Robert Burns. Vol. 1, La Vie
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Title: Robert Burns. Vol. 1, La Vie
Author: Auguste Angellier
Release date: May 5, 2008 [eBook #25335]
Language: French
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AUGUSTE ANGELLIER
DOCTEUR ÈS LETTRES,
PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE LILLE.
ROBERT BURNS
I
LA VIE
PARIS, HACHETTE ET Cie. 1893.
À
M. ÉMILE CHARLES
CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
RECTEUR DE L'ACADÉMIE DE LYON
JE DÉDIE CE LIVRE
EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'AFFECTION.
AUGUSTE ANGELLIER.
PRÉFACE.
Après un siècle on sait ce que vaut la renommée d'un poète, et quelles
verdures les contemporains ont plantées sur sa tombe: si c'étaient des
peupliers et des bouleaux, essences de quelques années, ou le chêne
qui résiste aux âges. Parmi les gloires poétiques qui ont éclaté en
Angleterre à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre,
quelques-unes se sont flétries; il n'en est pas qui ait plus
régulièrement grandi que celle de Robert Burns. Il est désormais, pour
une fraction considérable et supérieure de l'humanité, un grand poète
d'usage quotidien, un de ceux où des milliers d'âmes trouvent le
froment et le vin. Le rameau qui fut planté sur sa fosse est devenu un
arbre puissant, indestructible.
Il nous a paru que Burns n'était pas assez connu en France, si l'on
songe à la place que son nom tient désormais dans le monde. Les
quelques études qui ont été écrites sur lui sont sommaires; la plupart
ont été produites avant que les derniers documents, dont quelques-uns
sont importants, aient été publiés. Il nous a paru aussi que, même
après les biographies anglaises, dont plusieurs sont admirables, il
était encore possible d'élucider certains moments intérieurs de sa
vie. Cela nous a engagé à entreprendre ce travail. Sans doute une
secrète sympathie pour cette âme curieuse et forte nous y poussait
obscurément.
Sa vie est, en effet, intéressante et instructive entre toutes. C'est
pour ainsi dire une vie type. Par la violence et la variété des
sentiments et des vicissitudes, par le mélange de hautes intentions et
d'accomplissements débiles, par certaines crises maîtresses et
essentielles, elle est une figure à la fois complète et rare de la vie
humaine. Et, plus précisément, par l'effort et l'énergie de la
jeunesse, l'indécision et le vacillement de la maturité, le
relâchement et la déchéance des dernières années, elle offre, avec des
proportions plus amples et des accents plus forts, l'image et, le
tracé de tant d'existences, entreprises avec confiance et courage,
mollement maintenues au moment décisif, achevées dans les regrets et
les remords. Elle est comme un exemplaire, fait d'un métal fin et
frappé d'une empreinte forte, de la majeure partie peut-être des
destinées qui se débattent sur ce globe.
* * * * *
Nous avons pensé que cette existence ne pouvait prendre son intérêt,
son enseignement entiers, que si toutes les situations en étaient
étudiées dans leur forme particulière et dans leur étroite succession.
Ces études, à leur tour, ne pouvaient avoir de portée et de
pénétration que si elles étaient assez détaillées pour revêtir
l'intensité que ces situations eurent vraiment. Nous avons voulu
reconstituer, avec tout le drame qu'elles contenaient, les crises de
coeur, de conscience, ou de circonstances, dont fut formée cette
destinée. En d'autres termes, nous avons essayé d'en écrire le roman,
mais un roman réel, établi sur des faits, des lettres, des aveux. Nous
voulons, par ce mot, indiquer notre effort pour remettre ces moments
d'émotion dans la vérité vécue, pour les évoquer tels qu'ils furent
dans le coeur qu'ils bouleversèrent. C'est une tentative pour
reconstituer la réalité avec une pleine exactitude.
Le résultat inévitable de cet essai est un développement qu'on
trouvera sans doute excessif; on nous reprochera d'avoir donné trop de
place à des faits qui se retrouvent dans les souvenirs de beaucoup
d'hommes. Nous pourrions répondre qu'il n'y a pas de faits peu
importants quand ils renseignent sur une âme importante; et que
souvent les faits les plus communs fournissent les plus probants
indices pour connaître une conscience. Mais nous désirons revendiquer
plus franchement et plus largement la méthode suivie dans ce travail.
Si les actes ordinaires de gens ordinaires, étudiés avec minutie dans
ce qu'ils ont d'individuellement intense et de généralement humain,
suffisent à faire vivre le roman et le théâtre, pourquoi n'y aurait-il
pas, dans une vie réelle, dans celle surtout d'un homme qui a senti
plus que les autres, les mêmes situations de roman et de drame, la
même émotion et les mêmes leçons. Que dis-je? L'impression est ici
plus poignante et l'enseignement plus haut par la vérité des
événements et la valeur de celui qui les a vécus. La même angoisse
peut naître des crises d'un coeur qui a palpité que des crises de
coeurs imaginaires. Toute étude psychologique d'un homme, si elle
remontait à ce qui fut la réalité, se retrouverait devant une de ces
analyses qui semblent réservées aux romanciers et aux dramaturges. La
foncière étude d'un homme d'État, d'un artiste, d'un poète, d'un
ambitieux ne diffère pas de l'étude du père Grandet ou de Macbeth. Et
souvent les situations réelles ne le cèdent ni en grandeur ni en
cruauté aux situations inventées. Celui qui essaye de reconstituer une
âme, au moyen des débris qu'elle a laissés d'elle-même, se trouve, le
plus souvent, en face d'une suite de scènes qui furent des drames; et
l'on ne crée un drame que par la minutie du décor et du détail, eux
seuls redonnent à un épisode ordinaire l'importance, la gravité
majeure et comme l'accaparement qu'il eut pour les âmes qui en
attendaient la tristesse ou la joie.
* * * * *
On me dira peut-être que j'ai été trop indulgent, que j'ai trop excusé
une vie chargée de défaillances. Je répondrai: je n'ai pas été
indulgent dans les faits; je ne les ai pas atténués; je n'en ai pas
dissimulé un seul; il en est même plusieurs dont on n'avait pas aperçu
la portée, je l'ai indiquée, à ce point que certains admirateurs du
poète pourront me reprocher d'avoir été dur pour lui, d'avoir fait
entrer le soleil dans certains coins qui auraient pu demeurer obscurs.
Je n'ai pas non plus été indulgent dans l'interprétation de ces actes
de faiblesse et d'égoïsme. Je crois avoir donné à chacun d'eux sa
notation morale, mesurée surtout aux souffrances dont ils furent la
cause. L'indulgence apparaît seulement dans le jugement général sur
l'homme, en tenant compte du bien qu'il y avait en lui, de ses
qualités, de ses efforts, des circonstances de sa vie, des
entraînements d'une nature qui a fait partie de son génie. Là, en
effet, l'indulgence existe; elle n'est autre chose que de l'équité. Je
ne suis pas un juge pour condamner mon semblable; je n'en ai pas
l'infaillibilité, et le cruel office ne m'en est pas imposé; je parle
avec pitié et précaution des faiblesses apparentes d'un frère humain,
d'un grand frère humain, dont je ne connais pas toute la vie, dont je
ne sais pas toutes les souffrances, dont je ne puis mesurer les
desseins, dont je n'ai pas pesé les regrets, dont je ne touche que la
grossière écorce que les actes font autour des intentions de l'âme. Il
y avait à la Renaissance un médailleur italien dont le nom a été
perdu. Il avait l'habitude de graver au revers de ses oeuvres la
figure de l'Espérance, et on lui a donné le nom charmant de
«médailleur à l'Espérance». De même, si c'est le devoir pour
l'historien de montrer clairement les faits, il serait beau que
derrière chacun de ses jugements on aperçût toujours la marque de
bonté. Il n'y aurait pas à nos yeux de plus haut titre, pour un
critique dont le nom serait inconnu ou oublié, que d'être désigné,
même sur une seule page sauvée, comme le critique de l'Indulgence.
LA VIE.
CHAPITRE I.
ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.
1759--1777.
I.
ALLOWAY. -- L'ENFANCE.
À deux milles environ au sud de la petite ville d'Ayr, en Écosse, sur
la route qui longe la mer près de la côte, se trouve un cottage de
paysan, blanchi à la chaux, qui est peut-être, après la petite maison
de Shakspeare à Stratford-sur-l'Avon, le lieu de pèlerinage littéraire
le plus fameux de la race anglo-saxonne. Ce ne sont pourtant pas les
endroits consacrés qui manquent en Angleterre, et l'affluence des
fidèles ne leur fait pas défaut. Aucune race n'a davantage le culte,
parce qu'aucune n'a autant l'orgueil, de ses grands hommes. Les ruines
de Newstead Abbey, avec les souvenirs orageux de Byron; la bourgeoise
maison de Cowper à Olney; la résidence gothique de Walter Scott à
Abbotsford; la paisible demeure de Wordsworth à Rydal Mount sont,
chaque année, visitées par des milliers de voyageurs venus de tous les
coins du monde, où l'on parle anglais. Mais elles le sont surtout par
des catégories particulières d'admirateurs; elles attirent de
préférence telle ou telle classe d'âmes, selon que celles-ci ont plus
d'affinité pour la révolte, la douceur, la santé d'esprit ou la
méditation sereine. Aucun de ces lieux n'est l'objet d'un culte aussi
général que cette petite chaumière d'argile. C'est là que naquit
Robert Burns. Sa vie et ses oeuvres sont en effet assez pleines d'un
intérêt unique pour exciter toutes les curiosités, assez pleines
d'infortunes et de beautés pour exciter toutes les pitiés et toutes
les admirations.
* * * * *
Son père William Burns, ou plutôt, pour écrire son nom comme il
l'écrivait lui-même, Burnes, venait du nord-est de l'Écosse, du
Kincardineshire. C'était le fils d'un fermier; il avait été élevé sur
la côte austère et âpre de la mer du Nord, parmi les ruines du château
de Dunnottar, sur l'ancien domaine de la famille des Keith-Marischal
dont les biens avaient été confisqués après la révolte de 1715. La
destinée avait été rude pour lui. Vers l'âge de 19 ans, il avait été,
en même temps qu'un frère aîné, forcé de s'éloigner pour aller gagner
sa vie. «J'ai souvent, dit Gilbert Burns, entendu mon père décrire
l'angoisse qu'il ressentit, quand ils se séparèrent au sommet d'une
colline, sur les confins de leur lieu de naissance, chacun prenant sa
route à la recherche de nouvelles aventures et sachant à peine où il
allait[1].» William Burnes avait d'abord séjourné à Édimbourg où il
avait travaillé de son métier de jardinier. Puis il avait traversé
l'Écosse et était venu vers l'ouest, s'établir dans l'Ayrshire. Après
avoir servi les autres comme jardinier, il avait loué sept acres de
terre, près du pont du Doon, pour s'y établir comme pépiniériste. Sur
ce terrain, près de la vieille église du village d'Alloway, il avait
de ses propres mains bâti le cottage aux murs d'argile, qui est
maintenant un des joyaux de l'Écosse. Au mois de décembre 1757, il y
avait amené sa femme de beaucoup plus jeune que lui, Agnes Brown,
fille d'un fermier du Carrick.
[Note 1: _Narrative by Gilbert Burns of his Brother's Life._
Scott Douglas. Vol. IV. Appendix C.]
À coup sûr, ce n'était pas un homme ordinaire. Froid, sévère,
silencieux et sombre, singulièrement honnête, il vivait retiré en
lui-même. Il semble avoir inspiré autour de lui un sentiment un peu
timide de vénération et d'affection, comme il arrive aux hommes
austères et bons. Sa femme avait pour lui un amour plein de déférence;
lorsqu'il grondait ses enfants, ce qu'il faisait rarement, ils
l'écoutaient avec une sorte de terreur respectueuse. Il avait eu l'art
de gagner l'estime et le bon vouloir de ceux qu'il employait, et celui
de conserver toute sa dignité devant les gens d'une position plus
élevée que la sienne. Sous ces dehors glaciaux et rigides, il cachait
une faculté d'observation pénétrante et une disposition à
l'emportement dont Robert hérita sans sa puissance à la maîtriser.
«Pendant de nombreuses années de vie errante ou de séjours, dit
celui-ci en parlant de son père, il avait ramassé une assez grande
somme d'observation et d'expérience, à laquelle je dois la plus grande
partie de mes faibles prétentions à la sagesse. J'ai rencontré peu de
personnes qui comprissent les hommes, leurs moeurs et leurs façons
aussi bien que lui. Mais une intégrité obstinée et une irascibilité
fougueuse et ingouvernable sont de mauvaises conditions pour réussir.
Je naquis donc le fils d'un homme très pauvre[2].» Murdoch, le maître
d'école de ses fils, dans le portrait qu'il en traça plus tard, dit
qu'il ne le vit que deux fois en colère: une fois parce que les
moissonneurs n'avaient pas fauché un champ comme il était dit; une
autre fois parce qu'un vieillard avait tenu devant lui une
conversation avec des allusions grivoises[3]. Mais, Murdoch vécut peu
de temps avec lui, et ne le voyait que par intervalles. Burns, dans sa
lettre au Dr Moore, revient une seconde fois sur cette disposition:
«Il était, dit-il, sujet à de fortes colères.» Évidemment il y avait
chez lui des réserves d'orage qui ne parurent jamais; mais parfois un
éclair ou un grondement perçaient la froideur de l'aspect. L'orage
éclata chez le fils, avec tous ses ravages et toutes ses beautés.
[Note 2: _Lettre autobiographique de Robert Burns au Dr
Moore, datée de Mauchline 2 Août 1787._ Cette lettre est un
document capital pour la première partie de la vie de
Burns.--Tous les renvois aux oeuvres de Burns, soit en vers
soit en prose, sont faits, lorsqu'il n'y aura pas d'autre
indication, sur la belle édition de W. Scott Douglas: _The
complete Works of Robert Burns._ Edinburgh. William
Paterson, 6 vol. in-8{o}. C'est pour longtemps sans doute
l'édition définitive.]
[Note 3: John Murdoch's. _Narrative of the Household of
William Burnes._ V. Scott Douglas. Vol. IV. Appendix B.]
La mère de Burns était la fille d'un fermier du Carrick, et ce détail
a son importance. Tandis que la partie de l'Écosse méridionale qui
s'étend à l'est des collines des Lowther jusqu'à la mer du Nord, avait
été envahie par les Angles et devenait saxonne, toute la contrée qui
s'étend à l'ouest des mêmes collines jusqu'à la mer d'Irlande et qui
constituait le royaume breton de Strathclyde, était restée autrefois
celtique. Lorsque plus tard les Angles pénétrèrent dans la vallée de
la Clyde et jusque dans les plaines d'Ayrshire, la partie sud de cette
région, le Galloway, resta pur de tout mélange[4]; la population
gallique, qui n'a pas cessé de l'habiter, déborda même sur une partie
du comté d'Ayr et couvrit le district de Carrick qui en forme le coin
méridional, contre la mer[5]. C'est de ce bout de terre, où s'est
conservé un fonds de sang gaulois, que venait la mère de Burns. Elle
était petite, extrêmement vive et active, d'une humeur gaie, avec une
chevelure d'un roux pâle et de magnifiques yeux noirs. Elle avait le
goût celtique pour la musique, elle savait une inépuisable quantité de
vieilles chansons et de vieilles ballades qu'elle chantait fort bien
et dont sûrement elle berça son fils. C'est à elle bien plus qu'à son
père que Robert ressemblait de façons et de traits. Il tenait d'elle
ces étincelants yeux noirs dont Walter Scott, qui avait connu
cependant tous les hommes éminents de son temps, disait qu'il n'avait
jamais vu les pareils dans une autre tête humaine; son aisance de
démarche et de manières; sa force de familiarité et cette alerte joie
de vivre qui, pendant longtemps, perça toutes ses tristesses. S'il est
vrai que, dans la poésie anglaise, les qualités soudaines et
brillantes, la vivacité de la couleur, la légèreté du rhythme, l'essor
des strophes, l'ardeur, doivent être attribués au génie celtique[6],
c'est par sa mère que Burns les a reçus. La partie grave et
méditative de son oeuvre, ses poèmes sagaces et solides peuvent être
attribués à l'influence paternelle; c'est à l'influence maternelle que
revient la partie lyrique, ses adorables chansons si légères, hymnes
joyeuses aux couleurs claires qui laissent deviner le sang vif des
Gaulois.
[Note 4: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. I, p. 202-203.--Voir
aussi Hill Burton. _History of Scotland._ Vol. I, p. 278.
Vol. II, p. 16 et 61.--Voir aussi Veitch. _The History and
Poetry of the Scottish Border._ Chapitre III.]
[Note 5: Skene. _Celtic Scotland._ Vol. III, p. 70.]
[Note 6: Matthew Arnold. _Of the study of Celtic
Literature._]
* * * * *
Robert Burns naquit le 25 janvier 1759. Sa vie qui devait être si
orageuse commença dans un orage, et lui-même rappelait, avec une
rondeur de termes à laquelle il faut s'habituer avec lui, dans quelles
circonstances il était venu au monde et ce qu'une commère lui avait
prédit dès la première heure.
Il y eut un garçon qui naquit en Kyle,
Mais en quel jour et de quelle façon,
Je me demande si cela vaut la peine
D'être si minutieux pour Robin.
Robin fut un vagabond,
Un joyeux gars, un vagabond, un joyeux gars, un vagabond;
Robin fut un vagabond,
Un joyeux gars, un vagabond, Robin!
L'avant-dernière année de notre monarque
Était de vingt-cinq jours commencée,
Ce fut alors qu'une rafale du vent de janvier
Entra et commença à souffler sur Robin.
La commère regarda dans sa main,
Elle dit: «Qui vivra, verra la preuve
Que ce gros garçon ne sera pas un sot,
Je crois que nous l'appellerons Robin.
Il aura des malheurs, grands et petits,
Mais toujours un coeur au dessus d'eux,
Il nous fera honneur à nous tous,
Nous serons fiers de Robin.
Mais aussi sûr que trois fois trois font neuf,
Je vois par toutes les marques et toutes les lignes
Que le vaurien aimera chèrement notre sexe,
Aussi sois notre chéri, Robin[7].»
[Note 7: R. Burns. _Rantin' roving Robin._]
Ce n'était pas assez: neuf ou dix jours après, un des ouragans qui
sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette côte écossaise, sans
être ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le
pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bâti d'argile, et
sans doute par des mains malhabiles! Pour y établir sa cheminée,
William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de
pierre; mais lorsque l'argile s'était tassée, cette partie solide
n'avait pas cédé et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa
méchanceté à découvrir le moindre point faible des abris humains, le
vent avait profité de ce défaut pour pousser le pignon du côté où il
penchait. Le mur s'était effondré. Pendant la nuit, à travers la
tourmente, il fallut transporter la mère et le nouveau-né chez un
voisin, où ils attendirent que William Burnes eût réparé les dégâts et
refermé la maisonnette[8]. «Rien d'étonnant, disait plus tard Robert,
que lorsqu'on est entré dans ce monde par une telle tempête, on soit
la victime de passions tempétueuses[9]».
[Note 8: _Letter of Gilbert Burns to Dr Currie._]
[Note 9: Shairp. _Robert Burns._ Chap. I.]
Moins d'un an après Robert, naquit son frère Gilbert qui devait être
son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur
biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux soeurs, Agnes et
Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientôt trop peuplé. Plus
tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisième fils,
William, né en 1767; d'un quatrième, John, né en 1769 et qui mourut
jeune, et de la dernière fille, Isabella, née en 1771, douze ans après
son frère aîné et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre
génération un front sur lequel avaient joué les doigts de Robert
Burns.
* * * * *
C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivière de
l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'écoulèrent les premières
années de Robert Burns.
La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors
derrière, au bout du jardin, plus près de la mer, pittoresque et
animée comme les routes d'alors par une population errante, très
nombreuse en Écosse. C'étaient les colporteurs, avec leur paquet sur
l'épaule et leur aune en main; des marchands de littérature populaire
avec leurs livres à un penny et leurs ballades à un demi-penny; les
chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule à faire les
cuillers courtes qu'on nomme _cutties_; des bandes de gipsies; et
parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe
de drap bleu et sa plaque d'étain. C'est là, sans doute, dans les
interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment
des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'éprit de
sympathie pour le peuple poudreux et déloqueté des vagabonds et des
gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route
d'Ayr n'étaient pas aussi faits pour lui donner cette impression,
qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du
côté du nord, les pignons débandés des dernières maisons d'Ayr, entre
lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts
massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du côté
sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le
pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'étagent des collines
à pentes douces, couvertes de champs et parsemées de bouquets de bois.
Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont
aujourd'hui; mais elles présentaient déjà un paysage ramassé, de
proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque côté
qu'on se tournât, la marque de l'homme.
C'est là que, dans sa première enfance, Burns courut et gambada
librement, pieds nus, tête nue, comme un vrai gamin écossais, et vécut
de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu'à
Ayr, qui lui paraissait sûrement une grande ville. Mais le plus
souvent il a dû aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du
Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les
enfants. C'était, c'est encore--car, comme dit le rivulet de Tennyson,
les ruisseaux passent moins vite que les hommes--une bonne rivière
pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont
les bonds semblent prendre part à la gaîté des petits garçons qui
jouent avec eux. Surtout il est semé de gros galets et de rochers au
milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un à l'autre, en se
mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers
et de noisetiers, sous lesquels court et écume le flot, et qui étaient
pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une
fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite
lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer à la maison,
repasser devant la vieille église ruinée d'Alloway qu'on disait
hantée. Ce coin de pays, qui a servi de trame à ses premiers
souvenirs, se retrouve tout entier dans ses poèmes, depuis l'antique
pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu'à la vieille église
mystérieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcière en chemise
devait brandir désespérément, dans les éclairs et l'orage, la queue de
la jument de Tam de Shanter.
D'autre part, c'est peut-être le voisinage de la ville d'Ayr qui
éveilla en Burns les sentiments de patriotisme rétrospectif par
lesquels il est cher aux coeurs écossais. Ayr est une ville à
souvenirs historiques. C'est là que William Wallace, le héros et le
martyr de l'indépendance écossaise, à ce que raconte la légende, brûla
5.000 Anglais dans les magasins à grains qu'on appelait les granges
d'Ayr. Le nom de William Wallace était resté vivant dans la contrée et
sa vie était un des livres de lecture populaire. Un des premiers
livres que Burns ait lus était une vie de Wallace que lui avait prêtée
un forgeron, et lui-même raconte l'effet qu'il en ressentit. «La vie
de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme écossais qui y
bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le
repos éternel.[10]» Ajoutez que c'est dans le district voisin du
Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le vainqueur de
Bannockburn se révolta et a d'abord «brandi sa lance[11]». C'est
peut-être à ces premières impressions que les Écossais doivent l'_Ode
de Bruce_ à ses soldats.
[Note 10: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 11: _The Vision._]
Son enfance de poète eût été incomplète si elle n'avait eu sa part de
contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumière, une vieille
femme que William Burnes avait recueillie par charité, et qui sous ses
rides possédait une mémoire, une imagination de conteur; un trésor
d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on
trouve dans un meuble vermoulu et poussiéreux. Elle n'était jamais
lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. «J'ai dû beaucoup à
une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son
ignorance, sa crédulité et sa superstition. Elle possédait, je
suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des
chansons concernant diables, esprits, fées, lutins, sorcières,
sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumières de trépassés,
revenants, apparitions, charmes, géants, tours enchantées, dragons et
autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachés de
poésie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, même
aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention
dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne
puisse être plus sceptique que moi en pareille matière, cependant il
faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines
terreurs[12].» C'est probablement à ces contes de vieille femme que
sont dues les pièces fantastiques de Burns: _la Mort et le Docteur
Hornbook_, _l'Adresse au Diable_, toute la diablerie de _Tam de
Shanter_, et surtout ce frisson d'épouvante qui y court.
[Note 12: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
* * * * *
Les huit premières années de la vie matrimoniale de William Burnes,
les sept premières années de la vie de Robert Burns, se passèrent là
et ainsi. Elles semblent avoir été les plus heureuses qu'ait connues
la pauvre famille. Mais le nid était devenu trop étroit. Déjà trois
enfants, un quatrième attendu. Pour rester dans la maisonnette, il
fallait placer les aînés au dehors, les exposer si jeunes aux duretés,
peut-être aux brutalités et, pire encore, peut-être aux mauvais
exemples d'étrangers. Avec sa noblesse de vues, le père résolut de
tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main,
jusqu'à ce qu'ils fussent moralement formés. Robert Burns a marqué,
très précisément, cette préoccupation de son père. «Si mon père était
resté dans cette situation, il aurait fallu que je m'éloignasse et que
je devinsse un des petits domestiques qui traînent dans une ferme.
Mais c'était son souhait et sa prière les plus chers de pouvoir
conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils pussent
discerner entre le bien et le mal[12].» À ce beau devoir William
Burnes immola sa santé et abrégea sa vie; mais un de ses enfants
devint un grand homme et tous les autres furent d'honnêtes gens.
Que faire cependant pour vivre? Il pensa à se mettre fermier. C'était
un nouveau métier qu'il fallait entreprendre à quarante ans. Une de
ces heures mauvaises conseillères, qui passent dans la vie des plus
prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment
acheter les outils, les charrues, les premières semences, les quelques
bestiaux? Le propriétaire du terrain qu'occupait déjà William Burnes
était en même temps propriétaire d'une ferme vacante. Il avait
confiance dans le courage et l'honnêteté de son tenancier; il lui
avança cent livres pour ses premiers débours. À la Pentecôte de 1766,
William Burnes abandonna le cottage d'argile où il avait amené sa
femme et où leurs fils leur étaient nés. Il alla s'installer à
Mont-Oliphant, une ferme moyenne, située au sommet des collines, au
pied desquelles était l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de
là-haut.
II.
MONT-OLIPHANT. -- L'ÉDUCATION. -- L'ADOLESCENCE.
Si la ferme avait été choisie par Robert Burns lui-même, qui paraît,
pendant toute sa vie, avoir considéré plutôt le site que le sol de ses
fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est
derrière le bâtiment, on découvre une des plus belles vues qui se
rencontrent sur cette admirable côte ouest de l'Écosse. On est au haut
et au centre d'un vaste amphithéâtre parsemé de bouquets d'arbres, qui
descend jusqu'à la mer. À droite, derrière des hauteurs, les clochers
et les fumées d'Ayr; à gauche, les collines brunes de Carrick qui
aboutissent aux têtes d'Ayr, grands caps rocheux à pic, avec leur
château ruiné de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose
tableau, l'île d'Arran aux nobles lignes léonines, sur laquelle chaque
soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les
pourpres du ciel. C'est un paysage de côte, superbe d'ampleur et
d'âpreté. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, passé tout
entier dans l'âme de Burns.
Le choix de William Burnes révélait son inexpérience. Ce site
magnifique est fait d'une terre ingrate. «Mont-Oliphant, la ferme que
mon père occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre
sol que je connaisse en état de culture. Je ne puis en donner de plus
forte preuve que le fait que, malgré l'accroissement extraordinaire de
la valeur de la terre en Écosse, cette ferme, après qu'une somme
considérable a été dépensée par le propriétaire pour l'améliorer, a
été louée, il y a peu d'années, cinq livres (125 fr.) moins cher que
la rente qu'en donnait mon père, il y a trente ans[13].» De plus
l'exposition est des plus dures. La dévalée de terrain qui descend
vers la mer forme une issue où tous les vents de la baie se
précipitent, se réunissent, pour monter furieusement ce couloir au
bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui
l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait
arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol stérile.
[Note 13: _Gilbert's Narrative._]
Une vie de labeur et de privations commença alors pour la famille. Il
est probable que Robert et son frère furent mis aussitôt au travail et
que les autres aussi, à mesure qu'ils grandissaient, étaient pris par
la besogne. Ces années doivent avoir été bien dures, car elles ont
laissé, dans des coeurs courageux qui habitaient des corps endurcis,
un souvenir dont la cruauté fut indestructible. Plus de dix ans après,
Robert Burns écrivait «la ferme était une affaire ruineuse, mon père
était avancé en âge quand il s'était marié; j'étais l'aîné de sept
enfants et lui, usé par des privations de jeunesse, n'était pas
capable de travailler. Nous vivions très pauvrement; j'étais un habile
laboureur pour mon âge et celui qui venait après moi était un frère
qui pouvait conduire très bien une charrue et m'aider à battre le
grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le
travail sans répit d'un galérien, me conduisit à ma seizième
année[14].» Et près de trente ans plus tard, Gilbert, si calme
cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicité et leur
exactitude, sont terribles. «Mon père, en conséquence de ceci (la
mauvaise qualité de la terre), tomba dans des difficultés qui
s'augmentèrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la
maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude
labeur et la plus rigide économie. Nous vivions très étroitement.
Pendant plusieurs années, la viande de boucherie fut inconnue à la
maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de
toutes leurs forces, et même plutôt au-delà de leurs forces, aux
besognes de la ferme. Mon frère, à treize ans, aidait à battre la
récolte de blé et, à quinze ans, il était le principal ouvrier de la
ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mâle ni femelle.
L'angoisse d'esprit que nous ressentîmes dans nos tendres années sous
ces privations et ces difficultés fut très grande. Quand nous pensions
à notre père vieilli (il avait alors plus de 50 ans), brisé par les
longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres
enfants et dans une situation déclinante, ces réflexions produisaient
dans l'esprit de mon frère et dans le mien des sensations de la plus
profonde détresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le
chagrin de cette période de sa vie n'aient été en grande partie la
cause de cette dépression de vitalité dont Robert fut si souvent
affligé pendant tout le reste de sa vie. À cette époque, il souffrait
presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui, à une
période ultérieure de sa vie, se changea en palpitations du coeur et
en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la
nuit.[15]»
[Note 14: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 15: _Gilbert's Narrative._]
Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces
enfants, garçons et filles, le père, la mère, la famille entière
s'épuisant sur ce sol méchant, pendant des journées où l'acharnement
au travail étourdit sur son inutilité, puis rentrant le soir exténuée,
hâve de fatigue, et s'asseyant à un maigre souper qui calme à peine la
faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui épuise les
tempéraments, décharne les muscles et durcit les traits. On y sent
surtout ce découragement progressif du paysan, quand sa ruine semble
se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le
mauvais vouloir de la glèbe, les contrariétés fourbes des saisons, et
que son travail, sans récompense, prend vraiment le caractère d'un
châtiment.
* * * * *
C'est à travers ces anxiétés et ces privations que se fit l'éducation
de Robert Burns et de son frère. Elle mérite qu'on s'y arrête avec
respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable
histoire de l'instruction populaire en Écosse. Rien n'est plus curieux
et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant,
si durement éprouvé par le climat, les guerres étrangères et les
discordes civiles, vers une éducation. «Dans presque toutes les
périodes de l'histoire de l'Écosse, dit J. Hill Burton, tous les
documents qui traitent de la condition sociale du pays révèlent un
système d'éducation (machinery for education) toujours en avance sur
les traces de l'art ou des autres éléments de civilisation.[16]»
[Note 16: J. Hill Burton. _The History of Scotland_, tome
III, p. 899.]
Ce que l'Écosse a eu d'original, ce n'a pas été ses quatre
Universités, bien qu'elles fussent nombreuses, eu égard à la
population, et libéralement ouvertes à tous; ce n'était pas même ses
écoles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque
importance; ces mêmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus
riches et plus répandues. Ce qui a fait l'Écosse ce qu'elle a été, ce
qui a tiré de cette maigre population un nombre considérable d'hommes
illustres, un nombre incalculable d'hommes distingués, a été son
système d'éducation primaire. Elle avait organisé l'instruction
universelle que notre âge croit avoir découverte. Dès 1560, les
rédacteurs du _Premier Livre de Discipline_ proposaient qu'une partie
des biens du clergé fût appliquée à l'éducation nationale. «Attendu
que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait
cessé de les éclairer miraculeusement, un système d'éducation pour
tous devenait une nécessité.» Une école devait être attachée à chaque
église et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs
enfants à l'école devaient être assistés sur les fonds de
l'église[17]. Le clergé réformé poussait dans ce sens. En 1616, un
acte du Conseil Privé portait qu'il y aurait une école dans chaque
paroisse du royaume, sous la surveillance de l'évêque[18]. Enfin, en
1696, parut le statut qui créa définitivement le fameux système connu
sous le nom des «Écoles Paroissiales». Il portait que, dans chaque
paroisse, l'entretien d'une école devenait un impôt de la propriété
foncière. Le salaire du maître d'école devenait une charge à l'égal du
traitement du ministre. Les propriétaires fonciers devaient également
fournir au maître d'école une maison convenable[19].
[Note 17: John Mackintosh. _The History of Civilisation in
Scotland_, chapitre XV, tome II, page 140.--Tytler. _History
of Scotland_, tome III, p. 131.--Chambers. _Domestic Annals
of Scotland_, vol. III, p. 151.]
[Note 18: Chambers. _Id._ tome I, p 479. Voir aussi tome II,
p. 138.]
[Note 19: Hill Burton. _The History of Scotland_, chap.
LXXXV, tome VIII, page 72.]
Dès lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent être instruits.
Humble enseignement, sans doute, donné souvent dans des masures, par
des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science
qui, pour l'énergie et l'activité de la vie, vaut mieux, vaut mille
fois mieux que la possession et la satiété de la science. Maîtres et
élèves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne
volonté va loin en tout. Dans presque toutes les chaumières, à la
lumière du feu de tourbe, car on ne brûlait guère de houille alors et
les collines écossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on
lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait
avoir, souvent des livres de théologie ou des recueils de sermons; on
discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une
éloquence ou une perspicacité natives, toujours avec une ténacité
d'argumentation caractéristique de la race. Tandis que les villes des
autres pays étaient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le
voyageur qui passait dans le plus misérable clachan écossais
s'émerveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs
singulièrement épanouies de vie intellectuelle. Il y a de cette
surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit
avec Coleridge en Écosse, un peu après cette époque, et dont le
charmant journal a été publié récemment, on trouve des impressions
comme celles-ci: «Nos petits gars avant d'être loin furent rejoints
par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas.
Ils nous dirent qu'ils demeuraient à Wanlockhead, le village là-haut,
qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient à l'école et
apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec,
Homère; mais quand Coleridge commença à les questionner plus avant,
vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur
d'être examinés.» Le lendemain on trouve cette note: «Passé près d'un
berger qui était assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses
genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un
troupeau de moutons paissait près de lui parmi les roseaux et une
herbe grossière»; et le soir du même jour, cet autre trait: «La petite
fille fut enchantée des six pence que je lui donnai et dit qu'elle
achèterait avec cela un livre lundi matin.» Le lendemain était un
dimanche et il n'était pas question d'acheter quoi que ce fût en
Écosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que
beaucoup de textes[20].
[Note 20: _Recollections of a Tour Made in Scotland, A D
1803_, by Dorothy Wordsworth.--First week.]
De ces écoles de villages, il arrivait que des élèves plus méritants
allaient jusqu'à une des Universités. Au prix de quels sacrifices et
de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacrée brûlât
en eux. Les classes étaient ouvertes cinq mois par an; le reste du
temps, ils enseignaient eux-mêmes ou revenaient travailler la terre
pour gagner leurs maigres dépenses. Ils recevaient, pendant leurs
termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de
pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient
à pied la maison du père[21]. Boswell raconte qu'étant dans l'île de
Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque année à pied à
Aberdeen, pour son éducation, et en revenait dans l'été, servir de
maître d'école dans l'île, traversant ainsi deux fois l'Écosse d'une
mer à l'autre. «Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans
ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant
pour revenir, par amour du savoir[22]». «L'éducation est une passion
en Écosse», dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de
l'éducation d'un autre grand Écossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi
qu'ont été élevés beaucoup des hommes qui ont fait honneur à l'Écosse.
[Note 21: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle. The
nineteenth Century._ July 1881.]
[Note 22: Boswell. _The Journal of a Tour to the Hebrides
with Samuel Johnson, L L D._ October 8.]
[Note 23: Froude. _The Early Life of Thomas Carlyle._ Id.]
Même dans ce pays si merveilleusement épris de savoir, l'éducation de
Robert Burns et de son frère Gilbert forme un épisode rare et vraiment
émouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du
père, du dévouement du maître, ou de l'ardeur des enfants à apprendre.
À eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il
y a eu de plus élevé et de plus méritoire dans l'élan universel de
l'Écosse vers l'éducation.
William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commença
à songer à l'instruction de ses fils. Le maître de l'école d'Alloway
venait de partir et l'école était vide. William Burnes va à Ayr,
s'informe. Il y avait alors un jeune garçon d'environ dix-sept ans,
nommé John Murdoch, qui achevait lui-même son éducation et
perfectionnait son écriture. William lui envoie dire qu'il l'attend à
l'auberge où il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant
été favorable, il l'engage. Burnes s'était entendu avec quatre de ses
voisins. Ils donnaient, à tour de rôle, l'hospitalité au jeune maître
d'école; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine
suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la
journée les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir,
faisait quelques lectures, commençait presque sans livres et sans
ressource à apprendre le français qu'il devait plus tard posséder fort
bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta à
Mont-Oliphant; mais, malgré la distance qui, à la vérité, n'était pas
grande, Robert et Gilbert continuèrent de venir à l'école de John
Murdoch, pendant plus d'une année.
Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence
de l'éducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on
regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se
servait étaient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux
en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on épelait sans
livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-même a laissé un exposé de
sa méthode. «C'était, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de
chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par coeur. Soit
dit en passant, ceci peut se faire plus aisément et plus tôt qu'on ne
le pense généralement. Dès qu'ils étaient assez avancés pour le faire,
je leur enseignais à mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose,
quelquefois à substituer les expressions synonymes aux mots poétiques
et à suppléer toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que
l'élève comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour
apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acquérir de
la variété d'expression[24].»
[Note 24: _John Murdoch's Narrative of the Household of
William Burnes._ Scott Douglas, tom. IV, Appendix B.]
Robert et Gilbert faisaient de rapides progrès. Ils apprenaient les
hymnes et les poésies de leur recueil avec une grande facilité, et,
dans tous les petits exercices littéraires, ils étaient à la tête de
leur classe. Chose étrange, Murdoch était beaucoup plus frappé de
Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: «Gaîté,
avec toi je veux vivre![25]» lui semblait doué d'une imagination plus
vive et avoir plus d'esprit. «Assurément, si on avait demandé à
quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les
Muses, il n'aurait jamais deviné que Robert vraisemblablement eût une
tendance de ce côté[26].» Celui-ci avait une expression généralement
grave, qui révélait un esprit sérieux, contemplatif et pensif. «À
cette époque, dit-il de lui-même, je n'étais le favori de personne.
J'étais noté pour une mémoire tenace, quelque chose de brusque et
d'obstiné dans mon caractère et une piété enthousiaste et stupide. Je
dis stupide, parce que je n'étais encore qu'un enfant. Bien qu'il en
coûtât quelques corrections au maître d'école, je devins un excellent
élève en anglais et, vers l'âge de dix ou onze ans, j'étais passé
critique en substantifs, verbes et particules[27].»
[Note 25: C'est le dernier vers de _l'Allegro_ de Milton.]
[Note 26: _John Murdoch's Narrative._]
[Note 27: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Après avoir fait ainsi la classe à Alloway, pendant plus de deux ans
et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements étaient survenus
parmi les fermiers qui soutenaient l'école; on lui offrait une
situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire
adieu à ses deux élèves favoris et à leur père pour lequel il avait de
la vénération. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers
Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux déplacements de la
pauvre vie de maître d'école, avec la perspective de nouveaux visages
et d'un milieu peut-être plus difficile. Il n'était pas riche, et
cependant il emportait pour chacun de ses élèves, un présent qu'ils
garderaient en souvenir de lui, peu de chose, à la vérité, un présent
un peu pédant, et toutefois touchant à cause de la pauvreté et de
l'affection de celui qui le donnait: un résumé de grammaire anglaise
et la tragédie de _Titus Andronicus_. Pour passer la soirée, il se mit
à lire la pièce à haute voix. Toute la famille écoutait en cercle.
Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entassé toutes les horreurs de
l'ancien théâtre anglais. À la fin du second acte, on voit, dans une
forêt, Lavinia ensanglantée, la langue et les mains coupées, entre
deux scélérats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de
demander de l'eau pour se laver les mains. À cet endroit, toute la
famille éclata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre.
Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait
écouter la pièce jusqu'au bout, il était inutile que Murdoch la
laissât. Mais Robert impétueusement s'écria que, si on la laissait, il
la jetterait au feu. Le père allait gronder; le jeune maître
intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilité et laissa une
autre comédie à la place du terrible _Titus Andronicus_[28]. Combien y
avait-il, à cette époque, en Europe, de foyers de paysans où une
pareille scène fût possible?
[Note 28: _Gilbert's Narrative._]
Murdoch parti, la petite école de là-bas, près de l'ancien cottage,
avait de nouveau fermé ses volets. D'ailleurs, les garçons
grandissaient; leurs services commençaient à se faire sentir à la
ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misère était âpre
et serrée; il fallait que tout le monde fût là. Pendant les soirées
d'hiver, à la chandelle, le père enseignait l'arithmétique à ses fils;
les deux soeurs aînées et un frère de la mère de Burns qui étaient à
la ferme profitaient des leçons. William Burnes essayait de continuer
lui-même l'éducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet
homme, dévoré de soucis et livré à ses propres ressources, essayait,
malgré tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans
ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets,
comme s'ils avaient été des hommes; il essayait de mener la
conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les
affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunté pour eux un
manuel de géographie, et s'efforçait de leur faire connaître la
situation et l'histoire des diverses contrées du globe. À un cabinet
de lecture d'Ayr, il se procurait la _Théologie physique et astrale_
de Durham, la _Sagesse de Dieu dans la Création_ de Ray, pour leur
donner quelque idée d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait
souscrit chez un libraire de Kilmarnock à l'_Histoire de la Bible_ de
Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette
soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de
toutes parts des détails qui en complètent l'impression. Un frère de
la mère de Burns, qui était resté quelque temps à la ferme, en avait
profité pour apprendre lui-même un peu d'arithmétique, «à la chandelle
des soirs d'hiver,» comme dit Gilbert. Il s'en va un jour à Ayr, dans
une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou
quelque parfait secrétaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand
se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux écrivains
anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci
passe par les mains de Burns, et c'est sans doute à l'impression qu'il
en reçut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-être, pour lui un
travail plus sérieux que sa poésie[29]. Une des plus grosses dépenses
de cette famille si pauvre était l'achat de quelques livres.
[Note 29: _Gilbert's Narrative._]
En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a été si longtemps
absent, dont on a si souvent parlé, qui a séjourné dans le Carrick,
puis à Dumfries, Murdoch revient à Ayr. Sur cinq candidats, il a été
choisi pour être professeur à l'école de la ville. C'est un ami qui
est rendu! Il n'a pas oublié ses anciens élèves. Il leur envoie en
cadeau les _OEuvres de Pope_ et quelque autre poésie. C'est la
première qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite
école d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami
pour lui envoyer son fils aîné, qui se perfectionnera avec lui et
pourra, à son tour, servir de maître à ses frères et soeurs. Mais le
travail presse et on ne peut guère disposer que des quelques semaines
qui précèdent immédiatement la moisson. Aussitôt qu'on commencera à
faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra être à son
rang, à l'aube, quand la file des moissonneurs se préparera à
attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch
lui-même qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours dérobés au
labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du maître et de
l'élève.
«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le
dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus
capable d'instruire ses frères et soeurs à la maison. Il était
avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes
mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il
possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à
lui enseigner un peu de prononciation française, afin que
lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un
navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les
journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert
fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes
immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus
autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des
verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux
repas, je lui disais continuellement le nom des objets en
français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que
d'heure en heure il accumulait une provision de mots et
quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à
apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire
lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde
semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un
peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.
Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir
et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui
entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille,
chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et
c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on
me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.
Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable
compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement
consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres
principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas
de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand
j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais
accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que
moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite
fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron.
Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une
conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et
un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement
mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent
choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait
toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse
quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la
physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque
autre sujet intéressant[30].»
[Note 30: _Murdoch's Narrative._]
Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naïf,
n'est-elle pas d'une âme excellente et saine? De son séjour auprès de
Murdoch, Robert avait rapporté un dictionnaire et une grammaire
français ainsi que les fameuses _Aventures de Télémaque_. «En peu de
temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage
suffisante pour lire et comprendre n'importe quel auteur français en
prose. Ceci fut considéré comme une sorte de prodige et, par
l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs
jeunes garçons d'Ayr, qui à ce moment s'exerçaient à parler français,
et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr
Malcolm où la connaissance du français était une recommandation[31].»
[Note 31: _Gilbert's Narrative._]
Tous les personnages de cette histoire, même ceux qui sortent à peine
du second plan, sont intéressants par cette soif de savoir et
l'énergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui
apparaît à peine et qui est bien de ce monde-là. «Observant la
facilité avec laquelle il avait acquis le français, M. Robinson, le
maître d'écriture établi à Ayr, et ami particulier de M. Murdoch,
après avoir acquis une connaissance considérable du latin par son
propre effort, sans l'avoir jamais appris à l'école, conseilla à
Robert de faire la même tentative en lui promettant toute l'aide en
son pouvoir. Conformément à cet avis, celui-ci acheta _Les Rudiments
du latin_, mais trouvant cette étude aride et peu intéressante, il
l'abandonna peu après[31].» Ce maître d'écriture qui s'est fait par
lui-même latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de
Tite-Live à un petit paysan n'est pas non plus à passer sous silence.
Quant à Murdoch, après avoir continué pendant quelques années à
enseigner à Ayr, il se fâcha avec le ministre de la paroisse et partit
pour Londres. Il y vécut en y donnant des leçons de français aux
Anglais et d'anglais aux étrangers; il paraît qu'il eut pour élève
Talleyrand. À force de volonté, il avait réussi à posséder le français
assez bien pour écrire un _Vocabulaire des Racines de la Langue
Française_; un _Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la
Langue Française_. La renommée de Burns lui parvint à travers le bruit
de Londres. Après une vie de peine, il arriva pauvre à la vieillesse.
Les amis et les admirateurs du poète firent une souscription en sa
faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, à
soixante-dix-sept ans, après avoir survécu vingt-huit ans à son élève
favori. Il a mérité d'être uni à sa gloire, et il a droit au respect
qui revient aux coeurs bons et aux vies d'honnêteté.
* * * * *
Il est à peu près clair, d'après la page citée plus haut, que Murdoch
avait à cette époque modifié son opinion sur les deux frères. Une
flamme était allumée dans Robert. Il était dès à présent facile de
voir que la lueur qui se formait en lui n'était pas de même essence
que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert
disait plus tard: «Rien ne pouvait être plus retiré que notre manière
ordinaire de vivre à Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un
d'autre que les membres de notre famille[32]», dans cette solitude de
pauvreté et ce travail sans trêve, Robert s'était jeté avec fureur
dans la lecture.
[Note 32: _Gilbert's Narrative._]
Tout jeune, il avait aimé à lire et il semble avoir été très tôt
sensible aux beautés littéraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui
aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression
et donné ce petit choc inoubliable qui éveille l'âme à des choses
nouvelles. C'était la vision où Mirzah contemple, du sommet de la
colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses
jeté sur le torrent du temps, et discerne au-delà les îles
bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de
bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme,
harmonieux, et, en dépit de son affabulation orientale, éclairé d'une
lumière qui semble empruntée aux allégories de Platon. «Je pouvais
voir des personnes vêtues d'habits brillants avec des guirlandes sur
la tête, passant entre les arbres, couchées au bord de fontaines ou
reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie
confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et
d'instruments de musique. Une allégresse grandit en moi à la
découverte d'une scène si délicieuse.» À côté de cette noble page un
autre morceau, également d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de
remerciement à Dieu après les dangers d'un voyage, d'une dignité un
peu artificielle. «Le premier objet de composition littéraire dans
lequel je me rappelle avoir pris plaisir était la vision de Mirzah et
un hymne d'Addison commençant: «Combien bénis sont tes serviteurs, ô
Seigneur.» Je me rappelle particulièrement une demi stance qui était
une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux
morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe.» La
strophe qui était restée dans sa mémoire est, en effet, une des
meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour
Burns. Il lui révéla d'un même coup les deux côtés du plaisir
littéraire: le pouvoir qu'ont les mots d'évoquer de belles images et
la part de musique qu'ils peuvent contenir.
[Note 33: _The Spectator_, Nº 159, Saturday, September 1st
1711.]
À partir de ce moment, il dévora tout ce qui lui tombait sous la main:
vieux livres, volumes dépareillés, romans incomplets, ouvrages
ennuyeux ou démodés. Il mettait à contribution les pauvres planches de
livres des voisins. L'un d'eux lui prêtait deux volumes de _Pamela_;
le forgeron qui ferrait les chevaux lui prêtait la _Vie de William
Wallace_. Robert lisait tout cela avec une avidité et une ardeur sans
égales. «Aucun livre n'était assez volumineux pour effrayer son zèle
ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34].» Lui-même a laissé
la liste de ces lectures hétérogènes, rassemblées au hasard des prêts
ou des trouvailles dans un panier de bouquiniste. «Ma connaissance de
l'histoire ancienne provenait de la _Grammaire géographique de Guthrie
et de Salmon_; j'acquis du _Spectateur_ mes connaissances de moeurs
modernes, de littérature et de critique. Ces livres, avec les oeuvres
de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson _sur
l'Agriculture_, le _Panthéon_, l'_Essai_ de Locke _sur l'Entendement
Humain_, l'_Histoire de la Bible_ de Stackhouse, _le Jardinier
anglais_ de Justice, les _Lectures_ de Boyle, les oeuvres d'Allan
Ramsay, la _Doctrine de l'Évangile sur le Péché originel_ du Dr
Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les
_Méditations_ d'Hervey avaient été la mesure de mes lectures[35].» Et
il ajoute ces mots qui font saisir à son origine sa vocation de
chansonnier, au moment très précoce où l'action future point dans une
préférence. «La collection de chansons était mon _vade mecum_. Je les
lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail,
chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et
le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu
que je dois à cet exercice beaucoup de mon habileté de critique, telle
quelle[35].»
[Note 34: _Gilbert's Narrative._]
[Note 35: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Il n'est guère possible de parcourir la liste de ces auteurs sans
faire une remarque importante et à laquelle les critiques anglais ne
paraissent pas avoir prêté suffisamment attention. C'est, si on
néglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont été les
deux premiers maîtres littéraires de Burns; il a été formé, à l'âge où
les impressions sont vives et profondes, par les deux écrivains les
plus classiques de l'époque classique de la littérature anglaise,
j'entends ceux qui ont le mieux possédé, l'un par art et l'autre par
grâce de nature, la netteté et la sobriété de la forme, ceux également
où l'idée s'ajuste sur un plan très raisonné. Burns a peu lu les
auteurs colorés et imaginatifs du XVIe siècle. Dans sa jeunesse, il
n'avait, on le voit, que quelques pièces de Shakspeare; il n'a connu
Spenser que beaucoup plus tard, après qu'il avait déjà fourni la
meilleure partie de son oeuvre. Il doit peut-être, en partie, à ces
modèles, ce que sa poésie a de court, d'arrêté et de direct, on
pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter à cette influence
celle des chansons populaires, dont il parle lui-même et qui souvent,
pour d'autres causes, ont des qualités analogues, avec plus de
passion.
Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait naître peu à
peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il était
bien loin de croire qu'il serait jamais un écrivain, un poète. Mais il
prenait lentement le sentiment de sa supériorité. Il était fier de ses
lectures. Il aimait à se mêler à ces discussions théologiques
familières aux paysans écossais, nourris de la lecture de la Bible,
d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son
impétuosité naturelle et une hardiesse, où entrait peut-être bien
quelque envie d'étonner et de terrifier l'entourage. «Les discussions
de théologie, vers cette époque, faisaient perdre à moitié la tête au
pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons,
dans les conversations, aux funérailles, etc., je pris l'habitude,
quelques années plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras,
avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un
haro d'hérésie qui n'a pas encore cessé à présent[36].» Il y employait
déjà la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard
tant frapper les esprits cultivés d'Édimbourg, et sans doute aussi sa
raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces
rencontres où il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait.
À cela se mêlait une poussée obscure de rêves, de désirs,
d'aspirations sans forme, et cependant claires et chères, car elles
prenaient un corps dans la solitude des travaux champêtres, et la
misère de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'ébauchait
indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantôt
ombrageux et sombre, tantôt pris d'accès de sociabilité et de gaîté.
[Note 36: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
* * * * *
Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour
employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liseré d'argent.
Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'âme du poète et y
éveilla la poésie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui
restera mémorable dans l'histoire de la littérature écossaise. C'était
au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'étaient pas
aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour
animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des
cornemuses. Toutefois la récolte est joyeuse partout, et il y a, dans
l'emportement du faucheur lancé dans les blés, une sorte d'ivresse qui
fait oublier les soucis. À chaque moissonneur, c'était la coutume
d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les
épis qu'il avait coupés. Robert avait quinze ans, mais il donnait le
travail d'un homme. Il eut pour la première fois sa place et sa
compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait
Nelly Kilpatrick; c'était la fille du forgeron qui avait jadis prêté à
Burns la _Vie de Wallace_[37]. L'Écosse n'est pas disposée à oublier
le nom de cette famille qui a eu, à deux reprises, sur son poète, une
telle influence. Burns a laissé lui-même le récit ravissant de cette
idylle; il y a quelque chose de la simplicité et de la grâce de
certains passages de _Daphnis et Chloé_.
[Note 37: Chambers. _Life of Burns._ Tome I, p. 23.]
Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme
et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson.
Dans mon quinzième automne, ma compagne était une ensorcelante
créature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvreté
de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce
langage, mais vous connaissez notre expression écossaise, elle
était une «bonie, sweet, sonsie lass.» Bref, tout à fait sans en
avoir conscience, elle m'initia à certaine passion délicieuse,
que je tiens, quoi qu'en puissent dire le désappointement aigri,
la prudence routinière et la philosophie pédante, pour la
première des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas.
Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous
autres, médecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant
le même air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais
expressément que je l'aimais. À la vérité, je ne savais pas bien
moi-même pourquoi j'aimais tant à m'attarder en arrière avec
elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les
tons de sa voix faisaient frémir les cordes de mon coeur, comme
une harpe éolienne; et particulièrement pourquoi mon pouls
battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je
tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants
d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres à inspirer
l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son réel écossais
favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.
Je n'étais pas assez présomptueux pour m'imaginer que je pouvais
faire des vers comme les vers imprimés, composés par des hommes
qui possédaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait
une chanson qui, disait-on, avait été composée par le fils d'un
petit propriétaire de campagne, sur une des servantes de son
père, dont il était épris. Je ne voyais pas pourquoi je ne
pourrais pas rimer aussi bien que lui, car excepté pour
goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son père vivait
dans les moors) il n'avait pas plus d'habileté de savant que moi.
Ainsi commencèrent en moi l'amour et la poésie qui, par moments,
ont été mon seul et, jusqu'à cette dernière année, mon plus haut
bonheur[38].
[Note 38: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Cette première chanson, pour laquelle il conserva toujours une
tendresse secrète, était, faut-il le dire? un pauvre essai tout
gauche. Lui-même déclarait plus tard qu'elle était «puérile et sotte»,
mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces
jours heureux où son coeur était honnête et sa langue sincère[39].
Elle est cependant intéressante par le mélange de bonnes intentions et
de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de débutant. Elle
marque bien d'où est parti le poète, et permet de mesurer ses progrès.
[Note 39: _Common-place Book, Aug 1783._]
Ô jadis j'aimais une jolie fillette,
Oui, et Je l'aime encore;
Et tant que la vertu réchauffera ma poitrine,
J'aimerai ma jolie Nell.
J'ai vu des fillettes aussi jolies,
Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;
Mais pour un air modeste et gracieux,
Je ne vis jamais sa pareille.
Une jolie fillette, je le confesse,
Est agréable à l'oeil;
Mais, sans d'autres meilleures qualités,
Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.
Mais l'air de Nelly est gai et doux,
Et, ce qui vaut mieux que tout,
Sa réputation est complète
Et claire sans une tache.
Elle s'habille si net et si propre,
À la fois décente et gentille;
Et puis, il y a quelque chose dans sa marche
Qui fait paraître bien n'importe quelle toilette.
Une mise voyante, un air doux
Peuvent toucher légèrement le coeur;
Mais c'est l'innocence et la modestie
Qui polissent la flèche toujours.
C'est ce qui me plaît en Nelly,
C'est ce qui enchante mon âme,
Car, absolument, dans mon coeur,
Elle règne sans contrôle[40].
[Note 40: _Handsome Nell: O Once I loved a bonie lass._]
Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux
lui restèrent chers. «Elle est pleine de défauts, disait-il, mais je
me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de
passion, et aujourd'hui même, je n'y puis pas penser que ce souvenir
ne fasse fondre mon coeur et bondir mon sang[41].» Il conserva de la
reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la première
chanson.
[Note 41: _Common-place Book. Aug 1783._]
Je me rappelle, il y a longtemps,
Alors que j'étais sans barbe, jeune et timide,
Quand je commençais à être capable de battre en grange
Ou de conduire un attelage à la charrue,
Et que, bien que fatigué et endolori souvent,
J'étais tout fier d'apprendre,
La première fois où, dans les blés jaunis,
Je fus compté pour un homme,
Et où, avec les autres, chaque gai matin,
J'eus, à ma place, mon sillon et ma fillette;
À faucher ferme, à enlever ferme
Chaque rangée de javelles,
Dans le babil et les légers propos,
La journée se passait.
Dès alors un souhait me vint (je sais sa puissance)
Un souhait qui, jusqu'à ma dernière heure,
Gonflera fortement ma poitrine,
De pouvoir, pour la vieille Écosse aimée,
Faire un plan ou un livre utile,
Ou chanter une chanson tout au moins;
Le rude chardon aigu, qui s'étalait à l'aise
Dans l'orge aux épis barbelés,
J'en détournais les cisailles du sarcleur,
Et j'épargnais le cher emblème;
Aucune nation, aucune position
Ne pouvaient exciter mon envie;
Écossais toujours, sans reproche toujours,
Je ne savais pas de plus haut éloge.
Cependant les éléments de la poésie,
Informes, embrouillés, le bon et le mauvais,
Pêle-mêle flottaient dans mon cerveau,
Jusqu'à ce que, pendant cette moisson dont je parle,
Ma compagne dans la bande joyeuse,
Éveillât les chants qui se formaient;
Je la vois encore la jolie fillette
Qui a allumé mes rimailles,
Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,
Qui faisaient frémir les cordes de mon coeur,
Je m'enflammai, inspiré
Par ses regards qui portaient la flamme,
Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,
Je n'osai jamais parler[42].
[Note 42: _Epistle to Mrs Scott._]
Vingt années après, lorsqu'il donnait au recueil publié par Johnson
ses plus parfaites chansons, la dernière qu'il envoya fut cette
modeste chanson d'autrefois, qui avait été la primevère de sa poésie.
Et après que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les
autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincères,
eurent secoué son coeur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image
de cette affection enfantine, éclose dans les premiers blés coupés,
lui revenait avec toute sa grâce.
* * * * *
Peu de temps après cette aventure et dans le courant de sa
dix-septième année, il se fit en lui une crise. Ce n'était pas qu'il
se transformât; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait
être perçait à travers l'adolescent, et sa vie commença à affecter la
tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparaître
en lui, dans leurs premières et encore faibles manifestations,
l'emportement dans le plaisir qui venait de son tempérament, le besoin
de primer et de briller qui venait de sa supériorité intellectuelle,
et un désir de sociabilité bruyante dont lui-même a bien marqué les
causes, les unes gaies, les autres sombres: une certaine jovialité
naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie
contractée dans des misères précoces qui le poussait hors de lui. À
côté de ces causes d'entraînement et de danger, on eût pu discerner un
manque de soutien et de direction morale. Et du même coup on eût
aperçu que, à cette absence de principes rigides, grâce auxquels il
eût accepté sa position comme un devoir,--ce qui probablement avait
été le cas de son père--s'ajoutait un manque de proportion entre ses
facultés et leur champ d'action, et que cet écart était excessif,
inquiétant. Son lot ne l'avait pas placé dans une de ces existences
solidement établies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-même
conscience de ce travail et il en a fort bien distingué les éléments:
«Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais
senti de bonne heure quelques éveils d'ambition, mais c'étaient les
tâtonnements aveugles du Cyclope d'Homère autour des murailles de sa
caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans
les champs de la fortune étaient la plus lésinarde économie ou le
petit art chicanant de faire des marchés. La première est une
ouverture si étroite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y
passer. La seconde... j'ai toujours abhorré la souillure de son seuil.
Ainsi privé de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort
appétit de sociabilité--qui provenait autant d'une gaîté native que
d'un orgueil d'observations et de remarques--j'avais une teinte
d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude.
Ajoutez à tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma réputation de
savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une
certaine force de pensée et quelque chose comme les rudiments du bon
sens faisaient que j'étais généralement un hôte bien accueilli. Aussi
n'est-ce pas grande merveille que toujours «quand deux ou trois
étaient réunis j'étais au milieu d'eux[43].» Là était le danger. Qui
n'en a connu, à un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la
nature a doués d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a
pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les
oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades?
[Note 43: _Letter to Dr Moore._]
Ces premières apparitions du véritable tempérament de son fils durent
peiner et courroucer William Burnes. Austère et religieux, rendu plus
sombre par le malheur et plus exigeant par la misère, il voyait avec
chagrin son aîné chercher des occasions de dissipation et de dépense. Le
premier différend se produisit entre le père et le fils quand celui-ci
se mit dans l'idée de suivre une de ces écoles de danse qui commençaient
à se répandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse,
qui n'est en somme qu'un prétexte au rapprochement des deux sexes, avait
toujours été chose haïssable au Presbytérianisme. Elle avait longtemps
été prohibée, même aux mariages. Certaines paroisses avaient interdit,
à cet effet, la présence de cornemusiers aux noces, et décrété que les
hommes et les femmes «coupables de danses promiscueuses» comparaîtraient
en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723
la première _assemblée_ ou réunion dansante à Édimbourg, il fallut une
véritable polémique. Il y eut des brochures publiées contre cette
abomination, et Allan Ramsay dut écrire un poème pour la défendre[45].
Dans les campagnes c'était une chose inouïe. Le charmant et admirable
volume de John Galt _Les Annales de la Paroisse_, qu'on a heureusement
comparé au _Vicaire de Wakefield_ et qui lui est comparable, note
l'effet que produisait, vers cette époque, l'arrivée dans une paroisse
rurale de cette cause de relâchement et de vanité. «Pendant le courant
de cette année (1761) une chose se produisit qui mérite d'être
enregistrée, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande
commençait à exercer sur les moeurs du pays. Un M. Macskipnish,
originaire des Hautes-Terres, qui avait été valet de chambre d'un major
pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Français,
ayant été relâché dans un échange, ouvrit une école de danse à Irville.
Il avait appris cet art de la façon la plus distinguée, à la mode de
Paris et de la Cour de France. Jamais de mémoire d'homme on n'avait,
dans tout ce côté de la contrée, entendu parler de quelque chose comme
une école de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un
tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de
temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur
travail[46].» On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes
d'objections à ce que Robert fréquentât une de ces écoles. Il y a
apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'écouta
pas; puis qu'il le lui défendit et que son fils lui désobéit. Ce qu'il y
a d'assuré, c'est qu'un dissentiment durable se produisit à ce propos
entre le père et le fils, une de ces fêlures qui font qu'une affection
n'a plus jamais le même son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans
l'autobiographie de Burns. «Dans ma dix-septième année, pour donner à
mes manières un coup de brosse, j'allai à une école de danse de
campagne. Mon père avait une antipathie inexplicable contre ces
réunions. J'y allai--ce dont je me repens encore aujourd'hui--absolument
en dépit de ses ordres. Mon père, comme je l'ai dit auparavant, était le
jouet de colères violentes. Par suite de ce fait de rébellion, il conçut
envers moi une sorte d'éloignement qui, je le crois, fut une cause de la
dissipation qui marqua mes années futures[47].»
[Note 44: Chambers. _Domestic Annals of Scotland._ Tome II,
p. 338.]
[Note 45: Voir pour les détails caractéristiques: Chambers,
_Domestic Annals of Scotland_, Tome III, p. 480.--Allan
Ramsay, _The Fair Assembly, a Poem_, avec la dédicace en
prose: _To the Managers._]
[Note 46: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.]
[Note 47: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Cette fréquentation de l'école de danse avec ses attraits et ses
rencontres, et cette révolte, n'étaient qu'un symptôme du tumulte
d'âme qui se faisait en lui. L'idylle délicate de la moisson avait
jeté l'étincelle dans un coeur étrange qui se mit à flamber follement,
et à tout propos, et pour toujours. Presque aussitôt commença pour
Burns ce libertinage, ce vagabondage de coeur, qui est la marque de sa
vie. Il semble avoir secoué sa timidité et assumé du premier coup
l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextérité
d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans
laquelle il se complut dès lors.
Toute cette éclosion prit peu de temps. Juste un an après la jeune
moissonneuse, il était occupé d'aventures d'un autre caractère.
Vaguement désireux sans doute d'échapper à l'existence de misère où
son père s'enfonçait, il alla passer, chez un frère de sa mère, une
partie de son dix-septième été, afin d'étudier sous le maître d'école
du petit village de Kirkosvald, qui avait une renommée dans la contrée
pour la géométrie et la levée des plans. C'était un long séjour que
Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit était mal choisi.
Toute cette côte du district de Carrick était infestée de contrebande
qui se faisait avec l'île de Man, nid de contrebandiers. «Ce fut cette
année-là, dit M. Balwhidder dans _Les Annales de la Paroisse_, que la
grande extension de la contrebande corrompit toute la côte ouest,
spécialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans.
Le thé passait comme paille de blé, l'eau-de-vie comme eau de puits,
et le gaspillage de toutes choses était terrible. On ne s'occupait
plus que des porte-balles, qui passaient à cheval dans le jour, et des
gens de l'excise, dans la nuit,--et des batailles entre les
contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une
débauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui
n'était qu'au bord de ce tourbillon d'iniquités, passa des moments
terribles[48].» Burns trouva là des brutalités et des audaces
nouvelles, les orgies lourdes et âpres de cette populace de receleurs
et de smuggleurs. Il se mêla à eux, prit part à leurs séances de
cabarets. Ce n'était pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais
plus encore son désir d'observation, d'étudier les caractères, qui se
montrait déjà en lui. Il se trouva là avec des types nouveaux et bien
marqués. Enfin il mélangea à tout cela une intrigue dont le ton si
différent de celui de l'année précédente montre bien le chemin
parcouru.
[Note 48: John Galt. _The Annals of the Parish._ Chap. II.
_Year 1761_.]
«Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altérations
considérables sur mon esprit et mes moeurs, fut que je passai mon
dix-septième été à une bonne distance de la maison, sur une côte
de contrebandiers, à une école connue, pour apprendre la
mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., où
je fis d'assez bons progrès. Mais je fis de plus grands progrès
dans la connaissance du genre humain. La contrebande était à
cette époque-là en pleine prospérité; les scènes de débauche
fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient été jusque-là
inconnues, et je n'étais pas ennemi d'une existence sociable.
Bien que j'apprisse ici à regarder sans émoi un large compte de
taverne, et à me mêler sans peur dans des bagarres d'ivrognes,
néanmoins j'avançai haut la main dans ma géométrie, jusqu'au
moment où le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met
toujours le carnaval dans mon coeur. Une charmante fillette, qui
vivait dans la maison porte à porte avec l'école, renversa ma
trigonométrie et m'envoya par la tangente hors de la sphère de
mes études. Je continuai à lutter avec mes sinus et cosinus
encore pendant quelques jours; mais étant sorti dans le jardin,
par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je
rencontrai mon ange:
«Comme Proserpine cueillant des fleurs,
Elle-même fleur plus belle.»
Il devint inutile de songer à faire rien de bon à l'école. La
dernière semaine de mon séjour, je ne fis rien d'autre que de
mettre à l'envers toutes les facultés de mon âme à propos d'elle,
ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernières
nuits de mon séjour dans le pays, si le sommeil avait été un
péché mortel, j'aurais été innocent[49].»
[Note 49: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Le changement dans la manière de sentir est bien apparent. Ce n'est
déjà plus l'amour involontaire et troublé et subi; c'est je ne sais
quelle façon délibérée et provoquante de s'y abandonner, un parti pris
d'aimer, le goût à rechercher le moment le plus pétillant et le plus
capiteux de l'amour, c'est-à-dire les commencements, où l'incertitude
fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont
neuves. «Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes
inexplicables, disait déjà don Juan, et tout le plaisir de l'amour est
dans le changement[50].»
[Note 50: _Le Festin de Pierre._ Acte I, scène II.]
Il est bien vrai cependant que la poésie et l'amour se tenaient dans
le coeur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thème d'une
chanson qui, à un an d'intervalle, est aussi loin de sa première
chanson, que ses sentiments étaient loin du trouble juvénile qu'il
avait ressenti. Quels pas étonnants faisait ce garçon, capable
désormais d'écrire des strophes comme celles-ci:
Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriers
Ramènent le plaisant temps d'automne;
Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantes
Parmi la bruyère fleurissante;
Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,
Réjouissent le fermier fatigué,
Et la lune brille clairement quand j'erre la nuit
Pour songer à ma charmeresse.
Mais, ô chère Peggy, la soirée est claire,
Pressées volent les effleurantes hirondelles,
Le ciel est bleu, les champs à la vue
Ne sont que vert fané et que jaune;
Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,
Et voir les charmes de la nature,
Les blés frémissants, l'épine en fruits
Et toutes les créatures heureuses.
Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,
Jusqu'à ce que la lune silencieuse brille clairement,
Je serrerai ta taille et dans tes bras aimants
Je jurerai combien je t'aime chèrement:
Les averses printanières aux fleurs en boutons,
L'automne au fermier,
Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,
Ma belle, mon aimable charmeresse[51].
[Note 51: _Now westlin winds and slaught'ring guns._]
Le développement se faisait en lui avec une rapidité singulière. Tout
lui était une source d'acquisitions et chaque semaine était une étape.
C'était un esprit qui grandissait à vue d'oeil. Ces quelques semaines
passées loin de chez lui, au milieu de physionomies et de façons
nouvelles, lui avaient été profitables à un degré qu'on ne
soupçonnerait pas si l'on n'avait son témoignage. «Je revins chez moi,
dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrès
considérables. Mes lectures s'étaient élargies de l'addition très
importante des oeuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai
plusieurs de mes camarades d'école à entretenir avec moi une
correspondance littéraire. J'avais trouvé une collection de lettres
par les beaux esprits du règne de la reine Anne, et je les relisais
très dévotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres
lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les
compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanité.
Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois
liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres
que si j'avais été un lourd et laborieux fils du journal et du
grand-livre[52].»
[Note 52: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
* * * * *
Toutes ces choses, clartés ou flammes, éclataient dans les soucis plus
sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgré le courage et
les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le
propriétaire de William Burnes, celui qui lui avait prêté cent livres
et lui témoignait de la bonté, était mort; cette mort était pour les
pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens était
tombée entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse
s'augmentait de scènes, de menaces et de violences. «Pour compléter la
malédiction, nous tombâmes entre les mains d'un agent qui a posé pour
la peinture que j'ai donnée d'un de ces hommes dans _Les deux
chiens..._ Mon indignation bout encore au souvenir des lettres
menaçantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous
mettaient tous en larmes[53].» Par les vers auxquels il fait allusion,
on a ces scènes devant les yeux:
[Note 53: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
J'ai remarqué le jour d'audience de nôtre seigneur,
Et maintefois mon coeur en a été attristé;
Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,
Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!
Il frappe du pied et menace, maudit et jure
Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;
Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble,
Et tout entendre, et craindre et trembler[54].
[Note 54: _The Twa Dogs._]
Plus d'une fois, tandis que le père accablé acceptait tout et que les
femmes étaient en pleurs, les deux garçons durent se retenir, les
poings crispés, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce
gars aux yeux flamboyants dont la force était terrible et qui avait en
lui des énergies de colères aussi violentes que celles d'amour. Que
d'affronts ils dévorèrent, bouleversés par la rage d'honnêtes gens
brutalisés jusque dans leur désespoir! Il n'y a pas de doute que ces
humiliations n'aient été le germe de rancunes et de colères qui se
font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui, à bien des
années de là, firent de plusieurs de ses pièces des cris redoutables
de revendication sociale. Ces temps doivent avoir été horribles à
traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient
subsisté de cette période sont des plaintes, des lamentations comme
cette chanson qui est placée dans la bouche «d'un fermier ruiné»:
Le soleil est enfoncé à l'ouest,
Toutes les créatures sont retirées au repos,
Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assiégé
De chagrins, de douleurs, de peines;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
L'homme prospère est endormi,
Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;
Mais la misère et moi veillons, guettons
La morne tempête souffler;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Là dort la chère compagne de mon coeur;
Ses soucis pour un instant reposent;
Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,
Ainsi descendue et tombée!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Mes doux bébés reposent dans ses bras,
Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits coeurs;
Mais pour eux mon coeur souffre
De maintes angoisses amères;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Je fus jadis par la fortune caressé,
Je pus jadis soulager la détresse;
Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagné
Mon destin me l'accorde à peine;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!
Comme la tombe serait bienvenue!
Mais alors, ma femme et mes chers petits
Oh! où iraient-ils?
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!
Oh, où, oh où me tournerai-je!
Partout sans ami, abandonné, délaissé,
Car dans ce monde, ni le Repos, ni la Paix
Je ne les connaîtrai plus!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas![55]
[Note 55: _Song, In the character of a Ruined Farmer._]
C'étaient les sentiments de son père que Burns traduisait ainsi.
Enfin, à travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme
d'une des périodes sexennales de son bail, époque à laquelle il
pouvait le résilier. Il abandonna cette ferme ingrate de
Mont-Oliphant, où lui et les siens avaient tant peiné et tant
souffert. Ce fut à la Pentecôte de 1777. Robert Burns avait un peu
plus de dix-huit ans[56].
[Note 56: _Gilbert's Narrative._]
CHAPITRE II.
LOCHLEA.
1777--1784.
La nouvelle ferme de Lochlea se trouve à une distance de dix milles au
Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfoncée dans les terres, non loin
du village de Tarbolton, dont elle dépend. Ce n'est plus le décor de
Mont-Oliphant, avec la route animée des voitures, et, derrière la
route, la mer animée de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la
capitale du comté. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines
nues, dans un site borné et morose, à l'écart de tout chemin. Quelques
arbres chétifs et d'aspect tourmenté se montrent çà et là au haut des
pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De
quelques sommets voisins, la vue se dégage et s'élargit; mais le
mouvement humain fait péniblement défaut. Tarbolton lui-même est à
l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures
affaissées sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux
bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misère et
l'abandon. La population, à un des derniers recensements, ne dépassait
guère huit cents habitants[57]. Et pourtant là est le cabaret que
Burns a fait trembler d'éclats de rire, la loge maçonnique où les
séances se prolongeaient jusqu'à cinq heures du matin, le cimetière où
tant d'éloquence et d'ironie fut dépensé dans des discussions
religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais à quelque
distance, le pays, boisé, parsemé de vieilles résidences et de parcs,
coupé par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants,
propices aux rencontres amoureuses.
[Note 57: _Rambles through the Land of Burns_, by Adamson,
chap. XI.]
Le séjour à Lochlea, qui fut de sept années, compte peu dans l'oeuvre
de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de
son frère: «les sept années que nous vécûmes dans la paroisse de
Tarbolton ne furent pas marquées par un grand avancement
littéraire[58].» Si la production, dont une partie n'a pas été
conservée, fut peu considérable, l'effort fut continuel et le progrès
immense. C'est une période de formation plutôt que de création, et
dans laquelle il faut chercher plutôt des germes que des résultats. Au
point de vue du caractère, c'est également une époque importante et
décisive. «C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements
furent posés de certaines habitudes dans le caractère de mon frère,
qui, plus tard, ne devinrent que trop proéminentes, et que la malice
et l'envie ont pris plaisir à exagérer[59].» Et Robert, lui-même, se
rappelant ces jours en apparence insignifiants, écrivait: «C'est
pendant cette époque climatérique que ma petite histoire est le plus
pleine d'événements[60]»; non pas d'événements extérieurs et bruyants
comme ceux qui, plus tard, se présentent dans sa vie; mais de ces
petits faits intérieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur
le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se révèle,
et qui grandissent dans les souvenirs jusqu'à y envahir et y étouffer
tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un événement
plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'épi.
[Note 58: _Gilbert's Narrative._]
[Note 59: _Gilbert's Narrative._]
[Note 60: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
La vie continua toujours la même pour la famille, une vie de labeur et
de frugalité. Les premiers temps furent tolérables. «Pendant quatre
années nous y vécûmes confortablement,» dit Robert[60]. Ce dut être un
soulagement après la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait.
Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres
ouvriers, d'où on défalquait les objets de vêtement fabriqués dans la
maison par la mère et les soeurs.
I.
LA JEUNESSE. -- LES PREMIERS AMOURS.
Dès le début de cette période, on retrouve Burns devenu homme. C'est
un beau gars, de taille moyenne, robuste, carré, agile quoique d'une
structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs,
les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux
yeux noirs, larges, hardis, étincelants, «pleins d'ardeur et
d'intelligence[61]»; «sa physionomie avait à première vue un certain
air de lourdeur mêlé à une expression de profonde pénétration et de
réflexion calme qui touchait à la mélancolie[61]». C'est son
expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il
prend, avec une rapidité et une force extraordinaires, le reflet de
toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu'à toutes les
éloquences que l'amour ou la colère peuvent prêter à une face humaine.
Il est impossible de voir ce garçon sans le remarquer. Il est même une
manière de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est
entouré d'une sorte de notoriété; on s'occupe de lui; les uns
l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-même n'est pas
fâché d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille
d'une façon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur
les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux
liés derrière; c'est le dimanche à l'église qu'il se montre ainsi. Les
filles se chuchotent: «C'est Robie Burns»; les gars le regardent avec
admiration et envie; ils désirent faire sa connaissance. Il est le
lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points
apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son
compagnon à cette époque: «M. Robert Burns était depuis quelque temps
dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son
humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un
certain assaisonnement satirique, qui était mêlé à son génie comme à
tous les génies poétiques, tout en faisant éclater de rire le cercle
rustique, ne laissait pas d'amener à sa suite sa compagne naturelle:
une défiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire
qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses
_principes_. Il portait la seule chevelure nouée qu'il y eût dans la
paroisse, et à l'église, il drapait son plaid, qui était d'une couleur
particulière, feuille morte je crois, d'une manière particulière
autour de ses épaules. Ces notions et son extérieur eurent une
influence si magique sur ma curiosité qu'ils me rendirent très
désireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant
très bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou préméditée.
Par lui je fus présenté non seulement à son frère mais à toute cette
famille où, au bout de peu de temps, je fus un visiteur fréquent, et,
je le crois, bienvenu[62].» On devine, dans cette affectation de
vêtement, quelque chose de théâtral. M. Robert Stevenson l'a bien
remarqué, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera marié,
père de famille, on le retrouve dans un costume encore plus
extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un
ceinturon et une grande rapière écossaise au côté. «Il aimait, dit-il,
à s'habiller pour le plaisir de s'habiller»[63]; et le critique
observe finement qu'il y a là une marque fréquente chez les
tempéraments artistiques. Il eût pu ajouter qu'elle est faite d'une
disposition à vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de
l'activité de l'imagination et d'un besoin de se distinguer, et
résulte d'un mélange complexe de vanité, de paradoxe, de logique et de
bravoure.
[Note 61: _Description of Burns compiled by Dr Currie from
Accounts by the Associates of the Poet._ Scott Douglas, tome
IV, p. 388.]
[Note 62: David Sillar. _Reminiscences, from Walker's memoir
of Burns, 1811._]
[Note 63: Stevenson. _Familiar studies of Men and Books.
Some Aspects of Robert Burns_, p. 44.]
Au milieu de ce monde villageois où il se sentait aisément le chef, où
sa supériorité était acceptée, il marchait avec assurance. Mais dès
qu'il se trouvait avec des étrangers, surtout lorsqu'ils étaient d'une
position supérieure à la sienne, il devenait taciturne et se repliait
en une observation méfiante. Il avait ce mélange de timidité et
d'orgueil que bien des gens supérieurs, accoutumés à se sentir les
maîtres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau.
Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en
prendre possession. Ainsi faisait-il: il écoutait, il observait, et
quand dans son coin il avait jaugé ces nouveaux venus il sortait de ce
silence et du même coup prenait le haut du pavé dans la conversation.
L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est très formelle à cet
égard. On retrouve, encore là, exprimée par un homme dont la
déposition dénote un observateur expert et soigneux, la différence
qu'il y avait entre les deux frères; elle confirme assez bien la
remarque de Murdoch: «Gilbert et Robert étaient certainement très
différents d'apparence et de façons, bien qu'ils possédassent tous
deux de grandes capacités et un savoir peu commun. Gilbert, dans la
première entrevue que j'eus avec lui à Lochlea, était franc, modeste,
bien renseigné et communicatif. Le poète semblait distrait,
soupçonneux et sans aucun désir d'intéresser ou de plaire. Il demeura
très silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prît
aucune part à l'entretien, je le surpris fréquemment en train de me
scruter pendant ma causerie avec son père et sa mère. Mais plus tard
quand la conversation, qui était sur un sujet de médecine, eut pris le
tour qu'il souhaitait, il commença à s'y engager, déployant une
dextérité de raisonnement, une subtilité de réflexion, et une
familiarité avec des sujets au delà de sa portée, dont son visiteur ne
fut pas moins charmé qu'étonné[64].»
[Note 64: _Reminiscences of William Burnes by Dr John
Mackenzie of Mauchline._ (_Walker's Memoir of Burns._)]
Ces premières années de Lochlea, non seulement elles sont
intéressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualités
et de défauts qui devaient se développer et rendre plus tard illustre
et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime
à y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillité qu'ait connu
cette famille persécutée du malheur, un répit entre la misère de
Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas à venir. Pendant quelque
temps, on connut presque le bien-être. Et pour Burns lui-même, c'est
un temps de joie et de pureté de coeur. Nous aurons la gaieté de
Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus près du défi que de
la joie, l'éblouissement d'Édimbourg, l'assombrissement d'Ellisland
et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphère
joyeuse et légère. Il aura de plus éclatants moments, mais souvent
avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs
nuées. On aime à se le représenter, serein, avec ses regards si
éloquents où ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se
précipitant, comme il le faisait, en toutes choses, impétueusement
dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou
manier une faux. Avec cela, plein de bonté pour les gens et les bêtes.
Son frère avait un peu de la sévérité du père, mais, lui, sous son
enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot
d'encouragement prêt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre
grondait, «ô homme! vous n'êtes pas fait pour ce jeune peuple,»
disait-il[65]. Les animaux eux-mêmes semblaient sentir en lui une
indulgence plus grande: on peut être sûr qu'il leur causait
amicalement et que le _Salut de Nouvelle Année du Vieux Fermier à sa
vieille jument_ n'est pas autre chose qu'une de ces conversations.
[Note 65: _The Highland Note-Book_, by R. Carruthers,
Inverness, cité par Chambers. _Life of Burns_, tom. I, p.
86.]
* * * * *
Et quels flots de poésie, de gaieté, d'éloquence, d'humour, de
fantaisie, répandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout
cela débordant, jaillissant, étincelant, intarissable, plein de bonds
joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau écossais qui saute
autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les oeuvres, chez
lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole
ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prétendent que sa conversation
était égale, sinon supérieure à sa poésie; et elle n'eut jamais plus
de gaieté qu'à Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours
où, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour
le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs
pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines
remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces
heures passées dans un marécage. Il était vraiment l'étonnement et la
gaieté de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inépuisables à
raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour,
passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu à peu autour de
lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se
laissent tomber à terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre
dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargés de déblayer
l'auge où tombe la farine, absorbés à l'entendre, la laissent s'emplir
jusqu'à ce que la meule s'engorge et s'arrête. Ailleurs, c'est le
forgeron qui, le marteau levé, l'écoute jusqu'à ce que le morceau de
fer qu'il avait sur l'enclume se refroidisse. C'était à la forge
surtout, le lieu de réunion du village, qu'il fallait le voir. Chaque
fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle
autour de lui et écouter les histoires qu'il inventait et racontait,
de façon à les secouer de gaîté ou à leur arracher des larmes[67].
C'était vraiment un poète par nature que cet homme qui composait, pour
des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la
littérature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait à
pleine main des récits dont _la Mort et le Dr Hornbook_ et _Tam de
Shanter_ peuvent nous donner une idée. On croirait à peine à une telle
puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques années,
si plus tard les hommes distingués et critiques qui l'entendirent à
Édimbourg n'étaient aussi d'accord pour reconnaître que sa
conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces
souvenirs du Dr Mackenzie la première déposition, faite par un esprit
cultivé, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. «À
partir de la période dont je parle, je pris un vif intérêt à Robert
Burns et, avant de connaître ses pouvoirs poétiques, je m'aperçus
qu'il possédait de très grandes capacités intellectuelles, une
imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance
profonde de beaucoup de nos poètes écossais et une admiration
enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Même alors, sur les sujets
qu'il connaissait, sa conversation était riche en figures bien
choisies, animée et énergique. À la vérité j'ai toujours pensé que
personne ne pouvait avoir une juste idée de l'étendue des talents de
Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68].» On
voit ainsi peu à peu l'homme grandir et la force de cet esprit
s'imposer à tous autour de lui.
[Note 66: Chambers, tom. I, pag. 86.]
[Note 67: Hately Waddell.--_Life and Works of R. Burns.
Appendix, Reminiscences original. Part. I._]
[Note 68: _Reminiscences by Dr Mackenzie._]
Cependant les choses de l'esprit continuaient à l'attirer. Il portait
toujours quelque livre dans sa poche. C'était _l'Homme de Sentiment_
de Mackenzie, le _Tristram Shandy_ de Sterne, les oeuvres du vieux
poète écossais Adam Ramsay, c'était surtout sa chère collection de
chansons. Il continuait à les lire avec le même soin; il prenait dans
cette habitude une sûreté critique qui paraît dans les notes qu'il a
mises aux vieilles chansons écossaises, et à la façon dont il juge les
siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on
entrait à la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait
le père et les fils un livre à la main[69].
[Note 69: R. Chambers, tome I, p. 36.]
Le goût de l'activité intellectuelle était vraiment admirable parmi
ces hommes accablés de fatigues, et pour lesquels il semble que le
repos dût être un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et
quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent
encore, formèrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des
questions proposées et s'exercer à la parole. Cela en soi n'a rien
d'étonnant; c'est dans des réunions de ce genre que bien des jeunes
éloquences ont donné leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on
réfléchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette conférence
rustique étaient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans
un petit village que l'absence de communications enfonçait davantage
dans la campagne, on comprendra qu'il y avait là une ardeur
intellectuelle qu'il n'eût pas été facile de retrouver ailleurs[70].
Le premier président fut Burns. La première séance eut lieu le 11
novembre 1780. La première question discutée fut celle-ci:
[Note 70: Voir sur ce curieux Club: _Rules and Regulations
to be observed in the Bachelors' Club_, Currie;--et _History
of the Rise, Proceedings and Regulations of the Bachelors'
Club_. R. Chambers, tome I.]
Étant donné qu'un jeune homme élevé pour être fermier, mais sans
aucune fortune, peut épouser de deux femmes l'une: ou bien une
fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agréable de
conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires
domestiques d'une ferme; ou bien une fille agréable de toutes
façons, de personne, de conversation et de manières, mais sans
fortune, laquelle des deux choisira-t-il?
On peut reconnaître dans le choix de cette question une des
préoccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les
déclamations éloquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une
part active et le Dr Currie retrouva dans ses papiers les notes d'un
discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est
peut-être pas sans intérêt de voir quel était le genre de questions
débattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes:
Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amitié?
Doit-il exister quelque réserve entre des amis qui n'ont aucune
raison de douter de l'amitié l'un de l'autre?
Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contrée
civilisée?
Un jeune homme des rangs inférieurs de la vie sera-il plus
heureux s'il a reçu une bonne éducation et s'il a un esprit
meublé de savoir; ou s'il a juste l'éducation et le savoir de
ceux qui l'entourent?
Les deux dernières questions dépassent le cercle des sentimentalités
générales des deux premières. Elles ont la marque de leur époque;
elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale à la façon du
XVIIIe siècle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau.
Peut-être cependant, celle-ci n'était-elle pas indispensable pour que
des demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il
aurait suffi de l'analogie des génies et des situations. Il y eut de
bonne heure dans Burns une protestation et une révolte inévitables
contre l'inégalité des rangs et, ce qui est mieux, une revendication
de la valeur individuelle. L'amour, les préoccupations de la vie,
d'autres luttes l'empêchèrent de développer tout à fait ce côté de
protestation sociale, mais il éclatera dans quelques passages de ses
poésies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse.
En même temps il se fit affilier à la loge maçonnique de Tarbolton,
dont les séances se tenaient dans une salle de l'auberge du village.
Les registres y sont encore conservés et montrent qu'il était assidu
aux séances[71].
[Note 71: _Gilbert's Narrative._]
* * * * *
À travers tout cela, il continuait plus que jamais son métier
d'amoureux rural: «L'amour sage ou insensé fut une perpétuelle
nécessité de son âme,» dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de
ses fortes appréciations qui dégagent la ligne morale de toute une
existence, avait dit: «À la vérité, il n'y a qu'une ère dans la vie de
Burns, c'est la première. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la
maturité, mais seulement la jeunesse; car, jusqu'à la fin, nous ne
discernons aucun changement décisif dans la complexion de son
caractère; dans sa trente-septième année, il est encore, pour ainsi
dire, dans la jeunesse[73].» C'est surtout pour ce qui concerne son
intarissable faculté d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il
a été dans une continuelle admiration de la beauté ou plutôt de la
grâce féminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses
derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a
chéri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il
eût aimé ainsi indéfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas
ces légers résidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou
seulement d'habitude, que même les meilleures laissent au fond du
coeur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou
les font paraître moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le
cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva
toujours pour lui toute sa nouveauté et sa délicieuse surprise. Il ne
devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou
douloureux comme dans Musset. Il continua d'être pour lui, selon
l'expression de Keats, «une chose de beauté et une joie éternelle.»
[Note 72: Hately Waddell. _Life of Burns._ Part. I, p. XIX.]
[Note 73: Carlyle. _Essay on Burns._]
L'épisode de la petite moissonneuse n'avait été qu'une de ces
aspirations vagues dont tous les coeurs de seize ans sont troublés, et
l'épisode de Kirkoswald un premier essai. C'est à Lochlea qu'aimer
devint l'habitude et l'état normal de son âme. Quand il y arriva, il
était gauche et timide; il confesse «qu'au commencement de cette
période, il était peut-être le garçon le plus lourd et le plus empêtré
de toute la paroisse[74].» Mais cela ne devait pas durer et il ne
devait pas tarder à prendre sa place, soit comme héros, soit comme
confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des
environs. Il y apporta bientôt la désinvolture et la sûreté d'un
maître. Il avait ce don de familiarité rieuse et railleuse qui est la
clef qui ouvre le plus de coeurs féminins. «Après le début de mes
relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions
souvent à l'église, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles à
l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces
promenades j'ai été souvent frappé de sa facilité à s'adresser au beau
sexe et mainte fois, quand j'étais tout confus et ne savais comment
m'exprimer, il était entré en conversation avec elles avec la plus
grande aisance et la plus grande liberté; c'était généralement la mort
de notre conversation, si agréable fût-elle, que de rencontrer une
connaissance féminine[75].» Burns d'ailleurs a raconté lui-même
comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:
[Note 74: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 75: D. Sillar's. _Account, etc._ Walker, tome II.
Appendix.]
Bien au delà de toutes les autres impulsions de mon coeur était
un penchant pour l'_adorable moitié du genre humain_[76]. Mon
coeur était du pur amadou et était continuellement enflammé, par
une déesse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les
campagnes de ce monde, ma fortune était diverse. Tantôt j'étais
reçu avec faveur, tantôt mortifié par un échec. À la charrue, à
la faux et à la faucille, je ne craignais pas de rival, je
défiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais préoccupé
de mon labeur que pendant que j'y étais employé, je passais mes
soirées d'après mon coeur. Un jeune campagnard conduit rarement
une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je
possédais un zèle, une curiosité et une dextérité intrépide qui
me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions,
et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir à être dans le
secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton que
jamais homme d'État en a ressenti à connaître les intrigues de la
moitié des cours d'Europe. La plume que je tiens à la main semble
connaître instinctivement ce sentier familier de mon imagination,
et j'ai de la peine à l'empêcher de vous donner une couple de
paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles
habitants de la ferme ou de la chaumière. Mais les graves fils de
la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du
nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvreté, ce
sont des matières de la plus sérieuse nature: pour eux, l'espoir
ardent, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes
et les plus délicieuses parties de leur bonheur[77].»
[Note 76: En français dans le texte.]
[Note 77: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Les occasions ne lui manquèrent pas. Quand on regarde d'un peu près la
vie rurale de son temps, on est surpris de la quantité d'intrigues qui
allaient leur train dans ces petits villages, de ferme à ferme, sous
la stricte surveillance presbytérienne. La façon dont ces intrigues se
passaient est un trait de moeurs écossaises qui ne manque pas d'une
certaine grâce rustique. Après une rude journée à la charrue ou au
fléau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet
bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus,
jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le
grave Lockhart, a retracé, avec complaisance, la manière dont les
choses se passaient. «Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit
sa tendre recherche d'une façon dont les jeunes citadins peuvent
trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la
journée sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient
dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints
longs milles écossais, jusqu'à la résidence de sa maîtresse. Au signal
d'un coup donné à sa fenêtre, celle-ci sort pour passer une heure ou
deux sous la lune d'été ou, si le temps est âpre, (circonstance qui
n'empêche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle.
Ce «chappin' out», comme ils l'appellent, est une coutume dont les
parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne
l'approuvent pas. Et les conséquences sont très rares et beaucoup plus
fréquemment inoffensives que ne sont disposées à se l'imaginer les
personnes qui ne sont pas familières avec les moeurs et les sentiments
de nos paysans[78].» Ceci est peut-être moins sûr. À consulter les
registres de la paroisse, à lire les épîtres de Burns et à suivre
toute sa vie, il ne paraît pas que les paysans écossais--dans ces
environs du moins--fussent plus habiles qu'ailleurs à brider l'amour.
C'est sur des expéditions de ce genre que sont composées les
quelques-unes des premières et des plus jolies choses de Burns.
[Note 78: Lockhart. _Life of Burns._ Chap. II.]
Derrière ces collines là-bas, où le Lugar coule,
Parmi de nombreux moors et marais, Ô,
Le soleil d'hiver a clos le jour,
Et je vais retrouver Nannie, Ô.
Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;
La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;
Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,
Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.
Ma Nannie est charmante, douce et jeune,
Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;
Le malheur tombe sur la langue flatteuse
Qui séduirait ma Nannie, Ô!
Son visage est joli, son coeur est sincère,
Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.
La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,
N'est pas plus pure que Nannie, Ô.
Je ne suis qu'un jeune paysan,
Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;
Mais que m'importe combien peu ils sont,
Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.
Toutes mes richesses sont mes gages,
Et il faut que je les gère avec soin, Ô;
Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,
Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»
Notre vieux fermier se plaît à regarder
Ses moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;
Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,
Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.
Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe guère;
Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, Ô;
Je n'ai pas d'autre souci dans la vie
Que de vivre et d'aimer ma Nannie, Ô[79].
[Note 79: _My Nannie O._]
C'est à coeur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientôt
ne se comptèrent plus. Il avait généralement une affection principale
et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles
et subordonnées qui se groupaient autour de celle-là, et formaient
autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert,
rappelant à ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris
de Robert, compare spirituellement son frère à Yorick, qui venait de
jurer à Eliza une fidélité éternelle et à qui il suffisait de se
trouver cinq minutes, à la porte de la remise, avec Mme de L... pour
en tomber épris, juste le temps que M. Dessein mettait à courir
chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs à quelle femme il
s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir,
de les transfigurer, dès qu'elles entraient dans le rayonnement du
rêve de beauté qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et
raisonnable qu'il était, n'y comprenait rien. «Quand, dans la
souveraineté de son bon plaisir, il choisissait une personne à qui il
décidait d'offrir ses attentions particulières, elle était sur le
champ revêtue d'une quantité suffisante de charmes pris dans les
abondantes réserves de son imagination. Il y avait souvent une grande
différence entre sa maîtresse, telle que les autres la voyaient, et ce
qu'elle semblait lorsqu'elle était revêtue des attributs qu'il lui
donnait[81].» Sans doute; mais c'est que Murdoch s'était trompé et
que Gilbert n'était pas poète. Quant à Robert, il admirait de tous
côtés, répandant, devant ces simples filles étonnées, des trésors de
poésie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais où, avec
l'intuition féminine, elles sentaient quelque chose de supérieur et de
précieux. Qui peut imaginer, car son éloquence fut peut-être plus
merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de
tendresse il a murmurées à des oreilles ignorantes, où elles
résonnaient comme une musique incompréhensible et cependant douce à
écouter? Ses chansons n'en sont peut-être qu'un écho affaibli.
[Note 80: Sterne. _A Sentimental Journey._ Calais.]
[Note 81: _Gilbert's Narrative._]
Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des
lèvres, mais vraiment du coeur. Chacune de ces amourettes avait,
pendant qu'elle durait, la véhémence et l'intensité d'une passion qui
le bouleversait de joie ou de désespoir. Les passions se poussaient
dans ce coeur continuellement agité, rapides mais fortes et
innombrables comme des vagues. C'étaient de vraies ivresses et de
vraies angoisses qu'il éprouvait sans trêve. Sa charpente de paysan,
singulièrement massive et solide, endurcie à toutes les fatigues, en
éprouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais à aimer. Les
coeurs ordinaires se tarissent dans des amours trop répétés qui vont
s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette âme inépuisable fournit
un torrent de passion qui resta jusqu'au bout égal à lui-même dans son
impétuosité. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagérer ces sujets,
disait: «Bien qu'il fût, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses
rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son
attachement à leur société devint très fort et il était constamment la
victime et l'esclave de quelque beauté. Les symptômes de sa passion
étaient souvent tels qu'ils égalaient ceux de la célèbre Sapho. À la
vérité, je ne sache pas qu'il se soit jamais évanoui, qu'il ait fléchi
sur ses genoux et expiré; mais son agitation physique et mentale
surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie
réelle[82].»
[Note 82: _Gilbert's Narrative._]
Chez certains poètes, les passions ne deviennent une matière poétique
que lorsqu'elles sont façonnées par le souvenir; ils travaillent,
toujours tournés vers leur passé, semblables aux cordiers qui n'ont
jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur
travail se faire que loin d'eux. Leur oeuvre a presque toujours de la
tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont
perdues, écoulées, parce qu'elles sont éloignées. Mais il en est
d'autres pour lesquels la production est immédiate et n'est que le
prolongement, l'écho instantané de la joie ou de la souffrance
présentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en même temps
qu'on les frappe. Leurs chants conservent toute la vibration
triomphale ou déchirante du coup dont tremble encore leur âme. Leur
oeuvre a souvent le trouble et l'élan de sentiments que le temps n'a
pas épurés mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pensée et
plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non
seulement, l'émotion et la création étaient chez lui simultanées, mais
la première était si désordonnée qu'elle eût été intolérable, si elle
n'avait trouvé un soulagement dans la seconde. «Mes passions, dit-il,
une fois allumées, se déchaînaient comme autant de démons, jusqu'à ce
qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, réciter par
coeur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait
tout[83].» Il faut ajouter que ces amours, malgré leur violence,
étaient purs, car Gilbert et Burns lui-même ont pris soin de marquer
la date où ils cessèrent de l'être.
[Note 83: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Ainsi, avec les journées dans les champs, les sorties du soir, les
lectures et les compositions le long du chemin, les séances chez le
forgeron, les discussions du club, le mélange de travail, de tristesse
et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des
éclairs d'ambition, des élans de tendresses charmantes, des
bondissements éblouissants de gaîté qui n'étaient propres qu'à lui;
jetant à pleines mains, comme lorsqu'il semait, la poésie et le rire,
inconscient encore et cependant déjà frémissant de son génie, causant
une sorte d'étonnement autour de lui, impétueux et honnête en toutes
choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des
fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les
premières années de Lochlea. Années agitées, mais pures, et qui, en
somme, furent heureuses.
* * * * *
Il tint peut-être alors à peu de chose que cette agitation ne se fixât
et que le calme ne grandît dans sa vie. «Comme toutes ces relations,
dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, étaient gouvernées par les
règles les plus strictes de la vertu et de la modestie--desquelles il
ne dévia jamais jusqu'à ce qu'il eût atteint sa vingt-troisième
année--il devint anxieux d'être en situation de se marier[84].» Il y
avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite
rivière qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait
Ellison Begbie. Elle y servait en qualité de domestique, comme
beaucoup de filles de fermiers. Son père était lui-même fermier à
Galston, près de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jeté les
yeux et fixé son choix. Ce n'était pas une beauté, semble-t-il, mais
elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la
beauté a rarement. Dans la chanson qu'il a écrite sur elle, on devine,
à travers les comparaisons dont elle se compose, un visage vermeil,
tout riant de couleurs fraîches et vives, des cheveux fins et
châtains, un sourire où éclate la blancheur des dents. Mais, le
refrain est: «ses deux yeux brillants et malicieux», comme s'ils
étaient en effet le trait principal de cette physionomie mobile,
ouverte et charmante de gaîté. Avec cela une grâce spirituelle faite
d'enjouement et de malice.
[Note 84: _Gilbert's Narrative._]
Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,
Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;
Elles tentent le goût et charment la vue;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Sa voix est comme le merle, le soir,
Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,
Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.
Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,
Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;
C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,
Et surtout dans ses yeux malicieux[85].
[Note 85: _On Cessnock Banks._]
Il fallait qu'elle eût quelque chose de véritablement distingué,
puisque plus tard, après avoir beaucoup admiré et comparé les plus
séduisantes dames d'Édimbourg, il avouait que, de toutes les femmes
qu'il avait connues, c'était celle qui aurait fait dans sa vie la plus
agréable compagne[86]. Telle était la femme que Burns demandait en
mariage. S'il avait été accepté, sa vie aurait peut-être pris une voie
normale. Sans doute, la fougue y serait restée et, par elle, il était
difficile que les fautes n'y pénétrassent pas; mais il est probable
que le désarroi ne s'y serait pas mis. Peut-être son exubérance de vie
et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournées vers d'autres
directions et son bonheur y eût-il gagné aux dépens de sa gloire. Ce
n'était pas sa destinée.
[Note 86: Chambers, tome I, p. 48.]
Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte
liaison avec Ellison Begbie est intéressante parce qu'elle a produit
une correspondance, qui comprend les premiers spécimens de prose que
nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien
curieuses. Au point de vue littéraire, elles sont caractéristiques. On
y sent une affectation de correction, une recherche d'élégance, la
prétention épistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il
devait au recueil de lettres que le hasard avait mêlé à ses premières
lectures. Les pensées s'y font graves et compassées, les phrases s'y
succèdent achevées et correctes. Cela a beaucoup de tenue et peu de
mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-même est
différente. Autant ses poèmes abondent en expressions écossaises,
autant cette correspondance est écrite dans une langue purement
anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des
sentiments, ces lettres sont également remarquables par leur gravité,
leur ton de convenance et de franchise, un désir de bien préciser le
genre d'affection qu'il éprouve et de placer ses déclarations sur un
terrain de vie pratique. Dans la première de ces épîtres, il se
défend, avec beaucoup d'habileté, contre un soupçon d'inconstance de
sa part, qui pourrait bien venir à l'esprit d'Ellison Begbie et il
fait une description de la vie mariée, qui est réellement un beau
morceau sur le mariage:
Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes
et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion
s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les
autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait
pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que
cela est ce que la plupart d'entre nous appellent _amour_ et je
dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui
que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de
cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est
sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez,
peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux,
la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris
d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que
peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir,
vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me
direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une
de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me
ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour
que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de
l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous
continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord
inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je
continue à vous aimer.
Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut
rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes,
d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination,
avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose
de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles
facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le
coeur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon
opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'_amitié_
à un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes
souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à
la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers
l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse
ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront
indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus
tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un
degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui
inspirèrent ma première affection pour elle[87].
[Note 87: _To Ellison Begbie._ Lettre 1.]
Ces dernières lignes sur l'idée du bonheur tranquille et apaisé qu'il
faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l'âme pour
un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de
l'amitié qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des
unions heureuses?
Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont
il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu'à ce
moment il était encore dominé et gouverné par l'austérité paternelle,
que son âme était toujours pleine de déférence pour l'exemple de vie
qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait
déjà eues étaient restées des affaires de coeur et d'imagination.
Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères
sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et
sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous
expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par
singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si
sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que
vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa
maîtresse comme il converserait avec son ministre.
Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf
votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de
plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces
vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux.
J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas
effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est
tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon
E...... échauffe mon coeur, elle allume dans ma poitrine tous les
sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle
éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne
sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans
les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends
part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères
des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent
vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de
reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de
me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il
bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et
heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de
mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu
propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes
yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88].»
[Note 88: _To Ellison Begbie._ Lettre 2.]
La façon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravité presque
cérémonieuse. On ne conçoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec
toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce
genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d'un sermon:
Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai
invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la
simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un
homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté,
que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne
dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux.
Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur
par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et
assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre
compagnon, votre ami de coeur, à travers la vie, il n'y a rien,
de ce côté-ci de l'éternité, qui puisse me donner un plus grand
bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des
arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a
une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est
ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un
refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par
un consentement généreux.
Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou
deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une
conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les
règles de l'Honneur et de la Vertu, si un coeur consacré à vous
aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre
heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans
un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours
dans votre vrai ami et sincère amant[89].
[Note 89: _To Ellison Begbie._ Lettre 3.]
La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse
définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la
dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très
profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:
J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre
lettre, mais mon coeur en avait reçu un tel coup que je puis
encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à
ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en
recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte
fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus,
ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir
me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de
bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire
que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis
certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur
que, sans vous, je ne goûterai jamais.
Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens
supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans
quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres.
Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur
féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les
charmes qui naissent d'un coeur chaud et aimant, voilà ce que je
ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel
degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une
éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les
femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon coeur une
impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon
imagination s'était flattée du souhait,--je n'ose pas dire que ce
fut jamais un espoir,--que, peut-être un jour, je vous
appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et
mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour
avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre.
Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant
demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je
désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense
dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne
tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire
vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].
[Note 90: _Idem._ Lettre 5.]
Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se
dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la soeur de Burns,
c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle
paraît avoir été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui
tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un
moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations.
En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque
correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un
autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les
mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une _belle fille_ que
j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le
champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus
mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura
pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de coeur. Elle est
peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme
s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller
au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle
pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le
coeur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa
auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix
qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et
discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson
de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen.
Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand
ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que
leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages
rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une
duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil,
que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes
chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de
siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en
récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci
recueillait ses _Reliques de Burns_ et c'était la chanson sur des yeux
malicieux[94].
[Note 91: Voir l'Appendix B ajouté par Scott Douglas et son
édition de la _Vie de Burns_ de Lockhart.]
[Note 92: Scott Douglas. Tome I, p. 23, note.]
[Note 93: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 94: Cromek. _Reliques of Robert Burns_, p. 442.]
II.
LE SÉJOUR À IRVINE.
Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il
avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir
comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour
faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut
une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine
de quoi joindre les deux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces
ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison
ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre.
Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau
sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un
métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il
chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis
quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques
pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du
lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut
d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le
refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le coeur plus
chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection
exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait
de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir.
C'était vers le milieu de juillet 1781.
La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait
n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit
d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la
tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule
un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses
d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des
bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par
l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un
ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié
cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et
louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués,
augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que
donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors
d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune
paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour
de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un
cauchemar.
À ce serrement de coeur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible
et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de
la fierté du labour et de la diversité des occupations, un
emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et
une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures
sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans.
Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin,
l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir
toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un
métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie,
au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des
poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en
ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eût
été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un coeur récemment
blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la
puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient
apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et
exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit
plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à
laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres,
un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de
déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la
nostalgie, se mettait de la partie.
Il eut un de ces accès de désespérance où l'âme et le corps
s'affaissent en même temps, s'entraînant l'un l'autre dans leur
descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui
amena l'arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie
d'hypocondrie s'irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus
dans un état délabré de corps et d'esprit qui eût été à peine enviable
pour ces misérables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste
sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C'est dans cette
condition qu'il passa la fin de l'année 1781. Aussi l'impression de
cette période est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis.
Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, à R.
Chambers, que ce qu'on avait remarqué en lui était sa mélancolie.
Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la
tête dans la main, et le coude sur le genou; c'était seulement
lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait à la société
qu'il s'éveillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois,
avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait
suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s'était renfermé dans le
chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la
souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il
était devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre
à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son
corps et du découragement de son âme.
[Note 95: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
[Note 96: R. Chambers, tome I, p. 55.]
«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici,
seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je
suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que
bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité
mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni
regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le
moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus
désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité,
pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je
jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale
occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le
passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis
transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je
dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et
inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en
suis vraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je
pourrai avec contentement et joie la résigner.
L'âme, inquiète et renfermée en elle-même,
Se repose en errant dans une vie future.
C'est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e
chapitre des Révélations me plaisent plus qu'autant de dizaines
de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le
noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde
peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d'y faire jamais
quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens
d'affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais
capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à
fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté
et l'obscurité m'attendent, je suis en quelque mesure préparé et
je me prépare chaque jour à les rencontrer.
Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier
des leçons de vertu et de piété que vous m'avez données, qui ont
été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont,
j'espère, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97].»
[Note 97: _To His Father. Irvine, Dec 27, 1761._]
Tels étaient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait,
aux premiers jours de 1782, car cette lettre était destinée à porter à
son père des souhaits pour l'année nouvelle. Évidemment, un grand
effondrement s'était fait dans son coeur. Il était à un de ces moments
où une cruelle déception jette son ombre devant elle et envoie son
amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre côté, sa famille
commençait à se débattre dans la ruine. Tout conspirait à rendre son
désespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de
se concerter avec les chagrins intérieurs. Ce sont les heures qui
restent douloureuses dans le souvenir, où tout nous abandonne et où
les plus robustes énergies faiblissent et s'évanouissent dans des
défaillances qui semblent définitives. C'est en vain qu'il se tournait
du côté de la Bible. Il est facile de voir qu'elle était sans action
profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le
fleuve de paix intérieure où les fervents lavent leurs angoisses. Il
ne se rappela jamais sans frissonner cette noire période de sa vie.
Quant à la poésie, elle avait cessé: «Je suspendis, écrivait-il, ma
harpe aux saules[98].»
[Note 98: _Common-place Book. March 84._]
* * * * *
Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude
et cette dépression durassent. Il est vraisemblable que les premiers
mois furent les plus mornes. Peu à peu, la crise ayant atteint sa
hauteur diminua. Dans la lettre à son père, il parle déjà d'un mieux
et de clartés qui commençaient à percer l'assombrissement de sa vie.
Par degrés aussi, son esprit de sociabilité lui fut rendu. Il est
probable qu'il accueillit ces retours de gaîté avec une sorte de
brusquerie à les saisir et à les épuiser, avec cette insouciance
téméraire qui suit les grands soucis et les grandes défiances de la
vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joies plutôt
qu'on ne les reçoit, et qu'on les tord plutôt qu'on n'en jouit. Rien
n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, à
jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mêmes. L'âpreté à jouir crée
le goût de jouissances plus âpres. C'est surtout pour le coeur que les
convalescences demandent à être lentes et sages. Burns vivait dans un
milieu peu propice à ces ménagements. Dans ces ports de la côte ouest,
surtout dans ceux situés en face des îles de Man et d'Arran, la
contrebande par mer était active. Il y traînait toujours une
population de gens, moitié matelots, moitié contrebandiers,
aventureux, hardis, achetant, par une vie de duretés et de dangers,
des intervalles violents de débauche. Burns se trouvait en contact
avec eux à un moment critique. Il s'en ressentit.
Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point
de départ de changements profonds dans sa façon d'être, d'où devaient
sortir des résultats graves et durables. C'est l'époque que Gilbert et
lui-même désignent comme celle où il tomba pour la première fois dans
de vrais excès. «Ma vingt-troisième année fut pour moi une ère
importante», écrivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait:
«à Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une façon plus
libre de penser et de vivre que celle à laquelle il était accoutumé,
et cette société le prépara à franchir ces bornes d'une rigide vertu
qui l'avaient jusque-là retenu[99].» C'est avec grande clairvoyance
que Carlyle remarque à ce propos, que «si l'incident le plus frappant
de la vie de Burns, est son voyage à Édimbourg, sa résidence à Irvine
en est peut-être un plus important[100].» Il déplore son initiation à
des dissipations et à des vices dont il était resté pur jusque-là. Il
donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief à un
de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des péripéties
futures dépendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune
marin nommé Richard Brown dont Burns a tracé le portrait et détaillé
l'influence sur lui-même.
[Note 99: _Gilbert's Narrative._]
[Note 100: Carlyle. _Essay on Burns._]
De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la
principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai
une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à
tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortuné du
malheur. Il était l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du
voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner
une éducation relevée, afin d'améliorer sa position dans la vie.
Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au
moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon
désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de
mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse
sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les
côtes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restât rien. Je ne
puis abandonner l'histoire de ce malheureux garçon sans ajouter
qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes
Occidentales, appartenant à la Tamise.
L'esprit de ce gentleman était doué de courage, d'indépendance,
de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je
l'admirais jusqu'à l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y
réussis en quelque mesure; j'avais de la fierté auparavant, il
lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du
monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais très
attentif à m'instruire. C'était le seul homme que j'aie jamais vu
qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était
l'étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la
mode avec une légèreté que j'avais jusqu'alors regardée avec
horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut
que peu après avoir repris la charrue, j'écrivis «la _Bienvenue_
que je vous envoie[101].»
[Note 101: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
On verra un peu plus tard ce qu'était cette _Bienvenue_. La société du
marin lui fut par quelques côtés utile. Richard Brown fut assez
perspicace pour sentir dans son jeune ami un mérite caché et pour
l'enhardir. «Vous rappelez-vous, lui écrivait plus tard Burns, un
dimanche que nous passâmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me
dites, après que je vous eus récité quelques vers, que vous vous
étonniez que je pusse résister à la tentation d'envoyer des vers d'un
tel mérite à un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque
idée de mes propres pièces et qui m'encouragea à essayer de devenir un
poète[102].» Cette fois-ci, l'ambition commençait à prendre une forme
et devenait un peu plus nette. Ce n'étaient plus «les indécis
tâtonnements sur des murs obscurs de la caverne», c'était un pas vers
un but aperçu, le désir clair et la volonté de marcher à la colline
lointaine où croissent les lauriers. C'était beaucoup déjà.
[Note 102: _To Richard Brown, Edinburgh, Dec 30, 1787._]
Quant à la préparation du lin, l'apprentissage se termina d'une façon
singulière. «Mon partenaire, dit-il, était un gredin de la plus belle
eau qui faisait de l'argent par l'art mystérieux de voler, et pour
finir le tout, pendant que nous étions en train de festoyer et de
donner la bienvenue à l'année nouvelle, la boutique, par l'imprudence
de la femme de mon partenaire qui s'était enivrée, prit feu et fut
réduite en cendres. Je fus laissé comme un vrai poète sans un
sixpence[103].» Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint
cependant à Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.
[Note 103: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
III.
LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. -- LES PREMIÈRES FAUTES. -- LA MORT DU
PÈRE.
Lorsqu'il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait
traversé une dure épreuve, d'où il revenait encore endolori, mais en
voie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s'être mesuré avec
elle. S'il en ressentait encore l'étreinte, il n'en avait plus autant
l'horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui
flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la
vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus
solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs,
l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes
allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s'effaça
et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après
quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d'or
contenue dans toute grande souffrance.
Ce n'est pas qu'il eût meilleur espoir dans l'avenir, qui restait
caché et aussi sombre que jamais; mais il s'en préoccupait moins. Il
rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutumés à prendre le
temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté
qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du
sans gêne et de l'indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain,
si opposés à l'esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour
du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s'inquiéter des
jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont
jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y
prendre racine. Que lui importait dès lors l'obscurité? Quant à la
pauvreté, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en
poussant les choses à l'extrémité, il devait avoir recours à la vie
mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des
misérables[104]» cela n'avait rien pour le terrifier. Certains
mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par
des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec
plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je
sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la
campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu
vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour
que, même dans cette situation, j'apprenne à être heureux[104].»
D'autres fois, il songeait à se faire soldat. C'était sa dernière
ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure
dans ma vie et toute ma vie, j'ai regardé le tambour du recrutement
comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette
crânerie qu'affectent les conscrits.
[Note 104: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]
[Note 105: _To Miss Margaret Chalmers_, 22nd Jan 1788.]
Ô pourquoi diable me désolerais-je
Et pourquoi toujours prévoir le mal?
J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,
Je m'en irai, je me ferai soldat.
J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,
Je le gardais bien ensemble;
Maintenant il est parti et quelque chose avec;
Je m'en irai, je me ferai soldat[106].
[Note 106: _I'll go and be a Sodger._]
Cette nouvelle disposition d'esprit, si différente de celle où il se
trouvait dans la lettre écrite à son père, s'exprima dans une chanson:
De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;
Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.
Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;
Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.
Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,
Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:
Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;
Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.
Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;
Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;
À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,
Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.
Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,
Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;
Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,
Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.
Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,
Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;
Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;
Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].
[Note 107: _My Father was a Farmer._]
«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement
fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux
de mon coeur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la
répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu'elle
exprimait son nouvel état d'âme, mais à ce que cet état lui-même était
un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours
inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur
vis-à-vis de la fortune, cette façon d'attendre, lui resteront
désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se
haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps
ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura
toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que
sur soi et de n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien noté: «Il y
a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur
l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un
jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a
été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes
parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le
plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou
d'espérance[109].»
[Note 108: _Common-place Book. April 1784._]
[Note 109: Carlyle. _Essay on Burns._]
* * * * *
Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules
aux menaces du sort, très opposées à l'esprit de vigilance et de
prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n'était pas la seule
chose qu'il eût rapportée de son séjour à Irvine. L'approbation et les
encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son
esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement
d'ambition. C'était très vague et très obscur, très latent, presque
inconscient même; mais il s'y remuait une préoccupation nouvelle.
Jusqu'alors Burns avait été satisfait de son application
intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions
littéraires ne visaient pas au delà de l'instant présent. Il se fit
dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées.
La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse idée de
préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l'effort
et à l'étude. Les deux années qui s'écoulèrent après le voyage
d'Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par
cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très
caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu
nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la
résument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences
diverses, d'états d'âme opposés, les uns factices et les autres
sortant du vrai fond de sa nature.
Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu
en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe
très particulière d'auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je
suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels
que Shenstone, particulièrement ses _Élégies_; Thompson; _l'Homme de
Sentiment_ (un livre que j'estime tout de suite après la Bible)
_l'Homme du Monde_; Sterne, spécialement son _Voyage sentimental_;
l'_Ossian_ de Mac Pherson[110].» À l'exception de Sterne--et encore
est-il représenté ici par son oeuvre la plus unifiée et la plus
purifiée--ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance.
Même ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de déclamation, du moins
d'un peu d'apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec
dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. On connaît la pompe
éclatante et un peu froide de Thompson; l'élégance un peu compassée de
Shenstone qui, dans sa _Maîtresse d'École_, traitait un sujet digne de
Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans
l'histoire de Burns, l'auteur de _l'Homme de Sentiment_ et de _l'Homme
du Monde_, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la
familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c'est un Sterne
convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs
effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages
et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le
bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu'on
en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes
ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des
lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans
souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de
l'esprit de Burns. À ces fréquentations, il s'était haussé à une
tonalité de sentiments très élevée, qui s'exprimait d'une façon
oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d'après lesquels j'essaye de
former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que
l'homme dont l'esprit brille des sentiments allumés à leur flamme
sacrée, l'homme dont le coeur est gonflé de bienveillance pour toute
la race humaine, que l'homme qui peut s'élever au-dessus de cette
petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s'occuper
des petits intérêts pour lesquels la race terroefiliale s'agite,
s'échauffe et s'exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon
coeur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et
obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m'arrive d'y
lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les moeurs
vivantes quand elles s'élèvent, tandis que les hommes d'affaires me
bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].»
C'est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien
hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.
[Note 110: _To John Murdoch. Lochlea, January 15, 1783._]
[Note 111: _To John Murdoch, Lochlea, Jan. 15, 1783._]
L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de
s'adresser à la nature, qui n'était ni dans ses habitudes de vie ni
dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques
invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux
orages, eurent pendant un temps leur écho dans l'âme de Burns. Le
passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est
cité par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine
de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu'il a
d'anormal.
Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un
homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai
plusieurs sources de plaisir et de contentement qui, en quelque
manière, me sont particulières à moi seul--ou peut-être, ici et
là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir
particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout
le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à
mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure
mélancolique; mais il y a quelque chose dans
La puissante tempête et le désert blanchâtre,
Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,
qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce
qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre
qui me donne--je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais
quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève--plus
que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute
plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent
d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma
meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une
sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de
l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112].»
[Note 112: _Common-place Book, April, 1783._]
C'est à cette même influence qu'il faut rattacher quelques pièces qui
n'ont pas grande valeur dans son oeuvre, mais qui ont une certaine
importance dans sa biographie, car elles témoignent d'une tendance
vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La
chanson suivante fut composée dans un des moments qu'il a dépeints
plus haut.
L'Ouest hibernal souffle sa rafale,
Et jette la grêle et la pluie;
Ou bien le Nord orageux envoie et chasse
Le grésil et la neige aveuglants;
En chutes brunes, le ruisseau descend
Et rugit entre ses rives
Oiseaux et bêtes restent à couvert
Et passent le jour maussade.
La rafale balayante, le ciel assombri,
Le jour d'hiver attristé,
Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers
Que toute la pompe de Mai.
Le hurlement de la tempête apaise mon âme,
Il semble s'unir à mes douleurs;
Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,
Leur destin ressemble au mien[113].
[Note 113: _Winter, a Dirge._]
Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note
mélancolique et orageuse. «Les hommes se succèdent comme les flots de
l'océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées elles
volent au souffle des vents[114].» C'est presque le cri de René, le
cri si étrange, si nouveau pour nos pères, qu'il bouleversa leurs
coeurs: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans
les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas,
le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni
pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme poussé par le démon de
mon coeur[115].» Et c'est, plus près de nous encore, le soupir de
l'_Isolement_.
[Note 114: Ossian.]
[Note 115: Chateaubriand. _René._]
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi je suis semblable à la feuille flétrie,
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!
[Note 116: Lamartine.]
On est tout étonné de trouver dans Burns cette ressemblance avec les
romantiques mélancoliques. Il faut vite ajouter que le mélange de
sublimité ossianique et de grandeur biblique, qui paraît dans le
morceau de prose cité plus haut, fut passager chez lui. Elles
n'étaient pas en accordance avec sa nature qui était pondérée, et
violente, mais dans la région moyenne des sentiments. Les nuages
n'étaient point son fait. Il aimait à sentir la terre sous ses pieds.
Il ne tarda pas à abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise
plutôt sur la vanité de la vie qu'il n'en dépeint les actes. Cependant
toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son
oeuvre. On la retrouve, plus tard, très sensible dans des pièces comme
l'_Élégie de Sir James Hunter Blair_, celle _sur la mort de Robert
Dundas_ (1787), celle _sur le comte de Glencairn_ (1791). Quant à
l'influence plus large et plus mélangée des lectures de cette époque,
elle persista dans ses lettres, où la familiarité et le sans-façon
n'apparaissent presque jamais.
Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de
lui-même était également à l'ouvrage. On voit paraître pour la première
fois, avec conscience, un des côtés de son esprit, beaucoup plus réel et
plus solide: le goût de l'observation directe, sans commentaires, sans
morale, appliquée nettement à la vie. Ce goût pour l'étude des hommes
avait déjà paru, comme un trait rapide, dans son séjour à Kirkoswald,
tout à fait à la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu à
coup sûr. Mais cette préoccupation se manifeste ici et se proclame
clairement. «Il me semble que je suis quelqu'un envoyé dans le monde
pour voir et observer; et je m'arrange très aisément avec le coquin qui
m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me
montre la nature humaine dans une lumière différente de ce que j'ai vu
auparavant. Bref, la joie de mon coeur est «d'étudier les hommes, leurs
moeurs et leurs façons», et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement
toute autre considération[117].» Cette formation-ci appartient bien
plus définitivement à sa vie; elle en est un des éléments permanents et
solides, et on ne tardera pas à voir ce que devait donner cette
observation. C'était le contrepoids des enthousiasmes et des sublimités
un peu factices.
[Note 117: _To Murdoch, Lochlie, January 15, 1783._]
Cette réaction fut aidée par une influence littéraire très différente
des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les oeuvres de
Fergusson, très écossaises, très réelles et d'une grande saveur de
terroir, tombèrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un
coup de fouet. «J'avais abandonné la rime, dit-il, mais rencontrant
les poésies écossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre
rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'émulation[118].»
Pauvre Fergusson, délicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux,
mourant à l'hospice, à vingt-quatre ans, en se plaignant du froid!
Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse
touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son
frère:
[Note 118: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Mon frère aîné en infortune,
Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[119].
[Note 119: _Verses under the Portrait of Fergusson._]
Une des premières choses qu'il fit en arrivant à Édimbourg fut de
faire mettre une pierre sur la tombe négligée du poète. Le frêle et
plaintif souvenir de Fergusson restera attaché à sa gloire. C'est
évidemment sous cette influence qu'il produisit alors son premier
poème écossais et sa première oeuvre assez longue. L'_Élégie sur la
mort de la pauvre Mailie_, une brebis favorite.
Ces tiraillements, ces combats de tendances se mélangeaient à une
arrière-pensée, à des rêveries qui dépassaient certainement les
limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un
singulier document, un Journal, qu'il se mit à tenir au commencement
de 1783, un an juste après son retour d'Irvine. Les modifications qui
viennent d'être indiquées y sont exprimées, ce qui montre que leur
travail était déjà accompli. Le début vaut d'être lu avec soin. Il
indique clairement que Burns prêtait dès lors une certaine importance
à ses sentiments, qu'il avait l'idée très vague, très naïve, que ses
confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intérêt
pour d'autres que pour lui. Il y a même la pensée, implicitement
contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par
qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la
principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparaîtrait.
Observations, Notes, Chansons, Fragments de Poésie, etc., par
Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent
et encore moins celui de le garder; mais qui était, nonobstant,
un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honnêteté, et d'une
bienveillance illimitée envers toutes les créatures raisonnables
ou non. Comme il doit peu à l'éducation des écoles et qu'il a été
élevé au bout d'une charrue, ses oeuvres doivent être fortement
teintées de sa façon de vivre rude et rustique. Mais comme elles
sont, à ce que je crois, véritablement siennes, ce peut être une
distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de
voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour,
de l'ambition, de l'anxiété, du chagrin et des autres soucis et
passions qui, bien que diversifiées par les modes et les façons
de vivre, opèrent à peu près de même, je le crois, dans toute la
race[120].
À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté
un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait
le sens:
Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, à qui pour faire bonne
figure il manque beaucoup moins l'intelligence nécessaire que
l'opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de
relater leurs propres observations et de leur accorder la même
importance qu'à celles qui paraissent imprimées[120].
[Note 120: _Common-place Book. Le début._]
Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des
réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres
productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des
réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets
d'imitation, des études de caractères. On sent qu'il est tout à fait
au bord de la production et qu'à la première occasion son génie va
s'envoler.
* * * * *
Tandis que toutes ces choses s'élaboraient en lui, il s'était, comme
on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus
d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'idée de la légèreté avec
laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à
s'exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre
caprice jusqu'à le chauffer au rouge et le changer en un amour
brûlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son
journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses
habitudes de coeur. La confession est d'ailleurs dépouillée de toute
hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma
divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre
de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses
comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car
j'avais commencé l'affaire simplement _de gaîté de coeur_; ou plutôt,
pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c'était la
vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon
talent en _Billets doux_, dont je me suis toujours piqué, qui m'avait
fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque--ainsi que cela m'arrive
toujours dans mes folles galanteries--je me fus donné une très
ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau
d'une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime
propriété d'un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse
elle m'offrit toute espèce d'alliance hormis la vraie possession. Je
découvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement
antérieur était véritable, mais il m'en coûta quelques peines de coeur
pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour
donner à cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'étaient connus
parce qu'ils étaient assis au même banc à l'église[122]. Ce n'était là
bien entendu qu'un épisode, relevé seulement parce qu'il donne le ton
de bien d'autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que
les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer
ou à les identifier.
[Note 121: _Common-place Book. Sept. 1785._]
[Note 122: R. Chambers dit que ce détail a été donné par Mrs
Begg. Tome I, p. 70.]
Quelques-unes de ses plus jolies chansons: _Mary Morison_, _Peggy de
Montgomery_ sont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais
le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et
plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du coeur, des
adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont
des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit
l'agitation des sens. La pièce suivante qui s'exhale comme un soupir
brûlant, au sein d'un paysage de champs de blés et d'orge, endormis
dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractéristique du
changement survenu. Elle n'aurait pu être écrite avant le séjour à
Irvine.
C'était la nuit du premier août,
Quand les sillons de blé sont beaux;
Sous la lumière pure de la lune,
Je m'en allai vers Annie;
Le temps s'envola à notre insu,
Si bien qu'entre le tard et le tôt,
En la pressant un peu, elle consentit
À m'accompagner à travers les orges.
Le ciel était bleu, le vent paisible,
La lune clairement brillait;
Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
Parmi les sillons d'orge.
Je savais que son coeur était à moi,
Et moi, je l'aimais sincèrement;
Je l'embrassai mainte et mainte fois,
Parmi les sillons d'orge.
Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.
Comme son coeur battait!
Béni soit cet heureux endroit
Parmi les sillons d'orge!
Mais, par la lune et les étoiles si belles,
Qui si clairement brillaient sur cette heure,
Elle bénira toujours cette nuit heureuse
Parmi les sillons d'orge.
J'ai été gai avec de chers camarades,
J'ai été joyeux en buvant,
J'ai été content en amassant du bien,
J'ai été heureux en songeant;
Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,
Quand on les doublerait trois fois,
Cette heureuse nuit les valait tous
Parmi les sillons d'orge[123].
[Note 123: _The Rigs of Barley._]
Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la
pièce comme un frémissement d'épis.
Les sillons de blé et les sillons d'orge,
Les sillons de blé sont beaux;
Je n'oublierai pas cette nuit heureuse
Avec Annie, parmi les sillons!
À ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes
de la ferme devint enceinte. Elle tomba, éblouie par ces yeux noirs si
puissants, et séduite par cette voix aux accents d'une éloquence
étrange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse éperdue vint lui
confier le terrible secret dut être affreux. Le père allait se
mourant, ce serait un coup sûrement mortel que cette faute de son
fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligés. Et les
larmes dans les yeux de la mère, la désolation dans toute la maison!
En même temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel châtiment
que la vue de cette figure chaque jour plus attristée et plus pâle! Ce
fut un temps de cruelles réflexions. Il les a dépeintes lui-même, en
quelques vers écrits à la hâte dans le journal intime qu'il tenait à
cette époque, et où éclate un cri douloureux de repentir.
De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,
Qui pressent l'âme ou tordent l'esprit d'angoisses,
Sans comparaison, les pires sont ceux
Que nous devons à nos folies ou à nos crimes.
Dans toutes les autres circonstances, l'esprit
Peut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»
Mais quand à la souffrance du malheur
S'ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»
Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,
La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,
Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,
Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;
Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,
Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourments
Il n'y a pas une lanière plus déchirante[124]!
[Note 124: _Remorse, a fragment._]
C'était le remords poignant d'une première séduction. Il n'avait pas
encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui
l'aimaient. Plus ou moins vite, les séducteurs y arrivent et
s'accoutument à meurtrir les coeurs, comme les chasseurs se font à
étouffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des
premières victimes font mal et troublent l'âme. Burns avait ressenti
cette amertume. Cependant, avec la lâche adresse du coeur humain à
forger des excuses à ses fautes, il ne tarda pas bientôt à atténuer à
ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilité. C'étaient
de ces réflexions générales, au moyen desquelles on essaye de se
consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, méchamment agi. Qu'on
compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-même, cette
sorte d'indulgence universelle réclamée pour tous, afin d'en profiter
soi-même.
J'ai souvent observé, dans le cours de mon expérience de la vie
humaine, que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui quelque
chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de
constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de
cette disposition que dépendent également un grand nombre de nos
vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun
homme ne peut dire à quel point un autre homme que lui-même peut,
en stricte justice, être appelé méchant. Que celui d'entre nous
qui est le plus noté pour la stricte régularité de sa conduite
examine impartialement combien de ses vertus il doit à sa
constitution et à son éducation, et de combien de vices il a été
exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque
d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est
intervenue; qu'il examine à combien de faiblesses humaines il a
échappé, parce qu'il n'était pas sur le chemin de ces tentations;
qu'il considère ce qui souvent, sinon toujours, pèse plus que
tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, à ce
que le monde ne le connaît pas tout entier; je dis que celui qui
réfléchirait à tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je!
les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec
l'oeil d'un frère[125].
[Note 125: _Common place Book, March 1784._]
Voilà bien des défaillances excusées ou du moins atténuées. Il y a
loin de ce plaidoyer à la condamnation de tout à l'heure. Comme les
erreurs personnelles se rapetissent quand on les considère de cette
façon générale! C'est peut-être le vrai point de vue des choses. Mais
le coeur qui invoque ces théories est en train de se réconcilier avec
ses fautes; il est en quête d'intermédiaires entre elles et lui; il
cherche, avec ces hôtesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord
chassées dans la première colère de son remords, un _modus vivendi_,
un prétexte à les accueillir; dont il n'est qu'à moitié la dupe. C'est
une transaction où l'on perd toujours, et où l'on va sans cesse
perdant. On saisit le moment où Burns y accéda, et l'on suit cette
espèce d'acclimatement d'un coeur dans sa faute. Dans quelque temps,
après avoir trouvé des excuses à ses erreurs, il en tirera vanité.
* * * * *
Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution
affaiblie par les privations, usée par le travail, minée par les
inquiétudes, était à bout de résistance. La phtisie y avait pénétré.
De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort
sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous
son toit, et que ce calice lui ait été épargné. Avec sa rigidité
religieuse, c'eût été vraiment pour lui la suprême amertume. Mais,
depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de
tous côtés. Il se débattait, avec des forces chaque jour plus faibles,
contre des difficultés chaque jour plus lourdes, et il était facile de
prévoir le moment où il serait écrasé. Il avait pris la ferme de
Lochlea sur une convention orale, sans contrat écrit. Pendant quatre
ans, les choses allèrent bien; mais, au bout de ce temps, un
malentendu s'éleva entre lui et son propriétaire. Les discussions, les
difficultés, les luttes commencèrent. Elles durèrent trois ans,
amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fièvre consumante
des procès. Elles se terminèrent par une décision qui ruinait
complètement William Burnes, et le lançait, lui et sa famille, dans le
dénûment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en était trop. Cela acheva
de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette période de leur
vie fût remplie, pour que Burns ait pu écrire ces terribles paroles et
savoir gré à la mort de lui avoir ravi son père. «Après avoir été
ballotté et entraîné pendant trois ans dans le gouffre des procès, mon
père fut sauvé de la prison par une phthisie qui, après deux années de
promesses, entra avec bonté et l'emporta la où les impies cessent
d'exciter des tumultes et où trouvent le repos ceux dont les forces
sont usées[127].»
[Note 126: Gilbert Burns, _Narrative_, et Robert Burns,
_Autobiographical Letter to Dr Moore_.]
[Note 127: _Autobiographical Letter to Dr Moore._]
Bien qu'épuisé de souffrances et assailli de tourments, le père resta
pareil à lui-même, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus
silencieux peut-être, préoccupé jusqu'au bout de l'instruction de ses
enfants. Les fils étaient maintenant des hommes; mais la seconde fille
était encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire paître
le bétail peu nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et
s'asseyant près d'elle, car il était épuisé par la moindre marche, il
lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient
alentour[128]. À travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a
la vision mélancolique de cet homme, portant l'air morne et absorbé
des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux
fixés sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie
a été de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont
envahis d'un profond chagrin. Leurs dernières sorties, pleines de
longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. À
ce lent et douloureux détachement de la terre, où les campagnards
tiennent par les racines de tout leur être, s'ajoutait pour William
Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres
cette âme puissante à souffrir et stoïque dut se consumer durant ces
derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi
solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux étaient trop
lassés des misères sombres et troublées d'ici-bas, il savait où les
lever plus haut, pour les reposer dans une espérance sereine et
lumineuse; il savait où sont les rayons qui sèchent les larmes et les
attentes qui guérissent des déceptions. La foi religieuse, austère et
inébranlable, était le refuge et le roc sur cette mer de troubles
qu'avait été sa vie. Dans l'impression poignante et un peu révoltée
que causent tant de malheurs immérités, on éprouve une sorte de
soulagement à songer que les tristesses suprêmes de cet homme de bien
ne furent pas délaissées de toute consolation, et qu'il portait en lui
un rêve où pouvaient se réconcilier la pureté et l'affliction de sa
vie.
[Note 128: R. Chambers, tome I, p. 80.]
Dès le commencement de 1783, il vit que la mort n'était plus loin. Il
s'y prépara courageusement avec une sorte de calme méthodique. Quoique
affaibli, il envoya lui-même ses adieux à ses plus proches parents et
chargea ses fils de les transmettre pour lui à ceux qui étaient plus
éloignés. Cette brave et touchante façon de se mettre en règle avec sa
famille et de se tenir prêt, apparaît bien dans une lettre que Robert
écrivait à son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frère
que William avait embrassé sur la colline quand ils s'étaient séparés
au sortir de la maison paternelle. Elle est datée du 21 juin 1783.
«Mon père a reçu votre honorée du 10 courant, et comme il est
depuis plusieurs mois en très pauvre santé et que, selon sa
propre expression--et à la vérité, selon l'opinion de tous--il
est mourant, il a, avec beaucoup de difficulté, écrit quelques
lignes d'adieu à chacun de ses beaux-frères. C'est pour cette
triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de
vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne
sera pas ma faute si la correspondance de mon père dans le Nord
meurt avec lui.»
Et elle se termine par ces mélancoliques paroles:
«Mon père vous envoie, probablement pour la dernière fois en ce
monde, ses souhaits les plus ardents pour votre réussite et votre
bonheur[129].»
[Note 129: _To James Burness, June 21, 1783._]
Il pensait dès lors mourir bientôt. Cependant il vit l'automne et une
dernière fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au
moment où les blés commencent à montrer leur verdure.
Le jour qui fut son dernier, il était seul dans sa chambre avec sa
plus jeune fille en qui vécut le souvenir de la scène, et Robert. La
pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver
quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils
étaient faibles et comme murmurés avec peine. Il lui conseilla dans un
soupir déjà lointain de «marcher dans la voie de la vertu et d'éviter
le vice». Après un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un
dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes.
Il répéta ces paroles, comme si c'eût été là pour lui une
préoccupation suprême. Robert s'approcha du lit et lui demanda: «Mon
père, est-ce moi que vous voulez dire?» Le vieillard répondit que
c'était lui. Robert se tourna vers la fenêtre, les joues couvertes de
larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il étouffait.
Peut-être, avec l'attention vigilante, furtive et si aiguë des
malades, son père avait-il saisi quelque indice, deviné quelque chose.
Ces paroles se sont plus d'une fois représentées à l'esprit de Burns,
avec amertume[130]. William Burnes expira le même jour, le 13 février
1784, dans sa soixante-troisième année. Sa vie avait été dure et
inclémente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connaître le
labeur sans sa récompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait
tout accepté sans plainte, sans même un murmure. Il avait vécu
noblement. Après tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le
calme.
[Note 130: R. Chambers, tom. I, p. 80.]
On ne voulut pas qu'il dormît dans un cimetière étranger, mais dans le
cimetière familier d'Alloway, près du petit cottage d'argile. Les
funérailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut
suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrière l'autre. Les
parents et les voisins suivaient à cheval[130]. Il fut couché à
l'ombre des murs de l'église, sous le son des cloches qu'il avait
connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit
graver quelques vers:
Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,
Approchez-vous avec un pieux respect,
Ici reposent les restes chers d'un
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