Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
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Title: Souvenirs d'un sexagénaire, Tome IV
Author: A.-V. Arnault
Release date: February 8, 2008 [eBook #24549]
Language: French
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Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE,
PAR A. V. ARNAULT,
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Verum amo. Verum volo dici.
PLAUTE. _Mostellaria_.
PARIS.
LIBRAIRIE DUFÉY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17.
1833.
LIVRE XIII
DÉCEMBRE 1797 À MAI 1798.
CHAPITRE PREMIER.
Retour du général Bonaparte à Paris.--Sa manière de vivre.--Il est nommé
membre de l'Institut.--Il assiste à une séance générale.--Vers de
Chénier.--Incidens.--Anecdote.
Aujourd'hui, 14 avril 1832, je reprends la plume, impatient de commencer
ce volume, qui doit être le complément de la première partie de ces
Mémoires. Mais ce volume, me sera-t-il permis de l'achever? Un fléau non
moins terrible, non moins actif que cette révolution qui fait comme lui
le tour du monde, arrive ici à travers cent contrées dont il a décimé
les populations; il ravage, il dévaste la capitale; il porte le deuil et
l'épouvante dans toutes les familles; il menace toutes les maisons; il
est dans la maison voisine; il sonne à ma porte! À chaque heure, à
chaque minute, chaque jour depuis un mois, passent et repassent devant
elle des voitures chargées de cercueils ou plutôt chargées de cadavres,
car l'activité des fabriquans ne suffisant pas aux exigences de la mort,
les cadavres sont accumulés nus et pêle-mêle dans les cercueils roulans,
comme ils seront enfouis nus et pêle-mêle dans la fosse commune. Pas de
repos, soit le jour, soit la nuit, pour cette procession sans
intervalle, pour ce _Longchamp funèbre_, comme le dit une de mes
voisines, dont la vive imagination est encore exaltée par le spectacle
qui s'offre à ses yeux et aux miens, toutes les fois qu'ils se portent
sur le terrain qui nous avoisine, et que traverse la voie si fréquentée
qui mène au dernier asile.
Qui peut se flatter d'être oublié, d'être épargné, d'être dédaigné par
la faux que, plus active que jamais, la mort promène aujourd'hui sur
toutes les têtes? qui peut se flatter d'être celui dont il est écrit:
«_Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris tuis, ad te autem
non appropinquabit_: le fléau qui fait tomber autour de toi les hommes
par milliers n'approchera pas de toi?» (_Ps._ XV, V. 7.)
Et cependant ma tête est pleine de souvenirs, mon coeur regorge
d'affections, et peut-être n'ai-je rien écrit encore d'aussi digne
d'intérêt que ce qui me reste à écrire!
Ce qui est au bout de ma plume ne serait pas sans valeur pour
l'histoire. J'ai à parler encore de l'homme le plus extraordinaire, si
ce n'est le plus grand des temps modernes. J'ai à peindre dans ses
relations intimes, les développemens de ce caractère si divers à une
époque où, placé entre la condition que lui assignait sa naissance, et
celle où le poussait son génie, entre le rang dans lequel nos
institutions l'emprisonnaient, et celui où l'appelait sa fortune,
reconnu déjà pour supérieur à tous, quoiqu'il fût encore l'égal de tous,
et dans une condition privée exerçant une autorité plus réelle que celle
à laquelle il semblait assujetti, ce républicain né souverain se
débattait entre sa politique, qui le portait à résister à son instinct,
et cet instinct qui l'entraînait parfois hors de la réserve où sa
politique s'efforçait de le renfermer.
Admis à cette époque dans son intimité, j'ai été à même d'observer à
loisir le jeu de cet esprit qui, aussi fin qu'il était fort, aussi
prudent qu'il était hardi, se formait de la réunion des facultés les
plus opposées, et satisfit pendant vingt ans à toutes les exigences
d'une destinée sans pareille dans l'histoire des hommes.
Les historiens ont dessiné cette grande physionomie sous l'aspect dans
lequel elle se montrait au public. En dessinant celui sous lequel elle
se montrait dans la familiarité, ne contribuerai-je pas à la faire
entièrement connaître? Ce ne serait pas la partie la moins piquante de
ce portrait.
Mais il est temps d'entrer en matière.
Le général arriva presqu'en même temps que nous à Paris. Il ne s'était
pas arrêté long-temps à Rastadt, où il avait été nommé président du
congrès convoqué dans cette ville pour traiter de la paix avec l'empire
germanique. Une mission de ce genre avait peu d'attraits pour ce génie
éminemment fait pour dicter des lois, et que fatiguaient les lenteurs et
les subtilités diplomatiques. Peut-être aussi était-il impatient de
connaître l'influence que sa présence exercerait sur la France, agitée
par la secousse que lui avait imprimée le coup d'État du 18 fructidor,
et sur la capitale, inquiète entre la contre-révolution dont on l'avait
garantie, et la réaction révolutionnaire à laquelle on semblait vouloir
l'abandonner.
Dès que je fus instruit de son arrivée, je courus chez lui rue
Chantereine, qui, débaptisée par la voix publique, venait de prendre le
nom de rue de la Victoire, qu'on a eu la sottise de lui retirer. Plus
heureux que la majeure partie des gens qui se présentaient à sa porte,
et pour qui sa porte ne s'ouvrait pas toujours, je fus accueilli comme
un membre de sa famille, comme un soldat de l'armée d'Italie. Soit que
mon caractère et mon esprit eussent pour lui quelque attrait, soit qu'il
entrât dans ses vues d'avoir à sa disposition un représentant de la
littérature de l'époque, un homme par l'intermédiaire duquel il pût
connaître l'opinion des gens de lettres et agir sur cette opinion, il me
traita plus affectueusement encore à Paris qu'il ne l'avait fait hors de
France, et me témoigna le désir (or le désir avait en lui le caractère
de la volonté) de me voir le plus souvent possible.
Tout jaloux que j'étais de mon indépendance, je ne cherchai pas, j'en
conviens, à me dérober à une sujétion dont j'étais fier; et je voyais
qu'il m'en savait gré, non seulement à la manière dont il me recevait,
mais aux reproches qu'il m'adressait quand j'avais pris un jour de
congé. «On ne vous voit plus; que devenez-vous donc, _Monsieur le
marquis_?» Tel est le compliment dont il me saluait, moi, dont il n'a
fait ni un comte ni un baron, ce qu'au reste je suis très-loin de lui
reprocher.
Sa maison m'était donc ouverte à toutes les heures, mais non pas son
cabinet. Il m'admettait dans sa confiance, mais non pas à toutes ses
confidences; et à qui les faisait-il toutes? Politique jusque dans ses
affections, eût-il jamais livré à quelqu'un son secret tout entier? Son
secret était pour lui une somme divisible à l'infini, qu'il ne dépensait
que dans le besoin, et qu'il ne distribuait que dans des mesures
déterminées par son intérêt et proportionnées à l'utilité dont lui
pouvaient être les confidens qu'il admettait à ce partage.
Quoi qu'il en soit, il me fit une assez belle part dans sa
bienveillance, dans son amitié peut-être, pour me faire des envieux ou
des ennemis, car l'un et l'autre c'est tout un, comme j'eus dans la
suite occasion de le reconnaître.
Quoiqu'il ne tînt pas table ouverte, conservant en partie les habitudes
qu'il avait prises à l'armée, il recevait souvent, et répondait par des
invitations aux visites qu'il croyait pouvoir se dispenser de rendre, et
pourtant devoir reconnaître par des politesses. Il en adressait souvent
aussi par prévenance aux savans et aux gens de lettres; et comme il ne
les connaissait pas tous, il me chargeait ordinairement de lui donner ma
liste, qui devenait la sienne; confiance à laquelle je répondais avec
plaisir et de manière à la justifier. Les noms de Lemercier et de
Legouvé sont les premiers que j'ai fait porter sur ces invitations. Plus
d'une personne que cette distinction est allée chercher, et pour qui
elle a été par la suite une occasion de fortune, m'ont eu à leur insu la
même obligation.
Ces dîners, où la chère était plus délicate qu'à l'armée, étaient
charmans quand le général se mettait en frais d'amabilité, ce qui lui
arrivait assez habituellement pendant cet intervalle de la campagne
d'Italie à la campagne d'Égypte. Une conversation intéressante par son
objet, piquante par sa liberté, et qu'il se plaisait à provoquer et à
entretenir, n'en était pas la moindre friandise. Soit qu'on discutât une
vérité, soit qu'on soutînt un paradoxe, ce qui ne lui déplaisait pas, il
s'en mêlait volontiers, et n'y brillait pas moins par la subtilité que
par la solidité de son esprit, imprimant à ses erreurs même, car il n'en
était pas exempt, le cachet d'un génie scrutateur et original.
Les soirées qui suivaient ces dîners étaient employées d'ordinaire à la
lecture de l'ouvrage d'un des convives. Ducis y récitait ses plus belles
scènes; Legouvé y fit entendre son poëme des _Sépultures_; Bernardin y
lut son dialogue de _Socrate_, lequel, par parenthèse, nous parut
quelque peu longuet. _Quandòque bonus dormitabat_.
Je remarquai, dans les opinions émises par le maître de la maison sur
ces divers ouvrages, sa tendance à tout rattacher à l'intérêt qui le
dominait; jamais il n'en pouvait faire abstraction, et considérer les
compositions dans leur rapport avec le but que l'auteur s'était proposé.
Les productions des arts, comme les découvertes des sciences, ne lui
plaisaient entièrement qu'autant qu'elles étaient d'application utile à
ses besoins présens. J'en eus une fois la preuve à l'occasion même d'un
de mes ouvrages.
Je venais de lire mes _Vénitiens_ au Théâtre-Français. Instruit du fait,
le général voulut un jour après dîner entendre cet ouvrage, et le voulut
comme il voulait, c'est-à-dire sans admettre le moindre délai, ce soir,
à l'instant même. Je n'avais pas là mon manuscrit, et j'étais pris d'une
extinction de voix; n'importe, un aide de camp irait chercher mon
manuscrit, et même le lirait si la voix ne me revenait pas.
Au terme du répit que j'obtins, non pas sans peine, cette lecture eut
lieu devant une assemblée dont il m'avait laissé le choix, et où se
trouvaient, indépendamment des convives que j'ai nommés plus haut, Méhul
et David. La pièce produisit une impression profonde sur tous les
assistans et sur le général lui-même. Mais après avoir accordé des
éloges au soin que j'avais mis à donner à mon sujet les couleurs
locales, et à la fidélité avec laquelle j'avais conservé à la politique
et aux moeurs vénitiennes la physionomie qui leur est propre: «Pourtant,
me dit-il, j'ai un reproche à faire à votre premier acte.--Quel
reproche, général?--C'est de ne pas montrer le sénat de Venise sous des
couleurs assez odieuses.--Je n'ai pourtant pas dissimulé la rigueur de
ses institutions.--Mais vous justifiez cette rigueur par le but que le
sénat se proposait, le maintien de l'indépendance.--C'est vrai; mais tel
était l'esprit qui régnait dans le sénat de Venise depuis six cents ans,
l'esprit qui créa le conseil des Dix et le conseil des Trois. Ce que ces
aristocrates craignaient surtout, c'était de voir quelqu'un d'entre eux
se perpétuer dans le pouvoir. Ils se soumettaient à la tyrannie de la
loi pour échapper au despotisme d'un de leurs semblables; ils
sacrifiaient à leur indépendance leur liberté, leur sécurité même.--Mais
cet intérêt, reprit-il vivement, peut faire excuser ce gouvernement de
bien des choses. Nous avons donc eu tort de lui faire un crime de ses
institutions, et de nous en prévaloir pour le détruire?»
Cette phrase, qui me révéla toute sa pensée, révèle aussi la tendance de
son esprit; tendance qui s'est si ouvertement manifestée depuis.
À la discussion politique succéda la discussion littéraire. Quoique peu
familiarisé avec les théories dramatiques, il raisonna sur les effets de
l'art avec une grande sagacité; il blâma le dénoûment qu'à la prière de
nos dames, ainsi que je l'ai dit, j'avais substitué à celui qui, dans
mon projet, devait terminer mon drame, et justifia avec tant d'éloquence
et d'originalité ma propre opinion, qu'il me fut impossible de n'y pas
revenir, quoique Mme Bonaparte intercédât pour la grâce[1]: chacun était
dans son caractère.
Pendant ces soirées consacrées aux muses, son salon, devenu leur
sanctuaire, était fermé à tous les profanes. Les autres jours, c'était
différent: quoiqu'il ne fût pas ouvert à tout venant, ce salon, ces
soirs-là, n'était guère moins peuplé que celui d'un membre du
Directoire; et c'est alors qu'on pouvait voir que l'ascendant d'un grand
caractère donne une autorité aussi réelle au moins que celle qui est
attribuée à une grande place.
Parmi les gens qu'une admiration sincère amenait là, se trouvaient aussi
des gens de parti qui, sous prétexte de le féliciter, venaient épier les
secrets sentimens du vainqueur de l'Italie, soit pour voir s'ils ne
pourraient pas en faire un appui à leurs projets, soit dans l'ignoble
but de trafiquer des notions qu'ils auraient surprises. Rien de plus
circonspect sous ce rapport que l'attitude qu'il sut conserver au milieu
d'eux, blâmant avec une égale énergie les intentions furibondes des
terroristes, et les perfides menées des contre-révolutionnaires, ne
dissimulant pas, quand l'occasion s'en présentait, l'indignation que lui
inspiraient les abus du pouvoir et les mesures qui rappelaient le
système de la terreur: mais dans la manifestation de ces sentimens
propres à lui concilier l'affection publique, ne laissant rien échapper
où, s'il y trouvait un blâme, le gouvernement pût trouver une menace. Le
Directoire pouvait voir en lui un mécontent, mais non pas un ennemi.
Il était évident toutefois que dès lors le règne du Directoire lui
semblait ne pas pouvoir durer; qu'il tenait ce gouvernement pour blessé
à mort dans la journée du 18 fructidor, au combat où il avait tué son
adversaire; que le pouvoir exécutif, ressuscité sous cette forme, lui
paraissait répugner à la majorité de la nation, jacobins comme
royalistes; aux jacobins, parce que ce système leur donnait des rois
dans leurs égaux; aux royalistes, parce qu'en rétablissant un pouvoir
exécutif distinct du pouvoir législatif, il ne le leur rendait pas sous
la forme qu'ils voulaient. Bonaparte se sentait sans doute assez fort
pour porter au Directoire le coup qui devait achever de l'abattre; mais
ne se sentant pas encore en position de recueillir son héritage, il ne
voulait pas travailler pour autrui; il ne voulait ni de la démocratie,
où il ne serait pas maître, ni de la contre-révolution qui lui donnerait
un maître. En ajournant l'exécution de ses grands desseins, il
s'arrangeait cependant de manière à se faire reconnaître par les uns et
par les autres pour l'homme nécessaire dans la crise plus ou moins
prochaine que tous commençaient à prévoir.
Sur quel autre que lui en effet pouvait-on jeter les yeux? quel autre
possédait à un degré plus éminent une de ces hautes qualités qui, prises
séparément, suffisent à faire un homme supérieur, et qui se trouvaient
réunies en lui? Où était son rival? Moreau n'avait qu'une de ses
capacités; Hoche, qui peut-être les eut toutes, n'existait plus. Grand
politique, grand administrateur, grand capitaine, homme d'État aussi, il
ne s'abusait pas quand il se sentait appelé à sauver la France. Il ne
s'abusa pas non plus quand, pour agir, il pensa devoir attendre que les
partis, dans leur lassitude, le suppliassent de les sauver les uns des
autres.
Cependant il avait accepté et subi les honneurs que la politique d'un
gouvernement jaloux avait cru devoir lui décerner, et le banquet où
l'avaient convié les deux conseils, dont la bienveillance n'était guère
plus franche que celle du Directoire. Je n'assistai ni à l'une ni à
l'autre de ces solennités; ces sortes de fêtes ont peu d'attrait pour
moi. J'aimais qu'on lui décernât ces triomphes, mais je ne croyais pas
que mon dévouement m'obligeât d'en partager l'ennui.
Il en fut autrement quand le général alla prendre séance à l'Institut,
où il avait été nommé à la place de Carnot, tué civilement par le 18
fructidor.
Il m'avait engagé à assister à cette séance, et s'était chargé de m'y
conduire. Je me rendis chez lui vers quatre heures et demie. Les séances
académiques avaient lieu alors de cinq à sept heures. Dans le trajet de
la rue de la Victoire au Louvre, où l'Institut siégeait, on arrêta
plusieurs fois sa voiture pour la visiter, en conséquence d'un décret du
Directoire, qui ordonnait la saisie et la combustion des marchandises
anglaises, décret que les douaniers, à qui la ville était livrée,
exécutaient d'une manière assez brutale. Le général supporta
très-patiemment cette vexation qu'il pouvait faire cesser d'un mot, et
me recommanda surtout de ne pas le faire connaître. Les douaniers de
cette époque furent moins bien avisés que ceux à qui le maréchal de Saxe
eut affaire. _Les lauriers ne paient pas de droit_, avaient-ils dit à
Maurice. Ceux-ci auraient pu dire à Napoléon: _Vos lauriers ne sont pas
de fabrique anglaise._
Ils visitèrent, fouillèrent même la diligence du héros italique sans
s'en excuser le moins du monde, empressés qu'ils étaient de satisfaire
le gouvernement, qui semblait moins faire la guerre aux Anglais qu'aux
Français.
La séance fut brillante. L'assemblée était composée de l'élite de la
société. Le désir de voir l'homme à qui l'on devait une paix acquise par
tant de victoires y attirait plus de spectateurs que l'éloquence des
académiciens n'y avait attiré d'auditeurs; aussi regardait-on plus qu'on
n'écoutait.
Un seul lecteur attira sur lui l'attention publique, mais par cela même
qu'il n'y faisait pas distraction: c'est Chénier. Il lisait un poëme à
la louange du général Hoche. Ce poëme, où respire la haine la plus
énergique contre l'Angleterre, était écouté avec satisfaction. Elle se
changea en enthousiasme, quand du héros mort passant au héros vivant, et
s'adressant à un sentiment non moins vif que les regrets dus aux rares
qualités de Hoche, je veux dire l'espérance que l'on fondait sur le
génie de Bonaparte, le désignant par le surnom d'_Italique_, il s'écria:
Si jadis un Français, des rives de Neustrie,
Descendit dans leurs ports précédé de l'effroi,
Vint, combattit, vainquit, fut conquérant et roi,
Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
Tous ces jeunes héros, vieux dans l'art des combats,
La grande nation à vaincre accoutumée.
Et le grand général guidant la grande armée!
Les applaudissemens, les acclamations qui s'élevèrent de toutes parts
prouvèrent que ces beaux vers exprimaient les sentimens de toute
l'assemblée; disons mieux, de toute la France.
La séance levée, nous retournâmes chez lui, où nous n'arrivâmes pas sans
avoir été arrêtés et interpellés de nouveau. Ces importunités ne lui
firent pas oublier les hommages qui lui avaient été prodigués dans cette
soirée.
Personne n'a plus attaché de prix que lui au titre de membre de
l'Institut, ce soir-là du moins. Dès lors, il le prit dans tous ses
actes publics.
Après le dîner, c'est-à-dire à neuf heures du soir, il reçut quelques
visites, et entre autres celle de Mme Tallien, qui s'empressait de le
féliciter de son nouveau triomphe. L'opinion universelle ne pouvait pas
s'exprimer par un plus gracieux interprète. Je ne sais pas trop si ce
n'est pas ce soir-là que je rabrouai le général avec la liberté qu'il
m'autorisait à prendre, et dont au reste je n'ai jamais trop abusé. La
conversation, bien qu'elle fût engagée avec des dames, tomba sur les
armes, sur les sabres, sur les lames, sur la qualité que la trempe
pouvait leur donner, et qui les rend propres même à couper le fer; je
citai, comme preuve du fait, un yatagan que j'avais rapporté de Corfou.
«Qu'en avez-vous fait? me dit le général.--Je l'ai donné à Talma.--Cela
est bien d'un poëte. Ces messieurs font leur cour même aux rois de
théâtre.--Je ne la fais pas même aux héros, général; je ne la fais
qu'aux dames: Madame est là pour le dire.» Il ne répliqua rien.
Peut-être cette boutade ne lui avait-elle pas donné d'humeur.
Il alla sur ces entrefaites visiter les côtes du nord. On faisait dans
tous les ports des armemens considérables. Comme il avait été nommé
général en chef de l'armée d'Angleterre, l'on tenait pour certain qu'au
printemps cette armée irait visiter les Anglais chez eux. Une descente
se préparait en effet; mais ce n'était pas en Angleterre que Bonaparte
songeait à attaquer la puissance anglaise.
CHAPITRE II.
Fête donnée par le citoyen Talleyrand, ministre du Directoire, au
général Bonaparte.--Mme de Staël.--Dîner chez le directeur
Barras.--_Macbeth_.--Préparatifs pour l'expédition d'Égypte.--Poëtes,
artistes, gens de lettres enrôlés.--Denon, Parceval, etc.--Anecdotes.
En juin 1789, me promenant à Versailles autour de la pièce d'eau dite
_des Suisses_, j'avais remarqué un personnage qui solitairement et
philosophiquement couché sous un arbre, _lentus in ombrâ_, paraissait
plongé dans la méditation et plus occupé de ses idées que des idées
d'autrui, bien qu'il eût un livre à la main. Sa figure, qui n'était pas
sans charmes, m'avait frappé moins toutefois par ses agrémens que par
son expression, que par un certain mélange de nonchalance et de
malignité qui lui donnait un caractère particulier, celui d'une tête
d'ange animée de l'esprit d'un diable; c'était évidemment celle d'un
homme à la mode, d'un homme plus habitué à occuper les autres qu'à
s'occuper des autres, d'un homme, malgré sa jeunesse, déjà rassasié des
plaisirs de ce monde. Cette figure-là je l'aurais prêtée à un premier
page ou à un colonel en faveur, si la coiffure et le rabat ne m'eussent
dit qu'elle appartenait à un ecclésiastique, et si la croix pectorale ne
m'eût prouvé que cet ecclésiastique était un prélat. «C'est, me dis-je,
quelque premier aumônier qui vient digérer ici entre la messe et les
vêpres», et je passai outre.
Une année s'était écoulée sans que j'eusse rencontré de nouveau cet
homme de Dieu, et cette année est celle pendant laquelle s'est accomplie
la première période de la révolution. Le 14 juillet 1790, comme cinq
cent mille curieux qui garnissaient les talus du Champ-de-Mars,
j'assistais à la messe qui se célébrait en plein vent, à l'occasion de
la fédération, quand sur un monticule élevé au centre de cette vaste
arène, à l'autel où le divin sacrifice devait se consommer au milieu des
soldats et des lévites, la chape sur le dos, la mitre en tête, la crosse
à la main, s'avance non du pas le plus ferme, mais avec la plus ferme
contenance, un évêque qui répand, avec une prodigalité toute
patriotique, des flots d'eau bénite et de bénédictions sur le peuple,
sur l'armée et aussi sur la cour.
«C'est l'abbé de Périgord, c'est l'abbé de Talleyrand, c'est l'évêque
d'Autun», disait-on. Quel fut mon étonnement de reconnaître, dans ce
pontife de la révolution, mon prélat de Versailles! Depuis une année
j'avais beaucoup entendu parler de l'évêque d'Autun. Sa physionomie
m'expliqua sa conduite, et sa conduite m'expliqua sa physionomie. Chez
qui que ce soit, jamais le moral et le physique ne se sont mieux
accordés.
Je n'avais vu M. de Talleyrand que de très-loin. Je le vis de plus près
enfin quand il revint en France où il fut rappelé en 1796 sur la
proposition de Chénier, par un décret spécial de la Convention. Peu
après son retour, sans condition encore, comme il avait quelque loisir,
il vint passer vingt-quatre heures à Saint-Leu, chez Mme de La Tour où
je me trouvais. Il fut, comme on l'imagine, l'objet de toute mon
attention. Je croyais, à parler franchement, qu'il ne m'accorderait
qu'une très-faible partie de la sienne. Il en fut autrement. Déterminé
ce jour-là à plaire à tout le monde, ou peut-être prévenu en ma faveur
par une femme aimable avec laquelle il avait fait ce petit voyage, il me
traita avec une bienveillance à laquelle je me laissai prendre. J'y
répondis par l'abandon le plus complet, et m'amusai fort pendant toute
cette soirée, où tout en riant je lui gagnai quelque argent, ce dont il
peut se souvenir, car alors il n'était guère plus riche que je ne
l'étais à mon retour de l'exil où il m'a fait envoyer en 1815[2]. On
s'étonnera peut-être qu'il se soit laissé battre par moi toute une
soirée, mais c'était à un jeu de hasard, et non à un jeu de finesse.
Je n'imaginais pas alors que ce prélat rentrât jamais dans les affaires
publiques, et qu'il pût raccommoder sa fortune autrement que par des
spéculations de bourse, que ce ci-devant agent du clergé entendait aussi
bien que le plus délié des agens de change. L'apôtre de la constitution
de 1791 ne me paraissait pas pouvoir devenir celui de la constitution de
l'an III. Je me trompais. Quand je revins d'Italie, le citoyen
Talleyrand était ministre. Le 18 fructidor et l'active amitié de Mme de
Staël l'avaient porté à la place de Charles Lacroix.
Il était donc ministre du Directoire quand je me retrouvai avec lui chez
le général Bonaparte. La bienveillance qu'on m'y témoignait fortifia
sans doute celle qu'il semblait me porter, mais qui n'allait cependant
pas jusqu'à la confiance. La conversation brisée qu'il eut avec moi ne
roula guère que sur des intérêts de littérature; il me parla de
plusieurs écrivains, et particulièrement de Champfort. Je fus assez
surpris de ne pas lui voir adopter vivement les éloges que je donnais à
cet académicien dont l'esprit et les talens lui avaient été plus d'une
fois utiles, ce que je savais de Champfort lui-même, qui s'applaudissait
d'avoir trouvé dans l'évêque d'Autun un organe par lequel il pouvait
faire proclamer à la tribune ses propres opinions.
Ce ministre venait ce soir-là inviter le général à une fête qu'il lui
préparait à l'hôtel des relations extérieures, et le prier d'en
déterminer le jour. Il pria aussi Mme Bonaparte de vouloir bien lui
donner la liste des personnes qu'elle désirait faire inviter. J'y fus
probablement porté, car le lendemain je reçus une invitation.
Cette fête, où l'élite de la société de Paris était réunie, se composa,
comme toutes les fêtes, d'un bal et d'un souper: je n'en aurais pas
parlé, si elle n'avait pas donné lieu à un incident assez piquant pour
qu'on en tienne note.
Le général chez qui j'avais dîné m'avait amené avec lui. En entrant
dans, la salle de bal: «Donnez-moi votre bras», me dit-il en s'emparant
en effet de mon bras. Puis, jugeant à mon regard que cette exigence
m'étonnait: «Je vois là, ajouta-t-il, nombre d'importuns tout prêts à
m'assaillir; tant que nous serons ensemble, ils n'oseront pas entamer
une conversation qui interromprait la nôtre. Faisons un tour dans la
salle; vous me ferez connaître les masques; car vous connaissez tout le
monde, vous.»
Ce n'était certes pas par désobligeance que j'avais pensé d'abord à me
tenir à l'écart. Je craignais, à parler franchement, qu'on ne m'accusât
de quelque fatuité, si je m'attachais aux pas d'un homme qui seul avait
le droit d'attirer l'attention, et qu'on ne m'attribuât la prétention de
vouloir briller de son reflet. À sa réquisition mes scrupules
s'évanouirent pourtant. Me voilà donc circulant avec lui bras dessus,
bras dessous au milieu des danseurs, des curieux et des envieux, j'en
devais rencontrer aussi. Malgré cette précaution, la foule se groupa
bientôt autour de nous, et les gens dont le général voulait se garder
furent justement ceux dont il devint aussitôt la proie.
Le voyant cerné par eux, et la conversation s'étant engagée malgré lui,
comme il avait lâché mon bras, je profitai de ma liberté, non pour me
promener dans le bal, mais pour m'asseoir. Je me mis sur une banquette
placée dans la première pièce entre les deux fenêtres. À peine étais-je
là, que Mme de Staël vint s'asseoir à côté de moi.
Je connaissais peu cette dame. Sur le désir qu'elle en avait témoigné,
je m'étais laissé conduire chez elle par Regnauld avant mon voyage
d'Italie, mais je n'y étais pas retourné, bien que j'y eusse été
encouragé par l'accueil que j'avais reçu d'elle, par ses invitations, et
que j'attachasse à ses prévenances tout le prix qu'on y pouvait mettre.
«On ne peut pas aborder votre général, me dit-elle, il faut que vous me
présentiez à lui.» D'après la confidence qu'il venait de me faire, et
certaines préventions que je lui connaissais contre cette dame dont il
redoutait l'esprit dominateur, craignant qu'elle n'éprouvât quelque
rebuffade, je tâchai de la distraire de cette résolution, sans cependant
m'expliquer. Il n'y eut pas moyen. S'emparant de moi, elle me mène droit
au général, à travers le cercle qui l'environnait, et qui s'écarte ou
plutôt qu'elle écarte. Forcé de faire ce qu'elle désirait, et voulant
toutefois décliner la responsabilité dont un regard très-significatif me
grevait déjà: «Mme de Staël, dis-je, prétend avoir besoin auprès de vous
d'une autre recommandation que son nom, et veut que je vous la présente.
Permettez-moi, général, de lui obéir.»
Le cercle se resserre alors autour de nous, chacun étant curieux
d'entendre la conversation qui allait s'engager entre deux pareils
interlocuteurs: on croyait voir Talestris avec Alexandre, ou la reine de
Saba avec Salomon. Mme de Staël accabla d'abord de complimens assez
emphatiques Bonaparte, qui y répondit par des propos assez froids, mais
très-polis: une autre personne n'eût pas été plus avant. Sans faire
attention à la contrariété qui se manifestait dans ses traits et dans
son accent, Mme de Staël, déterminée à engager une discussion en règle,
le poursuit cependant de questions, et tout en lui faisant entendre
qu'il est pour elle le premier des hommes: «Général, lui dit-elle,
quelle est la femme que vous aimeriez le plus?--La mienne.--C'est tout
simple, mais quelle est celle que vous estimeriez le plus?--Celle qui
sait le mieux s'occuper de son ménage.--Je le conçois encore. Mais enfin
quelle serait pour vous la première des femmes?--Celle qui fait le plus
d'enfans, Madame.» Et il se retira en la laissant au milieu d'un cercle
plus égayé qu'elle de cette boutade.
Toute déconcertée d'un résultat qui répondait si mal à son attente:
«Votre grand homme, me dit-elle, est un homme bien singulier!»
La singularité de cette scène est expliquée par celle des personnages.
D'après le caractère connu de Mme de Staël, et l'influence fondée ou non
qu'on lui attribuait dans l'affaire de fructidor, Bonaparte crut qu'elle
se rapprochait de lui pour l'admirer moins que pour le dominer, et
qu'elle le flattait comme on flatte, comme on caresse un cheval pour le
monter. Jaloux alors de son indépendance comme il le fut depuis de son
autorité, il se hâta d'écarter par une ruade cette indiscrète amazone
qui, remise de son désappointement, revint pourtant depuis à la charge,
et finit par recevoir une atteinte un peu plus rude. La manie de Mme de
Staël était de gouverner tout le monde, et celle de Bonaparte de n'être
gouverné par personne. _Inde iræ_.
Telle est l'histoire exacte de cette entrevue dont on a tant parlé. Si
Mme de Staël avait eu autant de jugement que d'esprit, elle s'en serait
tenue à cette expérience. Mais, en matière de conduite du moins, le
jugement n'était pas sa qualité dominante.
Amusante pour ceux qui furent témoins de cet incident, la fête fut
charmante pour tout le monde. Le nom de Bonaparte proclamé par toutes
les bouches, l'était aussi par l'orchestre. Une contredanse qui portait
son nom fut exécutée pour la première fois dans ce bal, et devint dès
lors la contredanse favorite dans tous les bals, à la guinguette comme
dans les salons.
La danse fut interrompue par un banquet splendide pendant lequel Lays,
le Tyrtée de l'époque, chanta des couplets fort spirituels composés pour
le héros de la fête par les Pindares du Vaudeville. En célébrant ses
exploits passés, on célébrait aussi les exploits futurs dont ils étaient
le pronostic, et le succès de la grande expédition dont les apprêts
occupaient l'attention de toute l'Europe. Un trait qui terminait un
impromptu fait par le trio sur ce sujet, fut surtout fort applaudi. Je
n'en ai pas retenu les vers, mais en voici le sens: «Pour celui qui a
fait signer la paix à l'Autriche sous les murs de Vienne, aller mettre
au-delà du détroit l'Angleterre à la raison, _ce n'est pas la mer à
boire_.» Jamais Bonaparte ne fut plus loué et moins flatté; il était
évident que ces éloges gratuits ne s'adressaient qu'au grand homme.
Le Directoire ne voyait pas sans dépit cet enthousiasme qui se
manifestait partout où le général se montrait, et même se cachait. Je
fus témoin un jour d'une des plus vives explosions de ce sentiment:
voici à quelle occasion.
Mme Vestris, d'ennuyeuse mémoire, devait prendre ce jour-là congé du
public, congé absolu, et la représentation avait lieu, je ne sais
pourquoi, au théâtre Favart. Comme on remettait pour elle au répertoire
le _Macbeth_ de Ducis, le général avait fait retenir une loge, loge aux
secondes, les loges du rez-de-chaussée où il se tenait pour l'ordinaire
étant toutes louées. Cette loge était en face et découverte, ce qui le
contrariait. Il se résigna pourtant. Aussitôt après le dîner, qui n'eut
pas lieu chez lui par suite d'un contre-temps que j'expliquerai plus
bas, il nous emmène Ducis et moi avec sa femme. Il croyait, en arrivant
pendant le brouhaha qui précède les spectacles extraordinaires, échapper
à l'attention publique. Pas du tout. Mme Bonaparte entre, on la
reconnaît, on l'applaudit. Les applaudissemens redoublèrent dès qu'on
l'aperçut lui-même à la porte de la loge. Mais ils devinrent plus vifs
que jamais, quand, contraignant le bonhomme Ducis à prendre place sur le
devant, il se tint modestement derrière ce patriarche de la littérature
de l'époque, quoiqu'il y eût place aussi là pour lui. On vit avec
transport cet éclatant hommage qu'un homme si jeune et si grand rendait
à la vieillesse et au génie; on voyait avec plaisir aussi qu'il aimait
mieux mériter les applaudissemens que les recevoir.
C'est chez Barras que nous avions dîné. Pour refuser une invitation
qu'il en avait reçue, après nous avoir invités lui-même, le général
s'était en vain prévalu de ce fait: «Amenez-moi votre monde», lui avait
répondu Barras, et il m'avait entraîné chez Barras, malgré ma
répugnance. «C'est parce que vous avez à vous plaindre de lui, me
dit-il, que je veux qu'il vous voie avec moi.»
Arrivés au Luxembourg: «Vous m'avez autorisé à vous amener les amis que
j'attendais aujourd'hui, lui dit-il en me tenant par la main; en voilà
un que je vous présente.--Vous me présentez là une vieille
connaissance», répondit Barras, qui fut ce jour-là plus aimable pour moi
qu'il ne l'avait jamais été, ou plutôt aimable avec moi pour la première
fois, et pour la dernière aussi, car onc ne l'ai revu depuis.
Un incident assez piquant assaisonna pour moi ce dîner qui, jusque-là,
m'avait peu amusé. Le général, qui était au fait d'une intrigue à
laquelle la politique n'avait aucune part, et dans laquelle j'avais été
quelque peu dupe, ne fit que persifler à ce sujet une dame dont le
crédit le contrariait, et près de qui on l'avait placé. Puis, se levant
de table à l'heure qu'il avait déterminée, il demanda sa voiture. «Je
vous laisse avec ces Messieurs, et j'emmène ceux-ci», dit-il à
l'amphitryon, en prenant le bras de Ducis et le mien. Au fait, il avait
quelquefois des façons singulières.
Le séjour d'un pareil homme à Paris devait fatiguer le gouvernement:
aussi le gouvernement ne reculait-il devant aucun sacrifice pour s'en
débarrasser. La descente en Angleterre ayant été reconnue impossible
dans les circonstances, on en revint à l'expédition d'Égypte dont
Bonaparte avait eu l'idée avant son retour d'Italie, et à laquelle les
préparatifs déjà faits pouvaient s'appliquer.
Un bruit se répandit alors qu'indépendamment de la descente en
Angleterre, on ferait une expédition dans le Levant, expédition tout à
la fois scientifique et militaire dont la Grèce serait le théâtre et
Corfou le centre.
On engageait sous ce prétexte les savans et les artistes que le général
désignait comme propres à concourir au succès de ses projets de
colonisation.
J'entendais parler depuis quelque temps de cette expédition que
Bonaparte devait conduire et dont il ne me parlait pas, et je regardais
ce bruit comme dénué de fondement, quand Langlès l'orientaliste me
demanda un rendez-vous pour affaire pressée. «Tirez-moi d'embarras, me
dit-il, je m'adresse à vous en toute confiance, quoique je n'aie pas
l'honneur d'être connu de vous. J'ai reçu du gouvernement une lettre par
laquelle on m'annonce que comme versé dans la connaissance des langues
orientales, je suis mis à la disposition du général Bonaparte qui me
donnera des instructions ultérieures. J'ignore ce qu'il veut faire de
moi. Je lui suis dévoué, mais je ne puis quitter Paris; j'ai des devoirs
à remplir ici, et comme conservateur de la Bibliothèque Nationale, et
comme professeur d'arabe, de turc, de persan, de syriaque, de chinois,
de sanscrit et de mantchou (Langlès savait toutes les langues qu'on
parlait à la tour de Babel); cela m'impose des devoirs, ainsi que je
l'ai représenté au général. Veuillez faire en sorte qu'il me permette de
les remplir.»
Je me chargeai de la négociation, et ce ne fut pas sans peine que je
réussis à soustraire le professeur de turc, d'arabe, de persan, de
chinois, de sanscrit et de mantchou à la réquisition dont le général le
prétendait passible. «C'est justement parce qu'il est salarié par
l'État, disait-il, qu'il est à la disposition de l'État.» Il ne voulut
pas se départir de ce principe: Langlès, de son côté, ne voulut pas
quitter Paris. Il y resta, mais jamais Bonaparte ne le lui a pardonné.
C'est au refus de Langlès que Jaubert, présenté par Bonaparte pour
remplacer celui-ci comme interprète de l'armée d'Orient, a dû sa
fortune. En cela aussi se manifesta la fortune de Bonaparte; car il y
avait bien autrement de capacité et de courage dans Jaubert que dans
Langlès, tout brave qu'était ce savant, qui avant la révolution avait
été sous-lieutenant dans un régiment de milice.
Cette médiation amena tout naturellement le général à s'expliquer sur la
mission dont il voulait charger Langlès. «Au printemps, me dit-il, nous
ferons parler de nous: vous serez des nôtres. Mais je désirerais
emmener, indépendamment de vous, un poëte, un compositeur de musique et
un chanteur; trouvez-moi cela. Proposez la chose à Ducis, à Méhul et à
Lays. Voilà les gens qui me conviendraient; ils seront en rapport intime
avec moi; ils recevront 6000 fr. de traitement pendant tout le temps que
durera l'expédition, et cela indépendamment des traitemens attachés aux
places qu'ils pourraient avoir et qu'ils reprendraient à leur
retour.--Mais où les mènerez-vous, général?--Où j'irai. Je m'expliquerai
là-dessus quand le temps sera venu: en attendant, qu'ils se fient à mon
étoile.»
Me voilà donc recruteur en pied, pour une expédition dont j'ignorais le
but. Mes négociations n'eurent pas d'abord un grand succès. Ducis, hardi
dans la pensée, n'était rien moins qu'aventureux dans ses actions. Il
s'excusa sur son âge; Méhul sur les devoirs qu'il avait à remplir; Lays
sur ce qu'il pouvait gagner un rhume. Quand je rendis compte de cela au
général: «Au fait, me dit-il, Ducis est un peu vieux; un long voyage,
une longue absence, tout cela doit l'effrayer, il nous faut quelqu'un de
jeune; Méhul tient à son Conservatoire, et plus encore à son théâtre,
sans doute; c'est tout simple, là sont ses moyens de gloire. Qu'il nous
compose quelques marches militaires! son génie sera avec nous, cela nous
suffira. Toutes réflexions faites, un musicien fort sur l'exécution nous
conviendrait mieux qu'un compositeur. Quant à Lays, je suis fâché qu'il
ne veuille pas nous suivre, c'eût été notre Ossian; il nous en faut un,
il nous faut un barde, qui dans le besoin chante à la tête des colonnes.
Sa voix eût été d'un si bon effet sur le soldat! personne, sous ce
rapport, ne me convenait mieux que lui. Tâchez de me trouver un chanteur
de son genre, si ce n'est de son talent.»
Cette fois, je fus moins malheureux. Lemercier, à qui je m'adressai,
accueillit ma proposition de la manière la plus gracieuse; Rigel, habile
professeur de piano, à qui Méhul m'avait renvoyé, accepta mes offres
avec le même empressement; et Villoteau, qui doublait Lays à l'Opéra, et
que j'abordai au moment où il dépouillait le costume de Panurge, ne se
fit pas prier pour remplacer son chef d'emploi dans un rôle plus
honorable encore que celui qu'il venait de remplir; «heureux et fier, me
disait-il, de faire partie d'une expédition pour laquelle son
imagination était déjà montée, et que Bonaparte, à l'instar de Jason,
composait de héros et de virtuoses.»
«C'est bon, me dit le général, quand je lui annonçai que Lemercier
remplacerait Ducis; vous ne pouviez pas mieux choisir. Parmi les gens de
lettres, il n'y en a pas dont la conversation me soit plus agréable:
cela rehausse encore le prix du talent. Quant aux deux musiciens, je ne
connais ni l'un ni l'autre, je m'en rapporte à vous. Laissez-moi leurs
noms et leurs adresses, on leur écrira. À propos, il faut que vous me
fassiez encore une commission. J'emporte avec moi une bibliothèque de
campagne. Le choix des livres de science qui doivent y entrer est fait;
j'ai même désigné déjà les livres d'histoire qui en feront partie.
Choisissez des livres de littérature pour la compléter; mais ne les
prenez que dans le format in-12 et au-dessous, nous avons si peu de
place: vous vous entendrez sur cet article avec Magimel à qui vous
donnerez votre liste.»
Cette commission me fut d'autant plus agréable qu'en la remplissant je
travaillais pour moi. Je composai cette bibliothèque littéraire comme
j'aurais composé la mienne; et malgré mes instructions, y faisant entrer
des in-8°, j'y plaçai, indépendamment de nos classiques, le Théâtre des
Grecs, l'Iliade, l'Odyssée, Shakespeare, Rabelais, Montaigne, Rousseau
et l'élite de nos moralistes et de nos romanciers.
Au bout de quelques jours: «Il nous faut un autre poëte, me dit le
général. Lemercier ne vient pas avec nous, sa famille s'oppose à son
départ: trouvez-moi quelqu'un.»
À parler franchement, je ne savais trop à qui m'adresser. Parmi les
hommes d'un talent supérieur, en trouver un qui se déterminât à courir
les aventures! Legouvé n'était pas de caractère à cela. Je m'en allai
donc cherchant un poëte de rue en rue, de porte en porte, quand le
hasard me fait rencontrer sur le boulevard Saint-Denis deux amis intimes
de Lemercier, Sourdeau de Saint-Émond, et Parceval de Grandmaison.
J'étais sinon dans l'intimité, du moins dans la familiarité de l'un et
de l'autre. Je m'étais lié avec le premier, homme d'esprit et de
plaisir, en Italie où il remplissait les fonctions de commissaire des
guerres, et j'avais fait connaissance avec l'autre chez Mlle Contat, où
il avait été présenté par Lemercier.
Je leur parle de mon embarras. Le premier en connaissait la cause, et
riait; le second ne l'ignorait pas, et riait aussi; y avait-il de
l'amour sous jeu? c'était un secret que je ne crus pas devoir
approfondir. «Savez-vous, leur dis-je, un poëte présentable que je
puisse proposer en remplacement de Lemercier? j'ai carte blanche à cet
effet.--Tu as carte blanche! me dit d'une voix solennelle Parceval, en
haussant ses sourcils.--Oui, carte blanche.--Mais, attends donc, je
connais quelqu'un à qui la chose conviendrait.--Mais ce quelqu'un
conviendrait-il à la chose?--Eh! mais, je le crois.--Qu'a-t-il
publié?--Rien encore.--Qu'a-t-il fait?--Des vers que l'abbé Delille ne
trouvait pas mauvais.--M'en répondrais-tu?--Comme de moi.--Le connais-je
enfin?--Un peu.--Comment s'appelle-t-il?--Comme moi.--Sérieusement! tu
aurais la fantaisie...--Si cela dépend de toi, comme tu le dis, tu me
rendras service en me proposant au général Bonaparte; tu sais ce que je
puis faire.--Mais sais-tu où nous allons? je ne le sais pas, moi.--Vous
allez en Égypte, tout le monde sait cela. Je ne serai pas fâché de voir
l'Égypte.--Demain je te rendrai réponse.»
Parceval n'avait encore rien publié; mais je lui avais entendu réciter
plusieurs morceaux pleins de ce talent que le public a reconnu et si
vivement applaudi depuis. Le général avait surtout besoin d'un homme en
état de mettre en oeuvre la riche matière qu'offriraient à la poésie les
projets qu'il allait exécuter. La tête épique de Parceval me paraissait
plus propre à cela qu'aucune autre. Je le proposai donc en m'appuyant
sur ces considérations à Bonaparte, qui l'agréa: il fit bien. Il a
trouvé en lui l'homme que Vasco de Gama trouva dans le Camoëns, l'homme
qui possédait aussi cette bouche faite pour enfler la trompette épique:
_os magna sonaturum_.
Parceval, à qui je fis faire connaissance avec Regnauld qui faisait
aussi partie de l'expédition, et avec qui je devais faire le voyage, fut
admis des lors dans notre société intime comme un compagnon de fortune.
Mais cela lui coûta un sacrifice, celui de sa coiffure poudrée à frimas,
à laquelle il ne renonça pas sans peine.
Tôt ou tard il lui aurait fallu prendre cette détermination que hâtèrent
les instances de nos dames et que prévint même leur activité. Ainsi que
je l'ai dit, le général, à la sollicitation de sa femme, avait permis
que ses oreilles de chien et sa queue écourtée tombassent sous les
ciseaux de la mode ou du perruquier de Talma, et soudain la coiffure à
la Titus était devenue celle de son état-major: elle devint bientôt
celle de toute l'armée.
Le désir de partir pour l'Égypte devint bientôt une fureur générale.
C'était une folie épidémique semblable à celle qui s'était saisie de nos
aïeux à l'époque des croisades. «J'étais né pour être Égyptien», disait
à Parceval un épicier qui lui enviait son bonheur. Quantité de personnes
s'adressèrent à moi pour obtenir la faveur de s'expatrier. C'étaient des
artistes, c'étaient des négocians. Ceux-ci voulaient entrer dans
l'administration; ceux-là voulaient rentrer au service. J'avais beau
dire que cela ne me regardait pas, instruits des faits que je viens de
citer, ils revenaient sans cesse à la charge.
«Ne refusez personne, me dit le général à qui je fis part de mon
embarras; adressez-les au général Dufalga, c'est lui qui est chargé de
la partie civile de l'expédition; il trouvera bien le moyen d'employer
ces gens-là, pour peu qu'ils soient propres à quelque chose.» Je les
envoyais en conséquence à Dufalga: plus d'une personne à cette époque
m'a dû sa fortune.
De ce nombre est Denon. Intimement lié avec une dame liée intimement
elle-même avec Mme Bonaparte, il l'accompagnait souvent dans ses visites
à la rue de la Victoire. Mais être bienvenu auprès de la femme n'était
pas toujours un motif pour l'être auprès du mari. Le général semblait
étendre sur le cavalier la répugnance qu'il éprouvait pour la dame; ni
la conversation aimable et piquante de ce courtisan qui savait toutes
les anecdotes de cour depuis le règne de Louis XV jusqu'à celui de
Barras inclusivement, ni les récits aussi attachans que variés de ce
voyageur qui avait parcouru l'Europe depuis les extrémités de la Russie
jusqu'à celles de l'Italie, ni la conversation de cet amateur qui avait
étudié et pratiqué toute sa vie les arts de l'Italie antique et de
l'Italie moderne, rien de tout cela n'avait triomphé de la froideur du
général. Denon, qui aussi désirait faire le voyage d'Égypte, n'osait
donc pas se proposer.
Je fus fort surpris quand un jour, me prenant à part, Joséphine m'en fit
la confidence. «Ce pauvre Denon, me dit-elle, meurt d'envie de partir
avec vous autres. Vous devriez bien arranger cela avec le général.--Moi,
madame! et pourquoi pas vous?--Si je m'en mêlais, cela ne réussirait
pas. Proposez la chose comme de vous-même. Vous êtes en mesure de le
faire. Le général a confiance en vous; il acceptera Denon présenté par
vous. Faites cela, vous m'obligerez.»
Le général, qui ne connaissait pas le caractère aventureux de Denon,
parut fort étonné qu'à son âge il songeât à s'engager dans une
expédition lointaine et fatigante. Mais quand je lui eus fait connaître
tout le prix de l'acquisition qu'il ferait en lui: «Qu'il aille trouver
Dufalga», me répondit-il.
Quiconque avait une aptitude reconnue était accueilli ainsi, quelles
qu'eussent été ses opinions politiques.
Parmi les personnes qui s'adressèrent à moi se trouvait un émigré. Las
surtout de son oisiveté, ce vrai Français voulait profiter de l'occasion
pour rentrer dans la carrière militaire et servir sous un nom roturier
pour cette France contre laquelle il avait servi comme gentilhomme. Je
n'osai, je l'avoue, lui répondre du succès de sa demande. Usant avec le
général de la franchise dont mon client avait usé envers moi, je ne lui
laissai pas ignorer, en lui faisant part des désirs de celui-ci, et en
me portant caution pour lui, le cas où il se trouvait. «Je ne répugne
nullement à l'employer, me répondit le général. L'aveu qu'il vous a fait
est d'un galant homme, ainsi que le sentiment qui le porte à reprendre
les armes, et me donne toute confiance en lui. Sur qui compterais-je, si
ce n'est sur un homme qui serait en pareille situation? J'accepte ses
offres de service; mais je ne puis le faire porter ici sur les états. Ce
serait provoquer des enquêtes qui pourraient le mettre en danger. Si
quelque imbécile découvrait la vérité, nous serions compromis, et votre
protégé serait perdu. Qu'il se rende à Toulon; là vous me le
présenterez, et nous trouverons bien le moyen de tout arranger.» Cet
émigré, qui depuis s'est acquis, comme patriote, la plus honorable
réputation sous son nom de gentilhomme, se nommait alors le citoyen
Rousseau. C'est le comte Henri de Saint-Aignan[3].
Ces objets réglés, je m'occupai des préparatifs de mon voyage. Je ne
pouvais partir tranquillement, qu'autant que j'aurais pourvu aux besoins
de la famille que je laissais en France. Mes enfans étaient d'âge à
entrer en pension. Le prytanée venait de s'ouvrir. Je priai le général
d'y demander deux places pour eux, ce qu'il fit de la meilleure grâce
possible. À cela ne se bornèrent pas les preuves de sa bienveillance. Le
ministre lui ayant répondu que toutes les places au prytanée étant
remplies pour le moment, il avait fait inscrire ses protégés pour les
premières places vacantes, piqué de ce qu'on ajournait une faveur qu'il
réclamait: «N'ayons, me dit-il, aucune obligation à ces gens-là. Mettez
vos enfans à Juilly. J'y ai mis mon frère; j'y ferai payer leur pension
avec la sienne.»
Ce trait de bonté me toucha si vivement, que je ne sus d'abord y
répondre que par des larmes. Rentré chez moi, il me sembla pourtant, non
pas qu'un particulier n'avait pas le droit de me faire une pareille
offre, mais que je n'avais pas le droit de l'accepter. J'écrivis au
général dans ce sens. Je lui demandais la permission de ne pas profiter
de ses bontés, et de ne pas consentir à ce que l'éducation de mes enfans
fût à sa charge. «Je n'ai pas de titres à cette faveur, lui disais-je.
Je ne vous ai rendu aucun service, et je n'ai été ni votre camarade de
collége ni votre compagnon d'armes. Ne croyez pas pourtant, général, que
je la refuse pour me soustraire à la reconnaissance que je vous dois.
Celle que vous me faites contracter aujourd'hui vous répond de moi
jusqu'à la mort.»
Cette lettre est encore une de celles dont il ne m'a jamais parlé.
J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sentiment qui me l'a dictée,
et qu'on n'y verra que l'expression des scrupules d'un galant homme qui,
tout disposé à faire pour l'homme qu'il admirait tout ce qu'un coeur
droit peut attendre d'un coeur droit, trouvait peut-être un peu trop fort
l'à-compte dont on voulait payer ses services futurs. Peut-être aussi me
semblait-il que je ne pouvais pas accepter d'un particulier ce que
j'eusse accepté, ce que je sollicitais même du gouvernement; en cela,
toutefois, j'agissais moins en conséquence d'un principe arrêté que d'un
sentiment qui m'a toujours tenu lieu de principe.
J'aimais Bonaparte autant que je l'admirais, et je voulais qu'il fût
héroïque en tout, comme tout est bronze dans une statue de bronze. Je ne
souffrais pas qu'on le rabaissât de la hauteur où il s'était placé, et à
plus forte raison qu'il semblât lui-même en descendre. Aussi rien ne me
contrariait-il comme de lui entendre discuter d'autres intérêts que des
intérêts publics, et de le voir s'occuper des siens jusqu'à se faire
redemander le paiement d'objets qui lui avaient été livrés, ce qui
arrivait quelquefois, non qu'il fût parcimonieux, mais parce qu'il
inclinait à croire qu'on le trompait et qu'on voulait lui faire payer
les choses au-delà de leur valeur réelle; et puis cette habitude des
militaires qui, traitant d'ordinaire avec des gens qui se sont arrangés
pour attendre, ne sont jamais pressés d'en finir.
Quelqu'un qui n'était rien moins que tacticien (c'était Baptiste cadet),
et qui possédait un plan en relief des fortifications de Luxembourg, me
pria de lui faire acheter cette pièce par l'homme à qui elle pouvait le
mieux convenir. Si précieuse qu'elle fût, elle n'était guère plus utile
à un valet de comédie qu'une perle au poulet de la fable. J'en parlai au
général, qui alla voir ce plan, le trouva beau, et ordonna à Duroc de le
faire porter sur-le-champ aux Invalides, pour y être ajouté aux plans
réunis dans cet établissement, après avoir promis en échange vingt-cinq
louis que Baptiste en demandait.
Baptiste, très-satisfait du marché, me remercia vivement de ce service,
et me pria d'accepter, comme gage de sa reconnaissance, un objet qui ne
lui était guère plus utile que celui dont Bonaparte venait de le
débarrasser, une petite _Bible_ de Cologne qui, par parenthèse, finit
par passer entre des mains moins profanes que les miennes, entre les
mains de M. Portalis, pour qui Hacquart me la demanda: la balle va au
joueur. Quelques semaines après, comme je me promenais sur le
Théâtre-Français, Baptiste m'aborde. «J'attends encore mes vingt-cinq
louis, me dit-il; faites-moi le plaisir de rappeler cette bagatelle au
général.» J'en parlai dès le soir même à Duroc, qui, ne pouvant pas
payer sans un ordre précis, me promit de le solliciter. Plusieurs jours
encore se passèrent néanmoins sans que le vendeur eût été satisfait.
«Que veux-tu? me dit Duroc, quand j'en parle, on me répond: C'est bon,
et l'on ne m'ordonne rien. Parles-en, toi, si tu veux que cela finisse.»
La démarche me coûtait; cependant je la reconnaissais nécessaire. Il
fallait prévenir les inconvéniens que de plus longs délais pouvaient
entraîner, et les causes que lui assigneraient les interprétations de
gens moins bienveillans que Baptiste. Je pris mon parti; et avec un
courage dont je ne me croyais pas susceptible: «Général, lui dis-je,
savez-vous qu'il n'a tenu à rien que vous ne soyez mon débiteur; oui,
que vous n'ayez dans ce moment vingt-cinq louis à me payer?--Comment
cela?--Parce que Baptiste, à qui vous devez vingt-cinq louis, est dans
rembarras. Il est venu me le confier ce matin; et certes, si j'avais eu
vingt-cinq louis chez moi, ils seraient depuis ce matin chez lui. Je ne
crois pas qu'un créancier doive réclamer de vous deux fois une dette
avouée par vous.--Voyez donc, Duroc, comme ces poëtes sont exagérés en
tout!--Il n'y a pas là d'exagération, général; il n'y a que de la
fierté, et j'en ai, je crois, pour vous plus que pour moi-même. Je ne
veux pas qu'on vous redemande cette somme une troisième fois. Si vous ne
la payez pas, je la paierai.--Payez, Duroc, car il serait homme à le
faire. Payez, puisque cela convient à Monsieur le marquis. Mais voyez
donc comme ces poëtes mettent de l'exagération en tout,» répétait-il en
riant, et en me tirant l'oreille, ce qui était sa grande caresse.
CHAPITRE III.
Le départ de l'expédition est retardé.--Disposition de l'esprit public à
cette époque.--Bonaparte sollicité de se mettre à la tête d'une
révolution.--Sa réponse.--Il part pour Toulon.--Je l'y
rejoins.--Anecdotes.--Départ de la flotte.
L'esprit qui anime un parti est rarement étouffé absolument par la
défaite de ce parti. Le Directoire en avait la conscience et la preuve.
En vain sa rigueur envers les écrivains comprimait la presse; l'opinion
publique trouvait mille moyens indirects de manifester la haine et le
mépris qu'on lui portait. On montrait d'autant plus de malice, qu'on
avait moins de liberté, et les épigrammes avaient d'autant plus de
portée qu'il était plus dangereux d'en faire; la malice française
reproduisait les mêmes sarcasmes sous toutes les formes. L'application
d'un trait au théâtre, un couplet au Vaudeville, un calembour, un rébus
même entretenaient, aigrissaient, irritaient les dispositions hostiles
de la majorité des gouvernés, qui, délivrée par la retraite de la
Convention de ce qu'elle n'avait jamais voulu, n'avait pas encore ce
qu'elle voulait, ou plutôt ne voulait plus de ce qu'elle avait.
Faisant allusion à Pitt qui régnait au-delà du détroit, et à Barras qui
régnait en-deçà, l'Europe, disait-on, ne respirera que lorsque
l'Angleterre sera _dépitée_ et la France _débarrassée_.
Cette guerre satirique ne se renfermait pas dans les salons; les cafés,
les foyers de théâtre étaient aussi des champs de bataille d'où les
étourdis tiraient à mitraille sur les puissans du jour, sans faire
attention aux auditeurs que la police ou même le hasard pouvait leur
donner.
Ces taquineries provoquèrent une scène dont les conséquences furent
graves. Réunis chez le glacier Carchi, quelques jeunes extravagans y
donnaient cours à leur malignité, en présence de quelques militaires
fort jeunes aussi. Ceux-ci prirent mal la plaisanterie. Oubliant qu'ils
avaient affaire à des gens sans armes, ils répondirent par des coups de
sabre à des coups d'épingle, et faisant main-basse sur tout ce qui se
trouvait là, terminèrent par une espèce de massacre une querelle qui,
dans nos moeurs, pouvait tout au plus donner lieu à un de ces rendez-vous
qui souvent n'aboutissent qu'à un déjeuner. Paris retentit le lendemain
des cris d'horreur que cette lâcheté arracha à tous les citoyens, et
qu'ils imputaient à des sicaires du Directoire. On était en effet
autorisé à le croire, le Directoire ne punissant pas et ne faisant pas
même poursuivre les coupables.
Bonaparte ne dissimula pas l'indignation que lui inspirait cet
assassinat. Il s'en expliqua hautement avec Sottin, ministre de la
police, dans le salon même de Barras. On le regarda dès lors comme
l'homme qui pouvait mettre un terme à un tel ordre de choses, ou plutôt
à un tel désordre. On lui offrit le pouvoir. Dans l'impatience qu'ils
avaient de l'y porter, les plus modérés même parlaient de déroger à la
constitution et de l'appeler au Directoire, quoiqu'il s'en fallût de
près de douze ans qu'il eût les quarante ans exigés par la loi. Ainsi
Rome avait permis à Scipion de briguer le consulat avant l'âge.
Bonaparte cependant pressait les apprêts de son départ, qui devait avoir
lieu en avril. Nous n'attendions à chaque instant que l'ordre de quitter
Paris, quand arriva la nouvelle de l'injure qui avait été faite à Vienne
au général Bernadotte, alors ambassadeur de la république française en
Autriche: une rupture pouvait s'ensuivre entre les deux puissances.
Avant que les explications du cabinet autrichien eussent prouvé qu'il
n'y avait rien que de fortuit dans ce fait, et qu'il ne devait pas être
pris pour un acte d'hostilité, quinze jours se passèrent.
Pendant ces quinze jours-là, Bonaparte, qui devenait plus précieux à la
nation par cela même qu'elle était près de le perdre, était sollicité
plus instamment que jamais de s'emparer de la place où l'appelait le voeu
public, et que le gouvernement ne voulait pas lui donner. Je me permis
de lui en parler plusieurs fois quand je me trouvais tête à tête avec
lui. Le jour, entre autres, où il m'annonça que rien ne s'opposait plus
à notre départ: «Le Directoire, lui dis-je, veut vous éloigner; la
France veut vous garder: les Parisiens vous reprochent votre
résignation, ils crient plus fort que jamais contre le gouvernement; ne
craignez-vous pas qu'ils ne finissent par crier après vous?--Les
Parisiens crient, me répondit-il, mais ils n'agiraient pas; ils sont
mécontens, mais ils ne sont pas malheureux. Si je montais à cheval,
personne ne me suivrait; le moment n'est pas venu. Nous partirons
demain.»
Il est à remarquer que pendant les quatre mois qu'il passa à Paris entre
la campagne d'Italie et celle d'Égypte, il ne quitta pas un seul jour
ses éperons, quoiqu'il ne portât pas l'habit militaire, et qu'il y avait
toujours un cheval sellé et bridé dans son écurie: c'est ce qu'il me dit
à cette occasion.
Il partit en effet le lendemain. Regnauld et moi nous le suivîmes en
laissant entre lui et nous toute l'avance qu'il pouvait gagner en douze
heures: nous l'avions ainsi réglé pour ne pas manquer de chevaux.
L'aventure dans laquelle nous nous engagions était des plus hasardeuses.
Notre absence pouvait être longue, elle pouvait même être éternelle: je
n'en eus le sentiment qu'au moment du départ. Hors de l'influence
immédiate de l'homme dont la présence me fascinait, quand après avoir
déjeuné avec mes meilleurs amis, quand après avoir reçu les embrassemens
de mes enfans et ceux de la famille qui m'était déjà si chère, je me fus
jeté dans la voiture prête à m'enlever à tant de douces affections, je
l'avouerai, je me sentis tout-à-fait défaillir; non que la résolution me
manquât, mais le coeur me manquait absolument. Je suffoquais,
j'étranglais. On s'en aperçoit; et vite on m'apporte, pour me ranimer,
la première liqueur qu'on trouve sous la main. «C'est un verre de
Malaga», me disait-on. C'était du vinaigre! Loin d'avoir des suites
fâcheuses, cette bévue raccommoda tout. Grâce à ce stimulant, je repris
mes sens, et manifestai ma résurrection par un éclat de rire.
Parceval et un ami qui nous avait demandé une place dans la berline, où
Regnauld à qui elle appartenait s'était placé, comme de raison,
partirent avec nous. Avec nous partit aussi Denon qui courait en avant,
et prétendait aller ainsi jusqu'à Toulon, mais il fallut bientôt le
recevoir aussi dans la voiture.
À toutes les postes nous avions des nouvelles du général qui, comme
nous, passait par la Bourgogne. Toutes se louaient de sa générosité. Au
haut de la montagne d'Autun, que nous grimpions à pied, dans une grotte,
ou plutôt dans un terrier creusé sur le bord du chemin, était un
vieillard qui nous demanda l'aumône. «Il a quatre-vingt-dix-neuf ans
sonnés, nous dit le postillon, et vit de ce que lui donnent les
passans.--Et lui donne-t-on de quoi vivre?--Quelques braves gens se
montrent généreux pour lui, mais comme il est presque aveugle et
tout-à-fait imbécile, ce qu'on lui donne ne lui profite pas toujours.
Des polissons, le croiriez-vous? n'ont pas honte de le voler. Hier
encore, le général Bonaparte qui passait par ici, c'est moi qui le
menais, lui a donné un louis. Un filou à qui ce pauvre homme a demandé
ce que c'était que cette pièce, lui a dit que c'était un sou; et en
effet lui a rendu un sou pour un louis.»
Nous donnâmes 6 francs à ce pauvre vieillard, en chargeant le postillon
à qui nous les remîmes de veiller à ce que le fripon de la veille ne
s'en emparât pas: qui sait si nous ne nous adressions pas au fripon
lui-même?
Nous nous arrêtâmes à peine à Lyon. Le vent était favorable pour
descendre le Rhône; notre voiture embarquée dans un bateau de poste,
nous allâmes coucher à Pont-Saint-Esprit. Le surlendemain, nous
arrivâmes à Marseille, sans aucune mauvaise aventure, quoique notre
berline eût éprouvé au milieu de la nuit une assez forte avarie entre
Orgon et Lambesc, tout juste au pied de ce terrible bois de la Taillade,
où Lenoir m'avait développé ses théories, et que pour la raccommoder il
eût fallu nous arrêter plus d'une heure dans ce coupe-gorge.
Tout en descendant le Rhône, Denon dessinait les points de vue les plus
pittoresques que nous rencontrions, et commençait la précieuse
collection de dessins qui ornent la grande édition de son _Voyage
d'Égypte_, dans laquelle on trouve un croquis de la Beaume de Roland, où
je le conduisis pendant le court séjour que nous fîmes à Marseille.
À Aix, pendant qu'on mettait la voiture en état de finir la route,
j'allai avec lui visiter la source d'eau chaude dont j'ai parlé
antérieurement: nous nous y baignâmes, non dans des baignoires
particulières, mais dans les thermes antiques où l'eau se renouvelle
continuellement.
Apprenant à Marseille que l'expédition ne pouvait pas partir de quelques
jours, nous nous permîmes un jour de repos: nous aurions pu en prendre
huit, car la flotte ne mit à la voile que dix jours après notre arrivée
à Toulon.
Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à nous loger dans cette
dernière ville. Les hôtelleries regorgeaient de monde: pour ne pas
coucher dans la rue, il nous fallut accepter dans le plus vilain des
quartiers les plus vilaines des chambres de la plus vilaine des
auberges. Regnauld et moi nous occupâmes un de ces galetas, Parceval et
Denon s'accommodèrent dans un autre un peu plus grand où l'on trouva
moyen de colloquer aussi notre cinquième camarade.
Notre première sortie nous conduisit, comme de raison, chez le général
qui était descendu à l'intendance de la marine. Là, comme à Milan, comme
à Passeriano, il donnait audience publique aux officiers et aux chefs de
service. Nous nous y présentâmes. Il salua tout le monde, mais il ne
parla qu'aux personnes qu'il connaissait particulièrement, ou bien à
celles à qui il avait des renseignemens à demander ou des ordres à
donner. Après avoir invité ceux de nous qui suivaient l'expédition en
qualité de littérateurs, de savans ou d'artistes, à s'adresser au
général Dufalga pour ce qui concernait leur embarquement, et nous avoir
dit, à Regnauld et à moi, que nous serions avec lui sur le vaisseau
amiral, il nous congédia.
Denon, à qui il n'avait pas parlé, eut à cette occasion le seul accès
d'humeur que je lui aie connu. «Ton général, me dit-il, a de singulières
manières. N'a-t-il donc rien à dire aux personnes qui viennent le
saluer? Il ne m'a pas dit un seul mot. Il ne tient à rien que je ne
retourne à Paris. Comment nous traitera-t-il hors de France, s'il nous
traite ainsi en France? Mes malles ne sont pas défaites; dès aujourd'hui
je repars.--Que n'attends-tu à demain? La résolution me semble un peu
précipitée. Si le général t'avait montré de la répugnance, tu ferais
bien de prendre ce parti. Mais, en agréant ta demande à Paris, ne
t'a-t-il pas prouvé que tu lui convenais? N'attribue son indifférence
apparente qu'à sa préoccupation; surchargé d'affaires comme il l'est,
peut-il penser à tout? Demain nous reviendrons à l'audience. Si tu n'es
pas plus satisfait demain qu'aujourd'hui, je ne te retiendrai pas. Tu
n'auras pas alors le tort de faire ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui
un coup de tête.»
Denon suivit mon avis et fit bien. Le jour même je dînai chez le
général. En sortant de table, comme il se promenait avec moi:
«Auriez-vous, lui dis-je, quelque chose contre Denon?--Contre Denon?
point du tout. Pourquoi me demander cela?--Parce qu'il vous croit mal
disposé pour lui.--Et sur quoi se fonde-t-il?--Sur ce que vous ne lui
avez pas dit un mot; cela le chagrine profondément.--N'a-t-il d'autre
chagrin que celui-là?--Je ne lui en connais pas d'autre.--Ramenez-le-moi
demain.»
Le lendemain j'entraînai en conséquence au quartier-général Denon qui
n'y venait qu'en rechignant. «Ah! c'est vous, citoyen Denon, lui dit
Bonaparte quand vint son tour. Vous avez bien soutenu le voyage. Vous
vouliez le faire à franc étrier, à ce qu'on m'a dit. Vous aimez donc à
courir? Nous vous servirons suivant votre goût; nous vous ferons faire
du chemin. Le beau sabre que vous avez là! il est tout pareil au mien,
je crois. Il est juste de la même grandeur. Voyons donc.»
Et voilà le général qui, rapprochant du sabre de Denon le sabre d'Arcole
et de Lodi, se met à les comparer. «Et puis, vous aimez les antiquités,
reprend-il, vous aimez à les dessiner. Vous en verrez; vous ne
reviendrez pas à Paris sans avoir grossi votre portefeuille. À revoir,
ici ou ailleurs.»
«Eh bien! dis-je à Denon en regagnant notre taudis, pars-tu toujours
demain?--Je pars dès aujourd'hui; mais c'est pour me rendre à bord de la
_Junon_ où Dufalga m'a dit que ma place était marquée.» En effet, en
arrivant il fit porter à bord ses malles qui n'étaient pas défaites, et
s'embarqua dès le jour même. Cette fois encore Denon me fut redevable de
sa fortune. La révolution que la coquetterie dont le général usa envers
lui opéra sur sa résolution, est moins surprenante toutefois que cette
coquetterie du général, que la facilité avec laquelle cet homme si fort,
si inflexible, avait su se plier à une démarche commandée par son
intérêt, mais si opposée à ses habitudes. On a vu au reste par des faits
antérieurs que la souplesse ne lui était pas plus étrangère que la
force.
Parceval s'embarqua peu de jours après sur le vaisseau qui portait
l'Ajax français, qui portait Kléber. Quant à nous, Regnauld et moi, qui
devions monter sur celui d'Agamemnon, nous attendîmes cinq ou six jours
encore que le ciel devînt favorable à la sortie de la flotte retenue
dans le port de Toulon par les vents contraires, comme jadis en Aulide
la flotte des Grecs.
Une après-dînée, le général étant rentré dans son cabinet, et Mme
Bonaparte ayant témoigné le désir de connaître le bâtiment sur lequel
son mari devait s'embarquer, Najac, l'intendant de la marine, fit mettre
en mer la chaloupe de l'administration pour la conduire à bord de
_l'Orient_ qui était en rade.
Le général Berthier, l'amiral Bruéys, le général Lannes, Murat, Junot,
Lavalette, Eugène Beauharnais, Sulkowski et Regnauld l'accompagnaient
dans cette promenade, dont j'étais aussi, brillante élite à laquelle je
survis seul aujourd'hui!
C'est à cette occasion que je fis connaissance et liai même amitié avec
le général Lannes, que je n'avais pas rencontré en Italie. Ses
tendresses préliminaires sont trop singulières pour que je n'en tienne
pas note.
Comme la majeure partie des militaires, il était loin de voir d'un oeil
favorable les savans attachés à l'expédition, et son humeur contre eux
augmentait en raison de la bienveillance que le général en chef leur
témoignait. «Quel est ce citoyen? dit-il à Berthier en me
désignant.--C'est, répondit Berthier en me nommant, un homme de lettres
que le général emmène avec lui.--J'entends, répliqua-t-il avec son
accent gascon, c'est un savant. Bien mal en prendrait à un savant de
coucher sous le même toit avec moi, si j'étais le maître; car je le
ferais jeter à la mer par cinquante grenadiers.--Cinquante! lui dis-je,
c'est beaucoup de monde contre un seul homme, ne fût-il même pas un
savant. Il serait plus digne de vous, général, d'entreprendre seul un
pareil exploit. Mais, remportassiez-vous la victoire, ce ne serait pas
votre plus beau fait d'armes. Vous avez fait encore mieux à Arcole.--À
quoi penses-tu? dit vivement Junot. Prendre Arnault pour un savant!
Arnault un savant! Un savant comme toi, un savant comme moi. Ne sais-tu
donc pas qu'Arnault est de l'armée d'Italie?--Il est de l'armée
d'Italie!--Certainement, il est de l'armée d'Italie, répète
Berthier.--Oui, Arnault est de l'armée d'Italie, répète aussi Joséphine,
à qui cette conversation causait quelque déplaisance.--Il est de l'armée
d'Italie, répètent Murat, Lavalette et Eugène, et aussi ce bon amiral
Bruéys.--C'est différent, reprend Lannes; s'il n'est pas un savant, il
est des nôtres. Ce n'est pas pour lui que je parle, pas plus que pour
Monge et Berthollet, qui sont aussi de l'armée d'Italie, et j'espère que
le citoyen sera de mes amis comme eux, ajouta-t-il en me prenant la
main. Enchanté d'avoir fait votre connaissance.»
En effet, je n'ai jamais eu qu'à me louer depuis de ce brave. Si, dans
sa jeunesse, il n'était pas de l'humeur la plus facile, bonhomme au
fond, il n'avait besoin que de vieillir pour devenir le meilleur des
hommes. Contre l'ordinaire, loin d'être gâté par la fortune, il s'est
perfectionné en s'élevant, et n'a jamais paru si digne des plus hauts
honneurs qu'après les avoir obtenus tous, ce qu'on ne peut pas dire de
tout le monde.
Ces dispositions malveillantes étaient, au reste, celles de presque tous
les militaires. Je n'eus que trop d'occasions de le reconnaître par la
suite. À quoi les attribuer? au mépris ou à l'estime? Si portés qu'ils
soient à mépriser tout autre profession que la leur, je pense que les
militaires ne refusaient pas leur estime à des hommes plus instruits
qu'eux; mais je crois qu'ils voyaient avec jalousie les prévenances du
général en chef pour ces hommes dont l'utilité présente ne leur était
pas démontrée. Ils ne lui voyaient pas sans quelque humeur prendre dans
ses proclamations la qualité de membre de l'Institut, et l'y placer
avant ses titres militaires.
Le 19 mai, à la pointe du jour, nous nous rendîmes, Regnauld et moi,
chez le général Bonaparte, où les personnes qui devaient s'embarquer sur
le même bâtiment que lui se réunissaient. Une heure après _l'Orient_
mettait à la voile.
Ce n'est pas sans difficultés que l'escadre sortit de la rade. Plusieurs
vaisseaux labourèrent le fond sans pourtant s'arrêter. Mais le nôtre,
qui portait cent vingt canons et tirait plus d'eau, toucha. Il penchait
assez sensiblement pour donner de l'inquiétude aux nombreux spectateurs
qui couvraient le rivage, et surtout à Mme Bonaparte, qui, du balcon de
l'intendance, suivait nos mouvemens. Mais elle fut bientôt rassurée en
voyant le vaisseau dégagé entrer majestueusement en pleine mer aux
acclamations générales qui se mêlaient aux fanfares de la musique des
régimens embarqués et au bruit de l'artillerie des forts et de
l'escadre.
On éprouvait des émotions de plus d'un genre à l'aspect de cette flotte
chargée de tant de milliers d'hommes qui, s'attachant à la fortune d'un
seul, et s'engageant dans une expédition dont la plupart ignorait le
but, et dont tous ignoraient la durée, s'exilaient avec joie et
s'abandonnaient, avec une confiance que donne la certitude du succès, à
un avenir dont on ne pouvait calculer les chances. Non seulement ils se
regardaient comme favorisés par le sort, mais ils étaient regardés ainsi
par la majorité de la nation. Ils avaient été choisis en effet parmi de
nombreux compétiteurs, et un nombre de volontaires égal à celui des
volontaires embarqués ne se consolait de cette préférence que dans
l'espoir de faire partie d'une nouvelle expédition qui semblait devoir
suivre incessamment la première. Jamais expédition cependant n'avait
affronté de périls plus évidens; jamais expédition n'eut autant besoin
d'être favorisée par la fortune. C'en était fait si la flotte eût
rencontré l'ennemi dans la traversée: non que cette élite de l'armée
d'Italie ne fût assez nombreuse, mais précisément par le motif opposé.
Distribuée sur des vaisseaux dont l'équipage était complet, l'armée de
terre triplait sur chaque bord le nombre des hommes nécessaires à sa
défense. Or, en pareil cas, tout ce qui est superflu est nuisible. Le
combat engagé, il y aurait eu confusion dans les mouvemens, gêne dans
les manoeuvres, et le canon de l'ennemi aurait nécessairement rencontré
trois hommes là où, d'après les données ordinaires, il devait n'en
rencontrer qu'un, ou même aucun. La chance cependant n'était pas
réciproque: les équipages ennemis se bornant au strict nécessaire, les
Français n'auraient pas pu rendre le mal qu'ils auraient reçu, et la
différence à leur désavantage aurait été au moins dans les rapports de
trois à un. Ajoutez à l'embarras produit par le trop grand nombre
d'hommes l'embarras produit par le matériel de l'artillerie de terre;
les haubans en étaient encombrés, les ponts en étaient obstrués. En cas
d'attaque, il eût fallu jeter tout cela à la mer, et commencer par
sacrifier à la défense les moyens de conquête. Une victoire même eût
ruiné l'expédition; plût à Dieu que le généralissime ne se trouvât pas
dans la nécessité d'en remporter une!
Telles sont les réflexions qui m'assaillirent dès que j'eus mis les
pieds sur le vaisseau amiral, réflexions dont la justesse m'est
démontrée par leur analogie avec celles que M. de Bourrienne attribue à
l'amiral Bruéys, et qu'il a consignées dans ses _Mémoires_, dont la
publication est postérieure de quatre ou cinq ans à celle de mon
_Histoire de Napoléon_, d'où ce passage est extrait[4].
LIVRE XIV.
DE LA MI-MAI À LA MI-JUIN 1798.
CHAPITRE PREMIER.
Première nuit à bord de _l'Orient_.--Procédés plus militaires que
civils.--Sévérité du général Bonaparte.--Sa manière de vivre à bord.--Je
suis chargé de la bibliothèque.--Excursions en Corse.--Homère et Ossian.
Dispute à ce sujet entre le général et l'auteur.--Quel incident
singulier y fait diversion.
La flotte une fois en pleine mer et chacun casé dans le quartier qu'il
devait occuper, on servit le premier repas. Militaire et civil, chacun
prit à table la place que lui assignaient son grade et ses fonctions.
Quoique je n'eusse ni fonction ni rang, je fus placé, avec Regnauld, à
la table de l'état-major où dîna le général en chef, mais ce jour-là
seulement. Le lendemain il se fit servir dans son appartement une table
particulière où l'amiral et le chef de l'état-major seuls avaient leur
couvert, mais à laquelle il invitait tous les jours quelqu'un de ses
premiers commensaux; honneur qu'il me fit quelquefois.
Cette mesure était sage. Indépendamment de ce qu'elle laissait aux
convives de la grande table une liberté que la présence du généralissime
aurait un peu gênée, elle lui donnait, à lui, le moyen de témoigner par
des prévenances son estime pour les militaires qu'il distinguait, et
aussi d'indemniser par une faveur ceux d'entre les civils que les
prétentions de certains militaires avaient offensés.
Il eut dès le lendemain de l'embarquement plus d'une indemnité de ce
genre à distribuer, et, malheureusement pour moi, j'y eus droit plus que
personne.
Tout s'était assez bien passé la veille quant au repas: les militaires
s'étaient placés avec les militaires, les civils avec les civils. On
pouvait croire que c'était par pur effet de convenance. Mais le soir il
ne fut pas possible de prendre le change. La grande chambre, après le
souper, avait été divisée par des toiles en autant de petits cabinets
qu'il y avait de personnes à la première table; et, pour prévenir toute
contestation, une liste arrêtée par le général indiquait à chacun la
case qu'il devait occuper et que désignait un numéro. Chacun, en
conséquence, y avait fait porter son hamac et ses effets. En sortant du
salon du général où j'avais passé la soirée, quand j'allai pour prendre
possession de ma chambre à coucher, je ne fus pas peu surpris de voir
qu'au mépris de l'ordre établi un officier s'y était installé, et qu'il
s'emparait sans plus de façons d'un hamac bien garni qui m'avait été
donné par l'intendant de la marine. J'ouvrais la bouche pour réclamer ma
chambre et mon lit, quand j'entends ce colloque qui s'engageait à
quelques pas de là entre des individus de conditions très-différentes,
entre un officier supérieur et un domestique: «Fichez-moi cette valise
hors d'ici, et mettez-y la mienne.--Mais, commandant, c'est la valise du
citoyen Berthollet, à qui ce cabinet appartient.--Ce cabinet est à côté
de celui du général Dufalga. Mon grade me donne rang immédiatement après
le général Dufalga. Ce cabinet m'appartient donc. Fichez-moi cette
valise dehors.--Où voulez-vous que je la porte?--Où vous voudrez, au
diable.» Et mon officier se loge dans la place qu'il vient d'emporter
d'assaut.
Le domestique porte la valise au cabinet d'à côté. «Mon grade me place
immédiatement après l'adjudant-général», s'écrie un chef de brigade qui,
montant d'un degré, s'empare du cabinet évacué. Un chef de bataillon se
met, en vertu du même droit, à la place de celui-ci, et fait la même
réponse à ce pauvre diable, qui la reçoit successivement de tous les
officiers aussi empressés à serrer les rangs et à remplir le vide qui se
fait à côté d'eux que s'ils manoeuvraient sous le canon de l'ennemi.
Bref, quoiqu'il fût membre de l'Institut aussi bien que le général en
chef, le savant n'en fut pas moins relégué, de cascade en cascade, à la
fin de la colonne, comme le dernier des sous-lieutenans.
À quoi ne devais-je pas m'attendre, moi qui n'étais ni sous-lieutenant
ni même membre de l'Institut? Indigné autant que surpris du peu d'égards
qu'un jeune homme avait pour l'âge et le mérite de Berthollet, et
jugeant bien qu'on ne me traiterait pas mieux, je me retirai, et, sans
plus d'explications, j'allai conter ma déconvenue à l'amiral, qui avait
de l'amitié pour moi, et n'oubliait pas que, l'année précédente, je lui
avais fait donner à Corfou 50,000 francs pour les besoins de son
escadre. Je recueillis ce soir-là l'intérêt de ce service. «Mon pauvre
ami, me dit Bruéys, je ne vous laisserai pas dans l'embarras, vous qui
m'en avez tiré. Je n'ai pas de hamac à vous offrir, mais je vais vous
donner un bon matelas et des draps. Quant à un cabinet, il faut vous en
passer, mais vous n'en serez pas plus mal logé pour cela. On mettra
votre matelas par terre dans le bureau de l'état-major, sous les hamacs
du secrétaire du général en chef et de l'aide de camp de service de
Bourrienne et de Duroc, à côté du matelas du munitionnaire Collot à qui
l'on a joué le même tour qu'à vous.»
Trop heureux d'avoir un matelas et des draps, je me couchai sous le lit
du capitaine Duroc, à côté du munitionnaire Collot, qui couchait sous le
lit du citoyen Bourrienne. Il n'y aurait pas eu pour moins de deux
millions de valeur dans ce petit coin du bâtiment, si les gens qui s'y
trouvaient eussent réuni leurs fortunes respectives, quoiqu'il s'en
fallût de deux millions que moi, le capitaine Duroc, et même le citoyen
Bourrienne nous fussions des millionnaires.
Le lendemain après dîner, le général recevant tout le monde, j'allai,
comme tout le monde, lui faire ma cour. Il jasait avec Bruéys et
Berthier. «Eh bien! me dit-il, comment avez-vous passé la nuit?--Aussi
bien qu'on peut la passer sous un lit, général.--Sous un lit!--Où je
n'aurais eu d'autre matelas que le plancher, sans la charité de
l'amiral.--N'aviez-vous donc pas de lit? N'aviez-vous pas un
cabinet?--Tout cela m'a été pris aussi lestement que donné.--Et par
qui?--Je ne sais.--Je veux le savoir.--Permettez, général, que je ne
vous en dise pas davantage sur cet article. Me siérait-il de me
plaindre, lorsqu'un homme qui a bien d'autres droits que moi à des
égards n'en a obtenu aucun, lorsque Berthollet s'est vu expulsé du gîte
que vous lui aviez assigné, et qu'il ne se plaint pas?--Qu'est-ce que
cela, Berthier? on a manqué d'égards pour Berthollet! Sachez ce qui en
est, et rendez-m'en compte.»
Il ne fut pas difficile à Berthier de vérifier le fait. Le soir même
Berthollet fut réintégré dans son rang, et l'usurpateur eut ordre de
garder les arrêts pendant plusieurs jours; ce qui l'affligea plus que
moi, j'en conviens.
Toute sévère qu'elle était, cette leçon ne le corrigea cependant pas.
Dès le lendemain, je crois, il eut un tort de la même nature avec le
médecin en chef de l'armée, ce en quoi il eut doublement tort. Le moins
malin des médecins n'a-t-il pas mille moyens, même innocens, de se
venger? et celui-là était justement le docteur le plus malin qui ait
endossé la robe de Rabelais. «Souvenez-vous, mon cher ami, qu'il ne faut
offenser personne, pas même le médecin en chef», dit le médecin en chef
à son impudent agresseur.
Tous les soirs, comme tous les matins, ou plutôt comme à toutes les
heures du jour, le général en chef se faisait rendre compte de l'état
sanitaire de l'armée. Deux petites véroles s'y étant déclarées, un
vaisseau, _le Causse_, avait été changé en hôpital, et l'on y envoyait
tout malade dont l'état offrait quelque symptôme de cette effroyable
contagion.
Quelques jours après le fait dont il s'agit: «Tout le monde se
porte-t-il bien sur _l'Orient?_ dit le général au médecin en chef.--Tout
le monde, général, à une personne près.--Qui donc?--Un tel. Il avait
passé une mauvaise nuit, s'étant couché avec un violent mal de tête, et
m'a fait demander ce matin.--Et comment l'avez-vous trouvé ce
matin?--Mais pas très-bien. Le mal de tête n'a pas cessé, et il a de la
fièvre.--Un mal de tête! de la fièvre!--Et des maux de coeur,
général.--Et des maux de coeur! Mais ce sont là des symptômes de petite
vérole!--La petite vérole, en effet, s'annonce comme cela.--Il a donc la
petite vérole?--Je ne dis pas cela, général. Ce n'est peut-être qu'une
indisposition momentanée.--Me répondez-vous que ce n'est pas la petite
vérole?--C'est ce dont je ne puis répondre, quand même il l'aurait
eue.--En ce cas-là, qu'il aille à l'hôpital. Si ce n'est qu'une
indisposition légère, le voyage ne lui fera pas grand mal. Si au
contraire c'est la petite vérole, nous sauverons peut-être un millier
d'hommes sur les trois mille qui sont ici. Revoyez le malade, et songez
à votre responsabilité. Je laisse la chose à votre décision.»
Le docteur retourne au lit du malade, lui tâte le pouls, lui fait tirer
la langue: «Qu'en pensez-vous? lui dit Berthier, qui, par ordre exprès
du général, assistait à cette visite.--Ce que j'en disais tout à
l'heure.--En ce cas-là, qu'on mette la chaloupe à la mer; et vous, mon
cher, habillez-vous.--À moins que vous ne préfériez être transporté dans
votre lit comme vous êtes, ce qui peut se faire, dit le
docteur.--Transporté! où donc? s'écria le malade.--À l'hôpital, répond
Berthier.--Il n'est guère qu'à trois quarts de lieues, une petite lieue
tout au plus. La mer est douce; le vent n'est pas mauvais: ce sera
l'affaire d'une petite demi-heure, ajoute le docteur.--Mais vous me
traitez comme si j'avais la petite vérole! Est-ce que j'ai la petite
vérole, docteur?--Je ne dis pas cela.--Vous l'entendez, général, je n'ai
pas la petite vérole. N'est-ce pas, cher docteur?--Je ne dis pas cela
non plus,» répond le cher docteur.
Le malade eut beau protester, il fallut s'habiller. Deux matelots
s'emparent de son bagage. Le docteur, lui prêtant l'appui de son bras,
le conduit jusqu'à l'échelle qu'il lui faut descendre pour s'embarquer.
«Croyez-vous que ce soit la petite vérole? disait-il chemin faisant à
son conducteur.--J'espère que non, lui répondit le docteur. Je crois
même que d'ici à trois jours nous vous reverrons mieux portant que
jamais.--Eh bien!--Mais, encore une fois, je ne puis répondre de rien.
Ma responsabilité est grande. Bon voyage, mon cher ami; prenez patience;
vous en aurez besoin. C'est un assez maussade séjour que l'hôpital. Vous
aurez tout le temps d'y faire des réflexions. Réfléchissez-y à ce que je
vous ai dit.--Qu'est-ce, cher docteur?--Qu'il ne faut offenser personne,
pas même le médecin en chef de l'armée.»
Bientôt nous vîmes le malade étendu sur son matelas, s'éloigner dans la
chaloupe qui le portait en le berçant à l'hôpital où on l'envoyait pour
être traité de la maladie qu'il n'avait pas, mais où il guérit de la
maladie qu'il avait. Le surlendemain il revint mieux portant et plus
poli que jamais. La leçon, ou plutôt la médecine avait réussi au point
qu'il en remercia le docteur de qui je tiens cette histoire, qu'il
racontait avec une expression pareille à celle que devait prendre
Panurge en racontant _comment il se vengea de Dindenault_[5].
Les premiers momens passés, chacun s'accommoda à son sort; et comme du
plus au moins chacun était mal, chacun prit son mal en patience. Les
plaintes cessèrent; mais tout en se résignant à supporter de ces
contrariétés celles qui naissaient de la force des choses, on
s'indignait des injures qui venaient de la volonté des individus, et que
la charité chrétienne peut seule nous donner la force de pardonner; or,
dans ce temps-là, comme en ce temps-ci, ce n'était pas la vertu
dominante que la charité chrétienne.
L'ennui était le plus grand mal dont la majeure partie des passagers eût
à se défendre. Pendant les premiers jours on avait eu recours au jeu.
Mais comme ce jeu n'était rien moins que modéré, et que les ressources
des joueurs n'étaient pas inépuisables, l'argent de tous se trouva
bientôt réuni dans quelques poches, pour n'en plus sortir. Alors on se
rejeta sur la lecture, et la bibliothèque fut d'une grande ressource.
J'en avais la clef; je devins un homme important.
En me la donnant, dès le lendemain de notre embarquement, le général
m'avait aussi donné mes instructions. Elles portaient que je prêterais
des livres aux personnes à qui il permettait d'entrer dans la chambre du
conseil qui lui tenait lieu de salon, mais qu'elles les liraient là sans
autrement les déplacer. «Ne prêtez, avait-il ajouté, que des romans;
gardons pour nous les livres d'histoire.»
Les premiers jours j'eus peu de demandes à satisfaire. J'ai dit
pourquoi; mais dès que les joueurs malheureux, à l'exemple de celui de
Regnard, s'avisèrent de chercher des consolations dans la philosophie,
j'eus un peu plus d'occupation. Notre collection de romans suffisait à
peine. Le temps du déjeuner au dîner était celui qu'ils donnaient à la
lecture, couchés sur le divan qui régnait autour de la pièce. De temps à
autre le général sortait de sa chambre, et faisait le tour de la pièce,
jouant pour l'ordinaire avec celui-ci et avec celui-là, c'est-à-dire
tirant les oreilles à l'un, ébouriffant les cheveux de l'autre, ce qu'il
pouvait se permettre sans inconvénient, chacun, à commencer par
Berthier, ayant adopté la coiffure héroïque, comme on sait.
Dans une de ces tournées, la fantaisie lui prit de savoir ce que chacun
lisait. «Que tenez-vous là, Bessières?... Un roman!...--Et toi,
Eugène?... Un roman!--Et vous, Bourrienne?... Un roman!» M. de
Bourrienne tenait _Paul et Virginie_, ouvrage que, par parenthèse, il
trouvait détestable. Duroc aussi lisait un roman, ainsi que Berthier,
qui, sorti par hasard dans ce moment-là de la petite chambre qu'il avait
auprès du général en chef, m'avait demandé quelque chose de bien
sentimental, et s'était endormi sur _les Passions du Jeune Werther_.
«Lectures de femmes de chambre», dit le général avec quelque humeur; il
était tracassé pour le quart d'heure par le mal de mer. «Ne leur donnez
que des livres d'histoire; des hommes ne doivent pas lire autre
chose.--Pour qui donc garderons-nous les romans, général? car nous
n'avons pas ici de femmes de chambre.»
Il rentra chez lui sans me répondre, et je ne me fis pas scrupule de
déroger à cette injonction. Autrement, la bibliothèque n'eût été qu'un
meuble de luxe, personne ne me demandant guère de livres d'histoire que
Sulkowski, qui avait toujours en main un volume de Plutarque.
C'était un homme de Plutarque aussi, que ce jeune Polonais dont
Bonaparte avait fait son aide de camp. Doué d'une intelligence égale à
son courage, qui était à toute épreuve et propre aux négociations comme
à la guerre, il avait plus d'un rapport d'esprit et de caractère avec
l'homme à qui il s'était donné sans l'aimer, et qui l'estimait plus
qu'il ne le choyait. Peut-être eût-il été un de ses rivaux, peut-être
avait-il ce qu'il fallait pour le devenir; mais, quoi qu'on en ait dit,
il ne l'était pas encore. J'ai reçu de lui sur ses sentimens pour son
général des confidences qui me chagrinaient doublement, car je leur
portais un grand intérêt à tous deux; il jugeait son chef avec une
sévérité souvent extrême; il le haïssait tout en l'admirant. C'était
néanmoins un des hommes sur lesquels Bonaparte pouvait le plus se
reposer, parce qu'il était homme d'honneur, et que le sentiment de son
devoir lui tenait lieu d'affection, comme le sentiment que le général
avait de son utilité lui répondait de l'attachement que celui-ci lui
portait, attachement qui, pour n'être pas de l'amitié, n'en était pas
moins solide.
Le général passait quelquefois la matinée entière dans sa chambre,
couché tout habillé sur son lit.
Un jour il me fait appeler par Duroc. «N'avez-vous rien à faire? me
dit-il.--Rien, général.--Ni moi non plus (c'est peut-être la première et
la dernière fois de sa vie qu'il ait dit cela). Lisons quelque chose;
cela nous occupera tous les deux.--Que voulez-vous lire? de la
philosophie? de la politique? de la poésie? De la poésie.--Mais de quel
poëte?--De celui que vous voudrez--Homère vous conviendrait-il? C'est le
père à tous.--Lisons Homère.--_L'Iliade_, _l'Odyssée_ ou la
_Batrachomyomachie_?--Comment dites-vous?--Le combat des rats et des
grenouilles, ou la guerre des Grecs et des Troyens, ou les voyages
d'Ulysse? Parlez, général.--Pas de guerre pour le moment: nous
voyageons, lisons des voyages. D'ailleurs je connais peu _l'Odyssée_;
lisons _l'Odyssée_.»
Je vais chercher _l'Odyssée_; et comme je rentrais, Duroc, qui, averti
par la sonnette, était venu prendre les ordres du général, reçoit
injonction de ne laisser entrer qui que ce soit, et de ne revenir
lui-même que quand on l'appellera. Il sort, et me laisse tête à tête
avec Bonaparte, membre de l'Institut et général en chef de l'armée
d'Orient, conduisant en Égypte l'élite des Français.
«Par où commencerons-nous, général?--Par le commencement.»
Me voilà donc lisant tout haut, comme quoi les _poursuivans_ de Pénélope
mangeaient, tout en lui faisant la cour, l'héritage du prudent Ulysse,
le patrimoine du jeune Télémaque et son douaire à elle; égorgeant les
boeufs, les écorchant, les dépeçant, les faisant rôtir ou bouillir, et
s'en régalant ainsi que de son vin.
Je ne puis dire à quel point cette peinture naïve des moeurs antiques
égayait mon auditeur. «Et vous nous donnez cela pour beau! me disait-il.
Ces héros-là ne sont que des maraudeurs, des marmitons, des
_fricoteurs_[6]! Si nos cuisiniers se conduisaient comme eux en
campagne, je les ferais fusiller. Voilà de singuliers rois.»
J'avais beau m'épuiser à lui faire remarquer par quelle noblesse
d'expression la simplicité de ces tableaux était relevée; j'avais beau
répéter qu'il fallait juger ces tableaux d'après l'âge auquel ils
appartiennent, et non d'après le nôtre; que leur fidélité, sur laquelle
portait sa critique, n'était pas le moindre de leur mérite; que les rois
de cette époque n'étaient pas plus riches et plus puissans que des
barons du moyen âge; je ne pouvais le ramener à mon avis. «Et vous
appelez cela du sublime! vous autres poëtes, répétait-il en riant.
Quelle différence de votre Homère à mon Ossian! lisons un peu d'Ossian.»
Et prenant un exemplaire d'Ossian relié en peau de vélin, avec dentelles
en or, doublé de tabis, et doré sur tranche, lequel était sur sa table
auprès de son lit, comme jadis Homère auprès du lit d'Alexandre, il se
met à lire, ou plutôt à déclamer _Témora_, son poème favori.
Or il était loin de faire valoir ce qu'il lisait. Par suite de son peu
d'habitude à lire haut, la langue lui tournait souvent. Remplaçant
tantôt un T par une S, et tantôt une S par un T, il faisait quelquefois
des liaisons qu'on pourrait appeler _dangereuses_, estropiant les mots,
ou mettant un mot pour un autre, effet de sa précipitation, qui prêtait
un caractère moins épique que burlesque à son enthousiasme et à
l'emphase avec laquelle il débitait son texte.
«Ces pensées, ces sentimens, ces images, disait-il, sont bien autrement
nobles que les rabâchages de votre _Odyssée_. Voilà du grand, du
sentimental et du sublime. Ossian est un poëte; Homère n'est qu'un
radoteur.--Homère, il est vrai, général, radote quelquefois. Horace le
lui reproche, ainsi que vous. Je ne suis pas assez malavisé pour vous
contredire tous les deux. Mais si Horace ressuscitait et jugeait Ossian,
je doute qu'il partageât en tout votre opinion sur ce barde. Les
premières pages du rapsode écossais lui plairaient sans doute, mais il
s'apercevrait sans doute aussi, aux pages suivantes, que ce rapsode n'a
qu'un ton, qu'une couleur; que s'il est doué jusqu'à un certain point du
génie qui exprime, il manque absolument du génie qui combine; que ces
poëmes dénués d'action ne sont rien moins que des épopées; que malgré
l'éclat du style, ces chants monotones ressemblent à des palettes où
sont jetées au hasard des couleurs brillantes, élément d'un tableau qui
ne forment pas un tableau, faute d'être appliquées à des dessins, faute
d'être employées par un artiste. On ne peut me reprocher de ne pas aimer
Ossian: je m'en suis pénétré pour écrire une de mes tragédies. J'aime
ses beautés; j'aime peut-être aussi ses défauts. Mais je ne le préfère à
aucun poëte épique connu; mais je ne puis le préférer à Homère, le plus
sublime de tous, s'il n'en est pas le plus parfait.»
Le général, qui ne s'est jamais tenu pour battu, allait répliquer, quand
on ouvre la porte. C'était Duroc. «Qu'est-ce? dit Bonaparte en fronçant
les sourcils. Je n'ai point appelé, je n'ai point sonné.--Général, comme
l'escadre a mis en panne, le général Kléber a profité de l'occasion pour
venir vous voir. Il est là, dans la chambre du conseil.--Ne vous ai-je
pas dit d'attendre pour entrer que je sonnasse? Ai-je sonné? Pourquoi
vous permettre de déroger à mes ordres?--J'ai cru, général, que la
circonstance...--Vous avez mal cru. Rien ne vous autorise à désobéir.
Retirez-vous, et ne rentrez pas que je ne vous appelle. Retirez-vous.»
Duroc se retira tout déconcerté. Je ne l'étais guère moins que lui.
Quelques secondes de silence succédèrent à cette explosion. Tout signe
d'humeur ayant disparu: «Général, lui dis-je, vous avez été bien sévère
pour ce pauvre Duroc.--N'est-il pas militaire? Ne sait-il pas ce que
c'est qu'un ordre?--La circonstance, au fait, est particulière: le
général Kléber peut avoir des choses importantes à vous dire, plus
importantes même que celles que je vous dis. Il ne peut pas revenir à
volonté.--Il n'appartient à personne de juger de l'importance des objets
dont nous nous occupons. Eût-elle porté sur des objets plus graves,
notre conversation n'en eût pas moins été interrompue.--Mais ne va-t-on
pas, d'après votre sévérité, lui prêter une tout autre importance que
celle qu'elle a? Kléber s'imaginera que nous décidons ici du sort de
l'Europe, du sort du monde, tandis que nous nous occupons de questions
innocentes s'il y en a; tandis que, comme l'avocat patelin, _je plaide
ici pour Homère contre la nymphe Calypso_.» Ce trait d'érudition l'ayant
fait rire: «Ne me donnez pas, je vous prie, plus d'importance que je
n'en veux avoir.»
Cependant il s'était levé; et tout en s'acheminant vers la porte, sans
quitter toutefois ses pantoufles: «Allons voir, Kléber», me dit-il.
Le temps était superbe. C'est à cette station, je crois, que le convoi
qui était parti de Gênes, le convoi qui portait Baraguey-d'Hilliers, fit
sa jonction avec nous. La flotte cependant exécutait des évolutions; et
tandis que trois cents bâtimens de transport restaient immobiles autour
du vaisseau amiral immobile aussi, les bâtimens de guerre, défilant à
notre poupe, venaient successivement le saluer de leurs aubades,
auxquelles répondait la musique des guides, qui était sur notre bord.
Rien de brillant comme le spectacle que se donnaient réciproquement les
vaisseaux de l'escadre.
La musique des guides était excellente. Le général, qui connaissait
toute l'influence de l'harmonie sur le soldat, exigeait, par politique
plus que par goût, que Bessières, qui commandait cette élite, apportât
une attention particulière à la composition de cette partie du personnel
de sa compagnie. Aussi ses musiciens ne reculaient-ils devant aucun des
morceaux qui leur avaient été fournis par le Conservatoire, si
difficiles qu'ils fussent; aussi exécutaient-ils les symphonies d'Haydn,
et les ouvertures de quelque opéra que ce fût, avec autant de facilité
que _la Marseillaise_ et le _Ça ira_.
Avec quel plaisir je leur entendis exécuter la chasse du _Jeune Henri_!
Jamais cette composition, où le génie de Méhul a réuni tous les genres
d'expression, n'a eu plus de charme pour moi. Pénétrant mon coeur, tout
en ravissant mon oreille, elle rétablissait entre lui et moi, malgré
l'espace qui nous séparait, des rapports immédiats et intimes. Animées
par tant de souffles différens, mais par un même génie, ces trente voix
qui n'en formaient qu'une pour exprimer la pensée d'un seul homme,
n'étaient pour moi que la voix d'un ami.
J'éprouvais aussi la même illusion quand j'entendais les marches
triomphales qu'à ma demande Méhul avait composées pour l'armée d'Orient.
Mais je dois le dire, les militaires, à commencer par le général, ne
partageaient pas mon enthousiasme, ce qui, après tout, conclut ici
contre Méhul, et prouve que dans la circonstance il n'avait pas atteint
le but, si bonne que fût sa musique.
Presque tous les militaires préféraient un pont-neuf arrangé pour le
hautbois, la flûte, la trompette et la clarinette, aux compositions d'un
des plus beaux génies qui aient existé. Le général était de ce goût; il
ne s'en taisait pas; il aimait même à le répéter, malgré ma prédilection
pour Méhul, et peut-être même à cause de cette prédilection; car, de sa
nature, ce grand homme était un peu taquin. Le plus grand compositeur
qui existât et qui eût existé, était alors pour lui _la Maria_, musicien
français naturalisé en Italie, et dont le talent gracieux et facile
s'était révélé l'hiver précédent par _le Prisonnier_, ouvrage que je
suis loin de vouloir déprimer, mais que, tout en l'applaudissant, je ne
saurais placer au rang d'_Euphrosine_ et de _Stratonice_.
Dans une discussion qui s'était élevée entre le général et moi à ce
sujet, et dans laquelle il n'avait pas ménagé Méhul, comme en cherchant
à démontrer la différence de la musique vague et mélodieuse à la musique
appliquée à l'expression des passions, à la musique essentiellement
dramatique, je me prévalais de l'autorité de Gluck et de Sacchini: «De
qui me parlez-vous là? me dit-il avec quelque impatience. Qu'est-ce que
ces gens-là? Qui diable les connaît?--Général, repartis-je avec quelque
vivacité, si vous ne connaissez pas ces gens-là, j'ai eu bien tort de
parler musique avec vous si long-temps»; et je me retirai.
Le lendemain, comme il ne m'avait pas vu de la matinée dans le salon:
«Arnault me boude, dit-il à Regnauld (c'était vrai); allez donc le
chercher. Ce que j'ai dit hier n'était qu'une plaisanterie. Je ne
voulais pas le chagriner; je ne voulais que m'amuser.»
Je ne me fis pas prier, comme on pense, pour remonter. «Eh bien! me
dit-il en riant, m'en voulez-vous toujours? Il ne fait pas bon attaquer
Méhul devant vous; il ne fait pas bon attaquer devant vous les gens que
vous aimez.--Vous voyez, général, ce que je ferais, si devant moi
quelqu'un se montrait injuste envers vous.» Jamais il n'a mal parlé
depuis du talent de Méhul, en ma présence s'entend.
Il sentait mal la musique. Ce n'était tout au plus pour lui qu'un moyen
de distraction, d'amusement. La musique chatouillait quelquefois son
oreille, mais elle n'allait jamais à son âme. Cela tenait évidemment à
son organisation. Quoique doué d'une voix douce, sonore, il chantait
faux. Cela ne prouve-t-il pas qu'il entendait faux? aussi le chant
n'était chez lui que l'expression de la mauvaise humeur. Dans ses momens
de contrariété, se promenant les mains derrière le dos, il fredonnait de
la manière la moins juste qui se puisse, _Ah! c'en est fait, je me
marie_. Chacun savait ce que cela signifiait. «Si tu as quelque chose à
demander au général, ne le fais pas en ce moment; il chante», me disait
Junot.
Pendant ces stations, qui se renouvelèrent trois ou quatre fois,
plusieurs personnes vinrent nous visiter sur _l'Orient_. Je n'y vis pas
sans un véritable plaisir le fils de notre Fleury[7]. Ce jeune homme, à
qui la révolution avait ouvert en totalité la carrière où l'appelaient
toutes ses aptitudes, ajoutait déjà l'illustration qui s'attache au nom
de Jean-Bart à celle que son père avait acquise dans un art moins
dangereux, mais non moins difficile. Le capitaine Fleury était alors
enseigne de vaisseau.
M. Geoffroi Saint-Hilaire, que son amour pour une science à laquelle il
doit sa célébrité européenne conduisait en Égypte, pensa devenir victime
du désir qu'il eut de venir saluer le général. La barque qui devait nous
l'amener chavira au moment où il y entrait; et il ne savait pas nager.
Heureusement fut-il rattrapé lorsqu'il reparut à la superficie de la
mer, après avoir plongé à une certaine profondeur. Je regrette d'avoir
perdu la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, et où il me racontait avec
beaucoup de gaieté les détails de cet accident, qui me faisait rire et
trembler tout à la fois, et dans lequel il conserva toute sa présence
d'esprit. Sa manière de le raconter prêtait à son récit un piquant qu'à
mon grand regret on ne retrouvera pas dans le mien.
Quand nous fûmes à la hauteur de Bastia, Berthier, que le général
chargea d'une mission pour cette ville, m'ayant proposé de l'y
accompagner, nous nous embarquâmes sur _l'Artémise_, l'une des frégates
qui, l'année précédente, avait fait partie de l'escadre de Corfou.
Lavalette et le citoyen Collot étaient aussi de ce voyage, qui nous
plaisait par cela seul qu'il faisait diversion à nos habitudes.
Standelet, pendant cette courte excursion, nous amusa beaucoup avec ses
histoires de marine, avec ses exploits de flibustiers. Berthier, qui
était bonhomme et qui aimait les braves, conçut à cette occasion pour ce
capitaine un intérêt qui ne lui fut pas inutile par la suite, comme on
le verra.
On apprend toujours quelque chose en voyage: celui-ci nous apprit que
notre matelas étendu sur les planches de _l'Orient_ était un lit
meilleur que celui qu'il nous fallut partager avec les insectes de
Bastia, et qu'à cela près qu'il y avait de la salade et des fraises, le
dîner du bord valait cent fois mieux que celui qu'on nous servit à
l'auberge, et non pas _gratis_, ainsi que peut l'attester le citoyen
Collot qui en avança le prix, et à qui il n'a peut-être pas été
remboursé.
Berthier coucha dans un lit de fer qui avait été oublié par le général
anglais l'année précédente quand les troupes de Georges III, par la
grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande, de France et de
Corse, évacuèrent ce dernier royaume. Pendant que les gens qui avaient
des affaires les faisaient, je me baignai dans le port, et puis j'allai
me promener sur le rivage, heureux de sentir de la terre sous mes pieds.
Nous ne nous rembarquâmes pas sans avoir déjeuné. À l'heure du dîner
nous étions de retour sur _l'Orient_.
L'escadre avançait majestueusement, mais lentement; plus d'un motif
l'empêchaient de presser sa course. D'abord il lui fallait attendre
divers convois qui, soit des ports d'Italie, soit de ceux des îles,
devaient la rejoindre à des points indiqués; puis, entourée de cette
multitude de vaisseaux de transport sur lesquels le personnel et le
matériel de l'armée étaient répartis, il lui fallait régler sa marche
sur celle du plus mauvais marcheur.
C'était un admirable spectacle que celui de cette innombrable réunion de
bâtimens de toute grandeur, ville flottante, au-dessus de laquelle les
vaisseaux de haut bord s'élevaient comme les églises de la capitale
au-dessus de ses plus hautes maisons, et que _l'Orient_, comme une
cathédrale, dominait de toute la hauteur de son colosse.
Le jour, cette flotte éparpillée occupait une surface de deux lieues de
diamètre à peu près. Mais quand le soir approchait, se resserrant au
signal donné, elle venait se grouper autour des vaisseaux de guerre,
comme des écoliers autour de leurs surveillans, comme des moutons autour
du berger, comme des poussins autour de leur mère. Ramassés par voie de
réquisition, ces bâtimens de transport, marchant pour la plupart contre
leur gré, les patrons, dans l'espoir de se sauver la nuit, restaient
quelquefois en arrière. Alors commençait une véritable chasse. De même
que le berger détache un chien contre la brebis qui s'écarte du
troupeau, l'amiral détachait une frégate contre le bâtiment déserteur,
qui bientôt était ramené à l'ordre. On ne lui épargnait pas, à cet
effet, les coups de canon, qu'on dirigeait à la vérité de manière à ce
que le boulet ne portât pas dans le bord, mais de manière à ce qu'on pût
les compter, et pour cause, car l'administration de la marine, qui
n'aime pas à tirer sa poudre aux moineaux, se faisait très-bien payer
celle qui se brûlait à cette occasion. Chaque coup de canon était une
lettre de change de vingt-quatre francs tirée au profit du bord d'où il
partait sur le bord auquel il était adressé. En cas de désobéissance
obstinée, on eût coulé bas le bâtiment réfractaire; le salut de la
flotte l'exigeait ainsi. L'escadre de Nelson étant dans la Méditerranée,
un bâtiment, si on n'y mettait ordre, aurait pu l'éclairer sur notre
marche.
Par suite du même intérêt, on arrêtait tous les bâtimens que l'on
rencontrait, de quelque nation qu'ils fussent. On avait droit de les
contraindre à rester avec la flotte. Le général n'usa qu'avec modération
de ce droit du plus fort. Après avoir questionné les capitaines et pris
d'eux les renseignemens qu'il en voulait obtenir, il les faisait
relâcher, en leur disant qu'il s'en fiait à leur parole d'honneur.
C'est ainsi qu'il en usa particulièrement avec des Suédois, aux intérêts
desquels sa rigueur eût porté un dommage considérable, et qui, deux mois
après, remplirent les gazettes de Stockholm des témoignages de leur
reconnaissance et de leur admiration pour Bonaparte.
CHAPITRE II.
Anecdotes sur le général Bonaparte.--Institut en pleine mer.
Je voudrais me rappeler tout ce que disait Bonaparte dans des
conversations pareilles à celle dont je viens de rendre compte,
conversations où son esprit et son caractère se montraient à nu,
conversations que ses loisirs lui permettaient de provoquer, et il avait
alors beaucoup de loisirs. Une fois embarqué, que lui restait-il à faire
jusqu'au débarquement? Ses plans étaient arrêtés, ses instructions
données. Le gouvernement de la flotte ne le regardait pas plus que ne
l'avait regardé, après avoir dit une fois: _À Toulon_, le gouvernement
de la voiture de poste qui l'avait amené de Paris. Il n'y avait là
d'occupation que pour l'amiral.
Il revenait volontiers avec moi sur la littérature; tantôt analysant les
principes, tantôt analysant les ouvrages; l'esprit analytique dominait
en lui. Ses critiques n'étaient pas toujours justes; mais elles avaient
toutes un caractère d'originalité remarquable; elles étaient toutes
marquées du sceau d'un esprit extraordinaire. J'admirais, tout en le
combattant, la facilité avec laquelle il improvisait des théories sur
les matières les plus étrangères à ses occupations habituelles, et qu'il
discutait évidemment pour la première fois; rapportant tout, ainsi que
je l'ai dit, à l'intérêt qui pour lui était le premier de tous, la
politique.
Telle était, par exemple, sa doctrine sur la tragédie. Les intérêts des
nations, des passions appliquées à un but politique, le développement
des projets de l'homme d'État, les révolutions qui changent la face des
empires, voilà, disait-il, la matière tragique. Les autres intérêts qui
s'y trouvent mêlés, les intérêts d'amour surtout, qui dominent dans les
tragédies françaises, ne sont que de la comédie dans la tragédie.
Ce n'est qu'une comédie non plus qu'un drame, si sérieux, si pathétique
qu'il soit; tout y étant fondé sur des intérêts privés. _Zaïre_, d'après
son opinion, ne serait qu'une comédie.
Cette opinion est erronée, au point qu'il serait inutile de la réfuter;
elle est d'un homme qui méconnaissait la nature et le but de la
tragédie; c'est une véritable hérésie littéraire; mais cette hérésie
n'est certes pas d'un esprit commun. Les moyens qu'il employait pour la
défendre annonçaient surtout en lui une abondance de ressources que j'ai
rencontrée dans bien peu de personnes, quoique j'aie connu beaucoup
d'hérétiques en doctrine dramatique.
Cette opinion, au reste, explique l'admiration de Bonaparte pour
Corneille; en cela on ne saurait l'accuser d'hérésie.
Remarquons à cette occasion que, bien qu'il eût l'esprit fort juste, il
ne répugnait pas à recourir au sophisme. Une discussion de cette nature
n'était pour lui qu'une espèce d'escrime où il cherchait moins à
soutenir la vérité qu'à faire briller la subtilité de son esprit.
Quand il appliquait cette faculté à l'examen d'un morceau de poésie,
c'était à dérouter l'esprit le plus positif. Peu de vers sortaient
intègres de ses analyses. Un jour nous lisions le poëme des _Jardins_:
pauvre Jacques, comme il te disséquait! À chaque mot, c'était une
bataille que je ne gagnais pas toujours. De vers en vers, nous en vînmes
à ceux que le poëte adresse à sa muse:
N'empruntons pas ici d'ornement étranger;
Viens, de mes propres fleurs mon front va s'ombrager;
Et, _comme un rayon pur colore un beau nuage,
Des couleurs du sujet je teindrai mon langage._
J'avais compris ces vers jusqu'alors. Après les lui avoir entendu
analyser, je n'y compris plus rien, et je crois même ne plus les
comprendre. Le fait est que j'en avais moins compris que deviné le sens.
À la suite d'une discussion sur la tragédie, malgré la différence de nos
principes, «Faisons une tragédie ensemble, me dit-il une
fois.--Volontiers, général; mais quand nous aurons fait ensemble un plan
de campagne.» Il me regarda en riant, me tira l'oreille, et parla
d'autre chose.
Ces discussions étaient souvent mêlées de digressions où se révélait
toute l'étendue de son esprit. Elles roulaient sur mille objets.
Quantité de projets, qui pour être exécutés voulaient toute la puissance
qu'il a exercée depuis, fermentaient déjà dans sa tête; il me parlait
tantôt de communications à ouvrir entre les départemens, soit par des
routes, soit par des canaux, soit par le percement, soit par
l'aplanissement des montagnes; tantôt des embellissemens que demandait
la capitale, embellissemens quelquefois si gigantesques que, malgré
l'étendue de ses moyens et l'énergie de sa volonté, il n'a pu les
réaliser. «Si j'étais maître en France, disait-il, je voudrais faire de
Paris, nom seulement la plus belle ville qui existât, la plus belle
ville qui ait existé, mais encore la plus belle qui puisse exister. J'y
voudrais réunir tout ce qu'on admirait dans Athènes et dans Rome, dans
Babylone et dans Memphis; de vastes places ornées de monumens et de
statues, des fontaines jaillissantes dans tous les carrefours pour
assainir l'air et nettoyer les rues; des canaux circulant entre les
arbres des boulevards qui entourent la capitale; des monumens réclamés
par l'utilité publique, tels que des ponts, des théâtres, des musées,
que l'architecture enrichirait de toute la magnificence compatible avec
leurs divers caractères. Ce que les anciens peuples ont fait, les
peuples modernes ne peuvent-ils pas le faire? Les forces existent; il ne
manque qu'une volonté qui les mette en mouvement, et qu'une intelligence
qui les dirige. Ces deux moteurs se trouveraient dans un gouvernement
qui aimerait la gloire.--Les ressources de la France, si grandes
qu'elles puissent être, suffiraient difficilement, lui dis-je, à la
dépense qu'entraînerait l'exécution de projets pareils. Louis XIV a
laissé la France obérée sous le poids des dettes contractées pour la
seule construction de Versailles. Versailles seul lui a plus coûté que
n'ont coûté aux rois d'Égypte les monumens de Thèbes et de Memphis,
parce que des ognons ne suffisent plus à payer des ouvriers; la
destruction de l'esclavage ne permet plus aux gouvernemens de former des
entreprises aussi colossales. Nos institutions modernes offriraient
cependant quelques ressources pour l'exécution de travaux publics d'une
certaine nature, quelle que fût leur immensité. J'ai vu un régiment
aplanir la butte qui se trouve entre Versailles et Saint-Cloud. Employer
pendant la paix le soldat à de pareils travaux, serait une opération
doublement utile. Qu'en pensez-vous, général?--L'idée n'est pas
mauvaise», dit-il.
Un point sur lequel il revenait souvent, ce sont les inconvéniens qui
résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes
exerçaient en France sur les affaires, et du désordre que leur luxe
amenait dans l'économie domestique. «Les femmes, disait-il, sont l'âme
de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les
salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur
défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le
voile, autrement qu'avec le _mezzaro_, comme à Gênes et à Venise.»
Quelquefois il parlait de l'art dans lequel il a donné un égal à tout ce
qu'il y a eu de plus grand avant lui, de l'art militaire. Alors
j'écoutais et j'admirais sans réserve, n'intervenant dans le dialogue
que pour provoquer par des questions nouvelles de nouvelles
explications. Sans consigner ici ses discours, car il y aurait pis que
de la présomption de ma part à tenter en cette circonstance de le
traduire, je me bornerai à dire qu'il ne regardait comme grand que le
général qui à l'art qui fait vaincre joignait celui qui fait vivre, qui
à l'art de commander une armée joignait celui qui la fait subsister.
Annibal, à ce titre, était pour lui le plus grand capitaine des temps
anciens. «Il m'étonne moins, disait-il, pour avoir traversé les Espagnes
et les Gaules, pour avoir franchi les Pyrénées et les Alpes, pour avoir
vaincu les Romains à Trébie, à Trasymène, à Cannes, que pour avoir
conservé son armée pendant dix-sept ans au milieu des nations ennemies.
Avec du bonheur, on peut gagner des batailles; pour faire subsister une
armée si long-temps, il faut du génie.»
Les moyens qu'il a employés depuis pour faire subsister les innombrables
années de l'empire ne sont-ils pas une conséquence de ce principe?
Dans les temps modernes, le capitaine qu'il admirait le plus est celui
qu'a immortalisé la guerre de sept ans, Frédéric II; il le mettait bien
au-dessus de Charles XII.
Il accordait une place un peu moins belle au général Cartaux, sous les
ordres duquel il avait commencé le siége de Toulon. «Patriote comme un
jacobin, mais ignorant comme un capucin, ce militaire, d'abord peintre
en émail, disait le général Bonaparte, ne connaissait même pas les
premiers principes de l'art dans lequel il débutait à quarante ans. Rien
d'absurde comme son plan d'attaque, qu'il ne développait jamais sans
commencer et sans finir par cette phrase: _Je marche sur trois
colonnes_.
«Le commandement de l'artillerie m'étant revenu par l'absence des
officiers de grade supérieur au mien, je n'étais que capitaine, je me
permis de démontrer à Cartaux les vices de son système. Cartaux, s'il
n'était bon militaire, était bonhomme. Non seulement il ne se fâcha pas,
mais renonçant à ses idées pour les miennes, qu'il ne comprenait guère:
«Capitaine _Canon_, me dit-il, je vois que tu t'y entends mieux que moi;
fais comme tu l'entends; mais tu me réponds de tout sur ta tête.» J'ai
après tout de grandes obligations à l'ignorance et à la bonhomie de
Cartaux, qui ne rougissait pas de trouver dans autrui les connaissances
qui lui manquaient. C'est surtout son mérite; mais il n'a guère que
celui-là et le courage. Il faut quelque chose de plus, je crois, pour
faire un grand capitaine.»
Quelquefois aussi Bonaparte nous entretenait des premières années de son
enfonce. Il ne semblait pas avoir gardé une opinion également
avantageuse de tous ses professeurs de Brienne. Une fois, entre autres,
il se récria vivement contre le fanatisme d'un de ces minimes; il y
avait justice.
«Un jour de première communion, disait-il, plusieurs d'entre nous
étaient allés se promener avant la messe. L'appétit nous talonnant, nous
entrons dans une chaumière, et nous faisons faire une omelette que nous
mangeons par à compte sur le déjeuner; puis nous allons à l'église. Ceux
qui devaient communier communient. Au sortir de la messe, grand
scandale; toutes les cloches sont en branle; on crie à l'anathème. Et
pourquoi? La vieille chez qui l'omelette avait été mangée avait dénoncé
à un de nos moines un des communians comme ayant mangé avant de
communier, ce qui constitue un sacrilége, et cet imbécile, au lieu de
tenir la chose secrète, l'avait divulguée, appelant sur l'accusé la
vengeance de Dieu et des hommes. Ce n'est qu'en faisant évader l'étourdi
qu'on lui a sauvé le sort du chevalier de La Barre.--Est-ce possible?
m'écriai-je.--Tout impossible qu'il vous paraisse, le fait n'en est pas
moins vrai; demandez à Bourrienne[8].»
Ces conversations engagées au hasard avaient lieu entre les deux repas,
dans les momens qu'il ne donnait pas à la solitude. Rarement il les
prolongeait au point d'épuiser la matière. Quand il était las ou
suffisamment délassé, car il les provoquait surtout pour se distraire,
il les brisait, et retournait dans sa cellule.
Après dîner il n'en était pas ainsi. Tout à la société pour la soirée,
sa promenade faite sur le pont, il rassemblait autour de la table du
conseil ce qu'il appelait son _Institut_. Alors commençaient, sous sa
présidence, des discussions en règle, dans lesquelles il n'intervenait
guère que pour les ranimer quand elles tendaient à s'éteindre; prenant
plus de plaisir alors au rôle de juge du camp qu'à celui de champion.
Formée des chefs de toutes les armes et de ceux de tous les services, et
formée conséquemment de savans, cette réunion avait d'autant plus
d'analogie avec celle dont elle empruntait le nom, que toutes les
sciences humaines y avaient des représentons. Rejeton de l'Institut de
France, elle fut la souche de l'Institut d'Égypte. Parmi ses membres, au
nombre desquels le général avait daigné m'admettre, on remarquait le
docteur Desgenettes, le docteur Larrey, l'interprète Venture, le général
Dufalga et Regnauld de Saint-Jean d'Angély. C'est entre ces deux
derniers surtout qu'avaient lieu les discussions, discussions assez
vives quelquefois pour avoir le caractère de disputes. Voici comment
elles s'engagèrent.
Les académiciens ayant pris place sur des chaises au tapis vert, et les
auditeurs sur le divan qui régnait autour de la salle: «Que lirons-nous
ce soir?» me dit le général, adressant cette question au bibliothécaire,
s'entend. «Prenons un publiciste, un moraliste.--Nous avons là
Montaigne, Montesquieu et Rousseau; choisissez, général.--Eh bien,
apportez-nous Rousseau; lisons un de ses discours.--Lequel?--Celui que
vous voudrez. Le premier venu; au premier endroit venu.»
Je tire de la bibliothèque le volume où sont les discours de Rousseau,
et, commençant par le premier, je tombe sur ce passage du _Discours sur
l'inégalité des conditions_; c'est la première phrase de la seconde
partie.
«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: _Ceci est à
moi_, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai
fondateur de la société civile.»
Les réclamations qui aussitôt s'élevèrent m'empêchèrent de continuer.
«Il y a erreur, disait l'un; Jean-Jacques prend ici la cause pour
l'effet. En s'appropriant ce qui appartenait à tous, cet homme fut
criminel envers le droit naturel, mais il ne fonda pas la société
civile.--Il en provoqua la fondation, disait l'autre, en ce que ceux qui
suivirent son exemple s'entendirent bientôt pour se maintenir dans la
possession de ce qu'ils avaient usurpé. C'est du contrat qu'ils
stipulèrent pour se garantir leurs propriétés réciproques, que date la
fondation de la société civile. Les hommes étaient sortis dès lors de
l'état de nature. Cet état intermédiaire les a conduits à s'organiser en
société.»
Ces opinions en provoquèrent d'autres, et le conflit qui en résulta nous
conduisit jusqu'à l'heure où on apporta le punch, car toutes les soirées
se terminaient à l'anglaise. «Le reste à demain», dit le général,
enlevant la séance.
Le lendemain à la même heure que la veille: «Achevons notre discours,
dit le général. Citoyen secrétaire, secrétaire de l'Institut, bien
entendu, où en étions-nous?--Au milieu de la première phrase,
général.--Reprenons-la au commencement. «Le premier qui ayant enclos un
terrain osa dire: _Ceci est à moi_, et trouva des gens assez
simples...»--Malgré l'éloquence avec laquelle mon opinion a été
combattue par le citoyen Regnauld, dit Dufalga[9], j'y persiste; et loin
de me tenir pour battu, je prétends que les lois qui consacrent la
propriété consacrent une usurpation, un vol. Je sens toutefois ce qu'il
y aurait d'inconvéniens, dans l'état où est la société, à supprimer ces
lois. Les brigands eux-mêmes règlent par des lois les droits des
brigands. Il faut composer avec les vices de son siècle. Mais ces lois
imposées par la violence, si on ne peut les supprimer, ne peut-on pas
les modifier dans l'intérêt de la justice? Ne pourrait-on pas régler le
droit de propriété, puisque propriété il y a, de manière à ce que tous
les membres de la société fussent appelés à en jouir, je ne dis pas
éventuellement, fortuitement, mais certainement, mais
infailliblement?--La chose est-elle possible? dit Regnauld.--Si elle est
possible! rien de plus facile. Il suffirait pour cela d'adopter une
théorie que j'ai faite.--Comment! vous avez fait une théorie sur cette
matière! L'avez-vous ici?--Oui, général.--Eh bien, lisez-nous-la.»
Dufalga, qui avait prévu la demande, tire un cahier de sa poche et lit
cette théorie, fruit de ses méditations, objet de ses affections, et
dont il ne se séparait pas plus que le Camoëns ne se séparait de sa
_Lusiade_.
Cet ouvrage, d'un des hommes les plus honnêtes que j'aie rencontrés,
était, le dirai-je, un des rêves les plus bizarres qui soient sortis
d'un esprit droit, un des plus dangereux paradoxes qui aient passé par
la tête d'un homme de bien. Pour mettre le lecteur à même d'en juger, je
me bornerai à dire que, tolérant le droit de propriété comme un mal
irrémédiable, pour l'atténuer, il divisait la société en propriétaires
présens et propriétaires futurs, en propriétaires jouissans et
propriétaires exploitans. Fermiers des premiers, ces derniers, d'après
sa théorie, feraient valoir pendant vingt ans la terre dont les autres
recueilleraient le revenu pendant vingt ans, au bout desquels le fermier
devenu propriétaire serait obligé de prendre un fermier qui, au bout de
vingt ans, deviendrait propriétaire à la même condition. C'est ainsi
qu'il trouvait le moyen de faire participer successivement tous les
membres de la famille française aux avantages de la propriété
territoriale préalablement réduite à des proportions à déterminer.
La discussion de ce projet, qui n'est pas sans analogie avec les
principes de Saint-Simon, fut plus vive encore que celle de la veille.
Celle-là n'avait été qu'une escarmouche; celle-ci fut un combat qui
divertissait fort le président, et où la victoire ne resta pas à
Dufalga. La seule arrivée du punch y fit trêve. «Le reste à l'ordinaire
prochain», dit le général en levant la séance.
Le lendemain je reprends le discours au commencement. À peine avais-je
dit: «Le premier qui, ayant enclos un terrain, osa dire: _Ceci en est à
moi_», qu'on m'interrompit, et la dispute de recommencer sur cet
inépuisable texte. Bref, il ne me fut pas plus possible de sortir de
cette phrase de Rousseau qu'au caporal Trim de celle qui commence
_l'histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux_.
«Général, dis-je à Dufalga, pendant que les deux antagonistes
reprenaient haleine, votre théorie n'est pas absolument neuve. Le
mouvement de rotation qu'elle imprime à la propriété avait été trouvé
cent et quelques années avant vous par un philosophe du XVIIe siècle, et
ses moyens sont exposés de la manière la plus précise...--Et où cela?
Dans un conte de La Fontaine, dans _Belphégor_. Écoutez:
Un intendant! qu'est-ce que cette chose?
Je définis cet être un animal
Qui, comme on dit, sait pêcher en eau trouble;
Et plus le bien de son maître va mal,
Plus le sien croît, plus son profit redouble,
Tant qu'aisément lui-même achèterait
Ce qui de net au seigneur resterait:
Donc, par raison bien et dûment déduite,
On pourrait voir, chaque chose réduite.
En son état, s'il arrivait qu'un jour
L'autre devînt intendant à son tour:
Car, regagnant ce qu'il eut étant maître,
Ils reprendraient tous deux leur premier être.
Cette citation fit rire Dufalga lui-même, qui mettait dans tout cela
plus de chaleur que d'humeur, et termina la séance assez gaiement.
Quelques incidens bouffons avaient tempéré parfois le sérieux de ces
séances, qui n'étaient pas du goût de tout le monde, et auxquelles le
général en chef avait presque exigé que tout le monde assistât. Ils
provenaient presque tous de Junot, à qui le général passait beaucoup de
choses, et qui s'en permettait beaucoup. «Général, dit-il au président
le jour de l'ouverture, pourquoi Lannes (et dans ce nom il ne faisait
pas de la première syllabe une brève), pourquoi Lannes n'est-il pas de
l'Institut? N'y devrait-il pas être admis sur son nom?»
Dans la même séance, il feint de s'endormir, ou s'endort peut-être. Ses
ronflemens couvraient presque la voix de l'orateur. «Qu'est-ce qui
ronfle ici? dit le général.--C'est Junot, répondit Lannes, qui ne
ronflait pas, et qui, tout en prenant sa revanche, partageait assez
l'opinion que son camarade émettait d'une manière si bruyante sur les
savans.--Réveillez-le.» On réveille Junot qui, le moment d'après, ronfle
de plus fort. «Réveillez-le donc, vous dis-je.» Puis, avec quelque
impatience: «Qu'as-tu donc à ronfler ainsi?--Général, c'est votre _sacré
fichu_ Institut qui endort tout le monde, excepté vous.--Va dormir dans
ton lit.--C'est ce que je demande», dit en se levant l'aide de camp,
qui, prenant cela pour un congé définitif, se crut autorisé dès lors à
ne plus assister à nos séances.
Ces faits sont de la plus grande vérité. J'ai cru devoir les raconter,
tout minutieux qu'ils soient, parce qu'ils peignent l'esprit et le
caractère d'un homme qui n'a rien dit ni rien fait que de significatif,
et qu'ils montrent tel qu'il était dans la vie intérieur, c'est-à-dire
aussi bon qu'un lion le peut être.
Ce qui me reste à conter le prouvera mieux encore.
CHAPITRE III.
Convoi égaré.--Standelet est envoyé à la découverte.--Trait de
dévouement d'un matelot. Vache prise pour un homme.--Convoi
retrouvé.--Arrivée de Monge.--Imprudence de Standelet.--Trait de
caractère de Bonaparte.--Un verre de punch sauve le vaisseau
amiral.--Gantheaume.
À mesure que la flotte avançait vers le midi, comme la boule de neige
qui se grossit en marchant, elle s'augmentait des convois qu'elle
rencontrait sur la route; ils sortaient, ainsi que je l'ai dit, de
différens ports d'Italie. Un seul excepté, tous s'étaient trouvés au
rendez-vous. Celui-là, qui portait la division du général Desaix, et
aussi le bonhomme Monge, n'était pas celui auquel Bonaparte attachait le
moins de valeur. Il avait dû partir de Civita-Vecchia et nous rejoindre
entre la Corse et la Sardaigne, aux bouches de Bonifacio. Après l'y
avoir attendu trois jours, espérant le trouver à la hauteur de l'île
Serpentaire, la flotte allait l'y chercher. Mais dans la crainte que
retardé par une cause fortuite, il ne fut arrivé à notre premier
rendez-vous après notre départ, l'amiral envoya une frégate à la
découverte, _l'Artémise_, avec ordre de remonter, s'il le fallait,
jusqu'à la hauteur de _Monte-Christo_, et de ramener ce convoi, soit à
la nouvelle station, où nous allions encore l'attendre trois jours, soit
devant Maretimo, île placée à la pointe la plus occidentale de la
Sicile, où nous l'attendrions trois jours encore, s'il ne nous avait pas
rejoints à l'île Serpentaire.
Après avoir perdu trois jours devant la Sardaigne et trois jours devant
la Sicile, la flotte se remit en marche, se dirigeant sur Malte. Cette
perte de temps inquiétait d'autant plus le général en chef que, d'après
les renseignemens fournis par les bâtimens interceptés, il savait que
l'escadre de Nelson était dans le port de Naples. N'en était-elle pas
sortie? ne s'était-elle pas saisie du convoi? enfin n'était-elle pas
allée nous attendre devant Malte que nous devions attaquer et enlever en
passant? De plus longs délais compromettant le sort de la flotte, le
succès de l'expédition, il avait été décidé qu'on irait en avant.
Rien ne fit trêve à notre ennui pendant ces trois derniers jours, si ce
n'est un incident sans conséquence, mais digne d'être remarqué. Comme
nous prenions le frais, vers le soir, sur la galerie, nous entendons
tout à coup un bruit pareil à celui que produirait un homme qui
tomberait à la mer. _Un homme à la mer!_ s'écrie-t-on de toute part.
L'effet que le danger de cet homme produisit aussitôt sur tant d'hommes
exposés eux-mêmes à tant de dangers ne peut s'exagérer. Qui en a été
témoin, ne saurait regarder l'homme comme naturellement méchant. Tous
les secours sont prodigués. On jette à l'eau les cages à poulets, les
bouées de sauvetage; on met à flot toutes les chaloupes. Le temps est
calme, le vaisseau est en panne; mais il fait nuit. Le sauvera-t-on?
Cependant on apprend qu'au bruit de la chute un matelot, s'élançant à
travers le sabord le plus rapproché du point où elle avait eu lieu,
s'était jeté à la nage, en disant: Je le ramènerai, et on l'avait vu, à
travers le crépuscule, se diriger vers l'arrière du bâtiment, et puis on
l'avait perdu de vue. L'intérêt excité par le péril du premier
s'accroissait comme de raison de celui qu'excitait le péril du second.
Penché comme nous sur le balcon de la galerie, le général attendait avec
une anxiété égale à la nôtre le dénouement de cette scène, quand on
s'écrie: Les voilà! ils sont sauvés! et bientôt nous entrevoyons dans
l'ombre les cercles produits sur la mer la plus calme par le nageur qui
pousse devant lui un corps, mais un corps de grosseur démesurée. C'était
la carcasse d'une vache, que le coque, ou le cuisinier n'avait pas cru
devoir nous faire manger, parce qu'elle était morte de mort naturelle.
On rit beaucoup de la méprise, et le général en rit comme tout le monde.
«Mais ce trait, dit-il, n'en est pas moins digne de récompense. C'est
pour sauver la vie à un homme que ce brave homme a exposé la sienne»; et
il lui fit donner une gratification qui s'accrut de la générosité de
tous les assistans.
C'est avec la certitude de ne pas l'altérer que je raconte ce fait qui
s'est passé sous mes yeux. Un seul matelot, quoiqu'on ait dit
ailleurs[10], se jeta à la mer en cette occasion. C'était un homme aussi
gai que déterminé «Tu es bien heureux, lui dit le général, que la flotte
ne marche pas. S'il avait venté bon frais, comment aurais-tu fait pour
te tirer d'affaire?--J'aurais nagé.--Soit.--Mais la flotte marchant
toujours, aurais-tu pu la rejoindre?--J'aurais nagé du côté de la terre.
Il n'y a que deux lieues d'ici en Sicile, donc.»
À mesure que nous approchions de Malte, l'inquiétude que nous donnait le
convoi en retard s'accroissait; elle ramenait souvent le général
lui-même sur la dunette où il finit par s'asseoir, causant, tout en
observant, soit avec l'un, soit avec l'autre, sur le premier objet venu.
Cela me fournit l'occasion de reconnaître que s'il aimait plus que moi
Ossian, il le connaissait moins bien que moi.
Je ne sais pas trop à quel propos on vint à parler du _Werther_ de
Goëthe, et à citer la lettre où cet infortuné raconte qu'en lisant à sa
bien-aimée un poëme du barde écossais, il tomba sur ce passage qui avait
un rapport si frappant avec sa propre situation:
«Zéphir importun, laisse-moi reposer; laisse-moi rafraîchir ma tête dans
la rosée du ciel dont la nuit m'a couverte. L'instant qui doit me
flétrir est proche, et le vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles
desséchées. Demain le chasseur qui m'a vu dans toute ma beauté
reviendra. Ses yeux me chercheront dans la prairie que j'embellissais:
ses yeux ne m'y trouveront plus.»
«Ce passage, dit le général, est tiré des chants de Selma.--Je le
crois», dit quelqu'un à qui la littérature allemande était plus
familière que toute autre, voire la littérature française. «Les poèmes
d'Ossian se ressemblent tant entre eux, dis-je, qu'il est facile de
prêter à l'un ce qui appartient à l'autre. Je ne crains pas d'affirmer
pourtant que le passage n'est pas des chants de Selma.--Je suis si sûr
qu'il est des chants de Selma, reprit Bonaparte, que je gagerais ce
qu'on voudrait.--Et moi je gagerais ce qu'on voudrait qu'il est du poème
de _Berathon_.--Je gage un louis.--Je gage un louis.»
Son Ossian, qu'il fit apporter, prouva que j'avais raison. Cela
toutefois ne me profita en rien: nous n'avions pas mis au jeu.
Quatre ans après je songeai à me faire payer. Voici à quelle occasion.
Par suite d'une des préventions les plus bizarres, Bonaparte, devenu
premier consul, m'attribua un tort qui non seulement ne m'appartenait
pas, mais qui même n'existait pas; et il avait, disait-on, l'intention
de me destituer des fonctions de chef de la division d'instruction
publique que je remplissais alors. Cette injustice m'eût ruiné. J'étais
résolu néanmoins à l'endurer sans réclamer, mais résolu aussi à lui
demander le paiement du louis qu'il me devait. Au reste, la destitution
n'eut pas lieu; et quant à la dette, il s'en est largement libéré
depuis. Voyez son testament.
Tout en parlant, ses regards se reportaient toujours sur l'horizon; et
ne voyant pas assez distinctement à l'oeil nu, il m'empruntait souvent
mes besicles. Cela leur donna pour moi un prix dont je n'eus l'idée que
par le chagrin que j'éprouvai quand je les perdis. Il entrait, je le
répète, autant d'affection que d'admiration dans le sentiment que
j'avais pour cet homme[11].
La Pantelerie était dépassée; nous gouvernions sur Gozzo, quand les
frégates qui éclairaient notre marche signalèrent des voiles au sud. «Ce
sont les Anglais, disait-on; ils se sont placés entre Malte et nous: il
y aura bataille.» Grand remue-ménage à bord; branle-bas de combat;
toutes les cloisons qui partageaient le vaisseau sont enlevées; tous les
bagages sont portés à fond de cale; les postes sont distribués; les
fonctions aussi; personne ne sera inutile; les militaires se battront;
les savans porteront les gargousses.
Une bataille navale dirigée par Bonaparte devait avoir un caractère
particulier et porter l'empreinte de son audace. Autant que j'en ai pu
juger par les propos que j'ai saisis, abrégeant la canonnade, qui ne
pouvait que nous être désavantageuse par les raisons expliquées plus
haut, on devait serrer l'ennemi le plus promptement et le plus près
possible, et manoeuvrer pour l'abordage. Des préparatifs avaient été
faits dès long-temps dans ce but. On déployait de longues et fortes
chaînes armées de grappins, qui devaient accrocher et lier les vaisseaux
ennemis à nos vaisseaux, et peut-être supporter des ponts volans, à
l'aide desquels on jetterait d'un bord à l'autre nos troupes impatientes
d'en venir aux mains.
Tout était prêt enfin pour recevoir les Anglais, quand les signaux de
l'escadre légère nous annoncèrent que la flotte en vue était celle que
nous attendions si long-temps, ce convoi de _Civita-Vecchia_, à la
recherche duquel l'_Artémise_ avait été envoyée, et par laquelle il
était escorté, ce qui nous fut bientôt confirmé par Standelet lui-même.
Ce capitaine, quelques jours après nous avoir quittés, ayant rencontré
le convoi à peu de distance des bouches du Tibre, avait fait route avec
lui; mais présumant que la flotte s'était ennuyée de l'attendre, au lieu
de se rendre à Maretimo, il était allé droit à Malte. Il nous y avait
attendus trois jours; et las de ne pas nous voir arriver, il revenait
sur ses pas, quand il fut signalé par nos vigies. Tel est le résumé du
rapport qu'il fit à l'amiral en présence du général en chef, du chef de
l'état-major général, et de quelques personnes qui se trouvaient comme
moi, pour le moment, dans la chambre du conseil.
«Cette marche, dit l'amiral, n'était pas celle que je vous avais tracée;
vous deviez nous rejoindre à la station de Maretimo, ou nous y attendre;
si vous l'aviez fait, la jonction se serait opérée depuis quatre
jours.--J'ai cru faire pour le mieux en mettant le convoi sous la
protection du canon de Malte, reprit Standelet.--Vos instructions,
capitaine, vous enjoignaient de vous rallier à la flotte, et non d'aller
à Malte. Vous avez eu tort de ne pas les suivre ponctuellement.--Il est
bien dur, amiral, quand on a fait pour le mieux de s'entendre blâmer. Il
me semble que le résultat de ma mission me donne droit à autre chose
qu'à des reproches, et qu'il y a peu de justice dans la manière, dont
vous me traitez. J'en appelle au général en chef, au général Bonaparte
lui-même.»
Confident des inquiétudes que l'absence prolongée de l'_Artémise_ avait
causée au général, je n'entendis pas sans crainte le malencontreux
capitaine lui adresser cette inconvenante interpellation. À ces mots:
«J'en appelle au _général en chef_», la figure de Bonaparte, jusqu'alors
impassible, prend une expression formidable: de bleus qu'ils étaient
dans le calme, ses yeux devenus noirs, lancent des étincelles. «N'en
appelez pas à moi, répond-il avec un accent terrible. Ne me demandez pas
mon avis. Je ne veux pas le donner. Quand je songe à la responsabilité
que vous avez assumée en dérogeant à vos instructions, quand je songe à
toutes les conséquences que peut entraîner le retard que vous apportez à
la marche de la flotte, je ne puis que m'étonner de l'indulgence de
l'amiral. N'en appelez pas à l'avis du général en chef; il ne pourrait
s'empêcher de vous renvoyer devant un conseil de guerre pour cause de
désobéissance, et vous savez qu'il y va de la tête. Encore une fois,
n'en appelez pas au général en chef.»
Foudroyé par ces mots, Standelet ne répliqua rien. Bruéys, un des
meilleurs hommes qui fussent au monde, était attéré. Il fit sortir le
capitaine, et se réunit à Berthier, à Lavalette et à moi, pour apaiser
le général, qui était encore plus irrité de la satisfaction que
Standelet montrait de sa faute que de sa faute même. «Je ne voulais pas
me mêler de cette affaire, répétait-il; pourquoi me forcer à sortir de
ma neutralité?»
Sur les témoignages qu'on lui rendit de la bravoure et de la capacité de
cet officier, il s'apaisa pourtant, et ne s'occupa plus que du plaisir
d'avoir retrouvé Desaix et Monge. Desaix, après l'avoir embrassé,
retourna sur son bord; Monge resta sur le nôtre, où sa place lui était
assignée par l'affection du général, place que personne ne s'avisa de
lui disputer.
C'était un homme à part que Monge, un homme aussi amusant à étudier
qu'intéressant à entendre. La somme de ses connaissances était immense.
Il réunissait à la faculté qui apprend, celle qui invente, et à la
faculté qui comprend, celle de se faire comprendre. Il démontrait à
merveille; et pourtant de sa vie, je crois, il n'acheva une phrase. Il
était éloquent, et pourtant ne savait pas parler; son éloquence, dénuée
d'élocution, consistait dans un mélange de gestes et de mots qui se
fortifiaient les uns par les autres; mélange d'où résultait une
démonstration qui, expliquée par le jeu de la physionomie, arrivait à
l'intelligence par les yeux autant que par ses oreilles, et dont les
improvisations captivaient plus peut-être l'attention que les discours
les mieux étudiés. C'était un plaisir de le voir parler. On ne saurait
dire combien il y avait d'esprit dans ses doigts.
Bonhomme au reste, mais bonhomme comme La Fontaine, et ne comprenant
guère mieux ce qui se passait dans le monde, quoiqu'il s'en mêlât
davantage.
Sa vivacité contrastait singulièrement avec la gravité de Berthollet. En
disant tout, Berthollet se faisait moins écouter que Monge, qui
n'achevait rien.
En réjouissance de la bienvenue de Monge, le général fit doubler le soir
la ration du punch. Mais comme au jour naissant on devait le lendemain
se porter sur Malte, il alla se coucher à neuf heures, nous laissant
achever sans lui le bol et la conversation. Avant de se retirer, il
s'était fait rendre compte par Gantheaume, chef de l'état-major de
l'année de mer, de la position de la flotte, «Général, avait dit
celui-ci, nous sommes en face de l'île de Gozzo, à deux lieues de la
côte; la flotte a mis en panne. Demain, au point du jour, nous nous
remettrons en marche.»
Nous nous couchâmes assez tard. Il était près de minuit quand j'allai
reprendre, sous le citoyen de Bourrienne et à côté du citoyen Collot,
mon humble place. Nous avions bu, quoique modérément, un peu plus que de
coutume. Or, tôt ou tard un principe entraîne une conséquence. Je le
reconnus une heure après m'être endormi. Comme on n'est pas pourvu à
bord de tout ce qui se trouve sur terre dans la chambre à coucher la
moins _confortable_, force me fut de me lever, de traverser la chambre
du conseil à laquelle celle où je couchais servait d'antichambre, et de
courir à la galerie,--quoi faire?--faire dans la mer ce que Sganarelle
faisait pour s'amuser dans la cour de M. Géronte, et Jean-Jacques
Rousseau dans la marmite de Mme Clot[12], pour s'amuser aussi.
Arrivé là, quel est mon étonnement, quand au lieu du ciel et de la mer
qui devaient s'offrir à moi dans leur immensité, je ne vois rien,
absolument rien? Je me frotte les yeux; mes regards ne se perdaient pas
dans les ténèbres, comme je l'avais cru d'abord. Je reconnais bientôt
qu'ils allaient se heurter contre un objet très-matériel, contre un
corps opaque, contre une masse très-compacte, mais trop voisine de moi
pour que j'en pusse apercevoir le sommet et mesurer la hauteur.
Me rappelant alors ce qui avait été dit par Gantheaume, je ne doutai pas
que ce ne fût la terre que je voyais là. Mais d'après son rapport
devions-nous en être si près? Et vite j'escalade le château, sur le pont
duquel avait été construite une baraque de proportion à recevoir deux
lits, rien que deux lits, dont l'un était occupé par Gantheaume et
l'autre par Joubert, ordonnateur en chef de la marine. Je frappe à la
porte de Gantheaume de manière à l'enfoncer. «Quoi? qu'est-ce? s'écrie
le chef de l'état-major.--C'est moi, répondis-je en me nommant.--Que
diable voulez-vous à cette heure?--Savoir où nous sommes.--À deux lieues
de Gozzo. Bon soir.--Nous n'en sommes pas à vingt toises. Venez voir,
venez.
--Farceur»! me dit-il en sautant à bas de son lit; et plus vêtu que moi
qui ne gardais pour dormir ni mon habit, ni mes bottes, ni même mon
pantalon, il me suit. «Regardez, lui dis-je quand nous fûmes sur la
galerie, que voyez-vous là?--Je n'y vois pas plus que dans un four.
C'est singulier! la nuit me semblait pourtant des plus sereines.--Ne
voyez-vous pas cette côte qui, haute comme les plus hautes falaises de
Normandie, vous dérobe la vue du ciel?--Vous avez, parbleu, raison,
c'est la côte. À quoi diable pense donc l'officier de quart? il s'est
endormi!»
Nous courons au poste; l'officier de quart était très-éveillé: les yeux
fixés sur le ciel et tournés du côté de la proue, ce jeune homme aussi
se croyait à deux lieues de la terre. Voyant ce qui était devant lui,
mais non ce qui était derrière, sachant ce qui se passait au-dessus de
lui et non ce qui se passait au-dessous, il se confiait à la disposition
des manoeuvres qui neutralisait l'action du vent, et croyait le vaisseau
stationnaire. Le vaisseau cependant marchait. Entraîné insensiblement
par des courans, il avait dérivé vers la côte contre laquelle il se
serait heurté ou tout au moins se serait affalé, si je me fusse aperçu
un quart d'heure plus tard que nous avions bu à la santé de Monge.
La côte nous dérobait le vent. «Pourrons-nous virer de bord?» disait
Gantheaume en soupirant et tout en commandant la manoeuvre. Elle réussit
contre son espoir, et ce succès lui permit d'aller reprendre son somme.
Pour dormir plus tranquillement, il me pria de ne parler du fait à
personne, pas même au général en chef. Je le lui promis et je tins
parole, car je n'en parlai qu'à Regnauld qui fut aussi discret que moi.
Quelles conséquences cet accident ne pouvait-il pas avoir, si Nelson se
fût présenté dans ces entrefaites! Le vaisseau amiral, le vaisseau qui
portait Bonaparte, échouer au port! Ainsi, en dépit des plus habiles
combinaisons, un cas imprévu peut tout compromettre. Mais un cas imprévu
peut aussi tout rétablir; et le salut vous vient quelquefois de la
sentinelle sur laquelle vous comptiez le moins. Dans un assaut nocturne
qu'Henri IV livrait à Paris, sans un jésuite le coup réussissait. Les
cris de ce bon père sauvèrent la place, comme autrefois le cri des oies
avait sauvé le Capitole: soit dit sans me comparer à une oie ou à un
jésuite: je n'ai pas tant de vanité.
Le lendemain, à cinq heures du matin, la flotte était devant Malte.
Le secret sur le danger auquel avait échappé _l'Orient_ fut si bien
gardé, que Gantheaume finit par oublier lui-même ce fait. Dix ans
s'étaient passés sans que j'eusse revu ce marin, quand je le rencontrai
chez Regnauld. Il avait fait, depuis cette époque, un beau chemin; au
lieu de le contrarier, les courans comme les vents lui avaient été
favorables; enfin il était amiral. Comme les grandeurs ne me semblaient
pas avoir changé ses moeurs, je lui rappelai tout bas cette aventure. Il
l'avait oubliée, mais non si bien oubliée, qu'il ne m'engageât à n'en
pas parler, quand j'allais invoquer le témoignage de Regnauld pour lui
rappeler le fait.
Gantheaume, bon et brave homme, n'était au fait qu'un marin médiocre,
parlant ou plutôt criant beaucoup et se démenant sans agir. Favorisé par
le sort, malgré ses bévues, il ne s'est pas même illustré par de grands
désastres. Napoléon qu'il avait ramené d'Égypte le récompensa de son
propre bonheur, et lui sut gré du hasard comme si c'eût été de
l'habileté. C'est bien; cela fait honneur à quelqu'un, mais est-ce à
Gantheaume? Ce pilote, qui fut chargé depuis de diriger des expéditions
si importantes, a-t-il justifié comme amiral les faveurs dont il fut
comblé par la reconnaissance consulaire, par la reconnaissance
impériale?
Qu'a-t-il fait en 1801 avec cette escadre qui eût sauvé l'Égypte si elle
y eût porté des secours si difficilement amassés, si impatiemment
attendus? Il l'avait prise à Brest, il la conduisit à Toulon, où il la
reconduisit encore quelques mois après, au retour d'une nouvelle sortie
qu'il fit sur l'ordre exprès du premier consul. Cette sortie-là, il la
poussa jusqu'à vingt lieues d'Alexandrie; mais quoiqu'une de ses
corvettes y soit entrée, il n'alla pas plus avant.
Obstiné dans sa bienveillance, Napoléon n'en persista pas moins à
confier à Gantheaume les commandemens les plus importans, les plus
brillans; il fut un temps où il n'était question dans les journaux que
des allées et venues de cet amiral, dont l'escadre, bloquée par les
Anglais, ne pouvait manoeuvrer qu'en rade. C'est à l'occasion de ses
éternels voyages du port de Brest à la baie de Berteaume, que ses
collègues du conseil d'État, car il était membre aussi du conseil
d'État, lui composèrent cette épitaphe de son vivant:
Ici gît l'amiral Gantheaume,
Qui, dès que soufflait le vent d'est,
De Brest voguait droit à Berteaume,
Et, dès que soufflait le vent d'ouest,
Revoguait de Berteaume à Brest.
CHAPITRE IV.
Siége et prise de Malte.--Capitulation.--Je trouve le moyen d'exécuter
l'article favorable aux chevaliers de la langue de France.
Qu'on me permette de le répéter: je n'ai pas pris l'engagement d'écrire
l'histoire du temps où j'ai vécu, mais seulement ce que je sais de
particulier sur les hommes remarquables avec lesquels je me suis trouvé
en rapport, et sur les faits intéressans qui se sont accomplis sous mes
yeux.
Qu'on ne me reproche donc pas de n'en pas dire sur le siége de Malte
plus que n'en contient ce chapitre. En compilant les récits qui en ont
été faits, je pourrais compléter le mien; mais je ne veux dire que ce
que je sais, et je ne sais bien que ce que j'ai vu.
La possession de Malte échappait évidemment à l'ordre des chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem, dont l'institution n'était plus en harmonie
avec l'esprit du temps, et aux droits desquels on n'ignorait pas que le
czar Paul Ier avait l'intention de se substituer. La France jugeant la
possession de cette île nécessaire à ses communications avec l'Égypte,
Bonaparte avait ordre de s'en emparer, si c'était possible; mais dans la
circonstance pouvait-il tenter le siége d'une pareille place? Ce qu'il
ne pouvait faire de vive force, il le fit par adresse; ce qu'il ne
pouvait pas conquérir, il l'escamota.
Le 9 juin, ayant pris position de manière à menacer les points par
lesquels l'île était accessible, et profitant de la terreur où le
développement de ses forces avait jeté les Maltais, le général demanda
l'entrée du port pour toute la flotte, et la liberté d'y renouveler ses
provisions. Le grand-maître ayant répondu par l'intermédiaire du consul
français que les lois de l'ordre et les principes de neutralité ne
permettaient pas d'admettre dans le port plus de quatre vaisseaux à la
fois, le général en chef affecta de prendre cette déclaration pour un
refus, retint le consul, et le lendemain, 10 juin, à quatre heures du
matin, l'armée descendit dans l'île sur quatre points différens. À midi,
il était maître des côtes et de la campagne, et tous les forts avaient
capitulé, excepté celui de Marsa-Sirocco, qui tint quelques heures de
plus. Les chevaliers s'étaient battus avec courage, mais ils n'avaient
pas été secondés par les milices. D'ailleurs le défaut de munitions et
l'état de délabrement où le matériel de la guerre était tombé par suite
de l'incurie de l'administration paralysaient partout les efforts des
braves.
Les affaires de l'ordre n'étaient pas en meilleur état dans la ville. À
onze heures, les assiégés risquèrent une sortie; mais ils rentrèrent
bientôt, après avoir perdu un bon nombre des leurs et le drapeau de la
religion. À midi, l'armée maltaise se voyait déjà réduite à quatre mille
hommes, très-peu disposés, pour la plupart, à se défendre.
Cependant les habitans de la campagne, entrés dans Malte pêle-mêle avec
les fuyards, y rapportèrent un désordre qui s'accrut encore par le
retour d'un corps de soldats chargés de la garde des postes extérieurs.
Frappés d'une terreur subite au milieu de la nuit, ils étaient venus
chercher dans la ville un refuge contre un ennemi qui ne les attaquait
pas. La frayeur se changea en fureur. Le sang coula dans les rues. Les
patrouilles tiraient les unes sur les autres. Plusieurs chevaliers
furent massacrés. Tout annonçait pour le lendemain des maux encore plus
grands que ceux qu'on avait éprouvés dans la journée. Sur les instances
des principaux habitans de l'île, le grand-maître se détermina à
demander une suspension d'armes. Le général Bonaparte y consentit, à
condition toutefois que la place et les forts lui seraient livrés dans
les vingt-quatre heures. Cette proposition, préliminaire d'une
capitulation définitive, fut portée au grand-maître par les citoyens
Poussielgue et Dolomieu.
Le premier, ci-devant secrétaire de légation à Turin, avait, quelques
mois avant, fait un voyage à Malte, où résidait son frère, et pendant ce
temps il avait eu le loisir d'étudier les dispositions des esprits; le
second, minéralogiste célèbre et antérieurement commandeur de Malte,
avait conservé des rapports avec plusieurs de ses anciens confrères, et
exerçait sur eux une influence dont le général crut pouvoir tirer parti.
Sa politique en cela sacrifiait l'intérêt privé à l'intérêt public.
Dolomieu n'accepta pas sans répugnance, sans douleur même, une mission
qui dès lors le livra aux attaques de la plus virulente calomnie, et qui
depuis a servi de prétexte à la cruauté avec laquelle on le traita en
Sicile, où, retenu contre le droit des gens par ordre de la cour de
Naples, il fut jeté dans un cachot, d'où il ne sortit au bout de
dix-huit mois que pour venir expirer en France.
Les négociations ne traînèrent pas en longueur. Dans la nuit du 11 au 12
juin, les plénipotentiaires du grand-maître conclurent à bord de
_l'Orient_ un traité par lequel les chevaliers renonçaient en faveur de
la république française à la souveraineté de Malte. En retour, la France
s'engageait à demander pour le grand-maître au congrès de Rastadt une
principauté en Allemagne, et à lui payer provisoirement une pension
annuelle de 200,000 fr. Le traité assurait de plus aux chevaliers reçus
avant 1792 une pension alimentaire proportionnée à leur âge, et
permettait de rentrer en France à ceux d'entre eux qui n'avaient pas
porté les armes contre la république. Ce traité fut conclu sous la
garantie de l'Espagne.
Le 14 l'escadre entra dans le port, et les troupes prirent possession
des forts, où le drapeau de la liberté remplaça celui de la religion.
Maîtres de Malte, les Français s'étonnaient de s'y trouver. _Nous ne
serions jamais entrés ici_, disait spirituellement Dufalga, _s'il n'y
avait eu quelqu'un pour nous en ouvrir les portes_.
La résistance fut si faible et de si courte durée, qu'on eut à peine le
temps de se signaler. Pendant ce temps de relâche pour l'Institut,
Lannes, qui retrouvait l'occasion de faire parler de lui, se hâta de la
saisir. Malgré les instructions du général en chef, qui, pour épargner
le sang, et dans l'espérance que les premières démonstrations
suffiraient pour amener une capitulation, avait prescrit aux généraux de
s'abstenir de toute prouesse inutile, entraîné par sa fougue, ce
grenadier avait été se loger jusque sous le rempart, où il avait engagé,
sans trop de nécessité, une fusillade des plus vives, et ce n'était pas
sans peine qu'il avait obéi à l'ordre qui le rappelait au
quartier-général. Témoin des reproches qu'à cette occasion lui adressa
Bonaparte, j'aime à les rapporter. «Maudit Gascon, qu'as-tu prétendu
faire? Prouver que tu es brave; qui en doute? Exposer ta troupe mal à
propos! T'exposer toi-même pour rien! C'est impardonnable. Songe à mieux
obéir dorénavant. Quand j'aurai besoin que tu ailles te faire tuer, je
te dirai d'y aller, et tu iras.» Peu d'éloges seraient aussi honorables
que cette réprimande.
Eugène de Beauharnais, qui ce jour-là faisait ses premières armes,
combattit avec toute la chaleur d'un jeune homme et avec tout le
sang-froid d'un vieux soldat. Il rapporta au général un drapeau qu'il
avait pris sur les chevaliers. Jamais l'enivrement de la gloire ne s'est
manifesté avec plus de candeur et plus de vivacité que sur cette figure
de dix-sept ans; Eugène se montra dès lors ce qu'il a été depuis; Eugène
se montra digne et du père que lui avait donné la nature, et de celui
que lui donnait l'adoption.
Ce n'est pas à sa pénurie, mais au défaut d'ordre que le gouvernement
maltais dut sa ruine. Les Français trouvèrent dans la place un matériel
immense et des munitions de toute espèce. La flotte s'y renforça de deux
vaisseaux, une frégate et trois galères. Trois millions du trésor de
Saint-Jean passèrent dans la caisse de l'armée.
L'égalité de droits proclamée, le général Bonaparte préposa au
gouvernement de l'île un conseil de neuf membres, auprès desquels il
plaça un commissaire français. Se modelant sur ce qui se faisait en
France, ce conseil devait régler les recettes et les dépenses, organiser
les tribunaux, établir dans le pays divisé en cantons l'administration
municipale et les justices de paix; tous ces actes devaient être
sanctionnés par le général commandant. C'était l'organisation de Corfou.
Bonaparte forma de plus une garde nationale pour le maintien de la
tranquillité intérieure, et quatre compagnies de canonniers pour la
défense des côtes. Pour rattacher par des liens puissans Malte à la
France, et conformément à ce qui avait été fait en Corse en 1766, sous
nos rois, quand, avant la naissance de Napoléon, cette île devint
française, il statua que des enfans choisis dans les meilleures familles
seraient envoyés sur le continent pour y être élevés dans les écoles de
la république. Indépendamment de cela, pourvoyant aux besoins de
l'instruction locale, il créa des écoles de différens degrés, une
bibliothèque, un cabinet d'antiquités, un muséum d'histoire naturelle,
un jardin botanique, un observatoire; et il affecta des revenus à
l'entretien de ces divers établissemens. Il ne négligea pas non plus les
intérêts de la religion. Déterminant les rapports des divers cultes
entre eux, il mit des bornes aux empiétemens du clergé latin sur le
clergé grec, déclara les prêtres indigènes seuls capables de posséder
des bénéfices dans l'île, reconnut les droits des juifs, détermina l'âge
où les religieux des deux sexes seraient admis à faire des voeux, purgea
Malte de tous les moines étrangers, et par une mesure vraiment pieuse,
il dota l'hôpital des revenus des couvens qu'il supprimait.
Six jours suffirent à tant de travaux. Après avoir confié les fonctions
de commissaire du gouvernement à Regnauld de Saint-Jean d'Angély, dans
lequel il avait déjà eu occasion de reconnaître cette haute capacité,
dont il a si souvent usé par la suite, laissant à terre quatre mille
Français sous le commandement du général Vaubois, Bonaparte revint à
bord, et donna ordre d'appareiller.
Les chevaliers âgés de plus de soixante ans avaient obtenu la permission
de rester à Malte; les autres fuient renvoyés dans leur patrie
respective. Les chevaliers français qui, âgés de moins de trente ans,
voulurent prendre du service sur la flotte ou dans l'armée, y furent
admis selon leur grade, ou employés d'après leurs aptitudes dans les
administrations: acte de politique et de générosité par lequel Bonaparte
appelait dans son camp des hommes utiles, et ouvrait un asile à des
infortunés qui, proscrits par les lois françaises et par la capitulation
de Malte, avaient perdu deux fois leur patrie; acte où l'on reconnaît
l'esprit de l'homme qui avait permis à Wurmser de sauver les émigrés
enfermés avec lui dans Mantoue. Ce dernier fait, qui n'avait pas été
ignoré des chevaliers, avait eu une grande influence sur leur
détermination. Ils ne craignirent pas de se mettre à la discrétion d'un
vainqueur si modéré: aussi Bonaparte disait-il qu'il avait pris Malte
dans Mantoue.
Les esclaves mahométans trouvés dans le bagne furent distribués sur
l'escadre, soit pour y être employés, soit pour être échangés en Égypte
contre des chrétiens captifs chez les beys.
La flotte quitta Malte le 19 juin. Je restai dans l'île, puis je
retournai en France. Quelles circonstances, quels motifs me firent
changer tout à coup de direction? On va le savoir.
CHAPITRE V.
Ce qui se passa sur _l'Orient_ pendant le siége.--Ce qui se passa dans
Malte après le siége.--Banquet chez le général.--Promotions.--Villoteau,
_nolunt cantare rogati_.--Conversation avec le général
Dufalga.--Conversation avec le général en chef; à quel
sujet.--Déplorable position des chevaliers français; j'y trouve un
remède.--Regnauld tombe malade.--Je suis nommé pour le remplacer.--Il se
rétablit.--_La Sensible_ retourne en France et moi aussi.
Au moment d'effectuer la descente à Malte, quand Bonaparte donnait ses
ordres aux officiers qui devaient concourir à cette opération, curieux
de voir la chose de près, et jaloux aussi de prouver que le coeur d'un
militaire peut se trouver sous un habit civil, je lui demandai la
permission de l'accompagner. Il comprit ma pensée et me dit sans que je
la lui expliquasse: «Le moment où j'aurai besoin de vous n'est pas venu,
restez; les balles vont surtout chercher les inutiles.»
Pendant les douze ou quinze heures qu'il resta à terre, nous eûmes une
nouvelle preuve de l'esprit de domination dont les militaires sont
possédés, petits comme grands. N'étant ni soldat, ni marin, je n'étais
dans le cas de sentir directement à bord l'autorité de qui que ce fût,
et je n'avais jamais eu l'occasion de reconnaître qu'il y eût sur
_l'Orient_ un officier chargé de la police. À peine le général et
l'état-major se furent-ils embarqués, que, sortant d'un pont inférieur
où son rang l'avait relégué jusqu'alors, un sous-lieutenant de je ne
sais quel corps vient s'établir dans le premier pont où les rats
montèrent aussi; et prenant la qualité de commandant de la place qui, à
l'entendre, lui revenait par droit d'ancienneté, il se met à donner, à
tort et à travers, des ordres qui n'avaient pour but que de prouver
qu'il avait le droit d'en donner. Ainsi, un écolier, qui monte à cheval
pour la première fois, fatigue, jusqu'à ce qu'il soit jeté par terre, le
pauvre animal qu'il gouverne. Je ne puis dire à quel point j'étais
importuné de son outrecuidance. Comme il la porta jusqu'à intervenir
dans une conversation que j'avais avec Monge: «Vous donnez des ordres
ici! lui dis-je; en donnez-vous aussi chez l'amiral?--L'amiral fait sa
police chez lui.--Comme la police de l'amiral n'est que de la politesse,
montons chez l'amiral», dis-je à Monge.
La capitulation signée, nous mîmes pied à terre. J'allais loger avec
Regnauld dans la cité Valette, chez un vieil avocat dont j'ai oublié ou
plutôt dont je n'ai jamais su le nom. Le soir, toute la ville fut
illuminée en réjouissance du mal que nous lui avions fait. Cette
illumination, au reste, n'était pas ruineuse. Des bouts de chandelle
fixés dans des sacs de papier de couleur à demi remplis de sable en
firent les frais. Ce genre d'illumination, contre lequel le vent n'a pas
de pouvoir, est d'un effet assez gai. Villoteau pouvait se croire encore
dans l'île des Lanternes.
Le général avait pris possession du palais du grand-maître. Dès qu'il
fut établi, il donna un grand dîner où les officiers supérieurs de
l'armée et de la flotte, et les hommes les plus recommandables qui
suivaient l'expédition furent invités: c'était une fête triomphale. En
vertu des pouvoirs illimités qui lui étaient attribués, il avait accordé
de l'avancement à presque tous les convives. Brillante et noble réunion
que celle qui environnait notre table!
La musique des guides, pendant le banquet ne cessa d'exécuter des
symphonies guerrières. L'intention du général était qu'on chantât ces
hymnes patriotiques, ces strophes héroïques dont nos armées avaient fait
retentir l'Allemagne et l'Italie. Belle occasion pour le vicaire de Lays
de faire connaître son talent! Je ne doutais pas qu'il la saisît. Point
du tout: quand je l'en pressai de la part du général, il me répondit
qu'il n'était pas venu à Malte pour chanter, mais pour faire des
recherches sur la musique des différens âges et des différens pays.
J'eus beau lui rappeler ses engagemens, et lui montrer les conséquences
que pouvait entraîner son refus, je n'en pus obtenir d'autre réponse. Il
n'ouvrit la bouche pendant tout le repas que pour la répéter entre deux
bouchées, et pour manger. Je rejetai sur une extinction de voix cette
résolution bizarre dans laquelle il a persisté pendant toute la durée de
l'expédition. Le général, heureusement, y attacha peu d'importance, et
lui fit même délivrer, sur ma demande, une autorisation pour fouiller
dans les bibliothèques et les sacristies, tant conquises qu'à conquérir,
et pour compulser à loisir, voire pour confisquer, tous les
antiphonaires où il espérait trouver des trésors d'harmonie; permission
dont il a rarement eu occasion d'user en Égypte, où il y a peu de
sacristies et encore moins de bibliothèques.
Après le dîner, je me promenai avec le général Dufalga sur la terrasse
du jardin. La mer était tranquille; rien n'altérait la pureté du ciel,
si ce n'est quelques nuages tracés à l'horizon par les fumées de l'Etna.
Nous tirions de ce calme une augure favorable pour le trajet qui nous
restait à faire. «Quelques savans sont cependant dégoûtés de
l'expédition, me dit Dufalga. Plusieurs ont même témoigné l'intention de
ne pas aller plus loin. Voilà bien le caractère des Parisiens! leur
imagination s'exagère tout, les biens à venir comme les maux présens!
Croyaient-ils aller en Afrique tout à leur aise, comme dans la galiote
de Saint-Cloud? Ils se plaignent de la gêne qu'ils éprouvent à bord. Et
qui n'en éprouve pas! Qui donc, si mal logé qu'il soit à Paris, n'y est
pas plus commodément dans son jardin que le général en chef dans son
appartement sur _l'Orient_! Cette gêne est passagère; elle tient à la
force des choses, il y a de l'enfantillage à s'en plaindre.--Vous avez
raison, répondis-je, il y a de l'enfantillage à se plaindre sous ce
rapport. Mais n'est-il pas un autre malaise dont tout homme raisonnable
a droit de se plaindre?--Et lequel?--Le malaise qui résulte des procédés
de militaires envers quiconque n'est pas militaire; cet intervalle
qu'ils affectent de maintenir entre eux et ce qui n'est pas eux; ce
dédain qu'ils manifestent pour tout ce qui est civil, soit qu'ils s'en
éloignent, soit qu'ils s'en rapprochent? Ce sont là des outrages de tous
les momens; c'est un outrage continuel. Lors même que leurs discours
semblent irréprochables, l'injure qui n'est pas dans la phrase est dans
le regard, dans l'accent, dans le geste, dans le silence. Je conçois que
tant de gens qui valent mieux que moi ne s'accomodent pas de cela; car,
moi, je ne saurais m'y faire.--Que les manières de quelques de nos
généraux vous donnent quelque déplaisir, je le conçois; mais c'est
encore un inconvénient auquel on ne saurait remédier: il faut savoir
souffrir ce qu'on ne peut empêcher.--L'empêcher absolument, c'est
impossible sans doute; Mais eût-il été impossible de l'atténuer? C'est
ce qu'on attendait particulièrement de vous, général; et si vous me
permettez de le dire, c'est ce qu'on a été aussi étonné qu'affligé de ne
pas vous voir faire.--Que voulez-vous dire, mon cher ami?
expliquez-vous, je vous en prie.--Je m'explique. Que des gens plus
courageux qu'instruits, et qui ne doivent leur fortune qu'à leurs bras,
n'estiment que la force du bras, et tiennent tout autre mérite pour nul,
vous n'y pouvez rien, je le sais. Mais vous, qui joignez à un courage
égal au leur la science qu'ils n'ont pas, que vous sembliez penser comme
eux!...--Pouvez-vous me prêter un pareil sentiment!--Je me plais à
croire, général, que ce sentiment vous est tout-à-fait étranger. Raison
de plus pour m'étonner de l'éloignement où vous vous êtes tenu des
savans pendant la traversée. Ont-ils pu sans chagrin vous voir préférer
à la première place qui vous était réservée parmi eux, si vous aviez
daigné les présider, le neuvième ou dixième rang que votre titre de
général de brigade vous assignait à table, dans le bout qu'occupaient
les militaires? La place où nos voeux vous appelaient n'était-elle pas en
effet la vôtre? N'êtes-vous pas le général de la partie pensante de
l'expédition? Cette élite en vaut bien une autre. En siégeant au milieu
d'elle, vous ne vous fussiez pas abaissé vis-à-vis des militaires, et
vous l'eussiez relevée à leurs yeux; vous l'eussiez en même temps
consolée de beaucoup d'impertinences qui n'ont eu de valeur que parce
que vous avez paru ne pas les improuver. On se résigne au malaise, on ne
se résigne pas au dédain. Moi-même, où en serais-je, si je n'avais pas
eu la chambre du général pour refuge et la bibliothèque pour
consolation? Savez-vous quelle sera la fin de tout cela? des
défections.--On n'accordera pas de congés.--On en prendra; et à tel à
qui l'on ne voudra pas ouvrir la porte, s'échappera par le trou de la
serrure.»
Le général en chef, se rapprochant de nous, demande alors de quoi nous
parlions. Dufalga le lui dit. «Tout cela, reprit lé général, s'arrangera
en Égypte; chacun sera classé là d'après son utilité, et recommandé par
elle. Un peu de patience.--Quelques mots de consolation donnent de la
patience à l'homme le moins disposé à en prendre. Vous souvenez-vous,
général, de l'effet que trois mots de vous ont produit sur ce pauvre
Denon? Sans ces trois mots, il retournait à Paris. Il n'y a pas de
résolution si fortement prise qui tienne contre vos coquetteries; et la
vôtre avec lui a été grande ce jour-là. C'est, je crois, le seul homme
de qui vous vous soyez fait un ami en mesurant votre épée avec la
sienne!»
Il se mit à rire. Le voyant de bonne humeur, je crus devoir profiter du
moment pour l'entretenir d'un objet plus délicat et dont j'avais
inutilement prié Berthier de lui parler. «Général, lui dis-je, puisque
vous êtes libre pour l'instant, me permettrez-vous de vous rappeler les
intérêts des chevaliers français.--Leurs droits sont réglés par la
capitulation. Que demandent-ils?--Que cette capitulation s'exécute. Elle
porte que ceux d'entre eux qui ne sont pas sortis de l'île depuis 1792,
seront censés avoir résidé en France.--Eh bien!--Ils demandent d'après
cela qu'on leur délivre des passeports.--Que ceux qui sont dans le cas
de l'exception s'adressent à Berthier.--Qu'ils s'adressent au diable,
dit Berthier, qui s'était rapproché de nous. Je plains ces pauvres gens
de tout mon coeur; mais puis-je leur délivrer des passeports sans me
compromettre? Ne sont-ils pas tous des émigrés? Les lois sur cet article
sont précises.--Mais la capitulation est précise aussi. Général, il y va
ici de l'honneur français et du vôtre, ajoutai-je en m'adressant à
Bonaparte. La résidence non interrompue dans l'île est assimilée à la
résidence en France. Pouvez-vous refuser un passeport aux chevaliers qui
vous prouveront avoir résidé ici sans interruption depuis 17191 jusqu'à
ce jour?--Et le moyen de le reconnaître?--Je l'ai trouvé. Les chevaliers
prenaient leur nourriture dans les auberges à des tables entretenues par
l'ordre, et leur présence y était constatée par des registres où l'on
consignait avec les causes de leur absence, en cas de départ, l'époque
de leur retour. Ces registres sont entre nos mains; il suffit de les
compulser pour opérer avec certitude dans cette circonstance
délicate.--Et qui se chargera de cette corvée? dit Berthier.
L'état-major n'a déjà que trop d'occupation.--Corvée! c'est bien le mot.
Mais encore faut-il que quelqu'un s'en charge, par l'honneur et aussi
par pitié. Je m'en chargerai, moi, si vous le voulez, général.
Autorisez-moi à m'adjoindre pour ce travail deux commissaires et un
secrétaire; et vous pourrez, en toute confiance, délivrer sur nos
certificats les passeports qui vous seront demandés.--À la bonne heure,
dit Berthier; arrangez la chose comme il vous plaire, pourvu que ma
responsabilité soit à couvert.--Faites comme vous l'entendez», me dit le
général en chef.
Dès le lendemain un arrêté nomma à cet effet la commission proposée,
dont ce bon Parceval fit partie. Il s'agissait de tirer des malheureux
de peine; il accepta avec empressement ces fonctions purement onéreuses,
et très-ennuyeuses qui pis est. Pendant les cinq jours qui s'écoulèrent
depuis ce jour-là jusqu'à celui du rembarquement, nous employâmes chaque
jour huit ou dix heures de notre temps à dépouiller les registres et à
délivrer des certificats, travail que personne autre n'eût osé faire.
Alors il y avait encore du courage à être humain.
Le jour du départ approchait. Regnauld, qui venait d'être nommé
commissaire du gouvernement à Malte, se trouvait par cela même détaché
de l'expédition. Cet incident, dont je me réjouissais pour lui,
m'affligeait fort pour moi. Regnauld sur la terre étrangère était le
représentant de ma famille et de mes amis. Cette séparation renouvelait
tout le chagrin que j'avais éprouvé quand il avait fallu se séparer de
tout ce qui m'était cher. Je ne songeais pas sans serrement de coeur à
l'isolement dans lequel j'allais tomber. Les désagrémens qu'il m'avait
aidé à supporter me paraissaient dès lors insupportables. J'envisageai
tout à coup les choses sous un aspect tout-à-fait différent: ce qui
n'avait été pour moi jusqu'alors qu'un voyage, ne me parut plus qu'un
exil, exil dont l'amitié n'adoucirait plus la rigueur.
Néanmoins je ne songeais pas à m'y soustraire. Toutes mes dispositions
étaient faites pour rentrer le lendemain dans ma prison de bois, quand
un incident imprévu vint changer la direction de ma destinée. J'étais
occupé de mon travail pour lequel j'avais établi un bureau dans la
sacristie de Saint-Jean, quand on vint m'annoncer que Regnauld, que
j'avais laissé bien portant quelques heures avant, était attaqué d'une
fièvre des plus violentes. Je cours à notre commun domicile, et je le
trouve en effet dans l'état le plus alarmant. Sa fièvre était
accompagnée d'un délire effrayant et de tous les symptômes d'une maladie
inflammatoire. Pendant qu'on va quérir le meilleur médecin du pays, je
cours inviter, presser, prier le premier médecin et le premier
chirurgien de l'armée de vouloir bien venir consulter avec l'Hippocrate
maltais, ce à quoi ils se prêtèrent de la meilleure grâce possible.
Voilà nos trois docteurs au chevet du malade. La dévotion n'était pas la
qualité dominante alors chez les Français, et, tout habile qu'il fut, le
médecin indigène n'était rien moins que philosophe.
Regnauld, dans ses momens de raison, se targuait peu de modestie et
d'orthodoxie. Qu'on se fasse, d'après cela, une idée des extravagances
que lui suggérait une exaltation d'esprit provoquée par le soleil
d'Afrique et irritée par une continence à laquelle il était peu habitué.
Ces saillies érotiques et hérétiques forçaient les docteurs militaires à
rire, mais non pas le docteur civil. Celui-là, jugeant de la gravité du
danger par celle du délire, ne tremblait pas moins pour l'âme que pour
le corps du malade. «Cet homme est en grand danger, dit-il, dès qu'il
fut seul avec les médecins.--Docteur, repartit Desgenettes, le danger de
ce malade ne me semble pas aussi grave qu'à vous.--Ni à moi non plus,
dit Larrey.--Il est des plus graves, répliqua le Maltais, quand on n'en
jugerait que par les propos de ce Monsieur.--Ses propos! m'écriai-je,
n'allez pas vous régler là-dessus. Quand il est en bonne santé, c'est
bien autre chose. Faites abstraction de l'état de sa tête, et jugez-le
sur l'état de son pouls.--Ce pouls est des plus élevés; l'inflammation
est extrême.--Et votre avis? dirent les docteurs français.--Mon avis est
de commencer par le saigner pour dégager la tête; et cela dans le plus
court délai.--C'est notre avis aussi, dirent les deux Français.--Reste,
dis-je, à déterminer la quantité de sang à extraire.--Parlez, docteur,
disent simultanément nos deux médecins.--La saignée, pour produire un
prompt effet, ne saurait être trop abondante, trop plantureuse, poursuit
le Maltais. Vu la vigueur du sujet et l'intensité du mal, huit palettes
de sang ne seront pas trop pour commencer.--Huit palettes!
m'écriai-je.--Huit palettes! s'écrient nos docteurs.--Huit palettes,
reprend l'opinant, sauf à recommencer, si cela ne suffit pas.--Nous
avons affaire, je crois, au docteur Sangrado, dis-je à
Desgenettes.--Huit palettes! reprend celui-ci. Mais savez-vous, docteur,
que c'est ainsi qu'en France on traite un boeuf quand on veut le
tuer?--Je sais, docteur, qu'à Malte c'est ainsi qu'il faut traiter un
homme quand on veut le sauver. Le malade, ajouta-t-il, n'est plus ici
sous l'influence de ses habitudes, mais sous celle du climat; c'est la
médecine du climat qu'il faut lui appliquer.»
Desgenettes avait peine à se rendre à cet argument, et voulait réduire
la saignée de moitié. Larrey, par des considérations qui avaient aussi
leur valeur, soutenait cet avis comme le Maltais persistait dans le
sien. «Docteurs, leur dis-je, tout système absolu a ses inconvéniens.
S'il était permis à un ignorant d'ouvrir un avis, je vous proposerais de
faire chacun de votre coté quelque concession. Huit, c'est trop
peut-être; quatre, ce n'est peut-être pas assez. Prenons un moyen terme:
six, par exemple; cela ferait, ce me semble, une saignée honnête. Dans
le cas où elle serait reconnue insuffisante, on serait toujours à même
d'y revenir.»
Ce _mezzo termine_ fut adopté. Et vite on envoie chercher un chirurgien
pour opérer, et l'on amène le premier qui se rencontre. C'était le
chirurgien de je ne sais quelle demi-brigade. Larrey lui ordonne de
saigner Regnauld, le saigner au pied. Le phlébotomiste en vain tente
d'obéir. Étourdi par le soleil et aussi par le vin de Malte, il ne peut
trouver la veine; bref, il s'y prend si gauchement, que Larrey, perdant
patience, s'empare de la lancette et termine l'opération; puis, de
concert avec Desgenettes, il va rejoindre le général en chef que j'avais
prévenu de l'accident arrivé à Regnauld, et lui rendre compte de l'état
où se trouvait ce commissaire.
Malgré ce qui avait été convenu, la mesure déterminée fut dépassée.
Resté maître du champ de bataille, le docteur Sangrado fit tirer trois
quarts en sus au lieu de moitié; et le patient s'étant endormi avant
même qu'on eût bandé la saignée, il ordonna de le laisser en repos, et
se retira tout satisfait, en recommandant de l'avertir s'il survenait
quelque accident.
Sur ces entrefaites, je reçus un message du général en chef. D'après le
rapport de nos docteurs, non seulement il acquiesçait à la demande que
je lui avais faite de rester auprès de Regnauld pour le soigner pendant
sa maladie, mais il m'envoyait un arrêté qui me nommait commissaire du
gouvernement à la place du malade, si, comme on le craignait, il venait
à succomber» Dans le cas contraire, je devais rejoindre l'armée sur la
première frégate maltaise qui partirait pour l'Égypte.
Le lendemain 19 juin, à quatre heures du matin, la flotte mit à la voile
et se dirigea sur Alexandrie.
À huit heures, j'entrai dans la chambre de Regnauld. Il ne s'était pas
réveillé de la nuit. Quelle fut ma surprise et ma joie de le retrouver
mieux portant que jamais! Il ne demandait que deux choses: la liberté de
travailler et celle de manger. Le docteur maltais triomphait: il y avait
lieu. Il avait en effet sauvé Regnauld par son procédé brutal, comme on
sauve un noyé en le saisissant par les cheveux. En vain se montra-t-il
peu complaisant pour les appétits du convalescent; en dépit de ses
ordonnances, Regnauld, dès le jour même, se remit au bureau et à table
aussi.
Me voilà donc à Malte sans fonctions, sans caractère, et pour combien de
temps? Le matériel ne manquait pas pour armer les frégates maltaises;
mais on ne savait comment leur former un équipage. Tous les hommes
capables de servir, les forçats même, avaient été employés sur la
flotte.
Cependant la frégate qui l'année précédente m'avait transporté à Corfou,
_la Sensible_, était prête à partir pour France. Armée en flûte à
Toulon, où elle avait été radoubée pendant l'hiver, elle n'avait servi
dans l'expédition que comme vaisseau de transport. Mais l'amiral ayant
reconnu que les réparations avaient accéléré sa marche et en avaient
fait la meilleure voilière de l'armée, on lui avait rendu ses canons, et
on l'expédiait en aviso pour porter en France la nouvelle de la prise de
Malte.
Le général Baraguey-d'Hilliers, chargé des dépêches du général en chef
pour le Directoire, vint nous trouver et prendre nos commissions. «Vous
pourrez attendre long-temps encore une frégate, me dit-il; mais si vous
voulez monter sur la mienne, il y a place pour vous.»
À cette proposition, une révolution subite se fit dans mes idées. Tous
les déboires que j'avais éprouvés depuis mon départ se présentèrent en
masse à mon souvenir et avec plus de force que jamais. J'avais sacrifié
un bien-être réel à des avantages douteux, imaginaires peut-être.
J'avais aliéné le bien le plus précieux pour moi, ma liberté, sans
m'assurer même si l'homme à la fortune duquel je m'attachais pourrait me
payer ce sacrifice. Déjà il avait été obligé de condescendre aux
exigences des militaires, qui voyaient avec impatience sa tendance à me
bien traiter, et dont l'arrogance était devenue insupportable. Il
m'avait promis de m'employer quand l'occasion se présenterait. Mais
quand se présenterait-elle? Mais se présenterait-elle? Attaché à
l'expédition, non pas comme savant, mais comme homme de lettres, j'étais
au milieu de tant de gens utiles un cheval de parade, une bête de luxe!
encore n'étais-je pas à ce titre un objet de prédilection. «Vous n'êtes
pas de l'Institut, m'avait dit Dufalga en voulant justifier je ne sais
quel procédé dont je me plaignais.--Je partirai pour ne revenir que
lorsque je serai de l'Institut», avais-je répondu. Mais c'était là le
plus faible des intérêts qui me rappelaient en France. Les liens qui
m'attachaient à ce doux pays tenaient moins à mon esprit qu'à mon coeur.
Je le sentis plus vivement que jamais en cette circonstance, où
l'éloignement de Bonaparte affaiblissait la puissance de son charme.
L'occasion qui s'offrait ne se représenterait plus si je la laissais
échapper. Ma détermination allait consommer mon esclavage, ou me rendre
ma liberté. Ma liberté! Je consultai Regnauld. «Que ne suis-je à votre
place!» me dit-il. Je consultai le vent. Le vent soufflait vers la
France. Je m'abandonnai au vent.
Je sortis de Malte sans connaître beaucoup plus cette ville que lorsque
j'y étais entré. Le travail que je m'étais imposé avait rempli toutes
mes journées. Mais quand même il m'aurait laissé quelques loisirs, le
moyen de battre le pavé et de courir les champs à Malte par la chaleur
de juin, chaleur du ciel dont l'intensité était doublée par celle que
réfléchit un roc qui ne refroidit jamais. Il faut pour s'en faire une
idée y avoir été une fois exposé.
Cela m'arriva le jour du débarquement. Dans le trajet qu'il me fallut
faire pour monter du porta la ville, j'en fus tellement accablé, que
force me fut, à moitié chemin, de me réfugier dans une cabane pour
reprendre mes sens. Mon sang bouillonnait dans mes veines; ma cervelle
se fondait dans ma tête. Frappé d'éblouissement, d'étourdissement, une
minute plus tard, je tombais pour ne plus me relever peut-être. L'ombre
et un verre d'eau me rendirent à moi.
C'est à l'action de cette chaleur de réverbère, à laquelle Regnauld,
chargé d'organiser les municipalités de campagne, avait été exposé
pendant toute une journée, qu'il faut attribuer la fièvre violente qui
pensa l'emporter.
On ne peut se promener à Malte qu'avant le lever ou après le coucher du
soleil, et alors les portes de la ville sont fermées. Le matin, avant de
reprendre mon travail, j'allais tous les jours me baigner dans le port.
Un jardin à Malte est un objet de luxe; la chose sans laquelle on ne
saurait faire un jardin, la terre y étant rare. C'est là une matière
exotique, un objet de commerce. Celle qui nourrit les magnifiques
orangers qui ornent les jardins du grand-maître a été importée de
Sicile. À Malte comme à Paris, ces arbres vivent emprisonnés, non pas
pourtant dans des baisses étroites et mobiles, non pas entre quatre
planches, mais dans des excavations creusées dans le roc, mais entre
quatre murailles, au-delà desquelles leurs racines ne sauraient
s'étendre.
Les végétaux les plus communs chez nous, sont là les plus rares.
Voulez-vous donner de la valeur à l'objet le moins cher? faites-le
voyager. Un Maltais me voyant en extase devant des arbres et des
arbustes qui réussissaient d'autant mieux chez lui qu'ils y retrouvaient
presque le sol et le ciel de l'Inde, me prend par la main d'un air de
satisfaction, et me disant: «Vous allez voir bien autre chose», il me
conduit dans un bosquet, à l'entrée d'une grotte; et me montrant une
espèce de buisson qui végétait au bord d'un bassin: «Regardez, il n'y en
a pas deux dans l'île.» C'était un groseiller à maquereau!
Le pied des murailles à Malte est couvert d'une infinité de croix
tracées en couleur rouge. Cela m'attristait, parce que j'avais lu dans
Brydone, auteur d'un Voyage en Sicile et à Malte, que ce signe annonçait
qu'à la place où on le rencontrait, un chevalier avait été tué en duel.
Un Maltais, à qui je faisais part de mes impressions à ce sujet, se mit
à rire. «Ce signe, me dit-il, indique tout autre chose que ce que vous
pensez: on croit que le respect qu'il commande s'étendra jusque sur
l'espace qu'il recouvre, qu'il en écartera toute injure, et que la
muraille sera protégée par la croix. C'est souvent le contraire. Vingt
fois par jour la croix est compromise par la muraille.»
En effet, dans le moment où il me parlait, un homme qui nous tournait le
dos prouvait la justesse de cette réflexion; et cet homme était celui-là
même qui venait de peindre la croix devant laquelle il était arrêté, non
pas pour prier.
LIVRE XV.
DE JUILLET 1798 À JUIN 1799.
CHAPITRE PREMIER.
Alexandre Berthier.--Trophées de Malte.--Vents contraires.--Mauvaise
rencontre.--Combat, abordage.--Nous manoeuvrons pour prendre.--Nous
sommes pris.
La nuit tombait quand nous sortîmes du port. Une fois dans mon hamac, je
me mis à réfléchir sur le parti que j'avais pris avec tant de
précipitation. Je n'y eus pas regret. Il m'était difficile cependant de
n'en éprouver que de la joie. Mes souvenirs me rendaient par
anticipation les jouissances qui m'attendaient auprès des amis que
j'allais rejoindre, mais ils ne me retraçaient pas moins vivement celles
que je perdais avec les amis dont je m'éloignais, celles qui avaient
tempéré les désagrémens dont n'avait pu me garantir la bienveillance du
général Bonaparte; de ce nombre était la confiance que j'avais trouvée
dans le général Berthier.
«Celui-ci, me disais-je, me défendra si j'ai besoin d'être défendu. Il
est dans la confidence de mes chagrins secrets; il en a la conscience,
car il en éprouve de pareils.»
C'était par un effort de dévouement qu'il avait suivi Bonaparte dans une
expédition d'outre-mer. Ses plus vives affections le rappelaient vers
Paris, où il était impatient de revenir. «Les coups de fusil tirés, me
disait-il souvent, et dès que nous serons établis au Caire, je retourne
en Europe, je retourne en France.» Tout en me répétant cela, me
conduisant un jour dans sa petite chambre, cellule plus étroite encore
que celle du général en chef, et dont il avait fait une chapelle:
«Trouvez-vous que cela ressemble?» ajouta-t-il.
Au pied de son lit était l'objet de sa dévotion, image sur laquelle se
portaient son premier regard quand il s'éveillait, et son dernier regard
quand il s'endormait: image bien faite pour expliquer sa ferveur, bien
que ce ne fût pas le portrait d'une vierge. Il la devait, je crois, au
pinceau, non pas de Raphaël, mais d'Apiani.
Si Berthier aimait Bonaparte, il était fort aimé de lui, et cela se
conçoit. Fondée sur une utilité réciproque, leur union était de celles
que le temps ne peut que fortifier: c'était celle du génie et de
l'intelligence. Berthier devait sa gloire à ce qu'il avait compris le
génie de Bonaparte, et la gloire de Bonaparte s'était accrue de ce qu'il
avait été compris par Berthier. Personne n'a mieux traduit et transmis
ses ordres que Berthier, qui était pour lui ce que la parole est à la
pensée.
Bonaparte, dans les tournées qu'il faisait Je matin dans cette salle du
conseil qui nous servait de cabinet de lecture, et où Berthier venait de
temps à autre s'étendre et jaser sur le divan, le traitait avec une
familiarité tout-à-fait affectueuse; tantôt lui pinçant l'oreille,
tantôt promenant sa main dans ses cheveux, s'amusant à les ébouriffer,
et l'appelant _mon fils Berthier_.
Je regrettais aussi Sulkowski. Mais la peine que me faisait notre
séparation fut bien moins vive que celle que j'eusse éprouvée si j'avais
été témoin de la mort qu'il reçut au Caire, si glorieuse qu'elle ait
été.
La société que je trouvai sur _la Sensible_ fit bientôt diversion à ces
regrets. Indépendamment du général Baraguey-d'Hilliers et de ses deux
aides de camp, du capitaine Bourdé et des officiers qui composaient
l'équipage de cette frégate, plusieurs gens, remarquables à des titres
différens, s'y étaient aussi embarqués. Plusieurs d'entre eux faisaient
des vers; de ce nombre était un officier nommé Bouchard, homme d'esprit,
connu par une jolie comédie intitulée _les Arts et l'Amitié_; un
lieutenant de vaisseau, nommé Barré, dont les oeuvres étaient aussi
burlesques au moins que celles de Scarron, quoiqu'il n'eût pas la
prétention de le rivaliser, et le citoyen Collot qui alors tournait
aussi des vers.
Blessé de l'indifférence avec laquelle il se croyait traité par le
général en chef, ce munitionnaire le quittait comme on quitte une
maîtresse, par excès d'amour, et soupirait sa peine dans des élégies qui
prouvaient qu'il entendait mieux le calcul que la poésie.
Il n'y avait parmi les passagers aucune distinction de rang. L'accord le
plus parfait régnant entre nos goûts comme entre nos opinions, nous
vécûmes dès le premier jour en vieux amis, et par suite de la bonne
grâce avec laquelle, à l'exemple du général, chacun s'étudiait à être
agréable à tous, nous nous amusâmes autant qu'on peut s'amuser à bord ou
en prison, sans recourir à la dispute.
Le moins gai de nos passe-temps n'est pas celui que nous procurait la
lecture des lettres écrites par des soldats de l'expédition à leurs amis
et à leurs maîtresses en France, et qui, pour la plupart, n'étaient pas
cachetées. L'esprit de conquête, qui dominait toutes les têtes, s'y
manifestait à chaque ligne. À les en croire, ils avaient pris tout ce
qu'ils avaient vu; ils avaient pris la Sardaigne, la Sicile ainsi que
Malte; ils avaient pris toutes les terres devant lesquelles ils avaient
passé. Chaque lettre de ces Césars était un commentaire de _veni, vidi,
vici_.
Le vaisseau était chargé des trophées de Malte, entre autres on
remarquait, 1° un canon de bronze monté sur un affût aussi de bronze et
ciselé avec un art admirable. Ce bijou était un présent que Louis XIV
avait fait à l'ordre; 2° deux glaives de sept à huit pieds de haut,
montés en argent doré et enfermés dans des fourreaux de même matière,
espèce de croix, enseignes militaires et religieuses que les chevaliers
portaient en tête des processions; 3° le drapeau pris par Eugène
Beauharnais à l'attaque de _la Floriane_; 4° plusieurs pièces
d'orfèvrerie d'un travail plus curieux que précieux, qui ornaient le
trésor de Saint-Jean. Les épées et le drapeau restèrent exposés dans la
chambre du capitaine; les pièces d'orfèvrerie furent serrées dans des
armoires, et le canon, qui était de petite proportion, fut emballé dans
des caisses et déposé à fond de cale.
Le vent ne nous fut pas long-temps favorable. Dès le lendemain de notre
départ il sauta au nord, où il resta pour notre malheur pendant plus de
huit jours. Nous passâmes tout ce temps à courir des bordées entre Malte
et la Sicile, c'est-à-dire à pousser de droite à gauche et de gauche à
droite des angles extrêmement aigus, procédé à l'aide duquel, après
avoir fait soixante ou quatre-vingts lieues, nous parvenions quelquefois
à en gagner huit contre la direction du vent.
C'était à se désespérer. J'aime mieux pourtant le vent contraire que le
défaut de vent. L'un vous impatiente, mais il irrite l'activité; l'autre
l'enchaîne et vous ennuie. Tout considéré, mieux vaut la fatigue que
l'inaction. À force de louvoyer, au bout de huit jours nous avions
presque atteint les côtes de Sicile. Encore quatre lieues, et nous
doublions Maretimo, quand vers quatre heures du soir nous aperçûmes une
voile à l'horizon.
Ce n'était pas la première que nous rencontrions. À la hauteur de la
_Pantelerie_ nous avions hélé un petit bâtiment qui venait de Toulon et
allait à Malte, ou plutôt courait après la flotte. Il avait sur son
bord, entre autres passagers, Tallien, qui, n'ayant pas été renommé à la
législature, et renié de Paris dont il avait été l'idole, allait en
Orient chercher fortune, ou, disons mieux, chercher sa vie. Trois ans
auparavant, il régnait en France; il avait une cour à Chaillot. Déchu
aujourd'hui de son crédit comme de son pouvoir, et sans autre compagnon
que _Brindavoine_, espèce de _groom_ qui, de l'écurie de Madame, avait
passé à la chambre de Monsieur, il se réfugiait sous la protection d'un
général qu'il avait protégé. Après l'avoir chargé de nos dépêches, nous
lui souhaitâmes bon voyage, et certains d'achever heureusement notre
course, puisqu'il n'avait fait aucune mauvaise rencontre dans la mer que
nous allions parcourir, nous poursuivîmes notre route.
Quand le canot fut mis à flot pour porter nos lettres au capitaine de ce
bâtiment, je fus, je l'avouerai, tenté de m'y jeter et de profiter, pour
aller rejoindre le général, de l'occasion que je n'avais pas eu la
patience d'attendre, et qui s'offrait à moi d'elle-même. Toutefois les
considérations auxquelles j'avais déjà cédé, et peut-être aussi un peu
de mauvaise honte me retinrent; et puis l'attrait de la France pour moi,
comme celui de l'aimant pour le fer, se fortifiait à mesure que je me
rapprochais du foyer d'où il émanait. Néanmoins il me fallut plus de
force pour persister dans ma résolution, qu'il ne m'en avait fallu pour
la prendre.
Mais revenons-en à notre nouvelle rencontre.
«Quel peut être ce vaisseau? disait Baraguey-d'Hilliers au
capitaine.--Nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, répond Bourdé en
braquant sa lunette achromatique, car il vient sur nous, toutes voiles
dehors, et le vent lui est aussi favorable qu'il nous est contraire; en
attendant, je vais assurer mon pavillon.»
Ce disant, il fait tirer un coup de canon et hisser le pavillon
français. J'entends encore le tintement du bronze. Le vaisseau provoqué
répondit aussitôt par un coup de canon, arbora pavillon espagnol, et
continua à venir avec une vitesse toujours croissante. «Vaisseau anglais
et de force supérieure à la nôtre», dit le capitaine dès qu'il eut
reconnu la coupe de ce bâtiment, qui décidément nous donnait la chasse;
et virant de bord, il se laissa aller à la direction du vent et battit
en retraite. En cela il se conformait à ses instructions, qui lui
prescrivaient d'éviter tout engagement; mais quelques heures s'étaient
écoulées pendant qu'il faisait ses observations, et l'ennemi avait déjà
gagné deux lieues quand la nuit survint.
La lune ne tarda pas à se lever, et le bâtiment, qui s'était perdu un
moment dans l'obscurité, reparut plus puissant et plus menaçant. Il
n'avait pas interrompu sa marche, que nous suivions facilement à l'aide
des lunettes de nuit. Il nous serrait, il nous talonnait comme un limier
la proie qu'il atteindrait sans l'avoir vue, et par les seuls calculs de
son intelligence; sa marche était si supérieure à la nôtre, que le
combat devenait inévitable. Nous nous préparâmes à le soutenir.
Le capitaine fit alors l'inventaire de ses ressources, la revue de ses
forces. Cet examen lui en démontra l'insuffisance.
Il avait sur son bord soixante et dix hommes de garnison, et c'est en
eux qu'il mettait son espoir. Mais de quelle utilité lui seraient-ils si
on se bornait à se canonner? Ce genre de combat ne pouvait lui être que
désavantageux, le vaisseau ennemi, plus fort que le nôtre, devant porter
une artillerie d'un calibre supérieure à la nôtre, et nos batteries
d'ailleurs n'étant servies que par des gens tirés du bagne de Malte,
ainsi que le plus grand nombre de nos matelots. Quel intérêt de pareils
gens pouvaient-ils prendre à l'honneur de notre pavillon?
Tout considéré, il fut résolu que nous tenterions l'abordage. Nos
soldats, qui tous avaient fait les campagnes d'Italie, iraient là comme
à l'assaut; et malgré l'infériorité de notre matériel, notre impétuosité
naturelle, _la furia francese_, établirait une forte chance en notre
faveur.
Au nombre des combattans le capitaine comptait les passagers. Tous
n'étaient pourtant pas militaires comme le général Baraguey-d'Hilliers
et ses deux aides de camp, braves jeunes gens, dont l'un, la Motte
Houdart, qui mourut colonel aux champs d'Jéna, ajoutait déjà la gloire
des armes à celle des lettres, qu'un de nos plus ingénieux académiciens
avait acquise depuis un siècle à ce double nom. Ceux-là, ainsi que le
capitaine Bouchard, étaient familiarisés avec le feu. Mais les deux
jeunes frères de M. de Catelan, mais le chevalier de Boschhenri, mais le
commandeur Domonville, tout chevaliers de Malte qu'ils étaient, et
quoiqu'ils eussent fait leurs caravanes, ne le connaissaient guère plus
que ne le connaissait le citoyen Collot, qui en Italie avait fait des
campagnes sans avoir fait la guerre, et, à plus forte raison, que moi,
qui n'avais pas même vu la guerre de loin.
Le capitaine, après nous avoir fait donner des fusils et des gibernes,
nous assigna notre poste.
Cependant on avait pris les moyens les plus propres pour accélérer la
marche du vaisseau. Fi
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