Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6)
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Title: Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6)
Author: François Lenormant
Release date: April 23, 2008 [eBook #25149]
Language: French
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[Note du transcripteur: Les renvois et les notes afférents au texte ont
été renumérotés séquentiellement. Les renvois et notes afférents aux
illustrations ne l'ont pas été, mais ces notes ont été placées
immédiatement après la légende de l'illustration.]
HISTOIRE ANCIENNE
DE L'ORIENT
JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES
PAR
FRANÇOIS LENORMANT
PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
Ouvrage couronné par l'Académie Française
NEUVIÈME ÉDITION
Revue, corrigée, considérablement augmentée et
illustrée de nombreuses figures d'après les
monuments antiques.
TOME PREMIER
LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES
PARIS
A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
(PRÈS L'OPÉRA)
1881
I
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
(1868)
Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre
scientifique, a été certainement la rénovation des études de
l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la
critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière
jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
longtemps ensevelies dans l'oubli.
Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de
l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans
ces deux grands peuples les représentants de la civilisation
antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en
dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu
qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
avait mis le pied sur le sol de l'Europe.
On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend
entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
II d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos
capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de
leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie
avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre.
Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves,
des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout
ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées
attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette
grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits
incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des
proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que
la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et
dans les pages d'Hérodote.
Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la
science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.
Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait
connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et
pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter
des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des
monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci
qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale,
de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée,
constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
a prodigieusement élargi l'horizon de la science.
Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien
à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos
yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les
Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous
III initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus
antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments,
découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont
demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne
faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires
entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes
commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui
livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les
peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire
de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un
dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur
les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges
antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les
nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment
oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses
rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a
renouvelé la connaissance?
Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.
Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est
maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la
lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de
prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans
l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude.
La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus.
C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières
époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte,
illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce
siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous
IV avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement
conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux
qui l'ont précédé.
La découverte de Champollion a été le point de départ des
recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la
restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la
vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont
raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les
temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres
nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces
nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au
commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés
les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la
crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.
Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série
des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans.
L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,
architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les
inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été
étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a
été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui
consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie
savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu.
Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez
cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style
et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot,
l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire
positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après
les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
celle d'une nation moderne.
La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus
extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme
Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes
V amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les
voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri
pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut
admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables
débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de
Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus
étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans
toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.
Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières
en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles
dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a
retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les
peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si
merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille
tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies
religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux,
leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des
villes, les machines ébranlant les remparts.
D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de
l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées
avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est
si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des
interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse
résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de
Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après
celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du
docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système
graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile
pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont
VI eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs
cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des
événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre
saint.
La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les
lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les
origines et la marche de la civilisation. Il était impossible
qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de
l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants
ninivites.
A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse,
où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens
sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de
Persépolis.
L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en
Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne
pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la
Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers
sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les
enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles
les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de
Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens
et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
où elle servit de base au développement de la civilisation
étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive
grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps
les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus.
* * * * *
Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais
accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
comme les seules garanties d'études historiques sérieuses,
VII c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents
originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les
notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités
de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était
déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à
l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui
encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote
a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec
sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les
recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans
l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.
Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire
d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes
esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits
d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus
une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance;
qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de
Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
Pavie.
«Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.
Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections
empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute
il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès
de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point
où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples
orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et
fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser
de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt,
pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs
VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.»
Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous
dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux
annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer
dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer
dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation
sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le
bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec
Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont
aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande
majorité de nos livres d'histoire.
La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du
reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science
qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en
devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les
sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit
en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce
qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la
société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du
prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie
orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la
portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des
ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil
d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien
petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de
toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle,
qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé,
IX l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer.
C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre
que nous publions aujourd'hui.
Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder
cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches
modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,
recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur
d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public
l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime,
qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres
nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru
répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves
lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils
ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé
qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les
résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources.
D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La
science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
trouvent en arrière.
* * * * *
Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure
présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul
homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter.
La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un
père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle
je n'aie consacré une étude directe et approfondie.
Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
X autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
dans le monde savant.
Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et
celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des
inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk,
enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le
maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits
duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la
poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et
téméraires.
Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des
continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en
France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M.
Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M.
Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de
sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente
et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des
pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de
l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce
que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
égyptien, et je n'aurais pu mieux dire.
Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des
annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé
un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé.
Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été
les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse.
Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de
Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai
complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc
de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy,
de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé.
XI
Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de
l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des
antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en
constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les
miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie
fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On
trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches
personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer
entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris
soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions
personnelles.
* * * * *
Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se
refléter à chaque page de ce livre.
Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont
vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires,
je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté
scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde
comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la
science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.
En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les
annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui
se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des
sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté
des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour
moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout
entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du
sacrifice divin du Golgotha.
C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la
passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela
que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité
qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire
matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent
Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou
Napoléon.
XII
C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à
la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine
que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et
dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez
parfaits, _estote perfecti_.»
XIII
PRÉFACE
DE LA TROISIÈME ÉDITION
(1869)
Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas
osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une
contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il
répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune
assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois
fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
haute autorité dans les études historiques, ce sont les
encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de
faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux
par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans,
renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de
l'histoire.
De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de
le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que
j'ai tenté dans la présente édition.
Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un
XIV certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui
l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir
signaler ici les plus essentielles.
* * * * *
Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée
par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles
voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute
indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés
dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que
pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_
d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela
donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait
d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir
satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si
légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue
bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées
dans un ordre méthodique.
Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus
régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose
successivement les annales.
Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une
destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien
uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui
des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop
enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La
plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop
détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants.
Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le
réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement
aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les
XV écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette
entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs
surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se
procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont
nous donnons une nouvelle édition[1].
[Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième
édition.]
La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une
préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de
données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité.
Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine
critique et les convictions les plus profondément enracinées dans
mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai
fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez
d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des
découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent
sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous
font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers
hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
générales sur les races humaines et sur les familles de langues,
qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au
récit historique.
Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux
annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je
serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage
entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots
d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant
l'histoire du peuple de Dieu.
Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt
de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur,
puis les événements humains qui se déroulent sous cette action
divine.
XVI
Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après
le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le
côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un
tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer
principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour
cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout
exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné
que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût
bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par
l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le
miracle.
J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits
de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que
ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits
déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect
pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans
mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien
établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix
je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent
effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique.
Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et
directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas
d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature.
L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
production d'un fait naturel dans une circonstance donnée,
conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de
suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il
chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait
exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son
essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai
cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la
Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de
XVII l'Église dans la question des miracles.
L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été
généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il
importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée.
Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de
Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses
successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la
haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes
civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai
donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les
autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de
l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les
travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des
Weber.
Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient
exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les
époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter
ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle
n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu
dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe.
XIX
PRÉFACE
DE LA NEUVIÈME ÉDITION
(1881)
Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je
tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait
de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes
découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire
de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu
gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je
poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait
accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés,
qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de
vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de
l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement
d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à
donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce
terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre
XX d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le
premier à ouvrir la voie.
Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée
fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un
véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux
imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens
livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins
satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en
même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en
France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau
des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une
manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits
qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné
naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à
rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs
nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main,
dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre
un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser
sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse,
s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare
habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de
vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à
l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui
avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par
le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà
ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
de Champollion et d'Emmanuel de Rougé.
M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il
s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette
histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
XXI vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse
remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme
commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de
l'éminent professeur une différence complète de plan, une
différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double
emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage
de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de
lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle
édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait
constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il
répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce
genre.
Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer
sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des
études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques
d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits,
je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions
successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient
en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière
reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et
mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure
de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et
devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut,
répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par
être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des
connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le
moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou
bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le
complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me
suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre.
C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser
jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du
XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop
imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la
haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage
dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix
qu'elle lui avait décerné.
Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le
plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques
parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les
critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu.
Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne
l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des
autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la
conviction que je suis dans le véritable esprit de la science
historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser,
en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et
pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande
tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas
spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous
les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure.
Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est
pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de
conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le
supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des
origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins
large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science
nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de
certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent
dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
fortement développé les notions préliminaires sur les races
humaines, sur les familles des langues et leurs caractères
distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de
l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions
indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces
XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui
ouvre désormais mon histoire de l'Orient.
Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne
seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la
principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan
primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux
annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette
histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je
l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage,
qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce
n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement
et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous
l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple
chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts
entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien
passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des
fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours
d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle
mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà
dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire
sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à
replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain
dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère
providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des
autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à
présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue
proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands
empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les
rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si
décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable
manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale
d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en
XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la
présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
monarchies les plus colossales de manière à les transformer en
facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui
n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait
ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant
tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité,
car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour
renouveler la face du monde.
Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes
études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis
efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats
des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les
meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement
dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir
réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je
m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une
infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les
pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte,
largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de
longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
avait puisé dans mon livre.
Ce que la présente édition présentera peut-être de plus neuf et de
plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont
flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire
et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié
XXV jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez
moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles
je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois
avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_,
et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les
résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans
cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
caractère personnel.
Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des
traductions des documents originaux pour la partie relative à
l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne
pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans
cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources
et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment
compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de
confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques
les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement
et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments
épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements,
avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera
peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la
date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent
des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement
ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie
antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à
prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à
l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les
limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits
n'eussent pas été suffisamment complets.
* * * * *
Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel.
C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la
monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre
les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y
joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques.
Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa
bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en
effet, une riche illustration archéologique n'était plus
naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière
aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même
était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir
les événements, les moeurs et les religions sans excéder une
proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout
le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune
part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre,
et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des
monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible
contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues
des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux
meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon
expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me
donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées
séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les
plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul
est une garantie.
En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de
l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur
voudra bien m'en tenir compte.
2
LIVRE PREMIER
LES ORIGINES
3
[Illustration 028]
CHAPITRE PREMIER
LE RÉCIT DE LA BIBLE
§ 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE.
Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture
Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une
autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il
se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction
de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue
purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été
défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux
4 traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la
Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des
contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les
habitants n'ont pas eu de communications historiquement
appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés
d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que
l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur
dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux
éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui
en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
résultats des investigations humaines.
[Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est
parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans
les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction
définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa
formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il
sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état
actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui
l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux
peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète
et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés
d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui
sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer
que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré
par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de
fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre,
n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son
auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une
lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans
l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les
premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles
elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à
l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient
les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux
de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment
que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et
de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science,
aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
suite.]
L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de
graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les
théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré
de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura
sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans
quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la
Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de
5 lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations
scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder,
par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce
qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée
de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de
l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et
des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à
retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel
il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement
des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des
siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire
éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que
l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant
par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité
de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre
race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur,
enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
de ce monde.
Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les
découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où
Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent,
mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi
nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que
le livre débute par raconter la formation de l'univers[3].
[Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les
premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]
«Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;
qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le
créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5]
6 Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].»
[Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]
[Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent
au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de
savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh;
en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement
admise dans la science.]
[Note 6: _Genes._, II, 7.]
Après le récit de la formation du premier couple humain, vient
celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le
nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence),
créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur,
désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de
'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le
condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.
Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre
inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton
front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur
tous les hommes.
Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le
poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.
«Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que
Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous
a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La
femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne
mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez
mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre
était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et
délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des
feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].»
[Note 7: III, 1-7.]
[Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la
scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée
au grand ouvrage de Perret.]
«Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_
7 _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme
perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop
connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de
Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la
sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus
qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte
de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de
l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus
profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet
arbre admirable et funeste.»
La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre
humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a
pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de
l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au
Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les
dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement
arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent
dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer
plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les
calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est
récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de
la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que
certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens
et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs
traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.
Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs
sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui
qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut
le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de
'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à
cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus
orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout
nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à
l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première
famille humaine et le berceau de toute civilisation.
Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain
8 sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils
menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua
son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le
Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le
désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient
de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la
première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11].
Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et
par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.
C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la
première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn,
y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à
son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent
sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la
musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la
mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des
troupeaux et en tissa des étoffes.
[Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues
sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux
premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables
épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation
de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle
a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn
signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_,
et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à
ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]
[Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]
[Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]
[Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]
La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples
antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma
voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un
homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il
m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et
Lemech septante fois sept fois[13].»
[Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
9
Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate),
et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut
neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les
vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la
révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle
passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de
Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant
trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au
ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf
cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de
Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse.
[Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le
chapitre V de la Genèse.]
[Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].
[Note 16: Noé.]
[Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période
antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth,
est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
comme point de départ, on trouve pendant six générations les
mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de
forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans
celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement
frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a
là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en
effet:
_D'un côté_: _De l'autre_:
Adam. Enosch.
| | |
Qaïn. Qaïnan.
| | |
Hanoch. Mahalalel.
| | |
Yirad. Yared.
| | |
Metouschaël. 'Hanoch.
| | |
Lemech. Methouschela'h.
|
------------ | |
Yabal. Youbal. Thoubalqaïn. Lemech.
|
Noa'h.
|
-------------------------
Schem. 'Ham. Yapheth.
La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races,
fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté
insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
et la division de la famille en trois branches.]
10
§ 2.--LE DÉLUGE.
«Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et
eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_),
voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour
épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants
(_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros
(_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que
la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes
les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout
temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
«J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].»
[Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]
Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant
Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma
avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
puis le déluge commença.
«Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le
dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme
jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour,
Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la
terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon
son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de
toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et
femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite
Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.
Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux
s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de
dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient
beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les
eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les
11 montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de
quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et
toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et
reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des
hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,
tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite
toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme
jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut
anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec
lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent
cinquante jours[19].»
[Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]
Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce
récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les
espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux
utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs
domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez
les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant
lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait
lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la
physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici
le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens
catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:
«Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle;
mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la
révélation en général, que la manifestation des vérités
religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous
pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à
notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,
accorder franchement que dans les sciences profanes, et
conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont
point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont
partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la
révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la
science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,
rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses
réflexions personnelles.»
[Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.]
Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré
doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large
influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux
mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est
12 susceptible à la fois de l'acception la plus large et de
l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie
toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;
_adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la
terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui
est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent
toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les
interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique
n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme
s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée
par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas
possibilité de la restreindre davantage.
[Illustration 037: Le mont Ararat.]
«Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail
qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la
terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les
cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du
ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant,
et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et
13 l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au
dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième
mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes
furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la
fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le
corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût
entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de
voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva
pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait
encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit
et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,
et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers
le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans
son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la
terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une
dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.
[Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]
[Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.
Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée
comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le
rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.]
«Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier
mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la
toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était
séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta
14 femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce
d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant
sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent
et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa
femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout
oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon
son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute
espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les
offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur
agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois
la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est
mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce
qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les
semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour
et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].»
Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de
l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].
«Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il
en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa
tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter
à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une
couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons
ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne
pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le
manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils
Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le
déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].
[Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]
[Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]
[Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]
[Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]
§ 3.--DISPERSION DES PEUPLES.
La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de
cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne
dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et
probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs
15 siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe
chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au
temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la
vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains
d'alors[26].
[Note 25: Six cents ans.]
[Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux
patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham:
Texte hébreu. Texte samaritain. Version des
Septante.
Arphakschad 338 ans. 438 ans. 538 ans.
Qaïnan " " 460
Schéla'h. 433 433 536
'Eber 464 404 567
Pheleg 239 239 339
Re'ou 239 239 342
Seroug 230 230 330
Na'hor 148 148 198
Tera'h 205 145 205]
«Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes
paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une
plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se
dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au
feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur
servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et
une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom
célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la
terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que
bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un
seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première
entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce
qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y
leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de
l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de
toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est
pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh
y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les
dispersa sur toute la surface de la terre[27].»
[Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]
Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des
commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé
Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut
divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette
conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la
Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des
16 peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h
et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique
aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de
la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux
branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où
sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique
enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque
pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus,
rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles
s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants
de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en
dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles
destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.
[Note 28: _Genes._, X, 25.]
17
CHAPITRE II
TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].
§ 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME.
Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre
précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les
souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la
plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons
déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition
primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a
été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers,
et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont
emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré
a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient
conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de
rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de
l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop
souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais,
comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des
Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en
physique et en géologie.
[Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons
publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la
Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).
Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le
développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui
vont suivre.]
Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de
l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la
narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en
retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il
est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où
l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère
allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils;
il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique.
Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques
défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour
des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière
18 frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une
communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de
ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser
de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs
desquels on puisse admettre une influence quelconque de
prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de
s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir
l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits
d'origine indigène.
Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des
premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le
parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que
contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.
L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans
les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église,
qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de
Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides,
écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du
monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science
moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés
jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à
l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate
et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible
elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux
Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit
pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.
Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre
que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit
traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de
l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.
De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre
des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même
ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des
peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et
cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire
un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme
exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions
fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie
biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme
extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle
organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre
sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance
19 d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on
faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau,
pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel
et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a
suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant
la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de
la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement
Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur
spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le
panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier
principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient
sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le
temps.
Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons
établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit
biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles
pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions
peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect
dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à
l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux
exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent
l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a
jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on
considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition
chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit
nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a
soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du
polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et
dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du
même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond
commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples
et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence
ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie
symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange
impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous
reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de
l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le
choix au lecteur.
* * * * *
En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est
considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le
plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première
apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait
20 créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et
distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de
panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions
savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de
laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les
regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance
même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient
spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non
par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on
s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique
et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un
véritable fait de génération spontanée.
[Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur
le tour à potier[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.]
«Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des
fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous
sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain
et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon
inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants
Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les
chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil,
21 le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on
exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes
cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu
de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la
Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil
Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du
chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné
par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons
solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de
cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les
humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil.
L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes
n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour
achever de les former et pour leur communiquer l'âme et
l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les
races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant
aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les
autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et
c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant
l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a
formé l'oeuf primordial de l'univers.
[Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la
vie[1].]
[Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh.
Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le
serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à
potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête
de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée,
emblème de la vie.]
22
Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière
frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de
la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen
le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action
du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi
que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même
notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur.
Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la
toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.»
Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que
le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et
anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de
_premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de
Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks
de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se
racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec
de la terre.
N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de
rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à
ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples
civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à
Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce
que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme
est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge
Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile,
se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang
qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela,
sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et
aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la
différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement
monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même
ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du
Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme
est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le
23 souffle vital sont communiqués[33].
[Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient,
admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils
descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie
immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu
Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont
ils avaient en partie dévoré les membres.]
[Note 31: _Genes_., II, 5.]
[Note 32: _Genes_., II, 6.]
[Note 33: II, 7.]
Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui,
dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a
marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,
George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de
Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte
d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était
racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,
un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du
chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la
suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont
chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît
être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa
forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était
partout le même, mais son expression mythologique variait
sensiblement.
Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse
assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que
celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de
ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour
être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence
suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,
directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le
miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend
une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée
sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être
partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les
plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»
il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa
chose.»
* * * * *
Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant
24 l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en
le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des
choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction
d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande
popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois
retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit
d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de
trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment
antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais
celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant
le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la
vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et
c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,
le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la
naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de
pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà
des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du
nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action
volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté
des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur
attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même
croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,
et nous allons encore la trouver avec des particularités fort
remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.
[Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]
[Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée
modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve
assiste à son travail, comme déesse des arts et de
l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du
Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]
[Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]
[Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
25
* * * * *
La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la
matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,
au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,
forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être
par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti
sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie
mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète
de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le
livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une
cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non
plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en
possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les
Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont
tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et
nettement indigène.
D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en
produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,
deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux
jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais
principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.
Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à
l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr
sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,
répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.
Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,
place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles
26 de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs
dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent
Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.
La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a
formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé
ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve
aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
_Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la
collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des
hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens
place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de
femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»
dans la création première, née au sein du chaos avant la production
des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
_Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que
les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et
fait connaître à la Grèce.
§2.--LE PREMIER PÉCHÉ.
L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une
des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre
du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de
l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était
supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne
pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»
Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta
l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà
antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis
longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions
se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des
Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.
Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à
une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges
successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
conception à son état de plus complet développement.
27
Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000
années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette
énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge
de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,
c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs
religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement
des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la
perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera
par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession
d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en
supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette
succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique
les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité
présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la
théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le
_Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des
Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante
fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en
quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu
bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas
encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des
ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre
à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous
est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux
principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte
dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il
doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra
la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes
rendus à la vie.
[Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et
Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette
doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:
_Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
_Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]
Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie
générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre
âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils
n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en
28 contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent
d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,
d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou
d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit
«aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un
héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché
originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le
noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère
que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la
déchéance et de la tache originelle est une de celles contre
lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,
celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,
de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de
l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que
les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur
inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le
monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses
qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se
maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer
avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?
En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la
doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des
peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante
conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle
que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.
C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le
monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure
que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer
d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
d'une destinée inexorable et de la force même de leur
développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a
plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle
auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge
marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète
l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,
chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur
ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,
en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,
29 enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le
monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est
soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées
à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,
astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui
parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle
dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du
destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même
temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en
réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi
d'évolution inéluctable.
Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier
abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle
admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de
son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu
de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,
c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,
dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur
descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant
la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne
pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le
choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il
se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de
misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une
dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,
depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point
de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de
l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche
est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
développement de la civilisation matérielle, dont il indique
cependant en passant les principales étapes d'une manière fort
exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du
développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la
notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours
davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que
marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,
30 enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le
dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;
et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le
terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la
déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce
divine et travaillant dans la limite de ses forces à
l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit
chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.
Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès
constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés
modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons
jamais l'oublier, est fille du christianisme.
* * * * *
Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de
la Genèse.
Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée
traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,
bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde
physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus
naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite
parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du
mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la
mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.
Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont
l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle
fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes
relatives au premier homme finit même, dans les constructions
mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à
plusieurs générations successives dans les âges initiaux de
l'humanité.
Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
solidement établis pour la science--originairement, dans les
légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur
séparation en deux branches, le premier homme était le personnage
que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel
et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse
sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux
31 humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de
premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches
Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,
lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles
tourments.
Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier
roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la
faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant
au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.
Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être
attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est
raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et
Maschyâna.
«L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à
condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité
l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses
paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs
actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.
«D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné
l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il
renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a
donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été
nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les
trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel
n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux
devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer
jusqu'au renouvellement des corps.
«Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre
blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses
mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
plaisir.....
32
«Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une
seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par
là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
qu'un_.
Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les
Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le
frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à
l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent
d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...
Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des
habits du poil des bêtes fauves.»
Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale
est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude
et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après
le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,
que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].
[Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]
[Note 36: _Genes._, IX, 3.]
[Note 37: _Genes._, III. 21.]
Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les
traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de
Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes
germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre
des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,
dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de
parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes
de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le
représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes
qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le
bonheur ne fut plus dans Asgard.
Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la
tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres
Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la
Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce
silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,
33 sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité
si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous
reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.
Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux
représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les
bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des
génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le
sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que
combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se
méprendre sur la haute importance de cette représentation de la
plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus
élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce
caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté
ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les
bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes
conditions et en lui attribuant autant d'importance.
[Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies
ailés[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
(l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]
Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
34 ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les
traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui
semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la
science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,
dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose
quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin
celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du
milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,
tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le
plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»
Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle
des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie
éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,
appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après
Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne
Ourouk.
[Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]
[Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»
Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous
un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.
Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de
plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]
L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens
l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du
monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»
et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à
l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
35 droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse
observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le
dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu
céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème
d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la
fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions
ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
sur lequel il plane, une expression plastique du couple
cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,
personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa
végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de
la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si
souvent parlé dans la Bible.
* * * * *
Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions
cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est
ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes
écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au
Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre
aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux
rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,
chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour
les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette
représentation peut servir d'illustration directe à la narration de
la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.
[Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
babylonien[1].]
[Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée
Britannique.]
M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition
chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à
propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction
de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
36 «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant
académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de
représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène
pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on
voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du
grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs
sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction
d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de
la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du
Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui
accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre
dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à
côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner
dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des
doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans
le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère
chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.
Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès
de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien
que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.
[Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]
[Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient
de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de
lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà
terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la
tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le
Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace
avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme
couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne
d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est
la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui
s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le
char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,
tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait
quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,
à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.
Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau
le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous
qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope
est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À
l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier
homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de
Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme
est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie
de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée
dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,
assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le
sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la
nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,
sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la
composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a
cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À
ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et
accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer
Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de
flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la
scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du
supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]
37
Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes
indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou
du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de
Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans
l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de
fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.
[Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
phénicien[1].]
[Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum
of art, de New-York.]
Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte
raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la
déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement
spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon
morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de
38 la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.
Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens
leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion
de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se
retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres
peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de
philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème
de l'origine du mal et du péché.
Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable
que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le
fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race
aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du
plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du
feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien
dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le
cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces
mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les
racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte
du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses
feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé
la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.
Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui
permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit
défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
et sa race.
[Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]
L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est
saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout
autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu
de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de
plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le
paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance
redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.
L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux
39 souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de
l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme
même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit
sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
solennel.
* * * * *
Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que
revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui
jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le
montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.
[Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]
[Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]
Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces
de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique
religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés
avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à
tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme
l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si
contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans
les anciens mythes, de manière à en former un vaste système
ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec
la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un
40 caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la
guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.
Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta
son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses
compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante
avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le
calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne
figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres
XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.
Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une
signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du
mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté
sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde
brûlé dans les métaux fondus.
[Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme
d'un serpent[1].]
[Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]
Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du
serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit
méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela
dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,
dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se
présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de
la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La
donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des
41 Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat
d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux
fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans
les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement
physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments
de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
il est devenu l'expression dans le mazdéisme.
Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre
qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter
la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et
que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour
point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de
la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de
l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui
importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité
éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.
Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient
toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la
révélation.
§ 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.
Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez
toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les
patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le
récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus
sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres
primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À
quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou
42 après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans
leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.
Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition
chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,
malheureusement sous une forme très altérée par les copistes
successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches
correspondants de la Genèse.
Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine
de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix
générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement
érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de
vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et
l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la
donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant
Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son
nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les
écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,
l'historien national de l'Arménie.
Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra
(Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un
caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme
type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère
plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les
Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée
par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de
l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et
qui gardaient la sainteté.»
Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on
appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix
empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le
souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se
sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de
la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les
Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
péninsule, dont le nom signifie «antique.»
43
LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES
PATRIARCHES ROIS
ANTÉDILUVIENS ANTÉDILUVIENS
DE LA BIBLE DE LA TRADITION
CHALDÉENNE.
NOMS Faits relatés NOMS Faits relatés
à leur occasion. à leur occasion.
____ _______________ ______________________________ ______________
Dans les Formes Formes
fragments orrigées. originales.
de Bérose.
1. Adam (homme). 1. Alôros. Adôros. Adiourou. Première
révélation
divine.
2. Scheth (fondement). 2. Alaparos.
3. Enosch (homme). 3. Almélon ou Seconde
On commence Amillaros révélation
alors à invoquer divine.
le nom de Yahveh.
4. Qenân (créature). 4. Amménon. 'Hammanou. Troisième
révélation
divine.
5. Mahalalel (louange de 5. Amegalaros ou Quatrième
Dieu). Megalaros. révélation
divine.
6. Yered (descente). 6. Daônos ou Ce roi est
Daôs. qualifié de
«pasteur.»
Cinquième
révélation
divine.
7. 'Hanoch (initiateur)(8) 7. Edoranchos ou Sixième
Il marche dans Evedoreschos. et
les voies de dernière
l'Éternel révélation
et est enlevé au ciel. divine.
8. Methouschela'h 8. Amemphsinos.
(l'homme au trait).
9. Lemech (jeune homme 9. Otiartès Obartès. Oubaratoutou.
robuste). ou Ardatès.
10. Noa'h (consolation). 10. Xisouthros 'Hasisatra.
Sous lui arrive ou Sous lui
le déluge. Sisithros. arrive le
déluge.
44
En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont
marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de
Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans
un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une
manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes
divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus
historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties
égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer
formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux
qui au commencement avaient gouverné les hommes.
Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même
nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus
qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement
choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse,
au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les
générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la
donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus
que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour
les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de
races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir
d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les
traditions chaldéennes, les dix premières générations après le
déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement
mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant
on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à
quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses
du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas
dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement
humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa
racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement
primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous
l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres,
assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et
ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la
marche progressive des connaissances, est celle où dix était le
nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre
45 indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer
la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération
quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la
numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains,
laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de
départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent
à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la
division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément
jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de
nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une
parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans
ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.
[Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]
On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de
l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches
antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui
dérivent incontestablement de la même source.
Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis
Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et
nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance
d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail
systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée
qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la
tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était
originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement
quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement
analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et
Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a
admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement
adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et
Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la
donnée de six révélations divines successives avant le déluge
mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont
elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que
primitivement on devait en compter une par règne ou par génération
jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.
[Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait
qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté
des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se
répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du
Qaïn.]
46
Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald,
que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond
des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent
quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est
ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou
«grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des
créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre
lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens
a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de
dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute
particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne
saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans
le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée
et de l'Assyrie.
[Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges
du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.]
Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser
de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,
avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit
biblique qui lie la construction de la première ville au premier
meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une
notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions
primitives, antérieures à la dispersion des grandes races
civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la
tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et
on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première
ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus
fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même
s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère
plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de
toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en
une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement
d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses
fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.
Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était
celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par
leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était
infiniment plus longue.
Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers
47 hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie.
L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie
_Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants
primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la
terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à
Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle
prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les
héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu
commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par
les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on
prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition
chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été
d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait
comme demeurant encore tels dans les premières générations après le
déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi
dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina
puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de
la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus
terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien.
Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des
géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule
arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une
très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps
et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de
violence.
On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits
antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la
généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut
hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps
où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore
voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez
étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui
scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle
est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les
fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés
confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par
quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif.
Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité,
jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire
à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la
48 taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours
des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles.
Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si
profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers
théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant
que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques
«n'avait pour but, comme la révélation en général, que la
manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une
science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains
inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains,
que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur
nation.»
[Note 42: IV, 4.]
À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de
violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel.
«C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes
forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des
géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et
leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient
probablement que les premiers humains qui abusèrent de la
supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs
semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires
parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation
qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au
ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités,
soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de
celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels
avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et
jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants
impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient
égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes
qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la
révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui
appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme
des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se
répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus
d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la
généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des
Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale
puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à
49 sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de
même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui
au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres,
dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit
au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la
science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne
pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si
générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs
impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques,
comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de
corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique
nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes,
oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,»
état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la
conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en
voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les
populations chez lesquelles il s'était développé.
[Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.]
[Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette
histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.]
Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette
catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par
les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,
sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des
antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs
moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la
narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un
texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de
la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi
aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les
premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers
hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur
force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux
et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété
qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la
confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre
les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les
données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait
à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la
surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient
au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le
glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour
s'emparer de la domination.»
50
La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs,
mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre
le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes
aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans
l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé
aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes,
cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une
manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes
qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les
dieux célestes et les personnifications des forces telluriques.
Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un
certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un
rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants
antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie
avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes,
d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement
naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux
personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme
habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne
cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la
nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de
rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines
de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras
contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde
51 le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte
y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle
se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de
souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne
pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des
Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population
antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.
[Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant
sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du
combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages
52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures
rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été
découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du
Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers
à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de
pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le
bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui
luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa
foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit
_Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un
char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et
brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et
d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec
l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide,
armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de
lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_,
reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur
l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même
char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé
_Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés
du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des
flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues
robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand
flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont
été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments
grecs publiés par l'Association des études grecques_.]
La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les
anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique
fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien
distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les
dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de
Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même
temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le
Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez
Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion
de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,
qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour
témoins, sans doute celle que les géologues appellent le
_Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui
ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du
centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en
effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en
volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et
l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète
se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos,
Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots
bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette
effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au
milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre
les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en
conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se
représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le
sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant
réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.
52
[Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]
53
[Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]
54
Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la
Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de
la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les
hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils
d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous
la trouvons exprimée avec son complet développement dans la
_Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des
personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments,
forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal
assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes,
non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme
stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des
géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition
chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas,
Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de
la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La
tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que
la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui
conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme
un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines,
celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que
s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios,
que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un
représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux,
que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa
violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée,
est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à
l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui
le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar
Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du
Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race
de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces
faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement,
amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de
violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition
divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés
de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des
luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la
conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description
épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.
Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de
la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument
55 humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le
vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes
naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une
taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre
le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions
donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une
personnification des premiers agriculteurs, et en même temps,
enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux
et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une
empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où
les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie
pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations
déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier
meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les
Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en
même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à
changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils
ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet,
doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel,
telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le
cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au
milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés
par les dieux et précipités dans le Tartare.
[Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]
§ 4.--LE DÉLUGE.
La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du
Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit
56 parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
peut en découler des conséquences importantes[47].
[Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris,
1858.]
Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur
concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir
l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition
est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et
qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.
Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires
que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits
essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une
date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à
en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit
admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa
physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper
les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge,
serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de
tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.
Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres
historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune
parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge
biblique; c'est un événement purement local et dont on peut
parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la
chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle
avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au
début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
57 creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans
toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans
un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que
c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la
catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie
sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses
débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux,
lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre
inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du
Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si
elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.
[Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_,
les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation
auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des
«Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.]
Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la
légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique
méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup
plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y
voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un
dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à
d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière
Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les
hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe,
quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les
plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour
faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes
dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le
Cundinamarca.
Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière
incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se
rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est
bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû
n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our
pour gagner la Palestine.
Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions
inégalement développées, mais qui offrent entre elles un
remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de
58 Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des
Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le
prêtre chaldéen continuait ainsi:
«Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros
('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la
manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut
dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le
mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les
hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le
commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par
écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de
construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la
nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la
navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait
tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les
dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.
Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et
large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et
embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...
Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha
quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni
lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après
Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent
encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une
troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros
comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit
du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il
descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il
disparut avec ceux qui l'accompagnaient.
Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas
revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à
le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au
milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui
59 restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux
décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les
transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se
trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix,
sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau
de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie
subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les
pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris;
on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux
compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les
écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent
des temples et reconstituèrent Babylone[49].»
[Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius
Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus
abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à
l'envoi des oiseaux.]
A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est
cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté
George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes
exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La
narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième
tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville
d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse
détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des
Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la
bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et
transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une
éternelle félicité.
On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la
comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que
renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies
furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi
d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que
possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée
par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de
préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet
Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même
probablement pl
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