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Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6)

by François Lenormant · French · Gutenberg #25149 · 1,242,387 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6)
    
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Title: Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6)

Author: François Lenormant


        
Release date: April 23, 2008 [eBook #25149]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/25149

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
        Online Distributed Proofreaders Europe at
        http://dp.rastko.net. This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANCIENNE DE L'ORIENT JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES (1/6) ***




Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
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de France (BnF/Gallica)







[Note du transcripteur: Les renvois et les notes afférents au texte ont
été renumérotés séquentiellement. Les renvois et notes afférents aux
illustrations ne l'ont pas été, mais ces notes ont été placées
immédiatement après la légende de l'illustration.]




                          HISTOIRE ANCIENNE

                             DE L'ORIENT

                      JUSQU'AUX GUERRES MÉDIQUES


                                 PAR

                         FRANÇOIS LENORMANT

        PROFESSEUR D'ARCHÉOLOGIE PRÈS LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

              Ouvrage couronné par l'Académie Française



                          NEUVIÈME ÉDITION

           Revue, corrigée, considérablement augmentée et
           illustrée de nombreuses figures d'après les
           monuments antiques.




                           TOME PREMIER

             LES ORIGINES.--LES RACES ET LES LANGUES


                               PARIS
          A. LÉVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 13, RUE LAFAYETTE
                          (PRÈS L'OPÉRA)


                                1881

I




                              PRÉFACE
                      DE LA PREMIÈRE ÉDITION
                              (1868)



     Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre
     scientifique, a été certainement la rénovation des études de
     l'histoire et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la
     critique moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière
     jusque dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si
     longtemps ensevelies dans l'oubli.

     Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de
     l'ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans
     ces deux grands peuples les représentants de la civilisation
     antique, on consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en
     dehors de la Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu
     qu'on n'entrait dans le domaine de l'histoire positive que quand on
     avait mis le pied sur le sol de l'Europe.

     On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend
     entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de
     civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et
II   d'innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos
     capitales modernes de l'Occident, des palais aussi somptueux que
     ceux de nos rois; et de vagues traditions disaient que leurs
     orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de
     leurs actions. On savait également que ces vieux peuples de l'Asie
     avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre.
     Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves,
     des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts
     d'inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout
     ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces contrées
     attestait un grand développement de culture sociale. Mais cette
     grandeur apparaissait à travers des ruines ou dans les récits
     incomplets des historiens grecs, et dans quelques passages de la
     Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l'Orient, tout revêt des
     proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que
     la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et
     dans les pages d'Hérodote.

     Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches la
     science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu
     jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.
     Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait
     connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et
     pourtant sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter
     des lueurs inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des
     monuments figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire
     que d'hier. Winckelmann clôt le XVIIIe siècle, et c'est celui-ci
     qu'inaugure Visconti. Les innombrables vases peints et les
     monuments de toute nature qu'ont fourni, que fournissent encore
     chaque jour les nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale,
     de la Sicile, de la Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée,
     constituent un champ immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui
     a prodigieusement élargi l'horizon de la science.

     Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont rien
     à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à nos
     yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les
     Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous
III  initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus
     antique du monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments,
     découverts aussi par un Français, sortent du sol où ils sont
     demeurés enfouis depuis plus de deux mille ans, et nous font
     connaître un art, une culture, dont les témoignages littéraires ne
     faisaient qu'indiquer l'existence. Et ce n'est pas tout: voici la
     Phénicie, dont l'art, l'histoire et la civilisation, intermédiaires
     entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et dont les catacombes
     commencent à rendre leurs trésors. Voici la Syrie araméenne qui
     livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs. Voici que de
     hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de tous les
     peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire
     de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un
     dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa
     langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes
     sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur
     les rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas.
     L'Arabie rend à la science les vieux monuments de ses âges
     antérieurs à l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les
     nombreuses inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment
     oublier dans cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses
     rois Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a
     renouvelé la connaissance?

     Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.
     Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est
     maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants
     et heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la
     lumière au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de
     prendre possession définitive du globe. Ce qui se passe dans
     l'ordre des événements se passe aussi dans le domaine de l'étude.
     La science reprend possession du monde ancien et des âges disparus.

     C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières
     époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a
     déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte,
     illustrant le nom français par la plus grande découverte de ce
     siècle. Grâce à lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici
     les énigmes des hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous
IV   avancer d'un pas ferme sur un terrain solide et définitivement
     conquis, au lieu du sol trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux
     qui l'ont précédé.

     La découverte de Champollion a été le point de départ des
     recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la
     restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la
     vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont
     raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les
     temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres
     nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces
     nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les
     écrits mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au
     commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains séparés
     les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces noms ne
     rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la
     crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.
     Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la série
     des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de 4,000 ans.

     L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,
     architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les
     inspirations du génie égyptien a été reconnue. La religion a été
     étudiée dans son double élément sacerdotal et populaire, et il a
     été prouvé que, sous ce symbolisme étrange et désordonné qui
     consacrait l'adoration des animaux, il y avait une théologie
     savante qui embrassait l'univers entier dans ses conceptions, et au
     fond de laquelle se retrouvait la grande idée de l'unité de Dieu.
     Nous savons aussi à quoi nous en tenir sur l'état des sciences chez
     cette nation fameuse. On a fait passer dans les langues de l'Europe
     les morceaux les plus importants de sa littérature, dont le style
     et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot,
     l'Égypte a complètement reconquis sa place dans l'histoire
     positive, et nous pouvons maintenant raconter ses annales d'après
     les documents originaux et contemporains, comme nous raconterions
     celle d'une nation moderne.

     La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus
     extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme
     Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes
V    amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les
     voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers
     vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri
     pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de
     ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M. Rassam,
     rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on peut
     admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les inappréciables
     débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque Palatine de
     Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et plus
     étendues encore quand les recherches pourront être poussées dans
     toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.

     Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de
     leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières
     en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles
     dans les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a
     retrouvées, ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les
     peuples passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si
     merveilleux travail, que leur vue seule corrompait le peuple
     d'Israël et lui faisait oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille
     tableaux divers, la vie des Assyriens: leurs cérémonies
     religieuses, leurs usages domestiques, leurs meubles si précieux,
     leurs vases si riches; voilà leurs batailles, les sièges des
     villes, les machines ébranlant les remparts.

     D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de
     l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées
     avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est
     si grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des
     interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse
     résister aux méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de
     Ninive et de Babylone a été forcée de livrer ses secrets après
     celle de l'Égypte. Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du
     docteur Hincks et de M. Oppert ont donné la clef du système
     graphique des bords de l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant,
     d'après des principes certains, les annales des rois d'Assyrie et
     de ceux de Babylone, gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile
     pour l'instruction de la postérité. On lit le récit qu'ils ont
VI   eux-mêmes donné de leurs campagnes, de leurs conquêtes, de leurs
     cruautés. On y déchiffre la version officielle assyrienne des
     événements dont la Bible, dans le Livre des Rois et dans les
     Prophètes, nous fournit la version juive, et cette comparaison fait
     ressortir d'une manière éclatante l'incomparable véracité du livre
     saint.

     La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les
     lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les
     origines et la marche de la civilisation. Il était impossible
     qu'une culture aussi brillante restât enfermée dans les limites de
     l'Assyrie, et en effet, l'influence des arts et de la civilisation
     assyrienne se propagea au loin avec les armes des conquérants
     ninivites.

     A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse,
     où, en se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens
     sous les Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de
     Persépolis.

     L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en
     Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne
     pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la
     Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit
     au sein des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers
     sculpteurs de la Grèce reçurent les inspirations et les
     enseignements de l'école des sculpteurs assyriens, qui parvinrent
     jusqu'à eux en gagnant de proche en proche, et prirent pour modèles
     les oeuvres asiatiques. De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de
     Carthage, cette tradition passa, peut-être avec les colons lydiens
     et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie,
     où elle servit de base au développement de la civilisation
     étrusque, qui fournit à celle de Rome les éléments de sa primitive
     grandeur. Et c'est ainsi que s'expliquent ces monuments, ce luxe,
     ces richesses des villes de l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps
     les âpres convoitises des grossiers enfants de Romulus.

       *       *       *       *       *

     Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez
     lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais
     accessible à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues
     comme les seules garanties d'études historiques sérieuses,
VII  c'est-à-dire avec l'aide et la connaissance des documents
     originaux. On peut maintenant apprécier à leur juste valeur les
     notions confuses et informes que les écrivains les plus accrédités
     de l'antiquité classique nous ont transmises sur ces peuples, dont
     ils ignoraient les idiomes et dont la tradition historique était
     déjà probablement bien altérée quand ils en recueillaient à
     l'aveugle quelques rares débris. On peut, on doit aujourd'hui
     encore, parler avec respect de l'exactitude avec laquelle Hérodote
     a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les Perses, avec
     sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour les
     recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans
     l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.

     Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner
     comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire
     d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une
     idée sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes
     esprits, c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits
     d'Hérodote et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus
     une histoire réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui
     supprimerait l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance;
     qui ferait de Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de
     Napoléon le fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras
     financiers de Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de
     Pavie.

     «Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.
     Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections
     empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute
     il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès
     de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point
     où en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples
     orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et
     fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les
     origines de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de
     supprimer quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser
     de vastes lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt,
     pour conserver, à côté de rectifications importantes, des erreurs
VIII qui faussent l'ensemble de cet enseignement.»

     Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous
     dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en
     ce qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux
     annales des vieux empires de l'Orient, aux origines de la
     civilisation. Les immenses conquêtes de la science doivent passer
     dans le domaine de tous, leurs résultats principaux doivent entrer
     dans cette somme de connaissances indispensables qu'il n'est permis
     à personne d'ignorer, et qui font la base de toute éducation
     sérieuse. On ne saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance
     impardonnable, s'en tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le
     bon Rollin et le peuple de ses imitateurs. Que dirait-on d'un
     professeur ou d'un homme du monde qui parlerait encore des quatre
     éléments ou des trois parties de l'univers habité; qui ferait, avec
     Ptolémée, tourner le soleil autour de la terre? C'est là qu'en sont
     aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte et de l'Assyrie, la grande
     majorité de nos livres d'histoire.

     La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du
     reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science
     qui ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en
     devenir général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les
     sciences historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit
     en foule depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce
     qui en a fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la
     société, des livres de vulgarisation, des manuels. Les résultats du
     prodigieux mouvement des études d'antiquités et de philologie
     orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la
     portée du grand public. Il faut aller les chercher dans des
     ouvrages spéciaux, volumineux, coûteux, et que l'appareil
     d'érudition qui s'y développe ne rend accessibles qu'à un bien
     petit nombre. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dans le
     monde et dans le corps enseignant les hommes les plus instruits,
     les meilleurs esprits dire: Oui, nous savons que l'histoire
     primitive de l'Orient, cette histoire qui est le point de départ de
     toute autre, a été complètement renouvelée depuis un demi-siècle,
     qu'elle a changé de face; mais où trouver réuni, clairement exposé,
IX   l'ensemble des faits que la science est parvenue à reconstituer.

     C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre
     que nous publions aujourd'hui.

     Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder
     cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son _Histoire
     du Monde_, a donné place à une partie des résultats des recherches
     modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,
     recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur
     d'histoire, ont essayé d'introduire dans l'enseignement public
     l'histoire véritable des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un
     et l'autre publié dans cette intention des résumés dignes d'estime,
     qui n'ont pas eu le retentissement qu'ils méritaient. Ces livres
     nous ont frayé la voie et en plus d'un point nous avons suivi leurs
     traces. Mais, malgré tout leur mérite, ils ne nous ont point paru
     répondre complètement aux besoins. Ils offrent encore de graves
     lacunes, et, suffisants et utiles pour les élèves des collèges, ils
     ne le sont pas pour les gens du monde et pour les professeurs,
     auxquels ils ne fournissent pas tous les moyens de renouveler leur
     enseignement. On y sent un peu trop que les auteurs n'ont abordé
     qu'en partie l'étude directe des sciences dont ils exposent les
     résultats, qu'ils n'en connaissent certaines branches que de
     seconde main, et pas toujours d'après les meilleures sources.
     D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années de date. La
     science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant ils se
     trouvent en arrière.

       *       *       *       *       *

     Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre
     livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure
     présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul
     homme--et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter.
     La science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un
     père illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a
     formé, qui est le but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une
     de ses branches comprises dans la présente publication à laquelle
     je n'aie consacré une étude directe et approfondie.

     Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les
X    autorités les plus imposantes, celles dont les jugements font loi
     dans le monde savant.

     Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et
     celles des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des
     inscriptions égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des
     lumières nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk,
     enlevé beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le
     maître par excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits
     duquel tant d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la
     poésie de l'histoire brillent au milieu d'idées souvent bizarres et
     téméraires.

     Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des
     continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en
     France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais
     je me suis surtout servi de la grande _Histoire d'Égypte_ de M.
     Brugsch, et encore plus de l'excellent _Abrégé_ composé par M.
     Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de
     sens historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente
     et de concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des
     pages entières, surtout en ce qui touche les dynasties de
     l'_Ancien_ et du _Moyen Empire_, car je n'avais rien à ajouter à ce
     que disait le savant directeur des fouilles du gouvernement
     égyptien, et je n'aurais pu mieux dire.

     Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M. Oppert
     m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des
     annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait commencé
     un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement inachevé.

     Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur allemand
     du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de Harlez, ont été
     les autorités auxquelles j'ai recouru pour la connaissance des
     antiquités, des doctrines et des institutions de la Perse.

     Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de
     Movers ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai
     complété ou modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc
     de Luynes, de M. Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy,
     de Breslau, de M. Renan et de M. le comte de Vogüé.
XI
     Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de
     l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des
     antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en
     constituera la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les
     miennes propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie
     fait sur moi-même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On
     trouvera donc dans ces volumes une part considérable de recherches
     personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer
     entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris
     soin d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions
     personnelles.

       *       *       *       *       *

     Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se
     refléter à chaque page de ce livre.

     Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne
     s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont
     vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires,
     je n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté
     scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde
     comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la
     science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.

     En histoire, je suis de l'école de Bossuet. Je vois dans les
     annales de l'humanité le développement d'un plan providentiel qui
     se suit à travers tous les siècles et toutes les vicissitudes des
     sociétés. J'y reconnais les desseins de Dieu, respectant la liberté
     des hommes, et faisant invinciblement son oeuvre par leurs mains
     libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux. Pour
     moi, comme pour tous les chrétiens, l'histoire ancienne tout
     entière est la préparation, l'histoire moderne la conséquence du
     sacrifice divin du Golgotha.

     C'est pour cela que, fidèle aux traditions de mon père, j'ai la
     passion de la liberté et de la dignité de l'homme. C'est pour cela
     que j'ai l'horreur du despotisme et de l'oppression, et que je
     n'éprouve aucune admiration devant ces grands fléaux de l'humanité
     qu'on appelle les conquérants, devant ces hommes que l'histoire
     matérialiste élève aux honneurs de l'apothéose, qu'ils s'appellent
     Sésostris, Sennachérib, Nabuchodonosor, César, Louis XIV ou
     Napoléon.
XII
     C'est pour cela surtout que mon âme est invinciblement attachée à
     la doctrine du progrès constant et indéfini de l'humanité, doctrine
     que le paganisme ignorait, que la foi chrétienne a fait naître, et
     dont toute la loi se trouve dans ce mot de l'Évangile: «Soyez
     parfaits, _estote perfecti_.»

XIII


                              PRÉFACE
                     DE LA TROISIÈME ÉDITION
                              (1869)



     Ce livre a trouvé auprès du public un accueil que je n'eusse pas
     osé espérer. Deux éditions épuisées en quelques mois, une
     contre-façon allemande, une traduction anglaise, m'ont prouvé qu'il
     répondait effectivement à un besoin, qu'il comblait une lacune
     assez généralement sentie. Mais ce qui m'a surtout rendu à la fois
     fier et reconnaissant, c'est le bienveillant suffrage que mon
     travail a obtenu de la part des hommes dont la parole a la plus
     haute autorité dans les études historiques, ce sont les
     encouragements que MM. Guizot, Mignet, Vitet, Guigniaut ont bien
     voulu donner à cette tentative de répandre dans le public et de
     faire pénétrer dans l'éducation les résultats des grands travaux
     par lesquels l'archéologie orientale a, depuis cinquante ans,
     renouvelé la connaissance des périodes les plus anciennes de
     l'histoire.

     De tels encouragements m'imposaient le devoir de faire de nouveaux
     et considérables efforts pour rendre mon livre un peu moins indigne
     de la bienveillance de ces maîtres, de le revoir soigneusement, de
     le corriger et de le compléter autant que possible. C'est ce que
     j'ai tenté dans la présente édition.

     Revisée d'un bout à l'autre, étendue, rédigée à nouveau dans un
XIV  certain nombre de parties, elle présente avec les éditions qui
     l'ont précédée des différences considérables, dont je crois devoir
     signaler ici les plus essentielles.

       *       *       *       *       *

     Avant tout, j'ai voulu déférer à une critique qui m'a été adressée
     par des personnes dont l'opinion a un grand poids à mes yeux. Elles
     voyaient avec raison un sérieux défaut dans l'absence de toute
     indication de sources, qui permissent au lecteur de recourir aux
     documents originaux ou aux travaux des fondateurs de la science, et
     qui fournissent en même temps la justification des faits énoncés
     dans le récit. Cependant il ne m'était pas possible--autrement que
     pour un petit nombre de cas exceptionnels--de donner dans des notes
     perpétuelles la suite des renvois qu'eût réclamés l'_apparatus_
     d'érudition complet d'un semblable livre. Il eût fallu pour cela
     donner à l'ouvrage une étendue à laquelle l'éditeur se refusait
     d'une manière absolue. Mais dans cette situation j'espère avoir
     satisfait jusqu'à un certain point à ce qu'on réclamait si
     légitimement, en plaçant à la tête de chaque chapitre une longue
     bibliographie, où toutes les sources mises en usage sont énumérées
     dans un ordre méthodique.

     Je crois aussi avoir adopté une division plus claire et plus
     régulière en multipliant le nombre des chapitres et en les groupant
     en livres, qui correspondent à chacun des peuples dont j'expose
     successivement les annales.

     Mais le défaut principal du _Manuel d'histoire ancienne de
     l'Orient_ sous sa première forme, était de n'avoir pas une
     destination suffisamment définie, et par suite un caractère bien
     uniforme. Ce n'était complètement ni le livre des élèves, ni celui
     des professeurs. Certaines parties, et en particulier le premier
     chapitre, étaient beaucoup trop élémentaires--je dirai même trop
     enfantines--pour répondre à ce que demande le grand public. La
     plupart des chapitres, au contraire, étaient infiniment trop
     détaillés et trop scientifiques pour être compris par les enfants.
     Je me suis efforcé de faire disparaître ce défaut. Tel que je le
     réimprime aujourd'hui, le présent ouvrage s'adresse exclusivement
     aux professeurs et aux gens du monde qui voudront se mettre au
     courant des progrès récents de l'histoire orientale. Pour les
XV   écoliers--dont il était nécessaire de s'occuper dans cette
     entreprise pour déraciner de l'enseignement des erreurs
     surannées--j'ai rédigé un _Abrégé_ succinct, que l'on peut se
     procurer à la même librairie que l'_Histoire_ plus développée dont
     nous donnons une nouvelle édition[1].

       [Note 1: Cet abrégé scolaire en est actuellement à sa deuxième
       édition.]

     La première partie est complètement nouvelle. C'est comme une
     préface aux autres, où j'ai essayé de résumer le petit nombre de
     données que l'on possède sur les temps primitifs de l'humanité.
     Ainsi que le commandaient à la fois les principes d'une saine
     critique et les convictions les plus profondément enracinées dans
     mon âme, j'y ai donné la première place au récit biblique, que j'ai
     fait suivre de l'exposé des traditions parallèles conservées chez
     d'autres peuples de l'antiquité. Vient ensuite un rapide aperçu des
     découvertes de l'archéologie préhistorique, qui nous renseignent
     sur un tout autre ordre de faits que les récits de la Bible et nous
     font pénétrer dans la vie matérielle et quotidienne des premiers
     hommes. Enfin cette partie se termine par quelques notions
     générales sur les races humaines et sur les familles de langues,
     qui m'ont paru devoir former une introduction presque nécessaire au
     récit historique.

     Quelques passages des chapitres qui forment le livre consacré aux
     annales des Israélites ont étonné certaines personnes, que je
     serais d'autant plus désolé de scandaliser que je partage
     entièrement leur foi, et m'ont paru leur donner le change sur ma
     pensée. Je crois donc nécessaire de placer ici deux mots
     d'explication sur le point de vue où je me suis mis en racontant
     l'histoire du peuple de Dieu.

     Il y a deux choses constamment unies dans cette histoire: l'action
     de Dieu, permanente, directe, surnaturelle, telle qu'elle ne se
     présente dans les annales d'aucune autre nation, en faveur du
     peuple qu'il a investi de la sublime mission de conserver le dépôt
     de la vérité religieuse et du sein duquel sortira le Rédempteur,
     puis les événements humains qui se déroulent sous cette action
     divine.
XVI
     Celui qui écrit une _Histoire sainte_ doit naturellement, d'après
     le point de vue même où il s'est placé, considérer avant tout le
     côté divin des annales d'Israël. Au contraire, ayant entrepris un
     tableau des civilisations de l'Asie antique et faisant figurer dans
     ce tableau l'histoire des Israélites, je devais la considérer
     principalement sous son aspect humain, sans qu'il en résulte pour
     cela que j'aie voulu méconnaître un seul instant le caractère tout
     exceptionnel de cette histoire. Aussi dans mon récit n'ai-je donné
     que peu de place aux miracles dont elle est remplie, quoiqu'il fût
     bien loin de ma pensée de contester les miracles reconnus par
     l'Église et surtout de nier en principe le surnaturel et le
     miracle.

     J'ai cru qu'il m'était permis d'examiner si, dans certains récits
     de la Bible, le langage allégorique ne tenait pas plus de place que
     ne l'ont pensé beaucoup d'interprètes, et si quelques faits
     déterminés ne pouvaient pas s'expliquer dans l'ordre naturel. Je
     l'ai fait un peu hardiment peut-être, mais avec un profond respect
     pour le livre inspiré. Il est possible que je me sois trompé dans
     mes conjectures, et je les soumets au jugement de ceux qui ont
     autorité pour prononcer en ces matières. Mais je tiens à bien
     établir que je n'ai parlé que de faits spéciaux et qu'à aucun prix
     je ne voudrais que l'on pût me confondre avec ceux qui prétendent
     effacer le caractère miraculeux de l'histoire biblique.

     Aussi bien le miracle, l'intervention surnaturelle, spéciale et
     directe de la puissance divine dans un événement, n'impliquent pas
     d'une façon nécessaire la dérogation aux lois de la nature.
     L'action miraculeuse de la Providence se manifeste aussi par la
     production d'un fait naturel dans une circonstance donnée,
     conduisant à un résultat déterminé. Dieu n'a pas toujours besoin de
     suspendre pour l'accomplissement de ses desseins les lois qu'il a
     données au monde physique; il sait se servir aussi dans un but
     direct de l'effet de ces lois. Aussi l'historien chrétien peut-il
     chercher dans certains cas à expliquer le _comment_ d'un fait
     exceptionnel voulu par la Providence, sans nier en même temps son
     essence surnaturelle et miraculeuse. Mais, je le répète, si j'ai
     cru pouvoir agir ainsi par rapport à quelques-uns des faits de la
     Bible, ce n'est aucunement avec l'intention de me jeter dans la
     voie dangereuse du naturalisme et de m'écarter des enseignements de
XVII l'Église dans la question des miracles.

     L'absence de l'histoire de l'Inde dans mon ouvrage a été
     généralement considérée comme une lacune regrettable, qu'il
     importait de combler. Sans doute l'Inde n'a pas eu d'action
     politique sur l'Asie occidentale; mais elle n'est cependant pas
     restée absolument isolée des nations voisines de la Méditerranée.
     Elle est mêlée à l'histoire de la Perse à partir du règne de
     Darius, à celle de la Grèce au temps d'Alexandre et de ses
     successeurs. Puis, surtout, l'Inde aryenne tient une place trop
     considérable dans le mouvement de l'esprit humain aux siècles de la
     haute antiquité, pour être exclue d'un tableau général des grandes
     civilisations de l'Asie. Le reproche qu'on m'adressait pour l'avoir
     laissée de côté était juste et j'ai tenu à ne plus le mériter. J'ai
     donc consacré un livre--un peu plus développé peut-être que les
     autres à cause de l'importance capitale du sujet--à l'histoire de
     l'Inde antique, telle que notre siècle l'a vue se révéler par les
     travaux successifs des William Jones, des Colebrooke, des Schlegel,
     des Wilson, des Eugène Burnouf, des Lassen, des Max Müller et des
     Weber.

     Mais j'ai cru devoir m'arrêter à l'Inde. Quelques personnes avaient
     exprimé le désir de voir également ajouter un chapitre sur les
     époques les plus anciennes des annales de la Chine. Je dois d'abord
     l'avouer, je me suis senti trop absolument incompétent pour traiter
     ce sujet. De plus il m'a paru que l'histoire de la Chine a toujours
     été si complètement isolée de celle du reste du monde, qu'elle
     n'avait pas une place naturelle dans le cadre de mon livre, et
     qu'elle ne rentrait point dans l'étude des civilisations qui ont eu
     dans la formation de la nôtre une influence plus ou moins directe.
XIX



                               PRÉFACE
                       DE LA NEUVIÈME ÉDITION
                                (1881)



     Il y a treize ans, en publiant ce livre pour la première fois, je
     tentais une innovation qui pouvait paraître hardie. Il s'agissait
     de faire pénétrer dans le public les résultats des grandes
     découvertes de la science sur les périodes antiques de l'histoire
     de l'Orient et de leur obtenir enfin dans l'enseignement la place
     qu'ils devaient légitimement réclamer. A ce point de vue j'ai eu
     gain de cause au delà même de mes espérances. La réforme que je
     poursuivais et dont je prenais l'initiative est désormais un fait
     accompli. Il n'est plus personne, si ce n'est parmi les illettrés,
     qui n'ait au moins une teinture des travaux que je m'efforçais de
     vulgariser, une connaissance sommaire des conquêtes de
     l'égyptologie et de l'assyriologie; il n'est plus un établissement
     d'instruction publique, libre ou de l'État, où l'on continue à
     donner les premiers enseignements de l'histoire ancienne en s'en
     tenant au cadre des récits des écrivains grecs et latins. Sur ce
     terrain, la vieille routine est vaincue, et je ne puis me défendre
XX   d'un certain orgueil en constatant ce progrès, auquel j'ai été le
     premier à ouvrir la voie.

     Comme il devait nécessairement arriver du moment que l'idée
     fondamentale en était acceptée du public comme répondant à un
     véritable besoin, l'exemple donné dans mon livre a eu de nombreux
     imitateurs. Il n'était plus possible de conserver les anciens
     livres scolaires résumant cette partie de l'histoire. On s'est donc
     activement occupé de les remettre, d'une façon plus ou moins
     satisfaisante, au courant de l'état actuel des connaissances, et en
     même temps les manuels nouveaux sur le même sujet ont pullulé en
     France et dans les pays voisins. La plupart de ces publications
     n'ont aucune valeur originale, ne s'élèvent pas au-dessus du niveau
     des plus médiocres compilations et ne répondent même point d'une
     manière suffisante à leur objet. Mais le mouvement des esprits
     qu'ils traduisaient par un signe matériel a du moins donné
     naissance à un ouvrage du premier mérite, auquel je me plais à
     rendre hautement hommage. Je veux parler de l'_Histoire ancienne
     des peuples de l'Orient_ de mon savant ami M. G. Maspero,
     professeur d'archéologie égyptienne au Collège de France. Ailleurs
     nous avions affaire à des livres de troisième ou de quatrième main,
     dont les auteurs n'avaient même pas su, le plus souvent, se rendre
     un compte exact de la valeur des sources où ils allaient puiser
     sans discernement. Ici c'est un homme qui, malgré sa jeunesse,
     s'est déjà placé au rang des maîtres et qui, avec une rare
     habileté, plie sa science si sûre et si vaste à un rôle de
     vulgarisation, produisant une oeuvre aussi originale que solide et
     agréable à lire. En particulier, dans tout ce qui touche à
     l'Égypte, le livre de M. Maspero est de beaucoup supérieur à ce qui
     avait été fait avant lui; rempli de faits nouveaux et inspiré par
     le sentiment le plus pénétrant de l'histoire, il tient et au delà
     ce que l'on pouvait attendre du digne successeur de l'enseignement
     de Champollion et d'Emmanuel de Rougé.

     M. Maspero procède par grandes époques, pour chacune desquelles il
     s'étudie à tracer le tableau d'ensemble de l'histoire de l'Orient
     antique. Je prends successivement les annales et la civilisation de
     chacun des peuples qui ont joué un rôle de premier ordre dans cette
     histoire, et je suis l'existence de ce peuple au travers de ses
XXI  vicissitudes depuis l'époque la plus haute à laquelle on puisse
     remonter d'une manière positive jusqu'à la date adoptée comme terme
     commun de mes récits. Il y a donc entre mon livre et celui de
     l'éminent professeur une différence complète de plan, une
     différence telle qu'il m'a semblé qu'ils ne faisaient pas double
     emploi l'un avec l'autre et que, malgré le haut mérite de l'ouvrage
     de M. Maspero, le mien gardait encore sa raison d'être à côté de
     lui. C'est là ce qui m'a décidé à en entreprendre une nouvelle
     édition, d'autant plus que la façon dont la vente s'en maintenait
     constamment la même me montrait que, sous certains rapports, il
     répondait bien à ce que le public recherche dans un livre de ce
     genre.

     Mais en donnant cette nouvelle édition, j'ai voulu l'améliorer
     sérieusement et la mettre à la hauteur des derniers progrès des
     études. Voilà douze ans qu'absorbé par des travaux scientifiques
     d'une nature plus spéciale, et qui s'adressaient aux seuls érudits,
     je n'avais pu remettre la main à ce livre. Les éditions
     successives, qui s'en réimprimaient presque chaque année, n'étaient
     en réalité que des tirages faits sur clichés, et la dernière
     reproduit sans changement celle de 1869. Pendant ce temps, la
     science poursuivait ses conquêtes, toujours plus nombreuses et
     mieux assurées; moi-même, contribuant à ce progrès dans la mesure
     de mes forces, je voyais mes opinions se modifier sur bien des
     points historiques, mes connaissances s'étendre, se compléter et
     devenir plus solides. Après avoir assez exactement, quand il parut,
     répondu à l'objet que je m'étais proposé, mon livre finissait par
     être d'une manière fâcheuse en arrière de l'état général des
     connaissances parmi les savants, et même de mes propres travaux. Le
     moment était venu ou bien de renoncer à le réimprimer désormais, ou
     bien de lui faire subir une profonde revision, qui le corrigeât, le
     complétât et le mît au courant. C'est à ce dernier parti que je me
     suis arrêté; et une fois ayant entrepris un semblable travail, j'ai
     été bientôt conduit à récrire mon livre d'un bout à l'autre.

     C'est donc en réalité un ouvrage nouveau que j'offre au public. Je
     me devais à moi-même et à ma réputation scientifique de pousser
     jusque-là la revision; je le devais aussi à la bienveillance du
XXII public qui a épuisé jusqu'à huit éditions d'un livre trop
     imparfait. Et c'était d'ailleurs une obligation que m'imposait la
     haute récompense dont l'Académie française avait couronné l'ouvrage
     dans son premier état. Il fallait le rendre plus digne du prix
     qu'elle lui avait décerné.

     Mais tout en récrivant mon livre, j'en ai conservé exactement le
     plan, que j'ai seulement développé un peu davantage dans quelques
     parties. Je continue à croire que ce plan était bon, et les
     critiques que certains y ont adressées ne m'ont point convaincu.
     Elles portaient principalement sur la part que j'y ai faite au
     récit biblique sur les origines. Je lui ai maintenu cette part et
     je l'ai même agrandie, en développant bien plus largement que je ne
     l'avais fait antérieurement l'exposé des récits parallèles des
     autres nations de l'antiquité. Et, en agissant ainsi, j'ai la
     conviction que je suis dans le véritable esprit de la science
     historique, et qu'il y aurait le plus grave inconvénient à cesser,
     en écoutant les clameurs de ceux qui voudraient y substituer les
     fantaisies de leur imagination, à cesser de donner pour préface et
     pour introduction aux annales positives de l'humanité cette grande
     tradition symbolique, si pleine de vérités profondes, qui n'est pas
     spéciale à la Bible, mais qui constitue un patrimoine commun à tous
     les anciens peuples dans lesquels se résume l'humanité supérieure.
     Le parti que j'ai adopté ici, et auquel je suis resté fidèle, est
     pour moi affaire de méthode scientifique bien plus que de
     conviction religieuse. J'ai donc élargi encore, au lieu de le
     supprimer et de le restreindre, tout ce qui touche à ce sujet des
     origines traditionnelles, en faisant à côté une place non moins
     large aux faits de l'ordre matériel constatés par la science
     nouvelle de l'archéologie préhistorique, faits qui, dégagés de
     certaines exagérations systématiques et compromettantes, méritent
     dès à présent d'entrer dans les cadres de l'histoire. J'ai aussi
     fortement développé les notions préliminaires sur les races
     humaines, sur les familles des langues et leurs caractères
     distinctifs, enfin sur les premières étapes de la formation de
     l'écriture jusqu'à la grande invention de l'alphabet, notions
     indispensables au seuil d'une histoire qui passe en revue tant de
     races et de langues diverses, et qui a ses sources d'information
     dans les systèmes graphiques les plus différents. De ces
XXIII développements est résulté un volume entier de prolégomènes, qui
     ouvre désormais mon histoire de l'Orient.

     Avec la large part ainsi donnée à ces notions préliminaires, qui ne
     seront pas, je crois, dépourvues d'intérêt pour le lecteur, la
     principale, je dirai même la seule modification apportée à mon plan
     primitif consiste dans le déplacement de la partie consacrée aux
     annales des Israélites. Dans les éditions précédentes cette
     histoire venait la première, précédant même celle de l'Égypte. Je
     l'ai reportée, au contraire, tout à fait à la fin de l'ouvrage,
     qu'elle termine désormais. Mais si je me suis arrêté à ce parti, ce
     n'a pas été pour me conformer au nouveau plan de l'enseignement
     classique de l'histoire, à des décisions que je blâme énergiquement
     et qui ont été inspirées par un fâcheux esprit sectaire, sous
     l'influence des passions irréligieuses du moment. Chez un peuple
     chrétien, et qui restera foncièrement tel en dépit des efforts
     entrepris pour le déchristianiser, c'est une entreprise mauvaise,
     contre laquelle on doit protester et qui n'aura qu'un règne bien
     passager, que celle de bannir l'_histoire sainte_ de l'enseignement
     public. Elle y a sa place nécessaire, même pour l'instruction des
     fils des incroyants, et elle doit y précéder tout autre cours
     d'histoire, quand ce ne serait que pour la manière dont elle parle
     mieux que toute autre à l'esprit des enfants. Mais, je l'ai déjà
     dit un peu plus haut et je le répète, ce n'est pas une _histoire
     sainte_ que j'ai voulu faire. J'ai cherché, au contraire, à
     replacer les annales d'Israël au sein du cadre naturel et humain
     dans lequel elles se sont déroulées avec leur caractère
     providentiel, qui en fait une exception si singulière au milieu des
     autres histoires. Ceci donné, la place que je leur assigne à
     présent est la plus logique et la plus convenable. Ces annales
     d'Israël ne peuvent réellement se bien comprendre, au point de vue
     proprement historique, que si l'on connaît déjà celle des grands
     empires entre lesquels les Benê Yisraël ont vécu, dont les
     rivalités et la puissance irrésistible ont exercé une action si
     décisive sur leurs destinées. Il me semble même que la véritable
     manière de présenter au point de vue chrétien l'histoire spéciale
     d'Israël dans le cadre général de l'histoire de l'antiquité, et d'en
XXIV faire mieux ressortir le caractère réellement surnaturel, est de la
     présenter pour ce qu'elle est en fait, le corollaire et la
     résultante de l'histoire des autres nations. C'est surtout ainsi
     que l'on admire, comme on le doit, cette merveilleuse action de la
     Providence qui dirige les entreprises et les fortunes des
     monarchies les plus colossales de manière à les transformer en
     facteurs inconscients des destinées d'un peuple microscopique qui
     n'était rien comme force matérielle, que chacune d'elles courbait
     ou broyait sans peine au cours de ses conquêtes, et qui pourtant
     tient une bien autre place dans l'histoire morale de l'humanité,
     car c'est ce petit peuple que Dieu avait choisi pour lui faire
     conserver le dépôt de la vérité religieuse qui devait un jour
     renouveler la face du monde.

     Dans les additions, les corrections et les modifications de toute
     nature que j'ai introduites, je me suis appuyé en partie sur mes
     études personnelles, et l'on trouvera encore ici bien des faits
     dont la constatation m'appartient, bien des opinions dont je dois
     revendiquer l'entière responsabilité. En même temps je me suis
     efforcé d'y résumer aussi complètement que possible les résultats
     des travaux des autres, en puisant mes données aux sources les
     meilleures et les plus sûres, de manière à représenter exactement
     dans mon livre l'état présent de la science. J'espère y avoir
     réussi, et je n'ai rien épargné pour arriver à cette fin, que je
     m'étais proposée. J'ai donc puisé mes informations dans une
     infinité d'ouvrages et de dissertations, publiées dans tous les
     pays de l'Europe, dont on trouvera l'indication dans les listes
     bibliographiques qui accompagnent les principaux chapitres de
     l'ouvrage. Je me suis aussi, surtout en ce qui touche à l'Égypte,
     largement servi de l'excellent livre de M. Maspero. Dans toute
     cette partie, qui forme mon second volume, je lui ai emprunté de
     longues citations, comme, du reste, pour d'autres parties il en
     avait puisé dans mon livre.

     Ce que la présente édition présentera peut-être de plus neuf et de
     plus original, c'est la partie consacrée aux grands empires qui ont
     flori dans le bassin de l'Euphrate et du Tigre, avec
     alternativement Babylone et Ninive pour capitales, à leur histoire
     et à leur civilisation. C'est sur ce terrain que mon livre, sous la
     forme actuelle, sera le plus en avance sur tout ce qui a été publié
XXV  jusqu'à ce jour. Là, en effet, je me sens plus complètement chez
     moi que partout ailleurs; il s'agit d'un ordre d'études auxquelles
     je me suis adonné spécialement, à la marche desquelles je crois
     avoir, depuis une dizaine d'années, contribué _pro parte virili_,
     et où je suis loin d'avoir encore donné au public tous les
     résultats de mes recherches. Aussi des traductions nombreuses de
     documents cunéiformes, publiés ou inédits, que l'on trouvera dans
     cette partie de mon livre, il n'en est pas une seule qui n'ait un
     caractère personnel.

     Je dois, au contraire, confesser franchement mon insuffisance et
     l'impossibilité où j'ai été de recourir à autre chose qu'à des
     traductions des documents originaux pour la partie relative à
     l'Inde. Je ne suis pas, en effet, sanscritiste, et je tiens à ne
     pas paraître prétendre savoir ce que j'ignore en réalité. Dans
     cette partie donc, mon travail n'est que de seconde main. Mais j'ai
     eu du moins le soin de m'attacher à puiser aux meilleures sources
     et je me suis guidé sur les conseils des hommes vraiment
     compétents, des maîtres en qui l'on pouvait avoir le plus de
     confiance. L'histoire de l'Inde antique, surtout dans ses époques
     les plus anciennes, a d'ailleurs un caractère à part de flottement
     et de vague chronologique, tenant à l'absence de monuments
     épigraphiques d'une date élevée, contemporains des événements,
     avant le règne de Piyadasi Açoka. Il y a encore, et il restera
     peut-être toujours, une hésitation de plusieurs siècles pour la
     date des événements les plus considérables, de ceux qui marquent
     des périodes décisives, comme la vie de Çâkya-Mouni. Ce flottement
     ne cesse qu'au moment du contact avec les Grecs d'Alexandre, qui
     constitue pour l'Inde une époque climatérique, comme pour l'Asie
     antérieure l'ouverture des Guerres Médiques. J'ai été amené ainsi à
     prendre cette date pour point d'arrêt de mes récits relatifs à
     l'Inde, les prolongeant de deux cents ans de plus que ceux relatifs
     aux autres pays, de manière à pouvoir y comprendre, dans les
     limites de l'incertitude chronologique qu'il comporte, le grand
     fait de la formation du Bouddhisme, sans lequel ces récits
     n'eussent pas été suffisamment complets.

       *       *       *       *       *

     Il me reste à dire quelques mots de l'illustration qui accompagne
XXVI cette édition et qui y fournit un commentaire graphique perpétuel.
     C'est l'exemple si heureusement donné par M. Duruy, dans la
     monumentale édition qu'il donne en ce moment de son _Histoire des
     Romains_, qui a inspiré à l'habile et intelligent éditeur, entre
     les mains de qui est mon livre depuis sa première apparition, d'y
     joindre de nombreuses figures empruntées aux monuments antiques.
     Dès qu'il m'a proposé de le faire, j'ai profité avidement de sa
     bonne volonté, et je crois que l'ouvrage y gagnera beaucoup, qu'il
     devient par là plus intéressant et plus instructif. Nulle part, en
     effet, une riche illustration archéologique n'était plus
     naturellement appelée que dans une histoire puisée toute entière
     aux sources monumentales. Je n'avais vraiment que l'embarras du
     choix au milieu de la masse des oeuvres que nous avons aujourd'hui
     des arts des vieilles civilisations de l'Orient. La difficulté même
     était de se limiter aux figures qui pouvaient le mieux éclaircir
     les événements, les moeurs et les religions sans excéder une
     proportion raisonnable. Ce choix, je l'ai fait moi-même avec tout
     le soin dont j'étais capable, et j'espère y avoir réussi. Aucune
     part n'a été laissée à la fantaisie dans l'illustration du livre,
     et je crois pouvoir dire qu'on n'y trouvera rien d'oiseux ni d'une
     valeur suspecte. Toutes les gravures ont été empruntées à des
     monuments d'une authenticité incontestable et autant que possible
     contemporains des événements auxquels ils se rapportent. Les vues
     des lieux célèbres dans l'histoire ont été empruntées aux
     meilleures sources, et dans une bonne moitié des cas, mon
     expérience personnelle de voyageur ayant visité ces lieux me
     donnait le moyen de choisir en connaissance de cause les plus
     exactes. Quant aux cartes insérées dans le texte ou tirées
     séparément, elles ont toutes été dressées d'après les documents les
     plus récents et les plus sûrs par M. J. Hansen, dont le nom seul
     est une garantie.

     En un mot, ici comme en ce qui touche la rédaction même de
     l'ouvrage, j'ai fait de mon mieux et j'ose espérer que le lecteur
     voudra bien m'en tenir compte.
2



                            LIVRE PREMIER

                             LES ORIGINES

3

       [Illustration 028]




                          CHAPITRE PREMIER

                        LE RÉCIT DE LA BIBLE


     § 1.--L'ESPÈCE HUMAINE JUSQU'AU DÉLUGE.

     Il n'existe sur l'histoire des premiers hommes et les origines de
     notre espèce, de récit précis et suivi que celui de l'Écriture
     Sainte[2]. Ce récit sacré, lors même qu'il n'emprunterait pas une
     autorité auguste au caractère d'inspiration du livre dans lequel il
     se trouve, devrait encore, en saine critique, être l'introduction
     de toute histoire générale; car, considéré à un point de vue
     purement humain, il contient la plus antique tradition sur les
     premiers jours de la race des hommes, la seule qui n'ait pas été
     défigurée par l'introduction de mythes fantastiques, dans lesquels
     une imagination déréglée s'est donné libre carrière. Les principaux
4    traits de cette tradition, qui fut originairement commune aux races
     supérieures de l'humanité et qu'un soin particulier de la
     Providence fit se conserver plus intacte qu'ailleurs chez le peuple
     choisi, se reconnaissent, mais altérés, dans les souvenirs des
     contrées les plus éloignées les unes des autres, et dont les
     habitants n'ont pas eu de communications historiquement
     appréciables. Et l'unique fil conducteur qui permette de se guider
     au milieu du dédale de ces fragments de traditions privés
     d'enchaînement, est le récit de la Bible. C'est donc lui que
     l'histoire doit enregistrer tout d'abord, en lui reconnaissant un
     caractère à part; et de plus il a pour le chrétien une valeur
     dogmatique, qui permet de l'interpréter conformément aux
     éclaircissements qu'il reçoit des progrès de la science, mais qui
     en fait le pivot invariable autour duquel doivent se grouper les
     résultats des investigations humaines.

       [Note 2: Nous prenons ici le récit biblique tel qu'il nous est
       parvenu, sous sa forme définitive et complète, sans entrer dans
       les obscures et délicates questions de la date de cette rédaction
       définitive et des éléments antérieurs qui ont pu servir à sa
       formation. C'est au livre de notre histoire qui traitera des
       Hébreux, que nous nous réservons d'aborder ce problème, qu'il
       sérait impossible de laisser entièrement de côté dans l'état
       actuel de la science. Le système auquel s'arrête aujourd'hui
       l'école critique rationaliste (le dernier état de ses travaux
       peut être considéré comme résumé sous la forme la plus complète
       et la plus scientifique dans E. Schrader, _Studien zur Kritik und
       Erhlärung der Biblischen Urgeschichte_, Zurich, 1863, et A.
       Kayser, _Das vorexilische Buch der Urgeschichte Israels und seine
       Erweiterungen_, Strasbourg, 1874) admet dans le style actuel de
       la Genèse la fusion de deux livrés antérieurs, qualifiés
       d'_élohiste_ et de _jéhoviste_, d'après la différence du nom qui
       sert à désigner Dieu dans l'un et dans l'autre, et, par dessus
       ces deux documents reproduits textuellement, le travail d'un
       dernier rédacteur qui les a combinés. Bornons-nous à remarquer
       que ce système lui-même, aussi bien que celui qui a été inauguré
       par Richard Simon, et qui voit dans la Genèse une collection de
       fragments traditionnels coordonnés par Moïse ou par tout autre,
       n'a rien en soi de contradictoire avec le dogme orthodoxe de
       l'inspiration divine du livre. L'Église a toujours admis que son
       auteur avait pu mettre en oeuvre, tout en étant guidé par une
       lumière surnaturelle, des documents antérieurs à lui. Mais dans
       l'exposé que nous avons à faire des données de la Bible sur les
       premiers âges, et dans les recherches comparatives auxquelles
       elles nous donneront lieu, cette distinction des anciennes
       rédactions importe peu. Qu'elle ait été rédigée en une fois ou à
       l'aide de la combinaison de récits parallèles qui se complétaient
       les uns les autres, la tradition biblique est une dans son
       ensemble et dans son esprit, et la comparaison que l'on peut en
       faire aujourd'hui avec l'enchaînement que révèlent les lambeaux
       de la tradition génésiaque de la Chaldée, prouve surabondamment
       que la construction du dernier rédacteur n'a rien d'artificiel et
       de forcé. Il est conforme au véritable esprit de la science,
       aussi bien qu'à l'orthodoxie religieuse, de l'envisager dans sa
       suite.]

     L'interprétation historique de ce récit offre, du reste, encore de
     graves difficultés. On a beaucoup discuté, même parmi les
     théologiens les plus autorisés et les plus orthodoxes, sur le degré
     de latitude qu'il ouvre à l'exégèse. En bien des points on ne saura
     sans doute jamais d'une manière absolument précise déterminer dans
     quelle mesure il faut y admettre l'emploi de la figure et du
     langage allégorique, qui tient toujours une si grande place dans la
     Bible. Remarquons-le, du reste, le récit biblique laisse à côté de
5    lui le champ le plus large ouvert à la liberté des spéculations
     scientifiques; par les lacunes qu'il présente. Il faut se garder,
     par respect même pour l'autorité des Livres Saints, d'y chercher ce
     qu'ils ne contiennent pas et ce qui n'a jamais été dans la pensée
     de ceux qui les écrivaient sous l'inspiration divine. L'auteur de
     la Genèse n'a point prétendu faire une histoire complète de
     l'humanité primitive, surtout au point de vue de la naissance et
     des progrès de la civilisation matérielle. Il s'est borné à
     retracer quelques-uns des traits essentiels et principaux de cette
     histoire; présentés de manière à être à la portée du peuple auquel
     il s'adressait. Il s'est attaché à mettre en lumière l'enchaînement
     des patriarches élus de Dieu qui conservèrent au travers des
     siècles le dépôt de la révélation primitive, et surtout à faire
     éclater, en opposition avec les monstrueuses cosmogonies des
     nations dont les Hébreux étaient entourés, les grandes vérités que
     l'idolâtrie avait obscurcies, la création du monde, tiré du néant
     par un acte de la volonté et de la toute-puissance divine, l'unité
     de l'espèce humaine sortie d'un seul couple, la déchéance de notre
     race et l'origine du mal sur la terre, la promesse d'un rédempteur,
     enfin l'intervention constante de la Providence dans les affaires
     de ce monde.

     Le récit de la création elle-même, ses rapports avec les
     découvertes des sciences naturelles, sont choses qui ne sauraient
     entrer dans le cadre de notre ouvrage. C'est seulement au moment où
     Dieu, après avoir créé le monde et tous les êtres qui l'habitent,
     mit le sceau à son oeuvre en faisant l'homme, que nous devons
     prendre le récit du premier livre de la Bible, la Genèse, ainsi
     nommée en Europe d'un mot grec qui signifie _génération_, parce que
     le livre débute par raconter la formation de l'univers[3].

       [Note 3: En hébreu il est appelé _Bereschith_, d'après les
       premiers mots qui en ouvrent le récit, «au commencement.»]

     «Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance;
     qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel,
     sur les animaux, sur toute la terre et sur tout reptile qui se meut
     à la surface de la terre.»--Dieu créa l'homme à son image; il le
     créa à l'image de Dieu et il le fit mâle et femelle[4].--Yahveh[5]
6    Dieu forma l'homme du limon de la terre et lui souffla dans les
     narines le souffle de la vie, et l'homme fut fait âme vivante[6].»

       [Note 4: _Genes._, I, 26 et 27.]

       [Note 5: La prononciation vulgaire Jehovah au lieu de Yahveh, est
       le résultat de l'application au nom ineffable de Dieu des
       voyelles du mot _Adonai_, «le Seigneur,» que les Juifs prononcent
       au lieu de ce nom quand ils lisent la Bible. Nous discuterons
       plus tard, quand nous traiterons des Hébreux, la question de
       savoir si la vraie prononciation antique était Yahoh ou Yahveh;
       en attendant nous suivons cette dernière forme, généralement
       admise dans la science.]

       [Note 6: _Genes._, II, 7.]

     Après le récit de la formation du premier couple humain, vient
     celui de la déchéance. Le père de tous les hommes, Adam (dont le
     nom dans les langues sémitiques signifie _l'homme_ par excellence),
     créé par Dieu dans un état d'innocence absolue et de bonheur,
     désobéit au Seigneur par orgueil dans les délicieux jardins de
     'Eden, où il avait été d'abord placé, et cette désobéissance le
     condamna, lui et sa race, à la peine, à la douleur et à la mort.
     Dieu l'avait créé pour le travail, dit formellement le livre
     inspiré, mais ce fut en expiation de sa chute que ce travail devint
     pénible et difficile; «tu mangeras ton pain à la sueur de ton
     front,» lui dit le Seigneur, et cette condamnation pèse encore sur
     tous les hommes.

     Voici comment la Genèse[7] raconte la séduction et la faute dont le
     poids s'est étendu à toute la descendance de nos premiers pères.
     «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux de la terre que
     Yahveh Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Pourquoi Dieu vous
     a-t-il ordonné de ne pas manger de tous les arbres du Paradis?»--La
     femme lui répondit: «Nous pouvons manger du fruit des arbres qui
     sont dans le Paradis,--mais quant au fruit de l'arbre qui est au
     milieu du Paradis (l'arbre de la science du bien et du mal), Dieu
     nous a ordonné que nous n'en mangions pas, de peur que nous en
     mourions.»--Et le serpent dit à la femme: «Point du tout, vous ne
     mourrez pas de mort,--mais Dieu sait qu'au jour où vous en aurez
     mangé, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme des dieux,
     connaissant le bien et le mal.»--La femme donc vit que cet arbre
     était bon pour se nourrir et qu'il était beau aux yeux et
     délectable au regard; et elle prit du fruit, et elle en mangea, et
     elle en donna à son mari, qui en mangea.--Et les yeux de tous deux
     s'ouvrirent; et ayant vu qu'ils étaient nus, ils tressèrent des
     feuilles de figuier et s'en firent des ceintures[8].»

       [Note 7: III, 1-7.]

       [Note 8: La gravure placée en tête de ce chapitre, représente la
       scène de la tentation des premiers humains au jardin de 'Eden,
       d'après une peinture chrétienne des catacombes de Rome, empruntée
       au grand ouvrage de Perret.]

     «Prodigieuse et accablante vérité, dit Chateaubriand: _L'homme_
7    _mourant pour s'être empoisonné avec le fruit de vie_! L'homme
     perdu pour avoir goûté à l'arbre de la science, pour avoir su trop
     connaître le bien et le mal! Qu'on suppose toute autre défense de
     Dieu relative à un penchant quelconque de l'âme, que deviennent la
     sagesse et la profondeur de l'ordre du Très-Haut? Ce n'est plus
     qu'un caprice indigne de la Divinité, et aucune moralité ne résulte
     de la désobéissance d'Adam. Toute l'histoire du monde, au
     contraire, découle de la loi imposée à notre père... Le secret de
     l'existence morale et politique des peuples, les mystères les plus
     profonds du coeur humain sont renfermés dans la tradition de cet
     arbre admirable et funeste.»

     La Bible n'assigne pas une date précise à la naissance du genre
     humain, elle ne donne aucun chiffre positif à ce sujet. Elle n'a
     pas en réalité de chronologie pour les époques initiales de
     l'existence de l'homme, ni pour celle qui s'étend de la Création au
     Déluge, ni pour celle qui va du Déluge à la Vocation d'Abraham. Les
     dates que les commentateurs ont prétendu en tirer sont purement
     arbitraires et n'ont aucune autorité dogmatique. Elles rentrent
     dans le domaine de l'hypothèse historique et l'on pourrait énumérer
     plus de cent manières d'après lesquelles on a essayé de les
     calculer. Ce que les Livres Saints affirment seulement, et ce que
     la science démontre d'accord avec eux, c'est que l'apparition de
     l'homme sur la terre (quelque haute qu'en puisse être la date) est
     récente par rapport à l'immense durée des périodes géologiques de
     la création, et que l'antiquité de plusieurs myriades d'années que
     certains peuples, comme les Égyptiens, les Chaldéens, les Indiens
     et les Chinois, se sont complaisamment attribuée dans leurs
     traditions mythologiques, est entièrement fabuleuse.

     Aussi superflue et aussi dénuée de fondement solide que les calculs
     sur la date de la création de l'homme, serait la tentative de celui
     qui chercherait à déterminer d'après la Bible le lieu précis où fut
     le berceau de notre espèce, ainsi que la situation du jardin de
     'Eden. La tradition sacrée ne fournit aucune indication précise à
     cet égard. Les commentateurs les plus savants et les plus
     orthodoxes des Livres Saints ont laissé la question indécise. Tout
     nous commande d'imiter leur réserve, et de nous en tenir à
     l'opinion commune, qui place en Asie l'origine de la première
     famille humaine et le berceau de toute civilisation.

     Adam et 'Havah (d'où nous avons fait Ève), le premier couple humain
8    sorti des mains de Dieu, eurent deux fils, Qaïn et Habel[9]. Ils
     menaient l'un la vie agricole et l'autre la vie pastorale, dont la
     Bible place ainsi l'origine au début même de l'humanité. Qaïn tua
     son frère Habel, par jalousie pour les bénédictions dont le
     Seigneur récompensait sa piété[10]; puis il s'expatria, dans le
     désespoir de ses remords, et il se retira avec les siens à l'orient
     de 'Eden, dans la terre de Nod ou de l'exil, où il fonda la
     première ville, qu'il appela 'Hanoch, du nom de son premier-né[11].
     Dieu avait créé l'homme avec les dons de l'esprit et du corps qui
     devaient le mettre en état de remplir le but de son existence, et
     par conséquent de former des sociétés régulières et civilisées.
     C'est à la famille de Qaïn que le livre de la Genèse attribue la
     première invention des arts industriels. De 'Hanoch, fils de Qaïn,
     y est-il dit, naquit à la quatrième génération, Lemech, qui eut à
     son tour plusieurs enfants: Yabal, «le père de ceux qui demeurent
     sous les tentes et des pasteurs»; Youbal, l'inventeur de la
     musique; Thoubal-qaïn, l'auteur de l'art de fondre et de travailler
     les métaux; enfin une fille, Nâ'amah[12]. Pour celle-ci, le texte
     biblique ne fait qu'enregistrer son nom; mais la tradition
     rabbinique, voulant achever le groupement de toutes les inventions
     en les rapportant aux enfants de Lemech, raconte que Nâ'amah fut la
     mère des chanteurs, ou bien que la première elle fila la laine des
     troupeaux et en tissa des étoffes.

       [Note 9: Ces noms sont significatifs et tirés des langues
       sémitiques, comme tous ceux que le récit biblique attribue aux
       premiers ancêtres de notre race; ce sont en réalité de véritables
       épithètes qualificatives, qui expriment le rôle et la situation
       de chaque personnage dans la famille originaire. Adam, nous
       l'avons déjà dit, veut dire _homme_, 'Havah _vie_, «parce qu'elle
       a été la mère de tous les vivants», dit le texte sacré; Qaïn
       signifie _la créature, le rejeton_; Habel est le mot qui, dans
       les plus anciens idiomes sémitiques, exprimait l'idée de _fils_,
       et s'est conservé en assyrien; enfin Scheth, comme la Bible le
       dit formellement, est le _substitué_, celui que Dieu accorde à
       ses parents pour compenser la perte de leur fils bien-aimé.]

       [Note 10: _Genes._, IV, 1-16.]

       [Note 11: _Genes._, IV, 17 et 18.]

       [Note 12: _Genes._, IV, 19-22.]

     La Bible rapporte à Lemech l'origine des sanguinaires habitudes de
     vengeance qui jouèrent un si grand rôle dans la vie des peuples
     antiques. «Lemech dit à ses femmes 'Adah et Çillah: «Écoutez ma
     voix, femmes de Lemech, soyez attentives à mes paroles; j'ai tué un
     homme parce qu'il m'avait blessé, un jeune homme parce qu'il
     m'avait fait une plaie.--Qaïn sera vengé soixante-dix fois, et
     Lemech septante fois sept fois[13].»

       [Note 13: _Genes_, IV, 23 et 24.]
9
     Adam eut un troisième fils, nommé Scheth (Seth dans notre Vulgate),
     et Dieu lui accorda encore un grand nombre d'enfants. Scheth vécut
     neuf cent douze ans, et eut une nombreuse famille[14], qui, tandis
     que les autres hommes s'abandonnaient à l'idolâtrie et à tous les
     vices, conserva précieusement les traditions religieuses de la
     révélation primitive jusqu'au temps du Déluge, après lequel elle
     passa dans la race de Schem. Les descendants de Scheth furent
     Enosch, au temps de qui «l'on commença à invoquer par le nom de
     Yahveh», Qaïnan, Mahalalel, Yared, 'Hanoch, «qui marcha pendant
     trois cent soixante-cinq ans dans les voies de Dieu» et fut ravi au
     ciel, Methouschela'h[15], qui de tous vécut la plus longue vie, neuf
     cent soixante-neuf ans, Lemech, enfin Noa'h[16], qui fut père de
     Schem, 'Ham et Yapheth, ou, comme nous avons pris l'habitude de
     dire, d'après la Vulgate latine, Sem, Cham et Japhet[17]. Chacun
     d'eux fut la tige d'une postérité nombreuse.

       [Note 14: Sur cette généalogie des descendants de Scheth, voy. le
       chapitre V de la Genèse.]

       [Note 15: Le Mathusalem de la Vulgate].

       [Note 16: Noé.]

       [Note 17: Il est impossible de ne pas consacrer quelques
       observations aux généalogies que la Bible fournit pour la période
       antédiluvienne. Le nom de Enosch, donné comme le fils de Scheth,
       est en hébreu le synonyme exact de celui d'Adam, il signifie
       également «l'homme» par excellence. Or, si l'on prend cet Enosch
       comme point de départ, on trouve pendant six générations les
       mêmes noms qui se succèdent avec de très légères variantes de
       forme et une interversion dans la place de deux d'entre eux,
       d'une part dans la descendance d'Adam par Qaïn, de l'autre, dans
       celle de Scheth par Enosch. Le parallélisme est singulièrement
       frappant et tel que l'on serait volontiers porté à croire qu'on a
       là deux versions d'une même liste originaire. On trouve, en
       effet:

       _D'un côté_:                       _De l'autre_:

       Adam.                                Enosch.
         |                    |                 |
       Qaïn.                                 Qaïnan.
         |                    |                 |
       Hanoch.                              Mahalalel.
         |                    |                 |
       Yirad.                               Yared.
         |                    |                 |
       Metouschaël.                         'Hanoch.
         |                    |                 |
       Lemech.                              Methouschela'h.
         |
       ------------           |                 |
       Yabal.  Youbal.  Thoubalqaïn.        Lemech.
                                                |
                                            Noa'h.
                                                |
                                         -------------------------
                                            Schem.  'Ham.  Yapheth.

       La généalogie des Qaïnites se termine par _trois_ chefs de races,
       fils de Lemech, celle des Enoschides par _trois_ chefs de races,
       petits-fils de Lemech. Il y a seulement de ce dernier côté
       insertion d'une génération de plus, celle de Noa'h, entre Lemech
       et la division de la famille en trois branches.]
10

     § 2.--LE DÉLUGE.

     «Quand les hommes eurent commencé à se multiplier sur la terre et
     eurent engendré des filles,--les enfants de Dieu (_benê Elohim_),
     voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour
     épouses celles qu'ils choisirent au milieu des autres.--Et Yahveh
     dit: «Mon esprit ne demeurera pas toujours avec l'homme, car il
     n'est que chair: et ses jours ne seront plus que de cent vingt
     ans.»--Et en ce temps il y avait sur la terre des Géants
     (_Nephilim_), comme aussi quand les enfants de Dieu se furent unis
     aux filles des hommes et leur donnèrent pour enfants les Héros
     (_Giborim_), qui sont fameux dans l'antiquité.--Yahveh voyant que
     la méchanceté des hommes était grande sur la terre, et que toutes
     les pensées de leur coeur étaient tournées vers le mal en tout
     temps,--se repentit d'avoir fait l'homme sur la terre; et il fut
     touché de douleur au fond de son coeur.--Et Yahveh dit:
     «J'exterminerai de dessus la terre l'homme que j'ai créé[18].»

       [Note 18: _Genes._, VI, 1-7.]

     Seul, le juste Noa'h, descendant de Scheth, trouva grâce devant
     Dieu. L'Éternel lui fit bâtir une arche dans laquelle il s'enferma
     avec les siens et sept couples de tous les animaux, purs et impurs,
     puis le déluge commença.

     «Dans la six-centième année de la vie de Noa'h, au second mois, le
     dix-septième jour du mois, toutes les sources du grand abîme
     jaillirent et les cataractes du ciel furent ouvertes;--et la pluie
     tomba sur la terre quarante jours et quarante nuits.--Ce même jour,
     Noa'h entra dans l'arche; et Schem, 'Ham et Yapheth, ses fils, sa
     femme et les trois femmes de ses fils avec lui,--eux et tout animal
     suivant son espèce, tout bétail et tout ce qui se meut sur la
     terre, toutes sortes de volatiles, tout oiseau ailé, chacun selon
     son espèce,--entrèrent auprès de Noa'h dans l'arche, un couple de
     toute chair ayant souffle de vie.--Les arrivants étaient mâle et
     femelle de chaque créature, comme Dieu l'avait ordonné; et ensuite
     Yahveh ferma (l'arche) sur Noa'h.

     Le déluge était depuis quarante jours sur la terre, quand les eaux
     s'accrurent et soulevèrent l'arche, de sorte qu'elle fut enlevée de
     dessus la terre.--Les eaux se renforçaient et s'augmentaient
     beaucoup sur la terre, et l'arche était portée sur les eaux.--Les
     eaux se renforcèrent énormément sur la terre, et toutes les
11   montagnes sous les cieux furent couvertes.--Les eaux s'élevèrent de
     quinze coudées au-dessus des montages qu'elles couvraient;--et
     toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, bétail, animaux et
     reptiles rampant sur la terre, périt, ainsi que toute la race des
     hommes.--Tout ce qui avait dans ses narines le souffle de la vie,
     tout ce qui se trouvait sur le sol, mourut.--Ainsi fut détruite
     toute créature qui se trouvait sur la terre; depuis l'homme
     jusqu'aux animaux, aux reptiles et aux oiseaux du ciel, tout fut
     anéanti sur la terre. Il né resta que Noa'h et ce qui était avec
     lui dans l'arche.--Et les eaux occupèrent la terre pendant cent
     cinquante jours[19].»

       [Note 19: _Genes_., VII, 11-24.]

     Il y a quelques remarques d'une importance capitale à faire sur ce
     récit. La distinction des animaux _purs et impurs_ prouve que les
     espèces enfermées dans l'arche ne comprenaient que les animaux
     utiles à l'homme et susceptibles de jouer le rôle de ses serviteurs
     domestiques, car c'est seulement à ceux-là que s'appliquent chez
     les Hébreux la division dans ces deux classes. Le mode suivant
     lequel s'opéra le déluge, qu'il faut absolument distinguer du fait
     lui-même, est présenté suivant les notions grossières de la
     physique des contemporains du rédacteur de la Genèse, et c'est ici
     le cas d'appliquer les sages paroles d'un des théologiens
     catholiques les plus éminents de l'Allemagne, le docteur Reusch[20]:
     «Dieu a donné aux écrivains bibliques une lumière surnaturelle;
     mais cette lumière surnaturelle n'avait pour but, comme la
     révélation en général, que la manifestation des vérités
     religieuses, et non la communication d'une science profane; et nous
     pouvons, sans violer les droits que les écrivains sacrés ont à
     notre vénération, sans affaiblir le dogme de l'inspiration,
     accorder franchement que dans les sciences profanes, et
     conséquemment aussi dans les sciences physiques, ils ne se sont
     point élevés au-dessus de leurs contemporains, que même ils ont
     partagé les erreurs de leur époque et de leur nation..... Par la
     révélation Moïse ne fut point élevé, pour ce qui regarde la
     science, au-dessus du niveau intellectuel de son temps; de plus,
     rien ne nous prouve qu'il ait pu s'y élever par l'étude et par ses
     réflexions personnelles.»

       [Note 20: _La Bible et la Nature_, trad. française, p. 27.]

     Enfin les termes dont s'est servi le rédacteur du texte sacré
     doivent être scrupuleusement notés, car ils peuvent avoir une large
     influence sur la manière dont on interprétera ce texte. Il y a deux
     mots en hébreu pour désigner la terre: _ereç_, dont le sens est
12   susceptible à la fois de l'acception la plus large et de
     l'acception la plus restreinte de l'idée, et que la Bible emploie
     toujours lorsqu'il s'agit de l'ensemble du globe terrestre;
     _adamah_, qui n'a jamais qu'une acception restreinte et signifie la
     terre cultivée, habitée, une région, un pays. C'est le second qui
     est employé lorsqu'il est dit que les eaux du déluge couvrirent
     toute la surface de la terre. Aussi depuis longtemps déjà les
     interprètes autorisés ont-ils admis que rien dans le récit biblique
     n'obligeait à entendre l'universalité du cataclysme comme
     s'étendant à autre chose qu'à la région terrestre, alors habitée
     par les hommes. Encore examinerons-nous plus loin s'il n'y à pas
     possibilité de la restreindre davantage.

       [Illustration 037: Le mont Ararat.]

     «Dieu se souvint de Noa'h, de tous les animaux et de tout le bétail
     qui étaient avec lui dans l'arche; il fit passer un vent sur la
     terre, et les eaux diminuèrent.--Les sources de l'abîme et les
     cataractes du ciel se refermèrent, et la pluie ne tomba plus du
     ciel.--Les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et venant,
     et les eaux commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.--Et
13   l'arche reposa sur les montagnes rat, le septième mois, au
     dix-septième jour.--Les eaux allaient en baissant jusqu'au dixième
     mois; le premier jour du dixième mois, les sommets des montagnes
     furent visibles.--Au bout de quarante jours. Noa'h ouvrit la
     fenêtre qu'il avait faite à l'arche,--et il envoya dehors le
     corbeau, qui sortit, allant et rentrant jusqu'à ce que le sol fût
     entièrement desséché.--Noa'h envoya ensuite la colombe, afin de
     voir si les eaux avaient baissé sur la terre;--mais elle ne trouva
     pas où poser son pied et elle revint à l'arche, car il y avait
     encore de l'eau sur toute la terre. Noa'h étendit la main, la prit
     et la rentra dans l'arche.--Il attendit encore sept autres jours,
     et il lâcha de nouveau la colombe.--Elle revint auprès de lui vers
     le soir, et voilà qu'une feuille arrachée d'un olivier était dans
     son bec; alors Noa'h comprit que les eaux s'étaient retirées de la
     terre.--Il attendit encore sept autres jours, et il lâcha une
     dernière fois la colombe, qui alors ne revint plus auprès de lui.

       [Illustration 038: Noa'h et sa famille dans l'arche[1].]

       [Note 1: Sarcophage des premiers siècles chrétiens, à Trêves.
       Noa'h et sa famille sont, avec les animaux, dans l'arche, figurée
       comme un coffre carré. La colombe revient en voiant avec le
       rameau d'olivier, le corbeau piétine à terre, hors de l'arche.]

     «Dans la six cent unième année de Noa'h, le premier jour du premier
     mois, les eaux avaient disparu de dessus la terre; Noa'h enleva la
     toiture de l'arche et vit que la surface de la terre était
     séchée.--Et Dieu parla à Noa'h et dit:--«Sors de l'arche, toi, ta
14   femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi.--Toute espèce
     d'animal qui est avec toi, oiseaux, quadrupèdes et reptiles rampant
     sur la terre, fais-la aussi sortir; qu'ils se perpétuent, croissent
     et multiplient sur la terre.»--Et Noa'h sortit avec ses fils, sa
     femme et les femmes de ses fils;--et tout animal, tout bétail, tout
     oiseau et tout ce qui rampe sur la terre sortit de l'arche, selon
     son espèce.--Noa'h construisit un autel à Yahveh; il prit de toute
     espèce d'animaux purs et de toute espèce d'oiseaux purs, et il les
     offrit en holocauste sur l'autel.--Yahveh en sentit l'odeur
     agréable et dit en son coeur: «Je ne maudirai pas encore une fois
     la terre à cause de l'homme, car l'instinct du coeur de l'homme est
     mauvais dès sa jeunesse; je ne frapperai plus de nouveau tout ce
     qui vit, comme j'ai fait;--tout le temps que durera la terre, les
     semailles, la moisson, le froid, le chaud, l'été, l'hiver, le jour
     et la nuit, ne s'arrêteront pas[21].»

     Dieu fit alors apparaître son arc dans le ciel, en signe de
     l'alliance qu'il contractait avec la race humaine[22].

     «Noa'h commença à devenir un agriculteur et il planta la vigne.--Il
     en but le vin, s'enivra et découvrit sa nudité sous sa
     tente.--'Ham, ayant vu la honte de son père, se hâta de le raconter
     à ses frères qui étaient dehors.--Schem et Yapheth prirent une
     couverture qu'ils posèrent sur leurs épaules, et allant à reculons
     ils couvrirent la honte de leur père, le visage détourné pour ne
     pas voir la honte de leur père.» A son réveil, Noa'h, apprenant le
     manque de respect de 'Ham, le maudit dans la personne de son fils
     Kena'an[23]. Noa'h vécut encore trois cent cinquante ans après le
     déluge; il en avait neuf cent cinquante, quand il mourut[24].

       [Note 21: _Genes._, VIII, 1-22.]

       [Note 22: _Genes._, IX, 1-17.]

       [Note 23: _Genes._, IX, 20-27.]

       [Note 24: _Genes._, IX, 28 et 29.]


     § 3.--DISPERSION DES PEUPLES.

     La famille de Noa'h se multiplia rapidement; mais, à partir de
     cette époque, la vie des hommes fut abrégée de beaucoup et ne
     dépassa plus, en général, la moyenne actuelle. Schem pourtant (et
     probablement aussi ses frères) vécut encore durant plusieurs
15   siècles[25], et, d'après le témoignage de l'Écriture Sainte (au XIe
     chapitre de la Genèse), la famille où naquit Abraham put, jusqu'au
     temps de ce patriarche, grâce sans doute aux sobres habitudes de la
     vie patriarcale, dépasser de beaucoup la vie ordinaire des humains
     d'alors[26].

       [Note 25: Six cents ans.]

       [Note 26: Voici, en effet, la durée de vie que l'on prête aux
       patriarches intermédiaires entre Schem et Abraham:

                       Texte hébreu.   Texte samaritain.   Version des
                                                           Septante.

       Arphakschad        338 ans.        438 ans.            538 ans.
       Qaïnan              "               "                  460
       Schéla'h.          433             433                 536
       'Eber              464             404                 567
       Pheleg             239             239                 339
       Re'ou              239             239                 342
       Seroug             230             230                 330
       Na'hor             148             148                 198
       Tera'h             205             145                 205]

     «Toute la terre n'avait qu'une seule langue et les mêmes
     paroles.--Partis de l'Orient, ils (les hommes) trouvèrent une
     plaine dans le pays de Schine'ar, et ils y habitèrent.--Ils se
     dirent entre eux: «Venez, faisons des briques et cuisons-les au
     feu.» Et ils prirent des briques comme pierres et l'argile leur
     servit de mortier.--Ils dirent: «Venez, bâtissons-nous une ville et
     une tour dont le sommet monte jusqu'au ciel; rendons notre nom
     célèbre, car peut-être serons-nous dispersés sur toute la
     terre.»--Yahveh descendit pour voir la tour et la ville que
     bâtissaient les enfants d'Adam,--et Yahveh dit: «Voici, c'est un
     seul peuple et un même langage à tous; c'est leur première
     entreprise, et ils n'abandonneront pas leurs pensées jusqu'à ce
     qu'ils les aient réalisées.--Eh bien! descendons, et confondons-y
     leur langage, de façon que l'un ne comprenne plus la parole de
     l'autre.»--Et Yahveh les dispersa de cet endroit sur la surface de
     toute la terre; alors ils cessèrent de bâtir la ville.--C'est
     pourquoi on la nomma _Babel_ (c'est-à-dire «confusion»), car Yahveh
     y confondit le langage de toute la terre, et de là Yahveh les
     dispersa sur toute la surface de la terre[27].»

       [Note 27: _Genes._, XI, 1-9.]

     Un passage de l'Écriture, qui a fort exercé la sagacité des
     commentateurs, dit que le quatrième descendant de Schem «fut nommé
     Pheleg («division, partage») parce qu'en son temps la terre fut
     divisée[28].» Nombre d'interprètes ont cherché à en déduire cette
     conséquence que, dans la tradition conservée par le livre de la
     Genèse, la confusion des langues et la dispersion générale des
16   peuples avaient eu lieu quatre générations après les fils de Noa'h
     et cinq avant Abraham. En réalité le texte ne l'implique
     aucunement; l'explication la plus naturelle et la plus probable de
     la phrase que nous avons citée, la rapporte à la division en deux
     branches du rameau spécial de la descendance de Schem d'où
     sortirent les Hébreux, division que la généalogie biblique
     enregistre en effet en ce moment. La Bible ne précise aucune époque
     pour le grand fait dont elle place le théâtre à Babel. De plus,
     rien dans son texte n'interdit de penser que quelques familles
     s'étaient déjà séparées antérieurement de la masse des descendants
     de Noa'h, et s'en étaient allées au loin former des colonies en
     dehors du centre commun, où le plus grand nombre des familles
     destinées à repeupler la terre demeuraient encore réunies.

       [Note 28: _Genes._, X, 25.]
17



                             CHAPITRE II

             TRADITIONS PARALLÈLES AU RÉCIT BIBLIQUE[29].


     § 1.--LA CRÉATION DE L'HOMME.

     Le récit biblique, que nous avons résumé dans le chapitre
     précédent, n'est pas un récit isolé, sans rapports avec les
     souvenirs des autres peuples, et qui ne s'est produit que sous la
     plume de l'auteur de la Genèse. C'est au contraire, nous l'avons
     déjà dit, la forme la plus complète d'une grande tradition
     primitive, remontant aux âges les plus vieux de l'humanité, qui a
     été à l'origine commune à des races et à des peuples très divers,
     et qu'en se dispersant sur la surface de la terre ces races ont
     emportée avec elles. En racontant cette histoire, l'écrivain sacré
     a fidèlement reproduit les antiques souvenirs qui s'étaient
     conservés d'âge en âge chez les patriarches; il a rempli ce rôle de
     rapporteur des traditions, éclairé par les lumières de
     l'inspiration, en rendant aux faits leur véritable caractère, trop
     souvent obscurci ailleurs par le polythéisme et l'idolâtrie, mais,
     comme l'a dit saint Augustin, sans se préoccuper de faire des
     Hébreux un peuple de savants, pas plus en histoire ancienne qu'en
     physique et en géologie.

       [Note 29: Ce chapitre est un résumé de l'ouvrage que nous avons
       publié sous le titre de: _Les origines de l'histoire d'après la
       Bible et les traditions des peuples orientaux_ (Paris, 1880).
       Nous y renvoyons le lecteur désireux d'avoir au complet le
       développement et les preuves des faits énoncés dans les pages qui
       vont suivre.]

     Nous allons maintenant rechercher chez les différents peuples de
     l'antiquité les débris épars de cette tradition primitive, dont la
     narration de la Bible nous a montré l'enchaînement. Nous en
     retrouverons ici et là tous les traits essentiels, même ceux où il
     est difficile de prendre la tradition au pied de la lettre et où
     l'on est autorisé à penser qu'elle avait revêtu un caractère
     allégorique et figuré. Mais cette recherche présente des écueils;
     il est nécessaire de s'y imposer des règles sévères de critique.
     Autrement on serait exposé à prendre, comme l'ont fait quelques
     défenseurs plus zélés qu'éclairés de l'autorité des Écritures, pour
     des narrations antiques et séparées, coïncidant d'une manière
18   frappante avec le récit biblique, des légendes dues à une
     communication plus ou moins directe, à une sorte d'infiltration de
     ce récit. Il faut donc avant tout, et pour plus de sûreté; laisser
     de côté tout ce qui appartient à des peuples sur les souvenirs
     desquels on puisse admettre une influence quelconque de
     prédications juives, chrétiennes ou même musulmanes. Il importe de
     s'attacher exclusivement aux traditions dont on peut établir
     l'antiquité et qui s'appuient sur de vieux monuments écrits
     d'origine indigène.

     Entre toutes ces traditions, celle qui offre avec les récits des
     premiers chapitres de la Genèse la ressemblance la plus étroite, le
     parallélisme le plus exact et le plus suivi, est celle que
     contenaient les livres sacrés de Babylone et de la Chaldée.
     L'affinité que nous signalons, et que l'on verra se développer dans
     les pages qui vont suivre, avait déjà frappé les Pères de l'Église,
     qui ne connaissaient la tradition chaldéenne que par l'ouvrage de
     Bérose, prêtre de Babylone, qui, sous les premiers Séleucides,
     écrivit en grec l'histoire de son pays depuis les origines du
     monde; elle se caractérise encore plus, maintenant que la science
     moderne est parvenue à déchiffrer quelques lambeaux, conservés
     jusqu'à nous, des livres qui servaient de fondement à
     l'enseignement des écoles sacerdotales sur les rives de l'Euphrate
     et du Tigre. Mais il faut remarquer qu'au témoignage de la Bible
     elle-même, la famille d'où sortit Abraham vécut longtemps mêlée aux
     Chaldéens, que c'est de la ville d'Our en Chaldée qu'elle partit
     pour aller chercher une nouvelle patrie dans le pays de Kena'an.
     Rien donc de plus naturel et de plus vraisemblable que d'admettre
     que Téra'hites apportèrent avec eux de la contrée d'Our un récit
     traditionnel sur la création du monde et sur les premiers jours de
     l'humanité, étroitement apparenté à celui des Chaldéens eux-mêmes.
     De l'un comme de l'autre côté, la formation du monde est l'oeuvre
     des sept jours, les diverses créations s'y succèdent dans le même
     ordre; le déluge, la confusion des langues et la dispersion des
     peuples sont racontés d'une façon presque absolument identique. Et
     cependant un esprit tout opposé anime les deux récits. L'un respire
     un monothéisme rigoureux et absolu, l'autre un polythéisme
     exubérant. Un véritable abîme sépare les deux conceptions
     fondamentales de la cosmogonie babylonienne et de la cosmogonie
     biblique, malgré les plus frappantes ressemblances dans la forme
     extérieure. Chez les Chaldéens nous avons la matière éternelle
     organisée par un ou plusieurs démiurges qui émanent de son propre
     sein, dans la Bible l'univers créé du néant par la toute-puissance
19   d'un Dieu purement spirituel. Pour donner au vieux récit que l'on
     faisait dans les sanctuaires de la Chaldée ce sens tout nouveau,
     pour le transporter des conceptions du panthéisme le plus matériel
     et le plus grossier dans la lumière de la vérité religieuse, il a
     suffi au rédacteur de la Genèse d'ajouter au début de tout, avant
     la peinture du chaos, par laquelle commençaient les cosmogonies de
     la Chaldée et de la Phénicie, ce simple verset: «Au commencement
     Dieu créa le ciel et la terre.» Dès lors l'acte libre du créateur
     spirituel est placé avant l'existence même du chaos, que le
     panthéisme païen croyait antérieur à tout; ce chaos, premier
     principe pour les Chaldéens, et d'où les dieux eux-mêmes étaient
     sortis, devient une création que l'Éternel fait apparaître dans le
     temps.

     Dans l'état actuel des connaissances, maintenant que nous pouvons
     établir une comparaison entre le récit chaldéen et le récit
     biblique, il ne semble plus y avoir que deux opinions possibles
     pour expliquer leur relation réciproque, et ces deux opinions
     peuvent être acceptées l'une et l'autre sans s'écarter du respect
     dû à l'Écriture Sainte. Elles laissent encore à la révélation et à
     l'inspiration divine une part assez large pour satisfaire aux
     exigences de la plus rigoureuse orthodoxie, bien qu'elles écartent
     l'idée d'une sorte de dictée surnaturelle du texte sacré, qui n'a
     jamais, du reste, été enseignée dogmatiquement. Ou bien l'on
     considérera la Genèse comme une édition expurgée de la tradition
     chaldéenne, où le rédacteur inspiré a fait pénétrer un esprit
     nouveau, tout en conservant les lignes essentielles, et d'où il a
     soigneusement banni toutes les erreurs du panthéisme et du
     polythéisme. Ou bien l'on verra dans la narration de la Bible et
     dans celle du sacerdoce de la Chaldée deux formes divergentes du
     même rameau de la tradition primitive, qui, partant d'un fond
     commun, reflètent dans leurs différences le génie de deux peuples
     et de deux religions, une disposition spéciale de la Providence
     ayant permis que chez les Téra'hites ces vieux récits, en partie
     symboliques et figurés, se soient maintenus à l'abri du mélange
     impur qui les entachait chez les peuplés d'alentour. Nous ne nous
     reconnaissons pas autorité pour prononcer en faveur de l'une ou de
     l'autre de ces deux opinions, entre lesquelles nous laissons le
     choix au lecteur.

       *       *       *       *       *

     En général, dans les idées des peuples anciens, l'homme est
     considéré comme autochthone ou né de la terre qui le porte. Et le
     plus souvent, dans les récits qui ont trait à sa première
     apparition, nous ne trouvons pas trace de la notion qui le fait
20   créer par l'opération toute-puissante d'un dieu personnel et
     distinct de la matière primordiale. Les idées fondamentales de
     panthéisme et d'émanatisme, qui étaient la base des religions
     savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, permettaient de
     laisser dans le vague l'origine et la production des hommes. On les
     regardait comme issus, ainsi que toutes les choses, de la substance
     même de la divinité, confondue avec le monde; ils en sortaient
     spontanément, par le développement de la chaîne des émanations, non
     par un acte libre et déterminé de la volonté créatrice, et on
     s'inquiétait peu de définir autrement que sous une forme symbolique
     et mythologique le _comment_ de l'émanation, qui avait lieu par un
     véritable fait de génération spontanée.

       [Illustration 045: Le dieu Khnoum formant l'oeuf de l'univers sur
       le tour à potier[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief du grand temple de Philæ.]

     «Du vent Colpias et de son épouse Baau (le chaos), dit un des
     fragments de cosmogonie phénicienne, traduits en grec, qui nous
     sont parvenus sous le nom de Sanchoniathon, naquit le couple humain
     et mortel de Protogonos (_Adam Qadniôn_) et d'Æon (_Havah_), et Æon
     inventa de manger le fruit de l'arbre. Ils eurent pour enfants
     Génos et Généa, qui habitèrent la Phénicie, et, pressés par les
     chaleurs de l'été, commencèrent à élever leurs mains vers le Soleil,
21   le considérant comme le seul dieu seigneur du ciel, ce que l'on
     exprime par le nom de Beelsamen.» Dans un autre fragment des mêmes
     cosmogonies, il est question de la naissance de «l'autochthone issu
     de la terre,» d'où descendent les hommes. Les traditions de la
     Libye faisaient «sortir des plaines échauffées par le soleil
     Iarbas, le premier des humains, qui se nourrit des glands doux du
     chêne.» Dans les idées des Égyptiens, «le limon fécondant abandonné
     par le Nil, sous l'action vivifiante de l'échauffement des rayons
     solaires, avait fait germer les corps des hommes.» La traduction de
     cette croyance sous une forme mythologique faisait émaner les
     humains de l'oeil du dieu Râ-Harmakhou, c'est-à-dire du soleil.
     L'émanation qui produit ainsi la substance matérielle des hommes
     n'empêche pas, du reste, une opération démiurgique postérieure pour
     achever de les former et pour leur communiquer l'âme et
     l'intelligence. Celle-ci est attribuée à la déesse Sekhet pour les
     races asiatiques et septentrionales, à Horus pour les nègres. Quant
     aux Égyptiens, qui se regardaient comme supérieurs à toutes les
     autres races, leur formateur était le démiurge suprême, Khnoum, et
     c'est de cette façon que certains monuments le montrent pétrissant
     l'argile pour en faire l'homme sur le même tour à potier, où il a
     formé l'oeuf primordial de l'univers.

       [Illustration 046: L'homme formé par le dieu Khnoum et doué de la
       vie[1].]

       [Note 1: D'après un bas relief du temple d'Esneh.

       Deux petits personnages humains, dont l'un portant au front le
       serpent uræus, insigne de la royauté, sont debout sur le tour à
       potier, où ils viennent d'être formés par le dieu Khnoum, à tête
       de bélier. Une déesse présente à leurs narines la croix ansée,
       emblème de la vie.]
22
     Présentée ainsi, la donnée égyptienne se rapproche d'une manière
     frappante de celle de la Genèse, où Dieu «forme l'homme du limon de
     la terre.» Au reste, l'opération du modeleur fournissait le moyen
     le plus naturel de représenter aux imaginations primitives l'action
     du créateur ou du démiurge sous une forme sensible. Et c'est ainsi
     que chez beaucoup de peuples encore sauvages on retrouve la même
     notion de l'homme façonné avec la terre par la main du créateur.
     Dans la cosmogonie du Pérou, le premier homme, créé par la
     toute-puissance divine, s'appelle _Alpa camasca_, «terre animée.»
     Parmi les tribus de l'Amérique du Nord, les Mandans racontaient que
     le Grand-Esprit forma deux figures d'argile, qu'il dessécha et
     anima du souffle de sa bouche, et dont l'un reçut le nom de
     _premier homme_, et l'autre celui de _compagne_. Le grand dieu de
     Tahiti, Taeroa, forme l'homme avec de la terre rouge; et les Dayaks
     de Bornéo, rebelles à toutes les influences musulmanes, se
     racontent de génération en génération que l'homme a été modelé avec
     de la terre.

     N'insistons pas trop, d'ailleurs, sur cette dernière catégorie de
     rapprochements, où il serait facile de s'égarer, et tenons-nous à
     ceux que nous offrent les traditions sacrées des grands peuples
     civilisés de l'antiquité. Le récit cosmogonique chaldéen, spécial à
     Babylone, que Bérose avait mis en grec, se rapproche beaucoup de ce
     que nous lisons dans le chapitre II de la Genèse; là encore l'homme
     est formé de limon à la manière d'une statue. «Bélos (le démiurge
     Bel-Maroudouk), voyant que la terre était déserte, quoique fertile,
     se trancha sa propre tête, et les autres dieux, ayant pétri le sang
     qui en coulait avec la terre, formèrent les hommes, qui, pour cela,
     sont doués d'intelligence et participent de la pensée divine[30], et
     aussi les animaux qui peuvent vivre au contact de l'air.» Avec la
     différence d'une mise en scène polythéiste d'une part, strictement
     monothéiste de l'autre, les faits suivent ici exactement le même
     ordre que dans la narration du chapitre II du premier livre du
     Pentateuque. La terre déserte[31] devient fertile[32]; alors l'homme
     est pétri d'une argile dans laquelle l'âme spirituelle et le
23   souffle vital sont communiqués[33].

       [Note 30: Les Orphiques, qui avaient tant emprunté à l'Orient,
       admettaient pour l'origine des hommes la notion qu'ils
       descendaient des Titans. Et ils disaient que la partie
       immatérielle de l'homme, son âme, provenait du sang du jeune dieu
       Dionysos Zagreus, que ces Titans avaient mis en pièces, et dont
       ils avaient en partie dévoré les membres.]

       [Note 31: _Genes_., II, 5.]

       [Note 32: _Genes_., II, 6.]

       [Note 33: II, 7.]

     Un jeune savant anglais, doué du génie le plus pénétrant et qui,
     dans une carrière bien courte, terminée brusquement par la mort, a
     marqué sa trace d'une manière ineffaçable parmi les assyriologues,
     George Smith, a reconnu parmi les tablettes d'argile couvertes
     d'écriture cunéiforme, et provenant de la bibliothèque palatine de
     Ninive, que possède le Musée Britannique, les débris d'une sorte
     d'épopée cosmogonique, de Genèse assyro-babylonienne, où était
     racontée l'oeuvre des sept jours. Chacune des tablettes dont la
     réunion composait cette histoire, portait un des chants du poème,
     un des chapitres du récit, d'abord la génération des dieux issus du
     chaos primordial, puis les actes successifs de la création, dont la
     suite est la même que dans le chapitre Ier de la Genèse, mais dont
     chacun est attribué à un dieu différent. Cette narration paraît
     être de rédaction proprement assyrienne. Car chacune des grandes
     écoles sacerdotales, dont on nous signale l'existence dans le
     territoire de la religion chaldéo-assyrienne, semble avoir eu sa
     forme particulière de la tradition cosmogonique; le fonds était
     partout le même, mais son expression mythologique variait
     sensiblement.

     Le récit de la formation de l'homme n'est malheureusement pas
     compris dans les fragments jusqu'ici reconnus de la Genèse
     assyrienne. Mais nous savons du moins d'une manière positive que
     celui des immortels qui y était représenté comme «ayant formé de
     ses mains la race des hommes,» comme «ayant formé l'humanité pour
     être soumise aux dieux,» était Êa, le dieu de l'intelligence
     suprême, le maître de toute sagesse, le «dieu de la vie pure,
     directeur de la pureté,» «celui qui vivifie les morts,» «le
     miséricordieux avec qui existe la vie.» C'est ce que nous apprend
     une sorte de litanie de reconnaissance, qui nous a été conservée
     sur le lambeau d'une tablette d'argile, laquelle faisait peut-être
     partie de la collection des poèmes cosmogoniques. Un des titres les
     plus habituels de Êa est celui de «seigneur de l'espèce humaine;»
     il est aussi plus d'une fois question, dans les documents religieux
     et cosmogoniques, des rapports entre ce dieu et «l'homme qui est sa
     chose.»

       *       *       *       *       *

     Chez les Grecs, une tradition raconte que Prométhée, remplissant
24   l'office d'un véritable démiurge en sous-ordre, a formé l'homme en
     le modelant avec de l'argile, les uns disent à l'origine des
     choses, les autres après le déluge de Deucalion et la destruction
     d'une première humanité. Cette légende a joui d'une grande
     popularité à l'époque romaine, et elle a été alors plusieurs fois
     retracée sur les sarcophages. Mais elle semble être le produit
     d'une introduction d'idées étrangères, car on n'en trouve pas de
     trace aux époques plus anciennes. Dans la poésie grecque vraiment
     antique, Prométhée n'est pas celui qui a formé les hommes, mais
     celui qui les a animés et doués d'intelligence en leur communiquant
     le feu qu'il a dérobé au ciel, par un larcin dont le punit la
     vengeance de Zeus. Telle est la donnée du _Prométhée_ d'Eschyle, et
     c'est ce que nous donne à lire encore, à une époque plus ancienne,
     le poème d'Hésiode: _Les travaux et les jours_. Quant à la
     naissance même des premiers humains, produits sans avoir eu de
     pères, les plus vieilles traditions grecques, qui trouvaient déjà
     des sceptiques au temps où furent composées les poésies décorées du
     nom d'Homère, les faisaient sortir spontanément, ou par une action
     volontaire des dieux, de la terre échauffée ou bien du tronc éclaté
     des chênes. Cette dernière origine était aussi celle que leur
     attribuaient les Italiotes. Dans la mythologie scandinave, les
     dieux tirent les premiers humains du tronc des arbres, et la même
     croyance existait chez les Germains. On en observe des vestiges
     très formels dans les Vêdas ou recueils d'hymnes sacrés de l'Inde,
     et nous allons encore la trouver avec des particularités fort
     remarquables, chez les Iraniens de la Bactriane et de la Perse.

       [Illustration 049a: Prométhée formant l'homme[1].]

       [Note 1: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite. Prométhée
       modèle l'homme en argile à la façon d'un sculpteur. Minerve
       assiste à son travail, comme déesse des arts et de
       l'intelligence. Voy. plus loin, p. 36, un sarcophage du Musée du
       Capitole, qui retrace le même sujet avec plus de développement.]

       [Illustration 049b: Prométhée dérobant le feu céleste[2].]

       [Note 2: Médaillon d'une lampe romaine de terre-cuite.]
25
       *       *       *       *       *

     La religion de Zarathoustra (Zoroastre) est la seule, parmi les
     religions savantes et orgueilleuses de l'ancien monde, qui rapporte
     la création à l'opération libre d'un dieu personnel, distinct de la
     matière primordiale. C'est Ahouramazda, le dieu bon et grand, qui a
     créé l'univers et l'homme en six périodes successives, lesquelles,
     au lieu d'embrasser seulement une semaine, comme dans la Genèse,
     forment par leur réunion une année de 365 jours; l'homme est l'être
     par lequel il a terminé son oeuvre. Le premier des humains, sorti
     sans tache des mains du créateur, est appelé Gayômaretan, «vie
     mortelle!» Les Écritures les plus antiques, attribuées au prophète
     de l'Iran, bornent ici leurs indications; mais nous trouvons une
     histoire plus développée des origines de l'espèce humaine dans le
     livre intitulé _Boundehesch_, consacré à l'exposition d'une
     cosmogonie complète. Ce livre est écrit en langue pehlevie, et non
     plus en zend comme ceux de Zarathoustra; la rédaction que nous en
     possédons est postérieure à la conquête de la Perse par les
     Musulmans. Malgré cette date récente, il relate des traditions dont
     tous les savants compétents ont reconnu le caractère antique et
     nettement indigène.

     D'après le _Boundehesch_, Ahouramazda achève sa création en
     produisant à la fois Gayômaretan, l'homme type, et le taureau type,
     deux créatures d'une pureté parfaite, qui vivent d'abord 3,000 ans
     sur la terre, dans un état de béatitude et sans craindre de maux
     jusqu'au moment où Angrômainyous, le représentant du mauvais
     principe, commence à faire sentir sa puissance dans le monde.
     Celui-ci frappe d'abord de mort le taureau type; mais du corps de
     sa victime naissent les plantes utiles et les animaux qui servent à
     l'homme. Trente ans après, c'est au tour de Gayômaretan de périr
     sous les coups d'Angrômainyous. Cependant le sang de l'homme type,
     répandu à terre au moment de sa mort, y germe au bout de quarante
     ans. Du sol s'élève une plante de _reivas_, sorte de rhubarbe
     employée à l'alimentation par les Iraniens. Au centre de cette
     plante se dresse une tige qui a la forme d'un double corps d'homme
     et de femme, soudés entre eux par leur partie postérieure.
     Ahouramazda les divise, leur donne le mouvement et l'activité,
     place en eux une âme intelligente et leur prescrit «d'être humbles
26   de coeur; d'observer la loi; d'être purs dans leurs pensées, purs
     dans leurs paroles, purs dans leurs actions.» Ainsi naissent
     Maschya et Maschyâna, le couple d'où descendent tous les humains.

     La notion exprimée dans ce récit, que le premier couple humain a
     formé originairement un seul être androgyne à deux faces, séparé
     ensuite en deux personnages par la puissance créatrice, se trouve
     aussi chez les Indiens, dans la narration cosmogonique du
     _Çatapatha Brâhmana_. Ce dernier écrit est compris dans la
     collection du _Rig-Vêda_, mais très postérieur à la composition des
     hymnes du recueil. Le récit tiré par Bérose des documents chaldéens
     place aussi «des hommes à deux têtes, l'une d'homme et l'autre de
     femme, sur un seul corps, et avec les deux sexes en même temps,»
     dans la création première, née au sein du chaos avant la production
     des êtres qui peuplent actuellement la terre. Platon, dans son
     _Banquet_, fait raconter par Aristophane l'histoire des androgynes
     primordiaux, séparés ensuite par les dieux en homme et femme, que
     les philosophes de l'école ionienne avaient empruntée à l'Asie et
     fait connaître à la Grèce.


     §2.--LE PREMIER PÉCHÉ.

     L'idée de la félicité édénique des premiers humains constitue l'une
     des traditions universelles. Pour les Égyptiens, le règne terrestre
     du dieu Râ, qui avait inauguré l'existence du monde et de
     l'humanité, était un âge d'or auquel ils ne songeaient jamais sans
     regret et sans envie; pour dire d'une chose qu'elle était
     supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer, ils affirmaient «ne
     pas en avoir vu la pareille depuis les jours du dieu Râ.»

     Cette croyance à un âge de bonheur et d'innocence par lequel débuta
     l'humanité se trouve aussi chez tous les peuples de race aryenne ou
     japhétique; c'est une de celles qu'ils possédaient déjà
     antérieurement à leur séparation, et tous les érudits ont depuis
     longtemps remarqué que c'est là un des points où leurs traditions
     se rattachent le plus formellement à un fond commun avec celles des
     Sémites, avec celles dont nous avons l'expression dans la Genèse.
     Mais chez les nations aryennes, cette croyance se lie intimement à
     une conception qui leur est spéciale, celle des quatre âges
     successifs du monde. C'est dans l'Inde que nous trouvons cette
     conception à son état de plus complet développement.
27
     Les choses créées, et avec elles l'humanité, doivent durer 12,000
     années divines, dont chacune comprend 360 années des hommes. Cette
     énorme période de temps se divise en quatre âges ou époques: l'âge
     de la perfection ou Kritayouga; l'âge du triple sacrifice,
     c'est-à-dire du complet accomplissement de tous les devoirs
     religieux, ou Trêtayouga; l'âge du doute et de l'obscurcissement
     des notions de la religion, le Dvaparayouga; enfin l'âge de la
     perdition ou Kaliyouga, qui est l'âge actuel et qui se terminera
     par la destruction du monde. Chez les Grecs, dans _Les travaux et
     les jours d'Hésiode_, nous avons exactement la même succession
     d'âges, mais sans que leur durée soit évaluée en années et en
     supposant au commencement de chacun d'eux la production d'une
     humanité nouvelle; la dégénérescence graduelle qui marque cette
     succession d'âges est exprimée par les métaux dont on leur applique
     les noms, l'or, l'argent, l'airain et le fer. Notre humanité
     présente est celle de l'âge de fer, le pire de tous, bien qu'il ait
     commencé par les héros. Le mazdéisme zoroastrien admet aussi la
     théorie des quatre âges[34] et nous la voyons exprimée dans le
     _Boundehesch_, mais sous une forme moins rapprochée de celle des
     Indiens que chez Hésiode et sans le même esprit de désolante
     fatalité. La durée de l'univers y est de 12,000 ans, divisée en
     quatre périodes de 3,000. Dans la première tout est pur; le dieu
     bon, Ahouramazda, règne seul sur sa création, où le mal n'a pas
     encore fait son apparition; dans la seconde, Angrômainyous sort des
     ténèbres, où il était resté d'abord immobile, et déclare la guerre
     à Ahouramazda; c'est alors que commence leur lutte de 9,000 ans,
     qui remplit trois âges du monde. Pendant 3,000 ans, Angrômainyous
     est sans force; pendant 3,000 autres années, les succès des deux
     principes se balancent d'une manière égale; enfin le mal l'emporte
     dans le dernier âge, qui est celui des temps historiques; mais il
     doit se terminer par la défaite finale d'Angrômainyous, que suivra
     la résurrection des morts et la béatitude éternelle des justes
     rendus à la vie.

       [Note 34: Théopompe, cité par l'auteur du traité _Sur Isis et
       Osiris_ attribué à Plutarque (c. 47), signalait déjà cette
       doctrine comme existant chez les Perses. Il faut, du reste,
       consulter à son sujet le mémoire de M. Spiegel, intitulé:
       _Studien ueber das Zend-Avesta_, dans le tome V de la
       _Zeitschrift der deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_.]

     Quelques savants se sont efforcés de retrouver dans l'économie
     générale de l'histoire biblique des traces de ce système des quatre
     âges du monde. Mais la critique impartiale doit reconnaître qu'ils
     n'y ont pas réussi; les constructions sur lesquelles ils ont voulu
     étayer leur démonstration sont absolument artificielles, en
28   contradiction avec l'esprit du récit biblique, et s'écroulent
     d'elles-mêmes. L'un de ces savants, M. Maury, reconnaît,
     d'ailleurs, qu'il y a une opposition fondamentale entre la
     tradition biblique et la légende de l'Inde brahmanique ou
     d'Hésiode. Dans cette dernière, comme il le remarque, on ne voit
     «aucune trace d'une prédisposition à pécher, transmise par un
     héritage du premier homme à ses descendants, aucun vestige du péché
     originel.» Sans doute, comme l'a dit si éloquemment Pascal, «le
     noeud de notre condition prend ses retours et ses replis dans cet
     abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère
     que ce mystère n'est inconcevable à l'homme;» mais la vérité de la
     déchéance et de la tache originelle est une de celles contre
     lesquelles l'orgueil humain s'est le plus constamment révolté,
     celle à laquelle il a cherché tout d'abord à se soustraire. Aussi,
     de toutes les parties de la tradition primitive sur les débuts de
     l'humanité, est-ce celle qui s'est oblitérée le plus vite. Dès que
     les hommes ont senti naître le sentiment de superbe que leur
     inspiraient les progrès de leur civilisation, les conquêtes sur le
     monde matériel, ils l'ont répudiée. Les philosophies religieuses
     qui se sont fondées en dehors de la révélation, dont le dépôt se
     maintenait chez le peuple choisi, n'ont pas tenu compte de la
     déchéance. Et comment d'ailleurs cette doctrine eût-elle pu cadrer
     avec les rêveries du panthéisme et de l'émanation?

     En repoussant la notion du péché originel et en substituant à la
     doctrine de la création celle de l'émanation, la plupart des
     peuples de l'antiquité païenne ont été conduits à la désolante
     conclusion qui est contenue dans la théorie des quatre âges, telle
     que l'admettent les livres des Indiens et la poésie d'Hésiode.
     C'est la loi de la décadence et de la péjoration continue, que le
     monde antique a cru sentir si lourdement peser sur lui. À mesure
     que le temps s'écoule et éloigne les choses de leur foyer
     d'émanation, elles se corrompent et deviennent pires. C'est l'effet
     d'une destinée inexorable et de la force même de leur
     développement. Dans cette évolution fatale vers le déclin, il n'y a
     plus place pour la liberté humaine; tout tourne dans un cercle
     auquel il n'y a pas moyen d'échapper. Chez Hésiode, chaque âge
     marque une décadence sur celui qui précède, et, comme le poète
     l'indique formellement pour l'âge de fer commencé par les héros,
     chacun d'eux pris isolément suit la même pente descendante que leur
     ensemble. Dans l'Inde, la conception des quatre âges ou _yougas_,
     en se développant et en produisant ses conséquences naturelles,
29   enfante celle des _manvantaras_. Dans cette nouvelle donnée, le
     monde après avoir accompli ses quatre âges toujours pires, est
     soumis à une dissolution, _pralaya_, quand les choses sont arrivées
     à un tel point de corruption qu'elles ne peuvent plus subsister;
     puis recommence un nouvel univers, avec une nouvelle humanité,
     astreints au même cycle d'évolutions nécessaires et fatales, qui
     parcourent à leur tour leur quatre _yougas_ jusqu'à une nouvelle
     dissolution; et ainsi de suite à l'infini. C'est la fatalité du
     destin sous la forme la plus cruellement inexorable et en même
     temps la plus destructive de toute vraie morale. Car il n'y a plus
     de responsabilité là où il n'y a pas de liberté; il n'y a plus en
     réalité ni bien ni mal là où la corruption est l'effet d'une loi
     d'évolution inéluctable.

     Combien plus consolante est la donnée biblique, qui au premier
     abord semble si dure pour l'orgueil humain, et quelles
     incomparables perspectives morales elle ouvre à l'esprit! Elle
     admet que l'homme est déchu, presque aussitôt après sa création, de
     son état de pureté originaire et de sa félicité édénique. En vertu
     de la loi d'hérédité qui est partout empreinte dans la nature,
     c'est la faute commise par les premiers ancêtres de l'humanité,
     dans l'exercice de leur liberté morale, qui a condamné leur
     descendance à la peine, qui la prédispose au péché en lui léguant
     la tache originelle. Mais cette prédisposition au péché ne condamne
     pas fatalement l'homme à le commettre; il peut y échapper par le
     choix de son libre arbitre; de même, par ses efforts personnels, il
     se relève graduellement de l'état de déchéance matérielle et de
     misère où l'a fait descendre la faute de ses auteurs. Les quatre
     âges de la conception païenne déroulent le tableau d'une
     dégénérescence constante. Toute l'économie de l'histoire biblique,
     depuis les premiers chapitres de la Genèse qui y servent de point
     de départ, nous offre le spectacle d'un relèvement continu de
     l'humanité à partir de sa déchéance originelle. D'un côté la marche
     est constamment descendante, de l'autre constamment ascendante.
     L'Ancien Testament, qu'il faut embrasser ici tout entier d'une vue
     générale, s'occupe peu de cette marche ascendante en ce qui est du
     développement de la civilisation matérielle, dont il indique
     cependant en passant les principales étapes d'une manière fort
     exacte. Ce qu'il retrace, c'est le tableau du progrès moral et du
     développement toujours plus net de la vérité religieuse, dont la
     notion va en se spiritualisant, s'épurant et s'élargissant toujours
     davantage, chez le peuple choisi, par une succession d'échelons que
     marquent la vocation d'Abraham, la promulgation de la loi mosaïque,
30   enfin la mission des prophètes, lesquels annoncent à leur tour le
     dernier et suprême progrès. Celui-ci résulte de la venue du Messie;
     et les conséquences de ce dernier fait providentiel iront toujours
     en se développant dans le monde en tendant à une perfection dont le
     terme est dans l'infini. Cette notion du relèvement après la
     déchéance, fruit des efforts libres de l'homme assisté par la grâce
     divine et travaillant dans la limite de ses forces à
     l'accomplissement du plan providentiel, l'Ancien Testament ne le
     montrait que chez un seul peuple, celui d'Israël; mais l'esprit
     chrétien en a étendu la vue à l'histoire universelle de l'humanité.
     Et c'est ainsi qu'est née la conception de cette loi du progrès
     constant, que l'antiquité n'a pas connue, à laquelle nos sociétés
     modernes sont si invinciblement attachées, mais qui, nous ne devons
     jamais l'oublier, est fille du christianisme.

       *       *       *       *       *

     Revenons aux traditions sur le premier péché, parallèles à celle de
     la Genèse.

     Le zoroastrisme ne pouvait manquer d'admettre cette donnée
     traditionnelle et de la conserver. Cette tradition cadrait, en
     effet, trop bien avec son système de dualisme à base spirituelle,
     bien qu'encore imparfaitement dégagé de la confusion entre le monde
     physique et le monde moral. Elle expliquait de la façon la plus
     naturelle comment l'homme, créature du dieu bon, et par suite
     parfaite à l'origine, était tombée en partie sous la puissance du
     mauvais esprit, contractant ainsi la souillure qui le rendait dans
     l'ordre moral sujet au péché, dans l'ordre matériel soumis à la
     mort et à toutes les misères qui empoisonnent la vie terrestre.
     Aussi la notion du péché des premiers auteurs de l'humanité, dont
     l'héritage pèse constamment sur leur descendance, est-elle
     fondamentale dans les livres mazdéens. La modification des légendes
     relatives au premier homme finit même, dans les constructions
     mythiques des derniers temps du zoroastrisme, par amener une assez
     singulière répétition de ce souvenir de la première faute, à
     plusieurs générations successives dans les âges initiaux de
     l'humanité.

     Originairement--et ceci est maintenant un des points les plus
     solidement établis pour la science--originairement, dans les
     légendes communes aux Aryas orientaux antérieurement à leur
     séparation en deux branches, le premier homme était le personnage
     que les Iraniens appellent Yima et les Indiens Yâma. Fils du ciel
     et non de l'homme, Yima réunit sur lui les traits que la Genèse
     sépare en les appliquant à Adam et à Noa'h, les pères des deux
31   humanités antédiluvienne et postdiluvienne. Plus tard, il est
     seulement le premier roi des Iraniens, mais un roi dont
     l'existence, comme celle de ses sujets, se passe au milieu de la
     béatitude édénique, dans le paradis de l'Airyana-Vaedja, séjour de
     premiers hommes. Mais après un temps de vie pure et sans taches
     Yima commet le péché qui pèsera sur sa descendance; et ce péché,
     lui faisant perdre la puissance et le rejetant hors de la terre
     paradisiaque, le livre au pouvoir du serpent, du mauvais esprit
     Angrômainyous, qui finit par le faire périr dans d'horribles
     tourments.

     Plus tard, Yima n'est plus le premier homme, ni même le premier
     roi. C'est le système adopté par le _Boundehesch_. L'histoire de la
     faute qui a fait perdre à Yima son bonheur édénique, en le mettant
     au pouvoir de l'ennemi, reste toujours attachée au nom de ce héros.
     Mais cette faute n'est plus le premier péché, et, pour pouvoir être
     attribué aux ancêtres d'où descendent tous les hommes, celui-ci est
     raconté une première fois auparavant et rapporté à Maschya et
     Maschyâna.

     «L'homme fut, le père du monde fut. Le ciel lui était destiné, à
     condition qu'il serait humble de coeur, qu'il ferait avec humilité
     l'oeuvre de la loi, qu'il serait pur dans ses pensées, pur dans ses
     paroles, pur dans ses actions, et qu'il n'invoquerait pas les
     Daevas (les démons). Dans ces dispositions, l'homme et la femme
     devaient faire réciproquement le bonheur l'un de l'autre. Telles
     furent aussi au commencement leurs pensées; telles furent leurs
     actions. Ils s'approchèrent et eurent commerce ensemble.

     «D'abord ils dirent ces paroles: «C'est Ahouramazda qui a donné
     l'eau, la terre, les arbres, les bestiaux, les astres, la lune, le
     soleil, et tous les biens qui viennent d'une racine pure et d'un
     fruit pur.» Ensuite le mensonge courut sur leurs pensées; il
     renversa leurs dispositions et leur dit: «C'est Angrômainyous qui a
     donné l'eau, la terre, les arbres, les animaux et tout ce qui a été
     nommé ci-dessus.» Ce fut ainsi qu'au commencement Angrômainyous les
     trompa sur ce qui regardait les Deavas; et jusqu'à la fin ce cruel
     n'a cherché qu'à les séduire. En croyant ce mensonge, tous deux
     devinrent pareils aux démons, et leurs âmes seront dans l'enfer
     jusqu'au renouvellement des corps.

     «Ils mangèrent pendant trente jours, se couvrirent d'habits noirs.
     Après ces trente jours, ils allèrent à la chasse; une chèvre
     blanche se présenta; ils tirèrent avec leur bouche du lait de ses
     mamelles, et se nourrirent de ce lait qui leur fit beaucoup de
     plaisir.....
32
     «Le Daeva qui dit le mensonge, devenu plus hardi, se présenta une
     seconde fois _et leur apporta des fruits qu'ils mangèrent, et par
     là, de cent avantages dont ils jouissaient, il ne leur en resta
     qu'un_.

     Après trente jours et trente nuits, un mouton gras et blanc se
     présenta; ils lui coupèrent l'oreille gauche. Instruits par les
     Yazatas célestes, ils tirèrent le feu de l'arbre konar en le
     frottant avec un morceau de bois. Tous deux mirent le feu à
     l'arbre; ils activèrent le feu avec leur bouche. Ils brûlèrent
     d'abord des morceaux de l'arbre konar, puis du dattier et du myrte.
     Ils firent rôtir ce mouton, qu'ils divisèrent en trois portions...
     Ayant mangé de la chair de chien, ils se couvrirent de la peau de
     cet animal. Ils s'adonnèrent ensuite à la chasse et se firent des
     habits du poil des bêtes fauves.»

     Remarquons ici qu'également dans la Genèse la nourriture végétale
     est la seule dont le premier homme use dans son état de béatitude
     et de pureté, la seule que Dieu lui ait permise[35]; la nourriture
     animale ne devient licite qu'après le déluge[36]. C'est aussi après
     le péché que Adam et 'Havah se couvrent de leur premier vêtement,
     que Yahveh leur façonne lui-même avec des peaux de bêtes[37].

       [Note 35: _Genes._, I, 29; II, 9 et 16; III, 2.]

       [Note 36: _Genes._, IX, 3.]

       [Note 37: _Genes._, III. 21.]

     Non moins frappant est le récit que nous rencontrons dans les
     traditions mythiques des Scandinaves, conservées par l'_Edda_ de
     Snorre Sturluson, et qui appartient aussi au cycle des légendes
     germaniques. La scène ne se passe pas parmi les humains, mais entre
     des êtres de race divine, les Ases. L'immortelle Idhunna demeurait
     avec Bragi, le premier des skaldes ou chantres inspirés, à Asgard,
     dans le Midhgard, le milieu du monde, le paradis, dans un état de
     parfaite innocence. Les dieux avaient confié à sa garde les pommes
     de l'immortalité; mais Loki le rusé, l'auteur de tout mal, le
     représentant du mauvais principe, la séduisit avec d'autres pommes
     qu'il avait découvertes, disait-il, dans un bois. Elle l'y suivit
     pour en cueillir; mais soudain elle fut enlevée par un géant, et le
     bonheur ne fut plus dans Asgard.

     Nous n'avons pas de preuve formelle et directe de ce que la
     tradition du péché originel, telle que la racontent nos Livres
     Saints, ait fait partie du cycle des récits de Babylone et de la
     Chaldée sur les origines du monde et de l'homme. On n'y trouve non
     plus aucune allusion dans les fragments de Bérose. Malgré ce
     silence, le parallélisme des traditions chaldéennes et hébraïques,
33   sur ce point comme sur les autres, a en sa faveur une probabilité
     si grande, qu'elle équivaut presque à une certitude. Nous
     reviendrons un peu plus loin sur certains indices fort probants de
     l'existence de mythes relatifs au paradis terrestre dans les
     traditions sacrées du bassin inférieur de l'Euphrate et du Tigre.
     Mais il importe de nous arrêter quelques instants aux
     représentations de la plante mystérieuse et sacrée que les
     bas-reliefs assyriens nous font voir si souvent, gardée par des
     génies célestes. Aucun texte n'est venu jusqu'à présent éclairer le
     sens de ce symbole, et l'on doit déplorer une telle lacune, que
     combleront sans doute un jour des documents nouveaux. Mais par
     l'étude des seuls monuments figurés, il est impossible de se
     méprendre sur la haute importance de cette représentation de la
     plante sacrée. C'est incontestablement un des emblèmes les plus
     élevés de la religion; et ce qui achève de lui assurer ce
     caractère, c'est que souvent au-dessus de la plante nous voyons
     planer l'image symbolique du dieu suprême, le disque ailé, surmonté
     ou non d'un buste humain. Les cylindres de travail babylonien ou
     assyrien ne présentent pas cet emblème moins fréquemment que les
     bas-reliefs des palais de l'Assyrie, toujours dans les mêmes
     conditions et en lui attribuant autant d'importance.

       [Illustration 058: La plante de vie gardée par des génies
       ailés[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief assyrien du palais de Nimroud
       (l'ancienne Kala'h), conservé au Musée Britannique.]

     Il est bien difficile de ne pas rapprocher cette plante
     mystérieuse, en qui tout fait voir un symbole religieux de premier
34   ordre, des fameux arbres de la vie et de la science, qui jouent un
     rôle si considérable dans l'histoire du premier péché. Toutes les
     traditions paradisiaques les mentionnent: celle de la Genèse, qui
     semble admettre tantôt deux arbres, celui de la vie et celui de la
     science, tantôt un seulement, réunissant les deux attributions,
     dans le milieu du jardin de 'Éden; celle de l'Inde, qui en suppose
     quatre, plantés sur les quatre contre-forts du mont Mêrou; enfin
     celle des Iraniens, qui n'admet tantôt qu'un seul arbre, sortant du
     milieu même de la source sainte Ardvî-çoura dans l'Airyana-vaedja,
     tantôt deux, correspondant exactement à ceux du 'Éden biblique. Le
     plus ancien nom de Babylone, dans l'idiome de la population
     antésémitique, _Tin-tir-ki_, signifie «le lieu de l'arbre de vie.»
     Enfin la figure de la plante sacrée, que nous assimilons à celle
     des traditions édéniques, apparaît comme un symbole de vie
     éternelle sur les curieux sarcophages en terre émaillée,
     appartenant aux derniers temps de la civilisation chaldéenne, après
     Alexandre le Grand, que l'on a découverts à Warkah, l'ancienne
     Ourouk.

       [Illustration 059: Adoration de la plante de vie[1].]

       [Note 1: D'après le monument du roi assyrien Asschour-a'h-iddin,
       connu sous le nom de «Pierre noire de lord Aberdeen.»

       Un prêtre est en adoration devant la plante sacrée, placée sous
       un édicule ou naos que surmonte une tiare droite ou cidaris,
       garnie de plusieurs paires de cornes parallèlement appliquées.
       Derrière le prêtre est de nouveau la plante divine, figurée de
       plus grande dimension, puis vient le taureau du sacrifice.]

     L'image de cet arbre de vie était chez les Chaldéo-Assyriens
     l'objet d'un véritable culte divin. Dans les représentations du
     monument connu sous le nom de «la Pierre noire de Lord Aberdeen,»
     et qui se rapporte aux fondations religieuses du roi
     Asschour-a'h-iddin, à Babylone, nous voyons ce simulacre placé, à
     l'état d'idole, dans un naos que surmonte une cidaris ou tiare
35   droite, garnie de plusieurs paires de cornes. On l'avait donc
     identifié à une divinité. Ici doit trouver place la très ingénieuse
     observation de M. Georges Rawlinson sur la relation que les oeuvres
     de l'art symbolique assyrien établissent entre cette image et le
     dieu Asschour. Celui-ci plane au-dessus en sa qualité de dieu
     céleste, et l'arbre de vie au-dessous de lui semble être l'emblème
     d'une divinité féminine chthonienne, présidant à la vie et à la
     fécondité terrestre, qui lui aurait été associée. Nous aurions
     ainsi, dans cette association du dieu et de l'arbre paradisiaque
     sur lequel il plane, une expression plastique du couple
     cosmogonique, rappelant celui d'Ouranos et de Gê chez les Grecs,
     personnifiant le firmament et le sol terrestre chargé de sa
     végétation. Nous retrouvons ainsi le prototype de l'_ascherah_, ce
     pieu plus ou moins enrichi d'ornements, qui constituait le
     simulacre consacré de la déesse chthonienne de la fécondité et de
     la vie dans le culte kanânéen de la Palestine, et dont il est si
     souvent parlé dans la Bible.

       *       *       *       *       *

     Qu'en outre de ce culte il existât dans les traditions
     cosmogoniques des Chaldéens et des Babyloniens, au sujet de l'arbre
     de vie et du fruit paradisiaque, un mythe en action se rapprochant
     étroitement dans sa forme du récit biblique sur la tentation, c'est
     ce que paraît établir d'une façon positive, en l'absence de textes
     écrits, la représentation d'un cylindre de pierre dure conservé au
     Musée Britannique. Nous y voyons, en effet, un homme et une femme,
     le premier portant sur sa tête la sorte de turban qui était propre
     aux Babyloniens, assis face à face aux deux côtés d'un arbre aux
     rameaux étendus horizontalement, d'où pendent deux gros fruits,
     chacun devant l'un des personnages, lesquels étendent la main pour
     les cueillir. Derrière la femme se dresse un serpent. Cette
     représentation peut servir d'illustration directe à la narration de
     la Genèse et ne se prête à aucune autre explication.

       [Illustration 060: L'arbre et le serpent sur un cylindre
       babylonien[1].]

       [Note 1: Monument faisant partie des collections du Musée
       Britannique.]

     M. Renan n'hésite pas à retrouver un vestige de la même tradition
     chez les Phéniciens, dans les fragments du livre de Sanchoniathon,
     traduit en grec par Philon de Biblos. En effet, il y est dit, à
     propos du premier couple humain et de Æon, qui semble la traduction
     de 'Havah et en tient la place dans le couple, que ce personnage
36   «inventa de se nourrir des fruits de l'arbre.» Le savant
     académicien croit même trouver ici l'écho de quelque type de
     représentation figurée phénicienne, qui aura retracé une scène
     pareille à celle que raconte la Genèse, pareille à celle que l'on
     voit sur le cylindre babylonien. Il est certain qu'à l'époque du
     grand afflux des traditions orientales dans le monde classique, on
     voit apparaître une représentation de ce genre sur plusieurs
     sarcophages romains, où elle indique positivement l'introduction
     d'une légende analogue au récit de la Genèse, et liée au mythe de
     la formation de l'homme par Prométhée. Un fameux sarcophage du
     Musée du Capitole montre auprès du Titan, fils de Iapétos, qui
     accomplit son oeuvre de modeleur, le couple d'un homme et d'une
     femme dans la nudité des premiers jours, debout au pied d'un arbre
     dont l'homme fait le geste de cueillir le fruit. La présence, à
     côté de Prométhée, d'une Parque tirant l'horoscope de l'homme que
     le Titan est en train de former, est de nature à faire soupçonner
     dans les sujets figurés par le sculpteur une influence des
     doctrines de ces astrologues chaldéens, qui s'étaient répandus dans
     le monde gréco-romain dans les derniers siècles avant l'ère
     chrétienne et avaient acquis en particulier un grand crédit à Rome.
     Cependant, la date des monuments que nous venons de signaler rend
     possible de considérer la donnée du premier couple humain, auprès
     de l'arbre paradisiaque dont il va manger le fruit, comme y
     provenant directement de l'Ancien Testament lui-même, aussi bien
     que des mythes cosmogoniques de la Chaldée ou de la Phénicie.

       [Illustration 061: Sarcophage du Musée du Capitole[1].]

       [Note 1: Au centre de la composition, _Prométhée_; assis, tient
       de la main gauche sur ses genoux une figure humaine qu'il a
       modelée, et de la droite l'ébauchoir pour la terminer. À côté de
       lui est une corbeille remplie d'argile et une autre figure déjà
       terminée. _Minerve_ pose un papillon, symbole de l'âme, sur la
       tête de la figure que tient Prométhée. En haut, derrière le
       Titan, sont les Parques, _Clotho_ avec la quenouille, sur
       laquelle elle file les jours des hommes, et _Lachésis_ qui trace
       avec une baguette, sur un globe, les lignes de l'horoscope de
       l'homme que le fils de Iapétos est en train de former. La femme
       couchée derrière Prométhée, et qui tient une grande corne
       d'abondance soutenue par les _Génies_ de l'été et de l'hiver, est
       la _Terre_. À ses pieds sont l'_Amour_ et _Psyché_ qui
       s'embrassent, emblèmes du corps et de l'âme. Au-dessus est le
       char du _Soleil_, pour indiquer le ciel. L'_Océan_ le suit,
       tenant une rame et monté sur le monstre marin qui le portait
       quand il vint consoler Prométhée pendant son supplice. Plus loin,
       à gauche, est la forge de _Vulcain_, établie dans une caverne.
       Deux _Cyclopes_ aident le dieu à battre à grands coups de marteau
       le fer destiné à forger les chaînes de Prométhée et les clous
       qu'il doit lui enfoncer dans la poitrine. Un troisième Cyclope
       est derrière le rocher pour faire aller les soufflets. À
       l'extrémité gauche de la composition, l'on voit le _premier
       homme_ et _la première femme_, nus, au pied de l'arbre, dont
       l'homme va cueillir le fruit. À droite du groupe central de
       Prométhée et de Minerve, est un corps étendu à terre, dont l'âme
       est représentée par un papillon qui s'envole. Auprès, le _Génie
       de la mort_ tient son flambeau renversé. La figure enveloppée
       dans un long voile est l'ombre du défunt. La Parque _Atropos_,
       assise auprès du cadavre, tient le livre fatal où est inscrit le
       sort de tous. Au-dessus est le char d'_Hécate_, symbolisant la
       nuit de la mort. _Mercure Psychopompe_ emporte aux enfers l'âme,
       sous la figure de _Psyché_. Le supplice de _Prométhée_ termine la
       composition sur la droite. Le Titan est attaché au rocher où l'a
       cloué la vengeance de Jupiter et le vautour lui ronge le foie. À
       ses pieds est encore la figure de la _Terre_, couchée et
       accompagnée de _Génies_ enfantins. _Hercule_ s'apprête à délivrer
       Prométhée de ses tortures en perçant le vautour à coup de
       flèches. Le vieillard assis sur le rocher, à l'extrémité de la
       scène, est la personnification du mont _Caucase_, théâtre du
       supplice de Prométhée dans la tradition mythologique.]
37
     Mais l'existence de cette tradition dans le cycle des légendes
     indigènes du peuple de Kena'an ne me semble plus contestable en
     présence d'un curieux vase peint de travail phénicien, du VIIe ou
     du VIe siècle avant Jésus-Christ, découvert par M. le général de
     Cesnola dans une des plus anciennes sépultures d'Idalion, dans
     l'île de Cypre. Nous y voyons, en effet, un arbre feuillu, du bas
     des rameaux duquel pendent, de chaque côté, deux grosses grappes de
     fruits; un grand serpent s'avance par ondulations vers cet arbre et
     se dresse pour saisir un des fruits avec sa gueule.

       [Illustration 062: L'arbre et le serpent sur un vase de travail
       phénicien[1].]

       [Note 1: Le monument original est conservé au Metropolitan Museum
       of art, de New-York.]

     Maintenant on est en droit de douter qu'en Chaldée, et à plus forte
     raison en Phénicie, la tradition parallèle au récit biblique de la
     déchéance ait revêtu une signification aussi exclusivement
     spirituelle que dans la Genèse, qu'elle y ait contenu la même leçon
     morale, qui se retrouve aussi dans la narration des livres du
     zoroastrisme. L'esprit de panthéisme grossièrement matérialiste de
38   la religion de ces contrées y mettait un obstacle invincible.
     Pourtant il est à remarquer que chez les Chaldéens et les Assyriens
     leurs disciples, au moins à partir d'une certaine époque, la notion
     de la nature du péché et de la nécessité de la pénitence se
     retrouve d'une manière plus précise que chez la plupart des autres
     peuples antiques; et par suite il est difficile de croire que le
     sacerdoce de la Chaldée, dans ses profondes spéculations de
     philosophie religieuse, n'ait pas cherché une solution du problème
     de l'origine du mal et du péché.

     Sous la réserve de cette dernière remarque, il est vraisemblable
     que, dans son esprit, la légende chaldéenne et phénicienne sur le
     fruit de l'arbre paradisiaque devait se rapprocher beaucoup du
     cycle des vieux mythes communs à toutes les branches de la race
     aryenne, à l'étude desquels M. Adalbert Kuhn a consacré un livre du
     plus grand intérêt[38]. Ce sont ceux qui ont trait à l'invention du
     feu et au breuvage de vie; on les trouve à leur état le plus ancien
     dans les _Vêdas_, et ils ont passé, plus ou moins modifiés par le
     cours du temps, chez les Grecs, les Germains et les Slaves, comme
     chez les Iraniens et les Indiens. La donnée fondamentale de ces
     mythes, qui ne se montrent complets que sous leurs plus vieilles
     formes, représente l'univers comme un arbre immense dont les
     racines embrassent la terre et dont les branches forment la voûte
     du ciel. Le fruit de cet arbre est le feu, indispensable a
     l'existence de l'homme et symbole matériel de l'intelligence; ses
     feuilles distillent le breuvage de vie. Les dieux se sont réservé
     la possession du feu, qui descend quelquefois sur la terre dans la
     foudre, mais que les hommes ne doivent pas produire eux-mêmes.
     Celui qui, comme le Prométhée des Grecs, découvre le procédé qui
     permet d'allumer artificiellement la flamme et le communique aux
     autres hommes est un impie, qui a dérobé à l'arbre sacré le fruit
     défendu; il est maudit, et le courroux des dieux le poursuit, lui
     et sa race.

       [Note 38: _Die Herabkunft des Feuers und der Goettertranks_,
       Berlin, 1859.--Voy. les importants articles de M. F. Baudry sur
       ce livre, dans la _Revue germanique_ de 1861.]

     L'analogie de forme entre ces mythes et le récit de la Bible est
     saisissante. C'est bien la même tradition, mais prise dans un tout
     autre sens, symbolisant une invention de l'ordre matériel au lieu
     de s'appliquer au fait fondamental de l'ordre moral, défigurée de
     plus par cette monstrueuse conception, trop fréquente dans le
     paganisme, qui se représente la divinité comme une puissance
     redoutable et ennemie, jalouse du bonheur et du progrès des hommes.
     L'esprit d'erreur avait altéré chez les Gentils ce mystérieux
39   souvenir symbolique de l'événement qui décida du sort de
     l'humanité. L'auteur inspiré de la Genèse le reprit sous la forme
     même qu'il avait revêtue avec un sens matériel; mais il lui rendit
     sa véritable signification, et il en fit ressortir l'enseignement
     solennel.

       *       *       *       *       *

     Quelques remarques sont encore nécessaires sur la forme animale que
     revêt le tentateur dans le récit biblique, sur ce serpent qui
     jouait un rôle analogue, les monuments figurés viennent de nous le
     montrer, dans les légendes de la Chaldée et de la Phénicie.

       [Illustration 064: Horus combattant le serpent Apap[1].]

       [Note 1: D'après un bas-relief égyptien du temple d'Elfou.]

     Le serpent, ou, pour parler plus exactement, les diverses espèces
     de serpent tiennent une place très considérable dans la symbolique
     religieuse des peuples de l'antiquité. Ces animaux y sont employés
     avec les significations les plus opposées, et il serait contraire à
     tout esprit de critique de grouper ensemble et confusément, comme
     l'ont fait quelques érudits d'autrefois, les notions si
     contradictoires qui s'attachent ainsi aux différents serpents dans
     les anciens mythes, de manière à en former un vaste système
     ophiolâtrique, rattaché à une seule source et mis en rapport avec
     la narration de la Genèse. Mais à côté de serpents divins d'un
40   caractère essentiellement favorable et protecteur, fatidiques ou
     mis en rapport avec les dieux de la santé, de la vie et de la
     guérison, nous voyons dans toutes les mythologies un serpent
     gigantesque personnifier la puissance nocturne, hostile, le mauvais
     principe, les ténèbres matérielles et le mal moral.

     Chez les Égyptiens, c'est le serpent Apap, qui lutte contre le
     Soleil et que Horus perce de son arme. On nous dit formellement que
     c'est à la mythologie phénicienne que Phérécyde de Syros emprunta
     son récit sur le Titan Ophion, le vieux serpent, précipité avec ses
     compagnons dans le Tartare par le dieu Cronos (El), qui triomphe de
     lui à l'origine des choses, récit dont l'analogie est frappante
     avec l'histoire de la défaite «du serpent antique, qui est le
     calomniateur et Satan,» rejeté et enfermé dans l'abîme, laquelle ne
     figure pas dans l'Ancien Testament, mais existait dans les
     traditions orales des Hébreux et a trouvé place dans les chapitres
     XII et XX de l'Apocalypse de saint Jean.

     Le mazdéisme est la seule religion dans la symbolique de laquelle
     le serpent ne soit jamais pris qu'en mauvais part, car dans celle
     de la Bible elle-même il se présente quelquefois avec une
     signification favorable, par exemple dans l'histoire du Serpent
     d'airain. C'est que, dans la conception du dualisme zoorastrien,
     l'animal lui-même appartenait à la création impure et funeste du
     mauvais principe. Aussi est-ce sous la forme d'un grand serpent
     qu'Angrômainyous, après avoir tenté de corrompre le ciel, a sauté
     sur la terre; c est sous cette forme que le combat Mithra, le dieu
     du ciel pur; c'est sous cette forme enfin qu'il sera un jour
     vaincu, enchaîné pendant trois mille ans, et à la fin du monde
     brûlé dans les métaux fondus.

       [Illustration 065: Mithra combattant Angrômainyous sous la forme
       d'un serpent[1].]

       [Note 1: Intaille de travail perse du temps des Sassanides.]

     Dans ces récits du zoroastrisme, Angrômainyous, sous la forme du
     serpent, est l'emblème du mal, la personnification de l'esprit
     méchant, aussi nettement que l'est le serpent de la Genèse, et cela
     dans un sens presque aussi complètement spirituel. Au contraire,
     dans les _Vêdas_, le même mythe de la lutte contre le serpent se
     présente à nous avec un caractère purement naturaliste, peignant de
     la façon la plus transparente un phénomène de l'atmosphère. La
     donnée qui revient le plus fréquemment dans les vieux hymnes des
41   Aryas de l'Inde à leur époque primitive, est celle du combat
     d'Indra, le dieu du ciel lumineux et de l'azur, contre Ahi, le
     serpent, ou Vritra, personnifications du nuage orageux qui
     s'allonge en rampant dans les airs. Indra terrasse Ahi, le frappe
     de sa foudre, et en le déchirant donne un libre cours aux eaux
     fécondantes qu'il retenait enfermées dans ses flancs. Jamais dans
     les _Vêdas_ le mythe ne s'élève au-dessus de cette réalité purement
     physique, et ne passe de la représentation de la lutte des éléments
     de l'atmosphère à celle de la lutte morale du bien et du mal, dont
     il est devenu l'expression dans le mazdéisme.

     Ma foi de chrétien n'éprouve, du reste, aucun embarras à admettre
     qu'ici le rédacteur inspiré de la Genèse a employé, pour raconter
     la chute du premier couple humain, une narration qui, chez les
     peuples voisins, avait pris un caractère entièrement mythique, et
     que la forme du serpent qu'y revêt le tentateur a pu avoir pour
     point de départ, un symbole essentiellement naturaliste. Rien
     n'oblige à prendre au pied de la lettre le récit du chapitre III de
     la Genèse. On est en droit, sans sortir de l'orthodoxie, de le
     considérer comme une figure destinée à rendre sensible un fait de
     l'ordre purement moral. Ce n'est donc pas la forme du récit qui
     importe ici; c'est le dogme qu'elle exprime, et ce dogme de la
     déchéance de la race des hommes, par le mauvais usage que ses
     premiers auteurs ont fait de leur libre arbitre, est une vérité
     éternelle qui nulle part ailleurs n'éclate avec la même netteté.
     Elle fournit la seule solution du redoutable problème qui revient
     toujours se dresser devant l'esprit de l'homme, et qu'aucune
     philosophie religieuse n'est parvenue à résoudre en dehors de la
     révélation.


     § 3.--LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES.

     Un remarquable rapport entre les traditions des peuples les plus
     divers se manifeste ici et ne permet pas de douter de l'antique
     communauté des récits sur les premiers jours de l'humanité chez
     toutes les grandes races civilisées de l'ancien monde. Les
     patriarches antédiluviens, de Scheth à Noa'h, sont dix dans le
     récit de la Genèse, et une persistance bien digne de la plus
     sérieuse attention fait reproduire ce chiffre de dix dans les
     légendes d'un très grand nombre de nations, pour leurs ancêtres
     primitifs encore enveloppés dans le brouillard des fables. À
     quelque époque qu'elles fassent remonter ces ancêtres, avant ou
42   après le déluge, que le côté mythique ou historique prédomine dans
     leur physionomie, ils offrent ce nombre sacramentel de dix.

     Les noms des dix rois antédiluviens qu'admettait la tradition
     chaldéenne nous ont été transmis dans les fragments de Bérose,
     malheureusement sous une forme très altérée par les copistes
     successifs du texte. On en trouvera le tableau dans la page en
     regard de celle-ci, parallèlement à celui des patriarches
     correspondants de la Genèse.

     Une tradition assyrienne recueillie par Abydène plaçait à l'origine
     de la nation, antérieurement à la fondation de Ninive, dix
     générations de héros, éponymes d'autant de cités successivement
     érigées. Le même Abydène, l'un des polygraphes grecs qui pendant la
     période des successeurs d'Alexandre s'efforcèrent sans succès de
     vulgariser auprès de leurs compatriotes les traditions et
     l'histoire des peuples de l'Asie, paraît avoir déjà enregistré la
     donnée arménienne d'une succession de dix héros ancêtres précédant
     Aram, celui qui constitua définitivement la nation et lui donna son
     nom, donnée qui fut ensuite adoptée par Mar-Abas Katina et les
     écrivains de l'école d'Edesse, et d'après eux par Moïse de Khorène,
     l'historien national de l'Arménie.

     Les livres sacrés des Iraniens, attribués à Zarathoustra
     (Zoroastre), comptent au début de l'humanité neuf héros d'un
     caractère absolument mythique, succédant à Gayômaretan, l'homme
     type, héros autour desquels se groupent toutes les traditions sur
     les premiers âges, jusqu'au moment où elles prennent un caractère
     plus humain et presque semi-historique. Ainsi se présentent les
     Paradhâtas de l'antique tradition, devenus les dix rois
     Peschdâdiens de la légende iranienne postérieure, mise en épopée
     par Firdoûsi, les premiers monarques terrestres «les hommes de
     l'ancienne loi,» qui se nourrissaient «du pur breuvage du haoma et
     qui gardaient la sainteté.»

     Dans les légendes cosmogoniques des Indiens, nous rencontrons les
     neuf Brahmâdikas, qui sont dix avec Brahmâ, leur auteur, et qu'on
     appelle les dix Pîtris ou «pères.» Les Chinois comptent dix
     empereurs participant à la nature divine entre Fou-hi et le
     souverain qui inaugure les temps historiques, Hoang-fi, et
     l'avènement de celui-ci marque la dixième des périodes, ki, qui se
     sont succédées depuis la création de l'homme et le commencement de
     la «souveraineté humaine» sur la terre, Jin-hoang. Enfin, pour ne
     pas multiplier les exemples outre mesure, les Germains et les
     Scandinaves croyaient aux dix ancêtres de Wodan ou Odin, comme les
     Arabes aux dix rois mythiques de 'Ad, le peuple primordial de leur
     péninsule, dont le nom signifie «antique.»
43

                     LES GÉNÉRATIONS ANTÉDILUVIENNES

    PATRIARCHES                           ROIS
    ANTÉDILUVIENS                         ANTÉDILUVIENS
    DE LA BIBLE                           DE LA TRADITION
                                          CHALDÉENNE.

  NOMS  Faits relatés                    NOMS            Faits relatés
        à leur occasion.                                 à leur occasion.
  ____  _______________    ______________________________ ______________
                           Dans les     Formes     Formes
                           fragments    orrigées. originales.
                           de Bérose.

1. Adam (homme).            1. Alôros.   Adôros.  Adiourou.   Première
                                                              révélation
                                                              divine.
2. Scheth (fondement).      2. Alaparos.

3. Enosch (homme).          3. Almélon ou                     Seconde
          On commence            Amillaros                    révélation
          alors à invoquer                                    divine.
          le nom de Yahveh.

4. Qenân (créature).        4. Amménon.           'Hammanou.  Troisième
                                                              révélation
                                                              divine.

5.  Mahalalel (louange de   5. Amegalaros ou                  Quatrième
Dieu).                            Megalaros.                  révélation
                                                              divine.

6. Yered (descente).        6. Daônos ou                      Ce roi est
                                   Daôs.                      qualifié de
                                                              «pasteur.»
                                                              Cinquième
                                                              révélation
                                                              divine.

7. 'Hanoch (initiateur)(8)  7. Edoranchos ou                  Sixième
           Il marche dans           Evedoreschos.             et
           les voies de                                       dernière
           l'Éternel                                          révélation
           et est enlevé au ciel.                             divine.

8. Methouschela'h           8. Amemphsinos.
 (l'homme au trait).

9. Lemech (jeune homme      9. Otiartès     Obartès.  Oubaratoutou.
robuste).                       ou Ardatès.

10. Noa'h (consolation).   10. Xisouthros             'Hasisatra.
           Sous lui arrive        ou                          Sous lui
           le déluge.            Sisithros.                   arrive le
                                                              déluge.
44
     En Égypte, les premiers temps de l'existence de l'humanité sont
     marqués par les règnes des dieux sur la terre. Les fragments de
     Manéthon, relatifs à ces premières époques, nous sont parvenus dans
     un tel état d'altération qu'il est difficile d'établir d'une
     manière certaine combien cet auteur admettait au juste de règnes
     divins. Mais les lambeaux parvenus jusqu'à nous du célèbre Papyrus
     historique de Turin, qui contenait une liste des dynasties
     égyptiennes tracée en écriture hiératique, semblent indiquer
     formellement que le rédacteur de ce canon portait à dix les dieux
     qui au commencement avaient gouverné les hommes.

     Cette répétition constante, chez tant de peuples divers, du même
     nombre dix est on ne saurait plus frappante. Et cela d'autant plus
     qu'il s'agit incontestablement d'un nombre rond et systématiquement
     choisi. Nous en avons la preuve quand nous voyons dans la Genèse,
     au chapitre XI, ce même chiffre de dix se répéter pour les
     générations postdiluviennes de Schem à Abraham, ou plutôt, car la
     donnée de la version des Septante, qui compte ici un nom de plus
     que l'hébreu, paraît mieux représenter le plus ancien texte, pour
     les générations de Schem à Tera'h, père de trois fils, chefs de
     races[39] de la même façon que Noa'h, le dixième patriarche à partir
     d'Adam. Et il paraît que dans le livre où Bérose exposait les
     traditions chaldéennes, les dix premières générations après le
     déluge formaient un cycle, une époque sans doute encore entièrement
     mythique, faisant pendant aux dix règnes antédiluviens. Cependant
     on chercherait vainement à rattacher le choix de ce nombre dix à
     quelqu'une des spéculations raffinées des philosophies religieuses
     du paganisme sur la valeur mystérieuse des nombres. Ce n'est pas
     dans ce stage postérieur, et déjà bien avancé, du développement
     humain que la tradition des dix patriarches antédiluviens prend sa
     racine. Elle nous reporte bien plus haut, à une époque réellement
     primitive, où les ancêtres de toutes les races chez lesquelles nous
     l'avons retrouvée vivaient encore rapprochés les uns des autres,
     assez en contact pour expliquer cette communauté de traditions, et
     ne s'étaient pas éloignés en se dispersant. Cette époque, dans la
     marche progressive des connaissances, est celle où dix était le
     nombre le plus haut auquel on sût atteindre, par suite le nombre
45   indéterminé, celui qui servait pour dire «beaucoup,» pour exprimer
     la notion générale de pluralité. C'est le stage où de la numération
     quinaire primitive, donnée par les doigts de la main, on passa à la
     numération décimale, basée sur le calcul digital des deux mains,
     laquelle est demeurée, pour presque tous les peuples, le point de
     départ des computs plus complets et plus perfectionnés qui arrivent
     à ne plus connaître de limite à la multiplication infinie ni à la
     division infinie. Or, il importe de remarquer que c'est précisément
     jusqu'à dix qu'existent les affinités incontestables des noms de
     nombres égyptiens et sémitiques, et qu'également, s'il y a une
     parenté entre les mêmes noms dans les langages des Aryens et dans
     ceux des Sémites, elle est aussi restreinte dans cette limite.

       [Note 39: Abram, Na'hor et 'Haran.]

     On voit à quelle énorme antiquité dans le passé primitif de
     l'humanité nous replace la tradition biblique sur les patriarches
     antérieurs au déluge, comparée aux traditions parallèles qui
     dérivent incontestablement de la même source.

     Maintenant la généalogie des Qaïnites nous offre sept noms depuis
     Adam jusqu'à Lemech, père de trois chefs de races comme Noa'h, et
     nous avons constaté plus haut que la généalogie de la descendance
     d'Adam par Scheth présente des traces manifestes d'un travail
     systématique, qui, de sept noms parallèles à ceux de la lignée
     qaïnite, l'a portée à dix[40]. De même, les Paradhâtas de la
     tradition iranienne sont sept à partir de Yima, qui était
     originairement le premier homme; ils sont devenus dix seulement
     quand avant Yima l'on a placé Gayômarétan, par un doublement
     analogue à celui que la généalogie biblique nous offre avec Adam et
     Enosch. En Égypte, si le système du rédacteur du Papyrus de Turin a
     admis dix rois divins, ceux qui étaient le plus généralement
     adoptés dans les grands centres sacerdotaux comme Thèbes et
     Memphis, en comptaient sept. Dans la tradition chaldéenne, la
     donnée de six révélations divines successives avant le déluge
     mérite une sérieuse attention, car ce nombre et la manière dont
     elles se produisent est de nature à faire fortement soupçonner que
     primitivement on devait en compter une par règne ou par génération
     jusqu'au patriarche du vivant duquel se produisait le cataclysme.

       [Note 40: En revanche, l'addition des trois fils de Lamech fait
       qu'il y a en tout dix noms enregistrés jusqu'au déluge du côté
       des Qaïnites, comme du côté des Schethites, ces dix noms se
       répartissant seulement sur dix générations dans la lignée du
       Qaïn.]
46
     Tous ces faits sont autant d'indices de ce qu'a déjà entrevu Ewald,
     que l'on a varié entre les chiffres sept et dix, comme nombre rond
     des ancêtres antédiluviens. Les Indiens aussi substituent
     quelquefois dans ce cas le nombre sept au nombre dix, et c'est
     ainsi que nous les voyons admettre à l'origine sept Maharschis ou
     «grands saints ancêtres,» et sept Pradjâpatis, «maîtres des
     créatures» ou pères primordiaux[41]. De ces deux nombres entre
     lesquels la tradition flottait, l'influence des Chaldéo-Babyloniens
     a puissamment contribué à faire définitivement prédominer celui de
     dix. Ils s'y étaient, en effet, attachés d'une façon toute
     particulière en vertu d'un système calendaire dont l'étude ne
     saurait trouver ici sa place, mais sur lequel nous reviendrons dans
     le livre de cette histoire qui traitera spécialement de la Chaldée
     et de l'Assyrie.

       [Note 41: Multipliant ce chiffre de sept par celui de trois âges
       du monde, on arrive à compter vingt et un Pradjâpatis.]

     Nous devons aussi, pour éviter des développements exagérés, laisser
     de côté ce qui a trait aux rapprochements que pourrait provoquer,
     avec les traditions d'autres peuples de l'antiquité, le récit
     biblique qui lie la construction de la première ville au premier
     meurtre, perpétré par un frère sur son frère. Car c'est encore une
     notion qui se retrouve presque partout, une de ces notions
     primitives, antérieures à la dispersion des grandes races
     civilisées et qu'elles ont conservées après leur séparation, que la
     tradition qui rattache une fondation de ville à un fratricide. Et
     on pourrait en suivre la trace depuis Qaïn bâtissant la première
     ville, 'Hanoch, après avoir assassiné Habel, jusqu'à Romulus
     fondant Rome dans le sang de son fils Rémus. On le verrait même
     s'élargir et donner naissance à une superstition d'un caractère
     plus général, qui a sa place dans les traditions populaires de
     toutes les nations et que le paganisme a trop souvent traduite en
     une pratique d'une révoltante barbarie, celle que l'établissement
     d'une ville doit être accompagnée d'une immolation humaine, que ses
     fondations réclament d'être arrosées d'un sang pur.

     Une autre croyance universellement admise de l'antiquité était
     celle que les hommes des premiers âges dépassaient énormément par
     leur taille ceux qui leur ont succédé, de même que leur vie était
     infiniment plus longue.

     Chez les Grecs, la notion de la taille gigantesque des premiers
47   hommes était intimement liée à celle de leur atochthonie.
     L'Arcadien était quelquefois appelée _Gigantis_ et la Lycie
     _Gigantia_, d'après le caractère attribué à leurs habitants
     primitifs. Des traditions sur une population de géants, nés de la
     terre, s'attachent à la partie méridionale de l'île de Rhodes et à
     Cos. Cyzique montrait sur son territoire une digue qu'elle
     prétendait construite par ces mêmes géants. Cette idée que les
     héros des origines étaient d'une taille gigantesque devient un lieu
     commun dans la poésie classique, et elle paraissait confirmée par
     les découvertes de débris de grands mammifères fossiles, que l'on
     prenait pour les ossements de héros. Bérose, d'après la tradition
     chaldéo-babylonienne, disait que les premiers hommes avaient été
     d'une stature et d'une force prodigieuses, et les représentait
     comme demeurant encore tels dans les premières générations après le
     déluge. C'est dans les récits de l'historien de la Chaldée et aussi
     dans les traditions nationales de l'Arménie, que Mar Abas Katina
     puisa sa narration sur les antiques géants de cette contrée et de
     la Mésopotamie, leurs violences et la guerre des deux plus
     terribles d'entre eux, Bel le Babylonien et Haïgh l'Arménien.
     Toutes les légendes arabes sont unanimes à représenter comme des
     géants les peuples primitifs et antésémitiques de la Péninsule
     arabique, les fils de 'Amliq et de 'Ad, nations éteintes dès une
     très haute antiquité, dont l'origine se perd dans la nuit des temps
     et qui ont laissé derrière elles un souvenir d'impiété et de
     violence.

     On n'a donc pas lieu d'être surpris de trouver dans les récits
     antédiluviens de la Genèse[42] cette croyance populaire, dont la
     généralité atteste l'origine très ancienne, et que l'on peut
     hardiment ranger au nombre de celles qui s'étaient formées au temps
     où les grands peuples civilisés de la haute antiquité, encore
     voisins de leur berceau primitif, demeuraient dans un contact assez
     étroit pour avoir des traditions communes. Il est aujourd'hui
     scientifiquement prouvé qu'elle n'a pas de fondement réel, qu'elle
     est un simple produit de l'imagination, et ce ne sont pas les
     fables populaires ou les faits tératologiques individuels amassés
     confusément et sans critique par Sennert, par Dom Calmet et par
     quelques autres, qui peuvent aller à l'encontre de ce fait positif.
     Aussi haut que l'on remonte dans les vestiges de l'humanité,
     jusqu'aux races qui vivaient dans la période géologique quaternaire
     à côté des grands mammifères d'espèces éteintes, on constate que la
48   taille moyenne de notre espèce ne s'est pas modifiée avec le cours
     des siècles et qu'elle n'a jamais excédé ses limites actuelles.
     Mais c'est ici le cas de se souvenir des paroles si sages et si
     profondes, que nous citions un peu plus haut, d'un des premiers
     théologiens catholiques de l'Allemagne contemporaine, proclamant
     que la lumière surnaturelle donnée par Dieu aux écrivains bibliques
     «n'avait pour but, comme la révélation en général, que la
     manifestation des vérités religieuses, non la communication d'une
     science profane,» et que sur ce terrain de la science les écrivains
     inspirés «ne se sont point élevés au-dessus de leurs contemporains,
     que même ils ont partagé les erreurs de leur époque et de leur
     nation.»

       [Note 42: IV, 4.]

     À la tradition des géants primordiaux se lie toujours une idée de
     violence, d'abus de la force et de révolte contre le ciel.
     «C'était, a dit M. Maury[43], une ancienne tradition que des hommes
     forts et puissants, dépeints par l'imagination populaire comme des
     géants, avaient attiré sur eux, par leur impiété, leur orgueil et
     leur arrogance, le courroux céleste. Les prétendus géants n'étaient
     probablement que les premiers humains qui abusèrent de la
     supériorité de leurs lumières et de leur force pour opprimer leurs
     semblables. Les connaissances dont ils étaient dépositaires
     parurent à des peuplades ignorantes et crédules une révélation
     qu'ils tenaient des dieux, des secrets qu'ils avaient ravis au
     ciel. Soit que ces géants se donnassent pour issus des divinités,
     soit que la superstition des peuples enfants les crût fils de
     celles-ci, ils passèrent pour être nés du commerce des immortels
     avec les femmes de la terre. Les prêtres, dépositaires exclusifs et
     jaloux des connaissances, enseignèrent par la suite que ces géants
     impies avaient été foudroyés par les dieux dont ils voulaient
     égaler la puissance. Sans doute que quelques grandes catastrophes
     qui mirent fin à la domination de ces tyrans, peut-être la
     révolution qui livra aux mains des prêtres le pouvoir qui
     appartenait auparavant aux chefs militaires, furent présentés comme
     des actes de la colère divine; quoi qu'il en soit, cette légende se
     répandit de bonne heure en Chaldée, et de là en Grèce.» Il y a plus
     d'une réserve à faire sur cette explication, qui suppose la
     généralité d'un fait spécial, les luttes des Kchatryas et des
     Brahmanes dans l'Inde[44] et le triomphe d'une caste sacerdotale
     puissamment organisée sur les guerriers, qu'elle finit par plier à
49   sa domination. Les choses ne se sont certainement point passées de
     même chez la plupart des nations, et l'on a dû renoncer aujourd'hui
     au mirage d'une puissance mystérieuse et primitive des prêtres,
     dépositaires de toutes les connaissances, qui avait tant de crédit
     au temps où les idées systématiques de Creuzer régnaient dans la
     science des religions. Mais M. Maury a eu parfaitement raison de ne
     pas voir uniquement un mythe physique dans cette tradition si
     générale des géants primitifs, de leurs violences et de leurs
     impiétés. Il y a certainement là une part de souvenirs historiques,
     comme un écho et une représentation expressive du déchaînement de
     corruption et de brutalité sans frein, que la tradition biblique
     nous fait voir chez les dernières générations antédiluviennes,
     oublieuses de Dieu, au temps où «les géants étaient sur la terre,»
     état de choses hideux qui exista dans la réalité, puisque la
     conscience des hommes, en conservant la mémoire, fut unanime à en
     voir le châtiment divin dans le cataclysme qui frappa les
     populations chez lesquelles il s'était développé.

       [Note 43: Article _Diable_ dans l'_Encyclopédie nouvelle_.]

       [Note 44: Elles seront racontées en détail dans le livre de cette
       histoire consacré aux annales primitives de l'Inde.]

     Pour tous les peuples où existe la tradition du déluge, cette
     catastrophe terrible est l'effet de la colère céleste provoquée par
     les crimes des premiers hommes, lesquels, nous venons de le dire,
     sont généralement regardés comme des géants. Cette impiété des
     antédiluviens envers les dieux, aussi bien que la violence de leurs
     moeurs, sont en particulier très nettement indiqués dans la
     narration chaldéenne du cataclysme, parvenue jusqu'à nous dans un
     texte original, et qui offre une si étroite affinité avec celle de
     la Bible. La même notion de violence et d'impiété s'attache aussi
     aux générations gigantesques qui se produisent encore dans les
     premiers temps après le déluge. Bérose disait que «les premiers
     hommes (d'après le cataclysme), enorgueillis outre mesure par leur
     force et leur taille gigantesque, en vinrent à mépriser les dieux
     et à se croire supérieurs à eux,» et c'est à cette violente impiété
     qu'il rattachait la tradition de la Tour de Babel et de la
     confusion des langues. Mar Abas Katina, qui combina dans son livre
     les récits populaires des Arméniens sur leurs origines et les
     données historiques de la littérature gréco-babylonienne, racontait
     à son tour: «Quand la race des hommes se fut répandue sur toute la
     surface de la terre, des géants d'une force extraordinaire vivaient
     au milieu d'elle. Ceux-ci, toujours agités de fureur, tiraient le
     glaive chacun contre son voisin et luttaient continuellement pour
     s'emparer de la domination.»
50
     La tradition, non-seulement de l'existence des géants primitifs,
     mais aussi de leur violence désordonnée, de leur rébellion contre
     le ciel et de leur châtiment, est une de celles qui sont communes
     aux Aryas comme aux Sémites et aux Kouschites. Mais dans
     l'exubérance de végétation mythologique à laquelle s'est laissé
     aller, par une pente naturelle, le génie des nations aryennes,
     cette tradition d'histoire primitive se combine et se confond d'une
     manière souvent inextricable avec les mythes purement naturalistes
     qui dépeignent les luttes de l'organisation de l'univers, entre les
     dieux célestes et les personnifications des forces telluriques.
     Aussi serait-il imprudent de suivre l'historien juif Josèphe, et un
     certain nombre d'interprètes modernes, en établissant un
     rapprochement entre les indications de la Genèse sur les géants
     antédiluviens et sur la violence dont toute la terre était remplie
     avant le déluge, d'une part, et la Gigantomachie des Hellènes,
     d'autre part. Ce dernier mythe, en effet, est exclusivement
     naturaliste; le génie plastique de la Grèce a beau étendre aux
     personnages des Géants, nés de la Terre, son anthropomorphisme
     habituel[45], ils demeurent absolument étrangers à l'humanité, ne
     cessent pas d'être uniquement des représentants de forces de la
     nature, et aucun mythologue sérieux n'a jamais eu l'idée de
     rapporter la Gigantomachie au cycle des traditions sur les origines
     de l'histoire humaine. Il en est de même de la lutte des Asouras
     contre les Dêvas ou dieux célestes, mythe qui est dans l'Inde
51   le pendant de celui de la Gigantomachie chez les Hellènes; la lutte
     y est également toute physique; c'est au sein de la nature qu'elle
     se produit, et si l'on devait y chercher une certaine part de
     souvenir d'un événement historique de l'antiquité primitive, ce ne
     pourrait être que le triomphe des dieux célestes et lumineux des
     Aryas, sur les dieux sombres et chthoniens d'une population
     antérieure, lesquels, vaincus, passent à l'état de démons.

       [Note 45: La magnifique composition en deux parties, retraçant
       sous des traits purement anthropomorphiques le mythe grec du
       combat des Dieux et des Géants, que nous reproduisons aux pages
       52 et 53, décore les deux faces d'une amphore peinte à figures
       rouges, datant du siècle d'Alexandre-le-Grand, qui a été
       découverte dans l'île de Milo et fait partie des collections du
       Musée du Louvre. Les _Géants_ y sont figurés comme des guerriers
       à l'aspect sauvage, vêtus de peaux de bêtes, armés de massues, de
       pierres ou de flambeaux allumés, d'autres avec le casque et le
       bouclier; une _Amazone_ combat au milieu d'eux. Les dieux qui
       luttent contre eux sont: sur une face, _Zeus_ qui pour lancer sa
       foudre est descendu de son char à quatre chevaux que conduit
       _Nicé_ (la Victoire); _Dionysos_ armé du thyse et monté dans un
       char que traînent deux panthères; _Poséidon_ à cheval et
       brandissant son trident, puis, à pied; _Apollon_ muni de l'arc et
       d'un flambeau allumé; _Artémis_ en costume de chasseresse, avec
       l'arc et deux flambeaux; _Athéné_ casquée, couverte de l'égide,
       armée du bouclier et de la lance; _Héraclès_ coiffé de la peau de
       lion, qui, un genou en terre, lance ses flèches; enfin _Hermès_,
       reconnaissable à son pétase ailé, qui combat avec l'épée. Sur
       l'autre face, nous avons _Arès_ et _Aphrodite_ montés sur un même
       char à quatre chevaux, sur la croupe d'un desquels est posé
       _Éros_, qui tire de l'arc; les deux _Dioscures_ à cheval, coiffés
       du chapeau thessalien; _Adonis_ en costume asiatique, lançant des
       flèches; enfin _Déméter_ et _Perséphoné_, vêtues de longues
       robes, qui combattent à pied, l'une avec son sceptre et un grand
       flambeau allumé, l'autre avec un glaive. Ces belles peintures ont
       été éditées pour la première fois en 1875, dans les _Monuments
       grecs publiés par l'Association des études grecques_.]

     La même idée de la victoire de nouveaux dieux qui supplantent les
     anciens se combine aussi manifestement avec le mythe cosmogonique
     fondamental dans les récits poétiques de la Titanomachie, bien
     distincte de la Gigantomachie, c'est-à-dire de la lutte que les
     dieux Olympiens soutiennent contre les Titans, auxiliaires de
     Cronos, et à la suite de laquelle ce dernier est détrôné, en même
     temps que les fils d'Ouranos et de Gaia sont précipités dans le
     Tartare. La localisation et la forme épique que ce récit revêt chez
     Hésiode ont été influencés par le souvenir d'une grande convulsion
     de l'écorce terrestre, produite par l'effort des feux souterrains,
     qui eut les contrées grecques pour théâtre et déjà les hommes pour
     témoins, sans doute celle que les géologues appellent le
     _Soulèvement du Ténare_, la dernière des crises plutoniennes qui
     ont bouleversé l'ancien monde et qui fit sentir ses effets du
     centre de la France jusqu'aux côtes de la Syrie. L'Italie, en
     effet, en fut brisée dans toute sa longueur, la Toscane éclata en
     volcans, les Champs Phlégréens s'enflammèrent, le Stromboli et
     l'Etna s'ouvrirent dans une première éruption. En Grèce, le Taygète
     se souleva au centre du Péloponnèse, de nouvelles îles, Mélos,
     Cimolos, Siphnos, Thermia, Délos, Théra, sortirent des flots
     bouillonnants de la mer Égée. Les hommes qui assistèrent à cette
     effroyable convulsion de la nature se crurent naturellement pris au
     milieu d'un combat des Titans issus de la mère chthonienne contre
     les puissances célestes, assistées d'autres forces terrestres en
     conflit avec les Titans, les Hécatonchires, et leur imagination se
     représenta ces adversaires tout puissants, les uns postés sur le
     sommet de l'Othrys, les autres sur le sommet de l'Olympe, cherchant
     réciproquement à s'écraser en se lançant des roches enflammées.
52
       [Illustration 077: La Gigantomachie hellénique.]
53
       [Illustration 078: La Gigantomachie hellénique.]
54
     Mais dans le mythe de la Titanomachie, à la différence de la
     Gigantomachie, il y a aussi autre chose qu'une lutte des forces de
     la nature. Il faut également tenir compte de la donnée que les
     hommes sont issus du sang des Titans. La conception des fils
     d'Ouranos et de Gaia, précédant les dieux Olympiens, telle que nous
     la trouvons exprimée avec son complet développement dans la
     _Théogonie_ d'Hésiode, a ceci de particulier, qu'à côté des
     personnifications des forces de la nature dans les quatre éléments,
     forces envisagées comme encore violentes, exubérantes et mal
     assujetties à un ordre régulier, nous y rencontrons les prototypes,
     non moins exagérés et imparfaitement réglés, comme énergie et comme
     stature, de l'humanité primitive, véritables représentants des
     géants des premiers âges, tels que les admettait la tradition
     chaldéenne. Je veux parler de Iapétos et de ses fils, Atlas,
     Ménoitios, Prométhée et Épiméthée, ancêtres et types symboliques de
     la race humaine, qui sont qualifiés de Titans comme leur père. La
     tradition qui se rapporte à eux est d'autant plus remarquable que
     la Bible accepte le Titan Iapétos de la légende grecque, en lui
     conservant son nom d'origine aryenne sous la forme Yapheth, comme
     un des fils de Noa'h et le père d'une des grandes races humaines,
     celle des Aryas. C'est spécialement au rameau de ce Iapétos que
     s'attache l'idée d'antagonisme avec les dieux Olympiens. Ménoitios,
     que son nom caractérise comme un parallèle du Manou des Indiens, un
     représentant de «l'homme» en général, est un contempteur des dieux,
     que Zeus foudroie et précipite dans le Tartare pour le punir de sa
     violence et de son impiété. Prométhée, avec son frère Épiméthée,
     est le protagoniste d'une série de mythes qui correspondent à
     l'histoire du premier péché dans la Genèse et qui attirent sur lui
     le châtiment de la colère de Zeus. Dans les récits arméniens de Mar
     Abas Katina et de Moïse de Khorène, Yapedosthê, le correspondant du
     Iapétos grec et du Yapheth biblique, est un géant, père de la race
     de géants à laquelle appartient le héros national Haïgh. Tous ces
     faits, dont il est impossible de méconnaître l'enchaînement,
     amènent à cette conclusion que la tradition qui liait une idée de
     violence, d'impiété, de révolte contre le ciel et de punition
     divine à la croyance que les premiers hommes avaient été démesurés
     de taille et de force, a eu sa part, autant que la notion des
     luttes primordiales des forces physiques, dans la naissance de la
     conception fondamentale de la Titanomachie, bien que la description
     épique d'Hésiode en efface complètement le côté humain.

     Ce côté reste encore bien plus accentué dans une troisième fable de
     la même famille, que nous offre la tradition grecque, la fable des
     Aloades. Ici le caractère des antagonistes des dieux est absolument
55   humain, quoique prodigieux; et Preller a été complètement dans le
     vrai quand il a rangé ce récit, non dans la classe des mythes
     naturalistes, mais dans celle des mythes qui ont trait aux origines
     de l'histoire des hommes. Les Aloades, représentés comme d'une
     taille gigantesque, sont fils d'Alôeus, le héros de l'aire à battre
     le blé, et d'Iphimédée, la terre féconde dont les productions
     donnent la force; on doit donc reconnaître en eux une
     personnification des premiers agriculteurs, et en même temps,
     enorgueillis de leur vigueur prodigieuse, de leur puissance et de
     leur richesse, ils se croient capables de tout, défient les dieux
     et se préparent à les détrôner[46]. Leur légende porte ainsi une
     empreinte qui conduit à en rechercher les origines dans le temps où
     les ancêtres de la race hellénique, vivant encore de la vie
     pastorale, regardaient avec inquiétude et hostilité les populations
     déjà fixées au sol, cultivant la terre et habitant des villes;
     c'est le même esprit qui fait que dans la Genèse le premier
     meurtrier, Qaïn, est agriculteur et constructeur de ville, tandis
     que sa victime, l'innocent Habel, mène l'existence de pasteur. Les
     Aloades sont, d'ailleurs, des constructeurs et des ingénieurs en
     même temps que des agriculteurs. Ils ne visent rien moins qu'à
     changer par leurs travaux la surface terrestre, faisant du
     continent la mer et de la mer un continent. On raconte même qu'ils
     ont commencé à élever une tour dont le sommet, dans leur projet,
     doit atteindre jusqu'au ciel, variante manifeste, et la seule que
     nous connaissions en Grèce, de la tradition de la Tour de Babel,
     telle que nous la lisons dans la Genèse et qu'elle existait dans le
     cycle chaldéo-babylonien des légendes sur les origines. C'est au
     milieu de ces entreprises insensées d'orgueil qu'ils sont foudroyés
     par les dieux et précipités dans le Tartare.

       [Note 46: Platon et Aristote citent les Aloades comme types du
       degré auquel peut atteindre l'arrogance humaine. Plus tard on les
       réunit aux autres géants et blasphémateurs des dieux.]


     § 4.--LE DÉLUGE.

     La tradition universelle par excellence, entre toutes celles qui
     ont trait à l'histoire de l'humanité primitive, est la tradition du
     Déluge. Ce serait trop que de dire qu'on la retrouve chez tous les
     peuples, mais elle se reproduit dans toutes les grandes races de
     l'humanité, sauf pourtant une,--il importe de le remarquer,--la
     race noire, chez laquelle on en a vainement cherché la trace, soit
56   parmi les tribus africaines, soit parmi les populations noires de
     l'Océanie. Ce silence absolu d'une race sur le souvenir d'un
     événement aussi capital, au milieu de l'accord de toutes les
     autres, est un fait que la science doit soigneusement noter, car il
     peut en découler des conséquences importantes[47].

       [Note 47: Voy. Schoebel, _De l'universalité du Déluge_, Paris,
       1858.]

     Nous allons passer en revue les principales traditions sur le
     déluge éparses dans les divers rameaux de l'humanité. Leur
     concordance avec le récit biblique en fera nettement ressortir
     l'unité première, et nous reconnaîtrons ainsi que cette tradition
     est bien une de celles qui datent d'avant la dispersion des
     peuples, qu'elle remonte à l'aurore même du monde civilisé et
     qu'elle ne peut se rapporter qu'à un fait réel et précis.

     Mais nous devrons d'abord écarter certains souvenirs légendaires
     que l'on a rapprochés à tort du déluge biblique et que leurs traits
     essentiels ne permettent pas d'y assimiler en bonne critique. Ce
     sont ceux qui se rapportent à quelques phénomènes locaux et d'une
     date historique relativement assez voisine de nous. Sans doute la
     tradition du grand cataclysme primitif a pu s'y confondre, amener à
     en exagérer l'importance; mais les points caractéristiques du récit
     admis dans la Genèse ne s'y retrouvent pas, et le fait garde
     nettement, même sous la forme légendaire qu'il a revêtue, sa
     physionomie restreinte et spéciale. Commettre la faute de grouper
     les souvenirs de cette nature avec ceux qui ont trait au déluge,
     serait infirmer la valeur des conséquences que l'on est en droit de
     tirer de l'accord des derniers, au lieu de la fortifier.

     Tel est le caractère de la grande inondation placée par les livres
     historiques de la Chine sous le règne de Yao. Elle n'a aucune
     parenté réelle, ni même aucune ressemblance avec le déluge
     biblique; c'est un événement purement local et dont on peut
     parvenir, dans la limite de l'incertitude que présente encore la
     chronologie chinoise, quand on remonte au-delà du VIIIe siècle
     avant l'ère chrétienne, à déterminer la date, bien postérieure au
     début des temps pleinement historiques en Égypte et à Babylone[48].
     Les écrivains chinois nous montrent alors Yu, ministre et
     ingénieur, rétablissant le cours des eaux, élevant des digues,
57   creusant des canaux et réglant les impôts de chaque province dans
     toute la Chine. Un savant sinologue, Édouard Biot, a prouvé, dans
     un mémoire sur les changements du cours inférieur du Hoang-ho, que
     c'est aux inondations fréquentes de ce fleuve que fut due la
     catastrophe ainsi relatée; la société chinoise primitive, établie
     sur les bords du fleuve, eut beaucoup à souffrir de ses
     débordements. Les travaux de Yu ne furent autre chose que le
     commencement des endiguements nécessaires pour contenir les eaux,
     lesquels furent continués dans les âges suivants. Une célèbre
     inscription, gravée sur le rocher d'un des pics des montagnes du
     Hou-nan, serait, dit-on, un monument contemporain de ces travaux et
     par suite le plus antique spécimen de l'épigraphie chinoise, si
     elle était authentique, ce qui demeure encore douteux.

       [Note 48: D'après le système chronologique du _Lih-taï-ki-ssé_,
       les travaux de Yu pour réparer les désastres de l'inondation
       auraient été terminés en 2278 av. J.-C.; d'après celui des
       «Annales des Bambous» su _Tchou-schou_, en 2062.]

     Le caractère d'événement local n'est pas moins clair dans la
     légende de Botchica, telle que la rapportaient les Muyscas, anciens
     habitants de la province de Cundinamarca dans l'Amérique
     méridionale, bien que la fable s'y soit mêlée dans une beaucoup
     plus forte proportion à l'élément historique fondamental. Qu'y
     voyons-nous, en effet? L'épouse d'un homme divin ou plutôt d'un
     dieu nommé Botchica, laquelle s'appelait Huythaca, se livrant à
     d'abominables sortiléges pour faire sortir de son lit la rivière
     Funzha; toute la plaine de Bogota bouleversée par les eaux; les
     hommes et les animaux périssant dans cette catastrophe,
     quelques-uns seulement échappent à la destruction en gagnant les
     plus hautes montagnes. La tradition ajoute que Botchica brisa les
     rochers qui fermaient la vallée de Canoas et de Tequendama, pour
     faciliter l'écoulement des eaux; puis il rassembla les restes
     dispersés de la nation des Muyscas, leur enseigna le culte du
     Soleil et monta au ciel après avoir vécu 500 ans dans le
     Cundinamarca.

     Des traditions relatives au grand cataclysme, la plus curieuse sans
     contredit est celle des Chaldéens. Elle a marqué d'une manière
     incontestable l'empreinte de son influence sur la tradition de
     l'Inde, et de toutes les narrations du déluge c'est celle qui se
     rapproche le plus exactement de la narration de la Genèse. Il est
     bien évident pour quiconque compare les deux récits, qu'ils ont dû
     n'en faire qu'un jusqu'au moment où les Téra'hites sortirent d'Our
     pour gagner la Palestine.

     Nous possédons du récit chaldéen du Déluge deux versions
     inégalement développées, mais qui offrent entre elles un
     remarquable accord. La plus anciennement connue, et aussi la plus
     abrégée, est celle que Bérose avait tirée des livres sacrés de
58   Babylone et comprise dans l'histoire qu'il écrivait à l'usage des
     Grecs. Après avoir parlé des neuf premiers rois antédiluviens, le
     prêtre chaldéen continuait ainsi:

     «Obartès (Oubaratoutou) étant mort, son fils Xisouthros
     ('Hasisadra) régna dix-huit sares (64800 ans). C'est sous lui
     qu'arriva le grand déluge, dont l'histoire est racontée de la
     manière suivante dans les documents sacrés. Cronos (Êa) lui apparut
     dans son sommeil et lui annonça que le 15 du mois de daisios (le
     mois assyrien de sivan, un peu avant le solstice d'été) tous les
     hommes périraient par un déluge. Il lui ordonna donc de prendre le
     commencement, le milieu et la fin de tout ce qui était consigné par
     écrit et de l'enfouir dans la ville du Soleil, à Sippara, puis de
     construire un navire et d'y monter avec sa famille et ses amis les
     plus chers; de déposer dans le navire des provisions pour la
     nourriture et la boisson, et d'y faire entrer les animaux,
     volatiles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la
     navigation. Et quand Xisouthros demanda de quel côté il devait
     tourner la marche de son navire, il lui fut répondu «vers les
     dieux,» et de prier pour qu'il en arrivât du bien aux hommes.

     Xisouthros obéit et construisit un navire long de cinq stades et
     large de deux; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit et
     embarqua sa femme, ses enfants et ses amis intimes...

     Le déluge étant survenu et bientôt décroissant, Xisouthros lâcha
     quelques-uns des oiseaux. Ceux-ci n'ayant trouvé ni nourriture, ni
     lieu pour se poser, revinrent au vaisseau. Quelques jours après
     Xisouthros leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent
     encore au navire avec les pieds pleins de boue. Enfin, lâchés une
     troisième fois, les oiseaux ne retournèrent plus. Alors Xisouthros
     comprit que la terre était découverte; il fit une ouverture au toit
     du navire et vit que celui-ci était arrêté sur une montagne. Il
     descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la
     Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il
     disparut avec ceux qui l'accompagnaient.

     Cependant ceux qui étaient restés dans le navire, ne voyant pas
     revenir Xisouthros, descendirent à terre à leur tour et se mirent à
     le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus
     Xisouthros, mais une voix du ciel se fit entendre, leur prescrivant
     d'être pieux envers les dieux; qu'en effet il recevait la
     récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter désormais au
     milieu des dieux, et que sa femme, sa fille et le pilote du navire
     partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui
59   restaient qu'ils devaient retourner à Babylone et, conformément aux
     décrets du destin, déterrer les écrits enfouis à Sippara pour les
     transmettre aux hommes. Elle ajouta que le pays où ils se
     trouvaient était l'Arménie. Ceux-ci, après avoir entendu la voix,
     sacrifièrent aux dieux et revinrent à pied à Babylone. Du vaisseau
     de Xisouthros, qui s'était enfin arrêté en Arménie, une partie
     subsiste encore dans les monts Gordyéens, en Arménie, et les
     pèlerins en rapportent l'asphalte qu'ils ont râclé sur les débris;
     on s'en sert pour repousser l'influence des maléfices. Quant aux
     compagnons de Xisouthros, ils vinrent à Babylone, déterrèrent les
     écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombreuses, bâtirent
     des temples et reconstituèrent Babylone[49].»

       [Note 49: Ceci est l'extrait tiré du livre de Bérose par Cornelius
       Alexander, dit le Polyhistor. L'extrait fait par Abydène est plus
       abrégé, mais précise davantage les circonstances relatives à
       l'envoi des oiseaux.]

     A côté de cette version qui, tout intéressante qu'elle soit, n'est
     cependant que de seconde main, nous pouvons maintenant placer une
     rédaction chaldéo-babylonienne originale, celle que le regretté
     George Smith a déchiffrée le premier sur des tablettes cunéiformes
     exhumées à Ninive et transportées au Musée Britannique. La
     narration du déluge y intervient comme épisode dans la onzième
     tablette ou onzième chant d'une grande épopée héroïque de la ville
     d'Ourouk dans la Basse-Chaldée, dont nous donnerons l'analyse
     détaillée dans le livre de cette histoire qui traitera des
     Chaldéens et des Assyriens. Cette narration y est placée dans la
     bouche même de 'Hasisadra, le patriarche sauvé du déluge et
     transporté par les dieux dans un lieu reculé, où il jouit d'une
     éternelle félicité.

     On a pu en rétablir le récit presque sans lacunes par la
     comparaison des débris de trois exemplaires du poème, que
     renfermait la bibliothèque du palais de Ninive. Ces trois copies
     furent faites au VIIe siècle avant notre ère, par l'ordre du roi
     d'Assyrie Asschour-bani-abal, d'après un exemplaire très ancien que
     possédait la bibliothèque sacerdotale de la cité d'Ourouk, fondée
     par les monarques du premier Empire de Chaldée. Il est difficile de
     préciser la date de l'original ainsi transcrit par les scribes
     assyriens; mais il est certain qu'il remontait à l'époque de cet
     Ancien Empire, dix-sept siècles au moins avant notre ère, et même
     probablement pl

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