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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #28082 · 612,444 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05
    
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 05

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: February 14, 2009 [eBook #28082]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28082

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 05 ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)







ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.



TOME CINQUIÈME.



_Paris_
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.

1831.




LE GIAOUR,
FRAGMENT D'UNE
HISTOIRE TURQUE.

   _One fatal remembrance--one sorrow that throws
   Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--
   To which life nothing darker nor brighter can bring,
   For which joy hath no balm--and affliction no sting_.

(MOORE.)

Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies
comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus
sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
l'affliction pas d'amertume.

A
SAMUEL ROGERS, ESQ.
Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie,
de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié,
CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE
Par son obligé et affectionné serviteur,
BYRON.




AVERTISSEMENT.


L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des
circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit
parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux
tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins
entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les
aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière
des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant,
dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de
Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la
Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des
Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner
cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la
cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans
les annales des Croyans.




LE GIAOUR.

Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se
déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui,
apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le
port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable
héros, reparaîtra-t-il sur la terre?


Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées
qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par
ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là,
gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des
pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient
à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du
rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans
les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour
laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine
des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée
par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de
chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui
a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes
fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes
invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont
la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue
pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait
entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant
avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les
voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font
succéder les plaintifs gémissemens.

Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme
pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce
paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en
désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne
demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette
terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de
l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être
épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et
sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les
séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée
pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la
désolent!

Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le
premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le
dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la
destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a
remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les
traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible
joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit
plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4]
de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il
avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont
il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là
seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait
mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est
calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la
mort[g5]!

Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui
n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous
tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui
ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une
beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe,
dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur
une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de
cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais
qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!

Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines
jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le
tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là
tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne
sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont
ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine?
Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô
Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi
les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait;
et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom
terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une
espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les
livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le
père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède
toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont
témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes
rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide
sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la
colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus
imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux
regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et
la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur
jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter
ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un
abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans.

[Note loc1: _Shrine of the mighty_!]

Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune
histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un
essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme
était digne de ton climat.

Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu
conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis
le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]!
et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui
souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute,
sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais
indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on
reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au
courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble
courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs.

Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui
l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la
première fois en fut touché.


Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des
rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards,
comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son
léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et
harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue
lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone
le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de
charmes une nuit orientale.


Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop
retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet
répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui
couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan:
bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le
calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la
tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune
Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre
dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non
effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les
passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu
passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils
d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure.

Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et
quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit
évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un
souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son
coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement
de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur
l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le
rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il
n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui
s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de
disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son
coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un
instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois
d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la
mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du
lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de
chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux
musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir
commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces
jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête
encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la
rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au
marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les
sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux;
il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant
rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient
de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce
hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un
homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part
avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main
puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses
pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le
front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait
contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un
instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de
vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet
instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et
rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle
de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un
tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors
qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le
plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui
pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems,
elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car
elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le
sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux
sans nom, sans espérance, ou sans fin!

[Note loc2: Carême turc.]

[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.]

L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé
seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la
malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la
désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès
même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres
douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort.

Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves
dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs
de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et
le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le
dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses
bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau
jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur
étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans
des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert
gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans
nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se
projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes!
L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et
souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux
des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces
bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait
plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la
vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du
crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui
échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera
entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers
et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres
d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est
muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra
désormais fermer les ouvertures de ce château.

Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables
déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de
la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle
soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent
encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce
palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la
sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le
fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5]
errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus
là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus
s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et
la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car
la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec
Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de
l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir.

[Note loc4: Moine turc.]

[Note loc5: Moine mendiant.]

L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux
champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la
tête d'Hassan[g12].


J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à
mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban,
et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se
distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet
humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans
doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête
pour la recevoir.

--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de
ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de
rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres
et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera
finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été
rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»


L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la
vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement
sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le
mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce
n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je
ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque
l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre
lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se
rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle
aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont
ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de
l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien
murmurer aux vagues.


Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des
papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune
enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une
heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les
airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes:
ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles,
commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux
elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et
la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une
est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou
charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est
obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus
brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant
évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et
l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec
son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme
dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure,
pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite
profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes
beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles
de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une
larme, excepté la honte d'une sœur abusée.


Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion
environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles
font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que,
consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa
rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses
cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis,
et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne
cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre
lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame
noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion,
environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le
remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres
sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un
cercle de flammes, et dans son sein--la mort!

[Note loc6: _The dark in soul_!]


Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les
charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement
désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan
n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla
habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce
qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se
coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de
feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans
l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au
bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère
d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle
musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle
Giaour.

Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais
Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle,
qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la
mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé
assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire
que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et
tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son
coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du
rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun
page.


Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir
de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre
imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi
languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils
dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de
Giamschid[g20].

Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il
dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par
Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche
d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du
paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y
entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme
n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels
d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la
divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la
grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un
éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était
flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa
beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre
sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes
avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la
terre, et n'y aient amassé des souillures.

Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi
marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du
Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords
de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du
cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son
cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible
Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le
terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun
armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture
le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les
rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans
leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la
vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont
un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de
pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder.
On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem,
et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour!


Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et
étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et
limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant
grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on
chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de
celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes
richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule,
c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller
d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.

Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau
jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la
montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de
carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que
l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de
verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr
aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de
granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des
montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est
celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?


L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah
[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos
yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des
éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle
siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la
poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride
et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y
rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est
invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du
fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur
leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui
les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr
par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son
cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines
l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule
issue qui pouvait laisser échapper leur proie.

Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle
d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts,
dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se
rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que
le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son
ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent
plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois,
arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui
qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main
puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le
reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui
favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier,
quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile
croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre
heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»

Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux
écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées
pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes
écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent,
soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre,
les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le
rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de
se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même
destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent,
les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations
retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens
des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux
refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent
une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne
demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser
avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour
lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire
d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en
inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant
dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie.
Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité;
de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!


Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il
a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout
cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé
dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le
cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge
noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin
orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de
son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son
dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé
repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme
si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine
inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi
sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--.


«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau
plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur
félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son
pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce
mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla
n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé
mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son
tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je
pars seul.»


On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La
mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la
rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le
vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle
éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas
être éloigné.»

Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à
travers les créneaux de sa tour la plus élevée.

«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et
choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé
n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son
cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un
Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la
vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval
me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa
vitesse et les fatigues de sa route.»

Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine
peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte
l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son
cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le
présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac
déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une
fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour
t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est
versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»


Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces
couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers
du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est
tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle
Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque,
aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la
face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]!
Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre
natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été
vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes
du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs
voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est
tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs
faveurs immortelles.


Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de
Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du
trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre,
aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais
d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera
arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal,
et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu
tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme.

Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras
te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant
d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te
maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront
flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier
ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu
devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le
dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,
et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint
livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa
chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu
l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur
sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre
hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et
livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à
ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.

«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà
entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais
sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son
coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je
n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une
douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois
pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre,
comme si la mort était imprimée sur son front.

--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos
frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier
quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à
notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne
fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les
hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa
famille nous sont également inconnues.

[Note loc7: Dark deed.]

»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant
ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race
musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre
saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin
consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne
souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel
étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule
pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite,
d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc
escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une
main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul,
lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
vagues.

»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son
noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui
ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est
insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de
sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui
parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses
ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels
tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne
peuvent fuir son prestige magique.

»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de
s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux
autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à
sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement
par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le
dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure;
mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois
les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de
noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la
fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est
plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans
cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par
l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut
reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance:
hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus
méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en
vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et
cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La
chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés,
attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la
tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et
obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!

»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la
poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de
colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre
les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne
religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se
retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe
isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et
écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de
ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon;
ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle,
comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et
qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il
décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie:
mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété,
mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais
entendu de lui ni vœux ni même une parole.

»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de
louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude
immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet
homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine
ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par
toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards
n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»

Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides
pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le
désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs
plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut
jamais cicatriser.

Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par
son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de
tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour
ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la
forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent
garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui
donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il
se briserait--plutôt que de se plier de nouveau.


Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une
légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse
qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce
que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un
malheur s'il fallait le supporter seul.

Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour
éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts
pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et
ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans
pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres!
C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein
pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle
lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où
il vient de se déchirer le sein maternel.

Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient
des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert
aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et
sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un
ciel sans nuage ou sans soleil?

Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de
ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté,
au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque
rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à
mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!


»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de
ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à
effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis,
excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a
été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que
t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines
mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus
encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de
détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que
pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je
puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je
préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être
condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et
la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de
repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je
fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te
paraissent mes actions.

»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont
plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux
valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes
douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans
d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le
refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours:
cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce
sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de
la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non
pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que
d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil
salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix
digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je
saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe
déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver
l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder
ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait
ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions.
L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le
malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a
donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais
puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_?


«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout
le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes
paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait
le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le
genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car
c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été
faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen
d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris
impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je
l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes
redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il
serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque
succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne
soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais
qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te
raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit
le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point
effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la
cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été
infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle
m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort,
sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la
seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas!
j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors
lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est
légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans
moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était
par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche
du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est
tombé!

«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le
trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide
de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous
croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite,
étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne
ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je
cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce
corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du
désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où
la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe,
celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner
d'espérance de salut.


«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat,
leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce
torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de
l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui
célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines,
le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de
lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des
actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai
éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le
mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai
que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que
la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai
possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je
maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame
indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi
le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de
nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide!
pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle
sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la
terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager
son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui,
une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision;
et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile
matinale de mon souvenir!

«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle
de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour
élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la
terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend
dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé
l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!

«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les
mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un
mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas
coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière
éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits?
Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à
la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux
qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent
plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans
leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur
égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter
que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a
rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du
bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que
celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles
t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de
l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur
la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la
colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une
leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser.
L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac,
n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son
inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage
ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie
point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans
foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est
au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il
a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla!
chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes
plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes
espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien
qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les
mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle
ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma
jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es
encore le délire chéri de mon cœur!

«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est
point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent
enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son
dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les
lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature.
Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes
et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais
que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes
pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne
me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun
soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux
avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à
ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider
ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des
grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du
chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis
pas--ne raille pas _ma_ misère!

[Note loc8: _Thy holy tale_.]

[Note loc9: _Purchased masses_.]

«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque
le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les
bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore
maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme
un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort
prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de
pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela
est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je
pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et
m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort
peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine
j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions
s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera
que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de
trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à
travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse
dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir
sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné
sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.

«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux
pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée?
Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette
froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux
honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié?
Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que
tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence
des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par
le souffle dévorant du malheur!


«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était
point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais
éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon
front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais
que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la
désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds
pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes
prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais
pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était
alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris
une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42],
comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple
maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne
vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera
plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du
terme final.

«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos
premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la
presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond
au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme
est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point
que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes
charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer
dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils
n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur
solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait
signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil
brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il
tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre:
alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues
sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les
charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la
redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est
véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une
tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera
de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais
forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne
plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne
puissent plus mugir, et les vagues rouler!


«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille
secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te
remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée.
Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix
placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de
l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»


Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce
que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas
raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la
vallée[g43].

FIN DU GIAOUR.




NOTES
DU GIAOUR.


NOTE 1.

Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par
quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.

NOTE 2.

La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue.
Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses
dénominations orientales.

NOTE 3.

La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit;
pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de
la voix et souvent de la danse.

NOTE 4.

   «_Ay, but to die and go we know not where,
   To lie in obstruction's cold apathy_.»

(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.)

NOTE 5.

Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce
que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront
sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste
empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu
d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que,
dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans
la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son
expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame.

NOTE 6.

Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le
gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce
ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes
exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes!

NOTE 7.

_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.

NOTE 8.

_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du
soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de
toute espèce proclament la fête durant la nuit.

NOTE 9.

_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les
cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice
favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un
exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les
eunuques noirs de Constantinople.

NOTE 10.

Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent
fait allusion dans la poésie orientale.

NOTE 11.

Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la
sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un
ennemi, de ce moment sa personne est sacrée.

NOTE 12.

Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les
premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont
généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit
accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et
ensuite, de sa valeur.

NOTE 13.

L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans
un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes
riches, cet ataghan est doré ou même d'or.

NOTE 14.

Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du
Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est
supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces
familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente.

NOTE 15.

_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit
la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on
dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon
jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts
habituels.

NOTE 16.

Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les
papillons.

NOTE 17.

Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par
d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du
dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement
convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_.
Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la
question; comme, si une fois il est établi que ce sont des
_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems
qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse.

NOTE 18.

Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8.

NOTE 19.

_Phingari_, la lune.

NOTE 20.

Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit
ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le
_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les
premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de
trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis
informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit
_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la
prononciation de l'autre [n1].

[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des
Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé
des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage
persan, signifie _soleil_.

(D'HERBELOT.)]

NOTE 21.

_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée
affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller
en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la
rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on
doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber
avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective
très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit
au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.

NOTE 22.

Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes
de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent
le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis
des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_
dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront
dédommagés par les houris.

NOTE 23.

Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement
empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2].

[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.]

NOTE 24.

Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes
orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.

NOTE 25.

_Franguestan_, Circassie.

NOTE 26.

_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du
Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces.

NOTE 27.

Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les
moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne
causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre.
Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur
propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de
couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva
probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.

NOTE 28.

_Amaun_, quartier, pardon.

NOTE 29.

Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les
effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se
croient en être affectés.

NOTE 30.

_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de
distinction.

NOTE 31.

Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la
coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.

NOTE 32.

Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux
des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant
les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et,
sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la
rebellion, du brigandage ou de la vengeance.

NOTE 33.

Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le
muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir
calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent,
l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de
toutes les cloches de la chrétienté.

NOTE 34.

Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--

Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite
un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens,
embrasse-moi; car je t'aime, etc.»

NOTE 35.

Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant
eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si
les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une
faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il
soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres
subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car
ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en
petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont
toujours occupées.

(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)

NOTE 36.

Eblis, prince oriental des ténèbres.

(Note de Lord Byron.)

C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez
d'Herbelot, Bibl. Orient.)

(N. du Tr.)

NOTE 37.

La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le
Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M.
Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas,
comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle
une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé
par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans
horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot
hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les
Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se
servent du mot mentionné plus haut.

NOTE 38.

La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes
infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en
Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et
quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable.

NOTE 39.

Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de
nourrir ses petits de son sang.

NOTE 40.

Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une
véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon
observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement
de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre
Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval
pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un
homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en
péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en
Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante;
nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage
d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu
résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de
tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi
distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira,
Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux
habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont
les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas
moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques
heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots
spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr
le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais
s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman.
Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était
occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en
antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,
dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il
ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa
malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous
apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet
d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution
dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine
de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les
chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à
d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de
la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish
devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend
maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande
satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes.

--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811,
un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je
crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour
domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous
vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour
les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me
recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose
naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait
joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils
ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être
inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que
leurs exploits.

NOTE 41.

Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet
sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira
de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en
apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut
débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes.

NOTE 42.

_Symar_, drap mortuaire.

NOTE 43.

La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas
rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se
plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils;
il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des
douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans
des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient
présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra
quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce
qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus
belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants
romaïques et arnautes.

[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.]

L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune
Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque
oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs
d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou
déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur
seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales;
et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de
l'original.

Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en
partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme
l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife
Wathek_[n4].

[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français,
puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.

(_N. du Tr_.)]

Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé
ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans
la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la
beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse
de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de
marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront
difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale,
_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne
supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_.

FIN DES NOTES DU GIAOUR.




LA
FIANCÉE D'ABYDOS.

HISTOIRE TURQUE.

_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met
or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.)

Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé
si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais
séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.




AU TRÈS-HONORABLE
LORD HOLLAND
CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,
AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,
PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ
ET SINCÉRE AMI,
BYRON.




Chant Premier[loc10].

[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de
traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus
souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout
ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction
récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il
avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres
de Byron, il n'aurait pas eu de successeur.

(_N. du Tr_.)]


1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes
des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la
tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le
crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs
sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les
ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur
les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et
l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est
jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel,
variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est
si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses
dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de
l'homme, tout est divin?

C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il
sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh!
sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils
portent, et les histoires qu'ils racontent.

2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux
braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou
garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une
profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et
quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui
l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous
ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son
air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.

3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant
appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir
que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de
son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la
porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le
visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa
tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas
mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»

«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire
davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici
le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et
respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec
grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un
musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!

«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien,
sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul;
alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si
belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne
le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles
scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne
pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon
cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit
mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller
Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se
tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de
cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous
jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient
nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être,
séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce
que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure
prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet
appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses
salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce
point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret
bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»

4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle,
vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût
d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et
dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas
t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que
ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes
yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent!
Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par
les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul
tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup
pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main,
plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,
Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si
Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»

5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du
moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement
de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que
l'épée d'un chrétien.

«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher
à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim
donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards
brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a
frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont
fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens
ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te
connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:
mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait
plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance,
quand même ce serait contre la mienne.»

Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement
son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint
avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le
baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son
émotion.

«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et
mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais
aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine,
à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore
moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la
gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent:
non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas
entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement
désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant
grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;
elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de
mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout
est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la
bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres
qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards
impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,
n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour
leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te
bénis encore maintenant.»

6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute,
lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont
l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant
de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères,
accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur
retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel
ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour
qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel:
telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune
fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.

Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de
fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas,
jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa
propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant,
confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle
était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes
inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour,
la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses
traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en
harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame!

Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à
un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour
du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses
paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que
son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa
fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces
mêmes liens.

7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es
chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour
lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus
brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons
peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de
Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes
glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su
défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser
soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer
l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un
superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer
des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas;
et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un
tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout
ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de
t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te
l'enseigner.»

8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux
étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper;
si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à
mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des
flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales?
Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à
moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce,
que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la
cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il
s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains
et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres
précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la
prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses
délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame
tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores
gardaient seuls attentivement les portes massives du harem.

9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer
bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les
dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni
même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé,
caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent
adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui
lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et
sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir!

10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la
pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie
de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka
était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses.
Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la
même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou
timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte.
Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?

--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous
rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous
séparer.»--

Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un
regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit
l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan,
et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et
sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se
jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine,
et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même.

--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh!
aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre
curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;
elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»

La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà
cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps,
sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message
de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette
nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et
quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette
fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants
modifiés pourront dissiper ses sombres pensées.

11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc
bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et
ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui
m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu
hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je
t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de
mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père
était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce
changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais
l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le
projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.
S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels
qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux,
que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même
n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de
toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,
qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu,
le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne.
Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette
flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à
une poussière inséparable.»

12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il
a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son
angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems
sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans
ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses
saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses
vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la
comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs
cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un
lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé
à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une
vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé
qui, en se trahissant, lui a tout révélé.

«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la
vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce
serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui,
tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais
ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus
que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux
qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis
dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me
couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque
appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son
esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est
servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses
paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils,
vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le
serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous.

«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le
repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda
richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à
Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons
cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le
reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le
jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des
armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.»

13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim!
Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus
charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute
tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra
jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la
nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous
rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes
espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes
lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah!
tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes
veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins
je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta
santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de
toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me
dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais
vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.
Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?

«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de
mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela
soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par
_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que
Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait
me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce
tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai
toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?
Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de
son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis,
pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui
me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien
jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de
nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se
révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus
heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi.
Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec
un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon
père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère
hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se
courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa
colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation
pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime,
comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!
apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi
à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon
père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses
regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?»

14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis
présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de
firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles
fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir
les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs
remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de
si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura
averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au
sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons
secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant
la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les
escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et
si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui
est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus
de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi,
Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du
harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un
mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde
d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore
davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets
et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»




Chant deuxième.


1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des
ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le
jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos.
Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement
le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des
mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages
amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient
d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas
entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son
œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il
saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro.
«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est
vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour
prouver qu'elle est véritable.

2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et
impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ
humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux
Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les
rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île
rocheuse de Scio.

3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé
ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son
sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,
soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de
gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de
ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23],
et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants!

4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore
atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois
sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne
se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers
reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux
paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du
berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le
fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des
nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire
et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les
étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La
poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière
même n'est plus!

5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et
chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher
ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes
les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à
une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la
tour de Zuleïka.

Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante;
et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains
d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25].
Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier
ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est
gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux
en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de
son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs
brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures
du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits
splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois
n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé
s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les
plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de
Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est
rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a
un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite
de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?

6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles
musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour
protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel
lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet,
tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées
fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un
sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille
suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner
sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher
Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des
paroles de reproches?

7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais
agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre
des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses
jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le
Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète
avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre,
et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans
d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans
celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi?
Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?

8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui
semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui
déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de
bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait
rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil
tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non
semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de
bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une
trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah!
comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était
placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout
cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se
peut-il que ce soit lui?»

9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la
haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge,
légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée
portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa
ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son
baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le
manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en
dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine;
les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de
plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement
qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce
qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre
pour quelque jeune Galiongui[f28].

10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et
maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que
tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à
plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je
ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne
m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune
cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le
sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de
cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais
d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton
frère!»

11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je
abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le
jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus
dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais
reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta
sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour
me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre
mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de
descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien.
Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais
maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis,
hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis
pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»

12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour,
calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure
par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes
chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de
mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous
deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait
battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma
Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de
s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut
pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même.
Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du
moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems
encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels,
mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit
d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa
chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour
l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus
rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir
accomplit ses infâmes projets.

13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien;
fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même
si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques
torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras
d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans
les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent
assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de
la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et
comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit
d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.

14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu
pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait
trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent
autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement
militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils
déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils
firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient
être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste
assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de
paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec
un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe,
présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une
chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et
fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la
lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage!
Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il
pourra te confirmer ce récit.

15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie
terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik
d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la
richesse peut acquérir de considération au plus misérable des
hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était
souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils
lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un
crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de
haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel
usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son
palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible
crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point
accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a
ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut
dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point
le sang de mon père.

16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent
son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses
jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que
d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il
faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais
d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe
maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un
simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard;
soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et
pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis,
l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me
conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce
ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à
tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de
Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube
pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui
qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets
d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà
ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste
Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!

17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles;
mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes
paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te
faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant
ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment,
est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur
leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle
deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes
soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une
fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre
Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour
cette liqueur défendue.

18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir
seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes
de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois
cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il
pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou
le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici
inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé
dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur
m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du
moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le
joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et
libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir
avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne
peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois
ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil
et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus
intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta
présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!

19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je
désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de
pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et
je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué
avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous
désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir
de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.

20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes
rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations
ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère
ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de
leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais
avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la
fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà
ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore.
Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule
vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la
prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées,
ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà
d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne,
discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur
sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des
droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour
ardent de la liberté.

»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne
connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le
rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des
sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma
voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras,
toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère!
Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka!
partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de
ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats
et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie.
Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et
teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée
pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque,
et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la
mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la
muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à
l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles
brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi
délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier
de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim,
attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par
ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma
fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent
bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là.
Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que
je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour!
Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes
mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux
amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les
plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te
trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne;
adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs,
confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre
bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des
autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que
la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là
où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et
il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de
ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur
de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource
la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que
cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en
société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption
n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la
disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du
plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il
ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce
qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre
par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette
crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette
nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a
rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne
changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me
seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur
l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux
soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne
sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre
des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable
est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent
arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de
dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres
pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou
nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter
pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous
soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de
Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer
en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?

21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je
revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et
erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que
j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien
fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait
reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est
juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.

«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse;
une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et
la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit
rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être
aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me
suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un
serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les
vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme
d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»

22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs;
lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée
fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent
dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que
ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un
regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le
porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au
loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches
menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas
seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un
glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils
tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible
Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent
presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
Sélim?

23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt
passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe,
qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer
le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu
nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore
un effort!»

Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet
fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé
de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne
m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement
pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis
plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu
n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie!
éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté:
la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux
reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou
d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui;
non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je
paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes
coups, excepté celle de ton père!»

24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le
plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est
une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions;
un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux
d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il
va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est
plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts
désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les
premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles
que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles
pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de
Sélim a déjà rougi la vague écumante!

25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine
effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait
regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au
moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un
dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder
celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont
décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu
du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans
ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes,
et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand
tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de
Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont
la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les
ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour
s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya
lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une
mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et
rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques
gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.

26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées
du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la
baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir
quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que
des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des
combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières
convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une
barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur
le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche!
elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui
qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez,
cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer
crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés
diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la
tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main,
dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par
les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
faiblement menacer son ennemi.--

Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui
dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil
qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses
membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son
turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant
celui qui surnage sur les flots.

27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la
femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton
de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard;
il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre
les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement?
Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui
répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les
bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui
luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire!

Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la
grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton
amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton
sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe
virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la
vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première
que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les
tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la
vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la
démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée
de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée
qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint
et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle
pas--pour s'enfuir ensuite!

Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de
cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus;
Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe
dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit
d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour
épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton
crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de
l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu!
Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?»
l'écho répond: «Où[f42]?»

28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage
du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique
ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur,
comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours,
même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son
éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le
désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du
vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est
en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus
rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le
lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la
relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien
croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur
terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et
s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit
pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les
rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau
inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des
chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais
doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans
et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique
plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne
peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme
s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent
sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent
à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils
voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si
étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les
cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les
rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien
durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient
entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce
nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et
virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle
vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit
poser,--le matin il n'y était plus!

[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les
amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup
de poèmes dans l'Orient.

(_N. du Tr._)]

Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de
marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le
lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités
qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la
nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban;
et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du
fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que
la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant,
solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de
la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune.

FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.




NOTES
DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.


NOTE 1.

_Gul_, la rose, en turc et en persan.

(_Note de Lord Byron_.)

Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies
orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol,
_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications
poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les
amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux
personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent
reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu
été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de
ton absence?»

Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de
vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite
pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent
pas que ses feuilles soient foulées aux pieds.

(_N. du Tr._)

NOTE 2.

   _Souls made of fire, and children of the sun,
   With whom revenge is virtue_.

(YOUNG's Revenge.)

«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la
vengeance est une vertu.»

NOTE 3.

MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète
moral de la Perse.

(_Note de Lord Byron_.)

[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et
_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été
traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et
Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de
Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que
Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_,
dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe],
_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend
Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de
_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy.

Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en
donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est
la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_.

«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et
l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui,
semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes
compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont
la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche
solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle
qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque
tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le
caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres
favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques
voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion
ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait
une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est
Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent
au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute
description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits.
N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit,
Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré
de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son
impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve
bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger,
ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le
firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il
tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet
qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment
insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se
fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte
et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des
montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus
tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait
à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de
petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient
l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui
avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi
comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux
sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque
délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art
son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et
répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur
découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on
croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de
l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts
arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux
contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne
fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa
échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et
Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses
charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un
trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la
profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces
peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le
regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi
étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les
renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent
ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres
frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule
crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait
terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre
éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi
qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu
désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour
éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans
une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec
lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant
sous sa tente solitaire.»

Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des
morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté
souvent mystique.

(_N. du Tr._)

NOTE 4.

Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du
soir.

NOTE 5.

Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur
compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens.

NOTE 6.

Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai
pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie
simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de
la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas
pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens,
j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier
ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous
les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette
analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III,
chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original
qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art?
Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire;
aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou
au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont
l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le
produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur
brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la
réflexion multipliée.

NOTE 7.

_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire
en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit
féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés
_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en
proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre
à l'armée, généralement de la cavalerie.

NOTE 8.

Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui
est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé
par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont
ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire
il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature
du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs
présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du
Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave
jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée.

Note 9.

C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les
Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de
clochettes.

NOTE 10.

_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement
d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est
ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche.

NOTE 11.

_Maugrabis_, mercenaires maures.

NOTE 12.

_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et
commencent toujours l'action.

NOTE 13.

Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre;
et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul
coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le
_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque
et très-animé.

NOTE 14.

_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent
_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les
Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement
pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur
agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur,
avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant
contraste.

NOTE 15.

_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.

(_Note de Lord Byron_.)

Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de
roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs
appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir
préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion
avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée
comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement
estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du
bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette
fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse,
qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse
que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de
l'Orient.

(N. du Tr.)

NOTE 16.

Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans
les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de
peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de
Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la
perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en
général fantastiquement et non inélégamment disposés.

NOTE 17.

On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes
ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques
controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient
sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un
peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.

NOTE 18.

Azraël,--l'ange de la mort.

NOTE 19.

Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.

(Note de Lord Byron.)

_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse
proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la
quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans
celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de
latitude, selon le calcul des tables arabiques.

L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième
roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir
plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_
et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que
fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler
dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit
encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de
colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent
assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.

Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la
reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville
d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou
_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en
firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée,
on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en
est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale
de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_.

Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville
paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la
Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique
ville de toute l'Asie.

Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et
quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même
jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est
vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde
dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en
Khorassan, pour demeurer à Istakar.

On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la
reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés
de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font
mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui
pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des
Grecs.

Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte
que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du
tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant
le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à
Istakar et à Balbek.

(D'HERBELOT.)

NOTE 20.

_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est
le troisième, ensuite vient l'aga.

NOTE 21.

_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de
Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs
races respectives.

NOTE 22.

_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité.

NOTE 23.

On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou
_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai
même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas
une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à
passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de
le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans
tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine
Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur
le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la
distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans
limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par
une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire
simplement une durée de trois semaines.

NOTE 24.

Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et
le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa
race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus,
dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu
les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier
est au centre de la plaine.

NOTE 25.

Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui
est léger, mais non désagréable.

NOTE 26.

La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes
d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du
poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du
Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du
Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans
pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.

NOTE 27.

_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des
Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont
tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles
turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être,
elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être
quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour
_blanchir_ un peu.

NOTE 28.

_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs
naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai
vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce
d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les
jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques
d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel
j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en
Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre,
comme le dos d'une armadille.

NOTE 29.

Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois
le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus
généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que
j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme
singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en
sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je
demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être
une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait;
mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font
des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles
étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai
pour sa singularité.

NOTE 30.

Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de
l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége
du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus
instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous
ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de
remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le
monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur
seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme
de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux
poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du
costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un
Musulman.

[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il
existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de
Zuleïka. Voyez notre note, page 114.

(_N. du Tr._)]

NOTE 31.

_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années
de sa vie, brava la puissance de la Porte.

NOTE 32.

Queue de cheval, étendard d'un pacha.

NOTE 33.

Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle
de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la
manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore
dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après
l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut
mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le
garçon de bain, après que l'on s'est habillé.

NOTE 34.

Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne
s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait
allusion.

NOTE 35.

Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour
rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il
devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit
qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus
célèbres des révolutionnaires grecs.

Note 36.

_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_.

NOTE 37.

Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans
professent bien connaître.

NOTE 38.

La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée
dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de
vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français
avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans
le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et
qui est ineffable.

NOTE 39.

_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.

NOTE 40.

Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement.

NOTE 41.

Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les
hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_.

NOTE 42.

«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma
jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?»

(_Extraits d'un manuscrit arabe_.)

La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être
déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première
note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel
Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages
duquel on sera charmé de recourir.

Note 43.

   _And airy tongues that syllable men's names_.

(MILTON.)

«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.»

Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent
la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient.
L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui
croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la
forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup
d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres
demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester,
qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau
chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec
des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche,
et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point
à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's
Letters_.

FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.




LE CORSAIRE.

POÈME.

   _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_.

(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.)




A
THOMAS MOORE, ESQ.

MON CHER MOORE,

Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques
années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je
me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est
peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des
principes politiques inébranlables, et par les talens les plus
incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi
les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son
estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et
ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre
première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette
liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son
amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du
moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre
société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos
loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue
absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes
engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en
Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de
pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande),
le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de
ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses
églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien
était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination
créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,
la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une
origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus
clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation.

Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on
suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît
nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même
plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que
je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon
intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des
colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui
n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux
appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe,
maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et
trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure
que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici
complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et
ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans
les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les
signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent
d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le
couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire;
mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce
que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et
courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai
encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue
est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets
futurs.

Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général,
je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et
plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois
critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de
leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels.
Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après
soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont
si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent
point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les
détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis,
croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination;
mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une
certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans
l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je
l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts
de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont
guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois
admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et,
quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui
donner tel type qu'il leur plaira.

Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait
important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et
de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît
en cette occasion et toujours de me souscrire,

   Son très-dévoué, très-affectionné
   Et obéissant serviteur,

   BYRON.

   2 janvier 1814.




Chant Premier.

           _Nessun maggior dolore,
   Che ricordarsi, del tempo felice
   Nella miseria_............

(DANTE.)


1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont
sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous
porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et
regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne
leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le
rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et
tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue,
avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce
n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance
sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et
du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus
d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a
dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les
transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux
qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter
comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en
délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons
avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible
tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec
toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se
réveille et redouble le courage.

«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté
qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne
quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--;
quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le
combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres
ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment
pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa
poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et
non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par
soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule
convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre
peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui
maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs,
quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre
de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets
remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer
notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,
quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un
triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été
beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»

[Note loc12: _We snatch the life of life_.]

2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du
feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le
long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles
aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré,
jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes
tranchantes, choisissent celles qui sont les plus
meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le
sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts
ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage.
Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil
les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute
l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur
l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger
et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore
s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est
l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de
leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son
nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en
connaissent pas davantage.

Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses
paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à
leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence
en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses
lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le
goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient
aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le
plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et
rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas
qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des
jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de
cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils
voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que
l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts
sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en
est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève
réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils
obtiennent.

3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide
espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est
pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de
sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des
nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô
brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est
doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume
des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses
voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant
l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble
avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas
affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le
monarque de ce navire peuplé?

4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les
voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les
spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges
ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert
vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant.
Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une
autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se
répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête.

5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit
confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et
inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole
exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils
sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous?
aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille
s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils
se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils
se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par
des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--

6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous
doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais
sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte
durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs
de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et
chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»

Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est
placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons
touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale
des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de
granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par
leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.--

[Note loc13: _Leap into life_.]

--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui
contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative
sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?
«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul.
Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le
vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il
doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu
connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées
s'introduisent près de lui.»

7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais
un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les
messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère
inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont
du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont
près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire
que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur
étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas,
l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil
clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les
nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur
intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque
émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes,
Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»

--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et
vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez
cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»

--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon
armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton
cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma
légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que
la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la
hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les
ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui
nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»

8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau
chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent
point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce
qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit
presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul
intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés
d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du
commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages
vulgaires.

Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et
envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui
s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la
pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et
conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa
volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,
et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.

C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus
grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la
nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse
pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des
chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui
sembleraient légères!

9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions,
mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits
qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent
un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune
n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui
le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus
que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui
finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans
pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son
front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux
abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées
fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique
sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait
qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes
profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient
naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras,
comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés
des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été
ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard
eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop
près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la
fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la
curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens
de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de
l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas
trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de
découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans
son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et
de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance
disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu!

10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au
dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour
découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se
trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible
de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée
indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il
faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se
découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains
jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop
rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans
chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent
dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui
s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur
froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors,
étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le
repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur
solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites!
Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il
est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées?

11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander
des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée
avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et
à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il
fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme
pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses
propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses
maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il
ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs,
lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder
de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu
sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il
pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se
venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit
lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait
pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui
cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de
commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait
aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient.
Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute
affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses
actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le
mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant
de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais
non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son
ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il
peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard!

12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad
subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu
chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se
laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant.
Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez
lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était
l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à
laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives
eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni
ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique
plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune
ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était
l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation,
alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans
tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela
encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues,
ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du
sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la
douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il
savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que
l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put
altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais
amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était
criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne
l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement,
toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu
éteindre la plus aimable des vertus!

13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la
hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là
vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne
sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier!
Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de
craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il
est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux
d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes
projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la
fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se
livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura
jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui
seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces
tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur
défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne
l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun
peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour
l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous
partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au
désespoir, peut méri

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