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L'âne mort

by Jules Gabriel Janin · French · Gutenberg #26418 · 342,115 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'âne mort
    
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Title: L'âne mort

Author: Jules Gabriel Janin

Illustrator: Tony Johannot


        
Release date: August 24, 2008 [eBook #26418]
                Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/26418

Credits: Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
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        Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
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[Illustration]

L'ANE MORT

PAR JULES JANIN.

ÉDITION ILLUSTRÉE

PAR TONY JOHANNOT.

Paris,

ERNEST BOURDIN, ÉDITEUR

51, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1842.


[Illustration: Portrait de l'Auteur en regard du frontispice.]

[Illustration: Frontispice]




PRÉFACE.


La présente histoire n'est pas écrite par un de ces auteurs qui
refusent à la Critique le droit d'interroger un écrivain sur son
oeuvre, et de lui demander, avant que de lire son livre:--À quoi
bon tel sujet? pourquoi ce héros? d'où vient-il? et enfin, où donc me
conduisez-vous?

Au contraire, l'auteur reconnaît à la Critique son droit
imprescriptible de complète interrogation, et il le reconnaît dans son
entier; seulement il se permet de trouver que, dans bien des cas, la
question: où allez-vous? qui êtes-vous? que demandez-vous? est des
plus embarrassantes.--À de pareilles questions, l'auteur ne saurait
que répondre, en vérité.

Cependant il n'ignore pas que même, critique à part, il y a dans le
monde une race oisive et redoutable d'innocents gentilshommes qui
ne savent pas d'autre occupation que celle de vous interroger à tout
propos; ces gens-là vous les trouverez en tous lieux, sous la forme
inquiétante d'un point d'interrogation?--hommes d'autant plus gênants,
qu'ils peuvent vous être fort utiles, car, pour si peu que vous
soyez dociles à leurs questions, pour un rien, ils vous suivent
très-volontiers partout où vous voulez les conduire. Ces braves gens
suivront, tête baissée, votre imagination vagabonde, comme autant de
moutons de Panurge; ils lui tiendront l'étrier au besoin; seulement
il est bien entendu que si vous tenez à en être applaudi longtemps
et suivi longtemps, il est absolument indispensable que vous leur
expliquiez au préalable le _qui?_ le _quoi?_ le _où?_ le _pourquoi?_
le _comment?_ et le _quand?_ de votre livre; et, je le répète, par la
littérature qui court, rien n'est plus difficile que ces explications
au préalable.

Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'à son premier voyage
dans le domaine des inventions, il serait facile à un écrivain peu
timoré d'aborder ces gentilshommes le chapeau à la main; puis, avec
l'humilité d'une préface du dix-septième siècle ou d'un couplet final
de vaudeville moderne, on pourrait leur promettre effrontément de les
conduire à Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint-Pierre de Rome,
par les plus beaux sentiers, les mieux connus et les plus frayés, et
alors, les honnêtes gens qu'ils sont, ils vous suivraient, et sans nul
doute, tout d'abord, les yeux fermés.

Mais ce n'est pas tout que d'entreprendre un voyage, il faut
l'achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge
pour la vallée de Montmorency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me
dépose au milieu de la route poudreuse de Pontoise, j'imagine que je
serai fort mécontent. De même si, après vos belles promesses, au lieu
de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au milieu
de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, vous lui
faites passer la nuit dans quelque misérable auberge mal servie par
une vachère en haillons, à la lueur d'une lampe enfumée, vous verrez
si vous le trouverez disposé à vous suivre une seconde fois.

D'où je conclus, à coup sûr, qu'à cette première question que la
Critique adresse nécessairement à un livre nouveau: _où allez-vous?_
c'est non-seulement pour l'auteur un devoir de répondre, mais encore
une bonne précaution à prendre, un passe-port qui peut lui être d'une
grande utilité plus tard, dans cette route si incertaine, si mal
entretenue, si obscure, de la faveur populaire.

Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c'est à peine si je sais moi-même
ce que c'est que mon livre;

Si, par exemple, je n'ai fait là qu'un roman frivole,

Ou une longue dissertation littéraire;

Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort;

Ou même une histoire personnelle;

Ou, si vous aimez mieux, quelque long rêve commencé dans une nuit
d'été lourde et chaude, achevé au milieu de l'orage.

Quoi qu'il en soit, mon livre est fait; le voici: maintenant, à la
grâce de Dieu et du lecteur!

À peine sorti de ma retraite, mon oeuvre à la main, j'ai rencontré
tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse dont on parle en
sens si divers; je l'ai reconnue à son air ennuyé; dès le premier
abord, elle a été impitoyable à mon égard; c'était pourtant la
première fois qu'elle me voyait.

Elle a commencé par me demander si j'étais un poëte; et lorsque dans
toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu que non-seulement je ne
l'étais pas, mais que je ne l'avais jamais été, elle est devenue plus
affable; seulement elle m'a conseillé de prendre un air plus grave et
moins content de moi-même, et surtout de me couvrir d'un manteau plus
prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir.

Après quoi elle a voulu savoir le nom de mon oeuvre; quand elle a su
que je l'avais intitulée: _l'Ane mort et la Femme guillotinée_[1],
son front est redevenu sévère; elle a trouvé que ce n'était là qu'une
bizarrerie usée, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de
titre plus exact.

[Note 1: Cette fois, arrivé à la septième édition, l'auteur a fait
disparaître ce second titre du frontispice de son livre, et il pense
qu'il a bien fait.]

Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon âme et
conscience que, malgré ce titre bizarre, il ne s'agissait rien moins
que d'une parodie; que le métier de loustic littéraire ne convenait
nullement à mon caractère et à ma position; que j'avais fait un livre
sans vouloir nuire à personne; que si mon livre était par malheur une
parodie, c'était une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme
en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas
plus que moi-même je ne m'en suis douté.

Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux quand, forcé
de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de
sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pendant que
dans le fait je n'étais qu'un gai et jovial garçon de la plus belle
santé et de la meilleure humeur; que je m'étais plongé dans le sang
sans avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les
sociétés savantes de l'Europe, ne suis encore que membre très-innocent
de la société d'Agronomie pratique qui m'a fait l'honneur, il y a
deux mois, de m'admettre dans son sein, le jour même où M. Etienne fut
reçu.

Cet air fâché de la Critique me fit grand mal; je vis renaître le
sourire sur ses lèvres quand, pour m'excuser de l'affreux cauchemar
que je m'étais donné à moi-même, je lui racontai que pour n'être pas
la dupe de ces émotions fatigantes d'une douleur factice, dont on
abuse à la journée, j'avais voulu m'en rassasier une fois pour toutes,
et démontrer invinciblement aux âmes compatissantes, que rien n'est
d'une fabrication facile comme la grosse terreur. Dans ce genre, Anne
Radcliffe, si méprisée aujourd'hui, est un véritable chef de secte.
Bien longtemps avant le cabinet d'anatomie de Dupont, elle avait
deviné les pustules sanguinolentes et les écorchés en cire; nous
n'avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux
appris l'anatomie. J'ai voulu profiter comme les autres des progrès de
la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée
avec un scalpel, voilà tout.

Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai par
quels efforts incroyables j'étais arrivé à l'horrible, quelle peine je
m'étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa
pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le coeur et l'âme
de mon héroïne n'étaient peut-être qu'une triste réalité, et que mon
livre était non-seulement une étude poétique que j'avais voulu faire,
mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse: elle n'eut presque
plus la force de me gronder.

Toutefois elle s'emporta violemment lorsqu'au milieu de tous ces
récits et au plus fort de tout ce fracas de style qui lui plut d'abord
et qui finit par la fatiguer, la Critique ne trouva pas une idée
morale, pas un mot qui allât au-delà du fait matériel; rien, au milieu
de tant de descriptions complètes, que des formes et des couleurs;
tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien
de l'âme; elle fut prête un instant à s'éloigner de mon livre avec
dédain.

Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible et le défaut
dont je rougissais le plus, intérieurement, je tombai aux pieds de mon
juge, et, tout tremblant, je lui expliquai comment ce vice dans mon
livre n'était pas le vice de mon coeur; comment il appartenait
entièrement au genre que j'avais voulu exploiter; comment mon but
aurait été tout à fait dépassé si j'avais parlé d'autre chose que
des choses qui tiennent aux sens; et à ce propos j'invoquai la poésie
descriptive, telle qu'on l'a faite depuis M. Delille jusqu'à nos
jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait
accuser de cette sécheresse le genre d'émotions auxquelles je m'étais
livré dans un moment de désespoir, pour n'y plus revenir, n'en doutez
pas.

Ici la conversation devint amicale et plus intime entre moi et mon
juge. Je n'étais ni un chef de secte ni un séïde littéraire; j'étais
un de ces simples écrivains qui vont où ils peuvent, qui ne font pas
école, qui n'engendrent pas de schismes, dont on s'occupe quand on a
le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser
à une renommée à laquelle d'ailleurs ils ont la bonne foi de ne
prétendre pas.

Nous eûmes donc, la Critique et moi, une grande dispute sur ce qu'on
appelle _la vérité dans l'art_. Je lui expliquai que, dans le système
moderne, le vieil Homère n'aurait pas pu arriver à cette espèce de
vérité, par la seule raison qu'Homère était aveugle. Qu'en effet (je
parle toujours dans le système moderne), il fallait voir avec les yeux
du corps bien plus qu'avec les yeux de l'esprit, pour être dans le
vrai; que lorsqu'on avait vu il fallait dire ce qu'on avait vu, tout
ce que l'on avait vu, rien que ce qu'on avait vu; que l'art était
là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée
d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans
les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a
menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible, et
qu'enfin il n'y avait de vrai que _la Pucelle_ de Voltaire et le
_Charnier des Innocents_.--La Critique m'écoutait comme si elle eût
entendu parler un fou.

Et pour preuve, je lui racontai l'histoire d'une tête coupée dans le
Sérail, et le Grand-Seigneur montrant à un peintre français comment
les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater.
Avant ce terrible mahométan tous les peintres qui avaient représenté
la décollation de saint Jean-Baptiste, Poussin lui-même, en avaient
donc menti par la gorge de leur martyr!

D'où il suit, encore une fois, qu'avant de parler d'une chose, il faut
la voir de ses yeux, la toucher de ses mains. Vous parlez d'un mort,
allez à l'amphithéâtre; d'un cadavre, déterrez le cadavre; des vers
qui le rongent, ouvrez le cadavre. Si, par hasard, vous trouvez
que c'est là rétrécir singulièrement le monde poétique, que de le
renfermer dans les étroites limites de vos cinq sens, de le rapetisser
assez pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel
puisse l'embrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient
dans le vrai, il existe un remède, la description. Maintenant qu'il
vous est défendu d'avoir la vue très-longue et en même temps de vous
servir du télescope, la loupe vous reste; ainsi armé, vous serez
l'homme des infiniment petits; vous serez le poëte, ou, ce qui revient
au même, l'anatomiste des détails; votre domaine, pour être ainsi
rétréci, n'en sera pas moins un vaste domaine. Allons donc! Vous
passiez autrefois de la masse aux détails, de la façade aux corniches,
du tout à la partie; aujourd'hui la marche est changée. Une ruine
imposante s'élève là-haut au sommet de cette montagne; si vous voulez
la bien voir, commencez par étudier ce petit fragment de pierre; cette
pierre s'est détachée de cette petite fenêtre à ogives qui éclairait
la vieille chapelle du château; la chapelle touche aux tourelles, les
tourelles touchent à la place d'armes... si bien que voilà tout un
monde retrouvé à propos de ce fragment; vous n'avez plus qu'à grimper
ainsi quelque temps, du grain de sable au rocher, pour atteindre cet
homme à _festons_ et à _astragales_, dont se moquait Despréaux.

Vous voyez que ceci n'est pas une nouveauté déjà si nouvelle, et
que dans la poésie moderne tout se compense: le tout par l'unité, le
monument entier par un fragment brisé, les faits par la parole, la
pensée par la description, le drame par le récit, la poésie par la
prose, l'imagination par le coup d'oeil, le monde moral par le monde
physique, l'infini par le fini, l'_Art poétique_ par la préface du
premier venu.

J'ai donc usé de mon droit de nouveau venu et de la nouvelle charte
poétique, en mettant le rien à la place du quelque chose; et si par
hasard, même de ce néant où je me suis placé, je rencontrais quelque
possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vînt
me dire: _Ote-toi de mon chaos!_ comme Diogène disait à Alexandre:
_Ote-toi de mon soleil!_ je représenterais humblement à ce maître
du vide, qu'il a tort de se mettre ainsi en colère; que le chaos
appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos;
que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans
forme et sans couleur, il n'est pas le premier, à coup sûr; que je
pourrais lui en nommer bien d'autres qui y sont restés embourbés avant
lui, et qu'enfin les ténèbres sont assez vastes pour que lui et moi
nous nous bâtissions dans ces Landes ténébreuses chacun un beau palais
de nuages, où nous logerons à notre gré des bourreaux, des forçats,
des sorcières, des cadavres, et autres agréables habitants bien dignes
de cet Éden. Pour moi, dans la construction de mon château gothique,
je n'irais pas nonchalamment.

D'abord je choisirais, sur le haut de quelque montagne ou sur le bord
de quelque rivière, un vaste emplacement; et quand mon emplacement
serait trouvé, je creuserais un large fossé, que le temps remplirait
d'une boue noire et verte; sous ce fossé je placerais une prison
féodale aux murs suintants, et pour tout meuble, quelque gril de
quatre pieds pour y brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de
ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes;
et sur les murs, en guise de tableaux, des armets, des cuirasses, des
cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flamboyantes,
des arcs détendus aux cordes sonores, du fer partout, des fenêtres
ouvertes à tous les vents.

Après la salle des feudataires viendrait une salle de cérémonie tout
enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée, par la bise du soir et
animée par de gigantesques figures de l'Histoire sainte, lente et
formidable création de l'aiguille de nos grand'mères. Je vois déjà les
vastes fauteuils, l'âtre immense, les torches attachées à des bras de
fer aux murs de cette demeure féodale; puis, à côté de cette salle si
favorable aux fantômes, une autre salle pavée de grosses dalles, pour
servir aux banquets; la table est chargée de viandes et de vins; les
paladins s'y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant
les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se bat,
on blasphème. Cependant les tours s'élèvent, lourdes, meurtrières,
percées de trous, jusqu'à ce qu'enfin le château étant achevé,
l'architecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse
inutile, et qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il en voulait au
moyen-âge, de se construire à meilleur marché un moyen-âge de carton
ou de terre cuite.

Il faut, en général, se méfier des mauvais tours de l'imagination;
car si elle n'est un peu guidée par le bon sens, l'imagination est
un pauvre architecte. Laissez-la faire, cette folle du logis, elle va
changer tous les temps, dénaturer tous les lieux, effacer, niveler à
tout hasard. Elle placera des créneaux au troisième étage d'une maison
bourgeoise; elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un
fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui
n'a pas à s'occuper d'amour, l'imagination prend la forme de ruines
amoncelées à la chapelle moderne, les blancs fantômes à la chambre
dorée où tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce
de _donquichottisme_ littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce
que nous savions en fait d'anachronismes.

À tout prendre, ce paladin de la Manche qui s'en va dans la campagne,
cherchant des torts à redresser, des géants à pourfendre, et tout prêt
à se faire tuer pour la veuve, pour l'orphelin, pour la dame de ses
pensées, est une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué,
lorsqu'on vient à réfléchir quel noble coeur recouvrait cette armure
de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon
maître servait cet écuyer grotesque; on est irrité contre soi-même du
plaisir qu'on a pris à cette admirable histoire, parce qu'il y a là,
en effet, beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un
seul discours du héros compense à merveille les moulins à vent et
l'armet de Membrin.

Mais, au lieu de ce chevalier nomade, la fleur de la chevalerie,
donnez-moi quelque don Quichotte domestique, un don Quichotte en
bonnet de coton, chevalier errant comme don Quichotte, moins le
courage, le dévouement, l'esprit, la grâce, l'honneur, la gaieté,
l'abnégation de soi-même, la piété, le pur amour de don Quichotte;
faites que ce don Quichotte bourgeois, laissant de côté les actions
de bravoure, ne songe qu'à imiter ce côté ridicule et bouffon que tout
valet de chambre sait trouver à coup sûr aux personnes et aux choses
héroïques; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le
remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu à
des cordes à puits; qu'il se plaise à la lueur verdâtre des vitraux
peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs une boue peu
chevaleresque; qu'il coupe le cou à sa basse-cour comme trop champêtre
pour sa féodalité; qu'il se fasse traîner en police correctionnelle
pour avoir voulu user de son droit de _nopçage_ ou de tout autre droit
seigneurial aussi bien prouvé; alors vous aurez en effet le véritable
don Quichotte, le don Quichotte matériel, l'homme justement ridicule
des temps chevaleresques; vous aurez un fou rire de bon aloi, qui ne
vous laissera pas de remords; vous vous moquerez à coeur ouvert d'un
fou qui n'aura rien de respectable. Mais, croyez-moi, il faut avoir un
bien mauvais coeur pour ne pas verser de véritables larmes quand le
bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la _Triste Figure_,
est ramené meurtri de coups dans sa demeure. Je le vois encore doux et
fier, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier,
prenant la main du bon curé, rentrant chez soi par la petite porte
de son jardin, traversant ses carrés de choux ombragés par les
tournesols, dont les jolies têtes semblent garder leur maître avec
amour et pitié; du jardin, le voilà dans sa basse-cour.

À l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement de joie
auquel répondent en choeur les trois ânons que le chevalier donna
à son page; puis arrivent à sa rencontre, son vieux chien, son vieux
coq, sa vieille soeur, sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute
sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup
à l'abri de toutes les atteintes de la Critique. C'est là, le
savez-vous? une comédie manquée; c'est comme si l'Avare donnait sa
cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de
son ami; sous ce rapport, le _Don Quichotte_ de Cervantes est un
excellent, un admirable livre, un livre de la famille des comédies de
Molière; mais c'est une mauvaise action.

Il serait donc à désirer, avant que de nous faire rétrograder ainsi
dans le temps, de se demander: à quoi bon? et de ne pas s'exposer,
comme fit Robinson Crusoé, à laisser sur le chantier une frégate
inutile. Quant à la vérité littéraire comme on l'entend de nos jours,
c'est un véritable guet-apens tendu à la poésie. De bonne foi, où donc
cette rage d'être _vrais_ nous conduira-t-elle? À mon sens, il devrait
être permis d'être moins cruellement exact, de n'être pas forcé,
à tout propos, de dire au lecteur: _ceci est rouge_, ou _ceci est
blanc_, ou même encore de décomposer la couleur pour lui dire: _ceci
est violet_; les chefs de l'école devraient en même temps ne pas
exiger que, lorsqu'il est en présence d'un monument, le romancier
compte, par exemple, le nombre des portes et fenêtres de l'édifice
aussi exactement que le receveur de l'impôt direct.

Quant aux héros modernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme
nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme
physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux,
vampires, et que je ne sache plus que les Albinos, les castrats et les
hydrophobes qui n'aient pas été exploités en grand, je voudrais aussi
que chacun pût emprunter à son voisin le héros exceptionnel de son
histoire, sans que le voisin eût le droit de s'écrier:--_Je suis
volé!_

L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égoïsmes; c'est surtout
dans la poésie moderne qu'on serait mal venu de dire à un confrère:
_Laisse-moi mes morts!_

Voilà ce que je dis à la Critique pour ma défense et pour me faire
pardonner tout ce qu'elle aurait pu appeler dans mon livre: imitation,
incertitude, plagiat. Elle m'écouta tant bien que mal, et quand j'eus
tout dit, elle ajouta que j'étais terriblement obscur.

--C'est le beau d'une préface, lui répondis-je effrontément.

Elle me dit encore que c'était une insolence à faire à mes lecteurs.

Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur des éloges.

Alors elle s'approcha de moi; elle me serra dans ses deux bras longs
et secs comme les bras des fantômes de Louis Boulanger; puis elle me
donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un
âge, d'un embonpoint et d'une fraîcheur très-équivoques.

Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à
ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante: la cruelle m'avait
donné le baiser de Judas.

Mais, Dieu merci! je fus bien vite consolé en songeant que dans ma
manière d'être isolé, et d'écrire au hasard, et peut-être aussi avec
les haines dont on commence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait
guère m'embrasser autrement.

[Illustration]

[Illustration]




I.

LA BARRIÈRE DU COMBAT.

[Illustration]


Vous parlez de l'âne de Sterne;--un temps fut où cette mort et
cette touchante oraison funèbre faisaient répandre de douces larmes.
J'écris, moi aussi, l'histoire d'un âne, mais soyez tranquilles, je
ne m'en tiendrai pas à la simplicité du _Voyage sentimental_, et cela
pour de bonnes raisons. D'abord, cette nature, qui est la nature
de tout le monde, nous paraît fade aujourd'hui; elle est d'un trop
difficile accès pour qu'un écrivain qui sait son métier s'amuse à
cette poursuite, avec la certitude de n'arriver, en dernier résultat,
qu'au ridicule et à l'ennui. Parlez-moi au contraire d'une nature bien
terrible, bien rembrunie, bien sanglante: voilà ce qui est facile à
reproduire, voilà ce qui excite les transports! Courage donc! le
vin de Bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre
d'eau-de-vie. Nous avons même dépassé l'eau-de-vie; nous en sommes à
l'esprit-de-vin; il ne nous manque plus que d'avaler l'éther tout pur;
seulement, à force d'excès, prenons garde de donner dans l'opium.

D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Rodogune et le poison
aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparés à des flots de
sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant
qu'autour du cirque romain, les chrétiens, brûlés vifs dans leur
enveloppe de poix et de soufre, servent de flambeaux à ces combats
nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de
son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne rencontre que le
regard avide de la jeune vierge romaine dont la main blanche et frêle
le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête arrange sa
mort; il s'étudie à rendre harmonieux son dernier soupir, à mériter
encore une fois les applaudissements de cette foule satisfaite!

Hélas! nous n'avons pas encore le cirque où les hommes se dévorent
entre eux, comme dans le cirque des Romains, mais nous avons déjà la
Barrière du Combat:

[Illustration]

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une
vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, les yeux rouges, la
bouche écumante, de cette écume blanchâtre qui descend lentement à
travers les lèvres livides. Surtout, parmi les hôtes dramatiques de
cette basse-cour, il y en avait un qui faisait silence dans son coin.
C'était une horrible bête fauve,--un géant hérissé! mais l'âge et la
bataille lui avaient dégarni les mâchoires; vous eussiez dit le frère
aîné de quelque sultan retranché du nombre des hommes, ou bien un
ancien roi des Francs à la tête rasée. Ce dogue émérite était affreux
à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose
du cardinal de la Balue dans la sienne; fier et bas, impuissant
et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous
mordre: le digne comédien d'un pareil théâtre. Dans un coin de ces
coulisses infectes, de vieux morceaux de cheval, des crânes à demi
rongés, des cuisses saignantes, des entrailles déchirées, des morceaux
de foie réservés aux chiennes en gésine. Ces affreux débris arrivaient
en droite ligne de Montfaucon: c'est à Montfaucon que se rendent,
pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à
la queue l'un de l'autre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de
travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de
la vieille châtelaine, qui, l'oeil fixé sur les victimes, les voit
défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait
un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis d'une mare
violette dans laquelle nage un sang coagulé; alors le massacre
commence: un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe l'un
après l'autre: ils tombent en silence, ils meurent; et, quand tout est
fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les
vers pour les faisans du roi, et la chair pour les comédiens dévorants
de la Barrière du Combat.

[Illustration]

[Illustration]

J'étais donc à la Barrière du Combat, à l'entrée du théâtre, un jour
de relâche, pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré
le directeur du chenil; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux
et rares, de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de
commandement et en même temps plusieurs rides obséquieuses, un genou
très-souple, une épine dorsale raisonnablement voûtée, un juste et
agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges.
Cependant cet homme fut très-poli à mon égard.--Je ne puis vous
montrer aujourd'hui toute la compagnie, me dit-il; mon ours blanc est
malade, l'autre se repose; mon boule-dogue nous dévorerait tous les
deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau sauvage; mais,
cependant, je puis vous faire dévorer un âne si le coeur vous en
dit--Va donc pour l'âne à dévorer, dis-je à l'_imprésario_, et du même
pas j'entrai dans l'enceinte silencieuse, moi tout seul, tout comme si
on eût joué _Athalie_ ou _Rodogune_.

[Illustration]

Je pris donc place dans cette enceinte muette, sans que même un
honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne
exclamation admirative. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme
difficile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lentement, et je vis
entrer.....

Un pauvre âne!

Il avait été fier et robuste; il était triste, infirme, et ne se
tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été
cassé par un tilbury de louage; c'était tout au plus si l'animal avait
pu se traîner jusqu'à cette arène.

Je vous assure que c'était un lamentable spectacle. Le malheureux
âne commença d'abord par chercher l'équilibre; il fit un pas, puis
un autre pas, puis il avança autant que possible sa jambe droite de
devant, puis il baissa la tête, prêt à tout. Au même instant quatre
dogues affreux s'élancent; ils s'approchent, ils reculent et enfin ils
hésitent; ils s'enhardissent, ils se jettent sur le pauvre animal.
La résistance était impossible, l'âne ne pouvait que mourir. Ils
déchirent son corps en lambeaux; ils le percent de leurs dents aiguës;
l'honorable athlète reste calme et tranquille: pas une ruade, car il
serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout.
Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons
s'entre-choquent avec un bruit sourd; et j'étais seul! Enfin l'âne
tombe sous leurs dents; alors, misérable! je jetai un cri perçant:
dans ce héros vaincu je venais de reconnaître un ami!

[Illustration]

En effet, et à n'en pas douter... c'était lui!

C'était Charlot! voilà sa tête allongée, son calme regard, sa robe
grisonnante!... C'est bien lui! Le pauvre diable! il avait joué un
rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa
personne ne fût pas présent à mon souvenir. Digne Charlot, c'est donc
moi qui devais être la cause, le prétexte et le témoin impassible de
ta mort! Le voilà gisant sur la terre sanglante, mon pauvre ami, que
naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa
jeune maîtresse, où est-elle à présent? où est-elle? Ainsi agité,
je me précipitai dans l'arène pour fuir plus vite. En passant devant
Charlot, je vis qu'il se débattait sous le poids de l'horrible agonie;
même dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche, je reçus
de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait
à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que
vous avez offensé et qui vous pardonne.

Je sortis, en étouffant, de ce lieu fatal.

--Charlot, Charlot! m'écriai-je, est-ce donc toi, Charlot? Toi, mort!
mort pour mon passe-temps d'un quart d'heure! toi, jadis si fringant
et si leste! Et sans le vouloir je me rappelai tant de bonheur
décevant, tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune,
qui un jour m'étaient arrivés au petit trot sur le dos de ce pauvre
âne! C'est là une attendrissante et mélancolique histoire! Deux héros
bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables
dans mon souvenir et dans mes larmes. L'un s'appelait Charlot, comme
vous savez; l'autre se nommait Henriette. Je vais dire leur histoire;
je la dirai pour moi d'abord, pour vous ensuite, si vous voulez.

Pauvre Charlot! malheureuse Henriette! moi cependant qui les ai perdus
l'un et l'autre, je suis encore le plus à plaindre des trois!

[Illustration]

[Illustration]




II.

LE BON LAPIN


Vienne le 2 mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route
de Vanves, montagne pelée, à la portée de Paris; campagnes équivoques,
à l'usage des blanchisseuses, des meuniers, des romanciers en plein
vent et de tous les poëtes ordinaires du Pont-Neuf. J'étais, ce
jour-là, tout entier au bonheur de vivre, de respirer, d'être jeune,
de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi, admirant comme
un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait lentement, restant des
quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec
une gravité magistrale. Tout à coup, justement à l'encoignure de cette
route si mal tenue, si étroite, si rocailleuse, et pourtant si aimée,
qui conduit à la taverne du _Bon Lapin_, j'aperçus une jeune fille sur
un âne qui l'emportait et qui s'emportait. O le ravissant spectacle!
j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez
grande, à la gorge naissante, mais qui déjà battait aux champs;
dans sa terreur, elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux
étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix: _Arrête!
arrête!_ Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais
courir. La jeune fille, pour être un peu effrayée, n'était pas en
grand danger. J'étais si heureux de la savoir à ma merci! Pour la
secourir, il n'y avait là que moi, le hasard et mon chien. À la fin je
crie à Roustan: _Arrête, Roustan!_ Aussitôt Roustan s'élance droit à
l'âne; l'âne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons
un cri, je cours à elle, elle est à moi, l'âne s'enfuit à travers
champs.

[Illustration]

À peine je la tenais sur mes bras, la contemplant déjà comme mon
bien, qu'elle se releva brusquement et se mit à courir après son
âne:--Charlot! Charlot! disait-elle. Et cependant mon chien courait
aussi en aboyant: Charlot courait de plus belle; le moyen d'aller, à
pas égal, à la poursuite d'un chien qui court, d'un âne qui trotte, et
surtout d'une fille qui ne pense pas à vous!

J'allai d'abord ramasser le chapeau de la belle enfant; un chapeau
d'une paille commune, un ruban fané, une mauvaise fleur bleue, et
pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature
de jeune fille. La jeune fille était bien loin de moi!

--Charlot! Charlot! criait-elle.

Cependant Roustan, l'intelligent animal, courait toujours après l'âne;
il me le ramenait par le plus court et justement du côté du chapeau.
Il y avait entre l'âne, sa jeune maîtresse et moi, une ligne courbe
très-prononcée; j'arrêtai l'âne au bord du chemin, derrière un large
buisson, et, pendant que la jeune fille criait: Charlot! Charlot!
je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et,
m'enfonçant dans un petit bois, j'allai au pas.

Elle criait toujours _Charlot! Charlot!_ et je faisais sonner bien
fort la sonnette à Charlot, cherchant quelque gros arbre derrière
lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois,
plus rose que jamais, haletante d'inquiétude, et quand enfin elle
nous revit, l'âne et moi, elle se précipita sur lui, l'embrassant,
l'appelant par mille noms divers:--Te voilà, lui disait-elle, Charlot!
et elle prenait de ses deux petites mains cette grosse tête; l'animal
se laissait faire, pendant que moi, toujours à cheval sur notre âne,
j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers que la
jeune fille prodiguait à Charlot. Charlot absorbait toute sa pensée.

[Illustration]

À la fin elle leva la tête:--Ah! voici mon chapeau, s'écria-t-elle
d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs bien
limpides, et, comme je restais en possession de sa monture, elle
s'assit sur le gazon en face de moi et de l'âne, elle remit en ordre
ses beaux cheveux; puis quand elle eut essuyé son front de sa main,
elle replaça son chapeau sur sa tête, et avec un gros soupir de
fatigue, elle se leva sur ses deux petits pieds comme pour me dire:
_Otez-vous de là!_ Elle avait l'air déterminée à ne pas me laisser son
Charlot plus longtemps.

Je mis pied à terre; elle bondit sur son âne.

Un coup de bride, un grand coup de pied, et adieu ma vision! Jamais
je n'avais vu de fille plus séduisante, plus riante, plus fraîchement
épanouie. Du reste, elle n'eut pour moi ni un mot, ni un regard. Moi
je fus tout regard; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit?
Elle était si occupée de Charlot et de son chapeau de paille! Non,
certes, je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent
qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en
sais mille très innocentes! Eh! je vous prie, n'est-ce pas déjà un
ineffable bonheur, l'avoir surprise dans sa terreur si animée, avoir
entendu son petit cri d'oiseau, moitié effrayé, moitié joyeux? Et
comme elle courait, et s'arrêtait; comme elle était bien assise sur
le gazon, et comme elle s'est relevée d'un seul bond! Et comme elle
appelait: Charlot! Charlot! Et d'ailleurs, ne suis-je pas monté sur
son âne? Ne me suis-je pas assis à la même place qu'elle? Elle ne
m'a pas vu, mais qu'importe? j'ai couvert ma tête de son chapeau de
paille, j'ai passé sous mon menton le ruban qui avait touché le sien;
j'ai été penché sur elle quand elle embrassait Charlot, et ce tendre
baiser, c'est presque moi qui l'ai reçu! Ainsi pensant et méditant,
je regagnai le bienveillant cabaret du _Bon Lapin_, tout entier à mon
bonheur de la matinée.

[Illustration: Henriette et l'âne]

J'aime le cabaret du _Bon Lapin_. Vous le trouverez, comme je vous
le disais, au bas de la montagne de Vanves, adossé à un moulin et
hospitalièrement situé entre une cour et un jardin; la cour est
ombragée d'arbres, et protégée, quand il fait chaud, par une
tente épaisse sous laquelle s'abritent les dîneurs; cette cour
est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu
soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer, sur la grande
route, les allants et les venants. De ce côté-là, se dirigent
incessamment le gros vin, le pain bis, l'épaule de mouton et le
rosbif. Le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores;
de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des
vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles
et des gens de robe. Je suis étonné, en vérité, qu'il y ait tant
de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient
terriblement pour suffire à toutes choses. C'est comme un civet de
lièvre à la taverne du _Bon Lapin_.

J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune
fille, mais, en réalité, maître absolu de toutes celles qui étaient
là et qui vraiment, dans le fond de l'âme, auraient voulu être autre
part. Les joyeux plaisirs du cabaret ne sont pas encore à notre
hauteur. Ce qui fait la fortune d'un bouchon en plein vent, ce n'est
pas l'amour: l'amour se cache; l'ivresse se montre au grand jour.
Est-il donc moins honteux de perdre sa raison près d'une femme que
de la laisser au fond d'un verre? Explique qui pourra le problème.
Je n'ai rencontré que deux heureux au _Bon Lapin_. Dans le bosquet
le plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine:
dix-sept ans l'un et l'autre! Ils n'avaient pour tout mets qu'une
pomme et du pain; mais ils mangeaient avec appétit et gaieté, mordant
dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée: on ne fait
pas deux fois un pareil repas dans sa vie.

[Illustration]

La jeune fille et Charlot me revenaient toujours au coeur. Les
grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; la beauté de l'autre,
vive, agaçante, hardie, légère; ces fières oreilles qui menaçaient les
cieux, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant
et si doux, cette course si svelte et si animée! J'étais fou de l'un
et fou de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien! le nom de
Charlot sortait si naturellement de sa bouche! Heureux couple!

Cependant je revenais sur mes pas, par le plus court, ne regardant
plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau
paysage qui m'enchantait le matin; j'étais triste et boudeur comme
un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident imprévu me vint
tirer de ma rêverie. Je passais auprès d'un lourd paysan, un rustre
dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fumier;
le paysan battait le baudet à outrance.--_Ah! Charlot_, cria-t-il une
fois. Charlot!... Je me retourne, je regarde: le malheureux! c'était
bien lui; tout courbé sous cette paille infecte!... et tout à l'heure
encore, il caracolait sous cette idéale figure. Quelle brusque
transition, quelle métamorphose inattendue! Je passai devant Charlot,
jetant au pauvre âne un regard de compassion qu'il me rendit de son
mieux. Je fus malheureux pendant huit jours. Quoi donc! passer ainsi
de cette belle enfant à ce vil fardeau, de ces tendres caresses à ces
coups de bâton, de cette voix câline qui disait si bien _Charlot!_
à cette grosse voix brutale qui jure et qui blasphème en
criant:--Charlot! C'était là trop de joie et trop de misère à la fois,
même pour Charlot.

En vain, depuis ce jour et dès que je fus un peu remis de mon
aventure, je repris mes lentes promenades autour de Vanves et du _Bon
Lapin_; en vain j'allai souvent m'asseoir au pied du buisson en fleurs
qui la vit tomber; je rencontrai, chemin faisant, plus d'un âne et
plus d'une jeune fille; hélas! ce n'était ni Henriette, ni Charlot.

[Illustration]

[Illustration]




III.

LES SYSTÈMES.


De ce jour seulement je devins triste, ou plutôt, j'en ai bien peur,
je me fis triste. Il faut dire que le moment était bien choisi pour
renoncer ainsi, de gaieté de coeur, à toutes les joies de mes vingt
ans. Joies innocentes, joies printanières que je retrouvais chaque
matin à mon réveil, et qui m'accompagnaient de leurs doux éclats de
rire jusqu'à l'heure tournoyante du sommeil. Mais, à mon insu, déjà
une grande révolution s'était opérée dans la vieille gaieté française.
La nouvelle poésie envahissait tous les esprits; je ne sais quel
reflet ténébreux d'une passion à la Werther me saisit, moi aussi, tout
à coup, mais je ne fus plus le même jeune homme. Jadis gai, jovial et
dispos; à présent triste, morose, ennuyé; naguère, l'ami de la joie,
des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique, lorsque,
les deux coudes sur la table, on se presse, sans y songer, à côté
d'une taille féminine artistement rebondie, et que du pied droit on
presse furtivement un petit pied qui s'en aperçoit à peine. Adieu donc
à toutes mes douces joies, à mes joyeux refrains! Le drame remplace
la chanson, et Dieu sait quels drames! J'en ai construit, moi qui vous
parle, de terribles; vous eussiez pris le premier acte pour le sixième
acte de la _septième journée_, ou de la _septième année_, tant il y
avait de sang! En ce genre, j'ai fait des découvertes incroyables,
j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur: je me suis bâti un Olympe
d'une architecture funeste, entassant les vices sur les crimes,
l'infection physique sur la bassesse morale. Pour la mieux voir, j'ai
écorché la nature, afin que, privé de cette peau blanche et veloutée
que recouvre de son doux incarnat le fin duvet de la pêche, le triste
cadavre me révélât tous ses mystères de sang, d'artères, de poumons,
de tendons, de viscères; j'ai fait subir à la poésie une véritable
autopsie: un homme fort et jeune est étendu sur une large pierre
noire, pendant que deux bourreaux habiles enlèvent sa peau chaude et
sanglante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau de cette
peau reste sur la chair vive! Voilà pourtant la nature qu'on
avait faite en mon absence, et voilà la nature que j'adoptai, moi
malheureux, pour n'avoir pas retrouvé assez vite mon double rêve:
Henriette et Charlot!

[Illustration]

Malheureusement on n'arrive pas tout d'un coup à un résultat si
complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention sur
son âme et son coeur, sur l'esprit et sur les sens, pour pervertir
ainsi ses sensations honnêtes, pour faner entièrement cette naïveté
innocente de l'âme, douce pudeur difficile à perdre. Moi surtout qui,
tout jeune, aimais à lire Fontenelle et Segrais, j'ai dû bien souffrir
avant d'arriver à cette perfection poétique. Hélas! je me souviens en
effet que ces bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers,
ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans roses, ces
pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hâle,
ce ciel qui n'avait pas de nuages, me faisaient passer des moments
d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la _Galatée_ de Virgile
et les _Deux Pêcheurs_ de Théocrite, et cette délicieuse comédie des
_Deux Femmes Athéniennes_! Pardon, j'étais faux alors. La vérité! la
vérité! ne sortez pas de la vérité, mes amis, quand vous devriez
en mourir. En effet, qu'est-ce qu'un berger, dans la vie réelle?
un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous
à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes.
Qu'est-ce qu'une bergère _véritable_? un gros morceau de chair mal
taillée, qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras,
qui sent l'ail et le lait rance. Oui, certes, Théocrite et Virgile ont
menti. Que nous parlent-ils de laboureurs! Le laboureur n'est qu'un
marchand comme un autre marchand, qui spécule sur le bétail comme
l'épicier spécule sur le sucre et la cannelle. Du courage donc!
et puisqu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature
dépouillée, que nous avons eu les premiers l'honneur de découvrir.

[Illustration]

D'ailleurs, en fait de bonnes fortunes, le tout est de savoir s'y
prendre; une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu,
un soupir habilement ménagé, vous avancent souvent et beaucoup une
intrigue d'amour. La première fois que j'ai pris la main à la nature
vraie, ce fut à la Morgue, et, comme vous le pensez bien, avant que
d'en venir à cette témérité, j'avais déjà fait une longue cour.

[Illustration]

D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au
_Bon Lapin_, et à cette route monotone de la paix du coeur, de
l'enthousiasme pour les belles actions et pour les beaux ouvrages,
dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur
était vieux comme le premier printemps de ce monde. Quand je me fus
bien corrigé de ma naïveté ridicule, je me mis à envisager la nature
sous un aspect tout contraire; je changeai le côté de ma lunette, et
au même instant, par ce verre grossissant, je découvris des choses
horribles. Ainsi donc chaque matin, quand la tête enfermée dans le
moelleux coton surmonté d'une mèche flottante, et les yeux encore
appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais
à la fenêtre, en ce temps-là, mon regard bienveillant et limpide avait
coutume de n'apercevoir, dans ce premier mouvement d'une ville qui
s'éveille, qu'une paix encore innocente; j'interrogeais le vaste hôtel
dont les larges portes s'ouvraient à peine; je soulevais par la pensée
ses doubles rideaux blancs et rouges; je me figurais, sur l'éclatant
tapis d'Aubusson, la jolie pantoufle jaune, le beau châle jeté sur le
sofa, et dans ce lit somptueux quelque jeune duchesse de la cour de
Charles X, plongée dans un sommeil souriant comme elle, et retenant
par ses blanches ailes le songe si court de sa nuit d'été. Cinq étages
plus haut, dans la mansarde... dans le nuage! c'était une jeune fille,
quelque bel enfant trouvé de l'amour et du hasard, une grisette, pour
tout dire. Elle se levait en chantant comme l'oiseau que frappe le
soleil; et même sans passer un jupon, tant pis pour qui regarde! elle
se met à sa toilette du matin, sur sa fenêtre. Quand ses innocentes
ablutions étaient faites, faites en riant, comme la grisette fait
toutes choses, elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne
aux dents inégales; elle couvrait sa jolie tête du bonnet rond de la
lingère, et après avoir salué sa beauté, une dernière fois, dans un
fragment de miroir, elle se rendait gaiement à l'ouvrage. Dans la
rue, glissait d'un pas réservé et modeste le vieux célibataire, pauvre
homme courbé sous l'âge et sous sa liberté; un pot fêlé à la main,
il était en quête de son déjeuner de chaque jour. Il fallait voir
son petit oeil gris s'animer au seul aspect de la jeune femme de
chambre, coquette charitable qui faisait à ce bon homme l'aumône d'un
regard. Cependant la vieille laitière, en suspens au milieu de ses
pratiques, était flanquée de sa petite charrette et de son gros chien;
puis un mendiant, vert encore, flatteur de toutes les cuisines,
et rassurant par sa bonne mine ceux qu'aurait pu attrister sa voix
plaintive, recueillait une abondante aumône; et dans le lointain, la
pauvre fille du hasard et de la joie, pâle, vagabonde, ruinée, l'habit
en désordre, rentrait furtivement dans sa demeure honteuse, pour y
déplorer le jeu fatal de la nuit, un jeu dont elle a été la dupe,
car elle a joué autre chose que ses baisers. Chaque matin j'avais une
heure de ce plat bonheur; après quoi j'arrosais mes oeillets, je
taillais mes roses, j'arrangeais mes jardins, je parais mes domaines,
je taillais les hautes futaies de ma fenêtre, tout en lisant quelque
vieux chef-d'oeuvre des anciens temps. J'étais donc, à tout jamais,
et pour le reste de mes jours, un homme incomplet, un homme perdu, un
homme sans poésie, si je ne m'étais pas avisé à temps de ma duperie,
si je n'avais pas rencontré la jeune Henriette sur un âne, et,
l'instant d'après, cet âne sous du fumier.

[Illustration]

[Illustration]

À quoi tiennent les choses! Quand, après de violents combats avec
moi-même, j'eus renoncé à mes douces joies du matin, à ma fenêtre,
à mes roses, à mes oeillets, à ma naïve contemplation, aux
chefs-d'oeuvre des grands siècles; quand je me fus bien persuadé
que l'adultère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se
livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que
ce célibataire à la crème n'avait jamais été qu'un pauvre égoïste dont
la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre,
élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus
jeune fils; que tous ces vils marchands se levaient de si grand
matin pour falsifier leurs drogues et qu'ils faisaient l'aumône par
superstition, je me mis à chercher quelque chose qui pût remplacer mon
beau rêve matinal, et j'allai au Palais-de-Justice,--à midi:--c'est
le bon moment. Un avocat monte le large perron, un autre avocat le
descend,--orateurs imberbes, à l'air affairé et n'ayant rien à faire;
des magistrats que l'ennuie cloue sur leurs siéges, des huissiers à la
voix glapissante, de lourdes charrettes chargées d'accusés; malheureux
qui jouent leur vie ou leur liberté sur l'éloquence du premier venu!
J'en vis tant, que du sanctuaire de la justice j'admirai tout au plus
la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et ce faisant, je me
figurai, devant cette grille, quelque jeune forgeron attaché au poteau
infamant pour avoir volé un morceau de fer; hélas! le voilà qui se met
à songer que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille
en fer il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune
famille;--au plus fort de ses regrets, le misérable est arrêté tout à
coup par un froid subit sur l'épaule, suivi d'une douleur cuisante et
d'une infamie éternelle!

[Illustration]

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs. C'est une véritable guirlande
qui tient enchaînées, par un lien d'oeillets, de myrtes et de roses,
les deux rives de la Seine; c'est le rendez-vous de tous les amateurs
de la nature à bon marché: là, sans contrat, sans notaire, sans
enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin que vous
emportez triomphant dans vos bras;--des renoncules, de pâles lauriers,
de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites à la
jaune corolle, des oeillets s'élargissant sur le carton; quel
appui pour la belle fleur, une carte à jouer, une de ces puissances
infernales de trente et quarante, qui vous envoient un homme aux
galères ou au fond de l'eau! Le quai aux Fleurs m'attriste, maintenant
que je le regarde de plus près. À deux pas du gibet, sur le chemin de
la Grève, vis-à-vis la _Gazette des Tribunaux_, bordé d'huissiers, de
recors, d'avoués, de notaires,--sans compter, au fond de chaque pot,
l'essence de chaux qui rend la fleur plus brillante, et qui la tue.
Ainsi ils font mentir même la rose.

Voilà comment tout se dénature, grâce à cette rage d'être _vrai_.
La vérité tant recherchée par les faiseurs de poétiques est une
effrayante chose; je la compare à ces larges miroirs destinés à
l'Observatoire. Vous approchez en toute assurance, et déjà vous vous
commencez à vous-même un gracieux petit sourire, mais soudain vous
reculez d'épouvante à l'aspect de cet oeil sanglant, de cette peau
sillonnée, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées;
toute cette horreur qui sent la vieillesse, c'est pourtant votre plus
beau et plus blanc visage de jeune homme: que ceci vous apprenne à ne
pas regarder même votre brune jeunesse de trop près.

Mes affreux progrès dans le vrai n'avaient été que trop rapides;
bientôt je n'eus plus sous les yeux qu'une nature contrefaite. Mon
inflexible analyse se glissait en tous lieux et sous toutes choses,
déchirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le
moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infirmité la plus cachée; et dans
sa maligne joie elle s'estimait heureuse de trouver tant d'exceptions
dans le beau.--En vérité, m'écriais-je tout bas, crois-tu donc qu'il
y ait en ce monde quelque chose de beau et quelque chose de vrai?
le laid et le mensonge, à la bonne heure! et encore sont-ils de
très-moderne découverte. Ainsi pensant, j'allais aux Quinze-Vingts, et
je me bouchais les oreilles à cette musique d'aveugles; j'allais aux
Sourds-Muets, et je fermais les yeux à cette métaphysique de sourds;
j'allais dans les maisons d'orthopédie, et je pensais amèrement que
toutes ces déviations vertébrales seraient bientôt assez dissimulées
pour que j'y pusse être pris, moi le premier: alors je me représentais
mon étonnement et mon effroi, quand, dans le délire légitime de mes
noces, voulant embrasser ma jeune compagne, soudain je sentirais
ses reins menteurs s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille
disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne
trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait.

J'ai étudié entre autres laideurs, un beau jour de conscription, les
défenseurs de la patrie. On les avait dépouillés de tout vêtement, et
ils exposaient, à qui mieux mieux, en s'en vantant, comme le riche se
vante de sa fortune, toutes leurs infirmités cachées, pour échapper à
la gloire. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises
trouées; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas
de chemise, et sous ces haillons des corps si laids! des regards si
misérables! Un homme était là qui les toisait, les étudiant avec moins
de soin qu'on ne ferait un cheval de coucou! Pauvre race humaine! race
perdue. L'âme s'en est allée d'abord, le corps ensuite. Et il faut que
la gloire se contente de ces cadavres-là!

Et quand venait le soir, je retrouvais mon atroce joie; je sortais
seul, et à la porte des théâtres, je voyais des malheureux s'arracher
une place pour applaudir un empoisonneur ou un diable, un parricide
ou un lépreux, un incendiaire ou un vampire; sur le théâtre, je voyais
circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre métier que d'être tour
à tour brigands, gendarmes, paysans, grands seigneurs, Grecs, Turcs,
ours blancs, ours noirs, tout ce qu'on voulait qu'ils fussent; sans
compter qu'ils exposaient sur ces planches malsaines, leurs femmes et
leurs petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient
de la vanité! Ce plaisir dramatique, soulevé par de pareils agents,
me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble
s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des
comédiennes, et des hommes d'un génie fait tout exprès pour lui
distiller le vice et l'horreur.

[Illustration]

Après quoi, je parcourais ces magnifiques boulevards d'un bout à
l'autre; ils ont pour point de départ une ruine, la Bastille; ils
aboutissent à une autre ruine, une église inachevée. J'observais dans
ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à commencer
seulement à la Bastille, elle semble essayer ses forces, elle est
timide encore; elle se fait en petit, commençant par quelque jeune
enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port
et les commis de l'octroi. Vous avancez, la femme vénale change de
face: le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet sans rubans,
le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la
muraille, comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus loin, la
dame est parée, à demi nue, en cheveux, elle a des refrains chantés
faux, une voix enrouée, elle laisse après elle une épaisse traînée
de musc et d'ambre: c'est le vice à l'usage des amateurs les plus
avancés. Un degré de plus, et voilà que nous avons un beau châle
de cachemire, et que nous allons en fiacre; louez une place à
l'avant-scène du Gymnase, vous aurez presqu'à vous tout seul, pour
vingt-quatre heures, les trente-six ans et le cachemire; oui, mais
aussi, étudiant, mon bel ami, vous serez ruiné pour tout le trimestre.

[Illustration]

Puis enfin, faites silence, et si vous êtes sage, tenez votre coeur
à deux mains. Il s'agit cette fois d'une espèce de grande dame qui
sera difficile à dompter. Voyez vous, dans un lointain équivoque, tout
rempli de riches présents, de trahisons, de billets doux et de tendres
soupirs, la maîtresse du grand seigneur, une femme dressée de longue
main, qui est jeune et belle, séduisante et parée; que vous dirai-je?
une danseuse de l'Opéra ou quelque ingénuité du Théâtre-Français. Ah!
cette femme ne serait pas si recherchée si elle n'avait pas chaque
soir un habit et un visage de rechange; si elle n'était pas mêlée
incessamment à toutes sortes de passions menteuses, si tout le
parterre haletant n'était pas là pour lui dire: _Je t'aime!_ Et dans
son orgueil l'amant de cette femme répond au parterre: _Aimez-la, mais
c'est moi qu'elle aime!_ Insensé! comme si la femme de théâtre aimait
jamais autre chose que le parterre! Vivat! à cette heure, sept heures
du soir, dans tout Paris la prostitution est la reine de la ville: aux
coins des rues, une vieille femme met en vente sa propre fille; à la
porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard.
Levez la tête; tout cet éclat, d'où vient-il? Il s'exhale des maisons
de jeu et de débauche. Tout au bas de cette tour, un homme fabrique de
la fausse monnaie; à cet angle obscur, une femme égorge son mari, un
enfant vole son père. Écoutez: quel bruit affreux! un bruit massif
vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine; ô misère!
ce noyé-là, était peut-être un jeune homme! Passez votre chemin et
soyez sans inquiétude: rien ne se perd dans les ténèbres et dans les
flots.

[Illustration]

Et voilà comment, de ces sensations incomplètes et de cette horreur
bâtarde, infortuné! je tombai dans cette affreuse vérité qui,
semblable à la tache d'huile, allait s'étendant toujours.

[Illustration]

[Illustration]




IV.

LA MORGUE.


J'avais beau m'abandonner corps et âme à ces horribles distractions,
j'avais beau dénaturer toutes choses sans pitié ni miséricorde, faire
du beau le laid, de la vertu le vice, du jour la nuit, c'était en
vain; plus mes progrès dans l'horrible étaient rapides, et plus je me
sentais découragé et malheureux. Il me restait toujours, au fond de
l'âme, je ne sais quel regret, sinon un remords. À la vie nouvelle
que je m'étais imposée il manquait un but, une héroïne; il manquait
la jeune fille de Vanves.--Par un malheur inespéré, je la retrouvai
un matin au détour de la rue Taranne, près de la fontaine, où elle
regardait couler l'eau. Sur sa tête vous eussiez vainement cherché
l'honnête chapeau d'une paille fanée, sur ses joues le coloris et
l'animation des beaux jours, sur ses deux bras le hâle vigoureux de la
santé et du soleil. Toutefois, c'était bien la jeune fille de Vanves;
la voici telle que la ville nous l'a faite:--des gants sales, de vieux
souliers, un chapeau neuf, une robe étriquée, une collerette à petits
plis passés à l'empois; moitié richesse et moitié misère! C'était
Henriette! Elle marchait avec une dignité compassée; bien qu'elle
s'arrêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait
quelque chose à voir, elle avait cependant l'air d'une femme qui
veut aller vite; mais quoi! le moment présent était plus fort que sa
volonté. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un
peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger
que déjà et sans retour le vice avait passé par là.

[Illustration]

Je la suivis. Elle marchait d'un pas tantôt lent, tantôt rapide;
tantôt regardant, tantôt regardée; jamais étonnée, jamais émue. Elle
arriva ainsi tout au bas de la rue Saint-Jacques. La foule assiégeait
la porte d'une maison d'assez pauvre apparence où se faisait une
invasion par _autorité de justice_; les spéculateurs remplissaient
cette maison. De chaque côté de la rue se voyait étalé l'attirail
ordinaire des commerçants ambulants: quelques miroirs tout neufs, de
vieux livres de messe; les plus sales outils de la vie matérielle;
quelques tableaux sans cadres, des cadres sans tableaux; il s'agissait
d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous
les meubles, ces meubles de nulle valeur, si précieux pour lui, ce
pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit
de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres,
le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'mère, le portrait qu'il fit
de sa femme avant que cette femme adorée ne suivît son séducteur à
Bruxelles, ces bonnes gravures fixées sur le mur avec des épingles:
tout cela se trouvait sous la main de la justice. La justice était
représentée par une voix criarde et par d'autres voix en faux-bourdon
qui mettaient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui
était suspendu dans sa cage; il n'y eut que le chien du digne homme
dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient
dans un coin sans que la justice songeât à eux! Il fallut une heure,
tout autant, pour dépouiller ce malheureux dans les formes;
personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verroux de
Sainte-Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à
une vie sans asile, à une liberté sans ressources, à cet enfant...
personne, pas même la jeune Henriette! Je l'observai longtemps; mais
sa curiosité était sans intelligence et sans pitié; dans tous ses
traits je ne pus découvrir un seul mouvement de compassion, rien
de l'âme; elle sortit de cette misère comme on sort d'un spectacle
gratis, tout en relevant dans les airs ses larges manches; à vingt pas
de là elle s'arrêtait de nouveau vis-à-vis la préfecture de police, où
deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour
mendier.

[Illustration]

Jusqu'à ce jour fatal, ce mendiant avait été le plus heureux des
mortels; il avait mendié toute sa vie; son bisaïeul, son aïeul, son
grand-père, son père, tous ses ascendants paternels et maternels
étaient fils et petits-fils légitimes et illégitimes de mendiants.
La mendicité était le domaine à jamais substitué de cette famille de
pairs de la borne. Notre homme, à peine âgé de quinze jours, mendiait
déjà sur le sein de sa mère. À deux ans il tendait sa petite main aux
passants, tranquillement assis sur les degrés du Pont-Neuf, entre une
cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains. Jeune
homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober
à la gloire militaire de l'Empire; il mendiait alors au nom de la
royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse. Quand la
royauté nous fut rendue, il se fit soldat mutilé d'Austerlitz et
d'Arcole, il tendit la main au nom de la gloire française et des
revers de Waterloo; de sorte que jamais la pitié publique ne lui avait
manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable
d'abondantes charités et de respectueuses aumônes. Quand son impôt
quotidien était prélevé, il restait immobile sur quelque place
publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant
d'hommes qui se dirigent vers un but inconnu, et qui courent, à
perdre haleine, après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si
facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa
vie à l'égal d'un savant du quinzième siècle; véritable sage en effet,
il avait deviné le bonheur qui était à sa portée; du reste, servant
l'État de tous ses moyens, enrichissant sa patrie à sa manière,
à force de donner à l'impôt indirect; car le matin il se livrait
volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour
plaire à l'octroi municipal. À midi, quand le soleil était beau,
l'air calme et pur, une pipe courte et noire à la bouche, il aimait
à s'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images
d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs,
pour l'ordinaire de ses repas, il ne se servait que de viandes salées,
il soutenait avec raison qu'il était le plus utile citoyen de la
France, puisqu'il était un de ceux qui usaient le plus de vin,
de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un
gouvernement représentatif. Ce qui n'était pas trop mal raisonner.

[Illustration]

[Illustration]

Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait
logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt de mendicité; sa figure
était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble
tristesse; et comme, après tout, il s'agissait pour lui de la liberté,
j'en eus pitié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et elle
reprit sa course; je la suivis, elle s'arrêta à la Morgue.

La Morgue est un petit bâtiment carré, placé comme en vedette
vis-à-vis un hôpital; le toit forme un dôme revêtu d'herbes marines et
d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit
la Morgue de très-loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs
et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu librement, mort ou vif,
à toute heure de la nuit et du jour; la porte basse en est toujours
ouverte; les murs suintent; sur quatre ou cinq larges dalles noires,
les seuls meubles de cette caverne, sont étendus autant de cadavres;
quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames
nouveaux, il y a deux cadavres par chaque dalle. On n'en comptait que
trois ce jour-là: le premier était un vieux manoeuvre, qui s'était
écrasé la tête en tombant d'un troisième étage, au moment de finir sa
journée et d'aller en recevoir le faible salaire. Il était évident que
ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop
faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit
était pour elles un délicieux rendez-vous de divertissement et de
bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait
laissés et élevés le vieillard, aucun d'eux n'avait voulu reconnaître
son père, pour éviter les frais de sépulture. À côté du pauvre maçon,
un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une comtesse de la rue du
Helder, était étendu, à demi caché par un cuir noir et gluant qui
voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait,
oubliant la leçon et la férule du maître d'école; au-dessus de sa tête
étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée,
souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait
son goûter. Sur la pierre du milieu, entre l'enfant et le vieillard,
moisissait le corps d'un beau jeune homme déjà saisi par le violet
de la mort. Henriette s'arrêta devant cette pierre funèbre, et, sans
changer de couleur, se dit à elle-même à demi voix:--_C'est bien lui!_

[Illustration]

Et en effet, le malheureux insensé! le croiriez-vous? il s'était
tué pour cette femme. Il avait été dans les mains de cette femme le
premier jouet de sa beauté, et elle l'avait brisé comme fait l'enfant
à qui chaque lendemain rend le jouet brisé la veille. Il y a toujours
ainsi, dans la vie de chaque femme, un malheureux dont elle abuse sans
pitié, sans miséricorde, sans reconnaissance, et bien souvent
c'est celui-là même qui l'aurait le plus aimée. Ainsi avait fait ce
malheureux suicide. Il avait rencontré cette femme, et il l'avait tout
d'un coup trop aimée, comme on aime. Pour elle il avait oublié son
gothique manoir, son vaste comté, son bel avenir à la Chambre des
Pairs d'Angleterre, son nom, que l'Amérique ne prononce pas sans
baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Charlot! Il
l'avait vue dans sa beauté virginale, et sous ces formes si pures
il avait cru trouver une âme! L'âme s'était enfuie, et lui, il était
mort. Elle ne dit donc pas autre chose que ces mots:--_C'est lui!_ et
désormais, bien assurée d'être enfin délivrée de ce grand amour et de
cet immense dévouement, elle parut respirer plus à l'aise!--Il ne sera
plus là pour l'aimer, Dieu merci! Comme elle allait pour sortir de
la Morgue, deux hommes encore jeunes se présentèrent sur le seuil de
cette porte; celui-ci avait l'air empesé d'un valet de bonne maison:
ce n'était rien moins qu'un savant précoce; on eût pris celui-là pour
un grand seigneur: c'était le domestique du noyé.

Au premier coup d'oeil il reconnut son maître: ils avaient eu, sinon
la même mère, tout au moins la même nourrice, la même enfance, la même
jeunesse; ils s'attendaient à mourir toi aujourd'hui et moi demain;
ils étaient presque deux frères; si bien que lui, le valet, il
n'aurait pas voulu être le maître, tant il aimait son frère! Il alla
se placer aux pieds du mort, se plongeant lentement dans sa douleur
muette, pendant que la foule hébétée, cette ignoble foule qui
fut pendant un temps la nation française, avait l'air de ne rien
comprendre à ce silencieux désespoir.

Ce jour-là c'était la fête patronymique du gardien de la Morgue;
sa famille et ses amis s'étaient réunis autour de sa table; on lui
chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la
commune ivresse; seulement, de temps à autre il levait le rideau rouge
de la salle à manger, comme pour voir si l'on ne venait pas voler ses
morts.

Cependant, le premier de ces nouveaux venus s'approchant de
l'Anglais:--Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il.--Mon
maître! revoir mon maître! s'écriait le malheureux.--Oui, votre
maître, lui-même, le geste à la main, le sourire à la lèvre, le regard
dans les yeux, le voulez-vous? À ces mots, vous eussiez vu sur la
figure de l'Anglais épouvanté, un air d'incrédulité inquiète et
malheureuse qui l'eût fait prendre, lui aussi, pour un homme de
l'autre monde.--Ce soir, reprit l'inconnu, apportez-moi ce cadavre
à neuf heures, et je vous tiendrai parole.--Il prit en tremblant
l'adresse qu'on lui présentait, et, comme vaincu par tant d'assurance
et par cette promesse solennelle, il répondit:--J'irai. En même temps
l'inconnu, Henriette et moi, comme si nous eussions agi de concert,
nous sortîmes tous les trois de la Morgue.

À peine sorti, je m'avançai vers le faiseur de miracles; je ne pensais
plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qui devait revivre
le soir même.--Monsieur, dis-je au jeune homme avec assurance,
oserais-je vous prier de m'admettre ce soir à la résurrection que vous
avez promise tout à l'heure?--Très-volontiers, Monsieur, répondit-il;
et comme il pensait qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers
elle pour l'inviter à la fête de ce soir; mais Dieu sait comment cette
aimable invitation fut formulée!--Pour moi, à la seule idée de ce que
j'allais voir, les cheveux me dressaient sur la tête.--Courage donc!
m'écriai-je; allons, maintenant tu vas jouer avec les cadavres!--Voilà
un grand pas de fait dans l'horreur!

[Illustration]

[Illustration]




V.

LA SOIRÉE MÉDICALE


J'appelai à mon aide tout mon courage; le soir était venu, le soleil
se retirait du ciel brusquement et d'une façon menaçante; j'avais
froid, j'avais peur, j'avais honte; l'approche d'un crime ne m'eût pas
troublé davantage. Je me suis fait une théorie en matière criminelle
qui pourrait fournir le sujet d'un gros livre. J'imagine que si tous
les hommes pouvaient habiter de vastes appartements, ils seraient bien
moins accessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons
tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six
pieds de long sur six pieds de large qu'il appelle sa maison; il
amoindrit cet espace, déjà si étroit, par des tableaux, par des livres
poudreux, par des statues d'après l'antique; il s'étouffe sous le luxe
et sous le produit des arts, pour trouver à chaque mouvement de tête
une distraction nouvelle; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée
de vertu ou de terreur? Parlez-moi d'un vaste salon où le jour entre à
peine, tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel;
là un écho religieux répète le moindre battement du coeur; là vous
sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse
d'un être qui ne suffit pas à remplir la demeure qu'il occupe; là
le silence même a son langage et sa leçon. Je comprenais toutes ces
misères; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette
initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire l'_Iliade_? c'était
impossible! Neuf heures sonnaient, je partis donc.

Mon cheval allait au galop et le chemin me paraissait bien long;
arrivé à la porte, je trouvai que j'étais arrivé trop vite. La maison
avait bonne apparence; je montai. Dans un salon bien éclairé se
tenaient des jeunes gens de bonne humeur; le maître du logis me fit
assez bon accueil; mais, ô ciel! cette femme à demi couchée sur une
chaise longue, c'est Henriette? elle ici! Ne dirait-on pas qu'elle est
souveraine maîtresse dans ce lieu depuis huit jours?

La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout
et très bien; vous auriez dit une de nos fêtes de chaque soir, et
que l'on n'attendait plus que madame Damoreau ou le petit Litz, quand
soudain dans l'escalier nous entendîmes des pas sourds, un grand
bruit à la porte de l'appartement, les deux battants du salon qui
s'ouvrirent: c'était le jeune homme de la Morgue. Il portait le corps
de son maître sur ses épaules; comme il ne trouva rien de préparé pour
recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le canapé où était
couchée mademoiselle Henriette il plaça son triste fardeau; ainsi la
tête du noyé était sur le même coussin, à côté de la tête de la même
fille pour qui et par qui ce malheureux était mort!

Cependant on préparait une table; cette table était chargée de
journaux, de gravures, de musique nouvelle; il fallut du temps pour
la débarrasser de cet encombrement. L'Anglais s'était retourné vers le
sofa et tenait toujours cette fille ingrate sous son regard.

Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre du noyé sur la table,
on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et l'art se mit à
opérer.

       *       *       *       *       *

Le cadavre s'agita, les deux mâchoires s'entre-choquèrent, la cuisse
brisée retomba lourdement sur le parquet; à ce choc mou et flasque, le
piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!

[Illustration: Magnétisme]

Le jeune Anglais était hors de lui. D'abord, en retrouvant cette frêle
et horrible apparence de la vie, il avait poussé un cri de joie; mais,
hélas! ce dernier bond de la pourriture humaine avait à peine duré
une seconde.--Il se précipita sur le cadavre insulté; il prit sa
main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était
tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais,
je le soutenais. Déjà nous étions à la porte du salon, lorsque se
retournant avec un regard menaçant:--Monsieur, dit-il au maître du
logis, je reviendrai demain à huit heures; mais, jusqu'à mon retour,
éloignez cette femme du cadavre, par pitié et par respect!

Et je l'entraînai hors de ce lieu funeste.

Nous pensâmes renverser, sur l'escalier, un valet de la maison qui
portait une jatte de punch enflammé.

[Illustration]

[Illustration]




VI.

LA QUÊTEUSE.


Je me représentai à moi-même que vraiment je faisais dans l'horreur
des progrès trop rapides.

Non, certes, ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres
en fait de douleur; l'_OEdipe sur le mont Cithéron_, l'_Hécube_,
l'_Andromaque_, la _Didon_, la mort d'Hector, et le vieux Priam aux
genoux d'Achille, auraient dû me suffire; et d'ailleurs la douleur
morale n'était-elle pas autrement puissante en émotions vives et
fortes que la douleur physique? Enfin, jusqu'au jour où l'opération
de la pierre obtiendrait l'honneur du drame ou du poëme épique, je
résolus d'être un peu plus un homme comme tout le monde.

Mais, hélas! malgré tous mes efforts, je revenais bientôt à mon étude
favorite: le vrai dans l'horrible, l'horrible dans le vrai. Justement
nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs
d'autrui nous pussent toucher; la pitié pour les maux imaginaires nous
paraissait un abus révoltant; se contenter aujourd'hui des passions de
l'ancien univers poétique, c'était se rayer du nombre des vivants dans
un monde qui, las de demander ses émotions aux héros de l'histoire,
n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des
bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.

--Il est vrai que, grâce à ces âcres douleurs, je ne pleurerai pas,
me disais-je en gémissant. Insensé, orgueilleux que j'étais! ne pas
pleurer! le beau triomphe! jouer au stoïcisme et retenir dans le fond
de mon coeur les gouttes d'eau qui le brisent! Renoncer, si jeune,
à la douce volupté des larmes, et encore me vanter de ce progrès-là
comme d'une action de vertu! Voilà pourtant à quel charlatanisme
misérable le nouvel art poétique m'avait poussé! J'étais comme un
homme mourant de soif qui tient à la main une bouteille pleine d'une
eau salutaire; mais cette bouteille, trop violemment portée à ses
lèvres avides, ne donne pas une goutte d'eau, elle est trop pleine.

D'ailleurs, et à tout prix et même au prix de ma damnation sur la
terre, je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon histoire;
je voulais trouver un sens à cette triste énigme, comme si j'eusse été
sûr que cette énigme eût un sens.

Pauvre femme, elle avait eu le sort des femmes perdues, tantôt haut,
tantôt bas; aujourd'hui dans la soie, demain dans la boue; passant de
la misère à l'opulence, de l'opulence à la misère, jusqu'à ce que la
beauté s'en aille; alors il faut tomber dans une misère sans fond.
Comme elle faisait chaque jour de nouveaux progrès dans l'exploitation
de ses attraits et de sa jeunesse, elle était devenue une façon de
grande dame, c'est-à-dire qu'elle était presque une femme honorable;
car, dans le vice, il y a telle position presque aussi honorée que la
vertu; à une certaine hauteur, le vice n'est plus un objet de
mépris, c'est tout au plus un sujet de scandale; le mépris reste; au
contraire, peu à peu le scandale s'efface. Henriette, ainsi posée dans
une sphère élevée, protégée par un amant d'un grand nom, qui lui-même
était protégé et défendu par son amour, s'était faite dame de charité,
pour être autre chose encore que la maîtresse d'un gentilhomme de
la chambre du roi. Elle avait mêlé un grain d'encens à l'ambre de sa
toilette, sa profane beauté s'était agenouillée sur un prie-dieu, et
elle n'en avait paru que plus élégante. En ce temps-là, la beauté,
même profane, tout comme la noblesse, tout comme la fortune, était
un titre à être bien reçu dans la maison du Seigneur. Henriette eut
bientôt ses grandes et ses petites entrées et son banc officiel dans
l'église. Le suisse agitait devant elle les plumes de son chapeau et
le fer sonore de sa hallebarde. Elle demandait l'aumône d'une main
si petite, d'une voix si douce! Je la vois encore à toutes les belles
fêtes, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de
velours violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des
hommes, par un salut, la mesquine charité des femmes. Un jour elle
entra chez moi pour quêter à domicile; j'étais seul!

[Illustration: La quêteuse]

Il était deux heures de l'après-midi; un ardent soleil d'été dévorait
toute ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un
charmant bouquet de roses, l'appartement était frais et brillant,
éclairé seulement par un indiscret rayon du soleil, qui, vainqueur de
tous les obstacles, bleu et blanc comme les rideaux, allait justement
prendre ses ébats sur une délicieuse tête de madone qu'on dirait
échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc chez moi, cette jeune
beauté devenue si brillante; elle était seule, elle était parée; elle
agita l'air embaumé de mon salon, et sur sa tête émue, je retrouvai
comme un reflet printanier du vif incarnat que je lui avais vu le
premier jour. Je fus poli, je fus empressé et même tendre. Elle qui
n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, elle venait
aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le
soir; elle était assise là, enfin; me regardant enfin, m'adressant la
parole, enfin; là pour moi, pour implorer mon aumône! J'oubliais un
instant toute sa vie présente pour ne plus me souvenir que de l'enfant
et des premiers jours de Charlot.

--Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la
faisant asseoir, comme un homme qui parle à une vieille connaissance,
ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans
façon.

--Henriette! ma chère Henriette! reprit-elle presque indignée; mais,
Monsieur, vous savez donc mon nom de baptême?

--Et Charlot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Charlot?

--Charlot! Elle me regardait avec une attention trop calme pour être
jouée, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait,
soit qu'en effet, l'ingrate et oublieuse fille, elle ne se souvînt pas
de Charlot. Cet oubli si complet me fendit le coeur.

--Oui, ce pauvre Charlot, repris-je plus ému, le pimpant Charlot, que
vous aimiez tant, que vous embrassiez avec transport; Charlot, cet
éveillé Charlot, sur lequel vous galopiez de si bon coeur dans la
plaine de Vanves, Charlot le fantasque, qui vous a fait perdre un jour
votre chapeau de paille; le laborieux Charlot qui portait le fumier de
monsieur votre père; l'infortuné Charlot que j'ai vu!.. Hélas! si vous
saviez, Henriette, où je l'ai retrouvé, Charlot!

Elle tira de son mouchoir brodé un petit souvenir en maroquin, garni
en or, et sans me répondre:--Je quête pour l'oeuvre des enfants
trouvés; combien Monsieur me donne-t-il?

--Rien, Madame.

--Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière
quête j'ai eu trois cents francs de plus que Madame de***, je serais
désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.

--Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.

--Pas encore, me répondit-elle.

--Allez l'apprendre, Madame; et alors, en passant par le chemin de
l'hôpital, pauvre, fanée, malade, vieillie, couverte de honte et de
boue, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Charlot, et par
amour pour Charlot, je ferai l'aumône à votre enfant.

Elle se leva, non sans remettre dans le plus bel ordre les plis de sa
robe de soie; elle sortit lentement de ma chambre, regardant sa bourse
avec regret, jetant un coup d'oeil satisfait sur la glace du salon,
puis un autre regard sur moi-même; elle aurait bien voulu charger son
regard de mépris, elle n'y trouva même pas de la colère; la colère est
la dernière des vertus qui veulent du coeur.

Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la
première fois. Un si dur refus à sa première demande! Pouvoir toucher
sa main en y déposant une pièce d'or, et repousser si brutalement
cette main suppliante! Mais non, j'ai bien fait d'être cruel; cette
femme, toute belle qu'elle est, ne vaut pas une aumône. Il y avait
trop de coquetterie dans sa prière, trop de vanité dans sa charité;
et d'ailleurs pas un mot de Charlot! pas un souvenir pour Charlot,
mon ami Charlot, le naïf Pégase de mes vingt ans poétiques! Froide et
vaine, et pourtant si jeune, et pourtant si jolie!--Je saurai ce que
tu deviendras, me dis-je en moi-même, je m'attacherai à tes pas
comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte.
Malheureuse fille, déjà, assez méprisée pour être devenue riche tout
d'un coup! Mais cette fortune ne peut pas durer longtemps: le caprice
d'un homme t'a enrichie, un autre caprice doit te replonger dans
le néant! Et je repassais en moi-même l'histoire de la plupart des
pauvres filles que le sort a fait naître dans une basse condition,
pour servir de jouet à quelques riches qui s'en arrangent et qui s'en
défont comme d'un beau cheval.

La plus malheureuse créature parmi les créatures faites ou non à
l'image de Dieu, c'est la femme. Son enfance est languissante et
remplie de travaux puérils; sa première jeunesse est une promesse
ou une menace; sa vingtième année est un mensonge; après avoir été
trompée par un fat, elle ruine un imbécile; son âge mûr, c'est
la honte; sa vieillesse est un enfer. Elle passe de main en main,
laissant à chaque maître nouveau quelqu'une de ses dépouilles: son
innocence, sa pudeur, sa jeunesse, sa beauté, et enfin sa dernière
dent. Trop heureuse, la misérable, quand elle trouve, à la fin de
toutes ces misères, à s'abriter derrière une borne, sur le grabat
d'un hôpital, ou dans quelque coulisse de mélodrame. J'en ai vu de
ces femmes, qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur
le ventre, et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des
espions. J'en sais une qui a consenti a devenir la femme légitime d'un
censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le pouce étaient
encore tout rougis du ciseau! Était-ce, je vous prie, la peine d'être
belle? Pourtant c'est un don si rare, la beauté! Il y a dans ce seul
mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéissance et de respect!...
Mais cependant malheur! malheur à cette divine enveloppe mortelle qui
ne recouvre pas--une âme--et un coeur!

[Illustration]

[Illustration]




VII.

LA VERTU.


J'étais devenu plus morose que jamais; inquiet pour moi-même, je
ne savais pas si, en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas
amoureux de cette femme. Pour me distraire et pour oublier quelque peu
mes inquiétudes, je laissai de côté mes spéculations poétiques, sauf
à y revenir plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un
instant je m'enfonçai dans les ténèbres décevantes de la métaphysique.
J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres
sciences, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais
sans résultat et sans intelligence pour personne. Je cherchai la cause
des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et sur
le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas mieux fait.--Où est le
bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun
courait après quelque chose qu'il appelait le bonheur, personne
n'allait dans le même sens; tous tendaient au même but:--Restons en
place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.

J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé
et poudreux, quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un
voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à
son bâton noueux, je reconnus pour un voyageur vagabond, espèce de
chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit
tombante. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, en me
priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre
une réponse, il s'assit à mes côtés, et, tirant de son bissac du
pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lentement;
il poussait de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas
perdre l'habitude. J'imaginai que, pour ma recherche présente, cet
homme me serait d'un précieux secours.--Frère, lui dis-je avec un air
d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur?

Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me
répondre:--Le bonheur? me dit-il enfin; de quel bonheur parlez-vous?

Je ne m'attendais pas à la question; elle m'embarrassa, et pour me
dispenser d'y répondre, j'y répondis par une autre question:--Vous
comptez donc plusieurs sortes de bonheurs?

--Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde j'ai eu mille sortes
de bonheurs: enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant
qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu
le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée, quand je
méritais d'en perdre deux; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager
aux frais du public, et de m'instruire des moeurs et des usages de
tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.

--Mais, mon brave, tous ces bonheurs ne sont que des fractions
du bonheur, des espèces diverses d'une seule famille; comment
comprenez-vous le bonheur en général?

--Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre.
Seulement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que, pour un homme
bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de
lard; que, pour un homme malade, c'était d'être couché tout seul dans
un bon lit à l'hôpital.

--Avec cette vie de privation et d'isolement, vous avez dû être
tourmenté par bien des passions diverses?

--J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi;
j'ai d'abord aimé à la fureur les arbres à fruits et les vignes de
l'automne; j'ai adoré les bouchons et les tavernes; j'ai fait mille
folies pour un peu d'argent; je me souviens d'avoir passé quatre
longues nuits d'hiver à attendre un misérable habit de velours à
boutons de métal; j'ai pensé aller au bagne pour un innocent mulet
dont j'avais escaladé l'écurie. À présent, toutes ces passions sont
bien loin de moi, ajouta-t-il en me volant mon mouchoir dans ma poche,
pendant que je l'écoutais avec admiration.

--Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie,
repris-je d'un ton lamentable et pénétré.

--Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il
avec un sourire, et prêt à me proposer de jouer avec lui.

--Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?

--J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une
servante de cabaret; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre
pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai
gagné sa besace, son pain et son passe-port; toute ma vie j'ai eu des
amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.

--Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'avez-vous vu de plus étonnant
dans vos voyages?

--À Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du
patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un
juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un
conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop.
Voilà tout.

--Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par
hasard ce que c'est que la vertu?

--Je n'en sais rien, reprit-il.

--J'en suis fâché, répondis-je; j'aurais beaucoup tenu à votre
définition; et je repris mon air soucieux.

L'instant d'après j'aperçus mon mendiant debout devant moi; il tenait
son bâton d'une main; de l'autre main il fit un geste solennel:

--Maître! reprit-il, pourquoi donc vous désespérer? Si nous ne savons
ni vous ni moi ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens
qui le savent pour nous; je les interrogerai, si vous le désirez, et
si vous croyez que monsieur le préfet de police le permette.

--Interroge! lui dis-je, et sois tranquille: demander à un homme ce
que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse; il n'y a
que cette dernière question qui soit indiscrète.

Le vagabond s'avança au milieu du grand chemin avec la hardiesse d'un
coquin qui se sent soutenu par un honnête homme; le jarret tendu, la
tête haute, l'oeil fixe, et sa large bouche assez entr'ouverte pour
montrer un énorme râtelier de trente-deux dents tout au moins.

Sur ces entrefaites, deux hommes passèrent; l'un était un usurier,
et l'autre sa victime:--Qu'est-ce que la vertu? leur cria le vagabond
avec une voix de tonnerre.

--C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, répondit le
premier.--C'est un voyage à Bruxelles, répondit le second; et ils
continuèrent leur chemin.

[Illustration]

Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer;
je lui fis un signe affirmatif; au même instant survenait un autre
voyageur.

C'était un vieil habitant du bagne, qui avait fait son temps et qui
avait encore trente-six francs cinquante centimes à être libre et
vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le mendiant
l'aborda avec une tendresse toute particulière:--Bon voyage, camarade!
mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?

--La vertu, mon enfant, c'est une cour d'assises, un jugement, dix ans
de bagne, un bâton d'argousin et deux lettres sur l'épaule, qu'il ne
faut pas renouveler: voilà ce que c'est que la vertu.

--Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux te faire voyageur comme
moi, nous ferons commerce ensemble: tu entends trop bien la vertu pour
que je me sépare d'un compagnon tel que toi; et ils partaient en effet
tous les deux, quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son
cheval, leur cria: _Halte là!_--Qu'est-ce que la vertu? crièrent-ils
au cavalier.

--La vertu, reprit l'autre, ce sont de bonnes menottes, une bonne
camisole de force, un bon cachot à triple serrure; et il les chassa
devant lui.

Voilà comment, pour une définition que je cherchais, j'en eus
plusieurs.

Ce qui fit que je restai aussi peu avancé que Caton d'Utique en
personne qui, lui aussi, a donné sa petite définition de la vertu.

[Illustration]

[Illustration]




VIII.

TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.


Cependant, je venais d'apprendre que la lèpre du coeur égalait toute
autre lèpre en laideur, et qu'aussi bien, puisqu'il nous fallait de
l'horreur à toute force, c'eût peut-être été chose sage de ne pas
s'arrêter aux infirmités physiques. Entre ces deux laideurs, la
laideur du corps et la laideur de l'âme, se trouvait nécessairement la
solution du problème que je m'étais proposé, à savoir, la science du
laid et du difforme. Malheureux que j'étais! cette science me coûtait
cher: elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur; d'une
question presque littéraire, elle avait fait d'abord une question
d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises.
J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a
commencé une collection d'insectes; pour la compléter, il se voit
forcé d'adopter les plus hideux.

D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me
conduire plus sûrement a la connaissance des hommes, que tous les
livres des moralistes. On a fait beaucoup de traités _sur le beau_,
_sur le sublime_, sur la nature morale, et ces traités ne prouvent
rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait
dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une
société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses
geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses
cabarets et ses spectacles? Ces agents principaux de l'action sociale,
il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que je devais
ainsi échapper, au moins pour un instant, à ces tortures du monde
extérieur dont j'avais fait mon étude jusqu'alors.

Je me mis donc à étudier même les espions, ces tristes héros qui
devaient tenir leur place dans mon histoire; j'en ai vu de toutes les
espèces, dans les salons, sur les places publiques, aux carrefours; et
je n'ai jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères
de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs enfants, avoir des
amis qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux
fait.

[Illustration]

Un jour, au petit cabaret de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un
homme en guenilles, affreux à voir; sa barbe était longue, ses cheveux
étaient en désordre, toute sa personne était souillée. D'où venait-il?
de quel repaire? de quelle caverne? Combien de voleurs avait-il
dénoncés le matin même?--L'instant d'après, je vis ce même homme
sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux ordres
d'honneur; Monsieur le Comte allait dîner chez un magistrat.

[Illustration]

Cette transformation si subite me fit peur; je pensai en tremblant que
c'était peut-être ainsi que les deux extrémités se touchaient.

Un autre soir, à la fin de la nuit, au commencement du jour, rentrait
chez lui un employé subalterne des jeux publics; il avait pendant dix
longues heures contemplé d'un oeil sec la ruine et le désespoir de
plusieurs familles, et cependant le voilà qui jette son manteau à un
pauvre transi de froid.

Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre cette cruelle
indifférence et cette subite pitié, m'épouvanta plus encore que le
changement à vue de la rue Sainte-Anne.

J'ai vu une femme dans le comptoir d'une loterie; cette femme était
belle et jolie, elle était assise à côté d'un beau jeune homme, et
elle écoutait tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air
indifférent elle vendait à de pauvres ouvriers un papier infâme qui
devait porter leur misère à son comble.

Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le
coeur.

J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, retranchant sans pitié
une pensée, comme s'il ne s'agissait que d'une tête humaine; un homme
ivre et ignoble, qui s'escrimait contre une opinion comme un bon
soldat se battrait contre son ennemi.

Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un
censeur.

[Illustration]

[Illustration]




IX.

L'INVENTAIRE


Rentré chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde
physique, vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, étudié
à la loupe, m'avait rendu misérable; à force de poésie, j'en étais
venu à détester les hommes; à force de réalité, je me figurais que
je devais détester la vie; j'étais tombé de bien haut, moi qui jadis
étais poursuivi de tant de bonheur, moi qui, à chaque pas, à chaque
battement de mon coeur, rendais grâces à ce Dieu qui a créé la
jeunesse! Ma vie était flétrie; mon univers, à moi, était changé; je
m'étais engagé, sans le savoir, dans un drame inextricable; il fallait
en sortir à tout prix, et je ne savais plus où trouver mon dénouement.
Alors une vague idée de suicide passa jusqu'à mon coeur. Cette
triste poétique de tombeaux et de cadavres a cela d'affreux, qu'elle
vous habitue bien vite, même à votre propre cadavre. À force de
jouer avec toutes les idées sérieuses, il n'y a plus d'extravagances
impossibles. Me tuer, moi si heureux, si libre, si aimé, la tête si
remplie, le coeur si plein, du vivant de mon noble père, ma tante
si vieille, ma mère si jeune encore! Me tuer sans raison, sans motifs,
parce qu'il a plu à quelques fous de changer la langue, les moeurs
et les chefs-d'oeuvre de mon pays! Eh! voilà justement pourquoi une
pareille mort me paraissait belle et poétique! Je pensai donc
avant tout à mettre en ordre, non pas mes affaires, je n'avais pas
d'affaires, mais mes papiers, et j'en avais un grand nombre. Déjà
j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté
d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique. Tout
un poëme est répandu dans ces divers tiroirs! J'en fis la mélancolique
revue: cette revue était amusante comme un souvenir qui est encore
un souvenir d'hier, et qui peut redevenir, si vous le voulez, une
espérance!

D'abord, vous apercevez, au milieu du secrétaire, une masse assez
considérable de papiers déjà jaunis: ce sont des vers de jeune homme,
des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un
édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui tombe déjà en ruine. Pas
une de ces pensées qui m'agitaient n'avait été mise en lumière, pas un
de ces rêves n'avait trouvé d'échos au dehors, aucune mémoire ne s'en
était occupée. Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le
plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée,
c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez
parée pour qu'elle séduise. Jeune et fort comme je l'étais, j'avais
manqué de courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse,
j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente
et gracieuse qui est le comble de l'art, mais dans cette nudité
maladroite qui offense: un bas mal tiré et retenu par une jarretière
usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon disgracieux,
tout le dessous d'une parure mal composée: voilà ce qui occupe mon
premier tiroir.

Le second tiroir est presque vide; il contient mes papiers de famille,
quelques titres de propriété, quelques rentes sur l'État, achetées
après tant de sueurs paternelles! mon testament, qui n'a que deux
lignes; en un mot, toute mon indépendance, ma douce et précieuse
indépendance dans ces chiffons de papier! Brûlez ce tiroir, et demain
je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un
marchand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche, qui,
dès le premier jour du printemps, prévoit déjà en tremblant le sombre
hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul
qui ne soit pas fermé; en revanche, le tiroir d'à côté est défendu par
deux serrures: dans le tiroir ouvert il ne s'agit que de ma fortune,
il s'agit de mon coeur dans le tiroir fermé.

Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un
amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au
troisième, le troisième au quatrième; ils s'affaiblissent l'un l'autre
comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par
la pierre d'un enfant. Surtout il est une femme que l'on ne remplace
jamais: c'est la seconde femme que l'on aime.

Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le
coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de date et d'amour. Ce sont
des lettres d'une grosse écriture, ou bien si finement écrites, que,
l'amour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe; ce sont des
cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger reste de parfums; ce
sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et
un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que
nous oublierons même l'année de ces éternelles amours! Ce sont des
portraits effacés, des bracelets brisés, des fleurs desséchées,
toutes sortes de frivolités, d'oublis, de mensonges, de serments, de
bonheurs, de promesses, toutes sortes de néants!

Eh bien! telle est la toute-puissance des souvenirs du coeur, que
tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les
fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits
agitées, tous les reproches, tous les désespoirs, renfermés et
contenus dans ce tiroir, tous ces parfums évanouis, toutes ces
ivresses évaporées, si je veux, je vais les ranimer en même temps et
leur dire: _Levez-vous, et m'entourez!_ comme fit le Christ pour cet
homme qui était mort. Oui, vous êtes encore mes jeunes et éclatantes
passions, portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées! Je sais
vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures.
Vous êtes les fantômes souriants de mes passions d'autrefois! Il
ferait nuit, qu'à leur forme, à leur odeur, à un je ne sais quoi que
je devine, je les reconnaîtrais les uns et les autres, dans tout
ce pêle-mêle d'amours. Voici la première violette qu'Anna m'avait
cueillie sur les bords de notre fleuve bien-aimé; voici le ruban
que me donna Juliette le jour de son mariage, pauvre femme! Hortense
m'abandonna ce mouchoir brodé la première fois que je lui pris la
main. Ces longs cheveux noirs étaient espagnols, ils ornaient une tête
impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres paroles,
je n'osais pas fixer mes yeux sur ces yeux noirs et brûlants; cet
amour me fit peur, je le brisai, commençant violemment l'éducation de
mon coeur.

[Illustration: L'inventaire]

Vous voyez ces douces épîtres, écrites sur un papier grossier, de
longues barres difformes, un langage à part, intelligible seulement
pour celui qu'on aime! De la grande dame je m'étais élevé à la
grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que
j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant
sur mon tapis; et là, des heures entières, moitié dormant, moitié
éveillée, tantôt me regardant travailler avec un calme et long
sourire, tantôt s'impatientant légèrement, elle attendait le moment
heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle
se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où, pour
être bien reçue, il suffit d'être jeune et jolie.

Il y a aussi, dans mon trésor, un bracelet du plus fin travail; je
le garde avec soin; il me fut livré dans un moment de folle ivresse,
quand la main se fait petite pour mieux étreindre, quand l'or glisse
sur le bras comme sur l'ivoire, quand une femme oublie toutes choses,
même ses dentelles et ses perles. Elle me donna ainsi tout d'un coup
son bracelet et son amour; mais son amour où est-il? De tout l'or
qu'elle a usé, la pauvre fille, voilà peut-être tout ce qui reste! Au
moins, plaise au ciel, quand elle aura trente ans, de lui accorder
une bonne place à Bicêtre ou aux Filles-Repenties, puisqu'elle doit y
venir tôt ou tard!

Mais vous dirai-je toutes mes richesses? Voici l'anneau de la fiancée
de Gustave; elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa
parole, l'honnête fille! À peine eut-elle à son doigt cette alliance
bénie par le prêtre, qu'elle la changea avec moi contre une bague
mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarretière
rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet.
Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta
au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé
avec Julie; ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé
avec tant de caprices, ce poignard défendait Louise que ne pouvait
pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour
l'Angleterre, où l'attendait un vieux mari, me laissa la fragile
porcelaine où elle renfermait la blancheur et l'éclat de son teint:
«Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper!» Suzanne
m'envoya sa ceinture le jour où elle sentit qu'elle était mère.--Telle
était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose, tombée des
blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont
battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de
son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait
le pied grand, le lendemain elle m'envoya cette pantoufle noire dans
laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; même je n'ai
jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon
honnête petit voile vert tout fané! tu as bien recouvert le plus
frais, le plus joli, le plus animé, le plus joyeux petit visage qui
ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire: Madame de C....
me dit un jour (elle était malade): Allez de ma part tout au haut du
faubourg Saint-Honoré, pour prendre ma fille dans son pensionnat; je
veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera
plus sa mère! Moi, j'allai chercher l'enfant. Toute la bande des
jeunes pensionnaires était lâchée dans le jardin.--Il fallait les
voir!--il fallait les entendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux
joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle-mêle de frais
visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive.
Je l'emmenai triomphante et sans qu'elle prît le temps de dire
_adieu_ à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère:--Que me
donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à
vous, mademoiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes
sage; la pension n'est plus faite pour vous! Alors Pauline, détachant
son petit voile vert:--_Tiens, me dit-elle, je te le donne pour la
bonne nouvelle_, et du même pas elle courut embrasser sa mère.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! tu es d'une gaze grossière,
le soleil du midi a enlevé ta couleur, tu n'as pas d'autre odeur
que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête
enfance de quinze ans; eh bien! mon voile ingénu, mon voile qui
n'avais rien à voiler, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la
partie honnête et sainte de cette touchante histoire; tes quinze ans,
ton innocence, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses,
ont surnagé au-dessus de tous les transports, de tous les prestiges
que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon,
mon petit voile vert, de t'avoir ainsi mêlé à tous ces souvenirs des
profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour
les purifier?

[Illustration]

Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor--tout mon
trésor!--Et même, ô profanation! ô insensé! ô ingrat! je n'aurais
donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi, Henriette, mon petit
voile vert.

[Illustration]




X.

POÉSIE.


Je terminais cet inventaire triste et doux, lorsque je mis la main sur
un paquet cacheté avec soin; le cachet était intact, l'adresse était
écrite de ma main, le frêle envoi était resté dans ces tiroirs, comme
un dépôt sacré que je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par je
ne sais quelle curiosité innocente, j'ouvris le paquet mystérieux.
Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait
évidemment à une mode passée; le mouchoir était accompagné d'un simple
billet soigneusement cacheté et encore tout empreint d'un parfum doux
et faible, suave avant-coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette
lettre; elle était d'une si belle écriture, que d'abord je ne pus
la croire de ma main; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je
relus ces vers depuis longtemps oubliés:


À MARIE.

Il te plaît, jeune fille; eh bien! je te l'envoie;
Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns,
Si tu veux confier à ses longs plis de soie
    Tes cheveux doux et bruns;

Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie,
Endort ton frais sourire, un moment arrêté,
Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie
    Que ta jeune beauté;

Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène,
Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté,
Et si les soupirs seuls de ta suave haleine
    Troublent l'obscurité;

Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige
Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis,
Et qui pose en passant, sans en courber la tige,
    Ses ailes sur un lis;

Une voix, doucement plaintive à ton oreille,
Te parlant dans la nuit sans te causer d'effroi,
Te dira bas, tout bas: «Enfant, tu dors, il veille;
    Il veille, et c'est pour toi!

«Il demande à la nuit les leçons de l'histoire,
De fabuleux récits, des pensers douloureux,
Et des accents de joie, et des chants de victoire,
    Et des vers amoureux.

«Il cherche, pour te plaire, une palme suprême;
Il veut sentir son front couronné comme un roi,
Pour se mettre à genoux et te dire: Je t'aime,
    Je t'aime, c'est pour toi.»

C'est pour toi que je veux un nom grand et célèbre;
Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien,
De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre,
    Je lui dirai le tien.

Et tous les coeurs aimants, retrouvant leur folie
Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté,
Sauront ton nom plus doux que le nom de Délie,
    Que Tibulle a chanté.

Oh! mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie
Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés,
Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie
    Sous mille et mille clés;

Si de quelque rival enivré sur ta couche
Les baisers enflammés, qui me feraient affront,
Répondant en silence aux baisers de ta bouche,
    L'écartaient de ton front;

Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre
Qu'une nuit orageuse évoque de son sein,
Plus triste que le chant du vieux et saint ministre
    Qui trouble l'assassin;

Cette voix te crira: «Prends garde! ta folie
Peut-être aura demain de subites rougeurs;
Son oeil voit tout, prends garde! un coeur qu'on humilie
    Rêve des jours vengeurs.»

Ou plutôt si tu dois, dans une nuit profane,
En faire à ton amant un triomphe moqueur,
Livre au feu, dès ce soir, ce tissu diaphane,
    Brûlé comme mon coeur!

Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je
saisis mes pistolets: c'est une belle arme, montée par Stelein, et
trempée dans le Furens. Je m'amusai à les contempler de nouveau, à
regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et
machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battait plus fort;
j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif! Dieu merci,
j'entendis frapper un léger coup à ma porte.

--Entrez, petite! m'écriai-je.

Et la porte s'ouvrit.... J'étais sauvé!

[Illustration]

[Illustration]




XI.

JENNY.


À mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, le pistolet que
j'avais élevé à la hauteur de ma tempe s'abaissait insensiblement; au
dernier pas que fit la jeune fille, l'arme fatale était retombée à
sa place accoutumée.--Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite
Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelque
fragment de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise?--Une bonne
nouvelle, Monsieur: je me marie demain.

Je fus frappé comme d'un coup de foudre; il y avait six ans que je la
traitais comme une enfant, ce matin même j'avais mis pour elle quelque
friandise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite
Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai qu'il
n'y avait à cela rien d'étrange. Je poussai un profond soupir, et, me
levant furieux:

--Maudit soit, m'écriai-je, le premier prétendu poëte qui s'est avisé
de faire de l'horreur, métier et marchandise! maudite soit la nouvelle
école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes! ils ont tout
bouleversé dans mon être; à force de me faire étudier le monde moral
dans ses plus mystérieuses influences, ils m'ont empêché de remarquer
que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant.--Pardonne-moi, ma
petite Jenny, lui disais-je en me rapprochant d'elle; tes dix-huit
ans te sont arrivés sans me crier: gare! C'est que, vois-tu, je suis
devenu un si grand philosophe! À ces mots, Jenny, prête à pleurer, se
prit à rire, puis, me tendant sa grosse joue:--N'embrassez-vous pas
votre petite Jenny aujourd'hui?

--J'embrasse en tout respect une vénérable fiancée, répondis-je en
m'inclinant.

--Votre petite Jenny, répondit-elle.

--Ma petite Jenny, soit, et je ne pus retenir un gros soupir.

--Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec
mon habit; nous vous attendrons demain.

--Bien volontiers, Madame; et à ces mots elle me quitte en courant de
toutes ses forces. Je me mis à la fenêtre, et l'instant d'après je la
vis remonter dans une grosse charrette de blanchisseuse, traînée par
un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec
autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit
sa noble maîtresse à Saint-Sulpice.

Le lendemain, je me dirigeai vers les Batignolles. La noce était
nombreuse; au moment où j'arrivais, elle se rendait à l'église. Jenny
ouvrait la marche; sa bonne et calme figure respirait la tranquillité
la plus parfaite; la jeune femme était vêtue de blanc, sa tête était
couverte de rubans; elle portait au côté droit un énorme bouquet de
fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après
elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout
l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son
habit neuf, les commères de l'endroit, et une enivrante odeur de
cuisine se mêlant aux sons d'un violon criard. Je suivis Jenny jusqu'à
l'autel; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle
dit _oui_ d'un ton ferme et décidé, et, sa prière murmurée, elle se
leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau
bénite. Chose étrange! je fus heureux de sentir son doigt effleurer
le mien, moi qui depuis six ans, deux fois par semaine, l'embrassais
à tout hasard. C'était une enfant de ma maison, qu'un autre était venu
prendre et m'avait dérobée. Cet autre était un butor; mais c'était un
bon homme, c'était un mari. Cependant, toujours poussé par ma triste
analyse, je gâtais de mon mieux le bonheur de Jenny, je comparais ses
jours de repos à ses jours de travail, et je trouvais déjà que ce plus
bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physionomie
monotone d'un jour très-vulgaire. Peu s'en fallut que dans ma pensée,
dix mois à l'avance, je n'étendisse Jenny sur le lit de sangles, en
proie à toutes les douleurs de l'enfantement. Je disséquai sans pitié
cette joie franchement épanouie, je passai à l'alambic tout ce vin bu
avec tant de gaieté. Je me disais qu'il y avait dans ce vin bien des
drogues malsaines. Ma stupide philosophie ressemblait à de l'envie,
que c'était à faire pitié ou à faire peur. Cependant Jenny était
heureuse; elle était si pressée de regarder son mari tout à son aise,
qu'elle me dit adieu sans même m'accorder un regard, et moi je la
quittai en la trouvant jolie malgré moi,--jolie parce qu'elle était
heureuse!--et je poussai un soupir qui n'était rien moins que le
soupir d'un homme résigné.--Serait-il donc possible, m'écriai-je, que
l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver
qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? À cette pensée, je sentis
un frisson involontaire. Malheureux que j'étais! c'est en vain que
je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me
rendait misérable. Non, je n'étais pas le jouet d'un amour sans nom
et sans but: je savais trop bien quel était le triste et indigne objet
auquel j'avais attaché ma vie. Misérable et indigne amour! Quoi donc!
aimer une pareille femme; la suivre à la trace dans cet affreux sillon
de vices et de corruptions de tout genre; la voir se perdre sans
pouvoir lui crier: _arrête!_ car cette femme n'entend pas la langue
que je parle; n'avoir rien à lui demander, car ce rien-là, elle
l'accorde à tout le monde! n'avoir rien à lui dire, car cette femme
est une femme sans intelligence comme elle est une femme sans coeur!
Assister ainsi, témoin muet et impassible, à cette rapide dégradation
d'une créature si belle!--et cependant l'aimer, n'aimer qu'elle seule
au monde, oublier tout pour elle: renoncer pour elle, même à la vie
heureuse, même aux plaisirs, même aux plus simples transports de
la jeunesse! Fatalité! Mais, comme disent encore les
Orientaux:--_Henriette est Henriette, et je suis amoureux
d'Henriette._

[Illustration]

[Illustration]




XII.

L'HOMME-MODÈLE.


À deux pas de la barrière, je me trouvai nez à nez avec un homme d'un
âge mûr, d'un très-beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le
regardai face à face, et de tous mes yeux.

--Si tu veux me voir, me dit-il, paie-moi: je suis le modèle vivant
de la nature la plus parfaite; tu vas en juger. Ordonne: qui veux-tu
voir? Je m'appuyai contre un arbre.--Fais l'Apollon, lui dis-je, et
sois beau, si tu veux être payé!

Alors l'homme se dressa de toute sa hauteur, il repoussa sa barbe sous
son menton, il écarta son pied en arrière, il leva les yeux au ciel,
puis, ouvrant toutes grandes ses larges narines, il laissa retomber
son bras dans sa force et sa liberté.--Le bel homme! me disais-je,
et par un mouvement d'envie.--À présent, lui dis-je, montre-moi un
esclave romain, qui va être fouetté pour avoir volé des figues.

Aussitôt l'homme se mit à genoux; il courba le dos, il baissa la
tête, il s'appuya sur ses deux mains nerveuses, et, se traînant sur le
ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affable et craintif d'un
chien qui a perdu son maître. Ainsi humilié, l'homme était à peine un
chien.--Un ver!--un dieu! dit Bossuet. Je voulus tirer ce dieu de
sa bassesse:--Vil esclave, lui dis-je, relève-toi, révolte-toi; tu
t'appelles Spartacus!

Il se releva alors, mais peu à peu, comme un homme qui se révolte
lentement et qui prend toutes ses aises; il mit un seul genou en
terre; il fit semblant de saisir avec ses deux mains un homme égorgé,
il ouvrit une large bouche, et l'oeil à demi fermé, l'oreille
tendue, vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir
de la vengeance: j'en eus peur.--Pourrais-tu faire l'homme ivre-mort?
lui demandais-je.

--Je ne contrefais jamais l'ivresse, par respect, me répondit-il en se
relevant. Si tu me paies bien, tu me verras ce soir véritablement et
naturellement ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras _gratis_.

Je lui jetai quelque monnaie. Aussitôt l'Apollon, l'esclave, le dieu,
le ver, redevenus un homme vulgaire, n'avaient plus à eux quatre, pour
me remercier, qu'un niais sourire et une expression sans chaleur.--Un
être si beau et si nul! un si intelligent comédien, un si stupide
mendiant! Tout cela dans le même regard, dans la même âme, dans
la même chair! Certes, j'avais là le sujet d'une belle tirade
philosophique, mais l'accident me fit rire; et, ma foi! je fus tout
joyeux... d'être encore si joyeux.

Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, gai
Bohémien des rues de Paris, ayant jugé sans doute que j'étais un
bon homme, se mit à courir après moi:--Donnez-moi quelque chose,
mon capitaine!--Le capitaine restait muet.--Mon général!--Le général
courait toujours.--Mon prince!--Foin du prince!--Mon roi!--_Mon roi!_
Je fus sur le point de lui donner; mais je pensai à M. Royer-Collard,
à M. de Lafayette, à M. Sébastiani, à M. Odilon-Barrot, à M. Mauguin,
à M. Laffitte, au _Constitutionnel_, à toute l'opposition.--_Mon roi!_
fi donc! tu n'auras pas un denier, mendiant! Cependant le pauvre petit
diable était au bout de ses titres honorifiques; il s'arrêta et il
me regardait tristement partir, quand, le voyant immobile et si fort
embarrassé, je revins sur mes pas:--Imbécile, lui dis-je tout
en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc: _mon
Dieu!_--Donnez-moi quelque chose, mon bon Dieu! s'écria-t-il en
joignant les mains.

Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.

[Illustration]

[Illustration]




XIII.

LE PÈRE ET LA MÈRE.


Une journée si gaiement passée fut suivie d'une nuit charmante,
doucement remplie de songes heureux. Le matin, à mon réveil, je fus
tout étonné de me trouver la tête légère, la pensée libre. Alors,
mollement étendu dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à
loisir, comme fait un buveur bien appris le dernier verre d'une
vieille bouteille. Vive Dieu! c'est une belle chose la tristesse; mais
aussi c'est une douce chose la gaieté, le sommeil facile, les songes
riants. Que ma tête est calme, que ma pensée est légère, que mon
esprit est vagabond, que mon regard est charmé! On dirait qu'une fée
bienfaisante a posé sa main sur les agitations de mon coeur. Je
respire, je vis, je pense; et tout ce repos ce matin, parce qu'hier
je me suis abandonné à ma douce flânerie, parce que je n'ai pas été un
philosophe pédant et forcené, parce que je n'ai été ni un poëte, ni un
penseur. Allons donc! (qui le saura?) redevenons un bon homme tout un
jour. O docteur Faust! ô mon maître! que de fois t'est-il arrivé
de laisser là tes livres, tes fourneaux, ton alambic, et d'aller te
promener sous la fenêtre de Marguerite!

Tout en pensant au grand-oeuvre, je m'habillais, je me parais, je
me faisais gai, je fredonnais un air nouveau, qu'un orgue de Barbarie
répétait déjà sous mes fenêtres. Je sortis de la maison bien résolu à
ne pas emmener avec moi le philosophe morose, et par une irrésistible
habitude, je dirigeai mes pas du côté de Vanves. Arrivé au _Bon
Lapin_, je m'arrêtai subitement; c'était là pourtant que j'avais
dérangé mon bonheur sans le savoir! À ce joyeux rendez-vous, m'était
venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et
persévérant, la destinée d'une jeune fille; et quelle fille? une
villageoise de Paris! Cependant j'entrai dans le jardin du cabaret;
il faisait chaud; c'était une chaleur d'automne, un soleil lourd et
pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et
fanée. Je m'assis à ma table accoutumée, j'y avais tracé autrefois
mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique; ce chiffre
existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres
l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que d'heureux moments
j'avais passés à cette table! Quelles tranquilles contemplations! Que
de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas
vu se balancer le frais tissu et le léger chapeau! Quelle belle foule
remplissait naguère ces beaux lieux! Mais aujourd'hui le _Bon Lapin_
était presque désert, le printemps avait emmené avec lui les ombrages
et les amours du petit jardin; il n'y avait tout au fond de la
charmille à demi dépouillée, qu'une espèce de femme richement vêtue,
dédaigneuse et comme il faut.--Une dame;--elle était assise en face
d'un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle
écoutait avec dédain, sans l'écouter.

L'attitude nonchalante de cette femme attira mes regards, ses formes
élégantes me firent désirer de voir son visage; je ne sais quel vague
pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais
beau regarder, elle ne se retournait pas. Cependant, par la porte du
jardin, restée entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que soutenait
une vieille femme toute chancelante elle-même sur son bâton, se
présenta pour demander quelque aumône. La tête de ce vieillard était
belle et sereine, son ton était décent, sa voix n'avait rien de
plaintif; j'en eus pitié. Quand il eut enfermé mon aumône dans la
poche de sa femme, il alla tendre, à la dame du bosquet, sa main
nette et tremblante; mais la dame impatientée le repoussa d'un geste
impérieux et dur; le vieillard, facilement découragé, se retirait
humblement, lorsque, regardant de plus près cette dame sans pitié:--Ma
femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre
enfant? En entendant son homme parler ainsi, la pauvre femme poussa un
gros soupir; au premier coup d'oeil elle avait reconnu leur fille.
À la vue d'Henriette, son vieux père abandonné la voulut embrasser et
lui tout pardonner; mais elle se détourna avec dégoût:--Au nom de ton
vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'avons tant
pleurée! et elle détournait les regards.--Au nom du ciel, disait
la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons!.. Toujours le
même silence. J'étais hors de moi. Je me levai:--Au nom de Charlot,
m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! Les deux
vieillards tendaient les bras; mais au nom de Charlot elle s'était
levée, et, sans jeter même un regard de pitié sur ces vieilles mains
qu'on lui tendait uniquement pour l'embrasser, elle sortit brusquement
du jardin; l'honnête et amoureux jeune homme qui la suivait avait
l'air consterné.

[Illustration: Le père et la mère]

À peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte, que le vieillard,
s'asseyant à mes côtés et d'un air à peu près riant:--Vous avez donc
connu notre Charlot? me dit-il.--Si je l'ai connu, brave homme! j'ai
mieux fait que de le connaître, je l'ai monté, et sans faire tort à
personne, je suis témoin que c'était un digne baudet.

--Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait
vingt charges de fumier par jour! ajouta-t-il en vidant le verre de sa
fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.

--Comment donc se fait-il, mon brave homme, que vous ayez perdu ce
digne compagnon?

--Hélas! Monsieur, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette pour
la promener; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai
porté moi-même la charge de Charlot pour que Charlot pût porter notre
fille. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie. Charlot et
ma fille s'en allèrent de chez moi pour ne plus revenir; ma femme
pleurait son Henriette, moi je pleurais Henriette et Charlot; l'enfant
nous donnait du courage, le grison nous gagnait notre pain; nous avons
tout perdu le même jour, et me voilà avec une besace et un bâton.

--Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.

--Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Charlot! ajouta le
vieillard, car j'imagine qu'il a fait une triste fin.

--Hélas oui, une triste fin! repris-je. Je l'ai vu mourir; pour me
divertir un instant on l'a fait dévorer par des chiens.

Les deux vieillards reculèrent de trois pas comme s'ils avaient vu une
bête féroce.

C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus me
faire entendre; ils s'éloignèrent plus indignés de ma barbarie que de
celle de leur enfant.

En effet, de quel droit leur causer cette horrible peine, moi que
cette femme n'avait pas nourri de son lait, moi que cet homme n'avait
pas nourri de son pain?

[Illustration]

[Illustration]




XIV.

LES MÉMOIRES D'UN PENDU.


Ainsi l'homme propose et Dieu dispose. J'étais retombé, malgré moi,
dans ma philosophie; tous mes beaux projets de ce matin, l'aspect
de ces deux vieillards les avait réduits à néant. Je quittai le _Bon
Lapin_ pour n'y plus rentrer, et je revenais sur mes pas, cherchant
vainement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu
de la route, je rencontrai un voyageur qui marchait sur Paris, comme
ferait une armée triomphante; ce voyageur était un gai compagnon,
un insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait qu'il
marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de
son repas du lendemain; son visage était franc et ouvert, le hasard
respirait dans toute sa personne. J'ai toujours remarqué que le hasard
donnait à un homme qui s'y abandonne franchement, je ne sais quel
air de force et de liberté qui fait plaisir à voir: ainsi était le
voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix et que d'ailleurs
il n'avait pas l'air bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés;
c'était un bon homme, il m'adressa la parole le premier:

[Illustration]

--Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il; en ce cas, vous me
montrerez le chemin, car dans toutes ces carrières et parmi toutes ces
ronces, je me suis déjà égaré deux fois.

--Volontiers, mon brave; vous n'avez qu'à me suivre; nous entrerons à
Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé
d'arriver.

--Je n'ai jamais eu hâte d'arriver nulle part. Où je suis bien, je
reste; où je suis mal, je reste encore, crainte d'être plus mal. Tel
que vous me voyez, véritable héros de grand chemin, j'ai plutôt mené
la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier errant. La patience est
la vertu qui vient après le courage. Il y a en Italie plus d'un rocher
sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue,
l'oeil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui
n'arrivait pas.

--Hé quoi! Monsieur, seriez-vous par hasard un de ces hardis brigands
siciliens dont j'ai entendu faire tant d'agréables récits d'assassinat
et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa?

--Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces
hardis Siciliens, comme vous dites, un jovial et courageux bandit,
enlevant l'homme et son cheval sur la grande route, aussi habilement
qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire
de village. À ces mots, il baissa la tête et j'entendis un profond
soupir.

--Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui
dis-je avec l'air du plus grand intérêt.

--Si je la regrette, Monsieur! vivre autrement ce n'est pas vivre.
Rien n'égale, sous le soleil, un digne habitant des montagnes.
Figurez-vous un montagnard de vingt ans: un habit vert aux boutons
d'or, les cheveux élégamment noués et retenus par un léger filet, une
riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un
large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son formidable, une
carabine brillante comme l'or sur ses épaules; à son côté, un poignard
au manche recourbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur
le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à
tour, tantôt faisant alliance avec le pape, et tantôt avec l'empereur,
rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs
flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et
toujours sûr de mourir à une potence ou sur un lit de grand seigneur:
voilà le bon métier que j'ai perdu!

--Perdu! Cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile
à pendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous
l'avez bien voulu.

--Vous en parlez à votre aise, répliqua le bandit; si comme moi vous
aviez été pendu...

--Vous, pendu!

--Oui, j'ai été pendu, et encore pour ma dévotion. J'étais caché dans
un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau
soir (la lune s'était levée si brillante et si pure!) je me ressouvins
que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à
la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce
jour-là avait retenti de ses louanges, moi seul je n'avais pas eu
de prière pour elle; je résolus de ne pas rester plus longtemps en
retard; je descendis rapidement la vallée, admirant le brillant reflet
des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où
la nuit était le plus éclairée. J'étais tout entier à la madone;
je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient, sur leurs
portes, le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient
sur moi. J'arrivai à la porte de la chapelle; un seul battant était
ouvert, sur l'autre battant était affichée une large pancarte: c'était
mon signalement, et ma tête était mise à prix! J'entrai dans l'église,
une église de notre pays catholique et chrétien, avec ses arceaux
découpés, sa mosaïque vivante, son dôme aérien, son autel de marbre
blanc, son doux parfum, et les derniers sons de l'orgue visitant le
moindre écho tour à tour. La sainte image de la madone était entourée
de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part de
mon butin: une croix de diamants qui avait été portée par une jeune
comtesse d'Angleterre, femme hérétique, diamants d'une belle eau;
un petit coffre espagnol d'un travail précieux; un beau collier de
perles, enlevé à une galante dame de France qui riait aux éclats,
et qui, par-dessus le marché, m'envoya un baiser. La Vierge parut
satisfaite de mon hommage; il me sembla qu'elle me souriait avec
bonté, et qu'elle me disait:--_Bon voyage, Pédro! je t'enverrai de
bons voyageurs dans les montagnes_. Je me relevai plein de sécurité et
d'espérance, et déjà je reprenais le chemin de ma maison, quand je me
sentis violemment saisi par derrière; les sbires m'entraînèrent dans
une prison dont je ne pouvais m'échapper, car il n'y avait là ni une
femme ni une jeune fille, et il ne me restait pas un paolo pour payer
le geôlier.

--Et vous fûtes pendu, mon brave?

--Je fus pendu le lendemain, honneur rendu à mon courage et à ma
renommée. Quelques heures suffirent pour élever le gibet et pour
appeler un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de
mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents blancs,
des pénitents noirs, gris, chaussés, pieds nus; ils tenaient à la main
une torche allumée; leur tête était couverte d'un _san benito_ qui
lançait une flamme sinistre; vous les eussiez pris pour autant de
fantômes; devant moi, quatre prêtres, murmurant les prières des morts,
portaient une bière; je marchai bravement à la potence. La potence
était honorable; c'était un grand chêne frappé de la foudre, qui
s'élevait sur un léger monticule; de blanches marguerites formaient
un tapis de fleurs au pied de l'arbre; derrière moi s'élevaient les
heureuses montagnes toutes remplies de mes exploits. Je saluai,
non sans douleur, mon beau domaine; sur le devant de la potence se
déroulait un précipice où tombait, avec un sourd murmure, un torrent
rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi; autour de l'arbre
funeste tout était parfum et lumière. Je m'avançai sans trembler
au pied de l'échelle, et j'allais me livrer tout à fait, lorsqu'un
dernier coup d'oeil jeté sur mon cercueil me fit reculer de deux
pas:--Ce cercueil n'est pas assez grand pour contenir tout mon corps,
m'écriai-je; on ne me pendra pas si je n'en vois arriver un autre
de ma taille. Et je pris un air si résolu que le chef des sbires
s'approchant:--Mon cher fils, me dit-il, assurément vous auriez raison
de vous plaindre si ce coffre devait vous contenir tout entier; mais,
comme vous êtes très-connu dans le pays, nous avons décidé, quand vous
serez mort, de vous faire couper la tête et de l'exposer au point le
plus élevé de nos remparts.

La raison était sans réplique. Je montai à l'échelle; en un clin
d'oeil je fus sur le haut de la potence; la vue était admirable. Le
bourreau était novice, de sorte que j'eus le temps de contempler
tout à l'aise cette foule qui pleurait sur moi. Quelques jeunes
gens tremblaient de fureur, les jeunes filles étaient en larmes; les
paysans me regrettaient comme un brave homme qui savait très-bien
prélever la dîme sur les voyageurs qui voulaient voir, sans payer, les
églises, le soleil, les femmes, le pape et les princes de l'Italie;
les sbires seuls se réjouissaient ouvertement. Au milieu de cette
foule se tenait, les bras croisés, Francesco, notre digne capitaine;
son regard me disait:--_Courage aujourd'hui, demain vengeance!_
Cependant, en attendant l'exécuteur, je me promenais sur la potence,
au-dessus du précipice; un léger zéphyr agitait doucement la corde
fatale.--Tu vas te tuer! criait le bourreau; attends-moi. Il arriva
enfin au sommet de l'échelle; mais il avait le vertige, ses jambes
tremblaient; cette cascade au-dessous de lui, cet éclatant soleil
au-dessus de sa tête, tous ces regards de pitié pour moi et de haine
pour lui, toutes ces causes réunies troublaient ce malheureux jusqu'au
fond de l'âme. Enfin, et d'une main tremblante, il me mit la corde au
cou, il me poussa dans l'abîme; il tenta d'appuyer son ignoble pied
sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied
d'homme n'y peut laisser d'empreinte; celui de mon bourreau glissa, le
choc fut violent; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses
deux mains, puis une de ses mains faiblit, et l'instant d'après il
tomba lourdement dans la fondrière, et il fut emporté par les flots.

Tel fut le récit du pendu.

[Illustration]

Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée,
m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que
la potence pût devenir un agréable sujet d'amusants souvenirs; jamais
je n'avais vu colorer la mort de pareilles couleurs; au contraire,
parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à
qui rembrunira le tableau, à qui ensanglantera la scène, comme si dans
notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire,
une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant sur les
épaules, rien de plus. Or, telle était la loyauté de notre bandit;
il savait que la potence était la contre-partie de sa profession,
il savait que la société italienne lui avait dit tacitement:--Je
te permets de piller, de voler et même de tuer des Anglais et des
Autrichiens, à condition que, si tu nous forces à te prendre, tu seras
pendu; cette condition, il l'avait acceptée, et il avait dans l'âme
trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il
était devenu depuis qu'il avait été pendu; à ma prière, il continua
son récit:

--Je me souviens fort bien de la moindre sensation, me dit-il, et ce
serait à recommencer dans une heure, que je ne m'en inquiéterais pas
plus que de cela. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé
dans le vide, je sentis d'abord un assez grand mal à la gorge, puis
je ne sentis rien; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais la
moindre parcelle de cet air balsamique et bienfaisant retenait ma
vie; et d'ailleurs, légèrement balancé dans cet espace aérien, je
me sentais bercé par une main invisible. Le bruit à mon oreille,
c'étaient les divines mélodies du ciel; ce souffle tiède et pur sur
mes lèvres brûlantes, c'était le baiser de ma bien-aimée; je voyais
les objets comme à travers un voile de gaze; c'était un lointain
lumineux comme si le paradis eût été tout au bout de ma vision. À coup
sûr, la sainte Vierge me venait en aide, car j'étais son martyr. Et
puis n'avais-je pas mon scapulaire et les cheveux de Maria sur mon
coeur? Tout à coup, l'air me manqua, je ne vis plus rien, je ne
sentis plus de balancement; j'étais mort!

--Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et
très-peu disposé à en sortir.

--Ceci est un grand miracle, me répondit gravement le bandit. J'étais
mort depuis une heure, quand mon digne capitaine coupa la corde de
la potence. Lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le
bienveillant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon
âme.... une âme plus pure et plus forte. Cette femme avait la voix
italienne, une grâce italienne, le doux parler, le vif regard, toutes
les perfections d'une Italienne. Je crus un instant que je sortais du
tombeau et que la madone de saint Raphaël me recevait dans ses bras.
Voilà, seigneur, mon histoire de bandit; j'ai promis à ma douce Maria
de devenir un honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à
bout par amour pour elle; déjà même, pour être honnête parmi vous,
je me suis procuré un habit propre et un chapeau neuf, ce qui est un
grand point.

[Illustration]

--Il vous faudrait encore un métier, et j'ai bien peur que vous n'en
ayez pas.

--Voilà ce qu'on me dit partout, seigneur; et cependant j'ai beau
chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi
vous.

--Pensiez-vous être plus heureux en Italie?

--La campagne de Naples, bonne mère, produit chaque matin assez de
champignons pour nourrir toute une ville: chez vous, tout se paie,
jusqu'à vos champignons qui sont mortels.

--Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête
homme?

--Il n'y en a pas de plus loyal; on n'est ni maître ni valet; on ne
dépend que de soi; on ne travaille que quand il y a urgence, et il
n'y a jamais urgence, tant que le soleil reluit là-haut; enfin on peut
aller à Rome et faire le tour de Saint-Pierre à genoux, ce qui vaut
deux cents indulgences: voilà ce que c'est que d'être lazzarone.

--En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas fait recevoir
lazzarone, je vous prie?

--J'y avais bien songé, excellence, me dit-il; Maria elle-même m'en
avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve.

En même temps nous entrions dans Paris.

L'entrée de Paris, par la barrière du _Bon Lapin_, est peut-être
la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes les entrées
parisiennes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une
vaste plaine où manoeuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez
dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche la _Grande
Chaumière_ et toutes les guinguettes qui l'avoisinent, et tout d'un
coup vous vous trouvez en présence du beau jardin du Luxembourg,
aimable et tranquille promenade de ces quartiers lointains. Mon
Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des
vieilles femmes qui encombraient le jardin, tantôt des jeunes pairs de
France qui venaient faire des lois, la cravache à la main et l'éperon
au talon; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si
mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de
marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazzaroni
travaillant comme des forçats, d'autres lazzaroni chantant dans la
rue d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore;
d'horribles gravures coloriées à la porte des vitriers; des pots de
terre sans élégance, rien d'antique; des rues étroites, un air infect,
de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands
de poisons à toutes les rues, et pas une madone! Le bandit était
consterné:--Quel métier vais-je donc faire ici pour vivre? me dit-il
avec une inquiétude visible.

--Avant tout, que savez-vous faire? lui demandai-je, un peu embarrassé
moi-même de sa personne.

--Rien, me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de
la meilleure peinture, de plus belles statues en marbre; je garderais
mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à
vos marchands de poisons, voici un poignard qui vaut mieux que toutes
leurs drogues, ajouta-t-il avec un énergique sourire.

--Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien
sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille
peintres, trente mille musiciens, et je ne sais combien de poëtes qui
ne sont pas trop bien dans leurs affaires;--pour ce qui est de votre
poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois
vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.

--Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour.
Quand j'étais à Venise, c'était, parmi les seigneurs les plus galants,
à qui me confierait la conduite de sa sérénade, et je la menais si
galamment, que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon
propre compte l'entreprise que j'avais commencée pour autrui.

--La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France,
il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner
quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu
serais Métastase en personne, qu'elles ne feraient que rire, pauvre
diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de
ton amour dans une nuit d'été.

--En ce cas-là, reprit le jeune homme en relevant la tête, j'irai
demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais
manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon: s'il veut me
prendre à son service, je m'engage à monter la garde au plus fort de
l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.

--Apprenez, mon brave, qu'on ne parle pas au roi de France.
D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous
trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par
jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous
sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le
droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux
Italiens.

--Ah! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui
n'est pas assez riche pour nourrir une bonne compagnie de brigands,
avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, tant
pis pour Maria! ce soir même j'irais faire la cuisine à vos bandits,
et je serais le bien-venu.

--Que dites-vous? vous leur feriez la cuisine? et quelle cuisine, s'il
vous plaît?

--Par Dieu, je leur ferais une cuisine de grande route, et je ne sache
pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser
de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais à
Terracine, j'étais l'homme le plus renommé pour le civet de lièvre
et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé son
éminence le cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un
soir dans ma forêt pour lui faire à souper, et, le repas fini, il jura
sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de
plus exquis.

Je m'approchai du bandit, et d'un air solennel:--Je vous félicite, lui
dis-je, vous êtes un homme sauvé! Votre talent de rôtisseur vous fera
mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand musicien, un poëte,
un peintre, un sculpteur, un général. Il ne tient qu'à vous de devenir
un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'égalité. Bien plus,
à l'heure où je vous parle, la France entière n'est occupée qu'à
débattre les devis de la salle à manger d'un ministre. Parcourez donc
tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez
fièrement, dites au maître: _Je suis un grand cuisinier_, prouvez-le,
et vous êtes à la tête des affaires.

Le pendu me remercia d'un geste amical; je le quittai, tranquille
désormais sur son sort.

[Illustration]

[Illustration]




XV.

LE PAL.


L'histoire du pendu me revenait souvent en mémoire. Justement en
France, en Angleterre, en Allemagne, partout, s'élevait en ce temps-là
une nouvelle école de publicistes qui, pour premier article de leur
code, proscrivaient la peine de mort. La question était longuement
débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des
peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il
arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'arguments
en sens contraire pour et contre la peine de mort, je m'estimai
heureux d'avoir parlé à un pendu; j'étais tout fier de pouvoir
raconter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me
contenter du récit incomplet et impossible d'un patient qui marche
à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur
de cette loi pénale si combattue par nos sages; je n'attendais plus
qu'une occasion pour le développer à mon gré.

L'occasion arriva bientôt. Un jour, un jour d'automne, à la fin de
toute feuillée, quand vous sentez venir l'hiver et ses frimas, nous
étions réunis à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La
société était nombreuse, mais les membres qui la composaient n'étaient
guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui
rapproche les hommes et qui ne leur permet pas de compter les heures
qui s'enfuient. Au milieu de la chambre, les dames, silencieuses et
complètement isolées, s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille. Les hommes
se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref,
la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort
ne fût venue jeter une passion intéressante au milieu de tout ce
désoeuvrement. Le choc devint électrique: chacun avait en réserve
son argument tout prêt pour ou contre, chacun parlait de toute la
force de ses poumons et sans attendre que son tour fût venu; pour moi,
j'attendais, en homme habile, que ce premier bruit se fût apaisé, et
dès que je jugeai l'instant propice, je racontai l'histoire de mon
pendu.

Mon histoire produisit peu d'effet; elle n'était vraie et croyable que
dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte
sans vraisemblance. À ce sujet, la discussion reprenait de plus belle;
déjà mes adversaires, c'est-à-dire les adversaires de la peine de
mort, retranchés derrière ce grand mot: l'_humanité_! comme derrière
un rempart inaccessible, avaient à ce point l'avantage, que personne
n'osait plus prendre ma défense, lorsqu'au plus fort des clameurs
contre la fausseté de mon récit, je rencontrai un secours
tout-puissant.

C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa bourgeois,
économiquement recouvert d'une indienne passée, dans lequel il était
plongé, il leva sa tête ornée d'une longue barbe blanche, et reprenant
gravement la conversation ou je l'avais laissée:--Je veux bien croire,
nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été
empalé!

À ces mots, il se fit tout à coup un grand silence; les hommes
se rapprochèrent du narrateur; les dames, oubliant leur aiguille,
prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des
femmes en groupe, écoutant un récit qui les intéresse; alors vous avez
souvent admiré cette physionomie qui s'anime, cet oeil qui s'ouvre
de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou
qui se dresse comme le cou du cygne, et ces deux mains oisives qui
retombent nonchalamment: voilà ce que j'admirais moi tout seul, en
attendant qu'il plût au Turc de commencer.

--Que Mahomet soit loué! dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai
pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse!

Ici l'attention devint plus grande; je remarquai une jeune fille de
quinze ans qui écoutait, assise à côté de sa mère; elle fit semblant
de reprendre son ouvrage. Quand on travaille on n'écoute pas.

[Illustration]

--Je me nomme Hassan, reprit le Turc; mon père était riche, et je le
suis. En véritable musulman, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie,
c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais passionné, autant
j'étais difficile dans mes choix. C'était en vain que je parcourais
tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez
belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves,
des femmes noires comme l'ébène, d'autres femmes blanches comme
l'ivoire; celle-ci venait de la Grèce, le pays des belles filles, mais
elle était tout en larmes; celle-là venait de France, mais elle me
riait au nez et elle me tirait par la barbe.--Tu n'as donc rien de
plus beau, disais-je au marchand d'esclaves?--Mais souviens-toi,
Hassan, qu'il ne faut pas tenter Dieu. Certes, la femme est une belle
créature, mais il ne faut pas la vouloir plus belle que Dieu ne l'a
faite. Ainsi parlait le marchand d'esclaves; il avait raison, le
digne homme; il ne vantait pas sa marchandise, il la vendait comme il
l'avait. Moi, cependant, je voulais tout simplement l'impossible;
si bien qu'un soir, poussé par mon envie, je me mis à franchir les
remparts du palais impérial.

[Illustration]

Je ne songeais pas à me cacher, j'escaladai les murs de Sa Hautesse
comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires, ni muets, et par
conséquent je ne fus aperçu de personne. Je pénétrai heureusement
à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré
sérail; puis enfin quand revint le jour, je plongeai un regard
téméraire dans ce sanctuaire inviolable. Ma surprise fut grande
lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil je pus juger que
les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles
que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette
triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise,
quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.

Non-seulement il y allait de ma tête, mais encore il y allait de
la vie de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur
sommeil: on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa
Hautesse; et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte
formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.

[Illustration]

Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal?
C'est un instrument aigu placé sur le haut de nos minarets, et qui ne
ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerres que vous avez
inventées, vous autres Européens, comme pour défier le destin jusque
dans les nuages. Il s'agissait de me mettre à cheval sur ce pal
effilé, et pour mieux me faire garder l'équilibre, on m'attacha à
chaque pied deux boulets en fer. La première douleur fut cruelle; le
fer s'enfonçait lentement dans mon corps; et le deuxième soleil,
dont les rayons plus brûlants frappaient sur les dômes étincelants de
Stamboul, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi,
si mes boulets ne se fussent détachés de chaque pied; ils tombèrent
avec fracas; ma torture devint alors plus supportable, et je me mis
à espérer que je ne mourrais pas. Rien n'égale en beauté le spectacle
que j'avais sous les yeux: une mer immense, entremêlée de petites îles
revêtues de verdure, et sillonnée dans tous les sens par les
vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris
que Constantinople était la reine des villes. À présent, je planais
au-dessus de la cité sainte; je voyais à mes pieds ses brillantes
mosquées, ses palais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses
vastes cimetières, refuges tranquilles des buveurs d'hydromel. Dans ma
reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière
fut entendue, car un prêtre chrétien me délivra au péril de ses jours;
il m'emporta dans sa cabane et me sauva. À peine guéri, je retournai
dans mon palais; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds. J'achetai,
le lendemain, les premières femmes qui se présentèrent; je rechargeai
ma longue pipe d'écume, je la trempai dans l'eau de rose, et si
je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice,
c'était pour me rappeler tout haut qu'il faut acheter les femmes comme
elles sont, et que si le Prophète ne les a pas faites plus belles,
c'est que le Prophète n'a pas voulu.--Allah est grand!

Ainsi parla le Turc; ce long récit l'avait fatigué; il retomba
nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la
voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de
midi. Dans cette attitude, si j'étais peintre, je peindrais le calme
et le bonheur. À mon sens, rien n'exprime le repos comme un heureux
enfant de Mahomet couché sur un tapis de Perse, sans peine, sans
désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient qui ne
vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop
grande violence pour un mortel.

Ainsi parla le Turc: J'ai remarqué souvent qu'une histoire
intéressante et bien racontée disposait merveilleusement les esprits
et changeait souvent la face d'une conversation, de l'ennui au
plaisir. Une fois entré dans un salon, que voulez-vous qu'on fasse,
sinon se glorifier soi-même et décrier les absents? Ainsi donc,
après ce premier récit, la soirée prit une face nouvelle; chacun
se rapprocha de son voisin, et, bien plus, la maîtresse du logis,
étouffant la voix d'une économie parcimonieuse qui lui reprochait
d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement
l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut
acceptée avec mille bravos unanimes: en un clin d'oeil la cheminée
fut débarrassée de son rempart de papier gris; le sarment embrasé fit
reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages,
égayés et ranimés par cette douce chaleur, annonçaient une
satisfaction inattendue. Il y a tout un poëme descriptif dans
le premier feu de ce dernier jour d'automne, qui vous donne à
l'improviste un avant-goût des plaisirs flamboyants de l'hiver.

Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé; au moment où la flamme
blanche et bleue, précédée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus
grand éclat, elle se porta subitement sur un jeune homme qui n'avait
pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre
part à la conversation que pour en relever de temps à autre les traits
saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'à
l'instant même tout l'intérêt fut autour de cet homme. D'ailleurs il
était jeune et beau, son oeil était noir, et tout révélait en lui
l'homme de goût et l'homme d'esprit, qui dans le monde ne se regarde
comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord et
à la curiosité des regards, notre jeune homme comprit qu'on lui
demandait une histoire. Aussitôt, sans se faire plus longtemps prier,
il appuya son bras sur le siége d'une jeune femme qui était presque
assise devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête fraîche
et jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure, que
vous auriez dit que c'était la jeune femme qui parlait, si ses lèvres
entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même
elle n'eût pas pris l'attitude du plus entier recueillement.

[Illustration]

--Je crains bien, Mesdames, dit le jeune homme... Cette dérogation
inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours
_messieurs_ quand on parle en public, parut une nouveauté piquante
dont ces dames surent bon gré au narrateur. En effet, par cette
tactique habile le jeune homme se donnait les honneurs d'un
tête-à-tête féminin, et s'isolait du reste de l'assemblée; il y eut
donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase: en
homme d'esprit, il la recommença tout autrement.

--Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances
de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans
doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux paysages qui soient
sous le soleil.

C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement
bleu, à l'air chaud et pur. J'étais mollement couché sur les bords
du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à
coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résister
d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résister plus mollement
ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement à cette
onde maîtresse et rouler dans le même lit. À cette heure de midi, la
chaleur était accablante, l'onde était limpide; j'étais couché sur
le gazon du rivage, entre le sommeil et la veille, et dans l'état de
béatitude d'un homme qui a pris de l'opium; que vous dirai-je? À force
de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si
paisible et si calme, je crus découvrir dans le fond de la rivière,
assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle idéale et jeune
beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était
inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des
eaux; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des
blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui
faisait un vêtement diaphane. J'étais sur le bord du fleuve, immobile,
enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous les rêves d'une
première jeunesse; il me sembla que j'étais le héros du Tasse, le beau
Renaud arrêté dans les jardins d'Armide, au bord de ces bassins de
marbre où les nymphes délirantes chantaient l'amour en se balançant
dans l'onde argentée; ces belles femmes, du fond de ce cristal
limpide, me tendaient leurs bras et leurs sourires;--je succombai!

Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force
irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma
déesse diaphane, ne purent m'arracher à mon rêve poétique; je nageais
au milieu de ces deux grands fleuves, le Rhône et la Saône, qui se
disputaient mon corps comme une proie. Sans songer aux périls qui
m'attendaient, je me laissais aller complaisamment à leurs efforts;
tantôt je me trouvais mollement bercé, dans les bras de la Saône,
tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces douces étreintes, et
m'entraînait avec furie; d'autres fois, placé sur les confins de
ces deux puissances rivales, emporté par l'une, arrêté par l'autre,
j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi
riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me
précipitai pour la saisir. J'ignore ce que je devins alors, à quel
bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé;
mais après un jour tout entier de cette extase, je me réveillai dans
la grange d'un villageois; la nuit descendait des montagnes, les
boeufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques
mugissements; ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux
rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup dans mon village de
Condrieu; partout ailleurs, ces hardis navigateurs, hommes dégénérés,
sont devenus de timides et astucieux marchands; ils n'ont pas conservé
dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.

[Illustration]

Voilà ma mort; ce fut, comme vous voyez, un beau rêve. Je suis
parfaitement de l'avis de l'Italien et du Turc. La mort, vous le
voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la
mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une
que l'autre. Depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui
pensait que vivre et mourir c'était même chose; seulement, puisque je
m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'être réveillé.

Ainsi parla le jeune homme; et quand, à la fin de son discours, il
se vit l'objet de l'attention qui durait encore, son visage devint
couleur de pourpre, il se retira vivement du fauteuil sur lequel il
se penchait, et sans le vouloir il effleura de sa joue la joue de la
jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que
cette rougeur était contagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir
ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même incarnat de leurs
vingt ans.

Quand l'assemblée fut un peu revenue de ces récits étranges, la
discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de
mort n'avaient rien à opposer à de pareils arguments. Pendant qu'ils
se creusaient la tête pour trouver quelques réponses plausibles, les
partisans timorés de la mort légale, un instant battus, et qui avaient
craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec
plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs démonstrations.
C'était à qui se souviendrait d'être mort au moins une fois en sa vie.
L'un, au bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il
se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation
désagréable; l'autre avait reçu une balle en pleine poitrine, sans
ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait
fracassé le crâne, et il n'en conservait pas d'autre souvenir: je
ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres
cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si
bien, qu'il fut conclu, à l'unanimité, que la mort n'était pas une
douleur; que la mort pour un crime était moins, de la part de
la société, une satisfaction équivalente du crime commis, qu'une
précaution pour le repos de tous; que la société payait beaucoup trop
cher la mort des champs de bataille, en la payant par la gloire, cette
récompense immortelle; et qu'enfin craindre la mort dans son lit était
le métier d'un sot plus encore que le métier d'un poltron.

On en était là de cette dissertation pénale, à laquelle Beccaria en
personne n'eût su que répondre, lorsqu'un gros abbé, qui était resté
jusqu'alors plongé dans un long fauteuil et dans l'état heureux d'un
homme qui digère un bon dîner, se levant avec effort de son siége,
alla se placer au centre de la conversation, au-devant de la cheminée
et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il se mit bien
d'aplomb sur ses deux pieds, et comme c'était un homme de sens et de
bon conseil, un de ces vieux prêtres à bonne et indulgente conscience
que la Révolution française avait chassés à l'étranger, et qui,
rentrés dans leur patrie, s'étaient mis à reconstruire de leur mieux
une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour
soi-même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut
écouté avec attention:

--Par saint Antoine, s'écria-t-il, voilà une belle discussion sur la
peine de mort! M'est avis, Messieurs, que vous en agissez bien à votre
aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une indigestion, vous
parleriez de la mort avec plus de respect.

[Illustration]

[Illustration]




XVI.

LES CAPUCINS.


C'était bien en vain que je cherchais à oublier la double passion,
la double étude de ma vie, Henriette et la laideur morale; rien ne
pouvait me distraire de cette funeste passion, de cette fatale étude.
Chaque jour je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel
épouvantable désir de pousser l'horreur à bout, de savoir enfin si je
pouvais la dépasser, ou bien si je serais vaincu par elle. Or, pour
moi, l'horreur n'existait que là où était Henriette, nature si vide
et si fausse, abîme d'égoïsme et de faiblesse, être humain qui n'avait
rien de l'homme moral, merveilleuse enveloppe à laquelle rien ne
manquait, l'âme exceptée. Ce je ne sais quoi vivant et sans coeur,
auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice,
je le retrouvai encore un matin. Vous dire en quel lieu, comment
l'oser, et d'ailleurs comment vous le dire? Cependant il le faut. Mon
histoire ne serait pas complète si nous ne traversions pas toutes
ces fanges livides. Le lieu terrible où le vice l'avait portée, cette
femme,--dans la société telle que nous l'avons faite, c'est un lieu
aussi fatal, aussi nécessaire, j'ai presque dit aussi inévitable
que la Bourbe ou la Morgue. Antre infect, abominable, tout rempli de
plaintes, de misères, de hurlements, de grincements de dents. C'est là
un hôpital, mais un hôpital sans respect. Le médecin lui-même méprise
ses malades; il a pour eux plus de dégoût que de pitié. Cette fois,
l'hôpital devient prison, le malade devient ulcère; le mal prend en
ce lieu toutes sortes de noms horribles qu'on prononce tout bas.
Le passant désigne du doigt avec un rire moqueur la victime qu'on y
porte. C'est le préfet de police, et non pas la soeur de charité,
qui tient ouverts ces funestes asiles. La police est la reine et la
souveraine maîtresse de ces lieux; la soeur hospitalière s'enfuit
loin de ces misères en se voilant la face; il faut donc que ce soient
là des figures bien hideuses, pour que vous en détourniez votre chaste
regard, douces et saintes filles, chastes reines de la Pitié et de
l'Hôtel-Dieu! La misérable que le vice jette dans ces demeures y entre
d'ordinaire à la suite d'un banquet, la lèvre mal essuyée, le sein nu,
la tête couronnée de fleurs. Elle en sort comme elle y est entrée,
le sein nu, chargée de fleurs, et toute prête à s'enivrer encore; et
cependant l'espace étroit où ou la renferme, l'air qu'elle respire,
les tortures fétides qui l'attendent, la honte et la misère ignoble
dont elle va être la vassale abominable, tout fait de ce lieu redouté
comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui
attend le crime après la mort,

Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hôpital Cochin et le
Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien
monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzième
siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles étend son ombre
suintante à la gauche de ce bâtiment. À son angle droit, une pauvre
marchande de pommes s'est construit une cabane en bois; à la porte de
cette cabane, une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous
entrez, et dans les gardiens, pas un regard de bienveillance ou de
pitié; dans le médecin, pas de compassion; dans les malades, pas de
confiance; ce sont les moeurs, c'est l'effroi, c'est l'égoïsme d'une
ville ravagée de la peste; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la
honte chez le malade et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer.
Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une
inquiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes,
tous les noms, qui usurpe toutes les places, du dégoût et de
l'horreur, voilà la vie, si c'est vivre! L'air en est infecté, le
ruisseau en est fangeux. J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes,
pâles, livides, verts, hébétés, privés de leur raison naissante,
insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de
famille, portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants;
plus loin, des vieillards horribles, que l'art médical conservait
précieusement comme autant de phénomènes curieux que l'on montrait
aux étrangers, en disant: _Nos pestiférés sont plus affreux que les
vôtres!_--digne sujet d'orgueil! Tout ce peuple de misérables tordus,
courbés, écrasés sous le mal, sans mémoire, sans espérance, sans
souvenirs, se promenaient d'un pas lent et silencieux. Dans cette
foule, pas un malade n'aurait osé se plaindre même à Dieu, tant ils
ont peur d'être entendus des hommes! C'était partout, et sur tous ces
visages et dans toutes ces âmes, la même lèpre, la même honte, la
même fange infecte, le même désespoir. Ah! me disais-je, tu veux de
l'horreur; ah! te voilà à la poursuite de toutes les infamies! ah! tu
sors de chez toi, le matin, uniquement pour contempler toutes
sortes de lambeaux, de pourritures et de corruptions; eh bien! sois
satisfait, sois repu d'infections et de vices! Mais pourtant sortons,
sortons au plus vite de cette peste. Et en effet, j'allais pour
sortir; quelqu'un me dit: L'hôpital est double; ici sont les hommes,
là-haut sont les femmes; ne voulez-vous pas voir les deux sexes? Des
femmes ici? des femmes? Hélas! à peine sur l'escalier, je rencontrai
des nourrices infectées par le frêle nourrisson qu'elles tenaient
encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de
colère; de pauvres filles de la campagne, pleurant et ne concevant
rien à leur maladie, rien au sourire moqueur qui les accueillait,
cachaient leur tête dans leur tablier de bure. À la porte de ce
repaire, une jeune femme, innocente,--et déplorable victime du lien
conjugal, se tenait immobile comme une statue de Niobé, attendant,
dans un lit misérable, une place à côté de quelque prostituée. Quoi!
la femme qui nourrit un enfant de son lait; quoi! la jeune fille qui
s'abandonne à son amour; quoi donc! l'honnête femme qui se fie à
son mari; quoi! celles-là aussi atteintes de cet horrible mal?
Malheureuses! et plus à plaindre cent fois que les autres malades,
que d'ici vous entendez rire aux éclats dans les dortoirs. Celles-là,
elles sont chez elles, elles font de l'hôpital une maison de
plaisance, un lieu de repos. J'entrai dans le dortoir: la salle est
immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se
faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec
un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui
était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient
d'une voix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant
les hommes, habitants de ces demeures, étaient laids et pâles et
découragés, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches
et blanches et heureuses. Malheureuses femmes! assez belles pour être
belles même là! assez insouciantes pour chanter encore, là! assez
fortes pour rire de toutes ces tortures! Mon Dieu, quels trésors de
beauté tu leur as donnés dans ta colère! Pauvres créatures maudites!
Elles auraient pu être l'honneur de la jeunesse, l'orgueil du foyer
domestique, la force de l'âge mûr, la consolation du vieillard; elles
ont tout dévoré avant vingt ans, jeunesse, vertus, beauté, famille,
l'amour et le mariage, l'enfance et la vieillesse; elles ont prodigué,
elles ont vendu pour rien, elles ont changé contre des ulcères tous
ces biens précieux qu'elles avaient reçus de Dieu en partage, la
grâce, la jeunesse, le sourire, la santé, le bonheur! Oh! vraiment,
c'est horrible, horrible!--Tout à coup, à un signal donné, les jeux
s'arrêtent, un grand silence remplace ce grand bruit, toutes ces
femmes se mettent en ordre, et elles se traînent, l'une après l'autre,
pour se rendre où le médecin les attend.

C'était au lit de misère. Ce lit de misère occupe une petite salle
basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs
en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes
échappées à l'oisiveté des malades. On a placé sur le lit une mince
paillasse recouverte d'une toile noire; à côté de ce grabat sont
semés çà et là, dans un triste pêle-mêle, toutes sortes d'instruments
tranchants. Cependant on apporte un réchaud rempli de feu; dans ce
feu rougit le fer; autour du lit se tiennent de vieilles habitantes de
l'endroit, incurables qui par leurs services ont mérité d'assister
à ce spectacle; sur l'unique siége est assis l'élégant opérateur qui
s'entretient d'actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au
milieu de ces jeunes adeptes d'Esculape, plus savants que le dieu
lui-même de la médecine, qui avait le bonheur d'ignorer tant de
maladies, et j'étais le seul qui fût ému et attentif. Par la porte
entr'ouverte je considérais toutes ces femmes si peu vêtues qui
attendaient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût
agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes
ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche
entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués,
au regard expressif, aux noirs cheveux; c'était un mélange confus
et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui la nuit,
réveillé par le maître, arrive pieds nus jusqu'à la porte de son
harem, attendant dans un respect amoureux ses ordres et son mouchoir.

[Illustration]

Une voix se fit entendre; un nom: _Henriette!_ Henriette! Et du sein
de la foule qui lui faisait place, je la vis arriver la tête haute,
le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère
avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendit
l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux
recourbés, il taillait dans la chair vive; on n'entendait que le bruit
sonore de l'instrument, et quand, vaincue par la douleur, la jeune
femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui
répondait par des cris de colère ou de mépris. Pour moi, partagé entre
l'horreur et la pitié, entre l'amour et le dégoût, je contemplais
cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admirais ce corps si
blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou
frêle et gracieux, toute cette beauté si misérablement anéantie! Je me
disais qu'elle eût fait le bonheur d'un roi... elle était descendue au
dernier échelon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini
avec le fer, il employa le feu; il brûla impitoyablement toutes ces
plaies saignantes, regardant par intervalle son affreux ouvrage avec
la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec
une voix dure:--Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il,
et qu'on ne te revoie plus ici! Elle se leva, pâle et souffrante,
marchant à peine, insolente encore; une autre malade l'avait déjà
remplacée, que je ne m'étais pas encore aperçu de son départ.

[Illustration]

[Illustration]




XVII.

LE RETOUR.

Je ne saurais dire comment je sortis de ce lieu funeste. Arrivé à la
porte, je remontai dans ma voiture, un cabriolet de campagnard assez
laid, mais large et commode. Je restais là plongé dans un étonnement
stupide qui tenait du désespoir, lorsqu'après une heure d'attente
tout au moins, vers le milieu de la rue de la Santé (_la Santé!_ amère
dérision, trait d'esprit de quelque conseiller municipal), sur le bord
des boues éternelles qui l'encombrent, je découvris quelque chose de
blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se tirer de cette
fâcheuse position. Mon parti fut bientôt pris:--Donne-moi ton carrick
et ton chapeau, monte derrière le cabriolet! dis-je à Gauthier. Disant
ces mots, je chargeai mes épaules du carrick galonné, et, les yeux
couverts du vaste chapeau ciré, je m'aventurai en véritable cocher de
fiacre vers ces deux femmes.

[Illustration: Sortie de l'Hôpital]

C'était Henriette, et à côté d'elle, cette jeune et honnête femme
mariée dont la décence et la douleur m'avaient frappé; guéries en même
temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à
la porte, à demi nues, mortes de froid, l'une n'ayant pas d'asile,
l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis:--Voulez-vous monter dans ma voiture? leur dis-je. À
peine eus-je parlé, qu'Henriette avait pris sa place dans le vaste
cabriolet, sans se faire autrement prier.

--Je n'ose pas, Monsieur, me répondit l'autre femme; mon mari demeure
bien loin et je doute que votre course vous soit payée. En même temps
elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets
qu'elle n'eût pas donnée à ses compagnes d'infortune ou que celles-ci
n'eussent pas dérobé, et elle restait assise sur la borne, les pieds
dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

--Montez toujours, Madame, lui répondis-je; vous me paierez si vous
pouvez. Je me plaçai entre ces deux femmes. Au même instant, toutes
les filles guéries sortaient ce jour-là de l'hôpital. On n'eût
jamais dit, à les voir si alertes, par quelles horribles épreuves
les malheureuses avaient passé. Elles riaient, elles sautaient, elles
chantaient: _Vive le vin et vive l'amour!_ Elles rentraient à la fois
dans le monde et dans la débauche.--À quoi donc sert cet horrible mal?
La plupart de ces femmes libérées étaient reçues avec transport par
des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de
cris de joie, les fiacres se remplissaient; dans la foule, quelques
vieilles femmes à l'air ignoble venaient reprendre leurs captives, de
pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, dans tout
l'éclat virginal de la vingtième année, que la maladie avait enlevées
à ces galères abominables, et qui n'avaient pas fait tout leur temps.

--Où allons-nous, Madame? demandai-je en m'adressant d'abord à la
jeune et malheureuse femme qui tremblait à mon côté.

Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle me dit enfin
que son mari demeurait là-bas tout au loin. Pourtant, la malheureuse!
elle l'avait tant prié de venir la voir et de la retirer lui-même de
cette misère où il l'avait plongée! Mais il n'était pas venu:--Et sans
vous, Monsieur, je serais morte de froid et de honte sur cette borne.
Ainsi elle parlait, et d'une voix si douce! et elle jetait sur moi un
si touchant regard! Pauvre femme! si chaste et si souillée! si honnête
et si perdue! faite tout exprès pour les douces joies domestiques,
et passant sa lune de miel à l'hôpital! Nous avancions; à chaque rue
nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque et je mis
le cheval au pas.--Qu'avez-vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi
tremblez-vous si fort?--Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il
me recevoir? comment me pardonnera-t-il le mal qu'il m'a fait?--Je
la regardai, elle était pâle et livide; son beau visage portait des
traces ineffaçables de toutes les souffrances de l'âme, du coeur, de
l'esprit et du corps.--Ayez bon courage, Madame! lui disais-je; en ce
moment nous passions sous l'arcade de l'Hôtel-de-Ville.--Bon courage!
mon Dieu, j'en ai eu grand besoin depuis un an! Malheureuse que je
suis, un an de tortures et de prison pour un mois de mariage! Nous
arrivâmes ainsi à la porte de sa maison; j'arrêtai mon cheval; la
jeune femme était muette, je lui donnai le temps de se remettre.
Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous
le dernier collet de mon carrick, et elle s'était endormie, les deux
mains sur mes genoux.

À la fin, je dis à la jeune dame:--Voulez-vous, Madame, que je vous
mène à votre mari? Elle me jeta un regard languissant, mais plein de
reconnaissance. Alors je soulevai la tête d'Henriette, je la relevai
avec précaution, et j'abaissai la portière de ma voiture; l'air frappa
sur la tête de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les
yeux, elle prononça comme une plainte vague et sans suite. La jeune
femme honnête était déjà sur le seuil de la porte; sans rien dire,
elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules, et, remontant sur le
marchepied du cabriolet, elle entoura de ce sympathique lambeau
les épaules d'Henriette, qui luttait encore contre le sommeil;
l'impassible Gauthier tenait la bride de mon cheval.

Sa dernière aumône accomplie, la malheureuse reprit courage; elle
montait le raide escalier en s'appuyant sur mon bras, car si elle ne
tremblait plus, elle était si faible! La maison était calme, propre,
froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier; nous nous arrêtâmes au
second étage; nous frappons; une voix répondit:--Entrez! J'ouvris la
porte; la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui
n'était plus voilé, était haletant; j'entrai le premier. Un homme
entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa
femme comme s'il l'eût vue la veille; pas un mot d'intérêt, pas un
sourire, pas un regret, pas une pitié! L'homme horrible! Il osa encore
donner à cette femme un baiser qui me fit peur, car cet homme avait
les yeux pleins d'une horrible rougeur, ses cheveux morts tombaient
en tristes flocons, de larges pustules couvraient son visage!--Ah!
malheureuse femme! m'écriai-je en m'approchant d'elle, malheureuse!
que venez-vous faire ici? Quelle destinée vous ramène à votre perte!
Ici!... vous seriez mieux d'où vous sortez! L'homme souriait d'un air
railleur, et continuait la recherche de ses papiers.

La frêle et innocente créature se prit à pleurer; puis elle me
regarda; elle avait l'air de me dire: Je connais mon sort; dans un an,
venez me reprendre au même endroit!

Ô pauvre malheureuse! voilà donc où te mène le devoir? Et que ferait
donc de pis la débauche? et serait-il donc vrai que la misérable
Henriette eût raison, puisqu'enfin, toi la vertu, toi l'honneur sans
tache, tu es plus à plaindre que la prostituée de la rue? Pauvre
femme, pauvre femme!--Je descendis l'escalier avec un tremblement
convulsif; ma tête heurta contre la tête de mon cheval.

Henriette dormait toujours.

[Illustration]

[Illustration]




XVIII.

LUPANAR.


--Où voulez-vous aller? demandai-je à mon autre pratique, quand je fus
un peu remis de mon émotion.

Henriette ne répondit rien; elle me regarda d'un air étonné, comme
si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la
malheureuse! en effet, elle était sans asile; naguère, avant d'entrer
à l'hôpital, elle avait encore une charmante petite maison, si
coquette, si riante, si élégamment vicieuse, qu'on lui pardonnait son
vice. Dans cette maison tout à elle, elle était reine; elle avait,
pour parer et doubler sa beauté, la dentelle et le velours, l'or et la
soie; son pied se posait à peine sur les tapis chargés de fleurs.
Elle se souriait à elle-même dans des glaces brillantes; son oeil se
reposait nonchalamment sur les chefs-d'oeuvre du siècle passé: les
amours qui voltigent, les bergers qui soupirent, les bergères qui
étalent sur le fin gazon leur petite jambe effilée. Les meubles les
plus rares paraient cette demeure somptueuse: les vieux bronzes, les
marbres polis par le temps, les pendules qui chantent et qui marquent
à coup sûr l'heure d'aimer; mille parfums invisibles circulaient entre
ces murailles profanes, comme circule le sang dans le corps; l'écho
rieur et discret murmurait tout bas de tendres paroles; dans les
corniches, s'entendait, en prêtant bien l'oreille, le bruit des
baisers. Dans cette maison, le monde entier avait envoyé ses
dépouilles opimes: la Chine, ses vieux laques licencieux et
grimaçants; l'Angleterre, son argenterie tourmentée et bizarre;
Sèvres, ses nobles porcelaines plus précieuses que l'or; les vieux
châteaux royaux, leurs mille fantaisies sans nom, mais non pas sans
grâce. Des serviteurs peu nombreux, mais bien dressés, s'empressaient
autour de l'idole; elle avait, pour garder sa porte, une vieille
femme, tour à tour et selon le besoin, duègne sévère, engageante
matrone; elle avait, pour monter derrière sa voiture, un beau paysan
de Vanves, qui s'était corrompu comme elle et qui portait la même
livrée; elle avait, pour la flatter le matin et le soir, pour lui
prêter sa gaieté, sa science et sa piquante effronterie, une jolie
fille de seize ans, soubrette pleine d'avenir et qui bientôt allait
faire du vice pour son propre compte. Sa cuisine était brûlante, son
salon était calme et frais, sa chambre à coucher était entourée de
jasmins et de roses, son alcôve était muette, sa porte discrète, sa
fenêtre curieuse. Là, sa beauté était dans toute sa puissance,
dans tout son éclat; elle avait tout l'attirail nécessaire à cette
exploitation; elle ne pouvait pas être, c'était impossible, plus
parée, plus fêtée, plus ménagée, plus flattée, plus reposée; elle ne
pouvait pas désirer ni un bain plus tiède, ni un lit plus doux, ni un
vin plus généreux, ni une table mieux servie, ni une obscurité plus
habile. Ainsi entourée, ainsi logée, ainsi exploitée, la plus médiocre
beauté eût été belle encore; jugez de la beauté d'Henriette! Chacune
de ses heures sonnait une fête, une trahison ou un plaisir. Chaque
matin, à son réveil, Rose, sa soubrette, lui apportait, fraîchement
imprimées, cent mille calomnies toutes neuves sur tout ce qui était
la beauté, l'esprit, la jeunesse, la vertu. En lisant ces calomnies et
ces injures, Henriette se consolait d'être séparée de ce monde auquel
elle rendait mépris pour mépris; venaient ensuite les journaux
de modes, le journal des théâtres et les billets doux, et elle
choisissait à la hâte son chapeau, son spectacle et son amant de la
journée. Midi sonne, les chevaux sont à la voiture chargée d'armoiries
mensongères; c'est l'heure de la rue Vivienne et des lentes promenades
si chères à une jolie femme, quand, s'arrêtant à chaque magasin
nouveau et recueillant les murmures flatteurs des jeunes ouvrières qui
l'encombrent, elle hésite entre mille nouveautés du matin, essaie une
étoffe, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur à son chapeau,
compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche dentelle, et, après
quatre heures de ce doux travail, remonte dans sa voiture pour se
parer le soir de ces étincelantes frivolités.

[Illustration: Entrée au Théâtre]

Le soir venu, l'Opéra l'appelait ou bien le Théâtre-Italien; le luxe
des arts et leurs chefs-d'oeuvre, fêtes royales de chaque jour; et
pendant que la foule des honnêtes gens attendait patiemment à la porte
du théâtre, sous la pluie, et les pieds dans la boue et souvent à jeun
(car c'est là une admirable passion, la musique), que son tour fût
venu d'acheter, au prix de trois jours de travail, une place obscure
et rétrécie dans le coin le plus incommode de la salle, elle arrivait,
elle la favorite des riches, au grand galop de ses chevaux, et elle
descendait resplendissante de pierreries; elle avait pour lui donner
la main, pour être son chevalier d'honneur, quelque homme grave et
bien posé dans le monde, un conseiller d'État, un président de cour
royale, un pair de France, ou tout au moins quelque vieux soldat de
l'Empereur, héroïque fragment d'une victoire, qui, pour donner la main
à cette fille, avait mis son plus grand cordon bleu ou rouge; derrière
elle, et tout prêt à se faire tuer pour lui épargner une insulte,
marchaient, heureux et fiers de la suivre, les plus beaux et les plus
jeunes, lui servant ainsi de gardes du corps. Elle entrait dans sa
loge avec fracas, interrompant sans pitié madame Pasta ou madame
Malibran, qui chantait; elle se penchait dans la salle, afin que le
parterre la pût admirer tout à l'aise, et pour s'assurer elle-même
que nulle femme n'était plus belle qu'elle-même; son regard était
insolent, son sourire était une insulte. Elle prodiguait tout haut aux
plus honnêtes femmes les plus amères railleries, railleries d'autant
plus cruelles qu'elles étaient accueillies par le brûlant suffrage de
quatre ou cinq épées toutes prêtes à tout soutenir. Au plus fort de
l'hiver on lui apportait des roses en pleine loge, et elle choisissait
parmi ces roses les plus fraîches, jetant les autres à ses pieds. À la
vue de cette femme si insolente et si belle, les vieillards oubliaient
leur sagesse, les nouveaux mariés oubliaient leur jeune épouse; les
femmes sans reproche, voyant le vice triomphant et plus entouré que la
vertu, se demandaient avec inquiétude si elles n'étaient pas les dupes
de leur propre retenue. Garcia lui-même oubliait de chanter, à la
vue d'une femme plus belle que la Desdémona, ce beau marbre
inspiré.--Elle, cependant, habituée à ces triomphes, recevait dans
sa loge tous les hommages: les beaux esprits, les militaires, les
savants, les poètes, les jeunes écoliers échappés à leur maître, tout
lui était bon, pourvu que la foule qui l'entourait fût illustre.
Puis, au moment où la foule était le plus empressée, elle se levait,
toujours aussi dédaigneuse et aussi insolente; elle sortait comme elle
était entrée, avant la fin de l'air commencé; elle avait l'air de
dire au comédien qui chantait:--_Je te rends ton auditoire_;--aux
plus belles dames de la salle:--_Mesdames, reprenez vos amants et vos
maris; je n'en veux plus_. Et qu'importe? si elle l'eût voulu, chaque
soir elle eût trouvé, au bas de l'escalier, un nouveau Raleigh pour
étendre son manteau sous ses pieds.

Mais, arrivée au comble de sa beauté et de son insolence, la
malheureuse fille ne sentit pas que la tête lui tournait. Comme rien
ne la pouvait guider, ni son esprit ni son coeur, elle se trouva
tout d'un coup égarée sans retour. Elle se jeta à plaisir, et avec
une profusion insensée et à corps perdu, dans tous les excès de la
vie sans frein et sans règle. C'est là d'ailleurs une des infinies
prévoyances de Dieu, que la modération dans le vice soit impossible;
et voilà pourquoi le vice, comme la gloire, est chose passagère et
périssable. Ainsi, la malheureuse, elle aussi, après ses triomphes,
elle eut son Waterloo et son île Sainte-Hélène sur les hauteurs de la
rue Saint-Jacques. Oh! les malheureuses! il leur faut si peu de chose
pour être vaincues! une ride légère, une dent qui se noircit, quelques
cheveux qui tombent, cette raison du maître qui leur dit, comme dans
Juvénal:--_Ton nez me déplaît: displicuit nasus tuus!_ Donc un jour,
un jour d'hiver, par le froid, par la boue, par la neige, un matin
qu'elle n'avait pas encore déjeuné, malade, jaune, horriblement pâlie,
elle fut chassée à pied, à demi vêtue, de cette maison qui, la veille
encore, était à elle; son laquais lui dit:--_Va-t'en!_ La vieille
portière si dévouée lui ouvrit à peine, et en souriant avec mépris,
le battant de la porte; Rose, sa femme de chambre qu'elle aimait tant,
qui lui réchauffait les pieds dans son sein, à qui elle donnait si
généreusement ses bijoux, ses robes, ses dentelles et ses amants de
la veille, Rose prit sa place dans ce paradis profane, et elle ne lui
jeta même pas, par pitié, la dernière paire de gants qu'elle avait
volée à sa maîtresse. Un seul mot du maître avait suffi pour tout
briser autour de cette femme, les glaces, les porcelaines, les
diamants, l'amour des hommes et le courroux des femmes, pour anéantir
cette puissance du haut en bas: trop heureuse encore que, dans les
boues de la rue, la police l'eût accueillie et lui eût ouvert les
portes de l'hôpital.

[Illustration]

Mais à présent qu'elle est chassée, même de l'hôpital, à présent
qu'elle a perdu sa dernière protectrice, l'horrible maladie qui
l'avait protégée, à présent où ira cette fille? Quelle maison voudra
la recevoir, si pâle, si pauvre, si faible, si mal vêtue? À quel seuil
inhospitalier ira-t-elle demander un lit et du pain? Et elle repassait
dans sa mémoire toute sa vie brillante, pour savoir où elle irait.
Moi, j'attendais patiemment qu'elle eût pris son parti; ce combat d'un
nouveau genre m'intéressait; j'étais bien aise d'apprendre où donc
pouvait se rendre une malheureuse qui sortait de l'hôtel infamant _des
Capucins_.

Poussée à bout et vaincue par tant de misères, la malheureuse
cherchait en vain à se rappeler les hommes qui jadis l'entouraient de
leurs protestations, de leurs hommages, de leur amour. Les vieillards
qui l'appelaient leur fille, les jeunes gens qui voulaient mourir pour
elle, que sont-ils devenus? Elle avait oublié même leurs noms; à coup
sûr, ils avaient oublié sa figure! Si au moins elle avait eu en ce
moment l'argent qu'elle avait dépensé rien qu'en essences, elle eût
acheté à Vanves vingt arpents de terre. Aucun espoir ne lui restait.
Depuis un an qu'elle était séparée du monde, s'était élevée une autre
génération de vieillards et de jeunes gens pour aimer les femmes et
pour les perdre; comme aussi s'était élevée une génération de jeunes
femmes pour se faire aimer et pour se perdre tout comme Henriette
s'était perdue. Elle n'était donc plus à la hauteur du vice
magnifique, elle n'était plus bonne que pour le vice misérable.
Tombée du salon, elle n'avait plus de refuge que la borne. Ainsi
elle comprenait, confusément mais avec peur, dans quelle route plus
horrible encore elle allait entrer; la prostitution n'était plus pour
elle qu'une question de faim et de pauvreté. Elle en vint alors à se
rappeler certains conseils, certains renseignements mystérieux que ses
compagnes lui avaient donnés pendant qu'elle était à l'hôpital.
C'est surtout dans les ladreries de ce siècle que les agents de
la corruption recrutent leurs tristes victimes: l'hôpital, digne
antichambre d'un pareil boudoir! À force de mémoire, Henriette en vint
donc à se rappeler le nom d'une protectrice inconnue à laquelle on
l'avait adressée, un asile qu'on lui avait recommandé avec chaleur;
elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom de cette femme,
mais non pas son adresse, tant c'était là une fille imprévoyante
et comptant sur sa fortune. Donc elle me dit, après un grand quart
d'heure de réflexion:--Savez-vous où demeure madame de Saint-Phar?
On m'a dit qu'elle me traiterait comme son enfant, et qu'elle aurait
toujours pour moi un lit, une robe et une place à sa table. Menez-moi
chez madame de Saint-Phar.

Je vous ai dit, et vous l'avez déjà vu, que je suis un honnête garçon;
je ne savais pas même le nom de madame de Saint-Phar; c'est
pourtant un nom populaire parmi les étudiants, les militaires et
les commis-voyageurs. Encore moins savais-je l'adresse de la dame.
Cependant je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche
et le plus corrompu de la ville, quand, au milieu de la route, je
rencontrai, heureusement, quelques militaires en goguette, de beaux
soldats de la garde royale, donnant le bras à des filles de trois
pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient
conquis des princesses italiennes.--Messieurs, criai-je aux soldats,
seriez-vous assez bons pour me dire où demeure madame de Saint-Phar?
La question flatta mes vaniteux soldats, mais elle les embarrassa;
plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette dame
et sa profession décevante; plus d'une fois, dans leurs belles nuits
de corps-de-garde, ils avaient entendu messieurs leurs sous-officiers
parler entre eux de ces demeures comme on parle chez les vrais
croyants du paradis de Mahomet; mais m'indiquer au juste la maison que
je cherchais, cela leur était impossible. Suspendues à leurs bras,
et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs aimables
compagnes restaient immobiles. À la fin, relevant sa moustache:--Si
Agathe ne peut pas vous donner l'adresse de madame de Saint-Phar,
me criait un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon
lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés.

Cependant Agathe, qui était à quelques pas plus loin, arrivait
lentement, majestueusement, comme une femme qui s'encanaille et qui
a des gants. Je la saluai profondément:--Pourriez-vous m'indiquer
la demeure de madame de Saint-Phar, Mademoiselle, si tant est, comme
l'assure le caporal, que vous la connaissiez?--Si je connais la
Saint-Phar! reprit mademoiselle Agathe; Dieu merci, on est faite pour
la connaître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore!
Disant ces mots d'un ton dédaigneux, elle relevait fièrement la
tête, et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être
raisonnablement fangeux.--Ainsi, Mademoiselle, vous aurez la bonté de
m'indiquer cette maison?--Pour qui me prenez-vous? reprit mademoiselle
Agathe les yeux en feu.--Allons, allons, Agathe, sois bonne fille,
ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre service à un
honnête jeune homme; que diable! il faut bien que tu lui montres que
nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non
pas seulement de petites filles sans consistance qui n'ont pas quitté
le faubourg Antoine. Les pauvres filles se mordirent les lèvres,
mademoiselle Agathe composa un gracieux sourire, et de son index,
dont l'ongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de
chamois:--Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle; au bout de
l'allée vous tournerez à droite jusqu'au Palais-Royal; la troisième
rue à gauche vous serez à la porte de la Saint-Phar. En écoutant cet
itinéraire galant, le caporal était fier de sa compagne, les soldats
étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé et
tout d'abord une demeure qui n'était pas certainement dans l'_Almanach
Royal_; et voilà comment chacun entend l'orgueil à sa manière.

Cependant, tout en guidant mon cheval vers le but indiqué, j'examinais
Henriette et je cherchais à m'expliquer son immobilité et son
assurance.

[Illustration]

Quoi donc! avait-elle pris si vite ce terrible parti? Quoi! pas
un instant d'hésitation, pas un remords! Pourtant il était évident
qu'elle allait entreprendre une terrible tâche, et qu'el

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