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Au bord du lac

by Émile Souvestre · French · Gutenberg #27644 · 353,824 chars · public domain (US)

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Title: Au bord du lac

Author: Émile Souvestre


        
Release date: December 28, 2008 [eBook #27644]
                Most recently updated: January 8, 2020

Language: French

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Credits: Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
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  AU BORD DU LAC

  PAR ÉMILE SOUVESTRE

  L'Esclave.--Le Serf.--Le Chevrier de Lorraine.
  L'Apprenti.

  PARIS
  D. GIRAUD ET J. DAGNEAU, LIBRAIRES-ÉDITEURS
  7, RUE VIVIENNE, AU PREMIER, 7
  Maison du Coq d'Or.

  1852




IMPRIMERIE DE PILLET FILS AÎNÉ, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 5.




À M. EUGÈNE GUIEYSSE




Vous rappelez-vous, mon ami, combien de fois nous avons admiré, dans
notre Bretagne, ces menhirs druidiques, sur lesquels le christianisme
avait greffé la croix du Libérateur, ces débris celto-romains incrustés
dans une ruine du moyen âge, ces gracieux reliquaires de la renaissance,
usurpés par l'utilitarisme moderne et transformés en habitations ou en
écoles? En voyant ces restes séculaires, sentinelles perdues du passé
que la faulx du temps semble avoir oubliés, combien de fois nous
sommes-nous reportés vers les sociétés éteintes qu'ils rappelaient? La
marche des générations nous paraissait imprimée sur le sol même par ces
dernières traces; elles racontaient à leur manière les civilisations
successives, et avec ces pages déchirées du passé, on pouvait presque
recomposer le livre tout entier.

Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute
l'idée des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y
montrer à travers quelles épreuves l'humanité avait accompli ce progrès
social que la mode nie maintenant ou feint de déplorer. Si j'ai choisi
pour héros de mes récits des enfants, c'est que les vices ou les
améliorations d'une société se font plus vivement sentir à eux. L'être
fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appelé à
vivre; l'être faible le subit. _L'Esclave_, _le Serf_ et _l'Apprenti_
sont comme les symboles de trois sociétés qui se sont succédé. J'ai
pensé que montrer l'avantage de chacune de ces sociétés sur la
précédente, pouvait être utile à ceux qui ne se sont point encore
décidés à «avoir des yeux pour ne point voir.» En regardant ce qu'était
le passé, on est plus indulgent pour le présent, on attend avec plus de
confiance l'avenir.

Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadré de villas
à colonnades antiques, de tourelles aux créneaux innocents, de manoirs
féodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois! Je vois, des dix
golfes fleuris qui le découpent, s'élancer des barques chargées
d'enfants de toutes conditions, qui se poursuivent dans des joûtes
simulées. La blouse coudoie l'habit de velours; les mains brunies se
mêlent aux mains blanches; les voix et les rires se répondent; l'égalité
règne partout! Et moi, tout en regardant, je cherche par la pensée
combien il a fallu d'efforts, de souffrances et d'attente pour rendre
possibles un tel paysage et de tels jeux!

  ÉMILE SOUVESTRE.

  Enghien-Montmorency.




AU BORD DU LAC.




PREMIER RÉCIT.

L'ESCLAVE.


§ 1.

Toute la ligne de rues qui conduisait du mont Janicule au Forum était
envahie par cette masse de désoeuvrés que créent les grands centres de
civilisation. Ce jour-là, l'oisiveté romaine s'était éveillée avec
l'espérance d'une distraction; elle comptait sur l'arrivée d'un immense
convoi de prisonniers.

Les maîtres du monde avaient trouvé une nouvelle nation à réduire: ce
coin de terre tout couvert de magiques forêts, et que protégeaient des
dieux inconnus, était enfin soumis; on allait voir ce peuple de
l'Armorique, si merveilleux par sa force, si étrange dans ses moeurs,
dans son culte, et c'était courbé sous la domination romaine qu'il
allait apparaître!

Aussi, ce jour-là, tous les instincts du grand peuple étaient-ils
agités; toutes ses curiosités avaient été mises en mouvement! il
trouvait à la fois un triomphe pour son orgueil, un spectacle pour ses
loisirs. Parfois cependant, dans cette foule qu'amassait une même
pensée, on entendait surgir quelques mots de regret; c'étaient les plus
pauvres qui, au milieu de la joie publique, s'attristaient de n'avoir
pas quelques milliers de sesterces peur acheter un Armoricain!

Vers la quatrième heure (dix heures du matin), les promeneurs se
rangèrent sur deux haies: le cortége de prisonniers commençait à passer
sous la porte Aurélia et à traverser les rues de la ville.

Plus de six mille Celtes, portant au front la double attestation de leur
liberté perdue, une couronne de feuillage et une indicible expression de
douleur, défilèrent devant la nation souveraine. Toutes les souffrances
réunies se laissaient entrevoir dans leurs regards et dans leurs
attitudes. Ils ne marchaient pas seulement le coeur brisé par d'inutiles
désespoirs, les souffrances du corps venaient se joindre à celles de
l'âme. La fatigue de la route et surtout l'influence d'un nouveau ciel
les avaient épuisés. Habitués aux fraîches brises de l'Océan, au soleil
voilé de l'Armorique, au silence des forêts, ils ne pouvaient supporter
ni le soleil ardent de l'Italie, ni cette blanche poussière des chemins,
ni ces cris de la foule. Mais si, affaiblis par la lutte contre un
nouveau climat, ils ralentissaient leur marche, le fouet du maquignon
(marchand d'esclaves) leur rappelait promptement qu'ils n'avaient plus
droit même au repos.

Je ne sais si la vue de tant de misères n'émut point secrètement ces
Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperçut dans la
foule aucun témoignage de pitié: aucun oeil ne se baissa, aucune plainte
compatissante ne se fit entendre.

Quand une population entière se trouvé sous le poids d'une calamité qui
l'atteint d'un seul coup dans tous ses bonheurs, l'individualité de
chacun s'efface pour ainsi dire dans ce malheur général, et tous les
visages se ressemblent. Cependant, parmi les milliers de victimes qui
traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus
inquiète, plus souffrante encore que les autres, mais en même temps plus
empreinte de dévouement et de courage. C'était celle d'une femme
d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui
marchait à ses côtés. Tout ce que le coeur d'une mère peut contenir
d'angoisses était exprimé dans ce regard; mais, outre la douleur qui se
laissait voir également dans l'oeil de chaque mère, on y trouvait je ne
sais quelle sainte énergie.

L'histoire de cette pauvre femme était à peu près celle de toutes ses
compagnes. Elle avait vu mourir à ses côtés son mari et l'aîné de ses
fils; puis, elle et le plus jeune avaient été faits prisonniers. Mais
les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminué en rien
l'activité de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour
ne songer qu'à son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aimé que
les autres, car il n'y a que les coeurs d'élite qui restent ainsi
dévoués et forts aux heures d'agonie.

Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, âgé d'une douzaine
d'années, marchait silencieusement auprès d'elle. Son pas ferme et
grave, sa résignation muette, son expression calme attestaient fortement
son origine. Les mains passées dans la ceinture de sa braie, la tête
droite, l'oeil triste, mais sec, il suivait, sans proférer une seule
plainte, ceux qui marchaient devant lui! Et cependant, il y avait
encore, au milieu de sa jeune force, assez de la fragilité de l'enfance,
pour que ses pleurs ne pussent être accusés de faiblesse. Lui aussi sans
doute puisait son courage dans la vue de sa mère; car quand leurs yeux
venaient à se rencontrer, il portait la tête plus haut et appuyait le
pied plus solidement sur la terre.

Il souffrait cependant cruellement, car il songeait au passé, et ses
compagnons lui avaient fait comprendre ce que serait l'avenir! Mais il
sentait que ce passé renfermait encore pour sa mère de plus cuisants
regrets; il devinait que l'avenir pèserait encore plus lourdement sur
elle, faible et bientôt vieille, et il cachait avec soin ses propres
tortures.

La vue de Rome et de ses monuments ne fit pas diversion à la douleur de
Norva. Les riches palais, les superbes temples de la _ville_ par
excellence passèrent devant ses yeux comme des ombres; mais Arvins, que
sa jeunesse mettait à l'abri de ces chagrins sans trève qui forcent
l'âme à creuser toujours le même sillon, fut frappé des merveilles qui
se déployaient devant lui. Son aspect resta aussi grave; mais peu à peu
l'expression de tristesse qu'on entrevoyait derrière cette gravité fit
place à l'étonnement.

La multitude de statues de marbre et de bronze, les temples entourés de
colonnes, où le jour produisait tant de magiques effets, les lignes de
palais avec leurs riches vestibules frappèrent vivement l'enfant. Il ne
pouvait se lasser de voir, au milieu de ces magnificences de l'art, des
centaines d'hommes se drapant dans la pourpre, ou que des chars dorés
entraînaient avec la rapidité de l'éclair.

Mais, quand il arriva sur le Forum, son étonnement devint de la
stupéfaction. Ce que Rome possédait de plus beaux édifices était
renfermé dans cette enceinte que surmontait le Capitole. Les yeux
d'Arvins couraient d'un temple à l'autre, des basiliques aux statues
dorées, et partout c'était la même élégance, la même splendeur! Le jeune
Armoricain se demanda si tout ce qui l'entourait était bien
véritablement l'ouvrage des hommes.

Arrivé au centre de la place, le cortége s'arrêta; c'était là que la
séparation des prisonniers devait avoir lieu; là que chacun d'eux allait
suivre le maquignon qui l'avait acheté à la république, jusqu'à ce que
celui-ci le revendît, à son tour, au maître qui devait, pour ainsi dire,
le baptiser esclave.

Arvins fut cruellement rappelé à la pensée de sa situation et de celle
de sa mère en comprenant qu'ils avaient atteint le but de leur course.

L'espèce d'enchantement auquel il s'était abandonné pendant quelque
temps disparut bientôt pour faire place à l'inquiétude. Qu'allaient-ils
devenir tous deux?... Auraient-ils un maître commun? ou bien faudrait-il
encore, à tant d'autres malheurs, joindre celui de la séparation?

Écrasés par la chaleur, les Armoricains, naguère si forts dans leur âpre
atmosphère, s'étendirent sur les dalles de pierre qui pavaient le Forum,
cherchant avidement l'ombre de chaque édifice, de chaque statue, et
jusqu'à celle des plus frêles colonnes. Cette fois, le hasard fut bon
pour Norva et son fils; il les plaça sous le grand ombrage de l'immense
figuier du lac Curtius.

La voix dure des maquignons ne tarda pas à interrompre ce court repos.
On fit signe aux prisonniers de se lever; on procéda à leur partage, et
chaque esclavier emmena avec lui son lot de prisonniers.

Arvins et sa mère ayant été acquis de la république par le même
marchand, furent conduits, avec une trentaine de leurs compagnons, dans
une taverne, près du temple de Castor.

La vente définitive ne devait avoir lieu que quelques jours après, et
lorsque les captifs seraient reposés; car les Romains ne voulaient que
des esclaves sains de corps, beaux et vigoureux. Cette santé, qu'ils
payaient comme un objet de luxe, se fanait sans doute bien vite dans les
épuisements de la servitude; mais, pendant sa durée, c'était du moins,
pour les palais, une décoration dont la vanité des plus riches pouvait
se faire gloire.

Maintenant donc qu'on avait fourni sa curée à l'orgueil national en lui
montrant l'abattement d'une nation vaincue, il fallait songer à
satisfaire d'autres exigences; il fallait parer la marchandise qu'on
devait présenter aux acquéreurs; engraisser le bétail!... c'était la
noble science du maquignon.

Aussitôt que les Armoricains, parmi lesquels se trouvaient Norva et son
fils, furent entrés dans la taverne dont nous avons parlé, on les
entoura de mille soins; un repas abondant leur avait été préparé, et
d'anciens esclaves furent chargés de veiller à leurs besoins.


§ 2.

Quand le jour de la vente arriva, on parfuma les Celtes à la sortie du
bain; on peigna soigneusement leurs longues chevelures, on y mêla
quelques ornements, en ayant soin toutefois de conserver le caractère
d'étrangeté qui prouvait leur origine. Enfin, la quatrième heure venue,
après avoir posé sur leur front la même couronne de feuillage qu'ils
avaient lors de leur entrée à Rome, et leur avoir suspendu au cou un
petit écriteau sur lequel étaient relatées les qualités de chacun, on
les fit monter sur des échafauds dressés devant la taverne, en leur
adjoignant une quinzaine d'anciens captifs dont le propriétaire espérait
se défaire à l'aide de l'affluence qu'attirerait la vente des
Armoricains.

D'après la loi qui ordonnait aux maquignons de déclarer l'origine de
leurs esclaves par des signes extérieurs, ces derniers ne portaient
point la couronne de feuillage qui distinguait les prisonniers de
guerre; mais leurs pieds frottés de craie annonçaient qu'ils étaient
d'outre-mer. Quelques-uns d'entre eux étaient coiffés d'un bonnet de
laine blanche pour annoncer que le maquignon ne répondait point de leurs
qualités, et ne voulait prendre, à leur égard, vis-à-vis des acquéreurs,
aucune des responsabilités dont la loi le chargeait.

Pour la seconde fois le Forum romain étalait sa splendeur devant les
habitants de l'Armorique; mais si les pauvres captifs avaient retrouvé
dans le repos un peu de leur ancienne force, leurs âmes n'étaient ni
moins tristes ni plus accessibles aux distractions. Tout ce luxe de
marbre, de bronze, de monuments, était à peine remarqué par la plupart
d'entre eux. Une seule chose les frappa, ce fut l'aspect presque désert
de cette place au milieu de laquelle ils avaient vu, quelques jours
auparavant, circuler des flots de population. C'était le moment où les
magistrats rendaient la justice, où les négociants traitaient les
affaires de commerce dans les basiliques, où les acheteurs étaient
occupés dans les tavernes. Quant aux oisifs, ils se trouvaient, comme
toujours, là où était le mouvement, sérieusement occupés de regarder le
travail des autres, et de le juger sans y prendre part.

Dans une heure ou deux, la physionomie du Forum allait complétement
changer. La population romaine devait inonder cette place; mais d'ici là
les captifs étaient maîtres de leurs mouvements et de leurs pensées.

Ils employèrent ces moments d'attente à de derniers adieux. Les mains
purent encore se presser une fois; on put échanger quelques larmes;
parler de ceux qui étaient morts; répéter le nom du pays dans cette
douce langue celtique qu'il faudrait bientôt abandonner pour celle des
maîtres!

Les plus forts essayèrent de donner quelques consolations aux plus
faibles en leur parlant de vengeance. Ils répétèrent que tout n'était
point perdu de l'Armorique, puisque les dieux qui la protégeaient
veilleraient toujours sur ses enfants exilés; mais parmi les voix qui
s'élevèrent pour encourager les généreuses fiertés, celle du vieux
druide Morgan se faisait surtout écouter.

--Ne montrons point lâchement les blessures de nos coeurs aux ennemis,
répétait-il d'un accent calme et fort; après avoir versé notre sang
devant eux, ne leur donnons pas la joie de voir encore couler nos
pleurs. Quelles que soient les misères que ce peuple nous tienne en
réserve, aucune agonie ne pourra être aussi cruelle pour nous que celle
que nous avons éprouvée quand on nous a arrachés de force du sol
paternel. Puisons donc du courage dans cette pensée que nous avons
désormais subi les plus dures épreuves. Que les femmes elles-mêmes, si
de nouvelles douleurs viennent les atteindre dans leurs enfants, ne
laissent échapper aucun cri, et que le coeur de l'Armoricaine soit assez
grand pour ensevelir toutes les larmes de la mère!

Le regard de Morgan planait sur ceux qui l'entouraient avec une
expression de sublime commandement; mais quand il vint à rencontrer les
yeux de Norva qui se fixaient avec anxiété sur son fils, une ombre de
pitié le traversa, et sa voix passa subitement à un accent plus doux.

--Norva, dit-il, tu es la femme d'un chef; songe que du palais de nuages
qu'il habite maintenant, mon frère te regarde: ne le fais pas rougir aux
yeux des héros.

--Je tâcherai, répondit la mère.

--Et toi, enfant, ajouta le vieillard en se tournant vers Arvins, toi
qui dans quelques heures peut-être ne seras qu'un triste rameau détaché
de sa tige, rappelle-toi que l'Armorique est ta patrie, et qu'avant le
jour où Rome a foulé ta terre natale, les Celtes, qu'elle a chargés de
chaînes, vivaient libres et heureux sous leurs grandes forêts. À nos
vainqueurs donc toute ta haine! et quand nos dieux, les seuls vrais et
puissants, permettront que le moment de la délivrance arrive pour ton
pays, montre à cette nation que, nous aussi, nous sommes dignes d'être
maîtres; car nous savons faire souffrir! Si jamais, à la vue d'un de nos
ennemis, tu te sentais pris d'un sentiment de pitié, écoute tes
souvenirs, et tous te diront, qu'à défaut d'autre héritage, les
Armoricains ont transmis à leurs enfants celui de la vengeance.

Les éclairs qui jaillirent des yeux d'Arvins contenaient plus de
promesses que les plus énergiques paroles. Morgan, le noble et courageux
vieillard, mais le prêtre d'une religion sans pardon, parut heureux des
sentiments qu'il venait d'exciter; il posa sa main sur la tête de
l'enfant en signe de bénédiction, se tourna vers la mère et ajouta:

--Ne crains rien pour ton fils, Norva; il a déjà le coeur assez fort
pour que les maux de la vie passent sur lui sans l'avilir.

Le clepsydre du temple de Castor marquait la cinquième heure; c'était le
moment où la place du Forum allait être envahie par la foule; le
maquignon imposa silence aux esclaves.

Norva se pressa contre Morgan et essaya de mettre son enfant encore plus
près d'elle; car elle se sentait fortifiée par cette double protection
d'amour et de pitié. Arvins serra la main de sa mère contre son coeur,
et lui jeta un regard qui contenait toutes les suppliantes soumissions
de l'enfant, jointes aux fières résolutions de l'homme.

Les curieux ne tardèrent pas à entourer les tavernes d'esclaviers qui se
trouvaient sur les différents points du Forum. Chacun des maquignons,
une baguette à la main, et se promenant devant les tréteaux, cherchait à
attirer l'attention de la foule en enchérissant sur les impudents
mensonges de ses voisins.

--Venez à moi, illustres citoyens, criait le propriétaire de Norva et de
son fils; aucun de mes confrères ne pourra vous donner des esclaves
doués de qualités aussi merveilleuses que les miens. Vous savez que je
suis connu depuis longtemps dans le commerce pour la supériorité de ma
marchandise. Regardez plutôt, continua-t-il en désignant un Armoricain
d'une trentaine d'années, remarquable par l'élégance de ses formes et
l'énergie de ses attitudes; où trouverez-vous un homme aussi fort et
aussi beau? N'est-il pas digne de poser pour un Hercule? Et bien, nobles
Romains, croyez-m'en sur ma parole, car rien ne me force à mentir, cet
esclave est mille fois plus précieux encore par sa probité, son
intelligence, sa sobriété, sa soumission, que par cette beauté qui vous
étonne. Quel est donc celui de vous qui ne ferait pas volontiers un
léger sacrifice pour acquérir un aussi rare trésor?

Plus la foule grossissait autour de la taverne du maquignon et plus il
redoublait de bavarde effronterie. On eût dit que la figure ignoble de
ce _marchand d'hommes_, personnification vivante de toutes les passions
honteuses et brutales, était jetée là comme contraste devant ces belles
têtes celtiques qui ne reflétaient, pour la plupart, que de fiers
instincts et de sérieux sentiments.

Déjà plusieurs marchés avaient été conclus, plusieurs arrêts de
séparation avaient été prononcés entre des êtres aimés. Plus d'un
vieillard avait vu s'éloigner le fils sur lequel il s'appuyait; plus
d'un enfant avait vu partir sa mère; et tous pourtant tenaient
religieusement la promesse qu'ils avaient faite de ne point donner leur
douleur en spectacle à des ennemis. On étouffait un soupir, on refoulait
une larme dans son coeur à chaque nouveau compagnon qu'on voyait se
perdre au loin dans la foule, et si le courage d'une mère l'abandonnait
au départ de son enfant, on se plaçait devant elle, afin que ses
gémissements n'arrivassent point jusqu'aux maîtres!

Toutes les scènes de ce drame poignant, mais silencieux, retentissaient
dans l'âme de Norva. À chaque coup qui tombait sur un de ses frères,
elle sentait comme une nouvelle faculté douloureuse se développer au
fond de son coeur, mais quand elle était près de défaillir, elle levait
les yeux sur Morgan, et la vue de cette tête impassible lui rendait son
courage.

Pendant quelques instants cependant le coeur de la pauvre femme fut
inondé de joie; une mère et son enfant venaient d'être achetés par un
même maître! Mais le souvenir et la douleur lui revinrent vite; il y
avait autour d'elle tant d'enfants sans mère, tant de mères sans
enfants!

Il ne restait plus qu'une dizaine d'Armoricains parmi lesquels se
trouvait encore le groupe de Morgan, de Norva et d'Arvins, quand les
yeux d'un affranchi s'arrêtèrent avec une attention marquée sur ce
dernier.

Le maquignon, toujours à l'affût de ce qui se passait autour de son
étalage, s'avança rapidement du côté de l'enfant, et posant le bout de
sa baguette sur son épaule.

--Regardez-moi cela, noble Romain, s'écria-t-il en se tournant du côté
de l'affranchi; ne diriez-vous pas, à voir ce jeune garçon si grand et
si robuste, qu'il est au moins dans sa quinzième année? eh bien, je puis
vous garantir qu'il n'a que neuf ans; jugez de ce qu'il deviendra un
jour. Cette race armoricaine est vraiment merveilleuse.

Norva n'avait pu se défendre d'un frémissement en voyant la baguette du
maquignon se poser sur son fils. Quant à Arvins, il ne donna aucun signe
d'abattement pendant l'examen fort long de l'acheteur.

Enfin, après s'être convaincu que l'enfant lui convenait, celui-ci en
proposa trois cents sesterces. Quelques voix élevèrent ce prix jusqu'à
quatre cents sesterces, puis l'on n'entendit plus aucune nouvelle
proposition.

Comme dernier enchérisseur, le Romain s'avança alors sur les tréteaux,
auprès d'un homme qui avait devant lui une petite table, sur laquelle se
trouvaient des balances d'airain; et, prenant un as à la main:

--Je dis, répéta-t-il, que, d'après le droit des _quirites_, ce jeune
garçon est à moi, et que je l'ai acheté avec cette monnaie et cette
balance.

Puis il laissa tomber l'as dans un des plateaux.

Ce bruit fut comme un coup de mort pour Norva, car il avait également
précédé le départ de chacun de ses compagnons. L'enfant se troubla un
moment en voyant la pâleur de sa mère; mais un coup d'oeil de Morgan
suffit pour ramener le calme dans son attitude.

Le vieillard se pencha vivement vers Norva, murmura quelques paroles à
son oreille, et la pauvre mère se redressa vivement.

Cette scène fut trop rapide sans doute pour être remarquée par aucun
étranger. Morgan parut le croire, du moins, car il lança sur la foule
romaine son même regard de dédain.

Le maquignon vint prendre Arvins, afin de le réunir aux anciens esclaves
de l'affranchi, qui attendaient leur nouveau compagnon aux pieds des
tréteaux. Un geste brutal sépara l'enfant de la mère, et les lèvres de
la pauvre femme n'eurent pas même le temps de se poser sur le front de
son fils.

--Au revoir, ma mère, cria Arvins; nous nous reverrons dans peu,
j'espère; car je compte sur ma force et ma patience.--Au revoir, Morgan.

--Adieu, cria celui-ci en étendant la main vers lui.

Et son bras resta longtemps sans se baisser, car il cachait à la foule
curieuse la pâle tête de Norva!


§ 3.

L'affranchi qui avait acheté Arvins était l'intendant d'un des plus
riches patriciens de Rome. Claudius Corvinus avait hérité, il y avait
seulement quelques années, de deux cents millions de sesterces[1], dont
la plus grande partie était déjà dissipée. Aussi citait-on sa maison
comme l'une des plus somptueuses du mont Coelius. Les parquets en
étaient de marbre de Caryste, les colonnes de bronze, les statues
d'ivoire, et les bains de porphyre. On y trouvait autant de salles de
banquet, ou _triclinium_, que de saisons, et les lits de ces salles
étaient de citre incrusté d'argent, les coussins de duvet de cygne, les
housses de soie de Babylone. Tous les murs avaient été tendus d'étoffes
attaliques; des voiles de pourpre brodés d'or étaient suspendus
au-dessus des tables de festin.

  [1] 41,906,666 fr. 40 cent.

Lorsque l'affranchi arriva avec l'enfant à ce palais splendide, il sonna
à une porte de bronze: l'_ostiarius_ sortit de sa loge où il était
enchaîné près d'un molosse, et ouvrit avec empressement; le conducteur
d'Arvins fit alors demander le _Carthaginois_.

C'était l'interprète chargé de se faire entendre des trois cents
esclaves de Corvinus. Occupé de commerce avant sa captivité, il avait
parcouru toutes les mers sur les navires de sa nation, et parlait
presque toutes les langues des peuples maritimes.

L'affranchi lui livra le jeune Celte, afin qu'il le fît revêtir d'un
costume convenable, et qu'il lui donnât les instructions nécessaires.

Le _Carthaginois_ conduisit l'enfant au logement occupé par les
esclaves.

--Quelqu'un t'a-t-il déjà instruit de tes nouveaux devoirs? lui
demanda-t-il.

--Je n'ai reçu que des leçons d'hommes libres, répondit sèchement
Arvins.

L'interprète sourit.

--Tu es bien le fils de ces Gaulois qui ne craignent que la chute du
ciel, reprit-il ironiquement. Cependant, ici je t'engage à craindre de
plus les coups de lanières. Tu sauras d'abord qu'en ta qualité
d'esclave, tu n'es pas une _personne_, mais une _chose_; ton maître peut
faire de toi ce qu'il lui plaira: te mettre à la chaîne sans raison, te
flageller pour se distraire, ou même te faire manger par les murènes de
son vivier, comme Vedius Pollion.

--Qu'il use de son droit, dit Arvins.

--Corvinus n'est point méchant, continua le _Carthaginois_; c'est un des
_beaux_ de Rome, et il a pour principale occupation de se ruiner. Il ne
se lève d'habitude qu'à la dixième heure (quatre heures du soir), pour
se mettre entre les mains de ses familiers, qui le parfument, peignent
ses joues avec de l'écume de nitre rouge, et frottent son menton de
_psilotrum_ pour lui faire tomber la barbe; cent cinquante esclaves sont
employés ici pour sa seule personne, et ont chacun des fonctions
différentes.

--Quelles seront les miennes? demanda Arvins.

--Tu seras employé à la conduite des chars, répondit l'interprète.
Suis-moi; je vais te montrer ton royaume.

Il conduisit le jeune Celte aux remises, et lui montra les différents
chars qui s'y trouvaient à l'abri.

--Voici d'abord, lui dit-il, les _petorita_, équipages à quatre roues,
imités de ceux des Germains, et qui servent au transport des provisions
ou des esclaves; plus loin, les _covini_, chars couverts dans lesquels
le maître sort lorsqu'il pleut. Ces voitures légères, ornées d'ivoire,
d'écaille et d'argent ciselé, que tu vois à notre droite, s'appellent
_rhedae_; Corvinus s'en sert d'habitude pour les promenades. À notre
gauche sont les litières garnies de tapis de Perse et de rideaux de
pourpre.

Arvins était émerveillé de tant de magnificence. L'interprète le
conduisit aux écuries pavées de lave, dont tous les rateliers étaient de
marbre de Luna.

--Les cinquante mules qui sont rangées là, lui dit-il, sont destinées à
traîner les chars de Corvinus; quant aux soixante cheveux que tu vois de
l'autre côté, ils servent aux esclaves numides qui précèdent l'équipage
du maître lorsqu'il sort. Maintenant que tu connais les lieux, je vais
te conduire au chef des écuries pour qu'il te donne ses ordres.

Arvins se rendit avec l'interprète près de l'esclave chargé des
équipages; celui-ci fit connaître au _Carthaginois_ quelles seraient les
fonctions de l'enfant, et son conducteur lui transmit ces explications.
Lorsqu'il eut achevé:

--Je n'ai plus à te faire qu'une recommandation, ajouta-t-il, c'est de
garder toujours le silence devant le maître, lorsque tu auras appris la
langue latine. Il est si fier avec ses esclaves, qu'il ne leur adresse
jamais la parole. Lorsqu'il leur commande, c'est par signe ou en
écrivant sur ses tablettes. Maintenant, tu peux aller chercher ton
_diarium_ ou ration journalière, puis tu te mettras au travail.

Tout ce qu'Arvins venait de voir et d'entendre était si nouveau pour
lui, que sa douleur en fut, sinon diminuée, du moins suspendue. Mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il vit sortir, au milieu de ses clients, des
joueuses de flûte et des prêtres saliens, Claudius Corvinus, revêtu de
la toge de pourpre, les cheveux parfumés de cinnamome, les bras polis à
la pierre ponce et tout chargés d'anneaux incrustés de pierres
précieuses. Il ne s'était jamais fait l'idée de tant d'opulence. Telle
était en effet, à cette époque, la vie des riches patriciens de Rome,
que leurs maisons ressemblaient moins à des demeures privées qu'aux
cours efféminées des plus puissants rois de l'Asie. On n'y entendait que
la voix des chanteurs; des couronnes de roses de Pestum, abandonnées par
les convives, jonchaient toujours le seuil, et un parfum de festin
s'exhalait sans cesse des soupiraux entr'ouverts. Chaque matin, une
foule de clients remplissaient le vestibule pour recevoir la _sportule_
ou distribution journalière de cent quadrans[2], par laquelle le patron
s'assurait leurs voix aux élections des magistratures. Lui-même se
montrait quelquefois à ces faméliques courtisans, passant au milieu
d'eux d'un pas nonchalant, et la tête penchée vers l'esclave
_nomenclateur_, qui lui répétait à l'oreille le nom de chacun.

  [2] 1 fr. 17 cent.

Le reste du jour était consacré aux promenades à pied, sous les
portiques du Forum, ou, en char, sur la voie Appienne. Puis venait le
repas du soir, auquel accouraient les parasites, et qui se prolongeait
le plus souvent jusqu'au jour.

La table de Claudius Corvinus était citée pour sa délicatesse. Il
faisait partie de ce sénat de mangeurs qui avaient proposé des prix
publics à ceux qui inventeraient de nouveaux mets; et son cuisinier,
acheté au prix énorme de deux cent mille sesterces[3], était le même
auquel l'illustre gourmand Apicius avait fait présent d'une couronne
d'argent comme à l'homme le plus utile de la république. Aussi le
_triclinium_ de Corvinus était-il toujours garni de convives appartenant
aux plus nobles familles ou aux plus hautes magistratures de Rome.

  [3] 40,916 fr. 66 cent.

À la surprise qu'un genre de vie si nouveau devait exciter chez Arvins,
succéda bien vite le mépris. Élevé dans les habitudes frugales de sa
nation, et accoutumé à dédaigner tout ce qui n'ajoutait ni à la force de
l'homme, ni à sa sagesse, il détourna les yeux avec un superbe dégoût de
cette profusion sans but, et se remit à penser tristement à l'Armorique.

Le souvenir de sa mère lui était d'ailleurs toujours présent; c'était le
seul amour qui lui restât, le dernier intérêt de sa vie; il espéra qu'à
force de recherches il pourrait découvrir dans Rome le maître qui
l'avait achetée.

Mais pour essayer cette enquête difficile, il fallait avant tout pouvoir
se faire entendre. Il se mit donc à étudier le latin avec toute l'ardeur
que peut donner une passion unique et profonde. Malheureusement, sa
langue, accoutumée au rude accent celtique, se refusait à de plus molles
inflexions. Sa mémoire ne retenait qu'avec une sorte de paresse haineuse
les mots de ce peuple ennemi; on eût dit que tous les instincts
patriotiques se révoltaient en lui contre le langage du vainqueur. Mais
la volonté de son coeur, plus patiente et plus forte, finit par dompter
ces répugnances; quelques mois s'étaient à peine écoulés, qu'Arvins put
comprendre ce qu'on lui disait, et y répondre.

Il commença alors ses recherches; mais il s'aperçut bientôt que, pour
les rendre profitables, le loisir et la liberté lui manquaient. Son
temps appartenait au maître, et c'était à peine s'il disposait, chaque
jour, de quelques heures. Aussi, plusieurs mois se passèrent-ils sans
qu'il pût rien apprendre sur le sort de Norva.

Triste et découragé, l'enfant cherchait en lui-même par quel moyen il
pourrait rendre ses perquisitions plus fructueuses, lorsqu'un spectacle
dont il fut témoin vint changer toutes ses préoccupations.


§ 4.

Un soir qu'Arvins était assis sur le seuil des remises, le visage dans
ses mains et les coudes appuyés sur ses genoux, il entendit de grands
cris de joie. Un Germain, dont il avait souvent remarqué la diligence et
la sobriété, sortait du logement des esclaves la tête rasée, et entouré
de ses compagnons, qui le félicitaient. Tous se dirigeaient vers
l'habitation principale.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Arvins étonné.

--C'est le Germain que l'on va affranchir, répondit l'interprète.

--Que dites-vous? s'écria le jeune Celte; un esclave peut-il jamais
recouvrer la liberté?

--Lorsqu'il la paye.

--Et comment se procurer assez d'argent pour cela?

--En imitant ce barbare, qui, depuis trois années, ne fait qu'un repas
sur deux, afin de vendre la moitié de son _diarium_, travaille la nuit
et économise les moindres profits. Il a réussi, en mettant denier sur
denier, à ramasser un pécule de six mille sesterces, avec lequel il a
payé son affranchissement.

Pendant que l'interprète donnait ces explications, au jeune Celte, le
Germain était entré dans le _triclinium_, où Corvinus se trouvait à
table avec le préteur. Les autres esclaves s'arrêtèrent sur le seuil.
Arvins se mêla à eux pour voir ce qui allait se passer.

Le Germain s'approcha d'abord du maître qui lui mit la main sur la tête,
et dit:

--Je veux que cet homme soit libre et jouisse des droits de cité
romaine.

Alors un licteur placé derrière le préteur toucha trois fois l'esclave
de son faisceau; Corvinus le saisit par le bras, le fit tourner sur
lui-même, et lui appliquant un léger soufflet:

--Va, dit-il en riant, et rappelle-toi que, lorsque je serai ruiné, tu
me devras une pension alimentaire comme mon affranchi.

Le Germain se retira, et les esclaves, pour prendre congé de lui, le
menèrent boire à la taverne voisine.

Ce que venait de voir Arvins donna un autre cours à ses idées, et fit
naître en lui un nouvel espoir. Jusqu'alors, il n'avait songé qu'à
retrouver sa mère, et qu'à se consoler avec elle des douleurs de
l'esclavage; mais il se sentit enivré à la pensée qu'ils pouvaient
encore tous deux recouvrer la liberté.

Avec cette résolution ferme et prompte qui caractérisait tout ceux de sa
race, le jeune Celte se décida aussitôt à préparer leur commune
délivrance, en même temps qu'il continuerait ses recherches. Il
n'ignorait pas combien le but auquel il tendait serait long et difficile
à atteindre; mais dès ses premières années il avait appris la patience,
et il savait qu'il suffit d'attendre pour que le gland devienne un
chêne.

Il commença par retrancher de sa nourriture tout ce qui ne lui était pas
rigoureusement nécessaire; il se chargea, pour quelques sesterces, d'une
partie du travail des autres esclaves employés comme lui aux équipages,
et passa les nuits à fabriquer des armes de son pays, qu'il vendait
ensuite aux curieux.

Quant aux perquisitions qui devaient lui faire retrouver Norva, il ne
put les continuer longtemps; car l'été était venu, et son maître partit
avec toute sa maison pour la _villa_ qu'il possédait à Baies.

Le voyage se fit en litière, à petites journées. Claudius Corvinus, qui
redoutait avec raison les hôtelleries, avait fait bâtir sur la route
plusieurs _diversoriola_, ou lieux de repos. Ils arrivèrent enfin à sa
_villa_, digne en tous points du palais qu'il occupait sur le mont
Coelius.

Arvins, qui avait quitté Rome avec chagrin, se demanda bientôt s'il ne
devait point s'en réjouir. Forcé de vivre plus simplement, le maître
exigeait moins de service de ses esclaves, et leur laissait plus de
temps. Outre les moyens de gain qu'il avait déjà, l'enfant put donc
louer quelques heures de sa journée à un jardinier voisin.

Son pécule grossissait ainsi lentement; mais il grossissait. Chaque soir
il regardait les deniers, les quadrans, les as et les sesterces ramassés
avec tant de peine; il les comptait, les faisait sonner l'un contre
l'autre: le bruit de cet argent le réjouissait comme un avare; à chaque
pièce tombant dans le vase d'argile qui renfermait son trésor, il lui
semblait entendre se briser un des anneaux de la chaîne qui retenait sa
mère et lui en captivité.

Les habitudes laborieuses d'Arvins ne lui laissaient le temps de se
livrer ni aux causeries, ni aux débauches de ses compagnons de
captivité; aussi, quoique vivant au milieu d'eux, leur resta-t-il
étranger.

Un seul s'était rapproché de lui et semblait s'intéresser à ses efforts.
C'était un Arménien à la figure douce et grave, que les autres esclaves
tournaient en railleries à cause de sa résignation. Nafel était chargé
de la copie des manuscrits dont Corvinus enrichissait sa bibliothèque.
Son instruction était profonde et variée, bien qu'à voir sa modestie
timide, on l'eût pris pour le plus simple des hommes. Il pouvait
réciter, sans s'arrêter une seule fois, les plus beaux passages des
philosophes, des orateurs et des poëtes de la Grèce; mais il préférait à
tous, les écrits de quelques juifs inconnus, qu'il avait copiés pour son
usage, et qu'on lui voyait relire sans cesse.

La fière patience d'Arvins et son activité persistante l'avaient frappé;
il chercha à gagner la confiance du jeune Armoricain. Celui-ci repoussa
d'abord les avances du vieillard; mais Nafel ne se rebuta point, et
Arvins finit par se laisser gagner à son affectueuse douceur.

Il lui avoua ses espérances; l'Arménien sourit tristement.

--Tu crois donc que je ne pourrai arriver à racheter ma liberté et celle
de ma mère? lui dit l'enfant avec inquiétude.

--Je ne crois point cela; mais que feras-tu de cette liberté? N'espère
pas retourner en Armorique; ton ancien maître ne te le permettra point.
Il faudra que tu vives sous son patronage, que tu le soutiennes, s'il
tombe dans la pauvreté. La loi le fait ton héritier, au moins pour
moitié de ce que tu possèderas; et s'il a sujet de se plaindre de toi,
il peut t'exiler à vingt milles de Rome, sur les côtes de la Campanie.
Voilà la liberté des affranchis; ce sont toujours des esclaves dont on a
allongé les chaînes.

--N'importe, dit Arvins, je serai du moins près de ma mère; nous
parlerons ensemble de nos grèves, de nos forêts, et j'attendrai de
meilleurs jours en aiguisant mes armes.

--C'est-à-dire que tu vivras avec la vengeance pour espoir.

--Et les dieux de l'Armorique ne trahiront point ma confiance, dit
Arvins d'une voix sourde. Nos druides l'ont dit: Un jour viendra où
chaque orphelin pourra abreuver de sang ennemi la tombe de son père. Je
connais la place où repose le mien, Nafel; je la rendrai plus rouge que
la pourpre dont s'habillent nos vainqueurs.

La main droite du jeune Celte s'était étendue comme si elle eût tenu une
épée; Nafel allait répondre; mais il s'arrêta tout à coup.

--Il n'est point encore temps, murmura-t-il; tant que tu espèreras en ta
propre force, enfant, tu ne pourras comprendre la vérité.

Et s'enveloppant en son manteau de laine, il s'éloigna la tête basse et
les mains jointes.


§ 5.

Cependant Arvins n'avait point tardé à se faire remarquer par son
exactitude à exécuter tout ce qui lui était ordonné. La zèle que
d'autres faisaient voir par crainte, il le montrait, lui, par fierté.
Sentant l'impossibilité de la résistance, il y avait renoncé dès le
premier instant, et s'était décidé à aller au delà de tout ce qui serait
exigé de lui. Il évitait ainsi les réprimandes ou les châtiments qui lui
eussent plus cruellement rappelé sa servitude, et son obéissance même
avait l'air d'une libre soumission.

Cette bonne volonté lui valut la faveur de l'intendant, et le conducteur
des _Rhedae_ étant mort, Arvins fut choisi pour le remplacer.

Cependant Corvinus n'avait quitté Rome que par ennui: lassé de fêtes, de
luxe et de bruit, il s'était imaginé que la solitude serait pour lui une
agréable nouveauté.

Il avait même voulu tenter un essai fort à la mode parmi les _beaux_ de
Rome, et il s'était fait arranger, dans sa splendide _villa_, un de ces
appartements tapissés de nattes, et à peine meublés, que l'on appelait
la _chambre du pauvre_. Il s'y était confiné quelques jours avec un seul
esclave, se nourrissant de pois chiches et de radis qu'on lui servait
dans des plats de terre sabine, et qu'il mangeait assis sur une
escabelle à trois pieds. Mais cette vie frugale ne tarda point à le
fatiguer. Le repos de la campagne lui avait fait regretter le tumulte de
la ville, et, renonçant aux plaisirs champêtres tant vantés par les
poëtes citadins, il donna ordre de retourner à Rome sans attendre la
froide saison.

Les nouvelles fonctions d'Arvins l'obligeaient à suivre son maître dans
les promenades en char qu'il faisait chaque jour hors de la ville. La
voie Appienne, toute bordée de tombeaux, d'arbres et de statues
funéraires, était alors le rendez-vous de la société la plus élégante.
On y trouvait les femmes célèbres par leur beauté, leur richesse ou leur
coquetterie; les sénateurs enrichis par leurs délations; les capteurs de
testament et les affranchis devenus les favoris de l'empereur; enfin les
descendants de ces chevaliers dont la mollesse avait déshonoré le nom de
_trossules_ donné à leurs ancêtres après la prise d'une ville
d'Étrurie[4].

  [4] Trossila.

Un jour qu'Arvins avait suivi son maître comme de coutume, un embarras
força les Numides qui précédaient le char à s'arrêter. C'était Métella,
la célèbre matrone, qui passait, précédée et suivie d'un peuple entier
d'esclaves. Elle était à demi étendue dans une litière, le coude gauche
appuyé sur un coussin de laine des Gaules, la tête ornée d'un voile si
léger que chaque souffle du vent semblait près de l'emporter, et ses
cheveux noirs ruisselants de perles fines. Pour combattre la chaleur qui
était accablante, elle tenait à chaque main une boule de cristal, et
autour de son cou découvert s'enlaçait un serpent apprivoisé. Deux
coureurs africains, portant une ceinture de toile d'Égypte, d'une
blancheur éclatante, et des bracelets d'argent, précédaient sa litière.
Ils étaient suivis d'une jeune esclave qui ombrageait le visage de
Métella avec une palme ornée de plumes de paon et fixée au bout d'un
roseau des Indes; à côté, marchaient des Liburniens portant un
marchepied incrusté d'ivoire pour descendre de la litière; enfin,
derrière venaient près de cent esclaves richement vêtus.

Après avoir regardé un instant ce splendide cortége, Arvins détourna les
yeux avec indifférence. Depuis qu'il fréquentait la voie Appienne,
l'habitude l'avait blasé sur les prodiges du luxe romain. Les esclaves
formant la suite de la matrone étaient déjà passés presque tous, et les
Numides de Corvinus avaient repris leur course; le jeune Celte allait
les suivre, lorsqu'un cri se fit entendre à quelques pas. Arvins
détourna vivement la tête: une femme s'était séparée du cortége de
Métella, et tendait les bras vers lui...

--Ma mère! s'écria l'enfant, en laissant tomber les rênes.

Les mules ne se sentant plus retenues partirent au galop. Arvins
s'élança vainement pour les retenir; tous ses efforts ne firent
qu'accélérer leur course. Enfin, désespérant de ressaisir les guides, il
s'élança hors du char et regarda autour de lui.

Il était déjà loin de l'endroit où il avait aperçu Norva. Il courut pour
la rejoindre; mais des cavaliers qui cherchaient à se dépasser, et de
nouveaux cortéges l'arrêtèrent. L'enfant éperdu se précipita entre les
chevaux et les équipages, recevant des coups et des injures sans s'en
apercevoir. Il parcourut la voie Appienne jusqu'aux portes; mais ce fut
en vain!... Métella était rentrée à Rome avec sa suite.

Arvins eut d'abord un mouvement de désespoir impossible à dire.
Cependant il se rassura bientôt en songeant qu'il lui serait facile de
retrouver Norva, puisqu'il avait entendu prononcer le nom de sa
maîtresse. Il délibérait déjà sur les moyens de connaître la demeure de
Métella, lorsqu'un des coureurs de Corvinus le rejoignit et lui ordonna
de venir reprendre les rênes du char.

Arvins obéit après un moment d'hésitation.

Le jeune patricien, qui avait été forcé d'attendre, ne lui adressa aucun
reproche; mais à peine fut-il de retour qu'il fit un signe à son
intendant; Arvins n'en comprit la signification qu'en voyant paraître
avec la _fourche_ l'esclave chargé des supplices. Il poussa une
exclamation de surprise et devint pâle. Le correcteur sourit.

--Eh bien, petit, dit-il, tu m'arrives donc enfin? Tu t'es bien
difficilement décidé à faire ma connaissance?... Du reste, le maître est
trop bon; il se contente de plaisanter avec toi. Par Hercule! si tu
avais été l'esclave d'un affranchi, il t'eût fait manger aux lamproies.

En parlant ainsi, le correcteur avait fixé la _fourche_ à la poitrine et
aux épaules d'Arvins; il attacha ses bras aux deux extrémités qui
dépassaient, et enchaîna l'enfant à un poteau placé près de l'entrée. Le
regardant alors avec un rire féroce:

--Te voilà en excellente position pour prendre l'air, dit-il; la nuit va
venir, tu pourras étudier les étoiles.

À ces mots, il fit un signe d'adieu à Arvins, et disparut.

Celui-ci avait gardé le silence: son corps était resté droit, sa tête
fièrement levée, ses regards dédaigneux; mais au fond de son coeur
grondait un orage de douleur et de colère. Dans ce moment il eût accepté
tous les supplices avec joie, à condition de les voir partagés par
Corvinus.

Le souvenir de sa mère venait encore augmenter sa rage. Sans le
châtiment honteux qui lui était infligé, il l'aurait déjà retrouvée; il
la serrerait maintenant dans ses bras. Elle l'attendait sans doute, et
accusait peut-être son retard!

Il était tout entier à son désespoir, lorsqu'il entendit son nom répété
à quelques pas. Tout son sang s'arrêta! Il avait cru reconnaître cette
voix! Il détourna la tête... Une femme s'élança vers lui; c'était Norva!

Arvins fut un moment sans rien voir, sans rien entendre, et comme
évanoui de joie dans les bras de sa mère! Jamais si grande émotion
n'avait remué ce jeune coeur. Quant à Norva, elle était folle de
bonheur; elle riait et sanglotait à la fois; battant des mains comme un
enfant, et couvrant son fils de baisers.

Ce premier délire de tendresse apaisé, Arvins fit connaître le motif du
châtiment qu'il subissait; en apprenant qu'elle en était la cause
involontaire, la pauvre mère recommença ses caresses et ses pleurs.

L'enfant s'efforça de la consoler. La joie de la voir avait complétement
éteint son indignation; il ne songeait plus à la _fourche_ ni aux
chaînes qui le garrottaient; il eût consenti à demeurer ainsi pendant sa
vie entière, pourvu qu'il pût voir près de lui sa mère et recevoir ses
embrassements.

Norva s'assit à ses pieds et lui raconta, à son tour, comment, après
avoir appris le nom et la demeure de son maître, elle avait fui de chez
Métella sans songer à autre chose qu'à trouver le palais de Corvinus
pour le revoir. Elle l'interrogea sur tout ce qu'il avait fait, tout ce
qu'il avait pensé pendant cette longue année de séparation. Quant à
elle, elle avait épuisé les plus poignantes tortures de la servitude.
Sans pitié, comme toutes les femmes uniquement occupées de leur beauté,
Métella se vengeait sur ses esclaves de la moindre blessure faite, dans
le monde, à sa vanité. Ses ennuis d'un moment, ses impatiences, ses
caprices se manifestaient toujours par quelque punition cruelle infligée
à ceux qui la servaient. Elle trouvait alors une sorte de volupté
farouche à les voir souffrir sous ses yeux. À la plus légère négligence,
elle les forçait de se mettre à genoux et de se gonfler la joue, afin
qu'elle eût plus de facilité à les frapper au visage. Morgan, acheté par
elle en même temps que Norva, avait déjà passé trois fois par les
lanières pour avoir refusé de se soumettre à cette humiliation.

En écoutait ce récit, Arvins fut forcé de reconnaître que le hasard
l'avait encore favorisé en le faisant l'esclave du sybarite Corvinus.

Cependant Nafel venait d'apprendre la punition à laquelle Arvins avait
été condamné; il profita d'une visite du maître à sa bibliothèque pour
solliciter la grâce de l'enfant. Corvinus fit signe qu'il l'accordait,
et le jeune Celte fut délivré de ses entraves.

Il put alors conduire sa mère dans un lieu écarté, où tous deux
reprirent leur entretien avec plus de liberté.

Pendant quelques heures, Norva et son fils oublièrent complétement leur
situation. Ils parlaient de l'Armorique dans la langue du pays; ils
rappelaient les circonstances de leur vie passée, les noms de ceux
qu'ils avaient connus, les lieux où ils avaient été heureux! Arvins
retrouvait l'accent, le geste, la poésie et les croyances auxquels son
enfance avait été accoutumée; il n'était plus à Rome, plus esclave,
c'était l'enfant du grand chef Menru, assis au foyer de sa mère, et
apprenant d'elle les traditions de son peuple.

La nuit arriva sans que Norva ni son fils s'en aperçussent. Les yeux
levés vers ce bleu ciel d'Italie tout parsemé de brillantes étoiles, ils
continuèrent à s'entretenir de la patrie absente sans prendre garde à la
fuite des heures. Arvins confia à sa mère son espoir d'affranchissement.

--Morgan nous parle aussi de délivrance, dit Norva; mais c'est avec du
fer, non avec de l'or qu'il compte l'obtenir.

--Songerait-on à une révolte? demanda vivement Arvins.

--Je le crains, répondit Norva. Morgan entretient des intelligences avec
des esclaves de notre nation. La plupart ont employé leur pécule à
acheter secrètement des armes, et, à la première occasion, ils peuvent
jeter le cri de guerre. Les Daces et les Germains complotent aussi
mystérieusement, et j'entends rappeler sans cesse, tout bas, le nom de
Spartacus.

Les yeux d'Arvins s'allumèrent: Norva s'en aperçut, et, saisissant avec
une tendresse inquiète la main de l'enfant:

--Rappelle-toi que tu es trop jeune pour te mêler à une pareille
entreprise, dit elle.

--J'ai quinze ans, répliqua Arvins avec impatience.

--Tu n'as point l'âge des guerriers, tu le sais: pour soutenir le grand
nom que tu portes, il faut des bras plus exercés et plus forts. Morgan
l'a dit, et moi je te défends de prendre part à cette révolte.

--J'obéirai, ma mère, répondit Arvins d'une voix sourde, et les yeux
gonflés de larmes.

Norva attira sa tête sur ses genoux avec cette caressante compassion des
mères et le baisant au front:

--Ne te chagrine pas, enfant, reprit-elle, tu arriveras à l'âge d'homme,
et alors je n'aurai plus aucun pouvoir sur toi; tu seras maître de
choisir un champ de bataille où tu le voudras; mais d'ici là, laisse-moi
user de mon autorité pour préserver ta vie; que je puisse jouir de ces
dernières joies de la mère qui sent que son fils va sortir de l'enfance
et lui échapper. Hélas! bientôt tu ne seras plus à moi! tu appartiendras
à tes passions, à ta volonté, à une autre femme peut-être... Ne me
regrette pas ces dernières heures de royauté, et ne te révolte pas
contre la tendre tyrannie de celle qui t'a donné le jour. Aujourd'hui je
berce encore l'enfant dans mes bras, demain ce sera un homme, et je ne
serai plus mère qu'à moitié; car je ne pourrai plus le protéger.

Norva avait prononcé ces mots avec une voix si triste et si douce,
qu'Arvins en fut attendri; il la serra sur son coeur en l'appelant des
noms les plus tendres, et lui promit de se soumettre sans regrets à tous
ses désirs.


§ 6.

La nuit s'était écoulée dans ces intimes causeries; le soleil était de
retour; Norva songea enfin à retourner chez sa maîtresse. L'enfant
demanda et obtint la permission de l'accompagner.

Tous deux descendaient le mont Coelius, lorsqu'ils aperçurent une troupe
d'esclaves conduits par un affranchi. À leur aspect, Norva s'arrêta
saisie.

--Ce sont les familiers de Métella, dit-elle.

Les esclaves venaient de reconnaître la mère d'Arvins; ils coururent à
elle et l'entourèrent.

--Enfin te voilà reprise, dit l'affranchi.

--Que voulez-vous dire? s'écria Norva.

--N'as-tu pas fui de chez ta maîtresse?

--J'y retournais.

L'affranchi éclata de rire.

--Tous les esclaves échappés en disent autant, fit-il observer; qu'on
lui lie les mains et qu'on l'emmène.

Norva voulut s'expliquer; mais on lui imposa silence. Arvins ne réussit
pas mieux à se faire entendre, et l'on entraîna sa mère malgré ses
efforts.

--Mais qu'allez-vous faire? demanda l'enfant effrayé.

--Ne sais-tu pas ce qui attend les esclaves fugitifs? De peur qu'ils ne
se perdent une seconde fois, on les marque d'un fer rouge au front.

Arvins poussa un cri.

--C'est impossible, dit-il; je verrai votre maîtresse; je me jetterai à
ses pieds.

--Si tu la fatigues, elle t'infligera le même supplice, interrompit
l'affranchi.

--À moi! s'écria l'enfant.

--Elle le peut en payant à Corvinus le tort qu'elle lui aura fait.
Oublies-tu qu'un esclave n'est autre chose qu'un vase de prix? Si on le
fêle ou si on le casse, on en dédommage le maître, et tout est dit.

--Laisse-moi, laisse-moi, s'écria la mère épouvantée.

Mais Arvins ne l'écoutait pas. Ils arrivèrent tous ensemble à la demeure
de Métella. La matrone n'était point encore rentrée. On avertit
l'intendant qui vint savoir de quoi il s'agissait. Arvins voulut essayer
la prière; il fut repoussé rudement.

--N'est-il donc aucun moyen de sauver ma mère? demanda l'enfant
désespéré.

--Achète-la, répondit l'intendant avec ironie.

--L'acheter! répéta Arvins; un esclave peut-il en acheter un autre?

--Ne sais-tu donc pas ce que c'est qu'un vicaire?

L'enfant se rappela en effet que quelques-uns de ses compagnons avaient,
sous leurs ordres, des esclaves auxquels ils laissaient faire les
travaux les plus rudes et les plus grossiers; mais il ignorait qu'ils
eussent été achetés de leur _pécule_.

--Que faudrait-il pour délivrer ma mère? demanda-t-il en tremblant.

--Trois mille sesterces.

L'enfant joignit les mains avec désolation.

--Je n'en ai que deux mille, murmura-t-il...

Mais un espoir traversa tout à coup sa pensée. Beaucoup de ses
compagnons avaient un _pécule_; ils ne refuseraient point sans doute de
lui prêter chacun quelques as, et il pourrait peut-être réunir ainsi ce
qui lui manquait. Il courut à l'intendant qui se retirait.

--Je reviendrai bientôt avec les trois mille sesterces, dit-il d'une
voix suppliante; promettez-moi seulement de suspendre le châtiment.

--Je te donne jusqu'à la quatrième heure.

Arvins le remercia, embrassa sa mère en pleurant, et partit.

Il courut d'abord chercher son _pécule_ qu'il compta de nouveau. Il lui
manquait bien mille sesterces pour compléter la somme demandée! Il
descendit à l'appartement des esclaves afin d'implorer leurs secours.

Mais il n'en trouva aucun. Tout était en rumeur dans la maison de
Corvinus. Poursuivi par les faenerateurs, dont les prêts usuraires
avaient hâté sa ruine, le jeune patricien venait de quitter sa demeure
que les gens de justice avaient envahie. Des écriteaux, portant copie de
l'édit du magistrat, et annonçant la vente de tout ce qui lui avait
appartenu, étaient déjà suspendus au-dessus du seuil. Les
administrateurs du trésor de Saturne, qui devaient présider à l'encan,
venaient d'arriver, ainsi que l'_argentier_ chargé de recevoir le prix
des objets. On achevait l'inventaire des biens de Corvinus.

Ce fut dans ce moment qu'Arvins se présenta, son argent à la main. Un
des créanciers délégués par les autres pour présider à la vente
l'aperçut.

--Que portes-tu là? demanda-t-il à l'enfant.

--Mon _pécule_, répondit Arvins.

--À combien s'élève-t-il?

--À deux mille sesterces.

--Ils aideront à la liquidation de Corvinus, dit le Romain, qui étendit
la main vers le vase dans lequel Arvins avait déposé ses économies.

--Cet argent m'appartient, s'écria l'enfant en s'efforçant de le
défendre.

--Il appartient à ton maître, esclave, répondit le créancier. Tu ne
possèdes rien en propre; pas même ta vie. Livre donc ces deux mille
sesterces, ou prends garde aux lanières.

--Jamais! jamais! s'écria Arvins en pressant son trésor contre sa
poitrine. Ce _pécule_, je l'ai économisé sur ma faim et sur mon sommeil;
il est destiné à racheter ma mère. Ma mère subit aujourd'hui le supplice
des fugitifs, si je n'apporte à sa maîtresse trois mille sesterces. Ah!
ne m'enlevez pas cet argent, citoyens; si vous ne me le laissez point
par justice, que ce soit par pitié... Vous avez des mères aussi...
Grâce! grâce! je vous en prie à genoux.

Le jeune Celte était tombé aux pieds des trésoriers de Saturne et du
créancier. Celui-ci haussa les épaules et fit signe aux hérauts chargés
d'annoncer la vente. Ils s'approchèrent d'Arvins et essayèrent de lui
arracher les deux mille sesterces; l'enfant se débattait avec des
menaces et des cris de fureur; mais, trop faible pour résister à des
hommes, il fut bientôt dépouillé.

Il se releva couvert de poussière et fou de rage; ses yeux cherchaient
une arme dont il pût se servir. Les hérauts le saisirent en riant, le
lancèrent hors de la cour et refermèrent la porte.

Arvins frappa avec fureur sa tête de ses deux poings, comme s'il eût
voulu se punir lui-même de son impuissance. Dans ce moment, une main se
posa légèrement sur son épaule. Il se détourna; c'était Nafel.

--Qu'as-tu, enfant? demanda-t-il.

--Ma mère! s'écria Arvins, dont la voix étouffée par la colère et les
sanglots ne put faire entendre que ce mot.

L'Arménien tâcha de l'apaiser par quelques douces paroles, et lui fit
raconter ce qui venait d'arriver.

--Console-toi, dit l'Arménien; mon pécule à moi n'a point été saisi: il
renferme quatre mille sesterces, et je te le donne.

Arvins recula de surprise, n'osant en croire ses oreilles.

--Viens, ajouta Nafel: je l'ai déposé chez un frère de la voie Suburane;
nous allons le lui redemander.

Le jeune Celte voulut balbutier un remerciement; mais l'Arménien lui
imposa silence.

--Le service que l'on peut rendre retourne bien plus au profit du
bienfaiteur que de l'obligé, dit-il; car celui-ci ne reçoit qu'un
secours terrestre et passager; tandis que l'autre acquiert un droit à
des félicités éternelles; ne me remercie donc pas et suis-moi.

Tous deux se rendirent chez le dépositaire; mais il était absent; il
fallut attendre assez longtemps. L'angoisse d'Arvins était horrible; il
tremblait d'arriver trop tard.

Enfin, le juif qui gardait le _pécule_ de Nafel rentra. Les quatre mille
sesterces furent livrés au jeune Celte, qui se dirigea, en courant, vers
la demeure de Métella.

En passant devant la basilique de Julia, il leva la tête; le clepsydre
marquait la quatrième heure! Arvins se sentit froid jusqu'au coeur. Il
reprit sa course d'un élan désespéré, traversa le Forum, et aperçut
enfin la porte de Métella.

Au moment où il en atteignait le seuil, un cri horrible retentit.
L'enfant s'appuya au mur en chancelant.

--Tu arrives trop tard, dit Morgan, qui l'attendait à l'entrée.

--Où est ma mère... où est-elle? cria Arvins.

Le vieux Celte le prit par la main sans répondre, et l'entraîna vers la
cour.

Elle était pleine d'esclaves qui parlaient à demi-voix; au milieu le
correcteur se tenait debout près d'un réchaud allumé; Norva était
accroupie à ses pieds!...

Arvins se précipita vers elle en étendant ses bras; mais à peine
l'eut-il aperçue, qu'il poussa un cri d'horreur; un nuage couvrit ses
yeux, ses jambes se dérobèrent sous lui et il tomba évanoui près de sa
mère.


§ 7.

Deux heures après, Norva était étendue mourante sur la natte qui lui
servait de couche, ses deux mains posées dans celles de son fils, dont
elle murmurait encore le nom. Morgan, la tête basse et les bras croisés,
se tenait debout au chevet.

La pauvre mère, qui sentait près d'elle Arvins, retenait ses plaintes,
et tâchait, par instants, de lui sourire; mais ce sourire même glaçait
le coeur. Son front avait été enveloppé d'une toile de lin, à travers
laquelle suintait un sang noirci; ses paupières, gonflées par la
douleur, ne pouvaient plus s'ouvrir, et son haleine sortait avec un
sifflement funeste de ses lèvres déjà blanchies.

Arvins, abîmé dans son désespoir, retenait ses sanglots de peur
d'ajouter aux souffrances de sa mère; mais les quelques heures qui
venaient de s'écouler avaient sillonné son visage de traces aussi
profondes qu'une longue maladie. Penché sur la couche de Norva, il
observait d'un oeil épouvanté chacun de ses mouvements, interrogeait sa
pâleur, écoutait sa respiration haletante.

Tout à coup elle étendit les bras, et fit un effort pour se redresser.

--Arvins! balbutia-t-elle; où es-tu?... Tes mains, je ne sens plus tes
mains. Oh! serre-moi sur ton coeur... Ne me quitte pas, Arvins... Pauvre
enfant...

Sa tête retomba sur l'épaule de son fils. Il y eut un instant de
terrible silence... Arvins éperdu n'osait regarder.

--Ma mère! répéta-t-il enfin d'une voix étranglée.

--Elle a rejoint Menru, murmura Morgan.

L'enfant releva brusquement la tête de Norva; mais cette tête retomba en
arrière insensible et inanimée. Il était orphelin!

Nous n'essayerons point de dire son désespoir. Dans le premier instant,
il effraya Morgan lui-même. L'enfant avait éprouvé depuis la veille tant
d'émotions que ses forces étaient épuisées. Un fièvre brûlante le
dévorait; il sentit sa tête s'égarer, et pendant quelques heures sa
douleur fut du délire. Enfin l'épuisement ramena un peu de calme dans
son âme.

Morgan, qui ne l'avait point quitté, en profita pour le rappeler au
courage.

--Ils ont tué ta mère, dit-il à voix basse; la pleurer est inutile;
songeons plutôt à la venger.

--La venger! répéta Arvins. Ah! que faut-il faire?

--Retrouver des forces pour me suivre quand le moment sera venu.

Le jeune Celte se leva d'un bond.

--Allons! dit-il.

--Il faut encore attendre, répondit le vieillard; mais ne crains rien:
pour être retardée, la vengeance n'en sera pas moins terrible.

Il développa alors à Arvins le plan des esclaves. C'était à Rome même
que la révolte devait éclater. L'ordre était de livrer la ville aux
flammes, et d'égorger tout ce que le feu aurait épargné.

L'enfant écouta avec une joie farouche ces détails qui promettaient une
pleine satisfaction à sa haine. Élevé dans les idées de sa nation, il
croyait fermement que ces sanglants sacrifices devaient réjouir les
mânes de Norva. Faire couler le sang romain, c'était donc prouver sa
tendresse à la morte; il ne voyait pas dans la vengeance une joie
personnelle, mais un devoir et une sainte expiation!

La pensée de satisfaire ainsi aux mânes de sa mère lui rendit des
forces; il refoula en lui sa douleur et attendit avec impatience le
signal.

Il fut enfin donné; les esclaves s'élancèrent sur le Forum des torches à
la main; mais les consuls avaient été avertis; des mesures étaient
prises, et les révoltés se virent presque aussitôt entourés.

La plupart jetèrent leurs armes et cherchèrent leur salut dans la fuite.
Quelques Germains et quelques Celtes, parmi lesquels se trouvaient
Morgan et Arvins, essayèrent seuls de résister. Écrasés par le nombre,
tous tombèrent frappés par devant, et entourés de cadavres ennemis.

Morgan et Arvins furent relevés mourants de cette sanglante couche.
Comme on espérait obtenir d'eux quelque utile révélation, ils furent
déposés dans des cachots séparés, où l'on pansa leurs blessures.

Tous deux revinrent à la vie; mais l'interrogatoire ni les tortures ne
leur firent trahir leurs complices. Les bourreaux durent s'avouer
vaincus, et les deux Armoricains furent jetés dans la prison commune où
l'on déposait les victimes destinées aux bêtes.

Lorsqu'Arvins et Morgan se revirent, ils se tendirent la main sans se
parler, et s'assirent l'un près de l'autre. Tous deux avaient été
trompés dans leur dernier espoir, et ils allaient mourir vaincus! Il y
eut un assez long silence.

--Ma mère ne sera pas vengée! dit enfin Arvins d'un air sombre.

--Nos dieux ne l'ont pas voulu, répondit Morgan.

--Qu'est-ce donc que tes dieux? répliqua amèrement le fils de Norva. Ils
ne peuvent ni nous défendre au foyer, ni nous protéger dans l'esclavage;
pourquoi les adorons-nous s'ils manquent de puissance? et s'ils en ont,
pourquoi nous abandonnent-ils? Les dieux de Rome sont les seuls vrais;
car ils sont les seuls qui conservent les libertés.

--Invoquons-les alors, dit Morgan dédaigneusement. Crois-tu qu'ils
entendent la voix d'un esclave? Ils n'accordent leurs faveurs qu'aux
maîtres; pour nous, qu'ils livrent aux Romains, ce ne sont pas des
dieux, mais des ennemis.

--Ainsi, reprit le jeune Celte, le monde entier n'existera désormais que
pour être la bête de somme d'une seule ville. Oh! pourquoi naître alors?
Pourquoi ne pas égorger par pitié l'enfant qui ouvre ses yeux à la
lumière du jour? Quel mauvais génie a donc fait la terre, si elle doit
être pour jamais abandonnée à l'injustice et à la servitude?

--Le règne de la paix et de la liberté approche, dit une voix douce.

--Arvins, étonné, releva la tête; c'était Nafel.

--Vous ici! s'écria-t-il... Avez-vous donc aussi conspiré contre les
oppresseurs?...

--Non, répondit l'Arménien; ils m'ont condamné aux bêtes uniquement
parce que j'adore un dieu tel que vous le désiriez tout à l'heure.

--Que voulez-vous dire?

--Je suis chrétien.

Arvins regarda Nafel avec curiosité. Il avait plusieurs fois entendu
prononcer ce nom de chrétien avec mépris: c'était, disait-on, la
religion des criminels et des misérables; une fable venue de Judée qui
avait séduit les derniers du peuple, comme tout ce qui est nouveau.

--Si ton dieu est bon, dit le fils de Norva, il est donc sans puissance,
puisqu'il vous abandonne à vos ennemis?

--Mon dieu m'aime, répondit Nafel; il veut se servir de moi pour
soutenir sa loi. Chaque fidèle qui meurt féconde de son sang la croyance
nouvelle. À force de voir tomber des martyrs en les entendant crier: _Je
suis chrétien!_ on se demandera ce que signifie ce mot qui apprend aux
hommes à mourir sans regret et en pardonnant à leurs bourreaux.

--Et que veut-il dire? demanda Arvins.

--Il veut dire que l'on croit au seul vrai Dieu, à celui qui a fait la
terre pour les hommes, et les hommes pour qu'ils vivent comme des
frères. Toutes les fausses divinités qui se partagent maintenant
l'adoration, tomberont bientôt; car elles ne sont que les symboles des
passions humaines; il ne restera que le Dieu qui est à tous comme le
soleil.

--Et qu'ordonne sa loi? demanda Arvins.

--La liberté et la fraternité entre les hommes; le bonheur de tous et le
dévouement de chacun. Les plus saints, à ses yeux, ne sont pas les
heureux, mais ceux qui souffrent. Elle vient pour détruire la violence
et briser les fers, non par la révolte, mais par la persuasion. Un jour
arrivera, et il n'est pas loin peut-être, où l'égalité des hommes sera
proclamée; car le christianisme, ce n'est pas seulement une croyance,
c'est la loi humaine, l'esprit de l'avenir; c'est une nouvelle ère
annoncée au monde.

--Et nous ne la verrons pas, dit le fils de Norva.

--Qu'importe? la terre n'est qu'un lieu de passage. Même réformée par la
loi du Christ, elle sera seulement l'ombre d'un monde meilleur où chacun
sera récompensé selon ses oeuvres.

--Et qui nous ouvre ce monde? demanda Arvins.

--La mort! répondit Nafel.

Arvins garda un instant le silence. Les paroles de l'Arménien l'avaient
profondément ému. Il apercevait des éclairs d'une lumière inattendue et
entrevoyait mille horizons nouveaux. Jamais idée si grande, si belle, si
consolante, n'avait été offerte à son esprit. Il comparait cette
religion, fondée sur l'équité et l'amour, aux barbares enseignements de
Morgan, et l'impuissance de ses dieux qui le laissaient sans
consolations dans son abîme, à la générosité de celui des chrétiens,
qui, pour le dédommager de la vie, lui montrait au delà du tombeau une
existence éternelle où le règne de l'équité commençait.

--Ainsi, reprit-il après une longue réflexion, ta croyance, Nafel,
établit ici-bas une loi de justice et de vérité, et comme toute oeuvre
humaine est imparfaite, elle promet une autre vie où les iniquités
seront réparées, les coupables punis, et les affligés consolés. Là, se
trouvera dans toute sa perfection ce que la loi du Christ ne peut
établir qu'imparfaitement parmi les hommes, et l'existence du ciel
continuera et redressera l'existence de la terre.

--Oui, dit l'Arménien, et c'est à nous autres qui avons connu la vérité
de la confesser en face de tous, et d'annoncer, en tombant dans le
cirque, cette _bonne nouvelle_ au genre humain.

--Nafel! s'écria Arvins en se levant, je veux mourir chrétien!


§ 8.

Quelques jours après, des écriteaux suspendus à tous les édifices
publics annonçaient le spectacle donné par l'empereur au peuple romain.
La foule se précipitait vers le cirque et en envahissait insensiblement
les gradins comme une marée montante. Des esclaves, le râteau à la main,
égalisaient l'arène poudreuse, tandis que les bestiaires, tête nue et
vêtus seulement de leurs tuniques sans manches, se promenaient lentement
devant les caves.

Les condamnés furent amenés; ils étaient près de deux cents. Au premier
rang marchaient Nafel et Arvins. Morgan les suivait le front levé et
l'oeil tranquille.

En passant devant la loge de l'empereur, tous s'inclinèrent en répétant,
selon l'usage:

--César! ceux qui vont mourir te saluent!

Ils arrivèrent au milieu du cirque où on les débarrassa de leurs liens;
puis les licteurs se retirèrent avec les esclaves et les bestiaires.

Il y eut alors un grand silence d'attente: toutes les têtes s'étaient
avancées, tous les yeux se tenaient fixés sur l'arène. Dans ce moment,
Nafel prit la main d'Arvins, et d'une voix forte:

--Romains! s'écria-t-il, le Dieu des chrétiens est le seul vrai Dieu;
moi et cet enfant, nous mourons en confessant son nom.

Il n'avait point achevé qu'on entendit mille rugissements s'élever à la
fois; toutes les caves venaient d'être ouvertes et les bêtes
s'élançaient dans l'arène!

La plupart des condamnés se dispersèrent; Arvins et Nafel tombèrent à
genoux, les mains levées vers le ciel.

Alors commença une mêlée horrible! Mais la poussière qui s'élevait ne
tarda pas à l'envelopper comme un nuage; on entrevit seulement des
hommes qui fuyaient; on entendit des cris, de longs rugissements; puis
insensiblement tout s'éteignit, et quand le nuage fut dissipé, on
n'aperçut plus que les ours, les tigres et les lions accroupis, le
ventre dans le sang, et qui achevaient de ronger des cadavres.




DEUXIÈME RÉCIT.

LE SERF.


§ 1.

C'était une pauvre cabane recouverte d'un chaume mousseux, à fenêtre
sans vitrage, et dont les murailles crevassées laissaient pénétrer du
dehors la pluie et le vent. Au fond, quelques chèvres, couchées sur une
litière qui n'avait point été renouvelée, broutaient nonchalamment,
tandis qu'une vache maigre tirait avec effort de son râtelier les restes
d'un foin coriace et mêlé de joncs.

Tout l'ameublement de la cabane consistait en quelques escabelles, en
une table grossièrement équarrie, et en une claie dressée sur quatre
pieux de bois et garnie de paille fraîche; c'était là le seul lit de
l'habitation.

Un homme en cheveux blancs y était couché, les yeux fermés; mais il
était aisé de voir, à sa respiration entrecoupée et au léger tremblement
de ses lèvres, que la maladie l'y retenait plutôt que le sommeil. Un
jeune garçon d'environ seize ans, assis près de là au foyer, s'occupait
à entretenir le feu sous une bassine de fer.

Il venait de la découvrir et semblait savourer l'odeur succulente qui
s'en exhalait, lorsqu'une jeune fille de son âge entra portant un
morceau de beurre enveloppé dans un lambeau de toile rousse.

--Bonjour, Jehan, dit-elle tout bas, et en tournant les regards vers le
lit, comme si elle eût craint d'éveiller le malade.

Jehan se détourna vivement à cette voix connue; un éclair de joie
traversa l'expression habituellement mécontente de son visage.

--Bonjour, Catie, reprit-il d'un ton doux et caressant, en faisant un
pas vers la jeune fille.

--Comment va le père? demanda-t-elle.

Jehan secoua la tête.

--Toujours bien faible! Cette maladie a été une rude secousse, et il
faudra bien des soins pour qu'il retrouve la santé.

--Voici pour lui, Jehan, reprit Catherine en déployant le lambeau de
toile qui enveloppait le beurre.

Jehan sourit.

--Merci, bonne Catie, merci, dit-il; ce sera aujourd'hui jour de régal,
car j'ai là déjà de quoi lui rendre des forces.

Qu'est-ce donc, Jehan?

--Voyez.

Il découvrit la marmite suspendue sur le feu. La jeune fille avança la
tête, et, soufflant la vapeur qui s'en échappait afin de mieux voir:

--Une poule au gruau! s'écria-t-elle toute surprise.

--C'est le collecteur qui me l'a donnée, reprit Jehan, pour lui avoir
enseigné à rédiger ses comptes en latin.

--À la bonne heure, dit Catherine en riant; à force de prendre à ceux
qui entrent à la ville une poignée de farine, une poignée de sel ou une
poignée de pruneaux, maître Jacques est devenu le plus riche bourgeois
du pays et peut payer les leçons qu'on lui donne aussi cher qu'un
seigneur; mais le père sait-il ce qu'on lui prépare?

--Il dormait quand je suis revenu.

--Alors disposons tout avant son réveil: j'ai encore là des noix et des
cerises, ce sera pour son dessert.

En parlant ainsi, Catherine vidait sur la table son panier d'osier.
Jehan ouvrit une armoire d'où il tira des écuelles, des plats, des
cuillères, des gobelets de bois, et tous deux se mirent à dresser le
couvert.

L'affection singulière qui semblait unir ces deux enfants était d'autant
plus remarquable que jamais peut-être la nature n'établit entre deux
êtres de plus frappantes oppositions. Catherine était grande et bien
faite; tous ses traits avaient une douceur élégante, tous ses mouvements
une souplesse gracieuse. Rien qu'à la voir on se sentait lui vouloir du
bien, et le sourire bienveillant qui entr'ouvrait toujours ses lèvres
vous obligeait à répondre par un sourire pareil. Jehan, au contraire,
avait la taille courte, épaisse et gauche; ses traits moroses étaient
affadis plutôt qu'adoucis par la chevelure héréditaire qui avait fait
donner à l'un de ses ancêtres le nom de Lerouge. Né fils de serf, et
sans cesse froissé, depuis qu'il avait pu sentir, dans sa volonté et
dans ses sentiments, tout son être avait je ne sais quelle expression de
contrainte, de malheur et de révolte qui lui donnait quelque chose de
repoussant. Ce n'était qu'avec son père et sa cousine Catherine qu'il se
montrait soumis: pour eux rien ne lui coûtait, le louveteau devenait un
agneau, sa laideur prenait même alors une sorte de grâce.

Tout du reste se résumait pour Jehan dans ces deux amours. Son père
était toute sa famille, et Catherine tout son avenir, car il devait
l'épouser un jour; la mère de la jeune fille l'avait promise, et il ne
restait plus à obtenir que le consentement du seigneur qui n'avait point
l'habitude de refuser de telles demandes.

Cependant les deux enfants avaient achevé de mettre le couvert, la poule
au gruau était prête; le convalescent fit enfin un mouvement; Catherine
poussa une exclamation de joie.

--Ah! c'est toi, petite, dit le vieillard en se soulevant avec effort
sur son coude; tu ne gardes donc pas aujourd'hui les vaches de
monseigneur?

--Le roi chassait dans la forêt, et les troupeaux ne sont point sortis
de peur des meutes, répondit la jeune paysanne.

--Le roi! répéta le vieux serf; et tu n'es pas allé pour le voir au
passage, Jehan?

--Vous aviez besoin de moi, mon père, répondit celui-ci.

--Et il n'a pas perdu son temps, continua Catherine; voyez plutôt.

Le vieux Thomas Lerouge se détourna.

--Quoi! la table servie, s'écria-t-il étonné.

--Et vous avez un hochepot, continua la jeune fille.

--Et du beurre, dit Jehan.

--Et des cerises, ajouta le vieillard qui s'était dressé sur son séant.

--Allons, père, c'est votre repas de convalescence, reprit Catherine en
battant joyeusement des mains; venez vous asseoir là avec Jehan, et je
vous servirai.

Elle courut au foyer et prit la marmite dont elle vida le contenu dans
un plat de bois qu'elle plaça tout fumant sur la table. Thomas avait
rejeté les peaux de chèvres qui lui servaient de couverture; il était
demeuré assis sur son lit, suivant tous ces préparatifs avec le regard
et le sourire affamés des convalescents; il allait enfin se lever pour
s'approcher de la table quand un grand bruit se fit entendre au dehors.
Jehan courut à la porte; mais elle s'ouvrit brusquement avant qu'il eût
pu la barrer et donna passage à une demi-douzaine de valets de meute,
portant les armes du roi brodées sur la poitrine.

Tous étaient entrés bruyamment en demandant la maison du forestier; mais
à la vue de la table servie et du hochepot dont l'odorante vapeur
parfumait la chaumière, ils poussèrent une exclamation de satisfaction.

--Pâques Dieu! s'écria le plus vieux en roulant autour de son corps le
fouet qu'il avait à la main; nous n'avons plus besoin de la maison du
forestier; voici de quoi amuser notre faim jusqu'au soir.

--Sur mon âme! c'est un chapon au gruau, ajouta un grand noiraud à l'air
affamé, dont les narines, caressées par le fumet du hochepot, semblaient
se dilater avec délices; je me réserve l'aile droite.

--Moi, l'aile gauche, s'écria vivement un blondin qui s'était déjà
emparé du meilleur escabeau.

--Moi, les cuisses, reprit le vieux.

--Moi, la carcasse, ajouta un quatrième.

--Doucement, mes maîtres, interrompit Jehan, dont la figure avait déjà
repris son expression dure et hargneuse; nous sommes trois ici qui
voulons également notre part.

--Nous n'en avons pas trop pour nous-mêmes, fit observer le grand brun,
qui avait déjà tiré son couteau.

--Possible, reprit le jeune garçon; mais il est d'usage que ceux pour
qui a été cuit le repas mangent les premiers.

--Tu oublies que nous sommes de la suite du roi, reprit le vieux valet,
et qu'à ce titre nous pouvons te tirer l'écuelle de la main ou le
gobelet des lèvres et te forcer à descendre du lit où tu vas t'endormir.

--Se peut-il! s'écria Jehan.

--Hélas! oui, murmura Thomas avec un soupir; c'est le droit de prise,
comme ils l'appellent.

--Et vous ne pourrez même partager ce repas que je vous avais destiné,
mon père? reprit le jeune garçon.

--À moins que le vieux n'ait un privilége qui l'autorise à se réserver
sa portion, répliqua le blondin.

--Je n'ai de privilége que pour ce qu'il vous plaira de me laisser, dit
Thomas avec cette humble soumission des malades et des vieillards.

--Te laisser! s'écria le valet qui avait déjà parlé. Vive Dieu! il
faudrait pour cela une plus forte pitance; ne vois-tu pas que nous en
aurons à peine pour nos dents de devant?

--Mon père sort d'une dangereuse maladie, objecta Jehan avec impatience.

--Moins dangereuse que la faim, je suppose.

--Faites-lui place au moins au bout de la table.

--Elle est trop petite, reprit brutalement le grand brun.

--Puis, ajouta le blondin, cette poule doit avoir un coq dont ils
pourront faire un second hochepot.

Jehan ferma les poings et ses yeux s'allumèrent; mais Catherine lui posa
la main sur l'épaule.

--Les gens du roi sont les maîtres partout, dit-elle à demi-voix; ne
l'oubliez point.

Jehan baissa la tête avec un soupir étouffé.

Quant à Thomas Lerouge, il avait accepté ce désappointement avec la
patience silencieuse d'un homme qui en a l'habitude. Cependant il était
aisé de voir que la privation du repas délicat sur lequel il avait un
instant compté, lui était singulièrement douloureuse. Ses regards
suivaient tous les mouvements des valets de meute avec une expression de
chagrin, de peur et de convoitise; ses lèvres s'entr'ouvraient
instinctivement et s'agitaient comme s'il eût partagé leur repas. Deux
fois même il se baissa à la dérobée pour ramasser les os à demi rongés
qu'ils jetaient à terre! Jehan, qui s'en aperçut, sentit des larmes
gonfler ses paupières et sortit brusquement.

Il ne rentra qu'une heure après, chargé d'une bourrée qu'il jeta dans un
coin. Les valets de meute étaient partis, et Catherine avait tout remis
en place; elle se préparait même à prendre congé de Thomas, car la nuit
allait venir; Jehan proposa de la reconduire jusqu'au petit bois, elle
accepta; mais comme tous deux allaient sortir, une nouvelle troupe se
présenta à la porte de la cabane.

Cette fois c'étaient les gens de Raoul de Mailié qui venaient exécuter
les ordres de monseigneur; maître Moreau l'intendant était à leur tête,
tenant le bâton noir à pomme d'argent.

--Où est Thomas Lerouge? demanda-t-il au jeune garçon qui s'était
découvert à sa vue.

--Ici, répondit Jehan.

--Et pourquoi a-t-il manqué à toutes les corvées de ce mois?

--Parce que la fièvre le retenait au lit...

--Je sais, reprit l'intendant; mais tu devais le remplacer, je t'en
avais donné l'ordre.

--Et moi, je vous avais répondu que la chose était impossible, répliqua
Jehan.

--Pourquoi cela?

--Parce que mon père avait besoin de mes soins.

L'intendant devint rouge de colère.

--Fort bien, dit-il, ainsi tu es resté ici pour n'en point avoir le
démenti, tu as voulu prouver que l'on pouvait se moquer des ordres de
maître Moreau!

--Nullement, interrompit Jehan.

--Bon, bon, continua l'intendant en frappant la terre de sa canne; nous
verrons qui aura le dernier mot. Ah! tu prétends résister à l'autorité
de monseigneur!

--Je n'y pense point, dit le jeune garçon.

--Tu refuses d'obéir à ce que j'exige.

--Mais songez, maître...

--Rien; je ne veux rien écouter. Ah! le forestier avait raison de te
regarder comme un vaurien impossible à conduire; mais il ne faut pas que
les intérêts de monseigneur souffrent de l'entêtement de ses serfs. Tu
payeras l'amende pour toutes les corvées auxquelles tu as manqué.

Jehan haussa les épaules.

--Heureusement que tous les sergents du pays ne trouveraient point chez
nous un rouge denier, dit-il amèrement.

--Eh bien, je serai donc plus habile que les sergents, car j'en
trouverai, moi, s'écria l'intendant.

--Fouillez l'escarcelle, maître Moreau, dit le jeune homme en
entr'ouvrant une poche de cuir suspendue à sa ceinture.

--Non, dit l'intendant; mais je fouillerai dans ta maison, drôle!

--Vous n'y trouverez que la maladie et la misère.

--J'y trouverai aussi une vache maigre, dit l'intendant en faisant signe
à l'un de ses estafiers de détacher la bête du râtelier.

Jehan tressaillit.

--Que faites-vous? s'écria-t-il.

--Je fouille ton escarcelle, comme tu m'as dit de le faire, répondit
Moreau ironiquement.

--Au nom de Dieu! vous ne voudriez pas emmener la vache, dit Jehan.

--Pourquoi donc?

--Songez, maître, que les routiers ont coupé notre seigle en herbe, que
les loups ont mangé nos chèvres, que cette vache est notre dernier bien;
si vous nous l'enlevez, mon père et moi nous restons sans ressources.

--Fi donc! dit l'intendant; un savant comme toi ne peut manquer de faire
fortune: n'as-tu pas dit l'autre jour au collecteur que je faisais mes
comptes en latin barbare?

--En effet, répliqua Jehan; ne peut-on dire ce qui est vrai?

--Soit, reprit l'intendant; mais je n'en ajouterai pas moins à la liste
des confiscations: _Item vacca Thomasii, cognomine Rubri_.

Et se tournant vers les valets:

--Emmenez la bête, ajouta-t-il brusquement.

Ceux-ci voulurent obéir; mais Jehan la retint par une des cornes.

--Cela ne peut être, maître Moreau, dit-il d'une voix que la colère et
l'émotion rendaient tremblante; les corvées auxquelles mon père et moi
avons manqué n'équivalent point au prix de cette vache; je veux parler à
monseigneur, il saura comment vous vous vengez sur de pauvres gens de
vos barbarismes.

--Des barbarismes! s'écria Moreau exaspéré.

--J'ai pour preuve vos dernières quittances, reprit Jehan avec une
ironie irritée.

--Tu mens, s'écria l'intendant dont les prétentions au langage
cicéronien étaient précisément le côté faible.

--Faut-il les montrer à l'aumônier?

--_Mentoris impudenter._

--Vous voulez dire _mentiris_, maître.

L'intendant rougit et les valets se regardèrent en souriant.

--La peste soit du manant qui se mêle de morigéner ses anciens! s'écria
Moreau; l'ancien curé avait bien besoin de lui mettre en main les
auteurs; un serf ne devrait savoir que retourner la terre et tirer la
charrue; mais en voilà assez: emmenez la vache, vous autres.

--Il faudra que monseigneur l'ordonne, interrompit Jehan en la retenant
toujours.

--Lâcheras-tu cette corne, misérable!

--Quand vous aurez lâché la corde.

L'intendant leva son bâton noir qui s'abattit sur la tête chevelue du
jeune garçon; mais Jehan ne laissa point à Moreau le temps de frapper
une seconde fois: s'élançant vers lui, il le saisit à la gorge avec une
sorte de rugissement et le terrassa sous ses deux genoux; heureusement
que les valets s'interposèrent: on écarta avec peine Jehan hors de lui,
et l'intendant fut relevé.

Sa chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps comme un
homme ivre qui se réveille; mais à peine put-il se reconnaître que toute
sa fureur lui revint.

--Arrêtez l'assassin! s'écria-t-il en montrant Jehan; il a outragé un
officier de monseigneur; il faut qu'il soit jugé, jugé et pendu! Vous
m'en répondez tous.

Les valets saisirent le jeune paysan qui voulut en vain se débattre; on
lui lia les mains derrière le dos, et un manche de fouet lui fut mis
dans la bouche en guise de bâillon.

--Conduisez-le à la maison, reprit maître Moreau; monseigneur arrivera
demain et décidera ce qu'on doit en faire. Ah! tu résistes à l'intendant
du château, misérable; tu crois savoir mieux que lui le latin; tu oses
lever la main sur ton maître... bien, bien, nous verrons ce qui t'en
arrivera.

Et repoussant le vieux Thomas et Catherine qui le suivaient en
suppliant:

--La paix, vous autres, ajouta-t-il; la paix, vous dis-je; il n'y a
point de pardon pour de tels crimes!... La hart, la hart pour le
mécréant; et puisse-t-il aller au grand diable d'enfer.


§ 2.

Le même droit de conquête qui dans l'antiquité partagea les sociétés en
hommes libres et en esclaves, avait donné naissance, dans le moyen âge,
au seigneur et au serf. Celui-ci n'était donc, à proprement parler,
qu'un esclave dont on avait allongé la chaîne. Attaché à la glèbe,
c'est-à-dire à la terre qu'il cultivait, il devait à son maître la
meilleure part de son temps et de ses bénéfices, le suivait à la guerre,
et était obligé, en cas de captivité, de payer sa rançon.

Mais en revanche son pécule lui appartenait; il vivait chez lui,
labourait pour son compte, et ne recevait point l'ordre immédiat du
seigneur. C'était un débiteur, non un valet.

Beaucoup de serfs, enrichis par leur travail, avaient fini par se
racheter, et de là était venue la bourgeoisie. Cette dernière, vassale
du roi ou d'un autre seigneur, c'est-à-dire soumise à certains hommages
et à certaines redevances, tendait à s'émanciper chaque jour, et formait
déjà ce tiers-état ou troisième état qui devait un jour primer les deux
autres. Au quinzième siècle, où se passe notre histoire, la puissance
des communes ou réunions de bourgeois commençait déjà à devenir
redoutable, et toute l'ambition du serf était d'en faire partie. Le
clergé, qui avait favorisé les premiers affranchissements, continuait à
travailler à la destruction du servage, en prenant le parti du faible
contre le fort et proclamant l'égalité des hommes devant Dieu; mais la
noblesse, de son côté, qui sentait que la domination lui échappait,
était devenue plus jalouse de ses droits, et employait tour à tour, pour
les maintenir, l'extrême indulgence ou l'excessive sévérité. Bien que le
système féodal fût menacé, il était donc encore entier, et d'autant plus
visible qu'il se trouvait en face d'un nouvel ordre de choses.

Ainsi, pour nous résumer, la nation comprenait alors quatre classes
distinctes: les nobles, les religieux, les bourgeois, et les serfs. Au
dessus de tout était la puissance royale, qui grandissait chaque jour au
détriment des seigneurs.

Cependant ces derniers avaient conservé leurs droits les plus
importants, tels que ceux de se faire réciproquement la guerre,
d'établir l'impôt sur leurs terres, et de rendre la justice.

Ce dernier privilége, le plus redoutable de tous, leur donnait, par le
fait, droit de vie et de mort sur leurs gens; car leurs arrêts sans
contrôle n'étaient le plus souvent que l'expression de leur colère ou de
leur clémence: la passion jugeait et faisait elle-même exécuter ses
sentences.

On comprend, d'après un tel état de choses, quelle dut être l'inquiétude
de Catherine et de Thomas Lerouge lorsqu'ils virent emmener Jehan.
Messire Raoul était connu pour un homme emporté, qui condamnait sans
rien entendre et revenait rarement sur ses jugements. Or il était à
craindre que maître Moreau n'en profitât pour perdre Jehan, car son
astuce égalait sa méchanceté.

Catherine courut chez le collecteur pour le supplier d'intercéder en
faveur de son cousin; mais le collecteur refusa de se mêler d'une
affaire qui pouvait le compromettre sans profit. Il en fut de même du
prévôt, qui craignit de faire renvoyer son cheval, mis au vert dans les
prairies de monseigneur par la protection de maître Moreau, et du
notaire, qui objecta que l'intendant pouvait lui faire retirer les actes
du château.

Catherine s'en revenait pour porter ces mauvaises nouvelles à Thomas;
elle suivait la lisière des blés le coeur gros et les yeux rouges,
lorsqu'elle aperçut un moine de Saint-François qui arrivait par un autre
sentier, se dirigeant également vers Rillé.

C'était un homme déjà vieux, mais dont le visage épanoui respirait je ne
sais quelle bonté active. Il portait un bâton, une cape, et une corde en
bandoulière, à laquelle étaient passées une miche de pain bis et une
gourde en forme de missel. Catherine le salua.

--Bonjour, mon enfant, dit le moine; d'où venez-vous donc ainsi, à une
heure où tout le monde travaille aux champs?

--Je viens de chez le prévôt, mon père, répondit Catherine d'un accent
ému.

--De chez le prévôt! Auriez-vous quelque démêlé avec la justice?

--Non pour moi, mais bien pour mon cousin Jehan.

--Quelle faute a-t-il donc commise?

La jeune fille raconta ce qui était arrivé la veille, et comment Jehan
avait été conduit aux prisons du château.

--Dieu le sauve! dit le Père Ambroise (c'était le nom du franciscain);
j'ai vu passer, il y a une heure, le comte Raoul avec toute sa suite, et
l'on eût dit un orage d'été. Un de ses écuyers a raconté au village
qu'il avait été désarçonné trois fois au tournoi d'Angers, et qu'il en
avait la rage au coeur.

--Ah! que dites-vous là, mon père? s'écria Catherine; l'intendant va
profiter de cette humeur noire pour lui parler de Jehan, et ils le
feront pendre aux fourches du château!

--Il faut espérer en sa miséricorde, dit le moine d'un ton prouvant
qu'il n'en attendait rien lui-même.

--Oh! non, non, reprit l'enfant en joignant les mains et fondant en
larmes; monseigneur Raoul n'a jamais pardonné dans sa colère; quand le
coeur lui point, il s'en venge sur le premier qui se trouve à la
longueur de sa main. Il n'y a plus d'espoir pour Jehan, mon pauvre
Jehan!... Et que va devenir le vieux père? qu'allons-nous devenir tous
sans lui? c'était notre force et notre avenir. Ah! si vous le
connaissiez, mon révérend!... courageux comme un sanglier contre qui
l'insulte, et bon comme un chien avec ceux qu'il aime... Et penser que
personne n'ose dire la vérité pour le défendre, ni le prévôt, ni le
notaire, ni le collecteur... il n'y a que moi et le vieux père qui
oserions déclarer que le tort est à l'intendant; que c'est lui qui l'a
injurié, frappé... Mais, pauvres gens que nous sommes, on ne nous
écoutera point, et Jehan sera pendu. Ah! pourquoi ne puis-je le sauver
avec tout ce que j'ai de sang!

En parlant ainsi, l'enfant sanglotait et pressait ses mains jointes sur
sa poitrine. Le moine fut attendri.

--Conduisez-moi au château de messire Raoul, dit-il, je parlerai pour le
prisonnier.

Catherine jeta un cri de joie.

--Est-ce vrai, mon père? demanda-t-elle éperdue.

--Notre devoir n'est-il point de secourir ceux qu'on opprime? reprit le
franciscain.

--Et vous oserez parler au comte Raoul?

Le moine sourit.

--Le comte Raoul n'est qu'un homme, dit-il, et nous osons tous parler à
Dieu. Montrez-moi le chemin, enfant, et surtout hâtez-vous, car la
justice des châteaux est expéditive, et nous pourrions arriver trop
tard.

Cette pensée fit frissonner Catherine. Elle se mit à courir vers le
château, suivie du moine qui avait peine à la suivre.

Ils ne tardèrent point à l'apercevoir: la jeune fille leva les yeux avec
terreur vers les fourches de justice qui surmontaient la principale
tour; mais elle n'y vit que les squelettes des deux routiers pendus
l'année précédente par ordre de Raoul. Son coeur se desserra, et elle
continua sa route d'un pas moins rapide.

Le château de Rillé était récemment construit, et rien de ce
qu'enseignait alors l'art de la défense n'avait été négligé par le
maître maçon qui en était l'architecte. Il avait trois enceintes garnies
de tours, de créneaux et de machicoulis, entourées chacune d'une douve
avec pont-levis. Au milieu de la dernière s'élevait le donjon, encore
défendu par un fossé et par une herse toujours levée.

C'était là que se renfermaient les archives, les armes, le trésor. Dans
la même cour se trouvaient les citernes, les écuries, les caves, et le
corps de logis habité par le comte. Au-dessous étaient des souterrains
dont l'entrée n'était connue que de lui, et qui, s'étendant jusqu'à la
forêt, permettaient à la garnison, en cas de siége, de fuir sans être
aperçue.

Catherine laissa le Père Ambroise à la première entrée, le supplia
encore de ne rien négliger pour sauver Jehan, et s'assit au bord du
parapet en attendant son retour.

Le moine fut introduit dans la cour d'honneur, où les écuyers et les
pages s'exerçaient à l'escrime et à l'équitation. On lui fit ensuite
traverser les appartements de monseigneur Raoul.

Le luxe intérieur répondait à l'élégance et à la solidité de
l'extérieur. Les parquets étaient formés de pierres de diverses
couleurs, dont les jointures de plomb et de fer fondu formaient mille
arabesques brillantes; les poutres incrustées d'ornements en étain
soutenaient de loin en loin des armes ou des animaux étrangers
habilement conservés. Les vitres de verre peint représentaient
l'histoire des ancêtres du comte Raoul et la fondation du château.

Quant à l'ameublement, il était tout entier en bois de chêne
merveilleusement oeuvré et aussi noir que l'ébène; les salles avaient
été tendues de tapisseries d'Arras et garnies dans tout leur pourtour de
coffres rouges, de grands bancs à housse traînante, ou de lits larges de
douze pieds. De loin en loin, comme preuves d'opulence, étaient
suspendus des miroirs de verre ou de métal, grands d'un pied.

Le Père Ambroise admira, en traversant la salle des pages, une horloge
dont l'aiguille marquait les minutes et les heures.

Il fut introduit dans la salle à manger où se trouvait le comte. C'était
une longue galerie soutenue des deux côtés par des piliers de chêne
incrustés de cuivre et d'étain, une table entourée d'une balustrade
occupait toute la longueur, et au milieu s'élevait une tour en charpente
sur laquelle était posée une torche destinée à éclairer la salle
entière; au fond apparaissait le dressoir chargé d'aiguières et de
hanaps d'argent, et à côté les tables de service; elles étaient
couvertes de bassins de viande accommodée à la sauge, à la lavande ou au
fenouil: de piles de pains de neuf onces parfumés d'anis, et de pots de
vin _tiré au-dessus de la barre_.

À l'autre bout de la salle, une troupe de musiciens jouait une symphonie
dans laquelle se faisaient entendre tour à tour la trompette, la flûte,
le chalumel, le luth et le rebec.

Les convives, au nombre de près d'une centaine, étaient placés selon
leur importance: les premiers avaient devant eux des écuelles de vermeil
et quelques-unes de ces fourchettes dont l'usage commençait à
s'introduire; ceux qui venaient après n'avaient que des écuelles
d'argent, et ceux qui suivaient des écuelles d'étain.

Personne ne prit garde, dans le premier instant, au Père Ambroise. Le
varlet qui l'avait amené se contenta de lui montrer un escabel sur
lequel il s'assit, et de lui faire donner un gobelet et une écuelle.

Le franciscain allait commencer à manger lorsque Raoul l'avisa dans un
coin.

--Eh! par la mort du Christ! nous avons ici une robe de moine,
s'écria-t-il en remettant sur la table son hanap d'or qu'il venait de
vider. Holà! mon père, venez vous asseoir à ma table, et vous autres,
faites place au révérend.

Les convives s'empressèrent de se serrer, et le Père Ambroise vint se
placer presque vis-à-vis du comte qu'il salua.

--Si je ne me trompe, reprit Raoul, vous appartenez aux franciscains de
Tours.

--J'en suis le père gardien, répondit le moine.

Le comte releva la tête.

--Ah! fort bien, reprit-il d'une voix moins rude; j'ai toujours aimé
votre maison, mon révérend, et je voulais même vous aller voir pour une
affaire... N'accordez-vous point à des laïques la permission de porter,
pendant un jour chaque mois, la robe de votre ordre?

--Il est vrai, monseigneur.

--Et en la revêtant, on a droit aux indulgences qui vous sont accordées
à vous-mêmes?

--Pourvu que l'on revête en même temps notre esprit d'amour et
d'humilité, reprit le Père Ambroise; cette robe de moine portée par les
hommes du siècle n'a d'autre but que de les rappeler à la piété des
cloîtres.

--Je sais, dit Raoul; mais il faudra que vous m'accordiez cette faveur,
père gardien; à cette condition vous pouvez me demander pour votre
couvent tel avantage qu'il vous plaira.

--Si j'osais, j'en demanderais tout de suite un pour moi-même, dit le
Père Ambroise.

--Lequel donc? mon révérend.

--Votre intendant a fait emprisonner hier le fils d'un de vos serfs.

--En effet, il m'a parlé d'un jeune drôle qui avait refusé d'obéir.

--J'ai promis de solliciter sa grâce.

--La grâce de Jehan, s'écria maître Moreau; n'en faites rien,
monseigneur; vos manants deviennent chaque jour plus difficiles à
conduire; il faut un exemple, vous-même vous l'avez dit.

--C'est la vérité, reprit le comte; mais je ne savais pas que le père
gardien s'intéressât à ce vaurien.

--Dieu sera pour nous ce que nous aurons été pour les autres, fit
observer Ambroise, et il ne pardonnera qu'à ceux qui auront pardonné.

Raoul parut incertain. L'intendant s'aperçut qu'il était ébranlé, et
craignant de perdre sa vengeance:

--Monseigneur n'a pas oublié que ce Jehan a déjà été mis à l'amende pour
avoir voulu frauder le droit de four en cuisant son pain chez lui, et
pour avoir aiguisé son soc de charrue sans payer la taxe.

--Ah! diable, interrompit Raoul.

--De plus, il a rompu un jour les laisses des chiens de monseigneur,
sous prétexte qu'ils fourrageaient son avoine.

--Est-ce vrai? dit le comte plus animé.

--Quant au daim qui a été tué sans qu'on ait pu découvrir par qui...

--Eh bien?

--Monseigneur sait que la cabane du père de Jehan est sur la lisière de
la forêt.

--Par le ciel, ce serait ce démon de rougeot, s'écria Raoul...

--J'en jurerais.

--À la potence alors, reprit le comte; malheur à qui touche à mes
chasses!

Et comme le moine voulait parler:

--Ne cherchez pas à le défendre, mon père, continua-t-il avec colère; je
veux que le drôle apprenne qui est le maître ici!... Qu'on lui prépare
une cravate de chanvre, et qu'on ne m'en parle plus.

Il s'était levé; tous les convives l'imitèrent.

Le Père Ambroise courut à lui comme il allait quitter la salle.

--Au moins vous me permettez de voir ce malheureux.

--Soit, dit Raoul, préparez-le à son sort; et vous, maître Moreau,
veillez à ce que tout soit achevé aujourd'hui même. Dieu vous garde, mon
révérend; sous peu je visiterai votre couvent.

Il sortit à ces mots, laissant le moine avec un homme d'armes chargé de
le conduire près de Jehan.


§ 3.

L'homme d'armes conduisit le moine à la principale tour de la troisième
enceinte. Arrivé dans la salle basse, il noua une corde autour du corps
du frère gardien, lui mit une lanterne en main, puis soulevant avec
effort, par son anneau, une des larges dalles de granit, il le descendit
dans le gouffre humide et obscur au fond duquel Jehan avait été jeté.

Cette espèce de puits qui descendait jusqu'aux fondations de la tour,
avait à peine quelques pieds de longueur et ne recevait ni air ni
lumière. Le Père Ambroise y trouva le jeune garçon accroupi dans un
morne désespoir. À la vue du moine il souleva pourtant la tête.

--Ah! monseigneur est de retour, dit-il.

--C'est lui qui m'envoie, répliqua le franciscain.

--Pour me préparer à mourir, mon père?

Ambroise baissa les yeux sans répondre.

--Que la volonté de Dieu soit faite, reprit Jehan avec un soupir; aussi
bien je ne pourrais continuer à vivre dans le servage. Il y a en moi
quelque chose qui se soulève contre la persécution et l'injustice; je
suis prêt, mon père, et j'attends vos dernières instructions.

--Repens-toi de ta faute, mon fils, reprit le moine avec onction.

--Ah! je le veux, dit Jehan qui s'était mis à genoux; écoutez-en l'aveu,
mon père, et pardonnez-moi au nom de Dieu, comme je pardonne à ceux qui
vont m'ôter la vie.

Le moine s'assit à terre, et Jehan commença sa confession, avouant sa
colère, sa haine et ses désirs de vengeance.

Dans toutes ses impatiences, cette âme n'avait eu qu'une seule
aspiration: l'affranchissement! Le Père Ambroise fut touché de l'énergie
à la fois naïve et grave de cet enfant qui avait sans cesse préféré la
lutte et la souffrance à l'acceptation silencieuse de sa servitude.
Lorsque sa confession fut achevée, il lui adressa quelques conseils, lui
donna les consolations que pouvait permettre un pareil moment, et finit
par prononcer l'absolution de ses fautes.

Jehan écouta tout avec un recueillement attendri; puis, revenant aux
objets de son affection:

--Quand vous me quitterez, mon révérend, dit-il, retournez, je vous en
conjure, vers mon père et vers Catherine; préparez-les au coup qui va
les frapper! Ne leur dites pas surtout que je regrette la vie, car je ne
le devrais point, mais j'étais accoutumé à mes souffrances; je les
oubliais par instant quand je voyais Catherine et mon père heureux!
Hélas! qui veillera sur eux désormais! Ah! Dieu devrait prendre en même
temps ceux qui s'aiment, mon père, alors on accepterait de mourir.

Il demeura quelques instants la tête baissée sur sa poitrine, pleurant
silencieusement; le moine prit ses deux mains dans les siennes et
prononça d'une voix attendrie quelques paroles de consolation.

--Vous avez raison, vous avez raison, reprit Jehan en maîtrisant son
émotion; Dieu sait mieux que nous ce qu'il nous faut; peut-être n'y
avait-il pour moi aucun autre moyen d'affranchissement: _Mors quae
liberat habetur libertas._

Le Père Ambroise parut surpris.

--Vous parlez latin? dit il.

--Pour mon malheur, répondit Jehan.

Il raconta alors au franciscain comment il s'était attiré la haine de
maître Moreau en relevant imprudemment ses barbarismes; le moine ne put
s'empêcher de sourire.

--Règle générale, mon enfant, dit-il, rappelez-vous, qu'outre le péché,
il y a deux choses dont il faut se garder soigneusement: prouver à un
homme en place son ignorance, et invoquer son droit près d'un supérieur.

--Hélas! je l'ai reconnu trop tard, dit Jehan; cependant je soupçonne
maître Moreau d'avoir agi par crainte plus encore que par dépit.

--Comment cela?

--Il a pensé que je pourrais dénoncer à monseigneur ses voleries.

--Que dites-vous là, Jehan? interrompit le moine; songez que l'on ne
doit point soupçonner légèrement.

--Aussi n'en suis-je point aux soupçons, mon père, mais aux preuves.

Il se pourrait!

--J'ai vu maître Moreau percevoir les impôts, suivi de la voiture dans
laquelle se trouvaient les planchettes servant à la comptabilité du
château, et s'il recevait trois bottes de chanvre, il n'en marquait
jamais plus de deux; s'il prenait six poules, il en oubliait au moins
une[5].

  [5] Au moyen âge, beaucoup de percepteurs tenaient leur comptabilité
    comme les boulangers de petites villes la tiennent encore de nos
    jours. Ils avaient pour chaque contribuable deux planchettes sur le
    tranchant desquelles ils marquaient le nombre des unités reçues, par
    des entailles. Une des planchettes restait au contribuable comme
    _reçu_, l'autre au percepteur comme _livre de recette_.

--Mais pour la taxe en argent?

--Je l'ai vu déployer ses rôles en parchemin, qui ont plus de cent pieds
de longueur, car la seigneurie du comte est la plus considérable du
pays, et partout il avait inscrit une somme moindre que la somme reçue.

--Jehan! Jehan! prenez garde aux jugements téméraires.

--On peut facilement vérifier ce que je dis, mon père; il suffit
d'appeler les corvéables avec leurs planchettes et leurs quittances.

--Ainsi vous êtes sûr que maître Moreau trompe monseigneur?

--Aussi sûr que je le suis de paraître aujourd'hui devant Dieu.

--Peut-être! dit le Père Ambroise, à qui les confidences du jeune serf
semblaient donner une espérance inattendue: je vous quitte, mon fils,
mais je ne vous abandonnerai point. Vous me reverrez, je l'espère.

--Aux pieds du gibet, mon père?

--Là ou ailleurs; adieu: priez et ne désespérez point: Dieu peut ce
qu'il veut.

À ces mots le moine tira la corde dont le bout était resté entre les
mains de l'homme d'armes, et se sentit enlever.

Il eut bientôt rejoint son compagnon, auquel il demanda de le conduire
chez l'intendant.

Lorsqu'il entra, maître Moreau était en conférence avec le sommelier. Il
jeta au moine un regard mécontent et lui demanda, sans se déranger, ce
qui l'amenait.

--Je voudrais vous entretenir, maître, répondit le Père Ambroise sans se
déconcerter.

--Excusez-moi, répliqua l'intendant; mais je suis en affaire.

--Il suffira d'un instant.

--Voyons alors.

Ambroise regarda le sommelier; celui-ci fit un mouvement pour se
retirer.

--Restez, restez, dit Moreau; il n'y a point, je suppose, de secret.

--Nullement, reprit le franciscain; c'est un service à rendre à
monseigneur.

--Pourquoi alors vous adresser à moi?

--Parce que la chose est de votre domaine.

--Qu'est-ce donc?

--Il s'agit de la perception des taxes.

--Ah! s'écria maître Moreau qui devint plus attentif.

--Jehan m'a communiqué des remarques...

--Laissez-nous, Bidois, interrompit vivement Moreau en congédiant le
sommelier.

--Et quelles sont ces remarques? reprit-il, lorsque celui-ci fut sorti.

--Il prétend, ajouta le moine, que l'on pourrait augmenter d'un tiers
les revenus de monseigneur.

--En augmentant les impôts?

--Non; mais en diminuant les vols.

Maître Moreau tressaillit.

--Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.

--Moi? rien, répliqua le Père Ambroise; mais ce garçon paraît avoir
connaissance de l'affaire... Il a, dit-il, des preuves.

--Des preuves! s'écria l'intendant qui devint pâle.

--Je lui ai promis d'avertir monseigneur, qui sera sans doute bien aise
de vérifier... la vérité, continua le Père Ambroise.

Moreau fit un geste de terreur.

--Seulement, reprit le moine, j'ai pensé qu'il était convenable de vous
prévenir d'abord, ces affaires étant de votre domaine.

--Et je vous en remercie, dit l'intendant d'une voix troublée; je vous
remercie, mon révérend... Mais ce Jehan vous trompe; il est impossible
qu'il ait des preuves.

--Je ne sais; en tous cas, je vais rapporter à monseigneur...

--C'est inutile, interrompit vivement Moreau; c'est tout à fait inutile,
mon révérend.

--Je l'ai promis.

--Jehan ne veut que gagner du temps.

--Qui sait? Il peut avoir à donner quelque bon renseignement, et nul
doute que dans ce cas monseigneur ne lui fît grâce.

--Est-ce là ce que vous voulez, mon révérend? je m'en charge.

--Vous?

--Oui; j'ai réfléchi qu'après tout j'avais été un peu vif dans cette
affaire, qu'il fallait passer quelque chose à un enfant; car Jehan est
presque un enfant. Je comptais parler à monseigneur pour l'apaiser s'il
se pouvait.

--Veuillez alors le voir tout de suite, reprit le Père Ambroise, qui, ne
doutant plus des accusations avancées par Jehan, sentait l'intendant en
sa puissance; j'attendrai ici votre retour.

--C'est cela, dit Moreau en se levant; je vais tâcher d'obtenir le
pardon.

--Faites tous vos efforts, maître, car si le comte refuse, il faudra que
je lui parle des révélations de Jehan, comme dernière ressource.

--Vous n'en aurez pas besoin, mon père, j'en ai la certitude; le comte
manque d'argent, et moi seul je puis lui en procurer: dans ces moments
j'obtiens tout de lui. Pas un mot de ce que vous a dit Jehan, mon
révérend, et je reviens dans un instant avec sa grâce.

Maître Moreau sortit à ces mots, laissant le Père Ambroise émerveillé du
changement qui venait de s'opérer en lui.

Il fut absent environ une heure et reparut enfin, le teint animé et le
front couvert de sueur.

--Jehan est sauvé, dit-il en entrant; mais ce n'a pas été sans peine;
monseigneur s'était fait à l'idée de le voir pendre et n'en voulait plus
démordre. Enfin pourtant, il a cédé; seulement, comme il craint que
cette indulgence ne soit de mauvais exemple, il veut que le fils de
Thomas quitte le pays.

--Et où l'envoie-t-il? demanda le franciscain.

--À un de ses anciens serfs, récemment affranchi, et maintenant
bourgeois de Tours, maître Laurent.

--Le marchand drapier?

--Précisément; il lui a promis un garçon de comptoir pris parmi ses
corvéables, et aucun ne peut convenir mieux que Jehan, qui a appris à
écrire.

--Et qui chiffre assez bien pour reconnaître les erreurs volontaires
d'une comptabilité, continua le Père Ambroise... vous avez raison,
maître; je crois que l'éloignement de Jehan sera commode pour tout le
monde. Je ne vois du reste aucune objection à un pareil projet. En
servant aujourd'hui maître Laurent, il peut un jour se racheter et
devenir marchand comme lui; je vais lui apprendre cette bonne nouvelle.

--Je la lui ai déjà fait savoir, répliqua Moreau, et il doit vous
attendre maintenant dans la cour d'honneur.

--Je vais l'y retrouver, dit le franciscain en reprenant son bâton. Vous
remercierez le comte en mon nom, maître Moreau; mais surtout,
croyez-moi, soyez désormais moins dur envers les serfs de monseigneur et
plus exact dans vos calculs.


§ 4.

Jehan ne quitta point son père et Catherine sans de vifs regrets; mais
l'espoir de se faire un état qui pût assurer un jour son
affranchissement, adoucit l'amertume de cette séparation. Il s'arracha
donc courageusement à leurs embrassements, et prit la route de Tours.

Jusqu'alors il ne s'était jamais écarté de son village, et tout ce qui
frappait ses regards le long de la route était nouveau pour lui; mais ce
fut bien autre chose lorsqu'il atteignit les faubourgs de la ville!

Il rencontra d'abord une longue cavalcade d'enfants qui en sortaient. Un
mercier auquel il s'adressa lui apprit que c'étaient les maîtres qui
promenaient leurs écoliers à cheval, comme il est d'usage le jour de la
Saint-Nicolas. Un peu plus loin, il aperçut deux fous, reconnaissables à
leurs cheveux rasés, qui étaient enchaînés à la porte d'un médecin
traitant la folie, comme une sorte d'enseigne vivante. Il vit également
des gentilshommes qui passaient en portant au poing des éperviers ou des
faucons, tandis que les bourgeois, pour les imiter, portaient des merles
et des perroquets. Les costumes eux-mêmes étaient différents de ceux
qu'il avait coutume de voir. C'étaient des souliers dits à la poulaine,
dont la pointe recourbée se relevait jusqu'à la hauteur du genou; des
bonnets de drap fourrés de martre ou de menu-vair, et des habits
mi-partie. Quelques seigneurs des plus élégants portaient deux épées,
l'une à droite, l'autre à gauche.

Enfin Jehan arriva, non sans peine, à la boutique de maître Laurent.

Celle-ci n'était pour le moment qu'une baraque en planches de peuplier,
dressée sur les lices; car la grande foire de Tours venait de commencer.

Maître Laurent était un petit homme de manières rondes, toujours riant,
mais retors comme trois Manceaux et un Normand. Il commença par conduire
Jehan dans son arrière-boutique, mit devant lui un pot de vin nouveau,
une miche de pain de seigle, un reste de pied de boeuf, et puis lui
demanda son histoire.

Le fils de Thomas raconta sincèrement tout ce qui le concernait, sans
oublier la dernière affaire qui l'avait amené à Tours. Laurent l'écouta
en poussant des exclamations à tout propos, ôtant son bonnet pour le
remettre, et riant sans en avoir envie. Enfin, quand il eut achevé:

--Fort bien, dit-il; je vois ce que c'est, Jehan, tu es un héros; eh!
eh! eh! il n'y a pas de mal à cela, mon petit. Tu pourras rosser de
temps en temps les garçons de mes confrères qui font les insolents; je
ne ferai jamais semblant de m'en apercevoir; eh! eh! eh! seulement
prends bien garde d'être pris pour dupe, ou de violer les règlements de
la foire. Les règlements doivent être chose sacrée pour nous autres
marchands, d'autant qu'on ne peut les enfreindre sans payer une amende;
eh! eh! eh! J'ai rédigé là un cahier pour ce que doivent savoir mes
commis; il faut que tu l'apprennes par coeur.

En parlant ainsi, maître Laurent ouvrit un tiroir d'où il tira un
manuscrit qui avait été bien souvent feuilleté, si l'on en jugeait par
le bord des pages salies et frangées. Jehan y trouva une sorte de
catéchisme mercantile, dans lequel le drapier avait réuni les
principales instructions nécessaires à sa profession.

Il vit qu'il y avait à chaque foire des inspecteurs des marchandises,
des poids et de l'argent; un tribunal composé de prud'hommes qui
jugeaient immédiatement toutes les contestations, et un grand nombre de
notaires spéciaux chargés de rédiger les actes de vente et d'achat. Ces
actes avaient certains priviléges particuliers provenant de la foire à
laquelle ils avaient été dressés; enfin, des gardes, assistés de cent
sergents, étaient chargés de maintenir la paix et d'arrêter les voleurs.

Il vit en outre que l'argent ne pouvait être prêté, même dans le
commerce, à plus de quinze pour cent, et que le marchand qui appelait un
acheteur, lorsque celui-ci se trouvait moins près de sa boutique que de
celle d'un confrère, était mis à l'amende.

Venaient ensuite des renseignements sur les différentes espèces de drap,
sur les moyens de les faire paraître avec avantage, et sur les prix
auxquels on devait les vendre. Lorsqu'il eut achevé de lire, Jehan
demanda si c'était tout.

--C'est tout ce qu'on peut écrire, garçon, répondit maître Laurent; mais
il y a, outre cela, le fin du métier, eh! eh! eh! Il ne suffit pas
d'avoir des musiciens et des grimaciers pour attirer la pratique, comme
nous en avons tous; il faut encore que les commis sachent vanter leurs
marchandises, substituer au besoin un drap plus léger à un drap plus
fort, et faire compter la lisière dans l'aunage, eh! eh! eh!

--Mais ce sont là de coupables tromperies! objecta Jehan.

Maître Laurent fit un mouvement des épaules.

--Quand on se trouve avec les pourceaux, il faut bien se passer
d'écuelle, dit-il. Crois-tu que l'on soit plus scrupuleux à notre égard?
Nous avons des débiteurs qui, après s'être habillés à crédit, se
réfugient dans une église, et nous n'avons même pas le droit de saisir
leurs meubles! D'autres qui, après nous avoir fait des cédules, les
passent à des gens puissants, qui nous menacent de toutes sortes de
mauvais traitements si nous ne consentons à réduire nos créances du
tiers ou de la moitié! Je ne te parle pas des fripons qui laissent
mettre un drapeau sur leur pignon[6] et s'enfuient avec notre argent.

  [6] Les banqueroutiers.

--Mais ne pouvez-vous donc vous faire rendre justice?

--La justice se rend toujours contre nous, garçon, par la raison que les
juges sont nobles pour la plupart, et que la noblesse est l'ennemie
naturelle de la bourgeoisie, eh! eh! eh! Les serfs se plaignent; mais
ils sont moins persécutés que nous. Le seigneur les ménage généralement
comme une chose à lui, tandis qu'il nous traite comme des prisonniers
qui lui ont échappé; il semble que notre indépendance soit un vol fait à
son autorité; aussi, Dieu sait que de dénis de justice, de manques de
foi, de taxes et d'amendes! Les plus honnêtes gentilshommes ne regardent
l'or qu'ils peuvent soutirer à des bourgeois que comme une restitution,
eh! eh! eh!

--Mais, du moins, vous êtes libres!

--Oui, à condition de nous soumettre aux lois de notre corporation, de
subir les règlements de la commune, d'obéir aux ordres du seigneur dont
nous sommes les vassaux. Notre liberté, vois-tu, ressemble à celle du
soldat qui doit garder les rangs, porter ses armes d'une certaine façon,
et obéir à tous ses officiers.

--Ah! vous avez raison, maître, la vraie liberté ne peut être que là où
il y a une seule loi pour tous, et une loi qui ne défende que ce qui
nuit au plus grand nombre.

--Aussi, sommes-nous obligés de ruser, reprit Laurent. Ne pouvant aller
droit en avant, nous serpentons entre les règlements et les priviléges,
eh! eh! eh! Nous cachons notre argent, en nous faisant petits quand les
maîtres n'en ont pas besoin, pour le montrer et devenir exigeants le
jour où ils en manquent, eh! eh! eh! Travaille, Jehan, travaille sans
regarder à la fatigue, et tu nous aideras un jour à faire à la noblesse
cette guerre en dessous. Dans dix ans, si tu le veux, tu peux être des
nôtres.

Jehan ne répondit rien, mais baissa la tête tristement. Ce qu'il avait
désiré, ce n'était point cette indépendance restreinte, sournoise et
disputée de maître Laurent; c'était le plein et libre exercice de ses
facultés! Le prétendu affranchissement du drapier lui répugnait autant
que sa morale, et il comprit tout de suite qu'il n'était point né pour
être marchand.

Cependant, l'aspect qu'offrait la grande foire, qui venait de s'ouvrir à
Tours, excita d'abord en lui une sorte d'admiration. Les relations
étaient encore, à cette époque, trop difficiles et trop irrégulières
pour que le commerce eût acquis de la stabilité. Chaque ville n'avait
point cette variété de marchands que nous y voyons maintenant; le
colportage, utile seulement aujourd'hui pour les hameaux, était alors
général. Les grands centres de population n'étaient fournis des objets
les plus nécessaires qu'à certaines époques où les marchands s'y
donnaient rendez-vous.

Ces foires, transformant les villes où elles avaient lieu en véritables
entrepôts de commerce, étaient favorisées par les municipalités, qui
faisaient les plus grands sacrifices pour attirer les trafiquants;
quelques-unes allaient jusqu'à entretenir sur les chemins des troupes
armées, chargées de donner aux marchands aide et protection contre les
routiers ou coureurs de poule[7], alors fort communs. La foire de Tours,
sans être une des plus importantes de France, attirait pourtant un
nombre considérable de commerçants étrangers. Leurs boutiques, ornées de
drapeaux, étaient pleines de bateleurs, dont les tours attiraient les
curieux. On y voyait les tapissiers d'Arras, les drapiers de Sédan, les
confituriers de Verdun, confisant au miel pour les bourgeois, au sucre
pour les gentilshommes; les gantiers d'Orléans, vendant les célèbres
gants de moufle, de chamois, brodés, fourrés de martre, pour porter le
faucon, au prix de neuf livres, c'est-à-dire autant que douze setiers de
blé! On y rencontrait également des Italiens vendant les belles armes de
Milan, et des Allemands les mauvaises armures de leur pays. Puis
venaient les apothicaires, cédant au poids de l'or le suc des cannes à
miel[8] et l'eau-de-vie; les cordonniers avec leurs mille chaussures de
cuir de Montpellier; les libraires avec leurs manuscrits enrichis de
miniatures, recouverts de velours, de vermeil, de pierreries, et dont un
seul pouvait coûter mille livres! les méridionaux étalant leurs riches
soieries brochées d'argent, d'or, de perles; les orfévres avec leurs
dressoirs étincelants de coupes, de hanaps, de plats ciselés; enfin, aux
rangs inférieurs se montraient les potiers d'étain, les oiseleurs, les
marchands de chiens, les marchands d'épices, et au-dessous encore, tout
à fait à l'écart, les juifs, reconnaissables à leurs bonnets jaunes,
n'étalant rien, mais vendant de tout, trafiquant sur tout, et gagnant
plus que tous les autres.

  [7] On donnait ce nom aux soldats maraudeurs. Les _coureurs de poule_
    étaient les mêmes _traînards_ qui, sous l'empire, furent appelés
    _fricoteurs_.

  [8] Sucre.

Jehan examina ces chefs-d'oeuvre et ces richesses avec curiosité; mais
une fois le premier émerveillement passé, il en revint à son dégoût pour
les ruses qu'il voyait pratiquer aux marchands, et pour l'humilité à
laquelle ils demeuraient condamnés.

Cependant, le Père Ambroise, en le quittant, lui avait recommandé de
venir le voir à son couvent. Jehan se le rappela, et, profitant de son
premier dimanche de liberté, il alla sonner à la porte des Franciscains.


§ 5.

Le Père Ambroise reçut le jeune serf avec cette bonté aisée et
caressante que donne l'habitude de consoler les affligés. Il le
conduisit d'abord au réfectoire, où il lui fit prendre place au milieu
des novices qui allaient se mettre à table; puis, le repas achevé, il
lui montra tout le couvent.

Jehan visita tour à tour les jardins cultivés par les moines eux-mêmes,
et dont les fruits étaient cités comme les meilleurs du pays; les
cloîtres où les frères se promenaient, les mains dans leurs larges
manches et la tête baissée, rêvant à Dieu et au salut des hommes; la
chapelle où leurs âmes se confondaient dans l'élan d'une prière commune;
leurs cellules ornées d'un simple crucifix, symbole de dévouement et de
délivrance!

Le Père gardien le conduisit ensuite à la bibliothèque, et là Jehan
tomba dans une véritable extase. Les manuscrits, rangés avec ordre et
proprement reliés, étaient au nombre de plusieurs centaines. Ambroise
apprit au jeune serf que c'était la propriété du couvent. Ils allaient
passer aux salles d'étude lorsque l'on vint avertir le Père gardien que
quelqu'un le demandait: c'était un homme qui avait la figure couverte
d'un morceau d'étoffe, et qui venait le consulter pour un cas de
conscience.

Jehan descendit seul dans le préau, où il trouva les novices. L'un d'eux
le reconnut et l'appela par son nom: c'était le fils d'un des voisins de
son père. Le jeune serf lui raconta son histoire et comment il se
trouvait à Tours.

--Ah! Jehan, que ne te fais-tu recevoir dans notre couvent? reprit le
novice, lorsqu'il eut achevé. Ici nous sommes _hors du siècle_ et à
l'abri de ses iniquités; ici il n'y a ni nobles ni vilains; nous
jouissons de la liberté et de l'égalité devant Dieu. Notre Père gardien
lui-même ne doit son autorité qu'au choix des autres moines, qui ont
librement reconnu la supériorité de ses vertus et de son expérience.
C'est le royaume du ciel transporté sur la terre. Notre vie s'écoule en
travaux utiles, en bonnes oeuvres et en prières; les seigneurs qui
tiennent tout esclave dans le monde sont sur nous sans pouvoir; s'ils
touchent à nos droits, nous pouvons les retrancher, par
l'excommunication, de la société des chrétiens; s'ils nous attaquent,
les fortifications de notre couvent nous rendent la défense facile.

--Il est vrai, dit Jehan, mais cette liberté, vous la payez du plus
grand bonheur que l'homme puisse connaître sur la terre; vous ne voyez
ni vos soeurs, ni vos mères; vous ne pouvez choisir une femme, ni bercer
dans vos bras un enfant. Ah! je ne puis accepter un affranchissement qui
me séparerait à jamais de Catherine.

--Retourne au monde alors, Jehan, dit le novice; tu apprendras bientôt
que plus on y forme de liens, plus on donne de prise à la douleur. Ceux
qui sont nés serfs comme nous n'ont pas à choisir leur moyen
d'affranchissement; s'ils veulent donner la liberté à leur intelligence
et à leur âme, il faut qu'ils acceptent le sacrifice de leurs instincts
terrestres. Le monastère est un premier dépouillement de l'enveloppe
charnelle, une sorte d'initiation à la vie de l'éternité.

Jehan revint chez maître Laurent tout incertain et tout pensif. Malgré
les paroles du jeune novice, la vie du cloître ne satisfaisait point
complétement ses désirs; il était à cet âge où l'on ne compte point avec
la réalité, où tous les rêves semblent possibles, et l'expérience ne lui
avait point encore appris que chaque être doit subir la loi de la
société dont il fait partie.

Mais s'il ne pouvait s'accoutumer à la vie du couvent, celle qu'il
menait lui déplaisait encore davantage; aussi le drapier ne tarda-t-il
point à s'apercevoir que son apprenti montrait peu de dispositions.
Jehan ne pouvait d'ailleurs consentir à employer les ruses
traditionnelles. Il vendait comme s'il eût été au confessionnal,
disant:--Ceci est bon, ceci médiocre, ceci mauvais. Maître Laurent
entrait parfois dans des accès de colère qui s'exprimaient par des
injures de tout genre. Enfin, un jour que Jehan avait échangé des
monnaies anciennes contre des nouvelles[9], le drapier s'emporta jusqu'à
le frapper. Le parti du jeune homme fut pris aussitôt; il quitta la
boutique, courut à la Loire, et apercevant une grande barque qui
passait, il se jeta à la nage pour la rejoindre.

  [9] La valeur intrinsèque de celles-ci était beaucoup moindre que
    celle des monnaies anciennes, quoiqu'elles eussent la même valeur
    nominale.

Les mariniers le reçurent bien et consentirent à le conduire jusqu'à
Blois, où ils se rendaient.

Leur barque transportait dans cette ville des canons et coulevrines
composés de plusieurs morceaux joints et cerclés comme des douvelles de
tonneaux, selon l'usage du temps. C'était la première fois que Jehan
voyait ces armes nouvellement en usage, et il en fut singulièrement
surpris. Le patron de la barque lui apprit que le roi avait douze canons
beaucoup plus forts, qu'il avait appelés les douze pairs. Leur longueur
était de vingt-quatre pieds, et il ne fallait pas moins de trente boeufs
pour traîner chacun d'eux. Il ajouta que l'on en fabriquait aussi de
tout petits dont on se servait en les appuyant sur l'épaule d'un soldat,
tandis qu'un autre placé derrière ajustait et mettait le feu.

En arrivant à Blois, Jehan prit congé du marinier et se dirigea vers
Paris; mais le peu d'argent qu'il avait fut bientôt épuisé, et il dut
s'adresser à la charité publique.

Comme il traversait les faubourgs d'Orléans, il aperçut un enterrement
qui sortait d'une maison de riche apparence. Le cercueil était porté par
les pauvres de la ville, et surmonté d'une effigie en cire. À quelques
pas marchait un bateleur portant les habits du mort dont il imitait si
merveilleusement le port, les gestes et la démarche, que la famille et
les amis qui suivaient ne pouvaient s'empêcher de fondre en larmes.
Jehan ayant appris que le défunt avait ordonné de compter six sous
bourgeois à chaque pauvre qui se présenterait le jour de son
enterrement, alla recevoir sur-le-champ sa part du legs.

Cependant il continuait toujours à s'avancer vers Paris; il arriva un
soir au sommet d'une colline d'où la vue n'apercevait au loin que des
bruyères et des forêts sans aucun village. Il s'inquiétait déjà de
passer ainsi la nuit à la belle étoile, lorsqu'il aperçut derrière un
bouquet de pommiers sauvages une légère colonne de fumée. Il se dirigea
de ce côté et arriva à une logette surmontée d'un clocheton.

La porte était ouverte et il n'y avait personne au logis; mais la nuit
commençait à venir, le brouillard était froid; Jehan se décida à
attendre le maître.

Celui-ci entra peu après en chantant. Il portait au cou un barillet dont
il avait souvent tourné le robinet, à en juger par sa gaieté. À la vue
de Jehan il poussa un bruyant éclat de rire.

--Vive Dieu! quel est l'étranger qui vient chercher abri dans mon
palais? s'écria-t-il.

Jehan lui raconta comment il était entré.

--Tu n'as donc pas reconnu la logette? reprit l'homme au barillet.

--Nullement, répliqua Jehan.

--Et tu ne sais point où tu es?

--Où suis-je donc?

Pour toute réponse le nouveau venu écarta la peau de chèvre dans
laquelle il était enveloppé, et laissa voir une tartarelle à la ceinture
de laquelle pendait une cliquette et une tasse.

--Un lépreux! s'écria le jeune homme en se levant d'un bond.

--Ce n'est point ma faute si tu es entré, reprit le ladre en riant.

--Je m'en vais, dit Jehan, qui gagna la porte. Veuillez me dire
seulement si je suis loin de quelque village.

--À trois lieues, et il faut traverser la forêt, où tu seras
immanquablement égorgé.

--N'importe, dit le jeune serf... je ne puis rester.

--Pourquoi ça? As-tu peur des écailles qui me couvrent le visage, et de
l'ulcère qui me ronge les bras? demanda le lépreux. On peut alors
renoncer pour ce soir à ces agréments.

Et prenant un linge, il fit disparaître les traces hideuses dont il
était couvert.

Jehan ne put retenir une exclamation.

--Comme tu le vois, ma ladrerie est facile à guérir, reprit le faux
malade en riant. Demain je la reprendrai pour faire ma tournée
d'aumônes.

Et comme Jehan demeurait toujours sur le seuil:

--Allons! ne vois-tu pas que tu n'as rien à craindre? reprit-il; ferme
cette porte et prends un escabel; je veux te faire voir comment vivent
les ladres qui connaissent leur métier.

À ces mots, il avança une table devant le foyer, y plaça un reste de
langue fourrée, du porc frais, des fruits, et son barillet encore à
moitié plein; puis, forçant Jehan à s'asseoir en face de lui, il
commença à souper avec un appétit d'écolier.

--Ainsi vous avez consenti à feindre une maladie qui vous sépare à
jamais des vivants? dit Jehan, qui regardait le feux lépreux avec un
étonnement mêlé d'horreur.

--Par la raison que cette maladie me donnait de quoi vivre, tandis que
ma bonne santé me laissait mourir de faim, répondit celui-ci. Tel que tu
me vois, j'ai été tour à tour valet de meute, batelier, laboureur,
courrier, mais toujours serf, et comme tel, misérable. J'eus l'idée un
instant de me faire ermite; mais on me dit qu'il fallait pour cela être
affranchi. Je me décidai alors à devenir ladre, puisque c'était le seul
moyen de vivre à l'aise et selon sa fantaisie. Un mendiant de Paris
m'avait appris à imiter les ulcères avec de la pâte de seigle et du mil;
je n'eus pas de peine à me faire passer pour lépreux: on me bâtit
aussitôt une logette sur cette colline; on me donna une vache, un
verger, une vigne; le curé me revêtit d'un suaire, prononça sur moi
l'office des morts, me jeta une pellée de terre sur la tête; puis on me
laissa en promettant de me fournir chaque semaine tout ce dont je
pourrais avoir besoin, et on n'y a jamais manqué.

--Mais vous ne pouvez approcher les autres hommes?

--Sans doute: il m'est défendu d'aller dans les réunions, de parler à
ceux qui sont sous le vent, de boire aux fontaines, de passer par les
ruelles, de toucher les enfants; je vis isolé, j'inspire le dégoût et
l'horreur; mais crois-tu que ce soit acheter trop cher l'aisance et la
liberté?

--Le ciel me préserve de les conquérir à ce prix, pensa Jehan; mais
pourquoi faut-il vivre dans un monde où l'on doive les payer aussi cher!

Le repas achevé, le ladre étendit à terre une peau de chèvre sur
laquelle le fils de Thomas passa la nuit.

Le lendemain, il prit congé de son hôte et continua sa route vers Paris.

À mesure qu'il approchait de la grande ville, les voyageurs devenaient
plus nombreux. Il rencontrait tantôt une troupe de gens d'armes couverts
de soie, de plumes et de broderies; tantôt de francs-archers habillés de
cuir, coiffés de salades (ou casques sans cimier), et portant l'arc à la
main et l'épée attachée derrière leur haut-de-chausse; tantôt des
bourgeois qui se rendaient pour leur commerce dans les villes voisines.
Enfin Paris lui apparut avec son grand dôme de vapeurs, ses clochers,
ses toits pointus et ses mille rumeurs.

Il fallut plusieurs jours à Jehan pour parcourir les différents
quartiers et voir les palais et les églises.

À _Notre-Dame_, il lut la chronique des événements historiques attachée
au cierge pascal. Il y admira sur une tour de bois une bougie qui aurait
pu faire le tour de Paris, et le banc sur lequel étaient déposées les
chemises pour les pauvres. Il se fit ensuite montrer l'hôtel des
Tournelles, l'hôtel Saint-Paul et la Bastille, placés tous trois l'un
près de l'autre; puis le palais où se trouvait la fameuse table de
marbre sur laquelle les clercs de la Basoche représentaient les
_mystères_.

Mais ce qui l'émerveillait le plus, c'était de voir les rues pavées, et
bordées des deux côtés de boutiques appartenant au même métier; c'était
de parcourir ces halles immenses où abondaient les marchandises de tous
les pays, ces parcs de bestiaux distribués dans Paris, et qui en
faisaient, par instant, une campagne au milieu des palais; ces
boucheries tellement distinctes et séparées, que chacune ne pouvait
vendre qu'une espèce de viande; de sorte que l'on achetait le porc à
Sainte-Geneviève, le mouton à Saint Marceau, le veau à Saint-Germain, et
le boeuf au Châtelet. Puis, quel bruit de chevaux, de voitures, de voix,
d'instruments! Le matin les trompettes sonnaient du haut des tours du
Châtelet pour annoncer le jour; à midi, c'étaient les crieurs de vin qui
parcouraient les rues un linge sur le bras, le broc dans une main et la
tasse dans l'autre; le soir venait le tour des chandeliers, des
oublieurs, des pâtissiers.

Et que de distractions à toute heure pour le curieux! Ici l'on pouvait
voir les bourgeois de Paris s'exerçant par milliers au tir de l'arc ou
de l'arbalète; là les écoliers jouant aux jeux de la balle, de la crosse
ou de la boule. Quelquefois les enfants de choeur parcouraient la ville
à la lueur des torches et déguisés en évêques; plus souvent les
pèlerins, le chapeau suspendu au cou, les épaules couvertes de
coquilles, et le bâton rouge à la main, parcouraient la rue Saint-Denis
en chantant des cantiques et racontant leurs aventures de la
Terre-Sainte.

Mais ce qui charmait Jehan plus que tout le reste, c'étaient les porches
des églises sous lesquels étaient déposés, avant le sermon, les livres
auxquels les textes devaient être empruntés, et les boutiques des
libraires où étaient exposés des manuscrits que le passant pouvait lire
à travers les vitres.

Le goût de l'étude, déjà éveillé dans Jehan par les leçons qu'il avait
reçues de l'aumônier de Rillé, s'accrut encore à la vue de toutes les
ressources qu'offrait Paris. Il sentait d'ailleurs instinctivement que
cette instruction était un moyen d'ennoblir la pensée, et, par suite, un
commencement d'affranchissement. Il résolut donc de profiter de son
séjour à Paris pour suivre les cours des maîtres les plus célèbres, et
s'initier à des connaissances dont il n'avait étudié que les éléments.

Il écrivit en conséquence à son père pour le tranquilliser sur son sort,
et lui fit connaître sa résolution. Un pèlerin qui devait passer par
Rillé fut chargé de sa lettre; car, à cette époque, les pèlerins étaient
les messagers les plus sûrs et les plus ordinaires. Sans autre fortune
que leur bourdon, leur chapelet et un morceau de la vraie croix, ils
n'avaient à craindre ni les routiers, ni les grandes bandes, si
redoutables pour tout autre voyageur.


§ 6.

Voici la lettre que Jehan écrivait au vieux Thomas.

  «Cher et honoré père,

«Vous êtes sans doute bien en peine de moi aujourd'hui, surtout si vous
avez appris ma fuite de chez maître Laurent. On n'aura pas manqué d'en
parler comme d'une nouvelle preuve de mon indocilité; mais je n'ai fui,
mon père, que pour éviter un plus grand malheur. Le drapier oubliait que
j'étais un homme racheté comme lui avec le sang du Christ, et il voulait
me traiter comme l'intendant de Rillé. Je l'ai quitté afin de ne pas
lever la main contre celui dont j'avais mangé le pain.

«Ne m'accusez donc pas. Catherine, qui vous lira cette lettre, comprend
bien, elle, pourquoi il m'est impossible de supporter les coups: les
coups sont pour les animaux auxquels on ne peut se faire entendre
autrement; mais ils ravalent un homme au niveau de la brute. Pour tout
être qui pense il ne doit y avoir d'autre fouet que la parole, d'autre
aiguillon que le devoir.

«Je suis aujourd'hui à Paris! Ce seul mot de Paris vous dit beaucoup,
mon père, et cependant il ne peut vous dire la centième partie de ce
qu'il contient.

«Paris est une ville où les maisons sont entassées comme les pierres
dans la carrière, où les palais, les cathédrales, les châteaux-forts
sont semés aussi nombreux que les bluets dans vos blés. Là il y a comme
deux cités séparées par la Seine: d'un côté tout est vêtu de noir, tout
parle, gesticule, étudie; c'est le quartier des écoles! de l'autre sont
les habits éclatants, les chaperons de mille couleurs, les litières et
les cavalcades; c'est le quartier de la noblesse et de la bourgeoisie!

«Quoique la ville soit pavée, les pauvres seuls la parcourent à pied.
Les marchands font leurs affaires à cheval, les médecins visitent leurs
malades à cheval, les moines mêmes prêchent à cheval. Il n'y a que les
conseillers qui se rendent au Palais sur des mules.

«Le nombre des charrettes est immense; mais elles font peu de bruit,
celles qui transportent des vivres ayant seules le droit d'avoir des
roues ferrées.

«Du reste, vous pourrez encore peut-être, à force d'imagination, vous
figurer ce qu'est Paris le jour; mais c'est la nuit qu'il faut le voir
avec ses mille lanternes allumées devant les niches des saints, ses
troupes de soldats parcourant les rues, et le grand murmure de la Seine
sous ses immenses ponts! Puis à minuit toutes les cloches sonnent à la
fois, les cierges se rallument dans les églises, les prêtres y
accourent, l'orgue retentit, et l'on croirait entendre les anges chanter
dans le ciel. Tout se tait ensuite jusqu'à matines où le branle reprend,
et où l'on voit accourir bedeaux, chantres, enfants de choeur: les
messes commencent; les prêtres vont dans les cimetières, à la lueur des
torches, prier de tombe en tombe pour le repos de ceux qui sont morts;
enfin le jour se lève, et alors le bruit de la ville qui se réveille
couvre tous les autres bruits.

«Hier j'ai vu dîner le roi; le repas se composait de volailles, d'oeufs,
de porc, et de beaucoup de pâtisseries dont j'ignore le nom. Mais ce qui
faisait envie à voir, c'était le dessert. Un bourgeois qui se trouvait
près de moi m'en a nommé tous les plats. Il y avait des confitures
servies, du sucre blanc, du sucre rouge, du sucre orangeat, de l'anis,
de l'écorce de citron, et du manu-christi. Chaque fois que le roi
prenait son gobelet, un huissier criait:

«--Le roi boit.

«Et tous les assistants répétaient: _Vive le roi!_

«Le même bourgeois qui m'avait nommé les sucreries composant le dessert,
m'apprit que le service de la bouche occupait au moins deux cents
personnes. Il y a les maîtres-queux, les potagers, les hâteurs, les
valets tranchants, les valets de nappe; puis les sert-l'eau, les
tournebroches, les cendriers, les souffleurs, les galopins! On fait à la
cour cinq repas comme dans certains châteaux: le déjeuner d'abord, le
repas de dix heures ou décimer, le second décimer, le souper, et enfin
le repas de nuit ou collation.

«Mais je m'oublie dans ces détails; à quoi bon vous parler de toutes ces
choses? Ah! que n'êtes-vous plutôt ici pour les voir avec moi! Que ne
puis-je conduire Catherine au Palais-Royal, où se vend tout ce qui pare
une femme; à la foire Saint-Laurent, au Landit surtout, où la plaine
Saint-Denis est couverte, d'un côté, de livres, de parchemins et
d'écoliers; de l'autre, d'étoffes, d'orfévrerie, et de tout le beau
monde qui habite aux environs de l'hôtel Saint-Paul.

«Pauvre Catherine! hélas! je ne la reverrai de longtemps sans doute; car
je suis résolu à poursuivre ici mes études, et à prendre, si je le puis,
mes degrés.

«Quoi qu'il arrive, je ne lui dis point de penser à moi; le coeur de
Catherine n'oublie rien. Les affections qui y mûrissent n'en peuvent
plus sortir. Qu'elle continue donc à m'aimer comme je l'aime; car c'est
pour elle, c'est pour vous, mon père, que je travaille et que je vis!

«Adieu: pensez à moi dans vos prières, et gardez-vous bien de dire où je
suis; messire Raoul serait capable de me faire saisir ici et ramener à
son domaine, dont je fais partie comme les arbres mêmes qui y croissent.

«Puisse Dieu vous prendre dans sa miséricorde, et moi avec vous!

«JEHAN.»

Cette lettre une fois écrite et partie, Jehan se trouva plus tranquille,
et il se hâta de se présenter aux lieux où se donnaient des leçons,
portant comme tous les écoliers, d'une main ses livres, et de l'autre la
botte de paille sur laquelle il devait s'asseoir. Mais lorsqu'il voulut
entrer, on lui demanda la _cédule_ par laquelle son seigneur
l'autorisait à suivre les cours de l'université de Paris. Jehan demeura
confus et muet.

--Nul serf ne peut entrer aux écoles sans permission de son seigneur,
lui dit le contrôleur chargé d'inscrire les étudiants.

--Ainsi ce n'est pas assez d'être les maîtres de notre corps, murmura
Jehan, il faut qu'ils le soient de notre intelligence.

Et il se retira le coeur gonflé d'amertume.

Un plus long séjour à Paris lui devenait inutile; il délibérait déjà en
lui-même s'il ne retournerait point à son village, quoi qu'il pût lui
arriver, lorsqu'un soir les portes de la ville furent fermées avec
grande alarme; toutes les lumières qui brûlaient dans les rues, près des
niches des saints, furent éteintes, et l'on donna ordre aux habitants de
tenir devant chaque porte un seau d'eau et une chandelle allumée. Les
Anglais avaient descendu la Seine et venaient attaquer Paris.

On aperçut au matin les feux de leurs avant-postes; bientôt le gros de
l'armée parut et campa sur les deux rives.

Cependant, tout ce qu'il y avait dans la ville d'hommes de guerre
s'était armé; les bourgeois eux-mêmes accouraient avec de grands cris.
On transporta sur les remparts des pierres pour jeter sur les
assaillants, et des sacs de terre pour se mettre à l'abri de leurs
traits.

Peu à peu la première terreur fit place à la confiance, puis au dédain.
On cria qu'il fallait prévenir l'ennemi en l'attaquant dans son camp. On
réunit les hommes d'armes; les plus déterminés bourgeois se joignirent à
eux, et une porte fut ouverte pour que la troupe pût marcher aux
Anglais.

Jehan, qui avait trouvé une hallebarde perdue dans la confusion, suivit
cette troupe.

Ils arriveront bientôt devant les ennemis, qui les avaient aperçus et
s'étaient préparés à les bien recevoir. Les archers anglais s'avancèrent
d'abord contre le corps des bourgeois, qui marchait un peu en avant;
mais, contre toute attente, ceux-ci tinrent bon, et, bien qu'il en
tombât un grand nombre, ils continuèrent à s'approcher du camp.

Les gens d'armes, voyant cela, ne voulurent point se montrer moins
hardis, et chargèrent à bride avalée sur l'ennemi; mais, soit qu'ils
eussent mal calculé l'espace, soit qu'ils tinssent peu de compte des
_communes_, comme à Poitiers, ils heurtèrent une partie de la troupe des
bourgeois, qu'ils culbutèrent sur les archers. Il en résulta un désordre
dont ceux-ci profitèrent, et qui fut encore augmenté par l'arrivée de la
cavalerie anglaise.

Cependant, les gens d'armes, qui avaient évidemment compromis le succès
par maladresse ou mauvais vouloir, s'efforçaient de racheter leur faute
par la bravoure. Entraîné dans la mêlée, Jehan avait été renversé
plusieurs fois et s'était toujours relevé plus acharné au combat. Il
venait d'échapper à la flèche d'un archer, lorsqu'il se trouva en face
d'un chevalier anglais qui leva son épée pour le frapper; mais le jeune
serf ne lui en laissa pas le temps, et lui enfonça sa hallebarde au
défaut de la cuirasse: le chevalier tomba; Jehan releva son épée, saisit
la bride du cheval, sauta en selle et se précipita de nouveau au combat.

Jusqu'alors, le résultat était demeuré incertain; mais l'arrivée d'une
nouvelle troupe sortie de la ville, décida la fuite des Anglais.

Jehan les poursuivit quelque temps avec les gens d'armes qui n'avaient
point perdu leurs chevaux. Mais enfin la nuit arriva, et se trouvant
presque seul il tourna bride vers Paris.

Il suivait les prairies au petit pas, lorsque des gémissements étouffés
le frappèrent! Mettant aussitôt pied à terre, et se dirigeant vers
l'endroit d'où les plaintes semblaient venir, il trouva un chevalier
étendu sur le sol sans mouvement. Jehan le souleva avec effort, déboucla
son armure et réussit à lui rendre le sentiment.

Le chevalier lui apprit alors qu'ayant voulu poursuivre les ennemis,
quoique blessé, la force l'avait abandonné en chemin, et qu'il était
tombé évanoui. Prenant Jehan pour un homme d'armes, il le pria de lui
céder son cheval, lui indiquant la maison qu'il habitait à Paris, et
proposant de lui laisser en gage son éperon d'or. Jehan refusa le gage,
mais donna le cheval en disant qu'il irait le réclamer, et le
gentilhomme partit.

L'essai que venait de faire le jeune serf lui avait appris qu'il ne
manquait point de courage, et le succès lui avait laissé une exaltation
orgueilleuse qui lui parut aussi agréable que nouvelle. Il aimait
l'espèce d'égalité que le combat établit entre tous les combattants, la
terrible liberté laissée à chacun, ces émotions successives de terreur,
de joie ou de fierté. Dans une société, d'ailleurs, où la force avait
toujours le droit de son côté, l'homme de guerre ne devait-il pas être
le plus indépendant et le plus heureux? Ces idées fermentèrent dans son
esprit toute la nuit.

Le lendemain, lorsqu'il se présenta à la demeure du chevalier, celui-ci
lui demanda ce qu'il désirait en récompense du service qu'il lui avait
rendu.

--Prendre rang parmi les hommes d'armes du roi, répondit Jehan.

--Es-tu serf ou homme libre? demanda le gentilhomme.

--Serf, messire.

--Alors la chose est impossible; le serf doit son sang à son seigneur,
et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.

--Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même
obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au
front comme Caïn! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chaîne à tout
prix.

Et le soir même il quittait Paris, monté sur son cheval de guerre.

Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de
boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens
conduits par un curé, qui voyageaient sur deux chariots traînés par des
ânes; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France
en jouant des _mystères_. Jehan lia conversation avec le curé, auquel il
raconta une partie de ses misères.

Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme d'un oeil d'envie,
lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du _Péché
mortel_, dans la pastorale intitulée: _la Bonne et la mauvaise fin_, se
trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la
Passion, outre qu'ils faisaient une oeuvre agréable à Dieu en
représentant leurs _mystères_, vivaient dans une liberté et dans un
bien-être dont aucune autre profession ne pouvait donner idée. Jehan fut
persuadé; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler
son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard.

Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces:
_Sonitus et vacuum, sed praeterea nihil._ Jehan ne tarda point à
s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. À cette
époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait
poussé hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la
féodalité était devenu insupportable: c'était ainsi que s'étaient
formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes
de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les
troupes de comédiens qui, sous différents noms, commençaient à exploiter
les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard
n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis, de
banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande
de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer
plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens
qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de
route et les orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe;
leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de
Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain
réclamer son cheval, sous prétexte qu'il n'appartenait point à la
troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.

Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant
les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait à cette
extrémité, il serait forcé de dire son nom, son état, son pays, et que
l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant
fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.

Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait l'auberge et
avait vu son embarras vint le trouver.

--Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante
copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne,
les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un
imprimé: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'écrivains pour les
majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume
avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi,
et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est-à-dire de quoi
vivre en chrétien; réfléchissez, et demain vous me ferez connaître votre
décision.

Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.


§ 7.

Plus d'un an après les faits racontés dans le chapitre précédent,
messire Raoul était debout dans la grande salle du château, écoutant
avec impatience la lecture que lui faisait maître Moreau d'un acte sur
parchemin.

--Enfin, dit-il en l'interrompant tout à coup, la vente est conclue,
n'est-ce pas?

--Conclue, monseigneur.

--Et je cède au duc de Vaujour une des meilleures parts de mon domaine
avec tous les serfs qui en font partie?

--Ses hommes d'affaires doivent venir en prendre possession aujourd'hui
même; beaucoup de familles sont déjà réunies dans la cour.

--Je ne veux pas les voir, dit Raoul; leurs lamentations me font mal!
Pauvres gens; je les livre à une bête féroce, car le duc n'est pas un
homme; mais cette expédition en Terre-Sainte a ruiné notre famille; j'ai
vendu tout ce que je pouvais vendre avant de toucher à mon domaine;
enfin, il a fallu s'y décider. Au diable! et n'y pensons plus! Tu
t'occuperas de tout livrer, maître Moreau; et surtout veille à ce que le
nouveau propriétaire n'empiète pas sur ce qui me reste, car un domaine
écorné ressemble à une étoffe trouée; la déchirure va toujours
s'élargissant.

Dans ce moment un domestique ouvrit la porte.

--Qu'y a-t-il? demanda le comte en se détournant.

--Un marchand voudrait être reçu par monseigneur.

--Un marchand! que Satan l'étrangle; il vient sans doute réclamer le
montant de quelque créance.

--Monseigneur m'excusera, celui-ci est un colporteur.

--Et que vend-il?

--Des manuscrits.

--Qu'il passe son chemin; je n'ai que faire en ce moment de sa
marchandise.

--Il prétend vouloir parler d'une affaire étrangère à son commerce et
qui peut être profitable à monseigneur.

--Allons, vous verrez que c'est quelque juif qui veut me prêter à
soixante pour cent; fais entrer.

Le domestique sortit et reparut bientôt avec un jeune homme au teint
brun, à la chaussure poudreuse et portant sur ses épaules la balle de
colporteur.

À la vue du comte il se découvrit et demeura debout à quelques pas,
attendant que messire Raoul lui adressât la parole.

--Tu as affaire à moi? lui demanda brusquement celui-ci.

--Oui, monseigneur, répondit le marchand.

Le son de cette voix parut frapper maître Moreau; il releva la tête.

--Dieu me sauve! dit-il, ce n'est pas un étranger.

Et s'approchant du colporteur, il demeura tout à coup immobile et
stupéfait.

--Qu'est-ce donc encore? demanda messire Raoul.

--Aussi vrai que je suis chrétien, je ne me trompe pas reprit
l'intendant... ce colporteur.

--Eh bien?...

--C'est un de vos hommes, monseigneur.

--À moi?

--C'est ce Jehan qui avait pris la fuite, il y a huit ans.

--Il se pourrait!...

--C'est la vérité, monseigneur, dit le marchand.

--Et tu oses te présenter ici, vaurien! s'écria maître Moreau; sais-tu
bien que monseigneur peut te faire fouetter devant la grande porte?

Jehan jeta à l'intendant un regard de mépris.

--Monseigneur a toute puissance sur les serfs de son domaine, reprit-il
froidement; mais non sur ceux qui ont acquis droit de bourgeoisie dans
une ville franche.

--Que parles-tu de droit de bourgeoisie, interrompit Raoul; as-tu obtenu
de moi ton affranchissement?

--Non, monseigneur; mais je le tiens de la coutume.

--Que veux-tu dire?

--Voici une cédule prouvant que j'ai habité un an et un jour à Besançon.

--A Besançon, répéta maître Moreau en saisissant le parchemin que
tendait Jehan.

--Et que m'importe! répliqua Raoul.

--Monseigneur n'ignore point, sans doute, que le séjour dans certaines
villes affranchit.

--Est-ce vrai?

--Trop vrai, murmura maître Moreau.

--Ainsi, ce drôle est libre sans mon consentement?

--Libre de servage, fit observer l'intendant; mais il n'en demeure pas
moins le vassal de monseigneur, tenu à l'hommage et obligé de le servir
envers et contre tous, sauf contre le roi.

--Et c'est à quoi je suis prêt, répondit Jehan.

--Au diable le manant! s'écria Raoul en frappant du pied. Qui a permis
que le séjour d'une ville pût ainsi prescrire contre nos droits? Vive
Dieu! ces communautés de bourgeois finiront par devenir des lieux
d'asile pour tous nos hommes.

Puis se tournant vers Jehan.

--Et tu viens ici sans doute pour me braver, drôle? ajouta-t-il.

--Loin de moi cette pensée, monseigneur, dit le jeune homme.

--Que cherches-tu alors?

--Monseigneur a sur ses domaines un vieillard et une jeune fille, tous
deux en servage; le vieillard est mon père et la jeune fille doit être
ma femme.

--Après.

--Je voudrais acheter leur affranchissement.

--Et moi je ne veux point te le vendre, s'écria messire Raoul; nous
verrons si ceux-là aussi l'obtiendront contre ma volonté.

--Ah! monseigneur ne voudrait pas se venger aussi durement, s'écria
Jehan; il ne me refusera point.

--Je refuse.

--Mais songez, monseigneur...

--Je songe que ton père et ta fiancée sont en mon pouvoir et qu'ils y
resteront. Par le ciel! je ferai peut-être une fois ma volonté.

--Monseigneur a, d'ailleurs, disposé du vieux Thomas et de Catherine,
objecta maître Moreau avec un sourire méchant.

--Comment cela?

--Tous deux font partie des familles qui doivent être livrées au
seigneur de Vaujour.

--Se peut-il! s'écria Jehan.

--Oui, dit Raoul; je lui ai vendu trois villages avec tous leurs serfs,
et tu ne pourras retirer de ses mains ni le vieillard ni la jeune fille,
car il a juré de ne jamais consentir à un affranchissement.

Jehan tressaillit et devint pâle; il savait que le seigneur de Vaujour
était un de ces fous sanguinaires que les souffrances des autres
réjouissent. On racontait d'incroyables histoires de sa cruauté: la plus
grande partie de ses serfs étaient morts de misère ou avaient pris la
fuite, ses terres avaient cessé d'être cultivées, et les villages de son
domaine tombaient en ruine. La seule idée de voir son père et Catherine
au pouvoir de ce monstre, causa au jeune homme une véritable épouvante.

--Je me soumettrai à telle condition qu'il plaira à monseigneur
d'ordonner, dit-il; mais au nom du Christ, qu'il ne livre point ceux que
j'aime au duc de Vaujour.

--Monseigneur ne peut se dispenser de faire cette vente, interrompit
maître Moreau, qui craignait que Raoul ne se laissât toucher par les
prières du jeune homme.

--Je lui abandonnerai en dédommagement tout ce que je possède,
interrompit Jehan.

--En vérité, dit le comte; je serais curieux de savoir ce qu'un drôle de
ta sorte cache dans son escarcelle.

--Je puis disposer de douze vieux écus, reprit rapidement Jehan en
tirant tout son argent de la bourse de cuir qu'il portait à son côté.

--C'est trop peu, dit sèchement maître Moreau.

--Hélas! je ne puis donner davantage, dit Jehan; mais prenez en outre,
s'il le faut, tous mes manuscrits! Voyez, monseigneur, ce sont des
bréviaires écrits aux trois encres, des missels ornés de majuscules
dorées, des copies d'Horace et de la logique d'Aristote; il y en a là
pour vingt écus au moins. N'est-ce point assez pour l'affranchissement
d'un pauvre vieillard et d'une jeune fille? Oh! je vous en conjure, ne
me refusez pas! Vous ne voudriez pas vous venger de moi, monseigneur,
car je suis trop faible et vous trop fort! Vous savez que rien ne peut
vivre sur les terres de Vaujour; y envoyer mon père et Catherine, c'est
les livrer au supplice. Oh! vous les prendrez en pitié! Au nom de tout
ce que vous avez aimé, grâce pour eux, monseigneur, grâce pour moi!

Jehan était tombé aux pieds du comte; l'intendant s'aperçut que celui-ci
était ébranlé, il le tira vivement à l'écart.

--Prenez garde, monseigneur, dit-il; si l'exemple de Jehan était imité,
vos terres resteraient bientôt sans paysans.

--Sans doute, répondit Raoul; mais la douleur de ce garçon m'a troublé.

--Retirez-vous, et je me charge de le congédier.

--Mais ces douze écus et ces livres?

--Je les aurai, monseigneur.

--En vérité!

--Et Jehan n'en demeurera pas moins puni, comme il convient pour
l'exemple.

--Alors, fais pour le mieux, dit Raoul.

Et se tournant vers le jeune colporteur qui était demeuré tout ce temps
à genoux et les mains jointes.

--Je ne traite point avec un serf rebelle, dit-il; fais tes propositions
à maître Moreau.

Et il quitta la salle.

Jehan le regarda sortir, puis se leva lentement; ses yeux rencontrèrent
ceux de l'intendant; il tressaillit involontairement.

--Je suis à votre discrétion, maître, dit-il d'un accent abattu; que
puis-je espérer?

--Ces douze écus et ces livres sont-ils bien tout ce que tu possèdes?
demanda celui-ci.

--Tout; je le jure sur mon salut.

--Alors choisis entre ton père et Catherine.

--Que voulez-vous dire?

--Que tu ne pourras racheter que l'un d'eux.

Jehan recula; dans toutes ses prévisions, il n'avait jamais songé à une
pareille épreuve; il en demeura comme étourdi.

L'intendant le regarda avec une joie mal déguisée

--Eh bien, m'as-tu compris? demanda-t-il enfin.

--C'est impossible, balbutia Jehan; vous ne pouvez exiger de moi un tel
choix...

--Alors, tous deux partiront pour Vaujour, répondit Moreau avec
indifférence.

--Non, s'écria le jeune homme; non, tous deux resteront. Je vous en
conjure, maître!... Si le prix que je paye aujourd'hui ne suffit pas, eh
bien, j'engagerai ma parole pour une somme égale.

L'intendant haussa les épaules.

--Je n'enregistre point de parole dans mes comptes, dit-il sèchement;
choisis et hâte-toi si tu ne veux qu'il soit trop tard.

Il avait ouvert la fenêtre, et Jehan aperçut alors la cour pleine
d'hommes, de femmes, d'enfants et de vieillards, dont un scribe prenait
les noms. Tous faisaient entendre de sourds gémissements et levaient au
ciel des yeux noyés de larmes.

--Ce sont les serfs appartenant aux terres vendues, dit maître Moreau;
dans un instant l'intendant du seigneur de Vaujour va les emmener, et
ton choix serait alors inutile: décide-toi donc si tu ne veux perdre
sans retour ton père et ta cousine.

La situation de Jehan était horrible. Partagé entre deux affections
qu'il s'était accoutumé jusqu'alors à regarder comme égales, il n'osait
interroger son coeur. Sauver Catherine, c'était sauver, pour ainsi dire,
son avenir et assurer la réalisation de toutes ses espérances: mais
sauver son père, c'était payer la dette de reconnaissance que lui avait
léguée le passé. Des deux côtés les dangers étaient égaux; aussi,
éperdu, haletant, n'osait-il prononcer un arrêt qui lui faisait manquer
au devoir ou anéantissait son bonheur.

Il était tombé à genoux près de la fenêtre, les mains jointes, demandant
à Dieu de l'inspirer et ne pouvant trouver en lui la force nécessaire
pour une décision, lorsque Catherine, qu'il n'avait point encore aperçue
sortit tout à coup de la foule. En la voyant si belle et si éplorée,
Jehan ne put résister plus longtemps; il se leva d'un bond et il se
penchait au balcon pour l'appeler, lorsqu'un vieillard parut à son tour,
marchant avec peine et conduit par un enfant. Jehan reconnut son père,
et la parole s'arrêta sur ses lèvres. Il se rappela tout à coup les
soins qu'il avait reçus du vieillard, la tendresse dont il avait été
entouré, les conseils utiles qui lui avaient été donnés; tous les
souvenirs de ses jeunes années semblèrent se réveiller pour faire
cortége au vieillard. Saisi de respect et d'une reconnaissance pieuse,
son coeur se fendit; il découvrit sa tête et étendit les bras en
pleurant.

--Mon père! s'écria-t-il... Rendez-moi mon père!... et que Dieu ait
pitié de moi!


§ 8.

Plusieurs mois s'étaient écoulés; le soleil commençait à baisser à
l'horizon et ses dernières lueurs étincelaient joyeusement sur la forêt
de Vaujour; mais l'on n'entendait dans la campagne aucun des bruits qui
ordinairement l'animent à cette heure: point de cri d'appel, aucun
mugissement de troupeaux, nul son de cloche avertissant de prier avant
la fin du jour! Les champs étaient déserts, les maisons fermées et
muettes! On eût dit que quelque grand désastre pesait sur la contrée
entière.

Or, ce désastre, c'était la guerre! et la plus affreuse de toutes; une
guerre où les ennemis parlent la même langue et se sont embrassés la
veille; une guerre entre voisins!

La vente faite par le comte Raoul au duc de Vaujour n'avait point tardé
à amener des querelles entre les deux seigneurs. Chacun d'eux se
plaignait de la mauvaise foi de l'autre; des explications on passa aux
injures, et des injures aux armes.

Le duc fut le premier à faire sa déclaration de guerre, il entra sur le
territoire de son voisin, détruisit les moissons, brûla les villages et
tua le plus qu'il put de ses gens.

Le comte Raoul, voulant user de représailles, convoqua ses vassaux; et
Jehan, qui venait de perdre son père, se rendit en armes au lieu
indiqué.

Le comte partagea ses hommes en plusieurs troupes qu'il plaça sous le
commandement d'hommes d'armes auxquels il avait donné ses instructions
secrètes. Le jeune marchand fit partie de la plus nombreuse de ces
troupes, et au moment où nous reprenons notre récit, il se dirigeait
avec elle vers Clairai.

Les vassaux de messire Raoul marchaient en désordre, jetant de tous
côtés des regards inquiets comme s'ils eussent craint quelque embûche et
se demandant tout bas quel était le but de leur expédition. Jehan, qui
allait derrière, fut tout à coup accosté par un pêcheur de l'étang de
Rillé, qui, en qualité de vassal et fermier du comte, avait aussi été
forcé de marcher.

--Eh bien, demanda-t-il à voix basse, sais-tu ce qu'on veut faire de
nous?

--Rien de bon, sans doute, répondit Jehan.

--J'ai idée que nous pourrions bien traiter Clairai comme le sire de
Vaujour a traité nos villages.

--Qu'y gagnerons-nous, sinon de ruiner des parents et des amis? répliqua
Jehan.

--C'est la vérité, garçon, reprit le pêcheur; mais qu'y faire? Le vassal
est obligé de prendre les armes quand le seigneur l'ordonne.

--Oui, dit Jehan, et s'il refuse on le condamne comme lâche et félon,
car il n'est point maître de sa haine; sur un signe, sur un mot, son
voisin d'hier doit devenir son ennemi; et cela sans qu'il sache
pourquoi! Il faut qu'il épouse toutes les colères de son maître, qu'il
frappe où celui-ci ordonne de frapper!

--Heureusement que je n'ai personne de ma famille sur le domaine de
Vaujour, fit observer le pêcheur.

--Ni moi, je l'espère, dit Jehan.

--Mais, j'y pense, ta cousine Catherine?...

--Elle est au service de la fille du duc et habite le château même, où
il n'y a rien à craindre.

--Tu te trompes, Jehan, dit une voix.

Le jeune homme se détourna vivement et aperçut maître Moreau.

--Catherine n'est plus au château, continua l'intendant.

--Comment savez-vous?... s'écria Jehan.

--Par les espions qui ont parcouru le domaine de Vaujour. Elle a rejoint
sa mère qui était malade.

--Au vivier, s'écria Jehan; ah! j'y cours.

--C'est inutile.

--Comment?

--La troupe commandée par Pierre y est déjà avec ordre de tout brûler.

--Se peut-il!

--Et tu arriverais trop tard, regarde!

Jehan leva la tête; des flammes illuminaient effectivement l'horizon du
côté du vivier.

Le jeune homme poussa un cri et s'élança à travers le fourré, se
dirigeant en courant vers l'incendie.

Bientôt il distingua les cabanes en feu, il crut entendre des cris!...
Faisant un dernier effort, il franchit rapidement l'espace qui lui
restait à parcourir et arriva à la porte de sa cousine.

La flamme commençait à peine à serpenter le long du toit de chaume,
Jehan éperdu se précipita dans la cabane; mais en y entrant, son pied
glissa dans le sang et alla heurter un cadavre étendu à terre.

C'était celui de Catherine!

                   *       *       *       *       *

Un mois après Jehan prenait l'habit de novice chez les Franciscains de
Tours.

Le jour où il descendit au préau pour la première fois, un moine vint à
lui et lui demanda s'il le reconnaissait: c'était celui qui, simple
novice, dix ans auparavant, lui avait conseillé d'entrer au couvent. En
remarquant la pâleur de ce front triste et ravagé, le jeune religieux
secoua la tête.

--Hélas! je le vois, dit il, vous avez fait une rude expérience de la
vie.

--Et après de longues épreuves j'ai reconnu, comme vous le disiez, que
c'était ici seulement le port, ajouta Jehan. Partout ailleurs le servage
vous laisse quelque bout de sa chaîne à traîner; ici seulement est la
délivrance; ici l'on retrouve la dignité de l'homme. Ah! naguère je ne
voyais dans vos couvents que des maisons de prières; mais maintenant je
sais que ce sont aussi des hospices pour les coeurs affligés. Au milieu
de cette société barbare encore, basée sur les droits du plus fort, les
monastères sont comme ces hautes montagnes où se réfugient les vaincus
pour échapper à la servitude. Quand l'égoïsme et la violence abrutissent
la foule, ici se conserve le saint héritage de la science, de la
justice, de la liberté!

--Et vous pouvez ajouter, mon frère, que cet héritage se répandra d'ici
sur toute la terre, ajouta le moine. Oui, un jour viendra où la
fraternité que nous prêchons deviendra la loi générale; où les sociétés
des hommes ne seront que de grandes communautés dans lesquelles tous
seront égaux, et où les chefs librement élus pourront seuls commander.
C'est à cette grande oeuvre que nous devons consacrer nos efforts et nos
prières.

--Hélas! dit Jehan, s'il en est ainsi, que ne sommes-nous venus sur
cette terre quelques siècles plus tard; pourquoi devons-nous bâtir avec
une sueur de sang l'édifice où d'autres seront à couvert?

--Et savez-vous, mon frère, ce qu'ont souffert ceux qui ont préparé le
nôtre, reprit vivement le moine? Croyez-vous qu'ils n'aient point été
plus cruellement éprouvés que nous, les premiers chrétiens qui
proclamèrent la liberté des hommes et leur égalité devant Dieu? Combien
sont morts déchirés par les bêtes ou par les verges du bourreau, avant
que l'esclave antique soit devenu un serf de nos temps! N'accusez point
la Providence; mais admirez au contraire comme elle a donné à chaque
génération sa tâche et à chaque temps son progrès. L'esclave n'avait
autrefois de refuge que dans la tombe; aujourd'hui le serf trouve parmi
nous une retraite. Ah! ne nous plaignez pas, frère; mais songeons
seulement à hâter la régénération du monde.

--Et comment cela? demanda Jehan.

--En prêchant l'affranchissement de toutes nos forces, répondit le
moine; en faisant comprendre aux puissants, près de paraître devant
Dieu, que ce Dieu ne connaît ni seigneurs ni manants; en faisant enfin
disparaître partout la possession de l'homme par l'homme, dernier
héritage d'un paganisme inique et brutal.

--Ah! que Dieu vous entende, s'écria Jehan, et qu'il me fasse la grâce
de travailler à une telle oeuvre!

--Vous le pouvez, répliqua le moine; car vous avez revêtu la livrée des
travailleurs.

--Et vous espérez la réussite, mon frère?

--Je compte sur la parole du Christ, dit le moine, et le Christ a dit:
_Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés._




TROISIÈME RÉCIT.

LE CHEVRIER DE LORRAINE.


§ 1.

Entre Neufchâteau et Vaucouleurs s'étend une fraîche vallée que baigne
la Meuse et qu'encadrent des coteaux couverts aujourd'hui de champs
cultivés, de bosquets, de fermes et de villages. Le touriste chercherait
en vain un site plus calme et plus fertile. On est là à mille lieues de
la civilisation des grandes villes, et cependant rien de sauvage, nul
signe de misère ou d'ignorance! les sillons sont couverts de moissons,
les pâturages de troupeaux, les routes d'attelages. Des hommes à l'air
sérieux et libre vous croisent en vous souhaitant la bienvenue; des
femmes d'une beauté calme sourient chastement à votre passage! Partout
vous trouvez la bienveillance aisée et digne, nulle part la servilité.
Vous sentez que vous êtes en pleine Lorraine, au milieu de cette
population saine, courageuse et sympathique, dans laquelle se retrouve à
la fois la nature de la femme et la nature du soldat.

À l'époque où se passent les faits que nous allons avoir à raconter, les
longs malheurs qui accompagnèrent la démence de Charles VI avaient
altéré, là comme partout, le caractère des hommes et l'aspect des
choses. Beaucoup de champs se trouvaient en friche, les routes étaient
devenues impraticables. Presque chaque jour le beffroi du château venait
porter l'effroi dans la vallée, en annonçant l'approche d'un corps
ennemi. Les paysans se hâtaient de réunir leurs troupeaux, d'entasser
sur des chariots leurs meilleurs meubles, et de gagner la citadelle où
ils trouvaient un asile momentané. Mais ces dérangements amenaient
toujours quelque perte; la gêne venait, puis le découragement, puis la
misère!

Les dissensions ajoutaient encore à ces malheurs. Chaque village tenait
pour un parti différent, et les voisins, loin de se secourir, ne
cessaient de se combattre et de se nuire. Les uns s'étaient déclarés
pour les Armagnacs et pour le roi de France Charles VII, les autres pour
les Anglais et pour leurs alliés les Bourguignons. Malheureusement ces
derniers étaient presque partout les plus nombreux et les plus forts.
Non-seulement l'Angleterre s'était emparée de la plus grande partie de
la France, mais elle avait mis à la tête du gouvernement un prince
anglais, le duc de Bedford, et les Parisiens s'étaient déclarés en sa
faveur.

Cependant le retour du printemps avait réveillé quelques espérances au
milieu des populations désolées par un long hiver. En voyant reverdir
les prés et bourgeonner les arbres, elles reprirent un peu courage. Les
plus malheureux s'abandonnèrent à ce premier bien-être que donne le
joyeux soleil de mai. Ils ne pouvaient croire, en voyant revenir les
doux rayons, la verdure et les fleurs, que les affaires de France ne
renaîtraient point à l'exemple de la campagne.

--La Providence ne sera pas plus dure pour les hommes que pour les
champs! disaient les vieux paysans.

Et l'on se livrait à l'espoir sans motif, uniquement parce que Dieu
_avait donné des signes visibles de sa puissance_.

Les habitants de Domremy, village situé au penchant du vallon dont
nous venons de parler, avaient éprouvé, comme tous les autres,
l'influence de ce _primevert_ de l'année. Encouragés par l'arrivée
des beaux jours, ils voulurent célébrer la fête du printemps en se
rendant processionnellement à _l'arbre des fées_.

C'était un vieux hêtre planté sur la route de Domremy à Neufchâteau, et
aux pieds duquel coulait une source abondante. On le respectait dans la
contrée comme un arbre magique sous lequel les fées venaient chaque soir
former leur ronde à la lueur des étoiles. Tous les ans le seigneur du
canton, suivi des jeunes gens, des jeunes filles et des enfants de
Domremy, se rendait sous le grand hêtre que l'on décorait de bouquets et
de rubans.

Or, ce jour-là une foule nombreuse venait d'achever les cérémonies
habituelles et se préparait à regagner le village.

On voyait en tête un groupe de gentilshommes vêtus de soie et à cheval,
au milieu desquels se trouvaient quelques nobles dames portant à la
ceinture le trousseau de clefs qui indiquait leur titre de châtelaine,
et quelques jeunes damoiselles tenant encore à la main leur chapelet de
grains de verre colorié entremêlés de patenôtres de musc. Derrière
venaient les laboureurs vêtus de drap jaunâtre, avec la ceinture et
l'escarcelle de peau de chèvre; puis les jeunes filles et les enfants
qui chantaient des _reverdies_ dans lesquelles on célébrait l'arrivée
des beaux jours. De loin en loin marchaient quelques convalescents venus
pour recouvrer plus vite leurs forces en faisant trois fois le tour du
vieux hêtre, ou des malades qui s'étaient fait porter jusqu'à la source
dont les eaux guérissaient la fièvre. Enfin, au dernier rang cheminait
une famille composée d'un homme et d'une femme déjà sur l'âge,
qu'accompagnaient trois fils et deux filles.

Les visages du père et de la mère étaient graves et honnêtes, celui des
garçons respirait une simplicité franche, et la plus jeune fille
s'avançait en chantant comme un oiseau; mais sa soeur aînée, qui venait
la dernière, avait dans toute sa personne quelque chose de doux, de fort
et de pur qu'on ne pouvait voir sans en demeurer frappé. Elle marchait
plus lentement, et répétait à demi-voix une prière qui semblait
l'absorber tout entière, lorsqu'une rumeur se fit entendre subitement
dans la foule.

Tous les yeux venaient de se tourner vers la route, sur laquelle
s'élevait un nuage de poussière.

--Ce sont les gens de Marcey qui viennent à l'attaque! s'écrièrent
plusieurs voix.

Et une terreur panique s'emparant des femmes et des jeunes filles,
toutes se mirent à fuir du côté du village.

Marcey tenait en effet pour les Bourguignons, et sa jeunesse avait eu
plusieurs fois des rencontres avec celle de Domremy. Mais cette fois
l'épouvante fut de courte durée; le nuage, en s'approchant, permit de
voir qu'il ne s'agissait que de cinq à six jeunes garçons qui en
poursuivaient un autre à coups de pierre en criant:

--Tue! tue l'Armagnac!

Quelques hommes de Domremy, qui n'avaient point partagé l'effroi
général, n'eurent qu'à répondre par le cri:--Tue! tue les Bourguignons!
pour faire rebrousser chemin aux assaillants, qui reprirent, en courant,
la route de Marcey.

Quant à celui qu'ils poursuivaient, il s'arrêta couvert de sueur, de
poussière et de sang, au milieu des gens qui venaient de le délivrer si
à propos. C'était un jeune garçon d'environ quinze ans, fort et leste,
dont le visage exprimait la résolution; mais plus pauvrement vêtu que
les plus pauvres chevriers de la vallée.

--Par le ciel! qu'avaient donc ces damnés malandrins à te poursuivre?
lui demanda un des paysans qui avaient tenu ferme au moment de la
panique générale.

--Ils voulaient me faire crier:--Vive le duc Philippe, le roi anglais!
répondit le jeune gars.

--Et tu n'as pas voulu?

--J'ai répondu:--Vive le roi Charles VII, notre gentil prince et
légitime maître!

Une rumeur d'approbation se fit entendre dans tous les rangs.

--C'était parler bravement, reprit le paysan, et je loue Dieu que nous
ayons pu te débarrasser de cette truandaille; c'est une honte pour ceux
de Domremy que les chiens bourguignons de Marcey puissent mordre tous
les vrais Français qui viennent à nous: un jour ou l'autre, il faudra en
finir, en mettant le feu à leur chenil.

Quelques voix appuyèrent ces paroles, tandis que d'autres plus sages
engageaient à la patience: chacun reprit la route de Domremy, et le
jeune garçon, occupé à étancher le sang qui coulait d'une légère
blessure reçue au front, demeura bientôt seul en arrière.

Il le croyait du moins, car il n'avait point aperçu la jeune fille, qui
avait laissé le reste de sa famille continuer sa route, et qui s'était
approchée de lui avec un air de bonté compatissante.

--Les méchants garçons vous ont blessé, dit-elle, en regardant la plaie
qu'il lavait à la fontaine. Ah! c'est grande pitié de voir ainsi couler
partout le sang de bonnes gens; ici ce n'est que par gouttes, mais
ailleurs c'est par ruisseaux et rivières.

--Oui, répliqua le jeune gars, les Bourguignons sont partout les plus
heureux; on disait l'autre jour à Commercy qu'ils avaient encore battu
les Français près de Verdun. Aussi, quand je gardais les chèvres à
Pierrefitte, on répétait que tout serait bientôt réduit en leur pouvoir.

--Le grand Messire[10] ne le voudra pas, reprit vivement la jeune fille;
non, il nous conservera nos vrais rois pour que nous restions de vrais
Français. Ah! j'ai confiance dans Messire et dans sa bienheureuse
compagnie saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite.

  [10] Dieu.

À ces mots elle se signa dévotement, se mit à genoux et prononça à
demi-voix une fervente prière; après quoi, elle reprit la parole pour
interroger le jeune garçon sur lui-même.

Il répondit qu'il se nommait Remy Pastouret, que son père était un
pauvre chevrier qui venait de mourir, et qu'il allait rejoindre un
parent au couvent des Carmes de Vassy.

En retour de ses confidences, la jeune fille lui apprit qu'on l'appelait
Romée, du nom de sa mère, et Jeanne, de son nom de baptême, et que son
père avait une maison et quelques champs dont le produit les faisait
vivre pauvrement.

Tout en échangeant ces confidences, ils avaient atteint le village.
Jeanne s'informa où Remy devait passer cette nuit.

--Où j'ai passé les trois dernières, répondit le jeune chevrier: à la
porte de l'église, avec la pierre pour lit et le ciel étoilé pour
baldaquin.

Jeanne lui demanda avec quoi il comptait souper.

--Avec une croûte de pain dur trempée dans la fontaine du village,
continua-t-il.

Elle voulut savoir ce qu'il avait pour continuer sa route jusqu'à Vassy.

--Une bonne santé et la providence de Dieu, acheva Remy.

--Pour celle-ci, vous la garderez, répliqua Romée en souriant; mais au
pain dur j'ajouterai le lait de nos chèvres, et au lieu de dormir sur la
pierre du porche, vous aurez place sous le toit des chrétiens.

À ces mots, elle le conduisit vers une maison dont la vieille toiture de
chaume était garnie de mousses et de touffes de fougère. La famille
allait se mettre à table. Jeanne fit entrer Remy, montra la place qui
lui était destinée à elle-même, et se retira dans le coin du foyer où
elle se mit en prières.

Nul ne fit de remarques sur cette espèce de substitution d'un convive
étranger à la jeune paysanne, car elle y avait depuis longtemps habitué
tout le monde. Sachant sa famille trop pauvre pour donner et ne voulant
point que sa propre générosité retranchât quelque chose au nécessaire
des autres, elle ne faisait jamais aumône que de ce qui lui serait
revenu à elle-même, abandonnant au pauvre qu'elle avait fait entrer sa
place à table et son lit de paille.

Seulement, lorsque Remy eut pris place avec la famille près du foyer où
l'on avait jeté quelques rameaux, autant pour égayer le regard que pour
combattre la fraîcheur du soir, elle recommença à l'interroger sur ce
qu'on lui avait dit des affaires de France. Remy répéta les bruits
recueillis en chemin, et, à la nouvelle de chaque désastre, la paysanne
poussait un soupir et croisait les mains.

--Ah! si les jeunes filles pouvaient quitter la quenouille et le soin
des troupeaux, disait-elle, peut-être que le grand Messire aurait égard
à leur piété et leur accorderait la victoire qu'il refuse aux plus
forts.

Mais à ces mots le vieux père secouait la tête et répondait:

--Ce sont de folles pensées que vous avez là, Romée; songez plutôt à
Benoist de Toul qui espère trouver en vous une femme honnête et
laborieuse: nous ne pouvons rien aux affaires de ce monde, et c'est à
nos gentils princes de les régler, avec l'aide de Dieu.

Le lendemain Remy se leva au point du jour; il trouva Jeanne déjà au
travail. Après l'avoir remerciée de ce qu'elle avait fait pour lui, il
s'informa de la route de Vassy. La jeune fille, qui allait sortir pour
mener les troupeaux aux friches, le conduisit elle-même jusqu'au
prochain carrefour, et, après lui avoir montré la direction qu'il devait
suivre:

--Allez toujours devant jusqu'à Marne, lui dit-elle; et quand vous
rencontrerez une croix ou une église, n'oubliez point le royaume de
France dans vos prières.

À ces mots, elle lui remit le pain qu'elle avait apporté pour son propre
déjeuner, outre trois deniers qui formaient toutes ses épargnes; et,
comme il voulait la remercier, elle s'élança légèrement sur le cheval
qui se trouvait en tête, et le lança au galop vers le bois, suivie de
tout le reste du troupeau.

Quelle que fût la misère du peuple de Lorraine par suite des exactions
commises sous l'autre règne et des discordes politiques du temps
présent, il pouvait s'estimer heureux en comparant son sort à celui des
provinces voisines. Il lui était possible de cultiver en plein jour, de
couper et de battre ses blés, de faire paître ses troupeaux sur les
collines; le pays était appauvri, mais non complétement dévasté. Tout se
bornait aux déprédations exercées par les différentes garnisons des
villes et aux pillages des troupes de Bohémiens ou d'aventuriers armés,
qui, comme les loups, sortaient vers le soir des taillis pour chercher
une proie. Encore la noblesse renfermée dans ses châteaux fortifiés
échappait-elle à ces pertes. Enrichie par la curée du siècle précédent,
elle ne songeait qu'à jouir de son opulence. Jamais le luxe n'avait été
si extravagant ni si bizarre. Les femmes portaient pour coiffures de
véritables édifices, tout chargés de perles et de dentelles: à
l'extrémité de leurs chaussures pendaient des glands d'or, et leurs
vêtements de velours, de soie ou de brocard, étincelaient de pierres
précieuses.

Une aventure inattendue mit le jeune voyageur à même de connaître cette
richesse dont rien n'avait pu jusqu'alors lui donner une idée.

Il venait de traverser un pauvre village dont il avait vu les habitants
occupés à pêcher, pour leur dîner, des grenouilles dans une mare,
lorsqu'il se trouva devant un château. Les murailles étaient entourées
d'un fossé rempli d'eau vive, et sur cette eau nageait une troupe de
cygnes au plumage éclatant. Remy, qui était arrêté pour contempler leurs
gracieuses évolutions, entendit tout à coup une grande clameur s'élever
derrière lui. Il se retourna et aperçut une jeune damoiselle dont le
cheval emporté courait vers les fossés. Plusieurs gentilshommes et
plusieurs valets, arrêtés près du pont, levaient les bras en poussant
des cris de détresse. Encore quelques instants, et le coursier effrayé
allait se précipiter dans les eaux! Poussé par un élan subit, et sans
calculer le danger, Remy s'élança à sa rencontre, saisit les rênes et se
laissa traîner ainsi jusqu'au bord de la Douve, où le cheval trébucha.
La jeune châtelaine, désarçonnée par le choc, fut lancée en avant; mais
il la reçut dans ses bras et la déposa doucement à terre.

Tout cela s'était fait si rapidement, qu'au moment où les gentilshommes
arrivèrent, la jeune femme était déjà debout et presque remise de sa
frayeur. Quant à Remy, il s'était élancé à la poursuite de sa monture
qu'il ramena bientôt par la bride.

--Le voici, Périnette, le voici, dit le plus vieux des gentilshommes,
qui répondait évidemment à une question de la jeune fille. Approche,
brave gars, que l'on te remercie du service rendu à ma fille.

--Sans lui, j'étais perdue, s'écria Périnette, dont la voix tremblait
encore un peu.

--Allons, allons, c'est fini! reprit le châtelain en la caressant de la
main; aussi pourquoi diable aller à cheval au-devant de nos convives? Du
reste, les voici tous qui arrivent, et tu n'as plus qu'à leur souhaiter
la bienvenue.

Périnette ordonna rapidement à un jeune page de reconduire son cheval au
château, engagea Remy à le suivre; puis s'avança avec son père au-devant
d'une troupe de dames et de cavaliers qui se dirigeait vers le
pont-levis.

Il y avait ce jour-là grande fête au château du sire de Forville, et
toute la noblesse des environs y était conviée. Le sire de Forville,
après avoir occupé des emplois considérables, grâce auxquels il avait
décuplé sa fortune, vivait dans une opulence princière, sans autre souci
que de faire de sa vie, comme il le disait, une _agréable avenue vers le
Paradis_. Remy, qui avait été recommandé à l'intendant du château par
Périnette, fut revêtu d'un beau costume aux couleurs du sire de
Forville, et descendit dans la grande salle avec les autres gars du
château.

On y avait dressé une table de plus de soixante pieds, et
merveilleusement servie; aux deux extrémités s'élevaient des édifices en
charpentes, dont l'un représentait un Parnasse avec le dieu Apollo et
les Muses; l'autre un enfer dans lequel les démons semblaient faire
rôtir les damnés. Au milieu apparaissait un immense pâté tout rempli de
musiciens qui, dès l'arrivée des convives, commencèrent une charmante
symphonie composée sur le fameux air de l'_homme armé_.

Tout le monde prit place. Il y avait pour chaque invité une assiette,
une écuelle d'argent, un bouquet de fleurs printanières, et une de ces
petites fourches ou fourchettes dont l'usage s'était récemment introduit
dans les maisons nobles. On ne servait que du pain anisé et du vin à la
sauge ou au romarin.

Les convives mirent tous la serviette sur l'épaule et mangèrent le
premier service au son des instruments; mais lorsqu'il fut achevé, les
diables ouvrirent tout à coup leur enfer et en retirèrent force
poulardes rôties et force pâtisseries qui furent distribuées toutes
fumantes. Enfin, au moment du fruit, Apollo et les Muses se levèrent en
jetant autour d'eux des eaux de senteurs qui retombèrent de tous côtés
comme une pluie parfumée, et un Normand déguisé en cheval Pégasius
chanta une bacchanale de son pays attribuée à Basselin lui-même.

    Le cliquetis que j'aime est celui des bouteilles;
    Les pipes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles,
    Ce sont mes gros canons qui battent, sans faillir,
    La soif, qui est le fort que je veux assaillir.

    Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grand verre,
    Il est mieux assuré qu'en un casque de guerre;
    Pour cornette ou guidon suivre plutôt on doit
    Les branches d'hiere ou d'if qui montrent où l'on boit.

    Il vaut mieux, près beau feu, boire la muscadelle,
    Qu'aller sur un rempart faire la sentinelle.
    J'aime mieux n'être point, en taverne, en défaut,
    Que suivre un capitaine à la brèche, à l'assaut.

Les convives applaudirent avec de grands transports.

--Par saint Barthélemy, voilà ce que j'appelle une chanson! s'écria un
gros prieur, qui avait toujours son assiette pleine et son gobelet vide;
si tout le monde était de l'avis de _Pegasius_, nous ne verrions point
la France livrée aux hommes d'armes.

--De fait, pourquoi tant combattre le Bourguignon et l'Anglais, reprit
le sire de Forville, puisqu'ils sont les plus forts?

--Et qu'ils nous laissent toucher la dîme, ajouta le prieur.

--Ce sont les gens qui n'ont rien qui entretiennent la guerre, continua
un riche bénéficier.

--Comme s'il leur importait beaucoup d'être Français ou autre chose!

--Et comme s'ils ne seraient pas toujours de la grande nation des gueux!

--Au diable les enragés!

--Dieu a dit: Paix aux hommes de bonne volonté!

--C'est-à-dire à ceux qui déjeunent, qui dînent et qui soupent.

--Sans oublier le _Benedicite_.

--Ni les épices.

On venait en effet de les servir, au grand contentement des dames, qui
n'avaient guère mangé jusqu'alors que quelques pâtisseries; ensuite les
pages apportèrent les chaufferettes pleines de parfum, afin que chaque
invité pût exposer à la vapeur embaumée ses cheveux, ses mains et ses
habits; et tout le monde se leva pour passer dans la salle du bal.

Remy mangea les restes du festin avec les valets, et, au moment où il
allait partir, Périnette lui fit envoyer une bourse raisonnablement
garnie, en lui recommandant de se réjouir en son intention.

Le présent valait mille fois autant que celui de la paysanne de Domremy;
et la recommandation devait être plus agréable au jeune homme. Cependant
il garda les trois deniers donnés par Jeanne, et se rappela de
préférence son conseil. C'est que, lui aussi, avait été élevé parmi ces
gens qui n'avaient rien... si ce n'est une patrie qu'ils voulaient
défendre, et qu'accoutumé de bonne heure à mieux aimer sa race que sa
propre personne, il repoussait de tous ses instincts le joug de
l'étranger, et voulait conserver, fût-ce au prix de sa vie, ce qui
faisait alors la nation, c'est-à-dire le roi, le drapeau et les saints
patrons de la France!


§ 2.

En arrivant en Champagne, Remy comprit qu'il approchait du champ de
bataille sur lequel se décidait le sort du royaume. Toutes les villes
étaient en état de défense, les villages gardés par des paysans, et les
routes couvertes par des troupes d'hommes d'armes ou de francs-archers.
Il rencontra même, près de Vassy, un parc d'artillerie, composé de
petits canons et de deux couleuvrines de vingt-quatre pieds de longueur,
avec lesquelles on s'exerçait à tirer sur le mât d'un bateau placé au
milieu de la Marne. C'étaient des Bourguignons détachés de la garnison
de Troyes.

Lorsqu'il arriva au couvent, il fallut subir un interrogatoire avant
qu'on lui permît d'entrer. Enfin le Père Cyrille fut averti et descendit
au parloir.

Le Père Cyrille exerçait dans le couvent des fonctions qui eussent été
proclamées incompatibles partout ailleurs. Il était à la fois médecin,
astrologue, chirurgien, et même, au dire des moines les plus ignorants,
quelque peu sorcier. Il se présenta à Remy la robe retroussée, les
lunettes sur le nez et tenant à la main une de ces cornues de verre
employées par les philosophes hermétiques pour leurs expériences.

Le jeune garçon, qui avait entendu parler en termes effrayants de la
science du frère Cyrille, fut frappé de ce singulier accoutrement, et
demeura muet devant lui.

--Eh bien, qu'y a-t-il? qu'est-ce que c'est? demanda le moine avec une
impatience affairée; on m'a dit que quelqu'un voulait me parler.

--C'est moi, mon révérend, murmura Remy à demi-voix.

--Ah! fort bien! reprit le religieux dont les regards se reportèrent sur
sa cornue... Et vous venez, je crois, de la part d'un parent?

--De Jérôme Pastouret.

--C'est cela... un cousin... un brave homme; et comment se porte-t-il,
le cousin Pastouret?

--Il est mort.

Le moine releva brusquement la tête et tira ses lunettes.

--Mort! répéta-t-il; Jérôme est mort?

--Depuis un mois!

--Ah! fort bien, répéta Cyrille, pour qui cette exclamation était
l'expression ordinaire d'une contrariété ou d'un chagrin; et de quelle
maladie?

--Je ne sais, reprit le jeune garçon, dont la voix devint moins ferme à
ce souvenir; il s'est couché un soir en se plaignant d'une douleur au
côté... Le lendemain il souffrait davantage... et le jour suivant il m'a
appelé en me disant d'aller chercher un prêtre...

--C'était un médecin qu'il fallait chercher, interrompit frère
Cyrille... Je veux dire l'un et l'autre... Douleur de côté avec toux et
oppression, sans doute... _Phlebotomia est_... Et on n'a rien fait?

--Le prêtre l'a confessé, mon père.

--Fort bien! dit le moine d'un ton chagrin... et... il en est mort?

--Dans la nuit, répliqua Remy, qui retenait avec peine ses larmes.

Frère Cyrille fit un geste de dépit.

--Fort bien! fort bien! répéta-t-il, en faisant quelques pas en arrière
dans le parloir... Ainsi, la science a beau faire chaque jour de
nouveaux progrès, l'ignorance du vulgaire les rend inutiles... _Servum
pecus!_... Il eût suffi de saigner le bras gauche... comme on saigne le
doigt auriculaire pour la fièvre quarte... le nez pour les maladies de
peau... Jérôme est mort par sa faute! par sa seule faute, et il en sera
responsable devant Dieu...

Son accent s'était élevé, mais il s'aperçut tout à coup de l'émotion de
Remy, et il s'arrêta court...

--Ah!... fort bien, murmura-t-il à demi-voix... Au fait, ce que je dis
là est maintenant inutile... Vous êtes sans doute le fils du défunt?

Le jeune garçon fit un signe affirmatif.

--Et qui vous a dit de venir me trouver?

--Mon père lui-même, répliqua Remy. Au moment de s'en aller vers Dieu,
il a prié le religieux qui le confessait d'écrire sur un parchemin, en
m'ordonnant de vous l'apporter dès qu'il ne serait plus.

--Et tu me l'apportes?

Remy tira de son escarcelle un rouleau soigneusement ficelé et scellé à
la cire noire, qu'il présenta au moine. Celui-ci rompit les liens,
déroula le parchemin et lut tout haut ce qui suit:

«Moi, Jérôme Pastouret, éleveur de chèvres à Pierrefitte, me sentant
près de paraître devant Dieu, je crois devoir révéler un secret dont
peut dépendre tout l'avenir de l'enfant que j'ai élevé sous le nom de
Remy.»

Le jeune garçon étonné redressa la tête.

«Je déclare donc, continua le moine, devant Dieu et devant ses
créatures, que cet enfant m'a été remis par un chef de Bohémiens, nommé
le roi Horsu, et qu'il n'est pas mon fils.»

Un cri poussé par Remy interrompit le frère Cyrille.

--Que dites-vous? balbutia-t-il éperdu.

--Sur mon âme! il y a bien cela, reprit le moine en montrant le
parchemin.

Le jeune garçon le saisit à deux mains, regarda, et relut ces mots: «Il
n'est pas mon fils!»

Il recula en joignant les mains.

--Est-ce possible? murmura-t-il... Celui que je croyais mon père... Mais
quelle est donc ma famille, alors?

--Écoutez, reprit Cyrille.

Et il continua.

«Le roi Horsu avait enlevé l'enfant à Paris, afin de le dépouiller de
riches joyaux qu'il portait, mais il n'a pu me faire connaître ses
parents...»

Remy fit un brusque mouvement...

«Tout ce que j'ai pu apprendre de lui, reprit le religieux, c'est que
l'enlèvement a eu lieu au parvis Notre-Dame, le jour de la Pentecôte.

«Tant que j'ai vécu, j'ai caché ceci, dans la crainte qu'en cessant de
me croire son père, Remy ne me retirât son affection; aujourd'hui je
dois tout avouer pour la décharge de ma conscience.

«Et vu que je suis trop pauvre pour rien laisser à celui que j'ai aimé
comme mon enfant, je l'adresse, avec cette déclaration, à mon savant
cousin Cyrille, afin qu'il lui serve d'aide et de conseiller.»

Il y eut une pose après cette lecture. Le religieux, touché malgré lui,
affectait de tousser pour cacher son émotion, tandis que Remy,
bouleversé, regardait le parchemin sans pouvoir parler. Il y avait dans
son trouble de la surprise, de la douleur, de l'attendrissement. En
apprenant que le chevrier qui l'avait élevé n'était point son père, il
lui sembla qu'il le perdait une seconde fois; puis la crainte exprimée
par le mourant lui revint tout à coup au coeur, et laissant couler
librement ses larmes, il s'écria, comme si Jérôme eût pu l'entendre:

--Non, père Jérôme, je ne vous retirerai pas mon affection, parce que
Dieu ne m'a pas fait naître votre fils; celui qui m'a recueilli quand
j'étais petit et qui m'a cherché un protecteur quand je restais
abandonné, ne peut cesser d'être mon père.

Le moine approuva ces sentiments, mais s'efforça de calmer l'exaltation
du jeune gars. Il déclara qu'il acceptait le legs de son cousin et qu'il
lui tiendrait lieu de parent et de tuteur.

Remy fut, en conséquence, conduit chez le prieur, qui consentit
volontiers à le garder au couvent, à la condition qu'il prendrait la
robe de novice.

Le frère Cyrille avait d'abord déclaré qu'il ferait des recherches pour
découvrir la famille de son protégé; mais il en comprit bientôt
l'impossibilité: toutes les routes étaient interceptées par les partis
armés, toutes les relations de ville à ville interrompues; c'était à
peine si les messagers du roi pouvaient porter les dépêches d'une
province à l'autre, encore étaient-ils un mois et plus à se rendre de
Chinon, où se tenait alors la cour, en Champagne et en Lorraine. Il
fallut donc remettre les recherches à un temps plus opportun.

En attendant, le Père Cyrille s'occupa de l'instruction de son nouveau
pupille.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, le moine de Vassy réunissait en lui
toute la science acquise de l'époque; seulement son cerveau ressemblait
à ces bibliothèques dont on n'a point fait le catalogue, et où rien
n'est en ordre. Les connaissances chirurgicales s'y trouvaient
confondues avec les principes de l'astrologie judiciaire. Il entreprit
d'instruire Remy comme on sème les prairies, c'est-à-dire en mêlant
toutes les graines. Le jeune garçon savait seulement lire et écrire; il
lui mit à la fois entre les mains vingt traités différents: les
_Doctrinaux_, les _Floriléges_, les _Cornucopies_ et le _Vrai art de
pleine rhétorique_. En même temps, il lui enseignait les propriétés
psychologiques ou médicales des différentes substances; il lui apprenait
comment, au dire des anciens auteurs, les améthistes rendaient sobre,
les grenats joyeux; comment les saphirs préservaient de la perte des
biens temporels, et les agates de la morsure des serpents. Il
l'accoutumait également à distiller les eaux d'herbes qui servaient à
combattre la plupart des maladies; il lui expliquait de quelle manière,
depuis la découverte faite par un savant, _que les esprits vitaux
étaient de même nature que l'éther dans lequel se meuvent les astres_,
les alchimistes pouvaient recueillir, dans des flacons, une provision de
ces esprits qu'ils faisaient ensuite respirer aux valétudinaires. Il lui
signalait enfin l'influence de la lune sur le corps humain, et le danger
des maladies commençant lorsque cet astre entrait dans le signe des
Gémeaux.

Remy retenait une bonne partie de ces enseignements, car c'était un
esprit ouvert et attentif; mais ses goûts le portaient visiblement d'un
autre côté. Chaque jour il s'échappait du laboratoire de frère Cyrille
pour rejoindre le sire d'Hapcourt, qui, peu versé dans les lettres et
les sciences, ne s'était jamais soucié, comme il s'en vantait lui-même,
que de l'art par excellence, celui de la guerre!

Le sire d'Hapcourt, resté sans ressources et couvert de blessures, après
quarante années passées sous le harnais, avait été reçu parmi les moines
en qualité d'_oblat_. On donnait ce nom à de vieux soldats sans asile,
que certains couvents devaient recevoir et entretenir sans en exiger
autre chose que d'assister aux offices de la communauté, et de suivre
ses processions l'épée au côté. L'_oblat_ de Vassy, qui avait été grand
batailleur dans son temps, se plut à développer les instincts guerriers
de Remy. Il lui prêta son vieux cheval, l'arma d'un bâton coupé dans le
taillis voisin, et lui enseigna à s'en servir tour à tour comme d'une
lance, comme d'une épée ou comme d'une hache d'armes. Il lui fit mettre
ensuite pied à terre et lui apprit à combattre de loin, de près, corps à
corps. Les moines prenaient plaisir à voir des exercices qui rappelaient
à plusieurs leurs jeunes années; mais le Père Cyrille s'indignait de ces
vols faits à l'étude des nobles sciences.

--Très-bien! s'écriait-il chaque fois qu'il surprenait Remy recevant des
leçons de l'_oblat_; j'espérais en faire un docteur, messire d'Hapcourt
m'en fera un soudard!

--C'est pour la santé, mon révérend, et afin d'aider à la digestion,
disait le vieux gentilhomme en souriant.

Le frère Cyrille haussait les épaules et répondait aigrement:

--Pourriez-vous me dire seulement ce que c'est que la digestion,
messire? Il y en a quatre: celle de l'estomac, celle du foie, celle des
veines, celle des membres, et l'exercice est nuisible aux trois
premières; mais vous vivez sans savoir comment; vous vous servez de
votre corps sans le connaître, _ignarus periculum adit_. Continuez,
messire, continuez; la science est une dame d'assez haute maison pour
être fière; elle ne veut pas de qui la néglige.

Cependant, malgré ces mécontentements du moine, il s'

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