Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
by Georges Le Faure · French · Gutenberg #24924 · 642,205 chars · public domain (US)
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Title: Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral
Author: Georges Le Faure
H. de Graffigny
Release date: March 27, 2008 [eBook #24924]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/24924
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES D'UN SAVANT RUSSE; IV. LE DÉSERT SIDÉRAL ***
Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY
Aventures Extraordinaires
D'UN SAVANT RUSSE
LE DÉSERT SIDÉRAL
200 compositions inédites de JOSÉ ROY
[Illustration: 001]
PARIS
FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS, 78, BOULEVARD SAINT-MICHEL
1896
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
[Illustration: 002]
Notre pensée se sent en communication latente avec ces mondes
inaccessibles.
CAMILLE FLAMMARION.
_Les Terres du Ciel_.
* * * * *
Les Aventures extraordinaires d'un Savant Russe
Ouvrage complet en 4 parties
PREMIÈRE PARTIE
La Lune, un volume in-8º, compositions inédites de L. VALLET.
DEUXIÈME PARTIE
Le Soleil et les Planètes. Un volume in-8º, compositions inédites
d'HENRIOT.
TROISIÈME PARTIE
Les Mondes géants. Un volume in-8º, compositions inédites de JULES
CAYRON.
QUATRIÈME PARTIE
Le Désert Sidéral. Un volume in-8º, compositions inédites de JOSÉ ROY.
* * * * *
TABLE DES MATIÈRES
I. Le désert intersidéral
II. Dans la voie lactée
III. Au pôle austral du monde
IV. Dans lequel les choses se brouillent
V. Où Gontran et Fricoulet ont une explication sérieuse
VI. Les rapports entre les passagers se tendent de plus en plus
VII. Le cauchemar d'Ossipoff
VIII. La fin de tout
IX. Où le monde scientifique est dans la joie... et Fédor Sharp aussi
X. Le triomphe de Sharp continue
XI. La boîte à surprise
XII. Où tout le monde est content, sauf Jonathan Farenheit
* * * * *
Aventures Extraordinaires
D'UN
SAVANT RUSSE
CHAPITRE PREMIER
LE DÉSERT INTERSIDÉRAL
Durant un long moment, Mickhaïl Ossipoff demeura immobile, les yeux
attachés, démesurément ouverts, sur les leviers que ses mains avaient
abandonnés; il était en proie à une sorte d'hallucination, se demandant
s'il était bien vrai qu'il eût fait ce qu'il venait de faire, se
refusant à croire qu'il se fût véritablement rendu coupable de l'infâme
trahison qu'il avait commise à l'égard de ses compagnons de voyage.
Quoi! tout à l'heure encore, il avait juré à sa fille, à celui qui
devait être son fils, à ses amis, que c'en était fini de sa folie
astronomique, que, puisque la nature était décidément contre lui, il
renonçait à lutter plus longtemps!
À ses oreilles, bruissaient encore les remerciements émus de Séléna qui
retrouvait enfin le père qu'elle croyait à jamais perdu pour elle, et
sur ses joues il lui semblait sentir le doux effleurement des lèvres de
la jeune fille. Et, malgré tout cela, en dépit de son serment, en dépit
des promesses de Gontran, il avait été brusquement ressaisi par sa
passion de l'espace, par l'ardente curiosité qui, depuis des mois,
l'entraînait plus loin, toujours plus loin qu'il n'avait dit...
Et maintenant...
Mais, chez un homme comme lui, en lequel le désir de savoir dominait
tous les autres sentiments, toutes les autres passions, cet accablement
des premiers instants ne pouvait se prolonger: presque tout de suite il
se trouva repris par la fièvre qui le consumait depuis si longtemps; le
savant l'emporta une fois encore sur le père, la silhouette éplorée de
Séléna s'évanouit, et toutes les forces de son esprit se trouvèrent
concentrées sur l'ardu problème que crée au monde scientifique
l'existence hypothétique d'Hypérion.
Oui, il le sentait, cet astre dont Babinet et Forbes ont affirmé
l'existence gravitait dans la région où il se trouvait; il en était
sûr!... quelle gloire immortelle devait rejaillir sur celui qui, le
premier, posant son doigt sur une sphère céleste, assignerait sans
hésiter au dernier monde du système solaire, un emplacement certain.
Il ne songeait pas qu'en escomptant à l'avance cette gloire en vue de
laquelle il venait de commettre une action aussi insensée, il perdait la
raison; car, en admettant même que les pressentiments scientifiques de
Babinet et de Forbes fussent exacts, en admettant qu'il pût, pour ainsi
dire, toucher du doigt cette planète mystérieuse et en étudier la route
dans l'espace, pourrait-il jamais revenir des profondeurs de cet infini,
où il se trouvait lancé à présent, pour dire à ceux de la Terre «j'ai
voulu voir, j'ai vu, c'est ainsi».
Sa réflexion ne portait pas si loin; il n'y avait, pour lui, en ce
moment, qu'une chose, et une chose inadmissible: c'était qu'il ne
découvrit par _de visu_ ce que d'autres avaient découvert par la seule
puissance de la logique et du calcul.
Il savait bien, mieux que tout autre même, combien le monde savant était
divisé par l'existence problématique de cette planète, que certains
audacieux n'avaient pas hésité à baptiser du nom d'Hypérion, alors même
qu'il n'était nullement prouvé qu'elle existât.
Mais, le lecteur a déjà eu occasion de s'en convaincre: Ossipoff était
un emballé de l'espace, un halluciné de l'infini, et, ainsi que l'avait
dit un jour Fricoulet, en parlant des théories exagérées du vieillard,
en matière de planètes.
--Avec lui, quand il n'y en a plus, il y en a encore...
Il croyait donc à Hypérion; il y croyait de toute la puissance de son
imagination, et de toute la force de sa science: comme il l'avait dit à
Gontran, il préparait sur la mystérieuse planète un long ouvrage,
destiné à prouver péremptoirement l'existence de ce monde hypothétique,
et la préface de cet ouvrage contenait une énergique déclaration de
guerre contre tous ceux du monde savant qui se permettaient de tourner
en ridicule l'audace des parrains d'Hypérion.
«Il vous sied bien, s'écriait-il, de plaisanter le génie des Babinet et
des Forbes, après avoir eu la honte de tourner en ridicule l'audacieux
génie de Leverrier!
«N'est-ce point par la science seule, et en se basant sur la loi de
Bode, que Leverrier, déduisant des perturbations remarquées dans la
marche d'Uranus l'existence d'une planète inconnue, a cherché et trouvé
Neptune à la distance 36.
«En dépit de vos sarcasmes et de vos plaisanteries, il vous a bien fallu
cependant vous incliner devant les faits, et reconnaître la vérité des
théories grâce auxquelles Leverrier a si démesurément étendu les
dimensions du monde solaire. Pourquoi alors refuser à Babinet
l'autorisation de procéder d'une manière analogue pour affirmer, au delà
de Neptune, l'existence d'une sphère que nos instruments d'optique,
jusqu'à présent imparfaits, ne nous permettent pas de découvrir!
N'a-t-on pas constaté dans la marche de Neptune, tout comme Leverrier
l'avait fait pour l'Uranus, des perturbations graves? et ces
perturbations ne peuvent-elles être attribuées à l'influence, tantôt
retardatrice, tantôt accélératrice, d'une sphère extérieure».
Partant de là, le vieux savant en arrivait à examiner les principes
scientifiques différents de ceux de Babinet, sur lesquels d'autres
astronomes, le docteur Forbes entre autres, se basaient pour déclarer
qu'Hypérion existait.
Ceux-là, emboîtant le pas à Leverrier, s'élevaient avec force contre les
suppositions de Babinet; à eux, peu importaient la marche de Neptune et
ses irrégularités. Le principe de leur recherche était fondé sur la
théorie qui introduit, comme membres permanents, dans notre système
solaire, les comètes considérées comme des corps de composition et de
caractères particuliers, qui se meuvent à travers les espaces
stellaires, sujets aux lois de l'attraction.
Si la comète approche d'une planète, avec un mouvement d'une vitesse
accélérée, elle décrira une orbite hyperbolique et ne reviendra jamais
vers le soleil; mais si l'action de la planète réduit la vitesse de
translation du corps, elle l'entraînera dans une orbite elliptique,
ayant pour foyer notre soleil.
En cataloguant les distances aphélies de toutes les orbites elliptiques
connues, le docteur Forbes trouve qu'on peut les grouper de telle sorte
qu'elles correspondent à la distance de certaines planètes, et qu'après
Neptune, il n'y a que les distances 100 et 300 rayons terrestres qui
forment des groupes nombreux; d'où il conclut qu'à ces distances
existent des planètes.
Et combien de fois, se basant sur ces théories que, pour sa part, il
adoptait avec une ferveur de croyant, Ossipoff n'avait-il pas fait tous
les calculs nécessaires pour dresser l'état civil d'Hypérion d'aussi
scrupuleuse façon, que s'il l'eût tenue dans le champ du grand
équatorial de l'Observatoire de Pulkowa: c'était, d'après lui, une
planète de la taille de Neptune, gravitant à la distance 47--toujours
d'après la loi de Bode,--suivant une orbite inclinée de 5 degrés sur le
plan de l'écliptique, et circulant autour du Soleil en 138.481 jours, ou
379 années terrestres.
On comprend qu'étant arrivé, par la puissance du raisonnement et des
calculs, à posséder sur Hypérion des renseignements aussi précis, le
vieux savant n'eût pu résister à la folie de se convaincre, par ses
propres yeux, de l'exactitude de ses suppositions.
N'était-ce point, à peu près, comme si un provincial ne profitait pas de
son passage à Paris pour s'en aller visiter les merveilles que contient
la capitale?
Et maintenant que, sans avoir pour ainsi dire conscience de ce qu'il
faisait, il avait détourné l'_Éclair_ de la route convenue pour le
lancer dans l'_infini_, il se disait qu'en vérité, il eût été bien fou
de négliger une si extraordinaire occasion de soulever le voile de la
nature.
Comme nous le disions au début de ce chapitre, la sorte d'hallucination
à laquelle il avait été en proie, après avoir touché aux leviers, ne
dura que quelques instants; presque aussitôt, il reprit possession de
lui-même, et rapidement, arriva à établir la position certaine où
devait se trouver s'il existait vraiment, le monde à la recherche duquel
il se lançait.
[Illustration: 009]
Étant donné l'emplacement de l'_Éclair_, la position d'Hypérion dans le
ciel ne pouvait être, relativement à la Terre, que par 174 degrés de
longitude et 11 heures 40 minutes d'ascension droite.
Ayant donc mis le cap du vaisseau aérien sur ce point du ciel, Ossipoff
s'en retourna dans sa cabine et braqua son télescope sur l'espace
immuablement noir, qu'il traversait avec la rapidité de la lumière.
Il semblait que ce fût un gouffre dans lequel l'appareil tombait sans
paraître en devoir jamais atteindre le fond: aucun point de repère qui
indiquât la distance franchie; seules, là-bas, tout là-bas, les étoiles
scintillaient, semblables à des clous d'acier sur une draperie
mortuaire, mais bien trop lointaines pour qu'Ossipoff pût, même avec la
rapidité avec laquelle il filait, juger du rapprochement progressif de
ces mondes.
Six heures durant, le wagon de lithium vogua ainsi, droit sur l'infini,
sans que le savant vît passer, dans le champ de la lunette, aucun corps
ayant apparence de planète.
Les millions de lieues s'ajoutaient aux millions de lieues, et le
vieillard, absorbé dans ses recherches, n'avait conscience ni du temps
écoulé, ni de la distance parcourue.
Il arriva cependant un moment où, le cerveau enfiévré, les yeux
troublés, les membres ankylosés par une si longue immobilité, Ossipoff
s'écria, en pointant son doigt osseux vers l'espace étoilé qu'il
apercevait à travers le hublot.
--Et cependant, il est là... je le sais... je le sens!...
Il ajouta, avec un accent consterné, comme s'il se rendait compte de
l'invraisemblable chiffre que ses lèvres balbutiaient.
--1780 millions de lieues du Soleil!...
C'était la distance que devait, d'après ses calculs, suivre la route
sidérale d'Hypérion.
Puis, lançant, dans un geste plein de rage ses deux poings crispés vers
l'infini dont il sentait les mystères lui échapper, il poussa un cri,
dans lequel s'exhalait l'aveu de son impuissance.
--Et pourtant, répéta-t-il, Babinet, Forbes et Todd n'ont pu se tromper
tous les trois!... et rien!... toujours rien!
Une idée subite traversa sa cervelle, et, soudainement accablé, il se
laissa tomber sur un escabeau, où il demeura comme écrasé, les coudes
sur les genoux, la tête entre les mains, fourrageant rageusement de ses
doigts ses cheveux gris.
L'idée lui était venue que ce monde, à la découverte duquel il courait,
entraînant traîtreusement avec lui ses compagnons inconscients de sa
trahison, que ce monde de l'existence duquel il était certain, il ne le
rencontrerait pas.
Hypérion n'était point à la place sur laquelle il avait dirigé
l'_Éclair_; nul doute, puisque Babinet et les autres l'avaient décidé
ainsi, que l'orbite de la problématique planète se trouvât bien à 174
degrés de longitude.
[Illustration: 011]
Mais, pour l'instant, Hypérion était peut-être, devait même être
assurément, sur un autre point de son orbite; qui sait si, avec la
mauvaise chance qui le poursuivait depuis longtemps, Ossipoff ne
tournait pas diamétralement le dos à la planète vers laquelle il croyait
se diriger.
S'il en était ainsi, à quoi bon avoir fait ce qu'il avait fait? il avait
manqué à son serment, il avait compromis l'existence de tous les
voyageurs que le wagon de lithium enfermait dans ses flancs, il avait
brisé le bonheur de sa fille, car Gontran de Flammermont ne pardonnerait
certainement pas à celui qui devait être son beau-père, la trahison dont
il s'était rendu coupable.
[Illustration: 012]
Et tout cela, pour n'en savoir pas plus qu'il n'en savait à son départ
de la Terre! n'y avait-il pas là de quoi affoler une cervelle mieux
équilibrée que celle du vieillard.
Une main qui se posa sur son épaule l'arracha à ses pénibles
méditations; il se leva d'un geste brusque, et recula instinctivement
d'un pas, en voyant devant lui Fricoulet qui le regardait d'un air
narquois.
--Eh bien! papa Ossipoff, dit railleusement l'ingénieur, le «quart»
s'est bien passé?
--Ah! c'est vous, monsieur Fricoulet! balbutia le savant.
--C'est moi, oui; mais aurais-je par hasard quelque chose d'anormal dans
le visage que vous me considérez avec un air si ahuri?
[Illustration: Il lui avait fallu subir un vigoureux _shake-hand_ de la
part de Farenheit (p. 13)., 013]
Et, partant d'un éclat de rire, il ajouta:
--Je vois ce que c'est: au lieu de faire votre quart, vous avez fait un
somme, et j'ai interrompu un rêve peut-être fort agréable.
Le premier mouvement d'Ossipoff fut de protester énergiquement contre
une supposition qui, pour lui, si féru de science, était presque une
injure: dormir! lui! alors que la nature était là, avec ses insondables
mystères qui, depuis si longtemps, provoquaient son ardente curiosité!
Mais, obéissant à son instinct, sans réfléchir que par son mensonge il
n'arriverait qu'à retarder de quelques instants le moment où la vérité
éclaterait à tous les yeux, il détourna la tête, baissant les yeux et
balbutiant d'un air embarrassé:
--Quelle heure est-il donc?
À cette question, qui répondait de plus péremptoire façon que ne
l'eussent pu faire tous les aveux du monde, à sa supposition, Fricoulet
donna libre cours à son hilarité: le père Ossipoff, surpris en flagrant
délit d'inattention astronomique! le père Ossipoff dormant près de son
télescope alors que des merveilles stellaires s'offraient à son
observation! voilà qui frisait l'invraisemblance.
[Illustration: 014]
Durant quelques secondes, il demeura comme pétrifié, bouche bée et les
yeux écarquillés.
--Mais il est sept heures du matin... sur Terre, mon cher monsieur
Ossipoff... du moins, si je me fie aux indications du chronomètre du
bord.--Sept heures du matin! en entendant ces mots, le vieux savant
supputait, à par lui, la distance vraiment vertigineuse que l'on avait
parcourue, en huit heures, depuis le moment où l'_Éclair_, virant de
bord, avait abandonné le courant cosmique qui l'emportait vers la Terre,
pour se lancer dans l'infini.
La tête du savant s'était courbée davantage encore, et ses épaules
semblaient comme écrasées sous le poids d'un fardeau qui se fût
subitement abattu sur lui; et cette attitude confirmait de plus en plus
Fricoulet dans son idée première.
Cependant, les éclats de rire de l'ingénieur, rebondissant en éclats
sonores contre les parois métalliques du wagon de lithium, avaient tiré
de leur sommeil les autres voyageurs et, tandis que Séléna apparaissait
d'un côté, par une autre porte entraient, l'un derrière l'autre, Gontran
et Farenheit.
--_By God!_ s'exclama celui-ci en s'avançant les mains tendues vers
l'ingénieur, voilà une gaîté de bon augure.
Il tira sa montre, consulta le cadran et, tandis qu'un éclair joyeux
brillait dans sa prunelle grise, il ajouta, s'adressant à Gontran:
--Si vos calculs sont exacts, mon cher savant, je crois que je ne
tarderai pas à fouler du pied le trottoir de la Cinquième Avenue.
--Mais, riposta M. de Flammermont qui sentait attachés sur lui les
regards d'Ossipoff, il n'y a aucune raison, mon cher monsieur, pour que
mes calculs ne soient pas justes. J'ai dit que l'_Éclair_ atteindrait la
zone d'attraction terrestre dans 23 heures, et, à moins d'incidents
indépendants de ma volonté, nous serons rentrés chez nous dans le délai
prévu.
Il avait prononcé ces mots d'une voix brève et sèche, affectant de
prendre un ton d'autant plus indigné qu'Ossipoff écoutait, et qu'il ne
voulait pas avoir l'air, devant lui, de supporter qu'on mît en doute ses
connaissances scientifiques.
Tout en parlant, il coulait un regard attendri sur Séléna, qui
rougissait légèrement, tandis que Fricoulet avait toutes les peines du
monde à tenir son sérieux.
Ce fut bien pis encore, lorsque, pour donner plus de force à la réponse
qu'il venait de faire à l'Américain, Gontran écarta doucement Ossipoff
pour prendre sa place au télescope: derrière lui, les voyageurs se
groupèrent. Fricoulet, dissimulant imparfaitement le sourire que la
comédie de son ami mettait sur ses lèvres, Farenheit, anxieux de savoir
si la consultation des astres allait confirmer les heureux pronostics de
M. de Flammermont, Séléna, toute radieuse à la perspective de voir enfin
se terminer l'amoureux roman dont le dénouement traînait depuis si
longtemps.
Quant à Ossipoff, retiré dans un coin, il suivait, non sans angoisse,
les transformations par lesquelles passait le visage de son futur
gendre.
Celui-ci, sans quitter de l'oeil l'objectif, dit tout à coup:
--Eh bien! mon cher monsieur Farenheit, je puis maintenant vous affirmer
que mes calculs étaient justes... ou, du moins, non, ils étaient faux...
[Illustration: 016]
--_By God!_ jura l'Américain en sursautant.
--...Oui, faux, répéta le jeune homme, car mes prévisions se trouvent
fort au-dessous de la vérité.
--Qu'est-ce que tu chantes là? demanda tout bas Fricoulet en se penchant
vers son ami, et en cherchant à l'écarter pour prendre sa place et voir
sur quel phénomène astronomique Gontran se basait pour parler ainsi.
Mais le jeune diplomate était bien trop intéressé, paraît-il, par le
spectacle qui s'offrait à lui, pour céder à la pression de Fricoulet,
et, l'oeil toujours rivé à l'oculaire, il poursuivit, parlant lentement,
l'attention attirée par un point fixé, là-bas, dans l'infini:
--Oui, depuis hier, il me semble que nous avons fait un chemin de tous
les diables... et, si nous continuons de ce train...
Il s'arrêta, demeura quelques secondes silencieux, et sans s'en
apercevoir, réfléchissant tout haut.
--Voyons?... ce n'est ni Uranus, ni Saturne, ni Jupiter... ils sont loin
derrière nous... Mars?... hum! autant que je puis me rappeler, son
disque ne brille pas d'un semblable éclat;... oui... oui, c'est Vénus
assurément, ce ne peut être que Vénus. Mais, sapristi, ce que je
voudrais bien savoir, c'est où est passée la Terre?
Fricoulet, à ces mots, fit un haut-le-corps prodigieux, et approchant
ses lèvres de l'oreille de son ami, à cause d'Ossipoff, toujours
immobile dans son coin.
--Vénus!... murmura-t-il, tu es fou! si cela était, il faudrait admettre
que l'_Éclair_ marchât à une vitesse au moins décuple de celle de la
lumière... Tiens, ôte-toi de là...
Ce disant, il repoussait amicalement Gontran et s'asseyait à son tour
devant le télescope, sans remarquer la soudaine pâleur qui avait envahi
le visage d'Ossipoff.
Quant à Séléna, radieuse de bonheur, il lui avait fallu subir un
vigoureux _shake-hand_ de la part de Farenheit qui, en entendant
annoncer que Vénus était déjà en vue, Vénus, leur avant-dernière étape
avant d'atteindre la planète natale, ne put résister au désir de
témoigner sa joie par un vertigineux entrechat.
--Hip! hip! hurra!... Flammermont, _for ever!_
Et, abandonnant les mains de la jeune fille, il se jeta sur celles de
Gontran qu'il secoua avec une énergie forcenée.
Puis il fut pris d'un subit attendrissement à la pensée qu'il allait
revoir, plus tôt qu'il ne s'y attendait, New-York, l'Excentric-Club, et
les actionnaires de la «Selene Company Limited» et, avant que son
interlocuteur eût pu se soustraire à son étreinte, il le prenait dans
ses bras et le serrait, à l'étouffer, sur sa poitrine, balbutiant.
--Vous êtes notre sauveur! mon jeune et digne ami!... que toutes les
bénédictions du ciel s'écroulent sur votre tête!
Et, lorsque le jeune homme eut échappé à l'embrassade de l'Américain,
ce fut pour subir les douces pressions de mains de Séléna qui lui dit,
en l'enveloppant d'un regard plein de tendresse, dans lequel se lisait
l'ivresse de l'imminence du bonheur, tant de fois reculé et si proche
déjà.
--Ah! Gontran!... mon cher Gontran!...
Mais, l'attendrissement de la jeune fille, la satisfaction de Gontran et
l'exhubérant emballement de Farenheit s'évanouirent comme par
enchantement; et, d'une seconde à l'autre, les visages si radieux
s'assombrirent.
--Saperlotte! venait de s'écrier tout à coup Fricoulet en faisant, sur
l'escabeau qui lui servait de siège, un bond prodigieux.
[Illustration: 018]
Et, sur ses traits subitement contractés, se lisaient une telle stupeur,
un tel ahurissement, et en même temps une telle anxiété, que tous les
trois comprirent qu'une nouvelle désastreuse allait sortir de la bouche
de l'ingénieur.
--Ça! Vénus! se décida enfin à dire celui-ci qui cherchait vainement à
masquer sous son ton de sempiternelle blague l'angoisse qui
l'étreignait, je veux que le diable me croque si ça a jamais ressemblé à
Vénus!...
À cette déclaration répondit une triple exclamation qui trahissait la
surprise de Gontran, la douleur de Séléna et la colère de Farenheit;
tous les trois entouraient Fricoulet, penchés vers lui, cherchant à
deviner, d'après l'expression de sa physionomie, comment il leur fallait
traduire les paroles qu'il venait de prononcer, et ils étaient tellement
absorbés, que ni les uns, ni les autres ne remarquèrent la silencieuse
disparition d'Ossipoff.--Celui-ci, aussitôt l'exclamation poussée par
l'ingénieur, avait senti perler, sur son front, une sueur froide, tandis
qu'il lui semblait que ses jambes flageolantes allaient se dérober sous
lui: c'est que l'instant de l'explication était arrivé, explication
d'autant plus redoutable et d'autant plus pénible qu'il lui fallait
avouer non seulement sa trahison, mais son erreur; et il ne savait au
juste ce qu'il redoutait le plus, de la fureur de l'Américain, ou des
sarcasmes méprisants de Gontran et de Fricoulet; aussi, profitant de ce
que l'attention générale était fixée sur l'ingénieur, il s'esquiva sans
bruit et gagna sa cabine dans laquelle il s'enferma à double tour.
--Pas Vénus! s'écria l'Américain, en empoignant Fricoulet par le collet
de son habit et en le secouant avec force... Mais puisque M. de
Flammermont a déclaré...
--Eh! Gontran s'est trompé, voilà tout.
Ce fut alors vers le jeune comte que se retourna Farenheit.
--Vous m'avez trompé! rugit-il! Ah, vous m'avez trompé!...
Mais Fricoulet n'était pas d'humeur à se laisser ahurir par les
explosions de colère de son compagnon de voyage.
--Vous! fichez-nous la paix! déclara-t-il; nous avons, pour l'instant,
autre chose à faire que de crier et de vociférer.
Pour le coup, la fureur de l'Américain arriva à son comble.
--_By God!_ elle est forte! Je ne sais pas où je vais, vous-même ne
savez pas où vous me menez, vous ignorez peut-être où nous sommes... et
je n'ai pas le droit de me plaindre!
D'un bond, Fricoulet se précipita à l'arrière, colla, durant un long
moment, son visage à la lunette en permanence contre le hublot et
regarda: là-bas, tout là-bas, dans la nuit stellaire, des points
lumineux piquetaient, l'espace, et, avec sa connaissance approfondie de
la carte céleste, en dépit de l'invraisemblance avec laquelle la vérité
s'offrait à lui, il ne tarda pas à s'orienter.
--Ah! le misérable! le misérable! grommela-t-il entre ses dents, tandis
que son poing crispé s'élevait au-dessus de sa tête, menaçant un
invisible ennemi, c'est lui qui a fait le coup!
Ces paroles étaient trop indistinctement prononcées pour qu'elles
fussent comprises de ceux qui l'entouraient; ceux-ci, d'ailleurs, ne
songeaient pour l'instant qu'à une chose: savoir où l'on se trouvait.
[Illustration: 020]
Fricoulet, heureusement, n'était pas un garçon à se démonter, même
devant les événements les plus graves; et apitoyé par la physionomie
apeurée de Séléna, aussi bien que par la mine contristée de Gontran, il
réussit à recouvrer son sang-froid et dit à son ami d'un ton de bonne
humeur:
--Je crois, parbleu bien! que tu ne trouvais pas la Terre, en regardant
à l'avant du wagon!... La Terre!... mais elle est par là, mon pauvre
vieux.
Et il étendait la main vers le hublot.
--La Terre!... par là!... grommela Farenheit, dans les yeux duquel une
flamme folle s'était allumée subitement.
--Oui, mon cher monsieur, ne vous en déplaise, la Terre est par là... et
tout notre système solaire également.
--Mais qui? qui a fait cela?
--Dame, répondit l'ingénieur, c'est M. Ossipoff qui a été chargé, cette
nuit, de surveiller la machinerie...
--Oh! monsieur Fricoulet! s'écria Séléna en joignant les mains, pourquoi
accuser mon père, plutôt que d'attribuer ce qui nous arrive à quelque
incident indépendant de sa volonté.
--En effet, dit à son tour Gontran, ému des regards suppliants que la
jeune fille attachait sur lui, n'arrive-t-il pas fréquemment sur Terre,
que des transatlantiques s'égarent au milieu de l'Océan?... à plus forte
raison l'_Éclair_ ne peut-il pas avoir dévié de la vraie route, sans que
celui qui était de quart s'en aperçût.
L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein de scepticisme et répondit
avec assurance:
[Illustration:--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction
que de lui casser les reins avant de mourir? (p. 19)., 021]
--Inadmissible... Admettriez-vous qu'un transatlantique allant à
New-York, se trouvât, d'une heure à l'autre, le cap tourné vers Le
Havre?... Eh bien! c'est ce qui nous arrive; le Soleil, que nous avions
hier en proue, nous l'avons maintenant en poupe. L'_Éclair_ a viré bord
pour bord, ce qui n'aurait pu se produire, si une main n'avait touché au
gouvernail; et cette main ne peut être que celle de M. Ossipoff, qui, en
dépit de sa promesse, n'a pu résister à la tentation de soulever le
voile mystérieux qui enveloppe l'existence d'Hypérion.
[Illustration: 022]
Un silence profond accueillit tout d'abord ces paroles que Fricoulet
avait prononcées d'une voix nette et calme, absolument comme s'il eût
été désintéressé dans la question: Séléna avait caché son visage dans
ses mains et, aux petits tressaillements nerveux qui la secouait, il
était facile de deviner qu'elle pleurait; quant à Gontran, la tête
perdue, il était tombé, accablé, sur un siège où la stupeur
l'immobilisait: évanoui, le délicieux espoir qu'il avait eu de voir
enfin, dans un avenir prochain, la main de Séléna tomber dans la sienne!
C'en était fini des rêves de bonheur qu'il avait faits, et qui, pendant
les années qui venaient de s'écouler, s'étaient tour à tour brisés et
reformés, suivant que se faisait plus ou moins problématique la
perspective du retour sur la planète natale.
Brusquement, la fureur de l'Américain, contenue durant quelques
secondes, éclata: ce fut d'abord comme un torrent de jurons qui
s'échappa de ses lèvres contractées; puis, roulant autour de lui des
regards terribles, il s'écria:
--Où est-il?... où est-il que je l'étrangle!...
Séléna poussa un cri désespéré: elle savait par expérience jusqu'à
quelles extrémités le caractère violent de Farenheit pouvait l'emporter,
et elle se précipita devant lui, barrant de son corps frêle l'escalier
qui conduisait à la cabine dans laquelle le vieillard s'était réfugié.
--Laissez-moi, laissez-moi! rugissait Farenheit, qui saisit la jeune
fille par les poignets pour se faire livrer passage.
Mais, d'un bond, Flammermont fut sur lui et, avec l'aide de Fricoulet
qui s'interposa également, le repoussa en arrière.
--Ah! ces gens d'Europe! gronda l'Américain, maintenu en respect par ses
deux adversaires, ce n'est pas du sang, c'est du jus de carotte qu'ils
ont dans les veines!... Voilà un vieux fou qui, non content de nous
avoir entraînés dans la plus invraisemblable des aventures, se moque de
ses serments et compromet notre vie au moment où nous allions être
sauvés...
Il se croisa les bras, hurlant:
--Mais ce ne serait donc pas pour vous une satisfaction que de lui
casser les reins avant de mourir?
Séléna poussa un gémissement et Fricoulet répondit avec sérénité:
--À vous dire vrai, mon cher monsieur Farenheit, non; cela ne me
causerait aucune satisfaction, car je ne sais si vous avez eu occasion
de le remarquer, je suis un esprit pratique, moi, et, dans la vie, je
m'efforce de ne rien faire qui ne puisse avoir pour moi une conséquence
utile ou agréable... or, je vous demande un peu de quel adjuvant
pourraient être, en la circonstance, les os de M. Ossipoff.
--Et la vengeance!
--Oui, je sais, on a prétendu que c'était le plaisir des Dieux; moi je
prétends que tout plaisir platonique n'est digne que des imbéciles.
Farenheit sursauta.
--Et je le prouve, ajouta l'ingénieur imperturbablement.
Il tira sa montre et en consulta le cadran qu'il mit, d'un air narquois,
sous le nez de l'Américain.
--Voilà près d'un quart d'heure--13 minutes, pour être tout à fait
exact,--dit-il, que vous nous faites perdre avec vos fureurs et vos
emportements... or, savez-vous ce que représente chacune des secondes de
ce quart d'heure?... non! oh! mon Dieu, presque rien, la bagatelle de
500,000 lieues... Vous voyez de quelle distance, grâce à vous, nous
sommes enfoncés davantage encore dans le désert intersidéral où nous a
lancés la folie de M. Ossipoff.
Bien que l'Américain ne fût point fort en calcul, il vit instantanément
danser devant ses yeux une longue kyrielle de chiffres représentant la
distance dont parlait Fricoulet et une lueur effarée brilla dans ses
regards.
--Après tout, balbutia-t-il au bout de quelques secondes, mourir ici ou
mourir plus loin...
--Mais qui vous parle de ça? clama l'ingénieur; nous sommes perdus, mais
ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes morts... n'est-ce pas,
Gontran?
Celui-ci, qui avait fini par prendre son parti de la situation,
plaisanta d'un ton cependant amer:
--Si encore M. Ossipoff s'était inspiré de l'exemple du Petit-Poucet et
avait semé des cailloux sur la route parcourue par l'_Éclair_.
Fricoulet étendit le bras vers le hublot, montrant les points brillants
qui scintillaient dans le ciel noir.
--Mais les voilà, les cailloux qui nous aideront à retrouver notre
chemin, s'écria-t-il, et des cailloux lumineux encore!... qu'est-ce
qu'il faut de plus?
--Est-ce que tu croirais vraiment possible, interrogea Gontran, de
réparer la folie de M. Ossipoff?
[Illustration: 024]
En ce moment l'ingénieur vit Farenheit qui, depuis un instant
griffonnait hâtivement sur un carnet tiré de sa poche, s'arracher les
cheveux avec désespoir.
--Qu'avez-vous donc, mon cher monsieur, interrogea-t-il.
--J'ai... j'ai... tenez, regardez un peu ça...
Il lui montra le feuillet de son carnet, que des chiffres noircissaient
du haut en bas, ajoutant d'un ton navré:
--Et je n'ai pas fini!
C'étaient les calculs destinés à établir ce qu'à raison de 500,000
lieues par seconde, représentait le quart d'heure perdu par sa faute.
Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et lui dit:
--Baste! ne vous désolez pas ainsi; la distance faite n'est pas perdue.
Nous n'avons marché que durant un quart d'heure, et il faut que nous
continuions à filer de la sorte, en droite ligne, pendant douze heures.
Ce fut un ahurissement chez l'Américain, égal d'ailleurs chez Gontran et
chez Séléna: douze heures! à raison de 500,000 lieues à la seconde! mais
cela représentait une distance invraisemblable!
Ah çà! est-ce que Fricoulet, lui aussi, aurait été frappé d'insanité?
--Comment! s'écria Gontran, tu prétends que le Soleil vers lequel nous
voulons nous diriger est dans notre dos, et tu parles de nous en
éloigner encore de plusieurs millions de lieues.
--Tenez-le bien, déclara Farenheit, pendant que je cours au gouvernail
pour virer de bord.
Flammermont regarda son ami: celui-ci, hochant la tête, souriait d'un
air narquois.
--À votre aise, dit-il, seulement vous ne devez pas ignorer qu'un des
principes élémentaires de la navigation est que le pilote mette le cap
de son navire sur un point désigné à l'avance... Or, sans être
indiscret, je voudrais bien savoir quel point de direction vous allez
prendre?
--Eh! _By God!_... le Soleil!... N'avez-vous pas déclaré, tout à
l'heure, que cette étoile si brillante, là, à l'arrière du wagon,
c'était le Soleil.
--Oh! pardon, j'ai déclaré qu'il me semblait que... mais je n'ai pas été
aussi affirmatif, surtout alors que les circonstances m'interdisent de
l'être.
Ces quelques mots, prononcés froidement, produisirent sur l'emballement
de Farenheit le même effet qu'un seau d'eau froide sur un brasier
ardent.
--Mais alors, fit-il, avouez donc franchement que nous sommes perdus.
--Sapristi! s'exclama Fricoulet, je me tue à vous le dire depuis une
demi-heure;... oui... nous... sommes... perdus. Mais j'espère que nous
ne le serons plus si vous me laissez établir la parallaxe de l'étoile
que Gontran prenait pour Vénus: cela me fixera en même temps sur
l'identité de l'astre qui se trouve à l'arrière et dans lequel il me
semble bien reconnaître le centre de notre système planétaire.
--La parallaxe! répéta Farenheit dont les yeux s'étaient démesurément
ouverts et trahissaient l'ahurissement que lui causait cette expression,
toute nouvelle pour lui.
[Illustration: 026]
--Oui, fit alors l'ingénieur, c'est ainsi qu'on appelle l'opération
mathématique à l'aide de laquelle les astronomes terrestres essayent de
déterminer la distance des étoiles.
Quelque préoccupé qu'il fût par la situation critique dans laquelle il
se trouvait, l'Américain ne put retenir un homérique éclat de rire.
--Vous voudriez me faire croire, déclara-t-il, qu'il est possible
d'estimer les espaces considérables qui séparent entre eux les mondes de
l'infini stellaire?
--Notez bien, répondit Fricoulet, que j'ai dit «essayent», ce qui
signifie que les savants n'ont pas la prétention de donner des mesures
aussi exactes qu'un employé du cadastre en peut donner avec sa chaîne
d'arpenteur.
--La preuve, ajouta alors Gontran, ce sont les différences résultant des
observations de plusieurs savants sur la même étoile.
--Fort juste, dit Fricoulet, et pour n'en citer que deux, il y a d'abord
Sirius, la plus brillante des étoiles que les Terriens puissent admirer,
qui a donné les résultats suivants: 34 centièmes de secondes à
Henderson, 16 centièmes à Maclear, 19 centièmes à Gylden et 27 centièmes
à Abbe.
Séléna, qui avait repris ses esprits depuis que s'était apaisée la
colère de Farenheit, dit alors avec un petit ton malicieux:
--Vous oubliez d'ajouter, monsieur Fricoulet, que Henderson et Maclear,
observant ensemble Sirius, ont trouvé, eux, 23 centièmes de secondes,
alors qu'ils avaient trouvé séparément, l'un 34 et l'autre 16... Je me
rappelle même que toutes les fois qu'à Pétersbourg la conversation
venait sur ce sujet, entre ces messieurs de l'Observatoire, mon pauvre
père rentrait à la maison dans un état d'irritation inconcevable.
Farenheit se mit à rire.
--Je reconnais bien là le digne M. Ossipoff; se mettre en colère à cause
de quelques centièmes de secondes! Il n'avait qu'à faire comme les
caissiers des grandes banques, chez nous, qui estiment le temps à sa
véritable valeur, et qui au lieu de perdre des heures à rechercher
quelques centimes, comme on fait chez vous, les passent purement et
simplement par profits et pertes.
[Illustration: 027]
--Ce que c'est que de ne pas être de la partie! ricana l'ingénieur; vous
venez, sans vous en douter, de dire la plus grosse énormité qui soit
jamais tombée des lèvres d'un homme sérieux... Tenez... c'est absolument
comme si vous conseilliez à l'un de ces caissiers, dont vous parliez
tout à l'heure, de passer par profits et pertes une erreur de plusieurs
millions.
L'Américain sursauta, attachant sur son interlocuteur un regard effaré,
balbutiant:
--Plusieurs millions!
--Dame, dit Fricoulet gouailleur, savez-vous ce que représente cette
seconde qui est employée par les astronomes comme base pour mesurer
entre elles la distance des étoiles? Tout simplement une distance égale
à 200,000 fois celle du Soleil à la Terre.
Et, pour augmenter davantage encore l'ahurissement dans lequel cette
révélation venait de plonger l'Américain, il ajouta:
--Ce qui représente une course de la Lumière, pendant trois ans et trois
mois.
Farenheit se grattait le bout du nez d'un air perplexe, tandis que
Gontran disait railleusement:
--Je parierais un sou contre un louis qu'il s'est trouvé des gens
jouissant d'un loisir suffisant pour calculer la distance parcourue par
la lumière pendant un an!
--Et tu gagnerais ton pari: ce sont deux physiciens français, Fizeau et
Cornu, qui se sont livrés à ce petit travail qui leur a donné les
résultats suivants: la distance parcourue par la lumière étant, pour une
seconde, de 300,400 kilomètres, soit 75,000 lieues, cela donne, pour
l'année composée autant que je puis me le rappeler de 32 millions
266,000 secondes, un total de 2 trillions 420 milliards de lieues.
L'Américain prit sa tête à deux mains, dans un geste véritablement
effaré, et Fricoulet l'entendit murmurer:
--Incommensurable...
--C'est donc trois fois cette distance de 2 trillions, etc., etc., que
représente une seconde... vous voyez maintenant que même un centième de
seconde représente une distance appréciable, et que les astronomes ont
lieu de s'émouvoir lorsqu'il se trouve, entre leurs travaux respectifs,
une différence même minime.
--Et c'est à une opération aussi délicate, qu'il faut que vous vous
livriez pour établir où nous sommes? interrogea l'Américain avec quelque
inquiétude.
--Mon Dieu oui, car je ne connais pas d'autre moyen.
En ce moment, Gontran prit son ami par le bras, et l'attirant un peu à
l'écart, lui dit tout bas:
[Illustration: En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit qui
s'acharnait vainement contre la porte de métal (p. 29)., 029]
--Tu viens de nous donner la signification du mot parallaxe, c'est fort
joli; mais ce que je voudrais bien savoir, c'est ce en quoi consiste
l'opération. Je ne me rappelle pas avoir lu, dans les _Continents
Célestes_, rien qui ait trait à cela, et il se pourrait très bien que le
père Ossipoff me poussât une «colle» à ce sujet-là.
Fricoulet se mit à sourire.
--Suppose, dit-il, que je représente par l'enceinte des fortifications
de Paris l'orbite de Neptune, la dernière planète connue du système
solaire l'orbite de la Terre occupera, au centre de cet espace, une aire
à peu près égale à celle de la place de la Concorde; or, à cette échelle
comparative il faudrait, pour atteindre l'étoile la plus voisine du
système solaire, nous éloigner de plus de 30,000 kilomètres,
c'est-à-dire à la distance de la Chine, en passant par le cap Horn.
--Nous éloigner! répéta Gontran, tout ahuri, pourquoi faire?
--Mais pour établir la parallaxe, malheureux!
Et Fricoulet, se croisant les bras, regarda son ami d'un air de pitié
méprisante.
--Qu'est-ce qu'on vous apprend donc, grand Dieu! dans la diplomatie pour
que tu ne saches pas qu'établir une parallaxe consiste à prendre aux
extrémités d'une ligne de longueur déterminée, deux visées sur le point
considéré, de façon à former un triangle...
Gontran l'interrompit en riant.
--Je me rappelle maintenant, dit-il, on nous a appris ça au lycée: un
triangle, dont on connaît un côté, et deux angles adjacents, ce qui
permet d'en calculer aisément les autres éléments, et entre autres la
bissectrice...
--...Dont la hauteur représente l'éloignement du point visé. C. Q. F.
D... Seulement tu te rends compte alors,--l'orbite de la Terre étant
représenté par la place de la Concorde,--de la petitesse des angles
obtenus si, des deux coins de la place on braque une lunette sur un
phare situé en Chine.
--Surtout, ajouta en riant le jeune diplomate, si, avant d'arriver en
Chine, le rayon visuel doit passer par le cap Horn!... gymnastique
oculaire à laquelle, d'ailleurs, la nature est absolument réfractaire.
Puis, frappant sur l'épaule de l'ingénieur, il ajouta.
--Mon vieux, c'est compris; et si, par hasard, il prenait fantaisie, au
vieil Ossipoff de m'interroger là-dessus, je pourrais tirer à ses yeux
un véritable feu d'artifice d'érudition.
Cependant Farenheit donnait, depuis quelques instants, les signes d'une
visible impatience: le visage collé au hublot, les regards fixés sur
l'espace, il piétinait sur place, tandis que ses mains, croisées
derrière le dos, se crispaient dans des contractions nerveuses.
[Illustration: 031]
--Et alors, dit-il en se retournant brusquement, nous allons marcher
comme ça pendant 12 heures?
--Mon Dieu, oui; tout à l'heure, sans que vous vous en aperceviez, j'ai
pris la visée de la soi-disant Vénus, remarquée par M. de Flammermont.
Au bout de 12 heures, je prendrai une nouvelle visée, et ayant ainsi un
triangle dont je connaîtrai la base et deux des angles, il me sera
facile de déterminer la distance qui nous sépare de l'astre en question,
et par suite de connaître son identité. Alors, sachant où nous sommes,
et ayant cet astre comme point de repère, nous pourrons retrouver notre
route.
Les sourcils de l'Américain se contractèrent.
--Mais cela va nous emmener aux cinq cent mille diables! vociféra-t-il,
et c'est un singulier système qui consiste à se perdre davantage pour se
retrouver ensuite plus facilement.
--En avez-vous un autre, de système? interrogea narquoisement
l'ingénieur; pour ma part, je suis prêt à le suivre, au cas où il serait
meilleur que le mien.
--Oui, j'en ai un! déclara Farenheit.
Fricoulet et Gontran firent un haut-le-corps de surprise.
--Ah bah! murmura l'ingénieur tout ébahi, et ce moyen?...
--Consiste tout simplement à demander à ce misérable Ossipoff ce qu'il a
fait de nous pendant notre sommeil.
Séléna, alors, intervint.
--Oh! monsieur Farenheit, s'exclama-t-elle, croyez-vous vraiment que mon
père?...
L'Américain bondit et, d'un geste circulaire du bras, indiquant la
machinerie.
--Sa disparition, répliqua-t-il avec un mauvais ricanement, n'est-elle
pas la meilleure preuve de la trahison infâme dont il s'est rendu
coupable vis-à-vis de nous.
Il bondit jusqu'à l'escalier dont il gravit les marches en quelques
enjambées, et se mit à frapper comme un forcené à coups de poings contre
la paroi de lithium qui servait de porte à la cabine du vieux savant.
--Son moyen est en effet le plus simple, murmura tout bas Gontran à
l'oreille de Fricoulet, et je m'étonne qu'aucun de nous.....
--C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb, répondit l'ingénieur
en haussant les épaules... il fallait y songer.
Il ajouta avec un sourire sceptique:
--Le tout maintenant est de savoir quel accueil le vieil Ossipoff va
faire à l'interview de Farenheit.
Il tendit la main vers l'escalier par lequel arrivait l'écho d'un tapage
infernal, et il ajouta:
--Jusqu'à présent le résultat est plutôt négatif... Écoute-moi ça!...
L'_Éclair_ était secoué dans toute son armature par les poings puissants
de l'Américain qui battaient la porte, ainsi que des catapultes.
Dans un coin, Séléna, les mains jointes, ne cessait de répéter:
--Mon Dieu!... mon Dieu!
Gontran, ému de l'attitude pitoyable de sa fiancée, dit alors à
Fricoulet:
--Il faut monter, cet enragé serait capable de donner un mauvais coup à
Ossipoff.
En haut, sur le carré, ils trouvèrent Farenheit, le visage congestionné
et ruisselant de sueur, les yeux hors de la tête, qui s'acharnait
vainement contre la porte de métal; il s'était ensanglanté les poings
sans arriver seulement à ébranler l'un des gonds, d'apparence si
fragile.
--_By God!_ rugit-il en les apercevant, il est terré là-dedans comme un
colimaçon dans sa coquille, et si l'on ne peut emporter la cabine
d'assaut, il faudra le prendre par la famine.
--Vous êtes fou! voilà un moyen qui serait autrement plus long que le
mien, riposta Fricoulet, l'homme peut résister à la faim pendant trois
jours; on a même vu des sujets capables de prolonger leur endurance plus
longtemps encore... vous voyez où ça nous mènerait, à raison de 500,000
lieues par secondes...
--Sans compter, dit alors Gontran, en prenant devant l'Américain une
pose agressive, que jamais, moi vivant, je n'autoriserai qui que ce soit
à porter préjudice à M. Ossipoff.
--Laissez-moi faire, je m'en vais tâcher de parlementer.
Ayant dit, Fricoulet s'approcha de la porte, y heurta doucement du
doigt.
--Monsieur Ossipoff, fit-il avec une douceur engageante, voulez-vous,
s'il vous plaît, me recevoir chez vous? J'aurais un simple renseignement
à vous demander.
Il attendit quelques secondes qu'une réponse lui fût donnée; puis,
n'entendant rien, il appliqua son oreille contre la porte et écouta.
Rien: aucun bruit; il semblait que la cabine fût inhabitée.
--Vous voyez bien! clama l'Américain, le vieux sournois ne veut rien
dire... enfonçons!... enfonçons!...
Et il se préparait à se ruer de nouveau contre la porte, lorsque
l'arrêtant au passage, Fricoulet lui dit:
--Eh, saperlotte! vous êtes assommant avec vos violences! pour ce à quoi
elles ont servi jusqu'à présent, je vous conseille d'en user... restez
donc tranquille, je vous prie...
Encore une fois, il heurta à la porte.
[Illustration: 034]
--Monsieur Ossipoff, je vous affirme qu'on ne vous veut aucun mal; nous
désirons simplement savoir vers quel point de l'espace vous avez dirigé
l'_Éclair_, et quelle est notre situation approximative dans le ciel.
Quelques secondes s'écoulèrent, quelques minutes même; mais pas plus que
précédemment, aucune réponse ne parvint à l'ingénieur.
Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent en une moue significative.
--Hum! murmura-t-il, pas bavard le père Ossipoff, ce matin...
Et, s'adressant à Farenheit:
--Je commence à croire que nous serons obligés de revenir à mon idée de
la parallaxe.
Farenheit poussa un rugissement, et tirant sa montre:
--Trois quarts d'heure déjà! à raison de 500,000 lieues à la seconde?
encore 11 heures et quart à marcher de la sorte... jamais! jamais!
Et, à ses compagnons:
--Tentons toujours d'enfoncer la porte! si nous parvenons à faire parler
le vieux, ce sera toujours quelques millions de lieues de gagnées.
Et, sans attendre leur réponse, il empoigna un escabeau avec lequel il
se mit à battre la paroi de lithium, comme si c'eût été un bélier.
Fricoulet et Gontran secouèrent la tête.
--Ça ou rien, fit l'ingénieur, c'est la même chose, le lithium a une
élasticité telle que les coups rebondissent sur sa surface sans réussir
à l'ébranler... On s'userait vainement les muscles, que l'on serait
impuissant à faire bouger cette porte d'une ligne.
--Sais-tu, dit alors Gontran en s'adressant à Fricoulet, que je commence
à être inquiet; ce silence de la part d'Ossipoff me paraît inexplicable;
je le connais assez pour ne pouvoir le croire intimidé par les menaces
de Farenheit, et, d'autre part, il nous connaît assez tous les deux pour
nous savoir hommes à ne pas permettre qu'on lui fasse le moindre mal.
--Que supposes-tu donc, alors?
--Dame! si ce que tu crois est vrai, si réellement, dans un accès de
folie scientifique, il a détourné l'_Éclair_ de la route qu'il devait
suivre pour le lancer dans l'infini, peut-être, la réflexion lui venant,
a-t-il été pris de remords, et s'est-il...
--... Suicidé! s'exclama l'ingénieur.
[Illustration: 035]
Un gémissement douloureux les fit se retourner, et ils virent Séléna
qui, pâle et défaillante, ayant entendu les derniers mots prononcés,
s'adossait à la paroi du wagon pour ne pas tomber, et murmurait:
--Mon père... mon pauvre père.
Les deux jeunes gens coururent à elle, et cherchèrent à la rassurer.
--Mais non, mademoiselle, dit Fricoulet, la supposition de Gontran est
idiote!... le père Ossipoff se tuer au moment où la Nature s'apprête à
lui dévoiler ses plus profonds mystères!... Ah! c'est bien mal connaître
les savants.
Mais cette argumentation ne pouvait avoir sur la terreur de Séléna
aucune influence; la jeune fille avait saisi le bras de son fiancé et,
les lèvres agitées d'un tremblement convulsif, ne cessait de répéter:
--Gontran, j'ai peur... j'ai peur...
Alors, tout apitoyé, le jeune homme regarda son ami d'un air qui
semblait le supplier de trouver un moyen de rassurer Séléna.
--Mes enfants, dit l'ingénieur, il n'y a que la dynamite qui puisse
avoir raison de cette porte-là; Gontran, va-t-en dans la machinerie me
chercher ce qu'il faut.
En quelques minutes, le jeune homme fut de retour, rapportant une
cartouche dont Fricoulet eut tôt fait de réduire les dimensions de façon
à ce que l'explosif, tout en ayant raison de l'obstacle qu'il s'agissait
de renverser, ne pût nuire en rien à l'organisme même du véhicule.
Cette cartouche, ainsi réduite, fut placée par l'ingénieur entre la
porte et le chambranle, à l'endroit même de la serrure, et il y fixa une
mèche qu'il fit se dérouler jusqu'à l'entrée de l'escalier; ensuite,
ayant obligé ses compagnons à se reculer sur les marches, il mit le feu
à la mèche.
Une flamme courte, semblable à un feu follet, courut sur le plancher et
en moins d'une seconde, atteignant la cartouche, y mit le feu.
Une détonation formidable retentit, la serrure sauta en mille miettes,
et, sous la force de l'explosion, la porte s'ouvrit violemment.
[Illustration: 036]
[Illustration: Farenheit sauta sur Ossipoff et le souleva de terre aussi
facilement que s'il n'eût pas plus pesé qu'une plume (p. 35). 037]
CHAPITRE II
DANS LA VOIE LACTÉE
[Illustration: 038]
D'un bond, Fricoulet fut dans la cabine et, sur ses pas, Farenheit et
Gontran se précipitèrent, suivis de Séléna.
Mais, tout comme avait fait l'ingénieur, ils s'arrêtèrent brusquement,
presque aussitôt après avoir franchi le seuil.
C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à eux était bien fait pour
les frapper de stupeur.
Ossipoff était bien tranquillement assis à la place qu'il avait coutume
d'occuper dans la cabine, c'est-à-dire devant le hublot, et, l'oeil collé
à l'oculaire de son télescope, le corps penché en avant dans une
attitude d'ardente curiosité, sondant l'espace, avec une quiétude qui
semblait faire croire qu'il n'avait entendu ni l'épouvantable vacarme
fait depuis un quart d'heure par Farenheit, ni même le bruit formidable
de l'explosion.
Et l'ingénieur, en présence de cette impassibilité, n'était pas loin de
comparer le vieil Ossipoff au célèbre Archimède qui, surpris par les
ennemis de sa patrie, tandis qu'il était occupé à résoudre un problème,
dédaigna non seulement de chercher à fuir, mais encore d'interrompre ses
calculs, et se fit tuer stoïquement.
Il est probable que si l'ingénieur eût pu lire ce qui se passait dans
l'esprit du vieillard, il eût rabattu beaucoup de son admiration: car la
vérité était qu'Ossipoff savait parfaitement bien n'avoir rien à
craindre de la part de ses compagnons de voyage: quand Farenheit aurait
bien juré et tempêté, quand Fricoulet l'aurait plaisanté, et quand
Gontran, contenu d'ailleurs par son amour pour Séléna, aurait, suivant
son habitude, protesté avec sa dignité de diplomate, les choses
n'iraient pas plus loin.
Seulement, ce qui était certain, c'est qu'aussitôt qu'ils
s'apercevraient de sa trahison, Fricoulet et les autres exigeraient de
faire machine en arrière, et le savant se rendait bien compte que, seul,
il ne pourrait lutter contre eux; c'est pourquoi, afin de gagner du
temps, il avait fait la sourde oreille aux menaces de Farenheit, comme
aux questions de Fricoulet, se disant que chaque seconde écoulée le
rapprochait de 500,000 lieues du mystère qu'il voulait pénétrer.
Comme on le voit, c'était l'égoïsme le plus pur qui, cette fois encore,
dictait sa conduite.
Mais la stupeur en laquelle l'attitude inattendue du vieillard avait
plongé les voyageurs ne dura que quelques secondes et Farenheit,
ressaisi d'une colère d'autant plus grande que cette immobilité
l'exaspérait davantage, sauta sur Ossipoff, l'empoigna par le collet de
son vêtement, et le souleva de terre aussi facilement que s'il n'eût pas
plus pesé qu'une plume.
--Maintenant, vieux coquin, hurla-t-il, répondras-tu?... qu'as-tu fait
cette nuit?... et où sommes-nous?
Le vieillard cherchait vainement à se dégager; mais il s'agitait comme
un pantin impuissant au bout des doigts musculeux de l'Américain.
--Monsieur Farenheit, implorait-il, laissez-moi regarder... chaque
minute... chaque seconde perdue pour moi... je vous répondrai, je vous
le jure, tout en consultant l'espace.
Farenheit lui riposta par un éclat de rire strident.
--Point de ça, mon brave monsieur, répondez, ou je jure Dieu que je vous
étrangle...
Alors, Gontran et Fricoulet intervinrent et, s'adressant à Farenheit:
--Laissez-le; c'est un maniaque duquel on ne pourra rien tirer par
l'intimidation; puisqu'il a promis de répondre si on le rendait à son
cher télescope, lâchez-le.
Les mains de l'Américain abandonnèrent leur proie et, en moins d'une
seconde, Ossipoff se retrouva assis, l'oeil rivé à l'oculaire, le regard
fouillant l'immensité.
--Oui, dit-il alors d'une voix brève, en hachant ses phrases, oui, j'ai
détourné l'_Éclair_ de sa route, je comprends votre mécontentement, mais
cela était plus fort que moi. Il y a, dans cet infini, comme une
puissance magnétique qui m'attire et à laquelle je ne puis résister...
--En tout cas, ricana Fricoulet, vous ne nous parlerez pas de l'aimant
d'Hypérion, car vous n'avez guère dû en trouver de traces?
Une furtive rougeur passa sur le front de l'astronome déconfit qui
murmura:
--Et cependant, mon cher Gontran, la position exacte d'Hypérion dans
l'espace, quand l'appareil a quitté le courant astéroïdal dans lequel il
naviguait, était bien, n'est-ce pas, par rapport à la terre, 174 degrés
de longitude et onze heures quarante minutes d'ascension droite?
Fricoulet tressaillit, une flamme brilla dans sa prunelle, et il murmura
tout bas à l'oreille de Flammermont:
--Voilà le renseignement que je voulais.
Cependant, ne recevant pas de réponse de son futur gendre, Ossipoff se
détourna légèrement et le regardant bien en face.
--Qu'en pensez-vous?
On juge si cette question embarrassait le jeune homme: en dépit des
nombreux «examens» que depuis trois ans de vie commune Ossipoff lui
avait fait subir, en dépit de la lecture plusieurs fois recommencée des
_Continents Célestes_ (le malheureux les savait presque par coeur), il
ignorait absolument ce que pouvaient bien représenter 174 degrés de
longitude, et onze heures quarante minutes d'ascension droite.
Mais comme ce n'était pas l'aplomb qui lui manquait, il prit un air
soucieux et répondit du bout des lèvres:
--Tout cela dépend, mon cher monsieur, de l'heure à laquelle l'_Éclair_
a viré de bord.
--Il était exactement minuit trente-cinq minutes et vingt-cinq secondes.
Gontran hocha la tête à plusieurs reprises, agita muettement les lèvres,
comme il arrive lorsqu'on est plongé dans de profondes réflexions.
--Il se pourrait bien que vos calculs fussent exacts, finit-il par dire,
sans vouloir trop s'engager.
Pendant ce temps, Fricoulet, qui avait inscrit furtivement sur son
carnet les renseignements fournis par Ossipoff, calculait rapidement, et
le chemin déjà parcouru par l'appareil, et la situation dans l'espace du
point problématique sur lequel le vieux savant avait mis le cap; mais le
résultat obtenu ne paraissait pas le satisfaire, il claquait de la
langue avec impatience, fourrageait nerveusement ses cheveux, et bientôt
on put l'entendre murmurer d'une voix rageuse:
--Et cependant, à raison de 2 milliards de lieues par heure...
Le vieillard sursauta; mais sans cependant abandonner le télescope, il
riposta:
[Illustration: 041]
--Deux milliards! vous êtes loin du compte, mon cher monsieur Fricoulet;
durant cette nuit j'ai mesuré notre vitesse, et j'ai pu me convaincre
qu'elle est de beaucoup supérieure à ce que vous aviez prévu. L'_Éclair_
parcourt bien deux milliards de lieues, mais à la minute, et non pas à
l'heure.
Très froidement Fricoulet inclina la tête, se contentant de dire, comme
si le chiffre énorme qui venait de lui être communiqué ne le surprenait
en aucune façon:
--Parbleu!... voilà d'où vient mon erreur.
Et il se remit tranquillement à refaire ses calculs.
Mais ni Gontran, ni surtout Farenheit, n'étaient doués d'une dose de
philosophie suffisante pour accueillir, sans protester, une semblable
nouvelle: autant ils eussent applaudi à cette rapidité vertigineuse si,
grâce à elle, l'_Éclair_ eût pu les transporter dans leur planète
natale en un espace de temps plus court que celui prévu tout d'abord,
autant ils la maudissaient, cette rapidité qui les jetait dans l'infini,
leur enlevant à tout jamais l'espoir de retourner chez eux.
[Illustration: 042]
--Deux milliards! s'écria l'Américain littéralement affolé, deux
milliards! mais cela fait...
--Cela fait exactement, mon cher monsieur, dit alors très placidement
Fricoulet, dont les calculs étaient terminés, un trillion de lieues ou
quatre milliards de kilomètres, en un peu plus de trente heures.
--Mais où sommes-nous? où sommes-nous? gémit Gontran.
--À quelque chose comme 1,200 milliards de lieues de notre Soleil,
répondit l'ingénieur; car maintenant j'ai la certitude que cette étoile
si brillante, aperçue à l'arrière du wagon, n'est autre que le centre de
notre système planétaire.
Farenheit lança ses poings fermés dans la direction d'Ossipoff.
--Ah! bandit! clama-t-il; ah! brigand!
Mais, impassible, le vieillard répondit:
--C'est cette inconcevable rapidité qui m'a poussé à faire ce que j'ai
fait; j'y ai vu le doigt de la Providence qui ne voulait pas laisser mon
oeuvre inachevée et me mettait à même d'explorer les principales régions
stellaires, sans que cela nous causât un retard bien appréciable.
--Eh! cria Gontran, auquel la patience finissait par échapper, du train
dont nous marchons, qui sait si nous pourrons jamais revenir sur terre.
--Songez, poursuivit imperturbablement le vieillard, que dans huit
jours, pas davantage...
--Nous serons de retour, interrompit Farenheit.
--Nous serons dans un autre univers, différent de celui que nous
abandonnons, et dans lequel nous serons appelés à faire une inépuisable
moisson de découvertes.
Durant que le vieillard parlait, le visage de l'Américain avait
successivement passé par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; mais
quand Ossipoff se fût tu, sa colère éclata, et, après avoir lâché une
kyrielle de jurons d'une énergie telle que la pudeur nous défend de les
reproduire, il s'écria:
--Ça! jamais!... Si nous nous laissions plus longtemps conduire par un
fou, nous serions plus fous que lui-même! et du moment que vous autres,
par une faiblesse imbécile, vous encouragez sa folie, je vous sauverai
malgré vous.
Il courut vers la porte en disant:
--Dans une seconde, l'_Éclair_ voguera vers New-York.
Fricoulet étendit la main.
--Un moment, voulez-vous m'écouter? et quand vous m'aurez entendu, vous
ferez ce que vous voudrez: bien que le commerce des suifs, dans lequel
vous vous êtes enrichi, ait peu dû vous ouvrir l'esprit sur les choses
de la navigation, vous comprendrez cependant aisément que, pour mettre
le cap sur un port quelconque, il faut, quand on ne le voit pas, avoir
une boussole ou un phare. Or, notre phare à nous, c'est le Soleil qui
éclaire la Terre et il se trouve que, par suite de notre éloignement, ce
Soleil, qui doit nous servir de point de direction, est tombé au rang
d'étoile. Je vous demanderai, en conséquence, sur quel point de ce ciel
fourmillant d'étincelles--qui sont autant de Soleils--vous dirigerez
l'appareil.
L'ancien commerçant de Chicago s'était immobilisé, les pieds cloués au
plancher, frappé de stupeur par la justesse de ce raisonnement.
--Alors, interrogea Gontran d'un air véritablement navré, il n'y a plus
aucun espoir de revoir jamais la Terre, et il nous faut nous accoutumer
à l'idée que l'_Éclair_ nous servira de tombeau!
Puis, exaspéré par les paroles que lui-même venait de prononcer:
--Non, non! s'exclama-t-il, ce n'est pas possible. Voyons, Fricoulet, il
doit bien y avoir un moyen de revenir en arrière!
Ossipoff pivota sur son escabeau, et d'un ton qui trahissait une douleur
véritable:
--Comment! c'est vous, mon fils, qui parlez ainsi! n'êtes-vous donc plus
l'ardent collaborateur du début?
--Monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme d'un air visiblement
énervé, il n'y a plus ni collaborateur, ni ami, ni fils; il n'y a qu'un
homme lassé de toutes ces tergiversations, de tous ces retards, de tous
ces manques de bonne foi, et, n'était votre âge, j'ajouterais de tous
ces mensonges.
--Oh! Gontran! soupira Séléna sur un ton de reproche.
--Il ne l'a pas dit! ricana Fricoulet, mademoiselle, il ne l'a pas dit.
--Nous ne sommes pas éternels, que diable! outre que ma patience est à
bout, nos vivres ne sont pas loin d'être épuisés et je dis, comme M.
Farenheit: retournons-nous-en!...
De tout ce que venait de dire le jeune homme le vieillard n'avait retenu
qu'une chose: c'est ce qui avait trait à l'impossibilité matérielle de
continuer le voyage.
--C'est ce qui vous trompe, répondit-il, nous avons encore pour trois
mois d'air respirable, de boissons et d'aliments; voyons, accordez-moi
ces trois mois... serait-ce trop payer de quelques semaines de retard la
joie ineffable que nous éprouverons à contempler des mondes si
merveilleux?
[Illustration: 044]
Gontran eut un geste énergique et il ouvrait la bouche pour répondre par
un refus catégorique à la demande suppliante du vieillard, lorsque
Fricoulet, se penchant vers lui, murmura rapidement à son oreille:
--Ne le contrarie pas et accepte; il n'y a pas moyen de faire
autrement...
--Hein! sursauta le jeune homme.
--Impossible de virer de bord, ajouta tout bas l'ingénieur.
Mais, si bas qu'il eût parlé, Farenheit l'avait entendu; il se dressa
tout debout, comme si ses jambes eussent été mues par un ressort, et,
jetant ses grands bras au plafond:
[Illustration: Aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna? (p. 45), 045]
--Impossible! vociféra-t-il d'une voix de Stentor, impossible! je
croyais que ce mot-là n'était pas français.
Fricoulet haussa les épaules.
--Et je vous dis, moi, déclara-t-il, que si Napoléon s'était trouvé à
notre place, il ne se serait jamais hasardé à prononcer une phrase
semblable. J'aurais été curieux de voir comment il s'y serait pris pour
virer de bord avec l'épouvantable vitesse qui nous emporte.
L'Américain poussa un rugissement.
--Mais alors, s'écria-t-il, il n'y a aucune raison pour que nous ne
continuions pas, de la sorte, jusqu'au fin fond de tous les mondes!
--Dame, riposta Fricoulet, je n'en sais pas plus que vous, mon cher
monsieur Farenheit; tout ce que je puis vous dire, c'est ce que je
constate, et je constate malheureusement que nous sommes entraînés avec
une rapidité qui, pour une raison que je ne m'explique pas, va toujours
en augmentant.
--Et rien à faire?... rien à tenter?
--Pour le moment, rien: misérable corpuscule, l'_Éclair_ est soumis à
des influences stellaires inconnues de nous et contre lesquelles, par
conséquent, il est difficile de lutter.
L'Américain était abasourdi, promenant ses regards successivement sur
toutes les personnes qui se trouvaient là, comme s'il attendait que
l'une d'elles prît la parole pour démentir l'ingénieur et affirmer que
tout espoir n'était pas perdu; malheureusement ce n'étaient ni Séléna,
ni Gontran et encore moins Ossipoff, qui étaient capables de lui
regaillardir l'esprit sur ce point.
D'ailleurs, M. de Flammermont, obéissant au conseil que Fricoulet lui
donnait, en clignant de l'oeil du côté d'Ossipoff, dit en ce moment au
vieillard:
--Soit donc, qu'il soit fait ainsi que vous l'avez voulu: poursuivons
notre route insensée et souhaitons que la responsabilité que vous avez
prise, en agissant ainsi que vous l'avez fait cette nuit, ne pèse pas, à
certain moment, trop lourdement sur vos épaules.
Le vieillard, l'esprit tout rempli de ses turlutaines scientifiques, ne
voulut voir, dans les paroles de Gontran, qu'un pardon généreux accordé
à sa trahison, et, pour le remercier, il tendit les mains vers lui.
Mais le jeune homme se souciait peu, pour l'instant, des étreintes
amicales du vieux savant, et, faisant mine de ne point voir le geste de
celui-ci, il tourna les talons et rejoignit Fricoulet qu'il avait
entendu descendre dans la salle de la machine.
--Mon vieux, fit-il d'un ton grave, je suis homme et prétends avoir la
force d'apprendre, sans trembler, le sort qui nous est réservé; donc,
j'exige de toi la franchise la plus absolue.
--Eh bien! franchement, je ne sais rien. Ainsi que je l'ai déclaré tout
à l'heure à Farenheit, nous subissons, actuellement des forces
attractives dont je ne me rends aucun compte. Nous voguons en plein
inconnu. Je doute que le père Ossipoff lui-même y comprenne quelque
chose, et cependant lui qui est resté pendant presque toute sa vie le
nez collé à l'objectif des télescopes...
Cette fois, Gontran parut réellement accablé, car il avait une foi
absolue dans l'ingéniosité de Fricoulet qui, tant de fois déjà depuis le
commencement de ce voyage insensé, les avait tirés des situations
désespérées où les avait mis les idées folles d'Ossipoff.
Aussi, du moment que l'ingénieur lui déclarait qu'il ne pouvait rien,
c'est qu'il n'y avait plus qu'une chose à faire: attendre stoïquement la
mort.
Il sortit de la machinerie sans ajouter un mot, gagna sa cabine et
s'étendit sur son hamac, où il ne tarda pas à s'endormir, en dépit de
l'angoisse fort naturelle qu'avait mise en lui la réponse très franche
de son ami.
Il s'éveilla en entendant prononcer son nom tout près de son oreille, et
ses yeux, soudainement ouverts, virent Fricoulet debout à son chevet et
penché vers lui.
--Eh bien! tu t'en payes un somme! plaisanta l'ingénieur.
--J'ai dormi longtemps? interrogea M. de Flammermont en se dressant sur
son séant.
--Peuh! quelque chose comme six heures.
--Pas possible! s'écria Gontran en sautant sur le plancher.
Pour toute réponse, l'ingénieur tira sa montre et la mit sous le nez de
son ami.
--C'est ma foi vrai, murmura celui-ci.
Puis le souvenir de la réalité, un moment évanoui pendant le sommeil,
lui revenant soudain:
--Rien de nouveau? demanda-t-il.
--Si, quelque chose... et de très important...
--Tu as réussi à nous faire virer de bord?
--Pas précisément: toujours en avant et d'une vitesse toujours
croissante.
--Ah! dit Flammermont d'un air morne; alors qu'y a-t-il de nouveau et de
si important?
[Illustration: 048]
--Mais ma parallaxe, parbleu! tu sais bien... je l'ai établie.
--Alors?
--Eh bien! nous savons où nous allons. Tu trouves que ce n'est rien,
cela?
--Peu m'importe où nous allons, du moment qu'on ne va pas où je veux.
Fricoulet haussa insouciamment les épaules.
--Baste! plaisanta-t-il, tout chemin mène à Rome...
Il ajouta, en frappant amicalement sur l'épaule de Gontran:
--... Et aussi à la mairie du VIIIe arrondissement, mon vieux.
M. de Flammermont poussa un soupir qui en disait beaucoup sur l'état de
lassitude auquel il en était arrivé, et, baissant les yeux pour fuir le
regard inquisiteur de l'ingénieur:
--Ah! mon cher Alcide, répondit-il, si tu savais comme j'y pense peu, en
ce moment, à la mairie du VIIIe..., et tiens, veux-tu que je t'avoue
une chose, je n'y pense même pas du tout, et j'ai une peur, c'est que
plus j'irai et moins j'y penserai...
Fricoulet se mit à rire, et, frappant sur l'épaule du jeune apprenti
diplomate:
--Farceur! va, s'exclama-t-il; voilà au moins dix fois, depuis le
commencement du voyage, que tu me racontes la même chose... Tu ne penses
pas un mot de ce que tu dis...
--Je te jure...
--Pas de faux serment! ça porte malheur.
--Alcide...
--Allons donc! à qui feras-tu croire qu'un amour assez grand pour vous
emmener dans la Lune à la suite de la femme aimée, puisse s'en aller
ainsi en fumée, sans qu'il n'en reste pas au moins une parcelle!...
--Je n'ai pas prétendu qu'il n'en restât pas.
--En ce cas, tu sauras qu'en matière d'incendie, un feu n'est considéré
comme éteint que lorsqu'il ne subsiste aucune étincelle; autrement, il
suffit de la plus petite brise pour tout rallumer...
Gontran courba la tête, un peu confus de la perspicacité de son ami,
bien qu'au fond il se demandât si cette perspicacité était capable de
démêler exactement ce que lui-même ne pouvait arriver à démêler,
c'est-à-dire: aimait-il ou n'aimait-il pas Séléna?
Qu'il eût éprouvé pour la jeune fille une passion réelle, profonde, cela
ne pouvait être mis en doute; ainsi que venait de le dire fort justement
Fricoulet, on ne se lance pas ainsi qu'il l'avait fait dans d'aussi
abracadabrantes aventures, sans qu'un lien puissant vous attache à la
femme qui vous entraîne à sa suite.
Et bien qu'en effet, écoeuré par les retards successifs apportés au
retour sur la Terre, énervé par les continuelles discussions que
soulevait Ossipoff, il eût préféré bien des fois renoncer à son amour;
cet amour était plus fort que sa volonté et triomphait sans peine de ses
irritations et de ses mauvaises humeurs.
Certes, quoi qu'il eût dit à Fricoulet, il aimait encore Séléna; oui, il
en était sûr, il l'aimait assez pour l'épouser et pour trouver, dans ce
mariage, le bonheur rêvé depuis si longtemps.
L'aimait-il assez pour continuer à jouer, une fois qu'elle serait
devenue sa femme, le rôle qu'il jouait depuis des mois? Voilà la
question qu'il se posait, question à laquelle, même en dehors des
moments d'irritation, il croyait devoir répondre négativement.
[Illustration: 050]
Il en avait assez des planètes, des bolides, des comètes, des étoiles et
des soleils! Il avait eu beau se saturer de la lecture des _Continents
Célestes_, son esprit s'était montré absolument réfractaire au calcul
des orbites, des aphélies et de tout cet appareil scientifique avec
lequel Fricoulet jonglait aussi facilement que s'il n'eût jamais fait
que cela toute sa vie; il refusait énergiquement de mordre à
l'astronomie et la vue seule d'Ossipoff le mettait dans un état
d'irritation difficile à dissimuler.
En outre, l'engagement qu'il avait pris quelques jours auparavant de
consacrer sa vie à la continuation des études du vieux savant sur
Hypérion, et de léguer à son fils aîné le soin de continuer ses propres
études, cet engagement pris à la légère, sous l'influence d'un tendre
sourire de Séléna, l'épouvantait maintenant qu'il y réfléchissait
froidement.
Comment! il ne suffisait pas à la folle curiosité d'Ossipoff qu'il
sacrifiât à la recherche de mondes problématiques les quelques années
qui lui restaient à vivre, il fallait encore que cette curiosité le
poursuivît lui-même et la première génération issue de lui! Ah çà!
était-il donc fou l'autre jour quand il avait juré de se conformer au
désir du vieillard.
Ce fut sous l'influence de ces pensées que, relevant la tête, il dit à
Fricoulet:
--Je te jure que tu es plus malin que moi si tu crois pouvoir affirmer
quelque chose sur ce qui se passe en moi: Certes, Séléna est une fille
charmante, qui ferait une non moins charmante compagne, mais
l'astronomie... non, décidément, il y a trop d'astronomie à la clé...
--Baste!... tu as bien réussi à donner le change à Ossipoff depuis trois
ans;... pour quelque temps à peine que le voyage va encore durer, tu ne
vas pas faire la bêtise d'enlever ton masque...
Gontran se croisa les bras.
--Alors! exclama-t-il, tu t'imagines que le vieux désarmera le jour de
mon mariage!... On dirait, ma parole, que tu ne le connais pas;... mais,
mon cher, après, ce sera bien pis encore: il m'aura tout le temps sous
la main et il ne se passera pas une journée qu'il ne me tourne et
retourne sur son gril astronomique.
Fricoulet ne put s'empêcher de sourire, tant son ami mettait, à
prononcer ces mots, d'animation acerbe.
--Tu pourrais bien ne pas te tromper, fut-il obligé de répondre.
--Alors, comme tu ne peux pas être continuellement là pour me servir de
souffleur, je serai bien obligé d'avouer la vérité et il est trop peu
homme pour comprendre ce qu'a de sublime, au point de vue amour, un
mensonge comme le mien, soutenu, trois années durant, sans
défaillance... Tu vois d'ici l'existence qu'il faudra mener jusqu'à ce
qu'il plaise à Dieu de me rappeler à lui...
--Et cet amour qui t'a donné la force de jouer si merveilleusement ton
rôle de faux savant, n'a pu te donner celle d'apprendre réellement ce
que tu ne savais pas?... c'est ça qui aurait sauvé la situation...
Les yeux de Gontran s'arrondirent effarés.
--Astronome!... moi! clama-t-il... Ah çà! tu deviens fou, toi aussi! Oh!
non, j'aimerais mieux renoncer...
Le visage de Fricoulet prit une expression singulière.
--Dis-tu cela sérieusement... et songes-tu au chagrin de cette enfant?
--Certes, répondit Flammermont avec une fatuité ingénue qui fit courir
un sourire sur les lèvres de son ami, je ne puis me cacher que Séléna
m'aime beaucoup et que ce serait pour elle un coup cruel que de renoncer
à l'espoir, si longtemps caressé, d'être ma femme... mais, d'un autre
côté, je ne tiens pas à me ramollir le cervelet avec ce fatras
scientifique qui m'idiotise...
Puis, après un silence:
[Illustration: 052]
--Ah! si Ossipoff pouvait disparaître! soupira-t-il.
--Tais-toi donc, tu es féroce!
--Eh! mon cher, c'est mon bonheur que je défends.
Ils se turent un moment; ensuite Fricoulet dit à son ami:
--Il ne sert à rien de précipiter les choses et, tant que tu m'as là,
comme terre-neuve, pour sauver les situations compromises, tu peux
continuer à jouer ton rôle... Revenons toujours sur Terre,... ensuite,
tu aviseras...
--Revenir sur Terre?... nous n'en prenons pas le chemin, puisque, à
l'instant, tu m'annonçais que nous filions dans l'espace en lui tournant
le dos.
--C'est la vérité; seulement, maintenant, nous savons une chose que nous
ignorions lorsque nous nous sommes aperçus que l'_Éclair_ avait dévié de
sa route.
--Ah oui! cette chose importante... eh bien?
--Eh bien!... l'étoile que tu prenais pour Vénus, c'est tout simplement
[Grec: a] (alpha) du Centaure.
Gontran écarquilla les yeux.
--[Grec: a] (alpha) du Centaure! répéta-t-il, d'un ton qui révélait si
clairement son ignorance, que Fricoulet ne put s'empêcher d'éclater de
rire.
--Ne saurais-tu pas, par hasard, demanda-t-il, ce que c'est que la Voie
Lactée?
[Illustration: On se remit en marche, tandis que Séléna pour reconforter
son fiancé lui disait gentiment... (p. 53). 053]
--Dame, j'en sais ce que tout le monde en sait: c'est une
agglomération d'étoiles tellement dense qu'elle forme dans le ciel une
longue traînée blanchâtre, dont l'aspect a certainement donné lieu à la
légende mythologique qui veut que ce soit là une tache de lait produite
par la chèvre qui nourrissait je ne sais plus quel dieu...
--En effet, dit l'ingénieur avec un petit hochement de tête plein de
condescendance, c'est là ce que tout le monde sait; mais comme toi, tu
n'es pas tout le monde....
--Comment ça?...
--Non, le futur gendre de Mickhaïl Ossipoff n'est pas tout le monde et,
en conséquence, la Voie Lactée doit être, pour toi, autre chose que ce
que tu viens de me raconter...
Gontran esquissa un geste éloquent d'indifférence.
--Si tu savais, répondit-il, ce que cela m'importe peu... Je trouve mon
bagage scientifique suffisant tel qu'il est et je n'éprouve nullement le
besoin de l'augmenter...
Le visage de Fricoulet prit un air comiquement tragique.
--Imprudent! s'exclama-t-il, tu ignores que cette question de la Voie
Lactée est d'une actualité palpitante, brûlante... et que, d'un moment à
l'autre, Ossipoff peut mettre la conversation là-dessus...
--Eh bien! je le laisserai causer--ce qui sera de ma part une preuve de
déférence due à son grand âge et à son savoir--et puis, j'ai les
_Continents célestes_...
--Rien, dans les _Continents Célestes_, répondit l'ingénieur en secouant
la tête; donc écoute et retiens bien...
--Je t'écoute et je tâcherai de retenir, répondit M. de Flammermont d'un
ton résigné.
--Ce ne sera pas long: tu sais d'abord, n'est-ce pas, que notre système
solaire, avec les huit planètes gravitant autour de lui, n'est qu'une
île de l'Océan céleste et que chaque étoile est elle-même un Soleil
comme le nôtre, centre, comme lui, d'autres ensembles planétaires...
--Je sais cela depuis ma plus tendre enfance; continue.
--Il faut d'abord que tu saches que la Voie Lactée entoure complètement
la Terre et par conséquent le système solaire tout entier;... retiens
ensuite que Herschell a évalué à 18 millions le nombre d'étoiles dont se
compose la Voie Lactée, en outre, que ces étoiles, si serrées les unes
contre les autres--semble-t-il--sont au contraire séparées les unes des
autres par des intervalles de plusieurs millions de lieues; ce qui
permet de supposer, à cette agglomération de Soleils, une immensité
fantastique; enfin, que notre Soleil, à nous, notre planète natale et
presque toutes les étoiles visibles de chez nous font partie de la Voie
Lactée... Est-ce compris et retenu?...
[Illustration: 055]
--Mais oui, mais oui; seulement, je ne saisis pas bien pourquoi tu me
racontes tout cela et en quoi la question de la Voie Lactée est d'une
actualité si brûlante?
--C'est vrai! s'exclama Fricoulet, je ne t'ai pas dit: nous sommes en ce
moment dans la Voie Lactée et le point vers lequel nous voguons en
droite ligne se trouve situé dans la région où les Soleils sont les plus
denses: ce point c'est [Grec: a] (alpha) du Centaure... Eh bien! quand
on est perdu, c'est déjà un fameux avantage, je trouve, que d'avoir un
moyen de se retrouver...
Gontran frappa du pied avec impatience.
--Ah! tu es énervant, à la fin, avec ton optimisme; je te demande un peu
de quelle importance peut être un phare qui vous annonce que le seul
chemin à suivre est précisément celui qu'il vous est impossible de
prendre... Et puis, tu viens de dire toi-même que nous nous dirigeons
vers l'endroit le plus compact de la Voie Lactée! Une fois que nous nous
serons fourrés au milieu de ce fouillis inextricable de Soleils, qui
certainement se ressemblent tous, veux-tu me dire, s'il te plaît,
comment nous nous y prendrons pour savoir quel est celui sur lequel nous
devons nous guider.
Cette question était trop pleine de bon sens pour que l'ingénieur pût
dédaigner d'y répondre; mais d'un autre côté, sans doute ne l'avait-il
pas prévue, car il garda quelques secondes le silence.
Alors, Gontran s'écria d'un ton tragique:
--Nous voici donc condamnés à errer à travers tous les systèmes
planétaires de l'Infini, véritables juifs-errants de l'espace, jusqu'à
ce que nous ayons trouvé notre Terre natale... c'est-à-dire jusqu'à la
consommation des siècles... ou de nos provisions...
--Mais non,... mais non,... fit l'ingénieur en souriant avec cette belle
assurance qui ne l'abandonnait jamais... on ne se perd pas comme ça...
et puis quelque immense que soit l'Univers, en allant toujours droit
devant nous, nous finirions toujours bien par en voir la limite.
En cet instant, Séléna entra dans la machinerie et, s'avançant vers M.
de Flammermont, lui dit d'un air tout timide:
--Gontran, mon père demande si vous voudriez être assez aimable, pour le
venir rejoindre; il n'ose quitter son télescope et, d'un autre côté, il
veut vous consulter...
Le visage du jeune homme s'assombrit.
--Me consulter! diable, murmura-t-il, tandis que ses regards
s'attachaient avec inquiétude sur la fille du savant, et... savez-vous
sur quoi doit porter la consultation?
Séléna esquissa un geste vague.
--Je ne saurais trop vous dire, répondit-elle, à moins qu'il ne soit
embarrassé sur les régions que traverse l'appareil...
Fricoulet regarda son ami d'un air de triomphe.
--Qu'est-ce que je te disais! s'exclama-t-il; est-elle brûlante, la
question de la Voie Lactée?
--Mais, c'est que je n'en sais pas un mot, balbutia Gontran du ton
piteux que prend un écolier auquel le professeur va demander sa leçon...
La voix de M. Ossipoff se fit entendre dans la cage de l'escalier.
--Gontran, appelait-elle, Gontran...
Le jeune homme se tournait alternativement vers Fricoulet et vers
Séléna, comme pour leur demander conseil...
--Voyons, rappelle-toi, fit l'ingénieur tout en le poussant vers
l'escalier, Voie Lactée... amas de soleils... centres eux-mêmes de
systèmes planétaires...
--Mais les constellations, monsieur Fricoulet, dit Séléna en arrêtant
la marche du groupe, lui avez-vous dit les constellations qu'elle
traverse?
--Non, je n'ai pas eu le temps... j'allais justement lui en parler,
quand vous êtes arrivée...
--Vite... dites vite... demanda angoisseusement le jeune comte.
--Eh bien! voilà: la Voie Lactée traverse, en partant du nord--note bien
que je te parle d'observations prises de la Terre--l'_Aigle_ où elle se
partage en deux branches, _Antinoüs_, l'_Écu de Sobieski_ et le
_Sagittaire_. Les deux rameaux de la Voie se réunissent dans
l'hémisphère austral, dans la constellation du _Scorpion_; après quoi
ils franchissent le _Centaure_, le _Triangle Austral_, la
_Croix-du-Sud_...
Gontran se prit la tête à deux mains, dans un geste absolument fou.
--Jamais je ne me rappellerai tout cela...
--Nous te soufflerons, Mlle Séléna et moi, affirma Fricoulet, je
continue: nous trouvons ensuite le _Grand Chien_, la _Licorne_, le
_Taureau_, les _Gémeaux_, le _Cocher_, _Persée_, _Cassiopée_ et enfin le
_Cygne_, où elle arrive, après avoir fait le tour entier du Ciel;...
maintenant, allons...
Et il entraîna Gontran qui répétait à mi-voix:
--_Antinoüs_... le _Scorpion_... le _Grand Chien_... le _Cygne_... Non,
je ne me rappellerai jamais...
S'arrêtant, il s'exclama:
--Tiens... je ne me souviens plus du nom du Soleil, vers lequel nous
nous dirigeons.
--Le _Centaure_... à trois trillions de lieues du Soleil;... n'oublie
pas que sa lumière met trois ans et demie à nous arriver...
On se remit en marche, tandis que Séléna, pour réconforter son fiancé,
lui disait gentiment:
--N'ayez crainte... je suis là et je vous aiderai.
--Je bafouillerai, c'est certain...
--Baste! ricana Fricoulet, tu songeras à la mairie du huitième et tu ne
bafouilleras pas...
Ossipoff, l'oeil toujours collé au télescope, ne bougea pas en entendant
le bruit des pas qui franchissaient le seuil de sa cabine...
--Ah! c'est vous, mon cher ami, se contenta-t-il de dire, je vous
attendais avec une vive impatience.
On voit par ce langage que, tout entier ressaisi par ses préoccupations
scientifiques, le vieillard avait déjà oublié le sujet de
mécontentement qu'avaient contre lui ses compagnons de voyage, et plus
particulièrement Gontran.
Celui-ci, s'approchant, demanda:
--Que désirez-vous, monsieur Ossipoff?
--Avoir votre avis sur la situation; voici près de vingt-quatre heures
que je suis en observation et mes idées commencent à ne plus être très
nettes;... mais vous avez dû réfléchir, de votre côté,... où pensez-vous
que nous nous trouvons actuellement?...
--Mais dans la Voie Lactée, répondit le jeune homme avec assurance;
n'est-ce pas, Fricoulet...
--Ce n'est pas M. Fricoulet que j'interroge, mais vous, mon cher ami,
répliqua Ossipoff avec un petit claquement de langue impatienté.
Et il ajouta, plissant les lèvres pour mieux marquer en quel médiocre
estime il tenait les connaissances scientifiques de l'ingénieur:
[Illustration: 058]
--Pourquoi, pendant que vous y êtes, ne demandez-vous pas aussi l'avis
de M. Farenheit?
Celui-ci entrait précisément en cet instant et s'écria:
--Mon avis! jamais..... pour le cas que l'on en fait... Ah! si on
l'avait toujours suivi, mon avis... on aurait commis moins de bêtises
qu'on en a commises... Et, d'abord, nous ne serions pas ici...
L'Américain avait prononcé ces mots tout d'une traite, avec une
volubilité telle que l'on eût vainement tenté de l'arrêter; mais quand
il eut fini, Ossipoff lui dit dédaigneusement:
--Vous ne savez ce que vous dites; mon cher monsieur... vous n'êtes pas
au courant de la conversation.--Et, à Gontran:
--Alors, suivant vous, nous sommes dans la Voie Lactée?
--Il n'y a pas l'ombre d'un doute.
Cette réponse, le jeune comte l'avait faite d'un ton un peu moins
assuré, car le savant lui avait adressé la parole sur le ton qu'il
prenait d'ordinaire, quand il lui semblait surprendre Gontran en
flagrant délit d'ignorance ou de divergence d'opinion avec lui.
--Ah! la Voie Lactée! répéta-t-il encore, après l'avoir considéré d'un
air singulier, à travers ses lunettes... Eh bien! je suis fâché de vous
donner un démenti formel, mon cher ami.
Ce mot de démenti entra dans la peau, déjà fort irritée du jeune homme,
comme une pointe d'aiguille; il devint tout rouge et s'écria d'une voix
furieuse:
--Un démenti!... à moi!...
--Mais, farceur... murmura Fricoulet à son oreille, entre savants ces
choses-là ça n'a pas d'importance...
--C'est juste, observa Gontran.
Et s'adressant à Ossipoff.
--Sans indiscrétion, pourrait-on savoir pourquoi; car, enfin, de deux
choses l'une, ou vous m'interrogez pour avoir mon avis, ou bien pour me
faire passer un examen...
--Permettez...
--Rien, jusqu'à ce que j'aie fini: si vous avez voulu vous amuser à me
«pousser une colle», je vous dirai tout net que le moment est mal choisi
et que je trouve la chose de mauvais goût...
--Oh! loin de moi...
--Si, au contraire, vous voulez connaître mon avis, c'est que vous-même
n'en avez pas et alors j'ai lieu de m'étonner que vous me démentiez si
énergiquement...
Il était vraiment emballé, le brave Gontran, emballé pour rien, il faut
en convenir, et l'ingénieur, comme l'Américain d'ailleurs, le
regardaient avec une véritable stupéfaction.
--Maintenant que vous avez fini, je m'en vais vous répondre, fit très
placidement le vieillard.
Il se leva, indiqua le télescope à Gontran, prononçant ce seul mot:
--Regardez...
Le jeune homme s'assit, mit son oeil à l'oculaire et murmura, quelque peu
déconcerté, il faut en convenir.
--Eh bien?
--Vous avez bien regardé?
--Mais oui.
--L'étoile la plus brillante que nous avons devant nous, qu'est-ce que
c'est, d'après vous?
[Illustration: 060]
--[Grec: a] (alpha) du Centaure, répondit hardiment M. de Flammermont,
après avoir jeté un regard en dessous à Fricoulet...
Puis, voyant Ossipoff dresser vers le plafond ses doigts écarquillés,
avec tous les signes les plus évidents de l'horreur:
--Qu'est-ce qui vous prend? demanda-t-il.
[Illustration: Le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement,
commençait à parler, comme en extase (p. 62). 061]
Ossipoff ne fit qu'un bond jusqu'au coffre où il enfermait les objets
les plus précieux, qu'il avait pu sauver des différentes catastrophes
dans lesquelles il avait perdu la plus grande partie de son matériel
scientifique; il revint, brandissant une carte céleste qu'il déploya
sous les yeux de Gontran.
--Voyez-vous aucun point de ressemblance, fit-il, entre ce qui est sur
cette carte et ce qui se trouve dans l'espace. Voici le Centaure...
là... sous mon doigt;... si ce que vous me prétendez être alpha l'était
réellement, cet assemblage d'étoiles se présenterait-il à nous sous un
semblable aspect...
Le jeune comte, après avoir regardé la carte, mit de nouveau l'oeil à
l'oculaire et, déjà, il ouvrait la bouche pour convenir qu'en effet les
points de ressemblance entre ce qui était et ce qui devait être, étaient
peu nombreux, lorsque Fricoulet, qui manoeuvrait vainement pour se
rapprocher de son ami, mais qui n'y pouvait parvenir, parce qu'Ossipoff
ne le quittait pas des yeux, se décida à intervenir.
--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, balbutia-t-il en s'efforçant de prendre
un air ingénu, vous m'excuserez si je dis une bêtise; moi, vous savez,
je ne suis guère au courant de ces questions-là. Seulement, il me semble
que dans cette différence d'aspect, la perspective doit être pour
quelque chose.
--La perspective! s'exclama le vieillard en sursautant.
--Dame, poursuivit l'ingénieur, est-ce que vous ne croyez pas qu'une
distance de trois trillions de lieues soit susceptible de changer un peu
l'angle sous lequel on aperçoit les choses; il est tout naturel que la
forme des constellations ne soit plus la même, les étoiles, qui nous
paraissent de la Terre si pressées les unes contre les autres, se sont
écartées... Qu'en penses-tu, Gontran?
--Je pense, répondit hardiment celui-ci, tandis qu'il remerciait, d'un
clignement d'yeux, son ami de lui avoir, une fois encore, tendu la
perche, je pense que ta logique a vu plus juste que la science de M.
Ossipoff et que tu n'as fait que formuler l'opinion que j'allais lui
faire connaître, au moment où tu as pris la parole.
L'ingénieur se détourna un peu pour dissimuler le sourire provoqué par
le toupet de son ami, tandis que Ossipoff bousculait presque Gontran
pour prendre place devant le télescope, murmurant d'une voix tremblante
d'émotion:
--Alpha!... Alpha!...
Farenheit se pencha à l'oreille de Fricoulet et désignant le savant d'un
hochement de tête:
--Le voilà parti! murmura-t-il d'un ton dédaigneux...
Mais brusquement, sans se déranger, Ossipoff demanda:
--Gontran, ne m'avez-vous pas dit que vous aviez établi la parallaxe de
cette étoile?
Prestement, Fricoulet passa à son ami un feuillet de son carnet, sur
lequel il avait fait ses calculs.
[Illustration: 063]
--En effet, monsieur Ossipoff.
--Et cela vous a donné?
--Des résultats qui établissent l'exactitude de la parallaxe faite par
les astronomes terrestres: c'est-à-dire 0,92, soit près d'une seconde.
Et pour l'édification de Farenheit et de Séléna, il ajouta:
--Ce qui correspond à 222,000 fois la distance de la Terre au Soleil.
--Ou huit trillions de lieues, dit à son tour Fricoulet; ce qui fait que
la lumière d'Alpha met trois ans et trois mois à arriver à la Terre et
qu'un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, parcourrait cette
distance Ossipoff n'écoutait pas; il était plongé dans l'admiration de
cet astre qu'il n'avait jamais pu apercevoir de l'Observatoire de
Pulkowa, n'ayant pas eu la chance d'être choisi par ses collègues pour
aller dans les régions australes du Globe--desquelles seules il est
visible--l'étudier dans tous ses détails.
Et il répétait, en proie à un trouble inexprimable:
--Alpha!... Alpha!...
--Attention, murmura Fricoulet en se penchant vers Gontran, je veux que
le diable me croque si avant peu Alpha ne te tombe pas, sous forme de
tuile, sur la tête: donc, étoile de première grandeur... lumière égale à
la 27.000e partie de la Pleine Lune.
--C'est peu...
--Et, cependant, on conclut qu'Alpha est beaucoup plus brillant et
beaucoup plus lumineux que notre Soleil.
--Comprends pas.
--Facile cependant: il ne faut pas oublier que, s'il faudrait 22
millions d'étoiles de l'éclat d'Alpha pour nous donner la même lumière
que le Soleil, Alpha se trouve à 32 milliards de kilomètres et qu'en
conséquence...
--Compris; mais pour vous autres, on dirait que c'est un amusement de
jongler avec les chiffres; en quoi est-il intéressant, je te demande, de
savoir qu'un train marchant, etc., etc.. On pourrait prolonger
indéfiniment ces exemples et, après avoir établi le record du train pour
la vitesse, établir celui de la tortue pour la lenteur.
Sans répondre, l'ingénieur poursuivit:
--Jusqu'en 1689, Alpha passait pour être une étoile simple: c'est
Richaud qui, à Pondichéry, l'a dédoublé pour la première fois...
--Dédoublé! répéta Gontran surpris de cette expression.
--C'est-à-dire qu'Alpha a un compagnon, de couleur jaune orange, éloigné
de lui de 18 secondes, soit environ 723 millions de lieues...
--Et tu appelles cela être accompagné?...
--Mon cher, étant donné l'infini dans lequel se meuvent les astres,
cette distance est minime; en tout cas, que l'expression soit ou non
juste, les faits constatés sont ainsi... La révolution de ces deux
Soleils autour de leur centre de gravité s'effectue en 84 ans, durée
exactement semblable à celle de la révolution d'Uranus autour du
Soleil... Retiendras-tu ça?
--Oui... oui... répondit Gontran, que ces répétitions mystérieuses
d'astronomie énervaient toujours et qui lui semblaient, dans les
circonstances présentes, plus énervantes encore, est-ce tout?
--Non, ce n'est pas tout; il y a encore quelque chose qu'il faut que tu
retiennes, car c'est un des points les plus importants, en ce qui
concerne les étoiles: Alpha du Centaure est animé d'un mouvement propre
très rapide...
--Comment! d'un mouvement propre!...
--C'est-à-dire que, non contents d'opérer leur révolution sur eux-mêmes
et autour de leur centre de gravité, ces deux Soleils se déplacent dans
l'espace suivant 0"477 en ascension droite vers l'Ouest et 0"776 en
déclinaison vers le Nord. Ce qui donne comme résultante, en mouvement
vers le Nord-Ouest, un arc de 3"643 par an, 6' par siècle, ou 1 degré en
dix siècles par rapport au système solaire.
--Mais alors, les constellations se déplacent!
--Parfaitement.
--En ce cas, les cartes célestes établies par les astronomes de
l'antiquité...
--...ne ressemblent en rien aux nôtres... pas plus que les nôtres ne
ressembleront à celles que dresseront tes petits-fils..., dit Fricoulet,
faisant allusion à l'engagement solennel qu'avait pris Gontran.
Celui-ci grommela entre ses dents.
--S'il n'y a jamais que mes héritiers pour s'occuper de Centaure et
Cie... la science risque fort de demeurer stationnaire.
Farenheit qui, n'ayant pas autre chose à faire, écoutait les
explications fournies par l'ingénieur, dit alors:
--Cela doit finir par mettre le Ciel sens dessus dessous, ces
sempiternels déplacements?... et moi qui croyais qu'il n'y avait que
l'humanité qui changeait...
--Tout change dans la nature, monsieur Farenheit, riposta Fricoulet:
dans douze mille ans, l'Alpha du Centaure fera partie de la
Constellation de la _Croix-du-Sud_, dont la figure va, d'ailleurs, se
disloquant de siècle en siècle et elle continuera à se diriger vers
_Sirius_...
--Mais dans douze mille ans, la _Croix-du-Sud_, elle-même, n'existera
peut-être plus.
--Ça, c'est bien possible.
Gontran haussa les épaules.
--Alors, à quoi bon se donner tant de mal pour étudier des choses qui,
demain, ne seront plus?
En ce moment, Ossipoff poussa une exclamation qui groupa autour de lui
ses compagnons de voyage.
--Gontran!... Fricoulet!... Séléna!... fit-il d'une voix admirative...
Ah! mes amis! mon enfant!... Je le vois... Je le vois!... c'est lui!...
il n'y a pas d'erreur possible!... que c'est beau! que c'est beau!...
--Eh! mon Dieu! monsieur Ossipoff, ricana Fricoulet, si vous ne nous
laissez pas voir, faites-nous part, au moins, de ce que vous voyez...
--Oméga!... mon cher Fricoulet, c'est Oméga que je tiens là dans le
champ du télescope...
Et le vieillard, empoigné par son admiration, se tut de nouveau,
l'esprit absorbé totalement par la contemplation de l'astre.
--Oméga!... répéta Farenheit qui, pour faire fortune dans les suifs,
n'avait pas eu besoin de se livrer à l'étude des langues mortes...
--Une lettre de l'alphabet grec, mon cher monsieur, répondit Fricoulet,
sous laquelle les catalogues astronomiques désignent un des plus beaux
amas de Soleils qui existent dans l'univers céleste.
--Un amas!
--«L'oeil émerveillé de l'observateur, dit sir John Herschell, voit
apparaître un véritable fourmillement de plusieurs milliers de Soleils,
entassement prodigieux, de forme sphérique, mesurant plus de vingt
secondes de diamètre, c'est-à-dire près des deux tiers du disque de la
Pleine Lune.
Gontran hocha comiquement la tête vers le vieux savant.
--En ce cas, Ossipoff doit être à la joie de son âme! murmura-t-il.
Il se tut; le vieillard, dont les lèvres s'agitaient muettement,
commençait à parler, comme en extase.
--Oui... oui... Flammarion avait raison, lorsque, de la Terre, d'après
la netteté de ces petits points lumineux et de l'étendue considérable de
cet amas entièrement résoluble en étoiles, il concluait que c'est là un
des univers célestes les plus proches de nous... Oh! merveille!... Oh!
spectacle vraiment sublime! et que Dieu est bon de m'avoir laissé vivre
assez pour l'admirer dans ce qu'il a fait de plus merveilleux.
Farenheit grommela entre ses dents.
--Cela dépend de la manière d'envisager les choses; Dieu eût été bien
meilleur, s'il m'eût permis d'admirer la 5e avenue...
--Et moi la mairie du huitième, murmura M. de Flammermont.
Séléna prit la main du jeune homme entre les siennes et dit d'une voix
douce en lui montrant le vieillard dans un geste attendri.
--Ah! Gontran... il est si heureux!...
--Seulement, vous oubliez, mademoiselle, objecta Fricoulet, que son
bonheur est fait du malheur des autres;... mais le fait est qu'il paraît
être au comble du bonheur...
Ossipoff, soulevé sur son siège, les mains crispées sur le télescope
contre lequel il s'écrasait le visage, le corps agité d'un tremblement
convulsif, semblait vouloir prendre son élan pour se jeter dans
l'espace, attiré qu'il était par la splendeur du spectacle qui s'offrait
à lui.
Mais, tout à coup, on l'entendit se demander à mi-voix.
--Est-ce nous qui marchons?... sont-ce ces mondes qui marchent?... ou
obéissent-ils, comme nous, à un mouvement de translation générale?...
--Que dit-il? chuchota Gontran à Fricoulet...
Celui-ci sourit et, faisant à son ami signe de le suivre, sortit de la
cabine sur la pointe des pieds.
--Étant donné la manie féroce qu'a Ossipoff de t'interroger à tout bout
de champ, expliqua l'ingénieur quand ils furent seuls dans la
machinerie, évite autant que possible de te tenir à portée quand tu n'y
es pas tout à fait obligé... C'est de la prudence élémentaire... surtout
lorsque tu risques d'être entraîné sur un terrain que tu ne connais
pas...
--Mais,... que voulait-il dire? demanda à nouveau M. de Flammermont.
--Oh! c'est très simple, mais encore faut-il être au courant: les
étoiles, dans quelque partie du ciel que ce soit, paraissent, à première
vue, se mouvoir dans toutes les directions et avec toutes vitesses
possibles; cependant, une étude attentive a fait constater que tous ces
mouvements, d'apparence si divers, sont soumis à une loi... et cette
loi, c'est notre Soleil à nous qui la régit.
--Pas très clair,... murmura laconiquement le jeune comte.
--Mais si, très clair: n'as-tu jamais, étant en wagon, mis ton nez à la
portière.
--Cette question!
--Alors, tu as dû remarquer qu'en regardant les poteaux télégraphiques
posés le long de la voie, ces poteaux semblent accourir au devant du
train avec une vitesse d'autant plus grande que le train est plus
rapide!
--Parfaitement juste.
--Eh bien! il en est de même--prétendent certains astronomes--pour le
mouvement dont paraissent animées les étoiles: notre système solaire est
emporté à travers l'infini suivant une ligne déterminée et avec une
vitesse que l'on est parvenu à établir; or, les mondes stellaires vers
lesquels court notre Soleil, semblent, au contraire, se précipiter au
devant de lui, s'écartant les uns des autres au fur et a mesure qu'il
avance, tandis que le phénomène contraire se produit pour ceux qu'il a
dépassés: de là, cette sorte de courant qui semble emporter les étoiles,
du point d'arrivée vers le point de départ du Soleil... As-tu compris,
maintenant?
[Illustration: 068]
--C'est fort simple.
--Seulement, cette théorie de l'apparence de mouvement des étoiles n'est
pas admise par tout le monde et a même soulevé des discussions
passionnées: or... d'après les quelques paroles qu'a prononcées Ossipoff
tout à l'heure, je vois qu'il n'a pas d'idées bien arrêtées là-dessus...
Il y eut un silence au bout duquel l'ingénieur ajouta:
--Tu pourrais, je pense, aller proposer à Ossipoff de te céder le
quart!...
--C'est au tour de Farenheit de marcher, riposta Gontran avec un
bâillement sonore, vainement dissimulé derrière sa main.
[Illustration: Tous trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils
réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège (p. 67)., 069]
Comme il achevait ces mots, un bruit de pas légers se fit entendre
dans l'escalier et presque aussitôt le gracieux visage de Séléna apparut
dans l'encadrement de la porte.
--Mon père s'est endormi, monsieur Fricoulet, dit-elle tout bas; et je
venais vous prévenir que M. Farenheit a dit qu'il prenait le quart...
--À merveille; au surplus, pour ce qu'il y a à faire, il pourrait dormir
lui aussi; la vitesse qui nous emporte rend inutile toute manoeuvre...
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que tout le monde, à bord, était
plongé dans un profond sommeil, sauf l'Américain dont les lourdes bottes
martelaient en cadence le plancher de lithium...
Combien de temps dormirent-ils ainsi?
Soudain, un effroyable cri, les éveillant en sursaut, fit accourir en
même temps dans la cabine d'Ossipoff, Fricoulet, Gontran et Séléna: un
spectacle terrifiant les attendait.
À travers la cabine qu'incendiait une intense lumière entrant par les
hublots et formée de toutes les couleurs du prisme, Farenheit errait
comme un fou, le visage dans ses mains crispées, courant, sautant, se
heurtant rudement aux cloisons contre lesquelles il venait donner tête
baissée, tandis qu'Ossipoff, accroché aux pans de son habit, tentait
vainement de l'arrêter.
Et il poussait de véritables hurlements, ainsi qu'en eût poussés une
bête blessée, secouant la tête, comme s'il n'entendait pas les
objurgations du vieux savant qu'il entraînait à sa suite, sans même
s'apercevoir de son poids.
--Qu'y a-t-il donc... monsieur Ossipoff? interrogea Fricoulet, immobile
sur le seuil.
--Le sais-je?... je m'étais assoupi, les yeux fatigués par l'étincelante
clarté qui venait de l'espace, lorsque tout à coup des cris m'ont
éveillé en sursaut... Je n'en sais pas davantage...
--C'est peut-être un nouvel accès de folie... murmura Séléna apitoyée.
--Il faudrait l'enfermer de nouveau dans sa cabine... proposa Gontran...
Mais il sembla que ces mots portassent à son comble la surexcitation de
l'Américain: ses cris devinrent plus aigus, ses gestes plus désordonnés
et il balbutia ces mots:
--Mes yeux!... mes yeux!... aveugle!...
Ce fut pour Fricoulet comme un trait de lumière.
--Ah! le malheureux! s'écria-t-il... vite... vite... Gontran! bouche
les hublots... et vous, monsieur Ossipoff, gardez-vous d'approcher du
télescope...
Prestement, avec l'aide de Séléna, Gontran avait aveuglé les hublots
avec tout ce qui lui était tombé sous la main: couvertures, coussins,
tapis et, tout de suite, dans l'obscurité relative qui régnait
maintenant, les voyageurs s'étaient sentis soulagés.
[Illustration: 071]
--Mon cher monsieur Farenheit, dit alors l'ingénieur d'une voix ferme,
en s'avançant vers le forcené, voulez-vous me laisser regarder vos
yeux...
En parlant, il étendait les bras pour arrêter l'Américain au passage;
mais l'autre bondit à l'extrémité de la pièce, continuant de pousser des
cris effroyables. Alors, l'ingénieur fit signe à Gontran, à Ossipoff et,
à un muet signal, tous les trois se jetèrent sur le malheureux qu'ils
réussirent à ligoter et à maintenir immobile sur un siège.
--Tenez-lui les mains, ferme, derrière le dos, ordonna Fricoulet à
Ossipoff, et toi, Gontran, empêche-le de bouger la tête.
Pendant que le vieillard empoignait les bras de l'Américain, le second
lui saisissait la tête et Fricoulet, pinçant habilement entre ses doigts
les paupières supérieure et inférieure de l'oeil, les écartait, mettant
largement l'oeil à découvert.
--Ah! le pauvre diable! murmura-t-il, tandis que ses sourcils se
contractaient d'un air de mauvaise humeur...
Et, répondant aux regards interrogateurs que ses compagnons attachaient
sur lui:
--La rétine est bien malade, fit-il.
--Mais la raison?
--Ce maudit télescope, parbleu!... étant de quart, pour se désennuyer un
peu, M. Farenheit aura voulu regarder Alpha du Centaure et la chaleur,
concentrée au foyer de l'oculaire, lui aura cuit la rétine... Est-ce
bien cela?...
L'Américain poussa un soupir formidable.
--Hélas!... oui, gémit-il... et alors, je suis aveugle?...
--Espérons que non... Comme vous y allez!... peut-être l'autre oeil
a-t-il moins de bobo que celui-ci...
--Mais celui-là?... celui-là?... cria Farenheit tout secoué de rage, à
la pensée que son oeil était perdu...
Fricoulet frappa du pied avec impatience.
--Tenez-vous donc en paix, morbleu! Je ne peux rien dire pour
l'instant;... voyons l'autre...
Il saisit les paupières de l'oeil gauche, les écarta, et, durant quelques
secondes, examina attentivement la rétine; alors, son visage s'éclaira
et il murmura d'un ton de véritable soulagement.
--Avec des soins, nous sauverons celui-là...
--Mais l'autre? persista à demander l'Américain.
--Je n'en sais rien... en tout cas, quoi qu'il arrive, vous pourrez vous
estimer heureux de n'être que borgne... alors que vous aviez toutes les
chances d'être aveugle...
Et Farenheit, sursautant violemment, se débarrassa d'un coup d'épaules
de ceux qui le tenaient.
--Mademoiselle Séléna, dit alors l'ingénieur à la fille d'Ossipoff,
voudriez-vous bien m'apporter sans tarder ma boîte à pharmacie.
Ces mots eurent pour résultat de mettre de nouveau l'Américain en
fureur, tandis qu'Ossipoff, soucieux depuis quelques instants, demandait
tout bas au jeune ingénieur.
--Mais, dans ces conditions, l'usage du télescope est impossible.
--Dame! répliqua l'autre en riant, il va falloir vous priver, jusqu'à
nouvel ordre, de vos chères études!
Le vieillard poussa un gémissement douloureux auquel Fricoulet répondit
par un ricanement moqueur et, frappant de la main sur l'épaule du
savant:
--Allons, rassurez-vous... on va l'arranger, ce cher télescope; mais je
vous donne ma parole que, s'il ne nous était indispensable pour assurer
notre route, je le laisserais chômer un peu.
--Vrai! vrai!... mais comment allez-vous vous y prendre?
--Parbleu! est-ce que les verres fumés sont faits pour les chiens?
[Illustration: 073]
Tout en parlant, l'universel Fricoulet étendait une mixture rapidement
composée sur un foulard dont il recouvrait les yeux de l'Américain
grognant et jurant.
--Ah! le beau spectacle! s'écria tout à coup Gontran qui venait de
soulever la couverture qui masquait l'un des hublots.
Une lumière vertigineusement intense diaprait l'espace et il semblait
que l'_Éclair_ volât dans une poussière de feu.
CHAPITRE III
AU PÔLE AUSTRAL DU MONDE
[Illustration: 074]
C'est égal, et tu diras ce que tu voudras, mais je commence à en avoir
par-dessus la tête, de l'astronomie.
Un silence se fit, coupé seulement par un petit ricanement moqueur de
Fricoulet, et Gontran ajouta:
--Si je connaissais celui qui, le premier, a eu l'idée de cette maudite
science, je vouerais son nom à l'exécration...
--... Des générations à venir?
--Des générations d'amoureux, seulement... mais _in secula seculorum_...
Cela avait été dit avec une conviction tellement profonde et en même
temps sur un ton si visiblement navré, que l'ingénieur ne put faire
autrement que de donner un libre cours à son hilarité.
--Tu avoueras cependant, dit-il quand ses éclats de rire lui permirent
de formuler sa pensée, que vous autres amoureux vous vous trouveriez
singulièrement gênés si personne avant vous n'avait songé à examiner le
Ciel! Que deviendrait alors tout ce vocabulaire qui vous est propre et
dans lequel il n'est question que du rayonnement des cieux, du
scintillement des étoiles, de la clarté lunaire, etc., etc., bref, de
tout ce tas de fariboles niaises au moyen desquelles vous hypnotisez
celle à laquelle vous vous adressez...
À cet argument, le diplomate répondit par un simple haussement
d'épaules, tandis que Farenheit, qui paraissait somnoler dans un coin,
s'exclamait:
--Vous me permettrez cependant de vous dire, mon cher monsieur
Fricoulet, que les amoureux ont existé depuis la création du monde...
--Ou à peu près, dit l'ingénieur, car vous me concéderez également que,
pour qu'Adam fût amoureux, il était au moins indispensable que Mme
Ève fût créée.
L'Américain répliqua à cette plaisanterie par un indistinct
grognement,--car il n'aimait pas beaucoup la contradiction--et
poursuivit:
--Or, quand Dieu a créé l'homme, je n'ai pas entendu parler qu'il eût
créé en même temps, pour son amusement, les télescopes, les méridiennes,
les équatoriaux, bref, toute cette quincaillerie qui fait la plus grande
joie de M. Ossipoff.
Et le buste légèrement penché en avant, les deux poings fermés sur les
genoux, l'Américain attachait, d'un air victorieux, son oeil sur
l'ingénieur, attendant, dans une pose de défi, la réponse qu'il allait
lui faire; nous disons son oeil et non ses yeux, car Fricoulet n'avait
pas encore voulu l'autoriser à retirer le bandeau qui lui coupait
diagonalement la figure, depuis l'accident qui lui était survenu.
--Parbleu! riposta Fricoulet, je n'ai point la prétention de soutenir
que l'invention de l'astronomie remonte à Adam et Ève; au surplus, on
pourrait soutenir qu'à cette époque--c'est-à-dire avant que le serpent
n'eût invité Ève à croquer la pomme--le séjour terrestre était si
délicieux que les pensées de nos premiers parents n'avaient nul besoin
de s'élever au-dessus de la cime des arbres du Paradis.
Gontran se prit à ricaner:
--Penserais-tu me faire croire qu'Adam n'inventa l'astronomie que pour
se distraire des infortunes dont il se trouva soudainement accablé?...
--Comme les journaux du temps n'en parlent pas, fit l'ingénieur, tu me
permettras de demeurer aussi muet qu'eux sur ce sujet. Seulement, ce qui
est prouvé, c'est que l'astronomie est certainement la science la plus
ancienne qui soit...
--Ce ne sont pas ses chevrons qui la rendent plus intéressante! maugréa
Gontran. Farenheit sursauta.
--Alors, interrogea-t-il tout surpris, pourquoi vous y être adonné?
--Comment! pourquoi?... mais parce que...
Le jeune homme s'arrêta net, voyant les regards singuliers que
l'ingénieur attachait sur lui, et une seconde de réflexion lui montra la
bêtise qu'il allait commettre en révélant à Farenheit le secret de la
comédie que l'amour lui faisait jouer depuis si longtemps.
Il répondit d'un ton pénétré:
--Parce que j'étais irrésistiblement entraîné vers elle.
--À la bonne heure, fit Farenheit; car, que moi je parle de la sorte,
cela se comprend, je suis marchand de suif et il n'y a rien dans les
astres qui me puisse attirer...
--Rien... rien, ricana Fricoulet... eh bien! alors, qu'alliez-vous faire
dans la Lune?
À cette question qui lui rappelait l'origine de toutes ses mésaventures,
l'Américain se dressa tout debout et, le visage subitement congestionné,
lança subitement son poing dans l'espace:
--_By God!_... vous me demandez ça!... Mais c'est Sharp... ce coquin de
Sharp qui m'a fourré dedans... Ah! les diamants de la Lune!... la bonne
plaisanterie... et l'on prétend que nous sommes des gens pratiques!...
Mais ce Russe!... ce Russe de malheur...
--Permettez, Sharp n'est pas un véritable Russe; c'est un métis chez
lequel l'élément allemand domine...
Ayant dit, Fricoulet, dont la langue bien pendue ne pouvait demeurer en
repos, poursuivit en s'adressant à Gontran:
--Savais-tu que les Aryas pasteurs passaient les nuits à contempler les
astres; que les Chinois et, après eux, les Égyptiens des premières
dynasties ont laissé l'inscription d'un grand nombre d'observations
astronomiques de haute valeur?
--J'ignorais...
--Progressivement, de siècle en siècle, la science de l'univers s'est
perfectionnée avec l'amélioration des appareils d'optique...
Farenheit poussa un gros rire.
[Illustration: Avant peu la carte photographique de toutes les étoiles,
obtenue par voie directe, donnera la position exacte des astres (p. 75).
077]
--Et puis, interrogea-t-il, quelle est la conséquence pratique de tout
cela? Vous nous dites que des générations d'yeux, depuis des milliers
d'années, se sont usées contre les oculaires des télescopes... la belle
avance...
L'ingénieur pinça les lèvres, tandis qu'une flamme courte s'allumait
dans ses prunelles pleines de malice.
[Illustration: 078]
--Dites donc, mon cher monsieur Farenheit, demanda-t-il d'un ton
narquois, est-ce que vous aimez le café?...
À cette question, l'Américain fit un brusque soubresaut, et, après avoir
passé sur ses lèvres une langue gourmande, il répondit:
--En auriez-vous, par hasard, une tasse à m'offrir?... non, n'est-ce
pas; alors, qu'a de commun le moka avec les étoiles?
Un fin sourire égaya le visage de Fricoulet.
--Ce qu'il y a de commun! s'exclama-t-il; écoutez-moi et vous verrez si,
en l'absence de la science astronomique, nous pourrions, nous autres
habitants de l'Ancien Continent, boire du café: n'est-ce pas de la
connaissance exacte des mouvements des astres que l'on est arrivé à
déduire la division du temps, l'estimation de la durée, l'établissement
des longitudes et leur calcul en pleine mer; supprimez tout cela et
dites-moi un peu dans quelles conditions pourraient s'effectuer les
voyages au long cours?... Or, sans les traversées auxquelles
l'astronomie assure une sécurité relative, comment s'effectuerait
l'importation, dans nos pays où ils ne pourraient arriver à maturité,
des produits des régions équatoriales?
Il termina triomphalement par la formule classique:
--C. Q. F. D.
--Pardon, dit en riant M. de Flammermont, «ce qu'il fallait démontrer»,
ce n'est pas que la science astronomique est favorable aux importantes
affaires qui se traitent au Havre, sur les «Rio» ou les «Martinique»,
mais bien favorable à elle-même.
Fricoulet arrondit ses yeux.
--À elle-même? répéta-t-il interrogativement.
--J'entends par là que plus on avance dans la science astronomique et
moins on est avancé... C'est la science caméléonesque par excellence,
qui défait le lendemain ce qui était fait la veille, vous empêche de
rien reconnaître dans les travaux de vos devanciers, ou si peu que, ma
foi, ce n'est pas la peine d'en parler, et j'avoue très franchement
qu'il faut à messieurs les astronomes une foi joliment enracinée, pour
qu'ils continuent à travailler dans de semblables conditions...
--Comprends pas.
--C'est facile, cependant, riposta Gontran; prenons, si tu veux, M.
Ossipoff; voilà un homme qui s'est usé, on peut le dire, dans la
recherche d'Hypérion,--la planète n'existe pas, je le sais, mais
supposons qu'elle existe,--il lui assigne une place dans le ciel, fait
le tracé de son orbite, établit les lois de sa rotation, pose son poids,
son volume, sa densité... Ossipoff est un grand homme, et crac! voilà
que, dans cent ans, dans deux cents ans d'ici, les astronomes cherchent
Hypérion... disparu, Hypérion... ou bien changé de place... changé
d'orbite... de poids... de densité, etc... Voilà Ossipoff traité
d'halluciné, à moins qu'on ne le traite d'âne, tout simplement...
Le jeune homme se tourna vers Farenheit.
--Est-ce vrai? est-ce juste? interrogea-t-il.
--Je n'y entends rien, répondit l'Américain imperturbablement; mais cela
me paraît fort logique...
Fricoulet haussa les épaules.
--Et moi, dit-il, je t'affirme que le Ciel est tout aussi connu, mieux
connu même que la Terre tout entière: des cartes très précises ont été
dressées de toutes ses parties par de nombreux astronomes, et, avant
peu, la carte photographique de toutes les étoiles, obtenue par voie
directe, donnera la position exacte des astres que les astronomes, pour
faciliter les recherches, ont associés en constellations...
Cette conversation se tenait dans la machinerie où Gontran terminait son
«quart», ayant pour compagnons de veille Fricoulet, intéressé malgré lui
par l'étrangeté de ce désert intersidéral dans lequel flottait le wagon,
et Farenheit qui, surexcité par cette pensée que l'on tournait le dos à
la Terre, au lieu d'avoir le cap dessus, ne pouvait dormir...
[Illustration: 080]
Ossipoff, lui, enfermé dans sa cabine, prenait un repos bien gagné par
près de trente heures de veille consécutives, et Séléna mettait au net,
suivant sa coutume, les notes prises par le savant, au cours de ses
observations.
Fricoulet venait de prononcer les paroles rapportées plus haut, lorsque
l'Américain, qui regardait distraitement par l'un des hublots, auprès
duquel il était assis, hublot passé au noir de fumée, par précaution,
s'écria sur un ton admiratif:
--Voilà qui est véritablement superbe!... Venez donc voir, monsieur de
Flammermont...
Gontran, blasé depuis longtemps sur toutes les surprises que lui
réservait l'immensité céleste, rejoignit nonchalamment Farenheit et
colla son visage à côté de celui de l'Américain, trop intéressé pour lui
céder sa place et, malgré son scepticisme, le jeune homme ne put
s'empêcher de s'écrier lui aussi:
--Épatant!...
C'est qu'en vérité le spectacle qui s'offrait à la vue des voyageurs
tenait de l'enchantement, de la féerie: la profondeur noire de l'infini
était toute constellée d'astres aux multicolores reflets: ici, c'étaient
des globes entièrement blancs qui rayonnaient dans l'espace des teintes
laiteuses d'une délicatesse de ton extraordinaire; là, des mondes
mystérieux éclairaient d'une lueur passant par toutes les gammes du
rouge, depuis l'écarlate violent jusqu'au jaune orangé le plus fin, les
profondeurs de l'infini; un peu plus loin, c'était un assemblage
d'étoiles aux différents reflets qui semblaient les couleurs d'une
extraordinaire palette.
[Illustration: 081]
Quelques-uns de ces mondes apparaissaient, estompés d'une brume
lumineuse, ainsi que des lanternes vénitiennes dont la flamme, vers la
fin des fêtes qu'elles ont illuminées, vacille, prête à s'éteindre; un
grand nombre, au contraire, envoyaient dans l'espace des rayons aussi
crus, aussi ardents que la plus lumineuse des lampes électriques, et
tous ces rayons se croisant, se confondant, finissaient par former
autour du wagon de lithium une atmosphère si étrangement multicolore que
les yeux des Terriens, tout surpris, ne pouvaient arriver à en
comprendre la composition.
--Sapristi! murmura Gontran, si les organisateurs de la Fête des Fleurs,
qui se tient annuellement au Bois-de-Boulogne, pouvaient voir ça, ils
donneraient leur démission, à moins qu'ils ne meurent de honte.
Et Farenheit, de son côté, d'ajouter:
--L'Electric-Club a donné, depuis sa fondation, bien des raoûts et bien
des redoutes qui eussent surpris les gens du vieux Continent; mais voilà
qui dépasse de beaucoup notre luxe de mise en scène...
Puis, au bout d'un moment employé à contempler ce merveilleux spectacle,
l'Américain demanda:
--Tout cela, ce sont des étoiles?
--Assurément, répondit Fricoulet; que trouvez-vous de surprenant à cela?
--Ceci, tout simplement, c'est que je croyais les étoiles animées d'un
scintillement continu, tandis que toutes les lueurs que nous voyons en
ce moment sont fixes...
--Il en était de même lorsque nous les examinions de Mars, ajouta
Gontran.
Il dit presque aussitôt, d'un ton dégagé:
--Illusion d'optique, sans doute...
--Comment! sans doute, se récria Fricoulet; c'est certainement qu'il
faut dire... et savez-vous à quoi est due cette illusion d'optique? tout
simplement à l'épaisseur de la couche atmosphérique terrestre qui
produit le phénomène de la scintillation des astres... Ici, nous
flottons dans le vide et la lueur des étoiles nous apparaît telle
qu'elle est réellement, c'est-à-dire fixe ou à peu près...
Gontran, qui écoutait distraitement son ami, ayant toute son attention
attirée vers le spectacle merveilleux de l'infini, objecta:
--Mais la lueur de Mars, de Vénus, de la Lune même ne scintille pas, et
cependant, pour nous parvenir, elle traverse bien, tout comme celle des
étoiles, la couche atmosphérique terrestre.
--C'est à cela que l'on distingue les planètes, répondit Fricoulet;
maintenant--et, ce disant, il s'approcha de M. de Flammermont, à
l'oreille duquel il parla bas,--si jamais Ossipoff t'interrogeait sur ce
sujet, tu pourrais lui dire que ce sont les étoiles blanches qui
scintillent le plus et les étoiles rouges ou orangées qui scintillent le
moins.
--Les premières, dans le spectre desquelles on retrouve les sept
couleurs du prisme, avec les raies noires caractéristiques de
l'hydrogène; les secondes, dont le spectre est traversé par de larges
bandes nébuleuses obscures formant comme une espèce de colonnade.
Ces mots, c'était Ossipoff qui venait de les prononcer, arrêté sur la
dernière marche de l'escalier d'où il avait entendu la fin seulement de
la phrase de l'ingénieur; persuadé comme il l'était des connaissances
scientifiques de son futur gendre, la pensée toute naturelle qui se
présenta à son esprit fut que Fricoulet répondait à une «colle» que
venait de lui pousser son ami; aussi souriant d'un air sarcastique:
--Savez-vous aussi quel est, en moyenne, le nombre par seconde des
variations de couleurs pour toutes les étoiles observées et ramenées à
une même hauteur de 30 degrés au-dessus de l'horizon?...
Fricoulet cligna malicieusement de l'oeil vers son ami et répliqua avec
une assurance imperturbable:
--Je n'aurai pas grand mérite à vous répondre, mon cher monsieur
Ossipoff, car Gontran vient de m'apprendre la chose à l'instant: ce
nombre est de 86 pour les étoiles blanches et de 56 pour les rouges.
Puis, prenant un air à dessein naïf, pour bien donner le change au
vieillard:
--Chez nous, en France, les paysans prétendent que les fortes
scintillations d'étoiles annoncent la pluie... et généralement, ils ne
se trompent pas.
--Ce qui n'a rien d'étonnant, puisque c'est la présence de l'eau dans
l'atmosphère, en quantité plus ou moins grande, qui exerce l'influence
la plus marquée sur la scintillation...
Cela dit, le visage d'Ossipoff se transforma complètement; une ride
profonde se creusa entre ses sourcils brusquement froncés, ses lèvres se
plissèrent dans une moue soucieuse et, prenant Gontran par le bras:
--Mon cher enfant, dit-il à voix basse et comme honteux, je désirerais
vous entretenir d'un sujet grave...
Le jeune homme coula un regard inquiet vers Fricoulet qui fit avec ses
bras un geste dont la claire signification était «À la grâce de Dieu»
et morne, silencieux, tête basse comme une victime, il suivit le vieux
savant qui montait lentement l'escalier.
[Illustration: 084]
Une fois sur le palier, il ouvrit la porte de sa cabine, s'effaça pour
laisser passer son compagnon, se pencha afin de s'assurer que ni
Fricoulet ni l'Américain ne pouvaient se mettre à l'écoute et, étant
entré à son tour, referma soigneusement la porte derrière lui.
--Sapristi! se disait mentalement M. de Flammermont en regardant à la
dérobée son futur beau-père, sapristi! qu'est-ce qu'il peut bien me
vouloir?
Et son inquiétude était d'autant plus grande qu'ayant fermé
soigneusement la porte, le vieillard était venu se planter devant lui et
l'examinait à travers ses lunettes, d'un air singulier, tout en passant
distraitement sa main sur sa longue barbe blanche; on eût dit qu'il
éprouvait quelque appréhension à parler et qu'avant de s'y résoudre il
voulait tâcher de découvrir par avance comment son interlocuteur allait
prendre la communication qu'il avait à lui faire. Enfin, se décidant, il
toussa à deux ou trois reprises, et posant, dans un geste paternel, sa
main sur le bras du jeune comte:
--Mon cher enfant, balbutia-t-il d'un air embarrassé et d'une voix dans
laquelle il y avait une intonation pleine d'humilité, mon cher enfant,
j'ai un aveu pénible à vous faire.
[Illustration: Il se prit le crâne à deux mains, dans un geste vraiment
désespéré (p. 84). 085]
Pour le coup, Gontran sentit une sueur froide lui perler subitement sur
le front et, tandis que son buste se rejetait en arrière, dans un
mouvement brusque, il s'exclamait avec indignation.
--Encore!
Il pensait que le vieux savant avait cédé à quelque nouvel accès de
folie scientifique, compliquant plus encore qu'elle ne l'était la
situation des voyageurs.
--Mon cher enfant, poursuivit le vieillard sans se troubler, je viens
faire appel à toute votre science et à toute votre mémoire...
Cette fois, Gontran sentit un petit frisson lui courir par tout le
corps, à fleur de peau, les quelques mots d'Ossipoff lui ayant fait
pressentir sur quel terrain allait se trouver placée la conversation.
--Je vous ai prié de monter, expliqua le vieillard, pour une raison que
vous, savant, vous comprendrez; je n'ai pas voulu vous faire part de la
singulière défaillance de cerveau dont je suis en ce moment victime,
devant ce Farenheit et ce Fricoulet qui n'y entendent rien...
--Ah! cependant, protesta Gontran, Fricoulet est un garçon trop modeste
pour n'être pas indulgent.
Ce dernier mot était malheureux; il faillit mettre le feu aux poudres et
les vitres des lunettes d'Ossipoff étincelèrent subitement, tandis que
d'une voix brève, sèche, coupante, il ripostait:
--Je n'ai que faire de l'indulgence de M. Fricoulet.
Gontran demanda:
--D'ailleurs, peu importe: nous sommes seuls... de quoi s'agit-il?
Le vieillard hésita encore; sans doute ce qu'il avait à dire lui
apparaissait-il comme une chose énorme et n'était-il pas certain que sa
confiance fût bien placée. Mais, d'un autre côté, la nécessité
impérieuse le poussant, il se décida en poussant un petit soupir.
--Voyons,... je n'ai pas besoin de vous demander, n'est-ce pas, si vos
calculs sont exacts?
--Quels calculs?...
--Ceux qui vous ont servi à établir la route suivie par l'_Éclair_?
Gontran eut un violent haut-le-corps, tout comme si la seule idée que
l'on pouvait mettre en doute l'authenticité de ses calculs suffît à
l'indigner.
--Plaisantez-vous? se contenta-t-il de répondre avec une dignité
parfaitement simulée.
Ossipoff protesta.
--Ne vous froissez pas, mon cher ami, fit-il, car il était loin de mon
intention de suspecter votre science... mais ce qui arrive est si
extraordinaire, si invraisemblable que lorsque je vous aurai dit... vous
trouverez ma question excusable...
L'inquiétude du jeune homme allait grandissant, car pour qu'un savant de
la force d'Ossipoff ne s'y retrouvât plus, il fallait qu'il s'agît en
effet d'un problème ardu, pour la solution duquel toute sa «roublardise»
serait inutile.
--Parlez, monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix qu'il chercha à affermir,
et si mes modestes lumières peuvent vous être de quelque utilité...
--Donc, vos calculs sont justes, vos observations sont exactes, nous
avons atteint la Voie Lactée et dépassé l'étoile la plus proche de notre
système solaire.
--[Grec: A] (alpha) du Centaure... c'est parfaitement cela.
--À notre droite, se trouve bien l'amas de soleils que les astronomes
terrestres ont relevé dans cette constellation et nous sommes à
proximité de la _Croix-du-Sud_?
Ces derniers mots n'étaient plus aussi assurés que le commencement de la
phrase; mais ils étaient prononcés sur un ton interrogatif qui ne laissa
pas que de rendre le jeune homme quelque peu perplexe...
Néanmoins, comme il lui était impossible de garder le silence, il
répondit de manière énergiquement affirmative.
--C'est parfaitement cela.
Ossipoff poussa un profond soupir comme si un poids énorme lui eût été
enlevé de dessus la poitrine.
--Ah! mon cher enfant, balbutia-t-il, vous ne sauriez croire combien je
suis heureux de vous voir en communion d'idées avec moi sur ce point...
seulement, je vous demanderai de vouloir bien m'expliquer ce phénomène.
Il prit le jeune comte par la main, l'amena près du télescope et, par
une douce pression sur les épaules, le contraignit à s'asseoir devant
l'instrument en disant:
--Regardez.
Totalement ahuri, Gontran appliqua son oeil à l'objectif, regarda, et,
croyant que le vieillard était déconcerté par les colorations étranges
des mondes parsemés dans l'espace, il allait se lancer dans des
variations faites sur les explications que Fricoulet venait de lui
donner à l'instant, touchant les différences de teintes observées dans
le rayonnement des étoiles, lorsque Ossipoff s'exclama:
--Hein!... vous la cherchez!... comme moi; mais vous pouvez bien vous
user les yeux et fouiller les coins et recoins du ciel, vous ne la
trouverez pas...
Gontran, en lui-même, se disait:
--Je donnerais bien des choses pour savoir de quoi il parle.
Mais il avait beau sonder l'infini pour découvrir ce que le vieillard
pouvait bien chercher dans cette fête vénitienne céleste; c'était en
vain.
--Inutile, allez, dit enfin Ossipoff, voici cinq heures que je remue
toutes les constellations... pas plus de _Croix-du-Sud_ que sur ma
main...
--C'est la _Croix-du-Sud_ qu'il veut, pensa le jeune comte; du diable si
je l'aurais jamais trouvée, je ne la connais pas...
Il se redressa et dit du ton le plus naturel du monde:
--Du moment que vous l'avez cherchée, mon cher monsieur Ossipoff, je
m'en rapporte à vous,... et alors?
--Comment! alors?... mais où est la Croix-du-Sud? où est l'amas de
soleils que nous devrions avoir sur notre droite? où est même Alpha?
Il se prit le crâne à deux mains dans un geste véritablement désespéré
et ajouta:
--J'y perds la tête, mon enfant; je ne retrouve plus l'aspect du ciel et
moi qui connaissais, ou, du moins, qui croyais connaître mon univers
céleste sur le bout du doigt, je suis obligé de vous confesser que je
suis semblable à un Kurde où à un Kirghise que l'on transporterait sur
la Perspective Newsky... C'est pourquoi j'ai recours à vous pour
m'assurer que nous sommes bien dans le droit chemin et ensuite pour
m'expliquer par quel phénomène...
Durant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait repris possession de
lui-même; aussi fut-ce avec cette belle assurance dont il avait déjà
donné tant de preuves au cours de cet aventureux voyage qu'il répondit:
--Tranquillisez-vous, mon cher père, nous sommes bien dans la Voie
Lactée, c'est bien à notre droite [Grec: ô] (oméga) du Centaure que
nous devrions voir, comme nous devrions apercevoir encore à notre
arrière [Grec: a] (alpha) de la même constellation.
--Mais la _Croix-du-Sud_, mon pauvre Gontran, la _Croix-du-Sud_?...
--C'est fort simple; il en est d'elle comme des autres; par suite de
notre rapprochement de ces mondes, leur aspect a changé, leur position a
varié au point de vue optique et c'est assurément à la différence
d'angle sous lequel nous les voyons actuellement qu'il faut attribuer la
dislocation de la _Croix-du-Sud_.
Gontran, s'il n'avait aucune connaissance scientifique, était doué, par
compensation, d'une forte dose de logique et de bon sens; c'est
pourquoi, en cette circonstance, comme en bien d'autres d'ailleurs, tout
aussi difficiles, eût-il pu réussir à donner le change au vieillard, si
la Providence, qui veillait sur lui, ne lui eût envoyé son sempiternel
sauveteur juste à temps pour le tirer d'embarras...
Ossipoff en effet ouvrait la bouche pour protester contre l'explication
que venait de lui fournir le jeune homme, explication un peu vague et
qui ne lui paraissait pas--fort justement d'ailleurs--s'appliquer à la
situation, lorsqu'on frappa rudement à la porte et la voix de Fricoulet
retentit:
--Monsieur Ossipoff! cria le jeune homme, c'est à votre tour de prendre
le quart...
Avant que le vieillard eût pu s'y opposer, Gontran avait ouvert et,
suivi de Farenheit, l'ingénieur faisait irruption dans la cabine.
--Pas un mot devant lui, dit rapidement Ossipoff à l'oreille de son
futur gendre.
--Soyez tranquille, répondit Gontran de même.
À son autre oreille, Fricoulet murmurait:
--J'arrive à temps; tu allais dire une énormité qui eût tout brisé.
--Comment sais-tu?
--J'écoutais à la porte... par prudence...
Ossipoff, cependant, les sourcils froncés et la mine renfrognée, dit à
Fricoulet:
--Je vous remercie de votre empressement... mais je désirerais, avant de
descendre à la machinerie, terminer une conversation...
Alors, Gontran, sans lui laisser le temps d'achever, dit à Fricoulet
avec ce sérieux imperturbable qui était sa grande force:
--Nous allons voir si tu te souviens des explications que je t'ai
données hier sur le changement auquel il fallait nous attendre dans
l'aspect du ciel...
Se retenant pour ne pas pouffer de rire, l'ingénieur répondit aussitôt,
du même ton qu'un écolier qui répète une leçon...
--Il y a à ce changement deux raisons: la première est la différence de
distance existant entre les deux points d'observation, c'est-à-dire la
Terre et le wagon dans lequel nous nous trouvons; il y a là une règle
d'optique sous le coup de laquelle tombent les astres; la seconde raison
est due à la rapidité avec laquelle la lumière franchit la distance qui
sépare de la Terre les constellations dans le voisinage desquelles nous
nous trouvons, et entre autres, la Croix-du-Sud.
Ossipoff plissa les paupières, cherchant à deviner où voulait en venir
le jeune ingénieur et murmura d'une voix revêche.
[Illustration: 090]
--Je ne comprends pas...
--Laissez-le achever, dit Gontran avec un sourire rassurant et vous
comprendrez.
--C'est pourtant bien simple: le rayonnement de la Croix-du-Sud met
environ cinq ans à parvenir aux télescopes terrestres; or, étant donné
le mouvement dont sont animées les constellations, il est tout naturel
que nous ne les trouvions plus, étant si près d'elles, à la même place
où elles semblent toujours être aux yeux de nos astronomes.
Le vieux savant se toucha le front de son index osseux.
--C'est, ma foi, juste, murmura-t-il.
Il ajouta avec un sourire de pitié:
--Rien n'était plus simple, cependant, que de songer à cela... mais où
donc avais-je la tête?
Gontran voulut parler; d'un imperceptible battement des paupières,
Fricoulet lui fit signe de le laisser continuer.
--Ce n'est pas tout,... ne m'as-tu pas dit que la précession des
équinoxes était pour quelque chose là-dedans?...
Pour le coup, le jeune diplomate jugea à propos de jouer un peu la
comédie.
--Pour quelque chose! répéta-t-il, eh bien! comme tu y vas!... mais
c'est d'une importance capitale...
Il s'adressa à Ossipoff, en haussant les épaules:
--Ah! ces ignorants! s'écria-t-il; c'est comme M. Farenheit, qui,
l'autre jour, parlait de passer par profits et pertes les secondes qui
servent de mesure pour la parallaxe des étoiles...
--Eh bien! bougonna Farenheit qui, jusqu'alors, n'avait rien dit,
qu'est-ce que c'est que ça, la procession des équinoxes?...
--Précession, monsieur Farenheit, rectifia ironiquement Fricoulet: c'est
le nom que l'on donne à l'oscillation et au balancement de la Terre sur
son axe... balancement qui fait que le pôle du monde se déplace
lentement parmi les constellations.
Ossipoff, qui écoutait depuis quelques secondes, en donnant de visibles
signes d'impatience, s'écria:
--Se déplace!... se déplace!... c'est bien la peine d'en parler... un
cercle de 23 degrés de rayon, qui ne demande pas moins de 25,765 années
pour être parcouru entièrement, est-ce que c'est appréciable?
Fricoulet, piqué au vif, riposta:
--Comment!... si c'est appréciable!... mais tellement qu'il y a 14,000
ans, Véga était l'étoile polaire des terriens et que dans 12,000 ans,
elle le redeviendra également.
--Ce sont les cartes célestes de l'époque qui nous l'apprennent!
s'exclama narquoisement l'Américain.
--Non, monsieur Farenheit, mais ma simple jugeote, de même que ma
jugeote, ou plutôt celle de mon ami Gontran, me permet de vous donner
un aperçu de ce qu'était l'aspect du ciel il y a soixante-quatre
siècles, c'est-à-dire au temps des Pharaons et des premières
civilisations chinoises; presque toutes les constellations du ciel
austral étaient visibles de l'hémisphère boréal, à la latitude de Paris:
le Centaure, la Croix-du-Sud, Canopus, Achernar, l'Autel, l'Indien,
tandis que Sirius, Orion, l'Éridan demeuraient invisibles, cachées sous
la Terre... cherchez un peu maintenant les constellations australes!...
disparues! évanouies!... sous l'horizon, tandis que nous voyons
parfaitement le Grand-Chien, l'Éridan, Rigel et autres.
Farenheit se croisa les bras et s'écria:
--Alors, qu'aviez-vous donc à protester si énergiquement, tout à l'heure
encore, lorsque M. de Flammermont vous déclarait que l'astronomie était
la dernière des sciences...
--Gontran! s'exclama Ossipoff suffoqué...
Il répéta, sur un ton qui trahissait une profonde, une sincère douleur:
--Oh! Gontran...
Fricoulet protesta.
--Mais, vous avez mal compris, monsieur Farenheit.
--M. de Flammermont n'a pas dit cela? cria l'Américain, hors de lui,
croyant voir un démenti dans ces paroles.
--Il a dit cela, mais ne l'a point dit avec le sens que lui donne M.
Ossipoff; dans sa pensée, l'astronomie est assurément la première des
sciences, au point de vue intérêt,--puisqu'il y a consacré sa vie--mais
il estime, chacun a le droit d'avoir son opinion, n'est-ce pas? que
c'est aussi la dernière, au point de vue des résultats qu'elle donne...
Littéralement ahuri, le vieux savant écoutait, sans bien comprendre,
tandis que l'ingénieur clignait malicieusement de l'oeil vers son ami,
d'un air qui voulait dire: «À toi, maintenant... et hardiment».
Gontran comprit et, avec une mauvaise humeur parfaitement jouée:
--Franchement, mon cher père, me nierez-vous que ce qui vous arrive ne
soit une preuve de plus à l'appui de mon raisonnement?... Comment! vous
voilà, vous, un des princes de l'astronomie moderne, dont la vie, tout
entière, sans un instant d'interruption, a été consacrée à l'étude des
astres, vous voilà arrivé pour ainsi dire aux confins de la vie, et tout
aussi embarrassé, en ce moment, qu'un enfant, qui n'aurait approché son
oeil d'un télescope!...
Une furtive rougeur empourpra le visage d'Ossipoff qui balbutia:
[Illustration: En même temps, elle lui quittait le bras et agitant des
étoffes... (p. 94). 093]
--Gontran... vous m'aviez promis...
[Illustration: 094]
--Bast! riposta le jeune homme, en haussant les épaules, étant donné ce
que vient de vous répondre Fricoulet, ne pensez-vous pas qu'il sache
aussi bien que vous et moi l'impossibilité matérielle dans laquelle vous
vous trouvez de reconnaître l'état du ciel!... en dehors du mouvement
propre aux astres qui les déplace, en dehors du balancement de la Terre
sur son axe, qui vous dit que la Croix-du-Sud ou du moins les mondes qui
la composent ne sont pas allés, depuis longtemps, rejoindre les vieilles
lunes...
--Oh! s'exclama Ossipoff, estomaqué par une théorie si audacieuse; il y
a trois ans encore, je l'apercevais de l'observatoire de Pulkowa.....
--Êtes-vous bien sûr que vous ne voyiez pas seulement un rayon de
lumière, en route depuis cinq ans, le dernier éclat peut-être de cette
constellation à son agonie...
Ossipoff courba la tête et demeura silencieux dans une posture
méditative.
Mais cette méditation, Farenheit ne fut pas long à l'interrompre par un
juron lancé d'une voix tonitruante.
--Ce que je vois de plus clair, là-dedans, clama-t-il, c'est que nous
sommes bel et bien égarés à des milliards de lieues de notre patrie et
que notre retour chez nous devient de plus en plus problématique.
--Eh! riposta le vieillard, chez vous! chez vous!... Vous n'avez que ces
mots-là à la bouche... Franchement, tous nos voyages ne vous ont-ils pas
donné le goût...
--De mon foyer! interrompit l'Américain... Oh! parfaitement si, plus que
jamais.
--D'ailleurs, mon cher monsieur Ossipoff, dit à son tour d'une voix
ferme M. de Flammermont, notre retour sur terre n'est plus en question:
ce point a été tranché depuis longtemps et nous ne saurions admettre
aucune nouvelle discussion à ce sujet.
--Alors, pourquoi sir Farenheit y revient-il? bougonna le savant.
--Pourquoi... pourquoi!... s'écria l'Américain, parce que plus nous
allons et moins vous me semblez d'accord et que je me demande si en nous
enfonçant davantage encore à chaque seconde dans l'infini...
--Nous nous rapprochons de la cinquième avenue?... dit Fricoulet en
riant, rassurez-vous, mon cher Farenheit, car c'est le seul moyen pour
nous de revenir à notre point de départ. Quant à être perdus, ainsi que
vous le dites, crainte vaine: bien que les constellations aient disparu,
le calcul permet très bien de retrouver la position qu'elles occupaient
dans le ciel... Mais parle donc, Gontran, tu restes là, muet, comme si
tu te faisais un malin plaisir d'augmenter l'angoisse de ce cher ami!...
Répète-lui donc ce que tu me disais il n'y a qu'un instant... Nous
sommes en pleine _Croix-du-Sud_.
Ossipoff, sans remarquer l'air ahuri de Gontran, releva la tête et
regarda Fricoulet, tandis que Farenheit incrédule, s'approchait du
télescope, disant:
--En ce cas, montrez-moi les quatre étoiles qui la composent.
Le vieux savant s'esclaffa et d'un ton plein de pitié:
--Quatre étoiles!--Mais il y en a plus de quatre cents visibles du lieu
de l'espace où nous nous trouvons... Et puis, de la terre, on a constaté
que ce n'étaient pas quatre, mais huit étoiles qui forment la Croix,
quatre de première grandeur et quatre autres un peu moins brillantes.
--Sans compter, ajouta Fricoulet, que certaines, telle que [Grec: ch]
et [Grec: th] 2, peuvent être dédoublées...
--Comment savez-vous ça? interrogea Ossipoff.
--Voici mon _vade-mecum_ scientifique, dit l'ingénieur avec un
imperturbable aplomb, en montrant Flammermont.
Il ajouta, en paraissant interroger son ami du regard, pour bien assurer
sa mémoire, en apparence défaillante:
--Je sais même que, sur ces huit étoiles, il y en a deux d'un rouge
rubis éclatant, une bleu marine, deux vert émeraude et trois d'un vert
pâle... Est-ce bien ça, Gontran?
Le jeune comte inclina la tête, murmurant:
--Tu es un merveilleux élève...
Attendri, Ossipoff saisit les mains de son futur gendre.
--Ah! mon cher enfant, s'écria-t-il, quelle gloire vous attend à votre
retour sur la terre! et combien je remercie la Providence de m'avoir
donné, pour achever et poursuivre mes travaux, un collaborateur tel que
vous!
Gontran esquissa une grimace qui aurait pu prouver au savant, s'il
l'avait aperçue, que la joie du jeune homme n'était pas égale à la
sienne.
C'était le tour d'Ossipoff de prendre le quart, et Fricoulet, à qui
était dévolue plus particulièrement la délimitation du temps, ayant
déclaré que, sur terre, il devait être dix heures du soir, chacun
rejoignit son hamac où il ne tarda pas à s'endormir.
À peine le sommeil s'était-il emparé de lui, que Gontran devint la proie
d'un cauchemar qui ne le lâcha pas de la nuit et ne prit fin que lorsque
la main de Fricoulet, qui le secouait assez rudement, l'éveilla: sous
l'impression des explications scientifiques fournies par Fricoulet sur
les différentes colorations des mondes inconnus au travers desquels
l'_Éclair_ les emportait, il rêva qu'il était de retour sur la terre.
Mais, durant son absence, une révolution inexplicable s'était faite dans
les conditions d'éclairage de sa planète natale: les rayons du soleil,
au lieu d'être blancs, étaient devenus subitement bleus, et cette
transformation de lumière produisait des effets aussi stupéfiants que
terrifiants, les choses et les êtres changeaient d'aspects et la vie
quotidienne se trouvait, de ce fait, complètement bouleversée.
Puis, brusquement, aux rayons de ce soleil bleu venaient se mêler ceux
d'un soleil écarlate, subitement monté au-dessus de l'horizon et ces
deux soleils s'augmentaient bientôt d'un troisième, puis d'un quatrième,
qui ajoutaient chacun une tonalité différente à celles des précédents.
[Illustration: 097]
Tour à tour, la terre recevait un jour bleu d'azur, jaune d'or et rouge
sang; mais bientôt, le jaune l'emportait sur le bleu, se mariait à lui
pour produire un vert éclatant dont l'atmosphère se trouvait baignée
jusqu'au moment ou le vert se transformait en violet, par suite de
l'apparition d'un nouveau soleil qui irradiait dans l'espace une lumière
couleur rubis.
C'était un monde caméléon que Gontran habitait maintenant: à chaque
seconde, c'était une transformation soudaine qui rompait étrangement la
monotonie de l'existence et la peuplait de surprises multiples et
d'étonnements non interrompus.
Entre temps, le jour attendu depuis de si longues années, s'était enfin
levé, un jour bleu, mais d'un bleu très pur, très doux, très limpide et
dans lequel Séléna, sa fiancée, lui apparaissait dans son voile nuptial
tout baigné d'une vapeur d'or, ressemblant à ces saintes que l'on voit
dans les vieux missels, la tête auréolée de rayons.
Le cortège des parents et des amis déroulait par les rues ses longs
anneaux multicolores, alors que Séléna et lui gravissaient lentement
l'escalier de la mairie du huitième arrondissement et, chose bizarre,
due à un capricieux jeu de lumière qu'il ne cherchait d'ailleurs point à
s'expliquer, le visage de la jeune fille était baigné d'un rayon rubis,
qui semblait être le reflet de sa pudeur de vierge, tandis que lui-même
était rayonnant écarlate, en signe de la joie qui le transportait; par
contre, monsieur Ossipoff, dont ce jour de fête interrompait les chers
travaux, trahissait une colère concentrée par des traits d'un jaune
violent, et que Fricoulet, subitement sombre depuis que le mariage était
irrévocablement décidé, dissimulait mal une jalousie aiguë sous un
masque d'un vert pâle.
Puis tout à coup, voilà que, par suite d'une incompréhensible
hallucination, il lui semblait entendre arrivant jusqu'à lui, en échos
très doux, les sons harmonieux de l'orgue annonçant son arrivée à
l'église... Et ces sons eux-mêmes se transformant insensiblement, tandis
que le «oui» traditionnel prononcé, il redescendait l'escalier de la
mairie pour se rendre à l'église; maintenant, ce n'était plus une
musique sacrée qu'il entendait, mais un orchestre joyeux qui exécutait
une valse aux mouvements tantôt rapides, tantôt lents, permettant aux
valseurs de se lancer dans des tournoiements rapides ou de se laisser
aller à un bercement délicieux.
Et comme il tournait les yeux, tout surpris, vers Séléna, pour lui faire
part de ce qu'il entendait et lui demander si, elle aussi, entendait la
même chose, voilà que ses vêtements blancs se colorèrent subitement de
teintes différentes qui la faisaient passer soit successivement, soit
simultanément, par toutes les couleurs du prisme, comme si elle eût été
dans le rayonnement de projections électriques multicolores.
En même temps, elle lui quittait le bras, et agitant du bout des doigts
ses vêtements d'une souplesse et d'une légèreté telle, qu'ils semblaient
faits d'une étoffe impalpable ou plutôt des rayons lumineux eux-mêmes,
elle se mit à danser, suivant le rythme de l'orchestre, dont les échos
arrivaient jusqu'à elle, portés sur les ailes de la brise.
Ce fut à ce moment que la main de Fricoulet l'arracha au sommeil.
--Hein! quoi!... qu'y a-t-il? s'exclama le jeune homme.
Puis, se frottant les yeux, il regarda autour de lui, demandant:
--Où est-elle?
--Qui? elle?... interrogea l'ingénieur, ahuri.... Séléna?
Gontran partit d'un grand éclat de rire.
--Non... la Loïe Fuller...
Et, comme son ami écarquillait les yeux, le jeune comte ajouta:
--Figure-toi que toutes ces histoires de mondes multicolores me
trottaient tellement par la cervelle que j'en ai rêvé... si bien que,
conformément à cette théorie de transformation de colorations, il me
semblait épouser la Loïe Fuller... et c'est elle que je cherchais en
m'éveillant...
--Pauvre Séléna, murmura comiquement Fricoulet...
--Preuve, ajouta Gontran d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, que
je n'ai vraiment pas la tête assez solide pour m'occuper de science...
En ce moment, Farenheit entra précipitamment dans la cabine: il
paraissait fort agité et son visage tout congestionné, ses regards
flambants trahissaient une de ces colères furieuses dont il avait déjà,
au cours du voyage, donné de multiples exemples.
--Allons, bon, s'exclama Flammermont, qu'y a-t-il encore?
--Il y a, gronda l'Américain, que ce damné Ossipoff nous a encore joué
un tour de sa façon.
--Que se passe-t-il?
--Vous aviez déclaré, n'est-ce pas, que le moyen le plus sûr de
rejoindre la Terre était d'aller de l'avant, toujours de l'avant.
--Certes... et cela par la bonne raison que la vitesse qui nous emporte
rend matériellement impossible tout retour en arrière...
--Eh bien! il faut croire que M. Ossipoff, lui, a trouvé un moyen de
virer de bord... car nous n'allons plus de l'avant...
--Pas possible...
--C'est comme je vous le dis... cria l'Américain qui ne supportait pas
qu'on mît en doute ses affirmations... je ne suis pas un enfant, je
suppose, et je sais ce que je dis, n'est-ce pas?...
Fricoulet se précipita dans la machinerie, entraînant sur ses talons
Gontran et Farenheit, et colla son oeil au télescope.
--Eh bien, quoi?... demanda-t-il au bout d'un instant d'observation.
--Cette étoile, répondit l'Américain, cette étoile qui inonde le wagon
d'une si grande lueur, la voyez-vous?
--Dame... à moins d'être aveugle... eh bien! c'est [Grec: ê] (êta) de
la constellation du _Navire_... Après?...
--Après? répéta Farenheit... ne pouvant dormir, j'avais quitté mon hamac
et j'étais venu m'étendre ici, pensant que le changement de place me
serait favorable... ah bien! oui, le sommeil ne voulait pas de moi...
alors, pour passer le temps, je m'étais mis au télescope et, tout de
suite, mon attention avait été attirée par cette étoile qui brillait
d'un éclat extraordinaire.
--Pas étonnant, murmura Fricoulet, c'est l'une des plus importantes du
ciel austral, après le Centaure.
--À mesure que les minutes s'écoulaient, poursuivit l'autre, ses
dimensions augmentaient dans des proportions vraiment stupéfiantes,
preuve que nous poursuivions notre route, lorsque, soudain, il y a un
quart d'heure à peine--elle s'est mise à diminuer avec non moins de
rapidité... preuve...
--...que nous reculons, parbleu!... dit avec assurance Gontran qui
commençait à s'émouvoir, lui aussi.
--Preuve que vous n'entendez rien aux choses astronomiques, monsieur
Farenheit, déclara ironiquement l'ingénieur; autrement, vous sauriez que
[Grec: ê] (êta) du Navire est une étoile variable et même la plus
variable qui soit, car depuis 1677, époque à laquelle l'astronome
anglais Halley l'a aperçue pour la première fois, jusqu'à ces temps
derniers, où Gould l'a étudiée, elle n'a cessé de varier d'éclat,
tombant de la première jusqu'à la huitième grandeur, pour se relever
ensuite et reprendre son premier rang...
Puis, s'adressant ironiquement à Gontran, sur l'épaule duquel il frappa.
--Hein!... ce que c'est que de n'être pas de la partie, ricana-t-il; on
s'émeut pour un rien, et d'un point on fait une montagne... donc, mon
cher monsieur Farenheit, rassurez-vous... Ossipoff n'est pour rien dans
le phénomène qui vous a tant effaré et l'_Éclair_ continue bien sa
course vers l'infini.
Une voix derrière lui--celle du vieux savant--dit alors:
--Puisque vous êtes si fort sur ce sujet, monsieur Fricoulet, vous
auriez pu ajouter, pour l'édification complète de M. Farenheit, que
toutes les étoiles du ciel sont variables, car, conformément aux lois
qui régissent l'univers, les soleils naissants ont un éclat de plus en
plus vif jusqu'au moment où, après être demeurés stationnaires, ils
décroissent, puis finissent par s'encroûter et s'éteindre...
[Illustration: Les mains croisées, le vieillard demeurait immobile (p.
101). 101]
--On pourrait en dire autant des savants, pensa à part lui l'Américain
en lançant à Ossipoff un mauvais regard.
--Mais, poursuivit doctoralement le vieillard, la vie humaine est trop
courte pour que l'homme puisse enregistrer ce genre de changement et je
pense que M. Fricoulet n'a voulu parler que des étoiles à variations
périodiques d'éclat, causées soit par le passage d'une planète ou d'un
anneau obscur devant le disque de l'étoile, soit par un phénomène
analogue à celui de la périodicité des taches solaires... n'est-ce pas,
mon cher Gontran?
Directement pris à partie, le jeune homme s'empressa de répondre.
--Certainement... certainement; c'est dans ce sens que j'avais expliqué
la chose à Fricoulet, hier soir... Mais, vous savez, quand on n'a
l'habitude de ces choses, il arrive que l'on s'embrouille et que la
mémoire fait défaut...
Il avait dit cela avec un aplomb si stupéfiant que l'ingénieur ne put
s'empêcher de l'admirer.
--Joignez à cela, ajouta Ossipoff enchanté d'avoir un auditoire en
présence duquel il pût exécuter ce que Farenheit appelait
irrévérencieusement ses acrobaties astronomiques, qu'il y a des étoiles
qui ont brillé à certains moments et se sont éteintes plus ou moins
complètement, en dehors bien entendu de celles dont l'éclat varie
périodiquement...
--...telle cette étoile qui, en 1572, brillait d'un tel éclat que
Sirius, Wega, Jupiter même pâlissaient auprès d'elle, et qu'on la voyait
en plein jour, trônant dans la constellation de Cassiopée.
C'était Fricoulet qui venait de parler ainsi, se hâtant par sa réponse
de devancer la question qui allait immanquablement tomber comme une
tuile sur la tête du pauvre Gontran, auquel il demanda:
--N'est-ce pas Tycho Brahé qui donne des détails à ce sujet...
Le jeune comte inclina la tête affirmativement et ajouta:
--On trouve bien d'autres exemples de semblables phénomènes dans le
catalogue d'Hipparque et dans l'encyclopédie chinoise de Man-Tuan-Lin,
qu'a traduite Édouard Biot.
Fricoulet joignit les mains admirativement.
--Quelle érudition!... s'exclama-t-il.
--Avec l'aide des «Étoiles», le livre de mon homonyme, répondit tout bas
le jeune comte.
[Illustration: 103]
Ce qu'il oubliait d'ajouter--car sa mémoire ne le servait pas toujours
fort à propos,--c'était l'émotion universelle produite par l'apparition
de cet astre extraordinaire: l'astrologue Cardan déclare que cette
étoile n'était autre que celle qui avait guidé les rois mages au berceau
de Jésus, et de Bèze, poursuivant la même hypothèse, proclama que cette
apparition annonçait le second avènement du Messie: l'Antéchrist devait
être né, affirma Leovetius, la fin du monde approchait et les étoiles
allaient tomber du ciel. Cette émotion ne tarda pas heureusement à se
calmer: l'étoile avait surgi le 11 novembre; moins de quinze mois plus
tard, elle s'évanouissait complètement et, comme les lunettes
astronomiques n'étaient pas encore inventées--elles ne devaient l'être
que trente-sept ans après,--on ne put savoir ce qu'était devenue la
fameuse étoile.
--Et y a-t-il beaucoup d'exemples de semblables apparitions? demanda
Fricoulet à Ossipoff.
--Une cinquantaine, environ, depuis l'origine des temps jusqu'à nos
jours; la dernière date de quelques années à peine et était située dans
la constellation d'Andromède...
Il allait poursuivre; mais il fut interrompu par un bruit sonore qui
partait d'un coin de la cabine: Farenheit, assis sur un escabeau, le dos
appuyé à la paroi du wagon, ronflait à poings fermés.
Le savant ne put retenir un mouvement de dépit et grommela:
--Ce marchand de suif ne sera jamais autre chose qu'un marchand de suif
et c'est peine perdue que vouloir lui dévoiler les mystères de la
nature.
Gontran répliqua avec indulgence:
--À chacun son lot; les étoiles ne l'intéressent pas plus que les porcs
ne vous intéresseraient, vous...
Les lèvres d'Ossipoff se plissèrent dans une moue indignée.
--Singulière comparaison! murmura-t-il.
--C'est pour le coup, ajouta Fricoulet en riant, que l'on peut lui
appliquer les paroles latines: _margaritas ante porcos_...
Ossipoff lança, vers le hublot, son bras, dans un geste plein
d'enthousiasme.
--Et je vous demande un peu, s'écria-t-il, si jamais joaillier terrestre
a pu former un écrin aussi merveilleux.
De fait, la région céleste traversée, en cet instant, par l'appareil,
offrait aux yeux des voyageurs le spectacle le plus admirable qui se pût
rêver, tel que jamais décorateur n'en eût osé concevoir un semblable
pour la plus idéale des féeries.
Il y avait là une telle condensation d'étoiles que, dans l'espace, il
semblait que fût tendu un impalpable mais radieux rideau de lumière;
c'était ce point précisément dans lequel Herschell avait compté jusqu'à
250 étoiles, circonscrites par un seul champ télescopique de 15 secondes
de diamètre, soit plus de 5,000 astres pour un degré carré de surface.
L'observateur, sur une étendue de 47 degrés carrés, avait vu passer sous
ses yeux près de 150,000 astres multicolores; qu'on juge quel aspect
pouvait présenter, à une distance relativement aussi faible, cette armée
formidable de soleils, dont l'ensemble constituait une irradiante
palette formée de toutes les couleurs...
L'étoile variable qu'avait signalée Farenheit étincelait d'un
vertigineux éclat au milieu de cette agglomération diaprée, derrière
laquelle, découvrant un réseau de dentelle sur le noir de l'infini, une
vaste nébuleuse étendait ses méandres, étrangement déchiquetée et
parsemée, comme de pierreries rutilantes, d'autant de soleils, aussi
éloignés des voyageurs qu'eux-mêmes se trouvaient éloignés de leur
planète natale.
--Et dire qu'on ne saura jamais... soupira le vieillard, que la vue de
cet incompréhensible et vertigineux spectacle avait fait tomber en une
profonde rêverie.
--Quoi? demanda Fricoulet... qu'est-ce qu'on ne saura jamais?
--Comment se forment ces mondes, balbutia Ossipoff.
--Est-ce des nébuleuses que vous parlez?
--Eh! de quoi serait-ce, si ce n'est de cette substance disséminée par
l'espace sans aucune espèce de loi apparente et n'offrant, en aucune
partie de son étendue, la moindre apparence de résobilité en étoiles...
Combien de centaines de siècles met sa lumière pour nous parvenir?...
mystère; à l'instant où nous la voyons... est-ce elle-même ou simplement
le dernier rayon projeté dans l'espace, au cours de son agonie?... autre
mystère...
Et, se prenant la tête à deux mains, il ajouta:
--Pourquoi Dieu a-t-il fait à l'homme un cerveau d'envergure impuissante
à embrasser toutes les merveilles dont l'univers est rempli?... Pourquoi
ne lui a-t-il donné qu'une intelligence impuissante à sonder tous ces
mystères qui remplissent la nature...
Les bras abandonnés, les mains croisées, le vieillard demeurait
immobile, les yeux rivés sur le scintillement multicolore dont la
nébuleuse parsemait l'espace, bien loin par delà les soleils qui
brillaient au premier plan.
Profitant de la méditation en laquelle était tombé M. Ossipoff,
Fricoulet avait pris Gontran par-dessous le bras et, sans bruit, l'avait
entraîné hors de la cabine: une fois dans la machinerie, il lui dit:
--Mon cher ami, à l'heure actuelle, je crois pouvoir t'affirmer que nous
reverrons la Terre, à moins cependant qu'il ne nous arrive un accident
imprévu.
--Et sur quoi te bases-tu pour faire une semblable affirmation?
--Sur ce que, maintenant, je n'ai plus aucune incertitude concernant la
route que nous suivons: l'_Éclair_ se trouve actuellement au pôle
austral du monde et nous planons au-dessus de toutes les constellations
de cette région. Le pôle sud de la Terre aboutit entre la
Grande-Nébuleuse, vers laquelle nous nous dirigeons et les astérismes de
l'Octant; nous avons laissé à notre droite la Croix-du-Sud et le
Centaure et bientôt tu verras grandir à notre horizon du sud-est,
Canopus...
Ce nom parut éveiller chez Gontran quelque souvenir lointain.
--Canopus... Canopus... répéta-t-il; attends donc un peu...
Il se gratta légèrement le bout du nez, puis, son visage s'éclairant peu
à peu, il dit:
--J'y suis... Canopus n'était-il pas le pilote de Ménélas?...
--Au point de vue histoire antique, oui; au point de vue astronomique,
c'est une étoile de première grandeur, la seconde, par son éclat, de
tout l'univers céleste; elle appartient d'ailleurs à la constellation du
Navire, dont elle forme la proue.
--Mais alors, dit Gontran, je n'ai pas dit une si grosse bêtise en
parlant du pilote de Ménélas?
--Assurément non, puisque c'est lui qui a servi de parrain à l'étoile en
question.
Un silence se fit, au bout duquel le jeune comte demanda:
--Et alors, tu crois que nous aurions quelque chance de retour?
--Assurément oui; maintenant nous ne sommes plus perdus et nous suivons
un itinéraire qui doit forcément nous ramener dans la zone terrestre; tu
comprends, nous quittons à toute vitesse la Voie Lactée, nous remontons
vers l'hémisphère boréal, nous cinglons droit sur Sirius et...
Gontran posa, en souriant, sa main sur le bras de Fricoulet qui
s'arrêta.
--Tu sais, dit-il, le père Ossipoff n'est pas là, donc, inutile de me
rabattre les oreilles de tes petites explications... tu m'affirmes que
nous avons retrouvé notre chemin, cela me suffit et, sans avoir besoin
de plus amples explications, je vais annoncer cette bonne nouvelle à
Séléna.
Comme il achevait ces mots, la jeune fille apparut dans l'encadrement de
la porte.
--Qu'y a-t-il, mon ami? interrogea-t-elle.
--Grande nouvelle!... Bonne nouvelle! s'exclama comiquement Gontran,
nous partons pour Sirius...
Et comme ces mots ne paraissaient pas apprendre grand'chose à la fille
d'Ossipoff, le jeune comte ajouta:
--Route des voyageurs pour le Soleil, la Lune et la Terre...
Les mains des deux jeunes gens s'unirent dans une douce étreinte, tandis
que Fricoulet murmurait à part lui, en regardant son ami d'un air de
pitié pleine de commisération:
--Allons, bon... le voilà qui en repince pour la mairie du VIIIe!
[Illustration: 107]
CHAPITRE IV
DANS LEQUEL LES CHOSES SE BROUILLENT
[Illustration: 108]
Ainsi que Fricoulet l'avait si joyeusement annoncé à son ami, la région
que traversait l'_Éclair_ se trouvait exactement située par VI heures
d'ascension droite et 50 degrés de déclinaison australe, sur les confins
de la zone d'attraction de Canopus, dont il s'éloignait avec une
vertigineuse vitesse.
C'était le point céleste auquel aboutirait--s'il était indéfiniment
prolongé--l'axe autour duquel tourne notre planète, en un mot, le pôle
sud de l'univers; et ce point, c'était la constellation de l'_Octant_;
en consultant la carte céleste qui se trouvait à bord, épave précieuse
sauvée par Ossipoff des différentes catastrophes dont les voyageurs
avaient été victimes depuis leur départ de la Terre, Gontran vit que les
constellations voisines les plus remarquables étaient le _Petit-Nuage_,
le _Toucan_, le _Phénix_, l'_Hydre_, l'_Horloge_, le _Réticule_, la
_Dorade_, le _Poisson-Volant_, le _Navire_, le _Caméléon_, l'_Abeille_,
la _Croix-du-Sud_, l'_Oiseau_, le _Triangle_, le _Compas_, l'_Autel_,
le _Paon_, l'_Indien_ et la _Grue_.
[Illustration: L'ingénieur s'occupait à ajuster les différentes pièces
du spectroscope (p. 110). 109]
--L'histoire naturelle a, pour la plus grande partie, fourni le
vocabulaire astronomique, ricana le jeune homme en s'adressant à
Fricoulet.
Celui-ci, sans répondre, indiqua à son compagnon un point de l'espace
sur la gauche du wagon.
--Là-bas, du côté des _Nuées de Magellan_ et de la _Montagne de la
Table_, le _Grand Nuage_.
--Ah! dit Gontran, sur un ton indifférent, et qu'a-t-il de particulier,
ton _Grand Nuage_?
--Oh! pas grand'chose... ceci seulement: à la distance qui nous sépare
du système solaire, distance qui, naturellement, nous rapproche d'autant
d'elles, ces nébuleuses ont à peine grandi; j'en conclus donc qu'elles
doivent se trouver vertigineusement éloignées.
--Mon Dieu, l'univers est très grand...
Ces mots avaient été prononcés d'une voix qui trahissait un tel
désintéressement de la question que l'ingénieur ne put retenir un éclat
de rire.
--Je ne parle pas des dimensions de l'univers, répliqua-t-il, mais
simplement de l'éloignement d'un monde ou plutôt d'un amas de mondes,
car dans le _Grand Nuage_, Herschell n'a pas compté moins de 284
nébuleuses, 66 groupes d'étoiles, 582 étoiles isolées, de même que dans
le _Petit Nuage_, il a relevé l'existence de 52 nébuleuses, 6 groupes
d'étoiles et 200 étoiles...
--Dieu! que c'est intéressant! balbutia Gontran en étouffant avec peine,
à l'aide de sa main, un formidable bâillement...
Le visage de Séléna s'attrista.
--Mon pauvre Gontran, dit-elle, jamais vous ne vous y ferez...
--Ah! jamais, déclara le jeune homme énergiquement.
--Tu n'as pas besoin de l'affirmer, dit alors Fricoulet, cela se voit:
seulement, permets-moi de te dire--et cela en présence de
mademoiselle--que tu me parais être dans de très mauvaises conditions
pour affronter le mariage...
Séléna protesta.
--Monsieur Fricoulet! s'exclama-t-elle.
--Permettez; ce n'est point à vous que je fais allusion... mais bien à
M. Ossipoff... Vous aurez bien entendu une vie commune et, tous les
soirs, pour remplacer la classique partie de piquet ou de nain jaune,
il faudra que Gontran s'astreigne à jouer aux étoiles avec son
beau-père... Est-ce vrai?
La jeune fille répondit, en souriant, d'un air embarrassé:
--Vous avez peut-être raison... Mais Gontran n'a rien à craindre; je
suis assez forte à ce jeu-là, je me tiendrai derrière lui et je lui
«soufflerai».
--Comme lorsque je récitais mes leçons, au lycée... Ce sera charmant. Il
avait dit cela avec une aigreur assez peu dissimulée pour que Séléna la
remarquât; attristée, elle murmura:
--Hélas!... Gontran... il est encore temps de vous dédire et de renoncer
aux projets que nous avions formés.
Sans répondre directement, M. de Flammermont soupira:
--D'ici que nous atteignions la Terre--si nous devons jamais
l'atteindre--nous avons largement le temps de défaire et de refaire nos
projets.
Par la cage de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, toute
émue:
--Gontran... Gontran... le voyez-vous?...
--Quoi?... de quoi parlez-vous? cria le jeune homme, sans bouger de
place et avec un froncement de sourcils de mauvaise humeur.
--Eh! le _Sac-à-charbon_, parbleu!
Gontran regarda tour à tour Fricoulet et Séléna, d'un air effaré,
balbutiant:
--Le _sac-à-charbon_!
--Réponds: «oui... très curieux», lui souffla rapidement à l'oreille
Fricoulet.
Et, docilement, sans comprendre, le jeune homme répondit:
--Oui... très curieux...
Satisfait par ces mots, le vieillard appela:
--Séléna... viens donc un peu...
La jeune fille quitta les deux amis qui l'entendirent gravir les marches
de l'escalier, légère comme un oiseau...
--Et maintenant? interrogea M. de Flammermont...
L'ingénieur s'approcha de la longue-vue braquée devant le hublot de la
machinerie, y colla son oeil, la fit tourner sur son pivot jusqu'au
moment où il dit:
--Viens voir...
Gontran, ayant remplacé son ami, poussa une légère exclamation et ne put
retenir ces mots:
--Voilà qui est bizarre!...
Dans la Voie Lactée, il y avait comme une déchirure que semblait
produire l'absence totale d'astres; alors qu'en certains endroits, il y
en avait un fourmillement qui illuminait l'espace, là, c'était une vaste
solitude, morne, obscure, faisant dans le scintillement merveilleux des
étoiles un trou, noir, profond, par lequel le regard stupéfait pouvait
plonger dans l'infini des cieux, à d'incommensurables distances...
[Illustration: Sac à charbon, 112]
À quelle cause attribuer ces contrées désertes aujourd'hui? Furent-elles
autrefois, comme le sont leurs voisines, fécondes en astres, elles
aussi, et leur solitude présente est-elle imputable à
d'incompréhensibles catastrophes sidérales?
Est-il au contraire indispensable à la pondération de l'univers que des
steppes immenses demeurent désertes au milieu des constellations
précisément les plus peuplées et les plus brillantes?
Dilemme dans lequel l'esprit humain se perd et se perdra probablement
jusqu'à la consommation des siècles.
Et précisément, comme pour former contraste avec ces solitudes, l'oeil
découvrait au milieu d'elles la constellation du _Toucan_, amas de
soleils qui faisaient comme une île de lumière.
--Voilà qui te prouverait--si tu étais du métier--à quelle distance
prodigieuse nous nous trouvons de notre système, dit alors Fricoulet,
qui regardait par-dessus l'épaule de son ami; car, de la Terre, le
_Toucan_ nous apparaît à l'oeil nu, semblable à peine à une petite tache
laiteuse, tandis que, actuellement, pour nous, c'est un véritable écrin
de diamants dont la beauté et l'éclat ne sont comparables qu'à l'éclat
et à la beauté du _Centaure_.
Durant quelques instants, les deux jeunes gens demeurèrent immobiles,
silencieux, intéressés par l'étrangeté du spectacle.
--Et c'est cela que les astronomes appellent le «trou à charbon»,
murmura enfin Gontran... je ne reconnais plus leur vocabulaire
habituel... si plein de poésie.
Il y avait dans ces mots un accent de moquerie que Fricoulet surprit
fort bien et auquel, d'ailleurs, il fut le premier à s'associer.
--Monsieur Fricoulet?
C'était Séléna qui appelait à mi-voix et l'ingénieur qui s'était avancé
jusqu'au seuil de la machinerie, vit, en levant les yeux, le charmant
visage de la jeune fille qui s'encadrait en haut, dans la cage de
l'escalier.
--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle avec un gentil sourire, je voudrais
vous demander un petit service.
--À votre disposition, mademoiselle, s'exclama l'ingénieur en se
précipitant et en escaladant les marches.
Gontran se mit à le suivre, grommelant entre ses dents, dépité,
et--disons-le--quelque peu jaloux de voir que sa fiancée, ayant besoin
d'un service, s'adressait à un autre qu'à lui...
Il arriva presque en même temps que Fricoulet dans la cabine d'Ossipoff,
et la première chose qu'il vit fut le vieillard étendu sur son hamac et
dormant à poings fermés; auprès du télescope, Séléna et l'ingénieur
causaient devant une petite table sur laquelle se trouvaient différents
objets dont la forme était inconnue de Gontran et dont l'usage, par
conséquent, lui échappait.
--Figurez-vous, disait Séléna, dont le visage était coloré d'une légère
rougeur, que pour les observations, je m'y reconnaîtrai bien; mais voilà
que je ne me rappelle plus comment cela se monte...
Et, remarquant à l'expression des traits de M. de Flammermont qu'il
n'était pas content, elle ajouta:
--Il ne faut pas m'en vouloir, Gontran; il s'agit d'un petit service que
vous n'êtes pas à même de me rendre... remonter un «spectroscope».
Elle ajouta avec une pointe de malice:
--Et puis, c'est bien assez que mon père vous tourmente, quand il est
éveillé, pour que vous puissiez prendre un peu de repos, pendant son
sommeil.
Le jeune homme haussa imperceptiblement les épaules et, sans dire mot,
demeura debout près de la table, tandis que l'ingénieur s'occupait à
ajuster avec une extraordinaire dextérité les différentes pièces du
«spectroscope».
On sait que cet appareil se compose de quatre pièces essentielles: 1º un
«système dispersé», formé de un ou plusieurs prismes; 2º un
«collimateur», disposé pour envoyer sur le prisme un faisceau de rayons
parallèles et formé d'un tuyau de lunette fermé par un bouchon percé
d'une fente, et d'une lentille; 3º une lunette dont l'axe est dirigé de
manière à recevoir les rayons émergents du prisme; 4º un micromètre pour
mesurer les déviations et déterminer la position des différentes raies
spectrales.
Le spectroscope a été imaginé par MM. Kirchhoff et Bunsen et
perfectionné notamment par M. Duboscq et par M. Pellin.
Mais celui dont se servait Ossipoff, et au montage duquel travaillait
Fricoulet, était d'une fabrication tout spéciale, imaginée par M.
Thollon pour faciliter l'analyse des astres: à vision directe, il suffit
de le diriger sur une étoile pour en décomposer la lumière et relever
les raies qui caractérisent le spectre de ce corps.
Il est constitué par un «prisme composé», c'est-à-dire formé d'une
partie en cristal (crown-glass) et d'une partie liquide (sulfure de
carbone), ce qui lui donne une précision et une puissance telles que si
l'on examine le Soleil avec cet instrument, il donne un spectre d'une
longueur apparente de quinze mètres, où l'on compte plus de 4,000 raies
obscures.
--Et avec ça? se décida enfin à demander Gontran, fort intrigué, au
fond, par cet instrument d'aspect bizarre.
--Avec ça, mon cher Gontran, dit Séléna parlant à voix basse pour ne pas
éveiller Ossipoff toujours dormant, on caractérise la nature des astres;
vous savez, n'est-ce pas, qu'en faisant passer un rayon de lumière
solaire à travers un prisme de cristal, cette lumière est décomposée en
ses éléments et qu'on peut reconnaître qu'elle est constituée de sept
couleurs différentes dont la superposition produit le blanc.
Le jeune comte inclina la tête, dans un geste affirmatif, murmurant:
[Illustration: 115]
--Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange, rouge... Oui, oui, je me
rappelle ça du temps de mon bachot--un vers de Newton, vers riche, car
il a un pied de trop.
--Un pied de trop! fit l'ingénieur en se redressant.
--Assurément: violet..... trois syllabes..... mais, peu importe.....
Et, s'adressant à Séléna:
--Alors?
--Quand on eut reconnu que le spectre émis par la vapeur incandescente
d'un métal était formé de raies brillantes et que ces raies, constantes
pour le même métal, différaient d'un métal à l'autre, on en conclut
qu'en examinant le spectre des astres, on pouvait arriver à connaître
leur constitution, pour ainsi dire, géologique; on compara donc le
spectre solaire avec celui des métaux et on déclara que dans le Soleil
existaient du sodium, du magnésium, du calcium, du fer, du nickel... et
bien d'autres choses encore...
--Comme vous êtes forte! s'exclama Fricoulet.
--Je n'ai pas grand mérite à cela, répondit modestement la jeune fille;
car, à Pétersbourg, j'aidais mon père dans ses études spectroscopiques
et, à force d'entendre répéter les mêmes choses...
--En sorte qu'en ce moment?... interrogea Gontran.
--Mon père, étant fatigué, m'a prié, durant qu'il se reposerait quelques
instants, de monter le spectroscope et de commencer à examiner les raies
de la _Croix-du-Sud_.
--Curieuse, la _Croix-du-Sud_? interrogea le jeune comte.
Séléna comprit très bien avec quel genre d'esprit il l'interrogeait et
répondit, un sourire réservé aux lèvres:
--Oh! monsieur Gontran, vous savez bien que, moi personnellement, je ne
suis point aussi fervente d'astronomie que mes occupations pourraient le
faire croire au premier venu; mais vous, vous n'êtes pas le premier
venu; vous connaissez très bien la raison qui me fait délaisser les
travaux coutumiers aux femmes pour m'occuper de sciences et
d'instruments d'optique. J'aime mon père par-dessus tout, je l'aime de
toutes les forces de mon coeur filial et de toutes les forces de ma
reconnaissance pour la manière dont il m'a élevée, ma mère étant morte.
Elle ajouta d'un ton plus ferme:
--Et il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour lui éviter une
peine et lui procurer une satisfaction.
Durant cette déclaration très nette, Gontran avait paru embarrassé, car
les paroles de la jeune fille contenaient, à peine dissimulé, un blâme à
son adresse; quand elle eut fini, néanmoins, il répliqua d'un ton
légèrement piqué:
--Que vous aimiez votre père, ma chère Séléna, rien de mieux, et
personne assurément ne songerait à vous en blâmer; mais j'espère que
vous ne nierez pas non plus l'affection que j'ai eue pour vous...
affection qui m'a fait abandonner la Terre, qui m'a engagé dans une voie
de duplicité et de dissimulation peu en rapport avec la franchise de mon
caractère...
--Des reproches! fit en souriant un peu amèrement la jeune fille.
Gontran protesta avec vivacité:
--C'est mal me connaître, Séléna, dit-il; mais enfin la nature humaine
est la nature humaine et vous devriez être indulgente lorsqu'il
m'échappe parfois quelque parole ou quelque geste qui trahissent, un peu
trop clairement peut-être, l'irritation où je suis de voir retardé
toujours l'instant du bonheur auquel j'aspire depuis si longtemps.
[Illustration: Les étoiles sont divisées en quatre catégories (p. 115).
117]
Ces derniers mots amenèrent un rayonnement sur le visage de Séléna, elle
tendit la main au jeune homme, en murmurant, d'un ton vraiment apitoyé:
--Pauvre Gontran!
Et Fricoulet répéta railleur avec une pointe d'imperceptible amertume:
[Illustration: 118]
--Pauvre Gontran!
Le jeune comte, conservant entre ses mains l'extrémité des doigts
fuselés de Mlle Ossipoff, lui dit sur un ton de soumission tout à
fait charmante:
--Tenez, voulez-vous que, pour vous faire plaisir, je m'initie aux
beautés des études spectroscopiques?... parlez, je vous écoute...
--Sérieusement? fit la jeune fille.
--Sérieusement.
Elle enveloppa son fiancé d'un regard affectueux, plein de
reconnaissance, puis prenant un air sérieux, elle dit d'un ton doctoral:
--L'étoile Y de la _Croix-du-Sud_ qui, ainsi que vous avez pu le
constater déjà, présente une coloration orangée claire, a un spectre
très caractéristique; il appartient à la troisième catégorie,
remarquable par l'aspect cannelé et il est assez analogue à celui de
_Bételgeuse_ et de _Alpha_ d'Hercule. On y a reconnu les raies produites
par la présence du magnésium et du fer; mais ce qui en fait la grande
originalité ce sont les «raies d'absorption» qui indiquent
indubitablement la présence, dans cet astre, de la vapeur d'eau.
--Je vous ferai observer, mademoiselle, dit Fricoulet, que M. Ossipoff
n'a rien découvert là de bien nouveau; car il y a longtemps déjà qu'un
astronome de la Nouvelle-Zélande, M. Pope, a signalé ces raies dont la
présence est déjà affirmée d'ailleurs dans notre Soleil, à nous.
--Assurément! mais ce qui distingue les études de mon père ce sont les
conclusions qu'il en tire: pour lui, cette étoile de la _Croix-du-Sud_
est de beaucoup plus avancée dans son histoire que le Soleil terrestre,
et, de la vapeur d'eau qui domine actuellement dans son atmosphère, il
déduit que l'hydrogène s'y combine en masse avec l'oxygène.
Elle ajouta en souriant:
--Saurez-vous retenir tout cela?
--Aisément, je crois, et je paraîtrai être tout aussi savant que vous,
quand vous m'aurez expliqué une expression dont vous vous êtes servi
tout à l'heure.
--Laquelle?
--Vous avez dit que l'étoile en question appartient à la troisième
catégorie.
La jeune fille allait entrer dans de nouvelles explications, lorsque
Fricoulet tendit à son ami son carnet sur une page duquel il avait, tout
en écoutant Séléna, griffonné rapidement quelques lignes.
--Tiens, dit-il, lis ça, au besoin apprends-le par coeur, j'ai résumé le
plus succinctement possible ce qu'il est indispensable de savoir.
Voici ce qu'il y avait sur le carnet de l'ingénieur:
Étoiles divisées en quatre catégories, au point de vue spectroscopique:
1º Étoiles _blanches_, telles que Sirius, Véga, Procyon, Altaïr--spectre
presque continu avec raies de l'hydrogène, du sodium, du
magnésium--température très élevée, atmosphère hydrogénée très
dense--catégorie la plus nombreuse et comprenant plus de la moitié des
étoiles connues.
2º Étoiles _jaunes_, telles que Aldébaran, Capella, Arcturus, dont les
raies, semblables à celles de notre Soleil, trahissent la présence de
l'hydrogène, du fer et du magnésium.
3º Étoiles _orangées_ ou _rougeâtres_: Antarès, Miraceti, etc.--spectre
composé de fortes lignes sombres et de points brillants lui donnant
l'apparence de colonnes cannelées vues en perspective, d'où la
supposition que l'on a, là, deux lumières distinctes
superposées--atmosphère très absorbante, hydrogène presque absent,
carbone abondant.
4º Étoiles _rouges_--spectre en colonnade, démontrant l'existence des
composés du carbone, probablement d'oxydes gazeux, ce qui indiquerait
une température très basse.
Et Fricoulet ajoutait en _nota bene_:
«On peut donc supposer, avec quelque vraisemblance, que les étoiles
blanches sont les plus nouvelles, étant donnée la violence de la
combustion, que les jaunes sont à l'état stationnaire et, enfin, les
rouges des soleils qui s'oxydent et près de s'éteindre...»
Cependant, l'ingénieur, depuis que l'_Éclair_ avait été lancé dans
l'infini, n'avait--suivant l'expression populaire--dormi que d'un oeil;
il tombait de fatigue et, imitant la sagesse d'Ossipoff, il avait
rejoint sa cabine, laissant Séléna à ses études spectroscopiques et
Gontran à l'étude des catégories d'étoiles.
L'appareil emporté par une vertigineuse vitesse obéissait à l'attraction
des astres vers lesquels il courait et il n'était nul besoin de
surveiller une marche qu'aucune puissance humaine n'était capable
d'enrayer ni de diriger...
Il dormait donc à poings fermés, sans se douter que Gontran, après avoir
lu une première fois, puis une seconde fois, avec beaucoup de
conscience, la note relative aux étoiles, avait fini par s'endormir, le
nez dessus.
Séléna, non plus, ne se doutait pas de l'effet soporifique produit sur
son fiancé par la prose laconique de l'ingénieur; absorbée par son
travail, elle ne songeait qu'à satisfaire, autant qu'il était en son
pouvoir, les désirs de son père, et son attention était tout entière
concentrée sur les astres.
Maintenant, Sirius étalait dans l'infini des cieux, au milieu du
fourmillement des mondes, un disque immense présentant une surface
grande quatre fois à peu près comme celle de la pleine lune et inondant
la machinerie d'une clarté blafarde qui eût été aveuglante, sans les
stores dont l'ingéniosité de Fricoulet avait prudemment garni les
hublots.
Bien que gravitant à environ 39 trillions de lieues de la Terre--ainsi
que l'ont établi les différentes parallaxes mesurées par Maclear, en
1837, et par Gylden en 1870,--Sirius apparaît cependant, aux habitants
de notre planète, comme un soleil, tellement sa lumière est intense.
On se rend compte de la chaleur qui devait rayonner de ce disque
formidable, alors que le wagon de lithium se trouvait maintenant à une
distance diminuée de moitié.
Et Séléna, tout en poursuivant ses observations, était véritablement
stupéfaite des résultats obtenus: ces résultats donnaient,
comparativement à notre Soleil, une surface 144 fois plus grande, un
volume 1700 fois plus gros et un diamètre 12 fois plus large.
Par la pensée, elle mettait en présence les dimensions de ce colosse de
l'espace et celles de sa sphère natale, cette sphère 108 fois moins
large et 1280 fois moins volumineuse que le Soleil qui l'éclaire, et
elle demeurait épouvantée de «l'infiniment petit» auquel appartenait le
globe terrestre.
Au fur et à mesure qu'elle avançait dans son examen, la jeune fille,
subjuguée par une curiosité de plus en plus grande, obéissait à une
sorte d'emballement qui la poussait à des recherches de plus en plus
ardues, de plus en plus pénibles, mais qui l'amenaient à une
connaissance plus approfondie encore de ce soleil merveilleux.
Elle avait allumé une bougie et, au spectre solaire obtenu par la
flamme, elle avait superposé le spectre de Sirius, ce qui lui permit de
constater que celui-ci se déplaçait du côté de l'extrémité rouge du
spectre fixe, preuve que l'astre s'éloignait du système solaire.
Quant à la vitesse avec laquelle s'opérait cet éloignement, il lui fut
facile de la calculer: elle n'était pas moindre à 35 kilomètres par
seconde, 700,000 lieues par jour, 268 millions par an!!!
C'était vertigineux!
Aussi ne put-elle retenir une exclamation qui fit sursauter Gontran, qui
s'écria, les yeux écarquillés et les paupières rouges de sommeil:
--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il?
D'un ton exclamatif, la jeune fille qui ne s'était aperçue de rien,
répondit:
--Oh! Sirius!... Gontran... Sirius!...
Encore mal éveillé, le comte s'élança, croyant à un cataclysme.
--Encore un qui fait des siennes, grommela-t-il.
Mais au premier pas qu'il fit, il s'arrêta aveuglé par l'étincelante
lumière dont la cabine était pleine, en dépit des précautions prudentes
de Fricoulet.
Il mit l'une de ses mains devant ses yeux, pour les préserver de l'éclat
qui lui avait causé, inopinément, une vive douleur et murmura en même
temps, tandis que de l'autre main il essuyait son front trempé de sueur:
--Dieu! qu'il fait chaud...
Séléna, elle, qui s'était habituée progressivement à la lumière et à la
chaleur dues à la proximité à chaque seconde croissante de l'astre, se
mit à rire.
--C'est Sirius, dit-elle, sans pour cela se déranger.
Pour l'instant elle inscrivait rapidement ses observations, tandis que
le jeune homme, qui s'était approché d'elle, lisait par-dessus son
épaule.
--268 millions de lieues! s'exclama-t-il pour paraître s'intéresser au
travail de sa fiancée... jamais je n'aurais cru qu'une étoile pût
marcher aussi vite...
Séléna sursauta.
--Ne parlez donc pas si haut, fit-elle; si mon père vous entendait.
--Eh bien!... qu'aurait-il à dire? je ne suis pas obligé de connaître
des résultats que lui-même ignore encore à l'heure qu'il est, puisque
vous venez de les obtenir à l'instant.
--Sans doute, répondit la jeune fille en riant, mais ce qu'un astronome,
comme vous, doit savoir, c'est que toutes les étoiles sont animées de
mouvements extrêmement rapides dont beaucoup ont été, depuis longtemps,
calculés avec une précision extrême. Celle qui, jusqu'à présent, est
connue, comme ayant la vitesse la plus grande, est l'étoile 1830 du
catalogue de Groombridge, qui atteint 5"78 en déclinaison vers le Sud,
et 0°,344 en ascension droite vers l'Est, soit au total 7"03 vers le
Sud-Est, par an...
Gontran écoutait, bouche bée, parler la jeune fille; mais l'expression
de son visage prouvait surabondamment que tout ce qu'elle disait était
pour lui lettre close.
--7"03 vers le Sud-Est, par an, répéta-t-il.
Il avait l'air si ahuri que Séléna ne put s'empêcher de rire et, lui
prenant les mains, lui dit tendrement:
--Mon pauvre Gontran, faut-il que vous m'aimiez, tout de même, pour que
vous résistiez à l'aridité de toutes ces choses auxquelles vous êtes si
réfractaire!
--Si je vous aime! s'écria-t-il avec feu.
Il ajouta sur un ton un peu triste:
--Et cependant, il y a des moments où j'ai peur que mon amour, quelque
fort qu'il soit, ne puisse m'aider à jouer ce rôle de faux savant si
contraire à ma nature et à mon caractère...
Une main se posant sur son épaule le fit se retourner et il se trouva
face à face avec Fricoulet qui lui dit:
[Illustration: 123]
--L'amour est le plus fort des dieux... Il peut ce qu'il veut et, de
tous les maîtres de l'Olympe, c'est assurément celui qui a fait le plus
de miracles..
--En attendant, fit Séléna, dont les paroles de M. de Flammermont
avaient assombri le visage, vous ne savez toujours pas ce que représente
7"03 par an?
--Vous parlez de 1830, Groombridge! s'exclama Fricoulet.
Et s'adressant à Gontran:
--Cela représente tout simplement la bagatelle de 2600 millions de
lieues ou 300 kilomètres par seconde.
[Illustration: 124]
Mais M. de Flammermont, que commençait à énerver quelque peu
l'emballement auquel étaient en proie et son ami et sa fiancée, se
croisa les bras, et posa, d'un ton narquois, cette question fort logique
en somme:
--Et après?
--Comment! après?
--Oui, vous savez que cette étoile court avec une rapidité de 300
kilomètres par seconde, c'est quelque chose, mais ce n'est pas tout.
L'intéressant serait de savoir d'où vient ce soleil colossal, où il va,
dans quel but il a été créé, quel rôle il joue dans l'Univers et de
quelle influence il peut être dans la marche de l'humanité et de la
civilisation célestes.
Fricoulet pinça les lèvres, pour retenir une violente envie de rire.
--Oh! oh! fit-il, l'humanité céleste!
Gontran sursauta et étendant la main vers le hublot:
--Tu ne prétends par insinuer que cet Univers soit un univers mort et
qu'il ait été créé dans le seul but d'éclairer nos nuits terrestres.
--Assurément non.
[Illustration: Les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés
dans un vol d'ouragan (p. 125). 125]
--Eh bien! alors... j'ai donc raison quand je te demande si un
semblable colosse n'est pas de nature à influencer prodigieusement les
humanités qui animent les surfaces des mondes dont il effleure les
rivages dans sa course...
L'ingénieur lança ses bras vers le plafond, dans un geste étrangement
comique.
--Oh! poète! s'écria-t-il... veux-tu que je te dise une chose?... par
ton envolée lyrique, tu me rappelles ton savant homonyme, l'auteur des
_Étoiles_.
«Quelle est l'origine d'une telle véhémence? qui l'a lancé ainsi dans
les sphères éthérées? dans quel abîme se précipite-t-il?... autant de
questions! autant de mystères!... Et quand on songe que ce boulet
prodigieux pourrait, si nulle influence étrangère ne venait modifier sa
marche, continuer de courir en ligne droite avec cette même vitesse
constante, pendant des millions et des milliards d'années--pendant
l'éternité entière--sans jamais approcher d'aucun terme, sans pouvoir
atteindre l'horizon de l'infini!... l'esprit s'arrête épouvanté devant
une telle contemplation; l'imagination suspend son vol et tombe évanouie
devant la splendeur de l'absolu!»
L'ingénieur avait prononcé ces paroles sur un ton un peu emphatique,
faisant ressortir à dessein l'allure par trop redondante des phrases
dont le tour pathétique masquait un peu le vague de la pensée.
Gontran l'avait belle pour riposter et il n'y manqua pas.
--Fort bien, marchez, répliqua-t-il narquoisement; mais tout cela ne
m'apprend rien de bien nouveau; mon homonyme procède par interrogations,
auxquelles il se garde bien de répondre et son imagination, au lieu de
«s'évanouir» devant les mystères de la nature, ferait bien mieux de
tenter de les expliquer... Si un astronome se contente d'interroger,
compte-t-il donc sur un ignorant comme moi pour lui apprendre ce qu'il
ignore?...
L'ingénieur, pour toute réponse, se contenta d'allonger les lèvres avec
une expression qui semblait indiquer qu'au fond il n'était pas éloigné
de partager la manière de voir de son ami; mais ce fut Séléna qui
s'exclama:
--Si mon père vous entendait parler ainsi!... oser toucher à ce savant
pour lequel il a une si profonde admiration...
--Mais, moi aussi, je l'admire, répliqua le jeune homme; seulement, je
trouve qu'il met trop de poésie dans son encrier et je suis déçu
lorsqu'au lieu de trouver un chiffre ou une explication scientifique, je
ne trouve qu'une envolée qui berce ma raison, sans la satisfaire
complètement.
[Illustration: 127]
Sans doute la conversation se fût-elle prolongée sur ce terrain; mais,
en entendant craquer, au-dessus de sa tête, le plancher de la cabine
d'Ossipoff, Gontran prévoyant que le savant allait venir rejoindre sa
fille et ne se souciant nullement de passer un examen sur Sirius,
s'esquiva sur la pointe des pieds et gagna sans bruit son hamac.
Non loin de lui, Farenheit dormait comme une brute, les poings fermés,
la face congestionnée, soufflant par ses lèvres entr'ouvertes, une
haleine puissante qui faisait dans la pièce un bruit semblable au
bourdonnement d'un énorme moustique.
--En voilà un que les lois astronomiques ne tourmentent guère, songea le
jeune homme en jetant un regard d'envie sur son voisin; et comme il a
raison!
Il ajouta, avec un soupir qui--si elle eût pu l'entendre--en eût appris
long à Séléna sur l'état d'âme de son fiancé:
--«Amour, amour, quand tu nous tiens...»
Il n'acheva pas; il prit, sur une planchette, le livre des _Continents
Célestes_ dont il parcourait toujours quelques feuillets avant de
s'endormir--habitude qu'il avait prise depuis le commencement du voyage,
moins pour compléter son instruction que pour détourner momentanément
son esprit des mille inquiétudes qui lui bourrelaient la tête.
Mais, soit que les explications astronomiques lui eussent fatigué le
cerveau, soit plutôt que la chaleur extraordinaire due à la proximité de
Sirius l'eût accablé plus que de coutume, Flammermont laissa aller en
arrière sa tête qui tomba sur l'oreiller et il s'endormit, tenant encore
entre les doigts le livre dont il avait parcouru une dizaine de
feuillets à peine.
Alors, par suite d'une hallucination très compréhensible, voilà que,
dans une sorte de rêve, les suppositions philosophiques du savant auteur
des _Continents Célestes_ s'animèrent, rendant réelles à ses yeux les
descriptions contenues dans les feuillets qu'il venait de parcourir.
Miraculeusement, et sans qu'il cherchât d'ailleurs à s'expliquer par
suite de quelles transformations cela pouvait être, voilà que sa vue,
dépassant les limites de la vision télescopique, avait acquis une
puissance surnaturelle, que ses sensations de durée et de temps lui
permettaient de resserrer et de comprendre les plus grands intervalles
de temps.
Et alors, comme par enchantement, disparut cette apparente immobilité
dans laquelle est figée la voûte azurée des cieux: les étoiles
innombrables, semblables à ces tourbillons de poussière que soulèvent
sur nos routes, durant l'été, les rafales de vent, dont sont précédés
les grands orages, s'envolaient dans toutes les directions, éparpillées
à tous les coins de l'infini; les nébuleuses, arrachées, déchiquetées,
lacérées, n'étaient plus que des lambeaux informes qui, tournoyantes,
disparaissaient dans les profondeurs du ciel, ainsi que de gigantesques
oiseaux que la violence de la tempête eût plumés, ou bien encore,
emportées; roulées sur elles-mêmes, condensées pour ainsi dire, elles
changeaient d'aspect, dévorant des mondes, elles aussi, comme les
autres; la Voie Lactée se disloquait et, déformée, disséminée, était
méconnaissable.
Bref, c'était dans l'espace, une agitation, un mouvement, une vie,
semblables à ceux dont la Terre donne l'exemple, mais dans des
proportions tellement colossales que Gontran en était épouvanté.
On eût dit que des mains de géants s'acharnaient après les astres, les
prenaient, les jetaient aux vents de l'Infini où ils disparaissaient
sous un souffle colossal.
Miraculeusement, l'esprit du dormeur s'était déchiré de l'enveloppe
charnelle qui l'étreignait, empêchant l'expansion de ses forces, le
contraignant au terre à terre et alors il avait la compréhension de
l'Infini comme espace et comme temps. Ce n'était plus la nuit
silencieuse d'un ciel morne, immobile et comme mort qu'il contemplait,
mais bien une immensité effroyable dans laquelle se mouvaient des
myriades de Soleils étincelants, désorbités, n'obéissant plus à aucune
règle de la gravitation des corps, mais lancés suivant le caprice d'une
volonté inconnue, semant par l'espace les formes multipliées d'une
vitalité inextinguible et universelle.
Les regards effarés de M. de Flammermont, doués d'une acuité
incompréhensible, plongeaient, à chaque instant, plus avant dans les
profondeurs insondables de l'espace, il semblait qu'il y eût comme une
infinité de voiles superposés, qui se tiraient les uns après les autres,
masquant toujours le fond du gouffre céleste dans lequel Gontran pensait
apercevoir la vérité de toutes choses.
Mais les étoiles, les soleils, les planètes étaient emportés dans un vol
d'ouragan et pas une minute, pas une seconde, l'aspect du ciel n'était
semblable et devant ces métamorphoses non interrompues le jeune homme ne
cessait de s'extasier.
Enfin, il arriva un moment où le vertige occasionné par cette sarabande
d'astres lui causa une angoisse si épouvantable qu'il s'éveilla en
sursaut, en poussant un cri.
Assis sur son séant, le visage trempé de sueur, il vit, groupés autour
de son hamac, tous ses compagnons de voyage qui le regardaient avec
inquiétude.
Alors il comprit qu'il avait été simplement la proie d'un cauchemar et
il demeura silencieux, quelque peu honteux de cette faiblesse, cependant
indépendante de sa volonté.
--Eh bien! quoi donc? ricana Fricoulet, est-ce que tu as encore rêvé de
la Loïe Fuller?
Gontran rougit un peu et murmura d'une voix de mauvaise humeur:
--Encore quelques semaines de cette existence et je deviendrai fou...
Et, machinalement, il se palpait le crâne, comme s'il eût voulu se
convaincre qu'il ne s'y était produit aucune fêlure.
--Un cauchemar? interrogea Farenheit.
Mais comme Ossipoff était là, lui aussi, le jeune comte eut honte
d'avouer la vision astronomique qui avait troublé son sommeil et,
recouvrant immédiatement la lucidité de sa pensée, il répondit:
--Oui, un cauchemar, et un cauchemar causé par ce misérable Sirius; je
ne pouvais admettre que Sirius s'éloignant de la Terre, depuis des temps
incommensurables, à raison de 35 kilomètres par heure, sa lumière non
seulement n'eût pas diminué d'intensité, mais fût encore visible.
Ossipoff sourit avec indulgence et murmura:
--Très singulier, cet état spécial dans lequel le rêve met un esprit
lucide et savant! Ainsi vous voilà, vous, un astronome dont nul, pas
même moi, n'oserait discuter la science, vous voilà tout ému par une
objection qu'un raisonnement enfantin suffit à réfuter... Si vous aviez
été dans votre état normal, n'auriez-vous pas compris que ce qui vous
paraissait un phénomène était dû tout simplement à l'énorme distance qui
nous sépare de Sirius... L'éloignement qui s'est opéré depuis quatre
mille ans n'est pas la cinquantième partie de la distance qui sépare
Sirius de la Terre; dans de semblables conditions...
Gontran inclina la tête affirmativement.
--Si votre cauchemar ne vous a pas trop fatigué, ajouta le vieillard, je
vous serais bien obligé devenir m'aider dans certaines études que je
veux faire...
Une ombre s'étendit sur le visage de M. de Flammermont qui murmura d'une
voix accablée:
--Le temps de me passer un peu d'eau sur la figure et je suis à vous...
--Hâtez-vous... car, du train dont marche l'_Éclair_, nous ne tarderons
pas à être hors de vue...
Il avait, tout en parlant, fait quelques pas vers la porte; mais il
revint et, frappant sur l'épaule du jeune homme, il lui dit à mi-voix,
sur le ton dont un gourmet parle d'un plat délicieux et qui lui fait
venir l'eau à la bouche:
--Nous saurons peut-être à quoi nous en tenir, cette fois... et si l'on
a affaire à une planète ou à un soleil...
Sans remarquer l'espèce d'ahurissement produit sur Flammermont par ces
mots, il sortit...
--Si c'est une planète ou un soleil, répéta Gontran..
Ses yeux se promenèrent, effarés, interrogateurs, de Farenheit à
Fricoulet.
--Cette fois-ci, déclara-t-il, je crois bien que je suis perdu.
[Illustration: 131]
L'ingénieur écarta les bras dans un geste de complète ignorance.
--Si encore on savait ce qu'il veut dire...
Et tous les trois demeuraient immobiles, silencieux, se regardant,
lorsqu'on heurta doucement à la porte et la voix de Séléna se fit
entendre.
--Monsieur Gontran, fit-elle, mon père demande si vous le rejoindrez
bientôt?
--Eh! qu'il aille au diable! grommela le jeune comte...
--Lui, soit, mais pas elle, dit Fricoulet.
Et, allant ouvrir la porte, il invita la fille d'Ossipoff à entrer.
--Figurez-vous, lui dit-il, que nous voici fort perplexes et peut-être,
comme vous êtes au courant des travaux de votre père, pourrez-vous nous
tirer d'embarras... Voici ce dont il s'agit...
Ayant écouté l'explication, rapidement donnée par l'ingénieur, Séléna se
mit à sourire:
--Je crois que mon père a voulu faire allusion au satellite de Sirius...
Fricoulet frappa l'une contre l'autre ses mains, en signe de joie.
--Parfaitement... j'y suis, maintenant... s'écria-t-il.
Mais Gontran, atterré, murmura:
--Ah! si les étoiles se mettent à avoir des satellites... à présent...
Mais Fricoulet ne lui laissa pas le loisir de s'apitoyer... le temps
pressait, le père Ossipoff attendait et l'ingénieur ne voulait pas
l'exposer, sans l'avoir au préalable bardé de not
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