À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1
by Ernest Michel · French · Gutenberg #26510 · 583,718 chars · public domain (US)
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Title: À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 1
Author: Ernest Michel
Release date: September 2, 2008 [eBook #26510]
Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
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Credits: Produced by Adrian Mastronardi, Christine P. Travers and
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK À TRAVERS L'HÉMISPHÈRE SUD, OU MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE. TOME 1 ***
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À TRAVERS L'HÉMISPHÈRE SUD
ou
MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE
[Illustration: M. Ernest Michel.]
ERNEST MICHEL
À TRAVERS L'HÉMISPHÈRE SUD
OU
MON SECOND VOYAGE AUTOUR DU MONDE
Portugal, Sénégal, Brésil, Uruguay,
République Argentine, Chili, Pérou.
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE VICTOR PALMÉ
(SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE)
_76, Rue des Saints-Pères, 76_
BRUXELLES GENÈVE
Société belge de Librairie Henri Trembley, Éditeur
_Rue des Paroissiens, 12._ _4, Rue Corraterie._
1887
PRÉFACE
Sur la route de Londres à Brighton, un jeune Anglais monte dans mon
wagon et s'assied en face de moi. Il a l'air pressé et fatigué, et
accepte volontiers les petites provisions que je lui offre. Qu'est-ce
qui vous rend si essoufflé, lui dis-je?--Je viens du Mont-Blanc et j'ai
passé plusieurs nuits en route pour ne pas manquer le navire qui part
demain pour la Nouvelle-Zélande, où je vais m'établir.--Vous allez donc
chercher fortune?--Non; j'ai mes capitaux, mais ici ils me rapportent
3%, et en Nouvelle-Zélande 10%. Dans mon village je ne suis rien; là-bas
un des premiers. Je viens de parcourir le globe dans un voyage
d'investigation, qui a duré deux ans; j'ai visité tous les pays, je les
ai comparés, j'ai pesé pour chacun le pour et le contre, et j'ai arrêté
mon choix sur la Nouvelle-Zélande. Par son climat tempéré, ses terres
fertiles, c'est celui qui présente en ce moment les plus grandes
ressources et le séjour le plus agréable. Tous les objets de première
nécessité y sont à bon marché, et les capitaux y trouvent un emploi
lucratif. Je viens donc chercher ma famille et nous partons demain; je
ne voulais pas quitter l'Europe sans avoir vu le Mont-Blanc pour le
comparer au Mont-Cook des Alpes New-Zélandaises.
Puis, voyant qu'il parlait à un Français, il ajoutait: Pour quelle
raison, je l'ignore, mais j'ai constaté que vos compatriotes réussissent
peu dans les divers pays.
Là où ils sont venus avec nous, comme en Chine et au Japon, ils
disparaissent peu à peu, laissant la place aux Anglais et aux Allemands.
Cette dernière observation fut pour moi fort sensible; je résolus donc
d'aller la vérifier en faisant moi aussi un voyage d'investigation à
travers le globe.
Un premier tour du monde m'a fait connaître le Canada, les États-Unis,
le Japon, la Chine et les Indes. Il a été publié en 2 volumes, à
l'imprimerie du Patronage Saint-Pierre, à Nice, sous le titre de _Tour
du Monde en 240 Jours_.
Un second tour du monde vient de me faire voir le Sénégal, le Brésil,
l'Uruguay, la République Argentine, le Chili, le Pérou, l'Équateur,
Panama, les Antilles, le Mexique, les Sandwich, la Nouvelle-Zélande, la
Tasmanie, l'Australie, la Nouvelle-Calédonie, Maurice, la Réunion, les
Seychelles, Aden, l'Égypte et la Palestine.
Je publie aujourd'hui ce deuxième voyage en trois volumes. Le premier
comprendra l'Amérique du Sud; le second, Panama, les Antilles, et mon
arrivée en Californie à travers le Mexique et les États-Unis.
Le troisième contiendra mes excursions dans les diverses îles de
l'Océanie, et mon retour par Maurice, la Réunion, Aden, l'Égypte et la
Palestine.
Ces trois volumes pourront être indépendants; c'est pourquoi je les fais
précéder chacun d'une préface se rapportant aux pays visités.
Dans le récit de mon premier voyage, j'ai déjà parlé de l'utilité et de
la nécessité des voyages d'étude; je signale aujourd'hui un moyen de les
populariser. Ce sont les billets circulaires de Tour du monde. Les
Anglais les connaissent. Les compagnies anglaises de navigation,
d'accord avec les compagnies américaines, donnent pour 3 à 4,000 fr.,
des billets pour des tours divers, passant soit par le Japon et la
Chine, soit par la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Le grand touriste
Cook leur donne des billets d'hôtel à des prix fixes pour tous les pays
du monde, et conduit tous les ans, par ses employés, des caravanes de
voyageurs dans toutes les contrées à un prix fixe, et à forfait.
Le _Bradshow Overland guide_ leur fournit, pour tous les pays, les
renseignements utiles: surface, gouvernement, commerce, industrie,
agriculture, ressources diverses, nombre de nationaux et d'étrangers,
moeurs et coutumes, nom et adresse des consuls, etc.
Pourquoi n'en ferions-nous pas autant? Ce n'est pas que la liberté ne
soit préférable; on peut changer de plan en route, s'arrêter plus
longtemps dans tel pays, etc.; mais si la liberté a des avantages pour
celui qui est habitué aux voyages, un plan tout tracé, une dépense fixe,
un temps limité, sont des choses précieuses qui peuvent décider les plus
timides, et surtout ceux qui disposent de peu de temps et de peu
d'argent.
J'indique ici trois tours que nos compagnies et surtout les Messageries
maritimes et la Transatlantique pourraient organiser, en s'entendant
avec les compagnies américaines.
1er TOUR. NOMS NOMBRE PRIX
DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL
DE JOURS en 1re cl.
Du Havre à New-York Transatlantique 8 500f
De New-York à San-Francisco Chemin de fer 7 700
De San-Francisco à Yokohama Pacific-Américaine 18 1,200
De Yokohama à Marseille,
par Hong-Kong, Canton,
Singapor, Ceylan Messageries maritimes 40 1,800
---- ------
TOTAL 73 4,200f
Le prix du billet circulaire pourrait être réduit à 3,000 fr.
2e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX
DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL
DE JOURS. En 1re cl.
De Bordeaux à Lisbonne, }
Dakar, Brésil, Montevideo, } Messageries ou }
Buenos-Ayres. } Transports maritimes} 20 800f
De Buenos-Ayres, par Magellan,}
au Chili et au }
Pérou } Pacific-Anglaise 20 1,000
De Callao à Panama. Pacific-Anglaise 8 500
De Colon aux Antilles et à }
Saint-Nazaire } Transatlantique 18 1,000
--- ------
TOTAL 66 3,500f
=== ======
Le prix du billet circulaire pourrait être à 2,500 fr.
3e TOUR. NOMS NOMBRE PRIX
DES COMPAGNIES approximatif ACTUEL
DE JOURS. En 1re cl.
De Saint-Nazaire à Vera-Cruz Transatlantique 17 1,000f
De Vera-Cruz à Mexico et }
à San-Francisco } Chemin de fer 8 1,000
De San-Francisco aux Sandwich,}
Nouvelle-Zélande, } Pacific-Américaine 22 1,050
Australie }
De Sidney à Nouméa (aller } Messageries maritimes 8 400
et retour) }
De Sidney à Marseille, par }
Maurice, Réunion, Seychelles,}
Aden, Suez. } Messageries maritimes 35 1,625
--- ------
TOTAL 90 5,075f
=== ======
Le prix du billet circulaire pourrait être de 4,000 fr.
* * * * *
En un mot, les compagnies n'auraient qu'à faire un rabais de 20 à 25%
pour les billets circulaires. En Espagne, en Italie et ailleurs, les
compagnies de chemins de fer font un rabais de 40 à 45%. On accorderait
un an de temps avec faculté d'interrompre le voyage à toutes les escales
pour visiter le pays. Un planisphère indiquant ces trois tours avec prix
et conditions dans le Guide-Chaix hebdomadaire en populariserait la
connaissance. Ce n'est que depuis l'insertion des voyages circulaires
dans l'Indicateur des chemins de fer que l'Algérie et la Tunisie
commencent à être un peu visitées par nos nationaux.
Les compagnies de navigation seraient amplement compensées de leur
sacrifice par le plus grand nombre de passagers, d'autant plus que la
plupart du temps, aujourd'hui, leurs navires s'en vont à moitié vides.
Pour bien tirer parti des voyages, il faut s'y préparer.
La première préparation consiste à connaître au moins les éléments de la
langue parlée dans le pays qu'on va visiter. Je dis les éléments, car la
pratique ensuite fera le reste. Sans cela on risquerait de parcourir les
villes, de visiter les monuments, d'admirer les scènes de la nature,
mais on ne connaîtrait pas les hommes, qui sont le pays vivant. Il
importe en effet de les interroger, depuis le gouvernant jusqu'à l'homme
du peuple. À cet effet, le voyageur devra se munir de lettres de
recommandation pour les savants, les commerçants, les industriels, les
agriculteurs, les missionnaires, les hommes politiques. Sans cette
précaution, il ne pourrait le plus souvent les aborder, et malgré sa
bonne volonté, il ne pourrait connaître ce qui se passe dans le pays.
Lorsqu'on fait partie d'une Société de Géographie, d'une Conférence de
Saint-Vincent de Paul et autres associations analogues, il est facile
d'avoir les lettres nécessaires, car des associations similaires
existent partout, et il suffit d'aborder quelques personnes bien placées
dans un pays, pour que celles-ci vous fassent ouvrir toutes les portes.
La langue espagnole est indispensable dans toute l'Amérique du Sud.
Celui qui la possède se fera bien vite à la langue portugaise, parlée
dans tout le Brésil. Pour l'Amérique du Nord, l'Océanie, l'Hindoustan et
tout l'Extrême-Orient, la langue nécessaire est l'anglaise. Dans le
bassin de la Méditerranée vers l'Orient, la langue européenne la plus en
usage est encore l'italien, mais le français s'y répand tous les jours
davantage. L'allemand est nécessaire dans le nord de l'Europe.
Le voyageur devra lire les derniers ouvrages sur les pays qu'il va
visiter, porter avec lui un thermomètre, une boussole, un baromètre
anéroïde, l'Aide-Mémoire du voyageur de Kaltbruner, ou tout autre
semblable, et se munir des meilleures cartes. Il est regrettable que
jusqu'à ce jour les meilleures cartes soient encore celles des Anglais
et des Allemands.
Un des ennuis du voyageur c'est le changement de monnaie, de poids et de
mesures dans chaque pays. Comme on a unifié la poste, il serait utile
d'unifier les monnaies, les poids et les mesures.
Un billet circulaire pris au Comptoir d'Escompte de Paris, ou des
traites circulaires achetées à la Société générale pour le développement
du Commerce et de l'Industrie, permettent au voyageur de se procurer aux
banques correspondantes, dans tous les pays, la monnaie indigène
nécessaire. Ces traites sont fournies au pair et sans frais. Quant à la
dépense qu'on peut faire à terre, elle atteint une moyenne de 30 fr. par
jour, tout compris. Les hôtels, dans tout l'Extrême-Orient, n'atteignent
pas les prix des hôtels de l'Europe.
Le voyageur devra se garder de la manie des malles lourdes ou
nombreuses; elles lui coûteraient autant que son voyage, sans parler des
ennuis de toute sorte pour veiller sur elles. Un vêtement de flanelle de
Chine, deux vêtements d'été, un d'hiver et un peu de linge de corps avec
un pardessus et un châle suffisent, et le tout tient dans une valise et
une courroie, qu'on peut au besoin porter à la main. Les objets de
curiosité qu'on achète en route sont facilement et économiquement
expédiés en Europe, du premier port qu'on rencontre.
Quelques-uns s'imaginent qu'il faut s'armer jusqu'aux dents. Les armes
sont dangereuses, provoquent la méfiance et exposent à une mauvaise
action. Les meilleures armes sont: la prudence, la bienveillance, la
fermeté, la justice envers les populations. Je n'en ai jamais eu
d'autre, soit dans les pays civilisés, soit dans ceux plus primitifs du
Japon, de la Chine, de l'Hindoustan, de l'Araucanie et des Canaques.
J'ai même traversé seul en voiture tout le Mexique, si renommé pour ses
brigands; je n'ai trouvé partout que d'honnêtes gens polis, et aimables
lorsqu'on les traite convenablement.
Enfin, le voyageur devra prendre ses notes aussitôt après ses
conversations et pendant sa visite aux divers établissements. Il devra
rédiger jour par jour, ou tout au moins chaque semaine, son journal de
voyage. Les longues journées de navigation lui seront pour cela fort
utiles. Les notes écrites sur place sont plus vivantes et conservent la
physionomie des personnes et des lieux. Si on retarde, les impressions
d'une contrée effacent celles de la contrée visitée précédemment.
Plusieurs croient impossible d'aborder les grands voyages à moins d'une
constitution robuste. Je peux affirmer le contraire. J'ai rencontré
partout les Anglais et les Américains, de santé délicate, voyageant
pour la fortifier; je les ai vus, s'en allant aux antipodes avec femme
et enfants; j'en ai rencontré un bon nombre voyageant autour du monde en
voyage de noces.
J'ai cru devoir entrer dans tous ces détails, parce qu'ils sont utiles
au voyageur. L'essentiel, c'est que notre jeunesse voyage, non en
touriste, pour s'amuser, en gaspillant le temps et l'argent, mais en
observateurs, pour rapporter dans le pays des connaissances étendues,
des faits nombreux, bien étudiés. Nous pourrons alors, par la
comparaison de ce qui se passe chez les peuples divers, adopter ce qui
leur réussit, préparant ainsi notre réforme, non sur des théories, mais
sur l'expérience.
Dans ce premier volume, après un arrêt en Portugal et au Sénégal, que
nous aurions déjà dû relier à l'Algérie, le lecteur verra au Brésil
comment des vues courtes et une étroitesse d'esprit font que les
ressources précieuses de cet immense pays demeurent inexploitées et
perdues, aussi bien pour les habitants que pour le reste de l'humanité.
Il y remarquera encore l'horrible plaie de l'esclavage.
À l'Uruguay, à la République argentine, comme dans les autres
républiques de race espagnole, il verra à quel triste état les guerres
civiles périodiques réduisent les populations, qui devraient pourtant
prospérer et se multiplier sur d'immenses terres fertiles.
Au Chili, il trouvera une race plus virile, mais abusant, elle aussi,
des Indiens, qu'elle tient dans un état bien misérable.
Au Pérou, il déplorera la corruption générale, fruit de la richesse, et
suivie du désastre d'une guerre sanglante et malheureuse.
Le lecteur, comme le voyageur, saura tirer parti pour son pays de toutes
ces observations.
CHAPITRE PREMIER
Portugal.
Le départ. -- Le Tage. -- Lisbonne. -- La ville. -- Les oeuvres
catholiques. -- L'église de Saint-Roch. -- Le cloître de Bélem.
-- La Casa Pia. -- La navigation. -- Un mineur qu'on voudrait
détrousser. -- Le steamer _le Niger_. -- Ses dimensions. -- Les
passagers.
Ce n'est pas sans émotion que le voyageur au long cours quitte le sol
natal. Les parents, les amis se présentent à son esprit et semblent
vouloir le retenir; l'imagination accumule les difficultés, les périls,
et s'efforce de l'arrêter. Puis la pensée de la Providence qui veille
sur toutes ses créatures dissipe ce trouble d'un moment.
C'est dans ces sentiments que le 20 mai 1883, à dix heures du matin, je
quittai Bordeaux pour descendre la Gironde et rejoindre à son embouchure
le _Niger_, steamer de la Compagnie des Messageries maritimes, qui
devait me porter au Brésil.
Trois jours de navigation nous firent franchir les côtes de France et
d'Espagne, et dans la nuit du 23 mai notre navire jetait l'ancre dans le
Tage, en face de Lisbonne, en Portugal.
[Illustration: Type de Paysanne portugaise.]
Cette ville de 300,000 habitants, vue du port, ressemble un peu à Gênes.
Elle est construite en partie sur plusieurs collines que les voitures
ont de la peine à escalader. Après les formalités de la santé et de la
douane, je prends terre et me rends à Saint-Louis des Français. Chemin
faisant, je rencontre de nombreux tramways traînés par des mules. Des
paysans en costume pittoresque emmènent sur leurs mulets les denrées au
marché; mais ce que je trouve de plus coquet, ce sont les vendeuses de
poisson coiffées d'un gracieux chapeau de feutre surmonté d'une
corbeille remplie de gros poissons. Elles courent pieds nus, les mains
sur les hanches, se dandinant plus ou moins gracieusement, et poussant
ces cris traînards qui sont la spécialité des poissardes de tous les
pays. Le P. Miel, lazariste, me reçoit avec bonté, et me présente au
comte d'Aljésur, Brésilien qui passe les hivers à Lisbonne, où il
préside la conférence de Saint-Vincent de Paul, fondée en 1859 à
Saint-Louis des Français. Une seconde conférence vient d'être inaugurée
le 19 mars dernier chez les RR. PP. dominicains irlandais, et l'on
s'occupe déjà de la subdiviser pour étendre plus aisément son action
bienfaisante à chacune des trente-trois paroisses de la ville. En
dehors des deux conférences de Lisbonne, chacune des villes suivantes
possède la sienne: Funchal, Braga, Porto, Marinha Grande, Guimaraens,
Penafiel et Coïmbra; en tout neuf conférences avec 1,182 membres et
souscripteurs, distribuant 25,000 francs de secours en nature à 450
familles. C'est bien peu pour un pays qui compte dix mille confréries et
associations de tiers ordres avec leurs hôpitaux, leurs asiles et leurs
orphelinats; mais l'abondance même de ces instituts charitables,
largement pourvus de ressources, explique le peu de développement de
l'oeuvre de Saint-Vincent de Paul. Maintenant qu'une impulsion
vigoureuse lui a été donnée, tout fait espérer qu'elle se propagera.
[Illustration: Type de Poissarde portugaise.]
Lisbonne possède soixante-dix belles églises, sans compter les oratoires
et chapelles privées: la plus ancienne est la basilique patriarcale de
_Sainte-Marie Majeure_, dont on attribue la fondation à l'empereur
Constantin; elle était dès le commencement du IVe siècle le siège d'un
évêché, car depuis cette époque les actes des conciles de Tolède portent
la signature d'un _Episcopus Olissiponensis_. En 1394, le Prélat de
Lisbonne fut promu au rang d'archevêque, et plus tard, en 1716, élevé à
la dignité de patriarche et aux honneurs de la pourpre romaine. Le
titulaire actuel est le cardinal Neto, né en 1841, nommé en 1879 à
l'évêché d'Angola et du Congo, promu en avril 1883 au patriarcat; il est
le moins âgé des membres du sacré collège.
Tout près de la cathédrale on aperçoit la jolie petite église de
_Saint-Antoine_, bâtie sur l'emplacement de la maison où le saint vint
au monde en 1195. Les Portugais ont une grande dévotion envers leur
compatriote saint Antoine, dit de Padoue, parce qu'il expira dans cette
ville le 13 juin 1231. Grégoire IX le canonisa onze mois après, le 30
mai 1232, et on raconte que ce jour-là les cloches de Lisbonne se mirent
d'elles-mêmes à carillonner joyeusement, tandis que toute la population
se livrait à la danse, sans que personne soupçonnât la cause de la
commune allégresse.
Je passe, ensuite à l'Hôpital français: les Soeurs de Saint-Vincent de
Paul y soignent quelques malades et instruisent un grand nombre de
jeunes filles. Je trouve là un jeune abbé auquel je demande de quelle
partie de la France il est originaire; il me répond: «Je ne suis pas
Français, je suis Auvergnat.»
L'église de _Saint-Roch_, ainsi que son vaste couvent, avait été donnée
en 1533, par Jean III, à la Société de Jésus, et saint François Borgia
y a prêché. Ce qui y attire le plus l'attention c'est la magnifique
chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dans laquelle on a prodigué les marbres
les plus rares, les bronzes les plus artistiques, les mosaïques les plus
belles et les pierres précieuses. L'on raconte qu'en 1718, Jean V
assistant dans cette église à la fête de saint Ignace de Loyola et
remarquant que toutes les chapelles étaient profusément ornées de fleurs
et de lumières, à l'exception de celle de saint Jean, s'enquit de la
cause, et qu'on lui répondit que toutes les autres chapelles avaient des
confréries qui veillaient à leur entretien, tandis que celle-là n'en
avait point.
--Eh bien! dit le roi, puisque cette chapelle est dédiée au saint dont
je porte le nom, je prends sur moi de l'embellir. En effet, dès le
lendemain il commandait à son ambassadeur à Rome une chapelle digne de
son saint patron, et l'ambassadeur ayant confié ce travail à Vanvitelli,
qui s'en acquitta à son honneur, Benoît XIV la consacra et y offrit le
saint sacrifice avant qu'elle ne fût expédiée à Lisbonne. Le roi envoya
au souverain Pontife, en témoignage de sa reconnaissance, un calice d'or
massif orné de brillants, de la valeur de 250,000 francs. Cette chapelle
avec ses accessoires a coûté cinq millions de francs; mais le pieux
monarque n'eut pas la consolation de la voir, car il se mourait
lorsqu'elle arriva à Lisbonne, et ce fut son fils et successeur Joseph
Ier qui, l'inaugura en 1751.
Dans le couvent attenant à cette église est établie l'oeuvre de la
_Miséricorde_, qui accueille les enfants trouvés et les protège jusqu'à
l'âge de 18 ans. D'après le rapport de l'exercice 1881-1882, l'oeuvre
n'en avait pas moins de 7,617 sous sa tutelle, dont 92 dans
l'établissement même et 7,525 dehors, c'est-à-dire en nourrice ou en
apprentissage. L'oeuvre pensionne les nourrices qui, après
l'allaitement, consentent à garder les enfants, et pour les encourager à
envoyer ces pauvres petits êtres à l'école, elle leur accorde des prix
lorsque ceux-ci passent de bons examens. Les enfants maintenus hors de
l'établissement sont assidûment surveillés, et lorsqu'ils sont malades
ou bien qu'ils se déplacent, ils accourent à la Miséricorde pour se
faire soigner ou placer de nouveau.
En dehors de cette oeuvre principale, la Miséricorde a servi 2,880
pensions d'allaitement à des mères pauvres; elle a dépensé 20,000 francs
pour aider de pauvres familles à payer leurs loyers, et 70,000 francs en
secours à domicile, lesquels--observe le Rapporteur--n'ont été refusés à
aucun besoin légitime. La recette totale de l'exercice a été de
1,350,000 francs et la dépense de 1,210,000, y compris 200,000 francs
capitalisés. Cette belle oeuvre est présidée par le comte de Rio-Maior,
grand maître des cérémonies de la Cour, membre héréditaire de la Chambre
des pairs.
Tous les membres, d'ailleurs, de cette noble famille de Rio-Maior,
consacrent leur fortune, leur intelligence et leur activité au
soulagement de toutes les infortunes.--Dom José de Saldanha, frère puîné
du comte, est le président de l'Association catholique et le champion
de la cause religieuse à la Chambre des députés: il cède son traitement
aux pauvres du district qui l'a élu.--Leur soeur, Doña Theresa de
Saldanha, a fondé et dirige personnellement l'_Association protectrice
des jeunes filles pauvres_, laquelle a établi dans trois anciens
monastères de religieuses, que le gouvernement lui a cédés, des
écoles-asiles confiées aux Soeurs du tiers ordre de Saint-Dominique.
[Illustration: Château royal à Cintra.]
La vénérable comtesse douairière de Rio-Maior, leur mère, est la
fondatrice de l'_Association de Notre-Dame Consolatrice des affligés_,
que malgré son grand âge elle préside encore. Cette association a créé,
dans un ancien couvent de Carmélites, un asile où elle maintient vingt
pauvres femmes aveugles, soignées par les Soeurs dominicaines. Le
rapport publié au mois d'avril dernier constate que pendant l'année
précédente, en dehors de l'oeuvre des aveugles, l'association avait
distribué à des pauvres honteux 1,312 pensions de 5 jusqu'à 50 francs
par mois, qu'elle avait dépensé en outre 2,000 francs en bons
alimentaires et en secours pour loyers, et que son vestiaire avait
fourni des vêtements, de la literie, etc. La dépense totale a été de
27,000 francs.--Faute de temps pour visiter l'asile, j'ai dû me
contenter d'une prière dans sa belle église, une de celles où l'on fait
quotidiennement à tour de rôle, comme à Rome, l'exposition des quarante
heures; et je pousse mon excursion jusqu'au faubourg de Bélem.
[Illustration: Couvent de Bélem (intérieur du cloître).]
La superbe église de _Sainte-Marie de Bethléem_ ainsi que son cloître,
qui appartenait aux ermites de saint Jérôme, ont été bâtis en 1500, par
le roi Emmanuel, sur l'emplacement de la petite chapelle où Vasco da
Gama et ses hardis navigateurs passèrent en prières la nuit qui précéda
leur départ pour la découverte des Indes. C'est un remarquable spécimen
du style gothique-flamboyant. L'église renferme les tombeaux du
fondateur et de plusieurs de ses successeurs, y compris le cardinal-roi
Henri, qui succéda à son petit-neveu, l'infortuné Sébastien, mort en
1578, âgé de 24 ans, à la bataille d'Alcacer-Quibir, où l'armée
portugaise fut complètement défaite par les Maures.--L'année dernière on
a transporté en grande pompe dans ce monument les cendres du héros dont
il rappelle l'épopée, ainsi que celles de son chantre, l'épique
Camoens.
[Illustration: Tour de Bélem.]
Après la suppression des ordres monastiques en 1834; on a installé dans
le cloître la _Casa Pia_, asile où 550 enfants pauvres sont élevés
gratuitement jusqu'à l'âge de 18 ans, moyennant la dépense annuelle de
350,000 francs.--Un peu plus loin, au bord du Tage, une tour de même
style architectural était destinée à défendre le monastère contre les
incursions des pirates.
Mais l'heure du départ approche; il faut regagner le bord.
Nous voilà donc redescendant le Tage et admirant ses belles rives
couronnées de forts.
Le 24 se passe sans incidents; le 25 nous côtoyons les îles Canaries.
De nombreuses hirondelles voltigent autour du navire. Le matin, je suis
étonné d'en voir une dans ma cabine qui voletait contre la vitre pour
recouvrer sa liberté. Après l'avoir bien caressée, je la renvoie en mer,
où elle a bientôt rejoint ses compagnes. Si j'avais su qu'elle se
dirigeât vers les rives de France, je l'aurais chargée d'une dépêche.
Le 26 et le 27 se passent, comme les autres jours, en lectures et en
causeries.
Un mineur qui s'en va à la Plata dans les Andes, où il a des mines aux
confins du Chili, vient de Paris. Il était allé proposer aux
capitalistes parisiens d'entrer dans son affaire, mais il s'étonne
d'abord de les trouver dans la plus complète ignorance sur les pays
d'outre-mer. Ils prennent l'Amérique du Sud pour l'Amérique du Nord. Son
étonnement grandit lorsqu'il les entend poser pour première condition,
l'entrée en association avec 50% de l'affaire. Ainsi il fallait un
million pour développer les chantiers, et on lui propose alors une
société par actions au capital de quatre millions, dont un million seul
sera effectif; les autres trois millions seront: un pour l'apport des
mines, les deux autres pour rétribuer le capital. Là-dessus notre mineur
s'en va, persuadé que dans les déserts qui entourent ses mines il ne
trouvera pas de brigands plus détrousseurs.
[Illustration: Le Tage à Bélem (Portugal).]
Un officier de la marine brésilienne ne cesse de me parler de
l'immensité et de la bonté de son pays. Il est du nord ou du bassin de
l'Amazone: cet immense fleuve est maintenant sillonné par des bateaux
à vapeur qui le remontent jusqu'aux confins du Pérou, mettant un mois
pour faire le voyage, aller et retour. Là, comme presque partout
ailleurs, c'est une Compagnie anglaise qui, sous pavillon brésilien,
exploite cette navigation. L'officier dont je parle vient de faire une
inspection dans les divers pays de l'Europe, dans le but d'améliorer
l'armement de la flotte. Divers bébés lui sont nés durant les trois ans
de sa tournée. Il revenait avec quatre; un est mort en route près de
Lisbonne, les trois autres font les charmes de la maman et des
passagers. Une dame basque qui s'en va rejoindre son mari dans la Pampa
a aussi deux enfants bruyants qui mettent un peu de vie dans le navire.
Elle raconte qu'elle ne pourrait plus se faire à la vie économe et
mesquine des personnes de sa condition dans les Pyrénées. Les 10,000
moutons que possède son mari lui rapportent bon an mal an de 30 à 40
mille francs de rente, et elle peut ainsi se permettre de larges
dépenses. Les officiers du navire sont à leur tour complaisants et
donnent volontiers les renseignements qu'on leur demande. Voici les
dimensions du _Niger_: 125 mètres de long, 12 de large, 15 de haut; la
machine est de la force de 600 chevaux au coefficient de 300
kilogrammètres, et nous pousse avec une vitesse de 11 à 12 noeuds. Le
déplacement est de 5,000 tonnes, et il porte 2,000 tonnes de marchandise
outre 250 passagers de chambre et 800 d'entrepont lorsqu'il est au
complet. Il fait les voyages de la Plata depuis dix ans. Son personnel
compte 105 individus, dont 35 employés à la machine, 39 servant de
domestiques, bouchers, boulangers, gardes-magasin, et le reste officiers
et matelots.
Le fret, qui s'élevait jusqu'à 500 et 800 fr. la tonne pour le café, est
tombé maintenant si bas que c'est à peine si l'on peut former une
moyenne de 30 à 40 fr. la tonne pour les diverses marchandises; mais la
subvention du gouvernement atteint environ 200,000 fr. pour chaque
voyage. La Compagnie importe dans l'Amérique du Sud du vin et des objets
manufacturés, et en exporte le café, le suif, les cuirs et la laine. Le
plus grand nombre des passagers sont des Portugais, des Brésiliens, des
Platéens, des commis-voyageurs. Un journaliste de Paris s'en va prendre
part à un congrès pédagogique à Rio.--Paris fait le plus souvent le
sujet de la conversation. On se raconte ce qu'on y a vu, ce qu'on y a
fait. Les désoeuvrés de tous les points du globe viennent y chercher les
distractions, y laisser leur argent; et ils en exportent trop souvent la
frivolité, si ce n'est pire. C'est ainsi que l'influence de cette
capitale se fait sentir partout au loin. Combien meilleur serait le
résultat, si l'on trouvait à Paris plus de sérieux que de futile!
Hier, c'était dimanche. Sans le calendrier on aurait pu l'oublier. Sur
les navires anglais ou américains, un service du matin rappelle le jour
du Seigneur.
Ces jours derniers nous avons rencontré peu de navires, mais aujourd'hui
nous en avons devancé deux. Nous approchons de la terre d'Afrique.
CHAPITRE II
Sénégal.
Arrivée à Dakar. -- Les nègres plongeurs. -- La végétation. -- Le
marché. -- Les fruits. -- La ville. -- Les cases des nègres. --
L'industrie au Sénégal. -- Le couscous. -- Les négresses. -- Une
école indigène. -- Le roi de Dakar. -- Les Soeurs de
l'Immaculée-Conception. -- Les Pères du Saint-Esprit. -- Les
Frères de Saint-Gabriel. -- Apparition de la locomotive. -- Le
passage de la ligne. -- Les couchers du soleil.
Vers les six heures et demie du soir, nous commençons à apercevoir les
deux _Mammeles_: rocher ainsi appelé à cause de sa forme. Le phare qui
s'élève sur la pointe la plus élevée commençait à allumer ses feux. En
continuant notre route, nous passons devant deux autres phares, et vers
huit heures nous mouillons à Dakar. Déjà le navire avait lancé ses trois
fusées pour faire connaître son arrivée, et l'agent de la santé vient à
bord un peu après celui de la Compagnie et celui des postes; mais il
était trop tard pour descendre à terre. On passa un peu de temps à
causer avec les jeunes médecins et pharmaciens de la marine montés à
bord, et je gagnai ma couchette de bonne heure pour en sortir de grand
matin.
En effet, le lendemain, dès cinq heures, les nègres, grands et petits,
faisaient vacarme autour du navire. Ils manoeuvraient avec des palettes
de petits canots rustiques formés d'un tronc d'arbre creusé. Je mets ma
tête à la fenêtre et ils me crient: _Papa, un sou! dis donc dou sou à
moi!_ et cette chanson se répète comme un écho de canot en canot. Je
jette un double sou dans l'eau, et immédiatement une douzaine plongent
et se l'arrachent avant qu'il atteigne le fond; un d'eux arrive
triomphant, le portant entre ses dents. Cette scène se renouvelle toute
la matinée, car bien des passagers aiment à voir ainsi plonger ces
pauvres nègres, au risque de les voir enlever par les requins.
Arrivé à terre, un bon employé répond à mes nombreuses questions sur le
pays, et m'accompagne à la poste, puis à l'église, et enfin chez les
Pères du Saint-Esprit. Le Père supérieur me confie à un jeune
missionnaire alsacien qui parle le langage des nègres et veut bien se
faire mon cicérone.
[Illustration: Vue de Dakar (Sénégal).]
La sécheresse rend la végétation languissante. Le sol est de sable ou
d'une roche ferrugineuse. Je vois bon nombre de plantes que j'avais
trouvées dans l'Hindoustan: l'acacia flamboyant aux magnifiques fleurs
rouges, le mango, le cocotier, le lanthana, diverses sortes d'acacias et
le banhian ou _ficus_, mais il est loin d'atteindre les dimensions de
ses congénères de l'Inde. Le géant des arbres d'ici est le _baobab_: il
y en a un près du débarcadère dont le pied a au moins deux mètres et
demi de diamètre: il produit un fruit de la grosseur et de la couleur
d'un gros rat. J'en ai vus qu'on aurait dit couverts de rats d'eau
suspendus par la queue. Les indigènes mangent ce fruit aigrelet. Le
singe en est gourmand, ce qui lui a fait donner le nom de pain des
singes. La grande place de Dakar est plantée de ficus. Sur le tronc de
quelques-uns une grande affiche porte en grosses lettres: _Conversion de
la rente 5%_: le gouvernement ose-t-il donc parler de conversion aux
nègres!
[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]
Mon excellent cicérone me conduit au marché; chemin faisant nous
rencontrons partout de gentils lézards à robe grise et à tête blanche
qui nous regardent avec curiosité, sans paraître effrayés: on les dit
inoffensifs. Au marché, je vois une centaine de femmes accroupies à
terre, vendant des légumes et fruits divers. Elles les tiennent dans
d'immenses moitiés de courges dont la contenance varie de 1 à 40 litres.
Elles vendent aussi du mil, du couscous, du poisson, de la viande et
des poules. Les enfants de toute taille grouillent nus ou à peu près à
leurs côtés, mais les plus petits sont enveloppés et attachés sur le dos
des mamans, à la mode japonaise. Or, sous ce soleil de feu, la méthode
est dangereuse, car plusieurs enfants, à force de regarder le soleil
avec leur tête à la renverse, ont les paupières brûlées. Ceci explique
le grand nombre d'aveugles qu'on trouve dans le pays. J'achète quelques
fruits: le _nevo_, espèce de pomme douce-amère, dont le goût rappelle la
patate; le _ditach_, qu'on suce et dont le noyau brûlé répand un doux
parfum; le _cola_, qui vient des côtes de Guinée et qu'on me vend très
cher. Les naturels prétendent qu'il suffît d'en manger un pour être
affranchi de la faim durant 24 heures: j'en ai fait l'essai, mais il n'a
pas réussi; l'estomac des blancs n'est pas celui des nègres. Si l'essai
avait réussi, j'aurais pu en acheter une grande provision, et, malgré le
prix de 15 centimes pièce, réaliser encore une grande économie. J'ai vu
aussi le _popaya_, mais il n'était pas mûr.
Les maisons de Dakar ne sont pas nombreuses. À part les édifices du
gouvernement, on ne voit que quelques maisons de commerçants et quelques
baraques pour les ouvriers et employés du chemin de fer. Des maisons
privées, quelques-unes imitent le genre anglais avec vérandah: elles ne
sont pas assez entourées de verdure. Le plus grand nombre des
constructions européennes se trouve dans l'île de Gorée, qui fait face à
Dakar.
Ma curiosité me portait de préférence vers les cases des indigènes.
Elles sont nombreuses, car il y a ici dix à douze mille nègres. Le bon
missionnaire m'en fait visiter un grand nombre. Il allait partout, rien
ne l'arrêtait, et partout il était bien accueilli. Les enfants le
suivaient en criant: _abba pinou_, _abba pinou_: ils demandaient des
épingles. C'est en leur en donnant que le Père en rassemble quelquefois
un grand nombre et les conduit chez lui, où il leur fait le catéchisme.
Ces épingles leur servent pour tirer les épines des pieds, car ils vont
pieds nus.
Tous ces nègres sont musulmans, mais ils aiment les Pères, qui les
traitent bien, les visitent et les secourent s'ils sont malades.
Les cases sont disposées par groupes de huit à dix. Elles entourent une
petite cour commune. À l'un des coins de la cour on voit un rond de
pierre qui sert de temple: c'est là que les familles, en se prosternant
vers l'orient, viennent réciter leur Coran et faire la prière. Ces cases
se ressemblent toutes; elles sont rondes ou carrées et couvertes en
chaume ou herbe analogue. Les parois sont en roseau tressé: elles
couvrent un espace de 10 à 20 mètres carrés, et ont souvent deux pièces;
une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Elles ont une légère porte
en bois. Les riches commencent à se donner le luxe de cases en planche
couvertes en tuiles plates de Marseille, ou en zinc. Le mobilier est
fort simple: un lit de planches, quelques courges pour les liquides et
les légumes, un filet pour la pêche, une caisse pour fermer les
vêtements et objets précieux lorsqu'il y en a, une marmite pour cuire
le couscous, un tamis, un mortier et pilon en bois, et un grand nombre
d'amulettes ou cri-cri. Ils consistent en ceintures, en queues, mais le
plus souvent en gros ou petits scapulaires de cuir ou d'étoffe,
renfermant des versets du Coran, avec certaines substances
cabalistiques: graines de fruits, fiente de vache, etc. Il y en a qui
doivent préserver des balles, d'autres des cornes de boeufs; il y en a
contre la petite vérole, contre la fièvre, contre la médisance et la
calomnie et contre tous les autres maux qui affligent les nègres comme
le reste des hommes. Les marabouts ou prêtres indigènes, qui ont seuls
le pouvoir de faire ces _cri-cri_, les vendent fort cher à leurs
ouailles crédules. Ils viennent d'en inventer un contre les locomotives
qu'ils vendent plus cher que les autres. La locomotive en effet vient de
faire ici sa première apparition, et il fallait être préservé de ce
diable nouveau.
J'ai voulu acheter quelques-uns de ces _cri-cri_, mais on s'est toujours
refusé à me les vendre. Le Père en a pris un paquet de la main d'un
nègre, et me les a montrés. Il y en a ici pour 500 fr., me dit-il, c'est
au moins ce qu'ont payé ces braves gens: or, cela ne valait pas, cuir
compris, la somme de 2 fr.
Le Père m'a fait observer les divers procédés par lesquels on forme le
_couscous_. Les longs épis du mil portés de l'intérieur sont conservés
dans des greniers ronds, en forme de tonneaux ou petites cases, à côté
de la case habitée. On en sépare la graine pour la piler dans un grand
mortier de bois: c'est le travail des femmes, et elles y consacrent
leur matinée, comme les femmes arabes, en Orient, qui broyent chaque
matin le blé entre deux pierres. La farine est tamisée, puis aspergée
d'eau pour la réduire en fines boulettes, le tout placé contre les
parois d'un plat de bois dont le fond est percé de plusieurs trous. Ce
plat est posé sur une marmite d'eau bouillante, et la vapeur qui s'en
dégage, passant à travers les trous, cuit le couscous. Les nègres y
mélangent parfois de petits morceaux de viande ou de poisson et mangent
le tout avec les doigts, comme les Hindous: c'est la fourchette du
grand'père Adam. Nos pères n'en connaissaient pas d'autre jusqu'au temps
de François Ier. Les Chinois, plus habiles, avaient depuis longtemps
trouvé les bâtonnets.
J'ai visité la case d'un forgeron. Deux peaux de chèvres formaient la
forge. Ouvertes par le haut, elles aboutissaient en bas à un canon de
fer qui arrivait jusqu'au charbon de bois. Le forgeron relevait une peau
qui se remplissait ainsi de vent, puis, avec la main, serrait les deux
bois du bord qui, en se rapprochant, fermaient l'ouverture, et poussant
en bas, l'air s'en allait sur le feu. À mesure qu'il baissait l'une, il
relevait l'autre, et le jet était ainsi continu. Le métal rougi était
battu sur une petite enclume. Ce forgeron, avec des pièces de 5 francs
et des napoléons d'or, faisait les jolis bracelets, colliers et pendants
d'oreille qui ornent le cou, les bras et les oreilles des femmes du
pays. J'ai voulu acheter quelques bijoux, mais il n'y en avait point de
prêt. Donnez-moi deux pièces de 5 francs, me dit le nègre, et je vais
vous les transformer en deux bracelets.
[Illustration: Type de Femme du Sénégal.]
J'ai visité aussi la case d'un tisserand. Il avait installé son métier
dans la cour, au milieu de son groupe de cases. La trame était attachée
au loin au pied d'un arbre, et aboutissait de l'autre côté aux mains du
tisserand. Celui-ci, assis à terre, avait creusé un trou dans lequel il
enfonçait ses jambes; chacun de ses pieds pesait sur un bâton qui
faisait bascule à un piquet, et en baissant alternativement l'un et
l'autre, il croisait la trame sur le fil qu'il passait à la navette. Il
n'y a pas de désert où un semblable métier ne puisse être monté en peu
de temps.
Dans quelques cases on faisait des nattes; dans d'autres, des cordes de
palmier. Plusieurs se reposaient sur leurs lits, pendant que les femmes
soignaient les bébés. L'amour maternel m'a paru partout en honneur.
Il est d'usage de faire visite à l'ancien roi de Dakar. Sa case est un
peu plus grande que les autres. Il n'était pas présent, mais ses cinq
femmes nous ont reçus volontiers, et nous ont tendu la main pour avoir
quelques pièces de monnaie.
Dans quelques cases j'ai vu des miroirs, une petite commode, une
ombrelle et même des sommiers. Parfois, de jolis burnous en drap et soie
galonnés d'or pendaient aux parois: c'est l'habit de fête. Les femmes
sont artistement drapées dans des étoffes blanches et légères. Elles
portent un foulard en guise de turban: on les prendrait pour des reines
de Saba. Elles ornent d'or et d'argent leurs bras, leur cou et leurs
oreilles. Leur chevelure est divisée en un grand nombre de petits
flocons ressemblant à de petites tresses; on les obtient en entourant un
petit jonc avec une mèche de leurs cheveux crépus; le jonc enlevé, le
flocon pend uni et gracieux.
Dans une case je remarque un instrument de musique. Il consiste en un
parchemin tendu sur un rameau creusé, allongé d'un bâton à l'un des
bouts. Quatre cordes tendues et pincées en guise de luth donnaient des
sons harmonieux. J'ai voulu l'acheter, mais on m'en a demandé 100 fr.
Sans doute, c'était le prix d'affection. J'ai voulu aussi acheter un
sabre recourbé, dont le fourreau en cuir rouge travaillé était d'un bel
effet: on m'en a demandé 50 fr, j'en ai offert 20. La femme qui le
tenait m'a répondu: «Si mon mari était là, il vous le donnerait; mais
si je vous le donnais moi, je m'exposerais, à son retour, à recevoir des
coups.»
Dans une autre case, j'ai trouvé une bonne vieille étendue sur son lit.
Je lui ai demandé son âge, et voici sa réponse: «Lorsque les Anglais
étaient ici, j'étais petite fille.» Elle doit avoir quatre-vingt-dix
ans. Dans plusieurs cases, on me demandait si en France j'étais
marabout, et lorsque je répondais affirmativement, on me faisait un
grand salut.
En parcourant les petites ruelles qui séparent les groupes de cases,
j'ai entendu un grand bruit de voix enfantines, et je suis arrivé
jusqu'à lui. C'était une école indigène. Les enfants s'exerçaient à
écrire, sur des planchettes de bois, les versets du Coran qu'ils
apprenaient par coeur sur une cantilène monotone. Les tablettes lavées
et séchées servaient à écrire une nouvelle page. J'ai encore demandé à
acheter une de ces tablettes, mais sans succès.
L'instruction est donnée par les marabouts. Ceux-ci ont pour rétribution
les dons que recueillent les enfants en allant quêter chaque matin
auprès des familles.
Les marabouts rendent aussi la justice, et les nègres qui auraient
recours aux juges européens, seraient mis au ban comme infidèles.
Après la visite aux indigènes, nous arrivons aux écoles catholiques. Les
Frères de Saint-Gabriel, au nombre de trois, instruisent environ
quarante négrillons externes. Leur établissement était en réparation; la
fourmi blanche avait rongé presque toutes les boiseries. Les Soeurs de
l'Immaculée-Conception de Castres ont cinquante négresses de tout âge et
internes. Elles leur apprennent les métiers habituels aux femmes. Comme
presque partout dans les missions, elles ont une pharmacie, et tous les
matins bon nombre d'indigènes malades viennent leur demander des
remèdes. Deux Soeurs visitent aussi à domicile les malades qui ne
peuvent venir jusqu'à la pharmacie; rien d'étonnant que les nègres
aiment les Soeurs.
Une cinquantaine de kilomètres de chemin de fer est déjà achevée. Les
200 kilomètres qui manquent encore pour unir Dakar à Saint-Louis,
capitale de notre colonie, le seront avant la fin de l'année. On a dû
importer des Piémontais pour ce travail; et quoique venus de leurs
glaciers des Alpes, ils travaillent ici sous le soleil brûlant au prix
de 60 centimes l'heure. Là où il y a un rude travail à faire, sur tous
les points du globe, on est à peu près sûr d'y trouver des Piémontais.
Rentré au navire, je suis avec intérêt une discussion du capitaine avec
un Parisien à propos de l'industrie parisienne. Le capitaine, en homme
pratique qui a vu le monde et ce qui s'y passe, s'efforçait de faire
comprendre à son interlocuteur que, si on n'y mettait bon ordre en
faisant disparaître des exagérations déraisonnables, bientôt plusieurs
branches de l'industrie seraient supplantées par les étrangers; mais il
n'arrivait pas à convaincre son adversaire, et il finit par lui dire:
«On voit que vous parlez comme un Parisien qui n'a vu que Paris et qui
en est encore à croire que Paris est le _nec plus ultra_ de la
perfection du monde!»
À deux heures et demie, nous levons l'ancre et nous passons à côté de
quelques navires qui viennent ici chercher l'arrachide, pistache
oléagineuse qu'on récolte à l'intérieur. Son prix est actuellement de 30
fr. les 100 kilog. Les mêmes navires apportent en échange des cotonnades
et des liqueurs. Nous voilà encore une fois en route, et cette fois nous
allons bien à l'Équateur, car la chaleur devient tous les jours de plus
en plus intense.
La traversée a continué dans de bonnes conditions; près d'atteindre
l'Équateur, nous avons eu temps sombre et pluie. C'est le 2 juin, vers
onze heures du matin, que nous avons passé la ligne; l'ancienne habitude
de baptiser ceux qui la passent pour la première fois a disparu.
Le coucher et le lever du soleil sont ordinairement fort beaux dans
l'Océan: mais ici je les trouve singulièrement bizarres. Avant-hier, le
soleil en se couchant peignait couleur de feu d'innombrables nuages qui
prenaient toutes les formes d'animaux les plus divers; puis, un peu plus
tard, lorsqu'à la teinte rouge succéda la teinte grise, on pouvait voir
une quantité d'îles, de montagnes, de golfes, de presqu'îles avec
phares: l'imitation était complète.
CHAPITRE III
Le Brésil.
Olinda. -- Pernambuco. -- Le débarquement. -- La ville. -- Les
monuments. -- Les institutions de charité. -- Le marché. -- Les
environs. -- Bahïa. -- La ville. -- Le couvent de Sn-Bento. --
Les établissements charitables. -- La baie de Rio-de-Janeiro. --
Le Brésil. -- Forme de gouvernement. -- Budget. -- Armée. --
Marine. -- Produits. -- Importation. -- Exportation. --
Immigration. -- La monnaie. -- La ville de Rio. -- Ses faubourgs.
-- Nicteroy. -- L'hôtel Moreau. -- Fleurs et fruits. -- La
Tijuca. -- Le musée. -- Réception de l'Empereur et de
l'Impératrice.
Le 4 juin dès le matin, nous apercevons des terres basses, puis des
collines couronnées par de superbes cocotiers. Vers dix heures, les
grands couvents d'Olinda, l'ancienne Pernambuco, sont devant
nous.--Lorsque les premiers Portugais aperçurent le charmant mamelon
baigné par la mer et couvert d'une si belle végétation où s'élève
maintenant Olinda, ils s'écrièrent: _O linda situaçao para edificar una
cidade._ O le bel emplacement pour bâtir une ville; et le nom d'Olinda
est resté à la ville aujourd'hui éclipsée par sa voisine Pernambuco.
L'étymologie de ce dernier nom remonte aussi à son fondateur Fernand.
_Buco_ en portugais signifie bateau; les indigènes appelèrent Fernambuco
l'endroit où Fernand arrêta ses navires, et les Hollandais qui
conquirent ensuite et tinrent pour un temps ces possessions,
transformèrent le nom en Pernambuco.
Une _jangada_ passe si près du navire que l'escalier du bord faillit en
déchirer la voile. On appelle ainsi une sorte de radeau composé de
plusieurs poutres reliées ensemble et portant une voile tendue au vent.
Les hommes qui la manoeuvrent sont inondés par les vagues; ils ont un
gouvernail, une rame, une ancre, et attachent leurs provisions au haut
d'une perche. Ils placent à une certaine hauteur une petite cabane
couverte en natte pour y passer la nuit. La mer est si houleuse dans ces
parages que ces barques insubmersibles sont de toute nécessité.
À midi et demi nous sommes devant la ville parsemée de nombreux clochers
et de hautes coupoles. Le navire stoppe au large à un demi-kilomètre. La
mer est relativement calme, mais bientôt nous voyons combien le
débarquement est difficile. Chaque pirogue a six rameurs nègres aux
muscles solides, et un pilote pour la barre: elles dansent au pied de
l'escalier, s'élevant ou s'abaissant alternativement à la hauteur ou
profondeur de plusieurs mètres. L'habileté consiste à choisir le moment
propice pour enjamber. N'ayant pas pris assez de précautions, ou plutôt
n'ayant pas attendu pour observer comment allaient s'y prendre les
habitués, je passai le premier dans la barque, mais je posai le pied au
moment où elle s'enfonçait violemment; mon pied porte à faux, et tombant
sur une jambe au bord de la barque, je roule dans son fond, brisant un
parapluie. Un instant après, la jambe est fortement enflée, mais la
douleur diminue et je peux continuer l'excursion.
En voyant la force que déployent les rameurs nous revenons sur notre
première opinion, et concevons que les 40 fr. qu'on nous a demandés pour
le débarquement et le réembarquement sont bien gagnés. Après avoir été
ballottés durant vingt minutes, nous passons la barre et entrons dans le
port. Celui-ci est formé par une jetée en pierre et brique que les
vagues battent avec violence en la dépassant souvent. Nous défilons
devant la _Médusa_, bateau sur lequel est installée la douane; et peu
après nous sommes sur les quais. La ville, qui compte une population
d'environ 100,000 habitants, a l'aspect d'une ville portugaise: rues
assez étroites, maisons peinturlurées et balcons gracieux. Les tramways
ou _bonds_, comme on les appelle ici, circulent partout, tirés par de
vaillantes mules. Je prends le premier venu, et chemin faisant je me
renseigne sur les curiosités à voir.
Je descends bientôt pour visiter l'hospice des enfants trouvés confié
aux Soeurs de Saint-Vincent de Paul. La bonne supérieure, qui est
Française, me fait parcourir tout l'établissement. Les dortoirs sont
sous le toit, mais celui-ci, formé de tuiles plates, sans plafond,
protège contre le soleil: il est superflu ici de se précautionner contre
le froid. La maison contient environ 250 filles de tout âge: la plupart
sont négresses ou mulâtresses. Elles sont recueillies dans un Tour et
ensuite placées en nourrice à la campagne. Lorsqu'elles retournent à
l'établissement, elles y sont instruites dans l'écriture, lecture,
calcul et tenue du ménage. Arrivées à l'âge convenable, on les marie, et
on leur donne une dot de 500 fr. avec un trousseau d'égale somme. Ce
système m'a paru plus pratique que celui de nos orphelinats d'Europe, où
les jeunes filles sont placées comme bonnes d'enfant, couturières ou
cuisinières', et par là vouées presque au célibat forcé au milieu
d'innombrables dangers. J'aurais voulu visiter encore un collège que les
Soeurs ont à la campagne, et dans lequel elles instruisent plus de 200
jeunes filles de la bourgeoisie; un orphelinat avec 200 orphelins
qu'elles dirigent à Olinda, et l'hôpital Pedro II où dix-sept Soeurs
soignent 400 malades; mais le temps était court. À quatre heures nous
avions rendez-vous sur les quais pour rentrer au bateau, qui repart dans
la soirée. Je me décidai donc à visiter la plus belle des églises de
Pernambuco, celle de la Peigne, de parcourir la ville et de faire en
tramway une excursion à la campagne au quartier de la Maddalena, le plus
pittoresque des environs. Avant tout je rends visite à un avocat mon
confrère qui me reçoit dans son bureau avec beaucoup de bonté et me
fournit plusieurs renseignements sur le pays et sur les oeuvres de
charité. Je remarquai le peu de luxe de l'installation; le bureau était
situé au 1er _andar_ ou 1er étage: on y avait accès par un magasin et en
grimpant sur une échelle de bois assez dangereuse.
[Illustration: Brésil (Pernambuco): Négresses vendant des fruits.]
À la Peigne j'ai trouvé des capucins italiens qui ont édifié là un
véritable monument, à grands frais. L'église est surmontée d'une
grande coupole et les bas côtés sont soutenus par huit colonnes en
marbre rouge, taillé dans les carrières de Vérone. Les cinq autels, en
marbre blanc, viennent aussi d'Italie, et les magnifiques mosaïques qui
ornent la façade sortent des ateliers de Venise.
Non loin de l'église se trouve le marché. Les voitures le traversent
comme aux Halles centrales de Paris. À côté des tomates et des oranges,
je remarque les bananes, les ananas, les mangos et autres fruits et
légumes des pays tropicaux. Les vendeurs ou vendeuses sont presque tous
nègres ou mulâtres. Enfin le temps s'avance et je m'empresse d'enjamber
le tramway de la Maddalena. Nous traversons sur de longs ponts
tubulaires plusieurs bras d'eau, et parcourons la campagne parsemée de
jolies villas. Elles sont de tous les styles, depuis l'arabe fantastique
jusqu'à l'italien régulier. Les jardins qui les ornent sont ravissants:
les cocotiers, les palmiers géants élèvent aux nues leurs verts plumets;
les arbres et arbustes fleuris occupent le second plan, et les lianes
s'entrecroisent gracieusement. Il me semblait être à Bandora, dans les
environs de Bombay. C'est bien à regret que je quitte ces lieux
enchanteurs pour regagner le bateau.
Après deux jours d'une navigation paisible, par une température de 30°
centigrades, le 6 juin, à sept heures du matin, nous entrons dans la
magnifique rade de Bahïa. Elle est vaste et pittoresque. À droite, la
ville perchée sur des collines, au milieu des plumets de gigantesques
palmiers; à gauche, quelques îles verdoyantes; en face, une presqu'île
que domine le palais somptueux de l'Hospice de mendicité. Plusieurs
navires sont à l'ancre, entre autre la _Reliance_ de la _Unite State's
mail_, qui a depuis sombré dans un naufrage, et une quantité de barques
couvertes de nattes, probablement maisons flottantes de familles nègres.
Après la visite de la douane et de la santé, je descends à terre et me
rends à la poste. Le directeur, don Macedo Costa, pour lequel j'avais
une lettre, me reçoit avec bonté. Près de là, j'entre dans un ascenseur
public, et en quelques minutes je me trouve en haut de la ville, sur la
place du gouvernement. À droite, on me montre le palais du gouverneur; à
gauche le palais de ville, et, en face, la Chambre des députés de la
province.
Je continue ma route, et dix minutes après j'entre dans l'église de
San-Bento. Une assemblée de noirs assistait à un service commémoratif.
Sous la coupole, devant un tapis noir orné d'une croix étendue à terre,
le prêtre récitait les prières des morts. Je passe au couvent contigu,
je parcours de longs corridors, monte plusieurs escaliers, et après
avoir traversé de vastes salons dont la vue domine la ville, j'arrive à
la cellule du _Padre Mestre Géral_. Il me reçoit poliment, et nous
parlons de son frère qui habite Paris. Il me fait accompagner chez un
autre de ses frères, professeur de pathologie à la faculté de médecine,
et chez les Pères lazaristes à _Campo do Polvera_.
Je parcours encore une fois le couvent. Ce vaste établissement, qui
pourrait loger au moins une centaine de moines, en contient
actuellement huit, et les jardins sont incultes. On me dit qu'il en est
de même des autres nombreux couvents de Bahïa et du Brésil en général.
Il en est de ces institutions comme des hommes: elles dégénèrent et
meurent, puis renaissent.
Mon conducteur me mène à travers un labyrinthe de rues plus ou moins
sales, elles sont bordées de vieilles maisons peintes en jaune, en bleu,
en rouge, à la mode génoise. Le terrain est inégal: on monte des
mamelons et descend des vallées. Partout les vaillantes mules tirent les
_bonds_ ou tramways; je remarque une population nombreuse, noire ou
mulâtre, presque pas de blancs. À la fin, ruisselant de transpiration
sous un soleil de feu, j'arrive au _Campo do Polvere_ chez les Pères
lazaristes. Le P. Sagnet en est le supérieur. Il me retient à déjeuner
et me propose la visite des établissements tenus par les Soeurs de
Charité. C'est toujours avec plaisir que je vois à l'étranger les
établissements dirigés par nos compatriotes.
À peu de distance de l'habitation des Pères, nous trouvons l'asile _dos
Espostos_. Il contient 215 petites filles. Comme à Pernambuco,
l'administration les marie lorsqu'elles ont l'âge voulu, et remet à
chacune une dot de 1,000 fr. avec un trousseau de 250 fr. Cet
établissement contient aussi 68 garçons qu'on envoie travailler dans les
ateliers de la ville: on les place au dehors vers l'âge de 12 à 14 ans.
Les Soeurs tiennent là aussi une école externe qui réunit une centaine
d'élèves. C'est beaucoup pour une maîtresse. C'était l'heure du dîner,
le plus grand nombre étaient rentrées chez elles, mais une trentaine
dînaient en classe avec les petites provisions portées dans un panier.
Le jardin de l'établissement est vaste et bien tenu: des mangoes
séculaires y font une ombre bienfaisante. Un jacquier colossal les
domine tous; de gros fruits pendent de ses branches noirâtres. Je
remarque là le fruit _abiu_ (le caki du Japon); le _pigna_ ou frutto de
Conde (la Buonana des Malais); le sobaia, espèce de nèfle; le popaja,
arbre à pain, le grand éventail ou arbre du voyageur, et une quantité de
plantes à feuilles rouges et à fleurs variées.
Dans une cour, j'admire une vigne couverte de grappes près de mûrir. Si
on voulait se donner la peine de la cultiver en grand, on pourrait
bientôt se passer du vin de l'Europe. La nourriture est bonne et
abondante, elle se compose de soupe, viande, haricots de diverses
couleurs, pommes de terre venues de France, de farine de manioc.
Dans un autre quartier de la ville, le jeune P. Morre me conduit à la
visite de l'établissement dont il est aumônier. Les Soeurs y instruisent
environ 200 jeunes filles internes appartenant à la bourgeoisie, et une
quarantaine d'orphelines. Elles construisent une belle église gothique,
la première de ce style qu'on voit au Brésil.
[Illustration: Brésil: Entrée de Rio-de-Janeiro.--Pain de Sucre.]
Les élèves nous montrent les dentelles, les broderies, les fleurs
artificielles confectionnées par elles, et nous prenons congé des
bonnes Soeurs toujours heureuses de voir des compatriotes.
Un peu plus loin nous parcourons les salles d'un autre orphelinat que
dirigent aussi les Soeurs et visitons la vieille église des Pères
jésuites. Comme toutes celles de l'Ordre, elle est à peu près copiée sur
Saint-Ignace de Rome, et surchargée de sculptures et dorures. De la
sacristie on domine la rade, et l'on jouit d'un des plus beaux panoramas
du monde. Le bon chanoine portugais qui avait eu la bonté de me faire
ouvrir l'église (car ici elles sont fermées durant le jour) a fait ses
études à Rome et a de la fortune; il peut ainsi se livrer aux oeuvres de
dévouement non rétribuées.
Mais l'heure avance, et malgré mon désir de visiter l'hôpital et l'école
de médecine, je dois y renoncer pour gagner le _Niger_.
Personne n'a pu me dire le chiffre exact de la population de Bahïa. Les
uns prononçaient le chiffre de 100,000, d'autres indiquaient le chiffre
de 200,000 et plus. Il n'y a pas d'état civil ici, et lorsque le
gouvernement ordonne un recensement, les gens fuient ou se cachent. On
cache surtout les garçons pour les soustraire au service militaire.
Je n'ai pu me procurer ni _ordo_, ni un indicateur de chemin de fer; ces
sortes de documents sont inconnus dans le pays.
On m'avait parlé de la beauté des environs et surtout des quartiers de
Barra et de Rivermet; mais ces excursions demandaient plus de temps que
je n'en avais devant moi, et je dus y renoncer.
Dans l'intérieur, la population est bonne. Le P. Morre me disait que
dans les missions qu'il va prêcher de temps en temps, 15 à 18,000 âmes
sont souvent réunies, et il est alors obligé de leur prêcher sous la
voûte du ciel. Les principaux produits sont le tabac, la canne à sucre
et la racine de manioc qu'on nous porte en Europe sous forme de tapioca.
À quatre heures et demie le navire américain lève l'ancre; un quart
d'heure après le _Niger_ le suit.
7 juin.--La nuit a été mauvaise, pluie, mer en fureur, inondation des
cabines. Aujourd'hui le mauvais temps continue, et on a dû stopper
durant une heure pour réparation à la machine. On a peuplé le navire de
perroquets; la plupart sont à plumage vert, ailes rouges, bec noir, et
ne cessent de bavarder. Quelques-uns sont extraordinairement gros et
rouges avec queue très longue; ceux-ci, incomparablement plus jolis, ne
parlent pas; la nature partage ses dons. On a aussi embarqué bon nombre
d'ouistiti, charmant petit singe de la grosseur d'un écureuil.
Le lendemain, la navigation est encore pénible. Le 9 juin, à sept heures
du matin, nous apercevons la côte hérissée de montagnes plus ou moins
coniques. À neuf heures, on nous montre au loin un profil de montagnes
ressemblant à la tête de Louis XVI, couché sur son dos. À midi, nous
entrons dans la rade de Rio-Janeiro. Elle est vaste et gracieuse,
parsemée d'îles, et garnie de navires. De nombreuses chaloupes à vapeur
entourent le _Niger_. C'est la santé, la douane et les parents et amis
qui viennent chercher les amis et les parents. Il est toujours touchant
de voir ces scènes de famille après une longue absence; mais ici
_touchant_ est d'autant plus le mot que les Brésiliens, comme les
Portugais, s'embrassent en se tapant simplement de la main sur le dos.
Ils ne baisent pas comme les Français et ne secouent pas la main comme
les Anglais. À deux heures une baleinière me dépose à la place du
Palais, d'où je gagne l'_Hôtel de France_. Ma première visite est pour
le banquier, ma seconde à la poste.
De Bordeaux à Rio, nous avons eu 20 jours de navigation. À table, nous
n'avons jamais vu ce que les marins appellent les violons: cordes
tendues pour retenir les plats et les bouteilles. Nous arrivons à Rio en
plein hiver; tout le monde y est vêtu de noir. La chaleur est pourtant
aussi forte que chez nous au mois d'août. La fièvre jaune n'a pas encore
entièrement disparu.
Le Brésil a une surface de 8,352,000 kilomètres carrés, la France n'en a
que 530,000, et 1,027,000 avec ses colonies. L'Angleterre, avec ses
colonies, possède 22,418,400 kilomètres carrés; la Russie, 21,745,000.
La Chine a 11,500,000 kilomètres carrés, les États-Unis de l'Amérique du
nord 9,333,000; en sorte que le Brésil est le cinquième de tous les
États du monde quant à la surface. Il confine au nord avec le Venezuela
et la Guyane française, à l'est avec l'Atlantique, à l'ouest avec le
Pérou et la Bolivie, au sud avec le Paraguay, l'Uruguay et la
Confédération argentine. Il est divisé en 20 provinces, et sa population
est évaluée à 10 ou 12 millions d'habitants, parmi lesquels 1,300,000
encore esclaves. Il y a, en plus, 500,000 Indiens ou indigènes dans
l'intérieur. La forme du gouvernement est une monarchie
constitutionnelle avec un empereur et deux Chambres électives. Le trône
est héréditaire sans exclusion des filles. L'empereur actuel n'ayant
point de garçons, aura pour héritière sa fille aînée, mariée au comte
d'Eu d'Orléans, fils du duc de Nemours.
C'est en 1822 que don Pedro I de Bragance (don Pedro IV de Portugal),
régent du Brésil pour son père Jean VI, d'accord avec celui-ci, proclama
l'indépendance de la colonie. En 1826, il hérita de la couronne de
Portugal, et y renonça en faveur de sa fille aînée, doña Maria II, mère
du roi actuel.
Il mourut régent du Portugal en 1834, après avoir abdiqué en 1831 la
couronne du Brésil en faveur de son fils don Pedro II, alors âgé de 6
ans et empereur actuellement régnant. Il a été couronné à sa majorité, à
16 ans, le 18 juillet 1841, et marié le 4 septembre 1841 à
Teresa-Christina-Maria, née le 14 mars 1822, à Naples, et fille de
François I, roi des Deux-Siciles. L'héritière présomptive, doña
Isabella-Cristina, est née le 29 juillet 1846. La constitution de 1824,
modifiée en 1834, en 1840, et sans cesse améliorée, est très libérale.
L'empereur exerce le pouvoir législatif avec le concours de deux
Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Les sénateurs,
actuellement au nombre de 57, sont nommés à vie par l'empereur sur une
liste triple votée par les électeurs. Les députés, au nombre de 122,
répartis par province, selon le chiffre de la population, sont, depuis
deux ans, élus pour trois ans au scrutin direct. Sont électeurs et
éligibles ceux qui, sachant lire et écrire, paient une contribution de
12,000 reis (25 fr. environ) ou justifient d'un petit revenu de 200,000
reis (400 fr.). La législature actuelle est la dix-huitième; elle a
commencé avec la nouvelle loi électorale en 1882 et finira en 1885.
Le revenu de l'État est d'environ 250,000,000 de francs. La dépense
excède la recette de plusieurs millions. La dette atteint près de 2
milliards, dont le quart a été occasionné par la guerre du Paraguay.
Il n'y a pas d'impôt foncier: le revenu principal provient des droits de
douane à l'entrée et à la sortie. L'importation atteint le chiffre d'un
demi-milliard de francs, l'exportation le dépasse de quelques millions.
Les principaux produits sont: le café, le sucre, le coton, le maté,
espèce de thé consommé dans la république argentine; le caoutchouc,
l'or, le diamant, les drogueries et matières médicinales, les peaux et
le suif.
L'armée compte environ 13,000 hommes, et la flotte comprend, entre gros
et petits, 52 navires, dont 4 cuirassés. Ils portent ensemble 118
canons, jaugent 26,071 tonnes, disposent de la force de 26,140 chevaux;
le tout dirigé par 215 officiers et environ 2,000 matelots. Les gros
navires sont construits en Angleterre. On y achève en ce moment un
nouveau cuirassé: _le Riachuelo_. Les petits navires sont construits au
Brésil, dans les divers arsenaux de Corte, Bahïa, Pernambuco, Para,
Mattogrosso. Le matériel de guerre est fourni par la maison Krupp. Le
budget annuel de la marine s'élève à environ 12,000,000,000 de reis,
soit environ 25,000,000 de francs. Les villes principales sont
Rio-de-Janeiro, Bahïa et Pernambuco. De ces deux dernières j'ai déjà
parlé, me voici à Rio-de-Janeiro. Son nom, traduit en français, signifie
«fleuve de janvier.» Les Portugais arrivèrent ici en janvier, et prenant
la baie pour l'entrée d'un fleuve, nommèrent l'endroit Rio-de-Janeiro,
et ce premier nom est resté.
La vieille ville, bâtie sur une langue de terre basse qui s'avance dans
la baie, ressemble à toutes les villes portugaises. Les rues sont
étroites et mal pavées. La rue la plus fréquentée, celle d'Ouvidor, qu'à
Rome on appellerait le Corso, n'a guère plus de 6 à 7 mètres de largeur.
De nombreuses églises élèvent leurs dômes et leurs clochers, mais elles
sont presque toujours fermées. Il y a peu de vespasiennes, et comme la
chaleur du climat invite à boire, le peuple fait de la ville une
vespasienne générale. Or, cela n'augmente pas la salubrité. Il me
semblait être débarqué dans une ville chinoise; le mouchoir bien garni
d'eau de Cologne n'est pas de trop. C'est pourtant dans cette partie de
la ville que se trouvent les banques, la poste, la douane, les
principaux magasins, et que se font les affaires. C'est aussi dans cette
partie que la fièvre jaune a élu son quartier général. Mais si on pousse
jusqu'aux faubourgs, à Butafogo, Ingenio nuovo, c'est autre chose. Là,
de gentilles maisonnettes entourées de jardins sont d'agréables et
saines demeures; toutefois, la forme chalet qu'ont généralement ces
maisons peut bien convenir aux montagnes de la Suisse, la plupart du
temps couvertes de neige, mais me paraît peu adaptée à un climat qui
ignore la neige et qui est brûlant même en hiver. Garnir les maisons de
portiques et de vérandas garantirait les murs des rayons du soleil et
rendrait les chambres plus fraîches. Les portiques sont aussi fort
commodes pour s'y délasser le matin et le soir. Le tout devrait être
caché dans un bouquet de verdure. La chose n'est pas difficile avec la
luxuriante végétation de ces lieux. Tel est le système qu'ont adopté les
Anglais aux Indes et dans l'Extrême-Orient pour se défendre d'une
chaleur analogue. L'étranger qui n'y est pas encore habitué remarque
aussi le grand nombre de degrés dans la couleur de la peau des
habitants, depuis le noir du nègre jusqu'au blond et au blanc de
l'Européen. Le croisement avec les nègres et avec les Indiens a produit
toutes ces nuances.
Rio, capitale du Brésil, pour la population est la première ville de
l'Amérique du sud. Elle compte 500,000 habitants. L'_Hôtel de France_
qu'on m'avait indiqué comme le meilleur est loin d'être confortable.
Après la visite réglementaire à la douane, je peux retirer mes bagages,
et je prends un _ferry_, nom qu'on donne ici aux bateaux traversant la
baie, au-delà de laquelle s'élève la ville de Nicteroy. Je réservais ma
première visite aux enfants de dom Bosco qu'on m'avait dit habiter à
Santa-Rosa di Nicteroy. De l'autre côté de la baie que je traverse en
une demi-heure, on me dit que Santa-Rosa est à une lieue de distance; je
monte sur une voiture de tramways, et je parcours une vallée magnifique
qui me dédommage un peu des odeurs de Rio. Après une heure, j'arrive sur
un monticule à une chapelle fermée et la maison attenant ne contient que
des nègres. C'est bien ici la chapelle Santa-Rosa, me disent-ils en
portugais, mais personne que nous n'y demeure. Après avoir demandé à
bien des maisons et des passants, on me conduit à une maisonnette cachée
dans un bouquet d'arbres au pied d'une colline: C'est ici, me dit-on, la
maison achetée pour les enfants de dom Bosco, et ils y seraient déjà
sans la fièvre jaune; mais l'évêque, Mgr Lacerda, a préféré laisser
éteindre le terrible fléau avant de les y installer. Je reprends le
_bond_ et le steamer et arrive à l'_Hôtel de France_ bien tard pour le
dîner. Je passe la nuit sur le lit dur: ils le sont tous ici. Il paraît
que dans les climats chauds la couche dure est plus saine: je ne dis
rien des rats dans la chambre et des mille-pattes, cet horrible insecte
que je trouve dans mes draps. Ici il est inodore, mais ce qui n'est pas
du tout inodore sont les cuisines et waterclosets qui parfument toute la
maison. S'il en est ainsi partout, il faudrait s'étonner seulement
qu'il n'y eût pas de fièvre jaune. Aussi dès le lendemain, je me
préoccupe de changer de quartier et d'hôtel, mais le _Grand-Hôtel_ n'a
point de place, l'_Hôtel des Étrangers_ et d'_Angleterre_ n'ont plus que
de petites chambres, et je me sauve à l'hôtel _Vista Allegra_ sur la
colline de Santa-Tereza. On arrive en tramway au pied d'une colline
qu'on escalade par un chemin de fer à ficelle, et un autre tramway nous
conduit par la colline jusqu'aux grands réservoirs publics ou dépôts
d'eau qui alimentent la ville. Cette excursion est magnifique: on domine
la ville, la rade et les environs, le coup d'oeil est ravissant; à
l'hôtel _Vista Allegra_ on respire un air pur et on jouit du même
panorama.
Une fois mon domicile fixé, je commence mes visites. Le grand séminaire
est tenu par les lazaristes français, les élèves y sont au nombre d'une
vingtaine. Le P. Henh, supérieur, me renseigne sur les oeuvres
charitables du pays.
M. Galvao, directeur de l'École polytechnique, me reçoit avec bonté. Il
lutte de son mieux pour infuser un peu d'énergie dans les caractères
indolents; il me paraît homme de forte volonté, il m'invite à visiter
son école fréquentée par 300 élèves; et me donne plusieurs
renseignements sur le pays et l'adresse de personnes nombreuses pour
lesquelles on m'a remis des lettres.
Je visite entre autres M. Morissy. Cet Anglais de vieille race est
depuis longtemps membre de la Chambre de commerce. Il me présente à son
président, et me remet une carte pour être admis à la lecture des
nombreux journaux dans les salons de la Chambre. Chemin faisant, il me
fait remarquer le superbe palais de commerce en construction. Quel
dommage de mettre tant de millions en un quartier si malsain! Le
président de la Chambre de commerce, avec beaucoup d'amabilité, répond à
mes nombreuses questions sur le commerce de la capitale, sur la
colonisation et l'esprit qui la guide, et me remet le _Relatorio da
associacâo commercial do Rio de Janeiro do anno de 1881_. En le
parcourant je vois que l'association demande instamment au gouvernement
la réforme monétaire. Il n'est pas facile, en effet, à l'étranger, de se
reconnaître dans ce labyrinthe de mille et millions de reis, et il lui
faut longtemps pour s'y habituer. L'unité monétaire est le reis qui vaut
ici un quart d'un centime, à peu près la moitié de la sapèque chinoise:
en effet, s'il faut 1,200 sapèques pour 5 fr., il faut 2,200 reis pour
la même somme. Heureusement le reis n'est pas monétisé; on a de petites
monnaies de nikel de la grosseur d'un sou et valant 100 et 200 reis,
mais le plus souvent ce sont les sales chiffons de papier-monnaie qu'on
reçoit et qu'on donne; ils ressemblent à ceux qu'on a vus en Italie et
ailleurs. Les plus petits sont de 500 reis, un peu plus d'un franc. Ce
papier perd actuellement environ 10%, quand on veut l'échanger contre
métal. Les gouvernements qui ont déjà été assez sages pour former
l'union postale, feraient bien de former une union monétaire
universelle: tout le monde en profiterait.
Je trouve dans les documents qu'en 1881, la place de Rio a vendu
3,286,813 sacs de café du poids de 60 kilos, au prix de 3,620 reis (un
peu plus de 7 fr. les 10 kilogr.). Ce prix était de 5,603 reis en 1879,
presque le double; que la valeur des marchandises exportées de Rio en
1881 atteint environ 130,000,000 de fr.
Qu'en 1879-1880, l'Angleterre a importé pour environ 80,000,000 de fr.,
la France 32,000,000, les États-Unis pour 16,000,000, le Portugal pour
12,000,000, l'Italie pour 1,600,000, l'Espagne pour 1,000,000 de fr.
Pour la navigation, en 1880-81, sont entrés et sortis au port de
Rio-de-Janeiro, 847 navires anglais, 257 allemands, 239 français, 232
américains, 137 brésiliens, 117 espagnols, 91 portugais, 89 norwégiens,
77 italiens. La France importe surtout les vins, mais elle vient après
le Portugal: celui-ci en effet en 1881 a importé environ 3,300 pipes et
la France 2,700. Le chemin de fer D. Pedro II, qui a coûté environ
200,000,000 de fr., en 1881 a donné une rente brute de environ
26,000,000 de fr.; en défalquant les frais d'exploitation, environ
11,000,000 de fr., reste pour le revenu net environ 15,000,000 de fr.
L'immigration au port de Rio-de-Janeiro pour 1881 a été de 1,162
immigrants subventionnés et 19,362 immigrants libres; mais il y a eu
aussi 9,434 départs.
Dans l'après-midi, je me rends au petit séminaire au _Palacio épiscopal
de Rio Comprido_: il est au loin à la campagne, mais les tramways vont
partout. Une magnifique allée de palmea gigantea conduit à la maison.
Elle a une cour intérieure et paraît bien disposée pour l'éducation.
Dans le salon, je vois une espèce d'oiseau noir à gros bec; c'est le
_bicudo_, me dit le professeur. Il est ainsi appelé à cause de son gros
bec: il n'est pas joli, mais il chante comme le rossignol; la nature ne
donne jamais tout à tous. Quatre-vingts élèves sont là instruits dans
les lettres et sciences par les lazaristes français et plusieurs
prennent plus tard le chemin du grand séminaire. Dans le jardin, je
remarque une magnifique allée plantée de bambous; ils sont si serrés
qu'ils forment une barrière impénétrable aux rayons du soleil. Un peu
plus loin, une vaste piscine sert aux bains quotidiens des élèves. À
côté, un grand potager fournit non seulement tous les légumes à la
maison, mais encore un revenu locatif. Une église nouvelle est en
construction; la matière employée est la brique, quoique les pierres ne
manquent pas: les environs de Rio sont remplis de granit.
Un peu plus loin, je visite un collège tenu par les Soeurs de
Saint-Vincent de Paul. Elles donnent l'instruction à 80 garçons et à 100
filles; la pension est d'environ 100 fr. par mois; mais les garçons
sortent à l'âge de 12 à 14 ans. Toutefois, cette faculté d'enseigner la
classe riche n'est accordée qu'exceptionnellement aux Soeurs de Charité,
lorsqu'elles sont en mission et qu'il n'y a point d'autre ordre
enseignant. Saint Vincent de Paul les a spécialement établies pour se
dévouer à la classe populaire, et pour ne pas l'oublier, les Soeurs
tiennent dans ce même collège 30 garçons et 40 filles pauvres. Je
parcours la maison: classes, dortoirs, cours de récréation, tout est
bien disposé. De nombreux petits réservoirs servent pour les bains des
élèves. Sans le bain quotidien, me dit la Soeur, nous aurions dans ce
climat bien des maladies de peau. Le bon lazariste qui m'avait reçu au
petit séminaire m'avait donné son domestique pour me conduire chez les
Soeurs; il me conduit encore au palais Impérial à Saint-Sébastiao. Le
baron de Buon Ritiro, chambellan de l'empereur, se trouve de service au
palais: il me reçoit avec prévenance, et me promet pour le 13 juin une
audience de Sa Majesté.
Poursuivant ma route, après plusieurs changements de tramways et une
heure de voiture, j'arrive à la villa Moreau à la Tijuca. La chaleur
était forte à Rio, je voulais passer une nuit à la campagne.
La _Villa_ ou _Hôtel Moreau_ est située au milieu d'un magnifique parc
au pied des montagnes de la Tijuca: je trouve à table d'hôte beaucoup
d'Anglais qui, en gens pratiques, s'en vont le matin à leur bureau à Rio
et reviennent le soir à l'air pur. Parmi les convives, je distingue un
jeune couple en lune de miel.
Le lendemain, de grand matin, je gravis la Tijuca dans un break. Durant
une heure, quatre vaillantes mules nous tirent le long de la montagne,
au milieu d'une végétation tropicale. Le gouvernement rachète ces
montagnes pour laisser repousser la forêt et en faire une promenade
publique. Les pics les plus élevés ont 1,000 et 1,200 mètres d'altitude:
on les atteint en deux heures de cheval du plateau de la _Cascatella_
ou petite cascade, près de laquelle passe la voiture. Nous voyons par-ci
par-là quelques fabriques de papier pour lequel on emploie ici les
fibres du bananier. Nous apercevons sur le plateau quelques gracieuses
villas, et après une courte descente, nous arrivons à deux hôtels situés
l'un près de l'autre, _White Hôtel_ et _Hôtel Jourdain_. Les noms
indiquent que l'un est anglais et l'autre français. Ils occupent deux
maisons ayant fait partie d'une même _fazzenda_ de café. L'endroit est
extrêmement pittoresque; beaux ombrages, vallons, cours d'eau. Aussi
c'est un rendez-vous populaire le dimanche. À dix heures et demie
j'étais de retour à l'_Hôtel Moreau_, et après un bon moment de natation
dans la fraîche piscine, je trouve le déjeuner excellent. Un jardinier
français très instruit m'accompagne à mon excursion dans le parc. Il le
garnit avec les plantes qu'il va chercher dans la montagne, et il en
découvre toujours de nouvelles; mais il a à se défendre contre les
serpents, peu habitués à être dérangés dans la forêt vierge. Le _Copi_,
qui a environ 1m 50 de long, est inoffensif; le _Corail_, ainsi nommé à
cause des anneaux rouge-corail qui ornent sa peau, est venimeux, mais il
ne s'en prend à l'homme que lorsque celui-ci l'attaque. Le _Churucu_ est
sérieusement dangereux; il est noir, gros et court; il n'a que 75
centimètres de long: mais s'il voit l'homme, il se roule, l'attend,
s'élance et mord, laissant dans la plaie son venin mortel. Aussi le
jardinier ajoute qu'il ne va jamais dans ses excursions qu'armé d'un
flacon d'alcali.
[Illustration: Brésil: Diverses sortes de Palmiers.]
Mon guide me fait remarquer les belles plantes du parc, et d'abord le
jacquier ou artocarpus, qui est de deux sortes: l'integrifoglia donne
toute l'année des fruits, ils pendent directement du tronc;
l'incisafoglia ne donne le fruit qu'une fois l'an; ce fruit, sauté au
beurre, a le goût du pain; c'est pourquoi on appelle cet arbre l'arbre à
pain. Le manguier ou manguifera borbonica devient colossal et donne des
fruits pesant jusqu'à 1 livre 1/2. Le giroflier, dont la tige des
étamines est le clou de girofle, bien connu de nos cuisinières. Presque
tous ces arbres sont couverts de parasites; ce sont des picarnia, des
broumelias verdifolias et autres qui pendent en lianes. Parmi les
palmiers nous voyons le cameodora elegans ou palmaria gigantea qui vient
si bien ici et atteint jusqu'à 30 mètres de haut; malheureusement il ne
donne aucun fruit utilisable; puis l'areca rubra ou areca
madagascarensis, avec d'immenses palmes; l'areca bambousa ou palmier
bambou, dont la tige ressemble au bambou. Le cariotta aureus à feuille
trilobée, le felix reclinata, et autres sortes de cocotiers. L'avocatier
donne un fruit excellent en forme de poire, mais rempli d'une espèce de
crème ou beurre végétal. Le treligea regina ou arbre du voyageur,
semblable à un immense éventail, formé de feuilles à forme de bananier;
il sort plus d'un litre d'eau de chaque feuille si on la coupe, c'est
pourquoi il a reçu le nom d'arbre du voyageur. Le teophrasta imperialis
à large feuille donne une espèce de nèfle du Japon. Le mammea americana
à belles feuilles de magnolia, donne toute l'année un excellent abricot,
dit de Saint-Domingue. Nous voyons une grande variété de mimosa et
d'acacias parmi lesquels je remarque le flamboyant, de la famille des
césalpinées. Dans la famille des pandanées nous trouvons le pandanus
utilis, le pandanus juvonicus, le pandanus graminiformis, le pandanus
inermis. Dans la famille des sicadées, le sicas revoluta, le sicas
circinalis; parmi les dracoenas, le dracoena umbraculifera, le dracoena
rubra terminalis; le poincentia pulcherrima à belles feuilles rouges,
qui commence à faire son apparition en Europe; le califa, etc. Dans les
cucurbitacées, le mamou, qui donne un fruit jaune dont les habitants du
pays font une compote; l'arbuste croton et une infinité d'autres dont
une bonne partie sont utilisés en cuisine ou en pharmacie.
Rentré à Rio dans la soirée, je rends visite à M. le vicomte Barbacena,
d'une des plus anciennes familles du pays. Il me renseigne sur les
principales plantations de café et de cannes, et m'en facilitera la
visite.
13 juin.--À l'approche de la fête de saint Antoine, on tire force fusées
et pétards tous les soirs, mais on se soucie fort peu de la fête
religieuse.
Au musée on venait de terminer une exposition anthropologique; le
directeur, M. Netto, avec beaucoup de bonté, met un employé français à
ma disposition pour la visite des nombreuses salles. Tout ce qui
concerne les Indiens: céramique, armes, filets, embarcations, s'y trouve
à profusion; on a même copié d'après nature les principaux types. J'en
ai vu d'absolument identiques à la race jaune, et d'autres de race pure
indo-européenne; preuve certaine que les hommes ont abordé ici de divers
lieux et à des époques diverses. Les nombreux vases de terre
ressemblent, par la forme et le travail, à la céramique des Étrusques.
On peut voir bien des objets qui rappellent l'Égypte, entre autres la
momification; mais les momies indiennes ne sont pas couchées au long; le
corps est plié, les genoux touchant la poitrine, selon la manière dont
les Japonais disposent leurs morts dans le cercueil avant de les brûler.
Les pirogues sont des troncs d'arbres creusés, ou des écorces liées: les
lances et les flèches ont le bout en pierre ou en os; elles sont parfois
imbibées d'un poison végétal. Certaines flèches légères étaient lancées
en soufflant dans un bambou qui les contenait. On trouve aussi des
casse-tête et une quantité d'instruments de pierre absolument identiques
à ceux que j'ai vus en Allemagne, en Norwège, en Russie. L'homme a
certainement abordé l'Amérique par le détroit de Behring, d'où il est
descendu vers l'Amérique centrale; mais, à plusieurs reprises, des
embarcations y ont été entraînées par des tempêtes où des courants, et
on peut ainsi s'expliquer la présence des différentes races et des
différentes civilisations.
Le soir, à cinq heures, j'étais à San-Christovao, au Palais impérial. M.
le vicomte de Buon Ritiro me présente à Sa Majesté l'empereur qui
m'accueille avec bonté. La conversation roule sur les voyages, sur
l'enseignement, sur la charité: il importe, dit l'empereur, de bien
s'assurer de l'exactitude de ce que l'on dit, mais il importe aussi
beaucoup de ne jamais cacher la vérité. L'empereur m'a paru animé
d'intentions droites et de bonne volonté.
[Illustration: Brésil: Palais Impérial.]
Un ingénieur venait après moi pour le renseigner sur un chemin de fer de
Pernambuco. Il reçoit avec facilité, écoute avec attention, et se rend
compte des affaires. On loue sa simplicité et sa charité. On lui
reproche d'un peu trop sacrifier à l'amour de la popularité.
Je prends congé de Sa Majesté pour passer chez l'impératrice. Elle est
dans un salon, assistée d'une dame d'honneur. Elle m'accueille avec
bienveillance, et, puisqu'elle est de famille italienne, je lui parle
des oeuvres de dom Bosco, saint prêtre italien qui renouvelle les
merveilles de saint Vincent de Paul. Sa Majesté apprend avec plaisir que
dom Bosco va fonder sa première maison dans le Brésil. Puisse-t-il,
comme partout ailleurs, y développer, chez les enfants abandonnés, le
sentiment chrétien et l'amour du travail.
CHAPITRE IV
Excursion à Pétropolis. -- Rencontre du comte d'Eu. -- Sa
famille. -- La colonie allemande. -- L'ingénieur Bonjean. -- La
filature la Pétropolitana. -- Les bois de construction. --
Pourquoi on délaisse l'industrie française. -- Le corps
diplomatique. -- L'internonce et l'administration religieuse. --
Le téléphone. -- La Chambre des députés. -- Les chemins de fer.
-- Le baron de Teffé et l'exploration de l'Amazone.
Le 14 juin, à trois heures, j'étais sur le petit steamer qui traverse la
baie pour rejoindre le chemin de fer de Pétropolis. Nous longeons à
gauche une quantité d'îles verdoyantes et pittoresques. À mesure que
nous avançons, les montagnes de Pétropolis et de Teresopolis appelées
_de los organos_, à cause de leur forme en guise de tuyaux d'orgues,
nous paraissent plus hautes. Peu de monde dans le navire; j'ai près de
moi un voyageur à physionomie française, je lui demande divers
renseignements sur le pays que je vais visiter. Il répond à mes
questions avec beaucoup de bonté; je lui demande aussi si M. le comte
d'Eu est à Pétropolis. «Je ne pense pas,» me dit-il (et en effet, il n'y
était pas en ce moment), mais comme je lui montre une lettre pour Ramiz
Galvao, instituteur de ses enfants, il me dit: «Vous êtes sans doute M.
Ernest Michel?» Sur ma réponse affirmative, il ajoute: «Je suis moi-même
le comte d'Eu; M. le vicomte de Buon Ritiro m'a parlé de vous, et M. le
comte de Noiac m'a écrit de Paris pour m'annoncer votre visite; je serai
heureux de vous recevoir.» J'exprime ma satisfaction et mon étonnement
pour la simplicité des chefs de l'Empire. Dans un siècle où on ne cesse
de parler d'égalité, le peuple aime et apprécie cette simplicité.
Le long de la route, l'auguste prince n'a cessé de me renseigner sur une
quantité de choses concernant le pays, et notre conversation variée m'a
laissé de lui le meilleur souvenir. Le navire est à la jetée et nous
montons dans de larges wagons pour traverser la forêt qui sépare la baie
du pied des montagnes. Partout d'impénétrables fourrés, mais pas
d'arbres de haute futaie, la main de l'homme a déjà fait ici ses
ravages. Il faudra maintenant dix ans pour que le petit bois soit un
taillis ou _puera_, comme disent les Brésiliens, et quarante ans pour
qu'il soit forêt ou _pueran_.
Au pied de la montagne, on quitte les grands wagons et on prend place
dans des petits wagons. La large voie de 1m 50 est remplacée par la voie
étroite d'un mètre. Une locomotive nous pousse lentement sur une voie à
crémaillère à pente de 15%. C'est le système du chemin de fer du Righi,
mais adouci, car celui-là a une pente de 25%. À mesure que la locomotive
s'élève, la nature alpestre nous apparaît dans toute sa beauté: forêts,
ravins, cours d'eau, cascades, etc. Au loin la vue plonge sur la rade,
sur Rio et les pics environnants. Derrière ces pics, le soleil se couche
enveloppé dans un nuage aux riches couleurs. En une demi-heure, nous
atteignons 7 à 800 mètres d'altitude. Sur le plateau, une locomotive
nouvelle reprend le train à l'avant et nous traversons une charmante
petite vallée parsemée de blancs chalets alpestres. C'est la demeure des
bonnes familles allemandes venues ici il y a quarante ans. Les
vieillards seuls ont vu la mère patrie, la jeune génération est
brésilienne. Le terrain qui entoure les chalets est cultivé en potagers:
c'est bien petit pour faire vivre une famille; mais ces bons Allemands
ont apporté avec eux leurs industries: ils font le beurre et fabriquent
la bière.
À cinq heures et demie, le train nous dépose à Pétropolis. Une pleine
voiture d'enfants autour de leur mère envoyent avec leurs mains
mignonnes des baisers vers le train: ce sont les enfants du comte d'Eu
qui ont aperçu leur père. «Voilà pour vous du nouveau,» me dit le prince
en me montrant un _bond_ ou tramway tout neuf; j'y monte, et quelques
instants après, je suis à _l'Hôtel d'Orléans_. Ce vaste établissement à
peine achevé ne figurerait pas mal même au milieu des meilleures
stations hivernales ou balnéaires d'Europe.
La chaleur et les odeurs de Rio m'avaient fatigué. Après le dîner je
gagne mon lit et le lendemain à sept heures j'inspecte la ville.
Pétropolis m'a paru comme Cannes, comme Menton à leur début, une ville à
la campagne. Partout chalets, villas entourées de parcs gracieux, aux
plantes variées, aux fleurs éblouissantes. En passant devant la villa du
comte d'Eu, j'admire encore une fois la simplicité de la famille
régnante. Je rends visite à M. l'ingénieur Bonjean. Né au Brésil, mais
d'origine savoisienne, il est parent du président Bonjean, fusillé sous
la Commune. Lauréat de l'École centrale à Paris, il s'est occupé ici de
chemins de fer et dirige actuellement deux usines de filature et tissage
de coton. Il me donne des détails très intéressants sur le pays et sur
ses immenses ressources. L'esprit de routine laissé par les Portugais
fait qu'on n'a pas encore bien compris l'importance de l'immigration. On
néglige les moyens de la faire affluer. Les immenses ressources de la
contrée sont donc encore perdues pour tout le monde. Les terrains
accessibles sont presque tous propriété privée, et les propriétaires
incapables d'en tirer parti en demandent des prix qui éloignent tout
acheteur. Les terrains plus éloignés appartiennent à l'État, qui les
donne au prix minime de 15 à 20 fr. l'hectare, 1 reis par mètre carré,
mais le manque de routes les rend peu abordables à l'immigrant. Les
compagnies qui se formeraient pour construire des chemins de fer
traversant les terrains riches et vierges et recevant comme
gratification une large bande sur les deux côtés de la voie, feraient
certainement ici comme aux États-Unis, d'excellentes affaires. Le
gouvernement, en facilitant l'action de ces compagnies, bénéficierait le
premier par l'augmentation de la population, par l'impôt direct qui est
minime, et surtout par l'impôt indirect qui, par les droits de douane,
est très productif. Ce sera toujours un mérite pour ceux qui ont la
direction de la chose publique, de sortir de l'horizon étroit des
préoccupations locales ou personnelles et de regarder les choses du
point de vue élevé qui embrasse l'humanité. Or, la nature qui a produit
les immenses terrains encore vierges de l'Amérique du sud, ne les a pas
produits pour les reptiles et les animaux sauvages qui les parcourent,
mais pour en faire bénéficier l'homme, auquel Dieu a dit: «allez,
croissez et remplissez toute la terre.» Qu'importe la nationalité et la
race, si on veut bien utiliser le sol à la sueur de son front? À la
longue, tous ces travailleurs venus de tous les points du globe feront
une race qui, pour être le résultat du mélange de nombreux éléments
actifs, n'en sera pas moins homogène et plus forte.
M. Bonjean veut bien me conduire à la Pétropolitana, fabrique qu'il
dirige depuis peu de temps. Après une heure de voiture, le long d'un
charmant cours d'eau, nous arrivons à un point où il se précipite d'une
vingtaine de mètres en cascade à deux étages le long d'un rocher de
granit: c'est la _cascatella_. On refait le pont de bois qui traverse le
torrent. À cette occasion, M. Bonjean me fait remarquer les jolis bois
de construction de la contrée. C'est d'abord le _vignatico_, de la
famille des cèdres, dont on fait de beaux meubles, des marches et des
parquets; le tapinhoam à bois jaune; le masananduba, à bois rouge; le
cèdre à feuilles larges; le _paineira_ au tronc épineux, qui donne la
_paina_, espèce de fruit rempli d'une soie végétale, qui sert pour
garnir les oreillers; le _pigno_ ou sapin du pays, dont les feuilles
courtes et larges piquent comme des épines.
Il y a actuellement au Brésil 40 filatures de coton, dont 2 à
Pétropolis. La plus importante est celle de Macaco, que M. Bonjean
dirige depuis huit ans; la seconde est la Pétropolitana, dont il vient
de prendre la direction en février dernier. La première donne un
dividende de 15%, la seconde cause encore des pertes, preuve de
l'importance de la direction pour le résultat d'une affaire.
Le moteur est l'eau du ravin avec une chute de 40 mètres. La toiture,
échelonnée en petites bandes en forme de scie, éclaire à grand jour la
vaste construction. Au rez-de-chaussée sont les ateliers de réparation:
forgeron, rabotage, ferrage, tournage de fer, charpentiers et ajusteurs;
puis les ateliers de teinture du fil et les entrepôts divers. Au premier
étage sont alignés sur cinq rangs 5,000 broches à filer et 100 métiers à
tisser, outre les batteuses et les cardeuses de divers degrés. La toile
confectionnée atteint environ 6,000 mètres par jour, emballée
mécaniquement en ballots de 340 mètres prêts à être dirigés sur les
marchés du pays. La bonne toile blanche de coton de 0m 90 de largeur
revient à environ 1 fr. le mètre; elle sert au vêtement des esclaves.
Celle qui, par les dessins variés et ses teintes brillantes, sert au
vêtement du peuple, coûte 1 fr. 50 le mètre. On fabrique aussi de la
toile à voiles pour les navires. Le soir, la lumière est fournie par le
gaz de ricin: on met dans les cornues les graines et bois de ricin et on
opère comme avec le charbon. Déjà, j'avais vu l'hôtel éclairé par un
extrait de pétrole appelé la gazotine.
Dans ces pays nouveaux on observe ce qui se produit en Europe en fait
d'invention, et on introduit toujours les dernières découvertes. Ainsi,
on voit partout fonctionner ici le téléphone, pendant qu'il est à peine
en usage dans quelques rares établissements des grandes villes de
France. Sur le steamer, j'ai fait route avec un Portugais qui importe
ici les tramways mus par l'électricité, pendant qu'on commence à peine à
en parler chez nous.
En examinant les nombreuses machines de la Pétropolitana, je remarque
qu'elles sont presque toutes de construction anglaise et américaine, et
je demande au directeur s'il n'aurait pas intérêt à les commander en
France. Les machines françaises sont plus chères, me dit-il, mais la
fabrication est meilleure, et à la longue elles procurent encore une
économie; mais il est difficile de traiter avec les maisons françaises,
car elles sont ou lentes ou chicaneuses, et en tout cas elles manquent
d'esprit pratique. Vous voyez ces dessins; ils marquent les machines
montées et les machines démontées avec les numéros d'ordre à chaque
pièce. Si j'ai besoin d'une pièce de rechange, je n'ai qu'à écrire à
Manchester en indiquant simplement le numéro, et la pièce m'arrive par
le premier navire; mais s'il s'agit d'une maison française, rien de
semblable. Je suis obligé de dessiner la pièce, de bien donner la
dimension, et souvent on aura besoin de nouvelles explications qui font
perdre des mois, et à la fin la pièce arrive peut-être incomplète ou mal
adaptable. J'aurais eu cent fois l'occasion de faire d'importantes
commandes en France, soit pour les chemins de fer, soit pour
l'industrie; j'ai échoué: quand je télégraphiais, on mettait un mois à
me répondre parce que tel inspecteur ou tel autre était en voyage, et en
attendant, l'occasion d'une affaire était manquée. Quand je demandais
les prix ou les devis, on me répondait qu'on ne pouvait les donner de
suite, et on les envoyait six mois après. Si je réclame un nouveau
modèle, on me répond qu'on a le leur, et qu'on ne saurait en adopter un
autre. Par contre, lorsque je vais chez l'Américain du Nord ou chez
l'Anglais, il me montre les modèles et je choisis. Si j'en veux un
autre, il me le fait sans retard: il me donne le devis et le prix, et je
puis contracter immédiatement en saisissant l'occasion. Les hommes
intelligents et sérieux ne manquent pas en France: il est certain que
s'ils connaissaient ce qui se passe par le monde, ils organiseraient
mieux leurs affaires, s'affranchiraient un peu du fonctionnarisme et de
la routine, et se mettraient en mesure de lutter avantageusement sur les
divers points du globe avec l'industrie de leurs voisins. Jusqu'à ce
jour, le Français reste chez lui, et réduit le monde à l'Europe. Le
personnel consulaire qui devrait le renseigner sur ce qui se passe n'a
pas été préparé par des études professionnelles, et pourtant le monde
marche, et celui qui négligera de se tenir au courant du mouvement de
tous les jours sera nécessairement dominé par les plus habiles. Or, il
ne faut pas l'oublier, dans les pays nouveaux, si le champ ouvert au
commerce et à l'industrie devient tous les jours plus vaste par
l'introduction des chemins de fer et des usines, l'Europe entière est là
pour offrir ses services: et non seulement l'Europe, mais encore
l'Amérique du Nord qui, non contente de s'être en cela émancipée de
l'Europe, lui fait maintenant concurrence.
M. Bonjean me fait remarquer les divers avis affichés à la porte de
l'usine: ce sont des recommandations ou des prohibitions. Au
commencement, me dit-il, j'avais introduit les règlements des usines
d'Europe, mais le résultat n'était pas satisfaisant. Alors j'ai jeté les
règlements au loin, et me suis borné à recommander, et au besoin
ordonner ce qui m'a paru bon, et à défendre ce que je trouvais mauvais.
Je laissais ainsi le règlement se former par lui-même à la suite des
années par l'action de la coutume. Ce système m'a parfaitement réussi à
l'usine de Macaco et je le reproduis ici. J'ai 460 ouvriers à l'autre
usine et je cherche à les attacher à l'établissement en leur rendant la
vie facile et commode pour eux et pour leur famille. Moyennant une
redevance annuelle, au bout de quelques années, ils sont propriétaires
de la maison qu'ils habitent, d'un lot de terrain précieux pour les
légumes, et menus produits qu'il procure à un ménage. Quand j'ai pris la
direction de l'usine, je l'ai trouvée entourée de débits de boissons,
source de désordres, et je me suis empressé de les expulser; mais
sachant que l'ouvrier a besoin de délassement, j'ai organisé pour eux
et par eux une bande musicale, et une salle de gymnastique au moyen
d'une association dont le médecin est le président. Ils ont leur société
de secours mutuels, et la chapelle occupe le centre de l'usine. Je
témoigne à tous une affection paternelle, mais j'évite la familiarité.
Tous les mois cinq récompenses en somme d'argent sont données aux cinq
ouvriers ou ouvrières qui se sont distingués par la conduite et le
travail. La plus grande impartialité préside à ces distributions;
précaution d'autant plus nécessaire que je suis en présence de plusieurs
nationalités souvent disposées à se jalouser.
Les infractions sont punies au moyen d'amendes rendues publiques par
l'affichage. Le résultat de ce système a été la paix et la stabilité
dans le personnel des ouvriers, le relèvement du niveau moral, l'aisance
dans les familles, l'augmentation des dividendes; en un mot, la
prospérité de l'usine. Heureux les hommes qui savent ainsi procéder par
l'expérience plutôt que par la théorie, et s'inspirer de l'amour de
leurs frères: ils recueillent l'affection en même temps que l'abondance.
La maison du directeur est bien disposée pour le climat, entourée d'un
beau jardin dans lequel je trouve, à côté des fleurs et des fruits des
tropiques, les poires, les pommes, les figues, les raisins, les
asperges, les salades et les choux, et jusqu'à une plante de thé. Le
tout est encadré par les bois, dans lesquels on retrouve les espèces les
plus odoriférantes, depuis le _colosse_, qui produit le clou de
girofle, jusqu'au _canela capitanmor_, dont l'odeur rappelle absolument
les matières fécales.
Pour rentrer en ville, nous parcourons la route pittoresque du matin: il
me semble que je traverse un coin de la Suisse. Nous nous rendons à une
autre filature de coton: l'usine de San-Pedro de Alcantara. Là, nous
trouvons 180 ouvriers et ouvrières faisant manoeuvrer 5,000 broches et
70 métiers. Le directeur, avec beaucoup de complaisance, nous explique
comment, par suite d'insuffisance d'eau, il a été obligé d'établir une
machine à vapeur à côté de sa roue hydraulique. Je l'engage à remplacer
celle-ci par une turbine, qui exige moins d'eau que la roue: il en
convient, mais la roue, il l'a, et la turbine devrait être achetée.
Ainsi, n'ayant pas le courage de donner peu pour se rattraper
grassement, il continue de voir passer en combustible une bonne partie
des bénéfices. Combien de calculateurs à courte vue on rencontre dans la
vie! M. Bonjean aussi avait trouvé à Macaco des turbines insuffisantes,
et n'hésita pas à sacrifier 30,000 fr. en s'imposant un mois de chômage
pour les remplacer par des turbines plus puissantes. Le résultat a été
une telle augmentation dans la quantité de toile produite
qu'immédiatement les frais furent couverts, et tout le surplus est
maintenant bénéfice. Je demandais à M. Bonjean ce qu'il avait fait de
ses ouvriers durant le mois de chômage. Je les ai employés, dit-il, aux
travaux nécessités par le changement des machines et autres travaux
supplémentaires. C'est de l'administration paternelle!
Le corps diplomatique du Brésil passe la plus grande partie de l'année à
Pétropolis, où il paraît subir les atteintes de l'ennui. J'appris trop
tard, pour lui rendre visite, que le chargé d'affaires d'Italie était un
Niçois, le comte Deforesta.
Je me rends chez Mgr Felici, l'internonce apostolique. C'est un Romain
calme comme les habitants de l'ancienne capitale du monde. Il me fait
bon accueil, et me présente son secrétaire, abbé sicilien au regard de
poète. Il me renseigne sur les choses religieuses du Brésil, et m'assure
que pour lui il ne connaît pas l'ennui, vu qu'on le tient constamment
occupé par les formalités de dispenses en matière matrimoniale.
Il y a 12 diocèses au Brésil pour une population d'environ 12 millions
d'habitants, et une étendue presque aussi grande que celle de l'Europe.
Plusieurs n'ont même pas de séminaire; mais Dieu supplée à ce que les
hommes ne peuvent faire. Les Indiens, au nombre d'environ 500,000, sont
évangélisés par des Ordres divers, et surtout par les capucins italiens,
qui dépendent directement de la Propagande. Les évêques sont présentés
par l'empereur et confirmés par le Pape.
Je passe chez M. Ramiz Galvao, ancien directeur de la bibliothèque
publique et précepteur des enfants de Son Altesse le comte d'Eu. M. le
comte de Noiac m'avait envoyé une lettre pour lui. Nous causons
éducation et instruction, et je peux bientôt me convaincre combien mon
interlocuteur est digne du poste de confiance qu'il occupe. Il comprend
à merveille la haute importance de diriger les premiers pas dans la voie
du savoir de celui qui sera appelé plus tard à régler les destinées de
l'Empire. Il sait bien que tout en armant l'intelligence, il faut
surtout cultiver le coeur.
Je ne pouvais quitter Pétropolis sans présenter mes hommages à Son
Altesse le comte d'Eu; il est Français, fils du duc de Nemours, et son
oncle le prince de Joinville a épousé une des soeurs de l'empereur.
Comme je l'ai déjà dit, la loi salique n'étant pas en vigueur au Brésil,
sa femme, fille unique de Pedro II, règnera après lui et aura pour
successeur son fils aîné âgé de dix ans actuellement. Le comte d'Eu aura
donc à remplir ici le rôle qu'a si bien rempli le prince Albert en
Angleterre.
Je me rends au palais impérial: même simplicité qu'à Rio, auprès de la
Cour et des grands. La porte est grande ouverte: pas de concierge, je
traverse le parc, j'arrive au palais; là aussi la porte est ouverte, et
pas de portier. Je parcours les corridors, me dirigeant du côté du bruit
de rires enfantins. J'arrive à une chambre où le prince joue avec ses
enfants et guide les premiers pas d'un bébé de deux ans. Il interrompt
ses amusements pour s'entretenir une demi-heure avec moi. Il me parle
d'une exposition pédagogique dont il préside la commission: cela me
rappelle que j'avais eu pour compagnon de cabine sur le steamer _le
Niger_ un journaliste de Paris, délégué à cette exposition. Est-ce
hasard ou coïncidence? Deux jours après l'arrivée du _Niger_, j'aperçois
dans la rue Ouvidor, aux vitrines du libraire qui sert de correspondant
au journal dirigé par ce délégué, une exposition de Vénus et de Cupidons
sous lequel on lisait en grandes lettres: _novedades_, nouveautés. C'est
aussi de l'enseignement, mais du mauvais.
Le discours tombe sur l'esclavage qui va en diminuant. Il n'y a plus
actuellement que 1,346,648 esclaves au Brésil: la loi de 1871 rend libre
tout enfant né d'une femme esclave. Ces enfants restent jusqu'à dix-huit
ans sous la tutelle du maître de la mère. Naturellement ils sont un peu
négligés et Son Altesse projette une association pour s'occuper d'eux,
les patronner et les instruire. L'association est le levier des sociétés
modernes. Elle sera toujours le plus grand instrument du bien et du mal.
Tous les jours je lis dans les journaux l'annonce d'esclaves rendus à la
liberté par leur maître, ou rachetés par des associations. On en
affranchit aussi un grand nombre par testament; et Son Altesse me cite
une dame qui vient de léguer sa vaste propriété à ses 400 esclaves,
voulant qu'elle soit partagée par familles. Belle et grande pensée de
cette propriétaire qui fait de ses esclaves ses héritiers! Une
commission a été nommée pour exécuter la pensée de la noble dame. Tout
le monde s'accorde à croire que dans vingt ans il n'y aura plus
d'esclaves au Brésil et que le travail libre les remplacera avec
avantage. Nous causons enfin de dom Bosco, dont Son Altesse a visité
l'établissement à Turin; je lui raconte ses succès à Lyon, à Paris, à
Amiens, à Lille, et le prince m'apprend la mort de M. de Laboulaye, chez
lequel j'avais conduit le saint prêtre quelques semaines avant. Un
grand nombre d'enfants court dans les rues de ce pays. Les Soeurs de
Saint-Vincent de Paul ont de nombreux établissements dans lesquels elles
prennent soin des orphelins; mais les garçons sont livrés à l'abandon,
et Mgr Lacerda, qui sent la nécessité de s'occuper aussi du sexe
masculin, a appelé les missionnaires de dom Bosco.
Il est bien tard quand je quitte le prince pour rentrer à l'hôtel
prendre un repos nécessaire.
J'aurais voulu passer la soirée avec un avocat auquel on m'avait
adressé. Nous aurions causé sur les lois et la magistrature. Déjà je
savais qu'imitant un peu notre code, les lois brésiliennes, en fait de
succession, avaient réduit au tiers la portion disponible, et j'avais
entendu des plaintes à ce sujet. On y voyait un obstacle à la stabilité
des familles. J'aurais voulu connaître l'appréciation d'un homme
compétent à ce sujet, mais les forces étaient à bout, et je dus renoncer
à cette visite. Le lendemain matin à six heures je suis sous la douche
froide qui ranime les nerfs; j'admire le beau lever du soleil, je revois
encore une fois les têtes blondes et les yeux bleus des enfants des
colons, et à sept heures je suis à la gare. Mme la comtesse de Barral,
qui avait été l'institutrice de la princesse, y accompagnait son fils
récemment marié à Mlle de Paranagua, fille de l'ex-premier ministre.
Elle me parle de la famille Bernis, ses parents qui habitent Nice. Peu
après, la locomotive nous entraîne sur la pente de la montagne d'où nous
dominons la plaine et la baie couvertes d'épais nuages que nous
atteignons bientôt. À neuf heures et demie le bateau me dépose à Rio. Je
me rends au bureau télégraphique pour voir si par hasard quelque dépêche
d'Europe m'y attendait. L'agence Havas a ici son bureau; elle perçoit
17,000 reis pour le premier mot et 5,000 reis pour chaque mot suivant.
Le bureau anglais perçoit 7,000 reis indistinctement pour chaque mot.
Cette Compagnie, au capital de un million et demi de livres sterlings, a
une recette d'environ 4,000,000 de francs par an. C'est bien faire ses
affaires.
À la Chambre des députés pas de séance, mais plusieurs députés semblent
occupés à des travaux et discussions. Grande simplicité dans le monument
et le mobilier. Ces députés de l'Empire sont moins exigeants sous ce
rapport que ceux de certaines républiques. Ils ne laissent pas
quelquefois d'être irascibles. Je lis en effet qu'il y a peu de jours un
d'entre eux, qui s'est cru insulté dans les colonnes d'un journal, a
voulu se faire justice à coups de canne sur le nez du journaliste. Il
est vrai d'ajouter que la presse ne comprend pas toujours sa mission et
qu'elle confond trop souvent la licence avec la liberté.
Au bureau de la colonisation, le directeur me remet une carte de la
province de San-Paulo et une de la province de Santa-Cattarina, avec un
règlement en 5 langues relatif à l'hôtel des immigrants à Rio-Janeiro.
J'y lis que les immigrants y sont logés et nourris pendant 8 jours, mais
je n'y trouve aucun renseignement sur les conditions auxquelles ils
reçoivent les terres et en quelle quantité. Les Yankees sont plus
habiles: ils multiplient les prospectus et les programmes avec gravures
et toute sorte de détails. On les trouve à tous les hôtels, dans les
gares, et on les reçoit dans les trains. Ici je n'ai même pu trouver à
la gare un indicateur de chemin de fer. Le chef de gare s'est contenté
de me dire que l'horaire et les prix sont collés aux murs de là station;
en sorte que je dois aller les consulter toutes les fois que je projette
une excursion. C'est peu pratique et surtout peu commode. On pourrait
croire que cela tient au peu d'importance des lignes dans un pays
nouveau.. Erreur! il y a environ 5,000 kilomètres de chemins de fer en
exploitation au Brésil, dont le coût moyen a été d'environ 100,000 fr.
le kilomètre; 15,000 autres kilomètres sont en construction ou concédés.
Mais revenons à mes visites. Je traverse la ville vieille et me rends
aux quartiers nouveaux, chez le baron de Teffé, chef de division à
l'arsenal de marine. M. de Teffé est un officier distingué qui revient
de l'expédition organisée pour observer le passage de Vénus. Il me donne
sur son travail des détails intéressants: il en envoie les résultats à
l'Académie des sciences à Paris, où se réuniront les savants en congrès
pour se mettre d'accord sur les conclusions définitives.
M. le baron de Teffé me parle longuement de ses explorations dans
l'Amazone, où il a passé deux ans et neuf mois. Il dirigeait la
Commission qui devait, avec celle du Pérou, tracer les frontières des
deux pays, pendant que deux autres Commissions traçaient celles de la
Bolivie. Une première Commission péruvienne avait été anéantie par les
Indiens. Son chef, amputé d'une jambe par le fait de cinq flèches
empoisonnées, avait survécu et avait eu le courage de se mettre à la
tête de la seconde expédition; mais, durant les opérations, il fut
enlevé par la fièvre paludéenne. Les rivières débordent et se retirent
laissant d'immenses marais mortels.
Les Brésiliens aussi furent très éprouvés. Sur 80 personnes, M. de Teffé
en perdit 27 de la fièvre, parmi lesquelles son propre frère. Les
Indiens leur causèrent bien des difficultés, mais il avait trouvé moyen
d'échapper à leurs flèches en couvrant complètement les canots d'une
toile métallique derrière laquelle se tenaient les rameurs.
La Commission rencontra un jour un superbe emplacement qu'avait visité
Humbold en 1808. L'illustre explorateur y avait laissé une inscription
enthousiaste pour déclarer que c'était là un endroit admirable pour une
grande ville, et que dans cinquante ans il serait couvert de maisons et
de monuments. Or, M. de Teffé, plus de cinquante ans après, n'y avait
encore vu que de l'herbe. La prophétie pourra se réaliser; mais Humbold
s'était trompé de date.
De Paris, sur la demande d'un ami, M. de Thurino, illustre Brésilien que
j'avais connu à Nice, m'avait envoyé des lettres nombreuses pour ses
amis du Brésil, et entre autres une pour son fils. Je me rends donc chez
lui, mais, à mon grand étonnement, je trouve le père en personne. Il
était arrivé de la veille, et nous pouvons ainsi causer, des choses de
l'Europe.
[Illustration: Brésil: Chef indien.]
Continuant ma course, j'arrive chez le comte d'Ignassu, chambellan de
l'empereur. Il était de service au Palais. Il est frère du comte de
Barbacena dont j'ai déjà parlé. Ils appartiennent à la famille des
Brants, contraction de Brabant, originaires de la Belgique. Après s'être
perpétués sans interruption de mâle en mâle depuis cinq siècles, les
deux frères n'ont maintenant chacun qu'une fille. Après ce pèlerinage,
lorsque nous nous trouverons réunis dans le sein de Dieu, nous verrons
qu'il n'y a qu'une grande famille humaine, dont Adam est
l'arrière-grand-père.
Je clos ma série de visites par celle de M. le comte de Paranagua,
jusqu'au mois dernier président du Conseil des ministres. Sa maison est
celle d'un bourgeois. Heureux pays, où les grands savent donner un si
bon exemple! M. de Paranagua comprend le français et parle le portugais,
mais si clairement que je ne perds rien de la conversation. Elle roule
sur des sujets multiples, et j'admire dans mon interlocuteur l'homme
calme, au jugement clairvoyant, aux appréciations bienveillantes: c'est
l'homme habitué à la conduite des hommes. Il se rend à San-Paulo pour
voir son fils au petit séminaire, et si je puis trouver le temps de
faire cette intéressante excursion, il me dirigera dans la visite des
choses intéressantes de cette province, la plus avancée de l'Empire,
pour l'industrie comme pour l'agriculture.
CHAPITRE V
Excursion à Copa-Cabana. -- Sauvés par un bambin. -- Le jardin
botanique. -- L'Hospicio Don Pedro II. -- L'orphelinat de
Sainte-Thérèse. -- Le Casino Fluminense. -- Encore le bureau de
colonisation. -- Le téléphone. -- Le marché. -- Les aumônes
impériales. -- L'Hospicio de la Misericordia.
Le 17 juin, à six heures du matin, le soleil darde ses rayons derrière
les montagnes, de l'autre côté de la baie et sur les cimes opposées. La
ville au pied de la colline se réveille, et les gens endimanchés se
meuvent, dans toutes les directions; je descends à _Praja do Framengo_,
chez M. Duvivier. Sans perdre du temps, nous montons à cheval et nous
voilà en route pour Copa-Cabana, où l'aimable banquier veut me montrer
le nouveau quartier qu'il va faire surgir en cet endroit. Il est
concessionnaire d'un tramway qui aboutit à une plage superbe. Il se
propose d'élever dans la mer, sur des poteaux de fer, un magnifique
établissement de bains. Je l'informe de la destruction par le feu de la
Jetée-promenade de Nice et l'engage à prendre ses précautions. Après une
heure de marche au pas et au trot, nous laissons à gauche le cimetière,
garni de monuments de marbre, et gravissons une charmante colline que le
tramway traversera en tunnel. Au sommet, un docteur, fusil au bras, fait
mine de nous barrer le passage; il entend nous conduire chez lui et
nous offrir café et vin de Porto. Comme il apprend que nous pressons le
retour pour assister à la messe, il nous dit: «Voilà, sur ce rocher
là-bas, la chapelle; la messe s'y dit à dix heures, il est neuf heures;
vous n'avez que le temps d'arriver.»
Nous descendons donc l'autre pente de la colline et arrivons à la plage,
couverte d'un sable fin et blanc qui éblouit nos yeux. Le soleil est
brûlant, il faut attirer un peu d'air par la vélocité du galop, et nous
voilà galopant, galopant. À dix heures moins cinq minutes nous sommes au
pied du rocher, sur lequel les pêcheurs étendent leurs filets. La montée
est rude, au point que mon compagnon voit sa selle retomber en arrière.
À dix heures nous étions à la chapelle, mais la messe avait été dite à
neuf heures. Le docteur, sans doute, n'y était jamais venu. Déjà, en
approchant de Rio, j'avais admiré cette gracieuse coupole couronnant le
rocher en dehors de la baie; jamais je n'aurais pensé qu'un jour je me
trouverais sur la terrasse de ce petit monument. La vue en est
excessivement gracieuse; les lames de l'Océan se brisent à ses pieds et
on a en face un îlot sur lequel un ingénieur français élève un phare
électrique. Mais l'heure avancée nous laisse peu de temps pour la
contemplation. Nous saluons deux amazones et leur cavalier qui nous
avaient rejoints, et, pour éviter le sable brûlant, nous nous engageons
à gauche dans une petite forêt, avec l'espoir aussi d'abréger la route
par une diagonale. Mal nous en prit, car, une demi-heure après, ayant
perdu le sentier, nous nous trouvons engagés dans les broussailles, sans
issue. Les branches menacent nos corps et nos têtes; les chevaux
eux-mêmes ne peuvent avancer qu'avec peine. Forcés de descendre et de
les conduire à la main, nous errons par des tours et détours, revenant
sur nos pas, et nous engageant dans toutes les directions, lorsque
enfin, en percevant au loin le toit d'une maison, M. Duvivier pousse à
pleins poumons ce cri: _O di casa_. Une voix répond, mais on ne voit
personne. À la fin, un enfant de sept ans paraît, et nous reconduit
jusqu'au chemin. Sauvés par un bambin!
[Illustration: Rio-de-Janeiro. Avenue des Palmiers au Jardin botanique.]
Nous aurions eu envie de fouetter le docteur, mais le temps pressait et
un galop effréné nous conduit bientôt à _Praja de Buttafogo_. M.
Duvivier trouve prudent de ne plus affronter le soleil et laisse les
chevaux, dans une écurie pour prendre le tramway. À midi nous rentrions
chez lui; un bain froid restaure les membres et un bon déjeuner redonne
des forces. Mme Duvivier fait les honneurs de la maison avec grâce et
simplicité. On fait un peu de récréation avec ses quatre charmants
bébés, puis M. Duvivier prend le chemin de la ville pendant que, dans la
direction opposée, je me rends à l'_Orto botanico_.
Après une heure de _bond_ sur une route pittoresque j'arrive à ce
superbe jardin. Une allée de palmea gigantea s'étend jusqu'au pied de la
montagne. Ces véritables géants portent leur plumet à 30 mètres dans les
airs; ils n'ont que le défaut d'être trop hauts. Le vert gazon qu'on
appelle ici _grama_ forme partout une gracieuse pelouse sur laquelle
s'élèvent par-ci par-là des bouquets de bambou, des espèces de joucas
dont les feuilles tournent autour du tronc en forme de spirales; des
bouquets de palmiers variés, parmi lesquels je remarque le palmier
bambou et une espèce de palmier qui laisse tomber du tronc des racines
qui, venant se souder au sol tout autour forment comme une rangée de
pieux qui l'étayent. Parmi les géants, je compte le jacquier, le
manguier, l'araucaria et bien d'autres dont j'ignore les noms. Je vois
par-ci par-là de gracieuses pièces d'eau, et j'arrive à une charmante
petite cascade à plusieurs étages, ombragée par des géants séculaires.
Là-dessous sont disposés des bancs et des tables de pierre sur
lesquelles diverses familles étendent des journaux en guise de nappe et
distribuent la nourriture à de joyeux enfants. Excellent usage que celui
des piques-niques à la campagne, mais je doute que le jardin botanique,
si admirablement disposé pour cela, soit accessible au grand nombre. Il
faut environ deux heures pour l'atteindre en tramway, et le prix est de
400 reis (1 fr.) pour l'aller et autant pour le retour. Une famille de
10 personnes aura donc à dépenser 20 fr. seulement pour le transport. Il
est bien vrai que l'ouvrier est, ici, dans l'aisance, puisqu'il gagne de
7 à 8 fr. par jour, mais les nombreuses familles absorbent facilement ce
gain dans la nourriture, le logement et le vêtement. C'est pourtant la
famille ouvrière qui a le plus besoin de respirer, le dimanche, l'air
des champs; de ranimer ses forces à l'atmosphère pure, de relever son
esprit et son coeur aux beautés de la nature.
En face du jardin, une grande affiche, avec le mot _Restaurant_, me fait
croire que j'y trouverai patron ou domestique français; pas un ne parle
cette langue, et j'ai recours à mon mauvais portugais. À l'ombre des
manguiers, sur une grande table, des mets variés sont étalés: un
mécanisme en forme d'horloge fait tourner deux grandes ailes qui, se
promenant au-dessus des plats, en chassent les mouches. Je goûte la
bière du pays; elle ressemble bien plutôt au cidre de Normandie. Enfin
le _bond_ arrive et me ramène à Buttafogo, d'où je gagne l'hospice don
Pedro II.
Cette immense construction a été commencée en 1841, et forme un
véritable palais, plus somptueux que celui de l'empereur. C'est la
royauté du pauvre, du malheureux, qui se trouve ainsi honorée, c'est de
l'ordre chrétien. L'établissement est en effet destiné à la plus grande
des misères qui affligent l'humanité: c'est l'hôpital des fous. Il a la
forme d'un immense carré coupé en deux par la chapelle; à gauche sont
les hommes, à droite les femmes. Les malades tranquilles occupent le
premier étage; les furieux, le rez-de-chaussée. Dans le grand salon, je
vois la statue de l'empereur Pedro II, protecteur de l'établissement: il
a à sa droite le buste de José Clément Pereira, et à sa gauche celui de
Ivan de Boles Pinto, les deux promoteurs de l'institution. Il y a aussi
celui du commendator Thomé Rivero de Farias, qui a donné le terrain. On
ne saurait jamais assez honorer la mémoire de ces hommes qui mettent
leur fortune et leur activité au service de leurs frères malheureux; ils
sont les instruments fidèles de la bonté du Père céleste, qui a créé le
riche pour qu'il soit le serviteur du pauvre. Vingt-deux Soeurs de
Charité prennent soin de l'établissement, et la cornette se tire
d'affaire, même avec les fous. Le Père Henh, lazariste, survient avec le
supérieur du petit séminaire de la ville de San-Paulo, et nous formons
ainsi: une petite caravane pour parcourir les différentes salles.
Partout grande élévation des plafonds, aération parfaite; aussi, malgré
la haute température, on ne sent ici aucune de ces odeurs fétides
habituelles aux établissements de cette nature. La maison abrite environ
400 malades; les hommes sont un peu plus nombreux que les femmes; mais,
par contre, celles-ci, de l'aveu des Soeurs, donnent plus de fil à
retordre. Il y a 15 pensionnaires de première classe, logés en chambre;
ils payent 5,000 reis par jour (10 à 12 fr.); 24 sont dans la deuxième
catégorie, et payent une pension de 3,000 reis par jour; 40 de la
troisième catégorie donnent une pension de 2,500 reis; le reste est
gratuit. Dans la première et la deuxième classe on compte des personnes
distinguées. Dans ce siècle de la vapeur et de l'électricité, bien des
cervelles sont emportées par le mouvement trop rapide de la vie.
Les bonnes Soeurs se livrent à des études comparatives entre les folies
des diverses nationalités, car il y a ici des gens de tous les pays.
Pour confirmer leur dire, elles nous appellent tantôt un Allemand,
tantôt un Français, tantôt un Portugais ou un Brésilien, et toujours
l'examen de l'individu donne raison à leurs observations. Le Brésilien a
la folie douce; le Français, furieux ou gai, fait volontiers de
l'esprit; celui que nous interrogeons se dit Jonathas: Vous aimez donc
le miel? lui dis-je; et il répond: J'aime l'abeille, elle est discrète
et gracieuse ... et ainsi de suite. L'Anglais est morne; l'Allemand,
têtu, et l'Italien déclame: celui qu'on me présente est Génois, il
préfère me demander des sous pour acheter des cigares. L'Espagnol est
méchant, et le nègre insolent.
À la chapelle, de beaux chandeliers et candélabres exécutés par les fous
ornent l'autel; dans le compartiment des femmes une salle d'exposition
contient des fleurs artificielles et des broderies exécutées par les
folles et vendues au profit de l'oeuvre. La maison vit de dons et de
legs, et quatre loteries annuelles complètent les sommes nécessaires à
son entretien.
Les Soeurs élèvent là 40 orphelines qui sont employées comme domestiques
dans la maison. Nous passons à la cuisine. Au réfectoire nous trouvons
les bols prêts à recevoir le thé. L'ordinaire est ainsi composé: à sept
heures, café; à midi et demi, dîner avec mets variés et viande fraîche
cinq fois par semaine; à cinq heures et demie, le thé. La pharmacie, les
douches, les bains sont des modèles d'ordre. Chez les femmes, une
vieille Espagnole, couronne en tête, se croit l'impératrice et nous
aborde avec une grande dignité; mais, au rez-de-chaussée, les pauvres
furieux inspirent des sentiments de profonde pitié. Le P. Henh réunit
les Soeurs, heureuses de voir un compatriote porter intérêt à leurs
oeuvres. Je quitte ce séjour de la douleur pour me rendre, un peu plus
loin, au _Recoglimento das orphas de la Santa Casa_, connu aussi sous le
nom d'orphelinat de Sainte-Thérèse. Cet établissement, confié aux Soeurs
de Saint-Vincent de Paul, est sous la direction de l'administration de
l'hôpital de la Miséricorde. Il est richement doté et contient 200
orphelines de toute nationalité. Ne sont admises que les orphelines de
père, et nées d'unions légitimes. Lorsqu'elles sont majeures, on les
marie avec une dot de 2,500 fr. et un trousseau confectionné par elles.
La maison n'a qu'un rez-de-chaussée; elle est vaste et bien aérée. J'y
vois une grotte de Lourdes, une belle chapelle et un petit théâtre: la
récréation est, aussi bien que la prière, un besoin de la nature
humaine. Là encore les bonnes Soeurs se livrent à des études sur les
caractères des diverses nationalités: les Brésiliennes et Portugaises
aiment la danse; les Espagnoles excellent dans les castagnettes; les
Anglaises sont masculines; les Italiennes aiment la poésie; les
Françaises, la coquetterie; les Allemandes sont entêtées; les négresses
orgueilleuses. Nous parcourons les classes, et les élèves, croyant me
saluer en français, me disent: Bonjour, Señor; d'autres, plus habiles,
disent: Bonjour, Seigneur. Sur toutes ces jeunes figures de toutes les
nuances, on lit la joie, la paix, le contentement. Déjà, j'avais visité
les établissements des Soeurs sous tous les climats. En Orient, les
Arabes les appellent les filles du ciel; et la joie, la paix et le
contentement sont en effet des fruits du ciel.
Qui est l'étranger qui nous fait l'honneur de nous visiter? demande la
supérieure. C'est Michel, répondis-je. Pressé par le temps, je les
laisse à deviner qui peut bien être cet étrange Michel et me sauve à
l'hôtel _Vista Allegre_, où j'arrive après deux heures, bien avant dans
la nuit.
Le lendemain fatigué de l'excursion et du soleil de la veille, je reste
à l'hôtel pour écrire aux amis et rédiger mon journal de voyage. Le 19
juin, je rends visite à M. Galvao, directeur de l'École polytechnique.
Cette école réunit environ 300 élèves, mais l'École de droit en a 700 et
celle de médecine 1,000. Clients, sur vos gardes! Il y a une seconde
école de droit à San-Paulo. Les pays gouvernés par les avocats en
général ont peu prospéré.
Je vais prendre congé de M. Netto, directeur du musée; il veut bien
accepter d'envoyer quelques objets à la fête projetée par la Société de
géographie de Lyon. Avec beaucoup d'amabilité, il m'offre de m'envoyer
quelques-uns de ses écrits que j'échangerai avec mes récits de voyage.
Enfin, je remplis un devoir en allant remercier le vicomte de Buon
Ritiro pour toutes les bontés dont il m'a comblé. Il demeure à la
campagne, à 2 lieues de la ville; la route est pittoresque, et son
gentil pavillon est caché dans un bouquet d'arbres et de bambous, sur un
des monticules du quartier _Ingenio nuovo_. Il est à dîner, mais
l'étranger ne fera pas antichambre. À peine annoncé, il est introduit et
admis à la table de famille, où il reste le temps nécessaire pour
exprimer ses remerciements. Pour ne pas abuser, je me retire, encore une
fois charmé de la bonté et de la simplicité des grands de ce pays.
Le soir, à sept heures, je redescends la colline de Santa-Theresa pour
assister à une réunion de charité. J'y trouve des professeurs, des
conseillers de la Couronne, des avocats, des hommes du monde. On
m'apprend l'existence d'une association de dames de charité pour la
visite des pauvres. Je leur indique le précieux concours que ces
associations, en France, trouvent dans les Soeurs de Charité; j'engage
ces messieurs à organiser un cercle de jeunes gens; ils portent au bien
l'ardeur de leur âge, et si on néglige de les diriger vers le bon côté,
ils plieront vers le mal. Leur activité ne pourrait rester sans emploi.
M. Galvao me présente à M. Lopo Denis et Cardeiro: ce monsieur est un
des administrateurs du Casino Fluminense, et veut me faire visiter ce
magnifique établissement. Il me montre avec enthousiasme les lambris
dorés de la grande salle de bal, les nombreuses glaces, les appartements
pour la toilette de l'impératrice et de ses dames, et celui destiné à
l'empereur. Il me fait remarquer quatre grandes amphores, pour les
rafraîchissements, qui ont coûté 15,000 fr. Ce cercle, le plus important
de Rio, appartient à une Société d'actionnaires; les actions sont d'un
_conto_ de reis ou million de reis, soit 2,500 fr. On est reçu sur
présentation et moyennant 120 fr. l'an. L'administration organise quatre
bals dans l'année; toute la société distinguée du Brésil y assiste, et
la famille impériale ne manque jamais d'y venir. Le 29 nous avons le bal
d'hiver, me dit M. Lopo, je serai heureux de vous donner une carte
d'invitation; vous pourrez ainsi voir réunie toute notre noblesse. Je
remercie M. Lopo, mais obligé de continuer ma route, je ne pourrai
profiter de son invitation. L'administration du casino met son superbe
local à la disposition des oeuvres charitables. Tous les ans, environ
douze concerts de charité ont lieu dans ses vastes salons. M. Lopo est
président du Jockey-Club et voudrait me voir assister aux prochaines
courses; mais j'ai moi-même une course bien longue qui m'empêche de trop
m'arrêter dans chaque ville.
Me disposant au départ, je prends des renseignements auprès des diverses
compagnies de bateaux à vapeur qui vont à Montevideo. Les Messageries
maritimes et le Pacific Steam Co refusent de prendre des passagers pour
cette destination: elles pensent ainsi éviter la quarantaine. La
Compagnie brésilienne n'a que de petits navires, qui font escale à tous
les ports du littoral, et mettent dix jours dans le trajet; mais la
Royal-Mail de Southampton a un navire qui doit toucher à Santos le 27,
et je me dispose à gagner ce port qui, cette année, a été exempt de la
fièvre jaune. Cette combinaison me permettra de visiter en route une
_fazzenda_ de sucre et une de café, de parcourir 700 kilomètres dans
l'intérieur et de voir la ville de San-Paulo. Je ne veux pas quitter Rio
sans voir le marché et l'Hospicio de la Misericordia, et sans essayer
d'avoir encore des renseignements plus précis sur la colonisation.
J'étais déjà allé au bureau de renseignements _das terras_ sans y avoir
appris grand'chose. M. Duvivier me fait observer que je me suis présenté
sans lettre de recommandation; il m'en procure une par un de ses amis et
me fait espérer meilleure réussite: or, il advint que la lettre était
pour un employé et non pour l'inspecteur. Celui-ci déclare que, ne lui
étant pas adressée, il ne peut l'ouvrir, se montre un peu étonné de ma
nouvelle démarche, et dit qu'il n'a pas d'autre renseignement à me
donner. Sur mon insistance et mes interrogations, il m'apprend qu'on
vend aux immigrants de 30 à 60 hectares de terre au prix de 2 reis la
brasse carrée (un peu plus de 4 mètres carrés) et qu'ils le paient par
cinq acomptes égaux dans les cinq ans qui suivent les deux premières
années, pendant lesquelles ils ne paient rien. Ils peuvent se libérer
avant ce temps, et aussitôt le prix payé, ils sont propriétaires
définitifs. Ils peuvent demander la naturalisation. Dans ce cas, ils
acquièrent les droits politiques et sont éligibles et électeurs
lorsqu'ils possèdent une rente de 200 fr. et qu'ils savent lire et
écrire. Ils peuvent aussi garder leur nationalité, et leurs enfants nés
ici sont traités sur le pied de la réciprocité de leur nation.
Comme j'insiste pour avoir un manuel ou traité indiquant ces choses, il
me fait remettre un opuscule imprimé en 1865, ayant soin d'ajouter que
son contenu a subi de nombreuses modifications. Ce bureau serait mieux
nommé le bureau de _non-renseignement_. Aux États-Unis l'immigrant
trouve à ce bureau, non seulement les brochures, mais toutes les
explications verbales qu'il désire, avec les échantillons des blés,
maïs, soie, vins, grains, etc. Lorsqu'il désire aller visiter les
terres, les compagnies de chemins de fer lui donnent un billet gratuit
pour l'aller et il n'aura que le retour à payer. Rien donc d'étonnant
que l'immigration, qui, aux États-Unis, s'élève déjà à 7 ou 800,000
immigrants par an, se chiffre à peine ici par une moyenne annuelle de
27,000 colons, desquels il faut défalquer les départs. Mais aux
États-Unis, le plus souvent l'immigration est provoquée par des
compagnies qui ont des terres à la suite de concessions de chemins de
fer. Pour vendre ces terres et rendre le chemin de fer productif, elles
ont intérêt à faire connaître les richesses à exploiter, pendant qu'ici
le soin de l'immigration est confié au gouvernement. Celui-ci n'aura
jamais l'énergie et l'activité de l'intérêt privé.
M. Duvivier me conduit encore au bureau central d'une seconde compagnie
de téléphones dont il est membre. Elle ne fonctionne que depuis trois
mois, et déjà elle a plus de 300 abonnés. Quatre employés sont occupés à
joindre les fils selon les demandes: ils parlent à voix presque basse,
car, obligés de parler du matin au soir, ils ont besoin de ménager leurs
poumons.
Au marché je remarque presque tous les fruits et légumes de l'Europe, à
côté des fruits et légumes de la zone tropicale. Les légumes sont un peu
plus chers que chez nous; la viande fraîche coûte 1 fr. le kilo, la
viande salée des pampas 1 fr. 25, mais elle est sans os; en cuisant elle
augmente en volume. Un poulet se vend 1 fr. 50, une poule 3 à 4 fr., les
oeufs 2 fr. la douzaine.
En passant devant le palais de l'empereur, je vois un attroupement de
pauvres; on me dit que c'est le jour de la distribution des aumônes.
L'empereur, non seulement fait une large distribution chaque mois, mais
il fait étudier à ses frais des garçons intelligents appartenant aux
familles nombreuses: une personne bien renseignée m'assure qu'il dépense
ainsi en bienfaits 500,000 fr. par an: le quart de sa dotation. Puisse
l'exemple être suivi par tous les souverains! Il y aurait moins de
nihilistes!
Désireux d'emporter une collection de photographies de ce pays, je
parcours un grand nombre de magasins, mais elles sont rares, chères et
d'une exécution qui laisse à désirer. Les Japonais ont fait plus de
chemin dans cet art.
Enfin j'arrive à l'_Hospicio de la Misericordia_. C'est un riche et
vaste palais, à côté duquel ceux de l'empereur disparaissent. Il a 500
pieds de long et quatre ailes parallèles de même longueur, séparées par
jardins et cours Il n'a qu'un étage sur rez-de-chaussée, mais la hauteur
des plafonds est au moins de 7 mètres: aussi l'aération est parfaite et
on ne sent pas l'odeur d'hôpital.
Soixante Soeurs françaises de Saint-Vincent de Paul servent les 1,200
malades de l'établissement et distribuent en outre journellement, sur
recette du médecin, des médicaments à environ 600 personnes qui viennent
du dehors.
Sous le vaste porche, je remarque la statue des deux Pères jésuites
fondateurs de l'oeuvre. Je parcours les vastes salles, les cuisines, la
pharmacie, les lingeries. Partout propreté et ordre parfait. J'aurais
voulu voir les malades de la fièvre jaune, mais ils ne sont pas là. Pour
éviter la contagion, on envoie les fiévreux dans un établissement
spécial au-delà de la baie. Cette année, les cas ont été nombreux au
fort de l'été (décembre et janvier); ils dépassaient cent par jour et
presque tous étaient mortels. Les étrangers y sont plus sujets que les
autres, spécialement les natures fortes des Portugais et des Italiens.
Cette horrible maladie, importée de l'Amérique centrale, est connue ici
sous le nom de _febbre amarilla_, ou _vomito negro_. Elle consiste en
un empoisonnement du sang qui se traduit souvent par des vomissements et
des selles noirâtres: on en meurt au bout de quelques jours. Si on
traverse le septième jour, on peut en guérir; on la soigne ou par la
glace, qui arrête le vomissement, ou par les sudorifiques et les
purgatifs.
Je crois que le jour viendra où chez toutes les nations on comprendra la
nécessité de ne plus parquer les malades dans les vastes salles
d'immenses établissements où ils s'empoisonnent mutuellement.
Le système allemand de les placer à la campagne au milieu des arbres, de
séparer les maladies par maisons isolées, et les degrés de la même
maladie par des chambres contenant au plus quatre malades, a donné
d'excellents résultats: le nombre des guérisons est bien plus
considérable que dans les anciens hôpitaux, et déjà il est imité avec
succès au Japon et aux Indes orientales.
CHAPITRE VI
Départ pour l'intérieur. -- L'esclavage. -- La filature de
Macaco. -- La plantation de D. Pedro Paes-Leme. -- Son usine à
sucre. -- Une famille heureuse. -- J'arrive à Barra do Pirahy. --
La fazenda de café du baron de Rio Bonito. -- La forêt vierge. --
La plantation des caféiers. -- Cueillette du café. --
Préparation. -- Coût de production et prix de vente. -- Les 800
esclaves. -- Les fauves et le gibier.
Je devais dans l'intérieur visiter les fazendas de M. Pedro Paes-Leme à
Bélem et du baron de Rio Bonito à Barra do Pirahy. Après le dîner, je
boucle mes malles et recommande au garçon de ne pas manquer de
m'éveiller le matin pour que j'arrive à la station pour le train de 7
heures. Au milieu de la nuit, il frappe à ma porte en me disant: «Le coq
a chanté et il fait clair.» C'était le clair de lune, et je l'envoie
dormir. Je dors moi-même encore quelques heures, et à 7 heures je suis à
la gare du chemin de fer D. Pedro II. Le matériel a été construit par
les Américains du Nord, et il me semble voyager sur une ligne de
New-York.
Je suis heureux de retrouver ici M. Bonjean, qui se rend à son usine de
Macaco: il me présente M. Oliveira, un des trois propriétaires de
l'usine. Chemin faisant, la conversation tombe sur la question de
l'esclavage. La loi de 1871, qui a déclaré libre tout enfant né d'un
esclave, en a diminué le nombre de 300,000 jusqu'à ce jour, soit par
les décès, soit par l'affranchissement volontaire ou le rachat au moyen
des fonds établis par la susdite loi. L'empereur et les communautés ont
affranchi 9,000 esclaves; les particuliers, 70,000. Il en reste encore
environ 1,300,000, et on voudrait voir la besogne marcher un peu plus
vite. Le parti libéral verrait volontiers la mise en liberté immédiate
de tous les esclaves avec ou sans indemnité pour les propriétaires. Le
parti conservateur désire voir cesser au plus tôt l'esclavage, mais il
croit atteindre le but en améliorant simplement la loi de 1871. De par
cette loi, tout esclave qui n'a pas été déclaré devient libre. On
recherche les omissions de déclaration et on espère arriver ainsi à en
délivrer une centaine de mille. Peut-être augmentera-t-on la capitation
ou impôt sur chaque tête d'esclave; cela déprécierait la marchandise et
faciliterait le rachat. Entre les impatients et les attardés, les sages
trouveront le juste milieu pour faire cesser cette plaie hideuse sans
causer trop de perturbation et en ménageant une heureuse transition au
travail libre.
M. Oliveira me parle aussi d'un essai de colonisation qu'il fait dans la
province de Santa-Catharina, sur les terres du comte d'Eu. Les colons,
en arrivant, y trouvent leur petite maison et reçoivent assez de terres
pour faire de brillantes affaires: ils appellent alors leurs parents et
leurs amis, et la propagande se fait d'elle-même. Pour que l'émigrant
quitte volontiers son pays natal, il faut: qu'il puisse se dire: un tel
que je connais a fait dans tel pays sa fortune, j'y ferai aussi la
mienne.
Tout en causant, nous arrivons vers neuf heures et demie à Bélem. Là, un
nègre se présente au nom de M. Paes-Leme, pour m'annoncer que la voiture
qui doit me conduire chez lui est à la gare; mais MM. Bonjean et
Oliveira désirent me faire visiter leur belle usine de Macaco. Je
renvoie donc la voiture, déclarant que dans deux heures j'arriverai dans
la fazenda, à cheval, à travers champs. À Macaco, M. Bonjean me présente
à un ingénieur français qui dirige, dans les environs, une fabrique de
dynamite; Cette dangereuse matière est employée, ici pour faire sauter
la roche dans la construction des voies ferrées. Deux charmants enfants,
arrivés depuis quatre mois de Paris, semblent regretter les boulevards.
Des vendeurs nous offrent de beaux poissons; ils sont ici si nombreux,
qu'au dire d'un mécanicien, on les tue parfois à coups de bâton, et on
en détruit un grand nombre par la dynamite. L'homme abuse des biens
qu'il a en abondance. Le chemin de fer de Bélem à Macaco a été construit
par les propriétaires de l'usine, et ils l'ont donné ensuite au
gouvernement, qui l'exploite. Nous montons sur la locomotive pour
franchir le petit trajet entre la gare et l'usine, et bientôt nous
sommes en face d'une immense construction en briques, à rez-de-chaussée
et 3 étages, ayant une longueur de 130 mètres sur 15 mètres de large.
Deux tours coupent gracieusement la façade. Au rez-de-chaussée sont les
magasins, les ateliers, les batteuses et les cardeuses; au premier, les
fileuses à machine automatique, dernier modèle; aux deuxième et
troisième fonctionnent 450 métiers à tisser, dont les plus rapides
battent jusqu'à 120 coups à la minute. Les métiers seront bientôt portés
au nombre de 600. Le Brésil consomme annuellement pour 125 millions de
francs de tissus de coton, et les 40 fabriques du pays en produisent à
peine pour 15 millions de francs; il y aura encore, pour de longues
années, beaucoup d'argent à gagner sur ce produit protégé par les droits
de douane.
L'usine de Macaco, qui est la plus importante du Brésil, produit en ce
moment 15,000 mètres de toile par jour, d'une valeur d'environ 8,000 fr.
Les 450 ouvriers sont payés partie à la journée, partie à la tâche, et
gagnent de 3 à 8 fr. par jour. Les femmes s'acquittent plus délicatement
du tissage et filage; aussi tendent-elles peu à peu à remplacer les
hommes. Le mouvement est donné à cet ensemble de machines par une chute
d'eau de 78 mètres sur des turbines. Deux machines à vapeur fonctionnent
comme supplément. Les propriétaires de l'établissement, comprenant leur
devoir de paternité sociale, prennent soin de leurs ouvriers et
ouvrières. Les sexes, autant que possible, sont séparés, et on donne à
l'ouvrier, non loin de l'usine, un petit lot de terrain sur lequel il
construit sa case, et où la famille cultive les fruits, les fleurs, les
légumes. M. Bonjean veut bien s'inscrire à _l'Union de la paix sociale_
et enverra à la Revue la monographie de l'usine de Macaco.
En sortant de l'usine, je trouve un cheval sellé, bridé, et accompagné
d'un cavalier mulâtre: je trotte à travers champs et forêts pour arriver
chez M. Paes-Leme. Les collines sont pittoresques, la forêt vierge
toujours admirable. Après une heure de marche, nous arrivons dans une
plaine couverte d'une espèce de roseau sauvage qu'on appelle _matto_; il
est si élevé dans ce terrain marécageux, que le cheval disparaît
littéralement, et c'est à peine si nos têtes surnagent. C'est avec
difficulté que nous avançons dans ce fourré, et, après une demi-heure de
cette épreuve, nous nous trouvons en pleins champs de cannes à sucre. À
midi et demi je descends devant la porte de Don Pedro Paes-Leme.
Ce gentilhomme s'occupe depuis longtemps d'agriculture; il a été délégué
du gouvernement à l'exposition universelle de Philadelphie. Il a
parcouru en observateur les États-Unis et a tiré de ses voyages grand
profit pour lui et pour son pays. Il me reçoit avec bonté, et me
présente à sa jeune dame et à sa gentille famille, composée d'un garçon
de sept ans et de 3 jeunes filles. Après le déjeuner il me conduit à la
visite de la fazenda, c'est le nom qu'on donne ici aux propriétés ou
fermes. Celle-ci comprend 800 hectares, la plupart plantés de cannes à
sucre. C'est par boutures couchées dans la terre qu'on la propage: après
18 mois elle produit un plumet, elle est mûre; alors on la coupe, mais
elle repousse et on la coupe une seconde fois après 8 mois; elle
repousse encore et on la coupe une dernière fois après 8 autres mois.
Après 3 coupes on laboure la terre avec des charrues américaines et on
la plante à nouveau. 70 personnes suffisent à D. Paes-Leme pour cultiver
sa terre. Sur ce nombre, 20 seulement sont esclaves, les autres sont des
familles de cultivateurs lombards ou vénitiens, ou des Chinois qui
cultivent librement aux conditions suivantes: le propriétaire fournit la
terre nécessaire; une famille peut cultiver de 4 à 5 hectares: ce
qu'elle produit de maïs, fruits, grains, légumes, est sa propriété; la
canne à sucre est vendue au propriétaire, qui la paie à raison de 5,000
reis (10 à 12 fr.) la tonne. Un hectare de canne à sucre donne environ
100 tonnes par an. Ainsi une famille peut gagner 4 à 5,000 fr. l'an et
vivre bien plus à l'aise que sur les terres d'Italie surchargées
d'impôts.
Le prix des terres à cannes est d'environ 600 fr. l'hectare. La canne
donne de 6 à 7% de sucre; ainsi, il faut 100 tonnes de cannes pour
extraire 6 à 7 tonnes de sucre. M. Paes-Leme produit une moyenne de 150
tonnes de sucre raffiné par an, mais il se propose de construire une
nouvelle et grande usine et de multiplier ses plantations avec le
travail libre. Il compte bientôt donner la liberté à ses derniers
esclaves, qui la désirent de grand coeur et qui la recevront avec
reconnaissance.
Nous visitons l'usine actuelle; le mouvement est donné par une roue
hydraulique: elle fait tourner des cylindres entre lesquels la canne est
broyée et laisse tomber son jus. Celui-ci passe dans des chaudières, où
il laisse évaporer la partie aqueuse au moyen de l'ébullition; le sirop
se cristallise et se blanchit par le soufre et la chaux, et se sèche à
la turbine. Tous les jours, des machines perfectionnées arrivent
d'Europe et des États-Unis.
Dans le beau verger qui entoure la maison, M. Paes-Leme cueille des
oranges de qualités multiples: il y en a de plus grosses que l'espèce de
Jaffa. Il me fait remarquer et goûter des fruits nouveaux pour moi: le
_cambuca_ et l'_abuticaba_, deux fruits noirs et parfumés; le caju,
espèce de figue portant au bout une sorte de châtaigne; le caranbola,
gousse blanchâtre ayant le goût de l'ananas, et l'abiu, sorte de caki du
Japon. Il me fait remarquer deux espèces de manioc: le doux, qui est
inoffensif, et l'autre espèce qui, mangé frais, est toxique.
Enfin nous retournons à la maison pour la collation. Des fruits de toute
sorte couvrent la table, mais le plus bel ornement sont les personnes.
Les enfants viennent d'achever leur leçon de chant et de musique; ils
entourent avec amour leurs parents, qui les voient grandir avec bonheur.
La vie à la campagne, avec identité de goût dans les époux, le temps
partagé entre les travaux de l'esprit et celui des champs, les soins de
nombreux enfants, et le dévouement au personnel d'exploitation, telle
m'a toujours paru la meilleure condition pour obtenir la plus haute dose
de bonheur ici-bas. La famille Paes-Leme a réuni ces conditions.
Mais le temps marche et la voiture est à la porte. C'est une espèce de
tarantas russe suspendue sur de longues lattes de bois: le pas du train
est très long et les roues posées à grande distance; ces précautions
sont nécessaires pour éviter de tourner dans ces chemins qui n'en sont
pas. Je prends congé de l'aimable dame et des gracieux enfants, et nous
voilà en route avec M. Paes-Leme et le professeur de musique. Après une
demi-heure, nous arrivons à l'endroit de la propriété cultivée par les
Chinois: ils sont six, venus de Cuba; ils n'ont pas ici, comme en
Californie, la queue légendaire et le costume national; ils sont
habillés en Brésiliens, et on ne les distingue qu'à leur teint jaune et
à leurs yeux en amande. Un d'eux est malade dans sa case. M. Paes-Leme
ordonne aussitôt les remèdes nécessaires. Nous quittons là ce bon
propriétaire, et la voiture, suivant sa route, nous dépose une heure
après à la station de Bélem. Chemin faisant, le professeur de musique me
fait remarquer des passants au teint rougeâtre. Ce sont des Indiens ou
descendants d'Indiens, aborigènes du pays. À mes questions sur sa
profession, il répond qu'il donne environ 10 leçons par jour au prix de
3,000 reis la leçon (10 à 12 fr.), et que la leçon chez M. Paes-Leme lui
est payée 35,000 reis, environ 80 fr. Il gagne ainsi de 30 à 40,000 fr.
l'an, plus que nos bacheliers de France.
Enfin, à six heures le train arrive, et après deux heures et demie
d'ascension dans les montagnes de la Serra, il me dépose à la station de
Barra do Pirahy. Là, un jeune monsieur, teneur de livres chez le baron
de Rio Bonito m'attendait: il fait charger mes bagages, et trois quarts
d'heure après, la voiture nous dépose à la fazenda. Le baron ne s'y
trouve pas en ce moment, mais il a télégraphié à son fils, et celui-ci
me reçoit à la manière des grands seigneurs. Bientôt un copieux souper
est servi, puis on cause de chose, et d'autres avec les quelques
visiteurs qui sont déjà à la fazenda, et à onze heures on va au repos.
Le lendemain matin, à sept heures, les chevaux sont sellés. M. de Rio
Bonito monte une belle mule de 3,000 fr. Avec une pareille bête, me
dit-il, on peut facilement voyager plusieurs jours à 60 kilomètres par
jour. Je monte un cheval fringant d'égale valeur; un vaillant piqueur,
dompteur d'ânes sauvages, ouvre la marche; un Corse employé à la fazenda
forme l'arrière-garde. Durant deux heures nous parcourons le flanc des
collines plantées de café, parsemées d'orangers, de limiers, de
bananiers, d'ananas et de maïs; puis nous arrivons à la forêt vierge,
avec ses inextricables lianes. Les ouvriers viennent d'achever
l'abattage d'une partie et sont en train de la planter. Voici comment
ils procèdent: les arbres de haute futaie sont coupés, équarris et mis à
part pour la construction; le reste est coupé et brûlé sur place; ce que
le feu ne peut consumer pourrit lentement et engraisse la terre. Sur le
terrain ainsi préparé, un esclave intelligent trace au cordeau et marque
par des piquets les points où seront posés les plants: ils sont
distancés d'environ 16 pieds. Cinq autres esclaves suivent et enfoncent
les jeunes plants enlevés au pied des anciens buissons. Trois ans après,
le caféier commence à donner sa première récolte; à 7 ou 8 ans, il
atteint sa plus grande vigueur, et ne s'épuise qu'au bout de 20 à 25
ans, selon les terres et les soins. Alors il perd sa feuille et meurt;
nos vieillards aussi laissent tomber leur chevelure au déclin de la vie.
Lorsqu'une terre est épuisée, on laisse de nouveau repousser la forêt
durant 25 ans, ensuite on la coupe et on replante.
Le buisson de café est à feuille verte et persistante, de l'épaisseur et
grosseur des feuilles moyennes du mûrier; il atteint ici la hauteur de 2
à 3 mètres, mais, dans la province de San-Paulo, il prend les
proportions d'un arbre, et produit le double. Le caféier donne tous les
ans quantité de petites billes vertes qui, en mûrissant, deviennent
rouges et de la grosseur des cerises. Les esclaves les ramassent durant
6 mois, les mettent en paniers, puis sur des chars qui les portent à
l'usine. Par-ci par-là nous voyons des hangars où ils préparent les
aliments et s'abritent de la pluie, puis des dortoirs où ils couchent
pendant la semaine, afin d'éviter l'aller et le venir, parfois fort
éloigné de la maison.
La première chose pour défricher la forêt vierge, c'est d'y construire
un chemin de 3 mètres de large, afin de pouvoir l'atteindre avec les
chars; la construction de ces chemins est donnée à forfait aux
Portugais, qui les font au prix de 2,200 reis le mètre c{t} (environ 5
fr.). Les mesures de surface sont ici la sesmaria (ou demi-lieue
carrée). La lieue, au Brésil, est de 6 kilomètres, ce qui forme un carré
ayant 1,500 brasses de côté. La brasse carrée équivaut à 4m 85 c. et la
brasse linéaire à un peu plus de 2 mètres linéaires. La sesmaria se
compose de 225 alqueires ou carrés ayant 100 brasses de côté. Dans la
province de San-Paulo les mêmes mesures équivalent à la moitié de celles
de Rio-de-Janeiro. La forêt vierge vaut environ 225 contos de reis la
sesmaria; le conto de reis, soit 1,000,000 de reis, équivaut à 2,500 fr.
Voici le coût du défrichement de la forêt vierge: un planteur peut
aligner 50 pieds de café par jour. L'alqueire contient 3,000 pieds; il
faut donc 60 journées pour planter un alqueire à 1,500 reis ou 3 fr. par
jour, y compris
la nourriture 90,000 reis.
Pour marquer le terrain qui doit recevoir
les plants 20,000
Abattre le bois, brûler le matto (herbe
sauvage) 80,000
________
190,000 reis,
soit environ 400 fr. l'alqueire de 4 hectares, ou 100 fr. l'hectare.
Plus le coût des chemins.
Les 3 fazendas du baron de Rio Bonito, contiguës l'une à l'autre et
actuellement gérées par son fils, comprennent environ 6 sesmarias, soit
60,000 hectares. Le fils vient d'en acheter une d'une sesmaria pour son
compte, il l'a payée 500 contos de reis, soit 1,250,000 fr.
On calcule que le coût de production du café est, pour la main-d'oeuvre
(il faut le labourer à la pioche 3 fois l'année) de 3,000 reis, soit 7
fr. pour chaque aroba de 15 kilog.; le transport à Rio est de 400 reis,
et le droit dû au commissionnaire, à Rio, de 3%, soit 300 reis. En
tout, 3,700 reis l'aroba, soit 8 à 9 fr. les 15 kilos. On le vend, en ce
moment, 10,500 reis, soit environ 22 fr. l'aroba de 1re qualité. Les
frais de transport sont plus considérables dans l'intérieur: il faut
payer un droit de province lorsqu'on passe d'une province à l'autre, et
le prix du café était tombé l'an dernier à 4 ou 5,000 reis, en sorte que
les planteurs de la province de Minas Geraes ne purent couvrir leurs
frais. Ajoutez à cela que, depuis la guerre du Paraguay, le gouvernement
perçoit un droit de douane de 10% sur le café exporté.
Les trois fazendas du baron de Rio Bonito donnent en moyenne 50,000
arobas de café par an. Il a environ 3,000,000 de pieds de caféiers; on
calcule que 1,000 pieds de café produisent de 30 à 50 arobas l'an; ils
donnent le double dans la province de San-Paulo.
Le Brésil produit le quart du café consommé dans le monde entier, mais
les java, les ceylan, les moka ont plus de parfum et un prix supérieur.
Après deux ou trois heures de cavalcade, nous rentrons à la maison, où
un bon déjeuner nous attendait pour refaire nos forces. M. de Rio Bonito
est époux de 4 mois; il me présente à sa jeune et jolie femme, qui dit
se plaire à la vie champêtre, mais qui paraît, regretter parfois la vie
plus animée de la ville. Plus tard, la distraction des bébés lui fera
trouver la campagne plus douce. Dans l'intervalle, le dévouement aux
nombreux enfants de la ferme pourra utilement occuper ses loisirs.
Après le déjeuner, on me fait visiter les dortoirs des nègres: ils sont
800 dans les trois fazendas. Hommes et femmes sont séparés: ils couchent
comme les soldats au corps de garde et ont la discipline militaire; les
moins dociles risquent la salle de police. À l'infirmerie, il y a une
vingtaine de malades; ce sont tous des enfants atteints de la rougeole;
leurs mamans les soignent: un pharmacien est attaché à la fazenda et un
médecin est appelé toutes les fois qu'on en a besoin. Les maladies
habituelles au pays sont les maladies de coeur, de foie et de poitrine.
On transpire constamment, et les courants d'air établis pour la
fraîcheur sont souvent désastreux. Le régime journalier est le suivant:
l'esclave se lève à cinq heures, et on lui sert du café; à neuf heures
et demie, il a un déjeuner composé de viande salée, de haricots noirs et
de légumes; à trois heures et demie, idem. Le soir, _polenta_ ou pâtée
de maïs blanc. À neuf heures et demie les portes sont fermées, tout le
monde est au logis. Les esclaves ont un jour de repos sur sept. Ce jour,
ici, c'est le jeudi. Chaque fazenda prend un jour différent, pour éviter
le mélange ou les querelles avec le personnel des fazendas voisines.
L'esclave peut, ce jour-là, se reposer, travailler pour le maître au
prix de 1,000 reis, ou pour lui-même en cultivant le morceau de terre
qui lui est assigné. Il sème du maïs, plante du café, élève des poules
et vend le produit au maître. Avec l'argent ainsi gagné, il peut
s'acheter des objets de vêtements, ou autres: il a toujours un compte
courant où est marqué son doit et avoir. Le maître le nourrit, le soigne
s'il est malade ou infirme, et lui donne 2 vêtements par an. Ce vêtement
consiste en une chemise et un pantalon pour les hommes; une chemise et
un jupon pour les femmes, le tout en cotonnade blanche et solide. Le
prix d'un esclave valide est actuellement de 5 à 6,000 fr.
La famille n'existe pas. Les nègres changent souvent de femmes:
quelques-uns pourtant sont fidèles, et M. de Rio Bonito me citait un
maçon qui avait eu 7 enfants de la même femme, formant une famille
modèle. Les enfants appartenaient au maître de la mère; maintenant ils
sont libres, mais ils doivent rester avec la mère jusqu'à un certain
âge. J'en ai vu un grand nombre qui jouaient gaiement à la ferme ou
grouillaient au soleil. Il est regrettable qu'ils n'aient pas encore
d'écoles. Ils sont censés catholiques; le vicaire du village vient leur
dire la messe à la chapelle de la fazenda deux fois le mois et baptiser
les nouveau-nés; la cloche sonne l'angélus trois fois le jour; et la
salutation en usage est: _sia lodato Jesu Cristo_, auquel on répond
_sempre sia lodato_; c'est ce qui leur reste de l'ancienne
évangélisation par les missionnaires.
À la lingerie, je vois bon nombre de jeunes mères. Elles ne vont pas aux
champs et raccommodent le linge tout en soignant leur négrillon:
celui-ci souvent est mulâtre, parfois presque blanc.
Près des usines, s'étendent par-ci par-là d'immenses glacis en ciment:
ce sont les séchoirs pour le café. Nous arrivons au point où les chars
laissent tomber leur cargaison de cerises-café dans un bassin d'où l'eau
les entraîne dans un canal. De grosses pierres y sont posées de distance
en distance. Les cerises se heurtent contre ces obstacles et se
dépouillent de la terre qui se perd dans les grillages placés à courts
intervalles. Elles arrivent ainsi bien propres à l'usine; mais là,
celles qui surnagent s'en vont tomber sur un glacis où elles sèchent au
soleil; les plus lourdes au fond de l'eau sont entraînées dans un
cylindre qui, par le frottement de chevilles, les dépouille de l'écorce
rouge. Les deux graines intérieures se séparent, passent à un tamis,
tombent dans un deuxième cylindre qui les roule et les délivre de la
gomme, et arrivent ainsi sur les séchoirs. Après 10 jours de soleil,
pendant lesquels les esclaves les tournent et les retournent avec des
râteaux, elles passent sous des pilons qui les dépouillent de la
deuxième écorce; une seconde opération sépare les graines rondes qui
sont vendues pour moka, puis le tout est porté sur de grandes tables, où
les femmes qui ont des bébés enlèvent les quelques graines défectueuses,
et la marchandise est mise en sac pour l'exportation. Le café ainsi
préparé s'appelle café _despolpado_. Il est moins fort, plus délicat et
plus cher; il prend le chemin du Havre. Celui qui est séché en graine
est séparé des deux peaux par une machine américaine, bruni à un
cylindre et envoyé de préférence aux États-Unis. Il s'appelle café
_terrero_; il est plus fort que le premier. Le café s'améliore en
vieillissant: on m'a montré des échantillons de dix ans d'un parfait
arôme. M. de Rio Bonito plante aussi la canne et prépare le sucre pour
son nombreux personnel; il opère à peu près comme M. Paes-Leme, mais il
fait aussi de l'eau-de-vie qu'il donne quelquefois à ses travailleurs;
ils en consomment une centaine d'hectolitres par an.
Dans la même usine, on pile, pour le blanchir, le riz récolté à la
fazenda pour les ouvriers, et une machine égrène les épis de maïs. La
qualité blanche sert pour la nourriture des gens, la jaune pour les
animaux; le bois de l'épi est passé au moulin, et, mélangé au son et à
la farine, sert à engraisser les porcs; les feuilles et le résidu de la
canne à sucre sont convertis en fumier; l'écorce de la cerise du café
donne un excellent combustible, et de ses cendres on extrait 40% de
soude. Un administrateur intelligent sait tirer parti de tout.
Prévoyant la fin prochaine de l'esclavage, le propriétaire se préoccupe
de préparer graduellement la transition au travail libre et rétribué.
Les esclaves étant bien traités chez lui, il compte qu'ils lui resteront
presque tous comme travailleurs à gages.
Le jeune baron me cite l'exemple d'un employé qui est resté cinquante
ans dans sa maison; il accumulait ses gages, et avait réuni une somme de
250,000 fr. En mourant, il a légué 5 contos de reis (12,500 fr.), à
chacun des enfants de son maître. C'était le vrai serviteur qui est
considéré et se considère comme étant de la famille.
Au verger, je remarque encore les fruits nombreux et variés des
tropiques; le palmier de Madagascar déploie ses immenses branches et
laisse tomber ses longs épis; l'arbre à cannelle donne son écorce de
senteur, et l'arbre à girofle ses clous parfumés; le palmito, ou palmier
mince et long, fournit un excellent légume dans sa partie supérieure, et
le sagou ressemble aux fougères arborescentes. Après le dîner,
j'interroge encore sur les conditions auxquelles le gouvernement concède
les terres de l'intérieur, et j'apprends qu'il fait des concessions
d'une sesmaria (1/2 lieue carrée), à condition qu'on y bâtisse une
maison et qu'on y place une famille pour la culture. Le prix demandé est
minime: 1/2 reis (1/8 de centime) par brasse carrée, payable à long
terme. Ces renseignements ne concordent pas avec ceux fournis par le
bureau de la colonisation à Rio-Janeiro; là, en effet, on m'avait
indiqué 2 reis pour prix de la brasse carrée; en sorte que je suis en
présence d'un mystère, lorsque je cherche à m'expliquer la conduite de
ce bureau; voudrait-on éloigner l'étranger capitaliste et intelligent,
de l'achat des terres, pour n'avoir que des bras ignorants, afin de
remplacer l'esclave? Il n'y a que le coeur grand et l'esprit large qui
aboutisse aux choses grandes et profitables!
Enfin la conversation roule sur la chasse. Un pays presque encore vierge
doit, nécessairement, abonder en gibier: il y a, en effet, ici, pour les
amateurs, 4 espèces de tigres ou _oncas_, 3 sortes de chats sauvages, 4
qualités de cerfs, 4 qualités de sangliers, une grande quantité de
lapins.
La _Prighizza_ ou le paresseux, animal lent qui met un jour à grimper
sur un arbre, mais qui serre tout à coup ses ongles allongés, et gare si
on est pincé; le _paca_ qui a la face du phoque et le goût du mouton; le
_capivara_, le _cutia_, plus petit que le _paca_, et l'_anta_, qui tient
de l'éléphant et du mulet, mais plus petit que celui-ci; s'il est
poursuivi, il brise tout avec sa poitrine dans la forêt vierge: son
cuir, très épais, est fort recherché.
Le gibier de plume n'est pas moins abondant. On me cite le _macuco_,
espèce de dinde sauvage; le _jacu_, sorte de coq de bruyère; le _jao_,
poule sans queue; l'_uru_, un peu plus gros qu'un pigeon; le _mutu_,
espèce de coq; le _pavon_, sorte de faisan; le _jaburo_, oiseau
piscivore, dont les ailes ont une brasse d'envergure; le _pattu_
silvestre ou canard, le marecu et l'ariri, autres variétés de canards;
le _curicaca_, qui ressemble à un oiseau de proie, etc.
CHAPITRE VII
Route vers San-Paulo. -- Deux musiques de nègres. -- La fête de
saint Jean et les pétards. -- Un étrange garçon. -- La ville. --
L'hôpital et les Soeurs de Saint-Joseph de Chambéry. -- Un
vigneron français. -- Départ pour Sanctos. -- Les entrepôts de
café. -- La Casa di Misericordia. -- Navigation vers la
République orientale. -- En quarantaine à l'île de Florès.
Il est dix heures lorsqu'on va au repos. À sept heures je prends congé
de l'aimable hôte qui m'a comblé d'attentions, et avec son beau-frère,
qui revient d'Espagne, nous montons en voiture. À sept heures et demie,
nous visitons la belle église de Sainte-Anne, à peine achevée, par les
soins et presque entièrement aux frais du baron de Rio Bonito,
propriétaire du village; et à huit heures, le train m'emporte vers le
sud, dans la direction de San-Paulo. Le soleil est ardent et la
poussière envahit les wagons; la voie suit le fleuve Parahyba, qui coule
à travers de gracieuses collines, bornées au loin, à droite et à gauche,
par deux chaînes de montagnes. Partout le café, la canne et la forêt
vierge. À la station de Divisa, une bande composée de noirs joue la
marche nationale italienne pour la réception d'un personnage dont
j'ignore la qualité. À Cocheira, on change de compagnie et de train; la
voie large est remplacée par la voie étroite. Une autre bande de
musiciens nègres s'en va à Lorena pour rehausser une fête au profit des
pauvres. C'est demain la Saint-Jean, une des fêtes des nègres. Nous
quittons le Parahyba pour entrer dans une plaine où paissent les boeufs
et les mules. Elle est couverte de petits monticules de terre, maisons
des _coupis_, espèce de guêpe. La voie continue à s'élever jusqu'à
atteindre une altitude de 700 mètres. À six heures, nous sommes à
San-Paulo. Durant la route, après Cocheira, le conducteur du train prend
et arrange à part mes deux valises qui étaient venues jusque-là dans mon
wagon. Comme il laisse celle des autres passagers, je pense qu'il veut
me faire une politesse, mais à San-Paulo il réclame 12,000 reis pour les
rendre et ne me donne pas même une quittance; il y a donc des compagnies
qui exploitent plus que d'autres!
À San-Paulo, les pétards, les fusées vont leur train, mon garçon de
chambre est Napolitain; ils sont donc bien dévots à saint Jean ici, lui
dis-je. Le malicieux garçon me répond: «tutto fumo, poco arrosto» (tout
de fumée, peu de rôti). Cette manie de jouer avec la poudre pour la
Saint-Jean est si grande, qu'on tire les fusées même en plein midi. À
table, je remarque l'air distingué de celui qui me sert; il parle le
français, le portugais, l'italien. Je l'interroge et il m'apprend qu'il
est le neveu de tel banquier de Milan. Comment êtes-vous donc ici à
servir?--En venant dans ce pays, j'étais teneur de livres dans une
compagnie de chemins de fer: après un an, elle a fait faillite et j'ai
perdu mes gages. Le séjour au milieu des terrassements m'avait donné la
fièvre intermittente, et j'ai passé 7 mois à l'hôpital, où les Soeurs de
Saint-Joseph de Chambéry m'ont bien soigné; je suis ici pour gagner ma
vie, mais peu fait pour ce métier, je soupire après la main secourable
qui m'en tirera. Les épreuves sont partout!
Le 24 juin, saint Jean. Mon esprit se reporte au loin à ces belles fêtes
de famille qu'en ce jour organisait et présidait le grand-père: il me
semblé voir les bouquets et entendre les poésies sur saint Jean-Baptiste
que récitaient au vieillard les enfants et les nombreux petits-enfants:
il y a des joies à côté des épreuves dans la famille chrétienne! La
ville compte 40,000 habitants, ses rues sont étroites, une partie de ses
maisons en pisé. À la _Casa di Misericordia_, les Soeurs de Saint-Joseph
soignent une centaine de malades: je remarque un bon vieillard anglais;
sa barbe blanche et son air vénérable l'ont fait surnommer par les
Soeurs le Père Éternel. Une pauvre Française est brisée par la fièvre
tierce. «D'où êtes-vous,» lui dis-je? Elle me répond: «Je suis des
Hautes-Pyrénées.» Les nègres sont nombreux, une salle est réservée à la
vieillesse. Les Soeurs ont aussi une école gratuite avec 100 élèves. Les
Ordres enseignants auraient ici bien à faire. À quelques heures de
chemin de fer, à Itu, les Pères jésuites de la Province Romaine ont un
collège avec 400 élèves; les riches arrivent encore à faire instruire
leurs enfants, mais le peuple, surtout dans les campagnes, manque du
nécessaire, sous ce rapport; aussi les neuf dixièmes de la population
sont illettrés. Si au moins le clergé pouvait donner l'enseignement
religieux; mais il est insuffisant. Douze évêques pour 12 millions
d'habitants, sur une surface dix-huit fois grande comme la France, et la
plupart sans séminaire! Aussi on compte les personnes qui ont reçu la
première communion: heureusement ce peuple est bon, et le Père Céleste
demeurera toujours pour tous le Prêtre Éternel!
M. Judalessio me renseigne sur les oeuvres charitables du pays.
On m'avait dit qu'à une heure de la ville, un Français, le comte de
Milville, plantait la vigne. Belle occasion pour me renseigner. À deux
heures, par un soleil de feu, je m'achemine vers l'ouest; je traverse
une plaine marécageuse, et, arrivé à un cours d'eau, je demande la
propriété du comte de Milville. On m'indique la direction et on ajoute
qu'il me faut une demi-heure pour l'atteindre. Après trois quarts
d'heure, j'ai traversé toute la plaine, et au pied des collines je
demande encore: on me dirige à gauche en m'indiquant d'avoir à
traverser, la montagne; on ajoute que j'en ai encore pour une heure.
Cette fois, on disait vrai. Enfin, un peu en m'égarant, après deux
heures et demie de bonne marche, j'arrive chez M. le comte. La vaste
maison de terre rouge couverte en tuiles repose vers le bas d'un mamelon
qui domine la plaine. La vue s'étend au loin jusqu'à la ville de
San-Paulo. Le comte est heureux de voir un Français, et Mme la comtesse
apprête en quelques instants un petit dîner que la course me fait
trouver délicieux. Une petite fille de dix-huit mois et un autre à la
mamelle sont toute la compagnie des jeunes époux. C'est la vie
écossaise.
Nous parcourons la propriété: elle est d'environ 120 hectares et lui a
coûté 5 contos de reis, soit de 10 à 12,000 fr.; environ 80 fr.
l'hectare. En arrivant dans ce pays, il avait espéré obtenir des terres
du gouvernement et planter le café; mais les terres qu'on lui proposait
étaient aux confins militaires, à 500 lieues dans l'intérieur, sans
communication et sans issue. Il se décida alors à en acheter et à
planter la vigne. Il a déjà 6,000 ceps. Ceux qu'il a plantés en
septembre dernier ont poussé de beaux sarments. Après trois ans ils
produisent: le raisin mûrit en janvier. On plante par boutures dans des
trous de 40 centimètres, et à une distance de 2 mètres, parce qu'ici la
vigne est très vigoureuse. Un hectare de vigne contient 2,500 pieds
donnant par an 50 hectolitres de vin, ce qui, au prix de 80 fr.
l'hectolitre, donne un revenu de 4,000 fr. l'hectare.
La plantation revient à peu près à 1,500 fr. l'hectare: on ne laboure
pas la vigne; on la nettoye simplement trois fois l'an, ce qui coûte
environ 300 fr. l'hectare. Ajoutez à cela les frais de vendange,
l'intérêt du capital, l'amortissement du matériel, etc., et tout en
calculant largement, on trouvera encore un revenu net de 100%.
C'est ce qu'assurent les autres planteurs, dont quelques-uns récoltent
déjà plus de 1,200 hectolitres de vin. L'opération est donc meilleure
qu'en Algérie. La vigne employée est l'américaine, et la main-d'oeuvre
n'est guère plus chère qu'en France, excepté la nourriture en plus; mais
ici, avec la viande à 16 sous le kilo, les haricots et le maïs pour peu
de chose, elle ne coûte pas beaucoup. Le foin donne un revenu encore
supérieur à la vigne.
Je m'étonne alors qu'on ne draine pas la plaine marécageuse dont j'ai
parlé, et qui couvre la ville de brouillards chaque matin, d'autant plus
que cette plaine appartient à la municipalité. Une administration
intelligente le ferait elle-même, ou céderait la terre avec obligation
de drainage à une compagnie qui, en transformant le marécage en prairie,
réaliserait d'immenses bénéfices.
Les collines que j'avais traversées étaient sans culture, ou _terras de
pastos_, quelques boeufs ou vaches y paissaient, beaucoup de serpents
s'y promenaient, et pourtant elles avaient une profonde couche de terre
rouge qui semble fort propre à la culture du blé. Avec ces terres qui ne
demandent qu'à produire, ce pays va encore demander le blé et la farine
à Buenos-Ayres et à New-York. Rien d'étonnant que le pain coûte 0 fr. 75
le kilog., presque aussi cher que la viande.
La formation et la plantation des haies, malgré l'abondance du bois, est
assez chère: le bois pourrit vite durant les trois mois de pluies de
l'été, de novembre à janvier, et si on le plante en terre, il en sort
des arbres.
M. de Mirville m'apprend qu'il y a environ 1,500 Français à San-Paulo,
et plus de 9,000 Italiens. En effet, dans les rues, j'entendais parler
tous les dialectes de la Péninsule, et j'ai même trouvé un Niçois,
pharmacien, dont les fils, naturalisés, sont devenus, l'un, docteur;
l'autre, député et journaliste.
Je prends congé de l'excellente famille de Mirville, et, retraversant
les collines, j'arrive à la colonie de Santa-Anna, à la nuit close. Je
le regrette, car j'aurais voulu interroger sur place les bons Italiens
du nord, qui l'occupent; on me dit que leurs terres ne sont ni assez
bonnes, ni assez grandes pour les nourrir; mais ils sont industrieux, la
famille travaille à la ville et ils arrivent ainsi à l'aisance. Ajoutez
à cela que tout individu qui le veut, s'en va, ici, à la montagne, brûle
un lot de forêt, plante, sème, récolte, et l'année suivante s'en va
renouveler l'opération ailleurs. Le pays n'a point d'impôt foncier. Si
un impôt, aussi minime qu'il fût, venait à grever les terres, les
accapareurs qui la possèdent s'empresseraient de s'en défaire.
Le lendemain, à sept heures et demie du matin, je monte dans le train
qui va à Sanctos. La plupart des voyageurs sont Anglais. Nous traversons
des plaines, contournons des collines, et, toujours au milieu de la
forêt vierge, nous arrivons à _Alto do Serra_, à plus de 700 mètres
d'altitude: de là, pour atteindre la plaine, on a disposé un immense
plan incliné coupé en quatre stations. Le train descend au moyen d'un
câble d'acier; à droite, les montagnes; à gauche, de profonds
précipices; par-ci, par-là, des vallons franchis sur des ponts
métalliques de 50 mètres de haut. C'est grandiose, on ne se lasse
d'admirer, mais tout le monde a le mal de mer. Je ne sais comment
fonctionnent les machines; elles impriment aux wagons de petits
mouvements saccadés qui produisent sur l'estomac l'effet d'un fort
tangage. Au _Baiz do serra_, le baromètre anéroïde me dit que nous
sommes à peu près au niveau de la mer. La plaine est marécageuse et
couverte de flaques d'eau, sur lesquelles je vois plusieurs canots
creusés dans un tronc d'arbre. Enfin, à onze heures, nous sommes à
Sanctos. En ville, on manipule le café dans d'immenses entrepôts. La
population est de 18,000 âmes, et comprend toutes les nationalités; mais
il n'y a qu'une cinquantaine de Français.
La Casa di Misericordia est dirigée par des laïques, et contient une
cinquantaine de malades. L'Anglais qui me conduit me fait remarquer une
Française. «D'où êtes-vous, lui dis-je?--De la Mayenne; je suis venue
ici avec mon mari, il est mort, mes enfants aussi.» Et elle pleure....
Je l'engage à s'adresser à sa famille pour être rapatriée. Je demande
quelles sont les curiosités de Sanctos. On me répond: «Il n'y en a pas,
mais l'ascension de la colline est fort intéressante; il faut la faire
le matin.» Je n'avais pas le choix: je gravis donc sous un soleil ardent
les flancs de la montagne, et après une demi-heure de marche et deux
litres de transpiration, me voilà au sommet, où s'élève une chapelle. La
vue est merveilleusement belle et fait oublier la fatigue: d'une part,
la baie qui s'avance dans les terres en contours bizarrement découpés
avec îles et presqu'îles; de l'autre côté, l'Océan et son immensité; au
pied, la jeune ville; tout autour, les collines et leurs forêts vierges.
En descendant, je m'arrête à la prison, dont la façade forme un des
côtés du jardin public. Les prisonniers sont bien gardés derrière leurs
portes grillées. J'interroge un Américain: «Why are you here?--On
m'accuse de vol, mais c'est à tort.» Je demande à un matelot de Brème ce
qui l'a conduit au cachot: «J'étais ivre et je me suis battu.» Un Belge
m'assure qu'il n'était qu'un peu gris lorsqu'on l'a recueilli et coffré;
enfin, plusieurs nègres sont à l'ombre pour des peccadilles diverses.
Je vais moi-même me mettre en prison, en me rendant au _Mondego_, navire
de la Royal-Mail de Southampton, qui doit me conduire à Montevideo.
Je dis prison, car ce navire ne déplace que 2,300 tonnes: il est moitié
plus petit que ceux des Messageries. Il devait partir aujourd'hui, mais,
d'une part, la douane ferme ici à 4 heures, et il faut arrêter les
opérations de déchargement; d'autre part, il sait qu'en arrivant à
Montevideo il sera en quarantaine jusqu'à l'expiration de 7 jours depuis
son départ de Rio: il préfère donc attendre ici et ne se presse pas. Le
capitaine m'assure que nous partirons le matin à 6 heures. Je profite de
ce temps pour écrire mon journal et envoyer des nouvelles aux amis.
Le lendemain en effet, à 6 heures, à peine l'aube paraît, on commence à
travailler pour tourner le navire; une heure après, il présente la proue
vers l'entrée de la baie. Un individu arrive essoufflé et me dit: «Je
viens de San-Paulo pour rejoindre un débiteur; il est sur le navire, il
se sauve, je veux le faire arrêter par la police.» Je l'adresse à un des
officiers, qui lui répond en anglais; mais le Brésilien n'en comprend
pas un mot, et pendant qu'il se perd en explications, le navire part,
emportant créancier et débiteur. Heureusement que la baie est longue et
qu'il faut une heure pour en sortir. Pendant ce temps, on peut faire
comprendre la malencontreuse aventure au capitaine, qui fait déposer à
l'entrée de la baie le trop empressé créancier. Celui-ci s'en retourna
sans argent, trop heureux de ramener sa personne. Le _Mondego_ est
surtout disposé pour les marchandises. Les passagers, toujours en petit
nombre, sont relégués à l'arrière et presque sur l'hélice; les secousses
que celle-ci imprime au navire se communiquent au corps des malheureux
voyageurs et redoublent leur mal de mer.
Nous avons à bord, outre les officiers, un Autrichien, inspecteur de la
maison Rimmel pour ses fabriques de parfumerie au Brésil et à la Plata;
un Canadien anglais avec sa femme, de Chicago; leur fils, âgé de dix
ans, est porté au bras depuis qu'il a été mordu à la jambe par un gros
chien, à Rio-Janeiro. Nous avons aussi un Romain, qui a inventé une
manière de conserver la viande. Il vient d'avoir la fièvre jaune à Rio,
et il se sauve. Un docteur italien a aussi perdu de la fièvre jaune à
Rio sa jeune femme de 22 ans un mois après son arrivée: il s'en va avec
son fils à Buenos-Ayres.
Le 29 juin, nous longeons les montagnes de la province de
Santa-Cattarina, le vent est debout: nous ne filons que 9 noeuds 1/2, le
tangage rend la promenade impossible.
Les émigrants à bord sont une centaine, Italiens et Espagnols; les
Napolitaines vivent un peu trop à la japonaise, et le capitaine soupire
après le moment de s'en débarrasser.
La machine, construite depuis 12 ans, manque des derniers
perfectionnements. Le 30 juin, navigation tranquille: c'est samedi. Les
officiers font la visite réglementaire du navire, et l'équipage, la
manoeuvre de l'incendie. Je rends encore visite aux émigrants. Je trouve
des Espagnols, des Napolitains, des Piémontais, quelques Françaises et
une Niçoise. Ils se plaignent du désordre produit par quelques émigrants
et surtout émigrantes; ils se réjouissent de voir approcher la fin du
voyage. Plusieurs reviennent de Rio-de-Janeiro, où ils ont été malades
et ont perdu des parents. Je distribue des gâteaux aux nombreux enfants,
toujours heureux quand on pense à eux. À propos de chant et de musique,
grande querelle entre un Anglais et un Américain; l'harmonie n'est pas
parfaite entre ces deux peuples.
1er juillet.--Mer très calme; mais roulis très fort, probablement à
cause des courants à l'approche du grand fleuve de la Plata. Nous avons
toujours la côte à droite, mais elle est si basse qu'elle ne peut être
vue que de la dunette.
Le 2 juillet.--Durant la nuit, on a ralenti la machine pour arriver à
la pointe du jour. À quatre heures, nous sommes en face de Montevideo.
Le phare tourne ses feux sur le sommet du Cerro, la ville dort, et les
nombreux navires à l'ancre semblent dormir aussi. À sept heures, le
soleil dore l'horizon de ses rayons de feu. Nous attendons avec
impatience la visite de la Santé pour connaître notre sort. À neuf
heures, un steamer accoste et nous envoie en quarantaine pour
vingt-quatre heures à l'île de Florès, à douze lieues d'ici. Les
passagers alors ressemblent fort à ces clients qui, au sortir de
l'audience, où ils ont été condamnés, ont vingt-quatre heures pour
maudire leurs juges: ils maudissent la quarantaine, la fièvre, le
Brésil, l'Uruguay, et je ne sais quoi encore. Pour se consoler, on va
déjeuner, et pendant ce temps, le navire arpente les eaux bourbeuses de
la Plata pour nous conduire à l'isola de Florès, ainsi appelée du nom
d'un des présidents de la République orientale.
À midi, nous sommes en face de l'île, mais il faut longtemps pour
débarquer les émigrants et leurs bagages. Le _pursuer_ (économe), qui
fait l'appel des noms italiens et espagnols avec l'accent anglais, ne
peut être compris et jette un peu de gaieté parmi ce monde attristé. À
deux heures, notre petit canot nous dépose sur la plage, où nous
trouvons nos bagages. On nous fait ouvrir nos malles pour que nos effets
prennent l'air pendant un certain temps; enfin je puis me dégager et
obtenir une chambre au lazaret, au compartiment des premières. Pas de
chaise et pas de table; je vole une chaise au voisin et m'empare d'une
mauvaise table à la salle à manger. Je puis ainsi rédiger mes
correspondances à divers journaux.
Le ciel est pur, le panorama magnifique; l'air frais redonne la vie; je
bénis Dieu d'une prison si bénigne. Le garçon qui me sert est Espagnol:
il sait un mot anglais: _all right_, deux de français, trois d'italien;
il est fort prévenant et veut que je note son nom: Francisco-Fernandes
Martines.
Que de pauvres passagers ayant envie de grogner il voit tous les jours!
Dans cette année, cinq seulement ont eu ici la fièvre jaune; trois sont
guéris, deux sont morts: un Français et un Allemand.
À cinq heures, on sonne le dîner; il est mauvais, mais l'appétit le rend
délicieux. Après le dîner, pendant que mes compagnons jouent au billard,
à la clarté du phare, j'inspecte l'île; mais lorsque je me dirige vers
le phare, je me heurte à un fil de fer posé à 10 centimètres du sol;
immédiatement la porte de la tour s'ouvre et un soldat sort en criant:
Qui vive?--Se puede visitar el fanal?--No se puede da nuece, convien
tornan a magnana.--Sta bueno.
La nuit était froide, le vent parlait comme notre mistral. À cinq heures
et demie, j'allume une bougie et reprends mon travail. À huit heures
sonne le café, et peu après on présente la note: deux pesos et demi,
environ 14 fr. À onze heures, déjeuner et ensuite départ.
CHAPITRE VIII
L'Uruguay et la Plata.
Montevideo. -- La République orientale ou de l'Uruguay. --
Population. -- Surface. -- Produits. -- Exportation. --
Importation. -- Les Saladeros. -- Fray-Bentos et l'extrait de
viande Liebig. -- Un calcul pour s'établir dans le pays. -- Forme
de gouvernement. -- L'armée. -- Rôle de la petite république. --
Villa Colon. -- Le velario. -- Traversée de la Plata. --
Buenos-Ayres. -- Rues et monuments. -- Climat. -- Agriculture. --
Colonies. -- Industrie. -- Commerce. -- Chemins de fer. --
Presse. -- Navigation. -- Postes et télégraphes. -- Budget. --
Armée. -- Marine. -- Main-d'oeuvre. -- Immigration. -- Monnaie.
-- Dette. -- Culte. -- Instruction publique. -- Assistance
publique. -- Justice.
C'est le mardi 3 juillet, vers midi, que je quitte l'île de Florès et la
quarantaine, et vers trois heures le petit vapeur me dépose sur le quai
de la douane, à Montevideo. La visite des effets ne fut pas longue. Je
les dépose à l'_Hôtel Oriental_ et parcours la ville dans toutes les
directions pour remettre les nombreuses lettres de recommandation aux
banquiers, commerçants, missionnaires et hommes de lois.
La ville de Montevideo, sur une presqu'île en colline, est bâtie
régulièrement; ses rues sont assez larges et se coupent à angle droit;
la partie haute est plate et occupée surtout par les édifices publics:
la cathédrale, qu'on appelle ici la Matriz, vaste église en style romain
à croix latine avec coupole; le palais du gouvernement local, le
théâtre, le palais du gouvernement de la République, etc. Les autres
rues descendent à l'est et à l'ouest vers la mer; les maisons ont
généralement un étage sur rez-de-chaussée et sont ornées en style
italien parfois un peu surchargé. On peut dire que Montevideo figurerait
bien parmi les belles villes européennes. Elle est la capitale de la
République orientale de l'Uruguay et compte 100,000 habitants. Son nom
lui vient de Magellan, qui le premier, découvrant le Cero, mont qui fait
face à la ville, dit: _Montem video_; d'où le nom de Montevideo.
[Illustration: Montevideo.--Boulanger portant le pain.]
La majeure partie des habitants sont Européens ou fils d'Européens,
principalement Italiens, Basques, Français et Espagnols; les Italiens
possèdent environ la moitié des immeubles de la ville.
La République de l'Uruguay est située entre le 30° et le 35° de latitude
sud et limitée à l'est par l'Atlantique, à l'ouest par la République
argentine, dont elle s'est séparée en 1825 après des guerres sanglantes;
au nord par le Brésil, au sud par l'estuaire de la Plata, formé de la
jonction des deux fleuves Parana et Uruguay.
La superficie est d'environ 187,000 kilomètres carrés, divisés en 15
départements, et la population d'environ 450,000 habitants, mélange
d'Indiens, d'Espagnols et d'autres Européens. Les principales sources de
produits sont l'agriculture et l'élevage du bétail. En 1882,
l'exportation comprend, pour les produits animaux, 49,180 balles de
laine, 456,100 cuirs salés de boeuf, 1,289,900 cuirs secs, 1,615 balles
de cornes, 1,285 balles de soies de porc, 5,475 pipes de suif.
Pour les produits agricoles, en 1882, on a exporté 13,500 kilos de
millet, 53,664 sacs de son, 41,500 sacs d'avoine, 610 chevaux, 10,660
moutons, 5,000 sacs d'orge, 183,500 sacs de farine, 132,000 sacs de
maïs, 2,800 mules, 10,000 sacs de pommes de terre, 9,000 quintaux de
foin, 19,500 sacs de blé, 440 quintaux de luzerne.
L'importation pour 1881 s'est élevée à 8,514,000 piastres fortes, soit
environ 43,000,000 de francs.
Dans cette somme, la France figure pour 1,371,130 piastres fortes, soit
environ 7,000,000 de francs, en huiles, absinthe, sucre, bière, cognac,
sardines, vermouth et vins.
En 1882, les neuf saladeros[1] de Montevideo ont tué 217,984 animaux,
qui ont produit 241,660 quintaux de viande, et les six autres saladeros
situés sur l'Uruguay ont tué 520,300 animaux, qui ont produit 452,000
quintaux de viande. Cette viande, salée et séchée au soleil, est
expédiée presque par parties égales au Brésil et à Cuba, pour la
nourriture des esclaves.
[Note 1: On appelle saladeros les usines dans lesquelles on
tue les animaux pour en saler la viande, préparer la graisse,
etc.]
Parmi les saladeros de l'Uruguay figure celui de Fray-Bentos, pour la
préparation de l'extrait de viande Liebig. En 1882, il a tué 170,300
animaux, avec un profit net d'environ 2,000,000 de francs. Cet
établissement est le plus important du pays. Il possède 76,500 acres de
terre et en loue 52,000, sur lesquels il nourrit 41,000 têtes de bétail.
Il vient d'acheter un nouveau terrain de 10,000 acres pour environ
2,300,000 fr. Pour cette année, qui a été mauvaise à cause de la cherté
des animaux et de leur mauvais état, il a pu donner aux actionnaires un
intérêt de 10% et mettre environ un demi-million de francs à la réserve.
Je comptais visiter cet établissement sur le fleuve Uruguay, à deux
jours de navigation de Montevideo, mais un des directeurs, à
Buenos-Ayres, m'apprit qu'il venait de prendre son repos d'hiver, et que
depuis une semaine tout était fermé: je dus donc renoncer à cette
visite et me contenter d'en voir les opérations sur le dernier compte
rendu de la Société, dont j'ai extrait les chiffres que je viens
d'indiquer.
De la _Rivista mercantil de la Republica Oriental_, je relève le calcul
ci-après, pour une famille composée de père, mère et un enfant, qui
voudrait s'établir dans la République pour s'occuper d'agriculture sur
un terrain de 15 hectares:
_Frais d'établissement._
Une maison avec cuisine 550 fr.
Deux boeufs 230
Une vache à lait 70
Instruments aratoires 100
Deux charrettes 110
----------
TOTAL 1,060 fr.
_Frais de l'année._
10%, intérêt du capital 110 fr.
Loyer de 15 hectares 95
Semences et autres 160
Travaux 140
Nourriture 650
Imprévu 90
----------
TOTAL 1,245 fr.
_Produits de l'année._
5 hectares de blé donnant 60 hectol. à 15 fr. 870 fr.
5 hectares maïs donnant 80 hectolitres à 6 fr. 440
3 hectares produits divers 320
2 hectares herbe pour les animaux »
----------
TOTAL 1,630 fr.
Déduire les frais de l'année 1,245
----------
Bénéfice de l'année. 385 fr.
Naturellement je ne garantis pas l'infaillibilité de ces chiffres!
La forme de gouvernement est la République avec un président et deux
Chambres électives. Le président actuel est le général Sanctos, porté à
cette haute situation par le parti militaire. Tout le monde dans le pays
sait qu'il y a quinze ans il était charretier. On voit souvent dans
l'histoire des personnes de la plus basse condition élevées au faîte des
honneurs et du pouvoir, et on leur pardonne l'obscurité de leur origine
si, par une grande droiture et honnêteté et par de vrais talents, ils
font le bien public. L'armée compte de 6 à 7,000 hommes, costumés et
équipés à la française; mais on dit qu'un trop grand nombre sont
officiers.
L'Uruguay, comme la Suisse, la Hollande, la Belgique, en Europe, est un
petit État qui sert de tampon entre des États plus forts et jaloux. À ce
titre, il rend un véritable service; mais pour conserver son
indépendance dans ces conditions, il a besoin d'une grande sagesse et
doit donner une sérieuse prospérité à ses habitants. Les troubles
prolongés, les souffrances du peuple seront un facile prétexte à l'un ou
l'autre de ses voisins pour se l'annexer au nom du rétablissement de
l'ordre ou d'un meilleur gouvernement.
Mais revenons à l'emploi de mon temps. Après avoir vu les diverses
personnes pour lesquelles j'avais des lettres, je me rends à la station
du _ferro-carril central_, en route pour Villa Colon, chez les
Salésiens, enfants de dom Bosco. Dans le train, je rencontre le
supérieur du collège, D. Lasagna, que j'avais connu à Nice, et D.
Borghino, nommé chef de la maison qui va être ouverte à Nycteroy, dans
le Brésil. Après trois quarts d'heure de chemin de fer, nous trouvons
une voiture qui nous conduit au collège par une demi-heure de route dans
un chemin fangeux. On appelle Villa Colon un vaste terrain acheté par
une compagnie dans le but de le lotiser et de le revendre pour villas.
À cet effet, on avait tracé de magnifiques allées plantées d'eucalyptus,
construit une église et un collège, dans la pensée d'amener là les
familles riches durant l'été. La mode ne s'en étant pas mêlée, la
compagnie a fait faillite, mais le collège est resté et on l'a confié
aux prêtres Salésiens. La construction est bien disposée, la chapelle
gracieuse, les cours vastes. Le bon P. Lasagna me fait visiter les
classes et les études; puis, au réfectoire, après le souper, il
présente le voyageur aux élèves, et le voyageur leur parle en langue
française, comprise par la plupart d'entre eux.
Nous passons une partie de la soirée en causeries. Le Père m'apprend
qu'il a dans le collège 70 élèves des meilleures familles, payant une
pension qui varie de 50 à 100 fr. par mois; 16 professeurs font tous les
cours de l'enseignement secondaire jusqu'à la philosophie inclusivement.
Ils dirigent en même temps un Observatoire qui recueille trois fois par
jour les données météorologiques et sera un peu plus tard en état de
signaler l'approche des tempêtes. Dans un temps où le monde se montre si
avide des données de la science, il est fort habile et fort pratique
pour une Congrégation religieuse de s'imposer le travail facile mais
incessant d'un Observatoire.
À las Piedras, à quelque distance de Montevideo, les Salésiens ont une
paroisse et un collège avec 27 internes pauvres et 90 externes payant 2
fr. 50 par mois. À la Pax, ils ont une chapelle pour la messe et le
catéchisme.
[Illustration: Uruguay.--(El Velario). Réjouissances à la mort d'un
enfant.]
À Payssandu, ils desservent une paroisse et des missions. Ils font des
excursions périodiques au loin dans la campagne pour les mariages, les
baptêmes et autres Sacrements. Les campagnards, souvent fort éloignés
les uns des autres, privés de tout secours spirituel, laissent parfois
pénétrer peu à peu certains désordres ou superstitions. Le Père me
raconte qu'un jour une femme lui dit: «Grondez un peu ma voisine, elle
n'a pas voulu me prêter son petit enfant mort pour organiser le bal; et
pourtant je lui avais prêté le mien.» Renseignement pris, le Père
apprend qu'à la mort d'un jeune enfant on réunit la famille, les
voisins, les amis lointains, et, sous prétexte de se réjouir de ce qu'un
ange est entré au ciel, on organise un bal en règle; puis ils prêtent le
petit cadavre à d'autres, qui le colportent et en profitent pour
organiser d'autres bals. Cette réjouissance s'appelle _velario_ dans le
pays. Quoi d'étonnant que nous retrouvions chez les Indiens de ces pays
certains usages qui nous étonnent! L'isolement en produit bientôt de
singuliers, même parmi les civilisés.
Mais tout en causant nous nous apercevons que la nuit s'avance; nous
visitons les dortoirs, où les élèves dorment du plus profond sommeil, et
allons nous-mêmes goûter un repos nécessaire.
Le lendemain matin je rentre à Montevideo, où M. Buxareo, un des
protecteurs de Villa Colon, me fait promettre qu'à mon retour de la
République argentine je m'arrêterai quelques jours pour qu'il puisse
m'en faire visiter les principales institutions et me conduire à
quelques-unes de ses nombreuses campagnes. Il m'apprend qu'il y a à
Montevideo cinq associations de charité pour les hommes, et autant pour
les dames. Chez les Soeurs de Charité, dans la ville, je trouve une
belle école avec 300 élèves gratuites, le tout aux frais de la famille
Buxareo. Enfin, à quatre heures et demie, je suis au quai de la Douane,
et à cinq heures, à bord du _Cosmos_, en partance pour Buenos-Ayres. Le
navire porte des plants d'oliviers et d'orangers, et j'y rencontre avec
plaisir plusieurs des passagers du _Mondego_.
La rivière fut calme et la nuit courte. Dans moins de douze heures nous
avons passé d'une rive à l'autre de la Plata, large en cet endroit de
200 kilomètres.
Le jeudi 5 juillet, à cinq heures du matin, nous stoppons au large
devant Buenos-Ayres, attendant le jour. À sept heures nous montons sur
des canots qui nous déposent à un môle se prolongeant au large sur des
poutrelles de fer. Les effets et marchandises sont transbordés sur des
charrettes, que des chevaux traînent dans l'eau, sur le sable, l'espace
d'un kilomètre, pour arriver à terre. Les grands navires sont obligés de
s'arrêter à 10 ou 12 milles au large, faute de fond vers le bord de la
rivière.
En ville, les distances sont grandes, mais il y a partout des tramways.
Les rues, larges de 10 mètres, se coupent à angle droit. Les maisons
n'ont en général qu'un rez-de-chaussée, quelquefois un étage; elles ont
presque toutes un _patio_ ou cour intérieure, garnie de plantes et de
fleurs, sur laquelle donnent les chambres. Les rues centrales sont mal
pavées, et les autres ne le sont pas du tout. Il est impossible d'y
circuler autrement que sur les trottoirs. On voit quelques beaux,
monuments: sur la place Victoria, le palais de justice, que domine un
grand clocher, et
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