Le Médecin des Dames de Néans
by René Boylesve · French · Gutenberg #28124 · 436,923 chars · public domain (US)
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Title: Le Médecin des Dames de Néans
Author: René Boylesve
Release date: February 20, 2009 [eBook #28124]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28124
Credits: Produced by Sébastien Blondeel, Valérie Auroy, Carlo
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LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS
_Il a été tiré de cet ouvrage_
DIX-HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN DU MARAIS
_tous numérotés_.
Nº 1789
RENÉ BOYLESVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1926
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
AVERTISSEMENT
POUR LA NOUVELLE ÉDITION
À la prière de mes amis, je me décide à donner une nouvelle édition de
ce roman, le premier que j'aie écrit, et qui date d'une douzaine
d'années. Comme son cadet, SAINTE-MARIE-DES-FLEURS, qui fut, l'année
dernière, favorablement accueilli, je republie LE MÉDECIN DES DAMES DE
NÉANS sans y changer un mot ni une virgule. Ce n'est pas que je le
trouve parfait tel qu'il est!... Ce livre n'est qu'un essai de jeunesse;
en l'écrivant, j'espérais à peine pouvoir le publier. Mais on m'affirme
que, selon la règle générale, tous mes autres romans sont annoncés,
sinon contenus, dans celui-ci: la remarque en pourra peut-être amuser au
moins les curieux.
R. B.
À HUGUES REBELL
_Mon cher ami, je vous dédie ce livre où, à défaut de qualités, je
souhaite que votre haut et pur jugement découvre mon désir de suivre
ici ces bons conteurs français pour qui nous mîmes tant de fois notre
prédilection en commun. C'est d'eux que Taine a dit: «Ils effleurent le
ridicule; ils se moquent sans éclat... ils ont l'air de n'y point
toucher, un mot glissé montre seul le sourire imperceptible. Cela n'a
rien de commun avec la franche satire qui est laide parce qu'elle est
cruelle; au contraire, cela provoque la bonne humeur; on voit vite que
le railleur n'est point méchant... tout son désir est d'entretenir en
lui-même et en nous un pétillement d'idées agréables.»
Hélas! que je suis loin de maîtres si charmants! Je ne les rattraperai
point! Mais je veux aller sur le beau chemin où ils passèrent; je veux
m'exposer au soleil qui leur dora l'humeur et le teint; je cueillerai
les fleurs simples qui suffirent à donner à leur bonne grâce un parfum
et à leurs alentours cette saveur et cet ornement par quoi sont flattés,
à la fois, un sens délicat et le naturel appétit du plaisir; enfin, je
veux m'amuser librement des petits incidents invariables et même
médiocres qu'ils se gardèrent de dédaigner, sachant de longtemps que
rien de ce qui touche les hommes n'est jamais bien nouveau ni tout à
fait fameux. Après cela, si, du haut de la côte, quelqu'un de ces aînés
me voulait faire l'avantage d'un signe, tel que: «Viens çà, petit!»
toute ma fatuité serait à l'aise...--Mais c'est une attitude qui n'est
guère à la mode!--Mon ami, ne me dites pas cela, car mes goûts sont si
ordinaires que je serais désolé de n'être pas mis comme tout le monde._
Votre
RENÉ BOYLESVE.
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS
I
L'abbé entra sans façon, avec son élève Septime, prendre des nouvelles
de madame Durosay dont toute la ville s'inquiétait à cause de la
troisième visite du grand médecin.
On appelle grand médecin, à Néans, quelque confrère imposant par sa
tenue, son âge ou son long exercice dans une sous-préfecture, et que
s'adjoint le docteur Grandier quand le cas est grave ou le malade
récalcitrant. Le grand médecin se paie fort cher et il inspire la foi
qui sauve. Quelques personnes encore le font venir pour un oui ou pour
un non, mais c'est par manière de faire largement les choses en face de
la ville, ou de piquer M. Grandier dont les façons ne siéent pas à tout
le monde.
Ces messieurs étaient déjà couverts et causaient ventre à ventre dans
l'étroit corridor, quand l'abbé montra le nez qu'il portait long.
--Je suis importun, peut-être? hasarda-t-il, avec un geste de retrait,
tout en refoulant la porte sur le corps fluet de Septime, pincé dans
l'entre-bâillement.
--Ah! ce cher abbé!... comment donc! mais pas le moins du monde! fit
souriant, gros, gras et rouge, M. Durosay. Docteur, permettez-moi de
vous présenter monsieur l'abbé de Prébendes, un savant et un aimable
homme, qui pourrait être évêque et remplit ici, par complaisance et par
goût, les fonctions d'auxiliaire de monsieur le curé doyen et de
précepteur de ce petit freluquet de Septime de Jallais que voici...
Monsieur l'abbé vous dira notre façon de vivre, puisque vous y tenez;
il vient tous les soirs que le bon Dieu nous donne, faire avec moi sa
partie d'échecs. Ah! c'est un fort joueur!... Connaissez-vous les
échecs, docteur? Moi, une fois devant mes pions, je suis là, comme en
toutes choses, tout entier à la besogne; je ne vois plus, je n'entends
plus rien; madame Durosay me traite de sauvage parce que je n'écoute pas
ce qu'elle me peut dire en ces moments-là: je ne pourrais pas seulement
fumer ma pipe, monsieur!... Eh bien! l'abbé, lui, reste aimable et
galant jusqu'au fort de la partie; il me bat à plate couture, et il
converse théologie et charité avec madame, tout en citant des vers
latins à monsieur Septime quand il nous fait l'honneur d'accompagner son
excellent maître.
--Mais n'avez-vous pas à offrir à madame, dit le grand médecin, quelque
distraction, comment dirai-je? plus mouvementée, et, au point de vue de
sa santé, plus efficace... que ces réunions familiales, excellentes à
la vérité, mais, de par leur nature, peu fertiles en éléments de
nouveauté?...
--Monsieur, nous allons aux Veulottes, une ou deux fois par semaine.
C'est à deux petites lieues d'ici et Bichette nous abat encore ça sans
trop rechigner, bien que les côtes soient mauvaises. Nous avons là de
braves métayers; madame Durosay prend une tasse de lait au pis de la
vache, fait un tour dans le clos; visite ses poiriers, ses groseilles
et ses coings; et nous sommes ici pour dîner, après avoir cueilli au
passage votre confrère ici présent, monsieur Grandier, que nous appelons
communément Esculape.
Le grand médecin, qui s'impatientait, brusqua:
--Pas de soirées, pas de jeunes gens, pas de garnison ici... musique...
réunions... promenades? non. Regrettable. Monsieur, j'ai l'honneur de
vous saluer.
Le docteur Grandier, plus communément appelé Esculape, alla reconduire
au train son illustre confrère. M. Durosay retint l'abbé par la manche
et l'entraîna au jardin.
--Monsieur Septime, voulez-vous bien nous excuser une petite minute!
Entrez donc au salon, il y a le dernier numéro du _Magasin pittoresque_.
Le gros dos à jaquette d'alpaga du notaire et les grêles épaules de
l'abbé s'enfoncèrent sous une allée de tilleuls.
--Ces sommités de l'art, dit M. Durosay, sont toujours insaisissables;
il faut y aller avec eux comme votre charbonnier avec la foi. Ça vous
tourne, ça vous retourne, ça vous déshabille, ça vous fait dire Dieu
sait quoi à cent lieues de la question... Non, vous n'avez pas idée de
ce que cet homme m'a ausculté à propos de ma femme pour qui je le fais
venir... Tenez, l'abbé, c'était le cas de l'interroger sur votre
affection du coeur, je crois que ça n'aurait pas coûté plus cher!... Oh!
mais je ne peux pas vous rapporter tout ce que ce diable d'homme avait
envie de savoir sur ma vie privée, mes moeurs, mes antécédents, que
sais-je? Savez-vous bien que j'ai été sur le point de lui taper sur le
ventre et de l'appeler gros polisson? Ils vous prennent des airs
d'arriver à leur but, quand ils sont embourbés jusqu'au nombril; et
d'autres fois, avec l'air d'être embourbés, ils arrivent, n'est-ce pas?
Il faut bien qu'ils arrivent à quelque chose, car vous avouerez, l'abbé,
que dans le cas contraire, il serait assez godiche de leur allonger,
comme je viens de le faire pour la troisième fois, les petits bleus sur
la banque. Mais reconnaissons que leurs manières sont de charlatans.
J'ai lu Molière, monsieur l'abbé... Voyez-vous, comme dit cet animal de
Grandier, les hommes sont géniaux ou stupides, il n'y a presque pas de
milieu et la plupart du temps on n'est pas fichu de savoir si c'est l'un
ou l'autre qu'ils sont!
--Mais, en somme, qu'a-t-il dit de madame Durosay?
--Il a dit... il a dit... c'est une femme qui dort! Madame Durosay est
une femme qui dort! nous voilà bien avancés! Pas une ordonnance. L'air
des montagnes, du mouvement, de la distraction! Le diable m'emporte s'il
n'a pas parlé de militaires en s'en allant! Que voulez-vous? Je ne peux
ni m'accoutrer en carabinier, ni faire venir la troupe, ni faire pousser
les montagnes... Les aller chercher? Eh bien, et mon étude? Mais ça ne
s'est jamais fait; il n'y a pas un notaire de Néans qui ait mené sa
femme dans les montagnes; on a longtemps vécu sans montagnes! Hein!
était-ce commode autrefois; le brave médecin, la petite trousse,
l'apothicaire, et tout était dit: nos bonnes femmes de mamans
retrottinaient comme devant, dans le pays plat... Tenez, j'ai envie
d'organiser trois voyages aux Veulottes par semaine, au lieu de deux.
Qu'en pensez-vous, l'abbé? Vous viendrez avec nous, Septime viendra avec
nous, Esculape viendra avec nous; nous installerons un jeu quelconque,
un tennis!...
--Monsieur Septime, monsieur Septime! une bonne nouvelle!
M. Durosay criait la bonne nouvelle en ouvrant la porte du salon qu'il
s'étonna de trouver dans l'obscurité complète, pensant que Septime avait
ouvert les volets, pour regarder le _Magasin pittoresque_. Mais il
aperçut toute la longueur de Septime sur le divan dans la mollesse des
coussins. Il tenait une brochure non coupée à la main et il était
parfaitement inerte.
--Septime, dit l'abbé, je vous ai défendu de rester dans l'obscurité et
de demeurer sans rien faire. Vous savez que je suis autorisé par votre
père à vous mettre à scier le bois. Je m'y verrai obligé; gare à vous!
--À son âge, monsieur l'abbé, dit le notaire, j'abattais des arbres. Ma
manie, mon bonheur était d'abattre des arbres, et les plus gros, les
plus forts! Un été, mon père nous envoya, ma mère et moi, à la campagne,
passer trois semaines. Je m'occupai à y abattre les arbres. Il y en
avait une vraie forêt. Je commençai par ceux qui étaient morts. Ma mère
m'admirait. Après je passai aux vivants, aux touffus. Je ne savais pas,
moi, ce que c'était que me reposer à l'ombre: j'étais toujours à faire
des courses au soleil. Je coupai l'ombre. Ma mère commença de jeter les
hauts cris; elle pleura pour des arbres qu'elle avait connus étant
jeune; elle écrivit à mon père; le brave homme arriva, fit la grimace,
jura comme un galérien. Mais il y avait tant d'arbres par terre et par
mon seul fait qu'il ne sut que dire en se tournant vers ma mère:
«Ventre-bleu! c'est tout de même un gars!» Ma mère pleurait toujours,
mais je crois que c'était d'attendrissement.
Septime se leva lentement:
--Excusez-moi, monsieur Durosay, je n'avais pas d'arbres à abattre, et
il fait si bon ici, si frais!...
--Allons! jeune homme d'aujourd'hui, êtes-vous de notre partie? Nous
organisons un tennis aux Veulottes? Connaissez-vous les Veulottes? Mais
non, Dieu me pardonne! Monsieur l'abbé vous tient à l'attache. Voici le
beau temps, il faut donner de l'air à ce grand pierrot-là, l'abbé. Le
temps d'aplanir le terrain, et, dans huit jours, nous sommes raquettes
en main, sur la pelouse aux pivoines et passons nos entr'actes, sauf
votre respect, monsieur l'abbé, à téter Moumoute la blonde, dont on vous
fera faire aussi connaissance.
»Voulez-vous monter dire bonjour à madame Durosay?
II
Les dames de Néans étaient sujettes à un mal singulier.
Cela ne se remarquait point; les maris n'en avaient cure; elles-mêmes
n'y prenaient garde, et le docteur Grandier n'avait, dans ses trente
années d'exercice, rédigé d'ordonnance à ce propos. Comme un cas curieux
qui vient à se multiplier, le phénomène se perdait dans le nombre des
phénomènes analogues; endémique, il passait inaperçu; et d'ailleurs,
anodin la plupart du temps, au point de vue de la santé essentielle, il
se noyait dans la banalité. Seuls, quelques étrangers passant par la
petite ville, des Parisiens en villégiature et un vaudevilliste
observateur (n'est-ce pas le nommer?) avaient été surpris de la relative
particularité, et, entre eux, stigmatisaient un type d'humanité, comme
on le fait en disant par exemple: les sourds, les paralytiques, ou bien:
les femmes de Taïti, quand ils prononçaient: les dames de Néans.
Rien d'irrévérencieux, en tout cas, dans cette expression. Les dames de
Néans étaient les plus honorables personnes de la chrétienté, ceci n'est
pas douteux, car nul n'eût pu se flatter de les avoir vues commettre
quoi que ce fût contrairement à la bienséance. C'était un centre de
moeurs renommées. M. l'abbé de Prébendes, qui était des meilleures
familles d'Anjou, l'avait choisi comme une oasis où ménager sa santé
chétive parmi de la vertu; et du temps qu'il y eut une éclosion de
jeunes filles, on s'y souvient encore que l'essaim entier approvisionna
la magistrature.
Il arrivait, à Néans, juste à propos de cet essaim de demoiselles, que
la société se renouvelait, périclitait, s'éteignait quasiment tout
entière, toujours à peu près en même temps, avec un ensemble aussi
remarquable que si M. le maire eût réglé tout cela par arrêté municipal.
De sorte que des époques présentaient des dames de Néans tout frais
arrivées, inacclimatées encore, pépiantes, gazouillantes, de leur
jeunesse, de leurs différentes origines, animées par leur bariolage
même et leur diversité. Il est curieux que dans une période de quatre ou
cinq années tout au plus, le médecin, le notaire, le greffier, le
receveur des contributions, le percepteur et l'agent voyer se trouvent
précisément en situation et en goût de chercher femme. J'aimerais savoir
si de semblables occurrences se présentent en d'autres petites villes;
mais pour Néans c'était ainsi. Et vous pouviez après cela demeurer
vingt-cinq, trente années à Néans et n'y voir que des maturités, les
unes prenant corps et poids, bedonnant à l'envi, les autres se
ratatinant, se desséchant, réduisant chaque jour d'une mesure apparente
leur petit volume sous le châle et leur maigre place dans le monde.
Quand le temps d'une nouvelle génération était venu, les vénérables
dames en étaient arrivées à rien; les grasses ne bougeaient plus; les
sèches vous passaient à côté en allant à l'église, trottinantes et si
menues que vous n'eussiez pas osé affirmer avoir croisé quelqu'un.
Ce que nos Parisiens en villégiature ou notre vaudevilliste observateur
entendaient par «les dames de Néans», ne le cherchez pas durant les
quelques premières années de ces renouvellements où la composition
panachée de la petite société pouvait offrir l'occasion de faire des
remarques dans ce genre: «Tiens! tiens! mais on dirait que Néans se
remue! Vous ne sauriez croire ce qu'on a bavardé chez les Legrès, c'est
un petit ménage qui ne peut se passer d'aller une fois par an à Paris
et deux fois aux Folies-Bergère!... Et les Gandin? Avez-vous vu le petit
buggy qu'ils ont fait faire à Châtellerault? Ma chère, ils vont sur la
route du Grand-Pressigny comme on va à Longchamps... Il paraît que la
petite monte à ravir! ça va être délicieux!» Les Legrès n'ont pas
continué d'aller aux Folies-Bergère, ni les Gandin de se promener en
buggy ou à cheval. Ceux-ci, bon gré mal gré, ont dû cesser leur train
sous peine d'avoir tout le monde à dos, ces moeurs élégantes n'étant
point inscrites aux coutumes de la bourgeoisie. Ceux-là, d'eux-mêmes,
au bout de deux années, jugeaient fastidieux de faire leur petite valise
et d'aller se fatiguer à voir, durant trois jours à Paris, ce qu'un
Parisien met six mois à ne pas achever de parcourir; ils ont été
quelquefois à Saumur, à Tours et jusqu'à Amboise, puis tout ce qui
dépassait l'horizon de Néans leur a paru peu à peu sous l'aspect d'une
grande vanité, et le bavardage même a cessé faute d'aliment. Tout ce qui
différenciait ces couples neufs et leur donnait ce panaché si aimable
s'est éteint comme une fresque sous la pluie; le penchant à l'activité a
été paralysé par le commentaire de la rue; ces messieurs encore vont à
leurs occupations, se détestent et se déchiquettent, mais ces dames sont
par convenance, puis par habitude, incolores et assoupies.
Que l'on se figure des oiseaux rares d'assez joli plumage, enclos en une
cage où souffle à perpétuité une brise toujours égale. Que le souffle
désespérant de l'égale brise fasse peu à peu tomber les plumes des
oiseaux, que chaque nouvel oiseau mis en cage soit, de mémoire d'oiseau,
condamné à laisser choir sa parure: ni le petit qui se déplume, ni les
déjà déplumés ne donneront attention à la mésaventure; parce que cela
met à nu tout le monde des oiseaux, on sera, sans arrière-pensée aucune,
de pauvres oiseaux tout nus.
Les dames de Néans, quant à leur manière d'être, étaient un peu
pareilles à ces oiseaux.
Cet enjouement, cette grâce alerte, cette mobilité, cette curieuse
flamme sans cesse vacillante qui épand jusqu'au loin ses vibrations
chaudes, son atmosphère d'aise où facilement on sourit, qui est on ne
sait trop quoi, mais qui est cet étrange mouvement: la vie; tel avait
été leur plumage. Mais non! on ne sait pas de quoi cela est fait; et
qu'importe? Il y a des personnes qui vivent intérieurement, d'autres,
tout au dehors, et répandant un charme égal. Il y a aussi des gens que
vous croisez dans la rue, que vous recevez à votre table, qui sont
jeunes ou vieux, et qui sont morts. L'humanité que les livres officiels
enregistrent comme peuplant le globe, et se donnent la peine d'étiqueter
comme des valeurs, pourrait fort bien être déjà divisée en vivants et en
trépassés. Les uns, qui, par une vertu spéciale trouvent, créent, ont le
pouvoir d'accroître tout ce qui passe par leurs mains ou par leur
esprit; les autres, stériles, atones, dénués même d'une résonance sous
le choc, véritables cloches fêlées dérisoirement suspendues. Il n'est
plus besoin de dire qu'il y avait à Néans des cloches en pitoyable état
de fêlure, et de pauvres femmes qui n'eussent guère été plus avancées
ayant franchi le saut fatal.
Était-ce l'air de Néans? ou bien cela se peut-il produire en d'autres
endroits où la continuité des mêmes occupations, la vue des mêmes
visages, le secours toujours même des mêmes paroles échangées, les mêmes
endroits chaque jour parcourus, la prévision à peu près infaillible du
lendemain, de la semaine et de l'an prochains, l'inanition d'un cerveau
qui a besoin de fantaisie, enfin la terrible monotonie, baignent les
femmes d'une atmosphère de si fade saveur, qu'une petite mort se produit
en elles, la mort de leurs désirs, de leurs caprices, de tout ce qui,
satisfait ou non, produit ces hauts et ces bas, ces plaisirs et ces
chagrins, ce va-et-vient qui fait l'être vivant.
Mais quoi! dira-t-on, dans quel désert inaccessible même aux chemins de
fer départementaux, gît votre nécropole de Néans puisque nous ne
passâmes jamais en endroit si momifié? Permettez: deux trains montants
et deux descendants, sans compter ceux de marchandises, traversent
Néans chaque jour tout ras le jardin du presbytère où loge M. l'abbé de
Prébendes et son élève Septime, à côté du vénérable curé doyen. On
délivre quotidiennement à la gare de Néans une douzaine de billets entre
le lever et le coucher du soleil, ce qui signale un certain transit, un
mouvement appréciable. Je me suis bien gardé de dire que Néans fût un
champ de repos. Vous n'y auriez pas mis le pied que la vue seule des
rubans verts de mademoiselle Hubertine la Hotte, flottants,
papillonnants, en vibrante auréole autour du parchemin de sa face,
durant qu'elle va de son petit trot sec à l'église faire ses dévotions
ou chez mesdemoiselles Mistouflet ses cancans, que j'en serais pour mon
démenti. Il faut être tout à fait comme il faut pour être mort à Néans;
mais quiconque est bien élevé ne se hasarderait à donner signe de vie.
Les véritables dames de Néans sont celles de la société, qui ne se
mêlent point à plus petit que soi et qui, trop peu nombreuses pour se
lier entre elles sans monotonie, gisent en la solitude du _home_.
Mademoiselle Hubertine la Hotte et mesdemoiselles Mistouflet, par leur
édifiante piété autant que par l'aisance et le bien informé de leur
parole, sont l'âme d'un monde à Néans, qui n'est ni le suprême, ni le
commun, mais qui a le singulier privilège de se frotter à l'un et à
l'autre, de la façon que va la mouche, par exemple, sur les objets les
plus médiocres et sur le délicat pétale de la rose. Ce qui vit et
bourdonne à Néans, cela est triste à dire et quasi paradoxal quand il
s'agit d'une société si fortement assise sur des principes; c'est
précisément ce que cette société ne qualifie pas, ce qui n'a pas de rang
assigné, ce qui nage entre deux eaux, ce qui fleure encore la fadasse
odeur des grains, ou la capiteuse de la morue et en imprègne le mobilier
de son salon de reps ou de velours où l'on rougit de recevoir madame
Radichon, la mercière, et même madame Penilleau, dont le mari est
cependant huissier, et de ne pas recevoir madame Duperrier, madame
Cotton, madame Durosay, madame Gandin et madame Legrès, qui vous
adressent cependant--mais dans la rue,--de petits bonjours si aimables.
Ce monde est si essentiellement intermédiaire, inclassé, qu'il est, si
j'ose m'exprimer ainsi, sans sexe, et composé presque uniquement de
demoiselles d'un certain âge. S'il vous arriva de passer à Néans, c'est
ce monde-là qui vous fit illusion. Le reste dort.
III
Madame Durosay dormait.
Elle était étendue sur une chaise longue, dans une sorte de boudoir
attenant à sa chambre à coucher, d'où elle ne sortait presque pas, et
où elle recevait ses familiers. Les fenêtres aux persiennes rabattues
laissaient venir du jardin des parfums de réséda mêlés à ceux un peu
confus de la chaleur des feuillages et des choses sous le soleil de
juin. Un bourdonnement doux d'insectes lointains, et par moment,
l'entrée d'une mouche aux zigzags sonores, coupés brusquement par un
aplatissement contre une glace, repris, coupés de nouveau, jusqu'au
balancement dans la raie lumineuse des volets et une échappée soudaine
où le petit murmure s'est brisé sec. Après cela, un de ces silences
d'après-midi d'été, caressants comme un bain, de ces silences jamais
vides, mais qui portent en suspension, il semble, d'étranges et mous
objets légers dont le frôlement est bon comme des sourires ou des
baisers qui voletteraient, par impossible, dans l'ombre artificielle.
Inoubliables moments qu'il vaudrait la peine de vivre, ne fût-ce que
pour les goûter une fois!
La jeune femme était vêtue d'un peignoir blanc aux manches amples,
relevées jusqu'au coude, quelques dentelles autour du cou, formant
berthe, avec une légère échancrure à la gorge. Elle n'avait pas trente
ans et avait toute la beauté que donne l'approche de cet âge aux femmes
qui sont brunes, grandes et développées suffisamment. Sa langueur
exagérant le blanc de la peau, la largeur et le bistre des yeux bleu
limpide et la masse d'ombre des cheveux, la faisaient parfaitement
jolie. Elle était assurément la plus adorable personne qu'eût atteint le
mal de Néans.
Auprès d'elle, des travaux au crochet, des broderies, entrepris sans
goût, inachevés, des journaux de mode, désordonnés, épars, l'indolence
et l'ennui, et pire: l'inconscience même de l'ennui. Car elle voulait
se trouver fort bien; n'admettait pas qu'elle fût le moins du monde en
mélancolie. Elle était si fort atteinte que nul désir ne germait en sa
nature ensommeillée.
M. l'abbé, en sa qualité de directeur de cette âme encore pieuse, bien
que ralentie, et de plus vieil ami de la maison, conservait le
privilège des entrées à toute heure. Il avait celui, plus précieux et
plus rare, d'être accueilli avec le sourire d'antan, franchement ouvert,
tiédeur dernière. M. Durosay et le docteur le suppliaient d'en user et
abuser pour le grand bien de la chère femme. On s'ingéniait à la
réveiller. L'abbé, généreux et un peu inoccupé, venait, en bon pasteur,
taquiner d'une chiquenaude ou d'un aimable mot sa brebis somnolente.
--Serai-je reçu avec Septime? dit l'abbé, allongeant le nez, et sans le
moindre scrupule pour le petit soubresaut qu'il savait avoir causé par
son «toc-toc». J'ai donné congé à ce grand enfant que les chaleurs
fatiguent, et il vient vous offrir ses hommages...
L'abbé poussait Septime rougissant dans la pièce sombre où vaguait
peut-être, pour cet odorat de seize ans, un parfum spécial qui le
comblait de timidité. Le menant ainsi «dans le monde», pensait l'abbé,
il espérait l'aguerrir, et il avait l'ordre écrit du papa de ne négliger
aucune occasion.
Madame Durosay se souleva à demi, et tendit la main que l'abbé, selon
sa façon, prit entre ses deux longues mains plates et sèches et garda
longtemps. Septime avait le triste moment d'attente des pauvres jeunes
gens gênés qui n'ont pas encore dit bonjour et qui n'osent regarder la
maîtresse de maison avant d'avoir régulièrement salué; il ondulait sa
taille embarrassante et, par-dessus la tête de l'abbé, esquissait de la
tête des saluts perdus. Il pensait que l'abbé était ridicule de n'en
pas finir à lâcher cette main et qu'il allait l'être lui, plus que son
précepteur, par quelque gaucherie stupide dont il ne serait pas maître,
en approchant ce bras que madame Durosay avait nu jusqu'au coude. Son
coeur battait fortement, le bras lui semblait un objet extraordinaire,
qu'il ne comprenait pas même que l'on montrât, bien qu'il en fût bien
aise, à cause du trouble qu'on en reçoit.
Enfin, l'abbé fit place et Septime prit la main, avec tant de peur d'en
abuser, qu'à peine il l'effleura.
--Monsieur l'abbé, dit la jeune femme, est bien dur pour ses élèves et
c'est mal à lui, pour un jour de congé, de les mener visiter les
malades.
--Je vous jure, madame, dit l'abbé, que tout le long du chemin, mon
galant élève a marché plus vite que moi...
Septime, confus, se sentait l'envie de prononcer quelque mot extrêmement
aimable, et il rougit seulement.
Mais madame Durosay ne prenait garde, se plaignant en termes dolents, de
la visite fastidieuse du grand médecin qu'on ne faisait venir que pour
lui faire peur. M. Durosay tenait à se ruiner en consultations et en
pure perte. En somme, que lui voulait-on? Elle mangeait et dormait
convenablement, ne se plaignait de rien. Qu'elle remuât? Qu'elle
bouleversât toutes choses de son activité? Qu'elle explosât
continuellement de belle humeur? Qu'elle ébranlât la maison d'éclats de
rire? Mais c'était grotesque à la fin! Et quels sujets, s'il vous plaît,
à cette ébriété? Avouez que le bon Dieu perdrait son latin à vouloir
établir la vie de plaisir à Néans.
L'abbé, plein d'indulgence et de bonté, se délectait du ton plaisant et
d'avoir vu madame Durosay sourire.
--Moins puissants que le bon Dieu, madame, et moins forts en latin, nous
avons osé comploter de belles et honnêtes distractions. Monsieur votre
mari me parlait tout à l'heure d'un jeu que Septime vous expliquera.
--C'est un _lawn-tennis_, madame, dit Septime, qu'on organiserait aux
Veulottes.
--J'ai joué à ça!... C'est charmant. Je serai très bien sous le
marronnier, à vous regarder faire.
--Eh! allez donc, s'écria M. Durosay, dont la dodue bedaine faisait
irruption dans la pièce, échinez-vous donc à dénicher un joujou, à
inventer l'impossible pour ces monstres de femmes. Voilà ce qui vous
attend; voilà où l'on aboutit!... Ah! n'épousez jamais, monsieur
Septime, ni vous, monsieur l'abbé... ha! ha! ha! ha!
Et le notaire se réjouissait de son tour d'esprit dont la vingtième
édition laissait calmes les auditeurs ordinaires.
--Voyons, bellotte, dit-il, sérieux et tendre, en s'approchant de
madame Durosay, que faut-il pour votre plaisir? On exécutera vos petits
caprices; on vous gâtera comme une enfant-gâteau: c'est le grand
médecin qui l'a ordonné.
Il prenait le bras dans ses grosses pattes de dogue, le beau bras à la
manche relevée, où Septime remarquait la douce ombre que faisait un
duvet léger et le petit creux à l'intérieur du coude, pochette
imaginaire et mystérieuse où il soupçonnait, dans le vague de son
instinct, que quelque chose de grave ou de grand même, comme la vie d'un
ou de beaucoup d'hommes pouvait se venir blottir et étouffer. Pauvre
jolie dépression bleuâtre sur le blanc de la peau! Et ces mains énormes
et disgracieuses touchaient cela, tapotaient cela comme elles eussent
fait des flancs d'un honnête chien, familièrement et sans plus
d'émotion. Septime était choqué comme d'un sacrilège.
--On demande, continuait le mari, que vous soyez insupportable, que vous
cassiez, brisiez tout, que vous battiez votre époux; que vous fassiez
damner monsieur le curé ou venir madame votre mère si bon peut vous
sembler!
»C'est le cas de demander, comme disaient les bateliers de la Loire, la
«corde à virer le vent», d'avoir faim d'ortolans ou appétit de la lune!
Eh bien, qu'est-ce que tu dirais, bellotte, d'un bon petit voyage avec
les clefs sous la porte et les clients au diable?
--J'aimerais mieux la paix, mon ami!
M. Durosay plaqua fortement la boîte aux échecs sur la table, et, bien
que l'on fût proche de l'heure du dîner, se fit trois fois battre par
l'abbé. Madame Durosay classait des journaux de mode, et pour les
feuilletons, les passait à Septime. Septime allait du bras nu aux
gravures coloriées où des femmes en toilettes de soirée avaient des
épaules et des gorges roses, et de cette contemplation silencieuse et
bébête sa puberté toute neuve recevait une joie trouble et exquise.
IV
M. de Prébendes eût préféré dire sa messe à rebours qu'avouer l'effroi
secret que lui causait le docteur Grandier.
Des années avant qu'ils fussent unis par la maison Durosay, et alors
qu'il le fréquentait uniquement pour sa péricardite et ses granulations,
il l'avait cru un peu Satan ou quelqu'un de ses suppôts de qualité.
Cette première impression avait tourné cependant, en même temps et dans
la mesure que s'affermissait son instinctive méfiance.
La rondeur, la belle franchise habituelle de ce grand gaillard de
muscles solides et de frais regard bleu, la bonté qu'on lui connaissait,
toutes ses allures de brusque apparence, n'étaient pas, ne pouvaient
être d'un génie du mal. Le bon abbé en avait presque regret, car il s'en
trouvait moins armé contre lui, dans les circonstances nombreuses où ils
se posaient comme adversaires résolus. Ce diable d'homme, sinon cet
homme du diable, avait toujours avec soi la force d'une apparente
évidence, alors que l'abbé devait combattre à coups de dialectique.
Avait-il donc raison?... Non!... certes! puisqu'il méconnaissait tout
l'enseignement écrit; mais il en avait l'air, et d'une discussion
contradictoire personne qui ne sortît rangé de son côté. Il n'avait nul
acquis, pensait l'abbé; il raisonnait comme l'homme tout nu. Et c'était
pour cela qu'on le trouvait convaincant. Il opposait une certaine force
humaine contre tous les édifices élevés sous l'invocation divine. Ah!
plût au ciel qu'il eût été d'enfer, qui ne prévaut point contre Dieu!
Mais il était de la terre dont on n'est pas si sûr.
Un soir, l'abbé et le docteur sortaient ensemble et seuls, de chez le
notaire. Ils se trouvèrent aussitôt dans la nuit noire, le ciel étant
couvert et Néans n'ayant d'autre éclairage que celui des boutiques qui,
avant neuf heures, ont rabattu leurs volets. Ils s'en allaient
cahin-caha sur le sol inégal. Grandier dit tout à coup:
--L'abbé, nous allons nous casser! donnez-moi donc le bras.
Et les deux ennemis descendirent à la façon des amoureux jusqu'au
carrefour qui fait le centre de la ville, où le docteur, par courtoisie,
avait coutume de reconduire l'abbé, bien que ce fût, à lui, tout
l'opposé de sa route. L'abbé s'éloignait alors du côté de la rivière au
bord de laquelle le presbytère se trouvait; le médecin rebroussait
chemin, et dans le silence de Néans endormi retentissait quotidiennement
la voix du docteur, déjà le dos tourné: «Bonsoir, monsieur l'abbé!» et
grésillait la voix de feuilles sèches de l'ecclésiastique: «Bonsoir,
docteur», du même ton invariablement, quelles qu'aient été les aigreurs
échangées, sauf quelques sonorités surajoutées du côté de Grandier, les
soirs où M. Durosay avait sorti son vieux cognac, ou quelques sourdines,
au contraire, du côté de l'abbé, quand il étouffait dans les replis d'un
long cache-nez noir, sa gorge délicate.
L'abbé augura mal de cette complaisance du docteur. Le contact de ce
païen lui convenait médiocrement. Il était tout petit, tout gringalet
au bras du colosse, et sa figure grêle et rase pouvait avoir l'air tout
juste d'une pomme de canne au côté de ce beau géant à barbe blanche.
De plus, Grandier était énervé ce soir. On l'avait vu garder des
silences inaccoutumés, puis parler tout à coup un peu à tort et à
travers. On l'eût dit en mal d'invention, ce qui quelquefois lui
arrivait. Que fomentait-il?
Ils arrivaient quasi sans mot dire au croisement des quatre rues. Déjà,
l'abbé se dégageait et ils allaient sans doute, avant le traditionnel
«bonsoir!» prononcer la phrase non moins consacrée: «Il n'y a pas un
chat dehors!» quand le docteur, inspectant brièvement les quatre longs
trous d'ombre des rues désertes, se planta comme un mât en face de
l'abbé. Il croisait les bras sur la poitrine, et cela formait, sous sa
barbe, une sorte d'auvent où M. de Prébendes eût tenu à couvert. Et il
regarda l'abbé avec quelque chose de si étrange et pétillant dans ses
prunelles que c'était à croire que si le diable ne se déclarait pas en
cet instant, il ne serait jamais bien à craindre. Et il continuait de
garder le silence, paraissant établir des combinaisons, suivre des
plans de bataille, voir tomber des blessés et relever des drapeaux, ce
qui lui donnait de la fièvre. L'abbé priait pour lui, dans le cas qu'il
en valût la peine. Un éclair les illumina. Grandier ricanait. De larges
gouttes d'eau tombèrent. L'abbé ouvrit son parapluie et disparut
là-dessous tout entier. Le docteur se pencha sous le toit de silésienne
brune et il prononça:
--Je vais ressusciter madame Durosay!
Et cela était dit sur un ton confidentiel, grave, exalté, et à la fois
sinistre, de la même façon que l'on vous glisserait dans le tuyau de
l'oreille: «Je mets le feu, ce soir, à l'hôtel de ville!»
La pluie tomba tout à coup à torrents. Les larges chaussures du médecin
de Néans se plaquaient en flicflacs sonores sur le sol détrempé. L'abbé
se laissait descendre vers le presbytère, à grands pas raides, comme si
une machine l'avait mû. Quand Gertrude, la gouvernante de ces «Messieurs
prêtres», vint ouvrir, elle trouva M. l'abbé de Prébendes les pieds dans
l'eau, sous le parapluie ruisselant et qui, au lieu de se dépêcher de
rentrer, s'allongeait de deux doigts le nez, ainsi qu'il avait coutume
en les cas délicats.
V
M. de Prébendes fit claquer ses galoches sur la pierre de l'escalier et,
sans même souhaiter le bonsoir à Gertrude, sans demander comment M. le
curé avait passé la soirée, à quelle heure Septime s'était couché,
s'enferma dans sa chambre.
Ses prières furent troublées. Il était depuis longtemps à genoux sur son
prie-Dieu, quand il s'aperçut qu'il regardait fixement la statuette de
sainte Radegonde et que, cependant, les seules images profanes, un peu
confuses et virevoletantes de madame Durosay, du notaire et du docteur
Grandier passaient dans le champ de sa vision au grand détriment de
l'objet en biscuit de sa dévotion particulière. Il se ressaisit
brusquement, ôta ses lunettes, se prit à deux mains le front, et, les
coudes sur l'appui de velours un peu râpé, s'efforça de suivre ses
oraisons. Il y éprouvait toutes les peines du monde. Il s'impatienta de
cette distraction opiniâtre. Puis il se reprocha, de s'impatienter. Et
il se coucha presque colère. Ce satané docteur lui avait mis la tête à
l'envers.
Il ne s'endormit point. Les allures de Grandier lui trottaient par
l'esprit. Quelle était cette découverte soudaine d'un moyen de relever
madame Durosay? Et si remède il y avait, pourquoi ce mystère, cette
exaltation, cette fièvre et ces ricanements quand il s'agit de
simplement guérir? Le moyen, doux Jésus! qu'une oeuvre pie germât en la
cervelle de Grandier! À part lui, l'abbé pensait que l'état de langueur
tient éloigné du péché. La belle santé ne va pas sans le réveil de la
chair qui est l'ennemi redoutable entre tous. La vie agissante est
infestée de malice. Mais on peut supposer que le Seigneur préfère avoir
des serviteurs actifs plutôt qu'inertes et somnolents: cependant ce sont
les simples d'esprit qu'il a dit bienheureux.
On ne se préoccupait point de toutes les dames à Néans dont l'état était
bien près de celui de madame Durosay: et Dieu les avait en bonne odeur.
Quel grabuge allait nous apporter ce Grandier? Car il était homme à
laisser mijoter une idée des mois et des ans, et à vous la servir à
point quelque jour, si forte d'une longue incubation, qu'il la fallût
bon gré mal gré avaler.
L'abbé tournait et retournait sa pensée en même temps que son corps sec.
Il se souvint de cette sainte madame de Ravaud qui, lui confiant sa
chère enfant cependant qu'elle la jetait dans les bras de Durosay, lui
avait dit: «Emportez-moi mon trésor dans votre petite ville: ce monsieur
la fera fructifier selon le monde; mais vous, semez pour la récolte
future!» C'était un dépôt sacré.
Mais quoi donc? Où donc était le feu? Qui menaçait? Ah! les torturantes
jongleries de pensée des heures d'insomnie! On y devient pusillanime et
stupide. Le jugement demi-éteint laisse l'imagination errer dans les
ténèbres; elle s'y épeure, s'y affole, et, la fatigue l'écrasant, c'est
la fièvre, le cauchemar et ses dévergondages.
M. de Prébendes eut le cauchemar cette nuit-là.
Jamais, non jamais, à aucun instant de son existence, sa pensée ne
s'était arrêtée sur des sujets de la sorte de ceux qui le troublèrent
cette nuit mémorable. Dès le moment qu'il ferma les yeux, un sentiment
d'angoisse le prit. C'était comme le pressentiment que quelque chose
d'extrêmement redoutable et même d'instinctivement répugnant allait se
produire; un nuage épais et nauséabond qui vous pleurerait sur la tête
et qui menacerait de crever en mille éclaboussures de toutes sortes de
choses malpropres. Ne s'imagina-t-il pas que Gertrude grattait à la
porte avec ses pantoufles et voulait lui signifier quelque nouvelle
désastreuse seulement en passant la paume des mains, qu'elle avait
grasses, sur le panneau de cette porte peinte en blanc et où une gravure
de saint Louis de Gonzague était épinglée, qui en serait toute salie? Et
il lui criait: «Mais parlez donc! dites-moi tout de suite la chose; je
vous entendrai très bien à travers la porte; Gertrude, ce que vous
faites là est tout à fait désagréable.» Et il voyait tout d'un coup
apparaître le visage de Gertrude par la porte entrebâillée. Grand Dieu!
l'objet d'horreur! Gertrude, la vieille, l'honnête et pieuse Gertrude
avait des cheveux rouges épars et follement ondulés comme des flammes,
et toute sa figure de pomme ridée était enduite d'une couche de fards,
et ses yeux étincelaient comme des charbons ardents, et elle avait toute
l'attitude d'une bacchante! L'abbé se dressait vers le petit bénitier,
suspendu au-dessus de son lit, pour asperger d'eau sainte la misérable
créature. Il ne pouvait atteindre le bénitier, c'était un fait exprès.
Il appelait les paroles de l'exorcisme; mais à la place de celles-ci
c'étaient les mots latins par quoi s'expriment dans le _De modo
penitendi et confitendi_ toutes les iniquités de la luxure, qui
affluaient à ses lèvres. Il lui semblait qu'il attisât le mal au lieu de
l'enrayer. Il croyait faire des efforts prodigieux de mémoire pour
retrouver ces mots précieux; il en sentait sa pauvre cervelle se fendre,
et il balbutiait, toujours et sans répit, les termes de stupre, qui
jaillissaient, tels de petits jets d'huile sur le brasier infernal. Ah!
il n'y eut pas que Gertrude dans la scène bachique, à chaque instant
grandissante! Ah! qu'eut fait le contenu du petit bénitier; qu'eut fait
toute la valeur exorcisante d'un seul homme, fût-ce un saint, contre la
foule des malheureux possédés qui se mouvaient, hurlants, ivres de
débauche, en tout Néans subitement contaminé par la peste. Il avait fui
le contact immonde de la bacchante et il s'était trouvé dans la ville,
entouré de personnes grotesques qu'il reconnaissait peu à peu sous leur
accoutrement éhonté, pour l'aggravation de son dégoût. Rue de l'Église,
mademoiselle Hubertine la Hotte, qui avait une dévotion exemplaire
depuis quarante-cinq ans, se faisait enlever par des commis voyageurs.
Elle avait de petits yeux bridés et le teint jaune, ce qui lui donnait
un peu l'air d'une Chinoise; et elle aimait le vert, en ornait ses
chapeaux, ce qui la rendait assez plaisante et ridicule. Pour le moment,
elle s'enveloppait d'un péplum antique et se laissait soulever,
enguirlandée de roses, par des hommes épris.
Tous les libres penseurs détalaient comme des faunes, vers des beautés
entrevues à un tournant de rue, par la vitrine d'une boutique, voire à
leurs fenêtres parmi la mousseline proprette des rideaux. Toutes ces
dames attifées d'oripeaux étranges promenaient leur démarche alanguie,
entr'ouvraient des yeux provocants et tendres, et se laissaient cueillir
comme de ces fruits très mûrs qui d'eux-mêmes vont choir. Il y avait les
danses sur la place publique, où les petites filles du catéchisme se
livraient à des gestes que le malheureux abbé prenait pour obscènes,
n'ayant point précisément l'idée de ce que l'obscénité pouvait être. Et
il se précipitait, tel Jésus au milieu des vendeurs, pour disperser les
scandales. Mais ni sa voix, ni son geste ne le voulaient servir. Il
demeurait paralysé, avec une indignation portée au comble, et il lui
semblait que son corps, sous la tension trop violente, allait voler en
éclats. Dans le milieu même des sarabandes effrénées, se tenait une
séance du conseil municipal, où tous ceux qui n'étaient pas encore ivres
délibéraient avec des apparences de gravité sur un sujet louche dont les
termes essentiels étaient dits dans le tuyau de l'oreille. Et, par
moments, les faces solennelles de ces messieurs ne se tenaient plus et
pouffaient. Il était fort aisé de reconnaître M. le maire et son
adjoint; Bizuit, le ferblantier et le confiseur Champeau et le greffier
Benoît. À quoi tous ces gros bêtas se préparaient-ils avec des mines si
burlesques, par leurs colloques mystérieux et les petites bouffées
subites de leurs rires de gamins? Au fond, ils conservaient, chacun,
dans cette vision extravagante, les traits précis de leur caractère
véritable, n'avaient aucune attitude illogique, étaient dans cette
farce, ce qu'ils étaient exactement dans leurs fonctions, l'empois
seulement un peu fondu. Ils firent part à la foule du résultat de la
délibération; on les acclama; ils se levèrent; on les suivit. L'abbé
seul n'entendit rien, ne fut qu'angoissé davantage. Mais, comme il
allait se réfugier en désespoir, au pied des autels, traversant la
sacristie, l'abbé vit le sonneur de la paroisse, nommé Lespingrelet, la
face congestionnée, puant le vin et tirant à toute volée la corde, sans
que l'on entendît pourtant le carillon. L'extravagance atteignit
l'inénarrable. L'abbé s'aperçut que tout Néans grimpait à la corde. Tout
en haut était déjà juché le conseil municipal, brandissant sa
délibération. Et les dames de la société, et les petites filles du
catéchisme, les faunes libres penseurs, Gertrude, mademoiselle
Mistouflet, mademoiselle Hubertine la Hotte et les quatre commis
voyageurs épris, à la force des poignets, se hissaient pêle-mêle, en
postures acrobatiques et immodestes, et les mouvements que le sonneur
imprimait à la corde secouaient toutes ces grappes, accentuaient leur
ardeur joviale, accéléraient leur ascension saugrenue. L'abbé interrogea
Lespingrelet, mais cet animal se tordait comme un diable; on ne savait
où prendre sa trogne d'ivrogne que ses jambes balancées en rythme
furieux tantôt venaient frapper au risque de l'écraser comme une outre
pendue, et tantôt enlaçaient, nouées en manière de lianes, derrière la
nuque.
Spectacle immonde: ce fut Septime qui l'informa; Septime pâle et
sérieux, figure d'ange, qui entrait par la porte du choeur, aux genoux
encore la poussière des dalles, tel que s'il venait de se préparer, par
la prière, à quelque affaire importante. Septime montrait du doigt, d'un
geste de saint gothique, la hauteur du clocher, et il dit: «C'est
là-haut, le mauvais lieu; nous y allons tous!» comme il eût dit: «C'est
le Ciel, il le faut gagner»; et il prit la corde, gardant son angélique
visage et sa sérénité.
À ce moment, le sonneur disparu, le bas de la corde demeurée libre se
livra à des girations serpentines d'une violence inouïe, l'abbé y fut
pris, saisi, étouffé comme en l'enlacement d'un boa monstre; il
entendait ses os craquer dans la spirale de plus en plus étroite du
câble et l'ignominie fut achevée quand il s'aperçut qu'il montait,
montait avec toute la paroisse, montait avec Septime, avec Gertrude,
avec ses pénitentes, montait au mauvais lieu.
VI
Le docteur était né à Chinon, ville adorable pour la jolie place qu'elle
a sous le soleil et pour ce qu'elle contint. Car, avec Rabelais qu'elle
forma, il semble qu'elle eut tout le XVIe siècle couché aux pentes de sa
colline et qu'elle lui fut le parterre vraiment propre à deviser
joyeusement, spirituellement et d'amour.
À Chinon, la vie était aimable et douce, et les moeurs aisées. Les
aventures n'y faisaient point scandale, et mille accommodements naturels
qui eussent, ailleurs, paru singuliers répartissaient dans les familles
le calme et la justice.
C'est ainsi que nul ne songeait à faire feu parce que M. Desvet, dont la
femme était toujours sur le flanc, allait tous les soirs que le bon Dieu
lui donnait, faire le trictrac de madame Desnoyers que ce pauvre
M. Desnoyers avait épousée--il faut bien qu'un notaire se marie,
--malgré une faiblesse que tout le monde connaissait puisqu'il avait
fait toutes ses études au collège de Chinon. Le cher homme ne se cachait
point de venir, pendant le trictrac, compulser ses dossiers, dans son
cabinet sur la rue. Tout le monde avait accoutumé de le voir ainsi là,
le soir, et l'on n'y faisait pas attention. Il fallait que quelqu'un fût
bien nouveau venu dans la ville pour qu'on lui dît, en passant devant la
fenêtre éclairée: «Tenez, voilà monsieur Desnoyers, le notaire, qui n'a
point de goût pour le trictrac.»
Le même divertissement portait un autre nom chez M. le Receveur de
l'enregistrement qui, pendant quatre années de célibat passées au café
de la ville, s'était disputé avec le petit percepteur des contributions
pour ce que celui-ci ne goûtait que les belles femmes à épaisse
chevelure brune, tandis que lui n'avait appétit que de petites grasses
blondes boulottes. Il était arrivé, ce à quoi on avait pu s'attendre,
que le receveur, après quinze jours de congé, était revenu triomphant au
bras d'une admirable receveuse qui avait des hanches gonflées comme des
amphores, une taille de lancier et des cheveux aile de corbeau. Le
percepteur avait cru à une provocation et s'était refroidi vis-à-vis du
receveur dans la mesure qu'il s'échauffait pour la brune. Longuement il
avait médité sa vengeance. Et il l'eût savourée avec une amère volupté,
le jour où il mit la main sur la petite grasse blonde boulotte. Mais le
jeu des quatre coins qui se faisait chez M. le Receveur répandait le
baume aux endroits qu'eût empoisonnés le fiel administratif.
Et de même, ailleurs. Tout ceci se faisait si bonnement que nul n'y
voyait ombrage. En vérité, personne n'était lésé. La religion?
dira-t-on. Il y avait eu entre les vénérables curés de Saint-Étienne et
de Saint-Maurice plusieurs conférences à ce sujet, comme il était
convenable. Ces messieurs, qui étaient fort distingués, n'avaient rien
d'un Savonarole. Ils savaient, pour fréquenter les tables de M.
Desnoyers comme de M. Desvet, que le fond des âmes de toutes ces
personnes était bon, et le Seigneur était parmi elles, puisque la paix
y régnait. Jamais il n'y eut à Chinon de meilleurs pasteurs que ces
hommes gras qui avaient de la simplicité, de la fourchette et du coeur.
Que l'on juge de la situation du brave homme de Chinon devenu le médecin
des dames de Néans. Il subit le certain effroi qu'éprouvent certaines
personnes à visiter le Musée Grévin. Le ton de sa conversation
effaroucha; il dut le baisser et modérer ses gestes; sous peine d'avoir
tout le pays à dos. Il dut emprunter ses sujets de conversation à une
sorte d'anthologie verbale où Néans puisait son beau dire sans s'en
écarter jamais et sans paraître atteindre la satiété. Les affaires
locales en faisaient le fond, quelques lieux communs généraux pouvaient
bien être effleurés par les personnes dont la pondération reconnue
garantissait qu'elles n'en abuseraient point. Mais l'humeur y était
regardée comme du plus mauvais goût.
Cependant le docteur avait vécu là, vingt ans, dévorant sa flamme et
pestant de ne pouvoir réagir. Sa qualité l'obligeait à beaucoup de
circonspection. Il s'était tu. Seulement quelques âmes choisies avaient
été initiées à la belle vie ensoleillée d'antan, et cette élite de la
ville encore souriait à ces récits comme on fait aux pages d'un roman.
On n'y donnait aucune foi. Il avait d'ailleurs, quoique garçon,
l'existence la plus rangée du monde. On avait bien crié un peu, quand il
avait pris pour servante une fille de Bourgueil, point du tout vilaine
d'entournure et qui n'avait pas l'âge canonique. Cette brave créature,
que le docteur avait, disait-on, mise à mal autrefois, persistait à lui
vouloir du bien et lui était venue, un jour de foire, offrir ses
services. Nul ne savait quel titre elle avait au juste dans la maison,
mais si quelques mijaurées de la société avaient cru devoir faire
entendre au médecin qu'elles saisissaient le scandale, le bel ordre muet
de la maison Grandier d'où nul bruit ne transperçait les murs proprets
enguirlandés de glycines, avait fini par imposer silence. On le
considérait comme un satyre en cage, mais nul n'avait jamais regardé aux
barreaux, et l'on avait fini par craindre son sabot qui devait certes
avoir la corne dure.
Il paraissait tellement d'une autre race; il voyait tout à rebours du
commun. Le bon greffier de Néans, M. Benoît, ne lui pardonnait pas ses
sarcasmes à l'endroit du fait qui avait valu à sa boutonnière la
médaille de sauvetage. Le docteur n'avait cessé de l'en plaisanter. Beau
sauvetage, en vérité!
Le greffier ne s'était-il pas jeté à l'eau pour repêcher un vilain
gredin dépenaillé qui se voulait faire périr?--«Le triste ouvrage, mon
bon Benoît, avait dit Grandier en frottant le moribond qui revenait à la
vie; en voici un qui s'enfonçait doucement dans l'eau et dans la paix,
et vous venez vous mêler, vous, de le reprolonger dans la misère et le
vagabondage. Laissez donc mourir les gens qui n'ont pas mieux à faire
ici. Ce misérable ne valait rien pour la vie; vous le ressuscitez, et,
si dans deux jours vous le surprenez à briser les clôtures de votre
basse-cour, vous lui tirerez dessus en l'appelant brigand; monsieur
Benoît, vous n'avez pas pour deux liards d'esprit...»
Cet homme et cette philosophie maintenaient Néans en état de perplexité.
Tout savant et sympathique que fût par ailleurs le docteur Grandier,
chacun gardait, en son jugement vis-à-vis de lui, un coin de réserve
ambiguë qui allait se précisant chez certains jusqu'à cette
quasi-affirmation en leur for intérieur: «On viendrait me dire que cet
homme-là a fait un mauvais coup, que je n'en lèverais pas un bras plus
haut que l'autre...»
VII
Ce dernier soir, sur la terrasse du notaire, un marronnier et un orme,
trois ou quatre fois séculaires, balançaient leurs feuilles et leurs
fines branches dans l'air tiède. On voyait par-dessus la balustrade de
pierre, grâce aux lumignons de quelques boutiques, la principale rue de
Néans s'enfoncer dans l'ombre, inégale et bossuée, molestée de pignons
avancés, de vieilles maisons ventrues, jusque vers l'église dont le
clocher là-bas apparaissait, par instants, dans la clarté brève
d'éclairs de chaleur. On n'entendait de bruit que, parfois, celui des
volets qui se fermaient mollement comme la paupière d'un oeil qui
s'endort peut-être avec une sorte de respect instinctif de ces silences
d'été nocturne.
Les familiers étaient assis dans de grands fauteuils d'osier qu'ils
appelaient des «torpeurs». M. de Prébendes seul se refusait cette
flatterie des sens et il n'aimait point que Septime en usât. On causait
peu, le ton se haussait si vite entre le docteur et l'abbé, que l'un et
l'autre, par courtoisie réciproque, fuyaient d'ordinaire les sujets
brûlants. M. Durosay n'avait rien à dire: il parlait presque seul.
Madame Durosay demeurait comme le jour, étendue. Trouvait-elle à ces
heures d'après-dîner un charme qu'elle ne savait qualifier? On était si
à l'affût de quelque chose qu'elle aimât, qu'on prolongeait longtemps
ces soirs de torpeur. Ces messieurs fumaient.
Il y avait des giroflées et des roses au pied de la maison, à une
certaine distance, et de petites brises espacées en apportaient par
moments les parfums presque trop violents, une minute, et tout à coup
évanouis, pour revenir aussitôt après, avec une insistance.
--Ah! sentez-vous? disait quelqu'un.
--Oui, oui, c'est délicieux...
Toutes les fois que cela revenait, la même question et la même réponse
machinales, à peine conscientes, dont la répétition ne fatiguait pas,
provenant d'un être instinctif au fond d'eux, qui ne pouvait pas ne pas
dire: «Ah! je sens, c'est délicieux!»
--On devrait passer tout entières dehors des nuits pareilles, fit madame
Durosay. Est-ce que ce serait mauvais, docteur?
--Oh! si vous le vouliez bien, bien fort, on vous le permettrait... Vous
en sentiriez-vous grande envie?
--Oh! pas tant que cela...
Grandier, qui épiait toujours l'éveil d'un désir, fit un peu de moue.
Quelques sensations effleuraient la jeune femme; le parfum, la musique,
en la caressant, faisaient presque rêver une sensualité en elle
endormie. Il eût voulu être certain que ce rudiment d'une si puissante
source de vitalité, existait chez elle. S'il y était, comment le
cultiverait-on? Cela n'était pas du tout clair. Mais le découvrir était
son dernier espoir. Et depuis qu'il s'occupait d'elle, elle ne
manifestait, en vérité, rien.
L'haleine des fleurs repassait, en sorte de nuées voletantes et lourdes
de baumes. Chacun les recevait, en était environné, imprégné. C'était
comme la taquinerie de quelque grand séducteur caché dans la nuit. Le
léger bruissement des feuilles d'ormes était peut-être son sourire, et
l'étincellement régulier des doux éclairs à l'horizon, un regard
clignotant vers son oeuvre louche. On pouvait imaginer sa grande figure
malicieuse et son geste. Il y avait un acharnement en cette séduction
par les fleurs et la mollesse du soir; et la conscience du charme peu à
peu s'éveillait.
Il faut un temps aux personnes qui n'ont point le goût cultivé des
sensations voluptueuses pour s'apercevoir que, réellement, elles sont
ravies. Elles l'ont avoué déjà, du bout des lèvres, comme on l'a fait
tout à l'heure sur la terrasse: «Ah! c'est délicieux!» Le délice y est
tout juste comme le tourment à qui dit: «Ah! mon Dieu! mon Dieu! que
j'ai donc été inquiet de votre santé!» Le délice ne vient point
spontanément; il aime être sollicité. Il faut, le sachant possible, le
souhaiter, l'évoquer. Pour qui le cherche, il est là; pour qui ne l'a
point déjà en son désir, il est de désespérante lenteur. Ah! pensez
donc! la nuit, le crépuscule, l'adorable splendeur des choses, la grâce
miraculeuse d'une odeur ou d'un son, faire des avances à qui s'est fermé
les sens, et paraît ne même pas soupçonner que ces êtres impersonnels
ont de véritables caresses! Oui, la plupart des gens ont besoin d'être
prévenus. De la musique, on le leur a dit assez; dès qu'un accord est
perçu, leur épiderme se tend au frisson. Mais des harmonies
innombrables, dont la nature est toute retentissante, il les faut
avertir, et insister n'est pas trop. Qu'un homme soit là, à certaines
heures incomparables, et dise en termes sobres et forts la beauté qui
environne, toutes les femmes seront remuées, et par cette légère
secousse, ouvertes elles-mêmes directement à la séduction ambiante. Nous
sommes presque tous ainsi faits qu'il nous faut en toutes choses des
initiateurs. Je ne sais quelle faiblesse nous retient en nous-mêmes,
telles des limaces craintives, et quelle taie nous avons aux yeux et aux
sens, qu'une chiquenaude suffit à briser. Un élan, et le monde est
révélé.
Nul n'était là pour le donner. Les choses elles-mêmes semblaient en
prendre charge. Grandier devinait seulement la possibilité d'émotions
qui n'allaient plus à sa sève un peu vieille. Il jouissait de cette
heure par une remembrance des années jeunes et de la jeunesse d'autrui.
Celle-ci, hélas! il la cherchait autour de lui. Septime lui semblait
trop enfant, il ne pouvait se défaire de le traiter en gamin. Et cette
femme si gracieuse, dont la jolie tête pâle, dans la pénombre,
paraissait si abandonnée sur le dossier incliné, laissait perdre le
plaisir de vivre, qui venait ce soir, presque palpable et provocant,
comme une chair, s'offrir.
Un moment, le notaire s'étant tu, et M. de Prébendes se tenant droit
comme un I sur sa chaise avec, sous ses lunettes, sans doute, quelque
idée métaphysique, madame Durosay eut un frisson aux épaules et Septime,
simplement, sans mot dire, alla dans la salle à manger chercher un petit
châle de laine. Le docteur fut secoué de ce menu fait. Septime revint,
tenant le châle de laine; il dit à madame Durosay: «Vous allez prendre
froid», et le lui tendit. Elle le remercia beaucoup. L'abbé dit:
«Septime, voilà qui est bien, nous ferons peut-être de vous un galant
homme.--Hé! hé!» fit M. Durosay. Grandier remarquait que Septime était
ennuyé qu'on eût fait attention à lui et que madame Durosay, ayant du
mal à se passer le châle sur les épaules, Septime l'y aidait d'une main
un peu gauche et tremblante, et demeurait longuement au-dessus des
cheveux qu'il semblait respirer, tout proche. La jeune femme se tourna
un peu du côté de Septime et le regarda se rasseoir.
Le docteur eût découvert, tout à coup, une panacée, que ses yeux
n'eussent pas brillé comme ils le firent à ce moment qui n'avait l'air
de rien.
Sa poitrine se dilata, il respira large, et les bouffées qui venaient à
cet instant des roses et des giroflées, il les absorba, les goûta avec
tous ses sens une minute rajeunis. Enfin! enfin! quelqu'un ici
participait à l'heure amoureuse de cette nuit d'été; quelqu'un était
saisi de l'aphrodisiaque des parfums, de la tiédeur et de l'ombre. Il
regardait béatement l'enfant et la jeune femme. C'était comme s'il fût
sorti tout d'un coup du néant pour assister aux girations élégantes
d'une belle nébuleuse, à la naissance d'un monde. Il remerciait le Dieu
vague en qui il avait foi, le glorifiait par sa joie, par toute l'aise
qu'il ressentait en sa personne. Il eût voulu pouvoir dire à quelqu'un
son contentement, secouer le coude de l'abbé, taper sur le genou de M.
Durosay, leur crier: «Ah! que c'est bon! que c'est bon!» La subite
évidence du grotesque de cette pensée vis-à-vis de l'ecclésiastique et
du mari, qui, en toute autre circonstance, l'eût fait sourire, n'entama
pas son enthousiasme. Toutes les grâces de l'amour, toutes les
fraîcheurs des idylles environnaient le cerveau de cet homme qui avait
complètement aimé la vie; enguirlandaient sa mémoire ornée de la vie des
siècles passés. Sa tristesse s'écoulait, se perdait dans l'oubli, déjà;
sa belle tristesse de vivre parmi des morts. Ah! vivre dans les villes
mortes où tout un passé dort sous les mausolées et les dalles, oui! mais
être mêlé à des apparences de vie qui ne sont rien, ne réalisent rien,
sont mille fois plus silencieuses que les trépassés qui ont vingt
siècles par-dessus leurs tombes, pauvre misère! Il l'oubliait en face de
ces quelques gestes gauches d'un tout jeune homme par quoi se
manifestait le premier, l'essentiel trouble d'une âme. Il se fixait dans
le souvenir cette main un peu maigre et si hésitante, passant le châle
de laine entre les épaules chaudes et le dossier de la chaise, et les
narines qu'il avait vues frémir au-dessus des cheveux. Et il revoyait la
jeune femme se tourner instinctivement, sans grande idée, sans doute,
vers Septime. Il est probable qu'elle avait pensé tout simplement: «Il
est aimable et prévenant». Cela avait suffi pour qu'elle éprouvât le
désir de le voir, de le regarder reprendre sa place. Grandier repassait,
repassait les deux ou trois phases du petit drame. La nuit se faisait
plus complète et le parfum des giroflées environnait les ombres.
VIII
«Je vais ressusciter madame Durosay!»
Grandier se voyait soufflant ces mots brûlants dans la petite figure
racornie de M. de Prébendes. Il ne savait pourquoi ni comment il s'était
retenu à ce moment d'exaltation, de prendre l'abbé sous les épaules et
de le soulever, avec son parapluie de silésienne brune, en l'air et très
haut, comme on fait aux enfants. Et il l'eût tenu, comme cela, à bras
tendus, tout le temps qu'il eût fallu pour lui dire des choses qui
eussent fait d'abord le digne homme se débattre là-haut, et puis qui
l'eussent anéanti, c'est-à-dire tout ce qui avait germé dans sa cervelle
e vieux païen et de guérisseur, durant cette soirée de torpeur et de
sensualité, sous l'orme et le marronnier séculaires.
«L'horrible péché de chair, l'abbé! entendez-vous! le péché de cette
chair que vous veillez comme un avare son trésor stérile; la chair! la
chair! nous l'allons découvrir et livrer aux baisers du beau soleil et
des belles lèvres fraîches! La chair vierge, qui n'a jamais tressailli,
l'une à cause de caresses gauches, et l'autre, par ignorance des
caresses; l'une qui se meurt de n'avoir pas vécu, et l'autre quasi
naissante, où la vie surabonde, la chair que le bon Dieu a ornée pour
l'Amour; la chair de vos agneaux, cher abbé du bon Dieu! nous l'allons
mettre en fête et en pâmoison; nous l'allons couvrir de parfums et de
fleurs et nous ferons retentir les cymbales et le tambourin, et
danserons autour du clocher de Néans parmi l'emmêlement des guirlandes
tressées pour Aphrodite! Monsieur l'abbé, au bout de mes bras,
entendez-vous les chants d'allégresse qui approchent, et le murmure des
bouches jointes? saviez-vous qu'il y avait à Néans des bouches qui ne
s'étaient jointes jamais à aucune bouche? Vraiment, vous ne vous
préoccupiez point de cela, monsieur l'abbé, et vous nous chantez du
Paradis. Qu'en savez-vous donc? Il y a de fortes lacunes à votre
paroisse. Moi, je vous dis qu'elle allait être engloutie bientôt par le
reste du monde à cause du vide qui s'y produisait!... Et les coeurs qui
s'étiolaient isolés! Ah! pouah! monsieur l'abbé, les coeurs
solitaires!... Eh bien! les voilà tout brûlants, dans le moment que je
vous regarde à travers vos besicles!... Le feu est à la mèche; je vous
dis que je l'ai vu, de mes yeux vu... et nous n'y pouvons rien; non,
non. On ne marche pas sur le feu qui court sur la mèche! Ha! ha! ha!
ha!... Que je vous repose sur le sol de la paroisse, monsieur l'abbé!
Monsieur l'abbé, je vous souhaite le bonsoir!»
Le docteur ricanait encore en pénétrant dans sa bibliothèque, tandis que
la pluie au dehors tombait à torrents et que le bruit du tonnerre
faisait trembler les vitres. Le vacarme et le bruissement diluvien
s'accommodaient à sa pensée tumultueuse. Il semblait que tout s'entendît
pour sortir de la mièvrerie de Néans. Il eût aimé, pour le moment, voir
des montagnes écrasantes ou la mer en furie. C'était un soir de belle
vitalité.
Il s'assit à sa place accoutumée, où il passait une partie des nuits
parmi ses livres, ayant peu de sommeil. Et il envisagea sa situation.
Elle était pourvue d'un côté romanesque qui pouvait faire sourire; mais
par une autre face, elle se présentait comme un cas psycho-physiologique
d'une grande simplicité. Voici une jeune femme qui meurt d'inanition.
Toutes ses facultés, dans ce milieu inerte, vacillent comme de pauvres
petites flammes dans un air raréfié. L'indolence est telle que le désir
même d'un plaisir est devenu inespérable. Le mariage, il le sait, a été
pour elle une existence côte à côte avec un brave homme lourd qui a
laissé vierge toute sa féminité. Cependant elle est belle et, de toute
apparence, destinée aux secousses de la passion. Jamais elle n'a
tressailli. Une seule ressource extrême demeure: la possibilité
d'éveiller un amour. L'occasion s'offre. Le médecin doit-il même se
poser la question: «Que faire?»
Il se la posa, pour netteté de conscience, en face de l'inévitable buste
d'Hippocrate qui trônait au-dessus de la collection de la _Gazette des
Hôpitaux_, et d'une belle reproduction photographique de la _Victoire de
Samothrace_. Le petit abat-jour de la lampe à quinquet, par hasard posé
de travers, rejetait la lumière sur l'oeuvre incomparable, où
l'allégresse de tout un peuple enivré semblait avoir retenu son geste et
son tapage pour une attitude de pure beauté. Il laissait ses yeux errer
complaisamment sur la draperie souple et légère qui caressait en
l'exaltant la forme du torse ému et des jambes élancées. Quelque chose
d'enthousiasmant et de sage, de grandement viril et de contenu, de
discrètement joyeux, lui vint de cette noble forme qui, parmi l'ombre de
la pièce, lui semblait s'avancer. Sa première exubérance se calma: non,
non! plus d'abbé à bout de bras; pas d'éclat; pas de vain bruit. Mais le
désir ardent d'une belle oeuvre silencieuse lui tendit tous les muscles,
et l'orgueil lui en échauffa tout à coup les tempes. Au milieu d'une
grande platitude des gens et des choses, des petitesses sociales, des
mesquineries bourgeoises, accomplir une oeuvre selon la nature, joyeuse,
embaumée, lumineuse, tragique peut-être aussi, pourquoi pas? Tout est
fait de lumière et d'ombre. Voir cela s'épanouir comme la fleur d'un
églantier qu'on aime et qu'on arrose et émonde chaque matin. Oh! voir
quelque chose de souriant et de vivant grandir et tenir de vous un peu
de la sève qui gonfle! De la vie et des sourires de soi, hors de soi! Il
recevait de la Samothrace le contact qui féconde. Il n'aurait pas pu
désormais s'arrêter dans l'ascension de son idée: l'étrange force de
beauté et de vie du chef-d'oeuvre couvait, réalisait, animait déjà sa
conception.
Il ne s'aperçut qu'en enlevant ses yeux de l'image, de la poussée
extraordinaire et ordonnée qu'il en avait reçue, durant qu'il caressait
son projet, et il lui rejeta un coup d'oeil comme on fait à quelqu'un
dont un mot qu'on n'a pas remarqué tout d'abord, vous a déposé
subrepticement la raison d'agir.
«Beauté! fit-il, unique raison de Dieu!»
Fort de l'excellence de son oeuvre au point de vue naturel ou
philosophique, il la replaçait et en essayait l'effet, cependant, en un
cadre plus petit.
Donner un amant à cette jeune femme dont la pensée eût bondi à cette
seule idée! Car il ne s'agissait pas seulement de garder un rôle neutre,
de laisser aller les choses qui pourraient aller de travers. Septime
était un enfant et madame Durosay la femme la plus inexpérimentée du
monde. L'idylle pouvait se traîner en sentimentalités languissantes qui
n'atteindraient point le but voulu: la résurrection de la chair. Il
fallait que cette femme fût fouettée, remuée, bouleversée en tout son
être. «Pauvres petits médecins avec leurs douches et leurs pauvres
petits remèdes! se disait le docteur Grandier; quel traitement valut
jamais la caresse amoureuse?» Il s'agissait donc de s'emparer de ces
rudiments de tendresse encore informes qu'il avait surpris; et contre
les convenances et les lois, de les cultiver, de les diriger, de les
hâter vers la sorte d'épanouissement qu'il jugeait nécessaire. Des
multiples inconvénients moraux qui en pourraient résulter pour la jeune
femme, il fallait faire fi comme on écrase le foetus au ventre de la
mère pour que celle-ci soit sauve. Dans beaucoup d'alternatives, un des
termes doit être supprimé sans considération. On coupe un membre pour
garder la vie. Ainsi qu'il le disait quelquefois à l'abbé qui en
pâlissait d'indignation: «Mon cher abbé, un certain ordre moral vous
intéresse; moi, la vie; ma raison d'être est de sauver des corps, de
maintenir toutes les fonctions des corps et d'en dégager une belle
harmonie. Un ordre qui se satisfait de l'étiolement physique ne saurait
avoir de beauté, car il n'est ordre qu'en apparence: il méprise l'ordre
du monde qui est l'équilibre des deux éléments dont vous supprimez l'un.
Vous marchez à cloche-pied.--Mais vous, mon cher docteur, lui eût dit
l'abbé, avec votre goût physique, ne me semblez pas, pour le moment,
plus d'aplomb, un pied vaut l'autre...--Pardon! je vais au plus pressé;
le cas est urgent; il s'agit de vie ou de mort. Je détruis votre petit
ordre moral, qui était mortel; c'est un sacrifice provisoire; de la
vitalité que je veux, un autre sortira, quelque autre, je ne sais...
nous verrons bien: mais vivons, saprebleu! vivons d'abord!»
Un sentiment de délicatesse l'empêchait presque d'envisager le cas de
M. Durosay. Il vit deux ou trois fois repasser sa figure rasée de gros
homme apoplectique; il l'aperçut dégustant ses vins et ses liqueurs, le
pied fin du verre à bordeaux entre le pouce et l'index, gras, obèses
entre les phalanges, ou le petit verre enfoui dans le creux de la main
énorme et rougeaude, la langue claquant sur le palais. Il avait les
cheveux plats et luisants, séparés par une raie: telles deux pièces de
satinette posées et collées sur le crâne. Il avait deux soucis: sa cave
et ses melons. Pour le reste, il était bonhomme. Il trouvait sa femme
fort jolie; il aimait qu'on lui fît entendre que tout le monde était de
son avis. Quand il surprenait, en passant à son bras: «La belle madame
Durosay!» il pensait avoir fait assez pour le nom de ses pères en
l'accolant à la gloriole de cet ornement féminin, et assez fait pour sa
femme en lui donnant son nom. Il ne soupçonnait pas qu'elle eût pu être
belle, ni complète si elle s'était appelée autrement que Durosay. Quant
à l'amour, il le concevait une facétie libertine, un petit dévergondage
malpropre, quelque chose qui s'exécute avec les bonnes quand on est tout
jeunet, et avec des personnes _ad hoc_ quand on est un débauché; qui
conduit au désordre et qui ruine la santé. Le mot seul lui mettait à
l'oeil une pointe d'égrillardise, et prononcé devant sa femme, le gênait
comme une inconvenance. Il traduisait ainsi le respect qu'il avait pour
elle. De respect, il la comblait véritablement.
«Délicatesse? se dit Grandier qui n'avait pu s'empêcher de considérer
cette physionomie, qu'il allait falloir blesser par les exigences du
traitement. Délicatesse? Mais je suis puéril comme un enfant morveux; je
raisonne comme mademoiselle Hubertine la Hotte et j'ai l'esprit du
sacristain Lespingrelet! Ah! Samothrace! ô beauté! Je reculerais à
entamer la suffisance et la paix de cet être ignorant de son rôle
d'homme et qui commet chaque jour impunément, sous la protection des
lois et de l'assentiment de ses concitoyens, un crime immonde:
l'assassinat à petits coups de la femme, en sa femme.
»Oui! Oui! s'affirma le docteur en frappant du poing sur la table; ils
sont tous des criminels avec leurs façons de s'arroger la propriété
d'une femme et de ne pas lui donner l'amour; elle y a droit comme à
l'air respirable, comme à la lumière, comme au soutien de la force mâle!
Et c'est par égard pour cette petite convention répugnante que je me
laisserais arrêter dans ma besogne de vie! Mais je m'associais, nous
sommes tous associés à cette vilenie! Pouah!
»L'amitié: c'est un mot gonflé et c'est pourquoi, si aisément, il crève.
Amis par habitude, par un verre de cognac pris en commun, par le mélange
coutumier de la fumée des pipes! Et l'on s'étonne que pour un mot qui
exprime une idée, quelquefois tout cela se détraque; mais c'est que le
mot est plus fort que tout cela. Je ne trahis rien de respectable:
j'accomplis une oeuvre plus importante que la culture de cette plante
commune. Je vais à l'essentiel. Même, je ne trahis rien, car il n'entre
pas dans les conventions tacites d'un pacte amical, si médiocres qu'en
soient les bases, de se faire le serviteur dévoué des bassesses
réciproques. Puisque ami il y a, je rétablis l'ordre dans la maison de
mon ami qui ne sait pas le faire lui-même.
»Septime?... dix-sept ans... langueurs significatives... la sève, la
jeune sève qui monte... Eh! Eh! je ne le plains pas!»
Grandier se leva, parcourut la salle de la bibliothèque à grands pas,
les mains dans ses poches, qu'il en retirait de temps en temps pour se
les frotter nerveusement, souriant, la tête rejetée en arrière où
tremblaient ses cheveux gris épais. La fenêtre était fermée et les
volets rabattus; il ouvrit tout. Une fraîcheur pénétra, souleva
l'atmosphère lourde de la pièce. L'orage s'éloignait; des arbres du
jardin, de larges gouttelettes tombaient en petits bruits espacés et les
feuilles humides luisaient à la lueur des derniers éclairs. Il respira,
s'accouda à la fenêtre. Et là, il combina, avec une méthode, une
précision minutieuses, au milieu du sommeil de Néans, son plan généreux
de séduction et d'adultère.
IX
Lespingrelet fit danser la «demoiselle» trois jours durant, sur la
pelouse aux pivoines, en face de la petite maison bourgeoise des
Veulottes. Le sacristain était autorisé à joindre à ses fonctions
augustes ces travaux profanes, pourvu qu'il fût de retour à Néans pour
sonner l'Angelus; encore sa femme s'en chargeait-elle, ainsi que de
tinter un glas inopiné, toutes les fois qu'elle n'était pas en couches.
Nul ne s'entendait, comme ce petit bout d'homme, à disposer un massif de
fleurs, à lui donner la forme de l'ovale traditionnel, ou les courbures
et sinuosités congruentes à la disposition des allées, à la
configuration générale du parterre. Avait-il pris au service des autels
ce goût à distribuer les fleurs ainsi qu'en général tout motif
d'ornement? Toujours est-il qu'il y valait les jardiniers les plus
renommés et même, depuis un voyage qu'il avait fait au Jardin botanique
de Saumur pour les serres de M. le baron de Roquencourt, il savait, par
le moyen de plantes grasses ou de floraisons un peu touffues, inscrire
dans une corbeille, en beaux caractères, soit le nom du propriétaire,
soit quelque devise de choix judicieux. Il en inscrivait même en latin,
ce dont il tirait vanité, et ce qui lui était arrivé pour le jardin du
presbytère où toute la paroisse s'était rendue pour déchiffrer un
_Magnificat anima mea Dominum_, en eupatoires, que l'on pouvait lire du
pont en passant l'eau, du moins ceux qui avaient de bons yeux. Il était
le jardinier ordinaire de M. Durosay.
Cinq cents mètres avant la grille des Veulottes, le petit tape-cul du
docteur Grandier qui allait devant la voiture Durosay, ayant dû
s'arrêter pour un léger accident aux rênes, on entendit les coups sourds
du marteau-pilon surnommé «demoiselle», et l'on s'apprêta à rire à cause
du singulier accouplement que devait faire le sacristain au corps
d'araignée avec cet instrument lourdaud affublé d'un nom galant.
La Grand'Jeannette et les garçons de ferme qui se relevaient de la
sieste quand les voitures arrivèrent, entouraient justement Lespingrelet
de facéties. Lespingrelet étant de la ville ne dormait pas à midi. Quand
donc est-ce qu'il dormait? À coup sûr pas la nuit: on comptait sa
progéniture; on en oubliait toujours; il avait huit enfants vivants et
cinq morts. Il avait vraiment la main heureuse, il ne ratait pas une
bouture. L'aurait-on cru à le voir? On pouvait dire de lui comme du bon
Dieu, qu'il faisait quelque chose avec rien. Il augmentait tout ce qu'il
touchait. Madame Lespingrelet n'était donc point jalouse de la
«demoiselle»? Quelques-uns la trouvaient plus grosse qu'hier.
Outre cela, il était d'église.
Sa force consistait à répondre aux quolibets par des mots latins qu'il
savait, sans en comprendre le sens. L'effet était infaillible; on se
retirait en disant: «Tout de même, est-il spirituel!»
La porte grillée des Veulottes donnait sur une de ces belles allées de
tilleuls, parfaitement droites et qui datent du siècle dernier. Le
bruit des voitures attirait les chiens que l'on trouvait là tout debout,
le museau passé entre les barreaux de fer. Ils aboyaient, sautaient,
faisaient des bonds formidables autour de la voiture. Madame Durosay
cachait ses mains, car cette exubérance lui faisait peur. «Tout beau!
tout beau!» leur adressait M. Durosay avec un geste d'apaisement; et, se
tournant vers Septime: «Voilà! jeune homme! il faut devenir agile et
vigoureux comme ces petites bébêtes-là! Ah! dame, ah! dame! il faut se
secouer! du jarret! du biceps, sacrebleu!»
Septime souriait comme on le fait aux paroles des gens qui vous
entretiennent de quelque chose qui ne vous intéresse pas du tout; il
s'essayait, en lui-même, à s'imaginer combien il serait gentil s'il
sautait et gambadait comme ces chiens. À la descente de voiture, il
fallut, bon gré, mal gré, essuyer le choc de leurs embrassements. Ils
s'élançaient et vous venaient heurter la poitrine de leurs pattes
tendues, puis se laissaient retomber en vous éraflant de leurs griffes,
tout le long du gilet et du pantalon. Madame Durosay eut sa robe
déchirée. Septime, qui venait pour la première fois aux Veulottes, fut
aspiré, reniflé sur toutes les coutures.
--Les belles bêtes, hein! gare aux perdreaux, en septembre!... As-tu
remarqué, Bellotte, la petite tache que ce fox a sur le front!...
--Monsieur Septime, disait madame Durosay, vous allez voir une maison
bien abandonnée et en grand désordre.
La Grand'Jeannette s'avançait. Elle avait le corps bâti comme une vierge
de Cimabuë et d'une longueur désespérante. Son caillon blanc laissait
flotter, tout en haut, de petites ailes ratatinées. La peau de sa figure
et de son cou était crevassée comme un cratère, et de hauts reliefs s'y
détachaient, sortes de croûtes dorées qui semblaient transparentes comme
du sucre d'orge. Elle avait des yeux noirs et doux tout environnés de
duvet. Mais quand Septime vit sa bouche, il se détourna.
Elle expliquait, après mille salutations, que «la petite amusette» ne
serait pas prête pour aujourd'hui, au dire de Lespingrelet qui avait
pourtant «bien dansé, bien dansé», mais rapport à ce que la pelouse
était «fourragée» de trous de taupes. Fallait-il donc se donner du mal
et avaler des bouteilles de vin blanc pour jouer à «c'te partie-là»!
On apercevait, entre deux noisetiers, Lespingrelet et son pilon. Il se
remuait si fort que l'on ne savait lequel des deux soulevait l'autre.
Personne ne parut éprouver de chagrin violent que la partie fût remise.
Il faisait une grande chaleur. Madame Durosay avait hâte déjà d'aller
s'étendre et elle s'engageait sous la petite allée couverte, qui
contournait les communs, sous des massifs de lilas, jusqu'au perron de
la maison bourgeoise. Ces messieurs la suivirent, sauf le notaire qui
avait toujours mille recommandations à faire; mille doléances à recevoir
de la métayère.
Une odeur toute particulière en même temps qu'une grande fraîcheur les
enveloppa, les pénétra, en ouvrant les hauts volets blancs de la
porte-fenêtre qui donnait accès dans le vestibule. On n'ouvrait jamais
dans la journée pour éviter la chaleur. Ils furent là dedans
complètement aveuglés, ayant refermé aussitôt derrière eux, et Septime
heurta même le bras de madame Durosay, recouvert seulement d'une
chemisette de percaline. Il en perdit toute contenance, mais l'obscurité
sauva tout. La jeune femme gagna la causeuse et ces messieurs remuèrent
des chaises; peu à peu on se reconnut. On s'épongeait le front et le
visage et l'on ne trouvait rien à dire hormis la pesanteur de la
température et l'énumération des différentes sortes de rafraîchissements
que d'ailleurs on n'avait point. On décida d'aller manger des cerises
dans l'arbre dès que le soleil serait un peu tombé.
Le vestibule était tapissé d'un papier à fond blanc parsemé de
corbeilles et de guirlandes de roses: les meubles y étaient couverts de
housses blanches; il y avait aux murs, accrochés, une gourde de chasse,
des fouets, une lithographie de Napoléon III et une de l'impératrice
Eugénie, entre des têtes de cerf. Septime vit réapparaître la jeune
femme, dans la pénombre, au milieu de ce décor qu'il jugea charmant et
tel qu'on n'en peut point trouver de meilleur à la campagne. Il se
sentit si aise physiquement, dans cet intérieur frais, qu'il s'enhardit
à parler et il fit remarquer l'odeur des pièces partout si différente,
qui tenait souvent on ne savait trop à quoi et qu'il percevait si fort
que, tout petit, on s'amusait à lui bander les yeux et à le promener par
toute la maison pour lui faire dire où il se trouvait; il se trompait
rarement. Madame Durosay n'avait jamais prêté attention à cela; pourtant
elle avait beaucoup de goût pour les parfums.
--Il faut sentir, dit le docteur; on s'y devrait exercer comme à
l'agilité des membres, car les odeurs sont un langage varié par quoi la
nature nous parle et nous pénètre aussi bien que les tons et les
nuances, ou les belles combinaisons des sons.
Il avait déjà prescrit des parfums à l'usage de madame Durosay, comme il
eût fait des potions. Il les étudiait sur elle, et il voulait qu'elle
s'imprégnât de celui qui lui serait agréable. Il fut enchanté de cette
disposition naturelle chez Septime. Il voulut que la jeune femme lui
donnât à sentir son mouchoir, en manière de divertissement, dit-il, et
pour voir s'il reconnaîtrait l'essence. Son intention allait au delà.
Septime s'approcha et se baissa vers la main qui tenait le mouchoir.
Mais il fut si troublé qu'il ne savait plus tout d'un coup ce qu'il
faisait là, et il aspirait, préoccupé de l'approche des doigts qu'il
sentait près de sa bouche, en lui effleurant la joue; et il s'en
retournait brusquement à sa place sans rien dire.
--Eh bien, qu'est-ce que c'est, monsieur Septime?
--Ah!... c'est vrai, c'est... c'est... est-ce que ce n'est pas «la
maréchale»?
C'était justement de la maréchale. On lui fit compliment avec force
petits sous-entendus malins qui l'embarrassèrent.
--Mon Dieu, fit-il, je tiens cela tout simplement de papa qui a chez lui
tous les parfums, non pour lui, car il n'en sent aucun; mais qui s'amuse
à en changer à chaque session du conseil général pour faire parler ces
messieurs.
Madame Durosay sourit. Le docteur trouva M. de Jallais, le père, plein
d'esprit et dit que Septime le vaudrait assurément. Il parla de toutes
les qualités qu'il croyait attachées à cette faculté du développement
olfactif. Les artistes d'abord avaient tous un excellent nez; quant aux
grands esprits, d'où venait donc l'expression populaire «avoir du nez»,
qui n'était pas si bête? On alla jusqu'à défendre les nobles dimensions
de l'organe. Montesquieu qui était un philosophe et un écrivain
admirable avait un grand nez, et Diderot, et combien d'autres; que dire
de M. de Prébendes qui n'était retenu que par le dogme, mais possédait
la plus subtile intelligence?
On en vint graduellement à parler des nez présents. Le docteur plaisanta
avec aisance du sien qui était gros et rond et ressemblait, disait-il, à
une pomme cuite qu'il aurait reçue par le beau milieu de la figure.
Madame Durosay et Septime l'avaient assez bien fait; mais rien n'est
plus désagréable à certaines personnes que d'écouter parler même
avantageusement de leur physique. Septime ne pouvait entendre un mot de
cette sorte touchant sa physionomie ou sa taille sans rougir, et il
excellait à trouver subitement une occupation qui l'éloignât ou
détournât la conversation. Il s'aperçut que le mouchoir de madame
Durosay était tombé à terre, et se précipita; le docteur aussi se
précipita; Septime glissa, faillit s'étaler, mais, par le bond même,
atteignit l'objet le premier et le tendit à la jeune femme. On rit. Une
certaine familiarité naissait.
Malheureusement madame Durosay ne pouvait se retenir de se laisser aller
au sommeil et on s'aperçut qu'elle s'endormait. C'est ainsi que les
choses distrayantes et les conversations l'effleuraient à peine; dans
l'instant que l'on croyait l'avoir saisie, elle vous passait entre les
mains.
Sur le fond clair de la causeuse, et parmi les guirlandes de roses qui
couraient aux murs, en sa chemisette de percaline et sa robe simple
faite d'une cotonnade à gros carreaux rouges, comme des rideaux
rustiques, elle formait un tableau joli et délicat. Le sommeil la
pâlissait un peu, et ses cheveux noirs ondulés se boursouflaient en
désordre jusqu'à presque couvrir les croissants d'ombre que dessinaient
ses cils longs.
Grandier et Septime demeurèrent là quelques instants. On entendait au
dehors, dans la chaleur, le bourdonnement des abeilles sur les massifs
d'héliotropes, de dahlias et de pivoines, et, dans l'éventail clair qui
s'ouvrait au plafond du point de jointure de la porte-fenêtre jusqu'au
fond de la pièce, quand quelqu'un passait à pas lourds, un grand rayon
d'ombre oscillait lentement. Le pilon s'était arrêté. Lespingrelet
causait avec M. Durosay et les voix semblaient très lointaines. L'idée
quasi inconsciente de la vibration lumineuse et brûlante du dehors, et
l'opposition de cette ombre silencieuse et fraîche avaient un charme
qu'ils recevaient et goûtaient l'un et l'autre à leur manière. Le
docteur vit que Septime regardait la jeune femme ensommeillée et il dit:
--C'est la Belle au bois dormant...
Et Septime en souriant sentit que ses joues s'empourpraient. Grandier
était heureux et plein d'espoir.
--Mon petit ami, dit-il en entraînant le jeune homme au dehors, il y a,
n'est-ce pas, dans la vie, des moments trop délicieux. Monsieur l'abbé
ne vous l'avouerait pas et c'est un tort puisque vous l'éprouvez; un
précepteur ne doit sembler ignorer rien de ce qui peut passer par la
tête ou les sens de son élève. Je ne crains pas de vous en parler, et
non pour vous dire de les fuir, ce qui serait tout à fait gauche, car
ils ornent votre sensibilité; mais pour vous apprendre à les savoir
mesurer, à en profiter sans en être affaibli. J'aurais pu vous laisser
dans cette ombre et devant d'aimables images; ainsi votre rêve se fût
étiré en longueur sans s'augmenter en quoi que ce soit, et je préfère
vous emmener vous mouvoir au soleil. Ne fuyez pas les moments ni les
choses qui vous délectent, mais aussitôt charmé, souvenez-vous que vous
avez quelque chose à faire, et allez à votre action qui sera tout
imprégnée de votre belle minute de songe. Que votre rêve ne soit jamais
inerte; c'est un bouquet de fleurs que vous prenez en partant et que
vous respirez en vous livrant à vos petites affaires. Voici les
raquettes et les balles, nous allons ôter nos paletots et d'un bout à
l'autre de la pelouse, nous ferons décrire à nos énergies de belles
trajectoires par-dessus les têtes de notre cher hôte et de monsieur
Lespingrelet.
«Voilà, pensa Septime, un homme qui me plaît, car il vous dit des choses
graves tout en ayant l'air de se moquer du ton pédant qu'on est obligé
de prendre en ces matières, et il vous mène en chemin ouvert.»
Il avait jusqu'alors peu fréquenté le docteur, l'abbé ayant une sainte
terreur de cet esprit impudique, irrespectueux et légèrement gouailleur
qu'il jugeait de relations malsaines. Ce n'était que sur les instances
réitérées de M. de Jallais le père qui voulait que son fils «eût du
monde», qu'il s'était décidé à le laisser fréquenter chez madame
Durosay, la femme, certes, qui pût lui donner les meilleures façons.
D'un coup, le docteur s'emparait de l'esprit du jeune homme par la
clairvoyance qu'il avait de ses sensations les plus confuses, et il le
lançait habilement dans la voie de la sensualité voluptueuse mais
active, il le modelait d'un tour de pouce, en un objet de séduction
tendre et émue, mais efficace; car il en voulait faire un amoureux dont
le platonisme--inévitable, étant donné l'âge du héros, et les
circonstances--ne serait qu'une qualité surajoutée à la folle ardeur
juvénile. «Donc, se disait-il, me voici passé précepteur d'amour!» Et il
ne songeait nullement à en sourire, comme l'eussent fait infailliblement
beaucoup de personnes sottes.
Ces messieurs se mirent en bras de chemise et s'appliquèrent à lancer la
balle à des hauteurs ou à des distances prodigieuses que Grandier
atteignait par sa force, et Septime par cette adresse naturelle que l'on
remarque souvent aux créatures destinées à l'amour. Le docteur prit un
grand plaisir à le regarder s'animer et gagner de la grâce en ses
mouvements. Il se demandait comment il n'avait pas connu plus tôt la
précieuse nature de cet enfant.
Il y a des prédestinés; on sent très bien des hommes qui ne seront
jamais aimés, et ceux qui le doivent être en ont des marques
indéfinissables qu'un certain sens découvre, même d'homme à homme.
Septime n'avait pas de beauté; mais il avait dans la tournure, le geste
et le regard, ce charme spécial et discret qui peut passer inaperçu,
mais, ici ou là, un beau jour, inopinément frappe à coups sûrs et
profonds. Grandier avait remarqué en outre l'étrange et fort pouvoir des
hommes qui manquent d'expansion et semblent s'enrichir et s'orner de
tout ce qu'ils ne dépensent pas au dehors. L'instinct de curiosité des
femmes va plus droit à ce léger mystère et il y est plus fortement
retenu qu'aux qualités brillantes dont on a sitôt fait le tour. Il
regardait le jeune homme s'échauffer et il s'enthousiasmait à mesure que
se mêlaient et s'harmonisaient en cette jeunesse animée, tant de signes
favorables à ses propres projets.
Le teint trop pâle de Septime se rosait; de minces filets bleus lui
avivaient les tempes et sa chemise large ouverte montrait son cou
gonflé. Il y avait plaisir à voir, sous le soleil, le désordre de ses
cheveux dorés couronner cette fraîche adolescence. Grandier adorait
l'heure que vivait cet enfant. La notion de la beauté, pensait-il, vient
de naître en lui; inconsciemment, tout son être s'y conforme;
l'allégresse actuelle de ses membres est un des rites du culte qu'il lui
voue; il éprouve le besoin de ne plus se contenir parce qu'il l'a
entrevue; en cet instant, quelqu'un saisit la vie... Grandier, qui
s'exaltait aisément à tout signe de vitalité, continuait, non sans
quelque emphase, la série de ses réflexions. Il aperçut que madame
Durosay était venue et, respirant des fleurs de verveine, regardait,
elle aussi, Septime égaré dans son ardeur. Lespingrelet se remit à
danser et l'on alla s'asseoir à l'ombre et s'égayer à voir le pas du
sacristain.
--Monsieur Septime, vous avez très chaud; vous allez prendre mal, dit
madame Durosay, quand elle aperçut les perlettes de sueur au front du
jeune homme, et elle s'apprêtait, de ce geste maternel, à lui plonger un
doigt dans le dos par le col de la chemise. Quelque chose l'arrêta
qu'elle ne sembla pas comprendre elle-même, mais qui lui brisa net le
mouvement commencé, et elle en ressentit un imperceptible embarras. Les
yeux de Septime, qu'il leva sur elle en cet instant, en furent
peut-être la cause. Quoiqu'ils ne pussent assurément rien exprimer de
précis, étant lourds au contraire d'une sentimentalité sensuelle,
timide, inavouée, leur richesse profonde, inaffleurante encore,
peut-être atteignait-elle justement l'instinct de la femme plus
vivement que n'eût fait une parole claire. Elle n'osa même pas lui dire
de boutonner son col. Il passa sa veste et, appuyé sur un coude, il
regardait, essoufflé un peu, le bout pointu du petit soulier de madame
Durosay étendue, trois doigts de bas noir sur le cou-de-pied et le bord
de la robe à carreaux rouges qui le venaient frôler en un balancement
léger.
M. Durosay grommelait que cette pelouse ne fût pas apprêtée; il
n'admettait pas qu'étant venus pour une chose, on ne l'accomplît pas, ce
qui pourtant arrive communément, et ne pouvant faire mieux pour cette
partie de tennis, il la regrettait en des paroles pleines d'amertume. Il
parla de changer Lespingrelet. On se récria. Au fond, cet homme à
famille pullulante, malgré la vertu qu'il avait au point de vue de
l'économie sociale, lui donnait parfois comme des nausées. On défendit
Lespingrelet qui trépignait pour le moment d'une façon très distrayante.
En des minutes de silence, on voyait l'ombre des arbres s'allonger sur
la pelouse, et une sorte d'atmosphère complaisante et attendrie,
envelopper toutes choses, la chaleur tombée. Le bourdonnement des
abeilles et des mouches s'était tu; d'autres petites bêtes grésillaient
dans les herbes et les oiseaux se couchaient en grande chamaillerie.
Septime perdait toutes les paroles prononcées pour suivre sans beaucoup
de pensées le lent allongement de l'ombre qui, avec l'idée d'une chose
très chère et proche, il ne savait comment, le comblaient d'un bien-être
infini. Il ne souhaitait rien de plus, en vérité, que de regarder
perpétuellement grandir cette ombre et être perpétuellement certain que
la chère chose était là. Et puis, ne pas parler, grand Dieu! avoir le
droit de ne pas parler, un de ces droits de l'homme auxquels la société
n'a pas songé. Quand l'ombre fut au bout de la prairie, Lespingrelet
s'en alla avec sa «demoiselle»; tous les oiseaux étaient casés, et la
paix des champs endormis vint s'ajouter à la douceur de l'heure.
Septime s'aperçut tout à coup que ces messieurs s'en étaient allés et
qu'il restait seul avec madame Durosay qui achevait, silencieuse, un
ouvrage au crochet. Il eut une peur terrible et se leva d'un bond. Elle
n'eut pas le temps de lui dire: «Monsieur Septime, qu'avez-vous donc?»
Il avait déjà découvert qu'elle avait besoin d'une pelote de laine et
lui-même avait laissé un mouchoir dans la poche de son pardessus. Il ne
pouvait pas encore supporter d'être seul avec elle. Une terreur
enfantine, un excessif amour-propre: la crainte ou de rester sans rien
dire ou de parler gauchement, ou de dire, d'un coup, plus qu'il ne
voulait ou ne pouvait dire, l'affolait; et, déjà, il courait vers la
maison, maudissant à part lui sa sottise; et il se serait battu, pour
manquer ainsi une occasion délicieuse. Mais il était à cet âge tendre de
la vie, et à cette heure délicate de la passion, où les prémices seules
peuvent être goûtées, tout ce qui va plus avant causant une commotion
intolérable.
Cependant, comme il ne pouvait indéfiniment chercher cette pelote de
laine, dont madame Durosay affirmait qu'elle n'avait pas besoin, ni ce
mouchoir dans la poche du pardessus, il revint, et eut lieu bientôt
d'observer que les hasards, qui sont mutins en certaines occasions, le
sont parfois avec acharnement.
M. Durosay était de retour près de sa femme et annonçait que le docteur
venant d'être appelé en consultation dans une ferme, le dîner en serait
retardé; il fit remarquer bénévolement à Septime qu'il manquait de
galanterie à laisser ainsi madame Durosay qui était peureuse dès le
crépuscule. Le propos mit Septime mal à l'aise. Enfin, le notaire
proposa d'aller en attendant faire un tour jusqu'au potager. Madame
Durosay dit qu'elle n'aurait jamais la force.
--Offrez donc votre bras à madame Durosay, jeune homme, prononça le
notaire; moi, je la soutiens de la droite comme il convient à l'époux;
et allons, si le jour le permet, compter nos melons et nos poires.
En passant par des allées obstruées par des arbustes, on marcha sur de
fines branches sèches qui craquaient et l'on dérangea des oiseaux qui
voletèrent quasi sans bruit; madame Durosay poussait de petits cris. Sur
un pont de bois qui enjambait un ruisseau, le choc sonore et sourd de
leurs pas, la fit encore tressaillir: elle craignait surtout d'aller du
côté de l'étang qui est trop triste, le soir; la moindre de ces petites
choses lui coupait bras et jambes. «Bébête, bébête!» faisait M. Durosay,
et il narrait des occasions critiques de sa vie où il n'avait pas
tremblé.
On retrouva Lespingrelet flanqué de deux arrosoirs gros comme lui et
inondant des plants de radis, de laitues, de petits pois et de
choux-fleurs.
Il eut encore à parler à M. Durosay, qui, d'ailleurs, voulait voir des
graines provenant de chez Vilmorin; on les aperçut bientôt l'un et
l'autre à la porte d'une resserre aux grenages et aux outils, se
soufflant dans les mains en creux où la semence éprouvée demeurait
stable comme un sable lourd ou s'éparpillait voltigeante, pareille à une
nuée de moucherons.
Septime gardait le bras de madame Durosay. Ils étaient dans une allée
large et droite bordée de lavandes qui sentaient fort. Quand ils eurent
fini de dire: «Voyez, ils se soufflent dans les mains à la porte de la
resserre», l'allée de lavandes, large et droite, parut tout à coup à
Septime immense, indéfinie, et telle qu'il serait épuisé sans doute
avant d'en atteindre l'extrémité. Il eut chaud subitement. Une
demi-obscurité enveloppait le jardin; il distingua les moindres bruits:
la porte de la grille d'entrée à l'autre bout de l'enclos, que
quelqu'un ouvrit et ferma, un chat qui rôdait parmi les massifs, et,
très loin, le clic-clac d'une charrette sur un mauvais chemin et qui
l'impatientait d'aller si péniblement, si lentement. Il se creusait la
tête pour dire quelque chose de pas trop banal à la jeune femme dont la
tiédeur à son bras le rendait stupide et muet. Il se roidissait, se
voulait pincer au sang, fouetter. L'idée poignante que c'était là un
moment unique dont son bonheur à venir pouvait dépendre, qu'il fallait
qu'à cette minute il lui plût ou fût par elle définitivement jugé nul,
le paralysait. Il ne s'imaginait point pouvoir survivre à une épreuve
malheureuse de cette sorte. Et le temps coulait. Il ne disait rien.
Ils avançaient dans cette allée interminable bordée de lavandes. Au
delà, il y avait des poiriers symétriquement plantés, et il se sentit la
tentation de les compter; c'était une besogne qui s'imposait comme étant
la plus sotte possible. Mesurer aussi l'intervalle des clic-clac de la
charrette par rapport aux battements de son pouls qu'il percevait. Puis,
l'embrouillement de mille idées, baroques, heurtées, confuses, troubles
à ne pas en pêcher une décente; et il ouvrait de grands yeux égarés sur
la large allée droite, qui n'en finissait pas et se perdait dans
l'ombre.
Le docteur fut tout à coup près d'eux, émergeant de la nuit. Septime, au
lieu de bénir sa venue comme celle d'un sauveur, en éprouva un désespoir
si violent que ses jambes vacillèrent et il se penchait vers la haute
bordure de lavande et en arrachait des brins durs et résistants, se
préparant une excuse, un prétexte quelconque, s'il venait à tomber,
comme il le redouta. Les personnes douées d'un fort amour-propre et, en
même temps, d'une grande sensibilité, ne s'étonneront pas de cette
complexité et de ces infinies prévoyances à la minute du plus violent
trouble. L'arrivée du docteur clôturait pour le pauvre enfant la période
qu'il s'était donnée comme essentielle et dont il ne devait sortir que
bienheureux ou condamné. Et il n'avait pas ouvert la bouche; elle, sans
doute, avait attendu qu'il eût la politesse de le faire et était
demeurée muette. Ah! s'il se fût agi d'être poli, comme aisément il s'en
fût tiré! Mais il avait eu cette envie soudaine, pressée, ardente et
irrésistible de plaire, de plaire d'un coup, d'être certain tout de
suite qu'on a plu, envie terrible que beaucoup de jeunes âmes
passionnées et sans expérience ont connue, et par quoi, souvent, elles
furent empoisonnées. Peu à peu, il lâchait le bras de madame Durosay; il
se disait: «Quand je ne la sentirai plus, je m'enfuirai ou je tomberai
là; et si je ne meurs pas du coup, ce sera ce soir, je sais bien, dans
l'eau, là, pas loin....» Et comme il se représentait la vilaine eau de
l'étang aperçue tout à l'heure, où les feuilles de nénuphars formaient
de larges plaques obscures, de vraies fleurs de désespérés, il sentit
que doucement la jeune femme, elle-même, reprenait son bras et lui
donnait à nouveau sa pression tiède et légère, et elle dit:
--Mais non, monsieur Septime, vous donnez très bien le bras, ne vous en
allez donc pas; j'aime me promener avec vous....
Il crut qu'elle lui parlait d'au delà de la mort; il eut envie de
pleurer; s'il avait voulu prononcer une parole, elle se fût étranglée
dans sa gorge. Un extraordinaire besoin de tendresse lui souleva la
poitrine, le suffoqua. Le docteur heureusement parlait.
L'écoutait-elle? Quelle était, à elle, à cette heure, sa pensée? La nuit
était partout répandue, et, pour les âmes émues, modifiait la figure des
choses.
X
Revenant le soir des Veulottes, en son petit tape-cul, Esculape résolut
de mettre le feu aux poudres.
Il laissa passer devant la voiture Durosay, qui contenait Septime entre
Monsieur et Madame, parmi des couvertures et des châles, et chatouillant
du bout du fouet la bonne vieille Rossinante au cou, il regardait les
oscillations de la capote du cabriolet que balançaient les ornières et
les cailloux du chemin communal. Dans cette capote, il y avait les
éléments de son oeuvre, qui, pour le moment, mijotaient. Il penchait la
tête un peu sur le côté et ne détachait pas ses yeux de cette chose
oscillante, ainsi qu'il vous arrive pour un objet chéri. Qui donc eut
jamais un quart d'heure pareil à celui qu'il passait? Peut-être quelques
utopistes ou hommes de génie, parmi ses confrères, qui crurent tenir ou
tinrent un remède neuf et paradoxal alors qu'ils s'en venaient de
l'administrer secrètement et supputaient avec un peu d'angoisse et
beaucoup de minutie les petits progrès ou les défaillances, les
imperceptibles résultats ou les effets contradictoires, les chances
enfin de succès ou le probable fiasco accablant. Rossinante trottait
d'une allure monotone et sûre de bête avancée qui sait, depuis beau
temps, que tout chemin mène à l'écurie.
Déjà, il pensait au mémoire, joliment tourné, ma foi! qu'il adresserait
peut-être de sa cure étrange à l'Académie; aux chuchotements de ces
messieurs graves sitôt brisé le cachet de la communication leur
provenant de la petite ville de Néans, en province; à leurs manières si
distinguées, si discrètes de discerner d'un coup la farce d'un plaisant,
de n'en être nullement choqués, et le soir, en ville, par manière de
divertissement, d'en causer à table. Le petit reporter, qui est toujours
là, se saisissait de l'aventure et c'était, dès le lendemain, des gorges
chaudes en première page, une popularité de bouffon assurée au docteur
rabelaisien nommé Grandier, de province. Car tout ce qui touche à la vie
libre et franche, amoureuse et saine, en France, est rabelaisien; tout
ce qui est rabelaisien fleure l'obscénité; seul Rabelais est inconnu.
Esculape haussait les épaules tout en souriant et sautant sur les semis
de cailloux de la route de Néans. Cependant il éprouvait l'amertume
légère que ressentirent tous les obscurs qui dévièrent du chemin commun;
l'instant de faiblesse en face de l'opinion qui va se mettre contre, et
le curieux vertige de la solitude de pensée. La capote allait se
dandinant avec mollesse sur les ressorts excellents, image de la bonne
vie confortable et garantie contre les heurts par tout ce que la
prévoyance humaine inventa d'assurances.
Le long ruban de la route se déroula sous la lune, qu'un nuage
découvrait; du même coup, les étoiles apparurent dans le beau ciel
d'été, et les grandes plaines moissonnées où les blés étaient couchés en
gerbes. Une odeur de force, d'énergie calme, de soumission directe aux
ordres les plus hauts, émanait de toute cette nuit et de toute cette
terre aux fruits mûrs cueillis. Si le fermier n'ensemençait pas cette
terre, il faudrait remplacer le fermier; et si cette terre se refusait à
pousser des fruits, qui hésiterait à faire la dépense qui la rendra
féconde? «Il faut agir! il faut aimer! continuait le docteur, quasi tout
haut, achevant une série de pensées; il faut que le coeur jeune reçoive
un afflux excessif, et palpite comme s'il allait se rompre, pour garder
l'impulsion jusqu'à l'extrême vieillesse. Il faut que la chair
tressaille jusqu'à être harassée, pour ne pas garder cet aspect fadasse
et misérable de toute chose demeurée à l'écart de son destin, de la
terre non retournée par le soc, de la joue où le sang n'a pas afflué un
jour sous la morsure d'un baiser. L'inertie est le seul mal.
»Tout doit se mouvoir et courir et bondir.... Ah! qu'ils me donnent,
hors l'amour, le stimulant qui peut recréer une vie à nos pauvres
femmes inertes, ramener un rire, un désir, un caprice, un vice même! aux
dames de Néans!....»
Grandier, ragaillardi, chatouillait de la mèche du fouet Rossinante. La
route était devenue belle et plane; les voitures filaient au grand trot.
Comme M. Durosay était trop enclin à ménager sa bête, aussitôt que le
train semblait se ralentir, Esculape, par derrière, élevait la mèche, la
faisait claquer vulgairement à la façon des charretiers et le cabriolet
s'ébranlait de nouveau, et l'on y entendait de légers rires et des
exclamations: «Ce diable d'Esculape! Ah! ce docteur! Ah! ce docteur! Ah!
ce monsieur Grandier!....»
Esculape, peu à peu, prenait un goût nouveau à cette poursuite de la
précieuse capote sur la belle route et sous la nuit. Il lui semblait
qu'elle était une boule et qu'il la tenait à la main; et il la lançait
de toute la vigueur de ses muscles, sur la longue piste, vers son but.
«Clic! clac! clic! clac! en avant, capote bondissante! clic! clac!
avez-vous peur des soubresauts et des pentes? clic! clac! mais c'est moi
qui vous mène; mes muscles sont forts et ma main est sûre! Âmes et
chairs, je vous ai pétries et mises en boule, et je vous lance à
présent.... Clic! clac! et je veux entendre ronfler sur le sol, quel
qu'il soit, votre élan éperdu! Clic! clac! clic! clac!» Et les rires
légers qui lui parvenaient parmi les bruits du roulement et du trot,
l'enorgueillirent, le haussèrent, lui donnèrent une joie quasi
surhumaine, car il pensait que Dieu pouvait éprouver cela quand lui
aussi entendait rire les hommes.
Un appétit de course vertigineuse, alors, le prit; il sentit
l'impatience d'aller vite au terme de ses voeux, d'écraser toutes les
causes de ralentissement, d'embrasser tout de suite un peu de son oeuvre
épanouie. On commençait à apercevoir les toits de Néans ensommeillé,
pareil, au loin, à un lac calme sous la pâleur lunaire. La vue de cette
inertie l'enflamma. La route allait désormais en pente, jusqu'à la
ville. Il continuait de presser sa bête et de faire claquer son fouet.
Il vit que M. Durosay penchait la tête hors de la capote et lui criait:
«Grandier! Voyons! soyez raisonnable! tout beau! tout beau!
Saprelotte!...» Puis ce fut de l'autre côté la tête de Septime qui se
pencha; et il imaginait que madame Durosay avait peur et certainement
poussait de petits cris: «Clic! clac! clic! clac! Tant mieux! morbleu!
soyez effrayés! Soyez secoués, une fois enfin, bonnes gens de la capote
sur ressorts excellents! mais, plutôt cassons-nous les reins que nous
les tenir éternellement dans l'insipidité de votre coton.» Et, se
refusant à les dépasser, il les conduisit ainsi à toute bride jusqu'au
bas de la côte, serrant le frein, et brandissant le fouet sonore.
Dès les premières maisons, Néans, plus que jamais, l'écoeura. Que faire
en cette atmosphère de fadeur coutumière alors qu'il s'agissait
d'enchanter une créature, de séduire tous ses sens et de fasciner son
cerveau? Il repassa mentalement chaque article de la méthode qu'il avait
élaborée une des nuits précédentes; remonta l'échelle graduée des
émotions qu'il avait à faire naître en son sujet et qui allait du respir
d'un parfum jusqu'à la crise violente de l'amour; et il haussa les
épaules de pitié devant la perspective de la rue de la Douve et de la
rue Saint-Porchaire aux petites façades proprettes ou prétentieusement
bourgeoises, conservatrices d'inertie et de vertu.
Et il eût volontiers continué sa course folle au delà de Néans, où?
n'importe! si la voiture Durosay n'eût fait halte à la porte du
presbytère où l'on déposa Septime entre les mains de son digne
précepteur qui l'embrassa au front comme on fait aux enfants, en
s'informant s'il avait été sage.
--Comme une image, firent à la fois, monsieur et madame Durosay et le
docteur.
Et les voix confondues en bonsoirs répétés se perdaient au milieu de la
vapeur qui, dans la fraîcheur du soir, à la lueur des lanternes, sortait
en petits nuages touffus de toutes les bouches ouvertes.
Esculape décida, vis-à-vis de la petite porte à judas du presbytère et
des lunettes brillantes de l'abbé, un bonsoir plus définitif.
XI
Il y a des heures, à Néans, dont on a crainte de parler même, tant l'on
sent que ce sera en ternir la limpidité. Avez-vous vu ces petits étangs
à la surface unie comme un miroir, et qui, paisibles entre leurs
roseaux, sont l'image de la quiétude? On a peur qu'un vol de libellule
en vienne iriser la glace polie, et l'on retiendrait son souffle par
respect de cette immobilité pure.
Il est midi. Le soleil brûle la place du marché au beau pavé luisant et
que nul arbre n'ombrage. L'air embrasé y vibre en une couche asphyxiante
qui s'élève du sol jusqu'au pas des boutiques. Toutes les persiennes
sont closes, les stores verts baissés. Deux cafés voisins et ennemis
déroulent leurs toiles à rayures sur les terrasses aux petites tables
désertées. Pas une âme, pas un bruit. Un chien passe, baguenaudant
de-ci, de-là, flairant de petits tas anodins qui ne valent pas un geste,
enfin au coin de l'épicerie, près d'un sac de lentilles, se décide à
lever la patte. Cependant, le bourrelier est sorti, le collier d'un
harnais passé sur l'épaule où flambent des plaquettes de cuivre: il
s'est enfoncé sous l'ancienne porte de ville, criblée de trous
honorables, et somnolente au soleil comme une centenaire ridée. Un quart
d'heure se passe sans un mouvement nouveau. Tout à coup, à bride
abattue, une carriole traverse la ville à grand fracas sur les pavés. Le
bruit se perd brusquement à un tournant de rue. Et plus rien. Une voix
de fillette dans un intérieur. L'agent voyer et deux commis voyageurs
sortent de l'hôtel en s'épongeant le front. Le chien repasse
infailliblement à midi trois quarts. Et ce sera tout jusqu'à deux heures
et demie ou trois heures de l'après-midi.
Vers trois heures, une vieille dame en noir frôle les murs, contre
lesquels il commence à se faire un peu d'ombre; elle croise un monsieur
obèse coiffé d'un panama à larges bords, la jaquette d'alpaga flottante,
et qui la salue bas; un facteur rural met la main à son képi à liserés
rouges. Toutes personnes qui se rencontrent à Néans échangent un signe
de connaissance, fût-ce M. Durosay et son jeune confrère qui tournent la
tête chacun de leur côté.
Mais une seconde personne en robe gris perle soutenue d'une crinoline,
par une élégance archaïque, et dont le chef s'adorne de rubans émeraude
parmi des petits choux violâtres, ayant été signalée sur le filet
ombreux qui s'élargit, on a dû se dire dans le bureau de tabac de madame
Sirop et chez mademoiselle Mistouflet, mercière, où l'on a relevé les
stores à demi: «Madame Duperrier et mademoiselle Hubertine la Hotte sont
sorties.» Deux heures plus tard, quelques échanges ayant eu lieu de
boutique à boutique, par toute la rue du Marché et la rue
Saint-Porchaire, la nouvelle sera: «Madame Duperrier est allée
aujourd'hui chez madame Hédoux, et mademoiselle Hubertine la Hotte est
allée prendre des nouvelles de madame Durosay.» Vers cinq heures de
l'après-midi, par exemple, madame Duperrier ayant par hasard croisé
mademoiselle Hubertine la Hotte, qui sortait de chez madame Durosay, une
information d'une extraordinaire puissance extensive est issue de leur
contact et court jusqu'au bout de la rue de la Douve: «Monsieur et
madame Durosay vont aux eaux avec le docteur Grandier et monsieur
Septime qui est chez monsieur l'abbé de Prébendes!»
Et c'en est fait du miroir limpide des douces heures de midi à Néans.
Le soir de ce jour, après dîner, on sonna quinze fois chez mademoiselle
Hubertine la Hotte qui prenait le frais dans sa petite cour large comme
un drap de lit et tapissée de glycines, de vignes-vierges et de
chasselas roses, enveloppés, au naturel, par de larges toiles
d'araignées. Ce fut d'abord mademoiselle Mistouflet qui avait justement
à rapporter un petit ouvrage que Mademoiselle lui avait confié depuis
six mois. Ce fut la femme de journée qui ne savait plus si c'était
mercredi ou vendredi que Mademoiselle l'avait retenue. Ce fut la petite
repasseuse de fin qui apportait les camisoles et les bonnets de
Mademoiselle deux jours plus tôt que de coutume. Ce fut madame Benoît,
la jeune femme du greffier; il y avait si longtemps qu'elle se faisait
un remords de ne pas venir souhaiter le bonjour à mademoiselle
Hubertine, et, ma foi, la soirée était si belle... Madame Lepoix vint
dire que l'on avait pris un saumon de quatorze livres, qui serait mis en
loterie. Madame Jourdain, la mine à l'envers, annonçait que le journal
était plein de choléra; le fléau arrivait à pas de géant; etc., etc.
La difficulté était d'aborder le sujet qui amenait tout le monde, au cas
où mademoiselle Hubertine ne serait pas en goût de parler, et voudrait
«faire sa cachottière». Mademoiselle Hubertine fit sa cachottière. Elle
était mauvaise comme la bise et supputait à l'avance l'amplitude qu'une
habile discrétion pourrait donner à l'aventure. Ces dames pestaient, et,
ayant usé les détours, en vinrent droit au fait. Mademoiselle sourit et
jeta négligemment qu'en effet l'on allait aux eaux, c'était une mode à
présent. Il est vrai que cette pauvre madame Durosay était bien bas.--Au
point de ne pouvoir se passer de son médecin?... Mademoiselle ne jeta
ici qu'une expression énigmatique. Alors, de petits bruits qui couraient
déjà, pointèrent, se lièrent, prirent corps, et, par l'organe de madame
Jourdain, voilèrent leur crudité sous des expressions d'une décence
affectée. On ne parlait rien moins que d'un scandale par le fait de ce
parpaillot de docteur Grandier; et l'on allait donc se cacher loin du
clocher de la paroisse, et ce bon M. Durosay n'y voyait que du feu. Mais
M. Septime? C'était un petit benêt, un agneau comme il est bon d'en
avoir en pareille occasion pour donner à toutes choses une tournure
d'innocence. Et voilà.
Oh! fit mademoiselle Hubertine qui ne croyait pas un mot du potin; et
elle parla de la charité chrétienne, du silence qui est d'or, dit
l'Écriture, et qui convient en certaines occurrences; mais se garda de
contredire. Le potin s'affermit, parut tout à coup si bien en forme, si
solide sur pieds, que toutes celles qui en avaient apporté les pièces et
les morceaux, en furent un instant stupéfaites. Toutes faisaient: «Oh!»,
s'étonnaient très sincèrement. Quelqu'un trouva que madame Jourdain
avait du toupet de dire si ouvertement des choses de cette force. On
faillit se retourner contre elle. Madame Jourdain se trouvait isolée
avec ce qu'elle venait de mettre au monde. Et ce fut elle qu'on
interrogea, bien qu'elle eût tout appris dans la présente réunion. On
l'entourait en sortant. Mademoiselle Hubertine la Hotte s'en lavait les
mains, elle n'était vraiment pour rien en cette odieuse calomnie.
Une fureur prit Néans. C'était d'approcher quiconque, de près ou de
loin, touchait à la maison Durosay, à la maison Grandier ou au
presbytère. Fût-on certain de n'en tirer pas un fétu, joindre dans la
rue une servante, un petit clerc, voire madame Lespingrelet qui n'avait
de rapport avec ces messieurs que par son mari, devenait un besoin
farouche, irrésistible et que l'on satisfit sans en rapporter toutefois
grand bénéfice. D'abord tout ce qui avait de la dévotion et quelques
personnes qui s'en trouvaient ce jour-là, environnèrent M. de Prébendes
à l'issue de sa messe de sept heures. Monsieur l'abbé, qui ne cherchait
point la petite bête, fut fort touché de l'intérêt que l'on portait à
cette chère petite dame Durosay, si bonne, si charitable et de si bon
exemple: il la recommanda aux prières. N'allait-on pas jusqu'à
s'inquiéter de M. Septime qui était une édification pour la paroisse
dans la façon dont il servait la messe... «Oh! si peu souvent, fit M. de
Prébendes, avec un sourire bénévole; le cher enfant n'y a point de
goût!» À coup sûr ce n'était pas M. Grandier qui le lui donnerait durant
le voyage. La pieuse femme qui prononçait ces mots touchait l'abbé en
son point faible. Mais M. de Prébendes tourna à l'attendrissement; il
ôta ses lunettes pour s'essuyer les yeux, et la piété de Néans s'en
retourna bredouille. Cependant, tout le monde s'apercevait bien que ce
pauvre monsieur l'abbé était vaincu et victime d'une grande machination.
Il y eut du monde, à midi, aux petites tables de la place du Marché,
malgré la chaleur accablante. Au moindre bruit les stores se levaient
comme si quelqu'un s'y fût tenu à l'affût. Lespingrelet, assailli sur la
place, y faillit perdre son latin. Il n'y eut pas jusqu'aux petits tas
qu'aspire le toutou de midi trois quarts qui ne parussent avoir plus de
relent qu'à l'ordinaire, et mériter, haut la patte, la distinction
réservée au sac de lentilles; de celui-ci, ce jour-là, mieux vaut ne pas
parler.
XII
Aix-les-Bains, 1er août 189...
«Cher monsieur l'abbé,
»Je veux vous écrire avant même que j'aie pu remercier papa de s'être si
promptement décidé à me laisser venir ici avec M. Durosay. Je ne me sens
pas de joie, si ce n'est que je regrette que vous n'ayez pu nous
accompagner. Nous avons fait un excellent voyage, moitié de jour et
moitié de nuit, fort long, mais qui ne me l'a point paru: ce livre des
_Fioretti_ que vous m'aviez choisi est un excellent compagnon de
voyage. Ah! vous m'aviez chargé, monsieur l'abbé, de vous rendre compte
de toutes nos petites santés durant cette expédition; vous aviez si peur
qu'on ne fût malade... Eh bien, le docteur s'est porté à merveille et
n'a pas cessé d'être d'une gaieté folle; il est encore plus amusant qu'à
Néans. J'espère que vous ne me blâmerez pas, cher monsieur l'abbé,
d'avoir goût à ses reparties et à son entrain, du moment que je me garde
d'accueillir ses opinions comme vérités évangéliques; c'est un bien bon
homme, ne l'avouez-vous pas vous-même? Il est descendu à presque tous
les buffets de chemin de fer nous acheter des provisions, mais M.
Durosay n'ayant pas grand'faim, ni personne, il nous a fait tordre de
rire en avalant tout jusqu'à la dernière miette. Il est vraiment
extraordinaire. M. Durosay s'est plaint beaucoup d'être mal à son aise
pour dormir, quoiqu'à dire vrai, il dormît presque tout le temps.
»Il avait un coin de compartiment, avec le docteur en face de lui; et la
difficulté de s'entendre pour placer leurs jambes a donné lieu à toutes
sortes de plaisanteries qui nous amusaient beaucoup.
»Il y eut une autre série de divertissements quand la nuit fut venue et
qu'il s'agit d'être gêné par la lumière ou de ne l'être pas. Le docteur
voulait que les petits rideaux verts fussent tirés sur le globe, en
disant que la clarté de la lampe l'empêchait de dormir. M. Durosay
voulait absolument avoir une veilleuse. Savez-vous comment on lui en fit
une? Ah! ce M. Grandier est de tous les secours. Un petit endroit de
l'abat-jour de coton vert, juste sur l'oeil de M. Durosay, avait un peu
de râpé et quelques fils rompus sur la surface à peu près d'une pièce de
dix sous, ce M. Grandier le rompit tout à fait, et, pour maintenir le
trou, y fit un point de boutonnière avec une adresse surprenante et avec
une aiguillée de fil que l'on avait justement dans un petit sac à
ouvrage. De sorte que M. Durosay a eu son rayon dardé sur la paupière,
tandis que nous étions tous dans l'obscurité. Vous trouvez, sans doute,
tout ceci bien futile, monsieur l'abbé; mais, en voyage est-ce mauvais
d'avoir des compagnons plaisants; et ne dois-je pas fidèlement raconter
tout par le menu détail?
»Vous voyez, monsieur l'abbé, que nous n'avons eu aucun accident et que
personne n'a été ni incommodé, ni malade, ce dont vous étiez si inquiet.
Ah! je vois que j'ai oublié de vous dire que la bonne et la femme de
chambre, qui étaient dans un wagon de seconde, ont été notre seul
tourment, car on s'était aperçu, une fois, qu'elles étaient descendues
avec tous leurs colis, se croyant arrivées, et on a eu toutes les peines
du monde à les maintenir en place, parce qu'elles ne pouvaient croire
que le trajet fût si long, et à tous les arrêts, il fallait leur faire
signe: «Ne bougez pas, sacrebleu!» Je n'ai pas besoin de vous dire,
monsieur l'abbé, que c'est le docteur qui faisait ce signe.
»Enfin, nous nous sommes tous réveillés, secoués et regaillardis un peu,
au buffet de Culoz où l'on change de train et nous avons côtoyé le lac
du Bourget par une nuit superbe et claire comme un jour. C'était si
beau, monsieur l'abbé, que le docteur n'a plus eu envie de rire, et tout
le temps que nous sommes restés sur les bords du lac, nous n'avons
presque pas parlé ni les uns ni les autres. Pour moi, j'avoue que j'ai
pensé à Dieu, mais d'une manière si particulière et nouvelle, qu'elle
n'est pas, je crois bien, celle qu'il faut et je ne saurais cependant
absolument pas dire ce qu'elle est.
»Il faudra que vous adressiez vos lettres, monsieur l'abbé, à la villa
Julie, c'est là que nous sommes installés; je ne sais si on avait
prononcé ce nom devant vous. Il ne plaisait point à M. Durosay tout
d'abord, mais depuis que je lui ai dit que ce nom rappelait Lamartine,
il en raffole, car c'est, dit-il, son poète préféré. Tout est plein de
Lamartine ici; nous avons près de nous la villa Raphaël, la villa
Graziella, la villa Jocelyn, et puis enfin, il y a ce lac! Vais-je vous
faire de la peine en y prenant plaisir, car, en réfléchissant, il me
semble que vous n'aviez pour ce poète qu'une amitié réservée? Ferais-je
un gros péché d'acheter ici, sur mes économies, quelques-uns des
ouvrages que je n'ai point lus de lui; je ne parle pas, bien entendu, de
_Jocelyn_?
»D'ailleurs, monsieur l'abbé, quittez de ce côté la méfiance que vous
pourriez avoir: si tout ici rappelle cet homme attirant, personne n'a
l'air de s'en souvenir et rien n'est plus éloigné du lac du Bourget que
la ville d'Aix-les-Bains, bien qu'un service d'omnibus et des voitures
parcourent incessamment la belle allée de platanes qui les relient. Je
suis sûr que vous serez charmé pour moi de la vie qu'on y mène et qui
est si peu propice aux «rêvasseries» que vous détestez. Nous voyons bien
le lac de nos fenêtres, avec une montagne pointue qui a nom la
Dent-du-Chat, et, tout le temps qu'on s'habille, on a l'idée que la
journée va se passer sur ses bords un peu sombres mais si beaux, comme,
lorsqu'on est à la mer, tout le monde va se porter naturellement sur la
plage; mais aussitôt le petit déjeuner, on se laisse descendre jusqu'aux
casinos,--car il y en a deux côte à côte--qui sont si charmants que l'on
en revient le soir sans avoir songé à les quitter.
»Vous pensez que ces casinos ont des terrasses d'où l'on peut contempler
le lac et les montagnes, et s'offrir, en écoutant un orchestre ou en
froissant un journal, un beau spectacle aux yeux, et humer, le soir,
assis en des «torpeurs», comme on le fait à Néans, la brise qui vient
d'un peu loin. Eh! non; ces casinos pourraient être aussi bien rue de la
Douve ou dans les bas-fonds des Veulottes, pourvu que la mode fût de s'y
rendre. On n'y voit rien que des jardins anglais et des kiosques à
musique et, se haussant beaucoup, on apercevrait tout juste les
bâtiments de la gare.--Eh! quoi? faites-vous, c'est là que vous passez
vos jours?--Oui, monsieur l'abbé.--À quoi faire, mon bon Jésus?--Je ne
saurais vous dire, monsieur l'abbé. Je me le suis demandé aussi; et,
cependant nous les passons. Je crois qu'il y a des grâces spéciales pour
les gens de la sorte de ceux qui sont ici, et à qui peut-être
ressemblons-nous déjà, moyennant quoi le temps passe de façon
miraculeuse, sans doute, et fort agréable, sans que l'on y mette la
main, le moins du monde.
»De ces gens, monsieur l'abbé, j'aurais quelque malaise à vous parler,
probablement parce que je ne les connais pas assez et parce qu'ils sont
trop dissemblables de nos personnes accoutumées; et, parce que j'ai
comme un soupçon que le miracle vient d'eux, de leur mobilité, de leur
diversité qui amuse et étourdit; tel serait, monsieur l'abbé, un
volètement de papillons de fort jolies couleurs continuellement
miroitant et gracieux; enfin, parce qu'étant si éloignés de ce que l'on
trouve de plus distingué à Néans, fût-ce mademoiselle Hubertine la Hotte
qui porte beaucoup de couleurs ou la fille de monsieur le juge de paix
qui est la mieux faite du pays, vous pourriez croire, monsieur l'abbé,
que je me laisse influencer par des objets de mauvais goût.
»Et en effet, je suis presque honteux de vous entretenir de choses si
mesquines; mais cette lettre était destinée à vous donner une première
impression d'un endroit où l'on ne fait en somme que passer ses vacances
et à vous rassurer sur notre santé à tous. J'espère occuper mon temps de
façon plus sérieuse et j'ai voulu déjà faire la connaissance de monsieur
le curé ou de monsieur le vicaire; mais je ne les ai rencontrés nulle
part et je me suis informé près de plusieurs personnes en ville qui
n'ont pas su me dire où se trouvait le presbytère.
»Toute la villa Julie se recommande respectueusement à votre souvenir et
à vos prières, monsieur l'abbé, et croyez, je vous prie, au très humble
et fidèle attachement de votre
»SEPTIME.»
XIII
Aix-les-Bains, août 189...
_À Monsieur de Jallais, conseiller général._
«Mon cher papa,
»Tu ne m'en voudras pas, je pense, de ne pas t'avoir dépeint les beautés
d'Aix-les-Bains avant que j'eusse eu le temps de m'y retourner un peu.
Ah! que je te remercie donc tout de suite et bien fort, et que je
t'embrasse plein ta barbe pour m'avoir laissé venir passer les vacances
ici tout comme un monsieur, tout comme un homme du monde, et sans
précepteur. Ce n'est pas, mon cher papa, que je me serais ennuyé le
moins du monde à Candes, nous aurions passé de bonnes journées à pêcher
dans la Loire et fait chaque soir, au coucher du soleil, notre jolie
petite promenade au bord de la rivière jusqu'au château de Montsoreau!
Mon Dieu! ne va pas croire non plus que je sois enchanté de n'avoir pas
monsieur l'abbé sur le dos, mais je te dirai qu'il y a ici un petit
jeune homme que l'on voit constamment affublé de son précepteur et que
toutes les dames montrent quasiment du doigt et en riant, parce que ce
pauvre garçon a déjà un petit bout de moustaches, et j'ai l'honneur de
t'apprendre, mon cher papa, que monsieur ton fils est à peu près dans ce
cas. Ce n'est pas que je les aie vues positivement, mais madame Durosay
me l'affirme, et c'est une femme tout à fait entendue, je t'assure, et
bien précieuse à connaître. Je n'imagine pas qu'il y ait nulle part de
meilleures façons que les siennes, et bien que son mari qui est un brave
homme, soit pesant et mal équarri en toutes ses entournures, elle n'en a
pas souffert la moindre influence fâcheuse. Sais-tu qu'elle va beaucoup
mieux! La secousse un peu violente de ce voyage, oh! un voyage
ravissant, lui a été excellente; le bon docteur Grandier ne se tient pas
de joie, car c'est lui qui avait prévu et combiné cette médication. On
avait bien peur en partant de Néans, car elle était faible comme un
pauvre petit poulet. Ce cher monsieur l'abbé se tourmentait comme une
vraie maman. Je lui ai écrit déjà pour le rassurer. Il a dû dire des
messes à notre intention. C'est peut-être cela qui a amené un si bon
résultat, bien que tu ne croies pas du tout à ces sortes d'interventions.
»Enfin, après ce remue-ménage, ce départ, cette installation, ce
changement d'air et l'agitation que l'on a ici même sans bouger, pour
ainsi dire, à cause de tant de monde qui papillonne, elle n'est plus
reconnaissable. Malgré son teint mat naturellement, on voit que le sang
se reprend à circuler sous la peau et que ses cheveux qu'elle a noirs et
extrêmement abondants sont à présent plus onctueux et brillants; du
moins, c'est là l'impression du docteur; quant à moi, je lui trouve je
ne sais quoi de modifié dans la physionomie, dans le regard et dans le
geste, qui la font mille fois plus aimable qu'avant. Et ne t'ai-je
jamais dit avant qu'elle l'était? Je suis sûr que je vais te faire
plaisir en te disant que je fais l'homme galant, puisque tu m'as dit
toujours que je ne serais qu'un sauvage et un bourru. Seulement, tu vas
te moquer de moi parce que je ne suis non plus qu'un blanc-bec; mais
puisque je t'affirme que l'on me montrerait à présent du doigt si
j'allais avec mon précepteur!... Seras-tu ravi si je te dis que je donne
mon avis sur la toilette et que j'accompagne madame Durosay chez la
couturière! Oh! nous nous amusons beaucoup! nous regardons, le soir, au
Cercle, l'après-midi, au concert, ce qui d'une belle dame nous plaît et
nous nous promenons ensuite dans la ville, entrons dans les magasins,
achetons ici un bout de dentelle, là une broche, une épingle, une
mantille, un chapeau; nous remontons à la villa et essayons tout cela.
M. Durosay ni le docteur n'y entendent rien du tout, et ces affaires les
ennuient énormément. Moi, j'aime beaucoup ces essais de parures d'une
personne qui est bien.
»Je n'ai pas écrit cela à monsieur l'abbé qui n'a pas les mêmes vues que
toi sur le rôle d'un homme bien élevé; je tâche de vous contenter
successivement, ce qui vaut mieux que de sacrifier l'un de vous ou ne
vous satisfaire ni l'un ni l'autre. Oui, elle a pris goût à la toilette
depuis que nous sommes ici. Il faut dire qu'il y en a tant et de si
belles et qu'il y en a si peu à Néans! Et cela lui va fort bien; tu
avouerais qu'elle est la plus jolie femme d'ici, et cependant on dit que
nous avons des plus grandes beautés de Paris. Mais de celles-ci, je
trouve bien singulier que tout le monde discute avec autant d'animosité
que vous le faites au conseil général et qu'il y ait autant de gens à
les trouver fades, artificielles ou déplaisantes en quelque partie,
qu'il y en a à les trouver adorables, tandis que je ne doute pas que
madame Durosay les mettrait tous d'accord.
»Je pense que tu n'es pas opposé à ce que j'aille au théâtre. Je n'y
avais été jusqu'ici que dans mes livres classiques; à la fin, tu sais,
avec monsieur l'abbé, qui est un bien bon et savant homme, je serai
toute ma vie une oie. Il y a précisément ici d'excellentes troupes; nous
avons l'Opéra-Comique, le vrai, avec madame Landouzy, Fugère et
Soulacroix. Nous avons aussi le Vaudeville, l'aussi vrai, pour les
représentations de petites piécettes de même nom! Ce que nous avons vu
déjà est magnifique. Veux-tu que je te raconte notre dernier spectacle?
Le titre m'échappe pour le moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que
nous étions dans une loge, fort commodément et très occupés d'un costume
que madame Durosay portait pour la première fois, qui, ma foi, lui
allait à ravir. C'était simple comme bonjour: une robe de foulard clair
tout unie, une ceinture en métal relevé d'émaux byzantins imités,
quelque chose de très joli que nous avons déniché ensemble; un corsage
ouvert en pointe, avec une berthe de dentelle. Tu vois ça de là-bas! Eh
bien! non! tu ne t'imagines pas la belle figure que cela faisait. Il
faut te dire que tout le monde s'entend pour gâter madame Durosay, parce
qu'elle est en convalescence, et ces messieurs sont si heureux de la
voir renaître, qu'il n'y a point de folies qu'on ne serait disposé à lui
passer. Cela n'est que trop juste; je t'assure qu'elle était mourante.
Comme M. Durosay n'a de goût que pour les vieilles pièces de théâtre
qu'il a déjà vues dans sa jeunesse et que M. Grandier ne prend aucun
intérêt au spectacle, ils nous plantent là régulièrement au beau milieu
du premier acte et s'en vont à la salle de jeu. De sorte que l'autre
jour, précisément, madame Durosay se trouvant mal, probablement à cause
de son nouveau corset, je fus tout seul à lui donner quelques soins au
fond de la loge d'abord, puis dans les jardins du Cercle où je l'emmenai
prendre l'air. Et comme si j'avais grand mérite à n'être ni «sauvage» ni
«bourru», elle m'en sait un gré infini, et je suis soigné, dorloté comme
un coq en pâte.
»Nous n'avons pas perdu le second acte et nous avons pu entendre tout le
reste de la pièce. J'étais un peu préoccupé qu'elle ne fût reprise de
ses étouffements, et pour me montrer qu'elle allait mieux, elle m'a
raconté en longs chuchotements, tout bas, les phases de sa maladie, et
comme Néans lui doit être mauvais, et comme elle se sent mieux ici où
l'on peut passer des journées si agréables et chaque soir aller au
théâtre voir quelque chose d'intéressant.
»Mon Dieu! que tu dois être fatigué et d'Aix-les-Bains et de ton bavard
de fils; je t'ai rempli mes quatre pages, ce qui n'est pas dans mes
habitudes quand je suis enterré à Néans où l'on ne voit rien. On
m'appelle pour le dîner, je vais cacheter ma lettre sans la relire; il
me semble que je t'ai parlé de tant de choses en un tel décousu que je
te prie, mon cher papa, de m'excuser et je t'embrasse de tout mon coeur.
»Ton fils respectueux et dévoué,
»SEPTIME.»
XIV
M. Durosay eut plein la bouche en annonçant que l'on verrait un roi.
Il brandissait le petit coupon rose de l'abonnement de saison aux
représentations du Cercle et s'étonnait qu'au sortir de Néans, une
pareille nouvelle n'embrasât pas les hôtes de la villa Julie.
--Mais je ne ris pas, insista-t-il, ce soir même nous l'aurons peut-être
à côté de nous, au concert Colonne: nous le coudoierons, il pourra nous
marcher sur les pieds...
Et il se lança, ému au tréfonds de ses convictions monarchiques, parla
du passé glorieux de la France, dit un mot aigre-doux et familier pour
Louis-Philippe et raconta, en quelles circonstances il avait touché la
main de Napoléon III.
Grandier fit le tableau de Xerxès étalant, en face du Pont-Euxin, et de
l'Attique, qui les allait engloutir, trois millions d'hommes de guerre,
dont le passage avait tari les citernes d'Asie, dévasté le sol et dévoré
les troupeaux. Depuis lors, tous vos roitelets n'étaient que myrmidons.
Le notaire déplora qu'on ne pût parler sérieusement. Madame Durosay qui
trouvait à présent la force de sortir le soir, piquait une rose à son
corsage tout en mirant dans la glace l'effet de son chapeau. Septime la
regardait.
Elle en était aux premiers résultats du régime Grandier, et tout
étourdie encore de la vie nouvelle que cet étrange et habile homme lui
infiltrait sournoisement chaque jour. Elle eût refusé avec obstination
tout traitement médical; elle ne s'apercevait pas qu'il la traitait. Il
s'était bien gardé de lui dire jamais: «Faites ceci», mais il avait
dirigé sa vie de telle sorte qu'elle s'intéressât à elle-même et, ce
point essentiel obtenu, des conversations adroitement ménagées, de
tournure désintéressée, fleurant plutôt une philosophie douce qu'une
hygiène, l'instruisaient, à doses infinitésimales, des mille flatteries
possibles que recherche inconsciemment tout être un peu épris de soi.
Avec quelle subtilité il avait manoeuvré pour l'amener seulement à se
dégager, elle, son corps tout au moins, de la totale indifférence dont
elle avait coutume d'envisager le monde. Il avait opéré jour par jour,
quasiment heure par heure, cette distraction lente d'une personnalité
d'à travers la confusion trouble. Il croyait assister aux commencements
d'un monde, errer aux bords des fleuves, recueillir la matière encore
amorphe, et, à force de caresses ou de couvaisons chaudes, la douer de
sensation.
«Dieu s'est reposé trop tôt, disait-il, j'achèverai les dames de Néans
qu'il négligea.» Et ses notes de création allaient du soir sur la
terrasse du notaire, où la jeune femme avait manifesté un rudiment
d'intérêt en éprouvant le besoin de regarder se rasseoir le grand enfant
qui avait eu pour elle de la prévenance; et elles se poursuivaient,
toujours liées à la présence tiède et saine de ce garçon dont la
surabondance de jeune sève, sans doute rayonnait; elles se poursuivaient
jusqu'à ces goûts nouveaux pour la parure qu'il avait découverts,
radieux comme au premier appétit d'un convalescent. Mais entre ces deux
points extrêmes, que de choses minutieuses, que de petits soins de
transition il avait fait naître et vu éclore par et pour ce corps
renaissant! Il avait remarqué qu'elle renonçait depuis longtemps à
certains mets qu'elle aimait et que M. Durosay ne goûtait point. «À quoi
bon?» disait-elle. Il affecta de les adorer et donna le mot à Septime
qui se mit à manger voluptueusement avec elle des oeufs au lait qu'il
détestait. Ayant parachevé sur elle son étude des parfums, Grandier lui
en offrit une boîte choisie qu'il commanda à Paris. Ils s'amusèrent à
les combiner, à les nuancer, et quand elle avait atteint la dose
délicate qui lui plaisait, le docteur recevait du frémissement léger de
ses narines minces et transparentes, une joie de séducteur. Elle
demeurait la journée et la nuit dans ce petit enchantement flottant. Et
l'on ne parlait plus que des choses propres à la délectation.
Esculape se révélait un étonnant petit-maître.
M. Durosay était peu ouvert à ces choses, et y entremêlait des
balourdises énormes. Septime, au contraire, montrait trop de
dispositions, et il se fût efféminé sans l'antidote de promenades avec
le docteur, où il recevait des paroles de virilité. Grandier ainsi se
multipliait et prenait soin de tous. Il se gardait bien de révéler à ce
petit blanc-bec la formule des alcools qu'il donnait à madame Durosay
pour couper les eaux de toilette qui, à Aix, étaient un peu dures, et il
l'emmenait au soleil se hâler le visage, tandis qu'il obtenait que la
jeune femme s'admirât la chair et la peau, ce à quoi elle n'avait jamais
songé. Elle n'osait même parler du moindre soin physique sans beaucoup
de gêne. Il voulut lui rendre sa chair familière. Pour la première fois,
à la table légitime de M. Durosay, on prononça les mots de «gorge» et de
«bras nus». La seule image évoquée en mettait tout le monde mal à
l'aise. Le maître de la maison y éprouvait la sensation d'avoir aux
doigts et dans le cou quelque matière gluante et poisseuse et faisait de
gros yeux qu'Esculape évitait. L'évocation du corps nu produit une
suffocation en province. Grandier, outre qu'il poursuivait un système,
s'amusait énormément. Il remarqua que l'effet était moindre, si, par
exemple, il parlait des belles filles d'Athènes, ôtant leur himation,
pour s'élancer aux jeux publics; on prononçait presque impunément le nom
d'Aspasie, mais non celui de mademoiselle Émilienne d'Alençon que le
faubourg Saint-Germain cependant alla voir cet hiver à Paris.
Il remarqua aussi le peu d'efforts qu'il faut pour changer le ton d'une
maison, à quelqu'un de résolu. Madame Durosay osa parler bientôt des
sensations perçues par le moyen de l'épiderme, qui est un mode
inavouable de sentir, d'après les canons de la bienséance. Peu importait
à Grandier qu'elle parlât pourvu qu'elle fût éprouvée. Mais s'étant un
jour rencontré avec M. Durosay sur le chapitre de la pénitence et de la
mortification, qu'ils anathématisèrent, Esculape en profita pour aller
fort loin. Il exalta le plaisir avec une violence que M. de Prébendes
eût apportée à l'éloge de la continence et il avait prononcé le mot de
luxure quand on se leva de table. On lui passait les pires excès parce
qu'il était philosophe. Mais de ces outrances, il était rare que quelque
chose ne demeurât: le retentissement de sa parole un peu haute allait au
fond de l'inconscience semer infailliblement les éveils qu'il voulait.
Cette villa Julie, n'est-ce pas? devenait une véritable école
d'immoralité.
La pensée de la pauvre jeune femme était un peu aux abois. Quelques
inquiétudes, tels de brefs éclairs, lui étaient venues à plusieurs
reprises à cause de la nouvelle face de toutes choses. À Néans, elle se
fût interrogée; mais l'absence de l'atmosphère et des objets coutumiers
est propice aux modifications morales; ici, en outre, la brutale
antithèse y excellait. Et elle s'oubliait presque totalement à cause de
l'absorbant bien-être de la renaissance physique et de l'aise sans cesse
caressante dont on l'entourait, dont on éblouissait, endormait toutes
ses facultés. L'emprise du docteur était si adroite; elle s'exerçait sur
tant de ramifications primordiales de l'être, elles le saisissaient si
sûrement aux sources mêmes de sa vitalité que, pas une fois, la
conscience avec sa claire lumière n'eut le temps de donner aux choses
leur valeur relative. Tout juste avait-on le loisir de dire «tant pis»
aux éclairs de lucidité. Madame Durosay était la victime d'une
séduction, d'une séduction impersonnelle: le délice de vivre.
Elle recevait, dans cette pénombre, l'élixir que Grandier, de son
philtre, lui versait goutte à goutte, et qu'il lui préparait, dans son
antre de sorcier, avec tout ce que la vie peut offrir de délectable. Et
la jeune femme, avec ses sens, renaissait et fleurissait en complète
beauté; et l'on eût dit que le cerveau, les idées reçues, toutes les
petites affaires d'éducation, toutes les façons, les mille retenues
factices, demeuraient ensevelies, là-bas, dans la fadeur, dans la
nonchalance de Néans.
La voiture attendait à la grille de la villa; M. Durosay pestait qu'il y
eût encore un tour à donner aux bandeaux, oh! un rien, une chiquenaude,
une pression ici et puis là, mais qui, trois fois déjà, avait nécessité
d'enlever la voilette. On finit par sacrifier celle-ci, et, par le
boulevard des Côtes, on descendit au cercle d'Aix-les-Bains.
Une petite salle de spectacle toute blanche, avec baignoires, balcon,
loges et galeries; l'aspect d'un bibelot élégant, d'une bonbonnière à
contenir le fin du fin de la sucrerie. Et, de fait, il n'y avait pas
quarante personnes ici dont la présence ne fût signalée au monde entier
par le _Figaro_. Des noms illustres étaient chuchotés de loge à loge
garnies de femmes en toilettes claires où le blanc dominait pour un
effet charmant et frais. Des guirlandes de fleurs naturelles faisaient
le tour de la salle parmi les voussures du balcon, et venaient se
grossir, s'enchevêtrer en des trophées de drapeaux spartiates et
français de chaque côté de l'avant-scène où S. M. le roi de Sparte
penchait sa figure fine aux longues moustaches tombantes.
--Le voici, fit simplement M. Durosay, touchant sa femme à l'épaule en
s'installant dans sa loge.
--Qui donc? fit madame Durosay.
On arrivait un peu tard, Colonne ayant joué l'hymne spartiate que M.
Durosay eût aimé entendre. Pour le moment, on exécutait la neuvième
symphonie et toutes les dames étaient tournées vers le roi. Beaucoup le
regardaient avec une grande mélancolie, soit qu'elles reportassent vers
lui l'effet de la musique, soit qu'elles songeassent à l'instabilité des
trônes, à la particulière amertume du présent pour les personnes
augustes. Même on en voyait quelques-unes s'attendrir, émues de ce
voisinage si proche, remuées en leurs instincts par l'idée de la
majesté; et elles l'envisageaient comme elles font de Jésus dans les
églises. D'autres encore peut-être au cours de cette songerie royale que
Beethoven berçait, puisaient un secret plaisir morose à penser qu'un
hasard eût pu faire qu'elles fussent celles, qui sait? qui eussent
comblé son coeur princier!... Et une larme imperceptible pointait au
coin de leurs yeux. Le roi, très simple, promenait sur l'assemblée son
regard aigu tempéré d'un sourire bénévole.
Le docteur, debout dans la loge, s'offrait le ragoût psychologique de
ce méli-mélo de naturel et d'artifice parmi ces femmes. L'émotion devant
la puissance, l'amour de la royauté, par exemple, pensait-il, est
naturel. Mais c'est par suite d'une singulière accoutumance au
travestissement, d'une inaptitude contractée de pouvoir démêler le vrai
de son image ou même de sa caricature, que toutes ces dames se leurrent
vis-à-vis de ce fonctionnaire distingué. Il se réjouissait que madame
Durosay, tout absorbée par l'ascension d'une vie pure, renouvelée, quasi
enfantine, ne s'y laissât pas tromper. Sur plusieurs points, déjà, il
avait remarqué, depuis quelque temps, son jugement parfaitement sain.
L'excentrique et le grotesque la laissaient indifférente. Il avait
essayé en vain des plaisanteries sur le grand nombre de maladies de peau
qui se trouvaient ici si joliment costumées; il se trouvait précisément,
ce soir-là, un amas de demi-centenaires de blanc vêtues, sur quoi des
chapeaux panachés semblaient pousser et s'épanouir outre mesure, telles
des plantes sur un sol fortement retourné. Madame Durosay le fit taire;
ces choses lui répugnaient simplement. Septime, plus nerveux, y
éprouvait un indicible malaise. Chaque soir, dans les jardins, il lui
arrivait d'être attiré instinctivement des yeux par une de ces formes
blanches, à taille illusionnante et aux cheveux incertains dans l'ombre.
La découverte du visage provoquait un mouvement d'horreur; on se
retenait de ne pas fouetter ces êtres repoussants. La femme perd le
droit au respect quand elle se refuse à porter le deuil de son sexe. Par
contre, Esculape, durant qu'il était au chapitre des femmes, exalta,
contre l'opinion commune, une beauté de longtemps célèbre et qui, par
les ressources de l'art, se perpétuait magnifiquement pure de lignes. Il
ne condamnait nullement les fards pourvu qu'ils fussent efficaces et
malgré que madame Durosay l'en blâmât. Il admirait, au contraire, qu'une
femme se cramponnât à l'adoration de sa beauté. Sa beauté ne lui
appartient pas; toute beauté est la beauté, c'est-à-dire la chose
vénérable entre toutes, bienfaisante aux regards de tous et pour quoi
nul soin n'est excessif, nul mensonge inexcusable, qui la peut prolonger
aux yeux. Toute femme n'était-elle pas, d'ailleurs, illusion? Et un
souverain charme ne lui venait-il pas de cette magie continue, de ce
beau mensonge éternel, évident hommage au Beau idéal?
On retrouva cette dame durable au premier entr'acte, à la salle de jeu.
Elle passait parmi les groupes serrés, entre les quatre tables du
baccara, son profil impassible et pur de médaille, sa chair,
marmoréenne, ses cheveux à la grecque, teints d'un beau roux brillant,
la taille impeccable. Elle était coiffée d'une simple guirlande de
roses, le cou entièrement nu était une merveille et les épaules et la
gorge franchement découvertes jusqu'aux seins ronds et immobiles,
apparaissaient sous un clair semis de perles et de saphirs. Les femmes
l'accueillaient de pointes méchantes et les hommes de plaisanteries
faciles à cause de sa conservation; mais on s'écartait devant elle et
elle avançait de son pas tranquille de vraie reine. Il fallait avouer
que beaucoup de jeunes femmes piquantes et fraîches qui étaient là et
qui avaient, selon le docteur, de jolis museaux à baiser, étaient
effacées, reculées, détruites, semblaient avoir été modelées par un
apprenti, en présence de cette statue admirable et glacée qu'on n'eût
pas été tenté de toucher du doigt. Mais Grandier s'étendit en
considérations sur la beauté plastique et l'incompréhension qu'en
avaient nos contemporains, qui, visiblement, fatiguèrent ses auditeurs.
M. Durosay se faufila. Quant à Madame, outre qu'elle se sentait mal à la
tête, ces vilaines figures autour des tables de jeu, et toute la fièvre
contenue qui les dévorait, l'épeuraient comme un cauchemar, et elle
s'enfuit.
Elle se retrouva seule avec Septime dans la loge. L'orchestre entamait
le prélude du troisième acte de _Lohengrin_. Cette musique nouvelle pour
eux, comme toutes les choses de leur vie, les tenait en une sorte de
suspens quasi pénible et quasi délicieux. Leurs âmes et leur chair
étaient soumises à de telles épreuves! Ils étaient grisés de choses
bouleversantes et incomprises. Ils se sentaient partout comme de petites
meurtrissures très chères au coeur, au corps, à l'esprit. Leur candeur
s'enfiévrait de ce monde, de ce luxe, de ce train, de cette musique et
d'eux-mêmes. Ils n'osaient se le dire. Cela s'exprime si mal! Mais sans
doute ils se sentaient pareillement remués, pareillement surpris,
pareillement surabondants de quelque incompréhensible et pareille force,
née de la fièvre même, et qui les approchait malgré eux, les approchait
progressivement et, d'un instant à l'autre, pouvait s'épancher, devait
s'épancher, ils ignoraient de quelle manière. Oh! tout cela était
terriblement gênant et doux. Les silences entre eux leur devenaient
familiers, et, au lieu d'en être incommodés, ils recevaient de ces
instants un soulagement inouï qui, parfois, les ravissait jusqu'aux
larmes. Déjà plusieurs fois ils s'étaient dit tout à coup, la gorge
serrée: «Sommes-nous bêtes! mon Dieu, mon Dieu! sommes-nous bêtes!» Et
nul tressaillement humain ne valut leur émotion naïve.
La partition de Wagner était achevée; le roi applaudissait posément,
lentement; et toute la salle se penchait pour voir le roi applaudir. Au
bruit, la jeune femme fut secouée d'un frisson et elle poussait des
soupirs comme si quelque chose l'oppressait.
--Vous souffrez? dit Septime.
--Mais non, je ne sais pas, ça va très bien pourtant.
Imperceptiblement il se pencha vers elle avec un geste de la main comme
pour saisir quelque chose d'elle. La lumière d'une gerbe à incandescence
lui dorait les cheveux sur le front et répandait une poussière d'or
aussi sur le duvet de sa lèvre. Elle le regarda, prise tout à coup d'une
complaisance extraordinaire pour ce visage, car elle eut un étonnement
prompt dans le regard, qui se fondit malgré elle dans un sourire plus
fort que tout, un discret sourire de tendresse embrasseuse et brûlante
qui lui ouvrit à lui aussi les lèvres comme en une extase; et ils
allaient ainsi l'un à l'autre de leurs pareils yeux bleus à leur bouche
éclatante et pure.
Un violoncelle qui chantait la romance de _Jocelyn_ aux longues caresses
mélancoliques, les abîma l'un et l'autre en une rêverie affolée où plus
rien du réel ne tenait. Cela était l'écho prolongé de leur sourire,
prolongé au delà du monde, exhaussé jusqu'au ciel imaginaire. Tous deux
regardaient fixement le gros homme chauve qui, lentement et d'une main
grasse, balançait son archet sur les cordes sonores. Ils ne pouvaient
quitter des yeux ce mouvement rythmique et ce doux frôlement des soies
d'où l'enchantement naissait. Cependant, ils ne se voyaient pas, la
vision perdue parmi les formes imprécises des rêves de voluptés et de
déchirements emmêlés et inextricables. De petites phrases au rythme plus
court, parfois, ou plus léger, leur donnaient au milieu de
l'alanguissement du songe, comme un repos pour un joli mot amoureux ou
un geste de grâce; puis reprenait une ardeur éperdue et la sensation de
baisers fous en plein coeur, enivrants et douloureux, qui s'achevaient
en sanglots, en longs cris désespérés pareils à des voix d'amants
absents qui s'appellent et dont la plainte meurt dans la distance.
Beaucoup de personnes pleuraient. Eux, pâlissaient, demeuraient inertes
et presque rigides comme si leur âme s'en fût allée.
L'entrave de leurs organes, toujours inhabiles et gauches, ne les gênait
plus; ils se joignaient, se parlaient enfin au travers de cette
harmonie, céleste lieu de rendez-vous où ils s'étreignaient à l'abri,
blessés seulement de la douleur naturelle au plaisir d'amour.
C'était plus d'émotion que n'en pouvait supporter le tempérament de la
jeune femme. Il lui sembla qu'elle allait crier à tous sa vie nouvelle,
que toutes ces femmes fardées la montraient du doigt et lui lançaient
des pointes, comme à l'autre, parce qu'elle aussi avait quelque chose
d'extraordinaire, se sentait radieuse, d'une insolite beauté. Elle
s'épeura, croyant ne plus maîtriser ses gestes ni sa parole: elle se
renversa en arrière; Septime, éveillé en sursaut, épeuré, blême,
l'allait recevoir dans ses bras. Mais Grandier était debout derrière
eux, et, de chacune de ses larges mains, il les reçut l'un et l'autre.
Sa barbe blanche étalée sur sa poitrine énorme, ses yeux heureux
abaissés sur cette jeunesse pâmée, il avait l'air d'un dieu bienveillant
qui triomphe.
XV
Néans, août 189...
_À Monsieur Septime de Jallais, Villa Julie, à Aix-les-Bains_
«Mon cher enfant,
»Je veux croire que vous n'avez pas conscience du trouble que vous
m'avez causé par votre lettre, et aussi que votre âme est en paix. Je
prie Dieu qu'il redouble mes tourments pourvu que cela soit. Ah! mon
enfant, souvenez-vous qu'il n'est qu'un bien véritablement précieux,
qu'une seule cause d'allégresse, et que c'est de sentir sa conscience
comme un miroir immaculé. Je n'ai jamais envisagé sans crainte le milieu
profane où il a plu à monsieur votre père de vous jeter tout à coup.
Quoi! se pourrait-il que la grâce se fût dès aussitôt retirée de vous?
Je comptais du moins sur la forte résistance des saints principes dont
vous êtes abondamment pourvu.
»Est-ce que leur floraison que je me plaisais à contempler, tel un beau
parterre printanier, n'aurait été qu'artificielle? Ah! mon bien cher
enfant, ne négligez pas vos prières! Je suis sûr que tout vient de là;
vous aurez cessé d'invoquer Dieu, et sa divine Providence aura permis
que la tentation se levât sous chacun de vos pas, ne fût-ce que pour
vous avertir qu'il est besoin de se tenir en garde, car l'ennemi veille!
Croyez, mon enfant, que c'est un effet de la Céleste Bonté que j'aie été
averti, et par vous-même, quoique malgré vous, du malaise de votre âme.
»Priez, et parlez-moi à coeur ouvert, cessez ces restrictions, ces
réticences qui ont dû vous être si pénibles, parlez-moi de tout et de
tous; il est terrible de garder un nom dans le coeur, qui ne soit celui
de Dieu, seul adorable; et il ne faut pas craindre de prononcer le nom
de certaines personnes de qui l'on a pu être un instant ému comme si
elles vous devaient être un sujet de damnation, alors qu'avec le secours
divin elles peuvent tourner précisément à hâter votre salut.
»Mon cher enfant, je ne veux point vous entretenir davantage; c'est la
grâce qui sauve et non point, hélas! nos paroles. Je ne cesse de prier
pour vous, _pour vous tous_, et je fais des voeux pour que la santé de
notre vénéré doyen me permette, coûte que coûte, de voler à votre aide.
»Je vous embrasse, mon enfant, et suis votre vieux et fidèle ami en
N.-S.
»GATIEN DE PRÉBENDES, »Prêtre.
»_P.-S._--Au moment où j'allais envoyer à la poste, je reçois un mot de
monsieur votre père qui me dit qu'il a de vos nouvelles par une lettre
qui lui plaît infiniment et qui fait qu'il est fier et content de vous;
que, pour lui, il va bien et part pour la pêche. Cette lettre, qu'est-ce
à dire? et que n'ai-je reçu la même!»
XVI
Septime prononça un juron tel que M. Grandier avait mis quarante ans
avant d'en formuler de semblable.
--Eh! eh! fit celui-ci qui justement entr'ouvrait la porte, voilà qui ne
va pas mal! Et je ne trouve pas mauvais qu'on se mette en colère quand
on commence à devenir un homme.
--Docteur, dit Septime, qui avait rougi jusqu'à l'occiput, c'est que
j'ai beaucoup de peine à déchiffrer la fine écriture de monsieur de
Prébendes.
--Ah bah!... ce bon abbé, cet excellent abbé! et comment va-t-il?
--Fort bien... et il attend que monsieur le curé doyen fasse de même
pour venir nous rejoindre.
--En ce cas, prononça Esculape, il ne nous a pas rejoints.
--Mais, docteur, savez-vous bien que monsieur le curé fit sept fois le
tour du jardin par l'allée des buis, dès auparavant notre départ.
--Alors, monsieur le curé est en état de porter le bon Dieu à
mademoiselle Hubertine la Hotte au cas où elle ferait mine de tourner à
trépas, et je vois que monsieur de Prébendes fait sa valise.
--Croyez-vous? fit vivement Septime.
--Vous y tenez donc bien? dit Esculape d'un air attendri.
Septime ne put s'empêcher de sourire. Il tournait déjà les talons et le
docteur dépliait un journal; tous deux, à leur façon, pensaient à
l'arrivée possible de l'abbé et ils couvrirent de politesse leur opinion
plus ou moins amère:
--C'est un bien excellent homme! prononcèrent-ils tous les deux à la
fois.
Septime, retiré dans sa chambre, s'affala en un petit fauteuil bas qu'on
nomme crapaud, et froissant de la main la lettre, demeura quelques
minutes anéanti comme à la suite d'un choc qui vous laisse étourdi et
sans pensée. La colère le releva, colère contre l'abbé, contre sa
finesse ecclésiastique, contre cette sorte de maternité religieuse qui
le poursuivait; colère contre lui-même; colère contre tout.
Et il s'interrogeait, de la meilleure foi du monde, n'ayant pas eu la
moindre conscience de sa bévue, la découvrant tout à coup par cette
lettre parabolique et mielleuse, en même temps que par elle il
découvrait son enfance encore d'hier, et se découvrait subitement
vieilli d'années. Avoir écrit à l'abbé sans prononcer _son_ nom! Dieu de
Dieu! quelle puérilité! Et toute sa candeur lui fut révélée en même
temps que son amour.
La fenêtre ouverte donnait sur la plaine d'Aix, encore baignée dans la
vapeur du matin. Cependant, tout en face, la montagne du Chat avec sa
crête dentelée apparaissait très nette, semée d'un vert menu et de
petits arbres pignochés qu'on distinguait jusqu'à la cime. Elle
s'abaissait lentement vers l'extrême pointe du lac, clos là-bas de deux
monts bleuâtres et embarrassé de brumes cotonneuses et légères. Toute
verte, toute moussue, la longue et molle colline de Tresserve, en avant
du Chat, pareille à une lourde bête couchée au bord du lac qu'elle
cachait en partie, s'y allait lentement baigner vers la droite, parmi
des peupliers et un semis rare de toits rouges. Plus près, au bas des
villas et de la basilique montante, la ville, dont les bruits ne
parvenaient pas, semblait baignée dans ses eaux tièdes.
Septime parcourait ce pays, du regard; et il repassait ce qu'il en avait
vu, ce qu'il y avait fait depuis son arrivée. Un petit torrent voisin,
descendu des pentes du Mont-Revard et dont il remarqua pour la première
fois le ronflement monotone, l'éclaira sur la sorte d'étourdissement
qu'il avait subi depuis quelques semaines. Mais non! il n'avait pensé à
rien! il ne savait rien! En vérité, l'abbé venait de lui tout apprendre
avec ses façons d'envisager tout par rapport à Dieu. Lui-même avait
négligé de se prendre au sérieux.
Il s'interrogeait sur les termes qu'il avait pu employer, sur les choses
qu'il avait dites. «J'aurai donc parlé de ce Lac, disait-il, avec trop
de tendresse, sans doute; oui, notre arrivée, la nuit, le train passant
sur ces bords, et ce que j'ai senti de singulier, je l'ai dit. Ce poète
aussi dont je n'ai pu ne pas parler!... Mais elle, elle? passée
complètement sous silence! Enfant! enfant!» Il s'en étonnait, se mordait
les ongles; sa sottise lui paraissait monstrueuse. Et c'était tout
naturellement que la sottise s'était commise. En face de l'image de M.
de Prébendes, ce nom s'était dérobé, ce nom n'allait plus, ne cadrait
plus avec cette noire soutane; et, sans effort, sans arrière-pensée, il
l'avait laissé dans l'ombre qui lui semblait jolie. Ce nom s'enveloppait
d'une discrétion toute neuve, n'avait rien à faire avec le reste des
choses... Était-ce cela? Mais il l'avait bien prononcé vis-à-vis de
papa, il avait parlé d'elle franchement, tant que l'envie l'en avait
tenu. En effet, il paraissait qu'à papa l'on pût tout dire; même ce qui
affectionnait l'ombre jolie et se vêtait de ce manteau de discrétion si
délicat, si fragile, s'accommodait en face de papa de je ne sais quel
surtout de couleur tendre, et souriait, et voulait bien danser au soleil
sans être offusqué le moins du monde par le bon regard de papa qui
voyait tout en simplicité.
Septime avait écrit ses deux lettres de la façon la plus coulante et
aisée, et sans se douter même du poids qu'avait à son coeur ce qu'il
découvrait à l'un si inconsidérément et, qu'à l'autre, il tenait caché
avec une insistance trop évidente. Il avait flairé: cela va pour
celui-ci; et pour celui-là, cela ne va point. Mais qu'était cela?
Or, une grande clarté venait de ces besicles lointaines, que sûrement
l'abbé avait dû frotter du coin de son mouchoir, et fortement, ces
temps-ci, comme il faisait quand il s'agissait de mettre au net quelque
complexité. Et, à mesure que la clarté descendait et découvrait
d'étranges replis ignorés de Septime, Septime s'émouvait en face de la
ville d'Aix qui s'animait dans la tiédeur du matin et du Lac aux jolies
brumes voletantes, peu à peu en allées. Il s'émouvait, non des tourments
de l'abbé, non pas de ceci, non plus même de sa propre niaiserie à
vendre si bon compte les choses de son coeur, non! mais de ce coeur
lui-même que l'abbé, avec toute sa prudence, venait de lui découvrir et
presque de lui toucher du doigt.
Il se leva brusquement du fauteuil, et fut debout sur le balcon. Quelque
chose bondissait en lui-même, que sa poitrine lui semblait trop étroite
pour contenir. Il y porta la main malgré lui et il eut la sensation
physique de son amour, un peu de la même façon que les femmes sentent
dans les flancs le germe tressaillir. De petites bouffées de vent lui
caressèrent le visage, qui venaient de toucher, là-bas, les eaux et tout
ce pays désormais adorable. Il ouvrit la bouche et s'en emplit. L'image
de la jeune femme était éparse en tout cela, et, à la vérité, c'était
elle qu'il aspirait. Et il s'en sentit envahi comme jamais encore. Un
appétit de tendresse affolée l'empoigna; et il se serrait les mains
l'une à l'autre nouées, pour ne pas faire le geste emphatique
d'embrasser éperdument toutes choses.
Il bénissait sa sottise, il bénissait l'abbé, il bénissait tout le
bénissable du monde; car il valait mieux décidément savoir son coeur et
voir clair en soi à tout prix. Après cela, qu'importait le reste? Tout
l'égoïsme de l'état d'amour prenait logement en lui.
Il revint au fauteuil, après cette première secousse; l'approcha du
balcon, et s'y étendit, la nuque appuyée contre le sommet du dossier
bas. Ainsi, caressé encore par les légères brises qui sentaient la
montagne et le matin, il ferma les yeux et laissa venir la mémoire des
moments et des objets chéris.
Pour tout ce qui était de son entourage immédiat et de ce pays nouveau,
il ne s'étonnait point que cela prît la couleur d'enchantement qu'il y
voyait. Mais il admira qu'il ne pouvait imaginer aucune des choses
familières, une promenade, un repas, une phrase musicale, un son de
voix, un appel et jusqu'aux plus menues et insignifiantes matérialités:
sa lampe, son lit, son écritoire, et même le noeud de sa cravate, sans
avoir conscience d'un élément inaccoutumé qui donnait à tout ceci une
tonalité spéciale et jamais aperçue jusqu'ici. Il ne s'étudiait
nullement, n'avait aucune habitude d'examen. Tout naturellement, en cet
instant, lui venait la remarque de ces minutieuses bizarreries. Il ne
remarquait point que c'était de tout à l'heure que les choses ainsi
changeaient d'aspect, mais que de quelque temps déjà, elles étaient
accoutrées de la sorte. «Il est curieux, pensait-il, que tout ait,
vis-à-vis de nous, une physionomie si marquée puisque l'on en peut
saisir la mobilité. Jusqu'à une voix qui m'appelle, la voix du docteur,
par exemple, qui n'a pas changé, que je sache, me paraît une tout autre
voix, me fait lever la tête d'une autre manière.» Et tout ce qu'il
voyait, tout ce qu'il entendait, tout ce qui le frappait en quelque
façon, lui paraissait empreint d'une douceur, d'une complaisance envers
lui; il semblait que la moindre des choses fût aimable et tendre; il eût
souri à un objet quelconque, car, véritablement, il le voyait sourire.
Il comprit qu'il n'y avait point d'objet, point de geste, point de
parole qui ne lui rappelât la jeune femme; qu'il avait, et sans savoir,
caressé de sa pensée toutes les choses environnantes, interprété par
rapport à elle tout signe aperçu, tout mot prononcé, et que les choses
ainsi imprégnées lui gardaient et lui rendaient la chère image comme
feraient les fleurs de leurs parfums.
Il la vit, il la sentit elle-même partout. Les belles eaux du Lac, ces
aimables grisailles des monts, et le charme de ce pays entier, c'était
elle. Sa figure passait en quelque lieu qu'il portât sa vision. Elle ne
l'avait pas quitté. Elle peuplait toute sa mémoire de deux grands mois
en arrière. Il trouvait étrange d'avoir pu pénétrer en une vie si
complètement différente sans éprouver la transition. Il est probable que
l'on entrait de même en paradis et il devait falloir que quelqu'un vous
y abordât un jour et vous dît: «Tiens! vous voilà ici!» pour qu'on s'en
aperçût. Il le demanderait à M. de Prébendes.
Pour la première fois, le nom de M. de Prébendes le fit sourire. Pour la
première fois aussi, il prononça: «Ce pauvre monsieur l'abbé!» Mais ceci
fut léger comme le chatouillement d'une plume qui vous frôle en son vol:
il n'eut pas le temps de réfléchir à ce que ce sourire et ces mots
contenaient de clarté sur son évolution, un quart d'heure après que la
semonce de ce même monsieur l'abbé l'avait troublé considérablement.
Mais dans la joie de cette minute de conscience, il oubliait tout pour
jouir de ces deux mois de bonheur presque ignoré. De la pénombre un peu
molle, tiède et dolente, les images remontaient à la chaleur et à
l'éclat du jour.
Un soubresaut le remit debout, avec une brutalité qu'il ne put
maîtriser. Le rêve un peu trouble de sa béatitude le plongeait ainsi en
de languides nonchalances, et la claire opposition, tout à coup, d'un
détail précis, le faisait bondir comme un jeune fauve. Il se retrouva
sur le balcon comme tout à l'heure, le coeur battant, le corps agité,
une grande force inconnue, comme une source récemment jaillie, réclamant
un épanchement, une action. Quelle? il ne savait. Mais il lui fallut
absolument se mouvoir, aller, marcher devant lui, se rompre de fatigue,
briser quelque chose, écraser un animal sous son talon, soulever des
pierres, peut-être amonceler des moellons comme ces maçons qu'il
apercevait construisant une villa. Il quitta sa chambre avec l'intention
de s'élancer sur la route et d'aller loin.
Comme il arrive fréquemment, au milieu de la pire exaltation morale,
Septime fut distrait par la plus prosaïque des réalités. M. Durosay et
le docteur l'appelaient à la grille de la villa. Madame Durosay
elle-même se penchait au balcon, en robe de chambre, et tout le
domestique se pressait aux fenêtres pour voir passer une voiture à
pétrole, de marche assez bruyante, et que dirigeait un homme élégant, de
la physionomie de qui tout le monde retint la belle barbe brune.
XVII
L'homme à la belle barbe brune fut désormais une rencontre de tous les
jours. On entendait de loin le mouvement trépidant de sa machine, et
l'on voyait tout à coup déboucher la voiture lourde et gauche d'allure,
mais rapide, au tournant d'une rue. On sortait des maisons et des
boutiques et se levait aux terrasses des cafés pour admirer l'instrument
nouveau. La forte silhouette élégante du conducteur, accompagné
seulement d'un petit groom, rachetait ce que l'aspect mécanique de
l'objet pouvait avoir de disgracieux, et quand les dames prononçaient:
«Charmant!» on distinguait mal s'il s'agissait de l'appareil ou de ce
monsieur. On le vit au Cercle, lors d'une représentation de _Samson et
Dalila_ dans la loge de Saint-Saëns. On le vit souper au même cercle en
compagnie d'une jeune femme blonde grassouillette et animée d'une grande
hilarité; et, le lendemain, à la Villa-des-Fleurs, vis-à-vis d'une
svelte brune qui avait une sourde flamme dans le regard et beaucoup de
beauté en tout ce qu'elle rendait apparent de sa gorge, sans aucune
parcimonie. Après cela, quand on l'eut aperçu de la villa Julie,
assistant à un lunch en plein air, offert par les divines soeurs Iñès et
Mercédès, de l'Opéra, aux artistes parisiens et à S. M. spartiate, où
l'on s'embrassa au dessert et prononça des mots insalubres, sa
personnalité fut haussée, particulièrement dans l'esprit de M. Durosay,
à cet étage spécial à la fortune où l'on passe la liberté des moeurs
comme la colère au ciel et les impertinences aux enfants. Le notaire
dirigea les promenades du côté du Petit-Port où l'on disait que,
parfois, la voiture s'arrêtait pour prendre eau.
Dans les conversations, on disait: la Voiture.
Il y eut donc une minute inoubliable quand, à la descente des grands
chars à bancs qui mènent à la Chartreuse, on reconnut la Voiture dans la
cour de l'auberge, à Saint-Laurent-du-Pont. M. Durosay, entrant
subitement en des subtilités, hésita s'il convenait de s'approcher
comme tout le monde de la Voiture, ou si la discrétion ne commandait pas
que l'on demeurât à l'écart et profitât d'un instant favorable pour en
demander la permission au propriétaire. Grandier l'arrêta au bras.
--Parler ainsi de but en blanc à un homme qui donne la main au roi de
Sparte et s'affiche avec des hétaïres!
Mais M. Durosay, fort sérieux, tint au contraire à faire le bravache,
et, le chapeau à la main, s'épongeant de l'autre le front, d'une
attitude mi-déférente, mi-aisée, il aborda carrément ce monsieur qui,
pour l'instant, se lavait les mains, fort maculées du maniement des
rouages.
--Ma foi, monsieur, dit-il, votre merveilleux moyen de locomotion
m'intéressant vivement en qualité de propriétaire et, à la fois, d'ami
du progrès, je prends la liberté de me présenter à vous et de vous
demander quelques petits renseignements.
Il se nomma, le sourire aux lèvres, toute la figure dilatée d'une vaste
satisfaction.
--Parfaitement! parfaitement! faisait ce monsieur, regardant, plutôt que
M. Durosay, la renaissante blancheur de sa main parmi la mousse du
savon. Excusez-moi, je vous prie, et voyez tout d'abord que l'invention
a l'avantage de vous entretenir en malpropreté.
Mais ayant aperçu madame Durosay sans doute lorgnée déjà parmi les
beautés du balcon, il eut une subite vibration des cils, s'essuya vite,
salua, et fut tout aménité et complaisance. Il dut se nommer quand M.
Durosay eut achevé les présentations et, charmé de la compagnie d'une
jeune femme, esquiva la démonstration du mécanisme de la voiture en
conversant tout de suite aimablement et quasi de rien.
M. Godefroy Lureau-Vélin, ingénieur, à la tête d'une grande fortune,
vivait à sa guise et en complète indépendance. Il avait beaucoup et
longtemps voyagé, voyagerait sans doute encore. Cependant il commençait
à se faire vieux, disait-il avec un sourire fin, il essaierait de se
fixer. C'était dans ce but qu'il parcourait la province, à la recherche
d'une terre qui lui plût.
--J'ai ce qu'il vous faut, fit sur-le-champ maître Durosay, notaire. La
terre de Saint-Pont...
M. Godefroy Lureau-Vélin jeta un nouveau et rapide regard du côté de
madame Durosay, et se passant la main tout le long de la barbe,
prononça:
--Nous en reparlerons, monsieur, très volontiers.
--Bigre! fit, à part lui, Grandier qui se piquait de voir loin dans les
choses, cependant que Septime levait sur le nouveau venu des yeux
remplis d'étonnement, d'admiration et d'une immédiate et sourde haine
incomprise.
Tout cela fut l'affaire d'une courte minute. On traversait un petit
pont. Des groupes d'excursionnistes stationnaient le temps du relais.
--Avez-vous jamais fait la montée de la Grande-Chartreuse, au clair de
lune? demanda M. Lureau-Vélin.
--Nous ne l'avons jamais faite.
En ce cas, M. Lureau-Vélin proposa d'attendre à Saint-Laurent la tombée
de la nuit, ce qu'il n'eût pas eu la patience de faire sans l'aubaine
d'une aimable compagnie, mais que, pour lui, il désirait ardemment,
sachant la promenade incomparable.
--Au clair de lune! oh! oui, au clair de lune! s'écria madame Durosay
un peu enfantine, battant des mains et découvrant la double rangée pure
de ses dents.
Il fut aussitôt décidé que l'on abandonnerait les grands chars à bancs,
dînerait au village même, et laisserait se lever la lune. La Chartreuse
ne fermait ses portes à présent qu'à dix heures; on assisterait à
l'office de nuit qui se dit à onze heures et demie, après avoir confié
madame Durosay à l'hôtellerie des dames. Quant au retour, M.
Lureau-Vélin ne voulut point qu'on y pensât; il se ferait un plaisir de
ramener tout le monde en sa voiture, ce qui permettrait à M. Durosay
d'en voir de près et étudier le fonctionnement.
Le jour s'acheva sans que l'on y prît seulement garde. M. Lureau-Vélin
parlait avec une égale aisance de tout et à tous. Il s'initiait d'un
coup au caractère, aux penchants et jusqu'aux manies de chacun; et les
flattait incontinent par son dire expert et souple, ses connaissances
variées, son prodigieux et prompt accommodement aux tempéraments les
plus divers. Il conquit le docteur par son habileté et le reste de la
société par un prestige d'homme supérieur. M. Durosay était anxieux de
connaître la nature des liens qui l'unissaient à l'illustre musicien
Saint-Saëns et à Sa Majesté le roi de Sparte. M. Lureau-Vélin le
séduisit beaucoup plus que s'il avait dit: «Ce sont mes cousins», en
avouant avec une adorable simplicité qu'il les connaissait par le
pétrole. En toutes choses, il agissait avec une semblable bonhomie et
cependant vous déconcertait.
M. Lureau-Vélin craignit pour sa machine les côtes par trop dures; on
prit un break et l'on partit à la nuit noire.
Septime, gagné lui-même par certaines attentions particulières qu'ont
rarement les hommes pour les très jeunes gens et par une façon que ce
monsieur avait de vous prendre au sérieux, blottissait cependant avec
plus de plaisir qu'à la conversation de M. Lureau-Vélin, contre la
hanche et le bras de madame Durosay, l'exaspération de son amour,
croissante depuis ces derniers jours.
Ils s'accordaient, à présent, tout ce qui, des caresses, n'en a pas la
figure bien consacrée, tout ce qu'on s'imagine que l'on pourrait à la
rigueur, se permettre sans s'aimer, tout ce qui peut encore dérouter une
interprétation un peu douée de complaisance. Ils s'asseyaient
infailliblement l'un contre l'autre et toléraient le contact immédiat et
chaud de leurs personnes; ils se prenaient la main en toute occasion, en
principe; et à défaut, se les laissaient errer voisines: une occasion
était, par exemple, de proposer brusquement de jouer à la main chaude en
en donnant aussitôt l'exemple, d'ailleurs jamais suivi; ou bien de lire
les lignes de la main; le défaut d'une occasion, c'était de se
rencontrer par hasard sous les châles et de demeurer ainsi, un doigt
contre un doigt, immobiles et sans oser plus.
Mais, ce soir, une fièvre extraordinaire, ardente jusqu'à la douleur,
animait l'âme et la chair de Septime. L'introduction, dans le petit
groupe si formé à une consistance immuable, de cet homme important et
nouveau, sans encore éveiller en lui la jalousie, qu'il ignorait, lui
communiquait une sorte de hâte brûlante, de disposition à se jeter tête
baissée dans le flot d'instincts qui l'assourdissait et enfin le voulait
rouler dans son tourbillon plus fort que tout. Et sa nature, fortement
ouverte au monde extérieur, recevait de ce nouveau personnage une force
d'imitation confuse, mais qui le servait. La hardiesse contenue de ce
monsieur; ce qu'on savait et devinait de sa vie galante, de sa puissance
séductrice, et la belle politesse sous laquelle il habillait de simple
bon ton toutes ses réserves précieuses, enfin, l'aise avec laquelle il
se mouvait, en élégance, parmi les femmes et les hommes, causaient au
jeune homme le mirage de sa propre personnalité qu'il eût désirée telle,
et il s'augmentait véritablement de la vertu de ce reflet.
On mit pied à terre quand la lune parut. La côte était extrêmement
rapide et les chevaux allaient au pas.
Mais le spectacle fut tout à coup inouï. La route serpentait dans la
gorge que des pics feuillus, exagérés par l'ombre, dominaient, étranges
et terribles. Les regards se perdaient, par une complaisance naturelle
aux effets romantiques, parmi les déchiquetures des cimes sombres
découpées sur une nuit de lumière. Une silhouette d'arbre, parfois,
apportait sa familiarité reposante en ce beau jeu d'ombres du ciel et de
la terre; et c'était subitement une percée immense où les yeux erraient
dans la brume d'argent vaporeuse apparue comme un rideau divin pour une
féerie nouvelle. En effet, d'autres monts surgissaient, d'assemblage
fantastique, d'apparence irréelle, à cause de leur splendeur diverse et
renouvelée à plaisir et à cause des jeux étonnants de la clarté lunaire
sur les plans échelonnés, pour un résultat de séduction et d'angoisses
et d'effarements.
Madame Durosay et Septime, un peu lents, marchaient en arrière, et la
jeune femme, à chaque tournant de la route, ne pouvait retenir son petit
cri. M. Lureau-Vélin parlait, de sa mâle voix mélodieuse, et il se plut
à diriger les impressions qui eussent pu demeurer en la puérilité
coutumière qu'ont les femmes au clair de lune. Il savait, par de justes
comparaisons pittoresques, rendre sensible et élargir le spectacle, et
surtout, après les expressions appropriées, garder de ces habiles
silences qui prolongent l'écho des paroles. Il dit même des vers, car
cet homme possédait tout; et la musique en demeurait durant qu'on
avançait dans l'enchantement.
La jeune femme, prise au milieu de sa crise de sens, subissait un charme
impersonnel; sa sensualité attendrie et les environs habituels de sa
tendresse en profitaient, et à mesure que sa tête s'échauffait de
visions, elle se désaltérait du doux visage muet de Septime qui, lui, ne
voyait rien qu'à travers elle ou qu'elle à travers tout.
M. Lureau-Vélin éveillait le souvenir d'épisodes romanesques où se
trouvaient justement mêlées des somptuosités de paysages; il évoquait de
grands poètes, depuis Chateaubriand jusqu'à Loti. Et les aventures
connues d'un René ou d'une petite Rarahu, se retraçaient dans
l'imagination des amants simples, soutenues et avivées par le
déroulement continu d'un décor harmonieux, et les pénétraient doucement
et profondément, comme une nourriture idéalement appropriée à leurs
appétits et à leur moment. Un tel penchant à l'abandon naturel, à la
caresse instinctive, naissait de ces histoires, en cet extraordinaire
milieu! Le coeur de Septime battait jusqu'à le contraindre de s'arrêter,
par instants, en la montée. Elle souriait à tout, voulait baiser les
feuillages et boire la jolie vapeur de lune. Un tronc d'arbre penché
leur fit peur, parmi des roches obscures; ils se saisirent la main, et
dans le prétexte du léger effroi, affolés tout à coup de la fraîche
moiteur de leur visage, se donnèrent leur premier baiser. Sans un mot.
Ils voulurent même, aussitôt après, faire entre eux comme si rien ne
s'était passé, et, riant de leur peur, ils allèrent toucher l'arbre.
Pourtant, dans l'instant de cet enfantillage, la face du monde et le
sens de la vie étaient changés pour eux.
Brusquement, la lune haussée dans le ciel éclaira la profondeur de la
gorge au-dessous du niveau de la route. Des brises momentanées y
faisaient frissonner de petites feuilles d'argent pareilles à des
miroirs aux alouettes sur les bords des gouffres. On découvrait les
arbres par la cime et le trou noir immense semblait sans fond. C'était
toute la féerie fantastique retournée. On relevait les yeux: non, les
mêmes scènes grandioses se jouaient encore en haut. Et l'on restait
suspendu sur ce ruban étroit et serpentant, entre ces deux emphases
pittoresques où M. Lureau-Vélin jetait des vers d'Hugo répercutés de
ciel en abîme.
Ce soir-là, les amants eussent accompli l'invraisemblable.
M. Lureau-Vélin décrivit par avance à madame Durosay la façon dont elle
serait logée à l'hôtellerie des Dames. Il dit la qualité du lit, les
images de piété appendues, le prie-Dieu; il eut même un tour charmant et
discret pour annoncer les objets d'un plus familier usage. C'était à
croire qu'il y eût couché lui-même. Il ne dit point quelle dame il y
avait hospitalisée; mais il frappa lui-même à la porte et la soeur
tourière eut, pour toute sa personne si comme il faut, un signe de
reconnaissance.
À la Chartreuse même, en face, où l'on frappa après avoir dit adieu à
madame Durosay, il s'informa près du frère portier de la santé du R. P.
supérieur qu'il avait eu l'honneur d'approcher. Un religieux, muni d'une
planchette de bois crasseux percée de petits trous numérotés, indiqua à
ces messieurs leurs cellules et planta de petites fiches dans les trous
correspondants.
Éveillerait-on ces messieurs pour l'office de nuit? Préféraient-ils
attendre en se promenant dans la cour?
À peine avait-on fait dix pas dans cette cour de couvent, désormais
inoubliable, que M. Lureau-Vélin, décidément en verve, aborda des sujets
auxquels on était le plus éloigné de s'attendre. Les toits d'ardoise
brillaient sous la lune, et le pignon du porche d'entrée piquait
durement le ciel de ses arêtes de zinc. Le grand Som, dressé au delà des
portes, recevait de Phoebé des caresses ambiguës. Cette nuit claire,
improvisée après cette montée romanesque, et dans ce monastère célèbre
et isolé, disposait les âmes à la méditation ou, du moins, les tournait
à des impressions insolites. M. Durosay, lui-même, s'apprêtait à exalter
la magnificence de la vie des pieux solitaires. Septime mêlait de la
religiosité à sa passion. Grandier, qu'intriguait le nouveau compagnon,
s'attendait à l'entendre encore débiter ici quelque intelligent
à-propos.
--Pour moi, dit M. Lureau-Vélin, je vous avouerai, messieurs, que ce
couvent si scrupuleusement masculin, accroupi vis-à-vis de ce mystérieux
dépôt de dames, m'engagea toujours à des pensées érotiques.
Et, comme on souriait de l'image un peu paradoxale, il se hâta de
l'éclaircir.
--Je ne sais si cette impression est personnelle et causée chez moi par
une certaine analogie. Je fus élevé en un collège qui n'était séparé que
par une étroite impasse d'un pensionnat de jeunes filles. Durant les
études, nous entendions parfois chanter ces demoiselles, et il arrivait
qu'aux récréations nous puissions confondre nos cris. Cette
particularité même devint un jeu pour quelques-uns et, pour d'autres,
une étrange volupté. Au milieu du jeu de balles ou d'une course de
chars, on entendait un cri isolé auquel une voix plus aiguë, dehors les
murs, répondait comme par hasard. Notre adolescence s'écoula dans cette
atmosphère échauffée. Nous ne voyions nos petites voisines qu'en nos
rêves, mais nous les y voyions extrêmement. Il y eut des nôtres qui en
moururent; ce ne fut pas ceux qui escaladèrent les murailles et
parvinrent à toucher les chères mignonnes d'à côté.
M. Durosay, choqué du ton de la conversation en un séjour qui lui
semblait si respectable, eût donné quelque chose pour que le beau
parleur au moins baissât la voix. La présence de sa femme à ce «dépôt de
dames», l'eût même averti du propos un peu malencontreux, si l'auteur
n'eût été M. Lureau-Vélin. Le docteur souriait. Le mot d'érotisme
blessait Septime en son naissant amour.
M. Lureau-Vélin poursuivait, parmi des groupes d'étrangers, et dominant
le délicat murmure de l'eau jaillissante d'un bassin:
--J'ai connu beaucoup une dame avec qui j'eus l'occasion d'échanger de
l'enthousiasme au sujet de la Grande-Chartreuse dont elle paraissait
raffoler. Je sus plus tard qu'elle y venait dix fois par an, passant
deux et trois nuits à l'Hôtellerie des pieuses soeurs dont vous
aperçûtes tout à l'heure la cornette. Je m'entêtai à savoir son secret,
je le soupçonnai et l'obtins par une fausse confidence. Tous les moyens
sont bons au psychologue! Messieurs, elle y goûtait, en des journées
terribles et délicieuses, la présence enclose de tous ces hommes
continents!
--Oh! fit M. Durosay.
--Cas amusant d'érotomanie mondaine, dit Grandier. Songez-vous,
appuya-t-il, qu'il n'y a pas une réunion de personnes ayant dîné
convenablement, et partant enclines à des passe-temps aimables, pas un
cabinet garni de soupeurs un peu propres et de noceuses mal agrafées,
pas un lieu où jouisse l'animal humain, qui ne soit pourvu du certain
délice qui vient d'ici et qui, moralement, est l'oeuvre de ces sévères
pénitents... Ah! quel bon tour ce serait à toute la luxure du monde, de
venir en belle ébriété, brandir ici les flacons jaunes, et dansant
autour des cellules une sarabande effrénée! Je vois d'ici de roses
fillettes pour qui le goût de la liqueur se confond avec celui du
premier baiser, des femmes qui reçurent du flacon marqué au signe de la
croix, la grâce efficace à l'étourdissement qu'il fallait; et tous les
yeux des débauchés qui gardent la mémoire du beau reflet d'or
inséparable de celle d'une épaule ou d'un sein qui s'étale!... «Grâces
vous soient rendues, révérends Pères! Hosanna! au divin élixir!»
»Ah! je voudrais pénétrer dans l'esprit de celui de ces hommes chastes
et réfléchis qui sait que, par lui, de la volupté se répand par le
monde, et qui orne de cette idée sa solitude et son silence!...
--Le docteur Grandier, dit M. Durosay, a, de naissance, l'esprit
pervers...
Grandier s'exclamait et M. Lureau-Vélin en même temps entamait le
prélude d'une aventure scandaleuse, quand on vint avertir ces messieurs
que l'office allait commencer.
On s'enfonça dans des couloirs indéfinis que la lueur de veilleuses, de
loin en loin, éclairait d'un jour louche. La chapelle était complètement
obscure; le jubé cachait la lampe du choeur; un prêtre, dans la tribune
du public, avait allumé une petite bougie et lisait son bréviaire.
Quelques personnes se soupçonnaient dans la pénombre.
Une cloche tinta. Une à une, à intervalles irréguliers, de lentes formes
blanches apparurent au-dessous de la tribune, munies d'une petite
lanterne. Elles disparaissaient derrière le jubé, et la double rangée
des stalles dans le choeur se piquait alors d'une lumière encore
aussitôt voilée par un écran de bois.
Après des minutes de silence, l'ensemble des voix s'élevait et les
versets des psaumes s'égrenaient, monotones et singulièrement
impressionnants, dans la nuit religieuse.
Septime tomba sur le prie-Dieu, harassé d'une fatigue morale et
physique. Que de choses, mon Dieu! Et comme la vie se précipitait! À
quoi songer? À son baiser? Il en avait le coeur encore tout disloqué. Ou
à ceux qui allaient venir, à tout ce qui allait venir après, et qui
l'effrayait en l'anéantissant de désirs? Ou bien à cet étrange nouveau
venu dont la personne l'emplissait à la fois d'admiration et de
répugnance, mais, en tout cas, le captivait jusqu'à ne pouvoir penser à
quoi que ce fût que sa figure n'y fût mêlée? Il l'admirait homme fait,
fort et beau, tel que lui-même souhaitait, espérait être. Ses
connaissances, sa prodigieuse facilité le subjuguaient. Et en même
temps, il subissait de ces connaissances et de cette facilité une sorte
d'effarouchement mal expliqué. Il se rappelait le _Faust_ de Goethe à
cet endroit adorable et délicat que Gounod a passé, et où Marguerite
entrant dans la chambre après le départ de Méphistophélès, qu'elle
ignore, ne peut se retenir d'ouvrir la fenêtre, et chante comme pour
purifier l'atmosphère. Il éprouvait au fond même de son instinct, un
contact pénible de cette expérience si complète des hommes et des
choses, et de cet esprit et de cette chair si parfaitement entretenus et
dispos. Toute sa jeune fébrilité passionnée s'en indignait en quelque
sorte. Et de plus, des nausées lui venaient de cette désinvolture à
parler d'amour. Il se souvint de petits camarades qui mêlaient ce mot à
des expressions ordurières. Ce monsieur, lui, le faisait sauter comme
des osselets sur la main. N'était-ce pas une chose sainte et sacrée? M.
Grandier lui-même, avait eu à ce propos une attitude qui ne concordait
guère avec ses idées coutumières. Et il semblait au pauvre enfant que
l'on avait, ce soir, piétiné son aimée, profané son culte. Il se prenait
la tête à deux mains, courbé sur le prie-Dieu. L'aspect du lieu et la
sévérité des prières influaient; les ressouvenirs de sa vie dévote
remontaient à son âme en un tumulte confus. Il crut qu'il éprouvait le
besoin d'expier la profanation du cher objet. Il s'enfonçait la paume
des mains sur les yeux, se provoquait à une douleur rédemptrice, eût
voulu sentir les larmes jaillir et l'inonder et laver autour de lui le
sol, les gens et les choses.
Il releva ses yeux attristés, et, dans la pénombre qui paraissait moins
obscure, les laissa reposer sur le jubé où des peintures se devinaient,
sans qu'on en pût distinguer les formes. Pourquoi ces toiles
indiscernables l'intriguaient-elles? Il n'en avait aucune conscience.
Était-ce la pénitence singulière qu'il s'était imposée? Demeurer là,
immobile et sans pensée, devant cette oeuvre inconnue, jusqu'à ce qu'il
en eût recréé le sujet? C'était absurde et tyrannique. Cependant, il
recréait malgré lui. Mais infailliblement des formes naissaient de
l'ombre; des lignes s'incurvaient, se joignaient, s'harmonisaient;
quelque chose de vivant, d'extraordinairement vivant allait sortir de ce
demi-songe. Quand la figure s'anima, il faillit s'écrier; se boucha les
yeux; ramena ses mains sur les paupières. C'était sa figure, à elle, à
la chérie, à l'aimée; mais sa figure transformée, remaniée et comme
modelée à nouveau par quelque artiste sceptique et aimablement
terrifiant, à la façon des conversations de ces messieurs. Elle était
souriante et jolie, mais ses yeux étincelaient d'un éclat inaccoutumé;
et le comble était qu'elle laissait voir son corps et l'indiquait
presque, de son petit air mutin. Et c'était lui qui venait de faire
surgir cela, petit à petit, de son regard lentement promené sur la toile
sombre!
Cette figure, ainsi, était contenue en lui, avec ses traits amusants et
toute cette chair découverte! Il l'ignorait totalement, ne l'avait
jamais imaginée. Cela était nouveau, absolument nouveau après les phases
de son amour. Il en eut un grand tressaillement, une forte surprise
douloureuse hérissée de petits aiguillons voluptueux. Il trouvait cette
image horrible et était par elle irrésistiblement attiré. Il crut tout à
coup avoir découvert qu'il la détestait, qu'il la haïssait à lui cracher
à la face, et était porté vers elle par le goût pressenti de petites
morsures, de petites absorptions goulues de tout elle. Il ne pouvait
plus s'abstraire de cette image, il appelait toutes les mains sur ses
yeux, et en même temps les écartait d'un geste brutal. Il retourna au
panneau du triptyque. Rien ne s'effaçait, et il commençait d'être
suspendu et haletant, dans la crainte que cela s'effaçât. Oui, oui, là,
c'était bien sa tête avec ses cheveux noirs, qu'elle relevait d'un bras,
défaisant l'ordre de ses bandeaux reposés. Il voulait lui dire:
«Pourquoi défaites-vous ces bandeaux avec quoi nous avons coutume de
vous trouver si belle, d'une beauté retenue, de la beauté d'une lumière
que l'on contient, que l'on tamise au travers du charme discret d'une
étoffe légère?...» Et il disait malgré lui: «Je sais, je sais pourquoi
tu défais ces bandeaux; il faut que tu sois ainsi, désordonnée et de la
folie plein toi! moi-même je te veux ainsi, il ne me déplairait pas même
que tu fusses un peu laide; que ta voix se fît tout à coup vulgaire à
m'écorcher, et que je vinsse à remarquer quelque chose de répugnant en
tes gestes! J'aime ça! j'aime ça! je te mords ainsi! Continue, va, n'aie
pas peur de devenir cette autre qui naît de toi, que je sens tout à fait
toi cependant!» Il suivait le bras relevé. «Son bras! son bras!»
répétait-il. Il ne l'avait jamais découvert au delà du coude; il
ignorait son épaule et s'étonnait de l'imaginer d'un coup, si nettement.
Son attrait passionné l'avait jusque-là aveuglé sur les détails de la
chair. La vue de ce bras ombré et de cette épaule l'étouffait. Il
comprenait le regard étrange que prenait la figure et ce sourire
familier et ennemi, semblait-il, où une singulière expression d'égoïsme
se lisait, que sa morale religieuse lui faisait juger atroce, en ce
moment de fanatisme. Mais le reste du corps demeurait invisible. Un
voile insoulevable le couvrait jusqu'à la gorge, et l'autre bras en
tenait le bord en un signe de promesse continue de l'écarter, sans
l'écarter jamais. Et l'on eût juré que les yeux et la bouche
racontassent tout ce corps. C'était un murmure confidentiel et effronté
qu'il écoutait comme la révélation d'un oracle ou d'un Dieu. Des mots
qu'il ne prononçait jamais, dont l'articulation ne sonnait même pas en
la part auditive de ses plus libres songeries, lui étaient soufflés à
l'oreille et lui évoquaient ce corps, presque inconnu, de la femme, cet
objet de la plus inqualifiable épouvante à l'imagination forte des
hommes sensuels et vierges. Il répétait les mots qui désignaient. Il
regardait le geste immobile de la main au bord du voile. C'était l'offre
incessante d'une seconde de ciel, avec la mort et l'enfer. Il acceptait
avec ivresse. «Si je vois, pensait-il, assurément je ne pourrai le
supporter; je sens que ça va être trop fort...» Les mots, toujours,
vibraient avec une précision hallucinante; et l'affolement venait de ce
qu'ils sortaient des lèvres de l'image cynique qui se promettait en se
décrivant peu à peu.
La récitation monotone des psaumes tomba; des instants de silence
succédèrent: tous les Chartreux, à genoux, méditaient sans doute ou
adoraient.
Septime releva les yeux, secoua la tête; et, comme au sortir d'un
cauchemar, voulut en reconstruire les diverses péripéties. Il écarquilla
les yeux vers le triptyque, s'efforça de distinguer décidément.
Aberration! On ne voyait rien absolument, que le cadre et de l'ombre.
Mais alors, brusquement, s'établit en sa pensée la confrontation de la
véritable image de l'aimée avec l'apparition récente qui l'avait, tout
le temps de sa durée, dévoré au point de ne pas laisser persister l'idée
qu'elle subsistait peut-être encore quelque part, toujours suave,
inviolée, tendrement enchanteresse. Oh! il était temps de faire cesser
le malentendu, la monstrueuse confusion. Il avait indignement prêté les
traits adorés à cette hallucination luxurieuse que les conversations
légères de ces messieurs avaient probablement provoquée. Mais il
demeurait là-bas, parmi la pure nuit étoilée, dans la cellule blanche,
le cher être d'amour dont le délice était d'effleurer l'épaule,
seulement des cheveux, en penchant la tête, comme l'apôtre Jean à Jésus,
et de sentir le souffle reposant. Il dirigea sa pensée vers cette
cellule; et il s'amusait d'abord d'en frôler la porte avec des baisers;
et il rougit, fut presque honteux d'en forcer l'entrée même
imaginairement; il osait à peine lever les yeux vers la couche, souriant
enfantinement de son pieux sacrilège.
Dans la candeur totale de la cellule et du lit, ce fut l'image impudique
encore qui parut. Il eut peur de revoir la figure; mais il se vautra sur
ce corps étalé parmi les draps purs.
M. Grandier lui toucha du doigt l'épaule.
--Jeune homme, il est temps de nous aller coucher.
--Ces bons pères, disait M. Lureau-Vélin, sont un peu lambins en leurs
affaires de nuit.
On éveilla M. Durosay qui dormait sur sa chaise.
Septime se leva, l'air stupide. Alors seulement lui vint la pensée qu'en
ce lieu saint, il n'avait même pas prié. Ce léger choc brisa sa rêverie.
Il suivit ses compagnons par les corridors infinis et sombres. Et dans
ce répit de la première heure de luxure, il songeait avec tristesse à la
volupté de cette prière d'autrefois qui le fuyait... Il la regretta
comme une chère parente morte, dont le souvenir tout à coup vous
étreint. On se perdit dans ces couloirs tous pareils; on s'éternisait.
Le chagrin montait à la gorge de Septime, sans qu'il en sût au juste la
raison. Quoi? pour la douceur puérile de ces oraisons désormais
impossibles? pour cette câlinerie énervante de l'abîmement en Dieu? Il
regardait ces messieurs, M. Lureau-Vélin et M. Grandier, surtout, dont
la virilité se passait de ces sortes d'épanchements.
Mais aussi quel navrement suintait de ces longs murs dénudés qui, avec
leurs portes étiquetées et closes et les petits Christs appendus,
ressemblaient aux rues souterraines d'une nécropole! Chaque porte était
celle d'un caveau. Quels morts anonymes reposaient là dedans? M.
Lureau-Vélin, tenant un bout de bougie, promenait parmi tout cela sa
tournure élégante et la grâce alerte de ses réflexions. Et l'impression
de tristesse en était accrue par l'idée que l'on avait de cette grande
paix violée et d'un contraste choquant. La nuit et les précédentes
heures fiévreuses exaltaient toute imagination. Septime voulut que ces
mots fussent toutes les douces choses de son enfance, de son
adolescence, perdues, et qu'il piétinait à la suite de ces mâles impies
et en prononçant des phrases légères. Il voulait se retenir; ne plus
avancer, même retourner en arrière; revenir à cette chapelle où tout,
aux pieds divins, se retrouverait peut-être. M. Lureau-Vélin disait la
sorte de gilet de soie qu'il portait pour se préserver de l'humidité
quand il visitait des catacombes... À Rome, une jeune femme s'était
reposée sur un petit tas d'ossements qui, en craquant, avait laissé
jaillir une espèce de glu que l'on peut enlever même d'une étoffe de
crépon par un mélange... etc. Et ces messieurs, tout en souriant,
s'approchaient pour écouter la recette inattendue. Septime marchait sur
leurs ombres dansantes, à la lueur pâlotte de la bougie. Non! non! on ne
revient pas en arrière! Adieu! adieu! petits morts bien clos en vos
cellules étiquetées; joies naïves, et tendresses surtout, éperdues
tendresses d'adolescence, par l'ignorance encore de la rudesse de vivre;
embrassements de la divinité familière ou des cous maternels, adieu!
adieu!
Le temps d'autres choses semblait venu. Quelles? Ah! qui l'eût pu dire?
C'était la sensation confuse de l'irrémédiable, c'était noir comme
l'enfoncée profonde du grand corridor, devant soi, où le lumignon
clignotait aux mains de ces personnes expertes et savantes, elles, sans
doute, et qui devisaient de tout sur un ton badin.
Ce fut encore sur un mot plaisant que l'on se quitta devant les cellules
enfin retrouvées: on y faisait allusion à la solitude volontaire, à la
femme dont l'idée, ici, prenait une tournure paradoxale; à l'amour, dont
on ne pouvait décidément parler, sans rire, d'un certain rire de
vaurien, de garnement en goût de canaillerie. La gorge de Septime se
serra durant qu'il donnait la main à ces gens aisés, et refermant sur
soi la porte, les sanglots d'un coup l'étouffèrent, et il tomba sur le
lit, pleurant sans nulle honte, toutes les larmes de son coeur.
Car il lui semblait qu'il n'aimait plus, que cela aussi était en allé et
mort avec le reste des choses puériles... Tout à l'heure, il avait dû
passer devant le sépulcre de son amour, parmi tous les autres, dans cet
alignement funèbre que l'on vieillissait d'années à parcourir. S'il
avait bien regardé, il aurait déchiffré un nom sur la porte, reconnu une
figure peut-être, cette figure adorée qu'il s'efforçait en vain de
reconstituer pour l'embrasser comme autrefois, imaginairement, et de
tendresse seulement, de cette spéciale tendresse qui la laissait, sous
les baisers, si divine, si belle. Ne la retrouverait-il donc jamais
plus? Parmi ses larmes, il évoquait avec un acharnement de désespéré,
une minute encore, une minute de cette adoration muette, respectueuse et
délicieusement anéantissante, aux pieds de l'être qui est tout. Mais la
femme qui avait été, pour lui, cela à la suite de Dieu, se refusait,
comme la prière; n'apparaissait plus que morte, pauvre chose chérie et
passée dont la mémoire n'appelle que les larmes et larmes vaines! Il se
roulait sur le lit dur; se tordait, emmêlé dans ce deuil. Il retrouva
quelque chose de son passé; ce fut d'appeler enfantinement, en des
termes presque de poupée, la figure bien-aimée. Il la voulait amadouer
en la prenant par parties, quasi par bribes; s'adressait à un
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