L'esclave religieux, et ses avantures
by Antoine Quartier · French · Gutenberg #26432 · 360,859 chars · public domain (US)
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Title: L'esclave religieux, et ses avantures
Author: Antoine Quartier
Release date: August 25, 2008 [eBook #26432]
Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
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L'ESCLAVE
RELIGIEUX,
ET
SES AVANTURES.
A PARIS,
Chez DANIEL HORTEMELS,
ruë S. Jacques, au Mécenas.
M. DC. XC.
_Avec Privilege du Roy._
A MADAME LA MARQUISE DE L'HOPITAL.
MADAME,
_Je n'aurois pas osé vous dédier la Relation de mon Esclavage, si les
témoignages que j'ay receus de vos bontez ne m'en avoient inspiré la
hardiesse; J'ay crû aussi que je ne pouvois mieux vous en marquer ma
reconnoissance qu'en vous offrant le seul bien dont mon estat me laisse
la disposition, & que la peinture des miseres des Captifs devoit estre
presentée à une personne qui s'interesse si chrétiennement à leur
liberté. C'est icy, MADAME, où vostre solide pieté & vostre humeur bien
faisante, me fourniroient une ample matiere d'Eloge, si vostre modestie
ne s'opposoit à mon zele; mais quelque silence qu'elle m'inpose, je ne
sçaurois oublier que vous estes la digne Epouse d'un mary dont la
naissance & le merite, sont également recommandables; Les grands Employs
dans lesquels la Maison de l'Hopital a servy la France, la font
considerer avec la distinction du monde la plus glorieuse, & le
Gouvernement dont le Roy vient d'honnorer Monsieur le Marquis vostre
Epoux, est une preuve certaine de son merite; ce qui fait esperer qu'il
succédera aux honneurs de ses Ancestres, dont il possede la vertu. Si je
ne puis contribuer à sa gloire, souffrez du moins que je fasse des voeux
dans l'Auguste Sacrifice de nos Autels, pour sa conservation & pour la
vôtre, & que je me dise avec respect,_
_MADAME,_
Vostre tres humble & tres-obeïssant serviteur,
F. A. Q.
AVERTISSEMENT.
Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon
nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé
l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la
resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que
d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs
yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité,
qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage,
ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus
malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour
supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours
dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les
Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la
consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy.
Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à
leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de
l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles
persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune,
parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele
d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de
tomber dans l'infidelité.
J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans
les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus;
on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on
solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, &
on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On
ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais
peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses
amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des
Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On
ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, &
de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire
que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs,
il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils
ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de
la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de
Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au
Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne
souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir
aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent
toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le
soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les
alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, &
conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant
ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les
cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il
faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la
foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction,
lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils
commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de
maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban.
Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent
pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances.
Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent
en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur
inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si
le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce
qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu
l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait
semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de
l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font
gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des
Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime
diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est
pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence,
ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les
forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout
ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, &
jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au
contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent
embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons
leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs
considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps
comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges,
oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus
grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable
est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi
maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la
delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur
faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui
donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes
enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter
les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un
garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour
l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour
Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se
passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger,
de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, &
particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy,
qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de
sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces
Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux
plaintes & aux disgraces de leurs freres.
Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire
impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les
Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs
des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire;
Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de
la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le
Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman;
le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de
nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit
souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je
n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui
auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du
succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il
y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus,
& j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent
que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à
l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché
d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de
Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant
publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula
mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.
TABLE DES CHAPITRES.
Chap. I. _Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son
Embarquement pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de
Tripoly; Recit de ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly,
où il est vendu à un Arabe._ page 1.
Chap. II. _Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesses de ses
Habitans, son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat
Grec en est fait Bacha, sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave
qui luy vole son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, & sa
charité._ 18.
Chap. III. _Conversion d'un Renegat, son martire; Bon dessein de Mehemet
traversé, sa mort funeste, ses qualitez; Osman son cousin est mis en sa
place, ses cruautez, Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son amy,
& luy fait couper la teste._ 35.
Chap. IV. _Deux sortes d'Esclaves; l'Auteur fait un rude apprentissage
de sa captivité; Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la liberté des Captifs François; Refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provençal; Un Parisien Captif s'empoisonne; Vingt jeunes
Chrétiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire; l'Auteur
est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper de la
pierre; Fuite des Captifs qui sont ramenez & punis; Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs; penible travail de
l'Auteur._ 50.
Chap. V. _Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y
sont faits Esclaves; On dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des
Armeniens luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly; mort d'une femme &
d'un fils du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs:
Histoire d'un faux Dervis; la femme de Salem tâche de faire prendre le
Turban à l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il
employe l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de
Religion; Sa servante luy fait des plaintes de l'Auteur; Salem luy fait
donner de la bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, & est
sauvé par la mort de Salem._ 67.
Chap. VI. _Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur
est vendu à Moustafa Renegat Grec; Politique de Moustafa; Perte d'un
Navire de Tripoly; Prise d'un Renegat Hollandois; Un Captif Maltois
trahit les Chrétiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices;
mort de deux freres Chrétiens: l'Auteur est mal traité par son Patron;
Artifices des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le
Turban; Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._ 87.
Chap. VII. _La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine
est il guery qu'il est frapé de la peste; Mort épouvantable de Mehemet
Caya, neveu du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux;
Circoncision de deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à
cette ceremonie; Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste; mort de
Moustafa son Patron; l'Auteur devient Captif du Bacha._ 103.
Chap. VIII. _Inconstances des actions humaines; Histoire à ce sujet d'un
Seigneur Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Thunis; Le
Bacha fait changer le Cimetiere des Juifs; Translation des os dans le
nouveau; tromperie faite aux Juifs dans cette Translation par les
Captifs Chrétiens; Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
Esclaves Vénitiens, qui sont découverts._ 116.
Chap IX. _Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les
Corsaires font une prise considerable. Different entre le Bacha & le
Consul Anglois; Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les
Marchands de diverses Nations; Mariage de la fille du Bacha; l'Auteur
est mal-traité, & exposé à de rudes travaux, la necessité l'oblige à
dérober les viandes qu'on portoit sur les tombeaux des morts; de quelle
maniere les femmes vont prier sur les sepulchres._ 131.
Chap. X. _L'Auteur est envoyé dans les campagnes éloignees de Tripoly,
où il demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher
du jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeuré en Espagne, & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ces Pays abandonnez; retour de l'Auteur à
Tripoly._ 155.
Chap. XI. _L'Auteur au retour de la Campagne est occupé à la
construction d'une nouvelle Prison pour les Captifs, dont il refuse
d'estre l'écrivain; Revolte des Gibelins Sujets de Tripoly; Regep Bé met
ces Rebelles à la raison; Son entrée à Tripoly aprés sa victoire;
l'Auteur paye deux écus par mois pour estre exempt du travail; Il fait
divers mestiers; Une Barque de Malte sauve deux Captifs pour lesquels
elle n'estoit pas venuë; Le Bacha s'en vange sur le Capitaine Augustin
Maltois; Avantures d'un Savoyard qui avoit esté fait Captif avec
l'Auteur._ 179.
Chap. XII. _Les Galeres du Grand Duc de Toscanne font Esclave un Chaoux
que le Grand Seigneur envoyoit au Bacha de Tripoly, lequel fut obligé de
luy procurer la liberté. Captivité d'un Religieux Augustin, amitié
fraternelle; souffrances des Captifs dans un travail extraordinaire, &
dans le Bastiment d'une Maison que Soliman Caya fait faire à la
Campagne; l'Auteur se vange des Juifs qui luy avoient pris son Bestial;
le danger auquel il s'expose proche d'une Mosquée; une Barque arrive de
Marseille, le Capitaine luy donne esperance de sa liberté._ 203.
Chap. XIII. _De quelle maniere les Mahometans vont en pelerinage à la
Meque; Le Capitaine Mirangal presente l'Auteur au Bacha pour convenir de
sa rançon; Comment le rachapt des Esclaves Chrétiens se fait en
Barbarie; Les desordres que commettent les Turcs pendant leur Ramadan ou
Caresme, & les réjoüissances qu'ils font au temps de leur Pasque._ 220.
Chap. XIV. _Les avantures d'un Provençal & de sa niéce; celles d'un
Majorquin & de sa soeur._ 244.
Chap. XV. _L'Auteur régale ses amis Esclaves avant son départ de
Tripoly; Plaisanterie d'un Arabe pris de vin; Un Captif Chrétien
bastonné, pour n'avoir pas couché dans la Prison; Embarquement de
l'Auteur, tempeste, voeu à Saint Joseph arrivé à Marseille, le voeu
qu'on avoit fait sur Mer à Saint Joseph est accomply; Origine de la
devotion que les Provençaux ont à ce Saint; Histoire de treize Esclaves
qui se sauverent de Tripoly; Exortation aux Chrétiens de racheter les
Captifs._ 272.
FIN.
_Extrait du Privilege._
Par Privilege du Roy donné à Versailles le neufiéme jour d'Avril 1688.
Signé, LE PETIT. & Scellé; Il est permis à Daniel Hortemels, Marchand
Libraire de la Ville de Paris, d'Imprimer ou faire Imprimer, vendre &
débiter un Livre Intitulé _l'Esclave Religieux, qui raconte les peines
qu'il a souffertes dans Tripoly, pendant huit années de Captivité, ses
avantures, avec un fidele Recit de tout ce qui s'est passé de plus
remarquable dans ce Royaume, pendant le séjour qu'il a fait en
Affrique_, & ce pour le temps de six années à compter du jour qu'il sera
achevé; avec deffences à tous Imprimeurs, Libraires & autres, d'Imprimer
ou faire Imprimer, vendre & distribuer ledit Livre pendant ledit temps à
peine de quinze cent livres d'amande applicable ainsi qu'il est porté
par ledit Privilege, de confiscation des Exemplaires contrefaits & de
tous dépens, dommages & interests; le tout ainsi qu'il est plus
amplement declaré audit Privilege; La Copie ou l'Extrait duquel mis au
commencement ou fin dudit Livre, Sa Majesté veut estre tenu pour bien &
deuëment signifié, & que foy y soit ajoûtée comme à l'Original.
_Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de
Paris, le vingt-deuxiéme jour d'Avril 1688. suivant l'Arrest du
Parlement du 8. Avril 1653. & celuy du Conseil Privé du Roy du 27.
Février 1665. & l'Edit de Sa Majesté donné à Versailles au mois d'Aoust
1686._
Signé, J. B. COIGNARD SYNDIC.
Achevé d'Imprimer pour la premiere fois le 22. May 1690.
_Les Exemplaires ont esté fournis._
LES VOYAGES ET AVANTURES D'UN ESCLAVE DE TRIPOLY.
Chapitre premier.
_Voyage de l'Auteur en Italie; Son séjour à Venise; Son Embarquement
pour Constantinople; Combat contre quatre Corsaires de Tripoly; Recit de
ce qui se passa sur Mer jusqu'à son arrivée à Tripoly, où il est vendu à
un Arabe._
Le desir de voyager a esté la passion dominante de ma jeunesse, quand on
m'enseignoit au College la Geographie, je m'imaginois que les Villes
celebres marquées dans la Carte, estoient autant de lieux enchantez, &
que Paris qui fait l'admiration des étrangers, n'estoit rien en
comparaison. Je ne pûs resister à la violence de ma curiosité, & je
passay en Italie en l'année 1659. Je n'en décriray point les
particularitez que tant d'Auteurs ont données au public. Je me rendis au
plûtost à Rome, afin d'y voir les Ceremonies de la Semaine Sainte, &
l'Entrée de l'Ambassadeur de Portugal qui se fit avec beaucoup de
magnificence, sous le Pontificat d'Alexandre VII. Apres avoir veu les
ruines venerables des Ouvrages de l'Antiquité, admiré les modernes, &
visité les Lieux Saints, je vis Naples, prés de laquelle est le Tombeau
de Virgile, & la Grotte de la Sibille Cumée; Je vis aussi le Mont-Vesuve
qui estoit tranquile, mais l'abondance des cendres qui l'environnent
m'empécherent d'en visiter le sommet d'où sort quelque fois un si grand
feu, qu'il donne l'épouvante à dix lieuës à la ronde: De Naples je vins
à Lorette pour honorer la Mere de Dieu dans sa propre Maison; on sçait
qu'elle a esté aportée de la Terre Sainte par le ministere des Anges
dans les Estats du S. Pere en la marche d'Ancone. Avant l'hyver
j'arrivay à Venise pour voir le Carnaval, que les Dames souhaiteroient
durer plus long-temps, à cause de la liberté qu'elles ont depuis le
commencement de l'année, jusqu'au premier Dimanche de Caresme.
Pendant qu'on équipoit à Venise un Navire pour Constantinople, où je me
proposois d'aller, j'eûs le temps de considerer les beautez de cette
Ville qui est l'unique dans le monde, assise au milieu de la Mer, toutes
les ruës sont remplies de Canaux, & chaque Habitant a sa Gondole, les
Eglises, les Places & les Palais y sont magnifiques, sur tout la Place
de Saint Marc, où l'on voit deux Colomnes qui ont servy au Temple de
Sainte Sophie de Constantinople. La Ville est environnée de petites
Isles agreables, on voit dans les unes des Jardins de Plaisance, dans
les autres des Monasteres qui servent de Forteresses spirituelles à la
Republique, sans compter les Tours & les Bastions garnis de Canons, pour
s'opposer aux insultes des Turcs. Il y a dans l'Arsenal dequoy armer
quarante mil hommes, & un nombre infiny d'Ouvriers destinez pour les
Ouvrages de la Marine: On y garde quantité d'Etendars, comme des
Monumens éternels de la valeur des Generaux de la Republique & des
Victoires memorables qu'ils ont remportées sur les Infideles. Si Rome
est appellée la Sainte, Naples la Gentille, Florence la Belle, Gennes la
Superbe, Venise se peut vanter d'estre la Riche. Je finiray l'éloge de
Venise par six Vers Latins d'un Poëte Italien, qui fut recompensé par le
Senat de six cens Sequins d'or.
Le long séjour que je fis à Venise pour attendre le départ du Vaisseau
où je devois m'embarquer, me donna le loisir de voir en l'Eglise de S.
Marc, la Pompe funebre du Prince Almeric de la Maison de Modene, qui
estoit mort en Candie pour le Service de la Republique, & la Sortie du
Bucentaure le jour de l'Ascension, lorsque le Doge va en Ceremonie
Epouser la Mer. Ce superbe Bastiment que les Estrangers appellent la
Montagne d'or, porte six cent personnes, sans les Rameurs & les Matelots
necessaires pour son équipage. Le Doge accompagné de tous les
Ambassadeurs & du Senat, monte le Bucentaure, dont les Cordages sont de
Soye, les Voiles & les Etendars de Broderie: Estant arrivé au lieu
destiné, le Patriarche benit un Anneau, & le met au doigt du Doge qui le
jette aussi-tost dans la Mer. Apres la Ceremonie le Bucentaure retourne
dans la Ville suivy de dix à douze mil Gondoles, & de plusieurs
Galiotes, Brigantins & Galeres qui luy font la Cour comme à leur
Souverain. Ces petites Gondoles qu'on appelle ordinairement les
Carrosses de Venise, tiennent leur rang prés de leur Prince selon la
qualité de ceux qui les montent; Elles sont ornées d'Armes, de Flâmes,
de Pavillons, & couvertes de Tapis de Turquie, & semblent à leur retour
témoigner par mille Fanfares & Concerts differents, que le Roy de la Mer
a eû pour agreable le mariage du Doge avec elle.
_Viderat Adriaticis Venetam Neptunus in undis
Stare urbem, & toto ponere jura mari
Nunc mihi Tarpejas quantumvis Jupiter arces
Jactet, & illa sui moenia Martis ait,
Si Tiberim pelago praefers en aspice utramque,
Illam homines dicas, hanc posuisse Deos._
Le Vaisseau Hollandois sur lequel je m'embarquay pour aller à
Constantinople, s'appelloit la Fleur de Lys, il estoit moitié armé en
Guerre, & moitié chargé en Marchandises, & portoit des Passagers de
Diverses Nations; Une Dame Greque y estoit, & deux petites Filles âgées
de huit à dix ans, qu'elle avoit euës d'un Noble Venitien qui l'avoit
enlevée pour sa beauté & emmenée à Venise, aprés sa mort elle se
retiroit en son Païs. Dés que le Vaisseau fut en estat de se mettre à la
voile, nous partismes de la grande rade avec un vent assez favorable qui
nous fit arriver en peu de temps à Zante: Nous n'y fismes pas de séjour
à cause des tremblemens de terre qui arrivent souvent dans cette isle
comme les Habitans nous le firent remarquer par les ruines des Terres
voisines de la Ville, & de quelques maisons depuis peu renversées. Un
jour que nous nous divertissions aprés le disner, la chambre où nous
estions trembla si rudement, que les pierres de la porte se separerent;
ce qui nous obligea d'en sortir promptement; & à peine fûmes nous
embarquez que la maison abisma. Nous rendismes graces au Ciel de nous
avoir preservez de ce peril, & continuâmes nostre route du costé de
Candie, où toutes les forces Ottomanes estoient pour le Siege de la
Capitale. Il y a bien de la difference entre les Voyages qu'on fait par
Terre & ceux qu'on fait sur Mer; dans les premiers la diversité des
moeurs & des coûtumes des Peuples, & les beautez singulieres des Païs,
font oublier une partie des fatigues que souffre le Voyageur; au lieu
que sur Mer on est dans un repos continuel, n'ayant point d'autre
occupation qu'à passer le temps, & à faire part de ses avantures à ses
Compagnons de Vaisseau. Depuis Venise jusqu'à l'Archipel, on découvre à
droite les Terres de la Republique, la Marche d'Ancone, Lorette, & les
Provinces de l'Abruze, de la Poüille & de Calabre dans le Royaume de
Naples; A gauche, la Dalmatie, la Republique de Raguze, l'Albanie,
l'Epire, la Bossine, la Morée & la Candie.
L'approche de Candie nous fit tenir sur nos gardes, le bruit du Canon
des Turcs venoit jusqu'à nous, & nous avions sujet d'apprehender leur
Armée Navalle. Nous commencions à costoyer les Isles de l'Archipel, lors
qu'un soir nostre Capitaine dit qu'il s'estimoit heureux d'estre venu
d'Hollande à Venise sans danger, nonobstant la quantité de Pirates qui
courent la Mediteranée. On le felicita de son bon-heur, & pour en
témoigner sa reconnoissance, il fit apporter la Collation & deux
bouteilles de Malvoisie. Ce Regal se passa joyeusement, parce qu'il y
avoit des personnes de differentes Nations, qui firent un concert assez
bizare de leurs langages: Ce qui augmenta le plaisir, Un Prestre Flamand
apres avoir bien beu avoüa qu'il alloit exprés en Grece ou en Armenie
pour s'y établir, à cause que les Prestres s'y marient, & qu'il avoit
dessein d'entrer dans ce Sacrement avant que de mourir.
Comme nous estions prests de nous retirer, la Sentinelle qui descendoit
du Perroquet, assûra le Capitaine qu'il avoit aperceu de loin quelques
voiles. Nous nous retirasmes dans l'esperance que la nuit nous en
éloigneroit; mais à la pointe du jour nous vismes quatre Vaisseaux qui
n'estoient eloignez de nostre Navire que de dix mille, & qui venoient
fondre sur nous à toutes voiles. Leur diligence nous fit juger qu'ils
estoient Corsaires; ce qui obligea le Capitaine de donner ses ordres. Il
fit faire une Priere publique, exhorta un chacun de garder son poste &
de deffendre sa vie & sa liberté contre les ennemis des Chrestiens, &
disposa si bien toutes choses, que nous fûmes en estat de combattre. Une
Barque Italienne que nous avions trouvée dans le Golphe de Venise deux
jours apres nostre départ avoit esté prise par ces Pirates, qui ayant
esté par elle avertis de nostre passage, ils mirent toutes les Voiles au
vent pour nous joindre avant que nous pussions moüiller l'Ancre aux
Isles de l'Archipel, & par cette retraite éviter le Combat; Mais toute
la diligence que nous pûmes apporter fut inutile à cause de la pesanteur
de nostre Vaisseau qui estoit chargé de marchandises. Le plus hardy des
quatre Corsaires nommé Beyrant Rais Renegat Provençal, nous vint salüer
de vingt-quatre canonades, mais celles de la Poupe nous firent plus de
ravage que toute la bande; Hally Rais Renegat Grec fit en suite sa
passade du mesme bord; Morat Renegat Hollandois, qui commandoit un
Vaisseau à la Françoise, monté de quarante-huit pieces de Canon, nous
maltraita beaucoup, & enfin nous essuyâmes les Canonades des ennemis
suivies de mousqueterie, de fléches & de grenades.
On se donne quelque tréve dans ces occasions, pour descendre les blessez
à fond de calle, & jetter en Mer les corps morts dont profitent les
Poissons, qui ne manquent jamais de se rendre prés des Navires au bruit
du Canon. Pendant ce temps nostre Capitaine, qui estoit un tres brave
homme, parcourut le Vaisseau, & voyant que le flanc de Tribord estoit
maltraité, les Canons en partie démontez, & sans secours, il fit armer
l'autre bande pour faire paroistre aux ennemis une force égale, bien
qu'ils fussent quatre Pirates contre un Vaisseau Marchand.
Tandis qu'un des Corsaires nous donna la passade, Beyram Rais vint nous
aramber, apres que les acrots furent jettez, nous fismes retraite à la
poupe pour surprendre ces Infideles, dont trente entrerent dans nostre
Navire le Sabre à la main, le feu de nostre Mousquerie & de deux Periers
chargez à Cartouches, fit un tel effet, qu'il ne s'en sauva que six. Un
d'eux receut en se retirant un coup de Ponton au travers du corps, & un
coup de Sabre sur la teste, ces blessures ne l'empécherent pas de courir
apres celuy qui l'avoit blessé, & il tomba roide mort à six pas de là.
L'opium que les Turcs mangent avant que de combattre les rend furieux, &
les fait aller au combat la teste baissée sans craindre le danger,
heurlans comme des bestes feroces, pour donner de la terreur aux
Chrestiens.
Nostre Capitaine crût que les Barbares n'hazarderoient pas une autre
attaque; mais picquez d'une retraite si honteuse, ils tenterent une
seconde fois de nous acrocher; nostre Mousqueterie fit tant de feu & si
à propos, qu'ils furent encore obligez de se retirer avec une perte
considerable. Je fûs blessé en cette occasion d'un coup de fléche dans
l'estomac & d'un éclat de bois aux reins, j'aurois esté tué si le
baudrier n'avoit paré le coup; un de mes intimes amis fut tué à ma
droite d'une mousquetade qu'il receut dans le bas ventre, & à ma gauche
un Gentilhomme nommé de Grimonville, natif de Rennes en Bretagne, fut
blessé dangereusement au visage, les RR. PP. de la Mercy de la
Redemption des Captifs, l'ont rachepté depuis ma sortie de Tripoly de
Barbarie.
Quoy que je fusse blessé, le Capitaine me donna la Proüe à garder, &
durant que les ennemis s'éloignoient un peu afin de tenir conseil, il me
pria de voir pourquoy le Canon ne tiroit point. Je descendis dans le
fond du Vaisseau où je ne trouvay que des morts & des mourans, les affus
des Canons estoient brisez & renversez sur des personnes expirantes, je
n'entendois que des plaintes, des cris & des gemissemens, & je voyois
par tout des spectacles d'horreur: J'arrivay mesme fort-à-propos pour
empécher un Hollandois de mettre le feu aux Poudres, ce desesperé aimoit
mieux nous faire perir que de permettre nostre esclavage. Estant
remonté, j'entendis le Lieutenant qui proposoit au Capitaine de se
sauver dans la Chaloupe, parce que la proüe estoit en feu, la poupe
fracassée, & nostre perte inévitable. Comme je leur representois que
c'estoit s'exposer à tomber és mains des Grecs de l'Archipel, qui sont
sans Religion & sans pitié, une Canonade mit en deux le corps du
Capitaine, dont la teste & les épaules furent emportées dans la Mer, &
le reste tomba à mes pieds: Jugez si je fus alarmé de ce coup fatal qui
nous osta toute esperance. Le Lieutenant entra dans la chambre du
Capitaine où je le suivis, un boulet de Canon y avoit mis en pieces son
coffre, & dispersé quantité de Sequins d'or, ceux que je pris par le
conseil du Lieutenant, penserent me faire perdre la vie.
La sortie de la chambre ne fut pas si favorable que l'entrée, le pauvre
Lieutenant eût la cuisse droite emportée d'un coup de Canon, & comme je
le consolois on arbora un Pavillon blanc à la Poupe, qui estoit le
signal que nous nous rendions à discretion: Lorsque les Turcs entroient
dans nostre Navire, le Lieutenant m'embrassa, & me dit qu'il aimoit
mieux se jetter en Mer, que d'aller finir ses jours en Barbarie, dans
l'estat déplorable où il se voyoit reduit: Je le conjuray de ne pas
s'abandonner au desespoir, mais si tost que je l'eûs quitté pour songer
à moy, il se precipita dans la Mer. Je fus d'abord arresté par 2. Turcs
qui se contenterent de me foüiller legerement, & prirent la valeur de 2.
écus que j'avois dans mes poches; deux Renegats me foüillerent plus
exactement & trouverent ce qu'ils cherchoient; les deux Turcs qui
m'avoient arresté les premiers se trouverent là presens, l'un d'eux
enragé d'avoir si peu profité de ma dépoüille, me porta un coup de Sabre
que j'évitay par la fuite: Les Chrestiens furent derechef visitez, & les
Officiers & les Marchands dépoüillez de leurs plus beaux Habits. Nous
nous trouvasmes soixante-dix échapez du Combat, parmy lesquels il y
avoit trente blessez, & nous y avions perdu plus de cinquante hommes.
Estant descendus des premiers dans la principale Chaloupe des ennemis,
je fus aperceu par la Dame Grecque, qui avoit à ses costez ses deux
filles, elle me pria de luy ayder à descendre & à son aisnée, & donna la
jeune à un nouveau Captif, qui en descendant tomba sur le bord de la
Chaloupe & se cassa la teste, cela luy fit quitter la fille laquelle
chut dans la Mer d'où l'on ne pût la sauver. La mere accablée de douleur
par la perte de sa fille, de ses biens & de sa liberté, jetta des cris
pitoyables vers le Ciel, & son malheur toucha les Corsaires les plus
insensibles. Cette desolée mourut de tristesse dans le Serrail du Bacha
de Tripoly apres trois ans de captivité, & pour derniere disgrace, elle
veit sa fille qu'elle avoit élevée à Venise dans la veritable Religion
embrasser la Mahometane.
Nous fûmes conduits vingt Captifs au Vaisseau de Morat Rais Chef
d'Escadre, Nous y fûmes à peine arrivez qu'on nous foüilla pour la
troisiéme fois, cette derniere me fut plus sensible que les deux autres,
les Matelots m'osterent jusqu'au Calleçon, & ne me laisserent que la
Chemise. Je demeuray dans la posture d'un Criminel qui va faire amande
honorable, & sans le secours d'un Renegat Italien qui me couvrit de
vieux haillons, j'aurois souffert plus de misere dans le reste du
Voyage: Les Corsaires en retournant à Tripoly firent encore une prise
d'un Navire Chrestien qui portoit des Vivres & des Munitions en Candie.
Avant que d'attaquer ce Vaisseau qui se deffendit avec beaucoup de
vigueur, ils nous enfermerent dans le fonds de Calle, on nous fit
souffrir dans ce lieu de tenebres toutes les miseres imaginables, la
faim, la soif, les plaintes continuelles des blessez, & une chaleur
excessive nous reduisirent presque aux abois. Pendant le Combat qui dura
plus de huit heures, nous fismes des veux inutils pour nos freres; car
ne pouvans plus resister aux attaques des Infideles, & voyant leur
Navire prest à faire naufrage, ils furent contraints de se rendre. Dés
qu'il fut au pouvoir des Turcs, ils nous permirent de monter entre les
deux Ponts afin de respirer l'air. Je fus obligé de coucher sur des
Cordages durant le sejour que nous fismes sur Mer, qui estoit au temps
de la Canicule, le matin en me levant la poix & le goudron m'enlevoient
des morceaux de chair, ce qui augmenta mes blessures. Nous arrivasmes à
la fin du mois de Juillet 1660. à Tripoly, dont Osman Renegat Grec
estoit lors Bacha. Les Barbares firent de grandes réjoüissances de deux
prises si considerables; ils trouverent dans les Navires plus de
quarante mil écus, sans les marchandises estimées davantage, & cent
cinquante Chrestiens qui font la richesse du Païs. Tous les nouveaux
Captifs furent conduits au Chasteau pour estre presentez au Bacha,
devant lequel un Escrivain Chrestien s'informa du nom, de l'âge, du
païs, de la Religion, de l'art, & des qualitez de chaque Captif en
particulier. La richesse du butin consola le Bacha de la mort des
Officiers qui avoient esté tuez dans le Combat, parmy lesquels on
comptoit deux Lieutenans, huit Canoniers, trente Turcs, & prés de
quarante Renegats, outre les blessez, dont le nombre égaloit celuy des
morts. Aprés que le Bacha se fût reservé les plus beaux & les plus
jeunes Chrestiens pour son Palais & pour le service de ses Femmes, il
nous fit distribüer un habit de toille, une paire de souliers & un
Capot. On nous fit retirer le soir dans les prisons où nous trouvâmes
plusieurs Captifs qui nous exhorterent à la patience. Le matin les
Gardes de la Prison, nous conduisirent au Bazar qui est une Place
publique pour y estre vendus; là les Captifs à demy nuds passent en
reveuë devant un grand nombre de Turcs, d'Arabes & de Juifs, qui se font
un plaisir de faire promener, & d'examiner ceux qu'ils veulent acheter;
ils sçavent bien distinguer les personnes de qualité de celles du
commun, par les pieds, les mains, & la phisionomie. Le Bacha s'empare du
reste des Esclaves, à condition d'en tenir compte aux Levantis, lesquels
sont les Soldats de la Mer, qui participent à toutes les prises; Un
Arabe nommé Salem Chatel m'achepta cent cinquante écus. Me conduisant en
sa maison, il entra dans un Cafegy pour me faire voir à ses amis qui
fumoient & buvoient le Café, ils le feliciterent de l'achapt qu'il avoit
fait de moy & prierent leur Prophete de me vouloir inspirer leur
Religion.
Chapitre II.
_Description de Tripoly, Moeurs, Commerce & Richesse de ses Habitans,
son Gouvernement, ses diverses revolutions; Mehemet Renegat Grec en est
fait Bacha; sa bonté pour les Captifs; Adresse d'un Esclave qui luy vole
son Turban & ses Souliers; Captivité d'un Evesque, sa Charité._
Avant que de parler des miseres & des avantures de ma captivité, il est
à propos de donner au Lecteur la Description de la Ville de Tripoly,
qu'on appelle de Barbarie, pour la distinguer de celles de Sirie & de la
Romanie, qui portent le mesme nom. Elle est sçituée sur la Mer d'Afrique
entre Thunis & Alexandrie d'Egypte, la Ville est assés bien bastie, les
Maisons y sont fort basses, & ressemblent à des Monasteres de Filles, de
sorte que les Femmes n'y peuvent estre veuës. A l'Orient sur le bord de
la Mer est le Chasteau qui commande au Port, & où le Bacha fait sa
residence avec ses Femmes. A droite est la Porte de la Ville, qui est
unique depuis plus de quarante ans, les Turcs en ayant fait fermer une
du costé de Terre, que les Arabes de la campagne ont attaquée plusieurs
fois, pour se rendre Maistres de Tripoly. A gauche est l'Arsenal, proche
d'une Place appellée la Fosse, où l'on construit les Navires. A
l'Occident, il y a une vieille Forteresse qui commande à la Ville, &
dont les Murs sont de terre, les Juifs n'en sont pas esloignez, &
habitent seuls cette extremité de la Ville, comme Gens infames &
méprisables. Le Port est spacieux, & les Vaisseaux y sont en seureté,
estant environné de Rochers & deffendu par le Chasteau, & par une autre
Forteresse qu'on nomme Mandrix, qui commande à la grande Rade. On compte
dans Tripoly dix-huit Mosquées, sans celles de la Campagne, qui sont
plus magnifiques, dont les Tours sont plus hautes, & qui sont plus
frequentées par les Mahometans, parce que le grand Marabout y fait sa
demeure, & que dans la Ville les Renegats vivent sans Religion. Le
climat est fort chaud & il y pleut rarement, mais le serain y est si
grand pendant la nuit, qu'il fertilise la terre, & la fait porter trois
fois l'année. Chaque Jardin à la Campagne & les Terres qui sont aux
environs de la Ville ont leurs puits avec leurs bassins pour les arroser
dans la necessité. On n'y voit point pendant l'Hyver de Neiges ny de
Glace, & les Habitans s'estiment heureux quand il y pleut deux ou trois
fois l'année. Les fruits tels que produisent les Païs chauds, y sont en
abondance & si excellens, qu'une personne peut en manger dix livres le
jour sans estre incommodé; Entr'autres il y vient beaucoup de dattes qui
sont fruits de Palmiers, elles durent toute l'année, & sans leur
secours, les Esclaves seroient en danger de mourir de faim. Cét Arbre
paye de tribut par an au Bacha cinq sols, & chaque puits deux écus, ce
qui fait un revenu considerable par la quantité qu'il y en a dans les
Campagnes de Tripoly. A sept ou huit lieuës de la Ville le païs est
desert, & les Arabes ne logent que sous des Pavillons comme dans
l'Egypte & dans les autres païs abandonnez de l'Afrique.
Tripoly est habité par toutes sortes de Nations, tous les travaux de la
Ville, de la Marine, & des Jardins se font par les Captifs, car les
veritables Turcs menent une vie molle & effeminée; les Barbares sont
féneans, sans art & sans industrie, se contentent de peu de chose, & ne
travaillent que dans la necessité. Toute la science de ces Infideles est
de garder la Loy du Prophete, d'avoir autant de Femmes qu'ils en peuvent
nourrir, & de cacher leurs tresors dans l'esperance d'en joüir en
l'autre monde, comme Mahomet leur a promis dans son Alcoran s'ils
observent exactement sa Loy. A l'égard des Renegats, ils sont libertins,
& ne s'adonnent qu'à pirater pour avoir dequoy fournir à leurs
desordres: Ces Scelerats apres avoir apostasié font une guerre
continuelle aux Chrestiens, ils fuyent la compagnie des Turcs, afin de
vivre entierement dans le libertinage, se moquent des resveries de
l'Alcoran, & méprisent les Arabes.
Les Juifs font la pluspart du Commerce, & tiennent toutes les Doüanes du
Bacha, qui sçait bien les trouver quand il a besoin d'argent. Outre les
Laines & les Cuirs de Barbarie qui sont estimez, en France, le plus
grand Commerce de Tripoly est le debit des Marchandises que les
Corsaires prennent sur Mer aux Marchands Chrestiens, & celles que les
Pelerins de toute l'Afrique apportent de la Meque au retour de leur
Pelerinage qu'ils y font tous les ans pour voir le Tombeau de leur
Prophete. Les Captifs font la principale Richesse du Païs, &
appartiennent presque tous au Bacha: Il est vray que les Capitaines &
les Officiers en peuvent avoir pour leur service; mais les Marchands du
Païs & les Juifs n'achetent des Esclaves que pour en trafiquer. Ces
Infortunez couchent dans trois Prisons differentes; il y en a encore une
dans le Chasteau, ou ceux destinez pour le service du Bacha & de ses
Femmes sont obligez de se retirer la nuit, & une autre hors de la Ville,
qu'on appelle la Galere de Terre de Tripoly, dans laquelle couchent les
Chrestiens qui travaillent à la Campagne.
Toutes les Charges sont occupées par les Renegats qui commandent aux
Travaux de la Marine, de l'Arsenal & des Manufactures; Les Turcs & les
Arabes exercent les Offices de Police & de Justice, que le Bacha rend
trois fois la semaine en presence de ses Cadis. Dans tout le Royaume de
Tripoly il n'y a que quatre Gouverneurs dans les Villes Maritimes de
Bengaze & de Derne du costé d'Alexandrie, de Zoara & de Gerbes du costé
de Thunis. Pour la Terre, excepté la Province de Gibel païs assés
fertile, tout le reste est desert & les Arabes ne logent que sous des
Pavillons. Ils sont rebelles au Bacha, & l'on y leve les Contributions
les armes à la main. Tripoly estoit gouverné du temps de ma captivité
par les Renegats Grecs, comme Thunis par les Renegats Italiens &
Insulaires, & Alger par les Andalous & Grenadins sortis d'Espagne. Quoy
que l'Estat de Tripoly porte le nom de Royaume, son Gouvernement tient
moins de la Monarchie que de la Republique, & le Grand Seigneur en est
plûtost le Protecteur que le Souverain. Les Renegats & la Milice y ont
toute l'authorité; Ils choisissent leur Bacha, & n'ont point d'autre
Maître que celuy qu'ils se donnent eux-mesmes; Ce Bacha gouverne
absolument, ne reconnoist le Grand Seigneur qu'en apparence & par
politique, & ne défere que quand il veut aux ordres de la Porte: Mais
souvent les Auteurs de sa fortune détruisent leur propre ouvrage, &
l'immolent à leur interest & à leur fureur; De sorte que l'avarice, la
rebellion & la cruauté peuvent estre appellées les veritables Reynes de
Tripoly. Les Renegats François & Hollandois montent les meilleurs
Vaisseaux de Guerre, comme les plus vaillans & les plus experimentez sur
la Mediteranée. Ceux qui sont de Provence sont assés méchans pour y
enlever leurs parens & leurs amis pour se vanger de ne les avoir pas
rachetez, sans considerer qu'ils ont esté peut-estre dans l'impuissance
de le faire. C'est pourquoy on les appelle le fleau des Villes de
Marseille, de Laciouta & de Toulon, d'où sont la pluspart des Mariniers
détenus Captifs à Tripoly. Ces Barbares sont mesmes dévenus si insolens
des prises qu'ils font sur les Chrétiens, que Loüis le Grand nostre
Invincible Monarque, leur a fait donner la chasse dans l'Archipel, & les
a contraints depuis trois ans de rendre tous les Esclaves François. Ils
ont appris à leurs dépens à respecter une Puissance aussi redoutable que
la sienne, & qui a fait trembler Alger, Thunis & Maroc.
La Ville de Tripoly a eû differens Maistres, & a souffert diverses
revolutions; Elle a esté tributaire des Romains; Elle a esté depuis le
débris de leur Empire, possedée par les Roys de Maroc, de Fez, & de
Thunis: La tyrannie de ces Roys Afriquains l'a fait revolter; elle a eû
quelques uns de ses Habitans pour ses Princes; ils en ont esté chassez
par les Turcs, & eux par l'Empereur Charles-Quint, qui donna Malte &
Tripoly aux Chevaliers de l'Ordre de Saint Jean de Hierusalem, ceux-cy
la conserverent jusqu'à ce qu'elle fut reprise par les Turcs, sous la
conduite du Bacha Sinan: Quelques années aprés Mustapha General de
l'Armée de Soliman assiegea la Ville de Malte; Le Grand Maistre de la
Valete & les Chevaliers firent une resistance si vigoureuse, que les
Turcs furent obligez de lever le Siege, qui a esté un des plus fameux du
dernier Siecle. Mustafa indigné du mauvais succés de son entreprise,
alla décharger sa colere sur les Gouverneurs de la Coste de Barbarie,
qu'il accusoit de n'avoir pas executé ses Ordres, & d'estre rebeles au
Grand Seigneur. Il fit étrangler Occhialy Bacha de Tripoly, & passer par
le fil de l'espée ses Partisans, s'empara de leur dépoüille, & établit
pour Gouverneurs les Cherifs qui l'avoient servy au Siege de Malte, & y
avoient donné des marques de leur zele pour le Prophete: Ils se disent
parens de Mahomet, & portent le Turban verd pour se distinguer des
Marabous & des autres Officiers de la Mosquée, & sur tout de la
populace, qui a pour ces Musulmans beaucoup de veneration & de
confiance. Le Gouvernement des Cherifs fut au commencement assez
tranquile, ils laisserent en paix les Arabes dans les campagnes voisines
de Tripoly, que les Turcs avoient plusieurs fois ravagées, & ne
s'occuperent qu'à faire la guerre aux Chrétiens afin d'avoir des Captifs
comme ceux de Thunis & d'Alger: Ce dessein que les Renegats leur avoient
inspiré, eut une reüssite extraordinaire, les Navires qu'ils avoient
armez en courses firent des prises considerables; les Renegats
accoururent de toutes parts à Tripoly pour faire fortune; les Peuples
qui aiment la nouveauté, passerent les Mers dans l'esperance de s'y
enrichir; Les Juifs y établirent le Commerce, & la Ville devint opulente
en peu de temps.
Les Grecs trouverent le moyen de s'y rendre les plus puissans, parce que
les principales Charges estoient possedées par les Renegats de leur
Nation. Ceux de l'Isle de Chio acquirent tant de credit & d'authorité,
qu'ils formerent un party contre les Cherifs, les égorgerent avec leurs
Creatures, & mirent en leur place Mehemet Renegat Grec, qui estoit natif
de Chio, & parent des Justiniens d'Italie. Le nouveau Bacha s'assûra des
Forteresses de la Ville, establit des Gouverneurs dans les Places
Maritimes, & fit Osman Bé son Cousin, General de la Campagne, tous deux
avoient esté pris le mesme jour par les Corsaires de Tripoly comme ils
alloient estudier en Italie, & tous deux aprés dix ans de captivité,
furent violentez de prendre le Turban; Les Cherifs n'ayans jamais voulu
les mettre en liberté quelques offres qu'on fît pour leur rançon.
Mehemet estoit humain & bien-faisant, les Arabes sous son Gouvernement
vécurent en paix à la Campagne, & cesserent les pillages qu'ils
faisoient de temps en temps aux environs de Tripoly. Il reforma les abus
que les Cherifs avoient tolerez, & sa conduite fut si juste & si sage,
qu'il se fit aimer également des Turcs, des Arabes, des Renegats, & des
Captifs; Sur tout il prit plaisir à soulager les derniers, & rendre
leurs chaisnes moins pesantes; Il permit mesmes aux Chrestiens de
celebrer leurs festes, & ordonna que les Prestres fussent respectez,
exempts de travaux, & tranquilles dans la fonction de leur ministere.
Quand les Captifs se plaignoient de la cruauté de leurs Gardes, le Bacha
donnoit ordre à ceux qui les accompagnoient dans le travail, de les
traiter plus doucement; Si les Turcs les accusoient de quelques
desordres ou de quelques larcins, il faisoit bastonner les coupables
pour satisfaire ces Infideles, qui les voyant souffrir constamment
demandoient grace pour eux. Si le Criminel meritoit la mort, il
obligeoit les accusateurs de payer sa rançon avant que de l'exposer au
dernier suplice, & par ce moyen sauvoit la vie à l'accusé; car les Turcs
qui sont naturellement avares aimoient mieux abandonner leur vengeance
que de faire une telle perte, tellement qu'il estoit le Maistre, le Juge
& le Pere des Captifs.
Mehemet estoit curieux de sçavoir comme l'on traitoit les Captifs dans
les travaux, & les visitoit toutes les semaines dans les lieux où ils
estoient le plus exposez à la fureur des Barbares. Un jour il se rendit
à l'Arsenal pour voir mettre en Mer un Navire à la Françoise de
trente-six piéces de Canon, les machines n'ayant pas réüssi dans le
commencement il fut obligé d'y faire plus long séjour qu'il ne croyoit;
Cependant le Marabous annonça du haut de la Tour du Chasteau l'heure
destinée pour la priere que les Turcs font cinq fois le jour; Quoy qu'il
fût proche de son Palais, il ne voulut pas aller à la Mosquée & afin de
donner l'exemple aux veritables Turcs qui l'accompagnoient, il se retira
sur le bord de la Mer dans des Roches derriere le Chasteau pour se laver
selon la coûtume des Musulmans, qui n'entrent jamais en leurs Mosquées
qu'ils ne se soient auparavant lavé les pieds, les mains, la teste & une
partie du corps, dans la croyance qu'ils se purifient de leurs pechez.
Bien que le Bacha n'eût pas grande devotion pour les ceremonies Turques
il quitta son Turban & ses Babouches pour se laver plus commodément, &
les laissa sur le Rocher; durant qu'il se lavoit, un Captif se mit à la
nage de l'autre costé du Chasteau qui les emporta sans qu'aucun Turc
s'en apperceût. Mehemet ayant finy sa priere & ne trouvant plus ce qu'il
avoit laissé sur le Rocher fut trouver les Turcs pour leur en demander
des nouvelles; Aussi-tost ces Infideles ne manquerent pas d'accuser les
Chrestiens de ce larcin, & déja les Gardes commançoient à décharger des
bastonnades sur plusieurs innocens, lorsque le Bacha leur deffendit
d'user de pareilles violences envers les Chrestiens, leur representant
qu'il n'y avoit qu'un seul coupable, dont l'action estoit remissible
pourveu qu'il avoüât son vol, & de quelle maniere il avoit enlevé son
Turban & ses souliers; le Captif qui avoit fait le coup assûré sur la
parole & clemence du Bacha vint se prosterner à ses pieds, & Mehemet se
fit un plaisir de luy faire raconter sa subtilité.
Le Chrestien avoüa ingenuement qu'il estoit venu à la nage de l'autre
costé du Chasteau, qu'avec un baston il avoit pris le Turban qu'il avoit
mis sur sa teste sans sortir de la Mer, & qu'avec un soulier à chaque
main il s'en estoit retourné de la mesme façon qu'il estoit venu; Le
Bacha n'en fit que rire, & commanda au Casanadal de luy donner quatre
écus pour avoir avoüé son vol, & le nomma Loup-marin, sans sçavoir que
veritablement il s'appelloit le Loup, Italien de Nation, qui pouvoit
passer pour le plus adroit voleur du Siecle, & que les Juifs ont voulu
acheter du Bacha pour le faire mourir, parce qu'il desoloit toute la
Sinagogue par ses frequens larcins. Aprés que le Navire eût glissé en
Mer & que les autres eurent fait selon la coûtume une décharge de leurs
Canons, le Bacha fit distribuer à chaque Captif dix sols, ordonna qu'à
l'avenir les travaux cesseroient de bonne heure, afin que les Captifs
eussent le temps de se reposer, & recommanda aux Gardes de ne les point
maltraiter sans cause legitime à peine d'estre punis eux-mesmes.
En ce temps-là les Corsaires de Tripoly prirent une Barque de Genes qui
portoit à Majorque un Evêque de l'ancienne famille des Justiniens de
Grece, & parent du Bacha qui estoit de celle des Justiniens de Chio. Il
ne fut point connu pour ce qu'il estoit, & les Matelots qui avoient esté
pris avec luy tinrent la parolle qu'ils luy avoient donnée de ne le
point découvrir, & luy executa la promesse qu'il leur avoit faite de les
racheter avant luy. Ce Prelat s'estima heureux de passer à Tripoly pour
un simple Captif sans naissance & sans qualité, il fut employé aux plus
vils travaux, comme à servir les Massons, à porter les immondices de la
prison, & à d'autres emplois qui excédoient ses forces; mais les
Chrétiens touchez des miseres qu'il souffroit, & voyans qu'il
succomberoit bientost sous la pesanteur de ses fers, ils l'obligerent de
declarer qu'il estoit Prestre. Sa declaration fut avantageuse aux
Captifs, il visitoit les malades détenus dans les cachots, leur
administroit les Sacremens, leur distribüoit les aumônes qu'il recevoit
des Marchans Chrestiens, consoloit les affligez, & remplissoit tous les
devoirs du Sacerdoce avec tant de ferveur & de pieté, qu'il n'estoit pas
moins estimé des Infideles que des Chrestiens. Il vit avec douleur que
dans la prison où il couchoit il n'y avoit point de Chapelle, son zele
luy fit demander permission au Bacha d'en faire bastir une à ses dépens
qu'il dedia sous le titre de Saint Antoine, afin que les Captifs pussent
en leurs miseres avoir recours à Dieu dans son Sanctuaire. Ce ne fut pas
la seule grace que Mehemet luy accorda en faveur des Captifs, il luy
octroya encore une place qu'il luy permit de benir & d'en faire un
Cimetiere pour les Chrétiens, qui n'avoient pas de lieu certain pour
inhumer leurs morts; elle estoit scituée dans les fossez de la Ville du
costé de l'Occident, & tres-commode aux Chrestiens, qui n'y estoient
point troublez dans leurs ceremonies, ausquelles les Arabes assistent
souvent & sans jamais commettre d'insolence.
La puissance des hommes a ses limites, mais la charité n'en souffre
point; Nostre charitable Evêque avoit consommé tout l'argent qu'on luy
avoit envoyé d'Italie à racheter les Matelots qui avoient esté faits
Captifs avec luy, & quantité de jeunes Esclaves qui estoient en danger
de renier leur Religion; Ses amis avoient épuisé leurs bourses pour
entretenir sa charité, ils luy representoient qu'il procuroit tous les
jours la liberté à des personnes inconnuës pendant qu'il gemissoit sous
le poids de ses fers, qu'il devoit au Bacha plusieurs rançons, & qu'il
couroit risque d'estre retenu des Turcs s'il sejournoit plus long-temps
à Tripoly. Dans cét estat d'impuissance il s'abandonna aux ordres du
Ciel, & apporta tous ses soins pour faire joüir les Esclaves dans leurs
chaînes de la liberté des enfans de Dieu. Comme les Turcs employent
toutes sortes de moyens & d'artifices pour seduire les Captifs, le zelé
Prelat ne cessoit point d'exorter à la perseverance ceux qui
chanceloient dans la foy. Il leur disoit que les cachots les plus
affreux n'estoient que de foibles idées de ces lieux où les Impenitens
estoient enfermez aprés leur mort; qu'ils y trouveroient des maistres
dépourveus de toute compassion, & que s'ils estoient assez malheureux
pour vouloir obtenir une apparente liberté par un execrable blaspheme,
ils tomberoient dans un esclavage éternel, & dont aucune puissance
n'estoit capable de les délivrer. Enfin nostre Illustre Captif aprés
avoir exercé la fonction de Missionnaire à Tripoly pendant deux années,
se fit racheter par le Consul de Venise pour aller consoler les Oüailles
de son Diocese, & laissa les Captifs inconsolables de la perte qu'ils
faisoient; Le Bacha consentit à son départ & se contenta de sa parole
pour les rançons dont il avoit répondu: L'Evêque ne fut pas plustost
arrivé en son païs qu'il envoya au Bacha ce qu'il luy devoit avec des
presens pour marque de sa reconnoissance. Mehemet ayant appris qu'il
avoit eû pour Captif son parent en fut si sensiblement touché que peu
s'en fallut qu'il ne fît maltraiter les Gardes de la prison pour ne
l'avoir point averty de la verité, leur reprochant qu'ils devoient
connoître le merite & la qualité des Chrestiens Captifs qui estoient
sous leur conduite; Il luy fit écrire une Lettre par laquelle il luy
demandoit pardon des miseres qu'il avoit souffertes, & qu'il n'auroit
pas manqué d'empécher s'il l'avoit connu, & luy renvoya l'argent de son
rachat avec de tres-riches presens, le priant de demander la liberté des
Captifs de son Diocese qui seroient à Tripoly.
Chapitre III.
_Conversion d'un Renegat, son martire, bon dessein de Mehemet traversé,
sa mort funeste, ses qualitez, Osman son cousin est mis en sa place, ses
cruautez; Il viole la foy qu'il avoit jurée au Caya son Amy & luy fait
couper la teste._
La Charité du Prelat dont je viens de parler n'avoit pas eû seulement
pour objet le soulagement & la liberté des Esclaves Chrestiens, elle
s'estoit encore estenduë à la conversion des Renegats ausquels il ne
cessoit de reprocher les desordres de leur vie scandaleuse: Ce qui luy
attira la haine de plusieurs qui luy dresserent des pieges pour le
perdre; Mais nonobstant leurs persecutions il en convertit un qui eut la
constance de souffrir le martyre. C'estoit un Religieux de la Ville de
Perouse dans le Duché de Spolette proche d'Assise en Italie. Le dépit
d'avoir esté abandonné par son Ordre & ses Parens le fit tomber dans
l'infidelité sous le gouvernement des Cherifs. Les Turcs firent de
grandes réjoüissances à sa Circoncision, on luy fit apprendre
l'escriture & les langues du Pays en quoy conciste toute la science des
Mahométans, & il se rendit si habille qu'il disputa de l'Alcoran avec
les Docteurs de la Loy, & que les Cherifs le choisirent pour estre le
Marabous de la Mosquée du Chasteau; Estimans qu'il estoit glorieux à
leur Religion que cette Charge fût exercée par un Prestre des
Chrestiens. Aprés la mort des Cherifs, les Turcs demanderent pour luy un
office de Cady à Mehemet, qui en ayant besoin & connoissant son merite
mieux qu'eux luy donna une place dans son Conseil.
Le Prelat ne fut pas plustost libre qu'il chercha l'occasion d'avoir
quelque entretien avec luy afin de le convertir, il jeusna & pria le
Pere de Misericorde de favoriser son dessein: Sa priere fut exaucée, le
Renegat touché du Ciel le vint trouver de nuit lorsqu'il y pensoit le
moins, les Exortations vives & pressantes du Prelat le persuaderent
tellement qu'il promit de quitter son libertinage & d'abjurer les
réveries de l'Alcoran; de peur d'estre veû des Turcs avec un Chrestien,
il prit congé de l'Evesque qui lors espera retirer cette brebis égarée
de l'empire du Demon, & passa le reste de la nuit en oraison. Le
lendemain à la mesme heure il receut visite de nostre Penitent, qui se
prosternant à ses pieds & versant des larmes en abondance le pria de
vouloir l'entendre en Confession, ce que le Prelat, reconnoissant en luy
une sincere Conversion, fit avec sa charité accoustumée; Il luy ordonna
pour expier son crime qui estoit public de se retracter de son
infidelité en presence du Bacha & de toute sa Cour, & de détester la
Secte de Mahomet en foulant aux pieds le Turban, ce qui est le plus
grand affront qu'on puisse faire aux Musulmans. Il luy remonstra qu'il
ne devoit point aprehender les suplices qu'on luy feroit souffrir, qu'il
ne devoit craindre que Dieu qu'il avoit offensé par son apostasie, & qui
seul pouvoit procurer à son ame une éternité bien-heureuse. Nostre
Converty se retira dans la resolution d'executer ce qui luy avoit esté
ordonné pour son Salut. Il demeura jusqu'au départ du Prelat en sa
maison de campagne où il demandoit à Dieu avec ferveur le pardon de ses
crimes & la Grace de mourir pour sa gloire. Il differa l'execution de
son dessein pendant quelques jours, de crainte que les Turcs
n'attribuassent sa Conversion au Prelat qui auroit esté en danger de
perdre la vie; Mais de bonheur le Vaisseau sur lequel il s'estoit
embarqué estant à la voile, nostre Converty quitta sa retraite & vint au
Chasteau avec ses plus beaux habits qu'il ne portoit qu'aux jours de
Ceremonie, à peine parut-il dans la Chambre que le Bacha luy demanda ce
qui l'avoit empesché depuis quelques jours de venir au Palais, il
répondit hardiment que durant ce temps là il avoit fait une retraite où
Dieu luy avoit fait connoistre l'estat déplorable dans lequel il estoit
depuis qu'il avoit abandonné la veritable Religion, & qu'il n'en
reconnoissoit point d'autre que la Chrestienne, pour laquelle il estoit
prest d'endurer tous les suplices imaginables, en proferant ces paroles
il tira de la manche de son Caffetan un Crucifix, & exorta le Bacha & la
compagnie de reconnoistre & d'adorer un Dieu mort en Croix pour les
pechez des hommes; Puis jettant son Turban par terre il dit hautement,
qu'il renonçoit de tout son coeur à Mahomet. Les Turcs irritez de ce
mespris contre l'honneur de leur Prophete voulurent le massacrer sur le
champ; Mais le Bacha pour arrester leur colere leur representa qu'il
avoit perdu l'esprit: Cependant pour les satisfaire il commanda qu'il
fût enchaîné dans la prison des Captifs, esperant qu'il pourroit faire
changer de sentiment à nostre Converty, lequel avant que de sortir de sa
presence luy jetta quelques Sultannins d'or, & l'asseura que c'estoit le
seul argent criminel qui luy restoit, & qu'il avoit destiné pour acheter
le bois dont il devoit estre brûlé si Mehemet refusoit d'en faire la
dépense. Le Bacha qui l'aimoit ne voulut pas d'abord l'abandonner à la
cruauté des Turcs qui accoururent à la prison pour le mettre à mort, si
les Gardes ne se fusent opposez à leur violence. Le Divan qui represente
la Justice du Grand Seigneur, craignant une sedition populaire, fut le
lendemain au Palais pour demander à Mehemet la punition de cét attentat,
le Bacha vit bien qu'il ne pouvoit plus le sauver, & ayant esté informé
par les Gardes de la prison qu'il avoit passé la nuit en prieres & en
exortations aux Captifs, laissa aux Juges la liberté de Juger selon
leurs Loix le Coupable qu'on fit sortir de la prison chargé de fers pour
estre conduit au Chasteau. Les opprobres qu'on luy fit dans les rües ne
furent point capables d'ébranler sa constance, l'augmentation des biens
& des honneurs qu'on luy offrit ne purent ny changer son esprit ny
toûcher son coeur, le suplice qu'on luy preparoit luy sembloit doux pour
son crime: Enfin les Cadis voyans que la populace assemblée devant le
Palais demandoit Justice, ils le condamnerent à estre brûlé vif. La
Sentence ne fut pas plustot prononcée qu'on le dépoüilla des habits
Turcs qu'il portoit, & quon le conduisit au lieu destiné pour son
suplice. Il n'y arriva pas sans peine, car ces Barbares le mirent dans
un estat pitoyable par une gresle de pierres, de crachats & de
bastonnades qu'ils luy déchargerent le long du chemin. Ces confusions
n'empescherent point que quand il fut arrivé au lieu il ne continuât ses
exortations aux Captifs, il en fit mesme une au Turcs en langue
Arabesque, & ne cessa jusqu'au dernier soûpir de prier Dieu pour la
conversion de ses Boureaux qui le jetterent au feu dans lequel il fut
purifié de son infidelité. Les Chrétiens qui assisterent à sa mort
recueillirent quelques ossemens qui n'avoient point été consommez par le
feu; des Captifs qui avoient esté presens à son martyre m'ont assuré
qu'un Chrestien, son amy, trouva parmy les cendres son coeur aussi
vermeil & aussi entier que s'il n'eût point passé par les flâmes.
Mehemet eut du déplaisir de la mort du Marabous, les Turcs l'accuserent
de luy avoir voulu faire grace & d'estre amy des Chrestiens; En effet le
Bacha n'estoit Mahometan que des lévres, & les Semences du Christianisme
où il avoit esté élevé, estoient demeurées si vives dans son coeur qu'il
avoit fait amitié avec quelques Princes Chrestiens, & formé depuis
quelques années le dessein de se retirer dans un païs fidele. Quand il
crut estre en estat de l'executer avec succés, il en écrivit à Malte, &
pria le Grand Maître d'envoyer à Tripoly quand les Corsaires seroient en
Mer, des Brigantins & des Galeres pour embarquer sa famille, ses
richesses & la pluspart des Renegats qu'il avoit gagnez & des Captifs.
Il offrit mesme de livrer la Ville & le Chasteau aux Chevaliers s'ils
amenoient les forces necessaires, ne demandant point d'autre recompense
que d'estre honnoré de la grande Croix de l'Ordre. Le Grand Maistre
aprés avoir consulté long-temps refusa les offres de Mehemet, son avis
fut qu'il y auroit de l'imprudence de se confier dans une entreprise si
perilleuse à la foy d'un Renegat.
Ce refus donna du chagrin à Mehemet & fut cause de sa perte. Car les
Turcs soit qu'ils se doutassent de son dessein, ou qu'ils l'eussent
découvert, empoisonnerent Sidy Hally son fils unique âgé de quinze ans.
Son pere avoit eu un soin particulier de son éducation & luy avoit donné
pour Gouverneur un Captif tres-habile homme; il n'avoit rien de Barbare
& quoy qu'on dise ordinairement que l'Afrique ne produit que des
Monstres, Sidy Hally faisoit déja paroistre toutes les vertus des
honnestes gens de l'Europe; son divertissement aprés ses exercices
estoit de visiter les Esclaves dans leurs travaux, & jamais il ne les
quittoit sans leur avoir témoigné sa liberalité. Mehemet fut
inconsolable de la mort de son fils sur lequel il fondoit toutes ses
esperances, il ne luy survécut que deux mois & fut empoisonné avec des
fruits par un Captif Calabrois qui exerçoit la Pharmacie dans le
Chasteau. Peu de temps avant sa mort il dit en soûpirant, que la demande
qu'il avoit faite aux Chrestiens estoit juste & avantageuse, qu'on
devoit luy donner un azile & à ceux de sa compagnie, parce qu'il
procuroit la liberté à grand nombre de Captifs, enlevoit un tresor qui
seroit demeuré chez les Chrestiens, & contribuoit à la conversion & au
salut de plusieurs Renegats; Et que lorsqu'il seroit arrivé à Malte, on
luy auroit fait connoistre qu'il ne meritoit pas l'honneur d'estre grand
Croix, ayant persecuté pendant quarante ans ceux qui la reverent.
Mehemet possedoit toutes les qualitez d'un bon Prince, il estoit doux,
affable, moderé, juste, peu sensible aux plaisirs que les Turcs aiment,
& n'ayant dans son Serail que trois femmes donc deux estoient Greques
Chrestiennes; Ses Ennemis l'accuserent d'avoir esté trop attaché à ses
interests, d'avoir mis des Impots extraordinaires à la Campagne, d'avoir
méprisé la Loy du Prophete, d'avoir eû des intelligences secretes avec
les Princes Chrestiens, d'avoir fait jetter en Mer une de ses femmes &
d'avoir pardonné à sa compagne qui estoit Chrestienne. On soupçonna la
premiere d'avoir donné un rendez-vous à un Turc des plus puissans de la
Ville dans un aman-lieu destiné pour les bains où souvent il se pratique
des amourettes. Le Turc se nommoit Chabam Goul grand Fermier du Royaume,
ses richesses ne purent le sauver, il luy en cousta la vie qu'il finit
malheureusement dans le puits de sa maison; l'Eunuque qui accompagnoit
les Sultanes fut empalé à la porte du Chasteau pour avoir receu des
presens du Turc, & n'avoir pas esté fidelle gardien des femmes du Bacha.
Osman qui estoit General de la Campagne & qui avoit fait empoisonner
Mehemet son cousin par le Calabrois fut mis en sa place. Ce nouveau
Bacha fit étrangler les principaux Renegats qui avoient esté dans la
confidence de son predecesseur, avec quelques Chrestiens qu'il aimoit.
Il donna des Charges à ses favoris, pour avoir des Officiers fideles
pour la garde du Chasteau, comme le Caya qui reside à la porte du Palais
& prend connoissance des affaires avant le Bacha, & le Gouverneur de la
Marine; Il fit prendre le Turban à ses neveux qui menoient une vie
libertine avec les Renegats Grecs, & les honnora de ces deux Charges
importantes. Il establit Regepbé son parent General de la Campagne, qui
est la premiere dignité du Royaume, mit de nouveaux Gouverneurs dans les
Villes Maritimes & changea les Garnisons des Forteresses, afin d'estre
Maistre de toutes les Places du Royaume. Tandis qu'Osman estoit occupé à
son establissement, deux Corsaires arriverent avec une riche prise; Les
principaux Officiers de ces Navires qui avoient esté dans les interests
de Mehemet furent affligez de la nouvelle de sa mort. Mais les presens
que fit Osman Bacha de cette prise estimée cent mil écus, arresta les
Levantis qui vouloient se mettre à la Voile pour prendre party ailleurs;
Cela pourtant n'empécha point que beaucoup de Renegats ne desertassent
de peur de souffrir les mesmes disgraces que leurs compagnons. Les
Arabes de la campagne voisine de Tripoly, regreterent aussi Mehemet & se
souleverent contre Osman qui eut bien de la peine à les remettre dans
l'obeïssance. Comme la douleur de la mort du Bacha estoit generalle, les
Marchands Estrangers & les Captifs faisoient tous les jours des insultes
à l'Apoticaire Calabrois qui l'avoit empoisonné, ce qui estant venu à la
connoissance d'Osman, l'obligea de luy donner la liberté & de le
renvoyer en Italie. Ce perfide s'embarqua de nuit de crainte des
Captifs, sans songer que son crime ne demeureroit point impuny & qu'il
ne joüiroit pas long-temps de l'argent & des presens qu'il avoit receus
d'Osman. Dés qu'il fut arrivé au Royaume de Naples, où l'on avoit fait
sçavoir sa perfidie envers Mehemet, l'Amy des Crestiens, & le Pere
commun des Captifs, il fut assommé par les femmes qui avoient leurs
maris, leurs parens, leurs enfans & leurs Compatriotes Esclaves à
Tripoly.
Les Usurpateurs sont dans une perpetuelle deffiance, tout leur fait
ombrage, ils violent toutes sortes de devoirs pour se maintenir dans le
rang qu'ils ont aquis par le crime, & dés qu'une personne leur est
devenüe suspecte, c'est une Victime qu'ils ne manquent jamais d'immoler
à leurs soupçons. Osman resolut de sacrifier à sa seureté Regep Caya qui
avoit suivy le party de Mehemet; Il apprehendoit son credit & son
ressentiment, parce qu'il l'avoit dépoüillé de sa Charge qu'il avoit
donnée à son neveu. Mais comme ils s'estoient jurez de ne point attenter
à la vie l'un de l'autre, Osman pour estre dispensé de son serment alla
trouver le Grand Marabous du Royaume qui demeure à la Campagne; Ce
Docteur de la Loy luy deffendit de la part du Prophete de faire mourir
Regep, & le conjura de ne pas commencer son Gouvernement par un parjure,
& d'exiler plustost le Caya que de fausser la parolle qu'il luy avoit
donnée. Quoy que la fermeté du Marabous ne plût pas au Bacha, il se
contenta de s'emparer de la dépoüille de Regep & de l'envoyer à Thunis
avec un seul Eunuque & une vieille Mule pour son service; Le malheur du
Caya toucha le peuple qui l'avoit soûhaité pour Maistre & ne fut pas
moins sensible aux Captifs qu'il avoit protegez durant sa faveur. Le
jour qu'il partit quelques flateurs, dont les Cours des Grands sont
toûjours remplies, dirent au Bacha que le simple exil de Regep estoit
contre les Regles de la politique, que sa mort estoit necessaire pour la
conservation de sa personne & du Royaume, qu'il pourroit se refugier à
Constantinople où il ne manqueroit pas d'avertir le grand Visir de ce
qui s'estoit passé à Tripoly & des tresors laissez par Mehemet; Et
qu'enfin pour lever tous les soupçons que le Bacha pouvoit avoir à cause
de son serment, il falloit oster la vie à Regep pendant la nuit, auquel
temps l'homme est reputé mort. Ces pernicieux conseils persuaderent
Osman de s'en défaire malgré les deffenses du Marabous auquel les
Renegats n'ont pas tant de foy que les Turcs naturels; Le l'endemain il
envoya quatre Officiers & un Capigy qui est l'Executeur de la Justice du
Prince. Ces Ministres ayant suivy à Cheval la route de Regep arriverent
de nuit le mesme jour à Tripoly le vieux, & l'y trouverent chez le
Gouverneur qui luy donnoit à souper. Le Capigy mit és mains du
Gouverneur son Ordre, dont Regep ayant eu avis il se leva de table,
assûra les Turcs qu'il estoit prest d'obeïr & demanda seulement la
permission de se laver & de faire sa priere dans une Mosquée voisine, ce
qu'ayant obtenu & executé le Capigy luy coupa la teste. Aprés
l'execution les Turcs ayant voulu obliger l'Eunuque de retourner à la
Ville suivant les ordres du Bacha, ce fidele domestique leur dit dans sa
douleur, qu'il estoit resolu de ne pas survivre à son Maistre & les pria
de luy donner la mort: Ils userent de violence pour le faire mettre en
campagne, & voyans qu'il estoit impossible de luy faire abandonner le
corps de son Patron, on luy coupa aussi la teste, ce qu'il souffrit
constament. Depuis cette action le grand Marabous n'a point entré dans
la Ville du vivant d'Osman, il se contentoit de venir aux environs où le
Bacha faisoit dresser des Tentes pour le consulter sur les affaires de
la Religion. Quand les Capitaines des Navires sont prests d'aller en
course, ils vont rendre visite à ce grand Prestre de Mahomet au lieu de
sa residence, & recevoir ses oracles sur les évenemens de la Mer; On
tient que la pluspart des Marabous se servent de l'Art magique, sur tout
lorsqu'il s'agit d'attaquer les Chrestiens.
Chapitre IV.
_Deux sortes d'Esclaves, l'Autheur fait un rude apprentissage de sa
captivité, Monsieur Gabaret vient à Tripoly avec quinze Vaisseaux,
demande la liberté des Captifs François, refus du Bacha par la trahison
d'un Capitaine Provençal, un Parisien Captif s'empoisonne, vingt jeunes
Chrestiens sont conduits à Constantinople, & six au Grand Caire,
l'Autheur est envoyé en Alexandrie, au retour son Patron luy fait couper
de la pierre, fuite des Captifs qui sont r'amenez & punis, Martyre d'un
Ethyopien qui estoit du nombre des fugitifs, penible travail de
l'Autheur._
Quoy que l'esclavage passe pour le plus grand des maux, & que la figure
d'un homme dans les fers soit le Tableau le plus naturel du peché qui a
causé la captivité du genre humain. Il faut pourtant avoüer que les
chaînes & les cachots ne font pas la plus grande misere des Captifs, &
que pendant que leurs corps sont dans les liens, leurs ames éprouvent
quelquefois la rigueur d'un empire plus insuportable que celuy des
Barbares. Le long séjour que j'ay fait en Barbarie me permet d'avancer
qu'il y a deux sortes d'Esclaves, le Juste & l'Impie. Le premier méne
une vie innocente, endure les souffrances avec une soumission
respecteuse à la volonté de Dieu, les reçoit comme une matiere de
satisfaction & de penitence & espere toûjours en la misericorde Divine.
Le second s'abandonne à la débauche & au déreglement, souffre sans amour
comme les damnez, vomit incessamment des imprecations & des blasphémes &
desespere de sa liberté. Le Juste imite Joseph dans les fers, il se
sanctifie dans le cachot, & tâche de gagner le Ciel par sa penitence, &
l'Impie le perd par son libertinage, qui souvent luy ouvre la porte à
l'Apostasie & le rend esclave du Demon, suivant cét oracle de
Jesus-Christ, qui commet le peché est esclave du peché. Ainsi l'on peut
dire de l'usage different que les Captifs font des mesmes chaisnes ce
que Saint Thomas Daquin dit de ceux qui reçoivent l'Eucharistie _Mors
est malis vita bonis_. Il faut encore avoüer que la plus cruelle peine
des Captifs est le chagrin qu'ils ont d'avoir abusé de leur liberté, &
d'avoir eux-mesmes forgé leurs fers par un pur caprice & une folle
curiosité, & que la servitude est plus fâcheuse à une personne de
naissance qu'à une de condition accoûtumée dés sa jeunesse à la fatigue;
Car un Matelot va sur Mer avec les Corsaires pour le service des
Navires, & un Artisan gaigne par son travail dequoy s'exempter de la
faim. Cependant le Juste de quelque condition qu'il soit souffre
constamment & sans murmurer contre le Ciel, au lieu que l'Impie continuë
ses blasphémes & ses crimes & attire sur sa teste la faim, la peste & le
desespoir qui sont les fleaux dont la Justice Divine punit de temps en
temps les mauvais Chrétiens dans la Barbarie.
Aprés ces reflexions il est à propos que je commence la Relation de ce
qui m'est arrivé & de ce que j'ay veû pendant prés de huit années de
captivité dans Tripoly. Salem Chastel mon premier Maistre exerçoit la
charge de grand Prevost, & avoit soin des Esclaves noirs dont le Bacha
trafiquoit au Levant, & des biens qui luy appartenoient par la mort des
chefs de famille. Il faisoit bastir une maison à la campagne & une
Mosquée afin d'y faire ses prieres & de luy servir de Sepulture. Quoy
que je ne fusse pas guery de mes blessures on ne laissa pas de me donner
un travail aussi penible que si j'eusse esté en parfaite santé; mon
Patron pour mon apprentissage me fit vuider les lieux secrets de sa
maison & creuser les fondemens de son nouvel Edifice, je fus trois fois
employé à ce travail parmy des infections & des ordures capables de me
faire mourir. On m'employa en suite à servir des Massons qui estoient
Turcs, Arabes & Noirs, & qui parloient leur langue naturelle que je
n'entendois point. Je m'imaginay servir à la construction d'une seconde
Tour de Babel à cause de la confusion de leur langage. Comme chacun me
commandoit, & que je ne pouvois d'abord comprendre ce qu'ils desiroient,
ils ne me parloient le plus souvent que par des bastonnades qui
m'obligerent d'apprendre en peu de temps leur jargon pour m'en exempter.
Heureusement pour moy un Tagarin conducteur de l'ouvrage & qui avoit
demeuré longtemps en Espagne, me prit en affection & me protegea contre
des Noirs qui pour complaire au Patron & faire les bons valets me
faisoient des insultes, parce que j'estois Chrestien. Ces mauvais
traitemens de mon apprentissage me firent apprendre en moins d'un an à
servir les Massons, tailler les pierres & blanchir les maisons. Dans les
travaux l'Esclave n'a par jour que trois petits pains du poids d'une
livre qu'on distribuë le soir à l'entrée de la prison, on luy donne à
midy pour potage du bled cuit appellé dans le Pays Bourgoul, ou bien de
la Basine faite avec de la farine d'orge assaisonnée d'un peu d'huile,
ou de boüillon de Chameau, ou de quelqu'autre vielle beste inutile, ce
Mets est extrémement grossier & l'on est obligé de le manger avec les
doigts.
A la fin de l'Automne il arriva de Candie à Tripoly une Barque de
Marseille, le Capitaine qui estoit Provençal ne vint que pour avertir le
Bacha qu'il avoit laissé au Port de cette Ville quinze Navires de France
chargez d'infanterie que le Roy envoyoit pour la secourir, & que
Monsieur Gabaret qui commandoit cette Flotte devoit en retournant en
France passer à Tripoly pour demander les Captifs François; Mais qu'il
n'avoit aucun ordre de Sa Majesté, & que ce n'estoit que pour donner de
la terreur; le Bacha fit recompenser ce perfide qui se mit à la voile
crainte d'estre surpris des Navires de France. Et voyant qu'il n'avoit
point de temps à perdre il commanda de garnir de Canons les Rempars de
la Marine, fit fortifier l'entrée du Port où deux Navires furent coulez
à fonds, & demanda du secours aux Arabes de la campagne contre les
Chrestiens leurs Ennemis communs. O Ciel! quel spectacle de voir les
pauvres Captifs tirer des Canons comme des bestes, démaster les Navires,
en mettre la proüe contre terre à l'abry du Chasteau de peur qu'ils ne
fussent brûlez, & travailler avec tant de precipitation & si peu de
relâche que plusieurs succomberent sous le fais, & payerent par avance
la bravoure que les François venoient montrer à Tripoly! Dés que
l'Escadre de leurs Vaisseaux parut en Mer, nous fûmes enchaînez dans les
Prisons, où la faim la soif & la chaleur nous reduisirent presqu'à
l'extrémité. Monsieur Gabaret à son arrivée fit moüiller l'Ancre à la
grande Rade, où le Bacha l'envoya complimenter par le Gouverneur de la
Marine qui conduisit Monsieur le Chevallier de Labat dans sa Chaloupe
avec quantité de Noblesse Françoise. Ayant mis pied à Terre ils
trouverent depuis la Marine jusqu'au Chasteau les Levantis que le Bacha
avoit fait mettre en haye pour leur faire voir ses meilleurs Troupes.
Osman donna Audience à Monsieur de Labat qui luy demanda de la part du
Roy tous les François qui estoient Captifs dans la Ville & le Royaume de
Tripoly. Le Bacha, sans faire connoistre qu'il sçavoit le Mystere, dit
qu'il ne pouvoit donner sans argent ou sans échange les Captifs qui luy
estoient necessaires tant pour les travaux de la Ville que pour le
service de la Mer; & le Chevalier s'estant contenté de luy demander les
Marchands, il répondit qu'ils étoient dans la puissance de payer une
bonne Rançon. Sur ce refus les François se retirerent & en avertirent
Monsieur Gabaret qui donnoit déja ses Ordres pour canoner la Ville,
lorsqu'on vit partir du Port deux Barques & un Brigantin chargez de
toutes sortes de rafraichissemens que le Bacha luy envoyoit, ils les
accepta dans l'esperance que la nuit donneroit conseil à Osman. Le
lendemain le Chevalier fit une seconde tentative aussi inutile que la
premiere: Pendant qu'il s'entretenoit avec Osman, les Renegats
assûrerent les Gentils-Hommes François que plus ils demeureroient devant
Tripoly, plus les Esclaves souffriroient dans leurs Cachots, que le
Capitaine d'une Barque Françoise avoit averty le Bacha de leur arrivée &
qu'ils n'avoient point d'ordre du Roy: Nous eûmes permission de donner
avis à Monsieur Gabaret des miseres que nous endurions depuis son
arrivée, & qu'il ne pouvoit finir qu'en abandonnant le Pays. Ce General
toûché de compassion nous fit écrire une lettre par laquelle il nous
exortoit à la patience, & nous assûroit d'un second voyage plus
avantageux que le premier. Avant que de se mettre à la Voile il fit
saluer à bales, ce qui donna une telle épouvante aux Barbares que
plusieurs abandonnerent la Ville. Un Turc & deux Arabes furent tuez de
boulets de Canon, les Captifs François en payerent les funerailles à
coups de bastons, & on leur reprochoit que leurs Capitaines avoient
embarqué des Bestes au lieu de Chrestiens; il est vray que le Bacha leur
fit present de Boeufs, de Moutons, de Gazelles & d'Autruches de
Barbarie.
Monsieur Gabaret estant arrivé en Provence fit chercher le Capitaine de
cette Barque nouvellement arrivée du Levant, il avoit débarqué à
Marseille où il fût arresté & tiré dans le Port à quatre Galeres. Ainsi
fut puny d'un horrible suplice ce traitre qui par un lâche motif
d'interest avoit empêché la liberté des Esclaves de sa Nation. Le Bacha
craignant le retour des François fit fortifier la Ville Capitale, mit
garnison dans les Places frontieres, donna Retraite aux Renegats, & fit
construire une Forteresse sur un Rocher qui avance en Mer du costé du
Ponant, afin d'assûrer les Navires dans le Port & de commander la grande
Rade, où les Vaisseaux passagers sont obligez de moüiller l'Ancre quand
ils ne doivent pas faire long séjour à Tripoly. On employa tous les
Chrestiens à ces Fortifications durant six mois, les Prestres, les
Chevaliers de Malte & les personnes de Qualité n'en furent point
dispensez, & le travail fut si rude que beaucoup de Captifs arroserent
la Forteresse de leurs sueurs & de leur sang & perirent accablez de
miseres. Les Fortifications achevées je retournay à la Campagne chez
Salem mon Patron, qui me fit couper la Pierre dans la Carriere avec
quatre autres Captifs proche de ceux qui travailloient pour le Bacha,
chaque Chrestien estoit obligé de tailler par jour dix pierres de deux
pieds de long & d'un pied de large à peine de la bastonnade; on nous
gardoit à veuë parce que ce lieu est sur la Mer, esloigné de la Ville de
deux lieuës.
Il arriva un Navire de France dont le Capitaine causa autant de joye aux
Chrétiens que le Provençal avoit causé de douleur; il avoit ordre de
Rachepter plusieurs Captifs du nombre desquels estoit un nommé Gonneau
Parisien. L'Art d'Horloger qu'il exerçoit le rendoit si necessaire au
Bacha qu'il refusa cinq cens Escus pour sa Rançon, & voulut l'obliger à
demeurer encore huit années à son service, luy promettant de luy donner
la liberté gratuitement. Gonneau chagrin du refus du Bacha luy dit
hardiment que dans peu de jours il n'auroit ny Captif ny argent. Estant
sorty du Chasteau & ayant receu du Capitaine deux cens Piastres sous
pretexte de les faire profiter, il traita la nuit suivante cinq cens
Captifs qui logeoient avec luy dans la même Prison proche du Chasteau,
rien ne manqua au Régal & jamais Gonneau n'avoit paru de si bonne
humeur. Le lendemain avant que d'aller au travail chacun s'empressant de
remercier Gonneau, on le trouva mort; Ce malheureux garçon desesperé de
la continuation de son Esclavage s'estoit empoisonné, Osman affligé de
sa mort dit publiquement qu'il avoit perdu vingt Captifs en la personne
du seul Gonneau, il pensa décharger sa colere sur des Officiers Renegats
qui avoient mis obstacle à sa liberté à cause qu'il travailloit pour eux
aux heures dérobées.
Bien que les Bachas de Barbarie ne soient pas dans la dépendance absoluë
du Grand Seigneur, & que les Villes Maritimes de Tripoly, de Thunis &
d'Alger s'erigent en Republiques, ils ne laissent pas d'envoyer tous les
ans une espece de Tribut à Constantinople avec des presens au Grand
Visir & aux Principaux Officiers de la Porte pour conserver leur amitié.
Les Corsaires de Tripoly avoient depuis peu fait de riches prises, Osman
resolut d'y envoyer vingt jeunes Captifs des plus beaux, & cent Negres
que mon Patron eut ordre de tenir prests pour embarquer sur le Gal d'Or
Navire pris sur les Hollandois. Que de larmes répendirent les Chrestiens
qui furent choisis, & qui n'ignoroient pas qu'ils estoient destinez à
demeurer toute leur vie dans le Serail sans aucune esperance de liberté!
Il y en eut quatre qui pour s'exempter du Voyage userent d'artifice, les
uns se firent des playes, & les autres se défigurerent le visage afin de
paroistre diformes au Bacha, qui fût insensible à leurs plaintes & les
obligea de partir. Salem mon Patron eut encore ordre de faire Equiper
une Barque sur laquelle on devoit aussi embarquer cinquante Negres avec
trois Hollandois, deux Italiens & un Savoyard, duquel je raconteray
cy-aprés les avantures. Le Bacha envoyoit ce present au Visir du Grand
Caire qui estoit son amy intime. Mon Patron me fit embarquer sur cette
Barque pour avoir soin des Esclaves. Nous partîmes de Tripoly avec un
vent favorable qui nous fit arriver en peu de jours au Port
d'Alexandrie, où nous laissames les Captifs à un Chef de Caravanne qui
devoit les conduire par terre au Grand Caire, & le Gal d'Or qui nous
avoit escorté prit la route de Constantinople. Nostre Capitaine avoit
ordre de charger la Barque de Ris, de Féves & de Beure, ce qui nous
obligea d'aller en Sirie où les Legumes sont en abondance. Je vis de
loin la Palestine sans qu'il me fût permis de mettre pied à terre pour
voir les Saints lieux où se sont passez les Mysteres de nostre
Redemption. Dans cét estat je me consideray comme un Israëlite qui ne
pouvoit entrer dans la Terre de Promission que les Infideles possedent
de puis tant de Siecles à la confusion des Chrestiens, je me contentay
de verser des larmes demandant pardon à Dieu de mes péchez qui m'en
deffendoient l'entrée, & le priant de me donner les graces necessaires
pour supporter patiemment ma captivité. Aprés avoir chargé la Barque
nous partîmes pour Tripoly où nous arrivâmes sans danger.
Au retour d'Alexandrie mon Patron jugeant que je n'avois pas beaucoup
fatigué dans ce Voyage qui avoit duré quarante jours, me fit de rechef
couper la pierre, une Barque armée de Mores & de Chrestiens venoit tous
les Vendredys enlever les pierres que les Captifs avoient taillées
pendant la semaine, pour les conduire à Tripoly. Des Captifs de
condition qui ne pouvoient esperer la liberté qu'en payant de grosses
Rançons, resolurent de s'emparer de cette Barque & de se sauver;
S'estants munis de quelques provisions, de deux Mousquets & d'un peu de
poudre, ils se rendirent avec d'autres Captifs qu'ils avoient gagnez,
dans le voisinage de ce travail esloigné de la Ville de deux lieuës. La
Barque y estant arrivée ils s'en saisirent, chasserent les Mores,
deschaînerent les Captifs qui tailloient la pierre pour le Bacha, les
firent embarquer & se mirent à la voile avec le secours des Avirons.
Comme Nous estions un peu esloignez des Captifs du Bacha, nous courûmes
au bruit vers la Barque pour estre de la partie; mais nostre diligence
fut inutile, car heureusement pour nous les Mores qui avoient esté
chassez de la Barque nous arresterent aydez des Barbares qui accouroient
de toutes parts pour s'opposer à la fuite des Chrestiens. Ces Infideles
voyant les Esclaves à la voile déchargerent sur nous leur colere & nous
conduisirent à coups de baston jusques dans la Ville. Si-tost que le
Bacha eût appris l'entreprise des Captifs, il fit partir ses Barques
legeres & ses Brigantins pour les ramener. Les Chrestiens se
deffendirent avec tant de vigueur & de courage que les Turcs sembloient
presque desesperer de la Victoire, & malgré l'inégalité de la partie ils
resisterent pendant quatre heures à douze Barques & Brigantins; enfin
ces Vaillans hommes se voyans le vent contraire, sans voile, sans timon
& sans autres armes que des pierres & leurs mains, furent obligez de se
rendre à la mercy de leurs ennemis. Il y eût trois Chrestiens de tuez &
quelques blessez, les Barbares perdirent deux Lieutenans de Navire,
quatre Turcs, & six Levantis sans compter les blessez; on ramena ces
Fugitifs, & depuis la Marine jusqu'au Chasteau il n'y en eût pas un qui
ne commençât son suplice par les pierres, les crachats & les
bastonnades. Le Bacha fit recevoir à chaque Captif le châtiment selon
qu'il s'estoit deffendu dans le combat, ou qu'il avoit contribué à la
fuite. On commença la Tragedie par un Pere Cordelier Italien qui dans le
combat animoit les Chrestiens le Crucifix à la main, ce bon Religieux
eut la gloire d'estre moulu comme le grain de Froment par une gresle de
bastonnades, six autres Captifs en moururent aussi, quatre eurent le nez
& les oreilles coupez, les moins coupables receurent deux cent coups de
baston, les Gens de qualité n'en furent point exempts & le Bacha les fit
enchaîner doublement avec deffenses de sortir des Prisons; j'ay aidé
cent fois au Comte Bizare, Vicentin, à porter ses fers, à l'égard de
nous autres Captifs de Salem nous en fûmes quittes pour cent bastonnades
à la priere de nostre Patron qui remonstra les mauvais traitemens que
nous avions receus de ceux qui nous avoient amenez à Tripoly. La
Tragedie finit par le Martyre de Marc Etiopien de Nation, qui ayant esté
autrefois Captif a Tripoly avoit esté pris par les Venitiens sur un
Navire chargé de Negres que le Bacha envoyoit par present à
Constantinople. Il s'estoit fait Chrestien à Venise, & estant sur Mer au
service de la Republique il avoit été fait Esclave par les Corsaires de
Tripoly, où il fut reconnu & employé aux travaux les plus penibles. Les
Turcs qui avoient esté témoins de sa valeur dans le Combat luy offrirent
sa grace & des Charges s'il vouloit abjurer le Christianisme, ce
qu'ayant refusé il receut trois cens bastonnades & fut livré aux Negres
qui le bruslerent dans la grande place; Marc souffrit son Martyre avec
une constance heroïque & mourut pour la Foy dans une Ville où
l'infidelité triomphe. A mon égard je demeuray dans la Prison plus d'un
mois avant que d'estre guery de mes blessures, je ne l'estois pas
entierement qu'on me mit à tourner la Roüe d'un Cordier qui faisoit les
Cables des Navires, & à peine fus-je rétably que mon Patron me fit
derechef couper la pierre, j'estois enchaîné avec un Hollandois plus
méchant ouvrier que moy, qui quelque fois me faisoit essuyer la
bastonnade; j'eus besoin de toute la force de ma jeunesse pour resister
à cause des chaleurs qui sont excessives en Barbarie, & de la faim que
je souffrois dans ce travail.
Chapitre V.
_Prise d'un Navire François, un Religieux & deux Armeniens y sont faits
Esclaves, on dérobe au Religieux mil Sultanins d'or qu'un des Armeniens
luy avoit donnez à garder; Peste à Tripoly, mort d'une femme & d'un fils
du Patron de l'Auteur, de quelle maniere on enterre les Turcs: Histoire
d'un faux Dervis, la femme de Salem tâche de faire prendre le Turban à
l'Auteur; Description de la Maison de Campagne de Salem, il employe
l'Auteur à de rudes travaux pour l'obliger à changer de Religion. Sa
servante luy fait des plaintes de l'Auteur, Salem luy fait donner de la
bastonnade; l'Auteur est en danger de perdre la vie, est sauvé par la
mort de Salem._
Les Corsaires de Tripoly prirent un Navire François qui negotioit pour
la Ville de Ligourne, un Religieux de Saint François Italien fut fait
Esclave avec deux Maronites qui alloient à Rome estudier dans un College
fondé par le Pape Urbain huitiéme pour les pauvres Habitans Catholiques
de la Terre Sainte. Il y avoit encore deux Armeniens qui se retiroient
en France avec de pretieuses Marchandises; Ces Peuples quoy que sujets
du Grand Seigneur sont faits Captifs par les Corsaires de Barbarie,
lorsqu'ils se retirent en terre Chrétienne avec leurs richesses. Un de
ces Armeniens sauva de sa perte mil Sultanins d'or qu'il donna en garde
au Religieux qui ne fut point visité par le respect que les Corsaires
portent à l'habit de S. François. Cette somme ayant esté dérobée au Pere
par un Esclave Italien qui le frequentoit, l'Armenien apprit avec
douleur le vol de ses Sultanins qu'il destinoit pour sa liberté. Il
differa quelque temps à demander justice au Bacha de peur de mettre en
danger le Religieux, le desir neanmoins de la liberté qui est naturel à
tous les Hommes, l'obligea d'en porter ses plaintes à Osman qui fît
donner la bastonnade à des Italiens qui frequentoient le Pere, &
n'épargna rien pour découvrir le voleur; Il resolut mesme d'attaquer le
Religieux qu'il menaça de mort si les Captifs ne rendoient les
Sultanins, dans la pensée que les Chrestiens qui ont de la veneration
pour leurs Prestres ne l'abandonneroient pas à la cruauté des supplices.
Le Bacha voyant que ses menaces estoient incapables d'attendrir le coeur
du Criminel, il fit donner au Religieux des bastonnades sous les pieds,
le lendemain il les fit reïterer sur les reims, & jura que le troisiéme
jour il en recevroit autant sur le ventre & seroit brûlé. La veille du
martyre du Religieux deux Marabous vinrent de la part du Bacha dans la
prison des Captifs pour y faire des sortileges, ces Ministres d'iniquité
exorterent d'abord les Chrétiens à ne point laisser perir leur Religieux
qui estoit l'unique pour les consoler dans leur captivité; ils
visiterent les quatre coins de la prison où ils profererent des paroles,
& principallement aux environs de la Chappelle, & se retirerent faisant
cent imprecations contre le laron. Aprés que les portes de la prison
furent fermées chacun tâcha de consoler le Religieux, qui ne démentit
point l'honneur & la pureté de son Caractere, exortant les Captifs à la
perseverance, & priant Dieu de donner la liberté à l'autheur de sa mort;
Nous fismes tous des voeux au Ciel pour sa délivrance, & plusieurs
passerent la nuit en prieres. A peine fut-il jour que les Satelites du
Bacha entrerent & se saisirent du Religieux, les Captifs accoururent
pour donner le dernier baiser à leur Prestre que le Bacha vouloit
sacrifier à son avarice, & déja l'on traînoit cét innocent au suplice,
lorsqu'un Captif qui avoit prié toute la nuit dans la Chapelle trouva
proche de l'Autel une bourse où les Sultanins estoient; Elle fut mise és
mains de Salem mon Patron & portée au Bacha qui la retint pour luy sans
se mettre en peine de l'Armenien qu'il laissa dans les fers. Les
Marabous firent courir le bruit que leurs prieres avoient fait trouver
les Sultanins, comme si les faux Prophetes de Mahomet avoient quelque
puissance dans le Temple de Dieu. Osman les ayant fait compter & s'en
estant trouvé manquer deux cent il dit en riant que le voleur avoit bien
fait de les avoir gardez pour s'en racheter. En effet le Captif Italien
qui les avoit pris en paya sa rançon deux ans aprés, ne l'ayant pas
voulu faire plûtost de peur d'estre reconnu; Pour le Religieux il mourut
depuis de la peste à Tripoly, en assistant les Chrestiens frappez de
cette maladie.
Le Vaisseau du Gal d'or qui avoit porté le present au Grand Seigneur,
fut au retour de Constantinople chargé dans l'Egypte & le Damas de
marchandises & de legumes pour la nourriture des Levantis; Mais au lieu
d'apporter à Tripoly les alimens pour conserver la vie, il y apporta la
peste qui causa la mort à une infinité de Barbares. Cinq Turcs en
moururent à l'arrivée du Navire, ce qui donna de la terreur à la Ville:
Le Caya craignant d'estre chastié de ses impietez fut d'avis qu'on
brûlast le Navire & toutes les marchandises; les Interessez demanderent
qu'il fût éloigné de Tripoly, & le Bacha qui en estoit le principal le
fit conduire du costé d'Alexandrie dans les deserts de la Barbarie. Dans
cette retraite les Turcs ne purent s'empécher de venir de nuit à la nage
sur le bord de la Mer pour y faire des provisions & voir leurs parens &
leurs amis, ce commerce ne dura pas quinze jours que la Campagne & la
Ville furent empestées, & la maladie fit tant de ravage que le Caya fit
brûler le Navire & les marchandises. Il ne faut pas s'estonner du
désordre que la peste fait chez les Turcs, ils commercent à l'ordinaire,
boivent & mangent ensemble, visitent les pestiferez, lavent leurs corps
morts, & les portent en terre. L'entestement qu'ils ont de la
predestination les en fait mépriser le peril, ils disent que Dieu écrit
sur le front de l'homme naissant les biens & les maux qui luy doivent
arriver, & de quelle mort il doit mourir sans qu'il puisse en éviter la
necessité.
Mon Patron voyant sa Maison de Campagne bastie fit travailler à la
Mosquée, sans songer qu'il y seroit bientost inhumé. On égorgea dans les
fondemens des Moutons qui servirent de nourriture à ses Esclaves; Il
nous faisoit donner tous les Vendredis quelques bestes qui ne pouvoient
plus suivre le troupeau, où quelque vieux Chameau, pillier d'écurie qui
avoit tourné la meule du Moulin pendant vingt années, quoy que la chair
n'en fût guere agreable nous ne laissions pas de nous estimer heureux
d'avoir une fois la semaine de la viande dont la pluspart de nos freres
estoient privez. Salem avoit eu soin de faire assembler les matereaux
necessaires pour l'edifice de la Mosquée, c'est pourquoy il eut besoin
de tous ses Esclaves. A mon égard je fus tiré de la carriere & employé à
preparer la chaux avec le sable, la fatigue & la precipitation de ce
travail me donnerent la fiévre; je puis dire qu'elle me fut favorable,
puisque les six accés que j'en eûs me donnerent le temps de guerir des
blessures que la chaux m'avoit faites aux pieds, aux mains & au visage.
La Peste devint si violente dans Tripoly que les Barbares se retirerent
sur le rivage de la Mer où ils esperoient trouver un air moins infecté,
& plus propre à temperer l'ardeur du Soleil que celuy de la Ville. Ces
aveugles ne voyoient pas qu'il leur estoit impossible de se dérober au
Soleil de Justice, qui les punit de leurs abominations par ce Fleau
frequent dans l'Affrique. La mort d'une femme de mon Patron l'obligea
aussi de se retirer à sa Maison de Campagne avec Hally son fils unique,
il laissa dans Tripoly ses autres femmes, une grande fille appellée
Solima, & des Esclaves Noires pour leur service, ausquelles il envoyoit
tous les jours des vivres. Salem fit peu de sejour en sa maison qu'il
quitta pour aller dans les Provinces lever les dépoüilles qui
appartenoient au Bacha par la mort des Chefs de Famille. Peu de temps
aprés son retour la Peste emporta son fils qu'il aimoit tendrement, ses
funerailles furent magnifiques, & l'on y distribua tant de charitez que
les Captifs s'en ressentirent. Les Personnes du commun sont portées en
Terre sur les épaules; Celles de qualité sur la palme de la main, & les
Princes sur les extrémitez des doigts, ils ont tous la face découverte,
& sont vestus de leurs plus riches Habits; Ceux qui assistent aux
funerailles se font honneur de porter le deffunct, les Turcs & les
Arabes sont Inhumez sur le costé droit, afin, disent les Musulmans,
qu'ils reposent plus doucement jusqu'au jour du Jugement, au lieu qu'on
enterre les Juifs la face contre terre, comme si eux-mesmes s'estimoient
indignes de voir le veritable Messie qu'ils ont Crucifié. Lorsque ces
insensez portent un corps, si quelque Chrestien passe dessous la Bierre,
la Loy leur deffend de passer outre & leur commande de reporter le corps
du deffunt au logis.
Zoes premiere Femme de mon Patron vint visiter la Maison de Campagne
accompagnée de ses Parentes, elle pleuroit incessamment sur le Tombeau
de son Fils, & ses Compagnes joignoient leurs cris & leurs gemissemens à
ses larmes; cela déplut à son Mary qui la r'envoya malgré elle, car les
Dames Turques ont plus de liberté aux Champs qu'à la Ville, où elles
sont enfermées avec des Eunuques & des Servantes noires, qui sont les
plus desagreables objets de la Nature. Mon Maistre me voyant assidu au
travail eut tant d'affection pour moy qu'il m'envoyoit porter des
provisions à sa Maison de Tripoly, & me donnoit ordre de m'informer de
la santé de ses femmes qui demeuroient separément dans le mesme logis.
Califa son Eunuqe se contentoit au commancement de me recevoir à la
porte sans qu'il me fût permis de passer outre; Mais aprés quelques
visites Zoes luy commanda de me faire parler à elle toutes les fois que
je viendrois à la Maison. L'Eunuque sçachant que Salem m'estimoit, ne
fit point de difficulté de m'en permettre l'entrée, quelques entretiens
m'ayant fait connoistre le dessein qu'avoit Zoes de me surprendre, je
m'abstins pendant quelques jours de la voir, un soir Califa ne voulut
jamais recevoir un panier de fruits que j'apportois, il me dit de le
presenter moy-mesme à Zoes, qu'il n'y avoit point de danger, qu'elle
estoit en compagnie, qu'il avoit ordre de me faire entrer. Elle me
receut bien, s'enquit des coutumes de mon Païs & me pria d'en raconter
les galanteries à ses Parentes qui sçavoient un peu la langue Franque.
Je leur parlay du bonheur des Dames Françoises qui avoient la liberté de
voir le monde & de se divertir au jeu, à la promenade, au bal & à la
Comedie, & je déploray le malheur des Afriquaines qui estoient
perpetuellement enfermées & exposées à la jalousie & aux caprices de
leurs Maris qui les traitoient en Esclaves, outre quelles estoient
toûjours dans l'aprehension d'estre repudiées. Comme je voulois prendre
congé de Zoes, Solima sa fille qui travailloit dans un coing de la
Chambre m'appela, je la trouvay de son long sur un Tapis de Turquie
appuyée sur un Carreau de Brocard. Sa Mere prit la parole & me dit que
je passois ma jeunesse dans une dure servitude, que mes parens m'avoient
abandonné, ou qu'ils estoient dans l'impuissance de me rachepter, qu'il
ne tenoit qu'à moy de rompre mes Chaînes, & que Solima meritoit bien que
je prisse le Turban. Cette belle fille témoigna par ses soûpirs qu'elle
agréoit les offres de sa mere, & se leva pour me monstrer un Diamant de
prix qu'elle avoit à la teste, me faisant remarquer sa coiffure, & la
propreté de son habit. Il est bien difficile de resister à l'amour & aux
carresses d'une jeune & charmante personne; Mais quand elle offre son
coeur & sa main à un miserable Captif & qu'elle veut briser ses fers &
le combler d'honneurs & de Richesses, il est presque impossible qu'un
malheureux qui gemit sous le poids de l'Esclavage renonce aux plaisirs &
à sa fortune, & qu'il s'obstine à languir dans la misere; Cependant il
est vray que je fus insensible aux charmes de Solima, que les offres de
Zoes ne me donnerent pas la moindre pensée contre les devoirs de ma
Religion, & que je les quittay sans aucun engagement.
Tandis que Zoes employoit l'artifice pour me faire épouser sa Fille, son
Mary de concert avec elle m'occupoit aux plus fâcheux travaux, afin
aussi de m'y obliger, & de temps en temps il m'en donnoit des attaintes.
Un jour que nous terrassions la chambre des bains proche de la Mosquée,
le Marabous appella le Peuple du voisinage à la priere, Salem qui
assistoit au travail s'estant contenté de se mettre à genoux & de faire
sa priere devant les Ouvriers, un Chrestien Flamand luy dit en sa Langue
qu'il prioit le Demon, Salem à ma priere luy pardonna sa temerité &
l'exempta de la bastonnade. Le soir avant que je me retirasse à la
Prison il m'entretint des preceptes de l'Alcoran, me fit l'éloge de la
Religion de Mahomet, & me promit toutes sortes d'avantages si je voulois
l'embrasser. D'un autre costé Zoes n'oublia aucuns moyens pour me faire
consentir à son Alliance, Califa son Eunuque & Zercoma sa Servante me
firent souvent de sa part des visites qui furent inutiles. Cette Noire
qui n'avoit rien que d'agreable excepté la couleur, m'ayant une fois
trouvé seul me déclara qu'elle avoit de la passion pour moy, j'avoüe, me
dit-elle, que la Nature m'a donné un Corps noir; Mais en recompense j'ay
une ame toute blanche & toute plaine de tendresse pour toy, je me moquay
d'elle & de son amour, & mon mépris l'offensa tellement que deslors elle
resolut de s'en vanger.
Il m'arriva une plaisante rencontre en allant à le Ville porter du fruit
au logis du Patron. J'apperceus le Chien de la maison qui aboyoit aprés
un Dervis, c'est un Ordre de Religieux reveré parmy les Turcs; m'estant
approché j'entendis le Dervis qui faisoit des menaces au Chien en langue
Françoise, luy ayant témoigné ma surprise d'entendre parler François un
Religieux Turc, mon compliment luy déplut, il me répondit des injures en
langue Turquesque, & voulut me fraper de sa Tapouë qui est un marteau
d'armes; Je ramassay des pierres pour me défendre, & luy dis que
j'appartenois à un Maistre qui connoistroit de nostre different & qui le
feroit repentir de sa violence. Le Dervis reconnoissant son imprudence
me pria d'excuser son emportement, m'avoüa qu'il estoit François
Chrestien, me dit qu'il craignoit de me parler dans le lieu où nous
estions, que ce seroit à la premiere occasion & me donna une piastre.
Quelques jours aprés je rencontray le faux Dervis dans les ruës, il me
fit signe d'entrer dans un cabaret Grec, où collationnant il me dit
qu'il estoit Provençal, & son compagnon Genois, qu'ils faisoient les
Dervis dans la Turquie & dans l'Afrique, les personnes de qualité dans
l'Asie, & les pelerins dans l'Europe, que contrefaisans les Dervis avec
leurs habits grotesques ils avoient l'entrée des Palais & mesme des
Serails, qu'ils estoient bien venus par tout, respectez de la populace
qui les écoutoit comme des Oracles & des Apostres du Prophete, & que
dans l'Empire Othoman ils rendoient visite aux Bachas des Provinces qui
leur faisoient des presens. Il parloit Turc, Grec, Arabe, Persan,
Espagnol, Italien, Allemand, Polonois & Latin. L'habit de Dervis est
ridicule, nostre Provençal portoit une veste de peau de Tigre, un gros
chapelet à son col qu'il tournoit sans cesse disant par fois tout haut
sur chaque grain leur priere ordinaire, _stafre valla_. Il avoit un
bonnet garny de croissans verts, & étoit armé d'un marteau d'armes; Il
m'avoüa que le plaisir de voyager & l'honneur qu'il recevoit des Grands,
luy faisoient oublier les fatigues des longs voyages qu'il avoit faits
depuis trente ans, je receus de luy deux écus qui servirent à m'habiller
& à ma nourriture.
Mon Patron estant obligé de retourner dans les Provinces pour les
affaires du Bacha, fit diligenter les ouvriers qui travailloient aux
ornemens des chambres de sa maison de Campagne. Pour les encourager il
fit tuer quelques animaux à la dedicasse de sa Mosquée, & nous
profitâmes du sacrifice, parce qu'il nous donna un jour de repos pour
manger les viandes. Il pouvoit se vanter que sa maison estoit une des
plus belles des environs de Tripoly; il y avoit cinq Jardins differens,
le premier estoit pour les fleurs embelly de Jets d'eau & de palissades
de toutes sortes de fruits, avec un puits, un grand bassin entouré de
colomnes de marbre, & deux Pavillons aux extremitez. Le second estoit
pour les Orangers, & les allées estoient garnies de Citronniers doux. Le
troisiéme pour les Grenadiers, avec des berceaux de vignes. Le quatriéme
pour les Palmiers, dont le fruit est excellent. Et le cinquiéme pour les
Figues & les raisins de Corinthe, de Damas, Pergorestes & autres sans
pepins. Proche de la maison estoit la Mosquée, avec les bains
necessaires pour se laver selon la coûtume des Turcs, il y avoit encore
un aman ou étuve, de laquelle ils se servent en tout temps dans la
croyance qu'ils se purifient de leurs péchez.
En l'absence de Salem qui estoit allé dans les Provinces pour les
affaires d'Osman, Zoes continua ses artifices pour me faire épouser sa
fille; Mais je tombay malade & il semble que Dieu voulut m'envoyer cette
infirmité pour me preserver d'une plus dangereuse. Je gueris en peu de
temps, par les soins & les assistances de l'Eunuque Califa, qui ne me
laissa manquer de rien. Zoes informée que j'estois retourné au travail,
vint à la maison de plaisance suivie de ses parentes; à leur arrivée je
me retiray dans le dernier Jardin, où je fus trouvé par Califa qui
m'obligea de presenter à sa maistresse un panier de fruits. Elle
m'assûra qu'elle plaignoit mon sort & mon opiniâtreté, que son mary
avoit de l'affection pour moy, que si je voulois estre son gendre il
avoit assez de credit pour me procurer un employ considerable auprés du
Bacha, & m'exempter des perils de la Mer. Sa cousine femme d'un Renegat
Provençal, laquelle parloit un peu la langue Franque prit la parole & me
dit que je n'estois pas de meilleure condition que tant de Captifs qui
lassez de trainer leurs chaînes, avoient preferé le Turban aux rigueurs
de la servitude, que la liberté étoit le plus precieux de tous les biens
de la vie, & que je ne devois pas mépriser les offres de Zoes, qui
attendoit de moy une réponse favorable pour en parler à Salem au retour
de son voyage. Je me recommenday lors à Nostre Seigneur, & le priay de
proteger un mal-heureux accablé de misere & de chagrin contre ces
pernicieuses seductrices. Je répondis à la parente de Zoes que je
conserverois toûjours la memoire des bienfaits de mon Patron, que
j'estois prest de me sacrifier pour son service, pourveu que Dieu ne fût
point offensé, que je la priois de faire cesser les poursuites de sa
cousine, que je n'abandonnerois jamais ma Religion, & que je ne trouvois
dans la Barbarie aucuns charmes privé des delices de la France & de la
compagnie de mes parens, qui sans la peste n'auroient pas manqué de me
racheter. Zoes & ses parentes retournerent le mesme jour à la Ville. Le
lendemain elle m'envoya l'Eunuque qui m'avertit qu'elle estoit au
desespoir de ma resolution, & qu'elle avoit dessein de me faire perir,
tant il est dangereux d'irriter une femme qui a de l'autorité & qui est
passionnée pour le succés de ce qu'elle a entrepris. Dans le temps que
Califa me parloit, il arriva un More de la Campagne, qui l'assûra que
Salem devoit revenir le soir, ce qui l'obligea de retourner promptement
à Tripoly, pour porter à Zoes les nouvelles du retour de son mary & de
ma perseverance. Pendant huit jours Salem témoigna toute la joye
possible des ouvrages que les Captifs avoient faits en son absence; mais
à mon égard elle fut troublée, car Zercoma enragée du mépris que j'avois
fait de sa passion, luy fit des plaintes de ma conduite & m'accusa
d'avoir pris trop de liberté dans sa maison. Salem qui estoit peut-estre
bien aise de trouver un pretexte de me maltraiter afin de m'obliger à
suivre ses sentimens, ou si je persistois dans le refus de son alliance
d'en vanger l'injure par ma mort, donna le soir ordre aux Gardes de la
prison de ne me point laisser aller le lendemain à la maison de
Campagne. Un Garde au retour du travail me déchargea huit à dix
bastonnades, me traitant de chien, qui dans vingt-quatre heures ne
seroit pas en vie. A peine les Esclaves furent-ils partagez le matin
pour aller au travail, que Salem suivy de deux Mores se rendit à la
prison, jamais je ne fus plus surpris que quand Abdala le plus cruel des
Gardes de la prison m'en tira, pour me conduire devant Salem, aprés
avoir répondu à plusieurs demandes & justifié mon innocence, il ne
laissa pas de me faire donner cent bastonnades, partie sur le corps &
partie sous les pieds qu'il compta sur les grains de son chapelet, & me
dit que je devois me preparer à une plus rigoureuse Justice en presence
du Bacha, & que je n'avois qu'un jour à me resoudre si je voulois
conserver ma vie. Je fus en suite enchaîné avec des Arabes, qui estoient
détenus dans la prison pour leurs brigandages, ausquels je servis de
risée durant tout le temps que je demeuray avec eux; il est vray que je
ne manquay point de consolation de la part des Chrestiens, mais ils
estoient dans l'impuissance de me donner du soulagement; il n'y avoit
que Dieu seul qui pouvoit arrester la fureur de mon Patron & sauver un
innocent opprimé. La nuit me fut encore plus ennuyeuse que le jour,
parce que je n'avois pas assez de place pour me coucher, & que je fus
contraint de passer une partie de la nuit sur mes chaînes, qui me
servirent de matelats. Le matin je crus que c'estoit fait de moy, voyant
entrer Abdala qui se contenta de me salüer d'une douzaine de
bastonnades; toute la matinée se passa sans recevoir d'autre visite que
du Chirurgien qui vint penser mes blessures; je fus le reste du jour
dans une perpetuelle inquietude, il me sembloit que les Turcs & les
Mores qui entroient dans la prison, estoient autant de boureaux envoyez
pour me faire mourir. Ma crainte dura jusqu'au soir, qu'un Esclave qui
venoit de la maison de Campagne de Salem, m'assûra qu'il s'y estoit
retiré avec sa famille frappée de la peste. Les Gardes de la prison
sçachant sa maladie cesserent leurs mauvais traitemens, & Dieu permit
qu'en deux jours Salem, Zoes & Zercoma, furent emportez de la peste. Par
cette mort je fus délivré des suplices qu'on me preparoit, & le Ciel
vengea par trois morts si precipitées l'injuste persecution qu'on
faisoit à un Chrestien.
Chapitre VI.
_Le Bacha s'empare des Biens & des Esclaves de Salem; l'Auteur est vendu
à Moustafa Renegat Grec, politique de Moustafa; perte d'un Navire de
Tripoly, prise d'un Renegat Hollandois, Un Captif Maltois trahit les
Chrestiens qui meditoient une seconde fuite, leurs suplices, mort de
deux freres Chrétiens: l'Auteur est maltraité par son Patron; artifices
des Turcs pour obliger vingt jeunes Captifs à prendre le Turban;
Histoire d'un Juif qui se disoit estre le Messie._
Aprés la mort de Salem le Bacha s'empara de son bien & de ses Esclaves,
il reserva ceux qui sçavoient des arts & des mestiers, & fit vendre les
autres. Pour moy je tombay entre les mains de Moustafa Renegat Grec, qui
m'acheta cent cinquante écus. Il avoit la direction des Forges d'Osman,
qui luy avoit fait épouser une femme de feu Mehemet Bacha, le premier
travail où mon nouveau Patron m'employa, fut à conduire deux soufflets
dans les Forges où l'on travaille aux équipages des Navires. Je ne fus
pas long-temps Esclave d'Eole, Moustafa qui commandoit nostre compagnie
de Forgerons, me fit armer d'un marteau pour battre sur l'enclume.
Jamais travail ne me parut si rude dans le commencement, & l'excessive
chaleur que je ressentis en ce lieu, me défigura tellement que je
n'estois pas reconnoissable, la faim qui me tourmentoit me fit presque
regreter mon premier Patron, & oublier ses dernieres injustices. Salem
nourrissoit mieux les Captifs que Moustafa, qui retranchoit la
nourriture des Chrestiens pour subvenir à ses desordres & à son
ivrognerie. Moustafa passoit pour un politique, & c'estoit un fourbe
achevé en matiere de Religion. Avec les Turcs il estoit Musulman, avec
les Renegats impie & débauché, & avec les Chrestiens Romain, il recitoit
son chappelet en leur presence & ne parloit que de devotion. Il m'a
témoigné cent fois que la Barbarie estoit un triste séjour pour luy, &
qu'il avoit dessein de se retirer en terre Chrétienne si l'occasion s'en
presentoit. Il nous fit mesme deterrer son fils qui estoit mort de la
peste depuis un mois à la Campagne, & l'inhumer en secret dans la Ville,
afin, disoit-il, que son ame eût part au merite des souffrances des
Chrestiens, & aux prieres qui se faisoient dans leurs Chapelles, parce
que les Mosquées de Tripoly, avoient esté consacrées au vray Dieu, quand
les Chrestiens estoient Maîtres du Royaume. Toutes ces belles apparences
n'empéchoient pas Moustafa de nous maltraiter pour mieux faire sa Cour
au Bacha, qui haïssoit les Chrestiens.
Les Corsaires voyant que la peste augmentoit, & que leurs meilleurs
Soldats diminuoient tous les jours, resolurent d'aller en course pour
l'éviter. Ces Scelerats plus rebelles que Pharaon se persuadoient que
Dieu n'exerceroit pas sa Justice contr'eux aussi severement sur la mer
que sur la terre. En quatre jours il nous fallut espalmer les Vaisseaux
& faire la provision d'eau qui nous fit beaucoup souffrir à cause de
l'entrée & sortie continuelle de la mer. Trois Vaisseaux de nos
Corsaires se mirent à la voile, & aprés avoir couru tout l'Archipel sans
faire fortune, entrerent dans le Golphe de Venise. Ils y rencontrerent
un Navire de la Republique armé en guerre nommé la Justice qui la rendit
aux Pirates à leur confusion; sa resistance fut vigoureuse & il les
maltraita tellement qu'ils furent contraints de l'abandonner. Morat
Rais, ce Renegat Hollandois qui m'avoit fait Esclave, eut honte de
quitter la partie & indigné de ce que les deux Capitaines ses compagnons
fuyoient le combat, il prit la resolution d'aller attaquer seul le
Venitien. Son courage fut cause de sa perte, il le poursuivit trop
vivement proche de terre & echoüa le lendemain dans la Calabre prés
d'Otrante, sans pouvoir estre secouru des siens qui aprirent trop tard
son naufrage. O Ciel quel revers de fortune! les Corsaires qui
ordinairement enferment dans le fond de cale avant le combat les
Matelots Captifs destinez pour le service du Navire, furent trop heureux
d'implorer la misericorde des Chrestiens, quelle joye à ces Esclaves de
voir à leurs pieds leurs Maistres briser les fers avec lesquels ils
devoient eux mesmes estre enchaisnez. Le vent estoit si impetueux que la
plus part des Turcs perirent dans le naufrage du Vaisseau, & pour les
Chrestiens il n'y en eut que deux de noyez. Lorsque ceux qui s'estoient
sauvez à la nage furent arivez sur le bord de la mer, les Chretiens avec
le secours des habitans du Païs qui estoient accourus pour profiter du
débris du Navire, arresterent les Turcs qu'ils conduisirent à Naples
enchaisnez deux à deux; Le Vice-Roy les fit mettre aux Galeres, à
l'exception de Morat qui fut emprisonné dans le Chasteau d'Oeuf. Morat
pour se vanger du retardement que ses parens avoient apporté à le
retirer de Barbarie s'estoit fait Renegat, avec serment de faire une
cruelle guerre à ceux de sa Nation & aux autres Chrestiens; il n'avoit
que trop exactement tenu sa parole, & il y avoit dans les prisons de
Tripoly plus de cinq cens Chrestiens que Morat avoit pris sur mer, sans
compter ceux qu'il avoit perverty dans la débauche. Ainsi par la prise
de Morat la mer fût delivrée d'un puissant écumeur, les terres
Chrestiennes voisines de la Barbarie d'un insigne voleur, & les
Chrestiens d'un cruel ennemy. Si-tost que la nouvelle de sa disgrace fut
venuë à Tripoly, le grand Marabous fit faire pour luy des prieres
publiques jour & nuit. Le Peuple alloit en procession sur les Ramparts
de la Ville & sur le bord de la Mer, & demandoit en vain son retour au
Prophete. La reputation qu'avoit aquise Morat d'estre le plus redoutable
& le plus determiné Corsaire de Tripoly, empécha le Vice-Roy d'écouter
les offres que fit Osman de donner vingt Napolitains pour la rançon de
Morat, qui depuis quelques années est mort à Naples dans l'impenitence &
l'infidelité. Le Vice-Roy fit distribuer de l'argent aux Chrestiens qui
s'estoient sauvez du naufrage, & leur permit de retourner en leur chere
Patrie: Avant leur départ la charité les obligea de rendre témoignage
des violences que Morat avoit faites à quatre jeunes Hollandois pour les
faire Mahometans, on les tira des Galeres, & l'Inquisition informée du
fait les condamna à une penitence de trois mois, laquelle accomplie ils
abjurerent la Secte de Mahomet & le Calvinisme où ils avoient esté
eslevez, & se firent Catholiques à la satisfaction du Peuple de Naples
qui obtint la grace de ces nouveaux Convertis.
L'absence des Corsaires & des Soldats de la Marine qui font la
principalle force du Pays, la continuation de la peste qui ravageoit les
familles entieres, & la retraite des Turcs en leurs maisons de campagne
pour l'éviter, avoient rendu la Ville de Tripoly presque déserte & dans
l'impuissance de résister à ses ennemis. Une conjoncture si favorable
fit former aux Esclaves le dessein d'une seconde fuite. Il y avoit parmy
les entrepreneurs le Comte Bizare natif de Vicence duquel j'ay déjà
parlé, plusieurs personnes de qualité de la République de Venise, le
Seigneur Altophe neveu du Duc de la Mirande que le Consul Anglois
retiroit chez luy pour son service afin de le r'achepter plus
facilement, les Chevaliers de la Barre & Gonneau François, avec quelques
Cabaretiers & Matelots qui devoient fournir la plus grande partie des
choses nécessaires pour l'expédition. Les Captifs avoient concerté
d'enlever deux Brigantins quand les Turcs seroient occupez à faire leurs
prieres dans les Mosquées un jour de Vendredy qui est leur Dimanche,
l'entreprise estoit en cet estat & la réüssite en estoit infaillible,
lorsqu'elle fut découverte par un Maltois qui s'appelloit Benedite ou
plûtost Maledite. Ses crimes l'avoient fait fuir de Malte, & dans sa
fuite les Corsaires de Tripoly l'avoient fait Esclave avec son fils qui
avoit renié & servoit de valet de chambre au Caya; il avoit demandé
plusieurs fois d'estre auprés de son fils, mais il estoit si vicieux
qu'on avoit differé de luy donner le Turban. La veille de l'execution
Benedite desesperé d'avoir perdu son argent au jeu dans un Cabaret Grec
commit un Sacrilege envers une Image de la Sainte Vierge, & se détermina
la nuit à trahir ses freres. Au point du jour il alla au Chasteau &
avertit le Bacha de toute l'affaire qu'on avoit imprudemment communiquée
à ce méchant homme: Osman donna ordre incontinant de garder la Marine où
estoit le rendez-vous, & fit arrester les entrepreneurs à la sortie de
la Prison. Les bastonnades ne leur furent pas épargnées, les personnes
de condition en eurent leur part & leurs chaînes furent redoublées, le
Patron Honnorat Provençal qui devoit fournir l'Equipage des Brigantins
eût le nez & les oreilles couppez, les plus malheureux furent deux
freres Grecs qui depuis trente ans d'esclavage avoient preferé le
Christianisme aux premiers Emplois du Royaume. Jany l'aisné fut assommé
à coups de bastons, Demetré le plus jeune eut le nez & les oreilles
couppez, la mort de son frere le toûcha si sensiblement qu'il mourut de
douleur deux jours aprés. Osman tout cruel qu'il estoit témoigna du
chagrin de la mort des deux freres dont le martyre inspira de la
constance aux Captifs les plus timides. Le matin j'eus la curiosité
d'aller à la Marine pour m'informer de la disposition de l'affaire, sans
sçavoir qu'elle avoit esté découverte, par malheur je fus rencontré dans
le chemin par les Gardes qu'on avoit envoyez pour faire retirer aux
Prisons les Chrestiens qui seroient dans les ruës. Je fus regalé d'une
volée de bastonnades qui de temps en temps redoubloient sur mes épaules
à mesure que nous passions par les places, & j'eus de la peine à gagner
la Prison pour me mettre à couvert des insultes des Barbares. Le Bacha
recompensa le Maltois du Turban & luy donna la conduitte des Ouvriers
Captifs qui travailloient à la Marine, sa trahison ne demeura pas
long-temps impunie, il mourut de peste deux mois aprés dans la rage & le
desespoir. Le lendemain je retournay à mon travail de forgeron où
Moustapha me fit ressentir à loisir la sortie du jour precedent, il me
fit la guerre durant trois mois, ne me donnant pas la liberté de
converser avec les autres Captifs, & me reprochant que j'estois
bien-heureux de n'avoir point esté découvert, que j'estois un des plus
coupables, & que j'avois un Demon qui m'avoit preservé du suplice.
L'arrivée des Corsaires avec la prise d'un Navire qui venoit du Levant
chargé de riches marchandises, consola les Turcs de la perte de Morat
Rais Chef-d'Escadre de Tripoly qui faisoit penitence à Naples de son
apostasie.
La haine des Turcs contre les Chrestiens ne se modere point par les
fatigues qu'ils leurs font endurer dans les travaux, elle devient mesme
fureur contre ceux qu'ils veulent rendre partisans de Mahomet. Voicy un
exemple qui confirme cette verité. Le Bacha desirant témoigner son zele
envers le Prophete, & augmenter sa Cour de Renegats, entreprit au temps
de la Pasque des Turcs, de faire renier vingt jeunes Captifs des plus
beaux qui fussent en son Palais. Le sort tomba sur six François, six
Hollandois, quatre Anglois & quatre Italiens. Les jeux, les festins &
les plaisirs, sont les artifices ordinaires dont les Infideles se
servent en de semblables occasions, on les mit entre les mains des plus
débauchez Renegats, qui les conduisirent dans un Jardin de plaisance à
la Campagne. Ces jeunes hommes se voyant au milieu des divertissemens,
se douterent qu'on en vouloit à leur Religion, & declarerent hautement
qu'ils perdroient plûtost la vie que d'y renoncer. Le Bacha irrité de
leur resistance les eût fait perir sans les Officiers Renegats ses
Courtisans, qui l'assûrerent que s'il leur permettoit d'aller au Jardin,
il auroit bien-tost la satisfaction de voir les Chrestiens soûmis à ses
volontez; ce qu'il accorda volontiers à ces Ministres d'iniquité,
lesquels à leur arrivée firent continüer le regal, où le vin, l'eau de
vie, & les liqueurs du païs estoient en abondance. Mais toutes leurs
adresses n'ayant point réüssy, ils eurent recours à la plus noire des
perfidies; ils enyvrerent les Captifs, les habillerent à la Turque
durant leur sommeil, & le lendemain les menerent en triomphe au
Chasteau. Ces malheureuses victimes eurent la fermeté de se dépoüiller
de leurs vestes en presence du Bacha, & de jetter par terre leur Turban.
Les menaces que le Bacha leur fit de punir leur desobeïssance & leur
mépris par de rudes suplices n'ébranlerent point la constance de
quelques uns qui publierent devant toute la Cour qu'ils estoient
Chrestiens & qu'ils detestoient Mahomet: Dequoy le Bacha indigné en
condamna quatre des plus resolus à la bastonnade & commanda que tous
fussent enchaisnez dans la Prison des Captifs. La nuit fut employée à
les encourager à la perseverance, & nos prieres furent exaucées pour les
quatre ausquels le Bacha fit le jour suivant réiterer les bastonnades
avec tant de barbarie qu'ils expirerent dans le suplice. Les autres
intimidez de la mort de leur freres reprirent le Turban qu'ils avoient
foulé aux pieds & prefererent une vie perissable à l'éternelle.
On fit en ce temps-là une agreable tromperie aux Juifs de Tripoly. Un de
leur Nation nommé Sabatay parcouroit l'Egypte & se disoit le Messie, les
Juifs en estoient tellement persuadez qu'ils fournissoient à sa dépence,
l'attendoient dans les lieux où ils estoient establis, & se vantoient
qu'ils ne seroient plus le scandale des peuples, que la fin de leur
servitude aprochoit, & qu'ils rentreroient dans la possession des
Royaumes qu'on leur avoit usurpez depuis tant de Siecles. Il y avoit
trois mois que les Juifs de Tripoly attendoient leur pretendu Messie, &
qu'ils luy avoient preparé un logis proche de la Sinagogue, lorsqu'Osman
Rais Renegat Portugais qui commandoit à la Marine trouva le moyen de se
moquer des Juifs à leurs dépens. Ces insensez ne manquoient jamais de se
trouver sur le Port à l'arrivée des Vaisseaux du Levant; un jour que les
Matelots estoient occupez aux travaux des Navires, on apperceut de loing
une Barque qui venoit d'Alexandrie, le Commandant de la Marine fit
habiller à la Juifve un Lionnois appellé Barat qui avoit esté Esclave
d'un Juif à Thunis plusieurs années & qui parloit en perfection les
langues Arabesque & Hebraïque. Ce Chrestien estoit adroit, & joüa si
bien son personnage que la Barque passant au milieu des Navires, il se
glissa dedans. Osman Rais fit publier à la Marine & dans la Ville que le
Messie des Juifs arrivoit, & afin qu'ils n'en doutassent point il fit
arborer à la poupe un Pavillon bizare pour signal de sa venuë. Le
Brigantin qui avoit esté reconnoistre la Barque disposa si bien les
choses que les Matelots aiderent à duper les Juifs qui accoururent de la
Ville pour recevoir leur Roy chimerique. Le Capitaine Turc ne voulut pas
qu'il mît pied à terre qu'il n'eût auparavant payé pour son passage deux
cens écus, que Marsove Juif Receveur des fermes fit compter pendant que
les principaux de la Sinagogue l'enleverent pour le conduire en son
logis. Il n'y fut pas plustost arrivé que trois Arabes qu'on croyoit de
sa compagnie se sauverent parmy la foule du Peuple & le laisserent sans
suite. Le Bacha instruit du mystere envoya le soir deux Turcs
complimenter le faux Sabatay & feliciter les Juifs du bonheur qu'ils
avoient de le posseder. Quoyque Barat fût regalé en Prince par les
Juifs, il s'ennuya d'estre enfermé, & craignit l'importunité des Rabins
qui luy demandoient des signes de sa Mission & une conference sur les
principaux points de la Loy. Il escalada de nuit les murailles de la
maison & se retira chez Berant Rais son Patron qui estoit Capitaine de
Navire. Tout le monde se moqua des Juifs lesquels pour couvrir la fuite
de leur Messie dirent qu'il estoit devenu invisible, ayant ordre de
l'Eternel de continuer sa route dans la Barbarie; Ils n'oserent se
plaindre qu'il avoit emporté pour cent écus d'argenterie, que Barat fit
si bien profiter qu'il paya sa rançon quelques années aprés cette
avanture. A l'égard du veritable Sabatay ses voyages dans la Turquie
avoient fait tant de bruit que le Grand Seigneur eut la curiosité de le
voir & le fit venir à Andrinople où il prenoit le divertissement de la
Chasse; le Kaim Kam avant qu'on le mena à l'Empereur luy envoya le
premier Medecin de sa Hautesse pour apprendre ses sentimens: Le Medecin
qui estoit un Juif renié luy dit qu'il devoit faire paroistre sa
puissance par des miracles, sinon qu'on le promeneroit dans la Ville
comme un imposteur avec des Flambeaux ardens attachez à ses membres qui
le consommeroient peu à peu. Sabatay épouvanté de ce genre de suplice
s'abandonna aux larmes, avoüa qu'il estoit fils d'un pauvre Juif de
Smirne, & pria le Medecin de luy donner les moyens de se tirer du
mauvais pas où l'ambition l'avoit engagé; le Medecin luy répondit qu'il
n'y en avoit point d'autre que de se faire Turc, à quoy il consentit; Sa
Hautesse informée de son changement ayant ordonné qu'on le fît entrer,
Sabatay jetta le Bonnet Juif à terre & le foula aux pieds, en mesme
temps un Page luy mit un Turban sur la teste, le dépoüilla de le Veste
Juive de Drap noir, & le revestit d'une autre avec laquelle il fut
introduit en la presence du Sultan qui le fit Capigy Bachy à cent
cinquante écus de pension par mois; ce fut le dénoüement de la comedie,
& ce fourbe qui osoit se dire le liberateur des Juifs se fit luy mesme
Esclave de Mahomet, il contrefit longtemps le zelé Musulman; Mais le
Grand Seigneur averty de l'Atheïsme de Sabatay & de la continuation de
ses impostures l'envoya prisonnier au Chasteau de dulcigno dans la Morée
où il est mort en 1676.
Chapitre VII.
_La fatigue du travail fait tomber l'Auteur malade, à peine est-il guery
qu'il est frappé de la peste; Mort épouventable de Mehemet Caya, neveu
du Bacha, qui mit en sa place un autre de ses neveux; Circoncision de
deux enfans du Bacha, les réjoüissances qu'on fait à cette ceremonie:
Retour de l'Auteur à Tripoly aprés la peste, mort de Moustafa son
Patron, l'Auteur devient Captif du Bacha._
La faim & les peines que j'enduray au service de Moustafa mon Patron, me
firent tomber malade, & je serois mort sans l'assistance & les soins
d'un Captif Chirurgien du Chasteau, nommé Moreau, d'Antibes en Provence.
J'eus encore l'affliction de ne point recevoir de nouvelles de mes
parents qui m'avoient donné esperance de ma liberté, par la commodité de
Thunis où estoit Esclave le Chevalier de Tonnerre, qu'on devoit
bien-tost racheter, à cause que la peste avoit fait cesser le commerce
de cette Ville avec Tripoly. Je suis obligé de reconnoistre que ny ma
jeunesse ny ma force, n'estoient pas capables de resister aux maux dont
j'estois accablé, sans les prieres de tout le peuple de Chably où j'ay
pris naissance, Ville assez connuë par l'excellence de son vin. Son
vigilant Pasteur avoit la charité de me recommander dans ses Prônes aux
prieres publiques, & à tous les Saints Sacrifices qui se celebroient
dans son Eglise. Les Venerables Chanoines de Saint Martin, m'ont aussi
assisté de leurs prieres; Sur tout je suis obligé à ma mere, qui par ses
aumônes, ses prieres & ses larmes, m'a obtenu du Ciel la liberté des
enfans de Dieu, comme Sainte Monique obtint celle de Saint Augustin son
fils, dont j'ay embrassé la Regle.
Lorsque ma santé fut rétablie je fus employé aux reparations d'une
maison pestiferée, avec des Noirs qui avoient la maladie, & je n'eus pas
continué huit jours ce travail, que je m'en sentis attaqué, ce qui
m'obligea de me retirer à la prison pour me reposer le reste du jour. Il
me fut impossible de dormir la nuit suivante, les Captifs qui estoient
proche de moy entendans mes plaintes, se douterent de mon malheur & me
conduisirent prés de la Chapelle, où je passay le reste de la nuit à me
preparer à bien mourir. Le matin nous nous trouvâmes deux Hollandois &
moy frappez de la maladie, Abdala le plus inhumain des Gardes, eut ordre
de nous mener à l'Infirmerie de la Campagne, parce que celle de la Ville
estoit remplie. Par bonheur avant que de partir je receus visite du Pere
Sarde Cordelier qui m'entendit en Confession, les Hollandois qui étoient
Calvinistes s'estans mis en chemin, Abdala entra dans la prison pour
m'en faire sortir, & me trouvant à genoux devant le Confesseur, il me
déchargea six bastonnades, me traitant de chien, qui estoit indigne de
vivre plus long-temps; Le Pere ne m'imposa point d'autre penitence que
celle que je venois de recevoir par les mains du cruel Abdala, & eut la
bonté de m'aider à charger mon grabat sur mes épaules. Puis m'embrassant
il me dit les paroles que le Fils de Dieu dit au Paralitique, _tolle
grabatum tuum & ambula in pace_. Le lieu où nous allions estoit éloigné
d'un quart de lieuë de Tripoly, je ne vis en chemin que des convois de
pestiferez, qu'on portoit en terre; Ces objets m'épouvanterent, & ma
crainte augmenta en entrant dans l'Infirmerie où j'aperceus un de mes
amis qui expiroit de la peste, laquelle jusques alors avoit eu quelque
respect pour les Chrestiens.
La premiere nuit que je passay dans ce triste séjour j'eus une si grande
soif, que pour me rafraichir la bouche, je fus obligé d'aller boire
l'eau de la lampe qui nous éclairoit, parce qu'on ne donne pas aux
malades toute la boisson qu'ils soûhaiteroient. Je crus avoir jetté
l'huile, mais un quart d'heure aprés je vomis jusques au sang; ce
vomissement me sauva la vie, & le Chirurgien y attribua ma guerison. Je
regagnay avec bien de la peine mon lit, dont s'estoit emparé un malade
furieux que je n'en pus chasser, & lequel y mourut le lendemain. Ceux
qui deviennent furieux ou qui boivent trop dans cette maladie, & les
personnes grasses ne durent pas long-temps, les deux Hollandois avec qui
j'estois venu, moururent à mes costez au bout de vingt-quatre heures.
Comme j'estois dans la force de mon âge & d'un temperamment sec, je
resistay plus facilement au mal, & je ne fus pas huit jours dans
l'Infirmerie qu'on me fit l'incision: Elle me causa une extréme douleur,
par l'ignorance & la brutalité du Chirurgien Arabe, qui ne faisoit
jamais d'operation qu'il ne fût yvre d'eau de vie. La joye d'estre hors
de danger & les visites du Pere Sarde, me firent prendre courage. Ce bon
Religieux qui estoit l'unique Prestre à Tripoly, nous visitoit trois
fois la semaine, & nous distribüoit les charitez que les Consuls & les
Marchands Chrestiens luy confioient pour le soulagement des malades. A
peine fus-je guery qu'on me chargea de la conduite de l'Infirmerie qui
n'estoit pas un petit travail, car outre le soin que j'avois de la
nourriture des malades, pour laquelle l'on ne me donnoit que de la
Chévre & le reste infecté de la boucherie, il me falloit encore faire
enterrer les morts dans la Campagne, au lieu destiné par le Bacha pour
inhumer les Captifs. Quoy que cette terre ne fût pas benite, on peut
dire qu'elle fut santifiée lorsqu'on y enterra le Pere Sarde qui mourut
de la peste; c'est luy auquel on avoit dérobé les Sultanins du Marchand
Armenien. Nous separions dans nostre Cimetiere les Romains d'avec les
Heretiques, & enterrions ceux-cy sans prieres la face contre terre, au
lieu que les Catholiques regardoient le Ciel, qui devoit estre la
recompense de leurs peines. Je me souviens d'une priere que me fit un
Esclave de Moustapha, de la Comté d'Avignon qui s'appelloit la Rose, il
me pria dans la violence de la fiévre de l'enterrer dans le sable, afin,
me disoit-il, qu'estant devenu Momie, je pusse le vendre à des Marchands
François, qui le transporteroient en son païs. Il avoit veu à Tripoly
les Pelerins venans de la Meque, vendre des Momies qu'ils trouvent dans
les Sables d'Egypte, au retour de leur pelerinage; Il me fut impossible
d'executer entierement sa derniere volonté, parce que les bestes
devorerent son corps avec bien d'autres, qu'on avoit mis dans les terres
des environs de Tripoly, qui sont des Sables mouvans que le vent fait
changer de place incessamment.
A la fin de l'Automne la peste diminua, mais il semble qu'elle ne voulut
point quitter le Royaume, sans emmener avec elle quelques personnes de
la premiere qualité. Elle fit d'estranges ravages dans le Serrail du
Bacha, & emporta cinq de ses femmes & trois de ses enfans. Sidy Hally
fils unique de Mehemet Caya, fut emporté en mesme temps, son pere fit
distribüer à ses funerailles plus de mil écus en charitez, dont se
ressentirent les Captifs. Le Caya n'estoit pas encore consolé de la mort
de son fils, qu'il fut attaqué de la maladie; Il se glorifioit que la
peste n'osoit l'attaquer au milieu de ses Gardes, & qu'elle respectoit
ceux qui gouvernent les peuples. Cependant il fut puny de son orgueil &
de ses sacrileges, de mesme que le fut autrefois Baltazar Roy de
Babylone, pour avoir prophané dans un festin les Vases sacrez qui
avoient servy au Temple de Dieu; car le Caya qui avoit osé prophaner de
jeunes Captifs Chrestiens, Vases sacrez du Temple de Jesus-Christ, fut
frappé dans une débauche qu'il faisoit à la Campagne, & mourut trois
jours aprés d'une maniere épouventable; Pendant sa maladie il ne voulut
se servir que de Chrestiens qu'il fit assembler si-tost qu'il fut arrivé
à son Palais; il leur dit qu'il avoit confiance en leurs prieres, &
qu'ils étoient les seuls qui pouvoient appaiser la colere de Dieu
justement irrité contre luy, leur promit la liberté & de se convertir
s'il réchapoit. Le second jour il fit venir ses Eunuques & ses Esclaves
Noirs, & leur réprocha qu'ils estoient incapables de luy donner du
soulagement; le dernier jour de sa maladie il se moqua d'un Marabous qui
l'exortoit à mourir en veritable Musulman, & profera souvent en sa
presence ces paroles Greques, _Matapani, Matachristo_, appellant Dieu &
la Sainte Vierge à son secours, dequoy le Marabous indigné s'écria en
Arabe, _Valla loucan mout, mont ut quel stafre valla ya Mahomet_, ha
Dieu! quand Mehemet mourra je ne doute pas qu'il ne meure comme un
chien, à Dieu ne plaise, grand Prophete: Mehemet se voyant à
l'extremité, se fit apporter par son Casanadal ou Tresorier un sac plain
d'argent qu'il répandit luy-mesme sur un tapis proche de son lit, puis
le regardant avec mépris il cracha dessus, comme ayant esté l'objet de
son insatiable avarice & la cause de son infidelité; enfin il devint si
furieux qu'il ne put souffrir personne dans sa chambre, & mourut en
desesperé. Sa fin malheureuse fit juger que le repentir qu'il avoit
témoigné ne provenoit que d'une crainte servile; en effet sa vie avoit
esté une perpetuelle suite de dissolutions & d'impietez, & jamais le
Christianisme n'eut dans Tripoly un plus grand adversaire que ce Caya,
qui n'épargnoit ny artifices ny tourmens, pour augmenter le nombre des
Renegats. Il estoit de l'Isle de Chio, d'où il vint à Tripoly, pour
participer à la fortune de son oncle, qui luy donna le Turban & la
Charge de Caya. Le Bacha ne fut gueres affligé de sa mort, parce qu'il
estoit informé de son ingratitude & du dessein qu'il avoit eu de le
déposseder; il mit en sa place un autre de ses neveux, qui depuis un an
s'estoit retiré à Tripoly. Ce Schismatique ne fit aucun scrupule de se
faire Turc, & ne voulut pas faire mentir le proverbe Italien, _Nasche un
Greco, Nasche un Turco_, naist un Grec, naist un Turc. Il prit le nom de
Soliman, & s'aquita si dignement de son employ, qu'il aquit l'amitié du
peuple que le deffunt avoit persecuté dans toutes les occasions; Le
Bacha fut satisfait de sa conduite, quoy qu'il n'aprouvât point ses
débauches avec le Consul Anglois qu'il visitoit de nuit, pour avoir la
liberté de boire du vin.
Le Grand Marabous ordonna des prieres publiques en action de graces de
ce que la peste estoit cessée; Le Bacha voulut en augmenter la feste &
les réjoüissances, par la circoncision de deux de ses enfans & de
quelques Renegats destinez pour leur service. Le jour de la ceremonie le
rendez-vous de l'assemblée fut sur une hauteur d'où l'on découvre toute
la Ville, & à main droite la Mer. Pendant que la Cavalerie &
l'Infanterie de Tripoly descendirent de cette hauteur dans une plaine
qui a prés d'une lieuë, & qu'en la compagnie de ces deux jeunes victimes
qu'on alloit sacrifier à Mahomet, elles se mirent en marche vers la
Ville; Les Navires ornez de leurs Paviosades & Etendars, firent une
décharge de leurs Canons, qui fut suivie de celle du Chasteau & des
Ramparts de Tripoly. On entendoit de tous costez des cris de joye, l'air
retentissoit du bruit des Tambours & des fanfares des Trompetes, & de
cent pas en cent pas on avoit preparé des divertissemens aux petits
Princes. Tantost des Luteurs à demy nuds leur faisoient paroistre leur
force & leur subtilité, & tantost ils estoient charmez par des concerts
& des danses à la mode du païs. Sur tout on admiroit l'adresse des
Arabes & la vitesse de leurs chevaux, ces Cavaliers aprés avoir lancé
leurs Lances les attrapoient avant qu'elles tombassent à terre; Ils
courent sans scelle, sans bride, sans étriez, à genoux sur le cheval ou
debout. A l'entrée de la Ville le Chasteau fit une décharge de son
Canon, & l'Infanterie une salve de Mousqueterie. L'on a de coûtume à la
circoncision des Renegats, de faire courir des bassins pour recevoir les
liberalitez des Turcs, & l'argent qu'on trouve est distribué aux
nouveaux circoncis, on les regale le reste du jour afin de leur faire
oublier la douleur de ce baptéme de sang, qui est plus sanglant que
celuy des Juifs, & le plus rude commandement de la Loy Mahometane; Si
quelqu'un apprehende l'operation, on luy donne un breuvage pour
l'endormir & pendant le sommeil on le circoncit, j'ay veu des personnes
âgées en estre incommodées durant quatre mois.
La peste estant finie, les Captifs qui avoient esté employez au service
de l'Infirmerie retournerent à la Ville; j'apris qu'il y estoit mort
plus de six mil Turcs, outre ceux de la Campagne qui montoient à
davantage. Dieu protegea visiblement les Captifs Chrestiens, puisque
dans trois prisons differentes où la chaleur & la puanteur estoient
seules capables de les étouffer, il n'en mourut que cinq cens, quoy
qu'ils fussent obligez de converser, boire & manger avec toutes sortes
de Nations & de personnes infectées, & de se trouver dans les occasions
les plus perilleuses. Les Turcs avoüerent à leur confusion, qu'il y
avoit du prodige, mais il tâcherent de nous persuader que Mahomet nous
avoit conservez pour avoir soin d'eux & leur rendre service. La maladie
ne fit pas aussi de grands desordres chez les Grecs, les Armeniens & les
Marchands Chrestiens, & dans plus de deux cens familles il ne mourut que
trente personnes, Babba Basili Caloriri Prestre des Grecs, fut le plus
regreté. Moustafa mon Patron m'avoit souvent menacé de me vendre au
Levant, si mes parens differoient de me racheter, la peste dont il
mourut me délivra de ses fers, pour me faire rentrer dans ceux du Bacha;
lequel s'empara de plusieurs Captifs des particuliers, sous pretexte
qu'il estoit mort quantité des siens, & qu'il en avoit besoin pour ses
travaux. Je ne sçaurois exprimer les richesses & le nombre des Chameaux,
des Dromadaires & des autres bestes, dont profita Osman aprés la
contagion. Les Gardes de la prison me destinerent pour le travail de la
Marine, parce que les Maistres ouvriers demanderent vingt Captifs pour
leur fournir le bois necessaire à la fabrique qu'ils faisoient d'un
Navire qui devoit estre le Chef d'Escadre de Tripoly; Nous servions de
portefais & faisions ce que les chevaux font en France, comme de porter
les Balots de marchandises, de tirer des Magasins les bois, & de traîner
les Canons avec tous les équipages des Vaisseaux, qu'on veut épargner.
Quoy que ce travail fût penible, il ne me parut pas si fâcheux que celuy
de forgeron, où Moustafa avoit mis ma patience à l'épreuve.
Chapitre VIII.
_Inconstance des actions humaines, Histoire à ce sujet d'un Seigneur
Piedmontois, & de Dom Philippes fils du Bacha de Tunis, le Bacha fait
changer le Cimetiere des Juifs, translation des os dans le nouveau;
tromperie faite aux Juifs dans cette translation par les Captifs
Chrestiens. Autre tromperie faite à un Capitaine Flamand par des
Esclaves Venitiens qui sont découverts._
L'homme joüe sur le Theatre de la vie des personnages si differens, &
l'inconstance à tant d'empire sur sa conduite qu'on ne sçauroit asseoir
de jugement certain ny sur ses moeurs ny sur sa fortune, tel paroist sur
la Scene avec des qualitez & des inclinations vertueuses qui en sort
avec la réputation d'un scelerat & d'un perfide, & tel commence son
entrée dans le monde par le libertinage qui meurt dans la penitence, de
sorte qu'il faut attendre la mort pour donner à un homme le titre de bon
ou de meschant, d'heureux ou d'infortuné. Les deux Histoires suivantes
qui sont arrivées dans la Barbarie justifieront ces veritez. Un Seigneur
Piedmontois qui estoit dans les bonnes graces de son Prince devint
tellement jaloux de sa femme qu'il ne pût resister à cette passion
violente qui cause tant desordres, aprés l'avoir maltraitée il luy prit
ses bijoux & ce qu'elle avoit de plus precieux, il voyagea en plusieurs
Royaumes où il ne pût trouver un azile asseuré, ce qui l'obligea dans
son desespoir de gagner Ligourne où il se mit sur une Barque qui vint à
Tripoly; d'abord il feignit de chercher commodité pour aller à la Terre
Sainte, & ne frequenta que les Consuls & les Marchands Chrestiens sans
se faire connoistre; Mais ne pouvant goûter avec eux tous les plaisirs
qu'il souhaitoit, il visita les Renegats qui reconnoissant son humeur
portée à la débauche se promirent de l'enrôler bientost dans leur party,
& le regalerent souvent dans des jardins à la campagne. Le Bacha informé
qu'il estoit de qualité donna ordre aux Renegats de ne rien espargner
pour le rendre Mahometan. Un jour dans l'excez & l'emportement d'une
débauche ils le prierent de s'habiller à la Turque, ce qu'ayant fait ils
le menerent en cét équipage au Chasteau, où le Bacha le complimenta sur
son changement; quelques jours aprés il fut circoncis & nommé Regep. Les
Turcs en firent de grandes réjoüissances tandis que le nouveau partisan
de leur Prophete commançoit à porter la peine de son crime par la
douleur qu'il souffroit, car la circoncision fait bien plus de mal aux
personnes âgées qu'aux jeunes. Le Bacha le gratifia de deux écus par
jour & de six plats de sa table, luy fit épouser une Russiote, le logea
dans le Casteau, & luy donna deux Esclaves pour son service; l'un d'eux
estoit Esclavon & luy servoit de truchement auprés de sa femme, laquelle
ne parloit que la langue Turque que l'Esclave sçavoit & qu'il expliquoit
à son Maistre en Italien. J'ay appris depuis ma sortie de Barbarie que
ce pauvre Esclavon a esté écorché vif pour s'estre rendu le chef de
trente Captifs qui couchoient au Chasteau & qui avoit entrepris de
s'enfuir de nuit.
Regep estoit plus Courtisan que Guerrier, il crût que faisant sa cour au
Bacha il avanceroit sa fortune; Mais Osman eut peu de consideration pour
luy à cause de ses débauches qui scandaliserent les Turcs & consommerent
ce qu'il avoit apporté du Piedmont. Ainsi Regep se voyant negligé du
Bacha, sans argent & abandonné des Marchands Chrestiens qui luy en
refusoient, il resolut de chercher party ailleurs. C'est le sort des
Renegats mécontens de changer de Royaume, quoy qu'il y ait quelquefois
du danger dans ce changement. Dieu permit sans doute qu'il eust ces
chagrins qui le firent repentir de son infidelité & luy inspirerent
l'envie de se retirer en terre Chrestienne. Il obtint du Bacha
permission d'aller à Thunis sous pretexte qu'il y avoit affaire. Son
dessein estoit de parler à Dom Philippes dont l'histoire suit celle de
Regep, afin de trouver les moyens de se sauver en Chrestienté. Estant
arrivé Thunis il ne pust conferer librement avec Dom Philippes que sa
mere tenoit enfermé dans son Palais avec des Marabous qui ne luy
preschoient que l'Alcoran auquel il avoit renoncé. Ce qui obligea Regep
de retourner à Tripoly, où il fit paroistre une conduite toute opposée à
celle qu'il avoit euë auparavant, il ne vécut plus dans le desordre &
observa la Loy si exactement qu'il aquit l'estime & la confiance du
Bacha. Comme il n'estoit pas propre à commander un Navire en course,
Osman le choisit pour Gouverneur de la Ville de Bengase scituée entre
Tripoly & Alexandrie, il y ménagea si bien ses interests pendant quatre
années qu'il amassa de quoy faire sa retraite dont il avoit toûjours
conservé le dessein. Afin de l'executer plus aisément il envoya les
meilleurs Soldats de sa Garnison à la campagne pour chasser les Arabes
qui ravageoient les environs de la Ville, & durant l'absence de ces
Troupes il fit équiper un Brigantin de Captifs & de Noirs dans lequel il
s'embarqua avec sa femme ses servantes & ses richesses. Le vent luy fut
si favorable qu'il vint prendre terre à Lipary en Sicile aprés huit
jours de navigation. Il n'y fut pas plustost arrivé qu'il recompensa les
Chrestiens qui l'avoient assisté dans sa fuite, & fit instruire les
Noirs qui receurent le Baptesme & leur donna de l'argent avec permission
de s'establir où bon leur sembleroit, sa femme & ses servantes se firent
aussi Chrétiennes & se voüerent dans un Monastere de Religieuses auquel
Regep destina le reste de ce qu'il avoit apporté de Barbarie. Pour luy
il prit l'habit chez les Capucins de Lipary, afin d'expier dans un Ordre
si austere le crime de son infidelité.
L'Histoire de Dom Philippes ne confirme pas moins que celle de Regep
l'inconstance des actions humaines. Il est fils d'un Renegat Corse qui
merita par sa valeur de gouverner la Ville & le Royaume de Thunis. Parmy
ceux que son pere avoit choisis pour l'eslever il y avoit un vieux
Captif Espagnol, qui luy inspira de l'affection pour le Christianisme.
On luy avoit équipé un Brigantin afin de l'accoustumer à la mer, ses
courses ordinaires estoient à la Goulette où souvent il alloit visiter
les Navires Chrétiens qui y venoient moüiller l'Ancre. Les Capitaines se
faisoient honneur de recevoir dans leur bord le fils du Bacha de Thunis,
& le regaloient le mieux qu'il leur étoit possible. Les manieres civiles
des Chrestiens & les conseils du Captif Espagnol firent prendre la
resolution à Dom Philippes d'abandonner l'Afrique & de s'enfuir en
Espagne. L'entreprise fut executée avec tant de bonheur que Dom Philipes
ayant receu d'un Capitaine de Navire Chrétien les provisions necessaires
pour son voyage, s'embarqua sur son Brigantin avec sa suite qui luy
estoit fidele, & arriva en deux jours à Cartagene dans le Royaume de
Valence en Espagne. Le Gouverneur fit avertir sa Majesté Catholique de
la qualité du fugitif, & receut ordre de le faire conduire à Madrid, où
toute la Cour admira le courage & le zele de ce jeune Afriquain qui
avoit quitté Pays, parens, richesses & dignitez pour embrasser la
Religion Chrestienne. Philippes IV. qui regnoit lors en Espagne luy
donna son Nom au Baptesme & le fit mettre à l'Academie; aprés avoir
appris parfaitement ses Exercices le Roy luy permit d'aller en Italie.
Il fut bien receu du Pape, aux pieds duquel il renouvela les voeux de
son Baptesme, & ayant sejourné quelque temps dans Naples le Vice-Roy luy
fit épouser une personne de condition. Il y avoit huit ans que Dom
Philippes estoit marié lorsqu'il obtint permission du Vice-Roy de
retourner à Madrid pour y faire sa Cour & remercier le Roy de ses
bien-faits & de la pension qu'il luy avoit assignée sur le Royaume de
Naples; comme les Pirates de Barbarie ravageoient lors la Mediteranée il
resolut d'aller par terre pour éviter les perils de la mer, & voir le
reste de l'Italie & la France.
Pendant que Dom Philippes voyageoit dans l'Europe son pere mourut à
Thunis, la mere passionnée pour le retour de son fils & n'ayant point de
ses nouvelles eut recours à l'art magique dont les Afriquains se servent
sans scrupule dans les affaires desesperées. Les Magiciens qu'elle
consulta luy dirent qu'il avoit quitté le Turban & qu'il voyageoit dans
l'Europe Chrestienne. Un Navire Hollandois estoit lors à la Goulette,
Elle fit venir le Capitaine & luy promit une grande recompense s'il
pouvoit ramener son fils. L'interest qui est la passion dominante de la
Nation Hollandoise aveugla tellement ce perfide qu'il convint avec la
mere, & laissa dans Thunis deux personnes de son Equipage pour seureté
de sa parole. Le Capitaine se mit à la voile & ayant appris en Italie
que Dom Philippes estoit en Espagne il vint aborder au Port de
Cartagene. Il feignit de venir d'Hollande dans le dessein d'aller
trafiquer au Levant; on le pria d'attendre une personne de qualité qui
devoit arriver de Madrid dans peu de jours pour passer en Italie. Le
Hollandois qui avoit sceu adroitement que c'estoit celuy qu'il cherchoit
receut la priere de bonne grace & attendit avec joye l'arrivée de Dom
Philippes qui s'embarqua sur son Vaisseau. Durant le voyage l'Afriquain
qui avoit quelque connoissance de la Navigation ayant témoigné sa
surprise de ce qu'on tenoit des routes contraires à la Mediterannée, le
Capitaine luy dit que leur maniere de Naviger sur l'Occean estoit
differente de celle des Italiens sur les mers du Levant. Un jour il
s'esleva une si furieuse tempeste qu'on fut obligé de s'esloigner des
Isles de Majorque & de Minorque, le jour suivant & la nuit le vent fut
si favorable que le Navire se trouva sur les costes de Barbarie. Dom
Philippes estonné de se voir si prés de son Pays pria le Capitaine de
s'en esloigner l'assûrant qu'il y avoit du danger pour sa personne. Sur
son refus il pleure, il gemit, il luy conte ses avantures & déplore sa
destinée; Mais ce Tigre se moque de ses larmes & luy donne des Gardes
pour empêcher son desespoir. Le Navire arrive à la Goulette & Dom
Philippes est conduit à Thunis où sa mere l'a tenu enfermé pendant
plusieurs années en la compagnie de Marabous qui jour & nuit luy
preschoient l'Alcoran. C'est pour cette raison que Regep ne put avoir
audiance de luy. La mere pour recompense fit empoisonner le Capitaine,
tant il est vray que la trahison est de tous les crimes celuy qui
demeure le moins impuny. Chose estrange! Dom Philippes qui avoit
supporté si long-temps les duretez de sa mere reprens le Turban & est
devenu le plus grand ennemy des Chrestiens & le plus cruel aux Captifs
qui soit dans toute la Barbarie. Son changement fait voir qu'il n'y à
rien d'assûré dans les plus fermes resolutions des hommes.
Proche de la porte de Tripoly il y a un petit Cimetiere où l'on
n'enterre que des Cherifs qui se disent parens de Mahomet & des
Marabous. Les Turcs au lever du Soleil vont en ce lieu faire leurs
prieres, le Cimetiere des Juifs en estoit peu esloigné; les Turcs
representerent au Bacha qu'ils estoient interrompus par les Juifs dans
leurs prieres, qu'il n'estoit pas juste qu'ils fussent troublez par
leurs ceremonies, que les Juifs estoient indignes de les regarder durant
qu'ils honoroient leur Prophete, & qu'on ne manquoit pas de terrain dans
les environs de la Ville pour les inhumer. Osman ordonna qu'il fût
changé du Levant au Ponant quoy que ces malheureux offrissent une somme
considerable pour l'empescher. Les Juifs jaloux de conserver les os de
leurs Ancestres demanderent au Bacha la permission de les faire
transporter dans le nouveau Cimetiere, & le prierent de commander des
Esclaves pour achever plus viste le travail. Cent cinquante Chrétiens
creuserent & renverserent en quatre jours de temps trois arpens de terre
pour en tirer les ossemens que les Juifs avoient soin de partager en
deux tas. On trouva dans les Tombeaux des plus riches familles des
Anneaux & des Medailles que les Juifs acheterent au double à cause de la
veneration qu'ils ont pour les morts. Ce travail fut un perpetuel
divertissement, parce qu'il estoit taxé aux Captifs dix écus pour
chacune charge d'ossemens. Vingt Esclaves furent destinez pour faire
deux fosses dans la nouvelle Place afin d'y enterrer les os des Tribus
de Ruben & de Manassé que les Juifs de Tripoly reverent. On fit la
translation des os le jour du Sabat afin que les Juifs ne s'y
trouvassent pas & qu'ils ne reconnussent point l'adresse des Captifs qui
avoient meslé des os de divers animaux parmy ceux des Juifs. Le jour
suivant comme les Cacans qui sont leurs Prestres les inhumoient, ils en
trouverent quantité de Chameau, ce qui leur fit croire qu'on se moquoit
d'eux & que les Chrestiens l'avoient fait pour augmenter leur salaire.
Les Juifs touchez de cét affront en firent porter une charge proche la
porte du Chasteau pour la monstrer au Bacha qui n'en fit que rire & leur
demanda la difference de ces os d'avec ceux de leurs parens, & s'ils
croyoient que les Chrestiens en eussent fait le meslange. Marsoure qui
estoit le plus puissant d'entre eux, & qui faisoit plus de bruit, fit
réponce qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent capables de leur faire cette
injure. Osman qui estoit de bonne humeur ce jour là & qui vouloit
divertir à leurs dépens les Consuls & les Marchands Chrestiens qui
estoient au Palais, dit à Marsoure, tu ne sçais peut-estre pas que mes
Esclaves ont appris par inspiration que les os de ces animaux dont vous
autres vous plaignez, sont ceux qui porterent le bagage de vos parens
dans les deserts aprés la sortie d'Egypte, & ainsi vous devez les
respecter & avoir de la joye qu'ils soient mis avec les vostres, les
Juifs se retirerent en colere & pour se vanger des Chrestiens ils
porterent de nuit ces os dans leur Cimetiere. Ils sont plus haïs que les
Chrétiens dans l'Empire Ottoman & les Bachas les maltraitent s'ils ne
payent de temps en temps les sommes d'argent qu'ils exigent d'eux.
Il arriva une Barque de Genes, le Capitaine qui s'apelloit Henric
Flamand de nation, & qui s'estoit étably dans cette Ville, vint à
Tripoly pour acheter un Navire nouvellement pris par les Pirates, quoy
qu'il fût armé de vingt-quatre pieces de Canon, & prest à estre mis à la
voile, le Bacha luy donna pour vingt mil livres avec ses équipages,
parce qu'il n'étoit pas propre pour la Course. Henric n'ayant pas assez
de Matelots pour son Navire, fut contraint de faire plus long séjour à
Tripoly. Pendant ce temps quelques Captifs Venitiens qui avoient déja
tenté deux fois de s'enfuir, s'insinuerent si bien dans ses bonnes
graces, qu'il ne put se passer d'eux dans ses divertissemens. Comme les
Esclaves meditent sans cesse les moyens de rompre leurs fers, il n'y a
point d'artifices dont il ne se servent pour obtenir leur liberté. Les
Venitiens ayant receu quelque argent du Consul de leur Republique, qui
avoit ordre de les assister dans leur captivité, engagerent le Capitaine
dans plusieurs débauches, afin de venir plus facilement à bout de leur
dessein, & userent d'un plaisant stratageme. Ils remplirent de terre un
vase qui contenoit six seaux d'eau, à l'embouchure duquel ils mirent
cent Piastres, & le donnerent à garder à un Captif qui avoit soin d'un
Jardin à la Campagne. Un jour ayant convié Henric de voir les Maisons de
plaisance des environs de la Ville; Ils le menerent dans le Jardin où
l'on avoit caché le vase, aprés l'avoir regalé, ils l'assûrerent qu'il y
avoit un tresor dont il seroit le maistre, à condition de n'y point
toucher tant qu'il seroit à Tripoly, & de racheter six Italiens; ces
conditions furent acceptées par le Capitaine auquel on monstra le vase,
qui fut porté chez luy le mesme jour. Le Capitaine racheta six Italiens
qui luy coûterent plus de 20000. liv. & ne voulut point toucher au vase
pour satisfaire à sa parole. Les nouveaux affranchis qui logeoient en sa
maison & mangeoient à sa table, le sollicitoient tous les jours de se
mettre à la voile, de crainte qu'il ne rendît visite au vase, pour payer
les rançons qu'il devoit au Bacha. En effet, Henric ne recevant aucunes
nouvelles d'Italie, & se voyant dans l'impuissance de payer ses dettes &
de sortir de Barbarie, eut recours au pretendu tresor & découvrit la
tromperie qu'on luy avoit faite. Il en porta ses plaintes à Soliman Caya
son amy, qui ne pût s'empécher de rire de la fourberie Italienne. Il
parla en sa faveur au Bacha son oncle, lequel aprés avoir raillé le
Capitaine de sa credulité, fit donner la bastonnade aux Captifs & les
renvoya dans les prisons, avec ordre aux Gardes de les employer aux
travaux les plus penibles.
Chapitre IX.
_Travail precipité où plusieurs Captifs perissent; Les Corsaires font
une prise considerable. Different entre le Bacha & le Consul Anglois;
Plaisant entretien du Bacha avec les Consuls & les Marchands de diverses
Nations; mariage de la fille du Bacha, l'Auteur est maltraité, & exposé
à de rudes travaux, la necessité l'oblige à derober les viandes qu'on
portoit sur les tombeaux des morts, de quelle maniere les femmes vont
prier sur les sepulchres._
Les Captifs sembloient avoir joüy de quelque douceur depuis la peste à
cause du grand nombre de personnes qu'elle avoit emporté: Lorsque cette
douceur fut troublée par la cheute de vingt-cinq toises de murailles de
la Ville, proche de la Mer du costé de l'Occident. Jamais les Barbares
ne firent paroistre plus de precipitation que dans ce travail, parce que
c'estoit dans le temps que l'Armée Navale de France, se disposoit pour
aller à Gigery en Afrique, sous la conduite de Monsieur le Duc de
Beaufort; ce qui donnoit l'épouvante à toute la Mediteranée, & à toutes
les Villes Maritimes de la Barbarie. Osman Bacha crût qu'elle venoit
fondre à Tripoly, & qu'il falloit reparer promptement cette bréche que
la fortune avoit déja preparée à la Flote Françoise. Helas! quelle
épreuve ne fit-on pas de la patience des Chrétiens dans un si rude
travail! on leur faisoit payer par avance à coups de baston, la valeur
que les François alloient témoigner dans l'Afrique.
Il n'y eut personne exempt de cette reparation, qu'on ne croyoit pas
pouvoir estre parachevée assez-tost; Les murs n'estoient pas élevez à
dix toises de terre qu'un furieux orage ruina tout ce qu'on avoit fait,
ce qui augmenta la rage des Barbares, qui s'imaginerent que les
Chrestiens empéchoient par leurs sortileges l'accomplissement de
l'ouvrage; on vit derechef les gens de qualité & les Prestres, chargez
de terre & de pierre trainer avec peine leurs chaînes, & peu s'en fallut
que dans les derniers fondemens le desespoir des Turcs ne leur fît
sacrifier avec les animaux quelques Esclaves François pour se vanger
d'eux; superstition qu'ils observent quelquefois dans les édifices des
Palais, des Mosquées & des Forteresses. Le travail n'estoit rien en
comparaison de la faim & de la soif que nous souffrîmes pendant quatre
mois. Je fus employé sur la fin de l'ouvrage à preparer la terre & le
sable; comme je chargeois un aprés midy les animaux, dans une profonde
fosse, une partie de la butte abisma & ensevelit trois Captifs, j'eusse
aussi perdu la vie sans le mulet que je devois charger qui para le coup.
La muraille ayant esté achevée, les Captifs retournerent à leurs travaux
ordinaires, avec esperance d'estre bien-tost visitez par nostre Armée,
qui fut obligée d'abandonner Gigery, comme le lieu le moins propre de
toute la Barbarie pour y faire un établissement, à cause que la chaleur
y est insupportable & la peste presque continuelle.
En ce temps les Corsaires de Tripoly arriverent avec une prise estimée
cent mil écus d'un Navire Venitien, qui alloit à la Foire de Messine
plus marchande que celle de Beaucaire en Languedoc. Depuis que la peste
avoit cessé à Tripoly, les Marchands Chrestiens estoient venus de
l'Europe pour acheter les marchandises prises sur Mer, que le Bacha fit
vendre publiquement afin d'en tenir compte aux Corsaires. En la premiere
vente Osman fit exposer plusieurs tableaux de devotion que les Turcs
méprisent, la Loy leur deffendant d'avoir des portraits; Et voyant que
les Marchands Chrestiens ne s'empressoient pas de les acheter, il
commanda d'allumer un grand feu pour les brûler, accusant les Consuls de
lâcheté de laisser leurs Saints dans l'esclavage; ces paroles obligerent
les Chrestiens à les acheter, & sans doute ils n'apporterent ce
retardement que pour les avoir à meilleur marché, quoy qu'ils en eussent
offert deux mil écus. Le Consul Anglois ne se trouva pas à la premiere
vente, parce qu'il n'avoit nulle devotion aux Mysteres de nostre
Religion, qui estoient representez dans ces peintures; il se disoit de
la famille des Cromvels, & s'estoit retiré à Tripoly pour sauver sa
teste: il eut la temerité de se trouver le lendemain au Chasteau à la
seconde vente en sortant de débauche, Soliman Caya son amy qui gardoit
la porte, reconnoissant à son compliment qu'il avoit beu, luy donna deux
Turcs pour l'accompagner sous les bras suivant la coûtume, jusqu'en la
presence du Bacha, qui dans l'entretien s'apperceut que le Consul avoit
beu d'autres liqueurs que celles commandées par le Prophete; Et voyant
que les Turcs s'en railloient il luy dit, _Seignor Consule per que non
restar à casa tova quando ti estar sacran?_ Monsieur le Consul pourquoy
ne demeurez-vous pas en vostre logis quand vous estes pris de vin? vous
m'auriez infiniment obligé d'y rester, de crainte que les Turcs qui
m'environnent ne soient scandalisez de vostre procedé. Je crois
pieusement qu'il vous est permis de boire, mais non pas de vous enyvrer;
Le Consul qui n'estoit pas d'humeur à souffrir, piqué de ces paroles, &
le vin luy faisant oublier son devoir, répondit hardiment au Bacha,
_Saper Sultan que gente comme mi bever vin, & bestie comme ti bever
aqua_. Sache Sultan que les hommes comme moy boivent le vin, & que les
bestes comme toy boivent l'eau. Le Bacha en colere d'estre maltraité
dans son Palais par un Chrestien, tira sur le champ de sa couteliere un
Damas pour luy percer le ventre; mais le coup fut arresté par les
Officiers Renegats qui participoient aux débauches du Consul, & qui le
firent retirer du Chasteau, de peur que les Turcs ne vengeassent
l'injure faite par un Chrestien à leur Bacha, que les prieres des
Marchands appaiserent un peu. Le reste du jour fut employé à demander
grace pour le Consul, laquelle Soliman Caya ne put obtenir que moyennant
trois mil Piastres, que l'Anglois aprés avoir cuvé son vin paya
volontiers, s'estimant heureux d'en estre quitte à si bon marché.
Le jour suivant comme l'on exposoit en vente les plus riches
marchandises, le Consul eut ordre de se rendre au Palais avec les autres
Marchands, estant arrivé à la premiere porte il y demeura quelque temps
pour remercier le Caya du service qu'il luy avoit rendu; il est vray que
Soliman le visitoit de nuit pour avoir la liberté de boire du vin, qui
ne luy estoit pas permis au Chasteau. Pendant qu'il arrestoit le Consul,
le Bacha s'entretenoit avec les Marchands de diverses Nations, il leur
dit qu'il estoit dans le dernier étonnement d'estre obligé de croire
qu'il n'y avoit qu'un Paradis pour tant de peuples de differentes
Religions, qui tous y tendoient par des routes bien contraires; Et
voulant se divertir il s'adressa premierement à Marsoue le plus puissant
des Juifs, & luy demanda s'il pretendoit avoir part au Paradis. Ce
Prince de la Sinagogue luy répondit que Dieu avoit honoré la Judée d'un
grand nombre de Patriarches & de Prophetes, qui leur en devoient
procurer l'entrée, aprés avoir observé en ce monde la loy que leurs
peres avoient receuë du tout Puissant, & que pour marque certaine le
Messie devoit naistre parmy eux. Le Bacha luy repliqua que le Messie
estoit venu il y avoit plusieurs Siecles, & reconnu par tout l'Univers;
mais qu'eux pour ne l'avoir point voulu reconnoistre lorsqu'il vivoit
parmy eux, & l'avoir fait mourir d'une mort honteuse, ils avoient esté
abandonnez par l'Eternel, & reduits à estre esclaves par toute la terre,
& le mépris des peuples: Jugez si cette replique fut capable d'imposer
silence au Docteur de la Sinagogue. Le Bacha pria en suite un Turc de
luy dire s'il esperoit d'avoir place en Paradis; Sultan, répondit le
Mahometan, ce qui me fait croire que ma Religion est bonne, est qu'une
infinité de Chrestiens abandonnent la leur pour embrasser celle de
Mahomet qui est tout puissant dans le Paradis; vous m'avoüerez que Dieu
protege les Nations qui le servent selon ses Commandemens, & nostre
prosperité fait connoistre que le Prophete est maistre du Ciel, comme
nous le sommes de la Terre. Il est vray, dit le Bacha, que depuis
cinquante ans que je suis à Tripoly le Royaume s'est bien peuplé, & que
des Chrestiens des quatre parties du monde, ont pris le Turban dans
l'esperance de se sauver, ce qui fait voir que Dieu & Mahomet nous
favorisent, & qu'ils nous logeront en Paradis. Il fit la mesme priere à
Dom George Marchand Grec de l'Isle de Chio, qui s'estoit retiré à
Tripoly depuis quelques années, pour s'exempter des avanies que l'Aga de
cette Isle luy faisoit de temps en temps, à cause qu'il trafiquoit dans
tout le Levant. Ce Schismatique voulut persuader au Bacha que l'Eglise
Greque avoit l'honneur d'estre l'aisnée de l'Eglise Romaine, qui luy
avoit obligation des Ouvrages de la pluspart des Saints Peres, & qu'elle
avoit toûjours triomphé de ses ennemis & demeuré dans sa pureté. Le
Bacha qui estoit Grec Renegat, & sçavoit la malheureuse destinée de ceux
de sa Nation, luy dit qu'à la verité il restoit aux Grecs un peu de
Religion; mais qu'ils avoient imité Esaü, qui avoit vendu à son frere sa
primogeniture pour peu de chose; que les Guerres continuelles qu'ils
avoient entrepris & leurs impietez avoient attiré sur eux la colere de
Dieu, qui les avoit dépoüillez pour jamais du grand Empire d'Orient, &
que pour punition de leurs crimes la Justice Divine les avoit reduits à
estre esclaves dans leur propre patrie. Osman voulut donner le
divertissement entier à la compagnie, car il demanda aussi à un Renegat
Italien s'il pretendoit avoir place dans le Paradis, cét apostat ne
manqua pas de dire oüy, l'assûrant que depuis qu'il estoit en Barbarie,
il avoit esté inspiré de Mahomet de se faire Turc, dans la croyance de
se sauver plus facilement dans la loy du Prophete que dans celle des
Chrestiens. Le Bacha luy dit que ce n'estoit qu'un pur libertinage qui
obligeoit les Captifs de se faire Mahometans, afin de rompre leurs fers
& de s'exempter des peines de la captivité, qu'on luy faisoit tous les
jours des plaintes de leurs desordres, & que Mahomet auroit bien de la
peine à leur obtenir l'entrée du Paradis. Cet Impie repliqua que Dieu se
garderoit bien de refuser aucune grace à leur Prophete, de peur qu'il
n'y eût combat entre luy & le Prophete des Chrestiens, ce qui causeroit
du divorce dans le Paradis. Le Seigneur Bajoque Consul de Venise, ayant
esté prié comme les autres de dire son sentiment, il le fit en ces
termes, Sultan vous avez esté Chrestien, vous sçavez la sainteté de
nostre Religion, qui est reconnuë par tout le monde, & que dans les plus
cruelles persecutions elle a toûjours esté victorieuse; Combien
d'Illustres personnages dont nous honnorons la memoire, ont paru dans
tous les Siécles, avant & depuis la naissance de Jesus-Christ? Combien
de Martyrs ont répandu leur sang, pour en soûtenir la verité? Combien
d'Apostres & de Saints sont nos intercesseurs envers Dieu, pour nous
ayder à obtenir l'entrée du Ciel? Jugez je vous prie, si nous ne devons
pas esperer d'y avoir meilleure part que tous les autres, puisqu'il est
vray, & je ne crains point de vous le dire, qu'il n'y a qu'un Paradis,
dont l'heritage appartient à ceux qui suivent l'Eglise Romaine. A ces
paroles le Bacha ne pût s'empécher de répondre au Seigneur Bajoque,
qu'il en disoit trop. Il avoüa que la Religion Chrestienne estoit plus
estimée que les autres, & envisageant les Marchands, il leur dit qu'ils
avoient beaucoup dégeneré de leur premiere fidelité, & qu'on ne trouvoit
plus parmy eux, la sincerité qu'ils avoient autrefois dans leur
commerce.
Les Turcs commençoient à murmurer de ce que le Seigneur Bajoque avoit
avancé, quand Soliman entra dans la Salle avec ses Gardes pour presenter
au Bacha le Consul Anglois: Un chacun demeura dans le silence pour
entendre son compliment. Il demanda pardon à Osman de son imprudence,
avoüant que le vin luy avoit fait perdre le respect; le Bacha luy dit
qu'il devoit rendre grace à l'assemblée de ce qu'il avoit évité sa
Justice, sur quoy l'Anglois ne pût s'empécher de répondre qu'il devoit
premierement remercier sa bourse qui l'avoit desarmé, & que par malheur
il estoit dans un Païs où l'on ne reconnoissoit pas le merite des
beuveurs de vin, ce qui donna occasion de rire à toute la compagnie. Le
Bacha voyant qu'il estoit plus raisonable que le jour précedent luy fit
le détail de l'entretien qu'on avoit eû en son absence, & luy demenda
pareillement son avis, un chacun fut curieux d'entendre raisonner
Monsieur le Consul, qui dit d'une maniere galante au Bacha, Sultan
est-tu à sçavoir que nous sommes ces Puritains d'Angleterre qui se sont
separez des Papistes & de plusieurs autres Religions contraires à la
nostre? sçais-tu que nostre Roy nous gouverne tant pour le temporel que
pour le spirituel sans que nous ayons besoin d'aller à Rome chercher des
Indulgences, & que la parfaite union qui regne dans nostre Royaume nous
rend les Maistres de la Mer, & fait que tout les Politiques admirent
nostre Gouvernement? Je demeure d'accord, repliqua le Bacha au Consul,
que la Politique d'Angleterre est admirable; Mais permets moy de te dire
que la Religion Romaine dont vous vous estes separez est plus ancienne
que celle que vous professez, & qu'elle est en plus grande estime; car
un chacun m'a fait voir la Sainteté & la pureté de la sienne & tous
m'ont assûré qu'ils ont des Protecteurs dans le Paradis pour leur en
faciliter l'entrée, au-lieu que chez vous on ne reconnoist qu'un Luter,
qu'un Calvin & qu'un Beze Apostats de la Religion Catholique; quel
credit ont-ils dans le Paradis, eux qui sont condamnez aux flâmes de
l'Enfer pour une éternité? C'est ainsi que le Bacha finit l'entretien à
la confusion du Consul, qui se retira du Chasteau tout en colere, &
avoüa depuis que l'affront qu'il avoit receu en presence de tant de
monde luy avoit esté plus sensible que l'argent qu'il avoit débourcé
pour obtenir sa grace; de dépit il ne voulut plus se trouver à aucune
assemblée ny à vente de Marchandises, quoy qu'il y eût un guain
considerable à esperer. Il sçavoit sans doute se recompenser d'une autre
façon sans qu'il y parût, car ayant esté averty par le Capitaine de
Vaisseau nouvellement fait Esclave qu'il y avoit une balle de coton
empoisonnée, laquelle r'enfermoit la valeur de quarente mil livres en
soye, perles & diamans, il fit acheter sous main tout ce qui se trouva
de coton dans les Magazins du Bacha. Cette maniere d'empoisonner qui se
pratique dans le commerce pour s'exempter de la Doüane, n'est pas tant à
craindre que celle qui cause la mort, exposant ceux qui s'en servent à
d'horribles suplices au lieu que l'autre enrichit les hommes; De sorte
que par cette adresse le Consul sceut se recompenser de sa perte &
dissiper le chagrin que le Bacha luy avoit causé.
Quoy que la peste eût fait du ravage dans le Serrail du Bacha, il luy
restoit encore une fille âgée de dix-huit ans laquelle fut recherchée en
mariage par le fils d'un Renegat Italien qui estoit la seconde personne
de Thunis. Ce jeune homme qui s'appelloit Ibrahim vint par terre à
Tripoly accompagné de cent Cavalliers pour son escorte, sans compter les
Eunuques & les Esclaves. Osman luy fit faire une superbe entrée, &
commanda de le regaler avec toute la magnificence possible à la mode du
Païs. Ibrahim avoit de l'esprit, & tant de force & d'adresse qu'il gagna
la pluspart des prix que le Bacha proposa pour le divertir. Un jeune
Turc nommé Aly de la suite d'Ibrahim devint amoureux de Themis que
Soliman Caya neveu d'Osman avoit aimée avant son apostasie. Cette Dame
passoit pour une des belles Courtisanes de la Ville, elle receut avec
joye cét étranger qui estoit le mieux fait & le plus galand de la suite
d'Ibrahim. L'Amour qui est aussi ingenieux dans ces Climats barbares que
dans nostre Europe ne manqua pas d'artifice pour faciliter à Themis les
moyens de voir ce nouvel Amant, & de cacher leurs entreveuës à ceux de
la Ville. Elle luy donna plusieurs rendez-vous en des amans, qui sont
proprement des Estuves destinées pour prendre le bain; Aly se trouvoit
sous l'habit de femme moyennant les presens qu'il faisoit aux Officiers
qui sont pour le service de celles qui frequentent ces lieux, où il
arrive bien des avantures amoureuses, quoy que l'entrée en soit
deffenduë aux Turcs qui ont leurs bains separez; Mais comme ces lieux
estoient suspects, qu'Aly n'y avoit pas une entiere liberté, & qu'il
craignoit d'y estre surpris, ce qui pouvoit luy attirer quelque
disgrace, l'Amour inventa d'autres moyens en faveur de nos amans. Un
jour que le Bacha traitoit Ibrahim à la campagne en un Jardin où les
principaux Officiers avoient esté conviez, Aly quitta le divertissement
au milieu du Festin pour se rendre à la Ville, il trouva dans le chemin
un Negre que lui envoyoit Themis pour l'avertir du rendez-vous, où il se
rendit en diligence: Quelques Turcs du Regal s'apercevans qu'Aly avoit
quitté la compagnie le suivirent pour estre de la partie, & ne l'ayant
point trouvé chez Themis, ils se douterent bien du lieu où cette femme
étoit, y étant arrivez ils la trouverent toute mélancolique avec une
servante qui avoit caché Aly dans une grande Cuve de cuivre destinée
pour le bain, & qui voulut persuader aux Turcs que Themis estoit dans un
chagrin mortel de ce que toute la campagne estoit dans la joye pendant
que la Ville estoit deserte; sur quoy ils firent cent galanteries pour
divertir Themis qui faisoit la malade. Par malheur la Monstre d'Aly vint
à sonner comme il estoit dans la Cuve, cela obligea les Turcs de
commander à la suivante d'allumer du feu pour la chauffer, témoignans
avoir dessein de se laver. Aly qui estoit dedans crût que c'estoit tout
de bon, & craignant d'y avoir trop chaud il en sortit, demandant par
grace à ses amis de le laisser en paix joüir des doux entretiens de sa
chere Themis. Les Turcs aprés avoir esté quelque temps avec eux
retournerent au Jardin, où ils apprirent à la compagnie le sujet de
l'absence d'Ibrahim, qui fut agreablement raillé parce qu'il se vantoit
d'estre heureux en ses amours.
Quand toutes les choses furent preparées pour la Ceremonie du Mariage,
le Bacha donna ordre de faire passer en parade par la Ville tout ce
qu'il donnoit à son Gendre, ce n'estoit que rejoüissance depuis le
Chasteau jusqu'au Palais d'Ibrahim, & tout le Cortege estoit accompagné
de Trompettes & d'Instrumens de Musique. La Cavalcade commença par les
Esclaves Noirs & par les Eunuqes qui conduisoient les Chameaux & les
Dromadaires chargez de bagage; en suitte alloient les Chevaux
magnifiquement équipez & conduits par des Esclaves Chrétiens, les Turcs
portoient les habits que le Bacha donnoit à Ibrahim avec les
Coutelieres, dont les guaînes étoient garnies de Diamans, & les Armes
pour son service; les principaux Officiers portoient en des Corbeilles &
des Bassins de vermeil les Vestemens que la Fille devoit porter le jour
de son Mariage, on y voyoit deux Caffetans ou Robes Turques enrichies de
Perles & de Diamans, & deux paires de Babouches ou Souliers estimez dix
mil Piastres, & quantité de Bijoux; le Bacha fit donner un Caffetan avec
les armes & l'Equipage des Chevaux à tous ceux qui accompagnoient
Ibrahim. Le lendemain le Divan, les Capitaines de Navire & les Officiers
du Bacha furent en ceremonie au Palais d'Ibrahim pour le conduire au
Chasteau où se devoit consommer le Mariage. Les Sultanes firent aussi
des réjoüissances dans leur Serail avec plusieurs Dames de la Ville pour
divertir la fille d'Osman, laquelle ne pouvoit se resoudre à quitter
Tripoly. A la fin du souper deux vieilles Matrônes entrerent au son des
Instrumens dans la Salle où les hommes estoient assemblez, & convierent
Ibrahim de les suivre dans la chambre de son Epouse; Mais la feste fut
troublée lorsque l'Epoux s'en excusa, disant que son pere luy avoit
deffendu sous peine d'encourir sa disgrace, parce qu'il desiroit que le
Mariage fût consommé à Thunis. Ce refus surprit la compagnie, & le Bacha
fut si touché de voir sortir son Gendre du Chasteau sans remplir ses
souhaits, qu'il resolut, s'il ne changeoit d'avis, de le renvoyer comme
il estoit venu. Il est bon de sçavoir qu'en ces occasions le Marié est
enlevé aprés le Festin par ces Matrônes qui le conduisent dans la
chambre de sa Femme, aprés quelque temps elles reviennent trouver
l'assemblée avec des cris & des acclamations suivies de leur Musique, &
font des prieres à Mahomet de donner prosperité & lignée aux nouveaux
Mariez. Le jour suivant le Bacha voyant que son Gendre estoit dans la
mesme resolution que le soir precedent, usa d'artifice: Il le convia de
prendre le divertissement dans un Jardin, où il se trouva peu de
personnes de sa suite. Les Turcs inventerent dans ce lieu toutes sortes
de plaisirs pour luy faire oublier les deffenses de son pere, & à peine
Ibrahim fut retiré dans sa chambre qu'on y fit entrer sa femme habillée
en Turc, pendant que les Eunuques du Bacha regaloient les siens, de
crainte qu'elle ne fût reconnuë par ces vilains Gardes du Corps, qui
dans la débauche beuvoient d'autres liqueurs que celles qui sont
permises par l'Alcoran. Ibrahim receut son Epouse avec toute la joye
imaginable, & témoigna le lendemain qu'il avoit de l'obligation à ceux
qui luy avoient fait une si agreable surprise. La femme se retira du
matin de peur d'estre veuë des Eunuques qui n'avoient pas encore cuvé
leur vin, & se rendit au Chasteau pour assûrer le Bacha que sa volonté
avoit esté accomplie. Osman défraya son Gendre & sa suite jusqu'à son
départ & luy donna sa meilleure Cavallerie pour l'accompagner jusqu'aux
confins du Royaume de Tripoly, & pour le deffendre contre les Arabes,
qui dans ces Provinces font une guerre continuelle aux Turcs. Il est
vray que ceux-cy sont sans misericorde envers les Arabes qu'ils
appellent Caïns, parcequ'ils sont vagabons & logent sous des Tantes
comme faisoit Caïn aprés son fratricide.
Toutes ces Réjoüissances ne diminuerent point les travaux des Captifs,
le Turc qui nous commandoit devint plus inhumain qu'auparavant, parce
qu'un ouvrage qu'il avoit entrepris pour la Marine n'avoit pas réussi
par son extrême avarice, qui luy faisoit retrancher une partie des
ouvriers qu'il occupoit à sa maison de campagne. Cela le rendoit si
furieux qu'il déchargeoit quelquefois sa colere sur les premiers Captifs
qui se trouvoient devant luy. Un Vendredy jour de Dimanche pour les
Mahometans il me rencontra par la Ville comme il venoit de la Mosquée
faire son Salem. Et à peine fus-je retourné au travail qu'il me donna
trente bastonnades, me reprochant que je ne devois pas me promener
durant qu'il estoit à loüer Dieu, quoy qu'il n'eût pas grande devotion à
Mahomet estant Renegat Grec. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir
marcher, ce qui n'empécha pas qu'il ne me fît tourner la roüe d'un
Cordier jusques à ce que je fusse entierement guery. Le Bacha entretient
ordinairement à deux lieuës de Tripoly deux cens Captifs qui sont
destinez aux travaux de la campagne, comme pour tailler la pierre dans
la carriere, faire la chaux, labourer la terre, cultiver les Jardins, &
sur tout faire des cordages de jonc pour ancrer les Navires au Port
durant l'Hyver. Le Bacha y envoya cinquante Captifs au lieu de ceux qui
estoient morts de la peste, je fus du nombre des exilez dans ce triste
sejour qu'on appelle la galere de Tripoly; où les Chrestiens sont
exposez à toutes sortes de miseres & esloignez de tout secours humain,
ne pouvans aller à la Ville sans donner quinze sols aux Gardes de cette
prison. Les Esclaves qui sont dans Tripoly souffrent bien moins que ceux
qui sont dans la galere à cause que les Marchands libres assistent les
malades, & les prises que font les Pirates avec les travaux aux heures
dérobées leur donnent de l'employ & du profit. J'avois fait des voeux au
Ciel pour estre délivré de la tyrannie du Barbare qui me commandoit au
travail de la Marine; Mais helas! je tombay entre les mains du plus
cruel ennemy des Chrestiens qu'il y eust dans toute l'Afrique. Comme
j'abandonnois les travaux des cordages remplis de poix & de goudran qui
m'avoient tout défiguré, Mehemet garde de cette prison me dit en
raillant qu'il vouloit me blanchir; il avoit raison, car il m'occupa
pendant l'Esté au travail des fours à chaux. La faim que j'y enduray fut
si grande que pour m'en exempter je fus obligé d'avoir recours au pain &
à la viande que les femmes Turques portent aux morts dans la croyance
qu'ils mangent. Je n'estois pas beaucoup esloigné d'un Cimetiere où l'on
avoit inhumé les plus puissans de la Ville qui estoient morts de la
peste; j'y allois de nuit habillé à la Moresque afin de n'estre pas
reconnu, & la seule visite du Vendredy me fournissoit la provision de
quatre jours. Un soir j'y menay un Captif qui conduisoit les Chameaux
lesquels apportoient le bois pour chaufer les fours, c'estoit par
bonheur pendant la semaine qu'on celebroit la nativité du Prophete, dans
laquelle les Musulmans regalent les morts mieux qu'à l'ordinaire, je
trouvay plusieurs plats plains de viande & de fruits qui servirent a
traiter mon amy. Le lendemain s'en retournant de nuit à la campagne il
entra dans le mesme Cimetiere à dessein d'y faire sa provision pour son
voyage, aprés avoir long-temps cherché dans les lieux où l'on enfermoit
les viandes il fut contraint de se retirer parce que le jour venoit, &
estant fâché de n'avoir pas fait grand butin il eut la temerité de
mettre de l'ordure dans un plat qu'il trouva vuide à la teste du
sepulcre d'un Marabous. Les Turcs s'en estant apperceus porterent leurs
plaintes au Bacha qui s'emporta contre cette irreverence & leur commenda
de faire garde pour en découvrir l'autheur. L'avis que j'eus de ces
ordres me fit quitter le Cimetiere & me contenter des fruits que le Pays
produit en abondance. Encore que les femmes des Turcs soient dans une
retraite perpetuelle, & qu'il ne leur soit pas permis d'entrer dans les
Mosquées pour y faire leur salem qu'elles font en leurs maisons aux
heures accoûtumées, elles ne laissent pas d'avoir la liberté d'aller une
fois la sepmaine visiter les Sepulcres de leurs parens. Estant arrivées
au Cimetiere elles font un cercle au tour des Tombeaux, & aprés avoir
versé des larmes & poussé des cris au Ciel, elles se plaignent de ce
qu'ils les ont abandonnez, & les conjurent de les entretenir de l'autre
Monde & de leur faire part de l'estat où ils se trouvent, enfin aprés
leur avoir rendu compte de ce qui se passe dans la famille elles les
prient de recevoir les mets qu'elles ont apporté, dont elles mangent une
partie & enferment le reste dans un lieu fait exprés à la teste du
Tombeau. Les femmes des Marabous allument une lampe pour les éclairer la
nuit dans la pensée qu'ils en ont besoin pour reciter les Pseaumes de
l'Alcoran. Les femmes des Arabes dansent autour du sepulcre au son d'un
Tambour de Basque, heurlans comme des bestes sauvages, & s'égratignant
le visage jusqu'à ce que la douleur & la foiblesse les fassent tomber à
terre, dans cette posture elles font leurs plaintes aux morts, leur font
part de toutes leurs affaires domestiques, & jamais n'abandonnent le
tombeau qu'elles n'y laissent du pain & des fruits. Il ne faut donc pas
s'estonner si les Vendredis les Sepulcres sont chargez de fleurs & de
viande, où non-seulement les pauvres viennent se nourir, mais encore les
chiens & les oyseaux y sont bien receus, car les Turcs tiennent que
l'aumône qu'on fait aux bestes n'est pas moins agreable à Dieu que celle
qu'on fait aux hommes à cause, disent-ils, que les bestes ne possedent
rien.
Chapitre X.
_L'Autheur est envoyé dans les campagnes esloignées de Tripoly où il
demeure huit mois à labourer la terre, semer les grains, arracher du
jonc & faire la moisson; rencontre qu'il fait d'un Marabous qui avoit
demeuré en Espagne & qui veut luy donner sa fille en mariage; Avantures
qui arrivent en ce Pays abandonnez; retour de l'Autheur à Tripoly._
Tous les ans à la fin de l'Automne le Bacha envoye cent Captifs dans les
campagnes esloignées de Tripoly, du costé d'Alexandrie, proche la petite
Riviere de Mesrata, pour labourer des plaines plus fertiles que celles
des environs de la Ville où il ne se trouve que des sables mouvans.
Aprés que les Captifs ont fait la semence, ils sont occupez pendant
l'Hyver & jusqu'à la moisson à arracher du jonc à force de bras pour en
faire des cordages qui servent au Navires durant qu'ils demeurent au
Port; Le temps de la recolte estant venu ils amassent les grains qu'on
transporte à Tripoly. Je fus à mon ordinaire du nombre des malheureux
destinez à ce fâcheux travail qui dure huit mois. Avant nostre départ on
nous permit d'aller à la Ville dire adieu à nos amis, les Marchands
Chrestiens qui n'ignorent pas les miseres que souffrent les Captifs dans
ce voyage, ne manquent pas de les assister de biscuit & de quelqu'autre
nourriture; un Chirurgien de ma connoissance me donna quelques Onguents
& eut encore la charité de m'instruire de la maniere de m'en servir,
m'asseurant que les Arabes auroient recours à moy dans la necessité &
que je ferois quelque profit avec eux; il fut Prophete, car j'exerçay la
Chirurgie sans payer de Maistrise, & en peu de temps je passay pour
habile homme. Nous partîmes de Tripoly sur la fin du mois de Decembre
avec deux cens Chameaux qui portoient les grains que nous devions semer
& nos provisions qui ne consistoient qu'en biscuit, huile, oignon & sel;
à la sortie de la Ville il se trouva un peuple infiny qui fut curieux de
nous voir mettre en Campagne en forme de caravanne qui va à la Méque.
Aprés huit jours de marche nous arrivâmes au rendez-vous, n'ayans trouvé
en chemin qu'un puits pour abreuver nos animaux & nous pourvoir d'eau
pour le reste du voyage. Nous eûmes une fausse allarme que nous
donnerent des Arabes qui alloient chercher des paturages pour leurs
bestiaux; ils sont obligez de changer de logemens trois ou quatre fois
l'année, & de choisir des Campagnes fertiles où il y ait des Puits qui
sont rares dans ces Deserts. Ils ne logent que sous des Pavillons, &
lorsqu'ils décampent un Chameau porte la femme, les enfans, un Moulin à
bras & tout leur équipage. Le premier jour de nostre arrivée nous fûmes
occupez à dresser nos Pavillons & à faire un rempart de terre avec de
grands fossez, afin de nous mettre à couvert non-seulement des Arabes,
mais encore des Lions qui nous donnerent plusieurs allarmes durant le
sejour que nous y fismes. Le lendemain nous commençâmes à labourer la
terre avec cinquante Chameaux, pendant que les autres Captifs étoient
employez à tailler les buissons faire les fossez & à semer les grains,
ce qui fut expedié en vingt jours. C'est une chose surprenante de voir
qu'une terre deserte, qui n'est cultivée qu'à la negligence, produise si
abondamment. Il ne faut pas neanmoins s'en estonner, Dieu benit le
travail des Captifs qui l'ont arrousée de leurs sueurs, mélées des
larmes que ces Barbares leur font verser, en exigeant d'eux des choses
au dessus de leurs forces. A la fin de la semence, nous fûmes regalez
d'un Chameau, qui par hazard s'estoit rompu la jambe dans le bassin où
l'on abreuvoit les bestes. Ce fut un regal pour nous, car depuis nôtre
départ nous n'avions mangé que des Couleuvres, des Lezards, & des
Crocodiles; la faim nous fit trouver la chair du Chameau excellente,
parce que la nourriture qu'on distribuoit n'estoit pas capable de nous
donner la vigueur necessaire pour resister à la violence du travail;
Tous les matins avant que d'y aller on donnoit à chaque Captif une livre
de biscuit, à midy au retour un potage, fait de gros bled, assaisonné
d'un peu d'huile, avec du piment d'Espagne, ou bien de la basine faite
avec de la farine d'orge; le soir nous n'avions que des racines ou bien
des animaux immondes que nous trouvions. Les Arabes du voisinage campez
comme nous sous des Pavillons, venoient trois fois la semaine faire leur
provision d'eau, & apportoient du laict, des dattes, des quartiers
d'Autruche, & des petits pains d'orge, que nous troquions avec eux pour
des épingles, des ciseaux, des rubans, & d'autres bagatelles que nous
avions apportez & que nous vendions au centuple, à cause que ces choses
sont rares dans le païs. Les Turcs qui nous gardoient n'étoient pas
fâchez de ce petit commerce, ils obligeoient quelquefois les Arabes à
laisser leurs vivres, quand les Captifs ne pouvoient pas les acheter,
pour recompense de la peine qu'ils avoient à remplir les bassins d'eau,
& mesme les faisoient contribüer pour l'entretien des Pavillons. Les
animaux sont deux ou trois jours sans boire, & j'ay veu des Chevaux ne
se nourrir dans leurs courses que de laict; on trouve peu d'eau dans la
Barbarie, c'est pourquoy les Bachas sont obligez d'entretenir à leur
dépens dans leurs Provinces, des puits avec des bassins pour la
commodité des pelerins qui vont à la Meque visiter le tombeau de
Mahomet; Il seroit impossible sans cela de traverser ces deserts,
puisqu'il n'y a ny Villes ny Villages, & que le nombre des pelerins est
si grand, qu'ils sont obligez de porter avec eux, des vivres pour huit à
dix jours.
Un Captif nommé Genty, natif de la Ville de Salins en Franche-Comté, qui
depuis sa liberté s'est rendu Capucin dans sa patrie, ne manquoit pas de
faire la priere le matin & le soir; Cét homme craignant Dieu, & imitant
Tobie dans sa captivité, éxortoit ses freres à mener une vie innocente,
& à se conformer à la volonté de Dieu, qui nous protegeoit visiblement
dans ces lieux abandonnez, comme il avoit fait autrefois le Peuple
d'Israel, en des Provinces voisines de celles où nous gemissions. Quatre
Turcs gardoient le Camp, parce qu'il y avoit souvent des Chrestiens
malades, & six battoient sans cesse la Campagne, pour prendre garde à la
conduite des Captifs. On n'eût pas plûtost semé les grains qu'il fallut
cueillir du Jonc, mais avant que de commencer, les Gardes nous
deffendirent sous de grandes peines, de nous éloigner de nos Pavillons
de plus de trois à quatre milles. Ce n'est pas qu'il ne soit presque
impossible de s'enfüir; car du costé de la Mer d'où nous estions
éloignez de vingt lieuës, si les Arabes trouvent des Captifs fugitifs,
ils les ramenent à Tripoly, afin de recevoir trente Piastres que le
Bacha donne de recompense; & le moindre châtiment que reçoit le
Chrestien, est d'avoir le nez & les oreilles coupez, avec la bastonnade;
Si quelque desesperé tente de s'enfüir par terre, les Arabes le tuent
pour profiter de sa dépoüille; c'est ce qui est arrivé de mon temps à
plusieurs, dont on n'a pû apprendre aucunes nouvelles.
Je me mis en la compagnie de deux François qui avoient des jambes aussi
bonnes que les miennes pour cueillir ensemble le jonc, aprés avoir
parcouru divers endroits pendant quelque temps, nous en trouvâmes en des
lieux marécageux proche la petite Riviere de Mesrata, il y en avoit une
si grande quantité, que nous en cueillîmes durant trois mois. La faim
nous obligeoit de retourner au Camp à midy, chargez de six paquets de
jonc, & autant le soir, qui estoit le travail journalier que nous avions
à faire pour nous sauver de la bastonnade; plusieurs Captifs demeuroient
souvent en chemin accablez de fatigue & de la pesanteur de leur fardeau.
Pour moy aprés avoir guery quelques Arabes de maladies & de petites
blessures, j'eus la liberté d'entrer dans leurs Tentes, où je me
reposois & mangeois avec eux, en consideration des cures que j'avois
faites, & qui me firent passer pour habille Chirurgien. Mais aprés avoir
fait des guerisons corporelles, je tâchay d'en faire de spirituelles; &
comme il n'est pas permis de disputer de la foy avec les Mahometans, je
cherchay les occasions favorables pour baptiser les petits enfans en des
maladies desesperées à l'insceu de leur famille; Cela me réüssit, & j'en
baptisay quatre qui moururent aprés leur baptéme, je croy que c'est par
leur intercession que j'ay obtenu de Dieu, la perseverance & la force de
resister aux maux que je souffris dans ce malheureux voyage, où
succomberent des personnes plus robustes que moy.
Je rencontray dans les Pavillons des Arabes, un Marabous appellé Isouf,
âgé de soixante-dix ans, qui s'y estoit retiré depuis quelques années;
Il parloit Latin, Espagnol, Turc, Arabe, & la langue Franque, qui est
commune dans les Villes Maritimes à cause du commerce. Il me dit qu'il
estoit fils d'un Tagarin, & né dans l'Andalousie, où l'inquisition avoit
fait brûler son pere pour l'avoir reconnu Mahometan, que pour éviter un
pareil suplice il s'estoit retiré en Afrique, que d'abord il s'estoit
estably à Thunis, où les Turcs qui ne le croyoient pas veritable
Musulman à cause qu'il estoit né en Espagne, l'avoient extrémement
persecuté; & qu'estant sorty de Thunis pour aller à la Meque, il s'étoit
au retour habitué dans ces deserts pour y exercer la fonction de
Marabous. Il ajoûta que sa femme estoit morte, qu'elle luy avoit laissé
deux filles, que la premiere estoit veuve d'un Renegat Italien qui avoit
esté tué sur Mer en piratant, & que la derniere n'estoit âgée que de
vingt ans. Isouf aprés quelques visites, eut tant de confiance en moy
qu'il me les fit voir contre la coûtume du païs; Alima la plus jeune qui
passoit pour la plus belle des Pavillons, avoit les mains & une partie
du visage remplies de vermillon & de cicatrices à leur mode, ce qui la
rendoit fort laide; elle ne fit point scrupule de lever son voile, quoy
qu'il leur soit deffendu de se montrer aux Chrétiens, & comme elle
parloit un peu la langue Franque, elle se fit un plaisir d'entretenir
mon compagnon qui se railloit d'elle, pendant que son pere me faisoit
part de ses avantures; Genty s'ennuyant en la compagnie d'Alima, me fit
signe de m'aprocher pour finir leur entretien. Le Marabous ayant sceu
que j'avois fait quelques operations dans le voisinage, me pria d'aller
avec luy chez un de ses amis, qu'une Autruche avoit blessé à la cuisse
lorsqu'il la poursuivoit à la chasse; ces animaux se sentant pressez
sont si adroits, qu'ils lancent des pierres avec leurs ergots, d'une
maniere qu'il n'y a point de fléche ny de balle de Mousquet qui
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