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Sainte Beuve et ses inconnues

by A. J. Pons · French · Gutenberg #25615 · 365,887 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Sainte Beuve et ses inconnues
    
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Title: Sainte Beuve et ses inconnues

Author: A. J. Pons


        
Release date: May 26, 2008 [eBook #25615]
                Most recently updated: January 3, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/25615

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SAINTE BEUVE ET SES INCONNUES ***




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SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES

PAR

A.-J. PONS

AVEC UNE PRÉFACE DE SAINTE-BEUVE


PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, rue de Richelieu.

1879




PRÉFACE


_Pour qui veut connaître à fond un seul homme, un individu, tout trompe,
tout est sujet à méprise, et l'apparence, et l'habitude, et les
opinions, et le langage, et les actions même qui, souvent, sont en sens
inverse de leur mobile: il n'y a qu'une chose qui ne trompe pas, c'est
quand on a pu saisir une fois le secret ressort d'un chacun, sa passion
maîtresse et dominante._

       *       *       *       *       *

_Il est très-utile d'abord de commencer par le commencement, et, quand
on en a le moyen, de prendre l'écrivain supérieur ou distingué, dans son
pays natal, dans sa race... Pour le critique qui étudie un talent, il
n'est rien de tel que de le surprendre dans son premier feu, dans son
premier jet; de le respirer à son heure matinale, dans sa fleur d'âme et
de jeunesse._

       *       *       *       *       *

_Quand on s'est bien édifié autant qu'on le peut sur les origines, sur
la parenté immédiate et prochaine d'un écrivain éminent, un point
essentiel est à déterminer, après le chapitre de ses études et de son
éducation: c'est le premier milieu, le premier groupe d'amis et de
contemporains dans lequel il s'est trouvé au moment où son talent a
éclaté, a pris corps et est devenu adulte._

       *       *       *       *       *

_On ne saurait s'y prendre de trop de façons et par trop de bouts pour
connaître un homme, c'est-à-dire autre chose qu'un pur esprit. Tant
qu'on ne s'est pas adressé sur un auteur un certain nombre de questions
et qu'on n'y a pas répondu, on n'est pas sûr de le tenir tout entier...
Que pensait-il en religion? Comment était-il affecté du spectacle de la
nature? Comment se comportait-il sur l'article des femmes? Sur l'article
de l'argent? Était-il riche, était-il pauvre? Quel était son régime,
quelle était sa manière journalière de vivre? etc. Aucune des réponses à
ces questions n'est indifférente pour juger l'auteur d'un livre et le
livre lui-même.--Ces diables de biographes ont en la plupart jusqu'ici
la manie de rester dans les termes généraux. Ils trouvent que c'est plus
noble.--Ces gens-là masquent et suppriment la nature._

       *       *       *       *       *

_Ce n'est pas moi qui blâmerai un critique de nous indiquer, même avec
détail, la physiologie de son auteur et son degré de bonne ou mauvaise
santé, influant certainement sur son moral et son talent. Accroissons le
plus possible le nombre de ces livres naturels, où des esprits et des
coeurs vivants se montrent avec sincérité et apportent une expérience de
plus dans le trésor de l'observation humaine. Connaître et bien
connaître un homme de plus, surtout si cet homme est un individu
marquant et célèbre, c'est une grande chose et qui ne saurait être à
dédaigner._

       *       *       *       *       *

_Le plus grand intérêt et le premier rang n'appartiennent qu'aux hommes
qui ont couru toute leur pleine carrière et qui ont épuisé toutes les
fortunes, qui ont donné toute leur mesure. Lorsque la critique
s'applique à des talents aussi éminents, à des oeuvres aussi distinguées,
cette critique présuppose toujours une grande louange et une haute
estime._

       *       *       *       *       *

_Il m'a semblé qu'à défaut de la flamme poétique qui colore, mais qui
leurre, il n'y avait point d'emploi plus légitime et plus honorable de
l'esprit que de voir les choses et les hommes comme ils sont, et de les
exprimer tels qu'on les voit._

       *       *       *       *       *

_M. Villemain lisait un jour à Sieyès son éloge de Montaigne. Quand il
en fut au passage où il est dit:_ Mais je craindrais en lisant Rousseau
d'arrêter trop longtemps mes regards sur de coupables faiblesses qu'il
faut toujours tenir loin de soi, _Sieyès l'interrompit en disant: «Mais
non, il vaut mieux les laisser approcher de soi pour pouvoir les étudier
de plus près.» Le dirais-je? je suis comme Sieyès.--Les tribunaux sont
de mauvais juges en ces matières, et on a beau jeu sur le mur de la vie
privée. C'est un beau thème à l'avocat général._

       *       *       *       *       *

_La plupart des hommes, d'ailleurs, n'ont pas lu ceux qu'ils jugent: ils
ont une prévention première acquise par ouï-dire et on ne sait comment;
ils ont lu, à travers cela, quelques pages de vous, à la volée, et ils
ignorent complétement l'origine littéraire et politique de l'homme, la
suite de ses écrits recueillis; ils n'ont pas même eu entre les mains
les principaux de ses ouvrages et ceux sur lesquels il a consumé des
années.--Avec cela, en général, ils n'aiment pas la vérité, c'est-à-dire
cet ensemble non arrangé de qualités et de défauts, de vertus et de
vices qui constituent la personne humaine. Ils veulent leur homme, leur
héros, tout d'une pièce, tout un, ange ou démon! C'est leur gâter leur
idée, que de venir leur montrer dans un miroir fidèle le visage d'un
mort avec son front, son teint et ses verrues. Pourquoi donc reculer
devant l'expression entière de la nature humaine dans sa vérité?
Pourquoi l'affaiblir à dessein et presque en rougir? Aurons-nous
toujours l'idole et jamais l'homme?_

       *       *       *       *       *

_Voyons les hommes par l'endroit et par l'envers. Sachons ce que leur
morale pratique confère ou retire d'autorité aux doctrines que célèbre
et professe avec éclat leur talent._

       *       *       *       *       *

_Quand je dis de ne pas masquer l'homme, ce n'est pas que j'aie la
grossièreté de vouloir qu'on exprime tout. Il y a des coins de vérité
qu'on présentera plus agréablement sous un léger voile._

       *       *       *       *       *

_Les hommes, vus de près et dans l'intérieur, sont souvent pires, mais
quelquefois aussi ils valent mieux que quand on ne les voit et qu'on ne
les juge que d'après le monde et sur l'étiquette de la renommée._

       *       *       *       *       *

_Quand on le peut et quand le modèle a posé suffisamment devant vous, il
faut faire les portraits les plus ressemblants possible, les plus
étudiés, et réellement vivants; y mettre les verrues, les signes au
visage, tout ce qui caractérise une physionomie au naturel... Je crois
que la vie y gagne et que la grandeur vraie n'y perd pas._

       *       *       *       *       *

_Je n'aime pas les portraits de convention, le public les aime assez; il
est toujours délicat de déranger un de ces portraits tels qu'il les a
vus et tels qu'il les veut; il semble qu'en y mettant les verrues et les
taches, on ait dessein de le salir et de l'outrager...
Tranquillisez-vous, ne vous fâchez pas! on ne prétend rien ôter que de
faux, on ne veut y remettre que la vérité de la physionomie et l'entière
ressemblance._

       *       *       *       *       *

_Il n'est rien de tel, pour fortifier son jugement et accroître son
expérience, que d'écouter les esprits supérieurs et de recueillir leurs
témoignages, quand ils ne s'expriment pas en vue de la foule et pour
amuser la galerie, mais quand ils parlent avec netteté et simplicité
pour se laisser voir tels qu'ils sont à ceux qui sont dignes de les bien
voir._

       *       *       *       *       *

_Sur ceux qui ont beaucoup écrit et surtout qui ont jugé les écrivains,
on écrit beaucoup. La plume appelle la plume, et les amours-propres
intéressés ont beaucoup de babil. Sur Malherbe, sur Boileau, sur Pope,
sur Johnson, non content de les juger par leurs ouvrages, on a fait des
livres, on a recueilli leurs moindres mots, on les a étudiés et
poursuivis jusque dans le détail domestique de leur vie._

       *       *       *       *       *

_Si par la même méthode, sans plus d'art, mais avec la même
impartialité, on bâtissait sur chacun de nos grands auteurs des volumes
ainsi farcis et composés de détails biographiques, jugements, analyses,
fragments de lettres, témoignages pour et contre, anecdotes et_ ana, _on
aurait toute la vérité désirable, on saurait d'original et de fond en
comble, le talent, le caractère et la personne. Ce serait tout gain pour
le lecteur; la part et le mérite du collecteur disparaîtraient dans le
résultat._


     SAINTE-BEUVE, _passim_.




SAINTE-BEUVE ET SES INCONNUES




I

ENFANCE.--PREMIÈRE AMOURETTE.--DÉPART POUR PARIS.


Après le plaisir de faire l'amour, il n'en est pas de plus grand que
d'en parler, d'en décrire les ivresses, d'en rappeler les émotions, les
joies et les douleurs. Aussi les héroïnes de tragédie
n'apparaissent-elles sur le théâtre que flanquées d'une confidente à qui
elles dépeignent leur tourment, et qui répond comme un écho aux
agitations passionnées de leur âme. La contagion a gagné nos grands
écrivains; chacun d'eux se croit tenu de nous rendre compte de ses
bonnes fortunes, et le public devient ainsi leur confident.

Quand ils sont sincères, ce qui est rare, leur confession, loin de
déplaire, est pour nous du plus grand intérêt; elle nous gagne le coeur.
L'humanité, reconnaissant en eux ses propres faiblesses, se mire avec
complaisance dans le tableau de leurs égarements.

Pourquoi sommes-nous profondément remués par certaines pages de J.-J.
Rousseau? C'est que nous y retrouvons nos propres sentiments, les
souvenirs de notre jeunesse et ce vague désir qui, nous attirant vers
les femmes au printemps de la vie, a fait éprouver à nos sens de si
enivrantes délices que le reste de nos jours en est comme embelli et
parfumé.

Malheureusement, son livre reste unique. Tous les prétendus _Mémoires_
et _Confidences_, que l'on nous a donnés depuis, ne sont que des romans
où l'auteur se farde et se pose à son avantage en vue de la postérité.
Le parti-pris en corrompt la sincérité.

Les meilleures confessions sont encore celles que l'on fait sans
dessein, sans plan arrêté et comme à son corps défendant. Tel est le cas
de Sainte-Beuve. Il a semé çà et là, dans ses livres, une foule, d'aveux
marqués au coin de la franchise, et qui ouvrent des jours nouveaux sur
ses idées et ses sentiments; il n'y a guère qu'à l'y découper pour le
dessiner aux yeux et le faire saillir avec relief. On peut dire qu'il a
passé sa vie, comme Montaigne, à faire son portrait, quoique avec moins
de coquetterie. Il a laissé de plus, afin de nous guider, deux
autobiographies très-exactes où sont indiqués les points essentiels.
Après avoir tant fait pour la mémoire des autres, n'était-il pas juste
qu'il prît quelque soin de la sienne?

Doué d'une complexion fort amoureuse et d'un caractère à velléités
indépendantes, il a largement usé des libertés du célibat. Sans
prétendre le suivre à travers tous les mondes qu'il a traversés, nous
pouvons cependant, en nous aidant des biographies déjà publiées, d'un
ouvrage posthume et de nos souvenirs personnels, raconter quelques-unes
des aventures que ses passions lui firent courir.

Est-il besoin de réfuter le reproche banal de laideur sur lequel on a
tant insisté? Sainte-Beuve n'avait certes rien d'un Adonis; les traits
de son visage étaient empreints de vigueur plus que de grâce et de
beauté. Soit. Mais combien ne rachetait-il pas ce désavantage, si c'en
est un, par l'affabilité de ses manières et la délicatesse de ses
attentions! Élevé avec tendresse par sa tante et par sa mère, il avait
reçu d'elles le charme et les coquetteries du tempérament féminin. Dès
qu'il était en présence d'une jupe, duchesse ou grisette, son visage
rayonnait de béatitude, ses yeux pétillaient de malice et son fin
sourire désarmait la fierté. Sans jamais se départir des prévenances et
de la politesse d'un autre âge, il savait s'insinuer dans leur
confiance, entrer dans leurs intérêts, se pâmer d'admiration pour leurs
attraits ou leur esprit, déployer enfin toutes les câlineries et
séductions qui triomphent des plus rebelles. Ajoutez-y, ce qu'elles ne
dédaignent pas, un dévouement à toute épreuve et une grande générosité.
Que faut-il de plus pour réussir? Être poëte? Il l'était; ses vers
avaient même je ne sais quoi de discret, d'intime et de douloureux qui
appelait la consolation.

Tout cela, au fond, je le crois, n'était à autre fin que d'introduire
plus adroitement l'ennemi dans la place, de planter, suivant son
expression, _le clou d'or de l'amitié_. Il n'en est pas moins vrai qu'il
avait de quoi plaire et qu'il est souverainement injuste d'attribuer,
ainsi qu'on l'a fait, la sévérité de quelques-uns de ses jugements à un
dépit amoureux.

Dans une lettre à Mlle Ernestine Drouet, je puise les meilleures raisons
de son impartialité; c'était un don de nature qu'aucun dépit, amoureux
ou autre, n'était capable de troubler: «Plus je vais, plus je deviens
indifférent: seulement, les jugements se forment en moi, et, une fois
établis, après deux ou trois secousses ou épreuves, ils sont affermis et
ne délogent plus. Je crois, d'ailleurs, n'avoir aucune animosité.
Remarquez que je n'ai pas assez de temps pour cela; les animosités
elles-mêmes demandent à être cultivées. Obligé si souvent de déplacer
mon esprit et mon intérêt, de l'attacher et de l'enfoncer en des écrits
et des auteurs si différents, y cherchant chaque fois le plus de vérité
possible, je me blase aussi vite sur les irritations et les piqûres, et,
au bout de quelque temps, je ne sais presque plus de quoi il s'agit.» Il
était trop occupé de penser pour avoir le temps de haïr. Un jour que
j'avais eu la légèreté de répéter devant lui, contre une personne qui
lui avait été injustement hostile, un de ces méchants propos avec
lesquels on flétrirait la vertu même, il me tança vertement et prit la
défense de sa belle ennemie.

Un usage, emprunté aux savants d'Allemagne et qui tend à se répandre
chez nous, veut que l'on ne raconte plus guère la vie de quelqu'un sans
remonter à ses origines, sans ouvrir tout grand le rideau de l'alcôve où
il fut engendré. On nous fait assister au mystère de sa génération, afin
de préciser exactement ce qui, dans sa nature, vient de sa mère et ce
qu'il tient en droit fil de son père. Sainte-Beuve, qui raille
agréablement cette indiscrétion chez les autres, la comparant à celle
d'un faune rieur qui regarderait par-dessus l'épaule et jusque dans le
sein de Clio, a tenu pourtant à nous initier lui-même du secret de son
organisation. Il nous apprend que son père, Charles-François de
Sainte-Beuve, natif de Moreuil en Picardie, était venu jeune se fixer à
Boulogne-sur-Mer comme employé des aides. Successivement contrôleur des
droits réunis, puis organisateur et directeur de l'octroi, il aima
longtemps une demoiselle de la bourgeoisie et de race anglaise,
Augustine Coilliot; mais il ne put, vu leur manque de fortune, l'épouser
qu'à l'âge de cinquante et un ans, alors qu'elle-même en avait près de
quarante. Leur union tardive fut, à huit mois de là, brisée par la mort
du mari qui laissait sa femme enceinte. L'enfant naquit ainsi dans le
deuil et il attribue, avec quelque apparence de raison, le caractère
mélancolique de son talent, aux ennuis de sa mère pendant sa grossesse.
Rien d'étonnant qu'il ait dû aux souffrances ressenties dans l'amnios
cette crainte prudente et cette maturité précoce à qui le monde dès
l'abord ne semblera ni si riant ni si facile qu'à d'autres. Quant à son
père, le prestige de l'absence en embellissant l'image à ses yeux, il va
jusqu'à lui faire honneur de sa propre vocation d'écrivain.

«Mon père avait fait de bonnes études, et depuis il avait toujours
cultivé la chose littéraire avec amour, avec goût. Homme sobre et de
moeurs continentes, il m'a eu à plus de cinquante ans, quand son cerveau
était le mieux meublé possible et que toute cette acquisition
littéraire, qu'il avait amassée durant sa vie avait eu le temps de se
fixer avec fermeté dans son organisation. Il me l'a transmise en
m'engendrant; et dès l'enfance j'aimais les livres, les notices
littéraires, les beaux extraits des auteurs, en un mot ce qu'il aimait.
Le point où mon père était arrivé s'est trouvé logé dans un coin de mon
cerveau à l'état d'organe et d'instinct, et ç'a été mon point de
départ.»

Sentiment honorable autant que juste, qui fait ainsi remonter la gloire!
Il est bon que le père, comme en Chine, gagne et croisse en honneur par
les mérites mêmes de son fils. Au fond la théorie est plus spécieuse que
vraie, et l'on aurait tort de la généraliser, car elle ferait de chacun
de nous le continuateur fatal et progressif de celui à qui nous devons
le jour. Nombreux au contraire sont les fils en qui ne se retrouve rien
de la molécule originelle et qui font mentir le proverbe connu.

Auprès de Mme Sainte-Beuve, et pour l'aider à élever son fils, vint
s'établir une soeur du défunt qui, elle aussi, s'étant mariée fort tard,
était devenue veuve et avait hérité d'un petit douaire. En réunissant
leurs ressources, les deux dames pouvaient disposer de trois à quatre
mille francs de revenu et d'une maison qu'elles habitaient _rue des
Vieillards_. C'était assez pour vivre, mais trop peu pour assurer
l'avenir de celui sur lequel se fondaient leurs espérances. Il est vrai
que la médiocrité de fortune est peut-être le plus sur des points de
départ. Loin de nuire au talent, quand il existe, elle lui sert plutôt
d'éperon. Mis en demeure de parvenir quand même, le peu de secours
aiguise ses désirs et son industrie, et met en oeuvre tout ce qui est en
lui. L'enfant, averti de bonne heure; dirigé et couvé, pour ainsi dire,
par une double sollicitude, vint à souhait, sage, docile, studieux,
distançant à l'étude tous les élèves de la pension Blériot. On ne
trouvait à reprendre, dans son caractère, qu'un peu trop de fierté,
certain ressort assez vif qui le rendait moins commode qu'il n'aurait
fallu dans l'habitude.

On sait que Boulogne était le port d'où Napoléon comptait s'élancer pour
sa descente en Angleterre. Il y venait de temps à autre passer en revue
l'armée et la flottille. En 1811, notre jeune écolier, en compagnie de
militaires et costumé en hussard, assista à la dernière de ces revues et
vit de près le grand capitaine. Je doute que ce spectacle l'ait beaucoup
enthousiasmé; ou, s'il rêva un moment de gloire et de combats, les
événements y mirent obstacle. Au fond, il était de ceux qui en guise
d'épée auront surtout à coeur de tenir une bonne plume. Dans ses sorties,
il passait souvent devant la maison de la haute ville où le Sage s'était
retiré, sur ses vieux jours, et se disait sans doute: «Et moi aussi je
ferai des livres et je laisserai un souvenir dans ce monde qui passe.»
Presque tous les ans, pendant les vacances, il avait le plaisir de voir
l'historien des croisades, Michaud, et d'entendre au dessert son
odyssée. Ce qui le frappa surtout chez un homme que l'on considérait
comme un des chefs du parti royaliste et religieux, ce fut d'apprendre
que, mis en prison et se croyant à la veille de périr, il avait fait
demander et avait lu, comme livre de consolation, _les Essais de
Montaigne_[1].

Une autre visite, celle de Victor Jacquemont, parisien de son âge et de
l'école de Stendhal, apprit au contraire au jeune Boulonnais combien
l'esprit que l'on affecte est déplaisant. Dans un dîner qu'ils firent
ensemble chez un de leurs camarades, il fut blessé d'entendre ce
freluquet répéter à tout propos un mot qui faisait la _scie_ à la mode
en 1817. Son instinct de critique l'avertissait déjà qu'il est mieux de
ne pas tant appuyer.

Cependant à la pension il s'était fait un ami, Eustache Barbe, avec
lequel il se livrait à de longues promenades autour des remparts ou au
vallon du Denacre, ou encore sur les sables de la plage, respirant à
pleins poumons les brises fortifiantes de la mer. Ils causaient ensemble
non d'amusements et de jeux, mais de choses sérieuses, de Dieu, de la
religion. L'un, qui devait entrer dans le sacerdoce et enseigner le
dogme, y croyait déjà aveuglément; l'autre préludait à son rôle de grand
sceptique par des objections et des réserves. Malgré l'opposition de
leurs caractères et la différence de leurs destinées, le lien d'amitié
ne sera brisé entre eux que par la mort. La dernière lettre de
Sainte-Beuve à l'abbé, datée de 1865, contient cette phrase typique: «Si
tu te rappelles nos longues conversations sur les remparts, ou au bord
de la mer, je t'avouerai qu'après plus de quarante ans j'en suis encore
là. Je comprends, j'écoute, je me laisse dire; je réponds faiblement,
plutôt par des doutes que par des arguments bien fermes; mais enfin, je
n'ai jamais pu parvenir à me former, sur ce grave sujet, une foi, une
croyance, une conviction qui subsiste et ne s'ébranle pas le moment
d'après.» Cela n'a pas empêché un juge de Boulogne, M. Morand,
d'insinuer, en publiant ces lettres, que l'illustre critique était au
fond catholique sincère et que le respect humain seul avait dicté ce
qu'il y a de philosophique dans son oeuvre[2]. Si ce magistrat apporte à
son tribunal un esprit de discernement aussi intelligent, que doivent
penser les justiciables?

Bientôt l'amitié ne suffît plus au coeur de l'écolier; un sentiment plus
vif s'empare de lui; voici venir le premier attrait invincible, le plus
simple, le plus éternel de tous; celui dans lequel les sens jouent leur
rôle, même à leur insu, l'amour de Chloé pour Daphnis, celui de Paul
pour Virginie. Non loin de la ville, au château de Wierre, habitait une
famille amie de la sienne, où il rencontra une blonde fillette de seize
ans avec laquelle il jouait d'abord en camarade. L'habitude familière du
voisinage favorisant leur inclination, il ne tarda pas à l'aimer avec
toute la vivacité d'une première ardeur. Mais dès qu'il sentit s'élever
les mouvements inconnus qui devancent la puberté, honteux et effrayé de
cet éveil des sens, il voulut en réprimer la précoce émotion et
combattre un penchant dont on lui avait dit tant de mal. Puis, encouragé
par un accueil qui n'avait rien de farouche, il s'abandonna à l'attrait
et prit souvent le sentier le long de la haie et du ruisseau qui mène
directement à la grille du parc. Après avoir consumé le jour aux
impatiences du désir, chaque soir, à la clarté des étoiles, il
rencontrait la jeune fille près du balcon encadré de lierre, et se
livrait avec elle à de longues causeries coupées de soupirs et de
silences. Que de fois, promenant leurs pas assoupis sur le velours des
gazons, le long de l'enclos du verger en fleurs, les deux enfants se
redirent à mi-voix des aveux déjà répétés, mais toujours si doux à
entendre! Quelle volupté pour l'amant de serrer un bras dont les souples
rondeurs ravissaient la main, de remonter un mantelet sur des épaules
frissonnantes, de ramasser un mouchoir qu'il ne rendait qu'après en
avoir respiré le parfum virginal! Et les confidences sans fin sous le
murmure du feuillage, et les projets d'avenir caressés longuement, et
les promesses d'éternelle fidélité, et les menus suffrages accordés ou
ravis dans une étreinte furtive!

Plus tard, on aime à se rappeler, dût-on en sourire un brin, ces naïfs
enchantements de l'enfance: «Notre familiarité avait cela d'attrayant
qu'elle était indéfinie, et que le lien délicat qui flottait entre nous
n'ayant jamais été pressé, pouvait indifféremment se laisser ignorer ou
sentir, et fuyait à volonté sous ce mutuel enjouement qui favorise les
tendresses naissantes. Le plus souvent, dans le tête-à-tête, nous ne
nous donnions pas de noms en causant parce qu'aucun ne serait allé juste
à la mesure du vague et particulier sentiment qui nous animait. Devant
le monde, le visage était toujours là pour corriger ce que l'usage
imposait de trop cérémonieux. Mais seuls nous nous gardions d'ordinaire,
nous nous dispensions de tout nom, heureux de suivre bien uniment, l'un
à côté de l'autre, le fil de notre causerie, et cette aisance même, qui
au fond ne manquait pas de quelque embarras, était une grâce de plus
dans notre situation, une mystérieuse nuance.»

Hélas! à peine ébauchée, ainsi qu'il arrive d'ordinaire, l'idylle fut
interrompue et supprimée par la volonté des parents. Les amoureux
étaient trop jeunes pour songer au mariage. D'ailleurs, Sainte-Beuve
avait l'esprit trop romanesque pour se contenter d'un bonheur si facile;
il ne se sentait pas la force de faire au chaste amour qui s'offrait à
lui le sacrifice de rêves ambitieux.

«D'étranges idées sur l'amour m'étaient survenues. En même temps que la
crainte d'arriver trop tard m'embrasait en secret d'un désir immédiat et
brutal, qui, s'il avait osé se produire, ne se fût guère embarrassé du
choix, je me livrais en revanche, dans les intervalles, au raffinement
des plans romanesques. Mais, à aucun moment de cette alternative, le
sentiment permis, modeste et pur, ne trouvait place, et je perdais par
degrés l'idée facile d'y rapporter le bonheur.»

Déjà il est de ceux qui, dès le début, ont trop réfléchi, trop disserté
sur l'amour pour le ressentir dans toute sa naïveté.

S'il aime à filer l'intrigue amoureuse, une union conjugale et ce qui
s'ensuit ne lui sourit pas; c'est trop simple et trop prosaïque; il nous
le redit sur tous les tons:

«Amour, naissant amour, ou quoi que ce soit qui en approche; voix
incertaine qui soupire en nous et qui chante; mélodie confuse qu'en
souvenir d'Eden, une fois au moins dans la vie, le Créateur nous envoie
sur les ailes de notre printemps! Choix, aveu, promesse, bonheur accordé
qui s'offrait alors et dont je ne voulus pas! Quel coeur un peu réfléchi
ne s'est pas troublé, n'a pas reculé presque d'effroi au moment de vous
presser et de vous saisir!»

Comme on voit là se prononcer les instincts du célibataire en même temps
que la prudence du bourgeois! Faute d'une fortune suffisante pour
soutenir selon son rang les charges et dépenses du mariage, on préfère
rester garçon. Dans le peuple, il y a plus de hardiesse, plus de
confiance en l'avenir et, pour tout dire, un sentiment de force qui ne
se trouve pas ici.

Les moeurs réglées sourient peu, il est vrai, aux esprits romanesques et
ne les amusent qu'un instant. Pour les intéresser ou les émouvoir, il
faut l'irrégularité des situations et les orages d'un attachement
défendu.

Chez Sainte-Beuve, contrairement à la maxime de la Rochefoucauld,
l'esprit ne sera jamais la dupe du coeur. En satisfaisant aux appétits de
l'un, il ne négligera pas d'orner l'autre. Dès ce moment le désir de
savoir le grec lui était venu. Comme personne autour de lui ne pouvait
guère en déchiffrer que les caractères, il essaie de l'étudier seul,
opiniâtrement, sans secours; puis, en désespoir de cause, se résout
d'aller l'apprendre à Paris où seulement on le savait et décide sa mère
à l'y envoyer.

Voulez-vous tenir de lui comment on doit étudier cette langue et les
efforts qu'il a faits pour y parvenir? Il nous le dira avec abondance et
verve. «Ah! savoir le grec, ce n'est pas, comme on pourrait se
l'imaginer, comprendre le sens des auteurs, de certains auteurs en gros,
vaille que vaille (ce qui est déjà beaucoup), et les traduire à peu
près; savoir le grec, c'est la chose du monde la plus rare, la plus
difficile,--j'en puis parler pour l'avoir tentée maintes fois et y avoir
toujours échoué;--c'est comprendre non pas seulement les mots, mais
toutes les formes de la langue la plus complète, la plus savante, la
plus nuancée; en distinguer les dialectes, les âges; en sentir le ton et
l'accent,--cette accentuation variable et mobile sans laquelle on reste
plus ou moins barbare;--c'est avoir la tête assez ferme pour saisir chez
les auteurs tels qu'un Thucydide le jeu de groupes entiers d'expressions
qui n'en font qu'une seule dans la phrase et qui se comportent et se
gouvernent comme un seul mot.» Il continue ainsi, accumulant comme à
plaisir les difficultés. Aux conditions indispensables qu'il impose, on
peut affirmer hardiment que personne parmi les modernes, peut-être même
chez les anciens, n'a atteint un tel degré de perfection, un idéal si
haut placé.

En tout cas, les professeurs qu'il rencontre à Paris sont un peu loin de
la route. Si l'élève avait rêvé de nobles et délicats festins où
circuleraient, au son d'une lyre, les coupes d'or couronnées de fleurs,
au milieu de convives uniquement occupés de philosophie et d'art, il
fallut en rabattre. Admis à la table de son maître de pension Landry, il
y connut quelques-uns des universitaires alors en renom et de ses
devanciers en critiques, dont voici le vivant portrait: «gens de collège
ayant du cuistre et de l'abbé, du gâcheux et du corsaire, du censeur et
du parasite; instruits d'ailleurs, bons humanistes, sachant leurs
auteurs, aimant les lettres, certaines lettres; aimant à égal degré la
table, le vin, les cadeaux, les femmes ou même autre chose.--Etienne
Béquet, le dernier, n'aimait que le vin; tout cela se passant gaîment,
rondement, sans vergogne et se pratiquant à la mode classique, au nom
d'Horace et des anciens, et en crachant force latin;--critiques qu'on
amadouait avec un déjeuner et qu'on ne tenait pas même avec des
tabatières;--professeurs, et de la vieille boutique universitaire avant
tout;--et j'en ai connu de cette sorte qui étaient réellement restés
professeurs, faisant la classe: ceux-là, les jours de composition, ils
donnaient régulièrement les bonnes places aux élèves dont les parents ou
les maîtres de pension les invitaient le plus souvent à dîner. Planche,
l'auteur du dictionnaire grec, en était et bien d'autres; race ignoble
au fond, des moins estimables, utile peut-être; car enfin, au milieu de
toute cette goinfrerie, de cette ivrognerie, de cette crasse, de cette
routine, ça desservait tant bien que mal le Temple du Goût; ça vous
avait du goût ou du moins du bon sens. Les avez-vous jamais vus à table
un jour de Saint-Charlemagne ou de gala chez quelque riche bourgeois qui
leur ouvrait sa cave? Ça buvait, ça mangeait, ça s'empiffrait, ça citait
au dessert du Sophocle et du Démosthènes, ça pleurait dans son verre: où
le sentiment de l'antique va-t-il se nicher?» Au lieu du banquet de
Platon ou de Xénophon, célébré sous les portiques de marbre dans un
jardin de Scillonte ou d'Athènes, nous avons là une de ces ripailles
gauloises où l'on aime à boire sec et à manger salé.




II

CHOIX D'UNE CARRIÈRE.--L'ÉTUDIANT EN MÉDECINE ET LES FILLES.--VISITE À
LA COUSINE.--ENTRÉE AU «GLOBE.»


Dans l'éducation que se donnait Sainte-Beuve ou qu'il reçut à Paris, je
remarque une particularité fort rare à cette époque, l'alliance
intelligente des sciences et des lettres. Un autre se fût contenté
d'obtenir, ainsi qu'il le fit, des prix de vers latins et d'histoire au
grand concours; lui profita de la liberté qu'on lui laissait à sa
pension pour aller tous les soirs à l'Athénée suivre des cours de
physiologie, de chimie et d'histoire naturelle, se donnant ainsi un
contrepoids qui l'empêchât de tomber dans une admiration excessive pour
ce qui est plutôt l'ornement que la nourriture vraie et la substance de
l'esprit. On l'y présenta à M. de Tracy, le rigoureux idéologue qui
était humilié de _croire_ et qui voulait _savoir_. En même temps il
voyait beaucoup son compatriote, le grave et sec Daunou, ex-oratorien
passé à la philosophie et à la Révolution, chez lequel il a noté les
qualités sagaces, avisées, modérées, lucides et circonscrites à la fois
du sang boulonnais et qui eut cela de commun avec lui de défendre, avant
de mourir, qu'aucun discours fût prononcé sur sa tombe.

Il le connut beaucoup, le pratiqua durant des années et aussi
familièrement que le permettait la différence des âges et par moments la
dissidence des opinions.

Pour le bien connaître lui-même et se rendre compte de son premier fonds
d'idées il faut se représenter ce qu'étaient ces survivants du XVIIIe
siècle, si purgés de toute croyance au principe d'autorité, soit en
religion soit en politique. La plupart avaient traversé les années
terribles en martyrs plutôt qu'en vainqueurs, sans prendre part aux
excès, mais sans abdiquer, non plus, leur foi à la liberté et au
progrès. Loin d'attribuer, comme on l'a fait depuis, les crimes de la
Terreur à la philosophie, ils savaient que les passions, les intérêts et
surtout les instincts les plus vils de la perversité humaine y avaient
plus contribué que les idées.

Il est bien vrai qu'au sortir des atrocités de ce régime ils s'étaient
remis à vivre avec délices. Afin de prendre leur revanche de la
grossièreté récente par une sorte d'étourdissement et d'ivresse des
sens, ils se plurent à jouir des plaisirs libres et faciles avec
d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient longtemps été sevrés. Ce fut un
petit carnaval après le carême des sans-culottes. Détente bien excusable
au lendemain d'une crise! y eut-il excès d'orgie, trop de bacchanale? On
l'a dit. Bonaparte, qui avait ses raisons pour cela, essaya de le faire
croire. Non content d'écarter ces hommes du pouvoir, il les a calomniés,
flétrissant leurs opinions du nom d'idéologie et leurs moeurs de celui de
corruption, lui l'homme pieux et pur que chacun sait.

Leur seul tort fut de laisser cet officier de fortune leur prendre des
mains la république et la direction des esprits. En vain
protestèrent-ils contre son essai de restauration monarchique et
religieuse, il fut le plus fort. La publication du _Génie du
Christianisme_ l'y aida puissamment. L'ambition d'un Corse et la
rhétorique d'un Breton se réunirent pour restaurer un culte auquel,
chose étrange, ils ne croyaient ni l'un ni l'autre.

Daunou se vengeait de sa défaite par des épigrammes, pauvre vengeance!
Si quelqu'un vantait devant lui la grandeur de Napoléon, il ripostait
sèchement: «C'était un homme qui ne savait ni le français ni l'italien.»
Pendant tout l'Empire, insensible à la gloire du dehors et retiré au
fond d'une bibliothèque, avec ses livres et ses manuscrits, il continue
de cultiver la philosophie et les lettres. Le monde proprement dit,
celui de l'élégance et des plaisirs, il l'ignore ou mieux il le
dédaigne. Le seul tribut qu'il ait payé à la bagatelle fut tout intime,
dérobé aux regards. Auprès de lui vivait une gouvernante encore jeune et
assez accorte. En tisonnant le soir tous deux au coin du feu, ils
finirent par se rapprocher et le vieil érudit s'échauffa, si bien qu'il
en naquit un petit Daunou qui ne vécut pas.

Passé ce court moment d'oubli, l'étude régna seule à la maison. Pour
simplifier les choses, le savant n'avait qu'un habit, et, quand il était
usé, il en achetait un tout fait qui, tant bien que mal, lui allait
toujours. Absolument tourné vers le passé, il fermait sa porte aux
essais de l'esprit moderne et refusait d'en reconnaître l'originalité;
ne jurant que par Boileau et par la Harpe.

Sainte-Beuve fort différent, sur ce point, de son vénérable compatriote,
entendait bien goûter les anciens comme personne et rester fidèle à la
tradition classique; mais il voulait aussi partager les nobles fièvres
de son temps, rester ouvert et des plus sensibles aux merveilles qui
pourraient éclore, à l'école de l'étude mêler agréablement celle de la
vie, observer la société dans l'infinie variété de ses conditions et de
ses caprices, vivre de plain-pied avec ses contemporains et les suivre
dans toutes les directions; bref, ne pas se confiner dans les livres,
mais concilier la tradition avec la nouveauté.

Un point sur lequel ils s'entendirent sans peine, ce fut la philosophie.
Après quelques mois de relations, les croyances et la piété du jeune
homme avaient disparu. L'esprit scientifique s'empara de lui comme la
lumière qui se lève à l'horizon et remplit bientôt tout l'espace. On ne
vit jamais d'émancipation plus complète. Sans s'arrêter au déisme plus
ou moins flottant de Voltaire et de Jean-Jacques, il adopta résolument
le naturalisme de d'Holbach, de Diderot, de Lamark, quitte à y
introduire un peu de chaleur et à en dissimuler l'aridité sous un
souffle poétique à la Lucrèce.

On sait que cette doctrine, répudiant la foi qui ordonne de fermer les
yeux pour obéir à la raison qui conseille de les ouvrir, réduit l'homme
au souci de son espèce et n'admet que l'expérience pour établir la
vérité. Au lieu d'imaginer une seconde existence pour compléter
celle-ci, elle enseigne que notre vie a en elle-même son sens et son
but, et que l'on doit en envisager le terme sinon sans regret du moins
sans frayeur.

Étudions-la donc pour en tirer un art de vivre qui soit la vraie morale.
Maîtres de notre petit monde, sachons nous en contenter et y passer des
jours sans trouble, soustraits le plus possible à la merci de la
fatalité et du hasard. Pour cela, que faut-il? Deux choses: s'affranchir
des terreurs de l'ignorance et briser l'obstacle qu'opposent à notre
bien-être les forces de la nature. Le jour où, grâce à la science et à
l'industrie, la terre sera devenue commode et riante au point de ne plus
nous laisser le désir d'une autre patrie, ni le besoin de chercher, avec
ou sans télescope, par-delà le monde visible un introuvable paradis; le
jour où l'on se contentera d'un horizon sagement limité, sans
perspective décevante; le jour surtout où l'activité des passions et
leur satisfaction dans les bornes prescrites paraîtront légitimes, le
but sera définitivement atteint.

Et quand même on n'y parviendrait jamais, l'effort serait encore
honorable. La recherche éternelle de la vérité ne vaut-elle pas mieux
que la vérité elle-même possédée et dès lors étroite? Ces principes ont
cela de bon qu'ils débarrassent l'esprit des effrois de l'enfance et
empêchent l'homme de vieillir enchaîné dans les langes de son berceau.
Quand ils se sont une fois logés dans un cerveau, il est rare que ce ne
soit pas pour toujours.

Tel fut le cas de Sainte-Beuve; il se promit de continuer le XVIIIe
siècle en le corrigeant et en lui laissant les témérités anti-sociales
et l'impiété. Tout au contraire il traitera avec respect les vieilles
croyances et les pertes que fait à chaque pas l'imagination des âges.
Mais son plus grand souci sera de ne pas froisser la vérité en
l'enfermant dans des formules, et de laisser à ceux qui viendront après
lui la faculté de la découvrir à leur tour en profitant de ses travaux.

Assez philosophe pour ne pas craindre par moments de paraître croyant,
mais n'arborant et n'affichant aucune enseigne, si ce n'est parfois
celle de l'indifférence, il comprend que le monde au milieu duquel il
vit n'est pas assez sûr de sa foi pour en laisser discuter l'objet.
Aussi a-t-il le soin de ne combattre que de biais la religion et la
philosophie régnantes. Pas d'affirmation hostile ni de guerre déclarée:
à peine si la main s'entrouvre de temps à autre pour un fragment de
vérité; çà et là pourtant dans ses livres «de petites phrases qui
semblent tomber presque involontairement de la plume, et qui sont aussi
profondes que les meilleurs mots épars dans les ouvrages légers de
Voltaire[3]». Enfin arrive le jour où dans une assemblée servile, que
dominent des cardinaux jouant au soldat et des maréchaux qui parlent en
sacristains, on veut porter atteinte aux résultats d'idées qui sont les
conquêtes héritées du siècle précédent, aussitôt l'écrivain jusque-là
prudent éclate et réclame les droits imprescriptibles de l'esprit. Le
fonds primitif a reparu: dans le sénateur de 1868 revit tout entier
l'élève de Daunou.

Ses études terminées, Sainte-Beuve dut choisir un état, se décider pour
telle ou telle carrière. Avec le système d'enseignement que l'on
pratiquait alors et qui n'est pas encore abandonné complétement, ce
choix ne laisse pas que d'avoir ses ennuis. On vous élève au collège
comme pour un monde imaginaire. On vous y enseigne à n'admirer rien tant
qu'Homère, que Sophocle, que Virgile ou Horace, à faire, à leur exemple,
des vers que vos professeurs vantent plus que de raison. Pour peu que le
génie de l'enfant s'y prête, il sort de là dans un parfait désaccord
avec la société où il doit vivre, avec les voeux de ses parents. Ceux-ci
ont leurs projets d'avenir tournés au positif, au solide, tandis que lui
ne voit de gloire et d'honneur qu'au jeu de poésie et n'aspire qu'à
s'illustrer par quelque belle tragédie, par quelque roman d'aventure où
revivront les charmantes ondines qu'il a entrevues dans ses rêves. Par
malheur ou par bonheur, le logis se charge de corriger les errements de
la classe. Mme Sainte-Beuve qui, dans cette importante conjoncture,
avait bien le droit de donner son avis, fut sans pitié pour les visées
poétiques de son fils, qu'elle traitait d'_humeurs véreuses_; elle coupa
court aux incertitudes et aux projets flottants, et le décida à étudier
la médecine, vers laquelle son goût d'ailleurs le portait. Elle-même
vint s'établir à Paris, afin de lui épargner les soucis de la vie
matérielle, peut-être aussi pour surveiller de plus près sa nature
inflammable et le garantir de trop grands écarts. Le moment approche où
les sens du jeune homme et sa soif d'aimer réclameront leur pâture.

Si les femmes savaient quel trésor de passion renferme un coeur de vingt
ans pour la première qu'il aimera! de quel dévouement, de quelle
idolâtrie il veut récompenser un retour de tendresse! Exalté pour elles,
mais en toute pureté et délicatesse, il porte dans ses désirs plus
d'ardeur que d'exigence. À ses yeux la femme est un être divin, dont un
sourire ouvre le ciel; c'est le paradis avec ses joies mystérieuses, la
vie avec tous ses enchantements. Pour la moindre faveur il est prêt aux
plus grands sacrifices. Dites un mot, il vole au-devant du danger. Un
signe de votre paupière suffit pour l'entraîner à vos pieds. Que
demande-t-il? Presque rien; effleurer vos cheveux de ses lèvres, presser
un instant votre main; peut-être quelques lignes de vous griffonnées sur
un chiffon de papier, qu'il cachera jalousement dans son sein après les
avoir à demi effacées de ses baisers.

Hélas! à cette fleur d'innocence, à cette pure flamme qui s'offre à
elles, les femmes préfèrent quelque fat, quelque Don Juan blasé. Leur
sot dédain pousse le blond adolescent dans les bras d'une grisette,
d'une femme de chambre, heureux quand ce n'est pas sur un fumier que va
fleurir la rose aux suaves parfums.

Demeurant avec sa mère et trop bien élevé pour se livrer sous ses yeux à
des amours ancillaires, Sainte-Beuve était, fort entrepris. Ecoutons-le
nous raconter ses pudeurs et frémissements, lorsqu'il ressent pour la
première fois l'aiguillon.

«Je n'avais aucune occasion de voir des personnes du sexe qui fussent de
mon âge ou desquelles mon âge pût être touché. J'eusse d'ailleurs été
très sauvage à la rencontre, précisément à cause de mon naissant désir.
La moindre allusion à ces sortes de matières dans le discours était pour
moi un supplice et comme un trait personnel qui me déconcertait: je me
troublais alors et devenais de mille couleurs.»

Cette sauvagerie ne tiendra pas longtemps: l'éphèbe pudibond, à défaut
de cousine ou de femme un peu mûre qui le déniaise, va bientôt
rencontrer sur le trottoir des objets qui le préoccuperont
singulièrement. Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut se
rappeler que le vice, à cette époque, s'étalait en pleine licence dans
le quartier voisin du Palais-Royal. Les rues y étaient sillonnées, dès
l'entrée de la nuit, de filles de maison en quête d'aventure, étalant
sans vergogne au coin des rues leurs appas luxuriants.

«Les plus étroits défilés, les plus populeux carrefours et les plus
jonchés de pièges m'appelaient de préférence; je les découvrais avec
certitude. Un instinct funeste m'y dirigeait. C'étaient des circuits
étranges, inexplicables, un labyrinthe tournoyant comme celui des damnés
luxurieux.

«Je repassais plusieurs fois, tout haletant, aux mêmes angles. Il
semblait que je reconnusse d'avance les fosses les plus profondes, de
peur de n'y pas tomber; ou encore, je revenais effleurer le péril de
l'air effaré dont on le fuit. Mille propos de miel ou de bouc
m'accueillaient au passage; mille mortelles images m'atteignaient. Je
les emportais dans ma chair palpitante, courant, rebroussant comme un
cerf aux bois, le front en eau, les pieds brisés, les lèvres arides.»

Quand on s'expose ainsi au danger, tôt ou tard on y succombe. De
semblables promenades ne sont pas faites pour réconforter la vertu.
L'imprudent ne tardera pas à rouler sur la pente des sentiers obliques,
à prendre goût à ce qui d'abord effarouche; il se laissera arrêter par
quelqu'une de ces prêtresses de Vénus qui, selon le dicton populaire,
font sortir le loup du bois.

«A la fin, de guerre lasse, je tombai sans choix aucun, sans attrait,
absurdement, à une place quelconque, et uniquement parce que je m'étais
juré de tomber ce jour-là.»

Il n'y a que le premier pas qui coûte. Petit à petit on se familiarise
avec ces enjoleuses et l'on revient sans tant de terreur aux mêmes
lieux.

«J'appris d'abord, dans mes courses lascives, à discerner, à poursuivre,
à redouter et à désirer le genre de beauté que j'appellerai funeste,
celle qui est toujours un piège mortel, jamais un angélique symbole;
celle qui ne se peint ni dans l'expression idéale du visage, ni dans le
miroir des yeux, ni dans les délicatesses du sourire, ni dans le voile
nuancé des paupières. Le visage humain n'est rien, presque rien dans
cette beauté; l'oeil et la voix qui, se mariant avec douceur, sont si
voisins de l'âme, ne font point partie ici de ce qu'on désire: c'est une
beauté réelle, mais accablante et toute de chair, qui semble remonter en
droite ligne aux filles des premières races déchues, qui ne se juge
jamais en face et en conversant de vive voix, ainsi qu'il convient à
l'homme, mais de loin plutôt, sur le hasard de la nuque et des reins,
comme ferait le coup d'oeil du chasseur pour les bêtes sauvages; oh! j'ai
compris cette beauté-là.»

S'il est des erreurs agréables et des fautes qui, bien confessées,
deviennent à l'instant contagieuses pour l'imagination humaine, il faut
avouer que ce n'est pas ici le cas. Voilà bien des phrases et de
l'emphase pour dépeindre, non sans longueur, ce que Chamfort définissait
plus lestement: l'échange de deux fantaisies et le contact de deux
épidermes. Je dirai plus: le caractère français, à partir de
Jean-Jacques et de Saint-Preux, me semble avoir perdu quelque chose de
l'aisance, du naturel et de la facilité de moeurs, dont Gil Blas et des
Grieux sont les types les plus vrais, pour prendre un air de dignité et
de vertu qui paraît trop roide, comme tout ce qui est neuf. Cela tient
aux immortels principes. L'espèce a passé par la Révolution et en reste
marquée. Il n'y a pas d'individu, si dégagé soit-il, qui ne garde un peu
de l'empois du citoyen.

Notre jouvenceau, tout en jetant sa gourme, a, suivant l'usage, une
divinité à laquelle il songe au milieu de son libertinage et dont
l'influence, momentanément éclipsée par la débauche, doit le retirer de
cette fange.

«J'appris que l'amour vrai n'est pas du tout dans le sens: car si l'on
aime vraiment une femme pure et qu'on en désire à la rencontre une
impure, on croit soudain aimer celle-ci; elle obscurcit l'autre; on va,
on suit, on s'y épuise; mais, à l'instant, ce qu'inspirait cette femme
impure a disparu comme une fumée, et, dans l'extinction des sens,
l'image de la première recommence à se montrer plus enviable, plus belle
et luisant en nous sur notre honte...

«Oh! du moins, dans mon vaste égarement, je n'eus jamais d'attache
expresse et distincte; entre tant de fantômes entassés, aucun en
particulier ne me revient. Ténèbres des anciens soirs, ressaisissez vos
objets épars; faites les tous rentrer, s'il se peut, en un même nuage!»

Allons, tant mieux! si la chasteté a subi quelques atteintes, le coeur du
moins est resté sain. On ne pourra pas lui appliquer ce qu'il disait
plus tard lui-même de ceux qui avaient suivi son exemple: «Il y en a
qui, pour avoir trop fait, chaque matin et chaque soir, le tour
extérieur du Palais-Royal, dans les infections et les boues, ne savent
plus jouir d'une heure de soleil dans la belle allée.» Le piquant de
l'affaire, c'est que la scabreuse confession fait partie d'un livre dont
l'abbé Lacordaire a composé un important chapitre. Je comprends pourtant
les scrupules d'un fin critique, ami de Sainte-Beuve, Ch. Magnin, qui
lui écrivait quand tout cela parut imprimé: «C'est une étude bien hardie
sur la nature humaine. Ce que vous avez peint n'est pas l'état normal;
c'est une exception rare.» Pas si rare cependant; beaucoup d'autres ont
passé par là qui n'en soufflent mot, et n'ont jamais exhalé leurs
remords que dans l'antichambre de Ricord ou de Cullerier. Car les
coquines vous laissent trop souvent un _souvenez-vous de moi_ qui gêne
dans les entournures.

Sans plus nous attarder à la peinture de ces vulgaires escapades de
l'étudiant, suivons-le dans la visite qu'il fit quelques années après à
sa cousine, fille d'un professeur de médecine à Strasbourg. Il l'avait
connue enfant à Boulogne, où elle était venue avec sa mère passer
quelque temps chez ses grands parents,

     Blonde et rose, et causeuse, et pleine de raison;
     Chez sa grand'mère aveugle, autour de la maison
     Nous aimions à courir sur la verte pelouse;
     Elle avait bien quatre ans, moi j'en avais bien douze.
     Alors mille douceurs charmaient nos entretiens;
     Ses blonds cheveux alors voltigeaient dans les miens,
     Et les nombreux baisers de sa bouche naïve
     M'allumaient à la joue une flamme plus vive.
     Elle disait souvent que j'étais son mari,
     Et mon coeur s'en troublait, bien que j'eusse souri.

L'impression qu'elle lui a laissée au coeur est si vive encore dix ans
après que, revenant d'une excursion en Allemagne, il s'arrête tout
exprès à Strasbourg pour la revoir. Le long du chemin, de son hôtel à la
maison qu'elle habite, il ne cesse de se demander si, maintenant qu'elle
est grande fille, elle aura conservé pour lui les mêmes sentiments et si
lui-même, dans le désoeuvrement de son âme, ne va pas se mettre à l'aimer
pour de bon. Mais l'entrevue ne répondit pas tout à fait à son attente:

     Et sans savoir comment, tout rêvant de la sorte,
     Je me trouvais déjà dans la rue, à ta porte;
     --Et je monte. Ta mère en entrant me reçoit;
     Je me nomme; on s'embrasse avec pleurs, on s'asseoit;
     Et de ton père alors, de tes frères que j'aime
     Nous parlons; mais de toi je n'osais, quand toi-même
     Brusquement tu parus, ne me sachant pas là,
     Et mon air étranger un moment te troubla.
     Je te vis; c'étaient bien tes cheveux, ton visage,
     Ta candeur; je m'étais seulement trompé d'âge;
     Je t'avais cru quinze ans, tu ne les avais pas;
     L'enfance au front de lin guidait encor tes pas;
     Tu courais non voilée et le coeur sans mystère.
     Tu ne sus à mon nom que rougir et te taire,
     Confuse, un peu sauvage et prête à te cacher;
     Et quand j'eus obtenu qu'on te fît approcher,
     Que j'eus saisi ta main et que je l'eus serrée,
     Tu me remercias, et te crus honorée.

L'ancienne familiarité qu'il eût voulu sans doute convertir en un
sentiment plus vif ne se retrouve donc pas; la demoiselle est encore
trop jeune. On saisit néanmoins l'intention de renouer avec elle, en vue
d'une union possible, et Sainte-Beuve s'était promis de revenir. Il en
fut empêché par une passion violente qui le retint à Paris et que nous
aurons bientôt à raconter. D'un autre côté, sa cousine mourut peu après.

Faute de renseignements précis, je ne puis rien dire d'un autre projet
de mariage, qui fut, ce me semble, poussé assez avant, si l'on en juge
par ce passage de la _Vie de Joseph Delorme_:

«Que faire? à quoi me résoudre? faut-il donc la laisser épouser à un
autre?--En vérité, je crois qu'elle me préfère. Comme elle rougissait à
chaque instant, et me regardait avec une langueur de vierge amoureuse,
quand sa mère me parlait de l'épouseur qui s'était présenté, et tâchait
de me faire expliquer moi-même? Comme son regard semblait dire:--Ô vous
que j'attendais, me laisserez-vous donc ravir à vos yeux, lorsqu'un mot
de votre bouche peut m'obtenir?»

De tous ces aveux il résulte qu'avant de se résigner au célibat,
Sainte-Beuve a eu bien des velléités de _matrimonium_; mais cela n'a
jamais abouti.

Plusieurs raisons s'opposèrent à ce qu'il achevât sa médecine et se fît
recevoir docteur. Il en fut un peu comme du grec; l'étude de cette
science ne lui donna pas tout ce qu'il s'en était promis. Esprit exact
et précis, il alla vite au fond des doctrines de l'école, en fit le
tour, en constata l'incomplet et les lacunes et, dans son aspiration
vers une vérité moins hypothétique, il s'en dégoûta. D'ailleurs pour
représenter et faire figure en attendant la clientèle, il faut des
dépenses considérables, l'établissement d'un médecin coûte en premiers
frais; sa mère eût été obligée de se gêner, de contracter une dette
peut-être, et Sainte-Beuve ne voulait pas charger sa vie d'une telle
obligation sans être sûr d'y satisfaire; en tout l'_alea_ lui faisait
peur. Enfin, les circonstances devenaient contraires à quelqu'un qui,
sans faire montre de l'indépendance de ses idées, avait cependant
horreur de l'hypocrisie. On était en pleine réaction cléricale, la
congrégation triomphait sur toute la ligne et déclarait la guerre à
quiconque lui refusait des gages et ne consentait pas à faire profession
publique de dévotion et de monarchisme. Son influence gagnait jusqu'aux
écoles: le professeur Alibert, médecin du roi Louis XVIII, recevait le
dimanche à déjeuner des gens du monde spirituels, et apprenait de leur
bouche les anecdotes et propos du jour, qu'il allait, au sortir de là,
raconter à son royal malade. «Sa visite du dimanche ne l'embarrassait
jamais; il n'était à court que dans la semaine. Mais la congrégation
triomphe; elle est au pinacle: la scène change aussitôt, et d'un
déjeuner à l'autre,--un vrai changement à vue. Au lieu de convives tout
profanes, de personnes un peu vives et même légères, d'actrices
peut-être, on eut des abbés, des avocats généraux bien pensants, des
vaudevillistes devenus censeurs, et plus le plus petit mot pour rire. M.
de Montmorency meurt vers ce temps-là; il était de l'administration des
hospices; on célébrait pour lui un service dans chaque hôpital:--Ne
manquez pas d'y aller, disait le même médecin aux élèves à qui il
portait intérêt, cela fera bien.»

Sur ces entrefaites, un des professeurs destitués par le parti-prêtre,
M. Dubois, ayant fondé, de concert avec l'ouvrier typographe P. Leroux,
le journal littéraire _le Globe_, y appela Sainte-Beuve, qu'il avait eu
pour élève à Charlemagne. La lecture de ce journal, faite aujourd'hui,
donne une excellente idée des écrivains qui le rédigeaient. Que
d'articles substantiels et vifs, sans rien du pathos exigé depuis par
les Revues, où la pensée est soufflée et délayée en vue d'une abondance
de copie, où l'on tire tant qu'on peut sur la couenne pour obtenir le
nombre de pages demandé! Tous les sujets y sont traités brièvement et
avec compétence. Dédaigneux de la littérature de l'empire, correcte et
claire, mais sans couleur ni relief, les rédacteurs ont compris qu'il
fallut croiser les races, pour l'esprit comme pour le reste; sans quoi,
l'on croupit sur place, et par trop de peur de s'abâtardir, on
n'engendre plus. Aussi passent-ils la frontière sur tous les points et
vont-ils emprunter à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Espagne et à
l'Italie de nouvelles sources d'inspiration. Le mouvement libéral,
imprimé aux esprits par les trois chaires de Guizot, Cousin et
Villemain, y trouve aussi son écho, et la question religieuse elle-même
y est abordée hardiment; c'est là que Th. Jouffroy publia son fameux
article: _Comment les dogmes finissent_. Phénomène unique depuis la
Révolution et qui ne s'est pas renouvelé: cette feuille, quoique
purement littéraire, eut du succès. La politique n'y fut introduite que
vers la fin, lorsque de Broglie et Guizot, l'ayant achetée, en firent un
des plus puissants leviers mis en branle pour jeter à bas les Bourbons
de la branché aînée.

Quelle fut dans ce journal la part de Sainte-Beuve? Elle fut double et
des plus actives; ses remontes d'idées se firent sans passer la
frontière. S'il la franchit un instant, ce fut pour s'en revenir au plus
vite, après avoir pris du pays un aperçu tel quel. Son gibier était à
l'intérieur: tandis que les livres nouveaux, dont il rendait compte,
ceux de Thiers et de Mignet, par exemple, lui fournissaient l'occasion
d'inaugurer le rôle de héraut d'armes, de porte-voix des renommées
naissantes, qu'il exercera avec tant de zèle et d'autorité pendant
quarante ans, il entamait, d'un autre côté, l'histoire littéraire de
notre pays, qu'il ne devait composer que sous forme fragmentaire, en
taillant artistement chaque pierre, mais sans jamais réunir les
matériaux dans un monument définitif. Son coup d'essai en ce sens, le
_Tableau de la poésie française au XVIe siècle_, est déjà d'un maître.
Il y prouve victorieusement que Ronsard n'est pas du tout le mauvais et
ridicule poëte que prétendaient les classiques, et surtout que ce XVIe
siècle, traité jusque-là de barbare, fut très-fécond, puissant, savant,
et déjà délicat par portions. La plupart des qualités qui distingueront
son oeuvre s'y montrent en germe: sûreté et fermeté de jugement, finesse
de goût, heureuse curiosité d'expression, hardiesse de vues tempérée par
un bon sens supérieur. L'âge de l'auteur ne s'y décèle que sur un point,
je veux dire l'empressement à étaler une érudition de fraîche date; il y
a trop de noms cités, pas assez de choix. Un autre reproche lui fut
adressé par les érudits, les savants en _us_; c'était de risquer, sur
les origines du théâtre français, des théories incomplètes ou même
inexactes. Il a depuis soigneusement réparé cette erreur; mais la
chicane lui laissa de l'aigreur contre la gent pédante, en qui le savoir
étouffe trop souvent le goût. Il comparait plaisamment ces déchiffreurs
de vieux textes aux animaux dont on utilise l'instinct à déterrer les
truffes. Dès qu'ils en ont trouvé une, disait-il, il faut courir bien
vite et leur donner du bâton sur le nez; sinon, ils l'avalent, et elle
est perdue pour les fins gourmets[4]. Lui, au contraire, était un de ces
habiles cuisiniers qui relèvent, par la délicatesse de leur art, les
inventions et les idées d'autrui. À ce point de vue, son ouvrage est une
merveille d'exécution, une élégante coupe toute pleine de vins
fortifiants, tirés des meilleurs crus. En y repensant plus de vingt ans
après, il n'en était pas trop mécontent: «Ce livre-là est mon premier-né
et le fruit de mes amours d'étudiant: il s'en ressent à bien des égards,
et pourtant je l'aime à cause même de ses espiègleries et de ses jeunes
licences.» Le succès fut tel que, sans prendre la peine d'aller chercher
sa trousse à l'amphithéâtre, il abandonna décidément la médecine et n'en
garda que l'amour de la recherche et de l'analyse, le sens précis et
pratique des sciences naturelles.




III

VICTOR HUGO.--LE LIVRE D'AMOUR.


Ingrat par beaucoup de côtés, le métier de critique a du moins
l'avantage, quand on l'exerce avec conscience et talent, de vous mettre
en relation, souvent même en rapport d'amitié avec les écrivains
célèbres. C'est ainsi qu'un article sur les _Odes et Ballades_, inséré
dans le _Globe_ du 2 janvier 1827, valut à Sainte-Beuve de connaître
Victor Hugo et de vivre avec lui durant plusieurs années dans l'intimité
la plus étroite. Peu sympathique jusque-là au royalisme avoué et aux
sentiments catholiques du poète, il devint son plus fervent admirateur,
et de la rive du _Globe_ sa barque dériva insensiblement vers l'île
enchantée de la poésie. Deux volumes de vers et le roman de _Volupté_,
qu'il publia coup sur coup, sont empreints, surtout les deux derniers,
d'une teinte de religiosité qui tranche complétement sur ses opinions
antérieures et sur celles qu'il a professées depuis. À l'exemple de
Parny, qui a rimé en jolis couplets les agréments du culte, Sainte-Beuve
avait composé sur les douceurs que lui valut sa foi nouvelle un volume
de poésies qu'il fit imprimer en 1843 et qu'il fut parfois tenté de
produire en public, ainsi que l'indique sa préface des _Pensées d'août_.

«Je me trouve avoir en ce moment, et sans trop y avoir visé, deux
recueils entièrement finis. Celui qu'aujourd'hui je donne, le seul des
deux qui doive être de longtemps, de fort longtemps publié, n'est pas,
s'il convient de le dire, celui même sur lequel mes prédilections
secrètes se sont le plus arrêtées. Il n'exprime pas, en un mot, la
partie que j'oserai appeler la plus directe et la plus sentante de mon
âme en ces années. Mais on ne peut toujours se distribuer soi-même au
public dans sa chair et dans son sang.»

L'occasion de lancer ce second recueil, plus intime et plus saignant, ne
s'est pas sans doute présentée, puisqu'il était encore inédit à la mort
de l'écrivain. On disait même que l'édition entière, confiée sous le
plus grand secret à un ami de Suisse, avait fini par s'égarer et se
perdre. Heureusement rien ne se perd en ce monde, et plusieurs
exemplaires du _Livre d'amour_ courent depuis quelque temps sous le
manteau. Tout récemment, il en a paru quelques-uns dans les ventes ou à
l'étalage des libraires, au prix de cent et même de cent cinquante
francs. Un fin bibliophile, M. Jules Le Petit, qui est des mieux placés
pour saisir au passage les volumes rares et curieux, a bien voulu m'en
communiquer un. Je suis ainsi en mesure d'expliquer les motifs qui
décidèrent le penseur incroyant à endosser pendant quelques années la
livrée du catholicisme. Il me sera facile de prouver en même temps que
cette prétendue conversion ne fut qu'un moyen d'ajouter une corde à sa
lyre et d'obtenir la clef du boudoir de l'objet aimé, coup double assez
heureux pour qu'on lui pardonne la condescendance imposée par une beauté
tendrement superstitieuse à laquelle il fait allusion en ces termes:

«Je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement, hormis un instant,
dans le monde de Hugo, et par l'effet d'un charme, le plus puissant et
le plus doux, celui qui enchaînait Renaud dans le jardin d'Armide.»

Quel est le nom vrai de cette dame ainsi poétiquement désignée? Eh! mon
Dieu, je vous le dirais volontiers si je pouvais compter sur votre
discrétion, mais vous ne me garderiez pas le secret. Pourtant, y
tenez-vous?--Non, non, non! répond d'une voix unanime le choeur des
femmes mariées, en cela d'accord avec l'adage rustique: Bon b... qui le
fait, Jean f... qui le dit. Faites donc taire le poète indiscret qui
s'en va, comme un coq, chanter son triomphe sur les toits.

C'était déjà l'avis de M. Tartuffe, parlant à Elmire de ces gens

     Dont la langue indiscrète, en qui l'on se confie,
     Déshonore l'autel où leur coeur sacrifie.
     --Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret
     Avec qui pour toujours on est sûr du secret.

Point de scandale donc; on peut tout conter sans nommer personne et
donner à l'histoire un air de mystère que notre imagination aime à voir
même à la réalité.

Cette concession faite aux convenances, la biographie rentre dans ses
franchises. Tant que les personnes étaient vivantes, elle n'a eu garde
de divulguer leurs passions, les mystères du coeur, les actes opposés aux
devoirs d'une épouse fidèle; mais, à cette heure, elle n'est plus tenue
aux mêmes égards: il doit lui être permis de ne pas accepter les gens
dans le rôle qu'ils se sont eux-mêmes taillés à leur guise, de les voir
autre part que sur la scène et de regarder derrière les coulisses. À la
distance d'un demi-siècle, il n'est pas défendu d'indiquer discrètement
la tendre faiblesse, et, puisqu'il s'agit d'une femme, de découvrir le
sein au défaut de la cuirasse. Si la vie y perd un peu de ses illusions
et la littérature de sa rhétorique, la science morale du moins y
gagnera.

Il n'est jamais déshonorant pour une femme d'avoir été aimée et chantée
par un vrai poète, même quand elle semble ensuite en être maudite. La
plus prude serait intérieurement flattée que son nom aille rejoindre
celui des Éléonore, des Elvire, et, s'il ne tenait qu'à elle, on
publierait sans plus tarder les vers qui sont pleins de son image. Le
temps en s'enfuyant permet d'ailleurs bien des révélations; les deux
intéressés ayant depuis des années disparu de ce monde, il n'y a pas à
craindre que leur cendre refroidie se ranime pour réclamer contre les
confidences que l'amant avait préparées pour le temps où il ne serait
plus. Profitons du détour qu'il a imaginé pour nous apprendre bien des
choses qu'il n'était pas fâché que l'on connût, sans avoir à les dire en
face. Profitons-en, mais n'en abusons pas; il est des confidences dont
on ne doit faire qu'un usage restreint.

Son _Livre d'amour_ débute par une pièce bien étrange, intitulée
_l'Enfance d'Adèle_, où se déroulent, complaisamment énumérés par l'ami,
les rares accidents qui ont varié l'uniformité de cette existence de
jeune fille. Née à Paris, dans une vaste maison dont la tristesse n'est
égayée que par un jardin de peu de verdure, l'enfant a grandi, rêveuse,
nonchalante, les pas traînants et l'allure ionienne. À son type hardi,
on dirait une Maltaise. Sous les flots noirs d'une chevelure qui inonde
son col bruni étincellent des yeux ardents, chargés de vagues désirs,
qu'ombrage un fier sourcil. Sur ses dents d'ivoire, brillent des lèvres
pourprées dont la cerise ne demande qu'à être cueillie. Lente et gauche
aux travaux d'aiguille, elle n'aime pas non plus à se mêler aux jeux
bruyants de son frère, et s'obstine à demeurer oisive et silencieuse
dans sa chambre.

     D'enfance, mon Adèle,--elle n'en a pas eu;
     Elle n'a point connu la gaité matinale,
     Mêlé sa jeune voix aux chants que l'aube exhale,
     Pillé la haie en fleur et le premier fruit mûr,
     Ou bondi, blanc chevreau qu'enivre un lait trop pur.
     Ce temps-là fut pour elle un long vide, une attente.
     Nul prélude en son être avant l'heure éclatante;
     Rien n'y devait briller qu'à la haute clarté,
     Et la grâce elle-même attendit la beauté.

Dans le chaos de ses premiers souvenirs se détache celui d'un voyage en
Italie. Elle y vit étalés aux poteaux du chemin les têtes et les bras
des brigands dont les Français avaient purgé le pays:

     Ses yeux prirent dès lors un air d'étonnement;
     Son visage romain rêva plus gravement;
     Et quand on atteignit Naples la fortunée,
     Où son père attendait notre Adèle étonnée,
     Dès qu'on fut de voiture au logis descendu,
     Elle, distraite encor, le regard suspendu,
     Déjà dorée au front et l'épaule brunie,
     Par instinct tout d'abord de naïve harmonie
     Et pour songer à l'aise en ces lieux étrangers,
     Alla droit au jardin sous un bois d'orangers.

Pour peu qu'ils soient prudents et avisés, les parents devinent vite ce
qu'il faut à ces biches farouches. Aussi dès que la main d'Adèle fût
demandée par un fils de famille, s'empressa-t-on de la lui accorder,
quoiqu'il fût plus riche en talents et en espérances qu'en biens de
fortune. L'union était des mieux assortie et fut longtemps des plus
heureuse. Associée et soumise à un époux vigoureux, la jeune fille
devint une femme charmante, mère de deux beaux enfants; il semblait que
ce bonheur ne dût jamais prendre fin.

Il n'est pas de demoiselle bien née, au moment où elle se marie, qui ne
songe à rendre son époux heureux. C'est du fond du coeur et sans
arrière-pensée, qu'elle lui jure, en acceptant son joug, fidélité et
obéissance. Pourquoi de si belles résolutions ne tiennent-elles pas
jusqu'au bout? Comment ces anges de vertu en viennent-ils à tacher la
blancheur de leurs ailes? Devons-nous en chercher la raison dans le
vilain propos d'un poète: _Toute femme a le coeur libertin?_ Non certes.
Le plus souvent, il faut bien le reconnaître, si la paix du foyer
conjugal est troublée, si le calme fait place aux orages, c'est la faute
du mari.

Que la morale du monde est indulgente au sexe laid! Pourvu qu'un homme
marié garde certain décorum et sauve, comme on dit, les apparences, il
lui est permis, bien plus, on lui fait honneur de courir les aventures,
de ne pas se refuser le surcroît d'appétit que procurent le changement
et la variété, d'entretenir double ou même triple ménage et de laisser
sa moitié vaquer à loisir aux soins de la maternité. L'attachement d'une
femme est rarement un obstacle à ce qu'on ait des maîtresses; on a pris
l'une en vue des enfants, on recherche les autres pour se donner de
l'agrément. Pourquoi aussi le devoir s'arrange-t-il trop souvent de
façon à être ennuyeux? C'est là ce qui pousse tant de maris à courir
après les consolations extra-légales.

Imprudent qui descendez à plaisir des hauteurs où vous avait placé
l'amour d'une vierge pour vous révéler à elle le héros de vulgaires
aventures, pourquoi montrer ainsi le chemin de l'infidélité à celle que
vous avez pour gardienne de votre honneur et de votre nom? Prenez garde;
vous vous repentirez un jour de l'avoir négligée et humiliée par des
préférences indignes, de l'avoir poussée à bout. Et quand vous songerez
à prendre peur de ce que vous avez si bien mérité, peut-être sera-t-il
trop tard.

Sans doute l'épouse délaissée se refuse d'abord à imiter des faiblesses
qui l'outragent; elle essaie de ramener l'infidèle par une conduite
toute différente de la sienne, mais gare si elle échoue. Il est des
épreuves que leur longueur rend fatigantes et dont la sagesse et la
raison s'ennuient à la fin.

Telle qu'on l'a vue, Adèle ne devait pas donner beaucoup d'espérance à
qui l'aurait aimée qu'elle souffrirait aisément de l'être quand le
mariage l'aurait mise dans une condition plus libre. Pendant les six
premières années, tout entière au devoir conjugal, elle ne paraît pas
avoir cherché ni rencontré d'autre attachement. Lorsque Sainte-Beuve lui
fut présenté, c'est à peine si elle daigna faire attention à lui. Nous
avons le tableau de cette première entrevue; il est piquant, surtout
quand on le rapproche de ce qui a suivi:

     En entrant, je la vis, ma future maîtresse,
     À côté du génie un peu reine et déesse,
     En sarrau du matin, éclatante sans art,
     M'embarrassant d'abord de son fixe regard.
     Et moi qui d'elle à lui détournais la paupière,
     Moi, pudique et troublé, le front dans la lumière,
     J'étais tout au poète; et son vaste discours
     A peine commencé, se déroulant toujours,
     Parmi les jets brillants et l'écume sonore,
     Comme un torrent sacré que le pasteur adore,
     Faisait flotter sans cesse et saillir à mes yeux
     Dans chaque onde nouvelle une lyre des dieux;
     Et mon choix fut rapide, et j'eus ma destinée!
     Debout la jeune épouse écoutait enchaînée;
     Et je me demandais quel merveilleux accord
     Liait ces flots grondants à ce palmier du bord.
     Puis elle se lassa bientôt d'être attentive;
     Sa pensée oublieuse échappa sur la rive;
     Ses mains, en apparence, au ménage avaient soin;
     Mais quelque char ailé promenait l'âme au loin,
     Et je la saluai trois fois à ma sortie;
     Elle n'entendait rien, s'il ne l'eût avertie.

De son côté, quoiqu'il n'eût plus sa simplicité de novice et qu'il fût
en quête d'une belle passion, afin de franchir agréablement les détroits
orageux de la jeunesse, il ne paraît pas avoir été dans les premiers
temps bien vivement impressionné:

     Je cherche autour de moi comme un homme averti,
     Demandant à mon coeur: «N'ai-je donc rien senti?»
     Et comme, l'autre soir, quittant la causerie
     D'une femme pudique et saintement chérie,
     Heureux de son sourire et de ses doigts baisés,
     Je revenais, la lèvre et le front embrasés;
     Comme, en mille détours, la flatteuse insomnie
     Faisait luire à mes yeux son image bénie,
     Et qu'à travers un bois, volant pour la saisir,
     Mon âme se prenait aux ronces du désir,
     Un moment j'espérais que, fondant sur sa proie,
     Amour me déchirait, et j'en eus grande joie.
     Mais tout s'évanouit bientôt dans le sommeil,
     Et je ne sentais plus de blessure au réveil.

Il n'y a donc pas eu, vous le voyez, de _coup de foudre_. Ce fut par
l'accoutumance, en avançant tous les jours dans une familiarité de plus
en plus intime qu'ils prirent peu à peu l'un pour l'autre un de ces
amours furieux, dévorants, qui vous mettent au coeur une blessure pour le
restant de vos jours. «En France, a-t-on dit, les grandes passions sont
aussi rares que les grands hommes.» Puisque je rencontre ici les deux
ensemble, on me permettra de m'y arrêter un instant.

Et tout d'abord disons quelques mots du physique. On a vu plus haut le
portrait de Mme Adèle X...; celui de Sainte-Beuve mérite d'être dessiné
à son tour. Il était de taille moyenne, plutôt petit que grand, n'ayant
pas de quoi se vanter mais non plus de quoi se plaindre, car, suivant
une remarque assez juste, passé un certain niveau, il est rare que la
qualité de l'esprit soit dans toute sa vivacité. Ne l'ayant connu que
beaucoup plus tard, je ne puis dire quels agréments distinguaient alors
sa personne. Un étranger qui le visita vers ce temps, M. Just Ollivier,
nous en fait deviner quelques-uns:

«J'arrive au n° 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs; je demande M.
Sainte-Beuve. Une vieille dame, sa mère, apparaît à une fenêtre, et,
après quelques légères difficultés, elle crie: «Sainte-Beuve, es-tu là?»
Je vois une figure derrière une petite croisée; on m'indique l'escalier,
je heurte. Un jeune homme m'ouvre, c'était Sainte-Beuve.--M.
Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases; je ne dirai pas qu'il
les bredouille; mais il les jette, et il a l'air d'en être dégoûté et de
n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées. Cela donne à sa
conversation un caractère sautillant,--depuis, le sautillant devint
scintillant et plus soutenu.--Sa voix est assez forte; il appuie sur
certaines syllabes, sur certains mots. Quant à son extérieur, j'ajoute
que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête pâle,
ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal
fait; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent
s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge-blonds,
très-abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve
n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de
désagréable et finit même par plaire. Il était mis simplement, cependant
bien. Redingote verte,--c'était alors la mode,--gilet de soie, pantalon
d'été. Sa chambre m'a frappé; il était derrière un paravent, dans un
petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux
et de papiers. Son lit était à côté.»

Le croquis serait incomplet, et par là même disgracieux, si l'on n'y
ajoutait aussitôt ce qui relevait admirablement cette physionomie, une
nature morale des plus nobles, ayant en soi un idéal, un type élevé
d'honnête homme qui peut céder aux orages des sens, mais qui ne s'y
laissera point submerger. Ce n'est certes pas un de ces amoureux
platoniques dont la flamme dort sous la cendre et qu'une mère de famille
garde impunément près d'elle pendant une éternité. En revanche, il
apporte dans le commerce de la vie un charme contenu et à demi voilé,
l'insinuant et l'art de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui
voiler sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il est à cet âge où
l'excès des espérances confuses, des passions troublantes se dissimule
mal sous un stoïcisme apparent, où l'on a l'air de renoncer à tout,
parce qu'on est à la veille de tout sentir.

Adèle vit en lui un bras sur lequel, dans son délaissement, elle pouvait
s'appuyer, même avec abandon. Celui-là, du moins, il était permis de
l'aimer sans aller sur les brisées d'une rivale. Entre un mari qui n'est
plus aimable et un soupirant qui promet de l'être beaucoup, comment
hésiter? Ces raisons ne sont pas moralement bonnes, si l'on veut; mais
seraient-elles encore plus mauvaises, on ne laisse pas de s'y rendre
lorsque les sens font taire le scrupule. N'était-ce pas d'ailleurs le
seul moyen de ramener à la foi l'ami que de mauvaises moeurs avaient
rendu incrédule? Prêchée par une si jolie bouche, la religion devient
séduisante. Sainte-Beuve y retrouvait une beauté de coeur entrevue dans
les extases pieuses de son enfance qu'il regrettait d'avoir perdue.
Aussi fut-il sensible à cette affection, mêlée de coquetterie et de
pudeur, qui entretenait longuement son désir et savait le contenir sans
le désespérer. Par, un restant de moeurs chevaleresques, de sentiments à
la troubadour, il brida son impatience, vécut d'amour pur pendant six
mois et mangea son pain à la fumée du rôti. Son âme, dit-il,

     Sut, sans se dissiper aux folles étincelles,
     Sans heurter à la vitre et s'y briser les ailes,
     Demeurer en son lieu, certaine du retour,
     Et s'asseoir dès l'entrée, en attendant l'Amour.

Les conseils qu'il donne à Adèle sont de tous points excellents, car la
vertu est un dragon qu'il s'agit d'endormir, si l'on veut s'emparer du
trésor:

     Craignons de trop presser le sol où vont nos pas;
     Le voile humain est lourd, ne l'épaississons pas!
     Si la pure vertu cache un moment sa joue,
     Que sa ceinture d'or jamais ne se dénoue;
     Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur désir,
     L'éternel sacrifice élève son soupir;
     Que, tendre et pénitent, mélancolique, austère
     Comme un chant de Virgile au choeur d'un monastère,
     Ce soupir, triomphant des transports mal soumis,
     Nous apprenne à rester dans le bonheur permis!
     En expiation d'une trop douce chaîne,
     Acceptons-en ce point de souffrance et de gêne.
     Toi surtout, aie en toi des protecteurs cachés,
     Par qui d'un chaste effort aux âmes rattachés,
     Nous sauvions à ton coeur toute souillure amère;
     Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mère.

S'il n'y avait dans toute vraie passion une sincérité qui désarme, le
dernier vers semblerait burlesque. Il ne le parut pas sans doute aux
deux amants.

Pourtant l'indécis de leur situation, les méchants propos qu'elle excite
et aussi la crainte que leur commencement d'intrigue ne soit découvert,
ne laissent pas de les inquiéter. Ces divers sentiments me paraissent
assez agréablement résumés dans la pièce suivante:

     Nonchalamment, hier, la dame que tu sais,
     Comme dans le salon près d'elle je passais,
     M'appela, me parla de toi, daigna te plaindre
     De l'abandon, dit-elle, où tu te vas éteindre,
     Puisque un si noble époux par Phryné t'est ravi;
     Et d'autres s'y mêlant, ce furent à l'envi
     Plaintes, compassions et touchants commentaires
     Sur tes pleurs d'Ariane en tes nuits solitaires:
     «Elle s'en veut cacher, mais le mal est plus fort!
     Chaque soir, quand vient l'heure où l'infidèle sort,
     Voyez-la bien. Son oeil qui couve la pendule
     A l'air de demander que l'aiguille recule.
     Sensible comme elle est, ce chagrin la tuera.
     --Non, elle est douce et calme, elle s'habituera.
     --S'habituer, monsieur! Jeune encore, il est triste
     D'être ainsi négligée!» Et la plus belle insiste,
     Prenant des airs d'égards pour ta pauvre beauté.
     Et moi je me rongeais en silence irrité.
     --Qui donc vous a permis, indifférents sublimes,
     D'ouvrir si vite un coeur le plus vaste en abîmes,
     Le plus riche en tendresse, en parfums renfermés,
     Le coeur de mon amie, ô vous qui la nommez!
     D'où savez-vous les pleurs de sa paupière émue?
     De quel droit jugez-vous cette âme à moi connue?
     [...]
     Souvent ainsi, le nom qu'aime ma rêverie,
     Que je redis sans fin au bout de ma prairie,
     Ce nom subitement par d'autres prononcé,
     Qui derrière la haie, au revers du fossé,
     Jasent à tout hasard,--ce nom chéri m'irrite,
     --Ou le mien fait rougir mon Adèle interdite.

Une autre fois, il la rassure et demande grâce pour quelque légère
faveur dont elle se repentait:

     Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocence
     Qu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels;
     Ne t'accuse de rien! Tes voeux purs dans l'absence
     Pourraient se suspendre aux autels.
     Te vient-il du passé quelque voix trop sévère,
     Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis,
     Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mère
     Me sent pour elle meilleur fils.
     Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes,
     Caresse ni discours qui n'ait tout respecté;
     Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimes
     Ni vanité ni volupté.

Rien n'est oublié pour faire vibrer la sensibilité féminine, toucher à
ses fibres les plus délicates et amener peu à peu l'amollissement voulu;
la séduction insensiblement énerve et aveugle sa proie. On met à profit
les trop longs loisirs que procure l'absence du mari, et l'on trouve le
moyen de ne point s'ennuyer sans lui. Si douce qu'elle soit, une telle
situation finirait, en se prolongeant, par devenir ridicule. Notre
nature s'y oppose. La femme la plus inhumaine et la moins sensuelle
tiendrait en médiocre estime l'individu qui en pareil cas se montrerait
insensible à sa possession. Une telle apparence de dédain ne tarderait
pas à décourager ce qu'elle aurait eu de favorable pour lui. Bon gré mal
gré, il faut en venir à l'essentiel, à la conclusion du roman. Ils s'y
acheminaient par le plus long, trouvant sans doute les stations
agréables. Voici celle du premier baiser, le baiser que l'on refuse et
que l'on laisse prendre. La pièce est magnifique. Dès que le coeur de
l'homme est sérieusement ému, la poésie apparaît et dore tout des
reflets de sa lumière:

     Comme au matin l'on voit un essaim qui butine
     S'abattre sur un lis immobile et penché:
     La tige a tressailli, le calice s'incline,
     Et s'incline avec lui tout le trésor caché.

     Et tandis que l'essaim des abeilles ensemble
     Pèse d'un poids léger et blesse sans douleur,
     De la pure rosée incertaine et qui tremble
     Deux gouttes seulement s'échappent de la fleur.

     Ce sont tes pleurs d'hier, tes larmes adorées,
     Quand sur ce front pudique, interdit au baiser,
     Mes lèvres (ô pardonne!) avides, altérées,
     Ont osé, cette fois, descendre et se poser:

     Ton beau cou s'inclina, ta brune chevelure
     Laissa monter dans l'air un parfum plus charmant;
     Mais quand je m'arrêtai, contemplant ta figure,
     Deux larmes y coulaient silencieusement.

Elle a pleuré, mais elle cédera. Passons à l'instant décisif. Le fruit
mûr à point va comme de lui-même tomber dans la main:

     Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures,
     Chers instants consacrés et qu'aujourd'hui tu pleures,
     Il venait de sortir; tu voulus, je m'assis;
     Nous suivîmes longtemps je ne sais quels récits,
     Mais qui me tenaient moins que ta langueur chargée,
     Ta beauté si superbe et toute négligée,
     Laquelle encor, baignant aux voiles de la nuit,
     Entr'ouvrait au soleil et la fleur et le fruit.
     Tel, en un val ombreux, sur la pente boisée,
     Un narcisse enivrant garde tard la rosée;
     Tel, aux chaleurs d'été sur les étangs dormants,
     Au pied des vieux châteaux peuplés d'enchantements,
     Au sein des verts fossés, aux pleins bassins d'Armide,
     Nage un blanc nénuphar dans sa splendeur humide.
     J'osai voir, j'osai lire au calice entr'ouvert;
     J'osai sentir d'abord ce parfum qui me perd;
     Pour la première fois le rayon qui m'éclaire
     Fit jouer à mes yeux un désir de te plaire.
     Frêle atome tremblant, presque un jeu d'Ariel,
     Mais devenu bientôt monde, soleil et ciel.
     Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière.
     Un moment, au miroir, d'une main en arrière,
     Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés:
     J'allais sortir alors, mais tu me dis: «Restez!»
     Et, sous tes doigts pleuvant, la chevelure immense
     Exhalait jusqu'à moi des senteurs de semence[5].
     Armée ainsi du peigne, on eût dit, à te voir,
     Une jeune immortelle avec un casque noir[6].
     Telle tu m'apparus, d'un air de Desdémone,
     Ô ma belle guerrière! et toute ta personne
     Fut divine à mes yeux. Depuis ce jour, tout bas...
     Qu'est-ce? j'allais poursuivre les combats,
     Les désirs étouffés, les ardeurs et les larmes...

Il a eu quelque peine à se décider; enfin, il y est arrivé; raison de
plus pour réparer le temps perdu; si la conquête a coûté des soins, du
moins on n'y aura pas de regret:

     Au temps de nos amours, en hiver, en décembre,
     Durant deux nuits, souvent enfermés dans sa chambre,
     Sans ouvrir nos rideaux, sans lever les verrous,
     Ardents à dévorer l'absence du jaloux,
     Nous avions dans nos bras éternisé la vie;
     Tous deux, d'une âme avide et jamais assouvie,
     Redoublant nos baisers, irritant nos désirs,
     Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs,
     Nous n'avions fait qu'un rêve...

     Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée,
     Je la laissais au lit haletante et brisée,
     Et que, tout tiède encor de sa molle sueur,
     L'oeil encor tout voilé d'une humide lueur;
     Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège,
     Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,
     Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel;
     Mon coeur était léger, car j'y portais le ciel.

Arrivée à son paroxysme, la passion n'a ni scrupule ni remords. Plus
tard, peut-être, au réveil, à la première désillusion, les regrets
auront leur tour; mais, au moment où l'incendie intérieur est si ardent
et attisé, cette crainte est étouffée; elle compte pour peu, pour rien.

Voltaire, dans la préface de sa _Henriade_, préface qui vaut mieux que
son poëme, prétend que Milton, seul parmi les poëtes, a su lever d'une
main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de l'amour. Il est
vrai que la description de l'Eden et du bonheur innocent de nos premiers
pères transporte notre imagination dans le jardin de délices et semble
nous faire goûter les voluptés pures dont Adam et Ève sont remplis:
«Ainsi parla notre commune mère, et, avec des regards pleins d'un charme
conjugal non repoussé, dans un tendre abandon, elle s'appuie, en
l'embrassant à demi, sur notre premier père; son sein demi-nu, qui
s'enfle, vient rencontrer celui de son époux, sous l'or flottant des
tresses éparses qui le laissent voilé. Lui, ravi de sa beauté et de ses
charmes soumis, sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à
Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam
presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le démon
détourne la tête d'envie...». Voltaire ajoute: «Comme il n'y a point
d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie.»

Quel que soit mon respect pour l'opinion du grand génie auquel on élève
aujourd'hui des statues au lieu de lire ses oeuvres, je dois dire qu'il
commet là une petite erreur. Bien avant Milton, Virgile, le plus pieux
des poëtes de l'antiquité, avait tracé de l'amour conjugal un tableau
vrai et chaud, sans aucune des surcharges que la fantaisie érotique des
chrétiens a voulu depuis ajouter à cet acte. C'est au livre VIII de
l'_Enéide_, lorsque Vénus veut obtenir de Vulcain des armes pour son
fils:

     Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertis
     Cunctantem amplexu molli fovet: ille repente
     Accepit solitam flammam, notusque medullas
     Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit.
     Non secus atque olim tonitru quum rupta corusco
     Ignea rima micans percurrit lumine nimbos.

Je ne sais pas assez de latin pour traduire ce passage comme il le
faudrait[7]; d'instinct, je l'ai toujours admiré.

Sainte-Beuve n'approche, j'en conviens, ni de Virgile ni de Milton; il
n'en est pas moins de leur famille et grand poëte aussi par
l'imagination et les idées. L'expression seule lui a fait défaut.
Impuissant à dompter la langue poétique, à lui faire rendre toute sa
pensée, il en gémit, il en souffre; le tourment de son âme a passé dans
ses vers et nous le subissons nous-même en le lisant.




IV

PROMENADES AUX CHAMPS.--LA PETITE ADÈLE.


Où vont nos amoureux, la main dans la main et le front épanoui sous les
brises du printemps? Ils fuient loin de Paris où chacun les jalouse et
les épie, loin des propos médisants, loin de la chambre où tout leur
rappelle un souvenir importun, sans cesse présent à leur esprit et qui
trouble leurs plus voluptueux épanchements. De bois en bois, de colline
en colline, le long des haies fleuries et des buissons qui chantent,
presque toujours à couvert et dérobés aux regards, ils s'oublient des
heures entières à causer de leur affection, à faire des voeux pour
qu'elle soit éternelle. Là, tout leur sourit: les douces couleurs dont
l'oeil ne se lasse jamais et ce charme de l'isolement que l'on sent, que
l'on goûte avec délices et que la parole ne rend pas. Se coucher sur
l'herbe à l'ombre des peupliers, entouré de productions qui naissent du
sein de la terre, n'est-ce pas se retremper, pour ainsi dire, à la
source de l'amour et en purifier les actes? En face d'un beau ciel, au
milieu de la verdure et des fleurs, l'âme se sent plus libre et la
volupté plus sainte.

Les environs de Paris semblent avoir été aménagés à dessein pour de
galants rendez-vous. Une nature souriante, sans rien de rude ni de trop
agreste, y invite au plaisir. Gardez-vous, par exemple, des jours où la
foule s'y précipite: au lieu du mystère et du silence que vous cherchez,
vous n'y rencontreriez que groupes criards, joies vulgaires, caresses
banales de gens qui mesurent leur plaisir à l'argent qu'il leur aura
coûté. Paul de Kock nous a souvent égayés du tableau de ces parties
bourgeoises et fait rire avec les scènes bouffonnes de ses épiciers en
goguette; mais sa plaisanterie n'enlève rien au charme véritablement
poétique de tant de lieux chers aux amoureux et aux rêveurs. Mme
Adèle-X... et Sainte-Beuve le savaient bien. Aussi s'échappaient-ils
souvent ensemble vers Chevreuse ou vers Romainville, ou sur les coteaux
de Montmorency. Le _Livre d'amour_ nous redit quelques-unes de ces
anciennes folies, que le souvenir dore après coup de la lumière dont
s'éclairaient ces années riantes:

     Voilà que tout s'éclaire et tout change à la fois.
     Quelques printemps de plus ont embelli les bois
     Et préparé pour nous la charmille épaissie;
     --Pour nous! car ta prison s'est enfin adoucie;
     Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offensé,
     S'est pris au piége aussi d'un amour insensé.
     Il court après l'objet qui nuit et jour l'enlève,
     Et nous, prompts à jouir de cette courte trêve,
     Nous courons non moins vite aux bois les plus voisins,
     Comme en la jeune idylle, ombrager nos larcins;
     Si bien qu'au frais retour de nos marches fleuries,
     Au seuil où nous entrons des blanches laiteries,
     L'hôtesse, habituée à nous revoir tous deux,
     Sourit et semble dire: «Ah! ce sont les heureux!»

D'autres fois, lorsqu'ils ne pouvaient disposer que de quelques heures,
leur rencontre avait lieu dans le voisinage, à l'église et même, le
croirait-on? au cimetière Montparnasse. Ce choix réfrigérant était-il dû
à l'amour du contraste? Se sentaient-ils plus disposés à jouir des
plaisirs de la vie en présence des tombeaux? Le poëte voulait-il engager
par là sa maîtresse à mettre à profit une existence de si peu de durée?
Je ne sais, mais le fait est certain. Lisez plutôt:

     Les plus gais de nos jours et les mieux partagés
     Sont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers,
     Dans les petits sentiers du lointain cimetière,
     Ensemble nous passons une heure tout entière.
     En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés,
     Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés;
     Rarement le soleil, débordant sur nos têtes,
     Rayonne ce jour-là; de nos timides fêtes
     Les reflets mi-voilés ont gagné la saison:
     C'est vapeur suspendue et tiède nuaison[8].
     Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre,
     Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre.
     La piété funèbre, errant sous les rameaux,
     Donne au bonheur discret le souvenir des maux,
     Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée,
     On part,--rentré chacun dans sa foule mêlée,
     On voit longtemps encor la pierre où l'on pria,
     Et la tombe blanchir sous son acacia.

Que devenaient, durant ces escapades, l'intérieur du ménage et les
enfants? Hélas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mère de
famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le sérieux de la
vie, la responsabilité, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y était
à l'abandon. Quel désordre! quel gâchis! Un seul fait en donnera la
mesure. La cuisinière, fille novice et livrée à elle-même, s'avisa un
jour d'assaisonner le potage à l'eau de javel. Toute la maison faillit
s'empoisonner. Ah! la poésie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose
toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.

Ch. R..., rédacteur d'un important journal, avait pour femme une
romancière de mérite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus
jolie qu'elle. Un de ses amis,--c'est toujours un ami!--le docteur
Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en éprit et la
lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari
le prît mal; il disait, au contraire, à qui voulait l'entendre: «Qu'a
donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a
soufflé ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!»

N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce
mari. J'ai pu voir moi-même combien sa résignation couvrait de prudence.
À quelque dix ans de là, ayant été envoyé auprès de Mme Ch. R... par
Sainte-Beuve, qui était son compère (ils avaient tenu ensemble le fils
Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine à la reconnaître. La muse, dont
j'avais jadis admiré l'éclat et les charmes, fort appétissants, ma foi!
dans leur opulente maturité, n'était plus qu'une ruine. Figurez-vous un
gros nez en bec de corbin et deux mèches de cheveux grisâtres cachant
mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis
était métamorphosé en chouette.

Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il était encore vert et
passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'efforça de
m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-maîtresse que des
rapports d'amitié et de confraternité littéraire. Cela m'était bien
égal; mais il paraissait tenir fort à me convaincre. Son insistance
avait à la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je
compris ce jour-là l'obstination des femmes à repousser le divorce!

On aura beau dire et beau faire, l'adultère sera toujours une sotte
histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous
voyez l'inconvénient. Dans le cas contraire, il faut se résigner au
partage et se contenter, en maugréant, des restes du mari. La plupart
des amants, il est vrai, trouvant désagréable de se poser nettement
cette question d'amour-propre et de point d'honneur, préfèrent la
sous-entendre et l'éluder. D'autres acceptent comme parole d'Évangile
l'explication qu'on leur donne de ces témoignages obligés où la
prétendue antipathie se voile des apparences de la tendresse.
Sainte-Beuve, à ce qu'il paraît, était de ceux-là; il croit à de
certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.

     Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre,
     Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,
     Revenait usurpant sa place à ton côté,
     Redemandait son droit, sa part dans ta beauté,
     Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie,
     Tu retrouvais toujours quelque lutte inouïe
     Pour te garder fidèle au terrible vainqueur
     Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!

Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pût lui jurer, mais
il en repoussait aussitôt l'idée comme indigne de lui. Il y a une
histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort à réfléchir.
Boulanger avait offert à Mme X... de la peindre en peignoir blanc,
toilette négligée et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait
d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura
qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui était gravé au
coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de poser
devant le peintre quelques jours après.

Un autre sentiment a dicté l'épître _à la petite Adèle_, qui est, à tous
les points de vue, la pièce la plus remarquable du _Livre d'amour_.
Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il était le
parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il
s'était pris pour elle d'une affection particulière et un jour que, pour
apporter sans doute un secret message, elle était venue à la chambre du
bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:

      Enfant délicieux que sa mère m'envoie,
      Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie;
      De vingt lunes en tout décoré, front léger,
      Où les essaims riants semblent seuls voltiger,
      Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores,
      Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores,
      Tant d'orages pressés et tant d'événements,
      Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments,
      Sous l'ombre paternelle immense, hospitalière,
      Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première;
      Jeune arbre qu'à plaisir a cultivé ma main,
      Qui toujours m'apparais dans mon ancien chemin
      Comme un dernier buisson, une touffe isolée;
      Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,
      Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris,
      Et restas longtemps pâle.--Enfant qu'avec mystère
      Il me faut apporter comme un fruit adultère,
      Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang!
      Que ma filleule est grande et va s'embellissant!
      Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette,
      De grands yeux étonnés, une bouche discrète,
      Presque des pleurs, enfant, mais bientôt les baisers.
      Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés,
      Ta sérénité d'âme un moment obscurcie,
      Et ton gazouillement qui chante et remercie!
      Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressés
      Tes cheveux qui de blonds sont devenus foncés;
      Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupière,
      Comme tes larges yeux où nage la lumière.

      Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi:
      Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi,
      Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage,
      Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le présage.
      Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui!
      Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui;
      Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haine
      S'efface au souvenir que ta présence amène.
      Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs,
      Et je plains l'offensé, noble entre les grands coeurs!

Il me faut sauter quelques vers où le poëte entre dans une précision de
détails que personne ne lui demandait à ce degré.

     Or toi, venue après, et quand pâlit la flamme;
     Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme,
     Tempérait dans son sein les fureurs du lion;
     Quand moi-même apparu sur un vague rayon,
     Comme un astre plus doux aux heures avancées,
     Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,
     Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te vois
     Pure et tenant pourtant quelque chose de moi!
     Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne,
     Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne,
     La dernière que tard elle voudra garder.
     Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider,
     Jeune ange; que ne puis-je, en longues matinées,
     Suivre avec toi les bords de tes jeunes années,
     Et dans l'odeur première, aisée à retenir,
     Au fond du vase élu fixer mon souvenir?
     --À peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime.
     Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime,
     Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitôt
     Que ta langue achevée aura dit tout un mot,
     Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole,
     Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole,
     Tu pourras sans obstacle à chacun raconter
     La vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monter
     Bien haut, dans une chambre étroite, et retirée,
     Mais où ton bon ami t'a de joie entourée...

N'est-ce pas là, dites, un charmant verbiage, une caresse de
quasi-paternité admirablement rendue? Ce qui suit est plus délicat, s'il
se peut:

     Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon,
     Toi ma seule famille et toute ma maison,
     C'est bonheur désormais et devoir de te suivre:
     Elle manquant, hélas!... pour toi j'aurais à vivre.
     Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côté
     L'épargne du travail et de la pauvreté;
     Je l'accroîtrai, j'espère... Ô lointaines promesses!
     Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses.
     Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé,
     En tombant sur un coeur, ne sera pas trompé?

La générosité du poëte n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait même qu'un
sort fatal fût attaché à cette enfant. Car devenue grande et restée
timide et taciturne comme l'avait été sa mère, elle s'énamoura en
Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui
laisser épouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.

Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de
Sainte-Beuve pour Mme X... Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non
qu'il soit très-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie
les causes d'une rupture devenue inévitable.

SONNET

_Nec amare decebit_ (Tibulle).

     J'ai vu dans ses cheveux reparaître et pâlir
     Une trace d'argent qu'un hiver a laissée;
     À son front pur j'ai vu la ride ineffacée,
     Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.

     J'ai vu sa fille aînée à son bras s'embellir,
     Et rougissante au seuil de la fête empressée,
     Appeler tous regards, ravir toute pensée;
     Et la mère en oubli pourtant s'enorgueillir.

     Assez, ô muse, assez! Taisons ce qui s'avance;
     Étouffons les échos pour les ans de silence;
     Enfermons les soupirs et cachons-les à tous.
     Plus de chants, même au loin en notre deuil modeste.
     Plus de perle au collier! que le fil seul nous reste,
     Un fil indestructible! ô muse, arrêtons-nous.

Les fins de roman ne sont jamais aussi agréables que la mise en train.
Une seule scène suffira pour peindre au naturel les embarras où nous
jettent de telles intrigues. Le récit en a été fait à M. d'Haussonville
par une dame.

--La passion de Sainte-Beuve pour Mme X... avait fini par une brouille
de longue durée. Ils n'étaient pas encore réconciliés, lorsqu'un soir le
hasard les amena en présence devant moi. Jusque-là, rien que de
très-ordinaire: c'est ce qui arrive tous les jours; mais la chose
piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait
sur le coeur, se servit de moi pour exprimer ses plus amères réflexions
sur l'inconstance en amitié, les sentiments méconnus, etc.. Comme
j'étais assez près d'elle pour qu'elle entendît, et comme, immobile,
elle écoutait[9], sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scène et mon
embarras entre les trois personnages, car le mari, à deux pas plus loin,
écoutait aussi. C'était, comme on dit, à brûle-pourpoint qu'il
m'adressait son discours, auquel je n'avais pour mon compte rien à
répondre, et ses paroles étaient aussi incisives que vous pouvez le
supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu'ils
s'étaient réconciliés depuis.

Hormis le _vindicatif_ qui est un contre-sens, rien de plus vrai que ce
récit et les mots qui le terminent: la rupture définitive n'eut lieu en
effet qu'en 1837 par le départ de l'amant pour Lausanne. Et même on peut
dire que des relations amicales persistèrent entre eux jusqu'au bout.
Plus tard, il écrivait à quelqu'un qui avait causé de lui avec elle à
Bruxelles: «C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce
monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un
certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs
préjugés.» Lui-même gardait bon souvenir de ceux qu'il avait une fois
aimés, alors que déjà tout amour avait disparu. Il se plaisait à faire
de temps à autre de petits présents à la famille. En 1860 il envoya une
robe à Mlle Adèle qui lui écrivit pour l'en remercier. Mais la lettre,
ayant probablement été soumise au père, arriva toute barrée de traits
sur les passages qui exprimaient surtout la gratitude. Sainte-Beuve en
fut indigné.--«Voyez, me dit-il en me la montrant; il est toujours le
même: il empoche le cadeau, mais il ne veut pas qu'on me dise _merci_.»

Plus tard, un jour que je me trouvais chez lui, survint une dame, qui,
connaissant le chemin, grimpa lentement le petit escalier, après avoir
jeté son nom à la servante. Lorsqu'elle redescendit, accompagnée
cérémonieusement jusqu'à la porte par le galant critique, je vis une
personne déjà âgée, aux traits nets et décidés, d'un profil italien
plutôt que français. Le léger duvet qui, dans la fleur de la jeunesse,
estompait la lèvre supérieure et n'était sans doute qu'un charme de
plus, s'était accentué avec le temps d'une façon moins gracieuse. Aussi,
quand nous fûmes seuls, ne pus-je m'empêcher de lui dire:--Eh! mais!
elle a une fière moustache, votre connaissance.--Ah! répondit-il avec un
triste sourire, nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre.




V

LES POËTES ET LE CRITIQUE.--JOSEPH DELORME ET LES CONSOLATIONS.--RUPTURE
DÉFINITIVE.--UNE PIQÛRE DES «GUÊPES.»


Qui n'a lu dans le conte de _la Coupe enchantée_ la plaisante
énumération des avantages que procure à un mari l'infidélité de sa
femme?

     Tout vous rit. Votre femme est souple comme un gant.
     [...]
     Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche;
     Même votre homme écarte et ses as et ses rois;
     Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche,
     Mille bourses vous sont ouvertes à la fois.
     Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine:
     Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas;
     Ménélas rencontra des charmes dans Hélène,
     Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avait pas.

Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oublié par La
Fontaine, qui mérite d'être signalé: c'est, si vous êtes auteur, d'avoir
sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des huées et des coups,
sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule
pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'école
romantique, grâce à la passion de Sainte-Beuve pour Mme X..., trouva en
lui ce héraut d'armes. Cette école chantait le moyen âge, la chevalerie,
Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de
loin et sur la foi du rêve. De là un peu d'hésitation dans le public à
l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la
renommée par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le
reste du cénacle furent plus lents à percer, à se faire lire. Ils
devaient désirer qu'une plume exercée et subtile donnât la clef de leur
pensée et les débrouillât, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient
grand besoin.

Le critique se mit donc à leur service et ne s'épargna pas à la besogne,
abdiquant son droit d'examen, se plaçant au point de vue des auteurs
pour l'appréciation de leurs livres, leur appliquant enfin les règles et
les principes d'après lesquels eux-mêmes voulaient être jugés. Il
inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agréer, à travers
quelques ornements étranges, les beautés que l'on n'avait pas saluées
tout d'abord.

«Dans cette école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet
1830, ils n'avaient de _jugement_ personne: ni Hugo, ni Vigny, ni
Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je
mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie, savourant
les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient guère.» Les poëtes, en
effet, ne sont pas gens à prendre du galon à demi; il faut les encenser
largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures.
À genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission
d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussière à leur marbre, à
peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net
que Sainte-Beuve abonder, à la merci de son imagination, dans ce phoebus
romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant à consoler Alfred de
Vigny de son échec d'_Othello_, il lui adresse une épître terminée par
ces vers:

     Et puis, un jour, bientôt, tous ces maux finiront,
     Vous rentrerez au ciel une couronne au front,
     Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,
     Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message;
     Car c'est assez pour moi de mon âme à porter,
     Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter.
     Vous me trouverez donc en larmes, en prière,
     Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire,
     Et pour tâcher de voir, épiant le moment
     Où chaque hôte divin remonte au firmament.
     Et si, vers ce temps-là, mon heure révolue,
     Si le signe certain marque ma face élue,
     Devant moi roulera la porte aux gonds dorés,
     Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.

Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:

     Votre génie est grand, ami; votre penser
     Monte, comme Élisée, au char vivant d'Élie;
     Nous sommes devant vous comme un roseau qui plie
     Votre souffle en passant pourrait nous renverser.

De telles exagérations dont il trouvait la source dans _Hernani_,
faisaient dire à Armand Carrel: «On ne peut attaquer par trop d'endroits
à la fois une production pareille quand on voit la déplorable émulation
qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste.»
Patience! le désabusement viendra assez tôt; la raison prendra le
dessus, et quand le charme qui enchaînait la plume du critique aura
cessé, il ne se relèvera que plus vivement contre ses anciennes
admirations et redeviendra un témoin indépendant, au franc parler, un
juge impartial. «La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je
l'ai sentie: elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien
des nécessités, des amertumes», écrivait-il à l'abbé Barbe (singulier
confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dicté plus
tard la protestation indignée que voici:

«S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre,
l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la
conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en
êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement
une ruse très-permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un
grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand
vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi
épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait
les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à
demi bâillant, il vous en demanderait encore.»

Le motif qui aux amitiés éteintes fait succéder l'aigreur ou même
l'animosité, se trouve expliqué suffisamment dans un autre passage:

«Il est presque impossible au critique, fût-il le plus modeste, le plus
pur, s'il est indépendant et sincère, de vivre en paix avec le grand
poëte régnant de son époque: l'amour-propre du potentat, averti sans
cesse et surexcité encore par ses séides, s'irrite du moindre
affaiblissement d'éloges et s'indigne du silence même comme d'un
outrage.»

En attendant, Sainte-Beuve, sans renoncer à son métier de critique,
donnait essor au secret penchant de poésie qui tourmente toute jeunesse.
L'originalité de son premier recueil, _Joseph Delorme_, fit du bruit.
J'en dirai brièvement les raisons.

Pour qui ne se paie pas de mots, l'idéal en religion, en littérature et
en art, n'est que l'image de l'homme lui-même, aperçue dans un nuage, où
il se complaît à la voir affranchie de ses misères et de ses
imperfections. Dans les siècles de barbarie, le nuage, éloigné de la
terre, reproduit l'image en silhouettes gigantesques où, loin de nous
reconnaître, nous croyons deviner des êtres supérieurs, qui nous
inspirent tantôt de l'effroi, tantôt du respect ou de l'admiration. Mais
à mesure que la race humaine s'améliore, le nuage s'abaisse, l'ombre
devient moins effrayante, plus semblable à nous.

Supposez un instant que, par impossible, une nation soit parvenue, à
force de culture et de progrès, au degré de perfection le plus complet
que sa nature comporte, il n'y aura plus de nuage, et l'idéal se
confondra avec la réalité. Chaque individu sera à lui-même son propre
poëte, son artiste, son pontife, et ne célébrera, n'adorera, ne
reproduira que lui, jouissant de la félicité que le catéchisme attribue
à Dieu, _se contempler et s'aimer_. Nous n'en sommes pas là certes; mais
il semble par moments que nous y tendions.

_Joseph Delorme_ a supprimé en partie le nuage. Cet émule des Werther,
des René, au lieu de regarder en haut, n'aperçoit que la misère et les
ennuis d'une destinée incertaine de sa voie et qui se cherche. En proie
à la maladie du génie, ou plutôt, à l'épidémie alors régnante, il exhale
avec mélancolie le mécontentement et la nausée que lui causent les
vulgarités actuelles.

L'auteur de ce recueil, habitué par ses études à se tâter le pouls à
toute heure, a recueilli chacune de ses sensations, de peur qu'elle ne
se perdît ainsi que la goutte de rosée qui tombe et sèche sur les
rochers. Persuadé, en outre, que les formes intermédiaires nuisent plus
ou moins, selon qu'elles s'éloignent du naïf détail des choses
éprouvées, il traduit tout crûment et ne vise au roman que le moins
possible.

La société refusa de se reconnaître dans ce miroir peu flatteur. À
l'apparition du livre, ce furent des effarouchements, des cris de pudeur
révoltée: Fi! le vilain; cachez vos nudités. _Immoral_, murmura la
duchesse de Broglie. M. Guizot le traita de _Werther jacobin et
carabin_. Les classiques firent des gorges chaudes de ces plaintes, de
ces imprécations, de ces désespoirs rendus en une langue si peu
débrouillée.

On n'avait pas affaire à un entêté. Sainte-Beuve retourna sa veste,
s'ennuagea de catholicisme au contact de l'amie, enduisit ses crudités
d'un vernis de décence et l'on eut _les Consolations_. Mais ce rideau de
dévotion, tiré devant un manque absolu de foi, ne put tromper les
malins. Béranger, dans une lettre, mit le doigt sur tous les points
faibles:

«Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vos _Consolations_ ne soient
pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si
touchantes du pauvre _Joseph_, qui pourtant ont mis tant et si fort la
critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas
dû vous consoler sitôt: gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux
souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la
misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de
ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantes
_Consolations_ m'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme
de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces
poëtes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui
sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une
croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses
expressions. Quand vous vous servez du mot _Seigneur_, vous me faites
penser à ces cardinaux anciens qui remercient Jupiter et tous les dieux
de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce
lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que
c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez
emprunté par condescendance amoureuse...»

Stendhal, de son côté, disait à l'auteur: «Je trouve encore un peu
d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage
à ceux de la Fontaine.» Excellent conseil, plus facile à donner qu'à
suivre. Sainte-Beuve comprit sans doute la leçon. Puis, sa maîtresse le
négligeait, l'ardeur première allait s'attiédissant; mieux valait
rompre. Romantisme, poésie[10], amour, il envoya tout au diable et d'un
ton vibrant:

     Osons tout et disons nos sentiments divers:
     Nul moment n'est plus doux au coeur mâle et sauvage
     Que lorsque, après des mois d'un trop ingrat servage,
     Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers.

     La flèche le perçait et pénétrait ses chairs,
     Et le suivait partout: de bocage en bocage
     Il errait. Mais le trait tout d'un coup se dégage:
     Il le rejette au loin tout sanglant dans les airs.

     Ô joie! ô cri d'orgueil! ô liberté rendue!
     Espace retrouvé, courses dans l'étendue!
     Que les ardents soleils l'inondent maintenant!

     Comme un guerrier mûri, que l'épreuve rassure,
     À mainte cicatrice ajoutant sa blessure,
     Il porte haut la tête et triomphe en saignant.

Ne chantons pas victoire si tôt; le drame aura son épilogue, et
précisément à l'occasion du _Livre d'amour_. J'ai dit que Sainte-Beuve
cédant, comme le font tous les poëtes, à la démangeaison de mettre le
public dans la confidence de ses vers et ne pouvant se résoudre à les
garder en portefeuille, les avait fait imprimer à petit nombre. Je ne
pense pas que son intention fût alors de les divulguer. Ces confessions
que l'on fait de soi, touchent de trop près à celles d'autrui pour ne
pas exciter de réclamation. Déposez votre masque, si bon vous semble, le
voisin n'entend pas que vous enleviez le sien. Je crois donc que la
plaquette devait rester inédite jusqu'après la mort des intéressés; mais
l'indiscrétion de quelque compositeur de l'imprimerie éventa le secret.
On s'en émut autour d'Adèle, et l'un de ces officieux, qui font partout
les empressés et déploient trop souvent un zèle intempestif, M. Alphonse
Karr, lança dans _les Guêpes_ l'odieux article que voici:

«Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans
l'ombre un poëte béat et confit, un saint homme de poëte.

«Le dit poëte est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était
l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les
deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins
invraisemblable et impossible.

«Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées à
la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un
autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir une belle femme, il
veut un peu la déshonorer.--Sans cela, ce ne serait pas un triomphe
suffisant.

«Il a réuni dans un volume de 101 pages toutes sortes de vers au moins
médiocres, qu'il a faits sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin
d'en faire un dossier, avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de
cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le
passage d'une limace.

«Non-seulement il a eu soin de relater dans ses vers toutes les
circonstances de famille et d'habitudes, qui ne permettent pas d'avoir
le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il
l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires,
doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre
certaines personnes désignées, après la mort de l'auteur.

«J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette oeuvre de lâcheté,
trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'était de son vivant.

«Ce livre de haine est appelé par l'auteur _Livre d'amour_.»

L'article était suivi du sonnet le plus libre du volume: une promenade
en fiacre aux Champs-Élysées:

     Laisse ta tête, amie, en mes mains retenue,
     Laisse ton front pressé; nul oeil ne peut nous voir.
     Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir,
     Si la foule élégante émaille l'avenue,

     Ne baisse aucun rideau, de peur d'être connue;
     Car en ce gîte errant, en entrant nous asseoir,
     Vois! notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir,
     Sur la vitre levée a suspendu sa nue.

     Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés.
     Tel, au sommet des monts sacrés et recélés,
     À la voix du désir le Dieu faisait descendre

     Quelque nuage d'or fluidement épars,
     Un voile de vapeur impénétrable et tendre:
     L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards[11].

Un tel article ne peut nuire qu'à celui qui l'écrit[12]. Je ne crois pas
qu'il soit possible de lancer un plus maladroit pavé à la tête de ses
amis. Ce qui rend le procédé plus bouffon, c'est que l'homme qui prenait
ainsi en main la défense des vertus conjugales, était lui-même
juridiquement séparé de sa femme. Il est fâcheux, quand on fait un tel
acte public, au nom de la morale, de prêter soi-même le flanc à la
médisance. Et notez que cette agression eut un résultat diamétralement
contraire à celui que probablement on s'était proposé. Le poëte ainsi
outragé répondit en publiant la plus grande partie du volume à la suite
de _Joseph Delorme_. Ces poésies ont, depuis, et du vivant de l'auteur,
été éditées deux fois par P. Malassis et Michel Lévy. Eh bien! y a-t-il
eu le moindre scandale? Quelqu'un s'est-il retourné seulement? Ce
n'était donc pas la peine de faire tant de bruit et de jeter de si hauts
cris.




VI

GEORGE SAND.--LE SAINT-SIMONISME ET PIERRE LEROUX.--MADAME RÉCAMIER.--LE
RUGGIERI DU BEL-ESPRIT.


Avant de nous embarquer avec Sainte-Beuve pour Lausanne, il nous faut
dire quelque chose de ses relations purement amicales avec deux femmes
célèbres, placées dans des milieux bien différents, et qui offrent entre
elles un parfait contraste, George Sand et Mme Récamier.

Dans les années fiévreuses qui suivirent la révolution de 1830, et où
l'on vit se produire tant de nouveautés hardies, un des événements
littéraires qui firent le plus de bruit, fut l'apparition de cette femme
jeune, originale, menant la vie de garçon et d'étudiant, qui, sans
demander appui ni secours aux journaux, entrait fièrement en lice et
s'attaquait au sexe fort, justifiant les paradoxes de sa révolte par
l'éloquence de ses plaidoyers.

Ce qui plaît avant tout dans son oeuvre, c'est la crânerie et la
franchise de l'allure. Que le moment soit propice ou non, elle exprime
ses sentiments, ses émotions à l'heure même, avec une netteté que l'on a
pu qualifier de brutale, et qui n'en reste pas moins la marque des vrais
maîtres.

Avant d'incarner dans ses personnages la flamme et les tourments de la
passion, elle les avait subis elle-même; ses premiers livres, on peut le
dire, sont écrits avec le sang de sa blessure. Voulez-vous son portrait
en deux mots? Prenez le contrepied de la définition que Mme du Deffand
donnait de son caractère: «Ni tempérament ni roman.» Aspirant, comme
tous les grands coeurs, à un bonheur que le mariage lui avait refusé,
elle ne cessa de le poursuivre. Plus insaisissable que le chantre de
Méry, cet oiseau fugace échappait sans cesse de ses mains.

Élevée aux champs, elle en avait goûté de bonne heure l'allégresse et la
poésie, qu'elle nous a rendues avec l'ampleur de son style plantureux.
Jamais, depuis Jean-Jacques, aucun écrivain n'avait mieux senti l'âme de
la nature, la santé et la joie de la vie rustique, et les admirables
tableaux qu'offre la campagne dans sa richesse et sa diversité. Que de
frais et riants paysages que le pinceau n'égalera jamais! Et tout cela,
sans trace d'effort, comme l'arbre donne ses fruits, comme la source
verse l'onde.

Les critiques, il faut le dire à leur honneur, saluèrent avec
enthousiasme sa venue, applaudirent à ses audaces. Sainte-Beuve, avant
de l'avoir vue, publia dans _le National_, où il écrivait alors, des
articles pleins de sympathie. Il nous raconte lui-même quelle en fut la
récompense:

«Planche, qui la connaissait déjà, me dit que l'auteur désirait me voir
pour me remercier. Nous y allâmes un jour vers midi. Je vis en entrant
une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs et un
peu courts, vêtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus
simples. Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. Quand je ne
revenais pas assez souvent, elle avait le soin de m'écrire et de me
rappeler. En peu de mois, ou même en peu de semaines, une liaison
étroite d'esprit à esprit se fit entre nous.»

Et il ajoute aussitôt, pour mieux caractériser la nature constante de
leurs rapports:

«J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attraits et de
séductions par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des
défenses.»

Sa passion pour Adèle était encore trop vive et de date trop récente,
pour lui permettre la moindre infidélité. Certes, l'occasion était
tentante: il eut la vertu d'y résister. Une fois n'est pas coutume.

George Sand traversait en ce moment une veine de misanthropie. À la
veille de rompre des liens qui lui pesaient, elle se demandait quels
amis, ou plutôt quel ami elle pourrait choisir parmi tant de gens
d'esprit qui s'offraient à la consoler.

Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-même de la liste, on lui réserva le
rôle de confident, de conseiller, de confesseur; je n'ose dire un autre
mot, bien qu'il soit difficile de ne pas sourire à lui voir rendre de si
galants services. S'il n'avait pris soin de publier, peu de temps avant
sa mort, sans doute avec l'assentiment de Mme Sand, les lettres qu'elle
lui écrivit, nous n'aurions jamais deviné à quel point ils avaient
poussé, l'un la complaisance et l'autre la franchise. En voici quelques
extraits:

Mars 1833. «Eh bien! mon ami, quand viendrez-vous dîner avec moi? Que
vous n'ayez pas faim, ce n'est pas une raison; je ne tiens pas à vous
faire manger, mais à causer avec vous sans être dérangée, et à ces
heures-là je suis libre... Il m'est bien doux de trouver en vous le zèle
et l'amitié que je réclame toujours avec confiance sans crainte d'être
indiscrète.»

En conséquence, elle le prie de lui amener quelqu'un des écrivains en
vogue; elle songe d'abord à Alexandre Dumas, nonobstant la couleur; puis
à Alfred de Musset; mais aussitôt elle se ravise:

«À propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de
Musset. Il est très-dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais
plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses
sympathies.»

Que n'a-t-elle persisté dans ces bons sentiments! ils lui auraient
épargné bien des ennuis. Enfin, après mainte hésitation, Sainte-Beuve
termine cette nouvelle consultation de Panurge en lui conseillant
d'essayer de son ami Théodore Jouffroy, écrivain philosophique d'une
haute valeur morale, et qui se distinguait de la foule des professeurs
par une sorte de grâce austère. Il convenait à merveille sur tous les
points à quelqu'un qui avait assurément plus besoin de frein que
d'aiguillon.

«Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. Il doit être bon,
candide, inexpérimenté pour un certain ordre d'idées où j'ai vécu et
creusé, où vous avez creusé aussi, quoique beaucoup moins avant que moi.
J'ai vu à sa figure qu'il pouvait avoir l'âme belle et l'esprit bien
fait. Je crains un peu les hommes vertueux de naissance. Je les apprécie
bien comme de belles fleurs et de beaux fruits; mais je ne sympathise
pas avec eux. Les gens qu'on estime, on les craint, et on risque d'en
être abandonné et méprisé en se montrant à eux tel qu'on est; les gens
qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.»

Évidemment elle est de l'avis de cette dame, qui disait à une amie:
«Vois-tu, ma chère, plus je vais, plus je sens qu'on ne peut aimer
passionnément que celui qu'on méprise.»

L'entrevue avec Jouffroy ne répondit-elle pas aux espérances? Je
l'ignore. Sans doute Mme Sand comprit qu'en pareille matière on n'est
jamais mieux servi que par soi-même, et son choix définitif tomba sur
Musset. Elle n'eut pas lieu d'abord de s'en repentir, à en juger par ses
lettres au confident:

«Je suis heureuse, très-heureuse, mon ami. Il est bon enfant, et son
intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse. Ici,
bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une
loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et
une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée,
que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée,
cette affection, je l'ai repoussée; je l'ai refusée d'abord, et puis je
me suis rendue, je suis heureuse de l'avoir fait. Vous êtes heureux
aussi, mon ami. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de
bon sur la terre.»

C'est dans le même sens qu'elle disait dans l'un de ses romans, _le
Secrétaire intime_: «La seule pensée que j'y aie cherchée, c'est la
confiance dans l'amour présenté comme une belle chose, et la butorderie
de l'opinion comme une chose injuste et bête.»

Alfred de Musset lui-même, qui de tout temps fut en bons termes avec
Sainte-Beuve, était, parfois, tenté d'aller lui conter son bonheur.

«Musset a souvent envie d'aller vous voir et de vous tourmenter pour que
vous veniez chez nous; mais je l'en empêche, quoique je fusse toute
prête à y aller avec lui, si je ne craignais que ce ne fût inutile.»

La lune de miel était dans tout son plein et il s'en est échappé un
splendide rayon, un sonnet adressé par le poëte à son amie un jour sans
doute qu'elle était irritée contre la critique. Il y répond d'avance aux
attaques venimeuses dont elle a été l'objet. Pourquoi n'a-t-on pas
recueilli ce sonnet dans les oeuvres complètes; il en vaut la peine et je
l'ai bien, quoi qu'on en ait dit, copié dans la correspondance des deux
amants:

     Telle de l'Angelus la cloche matinale
     Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
     Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
     Ô George, a fait pousser de hideux aboiements.

     --Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
     Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants,
     Tu savais que Phébé, l'étoile virginale
     Qui soulevé les mers, fait baver les serpents.

     --Tu n'as pas répondu même par un sourire
     À ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
     Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.

     --Comme Desdémona, t'inclinant sur ta lyre,
     Quand l'orage a passé, tu n'as pas écouté,
     Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté.

     Août 1833.

En regard d'une si parfaite adoration, il est bon, si l'on veut savoir
ce que deviennent les affections humaines, même chez les individus les
plus distingués, de placer la page où l'amant trahi a, sous un voile
assez léger, esquissé le portrait de sa maîtresse. Elle se trouve dans
un de ses plus jolis contes, _le Merle blanc_: «Nous travaillâmes
ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des
rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la
gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses
romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours
les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres
et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant,
d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes.
En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à
sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un
plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette
lettrée.»

À ce crayon haineux, tracé par la rancune et le dépit, on peut répondre
que, dans cette union de rencontre, le plus viril des deux ne fut pas
l'homme. Contrairement à la tradition des Ariane, des Médée et des
Didon, ce fut Don Juan que l'on planta là et à qui on laissa le
désespoir et les jérémiades. _Les Nuits_ sont assurément des poésies
immortelles, mais elles n'attestent pas, chez celui qui les a écrites,
une grande dose de masculinité. Pour l'honneur du sexe barbu, on les
voudrait moins larmoyantes[13].

Les confidences entre Mme Sand et Sainte-Beuve continuèrent avec la même
liberté jusqu'après l'éclat de sa rupture avec Musset. Il y avait
pourtant des jours où elle trouvait que son confesseur ne lui témoignait
pas une confiance égale à la sienne, et où elle lui reprochait de se
dérober à l'effusion. «Personne ne comprend rien à votre vie et n'en
sait les plaisirs et les peines.»

D'autres fois, elle s'irritait de certaines méfiances et du trop de
crédulité accordée à de méchants propos.

«Je suis très-orgueilleuse, mon ami, et plus on dit de mal de moi, plus
je deviens hautaine et concentrée. Il fallait que je vous aimasse bien
sincèrement pour solliciter de vous des explications et pour vous en
donner comme je l'ai fait; je ne m'en repens certes pas, puisque vous
m'avez rendu votre confiance, et que rien, j'espère, ne la troublera
plus; mais avec personne au monde je ne voudrais recommencer.»

Nous touchons là le vrai fond de la nature humaine, sans aucun des
embellissements poétiques dont on en recouvre d'ordinaire la nudité. Ah!
nous sommes loin de la Magdeleine repentante, courant au Sauveur, après
quelques faiblesses, pour répandre à ses pieds les parfums de sa
chevelure. Ici, la passion émancipée triomphe en souveraine et
persistera jusque sous les glaces de l'âge.

N'allez pas croire cependant que l'idée de Dieu soit absente de ce coeur
révolté. Elle s'y confond avec l'amour même et n'en est que le
couronnement. «L'âme renferme toujours le plus pur de ses trésors comme
un fonds de réserve qu'elle doit rendre à Dieu seul, et que les
épanchements des tendresses intimes font seuls pressentir.»

On a souvent reproché à Mme Sand les utopies sociales dont elle
ennuageait ses romans; et l'on s'est étonné que, avec tant de génie,
elle se montrât si docile aux théories de gens qui lui étaient
inférieurs en intelligence. On lui a même jeté à la tête le nom de Mme
de Staël dont les idées, c'est certain, eurent plus de sens pratique.
Mais songez donc à la différence des milieux où elles ont vécu. La fille
de M. Necker eut, pour former son esprit, son père d'abord, puis les
conseils de Talleyrand, de Sieyès, des plus grands hommes d'État de
notre première Constituante et, plus tard, ceux de Benjamin Constant et
de Camille-Jourdan, tandis que Mme Sand, élevée loin des affaires
publiques, ne rencontra, à son entrée dans les lettres, d'autres
inspirateurs qu'un prêtre bilieux et intolérant, et l'honnête Pierre
Leroux, sorte de brahme indou égaré en plein XIXe siècle. Quoi
d'étonnant que sa vive imagination se soit laissée prendre à des rêves
généreux, qui n'étaient pas tous de pures illusions? Il faudrait plutôt
lui savoir gré de rendre accessibles aux esprits les plus simples des
systèmes abstraits et d'une compréhension difficultueuse. Elle a doré
tout cela de tant de rayons, que Lamennais en paraît aimable, et Pierre
Leroux amusant.

Elle ne connut ce dernier philosophe humanitaire que bien après
Sainte-Beuve, avec qui il était lié depuis plusieurs années. Il eut sur
tous deux une influence plus considérable qu'on ne le croirait. Elle
était trop femme pour ne s'en pas coiffer aussitôt. Béranger, dans ses
jours de malice, prétendait même qu'elle l'avait poussé à pondre une
petite religion pour avoir le plaisir de la couver. Elle lui dut
certainement l'inspiration sous laquelle ont été écrits _Spiridion_,
_Consuelo_, etc. En souvenir du service, elle l'a peint sous des traits
bien flatteurs dans l'_Histoire de ma vie_. J'abrège à regret la
curieuse page.

«Pierre Leroux vint dîner avec nous dans la mansarde. Il fut d'abord
fort gêné et balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Quand il eut un
peu tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle,
il arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
éloquence, qui jaillissent de lui, comme de grands éclairs d'un nuage
imposant. Il a la figure belle et douce, l'oeil pénétrant et pur, le
sourire affectueux, la voix sympathique. Il était dès lors le plus grand
critique possible dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous
faisait pas bien nettement entrevoir le but, du moins il faisait
apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si
belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le
bandeau des yeux comme par la main.»

Il n'y a qu'une femme, et une femme d'un tel talent, pour transfigurer à
ce point le bonhomme. Sainte-Beuve, bien qu'il ne pousse pas
l'engouement aussi loin,--les critiques sont de leur nature moins
crédules,--avoue pourtant avoir servi de secrétaire, de truchement à
Leroux, dont la plume, dit-il, n'était guère alors plus taillée qu'un
sabot. En causant, il était moins sévère à son endroit et se plaisait à
raconter le fait suivant:

Parmi les rédacteurs du _Globe_, quelques-uns des plus jeunes et des
plus distingués, Ampère, Duchâtel, Rémusat, Vitet, avaient accès dans
les salons de Talleyrand, dont l'habileté sournoise boudait la
Restauration et lui était secrètement hostile. Ces messieurs, tout fiers
de leur journal et des articles qu'ils y inséraient, s'attendaient
chaque jour à quelque compliment du vieux diplomate. Mais comme il ne
leur en ouvrait jamais la bouche, ils finirent pas croire qu'il ne le
lisait pas. Un soir pourtant, ô bonheur! il rompit le silence et les
félicita d'un article sur Napoléon, paru le matin même. Aussitôt de se
précipiter vers la table où se trouvait le numéro. Triste déception!
l'article était signé P. Leroux, celui dont personne ne faisait cas au
journal, le factotum à qui on laissait la grosse besogne[14].

Sainte-Beuve, qui l'avait vu à l'oeuvre, n'avait garde de le négliger.
Lui-même traversait alors sa période d'investigation et de curiosité,
allant de Daunou à Cousin, puis à Victor Hugo, puis à Lamennais, à
Carrel, aux saints-simoniens, etc., avide de toute nouveauté, empruntant
à chaque système, à chaque école ce dont il avait besoin pour compléter
son éducation personnelle et perfectionner son outil intérieur, voulant
passer par des observations, par des comparaisons multipliées avant
d'oser se faire un avis et de conclure. Pierre Leroux le mena à
Enfantin. Sainte-Beuve prit goût à la doctrine plus qu'il ne veut en
convenir: «Mes relations, que je n'ai jamais désavouées, avec les
saints-simoniens restèrent toujours libres et sans engagement aucun.
Quand on dit que j'ai _assisté_ aux prédications de la rue Taitbout,
qu'entend-on par là? Si on veut dire que j'y ai assisté comme Lerminier,
en habit bleu de ciel et sur l'estrade, c'est une bêtise. Je suis allé
là comme on va partout, quand on est jeune, à tout spectacle qui
intéresse; et voilà tout.--Je suis comme celui qui disait: «J'ai pu
m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière.»

Pourquoi se défendre avec tant de vivacité? La doctrine de Saint-Simon,
hormis un point ou deux, n'était pas, au fond, si extravagante. Son
principe, _à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses
oeuvres_, pourrait bien devenir un jour une loi d'organisation sociale.
En vérité, nous sommes un peuple trop rétif à la nouveauté. Quiconque
sort de l'ornière, heurte la routine, émet une idée qu'on n'avait pas
eue encore, est sûr d'être accueilli par des sifflets ou des
plaisanteries que nous croyons spirituelles. Comme ils ont dû rire
parfois, les saints-simoniens, de ceux qui, au début, se moquaient de
leur tentative! Si notre époque a fait un pas sérieux vers
l'amélioration, au moyen des chemins de fer et par la transformation de
l'industrie, à qui le doit-on si ce n'est à cette élite d'intelligences?
Ils ont donné à l'activité humaine un emploi digne d'elle, et, seuls,
ils ont réalisé le mot célèbre que _la foi transporte les montagnes_.
Entre leurs mains nos voies ferrées, nos fabriques, notre outillage
industriel, nos expositions maintiennent la supériorité de notre pays et
compensent vis-à-vis des autres nations ce que nous avions perdu du côté
des sciences, des lettres et de l'érudition. La France garde sa place
dans le mouvement européen et continue à lui donner le branle. Tout cela
grâce à eux. Bazard, Enfantin, Michel Chevalier, les Péreire, Émile
Barrault, Charles Duveyrier, Félicien David, ont été vraiment les
pionniers de la seconde moitié du siècle et l'ont marquée de leur
empreinte. Quelques-uns, à ce jeu, ont fait fortune. Quel mal y
voyez-vous, s'ils ont, en ce faisant, enrichi leur pays? Ne venez pas
dire que c'est là un progrès purement matériel, la partie exclusivement
physique de la civilisation. Non, l'âme et l'intelligence ont profité de
ces rapprochements plus fréquents et plus rapides, du mieux être procuré
au corps. Les moeurs se sont adoucies, par conséquent améliorées. Il y a
moins de rusticité, plus d'instruction, et celle-ci amène toujours avec
elle des conquêtes morales. Parcourez les campagnes et dites-nous si le
paysan a quelque chose de commun avec l'animal farouche dont La Bruyère
nous a laissé le portrait. Quant aux villes, le progrès y est si
évident, que le nier serait folie.

D'ailleurs, les saints-simoniens ne se bornaient pas à se mettre à la
tête de leur siècle pour attaquer avec lui la nature et la tourner au
profit de l'homme. Ils voulaient encore cerner la barbarie de toutes
parts, rendre les antiques civilisations plus accessibles en les
expliquant, rapprocher les religions et les sectes pour détruire le
fanatisme, obtenir la vraie tolérance, le respect et le ménagement de
l'opinion adverse, amener par une meilleure entente des intérêts un
adoucissement dans les rapports des classes jusqu'ici hostiles,
affranchir le prolétaire par degrés et sans trop de secousses, rendre à
la femme une justice meilleure et l'émanciper peu à peu de son éternel
servage.

N'était-ce pas là un programme magnifique, une oeuvre digne des esprits
les plus élevés et des plus nobles coeurs? Par l'humilité de sa naissance
et l'embarras de sa fortune, P. Leroux était voué, mieux que personne, à
une doctrine d'émancipation. Fils d'ouvriers, ayant fait ses études au
lycée de Rennes avec une bourse de la ville de Paris, il s'était vu
forcé de renoncer au bénéfice de son admission à l'École polytechnique
par la mort de son père, qui laissait dans la misère une veuve et trois
jeunes enfants. Pour les nourrir, P. Leroux avait travaillé de ses
mains, entrepris divers métiers sans jamais renoncer à l'étude ni aux
livres. Vivant parmi la gent laborieuse, il en connaissait les besoins,
les voeux, et compatissait de coeur et de corps à ses souffrances. Par
malheur, c'était un de ces génies qui n'ont pour eux que l'idée sans le
pouvoir de la rendre, qui ont besoin d'être expliqués, commentés, tirés
au clair par quelqu'un dont la pensée porte avec elle son expression. De
préférence, il semblait attiré vers les plus ténébreuses régions de
l'histoire et les problèmes les plus ardus. Invité par Buloz à écrire
dans _la Revue_, il lui apporta un article sur l'idée de Dieu à travers
les âges. «Eh miséricorde! s'écria le directeur, que voulez-vous que
j'en fasse? Dieu, mon cher, ça manque d'actualité.» Malgré cette
rebuffade, il n'en persista pas moins dans ses recherches. La
philosophie est une gymnastique de l'esprit utile peut-être dans la
jeunesse, pour agiter les grandes questions sans être obligé de les
résoudre, mais qu'il est bon de planter là pour entrer dans le sérieux
de la vie et la pratique des affaires. Leroux ne put jamais s'y
résoudre. Persuadé que l'univers se bonifie, comme le vin, en
vieillissant, et que la nature humaine, par une série de métempsycoses,
se rapproche de plus en plus de la perfection, il était en quête d'une
religion nouvelle et en cherchait les éléments dans l'histoire, afin de
remplacer le christianisme, dont la sève, croyait-il, est épuisée, et
qui a produit tout ce qu'il pouvait fournir pour l'avancement de
l'humanité.

Je ne voudrais rien exagérer et ne pas attribuer à P. Leroux une
influence plus grande qu'il ne l'eut sur ses contemporains; mais il m'a
semblé juste d'indiquer la source des tendances que nous verrons se
dessiner en avançant dans le caractère et dans les écrits de
Sainte-Beuve. Il a lui-même avoué, avec sa bonne foi habituelle, une
partie de ce qu'il dut à cette école. «Le saint-simonisme que j'ai vu de
près et par les coulisses m'a beaucoup servi à comprendre l'origine des
religions avec leurs diverses crises, et même (j'en demande bien
pardon), Port-Royal et le christianisme.» Ce n'est pas assez dire, il y
reçut le baptême, ou si vous aimez mieux, la confirmation d'une foule
d'idées et de sentiments qui existaient en germe dans sa nature
généreuse, mais qui pouvaient bien ne pas se développer sans cette
initiation. Quant à Pierre Leroux, ce fut proprement pour lui un
précurseur à qui il reconnaît une intelligence supérieure, une puissance
confuse, un cerveau ubéreux[15], dont il profita pour faire sa provision
d'idées, et qu'il s'appliquait à traire comme une vache.

Dire qu'un motif semblable l'attira dans le salon de Mme Récamier, ce
serait peu galant. Il est de bon ton, quand on parle aujourd'hui de
cette reine des élégances, de pousser des «oh!» et des «ah!»
d'admiration, de verser un pleur de regret sur l'époque, hélas!
disparue, qui la posséda. Ne soyons point si élégiaques, et, tout en
rendant justice à l'oeuvre de civilisation qu'elle accomplit, sachons la
voir dans la vérité de son rôle.

Son principal mérite, on le sait, fut un vice d'organisation physique.
La nature lui avait refusé de se donner tout entière, et aucun de ses
adorateurs ne put franchir la barre qui défendait sa vertu. «Si elle
avait une seule fois aimé, disait Mme Swetchine, leur nombre à tous en
aurait été considérablement diminué.» Mais une déception commune les
retint groupés autour d'elle, comme avares autour d'un trésor sur lequel
nul ne peut mettre la main et que personne ne veut céder à un autre.
L'apaisement, à la fin, se fit parmi eux, et ils trouvèrent dans les
charmes de son amitié une douceur continue, préférable aux orages et aux
jalousies de l'amour. «Rien ne peut rendre l'attrait que ce monde avait
pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L'esprit, le coeur, le
talent, l'amour-propre, tout en vous y trouvait des points d'appui
multipliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis
enveloppés d'éloges. Rien n'était oublié de ce qui pouvait plaire et
mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre
aux marques d'un intérêt si suivi, si motivé?»

Chateaubriand, que sa propre femme excédait, ainsi que la plupart des
maris, trouva fort commode, après 1830, de passer ses après-midi auprès
de cette enchanteresse, dans le demi-jour mystérieux d'un sanctuaire
dont il devint aussitôt l'idole. Autour de lui, Mme Récamier retint ses
anciens amis et réunit une élite d'écrivains et de gens du monde, qui
exerça sur les lettres une réelle influence et fit de ce salon
l'antichambre de l'Académie.

Il est naturel que Sainte-Beuve ait profité, dans l'intérêt de ses
études, peut-être même de son ambition académique, de la faveur avec
laquelle on l'y accueillit. N'a-t-on pas comparé le critique au buisson
des routes qui enlève un flocon de laine à tous les moutons qui passent?
Encore faut-il que les moutons soient à portée de sa main. Si la société
qu'il veut peindre disparaissait au moment où lui-même a eu l'âge
d'homme, il en est réduit à tout deviner sur de vagues ouï-dire. Rien de
tel, pour l'informer exactement, qu'un témoin contemporain. Mme Récamier
lui fut donc une source de précieux renseignements sur les salons du
XVIIIe siècle, sur les personnages de la Révolution et de l'Empire
qu'elle avait connus. Elle lui représentait, comme plus tard Mme de
Boigne, une longue série et un choix parfait de souvenirs.

Caillette émérite, elle aimait à chuchoter, à l'oreille de son curieux
visiteur, les aventures de sa jeunesse, les amoureux qu'elle avait
désespérés, les feux qu'elle avait imprudemment allumés sans pouvoir les
éteindre. Et lui, qui a eu le don de tout dire avec grâce, nous rend
comme un écho discret de ces confidences: «Tous ces hommes attirés et
épris n'étaient pas si faciles à conduire et à éluder. Il dut y avoir
autour d'elle, à de certaines heures, bien des violences et des
révoltes, dont cette douce main avait peine ensuite à triompher.»

Elle consentit même à lui faire lire bon nombre de lettres de Mme de
Staël; elle ne put cependant lui communiquer la correspondance amoureuse
de son amie avec Benjamin Constant, car celui-ci l'avait vendue pour
cent mille francs à la duchesse de Broglie. Quel vieux séducteur ne
voudrait, à ce prix, céder tous ses galants messages?

J'ai entendu quelquefois demander si Sainte-Beuve avait de l'esprit en
causant. _Les Lundis_ suffisent, ce me semble, à décider la question et
laissent entrevoir quel imprévu, quel charme avait sa parole dans
l'intimité, lorsqu'il donnait libre carrière à la verve et n'était plus
gêné par l'appréhension du public. Plume en main, il cheminait
prudemment, crainte des piéges, et se dérobait dans les sous-entendus.
Mais tout auditeur devenait aussitôt pour lui un ami auquel il se
livrait avec abandon. Sa mémoire immense, et d'une sûreté sans égale,
lui permettait d'être neuf sur n'importe quel sujet. Vous ne pouviez
citer de nom propre sans éveiller aussitôt une foule d'anecdotes, de
mots caractéristiques, de détails particuliers et des plus curieux. On
jouissait, en l'écoutant, des excellentes lectures dont il était nourri,
et le désir de le revoir survivait à la curiosité satisfaite. À quelque
endroit que l'on frappât, la source jaillissait abondante et vive. Ce
n'était pas un de ces beaux parleurs, suffisants et contents
d'eux-mêmes, qui accaparent à leur profit l'attention d'un cercle; il
excellait, au contraire, à faire valoir ses partners et avait assez
d'esprit pour en laisser aux autres. Mais il ne manquait pas la balle
dès qu'elle lui venait. Provoqué par l'éclair d'une répartie, il
dégainait sa fine lame et devenait éblouissant d'escrime. Jamais, il est
vrai, de gaîté trop vive ni de gaudriole; à cette nature décente et
digne ne convenait qu'un entretien sérieux, qui sait rire à propos et
égayer le bon sens.

Quoiqu'il s'interdît le bel esprit et les _concetti_, il ne les
détestait pas en autrui et accueillait même assez volontiers les gens
qui en font profession. La porte de son cabinet s'est ouverte, pendant
un certain temps, à l'un des plus qualifiés en ce genre, à M. Barbey
d'Aurevilly, malgré l'antipathie des caractères et l'hostilité des
opinions.

Nous avons tous peu ou prou vu passer ce personnage drapé dans sa
limousine à raies voyantes, et la taille pincée dans une redingote, à la
mode de l'an prochain. Qu'il était fier sous son feutre à larges bords,
portant haut la tête et coupant l'air de la pointe de ses moustaches! De
l'Odéon à la rue de Rennes, il s'espaçait majestueusement, comme un coq
sur ses ergots, battant le trottoir du talon de ses bottes, et suivi à
distance du timide Nicolardot. Puis le soir, au _Café de Bruxelles_,
quel feu roulant de paradoxes devant la table où l'écoutaient des
étudiants ébahis! Quel carnage de réputations! Quels propos gaillards,
de mauvais goût et de mauvais lieu, au service de la sainte cause!

Rue Montparnasse, en présence du maître ès-conversation, l'audace et le
brio redoublaient. Une fois sa verve excitée, le feu d'artifice sur ses
lèvres ne cessait pas. Pendant la demi-heure accordée à sa visite,
c'était merveille de l'ouïr, merveille de le voir exécuter des sauts
vertigineux sur le tremplin de la métaphore. Sainte-Beuve assistait
souriant et poussant par intervalle des «oh!» de surprise, ou lançant
quelque trait vif afin d'activer la flamme. En songeant à son article,
il saisissait au vol çà et là un mot piquant ou fin dans ce torrent de
fatuité et d'extravagances. Son effet produit, Barbey prenait congé et
l'on ouvrait portes et fenêtres pour dissiper l'odeur de patchouli qu'il
semait derrière lui. Cependant, au bout de quelques mois de cet
exercice, le maître le remercia, préférant s'exposer au fléau de sa
haine qu'à celui de sa familiarité[16].




VII

COURS DE PORT-ROYAL PROFESSÉ À LAUSANNE.--MONSIEUR ET MADAME JUST
OLIVIER.


Chacun de nous, quand les rares éclaircies de la vie tourmentée qui nous
est faite lui laissent le loisir de songer à l'autre monde, s'en va en
imagination à son penchant favori, à son délire préféré, et choisit sa
place parmi les morts de son état. Napoléon mourant croyait voir flotter
dans un nuage les grands capitaines, ses compagnons, qui l'avaient
précédé au tombeau: «Je vais, disait-il, rejoindre Kléber, Desaix,
Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney! Ils viendront à ma rencontre,
ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine.»

Une lubie semblable ayant un jour traversé le cerveau de Sainte-Beuve,
lui a fait écrire les lignes suivantes:

«Je me fais quelquefois un rêve d'Élysée; chacun de nous va rejoindre
son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il
ressemble: mon groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est
celui des adultères (moechi), de ceux qui sont tristes comme
Abbadona[17], mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à
jamais sous une volupté attendrie.»

En termes plus prosaïques, il avoue qu'il a donné souvent des coups de
canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son
existence complété le trio conjugal plaisamment célébré dans le roman
populaire qui a pour titre: _La Femme, le Mari et l'Amant_.

Ces associations, connues sous le nom de ménage à trois, sont devenues
si communes dans toutes les classes de la société, qu'il n'y a plus lieu
de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je
dirai plus, c'est presque une institution.

Le rôle le plus difficile à tenir dans cette trinité de création
récente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il
lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe dédain qui le
mettent au-dessus du léger désagrément. La femme est déjà plus empêchée;
il lui faut parer à tout et persuader à chacun des co-partageants qu'il
est seul maître et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre à la
dextérité féminine du soin de faire à la fois deux heureux. Quant à
l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient
odieux; et ridicule, s'il s'efface complétement. Sainte-Beuve est
toujours sorti victorieux de cette épreuve délicate. Obtenant peu,
demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous
dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il
ait jamais été sérieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau
a si pompeusement décrite dans _Fanny_. Tout au contraire, l'époux, dans
sa majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il
s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait
la coupe amère! Ceux-là seuls qui l'ont vu à l'oeuvre pourraient le dire.
Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait
sacré. Il s'inclinait humblement devant la supériorité du mari,
embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos
d'alentour. Pour augmenter le bien-être du nid étranger où il déposait
ses oeufs, nul effort ne coûtait à son zèle, nul fardeau ne lui semblait
trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au
profit de la communauté, hardi, entreprenant, plein d'idées lucratives,
capable de fonder la _Revue des Deux-Mondes_ ou de créer le format
_Charpentier_, si ce n'eût été déjà fait.

Nous l'avons laissé au moment de son départ pour Lausanne, où il allait
arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X... et se déprendre,
par l'éloignement, des charmes de l'infidèle. D'autres raisons l'y
conduisaient encore. Attiré vers le catholicisme par les exigences de
son premier amour, il en avait étudié d'abord les ressources poétiques,
puis la doctrine même et les luttes qu'elle a suscitées. C'est ainsi
qu'il en vint à se préoccuper de la fameuse question du jansénisme qui a
tant agité le XVIIe et le XVIIIe siècle et qui se continue de nos jours
sous une forme différente. Il ne fallait pas songer à exposer un sujet
si particulier devant un public parisien, trop enclin à la raillerie et
peu soucieux de ce qui touche aux questions théologiques. On avait
depuis si longtemps perdu de vue _Port-Royal_ et ses solitaires qu'il
était impossible d'y intéresser. «Les Français, disait Sainte-Beuve,
aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est
différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve! à combien de
quolibets on s'expose!»

Aujourd'hui même, avouons-le, parmi les admirateurs de l'éminent
critique, le plus grand nombre s'en tient à ses _Lundis_, bien qu'il ne
mît qu'une semaine à les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six
forts volumes de _Port-Royal_, monument solide, qu'il regardait comme
son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans à édifier. Que vous
dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la délicatesse de nos
estomacs[18].

L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le
flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait là-bas un public
à souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se
trouvait justement agité alors par le mouvement de renaissance
religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom de _Réveil_. Saisir
cet à-propos était un coup de maître.

Si le titre même de ces esquisses ne me détournait des sujets sérieux,
je dirais comment le nouveau professeur arrive à Lausanne dans l'automne
de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de
l'hôtel où il descend.

Je le montrerais aussitôt à l'oeuvre, écrivant ses leçons et allant, vêtu
d'un manteau de poète, les débiter avec un accent picard, une voix
vibrante, une tendresse de coeur qui ôtent toute sécheresse à ses
dissections infinies, triomphent de l'aridité du sujet et lui gagnent
son auditoire.

Je décrirais les longues files d'étudiants et de messieurs gravissant
l'escalier du marché pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle
est perchée l'Académie, en compagnie des dames et demoiselles à qui la
galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.

Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafés de la
ville, où tous les soirs un grand diable de loustic parodie, monté sur
une table, la leçon du jour, singeant, à la grande joie des badauds
réunis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.

Je citerais la satire indignée qu'un certain Delacaverne lança contre
ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empêcher la
publication.

Dans un épithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hyménée! en l'honneur
des jeunes garçons et des jolies fillettes, qui avaient profité de leurs
rencontres au pied de la chaire pour échanger des oeillades, des
serrements de mains, qui sait? peut-être des billets doux, et qui
terminèrent l'année par d'heureux mariages ou des fiançailles pleines de
promesses, seul résultat un peu gai que le jansénisme ait jamais
produit.

Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutôt du domaine de la
biographie. Je craindrais qu'on ne trouvât pas à les lire le plaisir que
j'aurais à les raconter. Revenons donc à notre sujet, c'est-à-dire à
l'homme privé et à ses amours.

Il était doué d'une énergie peu commune. Aucun labeur, si rude fût-il,
ne parvenait à l'écraser. Même après la cinquantaine, à l'époque où
j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, il pouvait encore égayer ses
travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d'été, après
une longue journée passée sur les livres, l'ai-je vu sur le point de
succomber à la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait
à parler, sa paupière alourdie se fermait; il dodelinait de la tête et,
me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: «Adieu, disait-il
d'une voix éteinte, à demain, je n'en puis plus.» Je le quittais,
persuadé qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de
plomb. Quel n'était pas mon étonnement de le rencontrer une heure après
sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent
et lorgnant avec délices toutes les femmes qui passaient à portée de son
regard.

À Lausanne, il était plus jeune et partant plus actif. Son premier soin
fut de reconnaître le pays. La ville, agréablement étagée sur les bords
du Léman, est en outre entourée de vignes, de vergers et de prairies qui
présentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues, à cause
de leur pente rapide sur la colline où elles sont bâties, soient de
véritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y
respire un air d'aisance, de bien-être bourgeois. Même pour un homme
habitué aux plaisirs de Paris, c'est, à tout prendre, un supportable
lieu d'exil.

Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en
trouva les habitants à son gré. Il fut agréablement surpris de leur voir
un goût pour l'esprit qu'il contribua à développer, mais qu'il n'avait
pas eu à créer: «On croit chez les badauds de Paris, écrivait-il, que
toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on
voyait jouer _Zaïre_ à Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris... Il y a
Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffèrent plus des petits cantons
que Paris des Bas-Bretons.»

Sainte-Beuve y fit d'abord de fréquentes promenades, qu'il dirigeait
tantôt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en
pente douce vers le lac, tantôt du côté du bois de Rovéréa qui domine la
ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chanté:

     Étrange est la musique aux derniers soirs d'automne,
     Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entends
     Craquer l'orme noueux et mugir les autans
     Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

C'est de là sans doute qu'il songeait aux grands écrivains dont la
présence avait illustré ces lieux avant lui.

«Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé. Plus tard, son souvenir ému y
désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a
régné, Mme de Staël a brillé dans l'exil. Byron, dans sa barque agile,
passait et repassait vers Chillon. Ici-même, Gibbon accomplissait avec
lenteur l'oeuvre historique majestueuse conçue par lui au Capitole.»

Le plus beau paysage ne tarde pas à paraître insipide, si l'on est seul
à le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de
trouver un logis où passer la soirée. Sainte-Beuve aimait la solitude
par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses
brillantes facultés. Sauvage par nature sans être timide, il eut bientôt
une maison à lui, un lieu d'asile où il put causer, rimer, aimer en
toute liberté.

Parmi ses collègues de l'Académie était un professeur d'histoire, Just
Olivier, qui, venu à Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cessé de
correspondre avec lui et s'était employé à le faire nommer à Lausanne.
Il avait épousé une aimable Vaudoise, fraîche, rieuse, intelligente,
poëte même, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui
la rendait plus piquante était un certain tour d'esprit mêlé de sérieux
et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très-capable de
raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu
et nullement dénué d'agrément et de charme. Cette nature de femme est
loin de déplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines
étagées autour du Léman.

M. et Mme Just Olivier, mariant leur idéal poétique ainsi qu'ils avaient
uni leurs destinées, publièrent un volume de vers intitulé: _Deux Voix_.
Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une de _juste_,
qui n'était pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux époux,
flattés de voir un écrivain supérieur, déjà célèbre à plusieurs titres,
leur donner la préférence, venir à eux et leur offrir son amitié,
l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de
plaisir et ne firent bientôt qu'un avec lui. On les vit souvent tous
trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de
poésie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite à l'amour.

Les jours où l'Académie leur donnait congé, les trois inséparables
poussaient jusqu'à Eysins, petit village des environs, où demeurait le
père d'Olivier. Là, Sainte-Beuve émerveillait ces bonnes gens par la
rondeur de ses manières et par de spirituelles saillies. Il se montrait
bon enfant, heureux de s'asseoir à la table rustique et ne trouvant à
redire qu'à la grosseur des gâteaux dont on lui servait d'énormes
tranches. Il leur confiait ses projets, ses espérances et le regret de
n'avoir pu amener avec lui sa vieille mère, trop âgée pour quitter
Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses goûts
d'aventure pouvaient lui faire courir: «Pourvu qu'il me rapporte ses
deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.»

Sainte-Beuve lisait à ses amis les lettres qu'il en recevait et où se
rencontraient de comiques méprises. Son fils lui ayant écrit qu'un
ouragan s'était déchaîné sur Lausanne et avait emporté plusieurs
_cheminées_, elle lut de travers et répondit: «Eh quoi! mon enfant, le
vent t'a enlevé tes _chemises_. Te voilà donc nu comme un petit saint
Jean.» On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets
du père Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invité se
couchait sans gêne, au grand scandale des propriétaires, dans l'herbe
des prés, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.

Entre temps, les deux amis, laissant Mme Just à la ferme, partaient pour
quelqu'un de ces hauts plateaux d'où l'on jouit du magnifique panorama
des Alpes et du lac. Mais, arrivé à mi-côte, le Parisien, dont le petit
pied et la fine chaussure souffraient au contact des cailloux, laissait
le Suisse escalader seul ses cimes ardues et, assis à l'ombre, rimait un
sonnet ou aiguisait une épigramme. Si complaisant qu'il voulût se
montrer à l'ami qui l'admettait dans son intérieur, il est des fatigues
qu'il se refusait à partager; son tempérament répugnait à l'excessif.
Quel souvenir pénible lui était resté des nombreuses ascensions que
l'infatigable Victor Hugo, doué d'un jarret d'acier, l'avait forcé de
faire avec lui, au temps de leur grande intimité, sur le haut des tours
de Notre-Dame[19], pour contempler les couchers de soleil dont le poëte
des _Chants du crépuscule_ traduisait ensuite la splendeur en ses vers!
«J'ai gardé de mes vieilles habitudes littéraires, soupirait-il plus
tard, le besoin de ne pas me fatiguer et même le désir de me plaire à ce
que j'admire.»




VIII

SAINTE-BEUVE REFUSE D'EMBRASSER LE CALVINISME.--CHRONIQUES PARISIENNES.


L'agrément de ce séjour à Lausanne n'allait pourtant pas sans quelques
ennuis. L'historien de Port-Royal ne cessa même d'y être poursuivi par
une tracasserie à laquelle nous aurions peine à croire, si elle n'était
attestée par de nombreux témoignages, et qui dut contribuer à hâter son
départ: les Suisses, quelle folie! s'étaient mis dans la cervelle de le
convertir au protestantisme.

Pour comprendre un si étrange dessein, il faut se représenter
Sainte-Beuve, avec sa politesse de bon goût, sa douceur de caractère, sa
complaisance à entrer dans les idées des autres et à ne les contredire
en rien. S'étant convaincu de bonne heure que la nature est plus grande
et plus variée qu'elle ne l'avait prouvé en le créant, et n'ayant pas la
fatuité naïve de se prendre pour le patron universel, il ne se croyait
pas tout l'esprit en partage; il admettait fort bien qu'on eût des
opinions différentes et même opposées; il entrait au besoin dans ces
opinions pour les comprendre, les expliquer, en retirer la parcelle de
vérité qu'elles peuvent contenir, et il vous les commentait si
intelligemment que vous finissiez par croire qu'il les adoptait. De là
un malentendu parfois plaisant.

En général, les gens s'imaginent avoir en eux tout le bon sens et la
vérité possible. Quand ils discutent avec vous, ils n'écoutent
qu'eux-mêmes, prennent vos politesses pour des avances, et votre silence
pour un acquiescement. En entendant Sainte-Beuve exposer avec tant de
feu les ardeurs religieuses des nonnes et des solitaires de Port-Royal,
on se persuada qu'il en partageait les croyances. De janséniste à
calviniste il n'y a que la main. Il fallait donc lui faire franchir le
pas. Chacun s'y employait avec zèle et le sermonnait de son mieux. On
comptait beaucoup pour le succès de cette bonne oeuvre sur M. Vinet, le
grand homme de ce petit monde, qui était arrivé à Lausanne en même temps
que Sainte-Beuve, dont celui-ci estimait la haute valeur morale et
auquel il témoignait toutes sortes de respect.

D'après ce qu'on dit de M. Vinet, il devait avoir trop de tact et
d'intelligence pour accepter pareille mission. Proposer à un homme
d'honneur de changer de religion, c'est lui faire la plus mortelle
injure. Les dévots, dans leur ridicule suffisance, ne comprennent pas
cela. Aussi les âmes pieuses ne cessaient d'assiéger M. Vinet, qui avait
le tort de se prêter à ce rôle, lui demandant: «Eh bien! est-il
converti?» À quoi il répondait avec impatience: «Si vous voulez savoir
le fond de ma pensée, je le crois convaincu et non pas converti.»

Bien entendu, Sainte-Beuve n'était ni l'un ni l'autre. Il n'avait jamais
vu dans ces combinaisons réputées divines que les plus belles des
illusions ou, si vous voulez, des espérances humaines. Sa parole
n'excédait pas sa pensée et les réserves y étaient toujours présentes.
Cela ne l'a pas empêché d'être jusqu'à la fin en butte aux importunités
des convertisseurs. On l'attaquait de plus d'un côté; il avait à
repousser à la fois les assauts de Genève et ceux de Rome. Un an avant
sa mort, une demoiselle suisse, du nom de Couriard, lui ayant écrit pour
l'endoctriner encore, il répondit:

«Pourquoi donc me prêchez-vous? qu'ai-je fait pour cela? Laissez-moi
vous soumettre une singularité qui me frappe.

«J'ai à Boulogne-sur-Mer une cousine, une vieille cousine de beaucoup
d'esprit, qui s'était mise, il y a deux ans, à rentrer avec moi en
commerce de lettres, renouant ainsi avec mes souvenirs d'enfance. Et
puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a proposé de me recommander aux
prières de tout un couvent, dont la supérieure, disait-elle, était une
de nos parentes. En un mot, elle a fait preuve à mon égard du zèle
catholique et monastique le plus intempestif et le plus déplacé. Je le
lui ai dit.

«Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de Genève, et d'un
côté non catholique, la même insinuation, la même tentative de
prédication? Il y a de quoi faire réfléchir un philosophe.»

Peut-être oublie-t-il d'avouer que plus d'une fois il a donné des
espérances de conversion aux jolies prêcheuses de Lausanne, afin
d'obtenir d'elles la même récompense que lui avait value son adhésion
momentanée au parti catholique?

Lorsque, au lieu de femmes ou de demoiselles, il avait affaire à des
hommes, comme il n'y avait pas de compensation gracieuse à espérer, le
ton devenait plus vif; il me semble l'entendre:

--Pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permets de vous
en adresser un, à vous? Et pourquoi les choses ne seraient-elles pas
égales entre nous? Vous avez pitié de moi et de mon malheur, je vous en
remercie, mais qui vous a dit que j'étais si à plaindre? Vous jouissez
des consolations que vous donne la foi, laissez-moi celles que je tire
de la philosophie. Vous me vantez les beautés du christianisme et voulez
me les faire comprendre: qui vous a dit que je ne les comprenais pas? Ce
ne serait pas du moins faute d'étude. De quel droit m'appelez-vous
_athée_, injure banale dont les orthodoxes de tous les temps ont voulu
flétrir ceux qui les gênaient. Lisez mes écrits, vous y trouverez plus
de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Ne croit
pas à la révélation qui veut. Bornez-vous à ignorer ce que je pense et
ce que je sens. Vous ne savez si je suis gallican ou ultramontain, ou
janséniste ou catholique, ou calviniste, pas plus que vous savez si je
suis philosophe idéaliste ou naturaliste. Tenez-vous-en là. Notre monde
est plein d'empressés qui vous invitent à la foi, sans s'apercevoir
qu'eux-mêmes en changent plus souvent que de chemise. Je ne rencontre
que gens qui me disent: Vous ne croyez à rien!--En effet, monsieur, car
je ne crois pas à vous. M'est-il jamais venu à la pensée d'ôter ou de
diminuer la croyance chez qui la possède? Traitez-moi donc comme je fais
les autres. Je ne tracasse personne, qu'on me laisse en repos: ce n'est
pas trop demander, je pense?

Son cours terminé, Sainte-Beuve revint en France et se replongea
aussitôt dans le courant de la vie parisienne, son élément véritable. Il
n'oubliait pas cependant les amis qu'il avait laissés au bord du Léman,
et il se rappelait à leur souvenir par des lettres fréquentes. Quelques
extraits de cette correspondance nous donneront une idée exacte de la
tendresse de ses sentiments pour eux et de l'intimité de leurs
relations.

«Cher Olivier, je suis tenté... de quoi? de retourner passer un hiver à
Lausanne pour achever _Port-Royal_. J'ai ici des habitudes trop prises,
trop chères même, à rompre. Si j'avais plus de vigueur, je me donnerais
peut-être encore auprès de vous une année de travail et de solitude...

Je voudrais bien passer encore avec vous, chers amis, quelques-uns de
ces jours qui appartiennent au coeur; le fait est que le coeur ici est
supprimé. On ne trouve plus de temps pour rien dans ce flot de monde.
Oh! tout cela me mènera-t-il à quelques années d'une vie cachée et
solitaire avant la mort? Je me le figure par moments, mais je ne prends
guère le chemin direct.

Oh! quand le calme et la vie paisible! Dans l'autre vie ou dans je ne
sais quel automne passé auprès de vous.»

Ne dirait-on pas, à l'entendre, qu'il vit à Paris malheureux et désolé
comme un ramier exilé de son nid? En réalité, il s'était, suivant sa
coutume, remis à l'étude de plus belle, sans compter que le coeur,
puisque coeur il y a, ne chômait pas, ainsi que nous le verrons plus
tard. Ces poëtes ont une façon de dire qui, tout en étant sincère au
fond, ne laisse pas de donner le change.

Il ne s'en tint pas à de purs témoignages platoniques; son esprit
inventif trouva bientôt le moyen de rendre service aux deux époux.
Ceux-ci, tentés par l'ambition, avaient acheté la _Revue Suisse_ qu'ils
rédigeaient et administraient en commun. Lui-même ne tarda guère à les
aider de ses conseils, de son expérience et aussi de son active
collaboration. Il leur écrivait à ce sujet:

«Je reviens aux affaires qui, pour moi, se rejoignent aux affections.
Tâchez de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un
organe à la vérité: je serai tout à vous. Ce que Voltaire a fait à
Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à
Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Faites-nous
là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité; je vous aiderai
ici de tout mon pouvoir et peut-être un jour de plus près, durez
seulement. Je voudrais être plus libre que je ne suis. Si je l'étais un
jour, et si cette Revue allait et durait, on pourrait y établir quelque
rêve.» On le voit, il les berçait de l'espoir qu'il irait un jour se
fixer auprès d'eux.

Les époux Olivier avaient compté que, grâce à leurs talents conjoints,
cette publication ferait du bruit en France et y conquerrait des
abonnés. Sainte-Beuve se hâta de leur enlever cette illusion, de leur
montrer que le public auquel ils devaient s'adresser était la société
cosmopolite qui, de tous les points de l'Europe, afflue en Suisse ou y
passe pour se rendre en Italie.

«Figurez-vous bien qu'on ne lit pas ici la _Revue Suisse_. Ce n'est
jamais à Paris qu'elle trouvera ni lecteurs ni abonnés. Il faut partir
de là. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand même je n'y
serais pas intéressé. Son public, auquel elle doit viser de plus en
plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne: Suisse allemande
et française et ce qui s'en suit. Conquérons ce champ, s'il se peut;
vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons là Paris et
visons à Appenzel. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.»

Enfin, prenant part à la rédaction du recueil, il se mit à leur expédier
régulièrement des _Chroniques parisiennes_ pleines de vivacité, de
mordant, de malices, où il se permettait de dire autre part qu'aux
roseaux:

     Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.

Recueillies depuis en volume, elles se font lire encore avec plaisir,
bien que l'intérêt de ce genre de littérature diminue à mesure que l'on
s'éloigne des événements qui y ont donné lieu.

Dans un de ses _Nouveaux Lundis_, il explique fort clairement le plaisir
qu'il prit à cette collaboration clandestine:

«On peut, avec probité et sans manquer à rien de ce qu'on doit, bien
voir à Paris sur les auteurs et sur les livres nouveaux ce qu'on ne peut
imprimer à Paris même à bout portant, et ce qui, à quinze jours de là,
s'imprimera sans inconvénient, sans inconvenance, dans la Suisse
française. Je l'ai éprouvé durant les années dont je parle (1843-1845).
J'avais en ces pays un ami, un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont
unanimes avec nous, un autre moi-même, M. Just Olivier, et nous nous
sommes donné le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses
justes et vraies sur le courant des productions et des faits
littéraires. On le peut, on le pouvait alors sans être troublé, ni même
soupçonné et reconnu.»

Il n'était pourtant pas sans inquiétude à ce sujet. En envoyant ses
chroniques à Lausanne dans le plus grand secret, il n'oubliait pas de
recommander la prudence. «Donnez-le comme tiré de vous-mêmes, tiré des
journaux; enfin, qu'il y ait un double rideau de mon côté. Je vous dirai
que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position
personnelle est très-bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je
boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je
deviens plus timide.»

Son incognito ne fut pas trahi; la _Revue Suisse_ passa inaperçue et ne
fit pas la fortune de ses propriétaires. Dans l'intervalle, la
réputation de Sainte-Beuve se consolidait; sa position, d'abord assez
précaire, s'améliorait. Il avait été nommé en 1840 conservateur à la
Bibliothèque Mazarine, en 1844 membre de l'Académie française; il était
devenu le critique influent et autorisé de la _Revue des Deux-Mondes_;
les salons aristocratiques se le disputaient; bref il prenait peu à peu
la place que méritait la supériorité de son talent.

Par un destin contraire, Olivier, non-seulement n'obtenait pas de sa
Revue ce qu'il avait espéré, mais perdait encore sa chaire de professeur
à l'Académie, à la suite d'une révolution locale, sorte de tempête dans
un verre d'eau. Quand il vit, d'un autre côté, que son ancien collègue
renonçait décidément au séjour de Lausanne et faisait florès à Paris, il
se décida lui-même à venir le retrouver, descendit place Royale, et s'y
établit avec sa famille.

     Voilà nos gens rejoints et je laisse à penser
     De combien de plaisir ils payèrent leur peine.

Sainte-Beuve reprit ses habitudes familières. Nous le voyons en 1848,
pendant la tumultueuse journée du drapeau rouge, traverser
tranquillement la foule, que calme à son gré l'éloquence de Lamartine,
pour aller lire à ses amis son troisième volume de _Port-Royal_, qui
était sur le point de paraître. Il ne put toutefois leur rendre tous les
bons offices qu'ils paraissent avoir attendu de lui. S'ils croyaient
qu'il fût en son pouvoir de les lancer dans le monde littéraire et de
fonder leur réputation, ils durent en rabattre. «Le critique n'a pas le
don de deviner le talent caché qui n'a pas encore jailli. Il n'est pas
comme l'abbé Paramel qui, une branche de coudrier à la main, découvre
les sources cachées.» La poésie du canton de Vaud, cueillie sur place,
exhale une verdeur rustique, alpestre, qui ne déplaît pas. Mais dès
qu'on la transplante, cette rose des montagnes perd son léger parfum et
ne garde plus que les épines. Voyez ce qui arrive à Mme de Gasparin.
Malgré tout le mouvement que l'on s'est donné pour elle, ses livres
n'ont pu réussir en France: on la loue, mais on ne la lit pas. Un de mes
amis, quand on lui présente un volume de cette provenance, a coutume de
dire: «Non, merci, ça sent le réformé.»

En outre, Mme Olivier, comprenant que la vraie poésie d'une mère de
famille est dans les soins et l'éducation de ses enfants, reprisait et
lavait leurs bas au lieu de tremper les siens dans l'indigo. Son mari,
réduit à ses propres ailes, ne prit pas un grand essor. À peine si, à la
faveur de leur ami, il parvint à glisser dans les Revues deux ou trois
articles. Le peu que j'ai lu de lui me fait penser que l'on trouva à son
style trop de gravité, trop de barbe et de poids. Il prit enfin le bon
parti, entra dans une imprimerie comme correcteur et n'écrivit plus qu'à
ses heures perdues.

Tout cela avait un peu refroidi les relations avec Sainte-Beuve; une
dernière circonstance acheva de les brouiller.

L'académicien, par deux testaments successifs, déposés entre les mains
d'Olivier, l'avait nommé son exécuteur testamentaire. Certes il n'est
pas désagréable, surtout lorsqu'on tire le diable par la queue, de se
savoir couché sur le testament d'un homme qui a quelque fortune. Mais à
quoi cela sert-il, si le testateur s'obstine à vivre? Or, Sainte-Beuve,
loin de songer à réaliser son rêve d'Élysée, arrangeait son existence en
vue d'un long avenir. Il avait pris chez lui une certaine dame Vaquez,
Espagnole au teint bistré, qui, voulant être maîtresse au logis, en
écartait jalousement les anciens habitués. Olivier eut plusieurs fois
maille à partir avec elle. De plus, il apprit que son ami, sans lui en
souffler mot, avait fait un troisième testament--ce ne devait pas être
le dernier,--et qu'il laissait son héritage à d'autres. C'en était trop.
Il cessa de venir à la petite maison de la rue Montparnasse et passa
quatre ans sans revoir l'ingrat. Celui-ci ne parut pas s'apercevoir de
la bouderie. Au bout de ce temps, la sénora étant morte et l'académicien
ayant l'air de plier sous l'excès du travail, on se ravisa et on lui
écrivit pour renouer avec lui. L'obsession devenait importune; il y mit
fin par la réponse suivante, qui justifie le mot du diplomate anglais,
Henri Bulwer: «M. Sainte-Beuve n'écrit pas comme on pend dans mon pays,
haut et court»:

     «Mon cher Olivier,

     Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui l'a dictée.
     Je n'entre dans aucune explication; car si détaillées que soient
     celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas
     encore complètes. Un seul point m'importe à marquer: lié comme je
     l'étais avec vous et sans que je pense avoir d'autre tort que celui
     d'être depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail
     incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se
     continuant,--travail qui m'a interdit tout entretien de relations
     mondaines ou amicales, et m'a forcé de laisser croître l'herbe sur
     le chemin de l'amitié,--je me suis un jour aperçu tout d'un coup,
     et sans m'y tromper, que les ronces avaient poussé entre nous et
     qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disent
     _tout ou rien_ en amitié; aussi eussé-je accepté et agréé avec
     reconnaissance tout ce qui m'aurait prouvé que le passé tenait
     entre nous. Mais évidemment vous aviez accueilli cette idée, que
     notre amitié pouvait entièrement cesser, et les choses, en tant
     qu'elles dépendaient de vous, se sont passées en conséquence. Là
     est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste,
     diminution, ajournement, tristesse et voile à demi-sombre sur le
     passé. Mais ce qui domine désormais mes souvenirs en ce qui vous
     concerne, c'est cette abdication et cette résignation volontaire
     que vous avez faites de notre passé. Une lettre telle que celle que
     je reçois aujourd'hui, venue plus tôt et à temps, m'aurait certes
     suffi et touché; mais après des années révolues, comment renouer la
     chaîne? Est-ce ma faute si j'avais cru que malgré tout, et à
     travers les absences et les nécessités de la vie imposée à chacun
     de nous, il y avait quelque chose de sûr et d'essentiel, j'oserai
     dire d'insoluble, dans notre amitié, et si je ne puis plus le
     croire? Au moins qu'il reste de vous à moi une disposition égale et
     tristement bienveillante; c'est celle que votre lettre me paraît
     assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi,--une estime
     durable d'homme à homme. Recevez-en ici l'assurance.

     «SAINTE-BEUVE.»

Pour compléter l'histoire, je dois ajouter que cette lettre et la
plupart des détails qui la précèdent m'ont été fournis par un écrit
posthume de Just Olivier.




IX

PROJET DE MARIAGE.--MADAME D'ARBOUVILLE.--OPINION ET RÔLE DE
SAINTE-BEUVE EN POLITIQUE.


«La nature se présente deux fois à nous pour le mariage: la première
fois, à la première jeunesse. On peut lui dire alors: _Repassez!_ elle
n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême,
lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire,
prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit,
elle ne reviendra plus.»

En écrivant ces lignes, Sainte-Beuve a dû songer à ce qui lui est arrivé
à lui-même; il nous initie à l'une des crises les plus inquiètes de son
existence, crise qui dura plusieurs années et pendant laquelle il fut
constamment tourmenté par un vague désir conjugal.

Au fond, le mariage fut pour lui comme la foi: vainement, il essaya de
s'y prendre; il ne put jamais y parvenir. Son caractère était plutôt
hostile à un engagement légal, étroit et éternel. Il ne tarissait pas en
plaisanteries sur les inconvénients de ce lien, qui enchaîne le caprice
et coupe les ailes à la fantaisie. Dans un spirituel rapport au Sénat,
au sujet de la propriété littéraire, il a glissé deux portraits pleins
d'ironie et d'humour, la femme de l'homme de lettres et le mari d'un
bas-bleu.

Pourtant, il fut tenté à son heure comme les autres; peu s'en fallut
même qu'il ne succombât. C'est peu après son retour de Suisse que lui
prit cette démangeaison. Rien de plus naturel: il avait trente-cinq ans,
une position faite, un coeur inflammable et des sentiments délicats;
n'était-ce pas le moment de partager le tout avec une compagne digne de
lui?

Pour le voluptueux, le soir des noces offre un attrait irrésistible.
N'avoir jamais possédé que des femmes qui appartiennent à un autre ou
même à tout le monde, et voir venir à soi parée de fleurs, émue et
rougissante, une jeune fille dont le regard interroge timidement le
vôtre, cherchant à deviner si elle vous plaît; être le maître absolu de
cette ingénue, dont une mère a mis quinze ans à ennoblir l'âme et à
orner l'esprit; n'avoir qu'un mot à dire, à peine un geste à faire pour
qu'elle tombe dans vos bras, et se livre tout entière à vos
embrassements, n'est-ce pas le bonheur suprême et l'Eden sur la terre?
Si, en s'éveillant d'un si beau rêve, a dit Musset, on ne se trouvait
pas marié, qui ne voudrait le faire tous les soirs?

Sainte-Beuve connaissait trop bien, les ayant vus chez mainte famille,
les épines et les tracas du ménage pour ne pas hésiter. Il est vrai que
l'expérience des malheurs d'autrui ne nous rend pas toujours prudents.
On a beau se rappeler le sort de tant de maris dont on contribua
peut-être à garnir le front, dès qu'il s'agit de soi-même, on reprend
confiance, et si l'ombre du doge Cornaro se profile dans le lointain, on
l'écarte d'un geste: Oh! moi, ce sera différent!

N'est-ce pas, d'ailleurs, un bon moyen de se rattacher à l'existence, à
la société, d'y prendre une place distincte en devenant à son tour chef
de famille? En cet état, on revit, on rajeunit, on croit; tout aïeul
penché sur le berceau de ses petits-enfants comprend mieux que le
philosophe la véritable immortalité, la chaîne des générations et
l'éternel recommencement du monde.

Afin d'échapper à la tentation et de semer sur les chemins ses velléités
matrimoniales, Sainte-Beuve entreprit le classique voyage d'Italie. Mais
son rêve le poursuivit jusqu'au pied du Vésuve, où il s'écriait: «Oh!
vivre là, y aimer quelqu'un et puis mourir.» De retour à Marseille, le
rêve se dessine dans une impression fugitive. Ce fut pendant une
promenade en mer avec une de ces Marseillaises si attrayantes, dont la
beauté unit la fougue du vieux sang gaulois à la morbidezza italienne.

«Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique
sortit, et elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations
qu'elle enchaînait à sa suite, et qui la suivaient en silence et en
cadence. Nous suivîmes aussi: le soleil couché n'avait laissé de ce côté
que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et
ronde; _la Réserve_ et les petits lieux de plaisance, aussi bien que les
fanaux du rivage, s'illuminaient. Cette musique, ainsi encadrée et
bercée par les flots, nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque,
m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.--Oh! non! rien n'y
manque,» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide
voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je
n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans
cette voix de jeune fille: je crus, Dieu me pardonne, qu'une pensée
d'elle venait droit au coeur du poëte, et je répétai encore, en
effleurant cette fois son doux oeil bleu: _Non! rien_.--Et semblables à
ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient
sur les flots.»

Enfin, à Paris, l'idéal prend forme décidément, et le vague projet
devient une vraie détermination. Reçu dans la maison du général
Pelletier, ami et chaud partisan des écrivains libéraux, il y retourna
fréquemment et s'y éprit de la plus jeune des deux charmantes filles qui
remplissaient de poésie le salon de leur vieux père. Il a raconté, avec
bien de la délicatesse, une des scènes d'intérieur qui avaient pu
encourager ses espérances. Un soir, pendant qu'il laissait errer une
main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout
frémissant des accords qu'elle venait d'exécuter, l'aînée s'approcha et
dit avec un sourire: «Essayez, qui sait? les poëtes savent beaucoup
d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris.--Oh! je m'en
garderai bien; j'aime mieux me figurer que je sais, et j'aime bien mieux
pouvoir encore me dire: peut-être!--Elle était là, elle entendit et
ajouta avec sa naïveté fine et charmante:--C'est ainsi de bien des
choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour être sûr.--Oh!
ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui répondis-je avec une
intention tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses
dont on n'ose se dire: _Peut-être!_--Elle comprit aussitôt et se recula,
et se réfugia toute rougissante auprès de son père.»

Lui-même est ému et devient timide, preuve d'amour. Une autre preuve,
c'est qu'il se remet à chanter et à célébrer le sentiment confus en des
vers, ma foi, assez innocents:

     Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle;
     Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle,
     Car le pudique amour qui me tient cette fois,
     Cette fois pour toujours! a pour unique choix
     La vierge de candeur, la jeune fille sainte,
     Le coeur enfant qui vient de s'éveiller,
     L'âme qu'il faut remplir sans lui faire de crainte,
     Qu'il faut toucher sans la troubler.

Qui n'a passé par cet embarras? Qui ne s'est demandé, à de certaines
paroles à double entente, à quelque rougeur subite, à une main pressée
furtivement, s'il était réellement aimé et s'il pouvait risquer la
démarche? Après quelques mois d'indécisions, Sainte-Beuve s'arma de
courage et demanda la main de la jeune fille. Elle l'avait traité avec
tant de cordialité, qu'il crut en être agréé et pouvoir lui offrir son
nom. Si j'en crois des personnes bien informées, l'objet de sa recherche
joignait à toutes les grâces une candeur et une sincérité d'âme,
devenues introuvables quelques années plus tard. Seulement son coeur
n'avait pas parlé. Elle repoussa donc la demande, en y mettant, il est
vrai, des ménagements de sensitive qui s'effarouche elle-même d'un
refus, adouci aussitôt par des protestations d'amitié. Le mariage n'en
était pas moins rompu. Dire pour quelle cause, à la distance où nous
sommes de l'événement, ce serait assez difficile. Peut-être la jeune
miss hésita-t-elle à venir dans une maison où elle ne règnerait pas
seule, où elle aurait à compter avec une belle-mère. Peut-être celle-ci,
dans sa jalouse tendresse, voyait-elle avec répugnance lui échapper le
fils dont elle n'avait jusque-là partagé l'affection avec personne. Des
maîtresses, passe encore: on sait que cela n'a qu'un temps; mais une
femme! voilà qui donne à réfléchir aux mères.

J'ai connu à Aix, en Provence, un professeur de calligraphie, appelé
Bellombre, qui avait passé sa vie à vouloir se marier sans jamais y
parvenir. Il était aussi fils de veuve. Toutes les fois qu'il avait été
sur le point de réaliser son voeu, une anicroche s'était rencontrée pour
le faire échouer. À cinquante ans, il cherchait toujours. Quand on
interrogeait là-dessus Mme Bellombre: «Eh! rien ne presse,
répondait-elle, il est encore un peu jeune.»

Le refus opposé à Sainte-Beuve n'avait sans doute rien de personnel, si
j'en juge par l'insistance que mit à lui voir continuer ses visites le
père de la dédaigneuse enfant, insistance telle que l'écrivain dut s'y
soustraire par une explication et se délier:

     «Octobre, 1840.

     «Général,

     «Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours déjà, j'ai à
     m'excuser près de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous
     aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre
     compte d'une situation que ma démarche, lors de votre retour
     précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant
     d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même
     de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ,
     de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses,
     mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru
     un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt
     m'être assez complétement remis à mon penchant, pour ne ralentir
     qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous
     l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au
     dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étale ici. D'une part,
     être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on
     appelle amitié; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment
     désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère, et remporter un
     long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes
     possibles de l'étude et de l'isolement: je n'ai pu y suffire, et, à
     partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que
     je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon
     ombre... Devant désormais avoir très-peu l'honneur de vous voir ou
     même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici
     des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part,
     ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure.»

Il n'éprouva, d'ailleurs, aucun dépit de sa déception et voua même une
vive gratitude à la jeune fille qui l'avait ainsi empêché d'enchaîner
son existence. Nul doute, en effet, que cette union avec une famille
bourgeoise n'eût exigé de lui bien des concessions, des renoncements, et
le sacrifice d'idées auxquelles il tenait par-dessus tout. Une fois
marié, il eût fallu compter avec la société et subir ces mêmes préjugés,
qu'il était décidé à combattre.

Son seul regret, vers la fin, était de n'avoir pas d'enfants: «A un
certain âge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants,
elle se remplit de manies ou de vices.» Le jour où il eut
quarante-quatre ans, il écrivit sur ce sujet une page touchante, qu'il
faut citer:

«La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je
sens en moi des sentiments tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une
femme que je désire, une femme jeune et belle comme celles que j'ai
précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux,
c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte
mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette
femme, dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est
une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a passé
quinze ans à peine; son front, plein de fraîcheur, se couronne d'une
chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul
encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit.
Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour
dire tout mon voeu, ses sentiments, par leur naïveté, répondent à la
modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? Et si
elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et
ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un
baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler;
rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en
laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant
d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les
matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor,
la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon
coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je
m'aperçois que ce que je désirais, sous une forme équivoque, est quelque
chose de naturel et de pur: c'est un regret qui s'éveille; c'est de
n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans, qui
ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de
voluptés permises, au lieu de continuels égarements.»

Oserai-je dire toute l'impression que produit sur moi ce morceau? La fin
me réconcilie un peu avec le commencement. Toutefois, j'en suis certain,
jamais homme, ayant eu des enfants autrement qu'en hypothèse, ne
détaillera d'une façon si sensuelle le sentiment paternel qui, en soi,
ne peut et ne doit avoir rien que de sobre.

Sainte-Beuve, estimant sans doute qu'il avait payé sa dette au monde en
ce qui regarde le mariage par les tentatives où son bon vouloir avait
échoué, ne songea plus qu'à se ménager un de ces arrangements à la fois
commodes et honorables, où l'amour se voile sous les égards, où il entre
plus d'estime pour le sexe et de reconnaissance que d'ardeur des sens,
et que la jalousie ne tourmente ni n'aiguillonne.

Depuis plusieurs années il avait rencontré et connu dans les salons du
faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logré, petite-fille de Mme
d'Houdetot, fille du général de Bazancourt, soeur du baron du même nom et
femme du général d'Arbouville. Elle a composé des nouvelles
attendrissantes et mélancoliques sur les épreuves qui attendent

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