Picounoc le maudit
by Pamphile Lemay · French · Gutenberg #24636 · 673,194 chars · public domain (US)
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Title: Picounoc le maudit
Author: Pamphile Lemay
Release date: February 18, 2008 [eBook #24636]
Language: French
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Credits: Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
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PICOUNOC LE MAUDIT
P. LEMAY
TOME I
QUÉBEC
TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
82, rue de la Montagne.
1878
PROLOGUE
LE MEURTRE
I
OU LE BOUT DE L'OREILLE SE MONTRE.
--_Salve, domine_, dit l'ex-élève.
--Bonjour! bonjour! répondit Picounoc.
--Tu jardines?
--Je sarcle mes allées.
--_Quid novi_? quelles nouvelles?
--Je me marie.
--Tu te maries? _Tu quoque_!
--Oui, répliqua Picounoc en s'appuyant sur sa gratte.
--Avec qui?
--Avec Aglaé Larose.
--_Rosa, Rosae_, Larose de la Rose... quand?
--Vers la Toussaint.
--Je t'en souhaite!
--Merci.
--Elle est bien!
--Pas mal: blanche, fraîche....
--Je veux dire qu'elle est riche.
--Riche? non; mais elle a une terre et un bon _roulant_.
--Il paraît que tu ne l'aimes pas?
--Elle m'aime, elle, et, veut devenir ma femme: je me laisse faire....
Tu comprends qu'il n'est pas facile de résister au désir de posséder une
belle... ferme.
--Tu es bien toujours le même, Picounoc.
--Ecoute un peu, Paul, je n'ai pas de secret pour toi. J'ai aimé, j'aime
et j'aimerai toujours. Celle que j'aime, tu la connais, c'est Noémie...
Elle est la femme d'un autre.... Eh bien! puisque de ce côté le bonheur
m'est ravi, je n'estime plus les femmes que d'après leur dot, et je
voudrais devenir veuf tous les ans pour me remarier toujours avec des
filles avantageuses.
--Si tu parlais sérieusement je te mépriserais, et j'irais de suite
avertir ta fiancée.
--Mais je suis sérieux.... Je suis un maudit, tu sais, et le fils d'un
maudit... donc il faut que je fasse mon oeuvre.
En parlant ainsi Picounoc s'animait, sa voix devenait aigre et ses yeux
s'injectaient de sang. L'ex-élève s'éloigna lentement, la tête basse, et
prit le chemin de la concession de St. Eustache. Aux premières maisons
du village il rencontra Aglaé Larose vêtue de sa robe des dimanches.
Elle s'en allait à confesse.
--Bonjour, la mariée! dit-il avec un sourire triste.
Une rougeur subite monta au front de la jeune fille, et sa démarche
parut plus gauche.
--Arrête-donc, reprit l'ex-élève, j'ai quelque chose à te dire.
Se doutant bien qu'il allait lui parler de son bien-aimé, elle se
retourna et un sourire éclaira ses yeux.
--Qu'est-ce donc? dit-elle, dépêche-toi; je veux me rendre à l'église
avant qu'il fasse noir.
Il était cinq heures et demie du soir, alors, et elle avait une lieue à
faire pour atteindre l'église, car elle se trouvait près du calvaire, à
Lotbinière--C'est à Lotbinière que nous sommes toujours.
--Voudrais-tu épouser un homme qui ne t'aimerait pas sincèrement? dit
brusquement l'ex-élève.
Aglaé parut surprise de cette question.
--Pourquoi me demandes-tu cela? répondit-elle après un moment.
--Parce que je m'intéresse à toi.
--Est-ce que l'on peut se marier sans aimer profondément?
--Je viens de rencontrer un garçon sur le point de prendre femme, et qui
ne cache pas du tout son indifférence à l'égard de sa future.
--Qui donc? fit Aglaé légèrement anxieuse.
--Je ne le dis pas, cela te chagrinerait.
La jeune fille pâlit et pencha la tête. L'ex-élève reprit:
--Aglaé, tu es une bonne fille; ta mère est à l'aise; tu aurais pu... tu
pourrais trouver un autre parti que Picounoc....
--Il me semble que l'on ne peut dire grand'chose contre lui. S'il
fallait écouter tous les propos....
--Picounoc ne t'aime pas; il vient de me le dire.
--Il n'est pas obligé de dire qu'il m'aime.
--Tu ne seras pas heureuse avec lui.
--Quand on aime on est toujours heureux.
--Il t'épouse pour ton bien.
--Qui m'assure qu'un autre aura de meilleurs motifs?
--Sais-tu que ce garçon-là est maudit?
--Tais-toi donc, Paul, tu me fais peur.
--Je voudrais t'effrayer assez pour t'empêcher de l'épouser. Il a été
maudit de son père.... Et tu sais qu'un enfant maudit de son père est
maudit de Dieu....
--Tu plaisantes, Paul; qui t'a raconté ces histoires? As-tu jamais connu
son père? Personne dans la paroisse n'a jamais su son nom!
--Aglaé, te souviens-tu de ce vieillard qui fut trouvé mort, l'an
dernier, sous les décombres de la cave à patates de Joseph Letellier, et
qui fut enterré, comme un chien, dans le ruisseau?
--Eh bien?
--Eh bien! ce vieillard, un chef de voleurs, un assassin, un maudit
lui-même--ce vieillard était le père de Picounoc.
--Mon Dieu! est-ce vrai? s'écria la jeune fille en joignant les mains.
--Dieu m'entend: je dis la vérité. Et tu sais qu'une femme qui n'a
jamais laissé ses habits de deuil, est morte quelques mois après, d'une
maladie étrange que le médecin n'a pas connue. Cette femme, c'était la
veuve du chef des voleurs, la mère de Picounoc, la maladie, c'était la
honte et la douleur.
--C'est affreux ce que tu me dis là; mais toi, tu vas bien épouser la
fille et la soeur d'un maudit, pourquoi ne crains-tu pas pour toi-même
le malheur que tu m'annonces?
--Non, Aglaé; c'est fini entre Emmélie et moi.
--Vraiment?
--Elle va mourir la pauvre enfant, car le mal qui a tué sa mère
l'emporte elle aussi. Avant six mois, peut-être, elle sera dans la
tombe. Pauvre Emmélie!
Et une larme roula dans les yeux de l'ex-élève.
--Ce n'est donc pas à cause de la malédiction qui pèse sur elle que tu
ne la prends pas pour femme? reprit Aglaé, contente d'affaiblir
l'argument de son ami.
--J'avoue que je l'aime tant.... Et puis c'est une fille vertueuse que
la malédiction de son père n'a pas voulu atteindre, tandis que son
frère.... Si tu l'avais connu comme moi alors qu'il était dans les
chantiers!
--J'aime aussi moi, murmura la jeune fille. Et, comme honteuse de cet
aveu, elle reprit: J'en parlerai à mon confesseur. Adieu, Paul, merci de
tes conseils.
Paul Hamel venait de Deschambeault pour voir Djos son ami de chantier.
Joseph Letellier s'appelait toujours Djos pour les intimes. Quelquefois
encore on l'appelait le pèlerin.
Aglaé descendait la route jetée comme un trait d'union entre la
concession et le bord de l'eau. Elle était pensive, car les paroles de
l'ex-élève l'avaient troublée. Elle aima Picounoc de toute son âme, et
l'idée de renoncer à son amour la jetait dans une véritable prostration.
Bonne enfant, simple un peu, elle croyait tout ce qu'on lui disait, et
passait facilement du plaisir à la peine, du désespoir à l'espérance.
Comme une terre facile à pétrir, elle recevait toute espèce
d'impressions en un moment. Elle n'avait pas d'énergie et ne luttait que
faiblement contre elle même et contre les autres. L'astucieux Picounoc
exerçait un grand ascendant sur son esprit, et il était le maître de son
coeur. Il le savait bien, et voilà pourquoi il ne se gênait nullement de
se démasquer devant ses amis. Depuis son arrivée dans la paroisse il
avait demeuré avec sa mère; mais à la mort de celle-ci, il se trouva
seul avec sa soeur. Il eût vite fait de s'établir maître dans la maison,
et de tout conduire à sa guise: au reste, il se sentit tout à coup pris
du désir d'amasser et se montra fort économe. Emmélie ne le contrariait
jamais, et ne paraissait pas savoir qu'elle avait droit à la moitié du
petit héritage. La mort de sa mère l'avait laissée bien seule au
monde,--car ce frère, à peine connu et si mal élevé, n'était encore
qu'un étranger pour elle. N'eut été son amour pour l'ex-élève, elle
aurait désiré mourir. Les amis et les voisins, remarquant avec
inquiétude les ravages de la peine sur son front candide, s'efforcèrent
de la distraire; mais elle ne voulut pas être consolée, et elle se
complut dans son amertume. Les personnes qui aiment et souffrent,
refusent souvent les consolations. On dirait que la souffrance et
l'amour sont inséparables, et se plaisent ensemble. Une dernière goutte
de fiel vint faire déborder la coupe. Un jour elle apprit que les
parents de l'ex-élève ne se souciaient pas de la recevoir dans leur
famille; à cause de l'ignominie de son père. Car le mystère qui avait
plané sur le chef des brigands s'était dévoilé pour plusieurs; et, bien
que, par respect pour la femme et la fille de ce bandit, l'on eut
généralement gardé le secret, cependant quelques langues furent
indiscrètes. Emmélie se sentit mortellement blessée. J'en mourrai,
pensa-t-elle, mais jamais je ne l'exposerai à rougir de moi... ou de
l'aïeul de ses enfants.... J'en mourrai, qu'importe?... Et en effet,
elle inclinait vers la tombe. Picounoc la voyait s'éteindre rapidement,
et supputait ce que sa mort lui rapporterait. Il était déjà mordu de
l'avarice. C'est en songeant à ces choses et à la dot d'Aglaé, qu'il
sarclait les allées du jardin attenant à la maison de sa défunte mère.
L'ex-élève, qui avait passé par là tout à l'heure, l'arracha un instant
à ses rêves d'envie. Il se remit au travail, puis, s'arrêta de nouveau.
--J'ai fait une bêtise, pensa-t-il: je n'aurais pas dû parler ainsi à
Paul. Il est capable de répéter mes paroles à Aglaé, et qui sait?... Les
femmes sont si capricieuses!... Prévenons les coups: allons voir notre
future. Devant moi, Paul sera muet comme une carpe.... Pourtant,
qu'ai-je à craindre? Aglaé croit tout ce que je lui dis.... La chère
enfant, comme elle est bête!... Si j'allais perdre la terre!... et les
chevaux! et les bêtes à cornes!... Vite, un brin de toilette et filons!
Après ce monologue, Picounoc laisse tomber sa gratte dans l'allée,
entre, se passe un linge trempé sur la figure, un peigne dans les
cheveux, met un col blanc, une cravate rouge et tout ce qu'il faut pour
être faraud, puis il part à pied. Il marchait vite. Quand il fut au bas
de la route, il vit se dessiner, sur le coteau, vers le milieu, la
silhouette d'une femme qui descendait. Bientôt la distance entre cette
femme et lui fut courte, et il reconnut Aglaé. De son côté la jeune
fille avait vite reconnu le grand et sec gaillard qu'elle adorait. Elle
baissa la tête et simula une tristesse profonde.
--J'allais au devant de toi, Aglaé, dit Picounoc en souriant.
La bonne fille leva sur lui un regard plein de reproches.
--Allons! tu n'es pas gaie, ce soir; conte moi ton chagrin, ma belle, tu
sais que j'aime à te consoler, continua le cynique garçon.
--As-tu vu Paul Hamel? demanda Aglaé.
Picounoc, malgré son effronterie, demeura un moment sans répondre.
--As-tu vu l'ex-élève? réitéra la jeune fille.
--Pourquoi cette demande?
--Tu le sais bien.
--Comme te voilà mystérieuse Aglaé, où vas-tu? je t'accompagne....
--Je m'en vais à l'église.
--Alors je m'en retourne avec toi.
--Rends-toi donc au village.... Tu vas voir ta terre sans doute....
--Ma terre?... Je ne te comprends pas.... J'allais te voir.
--Me voir?... Je sais tout, va! l'ex-élève m'a tout dit.
--L'ex-élève! l'ex-élève! ne le connais-tu pas encore? Tu sais bien que
c'est un farceur qui dit tout ce qui lui passe par la tête.
--Il m'a rapporté ce que tu lui as confié il y a un instant. Tu ne
m'aimes point, Picounoc....
La pauvre enfant avait des larmes dans la voix.
--Voilà qui est drôle. Je l'ai à peine vu, et ne lui ai dit qu'un mot en
passant. Je l'ai prié de m'attendre pour monter au village, je voulais
achever de sarcler mon jardin. Il m'a répondu qu'il était trop pressé.
Je comprends ses motifs maintenant. Il voulait te voir avant mon
arrivée.... Il avait une mauvaise action à faire: calomnier son meilleur
ami. Sais-tu pourquoi? Il est jaloux, il t'aime et veut faire manquer
notre mariage. Le misérable!... Ma soeur l'a remercié, tu sais, et....
--Emmélie lui a donné _la pelle_?
--Oui, vrai comme tu es là!... et il veut se venger sur moi.
--Il m'a dit en effet, que tout est fini entre elle et lui.
--Tu vois bien, ma chère Aglaé, que je te dis la vérité, et que lui, le
traître, il me calomnie. Viens! marchons ensemble; conte-moi tout; je ne
crains rien, et nos ennemis travaillent en pure perte. Ils ne réussiront
jamais à m'éloigner de toi, Aglaé, car je t'aime.
--Tu m'aimes! Ah! si c'était vrai! Il dit, lui, que c'est pour avoir ma
terre que tu m'épouses et que te ne te soucies que fort peu de moi.
En parlant ainsi les deux fiancés suivirent, côte à côte, le bord du
chemin qui conduit à l'église.
--Il dit cela, le misérable! il ose parler ainsi? Il me le paiera, je le
jure! S'il a le malheur de remettre les pieds à la maison, gare à lui!
--Il avait bien l'air d'un homme qui ne ment pas.
--L'hypocrite! Les hypocrites, Aglaé, ce sont les plus dangereux de tous
les méchants, parce qu'ils ont l'air bon et que l'on ne se défie pas
d'eux.... Dire que je t'épouse pour ton bien, quel mensonge! Tiens!
renonce à ta dot; je veux t'épouser pauvre afin que tu saches bien comme
je t'aime. Moi, passer pour un avare, pour un garçon trompeur et
malhonnête!... ah! tu me causes de la peine, Aglaé! Je n'ai donc plus ta
confiance? Tu crois donc que l'ex-élève est plus franc que moi?...
Aglaé, si quelque jeune fille venait me dire du mal de toi, je les....
Ah! c'est affreux....
Et la voix nasillarde de Picounoc était devenue sifflante comme une voix
de vipère. Aglaé renaissait à la confiance, et se trouvait heureuse de
pouvoir douter de la bonne foi de l'ex-élève. Les larmes qui avaient
voilé ses yeux se desséchèrent vite, et, quand elle arriva à l'église,
elle était toute joyeuse.
Picounoc revint chez lui fier de son nouveau succès. Il alla s'asseoir
sur le bord de la côte afin de n'être pas dérangé dans sa rêverie, car
il voulait rêver. Parfois, dans son ardeur, il parlait seul, et des
oreilles indiscrètes auraient pu recueillir ces lambeaux de phrases.
--La simple qu'elle est!... comme elle se laisse prendre!...
--C'est une affaire magnifique!... une terre de quatre arpents....
--Si je pouvais me débarrasser de la bête après!...
--Noémie! Noémie! C'est toi que j'aime!...
Sa voix devenait ardente. Elle était plus sombre quand elle prononçait:
--Si Djos pouvait mourir!... Djos et Aglaé!...
II
DES REGARDS INDISCRETS.
On était à la fin de septembre 1850, et les récoltes, commencées depuis
longtemps, puis interrompues par les pluies, venaient d'être reprises
partout, grâce au retour d'un radieux soleil. Dans quelques endroits bas
le grain avait germé, mais, en général, le dommage n'était pas grand.
Joseph Letellier, ou Djos, comme nous l'appellerons encore assez
souvent, n'avait pas murmuré contre la pluie--car il n'y a que les
mauvais Chrétiens qui s'impatientent ou s'irritent lorsque tout ne va
pas à leur gré. Il n'avait pas, non plus, perdu son temps à dormir, dans
son grenier, comme font plusieurs, mais, laborieux et vigilant, il avait
commencé des voitures de travail, _affilé_ des chevilles pour les
clôtures, réparé les meubles éclopés, et fait cent autres ouvrages que
les habitants de bonne conduite et adroits ne négligent pas de faire,
lorsqu'ils ne peuvent aller au champ. Quand vint le beau temps avec le
soleil, il partit, la faucille sur l'épaule, pour aller _couper_. La
jeune femme ne le suivit pas à la moisson, car ses devoirs de mère la
retenaient au logis. Un chérubin d'un mois environ, reposait, rosé et
frais, dans le berceau neuf. Et la mère dévouée ne laissait pas de loin
le petit amour. La journée finie, Djos revint vers sa femme et son
enfant, le coeur débordant d'ivresse; car, outre la satisfaction du
devoir accompli, il ressentait toutes les délices d'une passion
profonde, que la vertu protégeait comme d'une égide. Le soir où commence
ce récit, il trouva, fumant sa pipe sur le seuil de la porte, son ami
l'ex-élève.
--Viens-tu m'aider à engerber? dit-il, en lui tendant la main.
--Je viens fumer une pipe avec toi, avant de monter dans les chantiers.
--Pars-tu encore?
--_Eo ad_.... _forestam_.... Je m'en vais dans les bois.
--Tu devais n'y plus retourner?
--J'ai changé d'idée...._changeavi_....
--Entrons, nous causerons de cela en mangeant la soupe.
Ils entrèrent. Noémie déposa un baiser sur le front de son mari, qui lui
en rendit deux, et l'un et l'autre se penchèrent sur le berceau de
l'enfant qui souriait en dormant, parce que, sans doute, son jeune
esprit jouait avec les anges gardiens de la maison.
Le feu pétillait dans l'âtre et la flamme enveloppait la marmite pleine
de soupe au lard. L'ex-élève s'approcha de la cheminée, comme s'il eut
eu froid, et regarda, d'un oeil pensif, les étincelles du foyer.
--Vous paraissez triste, Paul, dit la jeune femme, à quoi pensez-vous
donc?
--Que vous êtes heureux, vous autres! répondit l'ex-élève.
--Marie-toi, reprit Djos, prends une gentille petite femme comme la
mienne, et tu seras heureux.
--Emmélie vous apportera le bonheur, qu'attendez-vous? ajouta Noémie.
--Emmélie! Emmélie!... exclama l'ex-élève en branlant la tête....
--Comment? ne l'aimes-tu plus? repartit Djos....
--Je l'adore!... mais elle se meurt... ne voyez-vous pas qu'elle va
mourir?... Et quand même....
--Elle est jeune et forte, Paul, vous vous effrayez à tort.
--Eh oui! tu te livres au chagrin pour rien, ajouta Djos; viens! viens
prendre un petit verre de Jamaïque, cela va te remettre sur le ton.
--Je dresse la soupe, dit Noémie: Tu dois avoir faim, mon bonhomme,
ajouta-t-elle en entourant, de son bras, le cou de son mari... et vous
aussi, Paul, car vous avez marché beaucoup.
Le souper fut servi et les trois amis s'assirent à la table, causant
avec verve et mangeant avec appétit.
--Vois-tu Picounoc bien souvent? demanda l'ex-élève à son ami.
--Oh! il vient faire _son tour_ plusieurs fois la semaine, et tous les
dimanches sans y manquer.
--Il arrête chaque fois qu'il va voir sa _blonde_, repartit Noémie.
--Je crois qu'il aime mieux ma femme que sa future, dit Djos en riant.
--Cela se pourrait, ajoute la jeune femme, aussi je lui fais les yeux
doux.
L'ex-élève essaya de rire, mais ce fut d'un rire amer. Il se souvint de
l'aveu de Picounoc au sujet de Noémie; il savait combien cet homme était
dangereux, et la vue de l'innocence qui se jouait ainsi avec le danger,
et ne se doutait de rien, lui causa une peine sérieuse. Cependant ses
deux amis ne remarquèrent point cette perplexité, tout disposés qu'ils
étaient à s'amuser.
--Il va se marier, reprit l'ex-élève après un moment.
--Avec Aglaé Larose, une bonne fille, pas bien fine, peut-être, mais
travaillante, douce et honnête......dit Noémie.
--Et avantageuse, ajouta, Djos....
--C'est pour cela qu'il la prend, continua l'ex-élève, et, si elle
n'avait pas de dot, je suis sûr qu'il ne l'épouserait jamais.
--Il n'a pas l'air de l'aimer beaucoup, en effet.
--Il ne l'aime pas, il me l'a dit, tout à l'heure.
--Il dit souvent le contraire de ce qu'il pense; vous ne le connaissez
pas comme nous, reprit la jeune femme.
--Défiez-vous de lui, Noémie, c'est peut-être un mauvais ami.
--Tu te trompes, mon cher Paul, reprit vivement Djos, il n'y a pas d'ami
plus dévoué, plus complaisant. Il est toujours prêt. Il a changé, va,
depuis un an: il n'est plus le même. Je t'assure qu'il m'a rendu bien
des petits services, et je lui dois beaucoup.
--Il a peut-être quelque intérêt à se rendre aimable auprès de vous
autres....
--Quel intérêt veux-tu qu'il ait?
--Je le crois un garçon dangereux... un homme qui, pour arriver à ses
fins, peut détruire la paix et le bonheur des meilleurs ménages......et
de ses plus chers amis.
--Prends-garde, Paul, car si tu parles trop mal de Picounoc, on croira
que le bruit qui court au sujet de tes amours avec Emmélie est fondé, et
que c'est le dépit qui te fait parler....
--Que veux-tu dire, Djos?
--Le bruit court que tu as reçu _la pelle_, et et que tu es _en diable_
contre Emmélie et Picounoc....
L'ex-élève pencha la tête. Il comprit que ses amis étaient prévenus et
que tout avertissement serait inutile.
--Tu ne réponds rien, Paul, on a touché juste à ce qu'il paraît.
--Que Dieu sauve mon Emmélie, et vous verrez.... En attendant je vous
conseille une chose: Défiez-vous de Picounoc.
--Bah! que peut-il nous faire?
--Bien du mal.
--Parle donc latin, Paul, tu nous amuseras bien mieux qu'avec tes
avertissements de grand père.
--_Abyssus abyssum invocat_--Es-tu content? Cela veut dire que si l'on
commet une première faute on en commettra une seconde--cela veut dire,
surtout, qu'un malheur en appelle un autre. Ton premier malheur, ta
première faute, c'est la confiance que tu reposes dans un garçon
méprisable.
--Parlons d'autres choses, dit Djos un peu froidement.
--C'est bien.
--Je fais une épluchette de blé d'Inde, demain soir, tu vas rester avec
nous, n'est-ce pas? nous nous amuserons bien.
--Si je ne _traverse_ pas demain, je veillerai avec ma pauvre Emmélie,
car ce sera probablement pour la dernière fois. Il me serait agréable de
me joindre aux amis, mais la gaîté n'habite plus guère mon âme, et l'on
me trouverait maussade.
Le repas s'acheva au milieu d'une causerie assez sérieuse.
L'ex-élève retournait dans les chantiers pour chercher, dans
l'éloignement et le travail rude des bois, une distraction à sa douleur.
Il s'était bercé de suaves espérances, et jamais avant les tristes
événements de l'automne dernier, il n'avait pensé que son amour pût
devenir une source d'amertume, et son bonheur, une illusion regrettée.
La mort seule, il le savait bien, pouvait le séparer ds sa tendre amie,
mais la mort nous semble si éloignée quand on est jeune, plein de
vigueur et débordant d'amour! Une fois pourtant, sa jeune bien-aimée
n'eut pas l'enjouement ordinaire, l'éclat de ses yeux fut moins vif,
elle fut moins expansive et comme plus concentrée en elle-même. C'était
la sensitive qui se repliait sous une haleine glacée. L'ex-élève crut
d'abord qu'elle l'aimait moins; on est sensible, soupçonneux, jaloux
quand on aime beaucoup. Les protestations de la jeune fille le
rassurèrent. Madame Saint-Pierre mourut. Alors l'ex-élève comprit la
cause de la tristesse d'Emmélie, et il mêla ses larmes aux larmes de la
chaste enfant. Il se disait: l'orage passera, les vents se tairont, les
nuages disparaîtront, et le calme et la sérénité planeront encore dans
le ciel. Mais le ciel demeura couvert; le soleil ne parut qu'à de rares
intervalles, et l'espoir s'éteignit dans le coeur du brave garçon: la
maladie qui avait tué la mère emportait la fille.
A l'époque des _travaux_ on ne se couche pas tard, à la campagne, et on
se lève de bonne heure. Djos et l'ex-élève fumèrent la pipe après le
souper, en parlant de diverses choses, puis se mirent au lit. La jeune
ménagère veilla jusque vers les onze heures, ravaudant des bas en
berçant, du pied, l'enfant mignon. Pendant qu'assise auprès de la table
où brûlait une chandelle de suif, elle passait et repassait, dans les
mailles usées, son aiguillée de laine, une tête curieuse se penchait
vers la fenêtre, et la regardait avec des yeux de feu. On eut dit qu'un
courant magnétique s'établit aussitôt entre la personne du dehors et
Noémie, car celle-ci se retourna soudain vers la fenêtre; mais la tête
curieuse avait disparu déjà. Il est singulier que souvent nous sommes
avertis par un messager merveilleux--est-ce le magnétisme?--qu'un regard
se fixe sur nous.
Noémie déposa son ouvrage et se mit à genoux près du berceau de son
enfant pour faire sa prière du soir. La tête reparut dans la fenêtre, et
l'on eut pu voir une singulière expression de trouble passer sur le
visage de l'indiscret qui regardait ainsi. Un souvenir vint à sa
mémoire: il se rappela une parole terrible, prononcée dans une horrible
circonstance par son père alors son compagnon de débauches--et cette
parole, la voici: _On va voir si le chapelet les sauvera!_--(Pèlerin de
Sainte-Anne.)
Picounoc,--car c'était lui--venait souvent le soir, épier les actions de
Noémie; et s'enivrer, en secret, de sa grâce et de sa beauté. Il
choisissait, d'ordinaire, les nuits sombres; mais quelquefois il
s'exposait, par des soirées de lune, tenant en réserve quelque adroit
mensonge pour le cas où il serait surpris. Il allait faire la cour à sa
_blonde_, la bonne Aglaé; mais souvent il n'y allait que pour voir, en
passant, Noémie; et la comparaison qu'il faisait entre les deux, le
rendait de plus en plus jaloux et pervers. Le soir où nous le voyons, il
avait eu l'intention de fumer la pipe avec Djos et l'ex-élève, mais il
s'était attardé trop longtemps avec Aglaé, et quand il arriva ses deux
amis venaient de se coucher. Il n'en fut pas fâché, car il put regarder
sans contrainte, de ses yeux de flamme, la femme de son heureux ami.
III
L'ÉPLUCHETTE
Le lendemain Djos amena, du champ à la maison, une charretée d'épis de
blé d'Inde qu'il entassa dans un coin de la cuisine. C'est la coutume de
faire des corvées pour peler le blé d'Inde, comme pour broyer le lin et
fouler l'étoffe. Ces corvées sont toutes agréables et joyeuses, mais la
plus joyeuse et la plus agréable, c'est l'_épluchette_. Et d'abord on y
va dans ses beaux habits, car la besogne est propre; on y va avec
plaisir, car le travail n'est pas rude et se fait à la soirée; on y va
souvent avec bonheur, en songeant d'avance aux douces faveurs attachées
au blé d'Inde rouge. Et qui n'a pas l'espoir de déterrer, sous ces
feuilles crépitantes, dans ces aigrettes de soie moelleuses, le précieux
épi aux grains de pourpre? Et puis il y a, pour ceux qui sont un peu
gloutons, la perspective de mordre à belles dents dans le blé d'Inde
rôtit à la braise, ou bout dans les profondeurs de la chaudière. Et que
d'autres perspectives encore!
Noémie balaya la _place_, épousseta les meubles, rechangea le bébé et le
revêtit de sa robe de baptême, la plus belle que l'on porte... après
celle de l'innocence. Elle souriait à la pensée de toutes les choses
aimables que ses amies allaient dire de son enfant; elle croyait
volontiers que jamais enfant né de la femme n'avait réuni tant de grâce
et de finesse. Oh! si tous les enfants étaient ce que pensent leurs
mères, comme il y aurait des hommes d'esprit sur la terre, et que la
laideur deviendrait vite une chose introuvable! Pauvres mères! après
tout, c'est peut-être notre faute si nous devenons laids, disgracieux et
méchants.
Le soir arriva; les invités arrivèrent aussi. Ils étaient quinze. Je ne
déclinerai pas les noms et prénoms de chacun--à quoi bon? puisque la
plupart ne seront pas mêlés aux événements qui vont suivre. Je nommerai
pourtant Picounoc et Aglaé, l'ex-élève et Emmélie. Vous êtes surpris de
voir Emmélie? Nous le sommes tous: nous ne l'attendions point. Elle est
un peu mieux aujourd'hui, et l'ex-élève lui a fait comprendre qu'une
petite distraction, sous forme _d'épluchette_, lui serait
très-favorable. Elle s'est laissée persuader.
Assis en cercle autour de l'amas de blé d'Inde, les jeunes gens
commencent leur tâche. Sous les doigts vigoureux des garçons et sous les
doigts mignons des filles, les épis se dépouillent de leur multiple
enveloppe, et les grains couleur d'ambre apparaissent, au milieu d'un
froissement de feuilles presque assourdissant. Les épis s'amoncellent
d'un côté, les feuilles, de l'autre. On laisse cependant aux épis que
l'on veut garder en tresse trois ou quatre feuilles, que l'on nouera
avec habileté aux feuilles des autres épis. Les aigrettes, fines et
douces comme des glands de soie, tombent sur le plancher ou s'accrochent
comme des guirlandes, aux habits des travailleurs. C'est une lutte entre
tous, lutte agréable et sans aigreur, que l'envie ou la jalousie ne
troublent ni n'excitent. Emmélie seule travaille avec nonchalance. On la
croirait paresseuse, si l'on ne savait à quel état de faiblesse l'a
réduite un mal mystérieux. L'ex-élève la regarde avec amour et douleur.
Il craint qu'elle ne se fatigue et n'ose lui dire de se reposer.
Djos et Noémie se sont joints à leurs convives. Picounoc est assis
auprès d'Aglaé, mais ses yeux et sa pensée se tournent souvent vers la
femme de Joseph. Noémie s'aperçoit bien que ce garçon la regarde d'une
singulière manière, et qu'il se plaît auprès d'elle; mais la vertu est
simple et sans défiance.
--Un _blé d'Inde_ rouge! crie tout à coup l'un des _éplucheurs_, et vif,
il se lève tenant comme un trophée l'heureuse trouvaille.
--Prête-le moi donc, dit Picounoc.
--Nenni! mon bel ami, je m'en sers pour moi-même... tu vois! Il avait
embrassé sa voisine, une belle grosse brune. Ce que j'ai représenté par
des points. La grosse brune s'essuya la joue en disant d'un ton
provocateur.
--Reviens-y!
--Bientôt! répond le galant. Et il glisse adroitement l'épi dans la
poche de son habit. C'était de la prévoyance, car, après tout, il
pouvait bien n'y avoir pas d'autre épi rouge, et il y avait encore des
bouches avides de donner un baiser. Il est vrai que l'épi n'est pas de
rigueur; mais il est un bon prétexte. Cependant il y en avait encore des
_blé d'Indes_ d'amour, comme on les appelle quelquefois chez nous.
Emmélie en trouva un. Dès qu'elle aperçut les premiers grains, elle
rougit et les recouvrit de leurs feuilles, comme s'il se fut agi de
quelque nudité. Mais l'ex-élève l'avait vu. Il devina tout.
--Changeons, dit-il! le mien est plus facile à _éplucher_.... L'échange
se fit donnant donnant. En un clin d'oeil l'épi fut mis à nu. Il était
rouge--pas d'être mis à nu--rouge et luisant comme si une larme eut
mouillé ses perles.
--C'est tricher! dit Picounoc.
--La loi n'y pourvoit pas--_Non est lex_, répliqua l'ex-élève.
--Pour ta peine, tu n'embrasseras que la personne qui te sera désignée,
ajoute un autre.
--C'est juste! c'est juste! dirent tous les jeunes gens... sauf Emmélie
qui pencha la tête en tâchant de sourire.
--_Durum est_, dit l'ex-élève.
--Du rum? repart Djos, je vais t'en verser dans l'instant.
--Embrasse Aglaé, dit Picounoc.
--Embrasse Angélique, dit un autre--Il y avait une Angélique.
--Pendant que vous allez vous entendre, j'embrasse.... Emmélie--Quand il
avait dit: "Emmélie," le baiser était rendu. Emmélie rougit jusqu'aux
oreilles et sourit jusqu'au fond de l'âme.
Cependant on allume le feu, et l'on fait bouillir, dans un chaudron bien
propre, les épis que l'on mangera au réveillon, avec le sel et le
beurre. Quelques uns des convives ne veulent pas attendre et préfèrent
le blé d'Inde rôti. On ne discute pas les goûts, et les hommes sont
libres de manger des _blé d'indes_ de toutes sortes. La tâche allait se
terminer et Picounoc n'avait pas eu la chance de quelques uns. Cela ne
le troublait guère. Il était homme à commander la fortune, et quand elle
ne lui apportait point ce qu'il lui demandait, il allait le chercher.
Déjà l'on avait porté dehors plusieurs brassées de feuilles.
--A mon tour! dit-il, et, triomphant, il montre un épi de pourpre qu'il
vient de tirer de la poche de son voisin.
--Embrasse qui te plaira! lui crie-t-on.
Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne en riant, et se voile la
figure avec sa main, d'une façon coquette, découvrant la joue pour ne
rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre côté et
embrasse Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.
Noémie dit:
--_Je t'en fais passer_, Aglaé.
--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune fille en se donnant de
la contenance.
--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un
grain de malice.
--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, observe une des
_éplucheuses_ à sa voisine, que sera-ce plus tard?...
--Après le mariage?... répond en souriant la voisine.
Les _épluchettes_ de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage
d'étoffe et le _brayage_, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont
honnêtes et les danses, décentes. L'on joue à "Madame demande sa
toilette," à "La mer agitée" aux homonymes quelquefois, lorsque les
veilleux sont un peu éduqués; on "loge les gens du roi", ou plutôt, on
cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si
peu; on joue à Collin-maillard--au bout d'un bâton--et à la paroisse--un
jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le
corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait
circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme vit encore. Il
paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu
tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit
bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire.
Et, comme le curé qui veut accomplir son devoir a besoin d'écouter tout
ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se
trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les faits et
gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les
gages, car ces gages sont la preuve tangible des péchés que les joueurs
ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attachée une
peine... peine bien douce souvent, et qui tourne à l'avantage du
pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. Lorsque
tous les gages sont retirés, que celui-ci a cueilli des
cerises--celui-là, mesuré du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour,
et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce
qu'enfin le violonneux se décide à passer de l'arcanson sur le crin de
son archet pour le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon,
pour mettre d'accord la chanterelle éveillée et la grosse corde
grondeuse. Alors, aux premiers résonnements des cordes harmonieuses que
touche de son doigt l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la
fidélité de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec
impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lèvent,
comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus
difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure
avec le talon sonore de leur bottes françaises. Rien de gai, rien
d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée de la
gigue et du _réel_. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En
ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le
quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la _place_ que
ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir
à voir ces mouvements capricieux, multiples, élégants des pieds, qui
étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait
facile, tant c'était naturel; il semblait que tout dépendait de la
musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet
sur les cordes pour faire danser tout l'univers.
L'_épluchette_ se termina donc par les jeux et la danse. Noémie, plus
gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle
dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc
avait, lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il battait les
ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque
pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux.
Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le
violon qui l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse plus
entraînante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la
musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur
bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme,
qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure.
L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux
nourrissait dans son âme. Pour le distraire de son idée, et sauver de
son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsédait, il alla le saluer
et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas
refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint
trouver:
--Que tu danses bien! lui dit-il....
--Ce n'est pas malaisé, répondit le grand gars, il suffit de s'y mettre.
Je ne suis pas fatigué et je danserais bien toute la nuit... mais
l'ex-élève n'aime pas à me voir avec ta femme, paraît-il.... On dirait
qu'il est jaloux.... Défie-toi de ce gaillard-là.... Avec son latin il
peut enjôler le diable.
--Bah! ma femme est un ange.
--Sans doute,... mais il y a des anges qui ont tombé déjà, paraît-il.
--Si je m'apercevais de la moindre chose!..
--Veille... fais attention, c'est ton affaire.
Une jeune fille vint remplacer madame Joseph Letellier et la gigue
continua. Le violonneux était infatigable, et ses talons retombaient de
plus en plus fort, et toujours en mesure, sur le plancher retentissant.
Un garçon salua l'ex-élève et dansa à son tour. L'ex-élève alla
s'asseoir près de Noémie et de l'air le plus indifférent du monde, se
mit à lui parler de mille riens. Joseph le regardait d'un oeil
soupçonneux. Picounoc regardait Joseph. Si Noémie souriait, ou jetait un
regard sur son jovial compagnon.
--Vois-tu? disait Picounoc... Vois-tu?
--Je vois... répondait Djos d'un ton morne.
Après quelques instants; l'ex-élève s'éloigna, de la maîtresse de la
maison et prit, auprès d'Emmélie, une place que venait délaisser l'un
des convives.
--As-tu remarqué quels regards ils ont échangés en se quittant? insinua
le traître Picounoc à son trop crédule ami.
Joseph ne répondit rien. Il n'avait rien remarqué, et pour cause, mais
il était triste.
Souvent une parole perverse, dite à dessein, détruit pour jamais la paix
et la félicité d'un coeur plein d'amour. C'est le poison qui transforme
en une boisson mortelle l'eau fraîche et limpide de la fontaine. Malheur
à la langue venimeuse qui empoisonne l'existence, comme à la main
criminelle qui la détruit! Joseph s'efforça de paraître gai, et tout le
monde, sauf Picounoc, le crut véritablement heureux. Picounoc, lui,
devina bien le ver rongeur qui commençait son oeuvre de destruction, et
il s'applaudit. La soirée terminée, chacun se retira; mais, avant de
partir, l'un des convives invita tous les amis à venir chez lui, le
mardi suivant, pour une autre _épluchette_. Tous promirent d'y aller.
Djos promit comme les autres, mais il se disait à part soi: Non, je
n'irai point!
IV
LE DÉMON DE LA JALOUSIE.
Djos n'avait pas offert l'hospitalité à son ancien compagnon l'ex-élève.
Surpris de ce manque d'égard, celui-ci crut que son ami lui gardait
rancune à cause qu'il avait mal parlé de Picounoc; et, en sortant, il
lui dit:
--Djos, tu as tort de m'en vouloir.
--Je sais ce que j'ai à faire, avait répondu Djos.
--Si tu le sais, éloigne Picounoc....
--Il y en a d'autres qui devraient être éloignés avant lui. Cette
dernière parole surprit tellement l'ex-élève qu'il ne répliqua rien.
Noémie était à côté de son mari, dans la porte, et prenait ces paroles
pour une plaisanterie. L'ex-élève lui tendit la main.
--Bon soir, madame, dit-il.
--Bon soir! Vous reviendrez bientôt n'est-ce pas?...
--Quand je pourrai vous être utile.
Il rejoignit Emmélie.
Picounoc, qui avait entendu, riait sous cape.
--Allons-nous à l'_épluchette_ ce soir? dit Noémie à son mari, quelques
jours après la petite soirée que nous venons de raconter.
--Je ne suis pas bien; je suis un peu fatigué, répondit Joseph.
--Cela te remettra:... allons! ne fais pas le vieux sitôt... ton bon ami
l'ex-élève y sera.
Un nuage passa sur la figure de Djos.
--L'ex-élève, l'ex-élève!... tu tiens peut-être plus que moi à le voir,
répondit-il d'une voix sourde.
--Comment! est-ce qu'il n'est plus ton ami?..
--Depuis qu'il est le tien....
--Que veux-tu dire? je ne te comprends, pas....
--Tu me comprends, Noémie....
--Mon Dieu! quel est cet air mystérieux?...
Pourquoi parles-tu ainsi? tu m'effraies! tu n'est plus le même depuis
quelques jours! dit la jeune femme d'une voix émue!
En effet, depuis l'_épluchette_, Djos n'avait pas eu les franches et
plaisantes manières de son accoutumée: il était resté morose, sortait le
matin sans embrasser sa femme, et le soir, à son retour du travail,
paraissait lui laisser prendre à regret le baiser qu'elle avait
l'habitude de prendre. Noémie avait bien remarqué cette froideur subite,
car les femmes sont sensibles et rien n'échappe à leur esprit
d'observation,--mais elle n'avait pas interrogé son mari, croyant que
chaque minute de ce petit contre-temps était la dernière, sachant
qu'elle n'avait rien fait qui put le chagriner. Elle avait souffert en
secret et s'était rapprochée davantage de son enfant. Les mères qui ont
des afflictions ne se lassent point de les confier, à ces divines
petites créatures que Dieu leur a données dans sa miséricorde, et elles
épanchent leurs regrets sur les berceaux qui devaient être les
confidents de leurs espérances.
La nouvelle _épluchette_ de blé d'Inde eut lieu le mardi suivant, et
elle fut joyeuse comme la première. On regretta cependant l'absence de
Joseph et de Noémie, car tous deux étaient estimés, d'un entretien
agréable et bien éveillés.
--C'est curieux que Djos ne soit pas encore revenu de St. Jean, dit le
maître de la maison.
--En effet, il devait être chez lui à six heures, le plus tard.
Et il passe huit heures.
--Je vais voir s'il est arrivé, dit Picounoc.
Et il laissa ses compagnons dépouiller de leurs robes les épis entassés
dans le coin de la salle.
Il pensait bien que Noémie était seule encore, et que c'était à dessein
que Djos s'attardait. Il connaissait les moyens ingénieux qu'ont les
jaloux de captiver leurs femmes. Il courut d'une haleine à la maison de
Joseph Letellier, et, suivant sa grossière habitude, regarda à la
fenêtre avant d'entrer. Noémie filait en chantant. Mais le bruit du
fuseau était monotone et la chanson, mélancolique.... De temps en temps
elle détournait un peu la tête et regardait avec amour le berceau où
dormait son petit enfant. La chandelle, versant une pâle lumière sur les
murs blanchis à la chaux, se consumait lentement. A cette lueur terne la
figure de la jeune femme semblait presque livide, et ses doigts effilés
qui tenaient la laine et la laissaient peu à peu s'allonger, se tordre
et se rouler sur le fuseau, paraissaient amaigris.
La pauvre créature souffrait, car ce changement singulier, survenu dans
l'humeur de son mari, était pour elle une source d'inquiétudes et de
tourments. Elle avait beau chercher, elle ne trouvait pas la cause de ce
changement, et rien ne pouvait la lui expliquer. Nul souvenir, nulle
parole, nulle action, ne revenait à sa mémoire qui put jeter quelque
lumière sur ce mystère. Et elle souffrait en silence.
N'osant parler, elle redoublait d'attentions pour son mari. Lui, il
demeurait impassible. Il s'efforçait de le paraître plutôt, mais il ne
l'était point; car, en face de tant d'amour, son coeur se fondait, ses
résolutions se trouvaient ébranlées, sa fermeté chancelait, et, plus
d'une fois, il fut sur le point d'ouvrir ses bras et de serrer sur son
âme trop soupçonneuse, cette femme aimante et douce qu'il avait juré
d'aimer et de protéger toujours. Mais qui peut imaginer tout ce qui
vient à l'idée d'un homme jaloux? Et qui peut délivrer une âme qui s'est
donnée au démon de la jalousie? Joseph pensait: C'est peut-être pour
mieux me tromper qu'elle feint de m'aimer davantage... attendons. Et il
attendait. Et chaque jour Picounoc ravive à dessein la blessure mortelle
qu'il a faite au coeur de son ami. Et déjà il a ourdi une trame
horrible: le crime ne lui répugne point: le mal semble son élément. Il
arrange les fils de sa trame, en fumant tranquillement sa pipe, et il
sourit à l'idée du succès qui ne manquera pas de couronner son oeuvre.
Il se trouve habile et se félicite d'avoir été maudit de son père, car
il attribue à la malédiction cette heureuse disposition au crime qu'il
sent se réveiller en lui-même. Mais le crime qu'il aime, ce n'est point
le crime vulgaire que tout homme mal-né peut commettre, et pour lequel
tout imbécile se fait pendre; c'est le forfait caché qui rapporte, à
celui qui l'imagine, des biens ou des plaisirs, et qui reste un secret
pour tous; le forfait qui ne laisse jamais planer un soupçon sur son
auteur, mais souvent le protège comme d'une égide.
Picounoc s'était donc mis à l'oeuvre, et toutes ses paroles toutes ses
démarches étaient calculées et tendaient à un même but. Le succès
pouvait longtemps se faire attendre: mais quand on est jeune on peut
espérer: et Picounoc était jeune encore. Il ne voulait pas risquer son
jeu; encore moins sa vie: c'est pourquoi il prenait le chemin le plus
long; c'était aussi le plus sûr.
Après avoir regardé, par la fenêtre, la fileuse qui chantait son triste
refrain, il entra.
--Djos n'est pas de retour? dit-il.
--Non, pas encore, répondit la femme.
--Vous ne viendrez donc pas à l'_épluchette_?
--Il sera trop tard, bien sûr... et je crois que Djos aime autant rester
ici.
--Peut-être, mais il a tort. On s'amuse à merveille.... Il y a deux
joueurs de violon: le petit Jean Lafripe et le gros Zaïe.... On va
danser.
--J'aimerais bien à y aller, mais....
Elle pesa d'un pied vigoureux sur la _marchette_ du rouet, et le fuseau
bourdonna plus fort, comme pour dissimuler le soupir qu'elle allait
pousser du fond de son coeur malade.
--Vous n'êtes pas la même, Noémie, depuis quelques jours. Vous paraissez
triste....
--C'est _lui_ qui n'est plus le même.
Et une larme roula sur ses joues pâles.
--Il ne faut pas faire attention à ce petit caprice, ni se laisser
attrister pour cela... ajouta l'hypocrite garçon; vous savez ce qu'il a
contre vous? il vous l'a dit?...
--Non.... Je ne sais rien; il ne m'a rien dit.
--Le fou! je me suis moqué de lui.... Il est jaloux!... imaginez donc un
peu où il a pêché cette idée absurde... il est jaloux, il me l'a avoué.
--Jaloux! s'écria Noémie étonnée.
--Jaloux, vous dis-je, ou en voie de le devenir.
--Mais de qui? Mon Dieu! je ne vois personne....
--De tout le monde... excepté de moi; peut-être parce que je vous aime
plus que ne peuvent vous aimer tous les autres ensemble. Cet aveu
n'était pas dans le programme diabolique de Picounoc, et il le regretta;
mais la jeune femme n'y fît pas attention, tant elle était surprise.
--Mon Dieu! qui a pu le porter à me soupçonner ainsi? ah! non, ce n'est
pas possible!...
--N'allez pas prendre au sérieux cette boutade de votre mari, continua
Picounoc--et guérissez-le en vous moquant de lui. Il dit que vous aimez
les autres, dites comme lui; il prend ombrage d'un regard, d'une parole,
regardez, parlez davantage; mais avertissez-le que vous n'agissez de la
sorte que pour le rendre raisonnable. C'est le seul moyen de guérir
cette espèce de folie--la pire de toutes--qu'on appelle "jalousie."
Noémie était trop profondément blessée pour répondre de cette façon à
l'outrage de son mari. Elle ne dit qu'une parole:
--Moi en aimer d'autres?
Son bonheur venait de recevoir un coup fatal. Elle apprenait que son
Joseph qu'elle aimait tant manquait de confiance en elle, et la jugeait
capable de le tromper. Rien comme l'honneur n'est cher à la femme, et la
plus amère injure que l'on fasse à la vertu, c'est de la soupçonner.
Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments
de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les
serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et
conquérir sa liberté de pensée; mais le doute l'empoignait et le
rejetait dans la désolation.
--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que
moi.... L'ex-élève est un ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi
est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi
auprès des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne
pas être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que
l'on se regarde quand on éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux
me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir, je cherche à me
prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit
que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus
de ce vice deviennent de véritables bourreaux.... Mais non, je ne suis
pas jaloux... j'aime ma femme, ma Noémie; je l'aime de tout mon coeur,
voilà tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis
que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais
je n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix
harmonieuse de ma Noémie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne
sourit agréablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce
que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les
autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et
toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude...
et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu!
elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la
présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce
et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime
point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui
se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On
en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le
dépit, la vanité, l'amour des parures... Et pour éviter de paraître
jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes
amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari joué et
content?... Comme je passerais pour bête!... Par exemple! moi en
arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai
bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes
fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille
honte!... Qu'on y prenne garde!...
Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le
malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant à St. Jean et
en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles absurdités dans la
tête. Il espérait que l'ex-élève ne reviendrait plus, et cela le calmait
un peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait bien se laisser
attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-là, et
qu'elle n'oublierait probablement l'ex-élève que pour se consoler
ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter! Il
avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le
secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les ruses de sa
femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme
Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux
contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une
femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se
leva et courut à lui:
--Petit méchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en
l'enveloppant de ses deux bras.
--Tu pleures? pourquoi?...
--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que
toi!... et elle l'embrassa avec effusion.
--Si je savais!...
--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je
donné le droit de me soupçonner?
--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu
me mets un peu à l'épreuve....
--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un
nouveau baiser...
--Tu sembles t'amuser mieux avec les autres qu'avec moi...
Plusieurs--c'était un mensonge--ont remarqué, à notre _épluchette_, que
tu restais trop longtemps en la compagnie d'un garçon étranger, de
l'ex-élève....
--Mon Dieu! il est venu s'asseoir près de moi, et nous avons parlé de
mille choses bien indifférentes... je ne pouvais pas le planter-là à
propos de rien... et m'en aller.
--Les prétextes pour t'éloigner de lui, ne t'auraient pas manqué, si tu
l'eusses voulu.
--Tiens! ne pense donc plus à cela, tu te rends malheureux pour rien, et
tu me causes de la peine.
--Je le veux, mais c'est à toi à faire attention... tu sais que je
t'aime et que tout mon bonheur est d'être auprès de toi.. fais de
même...
--Et je ne t'aime pas! moi? petit méchant, va!...
--Djos se retourna et vit un papier sur la table.
--Quel est donc ce papier, dit-il, une lettre?
Noémie se détacha de lui, courut à la table et saisit la missive:
--C'est pour moi seule; il faut que tu ne voies pas cela....
--Ah! fit Djos un peu surpris.
--N'aie pas de soupçon, cher ami; tu sauras tout plus tard...
aujourd'hui, impossible.
--Quelque billet doux, je suppose... c'est bon! garde tes secrets; je
suis simple et naïf, je croirai tout... pendant ce temps-là....
--Chasse donc ces mauvaises pensées.... Tu n'étais pas comme cela
autrefois, et nous étions si contents; si heureux!...
--Montre-moi cette lettre.
--Non, cher, impossible... cela détruirait tout le charme de l'affaire.
Plus tard... dans quelques semaines....
--C'est bien, garde-la.
Il sortit et se dirigea vers sa grange, d'où il ne revint que deux
heures après.
Noémie s'était mise au lit, mais ne dormait point; elle priait.
La prière est la consolation des âmes chrétiennes, le baume divin qui
guérit les blessures. La créature qui prie ne tombe jamais dans le
désespoir et peut supporter les peines les plus profondes. Car l'âme
s'élève vers le ciel et contemple d'avance le prix de la souffrance
humblement acceptée. Elle s'appuie sur Dieu quand les hommes lui
manquent, et elle sait que les jours de la désolation passent vite et se
changent à la mort, en des jours de gloire et de délices. Malheureuses
les âmes qui ne croient point, ou ne veulent pas s'attacher à Dieu!
elles se replient sur elles-mêmes comme des ailes blessées, et s'abîment
dans le découragement.
A quelque temps de là Picounoc mit les bans à l'église. Chacun fit les
commentaires que lui inspira la malice ou la charité. Il faut s'attendre
à être un peu maltraité quand on se marie--pas toujours par la partie
conjointe--mais par les langues envieuses; et pour faire dire du bien de
soi, il faut mourir. En vérité, j'aime autant que l'on me déchire à
belles dents,--et diantre! il en est qui font joliment cette
besogne--que d'acheter à ce prix la louange des hommes.
Mina Lamotte disait: J'aime mieux que ce soit elle que moi.
Elle faisait allusion à Aglaé Larose, la mariée.
--Moi aussi, ajoutait Catherine Dugré, et j'aimerais mieux coiffer Ste.
Catherine ma patronne que de prendre un tel mari.
--Un ivrogne.
--Un effronté.
--Un _coureux_....
--Tout de même il est chanceux ce Picounoc, observait, d'autre part, un
gros garçon à l'air un peu décontenancé.
--Je crois bien! Une belle terre... un établissement complet, rien de
moins, ajoutait un autre gaillard non moins penaud.
C'étaient deux pauvres cavaliers éconduits depuis peu, braves garçons,
du reste, qui n'avaient eu que le tort de ne pas se vanter assez, et de
manquer de toupet; mais c'est un tort impardonnable, je le sais, au
temps où nous vivons. Aglaé voulut un homme qui eut de la façon et qui
fut capable de riposter à propos. Allez donc présenter une emplâtre,
sous forme de mari, à vos compagnes moqueuses, Aglaé prit donc pour
fidèle et légitime époux Pierre Enoch Saint Pierre, surnommé Picounoc,
et elle se crut heureuse; donc elle l'était. Ses parents ne l'en
dissuadèrent point. D'abord son père était mort, ses frères et soeurs
n'étaient jamais venus au monde, et sa mère n'avait d'autre volonté que
la volonté de son unique Aglaé. Le seul ami qui osa risquer un conseil,
fut l'ex-élève. Il réussit à empêcher le sourire de s'étendre une fois
de plus sur la figure béate de la fiancée, et ce fut tout. Le moment
d'angoisse passa vite, et l'amour reprit en tyran sa place dans le coeur
de la jeune fille.
Picounoc ne fit pas de noces. Mais comme il lui fallait quelques
témoins, il invita ses principaux amis, Djos et l'ex-élève.
Quelques jours avant son mariage, il vint chez Letellier. Celui-ci était
sorti: cela simplifiait l'affaire. Il dit à Noémie qu'Emmélie se sentant
mieux désirait assister au mariage, et même avoir pour compagnon, son
ami l'ex-élève.
--Elle m'envoie exprès pour vous demander conseil, dit-il, et un mot de
votre part lui fera grand plaisir.
Noémie ne vit rien que de naturel en cela: elle dit qu'elle serait
heureuse de voir Emmélie sortir un peu de sa solitude, respirer l'air,
voir le soleil. Elle lui écrivit quelques mots que le faux
commissionnaire garda soigneusement dans sa poche. Le jour du mariage
arriva. Djos servit de père à son ancien camarade de chantiers. En
allant à l'église, il lui dit:
--Pourquoi as-tu invité l'ex-élève? On n'avait pas besoin de lui.
--Un caprice de ma soeur, répondit Picounoc. Elle y tenait, et tu sais
que je ne veux pas la contrarier, la pauvre enfant.
C'était un mensonge, on le sait. Mais Picounoc voulait que l'ex-élève et
Noémie eussent une occasion de se rencontrer. Il se doutait bien que
Djos en prendrait de l'ombrage et que, peu à peu, il en viendrait à ne
plus aimer autant sa femme... il en viendrait, peut-être, à la haïr.
Quel succès que celui-là et comme il faut être rusé pour y atteindre!
--Mais Emmélie n'est pas ici, comment expliques-tu cela? observa Djos.
Picounoc songea une minute:
--Tiens! répondit-il, je vais tout avouer; j'ai manqué envers toi, mais
sans le savoir; oui, quand j'ai découvert la ruse, il était trop tard,
l'ex-élève était ici.
--Explique-toi, que veux-tu dire avec ton trop tard.
--Emmélie parlait pour une autre... et ce n'était pas pour elle qu'elle
faisait inviter l'ex-élève....
--Pour qui? parle! mais parle donc!
--Si j'avais su!... Vois-tu, je suis un bon frère et je ne veux rien
refuser à ma soeur... pauvre Emmélie qui va me laisser bientôt!...
Djos était sombre et ses yeux se fixaient sur le sol.
--Pour qui l'a-t-elle fait venir? parle! répéta-t-il avec terreur.
--Ce n'est que ce matin que j'ai surpris le secret; j'aurais mieux fait
de ne rien révéler; mais enfin tu vas voir que je suis un ami sincère,
et que je sais ce que je dis quand je dis quelque chose.
--Djos rageait comme un cheval enchaîné qui ronge son frein.
Picounoc tira de la poche de sa veste un petit billet soigneusement plié
et le remit à Joseph.
--Lis ceci, dit-il connais tu cette écriture?... ce nom?
--C'est l'écriture de ma femme.... Noémie! voilà son nom.
Et il tremblait comme un vieillard, car il s'attendait à quelque
terrible révélation. Il lut:
Ma chère Emmélie.
Votre frère se marie. La noce ne sera pas forte, mais j'espère que le
bonheur des époux sera grand. Essayez la distraction une fois encore. Il
faut le revoir, cela vous est si doux. Mon Dieu! on ne voit jamais trop
ceux que l'on aime. Dites-lui qu'il vienne: nous serons tous heureux.
Votre amie,
NOÉMIE.
Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard
était troublé comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il était
le jouet d'un misérable. L'absence d'Emmélie lui prouvait bien, d'un
autre côté, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme
coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et
ne pria point dans l'église, pendant la messe. Il prenait en aversion
son ancien ami, et ne pouvait détourner ses yeux de sa personne.
L'ex-élève priait avec ferveur.
--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe à toute autre chose
qu'au bon Dieu....
Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter
aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la
colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne
m'avez pas assez châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que
j'ai de plus cher au monde!...
L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouvé sa
verve d'autrefois. De retour à la maison il aborda la jeune femme et
entama avec elle la conversation. Noémie jeta d'abord un coup d'oeil
craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se
mit à causer, mais avec une certaine gêne. L'éx-élève était en verve et,
devant sa gaîté, elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son mari et
goûta sans contrainte les charmes du babil de son compagnon.
Malheureusement Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et voient
partout, découvrant même des choses qui n'existent point. Il se mordit
les lèvres regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un oeil sanglant.
La pauvre jeune femme ne songeait pas à mal, et demeurait bien sage
assurément.
Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la
susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit
avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et
s'éloigna.
--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur
elle.
Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve
admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la
soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son
ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère,
il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé
l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le
mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le
ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur
d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé
d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes
qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait
semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait
empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait
guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus
toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle
en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour,
disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée
n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle,
et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le
bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du
bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la
gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans
la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les
palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts
soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un
masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière,
souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la
figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une
part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs
prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la
boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de
coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion.
Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna
point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux
qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité.
L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une
fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et
souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils
s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance.
Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne
pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie
pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester
avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils
iraient avec la belle mère sur la terre du village.
Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.
--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi
quelquefois....
--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il
faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence.
--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre.
--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc.
--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a
avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de
coeur....
L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du
Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite
sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde
allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons
pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de
personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte
Eucharistie et prier pour la malade.
Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un
crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite,
dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra,
la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une
foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre
allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la
malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les
mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend
l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des
pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent
les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:
--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout
puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant,
qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné;
au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations;
au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des
Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints
Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au
nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de
tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit
dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ,
Notre Seigneur. Ainsi soit-il!
A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune
fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et
ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une
céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le
front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes
roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence.
Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au
village chez sa belle mère.
Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup,
selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition
satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié
de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses
appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il
se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi
dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au
contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre
de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses
préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais
dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait
des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il
offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque
dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et
nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et
d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la
confiance aux hommes en les trompant.
V
DEUX BAISERS.
Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes
qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long
des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de
neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans
leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des
catafalques blancs.
Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil
paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit
heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi,
derrières les Laurentides couvertes de sapins.
Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs
ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le
tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les
chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges
voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans
cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans
ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a
quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel
qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de
grain, ou la plainte aiguë d'une _lisse_ d'acier sur la neige. Joseph
Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la _hauteur
des neiges_, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la
neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs
voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris,
examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait
à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.
--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir
averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué
aux cartes.
--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés.
--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés?
--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé,
repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il
vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde
partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons
jamais.
On convint de trouver cela drôle et l'on rit.
--De quoi donc? demanda Djos.
--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.
--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.
--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.
Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur.
Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, lui présenta un énorme
paquet; c'était un casque et des mitaines de vison.
--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion
de votre anniversaire. Ils vous offrent, en même temps, à vous, à votre
femme bien-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié,
et les voeux les plus ardents pour votre bonheur.
--La jolie surprise, en vérité, que vous me faites là!... J'en suis tout
attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis
toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi
dévoués que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus
beau jour de ma vie....
Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empêchèrent de continuer.
--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui
vingt deux ans...
--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et
joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que
tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une
lettre du docteur au sujet de cette petite fête.
--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph.
La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait
honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur.
Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme:
--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.
Noémie répondit avec une certaine inquiétude.
--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de
si peu d'importance....
--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande
importance?
--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est
quelque chose qu'une agréable surprise....
--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies
pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir
tomber sous ma main?
Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.
Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte
d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet
insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle
avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.
--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite?
répliqua-t-il.
Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à
l'âme chagrine de Joseph.
Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix,
qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant
d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le
flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent
l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les
tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient
corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au
moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme
s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore
entièrement affermi dans le bien.
Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et
perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en
attendant le sommeil.
A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait
reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile
incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui
demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une
pièce blanche dans la main.
Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneau _bâtonné_, et
se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du
bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa
porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait
commencé à _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moulée_ (mouture) de
battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller
au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils
furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit:
--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien.
Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on
abuse étrangement du mot, sinon de la chose.
--C'est bon! dit Djos, arrête.
Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et
le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers
sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de
neige, sur les chevaux et sur les amis.
--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis.
--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme?
--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi;
et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce
me semble....
--Il vaut mieux être prudent que téméraire.
--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop
prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes,
toi?
--Pas beaucoup... Je connais la mienne....
--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît
toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre
femme.
--Va donc!
--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la
tienne pour l'ex-élève?
--C'est vrai.
--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je
vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?
Djos prit une expression de douloureux étonnement.
--Qu'est-ce donc encore?
--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un
soir, oublié sur la table?...
--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête?
--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique.
--Non, je ne l'ai pas vu.
--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni
celui-là, ni d'autres.
--Comment? penses-tu que....
Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.
--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de
l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?
--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison.
--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah!
les femmes dévotes! les femmes dévotes!...
--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je
t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.
--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu
pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses
ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne
aux maris trop aveugles?...
--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....
--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme
qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres
hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta
femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que
c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et
toujours ainsi.
Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec
rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige
attachée au fond.
--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques
moments de silence.
--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre.
--Le moyen?
--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de
ce que ta avances, Picounoc.
--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est
la messagère de l'amour et porte les billets doux.
--La petite Angèle Mercier?
--Oui.
--Comment as-tu découvert cela.
--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme,
tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office.
--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.
--Non, monsieur, répond-elle naïvement....
--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.
--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié.
Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription.
Ne l'attendez pas....
--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un
qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis
m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il
venait de dire.
--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à
l'enfant.
--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée.
--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?
--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin,
furieux, m'apostrophe en ces termes:
--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession....
--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je
sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le
forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et
la fis asseoir à mes côtés....
Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder.
--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui
demandai-je.
Elle pencha la tête en souriant.
--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour
t'acheter des bonbons.
Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et
sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est
comme... la gourmandise encore chez les grandes.
--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère?
--Ce n'est pas pour maman.
--Pour qui donc?
--Ah _ben_!...
--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.
--Qui est-ce qui vous l'a dit?
--C'est-elle.
--Je ne le crois pas....
--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en
voiture.
--Vous voulez me faire parler....
--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier
pour le docteur?...
--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce
pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....
--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?
--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille....
--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.
--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le
docteur?
--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix
courroucée.
--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un
casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention
c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.
--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras....
Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage,
toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau
grief contre la femme de son ami.
Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur
odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour
perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir
loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme
capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se
venger de sa honte.
L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins
qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la
même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas
d'arriver.
Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait
subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu,
pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux
d'une femme coupable.
Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder,
et il demeura plusieurs jours sans lui parler.
Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la
main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le
chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles
affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien
remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage
en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras
l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui
avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi
prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de
larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses
dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs
de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux
et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela,
car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le
maudit.
Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St.
Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas
vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses
amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec
politesse.
--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.
Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé
à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce
qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur
s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et
son air de tristesse.
--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.
--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un
sourire où perçait la souffrance....
--Et le bébé?
--Oh! il se porte à merveille voyez-le....
Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant....
--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous
ressemble.
Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa
beauté flétrie.
--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.
--Oui, mais vous allez le réveiller.
--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.
En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros
baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut....
--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour,
sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas
relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés,
au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers
n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est
souvent une source d'erreurs.
Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur
bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le
cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première
vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.
--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait
pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir
ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans
la maison.
--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...
--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la
vue de la colère de son mari.
--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute!
Djos la repousse violemment.
--Misérable! tu me trompes!
Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.
--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous
assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos
desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous
volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez,
entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille!
Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus,
et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles.
Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....
--Il est fou, pensa-t-il....
Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on
sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis
essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs
efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le
délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il
croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais
il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence
obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir
la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez
pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa
conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait
sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis.
Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui
fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de
ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un
mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de
respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours
elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle
n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite
connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent
de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette
intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait
revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et
dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et
que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche.
Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son
mensonge.
VI
LES PRÉSENTS ENTRETIENNENT L'AMITIÉ.
L'hiver s'enfuit, comme il s'en va toujours quand arrive le mois de mai.
On dirait que la neige replie ses voiles blanches, comme le vaisseau,
dans le calme, et, déjà, le long des clôtures seulement, quelques bancs
légers achèvent de fondre aux feux du soleil. Les ruisseaux et les
fossés coulent à pleins bords, et forment des chutes curieuses en se
jetant au fleuve du haut des caps. C'est un murmure universel. La vie se
réveille de toutes parts, la nature sort d'un long sommeil. Le soleil,
de plus en plus matinal, apparaît au-dessus des forêts verdissantes, et
longtemps d'avance, on le divine aux reflets d'or dont il parsème
l'orient. Peu à peu la terre se réchauffe, les sillons fument, et les
prairies se couvrent de leurs riches tapis de verdure. Les arbres se
drapent de nouveau dans un feuillage qui renaît sans cesse, et les
oiseaux reprennent, sur les rameaux qui bercent les nids, l'éternel
concert qu'ils donnent à Dieu. Les fleurs s'ouvrent sur le bord du
chemin et versent, au voyageur, leurs premiers parfums. Les enfants
éveillés sortent des maisons, comme les petits oiseaux des nids de foin,
comme les abeilles de leurs ruches, et ils remplissent l'air de leurs
cris de joie. Les brillants reflets du jour illuminent les fenêtres qui
s'ouvrent tout grandes pour laisser entrer l'air pur et la chaleur
vivifiante. Le pauvre sourit, car il ne grelotte plus auprès d'un poêle
sans feu, et la bise glacée ne l'empêchera plus d'oublier sa misère dans
le sommeil. Partout s'éveille la gaîté, partout renaît l'espérance. Mais
non! il est une maison qui reste enveloppée dans une atmosphère
mortelle; une maison où le soleil entre sans éveiller l'espoir, ou
l'hiver dure encore, ou la saison des frimas est sans fin, où
l'hirondelle paisible ne veut plus bâtir son nid de terre, où l'abeille
ne s'arrête plus en passant, parce que la paix n'y habite point.... Une
femme pâle, les yeux rouges de pleurs, les joues amaigries par le
chagrin, parcourt seule, comme une ombre plaintive, les pièces de la
demeure solitaire. Le maître n'y vient plus que comme un étranger. Il
entre il sort, sans sourire, sans donner un regard de pitié à la femme
infortunée qui se meurt d'ennuis et de douleur. Seul, comme un dernier
rayon de lumière dans le ciel orageux, un bel enfant joue assis sur le
plancher couvert de _catalognes_. Oh! elle est bien triste la maison de
Joseph Letellier! elle est bien triste, en ces beaux jours, quand toutes
les autres maisons se remplissent de bruits, de chants et d'amour...
La jalousie est une véritable folie, et celui qui en est atteint est
bien à plaindre. Il perd la lucidité d'esprit, et son jugement devient
faux. Il souffre mille morts, rend les autres malheureux, mais s'inflige
à lui-même le plus cruel des martyres. Celui qui souffle ce poison dans
l'âme de son semblable est plus coupable que s'il versait le sang....
Picounoc voyait depuis longtemps le ravage dont il était cause; mais il
ne se laissait pas attendrir par tant de souffrances; et puis, il
fallait qu'il en fut ainsi pour qu'il arrivât à la possession de cette
femme aimée que le malheur rendait plus admirable encore. Lorsqu'il
rencontrait Joseph, et cela arrivait souvent, il ne manquait pas de lui
parler de Noémie: il prenait un véritable plaisir à tourner, comme l'on
dit, le fer rouge dans la plaie. Par un mot, par un regard, par un
sourire même, il rappelait à l'infortuné jaloux, son irréparable
malheur; il réveillait dans son âme, avec les ennuis, des idées de
vengeance. Confident du pauvre visionnaire, il savait tout ce qui se
passait entre les deux époux, et il envenimait leurs querelles sous
prétexte de rétablir l'accord. Un dimanche qu'ils revenaient tous deux
de l'église en fumant leur pipe, Joseph dit:
--J'ai l'espoir que le bonheur va revenir dans la maison. Noémie va à
confesse souvent, et, bien sûr que si elle voulait continuer ses folies,
elle n'irait point.
Picounoc éclata de rire.
--Mon Dieu! que tu es simple! dit-il.... Enfin tant mieux pour toi! car
si tu peux la croire une sainte et fidèle épouse, ton bonheur sera le
même--qu'elle le soit ou ne le soit pas.
Djos demeura un instant pensif.
--Et tu crois qu'elle serait capable de jouer ainsi avec les
sacrements?...
--Je ne dis pas cela.... Mais je crois qu'elle fait semblant d'aller à
confesse et qu'elle n'y va pas...et qu'elle ne fait pas semblant de voir
le docteur, en passant, mais qu'elle le voit bien..
--Ah! ce n'est pas facile. Elle sait que je l'épie.
--De loin. Tu ne connais pas les femmes... Les femmes, c'est tout ce
qu'il y a de plus fin et de plus rusé dans la création... quand l'amour
les pique, où les brûle si tu veux. Nous autres, quand nous sommes
amoureux, nous faisons des sottises, des coups de tête, du bruit, et que
sais-je? Les femmes, batiscan! plus elles sont méchantes et plus elles
s'efforcent de paraître bonnes. Et elles ont raison; c'est le scandale
en moins. Nous autres nous nous vantons de nos succès; elles les nient
toujours... Tu en apprendras encore, mon jeune homme.
--Je sais qu'elle va à confesse, le curé me l'a dit....
--Et il t'a dit sa confession, je suppose?
--Non, un curé ne peut jamais révéler la confession?
--Eh bien! en es-tu plus avancé de savoir qu'elle se confesse--
--Il me semble que l'on se confesse afin de changer de vie, de laisser
le péché et de devenir meilleur.
--Eh oui!... cela n'empêche pas que les vieux soient aussi fringants que
les jeunes, et le monde d'aujourd'hui aussi dépravé que celui des
premiers temps--du moins j'ai entendu un homme instruit faire cette
remarque, et Batiscan! je crois qu'il avait raison....
--Le docteur va se marier; il sera plus sage et sa femme le gardera pour
elle.
--C'est un joli remède que le mariage, tu peux en juger.... Tiens!
écoute, je te l'ai dit déjà, une femme qui oublie ses devoirs en faveur
d'un homme, les oubliera en faveur de dix; il n'y a qu'une condition à
remplir pour cela, c'est qu'elle trouve, sur son chemin, dix hommes qui
lui plaisent. Et s'il s'en trouve un, pourquoi pas dix?
--C'est bien raisonnable, tout ce que tu dis là, mais c'est bien pénible
à croire....
--Pour toi, oui, mais non pour moi.
--Pourquoi donc?
--Parce que ta femme est belle, ardente, passionnée, et que la mienne
est d'une tiédeur désespérante. Ta femme ne sera pas sage avant les
soixante-et-dix, la mienne....
--Elle le sera, et bientôt! ou....
--Que feras-tu?...
--Je la tuerai!
--C'est grave....
--J'ai le droit de le faire. Un mari peut tuer sa femme adultère.
--Au moins, faut-il qu'il choisisse bien le moment....
--Le moment! on ne le choisit pas, il s'offre.
--Et tu la tuerais?
--Oui, mille noms!...
--Veux-tu parier que je me fasse aimer de Noémie?
--Toi?
--Oui, moi.
--C'est pour le coup que sa vie serait au bout.
--Veux-tu que j'essaie, pour te prouver ce que je viens de te dire sur
les caprices des femmes?
--Essaie.
--Écoute, tu es mon ami, je te jure que je respecterai Noémie, par égard
pour toi, mais je te donnerai la preuve de son infidélité, et tu jugeras
toi-même, tu verras de tes yeux....
Le lendemain, vers midi, un colporteur, portant sur son dos une cassette
pleine de nouveautés, entra chez Joseph. Il déposa son fardeau sur une
table, déboucla les courroies et fit un tour dans la _place_, en
gesticulant et parlant avec volubilité:
--Que vous faut-il, madame et monsieur?--il s'adressait à Joseph et à
Noémie--j'ai les meilleures indiennes, le coton le plus fin, à des prix
excessivement bas. Vous avez besoin de mouchoirs? J'ai des mouchoirs de
soie de de toutes les couleurs: des rouges, des blancs, des bleus! c'est
doux, c'est riche, tenez! vous allez voir. Et, ouvrant sa boîte, il en
aveit des mouchoirs, des indiennes, du coton; et, à mesure qu'il tirait
à lui une pièce, il s'animait.
--Des aiguilles! des longues, des courtes, des grosses, des petites, à
votre goût!... Du fil, des fuseaux, des pelotes de toutes les nuances,
de toutes les qualités, de tous les numéros!... Je suis assorti, bien
assorti!... Tenez! regardez cette batiste, c'est comme de la soie: ça
reluit, c'est fort... ne craignez pas! touchez, touchez!... Allons! que
vais-je vous vendre? Il faut que vous m'encouragiez. Je commence; je
suis étranger ici, et c'est la première fois que je passe dans cette
paroisse... Une belle paroisse assurément, et riche! cela se voit....
Noémie regardait son mari et n'osait rien toucher. Elle avait besoin
d'une robe pour le petit, d'un tablier pour elle-même, et de beaucoup
d'autres petits objets.... Djos lui dit à la fin:
--Achète ce que tu voudras; je n'ai pas coutume de te gêner.... Elle
acheta, pour son enfant, une étoffe fort, jolie.... Comme il sera mignon
là-dedans! pensait-elle. Elle acheta aussi quelques autres petites
choses.
--Ce n'est pas tout, reprit le marchand, il vous faut un châle, Madame.
J'en ai un bien beau, de soie avec une fleur de satin brodée dans la
pointe... et il est grand! vous pouvez vous envelopper toute entière
dedans, voyez! je le déplie.
--Oh! non, monsieur, ne le dépliez pas, ne vous donnez pas cette peine,
c'est inutile....
Le marchand entêté déplia quand même un châle vraiment superbe. Picounoc
entra sur ces entrefaites. Il se mit à rire, car ses regards aperçurent
l'individu avant la marchandise. Il était un peu drôle à voir ce
colporteur, car, outre sa cassette, il portait une jolie bosse sur son
dos et d'énormes lunettes vertes sur son nez. Sa barbe, rouge à la
racine, et noire ailleurs, laissait deviner l'usage de la teinture, et
couvrait, comme d'un masque, son visage blême. Donc il était curieux à
voir, et Picounoc ne se gêna pas de rire. Mais, à la vue du châle, il
prit son sérieux.
--C'est un beau morceau, dit-il de sa voix nasillarde, en tâtant la soie
du châle....
--Et pas cher! reprit le bossu.
--Quel prix!
--Dix piastres....
--Dix piastres!
--C'est pour la vie, remarquez ça....
--Pour des habitants c'est trop beau, dit Joseph.
--Pour des habitants riches? allons! ce n'est que ce qu'il faut....
Voyons, faites un cadeau à votre petite femme.... Elle vous aimera bien
pour cela...
--Si je savais!... dit Joseph, en regardant Noémie.
--Oh! je t'aimerai bien sans cela, va! répondit la douce jeune femme.
--Je n'ai que celui-là, prenez-le; vous le regretterez si vous ne
l'achetez pas.... Prenez, prenez! pour faire plaisir à votre petite
femme.
Picounoc qui furetait dans la boîte aux nouveautés, pendant ce temps,
découvrit un second châle, qui, à en juger par ce que l'on en voyait,
devait être bien semblable au premier. Il se retourna gravement et dit:
--Voyons, Djos, fais donc ce cadeau à ta femme, vas-tu _mesquiner_
quelques piastres?
--Si elle le veut, répondit Djos, le voici. Djos crut que Picounoc
voulait s'insinuer dans les bonnes grâces de Noémie et commencer son
oeuvre de perversion. Il voulut déjouer ses plans et le prévenir.
--Je prends le châle, reprit Djos, ma Noémie, aime-moi un peu pour cela.
--O Joseph, tu crois donc, qu'il te faut acheter mon amour? S'il en est
ainsi, je ne veux pas de ce présent. Une femme honnête ne se vend
pas--même à son mari....
--Prends-le, et faisons la paix....
Elle prit le châle, le déplia, l'admira, puis souriante, l'alla serrer
dans sa commode.
Picounoc pensa: La paix ne sera pas longue; ce n'est qu'un armistice.
Le marchand, content de la vente qu'il vient de faire, recharge sa
boutique sur son dos, ou plutôt sur sa bosse passe les courroies de cuir
sur ses épaules et sous ses bras, les boucle serré, salue et sort.
--Quel drôle de compère! s'il avait la barbe rouge et le dos moins
difforme, je le prendrais pour quelqu'un que j'ai bien connu, pensa
Djos.
Quand le marchand fut à quelques pas de la maison, il se détourna.
--Mille noms! dit Djos qui sort pour reconduire Picounoc, je crois que,
c'est lui.
Le marchand continua sa route.
Picounoc ne remarqua pas l'exclamation de son ami; il avait quelque
chose en tête. Il partit et atteignit bientôt le colporteur.
--Vous avez encore un châle semblable à celui que vous venez de vendre,
lui dit-il.
--Non, monsieur, pas tout à fait pareil. La différence n'est que dans la
fleur, cependant; l'une est rouge: ce sont des roses entrelacées,
l'autre est bleue: une poignée de myosotis. C'est aussi beau d'une façon
que de l'autre. Voulez-vous le voir? Vous demeurez près d'ici n'est-ce
pas? Je vais entrer chez vous... Votre femme serait jalouse si elle
n'avait pas un châle aussi beau que celui de sa voisine, et celui qui me
reste est plus beau... Ce sont des fleurs bleues; c'est plus délicat que
le rouge; c'est de meilleur goût.
--En avez-vous vendu d'autres dans la paroisse?
--Non, je dois avouer que ça ne se vend guère....
--J'en voudrais un tout à fait pareil à celui de madame Letellier.
--De madame Letellier?... fit le marchand un peu surpris....
--Oui, de cette dame que vous venez de quitter....
--Je n'en ai point......impossible......pour aujourd'hui, du moins....
--Pouvez-vous m'en apporter un?
--Certainement; la semaine prochaine, pas plus tard....
--C'est bon! je l'achèterai, mais à une condition.
--Laquelle?
--A la condition que vous n'en vendiez pas d'autres semblables, dans la
paroisse, avant six mois, et que vous n'en direz mot à personne,
entendez-vous?
--Conditions faciles. Je pourrai en vendre avec des fleurs bleues?
--Bleues, jaunes, violettes, rouges, pourvu que ce ne soient pas deux
roses.
--La semaine prochaine, vendredi ou samedi, vous l'aurez.
En effet, le bossu revint, et Picounoc paya de bon coeur le châle
demandé. En sus, il offrit un verre au marchand, qui se donna garde de
le refuser. Aglaé ne vit pas alors le joli cadeau que son mari lui
destinait; malade depuis quelques jours, elle ne laissait pas encore la
chambre où elle venait de donner le jour à une belle grosse fille.
Un rayon de soleil entra dans la maison assombrie de Joseph Letellier.
Je ne parle pas du soleil matériel qui entre indifféremment dans toutes
les demeures, pourvu que l'on ouvre les volets; mais de ce soleil de
l'âme qui ne se lève que dans la paix et ne brille que pour la vertu.
VII
LE RENDEZ-VOUS.
Voyant sa femme toujours triste, pieuse et soumise, Joseph commença à
croire qu'il l'avait soupçonnée à tort ou qu'elle revenait à lui. Noémie
renaissait à l'espérance, car elle trouvait son mari moins indifférent,
moins sombre. Elle surprenait parfois un sourire sur ses lèvres, un
soupir dans son coeur. Picounoc observait les époux.
--Batiscan! se dit-il, à part soi, un soir qu'il avait veillé avec eux,
il est temps d'agir, si je ne veux perdre la partie.
Il se mit à visiter plus souvent ses jeunes voisins, s'efforçant de leur
être agréable en toutes manières. Djos était prévenu et faisait bonne
garde. Cependant il s'absentait souvent pour aller au champ, ou au
moulin, ou au marché; car les cultivateurs doivent voir à ce que leurs
récoltes soient sauvées en bon ordre et bien vendues. Picounoc guettait
le moment ou Noémie restait seule pour aller, sous un prétexte
quelconque, la voir et lui parler. Il connaissait sa vertu et ne disait
jamais rien qui put l'effaroucher. Mais il payait la petite Mercier pour
raconter à Djos ses visites fréquentes. Et, comme l'on aime à dire du
mal, la petite Mercier en disait pour plus que son argent. A la fin Djos
en prit ombrage:
--Si tu veux que nous restions amis, dit-il à Picounoc, viens un peu
moins souvent chez moi quand ma femme est seule.
--Ah! tu as peur! Laisse-moi faire; je suis en train de te prouver la
justesse de mon jugement sur les femmes en général et la tienne en
particulier.... Ta femme m'aime.
--Tu mens!
--Je te le prouverai.
--Tu n'en es pas capable... comment?
--Comme je voudrai. Elle viendra où je l'appellerai, et à l'heure qu'il
me plaira.
--Je vous tue tous les deux.
--Arrête, Djos, tu ne raisonnes pas; souviens-toi que je t'ai dit que
mon amitié te protége, comme elle protége ta femme. Je n'abuserai pas de
la faiblesse de Noémie, ni de sa folle passion. Je te dirai l'heure et
le lieu, et tu seras là.
--Si elle me trompe, si elle s'oublie jusqu'à oser te rencontrer quelque
part, je la tuerai, entends-tu? oui! je la tuerai là, comme une chienne,
et tu seras témoin de ma vengeance.
Picounoc souriait.
--Et de ton innocence dit-il, puisqu'un mari n'est pas coupable quand il
se permet de ces corrections.
--Je me fiche pas mal d'être coupable ou non.
--Quand veux-tu que cette épreuve ait lieu?
--Quand ta voudras....
--Je t'avertirai.
Djos était dans une surexcitation terrible. Il allait donc enfin avoir
la preuve de l'infidélité de sa femme.... Oh! quelles angoisses
déchiraient son âme! Il ne dormait plus, ou s'éveillait en proie à
d'affreux cauchemars; il ne mangeait plus et dépérissait comme la plante
que la rosée ne rafraîchit pas, que le soleil ne réchauffa jamais.
Parfois il avait envie de se sauver pour n'être pas témoin de sa honte,
et, parfois, il était tenté de tuer sa femme et de se tuer lui-même
ensuite. Mais le doute surgissait toujours: Si elle n'était pas
coupable!... Et l'enfant, que deviendrait-il? Ce chérubin vermeil comme
il sourit pendant que son père pleure et gémit! Pourquoi ce délai si
long? S'il faut être plongé dans le profond de l'abîme autant vaut y
tomber de suite. Rien d'insupportable comme la perspective ou l'attente
d'une calamité.
Déjà plus d'un mois s'est s'écoulé depuis que Picounoc a déclaré à son
ami qu'il allait le convaincre de l'infidélité de sa femme, et chaque
jour augmente la souffrance et le ressentiment du mari jaloux. Il est
devenu irritable et sa maison, si remplie de joies et de charmes
autrefois, est pour lui maintenant un lieu d'ennuis et de malédictions.
Picounoc le sait et prolonge à dessein ce martyre. La fête de l'église
arrivait. C'est la coutume, pour les gens de la paroisse, d'aller à
confesse et de communier à cette grande fête. Et, par toutes les routes,
les femmes pieuses, les jeunes filles, et les hommes aussi, merci à
Dieu, se dirigent, dès la veille, vers l'église pour se confesser le
soir, ou le matin de bonne heure. Noémie partit comme bien d'autres:
mais ne pouvant laisser son enfant seul, elle demanda pour _garder_ en
son absence, Héloïse Hamel, la petite José-Antoine, comme on la nommait
toujours. Djos la vit partir avec satisfaction. Elle étrennait son châle
neuf, et elle était bien belle ainsi drapée dans cette magnifique
étoffe. Les compliments ne lui furent pas ménagés, et peut-être dût-elle
ajouter à sa confession quelques pensées de vanité.
La fête de l'église tombe, chez nous, le 25 de septembre. La brunante
arrive de bonne heure alors et les soirées commencent à s'allonger.
Parfois il fait un temps ravissant, parfois la pluie tombe en abondance.
Cette fois, on se serait cru en juillet tant le soleil était chaud.
Picounoc avait vu s'éloigner Noémie, il aborda Djos et lui dit d'un ton
moqueur:
--Eh bien! es-tu prêt à subir l'épreuve?...
--Tu choisis mal le moment, repartit Djos d'un air triomphant, elle est
allée à l'église.
--Je le sais.
Ce je le sais, dit sèchement, fit perdre contenance à Joseph. Cependant
il ajouta:
--Comment vas-tu faire alors?
--Suis-moi.
Djos obéit machinalement. Il suivit Picounoc pendant une dizaine de
minutes:
--Où me mènes-tu? demandait-il de temps à autres.
En arrière de la maison de Picounoc, à quelques arpents, se trouvait un
jardin planté d'arbres fruitiers. Les pruniers entremêlaient leurs
branches serrées, les pommiers arrondissaient en dômes leurs cimes
chargées de fruits, les gadelliers formaient une haie rouge et verte le
long de la clôture, et quelques grands cerisiers élevaient, au dessus de
tout, leurs têtes chargées de grappes de pourpre. Sous ces arbres le
gazon était épais et moelleux. Il faisait bon de s'y reposer quand le
soleil brûlait les prairies. Le soir, les ombres s'entassaient vite aux
pieds des troncs épars, sous les rameaux touffus. Picounoc conduisit
Joseph dans ce jardin:
--Reste ici, lui dit il, et ne bouge pas: il faut attendre un peu; mange
des pommes pour te désennuyer.
--Et toi, où vas-tu?
--Au devant de ta femme.
--Est-ce qu'elle doit....
--Venir ici, mon cher....
--Tu te moques de moi, je le vois bien....
--C'est elle qui se moque de toi... et de la confession....
--Elle n'est pas allée à confesse?
--C'est un prétexte... comprends-tu?... Tu comprendras tout à l'heure,
pauvre ami. Diable, dit-il, feignant la surprise, qui a mis ce bois
ici?--il montrait un tas de rondins de bois franc, jetés près de la
clôture, en dehors--on l'aura oublié.
Djos se pencha, prit un rondin et le fit tournoyer au bout de son bras.
--Cela frapperait bien, dit-il.
--Oui, mais un peu trop fort... ça pourrait tuer, repartit Picounoc, et
il sortit du jardin.
Djos était ahuri.
--C'est peut-être un tour, pensa-t-il... Il sait que je suis jaloux et
s'amuse à mes dépens... pourtant c'est un bon ami et il ne m'a jamais
trompé.... Ah! la malheureuse! si elle vient!--et il brandissait son
bâton.--je me vengerai! un mari outragé a bien le droit de se venger....
Il attendait depuis assez longtemps, et n'était pas loin de croire à une
mystification, quand il entendit parler et vit deux personnes s'avancer
par le sentier. Il sentit le froid courir dans ses veines et se mit à
trembler. Il éprouvait l'angoisse horrible du condamné qui aperçoit
l'échafaud. Peut-être même eut-il moins souffert s'il eut marché à la
mort; car il y a quelque chose de plus douloureux, de plus désespérant
que la mort, c'est le déshonneur. Il s'appuya contre la clôture, et ses
yeux, regardant à travers les branches noires, se fixèrent sur les
auteurs de son supplice qui s'approchaient comme deux ombres.
Picounoc avait dit à sa femme:
--Il faut jouer un tour à Djos. Tu sais comme il est jaloux et comme la
jalousie le rend ridicule. J'ai un moyen de le guérir. Je lui ai dit que
j'avais un rendez-vous, ce soir, avec Noémie, dans le jardin. Il m'a cru
sur parole, et, bien que Noémie soit à l'église, il s'attend à la voir
venir sous les pommiers, se faire conter fleurette. Il est là qui épie,
avec des yeux ardents, le moment de notre arrivée. Il s'est préparé
comme un curé la veille d'une grande fête, et veut lui faire un sermon
comme elle n'en a jamais entendu, sur les devoirs de la femme, et les
suites funestes de l'amour. Viens, et, quand il sera au plus beau de son
zèle, tu te feras connaître.... Ça sera drôle de voir la figure qu'il
fera; jamais jaloux n'aura été mieux pris. Et puis j'ai un cadeau à te
faire... un beau châle pareil à celui de Noémie.
--Un beau châle? Montre donc!
--Tiens! mets-le sur tes épaules....
--Djos ne le verra pas, il fait trop noir.
--J'allumerai une allumette exprès, à un moment donné.... Tu ne me
parleras pas, mais tu feras de gros soupirs.... Je t'appellerai Noémie,
je t'embrasserai.... Oh! comme il sera bien joué, le pauvre fou! et
c'est assez de cela pour le guérir.
Aglaé s'enveloppa, souriante, dans son magnifique châle et suivit son
mari au jardin.
--Je t'aime! disait Picounoc en passant sous les arbres ombreux.
La brûlante déclaration fut suivie d'un profond soupir.... Les rameaux
s'agitaient au passage des amoureux, et, quelques fruits mûrs, pommes et
prunes, roulaient avec un bruit léger sur le gazon.
Djos avait un poids énorme sur la poitrine--c'était le poids de la
douleur et de la colère--il râlait comme un moribond; une sueur froide
mouillait ses tempes.
--Asseyons-nous ici, dit Picounoc, l'herbe est touffue et molle, ô ma
douce Noémie.
Djos eut envie de pousser une clameur, le son expira dans son gosier. Il
serra convulsivement le bâton qu'il tenait à la main.
--Pourquoi, ô Noémie, pourquoi m'as-tu fait si longtemps souffrir? tu
sais que je t'aime depuis que je t'ai vue pour la première fois.
Un baiser sonore retentit sous les arbres chargés de fruits, et la joue
de la jeune femme s'empourpra comme les prunes suspendues aux branches.
Djos fit un pas. Celui-là eut été effrayé qui eut pu voir la pâleur de
son visage et le feu de ses orbites. Ses mains musculeuses s'ouvraient
et se fermaient comme les serres des éperviers; il se penchait sous les
arbres et tâchait de voir, dans l'obscurité, ce qui se passait à
quelques pas de lui.
--C'est donc vrai, pensait-il, plus de doute! elle est infidèle!... elle
me trahit! elle oublie ses serments et mon amour! elle oublie notre
enfant!... elle oublie qu'elle est mère!... Ah! c'est trop souffrir, mon
Dieu! c'est trop souffrir!... que ne suis-je mort avant d'avoir connu ma
honte et mon infortune!...
Il fut distrait de ces pensées amères, par le bruit de plusieurs
baisers; il s'avança soudain vers le couple heureux, puis s'arrêta comme
s'il eut regretté de s'être trahi....
--As-tu entendu, dit Picounoc?
--Oui, répondit une voix de femme, quelqu'un vient, je crois,
sauvons-nous!...
--Non, restons, mais ne disons rien, écoutons encore.
Ils écoutèrent longtemps, mais le silence était profond. Djos se tenait
immobile à quelques pas.
--Il n'y a personne, reprit Picounoc, c'est une pomme qui est tombée de
l'arbre, ne crains rien, Noémie. Enveloppe-toi dans ton châle à cause du
serein. Appuie ta tête sur mon bras ma bien-aimée. Il faut que je voie
tes beaux yeux noirs, ne serait-ce qu'un moment.
--Alors il frotta sur une pierre une allumette chimique. A la pâle lueur
qui s'épandit sous les rameaux, Djos vit, enveloppée dans le beau châle
de soie aux roses entrelacées, une femme à demi-couchée sur la pelouse,
les pieds perdus sous les touffes de trèfles et la tête appuyée sur le
bras de Picounoc.... Au même instant Picounoc, soulevant le coin du
châle qui voilait la tête de cette femme, imprima sur des lèvres
brûlantes un long baiser. Djos ne vit plus rien, car la lueur
s'éteignit, et ses yeux se remplirent de larmes ardentes comme la poix.
Il sent une rage immense lui monter du fond du coeur jusqu'au cerveau,
bondit, jette une clameur et, de son bras terrible, abat le rondin sur
la tête de la femme heureuse.
--Picounoc se dresse, feignant la surprise et la colère:
--Tu l'as tuée, malheureux, dit-il....
--Tant mieux, répondit, Joseph, grisé par la jalousie, la colère et le
sang. Puis il se pencha sur le cadavre.
--Noémie, Noémie, dit-il, d'une voix saccadée, que Dieu te pardonne ce
que je n'ai pu te pardonner, moi!...
Il prit la femme et la releva.
--Es-tu morte?
Il tâta le crâne, et vit qu'il était brisé. Alors il étendit la morte
sur la couche de verdure tachée de sang, et se dirigea vers la barrière
du jardin. Quelque chose d'étrange se passait au fond de son âme, et sa
colère, un instant apaisée, se réveillait plus terrible. Il ne tenait
plus son arme meurtrière, mais ses poings osseux étaient fermés, et il
éprouvait comme un besoin de frapper encore. L'image de Picounoc passa
devant ses yeux, moqueuse et provocatrice. Il frémit et leva le bras sur
elle. Son ami lui apparaissait dans toute sa hideur.
--Picounoc! cria t-il.
--Que veux-tu? répond celui-ci qui se tient prudemment à l'écart.
--Où es-tu? Viens ici, continue Djos d'une voix que la colère rend
tremblante.
Picounoc ne répond pas.
--Je te rejoindrai, bien, va, maudit! Pourquoi as-tu perdu ma femme?
Pourquoi m'as-tu révélé mon malheur? J'étais heureux! je l'aimais!
fallait me laisser ignorer ses fautes!...
Et, tout en faisant ces reproches à son ami, il le cherchait sous les
arbres, marchant fiévreusement, tantôt droit, tantôt courbé, secouant et
cassant, de ses mains puissantes, les branches qui lui barraient le
passage. S'il l'eût attrapé, il lui eût fait payer cher sa dernière
fantaisie; mais Picounoc avait enjambé la clôture et s'enfuyait à la
maison.
--Lâche! hurla Djos... tu fais bien de te cacher.... mais je te
rejoindrai tôt ou tard....
Il sortit et se rendit chez lui. La petite José-Antoine, qui berçait
l'enfant sur ses genoux, lui dit en le voyant entrer.
--Mon Dieu! Monsieur Joseph, comme vous êtes changé! êtes-vous malade?
Djos ne répondit pas. Il s'approcha de l'enfant, le prit dans ses bras,
le pressa sur son coeur et le couvrit de baisers.
--Ce cher petit, repartit Héloïse, il commence à parler un peu. Je lui
ai fait dire: Papa, maman....
L'enfant sourit en regardant son père et répéta: Papa, maman.
--Des larmes remplirent les yeux de Joseph et coulèrent le long de ses
joues. Il embrassa de nouveau, avec frénésie, l'ange qui souriait.
--Tiens, dit-il, en le rendant à la petite gardienne, aies-en bien soin,
veille sur lui, car il n'a plus de mère!...
--Elle va revenir demain sa mère, répondit, demi-souriante, la jeune
fille qui n'avait pas compris.
--Elle ne reviendra plus, je l'ai tuée, répliqua Djos d'une voix
sombre... et moi!... vous ne me reverrez jamais.
Il sortit. La petite José-Antoine, effrayée, courut chez ses parents,
tenant l'enfant dans ses bras, et raconta ce qu'elle venait d'entendre.
Picounoc, tout troublé, n'aperçut pas, en entrant dans sa maison,
Geneviève la folle, assise au pied du lit et la tête appuyée sur le
poteau tourné qui supportait les rideaux. Il se dirigea vers la
cheminée, alluma sa pipe, mit sa tête dans ses mains et parut réfléchir.
Geneviève ne bougea pas.
Il semble au chercheur d'aventures qu'il pourra toujours expliquer
raisonnablement sa présence en tel lieu et à telle heure, alors qu'il
est animé du désir d'atteindre un but; mais souvent, quand le but est
atteint, et que la convoitise n'aveugle plus, il s'aperçoit qu'il n'a
pas songé à tout, et que plus d'un détail peut le compromettre. Picounoc
songeait qu'il n'était pas naturel de dire qu'il se trouvait, à neuf
heures du soir, dans son jardin, à causer avec sa femme, comme si les
ténèbres eussent pu avoir pour eux quelques attraits; il ne voulait pas
faire croire, non plus, qu'il avait surpris sa femme dans les bras de
Joseph, car cela ne forcerait pas Joseph à disparaître, et il voulait
s'en débarrasser.
Voici ce qu'il pensait: ou Joseph, désespéré, se fera justice lui-même,
et alors mon succès sera parfait; ou--s'il reconnaît son erreur--je
l'accuse d'avoir tué ma femme et le mène à la potence.
Tout à coup il releva la tête en souriant:
--C'est cela, dit-il, c'est cela....
Et il alla décrocher son fanal pendu à une cheville, au côté de
l'armoire, l'ouvrit pour s'assurer qu'il y avait de la chandelle dedans,
puis, il prit un plat de fer blanc dans le buffet et courut au jardin.
Il jeta près du cadavre de sa femme le plat et le fanal. Alors, à
plusieurs reprises, il appela à demi-voix, en se penchant vers la
victime: Aglaé! Aglaé!
Mais la pauvre femme était bien morte.
--Si elle n'était qu'évanouie! pensa-t-il.
Et, se penchant de nouveau sur elle, il lui serra la gorge longtemps.
--Il ne doit pas y avoir de danger maintenant, pensa-t-il. Et il se
leva, marchant comme un homme ivre sous les rameaux. Quand il fut à la
barrière il s'arrêta, inclina la tête et réfléchit.
--Oui, ce sera mieux, dit-il tout haut; il faut bien faire les choses.
Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son
châle.
--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à
demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....
S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près
d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et,
contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur
lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la
brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa
dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit
un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son
calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant
revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se
dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc,
prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien
longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins,
annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou
de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient
d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est
Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...
Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des
questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite
gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait
de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du
malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien
possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison
en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos!
c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux
meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était
incroyable.
--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est
morte....
--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!
--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos
lui-même qui a tout déclaré....
--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle,
dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il
l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était
si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le
recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait
d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en
pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi
qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la
maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...
Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le
village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut
transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en
la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses
observations....
--Quelle triste mort!
--Pas une minute pour penser à son Dieu et à son âme....
--Elle était si bonne!... Elle est au ciel, bien sûr.
--C'est un exemple, mes chères amies, c'est un exemple, ajoutait une
vieille accoutumée de moraliser... on ne sait pas qui vit, qui meurt.
--Dire qu'elle était si gaie tantôt! je l'ai vue avant le souper, je lui
ai parlé, jamais elle ne fut si jasante et si éveillée; elle sentait sa
mort....
--C'est sa mère qui va en avoir du chagrin... quelle nouvelle à lui
apprendre! ce n'est pas moi qui voudrais la lui annoncer....
--Est-elle à l'église sa mère?
--Oui, elle est descendue à confesse avec la femme à Hilaire Charette.
--Est-ce vrai, dites donc, que la femme de Djos à été tuée elle aussi?
s'écria une femme qui faisait irruption dans la maison en deuil.
--La femme de Djos? répétèrent avec stupéfaction toutes les autres
voix....
--C'est la petite José-Antoine qui dit cela, et c'est Djos lui-même qui
avoue l'avoir tuée... c'est incroyable!... Mon Dieu! dans quel siècle
sommes-nous?
--Ce n'est pas possible, elle est à l'église!
Picounoc pleurait toujours pendant qu'on discourait ainsi. A cette
remarque, il prit la parole:
--Non, il n'a pas tué sa femme, dit-il, mais s'il pouvait faire croire
au monde que c'est elle qu'il a voulu tuer! Il va alléguer sa jalousie
pour tâcher de se faire pardonner le meurtre de ma femme, de mon Aglaé!
pauvre Aglaé!...
Et il se mit à sangloter de nouveau....
--Mon Dieu! qu'il a du chagrin, dit une jeune fille....
--Il en a trop, cela ne durera pas, repartit une femme d'expérience...
une veuve.
--Une voiture fut dépêchée vers la mère de la défunte et la femme du
meurtrier. On conçoit la peine qu'éprouve une mère en apprenant la mort
d'une fille chérie, mais on ne conçoit pas ce qui se passe dans le coeur
et l'esprit d'une femme qui apprend que son mari bien-aimé est un
meurtrier infâme.... Madame Larose s'évanouit--c'était le mieux et le
plus court. Noémie se fit répéter deux fois l'horrible nouvelle.... Elle
ne dit rien, pencha la tête, joignit les mains, et demeura longtemps
ainsi. Tous les yeux étaient fixés sur elle, et elle ne voyait
personne.... Elle était livide à force d'être pâle, ses paupières se
fermaient et s'ouvraient souvent sans se mouiller de pleurs, et sa
bouche était serrée comme par une convulsion.... Ce qu'elle souffrait
nul ne le pouvait deviner.
--Venez vous, madame? lui dit celui qui devait la reconduire chez elle.
Elle le regarda fixement et ne bougea point.
--Voulez-vous venir? la voiture est prête, répéta-t-il.
Elle le suivit machinalement et ne dit pas une parole. Quand elle fut
rendue à la porte de sa maison, quelqu'un l'aida à descendre. Il y avait
beaucoup de monde venu là par curiosité. Elle entra; la petite
José-Antoine vint à sa rencontre, tenant l'enfant dans ses bras. A la
vue de son enfant qui sourit, lui tend les bras et l'appelle, elle jette
un cri terrible, éclate en sanglots, saisit le petit, le presse sur sa
poitrine, et le couvre de baisers et de larmes....
--Djos! Joseph! dit-elle en appelant.
--Il n'est pas ici, madame, répond la petite gardienne... il est
parti.... il a dit qu'il ne reviendrait jamais.... jamais!...
--Ah! mon Dieu! s'écrie la malheureuse femme, et elle tombe sur le
plancher, comme si elle eut été frappée de mort subite. L'enfant se fit
mal en tombant et se mit à pleurer. On le coucha dans son petit lit, et
il s'endormit bientôt en balbutiant d'une voix douce et faible: papa!
maman! papa! maman!
Dans la nuit la grange de Djos brûla. Ce fut en vain que l'on s'efforçât
d'éteindre l'incendie, le feu sortait de partout à la fois, et il était
évident qu'une main vengeresse l'avait allumé de façon qu'il ne put être
éteint jusqu'à ce que tout fut consumé. Dans les cendres on trouva
quelques ossements. On crut que c'étaient les restes du malheureux Djos.
Et cette croyance alla se fortifiant, car on n'entendit plus parler de
lui.
Picounoc, quelques jours après, voyant entrer une vieille femme qui
passait pour tirer l'horoscope et dire la vérité--chose digne de
remarque--lui donna un jeu de cartes et, sous prétexte de lui demander
des révélations sur le meurtrier de sa femme, lui demanda cent choses
pour lui-même. Il lui demanda, d'abord, si Djos était mort
véritablement; si les ossements calcinés que l'on avait trouvés dans les
cendres étaient bien ses os; si Noémie se remarierait un jour: et la
cartomancienne répondait à merveille. Il demanda si jamais quelqu'un
aveindrait ce qui se trouvait au fond d'un certain puits. Il pensait au
châle.
--Jamais une main de vivant! répondit la tireuse d'horoscope.
--Quant aux mains des morts, pensa Picounoc, je ne les redoute guère....
PREMIÈRE PARTIE
LE GRAND-TRAPPEUR
I
PROPOS INTERROMPUS.
--Paul!
--Baptiste!
Ces deux noms, ces deux cris, arrachés à la surprise et au plaisir,
sortaient de deux larges poitrines de chasseurs, tombaient de deux
bouches épanouies dans leur franche gaîté.
--Toi dans ces parages! reprit Baptiste; je te croyais pris pour la vie
dans les neiges de la baie d'Hudson, comme ces squelettes de baleines
qui traînent depuis le commencement du monde sur les grèves de glace.
--Comme te voilà beau diseur! Tu ne dégainais pas de ces belles phrases
au temps jadis--_in illo tempore_, répondit Paul.
--Toujours le mot latin?
--Toujours! mais où vas-tu?
--Loin! jusqu'au Mackenzie....
--Ma foi, Baptiste, je suis libre: plus d'argent, plus d'affaires, une
fière carabine, bon pied, bon oeil, j'ai envie de filer avec toi vers
l'étoile polaire, au lieu d'aller vers la croix du sud.
--Ah! que je serais heureux! et les autres aussi....
--Les autres?
--Le grand-trappeur, John et Félix Rousseau.
--Le grand-trappeur! Je serais bien aise de faire sa connaissance! où
est-il? où sont-ils tous?
--Je les ai laissés au fort Carlton, sur la Saskatchewan. Je désirais
passer un jour ou deux avec mon ami le traiteur du fort Green, et j'ai
pris les devants. Je les attendrai là.
--Varenne! je marche seul depuis un bon bout de temps, je ne suis pas
fâché de trouver enfin un compagnon et un ami.
--Oui, un ami: car nous avons fait plus d'une chasse ensemble ces années
passées. Depuis que nous nous dîmes adieu, il y a cinq ans de cela--toi
pour retourner au pays, moi pour m'enfoncer plus avant dans le grand
Ouest--je ne me suis guère séparé du grand-trappeur....
--Où vous êtes-vous rencontrés pour la première fois?
--Au fort de Bonne-Espérance, sur le grand fleuve McKenzie.
--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?
--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il
est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de
lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme
un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne
ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du
nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous
les indiens le craignent.
--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une
histoire assez intéressante, reprit Paul.
--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu!
c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait
quelque chose, ajouta Baptiste.
--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... _Dic mihi Dameta_.
--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.
--Volontiers, Baptiste.
Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui
suit:
--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la
fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et
veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait
d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut
inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur.
Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il
tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se
faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la
femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il
rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe
sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de
feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia
sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier
fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point
effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même
temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses
mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car
l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante
devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et
ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long
couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle
franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune
fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre;
elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef,
par hasard vint à sa rencontre:
--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.
--Je vais à celui que j'aime.
--Satalia!
--Laisse-moi!
--Il t'a ensorcelée! je le vois... ah! le chien! vociféra Porc-Epic, le
chef.
--Il est plus beau que toi, il m'aime! je veux être à lui....
Et elle brandit son couteau.
--Satalia! que va dire la robe noire?
--La robe noire? Elle courba la tête, et resta pensive, les yeux fixés
sur le sol, mais, se relevant soudain:
--J'y vais! dit-elle.
Le chef voulut l'arrêter; elle le frappa de son couteau et s'enfuit. Le
jongleur l'attendait non loin de là.
--Me voici! dit-elle en l'apercevant... ah! j'ai bien tardé à t'aimer!
J'ai bien tardé à venir! mais je suis à toi pour toujours! Je ne te
quitterai plus!
Le jongleur la serra contre sa poitrine.
--Vois-tu? dit-elle, j'ai planté ce couteau dans le coeur de mon fiancé
qui voulait me retenir!
--Satalia! dit le jongleur, rien ne nous séparera désormais! rien!
--Moi, je vais vous séparer! cria une voix formidable....
C'était le grand-trappeur! Il connaissait le jongleur et le surveillait
depuis longtemps. Le jongleur eut froid jusqu'au fond de l'âme. Il
voulut frapper le trappeur de son poignard, mais il fut vite désarmé! Le
trappeur mit le poignard à sa ceinture.
--Tu ne tueras plus personne avec cette arme, dit-il.
Sur ces entrefaites, Pierre Robitaille arriva. Il était depuis des
années, paraît-il, l'ami intime, le compagnon inséparable du
grand-trappeur.
--Je l'ai bien connu, dit Baptiste.
Le grand-trappeur lui dit:
--Pierre, tiens la femme!
Pierre Robitaille saisit la malheureuse et la tint comme si elle eut été
fourrée dans un étau.
--Bon! continua le grand-trappeur, maintenant ça va aller! Jongleur
maudit, dit-il, il faut que tu délivres, à l'heure même, cette femme du
sort que tu lui as jeté.
--Je ne lui ai pas jeté de sort... Elle m'aime, est-ce ma faute?
--Pas de paroles inutiles! Je t'étrangle comme un chat! Enlève le sort!
entends-tu?
Le jongleur tremblait, car il savait que le grand-trappeur ne badine
pas, et qu'il l'étranglerait bien en effet....
--Je ne suis pas capable, balbutia-t-il.
--Pas capable? tu n'es pas capable? Mille noms! on va voir....
Et, saisissant les deux poignets du jongleur dans sa main gauche, il les
broya. Le jongleur poussa un cri féroce.
--Ferme! animal, dit le trappeur, et mets-toi à genoux.
Le jongleur obéit.
--Fais ton acte de contrition.
Le jongleur leva sur le trappeur un regard épouvanté. Pierre Robitaille
riait. Les doigts de fer du grand-trappeur touchèrent la gorge du
méchant qui se mit à râler et à faire de la tête un signe
d'acquiescement. Les doigts s'ouvrirent un peu.
--Je vais enlever le sort... murmura le jongleur....
Et alors il fixa sur la femme un regard chargé de mépris et de haine.
Aussitôt Satalia poussa une clameur profonde!...
--Mon Dieu! où suis-je? Qu'ai-je fait? s'écria-t-elle....
Et fondant en pleurs elle retourna dans sa cabane. Son fiancé venait
d'expirer. Elle voulut se tuer elle-même, mais on réussit à l'en
empêcher.
Le missionnaire lui apporta l'espérance. Elle avait la contrition déjà.
Et puis, qui peut dire la somme de liberté qui reste à l'âme ainsi
soumise à un maléfice? L'infortunée mourut de désespoir un an plus tard,
laissant sa fille orpheline.
--C'est une histoire bien pénible, observa Baptiste.
--Ce n'est pas tout, continua l'ex-élève. Tu connais la petite île
déserte et presque nue qui gît en face du fort Chippeway?
--Oui.
--Eh bien! sur cette île se trouve une grotte assez petite et peu
connue. Un jour, pas bien longtemps après l'événement que je viens de
rapporter, le grand-trappeur et Pierre Robitaille étaient sur cette île,
pour une raison que j'ignore, le grand-trappeur retourna au fort,
laissant, pendant quelques heures, son ami seul près de la grotte. Les
Couteaux-jaunes passèrent-là--un pur hasard;--et le jongleur reconnut
Pierre Robitaille et le poursuivit avec plusieurs guerriers de la tribu.
A force de chercher on découvrit que l'antre était sa retraite. On le
somma de sortir. Il fit feu sur ceux qui entrèrent pour le prendre.
Alors le jongleur dit que ce lieu devait être le tombeau du visage pâle,
et l'on amassa des branches à l'entrée de la grotte. Bientôt les balles
que tiraient pour se défendre le pauvre reclus, se perdirent dans ce
rempart de feuilles et de rameaux. Il comprit la mort horrible qui
l'attendait, que fit-il? Nul ne le saura jamais. Mais il dut prier et
attendre, dans l'angoisse, la volonté de Dieu, car il était bon
chrétien.
Je me suis bien vengé de celui-ci! pensait le jongleur, à l'autre
maintenant! Quand le grand-trappeur revint et connut le sort de son
malheureux ami, il eut un désespoir lugubre. Il se douta bien de quel
côté venait la vengeance. Il déblaya la grotte et trouva le cadavre de
son ami. Il fit une croix avec deux bâtons de cenellier nain, et
l'appuya contre la paroi de la caverne, à l'endroit où se trouvaient les
restes sacrés de celui qui avait été son ami fidèle....
Après ce récit les deux chasseurs demeurèrent quelques instants muet.
L'ex-élève prit le premier la parole:
--Et tu le connais bien, toi, le grand-trappeur?
--Battefeu! si je le connais! Nous avons fait plusieurs voyages
ensemble, et la plus franche amitié nous unit.
--Et, tu l'as vu à l'oeuvre?
--Oui! et chose singulière, c'est qu'il s'agit encore du même jongleur
canaille devenu chef de sa tribu adoptive, et d'une vierge de la tribu
des Litchanrés, la fille de cette même Satalia dont tu viens de parler.
Il y a un mois à peine, Couteaux-jaunes et Flancs de Chiens--ou
Tranlt-san-ot-inés et Litchanrés, si l'on ne traduit pas leurs noms--se
trouvaient réunis au fort William sur le lac Supérieur, pour l'échange
des fourrures contre les couvertures, les armes, la poudre et le whisky.
Ils ne descendaient pas souvent jusque là. Plusieurs, même, de l'une et
de l'autre tribu n'avaient jamais vu ce lac grand comme une mer. La
chasse avait été bonne. Ils se livrèrent aux plaisirs et aux danses.
Nous étions là plusieurs chasseurs canadiens: Moi, Robert, Beaulieu,
Tiston, Leclerc, Tintaine, Poussedon, Lefendu et le grand-trappeur....
Nous avions le privilège de les voir s'amuser, mais il ne nous était pas
permis de prendre part à la fête. Le chef des Couteaux-jaunes était
vieux, laid, et cruel; de plus, il était boiteux, ayant perdu un pied,
disait-il, dans les glaces de la baie d'Hudson. Le chef des Litchanrés
était jeune et beau. Il avait vingt-deux ans seulement et n'était sachem
que depuis quelques mois. Ni l'un ni l'autre n'avaient d'épouse. Mais le
jeune chef des Litchanrés, Kisastari--c'est son nom--aimait une vierge
de sa tribu, la belle Iréma; cependant, pour plaire aux anciens, il
s'était laissé fiancer à Naskarina, la fille de Satalia. Son père, un
chasseur habile, n'assista pas aux fiançailles, car il n'était pas de
retour encore d'un voyage lointain. Il arriva quelques jours après. Il
était horriblement mutilé et mourant. Surpris par les ours affamés, il
avait courageusement défendu sa vie, et, si sa carabine ne se fut pas
brisée, il serait revenu sain et sauf. Sentant qu'il allait mourir, il
appela Kisastari son fils et lui révéla un secret que nul autre ne
connut. Il mourut et fut enterré, il y a deux mois, à la mission du lac
Supérieur....
--Ecoute! j'entends du bruit, dit Paul.
Baptiste s'interrompit et se mit à écouter.
Paul, l'oreille collée sur le sol, cherchait à deviner s'il passait
quelqu'un auprès.
--Ils sont plusieurs, murmura-t-il après un moment, et ils marchent avec
précipitation et sans ordre.
Baptiste recueillit à son tour les échos du sol.
--Ils viennent de notre côté dit-il, ce sont nos amis les Litchanrés,
peut-être.
--Attendons-les? Baptiste.
--Je le veux bien, Paul; nous nous joindrons à eux car ils aiment les
Canadiens du pays.
Et les deux voyageurs s'assirent sur l'herbe au pied d'un sapin, le dos
appuyé au tronc.
On était au commencement de juin. La senteur des bois embaumait l'air,
et les reflets du soleil jouaient mollement à la cime des arbres. Sous
les premiers rameaux, en bas, les ombres commençaient à rouler en
silence, sur les derniers, en haut, la lumière dansait.
--Continue, Baptiste, ton histoire du grand-trappeur, dit Paul, en
battant le briquet pour allumer sa pipe.
--Je vais prendre une chique, d'abord.
Et il coupa, avec ses dents, le bout déjà raccourci d'une _torquette_ de
tabac noir.
--Je disais, reprit-il, que le jeune chef des Litchanrés aimait la belle
Iréma. Les deux tribus s'étaient réunies pour les jeux, les danses et
les festins. Litchanrés et Couteaux jaunes ne semblaient faire qu'une
même nation tant ils se montraient d'amitié.
Les jeux durèrent bien trois heures. Ensuite le festin commença. Pendant
les jeux, les vieilles femmes avaient surveillé la cuisson des gibiers
et du caribou, dans les vastes chaudières, de sorte que l'appétit
violemment surexcité, put, sans retard, être satisfait. Le chef des
Couteaux-Jaunes devait prendre la première place, comme le voulaient son
âge et sa qualité. Il se leva pour aller, à la façon des visages pâles,
inviter une des femmes à s'asseoir à ses côtés à la table, c'est-à-dire
à terre, sur des feuilles, autour du chaudron. Naskarina rougit de
plaisir en le voyant s'avancer vers la belle Iréma, car elle était
certaine, maintenant, de s'asseoir auprès de Kisastari. Naskarina était
la rivale d'Iréma. Cette fille--je l'ai vue--a la mine un peu friponne
et elle est jalouse. On disait que le Grand-Esprit ne devrait pas la
donner à Kisastari, mais à un guerrier peureux, pour qu'il expiât sa
honte. Car une femme jalouse c'est un rude boulet à traîner, paraît-il.
Je n'en sais rien, toi non plus, puisque nous sommes encore garçons tous
deux, Dieu merci! Alors...
II
LE ROI DES OISEAUX.
Un sifflement léger se fit entendre.
--Battefeu! Paul, qu'est-ce que cela! dit Baptiste s'interrompant de
nouveau.
--Une balle: l'écorce de l'arbre est déchirée.
--Sauvons-nous!
--Pas de ce côté! la balle vient de là.
--C'est vrai;... mais nous nous éloignons de la rivière.
--Nous la retrouverons bien, Baptiste, sauvons-nos peaux d'abord nos
chemises après.... _pellis ante chemisam_!
Une autre balle siffla et quelques rameaux de sapin, coupés par le
projectile, tombèrent sur la tête des chasseurs.
--Ils sont bien trop bons, dit l'ex-élève, de nous couronner de
feuillage--_corona pro nobis_!
Et, tout en s'assurant que leurs fusils étaient en bon ordre et prêts à
la riposte, ils s'enfuirent à travers les bois. Rendus à quelques
arpents du lieu qu'ils venaient de quitter _ex abrupto_ ils
s'arrêtèrent. Un grand bruit de pas rapides et de branches rompues
retentit tout au près.
--Les damnés! ils courent vite, Baptiste. En avant! détournons-les!
Et ils reprirent leur course, décrivant une courbe pour revenir derrière
leurs ennemis.
--Guerriers! cria une voix terrible.
A ce cri vingt-cinq chasseurs sauvages et presque autant de femmes
s'arrêtèrent.
--Prêtez vos oreilles aux voix du sol, et dites-moi ce que disent ces
voix.
Alors les vingt-cinq guerriers indiens se couchèrent sur la mousse et
prêtèrent l'oreille aux bruits qui s'en élevaient.
--La face pâle, ô chef, se croit plus rusée que nous, dit l'un des
guerrier en se relevant; mon oreille entend le bruit de son pied qui
court vers la rivière pour nous tromper; mais l'indien est habile et
ceux qu'il poursuit ne lui échappent point.
--Notre frère a dit la vérité, ajoutèrent les autres.
--Que ceux d'entre vous, reprit le chef, qui courent comme les daims
sauvages, retournent vers l'endroit d'où nous venons et renferment les
imprudents dans un cercle redoutable.
Presque tous s'élancèrent à ces mots. Mais ils coururent avec tant de
légèreté que l'on entendit à peine bruire les feuilles des épinettes
qu'ils touchèrent à leur passage. Le chef et les autres guerriers
continuèrent à poursuivre les fuyards.
--Arrêtons! dit Paul à son compagnon.
--Crois-tu que l'on soit en sûreté ici?
--Non, mais on le sera moins si l'on continue à courir de ce côté. Ils
ont dû nous suivre à la piste, ou du moins au bruit de nos pas, et ils
vont nous couper la retraite. Allons de ce coté maintenant, et sans
faire de bruit.
--Ils marchèrent ainsi, changeant de direction, l'espace d'une
demi-lieue puis ils consultèrent le sol. Alors ils se regardèrent avec
une certaine inquiétude.
--Ils nous devinent, Baptiste, il sera difficile d'échapper. Si l'on
marche, ils nous entendront, si l'on arrête, ils nous prendront.
--Montons dans un de ces grands pins. De là, si nous sommes attaqués,
Paul, nous pourrons riposter avec avantage.
--Hormis qu'ils coupent le tronc.
--Ou le brûlent.
Les pas se rapprochaient: les fuyards n'avaient pas une minute à perdre.
--Montons! dit Paul.
Ils se mirent en frais de grimper au sommet d'un pin majestueux.
L'affaire eût été facile s'ils n'avaient pas eu leurs fusils; mais, avec
ces armes, elle devenait assez critique. L'ex-élève monta d'abord, et
quand il fut sur la première branche, il tira à lui les deux fusils que
Baptiste avait gardés, les coucha sur des rameaux au-dessus de sa tête,
puis, aida Baptiste à monter. Une fois sur les branches, la besogne
devint comparativement aisée.
--Il pourrait arriver, dit Baptiste en hochant la tête, que l'on
descendrait plus vite que l'on ne monte.
--Oui, Baptiste, _hoc advenire_....
Un hurlement parti d'en bas coupa en deux sa phrase latine. Les sauvages
arrivaient; la nuit aussi, par bonheur, et les ombres s'épaississaient
vite sous les rameaux.
--Guerriers, dit le chef indien, vous êtes donc moins agiles et moins
rusés que les blancs? Quand les blancs nous poursuivent, ils nous
trouvent toujours, et vous, vous les laissez s'échapper comme des
renards mal pris dans les piéges.
--Chef courageux, dit un des guerriers, nous ne voulons pas rabaisser le
courage des visages pâles, parce que tu le connais mieux que nous, toi
qui as été blanc autrefois; mais les guerriers des bois ne sont pas
peureux, et ils savent encore scalper leurs ennemis.
--Un blanc! ne put s'empêcher de murmurer Paul, du haut de sa cachette,
c'est le chef des Couteaux-Jaunes....
--Un blanc! fit Baptiste, comme un écho.
Les guerriers indiens n'entendirent point la faible exclamation des
chasseurs perchés sur les rameaux du sapin. Réunis autour de leur chef,
ils semblaient attendre ses ordres. Déjà les cimes de la forêt se
noyaient dans les vagues sombres de l'air, et le vent qui venait de
s'élever faisait un grand murmure parmi les rameaux.
--Les deux chasseurs se sont arrêtés non loin d'ici, dit, à voix basse,
le chef à ses guerriers, car nous n'entendons plus le bruit de leurs
pas; il faut leur montrer que les enfants des bois sont aussi fins
qu'eux; restons ici plusieurs, cachés sous la forêt; soyons muets et
attentifs, pendant que les autres guerriers vont s'éloigner, en criant,
comme s'ils retrouvaient leur trace.
A ces paroles succède un long cri de joie, et la troupe obéissante
s'élance dans la forêt.
--Nous sommes sauvés, Paul, dit Baptiste à voix basse.
--Peut-être, Baptiste; mais ces sauvages sont rusés.
--Allons-nous descendre?
--Pas maintenant; attendons.
--Batiscan! j'aimerais mieux un lit de plumes que ces branches noueuses.
--Tu n'as pas mauvais goût, Baptiste,... mais le temps des lits de plume
est passé!
--Si je continuais mon histoire pour tuer le temps?
--Si tu allais m'endormir?
--Alors, parlons de Lotbinière et du temps passé.
--Ne parlons pas du tout, c'est mieux.
--Mon histoire du grand trappeur est intéressante, va!
--Tu l'achèveras quand nous serons descendus de ce juchoir.
--Si je ne parle point je vais m'endormir.
--Dors.
--Si je tombe?
--On dira: _De branchâ in brancham dégringolat atque facit pouf_.
--En voilà du jargon, par exemple.
--C'est une parodie de Virgile. Tu n'as jamais été au Séminaire, toi, tu
ne connais pas ce personnage distingué, Virgile?
--En fait de séminaire je n'ai connu que l'école de mon village, et, en
fait de maître, je n'ai eu que ce damné de Racette.
--Racette! Je l'ai connu, quel misérable! c'est lui qui est la cause
principale des malheurs de ce pauvre Djos.
--Je ne sais pas ce qu'il est devenu Djos?
--Brulé dans sa grange probablement.
--Quelle triste destinée!
--Il y a quelque chose d'étrange en sa mort, de même qu'en la fin
tragique de la femme de Picounoc. J'ai toujours eu des doutes sur la
culpabilité de Djos, je te l'avoue franchement.
--Moi aussi.
--Parle moins fort, Baptiste.
--Ne crains rien, les branches parlent plus fort que nous; elles nous
empêchent d'être entendus. D'ailleurs les sauvages sont loin.
--Essayons de dormir. Veille sur moi, et je prendrai soin de toi
ensuite.
Une demi-heure après, l'ex-élève qui venait de se nicher à la place des
oiseaux, ronflait comme s'il eut été couché sur la mousse. Baptiste le
tenait d'une main ferme en cas d'accident, car sur ce lit d'un nouveau
genre, le dormeur ne pouvait rester longtemps dans la même position; il
fallait donner à chaque partie du corps la chance d'être endolorie à son
tour. Paul dormit trois heures consécutives, non pas sans pousser
quelques plaintes dont il n'eut point connaissance. En s'éveillant il se
prit à rire.
--Diable! dit-il, est-ce que je suis changé en oiseau, _Avis sum?_
--Nous sommes des aigles, murmura Baptiste, avec un grain de vanité.
--Si toutefois nous ne sommes pas des oies.
--Je dors à mon tour.
--Dors.
--Tiens-moi bien.
--_Noli timere_, j'ai bonne poigne.
Et Baptiste, endormi à la cime du sapin, rêva qu'il était le roi des
oiseaux.
Quand il s'éveilla il y avait, dans le ciel, au dessus de sa tête, des
clartés indécises: c'était le jour qui s'annonçait; il y avait, sur la
terre, au dessous de lui, une obscurité encore profonde: c'était la nuit
qui s'attardait sous les bois. Le chef indien n'avait pas bougé depuis
la veille, et ses guerriers s'étaient montrés aussi patients dans leur
cachettes. Ils se disaient en eux-mêmes: quand le jour paraîtra, les
chasseurs sortiront de leur retraites, car ils nous jugeront loin d'ici.
Une ligne de feu parut à l'horizon, du côté de l'Orient, et des rayons
de flamme, sortis d'un centre commun, s'élancèrent dans le ciel en se
développant comme un immense éventail. La cime des bois parut
tressaillir sous les caresses de la lumière, et les feuilles prirent une
teinte radieuse. Quelques oiseaux chantèrent, et leurs notes joyeuses se
répétèrent au loin. La brise devenait silencieuse à mesure que le soleil
montait au firmament et que les oiseaux chantaient.
--Battefeu! Je donnerais trente sous pour le moindre gibier, dit
Baptiste... j'ai faim.
--Chut! pas un mot, attendons le jour. Si quelques uns des sauvages sont
cachés dans les environs ils s'éloigneront alors, croyant que nous ne
sommes pas ici.
Quelques heures s'écoulèrent et rien, excepté les cris des pique-bois
(piverts) et des écureuils, ne vint troubler le calme de la solitude. Le
chef des Couteaux-jaunes sortit lentement de sa cachette, sans faire
bruire les rameaux qu'il souleva. Debout, près d'un vieux tronc
renversé, il prêta l'oreille aux murmures divers de la forêt. Rien ne
dissipa le calme froid de son visage tatoué; les bruits n'avaient rien
d'insolite.... Ses regards interrogèrent, aussi loin qu'ils le purent,
la forêt profonde. Alors il crut que les chasseurs blancs avaient
continué à fuir, et que les guerriers, lancés à leur poursuite ne les
avaient pas rejoints, car ces guerriers seraient revenus ou auraient
dépêché un envoyé pour le prévenir. Il sentit un vif mécontentement et
imita le cri de l'outarde pour réunir ses gens. C'était le signal
convenu. En même temps que s'éleva le cri de l'outarde, un rire franc
descendit de l'arbre où s'étaient réfugiés les deux chasseurs, et
Baptiste disait à haute voix, mettant le pied à terre:
--Pas plus de sauvages que sur la main!
--Quel est ce cri? dit Paul, tout étonné.
--Une outarde!... notre déjeuner! répliqua Baptiste.
--Le chef indien, non moins surpris, gardait maintenant le silence, et
plongeait son regard perçant à travers les rameaux, vers l'endroit d'où
partaient le rire et les paroles. Il aperçut les deux chasseurs blancs
qui écoutaient, immobiles et craintifs, adossés au tronc du sapin. De
tous côtés on entendait les craquements des branches sèches sous les
pieds, et les secousses des broussailles repliées qui se redressaient
violemment après le passage des guerriers.
--Nous sommes perdus! dit Baptiste; si nous étions restés une minute de
plus dans l'arbre!
--Vendons cher nos vies!
Une balle vint effleurer l'écorce du sapin qui protégeait les deux
trappeurs canadiens.
--Les lâches! hurla Paul Hamel.
--Sauvons-nous! dit Baptiste, nous pouvons échapper encore.
--A droite! reprit Paul, nous n'avons pas entendu de bruit de ce côté;
il n'y a peut-être personne.
--Es-tu blessé?
--Non! la balle s'est amortie sur le canon de mon fusil.
--Fuyons! ils vont nous tuer sans qu'on les voie, les damnés!
Et les deux amis s'élancèrent du côté qu'ils n'avaient pas entendu de
bruit. Ils passèrent près du chef sans le voir. Celui-ci épaula son arme
et fit feu. L'un des fuyards tomba: ce fut Paul Hamel; l'autre se trouva
soudain en face d'un nouvel ennemi. Il ne s'arrêta pas, mais le frappa
si fort du canon de sa carabine qu'il lui perça le ventre. Le sauvage
poussa un rugissement terrible; ce fut son mot d'adieu. Mais le chasseur
canadien n'eut pas le temps de retirer, des entrailles du guerrier, son
arme sanglante, qu'il se vit entouré d'une bande furieuse, désarmé et
garrotté.
--L'autre, demanda le chef, est-il bien mort!
--Il a la face sur la terre comme un lâche qui tombe en se sauvant, dit
l'un des guerriers.
--Mon pied lui a écrasé la tête en passant, dit un autre.
--Le chef a l'oeil juste et le bras ferme, ajoute un troisième.
--Allons danser autour de son cadavre, reprit le chef, les mânes des
Couteaux-jaunes se réjouiront.
Et, parlant ainsi, ils se dirigèrent vers le lieu où l'ex-élève était
tombé.
--Le diable l'a-t-il emporté? exclama le chef, je ne le vois plus.
--Il était ici, il y a une minute....
--Sacripant! Je le sais bien qu'il y était... mais il n'y est plus!...
Et les indiens se regardaient d'un air hébété. Ils se mirent l'oreille
contre la terre.
--Le chien de visage pâle!... il court! il est déjà loin.
--Celui que nous tenons paiera pour les deux, reprit le chef, en avant!
Il y aura fête joyeuse et sanglante, ce soir, dans la petite anse, à
l'embouchure de la rivière Claire.
III
GENEVIÈVE LA FOLLE.
Pendant que dans les vastes solitudes du nord-ouest, des
Couteaux-jaunes, guidés par le Hibou blanc, poursuivent les trappeurs
Canadiens de leur implacable jalousie, sous le ciel heureux du Canada,
au milieu des campagnes où la vertu s'épanouit comme les fleurs, des
hommes civilisés et chrétiens poursuivent, avec non moins de malice et
d'acharnement, mais avec plus d'hypocrisie, la plus douce des victimes.
Et cela depuis vingt ans; car vingt ans se sont écoulés depuis le
tragique événement qui rendit Picounoc veuf et Noémie inconsolable.
Picounoc et le bossu s'étaient liés d'amitié. Les mêmes penchants les
portaient l'un vers l'autre, et leurs intelligences perverses n'avaient
pas été longues à se deviner. Le colporteur avait passé bien des fois,
depuis vingt ans, avec sa cassette sur le dos, et il avait semé partout
sa marchandise choisie, récoltant, en retour, les gros sous qui
s'étaient changés en dollars. Et puis, il avait prêté à courte échéance
et à gros intérêts, sur billets ou obligations par devant notaire, les
précieux dollars; comme prêtent encore, de nos jours, certains usuriers
sans coeur--bourreaux d'un nouveau genre, qui jettent sur le pavé, dans
le déshonneur ou le désespoir, les pauvres qui tombent dans leurs
serres; qui croient se racheter aux yeux de la société ou de Dieu, en
offrant de temps à autres, avec ostentation, et grand fracas de réclame,
aux églises ou aux communautés, une partie des deniers qu'ils ont
extorqués aux malheureux! Bref, le bossu était riche, et avait ouvert un
magasin à Leclerville, près du pont. Picounoc avait vieilli de vingt ans
comme les autres; mais le gaillard portait bien son âge.
On le disait l'habitant le plus à l'aise de la paroisse. Il possédait
deux belles terres en culture et une terre à bois, bonne maison, grange
vaste, chevaux fringants, bêtes à cornes, montons, porcs et volailles.
On le jalousait. L'un disait: Rien d'étonnant qu'il ait amassé, il n'est
pas, comme moi, accablé par la famille. L'autre: il est si ménager! il
tondrait sur un oeuf. Celui-ci: il a eu toutes les chances; jamais de
pertes, jamais d'accidents, et celui-là: s'il avait une femme
gaspilleuse comme la mienne, il ne serait peut-être pas mieux que
moi....
Picounoc ne s'était point remarié. Plusieurs crurent que c'était de
regret. En effet, il doit être difficile d'oublier une première femme,
bien que nombre de veufs s'efforcent de prouver le contraire. Quoiqu'il
en soit, Picounoc était resté sage aux yeux de bien des gens, et il
vivait seul avec un engagé et Marguerite sa fille. Marguerite était
passablement belle, pas sotte du tout, bonne ménagère et fille
vertueuse. Lecteurs, ne soyez pas étonnés, la rose croît sur les épines.
Elle était recherchée en mariage de plusieurs garçons de bonne famille,
établis sur des terres nouvelles déjà toutes défrichées, ou sur le bien
paternel. Mais elle aimait plus haut. Elle était recherchée encore par
un parti riche, mais un peu vieux et difforme, le bossu. Celui-ci, elle
le fuyait, car elle éprouvait une antipathie singulière non seulement
pour sa bosse, mais pour son caractère faux. Le bossu n'en tenait pas
moins à ses idées et il ne doutait nullement du succès final: non pas
qu'il espérât jamais sembler un Adonis aux yeux de Marguerite, mais
parce qu'il avait le père en sa faveur. Marguerite aimait Victor
Letellier, jeune étudiant en droit, fils de Djos le défunt et de Noémie
la veuve. Victor Letellier avait-il un penchant pour Marguerite? je ne
le sais pas encore: lui-même le savait-il? Car l'amour est souvent
capricieux: Une femme vous aime, vous en aimez une autre, et celle-ci
vous regarde avec indifférence, et brûle pour votre ami, qui se sauve de
ses embrassements pour voler ailleurs. C'est le jeu: Passe à ton voisin.
Je ne veux pas insinuer toutefois que l'exemple soit applicable dans le
cas actuel.
Picounoc n'avait point convolé, mais la faute n'en était pas à lui, car
sa passion pour Noémie s'était accrue avec les années, et, au moment où
nous sommes, il se dirige encore vers la demeure de la veuve, moins
soucieux que de coutume, et l'espérance au coeur.
Noémie travaille au _métier_, pendant qu'une de ses nièces qui demeure
avec elle, tourne le rouet en chantant. Son front est incliné sur les
brins de laine, et la navette active va et vient avec bruit entre les
brins roidis de la chaîne qui se séparent pour la laisser passer, chaque
fois que le pied de la travailleuse pèse sur l'une ou l'autre des
_marches_. Le jour commence et Noémie se hâte, car elle veut faire ses
cinq aunes d'étoffe avant la nuit.
Elle est pauvre et sa terre, si féconde autrefois, ne rend plus. Les
mauvaises herbes, moutarde et chien-dent, remplacent l'avoine et le blé;
les pacages sont nus et les animaux sont maigres. Pourtant la veuve
infortunée n'a épargné ni son temps, ni ses peines. Elle a demandé les
meilleurs serviteurs et n'a pas regardé au paiement. Une sorte de
fatalité l'a poursuivie, et, malgré son travail et ses économies, elle
est devenue d'année en année plus pauvre et plus malheureuse. Nous
saurons bientôt comment cela s'est fait.
Picounoc entra. La jeune fille se leva pour lui présenter une chaise, et
la navette fut déposée sur l'étoffe. Noémie accorda un sourire triste au
visiteur qui s'approchait d'elle.
--Je voudrais vous dire quelques mots, Noémie, fit le veuf.
--Entrez ici, monsieur.
Tous deux passèrent dans la salle voisine, et s'assirent sur un sofa de
bois peint en bleu.
--Pauvre Noémie, commença Picounoc, d'un air affligé, avez-vous des
nouvelles?
Noémie pencha la tête et pâlit.
--Le bossu entendra-t-il raison? Il m'a assuré, déjà, qu'il éprouverait
un dommage énorme s'il ne rentrait immédiatement dans ses fonds. Le
commerce a ses exigences, Madame, vous le savez, et si l'argent est
nécessaire à quelqu'un, c'est bien, au négociant?
Noémie soupira profondément.
--Si vous l'aviez voulu, Madame, continua Picounoc, si vous le vouliez
encore, vous seriez à l'abri de ces épreuves qui vous accablent, à
l'abri surtout de la rapacité de ce vilain bossu. Un deuil de vingt
années doit être assez long. Vos parents et vos amis seraient heureux de
vous voir accepter enfin un protecteur et un appui; et, si vous n'en
voulez pas pour vous même, que ce soit pour votre enfant.
--Il sera reçu avocat bientôt, et pourra, je l'espère, conquérir une
place au soleil, dit Noémie.
--Songez, Noémie, que c'est à moi qu'il devra la position qu'il est
destiné à occuper dans le monde; le bossu, si je ne l'avais conseillé,
ne vous aurais jamais prêté un sou.
--Je le sais.
--Si j'avais eu de l'argent, je vous en aurais fourni de grand coeur et
sans garantie; je n'aurais pas eu recours à ce colporteur qui vous met
dans le chemin aujourd'hui.
--S'il pouvait attendre que mon fils soit reçu avocat!
--Noémie, vous ne savez pas comme sont épineux les commencements d'une
carrière. Il s'écoulera nécessairement plusieurs années avant que Victor
puisse rembourser au bossu les trois cents louis que vous lui devez.
--Trois cents louis? dites-vous.
--Eh oui! eh! oui! cela monte vite, allez! l'argent prêté à intérêt
composé....
--Mon Dieu! Jamais je ne pourrai payer cette somme-là.
--Noémie, si vous vouliez!...
--Mais, c'est impossible, je ne puis pas....
--Vous pourriez vous acquitter bien vite... ou, plutôt, dites un mot,
faites-moi une promesse, et j'acquitte tout moi-même....
La veuve, émue et troublée, ne répondit rien.
--J'assurerais à votre fils, que j'aime déjà comme s'il était mien, un
avenir prospère: je le pousserais, comme on dit. J'ai les moyens de le
faire. Et j'ai cru m'apercevoir qu'il ne détestait pas Marguerite....
Que de bonheurs à la fois!... Ah! je sais bien que je n'en mérite pas
autant!
--Vous êtes bien bon, Monsieur, mais!...
--Mais quoi? dites, achevez, ce n'est pas la première fois que vous êtes
cruelle à mon égard, et ce ne sera pas la dernière non plus, sans
doute....
--Ce n'est pas ma faute. Je ne puis oublier celui que j'ai tant aimé?
--Noémie, est-ce que je vous demande de l'oublier? Non, Dieu m'en est
témoin. Aimez-le toujours, évoquez son souvenir sans cesse oubliez-moi
pour ne voir que son image adorée! si j'en souffre, ce sera en secret;
et je ne m'en plaindrai point. Je veux vous rendre heureuse, car je vous
aime.
--Vous méritez bien d'être aimé, reprit Noémie à voix basse et d'un air
effrayé.
--Oh! merci! merci!... par pitié! aimez-moi un peu!...
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
J'en aime ni six, ni cinq, ni quatre, ni trois,
ni deux, ni une, ni point.
A la douzaine que j'aime, que j'aime!
A la douzaine que j'aimerai!
C'était Geneviève la folle qui entrait en chantant ce singulier refrain
des écoliers.
--Bonjour, Geneviève, dit la fileuse.
--On dit: Bonne nuit! c'est la nuit, ça; la nuit pour moi, la nuit pour
toi, la nuit pour Noémie, la nuit pour Picounoc, la nuit pour le bossu,
la nuit pour tous les fous!
Ou dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
--Comme tu es éveillée, Geneviève.
--Je suis éveillée parce que je suis triste; je chante parce que je
pleure. Chante donc aussi toi, tout le monde devrait chanter parce que
tout le monde devrait pleurer. Où est Noémie? On dit qu'elle va se
marier. Il est grand temps qu'elle y pense, si elle veut publier
mineure.
La jeune fileuse riait de bon coeur. Elle fit signe à la folle d'entrer
dans la chambre où se trouvaient Picounoc et Noémie.
Elle y entra en effet.
--Bon jour, Monsieur et Madame, dit-elle, comment vous portez-vous?
Assez bien, Dieu merci au bon Dieu. Assoyez-vous donc. Merci, je ne veux
pas être longtemps.
Ou dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
On dit que j'aime les pommes
A la douzaine!
Picounoc et Noémie la regardaient en souriant, accoutumés qu'ils étaient
à ces folies inoffensives.
--Vous m'inviterez aux noces, continua-t-elle. Vous jouerez du violon et
je danserai toute seule avec tous les autres. Je m'en vais chez le
bossu, de ce pas-là; il m'a promis une épinglette pour me mettre dans
les oreilles. On est en amour tous les deux. Si je peux mettre la main
dessus, je vous promets qu'il va la rouler sa bosse, une butte! J'ai une
rivale, c'est mademoiselle Picounoc, mais, les rivales, quand je me
montre, ça fond comme le beurre dans la poêle!
--Pauvre Geneviève! murmurait Noémie.
--Elle n'a plus la moindre étincelle d'intelligence, dit Picounoc.
--Je cherche Djos, ton mari, reprit la folle s'adressant à Noémie, si je
le trouve je le garde, tu n'en as plus besoin, puisque tu prends ce
grand maigre-échine-là. Djos! c'est ça qui était un bon patriarche. Je
l'ai bien connu dans l'ancien temps. Alors on l'appelait Joseph, et il
avait un beau manteau qu'il prêtait aux dames trop frileuses. Mais
tiens! je m'aperçois bien que vous me dérangez, adieu! bon jour, bon
soir! je m'en vais, tu t'en vas, il s'en va, nous nous en allons; vous
vous en allez, ils s'en vont... à la mort! à l'échafaud!
Et elle sortit.
--Cette folle, remarqua Picounoc, elle a parfois des paroles lugubres.
Noémie avait des larmes dans les yeux.
--Je vais aller voir le bossu, continua Picounoc, et je vous jure de
faire l'impossible pour le désarmer et vous le rendre un peu plus
favorable.
IV
UN DE PERDU TROIS DE TROUVÉS.
Baptiste éprouvait d'horribles tortures morales, mais son visage
impassible les dissimulait bien. Il avait appris des sauvages à déguiser
ses sentiments et à cacher ses émotions. On lui délia les pieds pour
qu'ils put marcher, mais on lui attacha les mains derrière le dos. Il
trébuchait parfois, et parfois tombait sur le terrain embarrassé. On le
rouait de coups alors au grand amusement du chef. La perspective n'était
pas gaie. Il regrettait de n'avoir pas été, comme son compagnon qu'il
croyait mort, atteint par une balle meurtrière. Que d'ignominies et de
souffrances lui eussent été épargnées! Il eut envie de réveiller la
sensibilité du chef en lui parlant du pays, des parents qu'il avait dû
aimer, de la religion qui avait embelli son enfance. Car, il le savait,
ce chef n'était pas un véritable indien, mais bien un renégat.
--Chef, dit-il en français, car je vois bien que tu n'es pas né dans les
bois, et que tu es un enfant des peuples civilisés, au nom de la mère
qui t'a donné le jour, rends-moi donc la liberté, et jamais, je le jure,
je ne ferai rien contre la tribu qui t'a choisi pour son maître.
--La mère qui m'a donné le jour a bien eu tort, répondit, en français,
le chef un peu surpris--et toi, tu as eu tort aussi de tomber entre mes
mains.
--Pourquoi cette vengeance? je ne t'ai jamais fait de mal.
--Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un des tiens.
--Comment? mais il y a une justice.
--Une justice! oui! au bout de ma carabine. Ah! je l'ai juré que je me
vengerais! et je voudrais bien que tous ceux à qui je garde rancune
passassent à la portée de mon bras!... N'importe? en attendant, puisque
ceux que je déteste ne viennent pas jusqu'ici chercher leur punition, je
m'assouvis sur les imprudents qui, comme toi, tombent dans mes filets.
--De quelle place viens-tu? chef.
--Cela ne te regarde en rien.
--Connais-tu le grand-trappeur? demanda, à son tour, le chef.
--Cela ne te regarde en rien, dit Baptiste.
Le faux indien se mordit les lèvres et ses yeux lancèrent un éclair de
feu.
--Ce maudit-là, continua-t-il, me le paiera, si je le poigne une bonne
fois!
--C'est qu'il n'est pas aisé à prendre.
--Tu le connais donc?
--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt,
à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire
demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.
Le renégat rougit sous son masque de cuivre.
Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation
dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et
de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le
prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se
montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui
n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui
parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien
craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière
Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au
loin la forêt.
--_Well_! _well_! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont
asses _stioupides_ pour _cry up_ si fort.
--_Bene_! _bene_! _fusillabimus omnes_! nous les fusillerons tous s'ils
continuent à se trahir.
Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou
l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à
l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et
plaisant.
L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et,
au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les
bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé,
comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine.
Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après
Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort.
Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se
leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.
Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la
conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir
défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de
cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave
et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque
chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme
avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus
redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas
son camarade.
A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se
dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages
du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal,
mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures.
L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où
il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la
lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des
bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle
annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était
proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où
devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il
songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture
pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles,
car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes.
Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups
de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu
s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur
cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait
sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière.
Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.
Une détonation soudaine l'éveilla après deux heures de repos. Il se leva
d'un bond, et, croyant les sauvages à sa poursuite, se mit à fuir au
hasard. Il avait à peine franchi quelque cent pieds qu'il se trouva en
face de trois hommes. Il ne put s'empêcher, dans sa surprise et sa joie,
de lâcher un mot latin: _O quam felix!_ Le plus grand des trois
chasseurs, le chef, eut comme un soubresaut d'étonnement en entendant
cette voix et ce latin; un autre dit:
--_He speaks latin_ comme une vache espagnole. Le troisième, plus étonné
que les autres, s'écria:
--Comment? vous me connaissez? Mais diable! qui êtes-vous donc. Je ne
vous remets pas moi?
--Pardon, chasseur, je ne vous connais pas du tout, mais loin du pays,
au milieu des solitudes sauvages, tous les chasseurs blancs sont amis.
--Vous ne me connaissez pas, dites vous, mais vous savez mon nom,
puisque vous vous êtes écrié en me voyant: Oh! tiens! Félix!
L'ex-élève et les chasseurs éclatèrent de rire, à la grande stupéfaction
de Félix.
--C'est un mot latin que j'ai jeté au vent reprit l'ex-élève; cela
m'échappe encore parfois dans les grandes circonstances. Je ne savais
pas que je prononçais votre nom. Vous vous appelez donc Félix?
--Félix Rivard, pour vous obéir.
Vous êtes donc un savant, vous l'ami? demanda le premier des trappeurs
avec une indifférence mal dissimulée.
--J'ai été au séminaire de Québec, dans mon enfance....
--Au séminaire de Québec!... Et après?
--Après! dans les chantiers de la Gatineau.
Une émotion extraordinaire s'empara du chef des coureurs, une sueur
froide perla sur ses tempes qu'il essuya du revers de sa main, et ses
yeux se fixèrent avec une attention, extrême sur le nouveau chasseur.
--J'ai faim, dit l'ex-élève, avez-vous quelque gibier à me mettre sous
la dent?
--Une perdrix, deux perdrix même, que Félix vient de tuer.
--Heureuses perdrix! heureux coup de fusil qui m'a éveillé et me donne
trois braves compagnons pour remplacer celui que je viens de perdre.
--Vous avez perdu votre camarade? comment cela? qui était-il?
--Vite, allumez un petit feu pour faire rôtir mon dîner, et je vous
conte, en deux mots notre histoire.
L'anglais dit: C'est moi allume _the fire and cook the_ perdrix. Et il
se mit à l'oeuvre.
--Un parti de Couteaux-jaunes nous a poursuivis et rejoints aussi,
puisque l'un de nous deux est prisonnier. Si je n'avais pas fait le
mort, ça y était. Nous avons passé la nuit dans le faîte d'un arbre
comme des corbeaux, et les chenapans de sauvages sont venus camper à nos
pieds. Si nous étions restés dans notre cachette cinq minutes de plus,
nous étions sauvés, raconte l'ex-élève.
--Et pourquoi n'y êtes-vous pas restés?
--Nous les pensions décampés.
--Sont-ils nombreux?
--Vingt cinq, sans les femmes.
--Nous ne sommes que quatre....
--Si nous pouvions délivrer ce pauvre Baptiste nous serions cinq.
--Baptiste?
--Oui, le connaissez-vous?
--C'est un brave! Il nous a laissés au lac Supérieur, il y a un mois
environ. Nous avons protégé tous deux, alors, contre l'amour d'un chef
cruel, d'un renégat, d'un blanc qui s'est fait sauvage, une jeune fille
Lithchanrée.
--Que dites-vous là? Mais ce chef, c'est lui qui guide et commande la
troupe à laquelle je n'ai échappé que par miracle, et qui emmène
prisonnier mon cher camarade.
--Ce doit être lui en effet, le Hibou blanc, le chef des
Couteaux-jaunes! En marche alors!
--Vous êtes donc celui qu'on appelle le grand-trappeur? demanda, avec
une sorte de respect, l'ex-élève.
--_Oh yes! that is the man_, reprit vivement l'anglais, c'est ça le
grrrande chasseur, le grrrande-trappeur!... Tu vas voir!
--Il est l'effroi des sauvages, ajouta Félix.
--Il y a bien longtemps que j'entends parler de vous, reprit l'ex-élève,
et je suis heureux de faire votre connaissance... si vous voulez nous
chasserons ensemble....
--Je le veux, dit le grand-trappeur. Et il tendit sa main loyale au
nouveau compagnon.
--Maintenant, mes perdrix. Pour que je vous suive il me faut un peu de
leste dans l'estomac, _in stomacho meo_!
Le grand-trappeur sourit et une larme apparut dans son oeil
mélancolique.
--Le nouveau camarade il est drôle comme un _devil_, observa en riant le
trappeur anglais.
L'ex-élève eut vite fait son repas: Une gorgée d'eau maintenant, pour me
rincer le palais, dit-il, et filons!
--Les Couteaux-jaunes ne sont donc pas loin? demanda le grand-trappeur.
--A quelques heures seulement.
--Dans la direction nord, si j'en juge par la marque que vous avez faite
sur les bouleaux, car je suppose qu'elle est de vous.
--En effet. Ils se dirigent sans doute vers le lac noir par où ils ont
coutume de passer.
--Ils iront peut-être à l'embouchure de la rivière Claire pour faire la
pêche, et se donner le luxe d'un festin, avant de s'enfoncer plus avant
dans la forêt, observa Félix Rivard.
--_Oh! yes_, dit l'anglais, car ils ont _much wisky_.
--Ils ont coutume de faire la traite à la baie d'Hudson; j'ai entendu
parler d'eux au fort d'York, dit l'ex-élève.
--Il faut marcher vite, reprit le grand-trappeur, et se rendre à la
rivière Athabaska. Si nous ne les trouvons pas là, nous passerons par le
fort Pierre à Calumet pour acheter de la poudre et des balles.
--Mon Dieu! ils auront peut-être tué mon pauvre compagnon de chasse, et
nous arriverons trop tard.
--Ils sont trop barbares, répliqua le grand-trappeur, et se complaisent
trop dans les souffrances de leurs victimes pour les immoler si tôt. Ce
n'est pas durant la marche qu'ils tuent leurs prisonniers; ils
s'arrêtent, boivent, mangent et dansent, d'abord, sous les yeux du
condamné, et puis, quand ils sont las des jouissances ordinaires, ils se
gorgent de sang.
--_God dam!_ frémit l'anglais en serrant sa carabine.
Ils marchaient depuis quelques heures à peine, quand ils entendirent la
clameur joyeuse des indiens à qui le Hibou blanc annonçait le supplice
prochain de Baptiste.
V
ENTRE AMIS.
Picounoc sortit de chez Madame Letellier avec l'espérance dans l'âme:
J'ai souffert vingt ans, pensait-il, mais qu'importe? les vingt ans sont
passés et la volupté que j'ai si longtemps désirée semble m'être
promise. Qu'est-ce que c'est que vingt années de martyre pour une heure
de pareilles jouissances? Et cette femme, ce n'est pas pendant une heure
seulement que je la posséderai, mais pendant des années, car je ne suis
pas vieux encore! je suis solide et plein de vigueur! Oh! la
persévérance! la persévérance! quelle force et quelle vertu! Je n'ai que
celle-là, mais!... Si je me faisais illusion! Illusion! Est-ce que je me
suis fait illusion quand elle m'a repoussé fièrement, durement,
impitoyablement? Est-ce que je me suis fait illusion quand elle m'a
accueilli avec froideur, avec indifférence? Illusion? Allons donc! on
n'est plus à l'âge des illusions. Elle s'incline vers moi, elle penche,
elle penche, comme... n'importe? je ne suis pas un poète, moi, pour
faire des comparaisons. Si Victor son garçon peut monter de Québec
maintenant, il la fera bien se décider, lui! Il m'aime, ce Victor; il me
considère comme un père!... Oh!... je sens que je l'aimerai, cet enfant;
je le protégerai, je le pousserai dans le monde. Il faut bien, après
tout, qu'on répare un peu le dommage fait au père.... On est chrétien ou
on ne l'est pas. Pauvre Djos! lui qui aimait les bons tours, je ne sais
pas comment il prendrait celui-là, s'il savait le fond de l'affaire.
Qu'il dorme en paix dans les cendres de sa grange, j'aurai bien soin de
sa veuve.
C'est en se parlant ainsi à lui-même que Picounoc arriva chez son ami le
bossu.
--Les affaires avancent-elles? dit celui-ci.
--Pas vite. Le plus sûr moyen de vaincre sa résistance, je crois, serait
de faire vendre la terre. Quand Noémie se verra dans le chemin elle se
montrera plus accommodante.
--Je suis prêt, dit le bossu.
--Je l'achèterai, moi, reprit Picounoc; tu ne me nuiras pas?
--Non, pourvu que mes intérêts soient protégés.
--J'ai rarement vu une veuve aussi tenace.
--Monsieur le marchand, empêchez donc ces gamins de me persécuter, pour
l'amour de n'importe qui et de n'importe quoi!
--Tiens! Geneviève! dit le bossu,--car c'était elle, la pauvre folle,
qui entrait--que te font-ils donc, ces mauvais garnements?
--Ils m'appellent "la folle."
--Ne les écoute point, dit Picounoc, tu sais bien que tu es plus fine
qu'eux.
--Oui, et plus fine que vous aussi, soit dit sans vous offenser.
--C'est bon pour toi, Picounoc, dit le bossu.
--Non, ce n'est pas bon, répliqua la folle; j'aurais du dire: _meâ
culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ culpâ_.
Eu te frappant la poitrine? dit le bossu.
--En me perçant le coeur avec un poignard.
--Penses tu encore à Racette? demanda Picounoc.
--Quand j'étais jeune et belle, il y a bien cent ans de cela, je
l'aimais bien, comme cela, pour lui dire un mot sans faire semblant de
rien et continuer ma route.
--Je croyais que vous vous étiez connus intimement, reprit le bossu.
--J'ai tant vu de monde depuis que je suis descendue des limbes que je
ne puis me remettre chacun. Mais vous autres, je vous reconnais bien
toujours. Vous allumiez les étoiles tous les deux pour éclairer le
paradis de la bonne femme Labourique, dans la rue Champlain, et vous
allumez maintenant la colère de Dieu.
--Est-elle égarée un peu? remarqua le bossu en éclatant de rire.
--C'est presque de l'idiotisme, répondit Picounoc.
--Veux-tu me prêter cela pour jouer un peu? dit-elle au marchand. Elle
montrait des rouleaux de fil.
--Tiens! amuse-toi, mais ne les salis point.
--Oh! non, j'ai les mains nettes; je me les suis lavées il n'y a pas
plus de quinze jours.
Et elle se mit à faire des tourelles et des colonnes avec des fuseaux.
Et pendant qu'elle s'amusait ainsi, les deux vauriens causaient.
--Tu l'as donc toujours aimée cette femme? demandait le bossu.
--Toujours, depuis que je la connais.
--Et tu en as épousé une autre cependant?
--Avec raison, puisque je suis veuf.
--Farceur, tu fais du mystère.
--C'est mon fort.
--Et tu es devenu veuf si tôt!
--Elle se fait prier depuis vingt ans. Si je ne commençais le siège que
d'aujourd'hui, où cela me mènerait-il? j'aurais les cheveux blancs quand
j'entrerais dans la place....
--Drôle! va, dit le bossu, lui tapant sur l'épaule, tu es si fort que
cela?...
Picounoc se gourma: Silence, dit-il; à la finesse du renard il faut unir
la prudence du serpent.
--Mais deux d'un coup! allons donc! son mari et ta femme?...
--Jamais je ne pourrai refaire la tour de Babel avec ces rouleaux, dit
la folle, c'est décourageant; comment monter au ciel?
--Courage, dit le bossu, tu y arriveras.
--Eh bien! c'est entendu, tu fais vendre la terre de suite, reprit
Picounoc, il me tarde d'en avoir fini, s'il faut la prendre par la
famine, réduisons-la!
--J'ai bien conduit la besogne, n'est-ce pas? j'ai corrompu tous ses
serviteurs.
--Tu les as tous jetés dans l'ivrognerie.
--C'est le plus sûr moyen de perdre un homme et de l'empêcher de
travailler.
--Aussi, la terre est-elle dans un état pitoyable. Elle ne se vendra pas
cher.
--Tant mieux pour toi; quant à moi, je ne perdrai rien. Mais tu sais?...
l'autre affaire....
--Marguerite?
--Oui, il faut que les deux mariages soient célébrés à la même messe. Je
deviens ton gendre respectueux et dévoué; tu te fais mon auguste
beau-père.
--Mais si Marguerite refuse?
--Il n'y a pas de si....
--Je m'en vais, dit la folle, excusez.
--Tu reviendras, Geneviève.
--Merci bien de la politesse, vous dites des choses qu'on ne peut pas
comprendre; j'aime bien à tout comprendre, moi. Et elle sortit.
--C'est heureux qu'elle ne comprenne rien! dirent à la fois les deux
amis.
--Mère, je suis avocat! je viens d'être reçu avec distinction, s'écria
un beau jeune homme, en se précipitant, tout joyeux, dans les bras de la
veuve Noémie....
--Victor! exclama l'heureuse mère, en embrassant le nouveau disciple de
Thémis. O mon Dieu! je croyais ne pouvoir plus jamais éprouver les
douceurs d'une joie véritable!... Tu viens te reposer! tu vas passer
quelque temps avec moi, reprit-elle après un moment.
--Oui! mère, je suis un peu fatigué, j'ai besoin de respirer l'air des
champs et de courir libre dans nos bois et sur le bord des ruisseaux....
Mais avant tout, j'ai besoin de manger un croûton.
Noémie jeta un regard inquiet sur sa nièce.
--Tiens! ma cousine Henriette! dit le jeune avocat. Comme te voilà
belle! comme te voilà grande! Un baiser, voyons! encore un, cela fait
oublier la faim.
--Va donc emprunter un pain, Henriette, demanda la veuve avec des larmes
dans la voix.
--Vous n'avez pas de pain? dit Victor.
--Tu ne l'aimeras pas, mon enfant.
Et vous le mangez, vous? petite mère?
--Faut bien!
--Voyons cela! Et il ouvre le buffet, prend la nappe, la déroule et voit
tomber un morceau de ce misérable pain d'avoine amer que trop de pauvres
gens sont condamnés à manger.
--Ce pain noir! c'est tout ce que vous avez?
--On y est accoutumé; mais toi!...
--Mais moi? j'en mangerai aussi.
--Va chercher du pain de blé, Henriette.
--Où vais-je aller?... les gens, vous le savez bien, n'aiment guère à
prêter....
--Victor comprit tout: Je n'ai plus faim, dit-il.... Bientôt, je
l'espère, je pourrai vous apporter de meilleur pain, ma bonne mère. Je
pourrai relever cette maison qui tombe, améliorer cette terre qui ne
produit plus que du mauvais grain, car je vais travailler; je veux me
faire une place au soleil!
La veuve pleurait: Cher enfant, soupira-t-elle, il sera trop tard.
--Que voulez-vous dire? vous m'effrayez... Vous êtes malade? les
chagrins, le travail et les privations vous ont brisée?...
--Notre terre va être vendue... tu le sais, elle a été décrétée....
--Vendue! c'est vrai! et par celui qui vous a prêté de l'argent pour me
faire instruire! C'est pour moi que vous vous êtes ainsi jetée dans la
misère! Oh! que Dieu me donne la force et les moyens de vous prouver ma
reconnaissance! Mais, comment se fait-il que celui qui nous a rendu
service pendant tant d'années, retire tout à coup ce bras qui nous
soutenait?
--Quand on doit, mon fils, il faut payer: souvent le créancier n'a pas
tort.
--Le créancier, c'est toujours....
--Monsieur Chèvrefils.
--Je vais aller le voir: il faut qu'il patiente encore un peu. Il
comprendra que je suis en état de gagner quelque chose maintenant.
--Il dit qu'il a besoin d'argent pour son commerce. Au reste, notre bon
ami St. Pierre est allé lui parler à ce sujet; et s'il est possible
d'obtenir du délai, il en obtiendra.
--Quel brave homme que ce Saint-Pierre!
--Son dévouement ne s'est jamais démenti.
--Vient-il ici souvent?
La jolie veuve rougit. Elle voulut cacher son émotion et se détourna
pour tousser.
--Assez souvent, répondit-elle.
--Sais-tu une chose, mère?
--Non... qu'est-ce que c'est?
--Il m'a laissé comprendre, un jour, qu'il t'aimait et serait heureux de
t'épouser....
--Il t'a fait de pareilles confidences?
--Indirectement... mais, j'ai compris.... Il ne vous en a jamais
parlé?...
--Comme te voilà curieux, fit la veuve en riant.
--Ah! je devine. C'est bien, petite mère, épouse-le, c'est un bon
parti... et moi....
--Et toi?...
--Et moi j'épouserai Marguerite
VI
UN TROUBLE-FETE
Animés par le désir de sauver leur compatriote et par le besoin
d'échanger quelques coups de feu avec de vieilles connaissances, les
trappeurs canadiens s'élancèrent sur les traces des Couteaux-Jaunes. Ils
marchaient depuis trois heures environ, quand ils entendirent des cris
de joie.
--Je ne les croyais pas si proches, dit le grand-trappeur, et, s'ils
n'avaient pas eu le bon esprit de crier, nous aurions eu l'imprudence
d'arriver au milieu d'eux le fusil au repos ou le pistolet dans la
ceinture. Marchons avec précaution, et voyons s'ils gagnent la rivière.
--Oh yes! Je les entends. _Do you hear_?
--_Entendamus omnes_... répondit l'ex-élève.
Le grand-trappeur éprouvait toujours une émotion soudaine quand
l'ex-élève improvisait son latin. Il souriait d'une façon mélancolique.
Les autres riaient de bon coeur.
--Doublons le pas, dit-il, si c'est possible, et devançons-les en
gagnant directement l'embouchure de la rivière Claire.
Quelques heures plus tard, les quatre trappeurs arrivaient au bord de la
rivière Athabaska, un peu en bas de l'endroit où elle reçoit, dans son
onde vaseuse, les flots limpides de la rivière Claire. Ils remontèrent
jusqu'à une anse qui s'enfonce de plusieurs arpents dans la forêt, et
paraît enlacée par deux bras énormes, deux pointes de rochers recouverts
de sapins rabougris. Au fond de l'anse, une grève de sable fin borde la
rivière. C'est une retraite superbe que tous les chasseurs ne
connaissent point. Les Couteaux jaunes et les Flancs de chiens, la
connaissaient bien, car ils s'y étaient surpris tour à tour. Le
grand-trappeur n'ignorait pas non plus, son existence. Il divisa en deux
sa troupe de quatre guerriers. L'ex-élève et Félix eurent ordre
d'attendre, blottis derrière un rocher, sur l'un des bras qui ceignaient
la petite baie, et l'anglais et le chef passèrent de l'autre côté où le
danger devait être plus grand, si les indiens arrivaient--comme cela
était probable--en côtoyant la rivière. Le grand-trappeur choisissait
toujours le poste le plus périlleux. Les Couteaux-jaunes approchaient
traînant leur victime. Déjà les blancs entendaient au loin le bruit de
leur marche.
--Guerriers, arrêtez, ordonna le chef.
La troupe fit cercle autour du renégat.
--Votre chef est brave, et vous le savez. Il ne craint pas la mort, ni
les supplices qui la précèdent; mais il est prudent, et ne veut pas
inutilement exposer ses guerriers. Les bois sont remplis d'ennemis, et
les blancs que j'ai fuis parce qu'ils sont lâches et menteurs, courent
en tous sens sous ces forêts immenses. Ils se cachent partout pour vous
surprendre et verser votre sang; il faut donc se montrer plus habiles
qu'eux-mêmes. Nous allons faire le festin sur la grève de sable, au pied
du rocher, au bord des eaux claires de la rivière. Mais nous ne
descendrons pas tous ensemble. Dix d'entre vous resteront sur la côte et
feront sentinelles; ils auront leur part du banquet, et assisteront au
supplice du prisonnier.
Les guerriers firent un murmure approbateur. Les dix choisis pour monter
la garde sur le bord de la baie restèrent en arrière, et les autres
descendirent sur le rivage. Le grand-trappeur voyait bien, de sa
cachette, la grève et les sauvages. Il les compta.
--Quinze guerriers, à part les femmes, murmura-t-il, la troupe s'est
donc divisée! Qui sait leur dessein? Ils nous ont entendu peut-être, et
peut-être nous devinent-ils. Nous avons voulu les surprendre, et nous
sommes peut-être tombés dans leur piége.
Les sauvages se mirent à courir de ça et de là; les uns ramassèrent du
bois et allumèrent un grand feu, juste au pied du rocher où se trouvait
caché le grand-trappeur, les autres firent la pêche.
Baptiste le prisonnier les suivait d'un oeil indifférent. On ne pouvait
pas lire le désespoir sur sa franche et brune figure. De temps en temps
il regardait le rocher comme s'il eut pressenti ou deviné qu'un ami se
tenait là pour le protéger. Il avait toujours les mains liées derrière
le dos, et deux guerriers se tenaient auprès de lui pour le surveiller.
On fit rôtir le poisson frais en le fixant au bout de broches de bois,
puis le festin commença, largement arrosé d'eau de feu.
Le prisonnier ne put s'empêcher de regarder avec envie le frugal repas;
et, la senteur de la truite dorée à la braise flattait bien agréablement
son odorat, mais agaçait fort son estomac depuis longtemps vide. Le chef
s'en aperçut, prit un poisson brûlant et s'approcha de lui:
--Mange, mon cher ami, mange vite et beaucoup, dit-il, car c'est ton
dernier repas.
Le prisonnier, essayant d'éviter les brûlants attouchements de la
truite, se tournait la tête en tous sens, mais c'était inutile; on ne le
laissa en paix que lorsqu'il eut la bouche toute enflammée. Les sauvages
riaient et battaient des mains. Le grand-trappeur voyait tout, et la
colère s'allumait dans son âme. Un instant il prit sa carabine pour
viser le renégat, mais un bruit de pas se fit entendre auprès de lui.
Alors déposant son arme, il se blottit le long du rocher. C'étaient deux
sauvages qui venaient regarder ce qui se passait en bas.
--Si l'on voit bien tu me le diras, Nid d'écureuil, et j'irai à mon
tour, fit l'un des indiens.
--Oui, Vent qui souffle, je te le dirai.
Et Nid d'écureuil se glissa le long de la roche moussue et couverte de
sapins.
--Oh! oh! commença-t-il...
Il n'acheva pas. Une main vigoureuse le saisit à la gorge et le coucha
sur le lichen. Il se tordit comme un serpent dont on écrase la tête, et
son fusil lui échappa. Ses bras se raidirent et ses poings fermés
essayèrent de frapper l'ennemi qui le tenaillait ainsi, mais rien ne put
faire desserrer les doigts musculeux du grand-trappeur. La pieuvre ne
tient pas mieux sa victime dans ses dix bras visqueux armés de suçoirs.
L'indien se déchirait les pieds sur le rocher, et ses ongles emportèrent
un morceau de la veste du chasseur. Ses yeux sortirent de leurs orbites,
et sa langue flotta en dehors de la bouche. Ses membres qui s'étaient
d'abord roidis avec violence, s'affaissèrent peu à peu et ses doigts
crispés se détendirent. Le trappeur desserra les doigts et le cadavre
roula à côté de lui.
--Et d'un! pensa-t-il....
On se mit à danser sur le sable, devant le feu. Déjà l'ivresse
commençait à transformer ces sauvages, et, de singulières fureurs
passaient dans leurs regards. Ils chantaient en dansant, et battaient la
mesure en se frappant dans les mains. Quand ils passaient près de
Baptiste, ils lui faisaient, du poing, toutes sortes de menaces, et
souvent même le frappaient dans la figure. Baptiste, soumis à son
funeste sort, endurait tout avec une orgueilleuse patience. De temps en
temps il faisait un effort pour rompre les liens d'écorce qui
enchaînaient ses mains, et il faisait un pas en arrière, s'approchant de
la flamme du foyer qu'on attisait toujours.
Vent qui souffle, trouvant que son camarade ne revenait pas vite,
l'appela par deux fois: Nid d'écureuil! Nid d'écureuil! Personne ne
répondit, et pour cause. Alors, maugréant, il s'approcha à son tour de
la redoutable cachette du grand-trappeur.
--Pourquoi ta parole ne répond-elle pas à la mienne, Nid d'écureuil?
dit-il, en s'avançant: Les frères s'amusent-ils bien en bas?...
--Vas-y voir! dit le trappeur qui l'empoigna à son tour et, d'un élan
terrible, le poussa dans l'abîme. Le sauvage ouvrit les bras comme des
ailes, tourbillonna deux ou trois fois et tomba la tête sur un cailloux.
Il y eut un moment de terreur parmi les sauvages et la danse cessa.
--Une imprudence, dit le chef: il se sera trop approché du bord....
--_O quam degringolat!_ exclama, pas trop haut, l'ex-élève qui voyait
tout de l'autre côté de l'anse étroite.
--_O what a nice culbute!_ dit l'anglais!...
Le chef sauvage ou, plutôt, des sauvages, poussa un sifflement aigu
auquel plusieurs sifflements répondirent aussitôt.
--Vous le voyez, dit-il, nos guerriers sont tranquilles... c'est un
accident.
Et la danse recommença, et l'eau de feu circula de nouveau. Cependant le
jour baissait et les guerriers sentaient la fatigue et le besoin de
repos. Ils demandèrent le supplice du visage pâle. Le chef appela, par
un signal convenu, les guerriers qui étaient restés en faction sur la
côte. Ils répondirent par une clameur de joie. Le prisonnier ne put
s'empêcher de frémir à la pensée des tourments qu'il allait endurer. Il
recula encore d'un pas et se trouva près du feu. Alors le grand-trappeur
se leva debout, et, prenant le cadavre du guerrier qu'il avait égorgé,
il le lança en bas du rocher. La stupeur se peignit sur les figures des
indiens. Ils entourèrent le cadavre en poussant des cris de douleur.
--Nous sommes surpris, dit le chef.... Il y a des blancs ici ou des
Flancs-de-chiens.
--Tuons le prisonnier et sauvons-nous, proposa l'un de ces traîtres.
Le prisonnier avait la figure légèrement contractée et paraissait
souffrir. Il avait les bras tendus vers la flamme. Un cri descendit du
haut du rocher, un cri monta de la grève. Le grand-trappeur avait été
aperçu quand il s'était levé pour lancer le cadavre en bas, et les huit
guerriers qui restaient encore sur la côte se précipitèrent sur lui à la
fois. Le prisonnier, les mains libres, se jeta dans la rivière, à la
grande stupéfaction de ses gardiens. Il avait brûlé ses liens.
Plusieurs coups de carabine firent rejaillir l'onde autour de lui, mais
il ne fut pas atteint. La colère et la surprise faisaient trembler les
mains de ses ennemis.
L'ex-élève et Félix poussèrent un cri de joie en voyant fuir leur ami;
mais aussitôt ils virent le danger que leur chef courait, et ils se
levèrent pour voler à son secours.
Mais les guerriers montèrent la côte avant que le secours put arriver
aux chasseurs qui se trouvèrent ainsi fatalement divisés. Le
grand-trappeur se défendait bien et il était admirablement secondé par
son ami John.
Tenant son fusil par le canon, il frappait en diable au risque de le
casser, car il n'avait pas le temps de charger ses pistolets. Il ne
restait plus que six sauvages en état de se battre, et six contre deux
hommes comme le grand-trappeur et l'anglais, ce n'était qu'une bouchée.
L'ex-élève et son compagnon revinrent par derrière les guerriers, et,
pour donner le change ou les diviser, ils firent feu. Une balle traversa
le dos du moins vigoureux, qui se trouvait en arrière. Il tomba sur la
face pour ne plus se relever. Toute la troupe allait retourner sur ses
pas pour riposter, quand une clameur s'éleva: le grand-trappeur! le
grand-trappeur! Les guerriers venaient de reconnaître celui qui était la
terreur des bandes sauvages. Alors, dédaignant les autres ennemis, tous
se ruèrent vers le rocher où il s'était caché.
--Prenez-le vif! ordonna le chef! son supplice nous dédommagera de la
perte que nous venons de faire.
--Le grand-trappeur, acculé au rocher, voyait bien qu'il n'y avait plus
de fuite, ni de salut possibles pour lui: il ne voulait que gagner du
temps pour décimer quelques têtes de plus, ou permettre à ses gens de
s'enfuir. Cependant la fatigue le gagnait, et son bras perdait de
l'agilité. La carabine tournoyait moins vite. Rapide, l'un des guerriers
s'élança à ses pieds, passant au dessous de l'arme dangereuse, et
l'enlaça de ses deux bras. Le grand-trappeur le repoussa rudement et le
fit rouler au loin, mais, dans cet effort, il perdit un mouvement des
bras, et deux autres guerriers se jetèrent sur lui. L'un des deux
s'affaissa aussitôt; une balle, poussée avec adresse lui avait percé le
crâne. Ce fut le dernier qui tomba. Epuisé, le vaillant canadien céda au
nombre. Il fut écrasé. Six indiens, animés par la plus ardente colère,
le garrottèrent étroitement pendant que les autres tenaient en échec ses
compagnons désespérés.
Les indiens comprirent que les blancs n'étaient pas nombreux quand ils
virent les coups de fusils et de pistolets se faire si rares. Alors ils
laissèrent déborder leur joie, et entonnèrent un chant de victoire.
L'ex-élève, John et Félix, pleurant la perte de leur chef valeureux
descendirent la côte et se cachèrent sur le rivage en attendant le
départ de leurs ennemis.
VII
ROBERT ET CHARLOT
Picounoc entra
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