Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
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Title: Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 2)
Author: Jean-François de La Harpe
Release date: March 6, 2008 [eBook #24768]
Language: French
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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
ABRÉGÉ
DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE
DES VOYAGES;
Par J.-F. LAHARPE.
TOME DEUXIÈME.
[Illustration: Enseigne de l'éditeur]
PARIS,
MÉNARD ET DESENNE, FILS.
1825.
ABRÉGÉ DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
PREMIÈRE PARTIE.
AFRIQUE.
LIVRE TROISIÈME.
VOYAGES AU SÉNÉGAL ET SUR LES CÔTES D'AFRIQUE JUSQU'À SIERRA-LEONE.
CHAPITRE PREMIER.
Voyages de Cadamosto sur la rivière du Sénégal et dans les pays voisins.
Azanaghis. Tegazza. Côte d'Anterota. Pays de Boudomel. Pays de Gambra.
Après avoir parcouru les principales îles placées dans l'Océan
atlantique vis-à-vis le continent africain, et dont les Européens se
sont emparés à la même époque où ils commencèrent à reconnaître la côte
occidentale de cette partie du monde, nous allons, en retournant un peu
sur nos pas, suivre avec les voyageurs cette même côte, depuis le désert
de Sahara jusqu'à Sierra-Leone, où commence la Guinée proprement dite.
Avant de passer par le détroit de Gibraltar dans l'Océan qui baigne la
côte occidentale d'Afrique, on trouve, sur les bords de la Méditerranée,
les contrées connues autrefois des anciens, et qui forment ce que les
modernes ont appelé Barbarie; Alger et son domaine, qui est l'ancienne
Numidie; Tunis, qu'on croit être Carthage; Tripoli, la grande Syrte,
Barca, tout ce qui composait les possessions romaines jusqu'au mont
Atlas. Au-delà du détroit est le royaume de Fez, l'empire de Maroc,
autrefois la Mauritanie Tingitane; Dara, Tafilet, pays gouvernés jadis
par Syphax et par Bocchus, mais sous la dépendance ou la protection des
Romains, qui avaient poussé leurs conquêtes jusqu'au désert.
À l'orient, les Romains possédaient encore l'Égypte et la Nubie, et
connaissaient quelques ports de la mer Arabique. La grande région qu'ils
appelaient Éthiopie, et que nous nommons Abyssinie, ne leur était connue
que de nom. Elle ne l'est guère davantage aux modernes, qui pourtant en
ont fréquenté quelques ports, comme Adel, Zeyla, Souakem, etc., mais
n'ont que peu pénétré dans l'intérieur des terres. À l'égard de la côte
orientale d'Afrique, que nous avons vu découvrir par les Portugais
après qu'ils eurent doublé le cap des Tourmentes, et qui contient les
royaumes de Mosambique, de Quiloa, de Monbassa, de Mélinde, tout ce
qu'on appelle le Zanguébar et la côte d'Ajan, les commerçans de Tyr et
de Phénicie y descendaient par la voie beaucoup plus courte de la mer
Rouge, dans des temps dont il nous reste bien peu de traces. Nous avons
vu que, par la même voie, les Arabes ou Maures de la Mecque, ceux de
Barbarie, et plus récemment les Turcs, y venaient commercer quand les
Portugais y arrivèrent. Mais, quand ces mêmes Portugais, quand les
Anglais et les Français abordèrent en Guinée, ils n'y trouvèrent que des
Nègres et des serpens. Là commence donc pour nous la description d'une
nouvelle terre découverte par les modernes pour le malheur de ses
habitans, qui depuis n'ont pas cessé d'être vendus aux nations de
l'Europe pour exploiter les possessions du Nouveau-Monde et des îles de
la mer des Indes.
Avant de parler de la Guinée proprement dite, nous nous arrêterons
d'abord sur les pays voisins de la rivière de Sénégal, en remontant dans
l'intérieur des terres et dans les contrées situées entre cette rivière
et celle de Gambie.
Un Vénitien nommé _Cadamosto_, qui était au service de l'infant de
Portugal don Henri, et que nous avons cité à l'article des îles du cap
Vert et des Canaries, voyagea aussi sur les bords du Sénégal et de la
Gambie, et nous a laissé quelques détails sur ces contrées. La relation
de ses voyages, la plus ancienne des navigations modernes publiées par
ceux qui les ont faites, est un véritable modèle; elle ne perdrait rien
à être comparée à celle des plus habiles navigateurs de nos jours. Il y
règne un ordre admirable; les détails en sont attachans, les
descriptions claires et précises. On reconnaît partout l'observateur
éclairé. Parmi les choses qu'il a entendu dire, il s'en trouve, à la
vérité, qu'il est difficile de croire; on en verra quelques-unes de ce
genre dans l'extrait de sa relation qu'on va lire. Cadamosto a la bonne
foi de convenir lui-même de l'invraisemblance de ces sortes de récits;
mais ils étaient conformes au goût de son siècle, et sa relation eût
semblé dénuée d'intérêt s'il les eût omis.
Cadamosto observe d'abord qu'au sud du détroit de Gibraltar, la côte,
qui est celle de Barbarie, n'est pas habitée jusqu'au cap Cantin, d'où
l'on trouve, jusqu'au cap Blanc, une région sablonneuse et déserte, qui
est séparée de la Barbarie par des montagnes du côté du nord, et que ses
habitans nomment Sahara. Du côté du sud, elle touche au pays des Nègres,
et, dans sa largeur, elle n'a pas moins de cinquante ou soixante
journées. Ce désert s'étend jusqu'à l'Océan. Il est couvert de sable
blanc, si aride et si uni, que, le pays étant d'ailleurs fort bas, il
n'a l'apparence que d'une plaine jusqu'au cap Blanc, qui tire aussi son
nom de la blancheur de son sable, où l'on n'aperçoit aucune sorte
d'arbre ou de plante. Cependant rien n'est si beau que ce cap. Sa forme
est triangulaire, et les trois pointes qu'il présente sont à la distance
d'un mille l'une de l'autre.
Cadamosto parle ensuite des Azanaghis, peuples maures qui habitent,
cette partie du désert la plus voisine du Sénégal, et qu'on appelle
_Zanagha_, sans doute à cause du voisinage de ce fleuve, ainsi nommé par
les naturels du pays, et dont nous avons fait Sénégal. La partie de
l'Afrique que nous considérerons dans ce chapitre et dans les deux
suivans est entre le 8e et le 18e degrés de latitude nord.
Derrière le cap Blanc, dans l'intérieur des terres, on trouve à six
journées du rivage une ville nommée _Ouaden_, qui n'a pas de murs, mais
qui est fréquentée par les Arabes et les caravanes de Tombouctou et des
autres régions plus éloignées de la côte. Leurs alimens sont des dattes
et de l'orge. Ils boivent le lait de leurs chameaux. Le pays est si sec,
qu'ils y ont peu de vaches et de chèvres. Ils sont mahométans, et fort
ennemis du nom chrétien. N'ayant point d'habitations fixes, ils sont
sans cesse errans dans les déserts, et leurs courses s'étendent jusque
dans cette partie de la Barbarie qui est voisine de la Méditerranée. Ils
voyagent toujours en grand nombre, avec un train considérable de
chameaux, sur lesquels ils transportent du cuivre, de l'argent et
d'autres richesses, de la Barbarie et du pays des Nègres à Tombouctou,
pour en rapporter de l'or et de la malaguette, qui est une espèce de
poivre. Leur couleur est fort basanée. Les deux sexes ont pour unique
vêtement une sorte de robe blanche bordée de rouge. Les hommes portent
le turban à la manière des Maures, et vont toujours nu-pieds. Leurs
déserts sont remplis de lions, de panthères, de léopards et d'autruches,
dont l'auteur vante les oeufs, après en avoir mangé plusieurs fois.
Les Portugais établis dans le golfe d'Arguin commerçaient avec les
Arabes qui venaient sur la côte. Pour l'or et les Nègres qu'ils tiraient
d'eux, ils leur fournissaient différentes sortes de marchandises, telles
que des draps de laine et d'autres étoffes, des tapis, de l'argent et
des alkazélis[1]. Le prince fit bâtir un château dans l'île d'Arguin
pour la sûreté du commerce; et tous les ans il y arrivait des caravelles
de Portugal. Les négocians arabes menaient au pays des Nègres quantité
de chevaux de Barbarie, qu'ils y changeaient pour des esclaves. Un beau
cheval leur valait souvent jusqu'à douze ou quinze Nègres. Il ne faut
pas que nous soyons étonnés de cette disproportion, puisque parmi nous
un bon cheval coûte cent pistoles, et un bon soldat vingt écus. Les
Arabes y portaient aussi de la soie de Grenade et de Tunis, de l'argent
et d'autres marchandises pour lesquelles ils recevaient des esclaves et
de l'or. Ces esclaves étaient amenés à Ouaden, d'où ils passaient aux
montagnes de Barca, et de là en Sicile. D'autres étaient conduits à
Tunis et sur toute la côte de Barbarie; le reste venait dans l'île
d'Arguin, et chaque année il en passait sept ou huit cents en Portugal.
[Note 1: Espèce de vêtement.]
Avant l'établissement de ce commerce, les caravelles portugaises, au
nombre de quatre, et quelquefois davantage, entraient bien armées dans
le golfe d'Arguin, et faisaient pendant la nuit des descentes sur la
côte pour enlever les habitans de l'un et de l'autre sexe qu'elles
vendaient en Portugal. C'est ce que les Européens appellent le droit des
gens, lorsqu'ils sont les plus forts. Ils poussèrent ainsi leurs courses
au long des côtes jusqu'à la rivière de Sénégal, qui est fort grande, et
qui sépare le désert de la première contrée des Nègres de la côte[2].
[Note 2: Nous nous servons de cette expression pour
distinguer les Nègres de Guinée, les seuls dont nous nous
occupions dans le cours de cet ouvrage, des Nègres qui
habitent des contrées intérieures appelées par les
géographes _Nigritie_, qui tirent leur nom du grand fleuve
Niger.]
Les Azanaghis habitent plusieurs endroits de la côte au-delà du cap
Blanc. Ils sont voisins des déserts, et peu éloignés des Arabes
d'Ouaden. Ils vivent de dattes, d'orge et du lait de leurs chameaux.
Comme ils sont plus près du pays des Nègres que d'Ouaden, ils y ont
tourné leur commerce, qui se borne à tirer d'eux du millet et d'autres
secours pour la commodité de leur vie. Ils mangent peu, et l'on ne
connaît pas de nation qui supporte si patiemment la faim. Les Portugais
en enlevaient un grand nombre, et les aimaient mieux pour esclaves que
des Nègres. Il est vrai qu'on vient de dire qu'ils mangeaient peu; mais
l'esclave qui mange le moins n'est pas toujours le meilleur, même pour
l'avarice.
Cadamosto attribue une coutume fort singulière à la nation des
Azanaghis. Ils portent, dit-il, autour de la tête une sorte de mouchoir
qui leur couvre les yeux, le nez et la bouche; et la raison de cet usage
est que, regardant le nez et la bouche comme des canaux fort sales, ils
se croient obligés de les cacher aussi sérieusement que d'autres parties
auxquelles on attache la même idée dans des pays moins barbares; aussi
ne se découvrent-ils la bouche que pour manger.
Ils ne reconnaissent aucun maître; mais les plus riches sont distingués
par quelques témoignages de respect. En général, ils sont tous fort
pauvres, menteurs, perfides, et les plus grands voleurs du monde. Leur
taille est médiocre. Ils se frisent les cheveux, qu'ils ont fort noirs
et flottans sur leurs épaules. Tous les jours ils les humectent avec de
la graisse de poisson; et quoique l'odeur en soit fort désagréable, ils
regardent cet usage comme une parure. Ils n'avaient connu d'autres
chrétiens que les Portugais, avec lesquels ils avaient eu la guerre
pendant treize ou quatorze ans. Cadamosto assure que, lorsqu'ils avaient
vu des vaisseaux, spectacle inconnu à leurs ancêtres, ils les avaient
pris pour de grands oiseaux avec des ailes blanches, qui venaient de
quelques pays éloignés. Ensuite les voyant à l'ancre et sans voiles,
ils avaient conclu que c'étaient des poissons. D'autres, observant que
ces machines changeaient de place, et qu'après avoir passé un jour ou
deux dans quelque lieu, on les voyait le jour suivant à cinquante
milles, et toujours en mouvement au long de la côte, s'imaginaient que
c'étaient des esprits vagabonds, et redoutaient beaucoup leur approche.
En supposant que ce fussent des créatures humaines, ils ne pouvaient
concevoir qu'elles fissent plus de chemin dans une nuit qu'ils n'étaient
capables d'en faire dans trois jours; et ce raisonnement les confirma
dans l'opinion que c'étaient des esprits. Plusieurs esclaves de leur
nation que Cadamosto avait vus à la cour du prince Henri, et tous les
Portugais qui étaient entrés les premiers dans cette mer, rendaient
là-dessus le même témoignage.
Environ, six journées dans les terres au-delà d'Ouaden, on trouve une
autre ville nommée Tegazza, qui signifie caisse d'or, d'où l'on tire
tous les ans une grande quantité de sel de roche, qui se transporte sur
le dos des chameaux à Tombouctou, et de là dans le royaume de Melli. Les
Arabes vagabonds qui font ce commerce disposent en huit jours de toute
leur marchandise, et reviennent chargés d'or.
Le royaume de Melli est situé dans un climat fort chaud, et fournit si
peu d'alimens pour les bêtes, que, de cent chameaux qui font le voyage
avec les caravanes, il n'en revient pas ordinairement plus de
vingt-cinq. Aussi cette grande région n'a-t-elle aucun quadrupède. Les
Arabes mêmes et les Azanaghis y tombent malades de l'excès de la
chaleur. On compte quarante journées à cheval de Tegazza à Tombouctou,
et trente de Tombouctou à Melli. Tout le pays de Tombouctou qui est
situé dans la Nigritie touche au grand désert de Sahara, ou peut-être
même en fait partie. Il nous est fort peu connu, et celui de Melli
encore moins. Cadamosto ayant demandé aux Maures quel usage les
marchands de Melli font du sel, ils répondirent qu'il s'en consommait
d'abord une petite quantité dans le pays, et que ce secours était si
nécessaire à ces peuples situés près de la ligne, que, sans un tel
préservatif contre la putridité qui naît de la chaleur, leur sang se
corromprait bientôt. Ils emploient peu d'art à le préparer. Chaque jour
ils en prennent un morceau qu'ils font dissoudre dans un vase d'eau, et,
l'avalant avec avidité, ils croient lui être redevables de leur santé et
de leurs forces. Le reste du sel est porté à Melli en grosses pièces,
deux desquelles suffisent pour la charge d'un chameau. Là, les habitans
du pays le brisent en d'autres pièces, dont le poids ne surpasse pas les
forces d'un homme. On assemble quantité de gens robustes qui les
chargent sur leur tête, et qui portent à la main une longue fourche sur
laquelle ils s'appuient lorsqu'ils sont fatigués. Dans cet état, ils se
rendent sur le bord d'un grand fleuve dont l'auteur n'a pu savoir le
nom.
Lorsqu'ils sont arrivés au bord de l'eau, les maîtres du sel font
décharger la marchandise et placent chaque morceau sur une même ligne,
en y mettant leur marque; ensuite toute la caravane se retire à la
distance d'une demi-journée. Alors d'autres Nègres, avec lesquels ceux
de Melli sont en commerce, mais qui ne veulent point être vus, et qu'on
suppose habitans de quelques îles, s'approchent du rivage dans de
grandes barques, examinent le sel, mettent une somme d'or sur chaque
morceau, et se retirent avec autant de discrétion qu'ils sont venus. Les
marchands de Melli, retournant au bord de l'eau, considèrent si l'or
qu'on leur a laissé leur paraît un prix suffisant; s'ils en sont
satisfaits, ils le prennent et laissent le sel; s'ils trouvent la somme
trop petite, ils se retirent encore en laissant l'or et le sel, et les
autres, revenant à leur tour, mettent plus d'or ou laissent absolument
le sel. Leur commerce se fait ainsi sans se parler et sans se voir:
usage ancien qu'aucune infidélité ne leur donne jamais occasion de
changer. Quoique l'auteur trouve peu de vraisemblance dans ce récit, il
assure qu'il le tient de plusieurs Arabes, des marchands Azanaghis, et
de quantité d'autres personnes dont il vante le témoignage.
Il demanda aux mêmes marchands pourquoi l'empereur de Melli, qui est un
souverain puissant, n'avait point entrepris par force ou par adresse de
découvrir la nation qui ne veut ni parler ni se laisser voir. Ils lui
racontèrent que, peu d'années auparavant, ce prince, ayant résolu
d'enlever quelques-uns de ces négocians invisibles, avait fait assembler
son conseil, dans lequel on avait résolu qu'à la première caravane,
quelques Nègres de Melli creuseraient des puits au long de la rivière,
près de l'endroit où l'on plaçait le sel, et que, s'y cachant jusqu'à
l'arrivée des étrangers, ils en sortiraient tout d'un coup pour faire
quelques prisonniers. Ce projet avait été exécuté; on en avait pris
quatre, et tous les autres s'étaient échappés par la fuite. Comme un
seul avait paru suffire pour satisfaire l'empereur, on en avait renvoyé
trois, en les assurant que le quatrième ne serait pas plus maltraité;
mais l'entreprise n'en eut pas plus de succès: le prisonnier refusa de
parler; en vain l'interrogea-t-on dans plusieurs langues, il garda le
silence avec tant d'obstination, que, rejetant toute sorte de
nourriture, il mourut dans l'espace de quatre jours. Cet événement avait
fait croire aux Nègres de Melli que ces négocians étrangers étaient
muets. Les plus sensés pensèrent avec raison que le prisonnier, dans
l'indignation de se voir trahi, avait pris la résolution de se taire
jusqu'à la mort. Ceux qui l'avaient enlevé rapportèrent à leur empereur
qu'il était fort noir, de belle taille, et plus haut qu'eux d'un
demi-pied; que sa lèvre inférieure était plus épaisse que le poing, et
pendante jusqu'au-dessous du menton; qu'elle était fort rouge, et qu'il
en tombait même quelques gouttes de sang; mais que sa lèvre supérieure
était de grandeur ordinaire; qu'on voyait entre les deux ses dents et
ses gencives, et qu'aux deux coins de la bouche il avait quelques dents
d'une grandeur extraordinaire; que ses yeux étaient noirs et fort
ouverts; enfin que toute sa figure était terrible.
Cet accident fit perdre la pensée de renouveler la même entreprise,
d'autant plus que les étrangers, irrités apparemment de l'insulte qu'ils
avaient reçue, laissèrent passer trois ans sans reparaître au bord de
l'eau. On était persuadé à Melli que leurs grosses lèvres s'étaient
corrompues par l'excès de la chaleur, et que, n'ayant pu supporter plus
long-temps la privation du sel, qui est leur unique remède, ils avaient
été forcés de recommencer leur commerce. La nécessité du sel en était
établie mieux que jamais dans l'opinion des Nègres de Melli. Ces faits,
attestés avec les mêmes circonstances par beaucoup de voyageurs, ne sont
pas faciles à vérifier: s'ils sont vrais, cette bonne foi réciproque et
si constante dans le commerce des nations nègres prouve qu'il n'y a
point de meilleur lien que l'intérêt. Les uns avaient besoin de sel, et
les autres voulaient de l'or.
L'or qu'on apporte à Melli se divise en trois parts: une qu'on envoie
par la caravane de Melli à Kokhia, sur la route du grand Caire et de la
Syrie; les deux autres à Tombouctou, d'où elles partent séparément,
l'une pour Tret, et de là pour Tunis en Barbarie; l'autre pour Ouaden,
d'où elle se répand jusqu'aux villes d'Oran et d'One, le long du détroit
de Gibraltar, et jusqu'à Fez, Maroc, Arzila, Azafi et Messa, dans
l'intérieur des terres. C'est dans ces dernières places que les Italiens
et les autres nations chrétiennes viennent recevoir cet or pour leurs
marchandises. Enfin le plus grand avantage que les Portugais aient tiré
du pays des Azanaghis, c'est qu'ils trouvèrent le moyen d'attirer sur
les côtes du golfe d'Arguin quelque partie de l'or qu'on envoie chaque
année à Ouaden, et de se les procurer par leurs échanges avec les
Nègres.
Dans les régions des Maures basanés, il ne se fabrique point de monnaie.
On n'y en connaît pas même l'usage, non plus que parmi les Nègres. Mais
tout le commerce se fait par des échanges d'une chose pour une autre,
quelquefois de deux pour une. Cependant les Azanaghis et les Arabes ont,
dans quelques-unes de leurs villes antérieures, de petites coquilles qui
leur tiennent lieu de monnaie courante. Les Vénitiens en apportaient du
Levant, et recevaient de l'or pour une matière si vile. Les Nègres ont
pour l'or un poids qu'ils appellent _mérical_, et qui revient à la
valeur d'un ducat. Les femmes des déserts de Sahara portent des robes de
coton qui leur viennent du pays des Nègres, et quelques-unes des espèces
de frocs qu'on appelle _alkhazeli_; mais elles n'ont pas l'usage des
chemises. Les plus riches se parent de petites plaques d'or. Elles font
consister leur beauté dans la grosseur et la longueur de leurs
mamelles. Dans cette idée, à peine ont-elles atteint l'âge de seize ou
dix-sept ans, qu'elles se les serrent avec des cordes, pour les faire
descendre quelquefois jusqu'à leurs genoux. Opposez à cette coutume
celle des femmes d'Europe, qui mettent des corps de baleine pour faire
remonter leur gorge, et ces contrariétés dérangeront un peu les idées du
beau absolu. Les hommes montent à cheval, et font leur gloire de cet
exercice. Cependant l'aridité de leur pays ne leur permet pas de nourrir
un grand nombre de ces animaux, ni de les conserver long-temps. La
chaleur est excessive dans cette immense étendue de sables, et l'on y
trouve fort peu d'eau. Il n'y pleut que dans trois mois de l'année, ceux
d'août, de septembre et d'octobre. Cadamosto fut informé qu'il y paraît
quelquefois de grandes troupes de sauterelles jaunes et rouges, de la
longueur du doigt. Elles vont en si grand nombre, qu'elles forment dans
l'air une nuée capable d'obscurcir le soleil, et de douze ou quinze
milles d'étendue. Ces incommodes visites n'arrivent que tous les trois
ou quatre ans; mais il ne faut pas espérer de vivre dans les lieux où
l'armée des sauterelles s'arrête, tant elle cause de désordre et
d'infection. L'auteur en vit une multitude innombrable en passant sur
les côtes.
Après avoir doublé le cap Blanc, la caravelle portugaise qui portait
Cadamosto, continua sa course jusqu'à la rivière de Zanagha ou de
Sénégal. Cinq ans avant le voyage de Cadamosto, cette grande rivière
avait été découverte par trois caravelles du prince Henri, comme on l'a
vu dans le récit des premiers établissemens; et depuis ce temps-là il ne
s'était point passé d'année où le Portugal n'y eût envoyé quelques
vaisseaux.
La rivière de Sénégal a plus d'un mille de largeur à son embouchure, et
l'entrée en est fort profonde. Cependant des sables amoncelés par
l'action du cours des eaux, opposée à celle de la mer lorsqu'elle monte,
obligent les vaisseaux d'observer le cours de la marée pour entrer dans
le fleuve; on y remonte l'espace de soixante-dix milles, suivant le
témoignage que l'auteur en reçut d'un grand nombre de Portugais qui y
étaient entrés dans leurs caravelles. Depuis le cap Blanc, qui en est à
trois cent quatre-vingts milles, la côte se nomme _Anterota_, et borde
le pays des Azanaghis ou des Maures basanés. Cette côte est
continuellement sablonneuse jusqu'à vingt milles de la rivière.
Cadamosto fut extrêmement surpris de trouver la différence des habitans
si grande dans un si petit espace. Au sud de la rivière, ils sont
extrêmement noirs, grands, bien faits et robustes; le pays est couvert
de verdure et rempli d'arbres fruitiers. De l'autre côté, les hommes
sont basanés, maigres, de petite taille, et le pays sec et stérile.
Les peuples d'Anterota sont également pauvres et féroces. Ils n'ont pas
de villes fermées, ni d'autres habitations que de misérables villages,
dont les maisons sont couvertes de chaume. La pierre et le ciment ne
leur manqueraient pas, mais ils n'en connaissent pas l'usage. Le chef
n'a pas de revenu certain: mais les seigneurs du pays, pour gagner sa
faveur, lui font présent de chevaux et d'autres bêtes, telles que des
vaches et des chèvres. Ils y joignent différentes sortes de légumes et
de racines, surtout du millet. Il ne subsiste d'ailleurs que de vols et
de brigandages. Il enlève, pour l'esclavage, les peuples des pays
voisins. Il ne fait pas plus de grâce à ses propres sujets. Une partie
de ces esclaves est employée à la culture des terres qui lui
appartiennent: le reste est vendu, soit aux Azanaghis et aux marchands
arabes, qui les prennent en échange pour des chevaux, soit aux vaisseaux
chrétiens, depuis que le commerce est ouvert avec eux. Chaque Nègre peut
prendre autant de femmes qu'il est capable d'en nourrir. Le chef n'en a
jamais moins de trente ou quarante, qu'il distingue entre elles suivant
leur naissance et le rang de leurs pères. Il les entretient dans
certaines habitations huit ou dix ensemble, avec des femmes pour les
servir, et des esclaves pour cultiver les terres qui leur sont
assignées. Elles ont aussi des vaches et des chèvres, avec des esclaves
pour les garder. Lorsqu'il les visite, il ne porte avec lui aucune
provision, et c'est d'elles qu'il tire sa subsistance pour lui-même et
pour tout son cortége. Tous les jours, au lever du soleil, chaque femme
de l'habitation où il arrive prépare trois ou quatre couverts de
différentes viandes, telles que du chevreau, du poisson, et d'autres
alimens du goût des Nègres, qu'elle fait porter par ses esclaves au
logement du chef; de sorte qu'en s'éveillant il trouve quarante ou
cinquante mets qu'il se fait servir suivant son appétit. Le reste est
distribué entre ses gens. Mais, comme ils sont toujours en fort grand
nombre, la plupart sont toujours affamés. Il se promène ainsi d'une
habitation à l'autre pour visiter successivement toutes ses femmes: ce
qui lui procure ordinairement une nombreuse postérité. Mais, lorsqu'une
femme devient grosse, il n'approche plus d'elle. Tous les seigneurs
suivent le même usage.
Ces Nègres font profession de la religion mahométane, mais avec moins de
lumières et de soumission que les Maures blancs. Cependant les seigneurs
ont toujours près d'eux quelques Azanaghis, ou quelques Arabes pour les
exercices de leur culte; et c'est une maxime établie parmi les grands de
la nation, qu'ils doivent paraître plus soumis aux lois divines que le
peuple. Cette opinion, qui est assez généralement celle des grands de
toutes les nations, est-elle fondée sur la reconnaissance ou sur la
politique?
Les Nègres du Sénégal sont toujours nus, excepté vers le milieu du
corps, qu'ils se couvrent de peaux de chèvres, à peu près dans la forme
de nos hauts-de-chausses. Mais les grands et les riches portent des
chemises de coton que les femmes filent dans le pays. Le tissu de chaque
pièce n'a pas plus de six pouces de largeur; car ils n'ont pu trouver
l'art de faire leurs pièces plus larges. Ils sont obligés d'en coudre
cinq ou six ensemble, pour les ouvrages qui demandent plus d'étendue.
Leurs chemises tombent jusqu'au milieu de la cuisse. Les manches en sont
fort amples; mais elles ne leur viennent qu'au milieu du bras. Les
femmes sont absolument nues depuis la tête jusqu'à la ceinture, le bas
est couvert d'une jupe de coton qui leur descend jusqu'au milieu des
jambes. Les deux sexes ont la tête et les pieds nus; mais ils ont les
cheveux fort bien tressés, ou noués avec assez d'art, quoiqu'ils les
aient fort courts. Les hommes s'emploient comme les femmes à filer et à
laver les habits.
Le climat est si chaud, qu'au mois de janvier la chaleur surpasse celle
de l'Italie au mois d'avril; et plus on avance, plus on la trouve
insupportable. C'est l'usage pour les hommes et les femmes de se laver
quatre ou cinq fois le jour. Ils sont d'une propreté extrême pour leurs
personnes; mais leur saleté, au contraire, est excessive dans leurs
alimens. Quoiqu'ils soient d'une ignorance et d'une grossièreté
étonnante sur toutes les choses dont ils n'ont pas l'habitude, l'art et
l'habileté même ne leur manquent pas dans les affaires auxquelles ils
sont accoutumés. Ils sont si grands parleurs, que leur langue n'est
jamais oisive. Ils sont menteurs et toujours prêts à tromper. Cependant
la charité est entre eux une vertu si commune, que les plus pauvres
donnent à dîner, à souper, et le logement aux étrangers, sans exiger
aucune marque de reconnaissance.
Ils ont souvent la guerre, dans le sein de leur nation ou contre leurs
voisins. Leurs armes sont une espèce de bouclier qui est composé de la
peau d'une bête qu'ils nomment _danta_[3], et qui est fort difficile à
percer; la zagaie, sorte de dard qu'ils lancent avec une dextérité
admirable, armée de fer dentelé, ce qui rend les blessures extrêmement
dangereuses; une espèce de cimeterre courbé en arc, qui leur vient de la
Gambie; car s'ils ont du fer dans leur pays, ils l'ignorent, et leurs
lumières ne vont pas jusqu'à le pouvoir mettre en usage. Ils ont aussi
une sorte de javeline qui ressemble à nos demi-lances. Avec si peu
d'armes, leurs guerres sont extrêmement sanglantes, parce qu'ils portent
peu de coups inutiles. Ils sont fiers, emportés, pleins de mépris pour
la mort, qu'ils préfèrent à la fuite. Ils n'ont point de cavalerie,
parce qu'ils ont peu de chevaux. Ils connaissent encore moins la
navigation; et, jusqu'à l'arrivée des Portugais, ils n'avaient jamais vu
de vaisseaux sur leurs côtes. Ceux qui habitent les bords de la rivière
ou le rivage de la mer ont de petites barques qu'ils nomment _zapolies_
et _almadies_, composées d'une pièce de bois creux, dont la plus grande
peut contenir trois ou quatre hommes. Elles leur servent pour la pêche,
ou pour le transport de leurs ustensiles au long de la rivière. Ces
Nègres sont les plus grands nageurs du monde, comme le sont en général
tous les peuples sauvages.
[Note 3: C'est l'hippopotame.]
Après avoir passé la rivière de Sénégal, Cadamosto continua de faire
voile le long de la côte, jusqu'au pays de _Boudomel_, qui est plus loin
d'environ huit cents milles. Toute cette étendue est une terre basse
sans aucune montagne. Boudomel est le nom du prince nègre qui régnait
sur cette côte.
L'auteur remarque qu'en ce pays les deux sexes sont également portés au
libertinage. Boudomel pressa beaucoup Cadamosto de lui apprendre quelque
secret pour satisfaire plusieurs femmes. Il était persuadé que les
chrétiens avaient là-dessus plus de lumières que les Nègres. Un
petit-maître français lui aurait répondu que le vrai moyen était de n'en
aimer aucune.
Boudomel était toujours accompagné d'environ deux cents Nègres; mais ce
cortége n'étant retenu près de lui par aucune loi, les uns se retirent,
d'autres viennent; et par la correspondance qui règne entre eux, les
places sont toujours remplies. D'ailleurs il se rend sans cesse à
l'habitation du prince quantité de personnes des habitations voisines. À
l'entrée de sa maison, on rencontre une grande cour qui conduit
successivement dans six autres cours avant d'arriver à son appartement.
Au milieu de chacune est un grand arbre pour la commodité de ceux que
leurs affaires obligent d'attendre. Tout le cortége du prince est
distribué dans ces cours suivant les emplois et les rangs. Mais, quoique
les cours intérieures soient pour les plus distingués, il y a peu de
Nègres qui approchent familièrement de la personne du prince. Les
Azanaghis et les chrétiens sont presque les seuls qui aient l'entrée
libre dans son appartement, et qui aient la liberté de lui parler. Il
affecte beaucoup de grandeur et de majesté. On ne le voit chaque jour,
au matin, que l'espace d'une heure. Le soir, il paraît pendant quelques
momens dans la dernière cour, sans s'éloigner beaucoup de la porte de
son appartement; et les portes ne s'ouvrent alors qu'aux grands du
premier ordre. Il donne néanmoins des audiences à ses sujets: mais c'est
dans ces occasions qu'on reconnaît l'orgueil des princes d'Afrique. De
quelque condition que soient ceux qui viennent solliciter des grâces,
ils sont obligés de se dépouiller de leurs habits, à l'exception de ce
qui leur couvre le milieu du corps. Ensuite, lorsqu'ils entrent dans la
dernière cour, ils se jettent à genoux en baissant le front jusqu'à
terre, et des deux mains ils se couvrent la tête et les épaules de
sable. Personne, jusqu'aux parens du prince, n'est exempt d'une si
humiliante cérémonie. Les supplians demeurent assez long-temps dans
cette posture, continuant de s'arroser de sable. Enfin, lorsque le
prince commence à paraître, ils s'avancent vers lui sans quitter le
sable et sans lever la tête. Ils lui expliquent leur demande, tandis
que, feignant de ne les pas voir, ou du moins affectant de ne les pas
regarder, il ne cesse pas de s'entretenir avec d'autres personnes. À la
fin de leurs discours, il tourne la tête vers eux, et, les honorant d'un
simple coup d'oeil, il leur fait sa réponse en deux mots. Cadamosto, qui
fut témoin plusieurs fois de cette scène, s'imagine que Dieu n'aurait
pas plus de respects à prétendre, s'il daignait se montrer à la race
humaine. Quand on voit le chef de quelques peuplades nègres écraser
ainsi de sa morgue ridicule ses sujets aussi misérables que lui, ceux
qui, chez les nations policées, sont élevés par leur rang au-dessus des
autres hommes, doivent sentir aisément que l'orgueil n'est pas la mesure
de la vraie grandeur.
La complaisance de Boudomel alla si loin pour Cadamosto, qu'il le
conduisit dans sa mosquée à l'heure de la prière. Les Azanaghis ou les
Arabes, qui étaient ses prêtres, avaient reçu ordre de s'y assembler. En
entrant dans le temple, avec quelques-uns de ses principaux Nègres,
Boudomel s'arrêta d'abord, et tint quelque temps les yeux levés au ciel.
Ensuite, ayant fait quelques pas, il prononça doucement quelques
paroles, après quoi, il s'étendit tout de son long sur la terre, qu'il
baisa respectueusement. Les Azanaghis et son cortége se prosternèrent et
baisèrent la terre à son exemple. Il se leva, mais ce fut pour
recommencer dix ou douze fois les mêmes actes de religion; ce qui prit
plus d'une demi-heure.
Aussitôt qu'il eut fini, il se tourna vers Cadamosto, en lui demandant
ce qu'il pensait de ce culte, et le priant de lui donner quelque idée de
la religion des chrétiens. Cadamosto eut la hardiesse de lui répondre en
présence de ses prêtres que la religion de Mahomet était fausse, et que
celle de Rome était la seule véritable. Ce discours fit rire les Arabes
et Boudomel. Cependant, après un moment de réflexion, ce prince dit à
Cadamosto qu'il croyait la religion des Européens fort bonne, parce
qu'il n'y avait que Dieu qui pût leur avoir donné tant de richesses et
d'esprit. Il ajouta que celle de Mahomet lui paraissait bonne aussi, et
qu'il était même persuadé que les Nègres étaient plus sûrs de leur salut
que les chrétiens, parce que Dieu était un maître juste; que, donnant
aux chrétiens leur paradis dans ce monde, il fallait que dans l'autre il
réservât de grandes récompenses aux Nègres qui manquaient de tout dans
celui-ci. Il y avait dans ce discours plus de sens qu'on n'en devait
attendre d'un despote nègre tel qu'on vient de le peindre.
La chaleur est si excessive dans les régions des Nègres, qu'il n'y croît
ni froment, ni riz, ni aucune sorte de grain qui puisse servir à leur
nourriture. Les vignes n'y viennent pas plus heureusement. Ils ont mis
leurs terres à l'épreuve en y jetant diverses semences qu'ils reçoivent
des vaisseaux portugais. Le froment demande un climat tempéré et de
fréquentes pluies qu'ils n'ont presque jamais, car ils passent neuf mois
sans voir tomber une goutte d'eau du ciel, c'est-à-dire depuis le mois
d'octobre jusqu'au mois de juin. Cependant ils ont du millet, des féves
et des noisettes de diverses couleurs. Leur féve est large, plate, et
d'un rouge assez vif. Ils en ont aussi de blanches. Ils plantent au mois
de juillet pour recueillir au mois de septembre. Comme c'est le temps
des pluies, les rivières s'enflent, et donnent à la terre une certaine
fécondité. Tout l'ouvrage de l'agriculture et de la moisson ne prend
ainsi que trois mois; mais les Nègres entendent peu l'économie, et sont
d'ailleurs trop paresseux pour tirer beaucoup de fruit de leur travail.
Ils ne plantent que ce qu'ils jugent nécessaire pour le cours de
l'année, sans penser jamais à faire des provisions qu'ils puissent
vendre. Leur méthode pour cultiver la terre est de se mettre cinq ou six
dans un champ, et de la remuer avec leurs épées, qui leur tiennent lieu
de hoyaux et de bêches. Ils ne l'ouvrent pas à plus de quatre pouces de
profondeur; mais les pluies lui donnent assez de fertilité pour rendre
avec profusion ce qu'on lui confie avec tant de négligence.
Leurs liqueurs sont l'eau, le lait, et le vin de palmier; ils tirent la
dernière d'un arbre qui se trouve en abondance dans le pays, et qui
n'est pas celui qui produit la datte, quoiqu'il soit de la même espèce.
Cette liqueur, qu'ils appellent _mighol_, en sort toute l'année. Il
n'est question que de faire deux ou trois ouvertures au tronc, et d'y
suspendre des calebasses pour recevoir une eau brune qui coule fort
lentement; car, depuis le matin jusqu'au soir, un arbre ne remplit pas
plus de deux calebasses: elle est d'un fort bon goût; et si l'on n'y
mêle rien, elle enivre comme le vin. Cadamosto assure que les premiers
jours elle est aussi agréable que nos meilleurs vins; mais elle perd cet
agrément de jour en jour, jusqu'à devenir aigre: cependant elle est plus
saine le troisième ou le quatrième jour que le premier, parce qu'en
perdant un peu de sa douceur, elle devient purgative. Cadamosto en
faisait usage et la trouvait préférable au vin d'Italie. Le mighol n'est
pas en si grande abondance que tout le monde en ait à discrétion; mais
comme les arbres qui le produisent sont répandus dans les campagnes et
les forêts, chacun se procure une certaine quantité de liqueur par son
travail, et les mieux partagés sont toujours les seigneurs qui emploient
plus de gens à la recueillir.
Les Nègres ont diverses sortes de fruits qui n'ont pas beaucoup de
ressemblance avec ceux de l'Europe, mais qui sont excellens, sans le
secours d'aucune culture, quoiqu'ils puissent être encore meilleurs, si
l'on prenait soin de les cultiver. En général, le pays est rempli
d'excellens pâturages et d'une infinité de beaux arbres qui ne sont pas
connus en Europe. On y trouve aussi quantité d'étangs ou de petits lacs
d'eau douce, remplis de poissons qui ne ressemblent point aux nôtres,
surtout d'un grand nombre de serpens d'eau que les Nègres nomment
_kalkatrici_.
Ils ont une huile dont ils font usage dans leurs alimens, sans que
l'auteur ait pu découvrir d'où ils la tirent, et de quoi elle est
composée: elle a trois qualités remarquables; son odeur, qui ressemble à
celle de la violette; son goût, qui approche de celui de l'olive; et sa
couleur, qui teint mieux les vivres que le safran.
On trouve dans le pays différentes sortes d'animaux, mais surtout une
prodigieuse quantité de serpens, dont quelques-uns sont fort venimeux.
Les plus grands, qui ont jusqu'à deux toises de longueur, n'ont pas
d'ailes, comme on a pris plaisir à le publier; mais ils sont si gros,
qu'on en a vu plusieurs qui avalaient une chèvre d'un seul morceau.
Le pays de Sénégal n'a pas d'autres animaux privés que des boeufs, des
vaches et des chèvres. Il ne s'y trouve pas de moutons, parce qu'ils ne
s'accommodent pas d'un climat si chaud. Ainsi la nature a pourvu,
suivant la différence des pays, à toutes les nécessités du genre humain.
Elle a fourni de la laine aux Européens, qui ne pourraient s'en passer
dans un pays aussi froid que celui qu'ils habitent; au lieu que les
Nègres, qui n'ont pas besoin d'habits épais dans leurs chaudes contrées,
ne peuvent élever des moutons; mais le ciel y supplée en leur donnant du
coton, qui convient mieux à leur pays. Leurs boeufs et leurs vaches
sont moins gros que ceux d'Italie; ce qu'il faut encore attribuer à la
chaleur. C'est une rareté parmi eux qu'une vache rousse; elles sont
toutes noires ou blanches, ou tachetées de ces deux couleurs. Les
animaux de proie, tels que les lions, les panthères, les léopards et les
loups, sont en grand nombre. Des éléphans sauvages y marchent en
troupes, comme les sangliers dans l'état de Venise; mais ils ne peuvent
jamais être apprivoisés comme dans les autres pays. Cet animal étant
fort connu, l'auteur observe seulement qu'il est d'une grosseur
extraordinaire. On en peut juger par les dents ou défenses qu'on en
apporte en Europe; mais il n'en a que deux de cette espèce à la mâchoire
inférieure, comme le sanglier, avec la seule différence que celles du
sanglier tournent la pointe en haut, et que celles de l'éléphant la
tournent en bas. Cadamosto avait cru, sur les récits communs, avant son
voyage, que les éléphans ne pouvaient plier les genoux, et qu'ils
dormaient debout; il déclare que c'est une étrange fausseté, et qu'il
les a vus non-seulement plier les genoux en marchant, mais se coucher et
se lever comme les autres animaux. On n'aperçoit jamais leurs grandes
dents avant leur mort. Quelque sauvages qu'ils soient naturellement, ils
ne font aucun mal lorsqu'ils ne sont point attaqués; mais si quelqu'un
les irrite, ils se défendent avec leur trompe, que la nature leur a
donnée à la place du nez, et qui est d'une excessive longueur: ils
l'étendent et la resserrent à leur gré; s'ils saisissent un homme avec
cet instrument redoutable, ils le jettent presque aussi loin qu'on jette
une pierre avec la fronde. C'est en vain qu'on croit pouvoir échapper
par la fuite. Ils sont d'une vitesse surprenante; les plus jeunes sont
ordinairement les plus dangereux. La portée des femelles n'est que d'un
petit à la fois; ils se nourrissent de feuilles d'arbres et de fruits,
qu'ils attirent jusqu'à leur bouche avec le secours de leur trompe.
L'auteur, pendant tout le séjour qu'il fit chez les Nègres, ne découvrit
pas d'autres quadrupèdes que ceux qu'on vient de nommer; mais il vit un
grand nombre d'oiseaux, et surtout quantité de perroquets, que les
Nègres haïssent beaucoup, parce qu'ils détruisent leur millet et leurs
légumes. Ces oiseaux ont beaucoup d'adresse à construire leurs nids; ils
ramassent quantité de joncs et de petits rameaux d'arbres dont ils
forment un tissu qu'ils ont l'art d'attacher à l'extrémité des plus
faibles branches; de sorte qu'y étant suspendu, il est agréablement
balancé par le vent. Sa forme est celle d'un ballon de la longueur d'un
pied. Ils n'y laissent qu'un seul trou pour leur servir de passage
lorsqu'ils veulent se garantir des serpens, à qui la pesanteur ne permet
pas de les attaquer dans cette retraite.
Les femmes des Nègres ont l'humeur fort gaie, surtout dans leur
jeunesse, et prennent beaucoup de plaisir à la danse et au chant. Le
temps de ce divertissement est la nuit, à la lueur de la lune.
Rien ne causait tant d'admiration à ces barbares que les arquebuses et
l'artillerie de la caravelle portugaise. Cadamosto ayant fait tirer un
coup de canon devant quelques Nègres qui étaient montés à bord, leur
effroi se fit connaître malgré eux par de violentes agitations, et parut
croître encore lorsqu'il leur eut déclaré que d'un seul coup de cette
furieuse machine il pouvait ôter la vie en un instant à cent Maures.
Après être un peu revenus de leur frayeur, ils déclarèrent à leur tour
qu'une chose si pernicieuse ne pouvait être que l'ouvrage du diable.
Leur étonnement fut plus doux lorsqu'ils entendirent le son d'une
cornemuse. Les différentes parties de cet instrument leur firent croire,
d'abord que c'était un animal qui chantait sur différens tons.
Cadamosto, riant de leur simplicité, les assura que c'était une simple
machine, et la mit entre leurs mains sans être enflée. Ils reconnurent
que c'était effectivement l'ouvrage de l'art; mais ils demeurèrent
persuadés que des sons si doux et si variés ne pouvaient venir que du
pouvoir divin, en donnant pour raison qu'ils n'avaient rien entendu de
semblable. Tout leur paraissait également admirable, jusqu'aux moindres
instrumens du vaisseau. Ils répétaient sans cesse que les Européens
devaient être des sorciers beaucoup plus habiles que ceux de leur pays,
et peu inférieurs au diable même; que les voyageurs de terre trouvaient
de la difficulté à tracer le chemin d'une place à l'autre; au lieu
qu'avec leurs vaisseaux, ceux-là ne manquaient pas leur route sur mer, à
quelque distance qu'ils fussent de la terre.
Les Nègres sucent le miel dans la gaufre, et laissent la cire comme une
chose inutile. L'auteur, ayant acheté d'eux quelques ruches, leur apprit
la manière d'en tirer du miel, et leur demanda ensuite ce qu'ils
croyaient qu'on pût faire du reste. Ils répondirent qu'ils ne le
croyaient bon à rien. Mais ils furent fort surpris de lui en voir faire
de la bougie, qu'il alluma en leur présence. Les blancs,
s'écrièrent-ils, n'ignorent rien.
Un si long séjour ayant donné l'occasion à l'auteur de connaître la plus
grande partie du pays, il résolut, après avoir acheté quelques esclaves,
de doubler le cap Vert pour faire de nouvelles découvertes et tenter la
fortune. Il se souvenait d'avoir entendu dire au prince Henri qu'au-delà
du Sénégal il y avait une autre rivière nommée Gambra (Gambie), d'où
l'on avait déjà rapporté quantité d'or, et qu'on ne pouvait faire ce
voyage sans acquérir d'immenses richesses. Une si belle espérance lui
fit regagner sa caravelle et mettre aussitôt à la voile.
Un jour au matin, il découvrit deux bâtimens dont il s'approcha: l'un
appartenait à Antonio Uso Dimarco, gentilhomme génois, et l'autre à
quelques Portugais qui étaient au service du prince Henri. Ils
s'avançaient de concert vers les côtes d'Afrique, dans le dessein de
passer le cap Vert, et de chercher fortune en faisant de nouvelles
découvertes. Ils firent voile ensemble vers le sud, sans cesser de voir
la terre, et dès le jour suivant ils découvrirent le cap.
Après avoir doublé le cap Vert, ils continuèrent leur course, en
conservant toujours la vue de la terre. Ce côté du cap forme un
golfe. La côte en est basse et couverte de beaux arbres, dont la verdure
s'entretient sans cesse, c'est-à-dire que, des feuilles nouvelles
succédant sans intervalles à celles qui tombent, on ne s'aperçoit
jamais, comme en Europe, que les arbres se flétrissent. Ils sont si près
de la mer, qu'on s'imaginerait qu'ils en sont arrosés. La perspective
est si belle, qu'après avoir navigué à l'est et à l'ouest, l'auteur
déclare qu'il n'a jamais rien vu de comparable. Le pays est arrosé de
plusieurs petites rivières dont on ne peut tirer aucun avantage, parce
qu'il est impossible aux vaisseaux d'y entrer.
Enfin ils arrivèrent à l'embouchure d'une fort grande rivière. Dans sa
moindre largeur, elle n'avait pas moins de trois ou quatre milles, et
rien ne paraissait s'y opposer à la navigation. Ils y entrèrent avec
confiance, et le jour suivant ils apprirent que c'était la rivière de
Gambie.
[Illustration: À la proue de chaque almadie, un nègre couvert d'un
bouclier rond, observait les objets et les événemens.]
Les caravelles s'y engagèrent l'une à la suite de l'autre. Mais à peine
eurent-elles remonté l'espace de trois ou quatre milles, qu'elles se
virent suivies d'un grand nombre d'almadies, sans pouvoir juger d'où
elles venaient. Elles revirèrent de bord, et s'avancèrent vers les
Nègres, après avoir pris soin de se couvrir de tout ce qui pouvait
servir à les défendre contre les flèches empoisonnées. Le combat
paraissait inévitable. Les almadies se trouvaient déjà sous la proue du
vaisseau de Cadamosto, qui était le plus avancé; et, se divisant en deux
lignes, elles le tinrent dans leur centre. Elles étaient au nombre de
quinze, qui portaient environ cent cinquante Nègres, tous bien faits et
de belle taille. Ils avaient des chemises blanches de coton, et sur la
tête une sorte de chapeau blanc, relevé d'un côté avec une plume qui
leur donnait l'air guerrier. À la proue de chaque almadie, un Nègre,
couvert d'un bouclier rond qui semblait être de cuir, observait les
objets et les événemens. Dans la situation où ces barbares étaient aux
deux côtés du vaisseau, ils cessèrent de ramer; et, tenant leurs rames
levées, ils regardaient la caravelle avec admiration. Ils demeurèrent
ainsi tranquilles jusqu'à l'arrivée des deux autres bâtimens, qui
s'étaient hâtés de retourner à la vue du péril. Lorsqu'ils les virent
fort proches, ils abandonnèrent leurs rames; et, sans autre préparation,
ils se mirent à lancer leurs flèches. Les trois caravelles ne firent
aucun mouvement; mais elles tirèrent quatre coups de canon qui rendirent
les Nègres comme immobiles. Ils mirent leurs arcs à leurs pieds; et,
jetant les yeux de tous les côtés avec les dernières marques de frayeur,
ils paraissaient chercher la cause d'un bruit si terrible. Cependant,
s'étant rassurés lorsqu'ils eurent cessé de l'entendre, ils reprirent
courage, et recommencèrent à tirer avec beaucoup de furie. Ils n'étaient
plus qu'à la distance d'un jet de pierre. Les Portugais leur envoyèrent
quelques coups d'arquebuse, dont le premier perça un Nègre au milieu de
la poitrine, et le fit tomber mort. Sa chute effraya les autres; mais
elle ne les empêcha point de continuer leur attaque. On leur tua
beaucoup de monde, sans perdre un seul homme sur les trois vaisseaux.
Ils se retirèrent enfin.
Cadamosto chercha l'occasion, pendant les jours suivans, de faire
connaître aux habitans du pays qu'on ne pensait point à leur nuire. Les
interprètes s'approchèrent d'une amaldie, saluèrent les Nègres dans leur
langue, et leur demandèrent pourquoi ils avaient attaqué des étrangers
qui ne désiraient que leur amitié, comme ils s'étaient procuré celle des
Nègres du Sénégal. Les Nègres répondirent qu'ils avaient entendu parler
des blancs et de leur arrivée au Sénégal; qu'il fallait être bien
méchant pour former avec eux quelque amitié, puisqu'on n'ignorait pas
que leur nourriture était la chair humaine, et qu'ils n'achetaient des
Nègres que pour les dévorer; que, pour eux, ils ne voulaient avoir
aucune liaison avec des gens si cruels; qu'ils s'efforceraient de les
tuer, et qu'ils feraient présent de leurs dépouilles à leur prince, qui
faisait son séjour à trois journées de la mer; que leur pays se nommait
_Gambra_. Si nous avons soupçonné plusieurs peuples nègres d'être
anthropophages, on voit qu'ils n'avaient pas meilleure opinion de nous.
Les commandans des trois caravelles n'en résolurent pas moins de
remonter la rivière l'espace de cent milles, dans l'espérance de trouver
des peuples mieux disposés. Mais ils trouvèrent de la résistance dans
leurs matelots, qui, dans l'impatience de retourner en Europe,
déclarèrent ouvertement qu'ils n'iraient pas plus loin. Cadamosto et les
autres chefs, se défiant de leur autorité, prirent le parti de mettre le
lendemain à la voile pour retourner au cap Vert.
Cadamosto fut plus heureux dans un second voyage qu'il fit au pays de
Gambra, qu'il avait résolu de mieux reconnaître. Accompagné de ce même
Génois qui l'avait suivi, il remonta la rivière, et mit dans sa chaloupe
quelques interprètes qui parvinrent enfin à inspirer quelque confiance
aux Nègres. Deux d'entre eux, qui entendaient parfaitement le langage
des interprètes, montèrent sur le vaisseau de Cadamosto. Ils marquèrent
beaucoup de surprise en voyant l'intérieur de la caravelle, avec toutes
ses voiles et tous ses agrès. Ils ne parurent pas moins étonnés de la
couleur et de l'habillement des étrangers.
On leur fit beaucoup de civilités, et l'on y joignit quelques petits
présens dont ils parurent extrêmement satisfaits. Cadamosto leur demanda
le nom de leur prince; ils répondirent qu'il s'appelait Foro-Sangoli;
que sa résidence était vers le sud-est à neuf ou dix journées de
distance; qu'il était tributaire du roi de Melli, le plus grand prince
des Nègres; mais que, des deux côtés de la rivière, il y avait quantité
d'autres seigneurs dont la demeure était moins éloignée; que, si
Cadamosto souhaitait d'en être connu, ils lui en feraient voir un qui se
nommait _Batti-Mansa_. Cette offre fut si bien reçue, que, redoublant
les caresses, on garda les deux Nègres dans la caravelle, en continuant
de remonter suivant leur direction. Enfin l'on arriva près du lieu où
Batti-Mansa faisait sa résidence; et, suivant le calcul de l'auteur, on
ne pouvait être à moins de quarante milles de l'embouchure.
Cadamosto députa au prince, avec les deux Nègres, un de ses interprètes
qu'il chargea de quelques présens. Aussitôt que les messagers eurent
expliqué leur commission à Batti-Mansa, il envoya quelques Nègres à la
caravelle. On fit avec eux un traité d'amitié, et divers échanges pour
de l'or et des esclaves; mais la quantité d'or n'approchait pas des
espérances qu'on avait conçues sur le récit des peuples du Sénégal, qui,
étant fort pauvres, avaient une haute idée des richesses de leurs
voisins. D'ailleurs les Nègres de la Gambie n'estimaient pas moins leur
or que les Portugais. Cependant ils marquèrent tant de goût pour les
bagatelles de l'Europe, que les échanges furent assez avantageux.
Pendant onze jours que les caravelles demeurèrent à l'ancre, il y vint
des deux côtés de la rivière un grand nombre de ces barbares, les uns
attirés par la curiosité, d'autres pour vendre leurs marchandises, entre
lesquelles il se trouvait toujours quelques anneaux d'or. Ils
apportèrent du coton cru et travaillé. La plupart des pièces étaient
blanches, quelques-unes rayées de bleu, de rouge et de blanc. Ils
avaient aussi de la civette, des peaux de l'animal du même nom, de gros
singes et de petits, qu'ils donnaient à fort bon marché, c'est-à-dire
pour la valeur de neuf ou dix liards. L'once de civette ne revenait pas
à plus de neuf ou dix sous. Ils ne la vendaient point au poids, mais à
la quantité.
Les caravelles étaient continuellement remplies d'une multitude de
Nègres, qui ne se ressemblaient ni par la figure ni par le langage. Ils
arrivaient et s'en retournaient librement dans leurs almadies, hommes et
femmes, avec autant de confiance que si l'on s'était connu depuis
long-temps. Ils n'ont pas d'autres instrumens que leurs rames pour la
navigation. Leur usage est de ramer debout, sans tenir les rames
appuyées sur le bord de la barque. Elles sont de la forme d'une
demi-lance, longues de sept ou huit pieds, avec une planche ronde, de la
grandeur d'une assiette, qui est attachée à l'extrémité. Ils s'en
servent fort adroitement au long des côtes et dans leurs rivières; mais
la crainte d'être pris par leurs voisins et vendus pour l'esclavage, ne
leur permet guère de se hasarder trop loin dans la mer.
Cadamosto, s'étant aperçu que la fièvre commençait à se mettre parmi
ses gens, fit consentir les autres chefs à regagner l'embouchure du
fleuve. Les soins qu'il avait donnés au commerce ne l'avaient point
empêché de faire ses observations sur les usages du pays. Il avait
remarqué que la religion des Nègres de la Gambie consiste en diverses
sortes d'idolâtrie. Ils reconnaissent un Dieu, mais ils sont livrés à
toutes les superstitions de la sorcellerie. On voit parmi eux quelques
mahométans qui n'ont pas néanmoins d'habitations fixes, et qui portent
leur commerce dans d'autres contrées, sans que les gens du pays
connaissent leurs marches et leurs diverses relations. Il y a peu de
différence, pour les alimens, entre les Nègres de la Gambie et ceux du
Sénégal; mais ils mangent de la chair de chien, usage que l'auteur n'a
vu dans aucun lieu, et que pourtant on retrouve ailleurs. Leur
habillement est de toile de coton, qu'ils ont en abondance; ce qui est
cause qu'ils ne vont pas nus comme au Sénégal, où le coton est plus
rare. Les femmes sont vêtues comme les hommes; mais elles prennent
plaisir dans leur jeunesse à se faire sur les bras, sur le cou et sur là
poitrine, différentes figures avec la pointe d'une aiguille chaude. La
chaleur du climat est extrême, et ne fait qu'augmenter à mesure qu'on
avance vers le sud. Cadamosto le trouva beaucoup plus chaud sur la
rivière qu'au rivage de la mer, parce que la grande quantité d'arbres
qui couvrent ses bords y tient l'air renfermé. Il en vit un d'une
grosseur prodigieuse, près d'une source d'eau très-fraîche où les
matelots faisaient leurs provisions. Ayant pris la peine de le mesurer,
il lui trouva dix-sept coudées de tour. L'arbre était creux; mais son
feuillage n'en était pas moins vert, et ses branches répandaient une
ombre immense. Il s'en trouve néanmoins de plus grands encore; d'où l'on
peut conclure que le pays est fertile; aussi est-il arrosé par un grand
nombre de ruisseaux.
Il est rempli d'éléphans, mais les Nègres n'ont encore pu trouver l'art
de les apprivoiser. Pendant que les caravelles étaient à l'ancre dans le
fleuve, trois éléphans sortis des bois voisins vinrent se promener sur
le bord de l'eau. On y envoya aussitôt la chaloupe avec quelques gens
armés; mais, à leur approche, les éléphans rentrèrent dans l'épaisseur
du bois. Ce sont les seuls que l'auteur ait vus vivans. Gnoumi-Mansa,
seigneur nègre, lui en fit voir un jeune, mais mort. Il l'avait tué dans
les bois, après une chasse de deux jours. Les Nègres n'ont pour armes
dans les chasses que leurs arcs et des zagaies empoisonnées. La méthode
est de se placer derrière les arbres, et quelquefois au sommet. Ils
passent d'un arbre à l'autre en poursuivant l'éléphant, qui, de la
grosseur dont il est, reçoit plusieurs blessures avant de pouvoir se
tourner et faire quelque résistance. Il n'y a pas d'homme qui osât
l'attaquer en pleine campagne, ni qui pût espérer de lui échapper par la
fuite; mais cet animal est naturellement si doux, qu'il ne fait jamais
de mal, s'il n'est offensé. Les dents de celui que l'auteur avait vu
mort n'avaient pas plus de trois paumes de long, ce qui marquait assez
qu'il était fort jeune en comparaison de ceux qui ont les dents longues
de dix ou douze paumes. Jeune comme il était, il avait autant de chair
que cinq ou six boeufs ensemble. Le seigneur nègre fit présent à
Cadamosto de la meilleure partie, et donna le reste à ses chasseurs.
Cadamosto, apprenant qu'il pouvait se manger, en fit rôtir et bouillir
quelques morceaux, pour se mettre en droit de raconter dans son pays
qu'il avait fait son dîner de la chair d'un animal qu'on n'y avait
jamais vu; mais il la trouva fort dure et d'un goût désagréable; ce qui
ne l'empêcha point d'en faire saler une partie, dont il fit présent au
prince Henri à son retour. Il observe que l'éléphant a le pied rond
comme les chevaux, mais sans sabot, et qu'à la place il a reçu de la
nature une peau noire, dure et fort épaisse, avec cinq gros durillons
sur le devant, qui ont la forme d'autant de têtes de clous. Le pied du
jeune éléphant avait une paume de diamètre. Gnoumi-Mansa fit présent à
Cadamosto d'un autre pied d'éléphant qui avait trois paumes et un pouce
de largeur, et d'une dent longue de douze paumes. L'auteur porta l'un et
l'autre au prince Henri, qui les envoya peu de temps après à la duchesse
de Bourgogne, comme une curiosité des plus rares.
La rivière de Gambie et toutes les eaux de la même côte ont un grand
nombre de ces serpens qui se nomment _kalkatrici_, et d'autres animaux
qui ne sont pas moins redoutables. On y voit quantité de chevaux marins
ou hippopotames, animaux amphibies, qui ressemblent beaucoup à la vache
marine. Ils ont le corps aussi gros qu'une vache de terre, mais les
jambes fort courtes, et le pied fourchu, la tête large comme celle du
cheval, et deux dents monstrueuses qui s'avancent comme celles du
sanglier. L'auteur en a vu de deux paumes et demie de longueur. Cet
animal sort de l'eau pour se promener sur la rive, et marche à la
manière des quadrupèdes. Cadamosto se vante qu'aucun chrétien n'en avait
vu avant lui, excepté peut-être dans le Nil. Il vit aussi des
chauves-souris, longues de trois paumes, et quantité d'autres oiseaux
fort différens des nôtres, mais presque tous fort bons à manger.
En quittant le pays du prince Batti-Mansa, les trois caravelles mirent
peu de jours à descendre la rivière. Elles emportaient assez de
richesses pour inspirer le désir de s'avancer plus loin au long des
côtes; et personne ne marqua d'éloignement pour cette entreprise.
Ils remontèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière nommée par les
Portugais Rio-Grande: mais les Nègres du pays n'entendirent pas le
langage de leurs interprètes. On acheta d'eux quelques anneaux d'or, en
convenant du prix par signes. Rio-Grande fut le terme de ce second
voyage de Cadamosto, qui retourna en Portugal.
CHAPITRE II.
Voyages d'André Brue. Rufisque. Nègres Sérères. Nègres de Cayor. Nègres
du Siratik. Foulas. Royaume de Galam. Nègres de Mandingue. Presqu'île et
royaume de Casson. Canton de Djéredja. Cachao. Bissao. Bissagos.
Cazégut. Roi de Cabo. Commerce de gommes. Maures du désert. Bambouk. Job
Ben Salomon: détails sur son pays.
Brue était directeur-général de la compagnie française d'Afrique, vers
la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième: ses
voyages, qui ont été fréquens, eurent tous pour objet le bien du
commerce et l'intérêt de sa patrie. C'était un bon citoyen et un homme
éclairé. C'est d'après ses mémoires que le père Labat a composé son
_Afrique occidentale_. Nous ne rapporterons des voyages de Brue que ce
qui nous semblera propre à faire connaître le pays et les moeurs. Les
révolutions des compagnies commerçantes et les démêlés des nations
rivales n'entrent point dans notre plan, et ne peuvent appartenir qu'à
une histoire du commerce.
Le premier voyage de Brue est celui qu'il fit par terre de Rufisque
jusqu'au Fort-Louis sur le Sénégal. Rufisque est située sur la côte, à
trois lieues de l'île de Gorée. Cette île, voisine du cap Vert, l'île
d'Arguin, près du cap Blanc, et le comptoir de Portendic, plus au sud,
le fort Saint-Louis à l'embouchure de la rivière de Sénégal, et celui
de Saint-Joseph sur le bord de cette même rivière à trois cents lieues
de son embouchure, près des cataractes de Felou, étaient comme l'on
sait, les principales possessions des Français en Afrique.
Rufisque n'est qu'une corruption de _Rio-Fresco_, rivière fraîche, nom
que les Portugais donnèrent à cet endroit, arrosé par un petit ruisseau
qui, coulant entre des bois, conserve en tout temps sa fraîcheur. C'est
une dépendance du royaume de Cayor, et un port de commerce. Le roi de
Cayor, qui se nomme le damel, entretient à Rufisque des officiers et un
alcadi (mot arabe qui signifie _le juge_, que les Espagnols ont emprunté
des Maures, et, dont ils ont fait _alcade_). L'emploi de cet alcadi est
de percevoir les droits du port et les revenus du damel.
La chaleur est insupportable à Rufisque pendant le jour, surtout à midi,
dans le cours même du mois de décembre. Du côté de la mer, le calme est
ordinairement si profond, qu'on n'y ressent pas le moindre souffle; et
les bois arrêtent aussi les mouvemens de l'air du côté des terres: aussi
les hommes et les animaux n'y peuvent-ils respirer, surtout au long de
la côte, dans la basse marée; car la réverbération du sable y écorche le
visage et brûle jusqu'à la semelle des souliers. Ce qui rend encore cet
endroit plus dangereux, c'est la puanteur prodigieuse de quantité des
petits poissons pourris que les Nègres y jettent, et qui répandent une
mortelle infection. On les y met exprès pour les laisser tourner en
pourriture, parce que les Nègres ne les mangent que dans cet état. Ils
prétendent que le sable leur donne une sorte d'odeur nitreuse qu'ils
estiment beaucoup.
Chaque vaisseau français donne aux officiers du damel une certaine
quantité de marchandises pour le droit de prendre du bois et de l'eau.
Les Nègres qu'ils emploient ordinairement à leur fournir ces provisions,
et qui les apportent sur leur dos jusqu'aux chaloupes, se croient bien
payés de leur travail par quelques bouteilles de _sangara_,
c'est-à-dire, d'eau-de-vie.
De Rufisque, Brue s'avança dans un pays sablonneux, qui ne paraissait
pas néanmoins sans culture. Au milieu du chemin, il trouva un grand lac
d'eau saumâtre, formé par un petit ruisseau dont l'eau ne laissait pas
d'être fort douce, et sur le bord duquel il s'arrêta pour faire
rafraîchir son cortége. Ce lac, suivant le témoignage des habitans, se
décharge dans la mer entre le cap Vert, au nord, et le cap Manuel, au
sud. Il est rempli de poisson, qui est péché par une sorte de faucon,
avec autant d'adresse que par les Nègres. Brue tua un de ces animaux
dans le temps qu'il prenait son vol avec un poisson entre ses serres, de
la forme d'une sardine et du poids de trois ou quatre livres. Le lac
s'appelle _Sérères_, du nom de quelques tribus des Nègres qui habitent
les lieux voisins, et qui forment un peuple très-remarquable.
Ces Sérères, qui se trouvent principalement répandus autour du cap
Vert, sont une nation libre et indépendante, qui n'a jamais reconnu de
souverain. Ils composent, dans les lieux de leur retraite, plusieurs
petites républiques, où ils n'ont pas d'autres lois que celles de la
nature. Ils nourrissent un grand nombre de bestiaux. Brue prétend que la
plupart, n'ayant aucune idée d'un Être suprême, croient que l'âme périt
avec le corps; ils sont entièrement nus. Ils n'ont aucune correspondance
de commerce avec les autres Nègres. S'ils reçoivent une injure, ils ne
l'oublient jamais. Leur haine se transmet à leur postérité, et tôt ou
tard elle produit la vengeance. Leurs voisins les traitent de sauvages
et de barbares. C'est outrager un Nègre que de lui donner le nom de
_Sérère_. Ainsi ces hordes d'esclaves regardent comme une injure le
titre d'homme libre. Cette nation d'ailleurs est simple, honnête, douce,
généreuse et très-charitable pour les étrangers. Elle ignore l'usage des
liqueurs fortes. Ils enterrent leurs morts hors de leurs villages, dans
des huttes rondes, aussi bien couvertes que leurs propres habitations.
Après y avoir placé le corps dans une espèce de lit, ils bouchent
l'entrée de la hutte avec de la terre détrempée, dont ils continuent de
faire un enduit autour des roseaux qui servent de murs, jusqu'à
l'épaisseur d'un pied. L'édifice se termine en pointe, de sorte que ces
lieux de sépulture paraissent comme un second village, et que les tombes
des morts sont en beaucoup plus grand nombre que les maisons des
vivans. Comme les Sérères n'ont point assez d'industrie pour faire des
inscriptions ou d'autres marques sur ces monumens, ils se contentent de
mettre au sommet un arc et quelques flèches sur ceux des hommes, et un
mortier avec un pilon sur ceux des femmes: le premier marque
l'occupation des hommes, qui est presque uniquement la chasse; et
l'autre, celle des femmes, dont l'emploi continuel est de piler du riz,
du maïs ou du millet.
Il n'y a pas de Nègres qui cultivent leurs terres avec autant d'art que
les Sérères. Si leurs voisins les traitent de sauvages, ils sont bien
mieux fondés à regarder les autres Nègres comme des insensés, qui aiment
mieux vivre dans la misère et souffrir la faim que de s'accoutumer au
travail pour assurer leur subsistance. Leur langage est différent de
celui des Iolofs, et paraît même leur être tout-à-fait propre. Ils ont
pour boisson le vin de palmier.
Les Sérères reçurent le général français avec beaucoup d'humanité, et
lui présentèrent du couscous, du poisson, des bananes, avec d'autres
alimens du pays. Il partit si tard de leur village, que l'excès de la
chaleur le força de s'arrêter après avoir fait trois lieues; n'en ayant
pu faire que sept dans le courant de la journée, il arriva le soir dans
un village des Iolofs, qui était la résidence d'un des plus grands
marabouts, ou prêtres du pays. Ce saint nègre s'était attendu à
recevoir la visite et les présens du général français; mais il vit ses
espérances trompées. L'alcadi de Rufisque, et une femme mulâtre qui
avait suivi Brue avec quelques Français que la seule curiosité
conduisait, se mirent à genoux devant le marabout, et lui baisèrent les
pieds; après quoi il prit la main de la signora, l'ouvrit et cracha
dedans. Ensuite la lui faisant tourner trois fois autour de la tête, il
lui frotta de sa salive le front, les yeux, le nez, la bouche et les
oreilles, en prononçant, pendant cette opération, quelques prières
arabes. Il reçut leurs présens, et leur promit un heureux voyage. La
signora fut raillée de sa superstition à son retour, et de s'être laissé
oindre de la salive du vieux marabout.
Le jour suivant, comme la marche était fort lente, Brue se donnait le
plaisir de la chasse en chemin. Au milieu des bois, il découvrit les
traces de quelques éléphans, et bientôt il en aperçut dix-huit ou vingt,
les uns couchés comme un troupeau de vaches, d'autres occupés à baisser
des branches, dont ils mangeaient les feuilles et les petits rameaux. La
caravane n'en était pas à la portée du pistolet. Cependant, comme il ne
paraissait pas qu'ils y fissent attention, les gens du général leur
tirèrent quelques coups de fusil, auxquels ils ne parurent pas plus
sensibles qu'à la piqûre des mouches, apparemment parce que les balles
ne les touchèrent que par-derrière ou aux côtés, dans les endroits où
leur peau est impénétrable.
Ils arrivèrent le lendemain à Makaya, une des résidences du damel, qui
s'y était rendu pour recevoir les Français. Devant la porte du palais
ils trouvèrent une garde de quarante ou cinquante Nègres, avec un grand
nombre de guiriots ou de musiciens, qui se mirent à chanter les louanges
du général aussitôt qu'ils le virent à portée de les entendre. Les
grands-officiers se présentèrent pour le recevoir et l'introduire à
l'audience du roi. Il ne fut pas aisé à Brue, qui était d'une taille
puissante, de passer par la porte de ce Versailles du royaume de Cayor;
le guichet était si bas, qu'il était obligé de se courber beaucoup.
L'enclos contenait quantité de bâtimens, entre lesquels il y avait un
kalde ou une salle d'audience ouverte de tous côtés. Le damel y était
assis sur un petit lit dont la compagnie française lui avait fait
présent; il se leva lorsque Brue fut entré, et lui présentant la main,
il l'embrassa, avec beaucoup de remercîmens de s'être détourné si loin
de sa route pour le voir. Le général lui fit son compliment, et lui
offrit les présens de la compagnie, avec deux barils d'eau-de-vie.
L'ordre fut donné pour le traiter aux dépens de la cour, et pour
renvoyer à Rufisque les chevaux et les chameaux qu'il y avait loués. Il
fut conduit ensuite à l'audience des femmes du roi. Ce prince en avait
quatre légitimes, suivant la loi de Mahomet; mais ses concubines étaient
au nombre de douze, malgré les remontrances des marabouts. Un jour
qu'ils lui reprochaient cette intempérance, il leur répondit que la loi
était faite pour eux et pour le peuple, mais que les rois étaient
au-dessus. Cette réponse d'un petit prince barbare, et la réponse de
Samuel aux Juifs lorsqu'ils lui demandèrent un roi, prouvent quelle idée
on s'est faite, en tout temps, de la royauté, même dans les pays où il
semblait qu'on eût moins à en abuser.
Les femmes du damel ayant pris soin de fournir des provisions au
général, il se crut obligé de leur faire quelques présens. C'était le
roi qui se chargeait lui-même de ces détails lorsqu'il avait la raison
libre; mais sa passion pour l'eau-de-vie ne lui permettait pas d'être un
moment sans en boire; il était ivre aussi long-temps qu'il avait de
cette liqueur. Quatre jours se passèrent avant que le général pût le
trouver en état de l'entendre, et ses deux barils étaient déjà presque
épuisés.
Enfin Brue partit avec toutes les commodités que le prince lui avait
fait espérer pour son voyage, et après avoir pris les arrangemens les
plus favorables pour le commerce. Les bagages furent chargés, et l'on
partit sous la conduite d'un officier qui accompagna la caravane une
partie du chemin.
On arriva le soir dans un village où les gens du roi prirent un boeuf au
milieu du premier troupeau qui se présenta; ils enlevèrent de même une
vache et un veau: la chair en était excellente; mais les maîtres de ces
animaux firent leurs plaintes au général, qui leur donna, pour les
consoler, un ou deux flacons d'eau-de-vie. Le jour suivant, après s'être
mis en marche de grand matin, on s'arrêta vers midi pour faire reposer
l'équipage. Le hasard fit trouver un grand troupeau de vaches, dont le
lait fut d'autant plus agréable, qu'on n'avait apporté de Macaya que de
l'eau fort mauvaise. On arriva de bonne heure dans le village d'un
parent du roi, qui, étant averti de l'approche du général, vint
au-devant de lui avec un cortége de vingt cavaliers fort bien montés. Il
montait lui-même un cheval barbe de haute taille qui lui avait coûté
vingt esclaves. La journée suivante fut fort longue, mais au travers
d'un beau pays dont la plus grande partie était cultivée; on y voyait
des plaines entières couvertes de tabac. Le seul usage que les Nègres
fassent du tabac est pour fumer, car ils ne savent ni le mâcher, ni le
prendre en poudre.
On arriva le soir à Bieurt, à l'embouchure de la rivière de Sénégal,
près du fort Saint-Louis. Brue, dans un voyage assez court, n'avait pas
laissé de recueillir quelques observations sur les états du damel.
Quoique les Nègres de Cayor, païens et mahométans, aient l'usage de la
polygamie, il ne leur est pas permis d'épouser deux soeurs. Le damel, se
croyant dispensé de cette loi, avait deux soeurs entre ses femmes. Les
marabouts et les mahométans zélés en murmuraient, mais secrètement,
parce que ce prince n'était pas traitable sur ce qui pouvait blesser ses
plaisirs. Il ne doutait pas de l'existence d'un paradis; mais il
déclara naturellement à Brue qu'il n'espérait pas d'y être reçu, parce
qu'il avait été fort méchant, et qu'il ne se sentait, disait-il, aucune
disposition à devenir meilleur. Effectivement, il s'était rendu coupable
de mille actions cruelles; il avait dépouillé, banni ou tué ceux qui
avaient eu le malheur de lui déplaire. Comme il possédait deux royaumes,
celui de Cayor et celui de Baol, il se croyait plus grand que tous les
monarques d'Europe; et, faisant quantité de questions à Brue sur le roi
de France, il demandait comment il était vêtu, combien il avait de
femmes, quelles étaient ses forces de terre et de mer, le nombre de ses
gardes, de ses palais, de ses revenus, et si les seigneurs de sa cour
étaient aussi bien vêtus que les seigneurs nègres; et, lorsque Brue
s'efforçait de lui donner une idée de la grandeur du roi de France, ce
qui lui paraissait le plus incroyable, c'était qu'un si grand roi n'eût
qu'une femme. Il demandait comment il pouvait faire lorsqu'elle était
enceinte ou malade. Le général répondit qu'il attendait qu'elle se
portât mieux. «Bon! lui dit le monarque nègre, il a trop d'esprit pour
être capable de tant de patience.»
Un jour il fit présent au général d'une femme qui paraissait d'une
condition supérieure à l'esclavage. En effet, elle avait été l'épouse
d'un des principaux officiers de sa cour. Son mari, la soupçonnant
d'infidélité, aurait pu se faire justice de ses propres mains; mais,
comme elle était d'une famille distinguée, il avait pris le parti de
porter ses plaintes au roi, qui, l'ayant jugée coupable, l'avait
condamnée à l'esclavage, et l'avait donnée à Brue. Les parens de cette
malheureuse femme vinrent solliciter les Français en sa faveur, et
supplièrent le général d'accepter en échange une esclave beaucoup plus
jeune, dont il aurait par conséquent plus de profit à tirer. Il y
consentit, et l'autre fut conduite aussitôt par sa famille hors des
états du damel. Cette rigueur dans la punition rend les femmes des
grands assez chastes. Comme le droit de les vendre appartient au roi,
après leur correction, elles sont sûres de ne jamais trouver en lui
qu'un juge inexorable, qui accorde toujours une prompte justice aux
maris dont il reçoit les plaintes.
Le port de Rufisque ne recevant guère que des barques et des chaloupes,
le damel, qui souhaitait beaucoup de voir un vaisseau, pria le général
d'en faire venir un près de cette ville. Brue lui répondit qu'il était
fâché de ne le pouvoir, parce qu'il n'y avait point assez d'eau pour un
bâtiment tel qu'il le désirait; mais qu'il en ferait venir un de dix
pièces de canon, qui servirait à lui donner quelque idée de ceux qui en
portent jusqu'à cent pièces. Il fit amener effectivement une corvette
appareillée dans toute sa pompe, avec les pavillons déployés. Le damel
et tous ses courtisans se rendirent sur le rivage pour jouir de ce
spectacle. On fit faire quantité de mouvemens à ce petit vaisseau, et
les Français s'étaient attendus que le roi monterait à bord; mais, soit
qu'il craignît la mer, ou qu'ayant à se reprocher ses extorsions et ses
violences, il appréhendât qu'ils ne le retinssent prisonnier, il n'osa
se procurer cette satisfaction. Lorsqu'il eut rassasié sa curiosité, il
demanda au général de combien les grands vaisseaux surpassaient celui
qu'il avait vu. Sans répondre directement à cette question, Brue lui
conseilla d'envoyer de ses officiers pour être plus sûr de ce qu'il
voulait savoir, par le témoignage de ses propres gens. L'ordre fut donné
à quelques Nègres d'aller prendre les mesures. Ils revinrent tout
chargés des cordes qu'ils avaient employées, et qu'ils étendirent devant
le damel. «Quel canot! s'écria-t-il, et que la science des blancs est
prodigieuse!»
Pour donner de l'amusement au général, ce prince fit un jour en sa
présence la revue d'une partie de ses troupes, sous la conduite du
condi, son lieutenant général. Ce corps d'armée montait à cinq cents
hommes armés de sabres, d'arcs et de flèches, et couverts de cottes de
mailles, qui consistaient en deux morceaux d'étoffe de la forme d'une
dalmatique. Le fond était de coton blanc, rouge ou d'autres couleurs,
parsemé de caractères arabes, que les marabouts croient également
propres à jeter l'effroi parmi leurs ennemis et à garantir ceux qui les
portent de toutes sortes de blessures, à la réserve néanmoins de celles
des armes à feu, parce que l'invention, leur a-t-on dit, est postérieure
au temps de Mahomet. Sous ces cottes de mailles les Nègres ont une
multitude d'amulettes, qu'ils appellent _grisgris_, et celui qui en est
le plus chargé doit être le plus brave, parce qu'il a moins de périls à
redouter.
Le condi s'étant mis à la tête de sa troupe, la disposa sur quatre
rangs, et fit avertir le roi qu'il était prêt à le recevoir. Ce prince
était dans le magasin que la compagnie avait fait bâtir à Rufisque.
Quoiqu'il ne fût pas fort éloigné de cette petite armée, il monta à
cheval, et, prenant sa lance, il fit les mêmes mouvemens que s'il eût
été près de combattre. Brue fut obligé de prendre aussi un cheval pour
l'accompagner. Ils s'avancèrent jusqu'au milieu de la ligne. Le condi, à
la vue de son maître, ôta son turban; et, se jetant à genoux, se couvrit
trois fois la tête de poussière; mais le roi, qui n'était plus qu'à dix
pas, lui fit porter ses ordres par un de ses guiriots militaires. Le
condi, après les avoir reçus dans la même situation, se couvrit la tête,
et fit commencer les exercices. Ensuite il reprit sa première posture,
en attendant de nouveaux ordres qu'il reçut encore, et qui ne
produisirent que des mouvemens fort irréguliers.
Les serpens sont fort communs dans tout le pays, depuis Rufisque jusqu'à
Bieurt. Ils sont extrêmement gros, et leur morsure est fort dangereuse.
Les grisgris passent dans l'esprit des Nègres pour un charme
tout-puissant contre ces terribles animaux. Les voyageurs remarquent
qu'il y a une espèce de sympathie entre les serpens et les Nègres. On
voit ces monstres se glisser librement dans les cabanes, où ils dévorent
les rats, et quelquefois la volaille. S'il arrive qu'un Nègre soit
mordu, il applique aussitôt le feu à la partie brûlée, ou la couvre de
poudre à tirer, qu'il brûle dessus. Il s'y fait une cicatrice qui fixe
le venin, lorsque le remède est assez promptement employé; mais s'il
vient trop tard, la mort est infaillible. La nation des Sérères n'est
pas si familière avec les serpens que les autres Nègres, parce que,
n'ayant pas de marabouts ni de grisgris, elle ne se fie qu'à ses
précautions pour s'en garantir. Elle leur déclare une guerre ouverte
avec des trappes qu'elle tend avec beaucoup d'adresse, et qui en
prennent un grand nombre. Elle mange leur chair, qu'elle trouve
excellente.
Plusieurs de ces serpens ont jusqu'à vingt-cinq pieds de long sur un
pied et demi de diamètre; mais les Nègres prétendent que les plus grands
sont moins à craindre que ceux qui n'ont que deux pouces d'épaisseur et
quatre ou cinq pieds de longueur. On a du moins plus de facilité à
éviter les premiers, parce qu'ils peuvent être aperçus de plus loin, et
qu'ils n'ont pas tant d'agilité que les petits. Il y en a de verts
qu'on a peine à distinguer dans l'herbe. D'autres sont tachetés, ou
semblent briller de différentes couleurs. On prétend qu'il s'en trouve
de rouges, dont les blessures sont incurables. Les plus grands ennemis
des serpens sont les aigles, dont le nombre est fort grand dans le pays.
Il ne s'en trouve pas de si gros dans aucune région du monde; mais il
n'y a pas de lieu non plus où leur repos soit moins troublé; car la
pointe des flèches ne fait pas plus d'impression sur eux que la morsure
des serpens. Il faut que leurs plumes soient extrêmement fermes et
serrées. Ils portent un serpent entre leurs griffes, et le mettent en
pièces pour servir de nourriture aux aiglons, sans en recevoir le
moindre mal.
Les huttes des habitans sont de paille, mais plus ou moins commodes,
suivant l'industrie du possesseur. La forme est ronde. Elles n'ont pour
porte qu'un trou fort bas, comme la gueule d'un four, de sorte qu'ils ne
peuvent y entrer qu'en rampant. Comme elles n'ont pas d'autre ouverture
pour recevoir la lumière, et que le feu qu'on y entretient
continuellement répand une épaisse fumée, il n'y a au monde que des
Nègres qui puissent les habiter, surtout à cause de la chaleur, qui
vient également de la voûte et d'un fond de sable brûlé qui en fait le
plancher. Leurs lits sont composés de petits pieux placés à deux doigts
l'un de l'autre, et joints ensemble par une corde; aux quatre coins,
d'autres pieux un peu plus gros servent à soutenir tout l'édifice. Les
Nègres de quelque distinction mettent une natte sur ces châlits.
Brue éprouva à son tour les perfidies du damel. Ce prince, persuadé,
comme tous les rois nègres, du besoin qu'avaient les Européens de
commercer en Afrique et d'y chercher des esclaves, ne songeait qu'à
mettre au plus haut prix possible la permission qu'il accordait à ses
sujets de leur fournir des vivres et de faire des échanges avec eux. Il
faisait sans cesse de nouvelles demandes à la compagnie, qui étaient ou
rejetées ou éludées. Des brouilleries passagères occasionnaient des
réconciliations ou de nouveaux traités toujours accompagnés, suivant
l'usage, de présens et de quelques barils d'eau-de-vie. La concurrence
des marchands anglais que Brue voulait écarter rendit le damel encore
plus fier et plus exigeant. Enfin il alla jusqu'à faire arrêter Brue en
trahison. Il fallut payer une somme pour lui faire rendre la liberté, et
peut-être pour lui sauver la vie, car le damel menaçait de lui couper la
tête. Brue s'en vengea en éloignant de la côte tous les vaisseaux qui
voulaient en approcher pour faire le commerce; mais il fallut encore
faire la paix, et Brue formait de nouveaux projets de vengeance,
lorsqu'il fut rappelé dans sa patrie.
Dans un autre voyage sur le fleuve Sénégal, Brue visita le pays des
Foulas et leur empereur, qui se nomme _Siratik_, nom que quelques
voyageurs donnent aussi à ses états. Le fleuve Sénégal, en remontant
depuis son embouchure jusqu'aux cataractes de Felou, dans le royaume de
Galam, au delà desquelles on n'a pas remonté, arrose dans son cours
tortueux le pays des Foulas, celui des Iolofs, des Mandingues et de
Bambouk. Nous verrons le voyageur Brue pénétrer jusqu'à Galam, en
suivant toujours la navigation du fleuve.
Brue reçut dans son voyage un exprès du siratik pour lui apprendre
l'impatience que ce prince avait de le voir, ou plutôt de recevoir le
paiement de ses droits. Il continua sa navigation jusqu'au village de
Bourty, à l'extrémité orientale de l'île au Morfil, qui est séparée de
l'île de Bilbas par un bras du Sénégal. L'île de Bilbas est longue
d'environ trente-cinq lieues sur deux et quatre de largeur. Le terroir
ressemble beaucoup à celui de l'île au Morfil. Son principal commerce
consiste aussi dans la multitude des dents d'éléphans, qui s'achètent
sur le pied de six sous pour le poids de dix livres. Les cuirs se
donnent à quarante sous pièce; les moutons et les chèvres pour trois
sous, et les autres alimens à proportion; mais si les Nègres font un
présent, ils s'apprêtent à recevoir le double. Par exemple, s'ils vous
donnent un boeuf, ils s'attendent à recevoir cinq ou six aunes d'étoffe;
au lieu que, si vous l'achetiez au marché, il ne vous coûterait que
vingt ou trente sous.
En arrivant au port de Ghiorel, situé vis-à-vis l'île de Bilbas, centre
du commerce de ce canton, Brue fit tirer trois coups de canon pour
annoncer son arrivée. À peine eut-il mouillé l'ancre, qu'il reçut la
visite du seigneur du village, nommé Farba-Ghiorel[4]. Ce Nègre, qui
était oncle du siratik, et qui avait toujours eu beaucoup d'affection
pour les Français, fut reçu d'eux avec beaucoup de civilité. Il promit
au général de dépêcher sur-le-champ un exprès au roi son neveu. Dès le
même soir, Boucar Siré, un des fils du siratik, qui avait ses terres
entre Ghiorel et Goumel, résidence de son père, se rendit à bord, et
répondit au général de l'amitié que ce roi avait conçue pour lui sur la
seule réputation de son mérite. Ce compliment fut accompagné d'un
présent de deux boeufs gras et d'une petite boîte d'or du poids d'une
once. Le général fit aussi ses présens au prince, et le salua de
plusieurs coups de canon à son départ. Ensuite, ayant fait descendre ses
facteurs pour commencer le commerce, il trouva dans le village tant
d'avidité pour ses marchandises, que ses barques furent bientôt chargées
des productions du pays.
[Note 4: Les Nègres maîtres des villages joignent le nom
de leur seigneurie à celui de leur famille, ou à leur nom
propre.]
Le siratik n'eut pas plus tôt appris l'arrivée des Français, qu'il fit
complimenter Brue par son grand bouquenet, c'est-à-dire par le
grand-maître de sa maison. Cet officier était un vieillard vénérable, de
fort belle taille, avec la barbe et les cheveux gris, ce qui marque,
parmi les Nègres, une vieillesse fort avancée; mais il n'en paraissait
pas moins vigoureux, moins vif, ni moins poli: son nom était Baba Milé.
Après les premiers complimens, il reçut le paiement des droits et les
présens annuels; c'étaient des étoffes noires et blanches de coton,
quelques pièces de drap et de serge écarlate, du corail, de l'ambre
jaune, du fer en barre, des chaudrons de cuivre, du sucre, de
l'eau-de-vie, des épices, de la vaisselle, et quelques pièces de monnaie
d'argent au coin de Hollande, avec un surtout de drap écarlate à la
manière de Brandebourg, et deux boîtes pour renfermer la plus précieuse
partie du présent. Le bouquenet reçut aussi les droits qui revenaient
aux femmes du prince, et qui montaient à la moitié des premiers, sans
oublier ce qui lui revenait à lui-même. Le kamalingo, ou le lieutenant
général du roi, qui est ordinairement l'héritier présomptif de la
couronne, vint recevoir à son tour le présent ou le droit annuel qui lui
devait être payé. Tous ces présens pouvaient monter à la valeur de
quinze ou dix-huit cents livres. Ensuite le bouquenet offrit au général,
de la part du roi, trois grands boeufs; et l'ayant invité à se rendre à
la cour, il fit paraître les officiers qui étaient nommés pour le
conduire. On avait déjà préparé un grand nombre de chevaux pour les gens
de sa suite, et des chameaux pour transporter son bagage.
Le jour suivant, Brue prit terre au bruit de son canon, et se mit en
marche pour la cour du siratik. Son cortége était composé de six de ses
facteurs, deux interprètes, deux trompettes, deux hautbois, et quelques
domestiques, avec douze laptots, ou Nègres libres, bien armés. Il
traversa un pays fort uni et bien cultivé, plein de villages et de
petits bois. En approchant de Boucar, il découvrit de vastes prairies,
dont les parties basses se sentaient déjà de l'inondation qui commençait
à gagner dans le pays. Ce qui restait de terrain sec était si couvert de
toutes sortes de bestiaux, que les guides du général avaient peine à lui
faire trouver un passage: le convoi ne put arriver à Boucar qu'à
l'entrée de la nuit.
Le prince Siré, à qui le village appartenait, vint au-devant des
Français à la tête de trente chevaux: aussitôt qu'il eut aperçu le
général, il s'avança au grand galop en secouant sa zagaie, comme s'il
eût voulu la lancer; Brue l'aborda de la même manière, c'est-à-dire avec
le pistolet en joue. Mais, lorsqu'ils furent près l'un de l'autre, ils
mirent pied à terre et s'embrassèrent; ensuite, étant remontés à cheval,
ils entrèrent dans le village, et le prince conduisit son hôte dans une
maison qu'il avait fait préparer pour lui, dans le même enclos que celui
de ses femmes. Après l'avoir introduit dans son appartement, il le
laissa seul; mais au même moment le général fut conduit à l'audience de
la princesse: elle lui parut d'une taille médiocre, mais très-bien
faite, jeune et fort agréable; ses traits étaient réguliers, ses yeux
vifs et bien fendus, sa bouche petite et ses dents extrêmement blanches;
son teint couleur d'olive aurait beaucoup diminué les agrémens de sa
figure, si elle n'eût pris soin de la relever avec un peu de rouge.
Elle reçut Brue fort civilement, et le remercia de ses présens avec
beaucoup de grâce. Il fit successivement sa visite à deux ou trois
autres femmes du prince, après quoi, retournant auprès de lui, il y
passa le temps jusqu'à l'heure du souper; il fut reconduit alors dans
son appartement, où il trouva plusieurs plats de couscous, du sanglet,
des fruits et du lait en abondance, qui lui étaient envoyés par les
femmes du prince. Quoiqu'il se fût fait préparer à souper par un
cuisinier de sa nation, la civilité lui fit goûter de tous les mets
africains. Après qu'il eut soupé, le prince vint, s'assit sans
cérémonie, mangea quelque chose du dessert, but plusieurs coups de vin
et d'eau-de-vie, et se mit à fumer avec lui jusqu'à ce qu'on fût venu
l'avertir que tout était prêt pour le folgar ou le bal. L'assemblée
était composée de toute la jeunesse du village, qui danse et chante
tandis que les plus âgés sont assis sur des nattes autour de celle où se
fait le folgar: ils s'y entretiennent agréablement; et cette
conversation, dont ils font un de leurs plus grands plaisirs, s'appelle
_kalder_: chacun parle librement. C'est dans ces cercles qu'on
remarque, disent les voyageurs, l'étendue surprenante de leur mémoire,
et combien ils feraient de progrès dans les sciences, si leurs talens
naturels étaient cultivés par l'étude. Je croirais volontiers que cette
admiration des voyageurs était un préjugé qui en remplaçait un autre.
Ils s'imaginaient d'abord trouver dans les Nègres des animaux stupides,
et, tout surpris de voir qu'on peut être noir et avoir de
l'intelligence, ils finissaient par estimer trop ce qu'ils avaient trop
méprisé: ces Nègres, sans doute, sont susceptibles de culture; mais
l'infériorité naturelle de cette race d'hommes paraît démontrée par une
longue expérience et par les plus sûrs témoignages.
Le village de Boucar est situé sur une petite éminence, au centre d'une
grande plaine. L'air y est fort sain; les maisons ressemblent à toutes
celles du pays; elles sont rondes et se terminent en pointes, comme nos
glacières de France; les fenêtres en sont fort petites, apparemment pour
se garantir des moucherons, qui sont extrêmement incommodes dans tous
les pays bas. Le folgar auquel Brue fut invité se tint au milieu du
village; il dura deux heures, et ne fut interrompu que par une pluie
violente qui força tout le monde de se mettre à couvert.
Le lendemain on vint, de la part du prince, s'informer de la santé du
général; cette politesse fut suivie du déjeuner. Le prince, ayant envoyé
du couscous et du lait, parut aussitôt lui-même, et se mit à table avec
Brue; ensuite ils partirent ensemble, escortés d'environ quarante
chevaux. La route se trouva remplie d'une foule de peuple qui s'était
rassemblée de tous les lieux voisins pour voir les Européens et pour
entendre leur musique. En approchant de Goumel, Brue vit venir à sa
rencontre le kamalingo, suivi de vingt cavaliers, qui le complimentèrent
au nom du siratik. Ce grand-officier de la couronne portait des
hauts-de-chausses fort larges, avec une chemise de coton, dont la forme
ressemblait à celle de nos surplis. Autour de la ceinture il avait un
large ceinturon de drap écarlate, d'où pendait un cimeterre dont la
poignée était garnie d'or. Son chapeau et son habit étaient revêtus de
grisgris, et dans sa main il portait une longue zagaie. Le général le
reçut avec une décharge de sa mousqueterie. Ils continuèrent leur
marche, et traversèrent le village de Goumel pour se rendre au palais du
roi, qui en est éloigné d'une demi-lieue.
La demeure de ce prince est composée d'un grand nombre de cabanes, qui
sont environnées d'un enclos de roseaux verts entrelacés, défendu par
une haie vive d'épines noires si serrée, que le passage en est
impossible aux bêtes sauvages. Le roi, informé de l'approche du général,
envoya les principaux seigneurs de sa cour au-devant de lui; de sorte
qu'en arrivant au palais, son train était d'environ trois cents chevaux.
Tout ce cortége descendit à la première porte, excepté le général, le
prince Siré et le kamalingo, qui entrèrent à cheval, et qui ne mirent
pied à terre qu'à deux pas de la salle d'audience.
Brue trouva le siratik assis sur un lit, avec quelques-unes de ses
femmes et de ses filles, qui étaient à terre sur des nattes. Ce prince
se leva, fit quelques pas au-devant de lui la tête découverte, lui donna
plusieurs fois la main, et le fit asseoir à ses côtés. On appela un
interprète; alors Brue déclara qu'il était venu pour renouveler
l'alliance qui subsistait depuis un temps immémorial entre le siratik et
la compagnie française; il protesta que dans toutes sortes d'occasions
la compagnie était prête à l'aider de toutes ses forces. Il insista sur
les avantages que les sujets du prince tiraient de cet heureux commerce;
et, pour conclusion, il l'assura de ses sentimens particuliers de
respect et de zèle. Pendant que l'interprète expliquait ce discours,
Brue observa que la satisfaction du siratik s'exprimait sur son visage;
il prit plusieurs fois la main du général pour la presser contre sa
poitrine. Ses femmes et ses courtisans répétaient avec la même joie: Les
Français sont une bonne nation: ils sont nos amis.
Le siratik répondit d'un ton fort civil qu'il rendait grâce au général
d'être venu de si loin pour le voir; qu'il avait une véritable affection
pour la compagnie, et pour sa personne en particulier; qu'il voulait
oublier quelques sujets de plainte qu'il avait reçus des agens de la
compagnie; que, dans la confiance qu'il prenait à son caractère, il lui
accordait la liberté d'établir des comptoirs dans toute l'étendue de ses
états, et de bâtir des forts pour leur sûreté. Enfin il conclut en
assurant les Français de sa faveur et de sa protection. Il combla le
général de caresses; il lui fit l'honneur de le faire fumer dans sa
propre pipe; enfin il le reconduisit lui-même jusqu'à la porte de la
salle.
Deux officiers, qui étaient à l'attendre, le menèrent ensuite à
l'audience des reines et des princesses, filles du roi. Il fit à toutes
ces dames des présens moins considérables par le prix que par leur
nouveauté. Une des reines ayant observé que pendant l'audience du
siratik il avait regardé avec beaucoup d'attention une jeune princesse
de dix-sept ans, qui était sa fille, s'imagina qu'il avait pris de
l'amour pour elle, et proposa au roi de la lui donner en mariage. Ce
prince y consentit aussitôt, et fit offrir au général les premiers
postes de son royaume avec un grand nombre d'esclaves. Brue s'excusa sur
ce qu'étant marié, sa religion ne lui permettait d'avoir qu'une femme:
cette réponse fit naître quantité de réflexions et de discours entré les
dames nègres sur le bonheur des femmes de l'Europe. Elles demandèrent à
Brue comment il pouvait vivre si long-temps sans la sienne, et ce qu'il
pensait de sa fidélité dans une si longue absence.
Le lendemain le siratik se rendit à la salle. d'audience pour y
administrer la justice à ses sujets, Brue, curieux d'assister à ce
nouveau spectacle, obtint d'être placé dans un lieu d'où il pouvait tout
voir sans être aperçu. Il trouva le siratik environné de dix vieillards,
qui écoutaient les parties séparément, et qui lui rapportaient ce qu'ils
avaient entendu. Après quoi ce prince, sur l'avis des mêmes conseillers,
prononçait la décision. Elle était exécutée sur-le-champ. Brue n'aperçut
point d'avocat ni de procureur; chacun plaidait sa propre cause. Dans
les causes civiles, il revient au roi un tiers des dommages. Il y a peu
de crimes capitaux parmi les Nègres. Le meurtre et la trahison sont les
seuls qui soient punis de mort. La punition ordinaire est le
bannissement, c'est-à-dire que le roi vend les coupables à la compagnie,
et dispose de leurs effets à son gré. Un débiteur insolvable est vendu
avec toute sa famille jusqu'à la pleine satisfaction du créancier, et le
roi tire son tiers dans cette vente.
Quoique ce canton ne fût pas le plus fertile du pays, la culture y
faisait régner l'abondance. Les habitans sont beaucoup plus industrieux
que le commun des Nègres. Ils font un commerce considérable avec les
Maures du désert.
L'or qui se trouve dans le pays des Foulas leur vient de Galam; car il
ne paraît pas qu'il y ait des mines dans les états du siratik: mais ils
ont l'ivoire en abondance. Le pays au sud de la rivière est rempli
d'éléphans, comme le côté du nord l'est de panthères, de lions, et
d'autres animaux féroces. Ces peuples ont aussi quantité d'esclaves,
autant de leur propre contrée que des régions voisines. Quoiqu'ils les
emploient à cultiver leurs terres, la nécessité les force quelquefois de
les vendre.
Le pays des Foulas, depuis le lac de Cayor jusqu'au village de
Dembakané, c'est-à-dire, de l'ouest à l'est, a près de cent
quatre-vingt-seize lieues. On ignore l'étymologie de leur nom. La
plupart sont d'une couleur fort basanée; mais on n'en voit pas qui
soient d'un beau noir, tel que celui des Iolofs au sud de la rivière. On
prétend que leurs alliances avec les Maures ont imbu leur esprit d'une
teinture de mahométisme, et leur peau de cette couleur imparfaite. Ils
ne sont pas non plus si hauts ni si robustes que les Iolofs. Leur taille
est médiocre, quoique fort bien prise et fort aisée. Avec un air assez
délicat, ils ne laissent pas d'être propres au travail.
Ils aiment la chasse, et l'exercent avec beaucoup d'habileté. Leur pays
est rempli de toutes sortes d'animaux, depuis l'éléphant jusqu'au lapin.
Outre le sabre et la zagaie, ils se servent fort adroitement de l'arc et
des flèches. Ceux qui ont appris des Français l'usage des armes à feu
s'en servent aussi avec une adresse surprenante. Ils ont l'esprit plus
vif que les Iolofs et les manières plus civiles. Ils sont passionnés
pour les merceries de l'Europe, et cette raison les rend fort caressans
à l'égard de tous les marchands.
Ils aiment la musique, et les personnes du premier rang se font honneur
de savoir toucher de quelque instrument, tandis que les princes et les
seigneurs iolofs regardent cet exercice comme un opprobre. Ils en ont de
plusieurs sortes, et leur symphonie n'est pas sans agrément. Leur
inclination pour la danse leur est commune avec tous les Nègres. Après
des jours entiers d'un travail ou d'une chasse pénible, trois ou quatre
heures de danse servent à les rafraîchir.
Leur habillement ressemble beaucoup à celui des Iolofs; mais ils sont
plus curieux dans le choix de leurs étoffes. Leurs voisins donnent la
préférence au rouge; le jaune est leur couleur favorite. Les femmes ne
sont pas de haute taille; mais elles sont bien faites, belles, et d'une
complexion délicate.
Brue traversa une seconde fois les états du siratik pour aller jusqu'au
royaume de Galam.
Il partit du fort Saint-Louis avec deux barques, une grande chaloupe et
quelques canots chargés de marchandises les plus propres au commerce, et
d'une provision de vivres pour trois mois. Les gens de son cortége
étaient choisis. Quoiqu'il lui manquât quelques marchandises
particulières, stipulées dans les articles du traité pour le paiement
des droits, et que les princes nègres soient scrupuleusement attachés à
ces conventions, il se flatta que la réputation qu'il s'était établie
par sa conduite leur ferait agréer tout ce qu'il voudrait offrir.
Sa petite flotte alla mouiller dans l'île du Rocher, où le général
français avait établi un comptoir l'année d'auparavant. Mais, trouvant
que les Maures y étaient venus, et qu'ils avaient emporté toute la
charpente du magasin, il prit le parti d'abandonner un poste si
dangereux pour transporter le comptoir à Oualaldei, situé quinze lieues
plus bas.
Entre ces deux postes, le pays est coupé par de grands fonds, où les
lions et les éléphans se rassemblent en grand nombre. Les éléphans sont
si peu farouches, qu'ils ne s'effraient pas de la vue des hommes, et
qu'ils ne leur font aucun mal, s'ils ne sont attaqués les premiers. Ces
fonds, ou terres basses, produisent des épines d'une prodigieuse
hauteur, qui portent des fleurs d'un beau jaune et d'une odeur fort
agréable. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que, l'écorce de ces épines
étant de différentes couleurs, l'une rouge, l'autre blanche, noire ou
verte, et la couleur du bois étant presque la même que celle de
l'écorce, toutes les fleurs ne laissent pas d'avoir une parfaite
ressemblance. Elles formeraient le plus bel ombrage du monde, s'il était
possible d'en jouir sans être cruellement tourmenté par les chenilles
rouges dont elles sont couvertes, et qui forment des pustules sur tous
les endroits de la peau où elles tombent. Le seul remède est de laver
les parties infectées avec de l'eau fraîche, qui dissipe tout à la fois
l'enflure et la douleur. Le bois des épines est si dur et si serré, que
l'auteur le prit pour une espèce d'ébène.
Brue arriva à Ghiorel. Le siratik le pria de lui prêter quelques laptots
pour l'accompagner à la chasse d'un lion qui avait fait depuis peu de
grands ravages dans le pays. Brue lui en accorda quatre. S'étant joint
aux chasseurs du roi, ils trouvèrent ce furieux animal, qui se défendit
avec tout le courage qu'il a reçu de la nature. Il tua deux Nègres, en
blessa dangereusement un troisième, qu'il aurait achevé, si, du coup le
plus heureux, un des laptots du général ne l'eût tué sur-le-champ. Il
fut porté au palais comme en triomphe, et le roi fit présent de sa peau
au général. C'était un des plus grands lions qu'on eût jamais vus dans
le pays. Ce combat en rappelle un autre rapporté par Jannequin, et qui
prouve avec quelle intrépidité les Nègres attaquent ces animaux
formidables, si bien armés par la nature.
«Le chef d'une des tribus du désert, voulant faire connaître son courage
et son adresse aux Français, les fit monter sur quelques arbres, près
d'un bois très-fréquente des bêtes farouches. Il montait un excellent
cheval, et ses armes n'étaient que trois javelines, que les Nègres
appellent _zagaies_, avec un coutelas à la mauresque. Il entra dans la
forêt, où, rencontrant bientôt un lion, il lui fit une blessure. Le fier
animal accourut vers son ennemi, qui feignit de fuir pour l'attirer
dans l'endroit où il avait placé les Français. Alors le kamalingo,
tournant tout d'un coup, l'attendit d'un air ferme, et lui lança une
seconde javeline qui lui perça le corps. Il descendit aussitôt; et,
prenant un épieu, il alla au-devant du lion, qui venait à lui la gueule
ouverte, avec un furieux rugissement; il lui enfonça son épieu dans la
gueule même. Ensuite, sautant sur lui le sabre à la main, il lui coupa
la gorge. Après sa victoire, qui ne lui coûta qu'une légère blessure à
la cuisse, il prit quelques poils du lion, et les attacha comme un
trophée à son turban.» Jannequin confesse que ces Nègres du désert
l'emportent tellement sur les Européens pour la force et le courage,
qu'un de ces barbares renversait aisément d'une seule main le plus
robuste des Français; de sorte que, s'il était question d'en venir aux
coups dans un combat d'homme à homme, il ne doute pas que l'avantage ne
demeurât toujours aux Nègres. Le courage est d'habitude comme toutes les
qualités de l'âme. Les Nègres sont familiarisés, en quelque sorte, avec
ces animaux féroces dont leur pays est peuplé, et dont l'aspect
épouvanterait peut-être nos plus braves guerriers, accoutumés à braver
d'autres dangers. Les Nègres ont su dompter ces monstres terribles, et
n'ont pas su échapper à leurs tyrans, qui ont subjugué leur imagination
après les avoir enchaînés par la force d'un art meurtrier. Notre plus
grand avantage sur eux est l'idée qu'ils ont de notre supériorité, et
l'habitude où ils sont de craindre et de servir les Européens.
Brue partit de Ghiorel, et continua de remonter le Sénégal jusqu'au
village de Dembakané, près des frontières du royaume de Galam; mais il
eut, dans cet intervalle, un spectacle fort étrange. Tout d'un coup le
soleil fut éclipsé par un nuage épais pendant l'espace d'un quart
d'heure. Les Français reconnurent bientôt que c'était une légion de
sauterelles. En passant au-dessus de la barque, elles la couvrirent
d'excrémens. Quelques-uns de ces animaux, étant tombés dans le même
temps, parurent entièrement verts, plus longs et plus épais que le petit
doigt, avec deux dents effilées et très-propres à la destruction. Cette
terrible armée fut plus de deux heures à traverser la rivière. Brue
n'apprit pas qu'elle eût causé beaucoup de mal dans le pays. Il supposa
qu'un vent de sud-est, qui s'éleva aussitôt et qui devint fort violent,
la poussa vers le désert, au nord du Sénégal, où elle périt apparemment
faute de subsistance.
Les rives du Sénégal, depuis Dembakané jusqu'à Tuabo, sont couvertes de
ronces fort piquantes; elles ont la forme de l'if, et le nombre en est
si grand, qu'elles ne permettent pas de marcher le long de la rivière
pour tirer les barques contre le courant. En arrivant à Tuabo, Brue
trouva une nouvelle espèce de singes, d'un rouge si vif, qu'on l'aurait
pris pour une peinture de l'art: ils sont fort gros et moins adroits
que les autres singes. Les Nègres les nomment _patas_, et paraissent
persuadés que c'est une sorte d'hommes sauvages qui refusent de parler,
dans la crainte d'être forcés au travail et vendus pour l'esclavage.
Rien n'est si divertissant. Ils descendaient du haut des arbres jusqu'à
l'extrémité des branches pour admirer les barques à leur passage. Ils
les considéraient quelque temps; et, paraissant s'entretenir de ce
qu'ils avaient vu, ils abandonnaient la place à ceux qui arrivaient
après eux. Quelques-uns devinrent familiers jusqu'à jeter des branches
sèches aux Français, qui leur répondirent à coups de fusil. Il en tomba
quelques-uns; d'autres demeurèrent blessés, et tout le reste tomba dans
une étrange consternation. Une partie se mit à pousser des cris affreux;
une autre à ramasser des pierres pour les jeter à leurs ennemis;
quelques-uns se vidèrent le ventre dans leurs mains, et s'efforcèrent
d'envoyer ce présent aux spectateurs; mais, s'apercevant à la fin que le
combat était inégal, ils prirent le parti de se retirer.
Un marabout, que le général avait rencontré à Tuabo, et qui avait
consenti à l'accompagner, parce qu'il savait plusieurs langues de
différentes nations du pays, lui apprit qu'il était arrivé depuis peu
une grande révolution dans le royaume de Galam par la déposition de
Tonka Mouka, dernier roi de cette contrée, et par l'élévation de Tonka
Boukari sur le trône. Brue feignit de ne pas croire ce récit, et se
crut obligé, pour l'intérêt de la compagnie, de payer les droits aux
deux concurrens.
Cependant il trouva la confirmation de cette nouvelle en arrivant à
Ghiam. Mais il fut beaucoup plus frappé de la visite d'un homme qui se
faisait nommer le roi des abeilles. En effet, elles le suivaient comme
les moutons suivent leur berger. Il en avait le corps si couvert,
surtout la tête, qu'on aurait cru qu'elles en sortaient. Elles ne lui
faisaient aucun mal, ni à ceux qui se trouvaient avec lui. Lorsqu'il se
sépara des Français, elles le suivirent comme leur général; car, outre
celles qui fourmillaient sur son corps, il en avait des millions à sa
suite[5]. Ghiam fut un lieu de merveille pour la caravane française. On
leur fit voir sur les mêmes arbres que les patas fréquentaient, un grand
nombre de serpens de l'espèce des vipères. Le chirurgien du général en
tua un; et l'ayant mesuré, il lui trouva neuf pieds de long sur quatre
pouces de diamètre. Les Nègres s'imaginent que les serpens de la race de
celui qu'on a tué ne manquent pas de venger sa mort sur quelque parent
du meurtrier. Mais ce qui est remarquable, c'est que les singes vivent
en parfaite intelligence avec ces monstrueux reptiles. La rivière
abonde, à Ghiam, en crocodiles beaucoup plus gros et plus dangereux que
ceux qui se trouvent à l'embouchure. Les laptots du général en prirent
un de vingt-cinq pieds de long, à la grande joie des habitans, qui se
figurèrent que c'était le père de tous les autres, et que sa mort
jetterait l'effroi parmi tous les monstres de sa race.
[Note 5: Nous avons vu, il y a quelques années, un homme
qui avait le même secret, et qui en fît l'expérience
devant l'académie des sciences de Paris.]
Brue visita Dramanet, ville fort peuplée, sur la rive sud du Sénégal;
elle n'a pas moins de quatre mille habitans, la plupart mahométans, les
plus justes et les plus habiles négocians qu'on connaisse entre les
Nègres. Leur commerce s'étend jusqu'à Tombouctou, qui, suivant leur
calcul, est cinq cents lieues plus loin dans les terres. Ils en
apportent de l'or et des esclaves bambarras, qui tirent ce nom du pays
de Bambarra-kana, d'où ils sont amenés. C'est une grande région située
entre Tombouctou et Casson, fort peuplée, quoique stérile, et peu connue
d'ailleurs des géographes. Les marchands de Dramanet font quelque trafic
d'or avec les Français du Sénégal; mais ils en portent la plus grande
partie aux Anglais de la rivière de Gambie.
Pendant que Brue envoyait reconnaître la rivière de Falémé, qui se jette
dans celle de Sénégal, il prit la résolution de visiter les cataractes
de Felou. Ces cataractes sont formées par un rocher qui coupe
entièrement la rivière, et d'où elle tombe, avec un bruit épouvantable,
de la hauteur d'environ quarante brasses. Les montagnes qui préparent
cette chute d'eau commencent à une demi-lieue du village de Felou, et
rendent le pays presque inaccessible. Le courant même de la rivière
au-dessus de la cataracte est interrompu par quantité de rocs qui le
rendent dangereux pour les canots, surtout pour ceux des Nègres, qui ne
sont pas partout aussi bons matelots que bons nageurs. Brue laissa ses
barques deux lieues au-dessous du rocher de Felou, et fit le reste du
chemin à pied jusqu'aux cataractes, où se termine le royaume de Galam.
Au nord et au nord-ouest, il est borné par le désert de Sahara, où les
Maures habitent, et par quelques villages des Foulas de la dépendance du
siratik; à l'est et au nord-est, ses bornes sont le royaume de Casson.
Le titre du roi de Galam est Tonka, qui signifie roi. Les principaux
seigneurs du pays, qui sont autant de petits rois, lorsqu'ils ont pu
parvenir au gouvernement d'un village, se font nommer Siboyez. Le commun
des habitans porte le nom de Saracolez, tiré sans doute du lieu même de
leur habitation, parce qu'en langue du pays, _colez_ signifie rivière.
Ils sont inquiets et turbulens, capables de détrôner leurs rois sur les
moindres prétextes; paresseux d'ailleurs, et si peu portés à s'éloigner
de leur pays, que leurs plus longues courses ne vont guère au delà de
Djaga, cinq journées au dessus du rocher de Felou, ou au delà de
Bambouk, grande contrée au sud, qui mérite des observations
particulières dans un article séparé. Ils amènent des esclaves de
Djaga, et de Bambouk ils apportent de l'or.
La nation qu'on appelle les Mandingues est originaire de Djaga; mais
elle s'est établie dans le pays de Galam, où elle est devenue fort
nombreuse, avec assez d'union pour former une espèce de république, qui
n'a pas plus de considération pour le roi qu'elle ne juge à propos. Tout
le commerce du pays est entre les mains des Mandingues: ils l'étendent
dans les royaumes voisins; et, n'étant pas moins ardens pour la religion
de Mahomet que pour les richesses, ils font gloire d'être tout à la fois
marchands et missionnaires; ils se qualifient tous du nom de marbouts,
que les Français ont changé en celui de marabouts, c'est-à-dire
religieux et prédicateurs. Si l'on excepte les vices propres aux Nègres,
il y a peu de reproches à faire à leur nation: elle est douce, civile,
amie des étrangers, fidèle à ses promesses, laborieuse, industrieuse,
capable, dit-on, de tous les arts et de toutes les sciences; cependant
tout leur savoir consiste à lire, et à écrire l'arabe. On a peine à
juger si c'est par inclination qu'ils aiment les étrangers, ou pour les
profits qu'ils tirent d'eux par le commerce.
Les habitans naturels du pays de Bambouk, qui se nomment Malincops, ont
reçu aussi les Mandingues, et les ont même incorporés avec eux, jusqu'à
ne former qu'une même nation, où la religion, les moeurs et les usages
des Mandingues ont si absolument prévalu, qu'il n'y reste aucune trace
des anciens Malincops.
Mais, outre le pays de Djaga, d'où sont venus les Mandingues de royaume
de Galam, on trouve au sud de Bambouk une vaste contrée, ou un royaume
qui porte leur nom. Cette région, nommée Mandinga, est extrêmement
peuplée, d'autant plus que les femmes y sont d'une rare fécondité, et
qu'on n'en tire aucun esclave; on n'y vend du moins que les criminels.
La quantité d'habitans s'est quelquefois trouvée si excessive, qu'il
s'en est formé des colonies dans diverses parties de l'Afrique, surtout
dans le pays où le commerce est en honneur; telle est l'origine des
Mandingues de Galam, de Bambouk et de plusieurs autres lieux.
Des cataractes de Felou jusqu'à celles de Govina, la distance est
d'environ quarante lieues. Au saut de Felou, la rivière se trouve comme
pressée entre deux hautes montagnes, non que le canal n'ait assez de
largeur, mais il est rempli de rocs au travers desquels il semble que
l'eau se soit ouvert un passage par force en charriant toute la terre
qui les environne: elle coule ainsi par cent boyaux fort rapides, dont
aucun ne paraît navigable. Au delà de ces détroits, on trouve une belle
île sans nom, vis-à-vis le village de Lantou, qui est sur le côté droit
de la rivière. La situation de cette île serait fort commode pour un
établissement et pour un magasin de marchandises, d'où le commerce
pourrait s'étendre sur les deux bords de la rivière, et plus liant
jusqu'au-dessous des cataractes de Govina.
Brue avait conçu l'importance de cette découverte pour l'intérêt de la
compagnie, et s'était proposé de la faire lui-même avec celle de tout le
pays qui est aux environs; mais d'autres affaires l'ayant rappelé, il
engagea quelques-uns de ses plus courageux facteurs à tenter une si
belle entreprise. Ils se rendirent du fort Saint-Louis au fort de
Dramanet, qui avait reçu le nom de Saint-Joseph, sous la conduite de
quelques Nègres qui connaissaient le pays. Ensuite, s'étant avancés
jusqu'au pied des cataractes de Felou, ils y quittèrent leurs chaloupes.
Les bords du Sénégal leur parurent d'une beauté admirable, mais mieux
peuplés sur la droite, c'est-à-dire au sud que du côté du nord. Ils
furent bien reçus dans tous les lieux du passage, en se faisant des amis
par leurs présens. Après avoir suivi à pied le bas de la montagne, ils
arrivèrent à Lantou; ils visitèrent l'île dont on a parlé, et s'étant
procuré quelques mauvais canots par l'entremise de leurs guides, ils
poussèrent leur navigation jusqu'au pied du roc Govina, à quarante
lieues de Lantou.
La cataracte de Govina leur parut plus haute que celle de Felou. Comme
la rivière y est assez large, elle forme, en tombant avec un bruit
horrible, une brume épaisse qui, des différens points d'où elle peut
être observée, réfléchit différens arcs-en-ciel. Les aventuriers
français, encouragés par le succès de leur route, cherchèrent de quel
côté de la rivière ils pouvaient espérer de franchir plus facilement les
montagnes qui font la cataracte; mais les Nègres qui leur servaient de
guides refusèrent constamment de les accompagner plus loin, sous
prétexte qu'ils étaient en guerre avec ces peuples du pays supérieur, et
qu'ils n'entendaient pas leur langage. Les facteurs se virent dans la
nécessité de retourner au fort Saint-Louis sans avoir exécuté leur
dessein.
Quoique ces cataractes rendent le passage de la rivière fort difficile,
elles ne mettent point d'obstacle insurmontable au commerce. Les
habitans ne manquent ni de boeufs ni de chevaux pour le transport des
marchandises: ils ont aussi des chameaux en abondance; de sorte que, si
ces régions étaient une fois bien connues, et l'ouverture assurée par de
bons établissemens, on pourrait entreprendre un riche commerce avec le
royaume de Tombouctou et les pays du même côté.
À l'est et au nord-est de Galam, on trouve le royaume de Casson, qui
commence à la moitié du chemin entre les rochers de Felou et de Govina.
Le souverain s'appelle Segadoua. Il fait sa résidence ordinaire dans une
grande île, ou plutôt une péninsule, formée par deux rivières au nord du
Sénégal, qui, après un cours de plus de soixante lieues, vont se perdre
dans un grand lac du même nom que ce royaume. La plus méridionale de ces
deux rivières qui forment la presqu'île de Casson se nomme la rivière
Noire, de la couleur sombre de ses eaux, et ne prend pas sa source à
plus d'une demi-lieue de celle du Sénégal; mais, à moins d'une lieue de
son origine, elle devient si forte, qu'elle cesse d'être guéable.
L'autre, qui est au nord, porte le nom de rivière Blanche, parce que la
terre blanchâtre et glaiseuse où elle passe lui fait prendre cette
couleur, fort différente de celle du Sénégal, d'où elle sort à
demi-lieue au plus de la source de la rivière Noire.
La péninsule de Casson, qui est longue d'environ soixante lieues, n'en a
guère que six dans sa plus grande largeur. Son terroir est fertile et
bien cultivé. Elle est si peuplée, et son commerce a tant d'étendue,
qu'elle doit être fort riche. Son roi passe pour un prince puissant, qui
n'est pas moins respecté de ses voisins que de ses sujets. Galam et la
plupart des royaumes voisins sont ses tributaires. On prétend que les
habitans de Casson étaient Foulas dans leur origine, et que leur roi
possédait anciennement tout le royaume de Galam et la plupart des pays
qui forment aujourd'hui les états du siratik. Peut-être faut-il
rapporter à cette cause le tribut que ces peuples lui paient encore. On
assure qu'il a des mines d'or, d'argent et de cuivre en très-grand
nombre, et si riches, que le métal paraît presque sur la surface; de
sorte que, si, délayant un peu de terre dans un vase, on le vide avec
un peu de précaution, ce qui reste au fond est le métal pur. C'est ce
qu'on appelle l'or de lavage.
Comme on n'a pas pénétré plus loin à l'est que les cataractes de Govina,
toutes les lumières qu'on a sur les richesses du royaume de Casson
viennent des marchands nègres du pays, qui ont une grande passion pour
les voyages, et plus d'habileté dans les affaires que tous les autres
peuples de leur couleur. Ils conviennent tous qu'il s'étend plusieurs
journées au delà de Govina, et qu'il est borné à l'est par un autre
royaume qui touche à celui de Tombouctou, pays qu'on cherche depuis si
long-temps.
Il est certain que le royaume de Tombouctou produit beaucoup d'or; mais
on y en apporte aussi de Gago, de Zanfara, et de plusieurs autres
régions; ce qui ajoute aux avantages de la ville de Tombouctou, qui est
déjà riche en elle-même, celui d'être le centre du commerce pour toutes
les parties de l'Afrique. Son pays a d'ailleurs en abondance toutes les
nécessités de la vie: le maïs, le riz, et toutes sortes de grains y
croissent en perfection. Les bestiaux y sont en grand nombre, et les
fruits fort communs. Il s'y trouve des palmiers de toutes les espèces;
enfin le seul bien qui leur manque est le sel. Comme la chaleur du
climat le rend absolument nécessaire, il y est aussi cher que rare. On
l'y reçoit des marchands mandingues, qui l'achètent des Européens et des
Maures. L'auteur regrette qu'un si beau pays soit si peu connu. On
pourrait, dit-il, engager les marchands mandingues à prendre avec eux
quelque agent français; mais il faudrait choisir pour cette entreprise
un homme de savoir et d'expérience, capable de dresser une carte du
pays, et de lever sur son passage le plan des villes et des routes. Il
serait même, à souhaiter qu'il fût versé dans la physique, la botanique
et la chirurgie; qu'il sût les langues arabe et mandingue; qu'il fût
excité à courir les dangers d'une si grande entreprise par des
espérances proportionnées aux difficultés du travail. On obtiendrait
bientôt par cette voie une parfaite connaissance non-seulement de
Tombouctou, mais encore de toutes les régions intérieures de l'Afrique,
dont on n'a publié jusque aujourd'hui que des relations puériles et
fabuleuses. Ces réflexions de Brue sont justes; mais quelle apparence
que les Mandingues, qu'il représente comme des négocians habiles,
consentent à se donner des concurrens?
Après avoir ainsi reconnu, du moins en partie, le cours du Sénégal,
Brue, de retour dans ses comptoirs, tenta un voyage par terre à Cachao,
pays situé sur la rivière de ce nom, qu'on nomme autrement San-Domingo,
au sud de la Gambie, au delà du cap Roxo ou Rouge, par le IIe degré de
latitude. Il traversa le pays des Feloups, qui habitent, près de Bintam,
celui de Djéredja, où les Portugais étaient établis, et dont la
fertilité le surprit. Rien n'y paraissait en friche. Les cantons bas
étaient divisés par de petits canaux et semés de riz. Au long de chaque
canal, l'art des habitans avait élevé des bordures de terre pour arrêter
l'eau. Les lieux élevés produisaient du millet, du maïs et des pois de
différentes espèces, particulièrement une espèce noire, qui s'appelle
_pois nègre_, et qui fait d'excellente soupe. Les melons d'eau de ce
canton sont d'une beauté parfaite. Il s'en trouve qui pèsent jusqu'à
soixante livres. Leur graine est couleur d'écarlate, et le jus en est
extrêmement doux et rafraîchissant. Le boeuf du pays est excellent; mais
le mouton est si gras, qu'il sent le suif. La volaille et toutes les
nécessités de la vie y sont en abondance.
Les chauves-souris du pays sont de la grosseur de nos pigeons, avec de
longue ailes armées de pointes, qui leur servent à s'attacher aux
arbres, où elles se tiennent suspendues, en formant ensemble des espèces
de gros pelotons. Les Nègres en mangent la chair après les avoir
écorchées, parce qu'ils croient que le petit duvet brun dont elles ont
la peau couverte est un poison. C'est le seul de tous les volatiles
connus à qui la nature ait donné du lait pour la nourriture de ses
petits.
Brue, ayant remarqué en chemin des pyramides de terre dans plusieurs
endroits, les avait prises d'abord pour des tombeaux; mais l'alcade qui
lui servait de guide l'assura que c'était la retraite des fourmis, et
l'en convainquit aussitôt en ouvrant un de ces terriers, dont le dehors
était uni et cimenté comme s'il eût été l'ouvrage d'un maçon. Ces
fourmis sont blanches, de la grosseur d'un grain d'orge, et fort agiles.
Leurs demeures n'ont qu'une seule ouverture vers le tiers de leur
hauteur, d'où elles descendent sous terre par une sorte d'escalier
circulaire. Brue fit jeter près d'un de ces terriers une poignée de riz,
quoiqu'il ne parût aucune fourmi hors du trou; mais dans l'instant il en
sortit une légion, qui transportèrent ce trésor dans leur magasin, sans
en laisser le moindre reste, et qui rentrèrent dans leur asile
lorsqu'elles n'en trouvèrent plus. Ces espèces de ruches sont si fortes,
qu'il n'est pas facile de les ouvrir.
Sur la rivière de Paska, Brue admira l'adresse d'un Nègre qui tenait son
arc et ses flèches d'une main, tandis que de l'autre il conduisait un
canot; s'il apercevait un poisson, il était sûr de le percer, et
sur-le-champ il retirait la flèche avec sa proie. Entre les arbres qui
bordent les deux rives, Brue trouva des oiseaux dont le cri répète les
deux syllabes _ha_, _ha_, aussi distinctement que la voix humaine.
En quittant cet agréable canton, Brue voyagea pendant deux jours dans un
pays qui n'est habité que par des Feloups indépendans qui se sont
établis entre la rivière de Gambie et celle de Cachao. Ceux qui ont été
subjugués par le roi de Djéredja et les Portugais sont assez civilisés;
mais les autres, qui habitent les bords de la rivière de Casamansa,
forment une nation sauvage qui ne ménage pas les étrangers. Ils ont peu
de commerce avec les blancs, et ne vivent pas mieux avec leurs voisins,
contre lesquels ils ont perpétuellement la guerre. Les Nègres des autres
nations n'auraient pas la hardiesse de traverser le pays des Feloups,
s'ils ne trouvaient l'occasion des voyageurs européens, qui n'y passent
pas sans se mettre en état de ne craindre aucune insulte.
Cachao est une ville et une colonie portugaise située sur la rive sud du
Rio San-Domingo, à vingt lieues de son embouchure. C'est le principal
établissement que les Portugais aient dans ce pays, quoique les
habitans, qui sont distingués par le nom de Nègres Papels, leur portent
une haine mortelle; aussi n'ont-ils rien négligé pour se fortifier du
côté de la terre. Ils y ont un rempart bien palissadé, avec une bonne
artillerie.
Les maisons de la ville sont de terre glaise, blanchies dedans et
dehors. Elles sont fort grandes, mais leur hauteur n'est que d'un étage.
Pendant la saison des pluies, elles sont couvertes de feuilles de
latanier; mais dans les temps secs on ne les couvre que d'une simple
toile, qui suffit pour les garantir du soleil et de la rosée. Le climat
est sujet à des rosées fort abondantes, surtout près d'une si grande
rivière et dans un canton si marécageux. Il y a dans la ville une église
paroissiale et un couvent de capucins. La paroisse est desservie par un
curé et deux prêtres d'une ignorance égale à leur pauvreté. En 1700, le
couvent des capucins n'en contenait que deux, qui étaient entretenus par
le roi de Portugal. Ils sont soumis à l'évêque de San-Iago.
L'usage est de changer la garnison tous les trois ans, terme qu'elle
attend toujours avec impatience; car elle est si mal payée, que la
plupart des soldats ne se font pas scrupule de voler pendant la nuit.
La rivière a plus d'un quart de lieue de largeur devant la ville. Elle
est assez profonde pour recevoir des bâtimens de la première grandeur,
si les dangers de la barre ne les arrêtaient à l'embouchure. Les deux
rives sont couvertes d'arbres; mais ceux de la rive du nord sont les
plus beaux de toute l'Afrique, autant par l'excellence du bois que par
leur hauteur et leur grosseur. On ferait de leur tronc un canot d'une
seule pièce capable de recevoir le poids de dix tonneaux, et de porter
vingt-cinq ou trente hommes. La marée remonte trente lieues au-dessus de
Cachao. Il y pleut avec tant d'abondance, qu'on l'appelle _le
pot-de-chambre_ de l'Afrique, comme Rouen, dit l'auteur, est celui de la
Normandie.
On ne peut sortir de Cachao pendant la nuit sans courir quelque danger.
L'auteur parle ici d'une espèce de gens qu'il appelle des aventuriers
nocturnes, et qui est fort remarquable. Ils portent sur leurs habits un
petit tablier de cuir, avec une bavette qui couvre une cuirasse ou une
cotte de mailles. Ce tablier, qui ne passe la ceinture que de quelques
doigts, est plein de trous, auxquels sont attachés deux ou trois paires
de pistolets de poche et plusieurs poignards. Le bras gauche est chargé
d'un petit bouclier. Au-dessous pend une longue épée dont le fourreau
s'ouvre tout d'un coup par le moyen d'un ressort, pour épargner la peine
et le temps de la tirer. Lorsqu'ils sortent sans dessein formé, et
seulement pour se réjouir, ils sont couverts, par-dessus toute cette
parure, d'un manteau noir qui pend jusqu'aux mollets. Mais s'ils se
proposent quelque aventure, c'est-à-dire, un duel à la portugaise, ils
ajoutent à leurs armes une courte carabine chargée de vingt ou trente
petites balles et d'un quarteron de poudre, avec un bâton fourchu pour
la poser dessus en tirant. Enfin, pour achever une si étrange parure,
ils ont sur le nez une grande paire de lunettes qui est attachée des
deux côtés à l'oreille. En arrivant au lieu de l'exécution, le brave
commence par planter sa carabine, rejette son manteau sur le bras
gauche, prend son épée de la main droite, et dans cette posture attend
l'homme qu'il veut tuer et qui ne pense point à se défendre. Aussitôt
qu'il le voit, il fait feu en lui disant de prendre garde à lui. Il lui
serait fort difficile de le manquer; car cette espèce d'arme à feu
écarte tellement les balles, qu'elle en couvrirait la plus grande porte.
Si l'infortuné qui reçoit le coup n'est pas tout-à-fait mort, le
meurtrier s'approche en l'exhortant de dire _Jésus Maria_, et l'achève à
terre de quelques coups d'épée ou de poignard. Il arrive quelquefois que
ces perfides assassins trouvent la partie égale, et qu'ils sont arrêtés
par ceux dont ils menacent la vie; mais ils se tirent d'embarras en
protestant qu'ils se sont trompés, et qu'une autre fois ils sauront
mieux distinguer leur ennemi.
Dans les visites qu'on rend aux Portugais, on se garde bien de demander
à voir leurs femmes, ou même de s'informer de leur santé. Ce serait
assez pour s'exposer à quelque duel de la nature de ceux qu'on vient
d'expliquer, ou pour exposer une femme au poignard ou au poison.
À quelque distance de Cachao, vers le sud, on trouve les îles de Bissao
et celle des Bissagos, où les Portugais ont aussi un établissement. Brue
visita ces îles. Elles sont soumises à un empereur. La principale, qui
donne son nom à toutes les autres, a quarante lieues de circonférence.
Le terroir est si riche et si fécond, qu'à la grandeur du riz et du
maïs, on les prendrait pour des arbustes. Il s'y trouve, avec le maïs
des deux espèces, une autre sorte de grain qui lui ressemble. Il est
blanc, et se réduit aisément en farine, que les habitans mêlent avec du
beurre ou de la graisse pour en faire une pâte qu'ils nomment _fondé_.
Le maïs ne leur sert pas, comme au Sénégal, à faire du pain ou du
couscous. Ils le mangent grillé. Cependant les plus curieux en forment
quelquefois des gâteaux nommés _batangos_, de l'épaisseur d'un doigt, et
les font cuire dans des cercles de terre, comme la banane en Amérique.
Les habitans de Bissao sont nommés Papels. Cette nation occupe une
partie des îles et des côtes voisines, surtout au sud de Cachao. Elle
est mal disposée pour les Portugais, quoiqu'elle ait emprunté un grand
nombre de leurs usages. Les femmes des Papels ne portent pour
habillement qu'une pagne de coton avec des bracelets de verre ou de
corail. Les filles sont entièrement nues. Si leur naissance est
distinguée, elles ont le corps régulièrement marqué de fleurs et
d'autres figures: ce qui fait paraître leur peau comme une espèce de
satin travaillé. Les princesses, filles de l'empereur de Bissao, étaient
couvertes de ces marques, sans autre parure que des bracelets de corail
et un petit tablier de coton.
Les Nègres de Bissao sont excellens mariniers, et passent pour les plus
habiles rameurs de toute la côte. Ils emploient au lieu de rames de
petites pelles de bois qu'ils nomment _pagaies_, et le mouvement qu'ils
font pour s'en servir est si régulier, qu'il produit une sorte
d'harmonie. Ils ont un langage qui est propre aux Papels, comme ils ont
des usages qui leur sont particuliers. Le commerce n'a pas peu servi à
les cultiver. Ils sont idolâtres; mais leurs idées de religion sont si
confuses, qu'il n'est pas aisé de les démêler. Leur principale idole est
une petite figure qu'ils appellent _china_, dont ils ne peuvent
expliquer la nature ni l'origine. Chacun d'ailleurs se fait une divinité
suivant son caprice. Ils regardent certains arbres consacrés, sinon
comme des dieux, du moins comme l'habitation de quelque dieu. Ils leur
sacrifient des chiens, des coqs, et des boeufs, qu'ils engraissent et
qu'ils lavent avec beaucoup de soin, avant de les faire servir de
victimes. Après les avoir égorgés, ils arrosent de leur sang les
branches et le pied de l'arbre. Ensuite ils les coupent en pièces, dont
l'empereur, les grands et le peuple ont chacun leur partie. Il n'en
reste à la divinité que les cornes.
Il ne paraît pas que l'île de Bissao ait jamais été troublée par des
guerres civiles; ce qu'on peut regarder comme une preuve de leur
soumission à leur prince. Mais ils sont sans cesse en guerre avec leurs
voisins, qu'ils troublent, comme ils en sont troublés, par des
incursions continuelles. Les Biafaras, les Bissagos, les Balantes et les
Nalous, qui les environnent de toutes parts, sont des nations fort
braves qui se battent avec la dernière furie. Les traités de paix
n'étant pas connus entre ces barbares, il n'y a jamais beaucoup de
correspondance entre eux, dans les intervalles même du repos. Loin de
leur offrir leur médiation, les Européens trouvent leur intérêt à les
voir toujours aux mains, parce que la guerre augmente le nombre des
esclaves. Mais ordinairement les incursions, de part ou d'autre, ne
durent pas plus de cinq ou six jours.
L'empereur de Bissao jouit d'une autorité très-despotique. Il a trouvé
une voie fort étrange pour s'enrichir aux dépens de ses sujets sans
qu'il lui en coûte jamais rien: c'est d'accepter la donation qu'un Nègre
lui fait de la maison de son voisin. Il en prend aussitôt possession, et
le propriétaire se trouve dans la nécessité de la racheter ou d'en bâtir
une autre. À la vérité, le moyen de se venger est facile, en jouant le
même tour à celui de qui on l'a reçu; mais l'empereur n'y peut rien
perdre, puisqu'il ne hasarde que de gagner deux maisons pour une. Ce
pouvoir arbitraire s'étend sur tous ceux qui habitent dans l'île. Un
jour, l'empereur de Bissao avait confié à la garde des Portugais un
esclave qui se pendit. C'était lui naturellement qui devait supporter
cette perte; mais il ordonna que le cadavre fût laissé dans le même lieu
jusqu'à ce que les Portugais lui fournissent un autre esclave. Le
désagrément de voir pourrir un corps devant leurs yeux leur fit prendre
le parti d'obéir. Dans une autre occasion, deux esclaves qu'il avait
vendus s'échappèrent de leurs chaînes, et furent repris par ses soldats.
L'équité semblait demander qu'ils fussent restitués à leur maître; mais
l'empereur déclara qu'ils étaient à lui, puisqu'ils étaient remis en
liberté, et les revendit sans scrupule à d'autres marchands.
À la mort des empereurs de Bissao, les femmes qu'ils ont aimées le plus
tendrement et leurs esclaves les plus familiers sont condamnés à perdre
la vie, et reçoivent la sépulture près de leur maître pour le servir
dans un autre monde. L'usage était même autrefois d'enterrer des
esclaves vivans avec le monarque mort; mais l'auteur prétend que cette
coutume commençait à s'abolir. Le dernier roi n'avait eu qu'un esclave
enterré avec lui, et celui qui régnait paraissait disposé à détruire une
loi si barbare.
Lorsqu'il est question de guerre, ils ont un tocsin qui sert à
rassembler la milice des Nègres. Il porte dans cette île le nom de
_bonbalon_. C'est une sorte de trompette marine, mais sans corde, qui
est beaucoup plus grosse et a le double de longueur. Elle est d'un bois
léger. On frappe dessus avec un marteau de bois dur; et l'on prétend que
le bruit se fait entendre de quatre lieues. L'empereur a plusieurs de
ces instrumens au long des côtes et dans l'intérieur de l'île, avec une
garde pour chacun; et lorsque le sien a donné le signal, les autres
répètent autant de fois les mêmes coups et sur les mêmes tons; de sorte
que ses volontés sont connues en un moment par la manière de les
communiquer. Si quelqu'un refuse d'obéir, il est vendu pour l'esclavage.
Ce châtiment politique tient tout le monde dans la soumission; et
l'empereur, pour qui la désobéissance est utile, se plaint quelquefois
de trouver ses sujets trop ardens à le servir.
Dans l'archipel des Bissagos, entre la rivière de Cachao et le cap
Tumbaly, vis-à-vis la côte des Balantes, se trouvent les îles de
Cazégut.
Les Nègres de ces îles sont grands et robustes, quoique leurs alimens
ordinaires soient le poisson, les coquillages, l'huile et les noix de
palmier, et qu'ils aiment mieux vendre leur riz et leur maïs aux
Européens que de les réserver pour leur usage. Ils sont idolâtres, et
d'une cruauté extrême pour leurs ennemis. Ils coupent la tête à ceux
qu'ils tuent dans leurs guerres; ils emportent cette proie pour
l'écorcher, et, faisant sécher la peau du crâne avec la chevelure, ils
en ornent leurs maisons comme d'un trophée. Au moindre sujet de chagrin,
ils tournent aussi facilement leur furie contre eux-mêmes. Ils se
pendent, ils se noient, ils se jettent dans le premier précipice. Leurs
héros prennent la voie du poignard. Ils sont passionnés pour
l'eau-de-vie. S'ils croient qu'un vaisseau leur en apporte, ils se
disputent l'honneur d'y arriver les premiers, et rien ne leur coûte pour
se procurer cette chère liqueur: alors le plus faible devient la proie
du plus fort. Dans ces occasions, ils oublient les lois de la nature,
le père vend ses enfans; et si ceux-ci peuvent l'emporter par la force
ou par l'adresse, ils traitent de même leurs pères et leurs mères.
À Cazégut, Brue reçut un singulier hommage: il traitait un seigneur
nègre sur son bord, lorsqu'il vit paraître un canot chargé de cinq
insulaires, dont l'un étant monté à bord, s'arrêta sur le tillac en
tenant un coq d'une main, et de l'autre un couteau. Il se mit à genoux
devant Brue, sans prononcer un seul mot: il y demeura une minute, et,
s'étant levé, il se tourna vers l'est et coupa la gorge du coq; ensuite,
s'étant mis à genoux, il fit tomber quelques gouttes de sang sur les
pieds du général. Il alla faire la même cérémonie au pied du mât et de
la pompe; après quoi, retournant vers le général, il lui présenta son
coq. Brue lui fit donner un verre d'eau-de-vie, et lui demanda la raison
de cette conduite. Il répondit que les habitans de son pays regardaient
les blancs comme les dieux de la mer; que le mât était une divinité qui
faisait mouvoir le vaisseau, et que la pompe était un miracle,
puisqu'elle faisait monter l'eau, dont la propriété naturelle était de
descendre.
Les habitans de Cazégut, surtout ceux qui sont distingués par le rang ou
les richesses, se frottent les cheveux d'huile de palmier, ce qui les
fait paraître tout-à-fait rouges. Les femmes et les filles n'ont autour
de la ceinture qu'une espèce de frange épaisse, composée de roseaux, qui
leur tombe jusqu'aux genoux. Dans la saison du froid, elles en ont une
autre qui leur couvre les épaules, et qui descend jusqu'à la ceinture.
Quelques-unes en ajoutent une troisième sur la tête, qui pend jusqu'aux
épaules. Rien n'est si comique que cette parure. Elles y joignent des
bracelets de cuivre et d'étain aux bras et aux jambes. En général, les
deux sexes ont la taille belle, les traits du visage assez réguliers, et
la couleur du jais le plus brillant, sans avoir le nez plat ni les
lèvres trop grosses. L'esprit et la vivacité ne leur manquent pas; mais
ils souffrent l'esclavage avec tant d'impatience, surtout hors de leur
patrie, qu'il est dangereux d'en avoir un grand nombre à bord. Un
capitaine, après en avoir acheté plusieurs, avait pris toutes sortes de
précautions pour les tenir sous le joug, en les enchaînant deux à deux
par le pied, et mettant des menottes aux plus vigoureux. Ils n'en
trouvèrent pas moins le moyen d'arracher l'étoupe du vaisseau, et l'eau
pénétra si vite, qu'il aurait coulé à fond, si le capitaine n'eût
rencontré fort heureusement une vieille voile qui servit à boucher le
trou. Le naturel fier et indomptable de ces insulaires est si connu en
Amérique, qu'on ne les y achète qu'avec de grandes précautions. Ils ne
travaillent qu'à force de coups. Ils se dérobent souvent par la fuite,
et quelquefois ils se détruisent eux-mêmes. Remarquons ici que
l'historien anglais et son traducteur traitent de vice et d'indolence
obstinée ce courage qui préfère la mort à la servitude, tant l'habitude
des préjugés renverse les idées naturelles!
Nous ne devons pas omettre un exemple singulier de ce que peut
l'autorité d'un seul homme au milieu de l'ignorance et de la barbarie.
À cent cinquante lieues de son embouchure, la rivière de Casamansa
forme, en tournant, un coude qui donne le nom de _Cabo_ à un grand
royaume voisin. Il était gouverné, au commencement de notre siècle, par
un roi nègre, nommé Briam-Mansare, qui vivait avec plus de faste que
tous les autres princes de la même côte. Sa cour était nombreuse. Il se
faisait servir dans de la vaisselle d'or, dont il avait jusqu'à quatre
mille marcs. Il entretenait constamment six ou sept mille hommes bien
armés, avec lesquels il tenait ses voisins dans la soumission et les
forçait de lui payer un tribut. La police était si bien établie dans ses
états, que les négocians auraient pu laisser sans crainte leurs
marchandises sur le grand chemin. À force de lois et par la rigueur de
l'exécution, il avait corrigé dans ses sujets le penchant au vol, qui
est un vice naturel aux Nègres. Jamais les esclaves n'étaient enchaînés.
Lorsqu'ils avaient reçu la marque du marchand, il ne fallait plus
craindre de les perdre par la fuite, tant la garde était exacte sur les
frontières, et la discipline rigoureuse dans le gouvernement. Ce prince
faisait chaque année, avec les Portugais, un commerce de six cents
esclaves, échangés contre différentes espèces de marchandises, telles
que des armes à feu, des sabres courbés, avec de belles poignées, des
selles de France, des fauteuils de velours, et d'autres meubles; de la
fenouillette de l'île de Rhé, de l'eau de cannelle, du rossolis, etc.
Lorsqu'il recevait la visite de quelque blanc, il le faisait défrayer
dès l'entrée de ses états, et ses sujets ne pouvaient rien exiger d'un
étranger, sous peine d'être vendus pour l'esclavage. Il était toujours
prêt à donner audience: à la vérité, on était obligé, pour l'obtenir, de
lui faire un petit présent de la valeur de trois esclaves; mais il
rendait toujours plus qu'il n'avait reçu. Ces civilités continuaient
jusqu'à ce que l'étranger eût disposé de ses marchandises. Alors si,
dans son audience de congé, il demandait au roi un présent pour sa
femme, ce prince ne manquait jamais de donner un esclave ou deux marcs
d'or. Il mourut en 1705, également regretté de ses peuples et des
étrangers.
On remarque avec étonnement dans la rivière de San-Domingo que les
caymans, ou les crocodiles, qui sont ordinairement des animaux si
terribles, ne nuisent à personne. Il est certain, dit l'auteur, que les
enfans en font leur jouet, jusqu'à leur monter sur le dos, et les battre
même, sans en recevoir aucune marque de ressentiment. Cette douceur leur
vient peut-être du soin que les habitans prennent de les nourrir et de
les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique, ils se
jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. Cependant il
se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups de poignard.
Un laptot du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours un amusement
qui lui avait long-temps réussi; mais il reçut enfin tant de blessures
dans ce combat, que, sans le secours de ses compagnons, il aurait perdu
la vie entre les dents du monstre.
Les hippopotames sont en nombre prodigieux dans toutes ces rivières,
comme dans celles de Sénégal et de Gambie; mais ils ne causent nulle
part tant de désordres qu'entre celles de Casamansa et de Sierra-Leone.
Les plantations de riz et de maïs que les Nègres ont dans leurs cantons
marécageux sont exposées à des ravages continuels, si la garde ne s'y
fait nuit et jour. Cependant ils sont plus timides et plus aisés à
chasser que les éléphans. Au moindre bruit, ils regagnent la rivière, où
ils plongent d'abord la tête, et, se relevant ensuite sur la surface,
ils secouent les oreilles, et poussent deux ou trois cris si forts,
qu'ils peuvent être entendus d'une lieue.
Les flamans sont en grand nombre sur la rivière de Gèves ou Geba, dans
le pays des Biafaras, autre établissement des Portugais, près de
Rio-Grande. Nous avons déjà parlé de ces oiseaux. Les habitans de Gèves
portent le respect si loin pour ces animaux, qu'ils ne souffrent pas
qu'on leur fasse le moindre mal. Ils les laissent tranquilles au milieu
de leur habitation, sans être incommodés de leurs cris, qui se font
entendre néanmoins d'un quart de lieue. Les Français, en ayant tué
quelques-uns dans cet asile, furent forcés de les cacher sous l'herbe,
de peur qu'il ne prît envie aux Nègres de venger sur eux la mort d'une
bête si révérée.
Dans plusieurs endroits de la côte, surtout aux environs de Gèves, on
trouve une sorte d'oiseaux de rivage que l'on nomme _spatules_, parce
que leur bec a beaucoup de ressemblance avec cet instrument de
chirurgie. Ils ont la chair beaucoup meilleure que les flamans. Cet
oiseau, qui est de la grosseur de la cigogne, et qui a de même les
jambes fort longues, se trouve aussi en Europe dans les pays marécageux,
tels que la Hollande.
En remontant le Rio-Grande, quatre-vingts lieues au-dessus de son
embouchure, on arrive dans le pays des Analoux, Nègres qui sont
très-passionnés pour le commerce. Leurs richesses sont l'ivoire, le riz,
le maïs et les esclaves.
À seize lieues au delà du Rio-Grande, vers le sud, en allant vers
Sierra-Leone, on trouve la rivière de Nougnez, sur les bords de laquelle
on fait un grand commerce d'ivoire.
Le pays aux environs de la rivière de Nougnez produit un sel que les
Portugais estiment beaucoup, et qu'ils regardent comme un contre-poison.
Ils ont l'obligation aux éléphans de leur en avoir découvert la vertu.
Les Nègres qui vont à la chasse de ces animaux leur tirent des flèches
empoisonnées; et lorsqu'ils les tuent, ils coupent l'endroit où la
flèche a touché, et vident le corps de ses boyaux pour en manger la
chair. Des chasseurs, qui avaient blessé un éléphant, furent surpris de
le voir marcher et se nourrir sans aucun ressentiment de sa blessure.
Ils cherchaient la cause de ce prodige, lorsqu'ils le virent s'approcher
de la rivière et prendre dans sa trompe quelque chose qu'il mangeait
avidement. Ils trouvèrent, après son départ, que c'était un sel blanc
qui avait le goût de l'alun. Un autre éléphant, qu'ils blessèrent
encore, s'étant guéri de la même manière, les Portugais, qui sont dans
une défiance continuelle du poison, firent diverses expériences de ce
sel, et le reconnurent pour un des plus puissans antidotes qui aient
jamais été découverts. Que le poison soit intérieur ou extérieur, une
dragme de sel de Nougnez, délayée dans de l'eau chaude, est un remède
spécifique.
Brue, dans un voyage à Cayor, fit une découverte d'un autre genre, qui
doit surtout intéresser les femmes, que dans tous les pays le soin de
leur beauté occupe plus ou moins. Il vit une Négresse qui avait les
dents d'une blancheur surprenante. Brue lui demanda quelle était sa
méthode pour les conserver si belles. Elle lui dit qu'elle se les
frottait avec un certain bois dont elle lui donna quelques morceaux. Ce
bois se nomme _ghélèle_. Il croît sur le bord de l'eau, et ressemble
beaucoup à notre osier; mais il est d'un goût fort amer.
Brue, en remontant toujours le canal qui joint le lac de Cayor à la
rivière de Sénégal, débarqua dans un village des Foulas nommé Kéda, où
il fut témoin d'une cérémonie funèbre qui l'amusa beaucoup.
Un des principaux habitans du village mourut subitement, et sa femme
n'eut pas plus tôt mis la tête à sa porte pour donner avis de sa perte
par un cri, qu'il s'éleva un tumulte surprenant dans toute l'habitation.
On n'entendit de toutes parts que des gémissemens. Les femmes
accoururent en foule, et, sans savoir de quoi il était question,
commencèrent à s'arracher les cheveux, comme si chacune eût perdu sa
famille. Ensuite, lorsqu'elles eurent appris le nom du mort, elles se
précipitèrent vers sa maison avec des hurlemens qui n'auraient pas
permis d'entendre le tonnerre. Au bout de quelques heures, les marabouts
arrivèrent, lavèrent le corps, le revêtirent de ses meilleurs habits,
elle portèrent sur son lit avec ses armes à son côté. Alors ses parens
entrèrent l'un après l'autre, le prirent par la main, lui firent
plusieurs questions ridicules, et lui offrirent leurs services; mais ne
pouvant recevoir aucune réponse, ils se retirèrent comme ils étaient
entrés, en disant gravement, _il est mort_. Pendant cette cérémonie, ses
femmes et ses enfans tuèrent ses boeufs, et vendirent ses marchandises
et ses esclaves pour de l'eau-de-vie, parce que l'usage, dans ces
occasions, est de faire un folgar, c'est-à-dire, de donner une fête
après l'enterrement.
Le convoi fut précédé des guiriots avec leurs tambours. Tous les
habitans suivaient en silence, chargés de leurs armes. Ensuite venait le
corps, environné de tous les marabouts qu'on avait pu rassembler, et
porté par deux hommes. Les femmes fermaient la marche en criant et se
déchirant le visage comme des furieuses. Lorsque le mort est enterré
dans sa propre maison, privilége qui n'appartient qu'au prince et aux
seigneurs, la procession se fait autour du village. En arrivant au lieu
destiné pour la sépulture, le principal marabout s'approche du corps, et
lui dit quelques mots à l'oreille, tandis que quatre hommes soutiennent
un drap de coton qui le cache à la vue des assistans.
Enfin les porteurs le mettent dans la fosse, et le recouvrent aussitôt
de terre et de pierres. Les marabouts attachent ses armés au sommet d'un
pieu, qu'ils placent à la tête du tombeau avec deux pots, l'un rempli de
couscous, l'autre d'eau. Après ces formalités, ceux qui soutiennent le
drap de coton le laissent tomber; signal auquel les femmes recommencent
leurs lamentations jusqu'à ce que le principal marabout donne ordre aux
guiriots de battre la marche du retour. Au même moment le deuil cesse,
et l'on ne pense qu'à se réjouir, comme si personne n'avait fait aucune
perte. Dans quelques endroits, on creuse un fossé autour du tombeau, et
l'on plante sur le bord une haie d'épines. Sans cette précaution, il
arrive souvent que le corps est déterré par les bêtes farouches. Dans
d'autres lieux, la cérémonie funèbre dure sept ou huit jours. Si c'est
un jeune homme qu'on ait perdu, tous les Nègres du même âge courent le
sabre à la main comme s'ils cherchaient leur camarade, et font retentir
le cliquetis de leurs armes lorsqu'ils se rencontrent.
Le voyage de Brue à Engherbel, sur la rive nord du Sénégal, dans le pays
qu'on nomme les États du Brak, contient des détails curieux sur le
commerce des gommes, qui se fait avec les Arabes du désert en payant des
droits au brak.
Pendant que Brue entretenait ce prince, on vint lui annoncer l'arrivée
de Schamchi, chef des Maures. Le général lui fit quelques présens, et,
sachant qu'il était venu pour le commerce des gommes, il lui indiqua le
jour où l'ouverture du marché devait se faire au désert.
Le désert est une plaine vaste et stérile, au nord du Sénégal, bornée au
loin par de petites collines de sable rouge, et couverte de ronces qui
n'ont pas beaucoup d'épaisseur. C'est dans ce lieu que se faisait depuis
long-temps le commerce des gommes. Le général, pour se garantir de
l'attaque des Maures vagabonds, fit entourer les magasins qu'il éleva
au long de la rivière d'un fossé large de six pieds et d'autant de
profondeur, défendu par une haie d'épines. Il fortifia soigneusement la
porte, et mit pour la garder deux laptots bien armés, avec un interprète
pour examiner et pour introduire ceux qui viendraient s'y présenter.
Le brak et Schamchi, qui virent toutes ces préparations, et qui n'en
ignoraient pas les motifs, approuvèrent les précautions du général,
comme la meilleure voie pour prévenir les désordres pendant la foire.
Le premier d'avril, Schamchi, ayant reçu avis de l'approche des
caravanes, vint avertir Brue qu'il était temps de régler le prix.
Les Européens sont obligés de pourvoir à l'entretien des Maures qui
apportent des gommes. Cet engagement les expose à quantité de fausses
dépenses, parce que, sous prétexte de commerce il arrive une multitude
de Maures qui ne cherchent que l'occasion de vivre quelques jours aux
dépens d'autrui, ou de satisfaire leur inclination au larcin. Mais Brue
régla tellement cet article, qu'il n'était obligé de nourrir que ceux
qui auraient apporté des marchandises, et dans la proportion même de ce
qu'ils auraient apporté. Cette nourriture fut fixée à deux livres de
boeuf et autant de couscous pour chaque portion, et tel nombre de
portions pour chaque quintal. Les commis qui furent nommés pour la
distribution reçurent l'ordre de la finir aussitôt que les marchandises
seraient délivrées. On parvint ainsi à purger la foire des voleurs et
des gens oisifs.
On commença, le 14 d'avril, à mesurer les gommes. Cette opération se fit
sans désordre, parce qu'on ne reçut les marchands que l'un après
l'autre. Le général y assista exactement, et fit veiller avec le même
soin à tout ce qu'il ne pouvait éclairer par sa présence. Aussitôt que
le commerce fut ouvert, on vit arriver chaque jour de nouvelles
caravanes de dix, vingt et trente chameaux, ou des voitures traînées par
des boeufs, et gardées par les propriétaires des gommes et par leurs
domestiques. Ces Maures ont l'apparence d'autant de sauvages; ils n'ont
pour habits que des peaux de chèvres autour des reins, et des sandales
de cuir de boeuf. Leurs armée sont de longues piques, des arcs et des
flèches, avec un long couteau attaché à leur ceinture.
Il n'est pas besoin de sentinelles pour découvrir l'approche de ces
caravanes: les chameaux poussent des cris affreux qui les trahissent
bientôt. Leurs foulons, c'est-à-dire, les sacs dans lesquels ils
apportent les gommes, sont des peaux de boeuf sans couture. Les Maures
n'ont point d'autres commodités pour renfermer leurs marchandises, ni
même pour le transport de leur eau. Comme on avait pris toutes sortes de
soins pour empêcher qu'ils n'entrassent plusieurs à la fois dans
l'enclos, c'était un spectacle amusant que de voir leurs efforts et
leurs contorsions pour entrer l'un avant l'autre; car les Maures sont
une nation fort bruyante.
Un Maure nommé Barikada fit présent au général d'un aigle apprivoisé, de
la grandeur d'un coq d'Inde. Il n'avait rien d'ailleurs qui le
distinguât des aigles ordinaires. Sa familiarité avec les hommes allait
jusqu'à se laisser prendre par le premier venu, et en peu de jours il
prit l'habitude de suivre le général comme un chien; mais il fut tué
malheureusement par la chute d'un baril qui l'écrasa sur le tillac.
Apparemment la science d'apprivoiser les animaux est fort cultivée dans
ce pays, car l'auteur parle de deux pintades, mâle et femelle, si
privées, qu'elles mangeaient sur son assiette, et qu'avec la liberté de
voler au rivage, elles revenaient sur la barque au son de la cloche,
pour le dîner et le souper. Pendant toute la foire, Brue ayant observé
les jours de fête et les jeûnes de l'Église, et n'ayant pas manqué de
faire réciter soir et matin les prières à bord, tous les Maures le
prirent pour un marabout français.
Le désert est infecté par une sorte de milans que les Nègres appellent
_ekoufs_. Ces animaux sont si voraces, qu'ils venaient prendre les
alimens des matelots jusque dans les plats.
Brue, qui ne se ménageait pas dans l'exercice de ses fonctions, gagna
une colique violente pour avoir dormi à l'air après s'être extrêmement
fatigué. Ses chirurgiens avaient employé vainement toute leur habileté à
le soulager, lorsqu'un Maure, qui était venu lui rendre visite, lui
conseilla, comme un remède ordinaire à sa nation, de faire dissoudre de
la gomme dans du lait, et d'avaler cette potion fort chaude: il suivit
ce conseil, et fut guéri sur-le-champ.
La gomme s'appelle gomme du Sénégal, ou gomme arabique, parce qu'avant
que les Français eussent des comptoirs au Sénégal, elle ne venait que de
l'Arabie; mais, depuis que le commerce est ouvert par cette voie, le
prix en est tellement diminué, qu'on n'en apporte plus d'Arabie:
cependant il en vient encore du Levant; on prétend même qu'elle est
meilleure que celle du Sénégal, par la seule raison qu'elle est plus
chère; car au fond elles sont toutes deux de la même bonté. Cette gomme
est pectorale, anodine et rafraîchissante; elle est excellente pour le
rhume, surtout lorsqu'elle est mêlée avec le sucre d'orge, suivant
l'usage de Blois, où l'on en fabrique beaucoup. C'est un spécifique
contre la dysenterie et les hémorrhagies les plus obstinées. On lui
attribue quantité d'autres effets. Ce qui est certain, suivant le
témoignage de Brue, c'est qu'un grand nombre de Nègres qui la
recueillent, et les Maures qui l'apportent au marché, n'ont pas d'autre
nourriture; qu'ils n'y sont pas réduits par nécessité, faute d'autres
alimens, mais que leur goût les y porte, et qu'ils la trouvent
délicieuse. Ils n'y emploient pas d'autre art que de l'adoucir par le
mélange d'un peu d'eau. Elle leur donne de la force et de la santé.
Enfin, par sa simplicité et ses autres vertus, ils la regardent comme
une diète excellente. Si elle a quelque chose d'insipide, on peut lui
donner, avec une teinture, l'odeur et le goût qu'on désire. Il paraît
étrange, ajoute Brue, que ceux qui l'apportent de plus de trois cents
milles dans l'intérieur des terres n'aient aucune provision de reste
lorsqu'ils arrivent au marché; mais il est bien plus surprenant qu'ils
n'en aient pas eu d'autre que leur gomme, et qu'elle ait été leur unique
subsistance dans une si longue route. Cependant c'est un fait qui ne
peut être contesté, et sur lequel on a le témoignage de tous ceux qui
ont passé quelque temps au Sénégal. Brue, qui avait goûté souvent de la
gomme, la trouvait agréable. Les pièces les plus fraîches, c'est-à-dire
celles qui ont été recueillies nouvellement, s'ouvrent en deux comme un
abricot mûr. Le dedans est tendre, et ressemble assez à l'abricot par le
goût.
On fait un grand usage de la gomme du Sénégal dans plusieurs
manufactures, particulièrement dans celles de laine et de soie. Les
teinturiers s'en servent beaucoup aussi. Toute l'habileté dans le choix
de cette gomme consiste à prendre la plus sèche, la plus nette et la
plus transparente, car la grosseur et la forme des pains n'y mettent
aucune différence.
L'arbre qui la porte, en Afrique comme en Arabie, est une sorte d'acacia
assez petit et toujours vert, chargé de branches et de pointes, avec de
longues feuilles, mais étroites et rudes. Il porte une petite fleur en
forme de vase, dans laquelle il y a des filets de la même couleur, qui
environnent le pistil et un ovaire renfermant la semence; le fruit est
d'abord vert; mais, en mûrissant, il prend une couleur de feuille morte.
La semence ou la petite graine dont il est rempli est dure et
blanchâtre. On trouve entre le Sénégal et le fort d'Arguin, trois forêts
où il y a quantité de ces arbres; la première se nomme Sahel, la seconde
et la plus grande, El-Hiebar, et la troisième, Alfatak; elles sont à peu
près à la même distance, c'est-à-dire à trente lieues du désert, qui est
aussi à trente lieues du fort Saint-Louis; et toutes trois elles sont
entre elles à dix lieues l'une de l'autre. De Sahel au comptoir de
Portendic on compte soixante lieues, et quatre-vingts jusqu'à la baie
d'Arguin.
La récolte de la gomme se fait deux fois chaque année; mais la plus
considérable est celle du mois de décembre, où l'on prétend qu'elle est
plus nette et plus sèche: celle de mars est plus gluante, avec moins de
transparence. La raison en est sensible; c'est qu'au mois de décembre,
elle se recueille après les pluies, lorsque l'arbre est rempli d'une
sève que la chaleur du soleil vient épaissir et perfectionner, sans lui
donner trop de dureté. Depuis cette saison jusqu'au mois de mars, la
chaleur devenant excessive, et séchant l'écorce de l'arbre, oblige d'y
faire des incisions pour en tirer cette sève; car, la gomme n'étant
qu'un suc propre qui transsude par les pores de l'écorce, on est forcé,
lorsqu'elle ne sort pas d'elle-même, de blesser l'arbre pour l'en tirer.
Ce commerce des gommes était, du temps de Brue, entre les mains de trois
tribus, ou hordes indépendantes des Maures du désert. Les chefs de ces
tribus étaient marabouts, nom générique des prêtres mahométans, qui
prêchaient la religion du prophète dans toute la zone torride, qui ont
partout un grand crédit, et sont partout de grands hypocrites. Ces
Maures du désert méritent d'être considérés avec quelque attention. Ils
ont beaucoup de rapport avec cette fameuse nation des Arabes qui a joué
si long-temps un si grand rôle dans le monde, et qui, sons la domination
des Turcs, n'est plus aujourd'hui qu'un peuple d'esclaves ou un ramas de
brigands.
Ces Maures des environs d'Arguin et du Sénégal conservent inviolablement
les usages de leurs ancêtres. Si l'on excepte un petit nombre, qui ont
leurs cabanes sous les murs du fort de Portendic et vers le Sénégal, ils
campent tous en pleine campagne, près ou loin de la mer ou de la
rivière, suivant les saisons et les besoins du commerce. Leurs tentes et
leurs cabanes ont toutes la forme d'un cône. Les premières sont
composées d'une toile grossière de poil de chèvre et de chameau, si bien
tissue que, malgré la violence et la longueur des pluies, il est fort
rare que l'eau les pénètre. Ces toiles ou ces étoffes sont l'ouvrage de
leurs femmes, qui filent le poil et la laine, et qui apprennent de bonne
heure à les mettre en oeuvre; elles n'en sont pas moins chargées de tous
les travaux domestiques, jusqu'à celui de panser les chevaux, de faire
la provision d'eau et de bois, de faire le pain et de préparer les
alimens. Malgré ces assujettissemens où leurs maris les réduisent, ils
les aiment et ne les maltraitent presque jamais. Si elles manquent à
quelque devoir essentiel, ils les chassent de leur maison, et les pères,
les frères ou les autres parens d'une femme coupable la punissent
bientôt de l'opprobre qu'elle jette sur la famille; d'ailleurs les maris
se font un honneur d'entretenir leurs femmes bien vêtues, et ne leur
refusent rien pour leur parure. Tout ce qu'ils gagnent par le commerce
ou par le travail est employé à cet usage; aussi ne faut-il guère
espérer d'obtenir d'eux l'or qu'ils apportent de leurs voyages: ils le
gardent pour en faire des bracelets et des pendans d'oreilles à leurs
femmes, ou pour garnir la poignée de leurs couteaux et de leurs sabres.
On voit que l'esprit de galanterie et de magnificence, anciennement
renommé chez les Arabes, se retrouve jusque dans les hordes vagabondes
des déserts d'Afrique.
Les femmes des Maures ne paraissent jamais sans un long voile qui leur
couvre le visage et les mains. Les Européens ne sont pas encore assez
familiers avec leur nation pour obtenir la liberté de les voir à
découvert; mais les hommes et les enfans ont généralement la taille et
la physionomie fort belles. Quoiqu'ils ne soient pas fort hauts, ils ont
les traits réguliers: leur couleur foncée vient de la chaleur du soleil
à laquelle ils sont continuellement exposés. Si la beauté du teint
manque aussi à leurs femmes, elle est avantageusement compensée par la
prudence, la modestie et la fidélité dans les engagemens du mariage;
elles ne connaissent pas la galanterie, apparemment, dit Brue, parce
qu'elles n'en trouvent pas l'occasion. Non-seulement elles ne sortent
jamais seules, mais l'usage des hommes est de détourner le visage
lorsqu'ils rencontrent une femme. Ils se rendent même le bon office de
veiller mutuellement sur les femmes et les filles l'un de l'autre, et
nul autre que le mari n'a la liberté d'entrer dans la tente des femmes.
Un Maure qui serait assez pauvre pour n'avoir qu'une seule tente
recevrait ses visites et ferait toujours ses affaires à la porte plutôt
que d'y laisser entrer ses plus proches parens. Ce privilége n'est
accordé qu'à leurs chevaux, on plutôt à leurs jumens, qu'ils préfèrent
beaucoup aux mâles de cette espèce, parce que, outre l'avantage d'en
tirer des poulains qui leur apportent beaucoup de profit, ils les
trouvent plus douces, plus vives et de plus longue durée que les mâles;
elles couchent dans leurs tentes pêle-mêle avec leurs femmes et leurs
enfans. Ils les laissent courir librement avec leurs poulains, ou du
moins ils ne les attachent jamais par le cou, et leur seul lien est aux
pieds; elles s'étendent par terre, où elles servent d'oreiller aux
enfans, sans leur faire le moindre mal; elles prennent plaisir à se voir
baiser, caresser; elles distinguent ceux qui les traitent le mieux; et
lorsqu'elles sont en liberté, elles s'en approchent et les suivent.
Leurs maîtres gardent fort soigneusement leur généalogie, et ne les
vendent pas sans faire valoir les bonnes qualités de leurs pères, dont
ils produisent un état exact qui en rehausse beaucoup le prix. Elles ne
sont pas remarquables par leur grandeur ni par leur embonpoint, mais,
dans une taille médiocre, elles sont bien proportionnées. L'usage des
Maures n'est pas de les ferrer. Ils les nourrissent pendant la nuit avec
du grand millet et de l'herbe un peu séchée. Au printemps, ils les
mettent au vert, et les laissent un mois sans les monter.
Un _adouard_ est un nombre de tentes et de cabanes où les Maures
habitent quelquefois par tribus, quelquefois par familles. Ils les
rangent ordinairement en cercle, l'une fort près de l'autre, en laissant
au centre une place où leurs bestiaux et leurs animaux domestiques
passent la nuit. Il y a toujours une sentinelle établie pour garantir
l'habitation des surprises de l'ennemi ou des voleurs, ou des bêtes
farouches. Au moindre danger, la sentinelle donne l'alarme, qui est
augmentée par l'aboiement des chiens, et tout le village pense aussitôt
à se défendre. Ces adouards sont mobiles et se transportent d'autant
plus aisément que les Maures, ayant peu de meubles et d'ustensiles
domestiques, chargent en un instant tout leur équipage sur leurs boeufs
et leurs chameaux. Ils placent leurs femmes dans des paniers, sur le dos
de ces animaux. Cette vie errante n'est pas sans agrémens: ils se
procurent ainsi de nouveaux voisins, de nouvelles commodités, et de
nouvelles perspectives. Leurs tentes sont de poil de chameau; elles sont
soutenues par des pieux, auxquels ils ne les attachent qu'avec des
courroies de cuir. Dans le temps de la sécheresse, ils approchent leurs
camps des bords du Sénégal pour y trouver de l'herbe et la fraîcheur de
l'eau. Dans la saison des pluies, ils se retirent vers les côtes de la
mer, où le vent les délivre de l'importunité des moucherons. C'est à la
fin de cette dernière saison qu'ils font leurs plantations de millet et
de maïs.
Ils n'ont pas d'autre liqueur que l'eau et le lait. Leur pain est de
farine de millet, non que la nature leur refuse d'autres grains, puisque
le froment et l'orge peuvent croître dans le pays; mais les changemens
continuels de leur demeure leur ôtent le goût de l'agriculture. Ils se
servent quelquefois de riz. Lorsqu'ils recueillent de l'orge ou du
froment, ils l'enferment, après l'avoir fait sécher, dans des puits
fort profonds, qu'ils creusent dans le roc ou dans la terre. L'ouverture
de ces trous n'a pas plus de largeur qu'il ne faut pour le passage d'un
homme; mais ils s'élargissent par degrés, à proportion de leur
profondeur, qui est souvent de trente pieds: on les nomme _matamors_. Le
fond et les côtés sont garnis de paille. Les Maures y mettent leur blé
jusqu'à l'ouverture, qu'ils couvrent de bois, de planches et de paille
et par-dessus, ils forment une couche de terre, sur laquelle ils sèment
ou plantent quelque autre grain. Le blé se conserve long-temps dans ces
greniers souterrains.
Les Maures nettoient fort soigneusement leur grain avant de le broyer
entre deux pierres pour le réduire en farine. Leur pain se cuit sous la
cendre, et leur usage est de le manger chaud. Ils font bouillir
doucement leur riz dans un peu d'eau; et, lorsqu'il est à demi cuit, ils
le tirent du feu et le laissent ainsi comme en digestion. Dans cet état,
il s'enfle sans se coaguler. N'ayant pas l'usage des cuillères, ils se
servent de leurs doigts pour en prendre de petites parties qu'ils
jettent fort adroitement dans leur bouche; ils ne mangent que de la main
droite, parce que l'autre est réservée pour des exercices qui ont moins
de propreté: aussi ne se lavent-ils jamais la main gauche. Leurs viandes
sont coupées en petits morceaux, avant qu'elles soient cuites, pour
éviter la peine de se servir de couteaux à table. Si l'on prépare des
poules ou quelque autre pièce de volaille au riz, on les coupe en
quartiers, après quoi il n'est plus besoin de couteau pour les dépecer
autrement, parce que l'un en prend un quartier qu'il présente à son
voisin; et celui-ci, tirant de son côté tandis que l'autre tire du sien,
le partage est fait en un moment. Ils mangent, comme au Levant, assis à
terre et les jambes croisées, autour d'un cercle de cuir rouge ou d'une
natte de palmier, sur laquelle on sert les alimens dans des plats de
bois ou dans des bassins de cuivre: ils mangent successivement leur pain
et leur viande, et jamais ils ne boivent qu'à la fin du repas,
lorsqu'ils quittent la table pour se laver. Les femmes ne mangent point
avec les hommes. L'usage ordinaire est de manger deux fois par jour, le
matin et vers l'entrée de la nuit. Les repas sont courts et se font avec
un grand silence; mais la conversation vient ensuite, du moins entre les
personnes de distinction, lorsqu'on commence à fumer, à boire du café ou
du vin et de l'eau-de-vie, pour se procurer les amusemens que chacun
peut tirer de son rang et de ses richesses. Les marabouts même ne se
refusent pas ces plaisirs, lorsqu'ils peuvent les prendre secrètement et
sans scandale.
Les Maures de ces contrées n'ont pas de médecine: la santé, qui est un
bien commun dans leur nation, les délivre de cette servitude. S'ils sont
sujets à quelques maladies, c'est à la dysenterie et à la pleurésie;
mais ils s'en guérissent eux-mêmes avec le secours des simples. Barbot
assure nettement qu'ils ne sont sujets à aucune maladie, et que l'air de
Sahara est si bon, qu'on y porte les malades comme à la source de la
santé et de la vie.
Les marabouts sont presque les seuls qui sachent lire l'arabe; en
général, toute la nation est ensevelie dans l'ignorance. Cependant il se
trouve un grand nombre de particuliers qui connaissent fort bien le
cours des étoiles, et qui parlent raisonnablement sur cette matière.
L'habitude qu'ils ont de vivre en pleine campagne leur donne beaucoup de
facilité pour les observations. Ils ont presque tous l'imagination fort
vive, et la mémoire excellente; mais leur histoire est mêlée de tant de
fables, qu'il est difficile d'y rien comprendre. Leur habileté
principale est pour le commerce. Ils n'ignorent rien de ce qui
appartient à leurs intérêts: ils sont adroits et trompeurs; sans goût
pour les arts, ils ne laissent pas d'aimer la musique et la poésie.
L'instrument qui les anime le plus ressemble à nos guitares. Ils
composent des vers qui ne paraissent pas méprisables à ceux qui
connaissent le génie des langues orientales, dont la leur est descendue.
Cette partie de l'Afrique produit des chameaux d'une grosseur et d'une
force extraordinaires; ils ne sont pas incommodés d'un poids de douze
cents livres. On les accoutume à se mettre à genoux pour recevoir leurs
charges; mais, lorsqu'ils se trouvent assez chargés, ils se lèvent
d'eux-mêmes, et ne souffrent pas volontiers qu'on augmente leur fardeau.
Il y a peu d'animaux aussi faciles à nourrir. Le chameau se contente de
branches d'arbres, de ronces et de jonc qu'il rumine: il est capable de
demeurer chargé pendant trente ou quarante jours, et d'en passer huit ou
dix sans boire et sans manger. Sa nourriture commune est le maïs et
l'avoine. Lorsqu'il est revenu de quelque long voyage, ses maîtres lui
donnent la liberté de chercher à vivre dans les plaines, où il trouve
toujours de quoi se nourrir. Si l'herbe est fraîche, on ne lui donne de
l'eau qu'une fois en trois jours. Il boit beaucoup lorsqu'il en trouve
l'occasion; et loin d'aimer l'eau bien claire, il la trouble avec le
pied pour la rendre bourbeuse.
Le chameau a le cou fort long, à proportion de sa tête, qui est fort
petite. Il a sur le dos une bosse assez épaisse, et sous le ventre une
substance calleuse, sur laquelle il se soutient lorsqu'il plie les
jambes. Ses cuisses et sa queue sont petites; mais il a les jambes
longues et fermes, et le pied fourchu comme le boeuf. La nature l'a
rendu traitable et docile, fort utile aux besoins des hommes et peu
incommode pour la dépense. Il vit long-temps. Son naturel le porte à la
vengeance; et s'il est maltraité sans raison par ses guides, il saisit
la première occasion de leur marquer son ressentiment par quelques coups
de pieds, qui sont heureusement peu dangereux. Il aime la musique et le
chant. La manière de lui faire hâter sa marche, est de siffler ou de
jouer de quelque instrument. On assure que les femelles portent une
année presque entière, et qu'elles ne s'accouplent qu'une fois en trois
ans. Aussitôt qu'un jeune chameau vient au monde, les Maures lui lient
les quatre pieds sous le ventre, et le couvrent d'un drap, sur les coins
duquel ils mettent des pierres fort pesantes; ils l'accoutument ainsi à
recevoir les plus gros fardeaux. Le lait des chameaux est un des
principaux alimens des Maures. On mange leur chair lorsqu'ils deviennent
vieux ou peu propres au service; et l'on assure que, malgré sa dureté,
elle est saine et nourrissante. Les Maures donnent à cette espèce de
chameau le nom de _djimls_.
Ils en ont une autre espèce qu'ils nomment _bêchets_, mais qui est rare
en Afrique, et qui ne se trouve guère hors de l'Asie. Elle est plus
faible que la première, quoiqu'elle ait deux bosses sur le dos.
La troisième espèce se nomme dromadaire. Elle est plus faible que la
seconde, et ne sert ordinairement que de monture. Mais, en récompense,
elle est extrêmement légère à la course, sans compter qu'elle résiste
fort long-temps à la soif. Aussi les Maures en font-ils beaucoup
d'estime. Le mouvement de cet animal est si rapide, qu'il faut se
ceindre la tête et les reins pour le supporter.
Les chimistes attribuent beaucoup d'effets aux diverses parties du corps
des chameaux. Mais sa principale vertu est dans son urine, qui, étant
séchée et sublimée au soleil, produit le vrai sel ammoniac, drogue fort
connue, et souvent contrefaite par les Hollandais et les Vénitiens.
L'autruche est le principal oiseau du même pays. Il est si commun, qu'on
en voit souvent de grandes troupes dans les déserts qui sont à l'est du
cap Blanc, du golfe d'Arguin, de celui de Portendic, et sur les bords de
la rivière de Saint-Jean. Ces oiseaux ont ordinairement six ou huit
pieds de hauteur, en les prenant de la tête aux pieds; mais leur corps a
peu de proportion avec leur grandeur, quoiqu'il soit assez gros, et
qu'ils aient le derrière large et plat. Il semble qu'ils ne soient
composés que de pieds et de cou. Le plus grand avantage qu'ils reçoivent
de leur taille est de voir de fort loin. Ils ont la tête fort petite et
couverte d'une sorte de duvet jaune. Rien n'approche de leur stupidité.
Les yeux de l'autruche sont fort grands, avec de longs sourcils. Les
paupières supérieures sont aussi mobiles que celles de l'homme. Elle a
la vue ferme. Son bec est court, dur et pointu; sa langue est petite et
fort rude. Son cou est couvert de petites plumes, ou plutôt d'un poil
fort doux et comme argenté. Ses ailes sont trop petites et trop faibles
pour soutenir dans l'air un corps si pesant: mais elles l'aident à
courir avec une vitesse surprenante, surtout avec la faveur du vent;
elles lui servent de voiles, et rien n'égale alors sa légèreté; au lieu
que, si le vent est contraire, leurs ailes cessent de les aider, et leur
course est moins rapide.
Les autruches multiplient prodigieusement. Elles couvent leurs oeufs
plusieurs fois l'année, et jamais elle n'en pondent moins de quinze ou
seize à la fois. Ce n'est point en reposant dessus qu'elles leur rendent
l'office de mères: elles les placent au soleil, où la chaleur les fait
éclore, et les petits n'ont pas plus tôt vu le jour, qu'ils cherchent
leur nourriture. Les oeufs sont fort gros; il s'en trouve qui pèsent
jusqu'à quinze livres, et qui suffisent pour rassasier sept personnes.
On assure qu'ils sont de bon goût et fort nourrissans. L'écaille en est
blanche, unie et fort dure, quoique d'une épaisseur médiocre. On en fait
des tasses et des ornemens pour les cabinets des curieux. Les Turcs et
les Persans les suspendent à la voûte de leurs mosquées.
Les Arabes n'estiment pas seulement l'autruche pour ses plumes, qui sont
une marchandise recherchée, mais encore pour sa chair, qui, toute rude
qu'elle est, passe chez eux pour un mets délicat. Comme ils ont peu
d'adresse à tirer, qu'ils sont mal pourvus d'armes à feu, et qu'ils
n'ont pas de chiens formés à la course, ils chassent les autruches à
cheval, en prenant soin de les pousser toujours à contre-vent.
Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elles commencent à se fatiguer, ils fondent
dessus au grand galop, et les achèvent à coups de flèches et de zagaies.
L'autruche est d'une voracité singulière. Elle dévore tout ce qu'elle
rencontre; herbe, blé, ossemens d'animaux, jusqu'aux pierres et au fer.
Mais les corps durs passent au travers de son corps avec peu
d'altération. D'une infinité de vertus que les chimistes attribuent à
cet oiseau, on n'en connaît pas une assez avérée pour mériter un éloge
sérieux. Son principal mérite consiste dans ses plumes: elles sont en
usage dans tous les pays de l'Europe pour les chapeaux, les dais, les
cérémonies funèbres, et surtout pour les habillemens de théâtre. En
Turquie, les janissaires s'en servent pour orner leurs bonnets. On
n'estime que celles qui sont arrachées à l'oiseau tandis qu'il est
vivant. Mais les Arabes en font des amas, dans lesquels il font entrer
indifféremment les bonnes et les mauvaises. Dans la difficulté de les
distinguer, les facteurs n'ont qu'une règle, c'est de presser le tuyau,
qui doit rendre une liqueur rouge semblable à du sang, lorsque les
plumes sont d'une autruche vive; autrement elles sont légères, sèches,
et fort sujettes aux vers.
Ce fut sous les auspices de Brue qu'un de ces facteurs, nommé Compagnon,
pénétra jusque dans le royaume de Bambouk, célèbre par ses mines, d'où
les Mandingues du royaume de Galam et les Saracolez tiraient l'or
qu'ils apportaient au Sénégal et sur les bords de la Gambie.
Il fit par terre son premier voyage du fort Saint-Joseph, en droite
ligne, jusqu'à celui de Saint-Pierre sur la rivière de Falémé. Il en fit
un second, en suivant le bord oriental de cette rivière, depuis Onnéca
jusqu'à Nayé. Dans le troisième, il traversa le pays, depuis Babaiocolam
sur le Sénégal, jusqu'à Netteté et Tombaaoura, lieux qui sont au centre
de Bambouk et voisins des mines les plus riches. Ainsi, dans l'espace
d'un an et demi qu'il mit à voyager dans ce royaume, il le visita de
tant de côtés différens, qu'il paraît n'avoir laissé aucun endroit à
parcourir. Il porta ses observations sur tous les objets qui se
présentèrent dans sa route, avec l'exactitude dont son génie le rendait
capable, autant pour satisfaire sa curiosité que pour répondre aux
espérances de la compagnie qui l'employait.
La sagesse de sa conduite et ses présens lui gagnèrent aisément l'estime
du farim ou chef de Caïnoura, voisin du fort Saint-Pierre, qui le prit
moins pour un agent de la compagnie que pour un artiste curieux dont le
but était de s'instruire. Il le fit conduire par son propre fils jusqu'à
Sambanoura, dans le royaume de Contou. On y fut extrêmement surpris de
voir un blanc; mais on ne le fut pas moins de la hardiesse de cet
étranger, et les Nègres l'auraient fort mal reçu s'il n'avait eu pour
guide le fils du farim de Caïnoura. Tout était à craindre de la part
d'un peuple si jaloux de son or. Les plus passionnés proposèrent de lui
ôter la vie. D'autres, plus modérés, voulurent qu'il fût renvoyé, sans
lui laisser le temps d'observer le pays.
Cependant le farim de la ville, sollicité par le fils de son ami, et
peut-être gagné par les présens de Compagnon, trouva le moyen de
persuader à ses sujets que leurs alarmes étaient mal fondées. Il les
assura que ce blanc était un honnête homme, qui venait leur proposer un
commerce avantageux, et qui pouvait leur fournir d'excellentes
marchandises à meilleur marché que les négocians maures ou nègres
auxquels ils permettaient l'entrée de leur pays. Ces raisons, soutenues
de quelques présens qui furent répandus à propos entre les principaux
habitans et leurs femmes, produisirent un changement merveilleux. La
défiance parut se changer en affection. Le peuple accourut en foule pour
admirer les armes et l'habillement de l'étranger. On lui trouva du sens
et de bonnes qualités. Comme il s'accommodait à leurs maximes, il
s'insinua si heureusement dans leur estime, qu'il se vit bientôt autant
d'amis qu'il avait eu d'abord d'ennemis et de persécuteurs. On lui
répétait de toutes parts: «Nous remercions le ciel de vous avoir conduit
ici. Nous souhaitons qu'il ne vous arrive aucun mal.»
Compagnon aurait remercié la fortune, s'il n'avait pas eu d'autres
obstacles à surmonter; mais il devait s'attendre aux mêmes difficultés
dans chaque ville qu'il avait à traverser. À la vérité, il n'oublia pas
de se faire accompagner, dans toute la suite de ses voyages, par
quelques habitans du pays qui lui avaient paru fort attachés à ses
intérêts. Cependant les jalousies et les dangers renaissaient à chaque
pas. Il fut obligé de répondre à mille questions ennuyeuses, d'essuyer
des observations fort gênantes; et, sans l'amorce de ses présens, il
aurait désespéré plus d'une fois de pouvoir pénétrer plus loin. Dans ce
pays, comme dans le reste du monde, c'est le plus sûr moyen de donner de
la force et du poids aux argumens. Il trouva néanmoins plusieurs villes
où les présens joints aux raisons furent trop faibles pour dissiper la
crainte et la défiance. Si les habitans paraissaient disposés à ménager
sa vie, ils n'en refusaient pas moins de le laisser toucher à la terre
de leurs mines. En vain leur offrit-il de l'acheter au prix qu'ils y
voudraient mettre, en les assurant par lui-même et par des guides qu'il
n'avait pas d'autre motif que sa curiosité, et que son dessein était
d'en faire des _cassots_ ou des têtes de pipes. Après avoir écouté ses
raisons, ils lui déclarèrent que jamais il ne leur ferait croire qu'un
homme pût voyager si loin pour un motif si léger. Ils lui soutenaient
qu'il était venu dans quelque mauvaise intention, celle peut-être de
voler leur or ou de conquérir leur pays après l'avoir reconnu; et la
conclusion ordinaire était de le renvoyer sur-le-champ, ou de le tuer,
pour ôter aux blancs la pensée de suivre son exemple.
La fermeté de Compagnon servait souvent à le tirer des plus dangereux
embarras. Étant à Tarako, il envoya un de ses guides à Silabali pour lui
apporter du _ghingan_ ou de la terre dorée, et pour inviter le peuple à
lui vendre ses cassots, qu'il promettait de payer libéralement. Son
messager fut mal reçu. Non-seulement on rejeta ses demandes, mais il fut
chassé brutalement, avec ordre de dire au farim de Tarako qu'il fallait
être fou pour ouvrir l'entrée de ses terres à un blanc dont l'unique
intention était de voler le pays après y avoir fait ses observations.
Cette réponse fut rendue à Compagnon en présence du farim; mais, sans se
déconcerter, il répliqua que le farim de Silabali devait être lui-même
un fou, pour s'effrayer de l'arrivée d'un blanc dans son pays, et pour
refuser quelques morceaux d'une terre dont il avait beaucoup plus qu'il
n'en pouvait jamais employer. Après ce discours, il paya le Nègre avec
autant de libéralité que s'il eût réussi dans sa commission.
Cette humeur généreuse, fit tant d'impression sur les habitans du pays,
qu'elle devint le sujet de tous les entretiens. Un autre Nègre offrit à
Compagnon de lui aller chercher de la terre pendant la nuit; mais, comme
la politique du facteur français le portait toujours à cacher ses vues,
il reçut cette offre avec beaucoup d'indifférence, en se contentant de
répondre que, lorsqu'il serait mieux connu, on ne ferait pas difficulté
de lui vendre de la terre et des cassots.
Il parvint enfin à s'en voir apporter plus qu'il n'en désirait. Les
farims, et le peuple même, prirent par degrés tant de considération pour
lui, qu'ils lui rendirent des présens pour les siens, et qu'à la fin ils
lui accordèrent la liberté de choisir lui-même la terre qui lui plaisait
le plus, et d'en faire autant de cassots qu'il désirait. Brue, qui
continuait de commander au fort Saint-Louis, envoya plusieurs de ces
cassots à la compagnie, avec des essais de toutes les mines, par le
vaisseau _la Victoire_, qui partit du Sénégal le 28 juillet 1716.
La plupart des mines produisent de l'or en si grande abondance, qu'il
n'est pas besoin de creuser. On gratte la superficie du terrain. On met
la terre dans un vase pour en faire sortir les parties terrestres, qui
laissent au fond de l'or en poudre, et quelquefois en assez gros grains.
Compagnon fit lui-même l'expérience de cette méthode; mais il remarqua
que les Nègres, s'arrêtant ainsi à l'extrémité des rameaux d'une mine,
ne parviennent jamais aux principales veines. À la vérité, ces rameaux
mêmes sont fort riches; et l'or en est si pur, qu'on n'y trouve aucun
mélange de marcassite ni d'autres substances minérales; il n'a pas
besoin d'être fondu, et tel qu'il sort de la mine il peut être mis en
oeuvre. La terre qui le produit ne demande pas non plus beaucoup de
travail. C'est ordinairement une sorte d'argile de différentes couleurs,
mêlée de veines de sable ou de gravier; de sorte que dix hommes feraient
plus dans ce pays que cent dans les plus riches mines du Pérou et du
Brésil.
Les Nègres de Bambouk n'ont aucune notion des différences de la terre,
ni la moindre règle pour distinguer celle qui produit l'or de celle qui
n'en produit pas. Ils savent en général que leur pays en contient
beaucoup, et qu'à proportion que le sol est plus sec et plus stérile il
produit plus d'or. Ils grattent la terre indifféremment dans toutes
sortes lieux; et quand le hasard leur fait rencontrer une certaine
quantité de métal, ils continuent de travailler dans le même endroit
jusqu'à ce qu'ils le voient diminuer ou disparaître entièrement. Alors
ils tournent leur travail d'un autre côté. Ils sont persuadés que l'or
est un être malin qui se plaît à tourmenter ceux qui l'aiment (ce qui
est très-vrai dans un sens moral); et que, par cette raison, il change
souvent de domicile. Aussi, quand, après avoir remué quelques poignées
de terre, ils ne trouvent rien qui réponde à leurs espérances, ils se
disent l'un à l'autre sans aucune plainte, «Il est parti»: ensuite ils
vont chercher plus de bonheur dans un autre lieu.
Si la mine est fort riche, et que, sans beaucoup de travail, ils soient
satisfaits du produit, ils s'y arrêtent, et creusent quelquefois
jusqu'à six, sept ou huit pieds de profondeur. Mais ils ne vont pas plus
loin; non qu'ils craignent que le métal vienne à manquer, car ils
déclarent au contraire que plus ils pénètrent, plus ils le trouvent en
abondance; mais parce qu'ils ignorent la manière de faire des échelles,
et qu'ils n'ont point assez d'industrie pour soutenir la terre et pour
empêcher qu'elle ne s'écroule. Ils ont seulement l'usage de tailler des
degrés pour y descendre, ce qui prend beaucoup d'espace, et n'empêche
pas la terre de tomber, surtout dans la saison des pluies, qui est
ordinairement celle de leur travail, parce qu'ils ont besoin d'eau pour
séparer l'or. Lorsqu'ils s'aperçoivent que la terre menace ruine, ils
quittent le trou qu'ils ont ouvert pour en commencer un autre qu'ils
abandonnent de même après l'avoir conduit à la même profondeur. On
conçoit qu'avec si peu d'industrie non-seulement ils ne tirent qu'une
petite partie de l'or qui est dans la mine, mais qu'ils ne recueillent
même qu'imparfaitement celui qu'ils ont tiré; car ils ne s'arrêtent
qu'aux parties visibles qui demeurent au fond du vase, tandis qu'il en
sort avec l'eau et la terre une infinité de particules qui feraient
bientôt la fortune d'un Européen.
Cependant les habitans de cette riche contrée n'ont pas la liberté
d'ouvrir en tout temps la terre, ni de chercher des mines quand il leur
plaît. Ce choix dépend de l'autorité de leurs farims ou des chefs de
leurs villages. Ces seigneurs font publier dans certaines occasions,
soit en faveur du public, soit pour leur intérêt particulier, que la
mine sera ouverte un certain jour. Ceux qui ont besoin d'or se rendent
au lieu marqué et commencent le travail. Les uns creusent la terre,
d'autres la transportent, d'autres apportent de l'eau, et d'autres
lavent le minerai. Le farim et les principaux Nègres gardent l'or qui
est nettoyé, et prennent garde que les ouvriers n'en détournent quelque
partie. Après le travail, il est partagé, c'est-à-dire que le farim
commence par se mettre en possession de son lot, qui est ordinairement
la moitié, à laquelle il joint, par un ancien droit, tous les grains qui
surpassent une certaine grosseur. L'ouvrage dure aussi long-temps qu'il
le juge à propos; et lorsqu'il est fini, personne n'a la hardiesse de
toucher aux mines. Ces interruptions sont la seule cause que l'or n'est
point apporté régulièrement dans les mêmes saisons; car, si les Nègres
avaient toujours la liberté de travailler, leur paresse céderait au
besoin qu'ils ont des marchandises de l'Europe, et le travail serait
aussi continuel que la nécessité du commerce. Leur pays est si sec,
qu'il ne produit aucune des nécessités de la vie. Les Mandingues, les
Nègres de la Guinée, et d'autres marchands tirent avantage de leurs
besoins pour leur faire attendre les moindres secours, dans la vue de
les leur faire payer plus cher. Mais si les Européens s'établissaient
une fois parmi eux, on les délivrerait de la tyrannie de ces étrangers,
et la connaissance qu'on leur donnerait des marchandises de l'Europe
servirait également à leur en faire consommer davantage et à nous
procurer de l'or avec plus d'abondance.
Dans cette vue, il faudrait commencer par leur fournir sur leurs
frontières toutes les commodités dont ils ont besoin, parce qu'ils ont
aussi peu de disposition à sortir de leur pays qu'à recevoir les
étrangers. D'ailleurs, s'ils entreprenaient de traverser celui des
Saracolez pour se rendre aux établissemens de France sur le bord du
Sénégal, ces peuples, qui sont pauvres, avides, méchans et de mauvaise
foi, ne manqueraient pas, au mépris de tous les traités, de piller des
passans qu'ils verraient chargés d'or. Ainsi les Français se
trouveraient engagés dans des guerres continuelles pour soutenir leur
commerce. L'auteur conclut que l'intérêt de la compagnie française est
d'établir des comptoirs bien fortifiés dans un pays dont elle a tant de
richesses à se promettre.
La plus riche de toutes les mines est presqu'au centre du royaume de
Bambouk, entre les villages de Tombaaoura et Netteko, à trente lieues de
la rivière de Falémé, à l'est, et quarante du fort Saint-Pierre, situé
près de Kaïnoura, sur la même rivière. Elle est d'une abondance
surprenante, et l'or en est fort pur. Quoique tout le pays, à quinze ou
vingt lieues, soit si rempli de mines qu'on ne pourrait les marquer
toutes dans une carte sans y mettre trop de confusion, il est certain
que ce canton de Bambouk l'emporte sur tous les autres en richesses.
Ces mines sont environnées de montagnes hautes, nues et stériles. Les
habitans du pays, n'ayant pas d'autres commodités que celles qu'ils se
procurent avec leur or, sont obligés d'y travailler avec plus
d'application que leurs voisins. Le besoin sert d'aiguillon à leur
industrie. On trouve dans cet espace des trous qui n'ont pas moins de
dix pieds de profondeur; ce qui doit paraître merveilleux pour ces
peuples qui n'ont ni échelle, ni machines. Ils avouent tous qu'à la
profondeur où ils s'arrêtent, l'or se trouve en plus grande abondance
qu'à la surface. Lorsqu'ils rencontrent quelque veine mêlée de gravier,
ou de quelque substance plus dure, l'expérience leur a fait comprendre
qu'il faut briser la marcassite pour en tirer l'or. Ils en lavent les
fragmens, et rassemblent ainsi ce qui frappe leurs yeux. Qui ne conçoit
pas qu'avec plus d'industrie ils en tireraient infiniment davantage?
Ajoutons qu'ils n'ont jamais été capables de pénétrer jusqu'aux
principales veines.
Toutes ces terres sont argileuses et de différentes couleurs, comme
blanc, pourpre, vert de mer, jaune de plusieurs nuances, bleu, etc. Les
Nègres de ce canton l'emportent sur tous les autres pour la fabrique des
cassots ou têtes de pipes. On voit briller de tous côtés dans la terre
dont ils se servent, du sable d'or et des paillettes de diverses
grandeurs; mais les paillettes sont fort minces. Ils appellent cette
terre _ghingan_, c'est-à-dire, terre d'or, ou dorée. Quoiqu'elle ait été
lavée lorsqu'on l'emploie pour les cassots, on en tirerait encore
beaucoup d'or.
Outre l'or dont la nature est si prodigue dans la contrée de Bambouk, on
trouve, dans quantité d'endroits, des pierres bleues, qu'on regarde
comme des signes certains de quelques mines de cuivre, d'argent, de
plomb, de fer et d'étain. On y a trouvé d'excellentes pierres d'aimant,
dont on a pris soin d'envoyer plusieurs morceaux en France. Mais
l'ardeur ne doit pas être bien vive pour des biens d'une valeur
médiocre, dans un pays où l'on nous représente l'or si commun.
À l'égard du fer, ce n'est pas seulement dans les contrées de Bambouk,
de Galam, de Keigné et de Dramanet, qu'il est en abondance et d'une
excellente qualité; il s'en trouve dans tous les autres pays en
descendant le Sénégal, surtout à Ghiorel et à Donghel, dans les états de
Siratik, où il est si commun, que les Nègres en font des pots et des
marmites, sans autres secours que le feu et le marteau, aussi n'en
achètent-ils pas des Français, à moins qu'il ne soit travaillé.
Le royaume de Galam produit quantité de cristal de roche, des pierres
transparentes et de beau marbre. Il n'est pas moins riche en bois de
couleur, d'un grand nombre d'espèces, dont quelques-unes donneraient
beaucoup d'éclat à la teinture de l'Europe.
La compagnie de France s'est fait apporter du même pays des essais de
salpêtre. Il ne demande que la peine du travail et du transport. Ce
serait épargner à l'Europe l'embarras de l'apporter des Indes
orientales, d'où l'on en tire beaucoup.
Brue avait formé différentes vues pour l'établissement des Français dans
le royaume de Bambouk. Il les réduisit à un seul système, qu'il soumit
au jugement de la compagnie. Il voulait d'abord qu'on n'épargnât rien
pour se concilier l'affection des farims, et pour en obtenir la
permission de bâtir des forts dans leur pays. Il proposait d'en
construire deux sur la rivière de Falémé, et d'en faire un troisième qui
fût mobile, c'est-à-dire, de bois, pour le transporter de mine en mine,
suivant les raisons qu'on aurait de préférer l'une à l'autre. Le
directeur, les officiers, les mineurs, les soldats, et tous les gens
nécessaires à l'entreprise auraient eu, dans le fort mobile, une
retraite toujours sûre, dont la crainte des armes à feu aurait éloigné
les Nègres de Bambouk. Mais ce projet entraînant des lenteurs qui ne
convenaient point à l'impatience de sa nation, il en forma un second,
qu'il présenta à la compagnie le 25 septembre 1723. Il y établissait que
douze cents hommes étaient une armée suffisante pour la conquête du
royaume de Bambouk, et que l'entretien de ce corps de troupes pendant
quatre ans ne reviendrait qu'à deux millions de livres. Il comptait que
quatre mille marcs d'or, à cinq cents livres le marc, rembourseraient
toute la dépense, et que les mines fourniraient annuellement plus de
mille marcs. Mais on ne s'est point aperçu jusqu'à présent que ce
système ait été goûté.
On ne peut se dispenser de donner ici quelque idée de l'étendue et de la
situation d'un royaume dont on a tant vanté les richesses. Du côté du
nord, le royaume de Bambouk s'étend dans une partie des régions de Galam
et de Casson. À l'ouest, il a la rivière de Falémé et les royaumes de
Contou et de Combregoudou; au sud, celui de Mankanna, et les pays à
l'ouest de Mandinga; ses bornes orientales sont encore peu connues: on
sait seulement qu'elles touchent au pays de Gadoua et de Guinée
intérieure, où les voyageurs européens n'ont pas porté bien loin leurs
découvertes.
Le pays de Bambouk, comme ceux de Contou et de Combregoudou, n'est
gouverné par aucun roi, quoiqu'il porte le nom de royaume. Peut-être
avait-il autrefois des souverains; mais à présent les habitans n'ont
pour seigneurs que les chefs des villages, qui sont nommés _farims_,
vers la rivière de Falémé, avec l'addition du lieu dont ils sont les
maîtres, comme farim Torako, farim Ferbarana. Dans l'intérieur du pays,
ces chefs s'appellent _elemanni_, ou portent d'autres noms. Quoique
leurs titres soient moins fastueux que ceux d'empereur ou de roi, ils
ont la même autorité, et leurs sujets vivent dans la même soumission,
aussi long-temps du moins qu'observant les anciens usages de cette
aristocratie, ils n'entreprennent point d'innovation; car il serait
dangereux d'aspirer au pouvoir arbitraire. Le moindre châtiment qui
menacerait les usurpateurs serait une honteuse déposition ou le pillage
de leurs biens. Il semble que l'or du pays de Bambouk y ait combattu le
despotisme, dont partout ailleurs il a été l'instrument.
Tous ces farims ou ces chefs sont indépendans l'un de l'autre; mais leur
devoir les oblige de se réunir pour la défense du pays, lorsqu'il est
attaqué dans le corps ou dans les membres. Les habitans s'appellent
Malinkops; ils sont en fort grand nombre, comme on en peut juger par la
multitude des villages qui sont à l'est de la rivière de Falémé. Le
Sannon, le Guianon, la Mansa, et d'autres petites rivières qui se
rendent dans celle de Falémé ou du Sénégal sont aussi bordées
d'habitations. Les mines du pays de Bambouk ne sont pas les seules
richesses. Quelques auteurs mal instruits ont représenté ce pays comme
une contrée si aride, que les Nègres ne pouvaient y trouver des pailles
assez grandes pour leurs habitations. La campagne, au contraire, est
partout arrosée de rivières et de ruisseaux dont les débordemens annuels
arrosent les terres, les engraissent et fournissent assez d'humidité
pour que les benteniers, les calebassiers, les tamariniers, les plus
beaux acacias, et plusieurs autres arbres, y conservent leur verdure
toute l'année. On en trouve d'une grosseur prodigieuse: quelques-uns
portent des fruits que les Nègres trouvent fort bons, parce qu'ils y
sont accoutumés, mais dont les blancs font peu de cas, à cause de leur
acidité. Le miel y est très-commun et très-bon. Les Nègres n'en mangent
jamais; ils l'emploient à composer une boisson qu'ils nomment _bedou_,
et qu'ils aiment b
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