mais il regardait comme un devoir de probité morale autant
qu'intellectuelle d'écarter de la recherche du vrai toutes les vagues
chimères par lesquelles l'homme se crée un univers conforme aux désirs
de son cœur.




IV


Chassant de ses conceptions toutes les entités métaphysiques, tout
élément mystérieux, ramenant tout à des groupements de faits, Taine
devait transformer tous les problèmes de littérature et d'esthétique en
problèmes d'histoire. Aussi ses ouvrages, à l'exception de son _Voyage
aux Pyrénées_ et de son livre l'_Intelligence_, sont-ils tous des
ouvrages d'histoire. Ils marquent le dernier terme de l'évolution par
laquelle la critique littéraire est devenue une des formes de
l'histoire. Villemain avait le premier montré les relations qui existent
entre le développement historique et le développement littéraire.
Sainte-Beuve avait cherché avec plus de rigueur l'explication des œuvres
littéraires dans les circonstances de la vie des écrivains et du temps
où ils avaient vécu. Taine vit dans ces œuvres avant tout les documents
les plus précieux, les plus significatifs que l'histoire puisse
enregistrer, en même temps que le fruit nécessaire de l'époque qui les a
produites. L'Étude sur La Fontaine est une étude sur la société du XVIIe
siècle et la cour de Louis XIV; l'Essai sur Tite-Live est un essai sur
l'esprit romain; l'Histoire de la Littérature anglaise est une histoire
de la civilisation anglaise et de l'esprit anglais depuis le temps où
les Anglo-Saxons et les Normands couraient les mers et remontaient les
fleuves pour piller, brûler et massacrer tout sur leur passage, en
chantant leurs chants de guerre, jusqu'à celui où le noble poète
Tennyson recevait de la gracieuse reine Victoria le titre de poète
lauréat et un siège à la Chambre des lords. Dans le _Voyage en Italie_,
dans la _Philosophie de l'Art_, vous apprenez à connaître la société
italienne du XVe et du XVIe siècles, la vie de la Hollande au XVIIe
siècle, les mœurs des Grecs du temps de Périclès et d'Alexandre. On sent
très bien que pour Taine l'histoire littéraire et l'histoire de l'art
sont des fragments de l'histoire naturelle de l'homme, qui elle-même est
un fragment de l'histoire naturelle universelle. Même la _Vie et
opinions de Thomas Graindorge_, sous sa forme humoristique, est une
étude sur la société française écrite par le même historien philosophe à
qui nous devons l'_Histoire de la Littérature anglaise_. Jamais aucun
écrivain n'a apporté dans ses œuvres une pareille unité de conception et
de doctrine, n'a montré dès ses débuts une conscience aussi nette de sa
méthode et un talent aussi constamment égal à lui-même. Dès l'École
normale, nous l'avons vu, Taine pratiquait déjà sa méthode de
généralisation et de simplification: «Tout homme et tout livre,
disait-il, peut se résumer en trois pages et ces trois pages en trois
lignes;» mais, en même temps, il s'attachait à voir et à rendre le
détail des choses sensibles avec tout leur relief. Si le _Voyage aux
Pyrénées_ fait parfois l'effet d'un exercice de virtuosité descriptive
semblable aux exercices de doigté d'un violoniste, si la description
semble n'y avoir souvent d'autre but qu'elle-même; regardez y bien, vous
verrez même ici la description aboutir presque toujours à une idée
philosophique ou historique. Partout ailleurs elle a pour but unique de
fournir des éléments à une généralisation historique. C'est la
description d'un pays qui sert à expliquer ses habitants, la description
des mœurs et de la vie des hommes qui sert à expliquer leurs sentiments
et leurs pensées. Taine a au plus haut degré le don de rendre visibles
tout le décor et tout le costume des civilisations et des sociétés les
plus diverses, de produire un effet d'ensemble par une accumulation de
traits de détail et par le choix habile des traits les plus
caractéristiques. Il se montre en cela grand peintre d'histoire. Son art
n'est pas moins grand à ramener à quelques mobiles clairs et peu
nombreux, logiquement coordonnés et subordonnés à un mobile principal,
la variété bigarrée des phénomènes extérieurs. On regimbe bien un peu à
accepter des explications aussi simples de choses aussi complexes, mais
on est subjugué par la rigueur et l'accent de conviction de la
démonstration, et aussi par la sérénité avec laquelle l'historien décrit
et le philosophe explique, sans s'indigner, sans s'attendrir, en
admirant les hommes en proportion de la perfection avec laquelle ils
représentent les caractères essentiels de leur époque et manifestent les
mobiles qui l'animent. Il parlera presque du même ton de sympathie
admirative de Benvenuto Cellini, qui personnifie l'homme de la
Renaissance, indifférent au bien et au mal, sensible seulement au
plaisir de déployer librement son individualité et de jouir de la beauté
sous toutes ses formes, et de Bunyan, le chaudronnier mystique, qui
personnifie l'homme de la Réforme, indifférent à la beauté et préoccupé
seulement de purifier son âme pour la rendre digne de la grâce divine.
Cette sympathie est celle du savant qui apprécie dans un végétal ou un
animal la fidélité et l'énergie avec lesquelles il représente le type
auquel il se rattache. Taine cherche dans l'histoire les types les plus
parfaits des diverses variétés de l'animal humain. S'il les classe et
les subordonne les uns aux autres, comme les œuvres d'art, d'après le
degré de bienfaisance et d'importance du caractère qu'ils manifestent,
on sent bien qu'en sa qualité de naturaliste tous l'intéressent, et que
son admiration va surtout à ceux qui réalisent pleinement un type, quel
qu'il soit.




V


Pourtant, cette sérénité, qu'il puisait dans son déterminisme
philosophique, n'a pas accompagné Taine jusqu'au bout. Son dernier
ouvrage fait à cet égard contraste avec ses précédents écrits. Il ne se
contente pas ici de décrire et d'analyser; il juge, il s'indigne; au
lieu de montrer simplement dans la chute de l'ancien régime, dans les
violences de la Révolution, dans les gloires et la tyrannie de l'Empire,
une succession de faits nécessaires et inévitables, il parle de fautes,
d'erreurs, de crimes; il n'a pas pour la Terreur les mêmes poids et la
même mesure que pour les révolutions d'Italie et d'Angleterre, et, après
avoir été si indulgent aux tyrans et aux condottières du XVe et du XVIe
siècle, il parle avec une véritable haine de Napoléon, ce condottière du
XIXe, un des plus superbes animaux humains pourtant qui se soient jamais
rués à travers l'histoire. On a vivement reproché cette inconséquence à
Taine. On a même été jusqu'à attribuer ses sévérités envers les
révolutionnaires à la passion politique, au désir de flatter les
conservateurs, à je ne sais quelle terreur des périls et des
responsabilités du régime démocratique. Nous avons cherché à expliquer,
en racontant sa vie, comment et pourquoi dans son dernier ouvrage, il a
changé de ton et dans une certaine mesure de point de vue. Que les
émotions de la guerre et de la Commune aient agi sur l'esprit de Taine,
il n'est pas possible de le nier; mais elles n'ont pas agi de la manière
mesquine et puérile qu'on imagine. Il a cru y voir le signe de la
décadence de la France, l'explication et la conséquence des
bouleversements politiques survenus il y a un siècle. Bien loin de lui
reprocher l'émotion qu'il en a ressentie, je suis tenté de lui savoir
gré de s'être aussi vivement ému et, voyant la France sur la pente d'un
abîme, d'avoir cru qu'il pouvait l'arrêter par le tableau tragique des
maux dont elle souffre.

Il n'a point, d'ailleurs, renié sa méthode ni sa doctrine; il les a
plutôt accentuées. Nulle part il n'a employé d'une manière plus
constante le procédé d'accumulation des petits faits pour établir une
idée générale; nulle part il n'a exposé la série des événements de
l'histoire comme plus strictement déterminée par l'action de deux ou
trois causes très simples agissant toujours dans le même sens. Ce qu'on
peut lui reprocher, c'est d'avoir trop simplifié le problème, d'en avoir
négligé certains éléments, d'avoir, malgré l'abondance des faits réunis
par lui, laissé de côté d'autres faits qui leur servent de correctifs,
d'avoir, en un mot, poussé au noir un tableau déjà sombre en; réalité.
Ce qu'il y a d'exagéré dans l'ouvrage de Taine, vient à la fois de son
amour pour la France et du peu de sympathie naturelle qu'il avait pour
son caractère et ses institutions. Il était vis-à-vis d'elle comme un
fils tendrement dévoué à sa mère, mais qui serait séparé d'elle par de
cruels malentendus, par une foncière incompatibilité d'humeur, et à qui
son amour même inspirerait des jugements sévères et douloureux. La
nature sérieuse de Taine, ennemie de toute frivolité mondaine, sa
prédilection pour les individualités énergiques, sa conviction que le
progrès régulier et la vraie liberté ne peuvent exister que là où se
trouvent de fortes traditions, le respect des droits acquis et l'esprit
d'association allié à l'individualisme, tout chez lui concourait à lui
faire aimer et admirer l'Angleterre et à le rendre sévère pour un pays
enthousiaste et capricieux, où la puissance des habitudes sociales
émousse l'originalité des caractères, où le ridicule est plus sévèrement
jugé que le vice, où l'on ne sait ni défendre ses droits ni respecter
ceux d'autrui, où l'on met le feu à sa maison pour la reconstruire au
lieu de la réparer, où le besoin de tranquillité fait préférer la
sécurité stérile du despotisme aux agitations fécondes de la liberté. La
France a inspiré à Taine la cruelle satire de _Graindorge_; l'Angleterre
le plus aimable et le plus souriant de ses livres: les _Notes sur
l'Angleterre_. Les poètes anglais étaient ses poètes préférés, et, comme
philosophe, il est de la famille des Spencer, des Mill et des Bain.

Telle a été la raison de la sévérité excessive de ses jugements sur la
France de la Révolution. À les prendre au pied de la lettre, on serait
tenté de s'étonner que la France soit encore debout après cent ans d'un
régime aussi meurtrier, et l'on est surpris qu'un déterministe comme
Taine ait paru reprocher à la France de ne pas être semblable à
l'Angleterre. Mais, après avoir reconnu ce qu'il y a d'exagéré et
d'incomplet dans son point de vue et dans ses peintures, il faut rendre
hommage, non seulement à la puissance et à la sincérité de son œuvré,
mais aussi à sa vérité. Il n'a pas tout dit, mais ce qu'il a dit est
vrai. Il est vrai que la monarchie de l'ancien régime avait préparé sa
chute en détruisant tout ce qui pouvait la soutenir en limitant son
pouvoir; il est vrai que la Révolution a déchaîné l'anarchie en
détruisant les institutions traditionnelles pour les remplacer par des
institutions rationnelles sans racines dans l'histoire ni dans les
mœurs; il est vrai que l'esprit jacobin a été un esprit de haine et
d'envie qui a préparé les voies au despotisme; il est vrai que la
centralisation napoléonienne est un régime de serre chaude qui peut
produire des fruits splendides et hâtifs, mais qui épuise la sève et
tarit la vie; et Taine a mis ces vérités en lumière avec une abondance
de preuves et une force de pensée qui portent la conviction dans tous
les esprits non prévenus. Si une réaction salutaire se produit en France
contre les excès de la centralisation, le mérite en reviendra en grande
partie à cette œuvre si critiquée. Quoi qu'il arrive, il aura eu le
mérite d'avoir posé le problème historique de la Révolution dans des
termes tout nouveaux, et d'avoir contribué pour une large part à le
transporter du domaine de la légende mystique ou des lieux communs
oratoires dans celui de la réalité humaine et vivante. Malgré la passion
qui anime souvent ses récits et ses portraits, il a ici encore servi la
science et la vérité.

J'ai cru ne pouvoir mieux rendre hommage à ce libre, vaillant et sincère
esprit, à cet amant passionné du vrai, qu'en cherchant à caractériser
les traits essentiels de sa vie, de son caractère, de son œuvre et de
son influence en toute franchise. Il me semblait que j'aurais manqué de
respect envers sa mémoire en usant envers lui de ces ménagements
d'oraison funèbre qu'il a tenu à écarter de son cercueil. Mais j'aurais
bien mal rendu ce que je pense et ce que je sens si je n'avais pas su
exprimer mon admiration reconnaissante pour un des hommes qui, dans
notre temps, par le caractère comme par le talent, ont le plus honoré la
France et l'esprit humain. Je ne puis mieux dire ce que j'ai éprouvé en
le voyant disparaître qu'en m'associant à ce que m'écrivait un de mes
amis en apprenant la fatale nouvelle:

«La disparition de cet esprit, c'est une forte et claire lumière qui
s'efface de ce monde. Jamais personne n'a représenté avec plus de
vigueur l'esprit scientifique; il en était comme une énergique
incarnation. Et il s'en va au moment où les bonnes méthodes, seules
efficaces pour atteindre la vérité, faiblissent dans la conscience des
jeunes générations, de sorte que sa mort semble marquer, au moins pour
quelque temps, la fin d'une grande chose. Et, puis, qu'il s'en aille
ainsi tout de suite après Renan, c'est vraiment trop de vide à la fois.
Rien ne restera plus de la génération qui nous a formés; ces deux grands
esprits en étaient les représentants; nous leur devions les
enseignements qui nous avaient le plus touchés et les plus profondes
joies de notre esprit; nous venons de perdre nos pères intellectuels.»

     Décembre 1893.




JULES MICHELET


Je crois utile de faire précéder l'étude qu'on va lire de quelques mots
d'explication, pour bien en préciser le but et la portée. Je n'ai point
écrit une biographie de Michelet[53] et n'ai point voulu faire la
critique de ses œuvres. Il n'est qu'une personne qui ait qualité pour
raconter la vie de Michelet; c'est celle qui pendant de longues années a
vécu à côté de lui, associée à tous ses travaux et à toutes ses pensées,
à qui il a légué ce qu'il avait de plus précieux, les papiers intimes,
les notes quotidiennes, où il mettait le meilleur de son âme. Elle seule
pourra nous le faire bien connaître, dire ce qu'il a été et ce qu'il a
voulu, les aspirations idéales et les émotions profondes dont ses écrits
n'ont pu être que l'incomplète révélation. Déjà les deux volumes
autobiographiques qu'elle a publiés, _Ma Jeunesse_ et _Mon Journal_,
nous ont appris ce que furent les vingt-quatre premières années de
Michelet, et nous ont permis de retrouver dans l'enfant et le jeune
homme la sensibilité et les tendances intellectuelles de l'homme fait.
Ses livres, d'autre part, m'ont trop puissamment ému, je l'ai
personnellement trop connu et aimé pour que mon jugement pût être
impartial et pour qu'il me fût possible de signaler ses défauts et ses
erreurs; mes travaux, d'ailleurs, et les tendances naturelles de mon
esprit m'entraînent dans une direction trop différente de la sienne pour
qu'il me fût permis de me poser en disciple et de répondre en son nom
aux critiques et aux attaques dont il a été l'objet.

Je n'ai voulu que rendre hommage à la mémoire de Michelet; hommage qui
était de ma part une dette personnelle. Je n'ai pas cru pouvoir mieux
honorer et servir sa mémoire qu'en rappelant simplement ce qu'il a fait,
et en montrant combien noble et pure a été l'inspiration de ses œuvres
et de sa vie. Je laisse à d'autres et à l'avenir le soin de les passer
au crible et de décider quelles furent ses fautes, comme écrivain et
comme savant.

Pour moi, je ne puis songer qu'à une chose c'est à l'impression laissée
dans mon esprit par la lecture de ses livres. Ceux dont l'enfance et
l'adolescence se sont écoulées pendant les douze premières années du
second empire se rappelleront toujours la froideur et le morne ennui qui
accablait les âmes pendant cette triste époque. La jeunesse,
l'enthousiasme, l'espérance, qui avaient rempli les cœurs avant et après
1830, semblaient éteints à jamais; les artistes, les écrivains qui
avaient fait la gloire de la première moitié du siècle étaient vieillis
et déchus; la voix éloquente du seul grand poète dont le génie eût
survécu ne s'élevait que pour maudire la lâcheté de ses concitoyens et
l'abaisse

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