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Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

by Jeanne Françoise Julie Adélaïde Bernard Récamier · French · Gutenberg #26352 · 771,266 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)
    
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Title: Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

Author: Jeanne Françoise Julie Adélaïde Bernard Récamier

Editor: Amélie Cyvoct Lenormant


        
Release date: August 18, 2008 [eBook #26352]
                Most recently updated: January 3, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/26352

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MME RÉCAMIER (2/2) ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE TIRÉS DES PAPIERS DE MADAME RÉCAMIER

     Je regarde comme une chose bonne en soi que vous soyez aimée et
     appréciée lorsque vous ne serez plus.

     (Lettre de BALLANCHE, t. I, p. 312.)

DEUXIÈME ÉDITION

TOME SECOND

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

1860




LIVRE V


La mise à exécution des principes posés à Vérone par les souverains
alliés, relativement à l'Italie et surtout à l'Espagne, amena dans le
conseil des ministres à Paris un dissentiment profond. Le duc Mathieu de
Montmorency voulait que la déclaration de la France fût conforme à celle
des autres puissances, et insistait sur le rappel immédiat de notre
ambassadeur à Madrid. M. de Villèle était d'avis d'appuyer, sans doute,
par des remontrances énergiques les déclarations étrangères, mais il
entendait que M. de Lagarde, notre ministre, restât encore en Espagne.

Nous ne prétendons pas, au point de vue de la mémoire d'une femme,
écrire l'histoire de la Restauration; mais on a beaucoup discuté les
motifs de la sortie du ministère de M. de Montmorency, et de l'entrée de
M. de Chateaubriand aux affaires, et l'on a très-diversement apprécié la
conduite des trois personnes les plus directement intéressées dans le
débat. M. de Villèle a rencontré des apologistes ardents et exclusifs:
nous ne saurions accepter des éloges qu'il a reçus, que ce qui ne peut
légitimement nuire aux deux amis de Mme Récamier, Mathieu de Montmorency
et M. de Chateaubriand.

L'antagonisme même de ces deux hommes d'État s'explique sans qu'on soit
obligé d'avoir recours à des interprétations malicieuses ou subalternes.
Il est très-certain que M. de Villèle ne voulait auprès de lui aucun
homme qu'une supériorité, de quelque espèce qu'elle fut, put rendre
prépondérant. L'importance que donnaient à M. de Montmorency son rang,
son nom, la considération qu'inspirait son caractère, lui fit d'abord
ombrage; toutefois, lorsque M. de Montmorency partit pour Vienne afin
d'y concerter l'action de la France avec celle des souverains alliés, il
n'était nullement question de donner au ministre des finances la
présidence du conseil. C'est en Autriche seulement que M. de Montmorency
apprit cette marque éclatante de faveur accordée par le roi à M. de
Villèle.

J'en trouve la preuve dans une lettre de M. de Montmorency à la
vicomtesse sa femme, en date de Vienne du 15 septembre 1822.

Il s'exprime ainsi:

     «Chère amie, hier et aujourd'hui se sont passés très-bien au milieu
     d'une horrible presse d'affaires et d'une audience de l'empereur
     Alexandre dont j'ai été fort content.

     «Voilà donc la nouvelle positive de la _présidence_ qui m'est
     apportée par le duc de Rauzan. J'ai fait bonne mine, surtout
     vis-à-vis des étrangers. Mais j'en suis peu content, sans tomber
     dans les exagérations auxquelles ma mère et d'autres se livreront.

     «J'en écris en toute franchise à Villèle, à Sosthènes dont j'ai
     huit pages d'explications, et j'ai même placé quelques mots
     respectueux au roi. On se doit à soi-même quelque chose.»

On le voit donc, lorsque le ministre des affaires étrangères revint du
congrès à Paris, et qu'il s'éleva entre lui et le nouveau président du
conseil un dissentiment politique, il existait déjà entre eux un
refroidissement, résultat inévitable de l'impression que M. de
Montmorency avait dû recevoir de la manière dont M. de Villèle avait
profité de l'absence de son collègue pour se faire donner le premier
rang dans le conseil.

J'ajoute, une fois pour toutes, que lorsque dans les lettres, soit de M.
de Chateaubriand, soit de M. de Montmorency, il est question de
_Sosthènes_ ou de _Sosthènes et de ses amis_, cela doit presque
constamment désigner l'influence de Mme du Cayla avec laquelle M. le
vicomte Sosthènes de La Rochefoucauld était intimement lié, et dont M.
de Villèle s'est beaucoup servi.

Mathieu de Montmorency, fidèle aux convictions de sa vie, n'hésitait pas
à lier la politique de la France envers l'Espagne avec les intérêts des
puissances qui avaient fait le congrès de Vérone. L'ascendant, facile à
comprendre, qu'avait pris sur lui l'empereur Alexandre, donnait une
couleur presque russe à ses projets.

M. de Villèle, entouré des gens d'affaires, étranger d'ailleurs aux
grandes considérations de la politique générale, cédait à la mauvaise
humeur du cabinet de Saint-James, et se maintenait sans scrupule dans
une position favorable à l'Angleterre.

Le conseil fut plusieurs jours indécis entre ces deux opinions également
animées. Enfin le 25 décembre, après une longue séance tenue malgré la
solennité de la fête de Noël, le duc Mathieu de Montmorency, n'ayant pu
amener à son sentiment la majorité du conseil, crut devoir se démettre
du portefeuille des affaires étrangères.

M. de Chateaubriand, avec une supériorité de coup d'oeil incontestable,
avait entrevu entre les deux tendances opposées une direction française.
De Vérone même, il écrivait à Mme Récamier: «J'ai bien souffert ici,
mais j'ai triomphé. L'Italie sera libre, et j'ai pour l'Espagne une idée
qui peut tout arranger, si elle est suivie.» Il trouvait bon que l'on
intervînt en Espagne, mais pour le compte de la France, avec
indifférence pour les menaces de l'Angleterre, et avec fierté à l'égard
des puissances qui auraient voulu faire de notre pays l'instrument de
leurs résolutions.

Quand M. de Montmorency se fut retiré, il est probable que M. de Villèle
n'aperçut pas la vraie nature des plans de M. de Chateaubriand; il se
peut que celui-ci n'ait pas jugé à propos de les lui faire entièrement
connaître. Mais après l'entrée de M. de Chateaubriand dans le cabinet,
la position réciproque des deux ministres s'éclaircit. M. de Villèle,
entraîné d'abord par l'ascendant de son collègue, ne dut pas voir, sans
un sentiment d'amertume, sa propre perspicacité mise en défaut, et c'est
cette blessure secrète, trop aisément envenimée par la répugnance
constante du roi Louis XVIII pour M. de Chateaubriand, qui explique
surtout l'explosion fatale dont les conséquences préparèrent la chute de
la monarchie.

Il est facile de deviner combien les agitations du conseil des ministres
et la question de politique générale, qui tenait alors l'opinion
publique dans l'attente, devaient donner d'anxiété à Mme Récamier et
avait de gravité pour elle.

Les deux hommes dans la personne desquels les deux nuances du parti
royaliste, unanimes dans leur but, rendre au roi d'Espagne sa liberté,
s'étaient en quelque sorte incarnées, se trouvaient être l'un le plus
ancien, le plus dévoué, le plus fidèle de ses amis, l'autre celui que
l'admiration de Mme Récamier plaçait au premier rang. La rivalité de
deux personnes aussi chères créait pour elle une situation hérissée de
difficultés et de chagrins.

M. de Chateaubriand fut nommé ministre des affaires étrangères, le 28
décembre 1822.

M. Ballanche, témoin des angoisses de celle dont il connut et partagea
toujours les inquiétudes ou les impressions, lui écrivait, le 20
décembre, à l'occasion de la sortie du ministère de M. de Montmorency:

«Si j'étais complétement égoïste, je voudrais avoir quelque grand revers
pour être consolé par vous; mais autant vos consolations sont douces à
celui qui en est l'objet, autant elles sont amères pour vous-même. Je
sais au reste que l'_abdication_ pour laquelle vous avez un intérêt si
vrai, si naïf et si touchant, vous la supporteriez bien mieux, s'il n'y
avait en même temps une _élévation_ qui trouble toutes vos sympathies
généreuses. Au sein d'une telle perplexité et parmi de si vives
émotions, savez-vous ce qu'il faut faire? Il faut tourner quelques-unes
de vos pensées vers cette pauvre France qui mérite bien aussi d'avoir un
autel pieux dans votre noble coeur. Songez un peu qu'il s'agit de bien
grandes destinées auprès desquelles toutes les destinées individuelles,
même celles des rois, doivent inévitablement se briser.

«Aimez-moi, quoique je ne sois ni _détrôné_ ni _exalté_ contre votre
gré.»

La correspondance datée de Londres, que nous avons déjà citée, témoigne
de la passion avec laquelle M. de Chateaubriand avait désiré prendre
part au congrès de Vérone; je ne prétends pas dissimuler davantage
l'empressement qu'il mit à accepter à la fin de 1822 le portefeuille des
affaires étrangères, pas plus que je ne veux nier le regret avec lequel
Mathieu de Montmorency abandonna les affaires. Mais serait-il donc
nécessaire de faire l'apologie de l'ambition de ces deux hommes? Le
génie de l'un, le grand nom, la vertu de l'autre, ne les plaçaient-ils
pas tous deux trop haut dans l'estime et l'admiration des hommes pour
qu'un ministère pût rien ajouter à leur importance? Avec des caractères
fort dissemblables, ils avaient le même dédain des richesses, la même
indifférence des honneurs. Mais pour tous deux, il s'agissait de faire
triompher une conviction, et d'attacher son nom à un grand acte public:
n'est-ce point là un sentiment qui se puisse avouer?

Cette lutte laissa entre M. de Montmorency et M. de Chateaubriand de la
froideur, mais nulle amertume. La suite de la correspondance qui sert de
base aux souvenirs que nous retraçons, les bons offices que plus tard
ils se rendirent, en donneront la preuve. On peut affirmer que
l'intervention toujours adoucissante et toujours scrupuleusement sincère
de Mme Récamier ne contribua pas médiocrement à ce résultat; comme le
lui écrivait le bon Ballanche, c'était surtout pour elle que ces
agitations étaient amères.

Le duc de Laval Montmorency, si étroitement uni d'affection, d'intérêts,
de solidarité de race avec son cousin Mathieu, rend dans sa
correspondance un témoignage très-affectueux à la conduite pleine de
délicatesse de Mme Récamier dans ces circonstances pénibles. Après la
retraite de M. de Montmorency et l'arrivée aux affaires de M. de
Chateaubriand, il lui écrit, de Rome, où il remplissait les fonctions
d'ambassadeur de France:

     «12 février 1823.

     «Votre situation est sans doute une des plus complexes, des plus
     bizarres et des plus difficiles que je connaisse; mais je suis sûr
     que vous vous tirez d'affaire avec un naturel admirable, enfin que
     votre amitié ne blesse personne, et que tout le monde est content
     de vous.»

Et dans une autre lettre du 26 mai:

     «Quoique je ne sois pas encouragé par le retour, je vous écris
     encore quelques mots. On me dit que vous vous tirez admirablement
     de toutes vos difficultés, que vous portez toutes les confidences,
     que tout le monde est content, et que personne n'est trahi.»

Mais il faut laisser la parole aux personnes intéressées dans ce débat.
M. de Chateaubriand n'était point revenu du congrès, et déjà les
difficultés entre M. de Villèle et le duc de Montmorency étaient
flagrantes. Ce dernier écrivait à Mme Récamier:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 18 décembre.

     «Vous croirez réellement, aimable amie, que je veux vous tenir en
     charte privée, et hier soir je n'ai pas même eu le bonheur d'en
     profiter. J'en ai été désolé. Jusqu'à onze heures j'ai voulu
     conserver l'espérance d'aller à cette chère Abbaye. Je veux m'en
     dédommager aujourd'hui entre quatre et cinq heures.

     «Votre second et très-second ami arrivera incessamment, demain ou
     après-demain au plus tard. J'ai beaucoup à vous parler de ses
     dispositions qui pourraient me faire sourire, si la chose n'était
     beaucoup plus grave.

     «Je vous renouvelle mes tendres hommages.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 1822.

     «J'ai vu Polignac. Je lui ai déclaré que la _chute_ de Villèle
     était la _mienne_, et que j'avais lié mon sort au sien, par la
     raison que lui seul avait été franc et loyal pour moi. Vous voyez
     qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. J'ai déclaré en même temps à
     Polignac que je n'étais point l'ennemi de M. de Montmorency, et que
     loin de désirer sa place et de rester à favoriser les ambitions et
     les partis, j'allais retourner à Londres.

     «Quant à vous, je vous aime plus que ma vie. De quoi vous
     plaignez-vous? Je souffre horriblement, mais je suis à vous, peines
     et plaisirs, joies et douleurs. À demain.

LE MÊME.

     «26 décembre.

     «Vous verrez par la lettre à Villèle, dont je vous envoie la copie,
     que Mathieu a donné sa démission hier au soir et que Villèle m'a
     proposé le portefeuille par ordre du roi. Je l'ai _refusé_. Mathieu
     ne valait pas ce sacrifice par la manière dont il a été avec moi,
     mais je devais cela à _vous_ et à ma loyauté. Ne parlez pas de ma
     lettre à Mathieu. Il est singulier qu'il ne vous ait rien dit de ce
     qui s'est passé hier au soir. Se serait-il ravisé et aurait-il
     repris la démission? J'ai au moins fait preuve de sincérité. On ne
     dira plus que je suis ambitieux. J'aurais bien désiré vous voir un
     moment à une heure et demie.»

LE MÊME.

     «Samedi matin.

     «On est toujours bien agité. Il y a un tel cri de l'opinion pour me
     pousser dans le ministère qu'il est difficile que mes pauvres
     diables d'amis ne soient pas obligés de me recevoir parmi eux. Nous
     parlerons de tout cela à quatre heures. Je souffre horriblement.»

LE MÊME

     «Mardi matin.

     «Je n'ai pas dormi. Ma pauvre tête, sans compter le coeur, est bien
     malade. Je suis bien dégoûté ce matin, et je voudrais qu'on n'eût
     jamais pensé à cela. J'espère encore que le _maître_ refusera sa
     signature. Nous ne saurons rien aujourd'hui, et cette attente est
     bien pénible. Je vous verrai à notre heure. Vous me donnerez la
     force que je n'ai plus.»

LE MÊME.

     «Samedi, 10 heures.

     «J'ai refusé Villèle à midi. Le roi m'a envoyé chercher à quatre et
     m'a tenu une heure et demie à me prêcher, et moi résistant. Il m'a
     donné enfin l'_ordre_ d'obéir. J'ai obéi. Me voilà resté auprès de
     vous. Mais je périrai dans le ministère. À vous!»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Val-du-Loup, ce 31 décembre 1822.

     «J'avais la confiance de recevoir une lettre de vous, aimable amie,
     quoique vous aimiez peu à écrire; je ne vous en fais nullement le
     reproche: car c'était aussi à moi à vous prévenir, d'après la
     manière si bonne, si délicate dont vous avez été pour moi dans
     cette occasion. Mon coeur en garde un profond souvenir. Je vous
     plains réellement de vous trouver ainsi placée entre un ministre
     sortant et un ministre entrant à la même place: outre l'ennui des
     pétitions qui ne feront que changer d'adresse, nos rapports gâtés
     et nos deux dernières lettres en particulier vous causeront un
     sentiment pénible, que je voudrais adoucir. Vous me reprocherez
     peut-être d'avoir été un peu sec; il fallait l'être ou prendre la
     chose au sensible, ce qui était une véritable duperie.

     «Je causerai de tout cela avec vous demain à huit heures; c'est mon
     rendez-vous de bonne année auquel je tiens beaucoup.

     «Le temps est triste, surtout depuis la neige, la solitude
     profonde; mais tout cela est très-supportable. Ce qui le serait
     moins, ce serait l'absence de mes amis.

     «Adieu, adieu. Vous savez quelle place vous occupez. Hommages bien
     tendres.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «1er janvier 1823.

     «Combien de fois vous ai-je déjà souhaité la bonne année depuis que
     je vous aime? Cela fait frémir. Mais ma dernière année sera pour
     vous, comme aurait été la première, si je vous avais connue. J'ai
     encore couché rue de l'Université. C'est ce soir que je passe les
     ponts. J'irai ce soir vous présenter mes respects accoutumés.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 2 janvier 1823.

     «Je veux, aimable amie, vous donner tout de suite des nouvelles de
     la conversation qui vous inquiétait[1]. J'en sors. Je n'ai eu qu'à
     me défendre des empressements, des excuses, des protestations. Je
     crois y avoir répondu assez simplement, sans humeur, colère ni
     faiblesse, et j'ai passé promptement aux détails d'affaires que
     j'avais à _lui_ donner et qu'_il_ a très-bien reçus. Nous nous
     sommes quittés sur le terrain où nous devons rester et qui n'a rien
     d'embarrassant pour vous en particulier.

     «Je vous renouvelle mes tendres hommages et mes regrets de ne pas
     aller vous les porter moi-même. Je vous demande des nouvelles de
     votre santé et le _Phédon_ qui me nourrira de hautes pensées dans
     la retraite.»

LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mardi matin.

     «Je vais ce soir coucher dans ce lit de ministre, qui n'était pas
     fait pour moi, où l'on ne dort guère, et où l'on reste peu. Il me
     semble qu'en passant les ponts je m'éloigne de vous, et que je vais
     faire un long voyage. Cela me crève le coeur. Mais je ferai mentir
     le pressentiment. Je vous verrai tous les jours, et à notre heure,
     dans votre petite cellule. Je vous écrirai tous les jours. Vous
     m'écrirez pour me consoler et me soutenir. J'en ai, je vous assure,
     grand besoin. Vous verrai-je aujourd'hui? Faites-le moi dire par un
     mot, à deux heures.

     «À vous pour la vie.»

Benjamin Constant eut cette année-là deux procès de presse, l'un à
l'occasion d'une _Lettre à M. Mangin, procureur général près la cour de
Poitiers_, et l'autre pour une autre _Lettre adressée à M. de Carrère,
sous-préfet de Saumur_. Ces deux procès furent jugés en appel le 6 et le
13 février 1823. Pour le premier, il avait été condamné à un mois de
prison et cinq cents francs d'amende; pour le second, la peine était de
six semaines et de cent francs.

Benjamin Constant ne venait plus qu'à de rares intervalles chez Mme
Récamier, mais il était assuré de trouver en elle, sinon une sympathie
absolue, du moins un intérêt fidèle, et il y eut recours. L'appui de M.
de Chateaubriand lui fut très-utile dans la circonstance de cette double
poursuite.

BENJAMIN CONSTANT À Mme RÉCAMIER.

     «Le 5 février 1823.

     «Pardon, Madame, de vous importuner encore. Heureusement que tout
     se décidera demain, et que vous n'en entendrez plus parler.

     «J'apprends que ce sont les congrégations présidées par M. de
     Lavau, et surtout M. de Lavau lui-même, qui tiennent à ce que je
     sois condamné. Il y a eu chez lui une réunion où il a fortement
     recommandé à de jeunes conseillers, qui n'avaient pas coopéré au
     premier jugement, d'être à l'audience de demain pour prendre leur
     revanche. Je sais de vous, Madame, que M. de Chateaubriand
     n'approuve pas la marche et l'influence de ces congrégations. Si
     vous aviez donc le temps de lui faire savoir qu'il est probable
     qu'elles rendront ses bonnes intentions infructueuses, cela me
     servirait beaucoup. Mais il n'y a plus qu'aujourd'hui, puisque la
     chose se juge demain à dix heures.

     «J'ajouterai qu'il sera bien plus scandaleux de me condamner pour
     une cause où j'ai été indignement insulté dans la personne de ma
     femme. J'en montrerai bien l'indignité dans ma plaidoirie, et il me
     semble qu'une telle condamnation serait une tache pour un ministère
     qui doit avoir quelque chose de chevaleresque.

     «Adieu, Madame, faites pour moi ce que vous pourrez, et agréez mes
     tendres et respectueux hommages.»

LE MÊME.

     «Le 6 février.

     «Vous savez déjà, Madame, le résultat de la séance. J'ai le bonheur
     de rapporter à vous tout ce qu'il y a de bon, j'aime à mettre à vos
     pieds l'hommage de ma reconnaissance. Vous m'avez forcé à me
     réduire à ce sentiment; aussi y placé-je tout ce que vous n'avez
     pas voulu tolérer dans un autre; c'est bien la reconnaissance la
     plus vive qui ait jamais été, et pour peu qu'elle osât, elle
     s'appellerait autrement. Je ne bats pourtant encore que d'une aile:
     j'ai encore une affaire et une prison dont il faut que vous me
     tiriez. Mais j'y compte tellement que je n'ai plus aucune
     inquiétude.

     «J'irai vous voir demain, si vous le permettez.

     «Mille tendres et fidèles hommages.

     «B. C.

     «J'ai su que M. de Chateaubriand avait été parfait. Le talent est
     toujours une vertu.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 5 février.

     «J'ai vu le garde des sceaux. Il est très-bien pour M. de Constant,
     et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est-à-dire la
     simple amende[2].

     «Je vais écrire pour M. Arnault. Le talent doit avoir des
     priviléges. C'est la plus vieille aristocratie et la plus sûre que
     je connaisse.»

LE MÊME.

     «8 février.

     «Je suis sorti de la séance à sept heures. Je n'ai pas eu occasion
     de parler. Je suis seulement monté à la tribune pour répondre au
     général Foy qui m'avait interpellé. J'ai dit une douzaine de
     phrases très-bien, car j'étais en colère. J'ai eu beaucoup de
     _bravo!_

     «Je saurai ce que c'est que vos deux hommes. À demain. Je m'habille
     pour ce maudit bal. Ne soyez pas découragée.»

LE MÊME.

     «Dimanche, 23.

     «Je n'ai pu vous voir hier, la Chambre des pairs a fini trop tard.
     Aujourd'hui je passerai la journée au conseil chez le roi et dans
     mon salon, et je travaillerai toute la nuit pour parler peut-être
     demain: mon discours n'est pas prêt[3]. Le _Constitutionnel_ répète
     ce matin que j'ai lu le discours à l'Abbaye-au-Bois. Vous voyez
     comment vos amis vous servent et comment ils sont bien informés.
     Allons, faites des voeux pour moi comme j'en fais pour vous! Demain
     ou mardi sera un jour décisif dans ma carrière politique.

     «Je vous aime et cela me soutient. Après le discours je serai plus
     libre et tout à vous!»

LE MÊME.

     «Vendredi, 18.

     «Plusieurs ambassadeurs étrangers sont venus me prier de répondre
     au discours de M. Canning[4]. Ils m'ont trouvé travaillant au
     discours qu'ils me demandaient. Vous sentez que pourtant cela a un
     peu réchauffé ma verve, en me promettant un succès en Europe. Je
     vais m'ensevelir dans mon travail et je vous le montrerai. Mais je
     ne pourrai vous voir aujourd'hui: voilà le contre-poids à ma joie
     politique. Pardonnez-moi et aimez-moi un peu pour ma gloire. À
     demain! Salvandy a aujourd'hui vengé les _Débats_[5].»

On se rappelle que Mme Joseph Bonaparte, après le mariage de sa fille,
avait l'année précédente annoncé l'intention d'aller avec ses enfants
rejoindre le comte de Survilliers en Amérique, et quel obligeant
empressement elle avait trouvé dans M. de Montmorency, alors ministre
des affaires étrangères, pour accorder une autorisation de prolongation
de séjour à Bruxelles en faveur de son gendre; elle ne rencontra pas une
moindre bienveillance dans l'administration de M. de Chateaubriand: on
le verra par les deux billets suivants.

LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 20 mai 1823.

     «Mme Joseph profitera de la permission qu'on veut bien lui accorder
     de venir momentanément à Paris, si la circonstance l'exige, sous le
     nom de Mme la comtesse de Villeneuve sa soeur, afin de garder le
     plus grand incognito pendant le temps qu'elle y restera.

     «Sa demeure actuelle est à Bruxelles, sous le nom de Mme la
     comtesse de Survilliers.

     «Un mot que Son Excellence daignerait en dire à M. le baron de
     Fagel, pour en prévenir son gouvernement, éviterait toute
     difficulté pour le départ de Bruxelles. Je remercie la belle dame
     et la prie d'exprimer au plus obligeant et au plus aimable des
     ministres toute la reconnaissance dont je suis pénétrée.

     «DÉSIRÉE.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Dimanche matin.

     «J'ai écrit ce matin pour votre reine. Le conseil qui a lieu le
     mardi est avancé d'un jour et aura lieu demain lundi. C'est deux
     jours sans vous voir, en comptant celui-ci; c'est bien long! Demain
     je vous écrirai et surtout parce qu'hier vous étiez un peu en train
     d'être triste. Je ne souhaite que votre joie et tous les biens:
     ceux que j'ai et ceux que je n'ai pas!»

M. DE CHATEAUBRIAND.

     «6 juin.

     «Encore conseil! les affaires me tueront, surtout si je suis
     longtemps sans vous voir, mais lundi sera le jour de ma délivrance.
     Demain pourtant, dût l'Europe aller au fond de l'eau, je vous
     verrai. À vous! à vous!»

LE MÊME.

     «5 heures.

     «J'ai passé trois quarts d'heure seul dans la petite cellule, vous
     espérant, vous appelant, et pourtant heureux de me trouver au
     milieu de vos livres, de vos fleurs et de tout ce qui vit avec
     vous! Il faut pourtant arranger notre vie autrement, car je ne sais
     que devenir sans vous. Si on avait laissé ce malheureux ministère
     rue du Bac, je serais à votre porte. Tâchez de m'écrire un petit
     mot. Comment avez-vous pu sortir à notre heure? Ne pouviez-vous
     m'attendre un peu? Il vous est bien facile de vous passer de moi.
     Moi, j'avais tout quitté pour venir à vous.»

LE MÊME.

     «Dimanche, 5 heures.

     «De grandes nouvelles et des courriers ont pris tout mon temps. Les
     cortès à Séville, avant d'emmener le roi, ont déclaré qu'il était
     fou, ont prononcé sa déchéance, et nommé une régence
     révolutionnaire. Ceci finit misérablement l'affaire. Les cortès ne
     sont plus qu'une faction sans autorité et qui va expirer[6].»

LE MÊME.

     «Chambre des députés, vendredi soir.

     «Ne m'en voulez pas, je vous en supplie. Je suis dans un moment
     déplorable. Entre les deux Chambres où je cours, croyant toujours
     parler et ne parlant jamais, et les courriers, et les persécutions
     de l'Europe et de l'intérieur. J'espère que tout cela finira
     demain. Grâce, mille fois grâce. Plaignez-moi, ne m'en voulez pas,
     gardez-moi votre angélique bonté. À demain mon pardon, ou plutôt
     des consolations pour ce que je souffre.»

Aussitôt que M. de Chateaubriand eut connu Mme Récamier, il désira
mettre sa femme en rapports avec elle, et il l'amena à l'Abbaye-au-Bois.
Il se forma entre ces deux dames une relation qui, sans être intime, fut
toujours gracieuse et obligeante.

Mme de Chateaubriand, qui avait une âme élevée, des affections vives et
profondes, un dévouement réel et l'admiration la plus entière pour son
mari, avait infiniment plus d'esprit et d'originalité que de prudence et
de raison; sa tendresse, fort exigeante sur ce qui lui semblait dû à
l'objet de son culte, avait trop souvent pour résultat d'agiter,
d'inquiéter ou d'irriter M. de Chateaubriand.--Elle affichait la
prétention de ne pas connaître les oeuvres littéraires de l'homme dont
elle était fière de porter le nom; mais cette prétention était très-mal
fondée, et plus d'une fois on l'a surprise lisant quelque livre de son
mari.

Mme de Chateaubriand contait agréablement; elle avait une politesse
parfaite, des manières extrêmement distinguées, mais l'humeur inégale.
Ce qui ne variait point chez elle, c'était la charité: une charité
active, entendue, qui savait organiser, et dans laquelle elle mettait de
la constance et de la suite.--Elle était de taille moyenne, ses yeux
étaient beaux; son visage portait la trace visible de la petite vérole,
et sa santé toujours chancelante la réduisait à une maigreur quasi
diaphane. C'était, en un mot, une personne bonne et généreuse, mais
impossible à prévoir, et peu commode à vivre.

On verra par la suite de cette correspondance combien elle comptait sur
l'influence salutaire de Mme Récamier, et avec quelle confiance elle y
recourait.

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Septembre 1823.

     «Vous êtes toujours, Madame, notre port dans la tempête. C'est donc
     encore à votre bonté que j'ai recours pour tâcher de pénétrer dans
     les secrets de notre _capricieux immortel_[7]. Notre chapelle est
     prête, elle est charmante, il n'y manque plus que le tableau; mais
     quand arrivera-t-il? M. Gérard me l'avait positivement promis pour
     le 1er octobre. Je n'ose lui rappeler sa promesse, dans la crainte
     d'en reculer encore l'exécution. Il n'y a donc que vous, Madame,
     qui, avec toutes vos séductions, puissiez l'amener à achever sa
     charité promptement et de bonne grâce. Dites-lui, si vous en
     trouvez l'occasion, que si _la niche_ destinée à la sainte ne peut
     rien ajouter à un chef-d'oeuvre, au moins elle ne le gâtera pas. Le
     _jour_ est admirable, et la couleur du stuc telle qu'un peintre la
     pourrait choisir. M. Huyot m'avait conseillé de lui envoyer le
     cadre qui est très-beau; mais peut-être préfère-t-il, comme il en
     avait l'intention, faire apporter son tableau à l'Infirmerie, avant
     qu'il soit achevé, et le faire placer dans l'endroit qui lui est
     destiné, afin de voir s'il n'y aurait point à donner quelques coups
     de pinceau, dépendant de la disposition du jour. Aurez-vous encore
     l'extrême bonté, Madame, de lui demander si cet arrangement lui
     convient, et quel jour il voudrait fixer? Tout serait préparé pour
     qu'il n'y eût point d'importun; ce qui serait trop aimable, ce
     serait de venir ce jour-là avec lui déjeuner à l'Infirmerie même,
     avec les oeufs et le bon lait de la soeur _Sophie_.

     «Je ne sais comment vous demander assez de pardons de toutes mes
     importunités; mais votre indulgence est infatigable, lorsqu'il
     s'agit de coopérer à une bonne oeuvre.

     «Recevez, je vous prie, tous mes regrets de ne pouvoir aller vous
     présenter moi-même ma requête, et veuillez ne pas douter, Madame,
     de tous les sentiments qui m'attachent si tendrement et si
     inaltérablement à vous.

     «LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

M. CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Samedi matin.

     «Je n'ai pu écrire hier matin. J'ai été obligé d'aller chez le roi.
     Nous sommes dans un moment d'où dépend notre avenir. Chaque dépêche
     télégraphique peut nous apprendre la plus grande nouvelle. Rien
     n'est arrivé, rien n'arrivera peut-être encore de quelques jours.
     Mais ces jours seront des jours de perplexité. Aurons-nous pris, ou
     aurons-nous manqué de prendre l'île de Léon? Tout est là.

     «Je suis accablé de conférences et de courriers. Pour comble de
     maux, je ne pourrai vous voir encore aujourd'hui, mais à quelque
     chose le malheur est bon, et cela me fera rompre la fatalité du
     dimanche. Demain à notre heure. J'irai vous conter tout. Vous êtes
     pourtant un ange cruel et vous ne méritez guère d'avoir un esclave
     aussi soumis.

     «Ballanche a dîné chez moi hier. J'ai eu soin d'écarter toute
     conversation politique. Cela m'a fait grand plaisir de voir chez
     moi le vieil ami.»

LE MÊME.

     «Jeudi matin.

     «Nous sommes bien tourmentés par une nouvelle télégraphique qui
     nous annonce, de Bayonne, que le roi d'Espagne est délivré, et
     pourtant nous ne croyons pas à cette nouvelle. Vous savez ce que
     c'est que des espérances dont on sent la fausseté et que pourtant
     on veut croire par faiblesse. Mais moi, ai-je l'espoir de vous voir
     samedi soir à sept heures?»

LE MÊME.

     «5 heures.

     «Une dépêche télégraphique annonce que le roi d'Espagne est libre
     et qu'il sera le 29 (jour de la naissance du duc de Bordeaux) au
     milieu de nos soldats. Je vous verrai à neuf heures un moment.»

Ce ne fut que le 1er octobre 1823, que le roi et la reine d'Espagne,
rendus enfin à la liberté, s'embarquèrent à Cadix pour rejoindre à
Port-Sainte-Marie le duc d'Angoulême et l'armée française libératrice.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Mercredi, 2 heures du matin.

     «Je suis sorti hier trop tard du conseil pour aller chez vous
     aujourd'hui. Je crains que ma correspondance d'Espagne ne me
     retienne au delà de notre heure. Je suis désolé des décrets de ce
     roi et je tâche de prévenir le mal. Je croyais être libre après la
     guerre d'Espagne, mais je vois que les affaires pèsent sur moi plus
     que jamais. Si je ne suis pas à l'Abbaye à six heures et demie,
     c'est que je n'aurai pu finir. Je dîne chez M. de Cossé, et après
     le dîner, je vais avec Mme de Chateaubriand chez le duc d'Orléans.
     Demain à huit heures du soir, si vous y consentez, j'irai à la
     petite cellule, quoique vous ayez été bien rude la dernière fois. À
     demain! Je suis bien las et il me prend vingt fois par jour envie
     de planter tout là.»

LE MÊME.

     «Dimanche matin.

     «Je n'ai pu vous écrire hier. J'ai été presque malade, c'est-à-dire
     très-souffrant, et je le suis encore. Je me suis acquitté de la
     commission de M. Gérard et, je vous assure, uniquement pour lui;
     car si je m'oppose de toutes mes forces aux actes arbitraires, j'ai
     une grande répugnance à déranger le cours de la justice.
     J'insisterai pourtant. Le génie exerce sur moi la séduction que
     cette jeune femme, dites-vous, a exercée sur cet homme qui la
     enlevée, et quand vous venez mêler votre puissance à celle du
     talent, il faut bien que j'obéisse.

     «À ce soir.»

LE MÊME.

     «Paris, 7 octobre.

     «Si le conseil finit de bonne heure, je vous verrai un moment. Je
     veux vous dire ce matin une chose qui me blesse. M. de Broglie, ou
     Mme de Broglie, a écrit à Paris que j'avais demandé l'expulsion de
     M. _Comte_ de la Suisse et que c'était une vengeance du
     _Conservateur_ sur le _Censeur_. C'est bien mal me connaître: je ne
     suis pas persécuteur de mon métier, et j'aime plus la liberté que
     ceux qui s'en font les champions exclusifs. J'ignorais même que M.
     _Comte_ fût en Suisse, lorsqu'un _Monsieur_ vint me dire qu'on
     allait le renvoyer de Lausanne et qu'il me demandait de
     m'intéresser à lui. Je lui répondis qu'apparemment M. _Comte_ était
     renvoyé par mesure de police; que je m'en informerais et que je
     verrais ce qu'il me serait possible de faire pour lui. J'en parlai
     effectivement à M. Franchet qui m'assura que M. Comte était à la
     tête de tous nos révolutionnaires en Suisse et qu'il y prêchait les
     principes les plus opposés au gouvernement des Bourbons. Voilà
     l'exacte vérité; c'est tout ce que je sais de M. _Comte_. Je n'ai
     pas écrit un mot de lui à l'ambassadeur. Son nom ne s'est jamais
     présenté à mon esprit ni sous ma plume. Il est vrai que le
     _Monsieur_, son ami, m'a dit que ce M. _Comte_ irait en Angleterre
     écrire des choses terribles contre moi: cette menace me tenta un
     moment, et j'eus la mauvaise pensée de faire donner à M. _Comte_ la
     liberté d'aller écrire de si grandes choses, car je suis partisan
     décidé de la liberté de la presse; mais je repoussai cette
     inspiration du diable, et j'oubliai M. _Comte_ de nouveau, ou
     plutôt je ne songeai qu'à lui rendre service. Vous me connaissez
     assez pour savoir si je vous dis ici la pure vérité.

     «Dans ce moment, on sollicite mon intérêt pour un bon régicide qui
     ne demande qu'à respirer l'innocence et la paix dans les vallées de
     la Suisse, et je vais m'occuper de cet honnête homme, et voir si je
     puis lui procurer le bonheur champêtre si bien fait pour son âme
     simple et naïve. Si j'en suis là, comment imaginer que je persécute
     M. _Comte_ qui n'a d'autre tort à mes yeux que d'écrire lourdement
     et ennuyeusement, autant qu'il m'en souvient pour avoir lu un
     article de lui contre le roi, il y a sept ou huit ans? Défendez-moi
     auprès de vos injustes amis.»

L'importance des événements dont la correspondance de M. de
Chateaubriand était remplie pendant les premiers mois de son ministère
nous a décidé à donner ses lettres presque sans interruption.

Grâce à la résolution et à l'énergie qu'il sut imprimer à l'intervention
de la France dans les affaires d'Espagne, Ferdinand était libre, la
maison de Bourbon comptait une belle et vaillante armée, le prestige des
succès militaires environnait la monarchie, et M. le Dauphin avait
noblement pris sa part dans les fatigues et la gloire de la campagne. M.
de Chateaubriand pouvait donc être fier d'un résultat auquel il avait
puissamment contribué.

Mais tout en s'associant à la joie et au triomphe de son illustre ami,
Mme Récamier n'en sentait pas moins avec tristesse les épines que
l'arrivée de M. de Chateaubriand au pouvoir avait semées dans le cercle
de ses affections les plus intimes. Les visites quotidiennes de M. de
Chateaubriand à l'Abbaye-au-Bois étaient bien souvent dérangées, soit
par les réunions du conseil, soit par les séances des Chambres; et le
trouble n'était pas seulement dans les habitudes: l'humeur de l'éminent
écrivain n'avait pas résisté à la sorte d'enivrement que le succès, le
bruit, le monde amènent facilement pour des imaginations ardentes et
mobiles. Son empressement n'était pas moindre, son amitié n'était point
attiédie, mais Mme Récamier n'y sentait plus cette nuance de
respectueuse réserve qui appartient aux durables sentiments que seuls
elle voulait inspirer: le souffle d'un monde frivole et adulateur avait
passagèrement altéré cette pure affection. D'un autre côté, la blessure
d'amour-propre de M. de Montmorency, que ses sentiments religieux ne
tardèrent pas à faire disparaître, était encore toute vive dans ces
premiers moments. Il mettait le soin le plus aimable et le plus tendre à
ne pas exprimer son mécontentement, et s'appliquait à rendre, autant
qu'il était en lui, la position de Mme Récamier moins pénible, entre son
rival triomphant et lui-même; mais l'agitation était grande dans les
âmes.

Au milieu de ces tristesses et de ces difficultés, la nièce de Mme
Récamier, celle qu'elle traitait et aimait comme une fille, tomba
gravement malade de la poitrine. Lorsque l'état aigu eut fait place à la
convalescence, M. de Montmorency insista pour qu'on lui fît respirer
l'air de la campagne, dans la solitude de la Vallée-aux-Loups, où
presque chaque année Mme Récamier avait été chercher un doux et trop
court repos. À l'automne, les médecins ne dissimulèrent point que la
rigueur d'un hiver passé à Paris pouvait être fort nuisible à une santé
délicate après l'échec d'une maladie vive; ils insistaient pour le
séjour du midi. La tendresse inquiète de Mme Récamier la décida à partir
pour l'Italie. Elle quitta Paris le 2 novembre 1823.

Le fidèle Ballanche, avec la simplicité de son absolu dévouement, partit
en même temps que Mme Récamier, sans avoir même eu la pensée qu'il pût
faire autrement; M. Ampère demanda la permission de se joindre à la
petite caravane qui devait voyager lentement, et Mathieu de Montmorency,
en prenant congé de son amie, se promettait de lui faire, au milieu du
carême, une visite dans la ville sainte, que sa piété lui donnait depuis
longtemps un désir très-vif de connaître, et où la présence de son
cousin le duc de Laval lui offrait un attrait de plus. Ce dernier
projet, comme on le verra, ne se réalisa point.

Nous allons maintenant donner, sans les interrompre, les lettres
adressées à Mme Récamier par M. de Chateaubriand et M. de Montmorency,
dans les jours qui précédèrent et qui suivirent son départ, jusqu'au
moment de son arrivée à Rome.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «25 octobre.

     «Non, vous n'aurez pas dit adieu à toutes les joies de la terre; si
     vous parlez, vous reviendrez bientôt, et vous me retrouverez tel
     que j'ai été et tel que je serai toujours pour vous. Ne m'accusez
     pas de ce que vous faites vous-même. J'irai vous voir en sortant du
     conseil. J'ai mis les noms de Mme Thibaudeau et de M. Voutier à ma
     porte. Je vous aime de toute mon âme, et rien ne pourra m'empêcher
     de vous aimer, ni votre parti, ni votre injustice.»

LE MÊME.

     «Mardi matin, 28 octobre.

     «Vous voyez bien que vous vous êtes trompée. Ce voyage était
     très-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement,
     et vous me retrouverez à votre retour tel que vous m'aurez laissé,
     c'est-à-dire le plus tendrement, le plus sincèrement attaché à
     vous. Je suis bon à _l'user_; je ne me lasse jamais, et si j'avais
     plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et
     rempli de votre image.

     «À quatre heures et demie, je serai dans la petite cellule qui sera
     la mienne pendant votre absence.»

LE MÊME.

     «2 novembre 1823

     «Craignant toujours de vous faire quelque peine, lorsque vous
     comptez pour rien les miennes, je vous écris ce mot sur les
     chemins, de peur de manquer votre passage à Lyon. Je serai jeudi à
     Paris et vous n'y serez plus: vous l'avez voulu. Me
     retrouverez-vous à votre retour? Apparemment, peu vous importe.
     Quand on a le courage, comme vous, de tout briser, qu'importe en
     effet l'avenir? Pourtant je vous attendrai; si j'y suis, vous me
     retrouverez tel que vous m'avez laissé, plein de vous, et n'ayant
     pas cessé de vous aimer. Je vous écrirai à Turin et puis à
     Florence.»

LE MÊME.

     «Paris, le 7 novembre 1823.

     «Je vous écris ce petit mot à Lyon, à mon retour à Paris, en même
     temps que je vous écris à Turin. Je vous ai encore écrit à Lyon, en
     courant les chemins. Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui
     est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'être injuste.
     Malgré tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas même
     longtemps. Vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompée. Le billet
     de vous que j'ai trouvé ici en arrivant m'a fait voir que la joie
     d'Amélie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez
     un peu à la _justice_ et à l'espérance. Croyez-moi, rien n'est
     changé, et vous en conviendrez un jour.

     «Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»

LE MÊME.

     «Paris, le 7 novembre 1823.

     «Vous avez passé les Alpes que je ne repasserai plus; vous êtes
     dans le beau pays où j'étais l'année dernière à la même époque.
     Vous vous éloignez de vos amis. Ces amis ne sont plus jeunes; le
     temps qu'ils perdent est irréparable. Vous avancez cette absence
     qui commence tôt et ne finit plus. Mais enfin vous l'avez voulu.
     Vous me direz, quand vous serez de retour, si vous avez vu l'Italie
     avec les mêmes yeux qu'autrefois; si les ruines vous ont dit la
     même chose, et si le changement, qui est survenu en vous, ne s'est
     point étendu à ce qui vous aura environnée. Mais je ne veux point
     attrister votre voyage: avant tout, que vos peines ne vous viennent
     jamais de moi.

     «Je ne vous parle point de politique. Vous êtes trop heureuse de
     n'entendre parler ni de chambres, ni de ministères, ni de journaux;
     tout cela vous reviendra assez dans votre cellule. Jouissez bien de
     votre liberté. Revenez le plus tôt possible. Je tâcherai de vivre
     jusqu'à votre retour. Je souffre cependant.»

LE MÊME.

     «Paris, le 15 novembre 1823.

     «Je vous ai écrit deux fois à Lyon, une fois à Turin, et vous ne
     m'avez pas répondu. J'ai su par le duc de Doudeauville que vous
     étiez arrivée à Lyon, et j'ai été réduit à apprendre de vos
     nouvelles par les autres. Je ne vous répéterai pas le lieu commun
     que ce sont ceux qui restent qui sont le plus à plaindre. Vous avez
     pris votre parti si vite, que vous avez sans doute été persuadée
     que vous seriez heureuse: peu importe le reste. Je vous le souhaite
     du fond de l'âme, ce bonheur que vous méritez, même lorsque vous
     affligez vos amis. Ma vie maintenant se déroule vite. Je ne
     descends plus, je tombe, et je ne puis, dans la rapidité de ma
     chute, que faire des voeux pour vous, que je laisse après moi sur la
     pente. Je me reproche de vous attrister peut-être au milieu du beau
     pays que vous parcourez. Saluez pour moi les montagnes, les riantes
     vallées que sans doute je ne reverrai plus. Je ne vous parle point
     de politique. Elle va bien, mais ce sont des conversations
     réservées pour la petite cellule; revenez-y, Horace, dont vous
     allez voir la retraite, disait qu'il faut renfermer dans un petit
     espace nos longues espérances. J'espère pourtant bientôt une lettre
     de vous. Je vous écrirai à Rome. Si mes lettres adressées à Turin
     et à Florence ne vous étaient pas parvenues, faites-vous les
     renvoyer à Rome.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 29 novembre 1823.

     «C'est à Dampierre, où j'ai été passer sept à huit jours d'adieux
     pour cette année, que j'ai reçu votre petite lettre datée du 18
     novembre. Elle m'a fait grand plaisir, puisque voilà ce Mont Cenis
     passé; vous avez atteint un plus beau soleil, un climat doux,
     pendant que nous sommes depuis une semaine dans les plus épais
     brouillards.--Amélie se trouve déjà mieux: c'est une vraie
     consolation et la seule que je puisse recevoir de votre absence.
     Vous savez quels tendres voeux vous accompagnent, et pour elle et
     pour vous-même. Je doute qu'une lettre puisse encore vous rejoindre
     à Florence que vous m'indiquez et où je projetais bien de vous
     faire trouver un petit mot chez M. de la Maisonfort[8], à qui vous
     ne pouvez pas échapper. Mais j'envoie toujours ceci à M. Récamier
     qui m'a fait prévenir d'une bonne et rapide occasion.--Nous sommes
     ici à peu près dans la même position, disputant sur la septennalité
     et la dissolution.--Un homme de vos amis[9] a pris la plume: c'est
     peut-être trop souvent. Je suis du reste, comme vous croyez,
     beaucoup moins au courant de ses nouvelles. Nous nous sommes
     rencontrés en bon lieu, et j'ai trouvé que ce qu'il y avait de plus
     simple, c'était de nous parler de vous. Il m'a dit n'avoir pas eu
     une seule fois de vos nouvelles: je trouvais moi-même que c'était
     trop peu, quoique je désire que vous ne vous fatiguiez pas trop
     surtout à _certaines_ lettres; j'ai cependant dit que je croyais
     être sûr que vous en aviez écrit une.

     «Je pense, surtout pour les envier, aux amis qui vont avoir le
     bonheur de vous voir, de vous recevoir. J'ai reçu une très-aimable
     lettre de la duchesse[10], de Naples où elle a été voir les
     Clifford et son beau-fils. Adrien vous parlera peut-être d'un petit
     intérêt d'amour-propre sur lequel mon amitié ne veut pas garder un
     silence affecté. Les journaux vous auront dit que j'avais eu la
     grand'croix de Saint-Charles[11]. Je voulais le trouver simple,
     puisque deux autres n'avaient pas été traités autrement. Mais on
     dit aujourd'hui qu'ils sont parvenus à se faire accorder mieux, et
     alors je pourrais être blessé du rapprochement. C'est assez
     misérable, et cela m'ennuie sans y ajouter trop d'importance.

     «Adieu, aimable amie, parlez de moi à votre nièce, aux voyageurs
     qui vous auront sûrement rejointe. Vous savez ce qui manque chaque
     soir à ma journée.

     «Adieu, adieu.

     «Nous sommes dans l'attente de la réception de M. le duc
     d'Angoulême pour mardi prochain.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 29 novembre 1823.

     «Je crains que ma lettre adressée à Turin ne vous soit pas arrivée,
     parce qu'elle n'était pas affranchie. J'ai peur aussi que vous
     n'ayez passé trop vite à Turin et à Florence, où je vous ai
     également écrit, pour avoir le temps de voir que vous n'étiez pas
     oubliée. J'espère que mes premières lettres vous rejoindront à Rome
     avec celle-ci.

     «Depuis votre départ, mon travail s'est accru, et je n'ai trouvé
     que dans cette ennuyeuse occupation une triste distraction à votre
     absence. Je n'ai pas passé une seule fois auprès de l'Abbaye:
     j'attends votre retour. Je suis devenu poltron contre la peine: je
     suis trop vieux et j'ai trop souffert. Je dispute misérablement au
     chagrin quelques années qui me restent; ce vieux lambeau de ma vie
     ne vaut guère le soin que je prends de lui. Vous êtes à Rome, à
     Rome que j'aimais tant et où j'aurais voulu vivre. M'y plairais-je
     encore? Dites-moi bien ce que vous y aurez éprouvé. Ce que vous
     sentirez, je l'aurais senti. Comme pour vous, Rome aurait perdu ou
     gardé pour moi son intérêt et son charme. Il est malheureux de si
     bien s'entendre et d'être séparés par cinq cents lieues.

     «Le temps marche, mais pas assez vite. Je compte, comme si j'avais
     vingt ans, les jours pour les franchir. Quand je trouve le bon duc
     de Doudeauville, je lui parle à l'instant de vous. C'est la seule
     personne que je voie qui vous connaisse, car je ne rencontre jamais
     Mathieu. Je n'avais pas un grand penchant pour le duc de
     Doudeauville; mais il parle de vous si bien et avec une telle
     effusion de coeur que vous me l'avez fait aimer.

     «J'ai reçu votre billet de Chambéry. Il m'a fait une cruelle peine.
     Le _Monsieur_ m'a glacé. Vous reconnaîtrez que je ne l'ai pas
     mérité.

     «Pour jamais à vous.

     «J'écrirai régulièrement, souvent deux fois, mais toujours une fois
     par semaine à Rome.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, le 13 décembre 1823.

     «J'allais vous écrire par la poste, aimable amie, lorsqu'est arrivé
     chez moi M. Lefebvre, m'annonçant son prompt et rapide voyage, et
     me disant qu'il avait voulu me voir pour vous donner plus
     directement de mes nouvelles. Ce serait bien le cas de profiter
     d'une occasion aussi sûre pour répondre à votre difficile question
     sur ce qui se passe d'intéressant pour vos amis. Vous en avez de
     tellement lancés dans les grandes aventures qu'il ne m'est pas
     facile à moi-même de les y suivre, et encore moins de vous en
     rendre compte par écrit. Le premier[12], auquel vous savez
     cependant que je ne cède point le pas, me paraît être toujours dans
     les mêmes rapports avec son confrère prédominant[13]. Il désirerait
     souvent que cela ne fût pas ainsi, mais plus souvent il en prend
     son parti comme le plus sûr; et les phrases habituelles de part et
     d'autre sont: «qu'ils sont contents réciproquement;» cela ne fait
     pas que cela soit toujours.

     «Vous êtes peut-être plus intriguée de ce dernier changement du
     ministère espagnol. Il serait curieux de savoir ce que vous en
     mandera M. de Chateaubriand, votre ami ministre, s'il en mande
     quelque chose. Lui et ses collègues peuvent prendre le parti de
     s'en arranger comme d'une chose faite; mais je suis sûr que la
     première impression a été le regret de n'y avoir pas eu une
     influence plus directe, et un peu de mécontentement et de dédain
     pour une chose très-imparfaite.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «4 janvier 1824.

     «J'ai reçu non pas vos lettres, mais vos petits billets jusqu'au
     24. Je voudrais vous écrire plus souvent, plus exactement, plus
     longuement, mais les derniers jours de l'année ont été si remplis
     d'affaires que je n'ai pas eu un seul moment à moi, et ce qui a
     achevé de m'accabler, Mme de Chateaubriand a été et est encore
     assez malade. Ainsi vous voyez que nous avons l'un et l'autre fini
     l'année tristement. En voilà une autre qui commence; ah!
     puisse-t-elle être plus heureuse! elle le sera, si vous revenez.
     Croyez-moi, moi vieux voyageur, il n'y a de bon que le repos, le
     coin du feu et quelques amis éprouvés par le temps.

     «Je ne vous parlerai point de politique. Dans trois mois les
     chambres vont s'ouvrir. Si j'ai le bonheur de réussir à la tribune
     comme l'autre année et que nous obtenions (et j'en suis à peu près
     sûr) la septennalité, alors j'aurai rempli une carrière utile à mon
     pays tant à l'extérieur qu'à l'intérieur; le reste me sera
     indifférent. Mais revenez me conter tout ce que vous aurez vu dans
     cette Rome que je ne reverrai sans doute jamais.

     «Je vois par mes affaires qu'il me sera impossible d'écrire
     régulièrement; mais je le ferai aussi souvent que je le pourrai. Le
     temps où je vous écrivais tous les jours n'est pas passé. Vous
     n'avez qu'à revenir dans votre cellule.»

Mme Récamier arriva pour la seconde fois à Rome dans les derniers jours
de novembre; elle y fut accueillie par l'un des plus aimables et des
plus fidèles amis de sa jeunesse, le duc de Laval, avec une joie si vive
et si vraie qu'elle en fut profondément touchée. La duchesse de
Devonshire lui avait choisi un appartement dans le voisinage de la place
d'Espagne et du Pincio, où, grâce aux soins délicats de l'amitié, Mme
Récamier et sa jeune compagne trouvèrent une exposition chaude, une
distribution commode et, dans des conditions d'économie nécessaires,
toute l'élégance que comporte un appartement loué meublé.

L'aspect que Rome présentait alors aux voyageurs était tout autre que
celui dont Mme Récamier avait été frappée dix ans auparavant.

Pie VII n'existait plus; ce saint pontife avait rendu son âme à Dieu le
20 août 1823, et le couronnement de son successeur, Léon XII, avait eu
lieu le 5 octobre, avant même que Mme Récamier n'eût quitté Paris. De
toutes les fêtes religieuses, de toutes les splendeurs qui se déploient
à l'intronisation d'un pape, une seule cérémonie restait à accomplir et
Mme Récamier y assista: c'était la prise de possession par le nouveau
pontife de la basilique de Saint-Jean-de-Latran. Aucun spectacle au
monde ne produit une impression plus vive, plus saisissante, n'émeut
plus le coeur en charmant les regards, que celui d'une bénédiction
pontificale donnée du haut de la loge de Saint-Pierre; et cependant,
j'oserai dire, que malgré la grandeur et la magnificence de l'édifice,
les belles lignes de sa double colonnade, son obélisque, ses fontaines,
tout ce luxe d'une splendide architecture est effacé par le coup d'oeil
que présente la même cérémonie de la bénédiction papale déployant sa
pompe religieuse dans le cadre de la campagne de Rome vue de la
basilique de Saint-Jean; il semble que la bénédiction donnée à la ville
et au monde prenne devant ces beaux horizons sa signification véritable.

Grâce à la circonstance d'un conclave et à la proclamation d'un nouveau
pape, Rome était donc en 1823 animée par un concours très-nombreux
d'étrangers. Cette ville, qui en 1813, privée de son souverain, se
voyait réduite à la condition de chef-lieu d'un département français,
avait retrouvé, avec son indépendance, le mouvement politique et la vie
que crée la présence d'une cour, même ecclésiastique. Les étrangers,
pèlerins des arts ou pèlerins de la religion, abondaient dans ses murs;
le corps diplomatique y donnait de brillantes fêtes.

Le duc de Laval y représentait noblement la France: bienveillant et
gracieux pour les individus, il exerçait envers ses compatriotes la plus
large hospitalité. L'urbanité de ses manières, la modération de son
caractère étaient en parfaite harmonie avec l'esprit conciliant du
gouvernement auprès duquel il était accrédité, et avec la mansuétude des
princes qu'il représentait; aussi la famille Bonaparte jouissait-elle à
Rome d'une sécurité et d'un calme absolus. Elle y était nombreuse. Le
cardinal Fesch, Mme Lætitia, mère de Napoléon, la princesse Borghèse,
Lucien Bonaparte, prince de Canino, et ses enfants, Jérôme, l'ancien roi
de Westphalie, étaient fixés dans les États pontificaux et résidaient le
plus habituellement à Rome.

Le duc de Laval mit, avec une charmante et parfaite amitié sa personne,
sa maison, ses gens, ses chevaux à la disposition de Mme Récamier, et
chaque soir, finissait ou commençait la soirée chez elle.

La France n'était pas seulement alors représentée à Rome de la façon la
plus honorable par son ambassadeur; la colonie de nos artistes comptait
des noms illustres, et, ce qui vaut encore mieux, des hommes d'esprit et
de nobles coeurs. Guérin était directeur de l'Académie de France;
Schnetz, Léopold Robert, dans toute la force de la jeunesse et du
talent, vivaient, travaillaient, s'inspiraient au sein de la ville qui
sera toujours la vraie patrie des arts. C'était un emploi charmant de la
matinée que de parcourir successivement les ateliers des artistes que je
viens de nommer; Mme Récamier y trouvait un très-vif intérêt et
l'ambassadeur de France l'accompagnait souvent dans ces courses. Guérin,
Schnetz et Robert venaient d'ailleurs assidûment chez elle.

Le premier, dont la santé avait toujours été délicate, semblait déjà
assez sérieusement atteint dans sa constitution: il était de petite
taille, ses traits avaient de la régularité et de l'agrément, ses
manières étaient réservées, son esprit fin et aimable. Absorbé par les
devoirs et par les minutieux détails de l'administration de l'Académie
de France, Guérin ne peignait plus guère: il se plaignait souvent de
l'impossibilité où il se trouvait de reprendre ses pinceaux, et
annonçait toujours la prochaine résolution de peindre; mais il est
permis de douter qu'avec plus de loisir il se fût remis au travail. Le
charme de la société de Guérin était extrêmement apprécié dans le salon
de Mme Récamier; on n'y témoignait pas moins d'empressement à Léopold
Robert, quoique rien dans sa conversation ni dans sa personne ne pût
faire deviner sa supériorité et la poésie de son talent.

Robert était très-timide; taciturne et gauche dans le monde, il fallait
l'avoir vu souvent, l'avoir connu longtemps, avoir rassuré cette nature
mélancolique et défiante d'elle-même, pour découvrir tout ce qu'il y
avait de noble simplicité dans son coeur et d'élévation dans ses
sentiments.

Une intimité étroite, et qui fut inaltérable, liait Robert à Victor
Schnetz. Ces deux artistes présentaient entre eux un assez grand
contraste de goûts, d'humeur, et n'en avaient que plus d'amitié l'un
pour l'autre. Schnetz a l'esprit prompt, la repartie vive, il a toujours
aimé le monde, et y porte des manières aisées, de la dignité et beaucoup
d'entrain. Son pinceau, plein de vigueur et de vérité, excelle surtout à
rendre les scènes populaires de la vie romaine; ses conseils et son
influence furent certainement utiles au talent de Robert.

C'est aussi à Rome, et dans ce même hiver de 1823 à 1824, que Mme
Récamier connut M. Delécluze. Un naturel plein de verve, un bon sens
mordant, une bienveillance originale, de la bonhomie sans fadeur et un
tour imprévu et vif qui s'efface un peu dans ses écrits, donnent à la
conversation de M. Delécluze un agrément tout particulier.

Mme Récamier trouvait d'ailleurs dans la duchesse de Devonshire la
douceur d'une société intime et les plus agréables sympathies de goût et
d'humeur. La duchesse avait été remarquablement belle; en dépit d'une
maigreur qui donnait à sa personne un faux air d'apparition, elle
conservait des traits d'une régularité fine et noble, des yeux
magnifiques et pleins de feu. Sa taille était droite, élevée; elle avait
une démarche d'impératrice, et son teint blanc et mat achevait cet
ensemble harmonieux et frappant. Ses beaux bras et ses belles mains,
réduits pour ainsi dire à l'état de squelette, avaient la blancheur de
l'ivoire; elle les couvrait de bracelets et de bagues. La grâce et la
distinction de ses manières ne pouvaient être surpassées. Sa jeunesse
n'avait pas été sans troubles, et les agitations de son âme, les
circonstances romanesques de sa vie avaient laissé sur toute sa personne
une empreinte de mélancolie et quelque chose de caressant.

Depuis longtemps fixée à Rome, la duchesse de Devonshire s'était liée
d'une amitié sincère avec le cardinal Consalvi qui fut le premier
ministre de Pie VII pendant tout son pontificat. Cette intimité d'une
grande dame anglaise et protestante avec un cardinal secrétaire d'État
du souverain pontife n'était pas le trait le moins singulier de la vie
de la duchesse. Elle voyait sans cesse le duc de Laval, qu'elle avait
connu en Angleterre pendant l'émigration; Adrien et Mathieu de
Montmorency la nommaient toujours la _duchesse-cousine_, quoiqu'elle ne
leur fût unie par aucun lien de parenté. Le duc de Laval en parlant
d'elle écrivait à Mme Récamier au mois de mai 1823:

     «Je m'entends avec la duchesse pour vous admirer. Elle a
     quelques-unes de vos qualités, qui ont fait le succès de toute sa
     vie. C'est la plus liante de toutes les femmes, qui commande par la
     douceur, et elle s'est fait constamment obéir; ce qu'elle a fait à
     Londres dans sa jeunesse, elle le recommence ici. Elle a tout Rome
     à sa disposition; ministres, cardinaux, peintres, sculpteurs,
     société, tout est à ses pieds.»

Cette aimable et généreuse personne menait en effet à Rome une existence
princière, recevait les étrangers, et en particulier ses compatriotes,
avec une affabilité parfaite, encourageait les arts, les cultivait
elle-même avec goût, et s'intéressait aux lettres.

Deux monuments feront vivre le souvenir de la protection que la duchesse
de Devonshire accordait aux artistes. Elle fit imprimer à ses frais, en
1816 et 1819, par les presses de De'Romanis, le texte et une traduction
en vers italiens de la Ve satire d'Horace (Voyage à Brindes), et la
traduction de l'Énéide, d'Annibal Caro. Ces deux éditions in-folio,
exécutées avec un grand luxe, sont ornées l'une et l'autre de nombreuses
planches gravées au burin. La duchesse avait eu l'idée de joindre au
texte antique la vue des lieux décrits par les deux poëtes latins, dans
leur état actuel; elle demanda ces vues aux peintres et aux graveurs les
plus habiles parmi les artistes fixés en Italie, à quelque nation qu'ils
appartinssent: Camuccini, Catel, Chauvin, Boguet, Pomardi, Williams,
Eastlake, Gmelin, Keisermann, ont fourni chacun une ou plusieurs
compositions; la duchesse elle-même figure dans ce travail pour deux
dessins qui n'en déparent pas l'ensemble.

Mais la mort de Pie VII, en ruinant la fortune politique du cardinal
Consalvi, venait de porter atteinte à cette noble existence.

Le pape mourut le 20 août: la veille de ce jour, c'est-à-dire le 19, le
duc de Laval écrivait à Mme Récamier qui n'avait point encore quitté
Paris:

     «Nous sommes ici dans les plus tristes agitations. Le pape est
     expirant, et j'attends à chaque instant la nouvelle de son dernier
     soupir pour expédier mon courrier.

     «La duchesse est revenue d'Albano abîmée, désolée de la douleur de
     son cher cardinal. Vous pensez s'il est malheureux; il perd son
     maître, un ami de vingt-quatre ans, et un pouvoir du même âge.»

Le cardinal Consalvi ne survécut guère au maître à la destinée duquel la
sienne avait été si fidèlement attachée. Sa santé, déjà chancelante,
reçut le dernier coup à la mort de Pie VII. On lui reprochait depuis
longtemps ses tendances libérales, la faveur dont les étrangers avaient
joui sous son gouvernement, et jusqu'à l'amitié hautement témoignée qui
le liait à une Anglaise.

Le nouveau pape, lorsqu'il n'était encore que le cardinal della Genga,
s'était trouvé ouvertement en désaccord avec le premier ministre de Pie
VII. Un de ses premiers soins, en montant au trône pontifical, avait
bien été de faire porter à ce représentant d'une politique qui n'était
pas la sienne les assurances de la plus affectueuse bienveillance; mais
il n'en était pas moins vrai que Consalvi, en perdant son vieux maître,
voyait renverser le système qu'il avait fait prévaloir pendant près d'un
quart de siècle, et cette réaction contre le long exercice de son
pouvoir fut extrêmement dure pour lui.

Lorsque Mme Récamier arriva à Rome, à la fin de novembre, l'état du
cardinal Consalvi commençait à donner de sérieuses inquiétudes; il
mourut le 24 janvier suivant, sept mois presque jour pour jour après la
mort de Pie VII.

Mme Récamier ne vit donc pas le cardinal Consalvi; mais elle fut pendant
six semaines la confidente des inquiétudes, des espérances, des
angoisses alternatives de la duchesse de Devonshire, et personne ne
pouvait s'associer plus qu'elle à ces douleurs de l'amitié. Quand enfin
le cardinal eut cessé de vivre, et que, selon le cérémonial en usage à
Rome pour les personnages considérables, il fut exposé sur son lit de
parade, la ville entière se ruait pour contempler mort cet homme d'État
si longtemps tout-puissant. Mme Récamier, uniquement préoccupée du vide
qui venait de se faire dans le coeur et dans les habitudes de son amie,
instruite de l'empressement avec lequel la foule se portait au palais du
cardinal, non-seulement n'eut pas l'idée d'aller curieusement se mêler à
ce flot des indifférents, mais elle imagina que la duchesse de
Devonshire devait être très-froissée de cette curiosité sans respect
pour les restes d'une personne qu'elle avait tant aimée.

Mme Récamier dirigea ce jour-là sa promenade vers la villa Borghèse,
bien sûre de la trouver déserte, les étrangers comme les Romains se
portant tous à la chapelle ardente. La solitude était en effet complète,
et Mme Récamier était descendue de voiture pour en jouir à son aise,
quand elle aperçut de loin dans une allée la grande et élégante figure
de la duchesse que le contraste de ses vêtements noirs avec la blancheur
pâle de son teint faisait ressembler à une ombre. Son image m'est restée
comme un type frappant de désespoir contenu. Les premières paroles
qu'elle adressa à Mme Récamier furent pour lui demander d'aller, elle
aussi, contempler le cardinal mort. Celle-ci, extrêmement surprise du
désir qui lui était exprimé, voulut pourtant y condescendre, et,
remontant en voiture, elle se fit conduire à l'instant même au palais de
l'ancien ministre d'État. Ce palais était littéralement assiégé, et sans
le valet de chambre de la duchesse, qui se trouva là par bonheur, on
n'eût pu fendre la foule; mais cet homme conduisit Mme Récamier par un
escalier intérieur, et l'introduisit dans la chambre où reposait la
dépouille mortelle.

C'était l'heure où les chapelains qui, pendant l'exposition, étaient
rangés aux deux côtés du lit de parade et devaient y prier, prenaient
leur repas dans une salle voisine dont la porte était ouverte. L'entrée
principale de l'appartement, par où les curieux étaient admis, avait été
momentanément fermée, et on entendait derrière la porte les voix, les
colloques et presque les cris d'une foule que l'attente impatientait;
dans la salle des chapelains, le bruit des assiettes et des verres, et
dans la chambre mortuaire, sur un lit très-élevé, le cardinal revêtu de
la pourpre et dormant son dernier sommeil; ses traits étaient beaux et
calmes, mais sévères.

Mme Récamier et sa nièce s'agenouillèrent et prièrent un moment du fond
du coeur pour le mort, et surtout pour la pauvre amie que les années
avaient condamnée à l'isolement, en la faisant survivre à toutes les
affections de sa jeunesse, et qui perdait, en perdant le cardinal,
l'appui et le charme de ses dernières années.

L'arrivée de Mme Récamier à Rome fut troublée dans les premiers temps
par une grave maladie de la femme de chambre qui l'accompagnait. Dans un
moment où le danger semblait s'éloigner, elle écrivait la lettre
suivante:

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

     «Rome, 10 décembre 1823.

     «Je suis bien sûre, mon bon Paul, que vous avez partagé tous nos
     ennuis; ce n'est que depuis peu de jours que nous commençons à
     respirer. Amélie a été bonne et charmante au milieu de toutes nos
     contrariétés; sa santé est bien, elle ne tousse pas, mais le
     mouvement du monde et de la conversation la fatigue facilement.
     Nous avions hier quelques personnes, elle s'amusait; mais à la fin
     de la soirée elle était oppressée: il faut encore des soins pour
     remettre parfaitement sa santé. La mienne a été fort altérée, je
     tousse toujours et je dors mal; mais je commence depuis quelques
     jours à reprendre du calme et à jouir de ce pays, dont je sens
     vivement le charme. Je m'inquiète seulement des choses que, dans la
     précipitation de mon départ, j'ai pu négliger. Je voudrais que vous
     me fissiez le plaisir d'aller chez mon notaire de ma part, et de
     vous éclaircir avec lui sur ce que, dans le trouble où j'étais,
     j'ai pu oublier; car vous savez que j'aime l'ordre dans les
     affaires, et je connais trop votre amitié pour craindre d'en abuser
     en vous occupant de mes intérêts. Vos lettres sont au rang de nos
     plus agréables distractions; nous attendons l'_École des
     Vieillards_, dont nous nous faisons une fête.--Amélie écrit à son
     oncle. Chargez-vous de mes plus tendres souvenirs pour mon père,
     pour M. Simonard. Parlez de moi à Mme Pasquier, dont la bonté, j'en
     suis sûre, s'est associée à tous nos ennuis; parlez aussi de nous à
     Mme de Malartie, pour laquelle nous avons un attrait si vrai.
     Enfin, soignez-nous dans le souvenir de nos amis, et continuez de
     nous écrire.

     «Vous pouvez adresser vos lettres chez le duc de Laval. Adieu,
     adieu!»

La femme de chambre de Mme Récamier, qu'une rechute vint peu de jours
après mettre dans le plus pressant danger, était une Suissesse
protestante, mariée à un Français catholique, dont tous les enfants
étaient également catholiques. L'état désespéré dans lequel se trouvait
cette jeune femme, à laquelle Mme Récamier était fort attachée, excita
un vif intérêt dans la société étrangère et particulièrement dans la
société française de passage à Rome.

Le duc de Rohan-Chabot, que dix ans auparavant Mme Récamier avait connu
à Rome chambellan de l'empereur, jeune, charmant et peut-être un peu
frivole, devenu veuf par suite d'un horrible accident (sa femme, la
princesse de Léon, avait péri brûlée), se trouvait de nouveau dans la
capitale du monde chrétien, et il était prêtre. Il vint voir Mme
Récamier; il lui exprima une compassion sincère pour la pauvre malade,
et demanda à la voir. Elle avait toute sa connaissance, on lui transmit
le désir de l'abbé de Rohan de causer avec elle; elle consentit à cet
entretien avec empressement. Il lui parla longtemps, avec une charité
vive; la grâce la toucha sans doute: car elle voulut, après avoir
entendu l'abbé-duc, abjurer entre ses mains et mourir, disait-elle, dans
la religion de son mari et de ses enfants. Après son abjuration, elle se
trouva mieux, et Dieu lui fit la grâce de guérir et de vivre catholique.

Cependant M. de Montmorency, dont l'amitié s'associait si parfaitement
et dans les moindres détails à tout ce qui touchait de près ou de loin
au repos de son amie, lui écrivait en apprenant les inquiétudes qui
l'avaient troublée:

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 6 janvier 1824.

     «Depuis cette lettre du 24 décembre qui me donnait de tristes
     nouvelles de Rome, nous attendons avec une vive impatience toutes
     celles qui doivent suivre.--Rotschild nous a dit avant-hier que le
     courrier qui lui arrivait de Naples avait laissé le pape mieux[14].

     «Mais je ne sais rien de votre pauvre femme de chambre. Je
     m'associe à tout ce que vous avez dû éprouver de premier
     saisissement, et depuis de peines, d'inquiétudes. Il serait bien
     triste ensuite de n'avoir pour vous et pour Amélie aucune personne
     de confiance et accoutumée à votre service.

     «Vous aurez passé une nuit de Noël bien agitée, au lieu de pouvoir
     assister, dans une belle et imposante église, à ces touchants
     mystères! Dans ma modeste mais édifiante paroisse, j'ai pensé aussi
     à vous. Je ne me doutais pas que vous fussiez si tourmentée. Cruel
     effet d'une si longue distance! Cependant je ne veux plus vous
     plaindre, quand vous me mandez les heureux effets qu'a produits le
     beau soleil d'Italie sur la santé d'Amélie. Faites-lui-en mes
     tendres compliments. C'est une compensation que la bonne Providence
     a accordée aux sacrifices et aux regrets de l'amitié.

     «Je suis touché des reproches que vous me faites sur la rareté de
     mes lettres; je vous en ai cependant écrit plusieurs. J'aurais tant
     de choses, petites ou grandes, qu'il me serait plus commode de vous
     raconter chaque jour dans la petite chambre de l'Abbaye-au-Bois!

     «Vous manquez certainement beaucoup à mes relations avec votre ami;
     mais vous manquez pour des choses plus essentielles encore. J'ai
     été chez lui le dimanche avant le jour de l'an; il a commencé le
     compliment, que je lui ai rendu immédiatement, sur une faveur
     commune, que d'autres personnes n'auraient pas voulu voir
     restreindre à nous deux[15]. Vous avez pu avoir sur cette petite et
     triste affaire des détails par un plus ancien ami[16]. On a parlé
     d'un peu de division, mais elle s'éteindra peut-être par la faveur
     semblable à celle d'il y a huit jours que nous apprend le
     _Moniteur_ même de ce matin. Vous serez bien aise de ce qui regarde
     le duc de Doudeauville; je partage ce sentiment, et je l'étends
     aussi au duc de Damas.

     «Imaginez-vous que Sosthènes, dans l'excès de ce que j'appelle son
     rôle de _Brutus royaliste_, n'a pas cru pouvoir me faire compliment
     sur ce qui a accompagné une lettre[17] dont vous aurez eu
     connaissance. Heureusement j'ai pris le parti de mettre à part de
     tout cela nos relations de famille, pour ne pas altérer un bonheur
     qui m'est plus cher que le succès. Ma fille a été un peu
     souffrante.

     «L'autre jour, votre ami, en me renvoyant une lettre de Rome que
     j'avais cru devoir lui communiquer, ajoutait des paroles
     affectueuses, et disait qu'il avait _deux billets_ de vous (c'était
     pour me rassurer), et qu'il voudrait bien vous voir revenir.

     «Adieu. Vous me permettrez de rire un peu du bon Ballanche lancé
     dans la plus grande société. Je crois qu'on la quitte souvent avec
     plaisir pour le modeste asile, où vous trouvez le moyen dans tous
     les lieux de porter et de conserver tant de charme! Je ne puis pas
     blâmer votre vie si retirée, si réglée. N'oubliez ni la plus grande
     des affaires, là où tant de choses la rappellent, ni vos vrais
     amis, au souvenir desquels vous êtes rappelée par chaque instant de
     privation.»

M. de Chateaubriand écrivait de son côté:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 28 janvier 1824.

     «Vous parlez de mes triomphes et de mon oubli. Ne croyez ni aux
     premiers ni au second. Si des succès politiques mêlés de travaux
     qui me tuent sont des triomphes; si de perdre le reste de sa vie
     dans des occupations contraires à ses goûts sont des choses qui
     peuvent faire oublier les attachements et les charmes d'une autre
     espèce d'existence, du moins est-il vrai que ces succès et ces
     occupations n'ont pas ce caractère pour moi. Je ne vous écris pas
     autant que je le voudrais: tantôt les courriers me manquent, car je
     n'ose confier mes lettres à la poste; tantôt les affaires
     surviennent avec une telle abondance que je suis obligé de passer
     les nuits. Je croyais être délivré après la guerre d'Espagne, et il
     s'est trouvé que les difficultés et les négociations ont commencé
     pour moi de ce moment. Que vous êtes heureuse d'être au milieu des
     ruines de Rome! que je voudrais y être avec vous! Quand
     retrouverai-je mon indépendance, et quand reviendrez-vous habiter
     la cellule? Dites-moi tout cela; écrivez-moi. Ne m'écrivez pas des
     billets si secs et si courts, et pensez que vous me faites du mal
     sans justice. C'est une double peine que de souffrir sans avoir
     mérité le mal qu'on vous fait. À vous, à vous pour la vie.»

Parmi les voyageurs français qui arrivèrent à Rome dans l'hiver de 1824
se trouva Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, l'intime ami de M.
Ballanche et de M. Ampère, savant aimable et homme excellent, qui vint
grossir le cercle dont Mme Récamier était l'âme et le centre. Mais
Dugas-Montbel ne faisait en Italie qu'un rapide voyage; il voulait,
selon le programme que s'imposent tous les touristes, voir à Rome un
carnaval et la semaine sainte, et passer quinze jours à Naples. Il
parvint, à force d'instances, à entraîner avec lui le bon Ballanche; ils
partirent de Rome le 22 janvier, deux jours avant la mort du cardinal
Consalvi. M. Ballanche, tout étonné de se trouver séparé de celle qui
remplissait sa vie, lui écrivait de Naples:

     «Vous avez le don de me faire changer de patrie, et maintenant
     c'est Rome qui est devenue ma patrie; je ne vois les heures d'y
     retourner.»

Quelques jours après, il rendait ainsi compte de l'impression qu'il
recevait des horizons de Naples:

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

     «Naples, ce 20 janvier 1824.

     «Je savais déjà la mort du cardinal Consalvi; j'avais compris tout
     ce que cet événement devait avoir de triste pour vous
     personnellement, à cause du chagrin profond que devait en éprouver
     la duchesse de Devonshire. Elle a été bien heureuse de vous avoir
     auprès d'elle, et j'ai regretté de ne pas m'être trouvé à Rome pour
     m'associer à cette douleur; j'en aurais pris ma part, et le fardeau
     aurait peut-être été allégé d'autant. Dans ce temps-ci, les hommes
     se survivent à eux-mêmes, tant ils sont vite devancés par les
     événements; aussi la postérité peut exister pour eux immédiatement
     après leur mort. Je crois que le jugement sera très-favorable au
     cardinal Consalvi; ceci du moins sera une consolation pour ses
     amis. Il sait maintenant la vérité, et nous la verrons à notre
     tour.

     «On nous dit qu'il est un peu trop tôt pour le voyage de Sicile; on
     s'accorde en général à dire, de plus, qu'il faut pour ce voyage
     plus de temps que nous ne voudrions lui en consacrer. J'avoue que
     je suis terriblement combattu à ce sujet. La Grande-Grèce, et dans
     la Grande-Grèce on comprend la Sicile, me touche personnellement
     plus que toute autre contrée: tous ces souvenirs philosophiques et
     poétiques à la fois sont tout à fait dans la sphère de mes idées
     actuelles. Ce ne serait pas pour y chercher des inspirations, mais
     pour me confirmer dans celles que j'ai déjà reçues. Je voudrais
     savoir si j'ai deviné juste.

     «La Grande-Grèce est la patrie primitive de cette philosophie
     poétique dont je crois être appelé à renouveler dans le monde le
     sentiment éteint. Il me semble à présent que j'ai une destinée à
     accomplir. Cette destinée, je l'avais déjà entrevue plusieurs fois
     en France. Depuis que je suis en Italie, elle m'apparaît d'une
     manière un peu moins confuse. La vieille Europe a besoin de
     quelques apôtres comme moi. Peut-être serai-je seul, comme ce juif
     dont parle Cazotte; mais dussé-je être seul, il faut que j'exprime
     ce que Dieu a mis en moi.

     «Je ne sais si vous vous attendiez à des récits de notre voyage, si
     vous comptiez sur nos _impressions_, pour me servir de l'expression
     consacrée. Je suis un pauvre faiseur de récits. Je regarde sans
     appuyer le regard, sans chercher à me rendre compte à moi-même. Les
     impressions que je reçois s'associent toujours aux sentiments que
     j'ai déjà, aux pensées qui sont en moi. Ces ruines et ces paysages,
     cette mer et ce ciel, deviennent de la philosophie, une sorte de
     poésie: c'est la voix du passé, c'est la voix de l'avenir. Avec
     l'aspect de Venise, j'ai fait l'Égypte; avec l'aspect de Cumes, je
     ferai les antres de la Samothrace. Ce que je vois ici, ce que j'ai
     vu ailleurs, ce que sais, ce que je devine, c'est toujours
     l'ensemble et la suite des destinées humaines. Herculanum et Pompeï
     ont été détruites par le volcan, Cumes par un tremblement de terre,
     Pæstum par les Sarrazins, et l'_aria cattiva_ poursuit les restes
     de ces populations échappées à trois fléaux si différents. Comment
     décrire des colonnes et des paysages?»

Dans une autre lettre, un peu postérieure, le bon Ballanche exprime de
nouveau le _dépaysement_ qu'il ressentait loin de Mme Récamier:

     «Me voici donc, lui écrit-il, tout seul au coin de mon feu, voulant
     méditer sur l'ancienne histoire romaine, et ne pouvant toujours
     penser qu'à la Rome d'aujourd'hui. Ici, je me fais l'effet d'être
     un citoyen romain exilé, et ce n'est point vers Paris que je tends.
     Toutefois, je parcours, sans trop pouvoir m'en occuper, quelques
     livres que j'ai achetés ici. J'entrevois des choses qui étendront
     encore le champ de mes recherches. Je suis confondu d'étonnement
     lorsque je viens à penser qu'une histoire si souvent examinée, si
     souvent discutée, reste encore complétement à faire. Le véritable
     historien est donc, dans toute la force du terme, un prophète du
     passé. Le don de prophétie et de divination s'applique donc, en
     effet, au passé comme à l'avenir. Si vous étiez métaphysicienne, je
     vous dirais que, dans ce cas, la prophétie est une synthèse.

     [...]

     «Vous savez bien que vous êtes mon étoile, et que ma destinée
     dépend de la vôtre. Si vous veniez à entrer dans votre tombeau de
     marbre blanc, il faudrait bien vite me faire creuser une fosse où
     je ne tarderais pas d'entrer à mon tour. Que ferais-je sur la
     terre? Mais je ne crois pas que vous passiez la première; dans tous
     les cas, il me paraît impossible que je vous survive.»

M. Ballanche et M. Dugas-Montbel ne visitèrent ni la Sicile, ni la
Grande-Grèce, et au bout de trois semaines, le fidèle Ballanche revint
prendre sa place au foyer de Mme Récamier.

Nous avons déjà dit que le carnaval fut très-brillant et très-animé à
Rome. Le duc de Laval donna plusieurs bals et quelques concerts
magnifiques. Cependant Mme Récamier ne fit qu'une seule fois exception à
la règle qu'elle s'était imposée de n'assister à aucune fête; ce fut à
l'occasion d'un spectacle organisé au palais de Venise, chez
l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse Appony, que Mme Récamier voyait
souvent, et dont elle appréciait les rares et aimables qualités. Il
s'agissait de célébrer la fête de la comtesse Appony, et Mme Récamier
avait consenti à ce que sa nièce se chargeât d'un rôle dans une des deux
pièces que l'on représentait.

Le petit succès que ne pouvait manquer de valoir à la jeune Amélie
l'accent français qu'elle possédait seule au milieu d'acteurs tous
Allemands, Polonais ou Russes, avait doucement flatté le coeur si
maternel de Mme Récamier, et le lendemain de cette soirée elle en
racontait les circonstances dans une lettre que nous nous excuserions de
donner, si on ne devait pas y trouver une preuve touchante de la bonté
parfaite et de la grâce indulgente qu'elle portait dans tous ses
rapports.

Mme RÉCAMIER À M. PAUL DAVID.

     «6 février 1824.

     «Je m'empresse, mon cher Paul, de vous rendre compte de la
     représentation. Je suis encore troublée, et d'avoir vu notre pauvre
     Amélie paraître sur ce théâtre au milieu de tout ce monde, et de la
     fatigue qu'elle en a éprouvée. Elle a joué son petit rôle avec une
     perfection, une grâce ravissante, une nuance de timidité qui ne
     nuisait point à son jeu et lui donnait un charme de plus; et dans
     cet auditoire, composé d'étrangers de toutes les nations, elle a
     été louée dans toutes les langues; mais quand elle est venue me
     rejoindre après la pièce, et que j'ai vu sa pauvre figure si
     altérée, tout le plaisir de ce petit succès s'est évanoui. Je l'ai
     ramenée chez moi; elle s'est bien vite couchée. Elle est mieux ce
     matin; mais elle a besoin de beaucoup de soins, et se réjouit
     aujourd'hui de rentrer dans nos habitudes paisibles et retirées.
     J'étais hier à cette comédie avec la duchesse de Devonshire.
     C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le monde depuis
     la mort du cardinal Consalvi; elle était fort triste, et quand la
     salle retentissait d'éclats de rire, elle me regardait tristement,
     et me trouvait en sympathie avec elle. Adieu, mon cher Paul.
     Continuez de nous écrire; mais ne mettez pas d'abréviations dans
     vos lettres, nous ne savons pas deviner. Croyez à notre bien tendre
     amitié.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 28 février 1824.

     «Je veux répondre depuis quelques jours, aimable amie, à votre
     lettre du 6. Elle m'apportait le récit de cette petite fête
     d'ambassadeur pour laquelle vous avez fait une exception rare, et
     de tous les succès d'Amélie. Je jouis de ceux-ci, sans en être
     étonné; mais je suis fâché de la grande fatigue qu'elle en a
     éprouvée. Cela vous aura rendues toutes les deux à vos paisibles
     habitudes, au milieu desquelles je voudrais trouver ma petite place
     du soir. Bien des regrets me reportent souvent vers cet hiver, que
     j'aurais pu passer à Rome, et que j'ai sacrifié réellement au désir
     prononcé de ma mère. Je ne sais vraiment si même, sous le rapport
     de la politique, mon séjour ici a été utile. Je suis sans doute
     plus au courant de beaucoup de choses qui ne s'écrivent pas, mais,
     sous un certain rapport qui excitait souvent votre intérêt ami,
     dans une situation à peu près pareille. Ces faveurs lointaines[18],
     que j'ai su apprécier sans exagération, et dont on s'est beaucoup
     trop troublé ici, seraient aussi bien venues me chercher là-bas;
     mais ce sont là de vaines pensées. C'en est une plus réelle que de
     vous demander si vous songez à fixer l'époque où vous viendrez
     recevoir, à votre paisible Abbaye, des visites dont vous voulez
     bien remarquer la privation. N'allez pas attendre cette époque de
     la belle saison où nécessairement après la chambre je fais des
     absences campagnardes.

     «Je vous ai parlé de _chambre_, elle s'annonce excellente. Les
     premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on
     attendait: sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq
     libéraux, mais très-marquants, et un entre autres que vous
     connaissez[19], et dont on aurait bien pu se passer. J'imagine que
     cela satisfera beaucoup celui de vos amis qui m'a envoyé votre
     dernière lettre. Il m'a dit en avoir reçu une; nous sommes dans les
     mêmes rapports gracieux et polis, mais sans intimité. J'ai été un
     quart d'heure au commencement de son bal, qui était très-beau, et
     dont on dit qu'il est lui-même ravi; ce n'est pas là ce que je lui
     envie.

     «Je pars après-demain pour aller passer quelques jours chez mon
     beau-frère, qui est resté triste et solitaire à la campagne.

     «Je vous écrirai à mon retour, et vous renouvelle, en attendant,
     tous mes tendres hommages et sentiments.»

La reine Hortense, que Mme Récamier n'avait point revue depuis l'époque
des Cent-Jours, arriva à Rome vers la fin de février 1824. Ses deux
fils, Napoléon et Louis-Napoléon, dont il sera plusieurs fois question
dans ces _Souvenirs_, l'accompagnaient.

Mais ici nous retrouvons un fragment du manuscrit de Mme Récamier, et
nous allons la laisser parler.

FRAGMENTS DES SOUVENIRS DE Mme RÉCAMIER.

LA DUCHESSE DE SAINT-LEU À ROME.

     «Je m'étais rendue un jour de fête à l'église de Saint-Pierre, pour
     y entendre la musique religieuse si belle sous les voûtes de cet
     immense édifice. Là, appuyée contre un pilier, recueillie sous mon
     voile, je suivais de l'âme et de la pensée les notes solennelles
     qui se perdaient dans les profondeurs du dôme. Une femme d'une
     taille élégante, voilée comme moi, vint se placer près du même
     pilier; chaque fois qu'une émotion plus vive m'arrachait un
     mouvement involontaire, mes yeux rencontraient le visage de
     l'étrangère tourné vers moi. Elle semblait chercher à reconnaître
     mes traits; de mon côté, à travers l'obstacle de nos voiles, je
     croyais distinguer des yeux bleus et des cheveux blonds qui ne
     m'étaient pas inconnus.--«Mme Récamier!--C'est vous, Madame!»
     dîmes-nous presque à la fois.--Que je suis heureuse de vous
     retrouver!» continua la reine Hortense, car c'était elle; «vous
     savez que je n'ai pas attendu ce moment pour chercher à me
     rapprocher de vous, mais vous m'avez toujours tenu rigueur,»
     ajouta-t-elle en souriant.--«Alors, Madame, répondis-je, mes amis
     étaient exilés et malheureux; vous étiez heureuse et brillante, ma
     place n'était point auprès de vous.--Si le malheur a le privilège
     de vous attirer, reprit la reine, vous conviendrez que mon tour est
     venu, et vous me permettrez de faire valoir mes droits.»

     «J'éprouvai un peu d'embarras à lui répondre. Ma liaison avec le
     duc de Laval-Montmorency, notre ambassadeur à Rome, et avec tout ce
     qui tenait au gouvernement du roi à cette époque, était autant
     d'obstacles à ce que la reine me vînt voir chez moi; il n'y en
     avait pas moins à ce que je me présentasse chez elle; elle comprit
     mon silence.--«Je sais, dit-elle avec tristesse, que les
     inconvénients de la grandeur nous suivent encore alors même que ses
     prérogatives nous ont quittés. Ainsi la perte du rang que
     j'occupais ne m'a point acquis la liberté de suivre le penchant de
     mon coeur; je ne puis même aujourd'hui goûter les douceurs d'une
     amitié de femme, et jouir paisiblement d'une société agréable et
     chère.»

     «Je m'inclinai avec émotion, mon regard attendri lui dit seul ce
     que j'éprouvais.--«Il faut cependant que je vous parle, reprit la
     reine avec plus de vivacité; j'ai tant de choses à vous dire!... Si
     nous ne pouvons nous voir l'une chez l'autre, rien ne nous empêche
     de nous rencontrer ailleurs; nous nous donnerons des rendez-vous,
     cela sera charmant!--Charmant en effet, Madame, répondis-je en
     souriant, surtout pour moi; mais comment fixer l'heure et le lieu
     de ces rendez-vous?--Ce serait à moi de vous le demander, car,
     grâce à la solitude qui est pour moi d'obligation, mon temps
     m'appartient tout entier; mais il n'en peut être de même du vôtre:
     recherchée comme vous l'êtes, sans doute vous allez beaucoup dans
     le monde.--Dieu m'en garde! Je mène au contraire une vie assez
     sauvage. Il serait absurde d'être venue à Rome pour y voir des
     salons et un monde qui se ressemblent partout; j'aime mieux visiter
     ce qui n'appartient qu'à elle, ses monuments et ses ruines.--Eh
     bien! voilà qui s'arrange à merveille. Si vous n'y voyez pas
     d'inconvénients, je serai de moitié dans vos excursions; vous me
     ferez part chaque jour de vos projets pour le lendemain, et nous
     nous rencontrerons _par hasard_ au lieu que vous aurez choisi.»

     «J'acceptai cette offre avec empressement. Je me faisais une fête
     de ces courses dans Rome antique, en compagnie d'une femme aimable
     et gracieuse, qui aimait et comprenait les arts; de son côté, la
     reine était heureuse de penser que je lui parlerais de la France,
     et, pour l'une comme pour l'autre, le petit air de mystère jeté sur
     ces entrevues n'était qu'un attrait de plus.

     «--Où comptez-vous aller demain? me dit la reine.--Au
     Colisée.--Vous m'y trouverez certainement. J'ai à causer longuement
     avec vous: je tiens à me justifier à vos yeux d'une imputation qui
     m'afflige.» La reine allait entrer dans des explications, et
     l'entretien menaçait de se prolonger; je lui rappelai sans
     affectation que l'ambassadeur de France, qui m'avait conduite à
     Saint-Pierre, allait venir m'y reprendre: car je craignais que la
     rencontre ne fût embarrassante pour elle et pour lui.--«Vous avez
     raison, dit la reine, il ne faut pas qu'on nous surprenne: adieu
     donc, à demain, au Colisée.» Et nous nous séparâmes.

     «Le lendemain, à l'heure de l'_Ave Maria_, j'étais au Colisée;
     j'aperçus la voiture de la reine Hortense, qui n'avait précédé la
     mienne que de quelques minutes. Nous entrâmes ensemble dans le
     cirque, en nous félicitant mutuellement de notre exactitude; nous
     parcourûmes ce monument immense au rayon du soleil couchant, au son
     lointain de toutes les cloches:

     «Che paja il giorno pianger che si muore.»

     «Nous nous assîmes ensuite sur les degrés de la croix au milieu de
     l'amphithéâtre. Le prince Charles Napoléon Bonaparte et M. Ampère,
     qui nous avaient suivies, se promenaient à quelque distance.--La
     nuit était venue, une nuit d'Italie; la lune montait doucement,
     dans les airs, derrière les arcades ouvertes du Colisée, le vent du
     soir résonnait dans les galeries désertes.--Près de moi était cette
     femme, ruine vivante elle-même d'une si étonnante fortune. Une
     émotion confuse et indéfinissable me forçait au silence. La reine
     aussi semblait absorbée dans ses réflexions.--«Que d'événements
     n'a-t-il pas fallu, dit-elle enfin en se tournant vers moi, pour
     nous réunir ici! événements dont j'ai souvent été le jouet ou la
     victime, sans les avoir prévus ou provoqués!»

     «Je ne pus m'empêcher de penser intérieurement que cette prétention
     au rôle de victime était un peu hasardée. J'étais alors persuadée
     qu'elle n'avait pas été étrangère au retour de l'île d'Elbe. La
     reine devina sans doute ce qui se passait dans mon esprit;
     d'ailleurs il ne m'est guère possible de cacher mes sentiments; mon
     maintien, ma physionomie, les trahissent malgré moi.--«Je vois
     bien, dit-elle avec vivacité, que vous partagez une opinion qui m'a
     profondément blessée; c'est pour la détruire que j'ai voulu vous
     parler librement. Dorénavant vous me justifierez, je l'espère, car
     je tiens à me laver d'une ingratitude et d'une trahison qui
     m'aviliraient à mes propres yeux, si j'en étais coupable.»

     «Elle se tut un instant, et reprit:--«En 1814, lors de l'abdication
     de Fontainebleau, je crus que l'empereur avait renoncé à tous ses
     droits au trône, et que sa famille devait l'imiter. Je désirais
     rester en France, sous un litre qui ne donnât point d'ombrage au
     nouveau gouvernement. Louis XVIII m'autorisa, sur la demande de
     l'empereur de Russie, à prendre celui de duchesse de Saint-Leu, et
     me confirma la possession de mes biens particuliers. Dans une
     audience que j'obtins pour l'en remercier, il avait montré pour moi
     de la grâce et de la bonté; j'en fus sincèrement reconnaissante, et
     après avoir accepté librement ses bienfaits, je ne pouvais avoir la
     pensée de conspirer contre lui. Je n'ai appris le débarquement de
     l'empereur que par la voix publique, et j'en éprouvai bien plus de
     chagrin que de joie. Je connaissais trop l'empereur pour croire
     qu'il eût tenté une pareille entreprise sans avoir des raisons
     certaines d'en espérer le succès, mais la perspective d'une guerre
     civile m'affligeait profondément et j'étais persuadée qu'on ne
     pouvait y échapper. L'arrivée rapide de l'empereur déconcerta
     toutes les prévisions; en apprenant le départ du roi, en me le
     représentant vieux, infirme, forcé de quitter encore une fois sa
     patrie, je me sentis vivement touchée. L'idée qu'il pouvait en ce
     moment m'accuser d'ingratitude et de trahison m'était
     insupportable, et, malgré tous les inconvénients qu'une pareille
     démarche pouvait avoir pour moi, je lui écrivis pour me disculper
     de toute participation aux événements qui venaient de se passer. Le
     20 mars au soir, prévenue par les anciens ministres, je me rendis
     aux Tuileries pour y attendre l'empereur. Je le vis arriver
     entouré, pressé, porté par une foule d'officiers de tous grades. Au
     milieu de ce tumulte, je pus à peine aborder l'empereur; il
     m'accueillit froidement, ne me dit que quelques mots, et m'assigna
     une heure pour le lendemain.

     «L'empereur m'a toujours inspiré beaucoup de crainte, et le ton
     dont il me donna ce rendez-vous n'était pas fait pour me rassurer.
     Je m'y rendis cependant avec la contenance la plus calme qu'il me
     fut possible de prendre. Je fus introduite dans son cabinet. À
     peine nous eut-on laissés seuls qu'il s'avança vers moi avec
     vivacité:--«Avez-vous donc si peu compris votre situation, me
     dit-il brusquement, que vous ayez pu renoncer à votre nom, au rang
     que vous teniez de moi, et accepter un titre donné par les
     Bourbons? Était-ce là votre devoir?--Mon devoir, Sire, repris-je en
     rassemblant tout mon courage pour lui répondre, était de penser à
     l'avenir de mes enfants, puisque l'abdication de Votre Majesté ne
     m'en laissait plus d'autre à remplir.--Vos enfants! s'écria
     l'empereur, vos enfants n'étaient-ils pas mes neveux avant d'être
     vos fils? L'avez-vous oublié? Vous croyez-vous le droit de les
     faire déchoir du rang qui leur appartenait?» Et comme je le
     regardais tout éperdue:--«Vous n'avez donc pas lu le Code?»
     ajouta-t-il avec une colère croissante. J'avouai mon ignorance, en
     me rappelant tout bas combien il eût autrefois trouvé mauvais
     qu'aucune femme, et surtout celles de sa famille, osassent afficher
     des connaissances en législation.

     Alors il m'expliqua avec volubilité l'article de la loi qui défend
     de changer l'état des mineurs et de faire en leur nom aucune
     renonciation. Tout en parlant, il arpentait à grands pas son
     cabinet, dont la fenêtre était ouverte aux premiers rayons d'un
     beau soleil de printemps. Je le suivais en m'efforçant de lui faire
     entendre que, ne connaissant pas les lois, je n'avais pensé qu'à
     l'intérêt de mes enfants, et pris conseil que de mon coeur.
     L'empereur s'arrêta tout à coup, et se tournant brusquement vers
     moi:--«Alors il aurait dû vous dire, Madame, que quand on a partagé
     les prospérités d'une famille, il faut savoir en subir les
     adversités.» À ces dernières paroles je fondis en larmes; mais en
     ce moment une bruyante clameur, qui me fit tressaillir, interrompit
     cet entretien.

     «L'empereur, sans s'en apercevoir, s'était, tout en parlant,
     rapproché de la croisée qui donnait sur la terrasse des Tuileries,
     alors couverte de monde; toute cette foule, en le reconnaissant,
     fit retentir l'air d'acclamations frénétiques. L'empereur,
     accoutumé à se dominer, salua tranquillement le peuple électrisé
     par sa présence, et je me hâtai d'essuyer mes yeux. Mais on avait
     vu mes pleurs, sans toutefois en soupçonner la cause; car le
     lendemain tous les journaux répétèrent à l'envi que l'empereur
     s'était montré aux fenêtres des Tuileries, accompagné de la reine
     Hortense qu'il avait présentée au peuple, et que la reine avait été
     si émue de l'enthousiasme qui s'était manifesté à sa vue qu'elle
     n'avait pu retenir ses larmes.»

     «Ce récit avait un caractère de bonne foi qui ébranla ma
     conviction, et les dispositions où je me sentais pour la reine y
     gagnèrent encore. De ce moment nos relations furent décidément
     établies. Chaque jour nous nous donnions rendez-vous, tantôt au
     temple de Vesta, tantôt aux thermes de Titus ou au tombeau de
     Cécilia Métella, d'autres fois à quelqu'une des nombreuses églises
     de la cité chrétienne, ou des riches galeries de ses palais, ou des
     belles _ville_ de ses campagnes, et notre exactitude était telle
     que presque toujours nos deux voitures arrivaient ensemble au lieu
     désigné.

     «Ces mystérieuses promenades duraient depuis assez longtemps, quand
     on vint à parler d'un bal brillant qui devait avoir lieu chez
     Tortonia. Ce bal était masqué, ce qui fit venir à la reine la
     fantaisie d'y aller et de m'y donner rendez-vous. Nous convînmes de
     nous faire faire un costume semblable; c'était un domino de satin
     blanc tout garni de dentelles. Ainsi vêtues, on pouvait facilement
     nous prendre l'une pour l'autre; seulement, comme signe de
     reconnaissance, je portais une guirlande de roses, et la reine un
     bouquet des mêmes fleurs.

     «J'arrivai au bal conduite par le duc de Laval-Montmorency; au
     milieu de l'immense et brillante cohue qui remplissait les salons,
     je cherchais la reine des yeux et je l'aperçus enfin accompagnée du
     prince Jérôme Bonaparte. Tout en passant et repassant l'une près de
     l'autre, nous trouvâmes moyen de nous dire quelques mots et nous
     eûmes bientôt organisé un petit complot. Dans un moment où la foule
     était excessive, je quitte tout à coup le duc de Laval, et,
     m'éloignant de quelque pas, je détache à la hâte ma guirlande; la
     reine, attentive à ce mouvement, me donne son bouquet en échange et
     va prendre ma place au bras de l'ambassadeur de Louis XVIII, tandis
     que j'occupe la sienne sous la garde de l'ex-roi de Westphalie.
     Elle se vit bientôt entourée de tous les représentants des
     puissances étrangères, et moi, de tous les Bonaparte qui se
     trouvaient à Rome. Tandis qu'elle s'amusait des saluts
     diplomatiques que lui attirait la compagnie de l'ambassadeur, et
     dont quelques-uns sans doute n'étaient pas nouveaux pour elle, je
     m'étonnais, à mon tour peut-être, à la révélation de regrets et
     d'espérances que d'ordinaire on ne dévoile que devant les siens.

     «Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous
     reprîmes nos premières places; puis à une nouvelle rencontre nous
     les quittâmes encore; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il
     eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui
     amuse est de sa nature peu durable.

     «Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis
     le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu
     dans le bal que la reine Hortense et Mme Récamier portaient le même
     déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou
     l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité,
     prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette
     plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à
     l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne
     jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût
     compromise avec _une Bonaparte_!

     «Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions
     journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine
     apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour
     les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats,
     que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot
     qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de
     n'être pas assez _bonapartiste_.

     «Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était établie entre
     nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque
     arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait
     tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait
     éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami
     qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris: je me rendis
     sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde
     affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte;
     mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de
     tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent
     blâmée, on m'en blâmera peut-être encore; ce blâme, il faut bien me
     résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le
     mériter.

     «Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je
     conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse.
     J'allai même la voir plus lard à son château d'Arenenberg,
     accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans
     ses _Mémoires_ avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà
     souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince
     Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une
     dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si
     agitée et si peu faite pour l'être. La France, qui lui était fermée
     de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à
     Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous
     les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du
     village; la veuve de Murat, alors à Paris, se trouvait à cette
     cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.

     «C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la
     campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je
     donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si
     bienveillante; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son
     testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion
     qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces
     gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la
     tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis
     jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui
     m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me
     rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous: c'était un
     voile de dentelles; celui-là même qu'elle portait le jour de notre
     rencontre dans l'église de Saint-Pierre.»

À ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde
doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son
attrait pour les exilés.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «Paris, ce lundi soir 15 mars.

     «Je reçois très à propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er
     mars; car M. de Chateaubriand me disait précisément hier aux
     Tuileries qu'il avait reçu la veille des nouvelles de Rome, et que
     le duc de Laval lui mandait que vous étiez très-souffrante. Enfin
     vous étiez bien lasse, et surtout pour Amélie, des folies du
     carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carême. Ce
     n'est pas là ce que je blâmerai; mais vous me faites une sorte de
     confession fort aimable de vos nouvelles et inconséquentes
     liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois à
     merveille comment les choses se sont arrangées avec vous. Un peu de
     romanesque qui vous plaît, même en amitié; quelque mystère,
     quelques difficultés, soit dans la première rencontre, soit dans
     celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur à plaindre, à
     soigner, qui intéresse la générosité, et vous voilà engagée. Cela
     ne m'étonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond
     de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en
     bavarderont, en écriront. Il est possible que, revenue ici, vous
     soyez importunée de quelques lettres, de quelque sollicitation à
     votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus
     aisé de ne pas commencer du tout que de rompre à temps, pour en
     éviter tous les inconvénients.

     «Voilà mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de
     Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait être plus
     embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence
     entière.»

Je trouve dans les papiers de Mme Récamier ce billet écrit le jour même
où la première nouvelle de la maladie du prince Eugène, duc de
Leuchtemberg, parvenait à sa soeur.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Avril 1824. Ce vendredi matin.

     «Ma chère Madame, il semble qu'il soit attaché à ma destinée de ne
     pouvoir jouir de quelque plaisir, distraction, ou intérêt, que la
     douleur ne soit toujours là. J'ai reçu des nouvelles de mon frère;
     il a été souffrant, on m'assure bien qu'il était mieux au départ de
     la lettre, mais mon inquiétude est extrême: malgré moi, je le vois
     toujours comme dans sa dernière maladie, et je suis loin de lui!
     J'espère en Dieu qu'il ne me privera pas du seul ami qui me reste,
     de l'homme le meilleur et le plus loyal qui existe. Je vais à
     Saint-Pierre prier; cela me calmera peut-être, car je suis inquiète
     même de mon inquiétude. L'on devient faible et superstitieux dans
     le malheur. Je ne puis donc aller me promener avec vous
     aujourd'hui; cependant je serais heureuse de vous voir, si vous
     vouliez venir me rejoindre à Saint-Pierre. Je sais que vous ne
     craignez pas ceux qui souffrent et vous devez leur porter bonheur.

     «Vous désirer à présent, c'est assez vous prouver mes sentiments
     pour vous.

     «HORTENSE.»

Enfin j'insère ici la lettre que Mme Récamier reçut de la reine
Hortense, après qu'elle fut retournée à Arenenberg.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «10 juin 1824.

     «Vous avez été assez aimable, Madame, pour désirer de mes
     nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout
     perdu sur cette terre; cependant ma santé n'est pas mauvaise. Je
     viens encore d'éprouver les impressions les plus déchirantes: j'ai
     revu tout ce qui tenait à mon frère. Je ne recule pas devant la
     douleur, et peut-être au milieu d'elle trouve-t-on quelque
     consolation.

     «Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette.
     Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux! Vous qui
     sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai dû éprouver.

     «Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré
     le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau;
     mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute
     là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si
     satisfaite! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien
     désirer dans ce monde: j'avais un bon frère, de bons enfants.
     Aujourd'hui! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore
     des liens auxquels je suis nécessaire!

     «Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous
     apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce
     consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous
     êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa
     vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient
     nécessaire quand on s'est deviné.

     «Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis
     intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans
     avenir, et qui compte rester où le sort me pose; car peut-être
     resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer
     toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la
     maison; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il
     faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au
     contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois
     sans charme.

     «Adieu; ne m'oubliez pas tout à fait; croyez que votre amitié m'a
     fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous
     vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me
     répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée,
     et qu'il me reste encore des amis.

     «HORTENSE.»

Cependant Mme Récamier continuait à recevoir de Paris ses informations
ordinaires.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 16 mars 1824.

     «Le temps s'écoule, et bientôt j'espère vous revoir. M. de
     Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route à la
     fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé,
     et vous vous repentirez d'avoir quitté votre cellule.

     «Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour écrire.
     Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte.
     J'ai une répugnance invincible pour la poste. Vous savez bien
     pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe à mon travail,
     vous explique l'irrégularité de ma correspondance.

     «Je ne vous parle pas de nos prospérités; la politique ne vous
     importe guère. Les chambres vont s'ouvrir, et nous aurons, à une
     immense majorité, cette septennalité dont vous avez vu M. de
     Montmorency si inquiet. La session durera quatre mois, de sorte que
     je serai libre à votre arrivée en France. Vous ne sauriez, sans la
     plus cruelle injustice, douter de la joie que me causera votre
     retour.

     «Comment est votre santé? et celle de votre nièce?»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 1er avril 1824.

     «Je suis aux regrets et aux remords de ne vous avoir pas écrit par
     le dernier courrier, aimable amie. J'avais à me réjouir de votre
     véritable convalescence printanière, après une indisposition
     beaucoup plus grave que je ne le croyais. Adrien a été bien aimable
     par son exactitude à me donner de vos nouvelles: et vous avez eu
     ensuite la même perfection par votre bonne lettre qui me donnait
     des siennes, après cette effroyable aventure de cette charmante
     jeune anglaise[20]. Votre récit m'a bien touché. Je conçois tout ce
     qui a bouleversé le coeur de mon pauvre cousin, et même ce reproche
     qu'il se faisait, d'avoir indiqué le chemin, quoique ce fût bien
     innocent. Vous avez mis tout le charme que je connais si bien dans
     vos soins d'amitié, et il me mande qu'il les a bien appréciés.

     «J'ai raconté cette triste histoire à Mme de Broglie, qui me
     demandait beaucoup de vos nouvelles et s'étonnait de n'avoir pas eu
     de réponse à sa lettre. Je n'avais plus le courage ou la fatuité de
     répondre que vous n'écriviez guères; car vous m'avez traité cette
     fois avec une bonté dont mon coeur est vivement reconnaissant.

     «J'ai dîné l'autre jour chez ce rival[21], à côté de lui. La
     conversation a été facile, même sur un sujet délicat, une brochure
     très-hostile faite par un homme qui m'a tenu de près, et dont
     Adrien pourrait peut-être vous donner des nouvelles, et vous dire
     en toute sincérité que j'avais voulu l'empêcher. Mais il n'y a plus
     jamais rien de bien expansif, et le sujet sur lequel nous le sommes
     le moins, c'est peut-être vous. Il a parlé de votre retour, et moi
     j'en parle aussi, et je dis que c'est aujourd'hui le 1er avril, et
     que, si aux premiers jours de mai, au plus tard, vous ne vous
     mettiez pas en route, l'amitié aura le droit de jeter les hauts
     cris.

     «Adieu, adieu.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 3 avril 1824.

     «J'ai reçu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien
     coupable, j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit.
     Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de
     l'ouverture des chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez,
     songez aussi que je souffre beaucoup.

     «C'est déjà bien assez que l'on ne me reproche que ma _perfidie_
     envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense
     lui-même; il a dîné hier chez moi à mes cotés. Mais un homme dans
     ma position devait être exposé à bien d'autres calomnies. On vous a
     dit que l'encens m'était monté à la tête: venez, et vous verrez; il
     m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand défaut, c'est de
     n'être enivré de rien; je serais meilleur, si je pouvais prendre à
     quelque chose. Je ne suis pas insensible à voir la France dans un
     tel état de considération au dehors et de prospérité au dedans, et
     de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon
     entrée au ministère; mais, si vous m'ôtez cette satisfaction d'un
     honnête homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de
     la lassitude de tout, du mépris pour les hommes beaucoup augmenté,
     et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oublié dans
     quelque coin du monde: voilà l'_effet de l'encens_ sur moi.

     «La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que
     nous désirons, à une très-grande majorité. Il y a beaucoup de
     talents dans la gauche: tant mieux, cela nous empêchera de dormir.
     Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la chambre.
     J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. Vous
     rappelez-vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et de la
     certitude de nos triomphes? Me suis-je trompé? Quand vous
     reviendrez, vous trouverez les derniers combats finis, la chambre
     des députés installée pour sept ans, et un long repos devant nous.

     «J'ai heureusement appris votre guérison, en apprenant votre
     maladie; j'aurais été bien tourmenté.

     «Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donné
     de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous
     l'avez déjà vu au milieu des ruines, dans un temps où vous pensiez
     bien peu à moi. Cela me fait plaisir qu'un peu de mon sang et de
     mon nom soit auprès de vous.

     «Revenez; c'est mon refrain.»

LE MÊME.

     «Paris, ce 9 avril 1824.

     «Je reçois votre petit billet. J'apprends vos nouveaux chagrins.
     Quittez cette Rome si triste, et revenez trouver vos amis. Voilà
     une lettre de Mathieu.»

Le séjour de Mme Récamier à Rome fut en effet marqué, à la fin du carême
de 1824, par un véritable deuil d'amitié. La duchesse de Devonshire, que
la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au coeur, s'était, on l'a vu
par une lettre de Mme Récamier, efforcée, malgré la douleur qu'elle
éprouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son
rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on
n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette
nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la
vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on
appelle la _convenance_ impose un temps de retraite et de deuil pour le
plus indifférent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable,
s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de
Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et
romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si
célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et
par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire
aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son
beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que
cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands
noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la
première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la
belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc
était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit
romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son
amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce
fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de
Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant
à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de
délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette
usurpation d'état.

Quoi qu'il en fût de ces rumeurs de salon, les rapports de lady
Élisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait
légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans
expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que
dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis.
C'était en vain que Mme Récamier, profondément émue de son dangereux
état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de
Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement
suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de
Laval autant pour Mme Récamier que pour lui-même. Dans la société de
Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la
substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de
séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose
de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa
belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet
suivant:

     «Ce 29 mars.

     «Très-chère Madame Récamier,

     «Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous
     tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de
     ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et
     je vous enverrai chercher.

     «Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans
     sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre
     tendre amitié pour elle.

     «Votre dévoué serviteur,

     «DEVONSHIRE.»

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces
quelques lignes:

     «Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne
     pas entrer trop tôt dans sa chambre.

     «DEVONSHIRE.»

Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc
de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus
douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait
la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine
éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques
en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin
anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Mme Récamier et du duc
de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles
s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis
il retourna auprès de la malade; le duc le suivit.

Après une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort ému, et
engagea les deux amis à entrer chez la mourante.

La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position
par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux
très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une
de ses mains était étendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes
l'entouraient et la soutenaient.

Mme Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et
resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc
de Laval se mit à genoux de l'autre coté. La malade ne parlait plus;
elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage
fit place un moment à un éclair de joie: elle serra faiblement la main
de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la
respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout
d'un moment. La duchesse était morte[22].

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations
religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de
Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait
les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de
mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter
l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il
n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et
Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya à Mme Récamier une des bagues
que sa belle-mère portait encore au moment suprême, et qu'elle lui avait
léguée.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, écrivait à Mme
Récamier:

     «Ce 8 avril 1824.

     «J'ai reçu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si
     vous étiez tout près de moi, à l'Abbaye-au-Bois; mais je pardonne
     cette brièveté à la peine que vous éprouvez et que je partage si
     profondément. Ce peu de mots m'ont été au coeur. Cette pauvre
     duchesse! elle a donc été prise bien subitement? Les lettres du 12
     ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une
     grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et
     quatorze jours! on en frémit dans la seule pensée d'inquiétudes
     encore plus vives; et puis je me désole qu'on l'ait séquestrée des
     soins de l'amitié, qui lui auraient été précieux sous plus d'un
     rapport. Je me figure d'abord les vôtres, comme une des plus douces
     consolations que la bonne Providence puisse ménager dans un tel
     moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pensée va au delà de
     ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux espérer de plus d'une
     manière pour notre pauvre amie. Je conçois tous vos regrets; ils
     prouvent la bonté de votre coeur. Nous nous entretiendrons souvent
     de ce qui vous a laissé une impression plus profonde encore, par le
     souvenir du cruel spectacle dont vous avez été témoin. Mais je dis
     toujours: quand causerons-nous? Je compte les heures et les
     moments.

     «Adieu, adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On
     ne parle pour le moment que de rentes; leur réduction ne vous
     atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M.
     Récamier et d'autres personnes qui vous tiennent de près pensent de
     ce hasardeux projet.--Je suis toujours avec un homme de votre
     connaissance sur le même pied: obligeance sans intimité ni
     confiance réciproque.»

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi
que les autres amis de Mme Récamier, pour qu'elle fixât l'époque de son
prochain retour en France. Les étrangers abandonnaient Rome; il devenait
nécessaire de prendre un parti et de se résoudre, soit à partir
promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit à rester en
Italie. Mme Récamier était très-combattue. Bien que la santé de sa nièce
se fût raffermie, on lui disait, et elle-même était la première à se
persuader qu'un second hiver passé dans les pays chauds consoliderait,
d'une manière plus certaine, cette santé qui lui avait donné beaucoup
d'inquiétude.

Mme Récamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand
dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment
qu'elle exprime dans une lettre écrite le 1er mai.

     «[...] Je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous dit Amélie: si je
     retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui
     m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en
     aurais un vif chagrin, s'il était bien, un trouble que je suis
     résolue à éviter désormais. Je trouve ici dans les arts une
     distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous
     ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de
     mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue
     que je le sens nécessaire. Amélie, qui a passé cet hiver
     très-agréablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins
     une fête de se retrouver à l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette
     pauvre duchesse de Devonshire m'a laissé une bague qu'elle a portée
     jusqu'au dernier moment: cette mort m'a cruellement attristée.»

Aucun devoir impérieux ne réclamait la présence à Paris de Mme Récamier.
Son père et son mari jouissaient, dans un âge avancé, d'une admirable
constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne
dérangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre: on résolut donc de ne
retourner en France qu'après l'ouverture de l'Année sainte. L'amitié de
M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec peine cette
prolongation d'absence, mais les motifs en étaient trop purs pour qu'on
ne fût pas d'avance assuré qu'il les approuverait. Quant à M. Ballanche,
il avait dit à Mme Récamier comme Ruth à Noémi: «Votre pays sera mon
pays,» et n'admettait jamais qu'il pût se séparer d'elle. Son sacrifice,
d'ailleurs, eût plutôt consisté, cette année-là, à quitter Rome qu'à y
prolonger son séjour. Sa pensée était tout entière absorbée par l'étude
des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Récamier voyait le plus habituellement
à Rome, je n'ai rien dit encore d'une Française qu'elle avait retrouvée
dans cette ville, et avec laquelle elle se lia plus étroitement qu'elle
ne l'avait été jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues
années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute
l'année. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; séparée
de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en
Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du
Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey
passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes
opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans
grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés.
Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage,
disait: «Il faut beaucoup la ménager: car si on la fâchait, elle vous
passerait son nez au travers du corps.» Mme Salvage avait de l'esprit,
mais cet esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans
agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande
faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour
Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu
que celle-ci se fût laissé faire, elle aurait disposé souverainement de
Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété
filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle
intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme
Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en
rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec
la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait
fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se
démentit point jusqu'à sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les
voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de
Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut
son exécuteur testamentaire.

À l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné
que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient
très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis
Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite
de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au
sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle,
président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se
marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des
rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait
les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et
éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme
les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier,
à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la
chambre des pairs:

     «Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque
     uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable
     au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses
     amis à lui.--Moi, je crois juger assez impartialement: je suis
     frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en
     avant et je crois en tout que je parlerai très-peu.»

La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fût levé pour la
défendre; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode.
On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand
arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on
lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes:

     «Monsieur le vicomte,

     «J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de suite à Votre
     Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.»

Suivait l'ordonnance.

     «Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil, est chargé
     par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en
     remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Le ressentiment de l'homme ainsi outragé fut implacable. L'éloquence, la
verve incomparable de polémique dont M. de Chateaubriand était doué, fut
mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de
Villèle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette
rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte
de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le
_Journal des Débats_:

     «C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve
     d'une destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme
     ministre d'État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de
     _la Monarchie selon la charte_, la fameuse ordonnance du 5
     septembre qui prononçait la dissolution de la chambre _introuvable_
     de 1815. «MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples
     députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir
     embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de
     la colère ministérielle.

     «En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM.
     de Villèle et Corbière devenus ministres qu'il est sacrifié. En
     1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824 on le punit de s'être tu:
     son crime est d'avoir gardé le silence dans la discussion de la loi
     des rentes.

     «Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs: l'opinion publique,
     juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M.
     de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de
     ce jour aura été la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.»

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre
ami arriva d'abord à Mme Récamier par une lettre de M. de Montmorency.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 8 juin 1824.

     «Je voulais vous écrire depuis quelques jours, aimable amie. Je
     voulais répondre à cette lettre que j'ai enfin reçue, et qui me
     révèle ces projets de voyage contre lesquels j'ai protesté
     d'avance, mais qui paraissent déjà avoir subi quelques
     modifications ou incertitudes sans aucun profit pour l'amitié. Soit
     que vous veniez à Lucques, ou que vous alliez faire une course à
     Naples, nous serons toujours privés du bonheur de vous voir; et
     nous passerons devant cette pauvre Abbaye pour pousser un gros
     soupir en voyant certaines fenêtres fermées.

     «Mais, pendant ce temps-là, que de nouvelles agitations dans nos
     salons, dans les causeries du peuple, comme dans les nôtres, et
     même dans les chambres! La loi des rentes est rejetée par les
     pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les têtes financières de
     votre connaissance. Bien plus, une disgrâce politique en devient la
     suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps
     se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment
     intolérable. Je vous renvoie pour bien des détails à la
     _Quotidienne_ d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous
     procuriez, et aussi au _Journal des Débats_ qui paraît se décider
     pour le parti généreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine
     qu'_il_ vous écrit lui-même. _Il_ a un maintien simple, noble et
     courageux. _Il_ vient de venir à la chambre même où je vous écris
     reprendre sa place et son ancien costume.

     Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas
     parfaitement, c'est votre impression à vous. Serez-vous fâchée pour
     son bonheur, et le vôtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela
     peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout
     ce qui tient au coeur, à l'amitié, est de mon ressort; et c'est pour
     cela que je suis si peiné de ce retard de votre retour. Je vois
     apparaître au mois d'octobre de nouveaux motifs tirés de la santé
     d'Amélie, et cette absence prolongée est un des plus pénibles
     sacrifices qui puissent m'être imposés.

     Adieu, aimable amie; j'aurais tant aimé à vous réunir ici pendant
     l'été avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos
     dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi
     ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre édification
     et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres
     hommages.»

Le duc de Laval avait quitté Rome depuis quelques jours, avec un congé,
pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Récamier reçut la
lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que
l'ambassadeur de France à Rome apprit à son tour l'étrange et brusque
révolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il écrivit aussitôt à Mme
Récamier pour lui exprimer son extrême étonnement:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «Gênes, 19 juin 1824.

     «Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends
     du consul la destitution si brusque, si singulière dans sa forme,
     du ministre de mon département. Et le ton si irrité, si menaçant du
     _Journal des Débats_, sans le moindre ménagement! Tout cela m'a
     confondu, et cette surprise vous la partagerez.

     «Vous aurez reçu peut-être quelques indices par la correspondance
     du père[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas restés
     inactifs dans ce drame. J'avais reçu une lettre de Mathieu qui me
     mandait franchement avoir voté contre la loi qui a causé la
     division, la rupture et l'éclat dont nous voyons les effets. Voilà
     vos pressentiments d'orage éclaircis. On demandait avec raison[25]
     à certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prévoyait,
     on combinait déjà qu'à la première occasion il y aurait rupture; et
     on ne voulait pas que cette personne pût tempérer des passions dont
     on espère profiter pour son élévation.

     «Des lettres particulières ont mandé ici que le duc de Doudeauville
     pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans
     les mêmes mains où il est jusqu'à présent depuis la chute. Que je
     suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort
     agité.

     «De tout mon coeur, je suis tout à vous avec le plus entier et le
     plus tendre dévouement.»

Il est facile d'imaginer quels durent être les sentiments de Mme
Récamier, lorsque l'indignité des procédés qui accompagnèrent la chute
de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif
ressentiment de cette injure, elle eut pourtant désiré que son noble ami
usât de plus de modération dans sa retraite. Il est indubitable, et les
amis de M. de Villèle le savaient, que, si elle se fût trouvée auprès de
lui dans ce moment critique, Mme Récamier fut parvenue à modérer
l'âpreté qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes
qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mêmes de
prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa
passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'était pas complétement
approuvé par la femme dont le jugement était si considérable à ses yeux,
mais il ne voulait pas être apaisé, et sa correspondance avec Mme
Récamier devint beaucoup moins fréquente à cette époque.

En outre, par un accident que je déplore, et que je ne puis m'expliquer
que par la cécité dont Mme Récamier fut atteinte pendant les dernières
années de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand
lui adressa à cette époque si grave de sa vie publique manquent toutes à
la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige à nous contenter, sur l'événement
le plus important de cette année, des détails et des informations que le
duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de
Doudeauville transmettaient à Mme Récamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, ce 9 juin 1824.

     «Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir
     lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M.
     de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M.
     de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps:
     une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien
     utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez
     rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place
     de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse
     aurait déjoué bien des intrigues.

     «Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des
     affaires étrangères: M. de Montmorency l'a rempli, M. de
     Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce
     dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma
     manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que
     celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis[26], je
     n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer:
     tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

     «Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je
     ressemble plus que lui à un honnête homme: je l'aime mieux.

     «Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les
     salons; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière
     dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est
     une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des
     rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à
     voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le
     roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.

     «On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires
     étrangères; il y a des gens qui croient que M. de Villèle le
     gardera et se débarrassera d'une grande partie de celui des
     finances sur M. de Chabrol. Ce directeur général de
     l'enregistrement est un homme très-capable et très-estimable.

     «On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je
     m'en réjouirais, parce que ce serait un acheminement à votre retour
     en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins;
     vous devez en être bien sûre, Madame, si vous rendez justice à mon
     intérêt bien vif, à mon dévouement bien sincère et à mon désir de
     pouvoir vous en renouveler moi-même l'assurance.»

LE MÊME.

     «Paris, 4 juillet 1824.

     «Je viens, Madame, de recevoir votre bien bonne, bien aimable
     lettre du 12 juin, et je m'empresse d'y répondre. Je vois que la
     mienne ne vous était pas encore parvenue. Je vous avais écrit
     aussitôt après la chute de M. de Chateaubriand; je devinais vos
     chagrins de tout genre sur ce sujet et je voulais être des premiers
     à y prendre part.

     «Vous me demandez quelques détails; je vais vous les donner, en
     pensant néanmoins que vous les savez vraisemblablement déjà.

     «Bien des gens travaillaient à éloigner MM. de Villèle et de
     Chateaubriand, comme nous travaillions à les rapprocher; car nous
     n'avions en vue que le bien général, et ils ne pensaient qu'à leur
     intérêt particulier. Il en résultait une disposition peu confiante
     et peu amicale entre les deux ministres. L'affaire des rentes est
     arrivée: M. de Chateaubriand s'est tu dans les chambres pendant la
     discussion de la loi, mais on assurait, à tort ou à raison, qu'il
     ne se taisait pas de même dans les salons, et qu'il y laissait voir
     son opposition. On ajoutait qu'il espérait, comme bien des
     ambitieux qui l'entouraient, renverser M. de Villèle par le rejet
     de sa loi favorite. Elle a été fort sottement refusée par nous: le
     président des ministres s'en est trouvé ébranlé, et on a jugé qu'il
     fallait que le roi lui donnât une nouvelle preuve de sa confiance
     et de sa bienveillance en éloignant son antagoniste. Je ne sais si
     ces inculpations étaient fondées et si le sacrifice était
     nécessaire, mais ce que je sais, c'est que je suis grand ennemi des
     changements, et que je les crois, en général, très-nuisibles; ce
     que je sais encore, malheureusement, c'est que les articles du
     _Journal des Débats_, auxquels on croit que M. de Chateaubriand
     n'est pas étranger, lui font du tort, et qu'on remarque qu'il est
     le seul ministre depuis dix ans qui ait tenu cette conduite à sa
     sortie de place. On dit que M. de Montmorency, qui a été contre la
     loi, n'aurait pas été fâché non plus qu'elle entraînât son auteur;
     mais il y met plus de noblesse, de mesure et de vertu.

     «On parle encore dans le public de changements qui auraient lieu
     après la fin de la session. J'ignore si cela est fondé, mais à tout
     hasard je parle contre tant que je peux, et surtout contre
     l'élévation de celui dont vous connaissez le peu d'ambition, et
     qui, n'ayant vraiment que celle de faire quelque bien, désire
     uniquement rester à la place où l'on croit qu'il en fait un peu.

     «Je suis charmé d'apprendre l'amélioration de la santé de votre
     intéressante compagne; veuillez bien l'en assurer, en la remerciant
     de son souvenir.

     «J'ai bien parlé avec le duc de Laval de celle à qui j'aime
     toujours à réitérer l'assurance de mes sentiments bien sincères de
     dévouement, d'attachement et d'intérêt.»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 5 juillet 1824.

     «Mes premiers moments à Paris ont été tellement confus, troublés,
     agités par tant de sentiments, d'affaires et de préoccupations,
     qu'il m'a été impossible d'écrire une ligne.

     «À présent, tout vous est connu, comme à toute l'Europe, sur la
     nature, la cause et la forme de la dernière destitution. Votre
     excellent esprit vous a déjà fait regretter le ton si violent, si
     démesuré du journal défenseur du disgracié. Je crois qu'il eût été
     plus noble, plus digne, plus convenable à la réputation comme aux
     intérêts de garder le silence, et, sous ce rapport, la retraite du
     cousin a eu l'avantage sur celle-ci. Au lieu de cela, les
     déclamations continuent; et comme il y a beaucoup de talent dans
     ces attaques, et que le désespoir double les forces, cela me semble
     une guerre à mort, sans la perspective d'un traité de paix. Je ne
     vois pas de chance d'en sortir par la porte d'une ambassade.

     «J'ai vu l'homme malheureux; c'était un procédé que je lui devais.
     Il s'est loué de ma visite, et s'en est expliqué vis-à-vis de son
     amie de la rue de Varennes[27]. Mais que peut-il faire, ruiné,
     abîmé de dettes comme il l'est?

     «Je crois toujours que le parti de la modération et du silence eût
     été préférable.

     «Mathieu est dans la même situation et n'a aucune chance
     d'activité. Sans avoir fait de bruit, encore moins d'intrigues (il
     en est incapable), il s'est déclaré adversaire dans la grande
     affaire des rentes, et cela suffit pour l'éloigner. Les plus
     augustes personnages le boudent.

     «Hier, nous avons passé la journée à cette petite campagne[28]
     toute pleine de vos souvenirs. Nous avons beaucoup parlé de vos
     projets. Je lui ai lu l'article de votre lettre où vous le laissiez
     arbitre en quelque sorte du parti que vous aviez à prendre. Il est
     fort raisonnable. Il comprend les motifs de santé pour Amélie; il
     est encore plus frappé des raisons solides, des considérations
     religieuses qui vous font incliner à débuter dans l'Année sainte à
     Rome; en sorte que je puis vous assurer que son parti est pris, et
     sans humour ni refroidissement aucun. J'oubliais de vous dire aussi
     que le duc de Doudeauville est entré dans vos raisonnements sur
     votre nièce et sur vous-même.

     «Je me hâte de terminer ceci, afin de le faire partir par la poste.
     Mille et mille fois l'assurance du plus invariable, du plus
     inaltérable de tous les attachements.»

LE MÊME

     «Paris, 19 juillet 1824.

     «Je suis indigne de vos éloges sur ma correspondance; elle est
     sèche, elle est réservée, elle ne saurait vous instruire.

     «_René_[29] s'est fait un mal affreux, peut-être irréparable, par
     l'éclat inouï qu'il a mis dans l'expression de sa vengeance. Sans
     doute, il ne s'est pas fait de mal à lui seul, et plus d'une
     personne est blessée; je ne suis pourtant pas de ceux qui croient
     que ces blessures soient mortelles. Il faut s'attendre à des
     mesures nouvelles aussitôt après la clôture des chambres. Elle aura
     lieu dans les premiers jours d'août; les députés finiront cette
     semaine.

     «Dans le public, on parle beaucoup du retour de celui[30] qui s'est
     trop précipité il y a dix-huit mois. Sa position est belle, sa
     considération immense et plane sur toutes les autres. Sous ce
     rapport, il a beaucoup grandi. On a rapproché sa conduite de la
     violence et des procédés de l'autre. Il est calme, il attend, il ne
     sera pas pressé; il n'a pas d'ennemis, il a beaucoup d'admirateurs.
     Personne au monde n'a plus de loyauté dans la conduite et plus de
     dévouement à la chose publique, sans intérêt personnel. Ce que je
     dis là n'est que le rabâchage de ce qu'on entend dans toutes les
     conversations.

     «Comme M. de Talaru revient de Madrid par congé, on parle de lui
     pour la place vacante; je n'en suis pas persuadé. Ce qui me paraît
     le plus probable, c'est que d'ici à un mois, avant la Saint-Louis,
     le président fera quelques changements assez considérables dans la
     haute administration, pour reconquérir ce qu'il a perdu dans
     l'opinion publique. La majorité de la chambre des députés lui est
     encore dévouée, il a le coeur du roi et de Monsieur; avec d'aussi
     grands avantages, on n'est pas mal dans ses affaires.

     «Mme de Luynes est arrivée hier au soir de Dampierre, pour voir sa
     petite-belle-fille au lit de mort. Elle meurt de la poitrine,
     grosse de six mois; quelle horreur! Je ne vois que tristesses
     autour de moi. Je reste ferme dans mon dessein de partir à la fin
     de septembre; je crois que je m'embarquerai à Marseille, sur un
     petit bâtiment du roi que me donnera le ministre de la marine.

     «Depuis vingt-quatre heures, les journaux semblent tendre à une
     espèce de conciliation entre M. de Chateaubriand et son ennemi.
     Cette querelle se terminera-t-elle encore par une ambassade?

     «Vous recevrez des lettres plus instructives que les miennes.

     «Mille et mille assurances d'un éternel attachement.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Vallée-aux-Loups, ce 21 juillet 1824.

     «Mon coeur me dit, aimable amie, qu'il y a bien longtemps que je ne
     vous ai écrit. Je n'ai pas besoin pour penser à vous de ce lieu que
     nous avons habité ensemble, et où j'aurais dû naturellement avoir
     le bonheur de vous revoir dans le cours de cette année. Mais, au
     lieu de cela, vous ne savez plus que voyager; vous ne pouvez plus
     vous détacher de Rome et de ses monuments pleins de souvenirs, et
     de ses belles cérémonies. Ce dernier motif et le sentiment qu'il
     suppose, et qu'Adrien m'a confirmé être le vôtre, ne peuvent que me
     toucher beaucoup; mais mon amitié, peut-être trop égoïste, voudrait
     que nous pussions nous édifier ensemble, et n'être pas séparés par
     ces terribles distances que la course à Naples augmente encore.

     «Une pensée cruelle se rattache à ce séjour pour nous[31], surtout
     pour ce pauvre Adrien, que je retrouve d'un commerce bien doux et
     bien agréable, avec qui je n'ai jamais été plus parfaitement
     d'accord, sur vous en particulier, mais qui conserve toujours la
     profonde et naturelle impression d'une ineffaçable douleur.

     «Il faut vous parler d'une autre à laquelle vous ne serez pas
     insensible, et qui vient d'accabler à quelques lieues d'ici ce
     pauvre de Gérando. Sa femme a succombé enfin à ses longues
     souffrances, à une maladie extraordinaire qui l'avait maigrie,
     réduite à rien, et séquestrée plus que jamais. Son âme, son coeur,
     pendant quelques instants de la journée, retrouvaient encore toute
     leur énergie; ou plutôt, celle qu'ils n'avaient jamais perdue
     s'épanchait par des lettres vraiment éloquentes, ou par des éclairs
     de conversation. Elle voulut en avoir une avec moi, il y a quelques
     semaines, avant de quitter Paris; elle fut vraiment touchante,
     religieuse, quelquefois sublime, quoique je m'efforçasse, suivant
     ce qu'on m'avait recommandé, d'écarter ce qu'elle voulait donner de
     solennel et de définitif à notre entretien. Elle me parla beaucoup
     de son mari, de ses enfants, de vous aussi et de votre nièce. On la
     porta peu de jours après à une petite campagne qu'elle désirait et
     que ce bon de Gérando chercha lui-même avec une occupation
     touchante, et acheta, peut-être même au delà de ses moyens, à
     Thiais près Choisy. Elle n'y est jamais sortie de sa chambre, à
     peine de son lit; elle leur a été enlevée vendredi dernier, 16 de
     ce mois.

     «Les agitations d'affaires, de politique et de société n'ont jamais
     été plus vives. On dit que le ministère a perdu, et a besoin de se
     remonter. Il y a là quelque chose d'incontestable. On ajoute qu'il
     est question de conciliation, de rapprochement avec les ministres
     passés de diverses dates.

     «Il y en a un qui peut vous dire, qu'il n'a reçu aucune
     communication, qu'il en doute, qu'il ne le désire pas, et même le
     craindrait, si la chose devait lui être uniquement personnelle et
     ne devait pas être accompagnée d'arrangements propres à parler à
     l'opinion.

     «Il en est un autre au nom duquel je ne m'aviserai pas de vous
     parler. Vous m'aviez assez embarrassé, en me chargeant du premier
     compliment à lui faire: c'était vraiment peu convenable, et je ne
     savais quel ton prendre, quand vous m'avez mandé, heureusement, que
     vous lui écriviez. Nous sommes restés réciproquement obligeants et
     avec une nuance de plus d'attention et d'intérêt de ma part, tenant
     à sa position actuelle, mais sans aucune alliance ni intimité. J'ai
     désapprouvé en particulier, pour lui et pour l'avenir, le système
     trop violent qu'il a embrassé. Il est impossible que votre bon
     esprit ne se range pas à cet égard de notre côté.

     «On prétend aujourd'hui qu'il veut se radoucir, et l'on parle de
     _place lointaine_. Peut-être en saurons-nous davantage, après le
     discours qu'il doit faire demain dans une discussion délicate, et
     dont la curiosité est fort préoccupée.

     «Mon Dieu! comme on aimerait mieux causer de tout cela avec une
     amie spirituelle qui entend à demi-mot, et qui occupait autrefois
     deux charmantes chambres embellies par elle, au troisième étage de
     l'Abbaye-au-Bois. Quand l'y reverrons-nous? Je sais qu'il y a une
     Année sainte à attendre, une nièce souffrante à ménager; je finis
     comme j'ai commencé, en disant qu'il faut se résigner, vous aimer
     toujours et répéter que cela est bien triste.

     «Je ne vous ai pas parlé de certaines affaires de journaux qui
     m'ont bien peiné, surtout pour un homme qui me tient de près, et
     qui aurait peut-être entendu de votre part quelques paroles
     raisonnables, si vous aviez été présente. Je vous renouvelle mes
     bien tendres hommages.»

LE MÊME.

     «Paris, ce 22 juillet 1824.

     «C'est à M. de Chateaubriand, dans son loisir actuel, à vous
     entretenir désormais de ce qui le regarde, aimable amie. Nous avons
     augmenté d'un cran d'obligeance réciproque, mais voilà tout; cela
     devait être. Je lui ai dit que je vous avais écrit, et que vous lui
     écririez. Le _Journal des Débats_ s'en donne de dévouement
     personnel pour lui, et de colère contre les ministres restants. Je
     vous renvoie à lui. Je suis en ce moment un peu fatigué de la
     politique; je vais passer dix jours à la campagne, puis je
     reviendrai attendre Adrien, que j'ai eu tant de bonheur à revoir.»

Pendant que toutes ces ambitions, que Mme Récamier suivait de loin avec
la sollicitude et l'anxiété de l'amitié, s'agitaient à Paris, elle
quittait Rome, et en compagnie de sa nièce, du bon et fidèle Ballanche
et de M. Ampère, s'établissait à Naples, le 1er juillet. C'est sur les
bords enchantés de ce beau golfe, éclairés par la resplendissante
lumière d'un soleil d'été, que la suite de cette correspondance lui
parvint. Nous allons continuer de donner les lettres qui lui furent
adressées de Paris, afin d'épuiser les éclaircissements qu'elles
fournissent sur l'incident si considérable de la rupture entre M. de
Villèle et M. de Chateaubriand: ce procès-là eut des suites assez graves
pour mériter d'être instruit. Nous reviendrons ensuite aux circonstances
particulières du séjour que Mme Récamier fit à Naples.

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 27 juillet 1824.

     «Je viens de recevoir votre lettre du 13, Madame, et je m'empresse
     de vous en remercier, en vous assurant du plaisir bien vrai que me
     font vos nouvelles, et entre autres celle de votre heureuse arrivée
     à Naples.

     «Mais vous désirez que je vous parle de Paris, et c'est ce que je
     vais faire. Dans ce moment où il y a un ministre des affaires
     étrangères à nommer, d'autres peut-être à changer, du moins selon
     le dire et le désir de bien des gens, on ne parle d'autre chose. On
     porte le modeste directeur des postes tantôt à un ministère, tantôt
     à un autre, mais il témoigne constamment de sa répugnance pour
     tous. Il aimerait bien mieux cent fois que Mathieu ou Sosthènes, à
     qui cela plairait bien davantage, y arrivassent, mais il n'y a
     nulle apparence.

     «En attendant, les passions, les ambitions s'agitent de toutes
     parts, et cela surtout contre M. de Villèle. Mais il a pour lui son
     talent, son _indispensabilité_, la difficulté de le remplacer; il a
     pour lui le roi, Monsieur, la Chambre des députés, les trois-quarts
     de la France, les royalistes raisonnables, les honnêtes libéraux,
     et même les ambassadeurs étrangers, qui ne le goûtaient pas
     beaucoup et qui sont très-contents depuis qu'ils traitent
     directement avec lui: on est bien fort avec tout cela, et on a bien
     des moyens de déjouer les intrigues de tout genre. M. Royer-Collard
     disait dernièrement à M. de Jessaint, qui est à Paris: «Je ne suis
     pas l'ami de M. de Villèle, il s'en faut, et pourtant je fais des
     voeux pour qu'il reste; car s'il partait, je ne sais ce que nous
     deviendrions.» Si un demi-libéral, si un antagoniste de M. de
     Villèle en parle ainsi, que devons-nous en penser?

     «Vous avez su la mort de la jeune duchesse de Luynes, grosse de
     cinq mois. Je suis toujours affligé et presque choqué de voir la
     jeunesse passer ainsi avant des cheveux gris comme les miens: c'est
     le seul passe-droit dont je serais tenté de me formaliser.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 2 août 1824.

     «Voici un courrier qui part pour Naples, aimable amie, et dont il
     faut profiter pour vous exprimer tous ses sentiments de fidèle
     souvenir. Ma dernière lettre était tout empreinte d'une tristesse
     trop justifiée par la mort de ma jeune nièce, grosse de six
     mois[32]. Ma belle-mère en a été affectée, surtout pour son
     petit-fils; ils sont tous à Dampierre où j'ai été passer quelques
     jours.

     «Votre arrivée à Naples aura été suivie de très-près de la mort de
     notre ambassadeur[33], que nous avons apprise hier. Il me semble
     que vous n'aviez aucune relation avec lui. Vous croyez bien qu'on
     parle déjà de sa place à donner. Ceux qui ont la douce manie des
     conciliations prétendent qu'il faudrait la donner à M. de
     Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voulût. Si
     vous aviez été ici, vous le lui auriez peut-être persuadé. Je ne
     veux pas faire la mauvaise plaisanterie de dire que l'espoir de
     vous voir plus tôt, ou d'habiter cette Italie pour laquelle vous
     montrez tant de prédilection, le déterminerait. En définitive, je
     ne crois pas qu'il y aille. Mme de Chateaubriand est partie pour
     Neuchâtel, en Suisse. On dit que son mari ira l'y chercher dans
     quelques semaines. Le courrier qui va porter à Naples la nouvelle
     d'un sixième[34] gros enfant dont Mme la duchesse d'Orléans est
     accouchée en quarante minutes ne pourra pas encore vous apprendre
     la nomination du ministre des affaires étrangères. On l'avait
     annoncée pour hier matin à Saint-Cloud; mais ce sera pour la fin de
     la semaine après la clôture des chambres. Je crois encore à M. de
     Clermont-Tonnerre plus qu'à un autre.

     «Adieu, aimable amie; depuis quelques jours j'ai plus de certitude
     de ce que j'ai toujours cru, que je n'aurais pas même à délibérer
     sur aucune proposition, et que quelques autres circonstances
     donneraient même plus de convenance à une absence de quelques mois
     dans l'hiver. Vous savez où mon sentiment m'entraînerait, et je ne
     balancerais pas un moment, si ma mère voulait n'y mettre pas
     l'opposition de sa trop grande peine. Rapportez-vous-en à mon
     sentiment pour n'y pas renoncer sans nécessité absolue. Il serait
     doux, et peut-être trop doux, de commencer l'Année sainte avec
     vous. Adieu, adieu.»

Les changements qu'on attendait dans les régions élevées de
l'administration eurent lieu en effet à la clôture de la session des
chambres. Une ordonnance du 4 août reconstitua ainsi le cabinet: M. le
baron de Damas devint ministre des affaires étrangères, M. de
Clermont-Tonnerre eut la guerre, M. de Chabrol de Crouzol la marine, le
duc de Doudeauville la maison du roi, l'évêque d'Hermopolis les affaires
ecclésiastiques et l'instruction publique; M. de Villèle conserva les
finances avec la présidence du conseil.

Le témoignage de ces trois hommes, Mathieu de Montmorency, le duc de
Laval et le duc de Doudeauville, si divers, si bien informés les uns et
les autres, si haut placés, et dont aucun n'avait lié sa destinée
politique à celle de M. de Chateaubriand, était important à recueillir.
Le duc de Doudeauville, uni d'opinions et d'amitié avec M. de Villèle,
et qui devait quelques semaines plus tard entrer dans le nouveau cabinet
formé après l'expulsion de M. de Chateaubriand, représente fidèlement la
pensée du président du conseil; les propos qu'il répète sont ceux de
l'entourage intime, adoucis par la modération équitable de son caractère
bienveillant; la plupart des amis de M. de Villèle y mettaient plus
d'amertume.

Il annonçait ainsi à Mme Récamier son entrée dans le cabinet
reconstitué:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 1er septembre.

     «Je reçois avec une extrême satisfaction, Madame, votre bonne
     lettre de Naples. Je suis vivement touché d'un intérêt que je sais
     apprécier, comme je sais apprécier celle qui me le témoigne, et
     c'est là ce qui peut donner à mes yeux de la valeur à ma place.
     J'avais tellement de répugnance pour l'accepter, et cette
     répugnance était si bien connue, que le roi, en me l'apprenant, m'a
     dit: «Mon cher duc, j'en suis fâché, je vais vous contrarier.» Ce
     n'est pas ainsi qu'on annonce ordinairement des grâces, mais aussi
     ce n'est pas ordinairement ainsi qu'on intrigue. J'ai bien de la
     peine à me réjouir et presque à me consoler de mon succès,
     quoiqu'on ait bien voulu ne pas trop le désapprouver dans tous les
     rangs; car on me regrette dans mes Postes, de manière à me donner à
     moi-même bien des regrets de les avoir quittées. Mais c'est une
     chose convenue, qu'on ne peut pas être votre ami sans avoir un
     ministère; et, certes, à ce titre, j'en mérite un plus que
     personne.

     «Je suis accablé d'affaires: car j'ai à organiser un ministère où
     il y a bien des abus à détruire et bien des réformes à faire.
     D'ailleurs, j'ai trouvé plus de vingt mille demandes, à la lettre,
     et presque rien à accorder. Jugez si le pauvre débutant est à
     plaindre.

     «La santé du roi donne de l'inquiétude depuis quelque temps;
     cependant il travaille comme à son ordinaire, reçoit comme de
     coutume, dit à chacun ce qui convient, enfin montre un courage et
     une présence d'esprit admirables. Son principe a toujours été qu'un
     roi pouvait mourir, mais qu'il ne devait jamais être malade; il y
     est parfaitement fidèle.

     «La censure a déplu à bien du monde; mais, au point où l'on était,
     il était indispensable d'en venir à cette mesure.--On n'entend plus
     parler de M. de Chateaubriand; on le dit voyageant. Pourquoi
     n'a-t-il pas eu l'attitude noble et digne de M. de Montmorency?
     Vous devinez que je n'aurai pas de peine à prendre celle-là le jour
     de ma sortie du ministère. Une place dans le coeur de mes amis et
     dans l'estime des honnêtes gens est la seule dont je fasse cas, en
     attendant une là-haut.

     «J'ai cédé une partie de mon ministère à mon fils. C'est celle que
     j'aimais le mieux assurément, celle des beaux-arts, qui seule
     faisait mon envie depuis quarante ans; mais que ne ferait-on pas
     pour les personnes qui nous sont chères? Il désire être rappelé à
     votre souvenir.

     «Je m'empresse de vous renouveler l'assurance d'un attachement qui
     ne finira, soyez-en bien sûre, qu'avec ma vie.»

La supériorité de M. de Chateaubriand importunait M. de Villèle; il
subit d'abord M. de Chateaubriand pour se délivrer de M. de Montmorency,
et ne tarda pas à se repentir de l'avoir laissé entrer au conseil. J'ai
déjà dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un témoignage
de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conçu et accompli
l'oeuvre de la délivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de
Saint-André au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de
Chateaubriand, M. de Villèle en éprouva un vif dépit, et ne sut pas
dissimuler le sentiment qu'il éprouvait.

C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira
la preuve: sa candeur reflète naïvement les impressions de son ami le
ministre des finances, lorsqu'il écrit à Mme Récamier:

     «Le 29 décembre 1823.

     «Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand
     ordre de Saint-André de Russie qui équivaut au cordon bleu. Cela
     fait grande rumeur: car c'est, dit-on, indiquer le ministère que
     voudrait Alexandre, à l'exclusion de M. de Villèle qu'il exclut
     ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les réflexions vont encore
     plus loin: qu'elles vont à persuader que l'ambassadeur de Russie et
     ces messieurs sont loin d'être étrangers à tout cet arrangement qui
     consisterait à mettre M. de Chateaubriand à la maison du roi, M. de
     Montmorency aux affaires étrangères et M. de Villèle... à la porte,
     vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent.
     Vous devinez si l'ami qui vous écrit est dans tous ces tripotages.

     «M. de Villèle aura à vaincre plus d'un obstacle d'ici aux
     chambres, mais il les vaincra. Les chambres réunies, ce sera un
     grand moment, décisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois
     fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera
     culbuté, et alors arrivera un ministère qui sera entraîné par
     l'exagération de la droite, et qui nous entraînera nous-mêmes dans
     le précipice.»

Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villèle, tout en
mêlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand à des commérages
sans portée, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes
d'État au ministère comme un danger d'exagération pour l'opinion
royaliste. On ne peut s'empêcher alors de se rappeler la faiblesse avec
laquelle M. de Villèle laissa se produire successivement les projets de
loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succès la tendance. On
a peine à croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand
n'eût pas mieux résisté que lui.

Au reste, la répugnance que M. de Villèle éprouvait à avoir pour
collègue l'auteur du _Génie du christianisme_ datait de loin. Lors de la
formation du cabinet où entrèrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villèle
et Corbière, l'ambassade de Londres fut offerte à M. de Chateaubriand et
acceptée par lui. Personne ne sut alors qu'à cette époque M. de
Montmorency avait insisté pour que l'entrée au conseil, et non point une
ambassade, fût donnée à l'homme dont le talent et les efforts avaient
amené les royalistes aux affaires. M. de Villèle ne voulut jamais en
entendre parler. Ce fait fut révélé bien des années après l'événement
par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency à Mme Récamier,
lettre communiquée selon son désir à M. de Chateaubriand. Cette pièce
est assez curieuse pour que nous l'insérions ici:

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Dampierre, ce lundi 5 mars 1838.

     «En vous renvoyant, Madame, la moitié de ce que vous avez bien
     voulu me prêter, je demande avec instance de vos chères nouvelles.

     «Je sais, depuis quelques jours que votre ami doit bientôt faire
     paraître un ouvrage sur le congrès de Vérone. J'ai aussi entre mes
     mains un grand travail sur le même sujet, fait en entier par le
     plus véridique des hommes qui le termina longtemps avant sa mort.
     J'aimerais mieux que ce dépôt sacré et tant de douloureux souvenirs
     restassent à jamais où je les ai placés; mais si l'ouvrage annoncé
     ne se trouvait pas entièrement en harmonie avec ma pièce
     officielle, je me croirais obligée de la livrer à l'impression,
     étant sûre de l'exactitude des faits énoncés par le plus
     consciencieux des hommes.

     «Votre ami a-t-il jamais bien su à quel point M. de Villèle avait
     été opposé à son entrée au conseil (même sans portefeuille): jamais
     M. de Montmorency ne l'a pu obtenir du ministre prépondérant. Ses
     sollicitations à ce sujet étaient cependant d'autant plus
     pressantes qu'il a toujours regardé l'esprit et le talent de M. de
     Chateaubriand comme excessivement utiles dans les conseils du roi,
     et qu'il voyait clairement qu'aucune des plus belles ambassades ne
     le satisferait entièrement.

     «Jugez de ma surprise lorsque ce même M. de Villèle, qui redoutait
     tant d'avoir votre ami pour collègue, le nomma ministre des
     affaires étrangères après le congrès. Certes, il fallait qu'il n'y
     eût pas une autre personne en France capable de remplir cette
     place, ou que le président du conseil ne sût à cette époque où
     donner de la tête. Je vous demande de communiquer ces détails à M.
     de Chateaubriand. M. de Montmorency ne parlait guère de ce qui
     pouvait le faire valoir, aussi je les crois peu connus.

     «Pensez à moi, chère Madame, beaucoup à Dieu et aux mécomptes de
     cette triste vie, qui ne durera pas toujours.»

Enfin, et sans prétendre épuiser les lettres qui furent adressées à Mme
Récamier à l'occasion de la sortie du ministère de son illustre ami, je
citerai encore celle qu'elle reçut alors de la reine Hortense:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

     «Arenenberg, ce 11 septembre 1824.

     «J'attendais de vos nouvelles à votre retour de Naples; je n'en ai
     pas, et je ne sais où vous trouver. Je vous supposais sur la route
     de Paris, parce que je suppose toujours qu'on va où le coeur mène et
     où l'on peut être utile à ses amis. Il est curieux de penser comme
     les liens de l'affection forment une chaîne. Comment! moi-même,
     retirée du monde, étrangère à tout, est-ce que je n'ai pas été
     fâchée de voir un homme distingué éloigné des affaires! Est-ce
     l'intérêt que vous m'y avez fait prendre? ou bien est-ce, comme
     Française, que j'aime à trouver en honneur dans mon pays le mérite
     et la supériorité?

     «Je ne suis plus si isolée en ce moment. J'ai avec moi ma cousine
     la grande-duchesse de Bade; c'est bien la personne la plus
     distinguée qu'on puisse rencontrer. Le brillant de son imagination,
     la vivacité de son esprit, sa raison, et ce charme qui naît de
     l'accord de toutes les facultés, en font une femme charmante et
     remarquable; elle anime ma retraite, adoucit ma profonde douleur.
     Nous parlons la langue de la patrie; c'est celle du coeur, et vous
     la connaissez, puisqu'à Rome nous nous entendions si bien. Aussi je
     réclame votre promesse de passer par Arenenberg. Il me sera
     toujours bien doux de vous revoir: je ne puis vous séparer d'une de
     mes plus vives douleurs; c'est vous dire que vous m'êtes chère et
     que je serai heureuse de retrouver l'occasion de vous assurer de
     tous mes sentiments.

     «Hortense.»




LIVRE VI


Mme Récamier, en arrivant cette fois à Naples, n'y fut point accueillie,
comme en 1813, par le gracieux empressement d'une reine française qui
mettait à ses pieds sa cour et son royaume. Mais, à défaut de ces
très-douces et royales attentions, elle rencontra dans une famille de
compatriotes les soins de la plus cordiale amitié. M. Charles Lefebvre
s'était établi à Naples avec les Français qui suivirent dans ces belles
contrées la fortune du roi Joseph, lorsque Napoléon le fit momentanément
asseoir sur ce trône, qu'il dut ensuite échanger contre celui de
l'Espagne, pour obéir à la volonté du donneur de couronnes.

M. Lefebvre resta à Naples sous le roi Joachim et fut nommé receveur des
finances pour la province de Lecce. Doué d'une vive intelligence des
affaires et de beaucoup d'activité, il avait en outre une force et une
constance dans la volonté, peu communes au degré où il les possédait. Il
acquit en peu d'années une fortune considérable et fonda à l'Isola di
Sora une grande papeterie, la première de ce genre, et, je crois, la
seule qu'ait jamais possédée le royaume de Naples. Cette papeterie est à
présent aux mains de MM. Didot.

Le retour de Ferdinand Ier fit disparaître à peu près toute la colonie
française que la conquête avait amenée, parce qu'elle ne se composait
guère que de fonctionnaires. Quant à M. Lefebvre, il trouva protection
et faveur sous le régime des Bourbons comme il l'avait obtenue du
gouvernement de Murat, et lorsque Mme Récamier le revit à Naples, il y
jouissait d'une considération méritée. Sa maison était sous l'empire
doux et trop limité d'une femme belle, bonne, qui lui avait donné de
nombreux enfants, beaux comme leur mère; et cet intérieur eût été
l'idéal d'une famille bien ordonnée, si un caractère plus facile et
moins d'âpreté dans la volonté de son chef n'eussent fait sentir sans
cesse une autorité devant laquelle tout devait plier.

Mme Lefebvre est morte la première, après avoir eu la douleur de
survivre à un de ses fils et à ses deux filles, la marquise de
Raigecourt et la princesse de Lequile. M. Lefebvre reçut de Ferdinand II
le titre de comte de Balsorano. À l'époque de la constitution, il fut
élevé au rang de pair du royaume, et il est mort l'année dernière, dans
un âge très-avancé.

Ces deux époux, avec les nuances très-diverses de leurs caractères,
rivalisèrent d'égards et de soins empressés pour Mme Récamier. À force
d'instances, ils avaient obtenu qu'elle acceptât chez eux une élégante
et affectueuse hospitalité.

Les voyageurs du nord visitent le plus habituellement les heureuses
contrées du midi pendant la saison d'hiver; ils y vont chercher un
climat plus doux et un ciel plus clément; ce n'est pourtant qu'en
passant un été à Naples, en Sicile ou en Grèce, qu'on se rend compte de
ce qu'est, sous ces latitudes favorisées, la splendeur du jour et la
magie du soleil.

Mme Récamier en fit l'expérience: logée à Chiaja, ayant sous les
fenêtres de son appartement la verdure, un peu maigre j'en conviens, de
la Villa Reale, elle ne pouvait se lasser, non plus que les amis qui
l'accompagnaient, du spectacle que leur offraient à toute heure ces
rivages enchantés et cette île de Capri, qui pour eux fermaient
l'horizon, baignés dans l'or d'une éclatante lumière. M. Ballanche, qui
convenait lui-même n'être que faiblement touché par la vue du plus beau
monument des arts, ne restait point insensible à ces magnificences de la
nature. Pour M. Ampère, il préludait, par ce voyage accompli dans une
société qui lui était chère, aux longs pèlerinages que son insatiable
curiosité lui a fait depuis entreprendre; il jouissait de tout,
embrassait tout, s'intéressait à tout avec l'ardeur de son âge et de son
caractère, et apportait dans la petite colonie un mouvement plein
d'intérêt, en contraste piquant avec la contemplation méditative du
philosophe Ballanche.

Cependant Mme Récamier, sous l'influence des chaleurs et de l'inquiétude
que lui donnait la destinée de M. de Chateaubriand, avait presque perdu
le sommeil; pour le lui faire recouvrer, il fallut pendant plusieurs
semaines qu'elle allât chaque soir coucher sur les hauteurs de Naples, à
Capo di Monte. Dans la disposition d'âme où elle se trouvait, sa plus
agréable distraction, le plus sûr moyen de l'intéresser aux lieux
qu'elle habitait ou aux sites qu'elle parcourait, c'était de les visiter
en prenant pour guides les pages immortelles que ces lieux avaient
inspirées à M. de Chateaubriand ou à Mme de Staël. On résolut de faire
le tour du golfe, de visiter les Écoles de Virgile, Pouzzoles, Baja, et
le cap Misène par mer.

Mme Lefebvre, qui était la plus entendue et la plus attentive des
maîtresses de maison, prit la peine de combiner et d'ordonner tous les
détails matériels de cette journée dont l'intérêt et le plaisir étaient
loin de la séduire. On partit de grand matin dans une barque commode,
avec de très-bons rameurs et une voilure solide. La prévoyance de Mme
Lefebvre avait abondamment pourvu aux vivres; on établit Mme Récamier
sur des coussins et des châles, et on vogua par un temps superbe, une
mer bleue, un ciel sans nuages, en relisant les _Martyrs_ et même en
consultant Strabon dont M. Ballanche s'était muni. Au milieu des
enchantements de ce voyage, on fut très-surpris, et je dois le dire,
très-désappointé en débarquant au cap Misène. Ce cap est une langue de
terre, plate et sans caractère; quelques tristes peupliers y élèvent
leurs cimes, et si on dépouillait ce coin du rivage de Naples de la
lumière qui prête à tout de la beauté, il n'y resterait rien. Assise au
pied d'un arbre, Mme Récamier se fit relire l'improvisation au cap
Misène, et on dut convenir unanimement que Mme de Staël n'avait sans
doute pas visité ces lieux, avant de les donner pour cadre à la grande
scène de son roman. De Misène, on n'aperçoit qu'à peine dans un lointain
effacé la cime du Vésuve, et on loua Gérard de ne s'être pas cru obligé
à une plus stricte exactitude. Le paysage dans lequel il a placé sa
_Corinne_ vaut mieux que la réalité.

Mme Récamier n'avait pu revoir ces beaux rivages de Naples, sans que le
souvenir de Mme Murat ne revînt à sa pensée; aussi un de ses premiers
soins avait-il été de lui écrire.

Après la catastrophe qui termina la vie de Murat et la perte de son
trône, la reine de Naples, sous le titre de comtesse de Lipona
(anagramme du nom de la belle cité sur laquelle elle avait régné,
_Napoli_), dépouillée de ses biens personnels que l'Angleterre pourtant
lui avait garantis, habita plusieurs années le château de Raimbourg en
Autriche. Dans cette résidence, très-rapprochée de Vienne, elle avait
consacré tous ses soins à l'achèvement de l'éducation de ses quatre
enfants. Malgré la protection constante qu'elle trouva dans le
tout-puissant prince de Metternich, Mme Murat sollicita vainement la
faveur accordée à presque tous ses proches de s'établir à Rome, qu'on
trouvait sans doute trop rapprochée de Naples; mais on lui avait permis
d'habiter Trieste, où Mme Récamier lui adressa sa lettre. En écrivant à
la reine, elle lui annonça l'intention formelle où elle était de l'aller
visiter à Trieste avant de rentrer en France; elle en reçut bientôt la
réponse suivante:

LA COMTESSE DE LIPONA À Mme RÉCAMIER.

     «Trieste, le 11 novembre 1824.

     «En voyant la date de votre lettre, j'ai frémi; depuis dix ans un
     pareil _nom_ ne m'était pas parvenu, et j'évitais de me le
     rappeler, non par indifférence, mais par la crainte de compromettre
     des personnes qui m'ont montré du dévouement et qui me sont chères.
     Jugez donc de ma joie, lorsque j'ai reconnu l'écriture de mon
     aimable Juliette. C'était le jour de ma fête, à mon réveil, que
     votre lettre m'est parvenue, et certes aucun bouquet ne pouvait
     être reçu avec plus de plaisir que les expressions de votre si
     bonne amitié. Vous avez donc pensé à moi. Vos tendres souvenirs ont
     réveillé les miens, et je me suis transportée au temps où je
     jouissais de votre société.

     «Je voudrais encore retrouver le même plaisir; ce n'est qu'en vous
     voyant que je pourrai vous dire les persécutions qu'on me fait
     essuyer au nom du gouvernement français, et qui sont trop longues à
     expliquer par lettre. Par un arrêté du 6 juin, pris à Paris par les
     ministres étrangers, on décide que je ne puis habiter ni l'Italie,
     ni les Pays-Bas, ni la Suisse; on me permet l'Allemagne et
     l'Amérique. Par une injustice sans exemple, on me force à voyager,
     à changer à chaque instant de pays, et on retient en même temps mes
     biens particuliers de France et de Naples. Jugez dans quelle gêne
     je me trouve à Trieste! Vous voyez donc que je ne puis vous rien
     dire sur mon avenir. Je suis sûre que si je pouvais vous voir, vous
     parler, vous pourriez, à votre retour en France, vous occuper avec
     succès de mes justes réclamations.

     «Ma position dans ce moment est bien triste; j'ai aussi le chagrin
     d'être séparée de mes deux fils. Les persécutions dont nous sommes
     l'objet les ont forcés à se rendre en Amérique. Achille y est
     depuis deux ans; mon second fils m'a quittée il y a quinze jours.
     Cette séparation a déchiré mon coeur; me voilà seule avec ma seconde
     fille qui ne tardera pas à s'établir. L'isolement dans lequel je me
     trouve devrait calmer joutes les inquiétudes et me donner le repos
     auquel j'aspire depuis si longtemps, et que je ne puis obtenir. Si
     on pouvait lire dans mes pensées les plus secrètes, on verrait que
     je ne demande que le calme; mais pourquoi me refuse-t-on ce que ma
     famille a obtenu si aisément? elle est tranquille à Rome, elle
     voyage et n'éprouve aucun désagrément... Je suis la seule
     persécutée.

     «J'ai vu ma fille Létitia[35] qui vous trouve toujours aimable,
     belle, ce qui ne me cause aucun étonnement; ce qui me surprend,
     c'est d'apprendre que votre petite nièce qui était si délicate (et
     dont je regarde le portrait en vous écrivant) est devenue belle et
     fraîche. J'ai été touchée des compliments qu'elle m'envoie par ma
     fille; c'est d'autant plus aimable qu'elle était dans l'âge où l'on
     oublie les absents.

     «J'ai été sensible au souvenir de l'abbé de Rohan; s'il ne se fait
     pas un _scrupule_ de ma pensée, dites-lui que je me recommande à
     ses prières; faites par un homme aussi bon que lui, elles doivent
     être exaucées. Sa vocation ne me surprend pas; toute âme tendre est
     portée aux extrêmes.

     «Croyez, ma chère Juliette, que si vous me donnez le plaisir de
     vous embrasser, ce sera le plus grand bonheur que j'aurai éprouvé
     depuis onze ans.

     «Je passerai l'hiver à Trieste. Un mot de réponse qui me prouve que
     vous avez reçu ma lettre.

     «Je vous embrasse, ma chère Juliette.

     «Caroline.»

Nous ne suivrons pas Mme Récamier dans les courses qu'elle fit aux
environs de Naples avec sa nièce et ses deux fidèles compagnons de
voyage, cherchant à Linterne le tombeau de Scipion l'Africain, que
personne n'y a jamais trouvé, visitant Pæstum et la Cava, ou assistant à
la fête de la Madonna di Piè di Grotta; mais nous rappellerons la joie
avec laquelle l'amie dévouée de M. de Chateaubriand salua de loin sur la
terre étrangère l'avènement du roi Charles X, qui lui semblait d'un
heureux augure pour la pacification des rapports de l'illustre écrivain.

Toutefois il devait s'écouler bien du temps, et M. de Chateaubriand
devait rendre bien des combats avant que l'adversaire auquel il avait
déclaré une guerre à mort cédât la place à une plus libérale influence,
et que M. de Chateaubriand consentît à désarmer. Cependant le ministre
disgracié qui, après la clôture de la session des chambres, avait été
rejoindre sa femme en Suisse, revint immédiatement à Paris sur le bruit
de la maladie de Louis XVIII, et ce prince étant mort le 16 septembre,
l'auteur de _Bonaparte et les Bourbons_ fit paraître sa brochure ayant
pour titre: _le Roi est mort, vive le Roi!_

La saison que Mme Récamier passa à Naples n'étant point, comme nous
l'avons dit, celle où d'ordinaire ce beau pays est visité par les
étrangers, elle y vécut presque uniquement dans le cercle des amis
dévoués qui avaient suivi ses pas. Je dois pourtant nommer ici un
patriote illustre et respecté, le général Filangieri, dont elle
appréciait le caractère élevé et les opinions libérales. Le général
était alors en disgrâce, presque en suspicion; il désapprouvait
hautement la marche imprimée au gouvernement de son pays, et sa
conversation, empreinte d'une généreuse tristesse, intéressait beaucoup
Mme Récamier.

Je consignerai aussi la première apparition dans sa société d'un jeune
Français destiné à s'associer bientôt aux affections les plus intimes et
les plus chères de Mme Récamier. M. Charles Lenormant, après avoir
parcouru toute la péninsule, avait fait le voyage de Sicile, et, revenu
à Naples, s'y sentait retenu par son goût pour les arts et sa passion
pour l'étude de l'antiquité. Amené un soir chez Mme Lefebvre par un ami
intime de son mari, le marquis della Greca, M. Lenormant déjà connu de
M. Ballanche et de M. Ampère, les retrouva avec grand plaisir dans cette
maison. On le présenta à Mme Récamier; celle-ci adressa à ce jeune
compatriote quelques questions bienveillantes sur ses projets, ses goûts
d'étude, et apprenant de lui qu'il devait passer l'hiver à Rome, elle
l'engagea à venir quelquefois chercher chez elle une société française
dont il serait toujours bien accueilli.

Quelques jours après, M. J.-J. Ampère, rappelé en France auprès de son
excellent et illustre père, s'arrachait avec un grand effort à un pays
où tout parlait à sa vive et brillante imagination, où, grâce à
l'affection aimable et vraie d'une personne supérieure, il avait trouvé,
sous le plus beau ciel, tout le charme et la sécurité d'une vie de
famille au milieu des jouissances de sérieux travaux. Son départ laissa
un vide bien senti dans le cercle de Mme Récamier.

Le duc Mathieu de Montmorency, au moment où son cousin se disposait à
retourner à son poste diplomatique, avait repris avec plus de vivacité
au projet, toujours profondément enraciné dans son coeur, de visiter la
capitale du monde chrétien. L'ouverture prochaine du jubilé était un
motif de plus pour lui d'aspirer à ce voyage, auquel les circonstances
politiques elles-mêmes semblaient donner une convenance.

Le duc de Doudeauville écrivait à propos de ce voyage:

     «M. de Montmorency a envie d'aller vous faire une visite; je l'y
     pousse tant que je peux, et je lui conseille ce que je me
     conseillerais à moi-même en pareil cas. Sa position est
     embarrassante, elle le deviendra bien plus encore pendant les
     chambres. Beaucoup de gens le désirent au ministère; on dira qu'il
     les fait agir, et qu'il agit lui-même pour y parvenir; s'il vote
     contre quelque loi, le roi lui en saura très-mauvais gré. Il est
     plus noble, et j'ajouterai, plus adroit de s'éloigner, laissant les
     circonstances et ses amis le faire arriver.

     «Le roi est très-décidé à ne pas changer ses ministres; nous
     verrons si les chambres lui feront prendre un autre parti. Il me
     traite avec une extrême bonté, et cela me dédommage de bien des
     ennuis de ma très-belle place. J'ai un petit mérite pour la
     remplir: c'est une grande indépendance de caractère et de position,
     qui me met à même de résister aux prétentions d'hommes
     très-puissants; peu de gens peuvent et veulent soutenir cette
     lutte.

     «Tout le monde est enchanté de notre nouveau monarque, et l'on est
     émerveillé de voir les libéraux chanter les louanges de ce prince
     du pavillon Marsan qu'ils redoutaient et qu'ils attaquaient depuis
     dix ans si cruellement.

     «Le sacre doit avoir lieu au printemps à Reims: ce sera un beau
     moment pour M. de Jessaint qui avait l'inquiétude qu'on ne mît
     quelque personne en faveur dans cette préfecture, fort enviée
     aujourd'hui; mais je l'ai bien rassuré.»

Mme Récamier, en retournant à Rome, se croyait donc certaine de
l'arrivée prochaine du meilleur de ses amis.

Le duc de Laval lui écrivait à son tour au moment de quitter Paris:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

     «Paris, 23 octobre 1824.

     «Vous savez ce que c'est que les derniers moments avant le départ.
     Tout est confusion, presse, et l'on ne trouve pas une minute de
     repos; c'est ma situation. Ceci ne sera donc qu'un mot pour vous
     reprocher de ne plus m'écrire. Mais nous savons que vous devez
     arriver à Rome vers cette époque, que M. Ampère vous a quittée pour
     s'embarquer et rentrer en France. Quant à moi, je n'ai plus que
     quarante-huit heures à passer ici, et je compte sur quinze jours de
     route. Je vous écrirai de Turin un mot qui me précédera.

     «Quant au cousin, son voyage est dans les incertitudes, les
     probabilités. L'envie est vraie, très-réelle de sa part, mais la
     décision n'appartient pas à lui seul.

     «Quel charme n'y aurait-il pas de nous trouver tous trois,
     lorsqu'on ouvrira la porte sainte, tous trois amenés par des voies
     si diverses!

     «_René_ vient d'arriver, se tait en ce moment, mais se prépare au
     combat. Toutes les négociations ont échoué. Mille tendres
     assurances du plus inaltérable sentiment.»

Ce fut donc avec un vrai plaisir, et une espérance qui lui était fort
douce, que Mme Récamier revint, avec sa nièce et le fidèle Ballanche,
dans cette Rome dont le charme exerce sur tous ceux qui l'ont habitée un
tel empire, qu'on ressent pour elle quelque chose de l'amour qu'on a
pour sa patrie. Elle y précéda de peu de jours son ami l'ambassadeur de
France, et s'établit cette fois au palais Sciarra dans le Corso, dans un
appartement que lui louait meublé un Anglais, homme d'esprit et de bonne
compagnie, lord Kinnaird.

Le duc de Laval, au milieu de toutes les nouvelles qu'il apportait de
France, ne laissait pas beaucoup espérer la réalisation du projet de
voyage du duc Mathieu; il était porteur d'une lettre du duc de
Doudeauville conçue en ces termes:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

     «Ce 26 octobre.

     «Je profite du duc de Laval pour vous porter ma réponse, Madame;
     c'est une occasion plus sûre d'arriver, mais moins favorable pour
     être reçu, car le porteur sera bien plus intéressant à entendre que
     la missive à lire; mais il ne vous dira que faiblement combien je
     suis toujours occupé de vous, combien je vous ai regrettée pour les
     affaires, combien je vous regrette pour moi-même et combien je
     serais tenté d'aller vous retrouver.

     «Nous sommes toujours dans la même position: le roi vu avec
     enthousiasme par toute la France, et avec indulgence même par les
     libéraux; les ministres toujours attaqués avec violence (excepté
     votre serviteur que tous les partis ont bien voulu épargner jusqu'à
     présent), et trop soutenus par le roi pour avoir rien à craindre,
     même des chambres, du moins dans la session prochaine qui, à raison
     de l'indemnité des émigrés, doit plutôt leur être favorable; M. de
     Chateaubriand étant entré ouvertement contre eux dans la lice,
     ainsi que vous l'avez vu, et ayant peu d'espoir, malgré son talent,
     dont il fait un mauvais usage dans son intérêt, de recouvrer la
     place dont il montre des regrets peu calculés.

     «Mathieu aurait plus d'espérance par la manière noble dont il est
     sorti, et par la manière sage dont il s'est conduit depuis lors. Il
     est forcé de renoncer à son voyage d'Italie, par la tendresse
     déraisonnable et personnelle de sa mère. J'en suis fâché, c'était
     le moment le plus favorable d'exécuter ce projet; il vous trouvait
     à Rome ainsi que son cousin, il échappait ici à une position fausse
     et embarrassante: car il va être le but des espérances des uns, des
     inquiétudes des autres, enfin le point de mire de tous les partis;
     cette position sera surtout très-délicate vis-à-vis du roi. Je
     regrette donc beaucoup qu'il n'ait pu faire ce beau voyage, projeté
     et remis tant de fois.

     «Mon fils est jusqu'au cou dans les affaires des arts et des
     spectacles que je lui ai abandonnés. Je regrette peu les derniers,
     vous vous en doutez; mais je regretterais beaucoup les autres, si
     ce n'était un autre moi-même qui en eût hérité.

     «Quant à moi, je suis accablé d'affaires, car je travaille depuis
     six heures et demie du matin jusqu'au dîner, et je recommence à
     huit jusqu'à près de onze pour recevoir des rendez-vous.

     «J'ai trouvé vingt mille pétitions, j'en ai reçu dix mille, et avec
     quelques centaines de mille francs à distribuer, j'ai depuis un an
     reçu pour cinquante-trois millions de demandes. Plaignez-moi
     d'avoir tant à refuser, quand j'aimerais tant à accorder.»

Si Mme Récamier avait pu garder encore quelque illusion sur la
possibilité du voyage de son saint ami à Rome, elle l'eût vu s'évanouir
à la lecture de la lettre suivante.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

     «La Vallée-aux-Loups, le 15 septembre 1824.

     «Je vous écris quelques mots, aimable amie, de mon vallon
     solitaire, où votre souvenir est présent de bien des manières, et
     qu'il y a cinq jours encore je croyais quitter pour plusieurs mois.
     Adrien vous aura déjà appris ce dérangement de mes projets, qui m'a
     été vraiment fort pénible. Il vous aura dit que mon plan de route
     déjà arrêté, les paquets à demi faits, et lorsque mon coeur se
     fixait déjà sur la pensée de ce jour où, arrivé dans la ville
     immortelle, je n'aurais rien de plus pressé que de me faire
     conduire dans votre modeste et agréable retraite, tout d'un coup
     ces douces espérances se sont évanouies.

     «Le courage m'a manqué pour braver la peine extrême et vraiment
     déraisonnable de ma mère, pour la laisser un peu souffrante,
     attribuant son indisposition à l'effet de mon départ, et disant que
     je ne la retrouverais pas, de ce ton sévère et maternel qui
     m'aurait rendu le plus malheureux des hommes si elle avait été
     vraiment malade en mon absence. Je crois que vous en auriez fait
     autant à ma place.

     «J'avais été fort contre les amis politiques qui insistaient en
     très-grande majorité contre ce voyage; j'ai été faible contre un
     sentiment qui, de l'aveu même de celle qui l'éprouvait, ne pouvait
     pas se combattre par des raisons. Mais l'image de Rome, et la vôtre
     surtout, et cette Année sainte, qui n'était pas assez mon motif
     pour que j'aie mérité que la bonne Providence écartât les obstacles
     que j'avais toujours prévus, tout cela m'apparaît sans cesse.
     Plaignez-moi.

     «J'avais déjà prévenu Mme de Broglie de mon projet de passer par
     Coppet, pour me donner quelques heures d'une station chère et
     pénible tout à la fois, mais depuis longtemps désirée[36]. Elle
     consentait à m'attendre, et c'est par le dernier courrier que je
     l'ai remerciée de sa bonne volonté, en lui disant que je n'en
     profiterais pas.

     «Je ne suis pas trop en train, aimable amie, de vous parler de la
     politique. Aurez-vous été trompée, comme tout Paris, par un article
     du _Journal des Débats_, où M. de Salvandy a osé imiter M. de
     Chateaubriand, et lui a attiré des compliments?

     «Non, vous ne saurez jamais comme je regrette cet hiver passé avec
     vous, et cette initiation, faite sous vos aimables auspices, aux
     plus belles merveilles des arts! Plaignez-moi, rendez-moi justice,
     et croyez à un sentiment qui durera autant que moi.

     «Avez-vous lu la dernière brochure d'un homme de vos amis[37]? Je
     ne crois pas qu'il ait pris la meilleure route.»

Lorsque Mme Récamier était arrivée à Rome l'année précédente, elle avait
cherché avec empressement le frère de l'artiste illustre qui, dix ans
auparavant, l'avait accueillie, exilée, avec une distinction si
bienveillante, et qui lui avait ensuite et jusqu'à sa mort témoigné une
véritable amitié. Elle trouva l'abbé Canova dans l'appartement qu'il
habitait en 1813 avec son frère, entouré des mêmes serviteurs, menant la
même vie, conservant encore les ateliers, _studj_, du grand sculpteur,
que les étrangers visitaient toujours. Ils y admiraient une oeuvre à peu
près complète de Canova, dans une reproduction en plâtre de presque tous
ses ouvrages, et quelques marbres en petit nombre dus à ce gracieux
ciseau; enfin, les praticiens y travaillaient à l'exécution de plusieurs
figures en marbre, modelées par Canova et commandées par la Russie et
l'Angleterre.

La promenade à l'atelier désert du grand artiste fut très-mélancolique;
Mme Récamier y revit le buste que Canova avait modelé d'après son
souvenir, et auquel, après y avoir ajouté un voile et une couronne, il
avait, on doit se le rappeler, donné le nom de la _Béatrice du Dante_.
Ce buste, exécuté en marbre, était une des dernières choses auxquelles
l'artiste avait trav

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