Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 1
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Title: Histoire Médicale de l'Armée d'Orient. Volume 1
Author: R. Desgenettes
Release date: May 3, 2008 [eBook #25310]
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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été intégrées dans le texte. L'orthographe a été modernisée.]
HISTOIRE MÉDICALE
DE L'ARMÉE
D'ORIENT,
PAR
LE MÉDECIN EN CHEF R. DESGENETTES.
Cherchons à tirer des malheurs de la guerre quelque avantage pour
le genre humain.
PRINGLE, _Maladies des armées._
À PARIS,
Chez CROULLEBOIS, libraire de la Société de médecine, rue des Mathurins,
nº 398,
Et chez BOSSANGE, MASSON, et BESSON, rue de Tournon.
An X.--M.DCCCII.
HISTOIRE MÉDICALE
DE L'ARMÉE
D'ORIENT.
THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
MAXWELL Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
AU
PREMIER CONSUL
BONAPARTE.
TABLE
DES MATIÈRES.
PREMIÈRE PARTIE.
_RAPPORT adressé au conseil de santé des armées, par le citoyen_
DESGENETTES.
SECONDE PARTIE.
_Lettre circulaire du citoyen_ DESGENETTES _aux médecins de l'armée
d'Orient sur la rédaction de la topographie physique et médicale de
l'Égypte._
_Notice sur l'ophtalmie régnante, par le citoyen_ BRUANT, _médecin
ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie de Ménouf, dans le Delta, par le citoyen_
CARRIÉ, _médecin ordinaire de l'armée._
_Observations sur les maladies, et en particulier la dysenterie, qui ont
régné en fructidor an VI dans l'armée d'Orient, par le citoyen_ BRUANT,
_médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur l'emploi de l'huile dans la peste, par le citoyen_
DESGENETTES.
_Extrait des observations du citoyen_ CÉRÉSOLE, _médecin ordinaire de
l'armée, dans un voyage, sur la rive occidentale du Nil, du Kaire à
Syouth._
_Notes sur les maladies qui ont régné en frimaire an VII, recueillies
dans l'hôpital militaire du vieux Kaire, par le citoyen_ BARBÈS,
_médecin ordinaire de l'armée._
_Topographie physique et médicale du vieux Kaire, par le citoyen_
RENATI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Essai sur la topographie physique et médicale de Damiette, suivi
d'observations sur les maladies qui ont régné dans cette place pendant
le premier semestre de l'an VII, par le citoyen_ SAVARESI, _médecin
ordinaire de l'armée._
_Description et traitement de l'ophtalmie d'Égypte, par le citoyen_
SAVARESI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Ssalehhyéh, par le
citoyen_ SAVARESI, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Belbéis, par le
citoyen_ VAUTIER, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notice sur la topographie physique et médicale de Rosette, par le
citoyen L._ FRANK, _médecin ordinaire de l'armée._
_Notes pour servir à la topographie physique et médicale d'Alexandrie,
par le citoyen_ SALZE, _médecin ordinaire de l'armée._
_Observations météorologiques communiquées par le citoyen_ NOUET,
_membre de l'institut d'Égypte._
_Observations sur la pesanteur de l'air, la direction des vents, et
l'état du ciel, communiquées par le citoyen_ COUTELLE, _membre de la
commission des arts._
_Tables nécrologiques du Kaire, les années VII, VIII, et IX, publiées
par le citoyen_ DESGENETTES.
_Procès-verbal d'une réunion des officiers de santé, à Rosette, le 4
thermidor an IX._
ERRATA.
On est invité avant de lire cet ouvrage à faire les corrections
suivantes.
PREMIÈRE PARTIE.
PAGE 75, LIG. 17, _Au lieu de_ avec avantage sur des jeunes gens,
_lisez_ avec avantage des jeunes gens.
PAGE 139, LIG. 12, _Au lieu de_ officiers en chef, _lisez_ officiers de
santé en chef.
PAGE 170, LIG. 4, _Au lieu de_ sevices, _lisez_ services.
PAGE 174, LIG. 23, _Au lieu de_ eoutenant, _lisez_ soutenant.
PAGE 175, LIG. 19, _Au lieu de_ fructidor fructidor, _lisez_ fructidor.
PAGE 220, LIG. 21, _Au lieu de_ 388, _lisez_ 380.
SECONDE PARTIE.
PAGE 6, LIG. 11, _Au lieu de_ allèguent, _lisez_ allègent.
PAGE 8, LIG. 3, _Au lieu de_ esimable, _lisez_ estimable.
PAGE 17, LIG. 4, _Au lieu de_ de Ménoufyéz, _lisez_ du Ménoufyèh.
PAGE 19, LIG. 24, _Au lieu de_ enchnatements, _lisez_ enchantements.
PAGE 90, LIG. 3, _Au lieu de_ révulsif, _lisez_ révulsifs.
PAGE 105, LIG. 1, _Au lieu de_ comprimées, _lisez_ comprimés.
PREMIÈRE PARTIE.
RAPPORT
ADRESSÉ
AU CONSEIL DE SANTÉ DES ARMÉES,
Par R. DESGENETTES.
CITOYENS,
Je reçus, le 25 ventôse an VI, ordre du ministre de la guerre de me
rendre à Toulon, où je devais recevoir des instructions ultérieures.
Le 12 germinal j'arrivai à Marseille, où je trouvai une commission
revêtue par le directoire exécutif de tous les pouvoirs nécessaires pour
l'organisation d'une grande expédition.
Cette commission me remit le surlendemain l'arrêté suivant:
Marseille, le 14 germinal an VI.
«Vu l'urgente nécessité de donner aux officiers de santé en chef
tous les moyens de se procurer les collaborateurs nécessaires
pour assurer dans le plus court délai leurs services respectifs;
«La commission ARRÊTE que le citoyen Desgenettes, médecin en chef
de l'armée d'Angleterre, est autorisé à requérir les médecins
dont il aura besoin dans les lieux où ils pourront se trouver.
«Requérons les autorités civiles et militaires de faire exécuter
ponctuellement les dispositions du présent arrêté.
«_Signé_ S. SUCY, BLANQUET-DU-CHAYLA, LEROI, et
DOMMARTIN.
«_Contre-signé par le secrétaire de la commission_
MARILLIER.»
J'adressai le 15, de Toulon, à l'inspection générale du service de santé
des armées copie de l'arrêté ci-dessus.
Le même jour j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier pour la
prier de vouloir bien m'envoyer six médecins; et je crus que son choix
offrirait au gouvernement une ample garantie de leur capacité:
l'expédition, par cela même peut-être que le but en était moins connu,
occupait tous les esprits dans le midi de la France, et l'on se disputa
dans l'école comme une sorte de récompense l'honneur d'en faire partie.
Vous verrez dans la suite de ce rapport que les sujets présentés par
l'école se sont constamment montrés dignes de l'adoption de ce corps si
justement célèbre.
Le 17, les officiers de santé en chef mirent sous les yeux de
l'ordonnateur en chef de l'armée, 1º l'état par aperçu des médicaments,
2º celui des caisses d'instruments de chirurgie et d'appareils, 3º celui
des officiers de santé de toutes les professions et de toutes les
classes nécessaires pour l'expédition.
Le 21, ils ordonnèrent aux officiers de santé de deuxième et de
troisième classe, faisant partie de l'expédition, d'assister
(conformément à l'article II du titre IV du règlement du 5 vendémiaire
an V) pendant leur séjour à Toulon aux cours de l'hôpital militaire
d'instruction.
Le même jour les officiers de santé en chef prirent, de concert avec les
conservateurs de la santé publique, le général commandant des armes, et
les ingénieurs de la marine, les mesures convenables pour convertir en
hôpital le vaisseau de guerre _le Causse_, faisant partie de la flotte
aux ordres du vice-amiral Brueys, et qui terminait sa quarantaine au
retour de Corfou.
Je me rendis à Marseille, où je déterminai et pressai, d'après les
ordres de la commission, l'équipement des bâtiments destinés à servir
d'hôpitaux aux troupes qui devaient s'embarquer dans le port de cette
commune.
Je procédai pendant ce temps à l'examen et à la réception de nos
médicaments, conjointement avec le citoyen Rassicod, ancien pharmacien
en chef des hôpitaux militaires de Corse, homme d'une probité devenue
fort rare, et d'une expérience consommée.
Le 3 floréal, l'ordonnateur de la huitième division militaire, faisant
fonctions d'ordonnateur en chef de l'armée, demanda les états et la
répartition des officiers de santé.
Le 9, j'écrivis à l'inspection que pas un seul des médecins, déjà trop
peu nombreux, qu'elle m'avait désignés ne s'était rendu à son poste.
J'éprouvai aussi une autre contrariété; séduit par le zèle mensonger de
quelques médecins licenciés des armées, je les avais requis à leur
sollicitation réitérée: ils me prouvèrent bientôt, en refusant de
s'embarquer sous des prétextes vains, qu'ils n'avaient cherché dans
cette réquisition qu'un titre pour obtenir une prolongation de
traitement.
D'autres médecins, désignés par l'inspection, sont venus de très loin
faire à Toulon un simple acte de comparution, pour obtenir probablement
des frais de route.
Cependant cette même inspection, qui n'était sûrement pas dans la
confidence de l'expédition, s'opposait au nom du ministre, par des
lettres réitérées et très impératives, à toutes les mesures
d'organisation des officiers de santé en chef dont elle ignorait la
position et les devoirs dans cette circonstance.
Je fus donc forcé de passer outre, et m'adressai de nouveau à l'école de
médecine de Montpellier, qui m'envoya de suite six sujets d'élite; car
l'enthousiasme n'avait plus de bornes depuis que l'on avait appris que
l'expédition était commandée par BONAPARTE.
Le 24, jour où l'ordre d'embarquement fut donné, je me rendis à la
pointe du jour dans la rade, par ordre du général en chef, avec le
général d'artillerie Dommartin, et le chef de division Dumanoir, à bord
du convoi venant de Marseille, qui portait la division Reynier, afin de
visiter les différents bâtiments, et de faire un rapport sur leur
salubrité.
La commission avait arrêté que le service des vaisseaux-hôpitaux, serait
fait par la marine, et il était convenu qu'en cas d'urgence les
officiers de santé de l'armée de terre y seraient employés comme
auxiliaires.
Il y eut beaucoup d'harmonie pendant l'armement entre le comité de
salubrité navale du port de Toulon et les officiers de santé en chef de
l'armée de terre.
Trois médecins désignés par l'inspection arrivèrent à Toulon, et
s'embarquèrent du 24 au 27.
La lettre suivante, qu'écrivirent de Malte à l'inspection les officiers
de santé en chef, offre l'histoire de notre traversée (nº 34 de ma
correspondance.)
Au quartier-général de Cité-Valette, le 30 prairial an VI.
CITOYENS,
«Nous sommes partis le 30 floréal au soir de la rade de Toulon,
et, après vingt-un jours de navigation, nous sommes arrivés à la
hauteur de Malte.
Quelques jours avant notre départ, une division d'environ six
mille hommes, partie de Marseille, et commandée par le général
Reynier, était venue nous joindre dans la rade de Toulon; mais
deux bâtiments-hôpitaux, qui en faisaient partie et qui devaient
porter trois médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens,
des chefs, des employés et sous-employés de l'administration, des
effets, et la presque totalité des médicaments, n'ont pas suivi,
par des retards dont nous ignorons la cause.
Avant d'être à la hauteur du Cap-Corse nous fûmes encore joints
par un convoi considérable, portant une division d'environ huit
mille hommes, sortie du port de Gênes, et commandée par le
général Baraguai-d'Hilliers; deux ambulances bien organisées, et
établies sur deux bâtiments de transport, suivaient cette
division; chacune avait deux médecins, six chirurgiens, et quatre
pharmaciens; elles étaient bien approvisionnées en médicaments et
en effets. D'après le compte qui nous a été rendu, la division
entière a fourni cent vingt malades seulement, et elle n'a perdu
que trois hommes dans la traversée de Gênes à Malte.
Un convoi de douze à quinze cents hommes, parti d'Ajaccio,
escorté par une frégate et un brick, est venu nous joindre le 8
prairial; il ne portait que des troupes, des munitions, des
vivres, et n'avait pas de malades.
Nous avons trouvé devant Malte la division du général Desaix,
partie de Civita-Vecchia; elle avait deux bâtiments-ambulances,
avec deux médecins, douze chirurgiens, et huit pharmaciens. Cette
division, composée d'environ six mille hommes, n'a guère fourni
plus de soixante-dix malades: nous n'avons pas obtenu les détails
que nous désirions.
Le 21, nous étions à la hauteur de Malte et à la vue du port.
Le lendemain 22, les troupes descendirent au lever du soleil sur
différents points de l'île. D'abord elles n'éprouvèrent presque
aucune résistance; mais s'étant avancées jusque sous les glacis
de Cité-Valette, le canon des remparts blessa encore douze
hommes.
Le 23 au matin, les assiégés demandèrent une suspension d'armes,
qui fut conclue pour vingt-quatre heures, et à minuit on signa à
bord de _l'Orient_ une convention définitive.
L'armée est entrée en conséquence dans la place le 24, et a pris
possession des forts.
Le 25 à midi, l'escadre est venue mouiller dans le port, et l'on
a descendu à terre, et transporté nos malades dans le grand et
magnifique hôpital de Cité-Valette, monument respectable des
antiques institutions de l'ordre, et où nous avons trouvé les
chevaliers malades confondus avec les soldats, les matelots, les
pauvres habitants de l'île, et des étrangers, tous soignés sans
autres préférences que celles qu'exigeait la gravité de leurs
maux.
Le mouvement du 29 a donné cent soixante-dix-huit fiévreux,
soixante-quinze blessés, et soixante-cinq vénériens; ce qui forme
un total de trois cents dix-huit malades pour plus de quarante
mille hommes.
Il y a eu dans la traversée, à bord du _Causse_, trois
petites-véroles confluentes, qui se terminent heureusement.
Les maladies prédominantes consistent dans quelques inflammations
de poitrine, des fièvres gastriques, des intermittentes, des
diarrhées bilieuses, et un petit nombre de dysenteries muqueuses.
Parmi les blessés il y en a peu qui le soient grièvement.
L'ancienne administration de l'hôpital, fort bien organisée,
continuera ses fonctions.
Nous laissons à Malte deux médecins, un chirurgien de première
classe, un de deuxième, et quatre de troisième. Par un ordre
exprès de l'ordonnateur en chef l'ancien pharmacien de
l'établissement est conservé, et aura sous ses ordres quatre
pharmaciens de l'armée, dont un de deuxième classe, et les autres
de troisième.
Le général en chef a ordonné qu'il serait fait dans l'hôpital de
Malte des cours d'anatomie, de médecine, et d'accouchements.
En quittant cette île nous prescrivons aux officiers de santé en
chef que nous y laissons de correspondre directement et
fréquemment avec vous, de vous demander une confirmation ou des
mutations, car nous pressentons que nous allons nous éloigner
d'eux de manière à ne plus conserver de rapports de service.
_Signés_ les officiers de santé en chef.
P. S. Cette lettre, expédiée double sous l'enveloppe du ministre
de la guerre, est envoyée par la frégate _la Sensible_.»
En laissant à Malte une garnison, on emmena à-peu-près un nombre
équivalent de troupes de terre et de mer.
On évaluait, le 1er messidor, jour de notre départ, l'armée de terre à
trente mille hommes, et celle de mer à douze mille.
François Ygré, second maître canonnier sur la galiote à bombes
l'_Hercule_, offrit au général en chef, par une lettre du 12 du même
mois, ses services dans le traitement de la peste, avec laquelle il se
disait très familiarisé. J'ai conservé son nom, parce que, quoiqu'il
n'ait point eu de mission spéciale, il a, d'après la voix publique,
assisté à Alexandrie, pendant tout notre séjour en Égypte, beaucoup de
pestiférés avec assiduité, courage, et même une sorte de
désintéressement.
Le 13, l'armée débarqua à la vue d'Alexandrie; le lendemain la place fut
emportée.
En mettant pied à terre nos troupes furent extrêmement inquiétées par la
piqûre des scorpions, qui sont plus gros que ceux d'Europe; je remis en
conséquence et sur sa demande au général de division Berthier, chef de
l'état-major-général, l'avis suivant, qui fut inséré dans l'ordre du
jour de l'armée du 15 (nº 56 de ma correspondance.)
«La piqûre du scorpion dans le pays où nous sommes est peu
dangereuse; jamais, quoi qu'on en ait pu dire, l'expérience n'a
prouvé qu'elle fût mortelle. Cette piqûre produit tout au plus
une douleur assez vive, suivie d'inflammation, d'enflure, et
quelquefois d'un léger mouvement de fièvre, qui se termine assez
généralement par des sueurs. Au reste, si ces piqûres étaient
très douloureuses ou multipliées dans le même individu, on peut
les toucher avec l'ammoniac (alcali volatil) ou le nitrate
d'argent fondu (pierre infernale) si l'on est à portée de s'en
procurer; un moyen plus actif, même violent, mais le plus sûr et
le plus à portée de tous, c'est de les brûler avec le fer».
Notre propre expérience a démontré depuis, que cette piqûre abandonnée à
elle-même n'était jamais suivie d'accidents sérieux, et que par
conséquent on pouvait se dispenser de donner et surtout de suivre l'avis
ci-dessus.
Le 18, jour où je quittai Alexandrie pour m'embarquer sur la flottille
aux ordres du chef de division Perrée, destinée à remonter le Nil,
j'écrivis à l'école de médecine de Montpellier la lettre suivante (nº 39
de ma correspondance.)
Au quartier-général d'Alexandrie, le 18 messidor an VI.
CITOYENS PROFESSEURS,
«Le général Bonaparte m'a chargé de vous remercier de
l'empressement avec lequel vous avez fourni des médecins à
l'armement des côtes de la Méditerranée.
«J'ai dû attendre pour vous transmettre l'assurance de l'estime
et de la reconnaissance du général en chef que le but de
l'expédition fût plus déterminé.
«Recevez de nouveau le témoignage de mon respectueux
attachement.»
Le général de division Dugua se porta sur Rosette, s'en empara, et
protégea l'entrée de la flottille dans le Nil. Les troupes sous les
ordres de ce général eurent peu à souffrir: j'organisai du 21 au 24
l'établissement des hôpitaux de cette place.
Le corps d'armée précédé depuis plusieurs jours par l'avant-garde aux
ordres du général de division Desaix se mit en mouvement le 18 et le 19
pour se rendre au Kaire; il arriva le 20 à Damenhour après une traversée
de quinze lieues d'un désert affreux.
L'armée se remit en marche le 22 au lever du soleil pour aller à
Rahmanyéh. À neuf heures et demie on aperçut le Nil; et tout le monde
courut avec des cris de joie s'y précipiter pour étancher sa soif.
Le général Berthier a suffisamment fait connaître, dans son histoire de
l'expédition, ce que l'armée eut à souffrir dans ces circonstances, soit
de la fatigue des marches, soit de celles inséparables de la bataille et
du combat naval de Chébreisse, de la bataille des Pyramides, et des
actions de tous les jours et de tous les instants avec cette nuée
d'Arabes qui voltigeaient autour de l'armée comme des vautours: mais il
y eut des faits particuliers relatifs à notre objet.
Quelques hommes se portèrent au dernier désespoir, et d'autres, s'étant
abandonnés à des accès de fureur, se trouvèrent subitement saisis d'un
affaissement qui les arrêta dans leur marche. L'exemple du général en
chef, celui de son état-major, et de tous les chefs bravant les mêmes
fatigues et les mêmes privations, soutint la patience de l'armée.
L'excès avec lequel plusieurs hommes avaient bu les incommoda; mais ils
furent plus affectés par l'intempérance avec laquelle ils se gorgèrent
de pastèques (_cucurbita_, _citrullus_, Lin.) qui ont au reste nourri et
sauvé l'armée. Les hommes attaqués de ces indigestions étaient saisis
d'une sueur surabondante, à la suite de laquelle ils semblaient presque
asphyxiés; leur pouls était faible, lent, et presque imperceptible, leur
bouche était écumeuse, et leur prodigieux affaissement n'était
interrompu que par des tremblements tels que ceux qui se manifestent
dans les accès d'épilepsie; souvent il y avait un léger vomissement. Les
cordiaux agirent avec succès.
Après la bataille des Pyramides on établit un hôpital à Gizeh dans une
portion de la vaste maison de plaisance de Mourad-bey, et on y reçut les
blessés, les fiévreux presque tous dysentériques, et les hommes déjà
très nombreux attaqués d'inflammation des yeux.
Le général en chef fit son entrée victorieuse au Kaire le 7 thermidor;
et on s'occupa de suite avec beaucoup d'activité à former des
établissements pour recevoir nos malades dans les plus belles maisons
des beys fugitifs.
J'adressai le 25 une circulaire aux médecins de l'armée sur un plan
propre à rédiger la topographie physique et médicale de l'Égypte.[1]
[Note 1: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Le général en chef avait établi en arrivant dans cette contrée une
administration destinée à faire exécuter, autant que les circonstances
et les localités pourraient le permettre, les règlements sanitaires
adoptés dans plusieurs ports de la Méditerranée. Il avait placé à la
tête de cette administration, sous le titre d'ordonnateur des lazarets,
le citoyen Blanc, un des anciens conservateurs du lazaret de Marseille,
le plus vaste, le plus commode, et le mieux administré de l'Europe. Les
sous-chefs furent particulièrement choisis parmi les anciens capitaines
du commerce, et les gardes de santé parmi les marins de tout grade, tous
habitués à la navigation du levant.
On créa à-peu-près dans le même temps une commission, puis un bureau de
santé particulier pour les villes du grand Kaire, du Vieux-Kaire, et de
Boulak. Je me fis rendre compte, pendant leur durée, de leurs
délibérations par l'un des médecins de l'armée, qui y était attaché, et
j'eus souvent occasion de me réunir à eux pour l'exécution de plusieurs
mesures utiles qu'ils avaient proposées.
Le conservateur de la santé publique à Alexandrie fit passer au chef de
son administration au Kaire trois procès-verbaux, du 27 messidor, 21 et
22 thermidor, desquels il résultait authentiquement:
1º Que le Juif Raphaël, logé maison du rabin Mouza, près du marché au
poisson, étant mort assez subitement, on avait trouvé sur son cadavre
un large bubon ecchymose à la partie supérieure de l'avant-bras
(extrait du procès-verbal du 27 messidor, signé DUSSAP, chirurgien de la
frégate _la Léoben_, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé
publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets porte que, peu
avant notre arrivée, six personnes, savoir, la femme, la belle-soeur,
deux fils, une fille, et une domestique de Raphaël, étaient mortes de la
peste dans la même maison.
2º Que le 21 thermidor au soir le fils et la fille d'un nommé
Campagnini, soupçonnés de peste, étaient, le premier, dans un abattement
extrême, la seconde, dans le délire (extrait du procès-verbal du 21,
signé ALEX. GISLENI, docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur
de la santé publique). Une apostille de l'ordonnateur des lazarets
apprend que Campagnini était connu dans la ville pour acheter les hardes
des pestiférés.
3º Le 22, de midi à midi et demie, le frère et la soeur Campagnini
expirèrent. Les assistants déclarèrent que la fille portait constamment
les mains dans l'aine droite, où l'on n'a observé qu'une rougeur sans
tumeur (extrait du procès-verbal du 22 thermidor, signé ALEX. GISLENI,
docteur en médecine, et MATHIEU-DAVID, conservateur de la santé
publique).
Les procès-verbaux mentionnés ci-dessus indiquaient que les précautions
d'usage avaient été prises pour la mise en quarantaine des personnes ou
des choses qui avaient approché et touché les décédés.
Je fis insérer à l'ordre du jour de l'armée les avis suivants, dont le
second est tiré d'un travail destiné pour l'armée d'Italie, par
l'inspection et publié par ordre du ministre de la guerre dans l'an IV
(nº 61 et 67 de ma correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 29 thermidor an VI.
«Depuis le débordement périodique du Nil les nuits sont plus
fraîches qu'elles ne l'étaient auparavant: ce changement
remarquable de l'état de l'atmosphère exige quelques précautions
relatives aux vêtements: il est devenu indispensable d'être bien
couvert pendant la nuit. Ceux qui pendant ce temps s'exposent à
l'air, en chemise ou peu couverts, éprouvent facilement des
dérangements dans la transpiration, qui peuvent produire
plusieurs maladies, entre autres des inflammations des yeux, qui
sont fort incommodes, fort douloureuses, et même susceptibles
d'entraîner la perte de la vue.»
Au quartier général du Kaire, le 12 fructidor an VI.
«Les bains sont un des meilleurs moyens d'entretenir la santé et
de préserver des maladies inflammatoires; mais quand ils sont
pris inconsidérément ils peuvent devenir la source de beaucoup de
maux; ils sont dangereux, et même mortels au moment de la
fatigue et de la chaleur; ils sont nuisibles pendant la
digestion; ils le sont au lever du soleil, et longtemps après son
coucher. Il faut éviter soigneusement de se baigner dans l'eau
stagnante, comme celle qui couvre Birket-el-fil pour en citer un
exemple. Il est à désirer que les militaires se baignent dans une
eau courante, bien exposée à l'air, et point trop profonde;
l'heure la plus convenable pour se baigner, est celle qui précède
le repas du soir».
Le 15 fructidor, je reçus du citoyen Bruant, l'un des médecins de
l'armée envoyés par l'école de Montpellier, une notice sur l'ophtalmie
régnante.[2]
[Note 2: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Dans les derniers jours complémentaires, le citoyen Carrié, médecin de
l'armée, également envoyé par l'école de Montpellier, m'adressa une
notice sur la topographie de Ménouf, ville du Delta.[3]
[Note 3: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Il entra douze à quinze cents malades dans les hôpitaux, dans l'an VI,
et il en mourut environ soixante.
Le citoyen Bruant me remit le 9 vendémiaire an VII des observations sur
les maladies, et en particulier la dysenterie régnante en fructidor an
VI.[4]
[Note 4: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Je fis mettre à l'ordre du jour l'avis suivant (nº 87 de ma
correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 15 vendémiaire an VII.
«L'armée a déjà été prévenue à une autre époque du danger qu'il y
avait à passer les nuits mal couverts. Le matin, le soir, les
nuits, sont encore plus froids qu'ils ne l'étaient alors, et
peuvent donc produire plus de dérangements dans la santé.
Un grand nombre de personnes ont éprouvé dans la transpiration
des variations qui ont occasionné deux ou trois accès de fièvre,
qui se terminent généralement par une transpiration abondante, ce
qui rétablit l'équilibre interrompu.
Il faut encore avertir l'armée que les brouillards qui s'élèvent
maintenant le soir, et se prolongent dans la nuit, et le matin
sur les terrains couverts d'eau, et dans les environs, peuvent
devenir dangereux, et qu'il faut se soustraire, quand il est
possible, à leur action».
Damiette a offert les seconds accidents de fièvres pestilentielles ou
contagieuses, accompagnées communément de bubons, souvent de charbons et
de pétéchies, et que je nommerai toujours dorénavant l'_épidémie_.
Je dois au général Vial, qui a le goût, l'habitude, et le talent de
l'observation, les faits suivants:
Il arriva à Damiette dès le 19 thermidor an VI, et il ne fut question
dans cette place de maladies alarmantes que le 12 vendémiaire an VII.
Une femme du pays, et chrétienne, fut saisie à cette époque d'une fièvre
violente, accompagnée d'un bubon; elle guérit sans que sa maladie se
communiquât à aucun de ceux qui l'environnaient, et lui avaient donné
des soins assidus.
Le même jour, un garde-magasin des vivres fut attaqué d'une grande
fièvre, le 15, il fut transporté à l'hôpital militaire; il avait le
délire, les yeux enflammés, une grande prostration des forces
musculaires, un bubon volumineux dans l'aine droite, les extrémités
livides, le scrotum enflammé; les yeux devinrent de plus en plus fixes,
et la faiblesse augmenta aussi graduellement: le 18, au matin, le malade
mourut.
Dans l'examen du cadavre, on observa que les paupières, les ailes et la
pointe du nez, les lèvres et le menton, étaient livides. Les régions
lombaires, toute l'étendue des téguments qui recouvrent l'épine dorsale,
le scrotum, et le bubon, paraissaient sphacélés. Les recherches ne
furent pas portées plus loin.
On dressa procès-verbal de cette visite, par un ordre exprès du général
Vial; mais les avis ayant été violemment partagés sur la nature de la
maladie, entre des officiers de santé qui, par la distinction de leurs
fonctions, et leurs grades, n'auraient pas dû être consultés
contradictoirement, le général en chef m'adressa cette pièce le 22
vendémiaire, et je lui fis le lendemain le rapport suivant (nº 95 de ma
correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 23 vendémiaire an VII.
GÉNÉRAL,
«J'ai lu, conformément à vos ordres, le procès-verbal rédigé à
Damiette le 19 du courant, relativement à la maladie et à la mort
du citoyen Lintring.
L'opinion du citoyen Savaresi et de M. Patriarcha, que la maladie
a été une fièvre pestilentielle ou contagieuse, est appuyée sur
des faits recueillis avec sagacité, et exposés avec précision;
ainsi il ne peut s'élever aucun doute sur leur assertion.
Il serait très utile que vous ordonnassiez que toutes les fois
que des officiers de santé du même grade, seront appelés pour
prononcer sur l'existence de la peste, il suffira que l'un d'eux
affirme le danger de la contagion, pour qu'il soit pris des
précautions en conséquence.»
Salut et respect.
Le général en chef se contenta de rappeler l'exécution de la mesure que
je proposais, parce qu'elle était déjà ordonnée par l'administration
sanitaire.
Le directeur de la poste militaire de Damiette avait couché avec le
garde-magasin, la même nuit où il se plaignit d'être malade; on prit des
précautions nécessaires, mais un peu brusques à son égard; ce citoyen,
d'un moral calme et d'une constitution forte, ne fut pas même indisposé.
Il entra successivement à l'hôpital militaire plusieurs soldats
gravement attaqués de la même maladie, et un très petit nombre guérit.
Des recherches exactes ont fait connaître qu'au début de l'épidémie, ces
militaires, qui étaient presque tous à la vérité du même corps, la 2e
demi-brigade d'infanterie légère, n'étaient ni de la même compagnie, ni
de la même caserne ou chambrée.
L'officier-général qui donne ces détails quitta Damiette à la fin de
vendémiaire, et il a observé que les grandes chaleurs avaient cessé
brusquement, qu'il avait plu abondamment au commencement et quelquefois
dans le courant du mois, et qu'enfin la température était devenue très
humide.
Si la gravité que m'impose la nature des matières dont j'ai à traiter ne
me l'interdisait pas, je pourrais produire ici une lettre extrêmement
originale, écrite au général en chef par un Provençal vieilli dans les
fonctions de marmiton à bord des vaisseaux, et qui proposait, pour une
légère rétribution par tête, de couper, comme avec le tranchant du fer,
toutes les dysenteries de l'armée.
Ce fut vers la fin de frimaire que l'épidémie commença à Alexandrie dans
l'hôpital de la marine. Le rapport qui le constate est du 24 de ce mois,
et on ne peut se dissimuler qu'il y eut au moins de la lenteur dans les
déclarations, et par conséquent dans les mesures de précaution et
d'isolement, ainsi que l'ordonnateur des lazarets le releva, cependant
avec beaucoup de modération.
Je publiai le 30 une notice sur l'emploi de l'huile dans la peste.[5]
[Note 5: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Le citoyen Cérésole, médecin de l'armée, que j'avais envoyé dans la
haute Égypte, et rappelé depuis à cause de sa mauvaise santé, m'adressa
des observations recueillies pendant son séjour dans ce pays.[6]
[Note 6: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Les troupes ont joui en général d'une très bonne santé dans le Saïd,
quoiqu'elles n'aient pas été exemptes d'ophtalmies et de dysenteries.
Le général Desaix m'a raconté que peu après son arrivée dans le Saïd
plusieurs soldats de la vingt-unième demi-brigade d'infanterie légère
ayant mangé des graines de ricin en assez grande quantité, ils furent
saisis d'un vomissement violent et d'abondantes évacuations par les
selles. Cette observation qui s'est représentée depuis, et les premiers
avis pour éviter cette indisposition grave furent dus à ce général,
passionné pour tous les genres de connaissances comme il l'était pour la
gloire, et dont l'âme active voulait se concentrer à la paix dans
l'étude des arts utiles et surtout de l'agriculture, occupation si
estimable, et qui a fait le délassement de plusieurs grands hommes de
guerre comme lui.
Le citoyen Barbès, l'un des médecins de l'armée envoyé par l'école de
Montpellier, me remit le 3 nivôse des notes sur les maladies observées
en frimaire dans l'hôpital militaire du Vieux-Kaire.[7]
[Note 7: Voyez la seconde partie de ce recueil.]
Le 15 nivôse, l'ordonnateur des lazarets, sur l'invitation du général en
chef de se concerter avec le médecin en chef de l'armée, écrivit à ce
dernier pour lui faire part des accidents arrivés à Alexandrie, et lui
demander son avis sur ce qu'il était le plus prudent d'employer, ou du
brûlement total des effets des pestiférés, ou de leur lavage et
sérénage. Le médecin en chef répondit le même jour que, vu la difficulté
d'employer la lessive d'acide muriatique oxygéné, le brûlement était une
mesure indispensable, parce qu'elle était la seule qui pût vraiment
assurer de la destruction de la matière de la contagion. L'action du
lavage ordinaire et du serein peut n'enlever qu'imparfaitement cette
matière, et souvent même l'étendre sur une plus grande surface, ou lui
faire pénétrer plus profondément certains corps, en particulier les
étoffes. En mettant cette opinion sous les yeux du général en chef, il
fallut lui observer que cela pouvait entraîner beaucoup de dépense, soit
par la perte des fournitures appartenant à l'état, soit pour les
indemnités qui seraient infailliblement réclamées par les particuliers.
Le général ne fut point arrêté par ces considérations, et il répondit
comme le héros du Tasse quand il rejette la rançon d'Altamore: _Je suis
venu ici pour fixer l'attention, et reporter les intérêts de l'Europe
sur le centre de l'ancien Monde, et non pour entasser des richesses._ On
a depuis cette époque brûlé les effets des pestiférés ou suspects de
peste toutes les fois qu'il a été possible d'en disposer.
Malheureusement la cupidité, encore plus que la négligence, s'est
souvent opposée à l'entière exécution de cette mesure.
Le général Dugua avait pris le commandement de Damiette: extrêmement
attentif à tout ce qui peut tenir à la conservation et au bien-être des
troupes sous ses ordres, il faisait des visites journalières dans les
hôpitaux, et adressait, sur cet objet, de fréquents rapports au général
en chef, qui m'ordonna de lui rendre un compte particulier de l'état des
hôpitaux de cette place.
Les lettres d'Alexandrie, du 2 nivôse, arrivées au quartier-général de
l'armée le 17 du même mois, confirmaient et circonstanciaient le
développement de la contagion dans l'hôpital de la marine. Déjà un
infirmier et un volontaire avaient donné des soupçons alarmants dans les
hôpitaux militaires, et on avait pris le parti de les isoler
promptement. Le général Marmont, commandant de la province, déploya, dès
le moment de l'invasion, la plus grande et la plus sage activité; il fit
établir dans une vaste mosquée un hôpital d'observation, et ouvrir un
hôpital spécial pour les pestiférés; il éloigna les troupes de
l'intérieur de la place, il publia un règlement, et organisa une
surveillance rigoureuse sur la ville, les deux ports, et les hôpitaux.
On comptait, à l'époque indiquée ci-dessus, douze à quinze morts, parmi
lesquels cinq officiers de santé attachés aux hôpitaux de la marine.
Les musulmans, les juifs, et les chrétiens qui forment la population
d'Alexandrie, ne ressentaient point les atteintes de l'épidémie.
Les maladies régnantes dans les hôpitaux militaires étaient de vieilles
diarrhées, des dysenteries, et quelques cas de scorbut.
Je fis le 21 nivôse le rapport suivant au général en chef:
Au quartier-général du Kaire, le 21 nivôse an VII
GÉNÉRAL,
Le citoyen Gabinet, capitaine de bâtiment du commerce, que vous
m'avez envoyé ce matin, m'a communiqué la recette suivante pour
les ophtalmies:
Eau commune...................... une pinte de Paris.
Eau de roses..................... tiers de pinte.
Sulfate de zinc (vitriol blanc).. deux pincées.
Verser quelques gouttes de cette eau cinq à six fois le jour dans
les yeux.
Cette eau est un bon résolutif, connu et employé».
Salut et respect.
Le général en chef me renvoya le 23 une lettre du général Dugua datée de
Damiette du 14, qui annonçait que l'épidémie perdait dans cette place de
son activité; la correspondance du citoyen Savaresi confirmait la même
chose, avec plus de détails.
Le 25, les officiers de santé en chef de l'armée adressèrent une
circulaire aux officiers de santé chargés en chef des divers hôpitaux de
l'armée, pour leur notifier les précautions demandées par
l'administration sanitaire et ordonnées par le général en chef, pour la
réception dans les hôpitaux des malades attaqués ou suspects de fièvres
pestilentielles, et leur translation dans les lazarets, ainsi que les
peines sévères portées contre les infractions aux lois sanitaires.
Le médecin en chef pendant le même temps faisait faire par les médecins
répartis sur tous les points de l'armée de fréquentes visites de
salubrité dans tous les établissements militaires, et il en adressait
les résultats dans des rapports très circonstanciés au général de
division Berthier, chef de l'état-major-général, qui donnait de suite
les ordres nécessaires pour l'exécution de toutes les mesures utiles qui
lui étaient proposées.
Les lettres du 15 nivôse du citoyen Sotira, médecin chargé du service de
l'hôpital militaire de Rosette, arrivées au quartier-général du Kaire le
26, portaient qu'il n'y avait dans son établissement que des dysenteries
et des diarrhées. Il se plaignait de manquer de remèdes, entre autres
d'ipécacuanha et de simarouba.
Une lettre du citoyen Salze, médecin de l'armée, employé à Alexandrie,
écrite de la même date et reçue le même jour que la précédente,
annonçait que les ravages de l'épidémie continuaient dans cette place,
que les hôpitaux militaires nº 1 et 2 étaient contaminés et en
quarantaine de rigueur depuis trois jours; que le nombre des morts se
portait à plus de trente dans la dernière quinzaine, et que la contagion
était même répandue dans le camp. On continuait à prendre des mesures
pour l'isolement, et l'on formait un établissement destiné aux
convalescents. Les officiers de santé chargés en chef des hôpitaux, dont
le zèle se trouvait enchaîné par des ordres peut-être nécessaires dans
ces circonstances difficiles, dirigeaient par leurs avis le service du
lazaret confié à des officiers de santé des classes inférieures qui se
trouvaient retenus en quarantaine rigoureuse près des malades, et qui
ont depuis succombé sans donner aucun renseignement sur la marche,
l'issue de la maladie, et les tentatives de traitement.
Le citoyen Masclet, chirurgien de première classe, qui avait reçu des
témoignages aussi publics qu'honorables de la satisfaction du général en
chef pour son dévouement dans le traitement de cette épidémie, mourut
également à Alexandrie.
Tandis que les autorités militaires, l'administration et les officiers
de santé prenaient tant de précautions, et qu'ils prodiguaient tant de
soins pour combattre ce fléau, quelques égoïstes glacés abandonnaient
les malheureux; des lâches exaltés semaient publiquement leurs terreurs;
et d'autres hommes aussi méprisables et plus criminels que les premiers,
trafiquant des effets des morts quand ils ne dépouillaient pas les
vivants, allaient propageant partout la contagion. Le général en chef
reçut à ce sujet une lettre très détaillée de son aide-de-camp, le
citoyen Lavalette, dans laquelle il lui peignait ce tableau déchirant
d'une manière qui honore sa sensibilité. (Lettre d'Alexandrie 17
nivôse, arrivée au quartier-général vers la fin du même mois.)
Les lettres du général Dugua et celles du citoyen Savaresi, du 28
nivôse, annonçaient que l'épidémie cessait à Damiette, mais qu'on y
perdait beaucoup de militaires de la dysenterie: on réclamait du vin
pour les hôpitaux.
Le général Verdier écrivait, en date du 29 nivôse, de Mansshoura, au
général en chef, une lettre renvoyée à l'ordonnateur des lazarets, et au
médecin en chef, par laquelle il annonçait que la deuxième demi-brigade
d'infanterie légère, arrivée de Damiette depuis le 24 du même mois,
avait apporté avec elle la maladie régnante à Damiette, et qu'il était
déjà mort plusieurs hommes; ce général accompagne ce récit de celui des
précautions qu'il a prises pour isoler les malades et le corps entier,
ainsi que pour leur procurer des couvertures pour passer les nuits; et
il observe avec raison que l'état de nudité de cette demi-brigade influe
évidemment sur sa santé. Venue de l'armée de Sambre et Meuse avec le
général Bernadotte, elle était peut-être aussi moins susceptible de
s'acclimater que les troupes qui avaient fait toutes les campagnes
d'Italie.
Pour terminer ce qui concerne cette partie de l'Égypte, je copie encore
une note du général Vial.
La population de Damiette a perdu dans l'épidémie, pendant l'hiver et
le printemps de l'an 7, environ cinquante musulmans et quinze chrétiens.
À Mansshoura, dont la population n'est pas la moitié de celle de
Damiette, il est mort huit, dix et jusqu'à douze habitants par jour.
Farascour perdait moins de monde; cette ville est plus voisine de
Damiette que Mansshoura, mais elle avait moins de communications avec
elle.
À Samanhout, il n'y a eu qu'un accident connu, et pas un seul en
remontant le Nil jusqu'au Kaire.
Le supplément à l'ordre du jour du 5 pluviôse prescrivait, sur la
demande de l'ordonnateur des lazarets, les mesures et les précautions à
prendre pour la réception et le traitement des malades susceptibles de
quarantaine rigoureuse.
Le citoyen Frank, médecin ordinaire de l'armée, adressait au médecin en
chef, dans les premiers jours de pluviôse, un rapport sur les maladies
régnantes en nivôse, et observées dans l'hôpital militaire dit ferme
d'Ibrahim-bey; d'où il résulte que la plus grande partie des malades
évacués des hôpitaux du vieux Kaire et de Gizeh étaient attaqués de
dysenteries et de diarrhées, maladies généralement inhérentes aux
armées, et particulières au climat de l'Égypte. Toutes ces maladies
étaient invétérées, et souvent même des rechutes, ce qui les rendait
très difficiles à guérir. L'usage du simarouba en poudre, de la
rhubarbe à petite dose, du diascordium, du laudanum, et de l'eau-de-vie
même en petite quantité, a été utile. Ce praticien a trouvé peu
d'avantage à donner la décoction blanche et l'eau de riz, qui lui
semblent plus convenables dans le commencement de la maladie, surtout
quand elle est accompagnée de fièvre. Il ne s'est pas servi de vomitifs,
parce qu'une grande partie des malades en avait déjà pris plusieurs fois
sans succès: les vomitifs paraissaient même avoir quelquefois empiré le
mal. Le citoyen Frank a relevé deux grands obstacles à la guérison; le
premier, c'est que les malades se lèvent fréquemment pour aller aux
latrines pendant le froid de la nuit, et sans capotes; le second, c'est
qu'ils sont astreints, sans qu'on ait pû le changer, à un régime
contraire. L'expérience prouve, selon lui, dans ce pays, qu'il faut dans
les dysenteries s'abstenir de la viande et des oeufs; qu'il est
avantageux de donner du riz simplement cuit à l'eau et un peu de pain:
on vante également, d'après des succès, la fève d'Égypte en purée,
légèrement acidulée avec le citron, les graines du sumac (_rhus
coriaria_) mêlées avec la semence de coriandre et un peu de sel. Si l'on
ne peut rien changer aux aliments des malades, il serait au moins
avantageux de leur procurer de la moutarde pour manger avec leur viande,
et quelques tasses de café pour remplacer en quelque sorte le vin, et
éviter de leur donner de l'eau-de-vie, qui est rarement de bonne
qualité. Le citoyen Frank a guéri en nivôse cinq fièvres quotidiennes,
par l'usage seul du quinquina, sans avoir recours aux vomitifs et aux
potions purgatives; il a aussi guéri quelques fièvres et une pleurésie
nerveuses, par les bols camphrés et la décoction de quinquina: il
insiste sur les inconvénients et les dangers qui résultent du défaut de
couvertures et autres moyens de se garantir des intempéries du froid.
Les citoyens Carrié et Claris, médecins de l'armée, qui, d'après un
ordre particulier du général en chef, avaient été désignés pour se
rendre à Alexandrie, écrivaient de Rosette le 5 pluviôse une lettre
arrivée le 9 du même mois au quartier-général, dans laquelle ils
rapportaient que la frayeur et la consternation régnaient à Rosette,
depuis que l'on avait appris que la garnison d'Aboukir était en
quarantaine: on redoutait que la contagion ne remontât le cours du Nil.
Le général de division Menou prévenait le général en chef, par une
lettre du 3 pluviôse, en date de Rosette, de l'usage établi en Égypte,
et qu'il regardait comme dangereux de plonger du cuivre et de dissoudre
de l'opium dans le café. Le médecin en chef, auquel cette lettre fut
renvoyée le 11, fit le même jour un rapport où, sans blâmer la
proposition d'interdire aux cafetiers un pareil usage, il détruisait les
craintes inspirées par la sollicitude d'ailleurs la plus louable, en
faisant apercevoir que les doses de ces substances étaient trop légères
pour produire les désordres infiniment graves dont on les accusait.
Une lettre des officiers de santé chargés en chef du service des
hôpitaux militaires d'Alexandrie, du 28 nivôse, mais qui ne parvint au
quartier-général que le 16 pluviôse, annonçait que les hôpitaux nº 1 et
2 continuaient à être infectés et en quarantaine de rigueur.
Un empirique vénitien qui avait séduit par ses jactances des hommes
estimables et en crédit, parvint à se faire envoyer du Kaire à
Alexandrie pour y traiter spécifiquement l'épidémie. Il se tint
soigneusement séquestré, ne rendit aucun service; et on ne pourrait
citer rien de plus honteux que sa conduite sans celle de ceux qui
s'oublièrent assez pour lui délivrer des certificats pompeux de ses
prétendus miracles.
Le 17 pluviôse, le général en chef adressa au médecin en chef le rapport
suivant, fait au général de division Kléber, par les citoyens Barbès,
médecin ordinaire de l'armée, et Millioz, chirurgien de première classe.
Damiette, le 11 pluviôse an VII.
CITOYEN GÉNÉRAL,
«À l'heure prescrite par votre lettre, en date d'hier, nous
avons fait la visite de la 2e demi-brigade d'infanterie légère,
assemblée sur la place. Le citoyen Desnoyer, chef de cette
demi-brigade, avait eu le soin de faire former sur deux rangs
chacun des trois bataillons qui la composent, de manière qu'en
les parcourant nous pouvions alternativement fixer et examiner
chaque militaire en particulier.
Nous n'ignorions pas que les bruits populaires, ainsi que les
préjugés, toute méprisable qu'est leur source commune, prennent
de l'empire, surtout lorsque la distance des lieux les favorise;
nous redoublions donc d'attention.
Notre principal objet était de juger si cette demi-brigade, dans
laquelle l'épidémie, il est vrai, n'a fait que trop de victimes,
se trouvait, ainsi qu'on le suppose, non seulement infectée au
point qu'il ne fût permis de la mettre en ligne qu'en courant des
dangers pour elle-même, mais en outre si elle était susceptible
de communiquer aux autres corps la contagion.
Et à cet égard nous avons la satisfaction de vous annoncer,
citoyen général, premièrement, que les militaires qui la
composent jouissent dans ce moment d'une santé assez vigoureuse
pour que, dans le cas où nous serions chargés de faire un
semblable examen des autres demi-brigades, nous eussions à être
aussi satisfaits de pouvoir adresser un rapport aussi favorable
que celui qui la concerne; en second lieu, que, lors même que
quelques uns de ces militaires porteraient en eux le germe de la
maladie, il ne s'ensuivrait pas moins que toutes les craintes que
l'on a voulu exciter sur l'infection imminente des autres corps
ne soient nullement fondées, puisque la contagion ne s'est
manifestée que dans l'hôpital. Lorsque les malades, dans le
principe, étaient foudroyés, ou parvenaient à ce degré où la
maladie se complique de malignité, de putridité, c'est alors
seulement qu'on a perdu des employés, grand nombre de servants,
des officiers de santé; et certes, dans ce dernier cas, la
contagion ne peut être révoquée en doute, l'habitude de ces
derniers auprès des malades étant un préservatif toutes les fois
qu'elle n'est pas portée à une extrême violence. Les militaires
de la deuxième demi-brigade principalement, de la
soixante-quinzième, de la vingt-cinquième, ainsi que tous les
autres individus quelconques, n'ont été successivement frappés
que parce qu'ils apportaient des dispositions aux maladies
muqueuses, pituiteuses, lymphatiques, n'importe lequel de ces
noms on voudra leur donner, dont le développement a été favorisé
par le séjour des troupes dans un pays où la saison automnale
s'est prolongée, où une température froide et humide a régné
complètement durant un espace de temps considérable.
D'un autre côté, nous avons noté scrupuleusement tous les
militaires dont la santé ne nous a pas paru bien affermie, soit
qu'ils eussent été d'anciens ophtalmiques, dysentériques, ou
atteints de l'épidémie: ce nombre ne s'élèvera pas aussi haut
qu'on pourrait le penser. Combien il va nous en coûter pour les
déterminer à ne pas vous suivre, c'est-à-dire à ne pas encore
cette fois partager vos lauriers!
Nous nous sommes concertés, et nous nous concerterons de nouveau
avec les officiers de santé attachés à cette demi-brigade, à
laquelle ils ont été si utiles dans cette circonstance, entre
autres le citoyen Sibilla, qui, ayant été chargé momentanément de
l'hôpital de Mansshoura, a dissipé par une conduite éclairée
l'effroi, toujours funeste, répandu par l'ignorance, peut-être
aussi par l'hypocrisie.
Nous nous résumons, citoyen général, à exposer que, dans le cas
où vous vous décideriez à faire entrer cette demi-brigade en
campagne, bien loin de lui être préjudiciable, bien loin de
devenir funeste à l'armée elle-même, elle fera cesser une maladie
dont les causes se trouvent dans le séjour qu'elle a fait dans
des lieux où l'humidité était extrême, tandis que les vêtements,
les couvertures pendant la nuit, les aliments peu fortifiants
dont elle faisait usage, ne la mettaient nullement à l'abri de
cette intempérie, de toutes la plus redoutable.
L'histoire des guerres, vous le savez mieux que nous, général,
rapporte un grand nombre de circonstances où, pour faire cesser
des épidémies qui ravageaient des armées entières, il a fallu
s'aviser de leur faire quitter leurs cantonnements, leurs camps,
leur faire exécuter des marches fatigantes, souvent même les
conduire à l'ennemi. La cessation presque subite de notre maladie
épidémique, depuis le départ pour Mansshoura de la deuxième
demi-brigade d'infanterie légère, et son retour successif à
Damiette, confirment déjà le succès de cette pratique.»
Salut et respect,
_Signé_ BARBÈS et MILLIOZ.
Peu de jours après l'envoi de ce rapport, dont j'approuvai la
conclusion, je suivis le quartier-général, qui partit pour la Syrie; et
il est bon d'observer, sans s'astreindre à l'ordre des temps, que la
deuxième demi-brigade d'infanterie légère n'eut presque pas de malades
pendant l'expédition, dont elle essuya toutes les fatigues comme elle
partagea la gloire des mémorables combats de Nazareth, de Cana, et de la
bataille du mont Thabor.
Avant d'entrer dans l'histoire de l'expédition de Syrie il faut
rapprocher un fait qui a de l'analogie avec celui qui vient d'être
rapporté. La légion nautique reçut ordre, au commencement de germinal,
de se porter d'Aboukir à Rosette. Arrivée dans cette place, elle envoya
pendant plusieurs jours de suite dans les hôpitaux dix à douze hommes
attaqués de l'épidémie. Ceux qui semaient leurs terreurs à Alexandrie et
à Damiette, les semèrent encore à Rosette. Heureusement pour ce corps,
devenu une sorte d'objet d'horreur, qu'il reçut l'ordre de se rendre à
Damenhour en passant par Alexandrie; il partit par un vent affreux, et
fut forcé de tourner le lac Madiéh, parce que le passage par lequel il
communique à la mer n'était pas praticable. Ces troupes essuyèrent une
pluie abondante et continue, et elles bivouacquèrent dans la fange.
Cependant personne ne tomba malade en route. Un seul homme entra à
l'hôpital d'Alexandrie trois jours après son arrivée dans cette place.
La légion se rendit enfin à Damenhour, où elle a joui d'une parfaite
santé. Ces détails m'ont été fournis par l'adjudant-général Martinet,
officier distingué par sa bravoure, chéri pour sa cordialité, et enlevé
l'an IX par une mort honorable dans une malheureuse journée.
Les forces destinées à l'expédition de Syrie l'an VII, étaient de quinze
mille hommes, dont douze mille neuf cents quarante-cinq portant les
armes, d'après les rapports faits par le chef de l'état-major-général au
gouvernement.
La division Reynier, partie de Ssalehhyéh, était le 16 pluviôse à
Catiéh, et arriva devant êl-A'rich le 21.
Les autres divisions la suivirent en faisant les mêmes marches
déterminées par les lieux où l'on trouve de l'eau potable.
Le général en chef, accompagné de son état-major, partit du Kaire le 22
du même mois, et vint coucher à Belbéis en passant par êl-Mattaryéb,
Berkét-êl-Hadj, êl-Khanqah, êl-Ménayéh et Retéh. La distance du Kaire à
Belbéis est de quatorze heures de marche. On côtoie le désert, qui se
trouve à la droite; le terrain est ferme et souvent parsemé de
cailloux.[8]
[Note 8: Le journal entier des marches, l'indication des lieux
où il se trouve de l'eau, et plusieurs remarques sur la nature
des terrains parcourus, sont relevés sur la belle carte de la
campagne de Syrie, dressée par le citoyen Jacotin, directeur
des ingénieurs-géographes de l'armée.]
Le 23, le général en chef partit de Belbéis, et alla coucher à Qorayn,
en passant par le village d'Asouah et le Cheik-êl-Naser. La distance est
de sept heures de marche, et la route est en partie sablonneuse. Après
avoir traversé jusques à Asouah un pays beau et bien cultivé, on marcha
dans le désert jusqu'à Qorayn.
Le 24, il partit de Qorayn pour se rendre à Ssalehhyéh, en passant près
d'un santon dans le désert, et d'une tour, à côté de laquelle on trouve
de l'eau, ensuite le bois de Ssalehhyéh. Il y a neuf heures de marche;
le chemin est très bon jusqu'à la tour, où il est très mouvant; il
devient marécageux et difficile après l'inondation. Le désert est moins
nu qu'aux environs de Belbéis.[9]
[Note 9: Voyez sur cet itinéraire:
1º Description de la route du Kaire à Ssalehhyéh par le chef
de brigade Shulkouski, _Mémoires sur l'Égypte_ Ier volume.
2º Notice sur la topographie physique et médicale de
Belbéis, par le citoyen Vautier, médecin de l'armée.
3º Notice sur la topographie physique et médicale de
Ssalehhyéh, par le citoyen Savaresi, médecin de l'armée,
insérée ainsi que la précédente, dans la seconde partie de
ce recueil.]
Le 25 au matin, le général en chef continua sa route en se rendant au
pont dit Kantara-êl-Kesnéh. Il y a neuf heures de marche. D'abord on
traverse le champ de bataille du 24 thermidor an VI; on trouve ensuite
des palmiers et de l'eau. La route pendant deux heures et demie est dans
un sable mouvant, puis elle est bien tracée jusqu'au pont, où l'on passe
l'eau à gué. On voit à la gauche le lac Menzaléh,[10] à la droite un
immense désert: un quart de lieue en avant du pont on trouve de l'eau en
creusant un peu la terre; au-delà il y a deux citernes.
[Note 10: Voyez le mémoire sur le lac Menzaléh, publié par le
général Andréossy, _Mémoires sur l'Égypte_ Ier volume.]
De ce pont brisé par les Mameloukes jusqu'à Cathiéh il y a treize heures
de marche. On passe l'eau trois autres fois; le chemin était très
humide et très fangeux aux environs des mares d'eau, qui avaient trois
pieds et demi de plus grande profondeur. Il y a un bon chemin depuis la
dernière rencontre de l'eau jusques aux palmiers de Bir-êl-Duedar, où on
trouve deux citernes; on marche ensuite sur des sables mobiles jusqu'à
Cathiéh, lieu remarquable, au milieu des déserts, par un beau bois de
dattiers, des puits, et une bonne citerne, dans une enceinte retranchée
par nos troupes, et couverte de palissades.
Arrivé à Cathiéh le 26, je ne suivis point, d'après un ordre, le
quartier-général, qui était le 27 au soir aux puits dits Bir-êl-Ab. De
Cathiéh à cette station il y a huit heures de marche. On trouve des
sables mouvants et formant des monticules[11]. Quoique la végétation
soit extrêmement faible, on rencontre plus ou moins répandue une espèce
de petite oseille qui rafraîchit agréablement la bouche, et servit
souvent dans nos marches à calmer le tourment aigu de la soif.
[Note 11: Voyez Mémoire sur les sables du désert, par le
citoyen Costaz, Mémoires sur l'Égypte, IIe volume.]
De Bir-êl-Ab, où l'on trouve deux puits d'eau médiocrement bonne et en
petite quantité, jusques aux puits de Messoudiat, dont l'eau est
abondante et excellente, il y a vingt heures de marche. Le chemin
présente d'abord des sables mouvants, puis une plaine ferme, et couverte
de coquillages; il devient difficile en approchant le rivage, dont les
sables sont très mouvants, ensuite il se raffermit jusqu'à Messoudiat:
cette journée offre les plus grandes fatigues.
De Messoudiat à êl-A'rich il y a quatre heures de marche. On s'avance le
long du rivage sur un terrain assez ferme jusques à un santon, puis on
entre dans les sables en obliquant sur la droite. Le quartier-général
était le 29 à êl-A'rich, où se réunirent en même temps les divisions
commandées par les généraux Bon et Lasnes, et le parc d'artillerie de
l'expédition.
Le général Reynier avait déjà investi et attaqué cette place, et dans la
nuit du 26 au 27 il avait emporté le camp des Mamelouks, établi à une
demi-lieue d'êl-A'rich sur un plateau couvert par un ravin très escarpé.
Le général en chef ayant poursuivi le siège avec vivacité, le 30, il
s'engagea une négociation, et la garnison capitula le 2 ventôse.
Pendant mon séjour à Cathiéh je fis brûler quatre ballots d'effets,
provenant des hôpitaux de Damiette, et contenant cinquante paillasses,
cinquante traversins, et cinquante mauvaises couvertures de laine; et je
fis traîner à une certaine distance du fort et enfouir les cadavres de
plusieurs chameaux qui répandaient une grande infection. Environ trente
malades, qui restèrent à l'ambulance, étaient accablés de fatigue, et
presque tous attaqués d'inflammations de poitrine ou de dysenteries.
À êl-A'rich je convins avec le commandant que les blessés et les
fiévreux, au nombre de plus de deux cents cinquante resteraient sous la
tente, et à l'extérieur du fort jusques à ce que l'on eût complètement
enlevé tous les cadavres, et déblayé les fumiers.
Le 4 ventôse, la division Kléber partit pour Kan-Iounes; le
quartier-général partit le lendemain. La division s'égara, et souffrit
prodigieusement, car elle marcha quarante-huit heures sans trouver de
l'eau.
D'êl-A'rich à Kan-Iounes, en suivant la route la plus directe, il y a
quinze bonnes heures de marche. On trouve d'abord le Cheikh-Zoé, les
colonnes, et ensuite le grand et beau puits de Reffa.
Les divisions Bon et Lasnes, égarées sur les traces de la division
Kléber, se réunirent toutes au santon, où elles épuisèrent toute l'eau.
On avait bien trouvé quelques citernes sur la route, mais les Arabes les
avaient comblées.
Le 6, le quartier-général et l'armée, après une traversée de soixante
lieues de désert, arrivèrent à Kan-Iounes. L'aspect de ce premier
village de la Palestine nous fut extrêmement agréable. On remarque un
beau château, et les jardins offrent une culture précieuse au sortir des
sables stériles. C'est le signe de démarcation de l'Afrique. Le climat,
la végétation, le gibier, tout annonce l'Asie, et se rapproche de notre
Europe.
L'armée partit le 7 de Kan-Iounes pour se rendre à Gaza, qui ouvrit ses
portes. Il y a sept heures de marche, et la route est bonne excepté dans
deux points, où il fallut traverser des torrents formés par des pluies
très abondantes.
Gaza, si célèbre dans l'histoire, est située en partie sur un plateau et
en partie en plaine, au centre d'un vaste bassin couvert de forêts de
beaux oliviers; son aspect est gracieux et varié, et le château
circulaire, flanqué de quatre tours, offre une belle masse qui couronne
avantageusement cette ville.
L'armée séjourna à Gaza le 8 et le 9; on y forma divers établissements,
et entre autres un hôpital que des évacuations d'êl-A'rich, les pluies,
et la fatigue remplirent bientôt de malades.
Les vents d'ouest qui soufflaient alors régulièrement produisaient des
ouragans affreux, qui ajoutaient singulièrement aux fatigues des marches
et des opérations militaires.
L'armée partit le 10 pour Jaffa. Il y a environ vingt-quatre heures de
marche. Le 11, on arriva à Ezdod, et le 12 à Ramléh. La pluie avait
rendu les chemins presque impraticables, et il fallut passer à gué
beaucoup de ruisseaux.
Ramléh, l'ancienne Arymathie, est une petite ville assez bien bâtie dans
un bassin entouré d'oliviers. Nous y trouvâmes deux ou trois monastères
de catholiques, et nous formâmes un hôpital dans le plus vaste et le
plus commode, qui se trouvait encore trop resserré et mal aéré: cet
établissement fut bientôt rempli de malades.
Le 13, l'avant-garde était devant Jaffa; le 14, on en fait la
reconnaissance; dans la nuit du 14 au 15 la tranchée est ouverte; on
perfectionne les travaux le 15 et le 16. La place est emportée d'assaut
le 17, et la garnison passée au fil de l'épée présenta l'une de ces
scènes d'horreur que justifient les lois nécessaires et terribles de la
guerre.
Le chef de brigade Darmagnac, commandant la trente-deuxième de ligne,
remit le 15 au général en chef un rapport du citoyen S. Ours, chirurgien
de première classe, attaché à ce corps; en voici le résumé:
Au camp devant Jaffa, le 15 ventôse an VII.
«Hier soir je fus appelé pour voir Roubion, grenadier du second
bataillon; je le trouvai sans vie; le tronc et les extrémités
supérieures étaient couverts de taches livides; il avait une
tumeur molle sous l'aisselle droite.
Ce citoyen était indisposé depuis trois jours; il avait perdu
l'appétit, respirait difficilement, éprouvait un sentiment de
pesanteur dans les lombes, et de l'élancement dans l'aisselle
droite; il avait eu de la fièvre dans la nuit du 13, et s'était
couvert de pétéchies une demi-heure avant sa mort.
Il avait fait usage pendant sa maladie d'une boisson acidulée, et
mis un cataplasme émollient sur l'engorgement glanduleux qui
s'annonçait.
Deux heures après sa mort constatée il fut ouvert: les glandes
axillaires étaient engorgées considérablement; l'estomac était
farci d'oignons encore verts.
Je viens d'être appelé pour un soldat de la dix-huitième
demi-brigade, que j'ai trouvé expirant près de la tente de notre
général divisionnaire Bon. À l'existence de la tumeur près, la
maladie de ce militaire a présenté les mêmes phénomènes que celle
de Roubion.
On m'appelle encore pour un soldat du troisième bataillon attaqué
de la même maladie; mais les taches ont paru plutôt.
Je soupçonne des fièvres pestilentielles, en redoutant cependant
d'être l'écho d'une terreur qui pourrait être funeste...
Le général en chef auquel vous vous proposez de remettre ce
rapport sera facilement et beaucoup mieux éclairé...
En attendant je propose de brûler la baraque qui a été habitée
par les décédés, de s'emparer de leurs hardes pour les
séquestrer, de tenir à l'écart ceux qui les ont approchés, et
d'éloigner nos fiévreux du camp.»
Le citoyen Auriol, médecin de l'armée chargé de l'ambulance établie au
village d'Yassour, fit au général en chef, le 18, et d'après ses ordres,
un rapport dans lequel il lui exposa le tableau de la maladie tel qu'il
est tracé ci-dessus. Il se plaignait de ce que la position des malades,
couchés presque en plein air sous le portique d'une mosquée, ne lui
permettait pas d'espérer du succès des remèdes toniques, qui, réunis aux
antiseptiques, constituaient son traitement; il réclamait un abri, des
couvertures, des médicaments, des soins administratifs; enfin il
annonçait avec méfiance le développement d'une maladie contagieuse.
Je reçus le même jour au camp de Ramléh l'ordre de me rendre promptement
au quartier-général, où j'arrivai le soir même.
Le 19, au matin, l'évacuation de l'ambulance d'Yassour sur l'hôpital
sédentaire établi à Jaffa fut ordonnée et exécutée.
_Mouvement des fiévreux à l'ambulance d'Yassour, du 16 au 19 ventôse
an VII._
Entrés le 16 9
_Ibidem_ le 17 22
------
31
======
Morts le 16 3
_Ibidem_ le 17 5
_Ibidem_ du 18 au 19 6
------
14
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NOMBRE DES RESTANTS 17
======
Le 20, l'hôpital s'organisait mal et très lentement; cependant on sépara
très à propos les blessés et les fiévreux en les plaçant dans deux
couvents différents. Il se trouva parmi les premiers comme parmi les
derniers des hommes attaqués de l'épidémie; les charbons vinrent se
joindre aux symptômes déjà énumérés.
Le général Bon proposa au général en chef de nourrir exclusivement sa
division et l'armée avec du riz. Je n'approuvai point cette proposition,
qui fut rejetée; d'ailleurs je reconnus que le peu de viande que nous
avions, et que l'on regardait comme suspecte, était de bonne qualité.
Le même général se trouvait campé avec sa division sur le bord d'un
marais: il demanda à changer de position, et en la quittant il brûla ses
baraques. Je me rendis le même soir près de lui; et les généraux, les
chefs de corps, et plusieurs officiers de différents grades m'ayant
environné, je leur parlai de manière à rassurer des hommes qui
quoiqu'habitués à braver journellement la mort dans les combats ne
l'attendent pas d'ordinaire dans leurs lits avec plus d'indifférence que
les autres.
Le 21, le général en chef, suivi de son état-major, vint visiter les
hôpitaux. Un moment avant son départ du camp le bruit s'était répandu
jusque dans sa tente que plusieurs militaires étaient tombés morts en se
promenant sur le quai: le fait est simplement que des infirmiers turcs,
chargés de jeter à la mer des hommes morts dans la nuit à l'hôpital,
s'étaient contentés de les déposer devant la porte de cet établissement.
Le général parcourut les deux hôpitaux, parla à presque tous les
militaires, et s'occupa plus d'une heure et demie de tous les détails
d'une bonne et prompte organisation; se trouvant dans une chambre
étroite et très encombrée, il aida à soulever le cadavre hideux d'un
soldat dont les habits en lambeaux étaient souillés par l'ouverture
d'un bubon abcédé. Après avoir essayé sans affectation de reconduire le
général en chef vers la porte, je lui fis entendre qu'un plus long
séjour devenait beaucoup plus qu'inutile. Cette conduite n'a pas empêché
que l'on ait souvent murmuré dans l'armée sur ce que je ne m'étais pas
opposé plus formellement à la visite si prolongée du général en chef:
ceux-là le connaissent bien peu qui croient qu'il est des moyens faciles
pour changer ses résolutions ou l'intimider par quelques dangers.
Je reçus le même jour une lettre du citoyen Boussenard, chirurgien de
première classe, chargé du service de la division Reynier et de
l'hôpital de Ramléh, qui m'annonçait qu'il venait de paraître dans la
division, et plus particulièrement dans la neuvième demi-brigade de
ligne, une maladie, dont les symptômes étaient une grande douleur de
tête, lassitude extrême, sécrétions éteintes, la langue enduite d'un
limon jaunâtre, envie de vomir, une tumeur dans les aines ou sous les
aisselles, souvent le délire. Cet officier de santé ajoutait qu'il
donnait d'abord des vomitifs, qu'il entretenait ensuite la liberté du
ventre avec la décoction de tamarins, qu'il donnait du café et du
quinquina mêlés ensemble, du camphre à haute dose; il se plaignait
d'être mal secondé, et finissait par me demander quelques avis.
Comme les accidents se multipliaient devant Jaffa, et enlevaient les
malades du cinquième au sixième jour, et souvent plus rapidement, je ne
pus méconnaître le danger de notre position. Cependant, comme j'espérais
beaucoup du progrès de la belle saison dans laquelle nous entrions, de
la diversion des marches, des meilleurs campements, de l'abondance et de
la qualité des vivres, et que je n'étais pas du tout convaincu de la
communication très facile de la maladie, sur laquelle on se livrait à
toutes les exagérations de la frayeur, je pris un parti. Sachant combien
le prestige des dénominations influe souvent vicieusement sur les têtes
humaines, je me refusai à jamais prononcer le mot de _peste_. Je crus
devoir dans cette circonstance traiter l'armée entière comme un malade
qu'il est presque toujours inutile et souvent fort dangereux d'éclairer
sur sa maladie quand elle est très critique. Je communiquai cette
détermination au chef de l'état-major-général, qui, indépendamment de
l'attachement particulier dont il m'honorait, me sembla devoir être par
sa place le dépositaire des motifs politiques qui dirigeaient ma
conduite.
Presque immédiatement après la prise de Jaffa, Mustapha Hadji de
Constantinople, envoyé pour prendre soin des blessés de la garnison, fut
arrêté à la hauteur du port. Le général en chef, occupé au moment où on
lui présenta ce Turc, me l'envoya; je partageai ma tente avec lui. Le
soir du même jour le général nous fit appeler ensemble: il questionna
Mustapha sur ce qui se passait à Acre d'où il venait, sur les maladies
qui pouvaient y régner, et sur leurs causes. Ce Turc donna des
renseignements très vagues sur le premier objet, et déraisonna si
ridiculement et si longuement sur le reste que le général, qui
s'endormait, reporta la conversation sur Constantinople, et obtint des
réponses curieuses et satisfaisantes. Lorsque l'on battit la générale le
24 à la pointe du jour pour lever le camp, j'allai prendre les ordres du
général en chef, et lui demandai ce qu'il voulait que je fisse de
Mustapha; il me permit de le recommander à l'adjudant-général Grezieux,
commandant de Jaffa, pour qu'il fût traité dans cette place avec égards
jusqu'à son échange. Mustapha montra de la reconnaissance pour la
générosité des Français à son égard; il offrit de pratiquer dans les
hôpitaux des pestiférés des opérations réputées et en effet dangereuses;
et, quoique repoussé même violemment par un opérateur chrétien dont il
sera parlé ailleurs, il se présenta à plusieurs reprises. Ce malheureux,
après avoir vu mourir de la peste le commandant, son protecteur,
subsista jusqu'à notre retour, au commencement de prairial, du métier de
barbier; ses instruments et ses emplâtres, dont il était très satisfait,
appartenaient, pour les classer dans l'histoire de l'art, tout au plus
à la fin du seizième siècle. On pourra procurer aux Turcs, et il est
très probable qu'ils ont déjà des instruments plus perfectionnés; mais
quand sauront-ils ce qu'il faut pour ne s'en servir jamais qu'utilement?
De Jaffa à Acre il y a vingt-trois à vingt-quatre lieues, et environ
trente heures de marche.
Le quartier-général était le 24 au soir au Miski; le 25, à la tour de
Zéta; le 26, près le village d'Haniéh; le 27, sur le bord du Keïsson; le
28, nous bivouaquâmes sur la hauteur de Decouéh, en face d'Acre.
D'abord de Jaffa au Miski il y a sept heures de marche: le pays est
cultivé; on trouve un marais difficile à passer; la Houja présente un
gué, mais peu profond; les forêts qui sont sur la route sont formées de
chênes tortueux (_quercus ilex_).
Du Miski à la tour de Zéta il y a six heures de marche; le chemin est
bon pendant une lieue et demie: arrivé à la plaine, on trouve un terrain
difficile et fangeux, ensuite le village de Cacoun, bâti sur une hauteur
qui domine une vaste plaine, bornée à l'est par les montagnes de
Naplouse.
De Zéta au village d'Haniéh, près duquel l'armée campa, il y a plus de
quatre heures de marche; les chemins sont très mauvais jusqu'à une
fontaine; la plaine cesse, on entre dans un pays montagneux couvert de
bois, et que l'on regarde comme faisant partie de la chaîne du mont
Carmel: les chemins sont difficiles, cependant praticables.
D'Haniéh à la rivière de Keïsson, en face du village d'Arthye, il y a
plus de cinq heures de marche: on quitte les bois; au bout de deux
heures on découvre le mont Thabor, la vaste plaine d'Esdrelon; enfin,
après avoir traversé quelques vallées qui offrent peu de difficultés, on
arrive au bord du Keïsson; la chaîne du mont Carmel, qui borde ce petit
fleuve, est presque taillée à pic; le chemin est très resserré, et offre
des passages difficiles dans l'hiver et dans les temps pluvieux.
D'Arthye à Découéh il y a six bonnes heures de marche. L'armée passa le
Keïsson à gué dans l'endroit où les montagnes de droite s'écartent pour
dessiner avec le Carmel l'immense bassin d'Acre. Ce passage fut pénible,
la rivière avait deux pieds et demi à trois pieds de profondeur; on
côtoya le plus possible les hauteurs pour éviter les mauvais chemins: le
temps était très humide et très brumeux, et l'on sait combien cet état
de l'atmosphère énerve les forces; enfin on parvint à traverser les
marais qui entourent les moulins de Cherdan.
De Découéh à Acre il n'y a plus que deux heures de marche, et le chemin
est assez bon jusqu'à un marais formé par la rivière d'Acre, dont
l'embouchure est à environ quinze cents toises de la place: c'est là
qu'on jeta un pont pour le passage de l'armée, et que l'on plaça
l'hôpital ambulant dans les étables de Djezzâr pacha, seules
constructions dont on pût disposer pour ce service.
Le 29, on reconnut la place, et le 30 on ouvrit la tranchée.
Quelques hommes du parc d'artillerie étant tombés malades en route et
sous mes yeux, je reconnus la maladie observée à Jaffa, et je fis mettre
à l'ordre du jour l'avis suivant (nº 190 de ma correspondance):
Au quartier-général devant Acre, le 30 ventôse an VII.
«L'armée est prévenue qu'il est avantageux pour sa santé de se
laver fréquemment les pieds et les mains ainsi que la face avec
de l'eau fraîche, et préférable de les laver avec de l'eau tiède,
dans laquelle on met quelques gouttes de vinaigre ou
d'eau-de-vie.
Il faut éviter quand on a chaud de boire une trop grande quantité
d'eau, et il est très prudent d'avoir toujours l'attention de se
rincer la bouche auparavant, et de tremper ses mains dans l'eau.
L'armée doit rejeter avec soupçon les vêtements et le linge des
Turcs, parce que ceux qui les ont portés sont mal-propres, et
souvent malades sans prendre aucun soin raisonné de leur santé.
Les fièvres malignes, qui se développent, et qui effraient
beaucoup trop, demandent que l'on rétablisse la transpiration
arrêtée; on le fait par les ablutions ou lavages tièdes indiqués
ci-dessus, par l'administration d'un vomitif, surtout quand il y
a, comme presque toujours, disposition à vomir, et en soutenant
tout de suite la moiteur et les forces par une boisson, composée
d'une décoction de café et de quinquina, aromatisée avec le
citron. Il faut mettre sur les bubons des cataplasmes émollients:
il ne faut pas tenter de les résoudre, c'est la crise de la
maladie. Quand ces tumeurs sont à maturité on doit les ouvrir
avec le bistouri. Pour les charbons, il faut les brûler en les
circonscrivant avec la pierre infernale ou avec un fer chaud.»
Le 3 germinal, j'adressai au chef de l'état-major-général la note
suivante (nº 191 de ma correspondance).
Au quartier-général devant Acre, le 3 germinal an VII
«Général, il est utile pour maintenir la santé de l'armée de
faire soigneusement enfouir les débris d'animaux qui sont, malgré
vos ordres, à la proximité du camp; il est également utile de
faire journellement couvrir de terre les fosses d'aisances, et de
les renouveler souvent.»
J'allais monter à cheval le même jour pour me rendre à Cheif-Amrs, et
déterminer s'il serait possible d'y établir un hôpital, lorsque je
reçus une lettre, écrite de Gaza le 24 ventôse par le citoyen Bruant,
auquel j'avais permis de réunir à ses fonctions celles d'agent national,
qui pouvaient le mettre à portée de procurer à son établissement tout ce
qui lui serait nécessaire.
Cette lettre m'annonçait l'envoi du rapport suivant; elle contenait en
outre une note étendue pour servir de développement au rapport. Ces
pièces étaient suivies du mouvement de l'hôpital de Gaza du 19 au 24
ventôse.
* * * * *
_RAPPORT adressé au chef de bataillon du génie_ TOUZARD, _commandant des
province et ville de Gaza, par les officiers de santé en chef de
l'hôpital militaire de la place._
Gaza, le 21 ventôse an VII.
Vous nous avez invité, citoyen commandant, à prendre des
informations sur la mortalité qui afflige les habitants de la
contrée. Les recherches que nous avons faites à ce sujet nous ont
fourni les résultats suivants:
Depuis la retraite des Mamelouks de l'Égypte et leur séjour à
Gaza il a régné dans cette ville une maladie épidémique, qui a
enlevé un grand nombre d'individus; plusieurs Mamelouks en ont
été les victimes, et les ravages qu'elle a faits parmi le peuple
n'ont fait qu'augmenter jusqu'à ce jour.
On l'attribue généralement dans le pays aux exhalaisons
pernicieuses qui se sont élevées pendant l'été des cadavres en
putréfaction des animaux de toute espèce, dont la mortalité a été
assez considérable à cette époque pour nous faire croire qu'une
maladie épizootique a précédé l'épidémie.
Les circonstances sous lesquelles elle se présente sont
à-peu-près celles-ci:
Elle attaque principalement les enfants et les femmes.
L'invasion s'annonce par un léger frisson, suivi de chaleur et
d'abattement extrême; le malade tombe bientôt après dans un état
de stupeur et d'anéantissement presque total; le troisième jour
il se déclare des bubons, dont le siège est le plus ordinairement
dans les parotides; à-peu-près dans le même temps la peau se
couvre de pétéchies.
Cet état est le même durant tout le cours de la maladie; lorsque
sa terminaison est funeste, elle a lieu depuis le troisième
jusqu'au huitième jour de la maladie: passé ce terme on conçoit
les plus grandes espérances pour le salut du malade.
Le nombre des personnes qui meurent journellement de cette
maladie se monte depuis cinq jusqu'à dix, et même douze; peu de
quartiers de la ville en sont exempts; les Arabes des lieux
voisins en éprouvent eux-mêmes les atteintes: le village situé
au-dessous du fort paraît néanmoins souffrir le plus de ses
ravages.
Ces faits, et tous ceux que nous avons pu recueillir à leur
appui, ne nous permettent pas de douter de l'existence d'une
maladie contagieuse vraiment maligne et pestilentielle.
Jusqu'ici elle ne s'est manifestée sur aucun des malades que nous
avons reçus dans notre hôpital, à l'exception d'un seul, qui en
offre maintenant de légers soupçons, et que nous avons fait
isoler sur-le-champ. Nous attribuons ce phénomène à la
circonstance singulière dont nous avons fait mention dans
l'histoire de cette maladie, qui, comme on l'a vu, attaque
presque exclusivement les femmes et les enfants.
Mais comme cette circonstance n'est qu'accidentelle, et qu'elle
peut changer d'un moment à l'autre, nous ne croyons pas qu'elle
puisse s'opposer à ce qu'on prenne les précautions générales
usitées dans les cas semblables.
Ces précautions nous paraissent devoir consister:
1º À surveiller exactement le commerce que la garnison est
obligée d'entretenir avec les habitants, et à ne permettre,
autant que possible, les communications qu'avec les lieux les
moins soupçonnés de la contagion.
2º À entretenir la plus grande propreté dans les casernes et
autres lieux où logent les troupes, et à faire enlever avec soin
les cadavres et autres substances putréfiées qui se trouvent dans
la ville et au dehors.
3º À empêcher que les troupes et les convois qui viennent du
dehors communiquent avec la garnison et la ville.
4º Enfin à mettre dans le plus bref délai à la disposition des
officiers de santé un local dont ils puissent se servir suivant
l'exigence des cas.
Nous espérons, citoyen commandant, que les renseignements que
nous allons continuer de prendre nous mettront à même de nous
assurer de ce qu'on pourrait retrancher ou ajouter aux articles
ci-dessus mentionnés.
_Signés_ J. B. BRUANT, et DEWEVRE.
_NOTE additionnelle au rapport du 21, adressée au médecin en chef._
Gaza, le 24 ventôse an VII.
Comme on avait répandu l'alarme, il a fallu faire un rapport
mesuré, et aussi rassurant que possible, en indiquant pourtant
soigneusement les moyens préservatifs.
Tous les faits que j'ai pu recueillir jusqu'à présent paraissent
prouver l'existence d'une maladie pestilentielle. L'avis des
hommes sensés de ce pays est que nous avons positivement la
peste, et je ne suis plus éloigné de partager leur opinion; ils
ajoutent que ce fléau n'avait pas paru dans leur contrée depuis
quarante ans. Les bubons, il est vrai, ne paraissent guère qu'aux
parotides; mais c'est parce que les malades sont presque tous en
bas âge: circonstance, qui, bien que remarquable, ne change rien
à la maladie. D'ailleurs deux militaires viennent d'entrer dans
l'hôpital avec une prostration des forces plus absolue que dans
les affections du caractère le plus malin, dépravation ou absence
totale des forces intellectuelles, pétéchies, et bubons dans les
aines.
Le malade, dont il est question dans le rapport, est un
pharmacien de troisième classe; il est au sixième jour de sa
maladie, et donne peu d'espoir de guérison; il a conservé l'usage
de sa tête; les bubons ont paru dans les deux aines le troisième
jour de l'invasion: je ne lui ai pas découvert de pétéchies; le
quatrième jour il a eu des faiblesses fréquentes, les traits de
la figure se sont altérés, son état a été de plus en plus
critique.
Le premier jour de l'invasion, je donnai au malade un vomitif en
lavage, je le mis à l'usage des sudorifiques pour tâcher de
porter à la peau; ce moyen n'ayant pas réussi, je me suis borné
à tenir les émonctoires libres, et surtout à soutenir les forces
en employant des fortifiants énergiques; c'est dans ces vues que
j'ai fait successivement appliquer les vésicatoires aux jambes,
puis aux bras; mais sans beaucoup de succès.
Je vous envoie le mouvement de l'hôpital depuis sa formation
jusqu'à ce jour.
Les maladies régnantes ont été jusqu'ici de nature catarrhale;
plusieurs n'ont été attaqués que d'un rhume simple, d'autres, de
pneumonie catarrhale. Les boissons chaudes, adoucissantes, les
vésicatoires sur la partie, et les expectorants un peu forts vers
la fin de la maladie ont été les remèdes le plus généralement
employés. J'ai perdu quelques malades attaqués de dysenteries
anciennes, et que les fatigues d'une longue route, et l'humidité,
avaient réduits à la dernière extrémité: les signes les plus
certains de la mort chez ces malades étaient le hoquet, la
noirceur et la sécheresse de la langue, et un sentiment de
resserrement au creux de l'estomac: dans cet état le camphre mêlé
dans toutes leurs boissons était le seul remède qui leur procurât
du soulagement. Deux malades sont morts de fièvres bilieuses
putrides: parmi ceux qui sont morts ou blessés il s'est présenté
un troisième cas de cette espèce; le malade a été attaqué deux
jours avant de mourir d'une érysipèle qui occupait presque toute
l'étendue des cuisses.
Le nombre des fiévreux ne va pas au-delà de trente.
Nous sommes à la veille de manquer de médicaments essentiels;
nous n'avons plus de cantharides.
J'aurai le plus grand soin de vous instruire de tout ce qui
pourra survenir d'intéressant dans mon service.
_Signé_ J. B. BRUANT.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Gaza du 19 au 24 ventôse an VII._
Entrés 170
Sortis 70
Morts 12
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NOMBRE DES RESTANTS 88
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Cheif-Amrs est un beau village, sur une hauteur bien exposée, entourée
et couverte de végétation, avec de bonnes eaux, au sud-est et à trois
lieues de distance d'Acre. Nous y trouvâmes un vaste palais, bâti par le
cheikh Daher, et réunissant à la hardiesse et la grandiose qui
caractérisent l'architecture arabe la solidité d'une forteresse. C'est
cet édifice, capable de recevoir six cents malades, que nous choisîmes
pour y établir notre hôpital, sur lequel on évacua journellement
l'ambulance d'Acre.
De retour de Cheif-Amrs je continuai le service de l'ambulance devant
Acre, où je visitais les malades deux fois par jour.
Le 6, je reçus une lettre du 3, écrite de Jaffa par le citoyen S.-Ours,
requis pour le service médical de cette place. Voici l'extrait de cette
lettre:
Le citoyen Auriol vient de tomber malade.
Le relevé des cahiers de visite du 19 ventôse au 1er germinal donne pour
résultats:
Malades existants le 19 ventôse au soir 80
Entrés du 19 ventôse au 1er germinal 266
Sortis du 19 ventôse au 1er germinal 128
Morts du 19 ventôse au 1er germinal 87
----
RESTANTS le 1er germinal au matin 131
====
Il est entré dans les premiers jours plus de deux cents malades. Les
cinq derniers jours nous en avons reçu environ cent, compris
l'évacuation de Ramléh.
Sur les trois cent quarante-six malades que nous avons eu à traiter,
deux cents ont été attaqués de fièvre avec engorgement des glandes
jugulaires, parotides, et surtout des axillaires et des inguinales, et
souvent des anthrax aux régions scapulaires, pectorales, et lombaires.
Les excitants, les acides, et les corroborants de toute espèce, joints à
un régime analeptique, prescrit d'une manière convenable à l'état
fébrile, et à celui des premières voies, peuvent seuls donner d'heureux
résultats.
Les acides minéraux manquent, et nous ne pouvons prescrire le camphre
qu'avec parcimonie: nous n'avons plus de quinquina en poudre, quoique ce
soit sous cette forme qu'il soit le plus avantageux de l'administrer;
nous avons beaucoup insisté sur la décoction de café.
Nous avons renoncé à l'application du feu dans les bubons, et nous
préférons les incisions.
L'épidémie régnante nous a paru curable aux trois quarts: l'art en
sauverait davantage si nous réunissions plus de soins administratifs,
chirurgicaux, et pharmaceutiques.
Nous venons de perdre un chirurgien, et un pharmacien; deux autres
pharmaciens sont attaqués de l'épidémie.
J'ai proposé et fait approuver par les autorités de la place la
formation d'un troisième hôpital, consacré aux fiévreux exempts de
l'épidémie, et qui sont presque tous affectés de diarrhées et de
dysenteries.
Les habitants de Jaffa ont fort peu de malades.
Je reçus le 12 une nouvelle lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
9.
Elle m'apprenait d'abord la mort du citoyen Auriol, et me donnait
l'histoire de la maladie de ce jeune médecin, pour lequel j'avais de
l'amitié, et dont le caractère ardent, les dispositions cultivées, et
les talents bien dirigés auraient pu former un homme très utile à la
société.
Sa maladie, qui avait débuté par des nausées, ne fut caractérisée que le
troisième jour par l'apparition d'un bubon sous l'aisselle droite; le
quatrième jour la fièvre augmenta vers le soir, et il parut des
pétéchies; le cinquième jour au matin adynamie totale, propagation des
taches: maître de sa raison, Auriol pronostiqua avec sang-froid l'heure
de sa mort, qui arriva effectivement à onze heures du matin.
Le traitement ordonné par le malade lui-même avait consisté dans l'usage
abondant des sudorifiques, des acides végétaux, et du quinquina.
Les deux pharmaciens dont il est parlé dans la lettre du 3 sont morts.
Quatre blessés, attaqués de l'épidémie, viennent d'être évacués sur
l'hôpital des fiévreux.
Deux infirmiers-majors des blessés ont eu la maladie, mais si bénigne
qu'à peine ont-ils été alités. Un servant français est mort, et un autre
est guéri. Sur vingt servants du pays deux seuls jusqu'ici ont été
malades; l'un est mort dans trois jours, et l'autre guérit.
Le troisième hôpital n'est point encore établi.
De cent vingt-huit malades existants à la visite du 9 au matin, plus de
soixante sont entièrement hors de danger; ils ont un appétit extrême, et
ils rentreraient dans l'armée active, sans la plaie de leurs bubons qui
exige un pansement suivi.
On a trouvé à Jaffa un homme du pays qui nous rend beaucoup de services,
par cela seul qu'il ne redoute pas la maladie; c'est un chrétien très
exercé dans ce genre, et qui est aussi fataliste que les musulmans; il
fait les opérations ordonnées et les pansements nécessaires sous la
direction particulière de l'un de nos chirurgiens employé à l'hôpital,
du service duquel est chargé en chef le citoyen Assalini, chirurgien de
première classe, distingué dans l'armée.
Je reçus également le 12 germinal une lettre du citoyen Bruant, datée du
1er; elle contenait les faits suivants:
«L'épidémie attaque toujours les enfants de la contrée; mais la
mortalité diminue chaque jour.
«Nos malades graves arrivent généralement des différents points
de l'armée; il est rare que ceux même de la garnison entrent à
l'hôpital avant le troisième jour; et ils meurent le quatrième,
le cinquième, ou le sixième jour après l'invasion; la plupart
des malades à qui on a pu administrer l'émétique en lavage le
premier ou le second jour ont été sauvés: les uns n'ont été
attaqués que légèrement de la maladie; chez d'autres elle a
poursuivi son cours ordinaire; mais dans la nuit du 7 au 8 il
survenait un changement notable, sans évacuation sensible; la
maladie prenait alors les signes les plus caractéristiques de la
putridité; la plaie des vésicatoires se couvrait même parfois
d'escarres gangréneux; c'est ce qui est arrivé au pharmacien dont
il est parlé dans la note du 21 ventôse, et qui, contre tout
espoir, avance rapidement vers la guérison. Les remèdes employés
dans cet état de la maladie sont le quinquina, le camphre pendant
quelques jours, et la limonade végétale, parce que nous manquons
d'acide sulfurique.
«Il y a dans ce moment quelques dysenteries anciennes, qui
résistent à tous les remèdes: il est vrai que la plupart datent
de quatre à cinq mois, et qu'il nous manque un grand nombre
d'objets nécessaires pour leur traitement.»
«Par _P. S._ Nous avons pris les plus grandes précautions pour
empêcher que l'épidémie ne fît des ravages parmi les autres
malades; tous ceux qui en sont atteints sont parfaitement isolés.
Deux exemples malheureux ont justifié cette conduite: un
infirmier-major et un servant viennent d'en être attaqués».
_Mouvement général de l'hôpital militaire de Gaza pendant le mois de
ventôse an VII._
Entrés du 19 au 30 191
Sortis 98
Morts 17
----
RESTANTS le 1er germinal au matin 76
====
C'est la dernière lettre que j'ai reçue du citoyen Bruant, qui succomba,
ainsi que presque tous les officiers de santé employés à Gaza assez peu
de temps après. Au reste, quoique l'époque précise de sa mort ne me soit
pas connue, j'ai appris quelques unes des particularités qui l'ont
accompagnée. Ce jeune médecin d'une grande instruction, toute dirigée
vers la pratique, était extrêmement zélé pour son service; malgré le peu
de confiance que sa physionomie adolescente devait inspirer d'abord aux
militaires, il en était chéri et considéré à cause de l'assiduité de ses
soins, et de ses succès. Distingué parmi les officiers de santé de son
âge et ceux d'un âge supérieur, il était écouté de tous avec plaisir.
Dans l'hôpital de Gaza il avait surtout contracté des liaisons intimes
avec le citoyen Dewevre, chirurgien attaché à la commission des arts,
depuis employé dans les hôpitaux de l'armée, et chargé en chef du
service de cet établissement. Formés, l'un à Montpellier, l'autre à
Paris, le mode d'enseignement, la direction des études, les opinions
diverses accréditées dans ces écoles célèbres étaient pour eux l'objet
d'agréables et d'utiles entretiens; car ils étaient encore à cette
époque heureuse de la vie où la passion de s'instruire n'allume dans les
esprits qu'une noble émulation sans dégrader le coeur par les bassesses
de la jalousie. Bruant, que la nature de son service exposait le plus,
tomba malade le premier: deux jours de suite il se traîna dans ses
salles appuyé sur Dewevre; l'accablement le fixa le troisième jour sur
son lit, et l'esprit encore assez libre il annonça sa fin prochaine:
Dewevre apprécie la justesse du pronostic; il est frappé de stupeur, se
couche près de son ami, et ne lui survit que trois jours... Excellents
jeunes gens, puisse l'hommage que ma plume rend à votre mémoire offrir
quelques consolations à vos proches et à vos amis! ou, si l'importance
et la célébrité des événements auxquels cet écrit est lié peuvent le
soustraire à l'oubli de la postérité, puisse-t-elle s'occuper de vos
noms avec attendrissement!
J'adressai au chef de l'état-major-général les notes suivantes, dont la
seconde fut mise à l'ordre du jour (nº 199 et 201 de ma correspondance):
Au quartier-général devant Acre, le 14 germinal an VII.
«Général, je vous prie de vouloir bien adresser de nouveau aux
généraux-commandants des différentes armes, aux chefs
d'états-majors divisionnaires, aux commandants des places et des
corps, et aux chefs d'administrations, copie de mon avis, inséré
dans l'ordre du jour du 30 ventôse dernier; je crois que cette
mesure est très utile d'après les questions que l'on m'adresse de
tous côtés sur le traitement de la maladie dominante.»
Au quartier-général devant Acre, le 15 germinal an VII.
«Il y a plusieurs militaires qui ont des vers de différentes
espèces.
«Ceux qui en ont reconnu l'existence doivent s'empresser de les
détruire, parce que c'est d'abord un mal dans les hommes
d'ailleurs sains, et ensuite une complication désavantageuse dans
la plupart des maladies.
«Les hommes de l'art soupçonnent la présence des vers par la
dilatation de la pupille, un picotement particulier vers le
nombril ou la région de l'estomac, des points douloureux et
vagues dans les parties latérales et internes de la poitrine;
mais ce qui est une preuve convaincante pour tous les hommes
c'est la sortie des vers eux-mêmes.
«On peut se servir avec succès du remède suivant, qu'il est
facile de se procurer dans notre position:
«Prenez quatre fortes cuillerées d'huile, et autant de suc de
citron, buvez cette potion à jeun deux ou trois jours de suite.»
Le même jour je reçus une lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
12.
Cette lettre m'annonçait que le service de l'hôpital des fiévreux allait
très mal.
Il n'y avait plus à la pharmacie de quoi faire des vésicatoires et des
sinapismes; le quinquina, la rhubarbe, les acides, jusqu'au vinaigre
même manquaient.
Sur les cent trente malades que m'a donnés la visite de ce matin, cent
dix sont atteints de la maladie régnante, et le reste de dysenteries,
auxquelles se joignent souvent des affections de poitrine.
La diathèse inflammatoire semble prendre de la prépondérance, et le
régime corroborant paraît moins convenir qu'en ventôse.
Les infirmiers-majors français sont réduits à un; les servants français
et turcs meurent journellement.
L'épidémie fait des progrès parmi les habitants.
Un quatrième pharmacien en est atteint depuis avant-hier.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Jaffa du 1er au 12 germinal an
VII._
Malades restants le 1er au matin 149
Entrés du 1er au 12 86
Sortis 50
Morts 55
----
RESTANTS le 12 au matin 130
====
Je reçus le 18 une nouvelle lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa le
15; elle portait:
1º Qu'un bataillon de la quatre-vingt-cinquième demi-brigade
d'infanterie de ligne, arrivé dans la place, avait envoyé plusieurs
hommes à l'hôpital;
2º Que l'interprète et deux servants turcs de l'hôpital des fiévreux
venaient de tomber malades;
3º Que le pharmacien mentionné dans la lettre du 12 était mourant dans
l'hôpital des blessés;
4º Que l'adjudant-général Grezieux était mort;
5º Que l'épidémie continuait de faire de grands ravages parmi les
habitants.
Un détachement du corps des dromadaires étant parti le même jour pour
l'Égypte, je profitai de cette circonstance pour écrire a Jaffa, à Gaza,
et au Kaire.
1º En accusant au citoyen S.-Ours la réception de ses lettres,
j'ajoutais, après plusieurs instructions sur des détails de service
qu'il est inutile de rapporter: «J'ai fait saigner avec avantage tout au
commencement de la maladie, quand l'inflammation est bien violente, et
le sujet robuste; la pléthore gastrique ne m'a point arrêté, et j'ai
renvoyé le vomitif au lendemain.»
2º J'adressai au citoyen Bruant l'ordre de se rendre au
quartier-général... Triste effet de l'éloignement; on s'occupe souvent
avec sollicitude de ceux qui n'existent plus!
3º J'envoyais au citoyen Emeric, médecin de l'armée, et mon suppléant en
Égypte, diverses instructions en réponse aux comptes qu'il m'adressait,
et dont je renvoie le résumé à la fin de l'expédition de Syrie, pour ne
pas interrompre la suite de ma narration.
Le citoyen Vallat, chirurgien de la dix-huitième demi-brigade
d'infanterie de bataille, requis pour le service médical, m'annonçait
que l'hôpital de Cheif-Amrs était dépourvu de médicaments, et de toute
espèce de fourniture. La mortalité avait été de trois jusqu'à six hommes
par jour; le 18, il y avait soixante-douze à quinze malades, presque
tous donnant beaucoup d'espérance de guérison.
Le 21, l'ordre fut donné d'évacuer complètement l'hôpital de Cheif-Amrs
sur l'ambulance d'Acre, et d'évacuer journellement ce dernier
établissement sur Haïffa, et le couvent du mont Carmel, à quatre
grandes heures de distance, en côtoyant presque toujours la mer, et en
passant un gué assez difficile.
Je reçus le 24 une lettre du citoyen S.-Ours, datée de Jaffa du 21; en
voici l'extrait:
«On manque toujours de vésicatoires et de sinapismes.
«Cependant les vésicatoires ont fait des merveilles, appliqués le
deuxième, le troisième, et même le quatrième jour, comme
excitants et dérivatifs; ils empêchent ou terminent ces
léthargies funestes, ces métastases cérébrales, dont les deux
tiers des malades sont atteints dès les premiers jours.
«Encouragé par votre exemple et vos succès, j'ai fait saigner
avec avantage des jeunes gens pléthoriques sanguins; jusqu'ici je
n'avais osé faire pratiquer que des scarifications légères.
«J'administre aussi avec plus de sécurité les vomitifs.
«Soixante de mes malades sont bien guéris, et dans un dépôt de
convalescents.
«Pareil nombre est en très bon état à l'hôpital; mais avec plus
de secours on aurait plus de succès... Le commandant de la place
et le commissaire des guerres m'assistent de tout leur pouvoir...
L'administration crie sans cesse qu'elle est sans argent, et se
refuse à faire des avances... cependant la journée ne lui
revient pas à cinq sous par malades...»
Cette lettre est terminée par des témoignages réitérés de la confiance
de celui qui me l'écrivait, et l'explosion vive d'une âme sensible,
déchirée par les contrariétés de l'insouciance et de la cupidité.
_Mouvement de l'hôpital militaire de Jaffa du 12 au 21 germinal an VII._
Malades restants le 12 au matin 130
Entrés du 12 au 21 67
Sortis 51
Morts 55
----
RESTANTS le 21 au matin 91
====
Je répondis le 25 au citoyen S.-Ours, et je finissais en lui disant que,
manquant comme lui de cantharides, j'avais substitué quelques gouttes
d'eau bouillante versées de haut: en effet ce moyen m'avait réussi sur
un grand nombre de malades, notamment sur le citoyen Boussenard, dont il
est parlé ci-dessus page 50, et plus récemment encore au premier moment
de l'invasion sur un garde-magasin, et un officier d'artillerie, qui se
promenaient librement au bout de deux jours. Ces faits observés au
milieu d'un camp étaient devenus très publics, et cette pratique a été
répétée avec succès.
Au reste il est probable que le citoyen S.-Ours ne reçut point ma
lettre; il était mort ou mourant quand elle arriva à Jaffa.
Les regrets les plus vifs éclatèrent universellement dans les rangs de
la trente-deuxième demi-brigade quand on apprit la mort de cet officier
de santé, et les braves qui composent ce corps, frappés depuis dans les
combats, l'appelèrent encore longtemps pour étancher le sang dont ils
couvrirent une terre barbare.
Le même jour le général en chef ordonna qu'il serait fait une évacuation
partielle de nos hôpitaux sur Damiette, et que l'on profiterait du
retour des djermes qui avaient apporté des munitions de guerre à Jaffa
et à Tentoura.
J'écrivis la lettre suivante au chef de l'état-major-général (nº 206 de
ma correspondance).
Au camp devant Acre, le 25 germinal an VII.
«Général, il est reçu que lorsque les officiers de santé en chef
des hôpitaux jugent nécessaire d'accorder aux militaires une
exemption de service pour quelques jours, cela est porté en marge
du billet de sortie et exécuté. Aujourd'hui cette mesure, qui
peut être de la plus grande utilité, est contrariée par
plusieurs officiers. Je vous prie de prendre sur cet objet une
détermination, et de la faire connaître par l'ordre du jour.»
Je remis encore au chef de l'état-major-général la note suivante (nº 208
de ma correspondance).
Au camp devant Acre, le 29 germinal an VII.
«Général, il est de la plus grande utilité pour la conservation
de la santé de l'armée de faire changer l'emplacement des camps
du quartier-général et des divisions Reynier et Lasnes.»
Le même jour j'eus l'honneur de demander par écrit au général en chef la
formation d'une commission sanitaire, pour avertir indirectement l'armée
entière des précautions qu'il convenait de prendre (nº 209 de ma
correspondance).
Le lendemain 30, j'en informai l'ordonnateur des lazarets en Égypte,
afin que connaissant notre position il put prendre à notre retour les
mesures qu'il jugerait convenables (nº 210 de ma correspondance).
J'écrivis également au citoyen Emeric (nº 211 de ma correspondance), et
je lui traçai l'esquisse suivante de notre épidémie, toujours désignée
sous le nom de fièvres contagieuses.
Ier degré; fièvre légère, sans délire, bubons; presque tous les
malades guérissent facilement et promptement.
IIe degré; fièvre, délire, et des bubons; le délire s'apaise vers
le cinquième jour, et se termine ainsi que la fièvre vers le
septième; plusieurs guérissent.
IIIe degré; fièvre, délire considérable, bubons, charbons, ou
pétéchies séparément ou réunis; rémission ou mort du troisième au
cinquième ou sixième jour; très peu de guérisons.
Le général en chef me remit le 1er floréal une lettre qui lui était
adressée par le capitaine du corps du génie Michaux, commandant de
Cathiéh, en date du 13 germinal: voici ce qui pouvait m'intéresser:
«Une maladie dangereuse s'est déclarée dans le fort le 10 de ce
mois; les symptômes sont un mal de tête, des bubons dans les
aines, ou sous les aisselles, et le délire.
«L'hôpital était sans malades le 8.
«Deux infirmiers, un ouvrier d'artillerie, un sapeur, et un
volontaire, tombèrent successivement malades du 8 au 10.
«L'ouvrier mourut le 10, et le sapeur le 11.
«Ces deux évènements subits me déterminèrent à faire sur-le-champ
mettre la mosquée de la redoute en état de recevoir nos malades,
qui y furent transférés le 11, suivis des employés nécessaires.
«J'ai établi une garde extérieure, et je communique avec
l'hôpital avec les plus grandes précautions.
«Le 12, les deux infirmiers sont morts.
«Aujourd'hui 13, il est mort un volontaire de la dix-huitième
demi-brigade, et un sapeur, entrés tous les deux la veille.
«Il reste cinq malades; savoir, trois sapeurs, un sergent, et un
fusilier de la trente-deuxième demi-brigade.
«Nous n'avons qu'un chirurgien de troisième classe, et un
infirmier pour soigner nos malades: on a demandé des secours à
Damiette.»
Je remis au chef de l'état-major-général la note suivante (nº 212 de ma
correspondance).
Au camp devant Acre, le 3 floréal an VII.
«Général, il serait avantageux pour la salubrité d'ordonner qu'on
mette le feu aux fumiers qui sont aux environs du
quartier-général, et du parc d'artillerie, ainsi qu'on l'a fait
ces jours passés près des autres camps.»
Le lendemain je fus visiter l'hôpital du mont Carmel, dont la belle
position est indiquée dans l'estimable voyage de Volney. Cet
établissement de fiévreux, sous la direction du citoyen Vallat, était
dans un état satisfaisant; il y avait le 4 à peu près cent cinquante
malades, dont près de cent convalescents, auxquels il ne restait que la
plaie résultant de l'ouverture de leurs bubons.
Le 6, il n'y avait plus de chirurgien attaché à cet établissement, ce
qui retarda la guérison de plusieurs malades.
Je mis sous les yeux du général en chef, le 7, une note, suivie des
mouvements de l'ambulance devant Acre, d'où il résultait une diminution
sensible dans le nombre des morts, qui, sur trente entrant par jour,
avait été souvent de six à neuf, et n'était plus guère que de trois (nº
216 de ma correspondance).
J'eus l'honneur de lui communiquer, le 8, les mouvements des hôpitaux du
Kaire pendant la première décade de germinal, en ajoutant par
observation, qu'une fièvre violente avec pétéchies, qui avait excité des
alarmes, était calmée, et qu'une fièvre gastrique ou putride vermineuse,
qui avait attaqué les élèves de l'école nationale, avait été traitée
avec succès, et était complètement disparue (nº 217 de ma
correspondance).
Les citoyens Pugnet et Renati, médecins de l'armée, s'étant rendus au
quartier-général, j'envoyai le premier au mont Carmel, et je chargeai le
second de l'ambulance devant Acre; mais sa santé ne lui ayant pas permis
au bout de trois jours d'en continuer le service, je le repris, quoique
je fusse appelé de toutes parts et à toutes les heures du jour et de la
nuit.
J'écrivis, le 13, au Kaire au citoyen Emeric pour ordonner des
dispositions de service en Égypte, et je terminai ainsi ma lettre:
«L'épidémie sur laquelle je vous ai donné des détails dans ma lettre du
30 germinal est très mitigée, malgré les fatigues de la campagne, et
l'inconstance du climat (nº 222 de ma correspondance).»
Le 15, il y eut de nouveaux ordres pour évacuer partiellement
l'ambulance d'Acre sur Haïffa, Tentoura, et ensuite par mer sur
Damiette.
Le 18, au matin, ordre d'évacuer sur-le-champ l'ambulance entière sur
Haïffa.
Le même jour plaintes vives portées par les citoyens Pugnet et Vallat
sur le manque absolu de médicaments et de pharmaciens au mont Carmel;
les remontrances que je fais à cette occasion sont suivies de promesses
qui restent sans aucun effet.
De nouveaux ordres du 22 pressent l'évacuation des malades et des
blessés; on met à la disposition de l'ambulance des prolonges
d'artillerie; l'ordonnateur en chef demande des états de situation pour
diriger ses évacuations, et je lui adresse la note suivante (nº 225 de
ma correspondance).
Au quartier-général devant Acre, le 22 floréal an VII.
«Citoyen, je vous envoie, conformément à votre lettre
d'aujourd'hui, le résultat de ma visite à l'ambulance centrale.
Vous trouverez ci-joint un état qui constate que de trente-huit
fiévreux, huit sont hors d'état d'être transférés, six ont
indispensablement besoin de voitures, et vingt-quatre de montures
pour être évacués.
Les malades sont prévenus et disposés à faire ce qu'exigent les
circonstances.»
Je crains que la multiplicité des affaires ne fasse oublier un moment
celle qui m'occupe tout entier, et je remets aux mains propres de
l'ordonnateur en chef la lettre suivante (nº 227 de ma correspondance).
Au quartier-général devant Acre, le 27 floréal an VII.
«Citoyen, je vous prie de me faire connaître à quelle époque vous
avez fixé l'évacuation des fiévreux de l'établissement du mont
Carmel, pour que je puisse faire les dispositions qui me
concernent.»
Une lettre du citoyen Pugnet du 22, écrite cependant par duplicata, ne
m'arriva que le 27: ce médecin me prévenait que l'hôpital, complètement
encombré, recevait journellement des mourants; que le citoyen Vallat,
l'économe, et tous les infirmiers français étaient attaqués de
l'épidémie, et qu'il n'y avait même plus de papier pour faire les
visites; enfin il m'envoyait le mouvement suivant, le seul qu'il eut été
possible de relever d'après les billets d'entrée et de sortie.
_Mouvement de l'hôpital militaire du mont Carmel du 21 germinal au 6
floréal an VII._
Malades évacués sur l'établissement le 21 germinal 152
Entrés du 21 germinal au 6 floréal 269
Sortis 137
Morts 54
----
RESTANTS le 6 au soir 230
====
_État des blessés et fiévreux qui sont dans les hôpitaux de Haïffa et du
mont Carmel le 27 floréal à dix heures du soir._
{ 100 peuvent marcher.
550 blessés; savoir { 300 peuvent aller sur des montures.
{ 150 sur des brancards ou prolonges.
{ 150 peuvent marcher.
222 fiévreux { 72 peuvent aller sur des montures.
---------
Total 772
---------
_Signé_ l'adjudant-général LETURQ.
Le 29, je reçus du citoyen Pugnet une lettre du même jour, par laquelle
il me peignait sa situation difficile des couleurs les plus vives, en
protestant d'un zèle dont il a donné en effet des preuves éclatantes.
Je répondis à ce médecin le 30 au matin qu'un adjudant-général venait
d'être spécialement chargé de faire évacuer les hôpitaux, et qu'il eût à
faire lui-même, à la réception de ma lettre, les dispositions les plus
actives pour suivre le corps de l'armée, qui devait passer sous le mont
Carmel dans la nuit du 1er au 2 prairial pour se diriger vers Jaffa.
Avant de quitter Acre, il me reste peu à ajouter à ce qui a été exposé
ci-dessus sur la marche ou l'issue de l'épidémie, soit que j'aie parlé
d'après mes propres observations, ou plus souvent encore confondu les
miennes avec celles des autres, en les analysant, pour n'offrir que ce
qu'elles avaient d'utile.
Cependant il est à remarquer:
1º Que l'ambulance d'Acre, quoique désavantageusement placée près d'un
marais, et recevant tous les blessés de la tranchée, fut encore moins
encombrée que les autres établissements;
2º Que les malades y arrivaient plus directement et plus tôt, à cause du
voisinage de la masse de l'armée;
3º Que les secours, quoique très insuffisants, manquèrent moins
qu'ailleurs.
Il n'est pas inutile de dire que le chef de l'entreprise des hôpitaux
ayant essuyé précédemment en Égypte une humiliation publique, et, à ce
qu'il a paru depuis, peu méritée, chercha à la faire oublier par des
services très actifs; que l'ordonnateur en chef, et les commissaires des
guerres, chargés de la police de l'ambulance, s'en occupèrent beaucoup;
et que le général en chef et son état-major, retranchant de la table la
plus frugale ce qui pouvait être utile à l'hôpital, améliorèrent
sensiblement la position de nos malades.
On a vu que l'ambulance était mal placée: son insalubrité était
augmentée depuis qu'on l'avait entourée de cadavres, les uns à peine
recouverts, les autres sortant à moitié de terre; et, comme si ce n'eût
été assez de tant de sources de mort, les approches de l'hôpital étaient
souvent sillonnées par des boulets de canon, et des bombes tombèrent
plusieurs fois sur l'établissement lui-même.
Vers la fin du siège nous n'avions plus d'infirmiers; ils étaient
malades ou morts. C'était au reste le rebut et la honte de la société:
presque tous, flétris pour des crimes, étaient des étrangers échappés
des bagnes de Gênes, de Civita-Vecchia, ou de Malte; ils n'étaient
attirés dans les hôpitaux que par la soif de l'argent dont ils
dépouillaient les malades.
Je me trouvais donc fréquemment obligé de nettoyer l'espèce de
souterrain fangeux, où mes malades étaient étendus sur des joncs,
c'est-à-dire de ramasser les bâillons, les sacs, les baudriers, les
casquettes, les chapeaux ou les bonnets à poil des morts, pour les jeter
moi-même au feu, que je faisais allumer à cet effet derrière l'hôpital.
Dans mes visites mon plus grand soin était de classer mes malades,
conformément aux trois degrés indiqués, page 79, mais dans un ordre
inverse.
1º Je cherchais à juger d'un coup-d'oeil s'il était encore temps
d'administrer quelques secours;
2º Je m'occupais plus attentivement de ceux qui étaient au second degré,
comme présentant beaucoup plus d'espoir de guérison;
3º Je confondais souvent ceux du premier degré avec les convalescents,
et je me contentais de leur indiquer leur régime et leurs pansements.
Il m'était impossible de faire autrement: averti par l'infection, et par
la lassitude étant presque toujours obligé de me tenir à genoux, je fus
souvent forcé d'interrompre jusqu'à trois fois ma visite pour aller
prendre l'air au dehors.
Le grand nombre de blessés empêcha que j'eusse constamment un chirurgien
à ma visite, et je ne l'exigeai pas; mais toutes les opérations
indiquées n'en furent pas moins pratiquées à l'ambulance comme dans les
camps.
Je dois ici des remerciements publics aux citoyens Millioz, chirurgien
de première classe, Dieche, du corps des guides, Zink, et Leclerc,
chirurgiens de seconde classe, pour le zèle affectueux avec lequel ils
me secondèrent dans différentes occasions.
Le citoyen Vautier, pharmacien de première classe, chargé du magasin
central des médicaments au Kaire, et depuis employé comme médecin,
suivit longtemps ma visite avec un sang-froid qu'il a toujours conservé
depuis en traitant cette maladie.
J'avais formé les convalescents à rendre des services aux malades graves
en y attachant un certain prix, et je ne dois pas dissimuler que
plusieurs reprirent la maladie; ce qui est contre l'assertion de
plusieurs célèbres écrivains qui ont prétendu que l'on ne pouvait en
être attaqué deux fois dans une même saison.
Ce fut pour rassurer les imaginations et le courage ébranlé de l'armée,
qu'au milieu de l'hôpital je trempai une lancette dans le pus d'un
bubon, appartenant à un convalescent de la maladie au premier degré, et
que je me fis une légère piqûre dans l'aine et au voisinage de
l'aisselle, sans prendre d'autres précautions que celles de me laver
avec de l'eau et du savon qui me furent offerts. J'eus pendant plus de
trois semaines deux petits points d'inflammation correspondants aux deux
piqûres et ils étaient encore très sensibles lorsqu'au retour d'Acre je
me baignai en présence d'une partie de l'armée dans la baie de Césarée.
Cette expérience incomplète, et sur laquelle je me suis vu obligé de
donner quelques détails à cause du bruit qu'elle a fait, prouve peu de
chose pour l'art; elle n'infirme point la transmission de la contagion,
démontrée par mille exemples; elle fait seulement voir que les
conditions nécessaires pour qu'elle ait lieu ne sont pas bien
déterminées. Je crois avoir couru plus de danger avec un but d'utilité
moins grand, lorsqu'invité par le quartier-maître de la
soixante-quinzième demi-brigade, une heure avant sa mort, à boire dans
son verre une portion de son breuvage, je n'hésitai pas à lui donner cet
encouragement. Ce fait, qui se passa devant un grand nombre de témoins,
fit notamment reculer d'horreur le citoyen Durand, payeur de la
cavalerie, qui se trouvait dans la tente du malade.
C'est au reste dans les murs de cette même ville d'Acre qu'au temps des
croisades, l'épouse d'un prince anglais, renouvelant aussi l'heureuse
audace des psylles, osa sucer les plaies de son mari réputées
empoisonnées, et donna au monde ce bel exemple de la piété conjugale.
Le citoyen Berthollet me dit un jour qu'il était porté à croire que la
contagion se communiquait souvent par les organes de la déglutition, et
qu'elle avait pour véhicule l'humeur salivaire; soit que l'opinion de
ce grand chimiste qui a cultivé et honoré la médecine fut trop présente
à mon esprit, ou bien parce qu'il est dans la nature de l'homme de
n'avoir pas à tous les instants le même degré de résolution, tant est-il
que j'acceptai depuis dans le désert avec une répugnance extrême, suivie
de réflexions importunes, de l'eau que me présenta par reconnaissance,
dans sa gourde, le même soldat, parfaitement guéri, qui m'avait fourni
du pus pour m'inoculer.
Au milieu des témoignages précieux d'affection dont j'étais
journellement comblé par l'armée j'entendis souvent demander par quels
moyens j'étais inaccessible à la contagion. Cependant je prenais assez
peu de précautions: aussi bien nourri que les circonstances le
permirent, je faisais un fréquent usage des spiritueux, pris à petites
doses, et très étendus; j'allais constamment à l'ambulance à cheval et
au petit pas: on a vu comment je m'y comportais; au sortir de cet
établissement je me lavais soigneusement les mains avec de l'eau et du
vinaigre, ou de l'eau et du savon, et je revenais au camp au petit
galop; ce qui me procurait un léger état de moiteur; je changeais de
linge et d'habits, et je me faisais laver le corps entier avec de l'eau
tiède et du vinaigre avant de me mettre à manger. Quoique ce soit trop
longtemps parler de soi-même, j'appréciai aussi pour la première fois le
bonheur rare d'une constitution qui, au milieu des plus grandes
fatigues, me fait retrouver dans quelques heures de sommeil les forces
du corps et le calme de l'esprit.
Les maladies intercurrentes ont quelquefois, mais pas toujours,
participé du caractère de l'épidémie; cette assertion, positivement
contradictoire à l'opinion reçue, et accréditée par de savants médecins,
anciens et modernes, est fondée sur des observations exactes; et le
célèbre Monge en a offert lui-même un heureux exemple.
L'influence des vents du sud dans ces contrées est assez connue; c'est
en effet quand ils soufflèrent que nous eûmes le plus de malades: on
sait également combien l'air humide, et surtout humide et chaud, influe
sur la production ou le développement de la peste.
On trouvera ici avec plaisir un résultat d'observations météorologiques,
qu'a bien voulu me communiquer le citoyen Costaz, membre de l'institut
d'Égypte.
_Résumé d'observations faites au camp devant Acre, en germinal et
floréal an VII._
«Lorsque le vent soufflait des rhombes, entre le sud et l'est, il
charriait une poussière noire-jaunâtre, extrêmement fine, qui
pénétrait partout; les meubles faits de bois mince se gerçaient
ou se voilaient; les lèvres et la peau étaient desséchées; on
éprouvait un sentiment de lassitude dans toute l'habitude du
corps, et un besoin continuel de boire. Lorsqu'on en recevait
l'impression sur la peau nue, on sentait une chaleur à peu près
pareille à celle qui sort des tuyaux de chaleur que l'on dispose
dans quelques uns de nos appartements en Europe. Ce vent
s'établissait vers le milieu de la nuit, et finissait
ordinairement vers les une ou deux heures après midi; il faisait
monter le thermomètre de Réaumur de trente-deux à trente-trois
degrés: le vent d'ouest lui succédait, et faisait descendre le
thermomètre autour de dix-huit degrés; il se maintenait deux ou
trois jours à l'ouest, et passait au nord, où il demeurait à peu
près deux jours, maintenant toujours le thermomètre à la même
hauteur; après quoi il sautait entre le sud et l'est, et
produisait les effets dont nous avons parlé en commençant.»
L'avant-garde de l'armée se porta pendant le siège d'Acre à Nazareth, à
Cana, au pied du mont Thabor, aux bords du Jourdain, à Tibériade, etc,
où elle se couvrit de gloire; elle eut pendant dix jours beaucoup de
fatigues à essuyer, et fit dans un pays, souvent très difficile, une
marche de plus de cinquante heures[12].
[Note 12: Voyez pour les détails militaires la _Relation des
campagnes du général Bonaparte en Égypte et en Syrie_, par le
général Alex. Berthier; Paris, an IX.]
La cavalerie, en quatre jours et vingt heures de marches, souvent très
pénibles, et en passant par Raméh, Safet, et Djaoun, se porta au pont de
Iacoub.
Un corps de troupes aux ordres du général Vial, était allé à douze
heures de distance d'Acre, prendre possession de Sour, l'ancienne Tyr,
lieu célèbre, et sur lequel on peut consulter le Voyage de Volney.
Il y eut pendant le siège d'Acre un exemple remarquable d'aberration
d'esprit momentanée, produite par un excès de sensibilité.
Un très jeune officier du génie fut tué à la tranchée; il rappelait par
les plus aimables dons de la nature, comme il retraça par ses malheurs
l'image et le sort de ce beau Lesbin du Tasse,
A cui non anco la stagion novella
Il bel mento spargea de primi fiori:[13]
[Note 13: GIERUS. LIB., canto IX.]
La veille de sa mort il s'était entretenu longtemps dans une promenade
avec son meilleur ami de ses honorables dangers, peut-être aussi de ses
tristes pressentiments... ils se renouvelèrent cent fois l'assurance de
l'attachement qui les unissait... L'ami du jeune ingénieur, étranger par
ses fonctions aux opérations du siège, y fut entraîné le lendemain par
une vive sollicitude... il gagnait la tranchée lorsqu'il trouva sur ses
pas deux sapeurs qui creusaient une fosse sous l'une des arcades de ce
même aqueduc, près duquel il avait eu l'entretien de la veille... il
s'avance, et reconnaît étendu mort près d'eux son fidèle ami...
Veluti flos succisus aratro.[14]
Telle une tendre fleur qu'un matin voit éclore
Des baisers du zéphir, et des pleurs de l'aurore,
Brille un moment aux yeux et tombe avant le temps
Sous le tranchant du fer ou sous l'effort des vents.[15]
[Note 14: Virgilius, Ænæidos, lib. IX.]
[Note 15: Volt., Henriade, chant III.]
La stupeur s'empare de lui; bientôt il se ranime, et résiste avec
violence à ceux qui veulent l'entraîner loin d'un si douloureux
spectacle; égaré il s'élance sur la tombe de son ami, recouverte à la
hâte, et veut s'y ensevelir avec lui; l'affaissement survient, et il
perd le sentiment; on en profite pour l'enlever et le porter au camp...
là, il se réveilla et s'abandonna de nouveau aux pleurs et aux
gémissements... Qui n'accusa-t-il pas de la perte de son ami?... il alla
jusqu'aux imprécations de la fureur... enfin le repos, qui calme une
partie des maux des hommes, vint lui rendre la raison sans éteindre
pourtant ses regrets.
Le 17 prairial on battit la générale à neuf heures du soir, et l'armée
quitta le camp, qui était resté pendant soixante jours au sud d'une
petite chaîne de collines parallèles à la mer, à mille ou douze cents
toises de la place d'Acre.
Le 2, à une heure et demie du matin, je trouvai l'adjudant-général
Leturq, non seulement ordonnant depuis trois jours dans Haïffa les
dispositions de l'évacuation des blessés, dont quelques-uns étaient
attaqués de l'épidémie, mais chargeant lui-même les plus malades d'entre
eux sur des brancards. Cet officier supérieur fut attaqué au Kaire, à
son retour de l'expédition, d'une fièvre soporeuse très grave: à peine
l'avais-je guéri qu'il vola à de nouvelles fatigues et à de nouveaux
dangers: il fut tué à la glorieuse bataille d'Aboukir, du 7 thermidor;
et sa mémoire a été honorée par les éloges du général en chef.
L'évacuation du mont Carmel se fit aussi régulièrement; seulement
quelques malheureux, trop empressés de rejoindre le corps de l'armée,
crurent pouvoir abréger leur route en se frayant des sentiers sur un
terrain qui était impraticable; ils se précipitèrent des rochers élevés
du Carmel, et on n'en fut averti dans la faible lueur de la nuit que par
les cris et les gémissements déchirants qu'ils firent entendre avant
d'expirer.
Je renvoie encore à la narration du général Berthier pour le bel ordre
dans lequel se fit l'évacuation des malades et des blessés, à laquelle
toute l'armée, mais lui surtout, s'empressa de concourir avec ce zèle
qu'inspire un amour profond de l'humanité.
L'armée était à Tentoura le même soir.
D'Acre à Tentoura il y a près de douze heures de marche: d'abord on
traversa les marais; ensuite on passa le Keïsson à son embouchure sur un
pont que l'on avait jeté; on traversa Haïffa, petite ville fermée de
murs flanqués de tours, au midi et à cinquante toises de laquelle on
voit une grosse tour qui domine la ville; on tourna la pointe du Carmel;
on trouva un puits en face de Kineséh; plus loin les imposantes ruines
d'Atalik, château célèbre du temps des croisés; enfin la plage aride et
le mouillage de Tentoura.
Le 3, l'armée se porta en deux heures et demie de marche de Tentoura à
Kaisariéh ou Césarée; on passa deux rivières à gué: le chemin était
mauvais aux approches de cette ville, bâtie et dédiée par Hérode à
César-Auguste, et qui ne présente plus aujourd'hui que des ruines qui
attestent cependant son antique magnificence. On voit également un
château fort, bâti par les croisés, dont les fossés et les murs, bien
conservés, renferment dans leur enceinte les ruines d'une église
gothique, en face de laquelle se trouve un puits d'excellente eau.
L'armée partit de Césarée le 4 au matin pour aller coucher à
l'embouchure de l'êl-Hhadar; il y a un peu plus de huit heures de
marche: d'abord on passa une petite rivière à gué; on entra ensuite dans
un défilé dangereux; puis on s'arrêta au petit port de Mina
abou-Zaboura, où l'on trouve au pied d'un rocher une source d'eau douce:
en continuant la route on passa à gué la rivière de Hhyléh ou du
Crocodile; quittant ensuite le rivage de la mer, qui s'élève
brusquement, nous nous enfonçâmes un peu à l'est dans un pays montueux,
couvert d'arbres et d'arbustes: le vent de mer, si agréable dans nos
marches précédentes, ne s'y faisait point sentir, et la chaleur fut
accablante. Après avoir passé à la vue du village d'Omkaled, nous
arrivâmes avant le coucher du soleil aux bords de l'êl-Hhadar; cette
rivière que l'on traversa à gué, et dont les eaux sont marécageuses,
enveloppe presque de toutes parts un énorme mamelon, sur lequel l'armée
passa la nuit.
On décampa le 5 à deux heures du matin; et l'armée arriva en sept heures
de marche à Jaffa, en reprenant la route à l'ouest pour regagner le
rivage de la mer, qu'elle ne quitta plus, et en passant sur un pont
l'embouchure de la Houja.
L'armée séjourna quatre jours à Jaffa.
Le 6, au matin, il y avait dans cette place cent soixante-dix fiévreux,
et le soir deux cents cinquante, fournis dans le jour par l'évacuation
du mont Carmel et quelques traîneurs.
Il y avait le plus grand encombrement dans les établissements; tout
manquait au soulagement des malades, local spacieux, officiers de santé,
médicaments, employés et sous-employés d'administration.
Quelques militaires intelligents avaient établi d'eux-mêmes l'ombre
d'organisation qui subsistait encore. On a parlé, page 52, d'un chrétien
du pays qui fut fort utile: cet homme, presque toujours ivre, ronflait
une partie du jour, et souvent exposé au soleil, sur un banc de pierre
qui était à la porte de l'hôpital; j'ai vu des soldats, pour le tirer de
cette espèce de léthargie, le réveiller brusquement, et même le conduire
à grands coups de bâtons dans leurs salles, et se faire panser et opérer
par lui; et il est digne d'observation qu'après avoir ouvert les bubons,
ou enlevé des charbons, il essuyait légèrement ses bistouris, et les
plaçait entre son front, souvent couvert de sueur, et son turban, sans
qu'il en soit résulté aucun inconvénient.
Le commandant de la place avait désigné une maison isolée pour les
convalescents. Elle en contenait à notre arrivée près de cinquante qui
rentrèrent dans leurs corps pendant que l'armée campa devant Jaffa.
Je fis partir le même jour le citoyen Pugnet, pour qu'il prît soin d'une
cinquantaine de nos malades, que l'on évacua sur Cathiéh, sous l'escorte
d'un bataillon de la vingt-deuxième demi-brigade d'infanterie légère.
Le 7, sur deux cents malades existant dans l'hôpital, cinquante
seulement pouvaient être évacués sur des montures; le reste ne pouvait
l'être que sur des voitures ou des brancards. Parmi ces derniers un
grand nombre était sans aucun espoir de guérison, et il était probable
qu'il en périrait quinze, vingt, et jusqu'à 25 par jour. Je fis sentir à
l'autorité supérieure l'inutilité et les dangers d'une évacuation de
malades réduits à cette extrémité (nº 231 et 232 de ma correspondance.)
Ayant vu une grande quantité de soldats se gorger d'abricots verts, je
remis la note suivante au chef de l'état-major-général, qui la fit
insérer dans l'ordre du jour (nº 233 de ma correspondance).
Au camp de Jaffa, le 8 prairial an VII.
«Les fruits qui ne sont pas bien mûrs sont très nuisibles; ils
produisent au moins des digestions difficiles, souvent des
diarrhées et des dysenteries: ces indispositions ou ces maladies
jettent dans une grande faiblesse et rendent incapable de
supporter les fatigues de la guerre.»
Le soir du même jour le mouvement de l'hôpital était de cent cinquante
malades; mais d'après un examen plus attentif je déterminai vingt à
vingt-cinq hommes à rentrer au camp.
Je passai presque tout le 9 dans l'hôpital pour hâter l'évacuation des
malades qui étaient au nombre de cent.
L'état-major de l'artillerie faisait chercher de tous côtés un jeune
officier blessé à la tête au siège d'Acre: je crus le reconnaître au
signalement qu'on m'en avait donné; j'appelai des canonniers qui
roulaient des pièces sur le port; ils le reconnurent en effet, et
m'aidèrent à le tirer d'une chambre grillée et barricadée où on l'avait
laissé tout nu sur le pavé, au milieu des immondices, et ne conservant
de la vie qu'un peu de chaleur. J'avertis le général commandant
l'artillerie, qui le fit conduire dans sa tente et transporter ensuite
pendant la route sur un brancard très commode. Ce jeune homme dont le
sort intéressa tout le monde recouvra, quoique très lentement, quelque
sentiment; et ses yeux, longtemps immobiles, se ranimèrent enfin pour se
tourner avec reconnaissance sur le général Dommartin: il arriva jusqu'au
fort d'êl-A'rich où il fut confié à une femme qui reçut des avances
assez considérables en se chargeant de lui donner ses soins: mais comme
s'il était des êtres que la fatalité poursuit, sa gardienne se repentit
au bout de quelques jours de ses engagements; elle l'abandonna, s'enfuit
furtivement pour rejoindre l'armée, et l'infortuné jeune homme périt...
L'armée partit le soir de Jaffa et arriva en sept heures de marche près
d'Ebnéh; elle rencontra un passage difficile au pont du Rubia ruiné, le
lit de la rivière se trouvant encaissé.
Le 10, elle se porta par une marche d'un peu plus de sept heures du
village d'Ebnéh à celui d'êl-Mecheden.
Le 11, elle arriva à Gaza par une marche d'un peu plus de huit heures.
Les chemins que nous avions trouvés si fangeux en ventôse étaient
devenus secs et gercés; nous ne trouvâmes à notre retour sur notre route
que trois puits qui avaient jusqu'à cent pieds de profondeur, et dont il
était par conséquent très difficile de puiser de l'eau pour un aussi
grand nombre d'hommes.
L'hôpital de Gaza n'avait plus à notre passage que des convalescents, et
il reçut quelques malades, qui suivirent les uns et les autres le
mouvement de l'armée: il n'était resté personne en état de rendre un
compte bien exact de ce qui s'était passé depuis six semaines; on a
seulement su que le citoyen Bousquet, chirurgien attaché à la
vingt-cinquième demi-brigade d'infanterie de ligne, s'était chargé de la
totalité du service, et qu'il s'en était acquitté avec autant de zèle
que de succès.
L'armée quitta Gaza le 12 et vint coucher en sept heures à Kan-Iounes.
Le 13, elle se rendit de ce lieu à êl-A'rich où elle séjourna le 14: la
marche fut de plus de quinze heures, toujours dans le sable, et très
pénible; car indépendamment de ses armes et de son sac, chaque militaire
portait son bidon plein d'eau et sa provision de vivres pour quatre
jours.
Arrivés à êl-A'rich nous eûmes quelques hommes que la fatigue força de
s'arrêter; il s'établit à l'extérieur et à l'abri des murs du fort
environ cent malades ou convalescents, en comptant quelques officiers
qui s'isolèrent sous des baraques fort commodes, construites avec des
branches de palmier.
L'armée se porta le 15 d'êl-A'rich en face d'Ostracine en dix-sept
heures de marche; elle trouva de l'eau une fois.
D'Ostracine à Cathiéh, le 16, on trouva le puits dit Bir-êl-Ab, et la
marche fut de quinze heures.
La chaleur fut portée dans le sable jusqu'au quarante-quatrième degré au
thermomètre de Réaumur.
L'armée séjourna à Cathiéh le 17 et le 18.
J'eus l'honneur de remettre au général en chef le rapport suivant (nº
237 de ma correspondance).
Au camp de Cathiéh, le 17 prairial an VII.
«GÉNÉRAL,
«Il y a ici aujourd'hui environ cent fiévreux réunis sous des
baraques aux environs de l'ancienne redoute; ils ont été fournis
par les évacuations d'Acre, de Jaffa, et les hommes tombés
malades en route.
Tous ces malades confiés aux soins d'un médecin, d'un chirurgien,
et d'un pharmacien, sont dans une situation qui promet guérison à
presque tous; il y en aura la moitié susceptible d'être évacuée
le 19 ou le 20.
Il faudra encore un dépôt de fiévreux à Belbéis.»
Salut et respect.
L'arrière-garde, formée par la division aux ordres du général Kléber,
prit un soin particulier de l'évacuation des fiévreux et des blessés; à
l'une des stations ce général dit un jour aux premiers, «_Mes enfants,
je suis occupé de vous; nous allons partager ce que j'ai; mais ne
m'approchez pas de trop près, parce que ce n'est pas de la peste qu'il
convient que je meure..._» Il rendait aux généraux Junot et Verdier
l'honorable témoignage d'avoir puissamment secondé sa sollicitude pour
ces malheureux pendant toute la route.
Mais qui peut nommer le dernier de ces généraux sans se rappeler ce que
fit son épouse pendant tout le cours de l'expédition de Syrie? C'est
elle qui, sans calculer qu'elle s'exposait à toutes les fatigues de la
marche la plus pénible, donna son cheval pour faire passer un torrent à
des piétons... elle donna souvent son eau, ses provisions, son linge,
pour des malades ou des blessés... Un jour elle entendit dans le désert
les cris du désespoir d'un soldat aveugle et abandonné; elle court à
lui, _Attache-toi_, lui dit-elle, _à la queue de mon cheval et ne le
quitte plus; il est doux comme moi, il ne te fera aucun mal; viens,
pauvre misérable, j'aurai soin de toi;_ lui qui ne pouvait voir sa
bienfaitrice s'écriait souvent, _Est-ce un ange qui me conduit, qui me
nourrit?_ et elle, avec une touchante simplicité embellie par ses
grâces, _Eh non!... C'est madame Verdier... Une Italienne... La femme du
général._
L'armée se porta le 19 de Cathiéh à Bir-êl-Duedar.
Le 20, de Bir-êl-Duedar à Ssalehhyéh.
Elle séjourna, et le général en chef mit à l'ordre du jour ce qui suit:
Au quartier-général de Ssalehhyéh, le 21 prairial an VII.
BONAPARTE, général en chef, ORDONNE:
ARTICLE PREMIER.
Tous les hommes qui sont attaqués de la fièvre à bubons seront
soumis à une quarantaine, qui sera déterminée par les
conservateurs de santé.
ART. II.
Les corps qui ont avec eux des hommes ayant des symptômes de
cette maladie les laisseront aux lazarets de Ssalehhyéh et de
Belbéis.
ART. III.
Les hommes qui auront avec eux des individus atteints de cette
maladie, lorsque l'armée aura dépassé Belbéis, seront soumis,
avant d'entrer au Kaire, à une quarantaine qui sera déterminée
par les conservateurs de santé.
ART. IV.
L'ordonnateur des lazarets se rendra à Mathariéh, et fera avec
les conservateurs de santé les visites et autres dispositions
nécessaires pour mettre à exécution le présent ordre.
_Signé_ BONAPARTE.
Le 22, l'armée alla coucher au Santon;
Le 23, à Belbéis.
Le 24, séjour, pendant lequel j'adressai une lettre à l'ordonnateur en
chef sur la nécessité de déterminer un mode régulier pour la rentrée des
convalescents de l'épidémie dans leurs corps, où l'on faisait souvent
des difficultés pour les recevoir (nº 240 de ma correspondance). Le
général en chef prit à ce sujet un arrêté qui fut inséré comme
supplément à l'ordre du jour.
L'armée vint camper le 25 à êl-Mark, et l'ordre du jour portait:
«En conséquence de l'arrêté du général en chef du 21 prairial,
concernant les dispositions sanitaires, le citoyen Blanc,
ordonnateur des lazarets, a arrêté que l'armée pourra entrer
demain au Kaire sous les conditions ci-après:
Les officiers de santé des différents corps, le citoyen
Desgenettes, pour le quartier-général, reconnaîtront qu'il n'y a
aucune maladie contagieuse dans les corps, et en adresseront le
certificat ce soir au quartier-général.
Le chef de l'état-major, l'ordonnateur en chef, les généraux de
division, passeront en revue, et ordonneront que tous les effets
turcs et de fabrique de Syrie seront laissés en quarantaine à la
Qoubbéh; chaque corps en fera un paquet.
Le général en chef ordonne la stricte exécution des présentes
dispositions, et en rend les généraux et chefs de corps
responsables.
Tous les hommes qui seraient reconnus malades au quartier
général et dans les divisions d'après la visite des officiers de
santé resteront à la Qoubbéh pour y faire quarantaine.»
_Signé_ ALEX. BERTHIER,
_Général de division, Chef de l'État-Major général._
Je remis le même soir, en exécution de l'ordre précédent, la note
suivante à l'ordonnateur des lazarets (nº 241 de ma correspondance):
Au camp d'êl-Mark, le 25 prairial an VII.
«Le médecin en chef de l'armée déclare au citoyen ordonnateur des
lazarets qu'il a, conformément aux ordres du général en chef du
21 et d'aujourd'hui, constaté l'état de santé des divers
individus composant l'état-major-général, ou se trouvant à sa
suite, et qu'il n'existe parmi eux aucune maladie contagieuse.»
Les autres rapports ayant été également favorables, l'armée rentra au
Kaire le 26.
On a eu lieu de s'assurer en Syrie que les exutoires permanents tels que
les cautères et les sétons; les éruptions cutanées, telles que les
dartres, la gale; les maladies vénériennes, les plaies récentes ou les
ulcères avec une abondante suppuration ne mettaient point à l'abri de
l'épidémie.
Les femmes, les jeunes gens, les enfants même à la mamelle, ont
généralement plus résisté à l'épidémie que les hommes les plus robustes.
Une Alsacienne, épouse d'un guide, qui allaitait son enfant, a fait plus
de soixante lieues derrière la voiture du général en chef, presque
toujours assise entre deux pestiférés, sans qu'il en soit rien résulté
de malheureux.
Il a péri plus de douze à quinze cents chameaux tandis que les ânes ont
parfaitement résisté à la fatigue.
Des bandes de chiens affamés, comme ceux qui dévorèrent Jésabel,
rodaient continuellement autour de nos ambulances: on les vit se jeter
avec avidité sur des cataplasmes qui avaient recouvert des bubons,
manger des chairs charbonnées, se repaître de cadavres de pestiférés,
sans qu'ils aient contracté de maladie; au moins en voyait-on rarement
de morts aux environs de nos établissements.
J'ai oublié de dire que l'on a tiré un grand parti des oignons de scille
cuits et appliqués sur les bubons.
Ces tumeurs critiques étaient généralement dans les aines; quelques
malades en avaient dans les aines et sous les aisselles; on en a vu
jusqu'à quatre dans le même individu.
Les charbons n'avaient pas de siège bien déterminé. Ils étaient souvent
multipliés dans le même malade, et j'en ai fréquemment vu jusqu'à
trois.
La rétrocession des bubons, surtout des parotides, à toutes les époques,
mais plus particulièrement au commencement, était presque toujours
funeste. Il y a cependant eu quelques exemples mais très rares du
contraire.
Les bubons pestilentiels sont des engorgements des glandes lymphatiques
qui s'opèrent évidemment par un mouvement inverse du système absorbant.
Les charbons éminemment contagieux se communiquent au contraire par
absorption directe, c'est-à-dire dans l'ordre ordinaire et par la voie
la plus courte et le plus simple contact.
J'ai observé dans les marches et au retour que les blessés attaqués du
tétanos souffraient beaucoup plus de la variation de l'atmosphère que du
plus haut degré de chaleur.
On a je crois parlé ailleurs des sangsues que nos soldats trouvèrent, à
leur retour, dans des eaux saumâtres, et qui s'étant attachées au voile
du palais et aux parties voisines causèrent des hémorragies. Quelquefois
un gargarisme fait avec un peu de vinaigre suffit pour les détacher, et
d'autres fois nos chirurgiens furent forcés d'aller les chercher avec
des pinces.
D'après les renseignements les plus exacts, l'armée a perdu en Syrie,
par l'épidémie, environ sept cent hommes.
En rappelant les obligations que j'ai au citoyen Jacotin, j'emprunte
encore de lui le résultat suivant pour terminer ce qui concerne
l'expédition de Syrie.
Je me suis également servi pour le retour de l'armée d'un itinéraire
publié par le citoyen Costaz; nº 31 et 32 du Courier d'Égypte.
_Résultat des routes pendant l'expédition de Syrie._
Distance du Kaire à Ssalehhyéh 23 lieues
De Ssalehhyéh à Cathiéh 16-3/4
De Cathiéh à êl-A'rich 24
D'êl-A'rich à Gaza 17
De Gaza à Jaffa 18-3/4
De Jaffa à Acre 23-1/2
------
Cette route de 123 lieues
a été faite dans 38 jours, desquels il faut déduire; savoir,
Pour le siège d'êl-A'rich 3 jours}
Pour celui de Jaffa 4 } 7} 18
Pour séjour 11}
---------
Il reste pour la marche effective 20 jours;
ce qui donne pour terme moyen une marche de 6 lieues 3/20 par jour.
La marche moyenne des convois, les chameaux portant environ 3 quintaux,
est d'environ 1/4 de lieue à l'heure; ainsi la marche moyenne a été de 8
heures environ.
Cette marche considérée quant au sol, l'armée a fait; savoir,
Dans le désert 52 lieues 1/2
Dans le pays habité ou cultivé 70 1/2
-----------------
De ces 123 lieues il y
en a, en supposant les limites de l'Asie et de l'Afrique aux colonnes de
Réfa; savoir,
En Asie 50 lieues 1/2
En Afrique 72 1/2
----------------
La route de retour n'a été que de 119 lieues 1/2
================
L'armée a suivi la mer 20 lieues
Et marché dans l'intérieur du pays 99 1/2
----------------
Ces 119 lieues 1/2
ont été faites en 25 jours;
{ en séjour 8 }
Savoir,{ } 25; ce qui fait par
{ en marche 17 }
jour de marche pour terme moyen 7 lieues, et en temps 9 heures 21
minutes.
En allant en Syrie de Kan-Iounes à Acre (distance 47 lieues 1/2) l'armée
a passé dans trois villes, et dans quinze villages, et quarante-neuf
rivières, torrents, etc; savoir,
{ sur des ponts 3 }
Rivières passées { } 8
{ à gué 5 }
{ à sec 3 }
Ruisseaux ou torrents passés { } 35
{ à gué 32 }
Marais et mauvais passages 6
--------
TOTAL 49
========
Le retour d'Acre à Kan-Iounes, par la route indiquée ci-dessus, n'a été
que de 44 lieues 1/4; on a passé dans cinq villes, et douze villages.
{ subsistantes 3 }
Villes { } 5
{ ruinées 2 }
L'armée a passé vingt-trois rivières, torrents, ou ruisseaux; savoir,
{ sur ponts de pierre 2 }
{ ponts de bois jetés }
Rivières passées { par l'armée 3 } 23
{ à gué 5 }
{ à sec (le Rubin) 1 }
Torrents et ruisseaux passés à sec 12 }
De Kan-Iounes à Acre, l'armée a marché 10 jours effectifs, et elle a
fait 47 lieues et demi; savoir,
En pays de montagnes 4 }
de coteaux 21 } 47-1/2
Et en plaine 22-1/2 }
L'invasion de Syrie a duré 125 jours; savoir,
{ en allant 20 }
En marches { } 37
{ au retour 17 }
{ en allant 11 }
En séjour { } 16
{ au retour 5 }
{ en allant 7 }
{ devant Acre 62 }
En sièges { au retour, pour } 72
{ faire sauter les }
{ fortific. de Jaffa 3 }
Enfin de ces 125 j.,
l'armée en a passé, savoir,
En Asie 98 }
} 125
En Afrique 27 }
Le citoyen Emeric, que j'avais chargé de me suppléer en Égypte, et qui
l'a fait de manière à mériter la reconnaissance de l'armée, me remit, à
mon retour de Syrie, un compte fort exact et fort détaillé du service
médical.
J'ai relevé, tant de ses rapports que des mouvements qui m'ont été
fournis par l'administration, qu'il était mort dans les hôpitaux ou
lazarets de l'Égypte, en pluviôse an 7, trois cents dix-huit hommes,
dont cent trente à Alexandrie, par continuation de l'épidémie;
En ventôse, deux cents soixante-sept hommes, dont cent trente à
Alexandrie;
En germinal, trois cents onze, dont cent quarante-quatre à Alexandrie;
En floréal, deux cents huit, dont quatre-vingt-quinze à Alexandrie;
En prairial, cent vingt-un, dont quarante-sept à Alexandrie;
Ce qui fait un total de mille deux cents vingt-cinq ci:
Morts en pluviôse an 7 318
Idem en ventôse 267
Idem en germinal 311
Idem en floréal 208
Idem en prairial 121
----
TOTAL 1225
====
Je fis mettre à l'ordre du jour l'avis suivant (nº 246 de ma
correspondance):
Au quartier-général du Kaire, le 3 messidor an VII.
«On croit utile de rappeler à l'armée dans ce moment l'avis
inséré dans un ordre du jour de fructidor an 6, relativement aux
bains (voyez page 16).
«Dans la saison où nous nous trouvons maintenant notre attention
principale doit être dirigée sur l'état de la transpiration,
c'est-à-dire que nous devons nous tenir, autant qu'il est
possible, dans une température égale: ainsi il est dangereux de
passer les nuits à l'air et nu; il en résulte des maladies des
yeux assez connues, souvent des diarrhées incommodes, et même des
dysenteries, presque toujours funestes dans de grands
rassemblements d'hommes.
L'eau du Nil est d'une excellente qualité; il est malgré cela
prudent, quand on a chaud, de ne la boire qu'après s'être rincé
la bouche avec, ou en avoir versé sur ses mains.
L'usage exclusif de la viande n'est pas avantageux dans les
chaleurs.
Les spiritueux tels que l'eau-de-vie, pris en quantité, font
autant de mal qu'ils font de bien pris modérément.
Personne ne peut ignorer que les fruits qui ne sont pas bien mûrs
sont nuisibles.
La nombreuse garnison du Kaire, et les corps de troupes
considérables qui s'y trouvent momentanément, ainsi que dans les
environs, ne fournissent pas cent cinquante fiévreux aux
hôpitaux.»
J'adressai le même jour au général chef de l'état-major-général la
lettre suivante (nº 247 de ma correspondance):
Au quartier-général du Kaire, le 3 messidor an VII.
«GÉNÉRAL, j'ai visité aujourd'hui les prisons de la citadelle;
tous les cachots, sans exception, sont inhabitables: l'air n'y
plonge que par des ouvertures très étroites; il y a déjà
longtemps que le général en chef avait ordonné de les agrandir.
Ce qui m'engage à réclamer de nouveau sur cet objet, c'est
qu'indépendamment du mal qui en résulte pour les prisonniers, ils
peuvent souvent porter dans les hôpitaux ou au-dehors des
maladies dangereuses.
Les distributions d'aliments ne se font pas toujours avec
exactitude: l'eau manque souvent dans la proportion nécessaire
pour entretenir la santé.
Les Anglais, les Turcs, et les Grecs, qui ont la liberté de
respirer l'air pur, ne se plaignent de rien relativement au
régime.
La proximité des prisons avec un hôpital considérable, et qui
dans ce moment est bien tenu, exige qu'on les surveille d'une
manière particulière.»
Le 9, j'envoyai au général chef de l'état-major-général le résultat
circonstancié des visites de salubrité faites, d'après mes ordres, dans
tous les établissements militaires du grand et du vieux Kaire, de
Gizeh, de Boulak, et environs; il se faisait de semblables visites sur
tous les autres points de l'armée.
Le 15, les convalescents de Syrie étaient définitivement rentrés dans
leurs corps respectifs.
Le 21, on arrêta diverses mesures d'organisation pour les hôpitaux, et
les officiers de santé en chef relevèrent un abus préjudiciable par la
lettre suivante, adressée à l'ordonnateur en chef (nº 260 de ma
correspondance):
Au quartier-général du Kaire, le 21 messidor an VII.
«CITOYEN, les différentes dispositions prises pour assurer aux
militaires une distribution plus abondante de légumes en
déduction de la viande étant restées sans exécution, nous vous
prions d'ordonner que le règlement soit suivi ponctuellement sur
l'article des aliments.»
_Signé_ les officiers de santé en chef de l'armée.
Les hôpitaux étaient généralement mal tenus et mal approvisionnés; les
autorités supérieures, et les surveillants intermédiaires, n'avaient
point eu assez d'énergie ou de crédit pendant l'absence du général en
chef pour maintenir l'ordre dans toutes les parties de ce service
délicat.
On perdit en messidor quatre-vingts malades, presque tous de la
dysenterie, ci... 80 morts.
Le 27, on organisa le service de santé destiné à suivre le corps
d'armée, qui, commandé par le général en chef en personne, anéantit,
dans les premiers jours de thermidor, une armée formidable, sur cette
même plage d'Aboukir, devenue trop célèbre par les inconstances de la
fortune.
La saison était belle, et le moment de l'activité n'est pas celui des
maladies: nous perdîmes dans les hôpitaux, en thermidor,
quatre-vingt-trois malades, ci.............. 83 morts.
Le général Bonaparte quitta l'armée le 5 fructidor, et en laissa le
commandement au général Kléber.
Pendant l'intervalle qui s'écoula entre la nomination et l'arrivée du
général en chef au Kaire, l'administration sanitaire, avertie par des
rapports qui avaient même une sorte de caractère officiel, éleva des
soupçons sur la nature des maladies régnantes à la citadelle; je fus
forcé d'adresser à ce sujet au général Dugua, commandant de la ville et
de la province, ainsi qu'au conservateur chef par intérim de
l'administration sanitaire, des notes, qui, rendues publiques, calmèrent
et satisfirent les esprits trompés par des exagérations (nº 278 et 279
de ma correspondance).
Le général en chef, par un arrêté du 24, ordonna la formation d'une
commission, composée de l'ordonnateur en chef, du général commandant du
génie, de l'ordonnateur des lazarets, des trois officiers de santé en
chef, et chargée d'arrêter les comptes de l'administration sanitaire,
ainsi que de proposer dans le plus court délai des vues sur son
amélioration.
Cette commission adressa le rapport suivant au général en chef (nº 291
de ma correspondance).
Au quartier-général du Kaire, le 26 fructidor an VII.
«La commission formée par l'arrêté du général en chef du 24 du
courant s'est assemblée cejourd'hui 26, quoiqu'elle fût convoquée
pour le 25, à cause de l'absence de quelques uns de ses membres.
Remise a été faite à la commission du rapport adressé par le
citoyen Blanc, ordonnateur des lazarets, au général en chef.
Il est résulté de son examen que l'on a reconnu l'insuffisance
des moyens d'isolement adoptés jusqu'à ce jour en Égypte dans les
lazarets d'Alexandrie, de Rosette, de Lesbéh, et du Kaire, qui
n'ont jamais été et sont hors d'état de remplir les vues de
sûreté que se propose le gouvernement.
Pour atteindre ce but, il faudrait de grandes
constructions, portées par appenti, et pour cette
année, à soixante mille livres, ci 60,000 l.
Dépenses extraordinaires pour cette année,
soixante mille livres, ci 60,000
Un personnel annuel de cent soixante-neuf
mille livres, ci 169,000
-------
TOTAL 289,000
=======
La commission est obligée de prévenir le général en chef que les
établissements nécessaires ne peuvent être construits avant la
saison ordinaire de la peste, qui s'avance rapidement.
On doit donc se borner à faire quelques améliorations aux
établissements existants, telles que les enclore plus exactement,
y former des abris, et en surveiller plus soigneusement le
service; porter surtout ces améliorations sur les lazarets
d'Alexandrie, de Rosette, et celui de Lesbéh, qui doit être
établi sur la rive gauche du Nil.
Le général commandant le génie présentera des plans relatifs aux
constructions et réparations.
L'ordonnateur des lazarets présentera des règlements pour
l'administration.
Les officiers de santé en chef de l'armée organiseront et
surveilleront le service des lazarets.
_Signés_ H. DAURE, SAMSON, D. J. LARREY,
BLANC, ROYER, et R. DESGENETTES.
Je faisais renouveler les visites de salubrité dans les établissements
militaires, et j'adressai, le 29 et le 6e jour complémentaire, des
rapports à ce sujet au général de division Damas, chef de
l'état-major-général (nº 292 et 302 de ma correspondance).
L'ordre du jour du 5e jour complémentaire portait:
«La charge de contribuer au soulagement des défenseurs de la
patrie blessés ou malades, en surveillant sévèrement les
hôpitaux, est un des plus beaux attributs attachés aux fonctions
de commissaire des guerres.
Mais l'abandon scandaleux dans lequel le général en chef a trouvé
celui d'Ibrahim bey prouve assez combien peu ils sont l'objet de
leur sollicitude.
En conséquence, le général en chef ordonne ce qui suit:
Le 6e jour complémentaire, l'adjudant-général faisant les
fonctions de sous-chef de l'état-major se rendra à l'hôpital
d'Ibrahim bey et à celui de la citadelle, accompagné du
commissaire des guerres chargé de la police, et d'un officier du
génie chargé de l'entretien et de la réparation de ces hôpitaux.
Il fera constater le besoin des fournitures de toute espèce
nécessaires aux malades, l'état des réparations et constructions
utiles pour la propreté et la salubrité; il recueillera les
réclamations des soldats et officiers malades, et celles des
infirmiers, et fera de tout un rapport circonstancié et par écrit
au chef de l'état-major-général.
Indépendamment des officiers commandés pour l'inspection et la
police journalière, il y aura chaque jour un officier
d'état-major qui fera la visite de ces hôpitaux, et rendra compte
au sous-chef de l'état-major; le sous-chef de l'état-major fera
lui-même cette visite de surveillance tous les dix jours, et le
chef de l'état-major deux fois par mois.
Il sera de suite mis un fonds extraordinaire de quatre mille
livres à la disposition de l'ordonnateur en chef pour achat de
draps de lit, couvertures, et autres fournitures nécessaires aux
deux hôpitaux ci-dessus.
Il sera fourni trois cents pintes de vin à celui d'Ibrahim bey,
et deux cents à celui de la citadelle.»
Le général de division, chef de l'état-major-général,
_Signé_ DAMAS.
L'administration sanitaire fut supprimée par un arrêté du même jour. On
ne peut nier qu'elle a été utile, et on lui a dû, dans l'an 7, le
dessèchement du khalich qui traverse le Kaire, exécuté par les
ingénieurs des ponts et chaussées.
Cette opération s'est faite sur une étendue de
canal de quatre mille deux cents cinquante
toises, ci 4250 toises.
Dont neuf cent cinquante de l'embouchure
à la prise d'eau jusqu'à la
ville, ci 950
Dans l'intérieur de la ville, 2100
La branche qui porte les eaux du
fort Sulkouski à la place Ezbekiéh, 1200
----
TOTAL 4250 toises.
====
Ce dessèchement, fait avec mille à douze cents journées d'ouvriers, n'a
guère coûté plus de vingt-un mille medins, ou sept cents cinquante
livres de notre monnaie.
J'omets ici une foule de détails d'exécution dans mon service, parce que
leurs résultats seuls peuvent intéresser.
Nous perdîmes en fructidor et jours complémentaires quatre-vingt-douze
malades, ci................... 92 morts.
_Morts dans le dernier trimestre de l'an 7._
Messidor 80
Thermidor 83
Fructidor, et jours complém. 92
----
TOTAL 255 morts.
====
_Ordre du jour du 6 vendémiaire an 8._
«Kléber, général en chef, ordonne:
Les administrations sanitaires, supprimées par l'arrêté du 5e
jour complémentaire de l'an 7, sont réorganisées ainsi qu'il
suit:
Il y aura au Kaire, intérieur du lazaret;
Un conservateur de 1re classe, à 400 f. p. mois.
Un conservateur de 3e classe, à 250
Un secrétaire-archiviste, à 150
Un préposé de santé, à 100
Deux surveillants, à 80 f. par mois, 160
Six gardes de santé, à 50 f. p. m., 300
À Alexandrie, pour le service du port;
Un conservateur de 2e classe, à 300
Un secrétaire-archiviste, à 150
Quatre gardes de santé, à 50 f. p. m., 200
À Lesbéh, pour le service du bogahz de Damiette;
Un conservateur de 3e classe, à 250
Un secrétaire-archiviste, à 150
Quatre gardes de santé, à 50 f. p. m., 200
Les employés préposés par le citoyen Blanc seront conservés.
Les conservateurs d'Alexandrie et de Lesbéh correspondront avec
le conservateur de première classe au Kaire, et celui-ci avec
l'ordonnateur en chef et la commission extraordinaire de
salubrité publique, établie ci-après.
Les fonds destinés au service des administrations sanitaires
seront mis à la disposition de l'ordonnateur en chef.
Tous les employés ci-dessus seront brevetés par l'ordonnateur en
chef, et le brevet sera visé par le chef de
l'état-major-général.»
_Signé_ KLÉBER.
Le général en chef, sur les divers rapports de la commission formée par
arrêté du 24 fructidor dernier, ordonne:
Il sera formé au Kaire une commission permanente, sous le nom de
_Commission extraordinaire de salubrité publique_, qui aura la
surveillance générale du service des lazarets, et dont les ordres
seront provisoirement exécutés sans délai, sauf recours au
général en chef.
Cette commission sera composée du commissaire-ordonnateur en
chef, du général commandant le génie, du médecin, du chirurgien,
et du pharmacien en chef de l'armée.
Il y aura trois autres commissions subordonnées à la première, à
Alexandrie, à Rosette, et à Lesbéh; elles porteront simplement le
nom de Commission de salubrité publique: chacune d'elles sera
composée du commandant de la place, d'un commissaire des guerres,
d'un médecin ordinaire, d'un chirurgien, et d'un pharmacien de
première classe.
Le bureau de santé, créé pour la ville du Kaire par l'ordre du
jour du 9 vendémiaire an 7, est supprimé, de même que tous ceux
qui auraient pu être établis en d'autres lieux; les fonctions qui
leur avaient été attribuées sont confiées par des lois et des
règlements aux officiers de santé en chef de l'armée et des
hôpitaux militaires.
Les règlements sanitaires adoptés l'an 6 et l'an 7, et qui ne
sont point modifiés par le présent ordre, continueront d'être en
vigueur.
Le général commandant le génie donnera promptement des ordres
pour les constructions et réparations indispensables aux quatre
lazarets pour le service de l'an 8, et il sera mis pour cet effet
à sa disposition la somme de trente mille livres, que porte le
devis joint à son rapport du 29 fructidor an 7.
Les officiers de santé en chef de l'armée sont chargés d'assurer
et de surveiller le service de santé des lazarets; le
commissaire-ordonnateur en chef délivrera des brevets, sur leur
rapport, à ceux des officiers de santé qu'ils jugeront convenable
de conserver, employer, ou requérir.
Il y aura en outre dans chaque lazaret deux ou quatre chirurgiens
turcs, au besoin, qui rempliront les fonctions d'aides, et seront
à la solde de soixante-quinze livres par mois.
_Signé_ KLÉBER.
Le général de division, chef de l'état-major général.
_Signé_ DAMAS.
En exécution de l'arrêté ci-dessus, les officiers de santé en chef de
l'armée nommèrent, le 7, les officiers de santé suivants pour faire
temporairement partie des commissions de salubrité publique:
À Alexandrie,
Le citoyen Salze, médecin ordinaire.
Le citoyen Mauban, chirurgien de 1re classe.
Le citoyen Flamand, pharmacien de 1re classe.
À Rosette,
Le citoyen Sotira, médecin ordinaire.
Le citoyen Villepreux, chirurgien de 1re classe.
Le citoyen Désir, pharmacien de 1re classe.
À Lesbéh,
Le citoyen Barbès, médecin ordinaire.
Le citoyen Rozelle, chirurgien de 1re classe.
Le citoyen Lemaire, pharmacien de 1re classe.
Le 15, tous les travaux relatifs aux invalides étant terminés, et les
états définitivement arrêtés, les officiers de santé en chef écrivirent
aux inspecteurs-généraux du service de santé des armées, à Paris, la
lettre suivante (nº 309 de ma correspondance):
«CITOYENS, nous vous envoyons ci-joint l'état des militaires
jugés dans le cas d'invalidité absolue, et qui retournent en
conséquence en France.
Nous les faisons accompagner par les citoyens Casabianca,
chirurgien de première classe, Bosio et Demay, chirurgiens de
troisième classe, qui quittent ce climat pour raison de santé.
Nous avons déposé les doubles des certificats entre les mains de
l'ordonnateur en chef.»
_Extrait de l'ordre du jour du 17 vendémiaire an 8._
«La commission extraordinaire de salubrité publique, dont la
formation a été ordonnée par l'ordre du jour du 6 vendémiaire,
s'assemblera les 1er et 5 de chaque décade, à trois heures après
midi, chez le commissaire-ordonnateur en chef.
Il est accordé à cette commission un secrétaire, qui aura par
mois cent cinquante livres qu'il touchera sur un état signé de
lui, et arrêté par le commissaire ordonnateur en chef, dont il
devra être breveté.
Le commandant de la place du Kaire enverra à la commission les
rapports qui étaient adressés à l'ordonnateur des lazarets.
Il est recommandé aux commissions formées dans les autres places
de correspondre régulièrement avec celle du Kaire, et de
l'informer exactement de tout ce qui sera relatif à ce service.»
_Signé_ KLÉBER.
Le même jour, j'adressai aux citoyens Calvi, au Kaire, et Gisleni, à
Alexandrie, une commission de médecin ordinaire de l'armée, expédiée
conformément à l'arrêté du 6 du courant par l'ordonnateur en chef, et je
les chargeai spécialement du service des lazarets de ces deux places (nº
310 et 311 de ma correspondance).
Le 21, la commission extraordinaire de salubrité publique proposa au
général en chef de prendre l'arrêté suivant, qui fut inséré à l'ordre du
jour.
Au quartier-général du Kaire, le 24 vendémiaire an 8.
Le général en chef, sur le rapport de la commission
extraordinaire de salubrité publique, ordonne:
ART. Ier. Les effets des hôpitaux ou des lazarets qui ont servi,
l'an passé, à des malades attaqués de fièvres contagieuses,
seront, dans le plus court délai, lavés soigneusement, ou brûlés,
selon qu'il sera jugé convenable.
II. L'exécution de cet ordre est confiée à la commission
extraordinaire, et aux commissions de salubrité publique
d'Alexandrie, Rosette, et Lesbéh; ces dernières rendront compte
de cette opération à la commission extraordinaire, ainsi que de
toutes celles que les localités pourront leur dicter.
III. Tous les agents de l'administration sanitaire sont aux
ordres immédiats des dites commissions.
_Signé_ KLÉBER.
Les lettres du citoyen Pugnet, datées de Girgéh, m'apprenaient que dans
la haute Égypte il n'y avait guère en vendémiaire que des dysenteries.
Dans la basse Égypte, beaucoup plus humide, et particulièrement à
Lesbéh, il régnait des fièvres catarrhales et bilieuses, et depuis que
les chaleurs, qui n'avaient duré qu'environ un mois et demi, étaient
disparues, les fièvres pestilentielles commençaient à reparaître
(Extrait de la correspondance du citoyen Barbès).
À Alexandrie, on comptait neuf personnes attaquées de ces fièvres, dont
trois mortes; les autres maladies étaient des diarrhées, des
dysenteries, et quelques cas de scorbut.
À Rosette, il y avait très peu de malades; le mouvement de l'hôpital
était communément de vingt-cinq fiévreux.
Au Kaire, on surveillait avec la plus grande vigilance la santé des
troupes, sans négliger celle des habitants, et j'étais journellement
occupé à provoquer ou à faire exécuter des mesures de salubrité; je ne
cessais également, dans les mêmes vues, de presser par des circulaires
la rédaction des topographies médicales (nº 318, 319 et 320 de ma
correspondance).
Voici quelques observations du citoyen Savaresi sur les maladies
régnantes dans cette place en vendémiaire.
DYSENTERIES. Les dysenteries invétérées sont incurables; elles sont
accompagnées de coliques très fortes, qui sont produites par
l'inflammation locale des intestins, et se terminent par la gangrène.
Les dysenteries récentes, quoiqu'opiniâtres, se guérissent avec moins
d'obstacles: quelquefois elles sont vermineuses; on les voit rarement
accompagnées de fièvres intermittentes.
Dans ces maladies l'administration de l'opium produit de bons effets;
les stimulants sont très utiles dans certains cas.
AFFECTIONS DU FOIE. Il y a eu beaucoup d'obstructions du foie et de la
rate; je crois que c'est la constitution automnale: les rhumes
accompagnent ces obstructions.
Les alcalins ont été employés avec utilité.
MALADIES DIVERSES. Il y a eu des jaunisses, qui ont disparu à la suite
de l'action du tartrate de potasse antimoine, et de la rhubarbe en
poudre en petites doses réitérées.
Les fièvres intermittentes n'ont pas été nombreuses; elles résistent
quelque temps, parce que le quinquina est médiocre; je le mêle avec
l'alun pour lui donner plus de stypticité.
Les ophtalmies se guérissent très facilement.
Ceux qui avaient eu des douleurs rhumatismales l'année passée dans cette
saison, et qui les avaient vues s'apaiser dans les chaleurs, en sont
atteints de nouveau.
Nous avons perdu en vendémiaire soixante-sept hommes, ci............. 67
morts.
La commission extraordinaire de salubrité publique prit, le 1er
brumaire, plusieurs délibérations:
1º Elle proposa et détermina l'organisation de l'administration de
Rosette;
2º Elle rejeta, comme dispendieuse et inutile, la proposition de donner
des adjoints aux conservateurs de santé;
3º Elle provoqua des mesures qui furent adoptées, et mises à l'ordre du
jour ainsi qu'il suit:
Au quartier-général du Kaire, le 4 brumaire an VIII.
Kléber, général en chef, sur le rapport de la commission
extraordinaire de salubrité publique, ordonne:
ART. Ier. Les commissions de salubrité publique établies à
Alexandrie, Rosette, et Lesbéh, qui sont en activité, doivent
correspondre le plus fréquemment possible avec la commission
extraordinaire séante au Kaire.
II. À la réception du présent ordre du jour, et à la diligence
des susdites commissions, la quarantaine sera établie ainsi qu'il
suit:
III. À Alexandrie, on se conformera, pour les relations
extérieures, au règlement observé l'an VII, et approuvé par le
général en chef Bonaparte.
IV. À Rosette, on suivra le même règlement pour ce qui arriverait
directement par mer en remontant le Nil; ce qui vient
d'Alexandrie sera provisoirement sujet à quinze jours de
quarantaine.
V. À Lesbéh, on observera, de même qu'à Alexandrie et à Rosette,
ce qui est prescrit par le règlement pour les relations de
l'extérieur, c'est-à-dire de la mer en remontant directement le
Nil: dès à présent, tout ce qui vient de Damiette fera à Lesbéh
quinze jours de quarantaine d'observation, et la commission de
salubrité de cette place fera ce qu'elle jugera convenable sur la
prolongation de la quarantaine, dans le cas où la situation de
Damiette l'exigerait.
VI. Au Kaire, on soumettra, à partir de ce jour, tous les objets
venant d'Alexandrie, Rosette, Lesbéh, et Damiette, à quinze jours
d'observation, et les personnes seulement à dix jours.
VII. Les conservateurs prendront des mesures pour aérer et
sanifier les marchandises et autres objets.
VIII. Les lettres venant d'Alexandrie, Rosette, Damiette, et
Lesbéh, seront passées au vinaigre, et l'administration des
postes est responsable de l'exécution de cet article.
_Signé_ KLÉBER.
La commission délibéra, le 6, d'appeler dans son sein l'ordonnateur de
la marine Leroy, dont l'expérience et les lumières sont aussi connues
que son ardent amour du bien public: le général en chef approuva cette
nomination.
La même commission prit, dans sa séance du 10, les délibérations
suivantes, qui furent mises à l'ordre du jour.
_Ordre du jour du 17 brumaire an 8._
Le général en chef, sur le rapport de la commission
extraordinaire de salubrité publique, ordonne:
ART. I. Il y aura une djerme armée en station à la pointe du
Delta.
II. Le commandant de la djerme fera arrêter tous les bâtiments
venant de Rosette et Damiette, et les fera escorter jusqu'au
lazaret de Boulak.
III. Il délivrera à chaque reys une note signée par lui, portant
le nom du reys, l'endroit d'où il vient, et le nombre de
personnes qu'il a sur son bord.
IV. Il recommandera au patron commandant le bateau d'escorte
d'empêcher toute communication des personnes qui se trouveront
sur la djerme en quarantaine jusqu'à leur arrivée au lazaret.
V. Quant aux djermes venant de tout autre lieu que ceux mis en
quarantaine, on les laissera monter à Boulak sans escorte, en
recommandant aux reys de ne communiquer avec personne avant
d'avoir pris l'entrée du bureau de santé vis-à-vis de Boulak.
VI. Il sera établi à la Koubéh un poste sanitaire d'observation,
composé d'un des conservateurs de troisième classe du Kaire, et
de deux gardes de santé.
_Signé_ KLÉBER.
_Extrait des délibérations de la commission extraordinaire de salubrité
publique, du 10 brumaire an 8._
La commission délibère d'appeler, au nom du bien public, le
concours des lumières et de la surveillance de tous ceux qui
peuvent lui communiquer des renseignements utiles; elle recevra
avec reconnaissance tous les avis et toutes les observations;
elle invite en même temps tous ceux qui auraient connaissance de
l'existence de quelques fièvres contagieuses à en informer les
conservateurs de santé, pour qu'il soit fait une visite régulière
par qui de droit, et que l'on puisse prendre de suite les mesures
nécessaires pour la sûreté générale.
La commission s'assemble régulièrement tous les décadi et
quintidi, et toutes les fois que les circonstances l'exigent,
maison de l'ordonnateur en chef.
Le président de la commission.
_Signé_ R. DESGENETTES.
Le secrétaire de la commission.
_Signé_ ZINK.
Le général en chef approuve la présente délibération, et ordonne
l'exécution des dispositions qu'elle renferme.
_Signé_ KLÉBER.
L'ordre du jour du 18, qui déterminait le service des ports
d'Alexandrie, renfermait la disposition suivante:
«Lorsque les commissions de salubrité publique des ports
d'Alexandrie, Rosette, et Lesbéh, auront à délibérer sur quelque
chose relative à la santé des marins et à la salubrité des
bâtiments, elles appelleront l'administrateur en chef de la
marine, et le chef de l'état-major maritime.»
Le 21, sur la proposition du général en chef, la correspondance des
commissions de salubrité publique, et les déclarations du conservateur
de première classe, la commission extraordinaire délibéra que la
quarantaine d'observation serait réduite à cinq jours, à compter de
l'entrée au lazaret.
Un rapport mal motivé excita des réclamations sur la délibération du 21;
mais elle fut maintenue d'après la connaissance positive que je pris des
faits le 24.
Le 30, il fut déterminé entre l'ordonnateur et les officiers de santé en
chef qu'un corps d'armée se portant sur les frontières de l'Égypte, du
côté de la Syrie, l'hôpital de Belbéis serait l'établissement
principal.
Je passe sous silence une foule de détails d'exécution.
Il y eut peu de malades en brumaire, et un très petit nombre d'exemples
de fièvres pestilentielles mortelles; nous perdîmes pendant ce mois
soixante-treize hommes, ci..... 73 morts.
La commission extraordinaire approuva, le premier frimaire, la mise en
quarantaine de la frégate _la Léoben_, ordonnée par la commission de
salubrité publique d'Alexandrie, à cause d'un accident de fièvre
pestilentielle qui s'était manifestée à son bord, et elle la chargea de
faire descendre l'équipage à terre, et de l'isoler pendant que l'on
s'occuperait de sanifier le bâtiment.
Quelques circonstances forcèrent la commission extraordinaire à réclamer
près du général en chef la prérogative indispensable de communiquer avec
lui sans intermédiaire, et l'exécution sévère des règlements sans
acception des personnes.
Je fis cesser les préférences usurpées par les vénériens sur les
fiévreux de tout genre, en rappelant encore l'exécution de nos
règlements, qui ont si sagement et depuis si longtemps déterminé le
classement le plus avantageux des malades.
Le 11, la commission extraordinaire adressa à la commission de salubrité
publique d'Alexandrie la délibération suivante, prise dans la séance de
la veille (nº 366 de ma correspondance).
«La commission de salubrité publique d'Alexandrie donnera les
ordres nécessaires pour faire visiter les marins tous les matins,
et faire séparer ceux qui auraient pu tomber malades pendant la
nuit; faire consigner les équipages; séparer les distributions,
pour éviter les inconvénients du défaut d'exercice. Elle invitera
le chef de l'état-major maritime à laisser descendre à terre, à
des jours et heures différentes, les équipages, qui, séparément,
pourront se promener sur le rivage entre la batterie des
mortiers, l'île Pharos, et le moulin: les états-majors maritimes
et les officiers mariniers seront responsables de toute
transgression aux lois sanitaires.»
Le 21, la commission extraordinaire eut l'honneur de prévenir le général
en chef qu'un bâtiment grec, commandé par le capitaine Caravachisy,
était arrivé le 10 du courant (frimaire) devant Aboukir, et que, sans
aucunes mesures de précaution, il lui avait été permis de vendre sa
cargaison; ce qui pouvait compromettre la santé publique: elle le pria
en conséquence d'ordonner qu'aucun bâtiment ne pût prendre communication
que dans les lieux où il existe des lazarets.
Chaque séance de la commission extraordinaire fut marquée par des
délibérations confirmatives des mesures prises par les commissions de
salubrité publique, ou destinées à maintenir l'ordre de police et
l'économie.
Le général en chef accorda aux médecins ordinaires de l'armée une
gratification, comme un témoignage de satisfaction pour leurs services.
Nous perdîmes en frimaire, par des maladies du foie, des diarrhées, des
dysenteries chroniques, et un petit nombre de fièvres pestilentielles,
soixante-dix hommes, ci... 70 morts.
On transféra, sur la demande des officiers de santé en chef de l'armée,
le corps des invalides, de la ferme d'Ibrahim bey qu'il encombrait, dans
un local commode et spacieux, à la citadelle du Kaire.
L'ordre du jour du 14 annonçait que le général en chef venait de
recevoir du commodore anglais, sir Sidney Smith, un passeport qui
garantissait le libre passage et le retour de nos invalides en France,
et il contenait un arrêté relatif aux mesures qu'exigeait cette
translation.
L'ordre du jour du 18, qui pouvait être regardé comme une ampliation de
celui du 14, ordonnait que les invalides partiraient du Kaire le 25, et
se rendraient à Rosette, au lieu d'Alexandrie, rendez-vous d'abord
désigné.
Le quartier-général partit pour Ssalehhyéh le 19.
_Extrait des délibérations de la commission extraordinaire de salubrité
publique, du 25 nivôse an 8._
La commission, d'après les ordres du jour du 14 et du 18 du
courant, relatifs à l'évacuation des invalides en France, et
après avoir eu communication du départ des membres de la
commission des sciences et arts, a délibéré:
1º Aussitôt que les conditions du cartel pour les navires
destinés à porter les invalides et la commission des sciences et
arts seront arrêtées, et que ces navires, ayant leurs équipages à
bord, seront prêts à faire leur route, ils entreront en
quarantaine.
2º Il sera formé un comité de surveillance de salubrité à bord du
commandant, un comité particulier à bord de chaque bâtiment
correspondant avec le comité central; et il sera nommé près du
comité central un conservateur de santé de troisième classe, qui
aura sous ses ordres le nombre suffisant de gardes de santé pour
qu'il y en ait un à bord de chaque bâtiment.
3º Le comité central sera composé du citoyen Tallien, commissaire
civil, du commissaire de la marine, du commissaire des guerres
Duprat, de l'officier de santé de première classe de l'armée de
terre, et de celui du bord le plus avancé en grade. Chaque comité
particulier sera composé de l'officier de marine chef de route,
du faisant fonctions d'aide-commissaire de marine, et de
l'officier de santé. Le conservateur de troisième classe sera
désigné par le citoyen Guirard, conservateur de première, qui
désignera également les gardes de santé, qui seront pris de
préférence parmi les invalides de la marine ou les anciens gardes
en exercice dans l'an VII, et qui n'ont pas été conservés dans la
réorganisation de l'an VIII. Ces employés sanitaires suivront
l'expédition jusque dans les ports, et ils seront chargés des
mesures de précaution, dans le cas qu'il survînt quelques
accidents de peste dans le courant de la traversée.
4º Il sera destiné plusieurs djermes pour le transport des
effets, provisions, et personnes, qui doivent être embarqués sur
lesdits navires au lieu de l'embarquement; les djermes resteront
en quarantaine jusqu'après le départ des navires auxquels elles
auront été affectées: elles seront surveillées par des gardes de
santé, pour qu'elles ne communiquent avec la terre ailleurs que
sur l'île de la quarantaine de Rosette.
5º Toutes les provisions seront portées du Kaire à bord des
navires, au lieu de l'embarquement; les djermes qui les
descendront à Rosette s'y arrêteront à l'île de la quarantaine,
et attendront que les djermes de la marine, indiquées dans
l'article 4, puissent se charger; elles ne seront portées à
bord des navires que quand le conservateur chargé de la
quarantaine l'autorisera.
6º Les personnes qui doivent faire partie de l'expédition, et
s'embarquer sur les susdits navires autres que les équipages, se
rendront à Rosette, sur l'île de la quarantaine.
7º Les personnes qui sont à Alexandrie pour y subir la
quarantaine, faire sereiner leurs hardes, laver celles qui sont
susceptibles de l'être, obtiendront un certificat du conservateur
de santé du lazaret, visé par la commission de salubrité publique
de cette place.
8º Les personnes qui partiront du Kaire pour Rosette n'y
communiqueront pas avec la ville; elles attendront, ainsi que
celles venues d'Alexandrie, que le conservateur de santé chargé
de la sanification des navires et équipages, avise qu'on peut se
rendre à bord des navires.
9º Les contrevenants aux articles 6, 7, et 8, ne pourront
s'embarquer, et faire partie de l'expédition.
Le président de la commission.
_Signé_ R. DESGENETTES.
Le secrétaire de la commission.
_Signé_ ZINK.
Par autorisation et dans l'absence du général en chef, le général
de division commandant des ville et province du Kaire approuve
la présente délibération, et ordonne l'exécution des mesures
qu'elle renferme.
_Signé_ C. F. J. DUGUA.
La commission délibéra dans la même séance;
1º Que les personnes et marchandises venant de Rosette seraient soumises
à la quarantaine d'observation jusqu'à nouvel ordre;
2º Que les personnes feraient quinze jours de quarantaine, et les
marchandises selon l'exigence;
3º Que tout bâtiment ou bateau arrivant à Rosette par le boghaz devait
être compris dans le rapport de l'administration sanitaire, ainsi que
toutes les barques portant des troupes, chevaux, effets, vivres de la
république, de quelque endroit qu'elles viennent.
Je remis, le 30, au général Dugua le résultat d'une visite de salubrité
faite dans les établissements militaires du grand et du vieux Kaire, de
Gizeh, et de Boulak.
Nous perdîmes en nivôse cinquante-sept malades, ci.............. 57
morts.
Pluviôse, fertile en évènements politiques, de même que les mois qui le
suivirent, offrit peu de faits relatifs à l'histoire médicale.
La commission extraordinaire délibéra que les courriers venant de
Damiette au Kaire se rendraient directement au lazaret.
Je remis, le 4, à l'ordonnateur de la marine une note, par laquelle, en
approuvant l'approvisionnement des bâtiments en buffles, lard, et
poisson salé, je recommandais les farineux (nº 401 de ma
correspondance).
La commission extraordinaire délibéra, le 5, que la quarantaine
d'observation, établie pour les personnes venant de Rosette, serait
réduite à cinq jours.
La convention d'êl-A'rich fut ratifiée par le général en chef au camp de
Ssalehhyéh, le 8, et l'ordre du même jour la transmit à l'armée,
accompagnée d'une proclamation qui en expliquait les motifs.
Très peu de jours après, l'on apprit par un papier public anglais (_the
Sun_, nº 2233) les évènements très détaillés du 18 brumaire[16].
[Note 16: Voyez le Courier d'Égypte nº 61, 62, 63, 64, 65.]
Nous n'avions cependant pas ignoré toutes les grandes nouvelles de
l'Europe; mais les ennemis, qui nous les avaient toujours données, ne
nous avaient laissé connaître que les succès rapides et effrayants des
puissances coalisées; on avait rembruni avec art et pour nous le tableau
déjà trop désolant des maux intérieurs de notre patrie; et, croyant
ajouter à la position la plus inquiétante, on osa nous transmettre
jusqu'à ce voeu dicté par le délire d'une haine homicide à un ministre
britannique au milieu du parlement: «_Que l'armée d'Orient serve
d'exemple; l'intérêt du genre humain demande sa destruction: espérons
que, harcelée sur tous les points, luttant contre les maladies et
l'influence du climat, elle ne retournera point tranquille sur le rivage
où elle s'embarqua._»
Le reste du mois fut employé aux préparatifs de l'évacuation convenue.
Il y eut dans pluviôse des fièvres pestilentielles sur presque tous les
points de l'armée, notamment à Alexandrie, Lesbéh, Rosette, et même au
Kaire; nous ne perdîmes pourtant par les maladies que trente-huit
hommes, ci... 38 morts.
Nos établissements se reployaient régulièrement sur le centre de
l'armée, en suivant le mouvement des troupes.
Les provocations de quelques Osmanlis dans la journée du 12 avaient été
punies de mort par l'ordre de leurs chefs, et n'avaient point altéré
notre tranquillité.
Le chef de brigade Latour-Maubourg apporta le 14 au Kaire avec la
constitution des nouvelles qui influèrent prodigieusement sur le moral
de l'armée.
Une proclamation du 20 annonça que l'exécution de la convention
éprouvait des difficultés.
Enfin, le 27, Kléber publia dans l'ordre du jour la célèbre lettre du
lord Keith, à laquelle il répondit le 30 par son immortelle victoire
d'Héliopolis.
Pendant que le général en chef dispersait devant lui les ottomans
fugitifs, son palais, abandonné à la garde d'une centaine d'hommes, fut
attaqué avec fureur par Nassif pacha, qui avait pénétré dans le Kaire à
la tête d'un corps de troupes considérable. Je reçus dans cette
circonstance un coup de feu à la tête.
Le citoyen Calvi, médecin de l'armée fut massacré dans le quartier des
Francs.
Resserrés bientôt par des forces toujours croissantes, nous mîmes le feu
à nos propres maisons en les abandonnant. Les matériaux nombreux qui ont
servi à ce travail étaient perdus s'ils n'eussent été arrachés au
pillage et dérobés aux flammes par le zèle et le courage d'un excellent
ami[17].
[Note 17: Le citoyen Thévenin, qui, après avoir rendu, en
qualité de chef de différentes administrations, les plus
grands services, a généreusement aidé l'armée de sa bourse et
de son crédit dans des circonstances difficiles, et qui,
voulant le premier faire jouir la France des avantages
commerciaux que promettait la possession de l'Égypte, a
expédié dans l'an IX douze bâtiments qui sont tous tombés aux
mains des ennemis.]
Les renseignements que j'ai pu recueillir ont porté à quarante-cinq le
nombre des malades que nous avons perdus en ventôse, ci... 45 morts.
_État des morts dans le premier semestre de l'an VIII._
Vendémiaire 67
Brumaire 73
Frimaire 70
Nivôse 57
Pluviôse 38
Ventôse 45
---
TOTAL 350 morts.
===
Germinal appartient tout entier à l'histoire militaire et politique; il
est marqué par le siège et la capitulation du Kaire révolté, et le
traité d'alliance avec Mourat-bey.
La correspondance du citoyen Pugnet, qui suivit les troupes qui
reprirent Damiette le 9, nous a appris que le ciel étant devenu très
brumeux le 15 et le 16, et que des pluies abondantes ayant tombé les 17,
18, 19, 20 et 21, il y eut dans cette ville onze personnes attaquées à
la fois de fièvres pestilentielles.
Nous perdîmes dans les hôpitaux, d'après les mouvements que j'ai pu me
procurer, cent vingt-un hommes, presque tous au Kaire, et presque tous
blessés. Je pris sur les causes de cette mortalité des renseignements
qui à la vérité ne furent point officiels, parce que les médecins ne
furent point appelés en consultation, mais très suffisants pour me
prouver que la complication qui se mêlait aux blessures, d'ailleurs la
plupart très graves, était une vraie fièvre d'hôpital, produite par
l'entassement des hommes et la pénurie des circonstances, ci............
121 morts.
Le service fut réorganisé en floréal comme l'exigeait la conservation de
l'Égypte.
Le grand nombre de blessés qui avait afflué à la ferme d'Ibrahim-bey
m'engagea à faire transférer cent cinquante fiévreux à la citadelle.
Les Osmanlis malades et blessés furent reçus et traités d'après les
ordres du général en chef avec les mêmes soins que nos propres
concitoyens dans cette même mosquée de Nensbek, qui leur avait servi de
quartier-général pendant le siège, et du haut du minaret de laquelle le
fanatisme avait appelé au nom du ciel sur nos têtes reprouvées la
vengeance et la mort.
Le chef de bataillon Lamarque, commandant de la sixième section du
Kaire, m'ayant envoyé comme objet de salubrité, le 28, une demande qui
lui avait été adressée, je lui répondis le même jour (nº 455 de ma
correspondance).
«Le médecin en chef de l'armée ne voit aucun inconvénient à
permettre à madame Caffe de recueillir les ossements de son fils
assassiné dans le Calish, pour leur rendre les honneurs religieux
d'une sépulture plus décente.»
La correspondance de ce mois nous a offert dans les hôpitaux des fièvres
intermittentes et nerveuses, des inflammations du foie, des jaunisses,
des hydropisies du bas-ventre, et toujours des dysenteries. Les lazarets
ont continué sur tous les points à recevoir des malades. La mortalité a,
de même qu'en germinal, porté presque entièrement sur les blessés; et
comme il a été impossible d'obtenir des mouvements distincts par genre
de maladie, je porte ici cent soixante-six hommes, ci............. 166
morts.
L'ordre s'établit toujours très difficilement, et les hôpitaux
manquaient encore, au commencement de prairial, de beaucoup d'objets
essentiels (voyez les nº 453, 456, et 464 de ma correspondance).
L'augmentation rapide des croisières anglaises et turques ayant paru à
la même époque menacer d'un débarquement sur les côtes d'Alexandrie, le
quartier-général se porta à Rahmanyéh.
La commission extraordinaire renvoya dans la séance du 15 au conseil de
guerre de la division Lanusse une accusation de vols commis par des
employés du lazaret de Rosette.
Le 21, je sollicitai et obtins du général-commandant du Kaire que les
officiers, sous-officiers, et matelots anglais formant l'équipage du
_Cormoran_, échoué dans la nuit du 30 floréal au 1er prairial sur la
côte d'Aboukir, et détenus à la citadelle, fussent moins étroitement
logés, et pussent se promener quelques heures chaque jour sur la place
d'armes.
Les premiers étaient très affectés de leur situation; les autres ne
montraient point d'inquiétudes: heureuse insouciance, qui, dans les
rangs moins élevés, compense assez volontiers les faveurs de la fortune!
ils se livraient à toutes sortes d'exercices et de jeux; ils se
consolaient, loin de leur pays, en dessinant partout ces vaisseaux qui
en font l'orgueil et la gloire; et, dans les lieux les plus apparents
comme dans les recoins de leur habitation, ils tracèrent en grands
caractères cette devise patriotique et chère à leurs coeurs: _Old
England for ever!_ (La vieille Angleterre à jamais!)
Les maladies qui régnaient le mois précédent se montrèrent encore dans
celui-ci; la mortalité qui eut les mêmes causes fut moins grande.
L'époque du 27 est trop célèbre par la fin tragique du général en chef,
qui périt sans défense sous les coups d'un assassin fanatique et
furieux.
L'armée d'Orient a pleuré Kléber; la patrie a dit, en lui élevant des
statues, et l'histoire répétera ce qu'il fut comme guerrier.
Si l'homme privé peut rencontrer un Plutarque, il sera aussi chéri
qu'admiré par la postérité. Quoique j'aie lu journellement dans sa vie,
il ne m'est permis de rappeler ici que la sollicitude avec laquelle il
s'occupait de tous les détails du service dont une partie m'était
confiée. La veille de sa mort il me disait encore: _On sait dans l'armée
combien j'ai pour vous d'amitié... C'est une lettre de crédit dont il
faut vous servir pour faire du bien... Tirez sur moi hardiment, je ferai
honneur à mon papier._
Nous perdîmes en prairial quatre-vingt-seize hommes, ci............. 96
morts.
Le général Menou prit le commandement de l'armée.
Il ordonna le 7 messidor la formation d'une commission, composée de
l'ordonnateur en chef de l'armée, du médecin, du chirurgien, et du
pharmacien en chef, du directeur de la pharmacie de l'armée, du
général-commandant du génie, et de l'ordonnateur de la marine, chargée
de proposer sur-le-champ des mesures pour améliorer l'administration des
hôpitaux et des lazarets.
L'ordre du jour du 9, qui était entièrement consacré à la police des
hôpitaux, à la répression et punition d'abus et de négligences dans la
partie administrative de ce service, finissait ainsi qu'il suit:
«Le général en chef recommande à tous les commandants de
provinces et de places, à tous les chefs militaires quelconques,
à tous les commissaires des guerres de surveiller avec la plus
grande attention tout ce qui a rapport aux hôpitaux. Les
officiers de jour devront, dans toutes les villes où il existe
des hôpitaux, en faire la visite avec la plus grande exactitude
et la plus grande sévérité. Les commandants de provinces rendront
un compte direct de cet objet si essentiel au général en chef en
lui envoyant le rapport des hôpitaux toutes les décades.»
Malgré ce que l'on vient de lire, je fus obligé d'adresser le 18 à
l'ordonnateur chargé de la police supérieure des hôpitaux des plaintes
sur la mauvaise tenue et le désordre qui régnaient dans ce
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