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Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20)

by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #27381 · 766,370 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20)
    
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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 02 / 20)

Author: Adolphe Thiers


        
Release date: December 1, 2008 [eBook #27381]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/27381

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE, (VOL. 02 / 20) ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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n'étant pas lisible.]




               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

       À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE




                 PAR M. A. THIERS




                   TOME DEUXIÈME




        [Illustration: Emblème de l'éditeur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845




LIVRE CINQUIÈME.

HÉLIOPOLIS.

     État de l'Égypte après le départ du général Bonaparte.--Profond
     chagrin de l'armée; son désir de retourner en France.--Kléber
     excite ce sentiment au lieu de le contenir.--Rapport qu'il fait
     sur l'état de la colonie.--Ce rapport, destiné au Directoire,
     parvient au Premier Consul.--Faussetés dont il est
     plein.--Grandes ressources de la colonie, et facilité de la
     conserver à la France.--Kléber, entraîné lui-même par le
     sentiment qu'il avait encouragé, est amené à traiter avec les
     Turcs et les Anglais.--Coupable convention d'El-Arisch, stipulant
     l'évacuation de l'Égypte.--Refus des Anglais d'exécuter la
     convention, et leur prétention d'obliger l'armée française à
     déposer les armes.--Noble indignation de Kléber.--Rupture de
     l'armistice et bataille d'Héliopolis.--Dispersion des
     Turcs.--Kléber les poursuit jusqu'à la frontière de Syrie.--Prise
     du camp du visir.--Répartition de l'armée dans la
     Basse-Égypte.--Retour de Kléber au Kaire, afin de réduire cette
     ville qui s'était insurgée sur ses derrières.--Temporisation
     habile de Kléber.--Après avoir réuni ses moyens, il attaque et
     reprend le Kaire.--Soumission générale.--Alliance avec
     Murad-Bey.--Kléber, qui croyait ne pouvoir garder l'Égypte
     soumise, l'a reconquise en trente-cinq jours contre les forces
     des Turcs et contre les Égyptiens révoltés.--Ses fautes
     glorieusement effacées.--Émotion des peuples musulmans en
     apprenant que l'Égypte est aux mains des infidèles.--Un
     fanatique, parti de la Palestine, se rend au Kaire pour
     assassiner Kléber.--Mort funeste de ce dernier, et conséquences
     de cette mort pour la colonie.--Tranquillité présente.--Kléber et
     Desaix avaient succombé le même jour.--Caractère et vie de ces
     deux hommes de guerre.


[En marge: Août 1799.]

[En marge: Départ du général Bonaparte.]

En août 1799, le général Bonaparte, décidé par les nouvelles d'Europe
à quitter subitement l'Égypte, avait ordonné à l'amiral Ganteaume de
faire sortir du port d'Alexandrie les frégates _la Muiron_ et _la
Carrère_, seuls bâtiments qui lui restassent depuis la destruction de
la flotte, et de les mouiller dans la petite rade du Marabout. C'est
là qu'il voulait s'embarquer, à deux lieues à l'ouest d'Alexandrie. Il
emmenait avec lui les généraux Berthier, Lannes, Murat, Andréossy,
Marmont, et les deux savants de l'expédition qu'il chérissait le plus,
Monge et Berthollet. Le 2 août (5 fructidor an VII), il se rendit au
Marabout, et s'embarqua précipitamment, craignant toujours de voir
apparaître l'escadre anglaise. Les chevaux qui avaient servi au
trajet, ayant été abandonnés sur la plage, s'enfuirent au galop vers
Alexandrie. La vue de ces chevaux tout sellés, et privés de leurs
cavaliers, causa une sorte d'alarme; on crut qu'il était arrivé
quelque accident à des officiers de la garnison, et on fit sortir du
camp retranché un détachement de cavalerie. Bientôt un piqueur turc,
qui avait assisté à l'embarquement, expliqua ce que c'était, et Menou,
qui seul avait été initié au secret, annonça dans Alexandrie le départ
du général Bonaparte, et la désignation qu'il avait faite du général
Kléber pour lui succéder. Kléber avait reçu un rendez-vous à Rosette
pour le 23 août; mais le général Bonaparte, pressé de s'embarquer,
était parti sans l'attendre. D'ailleurs, en imposant à Kléber le
pesant fardeau du commandement, il n'était pas fâché de lui laisser un
ordre absolu, qui ne permît ni contestation ni refus.

[En marge: Chagrin de l'armée en apprenant le départ du général en
chef.]

Cette nouvelle causa dans l'armée une surprise douloureuse. On ne
voulut d'abord pas y ajouter foi; le général Dugua, commandant à
Rosette, la fit démentir, n'y croyant pas lui-même, et craignant le
mauvais effet qu'elle pouvait produire. Cependant le doute devint
bientôt impossible, et Kléber fut officiellement proclamé successeur
du général Bonaparte. Officiers et soldats furent consternés. Il avait
fallu l'ascendant qu'exerçait sur eux le vainqueur de l'Italie, pour
les entraîner à sa suite dans des contrées lointaines et inconnues; il
fallait tout son ascendant pour les y retenir. C'est une passion que
le regret de la patrie, et qui devient violente, quand la distance, la
nouveauté des lieux, des craintes fondées sur la possibilité du
retour, viennent l'irriter encore. Souvent, en Égypte, cette passion
éclatait en murmures, quelquefois même en suicides. Mais la présence
du général en chef, son langage, son activité incessante, faisaient
évanouir ces noires vapeurs. Sachant toujours s'occuper lui-même et
occuper les autres, il captivait au plus point les esprits, et ne
laissait pas naître, ou dissipait autour de lui, des ennuis qui
n'entraient jamais dans son âme. On se disait bien quelquefois qu'on
ne reverrait plus la France; qu'on ne pourrait plus franchir la
Méditerranée, maintenant surtout que la flotte avait été détruite à
Aboukir; mais le général Bonaparte était là, avec lui on pouvait aller
en tous lieux, retrouver le chemin de la patrie, ou se faire une
patrie nouvelle. Lui parti, tout changeait de face. Aussi la nouvelle
de son départ fut-elle un coup de foudre. On qualifia ce départ des
expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement
irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des
désastres de la république, l'avait entraîné à retourner en France. On
ne voyait que l'abandon où il laissait la malheureuse armée qui avait
eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il
avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité
de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnant à d'autres ce
qui lui semblait désormais inexécutable. Mais, se sauver seul, en
laissant au delà des mers ceux qu'il avait ainsi compromis, était une
cruauté, une lâcheté même, prétendaient certains détracteurs: car il
en a toujours eu, et très-près de sa personne, même aux époques les
plus brillantes de sa carrière!

[En marge: Conduite de Kléber dans ces circonstances.]

Kléber n'aimait pas le général Bonaparte, et supportait son ascendant
avec une sorte d'impatience. S'il se contenait en sa présence, il s'en
dédommageait ailleurs par des propos inconvenants. Frondeur et
fantasque, Kléber avait désiré ardemment prendre part à l'expédition
d'Égypte, pour sortir de l'état de disgrâce dans lequel on l'avait
laissé vivre sous le Directoire: et aujourd'hui il en était aux
regrets d'avoir quitté les bords du Rhin pour ceux du Nil. Il le
laissait voir avec une faiblesse indigne de son caractère. Cet homme,
si grand dans le danger, s'abandonnait lui-même comme aurait pu le
faire le dernier des soldats. Le commandement en chef ne le consolait
pas de la nécessité de rester en Égypte, car il n'aimait pas à
commander. Poussant au déchaînement contre le général Bonaparte, il
commit la faute, qu'on devrait appeler criminelle, si des actes
héroïques ne l'avaient réparée, de contribuer lui-même à produire dans
l'armée un entraînement qui fut bientôt général. À son exemple, tout
le monde se mit à dire qu'on ne pouvait plus rester en Égypte, et
qu'il fallait à tout prix revenir en France. D'autres sentiments se
mêlèrent à cette passion du retour, pour altérer l'esprit de l'armée,
et y faire naître les plus fâcheuses dispositions.

[En marge: Divisions intestines.]

Une vieille rivalité divisait alors, et divisa long-temps encore les
officiers sortis des armées du Rhin et d'Italie. Ils se jalousaient
les uns les autres, ils avaient la prétention de faire la guerre
autrement, et de la faire mieux; et, bien que cette rivalité fût
contenue par la présence du général Bonaparte, elle était au fond la
cause principale de la diversité de leurs jugements. Tout ce qui était
venu des armées du Rhin montrait peu de penchant pour l'expédition
d'Égypte; au contraire, les officiers originaires de l'armée d'Italie,
quoique fort tristes de se voir si loin de France, étaient favorables
à cette expédition, parce qu'elle était l'oeuvre de leur général en
chef. Après le départ de celui-ci, toute retenue disparut. On se
rangea tumultueusement autour de Kléber, et on répéta tout haut avec
lui, ce qui d'ailleurs commençait à être dans toutes les âmes, que la
conquête de l'Égypte était une entreprise insensée, à laquelle il
fallait renoncer le plus tôt possible. Cet avis rencontra néanmoins
des contradicteurs; quelques généraux, tels que Lanusse, Menou,
Davout, Desaix, surtout, osèrent montrer d'autres sentiments. Des lors
on vit deux partis: l'un s'appela le parti coloniste, l'autre le parti
anticoloniste. Malheureusement Desaix était absent. Il achevait la
conquête de la Haute-Égypte, où il livrait de beaux combats et
administrait avec une grande sagesse. Son influence ne pouvait donc
pas être opposée dans ce moment à celle de Kléber. Pour comble de
malheur, il ne devait pas rester en Égypte. Le général Bonaparte,
voulant l'avoir auprès de sa personne, avait commis la faute de ne pas
le nommer commandant en chef, et lui avait laissé l'ordre de revenir
très-prochainement en Europe. Desaix, dont le nom était
universellement chéri et respecté dans l'armée, dont les talents
administratifs égalaient les talents militaires, aurait parfaitement
gouverné la colonie, et se serait garanti de toutes les faiblesses
auxquelles se livra Kléber, du moins pour un moment.

[En marge: Sept. 1799.]

Cependant Kléber était le plus populaire des généraux parmi les
soldats. Son nom fut accueilli par eux avec une entière confiance, et
les consola un peu de la perte du général illustre qui venait de les
quitter. La première impression une fois passée, les esprits, sans se
remettre tout à fait, furent pourtant ramenés à plus de calme et de
justice. On tint d'autres discours; on se dit qu'après tout le général
Bonaparte avait dû voler au secours de la France en péril; et que
d'ailleurs l'armée une fois établie en Égypte, ce qu'il avait pu faire
de mieux pour elle, c'était d'aller à Paris pour y exposer vivement sa
situation et ses besoins, et réclamer des secours, que lui seul
pouvait arracher à la négligence du gouvernement.

[En marge: Kléber se saisit du commandement.]

Kléber retourna au Kaire, se saisit du commandement avec une sorte
d'appareil, et vint se loger sur la place Ezbekyeh, dans la belle
maison arabe qu'avait occupée son prédécesseur. Il déploya un certain
faste, moins pour satisfaire ses goûts que pour imposer aux Orientaux,
et voulut faire sentir son autorité en l'exerçant avec vigueur. Mais
bientôt les soucis du commandement qui lui étaient insupportables, les
nouveaux dangers dont les Turcs et les Anglais menaçaient l'Égypte, la
douleur de l'exil, qui était générale, remplirent son âme du plus
sombre découragement. Après s'être fait rendre compte de l'état de la
colonie, il adressa au Directoire une dépêche pleine d'erreurs, et la
fit suivre d'un rapport de l'administrateur des finances, Poussielgue,
rapport dans lequel les choses étaient présentées sous le jour le plus
faux, et surtout le plus accusateur à l'égard du général Bonaparte.

[En marge: Rapport de Kléber au Directoire.]

Dans cette dépêche et ce rapport, datés du 26 septembre (4 vendémiaire
an VIII), le général Kléber et l'administrateur Poussielgue disaient
que l'armée, déjà diminuée de moitié, se trouvait en ce moment
réduite à 15 mille hommes environ; qu'elle était à peu près nue, ce
qui était fort dangereux dans ces climats, à cause de la différence de
température entre le jour et la nuit; que l'on manquait de canons, de
fusils, de projectiles, de poudre, toutes choses difficiles à
remplacer, parce que le fer coulé, le plomb, les bois de construction,
les matières propres à fabriquer la poudre, n'existaient pas en
Égypte; qu'il y avait un déficit considérable dans les finances, car
on devait aux soldats 4 millions sur la solde, et 7 ou 8 millions aux
fournisseurs sur leurs divers services; que la ressource d'établir des
contributions était déjà épuisée, le pays étant prêt à se soulever, si
on en frappait de nouvelles; que l'inondation n'étant pas abondante
cette année, et par suite la récolte s'annonçant comme mauvaise, les
moyens et la volonté d'acquitter l'impôt seraient également nuls chez
les Égyptiens; que des dangers de tout genre menaçaient la colonie;
que les deux anciens chefs des Mamelucks, Murad-Bey et Ibrahim-Bey, se
soutenaient toujours, avec plusieurs mille cavaliers, l'un dans la
Haute-Égypte, l'autre dans la Basse-Égypte; que le célèbre pacha
d'Acre, Djezzar, allait envoyer à l'armée turque un renfort de 30
mille soldats excellents, anciens défenseurs de Saint-Jean-d'Acre
contre les Français; que le grand visir lui-même, parti de
Constantinople, était déjà parvenu aux environs de Damas avec une
puissante armée; que les Russes et les Anglais devaient joindre une
force régulière aux forces irrégulières des Turcs; que dans cette
extrémité, il restait une seule ressource, celle de traiter avec la
Porte; et que le général Bonaparte en ayant donné l'exemple et
l'autorisation expresse dans les instructions laissées à son
successeur, on allait essayer de stipuler avec le grand visir une
sorte de domination mixte, au moyen de laquelle la Porte occuperait la
campagne d'Égypte, et percevrait le miri ou impôt foncier, la France
occuperait les places et les forts, et percevrait le revenu des
douanes. Kléber ajoutait que le général en chef avait bien vu venir la
crise, et que c'était là le véritable motif de son départ précipité.
M. Poussielgue terminait son rapport par une calomnie: le général
Bonaparte, en quittant l'Égypte, avait, disait-il, emporté 2 millions.
Il faut ajouter, pour compléter ce tableau, que M. Poussielgue avait
été comblé des bienfaits du général Bonaparte.

Telles furent les dépêches envoyées au Directoire par Kléber et M.
Poussielgue. Le général Bonaparte y était traité comme un homme qu'on
suppose perdu, et qu'on ne ménage guère. On le croyait en effet exposé
au double danger d'être pris par les Anglais, ou sévèrement condamné
par le Directoire pour avoir quitté son armée. Quel eût été l'embarras
de ceux qui écrivaient ces dépêches, s'ils avaient su qu'elles
seraient ouvertes et lues par l'homme objet de leurs calomnies, devenu
aujourd'hui chef absolu du gouvernement?

Kléber, trop insouciant pour s'assurer par lui-même de la véritable
situation des choses, ne songeant seulement pas à examiner si les
états qu'il envoyait étaient d'accord avec ses propres assertions,
Kléber ne croyait pas mentir: il transmettait par négligence et
mauvaise humeur les ouï-dire que la passion avait multipliés autour de
lui, au point de les convertir en une espèce de notoriété publique.
Ces dépêches furent confiées à un cousin du directeur Barras, et
accompagnées d'une multitude de lettres dans lesquelles les officiers
de l'armée exhalaient un désespoir aussi injuste qu'imprudent. Ce
cousin du directeur Barras fut arrêté par les Anglais; il jeta
précipitamment à la mer le paquet de dépêches dont il était porteur;
mais ce paquet surnagea, fut aperçu, recueilli, et envoyé au cabinet
britannique. On verra bientôt ce qui résulta de ces fâcheuses
communications, tombées au pouvoir des Anglais, et publiées dans toute
l'Europe.

Toutefois, Kléber et M. Poussielgue avaient adressé leurs dépêches à
Paris, en double expédition. Cette double expédition, envoyée par une
voie différente, parvint en France, et fut remise aux mains du Premier
Consul.

[En marge: Faussetés du rapport de Kléber.]

Qu'y avait-il de vrai dans ce tableau tracé par des imaginations
malades? On en jugera bientôt d'une manière certaine par les
événements eux-mêmes; mais, en attendant, il faut rectifier les
fausses assertions qu'on vient de lire.

L'armée, suivant Kléber, était réduite à 15 mille hommes; cependant,
les états envoyés au Directoire portaient 28,500 hommes. Lorsque, deux
ans plus tard, elle fut ramenée en France, elle comptait encore dans
ses rangs 22 mille soldats, et, dans ces deux ans, elle avait livré
plusieurs grandes batailles, et d'innombrables combats. En 1798, il
était parti de France en divers convois 34 mille hommes; 4 mille
étaient restés à Malte; 30 mille étaient donc arrivés à Alexandrie.
Plus tard, 3 mille marins, débris des équipages de la flotte détruite
à Aboukir, vinrent renforcer l'armée, et la portèrent de nouveau à 33
mille hommes. Elle avait perdu 4 à 5 mille soldats de 1798 à 1799;
elle était donc réduite en 1800 à environ 28 mille, dont 22 mille
combattants au moins.

L'Égypte est un pays sain, où les blessures guérissent avec une
extrême rapidité; il y avait cette année peu de malades et point de
peste. L'Égypte était pleine de chrétiens, Grecs, Syriens ou Cophtes,
demandant à s'enrôler dans nos rangs, et pouvant fournir d'excellentes
recrues, au nombre de 15 ou 20 mille. Les noirs du Darfour, achetés et
affranchis, procurèrent jusqu'à 500 bons soldats à une seule de nos
demi-brigades. D'ailleurs, l'Égypte était soumise. Les paysans qui la
cultivent, habitués à obéir sous tous les maîtres, ne songeaient
jamais à prendre un fusil. Sauf quelques émeutes dans les villes, il
n'y avait à craindre que des Turcs indisciplinés venant de loin ou des
mercenaires anglais transportés à grand'peine sur des vaisseaux.
Contre de tels ennemis l'armée française était plus que suffisante, si
elle était commandée, non pas avec génie, mais seulement avec bon
sens.

[En marge: Moyens de vivre.]

[En marge: État des munitions.]

Kléber disait, dans sa dépêche, que les soldats étaient nus; mais le
général Bonaparte avait laissé du drap pour les vêtir, et, un mois
après l'envoi de cette dépêche, ils étaient entièrement habillés à
neuf. En tout cas, l'Égypte abondait en étoffes de coton; elle en
produisait pour toute l'Afrique. Il n'eût pas été difficile de se
pourvoir de ces étoffes en les achetant, ou en les exigeant comme une
partie de l'impôt. Quant aux vivres, l'Égypte est le grenier des pays
qui manquent de céréales. Le blé, le riz, le boeuf, le mouton, les
volailles, le sucre, le café, y étaient alors à un prix dix fois
moindre qu'en Europe. Le bon marché était si grand, que l'armée,
quoique ses finances ne fussent pas très-riches, pouvait payer tout ce
qu'elle consommait; c'est-à-dire se conduire en Afrique beaucoup mieux
que les armées chrétiennes ne se conduisent en Europe, car on sait
qu'elles vivent sur le pays conquis, sans rien payer. Kléber disait
qu'il manquait d'armes, et il restait 11,000 sabres, 15,000 fusils, 14
ou 1,500 bouches à feu, dont 180 de campagne. Alexandrie, qu'il disait
dépourvue d'artillerie depuis le siége de Saint-Jean-d'Acre, comptait
plus de 300 pièces de canon en batterie. Quant aux munitions, il
restait 3 millions de cartouches d'infanterie, 27,000 cartouches à
canon confectionnées, et des ressources pour en fabriquer, car il y
avait encore dans les magasins 200,000 projectiles et 1,100 milliers
de poudre. Les événements subséquents démontrèrent la vérité de ces
allégations, puisque l'armée se battit encore deux ans, et laissa aux
Anglais des approvisionnements considérables. Que serait devenu, en
effet, en si peu de temps, l'immense matériel soigneusement accumulé
par le général Bonaparte, sur la flotte qui transporta l'armée en
Égypte?

[En marge: Finances.]

À l'égard des finances, le rapport de Kléber était également faux. La
solde était au courant. Il est vrai qu'on n'était pas encore fixé sur
le système financier le plus propre à nourrir l'armée, sans fatiguer
le pays; mais les ressources existaient, et en maintenant seulement
les impôts déjà établis, on pouvait vivre dans l'abondance. Il était
dû sur les impositions de l'année de quoi pourvoir à toutes les
dépenses courantes, c'est-à-dire plus de 16 millions. On n'était donc
pas réduit à soulever les populations par l'établissement de
contributions nouvelles. Les comptes des finances présentés plus tard
prouvèrent que l'Égypte, en étant fort ménagée, pouvait fournir 25
millions par an. À ce taux, elle ne payait pas la moitié de ce que lui
arrachaient avec mille vexations les nombreux tyrans qui l'opprimaient
sous le nom de Mamelucks. D'après le prix des denrées en Égypte,
l'armée pouvait vivre avec 18 ou 20 millions. Quant aux caisses, le
général Bonaparte les avait si peu épuisées, qu'il n'avait pas même
touché, en partant, la totalité de son traitement.

[En marge: Hostilités dont l'Égypte était menacée.]

Relativement aux dangers prochains dont la colonie était menacée,
voici encore la vérité. Murad-Bey, découragé, courait la Haute-Égypte
avec quelques Mamelucks. Ibrahim-Bey, qui, sous le gouvernement des
Mamelucks, partageait avec lui la souveraineté, se trouvait alors dans
la Basse-Égypte, vers les frontières de Syrie. Il n'avait pas 400
cavaliers, loin d'en avoir quelques mille. Djezzar-Pacha était
renfermé dans Saint-Jean-d'Acre. Loin de préparer un secours de 30
mille hommes pour l'armée du visir, il voyait, au contraire, avec
beaucoup de déplaisir l'approche d'une nouvelle armée turque,
maintenant surtout que son pachalick était délivré des Français. Quant
au grand visir, il n'avait pas dépassé le Taurus. Les Anglais avaient
leurs troupes à Mahon, et songeaient en ce moment à les employer en
Toscane, à Naples, ou sur le littoral de la France. Quant à une
expédition russe, c'était une pure fable. Les Russes n'avaient jamais
songé à faire un si long trajet, pour venir au secours de la politique
anglaise en Orient.

Les habitants n'étaient pas aussi disposés qu'on le disait à un
soulèvement. En ménageant, comme l'avait prescrit le général
Bonaparte, les scheiks, qui sont les prêtres et les gens de loi des
Arabes, on devait bientôt se les attacher. Déjà même nous commencions
à nous faire un parti parmi eux. Nous avions d'ailleurs pour nous les
Cophtes, les Grecs, les Syriens, qui, étant tous chrétiens, se
conduisaient à notre égard en amis et en auxiliaires utiles. Ainsi,
rien d'imminent de ce côté n'était à craindre. Il n'est pas douteux
que, si les Français éprouvaient des revers, les Égyptiens, avec
l'ordinaire mobilité des peuples conquis, feraient comme venaient de
faire les italiens eux-mêmes, ils se joindraient au vainqueur du jour
contre le vainqueur de la veille. Cependant ils appréciaient la
différence de domination entre les Mamelucks, qui les pressuraient et
n'avaient jamais que le sabre à la main, et les Français, qui
respectaient leurs propriétés, et faisaient rarement tomber des têtes.

Kléber avait donc cédé à de dangereuses exagérations, triste produit
de la haine, de l'ennui, et de l'exil. À côté de lui, le général
Menou, voyant toutes choses sous les couleurs les plus favorables,
croyait les Français invincibles en Égypte, et envisageait
l'expédition comme le début d'une révolution prochaine et considérable
dans le commerce du monde. Les hommes ne sauraient jamais se défendre
assez de leurs impressions personnelles, dans ces sortes
d'appréciations. Kléber et Menou étaient d'honnêtes gens, de bonne foi
tous deux; mais l'un voulait partir, l'autre rester en Égypte: les
états les plus clairs, les plus authentiques, signifiaient pour eux
les choses les plus contraires; la misère et la ruine pour l'un,
l'abondance et le succès pour l'autre.

[En marge: Instructions laissées en partant par le général Bonaparte.]

Quelle que fût d'ailleurs la situation, Kléber et son parti se
rendaient gravement coupables en songeant à l'évacuation, car ils n'en
avaient pas le droit. Il est vrai que le général Bonaparte, dans des
instructions pleines de sagesse, examinant tous les cas possibles,
avait prévu le cas même où l'armée serait obligée d'évacuer
l'Égypte.--Je vais, avait-il dit, en France; soit comme particulier,
soit comme homme public, j'obtiendrai qu'on vous envoie des secours.
Mais si, au printemps prochain (il écrivait en août 1799), vous n'avez
reçu ni secours ni instructions, si la peste avait détruit au delà de
1,500 hommes, indépendamment des pertes de la guerre; si une force
considérable, à laquelle vous seriez incapables de résister, vous
pressait vivement, négociez avec le visir; consentez même, s'il le
faut, à l'évacuation, sauf une condition, celle du recours au
gouvernement français; et, en attendant, continuez à occuper. Vous
aurez ainsi gagné du temps, et il est impossible que dans l'intervalle
vous ne soyez pas secourus.--Ces instructions étaient fort sages; mais
le cas prévu était loin d'être réalisé. Il eût fallu d'abord être au
printemps de 1800; il eût fallu qu'à cette époque aucun secours, aucun
ordre ne fût parvenu en Égypte; il eût fallu avoir perdu par la peste
une partie de l'effectif, être pressé enfin par des forces
supérieures: or, rien de pareil n'était arrivé, et n'arriva. Une
négociation ouverte sans ces conditions était donc un acte de
véritable forfaiture.

[En marge: Desaix.]

[En marge: Nov. 1799.]

[En marge: Tentative de débarquer 8 mille janissaires repoussée.]

En septembre 1799 (vendémiaire an VIII), Desaix, ayant achevé la
conquête et la soumission de la Haute-Égypte, avait laissé deux
colonnes mobiles à la poursuite de Murad-Bey, auquel il avait offert
la paix à condition de devenir vassal de la France. Il était revenu
ensuite au Kaire par ordre de Kléber, qui voulait se servir de son
nom dans les malheureuses négociations qu'il allait entreprendre. Sur
ces entrefaites, l'armée du visir, depuis long-temps annoncée, s'était
avancée lentement. Sir Sidney Smith, qui convoyait avec ses vaisseaux
les troupes turques destinées à voyager par mer, venait de conduire
devant Damiette 8 mille janissaires. Le 1er novembre 1799 (10 brumaire
an VII), un premier débarquement de 4 mille janissaires s'opéra vers
le Bogaz de Damiette, c'est-à-dire à l'entrée de la branche du Nil qui
passe devant cette ville. Le général Verdier, qui avait mille hommes
seulement à Damiette, sortit avec cette troupe, se porta au delà du
fort de Lesbeh, sur une langue de terre étroite, au bord de laquelle
les Turcs avaient débarqué; et, sans donner aux 4 mille janissaires
restants le temps d'arriver, attaqua les 4 mille déjà mis à terre.
Malgré le feu de l'artillerie anglaise, placée avantageusement sur une
vieille tour, il les battit. Il en noya ou passa au fil de l'épée plus
de 3 mille, et reçut les autres prisonniers. Les chaloupes
canonnières, voyant ce spectacle, rebroussèrent chemin vers leurs
vaisseaux, et ne débarquèrent pas le reste des troupes turques. Les
Français n'avaient eu que 22 hommes tués et 100 blessés.

À la première nouvelle de ce débarquement, Kléber avait expédié Desaix
avec une colonne de 3 mille hommes; mais ce dernier, inutilement
envoyé à Damiette, avait trouvé la victoire remportée, et les Français
pleins d'une confiance sans bornes. Ce brillant fait d'armes aurait dû
servir d'encouragement à Kléber; malheureusement il était dominé à la
fois par son chagrin et par celui de l'armée. Il avait entraîné les
esprits, qui l'entraînaient à leur tour, vers la fatale résolution
d'une évacuation immédiate. Les mauvais propos à l'égard du général
Bonaparte reprenaient leur cours. Ce jeune téméraire, disait-on, qui
avait livré aux hasards l'armée française, et s'était livré lui-même à
d'autres hasards en bravant les mers et les croisières anglaises pour
rentrer en France, ce jeune téméraire avait dû succomber dans la
traversée. Les sages généraux formés à l'école du Rhin devaient
revenir d'une folle illusion, et ramener en Europe de braves soldats,
indispensables à la République, aujourd'hui menacée de toutes parts.

[En marge: Kléber partageant le chagrin de l'armée songe à négocier.]

Dans cette disposition d'esprit, Kléber avait envoyé au visir, qui
était entré en Syrie, un de ses officiers, pour lui faire de nouvelles
ouvertures de paix. Déjà le général Bonaparte, voulant brouiller le
visir avec les Anglais, avait eu l'idée d'essayer des négociations,
qui, de sa part, n'étaient qu'une feinte. Ses ouvertures avaient été
reçues avec assez de défiance et d'orgueil. Celles de Kléber obtinrent
un meilleur accueil, par l'influence de sir Sidney Smith, qui
s'apprêtait à jouer un grand rôle dans les affaires d'Égypte.

[En marge: Sir Sidney Smith.]

Cet officier de la marine anglaise avait beaucoup contribué à empêcher
le succès du siége de Saint-Jean-d'Acre; il en était fier, et il avait
imaginé une ruse de guerre, suivant l'expression des agents anglais;
ruse consistant à profiter d'un moment de faiblesse pour arracher aux
Français leur précieuse conquête. En effet, toutes les lettres
interceptées de nos officiers montrant clairement qu'ils étaient
dévorés du désir de retourner en France, sir Sidney Smith voulait
amener l'armée à négocier, lui faire souscrire une capitulation, et,
avant que le gouvernement français eût le temps de donner ou de
refuser sa ratification, la mettre en mer sur-le-champ, et la jeter
ensuite sur le rivage d'Europe. C'est dans cette vue qu'il avait
disposé le grand visir à écouter les ouvertures de Kléber. Quant à
lui, s'attachant à combler les officiers français de prévenances, il
leur laissait arriver des nouvelles d'Europe, mais en ayant soin de ne
donner passage qu'aux nouvelles antérieures au 18 brumaire. Kléber, de
son côté, venait d'envoyer un négociateur à sir Sidney Smith, car les
Anglais étant maîtres de la mer, il voulait les faire intervenir dans
la négociation pour que le retour en France fût possible. Sir Sidney,
empressé d'accueillir ce message, s'était montré disposé à entrer en
arrangement, ajoutant d'ailleurs qu'en vertu d'un traité du 5 janvier
1799, dont il avait été le négociateur, il existait une triple
alliance entre la Russie, l'Angleterre et la Porte, que ces puissances
s'étaient obligées à tout faire en commun, que, par conséquent, aucun
arrangement avec la Porte ne pourrait être valable et exécutoire, s'il
n'était fait d'accord avec les agents des trois cours. Sir Sidney
Smith prenait dans ses communications le titre de _Ministre
plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique près la Porte Ottomane,
commandant son escadre dans les mers du Levant_.

[En marge: Déc. 1799.]

Sir Sidney Smith se donnait là un titre qu'il avait eu, mais qu'il
n'avait plus depuis l'arrivée de lord Elgin comme ambassadeur à
Constantinople; et, en réalité, il n'avait en ce moment que le pouvoir
qu'un chef militaire a toujours, celui de signer des conventions de
guerre, des suspensions d'armes, etc.

[En marge: Négociations à bord du vaisseau _le Tigre_ entre Desaix et
sir Sidney Smith.]

Kléber, sans y regarder de plus près, sans savoir s'il traitait avec
des agents suffisamment accrédités, s'engagea d'une manière aveugle
dans cette voie périlleuse, où l'entraînait un sentiment commun à
toute l'armée, et où il aurait trouvé l'ignominie, si, heureusement
pour lui, le ciel ne l'avait doué d'une âme héroïque, qui devait se
relever avec éclat dès qu'il reconnaîtrait l'étendue de sa faute. Il
entra donc en négociation, et offrit à sir Sidney Smith, ainsi qu'au
visir, lequel s'était avancé jusqu'à Gazah en Syrie, de nommer des
officiers munis de pleins pouvoirs pour traiter. Répugnant à recevoir
les Turcs dans son camp, ne voulant pas, d'un autre côté, risquer ses
officiers au milieu de l'armée indisciplinée du grand visir, il
imagina de choisir pour lieu des conférences le vaisseau _le Tigre_,
que montait sir Sidney Smith.

Sir Sidney, qui ne croisait qu'avec deux vaisseaux (ce qui, pour le
dire en passant, prouvait suffisamment la possibilité pour la France
de communiquer avec l'Égypte), sir Sidney n'en avait plus qu'un dans
ce moment; l'autre, _le Thésée_, était en réparation à Chypre. L'état
de la mer l'obligeant souvent à s'éloigner, les communications
n'étaient ni régulières ni promptes avec la terre. Il fallut quelque
temps pour avoir son adhésion. Enfin sa réponse arriva; elle portait
qu'il allait se montrer successivement devant Alexandrie et Damiette,
pour recevoir à son bord les officiers que Kléber lui enverrait.

Kléber désigna Desaix et l'administrateur Poussielgue, celui qui avait
si maladroitement calomnié le général Bonaparte, et que les Égyptiens,
dans leurs relations arabes, ont qualifié de _visir du sultan Kléber_.
Poussielgue était l'avocat de l'évacuation, Desaix tout le contraire.
Ce dernier avait fait les plus grands efforts pour résister au
torrent, pour relever le coeur de ses compagnons d'armes; et il ne
s'était chargé de la négociation entamée par Kléber que dans l'espoir
de la traîner en longueur, et de laisser arriver de France des secours
et des ordres. Kléber, pour s'excuser aux yeux de Desaix, lui disait
que c'était le général Bonaparte qui le premier avait commencé les
pourparlers avec les Turcs, que d'ailleurs il avait prévu lui-même, et
autorisé d'avance un traité d'évacuation dans le cas d'un danger
imminent. Desaix, mal informé, espérait toujours que le premier navire
arrivant de France éclaircirait ces obscurités, et changerait
peut-être les déplorables dispositions de l'état-major de l'armée. Il
partit avec M. Poussielgue, ne put joindre sir Sidney Smith dans les
parages d'Alexandrie, le trouva devant Damiette, et parvint à bord du
_Tigre_ le 22 décembre 1799 (1er nivôse an VIII). C'était le moment
même où le général Bonaparte venait d'être investi du pouvoir en
France.

Sir Sidney Smith, qui était charmé d'avoir à son bord un
plénipotentiaire tel que Desaix, lui fit l'accueil le plus flatteur,
et tâcha, par tous les moyens de persuasion, de l'amener à l'idée
d'évacuer l'Égypte.

[En marge: Conditions apportées par Desaix.]

Desaix sut parfaitement se défendre, et fit valoir les conditions que
son chef l'avait chargé de demander. Ces conditions, inacceptables de
la part du commodore anglais, convenaient fort à Desaix, qui voulait
gagner du temps; elles étaient très-mal calculées de la part de
Kléber, car leur exagération rendait tout accord impossible. Mais
Kléber cherchait dans leur étendue même une excuse à sa faute. Il
demandait, par exemple, que l'armée, se retirant avec les honneurs de
la guerre, avec armes et bagages, pût descendre sur tel point du
continent qu'il lui plairait de choisir, afin d'apporter à la
République le secours de sa présence, là où elle le jugerait plus
utile. Il demandait que la Porte nous restituât sur-le-champ les Îles
Vénitiennes, devenues propriétés françaises depuis le traité de
Campo-Formio, c'est-à-dire Corfou, Zante, Céphalonie, etc., et
occupées dans le moment par des garnisons turco-russes; que ces îles,
et surtout celle de Malte, bien plus importante, restassent à la
France; que la possession lui en fût garantie par les signataires du
traité d'évacuation; que l'armée française, en se retirant, pût en
renforcer et en ravitailler les garnisons; enfin que le traité qui
liait la Porte, la Russie et l'Angleterre fût annulé sur-le-champ, et
la triple alliance d'Orient anéantie.

Ces conditions étaient déraisonnables, il faut le dire; non pas
qu'elles fussent un équivalent exagéré de ce qu'on abandonnait en
abandonnant l'Égypte, mais parce qu'elles étaient inexécutables. Sir
Sidney le fit sentir à Kléber. Des officiers, traitant d'une simple
suspension d'armes, ne pouvaient pas comprendre des objets aussi
étendus dans leur négociation. Zante, Céphalonie, Corfou étaient
occupées par des troupes turques et russes, il fallait donc recourir
non-seulement à Constantinople, mais à Pétersbourg. Malte relevait de
la suzeraineté du roi de Naples; on n'en pouvait pas disposer sans le
consentement de ce prince, qui avait toujours refusé de la céder à la
France. Déposer en ce moment des troupes françaises dans cette île,
c'était pour ainsi dire décider la question. On y trouverait des
croisières ou des garnisons de toutes les puissances coalisées, qui ne
se retireraient pas sur un ordre de sir Sidney Smith ou du grand
visir. L'Angleterre ne consentirait d'ailleurs jamais à une condition
qui assurerait Malte à la France. Débarquer l'armée française sur un
point du continent, où elle pourrait changer les combinaisons de la
guerre par son apparition inattendue, était une hardiesse qu'un simple
commodore, commandant une station navale, ne pouvait se permettre.
Enfin, abolir le traité de la triple alliance, c'était demander à sir
Sidney Smith de défaire à lui seul, sur son bord, un traité ratifié
par trois grandes puissances, et qui avait acquis pour l'Orient une
grande importance. En supposant que toutes ces stipulations fussent
acceptées par les cours dont le consentement était nécessaire, il
fallait envoyer à Naples, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à
Constantinople; dès lors, ce n'était plus une convention militaire
d'évacuation, comme celle qui fut signée à Marengo, exécutable à
l'instant même. Si on en référait à Londres, on était par suite obligé
d'en référer à Paris, ce que Kléber ne voulait pas. Tout cela
évidemment allait fort au delà des termes d'une capitulation
militaire.

Sir Sidney Smith n'eut pas de peine à faire entendre ces raisons aux
négociateurs français. Mais il était urgent de régler sur-le-champ
deux objets, le départ des blessés et des savants attachés à
l'expédition, pour lesquels Desaix demandait des sauf-conduits, et
secondement une suspension d'armes; car l'armée du grand visir,
quoique marchant lentement, allait bientôt se trouver en présence de
l'armée française. Elle était arrivée, en effet, devant le fort
d'El-Arisch, premier poste français sur la frontière de Syrie, et
l'avait sommé de se rendre. Kléber, averti de cette circonstance,
avait écrit à Desaix, et lui avait prescrit d'exiger, comme
indispensable condition de ces pourparlers, que l'armée turque
s'arrêtât sur la frontière.

[En marge: Départ de sir Sidney Smith pour le camp du grand visir.]

Le premier point, celui du départ des blessés et des savants,
dépendait de sir Sidney Smith: il y consentit avec beaucoup
d'empressement et de courtoisie. Quant à l'armistice, sir Sidney
déclara qu'il allait le demander, mais que l'obtenir ne dépendait pas
de lui, car l'armée turque était composée de hordes fanatiques et
barbares, et c'était chose difficile de faire avec elle des
conventions régulières, et surtout d'en assurer l'exécution. Pour
aplanir cette difficulté, il imagina de se transporter au camp du
visir, qui était aux environs de Gazah. Il y avait en effet quinze
jours qu'on négociait à bord du _Tigre_, flottant au gré des vents
entre les parages de l'Égypte et de la Syrie; on s'était dit tout ce
qu'on avait à se dire, et la négociation ne pouvait continuer d'une
manière utile qu'auprès du grand visir lui-même. Sir Sidney Smith
proposa donc de s'y rendre, de convenir là d'une suspension d'armes,
d'y préparer l'arrivée des négociateurs français, s'il croyait pouvoir
leur promettre sûreté et respect. Cette proposition fut acceptée. Sir
Sidney, profitant d'un instant favorable, se fit jeter à la côte dans
une embarcation, non sans avoir couru quelques dangers, et donna
rendez-vous au capitaine du _Tigre_ dans le port de Jaffa, où
Poussielgue et Desaix devaient descendre à terre, si le lieu des
conférences était transporté au camp du grand visir.

[En marge: Armée du grand visir.]

Au moment où le commodore anglais arriva auprès du visir, un événement
horrible venait de se passer à El-Arisch. L'armée turque, composée
pour la moindre partie de janissaires, et pour la plus grande partie
de ces milices asiatiques que les lois musulmanes mettent à la
disposition du sultan, présentait une masse confuse et indisciplinée,
fort redoutable pour tout ce qui portait l'habit européen. Elle avait
été levée au nom du Prophète, en disant aux Turcs que c'était le
dernier effort à faire pour chasser les infidèles de l'Égypte; que le
redoutable _Sultan de feu_, Bonaparte, les avait quittés; qu'ils
étaient affaiblis, découragés; qu'il suffisait de se montrer à eux
pour les vaincre; que toute l'Égypte était prête à se soulever contre
leur domination, etc. Ces choses et d'autres, redites en tout lieu,
avaient amené 70 ou 80 mille Musulmans fanatiques autour du visir. Aux
Turcs s'étaient joints les Mamelucks. Ibrahim-Bey, depuis quelque
temps retiré en Syrie, Murad-Bey, qui par un long détour était
descendu des cataractes aux environs de Suez, s'étaient faits les
auxiliaires de leurs anciens compétiteurs. Les Anglais avaient façonné
pour cette armée une espèce d'artillerie de campagne, attelée avec des
mulets. Les Arabes Bédouins, dans l'espérance de piller bientôt les
vaincus, quels qu'ils fussent, avaient mis à la disposition du visir
quinze mille chameaux, pour l'aider à franchir le désert qui sépare la
Palestine de l'Égypte. Le généralissime turc avait dans son état-major
à demi barbare quelques officiers anglais, et plusieurs de ces
coupables émigrés, qui avaient enseigné à Djezzar-Pacha l'art de
défendre Saint-Jean-d'Acre. On va voir de quoi ces misérables
transfuges devinrent la cause.

[En marge: Prise du fort d'El-Arisch et massacre d'une partie de la
garnison française.]

Le fort d'El-Arisch, devant lequel se trouvaient les Turcs en ce
moment, était, au dire du général Bonaparte, l'une des deux clefs de
l'Égypte; Alexandrie était l'autre. Suivant lui, une troupe venant par
mer ne pouvait débarquer en grand nombre que sur la plage
d'Alexandrie. Une troupe venant par terre, et ayant à traverser le
désert de Syrie, était obligée de passer à El-Arisch, pour s'abreuver
aux puits qui sont placés en cet endroit. Aussi avait-il ordonné de
grands travaux autour d'Alexandrie, et fait mettre en état le fort
d'El-Arisch. Une troupe de 300 hommes avec des vivres et des munitions
y tenait garnison; un courageux officier, nommé Cazals, la
commandait. L'avant-garde turque s'étant portée à El-Arisch, le
colonel Douglas, officier anglais au service de la Turquie, somma le
commandant Cazals de se rendre. Un émigré français déguisé porta la
sommation. Des pourparlers s'établirent, et il fut dit aux soldats que
l'évacuation de l'Égypte était imminente, que déjà on l'annonçait
comme résolue, qu'elle serait bientôt inévitable, qu'il y avait
cruauté à vouloir les obliger de se défendre. Les coupables sentiments
que les chefs avaient trop encouragés dans l'armée, firent alors
explosion. Les soldats qui gardaient El-Arisch, en proie comme tous
leurs camarades au désir de quitter l'Égypte, déclarèrent au
commandant qu'ils ne voulaient pas combattre, et qu'il fallait songer
à rendre le fort. Le brave Cazals, indigné, les convoqua, leur parla
le plus noble langage, leur dit que s'il y avait des lâches parmi eux,
ils pouvaient se séparer de la garnison, et se rendre au camp des
Turcs, qu'il leur en laissait la liberté, et que lui résisterait
jusqu'à la mort, avec les Français restés fidèles à leur devoir. Ces
paroles réveillèrent un moment, dans le coeur des soldats, le
sentiment de l'honneur. La sommation fut repoussée, et l'attaque
commença. Les Turcs n'étaient pas capables d'enlever une position tant
soit peu défendue. Les batteries du fort éteignirent tous leurs feux.
Cependant, dirigés par les officiers anglais et émigrés, ils avaient
poussé leurs tranchées jusqu'au saillant d'un bastion. Le commandant
fit faire une sortie par quelques grenadiers, afin de chasser les
Turcs du premier boyau. Le capitaine Ferray, chargé de la diriger, ne
fut suivi que par trois grenadiers. Se voyant abandonné, il retourna
vers le fort. Dans l'intervalle, les révoltés avaient abattu le
drapeau, mais un sergent de grenadiers l'avait relevé. Une lutte s'en
était suivie. Pendant cette lutte, les misérables qui voulaient se
rendre, jetèrent des cordes à quelques Turcs: ces féroces ennemis, une
fois hissés dans le fort, fondirent le sabre à la main sur les
malheureux qui leur en avaient ouvert l'entrée, et massacrèrent une
grande partie d'entre eux. Les autres, ramenés à eux-mêmes, se
réunirent au reste de la garnison, se défendirent en désespérés, et
furent la plupart égorgés. Quelques-uns, en petit nombre, obtinrent
une capitulation, grâce au colonel Douglas, et durent la vie à
l'intervention de cet officier.

Ainsi tomba le fort d'El-Arisch. C'était un premier effet du fâcheux
état des esprits dans l'armée, un premier fruit que les chefs
recueillaient de leurs propres fautes.

On était au 30 décembre (9 nivôse): la lettre écrite par sir Sidney
Smith au grand visir, pour lui proposer une suspension d'armes,
n'avait pu arriver à temps, et prévenir le triste événement
d'El-Arisch. Sir Sidney Smith avait des sentiments généreux. Ce
massacre barbare d'une garnison française le révolta, lui fit craindre
surtout la rupture des négociations. Il se hâta d'envoyer des
explications à Kléber, tant en son nom qu'au nom du grand visir; et il
y ajouta l'assurance formelle que toute hostilité cesserait pendant
les négociations.

[En marge: Janv. 1800.]

À la vue de ces hordes, qui ressemblaient, plutôt à une migration de
peuplades sauvages qu'à une armée allant au combat, qui le soir se
battaient entre elles pour des vivres ou pour un puits, sir Sidney
Smith conçut des craintes au sujet des plénipotentiaires français. Il
exigea que les tentes destinées à les recevoir fussent dressées dans
le quartier même du grand visir et du reis-effendi, présents tous deux
à l'armée; qu'une garde composée de troupes d'élite fût placée autour
de ces tentes; il fit dresser les siennes dans le voisinage, et enfin
il se pourvut d'un détachement de marins anglais, afin de garantir de
tout accident lui-même et les officiers français confiés à sa foi. Ces
précautions prises, il envoya chercher à Jaffa MM. Poussielgue et
Desaix, pour les amener au lieu des conférences.

Kléber, en apprenant le massacre d'El-Arisch, ne s'indigna pas autant
qu'il aurait dû le faire; il sentait que toutes les négociations
pouvaient être rompues s'il s'animait trop sur ce sujet. Il réclama
plus fortement encore la suspension d'armes; et toutefois, par
précaution, et pour être plus près du lieu des conférences, il quitta
le Kaire, et transporta son quartier général à Salahieh, à la
frontière même du désert, à deux marches d'El-Arisch.

[En marge: Négociations transportées au camp du visir.]

Pendant ce temps, Desaix et Poussielgue, contrariés par les vents,
n'avaient pu débarquer à Gazah que le 11 janvier (21 nivôse), et
arriver à El-Arisch que le 13. Les conférences commencèrent dès leur
arrivée, et Desaix indigné faillit rompre les négociations. Ces Turcs,
ignorants et barbares, interprétant à leur façon la conduite des
Français voyaient dans leur disposition à traiter, non pas le désir
immodéré de rentrer en France, mais la peur de combattre. Ils
exigeaient donc que l'armée se rendît prisonnière de guerre. Desaix
voulut faire cesser à l'instant même toute espèce de pourparlers; mais
sir Sidney intervint, ramena les parties à des termes plus modérés, et
proposa des conditions honorables, s'il pouvait y en avoir de telles
pour une pareille résolution. Il n'était plus possible de mettre en
avant les premières conditions de Kléber. Lui-même l'avait senti après
les lettres qui lui avaient été écrites du vaisseau _le Tigre_, et il
ne parlait plus des Îles Vénitiennes, de Malte, du ravitaillement de
ces îles. Cependant, pour colorer sa capitulation, il tenait encore à
un point, c'est que la Porte se retirât de la triple alliance. Ceci, à
la rigueur, se pouvait négocier à El-Arisch, puisqu'on avait sous la
main le grand visir et le reis-effendi; mais on ne pouvait guère le
demander au négociateur anglais, dont cependant l'intervention était
indispensable. Aussi bien cette condition fut-elle mise de côté, comme
les autres. C'était un vain artifice que Kléber et ses conseillers
employaient envers eux-mêmes, pour déguiser à leurs propres yeux
l'indignité de leur conduite.

[En marge: Conditions acceptées de part et d'autre.]

Bientôt enfin on traita de l'évacuation pure et simple, et de ses
conditions. Après de longs débats, il fut convenu que toute hostilité
cesserait pendant trois mois; que ces trois mois seraient employés par
le visir à réunir dans les ports de Rosette, d'Aboukir et
d'Alexandrie, les vaisseaux nécessaires au transport de notre armée;
par le général Kléber à évacuer le haut Nil, le Kaire, les provinces
environnantes, et à concentrer ses troupes sur les points
d'embarquement; que les Français s'en iraient avec armes et bagages,
c'est-à-dire avec les honneurs de la guerre; qu'ils emporteraient les
munitions dont ils auraient besoin, et laisseraient les autres; qu'à
partir du jour de la signature ils cesseraient d'imposer des
contributions, et abandonneraient à la Porte celles qui resteraient
dues; mais qu'en retour l'armée française recevrait trois mille
bourses, valant alors trois millions de francs, et représentant la
somme nécessaire à son entretien pendant l'évacuation et la traversée.
Les forts de Katieh, Salahieh, Belbeïs, formant la frontière de
l'Égypte du côté du désert de Syrie, devaient être remis dix jours
après la ratification, le Kaire après quarante jours. Il était convenu
que la ratification serait donnée sous huit jours par le général
Kléber tout seul, sans recours au gouvernement français. Enfin, sir
Sidney Smith s'engageait, en son propre nom et au nom du commissaire
russe, à fournir des passe-ports à l'armée, afin qu'elle pût traverser
les croisières anglaises.

Les commissaires français commirent ici une erreur de forme qui était
grave. La signature de sir Sidney Smith était indispensable, car, sans
cette signature, la mer demeurait fermée. Ils auraient dû exiger de
Sidney Smith, puisqu'il était le négociateur de cette convention,
qu'il la signât. Alors se serait éclairci le mystère de ses pouvoirs.
On aurait su que le commodore anglais, ayant eu autrefois des pouvoirs
pour traiter avec la Porte, n'en avait plus dans le moment, lord
Elgin étant arrivé comme ministre à Constantinople; qu'il n'avait
aucune instruction spéciale pour le cas présent, que seulement il
avait de fortes présomptions d'espérer l'approbation de sa conduite à
Londres. Peu instruits des usages diplomatiques, les plénipotentiaires
français crurent que sir Sidney Smith, offrant des passe-ports, avait
la faculté d'en donner, et que ces passe-ports seraient valables.

[En marge: Desaix avant de signer en réfère à Kléber.]

Le projet de convention était terminé, il ne restait plus qu'à le
signer. Mais le noble coeur de Desaix était révolté de ce qu'on
l'obligeait à faire. Avant de mettre son nom au bas d'un tel acte, il
manda son aide-de-camp Savary, lui enjoignit de se rendre au
quartier-général de Salahieh, où se trouvait Kléber, de lui
communiquer le projet de convention, et de lui déclarer qu'il ne
signerait ce projet qu'après en avoir reçu de sa part l'ordre formel.
Savary partit, se rendit à Salahieh, et s'acquitta auprès de Kléber de
la commission dont il était chargé. Kléber, qui sentait confusément sa
faute, voulut, pour la couvrir, assembler un conseil de guerre, où
furent appelés tous les généraux de l'armée.

[En marge: Conseil de guerre.]

Le conseil fut assemblé le 21 janvier 1800 (1er pluviôse an VIII). Le
procès-verbal en existe encore. Il est pénible de voir de braves gens,
qui avaient versé leur sang, qui allaient le verser encore pour leur
patrie, accumuler de misérables faussetés pour colorer une indigne
faiblesse. Cet exemple doit servir de leçon aux militaires; il doit
leur apprendre qu'il ne suffit pas d'être fermes au feu, et que le
courage de braver les balles et les boulets est la moindre des vertus
imposées à leur noble profession. On fit valoir dans ce conseil de
guerre la nouvelle, connue alors en Égypte, que la grande flotte
franco-espagnole avait repassé de la Méditerranée dans l'Océan, d'où
résultait la conclusion qu'il n'y avait plus aucun secours à espérer
de la France; on en donna pour preuve les cinq mois écoulés depuis le
départ du général Bonaparte, cinq mois pendant lesquels aucune dépêche
n'était arrivée. On se fit un argument du découragement de l'armée
qu'on avait soi-même contribué à produire; on cita ce qui venait de se
passer à Rosette et à Alexandrie, où les garnisons s'étaient conduites
comme celle d'El-Arisch, menaçant de se révolter si elles n'étaient
ramenées immédiatement en Europe; on prétendit que l'armée active
était réduite à 8 mille hommes; on exagéra démesurément la force de
l'armée turque; on parla d'une prétendue expédition russe qui allait
se joindre au grand visir, expédition qui n'existait que dans
l'imagination exaltée de ceux qui voulaient déserter l'Égypte à tout
prix; on établit comme bien positive l'impossibilité de résister,
assertion qui devait être bientôt démentie d'une manière héroïque par
ceux mêmes qui la faisaient valoir; enfin, pour rentrer autant que
possible dans les instructions du général Bonaparte, on allégua
quelques cas de peste, fort douteux, et du reste parfaitement inconnus
dans l'armée.

Cependant, malgré tout ce qui venait d'être dit, les partisans de
l'évacuation étaient loin de se conformer aux instructions laissées
par le général Bonaparte. Il avait posé pour conditions: 1º qu'il ne
fût arrivé aucun secours, aucun ordre au printemps de 1800; 2º que la
peste eût enlevé quinze cents hommes, outre les pertes de la guerre;
3º que le danger fût assez grand pour rendre toute résistance
impossible: et, ces circonstances réalisées, il avait recommandé de
gagner du temps en négociant, et de n'admettre l'évacuation que sous
clause de ratification par la France.--Or, on était en janvier
seulement de l'année 1800, il n'y avait point de peste, point de
danger pressant, et il s'agissait de résoudre l'évacuation immédiate,
sans recours à la France.

[En marge: Résistance de Davout.]

Un homme qui a montré à la guerre mieux que du courage, c'est-à-dire
du caractère, le général Davout, depuis maréchal et prince d'Eckmuhl,
osa seul résister à ce coupable entraînement. Il ne craignit pas de
tenir tête à Kléber, dont tout le monde subissait l'ascendant; il
combattit avec énergie le projet de capitulation. Mais il ne fut pas
écouté, et, par une condescendance fâcheuse, il consentit à signer la
résolution du conseil de guerre, en laissant écrire dans le
procès-verbal qu'elle avait été adoptée à l'unanimité.

Davout néanmoins prit Savary à part, et le chargea d'affirmer à Desaix
que, s'il voulait rompre la négociation, il trouverait de l'appui dans
l'armée. Savary retourna au camp d'El-Arisch, fit connaître à Desaix
ce qui s'était passé, et ce qu'il était chargé de lui dire de la part
de Davout. Mais Desaix, lisant au bas de la délibération le nom de
Davout, répondit vivement à Savary: À qui voulez-vous donc que je me
fie, lorsque celui même qui désapprouve la convention, n'ose pas
conformer sa signature à son opinion? On veut que je désobéisse, et on
n'ose pas soutenir jusqu'au bout l'avis qu'on a ouvert!--Desaix,
quoique désolé, mais voyant le torrent, et y cédant lui-même, apposa
sa signature, le 28 janvier, sur cette malheureuse convention, célèbre
depuis sous le titre de convention d'El-Arisch (8 pluviôse).

[En marge: Signature de la convention d'El-Arisch stipulant
l'évacuation de l'Égypte.]

La chose faite, on commençait à en sentir la gravité. Desaix, revenu
au camp, s'en exprimait avec douleur, et ne dissimulait pas son
profond chagrin d'avoir été choisi pour une telle mission, et forcé de
la remplir par un ordre du général en chef. Davout, Menou et quelques
autres se répandaient en propos amers; la division éclatait de toutes
parts au camp de Salahieh.

Cependant on s'apprêtait à partir; le gros de l'armée était tout à la
joie de quitter ces parages lointains, et de revoir bientôt la France.
Sir Sidney Smith avait regagné son bord. Le visir s'approchait, et
prenait possession, l'une après l'autre, des positions retranchées de
Katieh, de Salahieh, de Belbeïs, que Kléber, pressé d'exécuter la
convention, lui remettait fidèlement. Kléber retournait au Kaire pour
faire ses dispositions de départ, rappeler à lui les troupes qui
gardaient la Haute-Égypte, concentrer son armée, et la diriger ensuite
sur Rosette et Alexandrie, aux époques convenues pour l'embarquement.

[En marge: Effet produit en Europe par les dépêches d'Égypte.]

Pendant que ces événements se passaient en Égypte, conséquences
funestes d'un sentiment que les chefs de l'armée avaient secondé au
lieu de le combattre, d'autres événements avaient lieu en Europe,
conséquences exactes des mêmes causes. En effet, les lettres et
dépêches envoyées par duplicata, étaient, comme on l'a vu, arrivées en
même temps à Paris et à Londres. La dépêche accusatrice dirigée contre
le général Bonaparte, et destinée au Directoire, avait été remise au
général Bonaparte lui-même, devenu chef du gouvernement. Il avait été
révolté de tant de faiblesses et de faussetés; mais il sentait le
besoin que l'armée avait de Kléber, il estimait les grandes qualités
de ce général, et, ne prévoyant pas que le découragement pût aller
chez lui jusqu'à l'abandon de l'Égypte, il dissimula ses propres
griefs. Il se hâta donc de faire partir de France des instructions, et
l'annonce des grands secours qu'il préparait.

[En marge: Ordre donné par les Anglais d'exiger que l'armée française
se rende prisonnière de guerre.]

De son côté, le gouvernement britannique, auquel étaient parvenues en
double les dépêches de Kléber, et un grand nombre de lettres écrites
par nos officiers à leurs familles, les fit publier toutes, dans le
but de montrer à l'Europe la situation des Français en Égypte, et de
brouiller entre eux les généraux Kléber et Bonaparte. C'était un
calcul tout simple de la part d'une puissance ennemie. En même temps,
le cabinet anglais avait reçu avis des ouvertures faites par Kléber au
grand visir et à sir Sidney Smith. Croyant l'armée française réduite à
la dernière extrémité, il se hâta d'envoyer l'ordre formel de ne lui
accorder aucune capitulation, à moins qu'elle ne se rendît prisonnière
de guerre. M. Dundas employa même à la tribune du parlement des
expressions odieuses. Il faut, dit-il, faire un exemple de cette
armée, qui, en pleine paix, a voulu envahir les états de nos alliés;
l'intérêt du genre humain veut qu'elle soit détruite.

[En marge: Fév. 1800.]

Ce langage était barbare; il peint la violence des passions qui
remplissaient alors le coeur des deux nations. Le cabinet anglais
avait pris à la lettre les exagérations de Kléber et de nos officiers;
il regardait les Français comme réduits à subir toutes les conditions
qu'on voudrait leur imposer, et, sans prévoir ce qui se passait, il
commit la légèreté de donner à lord Keith, commandant en chef dans la
Méditerranée, l'ordre absolu de ne signer aucune capitulation sans la
condition expresse de retenir l'armée française prisonnière.

[En marge: Regrets de sir Sydney Smith en recevant les nouveaux ordres
d'Angleterre.]

L'ordre, parti de Londres le 17 décembre, parvint à l'amiral Keith,
dans l'île de Minorque, vers les premiers jours de janvier 1800, et,
le 8 du même mois, cet amiral se hâta de communiquer à sir Sidney
Smith les instructions qu'il venait de recevoir de son gouvernement.
Il fallait du temps, surtout dans cette saison, pour traverser la
Méditerranée. Les communications de lord Keith n'arrivèrent à sir
Sidney Smith que le 20 février. Celui-ci en fut désolé. Il avait agi
sans instruction précise de son gouvernement, comptant que ses actes
seraient approuvés; il se trouvait donc compromis à l'égard des
Français, car il pouvait être accusé par eux de déloyauté. Mieux
instruit d'ailleurs du véritable état des choses, il savait bien que
Kléber ne consentirait jamais à se rendre prisonnier de guerre, et il
voyait la convention d'El-Arisch, si habilement arrachée à une
faiblesse d'un moment, tout à fait compromise. Il se hâta d'écrire à
Kléber pour lui exprimer sa douleur, pour l'avertir loyalement de ce
qui se passait, l'engager à suspendre sur-le-champ la remise des
places égyptiennes au grand visir, et le conjurer d'attendre de
nouveaux ordres d'Angleterre, avant de prendre aucune résolution
définitive.

[En marge: Mars 1800.]

Malheureusement, quand ces avis de sir Sidney Smith parvinrent au
Kaire, l'armée française avait déjà exécuté en partie la convention
d'El-Arisch. Elle avait remis aux Turcs toutes les positions de la
rive droite du Nil, Katieh, Salahieh, Belbeïs, et quelques-unes des
positions du Delta, notamment la ville de Damiette et le fort de
Lesbeh. Les troupes étaient déjà en marche pour Alexandrie, avec les
bagages et les munitions. La division de la Haute-Égypte avait livré
le haut Nil aux Turcs, et se repliait sur le Kaire, pour se réunir
vers la mer au reste de l'armée. Desaix, profitant de l'ordre qu'il
avait reçu de se rendre en France, et ne voulant pas prendre part aux
détails de cette honteuse retraite, était parti avec Davout, qui, de
son côté, ne pouvait plus demeurer auprès de Kléber. Kléber, oubliant
ses démêlés avec Davout, avait voulu le retenir, et lui avait offert
le grade de général de division, qu'il pouvait conférer en qualité de
gouverneur de l'Égypte. Davout avait refusé, en disant qu'il ne
voulait pas que son avancement portât la date d'un événement aussi
déplorable. Mais tandis que Desaix et Davout s'embarquaient, M. de
Latour-Maubourg, arrivant de France avec les dépêches du Premier
Consul, les rencontra sur la plage; il annonçait la révolution du 18
brumaire, et l'élévation au suprême pouvoir du général Bonaparte.
Ainsi Kléber, au moment où il venait de se dessaisir des positions
fortifiées, apprenait la non-exécution de la convention d'El-Arisch,
et la nouvelle, non moins grave pour lui, de l'établissement du
gouvernement consulaire.

Mais c'était assez de faiblesse pour un grand caractère; on allait,
par une offre déshonorante, rappeler Kléber à lui-même, et en faire ce
qu'il était véritablement, un héros. Il fallait ou se rendre
prisonnier, ou se défendre dans une situation bien pire que celle
qu'on avait déclarée insoutenable, dans le conseil de guerre de
Salahieh; il fallait ou subir le déshonneur, ou accepter une lutte
désespérée: Kléber n'hésita pas, et on va voir que, malgré une
situation fort empirée, il sut faire ce qu'il avait jugé impossible
quelques jours auparavant, et se donna ainsi à lui-même le plus noble
des démentis.

[En marge: Ordres donnés par Kléber.]

Kléber contremanda sur-le-champ tous les ordres précédemment adressés
à l'armée. Il ramena de la Basse-Égypte jusqu'au Kaire une partie des
troupes qui avaient déjà descendu le Nil; il fit remonter ses
munitions; il pressa la division de la Haute-Égypte de venir le
rejoindre, et signifia au grand visir de s'arrêter dans sa marche vers
le Kaire, sans quoi il commencerait immédiatement les hostilités. Le
grand visir lui répondit que la convention d'El-Arisch était signée,
qu'elle devait être exécutée; qu'en conséquence il allait s'avancer
sur la capitale. Au même instant arriva au quartier-général un
officier parti de Minorque, porteur d'une lettre de lord Keith à
Kléber. Entre autres expressions, cette lettre contenait les
suivantes: «J'ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté Britannique de
ne consentir à aucune capitulation avec l'armée que vous commandez,
excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait
prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux contenus
dans le port d'Alexandrie.»

Kléber, indigné, fit mettre à l'ordre de l'armée la lettre de lord
Keith, en y ajoutant ces simples paroles:

[En marge: Proclamation aux troupes.]

SOLDATS! ON NE RÉPOND À DE TELLES INSOLENCES QUE PAR DES VICTOIRES;
PRÉPAREZ-VOUS À COMBATTRE.

Ce noble langage retentit dans tous les coeurs. La situation était
bien changée depuis le 28 janvier, jour de la signature de la
convention d'El-Arisch! Alors on tenait toutes les positions
fortifiées de l'Égypte; on dominait les Égyptiens, qui étaient soumis
et tranquilles; le visir se trouvait au delà du désert. Aujourd'hui,
au contraire, on avait livré les postes les plus importants; on
n'occupait plus que la plaine; la population était partout en éveil;
le peuple du Kaire, excité par la présence du grand visir, qui était à
cinq heures de marche, n'attendait que le premier signal pour se
révolter. Le lugubre tableau tracé dans le conseil de guerre, où la
convention d'El-Arisch avait été débattue, ce tableau, faux alors,
était rigoureusement vrai aujourd'hui. L'armée française allait
combattre dans la plaine qui borde le Nil, ayant en tête le visir
avec 80 mille hommes, et sur ses derrières les 300 mille habitants du
Kaire, prêts à se soulever: et elle était sans crainte! Glorieuse
réparation d'une grande faute!

[En marge: Vains efforts de sir Sydney Smith pour empêcher le
renouvellement des hostilités.]

Des agents de sir Sidney Smith étaient accourus pour s'interposer
entre les Français et les Turcs, et faire entendre de nouvelles
paroles d'accommodement. On venait, disaient-ils, d'écrire à Londres;
lorsque la convention d'El-Arisch y serait connue, elle serait
certainement ratifiée; dans cette situation il fallait suspendre les
hostilités et attendre.--Le grand visir et Kléber y consentaient, mais
à des conditions inconciliables. Le grand visir voulait qu'on lui
livrât le Kaire; Kléber voulait, au contraire, que le visir rebroussât
chemin jusqu'à la frontière. Dans un tel état de choses, combattre
était la seule ressource.

[En marge: Bataille d'Héliopolis livrée le 20 mars.]

Le 20 mars 1800 (29 ventôse an VIII), avant la pointe du jour, l'armée
française sortit du Kaire, et se déploya dans les riches plaines qui
bordent le Nil, ayant le fleuve à gauche, le désert à droite, et en
face, mais au loin, les ruines de l'antique Héliopolis. (Voir la carte
nº 11.) La nuit, presque lumineuse dans ces climats, rendait les
manoeuvres faciles, sans toutefois les rendre distinctes pour
l'ennemi. L'armée se forma en quatre carrés: deux à gauche sous le
général Reynier, deux à droite sous le général Friant. Ils étaient
composés de deux demi-brigades d'infanterie chacun, rangées sur
plusieurs lignes. Aux angles et en dehors, se trouvaient des
compagnies de grenadiers, adossées aux carrés eux-mêmes, leur servant
de renfort pendant la marche ou les charges de la cavalerie, et s'en
détachant pour voler à l'attaque des positions défendues, quand
l'ennemi voulait tenir quelque part. Au centre de la ligne de
bataille, c'est-à-dire entre les deux carrés de gauche et les deux
carrés de droite, la cavalerie était disposée en masse profonde, ayant
l'artillerie légère sur ses ailes. À quelque distance en arrière et à
gauche, un cinquième carré, moindre que les autres, était destiné à
servir de réserve. On pouvait évaluer à un peu moins de dix mille
hommes, les troupes que Kléber venait de réunir dans cette plaine
d'Héliopolis. Elles étaient fermes et tranquilles.

Le jour commençait à paraître. Kléber, qui, depuis qu'il était général
en chef, déployait, pour imposer aux Égyptiens, une sorte de luxe,
était revêtu d'un riche uniforme. Monté sur un cheval de grande
taille, il vint montrer aux soldats cette noble figure, qu'ils
aimaient tant à voir, et dont la fière beauté les remplissait de
confiance.--Mes amis, leur dit-il en parcourant leurs rangs, vous ne
possédez plus en Égypte que le terrain que vous avez sous vos pieds.
Si vous reculez d'un seul pas, vous êtes perdus!--Le plus grand
enthousiasme accueillit partout sa présence et ses paroles; et, dès
que le jour fut fait, il donna l'ordre de marcher en avant.

[Illustration: KLÉBER. (À Héliopolis.)]

On n'apercevait encore qu'une partie de l'armée du visir. Dans cette
plaine du Nil qui s'étendait devant nous, se voyait le village
d'El-Matarieh, que les Turcs avaient retranché. Il y avait là une
avant-garde de 5 à 6 mille janissaires, très-bons soldats, escortés de
quelques mille cavaliers. Un peu au delà, un autre rassemblement
paraissait vouloir se glisser entre le fleuve et notre aile gauche,
pour aller soulever le Kaire sur nos derrières. En face, et beaucoup
plus loin, les ruines de l'antique Héliopolis, un bois de palmiers, de
fortes ondulations de terrain, dérobaient aux yeux de nos soldats le
gros de l'armée turque. On pouvait estimer à 70 ou 80 mille hommes la
réunion de toutes ces forces, tant le corps principal que le corps
placé à El-Matarieh, et le détachement en marche pour pénétrer dans la
ville du Kaire.

Kléber fit charger d'abord par un escadron des guides à cheval le
détachement manoeuvrant sur notre gauche pour s'introduire dans le
Kaire. Les guides s'élancèrent au galop sur cette troupe confuse. Les
Turcs, qui ne craignaient jamais la cavalerie, reçurent le choc, et le
rendirent à leur tour. Ils enveloppèrent complètement nos cavaliers,
et allaient même les tailler en pièces, lorsque Kléber envoya à leur
secours le 22e régiment de chasseurs et le 14e de dragons, qui,
fondant sur l'épais rassemblement, au milieu duquel les guides étaient
comme enveloppés, le dispersèrent à coups de sabre, et le mirent en
fuite. Les Turcs s'éloignèrent alors à perte de vue.

Cela fait, Kléber se hâta d'attaquer le village retranché
d'El-Matarieh, avant que le gros de l'armée ennemie eût le temps
d'accourir. Il chargea de ce soin le général Reynier, avec les deux
carrés de gauche; et lui-même avec les deux carrés de droite, opérant
un mouvement de conversion, prit position entre El-Matarieh et
Héliopolis, afin d'empêcher l'armée turque de venir au secours de la
position attaquée.

Reynier, arrivé près d'El-Matarieh, détacha les compagnies de
grenadiers qui doublaient les angles des carrés, et leur ordonna de
charger le village. Ces compagnies s'avancèrent en formant deux
petites colonnes. Les braves janissaires ne voulurent pas les
attendre, et marchèrent à leur rencontre. Nos grenadiers, les recevant
de pied ferme, firent sur eux une décharge de mousqueterie à bout
portant, en abattirent un grand nombre, puis les abordèrent baïonnette
abaissée. Tandis que la première colonne de grenadiers attaquait de
front les janissaires, la seconde les prenait en flanc, et achevait de
les disperser. Puis les deux colonnes réunies se jetèrent dans
El-Matarieh, au milieu d'une grêle de balles. Elles fondirent à coup
de baïonnette sur les Turcs qui résistaient, et, après un grand
carnage, elles demeurèrent maîtresses de la position. Les Turcs
s'enfuirent dans la plaine, et, se joignant à ceux que les guides; les
chasseurs et les dragons venaient de disperser tout à l'heure,
coururent en désordre vers le Kaire, sous la conduite de Nassif-Pacha,
le lieutenant du grand visir.

Le village d'El-Matarieh, plein de dépouilles à la façon des
Orientaux, offrait à nos soldats un ample butin. Mais on ne s'y arrêta
pas; soldats et généraux sentaient le besoin de n'être pas surpris au
milieu d'un village, par la masse des troupes turques. L'armée,
reprenant peu à peu son ordre du matin, s'avança dans la plaine,
toujours formée en plusieurs carrés, la cavalerie au milieu. Elle
dépassa les ruines d'Héliopolis, et aperçut au delà un nuage de
poussière qui s'élevait à l'horizon, et s'avançait rapidement vers
nous. À gauche se montrait le village de Seriaqous; à droite, au
milieu d'un bois de palmiers, le village d'El-Merg, situé au bord d'un
petit lac, dit lac des Pèlerins. Une légère élévation de terrain
courait de l'un à l'autre de ces villages. Tout à coup ce nuage mobile
de poussière s'arrêta, puis se dissipa sous un souffle de vent, et
laissa voir l'armée turque, formant une longue ligne flottante de
Seriaqous à El-Merg. Placée sur l'élévation du terrain, elle dominait
un peu le sol sur lequel nos troupes étaient déployées. Kléber alors
donna l'ordre de se porter en avant. Reynier, avec les deux carrés de
gauche, marcha vers Seriaqous; Friant, avec les deux carrés de droite,
se dirigea sur El-Merg. L'ennemi avait répandu un bon nombre de
tirailleurs en avant des palmiers qui entourent El-Merg. Mais un
combat de tirailleurs ne pouvait guère lui réussir contre des soldats
comme les nôtres. Friant envoya quelques compagnies d'infanterie
légère, qui firent bientôt rentrer ces Turcs détachés dans la masse
confuse de leur armée. Le grand visir était là, dans un groupe de
cavaliers, dont les armures brillantes reluisaient au soleil. Quelques
obus dispersèrent ce groupe. L'ennemi voulut répondre par le
déploiement de son artillerie; mais ses boulets, mal dirigés,
passaient par-dessus la tête de nos soldats. Bientôt ses pièces furent
démontées par les nôtres, et mises hors de combat. On vit alors les
mille drapeaux de l'armée turque s'agiter, et une partie de ses
escadrons fondre du village d'El-Merg sur les carrés de la division
Friant. Les profondes gerçures du sol, effet ordinaire d'un soleil
ardent sur une terre long-temps inondée, retardaient heureusement
l'impétuosité des chevaux. Le général Friant, laissant arriver ces
cavaliers turcs, ordonna tout à coup un feu de mitraille presque à
bout portant, et les renversa par centaines. Ils se retirèrent en
désordre.

Ce n'était là que le prélude d'une attaque générale. L'armée turque
s'y préparait visiblement. Nos carrés attendaient de pied ferme, deux
à droite, deux à gauche, la cavalerie au milieu, faisant face devant
et derrière, et couverte par deux lignes d'artillerie. Au signal donné
par le grand visir, la masse de la cavalerie turque s'ébranle tout
entière. Elle fond sur nos carrés, se répand sur leurs ailes, les
tourne, et enveloppe bientôt les quatre fronts de notre ordre de
bataille. L'infanterie française, que les cris, le mouvement, le
tumulte de la cavalerie turque ne troublent point, demeure calme, la
baïonnette baissée, faisant un feu continu et bien dirigé. En vain ces
mille groupes de cavaliers tourbillonnent autour d'elle; ils tombent
sous la mitraille et les balles, arrivent rarement jusqu'à ses
baïonnettes, expirent à ses pieds, ou se détournent, et fuient pour ne
plus reparaître.

Après une longue et effroyable confusion, le ciel, obscurci par la
fumée et la poussière, s'éclaircit enfin, le sol se découvre, et nos
troupes victorieuses aperçoivent devant elles une masse d'hommes et de
chevaux, morts ou mourants; et au loin, aussi loin que la vue peut
s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens.

Le gros des Turcs se retirait en effet vers El-Kanqah, où ils avaient
campé la nuit précédente, sur la route de la Basse-Égypte. Quelques
groupes seulement allaient rejoindre les rassemblements qui, le matin,
s'étaient dirigés vers le Kaire, à la suite de Nassif-Pacha, le
lieutenant du grand visir.

Kléber ne voulait laisser aucun repos à l'ennemi. Nos carrés,
conservant leur ordre de bataille, traversèrent la plaine d'un pas
rapide franchissant Seriaqous, El-Merg, et s'avancèrent jusqu'à
El-Kanqah. Nous y arrivâmes à la nuit; l'ennemi, se voyant serré de
près, se mit à fuir de nouveau en désordre laissant à notre armée les
vivres et les bagages dont elle avait grand besoin.

[En marge: Résultats de la bataille d'Héliopolis.]

Ainsi, dans cette plaine d'Héliopolis, dix mille soldats, par
l'ascendant de la discipline et du courage tranquille, venaient de
disperser 70 ou 80 mille ennemis. Mais, afin d'obtenir un résultat
plus sérieux que celui de quelques mille morts ou blessés, couchés sur
la poussière, il fallait poursuivie les Turcs, les rejeter dans le
désert, et les y faire périr par la faim, la soif, et le sabre des
Arabes. L'armée française était épuisée de fatigue. Kléber lui accorda
un peu de repos, et ordonna la poursuite pour le lendemain.

[En marge: Quelques débris de l'armée du visir se jettent dans le
Kaire.]

Nous comptions à peine deux ou trois centaines de blessés ou de morts,
car, dans ce genre de combat, une troupe en carré qui ne s'est pas
laissé entamer, fait peu de pertes. Kléber, en ce moment, entendait
le canon du côté du Kaire; il se doutait bien que les corps qui
avaient tourné sa gauche, étaient allés seconder la révolte de cette
ville. Nassif-Pacha, lieutenant du visir, Ibrahim-Bey, l'un des deux
chefs mamelucks, y étaient entrés, en effet, avec 2 mille Mamelucks, 8
ou 10 mille cavaliers turcs, quelques villageois révoltés des
environs, en tout une vingtaine de mille hommes. Kléber avait laissé à
peine 2 mille hommes dans cette grande capitale, répartis dans la
citadelle et les forts. Il ordonna au général Lagrange de partir à
minuit même, avec quatre bataillons, pour aller à leur secours. Il
prescrivit à tous les commandants de troupes restés au Kaire de
prendre de fortes positions, de se maintenir en communication les uns
avec les autres, mais de n'essayer avant son retour aucune attaque
décisive. Il craignait de leur part quelque fausse manoeuvre, qui
compromettrait inutilement la vie de ses soldats, chaque jour plus
précieuse, à mesure qu'on était plus décidément condamné à rester en
Égypte.

[En marge: Conduite de Murad-Bey pendant la bataille.]

Pendant tout le temps qu'avait duré la bataille, le second chef des
Mamelucks, Murad-Bey, celui qui avait autrefois partagé avec
Ibrahim-Bey la domination de l'Égypte, qui se distinguait de son
collègue par une bravoure brillante, par une générosité chevaleresque,
et beaucoup d'intelligence, était resté sur les ailes de l'armée
turque, immobile, à la tête de six cents cavaliers superbes. La
bataille finie, il s'était enfoncé dans le désert, et avait disparu.
C'est en conséquence d'une parole donnée à Kléber qu'il avait agi de
la sorte. Murad-Bey, transporté récemment au quartier-général du
visir, avait senti renaître en lui la vieille jalousie qui depuis
long-temps divisait les Turcs et les Mamelucks. Il avait compris que
les Turcs voulaient recouvrer l'Égypte, non pour la rendre aux
Mamelucks, mais pour la posséder eux-mêmes. Il avait donc songé à se
rapprocher des Français, dans le but de s'allier à eux s'ils
triomphaient, ou de leur succéder s'ils étaient vaincus. Cependant,
agissant avec circonspection, il n'avait pas voulu se prononcer tant
que les hostilités ne seraient pas définitivement reprises, et avait
promis à Kléber de se déclarer pour lui après la première bataille.
Cette bataille était livrée, elle était glorieuse pour les Français,
et sa sympathie pour eux en devait être grandement augmentée. Nous
pouvions espérer de l'avoir sous peu de jours pour allié déclaré.

[En marge: Poursuite de l'armée turque.]

Au milieu même de la nuit qui suivit la bataille, après quelques
heures de repos accordées aux troupes, Kléber fit sonner le réveil, et
se mit en marche pour Belbeïs, afin de ne laisser aucun répit aux
Turcs. (Voir la carte nº 12.) Il y arriva dans la journée de
très-bonne heure. C'était le 21 mars (30 ventôse). Déjà le visir, dans
sa fuite rapide, avait dépassé Belbeïs. Il avait laissé dans le fort
et la ville un corps d'infanterie, et dans la plaine un millier de
cavaliers. À l'approche de nos troupes, ces cavaliers s'enfuirent. On
chassa les Turcs de la ville, on les enferma dans le fort, où, après
l'échange de quelques coups de canon, le manque d'eau, l'épouvante les
décidèrent à se rendre. Cependant le fanatisme était grand parmi ces
troupes turques; quelques hommes aimèrent mieux se faire tuer que de
livrer leurs armes. Pendant ce temps la cavalerie du général Leclerc,
battant la plaine, saisit une longue caravane de chameaux qui se
dirigeait vers le Kaire, et qui portait les bagages de Nassif-Pacha et
d'Ibrahim-Bey. Cette capture révéla plus complètement à Kléber le
véritable projet des Turcs, qui consistait à faire insurger
non-seulement la capitale, mais les grandes villes de l'Égypte. Averti
de ce dessein, et voyant que l'armée turque ne tenait nulle part, il
détacha encore le général Friant avec cinq bataillons sur le Kaire,
pour appuyer les quatre bataillons partis la veille d'El-Kanqah, sous
la conduite du général Lagrange.

Le lendemain, 22 mars (1er germinal), il se mit en route pour
Salahieh. Le général Reynier le précédait à la tête de la division de
gauche; il marchait lui-même à la suite avec les guides et le 7e de
hussards. Venait enfin le général Belliard avec sa brigade, reste de
la division Friant. Pendant le trajet, on reçut un message du grand
visir qui demandait à négocier. On ne répondit que par un refus.
Arrivé près de Karaïm, à moitié chemin de Salahieh, on entendit une
canonnade; peu après on aperçut la division Reynier formée en carré,
et aux prises avec une multitude de cavaliers. Kléber fit dire à
Belliard de hâter sa marche, et lui-même, avec la cavalerie, se
rapprocha en toute hâte du carré de Reynier. Mais, à cette vue, les
Turcs qui attaquaient la division Reynier, aimant mieux avoir affaire
à la cavalerie qu'à l'infanterie française, se rabattirent sur les
guides et le 7e de hussards que Kléber amenait avec lui. Leur charge
fut si subite que l'artillerie légère n'eut pas le temps de se mettre
en batterie. Les conducteurs furent sabrés sur leurs pièces; Kléber,
avec les guides et les hussards, se trouva un instant dans le plus
grand danger, surtout parce que les habitants de Karaïm, croyant que
c'en était fait de cette poignée de Français, étaient accourus avec
des fourches et des faux pour les achever. Mais Reynier envoya
sur-le-champ le 14e de dragons, qui dégagea Kléber à temps. Belliard,
qui avait forcé le pas, arriva immédiatement après avec son
infanterie, et on tailla en pièces quelques centaines d'hommes.

Kléber, pressé d'arriver à Salahieh, hâta sa marche, remettant à son
retour la punition de Karaïm. La chaleur du jour était accablante; le
vent soufflait du désert; on respirait avec un air brûlant une
poussière fine et pénétrante. Hommes et chevaux étaient épuisés de
fatigue. On arriva enfin à Salahieh vers la chute du jour. On était là
sur la frontière même d'Égypte, à l'entrée du désert de Syrie, et
Kléber s'attendait pour le lendemain à une dernière action contre le
grand visir. Mais le lendemain matin, 23 mars (2 germinal), les
habitants, de Salahieh vinrent à sa rencontre, en lui annonçant que le
visir fuyait dans le plus grand désordre. Kléber accourut, et vit
lui-même ce spectacle, qui lui prouva combien il s'était exagéré le
danger des armées turques.

[En marge: Le visir repasse le désert.]

[En marge: Prise du camp du visir.]

Le grand visir, prenant avec lui cinq cents cavaliers, les meilleurs,
s'était enfoncé avec quelques bagages dans le désert. Le reste de son
armée fuyait dans tous les sens; une partie courait vers le Delta,
une autre restée à Salahieh demandait grâce à genoux; une autre enfin,
ayant voulu chercher asile dans le désert, périssait sous le sabre des
Arabes. Ces derniers, après avoir convoyé l'année turque, étaient
demeurés à la frontière, sachant qu'il y aurait des vaincus, et dès
lors du butin à recueillir. Ils avaient deviné juste; car, trouvant
l'armée turque complètement démoralisée et incapable de se défendre,
même contre eux, ils égorgeaient les fuyards pour les piller. Au
moment où Kléber arriva, ils avaient envahi le camp abandonné du
visir, et s'y étaient abattus comme une nuée d'oiseaux de proie. À la
vue de notre armée, ils s'envolèrent sur leurs rapides chevaux,
laissant à nos soldats d'abondantes dépouilles. Il y avait là, dans un
espace retranché d'une lieue carrée, une multitude infinie de tentes,
de chevaux, de canons, une grande quantité de selles et de harnais de
toute espèce, 40 mille fers de chevaux, des vivres à profusion, de
riches vêtements, des coffres déjà ouverts par les Arabes, mais pleins
encore de parfums d'aloès, d'étoffes de soie, de tous les objets enfin
qui composaient le luxe brillant et barbare des armées orientales. À
côté de douze litières en bois sculpté et doré se trouvait une voiture
suspendue à l'européenne, de fabrique anglaise, et des pièces de canon
avec la devise: _Honni soit qui mal y pense_; témoignage certain de
l'intervention très-active des Anglais dans cette guerre.

Nos soldats, qui n'avaient rien apporté avec eux, trouvèrent dans le
camp turc des vivres, des munitions, un riche butin, et des objets
dont la singularité leur donnait à rire; ce qu'ils étaient toujours
disposés à faire, après un court moment de tristesse. Étrange
puissance du moral sur les hommes! aujourd'hui victorieux, ils ne
voulaient plus quitter l'Égypte, et ne se regardaient plus comme
condamnés à périr dans un exil lointain!

Lorsque Kléber se fut assuré de ses propres yeux que l'armée turque
avait disparu, il résolut de rebrousser chemin, pour faire rentrer
dans le devoir les villes de la Basse-Égypte, et surtout celle du
Kaire. Il fit les dispositions suivantes. Les généraux Rampon et
Lanusse furent chargés de parcourir le Delta. Rampon devait marcher
sur la ville importante de Damiette, qui était au pouvoir des Turcs,
et la reprendre. Lanusse devait se tenir en communication avec Rampon,
balayer le Delta depuis la ville de Damiette jusqu'à celle
d'Alexandrie, et réduire successivement les bourgades révoltées.
Belliard avait pour mission générale d'appuyer ces diverses
opérations, et pour mission spéciale de seconder Rampon dans son
attaque sur Damiette, et de reprendre lui-même le fort de Lesbeh, qui
ferme l'une des bouches du Nil. Kléber laissa en outre Reynier à
Salahieh, pour empêcher les restes de l'armée turque, engagés dans le
désert, de Syrie, d'en revenir. Celui-ci devait demeurer en
observation sur la frontière, jusqu'à ce que les Arabes eussent achevé
la dispersion des Turcs, et revenir ensuite au Kaire. Enfin Kléber
partit lui-même le lendemain 24 mars (3 germinal) avec la 88e
demi-brigade, deux compagnies de grenadiers, le 7e de hussards, le 3e
et le 14e de dragons.

[En marge: Retour de Kléber au Kaire.]

[En marge: Insurrection du Kaire.]

Il arriva au Kaire le 27 mars. De graves événements s'y étaient passés
depuis son départ. La population de cette grande ville, qui comptait
près de 300 mille habitants, qui était mobile, passionnée, portée au
changement comme toute multitude, avait cédé aux suggestions des
émissaires turcs, et s'était jetée sur les Français dès qu'elle avait
entendu le canon d'Héliopolis. Accourue tout entière sous les murs de
la ville pendant la bataille, et voyant Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey
avec quelques mille cavaliers et janissaires, elle avait cru ceux-ci
vainqueurs. Ils s'étaient bien gardés de la détromper, et lui avaient
affirmé, au contraire, que les Français venaient d'être exterminés, et
le grand visir de remporter une victoire complète. À cette nouvelle,
50 mille individus s'étaient levés au Kaire, à Boulaq, à Gyzeh. Armés
de sabres, de lances, de vieux fusils, ils projetaient d'égorger les
Français restés parmi eux. Mais 2 mille hommes retranchés dans la
citadelle et dans les forts qui dominaient la ville, pourvus de vivres
et de munitions, présentaient une résistance difficile à vaincre.
Repliés à temps presque tous, ils avaient réussi à se renfermer dans
des lieux fortifiés. Quelques-uns cependant avaient été en grand
péril: c'étaient ceux qui, au nombre de 200 seulement, tenaient
garnison dans la maison du quartier-général. Cette belle maison,
occupée autrefois par le général Bonaparte, depuis par Kléber et les
principales administrations, se trouvait située à l'une des extrémités
de la ville, donnant d'un côté sur la place Ezbekyeh, la plus belle
du Kaire, de l'autre sur des jardins adossés au Nil. (Voir la carte nº
13.) Les Turcs et la populace soulevée voulurent envahir cette maison
et y égorger les deux cents Français qui l'occupaient. Cela leur était
d'autant plus facile que le général Verdier, qui gardait la citadelle
placée à l'autre extrémité du Kaire, ne pouvait pas venir à leur
secours. Mais les braves soldats qui se trouvaient dans la maison du
quartier-général, tantôt avec un feu bien nourri, tantôt avec des
sorties audacieuses, firent si bien, qu'ils continrent cette multitude
féroce, et donnèrent au général Lagrange le temps d'arriver. Il avait
été détaché, comme on l'a vu, le soir même de la bataille, avec quatre
bataillons. Il arriva le lendemain à midi, entra par les jardins, et
rendit dès lors la maison du quartier-général inexpugnable.

[En marge: Massacre des chrétiens.]

Les Turcs, ne voyant pas moyen de vaincre la résistance des Français,
s'en vengèrent sur les malheureux chrétiens qu'ils avaient sous la
main. Ils commencèrent par massacrer une partie des habitants du
quartier européen; ils tuèrent plusieurs négociants, pillèrent leurs
maisons, et enlevèrent leurs filles et leurs femmes. Ils recherchèrent
ensuite ceux des Arabes qui étaient accusés de bien vivre avec les
Français, et de boire du vin avec eux. Ils les égorgèrent, et firent,
comme de coutume, succéder le pillage au massacre. Ils empalèrent un
Arabe qui avait été chef des janissaires sous les Français, et qui
était chargé de la police du Kaire; ils traitèrent de même celui qui
avait été secrétaire du divan institué par le général Bonaparte. De là
ils passèrent au quartier des Cophtes. Ceux-ci, comme on le sait,
descendent des anciens habitants de l'Égypte, et ont persisté dans le
christianisme, malgré toutes les dominations musulmanes qui se sont
succédé dans leur pays. Leurs richesses étaient grandes et provenaient
de la perception des impôts, que les Mamelucks leur avaient déléguée.
On voulait punir en eux des amis des Français, et piller surtout leurs
maisons. Fort heureusement pour ces Cophtes, leur quartier formait la
gauche de la place Ezbekyeh, et s'appuyait au quartier-général. Leur
chef d'ailleurs était riche et brave: il se défendit bien, et parvint
à les sauver.

Au milieu de ces horreurs, Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey étaient honteux
eux-mêmes de ce qu'ils faisaient ou laissaient faire. Ils voyaient
périr avec regret des richesses qui devaient leur appartenir, s'ils
restaient en possession de l'Égypte. Mais ils permettaient tout à une
populace dont ils n'étaient plus maîtres, et voulaient d'ailleurs par
ces massacres la tenir en haleine contre les Français.

[En marge: Avril 1800.]

Sur ces entrefaites, arriva le général Friant, détaché de Belbeïs,
puis enfin Kléber lui-même. Tous deux entrèrent par les jardins de la
maison du quartier-général. Quoique vainqueur de l'armée du visir,
Kléber avait une grave difficulté à surmonter, c'était de conquérir
une ville immense, peuplée de 300 mille habitants, en partie révoltés,
occupée par 20 mille Turcs, construite à l'orientale, c'est-à-dire
percée de rues étroites, et divisée en massifs qui étaient de vraies
forteresses. Ces massifs, prenant leur jour en dedans, ne montrant au
dehors que des murs élevés, avaient au lieu de toits des terrasses,
d'où les insurgés faisaient un feu plongeant et meurtrier. Ajoutez que
les Turcs étaient maîtres de toute la ville, excepté la citadelle et
la place Ezbekyeh. Quant à cette dernière place, ils l'avaient en
quelque sorte bloquée, en fermant par des murs crénelés les rues qui
venaient y aboutir.

Les Français n'avaient que deux moyens d'attaque: c'était de faire du
haut de la citadelle un feu destructeur de bombes et d'obus, jusqu'à
ce qu'on eût réduit la ville; ou bien de déboucher par la place
Ezbekyeh, en renversant toutes les barrières élevées à la tête des
rues, et en prenant d'assaut, et un à un, tous les quartiers. Mais le
premier moyen pouvait amener la destruction d'une grande cité qui
était la capitale du pays, et dont on avait besoin pour vivre; le
second exposait à perdre plus de soldats que n'en auraient coûté dix
batailles comme celle d'Héliopolis.

[En marge: Habile temporisation de Kléber.]

Kléber montra ici autant de prudence qu'il venait de montrer d'énergie
dans les combats. Il résolut de gagner du temps, et de laisser
l'insurrection se fatiguer elle-même. Il avait envoyé presque tout son
matériel dans la Basse-Égypte, croyant être à la veille de
l'embarquement. Il enjoignit à Reynier, dès que l'armée du visir
aurait été entièrement jetée au delà du désert, dès que Damiette et
Lesbeh seraient repris, de remonter le Nil avec sa division tout
entière, et les munitions qui étaient nécessaires au Kaire. En
attendant, il fit bloquer toutes les issues par lesquelles la ville
communiquait avec le dehors. Bien que les révoltés se fussent procuré
des vivres en pillant les maisons des Égyptiens, ordinairement
remplies de provisions, bien qu'ils eussent forgé des boulets, fondu
même des canons, il était impossible que la disette ne se fît pas
bientôt sentir parmi eux. Ils devaient aussi finir par se détromper
sur l'état général des choses en Égypte, par savoir que les Français
étaient partout victorieux, et l'armée du visir dispersée; ils
devaient surtout se diviser prochainement, car leurs intérêts étaient
fort opposés. Les Turcs de Nassif-Pacha, les Mamelucks d'Ibrahim-Bey,
et le peuple arabe du Kaire, ne pouvaient être long-temps d'accord.
Par toutes ces raisons, Kléber crut devoir temporiser, et négocier.

[En marge: Alliance avec Murad-Bey.]

Pendant qu'il gagnait du temps, il acheva son traité d'alliance avec
Murad-Bey, en se servant de la femme de ce prince mameluck, qui était
en Égypte une personne universellement respectée, douée de beauté et
même d'esprit. Il lui accorda la province de Saïd sous la suzeraineté
de la France, et à condition de payer un tribut, représentant une
grande partie des impôts de cette province. Murad-Bey s'engagea de
plus à combattre pour les Français, et les Français s'engagèrent,
s'ils se retiraient jamais, à lui faciliter l'occupation de l'Égypte.
Murad-Bey, comme on le verra plus tard, fut fidèle au traité qu'il
venait de souscrire, et commença par chasser de la Haute-Égypte un
corps turc qui l'avait occupée.

Par le moyen de Murad-Bey et des cheiks secrètement amis de la France,
Kléber entama ensuite des négociations avec les Turcs entrés dans le
Kaire. Nassif-Pacha et Ibrahim-Bey commençaient, en effet, à craindre
d'être enfermés dans la ville, pris par les Français, et traités à la
turque. Ils savaient d'ailleurs que l'armée du visir était
complètement dispersée. Ils se prêtèrent donc volontiers à des
pourparlers, et consentirent à une capitulation, en vertu de laquelle
ils pouvaient se retirer sains et saufs. Mais, au moment où cette
capitulation allait être conclue, les révoltés du Kaire, qui se
voyaient abandonnés à la vengeance des Français, furent saisis
d'effroi et de fureur, firent rompre les pourparlers, menacèrent
d'égorger ceux qui voulaient les abandonner, donnèrent même de
l'argent aux Turcs pour les engager à combattre. Une attaque de vive
force était donc indispensable pour achever la soumission.

La Basse-Égypte étant rentrée dans le devoir, Reynier était remonté
avec son corps, et un convoi de munitions. Il forma l'investissement
d'une partie de l'enceinte du Kaire, du nord au levant, c'est-à-dire
du fort Camin à la citadelle; le général Friant campa vers le
couchant, dans les jardins de la maison du quartier-général, entre la
ville et le Nil; la cavalerie Leclerc fut placée entre les divisions
Reynier et Friant, battant la campagne; le général Verdier occupa le
sud.

[En marge: Commencement des opérations pour reprendre le Kaire.]

Les 3 et 4 avril (13 et 14 germinal), un détachement du général Friant
commença la première attaque. Elle avait pour but de dégager la place
Ezbekyeh, qui était notre principal débouché. On débuta par le
quartier cophte, qui en formait la gauche. Les troupes s'engagèrent
avec la plus grande bravoure dans les rues qui traversaient ce
quartier en divers sens, tandis que plusieurs détachements faisaient
sauter les maisons tout autour de la place Ezbekyeh, afin de s'ouvrir
des issues dans l'intérieur de la ville. Pendant ce temps, la
citadelle jetait quelques bombes pour intimider la population. Ces
attaques réussirent, et nous rendirent maîtres de la tête des rues qui
aboutissaient sur la place Ezbekyeh. Les jours suivants on enleva une
éminence placée près le fort Sulkouski, que les Turcs avaient
retranchée, et qui dominait le quartier cophte. On disposait ainsi
toutes choses pour une attaque générale et simultanée. Avant de donner
cette attaque, Kléber fit sommer les révoltés une dernière fois: ils
refusèrent d'écouter cette sommation. Attachant toujours beaucoup de
prix à ménager la ville, innocente d'ailleurs des fureurs de quelques
fanatiques, Kléber voulut parler aux yeux par le moyen d'un exemple
terrible. Il fit attaquer Boulaq, faubourg détaché du Kaire, sur les
bords du Nil.

[En marge: Prise de Boulaq.]

Le 15 avril (25 germinal), la division Friant cerna Boulaq, et fit
pleuvoir sur cette malheureuse bourgade une grêle de bombes et d'obus.
Favorisés par ce feu, les soldats s'élancèrent à l'assaut, mais
trouvèrent une vive résistance de la part des habitants et des Turcs.
Chaque rue, chaque maison devint le théâtre d'un combat acharné.
Kléber fit suspendre un instant cet horrible carnage, pour offrir leur
pardon aux révoltés: ce pardon fut repoussé. L'attaque alors fut
reprise; le feu se propagea de maison en maison, et Boulaq en flammes
essuya la double horreur d'un incendie et d'un assaut. Cependant, les
chefs de la population s'étant jetés aux pieds du vainqueur, Kléber
fit cesser l'effusion du sang, et sauva les restes de ce malheureux
faubourg. C'était le quartier où étaient situés les magasins du
commerce; on y trouva une immense quantité de marchandises, qui furent
préservées des flammes au profit de l'armée.

[En marge: Prise du Kaire.]

Cet horrible spectacle avait été aperçu de toute la population du Kaire.
Profitant de l'effet qu'il devait produire, Kléber fit attaquer la
capitale elle-même. Une maison attenante à celle du quartier-général, et
encore occupée par les Turcs, avait été minée; le feu fut mis à la mine;
Turcs et révoltés sautèrent en l'air. Ce fut le signal de l'attaque. Les
troupes de Priant et de Belliard débouchèrent par toutes les issues de
la place Ezbekyeh, tandis que le général Reynier se présentait par les
portes du nord et de l'est, et que Verdier, des hauteurs de la
citadelle, couvrait la ville de bombes. Le combat fut acharné. Les
troupes de Reynier franchirent la porte de Bab-el-Charyeh, placée à
l'extrémité du grand canal, et chassant devant elles Ibrahim-Bey et
Nassif-Pacha, qui la défendaient, les serrèrent tous deux contre la 9e
demi-brigade, laquelle, ayant pénétré par le point opposé, avait tout
refoulé dans sa marche victorieuse. Les corps français se joignirent
après avoir fait un affreux carnage. La nuit sépara les combattants.
Plusieurs mille Turcs, Mamelucks et révoltés avaient succombé; quatre
cents maisons étaient en flammes.

[En marge: Retraite des Turcs qui s'étaient jetés dans le Kaire.]

Ce fut le dernier effort de la révolte. Les habitants, qui avaient
long-temps retenu les Turcs, mirent le plus grand empressement à les
supplier de sortir du Kaire, et de leur laisser ainsi la liberté de
négocier avec les Français. Kléber, auquel ces scènes meurtrières
répugnaient, et qui tenait à épargner ses soldats, ne demandait pas
mieux que de traiter. Les agents de Murad-Bey lui servirent
d'intermédiaires. Le traité fut bientôt conclu. Nassif-Pacha et
Ibrahim-Bey durent se retirer en Syrie, escortés par un détachement de
l'armée française. Ils avaient la vie sauve pour toute condition. Ils
sortirent du Kaire le 25 avril (5 floréal), laissant à la merci des
Français les malheureux qu'ils avaient poussés à la révolte.

[En marge: Soumission de toute l'Égypte.]

Ainsi se termina cette lutte sanglante, qui avait commencé par la
bataille d'Héliopolis le 20 mars, et qui finissait le 25 avril par le
départ des derniers lieutenants du visir, après 35 jours de combats,
entre 20 mille Français d'une part, et de l'autre toutes les forces de
l'empire ottoman, secondées par la révolte des villes égyptiennes. De
grandes fautes avaient amené ce soulèvement, et provoqué cette
horrible effusion de sang. Si, en effet, les Français n'avaient pas
fait mine de se retirer, jamais les Égyptiens n'auraient osé se
soulever. La lutte se serait bornée à un combat brillant mais peu
dangereux, entre nos carrés d'infanterie et la cavalerie turque. Mais
un commencement d'évacuation amenant une explosion populaire dans
quelques villes, il fallut les reprendre d'assaut, ce qui fut plus
meurtrier qu'une bataille. Oublions les fautes de Kléber pour honorer
sa belle et vigoureuse conduite! Il n'avait pas cru pouvoir défendre
contre les Turcs l'Égypte paisible et soumise, et il venait d'en faire
la conquête en trente-cinq jours, contre les Turcs, les Égyptiens
soulevés, avec autant d'énergie que de prudence et d'humanité.

[En marge: Humanité de Kléber.]

Dans le Delta, toutes les villes étaient rentrées dans une complète
soumission. Murad-Bey avait chassé de la Haute-Égypte le détachement
turc de Dervich-Pacha. Partout les vaincus tremblaient devant le
vainqueur, et s'attendaient à un châtiment terrible. Les habitants du
Kaire surtout, qui avaient commis d'affreuses cruautés sur les Arabes
attachés aux Français, sur les chrétiens de toutes les nations,
étaient saisis d'effroi. Kléber, qui était humain et habile, se serait
bien gardé de répondre à des cruautés par des cruautés. Il savait que
la conquête, odieuse à tout peuple, ne devient tolérable aux yeux de
ceux qui la subissent, qu'au prix d'un bon gouvernement, et ne peut se
légitimer aux yeux des nations éclairées que par de grands desseins
accomplis. Il se hâta donc d'user modérément de sa victoire. Les
Égyptiens étaient persuadés qu'on allait les traiter durement; ils
croyaient que la perte de leur tête et de leurs biens expierait le
crime de ceux qui s'étaient révoltés. Kléber les assembla, leur montra
d'abord un visage sévère, puis leur pardonna, en se bornant à frapper
une contribution sur les villes insurgées.

[En marge: Mai 1800.]

Le Kaire paya dix millions, fardeau peu onéreux pour une aussi grande
cité. Les habitants se regardèrent comme fort heureux d'en être
quittes à ce prix. Huit autres millions furent imposés sur les villes
rebelles de la Basse-Égypte.

Cette somme permit de payer sur-le-champ la solde arriérée, ainsi que
les vivres dont l'armée avait besoin, de soigner les blessés,
d'achever les fortifications commencées. C'était une ressource
précieuse, en attendant que le système des impositions fût amélioré et
mis en recouvrement. Une autre ressource, tout à fait inattendue,
s'offrit dans le moment. Soixante-dix navires turcs venaient d'entrer
dans les ports de l'Égypte, pour transporter l'armée française. Les
dernières hostilités donnaient le droit de les retenir. Ils étaient
chargés de marchandises qui furent vendues au profit de la caisse de
l'armée. Grâce à ces ressources diverses, on fournit abondamment à
tous les services, sans aucune réquisition en nature. L'armée se
trouva dans l'abondance, et les Égyptiens, qui n'espéraient pas s'en
tirer à si bon marché, se soumirent avec une parfaite résignation.
L'armée, fière de ses victoires, confiante dans ses forces, sachant
que le général Bonaparte était à la tête du gouvernement, ne douta
plus qu'on ne vint bientôt à son secours. Kléber avait dans les champs
d'Héliopolis conquis la plus noble des excuses pour ses fautes d'un
moment.

[En marge: Mesures administratives.]

Il assembla les administrateurs de l'armée, les gens les plus
instruits du pays, et il s'occupa d'organiser les finances de la
colonie. Il rendit la perception des contributions directes aux
Cophtes, qui en étaient autrefois chargés; il créa quelques impôts de
douane et de consommation. Le total des revenus devait monter à 25
millions, et suffisait à tous les besoins de l'armée, qui ne
dépassaient pas 18 ou 20 millions. Il fit entrer dans les rangs de nos
demi-brigades des Cophtes, des Syriens, des noirs même, achetés dans
le Darfour, et dont quelques sous-officiers, commençant à parler la
langue du pays, entreprirent l'instruction. Ces nouveaux soldats,
versés dans les cadres, y combattirent aussi bien que les Français, à
côté desquels ils avaient l'honneur de servir. Kléber ordonna
l'achèvement des forts entrepris autour du Kaire, fit travailler à
ceux de Lesbeh, de Damiette, de Burlos, de Rosette, situés sur les
côtes. Il poussa vivement les travaux d'Alexandrie, et imprima une
nouvelle activité aux recherches savantes de l'Institut d'Égypte. Tout
reprit, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, l'aspect d'un
établissement solide et durable. Deux mois après, les caravanes de
Syrie, d'Arabie, du Darfour, commencèrent à reparaître au Kaire.
L'accueil hospitalier qu'elles reçurent assurait leur retour.

Si Kléber avait vécu, l'Égypte nous eût été conservée, au moins
jusqu'au jour de nos grands malheurs. Mais un événement déplorable
allait enlever ce général, au milieu de ses exploits et de son sage
gouvernement.

[En marge: Fanatisme excité dans tous les pays musulmans.]

Ce n'est jamais sans danger qu'on ébranle profondément les grands
sentiments de la nature humaine. L'Islamisme tout entier s'était ému
de la présence des Français en Égypte. Les fils de Mahomet avaient
ressenti un peu de cette exaltation qui les poussa autrefois contre
les croisés. On entendit retentir, comme au douzième siècle, les cris
de la guerre sainte; et il y eut des dévots musulmans qui firent voeu
d'accomplir le _combat sacré_, lequel consiste à tuer un infidèle. En
Égypte, où l'on voyait les Français de près, où l'on appréciait leur
humanité, où l'on pouvait les comparer aux soldats de la Porte,
surtout aux Mamelucks; en Égypte enfin, où l'on était témoin de leur
respect pour le prophète (respect ordonné par le général Bonaparte),
l'aversion pour eux était moindre; et, quand ils quittèrent plus tard
le pays, le fanatisme était déjà sensiblement refroidi. On venait même
d'apercevoir en certains endroits, pendant la dernière insurrection,
de vrais signes d'attachement pour nos soldats, au point que les
agents anglais en avaient été surpris. Mais dans le reste de l'Orient
on n'était frappé que d'une chose, c'était l'invasion par les
infidèles d'une vaste contrée musulmane.

[En marge: Juin 1800.]

[En marge: Un fanatique part de la Palestine pour assassiner Kléber.]

Un jeune homme, natif d'Alep, nommé Suleiman, qui était en proie à une
grande exaltation d'esprit, qui avait fait des voyages à la Mecque et
à Médine, qui avait étudié à la mosquée El-Azhar, la plus célèbre et
la plus riche du Kaire, celle où l'on enseigne le Koran et la loi
turque, qui voulait enfin entrer dans le corps des docteurs de la foi,
se trouvait errant dans la Palestine, quand les débris de l'armée du
visir la traversèrent. Il fut témoin des souffrances, du désespoir de
ses coreligionnaires; son imagination malade en fut vivement émue.
L'aga des janissaires, qui avait eu occasion de le voir, excita
encore son fanatisme par ses propres suggestions. Ce jeune homme
offrit d'assassiner le _sultan des Français_, le général Kléber. On
lui donna un dromadaire, et une somme d'argent pour faire le voyage.
Il se rendit à Gazah, traversa le désert, vint au Kaire, s'enferma
plusieurs semaines dans la grande mosquée, où étaient reçus les
étudiants, les pauvres voyageurs, aux frais de ce pieux établissement.
Les riches mosquées sont en Orient ce qu'étaient autrefois en Europe
les couvents; on y trouve la prière, l'enseignement religieux, et
l'hospitalité. Le jeune fanatique s'ouvrit de son projet aux quatre
scheiks principaux de la mosquée, qui étaient les chefs de
l'enseignement. Ils furent effrayés de sa résolution, des conséquences
qu'elle pouvait entraîner, lui dirent qu'il ne réussirait pas, et
causerait de grands malheurs à l'Égypte, mais se gardèrent néanmoins
d'avertir les autorités françaises.

[En marge: 14 juin. Assassinat de Kléber.]

Quand ce malheureux fut assez confirmé dans sa résolution, il s'arma
d'un poignard, suivit Kléber plusieurs jours, et, n'ayant pu
l'approcher, imagina de pénétrer dans le jardin du quartier-général,
et de s'y cacher dans une citerne abandonnée. Le 14 juin il se
présenta devant Kléber, qui se promenait avec l'architecte de l'armée,
Protain, et lui montrait les réparations à entreprendre dans la maison
du quartier-général, pour y faire disparaître les traces des bombes et
des boulets. Il s'approcha comme pour demander une aumône, et, tandis
que Kléber se disposait à l'écouter, il s'élança, et lui plongea
plusieurs fois son poignard dans le coeur. Kléber tomba sous la
violence de ces coups. L'architecte Protain, qui tenait un bâton, se
jeta sur l'assassin, le frappa violemment à la tête, mais fut renversé
à son tour par un coup de poignard. Aux cris des deux victimes, les
soldats accoururent, relevèrent leur général expirant, cherchèrent et
saisirent l'assassin, qu'ils trouvèrent blotti derrière un monceau de
décombres.

[En marge: Douleur de l'armée.]

[En marge: Supplice de Suleiman.]

[En marge: Kléber et Desaix morts le même jour.]

Quelques minutes après cette scène tragique, Kléber n'était plus.
L'armée versa sur lui des larmes amères. Les Arabes eux-mêmes, qui
avaient admiré sa clémence après leur révolte, unirent leurs regrets à
ceux de nos soldats. Une commission militaire, réunie sur-le-champ,
jugea l'assassin, qui avoua tout. Il fut condamné suivant les lois du
pays, et empalé. Les quatre scheiks qui avaient reçu sa confidence
eurent la tête tranchée. On crut devoir à la sûreté des chefs de
l'armée ces sanglants sacrifices. Vaine précaution! Avec Kléber,
l'armée avait perdu un général, et la colonie un fondateur, qu'aucun
des officiers restés en Égypte ne pouvait remplacer. Avec Kléber,
l'Égypte était perdue pour la France! Menou, qui lui succéda par
ancienneté d'âge, était partisan ardent de l'expédition; mais, malgré
son zèle, il était tout à fait au-dessous d'une telle tâche. Un seul
homme pouvait égaler Kléber, le surpasser même dans le gouvernement de
l'Égypte, c'était celui qui trois mois auparavant s'était embarqué
dans le port d'Alexandrie pour se rendre en Italie, et qui tombait à
Marengo, le même jour, presque au même instant, où Kléber succombait
au Kaire: c'était Desaix! Tous deux étaient morts le 14 juin 1800,
pour l'accomplissement des vastes desseins du général Bonaparte.
Singulière destinée de ces deux hommes, toujours placés à côté l'un de
l'autre pendant leur vie, rapprochés encore au jour de leur mort, et
pourtant si différents par tous les traits de l'âme et du corps!

[En marge: Caractère de ces deux généraux.]

Kléber était le plus bel homme de l'armée. Sa grande taille, sa noble
figure où respirait toute la fierté de son âme, sa bravoure à la fois
audacieuse et calme, son intelligence prompte et sûre, en faisaient
sur les champs de bataille le plus imposant des capitaines. Son esprit
était brillant, original, mais inculte. Il lisait sans cesse et
exclusivement Plutarque et Quinte-Curce: il y cherchait l'aliment des
grandes âmes, l'histoire des héros de l'antiquité. Il était
capricieux, indocile et frondeur. On avait dit de lui qu'il ne voulait
ni commander ni obéir, et c'était vrai. Il obéit sous le général
Bonaparte, mais en murmurant: il commanda quelquefois, mais sous le
nom d'autrui, sous le général Jourdan, par exemple, prenant par une
sorte d'inspiration le commandement au milieu du feu, l'exerçant en
homme de guerre supérieur, et, après la victoire, rentrant dans son
rôle de lieutenant, qu'il préférait à tout autre. Kléber était
licencieux dans ses moeurs et son langage, mais intègre, désintéressé,
comme on l'était alors; car la conquête du monde n'avait pas encore
corrompu les caractères.

Desaix était presque en tout le contraire. Simple, timide, même un peu
gauche, la figure toujours cachée sous une ample chevelure, il
n'avait point l'extérieur militaire. Mais, héroïque au feu, bon avec
les soldats, modeste avec ses camarades, généreux avec les vaincus, il
était adoré de l'armée et des peuples conquis par nos armes. Son
esprit solide et profondément cultivé, son intelligence de la guerre,
son application à ses devoirs, son désintéressement, en faisaient un
modèle accompli de toutes les vertus guerrières; et tandis que Kléber,
indocile, insoumis, ne pouvait supporter aucun commandement, Desaix
était obéissant comme s'il n'avait pas su commander. Sous des dehors
sauvages, il cachait une âme vive et très-susceptible d'exaltation.
Quoique élevé à la sévère école de l'armée du Rhin, il s'était
enthousiasmé pour les campagnes d'Italie, et avait voulu voir de ses
yeux les champs de bataille de Castiglione, d'Arcole et de Rivoli. Il
parcourait ces champs, théâtres d'une immortelle gloire, lorsqu'il
rencontra, sans le chercher, le général en chef de l'armée d'Italie,
et se prit pour lui d'un attachement passionné. Quel plus bel hommage
que l'amitié d'un tel homme? Le général Bonaparte en fut vivement
touché. Il estimait Kléber pour ses grandes qualités militaires, mais
ne plaçait personne, ni pour les talents, ni pour le caractère, à côté
de Desaix. Il l'aimait d'ailleurs: entouré de compagnons d'armes qui
ne lui avaient point encore pardonné son élévation, tout en affectant
pour lui une soumission empressée, il chérissait dans Desaix un
dévouement pur, désintéressé, fondé sur une admiration profonde.
Toutefois, gardant pour lui seul le secret de ses préférences,
feignant d'ignorer les fautes de Kléber, il traita pareillement
Kléber et Desaix, et voulut, comme on le verra bientôt, confondre dans
les mêmes honneurs deux hommes que la fortune avait confondus dans une
même destinée.

Du reste, tout demeura tranquille en Égypte après la mort de Kléber.
Le général Menou, dès qu'il eut pris le commandement, se hâta de faire
partir d'Alexandrie le bâtiment _l'Osiris_, pour annoncer en France le
bon état présent de la colonie, et la fin déplorable de son second
fondateur.


FIN DU LIVRE CINQUIÈME.




LIVRE SIXIÈME.

ARMISTICE.

     Vastes préparatifs pour secourir l'armée d'Égypte,--Arrivée de M.
     de Saint-Julien à Paris.--Impatience du cabinet français de
     traiter avec lui.--Malgré l'insuffisance des pouvoirs de M. de
     Saint-Julien, M. de Talleyrand l'entraîne à signer des articles
     préliminaires de paix.--M. de Saint-Julien signe, et part avec
     Duroc pour Vienne.--État de la Prusse et de la Russie.--Démarche
     adroite du Premier Consul à l'égard de l'empereur Paul.--Il lui
     renvoie six mille prisonniers russes sans rançon, et lui offre
     l'île de Malte.--Enthousiasme de Paul 1er pour le général
     Bonaparte, et mission donnée à M. de Sprengporten pour
     Paris.--Nouvelle ligue des neutres.--Les quatre grandes questions
     du droit maritime.--Rapprochement avec le Saint-Siége.--La cour
     d'Espagne, et son intimité avec le Premier Consul.--État
     intérieur de cette cour.--Envoi du général Berthier à Madrid.--Ce
     représentant du Premier Consul négocie un traité avec Charles IV,
     tendant à donner la Toscane à la maison de Parme, et la Louisiane
     à la France.--Érection du royaume d'Étrurie.--La France reprend
     faveur auprès des puissances de l'Europe.--Arrivée de M. de
     Saint-Julien à Vienne.--Étonnement de sa cour à la nouvelle des
     articles préliminaires signés sans pouvoirs.--Embarras du cabinet
     de Vienne, qui s'était engagé à ne pas traiter sans
     l'Angleterre.--Désaveu de M. de Saint-Julien.--Essai d'une
     négociation commune, comprenant l'Angleterre et l'Autriche.--Le
     Premier Consul, pour admettre l'Angleterre dans la négociation,
     exige un armistice naval, qui lui permette de secourir
     l'Égypte.--L'Angleterre refuse, non pas de traiter, mais
     d'accorder l'armistice proposé.--Le Premier Consul veut alors une
     négociation directe et immédiate avec l'Autriche, ou la reprise
     des hostilités.--Manière dont il a profité de la suspension
     d'armes pour mettre les armées françaises sur un pied
     formidable.--Effroi de l'Autriche, et remise des places de
     Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt, pour obtenir une prolongation
     d'armistice continental.--Convention de Hohenlinden, accordant
     une nouvelle suspension d'armes de quarante-cinq
     jours.--Désignation de M. de Cobentzel pour se rendre au congrès
     de Lunéville.--Fête du 1er vendémiaire.--Translation du corps de
     Turenne aux Invalides.--Le Premier Consul profite du temps que
     lui laisse l'interruption des hostilités, pour s'occuper de
     l'administration intérieure.--Succès de ses mesures
     financières.--Prospérité de la Banque de France.--Payement des
     rentiers en argent.--Réparation des routes.--Rentrée des
     prêtres.--Difficultés pour la célébration du dimanche et du
     décadi.--Nouvelle mesure à l'égard des émigrés.--État des
     partis.--Leurs dispositions envers le Premier Consul.--Les
     révolutionnaires et les royalistes.--Conduite du gouvernement à
     leur égard.--Influences en sens contraires auprès du Premier
     Consul.--Rôle que jouent auprès de lui MM. Fouché, de Talleyrand
     et Cambacérès.--Famille Bonaparte.--Lettres de Louis XVIII au
     Premier Consul, et réponse faite à ce prince.--Complot de
     Ceracchi et Aréna.--Agitation des esprits en apprenant ce
     complot.--Les amis imprudents du Premier Consul veulent en
     profiter pour l'élever trop tôt au pouvoir suprême.--Pamphlet
     écrit dans ce sens par M. de Fontanes.--Obligation où l'on est de
     désavouer ce pamphlet.--Lucien Bonaparte, privé du ministère de
     l'intérieur, est envoyé en Espagne.


[En marge: Juillet 1800.]

[En marge: Le cabinet britannique revient sur ses premiers ordres, et
accepte la convention d'El-Arisch.]

Tandis que le navire _l'Osiris_ portait en Europe la nouvelle de ce
qui s'était passé sur les bords du Nil, il partait des ports
d'Angleterre des ordres tout contraires à ceux qui avaient été
expédiés auparavant. Les observations de sir Sidney Smith venaient
d'être accueillies à Londres. On avait craint de désavouer un officier
anglais qui s'était présenté comme investi de pouvoirs de son
gouvernement; on avait surtout reconnu la fausseté des dépêches
interceptées, et mieux apprécié la difficulté d'arracher l'Égypte à
l'armée française. On avait donc ratifié la convention d'El-Arisch, et
invité lord Keith à la faire exécuter. Mais il n'était plus temps,
comme on vient de le voir; la convention était dans le moment déchirée
l'épée à la main, et les Français, rétablis dans la possession de
l'Égypte, ne voulaient plus l'abandonner. Les ministres anglais
devaient recueillir de leur conduite si légère, des regrets amers, et
de violentes attaques dans le parlement.

[En marge: Regrets que la mort de Kléber fait éprouver au Premier
Consul.]

Le Premier Consul, de son côté, apprit avec joie la consolidation de
sa conquête. Malheureusement la nouvelle de la mort de Kléber lui
arrivait presque en même temps que la nouvelle de ses exploits. Ses
regrets furent vifs et sincères. Il dissimulait rarement, et tout au
plus quand il y était forcé par un devoir ou par un grand intérêt,
mais toujours avec effort, parce que la vivacité de son humeur lui
rendait la dissimulation difficile. Mais dans le cercle étroit de sa
famille et de ses conseillers, il ne déguisait rien; il montrait ses
affections, ses haines avec une extrême véhémence. C'est dans cette
intimité qu'il laissa voir le profond chagrin que lui causait la mort
de Kléber. Il ne regrettait point en lui, comme en Desaix, un ami; il
regrettait un grand général, un chef habile, plus capable que personne
d'assurer l'établissement des Français en Égypte; établissement qu'il
regardait comme son plus bel ouvrage, mais que le succès définitif
pouvait seul convertir, de tentative brillante, en entreprise grande
et solide.

[En marge: Les agents royalistes répandent que le Premier Consul a
fait assassiner Kléber et Desaix.]

Le temps, semblable à un fleuve qui emporte tout ce que les hommes
jettent dans ses eaux rapides, le temps a emporté les odieux
mensonges, imaginés alors par la haine des partis. Cependant il en est
un qu'il est instructif de citer ici, quoiqu'il soit profondément
oublié. Les agents royalistes répandirent, et les journaux anglais
répétèrent, que Desaix et Kléber, faisant ombrage au Premier Consul,
avaient été assassinés par ses ordres, l'un à Marengo, l'autre au
Kaire. Il ne manqua pas de misérables et d'imbéciles pour le croire,
et aujourd'hui on est presque honteux de rappeler de telles
suppositions. Ceux qui font ces inventions infâmes devraient
quelquefois se placer en présence de l'avenir, et rougir en songeant
au démenti que le temps leur prépare.

[En marge: Préparatifs maritimes pour porter des secours en Égypte.]

Le Premier Consul avait déjà donné des ordres pressants aux flottes de
Brest et de Rochefort, afin qu'elles se préparassent à passer dans la
Méditerranée. Bien que nos finances fussent dans un état beaucoup
meilleur, cependant, obligé à faire de grands efforts sur terre, le
Premier Consul ne pouvait pas faire sur mer tous ceux qu'il aurait
jugés utiles. Toutefois il ne négligea rien pour mettre la grande
flotte de Brest en mesure de sortir. Il sollicita de la cour d'Espagne
les ordres nécessaires pour que les amiraux Gravina et Mazzaredo,
commandant la division espagnole, concourussent aux mouvements de la
division française. En réunissant les escadres des deux nations
bloquées dans Brest depuis un an, on pouvait mettre en ligne quarante
vaisseaux de haut bord. Le Premier Consul voulait que, profitant de la
sortie de cette immense force navale, les vaisseaux français
disponibles à Lorient, à Rochefort, à Toulon, les vaisseaux espagnols
disponibles au Ferrol, à Cadix, à Carthagène, se joignissent à la
flotte combinée pour en augmenter la puissance. Ces divers mouvements
devaient être dirigés de manière à tromper les Anglais, à les jeter
dans une grande perplexité, et, pendant ce temps, l'amiral Ganteaume,
prenant avec lui les bâtiments qui marchaient le mieux, devait se
dérober, et porter en Égypte six mille hommes d'élite, de nombreux
ouvriers, et un immense matériel.

[En marge: Moyens employés pour communiquer continuellement avec
l'Égypte.]

L'Espagne se prêtait volontiers à cette combinaison, qui avait au
moins l'avantage de ramener dans la Méditerranée, et par suite dans
ses ports, l'escadre de Gravina, inutilement renfermée dans la rade de
Brest. Mais elle ne voyait d'objection à ce projet que dans le mauvais
état des deux flottes, et dans leur profond dénûment. Le Premier
Consul fit de son mieux pour lever cette objection, et bientôt les
vaisseaux des deux nations se trouvèrent pourvus du nécessaire. En
attendant il voulait que, tous les cinq ou six jours, l'armée d'Égypte
eût de ses nouvelles. Il donna des ordres pour que de tous les Ports
de la Méditerranée, l'Espagne et l'Italie comprises, on fît partir des
bricks, des avisos, de simples bâtiments marchands, portant des
boulets, des bombes, du plomb, de la poudre, des fusils, des sabres,
du bois de charronnage, des médicaments, du quina, des grains, des
vins, tout ce qui manquait enfin à l'Égypte. Il ordonna de plus que
chacun de ces petits bâtiments portât quelques ouvriers, maçons ou
forgerons, quelques canonniers et quelques cavaliers d'élite. Il en
fit noliser à Carthagène, Barcelone, Port-Vendre, Marseille, Toulon,
Antibes, Savone, Gênes, Bastia, Saint-Florent, etc. Il traita même
avec des négociants algériens, pour faire expédier en Égypte des
cargaisons de vin dont l'armée était privée. Par son ordre une troupe
de comédiens fut réunie, un matériel théâtral fut préparé, et le tout
devait être envoyé à Alexandrie. Des abonnements furent pris aux
meilleurs journaux de Paris, pour le compte des principaux officiers
de l'armée, afin de les tenir au courant de ce qui se passait en
Europe. On ne négligea rien, en un mot[1], de ce qui pouvait soutenir
le moral de nos soldats exilés, et les mettre en communication
continuelle avec la mère-patrie.

         [Note 1: Tout cela est extrait de la nombreuse correspondance
         du Premier Consul avec les départements de la guerre et de la
         marine.]

Sans doute plusieurs de ces bâtiments étaient exposés à être pris,
mais le plus grand nombre avaient chance d'arriver, et arrivèrent en
effet, car la vaste côte du Delta ne pouvait être exactement fermée.
Le même succès n'attendait pas les efforts tentés pour approvisionner
Malte, que les Anglais tenaient rigoureusement bloquée. Ils
attachaient un prix immense à s'emparer de ce second Gibraltar; ils
savaient que le blocus pouvait avoir ici un effet certain, car Malte
est un rocher qui ne s'alimente que par la mer, tandis que l'Égypte
est un vaste royaume qui nourrit même ses voisins. Ils apportaient
donc une grande constance à investir la place, et à lui faire sentir
les horreurs de la famine. Le brave général Vaubois, disposant d'une
garnison de quatre mille hommes, ne craignait pas leurs attaques; mais
il voyait diminuer d'heure en heure les provisions destinées à faire
vivre ses soldats, et ne recevait malheureusement pas des ports de la
Corse des ressources suffisantes pour remplacer ce qui était consommé
chaque jour.

[En marge: Le commandement de l'armée d'Égypte conservé à Menou.]

Le Premier Consul s'occupa beaucoup aussi de choisir un chef capable
de commander l'armée d'Égypte. La perte de Kléber était désolante,
surtout en considération de ceux qui pouvaient être appelés à le
remplacer. Si Desaix était demeuré en Égypte, le mal eût été
facilement réparé. Mais Desaix était revenu, et mort. Ceux qui
restaient n'étaient pas dignes d'un tel commandement, Reynier était un
bon officier, élevé à l'école de l'armée du Rhin, savant, expérimenté,
mais froid, irrésolu, sans ascendant sur les troupes. Menou était
très-instruit, brave de sa personne, enthousiaste de l'expédition,
mais incapable de diriger une armée, et frappé de ridicule, parce
qu'il avait épousé une femme turque, et s'était fait mahométan
lui-même. Il se faisait appeler Abdallah Menou, ce qui égayait les
soldats, et diminuait beaucoup le respect dont un commandant en chef a
besoin d'être entouré. Le général Lanusse, brave, intelligent, plein
d'une chaleur qu'il savait communiquer aux autres, paraissait au
Premier Consul mériter la préférence, quoiqu'il manquât de prudence.
Mais le général Menou avait pris le commandement par ancienneté d'âge.
Il était difficile de faire arriver en Égypte un ordre avec certitude;
les Anglais pouvaient intercepter cet ordre, et, sans le communiquer
textuellement, en faire soupçonner le contenu, de manière à rendre le
commandement incertain, à diviser les généraux, et à troubler la
colonie. Il laissa donc les choses dans le même état, et confirma
Menou, ne le croyant pas d'ailleurs aussi profondément incapable qu'il
l'était véritablement.

[En marge: Suite des événements en Europe.]

Il faut maintenant revenir en Europe, pour assister à ce qui se
passait sur ce théâtre des grands événements du monde. La lettre que
le Premier Consul avait adressée de Marengo même à l'empereur
d'Allemagne, lui était parvenue avec la nouvelle de la bataille
perdue. On sentit alors à Vienne les fautes qu'on avait commises, en
repoussant les offres du Premier Consul au commencement de l'hiver, en
s'obstinant à supposer la France épuisée et incapable de continuer la
guerre, en refusant de croire à l'armée de réserve, en poussant
aveuglément M. de Mélas dans les gorges de l'Apennin. L'autorité de M.
de Thugut en fut considérablement affaiblie, car c'était à lui seul
qu'on imputait toutes ces erreurs de conduite et de prévoyance.
Cependant à ces fautes, déjà si graves, on venait d'en ajouter une non
moins grave, celle de se lier plus étroitement encore avec les
Anglais, sous l'impression du désastre de Marengo. Jusqu'ici le
cabinet de Vienne n'avait pas voulu accepter leurs subsides, mais il
crut devoir se donner sur-le-champ le moyen de réparer les pertes de
cette campagne soit pour être en mesure de traiter plus
avantageusement avec la France, soit pour être en mesure de lutter de
nouveau contre elle, si ses prétentions étaient trop grandes. Il
accepta donc 2 millions et demi de livres sterling (62 millions de
francs). En retour de ce subside il prit l'engagement de ne pas faire
la paix avec la France avant le mois de février suivant, à moins
toutefois que la paix ne fût commune à l'Angleterre et à l'Autriche.
Ce traité fut signé le 20 juin, le jour même où arrivait à Vienne la
nouvelle des événements d'Italie. L'Autriche se liait donc au sort de
l'Angleterre pour sept mois encore; mais elle espérait passer l'été en
négociations, et gagner l'hiver avant que les hostilités pussent
recommencer. Du reste, le cabinet impérial était résigné à la paix; il
voulait seulement la négocier en commun avec l'Angleterre, et surtout
ne pas faire de trop grands sacrifices en Italie. À cette condition,
il ne demandait pas mieux que de la conclure.

[En marge: Envoi de M. de Saint-Julien à Paris.]

[En marge: Nature de sa mission.]

L'empereur employa, pour porter sa réponse à la lettre du Premier
Consul, le même officier qui lui avait apporté cette lettre,
c'est-à-dire M. de Saint-Julien, auquel il accordait beaucoup de
confiance. La réponse cette fois était directe, et personnellement
adressée au général Bonaparte. Elle contenait la ratification du double
armistice signé en Allemagne et en Italie, et l'invitation de
s'expliquer confidentiellement, et en toute franchise, sur les bases de
la future négociation. M. de Saint-Julien avait pour mission spéciale de
sonder le Premier Consul sur les conditions que la France voudrait
mettre à la paix, et, de son côté, d'en dire assez sur les intentions de
l'empereur, pour que le cabinet français fût amené à manifester les
siennes. La lettre dont M. de Saint-Julien était porteur, pleine de
protestations flatteuses et pacifiques, renfermait un passage dans
lequel l'objet de sa mission était clairement spécifié: «J'écris à mes
généraux, disait Sa Majesté impériale, pour confirmer les deux
armistices et en régler le détail. Quant au surplus, je vous ai envoyé
le général-major de mes armées, comte de Saint-Julien: il est pourvu de
mes instructions, et chargé de vous faire observer combien il est
essentiel de n'en venir à des négociations publiques, propres à livrer
prématurément tant de peuples à des espérances peut-être illusoires,
qu'après avoir connu d'une manière au moins générale, si les bases que
vous voulez proposer pour la paix sont telles qu'on puisse se flatter
d'arriver à ce but désirable.

                                        Vienne, 5 juillet 1800.»

L'empereur laissait entrevoir, vers la fin de cette lettre, les
engagements qui le liaient à l'Angleterre, et qui lui faisaient
désirer une paix commune à toutes les puissances belligérantes.

[En marge: Arrivée de M. de Saint-Julien à Paris.]

M. de Saint-Julien arriva le 21 juillet à Paris (2 thermidor an VIII),
et fut accueilli avec beaucoup d'empressement. C'était le premier
envoyé de l'empereur qu'on eût vu depuis long-temps en France. On
fêtait en lui le représentant d'un grand souverain, et un messager de
paix. Nous avons déjà dit quel vif désir le Premier Consul éprouvait
de mettre fin à la guerre. Personne ne lui contestait la gloire des
combats; il en désirait aujourd'hui une autre, moins éclatante, mais
plus nouvelle, et actuellement plus profitable à son autorité, celle
de pacifier la France et l'Europe. Dans cette âme ardente, les désirs
étaient des passions. Il recherchait alors la paix, comme depuis on
lui a vu rechercher la guerre. M. de Talleyrand ne la désirait pas
moins, parce que déjà il aimait à se donner ostensiblement, auprès du
Premier Consul, le rôle de modérateur. C'était un excellent rôle à
jouer, surtout plus tard; mais maintenant pousser le Premier Consul à
la paix, c'était ajouter une impatience à une autre, et compromettre
le résultat en voulant trop le hâter.

[En marge: Conférences entre M. de Talleyrand et M. de Saint-Julien.]

[En marge: M. de Saint-Julien consent à signer des préliminaires de
paix.]

Le lendemain même de son arrivée, 22 juillet (3 thermidor), M. de
Saint-Julien fut invité à une conférence chez le ministre des
relations extérieures. On s'entretint du désir réciproque de terminer
la guerre, et de la meilleure manière d'y réussir. M. de Saint-Julien
écouta tout ce qu'on lui dit sur les conditions auxquelles la paix
pouvait être conclue, et, de son côté, fit à peu près connaître tout
ce que souhaitait l'empereur. M. de Talleyrand se pressa trop d'en
conclure que M. de Saint-Julien avait des instructions secrètes et
suffisantes pour traiter, et lui proposa de ne pas se borner à une
simple conversation, mais de rédiger en commun des articles
préliminaires de paix. M. de Saint-Julien, qui n'était pas autorisé à
se permettre une démarche aussi grave, car les engagements de
l'Autriche envers l'Angleterre s'y opposaient absolument, M. de
Saint-Julien objecta qu'il n'avait aucun pouvoir pour concourir à un
traité. M. de Talleyrand lui répondit que la lettre de l'empereur
l'autorisait complètement, et que, s'il voulait convenir de quelques
articles préliminaires, et les signer, sauf ratification ultérieure,
le cabinet français, sur la simple lettre de l'empereur, le
considérerait comme suffisamment accrédité. M. de Saint-Julien, voué à
l'état militaire, n'ayant aucune expérience des usages diplomatiques,
eut la simplicité d'avouer à M. de Talleyrand son embarras, son
ignorance des formes, et lui demanda ce qu'il ferait à sa place. Je
signerais, répondit M. de Talleyrand.--Eh bien, soit, reprit M. de
Saint-Julien, je signerai des articles préliminaires, qui n'auront de
valeur qu'après la ratification de mon souverain.--Cela ne fait pas
doute, répliqua M. de Talleyrand; il n'y a d'engagement valable entre
nations que ceux qui ont été ratifiés.

[En marge: Conditions de ces préliminaires.]

Cette étrange manière de se communiquer ses pouvoirs est consignée
tout au long dans le protocole, encore existant, de cette négociation.
On se vit tous les jours, les 23, 24, 27, 28 juillet (4, 5, 8, 9
thermidor an VIII). On discuta tous les sujets importants sur lesquels
les deux nations avaient à s'entendre. Le traité de Campo-Formio fut
adopté pour base, sauf quelques modifications. Ainsi, l'empereur
abandonnait à la République la limite du Rhin, depuis le point où ce
fleuve sort du territoire suisse, jusqu'à celui où il entre sur le
territoire batave. À propos de cet article, M. de Saint-Julien
demanda, et obtint un changement de rédaction. Il voulut que ces
expressions: _L'empereur concède la ligne du Rhin_, fussent changées
en celles-ci: _L'empereur ne s'oppose point à ce que la République
française conserve les limites du Rhin._ Cette manière de s'exprimer
avait pour but de répondre aux reproches du corps germanique, qui
avait accusé l'empereur de livrer à la France le territoire de la
confédération. Il fut convenu que la France ne conserverait aucune des
positions fortifiées qui avaient action sur la rive droite (Kehl,
Cassel, Ehrenbreitstein), que les ouvrages en seraient rasés, mais
qu'en retour l'Allemagne ne pourrait élever aucun retranchement, ni en
terre ni en maçonnerie, à la distance de trois lieues du fleuve.

Voilà pour ce qui concernait les limites de la France avec
l'Allemagne. Il restait à régler ce qui concernait les limites de
l'Autriche avec l'Italie. Le cinquième article secret de Campo-Formio
avait stipulé que l'Autriche recevrait en Allemagne une indemnité pour
certaines seigneuries qu'elle abandonnait sur la rive gauche du Rhin,
indépendamment des Pays-Bas, dont elle avait fait depuis long-temps le
sacrifice à la France. L'évêché de Salzbourg devait composer cette
indemnité. L'empereur aurait mieux aimé qu'on l'indemnisât en Italie;
car les acquisitions qu'il faisait en Allemagne, surtout dans les
principautés ecclésiastiques, étaient à peine des acquisitions
nouvelles, la cour de Vienne ayant déjà dans ces principautés une
influence et des priviléges qui équivalaient presque à une
souveraineté directe. Au contraire, les acquisitions qu'il obtenait en
Italie avaient l'avantage de lui donner des pays qu'il ne possédait
encore à aucun degré, et surtout d'étendre sa frontière et son
influence dans une contrée, objet constant de l'ambition de sa
famille. Par ces mêmes motifs, la France devait préférer que
l'Autriche s'agrandît en Allemagne plutôt qu'en Italie. Cependant ce
dernier point fut concédé. Le traité de Campo-Formio rejetait
l'Autriche sur l'Adige, et attribuait à la République Cisalpine le
Mincio et la célèbre place de Mantoue. La prétention de l'Autriche,
cette fois, était d'obtenir le Mincio, Mantoue, plus les Légations,
ce qui était exorbitant. Le Premier Consul allait bien jusqu'à lui
accorder le Mincio et Mantoue, mais il ne voulait à aucun prix lui
céder les Légations. Il consentait tout au plus à les donner au
grand-duc de Toscane, à condition qu'en retour la Toscane passerait au
grand-duc de Parme, et le duché de Parme à la Cisalpine. Le grand-duc
de Parme eût considérablement gagné à cet échange, ce qui était une
satisfaction accordée à l'Espagne, dans des vues que nous ferons
connaître plus tard.

M. de Saint-Julien répondait que, sur ce dernier point, son souverain
n'était pas préparé à émettre un avis définitif; que ces translations
de maisons souveraines d'un pays dans un autre, étaient peu conformes
à sa politique; que c'était par conséquent un objet à régler plus
tard. Pour éluder la difficulté, on se contenta de dire dans les
articles préliminaires que l'Autriche recevrait en Italie les
indemnités territoriales qui lui étaient précédemment accordées en
Allemagne.

L'officier autrichien, métamorphosé ainsi en plénipotentiaire,
témoigna au nom de son souverain beaucoup d'intérêt pour
l'indépendance de la Suisse, mais fort peu pour celle du Piémont, et
parut insinuer que la France pourrait se payer en Piémont de ce
qu'elle abandonnerait à la maison d'Autriche en Lombardie.

On s'en tint donc à ces conditions fort générales: limites du Rhin
pour la France, avec la démolition de Kehl, Cassel, Ehrenbreitstein;
indemnités particulières de l'Autriche prises en Italie, au lieu de
l'être en Allemagne; ce qui signifiait que l'Autriche ne serait pas
réduite à la limite de l'Adige. Mais, il faut le dire, outre ce qu'il
y avait de vain à traiter avec un plénipotentiaire sans pouvoirs, il y
avait quelque chose de plus vain encore, c'était de tenir pour
articles préliminaires de paix, des articles où la seule question
contestable, la seule pour laquelle l'empereur fît la guerre, la
frontière de l'Autriche en Italie, n'était pas même résolue d'une
manière générale; car, pour la frontière du Rhin, il y avait
long-temps que personne ne songeait plus sérieusement à nous la
contester.

On ajouta aux articles précédents quelques dispositions accessoires:
on convint, par exemple, qu'un congrès serait réuni sur-le-champ; que,
pendant la durée de ce congrès, les hostilités seraient suspendues,
les levées en masse qui se faisaient en Toscane licenciées, les
débarquements anglais dont on menaçait l'Italie, ajournés.

[En marge: Signature des préliminaires par MM. de Saint-Julien et de
Talleyrand.]

M. de Saint-Julien, que le désir de jouer un rôle considérable
entraînait au delà de toutes les bornes raisonnables, avait de temps
en temps des scrupules sur l'étrange hardiesse qu'il se permettait.
Mais, pour le rassurer, M. de Talleyrand consentit à promettre, sur sa
parole d'honneur, que ces articles préliminaires resteraient secrets,
et qu'ils ne seraient considérés comme ayant une valeur quelconque
qu'après la ratification de l'empereur. Le 28 juillet 1800 (9
thermidor an VIII), ces fameux articles préliminaires furent signés à
l'hôtel des affaires étrangères, à la grande joie de M. de Talleyrand,
qui, en voyant M. de Saint-Julien si préparé sur toutes les
questions, croyait sérieusement que cet officier avait des
instructions secrètes pour traiter. Cependant il n'en était rien, et
M. de Saint-Julien n'était si bien informé que parce qu'on avait
voulu, à Vienne, le mettre en mesure de provoquer et de recevoir les
confidences du Premier Consul, relativement aux conditions de la paix
future. Le ministre français n'avait pas su pénétrer cette
circonstance, et, par le désir de signer un acte qui ressemblât à un
traité, avait commis une erreur grave.

Le Premier Consul, ne s'occupant pas des formes observées par les deux
négociateurs, et s'en reposant à cet égard sur M. de Talleyrand, ne
songeait, lui, qu'à une chose, c'était à faire expliquer l'Autriche,
pour savoir si elle voulait la paix, et à la lui arracher par une
nouvelle campagne, si elle ne paraissait pas la vouloir. Mais pour
cela il eût mieux valu la sommer de s'expliquer dans un délai donné,
que d'entrer dans une négociation illusoire et puérile, à la suite de
laquelle la dignité des deux nations allait se trouver compromise, et
leur rapprochement devenir plus difficile.

[En marge: Duroc accompagne M. de Saint-Julien à Vienne.]

[En marge: Instructions dont il est porteur.]

M. de Saint-Julien ne crut pas devoir attendre à Paris la réponse de
l'empereur, ainsi qu'on l'y engageait; il désira porter lui-même les
préliminaires à Vienne, sans doute pour expliquer à son maître les
motifs de son étrange conduite. Il partit de Paris le 30 juillet (11
thermidor), accompagné de Duroc, que le Premier Consul envoyait en
Autriche, comme il l'avait déjà envoyé en Prusse, pour y voir la cour
de près, et lui donner une idée avantageuse de la modération et de la
politique du nouveau gouvernement. Duroc, ainsi que nous l'avons dit
ailleurs, méritait, par son bon sens et son excellente tenue, les
missions de ce genre. Le Premier Consul lui avait d'ailleurs donné par
écrit des instructions, où tout était prévu avec une attention
minutieuse. D'abord, à chaque circonstance qui ferait présumer les
intentions de l'Autriche par rapport aux préliminaires, Duroc devait
sur l'heure même envoyer un courrier à Paris. Jusqu'à la ratification,
il lui était recommandé de garder un silence absolu, et de paraître
ignorer sur toutes choses les intentions du Premier Consul. Si la
ratification était accordée, il était autorisé à dire d'une manière
positive que la paix pouvait être signée en vingt-quatre heures, si on
la voulait sincèrement. Il devait sous diverses formes faire savoir
que si l'Autriche se contentait du Mincio, de la Fossa-Maestra et du
Pô, ce qui était la ligne tracée par la convention d'Alexandrie; que
si, de plus, elle admettait la translation du duc de Parme en Toscane,
du duc de Toscane dans les Légations, il n'y avait aucun obstacle à
une conclusion immédiate. Ces instructions contenaient ensuite des
règles de langage pour tous les sujets que la conversation pouvait
faire naître. Il était défendu à Duroc de se prêter à aucune
plaisanterie contre la Prusse et la Russie, alors peu aimées à Vienne,
parce qu'elles étaient hors de la coalition. Il lui était recommandé
de garder une grande réserve à l'égard de l'empereur Paul, dont le
caractère était dans toutes les cours un sujet de railleries; il
devait dire beaucoup de bien du roi de Prusse, visiter le grand-duc de
Toscane, ne laisser voir aucune des passions que la Révolution avait
excitées, ni dans un sens ni dans un autre. Royalistes ou Jacobins,
tout cela devait être présenté par lui comme aussi vieux en France que
les Guelfes et les Gibelins en Italie. Il lui était prescrit en
particulier de ne montrer aucune haine à l'égard des émigrés, excepté
toutefois à l'égard de ceux qui avaient porté les armes contre la
République. Il avait ordre de dire en toute occasion que la France
était le pays de l'Europe le plus attaché à son gouvernement, parce
que c'était celui de tous les pays où les circonstances avaient fourni
au gouvernement l'occasion de faire le plus de bien. Il devait enfin
présenter le Premier Consul comme n'ayant point de préjugés, ni ceux
d'autrefois, ni ceux d'aujourd'hui, comme indifférent aux attaques de
la presse anglaise, car il ne savait pas l'anglais.

Duroc partit avec M. de Saint-Julien, et, bien que le secret des
préliminaires eût été gardé, cependant les nombreuses conférences de
l'envoyé de l'empereur avec M. de Talleyrand avaient été remarquées de
tout le monde, et on disait tout haut qu'il était porteur des
conditions de la paix.

Nos prodigieux succès en Italie et en Allemagne avaient dû
naturellement exercer une influence considérable, non-seulement sur
l'Autriche, mais sur toutes les cours de l'Europe, amies ou ennemies.

[En marge: Effet de nos succès militaires sur les cours de l'Europe.]

[En marge: La Prusse.]

À la nouvelle de la bataille de Marengo, la Prusse, toujours neutre
par système, mais bienveillante pour nous en proportion des
événements, la Prusse avait témoigné au Premier Consul une vive
admiration, et n'avait plus dit, à partir de ce moment, une seule
parole qui pût laisser un doute sur l'attribution à la France de la
ligne du Rhin tout entière. Il ne s'agissait plus, suivant elle, que
d'être juste dans la répartition des indemnités dues à tous ceux qui
perdaient des territoires à la rive gauche du Rhin, et sage dans le
règlement des limites générales des grands États. Elle ajoutait même
qu'il convenait d'être ferme envers l'Autriche, et de réprimer son
insatiable ambition. Tel était le langage qu'on tenait tous les jours
à notre ambassadeur à Berlin.

[En marge: La Russie.]

M. d'Haugwitz, et surtout le roi Frédéric-Guillaume, dont la
bienveillance était sincère, informaient journellement le général
Beurnonville des progrès rapides que le Premier Consul faisait dans
l'esprit de Paul Ier. Comme on l'a déjà vu, ce prince, mobile et
enthousiaste, passait depuis quelques mois, d'une passion
chevaleresque contre la Révolution française à une admiration sans
bornes pour l'homme qui représentait aujourd'hui cette révolution. Il
en était venu à une véritable haine pour l'Autriche et pour
l'Angleterre. Bien qu'on eût obtenu de ce changement de dispositions
un premier résultat, fort important, celui de l'immobilité des Russes
sur la Vistule, cependant le Premier Consul aspirait à mieux encore.
Il voulait entrer en rapports directs avec l'empereur Paul, et il
soupçonnait la Prusse de prolonger cet état équivoque, pour rester
l'unique intermédiaire de nos relations avec la plus puissante des
cours du Nord.

[En marge: Le Premier Consul imagine de rendre à Paul Ier les
prisonniers russes sans rançon.]

Il imagina un moyen qui obtint un succès complet. Il restait en France
six ou sept mille Russes, pris l'année dernière, et n'ayant pu être
échangés, parce que la Russie n'avait point de prisonniers à nous
rendre. Le Premier Consul avait proposé à l'Angleterre et à
l'Autriche, qui détenaient en leurs mains un certain nombre de nos
soldats et de nos marins, d'échanger ces Russes contre pareil nombre
de Français. Toutes deux certainement devaient à la Russie un tel
procédé, car les Russes n'avaient encouru la captivité qu'en servant
les desseins de la politique anglaise et autrichienne. La proposition
fut pourtant refusée. Sur-le-champ, le Premier Consul eut l'heureuse
idée de rendre sans condition à Paul Ier les prisonniers que nous
avions. C'était un acte de générosité habile, et peu onéreux pour la
France, qui n'avait rien à faire de ces prisonniers, dès qu'ils ne
pouvaient plus lui procurer des Français en échange. Le Premier Consul
accompagna cet acte des procédés les plus propres à toucher le coeur
impressionnable de l'empereur Paul. Il fit armer et habiller les
Russes aux couleurs de leur souverain; il leur rendit même leurs
officiers, leurs drapeaux et leurs armes. Il écrivit ensuite une
lettre au comte de Panin, ministre des affaires étrangères à
Pétersbourg, pour lui dire que l'Autriche et l'Angleterre, n'ayant pas
voulu procurer leur liberté aux soldats du czar, qui étaient devenus
prisonniers en servant la cause de ces puissances, le Premier Consul
ne voulait pas détenir indéfiniment ces braves gens, et qu'il les
renvoyait sans condition à l'empereur; que c'était de sa part un
témoignage de considération pour l'armée russe, armée que les Français
avaient appris à connaître et à estimer sur les champs de bataille.

[En marge: Le Premier Consul offre l'île de Malte à l'empereur Paul.]

On employa, pour faire arriver cette lettre, la voie de Hambourg. Elle
fut transmise par M. de Bourgoing, notre ministre en Danemark, à M. de
Muraview, ministre de Russie à Hambourg. Mais telle était la crainte que
Paul Ier inspirait à ses agents, que M. de Muraview refusa de recevoir
cette lettre, n'osant pas manquer aux ordres antérieurs de son cabinet,
qui interdisaient toute communication avec les représentants de la
France. M. de Muraview se contenta de rendre compte à sa cour de ce qui
s'était passé, et de lui faire connaître l'existence et le contenu de la
lettre dont il avait refusé de se charger. À cette démarche, le Premier
Consul en ajouta une autre encore plus efficace auprès du monarque
russe. Voyant bien que Malte ne pouvait pas tenir long-temps, et que
cette île, rigoureusement bloquée, serait obligée, faute de vivres, de
se rendre aux Anglais, il imagina de la donner à Paul. On sait que ce
prince, enthousiaste des anciens ordres de chevalerie, et de celui de
Malte en particulier, s'était fait décerner le titre de grand-maître de
Saint-Jean-de-Jérusalem, qu'il s'était promis de rétablir cette
institution religieuse et chevaleresque, et qu'il tenait à Pétersbourg
de fréquents chapitres de l'ordre, pour en décerner la décoration aux
princes et aux grands personnages de l'Europe. On ne pouvait pas aller
plus directement à son coeur qu'en lui offrant l'île qui était le siége
de l'ordre dont il s'était fait le chef. La chose était habilement
conçue sous tous les rapports. Ou les Anglais, qui allaient la prendre,
consentiraient à la restituer, et alors on la tirait de leurs mains; ou
bien ils refuseraient, et Paul Ier était capable, pour ce sujet, de leur
déclarer la guerre. Cette fois on chargea un officier russe, M. de
Sergijeff, qui était au nombre des prisonniers détenus en France, de se
rendre à Pétersbourg pour porter les deux lettres relatives aux
prisonniers et à l'île de Malte.

[En marge: Satisfaction de Paul Ier.]

[En marge: Envoi de M. de Sprengporten à Paris.]

Quand ces diverses communications arrivèrent à Pétersbourg, elles y
produisirent leur inévitable effet. Paul fut vivement touché, et se
livra dès lors sans retenue à toute son admiration pour le Premier
Consul. Il choisit sur-le-champ un vieil officier finlandais, M. de
Sprengporten, autrefois sujet suédois, homme très-respectable,
très-bien disposé pour la France, et très en faveur à la cour de
Russie. Il le nomma gouverneur de l'île de Malte, le chargea de se
mettre à la tête des six mille Russes prisonniers qui étaient en
France, et d'aller, avec cette force toute organisée, prendre
possession de l'île de Malte, de la main des Français. Il lui ordonna
de passer par Paris, et de remercier publiquement le Premier Consul. À
cette démonstration Paul ajouta une démarche plus effective encore: il
enjoignit à M. de Krudener, son ministre à Berlin, qui avait été
chargé quelques mois auparavant de renouer les relations de la Russie
avec la Prusse, d'entrer en communication directe avec le général
Beurnonville, notre ambassadeur, et lui donna les pouvoirs nécessaires
pour négocier un traite de paix avec la France.

[En marge: Ordre à M. de Krudener de négocier avec le général
Beurnonville à Berlin.]

M. d'Haugwitz, qui trouvait peut-être que la réconciliation marchait
trop vite, car la Prusse allait perdre son rôle d'intermédiaire le
jour où les cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg seraient en
rapports directs, M. d'Haugwitz s'arrangea pour être l'agent
ostensible de cette réconciliation. Jusque-là, M. de Krudener et M. de
Beurnonville se rencontraient à Berlin, chez les ministres des
diverses cours, sans s'adresser la parole. M. d'Haugwitz les invita un
jour tous les deux à dîner; après le dîner, les mit en présence l'un
de l'autre, puis les laissa en tête-à-tête dans son propre jardin,
pour leur ménager la liberté de s'expliquer entièrement. M. de
Krudener exprima ses regrets à M. de Beurnonville de n'avoir pu se
rapprocher plus tôt de la légation française, excusa le refus fait à
Hambourg de recevoir la lettre du Premier Consul, par l'existence
d'ordres antérieurs, et enfin s'expliqua fort au long sur les
nouvelles dispositions de son souverain. Il lui annonça l'envoi de M.
de Sprengporten à Paris, et lui avoua la vive satisfaction que Paul
Ier avait éprouvée en apprenant la restitution des prisonniers, et
l'offre de rendre Malte à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Enfin,
de tous ces objets il passa au plus sérieux, c'est-à-dire aux
conditions de la paix. La Russie et la France n'avaient rien à démêler
entre elles. Elles ne s'étaient fait la guerre pour aucun intérêt de
territoire ou de commerce, mais pour une dissemblance dans la forme de
leur gouvernement. Elles n'avaient donc, pour ce qui les concernait
directement, qu'à écrire un article portant que la paix était rétablie
entre les deux puissances. Cette circonstance seule indiquait combien
la guerre avait été peu raisonnable. Mais la guerre avait entraîné des
alliances, et Paul, qui se piquait d'une grande fidélité à ses
engagements, demandait une seule chose, c'était qu'on ménageât ses
alliés. Ils étaient au nombre de quatre: c'étaient la Bavière, le
Wurtemberg, le Piémont et Naples. Il demandait pour les quatre
l'intégrité de leurs États. Rien n'était plus facile, moyennant
toutefois une explication: c'est que l'on regarderait cette condition
comme remplie, si ces princes obtenaient une indemnité pour les
provinces que leur enlèverait la République française. La chose fut
ainsi entendue, et admise par M. de Krudener. En effet, la
sécularisation des États ecclésiastiques d'Allemagne, et leur partage
proportionnel entre les princes laïques qui avaient perdu tout ou
partie de leurs États, par suite de l'abandon de la rive gauche du
Rhin à la France, était une chose depuis long-temps convenue de tout
le monde. Elle avait été admise même au congrès de Rastadt, sous le
Directoire. L'arrangement n'était pas moins facile pour les princes
italiens, alliés de Paul Ier. Le Piémont perdait Nice et la Savoie; on
pouvait l'indemniser en Italie, moyennant que l'ambition autrichienne
fût contenue dans cette contrée, et qu'on ne lui permît pas de s'y
trop étendre. Sur ce point, Paul Ier, très-irrité contre le cabinet de
Vienne, disait, comme la Prusse, qu'il fallait tenir tête à l'Autriche
et ne lui accorder que ce qu'on ne pourrait pas lui refuser. Quant au
royaume de Naples, la France n'avait rien à lui prendre, mais elle
avait une conduite odieuse à punir, des outrages à venger. Toutefois
le Premier Consul était homme à pardonner, à une condition qui était
de nature à plaire fort à Paul Ier, aussi mal disposé pour les Anglais
que pour les Autrichiens, c'est que le cabinet de Naples expierait ses
torts par une rupture formelle avec la Grande-Bretagne. Sur tous ces
points on était à peu près d'accord. On devait l'être chaque jour
davantage, par le mouvement naturel des choses, et par l'entraînement
du caractère de Paul Ier, qui, d'un état de mécontentement contre ses
anciens alliés, allait passer sans transition à un état de guerre
ouverte.

[En marge: Génie et bonheur du Premier Consul.]

La réconciliation de la France avec la Russie était donc à peu près
accomplie, et même publique, car le départ de M. de Sprengporten pour
Paris venait d'être officiellement annoncé. Paul Ier, l'ennemi furieux
de la France, devenait ainsi son ami, son allié, contre les puissances
de l'ancienne coalition! La gloire et la profonde adresse du Premier
Consul avaient produit ce singulier changement. Une circonstance
fortuite et grave allait le rendre encore plus complet: c'était la
querelle des neutres, soulevée par les violences de l'Angleterre sur
les mers. Il semble que tout se réunissait à la fois pour favoriser
les desseins du Premier Consul, et on est tenté d'admirer en ce moment
son bonheur autant que son génie.

On dirait en effet, à voir les choses d'ici-bas, que la fortune aime
la jeunesse, car elle seconde merveilleusement les premières années
des grands hommes. N'allons pas toutefois, comme les poètes anciens,
la faire aveugle et capricieuse: si elle favorise si souvent la
jeunesse des grands hommes, à la façon d'Annibal, de César, de
Napoléon, c'est qu'ils n'ont pas encore abusé de ses faveurs. Le
général Bonaparte était heureux alors, parce qu'il avait mérité de
l'être; parce qu'il avait raison contre tout le monde, au dedans,
contre les partis, au dehors, contre les puissances de l'Europe. Au
dedans, il ne voulait que l'ordre et la justice; au dehors, que la
paix, mais une paix avantageuse et glorieuse, comme a droit de la
vouloir celui qui n'a pas été l'agresseur, et qui a su être
victorieux. Aussi le monde revenait-il avec un empressement singulier,
à la France représentée par un grand homme, si juste et si fort! Et si
ce grand homme avait rencontré des circonstances heureuses, il n'y en
avait pas une qu'il n'eût fait naître, ou dont il n'eût habilement
profité. Il y a quelques jours un de ses lieutenants, prévenant ses
ordres, accourait au bruit du canon, pour lui rendre la victoire à
Marengo; mais que n'avait-il pas fait pour préparer cette victoire!
Aujourd'hui un prince, atteint de folie sur l'un des premiers trônes
de l'univers, venait offrir une proie facile à son habileté
diplomatique; mais avec quelle condescendance adroite il avait su
flatter cette folie! L'Angleterre, par sa conduite sur les mers,
allait bientôt ramener vers la France toutes les puissances maritimes;
mais on va voir que d'art il avait mis à les ménager, et à laisser à
l'Angleterre le rôle de la violence. La fortune, cette maîtresse
capricieuse des grands hommes, n'est donc point aussi capricieuse
qu'on se plaît à la faire. Tout n'est point caprice quand elle les
favorise, caprice quand elle les quitte; et, dans ses prétendues
infidélités, les torts le plus souvent ne sont pas de son côté. Mais
parlons un langage plus vrai, plus digne de ce grave sujet: la
fortune, ce nom païen donné à la puissance qui régit toutes choses
ici-bas, c'est la Providence favorisant le génie qui marche dans les
voies du bien, c'est-à-dire dans les voies tracées par sa sagesse
infinie.

[En marge: Violences des Anglais à l'égard des neutres.]

Voici l'heureuse circonstance qui devait rallier définitivement les
puissances du Nord à la politique du Premier Consul, et lui procurer
des auxiliaires sur l'élément même où il avait le plus besoin d'en
trouver, c'est-à-dire sur les mers. Les Anglais venaient de commettre
de nouvelles violences contre les neutres. Ils ne pouvaient souffrir
que les Russes, les Danois, les Suédois, les Américains,
fréquentassent tranquillement tous les ports du monde, et prêtassent
leur pavillon au commerce de la France et de l'Espagne. Ils avaient
déjà violé l'indépendance du pavillon neutre, surtout à l'égard de
l'Amérique, et c'est parce que les Américains ne s'étaient pas assez
défendus, que le Directoire avait voulu sévir contre eux, en leur
imposant des traitements presque aussi rigoureux que ceux que leur
faisaient essuyer les Anglais. Le général Bonaparte avait réparé cette
faute, en rapportant les plus dures des dispositions adoptées par le
Directoire, en instituant le tribunal des prises, chargé de dispenser
une meilleure justice aux vaisseaux capturés; en rendant hommage, dans
la personne de Washington, à l'Amérique tout entière; en appelant
enfin à Paris des négociateurs pour rétablir avec elle des relations
d'amitié et de commerce. C'est dans ce moment même que l'Angleterre,
comme irritée par le mauvais succès de sa politique, semblait devenir
plus oppressive envers les neutres. Déjà des actes odieux avaient été
commis par elle sur les mers; cependant les derniers passaient toutes
les bornes, non-seulement de la justice, mais de la prudence la plus
vulgaire.

[En marge: Principe du droit des neutres.]

Ce n'est pas le lieu d'exposer ici tous les détails de cette grave
contestation; il suffira d'en faire connaître les points principaux.
Les neutres prétendaient que la guerre qu'il plaisait à certaines
grandes nations de se faire les unes aux autres, ne devait en rien
gêner leur propre négoce, qu'ils avaient même le droit de recueillir
le commerce, dont les puissances belligérantes se privaient
volontairement. En conséquence, ils prétendaient fréquenter librement
tous les ports du monde, naviguer même entre les ports des nations
belligérantes, aller, par exemple, de France et d'Espagne en
Angleterre, d'Angleterre en Espagne et en France, et, ce qui était
plus contestable, aller des colonies aux métropoles, aller du Mexique
en Espagne pour y porter les métaux qui, sans leur secours,
n'auraient jamais pu arriver en Europe. Ils soutenaient que le
_pavillon couvre la marchandise_, c'est-à-dire que leur pavillon de
puissance étrangère à la guerre couvrait, contre toute espèce de
recherches, la marchandise transportée sur leurs vaisseaux; que, sur
leur bord, la marchandise française était insaisissable pour les
Anglais, la marchandise anglaise pour les Français, comme un Français,
par exemple, eût été inviolable sur les quais de Copenhague ou de
Pétersbourg pour la puissance britannique; en un mot, que le vaisseau
d'une nation neutre était aussi sacré que les quais mêmes de sa
capitale.

Les neutres ne consentaient qu'à une exception. Ils reconnaissaient ne
devoir pas porter des marchandises propres à la guerre, car il était
contraire à l'idée même de la neutralité, qu'ils fournissent à l'une
des nations belligérantes des armes contre l'autre. Mais ils
entendaient limiter cette interdiction aux seuls objets confectionnés
pour la guerre, tels que fusils, canons, poudre, projectiles, objets
d'équipement de toute espèce, etc.; et, quant aux vivres, ils ne
voulaient considérer comme vivres interdits, que ceux qui étaient
préparés pour l'usage des armées, comme le biscuit, par exemple.

S'ils admettaient une exception quant à la nature des marchandises
transportables, ils en admettaient encore une autre quant aux lieux à
parcourir, mais à condition qu'elle fût exactement définie. Cette
seconde exception était relative aux ports véritablement bloqués, et
gardés par une force navale, capable d'en faire le siége, ou de les
prendre par disette en les bloquant. Pour ce cas, ils reconnaissaient
qu'entrer dans un port bloqué, c'était gêner l'une des deux nations
dans l'usage de son droit, en l'empêchant de prendre les places de son
ennemie par attaque ou par famine, que c'était par conséquent venir au
secours de l'une des deux contre l'autre. Mais ils demandaient que le
blocus fût précédé de déclarations formelles, que le blocus fût réel,
exécuté par une force telle qu'il y eût danger imminent à le violer;
et ils n'admettaient pas que, par une simple déclaration de blocus, on
pût interdire à volonté, au moyen d'une pure fiction, l'entrée de tel
ou tel port, quelquefois même l'étendue entière de certains rivages.

Enfin, comme il fallait s'assurer si un bâtiment appartenait
véritablement à la nation dont il arborait le pavillon, s'il portait
ou non des marchandises qualifiées contrebande de guerre, les neutres
consentaient à être visités, mais exigeaient que cette visite fût
faite avec certains égards, convenus et fidèlement observés. Ils
considéraient surtout comme une règle essentielle, que la visite ne
pût avoir lieu, si les vaisseaux de commerce étaient convoyés par un
vaisseau de guerre. Le pavillon militaire, ou royal, devait, suivant
eux, avoir ce privilége d'être cru sur parole, quand il affirmait sur
l'honneur de sa nation, que les bâtiments convoyés étaient de sa
nation d'abord, et ensuite qu'ils ne portaient aucun des objets
interdits. S'il en était autrement, disaient-ils, un simple brick
faisant la course pourrait arrêter un convoi, et avec ce convoi, une
flotte de guerre, peut-être un amiral. Qui sait même? un corsaire
pourrait arrêter ou M. de Suffren ou lord Nelson!

[En marge: Résumé des doctrines des neutres.]

Ainsi les doctrines soutenues par les neutres pouvaient se réduire à
quatre points principaux.

Le pavillon couvre la marchandise, c'est-à-dire, interdit de
rechercher la marchandise ennemie sur le pont d'un vaisseau neutre,
étranger aux nations belligérantes.

Il n'y a de marchandise interdite, que la contrebande de guerre. Cette
contrebande ne consiste que dans les objets confectionnés pour l'usage
des armées. Le blé, par exemple, les munitions navales, n'en sont pas.

On ne peut interdire que l'accès d'un port réellement bloqué.

Enfin tout bâtiment convoyé ne peut être visité.

Tels étaient les principes soutenus par la France, la Prusse, le
Danemark, la Suède, la Russie et l'Amérique, c'est-à-dire par
l'immense majorité des nations: principes fondés sur le respect des
droits d'autrui, mais absolument contestés par l'Angleterre.

[En marge: Doctrines de l'Angleterre.]

Elle soutenait en effet qu'à ces conditions le commerce de ses ennemis
se ferait sans obstacle, par le moyen des neutres (ce qui, pour le
dire en passant, n'était pas exact, car ce commerce ne pouvait
continuer par le moyen des neutres, qu'en abandonnant à ceux-ci la
plus grande partie des bénéfices, et en faisant ainsi essuyer à la
nation obligée de recourir à eux, un énorme dommage); elle prétendait
donc saisir la marchandise française ou espagnole sur quelque bâtiment
que ce fût. Elle soutenait que certaines marchandises, sans être
confectionnées, telles que le blé, les matières navales, étaient un
véritable secours porté à une nation en temps de guerre. Elle voulait
qu'une déclaration de blocus suffît, sans la présence d'une force
navale, pour interdire l'entrée de certains ports ou parages; et enfin
que les neutres, sous prétexte de se faire convoyer, ne pussent pas
échapper à la surveillance des puissances belligérantes.

Si l'on désire savoir quel était au fond le grave intérêt caché sous
les sophismes des publicistes britanniques, le voici. L'Angleterre
voulait empêcher qu'on ne portât aux Espagnols les riches métaux du
Mexique, principal aliment de leur opulence; aux Français, le sucre et
le café, dont ils ne savaient pas se passer; aux uns et aux autres,
les bois, le chanvre, les fers du Nord, nécessaires à leur marine.
Elle voulait au besoin pouvoir les affamer en cas d'une mauvaise
récolte de grains, comme elle avait fait en 1793, par exemple; elle
voulait pouvoir frapper d'interdit des pays entiers, sans l'obligation
d'un blocus réel; elle voulait enfin, à force de recherches, de
vexations, d'obstacles de tout genre, ruiner le commerce de toutes les
nations, de manière que la guerre, qui, pour les peuples commerçants,
est un état de détresse, devînt pour ses négociants, ce qu'elle était
en effet, un temps de monopole et de prospérité extraordinaire. À
l'égard des Américains, elle avait une intention plus inique encore:
c'était d'enlever leurs matelots, sous prétexte qu'ils étaient
Anglais; confusion facile à faire, grâce à la conformité des langues.

En 1780, pendant la guerre d'Amérique, Catherine la Grande avait formé
la ligue des neutres pour résister à ces prétentions. Le Premier
Consul, profitant de l'amitié naissante de Paul, de l'irritation
croissante des neutres, des violences inouïes des Anglais, mit tous
ses soins à en susciter une pareille en 1800.

Dans ce moment, la contestation se présentait sous une seule forme,
celle du droit de visite. Les Danois, les Suédois, pour échapper aux
vexations des croiseurs anglais, avaient imaginé le moyen de naviguer
en convois nombreux, et de faire escorter ces convois par des frégates
portant pavillon royal. Il faut ajouter qu'ils ne manquaient jamais à
l'honneur de leur pavillon, et se gardaient bien d'escorter de faux
Danois ou de faux Suédois, ou de couvrir de la contrebande dite de
guerre. Ils ne songeaient qu'à échapper à des vexations devenues
intolérables. Mais les Anglais, voyant là une manière d'éluder la
difficulté, et de continuer le commerce des neutres, s'obstinaient à
exercer le droit de visite, même à l'égard des bâtiments convoyés.

[En marge: Mauvais traitements des Anglais à l'égard des frégates
suédoises la _Troya_ et la _Hulla-Fersen_.]

L'année précédente, deux frégates suédoises, la _Troya_ et la
_Hulla-Fersen_, accompagnant des bâtiments de commerce suédois,
avaient été violentées par les escadres anglaises, et obligées de
souffrir la visite du convoi qu'elles escortaient. Le roi de Suède
avait envoyé devant un conseil de guerre les capitaines des deux
frégates, pour ne s'être pas défendus. Cet exemple avait un moment
arrêté les Anglais, qui craignaient d'être exposés à tirer le canon
contre les puissances du Nord. Ils avaient donc un peu plus ménagé les
vaisseaux suédois. Mais des exemples récents venaient de faire
renaître la difficulté, et de pousser la Suède, le Danemark, au
dernier degré d'exaspération.

[En marge: Noble conduite de la frégate danoise la _Freya_.]

Dans l'hiver de 1799 à 1800, la frégate danoise la _Haufersen_,
capitaine Vandockum, qui convoyait une flottille de bâtiments
marchands dans la Méditerranée, fut arrêté par l'escadre de l'amiral
Keith; elle voulut résister, reçut des coups de canon, et fut conduite
à Gibraltar. Une contestation des plus vives s'engagea sur ce sujet,
entre le cabinet anglais et le cabinet danois, et elle durait encore,
lorsqu'au mois de juillet, la frégate danoise la _Freya_, escortant un
convoi de sa nation, fut rencontrée dans la Manche par une division
anglaise. Celle-ci voulut exercer le droit de visite; le commandant de
la _Freya_, capitaine Krabe, résista noblement aux sommations de
l'amiral anglais, et refusa de laisser visiter son convoi. La force
fut employée avec une indigne violence; le capitaine Krabe se
défendit, fut criblé, et obligé de se rendre à la supériorité de
l'ennemi, car il n'avait à opposer qu'une frégate à six vaisseaux de
guerre. La _Freya_ fut amenée aux Dunes.

[En marge: Les Anglais enlèvent deux frégates espagnoles, dans la rade
de Barcelone, en usurpant le pavillon suédois.]

À cet événement vint bientôt s'en ajouter un autre, d'une nature
différente, mais plus odieux et plus grave. À l'entrée de la rade de
Barcelone se trouvaient deux frégates espagnoles à l'ancre. Les
Anglais formèrent le projet de les enlever. Il ne s'agissait pas ici
du droit des neutres, mais d'un vrai guet-apens à tenter, pour entrer
impunément dans un port ennemi, sans être reconnus. Ils aperçurent en
cet endroit une galiote suédoise, la _Hoffnung_, et résolurent de s'en
servir pour exécuter l'acte de brigandage qu'ils avaient médité. Ils
se jetèrent dans des chaloupes, montèrent sur la galiote, mirent le
pistolet sur la gorge au capitaine suédois, et l'obligèrent à
s'approcher en silence des deux frégates espagnoles, sans faire
connaître par aucun signe la violence dont il était l'objet. La
galiote s'approcha donc des deux frégates espagnoles, qui, ne se
méfiant pas du pavillon suédois, puisqu'il était neutre, se laissèrent
aborder. Alors les Anglais s'élancèrent brusquement à l'abordage,
surprirent les deux frégates presque dépourvues d'équipages, s'en
emparèrent, et sortirent du port de Barcelone avec cette proie
indignement conquise.

Cet événement produisit en Europe un éclat extraordinaire, et indigna
toutes les nations maritimes, dont on ne se contentait plus de violer
les droits, mais dont on outrageait le pavillon, en le faisant servir,
à son insu, à des actes de la plus infâme piraterie. L'Espagne était
déjà en guerre avec la Grande-Bretagne, elle ne pouvait donc rien
faire de plus; mais elle eut recours à la Suède, dont on avait usurpé
le pavillon, pour lui dénoncer ce fait odieux, plus offensant encore
pour la Suède que pour l'Espagne. Il n'en fallait pas davantage pour
envenimer la querelle de l'Angleterre avec les neutres. Dans ce moment
surtout, la modération dont le Premier Consul venait de faire preuve à
leur égard, était de nature à rendre plus sensible la violence
britannique. La Suède exigea des réparations; le Danemark en avait
déjà demandé. Derrière ces deux cours se trouvait la Russie, qui,
depuis la ligue de 1780, se regardait comme solidaire des puissances
de la Baltique, dans toutes les questions qui intéressaient leurs
droits maritimes.

[En marge: Août 1800.]

M. de Bernstorff, pour le Danemark, soutint la plus vive controverse
avec le cabinet de Londres, au moyen de notes que la France publia, et
qui font autant d'honneur au ministre qui les a écrites, qu'à la
nation qui les a revêtues de son seing, et qui eut bientôt à les
appuyer de ses armes. Une simple chaloupe canonnière, disaient les
Anglais, portant le pavillon d'un État neutre, pourra donc convoyer le
commerce du monde, et soustraire à notre surveillance le négoce de nos
ennemis, qui se ferait en temps de guerre aussi facilement qu'en temps
de paix! Une escadre entière, répondait M. de Bernstorff, serait donc
obligée d'obtempérer aux sommations du plus misérable corsaire, de se
rendre à sa requête, et de laisser visiter devant elle le convoi
qu'elle escorterait! La parole d'un amiral, faisant une déclaration
sur l'honneur de sa nation, ne vaudrait pas contre le doute d'un
capitaine de corsaire, qui aurait le droit de vérifier la déclaration
par une visite! L'une de ces hypothèses est bien plus inadmissible
que l'autre!

[En marge: Convention momentanée avec le Danemark.]

Pour appuyer ses doctrines par des moyens de terreur, le cabinet
anglais, qui venait d'envoyer lord Withworth à Copenhague, le fit
suivre d'une escadre de 16 vaisseaux, qui croisaient en ce moment à
l'entrée du Sund. La présence de cette escadre produisit une vive
sensation parmi toutes les puissances de la Baltique; elle émut
non-seulement le Danemark, contre lequel elle était dirigée, mais la
Suède, la Russie, la Prusse elle-même, dont le commerce était
intéressé aussi à la libre fréquentation des mers. Les quatre
signataires de l'ancienne neutralité armée de 1780, entamèrent une
négociation, avec le but avoué de préparer une nouvelle ligue contre
la tyrannie maritime des Anglais. Le cabinet de Londres, qui craignait
cependant un tel événement, insistait vivement à Copenhague pour
terminer le différend; mais loin d'offrir des satisfactions, il avait
la singulière audace d'en demander. Il voulait, en l'effrayant,
arracher le Danemark à la ligue, avant qu'elle fût formée.
Malheureusement le Danemark avait été surpris, le Sund n'était pas
défendu, Copenhague n'était pas garanti contre un bombardement. Dans
cet état de choses, il fallut céder momentanément pour gagner l'hiver,
saison pendant laquelle les glaces défendraient la Baltique, et
donneraient à tous les neutres le temps de faire leurs préparatifs de
résistance. Le 29 août (11 fructidor an VIII), le Danemark fut obligé
de signer une convention, dans laquelle on ajournait la question du
droit des gens, et on réglait uniquement le dernier différend survenu
à propos de la _Freya_. La _Freya_ devait être réparée dans les
arsenaux anglais, et restituée; mais, pour le moment du moins, le
gouvernement danois renonçait à faire convoyer ses bâtiments de
commerce.

Cette convention n'avait rien terminé. L'orage, au lieu de se
dissiper, allait bientôt grossir, car les quatre cours du Nord étaient
fort irritées. Le roi de Suède, dont l'honneur n'était pas encore
satisfait, se préparait à faire un voyage à Pétersbourg, pour
renouveler l'ancienne ligue de neutralité; et Paul Ier, qui n'aimait
pas les termes moyens, débuta par un acte des plus énergiques.
Apprenant la contestation avec le Danemark, et la présence d'une
flotte anglaise à l'entrée du Sund, il mit le séquestre sur les
capitaux appartenant aux Anglais, comme garantie des dommages qui
pourraient être apportés au commerce russe. Cette mesure devait être
maintenue jusqu'à ce que les intentions du gouvernement anglais
fussent complètement éclaircies.

[En marge: Événements dans le midi de l'Europe.]

[En marge: Décadence de l'Espagne.]

Tout se disposait donc dans les cours du Nord, de manière à favoriser
les desseins du Premier Consul. Les événements le servaient à souhait.
Les choses n'allaient pas moins bien dans le midi de l'Europe,
c'est-à-dire en Espagne. On voyait là tomber en dissolution l'une des
plus belles monarchies du globe, au grand détriment de l'équilibre
européen, à la grande douleur d'une nation généreuse, indignée du rôle
qu'on lui faisait jouer dans le monde. Le Premier Consul, dont
l'esprit infatigable embrassait tous les objets à la fois, avait déjà
dirigé du côté de l'Espagne les efforts de sa politique, et cherché à
tirer le parti le plus avantageux pour la cause commune, de cette cour
dégénérée.

Nous ne retracerions pas le triste tableau qui va suivre, s'il n'était
vrai d'abord, et s'il n'était nécessaire, ensuite, à l'intelligence
des grands événements du siècle.

[En marge: Singulière destinée de la maison de Bourbon dans ce
siècle.]

Le roi, la reine d'Espagne, le prince de la Paix, occupaient depuis
longues années l'attention de l'Europe, et donnaient un spectacle bien
dangereux pour la royauté, déjà tant compromise alors dans l'estime
des peuples. On eût dit que l'illustre maison de Bourbon était
destinée, à la fin de ce siècle à perdre la royauté en France, à
Naples, en Espagne: car, dans ces trois royaumes, trois rois d'une
imbécile faiblesse livraient leur sceptre à la risée et au mépris du
monde, en le laissant aux mains de trois reines ou légères, ou
violentes, ou dissolues.

Les Bourbons de France, soit faute, soit malheur, avaient été dévorés
par la Révolution française; à force de la provoquer follement, ceux
de Naples avaient été chassés une première fois de leur capitale; ceux
d'Espagne, avant de laisser tomber leur sceptre aux mains du soldat
couronné que cette révolution avait produit, n'avaient rien vu de
mieux à faire que de se donner à lui. Ils s'étaient déjà rapprochés de
la France sous la Convention; ils devaient se rapprocher d'elle bien
plus volontiers encore, lorsque la Révolution, au lieu d'une anarchie
sanguinaire, leur offrait un grand homme, disposé à les protéger,
s'ils suivaient ses conseils. Heureux ces princes s'ils avaient suivi
les conseils, alors excellents, de ce grand homme! Heureux lui-même
s'il s'était borné à leur en donner!

[En marge: Le roi Charles IV.]

Le roi d'Espagne, Charles IV, était un honnête homme, point dur et
brusque comme Louis XVI, plus agréable de sa personne, mais moins
instruit, et d'une faiblesse encore plus grande. Il se levait fort
matin, non pour vaquer à ses devoirs royaux, mais pour entendre
plusieurs messes, et descendre ensuite dans ses ateliers, où, mêlé à
des tourneurs, des forgerons, des armuriers, dépouillé comme eux de
ses habits, il travaillait dans leur compagnie, à des ouvrages de
toute espèce. Aimant beaucoup la chasse, il préférait le travail des
armes. De ses ateliers il se rendait à ses écuries, pour assister aux
soins donnés à ses chevaux, et se livrait avec ses palefreniers aux
plus incroyables familiarités. Après avoir employé ainsi la première
moitié de sa journée, il prenait un repas solitaire, auquel la reine
et ses enfants même n'étaient pas admis, et consacrait l'autre moitié
de la journée à la chasse. Plusieurs centaines de chevaux et de
domestiques étaient mis en mouvement pour ce plaisir quotidien, qui
était sa passion dominante. Après avoir couru comme un jeune homme, il
rentrait au palais, donnait un quart d'heure à ses enfants, une
demi-heure à la signature des actes résolus par la reine et les
ministres, se livrait au plaisir du jeu avec quelques seigneurs de sa
cour, quelquefois sommeillait avec eux jusqu'à l'heure de son dernier
repas, qui était suivi du coucher, fixé tous les jours à la même
heure. Telle était sa vie, sans que jamais un seul changement y fût
apporté dans l'année, excepté pendant la semaine sainte, consacrée
tout entière à des pratiques religieuses. Du reste, honnête homme,
fidèle à sa parole, doux, humain, religieux, d'une chasteté
exemplaire, quoique étranger à la reine depuis qu'elle lui en avait
fait donner l'ordre par ses médecins, il n'avait d'autre part aux
scandales de sa cour, aux fautes de son gouvernement, que de les
laisser commettre, sans les voir, sans y croire, pendant la durée d'un
long règne.

[En marge: La reine Louise de Parme.]

À côté de lui, la reine, soeur du duc de Parme, élève de Condillac,
qui avait fait pour elle et pour son frère de beaux ouvrages
d'éducation, menait une vie toute différente, et qui ferait bien peu
d'honneur au célèbre philosophe instituteur de sa jeunesse, si les
philosophes pouvaient ordinairement répondre de leurs disciples. Elle
avait près de cinquante ans, et certains restes de beauté qu'elle
cherchait à perpétuer au moyen de soins infinis. Entendant, comme le
roi, la messe tous les jours, elle employait à correspondre avec
quantité de personnes, et particulièrement avec le prince de la Paix,
le temps que Charles IV consacrait à ses ateliers et à ses écuries.
Dans cette correspondance, elle mandait au prince de la Paix les
affaires de la cour et de l'État, et en recevait le récit des
puérilités ou des scandales de Madrid. Elle terminait sa matinée en
donnant une heure à ses enfants, et une heure aux soins du
gouvernement. Pas un acte, pas une nomination, pas une grâce,
n'allaient à la signature royale, avant de lui avoir été soumis. Le
ministre qui se fût permis une telle infraction aux conditions de sa
faveur, eût succombé sur-le-champ. Elle prenait seule, comme le roi,
son repas du milieu du jour; le reste de l'après-midi était consacré
aux réceptions, dont elle s'acquittait avec beaucoup de grâce, et au
prince de la Paix, qui obtenait chaque jour plusieurs heures de son
temps.

[En marge: Le prince de la Paix.]

On sait que le prince de la Paix n'était plus ministre à l'époque dont
nous parlons. M. d'Urquijo, que nous ferons connaître tout à l'heure,
l'avait remplacé; mais ce prince n'en était pas moins la première
autorité du royaume. Ce personnage singulier, incapable, ignorant,
léger, mais de belle apparence, comme il faut être pour réussir dans
une cour corrompue, dominateur arrogant de la reine Louise, régnait
depuis vingt ans sur cette âme vide et frivole. Ennuyé de sa haute
faveur, il la partageait volontiers avec d'obscurs favoris, se livrait
à mille désordres, qu'il racontait à son esclave couronnée, se
plaisant à la désespérer par ses récits, la maltraitant même,
disait-on, de la manière la plus grossière: et cependant il conservait
un empire absolu sur cette princesse, qui ne savait pas lui résister,
qui ne pouvait pas vivre heureuse si elle ne l'avait vu tous les
jours. Après lui avoir livré long-temps le gouvernement sous le titre
officiel de premier ministre, elle le lui livrait tout autant
aujourd'hui, quoiqu'il n'eût plus ce titre, car rien ne se faisait en
Espagne que par sa volonté. Il disposait de toutes les ressources de
l'État, et il avait chez lui des sommes énormes en numéraire, tandis
que le trésor, condamné à la plus grande gêne, vivait d'un
papier-monnaie discrédité, et réduit à moitié de sa valeur. La nation
s'était presque habituée à ce spectacle; elle ne s'indignait que
lorsqu'un scandale nouveau, extraordinaire, faisait monter la rougeur
au front des braves Espagnols, dont la résistance héroïque montra
bientôt qu'ils étaient dignes d'un autre gouvernement. Au moment où
l'Europe retentissait des grands événements qui se passaient sur le Pô
et le Danube, la cour d'Espagne était frappée d'un scandale inouï, et
qui avait failli lasser la patience de la nation. Le prince de la
Paix, de désordres en désordres, venait d'aboutir à un mariage avec
une parente de la famille royale. Un fruit était né de cette union. Le
roi et la reine, voulant tenir eux-mêmes l'enfant nouveau-né sur les
fonts baptismaux, avaient procédé avec tout le cérémonial en usage
pour le baptême des infants. Les plus grands seigneurs de la cour
s'étaient vus contraints à faire le service qu'on aurait exigé d'eux,
s'il se fût agi d'un rejeton de la royauté. On avait donné à cet
enfant dans les langes les grands ordres de la couronne, et des
présents magnifiques; le grand-inquisiteur avait officié dans la
cérémonie religieuse. Il est vrai que cette fois l'indignation était
montée au comble, et que chaque Espagnol s'était cru personnellement
outragé par cet odieux scandale. Les choses en étaient venues à ce
point, que les ministres espagnols s'en ouvraient eux-mêmes avec les
ambassadeurs étrangers, et particulièrement avec l'ambassadeur de
France, qui était leur recours accoutumé dans la plupart de leurs
embarras, et qui tenait de leur propre bouche les affreux détails que
nous rapportons ici.

Au milieu de ces turpitudes, le roi seul, entouré par son épouse d'une
surveillance continuelle, ignorait tout, ne se doutait de rien. Ni les
cris de ses sujets, ni la révolte accidentelle de quelques grands
d'Espagne, se soulevant contre le service qu'on exigeait de leur part,
ni les assiduités inexplicables du prince de la Paix, ne pouvaient
dessiller ses yeux. Ce pauvre et bon roi tenait même quelquefois ce
singulier propos, qui embarrassait tous les assistants condamnés à
l'entendre: Mon frère de Naples est un sot, qui se laisse mener par sa
femme.--Il faut ajouter que le prince des Asturies, depuis Ferdinand
VII, élevé loin de la cour, et avec une incroyable dureté, détestait
le favori, dont il connaissait l'influence criminelle, et que sa juste
haine pour le favori finissait par se convertir chez lui en une haine
involontaire pour son père et sa mère.

Quel spectacle, à la fin du dix-huitième siècle, au commencement du
dix-neuvième, quand le trône de France venait de s'écrouler avec
éclat, et quand sur ses débris venait de s'élever un jeune capitaine,
simple, sévère, infatigable, plein de génie! Combien de temps la
monarchie espagnole pouvait-elle résister au dangereux effet de ce
contraste?

La maison d'Espagne, au milieu de ces désordres, était saisie parfois
de pressentiments confus, et se prenait souvent à craindre une
révolution. L'antique attachement des Espagnols pour la royauté et
pour la religion, la rassurait sans doute; mais elle craignait de voir
arriver la Révolution par les Pyrénées, et elle cherchait à conjurer
le danger par une déférence entière envers la République française.
L'incroyable brutalité du cabinet anglais, les emportements de Paul
Ier à son égard, au moment de la seconde coalition, avaient achevé de
la jeter complètement dans nos bras. Elle trouvait cela commode, même
honorable, depuis que le général Bonaparte avait ennobli, par sa
présence au pouvoir, toutes les relations des cabinets avec le
gouvernement de la République.

[En marge: Attachement du roi Charles IV pour le Premier Consul.]

Le bon roi Charles IV s'était épris, quoique de loin, d'une sorte
d'amitié pour le Premier Consul. Ce sentiment augmentait chaque jour,
et on est douloureusement affecté quand on songe comment devait finir,
sans perfidie du côté de la France, mais par un inconcevable
enchaînement de circonstances, comment devait finir ce singulier
attachement. C'est un grand homme que le général Bonaparte, disait
sans cesse Charles IV. La reine le disait aussi, mais plus froidement,
parce que le prince de la Paix, porté à critiquer quelquefois ce que
faisait la cour d'Espagne, dont il n'était plus le ministre,
paraissait blâmer le penchant qu'on témoignait pour le gouvernement
de la France. Cependant le Premier Consul, informé par M. Alquier,
notre ambassadeur, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qu'il
fallait absolument acquérir à Madrid la bonne volonté du prince de la
Paix, le Premier Consul avait envoyé à ce favori des armes
magnifiques, sorties de la manufacture de Versailles. Cette attention
du plus grand personnage de l'Europe avait touché la vanité du prince
de la Paix. Quelques soins de notre ambassadeur avaient achevé de nous
le conquérir, et depuis lors la cour d'Espagne tout entière semblait
se donner à nous sans réserve.

[En marge: Le ministre d'Urquijo.]

On ne rencontrait un peu de résistance que chez le ministre d'Urquijo,
caractère bizarre, naturellement ennemi du prince de la Paix dont il
était le successeur, et n'aimant pas beaucoup plus le général
Bonaparte. M. d'Urquijo, d'extraction populaire, doué de quelque
énergie, s'étant attiré l'inimitié du clergé et de la cour pour
d'insignifiantes réformes, qu'il avait essayées dans l'administration
du royaume, inclinait, d'une manière étonnante pour un Espagnol de ce
temps, vers les idées révolutionnaires. Il était lié avec beaucoup de
démagogues français, et partageait jusqu'à un certain point leur
aversion pour le Premier Consul. Il avait le mérite de vouloir
réformer les abus les plus criants, de chercher, par exemple, à
diminuer les revenus du clergé et la juridiction des agents de la cour
de Rome. Il était pour cet objet en instance auprès du Saint-Siége;
mais en faisant cette tentative, il s'était exposé à de graves
dangers. Ayant, en effet, contre lui le prince de la Paix, il était
perdu si l'influence romaine se joignait pour le renverser à
l'influence intérieure du palais. Touché de quelques attentions de M.
Alquier, témoin d'ailleurs du penchant du roi et de la reine, M.
d'Urquijo avait fini à son tour par admirer le général Bonaparte,
qu'il était non-seulement naturel, mais tout à fait à la mode
d'admirer alors.

[En marge: Charles IV fait don de seize chevaux magnifiques au Premier
Consul.]

Le penchant du roi devint bientôt on ne peut pas plus vif. Ayant vu
les armes envoyées au prince de la Paix, il conçut et exprima le désir
d'en avoir de pareilles. On se hâta d'en faire fabriquer de
magnifiques, qu'il reçut avec une véritable joie. La reine aussi
désira des parures, et madame Bonaparte, dont le goût était renommé,
lui envoya tout ce que Paris produisait en ce genre de plus recherché
et de plus élégant. Charles IV, généreux comme un Castillan, ne voulut
pas rester en arrière, et prit soin de s'acquitter d'une manière toute
royale. Sachant que des chevaux seraient agréables au Premier Consul,
il dépeupla de leurs plus beaux sujets les haras d'Aranjuez, de
Medina-Coeli et d'Altamire, pour trouver d'abord six, puis douze, puis
seize chevaux, les plus beaux de la Péninsule. On ne sait où il se
serait arrêté, si on ne l'avait modéré dans son ardeur. Il employa
deux mois à les choisir lui-même, et personne ne pouvait mieux
s'acquitter de ce soin, car il était un parfait connaisseur. Il
composa en outre un nombreux personnel pour les conduire en France,
désigna pour cette mission ses meilleurs écuyers, les fit revêtir de
livrées magnifiques, et mit seulement une condition à tout ce faste,
c'est que pendant le voyage en France on ferait entendre à ses
palefreniers la messe chaque dimanche. On lui promit ce qu'il
désirait, et sa joie de faire un beau présent au Premier Consul, fut
alors sans mélange. Tout en aimant la France, ce prince excellent
croyait qu'on ne pouvait y demeurer quelques jours, sans perdre
entièrement la religion de ses pères.

L'éclat de ces démonstrations convenait fort au Premier Consul. Il lui
plaisait, il regardait comme utile, de montrer à l'Europe, et même à
la France, les successeurs de Charles-Quint, les descendants de Louis
XIV, s'honorant de leurs relations personnelles avec lui. Mais il
recherchait des avantages plus solides dans ses relations
diplomatiques, et visait à un but plus sérieux.

[En marge: La reine d'Espagne sollicite un agrandissement pour la
maison de Parme.]

Le roi et la reine d'Espagne aimaient avec passion l'un de leurs
enfants, c'était l'infante Marie-Louise, laquelle avait épousé le
prince héréditaire de Parme. La reine, soeur, comme nous l'avons dit,
du duc régnant de Parme, avait uni sa fille à son neveu, et concentré
sur ces deux têtes ses plus chères affections, car elle avait un
attachement extrême pour la maison dont elle était issue. Elle rêvait
pour cette maison un agrandissement en Italie; et comme l'Italie
dépendait du vainqueur de Marengo, c'est en lui qu'elle avait mis
toutes ses espérances, pour obtenir l'accomplissement de ses voeux. Le
Premier Consul, averti des désirs secrets de la reine, n'eut garde de
négliger ce moyen, d'arriver à ses vues, et il fit partir pour Madrid
son fidèle Berthier, afin de profiter de la circonstance qui se
présentait. Ce fut son premier soin au retour de Marengo. S'il avait
dépêché l'un de ses aides-de-camp à Berlin et à Vienne, il voulut
faire plus pour la cour d'Espagne; il voulut lui envoyer l'homme qui
avait le plus de part à sa gloire, car Berthier était alors le
Parménion du nouvel Alexandre.

[En marge: Mission de Berthier en Espagne.]

C'est dans le moment même où le Premier Consul négociait avec M. de
Saint-Julien les préliminaires de paix, où il séduisait le coeur si
inflammable de Paul Ier, et fomentait dans le Nord la querelle des
neutres, c'est dans ce moment qu'il expédia en toute hâte le général
Berthier à Madrid. Celui-ci partit vers la fin d'août (commencement de
fructidor), sans titre officiel, mais avec la certitude de produire un
grand effet par sa seule présence, et avec des pouvoirs secrets pour
traiter des sujets les plus graves.

[En marge: Conditions auxquelles le Premier Consul est prêt à
satisfaire les désirs de la reine d'Espagne.]

Son voyage avait plusieurs objets: le premier était de visiter les
principaux ports de la Péninsule, d'examiner leur état, leurs
ressources, et d'y presser, l'argent à la main, des expéditions pour
Malte et pour l'Égypte. Berthier s'acquitta rapidement de ce soin, et
courut ensuite à Madrid, remplir la mission plus importante dont il
était chargé. Le Premier Consul voulait bien accorder un
agrandissement de territoire à la maison de Parme, il était même
disposé à joindre à cet agrandissement un titre nouveau, celui de roi,
ce qui aurait mis le comble aux voeux de la reine; mais il demandait
qu'on lui payât ces largesses de deux façons: d'abord, en rétrocédant
la Louisiane à la France; secondement, en faisant une injonction
menaçante à la cour de Portugal, pour la décider à faire la paix avec
la République, et à rompre avec l'Angleterre.

[En marge: La Louisiane demandée comme équivalent de la Toscane.]

Voici les motifs du Premier Consul pour exiger de telles conditions.
Depuis la mort de Kléber, il commençait à concevoir des inquiétudes
pour la conservation de l'Égypte, et il partageait avec tous les gens
de son temps l'ambition des possessions lointaines. La rivalité de la
France avec l'Angleterre, qui ne combattaient depuis un siècle que
pour les Indes orientales et occidentales, avait exalté au plus haut
point la passion d'avoir des colonies. Si l'Égypte venait à nous être
ravie, le Premier Consul voulait avoir fait quelque chose pour la
grandeur coloniale de la France. Il regardait sur la carte du monde,
et voyait une magnifique province, placée entre le Mexique et les
États-Unis, autrefois possédée par la France, cédée dans un temps
d'abaissement par Louis XV à Charles III, fort menacée par les Anglais
et les Américains tant qu'elle serait dans les mains impuissantes des
Espagnols, de peu de valeur pour ceux-ci, qui possédaient une moitié
du continent américain, mais d'une grande valeur pour les Français qui
n'avaient rien dans cette partie de l'Amérique, et pouvant devenir
féconde quand l'activité de ces derniers se concentrerait spécialement
sur son territoire: cette province était la Louisiane. Si l'Égypte
perdue ne pouvait plus nous fournir le dédommagement de
Saint-Domingue, le Premier Consul espérait le trouver dans la
Louisiane.

[En marge: Contrainte exercée à l'égard du Portugal pour l'obliger à
rompre avec les Anglais.]

Il la demandait donc formellement à l'Espagne pour prix d'un
territoire en Italie. Il exigeait accessoirement qu'on lui fît don
d'une partie des vaisseaux espagnols bloqués dans la rade de Brest.
Quant au Portugal, il voulait profiter de la position géographique de
l'Espagne à son égard, et de la parenté qui unissait les deux maisons
régnantes de la Péninsule, pour le détacher de l'alliance anglaise. Le
prince de Brésil, gouverneur du Portugal, était, en effet, gendre du
roi et de la reine d'Espagne. On avait donc à Madrid, outre la
puissance du voisinage, l'influence de famille, et c'était bien le cas
de se servir de ce double moyen, pour chasser les Anglais de cette
partie du continent. Les Anglais, une fois exclus du Portugal, lorsque
déjà les côtes de la Prusse, du Danemark, de la Russie et de la Suède
allaient leur être fermées, lorsque Naples, condamnée à subir les
volontés de la France, allait recevoir l'ordre de leur interdire ses
ports, les Anglais devaient être bientôt exclus du continent tout
entier.

Telles furent les conditions que Berthier eut ordre de porter à
Madrid. Il fut parfaitement accueilli par le roi, la reine, le prince
de la Paix, et par tous les grands d'Espagne fort curieux de voir
l'homme dont le nom figurait toujours à-côté du nom du général
Bonaparte, dans le récit des guerres contemporaines. Les conditions de
la France paraissaient rigoureuses, cependant elles ne pouvaient
rencontrer une sérieuse résistance. Le ministre d'Urquijo seul,
craignant l'effet que cette cession pourrait produire sur les
Espagnols, semblait résister un peu plus que la cour. On fit valoir,
pour le rassurer, des raisons qui étaient incontestablement bonnes. On
lui dit qu'il fallait beaucoup de territoire aux bords encore
inhabités du Mississipi, pour présenter un équivalent des moindres
possessions en Italie; que les Espagnols avaient besoin, dans le golfe
du Mexique, d'alliés tels que les Français contre les Anglais et les
Américains; que si la Louisiane avait beaucoup de valeur pour la
France, privée de toutes ses possessions coloniales, elle n'en avait
presque aucune pour l'Espagne, déjà si riche dans le Nouveau-Monde;
qu'une augmentation d'influence en Italie valait bien mieux pour
l'Espagne, qu'un territoire lointain, placé dans une région où elle
avait plus de pays qu'elle n'en pouvait exploiter et défendre; enfin,
que c'était une ancienne possession française arrachée à la faiblesse
de Louis XV, et que Charles III lui-même, dans sa loyauté bien connue
du monde, avait un moment refusée, tant il trouvait qu'elle lui était
peu due. Ces raisons étaient excellentes, et certainement l'Espagne,

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