Souvenirs de la duchesse de Dino
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Title: Souvenirs de la duchesse de Dino
Author: duchesse de Dorothée Dino
Annotator: Etienne Lamy
Editor: Fürstin Marie Dorothea Elisabeth de Castellane Radziwill
Release date: June 10, 2008 [eBook #25752]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/25752
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO
PUBLIÉS PAR SA PETITE-FILLE
LA COMTESSE JEAN DE CASTELLANE
PRÉFACE DE M. ÉTIENNE LAMY
de l'Académie Française
PARIS
CALMANN-LEVY, ÉDITEURS
PRÉFACE
Parmi les femmes du XIXe siècle, la plus Européenne peut-être fut celle
qui s'appela d'abord princesse Dorothée de Courlande, puis comtesse de
Périgord, enfin duchesse de Dino et de Sagan. Courlandaise d'origine,
élevée en Allemagne, mariée en France, elle appartint par le sang, par
le goût, par le devoir, à trois nations différentes. Dès l'enfance, elle
eut à Berlin un renom de petit prodige, mais ces rayons d'aube ne
présagent pas toujours l'éclat du jour, et, au début du XIXe siècle, les
réputations nées hors de France semblaient des gloires de province. À
seize ans, elle acquit chez nous droit de cité; son mariage lui donna
pour oncle l'arbitre le plus difficile et le plus sûr des élégances
intellectuelles et sociales, le prince de Talleyrand. En 1814, le
prince, après avoir étudié sa nièce, voulut se parer d'elle au congrès
de Vienne. En cette ville tous les souverains tinrent quelques mois
leurs cours, et non seulement les traités, mais même les modes
mondaines, commencèrent les revanches de l'Europe victorieuse contre
l'hégémonie française. Talleyrand, ambassadeur de notre défaite, et
soucieux d'effacer son passé révolutionnaire, ne pouvait présenter à la
vieille société, qui imposait de nouveau ses principes et ses
exclusions, la princesse de Bénévent. Il se tira d'embarras et soumit à
une redoutable épreuve sa nièce, en faisant faire par elle les honneurs
de l'ambassade. Dans cette élite de la politique, de l'aristocratie, de
l'esprit, de la beauté, tout était splendeur, et grâces, et séductions,
mais tout était curiosité, calculs, pièges, nulle imperfection ne
pouvait échapper à tant d'yeux si pénétrants, et il fallait plaire à
tous pour réussir! À ce congrès qui élevait et abaissait souverainement
les puissances, celle de la jeune femme fut consacrée. Son succès à
Vienne accrédita dans la société polie de toute l'Europe cette beauté
intelligente, qu'on ne connaissait pas toute en la voyant, qui devenait
plus séductrice quand elle parlait, qui savait écouter et se taire, dont
le tact suppléait l'expérience, et qui, même aux côtés d'un tel
ambassadeur, ne fut pas effacée.
Leurs mérites se complétaient et ne se séparèrent plus. Désormais elle
partagea la vie publique où il gouvernait les affaires, et la retraite
d'où il les épiait. Elle fut non seulement la grande dame qui perpétuait
pour le plus raffiné des grands seigneurs tous les charmes de l'ancienne
société, mais une confidente pour l'intelligence et une collaboratrice
pour les travaux du politique. Lui mort, l'attache qui la retenait à la
France fut brisée. Elle y gardait de vraies affections, elle leur
réserva quelques visites et des lettres nombreuses, mais rentra comme
d'exil dans la chère Allemagne de son enfance. Là elle n'avait pas pour
ennemis les ennemis de M. de Talleyrand et retrouvait les fidèles
sympathies des Hohenzollern; là surtout son influence fut visible, son
prestige populaire et, en 1862, sa mort pleurée.
Les grands acteurs de l'existence mondaine sont un peu comme ceux du
théâtre. Avec leurs gestes et le son de leur voix finit la vie de leur
gloire, qui bientôt tient toute en leur nom. Le souvenir de madame de
Dino allait s'évaporant comme un parfum, lorsqu'un honneur plus durable
lui fut rendu. Les Mémoires, récemment publiés, de M. de Barante,
contenaient toute une correspondance de la duchesse. Ces lettres, par
l'élévation, la tendresse, l'éloquence dépassaient singulièrement la
facilité naturelle aux femmes dans leurs causeries écrites. Les bons
juges furent unanimes à reconnaître un penseur, un écrivain, et à
souhaiter qu'il se survécût en d'autres oeuvres, dignes de celles-là.
Ces _Souvenirs_ n'obtiendront pas une moindre faveur. Ils furent écrits
en 1822, et la duchesse y raconte son enfance. Dès la première page, une
des plus jolies, elle dit comment lui vint l'idée de ce travail. Un de
ses amis surprend dans ses yeux des larmes, la devine malheureuse, lui
conseille des distractions ordinaires: «Allez dans le monde.--J'en suis
excédée.--Les spectacles, la promenade?--Me fatiguent.--Les
voyages?--M'éloignent de ce que j'aime.--Essayez de la coquetterie.--Je
l'ai épuisée.--De la dévotion.--Je l'ai traversée.--Eh bien,
écrivez.--Et quoi?--Vos Mémoires.--Quelle folie!» À la réflexion, elle
jugea cette folie sagesse, elle eut raison. D'abord les _Souvenirs_ sont
tout vivants de faits, et de faits qui mêlent sans cesse l'histoire
d'une enfant à la grande histoire. Les lettrés aimeront une simplicité
qui ne songe jamais à étonner, mais où il y a de la force épandue, une
abondance de pensées, de sensations, d'images, qui, amenées et
entraînées par le cours du récit, glissent comme entre deux eaux, sans
s'attarder jamais à se mettre plus en lumière, un instinct de laisser
inachevé plutôt que de revenir pour parfaire, un don de trouver
l'excellent par rencontres non cherchées, un art de ne pas s'appliquer,
une façon naturelle de tenir la plume, comme une grande dame cause, se
vêt et se meut, avec une distinction presque distraite où rien n'est
métier et où tout est race. Enfin ces _Souvenirs_ nous apprennent ce que
fut l'éducation de l'enfant, comment se préparait une destinée brillante
et incomplète, et par quoi effort de conscience la femme dut parfaire
seule l'oeuvre de ses maîtres et peu à peu s'élever aux sentiments qui
furent l'ascension morale de sa vie.
I
Si ces _Souvenirs_ avaient été publiés au moment où ils furent écrits,
et que, selon la mode d'alors, on eût voulu expliquer l'oeuvre par le
titre, celui-ci méritait d'être choisi: «Dorothée ou le malheur des trop
grands biens.»
Le pays des fortunes les plus soudaines et les plus extraordinaires fut,
au XVIIIe siècle, la Russie. L'autocratie créatrice du jeune empire
n'avait pas voulu se limiter, même par une loi qui réglât la
transmission du pouvoir. Le tsar désignait à son gré son héritier. Mais
s'il mourait sans avoir rien dit, force était de suppléer à ce silence,
les principaux serviteurs du souverain défunt choisissaient le souverain
nouveau: l'excès de l'omnipotence aboutissait à abandonner aux sujets la
création de l'autorité. Gela arriva dès la mort de Pierre le Grand.
Remettre la couronne à sa veuve Catherine parut au conseil de l'empire
garder le pouvoir pour lui-même: ainsi commença le règne des
impératrices. Cinq se succédèrent sur le trône durant les trois quarts
du XVIIIe siècle. Mais le bénéfice ne fut pas pour ceux qui les avaient
élevées. Ces souveraines ne se trouvèrent pas faites pour le veuvage qui
leur avait valu le trône. L'expérience des vieux serviteurs avait trop
de rides, les impératrices préférèrent les mérites que le temps enlève
aux mérites que le temps apporte. Toutes-puissantes, elles ignoraient
les obstacles accordés d'ordinaire comme sauvegardé à la vertu tentée,
et il leur suffisait de désirer pour avoir déjà obtenu. Des sujets
jeunes et beaux rendirent le service d'état que leur demandait l'amour,
et l'amour prêta ses ailes à leur fortune. À défaut de vertu, l'orgueil
chez ces souveraines souffrait de leurs faiblesses: il précipita la
prodigalité des titres, des honneurs, des richesses, entassés comme pour
amoindrir la distance entre elles et leurs favoris[1]. Rien n'était
obstacle dans un État qui avait pour seule constitution la constitution
de ces voluptueuses. Ainsi se forma une aristocratie contraire à la
structure normale de la noblesse, qui est fille du temps. Cette noblesse
d'origine fut, en Russie, dominée par de jeunes envahisseurs qui
usurpaient d'un coup les plus hautes dignités, certains encore peuple
par les rudesses primitives, les énergies solitaires, les férocités
impitoyables qu'une aristocratie traditionnelle dissout dans l'élégance
de ses moeurs et la solidarité de ses intérêts. Ces audaces cruelles
trouvèrent leur emploi contre Pierre III, Paul Ier, et la vie amoureuse
des impératrices prépara la mort tragique des empereurs.
Des favoris, le premier par la date, la durée, l'éclat et les éclipses
de sa fortune fut Jean de Biren. C'était un petit compagnon, né en
Courlande. Cette contrée, unie à la Pologne par un lien fédératif,
vivait libre sous des ducs nationaux. Un d'eux, au début du XVIIIe
siècle, avait épousé une nièce de Pierre le Grand, Anne, et mourut le
jour de ses noces, laissant le duché à sa veuve. Jean occupait à la
chancellerie de Mittau un emploi modeste; une affaire de service lui
donna un jour accès près de sa souveraine, à celle-ci la rencontre
inspira, une bienveillance bientôt passionnée. Biren gouvernait depuis
dix ans le duché et la duchesse, quand elle fut, en 1730, à la mort de
Catherine, appelée au trône de Russie. Biren la suivit en maître. Dans
ce pays, aux moeurs encore asiatiques, le pouvoir donnait la richesse,
avec les présents des protégés et les dépouilles des adversaires: vingt
mille exils en Sibérie et douze mille exécutions pourvurent avec
surabondance à la sûreté de l'État et à la fortune de Biren. De la
souveraineté il ne lui manquait guère que le titre. L'impératrice,
renonçant pour lui à la Courlande, le fit élire par la diète de la
province: en 1737 il devint duc de Courlande. Enfin, libérale pour lui
jusque dans la mort, Anne lui confia par testament la régence de la
Russie, c'est-à-dire le pouvoir absolu durant la minorité de Pierre III,
alors au berceau. Mais en 1741 il est surpris par une conspiration de
palais, et, de tout ce qu'il possédait, rien ne lui est laissé que la
vie. C'était assez pour qu'il recommençât, étape par étape, son retour
vers ses biens perdus. Il mit à les recouvrer le même temps qu'il avait
mis à les conquérir: vingt-trois ans. En 1762, son épée, la même qui lui
avait été prise en 1741, lui fut rendue, et l'année suivante la
Courlande. Mais ce qui ne pouvait lui être rendu c'était la confiance et
la joie. Il avait trop éprouvé la fragilité des choses. Ce que l'amour
lui avait offert, la haine le lui avait ôté, l'arbitraire le lui
restituait, un nouveau caprice pouvait le lui reprendre, et tout lui
serait ravi par la mort, déjà proche derrière la vieillesse. En 1769, il
abdiqua en faveur de son fils aîné, et en 1772 acheva sa vie, ayant
trouvé au fond des prospérités la tristesse.
Son fils aîné Pierre recueillit l'héritage, mais non le désenchantement.
Il avait les aptitudes d'un prince médiatisé, n'aimait pas le travail
qui vole du temps au repos, se plaisait aux honneurs sans obligations et
à l'inconstance des joies. Le mariage même ne l'avait pas fixé: après
deux unions courtes, stériles et rompues par le divorce, il épousa, en
1779, une de ses sujettes, la comtesse de Médem, que désignaient à son
choix «sept cents ans d'une noblesse sans tache». Sept cents ans de
noblesse sont jolis à voir dans un visage de vingt ans, et, cette fois,
le duc avait trouvé la compagne de sa vie mondaine. Mittau, quoique
placé sur la route de Berlin à Pétersbourg, et bien fourni de nouvelles,
était à l'écart des amusements. Malgré la loi qui interdisait aux
souverains de quitter le duché, le couple princier prit son vol vers le
soleil, passa en Italie les années 1784 et 1785, et se prépara en
Allemagne un établissement. Le duc acheta en Silésie le fief de Sagan,
qui avait été à Wallenstein; en Bohême, en Saxe, en Prusse de grandes
terres; à Berlin, le palais que Frédéric II avait bâti pour sa soeur
Amélie. Ses séjours dans ses domaines ne lui laissaient pas le temps de
rentrer dans ses États. Il vivait heureux loin de ses sujets, passionné
pour les objets d'art. Les plus beaux à ses yeux étaient les quatre
filles que lui avait données sa troisième femme, et qui grandissaient
autour de lui. La dernière, née le 24 août 1793, était Dorothée.
Il était temps qu'elle vint au monde pour naître fille de souverain. On
touchait au dernier partage de la Pologne et Catherine II voulait la
Courlande. Le duc fut heureux de vendre ce qu'il ne pouvait conserver.
Un capital de deux millions de roubles, soit huit millions de francs,
une pension de vingt-cinq ducats, soit deux cent cinquante mille francs,
lui payèrent l'abandon de sa principauté, et dès lors il ne fut plus
qu'un oisif de marque, certain d'avoir gagné à accroître sa richesse en
diminuant ses devoirs. À Berlin, l'existence des Courlande demeurait
presque royale; les égards que leur témoignait la maison régnante de
Prusse étaient devenus de l'amitié; la reine Louise s'était liée avec la
duchesse; le prince Louis-Ferdinand, qui devait finir à Iéna, était le
compagnon des filles aînées; sa soeur, la princesse Radziwill, avait
voulu être la marraine de la petite Dorothée. Mais la résidence
principale des Courlande était Sagan. Le domaine était immense, le
château magnifique, digne de Wallenstein et de ses rêves. Quelques
meubles du grand homme rappelaient son passage, qui avait laissé à cette
demeure la majesté de l'histoire. C'était de l'histoire aussi que
«toutes ces curiosités de l'Asie qui avaient été offertes à mon
grand-père durant sa régence», et qui, «avec les tableaux et les marbres
apportés d'Italie par le prince Pierre», remplissaient de «magnifiques
inutilités» les appartements nombreux et tous habités. De Silésie, de
Berlin, de Prague, de Dresde, les visiteurs se succédaient, mêlant leur
va-et-vient au groupe des gentilshommes qui vivaient à demeure dans la
familiarité du maître. Des demoiselles d'honneur, escorte permanente,
entouraient aussi la duchesse. Les grandes chasses, les longs repas, les
redoutes et les bals étaient pour le travail; pour le repos «une troupe
de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de bons
musiciens attachés à la maison de mon père». C'était à peu près
l'existence qu'on menait dans les petites cours d'Allemagne. Mais
celles-ci, pauvres pour la plupart, étaient réduites à un mince apparat
de surface; l'on enfonçait à Sagan dans une profondeur d'opulence, qui,
inférieure aux ressources, était encore de la modestie.
Cette splendeur fut pour Dorothée la première vision, et laissa dans ses
yeux un éblouissement; il lui parut avoir commencé par vivre un conte de
fée. Elle y jouait son rôle, et était elle-même pour la compagnie le
plaisir d'un instant lorsque, habillée et parée, elle passait de mains
en mains et de caresses en caresses. C'est alors qu'elle rencontrait sa
mère. Celle-ci se devait à ses hôtes, à leurs plaisirs où elle trouvait
le sien; elle n'avait pas de temps pour cette petite fille dont elle
connaissait moins l'âme que les toilettes. Telle est la misère de la
richesse: l'or sépare ceux qu'il comble. L'oisiveté, plus que le
travail, dissocie les familles; souvent leur vie commune est ruinée à
proportion que s'accroît leur fortune, et les enfants les plus
abandonnés ne sont pas toujours ceux des pauvres. Malgré tous les
privilèges du rang et du luxe, au foyer de cette fête perpétuelle et de
cette hospitalité attentive pour tous, la petite princesse grandissait,
solitaire, oubliée, aux mains d'une vieille Anglaise.
Cette gouvernante avait pour principes que la santé se fortifie par
l'eau froide, et l'intelligence par le fouet; tour à tour, elle trempait
et fessait son élève. L'eau froide que l'élève jugeait barbare est
aujourd'hui réhabilitée. Le fouet le sera peut-être à son tour. Il se
trouvera des novateurs pour élever ce châtiment à la dignité de sport,
combattre la superstition de l'épidémie intangible, flétrir la barbarie
qui emprisonne et courbe sur d'inintelligents pensums les jeunes corps
faits pour le grand air et l'exercice, et préférer le châtiment court,
inoffensif et sain, grâce auquel le sang circule plus vite. Mais
l'Anglaise, fille d'une race insatiable, battait sans mesure. Et ce
traitement cruel déconcertait comme un illogisme la petite princesse.
Elle se sentait une part vivante et inséparable de la puissance sociale
qu'elle voyait chaque jour consacrée par les empressements et les
respects unanimes. Et elle était livrée à des subalternes, maltraitée
sans qu'en sa personne nul de ses proches se sentît atteint, sans que
surtout sa mère connût les humiliations infligées à sa fille. Les jeunes
ont une divination infaillible de ce qui leur est dû. Sans l'avoir
appris de personne, la petite victime savait que la présence des mères
est un droit pour leurs enfants s'ils souffrent. L'absence de la mère
fut à la fille l'épreuve qui blesse l'ordre naturel des choses, la
douleur qui vient d'où l'on attendait la joie, la surprise où il y a de
la trahison. Quelle plainte secrète dans ces lignes: «Si, tout en aimant
beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares qualités, en la prisant
bien haut, en la mettant bien à part, je ne suis jamais arrivée avec
elle à des relations précisément filiales, j'en attribue la première
cause à ce temps d'oppression dont ma jeune tête lui faisait
intérieurement quelques reproches.» Cette déception n'a pas seulement
tari la source des confiances sans réserve entre la fille et la mère. Si
la plus parfaite des tendresses est indifférente et lointaine,
qu'espérer des autres affections? Une défiance universelle désenchante
cette âme d'enfant. L'oiseau noir de la mélancolie ramené d'exil par
Jean de Biren, et qui n'a pas trouvé où se poser sur les agitations
bruyantes du duc Pierre, habite la chambre de Dorothée oubliée, et
assombrit de la même ombre les derniers jours de l'aïeul et les
premières années de la petite-fille. Mais en celle-ci, non assouplie
encore par la discipline des désillusions, les instincts de justice et
de bonheur se dressent en révolte. Elle oppose aux mauvais traitements
sa mauvaise volonté, pousse en sauvageon, n'écoute rien, n'apprend rien.
À sept ans, elle ne connaissait pas l'alphabet et savait seulement
désobéir en trois langues, «le français que, dit-elle, j'avais attrapé
au salon; l'allemand, qui m'arriva par l'antichambre, et l'anglais, que
j'apprenais à travers les gronderies et les coups».
II
En 1800, le duc Pierre mourut. Ses filles, qu'on regardât la dot ou le
visage, prenaient rang parmi les superbes partis de l'Europe. Moins de
six mois après, les trois aînées étaient pourvues.
Pour l'aînée, Wilhelmine, un projet s'était préparé de lui-même où
semblaient réunis le bonheur et l'éclat. La familiarité d'enfance entre
la jeune fille et le prince Louis-Ferdinand de Prusse, «tous deux
jeunes, beaux, doués de qualités semblables», était devenue un sentiment
très tendre. La soeur du prince, marraine de Dorothée, «désirait vivement
cette alliance qui, à la première ouverture, parut convenir également au
roi de Prusse, notre tuteur». Mais les mariages des princes sont
affaires d'État et l'État a des raisons que le coeur ne connaît pas. Les
collatéraux que leur naissance place près du trône sans chance de s'y
asseoir sont un peu les suspects des races royales. Les dons brillants
du prince Louis rejetaient dans l'ombre le terne équilibre où
s'immobilisaient les mérites du roi. Le prince était riche et le
paraissait plus encore par comparaison avec les maigres ressources de la
famille régnante. Tandis que le roi semblait embarrassé par l'épée du
grand Frédéric et ami de la paix, le prince, chef idolâtré des jeunes
officiers, considérait la guerre contre la France comme un devoir
d'ambition pour la Prusse, et condamnait la tactique déjà vieillie qui
paralyserait l'armée dans la tâche nouvelle. Unir à Wilhelmine ce prince
était accroître sa fortune d'une fortune égale, son ambition d'un
orgueil non moins impérieux, sa hardiesse d'une énergie plus tenace:
alors celui qui était seulement un embarras pouvait devenir un danger.
Aussi les conseillers de la couronne s'opposèrent-ils au mariage. Le
prince, affirment les _Souvenirs_, eut «de longs regrets» qu'il étourdit
par des dissipations. Elles ne laissèrent pas à cet homme si bien doué
le temps de mûrir sa tête, comme dit Clausewitz. Il ne fut que le roi
des mauvais sujets et sa bravoure ne lui prépara qu'une mort inutile.
Wilhelmine, blessée de ce qu'elle appelait «les torts de la cour de
Berlin», saisit la vengeance préférée des jeunes filles et voulut
prouver l'absence de ses regrets par sa promptitude à accepter un autre
époux: ce fut le prince Louis de Rohan. La seconde, Pauline, choisit un
prince de Hohenzollern-Hechingen, chef de la branche aînée de
Brandebourg, la troisième, un Italien, le duc d'Acerenza, des princes
Pignatelli. On crut que la duchesse allait suivre l'exemple de ses
filles et les dépasser par la splendeur de l'alliance. Un oncle du roi
Gustave de Suède, le duc d'Ostromanie, offrit sa main à la veuve, jeune
encore et toujours belle. Mais elle n'avait pas fui la neige de Mittau
pour la retrouver à Stockholm. Elle objecta que le climat de la Suède
serait trop rigoureux pour la jeune Dorothée. Celle-ci, dans ses
_Souvenirs_, juge d'un mot les époux de ses soeurs, acceptés pour leur
«naissance», leur «jolie figure» ou leur «importunité», et condamne ces
consentements si légers dans «la seule grande question de la vie des
femmes». Au moment de ces mariages elle n'en aperçut que les fêtes, un
peu voilées du deuil si proche, et, sous des couleurs plus sombres et
avec des personnages nouveaux, s'était continuée sa vie de pompes
princières et de secrète indigence.
Il fallut, pour changer les choses, que, par hasard, un ami de la maison
interrogeât cette petite fille farouche, jaune, maigre, et dont les yeux
immenses semblaient tout le visage. Surpris qu'elle fût tout inculte,
«il voulut s'assurer lui-même si cette ignorance tenait à de la mauvaise
volonté, à de la stupidité ou à quelques défauts dans la manière
d'enseigner». Il commença à apprendre l'alphabet à l'enfant qui, en huit
jours, sut lire «comme une grande personne». Il conclut de l'épreuve que
l'élève manquait seulement de bons maîtres et qu'elle leur ferait
honneur.
La duchesse, tout à coup, s'éprit du devoir que son deuil lui laissait
le temps d'accomplir. On lui atteste l'intelligence de la petite
sauvage: il faut en faire une merveille, pour le plus grand honneur de
la famille. La duchesse cherche dans ses souvenirs les modèles les plus
parfaits de l'éducation qu'elle souhaite. Huit années auparavant, un
conflit du duc Pierre avec sa diète de Courlande, qui ne pardonnait pas
à son prince d'être toujours voyageur, était soumis au suzerain
Stanislas-Auguste, roi de Pologne, et avait amené la duchesse à
Varsovie. En ces Polonais, civilisés depuis des siècles et rattachés par
leurs croyances à l'Occident, elle avait enfin vu ce que sa délicatesse
cherchait: une aristocratie dégagée des lourdeurs allemandes et des
barbaries cosaques, affinée par toutes les souplesses de la race slave,
et, sous le plus faible des gouvernements, la plus brillante des
sociétés. Là une jeune fille avait paru à la duchesse l'emporter sur
toutes, et, de l'avis général, les dons naturels de mademoiselle
Christine Potocka devaient leur perfection à l'habileté de son
institutrice, mademoiselle Hoffmann. Un homme aussi avait semblé à la
duchesse supérieur aux autres; c'était l'abbé Piattoli, un Florentin,
d'âge mûr, de visage noble, de belle prestance: ces avantages extérieurs
n'étaient que la parure de dons plus essentiels, un caractère loyal, une
nature généreuse, une intelligence vive, qui s'était chargée sans
fatigue d'une vaste érudition, et avait, par préférence, approfondi les
sciences exactes. Il eût voulu ne vivre que pour apprendre: il lui avait
fallu, pour vivre, enseigner. Confiée à ses soins, l'éducation du prince
Lubomirski avait instruit même le précepteur, qu'elle initia aux
épreuves et aux espoirs de la Pologne déjà amoindrie, mais vivante
encore. Le Florentin s'était senti le coeur polonais. Sa tâche auprès de
son élève terminée, il mit son zèle au service de la nation, et,
collaborateur des patriotes les plus actifs, devint le secrétaire de
Stanislas-Auguste, auprès de qui la duchesse l'avait trouvé. Il s'était
employé efficacement pour la noble solliciteuse. Depuis, la Pologne
avait subi le dernier partage, et la ruine de la nation changé bien des
destinées. Piattoli, traité en rebelle par la Russie, avait subi une
dure captivité, jusqu'à ce que la duchesse, reconnaissante, obtînt son
élargissement et lui offrît asile. Mademoiselle Christine Potocka, pour
partager le sort de son père, otage à Pétersbourg, avait laissé
mademoiselle Hoffmann sans élève. Sans élève! Elle peut donc instruire
Dorothée! Et la duchesse, toute affaire cessante, s'assure les soins de
l'incomparable institutrice. Mais quand Piattoli sut qu'il y avait un
petit prodige à former, il voulut s'acquitter envers la fille de ce
qu'il devait à la mère, déclara qu'il se sentait le goût de finir par
son premier métier: et la personne de sept ans qui venait de naître à
l'attention maternelle eut à la fois une institutrice et un gouverneur.
Que mademoiselle Hoffmann, Allemande protestante, eût commencé par
suivre en France un jeune Français, que la mort de celui-ci eût devancé
leur mariage, que, pour partager du moins sa foi et le mieux pleurer, la
presque veuve se fût convertie au catholicisme et à la vie religieuse,
que, sur le point de prononcer ses voeux, elle eût abandonné son couvent,
et traversé deux religions pour y dépouiller toute croyance, la duchesse
ne s'en était pas inquiétée. Pour l'abbé Piattoli, malgré son titre, il
était laïque, un peu libertin et tout à fait incrédule. Sa foi se
bornait à une idolâtrie de la métaphysique encyclopédiste. Et tandis que
mademoiselle Hoffmann, «passionnée pour l'_Émile_», appliquait à son
élève l'hygiène de Rousseau, Piattoli «estimait Condillac un guide plus
sûr que l'Evangile». Mais comment la duchesse eût-elle été assez en
retard sur la mode pour garder les scrupules déjà éteints dans son
monde?
L'enseignement laïque, en effet, date du XVIIIe siècle et fut inauguré
dans toute l'Europe par l'aristocratie. La France donna le signal: là,
plus qu'en aucun autre pays, une royauté usurpatrice de toutes les
forces sociales avait gâté les classes les plus proches d'elle, par les
tentations de ses exemples et les mauvais conseils de l'oisiveté. La
décadence des moeurs avait préparé celle des croyances et la philosophie
du XVIIIe siècle était née de cette corruption. Il devenait si commode
pour ceux à qui on n'avait laissé d'autre tâche que le plaisir, de se
faire une morale conforme à leurs penchants, de se rendre ainsi la vie
facile et la conscience légère. Il était si flatteur pour chacun de
croire à la bonté naturelle du genre humain, au progrès continu de la
raison dans les coeurs purs. Il était si logique de rejeter, comme des
fables injurieuses pour cette raison, les croyances gênantes pour cette
joie de vivre et négatrices de cette bonté native. Et comme tout ce qui
venait de nous faisait alors autorité, nos mauvaises doctrines avaient,
par le crédit de notre langue, envahi l'Europe. Loin que les
gouvernements étrangers tentassent de fermer leurs pays à la contagion,
les plus absolus des souverains, Catherine et Frédéric, furent les plus
hospitaliers. Flatter les philosophes était être célébré en retour par
ces entrepreneurs de renommée, favoriser l'empire des sens était
dissoudre les énergies dangereuses des sujets, la politique et la vie de
ces princes leur faisaient importune l'idée d'un juge à qui rien ne
demeure caché et que rien ne fléchit, être délivrés de lui supprimait la
grande borne de leur pouvoir. La solidité de leur autocratie rassurait,
à son tour, leurs sujets sur les conséquences de cette nouveauté
française, et l'élite de leur noblesse s'amusa aux doctrines
encyclopédistes comme aux jeux innocents de l'esprit. Le plus signalé
service à rendre aux enfants de bonne maison fut de leur découvrir un
maître philosophe, de poursuivre leur éducation en Occident et de la
parfaire à Paris, où les jeunes gens suivraient les dernières modes de
l'intelligence. Veut-on saisir, sur le fait, ce mélange des élégances
aristocratiques et des doctrines révolutionnaires: qu'on lise l'ouvrage
publié récemment, par le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, sur le comte
Paul Stroganov[2]. Le père de celui-ci, un grand seigneur, ami de
l'impératrice Catherine, cherche au fond de l'Auvergne, pour précepteur,
Romme, le futur montagnard, le futur supplicié de Prairial, un
mathématicien qui mettait la politique au nombre des sciences exactes,
et adorait, pour être suprême, l'humanité. Romme entreprend l'éducation
du jeune Paul en Russie et l'achève à Paris quand la révolution
commence. Dans la ville où tous les étrangers de distinction se trouvent
chez eux, Stroganov et son maître ont été précédés par Piatoli et
Lubomirski, son élève. Ce dernier a été rejoint par son cousin, le
prince Adam Czartoryski, et, dans ses Mémoires, le prince Adam parle de
ce qu'il dut à la sagesse de Piattoli. Romme, plus philosophe encore, ne
veut pour Stroganov que des relations pures: c'est pourquoi il le
conduit chez Théroigne de Méricourt et l'affilie à la société des
jacobins. Quand le vieux Stroganov trouve, enfin, que c'est trop de
principes, il choisit, pour ramener en Russie le jeune Paul, un parent
sage, Novossilltzov, qui, à Londres, étudie les institutions et adopte
les libertés anglaises. Koutchoubey qui, avec Stroganov, Novossilltzov
et Czartoryski, jouera bientôt un rôle dans la politique russe, s'est
acclimaté, non loin d'eux, en Suisse, aux idées républicaines. Eux-mêmes
les petits-fils de Catherine, Alexandre, héritier du trône, et son frère
Constantin ont pour maître le Suisse et républicain Laharpe, qui croit
tenir de son compatriote, Jean-Jacques, la minute préhistorique du
_Contrat social_. Quand des hommes d'expérience et des souverains
choisissaient ainsi les maîtres de leurs enfants, faut-il s'étonner si
l'exemple imposait à une femme superficielle, et persuadée qu'avec de
bonnes manières on ne saurait avoir de mauvaises doctrines?
En s'assurant les deux éducateurs dont elle avait ouï dire le plus de
bien, la duchesse croyait avoir réparé le temps perdu. Elle n'avait pas
prévu l'inévitable, leur discorde. Piattoli et mademoiselle Hoffmann,
dit leur élève, «avaient commencé par s'aimer trop», mais firent vite
pénitence, en se détestant. Il suffisait qu'ils tinssent chacun à son
système d'enseigner pour avoir des prétextes à mésintelligences. Elles
devinrent passionnées quand tous deux devinrent jaloux de leur élève, et
que, pour se disputer la première place dans son coeur et dans son
esprit, tout leur fut arme. Départager ces compétences furieuses
appartenait à l'impartial arbitrage de la mère. Mais elle manquait
d'aptitude et de loisir. C'est l'enfant qui, seule, allait choisir entre
les avis contraires, gouverner son éducation et, par suite, ses maîtres.
«Je ne prenais de tous deux que ce qui, à mon propre jugement, me
paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon goût.»
Non qu'elle fût indocile. Elle accepta les épreuves par lesquelles on
impose à toutes les jeunes filles tous les beaux-arts; elle dansait
bien, dessinait mieux, brodait à miracle et ne se fit prier que pour la
musique: elle aimait à l'entendre, mais jouée par les autres. Elle avait
peu de goût pour les exercices du corps et ne consentait à la promenade
«qu'à la condition de grimper aux arbres». Elle se trouvait trop grande
pour jouer avec les enfants de son âge. Elle n'avait d'attraits que pour
la pensée: histoire, littérature, philosophie, elle était disposée à
apprendre plus qu'on ne songeait à lui enseigner. Sa curiosité
universelle se faisait promener dans l'inconnu par son institutrice et
par son gouverneur. Cette ardeur d'apprendre, la maturité précoce de
cette raison confirmaient la foi de Piattoli dans les ressources de la
nature humaine et la force spontanée du vrai. Il se fût reproché de
tenir à l'attache un esprit explorateur et capable de trouver lui-même
sa voie. La surabondance même des recherches et des acquisitions était
la plus utile discipline pour cette intelligence infatigable: amasser
lui donnerait de quoi choisir.
«Il avait une bibliothèque de bons et de mauvais livres, comme est
ordinairement celle d'un homme. Excepté trois ou quatre ouvrages
signalés et interdits, l'abbé me livra les autres. Grimpée et blottie
sur la marche la plus élevée de l'échelle, je passais mes récréations à
parcourir toutes sortes de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle
Hoffmann arrivait et me grondait. Du haut de l'échelle, je la laissais
dire et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'élançais
sur le corps de bibliothèque que j'escaladais très lestement au risque
de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homère et de Socrate
entre lesquels je prenais place et d'où je négociais pour descendre: ce
qui n'arrivait qu'après avoir obtenu la permission de continuer la
lecture qui m'intéressait.»
Cette méthode hasardeuse eût développé chez la plupart le goût des
ouvrages frivoles, elle fortifia dans Dorothée l'attrait vers les
sciences les plus abstraites et les plus précises, «l'algèbre et les
mathématiques que, dit-elle, je préférais à tout». Elle poussa ces
sciences jusqu'aux calculs astronomiques. À treize ans, elle passait
«avec un bonheur et un amour-propre singuliers de fréquentes soirées à
l'observatoire de Berlin», derrière les grandes lunettes qui n'avaient
jamais servi à de si jeunes yeux.
Cette vocation à chercher toujours plus loin préparait son intelligence
à d'autres recherches plus essentielles. Par delà les immensités du
firmament s'étendent les abîmes obscurs de la destinée; une intelligence
comme la sienne devait être attirée vers les mystères que la conscience
pressent et que la foi révèle. La preuve de sa vocation pour ces
problèmes est que, plus tard, elle fit d'eux son étude et son remède.
Mais, à l'âge où l'esprit ne voyage pas encore seul, elle ne trouva pas
de guides vers ces régions. «Mon éducation religieuse était nulle, je ne
faisait point de prières, car je n'en savais pas.» Elle n'avait été
«qu'une fois» au temple, un jour que le prédicateur était fort mauvais.
Elle s'y était endormie. Jugeant qu'à son âge les moyens factices de
provoquer le sommeil étaient superflus, elle déclara qu'elle ne
retournerait plus à l'église, et dire _Amen_ fut tout l'effort religieux
de Piattoli et de mademoiselle Hoffmann.
Donc, ni l'enfant ni ses maîtres ne croient à une loi divine du devoir.
Dès lors, quelle incertitude sur ce devoir que les maîtres affirment
seulement au nom de leur raison, que l'enfant peut contester au nom de
la sienne! Où sont les prises sur la conscience à former? Sans doute
leur affection pour leur élève et l'appel à son coeur leur donnent crédit
sur elle, car son coeur est bon. Toutefois, si elle obéit souvent pour
leur plaire, il lui arrive de se plaire à elle-même en désobéissant.
Alors, leur unique ressource est de lui rappeler qu'elle doit à sa
famille, à sa naissance, à son rang, à ses dons naturels, d'être par le
savoir, par la générosité, par la douceur, par la patience, au-dessus
des autres. Mademoiselle Hoffmann ne lui offre de ces prières que
l'encens, Piattoli mêle, sous les formes les plus ingénieuses et
enveloppées, les conseils aux éloges. Nous connaissons sa méthode par
des lettres qu'il écrivait à son élève, quand des voyages l'éloignaient
d'elle: on ne peut donner au nom d'une sagesse toute mondaine, de
meilleures raisons à une grande dame pour ne jamais déchoir du piédestal
où la société la place. Mais cette éducation n'agit que par une seule
force: l'orgueil, et, en lui faisant appel sans cesse, elle le développe
sans mesure. L'orgueil, certes, n'est pas un faible auxiliaire pour
soutenir dans le caractère certaines vertus ostentatrices et certains
respects de soi; mais il est un gardien bien envahisseur et gâte vite
les vertus qu'il inspire. Il ne détend pas contre les faiblesses les
plus coupables, si elles ne sont pas tenues pour avilissantes par le
code arbitraire de l'honneur. Surtout il ne donne pas à l'âme où il
commande la force de s'élever au-dessus de lui de lutter contre lui, de
pratiquer les vertus humbles, d'aimer les devoirs méprisés. Rien
n'enseignait à cette jeune âme le secret de s'oublier ou de se
sacrifier; rien ne lui révélait les consolations intérieures qui rendent
supportables les peines et précieux les actes où l'on n'est ni vu, ni
plaint, ni admiré; rien ne lui préparait du courage pour le jour où les
avantages présentés à sa jeunesse comme l'essentiel de la vie seraient
emportés par l'âge ou les disgrâces.
Dans cette éducation, le superflu a donc pris la place du nécessaire.
Les lacunes sont attestées par les _Souvenirs_ même. Ils notent sans
embarras les faiblesses de coeur et de chair que surprit autour d'elle le
regard trop hâtif de l'enfant: elles ne sont pas de celles que la loi
mondaine réprouve. Ils avouent avec plus d'émotion le désordre dont elle
avait dès lors conscience dans sa propre vie et qu'«un orgueil excessif,
une indépendance constatée, des liens de parenté affaiblis, des idées
religieuses sans force» furent le mal de sa jeunesse. Ils peignent mieux
encore le vice de cette éducation dans les pages où elle veut, «après
avoir parlé sincèrement de défauts, citer les qualités qui les
atténuaient». Et dans les excuses qu'elle cherche à son orgueil, que
d'orgueil encore! «Je n'ai de ma vie élevé des prétentions, dit-elle,
que lorsque j'ai pu supposer à la malveillance l'intention de les
contester»; mais c'est précisément si elles sont contestées, qu'il y a
modestie à ne pas les soutenir, et les plus altiers n'ont plus sujet de
les affirmer quand elles sont reconnues. «J'admettais peu de
supériorités, mais je n'étais pas asses sotte pour n'en reconnaître
aucune, celles que donnent de grandes vertus, des talents remarquables,
la vieillesse a toujours trouvé en moi l'estime et le respect»;
n'accorder préséance qu'à la longévité, au génie et à la sainteté, n'est
pas répandre ses égards en prodigue, «Je n'ai jamais manqué à la
politesse»: c'est dire qu'elle sait l'importance de ses moindres
attitudes. Son désir de plaire «n'était jamais assez général pour qu'il
pût cesser d'être flatteur»; mais cette politesse a «de mauvais
moments», et alors sa science des gradations marque les distances plus
qu'elle n'établit les rapports. «Donner le bonheur est une manière
d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme pour moi. Aussi
dans tous les temps j'ai été la meilleure possible pour mes gens et
utile autant qu'il dépendait de moi à ceux qui me montraient de la
confiance et me demandaient un service ou une protection»; mais son
bonheur à donner ces bonheurs est un plaisir d'autorité. Elle accomplit
sa charge de protection envers ceux qui la sollicitent, elle ne se sent
pas débitrice de bienveillance envers ceux qui lui sont étrangers, ne
lui demandent rien, lui demeurent hostiles. Ses rapports avec le genre
humain sont de condescendance, personne ne lui a dit que la perfection
de la bonté est s'abaisser pour être de niveau avec ses clients,
personne que la charité monte parfois de l'humble vers le privilégié.
III
Pour cette petite fille s'instruire était apprendre ce qu'elle voulait,
de qui elle voulait, et quand elle voulait. Vivre était agir comme elle
voulait.
Le palais de Berlin, où depuis la mort de son père elle est revenue, lui
appartient. Ce n'est pas elle qui habite chez sa mère, mais la mère qui
habite chez sa fille, et non avec elle. La demeure s'étend assez vaste
pour que plusieurs familles y tiennent à l'aise, chacune dans ses
appartements. La duchesse occupe une partie de l'édifice, et Dorothée
une autre. «Je savais beaucoup trop que la maison m'appartenait, que
j'étais servie par mes gens, que mon propre argent payait mes dépenses,
et qu'enfin mon établissement était complètement séparé du sien.
J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps elle venait
dîner chez moi. C'est à quoi se bornaient nos rapports.»
La duchesse vivait pour ce groupe de quelque cent personnes qui, perdu
dans la masse de deux milliards d'êtres humains, croit exister seul et
s'appelle le monde. À Berlin, elle avait, par sa richesse, son rang et
l'amitié de la famille royale, toutes facilités pour se choisir une
petite cour dans la grande. Mais un irrespirable ennui émanait de cette
noblesse toute gourmée de préséances: cette société vivait trop en
gradins pour laisser place au plain-pied d'une compagnie. Frédéric II
s'était délassé de l'apparat cérémonieux par les parties fines où il
s'encanaillait d'esprit avec quelques familiers, instruits et gais sans
être nés. L'air léger et joyeux qui soufflait de France, quelques-uns,
en Allemagne, l'avaient respiré, mais demeuraient épars: la cour, la
bourgeoisie, les lettrés vivaient, chacun à son étage, dans Berlin
terne, hiérarchique, superposé. Deux ou trois salons de riches Juives
étaient les seuls où l'on tentât de réunir cette dispersion. Elles
n'appartenaient à aucune classe, il leur était moins difficile de nouer
des rapports avec toutes, et les gens de diverse origine résistaient
moins à se rencontrer chez elles, comme en pays étranger. Ce qu'elles
essayaient, la duchesse l'imposa. Il ne lui suffisait pas de s'ennuyer
en bonne compagnie. Elle aimait la conversation, il lui fallait l'esprit
des autres pour frotter le sien contre, et faire des étincelles. À
l'élite des visiteurs étrangers et de la noblesse berlinoise, tout
naturellement groupés dans son salon, elle mêla des savants, des
littérateurs, des artistes. C'était pour elle une élégance originale et
une couronne de plus que devenir égalitaire au profit de l'intelligence;
écrivains, poètes, musiciens, lui surent gré de leur ouvrir une
aristocratie jusque-là fermée; les nobles consentirent, parce qu'elle
était princesse, à frayer chez elle avec des roturiers. Elle fut donc,
selon son désir, l'attrait et l'arbitre d'une société qui ne ressemblait
à aucune autre, éclipsait toutes les autres, faisait une petite
révolution, et dans Berlin rappelait Paris par les élégances des moeurs
anciennes et les amusements des idées nouvelles.
Rien de tel, pour soutenir la conversation, que de renverser et de
reconstruire la société. La duchesse avait aimé d'abord la philosophie
du XVIIIe siècle pour l'agrément que le doute et le rire ajoutaient aux
entretiens, et savait gré à la France de lui avoir fait ces joies.
Lorsque les rêves humanitaires finirent en tragédies sanglantes, la
majesté d'un peuple debout pour défendre son sol, puis la plénitude de
sa victoire débordée sur l'Europe cachaient à la spectatrice lointaine
les tyrannies par les conquêtes, elle ne voyait les crimes qu'à travers
les gloires. Et quand, aux limites du passé et de l'avenir, s'éleva,
maître de la paix et de la guerre, arbitre de l'Europe comme de la
France, l'homme incomparable qui semblait préparé de longtemps par les
siècles et prêt à fonder pour des siècles une société où se
réconcilieraient les âges, la duchesse s'éleva elle-même de la
philosophie à l'enthousiasme et, dans ce salon cosmopolite, régna
l'influence française.
Dorothée ne paraissait guère dans ces réunions. La précocité de son
intelligence lui eût rendu intéressants quelques-uns parmi les causeurs,
mais ils ne songeaient pas à partager leurs attentions, toutes à la
mère. Elle n'est là qu'une petite fille: elle n'a qu'une porte à
franchir et rentre chez elle grande dame. Elle y trouve presque chaque
jour un mot de sa marraine qui l'appelle au palais Radziwill, là elle ne
partage avec personne l'attention, les caresses, les gâteries, et
connaît la douceur d'un foyer familial. Souvent invitée au palais royal,
elle s'associe aux jeux du prince héritier: elle est son aînée d'un an
et goûte l'autorité de l'âge. Mais c'est surtout chez elle que tout se
meut autour d'elle et pour elle. Là, mademoiselle Hoffmann, en cela
seulement vestale, entretient le feu sacré d'une admiration toujours
égale, et enveloppe son élève de l'attachement un peu subalterne qui,
dans la communauté des existences, consacre la hiérarchie des rangs.
Elle exalte en son élève le besoin des éloges; accepter les flatteries
de ceux à qui serait dénié le droit de critique est l'illogisme des
grands hommes, comment n'eût-il pas été celui d'une petite fille? Seule
la duchesse aurait pu remettre tout en équilibre par la mesure dans les
éloges et l'autorité dans les reproches. Faute qu'elle revendique la
place, elle la laisse à l'institutrice, qui préfère ne pas s'amoindrir
en partageant avec la mère, et, dans l'existence à part où elle retient
son élève, insinue ses propres relations. Ce n'étaient pas des amitiés
ancillaires: mademoiselle Hoffmann cherchait et méritait la familiarité
d'esprits cultivés. Elle les avait rencontrés dans la bourgeoisie de
Berlin «pleine de savoir et de talent», dit Dorothée, qui ajoute: «ce
n'était pas une société où par mon rang je fusse naturellement placée.»
Ces visiteurs entrés par la petite porte ne pénétraient pas en égaux.
Parmi eux l'enfant était «toujours et à une grande distance la
première». Il fallait qu'elle eût beaucoup de sens pour ne pas le perdre
avec des gens qui, de sa cuisine à ses fantaisies, trouvaient tout
parfait: et ses fantaisies ne valaient toujours pas sa cuisine. Ainsi
elle avait à Tannée sa loge au théâtre, où deux acteurs régnaient alors,
madame Unzelmann et Iffland qui parut à madame de Staël n'avoir pas
d'égal en France. Dorothée jugea qu'ils l'intéresseraient même hors de
leurs rôles. Mademoiselle Hoffmann n'avait rien à refuser à son élève
et, d'après les _Souvenirs_, «Iffland n'avait rien à refuser à
mademoiselle Hoffmann». Les deux acteurs deviennent donc familiers chez
la petite princesse; elle délibère avec eux sur les costumes, les
programmes, ils lui récitent et lui font déclamer des vers. Par la
parfaite convenance de leur attitude ils eussent été à leur place
partout, «excepté chez une jeune personne»: Dorothée l'écrit à
vingt-neuf ans, mais personne ne lui avait dit au moment utile. Elle les
adopte et les impose, familiarités imprudentes qui lui en préparent une
illustre. Ces deux interprètes de Schiller avaient communiqué à Dorothée
leur enthousiasme pour le poète. Celui-ci voulut voir sa jeune
admiratrice, et, depuis, «Schiller ne s'arrêta pas à Berlin sans qu'il
me fit l'honneur de venir chez moi». D'autres écrivains eurent envie de
se plaire où il se plaisait. Jean de Müller, Humboldt que Dorothée avait
rencontrés chez sa mère, Ancillon, qu'elle avait conquis au palais
royal, l'astronome Bode qui, pour elle, laissait un instant ses étoiles
accoutumées, vinrent en habitués chez une fillette. Et elle se rend
cette justice: «Je n'ai jamais mieux fait les honneurs chez moi que
lorsque j'avais treize ans.»
C'était un salon comme celui de la duchesse, avec un caractère non moins
original et tout opposé. Car le sentiment qui remplissait le coeur de la
jeune fille était le culte de l'Allemagne où elle était née, dont les
souverains l'aimaient, dont les hommes illustres la recherchaient, dont
les chefs-d'oeuvre l'avaient émue, dont les vertus simples la charmaient,
dont elle parlait avec perfection la langue. Elle avait voulu se
rapprocher de ceux qui pensaient comme elle. Cette visible préférence
leur apportait le plus délicat des hommages, puisque la jeune
Courlandaise se faisait leur par son choix, et était pour sa patrie
adoptive une espérance et un rayon de printemps. Ainsi le salon dont
elle était la petite reine groupait, en face de l'humanisme cosmopolite
et de l'influence française qui triomphaient chez sa mère, les partisans
les plus fidèles de la culture et de la puissance allemandes.
C'était l'éclatante défaite de Piattoli par mademoiselle Hoffmann. Ni
les relations un peu inférieures, ni les familiarités avec les acteurs,
ni la préférence exclusive pour l'Allemagne n'auraient été approuvées de
ce délicat, si attentif aux formes, et si ami de la France. Comment le
gouverneur s'était-il laissé battre? Parce qu'il était absent. Et c'est
la richesse qui avait fait à Dorothée ce nouveau dommage. En 1804, la
Russie devait encore les indemnités promises pour la cession de la
Courlande, les obtenir était difficile. Pour l'emporter sur l'inertie du
pouvoir, qui dans tous les pays se plaît aux paiements retardés, et en
Russie avait pour loi la volonté du monarque, il fallait, auprès du
prince, des protections. À ce moment le ministre des affaires étrangères
à Saint-Pétersbourg était le prince Adam Czartoryski. L'abbé l'avait
beaucoup connu, la duchesse pensa à Piattoli comme négociateur. Sans
doute, c'était interrompre, au moment où ils prenaient le plus
d'importance, ses soins auprès de Dorothée qui atteignait onze ans.
Mais, entre l'éducation d'une fille, fût-elle Dorothée, et le
recouvrement d'une créance nécessaire à la splendeur familiale,
pouvait-on hésiter? Le bon Piattoli avait donc quitté, les larmes aux
yeux, son élève et pris la route de Pétersbourg.
IV
On connaît l'étonnante amitié qui lia quelque temps le prince
Czartoryski à Alexandre. Après le partage de la Pologne, Czartoryski,
descendant des Jagellons, riche, jeune, populaire, pouvait devenir le
chef d'une révolte nationale: il avait été appelé à Pétersbourg, nommé
aide de camp du grand-duc héritier, et ainsi, sous apparence d'honneur,
gardé à vue. Il supportait depuis quelque temps son sort de vaincu, sans
se plaindre ni oublier, lorsque Alexandre s'ouvrant au compagnon dont il
désirait faire un ami, s'était dit désireux de rendre l'indépendance à
la Pologne et de supprimer le pouvoir absolu en Russie. Ces confidences,
qui annonçaient la générosité du futur maître et réveillaient l'espoir
le plus cher du patriote, avaient acquis à Alexandre tout le dévouement
de Czartoryski. Elles n'étaient pas pour surprendre chez l'élève de
Laharpe, elles ne furent pas oubliées quand Alexandre devint empereur.
Aussitôt Czartoryski, Paul Stroganov, Novossilltzov et Koutchoubey,
élevés à l'occidentale comme lui, formèrent son conseil secret. Ce
pouvoir occulte dura deux ans et demi, et, pendant la première année,
délibéra quarante-six fois sous la présidence de l'empereur. Tandis que
les ministres en titre continuaient les pratiques de l'autocratie
ancienne, lui étudiait les moyens de la détruire: il faut lire dans
l'ouvrage du grand-duc Nicolas les procès-verbaux et les rapports du
conciliabule où l'empereur conspirait contre sa propre autorité. Au bout
d'un an, la nouveauté du plaisir était passée, les embarras des réformes
avaient apparu, et Alexandre se détachait de la liberté politique. Non
qu'en la promettant il eût été de mauvaise foi. Il avait une imagination
vive que séduisaient les nobles entreprises, et un caractère indolent
que les difficultés lassaient: il obéissait tout à tour à ces instincts
contraires en abandonnant les projets dont, après l'examen, il
désespérait, pour s'attacher avec une ardeur neuve à d'autres desseins
dont, au premier regard, il voyait seulement la beauté. Il était moins
double que successif. Quand il abandonna le rêve de la liberté
politique, il resta attaché aux compagnons de son premier espoir, en
renonçant à se servir de leurs idées voulut se servir d'eux, et plaça
Czartoryski aux affaires étrangères. Celui-ci espérait que, pour la
Pologne du moins, l'empereur restait constant. À ses yeux, l'intérêt
essentiel de la Pologne était qu'il ne se fît aucun accord entre la
France et la Russie. Leur entente empêcherait, en effet, la France, le
pays le plus intéressé à la renaissance de la Pologne, de réclamer à la
Russie l'acte réparateur; la Pologne ne pourrait donc plus compter que
sur la justice spontanée de ses spoliateurs, et ceux-là sont rares que
leur conscience réveille dans le silence. La guerre entre la Russie et
la France était la grande chance de la Pologne. La France devrait s'en
faire la libératrice, dès l'ouverture des hostilités, afin de tourner
contre la Russie l'effort du peuple opprimé; à la paix, afin de
n'assurer par la résurrection de ce peuple un allié perpétuel contre les
agrandissements moscovites; et la certitude de ces périls presserait la
Russie bien conseillée de prendre les devants, de délivrer elle-même la
Pologne, pour la neutraliser. C'est afin d'introduire dans la politique
russe ces règles fondamentales que Czartoryski avait accepté les
affaires étrangères. D'ailleurs il était convenu qu'il ne recevrait ni
traitement, ni décorations, et que s'il ne pouvait servir utilement sa
patrie, il quitterait le ministère. Si ceux qui connaissent les hommes
d'État déclarent ce désintéressement invraisemblable, je répondrai que
cela se passait il y a plus d'un siècle et dans un pays encore peu
civilisé.
Quand Piattoli arriva à Saint-Pétersbourg, le ministre reçut avec les
plus affectueux égards cet ami de la Pologne, qui avait souffert pour
elle; il l'établit dans sa propre maison. Les négociations retinrent
l'envoyé deux années; en aucun pays ce n'est beaucoup pour obtenir
justice. Comment à son hôte, l'abbé n'eût-il pas parlé de celles pour
qui il était venu, et dont l'absence faisait sa peine, sa duchesse et
son incomparable élève? Comment ses lettres auraient-elles tari sur le
prince, sa bonté, son dévouement, l'importance de sa tâche, la grandeur
probable de sa destinée? Quoi d'étonnant si dans sa tête et dans son
coeur, s'échauffe le projet d'unir la jeune fille qu'il aime davantage à
l'homme qu'il admire le plus? Il a un portrait de la jeune élève, il l'a
prêté au prince, qui ne le rendit jamais. Il fait copier une miniature
du prince et l'envoie à Dorothée. Le prince a trente-quatre ans,
vingt-trois de plus que la fillette et pourrait être son père; mais le
portrait de Dorothée est si joli, et plus encore la vision de l'être
toujours charmant et toujours nouveau que lui présente l'enthousiasme de
l'abbé! Pour elle, elle est encore à cette adolescence où les
disproportions d'âge n'occupent pas. Il s'agit bien d'années, quand elle
pense à cette victime assez noble pour inspirer attachement au chef de
la race spoliatrice, à cette volonté assez loyale pour ne trahir aucun
de ses devoirs contraires, à ce paladin qui prépare la gloire de son
maître par la délivrance de sa patrie. Le prince lui apparaît comme un
héros et les héros sont toujours jeunes. C'est une belle effigie du
devoir qu'elle admire en regardant la miniature; c'est à une existence
vouée au salut d'un peuple qu'elle voudrait unir la sienne; c'est le
grand homme qu'elle aime, car elle aime. Ainsi commence et grandit entre
deux êtres qui ne se sont jamais vus, le plus délicat, le plus pur, le
plus exquis des sentiments.
Tandis que ce rêve les charme, l'oeuvre de fer et de sang s'accomplit en
Europe. Czartoryski avait poussé à la guerre entre la Russie et la
France et venait d'adhérer à la troisième coalition. La campagne de
1805, soutenue par l'Autriche et la Russie, mène en Allemagne Alexandre
et son ministre jusqu'à Austerlitz. Même après cette bataille qui décide
l'Autriche à la paix et décourage la Prusse de se mêler à la guerre, la
Russie demeure aussi intraitable que l'Angleterre, et apprête un nouvel
effort en 1806. Il laisse peu de temps pour résoudre les autres
affaires. Si celles de la duchesse ne sont pas brusquées, il n'y a guère
de chance qu'elles arrivent à terme et, pour obtenir vite d'Alexandre,
la grâce d'une femme vaut mieux que les raisons d'un homme. Piattoli
indique à la duchesse un moment où elle est sûre de voir l'empereur, et
la prie de venir à Pétersbourg. Elle y arrive à la fin de juin 1806.
«L'empereur la trouva, ce qu'elle était en effet, belle, aimable, et
grande dame autant que personne au monde.» Donc la cause était bonne,
elle fut gagnée en deux mois. Quand la duchesse repartit «enchantée de
l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée», elle comptait s'arrêter six
semaines en Courlande et regagner Berlin dès octobre. Mais durant ces
six semaines, la Prusse, poussée par la Russie, avait déclaré la guerre
à la France; en octobre l'armée de Frédéric était détruite et Berlin
occupé par nos troupes. Avant qu'elles y pénètrent, Dorothée et sa
gouvernante rejoignent la duchesse hors d'atteinte des Français. Les
_Souvenirs_ racontent cette épidémie de la peur qui atteint alors les
personnes les moins exposées; les foules fugitives, sans bagages, sans
ressources, entassées sur des charrettes, suppliant aux relais pour
obtenir des chevaux; la course à la frontière où il n'y a pas d'ennemis,
jalonnée par les passages de la reine, du roi, du prince royal, que le
désastre sépare et emporte, membres épars de la monarchie vaincue.
Dorothée, à une halte dans un village près de Starzard, apprend l'entrée
de Napoléon à Berlin. Dans l'auberge, contre un mur, elle avise «une
mauvaise gravure représentant Bonaparte Premier Consul. L'arracher de
son cadre, lui couper en effigie le nez et les oreilles, fut l'affaire
d'un instant». Tel fut, après Iéna, le seul acte de vigueur que puisse
enregistrer l'histoire du vaincu.
L'héroïne rejoignit sa mère en Courlande, et avec toute apparence d'y
rester plus qu'elle ne désirait. Les Russes, arrivant au secours de
leurs alliés, manoeuvraient dans l'est de la Prusse pour refouler
l'invasion française, et la route de Berlin passait par le pays où déjà
grondait le canon de Pultusk, où allait bientôt retentir celui d'Eylau,
d'Heilsberg et de Friedland. La jeune fille s'installa avec sa mère à
Mittau.
Là, elle put contempler une autre détresse, plus ancienne et plus grande
que celle des Hohenzollern. Louis XVIII et sa cour habitaient le château
où la duchesse de Courlande avait régné. Construit dans le style de
Versailles, entouré de jardins magnifiques, mais atteint par deux
incendies, le vaste édifice était maintenant déchu comme ses hôtes. Ils
n'en habitaient pas la totalité. Une caserne et un hôpital militaire se
partageaient la masse de l'édifice: une aile moins délabrée avait été
mise à la disposition de Louis XVIII. La cour d'honneur était divisée en
deux, une partie réservée au prétendant, une partie aux soldats malades,
et dans l'hôpital se succédaient par convois, depuis la guerre, les
Français blessés et prisonniers, évacués sans ordre ni secours. Quel
spectacle: une ruine de palais offerte à la ruine d'une race, une ombre
de Versailles hantée par des ombres de Bourbons, et ces fantômes royaux,
pour qui vivent seulement les choses mortes, rejoints au fond de
l'Europe par la réalité, envahis dans leur émigration par la France
nouvelle, exposés jusque sur l'asile étranger où la légitimité abrite
ses derniers espoirs au démenti de Français qui combattent, souffrent et
meurent pour un autre maître et sous un autre drapeau. Dorothée vit
surtout, avec la curiosité attentive et souvent cruelle de l'enfance,
toutes les laideurs qu'il y a dans la disgrâce. Elle n'est pas tendre
pour ce petit monde, jaloux, fier et gueux, en quête de maigres faveurs
et «d'un bon dîner». Elle respecte seulement l'archevêque de Reims, «le
seul des serviteurs du roi qui conservât de la dignité dans le malheur»,
et l'abbé Edgeworth qui allait mourir victime de sa charité pour nos
prisonniers. Elle a pour la reine une répulsion physique:
«Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris,
coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
déchiré. Son visage était long, maigre et jaune. Sa taille petite et
grosse soutenait, je ne sais comment, un jupon sale, sur lequel flottait
un petit mantelet de taffetas noir tout en loques. Elle me fit peur la
première fois que je la vis.»
Chez le duc d'Angoulême, tout en dévotions et en chasses, elle trouve
l'insignifiance. Seuls la duchesse d'Angoulême et le roi l'intéressent.
Madame Royale secourt nos prisonniers français, il est interdit de
parler devant elle de nos revers, et Dorothée admire «la fille de Louis
XVI proscrite, le coeur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la
pitié envers des Français... Que l'auréole du malheur lui seyait bien!
J'avais souvent l'honneur de la voir, d'abord, chez ma mère où elle ne
venait jamais sans me demander, à la promenade où elle me rencontrait
quelquefois, dans son intérieur où elle m'admettait avec bonté, mais
plus souvent encore à dîner chez le roi».
Du roi, elle raconte la bienveillance souriante: «Il me prenait sur ses
genoux, m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes études, me faisait mille grâces.» À
Mittau, elle l'a vu assez souvent pour connaître «par combien
d'attentions éloignées ce roi sait montrer sa faveur». En 1822, à Paris,
elle a éprouvé jusqu'à quel don d'ignorer les personnes il sait pousser
l'indifférence: elle laisse tomber de sa plume une goutte d'amertume,
l'amertume de ceux qui se rappellent contre ceux qui oublient. «Jamais
le roi ne m'a témoigné le moindre souvenir de ses anciennes bontés,
lorsque je passe maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son
fauteuil.»
À Mittau, sa grande joie fut la présence de Piattoli. Il était revenu
lui aussi de Pétersbourg. «J'allais souvent causer dans sa chambre et il
bornait ses leçons à diriger le choix de mes lectures et à me faire
rendre compte des impressions qui m'en étaient restées. D'ailleurs, que
de questions, n'avais-je pas à faire sur le prince Czartoryski?» Tout ce
qu'elle apprend lui plaît; même qu'il craigne de n'être pas assez jeune.
Elle répond qu'elle a quinze ans et les goûts de l'âge mûr, elle
empreint de gravité sa conversation et ses manières, elle «met ses soins
à se vieillir», et à cette coquetterie ses jours s'écoulent délicieux.
L'été de 1807 commençait, apportant, outre la joie à une jeune fille, la
paix au continent. Alexandre, après Friedland, était las de la lutte
contre la France, et préparait le traité de Tilsitt. C'était, par
l'amitié des deux empereurs, le concours de la France retiré à la
Pologne, le sort de cette nation remis à la générosité russe, la ruine
de la politique soutenue par le prince Czartoryski. Déjà il avait quitté
le ministère et voulut se rapprocher de Tilsitt, non plus par l'espoir
de changer, mais par la hâte de connaître ce qui se préparait. Le désir
de voir la jeune princesse de Courlande le poussait aussi vers Mittau.
Il y resta trois semaines, logé chez la duchesse.
«Je sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité
lorsqu'en entrant, à l'heure du dîner, dans le salon de ma mère, je vis
le prince, et qu'à table, ma place se trouva à côté de la sienne.» Il
était sombre. Le pressentiment que trois campagnes désastreuses avaient
blessé à mort la confiance d'Alexandre dans le conseiller de la guerre,
et que perdre l'amitié de l'empereur était devenir inutile à la Pologne,
mettait sur un visage toujours un peu triste une ombre dure, et creusait
aux plis de la bouche, facilement dédaigneuse, comme des cicatrices de
désenchantement. Elle comprit qu'il souffrait, que cette souffrance
était noble, elle l'en admira davantage et, pour le comprendre, n'eut
pas besoin qu'il parlât. Car l'étrange amoureux ne lui disait rien et se
contentait de la regarder. Attiré par ce charme de jeunesse, il se
défendait contre lui-même, songeait sans cesse aux deux âges si
différents, «Tandis que nous étions silencieusement à nous observer et à
nous deviner, le traité de Tilsitt fut rendu public, l'empereur traversa
Mittau pour retourner dans la capitale, il s'arrêta chez ma mère, fut
charmant pour elle et pour moi et m'aurait complètement enchanté si je
ne lui avais trouvé de la froideur pour le prince Adam.» Le prince
suivit son maître à Pétersbourg. La veille de son départ, il s'adressa
pour la première fois à la jeune fille, et la pria avec insistance de
revenir à Berlin par Varsovie.
C'était, comme les sages, dire beaucoup en peu de mots. À Varsovie
habitait la mère du prince, pour laquelle il professait un culte. Elle
avait une de ces volontés impérieuses qui imposent volontiers aux autres
les bonheurs qu'elles ont choisis pour eux. Depuis longtemps elle
élevait près d'elle, pour son fils, une jeune parente et portait in
petto cette bru, un peu comme les papes les cardinaux qu'il est trop tôt
pour déclarer. Le prince devinait ce désir, voulait s'y soustraire sans
désobéir, et comptait sur la visite et la grâce de Dorothée pour vaincre
la mère après le fils. Dorothée fut aussitôt prête au voyage, mais elle
ne pouvait l'entreprendre seule, et ce n'était pas peu d'embarras que ce
détour dans une région ravagée par la guerre. La duchesse ne s'en soucia
point; Piattoli était de nouveau à Pétersbourg, mademoiselle Hoffmann ne
se connaissait en routes que sur la carte du pays de Tendre. Dorothée
dut, en décembre 1807, rentrer droit à Berlin.
Elle quittait à Mittau des infortunes royales, elle les retrouva à Memel
où la famille de Prusse attendait le bon plaisir de Napoléon. Celles-ci
lui étaient plus chères. Elle passa un jour dans cette ville auprès de
sa marraine, la princesse Louise, «nous pleurâmes ensemble sur son frère
et sur les malheurs de la patrie». Elle pleura aussi avec la reine: dans
un long portrait elle juge la femme malheureuse avec le plus respectueux
enthousiasme et la femme belle avec l'exacte justice qui, rendue par une
jolie femme, est encore de l'affection.
«Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à Memel, elle avait
une robe très simple de mousseline blanche et portait à son cou un rang
de perles. Je les admirais.--Oui, me dit-elle, je me suis permis de les
conserver. Les perles, en Allemagne, signifient des larmes, elles
peuvent me servir de parure.»
Puis la tristesse de la route se prolonge à travers un pays naguère
peuplé et riche, où maintenant règne la dévastation. «Des villages
entiers étaient déserts, d'autres réduits en cendres, les petites croix
des cimetières semblaient plus pressées; la disette et une horrible
épidémie régnaient dans ces malheureuses contrées; les hommes, les
animaux mouraient avec une rapidité effrayante.» C'est la grande misère
au pays de Prusse. Les désastres que la jeune fille contemple lui
annoncent ceux qu'elle ignore: elle est en Prusse une grande
propriétaire, que reste-t-il de ses domaines? Elle arrive à Berlin: dans
son palais, elle est réduite à «une mauvaise chambre au fond d'une
seconde cour»; c'est à grand'peine qu'elle obtient deux pièces pour
elle, pour la duchesse deux, et de celles qu'en d'autres temps
occupaient les femmes de service. Elle souffre avec une sensibilité
exaspérée les calamités générales qui lui apportent des épreuves
personnelles, et chacune de ses douleurs accroît son aversion contre les
Français auteurs de tous ces maux. Elle se vêt de noir, évite les
rapports avec le vainqueur, entr'ouvre sa porte aux plus Allemands de
ses anciens familiers, à ceux qui pleurent leur défaite et ne
l'acceptent pas. La duchesse arrive quelques semaines après sa fille, et
dans des sentiments tout contraires. Ses intérêts, presque tous en
Russie, sont en sûreté, l'alliance d'Alexandre avec Napoléon comble les
voeux d'une femme attachée à l'un par une tendre reconnaissance, à
l'autre par un enthousiasme croissant. Elle fraye avec la société
française.
Ainsi passèrent les premiers mois de 1808. Dorothée aurait cette année
quinze ans. On s'avisa que l'on avait oublié, parmi tant d'affaires, la
première communion. Cette cérémonie, en Allemagne, précède l'entrée
d'une jeune fille dans le monde. Mademoiselle Hoffmann était trop
attachée aux pratiques de la bonne société pour ne pas mettre son élève
en règle avec les usages. La tristesse nationale, qui suspendait les
distractions, permit de trouver, sans trop de regrets, les heures
préparatoires à la cérémonie. Un pasteur vint, par leçons de deux
heures, deux fois par semaine, durant trois mois, apprendre à la jeune
fille qu'elle était chrétienne. Ce fut à peu près cinquante heures,
l'étendue de deux jours: il n'est pas d'art d'agrément qui n'exige plus
d'apprentissage. Même à une fille qui avait appris à lire en une
semaine, le pasteur n'avait pas le temps d'exposer la religion. Quelques
lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament et, sans aucun examen des
dogmes par où les Églises diffèrent, un abrégé des doctrines morales
«qui auraient pu convenir également à un calviniste, à un catholique et
à un grec» remplissent ce peu d'heures. Et ce peu fut assez pour
entr'ouvrir à la jeune conscience un infini où se perdaient sa petite
existence, les avantages dont elle était fière et les bonheurs qui
l'avaient occupée jusque-là. Elle se trouva assez pénétrée par ce
premier rayon d'une lumière nouvelle pour que le pasteur changeât
quelque chose au rite ordinaire des cérémonies. Dans le culte luthérien,
la confirmation précède la communion et est précédée elle-même de
certaines formules que l'impétrant récite par coeur. Le pasteur voulut
que Dorothée rédigeât elle-même sa profession de foi. «Elle montrait,
disent les _Souvenirs_, le désir d'un jeune coeur d'être agréable à Dieu
qu'il commençait à connaître.» Le vendredi saint avait été choisi pour
la solennité. Selon l'usage de ce jour, tous les assistants étaient en
deuil et ils étaient nombreux; les serviteurs, les amis, les curieux
formaient une foule devant laquelle la jeune princesse prononça son
petit discours. Elle n'était pas encore assez élevée au-dessus de la
terre pour ne pas s'apercevoir qu'il fut bien accueilli, ne pas prendre
plaisir aux pleurs de l'assistance. Quelque complaisance pour son
personnage survit dans ces mots: «Tout Berlin voulait me voir et
m'entendre.» Mais quand elle se sentit engagée parmi les fidèles,
c'est-à-dire appelée à accepter la vie non comme «une carrière heureuse
et brillante», mais comme une lutte pénible et perpétuelle, son
impression profonde fut une détresse, une crainte, une angoisse telles
que vers la fin de la cérémonie, elle perdit connaissance.
Heureuse l'âme où la loi divine commande dès que l'intelligence
s'éveille. Comme à cette âme l'impératif du devoir se révèle en même
temps que l'attrait du plaisir, elle commence en équilibre, elle
reconnaît comme l'ordre nécessaire cette jouissance imparfaite et
fragile de tout, ses renoncements sont aussi vieux que ses espoirs, elle
sait que, surtout quand il s'agit de bonheur, nous devons rester sur
notre faim. Mais si toutes les faveurs de ce monde comblent une jeune
vie sans que la pensée de Dieu les tempère, si elles sont goûtées avec
plénitude et avec avidité, comme le seul bien de l'existence, et si dans
cette existence où l'habitude de se satisfaire est prise, Dieu apparaît
en retard, pour révéler le vide des plaisirs et la loi des renoncements,
il semble un maître cruel. La découverte du devoir est, pour l'être
avide et charmé du présent, la désillusion la plus décevante. Elle est
l'interdit jeté sur tous les bonheurs, le carême qui met fin au bal
costumé, et présente le cilice et les cendres. Le premier appel de la
vérité religieuse entendu à quinze ans par une jeune fille jusque-là
païenne, privilégiée de la vie et tout aux bonheurs humains, devait
retentir à son oreille comme un ordre de captivité impitoyable. Il était
naturel qu'après en avoir d'un premier regard contemplé la tristesse,
elle s'échappât vite dans l'oubli. Et c'est longtemps après, quand tous
les bonheurs cueillis se fanèrent entre ses mains, quand toutes ses
fleurs de printemps s'effeuillèrent dans son automne, qu'elle devait
sentir la douceur consolatrice des croyances immortelles, et que, la
terre devenant pour elle la prison, elle chercha plus loin l'espérance.
Le lendemain de cette première communion, la duchesse annonça son
départ. Ses sympathies françaises s'étaient affirmées à Berlin, de façon
à refroidir son ancien attachement aux souverains de Prusse et à rendre
sa situation fausse à leur prochain retour. Elle allait donc s'établir
dans ses propriétés de Saxe, à Löbikau, où elle attendrait Dorothée, où
les prétendants viendraient vite, et d'où, sa fille mariée, elle
partirait pour connaître enfin la terre promise, la France. À l'été de
1808, en effet, Dorothée rejoint sa mère. Le château de la duchesse,
comme elle l'avait prévu, se remplit d'épouseurs princiers et, en les
nommant, les _Souvenirs_ prennent un petit air d'almanach Gotha. La
plupart pauvres n'en sont que plus résolus, et comme leur naissance leur
donne droit à l'indiscrétion, ils s'installent à demeure pour se
déclarer, se surveiller, se desservir et se faire des alliés. «Le
médecin, la demoiselle d'honneur, les amis, les connaissances, tous
étaient employés, chacun d'eux était dans les intérêts d'un de mes
amoureux.» Mais, comme à Berlin, à Löbikau l'existence de la mère et de
la fille se rapproche et ne se confond pas. Chacune est chez elle.
«J'habitais un joli pavillon quarré, placé au milieu d'un parc charmant,
à une demi-lieue du château de ma mère.» Et son plaisir est de «se
rendre invisible» aux soupirants. Elle va chez sa mère aux heures où ils
ne peuvent forcer la porte; quand sa mère les lui amène au pavillon,
elle les accueille «sans se montrer flattée ni touchée», se fait, pour
les décourager, volontairement «insensible et dédaigneuse». Elle
s'étonne qu'ils s'obstinent; elle ignore la persévérance qu'il y a dans
un soupirant dont le coeur est plein et la bourse vide, et elle les
voudrait plus nombreux encore pour que le prince Adam apprît à la fois
leur recherche et leur insuccès.
Le prince Adam savait par Piattoli installé à Löbikau. Il écrivit à
l'abbé qu'il allait de Varsovie conduire sa mère aux eaux de Bohême, et
que de là il viendrait avec elle demander la main de Dorothée. Mais,
s'il était constant, sa mère l'était aussi pour sa bru préférée; elle se
défia d'une guérison qui la mettrait sur le chemin d'autres fiançailles,
et remit à l'année suivante la cure et la demande.
V
S'agit-il de bonheur, le plus sage est de se hâter, le temps emporte
plus d'espoirs qu'il n'en amène. Octobre était arrivé, et, dans le parc
de Löbikau, faisait tomber les feuilles sur les prétendants plus tenaces
qu'elles. Une lettre parvint d'Erfurt à la duchesse. Elle était de
l'empereur Alexandre. Il s'annonçait, demandait à dîner pour lui, son
aide de camp et l'ambassadeur de France avec qui il rentrait à
Pétersbourg. Le 16 octobre 1808, à cinq heures du soir, il arriva à
Löbikau. La duchesse, ses filles, ses gendres, les princes soupirants
forment une petite cour. «L'empereur fut plein de grâce pour tout le
monde et voulut surtout être occupé de moi. Il me dit qu'il me trouvait
grandie, embellie et ajouta en plaisantant que j'étais, comme Pénélope,
entourée de beaucoup de prétendants.» Elle répondit sur le même ton, en
Pénélope sûre d'Ulysse fidèle et vivant, bien qu'il fît un peu trop le
mort. Au dîner, le jeu continua, et l'empereur sembla s'y complaire en
demandant à la jeune fille si elle n'était pas «frappée d'une
ressemblance qu'il prétendait avoir découverte entre le prince
Czartoryski et M. de Périgord.--De qui Votre Majesté veut-elle
parler?...--Mais de ce jeune homme assis là-bas, un neveu du prince de
Bénévent, qui accompagne le duc de Vicence à Pétersbourg.» Elle s'excusa
sur sa vue basse. Après le dîner, l'empereur prie la duchesse de se
prêter à un entretien et, dans un tête-à-tête de deux heures, explique
ce qui l'amène.
À Erfurt venait de s'achever le congrès fameux où, devant un parterre de
rois spectateurs, s'était jouée la comédie de l'amitié entre Napoléon et
Alexandre. Alexandre avait mis à profit la faute de Napoléon, la guerre
d'Espagne, pour nous faire payer cher le concours de la Russie. Dans les
négociations, il avait apprécié Talleyrand. En lui, il avait goûté
toutes les séductions de la race, il avait reconnu le sens traditionnel
de la vieille France qui jugeait avec le sentiment de la mesure les
desseins démesurés du génie. Des jours viendraient peut-être où ce
clairvoyant refuserait son concours à une politique trop dangereuse.
Alexandre avait compris l'intérêt de se concilier l'homme le plus
capable de contenir Napoléon en le servant, de l'affaiblir en le
combattant. Il avait témoigné le désir d'être agréable au prince.
Talleyrand savait trop les cours pour faire attendre la bonne volonté
d'un empereur. Il avait aussitôt exprimé le souhait d'obtenir pour son
neveu la jeune princesse de Courlande, et sa certitude de réussir si
Alexandre s'intéressait au projet. Alexandre avait promis, il fallait
que la duchesse l'aidât à tenir. Alexandre ne sollicitait pas, il
exigeait. La princesse était sa sujette, puisque la Courlande était
russe. La duchesse avait eu à se louer de lui. Il rappela ce service
comme s'il en réclamait le prix, et parla en souverain qui pense en
marchand. Il y a une manière noble de dire les choses qui ne le sont
pas. La fortune de la duchesse était en Russie, elle crut entendre: «pas
de mariage plus de douaire». Ce mariage, conforme à ses intérêts,
répondait à ses goûts. Elle s'ennuyait dans l'Allemagne vaincue, triste,
elle voulait quitter ces ombres pour le soleil, vivre au pays de la
gloire. Et par un «oui», elle allait parvenir au centre de ces rayons,
devenir une partie de cet éclat qu'elle espérait seulement contempler.
Elle allait s'allier au second personnage de la France, au descendant
d'une illustre race, au collaborateur principal de Napoléon. Elle entre
dans le projet impérial, non seulement pour Alexandre mais pour
elle-même. Quand l'empereur prend congé, le projet de fiançailles
existe, provoqué par la fortune d'une jeune héritière, préparé par les
complaisances d'un ministre français pour un souverain russe, imposé par
un empereur à sa sujette comme un paiement, accepté par une mère qui
songe à elle-même et oublie sa fille. C'est la coalition de ces
insensibilités qui va peser de tout son poids sur un coeur d'enfant.
La duchesse ne dira rien à sa fille avant d'avoir rompu les appuis où
s'étaie la jeune volonté. Dès le lendemain elle commence l'oeuvre par
Piattoli. Elle craint qu'il n'ait conçu un projet chimérique, exposé sa
fille «aux caprices d'une famille arrogante». Les retards se prolongent
«auxquels Dorothée n'était pas faite pour s'attendre», et maintenant le
rêve devient obstacle à une magnifique et immédiate réalité. C'est une
confidence plus qu'un grief, mais comme l'abbé ne cède pas, la duchesse
lui reproche vivement son ingratitude «après les grands services qu'elle
lui avait rendus». Elle aussi, comme l'empereur, exige son paiement. Le
pauvre homme, à qui elle met ses bienfaits sous la gorge, se rend. «Elle
obtint de lui la promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage, et
qu'il chercherait même à m'en détacher en se servant pour y parvenir de
la mauvaise grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son
fils.» Mais s'il se sent trop d'obligations à la mère pour défendre le
bonheur de la fille, il a trop d'attachement à celle-ci pour demeurer
près d'elle muet à ses paroles et aveugle aux reproches de ses yeux.
Tout maintenant l'écarte de celle qui lui était chère, son chagrin mine
une santé que les ans ébranlaient déjà, il quitte Löbikau pour une ville
située à quelque distance, où il aura des médecins et la solitude.
Privée de lui, Dorothée part aussi pour Berlin, où elle croit goûter le
charme d'autrefois: elle n'y trouve que l'inquiétude du silence où vit
sa tendresse déconcertée. Les lettres de Piattoli sont «entortillées et
énigmatiques», celles de la duchesse témoignent d'une tendresse
inaccoutumée et insistent pour obtenir le retour de Dorothée à Löbikau.
Satisfaire à ce désir sera pour Dorothée l'occasion de passer par la
ville où Piattoli se soigne et se tait.
«Je le trouvai si souffrant, si changé que je n'osais plus aborder la
question qui me tenait le plus au coeur. Je lui demandai cependant s'il
avait des nouvelles du prince Czartoryski.--Je n'en ai point, me dit-il,
ce silence doit vous prouver, ma chère enfant, que ces rêves étaient des
chimères.--À Dieu ne plaise, m'écriai-je.--N'en parlons plus, reprit-il
avec émotion. Ce sujet de conversation me fait mal... Forcée au silence,
je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'étais arrivée
près de lui.»
Elle arrive chez sa mère, qui jamais n'avait témoigné tant de joie à la
voir et veut la garder sous son toit. Elle y trouve un Polonais, le
comte B***, fixé en France, et s'étonne qu'il soit «arrivé tout droit de
Paris, au coeur de l'hiver, dans un lieu qui ne devait naturellement lui
offrir ni intérêt ni amusement». Les visages lui annoncent un mystère
«connu de tout le monde, excepté de moi. Les caresses mêmes de ma mère
m'inquiétaient». Trois jours se passent.
Un soir, j'étais seule dans le salon à préparer le thé. J'entendis le
petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrivée d'un
étranger. Un valet de chambre entra presque aussitôt et me demanda où
était ma mère.--Dans son cabinet, elle veut être seule.--Mais il
faudrait cependant l'avertir qu'un officier français, le même qui était
avec le duc de Vicence, vient d'arriver. À l'instant, je compris tout,
et les grâces de l'empereur et les soins de ma mère et cette prétendue
ressemblance avec le prince Czartoryski.»
Elle s'enfuit dans sa chambre où se trouve mademoiselle Hoffmann. «Il
est ici!--Qui, le prince Adam?--Hélas! non, ce Français.» Et elle fond
en larmes.
Le lendemain matin, la duchesse fait demander sa fille. Elle lui
explique tout ce qu'elle avait tenu secret jusque-là, et toutes les
raisons pour lesquelles elle souhaite pour gendre M. de Périgord. Le
danger donne à la jeune fille le courage. Dans ce projet, où tant de
gens ont songé à eux-mêmes, il n'y a qu'elle pour penser à son propre
bonheur. Elle le défend, bien que bouleversée par les reproches et la
peine de sa mère, ne cède rien, et déclare qu'elle «se considère comme
engagée». Elle court chez mademoiselle Hoffmann, chercher non un appui
efficace, du moins un assentiment qui lui sera doux. C'est pour
apprendre que la gouvernante l'a précédée chez la duchesse, et a dû
s'engager sur l'honneur à ne plus donner de conseils.
B*** offre les siens, et en homme pour qui la parole est d'or, car il a
eu le premier l'idée de l'affaire où il veut sa part et, écrit Dorothée,
«il n'a pas rougi plus tard de se plaindre devant moi de n'avoir pas été
largement récompensé». À Löbikau, il plaide tous les avantages de
l'alliance avec Talleyrand. La jeune fille répond que ces arguments
seraient faits pour la décider, si elle était libre, mais qu'elle ne
l'est pas. Cette fermeté oblige aux grands moyens.
Dans la conversation, Dorothée a montré son attachement à Piattoli. Le
Polonais s'offre à l'aller voir et à rapporter des nouvelles. Il part,
en effet, le lendemain, s'assure auprès de l'abbé que Piattoli n'a rien
reçu du prince Adam, affirme alors que celui-ci, vaincu par sa mère,
accepte la femme souhaitée par elle, ajoute que dire la vérité à la
jeune Dorothée sera lui épargner une humiliation, et il persuade au
malade de rendre ce grand service à l'élève tendrement aimée. Pour
annoncer ce qu'il croit certain, Piattoli écrit à la jeune fille une
lettre que le comte B*** rapporte.
«Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il. J'ai enfin reçu des
nouvelles de Pologne, elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami
commun qui m'annonce que le mariage du prince Adam avec mademoiselle
Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle et que la vieille
princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce
long silence.» La lettre était courte. «Je suis si souffrant,
ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»
Aussitôt Dorothée demande des chevaux; elle ne peut pas croire à une
inconstance que le prince n'a pas avouée lui-même, elle veut des
détails.
«J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul
et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant.--Soyez
heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule
question... Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années.
Pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais
à madame votre mère... Il se tut. Je voulus parler, mais il ne répondit
pas et me fit signe de la main de m'éloigner. Il mourut quelques jours
après.»
Elle revient le coeur malheureux de la perte qu'elle prévoit et ulcéré
des torts qu'elle suppose au prince Czartoryski. Elle est à une de ces
crises où le moindre incident décide les résolutions encore suspendues
mais déjà amassées. Un dernier mensonge achève l'oeuvre. À son retour,
elle trouve chez sa mère une vieille dame polonaise, amie de la
duchesse, et qui raconte comme la dernière nouvelle de Varsovie, comme
chose conclue, les fiançailles du prince Czartoryski.
«Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la
chambre à côté, et lui dis dans un premier mouvement d'amertume que,
puisque le prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me
considérais comme libre des miens... Je parlais vite, avec des larmes
dans les yeux et dans la voix, mais ma mère eut l'air de ne s'apercevoir
de rien, m'embrassa avec transport, m'applaudit, loua ma fierté, excita
encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait
combler tous ses voeux, et sans perdre une minute me dit qu'elle allait
annoncer cette bonne nouvelle à M. de Périgord. J'aurais voulu
l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le salon et je courus alors
m'enfermer dans ma chambre d'où je ne voulus pas redescendre de la
soirée et je passai la nuit à pleurer.»
Le lendemain, la duchesse met la main de sa fille dans celle de M. de
Périgord et laisse seuls les fiancés, «qui ont beaucoup de choses à se
dire». Voici leurs premiers épanchements:
«Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus
profond silence. Je le rompis en disant:--J'espère, monsieur, que vous
serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois
vous dire, moi-même, ce que vous savez, sans doute déjà, c'est que je
cède au désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus
parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le
croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie
et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous
pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.--Mon Dieu,
me répondit M. Edmond, cela me parait tout naturel. D'ailleurs, moi
aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car, à mon âge,
on aime bien mieux la vie de garçon.»
Il repartit le lendemain «sans que nous nous fussions reparlés», dit la
narratrice: elle n'était décidément pas destinée aux amoureux bavards.
Quelques jours après, le prince Adam écrivait à Piattoli. Le prince
annonçait qu'il avait vaincu les résistances maternelles et qu'il allait
demander Dorothée de Courlande. Piattoli vivant, tout eût été sauvé, M.
de Périgord rendu au célibat qu'il aimait, et Dorothée à l'homme qu'elle
avait choisi. La lettre arriva après la mort de Piattoli, fut remise à
la duchesse, qui la retourna à Varsovie, sans avertir sa fille, et en
annonçant au prince le mariage de Dorothée avec M. de Périgord.
Une fois encore, la jeune fille était la victime de la richesse. Une
certaine médiocrité de condition nous laisse à peu près maîtres
d'ordonner à notre gré notre vie, car les autres ont trop peu de profit
à tirer de nous pour se mêler à nos affaires. Quand les faveurs de la
fortune dépassent trop l'ordinaire mesure, ceux à qui elles
appartiennent cessent de s'appartenir: plus elles sont enviables, plus
ils sont épiés, entourés, poursuivis par les cupidités en chasse; il y a
trop à gagner avec eux et sur eux pour qu'ils restent les maîtres de
leur sort. Dorothée de Courlande subit cette représaille des avantages
qui ne comblent pas sans asservir. Plus pauvre, elle n'eût pas été moins
précieuse à l'homme désintéressé qui songeait à elle; il se fût
peut-être résolu plus vite, et elle ne lui eût pas été disputée par
Talleyrand. À l'héritière royalement dotée, écouter son coeur, se marier
d'amour comme font les petites gens n'est pas permis. Les rapacités
subalternes ont signalé la proie aux grandes ambitions. Les puissances
de la politique pèsent cette puissance d'argent et l'emploient pour
leurs besoins. Qu'Alexandre et Napoléon, maîtres et sacrificateurs de
multitudes, ne s'arrêtent pas à la plainte d'une victime et croient
avoir accompli leur devoir en sacrifiant le voeu d'une fiancée aux
intérêts d'un utile ministre, cela est naturel. Qu'à ces impassibles
unis contre le bonheur de la jeune fille, nul n'ait fait obstacle, que
les deux maîtres de son enfance l'aient abandonnée, qu'aux étrangers se
soit jointe la protectrice naturelle de ce bonheur, que la fille ait été
trompée par sa mère, voilà la tristesse anormale de ce drame. Là encore
le secours des dévouements naturels a été ravi à l'enfant par la
puissance de privilèges sociaux. L'instituteur et l'institutrice se
sentent trop peu de chose pour lutter contre la grande dame, ne veulent
pas paraître ingrats envers l'argent reçu d'elle, et cette grande dame,
qui dans une existence modeste n'eût pas été une mauvaise mère, a
toujours vécu pour la magnificence, les victoires mondaines, et sa
vanité fascinée par la vision de Paris étouffe sa tendresse.
Il n'y a dans tant de personnages qu'un beau rôle. Car le prince
charmant ne mérite qu'un succès d'estime, il est trop vieux puisqu'il
hésite, et l'on est irrité qu'au lieu de courir au secours de sa belle,
il semble lui-même la _Belle au bois dormant_. Seule, la jeune fille
veut et combat; pas plus qu'Alexandre, Napoléon ne l'intimide; comme à
eux, elle résiste à sa mère; elle ne renonce pas à celui qu'elle a
choisi, avant de le croire infidèle. Elle et lui représentent bien leur
sexe et leur âge. Quand l'amour se glisse en l'homme mûr, d'ordinaire
averti et souvent découragé par ses expériences, l'homme commence par la
peur, continue par l'embarras, tente d'accommoder l'accident, peut-être
éphémère, de sa passion avec les intérêts durables de sa vie. Quand
l'amour apparaît à la femme neuve et presque enfant, elle ne comprend
pas qu'il n'ait pas été toujours, ni qu'il puisse diminuer, ni qu'il
puisse finir, ni que s'il disparaissait elle-même durât, elle se
consacre à lui tout entière, parce qu'il lui parait toute la raison de
vivre, et elle montre, par son orgueil de le confesser et son
intrépidité à le défendre, combien est naturellement héroïque en elle la
première révélation du coeur.
Un mois après les fiançailles, Dorothée de Courlande épousa Edmond de
Périgord. Là s'arrêtent les _Souvenirs_. Ainsi font les contes de fée: à
peine unis ceux qui s'aiment et que le récit nous a fait aimer, il se
termine. Pourquoi les contes, les moins ennuyeux et non les moins
profonds des ouvrages philosophiques, s'achèvent-ils toujours au
mariage? Est-ce parce que le bonheur, si nous le savons sûr, a fini de
nous intéresser? Ou la vie, même quand elle accomplit les rêves,
est-elle moins belle qu'eux? Posséder est-il moins que conquérir? Et
mieux vaut-il ne pas décrire des félicités qui déclinent au moment où
elles commencent? Ce ne furent pas ces raisons qui décidèrent le
rédacteur des _Souvenirs_ à poser la plume. Le mariage lui avait apporté
la grande déception, non la seule, sa vie entière avait de quoi captiver
les lecteurs qui se plaisent aux épreuves des autres. Mais elle
n'écrivait pas pour nous, elle écrivait pour elle. Pour elle, il eût été
superflu de répandre sur le papier les tristesses de son âme, il eût été
humiliant de rendre publiques des plaintes mises au secret par sa
fierté, il eût été cruel de souffrir deux fois en racontant les douleurs
qu'elle eût voulu oublier. Pour elle, c'était un oubli de fuir le
présent dans le passé, c'était une douceur de revivre les rêves tués par
les faits, c'était une consolation de se rendre ce témoignage que le
premier espoir de son coeur avait été haut, désintéressé, pur. Et plus
les réalités troublaient ou révoltaient la femme, plus elle aimait
retourner, petite fille au bal blanc de ses souvenirs.
ÉTIENNE LAMY.
AVANT-PROPOS
_Mon père, le duc de Talleyrand, de Sagan et de Valençay, m'a légué ses
papiers, parmi lesquels se trouvent des souvenirs et des lettres de ma
grand'mère, qui fut comtesse Edmond de Périgord, et porta successivement
les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan_.
_Il estimait, avec une fierté bien naturelle, que les observations de sa
mère sur les choses qu'elle avait vues et sur les personnages qu'elle
avait approchés dans les différentes circonstances de sa vie, à Berlin
au commencement du siècle, au Congrès de Vienne, à l'ambassade du prince
de Talleyrand à Londres, en France sous la monarchie de Juillet, dans
l'Allemagne de 1850, pourraient être un jour, une contribution utile à
l'histoire de cette époque. Il m'a laissée libre de juger du moment où
je pourrais le mieux honorer la mémoire de ma grand'mère. Je crois la
servir aujourd'hui en publiant ses souvenirs d'enfance, de concert avec
M. Etienne Lamy qui possède l'un des manuscrits originaux et qui a bien
voulu écrire la préface_.
_J'accomplis, en outre, un devoir particulier de piété filiale. Ma mère
avait eu pour la duchesse de Sagan les sentiments les plus respectueux
et les plus tendres, bien avant de devenir sa belle-fille. Elle l'avait
connue toute jeune encore, dans le salon de sa mère la comtesse de
Castellane, où elle avait vu aussi le prince de Talleyrand. Ce fut sous
son inspiration qu'elle épousa plus tard le comte Max de Hatzfeldt,
ministre de Prusse à Paris. Mon enfance fut, par elle, comme imprégnée
et nourrie de souvenirs qui me sont restés précieux et chers_.
_Ma mère aimait à me parler de la haute culture de ma grand'mère, de son
grand air, de sa beauté, de l'élévation de son esprit, du charme
puissant de sa conversation, qui agissait sur ses interlocuteurs à
l'égal d'un bienfait_.
_J'ai conservé intacts ces sentiments d'admiration que m'a transmis son
jugement, qui resta toujours étranger à la malice et à la variation des
opinions du monde_.
_La publication de ces pages réalise d'ailleurs un désir de ma
grand'mère: en tête de ses_ Souvenirs _elle écrivait ceci:_
«Je me flatte qu'il pourrait se trouver, parmi mes lecteurs, quelqu'un
de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra, en me lisant, ma
défense contre moi-même. C'est à ce lecteur bienveillant, inconnu et
peut-être introuvable, que j'offre le travail que je vais entreprendre.»
_Jetée sur la scène du monde, dans d'exceptionnelles circonstances
historiques, elle a voulu expliquer elle-même sa destinée. Fille du
dernier duc régnant de Courlande, elle fut exilée de sa patrie avant
même d'avoir vu le jour. Elle naquit à Berlin en 1793, presque à la
veille du dernier partage de la Pologne. La famille royale de Prusse
entoura son berceau de beaucoup de sollicitude et dès sa naissance se
formèrent dans son coeur les liens profonds qui la retinrent toujours
attachée au pays où elle avait trouvé un asile et d'illustres amitiés
fidèles._
_Elle grandit pendant qu'on bouleversait l'Europe et, la diplomatie
l'ayant mariée au neveu du plus fameux diplomate de son temps, elle
devint Française en quelque sorte par voie de conquête impériale._
_Il ne sera peut-être pas sans intérêt de voir la répercussion de cette
succession inouïe d'événements sur une femme que la nature avait faite
pour en sentir tout le drame et que sa naissance avait placée pour les
bien voir et s'y trouver mêlée quelquefois._
_Je tiens à remercier ici, tout particulièrement, monsieur Henri
Moysset, qui a bien voulu se charger de toutes les recherches
historiques et de toutes les notes qui éclaircissent le texte des_
Souvenirs.
COMTESSE JEAN DE CASTELLANE.
SOUVENIRS DE LA DUCHESSE DE DINO
INTRODUCTION
Paris, le 12 juillet 1822.
Il y a deux mois qu'un de mes amis, partant pour le Danemark et venant
me dire adieu, entra assez inopinément dans ma chambre pour surprendre
quelques larmes dans mes yeux. Inquiet de me voir de la peine et croyant
avoir trouvé, depuis quelque temps, ma disposition plus sombre que de
coutume, il voulut me questionner. La confiance qu'il m'inspirait, mais
surtout l'émotion qu'il venait de remarquer et qui n'était point encore
calmée, me firent lui ouvrir mon coeur. Il trouva en moi ce que saint
Augustin dit, quelque part, avoir éprouvé: _le mécompte du passé, le
tourment du présent, l'épouvante de l'avenir._
Après quelques consolations que je reçus, ce me semble, assez mal, et
des exhortations que je repoussai avec une sorte de violence, il finit
par me croire plus malade que malheureuse, et peut-être avait-il raison,
quoique avec une bonne poitrine et un sang très pur on ne puisse, je
crois, arriver à de la souffrance que par du chagrin. Il me demanda si
j'avais un médecin.--Oui.--Et que vous ordonne-t-il?--De la
distraction.--Eh bien! allez dans le monde?--J'en suis excédée.--Le
spectacle, les promenades?--Me fatiguent.--Les paysages?--M'éloignent de
ce que j'aime.--Mêlez-vous des affaires du temps!--Mon intrigue
maintenant ne pourrait être qu'une conspiration, et où trouver dans ce
pays-ci des conspirateurs?--Essayez de la coquetterie?--Je l'ai
épuisée.--De la dévotion?--Je l'ai traversée.--Eh bien,
écrivez?--Écrire, et quoi?--Vos mémoires.--Quelle folie!--Non, vous avez
beaucoup vu le monde, vous avez vu beaucoup de choses, toute votre vie a
été singulière, votre caractère est bizarre, rien en vous ni autour de
vous ne ressemble à ce que je rencontre. Les douleurs passées ne sont
pas d'une société importune; c'est la déplaisance du présent, c'est
l'inquiétude de l'avenir qui vous tuent; eh bien! c'est de cette
impatience, de cet effroi qu'il faut vous distraire; ne vivez que dans
vos souvenirs et vous y parviendrez.
Je me promis de réfléchir à ce conseil, et je me suis peu à peu
familiarisée avec cette pensée, d'abord assez effrayante, de devenir une
sorte d'auteur. Toutes les difficultés, tous les inconvénients de cette
entreprise, par mille raisons au-dessus de mes forces, se sont présentés
en foule pour m'en détourner; et puis, cependant, je suis arrivée, non
pas à accueillir ce régime déplaisant, mais à me soumettre à le suivre
comme étant nécessaire à ma tête et à mes nerfs, dont l'agitation se
trouvera peut-être calmée, pour un certain temps du moins, par ce nouvel
emploi d'une surabondante activité!
En signalant les difficultés et les inconvénients on trouvera qu'il
fallait être ou bien malade ou bien malheureuse, pour ne pas se laisser
arrêter; c'est une manière comme une autre d'exciter la compassion, et
après avoir, bien à tort, inspiré beaucoup d'envie, je ne serais pas
fâchée de faire naître un peu de cette pitié qui aide l'indulgence.
Une manière de vivre toute d'interruptions, des soucis de tout genre,
suffiraient seuls pour ôter à l'esprit et à la mémoire la suite
nécessaire dans une semblable occupation; mais la plus grande de toutes
les difficultés naît de la multiplicité des événements qui ont encombré
les vingt-neuf années dont je veux me rendre compte. Ce n'est pas
seulement la méthode à introduire, ce n'est pas l'effort de mémoire qui,
seuls, m'effraient, mais c'est ce travail de conscience, c'est cette
sincérité de confession à laquelle je veux me soumettre. Si cet examen
scrupuleux peut souvent n'être pas satisfaisant, il aura du moins
l'avantage de me reposer de la dissimulation forcée dans laquelle
s'écoule une si grande partie de ma vie. Retrouver la sincérité au bout
de la plume, c'est ne pas se brouiller tout à fait avec elle. Mais cette
sincérité, qui me sourit, dépend-elle de moi? Si je puis n'omettre
aucune action, pourrai-je me souvenir des motifs, des impressions qui
m'ont dirigée? Mobile à l'excès, accessible de toute part, modifiée à
l'infini par la toute-puissance des objets extérieurs, pourrai-je
retrouver les degrés de l'échelle que je monte et descends sans cesse?
Je ne le crois pas. Dès lors où sont les excuses? Elles me manquent à
moi-même, ma vue trop courte ne les découvre pas. Alors mes lecteurs ne
se présentent plus à moi que comme des juges sévères, leur arrêt sera
rigoureux, et je le redoute. Cependant, je me flatte qu'il pourrait se
trouver, parmi eux, quelqu'un de plus ingénieux ou de plus indulgent,
qui prendra en me lisant ma défense contre moi-même. C'est à ce lecteur
bienveillant, inconnu et peut-être introuvable, que j'offre le travail
que je vais entreprendre. Je lui confie ma cause; je le remercie
d'avance de se charger de la défendre; elle pourra paraître mauvaise à
bien du monde!
I
Les ducs de Courlande.--Ernest-Jean Biren.--Son élévation.--Sa
chute.--Exil en Sibérie.--Son retour dans le duché de Courlande.--Le duc
Pierre.--Son mariage avec Anne-Dorothée de Médem.--Les quatre princesses
de Courlande.--Annexion de la Courlande à la Russie.--Sagan.
J'ai eu si peu d'aïeux du nom de mon père que pour remonter à ce qui,
dans ma famille, m'a précédé, il ne me faut ni de bien longues
recherches, ni un grand effort de mémoire. Aussi ne me reste-t-il
presque rien à dire sur l'origine de mon grand-père[3] sur ses talents,
sa beauté[4], son courage; sur la faveur de l'impératrice Anne[5] qui
fît sa fortune[6] et le maria à une fille de qualité[7]; sur la toute
puissance dont il jouit en Russie, sur les trésors qu'il accumula, puis
sur la rapidité de sa chute[8] et les dix-huit années de son exil en
Sibérie[9], sur son retour inespéré, d'abord à Tobolsk, ensuite à
Pétersbourg, et enfin dans son duché de Courlande. Tous ces faits
appartiennent à l'histoire, ainsi que les malheurs qui frappèrent mon
père, à la suite de ceux qui détruisirent la Pologne.
Dans un pays qui n'a pas encore atteint la civilisation, la tradition
est bien plus abondante que l'histoire; elle fournit encore lorsque
celle-ci semble épuisée. C'est ce qui me fait rechercher avec soin tout
ce qui peut être resté dans ma mémoire des récits avec lesquels mon père
et ma mère amusaient mon enfance et satisfaisaient ma curiosité. Mes
grands-parents étaient morts longtemps avant ma naissance; je n'ai vu
d'eux que des portraits. Celui de mon grand-père, Ernest-Jean Biren[10],
duc de Courlande, se trouve maintenant à Valençay. Son visage annonce de
l'esprit et de la volonté, on comprend en le regardant que ses conseils,
leur hardiesse, disons même leur férocité[11], aient pu assurer à la
duchesse Anne de Courlande la couronne de Russie[12]. Il fut, jusqu'à la
mort de cette princesse, l'objet de sa faveur la plus signalée, et, à ce
qu'on croyait généralement, de ses affections les plus vives. Par égard
pour les apparences, elle eut l'air de faire participer ma grand'mère
aux bontés dont elle comblait celui que, de simple écuyer, elle avait
successivement élevé aux plus hautes dignités. Ma pauvre grand'mère,
fort simple, fut aisée à tromper; elle aimait à parler de cette faveur,
qu'elle attribuait à ses propres agréments. Sans cesse et jusqu'aux
derniers jours de sa vie elle racontait les marques d'amitié et de
familiarité qu'elle recevait de l'impératrice. Elle revenait, par
exemple, avec une reconnaissance un peu singulière, sur le plaisir
qu'avait cette princesse à venir manger de la pâtisserie que la duchesse
de Courlande préparait elle-même. Passionnée pour son mari, cette bonne
et simple personne le suivit courageusement avec ses enfants en
Sibérie[13], où la première jeunesse de mon père se passa dans des
privations de tout genre. Ayant résisté aux terribles épreuves du plus
rude climat, il acquit une force qui permit à sa vieillesse de conserver
les goûts et de pratiquer les exercices qui sembleraient n'appartenir
qu'à l'entrée de la vie. Je me souviens de lui avoir entendu dire que la
plus vive douleur qu'il eût éprouvée durant son exil, fut la perte du
petit cahier sur lequel il avait écrit, en cachette, l'histoire de
l'élévation et de la chute de sa famille, avec le récit détaillé de leur
enlèvement de Pétersbourg. Ce cahier fut brûlé avec la mauvaise
chaumière habitée par mes parents à Pélim[14], en Sibérie. Cet incendie
me rappelle avoir souvent entendu raconter que ma grand'mère, douée de
ce qu'en Écosse on appelle _the second sight_[15], avait prédit ce
nouveau malheur. Ses prédictions étaient constamment le sujet des
moqueries de mon grand-père, qui repoussait toute superstition;
cependant, elles lui faisaient successivement connaître, mais sans
fruit, puisque ces mystérieuses inspirations ne le disposaient à aucune
précaution, les événements, tantôt heureux, tantôt sinistres, mais
toujours imprévus et marquants, qui se pressaient autour de lui. C'est
ainsi que, dans ses rêveries, ma grand'mère prédit le jour qui devait
rendre la liberté à son mari, et, non seulement elle annonça la chute du
général Münich[16], mais plus tard la mort de l'impératrice Elisabeth et
le rappel de ma famille, qui eut lieu à l'avènement de Pierre III[17].
L'épée que rendit ce prince à mon grand-père, le jour qu'il le revit, se
trouva, par un hasard singulier, être celle avec laquelle, dix-huit
années auparavant, il avait cherché à se défendre contre les agents du
général Münich, dans la nuit où il fut subitement attaqué, garrotté[18]
et jeté dans le kitbitka[19] qui l'entraîna dans les déserts de Sibérie.
Réintégré dans le duché de Courlande[20] et ayant retrouvé une grande
partie de ses immenses richesses, il songea à les mettre à l'abri de
nouvelles vicissitudes du sort, et c'est à sa sagesse que nous devons
l'acquisition qu'il fit à cette époque des terres considérables que nous
possédons encore maintenant en Silésie, et qui, plus tard, ont offert à
mon père un honorable asile.
Mon grand-père eut trois enfants: Pierre, qui lui succéda[21],
Charles[22], et une fille qui se nommait Hedwige[23]. J'avais si peu
entendu parler d'elle, qu'il y a quatre ans seulement que j'appris, par
une jeune dame russe qui me priait de la mener dans le monde parce que
j'étais, disait-elle, sa cousine, que la soeur de mon père avait épousé
un Russe, nommé le prince Tcherkassof...
Mon père s'est marié trois fois; veuf de la fille du prince Yousoupoff,
divorcé de la princesse de Waldeck, il n'eut d'enfants que de sa
troisième femme[24]. Sept siècles d'une noblesse illustre, une figure
charmante et une réputation de bonté établie dès l'enfance distinguaient
ma mère et, si on avait dû supposer à mon père l'intention de chercher
une alliance avec quelque maison souveraine, les grâces de la jeune
Courlandaise et la considération dont jouissait la famille firent cesser
toute surprise et le choix qu'il avait fait fut généralement approuvé.
Une très grande différence d'âge, car ma mère épousa à dix-neuf ans un
homme qui en avait plus de cinquante, ne nuisit en rien, si ce n'est au
bonheur, du moins à la convenance de cette union, qui dura vingt années.
Mon père avait été dans sa jeunesse d'une figure agréable; il avait
conservé une tournure élégante; ses manières étaient nobles; grand
chasseur, grand homme de cheval, adroit à toute sorte d'exercices, d'une
santé parfaite, il ne sentit les infirmités d'un âge avancé que dans sa
dernière maladie...
Ses moeurs étaient douces. Il aimait les arts et les encourageait; il a
laissé à cet égard, en Italie, où il fit un assez long séjour[25], une
réputation de bon goût naturel que l'on s'étonnait de trouver chez un
homme dont la jeunesse s'était passée en Sibérie. Son esprit était peu
orné, mais chez un grand seigneur fort riche qui a le bonheur d'avoir
des goûts, le manque d'instruction se fait peu sentir, les heures se
trouvent remplies; l'ignorance n'est embarrassante que dans une
insouciante oisiveté. Mon père était occupé de ses quatre filles[26] et
très fier de la beauté de l'aînée et des agréments des deux autres. Il
cherchait aussi dans mon petit visage ce qui pourrait ne pas déparer la
beauté qu'il disait être héréditaire dans sa famille et qu'il prisait si
haut, que c'est à l'éclat de celle de ma soeur aînée, autant qu'à ses
autres brillantes qualités, que nous attribuions la préférence qu'il lui
montrait. Ses préventions paternelles ne lui permettaient pas de trouver
dans les mariages qui se présentaient en foule pour ma soeur un parti
convenable. À ses yeux, un trône était seul digne de la belle
Wilhelmine. Aussi son extrême exigence le priva du bonheur de fixer
lui-même le choix de ses filles, dont aucune n'était mariée au moment de
sa mort[27], qui eut lieu en Bohême, dans l'année 1800.
Quoique je n'eusse alors que six ans j'ai cependant conservé un souvenir
très vif de sa personne et de ses manières, et j'ai toujours gardé avec
soin quelques ducats de Courlande[28] qu'il me donna en échange de deux
écus qu'un jour il m'avait demandés, disant en plaisantant qu'il était
ruiné. Le bon coeur avec lequel je lui remis mon petit avoir me valut un
baiser fort tendre dont je sens encore l'impression.
J'aimais beaucoup mon père, et c'était toujours avec des cris de joie
que je sautais dans la voiture de maman, qui me ramenait tous les hivers
à Sagan où, depuis la perte de la Courlande[29], mon père avait fixé sa
principale demeure. Il allait assez habituellement l'été dans ses terres
de Bohême[30] avec mes trois soeurs, et c'était le temps de son absence
que ma mère et moi passions en Saxe[31] dans une jolie maison de
campagne que mon père lui avait achetée et qu'elle se plaisait à
embellir.
Sagan était à la fois sérieux, imposant et magnifique[32]. Je l'ai revu
il y a quelques années, et je n'ai pu m'empêcher de regretter la
gothique splendeur qui éblouissait mon enfance et que remplace
maintenant une élégante simplicité, plus d'accord sans doute avec les
moeurs du temps, et avec nos fortunes actuelles, mais qui ôte à ce
château ce caractère de grandeur et de solennité si bien en harmonie
avec les vastes forêts de sapins qui l'environnent et la rivière
impétueuse qui le borde[33]. Avant ces changements, le voyageur curieux
comprenait que ce beau lieu était propre à servir d'asile à des êtres
qui, ainsi que le premier possesseur de ce château, le grand
Wallenstein, avaient été élevés et persécutés par les bizarreries de la
fortune.
Il me souvient d'avoir vu à Sagan deux vieux fauteuils qui avaient servi
à Wallenstein; ils étaient recouverts de drap rouge et portaient sur
leur dossier un W en galons d'or. Indépendamment de quelques souvenirs
de ce genre, intéressants par la tradition, Sagan offrait une réunion
précieuse de tableaux et de marbres superbes, rapportés d'Italie[34]. La
bibliothèque était considérable. Les nombreux appartements de cette
vaste demeure étaient presque tous meublés des plus belles étoffes de
Perse et de Chine, et renfermaient toutes les curiosités de l'Asie, qui
avaient été offertes à mon grand-père pendant sa régence. J'ai encore
sous les yeux, dans la chambre même où j'écris, quelques débris de ces
magnifiques inutilités.
Notre existence à Sagan était à peu près celle des petites cours
d'Allemagne, quoique la fortune de mon père lui permît une magnificence
que l'on aurait vainement cherchée chez les princes que l'on a depuis
appelés médiatisés et peut-être même chez des souverains plus
considérables. La cour de Berlin, par exemple, était tellement endettée
au moment de la mort du gros Guillaume[35] que l'on ne trouva pas dans
le trésor de quoi subvenir au frais de ses funérailles, et c'est à Sagan
que l'on expédia un courrier pour prier mon père d'avancer la somme
nécessaire pour cette cérémonie.
Mon père accueillait chez lui, avec l'hospitalité abondante du Nord, non
seulement toute la province, mais encore beaucoup d'étrangers qui, de
Berlin, de Prague ou de Dresde venaient passer quelque temps à Sagan.
Une troupe de comédiens assez passables, des chanteurs italiens et de
bons musiciens attachés à la maison de mon père occupaient agréablement
les longues soirées d'hiver[36] que des chasses superbes et des repas un
peu longs avaient précédées. Mais le plus grand ornement de Sagan était,
sans doute, ma mère charmante encore, entourée de mes trois soeurs
éclatantes de jeunesse, de grâce et de talents. On disait même que
j'étais une jolie enfant qui ne gâtait rien au tableau[37]. Mon père
avait, comme je l'ai déjà dit, une telle aversion pour la laideur, qu'il
voulait que ma mère ne fût entourée que de jolies personnes, qui, à
titre de demoiselles d'honneur, la suivaient partout, comme c'est
l'usage en Allemagne. Je vois encore les bals, les redoutes, les
mascarades par lesquels on célébrait la naissance de mes parents et de
mes soeurs; et si j'ai assisté depuis à des fêtes plus brillantes, aucune
n'a laissé à mon imagination des souvenirs aussi vifs.
II
Le prince Louis-Ferdinand de Prusse.--Projet de mariage avec la
princesse Wilhelmine de Courlande.--Opposition des ministres
prussiens.--Mariage des princesses Wilhelmine, Pauline et Jeanne de
Courlande.
Il eût été trop douloureux de rester à Sagan dans les premiers instants
qui suivirent la mort de mon père; aussi ma mère nous mena-t-elle dans
une maison que nous possédions à Prague, et où elle passa l'année de son
deuil.
Notre fortune était intacte, les guerres qui, depuis, sont venues
ravager l'Allemagne ne pouvaient être prévues[38] et nous étions, à
cette époque, les quatre plus riches héritières du Nord. De tous côtés
les plus grands partis se présentaient pour mes soeurs qui étaient d'âge
à se marier. Ma mère, accoutumée à une longue soumission aux volontés de
son époux, qui lui accordait bien peu d'autorité sur ses enfants,
laissa, par habitude, une parfaite liberté à ses filles dans le choix,
si important, d'un mari. Cependant elle vit avec plaisir et encouragea
même le goût mutuel de sa fille Wilhelmine et du prince Louis-Ferdinand
de Prusse[39]. Tous deux jeunes, beaux, doués de qualités semblables
auxquelles la différence du sexe n'apportait que de légères nuances, ils
paraissaient faits l'un pour l'autre. Jamais union ne sembla devoir être
plus approuvée, jamais mariage n'eût donné plus d'espérance de bonheur.
La soeur du prince[40], amie intime de ma mère, et de plus ma marraine,
désirait vivement cette alliance qui, à la première ouverture, parut
convenir également au roi de Prusse[41]. Mais le mariage d'un prince du
sang est toujours l'objet d'une grave délibération, et les ministres
prussiens appelés à donner leur avis s'opposèrent si fortement au
mariage qu'on soumettait à leur décision que le roi retira trop
positivement son consentement pour qu'on pût espérer de l'obtenir
jamais.
La fortune personnelle du prince Louis-Ferdinand, déjà très considérable
et qui devait s'accroître à la mort du prince Henri[42], son oncle, dont
il était l'héritier, réunie à celle de la jeune duchesse de Sagan, eût
placé ce prince dans une indépendance de la cour qui, jointe à
l'entreprise naturelle de son esprit, à son ambition, à ses talents, à
son attitude haute et un peu hostile, l'auraient rendu un sujet trop
puissant et par conséquent dangereux. C'eût été, en effet, placer dans
le centre même des États du roi une branche redoutable dont l'influence
eût pu rompre l'équilibre nécessaire au repos de la famille royale.
Quand on a connu le prince et ma soeur on est bien prêt à trouver que les
ministres prussiens pouvaient ne pas avoir donné un mauvais conseil.
La rupture de ce mariage laissa de longs regrets au prince et à ses
vrais amis, qui auraient souhaité, et je les ai souvent entendus
exprimer ce voeu, qu'une jeune et belle compagne, capable de comprendre
et de partager ses vues élevées, généreuses et peut-être téméraires, fût
devenue l'intérêt légitime qui a manqué à la vie de ce brillant jeune
homme: elle aurait comprimé des défauts qui, devenus des vices, l'ont
conduit par le dégoût de la vie et des plaisirs, qu'il avait
imprudemment épuisés, à une mort qui ne fut utile ni à sa gloire ni à sa
patrie.
Je me souviens de l'avoir vu au mois de septembre 1806, la veille du
jour où il quitta Berlin pour rejoindre l'armée. Il était chez la
princesse Louise, ma marraine, qui, tremblant pour ce frère chéri,
versait des larmes en silence. Le prince, dans un état d'agitation
difficile à décrire, marchait avec vivacité; il était fort rouge et l'on
voyait des mouvements convulsifs dans ses mains. Les affronts que la
Prusse venait d'essuyer de la part du gouvernement français[43]
excitaient sa rage. Il montrait un mépris profond pour son cousin[44], à
la timidité duquel il attribuait tant de maux; son langage devenait
injurieux en nommant M. de Haugvitz[45], et il plaignait la reine qu'il
admirait passionnément. Prédisant le mauvais succès de la guerre, il
répéta plusieurs fois qu'il ne pouvait survivre à tant de malheurs et à
tant de honte. Toutes les phrases violentes sur les affaires publiques
étaient mêlées de paroles fort tendres pour sa soeur, mais empreintes des
plus noirs pressentiments. Avec quelques années de plus et mes
superstitions, j'aurais compris, en sortant de cette chambre, que
l'homme que j'y laissais était livré à une fatalité qui l'arrachait des
bras de sa soeur pour ne l'y ramener jamais. Quinze jours après, la
nouvelle de sa mort arriva à Berlin, et y répandit une morne
consternation. On se refusait d'abord à croire une si terrible nouvelle;
on sortait dans les rues, on s'adressait aux passants, on faisait la
triste question dont on n'osait écouter la réponse. Toute la ville se
pressait au palais Radzivill; le désordre y était tel, que mademoiselle
Fromm, mademoiselle Wiesel, deux maîtresses du prince Louis, arrivèrent
sans obstacle chez sa malheureuse soeur, où la vieille princesse
Ferdinand, si fière et si imposante, et la princesse Louise, si
vertueuse et si pure, mêlèrent leurs larmes à celles de ces deux femmes
dont elles ne voyaient, dans ce moment, que les regrets et le
malheur[46].
J'anticipe sur les calamités qui ont désolé mon pays et dont le souvenir
est trop présent à ma mémoire, et j'oublie qu'ils étaient loin de nous
encore, au moment où j'habitais Prague avec ma mère: je reviens à cette
époque.
Ma soeur Wilhelmine, blessée de ce qu'elle appelait les torts de la cour
de Berlin à son égard, voulut avec un peu de mauvaise tête se montrer
promptement consolée. Elle fixa son choix sur le prince Louis de
Rohan[47], dont le grand nom, les malheurs de l'émigration, et une jolie
figure à laquelle je n'ai jamais trouvé ni noblesse, ni esprit, étaient
les seuls titres à une préférence qui blessa beaucoup de rivaux et
affligea les amis de notre famille.
Le mariage de mes deux autres soeurs eut lieu dans cette même année.
Pauline, la seconde, fort jolie, fort bonne, naturellement spirituelle,
mais légère et sans expérience, encore fatiguée de l'imposante autorité
de mon père, contrariée du peu d'accueil qu'il avait fait aux
propositions de mariage qui lui furent adressées pour elle, effrayée de
l'intérieur, alors fort retiré, de ma mère, accepta avec empressement le
premier mari qui s'offrit. Ce fut le prince de Hohenzollern-Hechingen,
chef de la branche aînée de la maison régnante de Brandebourg, fort
grand seigneur, sans doute, de qui je n'ai d'autre mal à dire que
l'impossibilité où je suis de le louer sur autre chose que l'éclat de sa
naissance.
Peu de temps après, ma troisième soeur suivit l'exemple de ses aînées et
épousa le duc d'Acerenza, de l'illustre maison Pignatelli. Les lettres
que la reine de Naples[48] écrivit en sa faveur, le zèle officieux de
quelques personnes que ma soeur croyait alors de nos amis, la décidèrent.
Je n'ai jamais pu trouver à ce mariage d'autre raison que l'importunité
à laquelle, à seize ans, ma pauvre soeur ne sut pas résister. C'est à ces
différents motifs, si peu suffisants pour faire prendre une résolution
dans la seule grande question de la vie des femmes, qu'il faut attribuer
le peu de bonheur que mes soeurs ont trouvé dans leur intérieur et
l'empressement avec lequel elles ont profité des facilités que leur
donnait la religion protestante et les usages de leur pays, pour rompre
des noeuds aussi mal assortis que légèrement formés.
Ma mère, après le mariage de ses filles, se trouva séparée des deux
aînées qui passèrent plusieurs années à voyager. La duchesse d'Acerenza
et moi nous lui restions; mais ma mère souvent mécontente de son gendre,
et trouvant dans son coeur plus d'inquiétude pour le bonheur de sa fille
qu'elle ne voyait dans sa position de moyens de l'assurer, fut au moment
d'accepter les propositions d'un second mariage, qui lui furent faites
par le duc d'Ostromanie, oncle du roi de Suède et frère du duc de
Sudermanie, qui depuis a été roi[49]. Ce prince avait vu ma mère à
Karlsbad et avait conservé une impression si forte de sa douceur et de
ses agréments, qu'aussitôt l'année de veuvage révolue il lui offrit sa
main. Mais je n'avais que sept ans; mes tuteurs n'auraient pas consenti
à me laisser élever en Suède; d'ailleurs la rudesse du climat aurait nui
à ma faible santé. D'un autre côté, ma mère sentait le bonheur de
l'indépendance, d'autant plus complet pour elle, que le testament de mon
père et la noble conduite de l'empereur Paul lui avaient assuré un
douaire plus considérable que celui de presque aucune princesse
d'Allemagne. Toutes ces considérations, parmi lesquelles sûrement sa
tendresse pour moi tint la première place, lui firent, après quelques
jours d'hésitation, refuser l'honorable proposition du prince de Suède.
Renonçant alors pour toujours à toute idée de s'engager dans de nouveaux
liens, elle arrangea sa vie d'une manière à la fois douce et convenable.
Elle résolut de passer les étés à Löbikau, cette même maison de campagne
en Saxe dont j'ai parlé et de s'établir l'hiver dans une grande ville
qui pût lui offrir les ressources nécessaires à mon éducation. Presque
toute ma fortune était en Prusse; mon avenir devait naturellement m'y
fixer; ma marraine nous y appelait de tous ses voeux. Mes tuteurs, à la
tête desquels était le roi, montraient plus qu'un désir à cet égard; et
ma mère, que des relations d'amitié avec plusieurs membres de la famille
royale y attiraient, fixa son choix sur Berlin.
III
La princesse Dorothée enfant, peinte par elle-même. Son
éducation.--Entre le précepteur et la gouvernante.--L'abbé
Piattoli.--Régime sanitaire de l'_Émile_.--Les lectures.--Instruction
religieuse.
Peut-être n'est-il pas hors de propos de dire ici ce que j'étais, ou
plutôt ce que je me souviens d'avoir été au moment où commence
véritablement mon éducation. Petite, fort jaune, excessivement maigre,
depuis ma naissance toujours malade, j'avais des yeux sombres et si
grands qu'ils étaient hors de proportion avec mon visage réduit à rien.
J'aurais décidément été fort laide si je n'avais pas eu, à ce que l'on
disait, beaucoup de physionomie; le mouvement perpétuel dans lequel
j'étais faisait oublier mon teint blême, pour faire croire à un fond de
force que l'on n'avait pas tort de me supposer. J'étais d'une humeur
maussade et, à ma pétulance près, je n'avais rien de ce qui appartient à
l'enfance. Triste, presque mélancolique, je me souviens parfaitement
qu'alors je souhaitais mourir pour retrouver mon père qui, s'il avait
vécu, m'aurait offert la protection dont je croyais avoir besoin. Du
reste j'étais parfaitement ignorante, quoique très curieuse; mon seul
savoir se bornait à parler couramment trois langues: le français, que
j'avais attrapé dans le salon; l'allemand, qui m'arriva par
l'antichambre, et l'anglais, que j'apprenais à travers les gronderies
et les coups d'une vieille gouvernante, qu'un ami avait fait placer
auprès de moi depuis ma naissance, et qui se maintenait dans la maison
par la faiblesse de ma mère, à qui sans doute on laissait ignorer les
traitements fort rudes qu'elle exerçait envers moi. Cette Anglaise
n'était cependant pas une méchante personne; mais dénuée, au plus haut
degré, de toute espèce de sens commun, elle croyait que la seule manière
d'ouvrir l'esprit des enfants était de les battre; et que, pour les
rendre sains, il fallait les laisser courir tout nus et les tremper dans
de l'eau à la glace. Dans le Nord, et avec des nerfs très irritables, ce
régime a failli me tuer. Je ne me tirai de l'imbécillité, à laquelle les
coups de cette vieille femme m'auraient infailliblement conduite, que
par une révolte ouverte, qui me faisait passer pour fort méchante,
tandis que, en vérité, le seul motif de ma colère était le seul besoin
de repousser la cruauté, je dirais maintenant la démence dont j'étais
victime. Depuis j'ai pardonné de bon coeur tous les coups de verges dont
mon petit corps avait si souvent porté les sanglantes marques; et même
j'ai retrouvé avec assez de plaisir cette pauvre vieille folle, qui
m'aimait à sa manière, laquelle, Dieu merci, est celle de bien peu de
gens.
Cet absurde système d'éducation, les corrections peu réfléchies, me
rendaient malade, et raidissaient de plus en plus mon caractère au lieu
de le former. J'étais obstinée, enragée et surtout blessée au plus haut
degré des punitions multipliées que l'on m'infligeait, et dont nos
domestiques étaient journellement les témoins. Je savais que j'étais
l'objet de leur pitié, et ne m'en sentais que plus humiliée; enfin je ne
crois pas qu'il fût possible de trouver un plus désagréable et plus
malheureux enfant que je ne l'étais à sept ans.
Si tout en aimant beaucoup ma mère, en rendant justice à ses rares
qualités, en la prisant bien haut, et la mettant bien à part, je ne suis
cependant jamais arrivée avec elle à des relations précisément filiales,
j'en attribue la cause première à ce temps d'oppression dont ma jeune
tête lui faisait intérieurement quelques reproches. Je ne pouvais savoir
que, jeune et charmante encore, le monde dont elle avait peu joui du
vivant de mon père, l'attirait puissamment; qu'il était assez naturel
qu'une enfant sombre, maussade et qu'on lui dépeignait opiniâtre et
méchante, ne mérite pas de sa part beaucoup d'attention et de soins, et
qu'il était par conséquent assez simple que je restasse dans un coin à
ne me faire aimer de personne. Je sentais vivement que je n'intéressais
qui que ce fût; mais j'étais trop irritée pour faire le moindre frais,
la moindre avance; au contraire, je repoussais avec colère les paroles
douces que de loin en loin on m'adressait, car je les croyais dictées
par la pitié et non par l'affection.
Certes une grande partie de mes défauts datent du commencement de ma
vie, et je ne sais s'il me serait resté une seule bonne disposition,
sans le changement qui eut lieu, à cette époque, dans mon éducation. Un
homme, aussi fameux par ses vices et ses bassesses que par le grand
empire qu'il exerça sur plusieurs personnages marquants, fut la cause
principale de ce qu'on me mit dans une meilleure route.
Ma famille tout entière était sous le charme de ce baron d'Armfeld[50]
si fatal au repos de ceux dont il se disait l'ami. Il gouvernait
despotiquement notre intérieur, mais son règne fut court et ne laissa
d'heureux souvenirs que dans ma vie. Étonné qu'à près de sept ans je ne
susse pas lire, il voulut s'assurer lui-même si mon ignorance tenait à
de la mauvaise volonté, à de la stupidité, ou à quelques défauts dans la
manière de m'enseigner. Il me fit connaître mes lettres; je les appris
en si peu de temps, mes progrès furent si rapides, qu'il assura ma mère
qu'il y aurait moyen de tirer quelque parti de moi, et qu'il était bien
temps de me donner une gouvernante instruite et capable de me diriger.
M. d'Armfeld faisait autorité dans cette question, il avait une fille
charmante et bien élevée. Il mit donc l'instruction à la mode dans la
maison et aussitôt on chercha partout la gouvernante à laquelle on
voulait confier le petit monstre, qui, en huit jours, avait appris à
lire comme une grande personne.
Le peu d'influence que ma mère avait eue sur l'éducation de ses autres
enfants fit naître en elle le désir de prouver, par moi, que mon père
avait eu tort de ne pas lui en laisser davantage. Pour réparer le temps
perdu, et la négligence singulière dont on commençait à se repentir, on
passa, comme c'est assez l'ordinaire, d'un excès à un autre: le conseil
assemblé résolut de faire de moi un petit phénix qui, on n'élevait pas
le moindre doute, ferait un jour un honneur prodigieux à la famille. Une
bonne gouvernante, qui eût été fort suffisante pour un enfant, ne parut
pas donner assez d'éclat à cette éducation que l'on annonçait avec une
grande pompe; on lui adjoignit donc un précepteur et, dès mon arrivée à
Berlin, je dus me soumettre à deux puissances rivales et qui bientôt se
déclarèrent la guerre, car l'abbé Piattoli et mademoiselle Hoffmann, qui
avaient commencé par s'aimer trop, finirent par se détester. Après leur
brouillerie, il ne resta de commun entre eux qu'une affection passionnée
pour moi; cette affection, poussée jusqu'à la jalousie, fut même la
première cause de leurs discussions; j'ajouterai que leurs caractères,
leurs opinions étaient, d'ailleurs, si naturellement et si fortement
opposés, que je ne savais comment me tirer de l'embarras d'obéir à des
volontés si contraires. Ma gouvernante, quand je voulais suivre les
conseils de l'abbé, était à l'instant saisie d'horribles attaques de
nerfs; l'abbé, quand je voulais le contredire, s'emportait contre le
système absurde que mademoiselle Hoffmann avait adopté. Je finis par me
familiariser avec les maux de nerfs de l'une et les sorties de l'autre,
et je ne prenais de tous deux que ce qui, à mon propre jugement, me
paraissait raisonnable, et ce qui, surtout, se trouvait de mon goût;
bien sûre que j'étais d'avoir toujours un des deux pour m'approuver et
me défendre.
Peut-être comprendra-t-on mieux par qui et comment j'ai été élevée si je
dis quelques mots de la vie, assez singulière, des deux personnes
auxquelles j'étais confiée. Scipion Piattoli, Florentin de naissance,
avait d'abord été attaché à l'éducation d'un jeune Polonais[51] avec
lequel il était venu d'Italie à Varsovie; plein d'esprit, d'une
instruction prodigieuse et universelle, d'un caractère souple, de
manières nobles et polies; très favorable aux progrès des doctrines
révolutionnaires, dont il était fort occupé; il ne tarda pas à être
remarqué par le roi Stanislas, dont il devint le bibliothécaire et le
secrétaire intime. Il fut le rédacteur principal de la Constitution du 3
mai[52], tort immense aux yeux de l'impératrice Catherine qui le
persécuta cruellement. Jeté dans les cachots d'une obscure forteresse,
il ne dut sa liberté qu'aux efforts généreux et persévérants de ma mère,
à qui il avait été utile dans le voyage qu'elle avait fait à Varsovie
pour les intérêts de mon père. Elle le recueillit chez elle au sortir de
prison; tant de bienfaits excitèrent vivement sa reconnaissance et il se
chargea avec plaisir de la partie sérieuse et élevée de mon
éducation[53].
Mademoiselle Hoffmann était Allemande; elle avait dans sa première
jeunesse dû épouser un Français qu'elle avait connu à Mannheim et
qu'elle suivit à Paris. Au moment de se marier le jeune homme mourut.
Dans sa profonde douleur, elle se persuada que la religion catholique
lui offrait plus de consolations que la religion protestante; elle
abjura et se retira dans un couvent avec l'intention de se consacrer
uniquement à Dieu. Mais, peu de jours avant sa prise d'habit, elle se
dégoûte subitement de la catholicité et de la vocation religieuse,
quitte le couvent, la ville, le pays, et arrive je ne sais trop comment
en Pologne où elle devient gouvernante de mademoiselle Christine
Potocka. Bientôt après, les prisons de Russie s'étant ouvertes pour
cette jeune personne qui voulut y suivre son père, mademoiselle
Hoffmann, séparée de son élève, accepta avec plaisir la proposition qui
lui fut faite de s'occuper de moi. Sa manière d'enseigner était
heureuse, ses sentiments étaient généreux et son caractère élevé, mais
avec plus d'imagination que d'esprit, plus de savoir que de
discernement, plus d'emportement que de volonté; avec un coeur ardent,
une humeur inégale et impérieuse, elle paraissait plus appelée à donner
une éducation brillante qu'une raisonnable.
Malgré les inconvénients réels et multiples qui résultaient pour moi du
caractère de mes entours et de leurs divisions, inconvénients que je
sentais peu alors, mais dont j'éprouve encore aujourd'hui les suites, je
me trouvais fort heureuse comparativement aux années précédentes.
Mademoiselle Hoffmann passionnée pour l'_Émile_ me faisait en grande
partie suivre le régime sanitaire indiqué dans cet ouvrage[54]. Il me
réussit assez bien: je repris bientôt des forces et des couleurs et je
suis convaincue qu'à sept ans comme dans tout le cours de ma vie, je
n'ai jamais été malade que de contrariétés.
On me donna des maîtres d'agréments, j'en faisais peu de cas et je ne
cherchais guère à profiter de leurs leçons. Aussi, suis-je arrivée à
danser en mesure, les pieds en dehors, sans avoir jamais appris un seul
pas. J'aime beaucoup la bonne musique, je crois la sentir, mais je dois
les impressions qu'elle produit sur moi à mes nerfs et à mon
organisation plutôt qu'à ma science dans cet art, car mon maître de
musique était, de tous mes maîtres, celui qui se plaignait le plus de
mon inattention et de l'insupportable ennui que je montrais dès le
premier quart d'heure de ma leçon de piano.
J'aurais aimé le dessin, il m'aurait amusé et j'eusse, je crois, fait
des progrès, sans une vue très basse que je fatiguais beaucoup
d'ailleurs. J'abandonnais mes crayons, pour ne plus les reprendre,
durant une espèce de cécité qui me voua, pendant plusieurs mois, à la
plus complète oisiveté.
J'avais de grands succès dans les ouvrages de l'aiguille; on me faisait
coudre et broder pendant les lectures d'histoire qui remplissaient nos
soirées et dont je chargeais mademoiselle Hoffmann ou l'abbé. Je suis
restée bonne ouvrière et cela me plaît.
J'appris bientôt à écrire les trois langues que je parlais. Je calculais
supérieurement à dix ans, ce qui donna l'idée de m'apprendre l'algèbre
et les mathématiques. J'ai employé beaucoup de temps à ces études que je
préférais à tout. À treize ans je passais, avec un bonheur et un
amour-propre singuliers, de fréquentes soirées à l'observatoire de
Berlin, avec le fameux astronome Bode[55] qui m'avait prise en amitié.
Mais maintenant que le monde, ses joies et ses douleurs, ont depuis
longtemps effacé toute ma petite science, je regrette que l'on m'ait
laissée donner un temps précieux, aujourd'hui perdu sans retour, à des
études si inutiles dans la vie quand on ne les continue pas, et si
fatigantes pour les autres, dans une femme, quand on les pousse trop
loin. Mais d'une part je me sentais entraînée à cette étude par une
remarquable facilité, et de l'autre on trouvait, avec assez de raison
peut-être, qu'il y avait quelque avantage à tempérer une nature à la
fois ardente et mobile par des études sèches et abstraites. En dernier
résultat on n'a rien calmé, mais on a donné à mon esprit un besoin de
tout creuser et à mes raisonnements assez de méthode pour les faire
contraster, d'une manière singulière et souvent pénible, avec le
mouvement de mon imagination et l'impétuosité de mon caractère.
Je lisais beaucoup et beaucoup trop. L'abbé Piattoli avait une
bibliothèque pleine de bons et de mauvais livres, comme est
ordinairement celle d'un homme. Excepté trois ou quatre ouvrages,
signalés et interdits, l'abbé me livra les autres. Grimpée et blottie
sur la marche la plus élevée de l'échelle, je passais mes récréations à
parcourir toute sorte de fatras et de bonnes choses. Mademoiselle
Hoffmann arrivait et me grondait: du haut de l'échelle je la laissais
dire, et lorsque je la voyais faire mine de m'atteindre, je m'élançais
sur le corps de bibliothèque que j'escaladais très lestement au risque
de me casser le cou. Je vois d'ici les bustes d'Homère et de Socrate
entre lesquels je prenais place, et d'où je négociais pour descendre, ce
qui n'avait lieu qu'après avoir obtenu la permission de continuer la
lecture qui m'intéressait. Je n'aimais pas la promenade et il n'y avait
d'autre moyen de me faire sortir qu'en me promettant de me laisser
grimper aux arbres et polissonner tout à mon aise, ce que je faisais à
un tel excès que je revenais habituellement tout écorchée.
Je n'avais pas d'enfant de mon âge autour de moi, leur société
m'ennuyait parce que mon plus grand plaisir était, ce qu'il est encore,
de causer. Je croyais comprendre ce que disaient les personnes plus
âgées que moi, et je ne cherchais qu'elles. Les deux compagnes, dont je
m'arrangeais, avaient chacune sept ou huit ans de plus que moi. Elles
partageaient mes leçons et nous sommes restées amies quoique dans mes
jeux turbulents, je ne les ménageasse guère et que dans les études qui
étaient de mon goût je les surpassasse toujours.
Je voyais peu ma mère; elle voyageait une grande partie de l'été et,
l'hiver, elle allait beaucoup dans le monde. Quoique je demeurasse sous
le même toit qu'elle, je savais beaucoup trop que la maison
m'appartenait, que j'étais servie par mes gens, que mon propre argent
payait mes dépenses, et qu'enfin mon établissement était complètement
séparé du sien. J'allais le matin lui baiser la main, de temps en temps
elle venait dîner chez moi, c'est à quoi se bornaient nos rapports.
Ma mère aimait l'abbé, mais elle craignait ma gouvernante; la présence
de celle-ci, qui ne voulait jamais me perdre de vue pour conserver tout
son empire, lui était trop importune pour que le plaisir de me voir pût
l'emporter sur la gêne qu'elle rencontrait. Cet empire de ma gouvernante
était réel et je le trouvais doux, parce qu'il était fondé sur sa
tendresse pour moi et sur l'indépendance qu'elle me laissait dans les
petites choses qui m'intéressaient alors et qui flattaient trop mon goût
pour que le souvenir que mademoiselle Hoffmann supposait que j'en
conserverais, n'assurât pas à sa facilité et à son indulgence un crédit
puissant sur moi.
Mon éducation religieuse était nulle; je ne faisais point de prières,
car je n'en savais pas. Je n'avais été qu'une fois à l'église un jour
que le prédicateur était fort mauvais. La simplicité des temples
protestants n'avait rien qui pût occuper mes regards, et après m'être
endormie au sermon, je déclarai ne vouloir plus y retourner. Ni
mademoiselle Hoffmann, qui, après avoir eu deux religions, était restée
sans en professer aucune, quoiqu'elle ne fût pas cependant tout à fait
incrédule, ni l'abbé, qui croyait que Condillac et les idées
métaphysiques étaient des guides plus sûrs que l'Évangile, ne me
contrariaient sur mon dégoût pour l'office divin.
Voilà bien exactement et trop longuement sans doute ce que j'étais à
douze ans. Mon éducation fut trop bizarre pour que je ne reporte pas sur
elle les fautes trop nombreuses de ma jeunesse. Je ne suis pas fâchée de
bien faire connaître les excuses, car je sens que bientôt je vais avoir
besoin de les faire valoir.
IV
Procès en Russie à propos des affaires de Courlande.--La vie de la
princesse Dorothée à Berlin.--Ses relations avec la famille royale de
Prusse, Schiller, Jean de Müller, Guillaume de Humboldt, Iffland.
C'est dans ce temps que j'entendis parler pour la première fois d'un
procès considérable que nous avions, mes soeurs et moi, en Russie contre
mes cousins qui nous disputaient une partie des sommes accordées à mon
père en indemnité de la Courlande. Quoique l'espèce de transaction faite
avec mon père fût déjà ancienne, les stipulations qu'elle contenait
n'étaient point exécutées; nous n'avions rien reçu. Prouver que nous
avions seules droit à cet argent et le retirer promptement d'un pays où
la propriété n'est guère plus en sûreté lorsqu'elle est reconnue que
quand elle est contestée, était d'un intérêt immense pour nous. M. de
Goeckingk[56], conseiller intime au service du roi de Prusse et l'un de
mes tuteurs, partit pour Pétersbourg comme fondé de nos pouvoirs: mais
ne sachant pas le russe et parlant très mal le français, il désira se
faire accompagner de quelqu'un qui pût suppléer à ce qui lui manquait.
L'abbé Piattoli lui parut ce qu'il y avait de mieux pour l'aider dans sa
mission. Celui-ci, quoique peiné de me quitter, était cependant si
fatigué des scènes continuelles de mademoiselle Hoffmann, qu'il n'hésita
pas à donner à ma famille, en entreprenant ce pénible voyage, une
nouvelle preuve de son dévouement.
Les personnes assez malencontreuses pour avoir des affaires en Russie
savent qu'il est possible d'y user une vie tout entière à la défense de
ses intérêts, sans obtenir, je ne dis pas justice, mais une solution
quelconque. Pénétré de cette triste vérité, le pauvre abbé me quitta,
les larmes aux yeux, sentant bien qu'il se séparait de moi pour
longtemps, et qu'il me quittait précisément à l'âge où sa surveillance
et ses conseils devraient le plus contribuer à donner à mon esprit et à
ma raison la direction qu'il aurait voulu leur imprimer.
La présence de M. Piattoli contrariait mademoiselle Hoffmann; elle se
sentit allégée par son départ, et ne garda plus de mesure ni dans
l'encens qu'elle me prodiguait ni dans l'éloignement où sa jalouse
affection me tenait de ma mère. Aimant assez la société lorsqu'elle y
tenait une place première, elle s'en composa une qu'elle réunissait chez
moi et dans laquelle elle me menait souvent; mais ce n'était pas une
société où par mon rang je fusse naturellement placée: des artistes,
quelques hommes de lettres, des familles de négociants trouvaient que
j'avais une fort bonne maison; et ils avaient raison: le revenu
considérable confié à mademoiselle Hoffmann pour mon éducation la
rendait en effet fort agréable. Ma mère ne quittait guère sa sphère
élevée et brillante pour trouver chez moi des personnes avec lesquelles
elle n'avait aucun rapport; et lorsqu'elle voulait que j'allasse dîner
ou souper chez elle, mademoiselle Hoffmann élevait des difficultés,
prétendant que les distractions du grand monde portaient du trouble dans
mes études. Je n'avais garde de la contredire: je me trouvais si bien
dans le petit cercle dont elle m'avait entourée. J'y étais toujours, et
à une grande distance, la première; on me flattait, on me gâtait. Il
était très simple que j'aimasse mieux rester chez moi et mettre à
contribution les talents et l'empressement de tous ceux qui
m'environnaient que d'être en petite fille dans un coin du salon de ma
mère, avec une gouvernante dont le maintien était aussi gêné que le mien
ennuyé. Je n'avais de relations analogues à mon âge et à ma position
qu'avec les enfants de la princesse Louise[57] et avec ceux de la reine;
car il n'y avait pas moyen de refuser de me mener au château et au
palais Radziwill quand j'y étais demandée. La reine mère, la jeune
reine, tous les princes me traitaient comme si je leur eusse appartenu.
Ma marraine était toute maternelle pour moi, la vieille princesse
Ferdinand me gâtait à l'excès, et le jeune prince royal[58], enfant
aussi spirituel qu'il est devenu un prince distingué, m'avait prise dans
la plus vive amitié: un an de plus que lui m'avait donné une sorte
d'autorité sur son naturel indompté. Nous avions les mêmes maîtres et
nous les faisions nos ambassadeurs; c'était un échange innocent et
continuel de dessins, de petits ouvrages, de beaux exemples d'écriture,
de compliments fort tendres. J'ai conservé tant de reconnaissance pour
cette aimable famille, j'ai été si respectueusement touchée de l'honneur
qu'elle a désiré me faire en souhaitant mon mariage d'abord avec le
prince Henri[59], frère du roi, et plus tard avec le prince Auguste[60],
son cousin, je me trouve encore si flattée des regrets qu'elle a
témoignés lorsque mon étoile m'a arrachée de la Prusse, que je ne
pourrai jamais exprimer assez tout le dévouement et le respect que je
lui ai voués.
D'après les goûts de mademoiselle Hoffmann je vivais, comme je viens de
le dire, dans un monde fort différent et qui partout ailleurs aurait eu
plus d'inconvénients pour moi; mais, à Berlin, la haute bourgeoisie
offre une société pleine de savoir et de talent. Peut-être le goût
n'était-il pas toujours bien sûr et la pédanterie se glissait-elle
quelquefois dans nos réunions. Les Français se feront une idée juste de
ce qu'elles étaient par M. de Humboldt[61], qui appartient à cette même
bourgeoisie.
J'ai conservé un souvenir agréable de quelques personnes que je voyais
souvent à cette époque; je citerai plus particulièrement M.
Ancillon[62], prédicateur distingué, auteur estimable, homme droit et
éclairé, attaché depuis à l'éducation du prince royal, et qui jouit
encore de l'amitié de son élève et du respect de ses concitoyens. Je
pourrais nommer quelques femmes aimables, unissant tous les talents et
toute l'instruction d'une position première à toutes les vertus
domestiques d'une situation médiocre. L'Allemagne offre mille exemples
de ce genre, si rares dans les autres pays. Berlin particulièrement
pouvait se vanter de posséder des femmes aussi distinguées dans le monde
qu'excellentes dans l'intérieur de leurs ménages, car _ménage_ est le
mot[63].
Je vais en nommer une qui n'était assurément ni sur cette ligne ni dans
cette catégorie mais qui, par le plus admirable talent et des manières
parfaitement convenables, aurait pu être reçue partout, excepté chez une
jeune personne: madame Unzelmann[64], la plus grande actrice du théâtre
allemand, l'était cependant chez moi. Les larmes que sous l'habit de
Marie Stuart elle m'avait fait verser me donnèrent le désir de la voir
et de causer avec elle; mes fantaisies étaient des ordres: je la vis, la
trouvai charmante, et l'emmenai même passer quelques semaines à la
campagne où, en l'absence de ma mère, nous jouions la comédie qu'elle
dirigeait et à laquelle elle prenait part. L'illustre Schiller ne
s'arrêtait pas à Berlin sans qu'il me fît l'honneur de venir chez moi.
Jean, de Müller[65], l'historien, était un des habitués de mon salon.
Iffland[66], grand acteur, auteur spirituel, homme aimable et, ce que
j'ai su depuis, intimement attaché à ma gouvernante, passait sa vie chez
moi. Directeur du Théâtre-Royal de Berlin, le meilleur, sans contredit,
de l'Allemagne, et rendu tel par ses soins, Iffland se faisait un
plaisir de donner les représentations qui excitaient ma curiosité et mon
intérêt. Je lui indiquais la distribution des rôles, je dirigeais ses
costumes, et entre madame Unzelmann, lui et moi, nous formions un petit
comité dramatique qui me plaisait à l'excès. J'avais une loge à l'année,
et il est inutile de dire que j'étais très assidue lorsqu'il jouait. Je
l'applaudissais trop dans _Wallenstein_, je pleurais de trop bon coeur
lorsqu'il paraissait dans _le Roi Lear_, je partageais trop sa propre
gaieté dans ses rôles comiques, pour qu'il ne prît pas un plaisir
particulier à montrer tout son talent devant moi. Il m'aimait réellement
beaucoup; j'ai des lettres de lui qu'il m'a écrites depuis que je suis
en France, dans lesquelles il me pleure de la manière la plus touchante.
On m'a souvent répété que je disais les vers allemands à merveille:
c'est Iffland qui me les apprenait, et je me plais encore aujourd'hui à
retrouver dans ma voix les inflexions que je prenais dans la sienne. Il
a obtenu, depuis mon départ, des lettres de noblesse et la croix de
l'Aigle rouge. Ces distinctions lui ont été accordées en récompense du
rare désintéressement qui le porta pendant les malheurs de la Prusse à
engager toute sa fortune pour soutenir le Théâtre de Berlin[67]. Il fut,
à la même époque, l'objet des plus mauvais traitements de la part du
maréchal Victor. Un prologue et une représentation extraordinaire par
lesquels on célébrait habituellement le jour de naissance de la reine,
furent joués, malgré la présence des autorités françaises. Le duc et la
duchesse de Bellune, tous deux établis dans la loge royale, montrèrent à
cette occasion la plus vive colère. J'étais ce jour-là au spectacle. Le
maréchal surtout, indigné de l'air de fête répandu dans la salle, des
bouquets que portaient toutes les femmes et des cris de: «Vive le roi!
vive la reine!» qui retentissaient de toute part, envoya ses aides de
camp arrêter Iffland, accusé par lui de fomenter ce qu'on appelait
l'esprit de rébellion. Des gendarmes pénétrèrent en même temps dans la
salle, mais ne purent contenir le tribut d'amour et de regrets que les
habitants de Berlin étaient si heureux d'offrir à leurs souverains
absents et malheureux. Je me souviens encore d'un autre jour où l'on
donnait _Iphigénie en Tauride_, pièce dans laquelle on voit sur la scène
une statue de Diane. Le duc de Bellune se met dans la tête que cette
statue ne peut être que celle de la reine et aussitôt il envoie arracher
de force aux prêtresses étonnées l'image de la déesse. Il fallut bien
alors donner au maréchal une leçon de mythologie, la première que de la
vie il ait probablement reçue. Ce ne fut qu'après de longues
explications qu'on obtint la grâce de cette pauvre Diane de carton, qui
allait être mutilée. C'est ainsi que dans ces années de troubles les
scènes les plus ridicules succédaient souvent aux plus déplorables
excès[68].
V
La princesse Dorothée à treize ans.--L'abbé Piattoli en Russie.--Le
prince Adam Czartoryski.--Projet de mariage entre le prince Adam et la
princesse Dorothée, imaginé par l'abbé Piattoli.
Mais pourquoi anticiper sur le temps? Quel triste empressement peut me
porter à arriver aux époques de crises et d'humiliations! Est-ce moi qui
puis avoir hâte de quitter des souvenirs d'illusions, de bonheur?
J'étais donc heureuse! Oui sans doute; mais je ne l'étais pas des joies
de l'enfance, et voilà ce qui plus tard a rempli ma vie de mécomptes.
Car c'est avec des goûts appartenant à un autre âge que le mien, avec un
orgueil excessif, une indépendance constatée, des liens de parenté
affaiblis, des idées religieuses sans force, c'est en évitant le mal,
mais l'évitant par fierté, craignant le blâme, mais ne le redoutant que
par hauteur, que je marchais imprévoyante et présomptueuse vers des
écueils couverts de fleurs. Je me demande souvent ce qui m'attirait la
touchante bienveillance dont mes jeunes années étaient entourées, tandis
qu'un amour-propre exalté aurait dû, ce semble, me rendre insupportable.
Ne m'est-il pas permis d'essayer de répondre à cette question et, après
avoir parlé sincèrement de mes défauts, de citer les qualités qui les
atténuaient et même les faisaient souvent oublier? Je dirai d'abord que
je n'ai de ma vie élevé des prétentions que lorsque j'ai pu supposer à
la malveillance l'intention de les contester, et la malveillance, mes
treize ans ne l'avaient point encore rencontrée. Donner le bonheur est
une manière d'exercer la puissance qui a toujours eu un grand charme
pour moi: aussi dans tous les temps j'ai été la meilleure possible pour
mes gens, et utile, autant qu'il dépendait de moi, à tous ceux qui me
montraient de la confiance en me demandant un service ou une protection.
Je n'ai jamais manqué aux règles de la politesse; j'avais senti, dès mon
extrême jeunesse, qu'elle était indispensable dans la vie. Cependant, il
faut l'avouer, dans certains mauvais moments, dont je ne suis pas la
maîtresse, on préférerait en moi un peu moins d'usage du monde à la
dédaigneuse sécheresse de mes manières. J'admettais peu de supériorités,
mais je n'étais pas assez sotte pour n'en reconnaître aucune. Celle que
donnent de grandes vertus, des talents remarquables, la vieillesse, a
toujours trouvé en moi l'estime et le respect qui leur sont dus. Je
savais donner à ces sentiments une forme cajolante dans mon enfance et
coquette dans ma jeunesse, qui flattait d'autant plus que la médiocrité
n'obtenait de moi aucun hommage. Je mettais une grande importance à
rendre ma maison agréable, et jamais je n'ai mieux fait les honneurs
chez moi que lorsque j'avais treize ans. Enfin on jugeait trop sainement
la singulière éducation que je recevais et la situation tout à part dans
laquelle j'étais placée, pour ne pas me savoir gré d'avoir conservé des
manières obligeantes, un langage naturel et le désir de plaire, que je
ne rendais jamais assez général pour qu'il pût cesser d'être flatteur.
Chacun ayant pris le parti de ne plus voir en moi une enfant, on me
trouvait une personne assez aimable, très singulière, et par ce dernier
motif jugée avec plus d'indulgence et d'équité qu'il ne s'en rencontre
habituellement dans le monde. Ne ressemblant à personne, on ne
m'appliquait pas les règles générales. D'ailleurs on croyait fermement
que mon avenir appartenait à la Prusse, et tout Berlin voyait en moi une
personne destinée à lui donner de l'éclat et de l'agrément. Le dirai-je?
on plaçait un amour-propre presque national dans mes succès, on se
vantait de mes avantages, et j'étais pour tout le monde tellement hors
de ligne que je n'ai jamais rencontré pendant huit années ni froideur,
ni envie. Rien ne porte autant à la bienveillance que de la trouver
partout autour de soi aussi je ne me souviens pas d'une seule personne
qui à cette époque m'eût inspiré un mauvais sentiment. N'était-ce pas
arriver bien mal préparée à la sévérité, à l'injustice des jugements que
la société française s'est plu à porter contre moi?
Mais revenons à M. Piattoli, à son triste séjour à Pétersbourg, où il
n'eut, pendant la marche si décourageante d'un long procès, d'autre
consolation que l'amitié d'un Polonais, resté fidèle aux beaux rêves de
la patrie.
Le prince Adam Czartoryski[69], descendant des Jagellons, avait été
envoyé en otage à la cour de Catherine. Le grand-duc Alexandre, à la
personne duquel on l'attacha dès son arrivée[70], sut apprécier les
nobles qualités du jeune Polonais et le força par l'amitié la plus
tendre à aimer un Russe, à chérir le petit-fils de cette Catherine,
auteur de tous les maux de sa patrie. Alexandre était marié. Son épouse,
à la fois belle et aimable, ne trouvant en lui ni la tendresse ni la
vivacité des sentiments qu'elle s'était flattée de lui inspirer,
confiait ses innocentes douleurs à l'étranger ami de son époux. Honoré
d'une si touchante confiance, le prince Adam employa tout le zèle que
peut donner l'attachement le plus vrai, pour rétablir l'union dans un
intérieur qui lui était si cher. Mais, ce qu'à peine j'ose dire, quoique
j'en sois sûre, Alexandre, loin de l'écouter, lui répéta si souvent que
c'était à son ami à consoler la belle Elisabeth et en même temps la
princesse elle-même montra publiquement tant d'intérêt au prince Adam,
que tout Pétersbourg eut bientôt lieu de croire que les conseils de
l'amitié avaient été suivis. Silencieux et presque farouche, le prince
n'oubliait qu'auprès d'Elisabeth les malheurs de sa patrie et il croyait
voir dans le jeune grand-duc le souverain qui devait un jour les
réparer[71]. Sur ces entrefaites, Catherine vint à mourir et Paul Ier
qui succéda à sa mère, amoureux lui-même de sa belle-fille, éloigna sous
prétexte d'une mission importante en Italie[72] un rival préféré, le
prince Czartoryski, qui ne fut rappelé qu'à l'avènement d'Alexandre[74].
Il revint fidèle à ses affections, également dévoué au nouveau monarque,
et toujours épris de la jeune impératrice. Mais Élisabeth avait trouvé
dans d'autres liens l'oubli de ses premiers sentiments; le coeur seul
d'Alexandre était resté le même; il chercha à distraire son ami des
mécomptes de l'amour, en l'occupant des grands intérêts de la politique.
Le prince Czartoryski venait en effet d'être nommé ministre des affaires
étrangères, lorsque M. Piattoli chercha et parvint à le connaître,
réveilla en lui d'anciens souvenirs polonais, lui parla de nos droits et
finit par lui inspirer le désir de lui être utile.
La santé de M. de Goeckingk n'avait pu résister longtemps au climat de
Pétersbourg; il était revenu presque mourant à Berlin, laissant l'abbé
chargé de notre défense. Celui-ci, lorsqu'il fut seul, accepta un
appartement agréable et commode chez le prince, de qui il avait su
gagner l'amitié. Sans cesse à portée, dans sa nouvelle demeure,
d'apprécier la bonté, la douceur, la sévère probité et la loyauté
chevaleresque de son hôte, de qui d'ailleurs il était l'objet des
attentions les plus délicates et les plus flatteuses, M. Piattoli voulut
me faire partager la vive reconnaissance qu'il éprouvait; toutes les
lettres que nous recevions de lui étaient remplies d'éloges pour son
ami. Bientôt il me fit entendre qu'il aimait M. Adam, c'est ainsi qu'il
le nommait, tout autant qu'il aimait sa jeune amie, et qu'à nous deux,
nous possédions toutes les affections de son coeur. Il ne formait qu'un
souhait dont l'accomplissement ferait notre bonheur et le sien, c'était
de nous unir et de finir ses jours près de nous. Il inspira le désir de
cette union au prince, qui cependant effrayé d'une assez grande
différence d'âge, le coeur troublé par de récentes douleurs, fut
longtemps à se décider à une démarche positive que demandait l'abbé. Ce
fut la seule fois peut-être que les voeux de mon précepteur se trouvèrent
d'accord avec ceux de ma gouvernante. Ce succès, l'abbé le devait à des
souvenirs de jeunesse qui attachaient mademoiselle Hoffmann à tout ce
qui était polonais. Me voir princesse Czartoryska, c'était réaliser, à
ce qu'elle croyait, ses plus beaux rêves.
Les lettres de l'abbé et les conversations de ma gouvernante
travaillaient dans ma jeune tête; mon imagination se plaisait dans des
succès romanesques dont le prince devenait toujours le héros. Au bout de
quelques mois j'arrivai à désirer ce mariage aussi vivement que les deux
personnes qui l'avaient imaginé et qui ne voyaient dans l'exécution de
leur projet qu'un espoir assez fondé de conserver l'empire le plus
absolu sur deux êtres unis par leurs soins.
L'abbé fit faire une copie du portrait de son ami, qu'il m'envoya, et
lui montra le mien qu'il venait de recevoir. Le prince était encore fort
beau à cette époque; je trouvai son portrait charmant, et je l'ai
conservé précieusement jusqu'au jour où je le plaçai dans le cercueil du
pauvre abbé, qui se referma sur mes premières espérances, mes premières
illusions. Je ne sais ce que le prince pensa de la miniature qu'il avait
vue chez M. Piattoli; mais il la lui demanda, et depuis, malgré toutes
mes instances, il ne me l'a jamais rendue.
Ma mère voyait avec déplaisir ce qui se passait, non qu'elle fût, au
fond, opposée à ce mariage, mais elle blâmait avec raison les soins que
l'on prenait pour me faire aimer quelqu'un que je n'avais jamais vu, et
l'éloignement que l'on m'inspirait pour tout autre établissement.
Cependant elle n'avait pas assez d'influence sur mon esprit pour me
diriger et elle sentait qu'il ne lui serait pas possible de gagner ma
confiance. Respectueuse et froide, je ne lui donnais ni un sujet de
plainte, ni une preuve d'affection. Je flattais son orgueil maternel,
mais je ne satisfaisais pas son coeur. Ce qu'elle appelait mon esprit,
mais plus encore l'absolu de mes jugements et la raideur de mon
caractère, lui inspiraient une sorte de gêne dont il lui est resté dans
tous les temps une légère nuance.
VI
Voyage de la duchesse de Courlande en Russie.--Elle traverse la
Courlande et revoit le château de Mittau, habité par Louis
XVIII.--Séjour à Saint-Pétersbourg.--Accueil de l'empereur Alexandre.
Les lettres de M. Piattoli[74], ne parlaient cependant pas uniquement du
prince Adam; elles rendaient compte aussi de la marche de notre procès.
Sans cesse l'abbé se plaignait des lenteurs et des dégoûts
insupportables contre lesquels il luttait en vain; il répétait qu'à
Pétersbourg défendre une bonne cause était insuffisant pour se faire
écouter; qu'il fallait être connu, être imposant par des dignités ou par
un grand luxe et semer l'argent à pleines mains, depuis le dernier valet
jusqu'aux personnes les plus importantes, pour pénétrer dans le cabinet
des juges et des ministres. Nous aurions infailliblement perdu notre
procès, et par conséquent une grande partie de notre fortune, sans la
résolution courageuse que prit ma mère d'aller elle-même solliciter en
faveur de ses enfants. Elle partit de Berlin, où je restai, au mois mai
1806. Il lui fallut un dévouement vraiment maternel pour vaincre la
répugnance que lui inspirait Pétersbourg. Cette répugnance sera comprise
quand on songera que pour se rendre dans cette capitale, ma mère devait
traverser la Courlande. Combien il devait lui coûter de revoir en simple
voyageuse un pays dont elle avait été souveraine, et qui obéissait alors
au prince de qui elle allait réclamer l'appui! Ce voyage si redouté fut
cependant une source de joies et de consolations. L'empereur Alexandre,
sachant que le souvenir de ma mère était adoré en Courlande, s'empressa
avec tout l'esprit et toute la grâce qui le rendent si séduisant, de
faire connaître qu'il verrait avec plaisir les témoignages de respect
qu'elle recevrait à son passage, et il donna l'ordre à toutes les
autorités russes de lui rendre les plus grands honneurs.
Ma mère revit ses frères, ses neveux, beaucoup de parents, d'amis, de
serviteurs. Presque toute la noblesse de Courlande entoura sa voiture;
elle reçut partout des hommages simples et touchants, et si quelques
regrets pénibles vinrent se mêler à tant de douces émotions, un regard
jeté sur le château de Mittau, jadis sa demeure, alors celle d'un roi
fugitif[75], lui apprit que des malheurs plus grands que les siens et
qui n'obtenaient pas les mêmes consolations devaient lui faire bénir
sans réserve celles que la providence lui accordait. Qu'elle était loin
de penser que huit années après, perdue dans la foule, elle assisterait
à l'éclatante restauration de ce prince, qui alors traitant ma mère
d'égal à égal, avait envoyé M. d'Avaray[76] attendre son arrivée, pour
lui offrir ses compliments.
L'empereur fit exprimer d'aimables regrets à ma mère de n'avoir pu
mettre le château[77] à sa disposition. Mais cette noble et vaste
demeure avait été deux fois la proie des flammes depuis le départ de mon
père. Ce qui restait du château était presque inhabitable et servait à
la fois d'hôpital militaire et de caserne. Louis XVIII habitait une aile
un peu moins délabrée et une moitié de la cour était devenue le jardin
de madame la duchesse d'Angoulême, tandis que l'autre servait de place
d'armes et de promenades aux soldats convalescents. Souvent le triste
convoi d'un de ces malheureux passait sous les yeux de la princesse;
mais plus souvent encore son repos était troublé par les bruyants excès
des cosaques et des baskirs. En voyant ces grandes infortunes, ma mère
devait se trouver heureuse dans l'agréable et simple maison de son
frère, où elle était entourée de tant de soins et d'amour. Après
quelques jours consacrés à sa famille, elle demanda à voir Louis XVIII,
la reine, Madame et Monsieur le duc d'Angoulême. Quoique ma mère
partageât à cette époque l'opinion générale sur l'état prospère de la
France, et qu'elle fût éblouie des succès éclatants qui rendaient alors
cet empire si brillant, elle n'en fut pas moins touchée jusqu'aux larmes
de se trouver au milieu de ces illustres réfugiés.
Les émotions de genres si différents qu'éprouvait ma mère ne lui firent
pas perdre de vue le but de son voyage. Elle ne resta que peu de moments
à Mittau, et arriva dans les derniers jours du mois de juin à
Pétersbourg. À son arrivée elle reçut un message de l'empereur Alexandre
qui lui annonçait sa visite pour le lendemain: ce message lui fut remis
par le prince Troubetzkoï, aide de camp de l'empereur, et un peu gendre
de ma mère, puisqu'il avait été le second mari de ma soeur aînée, dont il
était alors déjà séparé.
À peine éveillée et déjeunant en peignoir avec l'abbé Piattoli, ma mère
fut très surprise de voir entrer dans son cabinet un officier russe,
qui, n'ayant trouvé personne dans l'antichambre, arrivait sans être
annoncé. L'abbé reconnut et nomma l'empereur. Sa Majesté baisa la main
de ma mère, qui, d'après l'usage du pays, approcha la joue. Elle était
encore assez jolie pour que l'absence de toute parure ne lui fût pas
défavorable. L'empereur la trouva ce qu'elle était en effet, belle,
aimable et grande dame autant que personne du monde. Elle fut invitée à
passer quelque temps à Kaminostroff où la cour était alors, et trouva
toujours dans les différentes courses qu'elle fit aux environs de
Pétersbourg la maison de l'empereur à ses ordres. Au bout de deux mois
elle eut terminé ses affaires de la manière la plus satisfaisante, et
quitta la Russie emportant mille souvenirs précieux de l'accueil
charmant qu'elle avait reçu des deux impératrices et heureuse, enchantée
de l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée. Cette amitié s'est
soutenue longtemps sans nuage; la confiance dont ce monarque honorait ma
mère a toujours été justifiée, et fut même dans quelques circonstances
d'une utilité réelle aux vues politiques de ce prince.
VII
Après la bataille d'Iéna, la princesse Dorothée quitte Berlin avec la
famille royale.--Elle va rejoindre sa mère en Courlande.--Tableau de ce
pays.--Les moeurs des habitants.--Séjour à Mittau.--Louis XVIII.--La
duchesse d'Angoulême.--La cour de Mittau.--Projet de mariage entre le
duc de Berry et la princesse Dorothée, arrangé par M. d'Avaray avec la
gouvernante.
Revenue en Courlande pour n'y passer que six semaines, ma mère y fut
retenue pendant tout le cours de la mémorable année 1807. J'ai dit
qu'elle m'avait laissée à Berlin; c'est de cette ville que dans les
premiers jours d'octobre, je vis l'armée prussienne détruite, et les
trois quarts du royaume envahis. Les mauvaises nouvelles se succédaient
si rapidement, il y avait eu si peu d'intervalle entre le commencement
des hostilités et le désordre d'une complète déroute que le hasard seul
présida aux dispositions qu'il fallut prendre. La mort du prince Louis à
Saalfeld[78], la perte de la bataille d'Iéna[79], consternaient Berlin.
Le bruit de la prise de la reine se répandit même; elle s'était,
disait-on, obstinée à rester près du roi, et avait été enlevée dans la
bagarre générale par des partisans français. Mais pendant qu'on allait
aux informations, on vit une voiture attelée de six chevaux qui
couraient bride abattue, s'arrêter devant le palais; la reine en
descendit, passa une heure à brûler quelques papiers et à donner des
ordres pour le prompt départ de ses enfants; puis montant de nouveau en
voiture elle partit en annonçant l'intention d'aller attendre le roi à
Küstrin[80]. Immédiatement après son départ, toute la famille royale
quitta Berlin. Ma marraine me fit dire qu'il serait imprudent de rester
dans une ville qui, bientôt, allait être occupée... qu'il fallait partir
et aller à Danzig où elle se rendait, ainsi que le prince royal. En
effet, il eût été hors de toutes convenances de continuer à habiter,
seule avec ma gouvernante, une vaste maison dont des officiers français
allaient s'emparer. Mon désir de partir était encore augmenté par la
crainte que j'avais d'être privée, pendant longtemps, de toute
communication avec ma mère; comment, d'ailleurs, ne pas suivre le sort
d'une malheureuse famille à laquelle j'étais dévouée... Notre résolution
fut bientôt prise, mais les obstacles matériels qui s'opposaient à notre
départ étaient infinis. Après avoir jeté pêle-mêle nos effets dans nos
malles que l'on avait beaucoup de peine à placer sur des voitures de
ville, occupation qui nous prit deux heures, nous partîmes avec mes
chevaux; ceux de la poste étaient tous employés par le service de la
famille royale. Nous cheminions si lentement que nous craignions
toujours d'être poursuivies par les ennemis, et que nous n'osions mettre
la tête à la portière de peur d'apercevoir quelques éclaireurs français.
À Freienwalde[81], le premier relais en quittant Berlin, pendant que
nous cherchions vainement à fléchir le maître de poste pour avoir des
chevaux, le roi arriva; nous étions si inquiets sur son sort que nous
jetâmes des cris de joie en voyant sa voiture au milieu de celles qui
couvraient la route! Dans ces premiers moments de peur, les personnes
les moins exposées avaient fui comme celles qui l'étaient davantage;
sans argent, sans ressources, dans de mauvaises charrettes, on voyait
des familles entières encombrer les villes et les villages. Ce spectacle
devait être d'autant plus déchirant, pour le roi, que son peuple ne l'a
jamais, un seul moment, accusé de ses malheurs.
Au passage d'un bac, près de Stargard[82], nous rejoignîmes le prince
royal et apprîmes l'entrée de Napoléon à Berlin...
Arrivée à Danzig, j'écrivis à ma mère, pour lui dire où j'étais et lui
demander ses projets. Sa réponse ne m'y trouva plus; car les projets de
l'armée française nous obligèrent à quitter cette ville que l'on
s'apprêtait à défendre. Toute l'émigration s'établit alors à Koenigsberg
où l'on était fort mal; la trop grande affluence du monde faisait que
l'on y manquait de tout. Nous étions assez près de la Courlande, et l'on
nous conseilla d'aller rejoindre ma mère; nous nous mîmes, en effet, en
route. Les adieux de tous mes jeunes amis, le manque de nouvelles de
maman, la saison avancée qui rendait le froid très vif, et la sombre
tristesse des côtes de la Baltique, rendirent ce voyage le plus pénible
qu'on puisse imaginer. De Koenigsberg à Memel, on suit le bord de la mer
pendant quarante lieues, à travers des sables mouvants qui arrêteraient
à chaque pas, si l'on négligeait la précaution de se tenir toujours
assez près de la mer pour être touché par la lame. Mais au mois de
novembre la Baltique est très orageuse et les vagues couvraient notre
voiture de manière à faire craindre qu'elle ne fût entraînée dans les
flots. Quelques sapins, de petits coquillages, de grands morceaux
d'ambre, quelques mauvaises cabanes de pêcheurs, qui offrent de loin en
loin un triste asile, voilà ce que l'on trouve sur cette plage déserte.
Le soir du second jour de notre voyage nous arrivâmes à la pointe du
Strand qui est séparé de Memel par le Kurische Haff. La mer était trop
mauvaise pour qu'aucune embarcation voulût se charger de nous; et un
froid très vif ne nous permettait pas de passer la nuit dans notre
voiture. Nous fûmes donc obligées d'entrer dans un horrible petit
cabaret où nous ne vîmes que des matelots qui se grisaient en attendant
le jour. Pendant qu'à moitié cachée derrière un énorme poêle, je
cherchais à m'endormir, nous vîmes entrer dans ce taudis, un homme
courageux qui arrivait de Memel, dans une barque qu'il s'était procurée
à force d'argent. Nos gens lui avaient appris mon nom, et c'était moi
qu'il cherchait. Ma mère prévenue de mon arrivée par une lettre, et
sachant tout ce que le voyage offrait de pénible, dans cette saison,
avait prié un ancien serviteur de mon père, M. de Butler, de venir à ma
rencontre. Elle m'écrivait par lui et m'envoyait toutes sortes de
provisions, parmi lesquelles de bonnes fourrures, dont la précipitation
de notre départ ne nous avait pas laissé le temps de nous munir, furent
les mieux accueillies.
Je trouvais sur ma route une partie du bon accueil qui avait réjoui le
coeur de ma mère; aucun souvenir particulier ne se rattachait à moi, mais
j'étais sa fille, et le nom de princesse de Courlande, que je n'avais
pas encore changé, me valait toute sorte de témoignages d'affection.
Cependant ces contrées, déjà couvertes de neige, me paraissaient bien
tristes. Les paysans ne vivent pas réunis dans des villages; chaque
ménage a pour demeure trois cabanes: l'une renferme les lits, l'autre la
cuisine, et la troisième le bain. Ces petites habitations, souvent
séparées les unes des autres de plus d'un quart de lieue, donnent au
pays un aspect désert.
L'homme du peuple ne possédant rien en propre est heureux ou malheureux,
pauvre ou riche, selon que le maître dont il est serf, le traite plus ou
moins bien. L'esclavage, lors même qu'il est adouci, rend servile et
donne l'air faux ou découragé. Je remarquais toujours, sur les figures
de ces pauvres gens, une de ces deux expressions. La manière dont ils se
jetaient à mes genoux, dans la neige, pour me baiser les pieds, m'était
odieuse. Je souffrais, j'étais humiliée de tant d'abjection. Les hommes,
en général, sont fort blonds, leurs cheveux de filasse tombent en
désordre sur leurs épaules, leur visage est sans mouvement, leurs
vêtements sont négligés; à tout prendre, je trouvais cette race laide,
éteinte et sale. Je ne parlais pas la langue slavonne, mes gestes, mes
regards, auxquels je joignais quelque argent, exprimaient très
imparfaitement mon désir de les bien accueillir; cependant ils
paraissaient contents. Les femmes, traitées plus doucement et par
conséquent moins avilies, sont aussi moins bornées; elles me chantaient,
en improvisant, des espèces d'hymnes en mon honneur; je me faisais
expliquer leur langage cadencé, dans lequel je trouvais d'assez belles
images et des comparaisons assez heureuses.
La noblesse du pays remonte aux anciens chevaliers de l'ordre Teutonique
qui, s'étant rendus maîtres de la Courlande, y portèrent le
christianisme et un peu de civilisation. Fiers de leur noblesse antique
et sans tache, très riches, très hospitaliers, en général d'une taille
haute et élégante, pleins de courage, remuants et factieux, les
seigneurs courlandais ne supportaient guère mieux le joug russe, qu'ils
ne se plaisaient sous celui de la Pologne et de leurs anciens ducs.
On me mena à la campagne chez l'aîné des frères de ma mère; ce fut là
que j'eus le bonheur de la retrouver. Je vis un grand château bâti en
pierres, ce qui dans Je nord reculé est rare, et le pure me parut beau,
quoiqu'il fût couvert de neige. Cinquante gentilshommes avec tous leurs
gens et leurs chevaux, grandement défrayés, étaient depuis un mois
réunis pour chasser l'élan et faire huit ou dix repas par jour. Je n'ai
jamais vu ni autant ni si souvent manger qu'en Courlande; on mange parce
qu'on a faim, on mange parce qu'on s'ennuie, on mange parce qu'on a
froid, enfin on mange toujours. Les soins agricoles, la chasse, les
courses en traîneaux, voilà ce qui remplit la vie des hommes. Les
femmes, presque toutes jolies, extrêmement ignorantes et très
ennuyeuses, sont d'excellentes ménagères et des mères de famille
parfaites. Ma tante, malgré ses trente mille livres de rente,
surveillait sa cuisinière, préparait le dessert, recevait le beurre et
les oeufs des fermiers, ourlait des torchons, ou bien tricotait les bas
de son mari et de ses enfants. Tout le luxe est dans l'abondance; la
bonhomie tient lieu de grâces et les qualités se montrent à nu comme les
défauts.
Le froid de Berlin ne m'avait qu'imparfaitement préparée à celui de la
Courlande, aussi je me refusais à sortir de la maison que l'on savait
rendre chaude et confortable, malgré 28 degrés de froid. Privée, par
conséquent, de tout exercice, n'ayant pu me procurer d'autre lecture que
celle d'un livre de prière, loin de mes amis et ignorant leur sort,
m'ennuyant fort de la conversation de mes tantes et de mes cousins,
j'attendais, avec impatience, la fin de notre exil; nous espérions
encore à cette époque une paix prochaine et honorable, dont notre départ
eût été la suite.
Ma mère sentait moins vivement les privations dont je me plaignais, et
me savait assez mauvais gré de la déplaisance que je montrais au milieu
de sa famille et de sa patrie; aussi fut-elle bien moins affligée que
moi lorsque la guerre reprenant une nouvelle activité nous obligea à
penser sérieusement à un établissement d'hiver. Un de mes oncles nous
céda sa maison de Mittau, la plus belle de la ville et qui, partout,
serait une belle maison; mais elle était située au bord de la rivière,
dans un quartier isolé, et en face du château délabré. J'avais prévu que
nous serions bien tristement, et chaque jour augmentait mon dégoût et
mes regrets. Le revenu de ma mère, aux trois quarts en Russie, lui
permettait de ne rien diminuer de sa dépense, mais moi, de qui les
terres, situées en Prusse, étaient dévastées par l'armée française, je
me trouvais à sa charge, ce qui ne m'était jamais arrivé et ne plaisait
guère à mon indépendance...
Toujours en opposition de goûts et d'opinions, elle me montrait de
l'impatience qui me paraissait de l'injustice; en un mot, nous étions
chaque jour plus loin de nous entendre, ma mère et moi, lorsque l'abbé
Piattoli arriva de Pétersbourg. Son retour, en m'offrant toutes les
ressources de l'amitié et d'une société instructive et douce, me
réconcilia un peu avec la Courlande et me fit prendre surtout une
manière d'être plus convenable dans le salon de ma mère. L'abbé ne
s'occupait plus, à proprement parler, de mon éducation; j'allais souvent
causer dans sa chambre et il bornait ses leçons à diriger le choix de
mes lectures et à me faire rendre compte des impressions qui m'en
étaient restées. D'ailleurs, que de questions n'avais-je pas à faire,
sur le prince Czartoryski. L'abbé ne se faisait pas prier pour répondre,
il vantait son ami, me disait qu'il était fort curieux de me voir, mais
que, toujours effrayé du grand nombre d'années qu'il avait de plus que
moi, il trouvait peu de vraisemblance à ce qu'une très jeune personne
s'arrangeât des goûts sérieux d'un homme attristé par de longs malheurs.
Au lieu de sentir que le prince pourrait avoir raison, je me disais avec
bonheur que j'avais les goûts de l'âge mûr et à force de me le répéter
et de mettre du soin à me vieillir, j'arrivai, en effet, à perdre,
momentanément, le peu de jeunesse qui me restait dans la conversation et
dans les manières. Je ne lisais plus que des livres sérieux et crus
découvrir un trésor dans un vieux professeur de mathématiques avec
lequel je faisais de l'algèbre quatre heures par jour. Si, dans le cours
de ma vie, on a pu s'étonner qu'une grande différence d'âge ne me parût
qu'un léger inconvénient dans les différents rapports de la vie, il faut
se reporter à ce temps où, au sortir de l'enfance, j'accoutumais mon
esprit à l'idée d'épouser un homme qui avait vingt-cinq ans de plus que
moi. Non seulement je me familiarisais avec cette pensée, mais je
l'accueillais par une sorte d'amour-propre qui me faisait croire que je
me grandissais en me singularisant. Dès que l'abbé eut mis mon
imagination dans cette route, je cessai de m'ennuyer: les jours se
passaient en projets et la nuit, dans mes rêves, je me voyais toujours
consolant des tourments de l'amour un homme excellent, en effet, mais
dont je faisais alors un parfait héros de roman. Sachant qu'il aimait
l'instruction, je repris mes études avec une nouvelle ardeur; enfin je
n'eus plus qu'une seule pensée, celle de prendre l'air posé, les goûts
et jusqu'au langage qui devaient plaire au prince Adam. Cette
exaltation, fort déplacée sans doute, eut du moins l'avantage de me
faire supporter avec patience mon séjour en Courlande; il est juste
aussi de dire que Mittau n'était pas sans intérêt: placés sur la route
de tous les courriers, nous avions les nouvelles les plus fraîches des
armées et de la cour de Prusse, qui, obligée d'abandonner Koenigsberg aux
Français, s'était retirée à Memel. Mais l'avantage d'être près des
nouvelles était grandement compensé par le passage continuel des troupes
qui rejoignaient l'armée et des convois de malades et de blessés qui
venaient se faire panser, pour la première fois, à cent lieues du
théâtre de la guerre. Je voyais passer sans cesse, sous mes fenêtres, de
pauvres soldats couverts de vermine, se traînant à peine et qui
mendiaient quelques secours en montrant leurs plaies envenimées, pansées
avec du gros chanvre. La mauvaise administration des hôpitaux militaires
russes faisait horreur; ma mère, affligée de tant de négligence et
révoltée de tant de dureté, établit à ses frais un hôpital, dont les
soins nous occupèrent beaucoup. Je quittai l'algèbre pour faire de la
charpie et, sûrement, c'était mieux employer mon temps. Les prisonniers
français, absolument délaissés, furent secourus dans leur misère par
d'augustes mains. Madame la duchesse d'Angoulême, plus sensible alors
aux malheurs des Français qu'elle ne le fut après avoir revu la France,
faisait distribuer par l'abbé Edgeworth qui mourut, comme on sait,
victime de son zèle[83], des dons et surtout des consolations à ces
infortunés qui périssaient à la fois de maladies cruelles et du manque
absolu de soins. Il était interdit de parler devant Madame Royale des
revers de l'armée française et le sentiment national qui avait dicté
cette règle était toujours respecté; on admirait la fille de Louis XVI,
proscrite, le coeur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la pitié
envers des Français que les seuls malheurs de la guerre avaient conduits
sur une terre étrangère. Que l'auréole du malheur lui seyait bien!
Hélas! par quelle fatalité était-il réservé au bonheur de détruire les
droits que cette princesse si grande, si résignée, si noble, si
touchante dans l'adversité avait acquis à la reconnaissance de la France
et à l'admiration du monde[84]. J'avais souvent à Mittau l'honneur de la
voir: d'abord chez ma mère, où elle ne venait jamais sans me demander, à
la promenade, où elle me rencontrait quelquefois, dans son intérieur, où
elle m'admettait avec bonté, mais plus souvent encore à dîner chez le
roi[85]. Nous avons vu, en France, Louis XVIII aimer tellement je ne dis
pas M. Decazes, mais tous les cousins de M. Decazes et, depuis, avoir
tant de goût pour les petits Du Cayla que ma vanité ne saurait être
flattée aujourd'hui du bon accueil que je recevais alors, et que je
devais uniquement, je l'ai compris depuis, à l'amitié fort tendre qui
s'était établie entre M. d'Avaray, son favori de cette époque, et ma
gouvernante. Nous voyons tous les jours par combien d'attentions
éloignées le roi sait montrer ses faveurs; je les avais obtenues en
qualité d'élève de l'amie de son favori. Je ne puis avoir de doute à cet
égard, puisque le roi ne m'a jamais montré le plus léger souvenir de ses
anciennes bontés, et qu'il m'a parlé plusieurs fois avec intérêt de
mademoiselle Hoffmann; je dois ajouter qu'il avait déjà parlé d'elle à
M. de Talleyrand en 1814, le jour même où celui-ci fut à sa rencontre, à
Compiègne[86]. On conviendra que c'est montrer à la fois une mémoire
bien exacte et bien incomplète.
M. d'Avaray venait sans cesse nous dire, de la part de son Maître,
d'aller dîner au château. Le roi me prenait sur ses genoux,
m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes études, en un mot, me faisait mille
grâces[87] dont je me souviens avec étonnement, lorsque je passe
maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son fauteuil.
Tous les vieux courtisans de l'émigration réunis à Mittau[88] venaient
beaucoup plus chez ma gouvernante que chez ma mère, de qui ils n'étaient
pas contents; ils la trouvaient trop peu révoltée contre Bonaparte et
craignaient les discussions politiques qui s'élevaient chez elle. Mon
petit intérieur était alors ce que l'on nommerait maintenant _pur_; mais
ce qui, en 1822, est synonyme d'absurde, n'était, en 1807, que le besoin
de secouer un joug oppresseur et de rendre hommage au malheur qu'il
était permis encore de croire non mérité.
Mademoiselle de Choisy[89] et madame de Sérent[90] ne quittaient jamais
le château, mais madame de Damas[91] allait un peu dans la société; il
me semble qu'elle était moins maniérée qu'elle ne l'est à présent; je
suis sûre du moins que ses toilettes étaient plus simples et qu'elle
n'avait point encore adopté ces mentonnières de perles, de fourrures, de
plumes et de fleurs, qui lui donnent une figure si bizarre et que les
yeux observateurs de l'enfance auraient sûrement remarquées. Madame de
Narbonne[92] restait avec la reine[93], lorsque Sa Majesté, ce qui
arrivait souvent, ne préférait pas s'enfermer avec ses femmes...
Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Les cheveux gris,
coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
déchiré; son visage était long, maigre et jaune; sa taille, petite et
grosse, soutenait je ne sais trop comment un jupon sale sur lequel
flottait un petit mantelet de taffetas noir, tout en loques; elle me fit
peur la première fois que je la vis.--La messe, vêpres, le salut, la
chasse occupaient M. le duc d'Angoulême à Mittau comme à Paris. Le duc
de Gramont cherchait partout un bon dîner, M. d'Agoult soignait déjà
mademoiselle de Choisy[94]. À tout considérer, si on n'avait pas été
aveuglé par le besoin de trouver intéressants des gens malheureux, on
les aurait jugés à Mittau comme nous les jugeons aux Tuileries.
Si ce jugement est maintenant moins indulgent que ne l'était celui que
je portais à cette époque, je ne dois pas l'étendre à un vertueux prélat
qui n'a rien perdu de la vénération qu'il inspirait alors par l'éclat
des honneurs auxquels l'opinion publique l'a appelé depuis. L'archevêque
de Reims[95] était le seul des serviteurs du roi qui conservât de la
dignité dans le malheur. Sa belle figure, ses nobles manières, étaient
l'ornement de la Cour du monarque exilé; je ne m'approchais de lui
qu'avec respect, quoique je fusse aussi éloignée de croire qu'il aurait
un jour une influence réelle sur ma vie, qu'il était lui-même loin de
penser que cette jeune personne si cajolée, si brillante dût un jour
soigner et peut-être embellir ses dernières années.
M. d'Avaray, petit, fort laid, toujours malade, avait un peu d'esprit,
assez d'ambition et beaucoup d'intrigue; il venait se faire soigner chez
moi, et s'y reposait de la faveur dont il était à la fois jaloux et
fatigué. Quel était cependant le véritable motif qui attirait le favori
dans l'intérieur d'une jeune personne et de sa gouvernante? Les temps
sont si changés que j'éprouve quelque embarras à le dire. En se
reportant à l'époque dont je parle, on a pu voir que j'étais regardée
comme fort grande dame et comme une riche héritière par une famille dont
les malheurs suspendaient la fierté et que de nombreux besoins rendaient
sensible à la fortune. D'ailleurs les espérances des Bourbons
diminuaient chaque jour, les souverains se réconciliaient chaque jour
avec Napoléon, ils le reconnaissaient et jamais dynastie ne parut mieux
affermie que la sienne.
Dans cet état de choses, M. le duc de Berry, alors en Angleterre,
n'était pas facile à marier; on désirait cependant qu'il eût des enfants
et qu'une femme riche vînt adoucir les rigueurs de l'émigration. Le
choix du roi, ou plutôt celui de M. d'Avaray, tomba sur moi.
Mademoiselle Hoffmann, dont l'amour-propre était si aisé à flatter,
touchée des soins de M. d'Avaray et des bontés du roi, devint infidèle à
ses premiers voeux; elle cessa de me parler du prince Czartoryski et
promit de me faire abandonner tout projet qui pourrait contrarier celui
qu'on présentait.
La guerre finie, M. le duc de Berry devait venir à Mittau et la grande
question s'y déciderait. Ne professant aucun culte, il aurait été facile
de me faire changer de religion et ce point, ainsi que le fond de
l'affaire, étaient convenus à mon insu. Je n'ai eu connaissance de ces
arrangements que beaucoup plus tard, par les lettres que M. d'Avaray
écrivait à ma gouvernante, de Strasbourg et de Suède, où il avait suivi
Louis XVIII et par quelques mots de regret échappés à mademoiselle
Hoffmann lorsque la famille royale ayant rejoint le roi en Angleterre,
les communications se trouvèrent coupées et qu'elle ne reçut plus aucune
nouvelle. Ce ne fut même qu'après la mort de M. d'Avaray qu'elle me
montra les lettres qu'il lui avait écrites et m'expliqua l'espèce de
chiffre dont il se servait.
La personne de M. le duc de Berry ne m'a jamais, depuis, inspiré de
regret. J'avoue cependant que le rôle politique que sa femme pouvait
être appelée à jouer aurait plu à mon ambition. Je ne sais si j'aurais
convenu au prince; mais j'ai souvent pensé que ne plaçant pas mon
origine dans les nuages et ne me croyant pas précisément et entièrement
une émanation de la Divinité, j'aurais pu être assez utilement le lien
intermédiaire entre ces demi-dieux et le reste des humains[96].
VIII
Le prince Adam Czartoryski à Mittau.--La princesse Dorothée quitte la
Courlande pour retourner à Berlin.--Elle fait route par Memel où se
trouve la famille royale de Prusse.--Portrait de la reine Louise.
Cependant, l'hiver était fini et, sans printemps, nous étions arrivés à
un été brûlant. On annonçait l'entrevue de Tilsit et l'on commençait à
parler de paix. Le prince Czartoryski qui, jusque-là, avait toujours
suivi l'empereur Alexandre, voyant que le système français, auquel il
était opposé, allait prévaloir, donna sa démission. Rester à proximité
des nouvelles, retrouver son ami Piattoli et voir enfin cette jeune
personne dont il serait peut-être un jour le mari, tels furent les
motifs qui l'engagèrent à attendre à Mittau l'issue des conférences. Je
sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité,
lorsqu'en entrant à l'heure du dîner dans le salon de ma mère, je vis le
prince et qu'à table ma place se trouva à côté de la sienne. Pendant les
trois semaines qu'il resta à Mittau, il n'eut d'autre maison que celle
de ma mère, non qu'elle voulût encourager ses vues sur moi, mais parce
qu'elle fut enchantée de saisir une occasion de se montrer
reconnaissante des bons offices qu'il lui avait rendus à Pétersbourg.
Le prince m'a assuré, depuis, qu'il m'avait trouvée agréable; je ne sais
s'il m'a dit vrai, car je ne remarquais alors en lui qu'une grande
attention à m'examiner. Il ne m'adressait jamais la parole et, la veille
de son départ seulement, il me demanda, avec une sorte d'instance, de
retourner à Berlin, par Varsovie; sa mère était dans cette dernière
ville et il désirait qu'elle me vît.
Les manières froides, le silence presque maussade du prince Adam et
l'examen dont il me rendait l'objet, auraient dû éloigner une personne
moins prévenue en sa faveur. Le contraire arriva; sa gravité, son air
sombre m'intéressaient, je croyais saisir sur son visage les traces de
grandes passions, de malheurs touchants, et je ne voyais dans son regard
observateur qu'une curiosité flatteuse. J'étais trop jeune pour
m'attendre à une proposition formelle. Le prince, tout en souhaitant de
la faire bientôt, voulut avant de prendre une sorte d'engagement, que sa
mère, qu'il adorait, m'eût vue et eût approuvé son choix. Assuré de son
consentement, il aurait à l'instant demandé celui de ma mère qui, sans
motifs suffisants à opposer, me voyait avec déplaisir au moment d'entrer
dans une famille qui avait la réputation de n'être pas facile à vivre et
qui, de plus, professait une sorte de dédain pour ce qui était allemand.
Pendant que nous étions silencieusement à nous observer et à nous
deviner, le traité de Tilsit[97] fut rendu public et bientôt l'empereur
traversa Mittau pour retourner dans sa capitale. Il s'arrêta chez ma
mère, fut charmant pour elle et pour moi, et m'aurait complètement
enchantée si je ne lui eusse trouvé de la froideur pour le prince Adam
dont les opinions politiques, trop différentes de celles qu'Alexandre
rapportait de Tilsit, n'avaient été pour ce monarque aussi déplaisantes
qu'importunes.
Le prince Czartoryski suivit l'empereur à Pétersbourg où il voulut
terminer quelques affaires; son projet était de quitter ensuite le
service de Russie et de venir en Allemagne où il annonçait sa visite à
ma mère.
Après son départ, nous ne restâmes à Mittau que le temps nécessaire pour
laisser les troupes se retirer et ne pas rencontrer trop d'obstacles sur
la route. Je quittai sans regrets la Courlande au mois de septembre 1807
et ma mère me suivit six semaines plus tard. Mon désir était, sans aucun
doute, de traverser la Pologne et de voir la vieille princesse
Czartoryska. Mais l'abbé Piattoli, que je ne revis qu'un an après et qui
alors était à Pétersbourg pour y suivre quelques petites affaires,
n'avait pu me donner ses conseils sur le voyage que j'allais
entreprendre: ma mère, que j'avais consultée, avait gardé le silence et
montrait ne vouloir se mêler en rien de cette question. Il ne me restait
que mademoiselle Hoffmann qui, depuis quelque temps n'entendant plus
parler de M. d'Avaray, avait repris ses premiers projets. Elle était
enchantée de me suivre et si des impossibilités matérielles, suites
inévitables de la guerre, ne m'avaient pas fermé la porte de Varsovie,
je serais parvenue à connaître cette mère impérieuse qui, sous le
prétexte de ne vouloir se décider qu'après m'avoir vue, a contrarié les
projets de son fils jusqu'à ce qu'ils fussent impossibles à réaliser.
Nous reprîmes le chemin par lequel nous étions venues de Berlin. Les
sentiments qui nous avaient portées à fuir, n'étaient pas changés et
nous prévoyions... que partout sur notre passage nous trouverions les
Français maîtres du pays. À peine Napoléon avait-il laissé à la famille
royale la ville de Memel, pour y attendre que d'énormes contributions
eussent racheté la liberté du royaume. Je passai un jour dans cette
ville, auprès de la princesse Louise; nous pleurâmes ensemble, sur son
frère[98]... J'eus aussi l'honneur de voir la reine: qu'elle me parut
touchante! qu'elle était grande dans le malheur! Forcée au coeur de
l'hiver et au troisième accès d'une fièvre putride de quitter Koenigsberg
qui était menacé par les Français, elle avait été transportée mourante à
Memel; échappée comme par miracle à des crises si dangereuses, elle ne
reprit jamais sa santé première et conserva, depuis cette maladie, le
germe destructeur qui, à la fleur de l'âge, la conduisit au tombeau[99].
Lorsque je la vis à Memel elle était encore profondément blessée de
l'inutilité de son voyage à Tilsit[100]; ses devoirs de reine, d'épouse
et de mère avaient eu seuls le pouvoir de lui faire oublier les injures
dont elle avait été si injustement l'objet et de la déterminer à une
démarche qui fit tant souffrir sa dignité[101]. Dans ce voyage elle
força ses plus cruels détracteurs à rendre hommage à l'éclat de sa
beauté et à la grâce incomparable de ses manières, et surtout à la
noblesse de son langage et de ses sentiments. Du jour où l'empereur
Napoléon vit la reine de Prusse, il cessa ses indécentes attaques[102]
et ne parla d'elle qu'avec une sorte d'admiration et de respect. Il
aurait désiré qu'elle fût son amie, parce qu'il redoutait sa puissance
morale; il connaissait si bien l'influence que la reine pouvait exercer,
qu'en apprenant sa mort il ne put s'empêcher de dire: «Me voilà avec une
grande ennemie de moins.»
Quelle personne charmante que cette princesse! Jamais femme ne fut si
heureuse dans son intérieur, jamais reine ne fut si persécutée sur son
trône. Sa beauté était véritablement royale. Plus grande qu'on ne l'est
ordinairement, sa taille était dans des proportions parfaites; ses
épaules, sa poitrine, étaient incomparables; son teint était
éblouissant; ses cheveux étaient à peine châtains, son front était
noble, ses yeux pleins de douceur, ses lèvres vermeilles; rien n'égalait
l'élégance de son cou et des mouvements de sa tête; peut-être ses dents
n'avaient-elles pas tout l'éclat que l'on aurait pu désirer; ses mains,
quoique blanches, étaient un peu trop fortes, et son pied était plutôt
mal. Mais que ces légères imperfections étaient grandement rachetées par
l'ensemble majestueux de toute sa personne[103]. Bonne à l'excès, polie
comme je n'ai jamais vu personne l'être aussi bien, obligeante, souvent
affectueuse, elle n'était jamais familière. Je l'ai vue parfois plus
imposante que qui ce fut. Je ne sais si elle avait beaucoup d'esprit,
mais ses sentiments étaient toujours si nobles, elle se montrait
toujours si bien inspirée, que je ne puis croire qu'elle en ait jamais
manqué. Admirable pour le roi, dévouée à ses enfants, fille
respectueuse, excellente soeur, amie parfaite et courageuse, passionnée
pour l'honneur de son pays, elle faisait le bonheur de son intérieur, le
charme de la cour et la gloire de ses sujets. Qu'ils étaient fiers ces
sujets, lorsqu'elle paraissait en public, qu'elle se montrait au
spectacle, et qu'elle y excitait l'admiration et peut-être l'envie des
étrangers! Qu'ils étaient vifs et sincères les transports qui
l'accueillaient! Le souvenir seul de cette princesse que l'Allemagne
regardait comme martyre de la bonne cause a suffi pour électriser une
généreuse jeunesse[104]... On invoquait la reine Louise, on se disait
que du haut du ciel elle bénissait la noble entreprise dont le succès
eût comblé tous ses voeux. Chantée par tous les poètes, représentée par
tous les peintres[105], par tous les sculpteurs, mais vivante surtout
dans le coeur de tout ce qui l'a connue, jamais on ne laissa autant de
souvenirs, autant de regrets. Jamais on ne fut autant aimé, autant
adoré. La malveillance l'accusait d'un goût de parure excessif et d'un
peu de coquetterie. Quel goût de parure que celui qui se refusa toujours
à porter les belles robes de dentelle que Napoléon lui avait envoyées!
Un reproche plus grave lui a été adressé, celui d'avoir par d'imprudents
conseils attiré sur la Prusse les malheurs d'une guerre longue et
désastreuse. Mais elle-même a trouvé la plus noble excuse lorsqu'elle
répondit à Bonaparte qui lui adressait si indélicatement le même
reproche: «Sire, la gloire de Frédéric II nous avait égarés sur notre
propre puissance.» Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à
Memel, elle avait une robe très simple de mousseline blanche et portait
à son cou un rang de perles; je les admirais: «Oui, me dit-elle, je me
suis permis de les conserver: les perles, en Allemagne, signifient des
larmes, elles peuvent me servir de parure.» En effet tous ses autres
bijoux furent remis au Roi pour les besoins de l'État. Le noble exemple
de la reine fut imité par beaucoup de femmes allemandes. Tous les vains
ornements furent sacrifiés, jusqu'aux anneaux d'or, gages de la fidélité
conjugale, qui furent remplacés par des anneaux de fer. Une jeune fille
qui ne possédait rien qu'une chevelure magnifique la coupa, la vendit et
porta au Trésor les dix écus, qu'elle en obtint[106].
Plusieurs années après la mort de la reine, le roi créa l'ordre de
Louise[107], destiné uniquement aux femmes qui, par leurs efforts et
leurs conseils, avaient puissamment contribué à la délivrance de la
Prusse. Ma soeur aînée, qui avait levé et soudoyé une petite troupe de
500 hommes et recueilli dans son château un grand nombre de blessés
qu'elle soigna pendant plusieurs mois, fut une des premières à recevoir
et porter la croix de Louise.
Je quittai Memel, désolée de me séparer de la famille royale et
frémissant à l'idée de rencontrer à quelques lieues de là les
avant-postes français. Je traversai ce même pays, si florissant il y
avait un an, maintenant dévasté, ruiné par la guerre. Le chaume des
cabanes était enlevé, des villages entiers étaient déserts, d'autres
réduits en cendres. Les petites croix des cimetières semblaient plus
pressées. La disette et une horrible épidémie régnaient dans ces
malheureuses contrées. Les hommes, les animaux, mouraient avec une
effrayante rapidité. Nous n'osions nous arrêter nulle part, et ne
quittions plus notre voiture. Le lait, le beurre, la viande, tout était
infecté. Nous n'avons eu, pendant les trois quarts du voyage, d'autre
nourriture que du pain d'orge, et d'autre boisson qu'un peu de rhum mêlé
dans de l'eau.
IX
Arrivée à Berlin.--La ville est occupée par les Français, et la maison
de la princesse par le général commandant la place.--Première communion
de la princesse Dorothée.
E
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