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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04

by Baron George Gordon Byron Byron · French · Gutenberg #28081 · 559,896 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04
    
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Title: Œuvres complètes de lord Byron, Tome 04

Author: Baron George Gordon Byron Byron

Annotator: Thomas Moore

Translator: Paulin Paris


        
Release date: February 14, 2009 [eBook #28081]
                Most recently updated: June 25, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/28081

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE LORD BYRON, TOME 04 ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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de France (BnF/Gallica)









Monsieur Laby de St-Aumont,
Mazous-Laguian.


ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON.

IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.



ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

_Traduction Nouvelle_

PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.



TOME QUATRIÈME.



_Paris_.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._

1830.




HEURES DE LOISIR,
POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS
PAR LORD BYRON, MINEUR.

        Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.
                       (HOM. _Il._ κ, 249.)

_He whistled as he went for want of thought_.

                       (DRYDEN)

Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.




AU TRÈS-HONORABLE
FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,
CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.
SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,

                       L'AUTEUR.




HEURES DE LOISIR.




I.

DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).


      _Why dost thou build the hall? son of the winged days! Thou
      lookest from thy tower to-day; yet a few years, and the
      blast of the desert comes; it howls in thy empty court_.

      (OSSIAN.)

      Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à l'aile rapide!
      Aujourd'hui tu regardes du haut de ta tour: quelques années
      encore, et le vent du désert arrive; il murmure dans ta cour
      solitaire.

1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le sourd murmure des vents:
ô demeure de mes pères, ton heure est venue; dans ton jardin jadis
riant, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait les
allées.

2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux,
conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la
Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui
retentissent à chaque souffle des airs: voilà l'unique et triste vestige
de leur grandeur!

3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui
allument dans les cœurs l'amour de la guerre et des lauriers: près des
tours d'Ascalon, John de Horistan[1] sommeille, la mort a paralysé la
main de son ménestrel.

[Note 1: Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne
habitation de la famille Byron.]

4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: ils succombèrent pour
la cause d'Édouard et de l'Angleterre. O mes pères! les larmes de votre
patrie vous récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la
vôtre! nos annales peuvent encore le dire.

5. A Marston Moor[2], quatre frères, réunis à Rupert[3] pour combattre
les traîtres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils
défendaient les droits du monarque; c'était encore défendre la patrie:
la mort vint mettre le sceau à leur royalisme fidèle.

[Note 2: Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles Ier
furent défaits.]

[Note 3: Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles Ier. Il
commanda ensuite l'armée navale sous le règne de Charles II.]

6. Ombres des héros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant
le séjour de ses ancêtres. Sous un ciel étranger ou dans sa patrie,
votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu'à la
gloire et à vous.

7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette triste séparation;
mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien
loin, animé de la même émulation; jamais il n'oubliera la renommée de
ses pères.

8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il chérira toujours; il fait
vœu de ne jamais ternir l'éclat de votre nom; il vivra comme vous, ou
comme vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa cendre à la
vôtre!




II.

ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).


      Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.

                                (LAERTIUS.)

Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours,
combien d'inutiles larmes ont baigné ton cercueil honoré! Combien de
sanglots ont répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais dans
les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrêter la mort dans
sa course, les soupirs s'opposer à l'invincible force de son dard
tyrannique, la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de délai,
la beauté charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais
encore pour réjouir mes yeux désolés, pour faire la gloire de ton
camarade et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui
t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant se résout en
poussière, ici tu liras le deuil imprimé dans mon cœur, deuil trop
profond pour être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la
couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre
en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe,
mais l'affliction elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton jeune âge.
Hélas! quoique ton père pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la
douleur paternelle ne peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi,
n'adoucira sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors
son angoisse. Mais auprès de moi, qui te remplacera? ton image que ne
saurait effacer une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un père
cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frère enfant: à
tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amitié
gémit dans la solitude.




III.

FRAGMENT (1803)


Quand la voix de mes pères appellera dans leur aérien séjour mon ame
joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gré de la brise; ou
que, visible à peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de
la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculptée qui
marque la place où la terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire
qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul soit mon épitaphe! Si
ce nom n'entoure point mon argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre
honneur n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place,
immortalisée par lui, ou avec lui à jamais oubliée.




IV.

LES LARMES (1806).


      _O lacrymarum fons, tenero sacros Ducentium ortus ex animo;
      quater Félix! in imo qui scatentem Pectore te, pia Nympha,
      sensit_.

      (GRAY.)

1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, lorsque la
vérité devrait paraître dans le regard, ces lèvres qui s'entr'ouvent ou
sourient, peuvent être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre
émotion est une larme.

2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de l'hypocrite pour masquer
la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil,
miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.

3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie
ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le cœur
où cette vertu est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce
rosée, une larme.

4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier souffle d'un vent
favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur
l'abîme qui, bientôt peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de
son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.

5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la
romantique carrière de la gloire; mais il relève l'ennemi une fois
terrassé, et arrose chaque blessure d'une larme.

6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, après avoir
renoncé au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont
récompensées, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa
paupière une larme.

7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de l'amitié et de la
franchise; où l'amour faisait fuir mes rapides années, je te quittai à
regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois:
mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.

8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma Marie, ma Marie jadis si
chère! mais je me rappelle l'heure où, sous l'ombrage de son berceau
favori, elle récompensait mes sermens avec une larme.

9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon
cœur doit toujours révérer son nom: en soupirant, je me résigne à perdre
ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité en
versant une larme.

10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas
banni l'espoir du retour: peut-être nous nous reverrons dans cette
retraite champêtre; alors revoyons-nous comme nous nous séparons, avec
une larme.

11. Quand mon ame aura pris son vol vers les régions de la nuit, et que
mon cadavre sera gisant dans une bière, si vous passez près de la tombe
où se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière d'une larme.

12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument,
élevé par les enfans de la vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre
mon nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.




V.

PROLOGUE DE CIRCONSTANCE

PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE
LA FORTUNE[4]),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.


[Note 4: Pièce de Richard Cumberland.

(_N. du Tr._)]

Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a chassé du théâtre la
raillerie immorale, et que le goût a stigmatisé cet esprit de licence
qui imprimait la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui que
nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, et que nous n'osons
appeler la rougeur sur la joue de la beauté, ah! permettez à une muse
modeste de réclamer quelque pitié, et de rencontrer l'indulgence où elle
ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous
désirons des égards: d'autres personnages paraîtront, plus convaincus
encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius
vieillis dans les secrets de l'action scénique: nul Cooke, nul Kemble ne
peut ici vous saluer[5]; nulle Siddons[6] arracher une larme à votre
sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le drame nouveau, le
début d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes à
peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les
oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hélas!
faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y
a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et presque
aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages attendent dans une
poignante incertitude la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne
peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens sont notre
unique récompense; pour les mériter, le héros déploie toutes ses forces,
l'héroïne baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci au moins
doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe
le plus aimable; quand la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une
femme, le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. Mais si nos
faibles tentatives n'ont aucun succès, si nos plus grands efforts, après
tout, sont stériles; que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à
défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.

[Note 5: Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un
salut au public.

(_Note du Tr._)]

[Note 6: Célèbre actrice, sœur des deux Kemble.

(_N. du Tr._)]




VI.

SUR LA MORT DE M. FOX.


Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral suivant:

«Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bénissent
l'heure où Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vérité
expliquent ces sentimens opposés, nous donnerons la palme à qui en est
vraiment digne.»

L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:

O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait encore déchirer
les morts, en corrompant la vérité: Quoi! parce que _les ennemis de
notre nation_, animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort de
l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infâmes
essaient de ternir le nom de celui dont la digne récompense est une
renommée éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, ah! malgré
les revers qui obscurcirent sa dernière heure, la pitié étendit
au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles _ne
font pas la guerre aux morts_; ses amis en pleurs lui donnèrent une
dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau;
il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes
qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt un Hercule
qui releva, pour un moment, la machine ébranlée: hélas! lui aussi, il
est tombé, lui qui réparait le malheur de la Bretagne: nos espérances,
si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand
peuple qui élève une urne en son honneur: toutes les contrées de
l'immense Europe sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent
ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme à celui qui en est
vraiment digne.» Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre
homme d'état ou envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, dont le
corps inanimé reçoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes
chéris dorment sous un marbre honoré, sur qui les nations armées contre
nous gémissent elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le
génie: Fox brillera à jamais dans les annales de la Bretagne, et ne
cédera pas même à Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie,
cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer pour Pitt, et
pour Pitt seul.




VII.

STANCES A UNE LADY,
EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.


1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en ma faveur ce gage sacré
d'une tendre estime: ce livre dit les rêves enchanteurs de l'amour,
sujet que nous ne pouvons point mépriser.

2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est là vieille fille
désappointée, ou l'élève d'une école de prudes, condamnée à se faner
dans un ennui solitaire.

3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au
nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je réclamerai de toi
quelque pitié pour les maux du poète.

4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne fut ni faible ni
mensonger: puisse l'amour qui fut sa récompense être aussi la tienne!
Mais puisse ta destinée n'être point aussi cruelle[7]!

[Note 7: Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.]




VIII.

A M*** (1806).


1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une
tendre émotion, peut-être exciteraient-ils de moins vifs désirs, mais tu
serais aimée plus qu'une mortelle.

2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes angéliques attraits
nous obligent à l'admiration, qui bientôt fait place au désespoir: car
ce coup d'œil fatal nous défend l'estime.

3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit
que la terre ne fût indigne de la divine perfection de tes charmes, et
que le ciel ne t'appelât parmi ses habitans:

4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empêcher les anges de
lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux naguère
célestes, un éclair terrible toujours prêt à étinceler.

5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi des sylphes, quand ils
rayonnent comme le soleil en son midi; ta beauté doit nous enflammer
tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?

6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée en étoiles, orne
la voûte de l'Empyrée; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu
éclipserais trop les sept planètes.

7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine laisserais-tu
paraître la lumière des planètes, dont tu serais devenue la sœur: les
soleils eux-mêmes qui régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une
sombre lueur dans leur propre sphère.




IX.

A LA FEMME.


O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux qui te regardent
doivent t'aimer: sans doute, l'expérience a pu m'apprendre que tes plus
solides promesses ne sont rien; quand tu es placée devant moi dans tout
l'éclat de tes charmes, je ne songe plus qu'à t'adorer. O souvenir! bien
délicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore
l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand
l'espoir s'est envolé, quand la passion est éteinte. O femme! belle et
tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts à te croire!
comme le cœur palpite, quand pour la première fois nous voyons cet œil
qui roule dans un éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses
doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme nous nous hâtons de
croire à tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gré; dans
notre ravissement, nous espérons que ta fidélité sera éternelle, et
voilà que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire:
«Femme, tes sermens sont écrits sur le sable[8].»

[Note 8: Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un
proverbe espagnol.]




X.

A. M. S. G.


1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et
vous n'étendez pas votre colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que
dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, et il ne me reste
qu'à pleurer.

2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; répands sur moi ta
bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable à celui de la
nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!

3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, est l'image de notre
sort futur: oh! comme je désire rendre à la Parque le frêle souffle qui
m'anime, si c'est là un avant-goût des célestes félicités!

4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me
croyez point en cela trop heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie
mon péché maintenant, condamné que je suis à voir le bonheur sans
l'atteindre.

5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois
sourire, ne croyez pas ma pénitence insuffisante: quand votre présence
imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul sera un assez
grand supplice.




XI.

CHANT DE REGRET.


1. Quand je rôdais, jeune highlander[9], sur la bruyère sombre, et que
je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige[10]! afin de
contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le
brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors
j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte,
aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique
était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie!
qu'il était concentré en vous seule?

[Note 9: Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous
avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur
locale à la poésie.

(_N. du Tr._)]

[Note 10: Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de
neige (_Gormal of snow_),» est une expression qu'on rencontre souvent
chez Ossian.]

2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom;
quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve
encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge
sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans
mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de
nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient
comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.

3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour
guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11]
ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander:
le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne
présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes
dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous
bénir!

[Note 11: Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar
Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.]

4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se
sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je
dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le
souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a
rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance;
quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées;
quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous.

5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel,
je songe aux rochers qui couvrent Colbleen[12] de leur ombre; quand je
vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui
me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une
chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos
blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré
de la beauté et de Marie.

[Note 12: Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non
loin des ruines de Dee-Castle.]

6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois,
m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles
seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent
toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc,
ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux
s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma
tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans
vous?




XII.

A.....


1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un à l'autre; les amitiés
de l'enfance quoique légères sont vraies; l'amour que vous sentiez était
un amour de frère, et moi je nourrissais pour vous la même tendresse.

2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: une affection de
plusieurs années en un moment expire. Comme l'amour, l'amitié a aussi
des ailes rapides; mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de flammes
inextinguibles.

3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur l'Ida[13]: heureuses furent
les scènes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie,
comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes
tempêtes de l'hiver.

[Note 13: Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé.
Voir la Vie de Byron.

(_N. du Tr._)]

4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne nous retracera plus
les plaisirs accoutumés de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein
d'acier, le cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus
que honte.

5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis
jamais adresser un reproche à ceux que j'aime, et ceux-là sont en petit
nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le
repentir effacera le serment que vous avez fait.

6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glacée,
aucun secret ressentiment ne vivra dans mon cœur: mes esprits sont
calmés par une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir
tort, et que tous deux nous devrions pardonner.

7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon existence vous appartenaient,
si le danger l'eût demandé; vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement
ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout entier à l'amour et à
l'amitié.

8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image du passé! Les liens de
l'affection sont désormais brisés: trop tard peut-être vous retrouverez
ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la
perte de votre ancien ami.

9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère que ce n'est point pour
toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous
devons tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas
d'autre expiation que des jours semblables aux jours passés.




XIII.

A MARIE,

EN RECEVANT SON PORTRAIT.


1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi
ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la
crainte mon cœur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre.

2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de
neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces
lèvres qui me firent esclave de la beauté.

3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil dont l'azur nage dans un
feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.

4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si
pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme
fait à l'océan la tremblante lumière de la lune?

5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent
fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes,
hors celle qui te plaça sur mon cœur.

6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le
tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image
retient et enchaîne à jamais tous mes sens.

7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours
entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre
inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et
rencontrera l'amour dans mon regard expirant.




XIV.

DAMÈTE.


Enfant[14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave
de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu,
adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans
l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le
vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son
imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine
échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il
est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui
des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider
jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa
chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus
qu'infernal poison.

[Note 14: C'est-à-dire, mineur.

(_N. du Tr._)]




XV.

A MARION.


Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change
cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une
personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour
est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au
sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse
une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant.
Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront,
tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons
que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les
cœurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les
tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages;
en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards
fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir
à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le
sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et,
s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la
prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni
plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous
enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire
moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au
moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres
de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil
d'un frère; mon cœur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à
tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu!
oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable
qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux
qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin
notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous
contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes
de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces
beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours
prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce
n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli
portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache
humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la
création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.




XVI.

OSCAR D'ALVA.

BALLADE.


1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux
brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches
tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!

2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses
rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit
silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes
de mailles.

3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent
menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur
parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre
dans le râle de l'agonie.

4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des
jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa,
mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.

5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont
ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en
haut, comme une torche sombre et funèbre.

6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses
tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus
les rouges vagues de la guerre.

7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse
croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas
des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.

8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un
murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles
vermoulues.

9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar;
mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache
noir.

10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance
d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule
autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.

11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch
perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de
highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.

12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent
qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros,
lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.

13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette
naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut
pas courte.

14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses
montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le
chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.

15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se
mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante
claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.

16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage
qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était
brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.

17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient
dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et
ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.

18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se
brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la
crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir.

19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne
qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la
tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.

20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble
dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux
bleus, la fille de Glenalvon.

21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar:
l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de
Glenalvon.

22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le
chœur bruyant.

23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent
dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids
bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.

24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue
le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les
sons du plaisir ne cessent pas.

25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente
flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames
attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.

26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit
Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était
pas venu se promener avec moi dans la clairière.

27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil
bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la
barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.

28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots
ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel
obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?

29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan,
vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez
mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»

30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la
vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit
étend ses ailes noires.

31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les
échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard
du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.

32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan
d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la
montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux
père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.

33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes
années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son
assassin à ma rage.

34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon
Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce;
qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.

35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois
calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser
mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.

36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la
mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils
coups sont-ils justes?»

37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit
le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la
source des larmes.

38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait
un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla,
tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.

39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une
seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la
vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.

40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son
père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le
front de ce jeune homme à la blonde chevelure.

41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le
visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait
encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle.

42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une
vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il
fixerait le jour de leur hyménée.

43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie,
arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de
crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des
amans!

44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial
s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le
chœur bruyant.

45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du
château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et
rappellent la joie d'autrefois.

46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de
la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent
les flammes bleues du foyer.

47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge
de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est
légère et ne laisse aucune trace.

48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands
traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et
tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse
journée.

49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et
le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit
soudainement.

50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire
moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de
toi un autre toast.

51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de
ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis,
pourquoi donc Oscar serait-il oublié?

52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses
larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut,
ce cœur vieilli fut presque brisé.

53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect
d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis
la mort ou la fuite du vaillant Oscar.

54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans
son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le
destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.

55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar
reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour
lui ton _beltane_[15] peut encore brûler.

[Note 15: _Beltane tree_: arbre qu'on plante au premier mai (jour de
fête dans les _Highlands_), et autour duquel on allume des feux
brillans.]

56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table.
Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe
pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.

57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet
jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je
ne retrouverai jamais un fils comme lui.

58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan
est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta
coupe d'une main plus ferme.»

59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint
d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.

60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent
d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le
sien avec une mortelle indignation.

61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un
frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc
de la crainte?»

62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar
partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il
dit, et jeta la coupe à terre.

63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre
spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du
château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.

64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en
est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert,
ombre terrible, qui grandit de moment en moment.

65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait
sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et
morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.

66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant
le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier
tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.

67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les
tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages,
est emporté en haut sur l'aile de la tempête.

68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la
dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls
bat de nouveau et le rend à la vie.

69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la
lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais
Allan ne se relèvera!

70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont
soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son
sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.

71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être
mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit
le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.

72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile
d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et
répandit son venin dans le cœur du jeune homme.

73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un
sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal
a tari en lui les sources de la vie.

74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit
révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons
de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.

75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la
cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le
crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.

76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes
illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes,
car elle serait souillée du sang fraternel.

77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux
célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la
plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges
d'un meurtrier?

78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose
réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de
sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.

79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire
dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père
expirant, le gémissement d'un frère assassiné!




XVII.

AU DUC DE DORSET.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.


En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux
poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que
j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805,
peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce
adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent
accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a
cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais.
Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques
autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première
fois, après de fort légères corrections.

D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les
sentiers de la clairière de l'Ida[16]; toi, que l'affection m'apprit à
protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique
les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et
m'eussent donné le commandement[17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans
quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu
possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône.
Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les
beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des
maîtres faibles[18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour,
distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop
d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de
châtier.

[Note 16: Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill;
où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.

(_N. du Tr._)]

[Note 17: Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement
subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris
place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.]

[Note 18: Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même
la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce
qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.]

Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse,
leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore
de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent;
quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune
homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne
sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent
les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de
la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce
petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de
condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse,
aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre
cœur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la
vertu y demeure.

Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de
nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit
généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes
semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage,
que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur
me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais
bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon
cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur
à moi-même.

Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme
le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page
des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin
dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule
titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne
te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui
couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'œuvre de
l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que
rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place
pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme
les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs
fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés
dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais,
d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons
et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en
talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse
action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble
fils.

Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes
premiers aïeux. Un d'eux[19], tout courtisan qu'il était, fut un homme
de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un
autre[20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour,
ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille,
favori des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute sphère;
distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur
de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier
non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure
approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de
douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces
ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien;
l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui
dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la
sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont
l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point
assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune
âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu,
comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la
surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil attristé, mais
incapable de pleurer.

[Note 19: «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par
Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la
poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»

(Anderson's _British poets_.)]

[Note 20: Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le
plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si
voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il
se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les
Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son
caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope,
Prior et Congrève.

(Voy. Anderson, _British poets_.)]

D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune cœur un sentiment de
triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune
mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un
âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère,
puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre
suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à
coté de l'autre avec un œil indifférent, avec un regard froid et
lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton
bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec
toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la
joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que
dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les
vœux d'un cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il
aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais il faut finir cette longue
épître). Ah! si ces vœux ne sont point exprimés en vain, le séraphin,
gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te
trouva grand.




TRADUCTIONS ET IMITATIONS.

Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des _Heures
de loisirs_; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par
Lord Byron:

   1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:

              _Animula! vagula, blandula_, etc.

   2° Traduction d'une épître de Catulle: _Ad Lesbiam_.

   3° Traduction de l'_Épitaphe de Virgile et de Tibulle_, par
   Domitius Marsus.

   4° Traduction de Catulle: _Luctus de morte passeris_.

   5° Imitation de Catulle: _Les Baisers_.

   6º Traduction d'Anacréon: _A sa lyre_; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.

   7° Ode III du même: _L'Amour mouillé_.

   8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du _Prométhée
   enchaîné_ d'Eschyle. (_Harrow-on-the-Hill_, Dec. I, 1804.)

   9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, _Énéid_.
   liv. IX.

   10º Traduction d'un chœur de la _Médée_ d'Euripide.





PIÈCES FUGITIVES.




I.

PENSÉES

SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).


Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus[21] élève
son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il
semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les
nouveaux[22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le
plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant,
en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à
s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans
les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art!
Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les
mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne
sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles
entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses
troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la
France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort
bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue,
tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de
Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se
rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.

[Note 21: Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à
celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement
représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge.
D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce _gentleman_ est
aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec
laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par
son esprit et sa bonne humeur.]

[Note 22: _Sophs and freshmen_: les _sages_ et les _nouveaux_, termes
consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de
seconde année.

(_N. du Tr._)]

Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les
honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le
prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux.
Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à
cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup
d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de
Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous
n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient
fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes,
et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du
murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne
doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au
doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne
pourraient jamais imiter.

L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans
la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger
chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans
songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux;
qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut
espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.

Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi,
vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta[23]! Là,
sur les bords marécageux du Cam[24], ils demeurent oisifs, vivent sans
réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les
portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est
renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes
formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils
prisent les notes de Bentley, de Brunck[25] ou de Porson[26], beaucoup
plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs,
lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme
leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être
sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle
fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir,
soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences[27]. Ils inclinent
leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres
sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par
l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son
successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est
leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous
hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.

[Note 23: Nom poétique de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 24: Le Cam, rivière de Cambridge.

(_N. du Tr._)]

[Note 25: Critiques célèbres.]

[Note 26: Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité,
à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient
peut-être une pareille préférence.]

[Note 27: Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui
marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire
conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair
n'a pas besoin de commentaire.]




II.

AU COMTE DE ***.

                           _Tu semper amoris
   Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago_.

   (VALÉRIUS FLACCUS.)


1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de
l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui
emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices,
telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.

2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie
jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une
peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de
soupirer encore le mot d'adieu!

3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai
plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre
jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous
rencontrerons-nous?... Ah! jamais!

4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent
ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique
origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce
qu'ils se confondent dans l'Océan:

5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses
ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère;
rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans
fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.

6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui
vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères
différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est
votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les
annales de la mode.

7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries
en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au
su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se
sont laissés saisir par aucune de ses pensées.

8. Pauvre Little[28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de
traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila
les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles
_Reviewers_, comme un être sans esprit et sans mœurs[29].

[Note 28: _Little_ (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia
ses poésies érotiques.

(_N. du Tr._)]

[Note 29: Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une _Revue_ du
nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de
l'Anacréon anglais, Thomas Moore.]

9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te
plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore
tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les
critiques seront oubliés.

10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages
qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les
composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux
sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux[30].

[Note 30: Un poète (_horresco referens_) défia son _reviewer_ à un
combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques
devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils
autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?]

11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel
commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si
impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un
pécheur endurci.

12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses.
Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon
imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.

13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une
étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous
le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce
sourire, si le mérite vous sert de recommandation.

14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat
trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse
votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux
qui seront le plus dignes de vous.

15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin
de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent
vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours
des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!

16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années
à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que
vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous
êtes aujourd'hui.

17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur
déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre
nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici
un prophète.




III.

GRANTA, MACÉDOINE (1806).

      Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.


1. Oh! si le miracle du démon de Lesage[31] pouvait se réaliser à mon
gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs,
et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.

[Note 31: _Le Diable Boiteux_ de Lesage; le démon Asmodée place Don
Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des
maisons.]

2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits
découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans
pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui
doivent être la proie de leur vote vénal.

3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets,
cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.

4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du
sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne
troublent jamais le repos.

5. Lord Henri[32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes
sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent
arriver que rarement et de tems en tems.

[Note 32: Henri Petty.

(_N. du Tr._)]

6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à
sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit
par conséquent à ses offres.

7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène
soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux
enfans de l'_Alma mater_[33].

[Note 33: _Alma mater_ (mère bienfaisante), mot consacré pour designer
l'université.

(_N. du Tr._)]

8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de
collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe
nocturne, se couche tard et se lève matin.

9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de
son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir,
court ainsi après un stérile savoir;

10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision
les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des
problèmes mathématiques;

11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele[34], ou qui se met la
tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un
repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare[35],

[Note 34: L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent
et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre
de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.]

[Note 35: Le latin des écoles est de l'espèce canine (_canina species_),
et fort peu intelligible.]

12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques,
et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse[36].

[Note 36: Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du
triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres
côtés.]

13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal
qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres
récréations qui rassemblent la troupe imprudente.

14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils
unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les
entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!

15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de
réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et
prient pour les péchés d'autrui.

16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté
dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette
abnégation dont ils se targuent si fort.

17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre
alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc[37], traverse la
pelouse à pas mesurés.

[Note 37: Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des
surplis dans la chapelle.]

18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle
se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de
l'orgue pénètrent mon oreille attentive.

19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et
toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas
l'entendre une seconde fois.

20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de
commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel
synode de pécheurs croassans.

21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces
lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient
descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.

22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre
d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur
les bords du fleuve de Babylone.

23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit
par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une
ame eût voulu les entendre!

24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une
ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en
vérité tems de m'arrêter.

25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme
Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué,
et moi aussi.




IV.

LACHIN Y GAIR.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr,
s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près
d'Invercauld. Un de nos modernes _tourists_ en parle comme de la plus
haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup
sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos _Alpes
calédoniennes_. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est
le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une
partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a
donné naissance aux stances suivantes.


1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du
luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où
l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui,
Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent
la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de
sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après
la vallée du sombre Loch na Garr.

2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque
pour coiffure, et pour manteau le plaid[38]. Pendant que je faisais ma
course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces
chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne
regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut
fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon
imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les
habitans indigènes du sombre Loch na Garr.

[Note 38: Ce mot est vicieusement prononcé _plad_: la vraie
prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer
_plaid_ avec _glade_ (ombraqe).

(_N. du Tr._)]

3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le
souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros
parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de
Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver
préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de
mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.

4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste[39], des visions
prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné
votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden[40], la victoire
n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux,
tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez
avec votre clan dans les cavernes de Braemar[41]. Vos hauts faits,
célébrés au son du pibroch[42], par la voix grave du chanteur
montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr.

[Note 39: Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon,
dont plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu
sous le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux
Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de
Huntley, épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier
d'Écosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter
le troisième, sir William Gordon, au nombre de mes ancêtres.]

[Note 40: Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille
de Culloden; mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai
usé du nom de la principale action, _pars pro toto_.]

[Note 41: Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de
Braemar.]

[Note 42: Nom de la cornemuse écossaise. (_Note de Lord Byron_.)

--Erreur de Byron, amèrement relevée par la _Revue d'Édimbourg_. Le
pibroch est proprement un air de cornemuse.

(_N. du Tr._)]

5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que
d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas!
La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu
m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés
sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les
montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux
rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr.




V.

AU ROMAN.


1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies
enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle
cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me
retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus
part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de
la vérité.

2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame
libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une
déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque
l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout
de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une
chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.

3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton
palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un
Pylade[43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des
fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les
amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?

[Note 43: Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le
compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles
d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été
transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un
attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de
l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier
moderne.]

4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens
aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je
ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un
œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la
première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.

5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour
bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont
les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que
pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs
tes pompeuses idoles.

6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de
cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes
les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un
adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais
ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.

7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à
grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids
de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites,
pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre
aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques
accens de sympathie.

8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin
approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans
causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents
que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine
devez, hélas! périr ensemble.




VI.

ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD[44].

[Note 44: Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du
recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer
celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques
amis.]

      _It is the voice of years that are gone! They roll before me
      with all their deeds_.

      (OSSIAN.)

      C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent devant
      moi avec tous leurs événemens.


1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant!
asile de la religion, gloire de Henri repentant[45]! Cloître, qui
renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames,
dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines!

[Note 45: Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas
Becket.]

2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes
demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes
voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.

3. Je ne chante pas les serfs[46] qui, revêtus de leurs cottes de
mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil,
la croix d'écarlate[47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de
la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et
immortelle.

[Note 46: Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: _The wild
Huntsman_ (_le Chasseur sauvage_), comme synonyme de vassal.

(_Note de Lord Byron_.)

--Les mots anglais sont comme en français: _serf_, _vassal_! Tous nos
lecteurs en connaissent la différence.

(_N. du Tr._)]

[Note 47: La croix de drap rouge était le signe des croisés.]

4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur
marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente
jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le
pélerinage dont elle fit vœu.

5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron
part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans
ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat
importun du jour.

6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le
moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de
sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence
échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.

7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où
jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de
la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc
protecteur du prêtre.

8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de
l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères
vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que
pour prier.

9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que
le crépuscule[48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis
le chœur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines
à la Sainte-Vierge Marie[49].

[Note 48: Byron, pour dire _crépuscule_, s'est servi du mot écossais
_gloaming_; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme _gloaming_,
mot écossais pour _twilight_, est plus poétique, et a été recommandé par
plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore,
dans ses _Lettres à Burns_, je me suis hasardé à l'employer en raison de
son harmonie.]

[Note 49: Le prieuré était dédié à la Vierge.]

10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés
se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion
est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur
condamnation.

11. Un Henri[50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et
donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri
révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la
dévotion.

[Note 50: A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII
conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.]

12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur
fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits,
désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.

13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique
martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et
hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.

14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes,
le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et
les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent
l'alarme.

15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale[51]! entourée
d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables
machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en
pluie de soufre.

[Note 51: Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de
Charles Ier contre son parlement.]

16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans
ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à
flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la
rébellion flottent au-dessus de sa tête.

17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse
du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il
demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour
lui.

18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe
au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée,
protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.

19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au
torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de
plus nobles combats[52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin
Falkland[53].

[Note 52: Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes
éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande,
lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis
Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir
Clarendon, Hume, etc.]

[Note 53: Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli
de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs
du régiment de cavalerie de lord Byron.]

20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que
les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens
que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton
sol ensanglanté!

21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre
horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure
corruption, court une bande sauvage de pillards.

22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes
insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la
lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de
ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or
enseveli.

23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé
la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes
frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.

24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se
retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans
son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.

25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels
satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre
augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple
sacré.

26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du
ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur
redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort
du tyran.

27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages
répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses
ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort[54].

[Note 54: C'est un fait historique. Une tempête violente arriva
immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui
occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux
partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine;
mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à
décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette
circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.]

28. Le pilote légitime[55] reprend le gouvernail; il guide le navire de
l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de
son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de
la haine lassée.

[Note 55: Charles II.]

29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en
hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief,
dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.

30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands
cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture
embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil,
cessent de se lamenter.

31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent
d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le
cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.

32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes,
que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant
cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout
est fini.

33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples
que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les
leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares
étaient leurs soucis.

34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte
les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval
écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.

35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui
s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le
plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes
tourelles tombant en poudre.

36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il
regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges
féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il
regarde, il regarde et pleure.

37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une
affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance
et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une
flamme brûlante.

38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes
que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au
milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre
la volonté du sort.

39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des
éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour
toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à
tes jours passés.




VII.

A. E. N. L. Esq.

      _Nil ego contulerim jucundo sanus amico_.

      (HOR. _Epist._)


Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est
plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent
et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de
l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je
vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur
l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix
future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique
le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois
peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte,
envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma
plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin
esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous
ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du
pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses
visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge
mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute
espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.

Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques
rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les
fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à
demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr,
au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de
l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de
la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et
qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh!
puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux
instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier
jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces
jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer
toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de
l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par
d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été
souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont
refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre
empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les
félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre
ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les
cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes
mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos
par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au
ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun
que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés.
Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline
soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le
regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer
mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de
Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la
lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un
_soleil_, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de
l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel
_été_. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour,
pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie
s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante
ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi
fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se
souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et
s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est
minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne
redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers;
car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant
moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois
parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière
et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous
verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé
qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à
la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours
passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la
rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de
Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.




VIII.

A ***[56].

[Note 56: Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie
Chaworth. Voir la Vie de Byron.

(_N. du Tr._)]


1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en
semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors
ma paix n'eût point été troublée.

2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des
sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas
que le tien fut de rompre les liens de l'amour.

3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer
toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens?
c'est un autre qui les a reçus.

4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le
bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire
de toi, je ne puis le haïr.

5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut
rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente,
hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses.

6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni
l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul
peut m'apprendre à t'oublier.

7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de
plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone,
ces chants de délire inspirés par la passion,

8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les
désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées
par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du
bonheur domestique.

9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature
semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car
il ne battait que pour t'adorer.

10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion
jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et
d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.

11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit
de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je
sens à penser que tu es perdue pour jamais.




IX.

STANCES.


1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant étourdi, séjournant encore
dans ma caverne des _Highlands_, errant dans la sombre forêt ou jouant
sur la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil saxon[57] ne va
pas à une ame libre qui aime les flancs escarpés de la montagne et
cherche les rocs où se brisent les ondes.

[Note 57: Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou
Lowlander (habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.]

2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je
hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent
autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux
rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle
d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.

3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait
pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où
l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve
éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes
odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?

4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des
amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un
cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais
compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du
malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur
est toujours vide.

5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la
richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de
fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens
soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la
joie n'est pourtant qu'un nom.

6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout!
Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de
tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux
brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou
semble connaître.

7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non
haïr le genre humain; mon cœur soupire après la sombre vallée dont
l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui
portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des
cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer[58].

[Note 58: Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes
comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset
fait partie de la plus belle antienne de notre langue.]




X.

VERS ÉCRITS SOUS UN ORME

DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.

Septembre 2, 1807.


Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la
brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi
qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais,
avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les
heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les
contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore,
toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces
rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens
encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne
sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du
vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur
aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier
adieu.»

Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera
pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il
serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à
l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe,
une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui,
je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon
cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes
espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon
éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de
feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par
le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent
mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du
petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui
furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le
reste du monde.




LA MORT DE CALMAR
ET D'ORLA,

IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON[59].




[Note 59: Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire,
quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de
Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce
volume.

(_Note de Lord Byron_.)

Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il
est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans
l'original.

(_N. du Tr._)]






LA MORT DE CALMAR
ET D'ORLA.


Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur
leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au
crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle
lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible,
s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des
héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames
volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers
les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de
nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa
cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans
le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven[60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de
Fingal[61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces
dans le sang; les enfans de Lochlin[62] avaient fui devant sa lance
irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa
jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge
ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié,
à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros!
Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil
farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient
dans la caverne d'Oïthona.

[Note 60: Montagne élevée de l'Aberdeenshire.

(_N. du Tr._)]

[Note 61: Fingal, chef suprême du clan de Morven.

(_Note du Tr._)]

[Note 62: Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le
roi.

(_N. du Tr._)]

De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans
d'Erin[63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au
combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur
les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.

[Note 63: Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom
erse de l'Irlande. (_Ireland_ vient lui-même d'_Erin_ et _land_, terre,
pays.)

(_N. du Tr._)]

La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais
les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin
dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs
lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut
le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans
leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui.
Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable
encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces.
«Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où
donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de
Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le
camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est
au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous
des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et
accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil
des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à
cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je
tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des
ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu
ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la
bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous
avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble
parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona:
ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du
Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se
ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon
père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils:
mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le
Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et
croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise:
_Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre
Orla, le chef au noir sourcil_. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles
l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar
à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre
que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin.
Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le
chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des
éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de
mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur
ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du
chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule
urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms
d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de
Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur
dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran
repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le
sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous
leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les
feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la
brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros
se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est
faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla.
Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans
éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux,
chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis.
Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux
noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang
de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le
mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa
blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout,
Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient;
debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il
seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar!
fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais
Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se
retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras,
Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne
enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie
sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle
s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar.
Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du
nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme,
en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord,
ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de
Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il
frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats
foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en
armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au
gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les
veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.

L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux
qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur
le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils
ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de
leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef?
Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de
son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul
ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne
respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort
à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans
celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle
bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi
de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les
collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros:
qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles
du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre,
Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les
autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez
mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte;
elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi
avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»

Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises
marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus.
Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur
chant.

«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme
paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le
tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs.
Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée
ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils
de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend
aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de
ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts.
Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils
de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de
la tempête[64].»

[Note 64: Je crains que la dernière édition de _Laing_ n'ait tout-à-fait
renversé l'espérance que l'_Ossian_ de Macpherson fût une traduction
d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois
découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait
des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de
style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera
grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien
inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur
auteur favori.]

FIN DES HEURES DE LOISIR.




LA PROPHÉTIE
DU DANTE.

   'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
   And coming events cast their shadows before.

   (CAMPBELL.)

   C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse
   leçon; et l'avenir projette son ombre devant
   moi.




DÉDICACE.

Femme adorée[65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais
où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie
italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique[66] des sublimes
chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure
au-dessous de son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera mon
crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi,
parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil
du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient,
qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta
parole ne pourrait-elle inspirer?

Ravenne, juin 21, 1819[67].

[Note 65: M.A.P. traduit _lady_ par _belle Ausonienne_.

(_N. du Tr._)]

[Note 66: Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux
poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.

(_N. du. Tr._)]

[Note 67: La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée
à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.

(_N. du Tr._)]




PRÉFACE.


Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à
l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse,
il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète
étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les
habitans eux-mêmes que pour les étrangers.

«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants _in
terza rima_[68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris
et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres
chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle
présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui,
durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la _Divine Comédie_ et
l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier
événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de
l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans
l'esprit la _Cassandre_ de Lycophron et la _Prophétie de Nérée_
d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme
adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été,
jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M.
Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité
dans les notes de _Caliph Vathek_. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce
poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants
sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont
j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.

[Note 68: _Terza rima_. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un
mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent
toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte
que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers
reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour
exemple, les six premiers vers de la _Prophétie_:

   _Once more in man's frail world! which I had left
       So long that 't was forgotten; and I feel
       The weight of clay again,--too soon bereft
   Of the immortal vision which could heal
       My earthly sorrows, and to God's own skies
       Lift me from that deep gulf without repeal_, etc.

   (_N. du Tr._)]

Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il
est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou
mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le
quatrième chant de _Childe-Harold_ traduit en ce que les Italiens
nomment _versi sciolti_,--c'est-à-dire, un poème écrit en _vers blancs_,
suivant le mode de la _stance spensérienne_, sans aucun égard aux
divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème,
roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le
lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son
grand _Padre Alighieri_, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce
que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore
déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'_Enfer_, à moins
que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit
considérée comme ayant décidé la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne
suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens,
par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux
de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque,
dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le
romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les
approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa
présomption ultramontaine[69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on
penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien
encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était
présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs
essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en
adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux
lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand,
je dois prendre congé des uns et des autres.

[Note 69: En français, _ultramontain_ signifie le plus ordinairement _ce
qui existe en Italie_. Cela est simple; le mot, dans son étymologie,
veut dire: _qui est au-delà des monts_. Pour un Français, un Italien est
un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français,
l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le
mot dans le dernier sens.

(_N. du Tr._)]




Chant Premier.


Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été
si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le
poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui,
guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de
Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance,
où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à
jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les
hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race
angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix[70] éclaira
mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu
grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple,
unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le
voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de
la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems
demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus
seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui
s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne
fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était
rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de
l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau
d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût
toujours été incomplet[71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon
dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai
avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux
ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par
les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que
d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature
de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de
la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si
ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur
l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non,
jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir:
n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil
exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin
se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en
méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les
voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai
pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide
de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera
peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût
point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la
vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et
font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que
d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les
autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges
passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre[72]: ô Florence!
Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le
Tout-Puissant a pleuré; _mais tu ne voulus pas_: comme l'oiseau cache sa
tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais
écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas
ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et
condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les
imprécations de la patrie, à celui qui _pour_ elle aurait expiré, mais
ne méritait pas d'expirer _par_ elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime
encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle
cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où
elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le
jouet des vents[73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de
celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point
accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays
où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie,
m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes
ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et
révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit;
il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses
armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait
saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la
tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous
les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices
triomphans des Guelfes[74] faire passer sa proscription en loi. Ces
choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée.
Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une
telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet,
pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et
pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi
aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la
terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de
tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient
la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix
mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire,
comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;[75] ou sur les
ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions
brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se
débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans
l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières
faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus
qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la
couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que
de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent
déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos
pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até[76]
auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand
Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures
nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me
frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les
peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes
guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai
supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que
j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il
n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as
permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de
la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections
tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures
de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un
demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore
attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais
moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible
naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte
dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si
affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à
ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant,
mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems,
lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un
regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum
préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que
ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que
d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs
jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les
générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille
pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet
homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la
pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus
ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté
cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense
de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire
spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups
eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de
ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même
solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier
au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où
l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il
choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont
encore mes enfans, et cette femme funeste[77], leur mère, froide
compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces
maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis
resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais
attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.

[Note 70: Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de _Beatrice_
(Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.

(_Note de Lord Byron_.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas
_Beatrice_ en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût
trouvé faux.

(_N. du Tr._)]

[Note 71:

   _Che sol per le belle opre
   Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle
   Dentro di lui_ si crede il paradiso,
   _Così se guardi fiso
   Pensar ben dei ch' agni terren' piacere_.

_Canzone_, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.]

[Note 72:

   _L'Esilio che m' è dato onor mi tegno_.
   ...........................................
   _Cader tra' buoni è pur di lode degno_.

_Sonnet_ de DANTE, dans lequel il représente la justice, la générosité
et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un
refuge dans l'amour qui habite en son cœur.]

[Note 73: «_Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti
communis pervenerit_, talis perveniens igne comburatur, sic quod
moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze
co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.]

[Note 74: Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs,
toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir
Sismondi, _Hist. des républiques ital._

(_N. du Tr._)]

[Note 75: Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça
jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit
dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé
pour le tuer.

(_N. du Tr._)]

[Note 76: Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.

(_N. du Tr._)]

[Note 77: Cette femme, dont le nom était _Gemma_, appartenait à une des
plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille _Donati_. Corso
Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée
comme étant _admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge
scriptum esse legimus_, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo
Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que
les hommes de lettres ne devraient pas se marier: _Qui il Boccacio non
ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si
ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e
figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che_,
etc., _ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze
assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie_,
etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à
l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus
heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne
contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles
contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne
savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons
seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se
ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: _L'uomo_ è
animale civile, _secondo piace a tutti i filosofi_; et il conclut de là
que la plus grande preuve du _civisme de l'animal_ est _la prima
congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città_.]




Chant Deuxième.


L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose
révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux
hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert
du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où
gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine
condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans
leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le
sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne
n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à
eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais
connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie?
Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale,
m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux
qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es
encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton
langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute
l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi
sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs
de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels
accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus
beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe
entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à
la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant
la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui
que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur!
malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui
restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les
vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne
ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages
dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le
volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le
sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour
l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que
les ténèbres soient[78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi,
contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant,
paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les
fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure?
Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le
seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se
dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où
l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet
empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus
par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la
gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui
nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont
l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions
figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des
neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des
déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec
complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son
aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui,
devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et
le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc
toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les
tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à
venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière
des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges
nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds,
Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de
victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte
sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux
safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge,
encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à
Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations
saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici
venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus
humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des
morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent
tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à
leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se
lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes[79]; l'armée;
qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef,
et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal
rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a
entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus
pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon[80]; jamais, non jamais
l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne
devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les
Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et
pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui
fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan[81]
ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du
laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble
proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse;
l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille
soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point
ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans
qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où
gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les
Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages
plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte
à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix
à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char
du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela
est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas[82], mais
elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le
jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont
que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du
pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de
diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans.
N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des
bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort
sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la
faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma
belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des
espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul
coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la
discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à)
qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour
montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes
impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant
_un seul_ devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: Allusion au mot fameux de la _Genèse_: «Que la lumière soit.»
M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»

(_N. du Tr._)]

[Note 79: Voir _Sacco di Roma_, généralement attribué à Guichardin. Il y
a un autre récit composé par un Jacopo _Buonaparte, gentiluomo
samminiatese che vi si trovò presente_.]

[Note 80: Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant
l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.

(_N. du Tr._)]

[Note 81: Nom poétique du Pô.

   _Fluviorum rex Eridanus_.

VIRG.

(_N. du Tr._)]

[Note 82: M.A.P. traduit: «Le _sol_ ne combattra pas _seul_.»

(_N. du Tr._)]




Chant Troisième.


Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes,
étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir
et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à
mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez
d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui,
tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent
naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme
une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos
mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à
travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la
vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la
toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de
la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des
séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes
enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la
souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes,
et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se
courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma
patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je
dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans
l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je
ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après
un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et
de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur
sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de
nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui
étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta
nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe
se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres
s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du
monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans,
généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont
de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur
les mers lointaines[83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent
leur nom[84]; c'est pour _toi_ seule que leur bras est impuissant; et
toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux,
mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la
même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand
homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra
libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par
les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton
horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et
par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que
par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison.
Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité,
quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints
poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large;
ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur
verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux;
harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns
la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un
regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des
airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes
seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice!
Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui,
comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à
lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. _Celui qui entre
comme hôte dans le palais d'un tyran_[85], devient aussitôt un esclave;
ses pensées sont la proie d'autrui; _et le jour qui voit le captif
attaché à la chaîne_[86], _le voit soudain moitié moins homme_;--la
castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin
du trône, perd sa verve, obligée à _plaire_.--Quelle tâche servile, que
de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables
aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop
long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force
ou ruse[87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux
accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir:
comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne
s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme
parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que
la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des
faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un
d'eux[88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour
sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes;
l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de
liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra
encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard
naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui:
le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce
qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec
moi. Le premier[89] créera une époque avec sa lyre, et remplira
l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à
l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa
pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon
qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes;
et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du
poète aura de transparence!--Le second[90], sur un ton plus tendre et
plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les
armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien
pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des
saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers
braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de
leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la
première croix fut rouge du sang des veines de notre _sauveur_, voilà
l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa
liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le
langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité
un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera
son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du
Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à
la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot
du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les
factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui
regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera
immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais
été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort?
Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une
torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une
tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde
de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la
pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au
monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait
pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai
poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours
des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses
olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses
enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes
ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang
électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une
ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce
qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle
récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage
cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière,
ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal;
ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas
à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit
succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies
suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment
d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile
fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie;
c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux
écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques
esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter
la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à
eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin,
quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi
eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine
que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs
cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du
redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne
brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne
luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à
l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses
entrailles.

[Note 83: Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie,
Montecuculli.]

[Note 84: Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.]

[Note 85: Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant
congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.]

[Note 86: Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.]

[Note 87: Il y a dans le texte un jeu de mots, une _paronomase_
intraduisible: _or force, or forge_.

(_N. du Tr._)]

[Note 88: Pétrarque.]

[Note 89: L'Arioste.

(_N. du Tr._)]

[Note 90: Le Tasse.

(_N. du Tr._)]




Chant Quatrième.


Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs
inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils
aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées
à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et
rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier;
mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des
passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une
haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes
qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce
génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire;
qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race
nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible
supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours
dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un
sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse
battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le
souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur
qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme
presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs
créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le
ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que
toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la
vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine
que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent
pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté,
transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre
pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus.
Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et,
consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le
génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent
devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui
firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce.
Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes
grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains
revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes.
Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de
nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est
encore debout, un dôme[91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux[92];
dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut
auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais
pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où
toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la
vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin
téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts
reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il
plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu[93] dont la voix entraîne
Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que
son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le
trône du suprême juge[94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai
vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de
grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le
germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin[95], qui ai
traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du
cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je
prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les
nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie
s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux
par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs
son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains
s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang
une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur
la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à
l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans
sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des
tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux
pontifes orgueilleux[96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la
plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos
besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui
travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui
fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui,
habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une
posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose
et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur
la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le
ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux
pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs
droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée,
ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples
répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la
peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter
un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur
destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y
laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de
leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions
profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma
maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la
haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles
malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton
orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de
tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car
le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à
ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce
qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en
discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de
l'incestueux commerce de la mort et du péché[97], dans l'art de
l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le
frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des
despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré,
comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de
tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les
prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les
mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à
l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son
destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il
naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde
des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à
honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras
jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple[98]?» Tous tes châtimens
sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine;
car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté,
tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu
as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir
l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec
l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames
privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas
plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la
vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à
reconnaître le prophète dans sa tombe.

[Note 91: La coupole de Saint-Pierre.]

[Note 92: M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son
image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron
une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été
bâtie sur les restes du Panthéon.

(_N. du Tr._)]

[Note 93: La statue de Moïse sur le monument de Jules II.

SONNETTO
_di Giovanni Battista Zappi_.

   _Chi è costui, che in dura pietra scolto,
     Siede gigante; e le più illustre, e conte
     Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte
     Le labbia sì, che le parole ascolto?

   Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto
     Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,
     Quest' è Mosè, quando scendea del monte,
     E gran parte del Nume avea nel volto.

   Tal era allor, che le sonanti, e vaste
     Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale
     Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.

   E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?
     Alzata aveste imago a questa eguale!
     Ch' era men fallo l' adorar costui_.]

[Note 94: Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.]

[Note 95: J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me
rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel
point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la _Divine Comédie_;
mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.]

[Note 96: On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et
combien il fut négligé par Léon X.]

[Note 97: Voir Milton, _Paradis perdu_, ch. II. Le péché, démon féminin,
sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut
soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui,
aussitôt après sa naissance, viola sa mère.

(_Note de Lord Byron_.)

Les Anglais donnent à la mort (_death_) le sexe masculin, et au péché
(_sin_) le sexe féminin.

(_N. du Tr._)]

[Note 98: «_E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del
reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai
lunga che conuncia_:--«_Popule mi, quid feci tibi_?»

(_Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino_.)]

FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.




MISCELLANÉES.



I.

LE RÊVE.


1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire
à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et
d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité.
Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes;
des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur
nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre
être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de
notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent
comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de
l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la
peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous
faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte
d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une
ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a
le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que
ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent
survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai
rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée
de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une
longue vie en une seule heure.

2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une
colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un
cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il
n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts
et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et
une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était
couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la
nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille
regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne
regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle;
tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse[99]. Elle, comme
la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être
tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son cœur
avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre
qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il
avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne
respirait, n'existait qu'en _elle_; la voix de cette vierge était sa
voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'_elle_
prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus
que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il
avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie:
l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était _elle_: lui
disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune
homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de
couleur,--et pourtant son cœur ignorait la cause de cette orageuse
agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres
sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait
comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait
point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en
avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et
honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui
déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse
profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un
autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le
courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait
auprès d'elle.

3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant
de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le
jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et
se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots
que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la
secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses
dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais
sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte
de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air
serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de
lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein
de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle
ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il
serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une
page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite;
il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais
non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de
mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à
cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.

4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans
les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame
savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de
spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait
été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je
voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des
ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant
de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes
tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux
qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient
l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient
attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait
la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour:
ils n'avaient, pour pavillon[100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel
bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans
l'empyrée.

5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain,
était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa
demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure
natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils
de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage,
qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de
son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems
retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima,
et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une
espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal
réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa
douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se
croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la
tourmentait,--un spectre du passé.

6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de
retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée;
oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à
l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme
prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la
solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment
sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout
cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il
prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles:
autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce
qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre,
le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin,
toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de
qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la
lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?

7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en
vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de
l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat
ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue
la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des
combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et
inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le
monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus
profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce,
sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la
distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend
la froide réalité trop réelle?

8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme
auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou
étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de
désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à
tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à
l'ancien monarque du Pont[101], il savourât impunément les poisons, qui
n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment:
il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il
devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les
étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces
conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit
parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent
une merveille et un secret.--Ainsi soit.

9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était
vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé
presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous
les deux à l'infortune.

[Note 99: Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le
souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille,
c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve
représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de
l'auteur.

(_N. du Tr._)]

[Note 100: _They were canopied by the blue sky_.

Gilbert a dit:

Ciel, pavillon de l'homme, etc.

(_N. du Tr._)]

[Note 101: Mithridate, roi de Pont.]




II.

LES TÉNÈBRES.


J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du
jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à
l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie
roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin
venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes
oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous
les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le
retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des
rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés,
tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et
les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour
s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'œil
des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus
dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient
incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et
s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec
fracas[102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces
feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard
un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient
leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs
mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là,
alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une
inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis,
avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre,
grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi,
et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes
inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et
craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule;
elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces
animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait
cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait
qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les
ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la
terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la
mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine
dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs
ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et
amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes
attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près
d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés,
jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute
d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées
les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait
point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non
interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne
répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le
nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient
seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons
expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet
profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches,
comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en
frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala
un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie
dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et
s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils
moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant
chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit
_démon_. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et
puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes,
plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile.
Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans
leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots,
pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque
fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme
immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la
lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère
stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas
besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.

[Note 102: Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:

                   _The crackling trunks
   Exstinguished with a crash_.

(_N. du Tr._)]




III.

TOMBEAU DE CHURCHILL[103],

FAIT EXACT A LA LETTRE.


J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son
âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non
sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette
pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus
d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au
gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur
ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me
répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs
viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que
je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette
fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le
voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle
gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si
tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de
tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste
tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la
combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que
la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le
rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un
soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous
informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux
écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui
payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à
votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche
quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme,
quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous
souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que
ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il
faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et
avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette
homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et
le néant d'un nom.

[Note 103: Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764.
Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et
mordante: entr'autres, _la Rosciade_, _la Nuit_, _l'Esprit_, etc.

(_N. du. Tr._)]




IV.

PROMÉTHÉE.


1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la
race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux:
quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence
souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières
sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet
accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui
craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa
plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.

2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la
souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut
tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain
principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir,
te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton
lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre
t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton
supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot
pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son
ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler,
que les foudres en sa main tremblèrent.

3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la
somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son
esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par
ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame
inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une
leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin
et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde
troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa
funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et
isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut
opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein
des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame
triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort
une victoire.




V.

MONODIE

SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN, PRONONCÉE AU THÉÂTRE
DE DRURY-LANE.


Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres
d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette
heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a
été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait
cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette
arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui
n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne
peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une
sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil
cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici
bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une
heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde
ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète
sans douleur cuisante.

Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été
s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre
cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et
anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est
éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son
heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer
universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur
d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec
le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les
durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse
aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt
trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce
ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait
tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du
conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était
le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres
l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes
remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan
opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel[104],
c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la
voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce
mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent
obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes
créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de
la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne
savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent
dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres
merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine
perfection par la volonté créatrice de sa pensée[105]; c'est ici qu'est
leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore
de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse
auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!

[Note 104: Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de
Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la
Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin
de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait
l'effet immédiat de ce discours.]

[Note 105: Il y a dans le texte: «_By the_ fiat _of his thought_,» mot à
mot, par le _fiat_ de sa pensée. C'est une allusion au _fiat lux_ de la
_Genèse_. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?

(_N. du Tr._)]

Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée
par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes
qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du
chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah!
combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être
que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics
sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse
à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande
renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait
sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le
jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que
dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la
gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi
doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le
mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de
l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté
se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé,
et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour
adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et
lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les
caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de
nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les
hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans
succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment,
portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes
froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par
l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui
tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène
comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu
quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus
douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer;
pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix
d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore,
pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de
l'admirable Trinité[106]! l'homme, dont les paroles étaient des
étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est
chère, il était votre maître,--rivalisez _ici_ avec lui! Vous, hommes
d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez
ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée,
aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons
l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie
plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de
la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie
pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui
nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul
homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant
Shéridan!

[Note 106: Fox--Pitt--Burke.]




VI.

ADRESSE

PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE, samedi, 10 octobre
1812.


Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du
drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les
flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de
régner.

Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat
insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens
massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la
nuit, comme autrefois la colonne d'Israël[107]; qui vîtes la longue
pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la
Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner
d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre
s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs
aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres
noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler
la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit
où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de
la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il
digne de lui et de _vous_?

[Note 107: La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple
israélite à sa sortie d'Égypte.

(_N. du Tr_.)]

Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la
torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et
commande au drame, d'_être_ là où il a déjà _été_. La naissance de ce
monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable
orgueil? et dites: _c'est très-bien_[108]!

[Note 108: _How well_! combien bien! c'est le cri d'acclamation
correspondant à notre _bravo_.

(_N. du Tr._)]

Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous
du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières
s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir
du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre
Siddons[109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus
sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick;
c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière
fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en
pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore
fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une
tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas
le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez
de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement
réserver tous vos honneurs pour les morts!

[Note 109: Célèbre actrice, sœur des Kemble.

(_N. du Tr._)]

Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos
annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley[110] cessât
d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de _nos_
ancêtres, que le sont des _leurs_ les héritiers d'un noble sang. Tandis
qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo[111], pour réclamer
ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons
cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre
arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles
descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.

[Note 110: Shéridan.

(_N. du Tr._)]

[Note 111: Voir le _Macbeth_ de Shakspeare.

(_N. du Tr._)]

Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter
un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent
du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence
conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que
vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser
à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes
présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste
silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le
dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en
applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces
de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.

Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique
règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche
de son héraut, recevez aussi _nos_ complimens de bienvenue, complimens
qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le
rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des
anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des
Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous,
puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!




VII

ODE A VENISE[112].

[Note 112: On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes
ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à
Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais
elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie
qui s'y déploie.

(_N. du Tr._)]


O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les
ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et
une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront!
Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes
enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que
dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la
vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux
vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé
jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont
aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à
travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de
siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de
richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les
monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes,
l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu;
et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour,
comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes
paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de
la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement
d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre
du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du
secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de
douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux
que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice
promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et
ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur,
éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la
défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des
membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière,
se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls;
néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances,
que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit
libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se
met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de
l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces
mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent
plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la
chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides,
que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin,
le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et
ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.

Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et
mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et
reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce
qui _a été_? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui
pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre
l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à
toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles
vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la
sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre
sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un
héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups
sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos
charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une
épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve _réelle_ de la loyauté,
baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de
marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé,
tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime,
sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et
gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en
petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables
engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison;
qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la
liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en
rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les
autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la
chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la
charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car
leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne
ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre,
qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la
sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la
nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent
que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des
saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la
repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont
libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!

Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis
votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus
puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non
l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à
ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne
pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la
foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages
du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes
eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne
buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait
la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle
relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices,
incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce
croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité
qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux
oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux
efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se
nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce
que _nous_, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec
quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.

Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant.
Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et
souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et
jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de
nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de
triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une
grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse
dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et
qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble
distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le
genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une
baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une
grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux
invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une
nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain
d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des
franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux
vaudrait le sang

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