Mémoires de Marmontel (Volume 3 of 3)
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The Project Gutenberg eBook of Mémoires de Marmontel (Volume 3 of 3)
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Title: Mémoires de Marmontel (Volume 3 of 3)
Author: Jean-François Marmontel
Annotator: Maurice Tourneux
Release date: January 14, 2009 [eBook #27807]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/27807
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MÉMOIRES DE MARMONTEL
PUBLIÉS
AVEC PRÉFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX
TOME TROISIÈME
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue de Lille, 7
M DCCC XCI
TABLE ANALYTIQUE DES MÉMOIRES
TOME PREMIER
LIVRE I
But de l'auteur en écrivant ses _Mémoires_.--Description de Bort et de
ses environs.--Souvenirs d'enfance.--Première éducation.--Défaut de
mémoire.--Portrait de la mère de Marmontel et des autres membres de la
famille.--Entrée au collège de Mauriac.--Examen et admission à ce
collège.--Réflexions de Marmontel sur ses premières études.--Le P.
Bourzes, continuateur du P. Vanière.--Moeurs des écoliers de Mauriac,
leurs travaux et leurs plaisirs.--Amalvy, modèle des écoliers.--Querelle
de Marmontel avec le régent du collège.--Studieux emploi des
vacances.--Premières amours.--Marmontel est placé par son père dans une
maison de commerce à Clermont-Ferrand.--Il la quitte presque aussitôt et
se croit une vocation ecclésiastique.--Son admission dans la classe de
philosophie du collège de Clermont.--Velléité de passer chez les
oratoriens de Riom.--Les jésuites lui procurent tout aussitôt des
répétitions.--Promenade à Beauregard et bienveillant accueil de
Massillon.--Nouvelles vacances sous le costume ecclésiastique.--Mort du
père de Marmontel.--Désespoir et maladie de l'auteur.
LIVRE II
Séjour de Marmontel à Saint-Bonnet, et au château de Linars, comme
précepteur.--Retraite au séminaire de Limoges.--Entretiens littéraires
de Marmontel avec les directeurs du séminaire.--Présentation à l'évêque
(Coetlosquet).--Plaisanterie du comte de Linars et ses
conséquences.--Hospitalité d'un curé de campagne et de sa
nièce.--Comment les jésuites de Clermont entendaient agrandir leur
collège.--Démarches du P. Nolhac auprès de Marmontel pour l'engager à
entrer dans la société.--Voyage de Bort à Toulouse; proposition de
mariage avec la fille d'un muletier.--Au moment d'entrer au noviciat des
jésuites, Marmontel consulte sa mère; réponse de celle-ci.--Premiers
succès de l'auteur comme répétiteur de philosophie.--Il obtient une
bourse au collège Sainte-Catherine.--Concours aux Jeux floraux.--Lettre
de Voltaire.--Succès académiques.--Soutenance brillante de
thèse.--Démêlés d'un boursier de Sainte-Catherine et d'un grand
vicaire.--Pénitence au séminaire de Calvet.--Hésitation sur le choix
d'une carrière.--Nouveau voyage à Bort.--Entretien de l'auteur et de sa
mère; triste état de la santé de celle-ci.--Billet de Voltaire.--La
Petite académie.--Départ de Toulouse.--Incidents de voyage.--Arrivée à
Paris.
LIVRE III
Première visite à Voltaire et conseils de celui-ci.--Premier logement et
premières ressources.--Vauvenargues.--Bauvin.--L'_Observateur
littéraire_.--Prix à l'Académie française.--Grande pénurie.--Procédé
délicat de Voltaire.--Marmontel précepteur du jeune Gilly, et introduit
dans la famille Harenc.--Société choisie de Mme Harenc.--Nouveau prix de
poésie à l'Académie française.--Mort de la mère de Marmontel.--Lecture
de _Denys le tyran_, tragédie, aux acteurs de la
Comédie-Française.--Rivalité de Mlle Gaussin et de Mlle Clairon au sujet
d'un des principaux rôles.--Distribution des autres rôles et
répétitions.--Lecture de _Denys_ devant les conseillers favoris de
Voltaire et de Mlle Clairon.--Résultat de leur délibération.--Tour d'un
escroc gascon.--Plaidoyer de Boubée, avocat de Toulouse, pour Cammas,
peintre de la ville, accusé de séduction.--Favier.--Générosité de Mme
Harenc--Première représentation et succès de _Denys_.--Épître à Voltaire
sur la mort de Vauvenargues.--Monet présente Marmontel à Mlle
Navarre.--Séjour à Avenay.--Singulier aveu échappé à Mlle
Navarre.--Fureur et départ de Marmontel.--Retour à Paris; réception que
lui font ses amis.--Inquiétudes, chagrin et désespoir d'un amant
trahi.--Visite du chevalier de Mirabeau.--Autre visite du même et de
Mlle Navarre.--Consolations prodiguées à l'auteur par Mlle
Clairon.--Reprise de _Denys le tyran_.--Un caprice de Clairon.--Démarche
délicate de la part de Mlle Broquin.--Tentatives de rapprochement de la
part de Clairon; refus de Marmontel.--Bons procédés du duc de Duras
envers lui.--Lecture d'_Aristomène_ à Voltaire.--Première
représentation.--Action dramatique et maladie de Roselly.--Interruption
et reprise d'_Aristomène_.
LIVRE IV
Liaison de Marmontel et de Mlle Marie Verrière.--Colère du maréchal de
Saxe.--Double rupture.--Mariage de La Popelinière.--Son train de maison
à Passy.--Lecture d'_Aristomène_ chez Mme de Tencin.--Découverte de la
cheminée secrète de Mme de La Popelinière, et conséquences de cette
découverte.--Plaisirs, spectacles et distractions de tout genre offerts
par La Popelinière à ses hôtes.--_Cléopâtre_, tragédie de
Marmontel.--_Les Héraclides_, autre tragédie.--Incident de la première
représentation.--Liaison de Marmontel avec d'Alembert, Mlle de
Lespinasse, Diderot, d'Holbach, Helvétius, Grimm et J.-J.
Rousseau.--Faveur de Marmontel auprès de Mme de Pompadour.--Elle lui
conseille de tenter de nouveau la fortune dramatique.--_Égyptus_,
tragédie.--Sa chute.--L'auteur obtient de M. de Marigny l'emploi de
secrétaire des bâtiments du roi.--Le prince de
Kaunitz.--Mercy-Argenteau, Starhemberg, Seckendorf.--Milord d'Albemarle
et Mlle Gaucher, dite _Lolotte_.--Liaison de Lolotte avec le comte
d'Hérouville; son mariage et sa fin.--Conseils de Mme de Tencin à
Marmontel.--Livrets de divers ballets ou divertissements pour
Rameau.--Liaison avec Cury et les autres intendants des
Menus-Plaisirs.--Tribou.--Lolotte.--Contraste de cette société avec
celle des philosophes.--Voltaire et la mort de Mme du Châtelet.--Son
désir de plaire à la cour.--Motifs de sa disgrâce.--Faveur de Crébillon
auprès du roi et de Mme de Pompadour.--Rivalité dramatique de Voltaire
et de Crébillon (_Sémiramis_, _Oreste_, _Rome sauvée_).--Départ de
Voltaire pour la Prusse ajourné, puis brusquement décidé; causes de ces
retards et de ce revirement.--Discussion de Voltaire et d'un
coutelier.--Départ de Marmontel pour Versailles.
TOME DEUXIÈME
LIVRE V
Entrée en fonctions de l'auteur auprès de M. de Marigny.--Qualités et
défauts de celui-ci.--Vie de Marmontel à Versailles, à Marly, à
Fontainebleau, à Compiègne.--Nouvelles liaisons; l'abbé de La Ville,
Dubois, premier commis de la guerre, Cromot du Bourg, Bouret, Mme
Filleul.--Mariage de la soeur aînée de Marmontel avec M. Odde.--Emploi
qu'obtient celui-ci.--Mme de Chalut.--Vers faits, à sa prière, pour la
convalescence du Dauphin.--Plaisant embarras des jeunes époux au moment
de remercier l'auteur.--Éducation d'Aurore de Saxe faite aux frais du
Dauphin.--Portrait de Quesnay.--Mme de Marchais.--Réforme du costume au
théâtre tentée par Mlle Clairon.--Remarques de Marmontel sur ses
rapports avec Marigny.--Sur l'exil de Voltaire.--Sa collaboration à
l'_Encyclopédie_.--Entrevue avec Mme de Pompadour, sollicitations et
conseils.--Origine et fortune politique de Bernis.--Rapports de l'auteur
avec lui durant son passage au ministère des affaires
étrangères.--Singulière maladie guérie par un singulier remède de
Genson.--Attribution de la direction du _Mercure_ à Louis de Boissy, sur
le conseil de Marmontel.--Reconnaissance, puis embarras de
Boissy.--Origine des _Contes moraux_.--Marmontel titulaire du brevet, à
la mort de Boissy.--Autre place de secrétaire du comte de Gisors,
proposée à Marmontel, refusée par Suard et acceptée par Deleyre.--Retour
de l'auteur à Paris.
LIVRE VI
Changements et progrès apportés à la composition du _Mercure_;
collaborateurs recrutés par Marmontel: Malfilâtre, Colardeau, Thomas,
J.-D. Le Roy, C.-N. Cochin.--Gallet et Panard.--Portrait de Mme
Geoffrin.--Principaux habitués de son salon: d'Alembert, Dortous de
Mairan, Marivaux, Chastellux, Morellet, Saint-Lambert, Thomas, Mlle de
Lespinasse, Raynal, Galiani, Caraccioli, le comte de Creutz, Carle Van
Loo, Soufflot, Boucher, Le Moyne, La Tour, le comte de Caylus.--Autres
convives des petits soupers de Mme Geoffrin: Gentil-Bernard, Mme de
Brionne, Mme de Duras, Mme d'Egmont, le prince Louis de Rohan.--Soupers
chez Pelletier, fermier général, avec Gentil-Bernard, Monticourt,
Collé.--Séjour de Marmontel à Chennevières, chez Cury.--Parodie de
_Cinna_, rimée par celui-ci.--Marmontel en cite quelques vers chez Mme
Geoffrin.--Il est accusé d'en être l'auteur, et s'en défend inutilement
auprès des ducs d'Aumont et de Choiseul.--Lettre de cachet qui l'envoie
à la Bastille.--Préparatifs de sa captivité.--Accueil bienveillant du
gouverneur.--Installation et premier repas.--Un menu maigre et un menu
gras.--Prévenances de M. d'Abadie.--Interrogatoire subi par Marmontel au
sujet d'un sieur Durand, familier du salon de Mme Harenc.--Inquiétude
que cette formalité cause à Marmontel.--Lettre de Mlle S** [Sau***?], et
réponse du prisonnier.--Sa sortie et sa première visite à M. de
Sartine.--Sermon de Mme Geoffrin, et regrets qu'elle en témoigne le
lendemain.--Entrevue avec Choiseul.--Réponses de Marmontel aux
inculpations dont il est l'objet.--Vains efforts du premier ministre
pour lui faire rendre le brevet du _Mercure_.--Ce que ce journal devint
sous l'abbé de La Garde et ses successeurs.
LIVRE VII
Réflexions de Marmontel sur son passé à cette date et sur ses projets
d'avenir.--Sa situation et celle de sa famille.--Voyage en compagnie de
Gaulard.--Séjour à Bordeaux.--Mésaventures de Le Franc de
Pompignan.--Arrêts à Toulouse, Béziers, Montpellier, Nîmes, Avignon,
Aix, Marseille.--Retour par Lyon et Genève.--Visite à Voltaire.--Son
enthousiasme pour l'acteur L'Écluse.--Mme Denis comparée par son oncle à
Mlle Clairon.--Genève et J.-J. Rousseau.--Huber et Cramer.--Le théâtre
de Voltaire à Tournay.--Lecture de _Tancrède_ et de _la
Pucelle_.--Rentrée à Paris.--L'_Épître aux poètes_, de Marmontel, est
couronnée par l'Académie française.--Origine d'_Annette et
Lubin_.--Séjours à la Malmaison, à Croix-Fontaine, à Sainte-Assise, à
Saint-Cloud, à Maisons-Alfort.--Intrigues académiques.--Présentation par
Marmontel de sa _Poétique française_ au roi, au Dauphin, à Mme de
Pompadour, à Choiseul et à Praslin.--Candidature au fauteuil de
Bougainville.--Conduite généreuse de Thomas dans cette
circonstance.--Caractère ombrageux de Marivaux.--Singuliers griefs du
président Hénault et de Moncrif contre Marmontel.--Mort de Cury.--Mlle
de Lespinasse, ses origines, sa société, ses amours, sa mort.--Société
du baron d'Holbach.--Motifs respectifs qui avaient éloigné Buffon et
J.-J. Rousseau du parti encyclopédique.--Promenades de d'Holbach et de
ses amis aux environs de Paris.
LIVRE VIII
Récit fait par Diderot à Marmontel des origines de sa rupture avec
Rousseau.--Relations de Jean-Jacques avec le baron d'Holbach et avec
Hume.--Séjour de Marmontel à Saumur, près de sa soeur et de son
beau-frère.--Visite au comte d'Argenson, exilé aux Ormes.--Un bel esprit
de l'académie d'Angers, et ses habiletés oratoires.--Maladies de
l'auteur.--Conception de _Bélisaire_.--Lectures faite par l'auteur à
Diderot et au prince héréditaire de Brunswick.--Démêlés de l'auteur avec
les censeurs de la Sorbonne.--Conférence avec M. de Beaumont, archevêque
de Paris, et les docteurs de la Sorbonne.--Plaisanteries de Voltaire et
de Turgot au sujet des propositions condamnables extraites de
_Bélisaire_ par les casuistes.--Succès du livre dans diverses cours
étrangères.--Voyage de Mmes Filleul et de Séran aux eaux
d'Aix-la-Chapelle, où Marmontel les accompagne.--M. et Mme de Marigny
(née Filleul) les y rejoignent.--Entretiens de Marmontel et des évêques
de Noyon (Broglie) et d'Autun (Marbeuf).--_Discours en faveur des
paysans du Nord_.--Portrait de Mme de Séran.--Sa présentation à la
cour.--Tête-à-tête avec le roi.--Correspondance de Louis XV et de la
jeune comtesse.--Rencontre de Marmontel avec le prince et la princesse
de Brunswick.--Voyage à Spa avec Mme de Séran, M. et Mme de
Marigny.--Imprudences funestes commises par Mme Filleul.--Politesses
faites à Marmontel par Bassompierre, contrefacteur de ses oeuvres, à
Liège.--Cabinet du chevalier Verhulst à Bruxelles.--Mort de Mme
Filleul.--Son caractère, sa philosophie.--Déception de Marmontel au
sujet d'une nièce de Mme Gaulard.
LIVRE IX
Séjours à Ménars.--Séjour à Maisons.--Le comte de Creutz présente Grétry
à Marmontel.--_Le Huron_.--_Lucile_, _Sylvain_, _l'Ami de la maison_,
_Zémire et Azor_.--_Le Connaisseur_.--Épilogue des relations de Louis XV
et de Mme de Séran.--Marmontel vient loger dans l'hôtel de Mlle
Clairon.--Encore la parodie de _Cinna_.--Entrevue de Marmontel et du duc
d'Aumont.--Séjour du prince royal de Suède (Gustave III) à
Paris.--Maladie de l'auteur.--Soins que lui prodiguent Bouvart et Mlle
Clairon.--Rapports de Marmontel et du duc d'Aiguillon; retouches à un
mémoire de Linguet, fureur de celui-ci.--Nomination de Marmontel au
poste d'historiographe de France.--Succès de _Zémire et Azor_ sur le
théâtre de la cour, à Fontainebleau.--Discussion de l'auteur et du
costumier.--_L'Ami de la maison_ est moins bien accueilli.--_La Fausse
Magie_.--_La Voix des pauvres, épître sur l'incendie de
l'Hôtel-Dieu_.--_Ode à la louange de Voltaire_.--Séjour de Marmontel
chez Mme de Séran, au château de La Tour, en Normandie.--Liaison avec
Mme de L. P ***.--Matériaux recueillis par l'auteur pour une histoire du
règne de Louis XV.--Rapprochement opéré par Marmontel entre le duc de
Richelieu et plusieurs membres de l'Académie française.--Communication
des manuscrits de Saint-Simon.--Nouvelle collaboration à
l'_Encyclopédie_.--Suicide de Bouret.--Sacre de Louis XV.--Portrait de
la maréchale de Beauvau.--Querelle des gluckistes et des
piccinistes.--Marmontel se range parmi ceux-ci.--_Roland_,
opéra.--Liaison de l'auteur et des frères Morellet.
TOME TROISIÈME
LIVRE X
Mort de Mme Odde et de ses enfants.--Inquiétudes de Marmontel sur son
propre avenir.--Mme et Mlle de Montigny, soeur et nièce de MM.
Morellet.--Prédiction de l'abbé Maury à Marmontel.--Projets de
bonheur.--Mariage de l'auteur et de Mlle de Montigny.--Liaison des
nouveaux époux avec Mme d'Houdetot et Saint-Lambert.--Portrait de Mme
Necker.--Mort du premier né de Mme Marmontel.--Inquiétude pour le second
enfant.--Séjour à Saint-Brice.--Promenades à Montmorency.--Réflexions
sur les ouvrages et le caractère de Rousseau.--Mort de
Voltaire.--_Polymnie_, poème satirique sur la querelle des gluckistes et
des piccinistes.--Retraite de Necker.--Mme de Vermenoux.--_Atys_,
opéra.--Rapports de l'auteur avec Turgot.--Départ du comte de Creutz et
du marquis de Caraccioli.--Mort de d'Alembert.--Nouvelle maladie de
Marmontel et nouveaux soins de Bouvart.--_Didon_, opéra, musique de
Piccini.--Son succès à la cour et à Paris.
LIVRE XI
Élection de Marmontel comme secrétaire perpétuel de l'Académie
française.--Concert de M. de La Borde.--Réunion des amis de l'auteur à
sa maison de campagne.--Mort d'un troisième enfant.--_Pénélope_,
opéra.--_Le Dormeur éveillé_.--Succès de «lecteur» obtenus par Marmontel
aux séances publiques de l'Académie française.--Candidature de l'abbé
Maury.--Son différend avec La Harpe.--Son élection.--Mort et portrait de
Thomas.--Élection de Morellet.--_Éloge de Colardeau_.--Poème sur la mort
du duc de Brunswick.--Présents du comte d'Artois et du prince de
Brunswick à ce sujet.--Situation prospère du ménage de
Marmontel.--Liaison avec M. et Mme Desèze.--Procédés généreux de Calonne
à l'égard de l'Académie française.--Plan général d'instruction publique
demandé par Lamoignon à Marmontel.--Éloge de Sainte-Barbe et de ses
méthodes d'enseignement.
LIVRE XII
Coup d'oeil sur les causes de la Révolution.--Portrait de Louis
XVI.--Rentrée en grâce du comte de Maurepas; son passé, ses vues, sa
politique, ses principes.--Renvoi de Terray.--Vues de Turgot, son
successeur.--Émeute de 1775.--Renvoi de Turgot.--Passage aux affaires de
Clugny et de Taboureau.--Ils sont remplacés par Necker.--Plans et vues
de celui-ci; ses discussions avec Turgot.--Compte rendu au roi par
Necker (1781).--Réfutation de Bourboulon.--Disgrâce de Sartine.--Ligue
de Maurepas et de toute la cour contre Necker.--Sa démission est
acceptée.--Ses successeurs, Joly de Fleury, d'Ormesson,
Calonne.--Réputation, caractère et imprévoyance de celui-ci.--Première
assemblée des notables (22 février 1787).--Discussion, sur le déficit,
entre Necker et Calonne.--Exil de Necker.--Disgrâce de Calonne et de
Miroménil.--Bouvard de Fourqueux est nommé contrôleur général, et
Lamoignon garde des sceaux.--Notes confidentielles de Montmorin
communiquées à Marmontel--Loménie de Brienne est nommé ministre des
finances.
LIVRE XIII Portrait de Brienne.--Ses luttes contre le Parlement au sujet
des édits sur le timbre et sur l'impôt territorial.--Lit de
justice.--Exil du Parlement à Troyes.--Continuation de la lutte.--Séance
royale.--Mouvement d'opinion en faveur de la réunion des Etats
généraux.--Exil du duc d'Orléans à Villers-Cotterets.--Lit de justice (8
mai 1788).--Examen du nouveau système judiciaire.--Résistance des Etats
de Bretagne et de Dauphiné.--Ressources désastreuses imaginées par
Brienne.--Sa démission.--Situation déplorable du Trésor et de
l'agriculture.--Impopularité et suicide de Lamoignon.--Projets de
Necker.--Seconde convocation des notables (3 novembre 1788).--Opinion de
six bureaux touchant le mode de représentation du tiers aux Etats
généraux.--Conseil d'État du 27 décembre 1788.--Choix de Versailles pour
lieu de réunion des États.--Ce que voulait Necker et ce qui aurait pu
arriver.
LIVRE XIV
Marmontel membre de l'assemblée primaire du district des Feuillants et
de l'assemblée électorale.--Rôle de Duport.--Influence des avocats dans
ces réunions préliminaires.--Target élu président de l'assemblée
électorale aux Heu et place d'Angran d'Alleray.--Échec de Marmontel
contre Sieyès.--Dialogue de l'auteur et de Chamfort.--Ouverture des
États généraux.--Discours du roi.--Exposé présenté par Necker.
LIVRE XV
Contestation entre le tiers et les deux autres ordres au sujet du mode
de délibération et de la vérification des pouvoirs.--Arrêté pris le 10
juin par le tiers touchant cette vérification.--Autre arrêté (17 juin)
spécifiant que le tiers s'appellerait désormais Assemblée
nationale.--Embarras de Necker.--Projet d'une séance royale et d'une
déclaration que devait lire le roi.--Discours du duc de Luxembourg,
président de l'ordre de la noblesse, au roi.--Serment du Jeu de
paume.--Adhésion de deux archevêques, de deux évêques et de cent
quarante-cinq députés du clergé au tiers.--Séance royale du 23.--Motifs
de l'abstention de Necker.--Disparates sensibles dans la déclaration lue
par le roi.--Décret du tiers touchant l'inviolabilité des
députés.--Necker offre sa démission.--Il est acclamé par le peuple, et
par l'Assemblée.--Union des communes.--Division des deux autres
ordres.--Réunion plénière (27 juin).--Ovation à la famille royale et à
Necker.--Symptômes d'agitation et bruits alarmants.--Rassemblements et
motions au Palais-Royal.--Délivrance des gardes-françaises enfermés à
l'Abbaye.--Adresse du peuple à l'Assemblée.
LIVRE XVI
Imprévoyance de la cour.--Adresse au roi (rédigée par
Mirabeau).--Réponse du roi.--Du droit de veto.--Renvoi des
ministres.--Agitation dans Paris.--Charge du prince de
Lambesc.--L'agitation redouble; on court aux armes.--Promesse imprudente
de Flesselles.--Formation d'une armée citoyenne et adoption d'une
cocarde.--Pillage du magasin d'armes des Invalides.
LIVRE XVII
Attaque et reddition de la Bastille.--Récit d'Élie, l'un des vainqueurs,
recueilli par Marmontel.--Massacre de de Launey, de ses principaux
officiers et de Flesselles.--Motion du baron de Marguerittes à
l'Assemblée nationale.--Discours du roi.--Réception, à Paris, de la
députation choisie par l'Assemblée.--Discours de La Fayette et de
Lally-Tolendal.--Visite du roi à l'Hôtel de ville.--Discours de
Lally-Tolendal.
LIVRE XVIII
Discussion de la prérogative royale touchant la nomination des
ministres.--Meurtre de Foulon et de Bertier.--Massacres commis en
province.--Retour de Necker et arrêté d'amnistie qu'il obtient des
électeurs de Paris.--Improbation des districts.--Épuisement des
finances.--Abandon des privilèges (4 août).--Journées des 5 et 6
octobre.--Retour du roi et de l'Assemblée à Paris.--Précis des autres
événements accomplis jusqu'à la séparation de la Constituante.--Départ
et adieux de l'abbé Maury.--Entrée en fonctions de l'Assemblée
législative.--Départ de Marmontel et de sa famille pour la
Normandie.--Journée du 10 août et ses conséquences.--Lorry, ancien
évèque d'Angers, vient chercher un abri auprès de Marmontel.--Sommaire
des événements depuis la réunion de la Convention nationale (21
septembre 1792) jusqu'à la mort du Dauphin (20 prairial an III-8 juin
1795).
LIVRE XIX
Commencement de la Terreur.--Maladie et mort de Charpentier, précepteur
des enfants de Marmontel.--Dom Honorat.--Retour à Abbeville; réflexions
de l'auteur sur sa situation actuelle.--Gravité croissante des
événements publics.--Lois du 10 mars 1793, du 22 prairial an II (10 juin
1794).--Excès commis par Carrier, Collot d'Herbois et Le Bon.--Le 9
thermidor.--Fermeture du club des Jacobins.--Journée du 1er
prairial.--Constitution des deux Conseils et du Directoire.--Pouvoirs
étendus confiés à celui-ci.
LIVRE XX
Retour de Marmontel sur lui-même.--Nouveaux _Contes moraux_.--Cours de
grammaire, de logique, de métaphysique et de morale, rédigés pour ses
enfants.--Rédaction des présents _Mémoires_.--Aveu de l'auteur à ce
sujet.--Assemblée primaire du canton de Gaillon.
MÉMOIRES D'UN PÈRE POUR SERVIR À L'INSTRUCTION DE SES ENFANS
LIVRE X
Tant que le Ciel m'avoit laissé dans Mme Odde une soeur tendrement
chérie, et qui m'aimoit plutôt d'un amour filial que d'une amitié
fraternelle, sûr d'avoir dans son digne et vertueux époux un véritable
ami, dont la maison seroit la mienne, dont les enfans seroient les
miens, je savois où vieillir en paix. L'estime et la confiance qu'Odde
s'étoit acquises, l'excellente réputation dont il jouissoit dans son
état, me rendoient son avancement facile et assuré; et, n'eût-il fait
que conserver l'emploi qu'il avoit à Saumur, ma petite fortune ajoutée à
la sienne nous auroit fait vivre dans une honnête aisance. Ainsi,
lorsque le monde et moi nous aurions été las, ennuyés l'un de l'autre,
ma vieillesse avoit un asile honorable et plein de douceur. Dans cette
heureuse confiance, je me laissois aller, comme vous avez vu, au courant
de la vie, et sans inquiétude je me voyois sur mon déclin.
Mais lorsque j'eus perdu ma soeur et ses enfans; lorsque, dans sa
douleur, Odde, abandonnant une ville où il ne voyoit plus que des
tombeaux, et, renonçant à son emploi, se fut retiré dans sa patrie, mon
avenir, si serein jusqu'alors, s'obscurcit à mes yeux; je ne vis plus
pour moi que les dangers du mariage, ou que la solitude d'un triste
célibat et d'une vieillesse abandonnée.
Je redoutois dans le mariage des chagrins domestiques qu'il m'auroit été
impossible d'essuyer sans mourir, et dont je voyois mille exemples; mais
un malheur plus effrayant encore étoit celui d'un vieillard obligé, ou
d'être le rebut du monde, en y traînant une ennuyeuse et infirme
caducité, ou de rester seul, délaissé, à la merci de ses valets, livré à
leur dure insolence et à leur servile domination.
Dans cette situation pénible, j'avois tenté plus d'une fois de me donner
une compagne, et d'adopter une famille qui me tînt lieu de celle que la
mort avoit moissonnée autour de moi; mais, par une heureuse fatalité,
aucun de mes projets ne m'avoit réussi, lorsque je vis arriver à Paris
la soeur et la nièce de mes amis MM. Morellet. Ce fut un coup du Ciel.
Cependant, tout aimables qu'elles me sembloient l'une et l'autre: la
mère, par un caractère de franchise, de cordialité, de bonté; la fille,
par un air de candeur et de modestie qui, joint à la beauté,
l'embellissoit encore; toutes les deux, par un langage où j'aperçus sans
peine autant d'esprit que de raison, je n'imaginois pas qu'à cinquante
ans passés je fusse un mari convenable à une personne qui n'avoit guère
que dix-huit ans. Ce qui m'éblouissoit en elle, cette fleur de jeunesse,
cet éclat de beauté, tant de charmes que la nature avoit à peine achevé
de former, étoit ce qui devoit éloigner de moi l'espérance, et, avec
l'espérance, le désir de la posséder.
Je ne vis donc pour moi, dans cette agréable aventure, que l'avantage
d'une nouvelle et charmante société.
Soit que Mme de Montigny fût prévenue en ma faveur, soit que ma bonhomie
lui convînt au premier abord, elle fut bientôt avec l'ami de ses frères
comme avec un ancien ami qu'elle-même auroit retrouvé. Nous soupâmes
ensemble. La joie qu'ils avoient tous d'être réunis, anima ce souper.
J'y pris la même part que si j'eusse été l'un des leurs. Je fus invité à
dîner pour le lendemain, et successivement se forma l'habitude de nous
voir presque tous les jours.
Plus je causois avec la mère, plus j'entendois parler la fille, plus je
trouvois à l'une et à l'autre ce naturel aimable qui m'a toujours
charmé. Mais, encore une fois, mon âge, mon peu de fortune, ne me
laissoient voir pour moi aucune apparence au bonheur que je présageois à
l'époux de Mlle de Montigny, et plus de deux mois s'étoient écoulés sans
que l'idée me fût venue d'aspirer à ce bonheur-là.
Un matin, l'un de mes amis, et des amis de MM. Morellet, l'abbé Maury,
vint me voir, et me dit: «Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle?
Mlle de Montigny se marie.--Elle se marie? avec qui?--Avec vous.--Avec
moi?--Oui, avec vous-même.--Vous êtes fou, ou vous rêvez.--Je ne rêve
point, et ce n'est point une folie; c'est une chose très sensée, et dont
aucun de vos amis ne doute.--Écoutez-moi, lui dis-je, et croyez-moi, car
je vous parle sérieusement. Mlle de Montigny est charmante; je la crois
accomplie, et c'est pour cela même que je n'ai jamais eu la folle idée
de prétendre au bonheur d'être son époux.--Eh bien! vous le serez sans y
avoir prétendu.--À mon âge?--Bon! à votre âge! Vous êtes jeune encore,
et en pleine santé.» Alors le voilà qui déploie toute son éloquence à me
prouver que rien n'étoit plus convenable; que je serois aimé; que nous
ferions un bon ménage; et, d'un ton de prophète, il m'annonça que nous
aurions de beaux enfans.
Après cette saillie, il me laissa livré à mes réflexions; et, tout en me
disant à moi-même qu'il étoit fou, je commençai à n'être pas plus sage.
Mes cinquante-quatre ans ne me semblèrent plus un obstacle si effrayant;
la santé, à cet âge, pouvoit tenir lieu de jeunesse. Je commençai à
croire que je pouvois inspirer non pas de l'amour, mais une bonne et
tendre amitié; et je me rappelai ce que disoient les sages: que l'amitié
fait plus de bons ménages que l'amour.
Je croyois avoir remarqué, dans cette jeune et belle personne, du
plaisir à me voir, du plaisir à m'entendre: ses beaux yeux, en me
regardant, avoient un caractère d'intérêt et de bienveillance. J'allai
jusqu'à penser que, dans les attentions dont m'honoroit sa mère, dans le
plaisir que témoignoient ses oncles à me voir assidu chez eux, il
entroit peut-être quelque disposition favorable au voeu que je n'osois
former. Je n'étois pas riche; mais cent trente mille francs, solidement
placés, étoient le fruit de mes épargnes. Enfin, puisqu'un ami sincère,
l'abbé Maury, trouvoit cette union non seulement raisonnable, mais
désirable des deux côtés, pourquoi moi-même aurois-je pensé qu'elle fût
si mal assortie?
J'étois engagé ce jour-là à dîner chez MM. Morellet. Je m'y rendis avec
une émotion qui m'étoit inconnue. Je crois même me souvenir que je mis
un peu plus de soin à ma toilette; et dès lors je donnai une attention
sérieuse à ce qui commençoit à m'intéresser vivement. Aucun mot n'étoit
négligé, aucun regard ne m'échappoit; je faisois délicatement des
avances imperceptibles, et des tentatives légères sur les esprits et sur
les âmes. L'abbé ne sembloit pas y faire attention; mais sa soeur, son
frère et sa nièce, me paroissoient sensibles à tout ce qui venoit de
moi.
Vers ce temps, l'abbé fit un voyage à Brienne en Champagne, chez les
malheureux Loménie, avec lesquels il étoit lié depuis sa jeunesse; et,
en son absence, la société devint plus familière et plus intime.
Je savois bien que de flatteuses apparences pouvoient rendre trompeur
l'attrait d'une première liaison; je savois quelle illusion pouvoit
faire la grâce unie à la beauté; deux ou trois mois de connoissance et
de société étoient bien peu pour s'assurer du caractère d'une jeune
personne. J'en avois vu plus d'une dans le monde que l'on n'avoit
instruite qu'à feindre et à dissimuler; mais on m'avoit dit tant de bien
du naturel de celle-ci, et ce naturel me sembloit si naïf, si pur et si
vrai, si éloigné de toute espèce de dissimulation, de feinte et
d'artifice; la bonté, l'innocence, la tendre modestie, en étoient si
visiblement exprimées dans son air et dans son langage, que je me
sentois invinciblement porté à le croire tel qu'il s'annonçoit; et, si
je n'ajoutois pas foi à tant de vraisemblance, il falloit donc me défier
de tout, et ne croire jamais à rien.
Une promenade aux jardins de Sceaux acheva de me décider. Jamais ce lieu
ne m'a paru si beau, jamais je n'avois respiré l'air de la campagne avec
tant de délices; la présence de Mlle de Montigny avoit tout embelli: ses
regards répandoient je ne sais quoi d'enchanteur autour d'elle. Ce que
j'éprouvois n'étoit pas ce délire des sens que l'on appelle amour:
c'étoit une volupté calme, et telle qu'on nous peint celle des purs
esprits. Le dirai-je? il me semble que je connus alors pour la première
fois le vrai sentiment de l'amour.
Jusque-là le plaisir des sens avoit été le seul attrait qui m'eût
conduit. Ici je me sentis enlevé hors de moi par de plus invincibles
charmes; c'étoient la candeur, l'innocence, la douce sensibilité, la
chaste et timide pudeur, une honnêteté dont le voile ornoit la grâce et
la beauté; c'étoit la vertu, couronnée des fleurs de la jeunesse, qui
ravissoit mon âme encore plus que mes yeux; sorte d'enchantement mille
fois au-dessus de tous ceux des Armides que j'avois cru voir dans le
monde.
Mon émotion étoit d'autant plus vive qu'elle étoit retenue... Je brûlois
d'en faire l'aveu; mais à qui l'adresser? et comment seroit-il reçu? La
bonne mère y donna lieu. Dans l'allée où nous nous promenions, elle
étoit à deux pas de nous avec son frère.
«Il faut, me dit-elle en souriant, que j'aie bien de la confiance en
vous pour vous laisser ainsi causer avec ma fille tête à tête.--Madame,
lui dis-je, il est juste que je réponde à cette confiance, en vous
disant de quoi nous nous entretenions. Mademoiselle me faisoit la
peinture du bonheur que vous goûtez à vivre ensemble tous les quatre en
famille; et moi, à qui cela faisoit envie, j'allois vous demander si un
cinquième, comme moi, par exemple, gâteroit la société.--Je ne le crois
pas, me répondit-elle; demandez plutôt à mon frère.--Moi, dit le frère
avec franchise, je trouverois cela très bon.--Et vous,
Mademoiselle?--Moi, dit-elle, j'espère que mon oncle l'abbé sera de
l'avis de maman; mais, jusqu'à son retour, permettez-moi de garder le
silence.»
Comme on ne doutoit pas qu'il ne fût de l'avis commun, mon intention une
fois déclarée, et la mère, la fille et l'oncle étant d'accord, je ne
dissimulai plus rien. Je crus même m'apercevoir qu'un sentiment qui
m'occupoit sans cesse trouvoit quelque accès dans le coeur de celle qui
en étoit l'objet.
L'abbé se fit attendre, enfin il arriva; et, quoique tout se fût arrangé
sans son aveu, il le donna. Le lendemain, le contrat fut signé. Il y
institua sa nièce son héritière après sa mort et après la mort de sa
soeur; et moi, dans cet acte dressé et rédigé par leur notaire, je ne
pris d'autre soin que de rendre, après moi, ma femme heureuse et
indépendante de ses enfans.
Jamais mariage ne s'est fait sous de meilleurs auspices. Comme la
confiance entre Mlle de Montigny et moi étoit mutuelle et parfaite, et
que nous nous étions bien persuadés l'un l'autre du voeu que nous allions
faire à l'autel, nous l'y prononçâmes sans trouble et sans aucune
inquiétude[1].
Au retour de l'église, où Chastellux et Thomas avoient tenu sur nous le
voile nuptial, on voulut bien nous laisser seuls quelques momens; et ces
momens furent employés à nous bien assurer l'un l'autre du désir de nous
rendre mutuellement heureux. Cette première effusion de deux coeurs que
la bonne foi d'un côté, l'innocence de l'autre, et des deux côtés
l'amitié la plus tendre, unissent à jamais, est peut-être l'instant le
plus délicieux de la vie.
Le dîner, après la toilette, fut animé d'une gaieté du bon vieux temps.
Les convives étoient d'Alembert, Chastellux, Thomas, Saint-Lambert, un
cousin de MM. Morellet, et quelques autres amis communs. Tous étoient
occupés de la nouvelle épouse; et, comme moi, ils en étoient si charmés,
si joyeux, qu'à les voir on eût dit que chacun en étoit l'époux.
Au sortir de table, on passa dans un salon en galerie, dont la riche
bibliothèque de l'abbé Morellet formoit la décoration. Là, un clavecin,
des pupitres, annonçoient bien de la musique; mais quelle musique
nouvelle et ravissante on alloit entendre! L'opéra de _Roland[2]_, le
premier opéra françois qui eût été mis en musique italienne, et, pour
l'exécuter, les plus belles voix et l'élite de l'orchestre de l'Opéra.
L'émotion qu'excita cette nouveauté eut tout le charme de la surprise.
Piccini étoit au clavecin; il animoit l'orchestre et les acteurs du feu
de son génie et de son âme. L'ambassadeur de Suède et l'ambassadeur de
Naples assistèrent à ce concert; ils en étoient ravis. Le maréchal de
Beauvau fut aussi de la fête. Cette espèce d'enchantement dura jusqu'au
souper, où furent invités les chanteurs et les symphonistes.
Ainsi se passa ce beau jour, l'époque et le présage du bonheur qui s'est
répandu sur tout le reste de ma vie, à travers les adversités qui l'ont
troublé souvent, mais qui ne l'ont point corrompu.
Il étoit convenu que nous habiterions ensemble, les deux oncles, la mère
et nous, que nous payerions un cinquième par tête dans la dépense du
ménage; et cet arrangement me convenoit à tous égards. Il réunissoit
l'avantage de la société domestique à celui d'une société toute formée
du dehors, et dont nous n'avions qu'à jouir.
J'ai fait connoître une partie de ceux que nous pouvions appeler nos
amis; mais il en est encore dont je n'ai pas voulu parler comme en
passant, et sur lesquels mes souvenirs se plaisent à se reposer.
Vous avez, mes enfans, entendu dire mille fois par votre mère, et dans
sa famille, quel étoit pour nous l'agrément de vivre avec M. de
Saint-Lambert et Mme la comtesse d'Houdetot, son amie; et quel étoit le
charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes
les qualités du coeur les plus essentielles et les plus désirables, nous
attiroient, nous attachoient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans
l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux esprits et
deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentimens et de pensées;
mais ils se ressembloient surtout par un aimable empressement à bien
recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive;
politesse d'un goût exquis, qui vient du coeur, qui va au coeur, et qui
n'est bien connue que des âmes sensibles.
Nous avions été, Saint-Lambert et moi, des sociétés du baron d'Holbach,
d'Helvétius, de Mme Geoffrin; nous fûmes aussi constamment de celle de
Mme Necker; mais, dans celle-ci, je datois de plus loin que lui: j'en
étois presque le doyen.
C'est dans un bal bourgeois, circonstance assez singulière, que j'avois
fait connoissance avec Mme Necker, jeune alors, assez belle, et d'une
fraîcheur éclatante, dansant mal, mais de tout son coeur.
À peine m'eut-elle entendu nommer qu'elle vint à moi avec l'air naïf de
la joie. «En arrivant à Paris, me dit-elle, l'un de mes désirs a été de
connoître l'auteur des _Contes moraux_. Je ne croyois pas faire au bal
une si heureuse rencontre. J'espère que ce ne sera pas une aventure
passagère. Necker, dit-elle à son mari en l'appelant, venez vous joindre
à moi pour engager M. Marmontel, l'auteur des _Contes moraux_, à nous
faire l'honneur de nous venir voir.» M. Necker fut très civil dans son
invitation; je m'y rendis. Thomas étoit le seul homme de lettres qu'ils
eussent connu avant moi; mais bientôt, dans le bel hôtel où ils allèrent
s'établir, Mme Necker, sur le modèle de la société de Mme Geoffrin,
choisit et composa la sienne.
Étrangère aux moeurs de Paris, Mme Necker n'avoit aucun des agrémens
d'une jeune Françoise. Dans ses manières, dans son langage, ce n'étoit
ni l'air, ni le ton d'une femme élevée à l'école des arts, formée à
l'école du monde. Sans goût dans sa parure, sans aisance dans son
maintien, sans attrait dans sa politesse, son esprit, comme sa
contenance, étoit trop ajusté pour avoir de la grâce.
Mais un charme plus digne d'elle étoit celui de la décence, de la
candeur, de la bonté. Une éducation vertueuse et des études solitaires
lui avoient donné tout ce que la culture peut ajouter dans l'âme à un
excellent naturel. Le sentiment en elle étoit parfait; mais, dans sa
tête, la pensée étoit souvent confuse et vague. Au lieu d'éclaircir ses
idées, la méditation les troubloit; en les exagérant, elle croyoit les
agrandir; pour les étendre, elle s'égaroit dans des abstractions ou dans
des hyperboles. Elle sembloit ne voir certains objets qu'à travers un
brouillard qui les grossissoit à ses yeux; et alors son expression
s'enfloit tellement que l'emphase en eût été risible, si l'on n'avoit
pas su qu'elle étoit ingénue.
Le goût étoit moins en elle un sentiment qu'un résultat d'opinions
recueillies et transcrites sur ses tablettes. Sans qu'elle eût cité ses
exemples, il eût été facile de dire d'après qui et sur quoi son jugement
s'étoit formé. Dans l'art d'écrire, elle n'estimoit que l'élévation, la
majesté, la pompe; les gradations, les nuances, les variétés de couleur
et de ton, la touchoient foiblement. Elle avoit entendu louer la naïveté
de La Fontaine, le naturel de Sévigné; elle en parloit par ouï-dire,
mais elle y étoit peu sensible.. Les grâces de la négligence, la
facilité, l'abandon, lui étoient inconnus. Dans la conversation même, la
familiarité lui déplaisoit. Je m'amusois souvent à voir jusqu'où elle
portoit cette délicatesse. Un jour, je lui citois quelques expressions
familières que je croyois, disois-je, pouvoir être reçues dans le style
élevé, comme: _faire l'amour, aller voir ses amours, commencer à voir
clair; prenez votre parti; pour bien faire, il faudroit; non, vois-tu:
faisons mieux_, etc. Elle les rejeta comme indignes du style noble.
«Racine, lui dis-je, a été moins difficile que vous: il les a toutes
employées», et je lui en fis voir les exemples. Mais son opinion, une
fois établie, étoit invariable; et l'autorité de Thomas ou celle de
Buffon étoient pour elle un article de foi.
On eût dit qu'elle réservoit la rectitude et la justesse pour la règle
de ses devoirs. Là, tout étoit précis et sévèrement compassé; les
amusemens même qu'elle sembloit vouloir se procurer avoient leur raison,
leur méthode.
On la voyoit tout occupée à se rendre agréable à sa société, empressée à
bien recevoir ceux qu'elle y avoit admis, attentive à dire à chacun ce
qui pouvoit lui plaire davantage; mais tout cela étoit prémédité, rien
ne couloit de source, rien ne faisoit illusion.
Ce n'étoit point pour nous, ce n'étoit point pour elle qu'elle se
donnoit tous ces soins: c'étoit pour son mari. Nous le faire connoître,
lui concilier nos esprits, faire parler de lui avec éloge dans le monde,
et commencer sa renommée, tel fut le principal objet de la fondation de
sa société littéraire. Mais il falloit encore que son salon, que son
dîner, fussent pour son mari un délassement, un spectacle: car, en
effet, il n'étoit là qu'un spectateur silencieux et froid. Hormis
quelques mots fins qu'il plaçoit çà et là, personnage muet, il laissoit
à sa femme le soin de soutenir la conversation. Elle y faisoit bien son
possible; mais son esprit n'avoit rien d'avenant à des propos de table.
Jamais une saillie, jamais un mot piquant, jamais un trait qui pût
réveiller les esprits. Soucieuse, inquiète, sitôt qu'elle voyoit la
scène et le dialogue languir, ses regards en cherchoient la cause dans
nos yeux. Elle avoit même quelquefois la naïveté de s'en plaindre à moi.
«Que voulez-vous, Madame, lui disois-je, on n'a pas de l'esprit quand on
veut, et l'on n'est pas toujours en humeur d'être aimable. Voyez M.
Necker lui-même, s'il est tous les jours amusant.»
Les attentions de Mme Necker et tout son désir de nous plaire n'auroient
pu vaincre le dégoût de n'être à ses dîners que pour amuser son mari.
Mais il en étoit de ces dîners comme de beaucoup d'autres, où la
société, jouissant d'elle-même, dispense l'hôte d'être aimable, pourvu
qu'il la dispense de s'occuper de lui.
Lorsque Necker a été ministre, ceux qui ne l'avoient pas connu dans sa
vie privée ont attribué son silence, sa gravité, son air de tête, à
l'arrogance de son nouvel état. Mais je puis attester qu'avant même
qu'il eût fait fortune, simple associé du banquier Thélusson, il avoit
le même air, le même caractère silencieux et grave, et qu'il n'étoit ni
plus liant, ni plus familier avec nous. Il recevoit civilement sa
compagnie; mais il n'avoit avec aucun de nous cette cordialité qui
flatte, et qui donne à la politesse une apparence d'amitié.
Sa fille a dit de lui qu'il _savoit tenir son monde à distance_. Si
telle avoit été l'intention de son père, en le disant elle auroit trahi
bien légèrement le secret d'un orgueil au moins ridicule. Mais la vérité
simple étoit qu'un homme accoutumé dès sa jeunesse aux opérations
mystérieuses d'une banque, et enfoncé dans les calculs des spéculations
commerciales, connoissant peu le monde, fréquentant peu les hommes, très
peu même les livres, superficiellement et vaguement instruit de ce qui
n'étoit pas la science de son état, devoit, par discrétion, par
prudence, par amour-propre, se tenir réservé pour ne pas donner sa
mesure; aussi parloit-il librement et abondamment de ce qu'il savoit
bien, mais sobrement de tout le reste. Il étoit donc adroit et sage, et
non pas arrogant. Sa fille est quelquefois une aimable étourdie.
À l'égard de Mme Necker, elle avoit parmi nous des amis qu'elle
distinguoit; et je fus toujours de ce nombre. Ce n'étoit pas que nos
esprits et nos goûts fussent bien d'accord: j'affectois même d'opposer
mes idées simples et vulgaires à ses hautes conceptions; et il falloit
qu'elle descendît de ces hauteurs inaccessibles pour communiquer avec
moi. Mais, quoique indocile à la suivre dans la région de ses pensées,
et plus dominé par mes sens qu'elle n'auroit voulu, elle ne m'en aimoit
pas moins.
Sa société avoit pour moi un agrément bien précieux, celui d'y retrouver
l'ambassadeur de Naples et celui de Suède, deux hommes dont j'ai le plus
regretté l'absence et la perte. L'un, par sa bonhomie et sa cordialité,
autant que par ses goûts et ses lumières, me rendoit tous les jours son
commerce plus désirable; l'autre, par sa tendre amitié, par sa douce
philosophie, par je ne sais quelle suave odeur de vertu naïve et
modeste, par je ne sais quoi de mélancolique et d'attendrissant dans son
langage et dans son caractère, m'attachoit plus intimement encore. Je
les voyois chez moi, chez eux, chez nos amis, le plus souvent qu'il
m'étoit possible, et jamais assez à mon gré.
Heureux dans mes sociétés, plus heureux dans mon intérieur domestique,
j'attendois, après dix-huit mois de mariage, les premières couches de ma
femme, comme l'événement qui mettroit le comble à mes voeux. Hélas!
combien cruellement je fus trompé dans mes espérances! Cet enfant, si
ardemment désiré, étoit mort en venant au monde. Sa mère, étonnée,
inquiète de ne pas entendre ses cris, demandoit à le voir; et moi,
immobile et tremblant, j'étois encore dans le salon voisin à attendre sa
délivrance, lorsque ma belle-mère vint me dire: «Venez embrasser votre
femme et la sauver du désespoir; votre enfant est mort en naissant.» Je
crus sentir mon coeur meurtri du coup que ces mots y portèrent. Pâle et
glacé, me soutenant à peine, je me traînai jusqu'au lit de ma femme, et
là, faisant un effort sur moi-même: «Ma bonne amie, lui dis-je, voici le
moment de me prouver que vous vivez pour moi. Notre enfant n'est plus,
il est mort avant d'avoir vu la lumière.» La malheureuse jeta un cri qui
me perça le coeur, et tomba évanouie entre mes bras. Comme elle lira ces
_Mémoires_, passons sur ces momens cruels, pour ne pas rouvrir sa
blessure, qui n'a que trop longtemps saigné.
À son second enfant, je la vis résolue à le nourrir de son lait; je m'y
opposai: je la croyois trop foible encore. La nourrice que nous avions
choisie étoit, en apparence, la meilleure possible: l'air de la santé,
la fraîcheur, un teint, une bouche de rose, de belles dents, le plus
beau sein, elle avoit tout, hormis du lait. Ce sein étoit de marbre,
l'enfant dépérissoit; il étoit à Saint-Cloud; et, en attendant que sa
mère fût en état d'aller le voir, le curé du village nous avoit promis
d'y veiller: il nous en donnoit des nouvelles; mais le cruel nous
abusoit.
En arrivant chez la nourrice, nous fûmes douloureusement détrompés. «Mon
enfant pâtit, me dit sa mère; vois comme ses mains sont flétries; il me
regarde avec des yeux qui implorent ma pitié. Je veux que cette femme me
l'apporte à Paris, et que mon accoucheur la voie.» Elle vint; il fut
appelé, il visita son sein, il n'y trouva point de lait. Sur-le-champ il
alla nous chercher une autre nourrice; et aussitôt que l'enfant eut pris
ce nouveau sein, où il puisoit à pleine source, il en trouva le lait si
bon qu'il ne pouvoit s'en rassasier.
Quelle fut notre joie de le voir revenir à vue d'oeil et se ranimer comme
une plante desséchée et mourante que l'on arrose! Ce cher enfant étoit
Albert, et nous semblions avoir un doux pressentiment des consolations
qu'il nous donne.
Ma femme, pour garder la nourrice auprès d'elle et faire respirer un air
pur à l'enfant, désira d'avoir une maison de campagne; et un ami de MM.
Morellet nous prêta la sienne à Saint-Brice.
Dans ce village étoient deux hommes estimables, intimement unis
ensemble, et avec qui moi-même je fus bientôt lié. L'un étoit le curé,
frère aîné de l'abbé Maury, homme d'un esprit sage et d'un caractère
excellent; l'autre étoit un ancien libraire appelé Latour[3], homme
doux, paisible, modeste, d'une probité délicate, et aussi obligeant pour
moi qu'il étoit charitable envers les pauvres du village. Sa
bibliothèque fut la mienne.
Je travaillois à l'_Encyclopédie_. Je me levois avec le soleil; et,
après avoir employé huit ou dix heures de la matinée à répandre sur le
papier cette foule d'observations que j'avois faites dans mes études, je
donnois le reste du jour à ma femme et à mon enfant. Il faisoit déjà nos
délices.
À mesure que le bon lait de notre jeune Bourguignonne faisoit couler la
santé dans ses veines, nous voyions sur son petit corps, sur tous ses
membres délicats, les chairs s'arrondir, s'affermir; nous voyions ses
yeux s'animer; nous voyions son visage se colorer et s'embellir. Nous
croyions voir aussi sa petite âme se développer, et son intelligence
éclore. Déjà il sembloit nous entendre, et commençoit à nous connoître;
son sourire et sa voix répondoient au sourire, à la voix de sa mère; je
le voyois aussi se réjouir de mes caresses. Bientôt sa langue essaya ces
premiers mots de la nature, ces noms si doux qui, des lèvres de
l'enfant, vont droit au coeur du père et de la mère.
Je n'oublierai jamais le moment où, dans le jardin de notre petite
maison, mon enfant, qui n'avoit encore osé marcher sans ses lisières, me
voyant à trois pas de lui à genoux, lui tendant les mains, se détacha
des bras de sa nourrice, et, d'un pied chancelant, mais résolu, vint se
jeter entre mes bras. Je sais bien que l'émotion que j'éprouvai dans ce
moment est un plaisir que la bonne nature a rendu populaire; mais
malheur à ces coeurs blasés à qui, pour être émus, il faut des
impressions artificielles et rares! Une femme de nos amis disoit de moi
assez plaisamment: «Il croit qu'il n'y a que lui au monde qui soit
père.» Non, je ne prétends pas que, pour moi, l'amour paternel ait des
douceurs particulières; mais, ce bonheur commun ne fût-il accordé qu'à
moi, je n'y serois pas plus sensible. Ma femme ne l'étoit pas moins aux
premières délices de l'amour maternel; et vous concevez qu'auprès de
notre enfant nous n'avions l'un et l'autre à désirer aucun autre
spectacle, aucune autre société.
Notre famille, cependant, et quelques-uns de nos amis, venoient nous
voir tous les jours de fêtes. L'abbé Maury étoit du nombre, et il
falloit entendre comme il se glorifioit d'avoir présagé mon bonheur.
Nous voyions aussi quelquefois nos voisins, le curé de Saint-Brice, le
bon Latour et sa digne femme, qui aimoit la mienne.
Nous faisions assez fréquemment des promenades solitaires; et le but de
ces promenades étoit communément cette châtaigneraie de Montmorency que
Rousseau a rendue célèbre.
«C'est ici, disois-je à ma femme, qu'il a rêvé ce roman d'_Héloïse_,
dans lequel il a mis tant d'art et d'éloquence à farder le vice d'une
couleur d'honnêteté et d'une teinte de vertu.»
Ma femme avoit du foible pour Rousseau; elle lui savoit un gré infini
d'avoir persuadé aux femmes de nourrir leurs enfans, et d'avoir pris
soin de rendre heureux ce premier âge de la vie. «Il faut, disoit-elle,
pardonner quelque chose à celui qui nous a appris à être mères.»
Mais moi qui n'avois vu, dans la conduite et dans les écrits de
Rousseau, qu'un contraste perpétuel de beau langage et de vilaines
moeurs; moi qui l'avois vu s'annoncer pour être l'apôtre et le martyr de
la vérité, et s'en jouer sans cesse avec d'adroits sophismes; se
délivrer par la calomnie du fardeau de la reconnoissance; prendre dans
son humeur farouche et dans ses visions sinistres les plus fausses
couleurs pour noircir ses amis; diffamer ceux des gens de lettres dont
il avoit le plus à se louer, pour se signaler seul et les effacer tous,
je faisois sentir à ma femme, par le bien même que Rousseau avoit fait,
tout le mal qu'il auroit pu s'abstenir de faire si, au lieu d'employer
son art à servir ses passions, à colorer ses haines, ses vengeances, ses
cruelles ingratitudes, à donner à ses calomnies des apparences
spécieuses, il eût travaillé sur lui-même à dompter son orgueil, son
humeur irascible, ses sombres défiances, ses tristes animosités, et à
redevenir ce que l'avoit fait la nature, innocemment sensible,
équitable, sincère et bon.
Ma femme m'écoutoit tristement. Un jour elle me dit: «Mon ami, je suis
fâchée de vous entendre parler souvent mal de Rousseau. L'on vous
accusera d'être ému contre lui de quelque inimitié personnelle, et
peut-être d'un peu d'envie.
--Pour de la personnalité dans mon aversion, elle seroit, lui dis-je,
très injuste, car il ne m'a jamais offensé, et il ne m'a fait aucun mal.
Il seroit plus possible qu'il y eût de l'envie, car je l'admire assez
dans ses écrits pour en être envieux, et je m'accuserois de l'être si je
me surprenois à médire de lui; mais j'éprouve au contraire, en vous
parlant des maladies de son âme, cette tristesse amère que vous
ressentez à m'entendre.--Pourquoi donc, reprit-elle, dans vos écrits,
dans vos discours, le traiter si sévèrement? Pourquoi insister sur ses
vices? N'y a-t-il pas de l'impiété à troubler la cendre des morts?--Oui,
la cendre des morts qui n'ont, lui dis-je, laissé aucun exemple, aucun
souvenir pernicieux pour les vivans; mais des poisons assaisonnés dans
les écrits d'un éloquent sophiste et d'un corrupteur séduisant; mais des
impressions funestes qu'il a faites sur les esprits par de spécieuses
calomnies; mais tout ce qu'un talent célèbre a laissé de contagieux
doit-il passer à la faveur du respect que l'on doit aux morts, et se
perpétuer d'âge en âge? Certainement j'y opposerai, soit en
préservatifs, soit en contre-poisons, tous les moyens qui sont en mon
pouvoir; et, ne fût-ce que pour laver la mémoire de mes amis des taches
dont il l'a souillée, je ne laisserai, si je puis, à ce qui lui reste de
prosélytes et d'enthousiastes, que le choix de penser que Rousseau a été
méchant ou qu'il a été fou. Ils m'accuseront, moi, d'être envieux; mais
tant d'hommes illustres à qui j'ai rendu le plus juste et le plus pur
hommage attesteront que jamais l'envie n'a obscurci dans mes écrits la
justice et la vérité. J'ai épargné Rousseau tant qu'il a vécu, parce
qu'il avoit besoin des hommes, et que je ne voulois pas lui nuire. Il
n'est plus; je ne dois aucun ménagement à la réputation d'un homme qui
n'en a ménagé aucune, et qui, dans ses Mémoires, a diffamé les gens qui
l'ont le plus aimé.»
À l'égard d'_Héloise_, ma femme convenoit du danger de cette lecture; et
ce que j'en ai dit dans un _Essai sur les romans_ n'eut pas besoin
d'apologie. Mais moi-même avois-je toujours aussi sévèrement jugé l'art
qu'avoit mis Rousseau à rendre intéressant le crime de Saint-Preux, le
crime de Julie, l'un séduisant son écolière, l'autre abusant de la bonne
foi, de la probité de Wolmar? Non, je l'avoue, et ma morale, dans ma
nouvelle position, se ressentoit de l'influence qu'ont nos intérêts
personnels sur nos opinions et sur nos sentimens.
En vivant dans un monde dont les moeurs publiques sont corrompues, il est
difficile de ne pas contracter au moins de l'indulgence pour certains
vices à la mode. L'opinion, l'exemple, les séductions de la vanité, et
surtout l'attrait du plaisir, altèrent dans de jeunes âmes la rectitude
du sens intime: l'air et le ton léger dont de vieux libertins savent
tourner en badinage les scrupules de la vertu, et en ridicule les règles
d'une honnêteté délicate, font que l'on s'accoutume à ne pas y attacher
une sérieuse importance. Ce fut surtout de cette mollesse de conscience
que me guérit mon nouvel état.
Le dirai-je? il faut être époux, il faut devenir père, pour juger
sainement de ces vices contagieux qui attaquent les moeurs dans leur
source, de ces vices doux et perfides qui portent le trouble, la honte,
la haine, la désolation, le désespoir, dans le sein des familles.
Un célibataire, insensible à ces afflictions qui lui sont étrangères, ne
pense ni aux larmes qu'il fera répandre, ni aux fureurs et aux
vengeances qu'il allumera dans les coeurs. Tout occupé, comme l'araignée,
à tendre ses filets et à guetter l'instant d'y envelopper sa proie, ou
il retranche de sa morale le respect des droits les plus saints, ou,
s'il lui en revient quelque souvenir, il les regarde comme des lois
tombées en désuétude. Ce que tant d'autres se permettent de faire, ou
s'applaudissent d'avoir fait, lui paroît, sinon légitime, du moins très
excusable: il croit pouvoir jouir de la licence des moeurs du temps.
Mais, lorsque lui-même il s'est mis au nombre de ceux que les séductions
d'un adroit corrupteur peuvent rendre malheureux pour toute la vie;
lorsqu'il voit que les artifices, le langage flatteur et attrayant d'un
jeune fat, n'ont qu'à surprendre ou l'innocence d'une fille, ou la
foiblesse d'une femme, pour désoler le plus honnête homme, et lui-même
peut-être un jour; averti par son intérêt personnel, il sent combien
l'honneur, la foi, la sainteté des moeurs conjugales et domestiques, sont
pour un époux, pour un père, des propriétés inviolables; et c'est alors
qu'il voit d'un oeil sévère ce qu'il y a de criminel et de honteux dans
de mauvaises moeurs, de quelque décoration que le revête l'éloquence, et
sous quelques dehors de bienséance et d'honnêteté que le déguise un
industrieux écrivain.
Je blâmois donc Rousseau, mais, en le blâmant, je m'affligeois que de
tristes passions, un sombre orgueil et une vaine gloire eussent gâté le
fond d'un si beau naturel.
Si j'avois eu la passion de la célébrité, deux grands exemples m'en
auroient guéri, celui de Voltaire et celui de Rousseau; exemples
différens, opposés sous bien des rapports, mais pareils en ce point que
la même soif de louange et de renommée avoit été le tourment de leur
vie.
Voltaire, que je venois de voir mourir, avoit cherché la gloire par
toutes les routes ouvertes au génie, et l'avoit méritée par d'immenses
travaux et par des succès éclatans; mais sur toutes ces routes il avoit
rencontré l'envie et toutes les furies dont elle est escortée. Jamais
homme de lettres n'avoit essuyé tant d'outrages, sans autre crime que de
grands talens et l'ardeur de les signaler. On croyoit être ses rivaux en
se montrant ses ennemis; ceux qu'en passant il fouloit aux pieds
l'insultoient encore dans leur fange. Sa vie entière fut une lutte, et
il y fut infatigable. Le combat ne fut pas toujours digne de lui, et il
eut encore plus d'insectes à écraser que de serpens à étouffer. Mais il
ne sut jamais ni dédaigner ni provoquer l'offense: les plus vils de ses
agresseurs ont été flétris de sa main; l'arme du ridicule fut
l'instrument de ses vengeances, et il s'en fit un jeu redoutable et
cruel. Mais le plus grand des biens, le repos, lui fut inconnu. Il est
vrai que l'envie parut enfin lasse de le poursuivre, et l'épargner au
moins sur le bord du tombeau. Dans le voyage qu'on lui permit de faire à
Paris, après un long exil, il jouit de sa renommée et de l'enthousiasme
de tout un peuple reconnoissant des plaisirs qu'il lui avoit donnés. Le
débile et dernier effort qu'il faisoit pour lui plaire, _Irène_ fut
applaudie comme l'avoit été _Zaïre_; et ce spectacle, où il fut
couronné, fut pour lui le plus beau triomphe. Mais dans quel moment lui
venoit cette consolation, ce prix de tant de veilles? Le lendemain je le
vis dans son lit. «Eh bien! lui dis-je, enfin êtes-vous rassasié de
gloire?--Ah! mon ami, s'écria-t-il, vous me parlez de gloire, et je suis
au supplice, et je me meurs dans des tourmens affreux!»
Ainsi finit l'un des hommes les plus illustres dans les lettres, et l'un
des plus aimables dans la société. Il étoit sensible à l'injure, mais il
l'étoit à l'amitié. Celle dont il a honoré ma jeunesse fut la même
jusqu'à sa mort; et un dernier témoignage qu'il m'en donna fut l'accueil
plein de grâce et de bonté qu'il fit à ma femme, lorsque je la lui
présentai. Sa maison ne désemplissoit pas du monde qui venoit le voir,
et nous étions témoins de la fatigue qu'il se donnoit pour répondre
convenablement à chacun. Cette attention continuelle épuisoit ses
forces; et, pour ses vrais amis, c'étoit un spectacle pénible. Mais nous
étions de ses soupers, et là nous jouissions des dernières lueurs de cet
esprit qui alloit s'éteindre.
Rousseau étoit malheureux comme lui et par la même passion; mais
l'ambition de Voltaire avoit un fond de modestie, vous pouvez le voir
dans ses lettres; au lieu que celle de Rousseau étoit pétrie d'orgueil,
la preuve en est dans ses écrits.
Je l'avois vu dans la société des gens de lettres les plus estimables
accueilli et considéré: ce ne fut pas assez pour lui, leur célébrité
l'offusquoit; il les crut jaloux de la sienne. Leur bienveillance lui
fut suspecte. Il commença par les soupçonner, et il finit par les
noircir. Il eut, malgré lui, des amis; ces amis lui firent du bien, leur
bonté lui fut importune. Il reçut leurs bienfaits; mais il les accusa
d'avoir voulu l'humilier, le déshonorer, l'avilir; et la plus odieuse
diffamation fut le prix de leur bienfaisance.
On ne parloit de lui dans le monde qu'avec un intérêt sensible. La
critique elle-même étoit pour lui pleine d'égards et tempérée par des
éloges. Elle n'en étoit, disoit-il, que plus adroite et plus perfide.
Dans le repos le plus tranquille, il vouloit toujours ou se croire, ou
se dire persécuté. Sa maladie étoit d'imaginer dans les événemens les
plus fortuits, dans les rencontres les plus communes, quelque intention
de lui nuire, comme si dans le monde tous les yeux de l'envie avoient
été attachés sur lui. Si le duc de Choiseul avoit fait conquérir la
Corse, ç'avoit été pour lui ôter la gloire d'en être le législateur; si
le même duc alloit souper, à Montmorency, chez la maréchale de
Luxembourg, c'étoit pour usurper la place qu'il avoit coutume d'occuper
auprès d'elle à table. Hume, à l'entendre, avoit été envieux de
l'accueil que lui avoit fait le prince de Conti. Il ne pardonnoit pas à
Grimm d'avoir eu sur lui quelque préséance chez Mme d'Épinay; et l'on
peut voir dans ses Mémoires comment son âpre vanité s'est vengée de
cette offense.
Ainsi, pour Voltaire et pour lui, la vie avoit été perpétuellement, mais
diversement agitée. Elle avoit eu pour l'un des peines souvent bien
cuisantes, mais des jouissances très vives; pour l'autre, ce n'étoient
que des flots d'amertume, sans presque aucun mélange de joie et de
douceur. Assurément à aucun prix je n'aurois voulu de la condition de
Rousseau; il n'avoit pu l'endurer lui-même, et, après avoir empoisonné
ses jours, je ne suis point surpris qu'il en ait volontairement abrégé
la triste durée.
Pour Voltaire, j'avoue que je trouvois sa gloire encore trop chèrement
payée par toutes les tribulations qu'elle lui avoit fait éprouver, et je
disois encore: «Moins d'éclat et plus de repos.»
Restreint dans mon ambition, d'abord par le besoin de mesurer mon vol à
la foiblesse de mes ailes, et puis encore par l'amour de ce repos de
l'esprit et de l'âme qui accompagne un travail paisible, et que je
croyois le partage de l'humble médiocrité, j'aurois été content de cet
heureux état. Ainsi, renonçant de bonne heure à des tentatives
présomptueuses, j'avois, pour ainsi dire, capitulé avec l'envie, et je
m'étois réduit à des genres d'écrire dont on pouvoit sans peine
pardonner le succès. Je n'en fus pas plus épargné; et j'éprouvai que les
petites choses trouvent encore, dans de petites âmes, une envieuse
malignité.
Mais je m'étois fait deux principes: l'un, de ne jamais provoquer dans
mes écrits l'offense par l'offense; l'autre, d'en mépriser l'attaque et
de n'y répondre jamais. Je fus trente ans inébranlable dans ma
résolution; et toute la rage des Fréron, des Palissot, des Linguet, des
Aubert et de leurs semblables, n'avoit pu m'irriter contre eux.
Pourquoi donc, au moment de la querelle sur la musique, avois-je été
moins impassible? C'est que je n'étois pas le seul insulté par mes
adversaires, et que j'avois à venger un artiste inhumainement attaqué
dans ses intérêts les plus chers.
Piccini étoit père de famille, et d'une famille nombreuse qui subsistoit
du fruit de son travail; son caractère paisible et doux le rendoit plus
intéressant encore. Je le voyois seul, sans intrigue, travailler de son
mieux à plaire à un nouveau public; et je voyois en même temps une
cabale impitoyable l'assaillir avec furie, comme un essaim de guêpes.
J'en témoignai mon indignation; la cabale en fut irritée, et les guêpes
tournèrent contre moi tous leurs aiguillons.
Les chefs de la cabale avoient une presse à leurs ordres pour imprimer
leurs facéties, et un journal pour les répandre. J'y étois insulté tous
les jours. Je n'avois pas la même commodité pour me défendre; et, quand
je l'aurois eue, cette petite guerre n'auroit pas été de mon goût.
Cependant je voulois m'égayer à mon tour, car me fâcher contre des
railleurs, c'eût été faire un triste personnage.
J'imaginai de mettre en action leur intrigue et de les peindre au
naturel, n'ayant, pour les rendre plaisans, qu'à rimer leur propre
langage. Ils imprimoient leur prose, je récitois mes vers; et tous les
jours c'étoit à qui feroit mieux rire son monde.
C'est ainsi que fut composé mon poème sur la musique pour la défense de
Piccini; peut-être aurois-je mieux fait de laisser parler _Roland, Atys,
Didon_, etc.; mais je n'ai pas toujours fait ce qu'il y avoit de mieux à
faire; et j'avoue que, cette fois, je ne crus pas son injure et la
mienne assez vengées par le silence du mépris. Au reste, si d'une
dispute aussi frivole et aussi éphémère j'ai fait un poème en douze
chants, ce sont les incidens qui m'y ont engagé, et par une pente
insensible. J'aurois pu, je l'avoue, mieux employer mon temps; mais mon
travail habituel exigeoit du relâche, et c'étoient ces momens de
dissipation et de délassement que je donnois à _Polymnie_.
Le temps de mon séjour à Saint-Brice fut marqué par un événement d'un
intérêt plus sérieux: ce fut la retraite de M. Necker du ministère des
finances[4]. J'ai déjà dit que son caractère n'étoit rien moins que
séduisant. Il ne m'avoit jamais donné lieu de croire qu'il fût mon ami.
Je n'étois pas le sien; mais, comme il me marquoit autant d'estime et de
bienveillance que j'en pouvois attendre d'un homme aussi froidement
poli, et que, de mon côté, j'avois une haute opinion de ses talens, de
ses lumières, de l'ambition qu'il avoit eue de se signaler dans sa place
en faisant le bien de l'État, je m'affligeai de sa retraite.
J'avois d'ailleurs pour Mme Necker la plus sincère vénération, car je
n'avois vu en elle que bonté, sagesse et vertu; et l'affection
particulière dont elle m'honoroit méritoit bien que je prisse part à un
événement dont je ne doutois pas qu'elle ne fût très affectée.
Lorsque je l'appris à Saint-Brice, les croyant déjà retirés dans leur
maison de campagne à Saint-Ouen, je m'y rendis sur l'heure. Ils n'y
étoient pas arrivés encore, et, poursuivant ma route, j'allois les
trouver à Paris. Je les rencontrai en chemin. «Vous veniez nous voir? me
dit Necker; montez dans notre voiture, et venez à Saint-Ouen.» Je les y
accompagnai. Nous fûmes seuls toute la soirée avec Germany[5], frère de
Necker, et ni le mari ni la femme ne me dissimulèrent leur profonde
tristesse. Je tâchai de la diminuer en parlant des regrets qu'ils
laisseroient dans le public, et de la juste considération qui les
suivroit dans leur retraite; en quoi je ne les flattois pas. «Je ne
regrette, me dit Necker, que le bien que j'avois à faire, et que
j'aurois fait si l'on m'en eût laissé le temps.»
Pour moi, je ne voyois alors, dans sa situation, qu'une retraite
honorable, une fortune indépendante, du repos, de la liberté, des
occupations dont il auroit le choix, une société qui n'étoit pas de
celles que la faveur attire et que la défaveur éloigne; et, dans son
intérieur, tout ce que la vie privée et domestique pouvoit avoir de
douceur pour un homme sage. Mais j'avoue que je parlois d'après mes
goûts plus que d'après les siens: car je pensois bien que, sans
l'occupation des affaires publiques et l'influence qu'elles donnent, il
ne pouvoit être content. Sa femme parut sensible au soin que je prenois
d'affoiblir l'impression du coup dont il étoit frappé. Ainsi ma liaison
avec eux, bien loin d'être affoiblie par cet événement, n'en fut que
plus étroite.
Ma femme, pour l'amour de moi, répondoit à leurs prévenances et à leurs
invitations, mais elle avoit pour M. Necker une aversion insurmontable.
Elle avoit apporté de Lyon la persuasion que M. Necker étoit la cause de
la disgrâce de M. Turgot, le bienfaiteur de sa famille; et, à l'égard de
Mme Necker, elle ne trouvoit pas en elle cet air attrayant qu'elle avoit
elle-même avec ses amis.
Bien différente et bien plus aimable étoit une autre Genevoise, la belle
Vermenoux[6], la plus intime amie de M. et Mme Necker. Depuis que
j'avois fait connoissance avec elle, chez ces époux dont elle avoit
formé les noeuds, je l'avois toujours cultivée; mais son amitié pour ma
femme depuis mon mariage fut pour nous un nouveau lien.
Mme de Vermenoux, au premier abord, étoit l'image de Minerve; mais sur
ce visage imposant brilloit bientôt cet air de bonté, de douceur, cette
sérénité, cette gaieté naïve et décente qui embellit la raison, et qui
rend la sagesse aimable. L'inclination dont elle et ma femme se prirent
mutuellement fut de la sympathie, si l'on n'entend par là que le parfait
accord des esprits, des goûts et des moeurs. Avec quel plaisir cette
femme, habituellement solitaire et naturellement recueillie, nous voyoit
arriver à sa maison de campagne de Sèvres! avec quelle joie son âme se
livroit aux douceurs de l'intimité, et s'épanouissoit dans les petits
soupers que nous allions faire à Paris avec elle! Assez jeune encore
pour goûter les charmes de la vie, la mort nous l'enleva; mais, en la
regrettant, j'ai reconnu depuis que, pour elle, de plus longs jours
n'auroient été remplis que de tristesse et d'amertume. Plus tard, elle
auroit trop vécu.
J'en reviens à Saint-Brice et au tendre intérêt qui nous y occupoit,
dans ce temps-là, ma femme et moi: c'étoit sa nouvelle grossesse. Le bon
air, l'exercice, la vie réglée de la campagne, lui avoient été
favorables; et, l'hiver nous ayant ramenés à Paris, elle y mit au monde
le plus beau de nos enfans. Ainsi, pour nous encore, tout sembloit
prospérer; et, jusque-là, rien de plus doux que la vie que nous menions.
_Atys_[7], en dépit de l'envie, avoit le même succès qu'avoit eu
_Roland_. Les beaux airs de ces deux opéras, chantés au clavecin,
faisoient les délices de notre société dans les concerts de la comtesse
d'Houdetot et de sa belle-soeur, Mme de La Briche.
Celle-ci, bonne musicienne et chantant avec goût, quoiqu'avec une foible
voix, avoit la rare modestie de réunir chez elle des talens qui
effaçoient les siens; et, loin d'en témoigner la moindre jalousie, elle
étoit la première à les faire briller. Parfait modèle de bienséance,
sans aucune affectation, aisée dans sa politesse, facile dans ses
entretiens, ingénue dans sa gaieté, contant bien, causant bien, elle
étoit simplement et naturellement aimable. Son langage et son style
étoient purs et même élégans: mais, sensible jusqu'à l'amitié, rien de
passionné n'altéroit la douceur et l'égalité de son âme. Ce n'étoit
point la femme que l'on auroit désirée pour être vivement ému, mais
c'étoit celle qu'on auroit choisie pour jouir d'un bonheur tranquille.
En parlant de mes anciennes sociétés, j'ai dit que j'y avois vu M.
Turgot; mais, soit que nos moeurs et nos caractères ne se convinssent pas
assez, soit que ma liaison avec M. Necker lui déplût encore davantage,
il ne m'avoit jamais témoigné que de la froideur. Cependant, comme
ancien ami de l'abbé Morellet, il avoit pris part à mon mariage, et je
dus à ma femme quelques marques de ses bontés: j'y répondis avec
d'autant plus de respect qu'il étoit disgracié, et que je le voyois
sensible à sa disgrâce.
Cependant je perdois successivement mes anciens amis. L'ambassadeur de
Suède, rappelé auprès de son roi pour être son ministre de confiance, me
fut enlevé pour toujours. Celui de Naples nous quitta pour aller être
vice-roi en Sicile. L'une et l'autre séparation me fut d'autant plus
douloureuse qu'elle devoit être éternelle. Les lettres de Caraccioli
étoient remplies de ses regrets. Il ne cessoit de m'appeler en Sicile
avec ma famille, offrant de m'envoyer à Marseille un navire pour nous
transporter à Palerme.
J'ai dit quelle étoit, depuis quarante ans, mon amitié pour d'Alembert,
et quel prix je devois attacher à la sienne. Depuis la mort de Mlle de
Lespinasse, il étoit consumé d'ennui et de tristesse. Mais quelquefois
encore il laissoit couler, dans la profonde plaie de son coeur, quelques
gouttes du baume de cette amitié consolante. C'étoit surtout avec ma
femme qu'il se plaisoit à faire diversion à ses peines. Ma femme y
prenoit l'intérêt le plus tendre. Lui et Thomas, les deux hommes de
lettres dont les talens et les lumières auroient dû lui en imposer le
plus, étoient ceux avec qui elle étoit le plus à son aise. Il n'y avoit
pour elle aucun amusement préférable à leur entretien.
Thomas sembloit encore avoir longtemps à vivre pour la gloire et pour
l'amitié.
Mais d'Alembert commençoit à sentir les déchiremens de la pierre; et
bientôt il n'exista plus que pour souffrir et mourir lentement dans les
plus cruelles douleurs.
Dans une foible esquisse de son éloge[8], j'ai essayé de peindre la
douce égalité de ce caractère, toujours vrai, toujours simple, parce
qu'il étoit naturel, éloigné de toute jactance, de toute dissimulation,
_mêlé de force et de foiblesse, mais dont la force étoit de la vertu, et
la foiblesse de la bonté_.
En le pleurant, j'étois loin de penser à lui succéder dans la place de
secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Je fus moi-même sur le
point de le suivre au tombeau, frappé d'une fièvre maligne semblable à
celle dont Bouvart m'avoit déjà sauvé, et dont il me guérit encore.
Combien ne dois-je pas bénir la mémoire d'un homme à qui deux fois j'ai
dû la vie, et qui, jusqu'à la défaillance de ses esprits et de ses
forces, n'a cessé de donner les soins les plus tendres à mes enfans!
À peine étois-je en convalescence qu'il fallut aller donner à
Fontainebleau le nouvel opéra que j'avois fait avec Piccini. Cet opéra
étoit _Didon_. Comme il étoit tout entier de moi, je l'avois construit à
mon gré; et, pour y faire faire un pas de plus à notre nouvelle musique,
j'avois profité du moment où une marque de faveur que Piccini venoit
d'obtenir avoit ranimé son génie. Voici ce qui s'étoit passé.
Cette année (1783), le maréchal de Duras, gentilhomme de la chambre en
exercice, me demanda si je n'avois rien fait de nouveau, et me témoigna
le désir d'avoir à donner à la reine, à Fontainebleau, la nouveauté d'un
bel opéra. «Mais je veux, me dit-il, que ce soit votre ouvrage. On ne
vous sait pas assez de gré de ce que vous faites pour rajeunir les vieux
opéras de Quinault.» Je reconnus à ce langage mon confrère à l'Académie,
et ses anciennes bontés pour moi.
«Monsieur le maréchal, lui dis-je, tant que mon musicien Piccini sera
découragé comme il l'est, je ne puis rien promettre. Vous savez avec
quelle rage on lui a disputé le succès de _Roland_ et d'_Atys_; ils ont
réussi l'un et l'autre, et jusque-là le vrai talent a triomphé de la
cabale; mais, dans l'_Iphigénie en Tauride_, il a succombé, quoiqu'il
s'y fût surpassé lui-même.
«L'entrepreneur de l'Opéra, de Vismes, pour grossir sa recette par le
concours des deux partis, a imaginé de faire jouter Gluck et Piccini sur
un même sujet: il leur a fourni deux poèmes de l'_Iphigénie en Tauride_.
Gluck, dans le poème barbare qui lui est échu en partage, a trouvé des
horreurs analogues à l'énergie de son style, et il les a fortement
exprimées. Le poème remis à Piccini, tout mal fabriqué qu'il étoit, se
trouvoit susceptible d'un intérêt plus doux; et, au moyen des
corrections que l'auteur y a faites sous mes yeux, il a pu donner lieu à
une musique touchante. Mais, après la forte impression qu'avoit faite
sur les yeux et sur les oreilles le féroce opéra de Gluck, les émotions
qu'a produites l'opéra de Piccini ont paru foibles et légères.
L'_Iphigénie_ de Gluck est restée au théâtre dont elle s'étoit emparée;
celle de Piccini n'a pu s'y soutenir, il en est consterné; et vous seul,
Monsieur le maréchal, pouvez le relever de son abattement.--Que faut-il
faire pour cela? me demanda-t-il.--Une chose, lui dis-je, très facile et
très juste: changer en pension la gratification annuelle qui lui a été
promise lorsqu'on l'a fait venir en France, et lui en accorder le
brevet.--Très volontiers, me dit le maréchal. Je demanderai pour lui
cette grâce à la reine, et j'espère l'obtenir.»
Il la demanda, il l'obtint; et, lorsque Piccini alla avec moi l'en
remercier: «C'est à la reine, lui dit-il, qu'il faut marquer votre
reconnoissance en composant pour elle cette année un bel opéra.--Je ne
demande pas mieux, me dit Piccini en nous en allant; mais quel opéra
ferons-nous?--Il faut faire, lui dis-je, l'opéra de _Didon_; j'en ai
depuis longtemps le projet dans la tête. Mais je vous préviens que je
veux m'y développer; que vous aurez de longues scènes à mettre en
musique, et que dans ces scènes je vous demanderai un récitatif aussi
naturel que la simple déclamation. Vos cadences italiennes sont
monotones: la parole est plus variée, plus soutenue dans ses accens, et
je vous prierai de la noter comme je vous la déclamerai.--Eh bien! me
dit-il, nous verrons.» Ainsi fut formé le dessein de donner au récitatif
cette facilité, cette vérité d'expression, qui fut si favorable au jeu
de la célèbre actrice à qui le rôle de Didon étoit destiné.
Le temps nous pressoit: j'écrivis très rapidement le poème; et, pour
dérober Piccini aux distractions de Paris, je l'engageai à venir
travailler près de moi dans ma maison de campagne: car j'en avois acquis
une très agréable, où nous vivions réunis en famille dans la belle
saison. En y arrivant, il se mit à l'ouvrage; et, lorsqu'il l'eut
achevé, l'actrice qui devoit jouer le rôle de Didon, Saint-Huberty, fut
invitée à venir dîner avec nous. Elle chanta son rôle d'un bout à
l'autre à livre ouvert, et l'exprima si bien que je crus la voir au
théâtre.
Elle alloit faire un voyage en Provence: elle voulut y emporter son rôle
pour l'étudier chemin faisant; et, pendant son absence, on s'occupa des
répétitions. Ce fut dans ce temps-là que j'essuyai cette maladie qui me
mit au bord du tombeau. Quand vint le moment de me rendre à
Fontainebleau, je n'étois pas encore bien rétabli, et ma femme, inquiète
sur ma convalescence, voulut m'accompagner.
Ce fut là qu'en dînant chez Mme de Beauvau nous entendîmes parler pour
la première fois des vues qu'on avoit sur moi pour cette place de
secrétaire de l'Académie, que d'Alembert avoit rendue si difficile à
remplir après lui.
Cette difficulté, dont l'homme le plus vain auroit pu être intimidé,
n'étoit pas la seule qui me retînt. La place demandoit une assiduité
dont je me croyois incapable. C'étoit donc bien sincèrement que je me
refusois à l'honneur qu'on vouloit me faire; mais on m'opposa des motifs
auxquels je crus devoir me rendre, et il fut décidé que je serois du
nombre des aspirans à cette place. Seulement je me réservai de ne pas la
solliciter.
La circonstance m'étoit favorable pour les suffrages de la cour. Le
succès de _Didon_ y fut complet[9]; et aux éloges que l'on donnoit à la
musique de Piccini on mêloit aussi quelques mots de louanges pour
l'auteur du poème. «C'est le seul opéra, disoit le roi, qui m'ait
intéressé.» Il le redemanda deux fois.
Ce succès me fut très sensible; ma femme en jouissoit, et c'étoit là
pour moi l'objet le plus intéressant. Le voyage eut pour elle un
agrément inexprimable. Les promenades dans la forêt, les rendez-vous de
chasse, les courses de chevaux, les parties de plaisir à Thomery, où, à
dîner, l'on nous donnoit de somptueuses matelotes, et pour fruits
d'excellens raisins; tous les jours de spectacle, des places dans la
loge de Mme d'Angiviller, dont la maison étoit la nôtre, et qui, à
l'envi de son époux, mettoit une grâce touchante à nous attirer;
l'attention de la nombreuse et bonne compagnie qui sans cesse abondoit
chez elle; enfin tous les plaisirs que pouvoit réunir une cour jeune et
magnifique, et tout ce qui personnellement pouvoit témoigner à ma femme
qu'elle étoit estimée et chérie dans la société qui environnoit la cour:
tout cela, dis-je, fit pour elle et pour moi, du séjour de
Fontainebleau, un continuel enchantement.
Deux incidens nous y causèrent un peu d'inquiétude: le premier fut une
apparence de rechute et quelque ressentiment de fièvre que j'éprouvai au
commencement du voyage. Les médecins de la cour en auroient fait une
maladie, si ma femme eût voulu les croire; mais, sans aucun de leurs
remèdes, et en me faisant déjeuner tous les jours avec un panier de beau
raisin bien mûr, elle me rendit la santé. L'autre incident fut la petite
vérole d'Albert, que nous avions amené avec nous; mais, l'éruption ne
s'étant déclarée qu'à la fin du voyage, sur-le-champ nous partîmes, et
Albert fut remis dans les mains de notre ami Bouvart, qui prit de lui le
même soin qu'il auroit eu de son enfant.
LIVRE XI
À notre retour à Paris, l'Académie françoise ayant été convoquée pour
l'élection de son secrétaire perpétuel, sur vingt-quatre voix électives
j'en réunis dix-huit. Mes deux concurrens étoient Beauzée et Suard.
Le succès de _Didon_ fut le même à Paris qu'il avoit été à la cour; et
cet opéra fit pour nous les plaisirs de l'hiver, comme avoient fait
_Roland_ et _Atys_ dans leur nouveauté.
L'ancien banquier de la cour, M. de La Borde, ajouta ses concerts à ceux
de la comtesse d'Houdetot et de Mme de La Briche[10]: ce fut l'occasion
de ma connoissance avec lui.
Il avoit deux filles à qui la nature avoit accordé tous les charmes de
la figure et de la voix, et qui, écolières de Piccini, rendoient
l'expression de son chant plus douce et plus touchante encore.
Prévenu par les politesses de M. de La Borde, j'allois le voir, j'allois
dîner quelquefois avec lui; je le voyois honorable, mais simple, jouir
de ses prospérités sans orgueil, sans jactance, avec une égalité d'âme
d'autant plus estimable qu'il est bien difficile d'être aussi fortuné
sans un peu d'étourdissement. De combien de faveurs le Ciel l'avoit
comblé! Une grande opulence, une réputation universelle de droiture et
de loyauté, la confiance de l'Europe, un crédit sans bornes; et, dans
son intérieur, six enfans bien nés, une femme d'un esprit sage et doux,
d'un naturel aimable, d'une décence et d'une modestie qui n'avoient rien
d'étudié, excellente épouse, excellente mère, telle enfin que l'envie
elle-même la trouvoit irrépréhensible.
Che non trova l'invidia ove l'emende.
ARIOSTE.
Que manquoit-il aux voeux d'un homme aussi complètement heureux? Il a
péri sur un échafaud, sans autre crime que sa richesse, et dans cette
foule de gens de bien qu'un vil scélérat envoyoit à la mort. Cette
affreuse calamité ne nous menaçoit point encore, et, dans mon humble
médiocrité, je me croyois heureux moi-même. Ma maison de campagne avoit
pour moi, dans la belle saison, encore plus d'agrément que n'avoit eu la
ville. Une société choisie, composée au gré de ma femme, y venoit
successivement varier nos loisirs, et jouir avec nous de cette opulence
champêtre que nous offroient, dans nos jardins, l'espalier, le verger,
la treille, les légumes, les fruits de toutes les saisons: présens dont
la nature couvroit sans frais une table frugale, et qui changeoient un
dîner modique, en un délicieux festin.
Là régnoient une innocente joie, une confiance, une sécurité, une
liberté de penser dont on connoissoit les limites, et dont on n'abusoit
jamais.
Vous nommerai-je tous les convives que l'amitié y rassembloit? Raynal,
le plus affectueux, le plus animé des vieillards; Célésia[11], ce Génois
philosophe qui ressembloit à Vauvenargues; Barthélemy[12], qui, dans nos
promenades, faisoit penser à celles de Platon avec ses disciples;
Bréquigny[13], qui avoit aussi de cette aménité et de cette sagesse
antique; Carbury[14], l'homme de tous les temps et de tous les pays par
la riche variété de son esprit et de ses connoissances; Boismont[15],
tout François dans ses moeurs, mais singulier par le contraste de ses
agrémens dans le monde et de ses talens dans la chaire; Maury, plus fier
de nous divertir par un conte plaisant que de nous étonner par un trait
d'éloquence, et qui, dans la société, nous faisoit oublier l'homme
supérieur pour ne montrer que l'homme aimable; Godard[16], qui avoit
aussi la verve d'une gaieté pleine d'esprit; Desèze, qui bientôt vint
donner à nos entretiens encore plus d'essor et de charmes.
«Nous sommes trop heureux, me disoit ma femme, il nous arrivera quelque
malheur.» Elle avoit bien raison! Apprenez, mes enfans, combien, dans
toutes les situations de la vie, la douleur est près de la joie.
Cette bonne et sensible mère avoit nourri le troisième de ses enfans. Il
étoit beau, plein de santé; nous croyions n'avoir plus qu'à le voir
croître et s'embellir encore, quand tout à coup il est frappé d'une
stupeur mortelle. Bouvart accourt; il emploie, il épuise tous les
secours de l'art, sans pouvoir le tirer de ce funeste assoupissement.
L'enfant avoit les yeux ouverts; mais Bouvart s'aperçut que la prunelle
étoit dilatée; il fit passer une lumière: les yeux et la paupière
restèrent immobiles. «Ah! me dit-il, l'organe de la vue est paralysé; le
dépôt est formé dans le cerveau; il n'y a plus de remède.» Et, en disant
ces mots, le bon vieillard pleuroit; il ressentoit le coup qu'il portoit
à l'âme d'un père.
Dans ce moment cruel, j'aurois voulu éloigner la mère; mais, à genoux au
bord du lit de son enfant, les yeux remplis de larmes, les bras étendus
vers le ciel, et suffoquée de sanglots: «Laissez-moi, disoit-elle, ah!
laissez-moi du moins recevoir son dernier soupir.» Et combien ses
sanglots, ses larmes, ses cris, redoublèrent lorsqu'elle le vit expirer!
Je ne vous parle point de ma douleur; je ne puis penser qu'à la sienne.
Elle fut si profonde que de plusieurs années elle n'a pas eu la force
d'en entendre nommer l'objet. Si elle en parloit elle-même, ce n'étoit
qu'en termes confus: _Depuis mon malheur_, disoit-elle, sans pouvoir se
résoudre à dire: _Depuis la mort de mon enfant_.
Dans la triste situation où étoient mon esprit et mon âme, de quoi
pouvois-je m'occuper qui ne fût analogue à l'amour maternel et à la
tendresse conjugale? Le coeur plein de ces sentimens dont j'avois devant
moi le plus touchant modèle, je conçus le dessein de l'opéra de
_Pénélope_. Ce sujet me saisit; plus je le méditois, plus je le trouvois
susceptible des grands effets de la musique et de l'intérêt théâtral.
Je l'écrivis de verve, et dans toute l'illusion que peut causer un sujet
pathétique à celui qui en peint le tableau. Mais ce fut cette illusion
qui me trompa. D'abord je me persuadai que la fidélité de l'amour
conjugal auroit sur la scène lyrique le même intérêt que l'ivresse et le
désespoir de l'amour de Didon; je me persuadai encore que, dans un sujet
tout en situations, en tableaux, en effets de théâtre, tout
s'exécuteroit comme dans ma pensée, et que les convenances, les
vraisemblances, la dignité de l'action, y seroient observées comme dans
les programmes que j'en avois tracés à de mauvais décorateurs et à des
acteurs maladroits. Le contraire arriva; et, dans les momens les plus
intéressans, toute illusion fut détruite. Ainsi la belle musique de
Piccini manqua presque tous ses effets. Saint-Huberty la relevoit, aussi
admirable dans le rôle de Pénélope qu'elle l'avoit été dans celui de
Didon; mais, quoiqu'elle y fût applaudie toutes les fois qu'elle
occupoit la scène, elle fut si mal secondée que, ni à la cour, ni à
Paris[17], cet opéra n'eut le succès dont je m'étois flatté; et c'est à
moi qu'en fut la faute. Je devois savoir de quelles gens ineptes je
faisois dépendre le succès d'un pareil ouvrage, et ne pas y compter
après ce que j'ai dit de _Zémire et Azor_.
Je n'avois pas été plus heureux dans le choix d'un sujet d'opéra-comique
que j'avois fait avec Piccini pour le Théâtre-Italien; et, quand j'y
pense, j'ai peine à concevoir comment je fus séduit par ce sujet du
_Dormeur éveillé_, qui, dans les _Mille et une Nuits_, pouvoit être
amusant, mais qui n'avoit rien de comique: car le véritable comique
consiste à se jouer d'un personnage ridicule; et celui d'Assan ne l'est
pas[18].
En général, après des succès, on doit s'attendre à trouver le public
plus difficile et plus sévère. C'est une réflexion que je ne faisois pas
assez; je devenois plus confiant quand j'aurois dû être plus timide, et
au théâtre ma vanité en fut punie par des disgrâces.
On m'accordoit plus d'indulgence aux assemblées publiques de l'Académie
françoise; là je ne briguois point des applaudissemens; je n'y parlois
que pour remplir les simples fonctions de ma place, ou pour suppléer les
absens. Si quelquefois j'y payois à mon tour le tribut de l'homme de
lettres, c'étoit sans ostentation. Les morceaux de littérature que j'y
lisois n'avoient rien de brillant, mais n'avoient rien d'ambitieux.
C'étoit le fruit de mes études et de mes réflexions sur le goût, sur la
langue, sur les caprices de l'usage, sur le style, sur l'éloquence, tous
sujets convenables à l'esprit d'un auditoire académique et habitué parmi
nous. Aussi cet auditoire étoit-il bénévole; et je croyois m'y voir au
milieu d'un cercle d'amis.
Cette faveur dont je jouissois dans nos assemblées publiques, jointe à
l'exacte discipline que je faisois observer, sans aucune partialité,
dans nos séances particulières, m'y donnoit quelque poids et assez de
crédit. Le clergé me savoit bon gré des égards qu'on y avoit pour lui;
la haute noblesse n'étoit pas moins contente de ces respects d'usage
qu'on lui rendoit à mon exemple; et, à l'égard des gens de lettres, ils
me savoient assez jaloux de l'égalité académique pour me laisser le soin
d'en rappeler les droits, si quelqu'un les eût oubliés. Plusieurs même,
persuadés que, dans nos élections, je ne cherchois que le mieux
possible, me consultoient pour joindre leur suffrage à ma voix. Ainsi,
sans brigue et sans intrigue, j'avois de l'influence, et j'en usai,
comme il étoit juste, pour vaincre les obstacles que l'on s'efforçoit
d'opposer à l'élection de l'un de mes amis.
L'abbé Maury, dans sa jeunesse, ayant prêché au Louvre, avec un grand
succès, le panégyrique de saint Louis devant l'Académie françoise, et,
depuis, celui de saint Augustin à l'assemblée du clergé de France,
bientôt célèbre dans les chaires de Paris, et appelé à prêcher à
Versailles l'Avent et le Carême devant le roi, avoit acquis des droits
incontestables à l'Académie françoise, et il ne dissimula point que tel
étoit l'objet de son ambition.
Ce fut alors que s'élevèrent contre lui les rumeurs de la calomnie; et,
comme c'étoit aux oreilles de l'Académie que ces bruits devoient
parvenir, on avoit soin de les adresser en droiture à son secrétaire.
J'écoutai tout le mal qu'on voulut me dire de lui; et, quand j'eus tout
bien entendu, le prenant en particulier: «Vous êtes attaqué, lui dis-je,
et c'est à moi de vous défendre; mais c'est à vous de me donner des
armes pour repousser vos ennemis.» Alors je lui expliquai, article par
article, tous les torts qu'on lui attribuoit. Il m'écouta sans
s'émouvoir; et, avec une facilité qui m'étonna, il réfuta ces
accusations, me démontrant la fausseté des unes, et, pour les autres, me
mettant sur la voie de tout vérifier moi-même.
La seule qu'il ne put d'abord démentir que vaguement, parce qu'elle
étoit vague, lui étoit intentée par un académicien qui l'accusoit de
perfidie et de noirceur. L'accusateur étoit La Harpe, avec lequel il
avoit été en grande liaison.
«Puisqu'il m'accuse de perfidie, j'aurois droit, me dit l'abbé Maury, de
lui en demander la preuve. Je l'en dispense, et c'est moi qui me charge
de prouver qu'il me calomnie, pourvu toutefois qu'il s'explique et qu'il
articule des faits. Mettez-moi vis-à-vis de lui.»
Je proposai cette entrevue, et l'accusateur l'accepta; mais je ne voulus
pas être seul témoin et arbitre; et, en les invitant tous les deux à
dîner, je demandai qu'il me fût permis d'admettre à ce dîner deux
académiciens des plus intègres et des plus sages, M. Thomas et M.
Gaillard.
Le dîner se passa paisiblement et décemment; mais, au sortir de table,
nous étant retirés tous les cinq dans un cabinet: «Messieurs, dis-je à
nos deux arbitres, M. La Harpe croit avoir à se plaindre de M. l'abbé
Maury; celui-ci prétend que la plainte n'est pas fondée; nous allons les
entendre. Parlez, Monsieur de La Harpe, vous serez écouté en silence; et
de même en silence M. l'abbé Maury sera entendu après vous.»
L'accusation étoit grave. Il s'agissoit d'une satire que l'abbé Maury
auroit conseillée à un Russe, ami de La Harpe, de faire contre lui, dans
le temps qu'ils étoient tous les trois de la même société. Le comte de
Shouvalof, le seul témoin que La Harpe auroit pu produire, étoit
retourné en Russie; et, comme on ne pouvoit l'entendre, on ne pouvoit le
réfuter.
L'abbé Maury, dans sa défense, fut donc réduit à discuter l'accusation
elle-même, et ce fut par les circonstances qu'il fallut démontrer
qu'elle se démentoit. C'est ce qu'il fit avec tant d'ordre, de
précision, de clarté, avec une présence d'esprit et de mémoire si
merveilleuse que nous en fûmes confondus. Enfin, dans cette discussion,
il serra de si près son adversaire, et avec tant de force, que celui-ci
resta muet. L'avis unanime des trois témoins fut donc que La Harpe
n'avoit aucun reproche à faire à l'abbé Maury; et il y eut devant nous,
entre eux, une apparence de réconciliation.
«Je n'en crois pas moins, me dit La Harpe, ce que m'a certifié mon ami
Shouvalof.--Vous pouvez le croire, lui dis-je; mais, en honnête homme,
vous n'avez plus droit de le dire; et, sans compter mon opinion, celle
de deux hommes aussi justes, aussi impartiaux que Thomas et Gaillard,
doit vous fermer la bouche. Pour moi, si, dans le monde, j'entendois
répéter vos plaintes, trouvez bon que je rende compte de ce qui vient de
se passer chez moi.»
Je pris le même soin d'éclaircir tous les autres faits imputés à l'abbé
Maury. Je les trouvai tous supposés, et non seulement dénués de preuves,
mais dépourvus de vraisemblance. Dès lors on eut beau s'obstiner à me
dire du mal de lui, je répondis que, dans la louange comme dans la
satire, les épithètes gratuites ne prouvoient que la bassesse du
flatteur ou la malice du médisant; je défiai même les malveillans
d'articuler un fait que je ne fusse en état de détruire; et, de tout mon
crédit, j'engageai mes confrères à consoler un grand talent d'une grande
persécution en le recevant à l'Académie. Il fut reçu, et dès lors rien
ne fut plus intime que notre mutuelle amitié.
L'abbé Maury avoit, dans le caractère, un excès d'énergie et de
véhémence qu'il contenoit difficilement, mais qu'il me laissoit modérer.
Quand je trouvois en lui des mouvemens impétueux à réprimer, je les lui
reprochois avec une franchise qui le soulevoit quelquefois, mais qui ne
l'irritoit jamais. Il étoit violent et doux, et aussi juste que
sensible.
Un jour, dans son impatience, il me dit que j'abusois trop de
l'ascendant que j'avois pris sur lui. «Je n'ai, lui dis-je, et ne veux
avoir sur vous d'autre ascendant que celui de la raison animée par
l'amitié; et, si j'en use, ce n'est que pour vous empêcher de vous nuire
à vous-même. Je connois la bonté, la droiture de votre coeur; mais vous
avez encore trop de feu et trop de verdeur dans la tête. Votre esprit
n'est pas mûr, et cette sève qui en fait la force a besoin d'être
tempérée. Vous savez avec quel plaisir je loue en vous ce qui est
louable; avec la même sincérité je reprendrai ce qui sera répréhensible;
et, lorsque je croirai qu'une vérité dure vous sera nécessaire, je vous
estime trop pour croire avoir besoin de l'adoucir. Au reste, c'est ainsi
que j'entends être votre ami. Si la condition vous déplaît, vous n'avez
qu'à le dire, je cesserai de l'être.» Pour toute réponse, il m'embrassa.
«Ce n'est pas tout, repris-je: cette sévérité dont je me fais un devoir
envers vous en est un pour vous envers moi; vous avez les défauts qui
sont naturels à la force, et moi j'ai ceux de la foiblesse. La trempe de
votre âme peut donner à la mienne plus de vigueur et de ressort; et
j'exige de vous de ne me passer rien qui sente la mollesse et la
timidité. Ainsi, dans l'occasion, je pourrai vous donner des conseils de
prudence et de modération, et vous m'en donnerez de résolution et de
fermeté courageuse.» La convention fut réciproque, et par là furent
écartés les nuages qu'auroit élevés entre nous l'amour-propre ou la
vanité.
La même année que mon ami fut reçu à l'Académie, elle perdit Thomas,
l'un de ses plus illustres membres, et l'un des hommes les plus
recommandables par l'intégrité de ses moeurs et l'excellence de ses
écrits.
L'_intégrité_, l'égalité d'une vie irrépréhensible: le rare éloge, mes
enfans! et qui l'a mérité, cet éloge, mieux que Thomas? Il est bien vrai
qu'une partie en étoit due à la nature: il étoit né sage, et il eut la
sagesse de tous les âges de la vie. Tempérant, sobre et chaste, aucun
des vices de la mollesse, du luxe et de la volupté, n'eut accès dans son
âme. Aucune passion violente n'en troubla la tranquillité, il ne connut
des plaisirs sensuels que ce qui en étoit innocent; encore n'en
jouissoit-il qu'avec une extrême réserve. Toute la force et la vigueur
qu'avoit en lui l'organe de la pensée et du sentiment s'étoient réunies
en un point, l'amour du vrai, du juste et de l'honnête, et la passion de
la gloire. Ce fut là le mobile, le ressort de son âme, le foyer de son
éloquence.
Il vécut dans le monde, sans jamais s'y livrer ni à des goûts frivoles,
ni à de vains amusemens: il ménageoit toutes les foiblesses; il n'en
avoit aucune. Sensible à l'amitié, il la cultivoit avec soin, mais il la
vouloit modérée; il en chérissoit les liens, il en auroit redouté la
chaîne; elle occupoit les intervalles de ses travaux, de ses études,
mais elle ne lui en déroboit rien, et une solitude silencieuse avoit
pour lui des charmes qu'il préféroit souvent au commerce de ses amis. Il
se laissoit aimer, et autant qu'on vouloit, mais il aimoit à sa mesure.
Dans la société commune, il paroissoit timide; il n'y étoit
qu'indifférent. Rarement l'entretien y fixoit son attention. Étoit-il
tête à tête, ou dans un petit cercle, lorsqu'on lui cédoit la parole sur
quelqu'un des objets qu'il avoit médités, il étonnoit par l'élévation et
l'abondance de ses idées, et par la dignité de son élocution; mais dans
la foule il s'effaçoit, et son âme sembloit alors se retirer en
elle-même. Aux propos légers et plaisans il sourioit quelquefois, il ne
rioit jamais. Il ne voyoit les femmes qu'en observateur froid, comme un
botaniste voit les fleurs d'une plante, jamais en amateur des grâces et
de la beauté. Aussi les femmes disoient-elles que ses éloges les
flattoient moins que les injures passionnées et véhémentes de Rousseau.
Thomas étoit, par complexion et par principes, un stoïcien, à la vertu
duquel il n'auroit fallu que de grandes épreuves. Il auroit été, je le
crois, un Rutilius dans l'exil, un Thraséas ou un Séranus sous Tibère,
mieux qu'un Sénèque sous Néron, un Marc-Aurèle sur le trône; mais, placé
dans un temps de calme et sous des règnes modérés, la fortune lui refusa
et ses hautes faveurs et ses rigueurs extrêmes. Sa sagesse et sa
modestie n'eurent à se garantir d'aucune des séductions de la
prospérité; aucune adversité n'éprouva sa constance. Libre, exempt des
inquiétudes auxquelles on s'expose en devenant époux et père, il ne fut
éprouvé par aucun des grands intérêts de la nature. Isolé autant que
peut l'être, dans l'état social, un simple individu, il n'eut pas même
un ennemi qui fût digne de sa colère.
Ce n'est donc que par ses écrits que l'on peut se former une haute idée
de son caractère. C'est là qu'on trouve partout l'empreinte d'un coeur
droit, d'une âme élevée; c'est là que se montrent le courage de la
vérité, l'amour de la justice, l'éloquence de la vertu.
L'Académie françoise jeta les fondemens de la réputation de Thomas en
proposant, pour le prix d'éloquence, les éloges de nos grands hommes.
Personne, dans cette carrière, ne put le passer ni l'atteindre; et il se
surpassa lui-même dans l'éloge de Marc-Aurèle. L'élévation et la
profondeur étoient les caractères de sa pensée. Jamais orateur n'a mieux
embrassé ni mieux pénétré ses sujets. Avant d'entamer un éloge, il
commençoit par étudier la profession, l'emploi, l'art dans lequel son
héros s'étoit signalé; et c'est ainsi qu'il louoit Maurice de Saxe en
militaire instruit, Duguay-Trouin en homme de mer, Descartes en
physicien, d'Aguesseau en jurisconsulte, Sully en administrateur,
Marc-Aurèle en philosophe moraliste, égal en sagesse à Apollonius et à
Marc-Aurèle lui-même. C'est ainsi qu'en ne voulant faire qu'une préface
à ces éloges, il composa, sous le nom d'_Essais_, le plus savant et le
plus beau traité de morale historique, à propos des éloges donnés dans
tous les temps avec plus ou moins de justice et de vérité, selon les
moeurs des siècles et le génie des orateurs: ouvrage qui n'a pas la
célébrité qu'il mérite.
Vous concevez qu'une tension continuelle et une hauteur monotone
devoient être le défaut des écrits de Thomas. Il manquoit à son
éloquence ce qui fait le charme de l'éloquence de Fénelon et de
Massillon dans la prose, de l'éloquence de Virgile et de Racine dans les
vers; l'effusion d'une âme sensible et l'intérêt qu'elle répand. Son
style étoit grave, imposant, et n'étoit point aimable. On y admiroit
tous les caractères d'une beauté virile; les femmes y auroient désiré
quelques traits de la leur. Il avoit de l'ampleur, de la magnificence,
jamais de la variété, de la facilité; jamais la souplesse des grâces; et
ce qui le rendoit admirable quelques momens le rendoit fatigant et
pénible à la longue. On lui reprochoit particulièrement d'épuiser ses
sujets, et de ne rien laisser à penser au lecteur: ce qui pouvoit bien
être en lui un manque de goût et d'adresse, mais ce qui n'en étoit pas
moins un très rare excès d'abondance.
Dans un temps où j'aurois eu moi-même si grand besoin d'un censeur
rigide et sincère, Thomas, bien plus jeune que moi, m'avoit pris pour le
sien. Je le louois avec franchise et souvent même avec transport; mais
je ne lui dissimulois pas que j'aurois voulu dans son style plus de
modulation, moins de monotonie. «Vous ne touchez qu'une corde, lui
disois-je; il est vrai qu'elle rend de beaux sons, mais sont-ils assez
variés?» Il m'écoutoit d'un air triste et modeste, et peut-être se
disoit-il que ma critique étoit fondée; mais l'austérité de ses moeurs
avoit passé dans son éloquence; pour la rendre plus souple, il auroit
craint de l'amollir.
Il ne tint pas à moi qu'il n'employât plus utilement les années qu'il
donna au poème du czar. Je lui faisois voir clairement que ce poème
manqueroit d'unité et d'intérêt du côté de l'action; et, en lui mettant
sous les yeux tous les modèles de l'épopée: «Homère, lui disois-je, a
chanté la colère d'Achille dans l'_Iliade_, le retour d'Ulysse à Ithaque
dans l'_Odyssée_; Virgile, la fondation de l'empire romain; le Tasse, la
délivrance de la cité sainte; Milton, la chute du premier homme;
Voltaire, la conquête de la France par Henri de Bourbon, héritier des
Valois. Vous, qu'allez-vous chanter? quel événement, quelle action
principale sera le terme de vos récits? Vous raconterez les voyages du
czar, sa guerre contre Charles XII, la désobéissance et la mort de son
fils, les factions détruites dans ses États, la discipline militaire
établie dans ses armées, les arts et les sciences transplantés dans son
empire, la ville de Pétersbourg fondée au bord de la Baltique: et ce
sont bien là les matériaux d'un poème historique, d'un éloge oratoire,
mais je n'y vois point le sujet unique et simple d'un poème épique.» Il
convenoit qu'il n'y avoit point de réponse à mon objection; mais, s'il
n'avoit pas, disoit-il, une action dramatique à nouer et à dénouer, il
avoit dans le czar un très grand caractère à peindre. Avant que de me
consulter, il avoit déjà composé quatre chants des voyages du czar en
Hollande, en Angleterre, en France, en Italie. Ce magnifique vestibule
renfermoit de grandes beautés; il espéra trouver les moyens d'achever
l'édifice; il reconnut enfin qu'il tentoit l'impossible; et, au bout de
neuf ans, il me témoigna le regret de n'avoir pas suivi le conseil que
je lui donnois d'abandonner son entreprise.
Un projet que je lui connoissois, et qu'il auroit supérieurement bien
rempli, étoit d'écrire, sur l'histoire de France, des discours dans le
genre de ceux de Bossuet sur l'histoire universelle. Il n'auroit pas eu,
comme Bossuet, l'avantage de donner aux événemens une chaîne mystérieuse
dans l'ordre de la Providence; mais, sans sortir de l'ordre politique et
moral, il en auroit tiré des leçons salutaires et des résultats
importans.
Thomas a laissé en mourant une haute opinion de lui plutôt qu'une
renommée éclatante; et l'on doit le compter parmi les écrivains
illustres plutôt que dans le nombre des écrivains célèbres. Les femmes
contribuent essentiellement à la célébrité, et il ne les eut pas pour
lui.
J'eus, cette même année de la mort de Thomas, la consolation de voir
entrer à l'Académie l'abbé Morellet, avec des titres moins brillans que
l'abbé Maury, mais non pas moins solides. Esprit juste, ferme, éclairé,
nourri d'une saine littérature, et plein de connoissances rares sur les
objets d'utilité publique, il s'étoit distingué par des écrits d'un
style sage et pur, d'une raison sévère, d'une méthode exacte. Dans un
autre genre, on connoissoit de lui des ouvrages de plaisanterie d'un ton
excellent, pleins de goût et d'un sel très fin et très piquant. Lucien,
Rabelais et Swift, lui avoient appris à manier l'ironie et la raillerie,
et leur disciple étoit devenu leur rival. Ainsi mes amis les plus chers
venoient s'asseoir auprès de moi et remplacer à l'Académie ceux que je
perdois tous les ans.
En voyant cette foule de gens de lettres passer successivement chez les
morts, je fis réflexion que je pouvois bientôt les suivre, et qu'il
étoit temps de songer à mon testament littéraire, et de choisir ce que
je voulois qui restât de moi après moi. Ce fut dans cet esprit que je
rédigeai l'édition de mes oeuvres. J'en ai suffisamment parlé dans mes
préfaces; il ne reste qu'à indiquer l'occasion et l'intention de
quelques-uns de mes écrits.
Dans le temps que d'Alembert étoit secrétaire de l'Académie françoise,
il avoit fort à coeur de rendre intéressantes nos assemblées publiques,
et celles de nos séances particulières où les souverains assistoient.
Personne ne contribuoit autant que lui à les bien remplir. Cependant
quelquefois il n'y pouvoit suffire, et c'étoit pour lui un chagrin
véritable que de s'y voir abandonné. Alors il recouroit à moi, se
plaignant de la négligence de tant de gens de lettres qui composoient
l'Académie, et me conjurant de l'aider à soutenir l'honneur du corps.
Dans ces occasions pressantes, je composois des morceaux de poésie ou de
prose, que j'adaptois aux circonstances, comme les trois discours en
vers sur l'éloquence, sur l'histoire, sur l'espérance de se
survivre[19]. Ce dernier, lu à la réception de Ducis, successeur de
Voltaire, eut le mérite de l'à-propos, et fit sur l'assemblée une vive
impression.
Des morceaux de prose que je lisois, celui dont le public parut le plus
content, ce fut l'éloge de Colardeau, à la réception de La Harpe[20];
mais ce qui me toucha bien plus moi-même fut le succès qu'obtint
l'esquisse de l'éloge de d'Alembert, et celui du petit poème sur le
dévouement et la mort de Léopold de Brunswick. Je crois devoir, sur
celui-ci, me permettre quelque détail, pour exposer nettement ma
conduite.
Le trait d'humanité et de dévouement héroïque du jeune prince Léopold de
Brunswick ayant sensiblement touché le jeune comte d'Artois, ce prince
avoit proposé à l'Académie françoise un prix de mille écus pour le poème
où cette belle action seroit le plus dignement célébrée.
J'étois alors secrétaire perpétuel de l'Académie, et, en ma qualité de
juge, il m'étoit interdit de me présenter au concours; mais, comme il
arrivoit assez souvent que le prix même de poésie, dont nous laissions
le sujet libre et au choix des poètes, n'étoit pas accordé, j'eus
quelque inquiétude qu'il ne se présentât rien d'assez digne de celui-ci;
et alors quelle honte et quelle humiliation pour la littérature
françoise! quel dégoût même pour l'Académie d'avouer aux yeux de
l'Europe qu'un si beau sujet auroit été manqué!
Comme j'en étois plein et fortement ému, je ne pus résister au désir de
le traiter moi-même, bien résolu à ne laisser connoître mon ouvrage
qu'après qu'il seroit décidé que nul autre n'auroit le prix.
Je laissai donc passer sous les yeux de l'Académie tous les poèmes mis
au concours; mais ils furent tous rejetés. Enfin, voyant qu'on
s'affligeoit que le plus vertueux héroïsme ne fût pas dignement loué, je
confiai à l'Académie l'essai que j'avois fait, sans aspirer au prix.
Elle voulut bien l'approuver; et le comte d'Artois, à qui l'on fut
obligé d'annoncer le mauvais succès du concours, apprit en même temps ce
que l'un des membres de l'Académie avoit fait pour y suppléer. Le prince
ordonna que le même concours fût encore ouvert pour l'année suivante;
mais il voulut connoître en secret mon ouvrage, et il me permit de
l'envoyer au prince régnant de Brunswick.
Peu de jours après, le comte d'Artois me fit dire, par M. de Vaudreuil,
qu'il avoit commandé pour moi une très riche boîte d'or. Je répondis
que, dans toute autre occasion, je recevrois avec respect les présens du
frère du roi, mais que dans celle-ci je ne pouvois rien accepter qui me
fît soupçonner d'avoir voulu m'attirer une récompense; que cette riche
boîte ne seroit qu'un _prix_ déguisé; que, si le prince avoit la bonté
de m'en donner une de carton sur laquelle fût son portrait, je la
recevrois comme un don très précieux pour moi; mais que je n'en voulois
point d'autre. M. de Vaudreuil insista; mais il me vit si ferme dans ma
résolution qu'il renonça à l'espérance de l'ébranler; et ce fut la
réponse qu'il rapporta à M. le comte d'Artois.
«Marmontel ne consulte les bienséances que pour lui-même, lui dit le
prince; mais il ne me convient pas à moi de lui faire un présent
mesquin»; et, après avoir réfléchi un moment: «Eh bien! reprit-il, je
lui donnerai mon portrait en grand.»
Le bailli de Crussol, son gentilhomme de la chambre, fut chargé d'en
faire faire une belle copie, et le cadre en fut décoré des attributs les
plus honorables pour moi.
Le prince régnant de Brunswick ne reçut pas moins favorablement mon
hommage; il y répondit par une lettre de sa main et pleine de bonté, à
laquelle étoient jointes deux médailles d'or frappées en mémoire de son
vertueux frère.
Ce fut vers ce temps-là qu'à sa quatrième grossesse ma femme convint
avec moi de la nécessité de prendre son ménage; mais, comme la
séparation se fit de bon accord avec ses oncles et sa mère, nous nous
éloignâmes le moins qu'il fut possible. Ma femme ne fut pas insensible à
l'agrément d'être chez elle à la tête de sa maison. Pour moi j'éprouvai,
je l'avoue, un grand soulagement de vivre avec l'abbé Morellet dans une
pleine indépendance, et il en fut lui-même bien plus à son aise avec
moi. Il avoit fait venir auprès de lui une autre nièce jeune, aimable,
pleine de talent et d'esprit, aujourd'hui Mme Chéron[21], à qui ma femme
cédoit son logement. Ainsi tout se passa de la meilleure intelligence.
Ce qui rendoit notre nouvelle situation encore plus agréable, c'étoit
l'aisance où nous avoit mis un accroissement de fortune. Sans parler du
casuel assez considérable que me procuroient mes ouvrages, la place de
secrétaire de l'Académie françoise, jointe à celle d'historiographe des
bâtimens, que mon ami M. d'Angiviller m'avoit fait accorder à la mort de
Thomas, me valoient un millier d'écus. Mon assiduité à l'Académie y
doubloit mon droit de présence. J'avois hérité, à la mort de Thomas, de
la moitié de la pension de deux mille livres qu'il avoit eue, et qui fut
partagée entre Gaillard et moi, comme l'avoit été celle de l'abbé
Batteux. Mes logemens de secrétaire au Louvre et d'historiographe de
France à Versailles, que j'avois cédés volontairement, me valoient
ensemble dix-huit cents livres. Je jouissois de mille écus sur le
_Mercure_. Mes fonds dans l'entreprise de l'île des Cygnes[22] étoient
avantageusement placés; ceux que j'avois mis dans les octrois de la
ville de Lyon me rendoient l'intérêt légal, comme ceux que j'avois
placés dans d'autres caisses. Je me voyois donc en état de vivre
agréablement à Paris et à la campagne; et dès lors je me chargeai seul
de la dépense de Grignon[23]. La mère de ma femme, sa cousine et ses
oncles, y avoient leurs logemens lorsqu'il leur plaisoit d'y venir; mais
c'étoit chez moi qu'ils venoient.
Je me donnai une voiture, qui, trois fois la semaine, dans une heure et
demie, me menoit de ma campagne au Louvre, et, après la séance de
l'Académie, me ramenoit du Louvre à ma campagne.
Dès lors, jusqu'à l'époque de la Révolution, je ne puis exprimer combien
la vie et la société eurent pour nous d'agrément et de charme. Ma femme
étoit heureusement accouchée de son quatrième enfant. M. et Mme
d'Angiviller l'avoient tenu sur les fonts de baptême; ils s'en étoient
fait une fête, et nous avoient donné, dans cette occasion, les plus vifs
témoignages d'une tendre amitié. Leur filleul Charles leur devint cher
comme s'il eût été leur enfant.
Nous fîmes, peu de temps après, l'heureuse acquisition d'une autre
société d'amis dans M. et Mme Desèze. Tout ce qu'un naturel aimable peut
avoir d'attrayant, ma femme le trouva dans Mme Desèze; aussi se
prirent-elles de cette inclination qui naît de la conformité de deux
bonnes et belles âmes.
À l'égard de M. Desèze[24], je ne crois pas qu'il y ait au monde une
société plus désirable que la sienne. Une gaieté naïve, piquante,
ingénieuse; une éloquence naturelle, qui, dans la conversation même la
plus familière, coule de source avec abondance; une prestesse, une
justesse de pensée et d'expression qui, à tout moment, semble inspirée;
et, mieux que tout cela, un coeur ouvert, plein de droiture, de
sensibilité, de bonté, de candeur: tel étoit l'ami que l'abbé Maury me
faisoit désirer depuis longtemps, et que me procura le voisinage de nos
campagnes.
De Brevannes, où Desèze, dans la belle saison, passoit ses momens de
repos, de Brevannes, dis-je, à Grignon, il n'y avoit guère que la Seine
à passer, et que la plaine qu'elle arrose; nos deux coteaux se
regardoient. Un jeune homme que nous aimions, et qui nous aimoit l'un et
l'autre, nous fit confidence à tous les deux du désir mutuel que nous
avions de nous connoître. Dès nos premières entrevues, nous voir, nous
goûter, nous chérir, désirer de nous voir encore, en fut l'effet
simultané; et, tout éloignés que nous sommes, cet attachement est le
même. Au moins, de mon côté, rien, dans ma solitude, ne m'a plus occupé
ni plus intéressé que lui. Desèze est l'un des hommes rares dont on peut
dire: Il faut l'aimer, si on ne l'a point aimé encore; il faut l'aimer
toujours dès qu'on l'aime une fois. _Cras amet qui nunquam amavit, qui
jam amavit cras amet._ (CATUL.)
Le jeune homme qui avoit pris soin de nous lier ensemble étoit ce
Laborie[25], connu dès l'âge de dix-neuf ans par des écrits qu'on eût
attribués sans peine à la maturité de l'esprit et du goût; nouvel ami,
qui, de son plein gré, et par le mouvement d'une âme ingénue et
sensible, étoit venu s'offrir à moi, et que j'avois bientôt appris à
estimer et à chérir moi-même.
Dans cet aimable et heureux caractère, le besoin de se rendre utile est
une passion habituelle et dominante. Plein de volonté pour tout ce qui
lui semble honnête, la vitesse de son action égale celle de sa pensée.
Je n'ai jamais connu personne d'aussi économe du temps; il le divise par
minutes, et chaque instant en est employé ou utilement pour lui-même, ou
plus souvent encore utilement pour ses amis.
Les changemens de ministres apportèrent encore quelques améliorations
dans ma fortune.
Le traitement d'historiographe de France, qui autrefois étoit de mille
écus, avoit été réduit à dix-huit cents livres par je ne sais quelle
mesquine économie. Le contrôleur général d'Ormesson trouva juste de le
remettre sur l'ancien pied.
L'on sait qu'en arrivant au contrôle général, M. de Calonne annonça son
mépris pour une étroite parcimonie. Il vouloit, en particulier, que les
travaux des gens de lettres fussent honorablement récompensés. En ma
qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie françoise, il me fit prier
de l'aller voir. Il me témoigna l'intention de bien traiter l'Académie;
me demanda s'il y avoit pour elle des pensions, comme il y en avoit pour
l'Académie des sciences et pour l'Académie des belles-lettres: je lui
répondis qu'il n'y en avoit aucune; à quoi pouvoit monter, pour les plus
assidus, le produit du droit de présence: je l'assurai qu'il ne pouvoit
aller qu'à huit ou neuf cents livres, le jeton n'étant que de trente
sous. Il me promit d'en doubler la valeur. Il voulut savoir quel étoit
le traitement du secrétaire: je répondis qu'il étoit de douze cents
livres. Il trouva que c'étoit trop peu. En conséquence, il obtint du roi
que le jeton seroit de trois livres, et que le traitement du secrétaire
seroit de mille écus. Ainsi mon revenu d'académicien put se monter à
quatre mille cinq ou six cents livres.
J'obtins encore un nouveau degré de faveur et de nouvelles espérances
sous le ministère de M. de Lamoignon, garde des sceaux. Voici quelle en
fut l'occasion.
L'une des vues de ce ministre étoit de réformer l'instruction publique
et de la rendre florissante; mais, comme il n'avoit pas lui-même les
connoissances nécessaires pour se former un plan, un système d'études
qui remplît ses intentions, il consulta l'abbé Maury, pour lequel il
avoit beaucoup d'estime et d'amitié. Celui-ci, ne se croyant pas assez
instruit sur des objets dont il ne s'étoit pas spécialement occupé; lui
conseilla de s'adresser à moi; et le ministre le pria de m'engager à
l'aller voir.
Dans l'entretien que nous eûmes ensemble, je vis qu'en général il
concevoit en homme d'État et dans toute son étendue le projet qu'il
avoit formé. Mais les difficultés, les moyens, les détails, ne lui en
étoient pas assez connus: pour nous assurer l'un et l'autre si j'avois
bien saisi son plan, je le priai de me permettre de le développer dans
un mémoire que je lui mettrois sous les yeux; mais je le prévins que,
dans les réformes, rien ne me sembloit plus à craindre que l'ambition de
tout détruire et de tout innover; que j'avois beaucoup de respect pour
les anciennes institutions; que je déférois volontiers aux leçons de
l'expérience, et que je regardois les abus, les erreurs, les fautes
passées, comme ces mauvaises herbes qui se mêlent au pur froment, mais
qu'il faut extirper d'une main légère et prudente pour ne pas nuire à la
moisson.
Mon mémoire fut divisé en huit articles principaux: la distribution des
écoles et des objets de l'enseignement selon l'utilité commune ou les
convenances locales; les établissemens relatifs à l'un et à l'autre de
ces objets; la discipline; la méthode; les relations graduelles, et
l'exacte correspondance des extrémités à leur centre; la surveillance
générale; les moyens d'encouragement; la connoissance et l'emploi des
hommes que l'instruction auroit formés.
Dans l'ensemble et dans les rapports de cette vaste composition, j'avois
pris pour modèle l'institut des jésuites, où tout étoit soumis à une
règle unique, surveillé, maintenu, régi par une autorité centrale, et
mis en action par un mobile universel. La plus grande difficulté étoit
de substituer au lien d'une société religieuse, et à l'esprit de corps
qui l'avoit animée, un motif d'intérêt et un ressort d'émulation qui
réduisît la liberté aux termes de l'obéissance: car les moeurs et la
discipline à établir dans la classe des maîtres comme dans celle des
disciples devoient être la base de cette institution. Il falloit donc
que, non seulement dans leur état actuel, mais dans leur perspective et
dans leurs espérances, les places y fussent désirables; et, afin que
l'exclusion ou le renvoi fût une peine, je demandai que la persévérance
et la durée de ces fonctions honorables eussent progressivement des
avantages assurés.
Le garde des sceaux approuva mon plan dans toutes ses parties; et, pour
ce qui demanderoit des récompenses encourageantes, il m'assura que rien
n'y seroit épargné. «Nul professeur homme de mérite ne vieillira dans
l'obscurité, me dit-il; nul écolier distingué dans son cours d'études ne
demeurera sans emploi. Vous promettez de me faire connoître, des
extrémités du royaume, l'élite des talens; moi, je m'engage à les
placer. Je vois que nous nous entendons, ajouta-t-il en me serrant la
main; nous nous accorderons ensemble; je compte sur vous, Marmontel;
comptez sur moi de même, et pour la vie.»
Comme l'abbé Maury m'avoit assuré que le garde des sceaux étoit un homme
droit et franc, je n'eus aucune peine à prendre avec lui l'engagement
qu'il me proposoit; et, en achevant de développer et de perfectionner
mon plan, je crus travailler pour sa gloire.
J'avois formé à la campagne une liaison qui, dans ce travail, me fournit
de grandes lumières.
Le cinquième de mes enfans, Louis, venoit de naître, et sa mère étoit sa
nourrice. L'aîné des trois qui me restoient, Albert, étoit dans sa
neuvième année; Charles avoit quatre ans accomplis, lorsque je pris la
résolution de les faire élever chez moi; et, sur la réputation du
collège de Sainte-Barbe, ce fut là que je cherchai, pour eux, un
précepteur formé aux moeurs et à la discipline de cette maison, renommée
tant par la vie laborieuse et frugale qu'on y menoit que par la
supériorité des études que l'on faisoit à cet école.
L'excellent jeune homme que j'y avois pris, et que la mort m'a enlevé,
Charpentier[26], nous faisoit sans cesse l'éloge de Sainte-Barbe. Car
une singularité remarquable de cette maison étoit la tendre affection
que conservoient pour elle ceux qui en étoient sortis. Il ne parloit
qu'avec enthousiasme des moeurs, de la discipline, des études de
Sainte-Barbe. Il ne parloit qu'avec une profonde estime des supérieurs
de la maison et des professeurs qu'il y avoit laissés. Ils étoient ses
amis; il désiroit que j'en fisse les miens. Je lui permis de me les
amener, et la cordialité avec laquelle je les reçus leur rendit ma
maison de campagne agréable.
Sainte-Barbe avoit une annexe à Gentilly, village voisin de Grignon. Les
supérieurs, les professeurs de l'une et de l'autre maisons, se
réunissoient quelquefois pour venir dîner avec moi. Ils s'intéressoient
aux études de mes enfans. Les jours où la jeune école de Gentilly avoit
des exercices publics, mes enfans y étoient invités, et ils étoient
admis à cet examen des études. C'étoit pour eux un bon exemple et un
objet d'émulation; mais, pour moi, c'étoit une source d'observations et
de lumières: car, dans ce cours facile, régulier et constant des études
de Sainte-Barbe, je devois trouver une cause, et cette cause ne pouvoit
être qu'une bonne et solide organisation.
C'est de quoi je me fis instruire dans le plus grand détail; et, au
moyen de ces conférences, je me croyois en état de mettre la dernière
main à mon plan de l'instruction nationale, quand tout à coup, par des
mouvemens qui bouleversoient le ministère, M. de Lamoignon en fut
écarté, et fut exilé à Bâville.
Bientôt les intérêts de la chose publique et les inquiétudes sur le sort
de l'État s'emparèrent de mes esprits; ma vie privée changea de face, et
prit une couleur qui, nécessairement, va se répandre sur le reste de mes
_Mémoires_.
LIVRE XII
Je n'écris pas l'histoire de la Révolution. _Quæ contentio divina et
humana cuncta permiscuit, eoque vecordiæ processit uti studiis civilibus
bellum finem faceret_ (SALLUST., _Jug_.). Mais, si la vie de l'homme est
un voyage, puis-je vous raconter la mienne sans dire à travers quels
événemens, et par quels torrens, quels abîmes, quels lieux peuplés de
tigres et de serpens, elle a passé? Car c'est ainsi que je me retrace
les dix années de nos malheurs, presqu'en doutant si ce n'est pas un
violent et funeste songe.
Cette effroyable calamité sera partout décrite en traits de sang: les
souvenirs n'en sont que trop ineffaçables; mais elle a eu des causes
dont on ne peut assez observer la nature, car il en est des maladies du
corps politique comme de celles du corps humain: pour juger avec
vraisemblance quel en sera le terme, ou quel en eût été le préservatif,
il faut remonter à leur source; et c'est ainsi que des lumières du passé
l'on peut éclairer l'avenir.
Quoique depuis longtemps la situation des affaires publiques et la
fermentation des esprits dans tous les ordres de l'État parussent le
menacer d'une crise prochaine, il est vrai cependant qu'elle n'est
arrivée que par l'imprudence de ceux qui se sont obstinés à la croire
impossible.
La nation, constamment fidèle à ses lois, à ses rois, à son ancienne
constitution, contente, par instinct, de la portion de liberté, de
propriété, de prospérité, de gloire et de puissance dont elle jouissoit,
ne se lassoit point d'espérer dans les vices et les erreurs de
l'ancienne administration quelque amendement salutaire.
Cette espérance avoit surtout repris courage à l'avènement de Louis XVI
à la couronne; et, en effet, dès lors, si la volonté d'un jeune roi
plein de droiture et de candeur eût été secondée comme elle devoit
l'être, tout étoit réparé sans aucune convulsion.
Louis XVI, élevé au trône à l'âge de vingt ans, y apportoit un sentiment
bien précieux lorsqu'il est modéré, bien dangereux quand il est
excessif, la défiance de soi-même. Le vice de son éducation avoit été
tout le contraire de celui qu'on reproche à l'éducation des princes: on
l'avoit trop intimidé; et, tant qu'avoit vécu son aîné, le duc de
Bourgogne, on lui avoit trop fait sentir, du côté de l'intelligence, la
supériorité qu'avoit sur lui ce prince réellement prématuré.
La situation du Dauphin étoit donc l'inquiétude et la perplexité d'une
âme qui pressent sa destinée et ses devoirs, et qui n'ose espérer de
pouvoir les remplir, lorsqu'il se vit tout à coup chargé du gouvernement
d'un empire. Son premier sentiment fut la frayeur de se trouver roi à
vingt ans; son premier mouvement fut de chercher un homme assez sage et
assez habile pour l'éclairer et le conduire. De tels hommes sont
toujours rares; et pour un choix peut-être alors plus difficile que
jamais, ce fut de sa famille que le jeune roi prit conseil. Rien de plus
important, et pour l'État et pour lui-même, que l'avis qui résulteroit
de cette délibération. Il s'agissoit de commencer son éducation
politique, de diriger ses vues, de former son esprit; et en lui la
nature avoit tout disposé pour recevoir les impressions du bien. Un sens
droit, une raison saine, une âme neuve, ingénue et sensible, aucun vice,
aucune passion, le mépris du luxe et du faste, la haine du mensonge et
de la flatterie, la soif de la justice et de la vérité, et, avec un peu
de rudesse et de brusquerie dans le caractère, ce fonds de rectitude et
de bonté morale qui est la base de la vertu; en un mot, un roi de vingt
ans, détaché de lui-même, disposé à vouloir tout ce qui seroit bon et
juste; et, autour de lui, un royaume à régénérer dans toutes ses
parties, les plus grands biens à faire, les plus grands maux à réparer;
c'est là ce qui attendoit l'homme de confiance que Louis XVI auroit
choisi pour guide. Il prit le comte de Maurepas (mai 1774).
Après trente ans de ministère, un long exil, et un plus long temps de
disgrâce sous le feu roi pour une faute assez légère, et dont la famille
royale ne lui avoit jamais su mauvais gré, Maurepas avoit acquis dans sa
retraite la considération que donnent la vieillesse et un malheur peu
mérité, soutenu avec bienséance. Son ancien ministère n'avoit été marqué
que par le dépérissement de la marine militaire; mais, comme la timide
politique du cardinal de Fleury avoit frappé de paralysie cette partie
de nos forces, la négligence de Maurepas avoit pu être commandée; et,
dans une place fictive, dispensé d'être homme d'État, il n'avoit eu à
déployer que ses qualités naturelles, les agrémens d'un homme du monde
et les talens d'un homme de cour.
Superficiel et incapable d'une application sérieuse et profonde, mais
doué d'une facilité de perception et d'intelligence qui démêloit dans un
instant le noeud le plus compliqué d'une affaire, il suppléoit dans les
conseils par l'habitude et la dextérité à ce qui lui manquoit d'étude et
de méditation. Aussi accueillant, aussi doux que son père étoit dur et
brusque; un esprit souple, insinuant, flexible, fertile en ruses pour
l'attaque, en adresses pour la défense, en faux-fuyans pour éluder, en
détours pour donner le change, en bons mots pour déconcerter le sérieux
par la plaisanterie, en expédiens pour se tirer d'un pas difficile et
glissant; un oeil de lynx pour saisir le foible ou le ridicule des
hommes; un art imperceptible pour les attirer dans le piège, ou les
amener à son but; un art plus redoutable encore de se jouer de tout, et
du mérite même, quand il vouloit le dépriser; enfin l'art d'égayer, de
simplifier le travail du cabinet, faisoit de Maurepas le plus séduisant
des ministres; et, s'il n'avoit fallu qu'instruire un jeune roi à manier
légèrement et adroitement les affaires, à se jouer des hommes et des
choses, et à se faire un amusement du devoir de régner, Maurepas eût
été, sans aucune comparaison, l'homme qu'on auroit dû choisir. Peut-être
avoit-on espéré que l'âge et le malheur auroient donné à son caractère
plus de solidité, de consistance et d'énergie; mais, naturellement
foible, indolent, personnel; aimant ses aises et son repos; voulant que
sa vieillesse fût honorée, mais tranquille; évitant tout ce qui pouvoit
attrister ses soupers ou inquiéter son sommeil; croyant à peine aux
vertus pénibles, et regardant le pur amour du bien public comme une
duperie ou comme une jactance; peu jaloux de donner de l'éclat à son
ministère, et faisant consister l'art du gouvernement à tout mener sans
bruit, en consultant toujours les considérations plutôt que les
principes, Maurepas fut dans sa vieillesse ce qu'il avoit été dans ses
jeunes années, un homme aimable, occupé de lui-même, et un ministre
courtisan.
Une attention vigilante à conserver son ascendant sur l'esprit du roi et
sa prédominance dans les conseils le rendoient aisément jaloux des choix
même qu'il avoit faits, et cette inquiétude étoit la seule passion qui
dans son âme eût de l'activité. Du reste, aucun ressort, aucune vigueur
de courage, ni pour le bien ni pour le mal, de la foiblesse sans bonté,
de la malice sans noirceur, des ressentimens sans colère, l'insouciance
d'un avenir qui ne devoit pas être le sien; peut-être assez sincèrement
la volonté du bien public, lorsqu'il pouvoit le procurer sans risque
pour lui-même; mais cette volonté aussitôt refroidie, dès qu'il y voyoit
compromis ou son crédit ou son repos: tel fut jusqu'à la fin le
vieillard qu'on avoit donné pour guide et pour conseil au jeune roi.
Comme il lui fut aisé de voir que le fond du caractère de ce prince
étoit la franchise et la bonté, il s'étudia d'abord à lui paroître bon
et simple. Le roi ne lui déguisoit pas cette excessive timidité que les
premières impressions de l'enfance lui avoient laissée. Il sentit donc
que le plus sûr moyen de captiver sa bienveillance étoit de lui rendre
faciles ces devoirs qui l'épouvantoient. Il employa le talent qu'il
avoit de simplifier les affaires à lui en alléger le fardeau; mais, soit
qu'il regardât les maux invétérés comme n'ayant plus de remède, soit que
son indolence et sa légèreté ne lui eussent pas permis de les
approfondir, soit qu'il les négligeât comme des maladies provenant d'un
excès de force et de santé, ou comme des vices de complexion inhérens au
corps politique, il dispensa le jeune roi de s'en fatiguer la pensée,
l'assurant que tout iroit bien, pourvu que tout fût sagement et
modérément dirigé.
L'excuse du cardinal de Fleury dans ses inquiétudes pusillanimes étoit
qu'un édifice qui avoit duré plus de treize cents ans devoit pencher
vers sa ruine, et qu'il falloit, en l'étayant, craindre de l'ébranler;
le prétexte de Maurepas, dans son indolente sécurité, étoit, au
contraire, qu'un royaume aussi vigoureusement constitué n'avoit besoin,
pour se rétablir, que de ses forces naturelles, et qu'il falloit le
laisser subsister avec ses vices et ses abus.
Mais le mauvais état des finances n'est pas un mal qui se laisse
longtemps pallier et dissimuler; la détresse et le discrédit accusent
bientôt le ministre qui le cache et qui le néglige, et, tant qu'on n'en
a pas trouvé le vrai remède, il empire au lieu de guérir.
On avoit donné à Louis XV l'abbé Terray pour un ministre habile. Vingt
ans d'exercice au Palais, au milieu d'une foule de plaideurs mécontens,
l'avoient endurci à la plainte; il ne l'étoit guère moins au blâme, et
il se croyoit obligé par état d'être en butte à la haine publique.
Maurepas l'éloigna, et mit à sa place Turgot, également recommandé par
ses lumières et ses vertus.
Celui-ci sentoit vivement que la réduction des dépenses, l'économie des
revenus et des frais de perception, l'abolition des privilèges onéreux
au commerce et à l'agriculture, et une plus égale distribution de
l'impôt sur toutes les classes, étoient les vrais remèdes qu'il falloit
appliquer à la grande plaie de l'État, et il le persuadoit sans peine à
un roi qui ne respiroit que la justice et l'amour de ses peuples; mais
bientôt Maurepas, voyant que cette estime et cette confiance du jeune
roi pour son nouveau ministre alloient trop loin, fut jaloux de son
propre ouvrage, et s'empressa de le briser.
Dans un pays où tant de monde vivoit d'abus et de désordres, un homme
qui portoit la règle et l'épargne dans les finances, un homme inflexible
au crédit, incorruptible à la faveur, devoit avoir autant d'ennemis
qu'il faisoit de mécontens et qu'il en alloit faire encore. Turgot avoit
trop de fierté et de candeur dans le caractère pour s'abaisser aux
manèges de cour: on lui trouva de la roideur, on lui attribua des
maladresses; et le ridicule, qui, parmi nous, dégrade tout, l'ayant une
fois attaqué, Maurepas se sentit à son aise pour le détruire. Il
commença par écouter, par encourager d'un sourire la malice des
courtisans. Bientôt lui-même il avoua que, dans les vues de Turgot, il
entroit plus de l'esprit de système que du solide esprit
d'administration; que l'opinion publique s'étoit méprise sur l'habileté
de ce prétendu sage; qu'il n'avoit dans la tête que des spéculations et
des rêves philosophiques, nulle pratique des affaires, nulle
connoissance des hommes, nulle capacité pour le maniement des finances,
nulles ressources pour subvenir aux besoins pressans de l'État; un
système de perfection qui n'étoit pas de ce monde et n'existoit que dans
les livres; une recherche minutieuse de ce mieux idéal auquel on
n'arrive jamais; et, au lieu des moyens de pourvoir au présent, des
projets vagues et fantastiques pour un avenir éloigné; beaucoup d'idées,
mais confuses; un grand savoir, mais étranger à l'objet de son
ministère; l'orgueil de Lucifer, et, dans sa présomption, le plus
inflexible entêtement.
Ces confidences du vieillard, divulguées de bouche en bouche pour les
faire arriver à l'oreille du roi, avoient d'autant plus de succès
qu'elles n'étoient pas absolument dénuées de vraisemblance. Turgot avoit
autour de lui des hommes studieux, qui, s'étant adonnés à la science
économique, formoient comme une secte, estimable sans doute quant à
l'objet de ses travaux, mais dont le langage emphatique, le ton
sentencieux, quelquefois les chimères enveloppées d'un style obscur et
bizarrement figuré, donnoient prise à la raillerie. Turgot les
accueilloit et leur témoignoit une estime dont ils faisoient eux-mêmes
trop de bruit en l'exagérant. Il ne fut donc pas difficile à ses ennemis
de le faire passer pour le chef de la secte, et le ridicule attaché au
nom d'_économistes_ rejaillissoit sur lui.
D'ailleurs il étoit assez vrai que, fier de la droiture de ses
intentions, Turgot ne se piquoit ni de dextérité dans le maniement des
affaires, ni de souplesse et de liant dans ses relations à la cour. Son
accueil étoit doux et poli, mais froid. On étoit sûr de le trouver
juste, mais inflexible dans ses principes; et le crédit et la faveur ne
s'accommodoient pas de la tranquillité inébranlable de ses refus.
Quoiqu'en deux ans, par le moyen des réductions et des économies, il eût
considérablement diminué la masse des anticipations dont le Trésor étoit
chargé, on trouvoit encore qu'il traitoit en maladie chronique
l'épuisement et la ruine des finances et du crédit. La sagesse de son
régime, ses moyens d'amélioration, les encouragemens et les soulagemens
qu'il donnoit à l'agriculture, la liberté rendue au commerce et à
l'industrie, ne promettoient que des succès lents et que des ressources
tardives, lorsqu'il y avoit des besoins urgens auxquels il falloit
subvenir.
Son système de liberté pour toute espèce de commerce n'admettoit dans
son étendue ni restriction ni limites; et, à l'égard de l'aliment de
première nécessité, quand même cette liberté absolue n'auroit eu que des
périls momentanés, le risque de laisser tarir pour tout un peuple les
sources de la vie n'étoit point un hasard à courir sans inquiétude.
L'obstination de Turgot à écarter du commerce des grains toute espèce de
surveillance ressembloit trop à de l'entêtement. Ce fut par là que son
crédit sur l'esprit du roi reçut une atteinte mortelle.
Dans une émeute populaire qu'excita la cherté du pain en 1775, le roi,
qui avoit pour lui encore cette estime dont Maurepas étoit jaloux, lui
donna toute confiance, et lui laissa tout pouvoir d'agir. Turgot n'eut
pas la politique de demander que Maurepas fût appelé à ce conseil secret
où le roi se livrait à lui, et, de plus, il eut l'imprudence de
s'engager hautement à prouver que l'émeute étoit commandée. Le Noir,
lieutenant de police, fut renvoyé sur le soupçon d'avoir été
d'intelligence avec les auteurs du complot. Il est certain que le
pillage des boutiques de boulangers avoit été libre et tranquille.
L'émeute avoit aussi une marche préméditée qui sembloit accuser un plan;
et, quant au personnage à qui Turgot l'attribuoit, je n'oserois pas dire
que ce fût sans raison. Dissipateur nécessiteux, le prince de Conti,
plein du vieil esprit de la Fronde, ne remuoit au Parlement que pour
être craint à la cour; et, accoutumé dans ses demandes à des
complaisances timides, un respect aussi ferme que celui de Turgot devoit
lui paraître offensant. Il étoit donc possible que, par un mouvement du
peuple de la ville et de la campagne, il eût voulu semer le bruit de la
disette, en répandre l'alarme, et ruiner dans l'esprit du roi le
ministre importun dont il n'attendoit rien. Mais, qu'il y eût plus ou
moins d'apparence dans cette cause de l'émeute, Turgot n'en put donner
la preuve qu'il avoit promise; ce faux pas décida sa chute.
Maurepas fit entendre au roi que cette invention d'un complot chimérique
n'étoit que la mauvaise excuse d'un homme vain, qui ne vouloit ni
convenir ni revenir de son erreur; et que, dans une place qui demandoit
toutes les précautions de l'esprit de calcul et toute la souplesse de
l'esprit de conduite, une tête systématique, entière et obstinée dans
ses opinions, n'étoit pas ce qu'il lui falloit.
Turgot fut renvoyé (mai 1776), et les finances furent livrées à Clugny,
lequel parut n'être venu que pour y faire le dégât avec ses compagnons
et ses filles de joie, et qui mourut dans le ministère, après quatre ou
cinq mois d'un pillage impudent, dont le roi seul ne savoit rien.
Taboureau prit sa place, et, en honnête homme qu'il étoit, il s'avoua
bientôt incapable de la remplir. On lui avoit donné pour second, sous le
titre de directeur du Trésor royal, un homme dont lui-même il reconnut
la supériorité. Sa modestie honora sa retraite. Et, en qualité de
directeur général des finances, Necker lui succéda.
Ce Genevois, qui depuis a été le jouet de l'opinion, et si diversement
célèbre, étoit alors l'un des banquiers les plus renommés de l'Europe.
Il jouissoit dans son état de la confiance publique et d'un crédit très
étendu. Du côté des talens, il avoit fait ses preuves, et, sur des
objets analogues au Ministère des finances, ses écrits avoient annoncé
un esprit sage et réfléchi; mais, pour lui, un autre mérite auprès de
Maurepas étoit la haine de Turgot. Voici la cause de cette haine.
Turgot, pour le commerce, l'industrie et l'agriculture, ne pouvoit
souffrir le régime réglementaire de Colbert; il regardoit comme un droit
inhérent à la propriété une liberté sans réserve de disposer, chacun à
son gré, de son bien et de ses talens; il vouloit qu'on laissât
l'intérêt personnel se consulter lui-même et se conduire, persuadé qu'il
se conduirait bien, et que de l'action réciproque des intérêts
particuliers résulterait le bien général. Necker, plus timide, pensoit
que l'intérêt, dans presque tous les hommes, avoit besoin d'être conduit
et modéré; qu'en attendant qu'il eût reçu les leçons de l'expérience, il
seroit bon d'y suppléer par la sagesse des règlemens; que ce n'étoit
point à la cupidité privée qu'il falloit confier le soin du bien public;
que, si, pour la tranquillité et pour la sûreté d'une nation entière, la
liberté civile, la liberté morale, devoient être restreintes et soumises
à des lois, il étoit juste aussi que la liberté du commerce pût être
modérée, et même suspendue, toutes les fois surtout qu'il y alloit du
salut commun; que la propriété des biens de première nécessité n'étoit
pas assez absolument individuelle pour donner à une partie de la nation
le droit de laisser périr l'autre, et qu'autant il seroit injuste de
tenir ces biens à vil prix, autant il le seroit de les laisser monter à
une valeur excessive; qu'enfin, laisser le riche avare dicter au pauvre
avec trop d'empire la dure loi de la nécessité, ce seroit mettre la
multitude à la merci du petit nombre, et qu'il étoit de la sagesse et du
devoir de l'administration de tenir entre eux la balance.
«L'avarice, disoit Turgot, ne sera point à craindre où régnera la
liberté, et le moyen d'assurer l'abondance, c'est de laisser aux objets
de commerce une pleine circulation. Le blé sera cher quelquefois; mais
la main-d'oeuvre sera chère, et tout sera mis au niveau.»
«Quand le prix du blé montera progressivement, disoit Necker, sans doute
il réglera le prix de l'industrie et de tous les salaires, et personne
n'en souffrira; mais, quand le blé s'élèvera subitement à une valeur
excessive, le peuple aura longtemps à souffrir avant que tout soit de
niveau.»
Dans ce système de surveillance et de liberté modérée, Necker avoit fait
l'éloge de Colbert, et cet éloge avoit eu du succès. C'étoit un double
crime que Turgot ne pardonnoit pas. Ce zélateur de la liberté, du
commerce et de l'industrie se croyoit infaillible dans son opinion, et,
lui attribuant toujours le caractère de l'évidence, il regardoit celui
qui ne s'y rendoit pas comme étant de mauvaise foi[27].
Jusque-là cependant les principes de Necker ne s'étoient point
développés; mais, lorsque Turgot donna sa loi en faveur de la libre
exportation des grains, non seulement de province à province, mais au
dehors et dans tous les temps, Necker se permit de lui dire qu'il y
voyoit quelque danger, et qu'il auroit à lui communiquer, sur cette
branche de commerce, des observations qui peut-être méritoient son
attention. Ces mots réveillèrent l'antipathie de Turgot pour le système
des lois prohibitives. Il répondit que, sur cet objet, son opinion étoit
invariable, mais qu'au surplus chacun étoit le maître d'en dire sa
pensée et de la publier.
Necker lui répondit que ce n'avoit pas été son intention, mais que,
puisqu'il lui en laissoit la liberté, peut-être en feroit-il usage. À
quelque temps de là parut son livre sur les lois relatives au commerce
des grains; et, au moment de la nouveauté de ce livre, survint l'émeute
dont je viens de parler. Turgot ne douta point que l'un n'eût contribué
à l'autre, quoiqu'il sût bien que le peuple qui pille les boutiques de
boulangers n'en prend pas conseil dans les livres.
Les amis de Turgot, plus animés que lui, auroient voulu qu'il se vengeât
de Necker en le renvoyant à Genève; il le pouvoit, car il avoit encore
toute la confiance du roi. Sa droiture et son équité le sauvèrent de
cette honte; mais il a conservé jusqu'au tombeau sa haine contre un
homme dont le seul tort avoit été d'avoir accepté son défi et combattu
son opinion.
Du moment que Necker eut en main l'administration des finances, son
premier soin et son premier, travail furent d'en débrouiller le chaos.
Clugny y avoit laissé un déficit annuel de vingt-quatre millions[28];
et, dans ce temps-là, ce vide paroissoit énorme; il falloit le remplir.
Necker en sut trouver les moyens. Ces moyens étoient, d'un côté, de
simplifier la perception des revenus publics, et d'en nettoyer les
canaux; de l'autre, de voir quels étoient les faux-fuyans de la dépense,
et d'en réformer les abus.
Le roi, pour être aussi économe que son ministre, n'avoit qu'à se
défendre d'une trop facile bonté. Ce fut donc pour le préserver des
séductions journalières que Necker obtint de lui de suspendre et de
différer, jusqu'à la fin de chaque année, la décision des grâces qu'il
auroit à répandre, afin d'en voir la somme entière avant de la
distribuer.
Ainsi Necker alloit s'assurer, par de simples économies, un superflu qui
l'eût mis en état de soulager le Trésor public, lorsque le signal de la
guerre l'avertit qu'il auroit besoin de ressources plus abondantes, tant
pour former incessamment une marine respectable que pour l'armer et la
pourvoir. Ces dépenses urgentes devoient monter, par an, à cent
cinquante millions. Le crédit seul pouvoit y faire face, et le crédit
étoit perdu: les infidélités de l'administration l'avoient ruiné pendant
la paix; il falloit ou le rétablir, ou succomber, car l'impôt même le
plus onéreux ne peut suffire aux frais d'une guerre dispendieuse; et
l'Angleterre, notre ennemie, trouvoit alors à emprunter jusqu'à deux et
trois cents millions à un intérêt modéré. On a depuis fait un reproche à
Necker de ses emprunts; il falloit l'adresser, ce reproche, à la guerre,
qui les rendoit indispensables, et qui, elle-même, ne l'étoit pas.
L'art de Necker, pour relever et pour soutenir le crédit, fut d'éclairer
la confiance, en faisant voir dans les réserves que lui assuroit
l'économie une base solide et un gage assuré des emprunts qu'il alloit
ouvrir. Le même plan qu'il s'étoit tracé pour les épargnes de la paix
lui servit à se procurer les fonds que demandoit la guerre. On savoit
qu'il avoit sans cesse sous les yeux des tableaux complets et précis de
la situation des finances, et, pour ainsi dire, la balance à la main
dans toutes ses opérations, pour n'excéder jamais, dans ses engagemens,
ses facultés et ses ressources. Ce fut avec cet esprit d'ordre qu'ayant
trouvé le crédit détruit après quinze ans de paix, il sut le rétablir au
milieu d'une guerre qui exigeoit les plus grands efforts, et que, malgré
le déficit de 1776, malgré les dépenses de cette guerre, et quatre cent
douze millions d'emprunts faits pour la soutenir, il fut en état
d'annoncer au roi, en 1781, dans le compte qu'il lui rendit, que les
revenus ordinaires excédaient alors de dix millions deux cent mille
livres la dépense ordinaire et annuelle de l'État. C'étoit avertir les
Anglois que, sans aucun nouvel impôt, et même sans aucune nouvelle
économie, la France alloit avoir des fonds pour deux campagnes: car dix
millions de revenus libres suffisoient pour avoir deux cents millions
d'emprunts, résultat bien capable de hâter une bonne paix. Necker n'en
fut pas moins taxé de vanité pour avoir publié ce compte.
Dans un ministre habile, cette manière ouverte d'exposer ses opérations
et la situation des affaires a sans doute ses avantages, et le succès en
est infaillible chez une nation réfléchie et capable d'application;
mais, pour une nation légère, qui, sur parole et sans examen, juge les
hommes et les choses, cette méthode a ses périls; et Necker dut bien les
prévoir. Il n'y a de sûreté à prendre un tel public pour juge que
lorsque les objets que l'on met sous ses yeux sont d'une évidence
palpable: or, pour la multitude, les états de finance n'auront jamais
cette clarté. Personne, dans le monde, ne veut pâlir sur des calculs. Il
est donc bien facile de troubler l'opinion sur l'exactitude d'un compte;
et, dès que le doute s'élève, c'est un nuage que la malignité ne manque
jamais de grossir. Necker, en faisant une chose exemplaire pour les
ministres à venir, satisfaisante pour le roi, imposante pour
l'Angleterre, encourageante pour la nation, rassurante pour le crédit,
en fit donc une très hardie, très périlleuse pour lui-même.
Je l'ai vu, dans le temps, muni de pièces justificatives; tous les
articles de son compte en étoient appuyés; l'estime publique sembloit
même le dispenser de les produire, et le premier élan de l'opinion fut
pour lui, et tout à sa gloire.
Mais, aussitôt qu'il se trouva un homme assez audacieux pour l'attaquer,
cet agresseur fut accueilli par l'envie et la malveillance avec une
pleine faveur. Dans un mémoire il accusoit Necker d'infidélité dans son
compte, et ce mémoire passoit de main en main, d'autant plus recherché
qu'il étoit manuscrit[29]. Un ministre économe ne manque jamais
d'ennemis: Necker en avoit en foule, et il en avoit de puissans.
Maurepas, sans se déclarer, les rallioit autour de lui; et c'est ici
l'un des exemples des misérables intérêts d'amour-propre auxquels tient
si souvent le destin des États.
Maurepas étoit président du conseil des finances, et, dans un compte où
Necker exposoit la situation des finances d'une manière si honorable
pour lui-même, Maurepas n'étoit pas nommé. Ce fut aux yeux du vieux
ministre une réticence injurieuse: il la dissimula, mais il ne la
pardonna point.
Un autre grief fut la disgrâce d'un ministre, créature de Maurepas, ou
plutôt de sa femme, et que Necker fit renvoyer. Maurepas, qui n'avoit
jamais eu d'excuse pour se laisser dominer par les femmes, étoit
pourtant subjugué par la sienne. Cette complaisance assidue, qui est
l'adulation de tous les momens, et qui, surtout pour la vieillesse et
dans l'adversité, a tant de douceur et d'empire, l'avoit soumis et
captivé comme auroit fait l'amour. Il s'étoit fait une habitude d'aimer
ou de haïr tout ce qu'aimoit ou haïssoit la compagne de sa disgrâce; et
Sartine étoit l'un des hommes qu'affectionnoit le plus la comtesse de
Maurepas.
Sartine, ci-devant lieutenant de police, possédoit en circonspection, en
discrétion, en souplesse, tous les menus talens de la médiocrité; mais
du détail obscur de la police de Paris au ministère de la marine, au
milieu des hasards d'une guerre de mer, la distance étoit effrayante:
jamais Sartine n'avoit acquis la plus légère des connoissances
qu'exigeoit cette grande place; et, s'il y avoit un homme à opposer à
l'amirauté d'Angleterre, au fort de cette guerre qui embrasoit les deux
mondes, assurément ce n'étoit pas lui. Le mauvais succès des opérations
répondit à la profonde incapacité de celui qui les dirigeoit: nul plan,
nul accord, nul ensemble; des dépenses énormes, des revers désastreux;
autant de flottes sorties de nos ports, autant de proies pour l'ennemi;
le commerce et les colonies à l'abandon, les convois enlevés, les
escadres détruites; et, sans compter la perte irréparable de nos
matelots et la ruine de nos chantiers, plus de cent millions de dépenses
extraordinaires jetés tous les ans dans la mer, pour nous en voir
honteusement chassés, malgré tout le courage et tout le dévouement de
notre marine guerrière: tels étoient les droits de Sartine pour être
soutenu et protégé par Maurepas.
Necker, qui gémissoit de voir le déplorable usage qu'on faisoit de tant
de trésors, et à quelles mains la fortune et la gloire d'une grande
nation étoient abandonnées, n'en redoubloit pas moins d'efforts pour
subvenir aux besoins de la guerre et pour en soutenir le poids. Il étoit
convenu avec Sartine qu'au delà des fonds que le Trésor royal lui
faisoit tous les ans, celui-ci, dans les cas pressans, pourroit user du
crédit personnel du trésorier de la marine jusqu'à la concurrence de
cinq à six millions; et il comptoit sur son exactitude à se tenir dans
ces limites, lorsqu'il apprit du trésorier lui-même que, par obéissance
pour son ministre, il avoit porté la somme de ses avances et de ses
billets sur la place à vingt-quatre millions payables dans trois mois.
Ce fut comme un coup de massue pour le directeur des finances: car,
n'ayant pris aucune mesure pour faire face à un engagement qu'on lui
avoit dissimulé, il alloit arriver au terme sans savoir comment le
remplir. Il y pourvut; mais, soit qu'il y eût de la part de Sartine de
la mauvaise volonté, ou seulement de l'imprudence, Necker ne vit plus
pour lui-même de sûreté à travailler avec un tel homme; il s'en plaignit
au roi, et lui demanda décidément ou sa retraite, ou celle de Sartine.
Maurepas étoit à Paris, retenu par la goutte. Le roi, avant de prendre
une résolution, lui écrivit pour le consulter. «Lorsqu'il reçut la
lettre du roi, m'a dit le duc de Nivernois, nous étions auprès de son
lit, sa femme et moi. Il nous la lut. L'alternative fut longtemps
débattue; mais enfin, se décidant lui-même: «Il faut, nous dit-il,
sacrifier Sartine; nous ne pouvons nous passer de Necker.»
Le roi, en renvoyant Sartine, consulta Necker sur le choix du successeur
qu'il devoit lui donner, et Necker lui indiqua le maréchal de Castries.
L'on sait combien les événemens et la conduite de la guerre firent
applaudir un tel choix. Le vieux ministre n'en fut que plus jaloux; et
son cabinet fut dès lors comme un centre d'activité pour la cabale
ennemie de Necker. Elle croyoit avoir aussi une protection dans les
princes frères du roi.
Quelque réservée que fût à leur égard la conduite de Necker, on avoit
cru s'apercevoir qu'elle leur sembloit trop rigide; mais, ce qui étoit
bien plus vrai, cette rigidité déplaisoit à leur cour, et, les échanges,
les cessions, les ventes, toutes les affaires que les gens en crédit
avoient coutume de négocier avec le roi, ayant à redouter, dans ce
directeur des finances, un examinateur clairvoyant et sévère, il leur
tardoit à tous d'en être délivrés.
Plus de pièges tendus à la facilité du roi, plus de faveurs surprises,
plus de grâces légèrement et furtivement échappées; surtout plus de
moyens de cacher, comme dans les recoins du portefeuille des ministres,
les articles secrets d'un bail, d'un marché ou d'un privilège, et dans
tous les réduits obscurs du labyrinthe des finances les bénéfices
clandestins que l'on se seroit procurés. L'homme qui coupoit la racine à
tant d'abus ne pouvoit manquer d'être haï. Le mémoire qui l'accusoit
d'en avoir imposé au roi fut donc vivement appuyé.
Malheur à moi si je faisois tomber sur les princes frères du roi le plus
léger soupçon d'avoir voulu favoriser la calomnie! mais le mensonge
savoit prendre à leurs yeux les couleurs de la vérité, comme les plus
vils intérêts avoient pris les couleurs du zèle.
Bourboulon, l'auteur du mémoire, trésorier du comte d'Artois, s'étoit
rendu agréable à ce prince. Fier de sa protection, il alloit donc tête
levée, et, s'avouant l'accusateur de Necker, il le défioit de lui
répondre. Tant d'assurance avoit un air de vérité, et en imposoit au
public. Bien des gens avoient peine à croire que Necker eût tout à coup
changé si merveilleusement la situation des finances; et, sans lui faire
un crime du compte spécieux qu'il en avoit rendu, ils pensoient que ce
compte avoit été fait avec art pour entretenir le crédit, annoncer des
moyens de soutenir la guerre et nous faciliter la paix. Maurepas
accueilloit cette opinion d'un air d'intelligence, et sembloit applaudir
à la pénétration de ceux qui devinoient si bien.
Mais Necker ne crut pas devoir s'accommoder d'une semblable apologie,
et, incapable de composer avec l'opinion sur l'article de son honneur,
il demanda au roi qu'il lui permît de mettre sous ses yeux, en présence
de ses ministres, le mémoire de Bourboulon, et d'y répondre article par
article. Le roi y consentit, et Maurepas, Miroménil, Vergennes, trois
ennemis de Necker, assistèrent à ce travail. Le mémoire y fut lu et
démenti, d'un bout à l'autre, par des pièces qui constatoient la
situation des finances, et dont le compte rendu au roi n'étoit qu'un
développement.
À ces preuves incontestables les trois ministres n'eurent pas l'ombre
d'un doute à opposer; mais, lorsque le roi demanda en confidence à
Maurepas ce qu'il pensoit de ces calculs et de ce compte de finance: «Je
le trouve, Sire, aussi plein de vérité que de modestie», répondit le
vieux courtisan.
Après cet examen, il falloit que la fausseté de l'accusation fût punie,
ou que Necker fût soupçonné de s'en être mal défendu. Il avoit méprisé
les libelles injurieux qui n'attaquoient que sa personne; mais devoit-il
négliger de même celui qui décrioit son administration? Plus le roi
étoit juste et reconnu pour l'être, plus on devoit croire impossible que
Bourboulon fût encore souffert dans la maison des princes, s'il étoit
convaincu de mensonge et de calomnie. Or, après cette conviction, il
restoit dans sa place, et se montroit partout, même au souper du roi.
Dans cette conjoncture, sur laquelle j'insiste, à cause des suites
funestes que la résolution de Necker alloit avoir, il avoit trois partis
à prendre: l'un de se fier davantage à sa propre réputation, de tout
dissimuler, et de tout endurer jusqu'à la mort de Maurepas, qui n'étoit
pas bien éloignée; l'autre de se défendre tout simplement en faisant
imprimer sur deux colonnes le mémoire de Bourboulon et les pièces qui
démentoient ce mémoire calomnieux; l'autre de demander au roi que son
accusateur, convaincu de calomnie, en fût puni. Le premier eût été
l'avis des esprits les plus sages. «Que n'a-t-il attendu? (me dit le duc
de Nivernois lui-même, après la mort de Maurepas) six mois de patience
nous l'auroient conservé»; et la paix fût venue, et les finances,
rétablies par un bon économe sous le meilleur des rois, nous auroient
fait longtemps jouir de son règne et de ses vertus. Le second eût été
encore un parti raisonnable, car, le public ayant les pièces sous les
yeux, la vérité eût été manifeste et le détracteur confondu. Mais de
prétendus amis de Necker ne pensèrent pas qu'il fût digne de lui
d'entrer en lice avec un pareil agresseur. Il falloit, selon moi, le
mépriser ou le combattre. Il demanda qu'il fût puni. Il est vrai qu'il
étoit tous les jours menacé de libelles encore plus atroces et plus
infâmes; et, si on ne faisoit pas un exemple de Bourboulon, il étoit
impossible que Necker, abandonné par la haine du vieux ministre à
l'insolence et à la rage d'une cabale autorisée, ne perdît pas au moins
une partie de cette considération qui étoit l'âme de son crédit. Ce fut
au nom de ce crédit, de cette opinion puissante, sans laquelle il ne
pouvoit rien, qu'il demanda, pour toute peine, que son détracteur fût
chassé de la maison du comte d'Artois. La réponse de Maurepas fut qu'il
demandoit l'impossible. «C'est donc, insista Necker, au roi lui-même à
rendre témoignage à la vérité par quelque marque de la confiance dont il
m'honore», et ce qu'il demanda fut l'entrée au Conseil d'État. Je dois
dire qu'il regardoit comme un grand mal que dans ce conseil, où se
délibéroit ce qui dépend le plus de la situation des finances,
l'administrateur des finances ne fût pas admis de plein droit; et il
avoit raison d'y croire sa présence au moins très utile. Mais Maurepas
ne vit ou feignit de ne voir dans une demande si juste qu'une vanité
déplacée. «Qui? vous, lui dit-il, au Conseil? Et vous n'allez point à la
messe.--Monsieur le comte, répondit Necker, cette raison n'est bonne ni
pour vous ni pour moi. Sully n'alloit pas à la messe, et Sully entroit
au conseil.» Maurepas, dans cette réponse, ne saisit que le ridicule de
se comparer à Sully; et, au lieu de l'entrée au Conseil, il lui offrit
de demander pour lui les entrées du cabinet. Necker ne dissimula point
qu'il regardoit cette offre comme une dérision, et il demanda sa
retraite.
C'étoit là ce qu'on attendoit avec une vive impatience dans le salon de
Maurepas; et la marquise de Flamarens, sa nièce, ne me l'a pas
dissimulé. Mais lui, feignant de ne pas consentir à ce qu'il désiroit le
plus, refusa de présenter au roi la démission de Necker, et finit par
lui dire que c'étoit à la reine qu'il falloit la remettre, s'il étoit
résolu décidément à la donner.
La reine, qui l'écoutoit favorablement et qui lui marquoit de l'estime,
sentit la perte que le roi alloit faire, et, voyant que Necker
persistoit dans sa résolution, elle exigea qu'il prît au moins
vingt-quatre heures pour y réfléchir mûrement.
Necker, en se consultant lui-même, se retraça le bien qu'il avoit fait,
pensa au bien qu'il auroit fait encore, sentit d'avance l'amertume des
regrets qu'il auroit après y avoir renoncé; et, ne pouvant se persuader
qu'un vieillard au bord de la tombe voulût être envers lui obstinément
injuste, il se détermina à le voir encore une fois.
«Monsieur, lui dit-il, si le roi veut bien me témoigner qu'il est
content de mes services, il peut m'en donner une marque qui ne sera pour
moi qu'un moyen de le mieux servir: c'est la direction des marchés de la
guerre et de la marine.--Ce que vous demandez, dit Maurepas, offenseroit
les deux ministres.--Je ne le crois pas, reprit Necker; mais, au
surplus, tant pis pour le ministre qui, dans l'examen des dépenses qu'il
lui est impossible d'apprécier lui-même, m'envieroit un travail qu'il
abandonne à ses commis.» Le dernier mot de l'un fut que cela n'étoit pas
proposable; la dernière résolution de l'autre fut d'aller supplier la
reine de faire agréer sa démission. La reine la reçut et le roi
l'accepta. Voilà de quelle source ont dérivé tous nos malheurs. Nous
allons les voir se grossir et se déborder par torrens, jusqu'à nous
entraîner dans la plus profonde ruine.
On peut trouver peu vraisemblable la facilité qu'eut le roi à se priver
d'un homme habile et qui l'avoit si bien servi; mais ce bien étoit
altéré par des insinuations adroites et perfides. Necker lui étoit peint
comme un homme rempli d'orgueil, et d'un orgueil inexorable. On avoit,
disoit-on, voulu lui faire entendre qu'en supposant dans le mémoire de
Bourboulon des erreurs de calculs, ces erreurs n'étoient pas des crimes;
qu'il n'y avoit pas lieu d'exiger qu'un prince, qu'un frère du roi,
déshonorât un homme à lui, en le chassant pour avoir déplu à un ministre
des finances; mais rien n'avoit pu l'apaiser. On lui avoit offert de
demander pour lui et d'obtenir de Sa Majesté une faveur dont s'honoroit
la plus haute noblesse, les entrées du cabinet; mais il les avoit
dédaignées. Comme il se croyoit nécessaire, il prétendoit faire la loi;
il se comparoit à Sully, et ne demandoit rien de moins qu'à dominer dans
les conseils, à surveiller tous les ministres, en un mot, _à s'asseoir
sur le trône à côté du roi_.
Le désintéressement avec lequel Necker avoit voulu servir l'État
contribuoit encore à le faire passer pour un altier républicain, qui
vouloit qu'on lui dût sans rien devoir lui-même; et, pour en dire ma
pensée, en refusant, comme il avoit fait, les appointemens de sa place,
Necker avoit dû s'attendre qu'on expliqueroit mal cette fierté,
humiliante pour tous ceux qui ne l'avoient pas, et qui ne pouvoient pas
l'avoir.
Enfin, pour ne laisser au roi aucun regret sur le renvoi de Necker, on
avoit trouvé le moyen de lui persuader que, si c'étoit un mal, ce mal
étoit inévitable.
L'un des projets de Necker étoit, comme l'on sait, d'établir dans tout
le royaume des assemblées provinciales. Or, pour faire sentir au roi
l'utilité de ces assemblées, Necker, dans un mémoire qu'il lui avoit lu
dans son travail, et qui n'étoit que pour lui seul, avoit exposé d'un
côté les inconvéniens de l'autorité arbitraire confiée à des intendans,
et l'abus qu'en faisoient leurs agens subalternes; de l'autre côté,
l'avantage qu'il y auroit pour le roi à se rapprocher de ses peuples, et
à gagner leur confiance personnelle et immédiate, afin de moins dépendre
de l'entremise des parlemens. Ce mémoire, surpris et divulgué en même
temps que Bourboulon faisoit courir le sien, déplut à la magistrature,
et l'indisposa contre Necker autant qu'il le falloit pour donner lieu au
vieux ministre de faire entendre au roi que, dans l'esprit des
parlemens, Necker étoit un homme perdu; que les corps ne pardonnoient
point; que celui qui les avoit une fois offensés les trouveroit à jamais
intraitables; que cette mésintelligence seroit une hydre à combattre
sans cesse; que Necker le sentoit lui-même, et qu'en se retirant pour
d'autres causes simulées, il reconnoissoit que la place n'étoit plus
tenable pour lui.
Une singularité remarquable, et qui seule feroit connoître l'insouciance
de Maurepas, c'est que, lorsqu'il rentra dans son salon, tout joyeux du
départ de Necker, ses amis lui ayant demandé quel homme il mettroit à sa
place, il avoua qu'il n'y avoit point pensé.
«Ce fut, m'a dit sa nièce, le cardinal de Rohan qui, se trouvant là par
hasard, lui désigna Fleury»; et Fleury[30] fut nommé.
Cet ancien conseiller d'État, esprit fin, souple, insinuant, avoit pour
lui ses relations et ses affinités dans la magistrature; c'étoit, aux
yeux de Maurepas, un avantage considérable: car, ne voyant dans les
finances qu'une guerre de chicane entre la cour et le Parlement, pour
lui, le plus habile contrôleur général seroit celui qui sauroit le mieux
se ménager des véhicules et des facilités pour faire passer les édits.
Il s'étoit fait lui-même un point capital d'acquérir la bienveillance
des parlemens, et il vouloit qu'à son exemple un administrateur des
finances eût avec eux cette souplesse qui, par des moyens doux, obtient
ce que l'autorité commanderoit à peine.
Fleury, sous ce rapport, remplit assez bien son attente. Il fit passer,
sans aucun obstacle, pour cinquante millions d'impôts. Necker lui avoit
laissé deux cents millions de fonds dans les coffres du roi. C'en étoit
plus qu'il n'en auroit fallu à un ministre habile et bien famé pour être
dans l'aisance; mais, avec ces secours, Fleury tomba dans la détresse,
manqua de ce crédit que l'estime publique n'accorde qu'à la bonne foi.
Six mois après la mort de Maurepas, Fleury fut renvoyé; et le roi, pour
avoir au moins un honnête homme à la tête des finances, y appela
d'Ormesson[31].
Malheureusement celui-ci n'avoit que de la probité. Médiocre en tout le
reste, étranger aux finances, dépourvu de moyens, assailli de
nécessités, pressé par des gens en crédit, et réduit à l'alternative ou
de se retirer ou de se soutenir par d'indignes condescendances, il
n'hésita point dans le choix, et, avec son intégrité, il aima mieux
descendre du ministère que de s'y dégrader.
Un poste aussi glissant, où l'on ne faisoit que des chutes, auroit dû,
ce semble, effrayer l'ambition des aspirans; elle n'en étoit que plus
âpre; et, dans toutes les avenues de la faveur, il n'y avoit pas un
intrigant qui, avec quelque légère teinture des affaires, ne crût
pouvoir prétendre à remplacer celui qui venoit de tomber.
Dans cette foule, un homme d'esprit et de talent se distinguoit, c'étoit
Calonne. Il avoit pris, pour réussir, une manière d'autant plus
singulière qu'elle étoit simple. Loin de dissimuler son ambition, il
l'avoit annoncée; et, au lieu de l'austérité dont s'étoient armés
quelques-uns de ses prédécesseurs, il s'étoit paré d'agrément,
d'aménité, surtout de complaisance pour les femmes; il étoit connu
d'elles pour le plus obligeant des hommes, et, dans les confidences
qu'il faisoit de ses vues à celles qui étoient en crédit, il n'est point
d'espérances dont il ne fût prodigue pour se concilier leurs voix. Aussi
ne cessoient-elles de vanter ses lumières, son habileté, son génie. Il
n'étoit guère moins attrayant pour les hommes, par une politesse aisée
et naturelle qui marquoit les distinctions, sans en rendre aucune
offensante, et par un air de bienveillance qui sembloit être favorable à
toutes les ambitions. À chaque mutation nouvelle, c'étoit lui
qu'appeloient toutes les voix des gens du monde. Enfin il fut nommé, et,
en arrivant à Fontainebleau, où étoit la cour, on eût dit qu'il tenoit
en main la corne d'abondance; on l'accompagnoit en triomphe (9 novembre
1783).
D'abord, se croyant à la source d'une richesse intarissable, sans
calculer ni les besoins ni les dépenses qui l'attendoient; ivre de sa
prospérité, dans laquelle il s'imaginoit voir bientôt celle de l'État;
dédaignant toute prévoyance, négligeant toute économie, comme indigne
d'un roi puissant; persuadé que le premier art d'un homme en place étoit
l'art de plaire; livrant à la faveur le soin de sa fortune, et ne
songeant qu'à se rendre agréable à ceux qui se font craindre pour se
faire acheter, il se vit tout à coup environné de louange et de vaine
gloire. On ne parloit que des grâces de son accueil et des charmes de
son langage. Ce fut pour peindre son caractère qu'on emprunta des arts
l'expression de _formes élégantes_; et _l'obligeance_, ce mot nouveau,
parut être inventé pour lui. Jamais, disait-on, le ministère des
finances n'avoit été rempli avec autant d'enjouement, d'aisance et de
noblesse. La facilité de son esprit dans l'expédition des affaires
étonnoit tout le monde, et la gaieté avec laquelle il traitoit les plus
sérieuses le faisoit admirer comme un talent prodigieux. Ceux même enfin
qui osoient douter qu'il fût le meilleur des ministres étoient forcés de
convenir qu'il en étoit le plus charmant. On publioit que son travail
avec le roi n'étoit qu'un jeu, tant sa légèreté y semoit d'agrément;
rien d'épineux, rien de pénible, nul embarras pour le présent, nulle
inquiétude pour l'avenir. Le roi étoit tranquille, et tout le monde
étoit content, lorsqu'au bout de trois ans et quelques mois de ce
brillant et riant ministère, fut révélé le secret funeste de la ruine de
l'État.
Ce fut alors que l'on vit dans Calonne des ressources et du courage.
Après avoir inutilement épuisé tous les moyens de ranimer le crédit
expirant, il vit que sa seule espérance étoit dans quelque coup d'éclat
qui donnât aux édits l'aspect d'une restauration de la chose publique;
et, pour les montrer revêtus d'une autorité imposante, il demanda au roi
une assemblée de notables, où il exposeroit la situation des finances,
afin d'aviser avec elle au moyen de remplir le vide qu'il y avoit
trouvé, disoit-il, et que la guerre dans les deux Indes avoit dû
augmenter encore.
Cette assemblée fut ouverte à Versailles le 22 février 1787. Le travail
que Calonne y présenta étoit vaste et hardi; et peut-être méritoit-il
plus de faveur qu'il n'en obtint, car il touchoit aux grands moyens
d'accroître la somme de l'impôt, et en même temps de la rendre plus
légère en la divisant. Mais les notables étoient du nombre de ceux
qu'alloient frapper les nouvelles impositions; et c'est à quoi, bien
malheureusement pour eux et pour l'État, ils n'avoient jamais pu
consentir. Des projets de Calonne, les uns furent jugés confus et
captieux, d'autres pleins de difficultés qui les rendoient
impraticables, d'autres enfin mauvais, quand même ils auroient pu
s'exécuter. Tel fut le résultat des observations des notables sur la
partie de son travail qui avoit subi leur examen, car il ne fut pas même
discuté jusqu'au bout.
Sa base étoit l'impôt territorial en nature, dont l'avantage auroit été
de suivre l'accroissement progressif des valeurs. Si cependant on
l'avoit trouvé trop difficile à percevoir, il en auroit changé le mode,
pourvu qu'il eût été perçu également sur tous les biens-fonds. Mais on
ne voulut pas même entrer en conciliation avec lui; et, pour le fond
ainsi que pour la forme, les notables articulèrent que cet impôt étoit
inadmissible, et en même temps déclarèrent que sur toute espèce d'impôt
ils refusoient de délibérer, à moins qu'on ne mît sous leurs yeux des
états détaillés de la recette et de la dépense, dans lesquels on pût
voir comment s'étoit formé le _déficit_; que si, d'après l'examen des
comptes, une subvention nouvelle étoit indispensable, ils consentiroient
que l'imposition en fût égale sur tous les biens.
La réponse du roi fut telle qu'ils l'avoient prévue. Il leur fut défendu
d'insister sur cet examen; mais l'éclaircissement que refusoit Calonne,
lui-même il l'avoit provoqué, en se faisant un procès avec Necker sur
l'origine du déficit. Voici comment il s'étoit engagé dans ce défilé
périlleux.
En 1787, à l'ouverture de l'assemblée, le déficit, de l'aveu de Calonne,
montoit à cent quinze millions; et, comme il avoit besoin de croire
qu'une partie considérable de ce déficit existoit avant lui, il le crut
et l'avança dans l'assemblée des notables.
Necker, averti que, dans cette assemblée, Calonne devoit accuser
d'infidélité tous les comptes rendus avant son ministère, lui écrivit
qu'ayant donné l'attention la plus scrupuleuse au compte qu'il avoit
rendu en 1781, il le tenoit pour parfaitement juste; «et comme j'ai
rassemblé, ajoutoit-il, les pièces justificatives de tous les articles
qui en étoient susceptibles, je me trouve heureusement en état de prêter
à la vérité toute sa force. Je crois donc, Monsieur, être en droit de
vous demander ou de n'altérer en aucune manière la confiance due à
l'exactitude de ce compte, ou d'éclairer vos doutes en me les
communiquant.»
Calonne, avec une promesse assez légère de ne point attaquer ce compte,
éluda l'éclaircissement. Necker insista, et, pour réponse à la lettre la
plus pressante, il reçut un billet poliment ironique, avec un exemplaire
du discours que Calonne venoit de prononcer dans l'assemblée des
notables, et dans lequel il avoit avancé qu'en 1781 il y avoit un
déficit considérable entre les revenus et les dépenses ordinaires.
Necker, en même temps, fut instruit que, dans le grand comité des
notables qui s'étoit tenu chez _Monsieur_, Calonne avoit expressément
dit que cette somme étoit de cinquante-six millions.
Alors ce fut au roi que Necker se plaignit que, sans avoir voulu
l'entendre, le contrôleur général des finances se fût permis de
l'accuser. «Sire, disoit-il dans sa lettre, je serois l'homme du monde
le plus digne de mépris si une pareille inculpation avoit le moindre
fondement; je dois la repousser au péril de mon repos et de mon bonheur,
et je viens supplier humblement Votre Majesté de vouloir bien permettre
que je paroisse devant mon accusateur public, ou à l'assemblée des
notables, ou dans le grand comité de cette assemblée, et toujours en
présence de Votre Majesté.» Cette lettre fut sans réponse; mais Necker
ne se crut pas obligé d'entendre ce silence du roi comme on vouloit
qu'il l'entendît. «Le roi, dit-il dans le mémoire qu'il publia, n'a pas
jugé à propos d'adhérer à ma demande; mais, pénétré de l'étendue de sa
bonté et de sa justice, je me soumets avec confiance à l'obligation qui
m'est imposée par l'honneur et la vérité.»
Dans ce mémoire il convenoit qu'en 1776 Clugny avoit laissé dans les
finances un vide de vingt-quatre millions; il convenoit aussi que,
depuis la mort de Clugny (en octobre 1776) jusqu'au mois de mai 1781,
époque où il s'étoit lui-même retiré des finances, l'accroissement des
charges avoit monté à quarante-cinq millions; mais, en même temps, il
montroit comment il avoit rempli ce vide, tant en économie qu'en
bonifications dans les revenus de l'État. C'étoit à discuter et à
réfuter ces calculs que les notables prétendoient que Calonne étoit
obligé; et il faut convenir que, trop légèrement, il s'y étoit engagé
lui-même.
Necker avoit rendu ses calculs les plus clairs qu'il étoit possible; sa
véracité reconnue y ajoutoit encore un grand poids. Le livre qu'il
venoit de publier sur les finances avoit fortifié sa réputation
personnelle; ses moeurs, ses talens, ses lumières, avoient dans l'opinion
publique une consistance d'estime qu'il n'auroit pas fallu essayer
d'ébranler sans de forts et puissans moyens.
Necker fut exilé pour avoir osé se défendre. Ce fut encore un tort que
se donna Calonne; il falloit ou l'entendre avant de l'attaquer, ou
trouver juste et bon qu'il eût repoussé son attaque. Il lui imputoit son
mauvais succès dans l'assemblée des notables; mais il devoit savoir que,
dans cette assemblée, un ennemi bien plus réel travailloit à le ruiner.
Le roi avoit de la répugnance à se détacher de Calonne: il goûtoit son
travail, il étoit persuadé de la bonté de ses projets; mais, prévoyant
qu'ils seroient rebutés par le Parlement comme ils l'étoient par les
notables, il se fit violence, et il le renvoya. Il savoit que Miroménil,
le garde des sceaux, étoit l'ennemi de Calonne, et qu'il avoit de tout
son pouvoir contrarié ses opérations; il le congédia en même temps que
lui, comme en le lui sacrifiant (Calonne le 8 avril, Miroménil le 9).
Fourqueux[32] fut appelé au ministère des finances; les sceaux furent
donnés au président de Lamoignon.
Il n'étoit pas possible que Fourqueux tînt longtemps en place; mais on
l'avoit indiqué au roi en attendant qu'on eût achevé de détruire ses
préventions contre un homme qu'on vouloit lui donner pour ministre de
confiance, et dont on attendoit le salut de l'État.
La situation de l'esprit du roi, en ce moment, est exprimée au naturel
dans les détails que je vais transcrire.
«Lorsque le roi me chargea de sa lettre pour M. de Fourqueux (dit le
comte de Montmorin dans les notes qu'il m'a remises), je crus devoir lui
représenter que je trouvois le fardeau des finances trop au-dessus des
forces de ce bon magistrat. Le roi parut sentir que mes inquiétudes
étoient fondées. «Mais qui donc prendre?» me dit-il. Je lui répondis
qu'il m'étoit impossible de ne pas être étonné de cette question, tandis
qu'il existoit un homme qui réunissoit sur lui les voeux de tout le
public; que, dans tous les temps, il étoit nécessaire de ne pas
contrarier l'opinion publique en choisissant un administrateur des
finances; mais que, dans les circonstances critiques où il se trouvoit,
il ne suffisoit pas de ne pas la contrarier, et qu'il étoit
indispensable de la suivre. J'ajoutai que, tant que M. Necker
existeroit, il étoit impossible qu'il eût un autre ministre des
finances, parce que le public verroit toujours avec humeur et avec
chagrin cette place occupée par un autre que lui. Le roi convint des
talens de M. Necker; mais il m'objecta les défauts de son caractère, et
je reconnus facilement les impressions qu'avoit données contre lui M. de
Maurepas dans l'origine, et que MM. de Vergennes, de Calonne, de
Miroménil et de Breteuil, avoient gravées plus profondément. Je ne
connoissois pas personnellement M. Necker; je n'avois que des doutes à
opposer à ce que le roi me disoit de son caractère, de sa hauteur et de
son esprit de domination. Il y a apparence que, si je l'eusse connu
alors, j'eusse décidé son rappel. J'aurois peut-être dû insister
davantage, même en ne le connoissant pas; mais j'arrivois à peine dans
le ministère, il n'y avoit pas six semaines que j'y étois entré; et
d'ailleurs un peu de timidité, pas assez d'énergie, m'empêcha d'être
aussi pressant que j'aurois pu l'être. Que de maux j'aurois évités à la
France! que de chagrins j'aurois épargnés au roi! (Qu'auroit-il dit s'il
avoit prévu que, pour avoir manqué ce moment de changer le cours de nos
funestes destinées, il seroit massacré lui-même par un peuple rendu
féroce, et que, trois mois après sa mort, le roi périroit sur un
échafaud?) Il fallut, poursuit-il, aller remettre à M. de Fourqueux la
lettre qui lui étoit adressée, et même vaincre sa résistance; j'en avois
l'ordre positif. Cependant, il est certain qu'on avoit offert la place à
M. de La Millière: la reine l'avoit fait venir; le roi s'étoit trouvé
chez elle à l'heure qu'elle lui avoit donnée; et tous les deux le
pressèrent fort d'accepter; mais il eut assez de bon sens pour ne pas
céder à leurs instances. M. de Fourqueux fit d'abord assez de
difficultés; mais enfin il se détermina. À peine fut-il en place que
l'opinion modeste qu'il avoit de lui-même ne fut que trop bien
confirmée.
«Cependant, les affaires étoient dans un état de stagnation absolue,
ajoute M. de Montmorin; le crédit achevoit de se détruire de jour en
jour; les moyens factices et dispendieux que M. de Calonne avoit
employés pour soutenir la Bourse, venant à manquer tout à coup,
produisoient une baisse journalière et considérable dans les effets; le
Trésor royal étoit vide; on voyoit comme très prochaine la suspension
des payemens, on n'imaginoit d'autre ressource qu'un emprunt, et il
étoit impossible de le tenter dans un moment de détresse aussi
désespérant. L'humeur gagnoit dans l'assemblée des notables, l'esprit en
devenoit mauvais, et déjà on commençoit à y murmurer: «les _États
généraux_». Dans ces circonstances, il étoit nécessaire d'avoir un homme
qui dominât l'opinion. M. de Lamoignon et moi nous nous communiquâmes
nos idées, et nous convînmes que le seul homme sur qui l'on pût fonder
quelque espérance étoit M. Necker; mais je lui parlai des obstacles que
j'avois déjà trouvés dans l'esprit du roi, et je lui annonçai que ces
obstacles deviendroient encore plus insurmontables par la présence du
baron de Breteuil. Nous conférâmes avec celui-ci, essayant de le
convertir, mais inutilement. Enfin, après une longue séance, nous nous
décidâmes à monter chez le roi; et, lorsque tous les trois nous fûmes
entrés en matière sur le changement qu'exigeoit le ministère des
finances, je parlai avec force de la nécessité de rappeler celui que
demandoit la voix publique. Le roi me répondit (à la vérité avec l'air
de la plus profonde douleur): «Eh bien! il n'y a qu'à le «rappeler.»
Mais alors le baron de Breteuil s'éleva avec une extrême chaleur contre
cette résolution à moitié arrachée; il représenta l'inconséquence qu'il
y auroit à rappeler, pour le mettre à la tête de l'administration, un
homme qui étoit à peine arrivé au lieu qu'on lui avoit prescrit pour son
exil: «Combien une pareille conduite auroit de foiblesse! quelle force
elle donneroit à celui qui, placé ainsi par l'opinion, n'en auroit
l'obligation qu'à elle et à lui-même!» Il s'étendit longuement et
fortement sur l'abus que M. Necker ne manquerait pas de faire d'une
semblable position. Il peignit son caractère des couleurs les plus
propres à faire impression sur un roi naturellement jaloux de son
autorité, et qui avoit un pressentiment confus qu'on vouloit la lui
arracher, mais qui la croyoit encore entière dans ses mains, et qui
vouloit la conserver. Il y avoit des raisons fort spécieuses dans ce que
venoit de dire le baron de Breteuil; mais elles l'auroient été moins
qu'elles auroient encore produit l'effet qu'elles obtinrent sur le roi,
qui n'avoit cédé à mon avis qu'avec une extrême répugnance, peut-être
uniquement parce qu'il nous croyoit tous les trois d'accord.
L'archevêque de Toulouse fut donc proposé et accepté sans résistance.
Cependant le roi nous dit qu'il passoit pour avoir un caractère inquiet
et ambitieux, et que peut-être nous nous repentirions de lui avoir
indiqué ce choix; mais il ajouta qu'il avoit lieu de croire qu'on lui
avoit exagéré les défauts de ce prélat; que, depuis quelque temps, les
préventions qu'il avoit eues contre lui s'étoient affoiblies, et qu'il
avoit été content de plusieurs mémoires sur l'administration qu'il lui
avoit fait parvenir.»
Je n'ai rien omis de ces détails, soit parce qu'ils feront connoître
l'âme du roi, son caractère un peu trop facile peut-être, mais simple,
naturel et bon; soit surtout parce qu'on y voit se former l'anneau
principal de la chaîne de nos malheurs.
LIVRE XIII
Brienne s'étoit distingué dans les états de Languedoc; il y avoit montré
le talent de sa place, et, dans un petit cercle d'administration, on
avoit pu le croire habile. Comme Calonne, il avoit cet esprit vif,
léger, résolu, qui en impose à la multitude. Il avoit aussi quelque
chose de l'adresse de Maurepas; mais il n'avoit ni la souplesse et
l'agrément de l'un, ni l'air de bonhomie et d'affabilité de l'autre.
Naturellement fin, délié, pénétrant, il ne savoit ni ne vouloit cacher
l'intention de l'être. Son regard, en vous observant, vous épioit; sa
gaieté même avoit quelque chose d'inquiétant, et, dans sa physionomie,
je ne sais quoi de trop rusé disposoit à la méfiance. Du côté du talent,
une sagacité qui ressembloit à de l'astuce; de la netteté dans les
idées, et assez d'étendue, mais en superficie; quelques lumières, mais
éparses; des aperçus plutôt que des vues; un esprit à facettes, si je
puis m'exprimer ainsi; et, dans les grands objets, de la facilité à
saisir les petits détails, nulle capacité pour embrasser l'ensemble; du
côté des moeurs, l'égoïsme ecclésiastique dans toute sa vivacité, et
l'âpreté de l'avarice réunie au plus haut degré à celle de l'ambition.
Dans un monde qui effleure tout et n'approfondit rien, Brienne savoit
employer un certain babil politique, concis, rapide, entrecoupé de ces
réticences mystérieuses qui font supposer, au delà de ce que l'on dit,
ce qu'on auroit à dire encore, et laissent un vague indéfini à l'opinion
que l'on donne de soi. Cette manière de se produire en feignant de se
dérober, cette suffisance mêlée de discrétion et de réserve, cette
alternative de demi-mots et de silences affectés, et quelquefois une
censure légère et dédaigneuse de ce qui se faisoit sans lui, en
s'étonnant qu'on ne vît pas ce qu'il y avoit de mieux à faire, c'étoit
là bien réellement l'art et le secret de Brienne. Il ne montrait de lui
que des échantillons: encore bien souvent n'étoient-ils pas de son
étoffe. Cependant, presque dans tous les cercles d'où partoient les
réputations, personne ne doutoit qu'il n'arrivât au ministère la tête
pleine de grandes vues et le portefeuille rempli des projets les plus
lumineux. Il arriva; et son portefeuille et sa tête, tout se trouva
également vide.
Dans le naufrage de Calonne, ce furent ses débris qu'il parut avoir
ramassés; ce furent ses édits du timbre et de l'impôt territorial qu'il
présenta au Parlement. Il pouvoit se faire un appui de l'autorité des
notables; et, entre les deux grands écueils des États généraux et de la
banqueroute, il avoit un puissant moyen de les réduire à reconnoître la
nécessité des impôts. Il ne sut que les renvoyer. Rien ne fut statué ni
conclu dans cette assemblée.
Il entendoit le cri de la nation qui demandoit le rappel de Necker; et,
en le sollicitant lui-même auprès du roi, il se fût honoré, il se fût
affermi dans la place éminente qu'il occupoit, il se fût soulagé du
fardeau des finances, il eût assuré son repos, fait bénir son élévation,
couvert d'un voile de dignité l'indécence de sa fortune, dissimulé tout
à son aise son oisive incapacité; en un mot, il se fût conduit en homme
habile et en honnête homme. Il n'en eut jamais le courage. Cette fatale
peur d'être effacé, d'être primé, le lui ôta. Inutilement ses amis le
pressoient d'appeler à son secours l'homme invoqué par la voix publique:
il répondoit: «Le roi et la reine n'en veulent pas.--Il dépend de vous,
lui dit Montmorin, de persuader à la reine que Necker vous est
nécessaire, et moi je me fais fort de le persuader au roi.» Brienne,
pressé de si près, répondit: «Je puis m'en passer.» Ainsi périssent les
empires.
Importuné d'entendre le public demander Necker avec instance, il se
plaisoit à le voir en butte à des écrivains faméliques, qu'il payoit,
disoit-on, pour le calomnier. Cependant il se voyoit perdu dans le vide
de ses idées. En moins de cinq mois, il essaya de deux contrôleurs
généraux, Villedeuil et Lambert; tous les deux furent sans ressource. Un
nouveau conseil des finances, un comité consultatif, tout lui étoit bon,
excepté Necker, et tout lui étoit inutile. Jusqu'aux dernières
extrémités, il crut pouvoir user d'expédiens; rien ne lui réussit.
Égaré, flottant sans boussole, et ne sachant quel mouvement donner au
timon de l'État, enfin, dans sa conduite et dans son caractère, toujours
opposé à lui-même, irrésolu dans sa témérité, pusillanime dans son
audace; osant tout, abandonnant tout presque aussitôt après l'avoir osé,
il ne cessa de compromettre et d'affoiblir l'autorité royale, et se
rendit à la fois lui-même odieux par son despotisme, méprisable par son
étourderie et par son instabilité.
Pour gagner la faveur publique, il débuta par vouloir établir des
assemblées provinciales; et, en les rendant électives et dépendantes de
la commune, il fit légèrement et sans aucune réflexion ce qui en auroit
demandé le plus. Tout despotique qu'il étoit, il eût voulu se montrer
populaire et passer pour républicain. Il soutint mal ce personnage.
Après avoir congédié les notables, il envoya au Parlement ses deux édits
du timbre et de l'impôt territorial, comme s'ils avoient dû passer de
prime abord, sans aucune difficulté. Ce fut là cependant que de jeunes
têtes bouillantes commencèrent à remuer ces bornes respectables, ces
questions de droit public, si critiques, si délicates, qu'on agita
bientôt avec tant de chaleur et de témérité; mais il ne s'en mit point
en peine. Il parut même, durant les séances et les débats du Parlement,
avoir oublié son talent favori, l'adresse et l'insinuation. Nulle
négociation, aucune conférence, aucune voie ouverte aux moyens de
conciliation; il voulut tout franchir, tout enlever de vive force. Tant
d'arrogance et de roideur souleva la magistrature, et, dans tous les
parlemens du royaume, fut prise en même temps la résolution de rebuter
les nouveaux édits avant qu'on les y eût envoyés; mais à cette
insurrection qui menaçoit l'autorité royale Brienne n'opposa que le
dédain des voies conciliatrices, et l'abandon de la chose publique au
hasard des événemens.
Le Parlement de Paris lui demandoit la communication des états de
finance: cette demande étoit fondée. Pour déterminer les subsides dans
leur somme et dans leur durée sur les vrais besoins de l'État, le
Parlement devoit savoir quels étoient ces besoins: le droit de
remontrances emportoit le droit d'examen; et, à moins d'exiger de lui
une obéissance d'esclave, on ne pouvoit lui refuser de l'éclairer sur
ses devoirs. Ce fut ce que Brienne ne voulut point entendre; il ne vit
pas qu'il étoit plus nécessaire que jamais qu'il y eût au nom du peuple
une forme de délibération et d'acceptation des impôts, et que, si on
disputoit aux parlemens le droit, tel quel, de vérifier et de consentir
les édits, la nation se donneroit des représentans moins traitables.
C'étoit là ce que le ministre et le Parlement, d'intelligence, devoient
prévoir et prévenir.
Pour trancher la difficulté, Brienne fit tenir au roi un lit de justice
à Versailles, où, par exprès commandement, furent enregistrés l'édit du
timbre et celui de l'impôt territorial; ce vieil enfant étoit étranger à
son siècle. Le lendemain, le Parlement ayant déclaré nulle et illégale
la transcription des deux édits sur ses registres, l'expédient que
trouva Brienne fut d'exiler le Parlement et d'en disperser tous les
membres.
Le garde des sceaux Lamoignon, homme d'un caractère ferme et franc, mais
d'un esprit sage, combattit victorieusement dans le conseil cet avis de
Brienne: il fit sentir que des magistrats dispersés seroient
inaccessibles à toute négociation, et il conclut en disant au roi que,
si la translation des cours souveraines pouvoit quelquefois être utile,
l'exil individuel des magistrats seroit toujours une imprudence du
ministère.
Brienne, pour qui cette idée de translation parut toute nouvelle,
l'adopta sur-le-champ, et fit signer au roi des lettres patentes qui
transféroient le Parlement de Paris à Troyes. Le garde des sceaux
demanda quelque délai; il fut mal écouté; et Brienne, en présence du
roi, lui dit: «Vos idées sont excellentes, mais vous êtes trop lent dans
vos résolutions.» À peine le Parlement fut-il arrivé à Troyes que
Brienne, en conférant avec le garde des sceaux, se souvint, comme par
hasard, que la présence de cette cour lui seroit nécessaire pour ses
emprunts du mois de novembre. «Si j'y avois pensé plus tôt,
s'écria-t-il, je ne l'aurois pas exilé; il faut le rappeler bien vite.»
Et aussitôt ses émissaires furent mis en activité. (C'est du garde des
sceaux que je tiens ces détails.)
Lamoignon, membre du Parlement avant d'être garde des sceaux, avoit fait
connoître ses vues pour la réforme de nos lois; on le savoit occupé des
moyens de simplifier la procédure et d'en diminuer les longueurs et les
frais; c'étoit, aux yeux de son ancien corps, une espèce d'hostilité qui
l'y faisoit craindre et haïr. Brienne, instruit de cette aversion du
Parlement pour le garde des sceaux, imagina de lui en promettre le
renvoi s'il vouloit se rendre traitable. «Ma lettre de créance est
partie, dit-il à Lamoignon après avoir écrit.--Quelle lettre? demanda
Lamoignon.--Celle, lui répondit Brienne, où j'ai promis votre disgrâce
si l'on se met à la raison; mais n'en soyez pas moins tranquille.»
La lettre arrive à Troyes; elle est communiquée, et une révolution
soudaine s'opère dans tous les esprits. On se persuade que l'exil, les
coups d'autorité, le despotisme du ministre, viennent de celui qui
médite dès longtemps la ruine de la magistrature. «_Brienne, livré à
lui-même, auroit été plus foible et plus timide; ce caractère de vigueur
qu'on lui voyoit prendre et quitter à tous momens n'étoit pas le sien;
il l'empruntoit de Lamoignon; c'étoit lui qu'il falloit détruire; rien
ne devoit coûter pour perdre l'ennemi commun._» Ce fut à cette condition
que passa l'édit des vingtièmes: car, pour ceux de l'impôt territorial
et du timbre, il avoit fallu que Brienne consentît à les retirer. Mais
il comptoit sur un emprunt considérable; et c'étoit pour lui un triomphe
que d'avoir abusé et ramené le Parlement. Je ne dois pas omettre que,
pour se donner plus de poids et de dignité dans sa négociation, il avoit
voulu engager le roi à le nommer premier ministre, et que l'issue de
cette tentative, d'abord assez mal accueillie, fut d'être déclaré
ministre principal.
Le Parlement se rendit à Versailles; tout parut réconcilié; et Brienne,
le même jour, dit au garde des sceaux: «J'ai bien fait, comme vous
voyez; et, si je n'avois pas promis à ces gens-là votre disgrâce, nous
courions risque, vous et moi, de n'être pas longtemps ici.» Mais, en
croyant s'être joué du Parlement, Brienne s'abusoit lui-même.
Aux termes de l'édit qu'on devoit lui passer, il comptoit que les deux
vingtièmes seroient perçus exactement sur tous les biens-fonds, sans
exception aucune, et dans la proportion de leurs revenus effectifs. Le
Parlement prétendit, au contraire, que cet édit ne devoit rien changer à
l'ancienne perception; qu'il n'autorisoit ni recherche, ni vérification
nouvelle; et tous les parlemens se liguèrent ensemble pour déclarer que,
si on exerçoit sur les biens une inquisition fiscale, ils s'y
opposeroient hautement. Ils étoient appuyés dans cette opposition par un
parti considérable; le clergé, la noblesse, tous les gens en crédit,
faisoient cause commune avec la haute magistrature. Misérable avarice
qui les a tous perdus! Ce fut là ce qui, tout à coup, lia ce parti
redoutable des corps privilégiés contre le ministère; et, pour
l'intimider, leur cri de guerre fut: _les États généraux_.
Comme parmi les vices de l'esprit personnel se trouvent quelquefois les
vertus de l'esprit public, il est possible que, dans le nombre des têtes
exaltées dans le clergé et dans la noblesse, il en y eût quelques-unes à
qui les vieux abus d'une autorité déréglée fissent vouloir de bonne foi,
comme un remède unique et nécessaire, la convocation des États généraux;
mais, à considérer la masse et l'ensemble des hommes, cet appel à la
nation ne pouvoit être qu'une menace feinte, ou qu'une résolution
aveuglément passionnée. On devoit bien savoir que, pour les corps
privilégiés et les classes favorisées, le plus redoutable des tribunaux
étoit celui du peuple; que, surchargé d'impôts, ce ne seroit pas lui qui
leur accorderoit d'en être exempts plus que lui-même; et, ces corps
ayant tout à craindre de la discussion de leurs privilèges, il est peu
vraisemblable qu'ils eussent mieux aimé les livrer aux débats d'une
assemblée populaire que d'en traiter avec un ministre raisonnable et
conciliant. Brienne, au lieu de faire sentir au Parlement combien sa
demande étoit hasardeuse, ne songea qu'à lui échapper, et fit proposer
aux provinces de s'abonner pour les vingtièmes. Plusieurs y
consentirent; d'autres, encouragées par la résistance des parlemens, ne
voulurent entendre à aucune composition.
Le combat s'engageoit: les forces de réserve des parlemens, les arrêts
de défense, alloient paroître et menaçoient de poursuivre comme exacteur
et comme concussionnaire quiconque, dans l'imposition et la perception
des vingtièmes, se conformeroit aux édits; tout alloit être en feu d'une
extrémité du royaume à l'autre, lorsque, tout à coup, affectant une
autre espèce d'assurance, le ministre fit rendre un arrêt du conseil par
lequel le roi déclarait que le bon état de ses finances lui permettoit
de n'exiger, dans les vingtièmes, aucune nouvelle extension. En même
temps, il fit rédiger un édit de soixante millions d'emprunt, à dix pour
cent de rente viagère, et il fut décidé que le roi en personne iroit au
Parlement faire enregistrer cet édit.
Deux jours avant la séance royale, le garde des sceaux, s'étant rendu à
Paris, y reçut la visite d'un homme qu'un esprit turbulent et audacieux
avoit fait remarquer à la tête de la jeune magistrature, dont il s'étoit
fait l'orateur. C'étoit Duval d'Épréménil, conseiller aux enquêtes. Il
dit à Lamoignon qu'un emprunt de soixante millions ne remédieroit à
rien; qu'il falloit en ouvrir un de cinq cents millions, distribué en
cinq années, employer ce temps et ces fonds à rétablir l'ordre dans les
finances, et convoquer après les États généraux.
Brienne, en recevant la lettre où Lamoignon lui faisoit part de cet
avis, en tressaillit de joie; et, ne doutant pas que le message ne lui
vînt des enquêtes, il répondit qu'il «ne balançoit point à profiter de
cette ouverture. Par là, je n'aurai plus d'ici à cinq ans, disoit-il,
aucun démêlé avec le Parlement.» Incontinent il ordonna de dresser un
édit de quatre cent vingt millions d'emprunts, qui se succéderaient dans
l'espace de cinq années, au bout desquelles il promettoit la convocation
des États généraux. En attendant, il annonçoit pour cinquante millions
d'économies, tant en réduction de dépense qu'en bénéfice de recette; ce
qui feroit face à l'emprunt. Mais, comme si, dans la séance qu'il alloit
faire tenir au roi, il eût voulu soulever les esprits au lieu de les
calmer, il y fit prendre au roi et au garde des sceaux le ton le plus
sévère; il y fit rappeler au Parlement ses anciennes maximes sur le
pouvoir absolu des rois et sur leur pleine indépendance; il lui opposa
les paroles consignées dans ses arrêts, «qu'au roi seul appartenoit la
puissance souveraine dans le royaume; qu'il n'étoit comptable qu'à Dieu
seul de l'exercice du pouvoir suprême; que le pouvoir législatif
résidoit dans la personne du souverain, sans dépendance et sans
partage»; et, quant aux États généraux, l'on se tint sur la défensive,
en disant «qu'au roi seul appartenoit le droit de les convoquer; que lui
seul devoit juger si cette convocation étoit utile ou nécessaire; que
les trois ordres assemblés ne seroient pour lui qu'un conseil plus
étendu, et qu'il seroit toujours l'arbitre souverain de leurs
représentations et de leurs doléances». Rien de plus inutile dans cette
circonstance que la hauteur de ce langage. L'effervescence des esprits
n'en devint que plus vive; les têtes s'enflammèrent, la séance fut
orageuse. Le roi, croyant n'y recueillir que des conseils et des
lumières, avoit permis qu'on opinât à haute voix; nombre d'opinans
abusèrent de cette liberté jusqu'à l'indécence; et une censure amère et
violente, se mêlant aux opinions, fit trop sentir au roi qu'au lieu de
ses édits, c'étoit sa conduite et son règne qu'on prétendoit avoir le
droit d'examiner. Il se contint durant l'espace de sept heures que
tinrent les opinions; et, affecté jusqu'au fond de l'âme de la licence
qu'on se donnoit, il ne laissa pas échapper un seul mouvement
d'impatience. Ainsi dès
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