Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu
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Title: Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu
Author: Benjamin Constant
Release date: February 14, 2009 [eBook #28078]
Language: French
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Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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ADOLPHE
ANECDOTE TROUVÉE DANS LES PAPIERS D'UN INCONNU,
PAR BENJAMIN CONSTANT
NOUVELLE ÉDITION,
SUIVIE DE
Quelques réflexions sur le Théâtre Allemand et sur la tragédie de
Wallstein,
Et de l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation.
PARIS,
CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
1842.
NOTE.
À la suite d'ADOLPHE, nous réimprimons deux autres ouvrages de Benjamin
Constant, que les meilleurs juges regardent comme deux chefs-d'oeuvre.
L'un est la _préface_ de sa traduction de Wallstein de Schiller; l'autre
est la célèbre brochure qu'il publia pendant son exil, en 1813, _sur
l'Esprit de conquête et sur l'Usurpation_.
La réunion de ces trois ouvrages fait de ce volume une édition des
OEUVRES CHOISIES DE BENJAMIN CONSTANT, que les personnes de goût nous
sauront gré d'avoir ajoutée à la _collection des meilleurs ouvrages_ que
nous publions dans notre format.
CH.
TABLE DU VOLUME.
Préface d'Adolphe.
Avis de l'_Éditeur._
Adolphe.
Quelques réflexions sur Wallstein de Schiller, et sur le Théâtre
allemand.
De l'Esprit de Conquête et de l'Usurpation.
Préface de la première Édition
Préface de la troisième Édition
_Première Partie_. De l'esprit de Conquête
_Deuxième Partie_. De l'Usurpation
Essai sur Adolphe
PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION.
Ce n'est pas sans quelque hésitation que j'ai consenti à la réimpression
de ce petit ouvrage, publié il y a dix ans. Sans la presque certitude
qu'on voulait en faire une contrefaçon en Belgique, et que cette
contrefaçon, comme la plupart de celles que répandent en Allemagne et
qu'introduisent en France les contrefacteurs belges, serait grossie
d'additions et d'interpolations auxquelles je n'aurais point eu de part,
je ne me serais jamais occupé de cette anecdote, écrite dans l'unique
pensée de convaincre deux ou trois amis, réunis à la campagne, de la
possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les
personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours
la même.
Une fois occupé de ce travail, j'ai voulu développer quelques autres
idées qui me sont survenues et ne m'ont pas semblé sans une certaine
utilité. J'ai voulu peindre le mal que font éprouver même aux coeurs
arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à
se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont. À distance,
l'image de la douleur qu'on impose paraît vague et confuse, telle qu'un
nuage facile à traverser; on est encouragé par l'approbation d'une
société toute factice, qui supplée aux principes par les règles et aux
émotions par les convenances, et qui hait le scandale comme importun,
non comme immoral, car elle accueille assez bien le vice quand le
scandale ne s'y trouve pas; on pense que des liens formés sans réflexion
se briseront sans peine. Mais quand on voit l'angoisse qui résulte de
ces liens brisés, ce douloureux étonnement d'une âme trompée, cette
défiance qui succède à une confiance si complète, et qui, forcée de se
diriger contre l'être à part du reste du monde, s'étend à ce monde tout
entier, cette estime refoulée sur elle-même et qui ne sait plus où se
replacer; on sent alors qu'il y a quelque chose de sacré dans le coeur
qui souffre parce qu'il aime; on découvre combien sont profondes les
racines de l'affection qu'on croyait inspirer sans la partager; et si
l'on surmonte ce qu'on appelle faiblesse, c'est en détruisant en
soi-même tout ce qu'on a de généreux, en déchirant tout ce qu'on a de
fidèle, en sacrifiant tout ce qu'on a de noble et de bon. On se relève
de cette victoire, à laquelle les indifférents et les amis
applaudissent, ayant frappé de mort une portion de son âme, bravé la
sympathie, abusé de la faiblesse, outragé la morale en la prenant pour
prétexte de la dureté; et l'on survit à sa meilleure nature, honteux ou
perverti parce triste succès.
Tel a été le tableau que j'ai voulu tracer dans _Adolphe_. Je ne sais si
j'ai réussi; ce qui me ferait croire au moins à un certain mérite de
vérité, c'est que presque tous ceux de mes lecteurs que j'ai rencontrés
m'ont parlé d'eux-mêmes comme ayant été dans la position de mon héros.
Il est vrai qu'à travers les regrets qu'ils montraient de toutes les
douleurs qu'ils avaient causées, perçait je ne sais quelle satisfaction
de fatuité; ils aimaient à se peindre comme ayant, de même qu'Adolphe,
été poursuivis par les opiniâtres affections qu'ils avaient inspirées,
et victimes de l'amour immense qu'on avait conçu pour eux. Je crois que
pour la plupart ils se calomniaient, et que si leur vanité les eût
laissés tranquilles, leur conscience eût pu rester en repos.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m'est devenu fort
indifférent; je n'attache aucun prix à ce roman, et je répète que ma
seule intention, en le laissant reparaître devant un public qui l'a
probablement oublié, si tant est que jamais il l'ait connu, a été de
déclarer que toute édition qui contiendrait autre chose que ce qui est
renfermé dans celle-ci ne viendrait pas de moi, et que je n'en serais
pas responsable.
AVIS DE L'ÉDITEUR.
Je parcourais l'Italie, il y a bien des années. Je fus arrêté dans une
auberge de Cerenza, petit village de la Calabre, par un débordement du
Neto; il y avait dans la même auberge un étranger qui se trouvait forcé
d'y séjourner pour la même cause. Il était fort silencieux et paraissait
triste; il ne témoignait aucune impatience. Je me plaignais quelquefois
à lui, comme au seul homme à qui je pusse parler dans ce lieu, du retard
que notre marche éprouvait. Il m'est égal, me répondait-il, d'être ici
ou ailleurs. Notre hôte, qui avait causé avec un domestique napolitain
qui servait cet étranger sans savoir son nom, me dit qu'il ne voyageait
point par curiosité, car il ne visitait ni les ruines, ni les sites, ni
les monuments, ni les hommes. Il lisait beaucoup, mais jamais d'une
manière suivie; il se promenait le soir, toujours seul, et souvent il
passait des journées entières assis, immobile, la tête appuyée sur les
deux mains.
Au moment où les communications, étant rétablies, nous auraient permis
départir, cet étranger tomba très-malade. L'humanité me fit un devoir de
prolonger mon séjour auprès de lui pour le soigner. Il n'y avait à
Cerenza qu'un chirurgien de village; je voulais envoyer à Cozenze
chercher des secours plus efficaces. Ce n'est pas la peine, me dit
l'étranger; l'homme que voilà est précisément ce qu'il me faut. Il avait
raison, peut-être plus qu'il ne le pensait, car cet homme le guérit. Je
ne vous croyais pas si habile, lui dit-il avec une sorte d'humeur en le
congédiant; puis il me remercia de mes soins, et il partit.
Plusieurs mois après, je reçus à Naples une lettre de l'hôte de Cerenza,
avec une cassette trouvée sur la route qui conduit à Strongoli, route
que l'étranger et moi nous avions suivie, mais séparément. L'aubergiste
qui me l'envoyait se croyait sûr qu'elle appartenait à l'un de nous
deux. Elle renfermait beaucoup de lettres fort anciennes, sans adresses,
ou dont les adresses et les signatures étaient effacées, un portrait de
femme, et un cahier contenant l'anecdote ou l'histoire qu'on va lire.
L'étranger, propriétaire de ces effets, ne m'avait laissé en me quittant
aucun moyen de lui écrire; je les conservais depuis dix ans, incertain
de l'usage que je devais en faire, lorsqu'en ayant parlé par hasard à
quelques personnes dans une ville d'Allemagne, l'une d'entre elles me
demanda avec instance de lui confier le manuscrit dont j'étais
dépositaire. Au bout de huit jours, ce manuscrit me fut renvoyé avec une
lettre que j'ai placée à la fin de cette histoire, parce qu'elle serait
inintelligible si on la lisait avant de connaître l'histoire elle-même.
Cette lettre m'a décidé à la publication actuelle, en me donnant la
certitude qu'elle ne peut offenser ni compromettre personne. Je n'ai pas
changé un mot à l'original; la suppression même des noms propres ne
vient pas de moi: ils n'étaient désignés que comme ils sont encore, par
des lettres initiales.
ADOLPHE.
CHAPITRE PREMIER.
Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l'université de
Gottingue.--L'intention de mon père, ministre de l'électeur de ***,
était que je parcourusse les pays les plus remarquables de l'Europe. Il
voulait ensuite m'appeler auprès de lui, me faire entrer dans le
département dont la direction lui était confiée, et me préparer à le
remplacer un jour. J'avais obtenu, par un travail assez opiniâtre, au
milieu d'une vie très-dissipée, des succès qui m'avaient distingué de
mes compagnons d'étude, et qui avaient fait concevoir à mon père sur moi
des espérances probablement fort exagérées.
Ces espérances l'avaient rendu très-indulgent pour beaucoup de fautes
que j'avais commises. Il ne m'avait jamais laissé souffrir des suites de
ces fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes
à cet égard.
Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre.
J'étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect;
mais aucune confiance n'avait existé jamais entre nous. Il avait dans
l'esprit je ne sais quoi d'ironique qui convenait mal à mon caractère.
Je ne demandais alors qu'à me livrer à ces impressions primitives et
fougueuses qui jettent l'âme hors de la sphère commune, et lui inspirent
le dédain de tous les objets qui l'environnent. Je trouvais dans mon
père, non pas un censeur, mais un observateur froid et caustique, qui
souriait d'abord de pitié, et qui finissait bientôt la conversation avec
impatience. Je ne me souviens pas, pendant mes dix-huit premières
années, d'avoir eu jamais un entretien d'une heure avec lui. Ses lettres
étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles;
mais à peine étions-nous en présence l'un de l'autre, qu'il y avait en
lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m'expliquer, et qui
réagissait sur moi d'une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que
c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit
jusque dans l'âge le plus avancé, qui refoule sur notre coeur les
impressions les plus profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans
notre bouche tout ce que nous essayons de dire, et ne nous permet de
nous exprimer que par des mots vagues ou une ironie plus ou moins amère,
comme si nous voulions nous venger sur nos sentiments mêmes de la
douleur que nous éprouvons à ne pouvoir les faire connaître. Je ne
savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que
souvent, après avoir longtemps attendu de moi quelques témoignages
d'affection que sa froideur apparente semblait m'interdire, il me
quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à d'autres de ce
que je ne l'aimais pas.
Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi
timide que lui, mais plus agité, parce que j'étais plus jeune, je
m'accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j'éprouvais, à ne
former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur
exécution, à considérer les avis, l'intérêt, l'assistance et jusqu'à la
seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je
contractai l'habitude de ne jamais parler de ce qui m'occupait, de ne me
soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune, et de
l'animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins
fatigante, et qui m'aidait à cacher mes véritables pensées. De là une
certaine absence d'abandon qu'aujourd'hui encore mes amis me reprochent,
et une difficulté de causer sérieusement que j'ai toujours peine à
surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d'indépendance,
une grande impatience des liens dont j'étais environné, une terreur
invincible d'en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que
tout seul; et tel est même à présent l'effet de cette disposition d'âme,
que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir
entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement
naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n'avais point
cependant la profondeur d'égoïsme qu'un tel caractère paraît annoncer:
tout en ne m'intéressant qu'à moi, je m'intéressais faiblement à
moi-même. Je portais au fond de mon coeur un besoin de sensibilité dont
je ne m'apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me
détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient
ma curiosité. Cette indifférence sur tout s'était encore fortifiée par
l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé très-jeune, et sur laquelle
je n'ai jamais conçu que les hommes s'étourdissent si facilement.
J'avais, à l'âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont
l'esprit, d'une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à
développer le mien. Cette femme, comme tant d'autres, s'était, à
l'entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu'elle ne connaissait
pas, avec le sentiment d'une grande force d'âme et de facultés vraiment
puissantes. Comme tant d'autres aussi, faute de s'être pliée à des
convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances
trompées, sa jeunesse passer sans plaisir; et la vieillesse enfin
l'avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin
d'une de nos terres, mécontente et retirée, n'ayant que son esprit pour
ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d'un an, dans
nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes
ses faces, et la mort toujours pour terme de tout; et après avoir tant
causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux.
Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la
destinée, et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnait pas. Je lisais de
préférence dans les poëtes ce qui rappelait la brièveté de la vie
humaine. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort. Il
est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à
mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu'il
y a dans l'espérance quelque chose de douteux, et que, lorsqu'elle se
retire de la carrière de l'homme, cette carrière prend un caractère plus
sévère, mais plus positif? Serait-ce que la vie semble d'autant plus
réelle, que toutes les illusions disparaissent, comme la cime des
rochers se dessine mieux dans l'horizon lorsque les nuages se dissipent?
Je me rendis, en quittant Gottingue, dans la petite ville de D***. Cette
ville était la résidence d'un prince qui, comme la plupart de ceux de
l'Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d'étendue,
protégeait les hommes éclairés qui venaient s'y fixer, laissait à toutes
les opinions une liberté parfaite, mais qui, borné par l'ancien usage à
la société de ses courtisans, ne rassemblait par-là même autour de lui
que des hommes en grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus
accueilli dans cette cour avec la curiosité qu'inspire naturellement
tout étranger qui vient rompre le cercle de la monotonie et de
l'étiquette. Pendant quelques mois, je ne remarquai rien qui pût
captiver mon attention. J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me
témoignait; mais tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la
fatigue d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude aux
plaisirs insipides que l'on m'invitait à partager. Je n'avais de haine
contre personne, mais peu de gens m'inspiraient de l'intérêt: or les
hommes se blessent de l'indifférence; ils l'attribuent à la malveillance
ou à l'affectation; ils ne veulent pas croire qu'on s'ennuie avec eux
naturellement. Quelquefois je cherchais à contraindre mon ennui; je me
réfugiais dans une taciturnité profonde: on prenait cette taciturnité
pour du dédain. D'autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me
laissais aller à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en
mouvement, m'entraînait au delà de toute mesure. Je révélais en un jour
tous les ridicules que j'avais observés durant un mois. Les confidents
de mes épanchements subits et involontaires ne m'en savaient aucun gré,
et avaient raison; car c'était le besoin de parler qui me saisissait, et
non la confiance. J'avais contracté dans mes conversations avec la femme
qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion
pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules
dogmatiques. Lors donc que j'entendais la médiocrité disserter avec
complaisance sur des principes bien établis, bien incontestables en fait
de morale, de convenance ou de religion, choses qu'elle met assez
volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la contredire, non
que j'eusse adopté des opinions opposées, mais parce que j'étais
impatienté d'une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel
instinct m'avertissait d'ailleurs de me défier de ces axiomes généraux
si exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font
de leur morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mêle
le moins possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les
détails.
Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation de
légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes plaisanteries
comme des attentats contre tout ce qu'il y avait de plus respectable.
Ceux dont j'avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire
cause commune avec les principes qu'ils m'accusaient de révoquer en
doute; parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dépens les
uns des autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu'en faisant
remarquer leurs ridicules, je trahissais une confidence qu'ils m'avaient
faite; on eût dit qu'en se montrant à mes yeux tels qu'ils étaient, ils
avaient obtenu de ma part la promesse du silence: je n'avais point la
conscience d'avoir accepté ce traité trop onéreux. Ils avaient trouvé du
plaisir à se donner ample carrière, j'en trouvais à les observer et à
les décrire; et ce qu'ils appelaient une perfidie me paraissait un
dédommagement tout innocent et très-légitime.
Je ne veux point ici me justifier: j'ai renoncé depuis longtemps à cet
usage frivole et facile d'un esprit sans expérience; je veux simplement
dire, et cela pour d'autres que pour moi, qui suis maintenant à l'abri
du monde, qu'il faut du temps pour s'accoutumer à l'espèce humaine,
telle que l'intérêt, l'affectation, la vanité, la peur, nous l'ont
faite. L'étonnement de la première jeunesse, à l'aspect d'une société si
factice et si travaillée, annonce plutôt un coeur naturel qu'un esprit
méchant. Cette société d'ailleurs n'a rien à en craindre: elle pèse
tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante,
qu'elle ne tarde pas à nous façonner d'après le moule universel. Nous ne
sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous
trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l'on finit par respirer
librement dans un spectacle encombré par la foule, tandis qu'en entrant
on n'y respirait qu'avec effort.
Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils renferment en
eux-mêmes leur dissentiment secret; ils aperçoivent dans la plupart des
ridicules le germe des vices: ils n'en plaisantent plus, parce que le
mépris remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux.
Il s'établit donc, dans le petit public qui m'environnait, une
inquiétude vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune action
condamnable; on ne pouvait même m'en contester quelques-unes qui
semblaient annoncer de la générosité ou du dévoûment; mais on disait que
j'étais un homme immoral, un homme peu sûr: deux épithètes heureusement
inventées pour insinuer les faits qu'on ignore, et laisser deviner ce
qu'on ne sait pas.
CHAPITRE II.
Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m'apercevais point de l'impression
que je produisais, et je partageais mon temps entre des études que
j'interrompais souvent, des projets que je n'exécutais pas, des plaisirs
qui ne m'intéressaient guère, lorsqu'une circonstance, très-frivole en
apparence, produisit dans ma disposition une révolution importante.
Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis quelques
mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de la société dans
laquelle nous vivions: j'étais le confident très-désintéressé de son
entreprise. Après de longs efforts, il parvint à se faire aimer; et
comme il ne m'avait point caché ses revers et ses peines, il se crut
obligé de me communiquer ses succès: rien n'égalait ses transports et
l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de
n'en avoir pas essayé encore; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison
de femme qui pût flatter mon amour-propre; un nouvel avenir parut se
dévoiler à mes yeux; un nouveau besoin se fit sentir au fond de mon
coeur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité, sans doute, mais il
n'y avait pas uniquement de la vanité; il y en avait peut-être moins que
je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'homme sont confus et
mélangés; ils se composent d'une multitude d'impressions variées qui
échappent à l'observation; et la parole, toujours trop grossière et trop
générale, peut bien servir à les désigner, mais ne se sert jamais à les
définir.
J'avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système
assez immoral. Mon père, bien qu'il observât strictement les convenances
extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les
liaisons d'amour: il les regardait comme des amusements, sinon permis,
du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport
sérieux. Il avait pour principe qu'un jeune homme doit éviter avec soin
de faire ce qu'on nomme une folie, c'est-à-dire de contracter un
engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son
égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs; mais du
reste toutes les femmes, aussi longtemps qu'il ne s'agissait pas de les
épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis
être quittées; et je l'avais vu sourire avec une sorte d'approbation à
cette parodie d'un mot connu: _Cela leur fait si peu de mal, et à nous
tant de plaisir!_
L'on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de
cette espèce font une impression profonde, et combien à un âge où toutes
les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants
s'étonnent de voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde
applaudit, les règles directes qu'on leur a données. Ces règles ne sont
plus à leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont
convenus de leur répéter pour l'acquit de leur conscience, et les
plaisanteries leur semblent renfermer le véritable secret de la vie.
Tourmenté d'une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et je
regardais autour de moi; je ne voyais personne qui m'inspirât de
l'amour, personne qui me parût susceptible d'en prendre; j'interrogeais
mon coeur et mes goûts: je ne me sentais aucun mouvement de préférence.
Je m'agitais ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le
comte de P***, homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la
mienne. Il me proposa de venir le voir. Malheureuse visite! Il avait
chez lui sa maîtresse, une Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu'elle
ne fût plus de la première jeunesse. Cette femme, malgré sa situation
désavantageuse, avait montré, dans plusieurs occasions, un caractère
distingué. Sa famille, assez illustre en Pologne, avait été ruinée dans
les troubles de cette contrée. Son père avait été proscrit; sa mère
était allée chercher un asile en France, et y avait mené sa fille,
qu'elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement complet. Le comte de
P*** en était devenu amoureux. J'ai toujours ignoré comment s'était
formée une liaison qui, lorsque j'ai vu pour la première fois Ellénore,
était dès longtemps établie et pour ainsi dire consacrée. La fatalité de
sa situation ou l'inexpérience de son âge l'avait-elle jetée dans une
carrière qui répugnait également à son éducation, à ses habitudes, et à
la fierté qui faisait une partie très-remarquable de son caractère? Ce
que je sais, ce que tout le monde a su, c'est que la fortune du comte de
P*** ayant été presque entièrement détruite et sa liberté menacée,
Ellénore lui avait donné de telles preuves de dévoûment, avait rejeté
avec un tel mépris les offres les plus brillantes, avait partagé ses
périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie, que la sévérité
la plus scrupuleuse ne pouvait s'empêcher de rendre justice à la pureté
de ses motifs et au désintéressement de sa conduite. C'était à son
activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices de tout genre
qu'elle avait supportés sans se plaindre, que son amant devait d'avoir
recouvré une partie de ses biens. Ils étaient venus s'établir à D***
pour y suivre un procès qui pouvait rendre entièrement au comte de P***
son ancienne opulence, et comptaient y rester environ deux ans.
Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire; mais ses idées étaient justes,
et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois frappantes par
la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de
préjugés; mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt.
Elle attachait le plus grand prix à la régularité de la conduite,
précisément parce que la sienne n'était pas régulière suivant les
notions reçues. Elle était très-religieuse, parce que la religion
condamnait rigoureusement son genre de vie. Elle repoussait sévèrement
dans la conversation tout ce qui n'aurait paru à d'autres femmes que des
plaisanteries innocentes, parce qu'elle craignait toujours qu'on ne se
crût autorisé par son état à lui en adresser de déplacées. Elle aurait
désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé et de
moeurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle frémissait d'être
comparée se forment d'ordinaire une société mélangée, et, se résignant à
la perte de la considération, ne cherchent dans leurs relations que
l'amusement. Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa
destinée. Elle protestait, pour ainsi dire, par chacune de ses actions
et de ses paroles, contre la classe dans laquelle elle se trouvait
rangée; et comme elle sentait que la réalité était plus forte qu'elle,
et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle était fort
malheureuse. Elle élevait deux enfants qu'elle avait eus du comte de
P***, avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu'une
révolte secrète se mêlait à l'attachement plutôt passionné que tendre
qu'elle leur montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns.
Lorsqu'on lui faisait à bonne intention quelque remarque sur ce que ses
enfants grandissaient, sur les talents qu'ils promettaient d'avoir, sur
la carrière qu'ils auraient à suivre, on la voyait pâlir de l'idée qu'il
faudrait qu'un jour elle leur avouât leur naissance. Mais le moindre
danger, une heure d'absence, la ramenait à eux avec une anxiété où l'on
démêlait une espèce de remords, et le désir de leur donner par ses
caresses le bonheur qu'elle n'y trouvait pas elle-même. Cette opposition
entre ses sentiments et la place qu'elle occupait dans le monde avait
rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et taciturne;
quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle était tourmentée
d'une idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale,
elle ne restait jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y
avait dans sa manière quelque chose de fougueux et d'inattendu qui la
rendait plus piquante qu'elle n'aurait dû l'être naturellement. La
bizarrerie de sa position suppléait en elle à la nouveauté des idées. On
l'examinait avec intérêt et curiosité comme un bel orage.
Offerte à mes regards dans un moment où mon coeur avait besoin d'amour,
ma vanité, de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi.
Elle-même trouva du plaisir dans la société d'un homme différent de ceux
qu'elle avait vus jusqu'alors. Son cercle s'était composé de quelques
amis ou parents de son amant et de leurs femmes, que l'ascendant du
comte de P*** avait forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient
dépourvus de sentiments aussi bien que d'idées; les femmes ne
différaient de leurs maris que par une médiocrité plus inquiète et plus
agitée, parce qu'elles n'avaient pas, comme eux, cette tranquillité
d'esprit qui résulte de l'occupation et de la régularité des affaires.
Une plaisanterie plus légère, une conversation plus variée, un mélange
particulier de mélancolie et de gaîté, de découragement et d'intérêt,
d'enthousiasme et d'ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore. Elle
parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours
avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire
jour à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables,
plus naïves et plus neuves; car les idiomes étrangers rajeunissent les
pensées, et les débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour
à tour communes et affectées. Nous lisions ensemble des poëtes anglais;
nous nous promenions ensemble. J'allais souvent la voir le matin; j'y
retournais le soir: je causais avec elle sur mille sujets.
Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son
caractère et de son esprit; mais chaque mot qu'elle disait me semblait
revêtu d'une grâce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans
ma vie un nouvel intérêt, animait mon existence d'une manière inusitée.
J'attribuais à son charme cet effet presque magique: j'en aurais joui
plus complétement encore sans l'engagement que j'avais pris envers mon
amour-propre. Cet amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je
me croyais comme obligé de marcher au plus vite vers le but que je
m'étais proposé: je ne me livrais donc pas sans réserve à mes
impressions. Il me tardait d'avoir parlé, car il me semblait que je
n'avais qu'à parler pour réussir. Je ne croyais point aimer Ellénore;
mais déjà je n'aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
m'occupait sans cesse: je formais mille projets; j'inventais mille
moyens de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre
du succès parce qu'elle n'a rien essayé.
Cependant une invincible timidité m'arrêtait: tous mes discours
expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne
l'avais projeté. Je me débattais intérieurement: j'étais indigné contre
moi-même.
Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte avec
honneur à mes propres yeux. Je me dis qu'il ne fallait rien précipiter,
qu'Ellénore était trop peu préparée à l'aveu que je méditais, et qu'il
valait mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec
nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos
impuissances ou nos faiblesses: cela satisfait cette portion de nous qui
est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.
Cette situation se prolongea. Chaque jour, je fixais le lendemain comme
l'époque invariable d'une déclaration positive, et chaque lendemain
s'écoulait comme la veille. Ma timidité me quittait dès que je
m'éloignais d'Ellénore; je reprenais alors mes plans habiles et mes
profondes combinaisons: mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle, que
je me sentais de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait lu dans
mon coeur, en son absence, m'aurait pris pour un séducteur froid et peu
sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi
un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait également trompé
dans ces deux jugements: il n'y a point d'unité complète dans l'homme,
et presque jamais personne n'est tout-à-fait sincère ni tout-à-fait de
mauvaise foi.
Convaincu par ces expériences réitérées que je n'aurais jamais le
courage de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le comte de
P*** était absent. Les combats que j'avais livrés longtemps à mon propre
caractère, l'impatience que j'éprouvais de n'avoir pu le surmonter, mon
incertitude sur le succès de ma tentative, jetèrent dans ma lettre une
agitation qui ressemblait fort à l'amour. Échauffé d'ailleurs que
j'étais par mon propre style, je ressentais, en finissant d'écrire, un
peu de la passion que j'avais cherché à exprimer avec toute la force
possible.
Ellénore vit dans ma lettre ce qu'il était naturel d'y voir, le
transport passager d'un homme qui avait dix ans de moins qu'elle, dont
le coeur s'ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et
qui méritait plus de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté,
me donna des conseils affectueux, m'offrit une amitié sincère, mais me
déclara que jusqu'au retour du comte de P*** elle ne pourrait me
recevoir.
Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s'irritant de l'obstacle,
s'empara de toute mon existence. L'amour, qu'une heure auparavant je
m'applaudissais de feindre, je crus tout à coup l'éprouver avec fureur.
Je courus chez Ellénore; on me dit qu'elle était sortie. Je lui écrivis;
je la suppliai de m'accorder une dernière entrevue; je lui peignis en
termes déchirants mon désespoir, les projets funestes que m'inspirait sa
cruelle détermination. Pendant une grande partie du jour, j'attendis
vainement une réponse. Je ne calmai mon inexprimable souffrance qu'en me
répétant que le lendemain je braverais toutes les difficultés pour
pénétrer jusqu'à Ellénore et pour lui parler. On m'apporta le soir
quelques mots d'elle: ils étaient doux. Je crus y remarquer une
impression de regret et de tristesse; mais elle persistait dans sa
résolution, qu'elle m'annonçait comme inébranlable. Je me présentai de
nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont
ses gens ignoraient le nom. Ils n'avaient même aucun moyen de lui faire
parvenir des lettres.
Je restai longtemps immobile à sa porte, n'imaginant plus aucune chance
de la retrouver. J'étais étonné moi-même de ce que je souffrais. Ma
mémoire me retraçait les instants où je m'étais dit que je n'aspirais
qu'à un succès; que ce n'était qu'une tentative à laquelle je
renoncerais sans peine. Je ne concevais rien à la douleur violente,
indomptable, qui déchirait mon coeur. Plusieurs jours se passèrent de la
sorte. J'étais également incapable de distraction et d'étude. J'errais
sans cesse devant la porte d'Ellénore. Je me promenais dans la ville,
comme si, au détour de chaque rue, j'avais pu espérer de la rencontrer.
Un matin, dans une de ces courses sans but, qui servaient à remplacer
mon agitation par de la fatigue, j'aperçus la voiture du comte de P***,
qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre. Après
quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon trouble, du
départ subit d'Ellénore. Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques
lieues d'ici, a éprouvé je ne sais quel événement fâcheux qui a fait
croire à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est
partie sans me consulter. C'est une personne que tous ses sentiments
dominent, et dont l'âme, toujours active, trouve presque du repos dans
le dévoûment. Mais sa présence ici m'est trop nécessaire; je vais lui
écrire: elle reviendra sûrement dans quelques jours.
Cette assurance me calma; je sentis ma douleur s'apaiser. Pour la
première fois depuis le départ d'Ellénore, je pus respirer sans peine.
Son retour fut moins prompt que ne l'espérait le comte de P***. Mais
j'avais repris ma vie habituelle, et l'angoisse que j'avais éprouvée
commençait à se dissiper, lorsqu'au bout d'un mois M. de P*** me fit
avertir qu'Ellénore devait arriver le soir. Comme il mettait un grand
prix à lui maintenir dans la société la place que son caractère
méritait, et dont sa situation semblait l'exclure, il avait invité à
souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses amies qui avaient
consenti à voir Ellénore.
Mes souvenirs reparurent, d'abord confus, bientôt plus vifs. Mon
amour-propre s'y mêlait. J'étais embarrassé, humilié, de rencontrer une
femme qui m'avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir,
souriant à mon approche de ce qu'une courte absence avait calmé
l'effervescence d'une jeune tête; et je démêlais dans ce sourire une
sorte de mépris pour moi. Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je
m'étais levé, ce jour-là même, ne songeant plus à Ellénore; une heure
après avoir reçu la nouvelle de son arrivée, son image errait devant mes
yeux, régnait sur mon coeur, et j'avais la fièvre de la crainte de ne pas
la voir.
Je restai chez moi toute la journée; je m'y tins, pour ainsi dire,
caché: je tremblais que le moindre mouvement ne prévint notre rencontre.
Rien pourtant n'était plus simple, plus certain; mais je la désirais
avec tant d'ardeur, qu'elle me paraissait impossible. L'impatience me
dévorait: à tous les instants je consultais ma montre. J'étais obligé
d'ouvrir la fenêtre pour respirer; mon sang me brûlait en circulant dans
mes veines.
Enfin j'entendis sonner l'heure à laquelle je devais me rendre chez le
comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité; je m'habillai
lentement; je ne me sentais plus pressé d'arriver: j'avais un tel effroi
que mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je
courais risque d'éprouver, que j'aurais consenti volontiers à tout
ajourner.
Il était assez tard lorsque j'entrai chez M. de P***. J'aperçus Ellénore
assise au fond de la chambre; je n'osais avancer, il me semblait que
tout le monde avait les yeux fixés sur moi. J'allai me cacher dans un
coin du salon, derrière un groupe d'hommes qui causaient. De là je
contemplais Ellénore: elle me parut légèrement changée, elle était plus
pale que de coutume. Le comte me découvrit dans l'espèce de retraite où
je m'étais réfugié; il vint à moi, me prit par la main, et me conduisit
vers Ellénore. Je vous présente, lui dit-il en riant, l'un des hommes
que votre départ inattendu a le plus étonnés. Ellénore parlait à une
femme placée à côté d'elle. Lorsqu'elle me vit, ses paroles s'arrêtèrent
sur ses lèvres; elle demeura tout interdite: je l'étais beaucoup
moi-même.
On pouvait nous entendre: j'adressai à Ellénore des questions
indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On
annonça qu'on avait servi; j'offris à Ellénore mon bras, qu'elle ne put
refuser. Si vous ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me
recevoir demain chez vous à onze heures, je pars à l'instant,
j'abandonne mon pays, ma famille et mon père, je romps tous mes liens,
j'abjure tous mes devoirs, et je vais, n'importe où, finir au plus tôt
une vie que vous vous plaisez à empoisonner. Adolphe! me répondit-elle
et elle hésitait. Je fis un mouvement pour m'éloigner. Je ne sais ce que
mes traits exprimèrent, mais je n'avais jamais éprouvé de contraction si
violente.
Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d'affection se peignit sur sa
figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure...
Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je
pressai sa main de mon bras; nous nous mîmes à table.
J'aurais voulu m'asseoir à côté d'Ellénore, mais le maître de la maison
l'avait autrement décidé: je fus placé à peu près vis-à-vis d'elle. Au
commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la
parole, elle répondait avec douceur; mais elle retombait bientôt dans la
distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son
abattement, lui demanda si elle était malade. Je n'ai pas été bien dans
ces derniers temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort
ébranlée. J'aspirais à produire dans l'esprit d'Ellénore une impression
agréable; je voulais, en me montrant aimable et spirituel, la disposer
en ma faveur, et la préparer à l'entrevue qu'elle m'avait accordée.
J'essayai donc de mille manières de fixer son attention. Je ramenai la
conversation sur des sujets que je savais l'intéresser; nos voisins s'y
mêlèrent: j'étais inspiré par sa présence; je parvins à me faire écouter
d'elle, je la vis bientôt sourire: j'en ressentis une telle joie, mes
regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu'elle ne put s'empêcher
d'en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent: elle
ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du
bonheur que je lui devais; et quand nous sortîmes de table, nos coeurs
étaient d'intelligence comme si nous n'avions jamais été séparés. Vous
voyez, lui dis-je en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que
vous disposez de toute mon existence; que vous ai-je fait pour que vous
trouviez du plaisir à la tourmenter?
CHAPITRE III.
Je passai la nuit sans dormir. Il n'était plus question dans mon âme ni
de calculs ni de projets; je me sentais, de la meilleure foi du monde,
véritablement amoureux. Ce n'était plus l'espoir du succès qui me
faisait agir: le besoin de voir celle que j'aimais, de jouir de sa
présence, me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je me rendis
auprès d'Ellénore; elle m'attendait. Elle voulut parler: je lui demandai
de m'écouter. Je m'assis auprès d'elle, car je pouvais à peine me
soutenir, et je continuai en ces termes, non sans être obligé de
m'interrompre souvent:
Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez prononcée;
je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous offenser; je le
voudrais en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible:
l'effort même que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de
calme est une preuve de la violence d'un sentiment qui vous blesse. Mais
ce n'est plus pour vous en entretenir que je vous ai priée de
m'entendre; c'est au contraire pour vous demander de l'oublier, de me
recevoir comme autrefois, d'écarter le souvenir d'un instant de délire,
de ne pas me punir de ce que vous savez un secret que j'aurais dû
renfermer au fond de mon âme. Vous connaissez ma situation, ce caractère
qu'on dit bizarre et sauvage, ce coeur étranger à tous les intérêts du
monde, solitaire au milieu des hommes, et qui souffre pourtant de
l'isolement auquel il est condamné. Votre amitié me soutenait: sans
cette amitié je ne puis vivre. J'ai pris l'habitude de vous voir; vous
avez laissé naître et se former cette douce habitude: qu'ai-je fait pour
perdre cette unique consolation d'une existence si triste et si sombre?
Je suis horriblement malheureux; je n'ai plus le courage de supporter un
si long malheur: je n'espère rien, je ne demande rien, je ne veux que
vous voir; mais je dois vous voir s'il faut que je vive.
Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous? repris-je. Qu'est-ce que
j'exige? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde
que vous redoutez? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne
lira pas dans un coeur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent?
n'y va-t-il pas de ma vie? Ellénore, rendez-vous à ma prière: vous y
trouverez quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être
aimée ainsi, à me voir auprès de vous, occupé de vous seule, n'existant
que pour vous, vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis
encore susceptible, arraché par votre présence à la souffrance et au
désespoir.
Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient en ma
faveur. J'étais si soumis, si résigné, je demandais si peu de chose,
j'aurais été si malheureux d'un refus!
Ellénore fut émue. Elle m'imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit
à me recevoir que rarement, au milieu d'une société nombreuse, avec
l'engagement que je ne lui parlerais jamais d'amour. Je promis ce
qu'elle voulut. Nous étions contents tous les deux: moi, d'avoir
reconquis le bien que j'avais été menacé de perdre; Ellénore, de se
trouver à la fois généreuse, sensible et prudente.
Je profitai dès le lendemain de la permission que j'avais obtenue; je
continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à la
nécessité que mes visites fussent peu fréquentes: bientôt rien ne lui
parut plus simple que de me voir tous les jours. Dix ans de fidélité
avaient inspiré à M. de P*** une confiance entière; il laissait à
Ellénore la plus grande liberté. Comme il avait eu à lutter contre
l'opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde où il était appelé à
vivre, il aimait à voir s'augmenter la société d'Ellénore; sa maison
remplie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l'opinion.
Lorsque j'arrivais, j'apercevais dans les regards d'Ellénore une
expression de plaisir. Quand elle s'amusait dans la conversation, ses
yeux se tournaient naturellement vers moi. L'on ne racontait rien
d'intéressant qu'elle ne m'appelât pour l'entendre. Mais elle n'était
jamais seule: des soirées entières se passaient sans que je pusse lui
dire autre chose en particulier que quelques mots insignifiants ou
interrompus. Je ne tardai pas à m'irriter de tant de contrainte. Je
devins sombre, taciturne, inégal dans mon humeur, amer dans mes
discours. Je me contenais à peine lorsqu'un autre que moi s'entretenait
à part avec Ellénore; j'interrompais brusquement ces entretiens. Il
m'importait peu qu'on pût s'en offenser, et je n'étais pas toujours
arrêté par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi de ce
changement. Que voulez-vous? lui dis-je avec impatience, vous croyez
sans doute avoir fait beaucoup pour moi; je suis forcé de vous dire que
vous vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière d'être.
Autrefois vous viviez retirée; vous fuyiez une société fatigante; vous
évitiez ces éternelles conversations qui se prolongent précisément parce
qu'elles ne devraient jamais commencer. Aujourd'hui votre porte est
ouverte à la terre entière. On dirait qu'en vous demandant de me
recevoir, j'ai obtenu pour tout l'univers la même faveur que pour moi.
Je vous l'avoue, en vous voyant jadis si prudente, je ne m'attendais pas
à vous trouver si frivole.
Je démêlai dans les traits d'Ellénore une impression de mécontentement
et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à
coup, ne mérité-je donc pas d'être distingué des mille importuns qui
vous assiègent? L'amitié n'a-t-elle pas ses secrets? n'est-elle pas
ombrageuse et timide au milieu du bruit et de la foule?
Ellénore craignait, en se montrant inflexible, de voir se renouveler des
imprudences qui l'alarmaient pour elle et pour moi. L'idée de rompre
n'approchait plus de son coeur: elle consentit à me recevoir quelquefois
seule.
Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu'elle m'avait
prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour; elle se familiarisa
par degrés avec ce langage: bientôt elle m'avoua qu'elle m'aimait.
Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus heureux des
hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dévoûment et de
respect éternel. Elle me raconta ce qu'elle avait souffert en essayant
de s'éloigner de moi; que de fois elle avait espéré que je la
découvrirais malgré ses efforts; comment le moindre bruit qui frappait
ses oreilles lui paraissait annoncer mon arrivée; quel trouble, quelle
joie, quelle crainte, elle avait ressentis en me revoyant; par quelle
défiance d'elle-même, pour concilier le penchant de son coeur avec la
prudence, elle s'était livrée aux distractions du monde, avait recherché
la foule qu'elle fuyait auparavant. Je lui faisais répéter les plus
petits détails, et cette histoire de quelques semaines nous semblait
être celle d'une vie entière. L'amour supplée aux longs souvenirs par
une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé:
l'amour crée, comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il
nous donne, pour ainsi dire, la conscience d'avoir vécu, durant des
années, avec un être qui naguère nous était presque étranger. L'amour
n'est qu'un point lumineux, et néanmoins il semble s'emparer du temps.
Il y a peu de jours qu'il n'existait pas, bientôt il n'existera plus;
mais, tant qu'il existe, il répand sa clarté sur l'époque qui l'a
précédé, comme sur celle qui doit le suivre.
Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d'autant plus en garde contre
sa faiblesse, qu'elle était poursuivie du souvenir de ses fautes: et mon
imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m'apercevais
pas moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide,
souvent irrité, je me plaignais, je m'emportais, j'accablais Ellénore de
reproches. Plus d'une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne
répandait sur sa vie que de l'inquiétude et du trouble; plus d'une fois
je l'apaisai par mes supplications, mes désaveux et mes pleurs.
Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je
souffre. Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux.
Pendant les heures qui nous séparent, j'erre au hasard, courbé sous le
fardeau d'une existence que je ne sais comment supporter. La société
m'importune, la solitude m'accable. Ces indifférents qui m'observent,
qui ne connaissent rien de ce qui m'occupe, qui me regardent avec une
curiosité sans intérêt, avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui
osent me parler d'autre chose que de vous, portent dans mon sein une
douleur mortelle. Je les fuis; mais, seul, je cherche en vain un air qui
pénètre dans ma poitrine oppressée. Je me précipite sur cette terre qui
devrait s'entr'ouvrir pour m'engloutir à jamais; je pose ma tête sur la
pierre froide qui devrait calmer la fièvre ardente qui me dévore. Je me
traîne vers cette colline d'où l'on aperçoit votre maison; je reste là,
les yeux fixés sur cette retraite que je n'habiterai jamais avec vous.
Et si je vous avais rencontrée plus tôt, vous auriez pu être à moi!
j'aurais serré dans mes bras la seule créature que la nature ait formée
pour mon coeur, pour ce coeur qui a tant souffert parce qu'il vous
cherchait, et qu'il ne vous a trouvée que trop tard! Lorsque enfin ces
heures de délire sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous
voir, je prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que
tous ceux qui me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en
moi; je m'arrête; je marche à pas lents: je retarde l'instant du
bonheur, de ce bonheur que tout menace, que je me crois toujours sur le
point de perdre; bonheur imparfait et troublé, contre lequel conspirent
peut-être à chaque minute et les événements funestes et les regards
jaloux, et les caprices tyranniques et votre propre volonté! Quand je
touche au seuil de votre porte, quand je l'entr'ouvre, une nouvelle
terreur me saisit: je m'avance comme un coupable, demandant grâce à tous
les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis, comme si
tous m'enviaient l'heure de félicité dont je vais encore jouir. Le
moindre son m'effraye, le moindre mouvement autour de moi m'épouvante,
le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains
encore quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je
vous vois, je vous vois et je respire, et je vous contemple et je
m'arrête, comme le fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le
garantir de la mort. Mais alors même, lorsque tout mon être s'élance
vers vous, lorsque j'aurais un tel besoin de me reposer de tant
d'angoisses, de poser ma tête sur vos genoux, de donner un libre cours à
mes larmes, il faut que je me contraigne avec violence, que même auprès
de vous je vive encore d'une vie d'effort: pas un instant d'épanchement!
pas un instant d'abandon! Vos regards m'observent. Vous êtes
embarrassée, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle gêne a
succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m'avouiez votre amour.
Le temps s'enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent: vous ne les
oubliez jamais; vous ne retardez jamais l'instant qui m'éloigne. Des
étrangers viennent, il n'est plus permis de vous regarder; je sens qu'il
faut fuir pour me dérober aux soupçons qui m'environnent. Je vous quitte
plus agité, plus déchiré, plus insensé qu'auparavant; je vous quitte, et
je retombe dans cet isolement effroyable, où je me débats sans
rencontrer un seul être sur lequel je puisse m'appuyer, me reposer un
moment.
Ellénore n'avait jamais été aimée de la sorte. M. de P*** avait pour
elle une affection très-vraie, beaucoup de reconnaissance pour son
dévoûment, beaucoup de respect pour son caractère; mais il y avait
toujours dans sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui
s'était donnée publiquement à lui sans qu'il l'eût épousée. Il aurait pu
contracter des liens plus honorables, suivant l'opinion commune: il ne
le lui disait point, il ne se le disait peut-être pas à lui-même; mais
ce qu'on ne dit pas n'en existe pas moins, et tout ce qui est se devine.
Ellénore n'avait eu jusqu'alors aucune notion de ce sentiment passionné,
de cette existence perdue dans la sienne, dont mes fureurs mêmes, mes
injustices et mes reproches n'étaient que des preuves plus
irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes sensations, toutes
mes idées: je revenais des emportements qui l'effrayaient à une
soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je la
considérais comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte, et il
avait pour elle d'autant plus de charme, qu'elle craignait sans cesse de
se voir humiliée dans un sens opposé. Elle se donna enfin tout entière.
Malheur à l'homme qui, dans les premiers moments d'une liaison d'amour,
ne croit pas que cette liaison doit être éternelle! Malheur à qui, dans
les bras de la maîtresse qu'il vient d'obtenir, conserve une funeste
prescience, et prévoit qu'il pourra s'en détacher! Une femme que son
coeur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de
sacré. Ce n'est pas le plaisir, ce n'est pas la nature, ce ne sont pas
les sens qui sont corrupteurs; ce sont les calculs auxquels la société
nous accoutume, et les réflexions que l'expérience fait naître. J'aimai,
je respectai mille fois plus Ellénore après qu'elle se fut donnée. Je
marchais avec orgueil au milieu des hommes; je promenais sur eux un
regard dominateur. L'air que je respirais était à lui seul une
jouissance. Je m'élançais au devant de la nature, pour la remercier du
bienfait inespéré, du bienfait immense qu'elle avait daigné m'accorder.
CHAPITRE IV.
Charme de l'amour! qui pourrait vous peindre? Cette persuasion que nous
avons trouvé l'être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit
répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette
valeur inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides,
dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et
qui ne laissent dans notre âme qu'une longue trace de bonheur, cette
gaîté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à un attendrissement
habituel, tant de plaisir dans la présence, et dans l'absence tant
d'espoir, ce détachement de tous les soins vulgaires, cette supériorité
sur tout ce qui nous entoure, cette certitude que désormais le monde ne
peut nous atteindre où nous vivons, cette intelligence mutuelle qui
devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion, charme de l'amour,
qui vous éprouva ne saurait vous décrire!
M. de P*** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s'absenter
pendant six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans
interruption. Son attachement semblait s'être accru du sacrifice qu'elle
m'avait fait. Elle ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me
retenir. Lorsque je sortais, elle me demandait quand je reviendrais.
Deux heures de séparation lui étaient insupportables. Elle fixait avec
une précision inquiète l'instant de mon retour. J'y souscrivais avec
joie, j'étais reconnaissant, j'étais heureux du sentiment qu'elle me
témoignait. Mais cependant les intérêts de la vie commune ne se laissent
pas plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m'était quelquefois
incommode d'avoir tous mes pas marqués d'avance, et tous mes moments
ainsi comptés. J'étais forcé de précipiter toutes mes démarches, de
rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que répondre à mes
connaissances lorsqu'on me proposait quelque partie que, dans une
situation naturelle, je n'aurais point eu de motif pour refuser. Je ne
regrettais point auprès d'Ellénore ces plaisirs de la vie sociale, pour
lesquels je n'avais jamais eu beaucoup d'intérêt, mais j'aurais voulu
qu'elle me permît d'y renoncer plus librement. J'aurais éprouvé plus de
douceur à retourner auprès d'elle de ma propre volonté, sans me dire que
l'heure était arrivée, qu'elle m'attendait avec anxiété, et sans que
l'idée de sa peine vînt se mêler à celle du bonheur que j'allais goûter
en la retrouvant. Ellénore était sans doute un vif plaisir dans mon
existence, mais elle n'était plus un but: elle était devenue un lien. Je
craignais d'ailleurs de la compromettre. Ma présence continuelle devait
étonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m'observer. Je tremblais de
l'idée de déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être
unis pour toujours, et que c'était un devoir sacré pour moi de respecter
son repos: je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en
l'assurant de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce
genre, moins elle était disposée à m'écouter. En même temps je craignais
horriblement de l'affliger. Dès que je voyais sur son visage une
expression de douleur, sa volonté devenait la mienne: je n'étais à mon
aise que lorsqu'elle était contente de moi. Lorsqu'en insistant sur la
nécessité de m'éloigner pour quelques instants, j'étais parvenu à la
quitter, l'image de la peine que je lui avais causée me suivait partout.
Il me prenait une fièvre de remords qui redoublait à chaque minute, et
qui enfin devenait irrésistible; je volais vers elle, je me faisais une
fête de la consoler, de l'apaiser. Mais à mesure que je m'approchais de
sa demeure, un sentiment d'humeur contre cet empire bizarre se mêlait à
mes autres sentiments. Ellénore elle-même était violente. Elle
éprouvait, je le crois, pour moi ce qu'elle n'avait éprouvé pour
personne. Dans ses relations précédentes, son coeur avait été froissé par
une dépendance pénible; elle était avec moi dans une parfaite aisance,
parce que nous étions dans une parfaite égalité; elle s'était relevée à
ses propres yeux, par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt: elle
savait que j'étais bien sûr qu'elle ne m'aimait que pour moi-même. Mais
il résultait de son abandon complet avec moi qu'elle ne me déguisait
aucun de ses mouvements; et lorsque je rentrais dans sa chambre,
impatienté d'y rentrer plus tôt que je ne l'aurais voulu, je la trouvais
triste ou irritée. J'avais souffert deux heures loin d'elle de l'idée
qu'elle souffrait loin de moi: je souffrais deux heures près d'elle
avant de pouvoir l'apaiser.
Cependant je n'étais pas malheureux; je me disais qu'il était doux
d'être aimé, même avec exigence; je sentais que je lui faisais du bien:
son bonheur m'était nécessaire, et je me savais nécessaire à son
bonheur.
D'ailleurs, l'idée confuse que, par la seule nature des choses, cette
liaison ne pouvait durer, idée triste sous bien des rapports, servait
néanmoins à me calmer dans mes accès de fatigue ou d'impatience. Les
liens d'Ellénore avec le comte de P***, la disproportion de nos âges, la
différence de nos situations, mon départ que déjà diverses circonstances
avaient retardé, mais dont l'époque était prochaine, toutes ces
considérations m'engageaient à donner et à recevoir encore le plus de
bonheur qu'il était possible: je me croyais sûr des années, je ne
disputais pas les jours.
Le comte de P*** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations avec
Ellénore; il me reçut chaque jour d'un air plus froid et plus sombre. Je
parlai vivement à Ellénore des dangers qu'elle courait; je la suppliai
de permettre que j'interrompisse pour quelques jours mes visites; je lui
représentai l'intérêt de sa réputation, de sa fortune, de ses enfants.
Elle m'écouta longtemps en silence: elle était pâle comme la mort. De
manière ou d'autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt; ne
devançons pas ce moment; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des
jours, gagnons des heures: des jours, des heures, c'est tout ce qu'il me
faut. Je ne sais quel pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans
vos bras.
Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours inquiet,
Ellénore toujours triste, le comte de P*** taciturne et soucieux. Enfin
la lettre que j'attendais arriva: mon père m'ordonnait de me rendre
auprès de lui. Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà! me dit-elle
après l'avoir lue; je ne croyais pas que ce fût sitôt. Puis, fondant en
larmes, elle me prit la main et elle me dit: Adolphe, vous voyez que je
ne puis vivre sans vous; je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais
je vous conjure de ne pas partir encore: trouvez des prétextes pour
rester. Demandez à votre père de vous laisser prolonger votre séjour
encore six mois. Six mois, est-ce donc si long? Je voulus combattre sa
résolution; mais elle pleurait si amèrement, et elle était si
tremblante, ses traits portaient l'empreinte d'une souffrance si
déchirante, que je ne pus continuer. Je me jetai à ses pieds, je la
serrai dans mes bras, je l'assurai de mon amour, et je sortis pour aller
écrire à mon père. J'écrivis en effet avec le mouvement que la douleur
d'Ellénore m'avait inspiré. J'alléguai mille causes de retard; je fis
ressortir l'utilité de continuer à D*** quelques cours que je n'avais pu
suivre à Gottingue; et lorsque j'envoyai ma lettre à la poste, c'était
avec ardeur que je désirais obtenir le consentement que je demandais.
Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa; le
comte de P*** était près de la cheminée, et assez loin d'elle; les deux
enfants étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur
leurs visages cet étonnement de l'enfance lorsqu'elle remarque une
agitation dont elle ne soupçonne pas la cause. J'instruisis Ellénore par
un geste que j'avais fait ce qu'elle voulait. Un rayon de joie brilla
dans ses yeux, mais ne tarda pas à disparaître. Nous ne disions rien. Le
silence devenait embarrassant pour tous trois. On m'assure, Monsieur, me
dit enfin le comte, que vous êtes prêt à partir. Je lui répondis que je
l'ignorais. Il me semble, répliqua-t-il, qu'à votre âge on ne doit pas
tarder à entrer dans une carrière: au reste, ajouta-t-il en regardant
Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi.
La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant
sa lettre, de la douleur qu'un refus causerait à Ellénore. Il me
semblait même que j'aurais partagé cette douleur avec une égale
amertume; mais en lisant le consentement qu'il m'accordait, tous les
inconvénients d'une prolongation de séjour se présentèrent tout à coup à
mon esprit. Encore six mois de gêne et de contrainte! m'écriai-je; six
mois pendant lesquels j'offense un homme qui m'avait témoigné de
l'amitié, j'expose une femme qui m'aime; je cours le risque de lui ravir
la seule situation où elle puisse vivre tranquille et considérée; je
trompe mon père; et pourquoi? Pour ne pas braver un instant une douleur
qui, tôt ou tard, est inévitable! Ne l'éprouvons-nous pas chaque jour en
détail et goutte à goutte, cette douleur? Je ne fais que du mal à
Ellénore; mon sentiment, tel qu'il est, ne peut la satisfaire. Je me
sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur; et moi, je vis ici sans
utilité, sans indépendance, n'ayant pas un instant de libre, ne pouvant
respirer une heure en paix. J'entrai chez Ellénore tout occupé de ces
réflexions. Je la trouvai seule. Je reste encore six mois, lui
dis-je.--Vous m'annoncez cette nouvelle bien sèchement.--C'est que je
crains beaucoup, je l'avoue, les conséquences de ce retard pour l'un et
pour l'autre.--Il me semble que, pour vous du moins, elles ne sauraient
être bien fâcheuses.--Vous savez fort bien, Ellénore, que ce n'est
jamais de moi que je m'occupe le plus.--Ce n'est guère non plus du
bonheur des autres.--La conversation avait pris une direction orageuse.
Ellénore était blessée de mes regrets dans une circonstance où elle
croyait que je devais partager sa joie: je l'étais du triomphe qu'elle
avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène devint
violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m'accusa de
l'avoir trompée, de n'avoir eu pour elle qu'un goût passager; d'avoir
aliéné d'elle l'affection du comte; de l'avoir remise, aux yeux du
public, dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie
à sortir. Je m'irritai de voir qu'elle tournât contre moi ce que je
n'avais fait que par obéissance pour elle et par crainte de l'affliger.
Je me plaignis de ma vive contrainte, de ma jeunesse consumée dans
l'inaction, du despotisme qu'elle exerçait sur toutes mes démarches. En
parlant ainsi, je vis son visage couvert tout à coup de pleurs: je
m'arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai, j'expliquai. Nous nous
embrassâmes: mais un premier coup était porté, une première barrière
était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots irréparables;
nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses qu'on
est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne
cesse jamais de les répéter.
Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, quelquefois
doux, jamais complétement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais
n'y trouvant plus de charme. Ellénore, cependant, ne se détachait pas de
moi. Après nos querelles les plus vives, elle était aussi empressée à me
revoir, elle fixait aussi soigneusement l'heure de nos entrevues que si
notre union eût été la plus paisible et la plus tendre. J'ai souvent
pensé que ma conduite même contribuait à entretenir Ellénore dans cette
disposition. Si je l'avais aimée comme elle m'aimait, elle aurait eu
plus de calme; elle aurait réfléchi de son côté sur les dangers qu'elle
bravait. Mais toute prudence lui était odieuse, parce que la prudence
venait de moi; elle ne calculait point ses sacrifices, parce qu'elle
était tout occupée à me les faire accepter; elle n'avait pas le temps de
se refroidir à mon égard, parce que tout son temps et toutes ses forces
étaient employés à me conserver. L'époque fixée de nouveau pour mon
départ approchait; et j'éprouvais, en y pensant, un mélange de plaisir
et de regret: semblable à ce que ressent un homme qui doit acheter une
guérison certaine par une opération douloureuse.
Un matin, Ellénore m'écrivit de passer chez elle à l'instant. Le comte,
me dit-elle, me défend de vous recevoir: je ne veux point obéir à cet
ordre tyrannique. J'ai suivi cet homme dans la proscription, j'ai sauvé
sa fortune; je l'ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de
moi maintenant: moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement
quelles furent mes instances pour la détourner d'un projet que je ne
concevais pas. Je lui parlai de l'opinion du public. Cette opinion, me
répondit-elle, n'a jamais été juste pour moi. J'ai rempli pendant dix
ans mes devoirs mieux qu'aucune femme, et cette opinion ne m'en a pas
moins repoussée du rang que je méritais. Je lui rappelai ses
enfants.--Mes enfants sont ceux de M. de P***. Il les a reconnus: il en
aura soin. Ils seront trop heureux d'oublier une mère dont ils n'ont à
partager que la honte.--Je redoublai mes prières. Écoutez, me dit-elle:
si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir? Le refuserez-vous?
reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frémir.
Non, assurément, lui répondis-je; et plus vous serez malheureuse, plus
je vous serai dévoué. Mais considérez...--Tout est considéré,
interrompit-elle. Il va rentrer, retirez-vous maintenant; ne revenez
plus ici.
Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux
jours s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'Ellénore. Je souffrais
d'ignorer son sort; je souffrais même de ne pas la voir, et j'étais
étonné de la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant
qu'elle eût renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et
je commençais à m'en flatter, lorsqu'une femme me remit un billet par
lequel Ellénore me priait d'aller la voir dans telle rue, dans telle
maison, au troisième étage. J'y courus, espérant encore que, ne pouvant
me recevoir chez M. de P***, elle avait voulu m'entretenir ailleurs une
dernière fois. Je la trouvai faisant les apprêts d'un établissement
durable. Elle vint à moi, d'un air à la fois content et timide,
cherchant à lire dans mes yeux mon impression. Tout est rompu, me
dit-elle, je suis parfaitement libre. J'ai de ma fortune particulière
soixante-quinze louis de rente; c'est assez pour moi. Vous restez encore
ici six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me
rapprocher de vous; vous reviendrez peut-être me voir. Et, comme si elle
eût redouté une réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à
ses projets. Elle chercha de mille manières à me persuader qu'elle
serait heureuse; qu'elle ne m'avait rien sacrifié; que le parti qu'elle
avait pris lui convenait, indépendamment de moi. Il était visible
qu'elle se faisait un grand effort, et qu'elle ne croyait qu'à moitié ce
qu'elle me disait. Elle s'étourdissait de ses paroles, de peur
d'entendre les miennes; elle prolongeait son discours avec activité pour
retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le
désespoir. Je ne pus trouver dans mon coeur de lui en faire aucune.
J'acceptai son sacrifice, je l'en remerciai; je lui dis que j'en étais
heureux; je lui dis bien plus encore: je l'assurai que j'avais toujours
désiré qu'une détermination irréparable me fît un devoir de ne jamais la
quitter; j'attribuai mes indécisions à un sentiment de délicatesse qui
me défendait de consentir à ce qui bouleversait sa situation. Je n'eus,
en un mot, d'autre pensée que de chasser loin d'elle toute peine, toute
crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment. Pendant que
je lui parlais, je n'envisageais rien au delà de ce but, et j'étais
sincère dans mes promesses.
CHAPITRE V.
La séparation d'Ellénore et du comte de P*** produisit dans le public un
effet qu'il n'était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un
instant le fruit de dix années de dévoûment et de constance: on la
confondit avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans
scrupule à mille inclinations successives. L'abandon de ses enfants la
fit regarder comme une mère dénaturée, et les femmes d'une réputation
irréprochable répétèrent avec satisfaction que l'oubli de la vertu la
plus essentielle à leur sexe s'étendait bientôt sur toutes les autres.
En même temps on la plaignit, pour ne pas perdre le plaisir de me
blâmer. On vit dans ma conduite celle d'un séducteur, d'un ingrat qui
avait violé l'hospitalité, et sacrifié, pour contenter une fantaisie
momentanée, le repos de deux personnes, dont il aurait dû respecter
l'une et ménager l'autre. Quelques amis de mon père m'adressèrent des
représentations sérieuses; d'autres, moins libres avec moi, me firent
sentir leur désapprobation par des insinuations détournées. Les jeunes
gens, au contraire, se montrèrent enchantés de l'adresse avec laquelle
j'avais supplanté le comte; et, par mille plaisanteries que je voulais
en vain réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête, et me promirent de
m'imiter. Je ne saurais peindre ce que j'eus à souffrir et de cette
censure sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu que si
j'avais eu de l'amour pour Ellénore, j'aurais ramené l'opinion sur elle
et sur moi. Telle est la force d'un sentiment vrai, que, lorsqu'il
parle, les interprétations fausses et les convenances factices se
taisent. Mais je n'étais qu'un homme faible, reconnaissant et dominé; je
n'étais soutenu par aucune impulsion qui partît du coeur. Je m'exprimais
donc avec embarras; je tâchais de finir la conversation; et si elle se
prolongeait, je la terminais par quelques mots âpres, qui annonçaient
aux autres que j'étais prêt à leur chercher querelle. En effet, j'aurais
beaucoup mieux aimé me battre avec eux que leur répondre.
Ellénore ne tarda pas à s'apercevoir que l'opinion s'élevait contre
elle. Deux parentes de M. de P***, qu'il avait forcées par son ascendant
à se lier avec elle, mirent le plus grand éclat dans leur rupture;
heureuses de se livrer à leur malveillance, longtemps contenue à l'abri
des principes austères de la morale. Les hommes continuèrent à voir
Ellénore; mais il s'introduisit dans leur ton quelque chose d'une
familiarité qui annonçait qu'elle n'était plus appuyée par un protecteur
puissant, ni justifiée par une union presque consacrée. Les uns venaient
chez elle parce que, disaient-ils, ils l'avaient connue de tout temps;
les autres, parce qu'elle était belle encore, et que sa légèreté récente
leur avait rendu des prétentions qu'ils ne cherchaient pas à lui
déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle; c'est-à-dire que chacun
pensait que cette liaison avait besoin d'excuse. Ainsi la malheureuse
Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l'état dont, toute sa vie,
elle avait voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à
blesser sa fierté. Elle envisageait l'abandon des uns comme une preuve
de mépris, l'assiduité des autres comme l'indice de quelque espérance
insultante. Elle souffrait de la solitude, elle rougissait de la
société. Ah! sans doute, j'aurais dû la consoler; j'aurais dû la serrer
contre mon coeur, lui dire: Vivons l'un pour l'autre, oublions des hommes
qui nous méconnaissent, soyons heureux de notre seule estime et de notre
seul amour: je l'essayais aussi; mais que peut, pour ranimer un
sentiment qui s'éteint, une résolution prise par devoir?
Ellénore et moi nous dissimulions l'un avec l'autre. Elle n'osait me
confier des peines, résultat d'un sacrifice qu'elle savait bien que je
ne lui avais pas demandé. J'avais accepté ce sacrifice: je n'osais me
plaindre d'un malheur que j'avais prévu, et que je n'avais pas eu la
force de prévenir. Nous nous taisions donc sur la pensée unique qui nous
occupait constamment. Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions
d'amour; mais nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre
chose.
Dès qu'il existe un secret entre deux coeurs qui s'aiment, dès que l'un
d'eux a pu se résoudre à cacher à l'autre une seule idée, le charme est
rompu, le bonheur est détruit. L'emportement, l'injustice, la
distraction même, se réparent; mais la dissimulation jette dans l'amour
un élément étranger qui le dénature et le flétrit à ses propres yeux.
Par une inconséquence bizarre, tandis que je repoussais avec
l'indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellénore,
je contribuais moi-même à lui faire tort dans mes conversations
générales. Je m'étais soumis à ses volontés, mais j'avais pris en
horreur l'empire des femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur
faiblesse, leur exigence, le despotisme de leur douleur. J'affichais les
principes les plus durs; et ce même homme qui ne résistait pas à une
larme, qui cédait à la tristesse muette, qui était poursuivi dans
l'absence par l'image de la souffrance qu'il avait causée, se montrait,
dans tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous mes éloges
directs en faveur d'Ellénore ne détruisaient pas l'impression que
produisaient des propos semblables. On me haïssait, on la plaignait,
mais on ne l'estimait pas. On s'en prenait à elle de n'avoir pas inspiré
à son amant plus de considération pour son sexe et plus de respect pour
les liens du coeur.
Un homme qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis sa
rupture avec le comte de P***, lui avait témoigné la passion la plus
vive, l'ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne plus le
recevoir, se permit contre elle des railleries outrageantes qu'il me
parut impossible de souffrir. Nous nous battîmes; je le blessai
dangereusement, je fus blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange de
trouble, de terreur, de reconnaissance et d'amour, qui se peignit sur
les traits d'Ellénore lorsqu'elle me revit après cet événement. Elle
s'établit chez moi, malgré mes prières; elle ne me quitta pas un seul
instant jusqu'à ma convalescence. Elle me lisait pendant le jour, elle
me veillait durant la plus grande partie des nuits; elle observait mes
moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes désirs; son ingénieuse
bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces. Elle m'assurait
sans cesse qu'elle ne m'aurait pas survécu: j'étais pénétré d'affection,
j'étais déchiré de remords. J'aurais voulu trouver en moi de quoi
récompenser un attachement si constant et si tendre; j'appelais à mon
aide les souvenirs, l'imagination, la raison même, le sentiment du
devoir: efforts inutiles! la difficulté de la situation, la certitude
d'un avenir qui devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte
contre un lien qu'il m'était impossible de briser, me dévoraient
intérieurement. Je me reprochais l'ingratitude que je m'efforçais de lui
cacher. Je m'affligeais quand elle paraissait douter d'un amour qui lui
était si nécessaire; je ne m'affligeais pas moins quand elle semblait y
croire. Je la sentais meilleure que moi; je me méprisais d'être indigne
d'elle. C'est un affreux malheur de n'être pas aimé quand on aime; mais
c'en est un bien grand d'être aimé avec passion quand on n'aime plus.
Cette vie que je venais d'exposer pour Ellénore, je l'aurais mille fois
donnée pour qu'elle fût heureuse sans moi.
Les six mois que m'avait accordés mon père étaient expirés; il fallut
songer à partir. Ellénore ne s'opposa point à mon départ, elle n'essaya
pas même de le retarder; mais elle me fit promettre que, deux mois
après, je reviendrais près d'elle, ou que je lui permettrais de me
rejoindre: je le lui jurai solennellement. Quel engagement n'aurais-je
pas pris dans un moment où je la voyais lutter contre elle-même et
contenir sa douleur? Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter;
je savais au fond de mon âme que ses larmes n'auraient pas été
désobéies. J'étais reconnaissant de ce qu'elle n'exerçait pas sa
puissance; il me semblait que je l'en aimais mieux. Moi-même,
d'ailleurs, je ne me séparais pas sans un vif regret d'un être qui
m'était si uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui se prolongent
quelque chose de si profond! Elles deviennent à notre insu une partie si
intime de notre existence! Nous formons de loin, avec calme, la
résolution de les rompre; nous croyons attendre avec impatience l'époque
de l'exécuter: mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur;
et telle est la bizarrerie de notre coeur misérable, que nous quittons
avec un déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans
plaisir.
Pendant mon absence, j'écrivis régulièrement à Ellénore. J'étais partagé
entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le désir
de ne lui peindre que le sentiment que j'éprouvais. J'aurais voulu
qu'elle me devinât, mais qu'elle me devinât sans s'affliger; je me
félicitais quand j'avais pu substituer les mots d'affection, d'amitié,
de dévoûment, à celui d'amour; mais soudain je me représentais la pauvre
Ellénore triste et isolée, n'ayant que mes lettres pour consolation; et,
à la fin de deux pages froides et compassées, j'ajoutais rapidement
quelques phrases ardentes ou tendres, propres à la tromper de nouveau.
De la sorte, sans en dire jamais assez pour la satisfaire, j'en disais
toujours assez pour l'abuser. Etrange espèce de fausseté, dont le succès
même se tournait contre moi, prolongeait mon angoisse, et m'était
insupportable!
Je comptais avec inquiétude les jours, les heures qui s'écoulaient; je
ralentissais de mes voeux la marche du temps; je tremblais en voyant se
rapprocher l'époque d'exécuter ma promesse. Je n'imaginais aucun moyen
de partir. Je n'en découvrais aucun pour qu'Ellénore pût s'établir dans
la même ville que moi. Peut-être, car il faut être sincère, peut-être je
ne le désirais pas. Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la
vie de précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me
condamnait. Je me trouvais si bien d'être libre, d'aller, de venir, de
sortir, de rentrer, sans que personne s'en occupât! je me reposais, pour
ainsi dire, dans l'indifférence des autres, de la fatigue de son amour.
Je n'osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j'aurais voulu
renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu'il me
serait difficile de quitter mon père; elle m'écrivit qu'elle commençait
en conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans
combattre sa résolution; je ne lui répondais rien de précis à ce sujet.
Je lui marquais vaguement que je serais toujours charmé de la savoir,
puis j'ajoutais, de la rendre heureuse: tristes équivoques, langage
embarrassé, que je gémissais de voir si obscur, et que je tremblais de
rendre plus clair! Je me déterminai enfin à lui parler avec franchise;
je me dis que je le devais; je soulevai ma conscience contre ma
faiblesse; je me fortifiai de l'idée de son repos contre l'image de sa
douleur. Je me promenais à grands pas dans ma chambre, récitant tout
haut ce que je me proposais de lui dire. Mais à peine eus-je tracé
quelques lignes, que ma disposition changea; je n'envisageai plus mes
paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir, mais d'après l'effet
qu'elles ne pouvaient manquer de produire; et une puissance surnaturelle
dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je me bornai à lui
conseiller un retard de quelques mois. Je n'avais pas dit ce que je
pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les
raisonnements que j'alléguais étaient faibles, parce qu'ils n'étaient
pas les véritables.
La réponse d'Ellénore fut impétueuse; elle était indignée de mon désir
de ne pas la voir. Que me demandait-elle? De vivre inconnue auprès de
moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée,
au milieu d'une grande ville où personne ne la connaissait? Elle m'avait
tout sacrifié, fortune, enfants, réputation; elle n'exigeait d'autre
prix de ses sacrifices que de m'attendre comme une humble esclave, de
passer chaque jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que
je pourrais lui donner. Elle s'était résignée à deux mois d'absence, non
que cette absence lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le
souhaiter; et lorsqu'elle était parvenue, en entassant péniblement les
jours sur les jours, au terme que j'avais fixé moi-même, je lui
proposais de recommencer ce long supplice! Elle pouvait s'être trompée,
elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur et aride; j'étais le
maître de mes actions; mais je n'étais pas le maître de la forcer à
souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé.
Ellénore suivit de près cette lettre; elle m'informa de son arrivée. Je
me rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup
de joie; j'étais impatient de rassurer son coeur et de lui procurer,
momentanément au moins, du bonheur ou du calme. Mais elle avait été
blessée; elle m'examinait avec défiance: elle démêla bientôt mes
efforts; elle irrita ma fierté par ses reproches; elle outragea mon
caractère. Elle me peignit si misérable dans ma faiblesse, qu'elle me
révolta contre elle encore plus que contre moi. Une fureur insensée
s'empara de nous: tout ménagement fut abjuré, toute délicatesse oubliée.
On eût dit que nous étions poussés l'un contre l'autre par des furies.
Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre nous, nous
nous l'appliquions mutuellement; et ces deux êtres malheureux, qui seuls
se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice, se
comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables,
acharnés à se déchirer.
Nous nous quittâmes après une scène de trois heures; et, pour la
première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans
réparation. À peine fus-je éloigné d'Ellénore qu'une douleur profonde
remplaça ma colère. Je me trouvai dans une espèce de stupeur, tout
étourdi de ce qui s'était passé. Je me répétais mes paroles avec
étonnement; je ne concevais pas ma conduite; je cherchais en moi-même ce
qui avait pu m'égarer.
Il était fort tard; je n'osai retourner chez Ellénore. Je me promis de
la voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y
avait beaucoup de monde; il me fut facile, dans une assemblée nombreuse,
de me tenir à l'écart et de déguiser mon trouble. Lorsque nous fûmes
seuls, il me dit: On m'assure que l'ancienne maîtresse du comte de P***
est dans cette ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté, et
je n'ai jamais rien voulu savoir sur vos liaisons; mais il ne vous
convient pas, à votre âge, d'avoir une maîtresse avouée; et je vous
avertis que j'ai pris des mesures pour qu'elle s'éloigne d'ici. En
achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans sa chambre; il
me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu m'est témoin que
je voudrais qu'elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix à ne
jamais la revoir; mais prenez garde à ce que vous ferez; en croyant me
séparer d'elle, vous pourriez bien m'y rattacher à jamais.
Je fis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m'avait
accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l'instant même, s'il était
possible, quelles étaient les mesures dont mon père m'avait parlé. Il
revint au bout de deux heures. Le secrétaire de mon père lui avait
confié, sous le sceau du secret, qu'Ellénore devait recevoir le
lendemain l'ordre de partir. Ellénore chassée! m'écriai-je, chassée avec
opprobre! elle qui n'est venue ici que pour moi, elle dont j'ai déchiré
le coeur, elle dont j'ai sans pitié vu couler les larmes! Où donc
reposerait-elle sa tête, l'infortunée, errante et seule dans un monde
dont je lui ai ravi l'estime? À qui dirait-elle sa douleur? Ma
résolution fut bientôt prise. Je gagnai l'homme qui me servait; je lui
prodiguai l'or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour
six heures du matin à la porte de ville. Je formais mille projets pour
mon éternelle réunion avec Ellénore: je l'aimais plus que je ne l'avais
jamais aimée; tout mon coeur était revenu à elle; j'étais fier de la
protéger. J'étais avide de la tenir dans mes bras; l'amour était rentré
tout entier dans mon âme; j'éprouvais une fièvre de tête, de coeur, de
sens, qui bouleversait mon existence. Si, dans ce moment, Ellénore eût
voulu se détacher de moi, je serais mort à ses pieds pour la retenir.
Le jour parut; je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé
la nuit à pleurer; ses yeux étaient encore humides, et ses cheveux
étaient épars; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je,
partons. Elle voulut répondre. Partons, repris-je. As-tu sur la terre un
autre protecteur, un autre ami que moi? mes bras ne sont-ils pas ton
unique asile? Elle résistait. J'ai des raisons importantes, ajoutai-je,
et qui me sont personnelles. Au nom du ciel, suis-moi. Je l'entraînai.
Pendant la route, je l'accablais de caresses, je la pressais sur mon
coeur, je ne répondais à ses questions que par mes embrassements. Je lui
dis enfin qu'ayant aperçu dans mon père l'intention de nous séparer,
j'avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle; que je voulais
lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de liens. Sa
reconnaissance fut d'abord extrême; mais elle démêla bientôt des
contradictions dans mon récit. À force d'instances, elle m'arracha la
vérité; sa joie disparut, sa figure se couvrit d'un sombre nuage.
Adolphe, me dit-elle, vous vous trompez sur vous-même; vous êtes
généreux, vous vous dévouez à moi parce que je suis persécutée; vous
croyez avoir de l'amour, et vous n'avez que de la pitié. Pourquoi
prononça-t-elle ces mots funestes? pourquoi me révéla-t-elle un secret
que je voulais ignorer? Je m'efforçai de la rassurer, j'y parvins
peut-être; mais la vérité avait traversé mon âme: le mouvement était
détruit; j'étais déterminé dans mon sacrifice, mais je n'en étais pas
plus heureux; et déjà il y avait en moi une pensée que de nouveau
j'étais réduit à cacher.
CHAPITRE VI.
Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j'écrivis à mon père. Ma
lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d'amertume. Je lui
savais mauvais gré d'avoir resserré mes liens en prétendant les rompre.
Je lui annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque,
convenablement fixée, elle n'aurait plus besoin de moi. Je le suppliais
de ne pas me forcer, en s'acharnant sur elle, à lui rester toujours
attaché. J'attendis sa réponse pour prendre une détermination sur notre
établissement. «Vous avez vingt-quatre ans, me répondit-il: je
n'exercerai pas contre vous une autorité qui touche à son terme, et dont
je n'ai jamais fait usage; je cacherai même, autant que je pourrai,
votre étrange démarche; je répandrai le bruit que vous êtes parti par
mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos
dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez
n'est pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre
fortune, vous assignaient dans le monde une autre place que celle de
compagnon d'une femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve
déjà que vous n'êtes pas content de vous. Songez que l'on ne gagne rien
à prolonger une situation dont on rougit. Vous consumez inutilement les
plus belles années de votre jeunesse, et cette perte est irréparable.»
La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m'étais
dit cent fois ce qu'il me disait; j'avais eu cent fois honte de ma vie
s'écoulant dans l'obscurité et dans l'inaction. J'aurais mieux aimé des
reproches, des menaces; j'aurais mis quelque gloire à résister, et
j'aurais senti la nécessité de rassembler mes forces pour défendre
Ellénore des périls qui l'auraient assaillie. Mais il n'y avait point de
périls: on me laissait parfaitement libre; et cette liberté ne me
servait qu'à porter plus impatiemment le joug que j'avais l'air de
choisir.
Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me répétai que,
puisque j'avais pris la responsabilité du sort d'Ellénore, il ne fallait
pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre; je renfermai dans
mon sein jusqu'aux moindres signes de mécontentement, et toutes les
ressources de mon esprit furent employées à me créer une gaîté factice
qui pût voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un
effet inespéré. Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les
sentiments que nous feignons, nous finissons par les éprouver. Les
chagrins que je cachais, je les oubliais en partie. Mes plaisanteries
perpétuelles dissipaient ma propre mélancolie; et les assurances de
tendresse dont j'entretenais Ellénore répandaient dans mon coeur une
émotion douce qui ressemblait presque à l'amour.
De temps en temps des souvenirs importuns venaient m'assiéger. Je me
livrais, quand j'étais seul, à des accès d'inquiétude; je formais mille
plans bizarres pour m'élancer tout à coup hors de la sphère dans
laquelle j'étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de
mauvais rêves. Ellénore paraissait heureuse; pouvais-je troubler son
bonheur? Près de cinq mois se passèrent de la sorte.
Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui
l'occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que
je ne combattrais point la résolution qu'elle avait prise, et m'avoua
que M. de P*** lui avait écrit: son procès était gagné; il se rappelait
avec reconnaissance les services qu'elle lui avait rendus, et leur
liaison de dix années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour
se réunir à elle, ce qui n'était plus possible, mais à condition qu'elle
quitterait l'homme ingrat et perfide qui les avait séparés. J'ai
répondu, me dit-elle, et vous devinez bien que j'ai refusé. Je ne le
devinais que trop. J'étais touché, mais au désespoir du nouveau
sacrifice que me faisait Ellénore. Je n'osais toutefois lui rien
objecter: mes tentatives en ce sens avaient toujours été tellement
infructueuses! Je m'éloignai pour réfléchir au parti que j'avais à
prendre. Il m'était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient
douloureux pour moi, ils lui devenaient nuisibles; j'étais le seul
obstacle à ce qu'elle retrouvât un état convenable, et la considération
qui, dans le monde, suit tôt ou tard l'opulence; j'étais la seule
barrière entre elle et ses enfants: je n'avais plus d'excuse à mes
propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n'était plus de la
générosité, mais une coupable faiblesse. J'avais promis à mon père de
redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il
était temps enfin d'entrer dans une carrière, de commencer une vie
active, d'acquérir quelques titres à l'estime des hommes, de faire un
noble usage de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant
inébranlable dans le dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du
comte de P***, et pour lui déclarer, s'il le fallait, que je n'avais
plus d'amour pour elle. Chère amie, lui dis-je, on lutte quelque temps
contre sa destinée, mais on finit toujours par céder. Les lois de la
société sont plus fortes que les volontés des hommes; les sentiments les
plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances. En vain
l'on s'obstine à ne consulter que son coeur; on est condamné tôt ou tard
à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans une
position également indigne de vous et de moi; je ne le puis ni pour vous
ni pour moi-même. À mesure que je parlais sans regarder Ellénore, je
sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je
voulus ressaisir mes forces, et je continuai d'une voix précipitée: Je
serai toujours votre ami; j'aurai toujours pour vous l'affection la plus
profonde. Les deux années de notre liaison ne s'effaceront pas de ma
mémoire; elles seront à jamais l'époque la plus belle de ma vie. Mais
l'amour, ce transport des sens, cette ivresse involontaire, cet oubli de
tous les intérêts, de tous les devoirs, Ellénore, je ne l'ai plus.
J'attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux sur elle. Lorsque
enfin je la regardai, elle était immobile; elle contemplait tous les
objets comme si elle n'en eût reconnu aucun. Je pris sa main; je la
trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous? me dit-elle; ne
suis-je pas seule, seule dans l'univers, seule sans un être qui
m'entende? Qu'avez-vous encore à me dire? ne m'avez-vous pas tout dit?
tout n'est-il pas fini, fini sans retour? Laissez-moi, quittez-moi;
n'est-ce pas là ce que vous désirez? Elle voulut s'éloigner, elle
chancela; j'essayai de la retenir, elle tomba sans connaissance à mes
pieds; je la relevai, je l'embrassai, je rappelai ses sens. Ellénore,
m'écriai-je, revenez à vous, revenez à moi; je vous aime d'amour, de
l'amour le plus tendre. Je vous avais trompée pour que vous fussiez plus
libre dans votre choix.--Crédulités du coeur, vous êtes inexplicables!
Ces simples paroles, démenties par tant de paroles précédentes,
rendirent Ellénore à la vie et à la confiance; elle me les fit répéter
plusieurs fois: elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut: elle
s'enivra de son amour, qu'elle prenait pour le nôtre; elle confirma sa
réponse au comte de P***, et je me vis plus engagé que jamais.
Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s'annonça dans
la situation d'Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les
républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le
rétablit dans ses biens. Quoiqu'il ne connût qu'à peine sa fille, que sa
mère avait emmenée en France à l'âge de trois ans, il désira la fixer
auprès de lui. Le bruit des aventures d'Ellénore ne lui était parvenu
que vaguement en Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité.
Ellénore était son enfant unique: il avait peur de l'isolement, il
voulait être soigné; il ne chercha qu'à découvrir la demeure de sa
fille, et, dès qu'il l'eut apprise, il l'invita vivement à venir le
rejoindre. Elle ne pouvait avoir d'attachement réel pour un père qu'elle
ne se souvenait pas d'avoir vu. Elle sentait néanmoins qu'il était de
son devoir d'obéir; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande
fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses
malheurs et sa conduite; mais elle me déclara positivement qu'elle
n'irait en Pologne que si je l'accompagnais. Je ne suis plus, me
dit-elle, dans l'âge où l'âme s'ouvre à des impressions nouvelles. Mon
père est un inconnu pour moi. Si je reste ici, d'autres l'entoureront
avec empressement: il en sera tout aussi heureux. Mes enfants auront la
fortune de M. de P***. Je sais bien que je serai généralement blâmée; je
passerai pour une fille ingrate et pour une mère peu sensible: mais j'ai
trop souffert; je ne suis plus assez jeune pour que l'opinion du monde
ait une grande puissance sur moi. S'il y a dans ma résolution quelque
chose de dur, c'est à vous, Adolphe, que vous devez vous en prendre. Si
je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-être à une
absence, dont l'amertume serait diminuée par la perspective d'une
réunion douce et durable; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me
supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de
ma famille et de l'opulence. Vous m'écririez là-dessus des lettres
raisonnables que je vois d'avance: elles déchireraient mon coeur; je ne
veux pas m'y exposer. Je n'ai pas la consolation de me dire que, par le
sacrifice de toute ma vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment
que je méritais; mais enfin vous l'avez accepté ce sacrifice. Je souffre
déjà suffisamment par l'aridité de vos manières et la sécheresse de nos
rapports; je subis ces souffrances que vous m'infligez; je ne veux pas
en braver de volontaires.
Il y avait dans la voix et dans le ton d'Ellénore je ne sais quoi d'âpre
et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu'une
émotion profonde ou touchante. Depuis quelque temps elle s'irritait
d'avance lorsqu'elle me demandait quelque chose, comme si je le lui
avais déjà refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que
mon jugement les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le
sanctuaire intime de ma pensée, pour y briser une opposition sourde qui
la révoltait contre moi. Je lui parlai de ma situation, du voeu de mon
père, de mon propre désir; je priai, je m'emportai. Ellénore fut
inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité, comme si l'amour
n'était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et, par conséquent,
lorsqu'il est blessé, le moins généreux. Je tâchai, par un effort
bizarre, de l'attendrir sur le malheur que j'éprouvais en restant près
d'elle; je ne parvins qu'à l'exaspérer. Je lui promis d'aller la voir en
Pologne; mais elle ne vit dans mes promesses, sans épanchement et sans
abandon, que l'impatience de la quitter.
La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme, sans
que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait
sombre ou abattu, elle s'affligeait d'abord, se blessait ensuite, et
m'arrachait par ses reproches l'aveu de la fatigue que j'aurais voulu
déguiser. De mon côté, quand Ellénore paraissait contente, je m'irritais
de la voir jouir d'une situation qui me coûtait mon bonheur, et je la
troublais dans cette courte jouissance par des insinuations qui
l'éclairaient sur ce que j'éprouvais intérieurement. Nous nous
attaquions donc tour à tour par des phrases indirectes, pour reculer
ensuite dans des protestations générales et de vagues justifications, et
pour regagner le silence. Car nous savions si bien mutuellement tout ce
que nous allions nous dire, que nous nous taisions pour ne pas
l'entendre. Quelquefois l'un de nous était prêt à céder, mais nous
manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos coeurs défiants
et blessés ne se rencontraient plus.
Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible: je
me répondais que, si je m'éloignais d'Ellénore, elle me suivrait, et que
j'aurais provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu'il fallait la
satisfaire une dernière fois, et qu'elle ne pourrait plus rien exiger
quand je l'aurais replacée au milieu de sa famille. J'allais lui
proposer de la suivre en Pologne, quand elle reçut la nouvelle que son
père était mort subitement. Il l'avait instituée son unique héritière,
mais son testament était contredit par des lettres postérieures, que des
parents éloignés menaçaient de faire valoir. Ellénore, malgré le peu de
relations qui subsistaient entre elle et son père, fut douloureusement
affectée de cette mort: elle se reprocha de l'avoir abandonné. Bientôt
elle m'accusa de sa faute. Vous m'avez fait manquer, me dit-elle, à un
devoir sacré. Maintenant il ne s'agit que de ma fortune: je vous
l'immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n'irai pas seule
dans un pays où je n'ai que des ennemis à rencontrer. Je n'ai voulu, lui
répondis-je, vous faire manquer à aucun devoir; j'aurais désiré, je
l'avoue, que vous daignassiez réfléchir que moi aussi je trouvais
pénible de manquer aux miens; je n'ai pu obtenir de vous cette justice.
Je me rends, Ellénore; votre intérêt l'emporte sur toute autre
considération. Nous partirons ensemble quand vous le voudrez.
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage, la
nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes,
ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d'intimité. La
longue habitude que nous avions l'un de l'autre, les circonstances
variées que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque
parole, presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout
à coup dans le passé, et nous remplissaient d'un attendrissement
involontaire, comme les éclairs traversent la nuit sans la dissiper.
Nous vivions, pour ainsi dire, d'une espèce de mémoire du coeur, assez
puissante pour que l'idée de nous séparer nous fût douloureuse, trop
faible pour que nous trouvassions du bonheur à être unis. Je me livrais
à ces émotions, pour me reposer de ma contrainte habituelle. J'aurais
voulu donner à Ellénore des témoignages de tendresse qui la
contentassent; je reprenais quelquefois avec elle le langage de l'amour;
mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces feuilles pâles et
décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent
languissamment sur les branches d'un arbre déraciné.
CHAPITRE VII.
Ellénore obtint, dès son arrivée, d'être rétablie dans la jouissance des
biens qu'on lui disputait, en s'engageant à n'en pas disposer que son
procès ne fût décidé. Elle s'établit dans une des possessions de son
père. Le mien, qui n'abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune
question directement, se contenta de les remplir d'insinuations contre
mon voyage. «Vous m'aviez mandé, me disait-il, que vous ne partiriez
pas. Vous m'aviez développé longuement toutes les raisons que vous aviez
de ne pas partir; j'étais, en conséquence, bien convaincu que vous
partiriez. Je ne puis que vous plaindre de ce qu'avec votre esprit
d'indépendance, vous faites toujours ce que vous ne voulez pas. Je ne
juge point, au reste, d'une situation qui ne m'est qu'imparfaitement
connue. Jusqu'à présent vous m'aviez paru le protecteur d'Ellénore, et,
sous ce rapport, il y avait dans vos procédés quelque chose de noble,
qui relevait votre caractère, quel que fût l'objet auquel vous vous
attachiez. Aujourd'hui vos relations ne sont plus les mêmes; ce n'est
plus vous qui la protégez, c'est elle qui vous protége; vous vivez chez
elle, vous êtes un étranger qu'elle introduit dans sa famille. Je ne
prononce point sur une position que vous choisissez; mais comme elle
peut avoir ses inconvénients, je voudrais les diminuer autant qu'il est
en moi. J'écris au baron de T***, notre ministre dans le pays où vous
êtes, pour vous recommander à lui: j'ignore s'il vous conviendra de
faire usage de cette recommandation; n'y voyez au moins qu'une preuve de
mon zèle, et nullement une atteinte à l'indépendance que vous avez
toujours su défendre avec succès contre votre père.»
J'étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La terre
que j'habitais avec Ellénore était située à peu de distance de Varsovie;
je me rendis dans cette ville, chez le baron de T***. Il me reçut avec
amitié, me demanda les causes de mon séjour en Pologne, me questionna
sur mes projets; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques
minutes d'une conversation embarrassée: Je vais, me dit-il, vous parler
avec franchise. Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays,
votre père me les a mandés; je vous dirai même que je les comprends: il
n'y a pas d'homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé
par le désir de rompre une liaison inconvenable et la crainte d'affliger
une femme qu'il avait aimée. L'inexpérience de la jeunesse fait que l'on
s'exagère beaucoup les difficultés d'une position pareille; on se plaît
à croire à la vérité de toutes ces démonstrations de douleur, qui
remplacent, dans un sexe faible et emporté, tous les moyens de la force
et tous ceux de la raison. Le coeur en souffre, mais l'amour-propre s'en
applaudit; et tel homme qui pense de bonne foi s'immoler au désespoir
qu'il a causé, ne se sacrifie dans le fait qu'aux illusions de sa propre
vanité. Il n'y a pas une de ces femmes passionnées, dont le monde est
plein, qui n'ait protesté qu'on la ferait mourir en l'abandonnant; il
n'y en a pas une qui ne soit encore envie, et qui ne soit consolée. Je
voulus l'interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune ami, si je m'exprime
avec trop peu de ménagement; mais le bien qu'on m'a dit de vous, les
talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez suivre, tout me
fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme, malgré
vous et mieux que vous; vous n'êtes plus amoureux de la femme qui vous
domine et qui vous traîne après elle; si vous l'aimiez encore, vous ne
seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m'avait écrit; il
vous était aisé de prévoir ce que j'avais à vous dire: vous n'avez pas
été fâché d'entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous
répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
d'Ellénore est loin d'être intacte. Terminons, je vous prie,
répondis-je, une conversation inutile. Des circonstances malheureuses
ont pu disposer des premières années d'Ellénore; on peut la juger
défavorablement sur des apparences mensongères: mais je la connais
depuis trois ans, et il n'existe pas sur la terre une âme plus élevée,
un caractère plus noble, un coeur plus pur et plus généreux. Comme vous
voudrez, répliqua-t-il; mais ce sont des nuances que l'opinion
n'approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont publics; en
m'empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire? Écoutez,
poursuivit-il: il faut dans ce monde savoir ce qu'on veut. Vous
n'épouserez pas Ellénore?--Non sans doute, m'écriai-je; elle-même ne l'a
jamais désiré.--Que voulez-vous donc faire? Elle a dix ans de plus que
vous, vous en avez vingt-six; vous la soignerez dix ans encore, elle
sera vieille; vous serez parvenu au milieu de votre vie, sans avoir rien
commencé, rien achevé qui vous satisfasse. L'ennui s'emparera de vous,
l'humeur s'emparera d'elle; elle vous sera chaque jour moins agréable,
vous lui serez chaque jour plus nécessaire; et le résultat d'une
naissance illustre, d'une fortune brillante, d'un esprit distingué, sera
de végéter dans un coin de la Pologne, oublié de vos amis, perdu pour la
gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera, quoi que vous fassiez,
jamais contente de vous. Je n'ajoute qu'un mot, et nous ne reviendrons
plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes vous sont
ouvertes, les lettres, les armes, l'administration; vous pouvez aspirer
aux plus illustres alliances; vous êtes fait pour aller à tout: mais
souvenez-vous bien qu'il y a entre vous et tous les genres de succès un
obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore.--J'ai cru vous
devoir, monsieur, lui répondis-je, de vous écouter en silence; mais je
me dois aussi de vous déclarer que vous ne m'avez point ébranlé.
Personne que moi, je le répète, ne peut juger Ellénore; personne
n'apprécie assez la vérité de ses sentiments et la profondeur de ses
impressions. Tant qu'elle aura besoin de moi, je resterai près d'elle.
Aucun succès ne me consolerait de la laisser malheureuse; et dussé-je
borner ma carrière à lui servir d'appui, à la soutenir dans ses peines,
à l'entourer de mon affection contre l'injustice d'une opinion qui la
méconnaît, je croirais encore n'avoir pas employé ma vie inutilement.
Je sortis en achevant ces paroles: mais qui m'expliquera par quelle
mobilité le sentiment qui me les dictait s'éteignit avant même que
j'eusse fini de les prononcer? Je voulus, en retournant à pied, retarder
le moment de revoir cette Ellénore que je venais de défendre; je
traversai précipitamment la ville: il me tardait de me trouver seul.
Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pensées
m'assaillirent. Ces mots funestes: «Entre tous les genres de succès et
vous il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c'est
Ellénore,» retentissaient autour de moi. Je jetais un long et triste
regard sur le temps qui venait de s'écouler sans retour; je me rappelais
les espérances de ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais
autrefois commander à l'avenir, les éloges accordés à mes premiers
essais, l'aurore de réputation que j'avais vue briller et disparaître.
Je me répétais les noms de plusieurs de mes compagnons d'étude, que
j'avais traités avec un dédain superbe, et qui, par le seul effet d'un
travail opiniâtre et d'une vie régulière, m'avaient laissé loin derrière
eux dans la route de la fortune, de la considération et de la gloire:
j'étais oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent dans
les trésors qu'ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient
acheter, j'apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès
auxquels j'aurais pu prétendre. Ce n'était pas une carrière seule que je
regrettais: comme je n'avais essayé d'aucune, je les regrettais toutes.
N'ayant jamais employé mes forces, je les imaginais sans bornes, et je
les maudissais; j'aurais voulu que la nature m'eût créé faible et
médiocre, pour me préserver au moins du remords de me dégrader
volontairement. Toute louange, toute approbation pour mon esprit ou mes
connaissances, me semblaient un reproche insupportable: je croyais
entendre admirer les bras vigoureux d'un athlète chargé de fers au fond
d'un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me dire que l'époque
de l'activité n'était pas encore passée, l'image d'Ellénore s'élevait
devant moi comme un fantôme, et me repoussait dans le néant; je
ressentais contre elle des accès de fureur, et, par un mélange bizarre,
cette fureur ne diminuait en rien la terreur que m'inspirait l'idée de
l'affliger.
Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un refuge
dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au hasard par
le baron de T*** sur la possibilité d'une alliance douce et paisible, me
servirent à me créer l'idéal d'une compagne. Je réfléchis au repos, à la
considération, à l'indépendance même que m'offrirait un sort pareil; car
les liens que je traînais depuis si longtemps me rendaient plus
dépendant mille fois que n'aurait pu le faire une union inconnue et
constatée. J'imaginais la joie de mon père; j'éprouvais un désir
impatient de reprendre dans ma patrie et dans la société de mes égaux la
place qui m'était due; je me représentais opposant une conduite austère
et irréprochable à tous les jugements qu'une malignité froide et frivole
avait prononcés contre moi, à tous les reproches dont m'accablait
Ellénore.
Elle m'accuse sans cesse, disais-je, d'être dur, d'être ingrat, d'être
sans pitié. Ah! si le ciel m'eût accordé une femme que les convenances
sociales me permissent d'avouer, que mon père ne rougît pas d'accepter
pour fille, j'aurais été mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette
sensibilité que l'on méconnaît parce qu'elle est souffrante et froissée,
cette sensibilité dont on exige impérieusement des témoignages que mon
coeur refuse à l'emportement et à la menace, qu'il me serait doux de m'y
livrer avec l'être chéri compagnon d'une vie régulière et respectée! Que
n'ai-je pas fait pour Ellénore? Pour elle j'ai quitté mon pays et ma
famille; j'ai pour elle affligé le coeur d'un vieux père qui gémit encore
loin de moi; pour elle j'habite ces lieux où ma jeunesse s'enfuit
solitaire, sans gloire, sans honneur et sans plaisir: tant de sacrifices
faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils pas ce que l'amour et le
devoir me rendraient capable de faire? Si je crains tellement la douleur
d'une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec quel soin
j'écarterais toute affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais
hautement me vouer sans remords et sans réserve! Combien alors on me
verrait différent de ce que je suis! comme cette amertume dont on me
fait un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement
loin de moi! combien je serais reconnaissant pour le ciel et
bienveillant pour les hommes!
Je parlais ainsi; mes yeux se mouillaient de larmes; mille souvenirs
rentraient comme par torrents dans mon âme; mes relations avec Ellénore
m'avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait mon
enfance, les lieux où s'étaient écoulées mes premières années, les
compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m'avaient
prodigué les premières marques d'intérêt, me blessait et me faisait mal;
j'étais réduit à repousser, comme des pensées coupables, les images les
plus attrayantes et les voeux les plus naturels. La compagne que mon
imagination m'avait soudain créée s'alliait au contraire à toutes ces
images et sanctionnait tous ces voeux; elle s'associait à tous mes
devoirs, à tous mes plaisirs, à tous mes goûts; elle rattachait ma vie
actuelle à cette époque de ma jeunesse où l'espérance ouvrait devant moi
un si vaste avenir, époque dont Ellénore m'avait séparé comme par un
abîme. Les plus petits détails, les plus petits objets se retraçaient à
ma mémoire: je revoyais l'antique château que j'avais habité avec mon
père, les bois qui l'entouraient, la rivière qui baignait le pied de ses
murailles, les montagnes qui bordaient son horizon; toutes ces choses me
paraissaient tellement présentes, pleines d'une telle vie, qu'elles me
causaient un frémissement que j'avais peine à supporter; et mon
imagination plaçait à côté d'elles une créature innocente et jeune qui
les embellissait, qui les animait par l'espérance. J'errais plongé dans
cette rêverie, toujours sans plan fixe, ne me disant point qu'il fallait
rompre avec Ellénore, n'ayant de la réalité qu'une idée sourde et
confuse, et dans l'état d'un homme accablé de peine, que le sommeil a
consolé par un songe, et qui pressent que ce songe va finir. Je
découvris tout à coup le château d'Ellénore, dont insensiblement je
m'étais rapproché; je m'arrêtai; je pris une autre route: j'étais
heureux de retarder le moment où j'allais entendre de nouveau sa voix.
Le jour s'affaiblissait: le ciel était serein; la campagne devenait
déserte; les travaux des hommes avaient cessé: ils abandonnaient la
nature à elle-même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus
grave et plus imposante. Les ombres de la nuit qui s'épaississaient à
chaque instant, le vaste silence qui m'environnait et qui n'était
interrompu que par des bruits rares et lointains, firent succéder à mon
imagination un sentiment plus calme et plus solennel. Je promenais mes
regards sur l'horizon grisâtre dont je n'apercevais plus les limites, et
qui, par là même, me donnait en quelque sorte la sensation de
l'immensité. Je n'avais rien éprouvé de pareil depuis longtemps: sans
cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles, la vue toujours
fixée sur ma situation, j'étais devenu étranger à toute idée générale;
je ne m'occupais que d'Ellénore et de moi: d'Ellénore, qui ne
m'inspirait qu'une pitié mêlée de fatigue; de moi, pour qui je n'avais
plus aucune estime. Je m'étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un
nouveau genre d'égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent et
humilié; je me sus bon gré de renaître à des pensées d'un autre ordre,
et de me retrouver la faculté de m'oublier moi-même, pour me livrer à
des méditations désintéressées; mon âme semblait se relever d'une
dégradation longue et honteuse.
La nuit presque entière s'écoula ainsi. Je marchais au hasard; je
parcourus des champs, des bois, des hameaux où tout était immobile. De
temps en temps j'apercevais dans quelque habitation éloignée une pâle
lumière qui perçait l'obscurité. Là, me disais-je, là peut-être quelque
infortuné s'agite sous la douleur, ou lutte contre la mort; contre la
mort, mystère inexplicable, dont une expérience journalière paraît
n'avoir pas encore convaincu les hommes; terme assuré qui ne nous
console ni ne nous apaise, objet d'une insouciance habituelle et d'un
effroi passager! Et moi aussi, poursuivais-je, je me livre à cette
inconséquence insensée! Je me révolte contre la vie, comme si la vie ne
devait pas finir! Je répands du malheur autour de moi, pour reconquérir
quelques années misérables que le temps viendra bientôt m'arracher! Ah!
renonçons à ces efforts inutiles; jouissons de voir ce temps s'écouler,
mes jours se précipiter les uns sur les autres; demeurons immobile,
spectateur indifférent d'une existence à demi passée; qu'on s'en empare,
qu'on la déchire: on n'en prolongera pas la durée! vaut-il la peine de
la disputer?
L'idée de la mort a toujours eu sur moi beaucoup d'empire. Dans mes
affections les plus vives, elle a toujours suffi pour me calmer
aussitôt; elle produisit sur mon âme son effet accoutumé; ma disposition
pour Ellénore devint moins amère. Toute mon irritation disparut; il ne
me restait de l'impression de cette nuit de délire qu'un sentiment doux
et presque tranquille: peut-être la lassitude physique que j'éprouvais
contribuait-elle à cette tranquillité.
Le jour allait renaître; je distinguais déjà les objets. Je reconnus que
j'étais assez loin de la demeure d'Ellénore. Je me peignis son
inquiétude, et je me pressais pour arriver près d'elle, autant que la
fatigue pouvait me le permettre, lorsque je rencontrai un homme à cheval
qu'elle avait envoyé pour me chercher. Il me raconta qu'elle était
depuis douze heures dans les craintes les plus vives; qu'après être
allée à Varsovie, et avoir parcouru les environs, elle était revenue
chez elle dans un état inexprimable d'angoisse, et que de toutes parts
les habitants du village étaient répandus dans la campagne pour me
découvrir. Ce récit me remplit d'abord d'une impatience assez pénible.
Je m'irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la cause:
cet amour n'était-il pas aussi la cause de tout mon malheur? Cependant
je parvins à vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais
alarmée et souffrante. Je montai à cheval. Je franchis avec rapidité la
distance qui nous séparait. Elle me reçut avec des transports de joie.
Je fus ému de son émotion. Notre conversation fut courte, parce que
bientôt elle songea que je devais avoir besoin de repos; et je la
quittai, cette fois du moins, sans avoir rien dit qui pût affliger son
coeur.
CHAPITRE VIII.
Le lendemain je me relevai poursuivi des mêmes idées qui m'avaient agité
la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants; Ellénore voulut
inutilement en pénétrer la cause: je répondais par des monosyllabes
contraints à ses questions impétueuses; je me raidissais contre son
instance, sachant trop qu'à ma franchise succéderait sa douleur, et que
sa douleur m'imposerait une dissimulation nouvelle.
Inquiète et surprise, elle recourut à l'une de ses amies pour découvrir
le secret qu'elle m'accusait de lui cacher; avide de se tromper
elle-même, elle cherchait un fait où il n'y avait qu'un sentiment. Cette
amie m'entretint de mon humeur bizarre, du soin que je mettais à
repousser toute idée d'un lien durable, de mon inexplicable soif de
rupture et d'isolement. Je l'écoutai longtemps en silence; je n'avais
dit jusqu'à ce moment à personne que je n'aimais plus Ellénore; ma
bouche répugnait à cet aveu, qui me semblait une perfidie. Je voulus
pourtant me justifier; je racontai mon histoire avec ménagement, en
donnant beaucoup d'éloges à Ellénore, en convenant des inconséquences de
ma conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre situation, et
sans me permettre une parole qui prononçât clairement que la difficulté
véritable était de ma part l'absence de l'amour. La femme qui m'écoutait
fut émue de mon récit: elle vit de la générosité dans ce que j'appelais
de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la dureté. Les
mêmes explications qui mettaient en fureur Ellénore passionnée portaient
la conviction dans l'esprit de son impartiale amie. On est si juste
lorsque l'on est désintéressé! Qui que vous soyez, ne remettez jamais à
un autre les intérêts de votre coeur; le coeur seul peut plaider sa cause:
il sonde seul ses blessures, tout intermédiaire devient un juge; il
analyse, il transige; il conçoit l'indifférence, il l'admet comme
possible, il la reconnaît pour inévitable; par là même il l'excuse, et
l'indifférence se trouve ainsi, à sa grande surprise, légitime à ses
propres yeux. Les reproches d'Ellénore m'avaient persuadé que j'étais
coupable; j'appris de celle qui croyait la défendre que je n'étais que
malheureux. Je fus entraîné à l'aveu complet de mes sentiments: je
convins que j'avais pour Ellénore du dévoûment, de la sympathie, de la
pitié; mais j'ajoutai que l'amour n'entrait pour rien dans les devoirs
que je m'imposais. Cette vérité, jusqu'alors renfermée dans mon coeur, et
quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble et de la
colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force, par cela
seul qu'un autre en était devenu dépositaire. C'est un grand pas, c'est
un pas irréparable, lorsqu'on dévoile tout à coup aux yeux d'un tiers
les replis cachés d'une relation intime; le jour qui pénètre dans ce
sanctuaire constate et achève les destructions que la nuit enveloppait
de ses ombres: ainsi les corps renfermés dans les tombeaux conservent
souvent leur première forme, jusqu'à ce que l'air extérieur vienne les
frapper et les réduire en poudre.
L'amie d'Ellénore me quitta: j'ignore quel compte elle lui rendit de
notre conversation, mais, en approchant du salon, j'entendis Ellénore
qui parlait d'une voix très-animée; en m'apercevant elle se tut. Bientôt
elle reproduisit, sous diverses formes, des idées générales, qui
n'étaient que des attaques particulières. Rien n'est plus bizarre,
disait-elle, que le zèle de certaines amitiés; il y a des gens qui
s'empressent de se charger de vos intérêts pour mieux abandonner votre
cause; ils appellent cela de l'attachement: j'aimerais mieux de la
haine. Je compris facilement que l'amie d'Ellénore avait embrassé mon
parti contre elle, et l'avait irritée en ne paraissant pas me juger
assez coupable. Je me sentis assez d'intelligence avec un autre contre
Ellénore: c'était entre nos coeurs une barrière de plus.
Quelques jours après, Ellénore alla plus loin: elle était incapable de
tout empire sur elle-même; dès qu'elle croyait avoir un sujet de
plainte, elle marchait droit à l'explication, sans ménagement et sans
calcul, et préférait le danger de rompre à la contrainte de dissimuler.
Les deux amies se séparèrent à jamais brouillées.
Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes? dis-je à
Ellénore. Avons-nous besoin d'un tiers pour nous entendre? et si nous ne
nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède? Vous avez
raison, me répondit-elle: mais c'est votre faute; autrefois je ne
m'adressais à personne pour arriver jusqu'à votre coeur.
Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de vie. Je
démêlai par ses discours qu'elle attribuait à la solitude dans laquelle
nous vivions le mécontentement qui me dévorait: elle épuisait toutes les
explications fausses avant de se résigner à la véritable. Nous passions
tête à tête de monotones soirées entre le silence et l'humeur; la source
des longs entretiens était tarie.
Ellénore résolut d'attirer chez elle les familles nobles qui résidaient
dans son voisinage ou à Varsovie. J'entrevis facilement les obstacles et
les dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son
héritage avaient révélé ses erreurs passées, et répandu contre elle
mille bruits calomnieux. Je frémis des humiliations qu'elle allait
braver, et je tâchai de la dissuader de cette entreprise. Mes
représentations furent inutiles; je blessai sa fierté par mes craintes,
bien que je ne les exprimasse qu'avec ménagement. Elle supposa que
j'étais embarrassé de nos liens, parce que son existence était
équivoque; elle n'en fut que plus empressée à reconquérir une place
honorable dans le monde: ses efforts obtinrent quelque succès. La
fortune dont elle jouissait, sa beauté, que le temps n'avait encore que
légèrement diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle
excitait la curiosité. Elle se vit entourée bientôt d'une société
nombreuse; mais elle était poursuivie d'un sentiment secret d'embarras
et d'inquiétude. J'étais mécontent de ma situation, elle s'imaginait que
je l'étais de la sienne; elle s'agitait pour en sortir; son désir ardent
ne lui permettait point de calcul, sa position fausse jetait de
l'inégalité dans sa conduite et de la précipitation dans ses démarches.
Elle avait l'esprit juste, mais peu étendu; la justesse de son esprit
était dénaturée par l'emportement de son caractère, et son peu d'étendue
l'empêchait d'apercevoir la ligne la plus habile, et de saisir des
nuances délicates. Pour la première fois elle avait un but; et comme
elle se précipitait vers ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle
dévora sans me les communiquer! que de fois je rougis pour elle sans
avoir la force de le lui dire! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de
la réserve et de la mesure, que je l'avais vue plus respectée par les
amis du comte de P*** comme sa maîtresse, qu'elle ne l'était par ses
voisins comme héritière d'une grande fortune, au milieu de ses vassaux.
Tour à tour haute et suppliante, tantôt prévenante, tantôt susceptible,
il y avait dans ses actions et dans ses paroles je ne sais quelle fougue
destructive de la considération, qui ne se compose que du calme.
En relevant ainsi les défauts d'Ellénore, c'est moi que j'accuse et que
je condamne. Un mot de moi l'aurait calmée: pourquoi n'ai-je pu
prononcer ce mot?
Nous vivions cependant plus doucement ensemble; la distraction nous
soulageait de nos pensées habituelles. Nous n'étions seuls que par
intervalles; et comme nous avions l'un dans l'autre une confiance sans
bornes, excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions les
observations et les faits à la place de ces sentiments, et nos
conversations avaient repris quelque charme. Mais bientôt ce nouveau
genre de vie devint pour moi la source d'une nouvelle perplexité. Perdu
dans la foule qui environnait Ellénore, je m'aperçus que j'étais l'objet
de l'étonnement et du blâme. L'époque approchait où son procès devait
être jugé: ses adversaires prétendaient qu'elle avait aliéné le coeur
paternel par des égarements sans nombre; ma présence venait à l'appui de
leurs assertions. Ses amis me reprochaient de lui faire tort. Ils
excusaient sa passion pour moi, mais ils m'accusaient d'indélicatesse:
j'abusais, disaient-ils, d'un sentiment que j'aurais dû modérer. Je
savais seul qu'en l'abandonnant je l'entraînerais sur mes pas, et
qu'elle négligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et tous
les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public dépositaire
de ce secret; je ne paraissais donc dans la maison d'Ellénore qu'un
étranger nuisible au succès même des démarches qui allaient décider de
son sort; et, par un étrange renversement de la vérité, tandis que
j'étais la victime de ses volontés inébranlables, c'était elle que l'on
plaignait comme victime de mon ascendant.
Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
douloureuse.
Une singulière révolution s'opéra tout à coup dans la conduite et dans
les manières d'Ellénore: jusqu'à cette époque elle n'avait paru occupée
que de moi; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des
hommes qui l'entouraient. Cette femme si réservée, si froide, si
ombrageuse, semble subitement changer de caractère. Elle encourageait
les sentiments et même les espérances d'une foule de jeunes gens, dont
les uns étaient séduits par sa figure, et dont quelques autres, malgré
ses erreurs passées, aspiraient sérieusement à sa main; elle leur
accordait de longs tête-à-tête; elle avait avec eux ces formes
douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent mollement que pour
retenir, parce qu'elles annoncent plutôt l'indécision que
l'indifférence, et des retards que des refus. J'ai su par elle dans la
suite, et les faits me l'ont démontré, qu'elle agissait ainsi par un
calcul faux et déplorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma
jalousie; mais c'était agiter des cendres que rien ne pouvait
réchauffer. Peut-être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en
rendît compte, quelque vanité de femme! Elle était blessée de ma
froideur, elle voulait se prouver à elle-même qu'elle avait encore des
moyens de plaire. Peut-être enfin, dans l'isolement où je laissais son
coeur, trouvait-elle une sorte de consolation à s'entendre répéter des
expressions d'amour que depuis longtemps je ne prononçais plus!
Quoi qu'il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs.
J'entrevis l'aurore de ma liberté future; je m'en félicitai. Tremblant
d'interrompre par quelque mouvement inconsidéré cette grande crise à
laquelle j'attachais ma délivrance, je devins plus doux, je parus plus
content. Ellénore prit ma douceur pour de la tendresse, mon espoir de la
voir enfin heureuse sans moi pour le désir de la rendre heureuse. Elle
s'applaudit de son stratagème. Quelquefois pourtant elle s'alarmait de
ne me voir aucune inquiétude; elle me reprochait de ne mettre aucun
obstacle à ces liaisons qui, en apparence, menaçaient de me l'enlever.
Je repoussais ses accusations par des plaisanteries, mais je ne
parvenais pas toujours à l'apaiser; son caractère se faisait jour à
travers la dissimulation qu'elle s'était imposée. Les scènes
recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ellénore
m'imputait ses propres torts; elle m'insinuait qu'un seul mot la
ramènerait à moi tout entière; puis, offensée de mon silence, elle se
précipitait de nouveau dans la coquetterie avec une espèce de fureur.
C'est ici surtout, je le sens, que l'on m'accusera de faiblesse. Je
voulais être libre, et je le pouvais avec l'approbation générale; je le
devais peut-être: la conduite d'Ellénore m'y autorisait et semblait m'y
contraindre. Mais ne savais-je pas que cette conduite était mon ouvrage?
ne savais-je pas qu'Ellénore, au fond de son coeur, n'avait pas cessé de
m'aimer? Pouvais-je la punir d'une imprudence que je lui faisais
commettre, et, froidement hypocrite, chercher un prétexte dans ces
imprudences pour l'abandonner sans pitié?
Certes, je ne veux point m'excuser, je me condamne plus sévèrement qu'un
autre peut-être ne le ferait à ma place; mais je puis au moins me rendre
ici ce solennel témoignage, que je n'ai jamais agi par calcul, et que
j'ai toujours été dirigé par des sentiments vrais et naturels. Comment
se fait-il qu'avec ces sentiments je n'aie fait si longtemps que mon
malheur et celui des autres?
La société cependant m'observait avec surprise. Mon séjour chez Ellénore
ne pouvait s'expliquer que par un extrême attachement pour elle, et mon
indifférence sur les liens qu'elle semblait toujours prête à contracter
démentait cet attachement. L'on attribua ma tolérance inexplicable à une
légèreté de principes, à une insouciance pour la morale, qui
annonçaient, disait-on, un homme profondément égoïste, et que le monde
avait corrompu. Ces conjectures, d'autant plus propres à faire
impression qu'elles étaient plus proportionnées aux âmes qui les
concevaient, furent accueillies et répétées. Le bruit en parvint enfin
jusqu'à moi; je fus indigné de cette découverte inattendue: pour prix de
mes longs services, j'étais méconnu, calomnié; j'avais, pour une femme,
oublié tous les intérêts et repoussé tous les plaisirs de la vie, et
c'était moi que l'on condamnait.
Je m'expliquai vivement avec Ellénore: un mot fit disparaître cette
tourbe d'adorateurs qu'elle n'avait appelés que pour me faire craindre
sa perte. Elle restreignit sa société à quelques femmes et à un petit
nombre d'hommes âgés. Tout reprit autour de nous une apparence
régulière; mais nous n'en fûmes que plus malheureux: Ellénore se croyait
de nouveaux droits; je me sentais chargé de nouvelles chaînes.
Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs résultèrent
de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut plus qu'un perpétuel
orage; l'intimité perdit tous ses charmes, et l'amour toute sa douceur;
il n'y eut plus même entre nous ces retours passagers qui semblent
guérir pour quelques instants d'incurables blessures. La vérité se fit
jour de toutes parts, et j'empruntai, pour me faire entendre, les
expressions les plus dures et les plus impitoyables. Je ne m'arrêtais
que lorsque je voyais Ellénore dans les larmes; et ses larmes mêmes
n'étaient qu'une lave brûlante qui, tombant goutte à goutte sur mon
coeur, m'arrachait des cris, sans pouvoir m'arracher un désaveu. Ce fut
alors que, plus d'une fois, je la vis se lever pâle et prophétique:
Adolphe, s'écriait-elle, vous ne savez pas le mal que vous faites; vous
l'apprendrez un jour, vous l'apprendrez par moi, quand vous m'aurez
précipitée dans la tombe.--Malheureux! lorsqu'elle parlait ainsi, que ne
m'y suis-je jeté moi-même avant elle!
CHAPITRE IX.
Je n'étais pas retourné chez le baron de T*** depuis ma dernière visite.
Un matin je reçus de lui le billet suivant:
«Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue
absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regarde, vous
n'en êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n'en jouirai pas
moins avec plaisir de votre société, et j'en aurais beaucoup à vous
introduire dans un cercle dont j'ose vous promettre qu'il vous sera
agréable de faire partie. Permettez-moi d'ajouter que, plus votre genre
de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque chose de singulier,
plus il vous importe de dissiper des préventions mal fondées sans doute,
en vous montrant dans le monde.»
Je fus reconnaissant de la bienveillance qu'un homme âgé me témoignait.
Je me rendis chez lui; il ne fut pas question d'Ellénore. Le baron me
retint à dîner: il n'y avait ce jour-là que quelques hommes assez
spirituels et assez aimables. Je fus d'abord embarrassé, mais je fis
effort sur moi-même; je me ranimai, je parlai; je déployai le plus qu'il
me fut possible de l'esprit et des connaissances. Je m'aperçus que je
réussissais à captiver l'approbation. Je retrouvai dans ce genre de
succès une jouissance d'amour-propre dont j'avais été privé dès
longtemps: cette jouissance me rendit la société du baron de T*** plus
agréable.
Mes visites chez lui se multiplièrent. Il me chargea de quelques travaux
relatifs à sa mission, et qu'il croyait pouvoir me confier sans
inconvénient. Ellénore fut d'abord surprise de cette révolution dans ma
vie; mais je lui parlai de l'amitié du baron pour mon père, et du
plaisir que je goûtais à consoler ce dernier de mon absence, en ayant
l'air de m'occuper utilement. La pauvre Ellénore, je l'écris dans ce
moment avec un sentiment de remords, éprouva plus de joie de ce que je
paraissais plus tranquille, et se résigna, sans trop se plaindre, à
passer souvent la plus grande partie de la journée séparée de moi. Le
baron, de son côté, lorsqu'un peu de confiance se fut établie entre
nous, me reparla d'Ellénore. Mon intention positive était toujours d'en
dire du bien, mais, sans m'en apercevoir, je m'exprimais sur elle d'un
ton plus leste et plus dégagé: tantôt j'indiquais, par des maximes
générales, que je reconnaissais la nécessité de m'en détacher; tantôt la
plaisanterie venait à mon secours; je parlais en riant des femmes et de
la difficulté de rompre avec elles. Ces discours amusaient un vieux
ministre dont l'âme était usée, et qui se rappelait vaguement que, dans
sa jeunesse, il avait aussi été tourmenté par des intrigues d'amour. De
la sorte, par cela seul que j'avais un sentiment caché, je trompais plus
ou moins tout le monde: je trompais Ellénore, car je savais que le baron
voulait m'éloigner d'elle, et je le lui taisais; je trompais M. de T***,
car je lui laissais espérer que j'étais prêt à briser mes liens. Cette
duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel; mais l'homme se
déprave dès qu'il a dans le coeur une seule pensée qu'il est constamment
forcé de dissimuler.
Jusqu'alors je n'avais fait connaissance, chez le baron de T***, qu'avec
les hommes qui composaient sa société particulière. Un jour il me
proposa de rester à une grande fête qu'il donnait pour la naissance de
son maître. Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de
Pologne: vous n'y trouverez pas, il est vrai, celle que vous aimez; j'en
suis fâché, mais il y a des femmes que l'on ne voit que chez elles. Je
fus péniblement affecté de cette phrase; je gardai le silence, mais je
me reprochais intérieurement de ne pas défendre Ellénore, qui, si l'on
m'eût attaqué en sa présence, m'aurait si vivement défendu.
L'assemblée était nombreuse; on m'examinait avec attention. J'entendais
répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d'Ellénore,
celui du comte de P***. On se taisait à mon approche; on recommençait
quand je m'éloignais. Il m'était démontré que l'on se racontait mon
histoire, et chacun, sans doute, la racontait à sa manière. Ma situation
était insupportable; mon front était couvert d'une sueur froide; tour à
tour je rougissais et je pâlissais.
Le baron s'aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla d'attentions
et de prévenances, chercha toutes les occasions de me donner des éloges,
et l'ascendant de sa considération força bientôt les autres à me
témoigner les mêmes égards.
Lorsque tout le monde se fut retiré: Je voudrais, me dit M. de T***,
vous parler encore une fois à coeur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester
dans une situation dont vous souffrez? À qui faites-vous du bien?
Croyez-vous que l'on ne sache pas ce qui se passe entre vous et
Ellénore? Tout le monde est informé de votre aigreur et de votre
mécontentement réciproque. Vous vous faites du tort par votre faiblesse,
vous ne vous en faites pas moins par votre dureté; car, pour comble
d'inconséquence, vous ne la rendez pas heureuse, cette femme qui vous
rend si malheureux.
J'étais encore froissé de la douleur que j'avais éprouvée. Le baron me
montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction
bien plus vive que je ne l'avais supposée. Je fus ébranlé. L'idée que je
prolongeais les agitations d'Ellénore vint ajouter à mon irrésolution.
Enfin, comme si tout s'était réuni contre elle, tandis que j'hésitais,
elle-même, par sa véhémence, acheva de me décider. J'avais été absent
tout le jour; le baron m'avait retenu chez lui après l'assemblée; la
nuit s'avançait. On me remit, de la part d'Ellénore, une lettre en
présence du baron de T***. Je vis dans les yeux de ce dernier une sorte
de pitié de ma servitude. La lettre d'Ellénore était pleine d'amertume.
Quoi! me dis-je, je ne puis passer un jour libre! je ne puis respirer
une heure en paix! Elle me poursuit partout, comme un esclave qu'on doit
ramener à ses pieds; et, d'autant plus violent que je me sentais plus
faible: Oui, m'écriai-je, je le prends, l'engagement de rompre avec
Ellénore, j'oserai le lui déclarer moi-même; vous pouvez d'avance en
instruire mon père.
En disant ces mots, je m'élançai loin du baron. J'étais oppressé des
paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu'à peine à la
promesse que j'avais donnée.
Ellénore m'attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on lui
avait parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des efforts du
baron de T*** pour me détacher d'elle. On lui avait rapporté les
discours que j'avais tenus, les plaisanteries que j'avais faites. Ses
soupçons étant éveillés, elle avait rassemblé dans son esprit plusieurs
circonstances qui lui paraissaient les confirmer. Ma liaison subite avec
un homme que je ne voyais jamais autrefois, l'intimité qui existait
entre cet homme et mon père, lui semblaient des preuves irréfragables.
Son inquiétude avait fait tant de progrès en peu d'heures, que je la
trouvai pleinement convaincue de ce qu'elle nommait ma perfidie.
J'étais arrivé auprès d'elle décidé à lui tout dire. Accusé par elle, le
croira-t-on? je ne m'occupai qu'à tout éluder. Je niai même, oui, je
niai ce jour-là ce que j'étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
Il était tard, je la quittai; je me hâtai de me coucher pour terminer
cette longue journée; et quand je fus bien sûr qu'elle était finie, je
me sentis, pour le moment, délivré d'un poids énorme.
Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en
retardant le commencement de notre entrevue, j'avais retardé l'instant
fatal.
Ellénore s'était rassurée pendant la nuit, et par ses propres
réflexions, et par mes discours de la veille. Elle me parla de ses
affaires avec un air de confiance qui n'annonçait que trop qu'elle
regardait nos existences comme indissolublement unies. Où trouver des
paroles qui la repoussassent dans l'isolement?
Le temps s'écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait
à la nécessité d'une explication. Des trois jours que j'avais fixés,
déjà le second était près de disparaître. M. de T*** m'attendait au plus
tard le surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et j'allais
manquer à ma promesse sans avoir fait pour l'exécuter la moindre
tentative. Je sortais, je rentrais, je prenais la main d'Ellénore, je
commençais une phrase que j'interrompais aussitôt; je regardais la
marche du soleil qui s'inclinait vers l'horizon. La nuit revint,
j'ajournai de nouveau. Un jour me restait: c'était assez d'une heure.
Ce jour se passa comme le précédent. J'écrivis à M. de T*** pour lui
demander du temps encore: et, comme il est naturel aux caractères
faibles de le faire, j'entassai dans ma lettre mille raisonnements pour
justifier mon retard, pour démontrer qu'il ne changeait rien à la
résolution que j'avais prise, et que, dès l'instant même, on pouvait
regarder mes liens avec Ellénore comme brisés pour jamais.
CHAPITRE X.
Je passai les jours suivants plus tranquille. J'avais rejeté dans le
vague la nécessité d'agir; elle ne me poursuivait plus comme un spectre;
je croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je voulais être
plus doux, plus tendre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs
d'amitié. Mon trouble était tout différent de celui que j'avais connu
jusqu'alors. J'avais imploré le ciel pour qu'il élevât soudain entre
Ellénore et moi un obstacle que je ne pusse franchir. Cet obstacle
s'était élevé. Je fixais mes regards sur Ellénore comme sur un être que
j'allais perdre. L'exigence, qui m'avait paru tant de fois
insupportable, ne m'effrayait plus; je m'en sentais affranchi d'avance.
J'étais plus libre en lui cédant encore, et je n'éprouvais plus cette
révolte intérieure qui jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il
n'y avait plus en moi d'impatience; il y avait, au contraire, un désir
secret de retarder le moment funeste.
Ellénore s'aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus
sensible: elle-même devint moins amère. Je recherchais des entretiens
que j'avais évités; je jouissais de ses expressions d'amour, naguère
importunes, précieuses maintenant, comme pouvant chaque fois être les
dernières.
Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus douce que
de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait triste;
mais ma tristesse n'avait rien de violent. L'incertitude sur l'époque de
la séparation que j'avais voulue me servait à en écarter l'idée. La
nuit, j'entendis dans le château un bruit inusité. Ce bruit cessa
bientôt, et je n'y attachai point d'importance. Le matin cependant,
l'idée m'en revint; j'en voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas
vers la chambre d'Ellénore. Quel fut mon étonnement, lorsqu'on me dit
que depuis douze heures elle avait une fièvre ardente, qu'un médecin que
ses gens avaient fait appeler déclarait sa vie en danger, et qu'elle
avait défendu impérieusement que l'on m'avertît ou qu'on me laissât
pénétrer jusqu'à elle!
Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter la
nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa défense,
dont il ignorait le motif, au désir de ne pas me causer d'alarmes.
J'interrogeai les gens d'Ellénore avec angoisse sur ce qui avait pu la
plonger d'une manière si subite dans un état si dangereux. La veille,
après m'avoir quitté, elle avait reçu de Varsovie une lettre apportée
par un homme à cheval; l'ayant ouverte et parcourue, elle s'était
évanouie; revenue à elle, elle s'était jetée sur son lit sans prononcer
une parole. L'une de ses femmes, inquiète de l'agitation qu'elle
remarquait en elle, était restée dans sa chambre à son insu; vers le
milieu de la nuit, cette femme l'avait vue saisie d'un tremblement qui
ébranlait le lit sur lequel elle était couchée: elle avait voulu
m'appeler; Ellénore s'y était opposée avec une espèce de terreur
tellement violente, qu'on n'avait osé lui désobéir. On avait envoyé
chercher un médecin; Ellénore avait refusé, refusait encore de lui
répondre; elle avait passé la nuit prononçant des mots entrecoupés qu'on
n'avait pu comprendre, et appuyant souvent son mouchoir sur sa bouche,
comme pour s'empêcher de parler.
Tandis qu'on me donnait ces détails, une autre femme, qui était restée
près d'Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore paraissait avoir perdu
l'usage de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l'entourait.
Elle poussait quelquefois des cris, elle répétait mon nom; puis,
épouvantée, elle faisait signe de la main, comme pour que l'on éloignât
d'elle quelque objet qui lui était odieux.
J'entrai dans sa chambre. Je vis au pied de son lit deux lettres. L'une
était la mienne au baron de T***, l'autre était de lui-même à Ellénore.
Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse énigme. Tous mes
efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore aux
derniers adieux s'étaient tournés de la sorte contre l'infortunée que
j'aspirais à ménager. Ellénore avait lu, tracées de ma main, mes
promesses de l'abandonner, promesses qui n'avaient été dictées que par
le désir de rester plus longtemps près d'elle, et que la vivacité de ce
désir même m'avait porté à répéter, à développer de mille manières.
L'oeil indifférent de M. de T*** avait facilement démêlé dans ces
protestations réitérées à chaque ligne l'irrésolution que je déguisais,
et les ruses de ma propre incertitude; mais le cruel avait trop bien
calculé qu'Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je m'approchai
d'elle: elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai: elle
tressaillit. Quel est ce bruit? s'écria-t-elle; c'est la voix qui m'a
fait du mal. Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à son délire,
et me conjura de m'éloigner. Comment peindre ce que j'éprouvai pendant
trois longues heures? Le médecin sortit enfin. Ellénore était tombée
dans un profond assoupissement. Il ne désespérait pas de la sauver, si,
à son réveil, la fièvre était calmée.
Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis pour
lui demander de me recevoir. Elle me fit dire d'entrer. Je voulus
parler; elle m'interrompit. Que je n'entende de vous, dit-elle, aucun
mot cruel. Je ne réclame plus, je ne m'oppose à rien; mais que cette
voix que j'ai tant aimée, que cette voix qui retentissait au fond de mon
coeur n'y pénètre pas pour le déchirer. Adolphe, Adolphe, j'ai été
violente, j'ai pu vous offenser; mais vous ne savez pas ce que j'ai
souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le sachiez!
Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main; il était
brûlant; une contraction terrible défigurait ses traits. Au nom du ciel,
m'écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je suis coupable: cette
lettre... Elle frémit et voulut s'éloigner. Je la retins. Faible,
tourmenté, continuai-je, j'ai pu céder un moment à une instance cruelle;
mais n'avez-vous pas vous-même mille preuves que je ne puis vouloir ce
qui nous sépare? J'ai été mécontent, malheureux, injuste; peut-être, en
luttant avec trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous
donné de la force à des velléités passagères que je méprise aujourd'hui;
mais pouvez-vous douter de mon affection profonde? Nos âmes ne
sont-elles pas enchaînées l'une à l'autre par mille liens que rien ne
peut rompre? Tout le passé ne nous est-il pas commun? Pouvons-nous jeter
un regard sur les trois années qui viennent de finir sans nous retracer
des impressions que nous avons partagées, des plaisirs que nous avons
goûtés, des peines que nous avons supportées ensemble? Ellénore,
commençons en ce jour une nouvelle époque, rappelons les heures du
bonheur et de l'amour. Elle me regarda quelque temps avec l'air du
doute. Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs, votre famille, ce
qu'on attend de vous!... Sans doute, répondis-je, une fois, un jour,
peut-être... Elle remarqua que j'hésitais. Mon Dieu, s'écria-t-elle,
pourquoi m'avait-il rendu l'espérance pour me la ravir aussitôt!
Adolphe, je vous remercie de vos efforts, ils m'ont fait du bien,
d'autant plus de bien qu'ils ne vous coûteront, je l'espère, aucun
sacrifice; mais, je vous en conjure, ne parlons plus de l'avenir. Ne
vous reprochez rien, quoi qu'il arrive. Vous avez été bon pour moi. J'ai
voulu ce qui n'était pas possible. L'amour était toute ma vie: il ne
pouvait être la vôtre. Soignez-moi maintenant quelques jours encore. Des
larmes coulèrent abondamment de ses yeux; sa respiration fut moins
oppressée; elle appuya sa tête sur mon épaule. C'est ici, dit-elle, que
j'ai toujours désiré mourir. Je la serrai contre mon coeur, j'abjurai de
nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs cruelles. Non,
reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content.--Puis-je l'être si
vous êtes malheureuse?--Je ne serai pas longtemps malheureuse, vous
n'aurez pas longtemps à me plaindre.--Je rejetai loin de moi des
craintes que je voulais croire chimériques. Non, non, cher Adolphe, me
dit-elle, quand on a longtemps invoqué la mort, le ciel nous envoie à la
fin je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre
prière est exaucée.--Je lui jurai de ne jamais la quitter.--Je l'ai
toujours espéré, maintenant j'en suis sûre.
C'était une de ces journées d'hiver où le soleil semble éclairer
tristement la campagne grisâtre, comme s'il regardait en pitié la terre
qu'il a cessé de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. Il fait bien
froid, lui dis-je.--N'importe, je voudrais me promener avec vous. Elle
prit mon bras; nous marchâmes longtemps sans rien dire; elle avançait
avec peine, et se penchait sur moi presque tout entière.--Arrêtons-nous
un instant.--Non, me répondit-elle, j'ai du plaisir à me sentir encore
soutenue par vous. Nous retombâmes dans le silence. Le ciel était
serein; mais les arbres étaient sans feuilles; aucun souffle n'agitait
l'air, aucun oiseau ne le traversait: tout était immobile, et le seul
bruit qui se fit entendre était celui de l'herbe glacée qui se brisait
sous nos pas. Comme tout est calme! me dit Ellénore; comme la nature se
résigne! le coeur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner? Elle
s'assit sur une pierre; tout à coup elle se mit à genoux, et baissant la
tête, elle l'appuya sur ses deux mains. J'entendis quelques mots
prononcés à voix basse. Je m'aperçus qu'elle priait. Se relevant enfin:
Rentrons, dit-elle, le froid m'a saisie. J'ai peur de me trouver mal. Ne
me dites rien; je ne suis pas en état de vous entendre.
À dater de ce jour, je vis Ellénore s'affaiblir et dépérir. Je
rassemblai de toutes parts des médecins autour d'elle: les uns
m'annoncèrent un mal sans remède, d'autres me bercèrent d'espérances
vaines; mais la nature, sombre et silencieuse, poursuivait d'un bras
invisible son travail impitoyable. Par moments, Ellénore semblait
reprendre à la vie. On eût dit quelquefois que la main de fer qui pesait
sur elle s'était retirée. Elle relevait sa tête languissante; ses joues
se couvraient de couleurs un peu plus vives; ses yeux se ranimaient:
mais tout à coup, par le jeu cruel d'une puissance inconnue, ce mieux
mensonger disparaissait, sans que l'art en pût deviner la cause. Je la
vis de la sorte marcher par degrés à la destruction. Je vis se graver
sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-coureurs de
la mort. Je vis, spectacle humiliant et déplorable! ce caractère
énergique et fier recevoir de la souffrance physique mille impressions
confuses et incohérentes, comme si, dans ces instants terribles, l'âme,
froissée par le corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec
moins de peine à la dégradation des organes.
Un seul sentiment ne varia jamais dans le coeur d'Ellénore: ce fut sa
tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler;
mais elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors
que ses regards me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner.
Je craignais de lui causer une émotion violente; j'inventais des
prétextes pour sortir: je parcourais au hasard tous les lieux où je
m'étais trouvé avec elle; j'arrosais de mes pleurs les pierres, le pied
des arbres, tous les objets qui me retraçaient son souvenir.
Ce n'étaient pas les regrets de l'amour, c'était un sentiment plus
sombre et plus triste; l'amour s'identifie tellement à l'objet aimé, que
dans son désespoir même il y a quelque charme. Il lutte contre la
réalité, contre la destinée; l'ardeur de son désir le trompe sur ses
forces, et l'exalte au milieu de sa douleur. La mienne était morne et
solitaire; je n'espérais point mourir avec Ellénore; j'allais vivre sans
elle dans ce désert du monde, que j'avais souhaité tant de fois de
traverser indépendant. J'avais brisé l'être qui m'aimait; j'avais brisé
ce coeur, compagnon du mien, qui avait persisté à se dévouer à moi, dans
sa tendresse infatigable; déjà l'isolement m'atteignait. Ellénore
respirait encore, mais je ne pouvais plus lui confier mes pensées;
j'étais déjà seul sur la terre; je ne vivais plus dans cette atmosphère
d'amour qu'elle répandait autour de moi; l'air que je respirais me
paraissait plus rude, les visages des hommes que je rencontrais plus
indifférents; toute la nature semblait me dire que j'allais à jamais
cesser d'être aimé.
Le danger d'Ellénore devint tout à coup plus imminent; des symptômes
qu'on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin prochaine: un prêtre de
sa religion l'en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette qui
contenait beaucoup de papiers; elle en fit brûler plusieurs devant elle,
mais elle paraissait en chercher un qu'elle ne trouvait point, et son
inquiétude était extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui
l'agitait, et pendant laquelle, deux fois, elle s'était évanouie. J'y
consens, me répondit-elle; mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une
prière. Vous trouverez parmi mes papiers, je ne sais où, une lettre qui
vous est adressée; brûlez-la sans la lire, je vous en conjure au nom de
notre amour, au nom de ces derniers moments que vous avez adoucis. Je le
lui promis; elle fut plus tranquille. Laissez-moi me livrer à présent,
me dit-elle, aux devoirs de ma religion; j'ai bien des fautes à expier:
mon amour pour vous fut peut-être une faute; je ne le croirais pourtant
pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.
Je la quittai: je ne rentrai qu'avec tous ses gens pour assister aux
dernières et solennelles prières; à genoux dans un coin de sa chambre,
tantôt je m'abîmais dans mes pensées, tantôt je contemplais, par une
curiosité involontaire, tous ces hommes réunis, la terreur des uns, la
distraction des autres, et cet effet singulier de l'habitude qui
introduit l'indifférence dans toutes les pratiques prescrites, et qui
fait regarder les cérémonies les plus augustes et les plus terribles
comme des choses convenues et de pure forme; j'entendais ces hommes
répéter machinalement les paroles funèbres, comme si eux aussi n'eussent
pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille, comme si eux aussi
n'eussent pas dû mourir un jour. J'étais loin cependant de dédaigner ces
pratiques; en est-il une seule dont l'homme, dans son ignorance, ose
prononcer l'inutilité? Elles rendaient du calme à Ellénore; elles
l'aidaient à franchir ce pas terrible vers lequel nous avançons tous,
sans qu'aucun de nous puisse prévoir ce qu'il doit éprouver alors. Ma
surprise n'est pas que l'homme ait besoin d'une religion; ce qui
m'étonne, c'est qu'il se croie jamais assez fort, assez à l'abri du
malheur pour oser en rejeter une: il devrait, ce me semble, être porté,
dans sa faiblesse, à les invoquer toutes; dans la nuit épaisse qui nous
entoure, est-il une lueur que nous puissions repousser? au milieu du
torrent qui nous entraîne, est-il une branche à laquelle nous osions
refuser de nous retenir?
L'impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre parut
l'avoir fatiguée. Elle s'assoupit d'un sommeil assez paisible; elle se
réveilla moins souffrante. J'étais seul dans sa chambre; nous nous
parlions de temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui
s'était montré le plus habile dans ses conjectures m'avait prédit
qu'elle ne vivrait pas vingt-quatre heures; je regardais tour à tour une
pendule qui marquait les heures, et le visage d'Ellénore, sur lequel je
n'apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s'écoulait
ranimait mon espérance, et je révoquais en doute les présages d'un art
mensonger. Tout à coup Ellénore s'élança par un mouvement subit; je la
retins dans mes bras: un tremblement convulsif agitait son corps; ses
yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague,
comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui se dérobait
à mes regards; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu'elle
s'efforçait de fuir; on eût dit qu'elle luttait contre une puissance
physique invisible, qui, lassée d'attendre le moment funeste, l'avait
saisie et la retenait pour l'achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin
à l'acharnement de la nature ennemie; ses membres s'affaissèrent, elle
sembla reprendre quelque connaissance: elle me serra la main; elle
voulut pleurer, il n'y avait plus de larmes; elle voulut parler, il n'y
avait plus de voix: elle laissa tomber, comme résignée, sa tête sur le
bras qui l'appuyait; sa respiration devint plus lente: quelques instants
après, elle n'était plus.
Je demeurai longtemps immobile près d'Ellénore sans vie. La conviction
de sa mort n'avait pas encore pénétré dans mon âme; mes yeux
contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses
femmes étant entrée répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le
bruit qui se fit autour de moi me tira de la léthargie où j'étais
plongé; je me levai: ce fut alors que j'éprouvai la douleur déchirante
et toute l'horreur de l'adieu sans retour. Tant de mouvement, cette
activité de la vie vulgaire, tant de soins et d'agitations qui ne la
regardaient plus, dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette
illusion par laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis
le dernier lien se rompre, et l'affreuse réalité se placer à jamais
entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j'avais
tant regrettée! Combien elle manquait à mon coeur, cette dépendance qui
m'avait révolté souvent! Naguère toutes mes actions avaient un but;
j'étais sûr, par chacune d'elles, d'épargner une peine ou de causer un
plaisir: je m'en plaignais alors; j'étais impatienté qu'un oeil ami
observât mes démarches, que le bonheur d'un autre y fût attaché.
Personne maintenant ne les observait; elles n'intéressaient personne;
nul ne me disputait mon temps ni mes heures; aucune voix ne me rappelait
quand je sortais: j'étais libre en effet; je n'étais plus aimé: j'étais
étranger pour tout le monde.
L'on m'apporta tous les papiers d'Ellénore, comme elle l'avait ordonné;
à chaque ligne, j'y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de
nouveaux sacrifices qu'elle m'avait faits et qu'elle m'avait cachés. Je
trouvai enfin cette lettre que j'avais promis de brûler; je ne la
reconnus pas d'abord, elle était sans adresse, elle était ouverte;
quelques mots frappèrent mes regards malgré moi; je tentai vainement de
les en détourner, je ne pus résister au besoin de la lire tout entière.
Je n'ai pas la force de la transcrire: Ellénore l'avait écrite après une
des scènes violentes qui avaient précédé sa maladie. Adolphe, me
disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi? quel est mon crime? de
vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par quelle pitié bizarre
n'osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-vous l'être
malheureux près de qui votre pitié vous retient? Pourquoi me
refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux?
Pourquoi vous montrez-vous furieux et faible? L'idée de ma douleur vous
poursuit, et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter!
Qu'exigez-vous? que je vous quitte? ne voyez-vous pas que je n'en ai pas
la force? Ah! c'est à vous, qui n'aimez pas, c'est à vous à la trouver,
cette force, dans ce coeur lassé de moi, que tant d'amour ne saurait
désarmer. Vous ne me la donnerez pas, vous me ferez languir dans les
larmes, vous me ferez mourir à vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle
ailleurs. Est-il un pays où je ne vous suive? est-il une retraite où je
ne me cache pour vivre auprès de vous, sans être un fardeau dans votre
vie? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les projets que je propose,
timide et tremblante, car vous m'avez glacée d'effroi, vous les
repoussez avec impatience. Ce que j'obtiens de mieux, c'est votre
silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes
bon; vos actions sont nobles et dévouées: mais quelles actions
effaceraient vos paroles? Ces paroles acérées retentissent autour de
moi: je les entends la nuit; elles me suivent, elles me dévorent, elles
flétrissent tout ce que vous faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe?
Eh bien, vous serez content; elle mourra, cette pauvre créature que vous
avez protégée, mais que vous frappez à coups redoublés. Elle mourra,
cette importune Ellénore que vous ne pouvez supporter autour de vous,
que vous regardez comme un obstacle, pour qui vous ne trouvez pas sur la
terre une place qui ne vous fatigue; elle mourra: vous marcherez seul au
milieu de cette foule à laquelle vous êtes impatient de vous mêler! Vous
les connaîtrez ces hommes que vous remerciez aujourd'hui d'être
indifférents; et peut-être un jour, froissé par ces coeurs arides, vous
regretterez ce coeur dont vous disposiez, qui vivait de votre affection,
qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne daignez
plus récompenser d'un regard.
LETTRE À L'ÉDITEUR.
Je vous renvoie, Monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté de me
confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu'elle ait
réveillé en moi de tristes souvenirs que le temps avait effacés. J'ai
connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire, car elle
n'est que trop vraie. J'ai vu souvent ce bizarre et malheureux Adolphe,
qui en est à la fois l'auteur et le héros; j'ai tenté d'arracher par mes
conseils cette charmante Ellénore, digne d'un sort plus doux et d'un
coeur plus fidèle, à l'être malfaisant qui, non moins misérable qu'elle,
la dominait par une espèce de charme, et la déchirait par sa faiblesse.
Hélas! la dernière fois que je l'ai vue, je croyais lui avoir donné
quelque force, avoir armé sa raison contre son coeur. Après une trop
longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l'avais laissée, et
je n'ai trouvé qu'un tombeau.
Vous devriez, Monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut désormais
blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans utilité. Le malheur
d'Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter
contre l'ordre des choses. La société est trop puissante, elle se
reproduit sous trop de formes, elle mêle trop d'amertumes à l'amour
qu'elle n'a pas sanctionné; elle favorise ce penchant à l'inconstance,
et cette fatigue impatiente, maladies de l'âme, qui la saisissent
quelquefois subitement au sein de l'intimité. Les indifférents ont un
empressement merveilleux à être tracassiers au nom de la morale et
nuisibles par zèle pour la vertu; on dirait que la vue de l'affection
les importune, parce qu'ils en sont incapables; et quand ils peuvent se
prévaloir d'un prétexte, ils jouissent de l'attaquer et de la détruire.
Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment que tout se
réunit pour empoisonner, et contre lequel la société, lorsqu'elle n'est
pas forcée à le respecter comme légitime, s'arme de tout ce qu'il y a de
mauvais dans le coeur de l'homme pour décourager tout ce qu'il y a de
bon!
L'exemple d'Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
qu'après avoir repoussé l'être qui l'aimait, il n'a pas été moins
inquiet, moins agité, moins mécontent; qu'il n'a fait aucun usage d'une
liberté reconquise au prix de tant de douleurs et de tant de larmes; et
qu'en se rendant bien digne de blâme, il s'est rendu aussi digne de
pitié.
S'il vous en faut des preuves, Monsieur, lisez ces lettres qui vous
instruiront du sort d'Adolphe; vous le verrez dans bien des
circonstances diverses, et toujours la victime de ce mélange d'égoïsme
et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des
autres; prévoyant le mal avant de le faire, et reculant avec désespoir
après l'avoir fait; puni de ses qualités plus encore que de ses défauts,
parce que ses qualités prenaient leur source dans ses émotions, et non
dans ses principes; tour à tour le plus dévoué et le plus dur des
hommes, mais ayant toujours fini par la dureté, après avoir commencé par
le dévoûment, et n'ayant ainsi laissé de traces que de ses torts.
RÉPONSE.
Oui, Monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que
je pense comme vous sur l'utilité dont il peut être; chacun ne
s'instruit qu'à ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le liront
s'imagineront toutes avoir rencontré mieux qu'Adolphe ou valoir mieux
qu'Ellénore); mais je le publierai comme une histoire assez vraie de la
misère du coeur humain. S'il renferme une leçon instructive, c'est aux
hommes que cette leçon s'adresse: il prouve que cet esprit, dont on est
si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni à en donner; il prouve que
le caractère, la fermeté, la fidélité, la bonté, sont les dons qu'il
faut demander au ciel; et je n'appelle pas bonté cette pitié passagère
qui ne subjugue point l'impatience, et ne l'empêche pas de rouvrir les
blessures qu'un moment de regret avait fermées. La grande question dans
la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus
ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le coeur qui l'aimait.
Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit excuser ce qu'il
explique; je hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en racontant le
mal qu'elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se
décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines,
s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend
toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le
mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais
deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même,
qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu'il a
consumé ses facultés sans autre direction que le caprice, sans autre
force que l'irritation; j'aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous
ne m'auriez pas communiqué sur sa destinée de nouveaux détails, dont
j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien
peu de chose, le caractère est tout; c'est en vain qu'on brise avec les
objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On
change de situation; mais on transporte dans chacune le tourment dont on
espérait se délivrer; et comme on ne se corrige pas en se déplaçant,
l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des
fautes aux souffrances.
FIN D'ADOLPHE.
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE DE WALLSTEIN ET SUR LE THÉÂTRE
ALLEMAND.
La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de
l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la
Bohême; mais elle s'étendit avec rapidité sur la plus grande partie de
l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe
changèrent de forme. La secte de Luther remplaça presque généralement
celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce
dernier continua d'animer les esprits des novateurs, même après qu'ils
se furent écartés de sa doctrine.
La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples, le besoin
d'acquérir la liberté religieuse; dans les princes, le désir de
conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible
lutte, ces deux buts furent atteints. La paix de 1648 assura aux
protestants l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de
l'Allemagne la jouissance et l'accroissement de leurs droits.
L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle.
Le traité de Westphalie donna à l'empire germanique une constitution
très-compliquée; mais cette constitution, en divisant ce corps immense
en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation
allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté
civile et d'administration douce et modérée. De cela seul, que trente
millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de
princes indépendants les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes
en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs
possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence
ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté
d'opinions presque complète, et la possibilité, pour la partie éclairée
de cette société, de se livrer à la culture des lettres, au
perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité.
D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas
étonnant qu'elle ait été l'un des objets favoris des travaux des
historiens et des poëtes de l'Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la
génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été
l'énergie de ses ancêtres: et cette génération, qui recueillait dans le
calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait
avec curiosité, dans l'histoire et sur la scène, les hommes des temps
passés, dont la force, la détermination, l'activité, le courage,
revêtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de
tout le charme du merveilleux.
La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de
vue.
On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques
entreprendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire
des armes; mais l'esprit militaire, proprement dit, est devenu toujours
plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister
que lorsque l'état de la société est propre à le faire naître,
c'est-à-dire lorsqu'il y a un très-grand nombre d'hommes que le besoin,
l'inquiétude, l'absence de sécurité, l'espoir et la possibilité du
succès, l'habitude de l'agitation, ont jetés hors de leur assiette
naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre, et ils la
cherchent en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre.
De nos jours, l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité
politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu'ils
commandent qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette autorité:
ils ne sont point chefs d'une troupe à eux, soldée par eux, et prête à
les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement
et jusqu'au milieu du XVIIe siècle, au contraire, on a vu des hommes,
sans autre mission que le sentiment de leurs talents et de leur courage,
tenir à leur solde des corps de troupes, réunir autour de leurs
étendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul
ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite
armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main,
de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut, dans la guerre de trente ans,
ce comte de Mansfeld, moins célèbre encore par quelques victoires, que
par l'habileté qu'il déploya sans cesse dans les revers. Tels furent,
bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne,
Christian de Brunswick et même Bernard de Weymar. Tel fut enfin
Wallstein, duc de Friedland, le héros des tragédies allemandes que je me
suis proposé de faire connaître au public.
Ce Wallstein, à la vérité, ne porta jamais les armes que pour la maison
d'Autriche; mais l'armée qu'il commandait était à lui, réunie en son
nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur
l'Allemagne, de sa propre autorité. Il négociait comme un potentat, du
sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut
enfin s'assurer, de droit, l'indépendance dont il jouissait de fait; et
s'il échoua dans son entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à
l'insuffisance des moyens dont il disposait, mais aux fautes que lui fit
commettre un mélange bizarre de superstition et d'incertitude.
L'espèce d'existence des généraux du XVIIe siècle donnait à leur
caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d'idée.
L'originalité est toujours le résultat de l'indépendance; à mesure que
l'autorité se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres
taillées pour la construction d'une pyramide et façonnées pour la place
qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme. L'individualité
disparaît dans l'homme, en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de
ce qu'il devient un moyen. Cependant l'individualité peut seule inspirer
de l'intérêt, surtout aux nations étrangères; car les Français, comme je
le dirai tout à l'heure, se passent d'individualité dans les personnages
de leurs tragédies plus facilement que les Allemands et les Anglais. On
conçoit donc sans peine que les poëtes de l'Allemagne qui ont voulu
transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de
préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes, et
se livraient avec le moins de réserve à leur caractère naturel. C'est
ainsi que Goëthe, l'auteur de _Werther_, a peint dans _Goetz de
Berlichingen_[1] la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorité
de l'empire; et Schiller a de même voulu retracer, dans _Wallstein_, les
derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indépendante et
presque sauvage des camps, à laquelle les progrès de la civilisation ont
fait succéder, dans les camps mêmes, l'uniformité, l'obéissance et la
discipline.
Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de
Wallstein. La première est intitulée _le Camp de Wallstein_; la seconde,
_les Piccolomini_; la troisième, _la Mort de Wallstein._
L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand
ensemble, est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie.
Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son _Prométhée_ et ses
trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le _Prométhée_ d'Eschyle
était, comme on sait, divisé en trois parties, dont chacune formait une
pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des
hommes, leur apportant le feu du ciel, et leur faisant connaître les
éléments de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue
jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services
qu'il a rendus à l'espèce humaine. La troisième montrait Prométhée
délivré par Hercule, et réconcilié avec Jupiter.
Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la
première a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de
Clytemnestre; la dernière, l'absolution d'Oreste par l'Aréopage. On voit
que, chez les Grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies
avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même.
Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de
son Wallstein. L'action ne commence qu'à la seconde, et ne finit qu'à la
troisième. _Le Camp_ est une espèce de prologue sans aucune action. On y
voit les moeurs des soldats, sous les tentes qu'ils habitent; les uns
chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des
dépouilles du paysan. Ils se racontent leurs exploits; ils parlent de
leur chef, de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses qu'il leur
prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne l'une à
l'autre; mais cette incohérence est naturelle; c'est un tableau mouvant,
où il n'y a ni passé, ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside
à ce désordre apparent. Tous les esprits sont pleins de lui; tous
célèbrent ses louanges, s'inquiètent des bruits répandus sur le
mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner le général qui
les protège. L'on aperçoit tous les symptômes d'une insurrection prête à
éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même
temps les motifs secrets qui, dans chaque individu, modifient son
dévoûment; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui
viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple armé, en
proie à toutes les agitations populaires, entraîné par son enthousiasme,
ébranlé par ses défiances, s'efforçant de raisonner, et n'y parvenant
pas, faute d'habitude; bravant l'autorité, et mettant pourtant son
honneur à obéir à son chef; insultant à la religion, et recueillant avec
avidité toutes les traditions superstitieuses: mais toujours fier de sa
force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle
des armes, ayant pour vertu le courage, et pour but, le plaisir du jour.
Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière
production du génie, de l'exactitude, et je dirai même de l'érudition
allemande; car il a fallu de l'érudition pour rassembler en un corps
tous les traits qui distinguaient les armées du XVIIe siècle, et qui ne
conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps
comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a
remplacé l'effervescence; s'il y a des désordres partiels, ce sont des
exceptions qu'on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au
contraire, ces désordres étaient l'état permanent; et la jouissance
d'une liberté grossière et licencieuse, le dédommagement des dangers et
des fatigues.
La seconde pièce a pour titre _les Piccolomini_. Dans cette pièce
commence l'action; mais la pièce finit sans que l'action se termine. Le
noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du
cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisième
pièce, dans _la Mort de Wallstein_, que le poëte a placé le dénoûment.
Les deux premières ne sont donc en réalité qu'une exposition, et cette
exposition contient plus de quatre mille vers.
Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées
séparément; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent
ainsi tantôt une pièce sans action, _le Camp de Wallstein_; tantôt une
action sans dénoûment, _les Piccolomini_; tantôt un dénoûment sans
exposition, _la Mort de Wallstein_.
En concevant le projet de faire connaître au public français cet ouvrage
de Schiller, j'ai senti qu'il fallait réunir en une seule les trois
pièces de l'original. Cette entreprise offrait beaucoup de difficultés;
une traduction, ou même une imitation exacte était impossible. Il aurait
fallu resserrer en deux mille vers, à peu près, ce que l'auteur allemand
a exprimé en neuf mille. Or, l'exemple de tous ceux qui ont voulu
traduire en alexandrins des poëtes étrangers, prouve que ce genre de
vers nécessite des circonlocutions continuelles. Le plus habile de nos
traducteurs en vers, l'abbé Delille, malgré son prodigieux talent, n'a
pu néanmoins vaincre tout à fait, sous ce rapport, la nature de notre
langue. Il a rendu fréquemment Virgile et Milton par des périphrases
très-élégantes et très-harmonieuses, mais beaucoup plus longues que
l'original. Boileau, en traduisant le commencement de l'Énéide, a mis
trois vers pour deux, comme le remarque M. de la Harpe, et pourtant il a
supprimé l'une des circonstances les plus essentielles dont l'auteur
latin avait voulu frapper l'esprit du lecteur.
J'aurais donc eu à lutter, dans une traduction, contre un premier
obstacle, et j'en aurais rencontré un second dans le sujet en lui-même.
Tout ce qui se rapporte à la guerre de trente ans, dont le théâtre a été
en Allemagne, est national pour les Allemands, et, comme tel, est connu
de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Tilly, de Bernard de Weymar,
d'Oxenstiern, de Mansfeld, réveillent dans la mémoire de tous les
spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. De là
résultait pour Schiller la possibilité d'une foule d'allusions rapides
que ses compatriotes comprenaient sans peine, mais qu'en France personne
n'aurait saisies.
Il y a, en général, parmi nous, une certaine négligence de l'histoire
étrangère, qui s'oppose presque entièrement à la composition des
tragédies historiques, telles qu'on en voit dans les littératures
voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos
propres annales sont exposées à beaucoup d'obscurité. L'auteur des
_Templiers_ a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis
que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet français qu'il présentait à un
public allemand, était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de
connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui
ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention, parce
qu'alors elles n'exigent que très-peu de notions préalables, ou tirées
soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que
l'étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre
première éducation.
La familiarité du dialogue tragique, dans les vers iambiques ou non
rimés des Allemands, eût encore été, pour un traducteur, une difficulté
très-grande. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte à
des règles aussi délicates, aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe
inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine
noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le
développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires
qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la
dignité requise; et cependant ces petites circonstances répandent dans
le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le
_Goetz de Berlichingen_ de Goëthe, ce guerrier, assiégé dans son château
par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les
encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui,
suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du
château. Elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule
cruche qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne
permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre; l'emphase des
paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation, et ce qui est
touchant en allemand ne serait en français que ridicule. Il me semble
néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce
trait, emprunté de la vie commune, est plus propre que la description la
plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce,
d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires
et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant
renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides
et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de
l'empereur. Dans le _Gustave Vasa_ de Kotzebue, l'on voit Christiern, le
tyran de la Suède, tremblant dans son palais, qui est entouré par une
multitude irritée. Il se défie de ses propres gardes, de ses créatures
les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à
goûter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le
dialogue le plus simple, et sans aucune pompe tragique, peint, selon
moi, mieux que tous les efforts du poëte n'auraient pu le faire, la
pusillanimité, la défiance et l'abjection du tyran demi-vaincu.
Schiller nous montre Jeanne d'Arc dénoncée par son père comme sorcière,
au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII,
qu'elle a replacé sur le trône de France. Elle est forcée de fuir; elle
cherche un asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui
l'abandonne. Après une route longue et pénible, elle arrive dans une
cabane; la fatigue l'accable, la soif la dévore; un paysan, touché de
compassion, lui présente un peu de lait: au moment où elle le porte à
ses lèvres, un enfant, qui l'a regardée pendant quelques instants avec
attention, lui arrache la coupe, et s'écrie: C'est la sorcière
d'Orléans. Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la
scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement
universel; ils se sentent frappés à la fois, et de la proscription qui
poursuit, jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un
grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette
proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux
choses importantes, l'époque et la situation, se retracent à
l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.
Les Allemands font un grand usage de ces moyens. Les rencontres
fortuites, l'arrivée de personnages subalternes, et qui ne tiennent
point au sujet, leur fournissent un genre d'effets que nous ne
connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe
immédiatement entre les héros et le public; les confidents sont toujours
soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour
répondre, et, de temps en temps, pour raconter la mort du héros, qui,
dans ce cas, ne peut pas nous en instruire lui-même. Mais il n'y a rien
de moral dans toute leur existence; toute réflexion, tout jugement, tout
dialogue entre eux leur est sévèrement interdit; il serait contraire à
la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans
les tragédies allemandes, indépendamment des héros et de leurs
confidents, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines
dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a, sur un
second plan, une seconde espèce d'acteurs, spectateurs eux-mêmes, en
quelque sorte, de l'action principale, qui n'exerce sur eux qu'une
influence très-indirecte. L'impression que produit sur cette classe de
personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent
ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits. Leur
opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public
intermédiaire, plus voisin de ce qui se passe, et non moins impartial
qu'eux.
Tel devait être, à peu près, si je ne me trompe, l'effet des choeurs dans
les tragédies grecques. Ces choeurs portaient un jugement sur les
sentiments et les actions des rois et des héros, dont ils contemplaient
les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement, une
correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier
devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un
langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait.
Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on avait tenté
d'introduire les choeurs des anciens. C'était la _Fiancée de Messine_,
toujours de Schiller. Je m'y étais rendu avec beaucoup de préjugés
contre cette imitation de l'antique. Néanmoins ces maximes générales
exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de
chaleur, parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de
ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette
opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher
au fond de mon coeur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus
de précision, d'élégance et de force; cette pénétration de poëte, qui
devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n'était
en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre
de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée.
L'introduction des choeurs dans la tragédie n'a point eu cependant de
succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des
embarras de l'exécution. Il faudrait des acteurs très-exercés pour qu'un
certain nombre d'entre eux, parlant et gesticulant tous en même temps,
ne produisissent pas une confusion voisine du ridicule[2]. Schiller,
d'ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le choeur des anciens. Il
n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action qu'il l'est dans
les meilleures tragédies de l'antiquité, celles de Sophocle: car je ne
parle pas ici des choeurs d'Euripide, de ce poëte admirable, sans doute,
par son talent dans la sensibilité et dans l'ironie, mais prétentieux,
déclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses défauts et même par ses
beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui
la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle,
avait cru devoir diviser le choeur en deux moitiés, dont chacune était
composée des partisans des deux héros, qui, dans sa pièce, se disputent
la main d'une femme. Il avait, par ce ménagement mal entendu, dépouillé
le choeur de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la
solennité.
Le choeur ne doit jamais être que l'organe, le représentant du peuple
entier; tout ce qu'il dit doit être une espèce de retentissement sombre
et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut
lui convenir, et dès que l'on imagine de lui faire jouer un rôle et
prendre un parti dans la pièce même, on le dénature, et son effet est
manqué.
Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction des choeurs dans leurs
tragédies, celle d'une quantité de personnages subalternes qui arrivent
d'une manière naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scène, remplace, à
beaucoup d'égards, comme nous l'avons observé précédemment, l'usage des
choeurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait
Schiller dans son _Guillaume Tell_, et rechercher ce qu'aurait fait un
poëte grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de
Gessler, a gravi la cime d'un rocher sauvage qui domine sur une route
par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi,
tenant en main l'arc et les flèches qui, après avoir servi l'amour
paternel, doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un
monologue, la tranquillité et l'innocence de sa vie précédente. Il
s'étonne lui-même de se voir jeté tout à coup par la tyrannie hors de
l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée.
Il recule devant l'action qu'il se trouve forcé de commettre. Ses mains,
encore pures, frémissent d'avoir à se rougir même du sang d'un coupable.
Il le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils,
celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une
tragédie grecque, le choeur n'eût alors pris la parole, pour réduire en
maximes les sentiments qui se pressent en foule dans l'âme du
spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource, y supplée par
l'arrivée d'une noce champêtre qui passe, au son des instruments, près
des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaîté de cette troupe
joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggère à l'instant au
spectateur toutes les réflexions que le choeur aurait exprimées.
Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi
dans l'insouciance. Il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme
eux. Comme eux, il paraissait n'avoir rien à craindre d'un pouvoir élevé
si fort au-dessus de lui, et son obscurité pourtant ne lui a pas servi
d'asile. Le choeur des Grecs eût développé cette vérité dans un langage
sententieux et poétique. La tragédie allemande la fait ressortir avec
non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages
étrangers à l'action, et qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur.
D'autres fois, ces personnages secondaires servent à développer d'une
manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu,
même en France, par le succès mérité de sa tragédie de _Luther_, et qui
réunit au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence,
l'observation spirituelle et souvent plaisante du coeur humain, et une
mélancolie enthousiaste et rêveuse, Werner, dans son _Attila_, présente
à nos regards la cour nombreuse de Valentinien, se livrant aux danses,
aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le fléau de Dieu est aux
portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris n'ayant d'autre
soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre
leurs amusements, prenant la vérité pour un indice de malveillance, la
prévoyance pour un acte de sédition, ne considérant comme des sujets
fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les
importunerait, et pensant faire reculer ces faits en n'écoutant pas ceux
qui les rapportent. Cette insouciance, mise sous les yeux du spectateur,
le frappe beaucoup plus qu'un simple récit n'aurait pu le faire.
Je suis loin de recommander l'introduction de ces moyens dans nos
tragédies. L'imitation des tragiques allemands me semblerait
très-dangereuse pour les tragiques français. Plus les écrivains d'une
nation ont pour but exclusif de faire effet, plus ils doivent être
assujettis à des règles sévères. Sans ces règles, ils multiplieraient,
pour arriver à leur but, des tentatives dans lesquelles ils
s'écarteraient toujours davantage de la vérité, de la nature et du goût.
C'est en France qu'a été inventée cette maxime, qu'il valait mieux
frapper fort que juste. Contre un pareil principe, il faut des règles
fixes, qui empêchent les écrivains de frapper tellement fort qu'ils ne
frappent plus juste du tout. Toutes les fois que les tragiques français
ont voulu transporter sur notre théâtre des moyens empruntés des
théâtres étrangers, ils ont été plus prodigues de ces moyens, plus
bizarres, plus exagérés dans leur usage, que les étrangers qu'ils
imitaient. Je pense donc que c'est sagement et avec raison que nous
avons refusé à nos écrivains dramatiques la liberté que les Allemands et
les Anglais accordent aux leurs, celle de produire des effets variés par
la musique, les rencontres fortuites, la multiplicité des acteurs, le
changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les
échafauds. Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par de
telles ressources que par les situations, les sentiments et les
caractères, il serait à craindre, si ces ressources étaient admises, que
nous ne vissions bientôt plus sur notre théâtre que des échafauds, des
combats, des fêtes, des spectres et des changements de décoration.
Il y a dans le caractère des Allemands une fidélité, une candeur, un
scrupule, qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines
bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire qui leur donne
presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la
vraisemblance morale que celui des applaudissements du public. Ils ont
dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la
peinture des sentiments vrais. Ils y trouvent une telle jouissance,
qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils éprouvent que de l'effet
qu'ils produisent. En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque
multipliés qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en
France, où l'on ne perd jamais le public de vue, en France, où l'on ne
parle, n'écrit et n'agit que pour les autres, les accessoires pourraient
bien devenir le principal. En interdisant à nos poëtes des moyens de
succès trop faciles, on les force à tirer un meilleur parti des
ressources qui leur restent et qui sont bien supérieures, le
développement des caractères, la lutte des passions, la connaissance, en
un mot, du coeur humain. J'ai cru devoir observer les règles de notre
théâtre, même dans un ouvrage destiné à faire connaître le théâtre
allemand, et j'ai supprimé beaucoup de petits incidents de la nature de
ceux dont j'ai parlé ci-dessus.
J'ai retranché, par exemple, une assez longue scène entre les généraux,
après un festin durant lequel Tersky leur a fait signer l'engagement de
rester fidèles à Wallstein, contre la volonté même de la cour. Cette
scène, dans laquelle Tersky, pour les amener à son but, leur rappelle
tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont
l'énumération seule forme un tableau piquant de l'état de cette armée,
de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'égalité qui se
combinait alors avec l'esprit militaire; cette scène, dis-je, est d'une
originalité remarquable, et d'une grande vérité locale; mais elle ne
pouvait être rendue qu'avec des expressions que notre style tragique
repousse. Elle introduisait d'ailleurs une foule d'acteurs qui ne
contribuaient point à la marche de l'action, et ne reparaissaient plus
dans le cours de la pièce.
J'ai renoncé de même, mais avec plus de regret, à traduire ou à imiter
une autre scène, dans laquelle Wallstein, commençant à se déshabiller
sur le théâtre pour aller prendre du repos, voit se casser tout à coup
la chaîne à laquelle est suspendu l'ordre de la Toison-d'Or. Cette
chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l'empereur,
alors archiduc, dans la guerre du Frioul, lorsque tous deux, à l'entrée
de la vie, étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir
troubler. Wallstein tient en main les fragments de cette chaîne brisée.
Il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse; des souvenirs mêlés de
remords l'assiégent; il éprouve une crainte vague; son bonheur lui avait
paru longtemps attaché à la conse
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