Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)

by Jules Michelet · French · Gutenberg #24490 · 657,512 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Histoire de France 1758-1789 (Volume 19/19)

Author: Jules Michelet


        
Release date: February 2, 2008 [eBook #24490]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/24490

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1758-1789 (VOLUME 19/19) ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note: Seules les erreurs clairement introduites par le typographe
ont été corrigées.

Page 157: "La flotte russe" a été remplacé par "la flotte turque" dans
"Remorqué par l'Anglais, le bas coquin Orloff, l'étrangleur de Pierre
III, détruit la flotte russe à Tschesmé (juillet 1770)."]




                         HISTOIRE

                            DE

                          FRANCE




                           PAR

                       J. MICHELET




           NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE




                     TOME DIX-NEUVIÈME




                           PARIS

                 LIBRAIRIE INTERNATIONALE
                A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
            13, rue du Faubourg-Montmartre, 13

                           1877

  Tout droits de traduction et de reproduction réservés.




                     HISTOIRE DE FRANCE




PRÉFACE


L'Histoire de France est terminée.

J'y mis la vie.--Je ne regrette rien.

Commencée dès 1830, elle s'achève enfin (1867).

Il est rare que cette courte vie humaine suffise à de pareils labeurs.
L'un des grands travailleurs du siècle, M. de Sismondi, eut le chagrin
de ne point achever. Plus heureux, j'ai vécu assez pour mener cette
histoire jusqu'en 89, jusqu'en 95, traverser ces longs âges, enfin
joindre à cette épopée le drame souverain qui l'explique.

Tout mon enseignement et mes travaux divers convergèrent vers ce but.
Je déclinai ce qui s'en écartait, le monde et la fortune, les
fonctions publiques, estimant que l'histoire est la première de
toutes.

Mes livres secondaires, qu'on croyait des excursions, ont été les
études, les constructions préalables, parfois même des parties
essentielles du grand édifice.

Je ne réclame rien pour le travail pénible que j'eus d'explorer le
premier, à chaque âge, les sources alors peu connues (manuscrits ou
imprimés rares). J'ai été trop heureux de les signaler à l'attention.
Chacun de mes volumes, attaqué, discuté, n'en fut pas moins l'occasion
d'éditer les nouveaux documents que j'avais exploités. Beaucoup sont
maintenant publiés, dans les mains de tous.

       *       *       *       *       *

Le principe moderne, tel que je l'exposai (1846) en tête de ma
Révolution, trouve au présent volume, en Louis XV et Louis XVI, sa
confirmation décisive. La clarté saisissante des documents nouveaux,
comme une blanche lumière électrique, perce de part en part le trouble
clair-obscur où s'affaissa la monarchie.

Nos pères, par une seconde vue, aperçurent en 92 qu'un complot fort
ancien de l'étranger contre la France se tramait en Europe et dans
Versailles même. Les preuves étaient insuffisantes et ils ne pouvaient
qu'affirmer.

Dans ma Révolution, j'en pus dire davantage (sur le procès de Louis
XVI). Les royalistes eux-mêmes, leurs aveux triomphants,
éclaircissaient au moins 92.

Mais jusqu'où remontaient l'intrigue et les machinations? Récemment,
dans mon Louis XV (ch. XI, p. 179), réunissant des documents
irrécusables, j'établis que nos pères n'avaient eu qu'une vue
partielle et incomplète en ce qu'ils appelaient le Complot autrichien.
Je remontai plus haut. Je donnai un fil sûr pour l'histoire de
cinquante années: _la Conspiration de famille_. Je montrai que,
non-seulement par Marie-Antoinette, Choiseul et les traités de 1756,
mais bien avant, et dès Fleury, l'étranger régna à Versailles,--bien
plus, que le Roi fut constamment l'étranger[1].

              [Note 1: Est-ce à un étranger qu'on doit remettre
              l'épée, l'armée et le salut? grosse question.--Un livre
              spécial là-dessus, un livre fort est parti de Zurich,
              livre amer, mais salubre et sain (chose aujourd'hui si
              rare), plein de réveil et plein de vie, dont plus d'un
              dormeur vibrera. (Dufraisse, _Histoire du droit de
              guerre et de paix_, de 89 à 1815. Paris, éd.
              Lechevalier.)]

C'est là le grand courant de l'histoire et le fil général. Ceux qui
voulaient durer et garder le pouvoir, comme Fleury, Choiseul, savaient
parfaitement qu'il fallait se ranger au grand courant, ne pas s'en
écarter, se soucier fort peu de la France, être bon Espagnol, bon
Autrichien, servir la pensée fixe, l'intérêt de famille.

Louis XV écrivait tous les jours à Madrid, à sa fille l'Infante. La
grande affaire de sa vie fut de faire reine cette fille, ou mieux, de
faire impératrice la fille de sa fille qui épouserait Joseph II.

De là vient que le Roi; de coeur très-espagnol, devient
très-autrichien, l'Autriche étant la seule maison où celle de Bourbon
puisse se marier sans déroger. Joseph II naît à peine qu'il est le
mari projeté, désiré, de Versailles et Madrid. Prise énorme pour
Vienne. La catholique Autriche, par un ministre philosophe, Choiseul,
met la France en chemise, amuse l'opinion, mystifie Versailles et
Ferney.

Voilà, je le répète, le grand courant qui domine l'histoire; l'intérêt
de famille. Y eut-il un _contre-courant_? une politique française qui
balançât un peu cet ascendant de l'étranger? On voudrait bien le
croire, et quelques-uns l'ont soutenu. On eût trouvé piquant de
découvrir que Louis XV, ce roi sournois, haïssant ses ministres et
trahissant la trahison, fut en dessous un patriote. L'excellente et
curieuse publication de M. Boutaric (1866) a montré ce qu'on en doit
croire. On y voit que Conti et Broglie firent tout pour l'éclairer,
lui trouvèrent des observateurs habiles et de premier mérite, des
Vergennes et des Dumouriez, et qu'ils ne réussirent à rien. Dans ses
petits billets furtifs, il ne veut et ne cherche qu'un certain plaisir
de police.

C'est la jouissance peureuse du mauvais écolier qui croit faire un
tour à ses maîtres. Nulle part il n'est plus misérable. Il s'égare en
ses propres fils, veut tromper ses agents, ment à ceux qui mentent
pour lui, il perd la tête et convient qu'il «s'embrouille.» Là son
tyran Choiseul le pince et l'humilie. Il se renfonce dans l'obscur,
dans la vie souterraine d'un rat sous le parquet. Mais on le tient:
Versailles tout entier est sa souricière.

L'affaire d'Éon--(et la confirmation que M. Boutaric donne au récit de
M. Gaillardet, tiré des papiers d'Éon même),--cette affaire illumine
le rat dans ses plus misérables trous. Choiseul y est cruel,
impitoyable pour son maître. On ne s'étonne pas de la haine fidèle que
lui garda un homme qui haïssait peu (Louis XVI).

Sur Choiseul j'ai été très-ferme, contre Voltaire et autres dupes.
Croira-t-on que Flassan ose imprudemment dire que Choiseul n'est pas
Autrichien? (T. VI, 151.)

Que nous en coûta-t-il? rien que le monde. Enfermée désormais, perdant
à la fois ses deux Indes, bannie d'Amérique et d'Asie, la France vit
l'Anglais occuper à son aise les cinq parties du globe.

Cela apparemment nous brouille avec l'Autriche? Nullement. Remarquable
progrès de cette invasion intérieure. Vienne nous a menés quatorze ans
par le fil peu sûr d'une maîtresse usée, la Pompadour, ou d'un petit
roué, Choiseul. Elle prend à Versailles un solide établissement par
une jeune reine charmante, toute-puissante par la passion,
immuablement Autrichienne, et qui, dans le trône de France, mettra de
petits Autrichiens. De même que, par sa Caroline, Marie-Thérèse a
repris Naples et l'ascendant sur l'Italie,--par Marie-Antoinette elle
pèse sur la France, l'exploite aux moments décisifs.

Il est curieux de voir combien notre diplomatie a été et est
autrichienne. M. de Bacourt (Intr. à Lamark) n'a pas craint d'avancer
que Marie-Antoinette ne se mêla pas des affaires, n'agit pas pour sa
mère, son frère, etc.!! Voilà jusqu'où, aux derniers temps, on osait
nier l'histoire, démentir la tradition, tous les témoignages
contemporains, la concordance des mémoires, l'aveu des royalistes
eux-mêmes.

Ce n'était plus un parti, c'était la grande masse des _honnêtes gens_
et des gens _bien pensants_ qui laissait là l'histoire, préférait le
roman. Sur cette pente, la fantaisie s'enhardissait et avançait,
mêlait ses jeux à des ombres si sérieuses. La légende allait son
chemin. Des esprits inventifs, des plumes adroites, habiles, avaient
des bonheurs singuliers, des trouvailles imprévues, charmantes. Ces
nouveautés étonnaient quelques-uns; mais, dans peu, devenant
anciennes, elles auraient fini par être respectées, prendre l'autorité
du temps.

Un matin, qui l'eût cru! des archives de Vienne, d'un dépôt si
discret, si peu intéressé à éclaircir l'histoire, arrive à la légende
le plus accablant démenti!

Et de qui, s'il vous plaît? de la Reine elle-même, de sa mère de ses
frères.

Par qui? par la voie la plus sûre, l'honorable archiviste de la maison
d'Autriche, M. Arneth, qui donne ces lettres textuelles, et sans
changement que l'orthographe (qu'il a eu le tort de rectifier).

Le fameux complot autrichien, tant nié, n'est que trop réel. Qui le
dit? C'est Marie-Thérèse. Rien de plus violent que l'action de la mère
sur la fille, de celle-ci sur le Roi.

       *       *       *       *       *

Les projets de démembrement que formait la Coalition, furent-ils
connus du Roi et de la Reine, quand ils appelaient l'étranger?
Savaient-ils qu'il voulait mutiler, déchirer la France? Point fort
essentiel qui devait influer sur le jugement définitif que l'histoire
portera sur eux[2].

              [Note 2: L'ignorance où l'on était, explique
              l'indulgence des historiens, de MM. Thiers, Mignet,
              Droz, Louis Blanc, Lanfrey, Carnot, Ternaux,
              Quinet.--C'est en juin 1865, que M. Geffroy, le premier
              en France, fit connaître la publication d'Arneth,
              apprécia les vraies et les fausses lettres du Roi et de
              la Reine avec une ingénieuse et intéressante
              critique.--Voir l'appendice de son livre _Gustave III et
              la cour de France_, si riche de faits nouveaux sur
              l'histoire de ce temps.]

Les lettres publiées par Arneth montrent qu'ils furent très-avertis.
Ils surent que le secours demandé coûterait à la France ses meilleures
frontières, les barrières qui la gardent, et ne purent pas douter
qu'ainsi démantelée et à discrétion, elle ne fût en péril pour
l'intérieur, le corps même de la monarchie. L'ambassadeur d'Autriche
les avertit expressément «que les puissances ne feraient rien pour
rien,» se payeraient de l'Alsace, de nos Alpes et de la Navarre (7
mars 91, p. 147-149). Malgré cette communication, la Reine réclama de
nouveau l'invasion (20 avril). Enfin, la Coalition s'étant armée et
complétée, la Reine révéla à l'Autriche le plan de Dumouriez et le
point que devait attaquer Lafayette: «Voilà, dit-elle, _le résultat du
conseil d'hier_,» conseil tenu devant le Roi et dont elle connut par
lui le résultat pour en informer l'ennemi (26 mars 92, Arneth, 258).

Tout ce que les Campan et autres amis de la Reine, pour excuser ses
torts, nous disent de la froideur du Roi, est mis à néant par ces
lettres. Il la suspectait fort, il est vrai, à son arrivée. Il fut un
peu tardif. Mais dès 71, un an après le mariage, quoiqu'ils fussent
encore des enfants, elle était maîtresse de lui. Les ministres
étrangers le voyaient, en tiraient augure (Creutz, _ap._ Geffroy).
Duclos dit à l'avénement (en mots très-crus que je traduis): «La femme
et le lit régneront.»

Louis XVI n'eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race
et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des
Augustes, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique.
Mais, à la différence des Augustes, son honnêteté naturelle, sa
dévotion, le rendirent régulier dans ses moeurs, sa vie domestique. En
pleine cour il était solitaire, ne vivant qu'à la chasse, dans les
bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C'est uniquement
pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu'il tint les États
généraux à Versailles (si près de Paris)!

S'il n'eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Augustes, un
monstre de graisse, comme son père le Dauphin, qui dit lui-même, à
dix-sept ans, «ne pouvoir traîner la masse de son corps». Mais ce
violent exercice est comme une sorte d'ivresse. Il lui fit une vie de
taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois par tous les temps.
Le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d'ivresse, quoi
qu'on ait dit. Il n'était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais
c'était un barbare, un homme tout de chair et de sang. De là sa
dépendance de la Reine. On le vit dès son âge de vingt ans, dans la
crise indécente de juillet 74. On le vit d'une manière effrayante dans
les premières grossesses. Il était hors de lui, pleurait.

Nul roi ne montra mieux une loi de l'histoire, qui a bien peu
d'exceptions: «Le Roi, c'est l'étranger.» Tout fils tient de sa mère.
Le Roi est fils de l'étrangère, et il en apporte le sang. La
succession presque toujours a l'effet d'une invasion. Les preuves en
seraient innombrables. Catherine, Marie de Médicis, nous donnèrent de
purs Italiens; la Farnèse de même (dans Charles III d'Espagne). Louis
XVI fut un vrai Saxon, et plus Allemand que l'Allemagne, dans l'alibi
complet, la parfaite ignorance du pays où il a régné.

Étrangers par la race, les rois le sont par la croyance, tous
nécessairement attachés à la religion qui veut l'obéissance et la
résignation, supprime la patrie, les fiers instincts de liberté. Le
chrétien pour patrie a le ciel, le catholique Rome. Tout roi est
_très-chrétien_. Espagne, Autriche, Portugal, etc., ont un titre
analogue. Le schisme n'y fait rien. Papauté de Moscou, papauté de
Londres, il n'importe, le trône a pour base l'autel. Notre roi, entre
tous, portant jadis la chape, chanoine à Saint-Quentin, abbé de
Saint-Martin, fut essentiellement un personnage ecclésiastique. Les
deux derniers ont été très-fidèles à ce caractère intérieur,
essentiel, de la royauté.--Louis XV, au moment décisif de son règne,
vers 1750, quand la grande question peut déjà s'entrevoir, lorsque
déjà l'on crie: «Allons brûler Versailles!» Louis XV affronte
l'avenir, et à tout prix sauve les biens de l'Église.--Louis XVI,
sérieux, excellent catholique, très-opposé à toute nouveauté,
non-seulement refusa douze ans l'État civil aux Protestants,
non-seulement garda et ménagea les biens d'Église, mais se perdit
plutôt que de demander au Clergé un serment purement politique, qui ne
blessait en rien sa foi religieuse.

       *       *       *       *       *

Telle n'était point la Reine. Elle ne fut d'aucun des deux mondes, ni
philosophe, ni dévote. Elle n'eut de religion que la famille. Malgré
sa servitude passionnée de la Polignac qui semblait l'écarter de
Vienne, il suffisait d'un mot de sa mère, de son frère, pour réveiller
en elle le fond du fonds, l'intérêt autrichien.

Les lettres qu'on vient de publier éclairent terriblement la figure de
Marie-Thérèse, la part qu'elle a dans le tragique destin de sa fille.
Elle la conseille bien comme femme et pour la vie privée, mais elle la
corrompt comme reine, exige d'elle tout ce qui doit la perdre.

Par sa lourde, pressante et infatigable insistance, ses prières (qui
vont jusqu'aux larmes), elle en fait, dans les moments graves, ce que
soupçonnait Louis XVI, un funeste agent de l'Autriche. Parfois elle la
trompe, lui ment (ment à sa fille!) Souvent elle l'exploite et spécule
sur ses grossesses qui lui asserviront le Roi. Le détail très-honteux
en est très-authentique.

On peut le dire, on lui vendit la Reine. Il ne l'eut (en juillet 1774)
qu'au prix d'une concession déplorable. Il lutta quelque peu, et là,
il est intéressant. Aidé de Maurepas, Vergennes, de ses souvenirs
surtout, de sa piété filiale, il s'obstina à repousser Choiseul,
l'ennemi de son père, le chef du parti autrichien. Mais sa servitude
charnelle lui enleva le peu qu'il avait de force et de sens. Il
faiblit trois fois pour l'Autriche, et, pour l'intérêt de Joseph, il
compromit longtemps la cause américaine.

Les véritables royalistes ne pardonneront pas aux amis de la Reine
d'avoir avili Louis XVI en le faisant compère des Calonne et des
Loménie, de l'avoir employé à couvrir de sa parole, de sa personne
aimée et populaire, ces ministres indignes. C'est le moment où il
tombe au plus bas, le seul moment où vraiment il m'étonne. Dans quel
néant moral le jeta sa matérialité pesante pour qu'il oubliât le vrai
Louis XVI, le roi dévot, et subît l'homme de la Reine, l'incrédule et
le prêtre athée (1787)!

Mais si le Roi, entraîné par la Reine, eut ce moment d'inconséquence,
reconnaissons qu'en tout le reste, il fut fidèle à sa tradition. Il ne
fut nullement, comme on a dit, incertain et variable, mais toujours le
même et très-fixe (au moins dans son for intérieur) contre toute
nouveauté, contraire à l'Amérique, contraire à Turgot et à Necker,
forcé de marcher quelquefois, mais n'avançant qu'à reculons, et en
protestant en dessous.

Les réformes que lui arracha la force de l'opinion, n'eurent aucune
portée sérieuse; on le verra par ce volume. Les fameuses Assemblées
provinciales qu'on a fait valoir récemment, ne furent qu'un leurre en
1786.--Le roi, loin de céder en rien au progrès et à la raison,
s'aigrit par les concessions, fort légères, qu'il lui fallut faire,
les mensonges qu'il lui fallut dire.--Nos pères ne se trompèrent en
rien lorsqu'ils sentirent en lui le solide, l'inconvertissable ennemi
de la Révolution.

       *       *       *       *       *

Pour établir cela et le mettre dans tout son jour, j'ai dû m'écarter
un peu, effleurer, éluder ce qui m'en éloignait. De là plusieurs
lacunes[3]. Maintes choses ne sont montrées que de profil, plusieurs
même passées tout à fait.

              [Note 3: En revanche, j'ai développé certains faits
              vraiment capitaux, par exemple, la révolution de
              Grenoble qui fit celle de la France, et pour laquelle M.
              Gariel m'avait ouvert les sources les plus
              précieuses.--Je regretterais beaucoup plus mes lacunes
              si mon ami, M. Henri Martin, dans sa judicieuse
              histoire, si riche en précieux détails, n'y suppléait
              souvent avec autant d'exactitude que de
              talent.--L'histoire de l'art est mieux dans les fines et
              savantes notices de MM. de Goncourt, que je n'aurais pu
              faire.--Deux sérieux esprits, si nets et si loyaux, MM.
              Bersot, Barni, ont donné sur nos philosophes
              d'excellents jugements qui resteront définitifs. Ils
              corrigent ce que peut avoir peut-être d'excessif ma
              critique de Rousseau.]

Rien ne me pèse plus que d'omettre sur le chemin tels faits
admirables, héroïques, qui sont restés sans récompense, sans mémoire
jusqu'ici. L'histoire doit payer pour la France.

Ces dettes me suivent et me poursuivent.

Je ne me pardonne pas de n'avoir pas parlé de cet obscur Léonidas qui
nous a sauvés à Saint-Cast, et dont la vaillance oubliée m'est révélée
à ce moment par mon savant ami, M. le professeur Macé.

Que de dévouements, que d'efforts, de sacrifices et de cruels
malheurs, que de vertus punies par la dureté du sort, dans notre
histoire maritime et coloniale! Je resterais inconsolable si je n'y
revenais un jour.

Il faut dire que la France entière du XVIIIe siècle (tant légère qu'on
la croie) a eu un esprit étonnant de générosité, parfois excessif en
bonté.--L'élan pour l'Amérique est simplement sublime.--L'attachement
bizarre, obstiné, acharné, qu'elle eut pour Louis XVI, fermant les
yeux à l'évidence, le croyant toujours un bonhomme, est ridicule, si
l'on veut, mais touchant. Aucune faute n'y put rien, non pas même les
fusillades de Paris, en 88.

Nul fiel en cette âme de France. Tellement haïe par l'Angleterre, elle
ne la hait pas du tout. Et, c'est juste au moment où l'Angleterre la
ruine, que la France l'admire, s'en engoue, la copie. Et notez que,
pour le progrès des idées, la France fait tout, l'_Angleterre rien,
pendant soixante-dix ans_. De la mort de Newton à Watt, elle est
exactement stérile (loyal aveu de M. Buckle).

Ce coeur exubérant, si facile et si bon, si charmant de la France, il
faudrait bien le dire tout au long, ce que je n'ai pu. Ces justices
dues à nos pères pour une foule d'héroïsmes obscurs, il faudrait, tôt
ou tard, qu'on les rendît enfin. On dit que Camoëns eut aux Indes un
emploi, fut l'_administrateur du bien des décédés_. Ce titre, cette
charge, sont ceux de l'historien. Je n'en resterai pas indigne,
j'acquitterai ces dettes et ne mourrai pas insolvable.

       *       *       *       *       *

Il me convient d'être mon juge. J'essayerai, si je vis, dans un
travail à part, d'apprécier cette oeuvre, en ce qu'elle a de bon,
d'incomplet, de mauvais. Je ne sais que trop ses défauts. Alors, je
pourrai faire ce qu'on ne peut dans une préface: je dirai les méthodes
dont j'ai usé selon les temps, la spécialité de nos arts historiques
que l'on connaît fort peu.

Mais je voudrais surtout y dire le travail personnel, intime, qui se
faisait en moi pendant ce long voyage. Mon oeuvre était pour moi (plus
qu'un livre) la voie de l'âme. Elle m'a fait et a fait ma vie.

Paris, 1er octobre 1866.




HISTOIRE

DE FRANCE




CHAPITRE PREMIER.

CHUTE DE BERNIS.--AVÉNEMENT DE CHOISEUL.

1758.


La paix ou la banqueroute, telle était la situation en 1758. Et une
banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait
dit lui-même: «Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte.»

Le roi n'allait plus à Paris. Mais si Paris affamé avait été à
Versailles? Dans la redoutable émeute de mai 1750, quelqu'un l'avait
proposé.

L'attente d'une révolution était telle en ce moment, que plusieurs
voulaient partir, émigrer, se mettre à l'abri. Rousseau y songeait, et
bien d'autres, comme cet homme du Parlement, qui le consulta là-dessus
(_Confessions_).

Bernis aurait tout donné pour ne plus être ministre. Seulement qui eût
pris cette place? Il semblait qu'un homme perdu pouvait seul accepter
l'héritage de la ruine et du désespoir. Bernis supplia Choiseul, notre
ambassadeur à Vienne, de venir, de s'unir à lui, ou plutôt de le
remplacer.

La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de
Clermont) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en
France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux
devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cents millions
de dépense, trois cents millions de recette. Un déficit annuel de deux
cents millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances
usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant, souvent en vain
(_Rich._, IX, 429). Les choses en étaient au point que l'on n'osait
plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis huit ans
on n'écrivait plus dans nos ports. Plus de registres de nos armements
maritimes (_Deffand_, I, 317).

Le contrôleur des finances, Séchelles, était devenu fou. Bernis était
près de l'être. Il bavardait éperdu, proposait des choses vaines,
conseillait à la Pompadour d'appeler ses ennemis, Maurepas et
Chauvelin! Chauvelin, ennemi né de la cabale autrichienne! Maurepas,
l'ennemi des maîtresses, qui, le lendemain peut-être, eût chassé la
Pompadour!

Nous n'avons pas assez dit ce qu'était ce pauvre Bernis, monté si haut
par hasard. Il n'était pas ambitieux. S'il hasarda, dit Duclos, de
faire une grande fortune, c'est qu'il ne put réussir à en faire une
petite. Son esprit, ses jolis vers, sa jolie figure poupine, longtemps
l'avaient laissé pauvre. Ayant fait un mauvais poème de la _Religion
vengée_, il plut au Roi, qui le mit auprès de la Pompadour pour la
polir, la former, la mettre au niveau de Versailles (1745). Elle le
fit ministre à Venise (1752), son agent près de l'Infante dans leur
complot autrichien. Il fut l'homme de l'Infante, beaucoup trop lié
avec elle, et lancé surtout par elle dans la criminelle affaire qui
compromettait la France sur le vain espoir que l'Autriche donnerait à
cette folle le trône des Pays-Bas.

Il se vit avec terreur l'automate dont jouait l'Autriche. Cela fut
très-ridicule pour la Convention de Hanovre. Bernis d'abord applaudit.
Mais, l'Autriche murmurant, Bernis blâma. Puis, sous le coup de
Rosbach, la marionnette vira, approuva. Il n'était plus temps.

Il était pourtant un point où cessait son obéissance, l'impuissance de
payer le subside promis à Marie-Thérèse. Il exposa sa misère à
l'impératrice elle-même, lui fit craindre que s'il y avait ici une
explosion, elle ne perdît tout à la fois. Elle-même était fort
abattue. En 1758, Frédéric vainqueur, vaincu, resta cependant si fort,
que l'Autrichien, plus malade, n'en pouvant plus, recula et se cacha
en Autriche.

Bernis, malgré la Pompadour, parla au Conseil pour la paix. Il parla
admirablement, avec la naïve éloquence de la peur, et cela gagna. Le
Roi, encore tout autrichien, partagea l'effroi de Bernis. Avec le
Dauphin, le Conseil, il passe au parti de la paix, il autorise à
traiter.

Nul homme n'aurait osé, dans une telle extrémité, prendre la
responsabilité énorme de s'opposer à la paix. Il y fallait une audace
d'ignorance que n'eût eue pas un homme. Ce fut un crime de femme.

Elles osent moins dans la vie commune, vont moins devant les
tribunaux. Mais, dans la haute vie d'intrigue, rien ne les fait
reculer. Avec un sens, souvent fin et délicat des personnes, elles ont
une ignorance terrible des choses, qui fait leur intrépidité là où
tous les hommes ont peur.

Ce fut une affaire de théâtre. La Pompadour, qui ne fut jamais qu'une
actrice, à quarante ans ne jouait plus les bergerettes; elle visait
aux grands rôles. Faible et molle (au fond), poitrinaire, usée, vide,
un vrai néant, elle avait son âme, sa force en son petit conseil
secret, trois Lorraines qu'on peut appeler la vraie cabale d'Autriche.
Avec des vues personnelles, très-diverses, elles agissaient à
merveille dans le même sens près de la créature régnante. Comme une
mauvaise indienne, sans revers, qui n'a rien dessous, salie, usée et
fripée, qu'on roidit, qu'on met à l'empois, on lui donnait de
l'attitude, une certaine consistance. Elle en reprenait l'apparence
dans ses souvenirs dramatiques. Elle paradait devant la glace, se
haranguait. Fausse en tout, elle se trompait elle-même. Elle se
refaisait Cornélie, déclamait en long, en large, sur les échasses de
Corneille. Les trois spectatrices admiraient, la trouvaient belle de
hauteur, d'indomptable obstination.

Lorsque Bernis arrivait avec ses yeux égarés, lui montrait le gouffre
béant, lui disait que le danger, la haine et la fureur publique, les
regardaient eux deux seuls, qu'on n'accusait qu'elle et lui, elle
était sourde et muette, ouvrait de grands yeux, nobles, tristes, le
laissait dire, s'agiter. «Je suis le ministre des limbes,»
disait-il, du monde des rêves, incertain, vague et flottant. Elle,
elle ne flottait point. Poussée par ses trois Lorraines, elle
travaillait en dessous à se délivrer de Bernis.

Il ne demandait pas mieux. Il brûlait de se sauver, pourvu qu'il fût
cardinal, abrité par le chapeau. Il avait un double péril. Sa
dangereuse princesse, l'Infante, l'avait fourré dans les fils obscurs
d'une intrigue nouvelle qui pouvait mettre contre lui et le Roi et le
Dauphin, de plus trois rois étrangers. Il croyait voir déjà la foudre,
croyait que, sans la robe rouge, il était en grand danger.

L'Infante qui rêvait tous les trônes, et Milan, et les Pays-Bas, et la
Pologne, et les Siciles, se jetait à ce moment dans un nouvel
imbroglio. En août 1758, la mort de la reine d'Espagne, et la mort
prochaine du roi Ferdinand, lui firent faire un plan hardi. Ferdinand,
fils d'un premier lit, aimait peu son frère D. Carlos, roi de Naples,
qui était pourtant son héritier naturel. Ne pouvait-on le décider à
adopter D. Philippe, duc de Parme, mari de l'Infante? Rome et les
Jésuites auraient applaudi. Les Jésuites, maîtres de l'Espagne,
avaient en horreur D. Carlos, frémissaient de le voir venir. Ce
prince, livré aux avocats, aux ardents légistes de Naples, faisait une
guerre terrible aux priviléges du Saint-Siége, aux Jésuites, à
l'Inquisition. Tout en s'habillant en chanoine et chantant l'office au
lutrin, il allait rapidement dans la voie d'émancipation.

Mais pour exclure D. Carlos de l'Espagne, il fallait faire un scandale
audacieux, le déclarer illégitime et bâtard adultérin, fils d'un
crime, d'une surprise du scélérat Alberoni[4].

              [Note 4: L'histoire était romanesque, mais moins
              invraisemblable qu'on n'a dit. Don Carlos n'avait nul
              rapport avec son père Philippe V, ennemi des nouveautés,
              serf (à l'excès) de l'habitude. Par sa facilité extrême
              à adopter les réformes, sa partialité pour les Italiens,
              par l'adoption empressée de leurs plans les plus
              utopiques, Carlos, on ne peut le nier, rappelait fort
              Alberoni. Celui-ci avait été maître un moment de la
              Farnèse. Il l'avait créée, inventée, tirée de son
              grenier de Parme, mise au trône de l'Espagne et des
              Indes. Italienne chez les Espagnols, seule et mal vue,
              elle n'avait d'appui que cet Italien. Elle fut six mois
              sans être grosse, ne prenant nulle racine encore contre
              le fils du premier lit. Son mentor Alberoni put lui
              rappeler comment Anne d'Autriche, enceinte à tout prix,
              se moqua de tous et régna. Alberoni était un nain, un
              gnome aux paroles magiques, diable noir aux yeux de
              diamant. Il fit miroiter devant elle le monde défait,
              refait par lui, un Don Carlos roi d'Italie, qui plus
              tard, devenant roi d'Espagne, serait un autre
              Charles-Quint. Elle n'était pas libertine, mais
              furieusement ambitieuse. Il en serait né Don
              Carlos.--Elle n'aurait conçu du roi qu'à la chute
              d'Alberoni. Celui-ci croyait la tenir par le secret; il
              la raillait. Elle fut obligée de le perdre. Elle
              espérait le tuer, l'enterrer avec ce secret. Elle envoya
              des assassins, mais par miracle il échappa.--Voilà le
              roman, bien lié, et qui eût pu réussir entre les mains
              de gens habiles autant que l'étaient les Jésuites.
              Serait-ce la cause réelle qui irrita tellement Don
              Carlos contre eux, le poussa plus qu'à l'expulsion de
              l'ordre, mais à des traitements sauvages, qu'on aurait
              crus de vengeance, qui semblaient avoir pour but la mort
              même des individus? (V. _Al. de Saint-Priest_, etc.)]

Le général des Jésuites, Ricci, travaillait à cela. Il eût cloué
Carlos à Naples, donné l'Espagne à notre Infante. Chose très-grave qui
aurait sauvé les Jésuites et en France, et en Espagne, prévenu
certainement l'abolition de leur ordre. Dans une lettre de Ricci, que
lut M. de Choiseul, dans les mémoires qui furent saisis en Espagne aux
colléges des Jésuites (V. _Al. de Saint-Priest_), la bâtardise
adultérine de D. Carlos était posée.

L'infante, pour réussir dans un plan si hasardeux, eût eu besoin que
son père fût pour elle en 1758 ce qu'il avait été en 49 et 50. Elle
avait vingt ans alors. Mais le temps avait passé. Sa familiarité
hardie, italienne, ne pouvait plaire au Roi, sec et fermé de plus en
plus. Elle n'était pas aimée. Son intrigue de Pologne contre la maison
de Saxe indisposait la Dauphine, le Dauphin, madame Adélaïde.

L'infante n'avait réellement pour elle que Bernis, son Alberoni.
Malheureusement il tombait. Il désirait de tomber, de partir sous le
chapeau, que lui-même il appelait «un excellent parapluie.» Il se
retira le 10 novembre, en appelant Choiseul, et se réservant seulement
de travailler encore pour ce qu'il avait mis en train, la paix avec le
Parlement, surtout l'affaire de l'Infante. Ce fut son dernier acte
politique. Il finit en galant homme, travaillant encore (14 novembre)
à cette adoption de l'infant par le roi d'Espagne, Ferdinand, qui
baissait rapidement (_Coxe_).

Cependant il n'était point dans l'intérêt de l'Autriche, dans les vues
de la Pompadour, que Bernis restât là à côté de Choiseul, embarrassant
celui-ci dans la trahison hardie qu'on tentait au profit de Vienne. On
n'agit pas directement, mais bien plus habilement, en employant la
cabale, la petite cour du Dauphin. On prit un moyen brutal, simple et
sûr, de les assommer. On prétendit que l'Italienne, étant au lit après
souper, aurait appelé Bernis, lui aurait dit: «Mettez-vous là.» Et ce
n'était pas Bernis qui entrait; c'était un homme du Dauphin qui redit
tout. On fit grand bruit de l'affaire. Et pourtant ce mot jeté ainsi
sans précaution, portes ouvertes, pouvait fort bien signifier:
«Mettez-vous à cette table, écrivez pour moi ceci.»

Le Roi était fort jaloux. Quand la chose lui fut rapportée, il en
voulut cruellement à l'Infante et à Bernis. Il ne put se rétracter, il
lui donna le chapeau (30 novembre), mais il le jeta plutôt «comme on
jette _un os à un chien_» (_Hausset_). Bernis se sentit perdu. Il fut
exilé le 13 décembre à Soissons, ne revint jamais, enfin s'établit à
Rome.

Mais le Roi fut bien plus cruel pour l'Infante. Il lui lança un
affront, à la tuer. Il lui écrit qu'il exile Bernis et qu'elle doit
être contente de cette _satisfaction_ qu'il lui donne (_Barbier_ VII,
110). Mot de risée, s'il voulait dire qu'elle allait être
joyeuse,--plus outrageant s'il voulait dire qu'il voulait la venger
par là de celui qui l'avilissait.

Cette fille tellement aimée, pour qui le Roi a donné le sang de cinq
cent mille hommes, reçoit ce cruel coup de fouet! Elle n'y survit
qu'un an, ayant la douleur de voir que dans le nouveau traité, en
donnant tout à l'Autriche, Choiseul ni le Roi, ni personne, ne se
souvint de l'Infante, ni de ce qu'on lui a promis. Personne ne
s'occupe plus de son adoption d'Espagne, du plan contre D. Carlos.

Le traité que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut l'étonnement
du monde. _Conticuit terra_. Nos vieux alliés les Turcs ne purent
jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en
remontant à Richelieu, Henri IV, et François Ier, la biffait, la
démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un désastre de
Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les
têtes de Versailles.

La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles
contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre
l'Autriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche
pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.

Un peu plus de _huit millions_ iront chaque année à Vienne, et de plus
la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe
pour leur guerre au roi de Prusse.

Bernis promit dix huit mille hommes. _Choiseul en donne cent mille._

_Nulle paix sans Marie-Thérèse._ Seule elle jugera du point où peut
s'arrêter la France, éreintée et épuisée.

Traité naïf, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la
France a pris et tout ce qu'elle prendra, _sera pour la seule
Autriche_.

La France aidera à faire Empereur le petit Joseph, futur de notre
petite Isabelle.

Nulle mention des Pays-Bas. Ce grand appât qui charma tant à Babiole,
on n'y songe plus. L'infante étant disgraciée, outragée, enfin
mourante, qu'a-t-on besoin des Pays-Bas? On n'y prend plus intérêt.
S'il y eut un traité secret, Choiseul l'a anéanti[5].

              [Note 5: Cela acheva l'Infante. Cette belle, comme
              Henriette, sa soeur, quoique beaucoup plus brillante,
              avait toujours été malsaine, ce que semblait révéler par
              moment un signe commun, une petite gale au front.
              Henriette mourut de l'avoir fait rentrer. L'Infante
              peut-être de même. En décembre, elle fut prise d'une de
              ces maladies putrides qu'on appelait toutes alors
              petites véroles. L'éruption se fait mal. En huit jours
              elle est foudroyée. On avait grande impatience qu'elle
              mourût, fût emportée, de crainte qu'elle n'infectât
              tout. Le Roi avait son carrosse, ses chevaux qui
              hennissaient; il voulait fuir à Marly. Et tous. Ce fut
              une déroute. L'odeur était insupportable. Deux capucins
              qui faisaient voeu de se dévouer à ces choses, ne purent
              aller jusqu'au bout. L'idole, la galante, la belle,
              maintenant l'horreur de tous, fut sans pompe emportée le
              soir, jetée à Saint-Denis (_Barbier_, _Hausset_,
              etc.).]




CHAPITRE II.

CHOISEUL.--SON TRAITÉ AUTRICHIEN.--RUINE ET REVERS.

1757.


La France, sous les Choiseul, sous les trois dames importantes qui
menaient la Pompadour, fut gouvernée par la Lorraine, à peu près comme
au temps des Guises.

La Lorraine, réunie à la France, en fut maîtresse. Ce fut comme une
invasion. Elle remplit toutes les places, eut les hautes influences.

Terre pauvre, traversée, ruinée, barbare, elle avait l'ascendant
d'énergie, d'intrigue et de ruse. Militaire et corrompue, d'une
corruption sauvage, elle a donné tour à tour et les meilleurs et les
pires, et les héros, et les traîtres.

Elle est double, de France et d'Empire, Janus et souvent Judas. La
faute n'est pas à elle, mais à sa situation.

Les moeurs y étaient effroyables. Hénault le courtisan lui-même avoue
que, venant en Lorraine, «il se crut en pays Turc.» C'est faire tort à
la Turquie, si grave. On n'y vit jamais, sous les yeux de deux armées,
la scène hardiment priapique qu'y donna un Baufremont. On n'y vit pas
les fureurs galantes des nobles chanoinesses, les religieuses d'épée
qui, à Remiremont et ailleurs, ayant la haute justice, la seigneurie,
dépassaient la vie effrénée des seigneurs. Celle de Béthizy fit
légende. Furieuse d'amour pour son frère, elle étalait, criait sa
honte, et, pour plus de scandale encore, ayant failli pour un autre,
elle se cassa la tête (5 avril 1742). Cela fut fort admiré en Lorraine
et à Versailles, et mit l'inceste à la mode. Le roi avait les quatre
soeurs. Madame de Luxembourg avec son frère Villeroi, la duchesse de
Marsan avec son cardinal Soubise, Choiseul surtout qu'on va voir,
firent ainsi leur cour au roi, qui, enhardi par l'exemple, poussa plus
loin le scandale.

Deux familles de Lorraine, illustres et nécessiteuses, dans ce pays de
pauvreté, eurent la suite, le sérieux, l'attention à la fortune,
qu'avaient rarement les seigneurs. C'étaient les Beauvau, les
Choiseul. Le vieux prince de Beauvau-Craon, qui avait vingt-deux
enfants, bon mari et très-uni pendant trente ans à sa femme, maîtresse
du dernier duc, eut encore cet insigne honneur qu'une de ses filles
devint maîtresse de Stanislas. L'autre, madame de Mirepoix, froide et
rusée, fut l'Égérie de la Pompadour. Elle la sauva deux fois dans ses
moments désespérés, en lui communiquant son calme, la conseilla dans
sa voie nouvelle de l'intrigue autrichienne qui lui donna la royauté.

Plus zélée encore pour l'Autriche fut madame de Marsan, gouvernante
des enfants de France, Lorraine par son mariage, soeur de MM. de
Soubise (le cardinal, le maréchal). Très-passionnée pour ses frères,
elle poussa vivement le second, l'immortel héros de Rosbach, le
maintint par la Pompadour contre les risées, les chansons. Et elle le
grandissait toujours. Elle voulait le faire connétable.

Entre ces sages conseillères, madame de Pompadour en admettait une
autre encore, peu agréable, mais utile, un véritable homme d'affaires,
la soeur de Choiseul, madame de Grammont. Sans l'aimer, elle subissait
l'ascendant de sa logique, de sa masculine énergie.

Dans cet intérieur, madame de Mirepoix, calme, fine et douce était
appelée _le petit chat_. Et madame de Grammont ne figurait pas mal le
dogue. Sa force et sa solidité, si déplaisante qu'elle fût, soutenait
utilement ce chiffon, la Pompadour.

M. de Choiseul, fort léger, avec tous ses dons séduisants, n'aurait
jamais pris consistance, s'il n'avait été doublé d'une autre âme, d'un
second Choiseul. J'appelle ainsi cette soeur, une âme bien autrement
lorraine, épaisse, violente, tenace, mordant fort et ne lâchant pas.
Elle le tirait du badinage, elle l'empêchait de s'amuser, comme il eût
fait, aux méchancetés galantes, aux perfidies d'alcôve. Elle lui
rappelait toujours leurs six mille livres de rente, leur misère, elle
le forçait d'avancer, n'importe comment.

Le meilleur de leur patrimoine avait été la trahison. Les Choiseul
rendirent ici un service immense à l'Autriche. C'est l'un d'eux qui,
voyant la tête déménagée de Fleury, décida cet imbécile à retenir le
secours qui allait sauver notre armée de Prague. De là l'affreuse
catastrophe, l'armée gelée (comme à Moscou). Le fils de ce bon
conseiller, tout jeune, le célèbre Choiseul, est en récompense créé
colonel. Il fait quelque peu la guerre, mais surtout la chasse aux
femmes. C'était un petit doguin, roux et laid, avec une audace
cavalière, une impertinence polie, un persiflage habituel, qui le
faisait redouter. Il plaisait d'autant plus aux femmes qu'il leur
ressemblait davantage. Le grand observateur Quesnay, sous sa surface
brillante, le perce à jour. «Il eût été, dit-il, un _ami_ d'Henri
III.» (_Hausset_.)

La place de _méchant_ était vacante: il la prend. Il veut qu'on croie
qu'il est le _Méchant_ de Gresset. Il veut continuer Maurepas, spécule
sur les petites flèches qu'il lance à la Pompadour. Spéculation bien
calculée avec une femme fanée, qui a peur du moindre mot. Il
l'inquiète, puis tout à coup la charme en se donnant à elle,
trahissant une Choiseul qui visait au Roi. La Pompadour le paye avec
un riche mariage. Elle lui fit épouser la petite Crozat Duchâtel, fort
riche. Mais on ne lui mit pas cette fortune dans les mains. Il n'en
eut que la jouissance. Si sa femme (enfant de douze ans) mourait, ou
si les parents la reprenaient, il était pauvre.

C'était en 1750, à l'avènement de Mesdames Henriette et Adélaïde.
Choiseul crut ne pas déplaire en disant venir de Lorraine, en
établissant chez lui sa soeur, qui était chanoinesse. Elle avait
vingt ans, lui trente. C'était une grande forte personne, d'une voix
désagréable, d'un visage fort coloré, percé de petits trous ardents.
L'enfant de douze ans, l'épouse nominale, ne les gêna guère. Choiseul
à côté mit sa soeur, et vécut avec elle fort publiquement (_Lauzun_,
p. 9, éd. 1858; _Dumouriez_, I, 159).

Le roi n'en était pas fâché, en riait. Après un sermon, il lui dit:
«Le Père, ce me semble, a jeté des pierres dans votre jardin...--Mais,
Sire, n'en est-il pas tombé au parc de V. M.?--Vous serez damné,
Choiseul (dit le roi en souriant).--Mais vous, Sire?--Oh! c'est
différent... Moi, je suis l'Oint du Seigneur.» (_Mss. Choiseul_, _Al.
de S. Priest_).

L'inceste étant moins à la mode en 1759, Choiseul maria sa soeur, mais
il ne lui donna qu'un mari nominal, M. de Grammont, un interdit. Elle
resta constamment avec son frère, au désespoir de la pauvre petite
madame de Choiseul, qui alors avait dix sept ans. Il ne faisait rien
sans sa soeur. Et je doute fort que, sans elle, il eût pris la
responsabilité de se poser contre la paix, au moment où Louis XV
désirait négocier, au moment où Marie-Thérèse était lasse, ne recevant
plus notre argent, mais des coups terribles de Prusse qui même après
un succès la mirent en pleine retraite. Ce n'est pas seulement Duclos
qui nous le dit; c'est le bon sens: oui, chacun désirait la paix.

Bernis à Marie-Thérèse montrait la France agonisante. Qu'à ce moment
quelqu'un soit plus autrichien que l'Autriche, la raffermisse dans la
guerre, lui dise que Bernis s'est trompé, que la France a encore du
sang!... C'est chose énorme, au delà du caractère de Choiseul. Sans
sa soeur et ses Lorraines qui le poussaient par derrière, et
poussaient la Pompadour, je ne crois pas qu'il eût lui-même franchi ce
sanglant Rubicon.

L'audace de présenter l'impudent traité au roi implique que Louis XV
était encore plus absent de lui-même, plus étranger aux affaires, en
décembre 1758, qu'il ne l'était l'autre année en septembre 1757 au
traité de Babiole.

Il eut cette année le mal que Richelieu venait d'avoir, des dartres
par tout le corps.

Il vivait d'une cuisine excitante et irritante, pour faire face à
l'exigence non moins irritante et malsaine du Parc-aux-Cerfs. De là un
cerveau flottant, faible, plein de noires visions. Damiens y rôdait
toujours, et la mort, et le successeur, les théories régicides des
Jésuites, amis de son fils. Choiseul tirait cette ficelle, l'excitait
contre le Dauphin.

Choiseul, qui ne croyait à rien, profitait des lueurs dévotes qu'avait
le Roi dans ses heures d'épuisement. Quelle expiation meilleure que
d'accabler Frédéric? Quoi de plus agréable à Dieu que d'écraser le
Luthérien? l'impie, le moqueur outrageant qui se riait des rois mêmes,
qui regardait impudemment dans les Cabinets de Versailles? Frédéric
nommait ses levrettes ses marquises de Pompadour.

Le roi ne restait lucide que pour ses petits trafics, ses petites
spéculations. Un jour, il adressa ce mot à son homme d'affaires: «Ne
placez pas _sur le roi_: on dit que ce n'est pas sûr.»

La seule ressource qu'apportât Choiseul, c'était la banqueroute.

Banqueroute d'un homme d'esprit, d'abord sur ceux qu'on haïssait,
traitants et fermiers généraux. Cela ne déplaisait pas. On aimait
assez qu'à la turque, le règne fût inauguré en étranglant quelques
pachas.

Ne pouvant pas les payer, il restait un expédient, c'était de les
assassiner.

Cent millions mangés d'avance étaient dus aux receveurs généraux. Pour
payement, on les écrasa. Une compagnie de banquiers fut autorisée à
tirer sur eux, s'engageant à fournir au roi trois ou quatre millions
par mois pour un armement maritime, un grand coup qu'on méditait.

Et les fermiers généraux payés en même monnaie, éreintés. On leur
devait cent cinquante millions. On frappa sur eux soixante-douze mille
actions de mille francs, qui réduisirent de moitié leurs bénéfices.

Ce ne fut pas fait sans adresse. Choiseul flattant l'opinion,
caressant Voltaire, les salons, le parti philosophique, fit ce tour
par un philosophe. Il prit un homme de lettres, un simple maître des
requêtes, le fit contrôleur général. Homme d'esprit, homme d'affaires,
Silhouette avait lu, voyagé, vécu à Londres, travaillé à la Compagnie
des Indes. Il avait, près des philosophes, le mérite d'avoir traduit
quelque chose des libres penseurs, Pope, Warburton et Bolingbroke.
C'était un parleur agréable, dit Grimm, d'équivoque mine, l'air
double, coupable et faux. Il n'avait nul expédient que ceux où
Machault avait échoué,--impôt sur tous (rejeté),--pensions réduites
(impossible). Tout cela facile à prévoir. Nul résultat à attendre
qu'une tempête de sifflets.

L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Autriche, c'était
de faire que la France tournât le dos au levant, ne regardât qu'à
l'ouest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve.
C'était celle qui a toujours échoué, la vieille, l'éternelle Armada de
1585, qu'on remet toujours à flot. Sans doute, un coup de surprise
n'est pas impossible. Jeter un Charles XII dans Londres, comme le
rêvait Alberoni, c'est hasardeux, mais non absurde. Les plans les plus
insensés sont ceux d'un Philippe II, qui, par de longs préparatifs,
met un grand peuple en éveil, en demeure d'organiser ses puissantes
résistances. Que dire de ces constructions étranges de bateaux plats
que Choiseul imagina en 1759 pour l'amusement des Anglais? que
Bonaparte imita.

La grande flotte qui devait couvrir le passage des bateaux, était
préparée au plus loin, à Toulon. Pour rejoindre Brest et rallier
l'autre escadre, que de chances elle avait contre elle! La longue
navigation, l'écartement des vaisseaux, les coups violents,
capricieux, qu'on a au golfe de Gascogne, la rencontre de l'ennemi
qui, dans un pareil voyage, rôdant autour, comme un requin, mordrait
de manière ou d'autre. Tempêtes de l'Armada, ou défaites de Trafalgar,
c'est ce qui ne pouvait manquer.

Au lieu de concentrer l'effort, on le divisait; à la fois, on
attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait
passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en
Écosse. Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille
hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à
Londres.

À la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux
ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on
n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant
avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcalm,
de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de
septembre; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indoustan, notre
Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait
remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de
Dupleix, l'excellent général Bussy. Il avait par ses barbaries, ses
emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mit l'Inde
entière contre nous. Il échoua devant Madras en février 1759, et de
plus en plus déclina devant l'ascendant de lord Clive.

Ministre à soixante-seize ans, Bellisle épuisait sa vie à faire une
chose impossible, la réforme devant l'ennemi. La cour débordait dans
l'armée, la surchargeait honteusement. Nos cent soixante-dix mille
soldats avaient quarante mille officiers (c'est un officier pour
quatre hommes). Dans les cavaliers, encore pis: un officier pour trois
soldats. À Minden, nos deux généraux, Contades et Broglie, plus
brouillés entre eux qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est
jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus, 1er août,
et la défaite de l'armée précède, annonce tristement le désastre de la
flotte.

La nuit du 16 au 17 août, notre flotte de Toulon a passé devant
Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept,
cette flotte voit, de Gibraltar, quatorze vaisseaux anglais qui vont à
elle à toutes voiles. Un des nôtres se sacrifie et combat seul contre
cinq. Les autres n'en périssent pas moins.

Cela ramena au bon sens. On abandonna la partie du plan la plus
chimérique, la grosse armée sur bateaux plats que Soubise devait mener
en Tamise. On s'en tint aux expéditions d'Irlande et d'Écosse. Pour la
seconde, on n'avait plus l'héroïque prince Édouard qui entraîna les
highlands. En revanche, on avait un homme fort considérable à
Versailles, au champ de bataille de l'intrigue.

C'était le duc d'Aiguillon, le neveu de Richelieu, un de nos plus
beaux courtisans. Deux choses l'ont immortalisé, d'avoir tenu tête au
roi même dans le coeur de Châteauroux,--d'avoir pour le parti jésuite
et la plus grande gloire de Dieu mis chez le roi la Du Barry. En ce
moment il n'était bruit que du succès que les Bretons, sous
d'Aiguillon, avaient eu sur les Anglais à Saint-Cast. Duclos explique
très-bien la prudence qu'il y déploya, simple spectateur à distance,
n'ayant pas même donné d'ordres, les faisant si longtemps attendre,
que les volontaires bretons firent l'exécution d'eux-mêmes, poussèrent
les Anglais dans la mer. Pour la Pompadour et les femmes, d'Aiguillon
devint un héros.

Cette prudence consommée qu'il avait montrée à Saint-Cast ne
l'abandonna pas ici. Il n'alla pas avec les troupes et les bâtiments
de transport rejoindre la flotte à Brest. Il dit qu'un homme comme
lui, un gouverneur de Bretagne, général de l'expédition, ne pouvait
faire les premiers pas, aller se mettre sous les ordres de l'amiral de
Conflans. Celui-ci dut venir le joindre au Morbihan où il restait,
attendait dans sa dignité. L'Anglais, qui guettait Conflans, fondit
sur lui près de Belle-Isle. Forces égales. Mais Conflans, non moins
prudent que d'Aiguillon, réfléchit que son affaire n'était pas de
livrer bataille, mais de conduire l'armée d'Écosse. Il crut éviter,
éluder, se jetant entre les écueils. L'Anglais furieux l'y suivit,
perdit deux vaisseaux. Quatre des nôtres périssent; Conflans lui-même
brûle le sien. L'avant-garde (sept vaisseaux intacts) va se cacher à
Rochefort; sept autres dans la Vilaine, et ils y restent embourbés.

Déplorable catastrophe! la marine, ainsi que l'armée, battue et
déshonorée! Notre intrépide Thurot, sans espoir, et pour l'honneur,
ayant donné sa parole, partit pourtant de Dunkerque, exécuta sa
descente, prit une ville, se fit tuer.

La situation intérieure était au niveau. Deux mois après la défaite de
Minden, le désastre de Belle-Isle, le 26 octobre, eut lieu la
fermeture des caisses publiques, la suspension des payements. Le Roi
suspend pendant la guerre le payement des lettres de change qu'il a
souscrites pour deux ans (1760-1761). Il suspend pendant un an pour
deux cents millions de dettes exigibles, jusqu'à ces rescriptions
qu'il a données récemment sur les receveurs et fermiers, aux banquiers
qui avancèrent les frais de l'armement détruit. Les receveurs et
fermiers, anciens créanciers immolés au printemps, avaient fait rire.
Voici les nouveaux créanciers, les rieurs, qui pleurent à leur tour,
et non-seulement eux, mais la foule des petits rentiers misérables qui
vivaient d'annuités, qui avaient mis sottement aux royales loteries
des dernières années! Le Roi ajourne... leur pain. Ils mangeront après
la guerre.

Le Roi ne payait plus Versailles; il devait dix mois à ses gens. Une
tentative qu'il fit pour mettre un octroi sur les villes ne fit que
montrer sa faiblesse, la force et la férocité que prenaient les
Parlements. Choiseul avait beau les flatter, leur abandonner
l'Encyclopédie (janvier 1759), cela ne suffisait pas. Le Parlement de
Besançon fit pendre un commis qui osait lever l'octroi ordonné par le
Roi. Le Parlement de Paris fit pendre un huissier qui blâmait son
procès de Damiens. Actes violents, brusques, sauvages, et qui
menaçaient plus haut.

La moitié du Parlement de Besançon fut exilée; mais celui de Paris
repoussa obstinément tout ce qu'il y avait de bon dans les projets de
Silhouette: l'impôt proportionnellement levé sur tous. Désirable
égalité, mais qui n'apparaissait ici que comme une lourde surcharge
par-dessus les charges antérieures.

Choiseul, battu en finances, battu sur terre et sur mer, peu ménagé du
Parlement, arrivé en moins de dix mois, ce semble, au bout de son
rouleau, avait à craindre le Dauphin qui avait prédit ce fruit des
traités autrichiens. Le parti dévot l'accablait. Il imagina un moyen
étrange, qu'on n'eût compris en nul pays du monde. Pour balancer la
banqueroute, les revers de terre et de mer, distraire fortement le
public, il lui donna le spectacle d'un tour très-inattendu. Lui,
courtisan de Voltaire, il régale les philosophes d'une volée de coups
de bâton.

D'abord Choiseul exécute le financier philosophe Silhouette. Il en rit
lui-même. Il se joint gaiement à la meute des siffleurs et des
moqueurs. Désormais le portrait d'une ombre est appelé _silhouette_.
On s'en amuse partout, Versailles autant que Paris. Les habits à la
_silhouette_ n'ont ni poche ni gousset.

Ceci n'est qu'un commencement. Très-secrètement Choiseul commande au
lorrain Palissot une pièce qui plaira en haut lieu, qui fera rire le
Dauphin, rire le Roi qui ne rit jamais. On y verra les amis de
Choiseul, les gens de lettres les plus illustres de l'époque,
grotesquement piloriés. On y verra d'Alembert, Diderot volant dans les
poches, et Rousseau à quatre pattes «retournant à la nature,» et
gravement broutant sa laitue.




CHAPITRE III.

L'ÉCLIPSE DE VOLTAIRE.

1759-1761.


Un des grands moments de _Voltaire_, solennel et vraiment digne du roi
du _siècle de l'esprit_, avait été justement ce triste retour
d'Allemagne où, repoussé de tous côtés, pour ainsi dire, il perdit
terre, n'ayant pas un seul point du globe où il fût en sûreté
(1753-1754). Fuyant de Prusse, il fut rejeté de la France, de la
Lorraine même. Il disparut, se tint obscur et si bien caché en Alsace,
parfois dans une île du Rhin, qu'à Paris on le crut mort. La _bonne_
madame Du Deffand le croit mort et n'en pleure pas (mars 1754). Pour
comble, ses dangereux livres, autant de péchés de jeunesse,
surgissaient indiscrètement, s'imprimaient partout, quoi qu'il fît. La
Beaumelle héritait déjà, contrefaisait _Louis XIV_, avec des notes
terribles. Malgré lui l'_Essai sur les moeurs_ éclate, incomplet (deux
volumes). Malgré lui, un faux _Louis XV_. Et, pour comble d'épouvante,
par fragments perçait partout la satire choquante, obscène, où, non
content d'insulter «le fainéant Charles VII,» il met nue d'un coup de
griffe «la grisette» impertinente qui s'était si haut montée.

Il eut une de ces peurs extrêmes, qui rendaient cet homme nerveux par
moment bien ridicule. Le bon sens eût pu lui dire qu'un homme si aimé
du public n'était pas en vrai péril. On pouvait le repousser,
l'éloigner, mais le toucher? non. Dans cette panique, il fit une
comédie inutile qui l'avilissait seulement: il communia, fit ses
pâques.

La première lueur lui vint de celui qu'il haïssait, de Frédéric. Sa
charmante soeur, sous prétexte d'un voyage, vint à Colmar embrasser,
courtiser le proscrit. Frédéric mit en opéras deux tragédies de
Voltaire. Cela fit songer en Europe. On sentit qu'il n'était pas mort,
qu'on devait encore compter avec celui qui restait l'ami du plus grand
roi du monde. L'armée des encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, ne
perdaient nulle occasion de proclamer en lui leur glorieux général.
Voltaire restait le roi des rois.

On le sentit lorsqu'en mars 1755, il s'établit aux Délices, près de
Genève, et presque en face à Lausanne, et que de ce lieu imposant
(dans la vue sublime des Alpes) partit le grand coup d'archet dont
frémit toute l'Europe, son _Ode à la liberté_, son remercîment à la
libre Suisse où il avait pu respirer. Peu après, il acheva le livre
qui reste son titre capital: l'_Essai sur les moeurs des nations_. Il
ne fut jamais plus haut.

Deux choses lui faisaient tort.

Malgré sa bonté facile, vaniteux et emporté, voulant se montrer
redoutable, prouver qu'il n'était pas léger, comme on le redisait
tant, il affectait une haine implacable pour le grand roi qui le
comblait, lui écrivait, qui fit pour lui ses beaux vers, l'héroïque
adieu de Rosbach. Voltaire, là, fut déplorable. Il fit sa cour à
Versailles, aux ennemis de la pensée et de son propre parti, disant:
«La chère Marie-Thérèse,» proposant contre Frédéric de renouveler les
chariots faucheurs des Babyloniens. Idée bizarre, s'il en fut, que le
ministre parut prendre au sérieux, exécutant pour Louis XV un joli
modèle en petit, un joujou qu'on essaya.

L'autre maladie de Voltaire, qui le vulgarisait fort, c'était madame
Denis. Autant, au château de Cirey, près de sa mathématicienne, dans
sa demi-solitude, il avait eu la vie noble, concentrée, tendue,
haute,--autant avec celle-ci, il l'eut mondaine et lâchée. Fort riche
alors, il menait le train d'un fermier général. De 1756 à 1768, sa
maison fut une auberge. Il travaillait dans son coin tout le jour,
hors du tapage; mais il ne haïssait pas cette vie folle de monde et de
bruit.

Il avait toujours eu l'imagination sensuelle. Il semble que sa flamme
brillante, son inépuisable torrent d'étincelles, tînt fort à cette
légère électricité du sexe, dont il abusait bien peu. Né si faible et
ne mangeant pas, ne vivant guère que de café, il fut pourtant un peu
satyre, d'esprit, de velléités. En le suivant patiemment, on voit que,
jusqu'au dernier jour, il eut toujours quelque femme. On a noté
parfaitement ce que fut pour lui sa nièce (Nicolardot). Sa mauvaise
humeur à Berlin vint surtout de ce qu'il ne put l'y mener. C'était
une veuve d'à peu près quarante ans, qui n'était pas belle; elle
louchait, elle était lourde, vulgaire et prétentieuse. Elle croyait
faire des vers, fit et défit pendant trente ans une mauvaise pièce,
_Alceste_. Elle ravissait Voltaire, comme actrice, par un jeu
emphatique, ampoulé, pleureur. Il jouait grotesquement le bonhomme
Lusignan; elle les Zaïres et les Chimènes, toujours les jeunes
premières. Elle en avait le tendre coeur, brûlait de se remarier. Elle
avait l'âme très-grande, elle eût dépensé sans compter. Voltaire ne
lâcha pas la clef, la limita d'abord un peu, mais une fois établi en
Suisse, il ouvrit largement la caisse. C'était chaque jour des tables
de quarante, cinquante personnes, des décorations, des costumes
somptueux venus de Paris. Dans ses lettres, on voit qu'alors il se
figure jouir beaucoup. «Je suis si heureux, dit-il, que j'en ai
honte.» Et il ajoute qu'il est heureux surtout par elle. Elle
engraisse, elle est charmante. «Sans elle tout serait un désert.» (19
septembre 1755, 27 mai 1756.)

Il signe _le Suisse_ Voltaire. Il avait loué quatre maisons, ici et
là, en des pays différents. Il ne pouvait, disait-il «tomber que sur
ses quatre pattes.» Son indépendance était d'être un homme riche et
mobile, pouvant vivre un peu partout. Sa nièce contribua à le faire
seigneur de village, enraciné dans une terre, et sur la terre serve de
France. C'est elle qui le refit Français.

Il n'était pas, il est vrai, bien établi aux Délices près Genève. Il y
branlait. Deux partis étaient dans la ville, la Genève de Calvin, et
la Genève mondaine qui sans cesse allait voir Voltaire. Mais dans la
mondaine elle-même, les pasteurs qui dominaient n'en étaient pas moins
chrétiens, anti-encyclopédistes. Dans un pamphlet anonyme, défendant
l'Encyclopédie, il confond dans la même attaque «les persécuteurs
catholiques et les fourbes protestants.» Cela fut fort envenimé par
une lettre de Rousseau, comme on le verra tout à l'heure.

Il se croyait fort à Lausanne; car c'est là qu'il offrit asile à
l'Encyclopédie persécutée (février 1758). Il donnait deux cent mille
francs pour qu'on l'imprimât à Lausanne.

Il comptait y demeurer, rester Suisse. Cela, dis-je, en février. Mais
en mai tout est changé. La Pompadour _le protége_ dans son plan
d'acheter en France la seigneurie de Ferney (_Corr._, V, 157, mai
1758).

Il eût acheté, s'il eût pu, en Lorraine, chez Stanislas. Madame Denis
eût eu là une cour pour étaler ses grâces, refaire madame Du Châtelet.
Et il y aurait trouvé une demi-indépendance. La Pompadour fit défendre
à Stanislas de le recevoir. On le voulait en France même. Toute la
cabale autrichienne, Vienne et Versailles, Kaunitz, Choiseul, la
Pompadour, l'enveloppaient. Au moindre succès de l'Autriche, Kaunitz
disait: «Avertissez-en notre ami.» L'impératrice, si dévote, et qui
proscrivait Molière, n'avait pas honte de faire jouer les tragédies
philosophiques de Voltaire. On le chantait, on le dansait; au théâtre
de la cour, on mettait ses pièces en ballets. Choiseul lui écrivait
sans cesse, encore plus que Frédéric. Il rôdait tout autour de lui
avec sa malice de chat.

La Pompadour imprime au Louvre son livre sur l'Ecclésiaste avec son
portrait en tête. Bref, on lui fera presque croire qu'il est le favori
du Roi!--Que dis-je? du Roi? du Pape. Une édition plus belle encore se
fait de l'_Ecclésiaste_ que le Pape approuvera.

Il ne renie plus la _Pucelle_. Il est si haut qu'il n'a plus besoin de
ces précautions. Société singulière. Telle est la mode, que les dames
estimées l'apprennent par coeur. Tel vers se trouve dans les lettres,
sur la petite bouche pudique, de madame de Choiseul.

Il se lâchait à ce moment dans l'ébauche de _Candide_, une orgie
d'imagination. Du joli voyage de Scarmentado (1747) et du Poème de
Lisbonne, il en avait tiré l'idée, mais en la chargeant d'indécences
et de grosses nudités, de Cunégondes à la Rubens. Dans ce moment, il
est facile de deviner qui influait. On voulait une position. On était
las d'aller, venir, d'errer. Ne serait-on chez soi, une vraie dame de
maison? Dans tout l'été de 58, on travailla à cela. En octobre, au
moment même où Choiseul devenait ministre, on négocia sérieusement
pour l'acquisition de Ferney. Triste et pauvre seigneurie qui ne
donnait guère que du foin.

On fit valoir près de Voltaire les superbes priviléges qu'Henri IV
avait attachés à ce méchant bout de frontière. «C'était, dit Voltaire,
un royaume.» Il serait un roi d'Yvetot. Idée sotte et ridicule. Ces
exemptions fiscales n'empêchaient pas que ce domaine ne fît Voltaire
dépendant, regardant toujours quel vent soufflait du côté de
Versailles.

Il acheta Ferney pour madame Denis, s'asservit par là plus encore,
s'interdisant de vendre s'il voulait s'éloigner. Le lieu lui convenait
à elle, étant sur la route même du grand monde qui allait en Suisse,
en Savoie, en Italie. Il convenait moins à Voltaire, étant froid,
humide, sous les vents neigeux. Quand de Lausanne ou des Délices, on
se rend à Ferney, on a le coeur serré. Le lieu, ennuyeux de lui-même,
n'est nullement égayé du château mesquin qu'il y fit.

Il y eut dès l'entrée un sensible coup. Sa nièce gardant l'idée du
mariage, il avait cru prudent, à l'égard du mari possible, d'avoir
d'elle une contre-lettre où elle eût reconnu qu'il restait maître de
Ferney _pour sa vie_, qu'il pouvait y finir en repos ses jours. Elle
ne tint pas la promesse de lui donner la contre-lettre. Et Voltaire se
trouva logé chez elle et non chez lui.

Parmi le rire éternel, son enseigne et sa grimace, il avait eu un vrai
moment de larmes, de nature et de coeur, l'affreux désastre de
Lisbonne et le début sanglant de la guerre de Sept Ans, ces grands
massacres inouïs, des trente mille morts en une fois! Cela troubla
l'optimisme qu'il avait professé toujours. Et plus troublé fut-il de
voir une femme intéressée, violente, qui se faisait maîtresse chez
lui, pouvait le renvoyer. Jusque-là il était _Candide_. Et par un
changement subit il fut _Martin_, le pessimiste, ne voyant que mal sur
la terre. Miracle de sa Cunégonde!

Voltaire, en 1728, le premier, contre Pascal, avait écrit: «L'homme
est heureux.»

Il y reviendra un jour en 1775. Il se réfutera lui-même et répondra à
Candide.

Mais en 1760, le coup n'en fut pas moins grave. La haute autorité du
siècle, celui vers qui tous regardaient, que tous suivaient depuis
trente ans,--Voltaire, roi, heureux, paisible,--Voltaire semblait
briser son oeuvre, lançait un livre de doute, la bacchanale effrénée,
satirique et priapique, de l'ironie désespérée.

D'autre part, le siècle, atteint, bien loin d'avoir envie de rire,
laissait échapper des larmes. On avait dédaigné les drames larmoyants
de la Chaussée. Mais voici le _Père de famille_, déclamation
sentimentale dont Voltaire n'espérait rien (16 novembre 1758), et qui
obtient à Paris, à Versailles, le plus grand succès. Les courtisans
croyaient plaire en riant; ils voient le Roi qui en pleure à chaudes
larmes. Spectacle nouveau, étonnant! Le Roi, surpris, attendri, par un
drame de Diderot!

Mais l'essor du sentiment, l'éclat pathétique et vainqueur de la
langue émue, orageuse, déclamatoire, de l'amour, c'est la _Nouvelle
Héloïse_, qui ne sera imprimée qu'en janvier 61, mais qui circule en
manuscrit (lue, dévorée) de femme en femme, et qui va faire dans la
vie, tout autant que dans les lettres, une profonde révolution.

En face le triste Voltaire imprime l'ennuyeux _Pierre le Grand_!

Le moment était excellent pour attaquer les philosophes. Leur armée
était au point d'une manoeuvre toujours périlleuse; elle tournait et
changeait de front. De leurs rangs était partie la plus aigre
dissonance. Voltaire, par trois fois, donna prise, et trois fois,
contre lui, tonna l'âpre et violente voix de Rousseau.




CHAPITRE IV.

ROUSSEAU.--NOUVELLE HÉLOÏSE.

1754-1760.


Rousseau nous apprend lui-même que l'_Émile_ eut un succès fort lent,
«de grands éloges particuliers, mais peu d'approbation publique.» Le
_Contrat social_, imprimé en Hollande, extrêmement prohibé, repoussé à
la frontière, entra tard, difficilement, fut lu par une rare élite.

Le grand, l'immense succès, fut celui de l'_Héloïse_.

C'est le plus grand succès, l'unique, qu'offre l'histoire littéraire.
Rien de tel avant, rien après.

Ce livre inspira une vive, une ardente curiosité. On s'en arrachait
les volumes. On les louait, dit Brizard, à tout prix (douze sous par
heure). Qui ne les trouvait pour le jour, les louait au moins pour la
nuit.

Ce ne fut pas chose de mode. Les moeurs en restèrent changées. Le mot
d'_amour_, dit Walpole, avait été pour ainsi dire rayé par le
ridicule, biffé du dictionnaire. On n'osait se dire amoureux. Chacun,
après l'_Héloïse_, s'en vante, et tout homme est Saint-Preux.
L'impression ne passe pas. Cela dure trente ans, toujours. Jusqu'en
plein 93, Julie règne. Les Girondins la trouvent dans madame Roland.

Comment expliquer un effet et si vif, et si profond? C'est qu'avec
tous ses défauts, c'est pourtant un livre sorti de l'amour et de la
douleur. Malgré toute sa rhétorique, ses déclamations d'écolier, c'est
ici le vrai Rousseau, comme dans la _Lettre sur les spectacles_, les
_Confessions_, les _Rêveries_.

Ses autres ouvrages sont oeuvres artificielles, fort laborieusement
arrangées.

Le vrai Rousseau est né des femmes, né de madame de Warens. Il le dit
nettement lui-même. Avant elle, il ne parlait pas, était noué et muet.
Hors de sa présence, il n'avait aucune facilité. Devant elle, liberté
parfaite, facilité d'élocution, langue abondante et chaleureuse.

Séparé, et jeté au loin sur le dur pavé de Paris, il se grima en
Romain, en citoyen, en sauvage. Il suivit Mably, Morelly, avec le
talent, la force âpre, qu'il est si aisé de prendre. Et avec cela,
_noué_. Il ne reconquit sa nature, ne fut de nouveau _dénoué_ que par
madame d'Houdetot. La grimace disparut, le Caton, le Génevois. Et dans
la passion vraie reparut le Savoyard.

       *       *       *       *       *

Tout le monde va voir les Charmettes; mais la grande impression fut
bien plus à Annecy. Les Charmettes où Rousseau déjà est un homme, un
maître de musique, lisant MM. de Port-Royal, faisant un peu
d'astronomie, sont un lieu plus sérieux. La mollesse inexprimable qui
nous fond toujours le coeur en lisant le second livre, le troisième,
des _Confessions_, est propre à l'air doux, languissant, quelque peu
fiévreux d'Annecy. Il y a là de la Maremme. Plus d'un a voulu y mourir
(Eug. Sue).

En 1865, par un beau mois de septembre, je me trouvai à Annecy,
travaillant comme toujours. Mais vers les dix heures, la matinée était
si douce, plus moyen de travailler. Nous allâmes nous asseoir au lac,
sous un fort beau saule, vieux, qui rappelle que le jardin public
était un marécage, en face de l'agréable et marécageux Albigny. Dans
une brume légère qui gazait à demi l'horizon, nous regardions la
petite île des cygnes, leurs plumes fugitives qui volaient, nageaient
sur l'eau. Les coteaux simulaient un peu, tout autour, ceux de la
Saône. À droite, le petit palais qui fut de saint François de Sales;
derrière, la ville, les églises, les couvents, la Visitation (où rêva
madame Guyon). Il y avait eu des orages, et quelques gouttes de pluie
tombaient encore par moments. Un habitant d'Annecy, assis sur le même
banc, nous expliqua que le lac s'infiltre assez loin sous la plaine.
Il se verse lentement dans un affluent du Rhône. Jadis il était bien
plus lent. Ses eaux paresseuses (tout au contraire de celles des lacs
suisses, qui montent l'été) baissent alors sensiblement, laissent ici
et là des lagunes, des flaques mortes. Il y a, dit-on, peu de fièvre,
mais quelque chose de doux, de mou qui vous ralentit. Et l'âme aussi
ne se sent que trop de ces molles douceurs.

Les nombreux canaux qui font de l'intérieur de la ville comme une
petite Venise (sans caractère, sans monuments, de si peu de
mouvement), rendent cette langueur plus sensible. Ils ont de petits
brouillards vaporeux, jolis d'effet, plus qu'agréables à l'odorat.
Ajoutez des rues en arcades, des passages obscurs mal tenus, des
fenêtres du XVIe siècle, d'autres étroites et antiques, vieux vilains
trous ornés de fleurs. Ces fleurs boivent l'impureté des canaux avec
délices et n'en sont que plus charmantes.

Rousseau dit se rappeler tout cela avec volupté. L'étroite rue sous
l'église (fermée alors en impasse) où logeait madame de Warens, entre
l'évêque, les Cordeliers et la Maîtrise où il apprend la musique,
c'est au vrai l'ancienne Savoie. Derrière la maison, le canal lourd et
d'une eau peu limpide. Mais par-dessus il voyait la campagne, «un peu
de vert.» Tous les germes de Rousseau sont là. Il y resta longtemps;
mais surtout pendant six mois, il ne fit que les vingt pas qui
séparaient les deux maisons, celle de _maman_ et la Maîtrise. Tout lui
est resté, dit-il, dans la même vivacité, la température de l'air, les
beaux costumes des prêtres, le son des cloches, l'odeur, odeur bien
mêlée sans doute et des fleurs et des canaux, des drogues
pharmaceutiques que faisait la charmante femme, et qu'elle le forçait
de goûter. Là ce cantique entendu la nuit qui le fit tant songer. Là
la rêveuse promenade qu'il fit un jour de dimanche, pendant qu'elle
était à vêpres, pensant à elle, avec elle espérant vivre et mourir...
Mais moi-même ne rêvais-je pas? Voilà que sans le vouloir, je vais et
je suis ce flot.

Plus de vingt ans passent. En vain. Le flux, le reflux des misères, la
vie dure de l'homme de lettres dans l'agitation de Paris, les
avortements, les demi-succès, les amis encyclopédistes, l'effort vers
le paradoxe, la folle attaque aux sciences, l'hymne absurde à la vie
sauvage, le travestissement romain, cela passe. Efforts vrais
pourtant, sincères. Honnête tentative pour vivre de son travail,
accorder la vie réelle avec la vie de pensée.

Ces vingt années passent. En vain. Sous tant de choses voulues,
empruntées, artificielles, subsiste le Rousseau d'Annecy.

La cloche qu'il entendit là, sonne encore... Pauvre coeur de femme,
sous le masque de Caton!... Pauvre, pauvre _citoyen_!

À peine il a fait entendre ce cri si fier, si sauvage (_Discours sur
l'inégalité_), la même année il mollit. Il veut se refaire Génevois;
mais pour cela il faut faire un premier pas en arrière. Il lui faut
_se refaire chrétien_ (1754).

Il ne s'agit point du tout d'abjurer son catholicisme qu'il a laissé
depuis longtemps. C'est Diderot, l'_Encyclopédie_, réellement qu'il
faut abjurer. Il glisse dans les _Confessions_ un peu légèrement
là-dessus. Mais les pasteurs établissent très-bien (_Gaberel_,
_Rousseau_, 62) qu'il ne fut admis _qu'ayant satisfait sur tous les
points à la doctrine_, c'est-à-dire en délaissant la foi du XVIIIe
siècle, se séparant de ses amis et soumettant sa raison à la divinité
de l'Évangile.

Cet écart fut augmenté, élargi habilement par les ministres de Genève.
Ils l'opposèrent à Voltaire. M. Vernet, la même année, tira de
Rousseau un billet contre lui très-outrageant. M. Roustan le décida à
écrire à Voltaire sa lettre respectueuse, mais irritante, accablante
contre le poème de Lisbonne. Le jeune Vernes obtint de lui, malgré son
hésitation et sa répugnance, qu'il écrivît la _Lettre sur les
spectacles_ contre d'Alembert, Voltaire, les encyclopédistes.

Jamais Rousseau cependant n'eut le coeur moins polémique. Établi à
l'Ermitage de Montmorency (9 avril 1756) dans une gentille maisonnette
où le logea madame d'Épinay, il y sentit dès le printemps un
attendrissement tout nouveau, se retrouva le Rousseau d'Annecy et des
Charmettes. Disposition peu rare alors. La veille des grandes
catastrophes (la guerre de Sept Ans commençait), il y a de ces
attendrissements singuliers de l'âme humaine. De 1755 à 1758, Gessner
donne son _Daphnis_, les _Idylles_, la _Mort d'Abel_, qu'on traduit en
toutes langues et que Diderot porte aux nues. Voltaire n'exalte pas
moins Saint-Lambert, et ses _Saisons_, faible imitation de Thompson,
que l'auteur lit en manuscrit à Doris et à Chloris, ses admiratrices
ardentes (mesdames d'Épinay, d'Houdetot).

Rousseau a quarante-quatre ans en 1756, quand il quitte Paris pour
toujours, s'établit à la campagne. En présence de la solitude, à ce
moment grave du milieu de la vie, toute la première vie souvent se
réveille. Les romans que sa mère lisait, qu'elle laissa et que
l'enfant lisait la nuit avec son père «jusqu'à la première hirondelle»
(V. les _Confessions_), il en revient le vague écho. Son charmant
roman personnel chez _Maman_, à Annecy, reparaît dans sa fraîcheur.
Une madame de Warens, mais jeune, touchante demoiselle, envahit,
remplit son esprit, avec Clarens et Chillon, l'adorable paysage où
elle naît, sans oublier la rive opposée de Savoie, où elle passa
fugitive. La voilà créée la Julie, et justement dans la mesure de
madame de Warens, peu Vaudoise, point critique, sans bel
esprit,--gracieuse, délicate dans ces dentelles (qu'aime Rousseau), et
formée, on le dirait, comme il le dit de Maman, «dans le commerce
charmant de la noblesse de Savoie.» (_Conf._, liv. III.)

Avez-vous entendu parler d'un sauvage qui fit jadis un Discours sur
l'inégalité? L'auteur ne s'en souvient plus. La trace en reste
pourtant dans la vie pauvre et vulgaire, dans l'habit inélégant, la
sèche petite perruque, que Rousseau a adoptés. Elle reste dans
l'abandon du signe aristocratique que tous portaient alors, l'épée.
Tout cela va au sauvage, au citoyen de Genève, mal à l'auteur de
_Julie_. Ne le regrette-t-il pas quand il voit venir chez lui la
charmante, l'enjouée, la douce amie de Saint-Lambert, la jeune madame
d'Houdetot?

Ah! philosophe! Le monde que tu fuyais, le voilà donc venu à toi! Et
tu t'aperçois de ton âge. Et tu ressens ta pauvreté. Cinq ans de plus
que Saint-Lambert, c'est peu en réalité. Rousseau n'a pas l'air de
savoir que, dans ce siècle de l'esprit, le temps ne compte pour rien.
Il s'injurie, se méprise, se dit vieux, se dit barbon. Saint-Lambert,
lui, semble jeune. Pourquoi? il est élégant, militaire, porte l'épée.

Le spectacle est lamentable. Il se jette d'autant plus dans cette
aveugle fureur, qu'il se dit qu'un _vieux_ comme lui ne risque point
de réussir, de séduire la jeune maîtresse d'un ami que lui, Rousseau,
ne voudrait pour rien trahir. Ses quatre lettres à _Sarah_ sont ce
qu'on peut voir de plus fou. C'est douleur, c'est frénésie, rage; il
se roule dans la honte, dans le désespoir de voir que ce jeune objet
est un sage, qu'elle a pitié, qu'elle est bonne, désolée d'avoir fait
un fou. Notez que ce nom de _Sarah_ lui-même est une maladresse et une
insigne sottise. Il est pris de Saint-Lambert, d'un roman où l'auteur
nous montre une jeune demoiselle noble qui s'éprend pour son laquais.
Rousseau qui a été laquais, dans sa rage, s'abaisse à tout prix.

Pour achever l'infortuné, la nature impitoyable à ce moment met la
main sur lui. Il a dès sa naissance apporté une infirmité. Elle se
réveillait aux moments d'exaltation, d'irritation. C'était une
rétention, une maladie de la vessie.

Madame d'Houdetot pleurait, le voyant dans cet état, abîmée à ses
genoux.

On fait cercle. Tous ses amis, à leur tour, lui jettent la pierre.
C'est le méchant, c'est le traître, c'est le chien, c'est l'ennemi.
Franchement, il faut l'avouer, toute apparence est contre lui. Je
crois tout à fait ce qu'il dit que le méprisable Grimm n'épargna nul
artifice pour lui ôter ses amis. Mais que Rousseau convienne aussi que
sa conduite discordante dut le poser comme l'homme double et le Judas
du parti. Il est dans l'_Encyclopédie_; il est dehors, il est contre.
Ses trois oeuvres (en 51, en 54, en 58, _Sciences_, _Inégalité_,
_Spectacles_) sont trois attaques violentes contre le parti philosophe
dans lequel il compte toujours. En 55, il insère encore des articles
dans ce livre qu'il renie. En 58, au moment où l'_Encyclopédie_
succombe sous les Parlements, les Jésuites, sous Trévoux et sous
Fréron, Rousseau (_Lettre sur les spectacles_) la frappe, et du coup
le plus sûr, par un livre sorti du coeur.

Qu'il dise comme Polyeucte: «Je suis chrétien!» À la bonne heure. «Je
me suis refait chrétien en 1754.» Mais alors pourquoi reste-t-il avec
les Encyclopédistes? Pourquoi loge-t-il chez eux, chez madame
d'Épinay? Pourquoi aime-t-il chez eux? Poursuit-il, entre tant de
femmes, la maîtresse de Saint-Lambert?

Sa conduite avec Voltaire n'était-elle pas singulière? En avril
(1756), quand Voltaire dans son _Préservatif_ (pamphlet pour
l'_Encyclopédie_) attaque à la fois les prêtres catholiques et
protestants, Rousseau écrit à Vernes un billet colérique, où il
l'appelle: «Ce beau génie, âme basse, grand par ses talents, vil par
leur usage.» Et le billet court partout. Le 18 août (même année), en
écrivant à Voltaire sa belle lettre contre le poème de _Lisbonne_, il
le comble de témoignages d'admiration et de respect, et ce ménagement
habile rend le coup mieux asséné.--Simple lettre pour Voltaire seul,
dit-il. On sent que de telles choses, éloquentes, étincelantes, ne
pourront rester enfermées. Et en effet, Rousseau lui-même avoue en
avoir donné des copies à trois personnes.

Ainsi en tout sa conduite était horriblement louche, tantôt par sa
nature même, sa dualité intérieure, tantôt par sa propre faute, la
fureur qui était en lui. Pour madame d'Houdetot, il jure qu'il ne veut
rien, qu'il reste pur, «qu'il l'aime trop pour vouloir la posséder.»

Mais qui aura cette idée en lisant les lettres éperdues, furieuses,
insensées, à Sarah? Lui-même qu'en savait-il? Voyait-il clair dans cet
orage, dans une si profonde nuit? Ce qui est sûr, c'est qu'il cherche
incessamment le danger, attise follement cette flamme, avec la rage
d'un malade qui, de ses ongles acharnés, creuse la cuisante blessure
dont il est brûlé, dévoré.

Deux choses très-spécialement purent exaspérer ses amis:

L'ostentation de pauvreté. Certes, Rousseau était pauvre; mais Diderot
n'est pas plus riche, il n'en parle jamais. Ce ne sont pas armes
courtoises que de faire sans cesse appel à la haine et à l'envie, de
se proclamer _le pauvre_.

L'autre chose qui paraît déjà dans la lettre sur le poème de
_Lisbonne_, et qui va paraître mieux dans le _Contrat social_, c'est
qu'il veut qu'on ait dans chaque État un Code moral qui contienne les
bonnes maximes que chacun soit tenu d'admettre. Il faut que chacun
déclare, confesse, articule sa foi (et sous peine de mort, dans le
_Contrat social_).

La discordance de Rousseau avec l'_Encyclopédie_ et l'esprit même du
siècle, là était tranchée, terrible. Là commence un cours nouveau
d'idées qui ira tout droit à la Fête de l'Être suprême.--Puis, la
réaction l'exploite, de Robespierre à De Maistre.

Rousseau et par ses tendances et par son combat bizarre (écrivant et
pour et contre), enfin par cet amour aveugle, peu loyal, leur apparut
un furieux fou, très-méchant.

Dans une dernière réunion où ils se trouvèrent en face, où l'on crut
les rapprocher, Diderot fut consterné de voir l'état horrible de
Rousseau. Et il en défaillit presque. En rentrant chez lui, il écrit:
«Mon ami, j'ai vu un damné!... Ah! je ne puis m'en remettre...
Montrez-moi, pour que je me calme, la face d'un homme de bien.»
(_Diderot_, XII, 277.)

Un damné, c'est cela même. Il portait en ce moment un enfer de
discordance; les démons se battaient en lui. Il portait son
enfantement (ses trois livres en deux années) l'_Émile_, la _Julie_,
le _Contrat_. Il portait la réaction, la planche qu'il allait tendre
au naufrage du christianisme.

L'horreur de Diderot est telle, qu'il semble avoir en ce moment comme
un pressentiment biblique. On est sûr, en lisant sa lettre, qu'il a
vu, par delà Rousseau, quelque chose de sinistre et comme un spectre
d'avenir. Diderot-Danton voit déjà la face de Rousseau-Robespierre.

       *       *       *       *       *

Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour
l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un
naufragé,--c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé
comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.

Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement lorsque son ennemi
Grimm, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame
d'Épinay, à mettre Rousseau à la porte de l'Ermitage en plein décembre
(1756). Service insigne que Grimm lui rend, et qui le délivre, et qui
a fait sa grandeur.

Autre avantage, et immense, que seul entre tous il eut: _Il écrit en
pleine crise._ C'est dans la crise du coeur, au plus fort de sa
tragédie, qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.

Montesquieu, Voltaire, Buffon, Diderot, ont produit toute leur vie. La
production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une
éruption. La _Julie_, le _Contrat_, l'_Émile_, lui échappent en une
fois (1761-1762). On recule d'étonnement.

Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé, et taillé
toutes les pierres pour le grand metteur en oeuvre. Sidney, Locke,
Mably, Morelly, Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi
Raynal) lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles
admirables et trop publiés de l'_Encyclopédie_ (art. _Autorité_,
etc.). Une demoiselle génevoise, mademoiselle Huber, la tante des
grands naturalistes, dès 1731, écrit un _Vicaire savoyard_[6].

              [Note 6: Toute critique sur Rousseau sera vaine, si l'on
              ne fait pas d'abord l'examen de _ses
              précédents_,--j'entends les précédents _de sa langue_
              (de Refuge, et de Savoie),--les précédents _de ses
              idées_. Pourquoi ne dit-on jamais que Mably le précéda
              dès 1749? Que Morelly fit un _Émile_, un remarquable
              _Traité d'éducation_ dès 1743, que sa _Basiliade_
              précéda d'un an le _Discours sur l'inégalité_, qu'elle
              parut en 1753? Rousseau, dans ce Discours, part de
              l'idée de Morelly, puis l'abandonne et recule. Il savait
              à fond tout cela, au moins par Diderot, son brûlant
              médiateur, qui chauffa le fameux Discours.]

Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, _ferme et
serrée_ et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire
lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait été jamais qu'un
habile rhéteur génevois, qui, par de hardis paradoxes, avait surpris
l'attention. Il n'eût jamais dépassé le succès du faux sauvage,
l'éloquente déclamation du _Discours sur l'inégalité_.

La force, la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une
langue inconnue.

On l'entend pour la première fois dans la _Lettre sur les spectacles_
(1758). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de
nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet, Nicole,
etc.) sur les dangers du théâtre. Mais quand il parle de la Suisse,
des moeurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie
inconnue s'entend. Et le coeur échappe à ce chant de Pergolèse: «Je
suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en
moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s'est éteint
de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le
néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me
survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence,
vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus.»

Qu'est-ce ceci? qu'est ce miracle? qu'il est changé! Combien sa langue
est tout à coup _dénouée_! Le coeur pour la seconde fois a fondu.
Madame d'Houdetot a rouvert la source chaude qu'ouvrit madame de
Warens. C'est comme ces eaux thermales longtemps captives; un enfant
par hasard a frappé le roc; un flot brûlant, écumant, va inonder la
vallée.

Il y a dans la _Julie_ un curieux phénomène qu'on sent bien en Savoie,
en Suisse. C'est un vent doux, dissolvant, qui par moment franchit les
monts, fond les neiges, énerve les forces. C'est ce qu'ils appellent
le _foehn_. Les coeurs aussi en sont malades, troublés, orageux,
alanguis.

On a pu le remarquer, Julie, Saint-Preux, ne citent que les poètes
italiens, surtout le Tasse et Métastase. Ils sont enivrés de musique
italienne, et nient toute autre. Le seul paysage est suisse; mais les
deux amants rappellent bien plus la Savoie. Leur langue, sauf les
moments où elle est forcée, outrée par Rousseau, est celle de cette
société dont le commerce charmant fit madame de Warens. Ce pays, si
peu productif littérairement, qui semble en être toujours à saint
François de Sales, en revanche a gardé les grâces d'une France qui
n'est plus celle-ci. Mi-gauloise, et, bon gré mal gré, mêlée d'un
souffle d'Italie, ayant Turin pour capitale, la Savoie eut une
influence qu'on n'a pas appréciée. Esprit tout à fait contraire à la
Suisse et au Dauphiné. De Turin et de Chambéry nous vinrent ces femmes
charmantes, d'apparente naïveté (la grâce du petit Savoyard), comme
la duchesse de Bourgogne, la fine comtesse de Verrue, une reine,
madame de Prie, et la Tontine et la Doguine, les deux soeurs sorties
d'Annecy, qui conquirent et gardèrent Paris, et furent belles un
demi-siècle.

Rousseau n'a pu, quoique rhéteur, et encore empêtré de sa toge
romaine, Rousseau, dis-je, n'a pu tout à fait gâter cette jolie langue
qui, dans son drame personnel, lui revint invinciblement du coeur, en
sortit par torrents. Il garde de son premier rôle des gaucheries
singulières, de grotesques réminiscences de Rousseau-Mably, par
exemple, quand il appelle sa Julie «une Agrippine» (cinquième partie,
lettre 7). Non moins ridiculement il prit le titre à la mode du grand
succès de cette année. En 1758, Colardeau avait éclaté par sa poésie
d'_Héloïse_, et on ne parlait d'autre chose. Rousseau appelle sa Julie
_Nouvelle Héloïse_. À tort. Autant, dans l'immortelle légende
d'Héloïse et d'Abailard on sent l'héroïque élan, l'émancipation de
l'esprit nouveau, autant le roman de Rousseau, avec d'apparentes
hardiesses, est opposé à cet esprit. Il désespère de la raison. Il
inaugure la rêverie, ce narcotisme qui depuis a été toujours
croissant.

L'abondance et surabondance d'une passion si prolixe, qui nous fatigue
aujourd'hui, fut justement ce qui ravit. Certes, quand on voit la
sécheresse de tous nos romans d'alors, on comprend avec quelle
surprise on se trouva dans ces eaux immenses et intarissables, une
mer! On se figurait que c'était la mer féconde, une mer de jeunesse et
de vie.

Au fait, l'enfant amoureux parle ainsi,--non, comme on croirait, dans
un langage naïf,--mais dans cette rhétorique. Endurons les deux
premiers livres. Le vrai sujet ne s'aperçoit qu'au troisième, dans la
lettre où Julie dit à Saint-Preux qu'avec un coeur plein de lui, après
une lutte cruelle, menée par son père à l'_église_ où elle épouse
Wolmar, elle sent son coeur changé tout à coup, pacifié,--changé à ce
point qu'elle appelle les devoirs du mariage non pas _sublimes_
seulement, mais (qui le croirait?) _si doux_!

Pour faire ressortir encore mieux ce merveilleux coup de la Grâce,
elle exagère dans une étrange et choquante déclamation, l'état honteux
où elle était avant d'entrer à l'église. «Les transports effrénés
d'une passion rendue furieuse... Des horreurs dont l'idée n'avait
jamais souillé mon esprit... Mon coeur était si corrompu que ma raison
ne put résister _aux discours de vos philosophes_,» etc.

Qu'enseignent donc les philosophes? L'adultère, Julie nous
l'apprend[7]. Et elle réfute longuement ce qu'ils n'ont enseigné
jamais.

              [Note 7: Elle attribue calomnieusement aux philosophes
              en général un mot léger d'Helvétius. Mais qu'ils
              n'adoptèrent nullement, et que Voltaire reproche à
              Helvétius (_Corresp._, éd. Beuchot, t. LX, p. 357).]

Mais enfin, de quelque manière qu'elle eût accepté ces doctrines,
comment cette pure, cette honnête, cette intéressante Julie, fut-elle
alors _si corrompue_? «C'est que j'aimais à réfléchir et me fiais à ma
raison.»

Ainsi la charmante femme à laquelle Rousseau nous a tellement
intéressés, celle dont notre âme attendrie, aveugle, suit
l'impulsion, la _prêcheuse_, comme il l'appelle, il va faire prêcher
par elle ce pitoyable radotage qu'on a tant de fois réfuté. Le mépris
de la sagesse, la haine du libre arbitre, le renoncement à l'action,
voilà l'enseignement de Julie.

«Quel est le plus heureux dès ce monde, du sage avec sa raison, ou du
dévot dans son délire? qu'ai-je besoin de penser, d'imaginer, dans un
moment où toutes mes facultés sont aliénées? «L'ivresse a ses
plaisirs,» disiez-vous. «Eh bien, ce délire en est une.»

Elle recueille le fruit du délire, de l'ivresse, qui est d'oublier,
d'ignorer, de se perdre de vue soi-même, d'apaiser sa conscience.

«Mes réflexions ne sont ni amères, ni douloureuses. Mes fautes me
donnent moins d'effroi que de honte. J'ai des regrets, _et non des
remords_.» Pente admirable, rapide. Elle ne se croit pas quiétiste.
Elle rit de madame Guyon. Mais madame Guyon elle-même a-t-elle dit
davantage? On s'enfonce, non sans volupté, au fond de ce demi-sommeil.
Le souvenir, s'il n'est pas douloureux, devient très-doux et Molinos
nous apprend qu'on jouit de la honte même.

Le demi-jour de l'ivresse, l'éloignement pour la lumière, pour la
raison, met encore Julie sur une autre pente. La lecture, l'examen des
Écritures, ces libertés protestantes, ne lui iront pas longtemps. Il
lui faut, dit-elle, _un culte grossier_. «Par là je me dérobe aux
fantômes d'une raison qui s'égare.» (Liv. V, lettre V.)--Et là
Rousseau est curieux. Dans une note équivoque, il loue, blâme les
catholiques; au total il les loue plutôt.

Par cette femme adorée, par la belle bouche de Julie, nous reviennent
toutes les sottises que Voltaire a pulvérisées dans ses réponses à
Pascal trente années auparavant (1734). Et tout cela nous arrive dans
cette forme séduisante qu'on ne peut pas repousser. Aux censeurs, on
répondrait: «Laissez donc, ce n'est qu'un roman, c'est la langueur
passionnée d'une femme qui se croit guérie et qui meurt encore
d'amour.»--Oui, laissez... Et tout à l'heure, ce qui passa dans
l'abandon, l'amour des molles rêveries, la haine des philosophe et de
la philosophie, bref, la réaction chrétienne, va revenir formulée!

Il y a un homme haïssable dans le livre, c'est le mari.--Comment ce
Wolmar si sage, si calme, a-t-il pu de sang-froid, étant si bien
instruit d'avance, immoler Julie à son égoïsme, faire le malheur, le
supplice de ces deux infortunés? Toutes les phrases de Rousseau pour
faire admirer _ce sage_ ne servent guère. On souffre trop à le voir
faire sur deux âmes une expérience si longue, avec la curiosité
terrible du chirurgien dans ses vivisections.

L'ingénieux, le piquant, c'est de leur faire dire à tous deux qu'ils
sont guéris, ne souffrent plus. Ils n'en souffrent que davantage.
Situation double, trouble, malsaine, de douleur sensuelle. Il le sait
bien, ce Wolmar. Il sait qu'insatiablement ils savourent les
souvenirs, les pleurs. De plus en plus il les rapproche, les expose,
les enflamme. «Plus que jamais, dit-il lui-même, ils brûlent ardemment
l'un pour l'autre.»

Julie s'efforce de sourire; elle est belle, elle prend même, dit-on,
un léger embonpoint. Elle dit: «Je suis heureuse.» Et elle se meurt
moralement. La prière ne l'en sauve pas, ni ses enfants. Elle avoue,
entourée de tout ce qu'elle aime, qu'elle est détachée de la vie.

Il faut que le roman finisse. Cette langueur mène tout droit à la
chute ou à la mort. Julie, fort heureusement, se noie et sauve
l'auteur.

Oh! qu'on aimerait bien mieux que ce Wolmar se noyât, qu'il eût
l'obligeance de _Jacques_ de Georges Sand, qui se tue à propos pour
les amants; mais ce froid Wolmar, l'égoïste, ne donne pas ce plaisir;
il survit à sa victime. L'impression reste tout entière. Les voilà,
les philosophes, ces âmes de glace et d'airain. De cet excellent livre
on garde la haine des raisonneurs et le mépris de la raison.

Ce qui plaît, c'est le supplice qui commence pour Wolmar. Julie a fait
autour de lui comme un cercle d'amis zélés qui vont le persécuter
doucement, et, bon gré mal gré, le changer et le faire chrétien.
Rousseau dit expressément dans une lettre (à M. Vernes) que l'impie se
convertira. Et l'apôtre principal, pour sauver l'âme de Wolmar, sera
l'amant de Julie.




CHAPITRE V.

LA COMÉDIE DES PHILOSOPHES, MAI 1760.--Mlle DE ROMANS.

1760-1761.


La _Julie_ ne fut imprimée qu'en janvier 1761. Mais en 1759 et en
1760, elle circulait manuscrite. Rousseau en vendait des copies. Il en
faisait des lectures d'intérêt brûlant, palpitant avec une émotion qui
souvent touchait jusqu'aux larmes. Les femmes imaginaient toutes qu'il
en était le héros. Dans sa préface et ses notes, il se garde bien de
dire non.

Sans son extérieur inculte, il allait loin auprès d'elles. Il fut tout
à coup à la mode. En décembre 1756, expulsé de l'Ermitage, écrasé dans
son monde (philosophe et financier), le voilà deux ans après recherché
d'un bien autre monde. M. le prince de Conti, madame de Luxembourg. Et
nul moyen de s'en défendre. Celle-ci, M. de Luxembourg, le prennent,
l'enlèvent, le comblent de caresses. Sous le haut château de
Montmorency, un pavillon délicieux qui fait penser aux Borromées,
solitaire, au milieu des eaux, le reçoit au mois de mai 1759. Du
_citoyen_ plus de nouvelles. L'ours est muselé, lié, bien plus,
séduit, apprivoisé.

Le pauvre M. de Luxembourg, homme doux et très-éteint, ami personnel
du Roi, fort tristement employé aux violences de Rouen, était un
étrange ami pour Rousseau. Mais combien plus la fée de ce lieu
enchanté, la tragique et sinistre Alcine, madame de Luxembourg! Avec
un esprit délicat, elle avait le coeur le plus noir, une malice
perverse et profonde. Longtemps effrénée Messaline, elle avait marqué
encore plus comme type du _Méchant_ femme. Née Villeroi, et maîtresse
effrontée de son frère, elle usa un premier mari (Boufflers). Pour
s'en faire un second d'un homme déjà marié, Luxembourg, elle employa
une perfidie meurtrière. Elle se fit la tendre amie de madame de
Luxembourg, menant la femme et le mari aux bacchanales priapiques où
cette faible créature, avilie devant son mari, grisée, et jouet de
tous, devint un objet de dégoût (_Besenval_). Elle se vomit elle-même,
mourut, et Luxembourg devint second mari de la Méchante. Ici elle
changea de système, fut décente et honorable, fort ménagée. On la
craignait. Sa passion alors était de tuer tout doucement la fille que
Luxembourg avait du premier mariage, la jeune princesse de Robecq.
Celle-ci était très-faible de poitrine; sa belle-mère lui parlait de
sa mort prochaine, l'en occupait, l'en accablait. Elle disait en
entrant chez elle: «On sent ici le cadavre.»

Choiseul, soit pour s'assurer le bonhomme Luxembourg, une des
vieilles bêtes du Roi, soit pour le piquant de la chose, faisait
l'amour à la mourante. Et, plus elle était malade, plus (c'est le fait
des poitrinaires) elle était passionnée, possédée d'amour de la vie,
de remords, d'effroi, de regret de ne pas pécher davantage. Elle
semblait déjà dans l'enfer. Elle n'en servait que mieux les saints. De
ce lit de fiévreux plaisir, au nom de son salut risqué et de
l'éternité prochaine, elle ordonnait, elle exigeait, se damnait. Mais
c'était pour Dieu.

Diderot ne s'y trompa pas. Quand il vit Choiseul, au lieu de soutenir
l'Encyclopédie, lui retirer le privilége, il n'accusa ni les Jésuites,
ni le Parlement, mais _elle_, la damnée, la désespérée, et sa rage
impérieuse.

Elle avait deux mois à vivre. Choiseul allait être quitte. Mais en lui
obéissant, il marchait à son propre but. Sec et tari, sans ressource,
ne pouvant plus faire un pas sans le Parlement, forcé d'y recourir à
toute heure, il était sûr de lui plaire par une insulte aux
philosophes. D'autre part, elle allait charmer le Dauphin, amuser
Paris. Excellente diversion qui distrairait de Silhouette, de la
demi-banqueroute, des rentes qu'on ne pouvait payer, du nouvel octroi
sur les vivres, de la cherté des denrées.

Seulement Choiseul eût voulu qu'on s'en tînt à un écrit, à une comédie
non jouée. Mais l'effet eût été trop lent. Elle n'avait pas le temps
d'attendre. Elle dit qu'elle allait mourir, mais qu'elle voulait
jouir, et se donner une fête, voir les impies au pilori, faisant
amende honorable, sinon en Grève, au théâtre.

Le parti philosophique mollissait miné en dessous. On l'avait alangui
au coeur, attendri, mortifié (la _Lettre sur les spectacles_). On le
détrempait des larmes que faisaient couler les lectures de la _Julie_.
La rêverie, l'âme chrétienne, la haine de la raison, revenaient, mais
gardant pour les philosophes quelques égards, du _respect_. C'est là
ce qu'on voulait frapper. Ceux qu'on ne respecte plus sont bien
aisément méprisés, conspués, foulés aux pieds. Telle est la noblesse
de l'homme. Un soufflet, un coup de pied amuse toujours la foule, bien
ou mal donné... On rit.

Jouer la pièce était chose hardie et non sans péril. Comment Voltaire
prendrait-il qu'on mît si publiquement les siens dans la boue? Le
public pouvait s'irriter, surtout d'une attaque morale contre ses
oracles chéris, des hommes justement honorés. Je crois volontiers que
Choiseul demanda grâce, pria. Elle fut inexorable.

Il y a toujours des gens prêts à lancer de la boue. L'ancien Rousseau
(Jean-Baptiste), assez froid versificateur, mais satyre ardent,
écumant dans ses rages et ses priapées, avait engendré Desfontaines,
qui, sentant un peu le roussi, n'en engendra pas moins Fréron.

Fréron, fort lettré, plat et lourd, un grossier Breton de Quimper, en
vingt ans expectora deux cent cinquante volumes, nauséabonds
(instructifs pourtant), de l'_Année littéraire_, sans compter la
pituite immense de je ne sais combien de livres qu'il déposa à côté.
Il était lu des amis de Voltaire. Le bon Stanislas lui-même goûtait
dans Fréron le plaisir de voir son Voltaire mis en pièces. Il donna
son nom Stanislas au célèbre fils de Fréron. Mais combien plus le
pamphlétaire fut passionnément poussé par madame Adélaïde!

Fréron se lia aisément aux ennemis de Voltaire, à l'âcre et mordant La
Beaumelle, au malfaisant Palissot. Celui-ci, enfant prodige, fameux à
douze ans, avait soutenu à treize ans une thèse de théologie. Il passa
par l'Oratoire. À dix-huit ans, il avait fait une mauvaise tragédie,
et il était marié, fixé. Il n'alla guère plus loin.

C'est lui, dit-on, que Diderot a peint, immortalisé, dans son _Neveu
de Rameau_. Le gueux vagabond, parasite, pour dîner reçoit cent
nasardes. C'est là que la vérité manque. Palissot est moins naïf; ce
n'est pas l'insouciant artiste, fainéant et paresseux. De bonne heure
il fut avisé. Il y avait une bonne mine à exploiter chez les dévots.
Le brillant hâbleur Polignac l'ouvrit par son _Anti-Lucrèce_ et Bernis
l'exploita de même par sa _Religion vengée_. Palissot ne fut pas plus
sot. Il ne monta pas aussi haut. Mais sa plume intelligente fut payée
comptant. À vingt-cinq ans, la première fois qu'il joua les
philosophes, à Nancy, il en tira une _recette générale_ des tabacs
(1755). La seconde fois, le privilége, fort lucratif dans la guerre,
_de vendre seul les gazettes étrangères_ qu'on achetait avidement.

Palissot, comme Lorrain, était sûr d'aller à Choiseul, mais il y alla
bien mieux par madame de Robecq. Il adressa à la dame ses _Lettres_
anti-philosophiques. Puis il fit, pour ainsi dire près de son lit,
inspiré d'elle (_furens quid foemina possit!_) sa comédie des
_Philosophes_ qui est bien plus qu'une satire, c'est une dénonciation.

Palissot pesait si peu que peut-être les acteurs eussent refusé sa
comédie. Pour leur inspirer terreur, on l'envoya par le Breton, le
dogue de l'_Année littéraire_.

Ce fut le grand protégé de madame Adélaïde, Fréron, qui porta la pièce
aux acteurs. «Délibérez, si vous voulez, dit-il avec insolence. Elle
sera jouée malgré vous.» Ils comprirent que de telles paroles venaient
de très-haut, se turent. La Clairon était absente. Elle fut indignée
au retour, leur dit qu'il était honteux que les acteurs se prêtassent
à conspuer les auteurs qui leur faisaient gagner leur vie; qu'elle
avait horreur du monde, qu'elle s'en irait comme Rousseau, et vivrait
au fond des bois (Collé, _Journal historique_).

La pièce n'a rien de comique que quelques phrases emphatiques prises à
la langue nouvelle, surtout aux formes solennelles de Diderot. On note
comme ridicules des locutions excellentes, neuves alors, qui sont
restées (par exemple, «Il est sous le charme,» un mot du _Fils
naturel_).

Sauf cela, Palissot copie servilement Molière. Les philosophes chez
lui sont Tartufe et sont Trissotin. Le noeud est le même. On veut
s'emparer subtilement d'une fortune et d'une héritière. Pour cela on
flatte la mère, auteur comme Philaminte, imbécile autant qu'Orgon.
Mais sur qui cela tombe-t-il? On ne le voit pas. Le seul philosophe
marié récemment alors est Helvétius, qui noblement était sorti de la
Ferme générale, et prit sans dot la fille de madame de Graffigny.

Dans Palissot, les philosophes sont des filous qui, tout en volant les
autres, se volent aussi entre eux. Ils enseignent ou le partage, ou la
_communauté des biens_. Le seul écrivain, très-obscur, qui hasardait
ce paradoxe (Morelly, _Basiliade_, 1753, et _Code de la nature_,
1755), était tout à fait en dehors du parti philosophique. Loin de là,
l'_Encyclopédie_, depuis 1756 et les articles de Quesnay, est le champ
très-spécial des Économistes qui fondent tout sur la propriété. On
n'en voit pas moins dans la pièce le philosophe Frontin, qui, pendant
que son maître enseigne la communauté des biens, la suit en lui vidant
les poches.

Un mot aigre semble lancé par la mourante elle-même, par madame de
Robecq, contre sa belle-mère. Les philosophes ont le coeur si mal
placé et si dur qu'ils attendent la mort d'un ami pour la joie de le
disséquer.

Trois personnes sont ménagées.

Voltaire est tout à fait absent. On n'eût osé. Choiseul même,
craignant qu'il ne soit irrité, lui écrit des lettres câlines.

Duclos (sauf un petit mot) est à part et respecté, comme intime ami de
Bernis et bien avec la Pompadour.

L'ami de Duclos, Rousseau, est l'honnête homme de la pièce. Il est
l'excellent Crispin qui déjoue la friponnerie de tous les autres
philosophes, ramène au bon sens la mère et fait par là que la fille
épouse celui qu'elle aime. Crispin-Rousseau s'introduit adroitement
par un jeu bouffon, mais d'un ridicule habile et voulu. Il arrive à
quatre pattes, broutant sa laitue. C'est exactement la plaisanterie de
Voltaire dans sa lettre si connue à Rousseau qu'on savait par coeur:
«Je retombe à quatre pattes. Venez brouter avec moi,» etc.

L'effet de la pièce fut grand, point gai, lugubre au contraire. On vit
le spectre amené par le libelliste lui-même, la pâle madame de Robecq
qui n'avait plus qu'un mois à vivre, qui, avant de recevoir les
sacrements, avait fait l'effort de sortir du lit, se faire apporter,
pour se repaître les yeux de la honte de ses ennemis, des impies, voir
Dieu vengé.

La pièce maniée, remaniée, écourtée, pour l'impression, ne montre
guère les traits dévots qui parurent peut-être au théâtre. Un seul a
été conservé: «Et souvent la bêtise a fait des incrédules.»

On ne voit pas qu'il y ait eu de protestation bruyante, ni cris, ni
sifflets. Mais on resta indigné. C'était une lâche insulte du pouvoir
aux plus beaux génies qui avaient honoré la France. Le Dauphin s'en
lava les mains, et dit qu'il n'y était pour rien. Cela mit tout à nu
Choiseul, l'exposa devant le public. Il eût bien voulu reculer. Le
spectre d'amour le traînait. Dans son unique mois de juin qui lui
restait encore à vivre dans le plaisir enragé, assaisonné de la mort,
elle le força de se flétrir et de se salir lui-même, d'avouer Palissot
pour son homme en lui faisant sa fortune.

Celui qui eût le plus souffert de la pièce, c'est Rousseau qui (sauf
un petit ridicule) y était fort ménagé. Il frémit de ce danger. À
l'envoi de la pièce, il dit: «Je n'accepte pas cet _horrible_
présent.» Là il montra un grand sens. Avec cette adoption fatale des
esprits rétrogrades, avec les tendances mystiques manifestées par la
_Julie_, avec telles lettres aux dévotes (à madame de Créqui) où il
leur envie leur bonheur,--il allait se précipiter, presque sans s'en
apercevoir, et se réveiller un matin coryphée du parti dévot. Il eût
été pour un jour adoré puis méprisé. Il eût eu le sort de Gilbert.

Il s'arrêta court brusquement. Il comprit que le grand succès était
dans l'inconséquence, et juste entre les deux partis. De là le
caractère propre à l'_Émile_, tout contradictoire, et qui n'en réussit
que mieux. Il veut qu'on suive la _Nature_, que l'on revienne à la
_Nature_. Mais en même temps il admet l'_Anti_-Nature, le miracle: «La
mort de Jésus est d'un Dieu.»

Les deux partis eurent donc de quoi être satisfaits? Point du tout. À
droite, à gauche, les prêtres catholiques et protestants le tiraient.
Là, il est curieux de voir l'innocence des jeunes ministres, qui
voudraient que décidément il se déclarât protestant. Un sûr moyen de
s'enterrer et d'avoir contre soi la France. Il les écarte doucement
(V. lettres à M. Vernes). Il reste au milieu bâtard qui convient mieux
à la foule, mi-raisonneur, mi-chrétien.

Mais qu'est-il au fond? chrétien. En discutant tels miracles qu'a
faits ou n'a pas faits Jésus, il garde le grand miracle: _l'Évangile
envisagé comme morale absolue_, règle unique et loi divine. Contre le
vrai credo du siècle (le but de l'homme est l'action, la raison libre
et active), il ramène l'ancien credo de rêverie, d'inaction.

Avec tout cet étalage de logique et de syllogismes, malgré ce grand
mouvement d'idées suscité par ses livres, ce raisonneur des
raisonneurs, que fonde-t-il en réalité, que commence-t-il
sérieusement? deux choses qui, peu à peu, iront énervant le monde: le
roman, la rêverie.

_Le règne de la rêverie._ Après le Rousseau raisonneur qui argumente
et discute, vient le Rousseau non raisonneur, charmant, mais si mou,
l'aimable auteur de _Paul et Virginie_.

Puis un grotesque Rousseau, barbaro-breton, dans l'effort, l'entorse,
qui pourtant par _René_ dure et toujours durera. Puis tant d'autres,
pleureurs, malades, mélancoliques, égoïstes, qui vont se pleurant
eux-mêmes, cherchant l'oubli, descendant la pente du narcotisme.

Cette pente a ses degrés. C'est le roman, c'est le tabac. Plus tard,
ce sera l'opium, chemin sûr et abrégé aux rêveries de l'autre rivage.

_Jusqu'à Rousseau point de roman._ Du moins, point de roman qui règne.
Ni Manon, ni Marianne, ni Paméla, ni Clarisse, ne faisaient de
révolution; on admirait, c'était tout. Mais sous la _Nouvelle
Héloïse_, on est dompté, entraîné; on copie, on obéit. Dès lors, le
roman est roi. Voici son avénement. La patrie est secondaire, la
religion secondaire. L'âme individuelle est tout. Chaque maladie de
cette âme, finement analysée, regardée au microscope, grossie,
admirée, fomentée, deviendra un mal favori que chacun choiera en soi.
Tous, à partir de ce moment, nous irons caressant nos plaies pour les
irriter davantage.

Il serait dur et injuste pourtant de ne pas reconnaître ce qu'eut de
noble et de beau l'apparition de la _Julie_, cette résurrection du
coeur, cette réhabilitation de l'amour. L'_Émile_, qui, après la
_Julie_, sembla un livre ennuyeux (madame de Luxembourg même n'en
soutenait pas la lecture), l'_Émile_ eut une très-belle et
attendrissante influence dans les pages aux jeunes mères sur leur
devoir d'allaitement. Elles furent touchées au coeur, ramenées aux
pauvres petits; elles trouvèrent ce devoir non doux seulement, mais
gracieux. Quoi de plus charmant qu'une femme qui a au sein un bel
enfant? Délicates et poitrinaires, sans lait, elles voulaient
allaiter. Ne perdant rien des plaisirs, des soupers, des nuits de
fatigue, elles n'allaitaient pas moins. L'infortuné nourrisson, forcé
de suivre les bals, tétait en vain la danseuse, rouge, échauffée et
tarie.

Une conversion si brusque à la nature, à l'amour, eut plus d'un effet
comique. Les femmes devinrent tout à coup extraordinairement
sensibles. Madame de Luxembourg, qui venait de faire mourir sa
belle-fille à petit feu, se trouva désormais si tendre, qu'aux
persécutions de Rousseau elle se déclara malade (V. _Madame Du
Deffand_). Tous devenant amoureux, madame Du Deffand, malgré l'âge, ne
crut pouvoir en conscience se dispenser de la mode. L'amour, à
soixante-dix ans, lui vint pour la première fois. Elle voulait un
Anglais, comme l'Édouard de Rousseau. Cela lui sembla neuf, piquant.
Elle hésitait entre trois, l'un un jeune poitrinaire, l'autre un
highlander rêveur. Elle prit enfin (malgré lui) celui qui lui
ressemblait, le plus méchant des trois, Walpole.

Mais voici le plus merveilleux! La police même est amoureuse! Le
lieutenant de police Bertin, venant au ministère, lui aussi, cherche
sa Julie. Cette Julie facétieuse, une coquine d'esprit amusant, la
d'Arnoult fait payer ses dettes par le crédule Bertin, et plante là
son Saint-Preux (_Bachaumont_).

Versailles ainsi copie Paris. On l'avait vu après _Zaïre_, à ce moment
où déjà on fut amoureux de l'amour. Le roi prit alors la Mailly
(1732). Aujourd'hui ce pauvre roi, ayant traversé tant de choses,
pouvait-on bien tenter encore de le refaire amoureux? La Pompadour, en
d'autres temps, en eût eu peur. Mais alors, dans cette guerre où
chaque jour apportait d'accablants revers, il lui fallait à tout prix
continuer, augmenter l'alibi où vivait le roi. Elle laissa faire ses
gens, Bertin, Sartines et la police. On chercha au roi sa Julie.

On la trouva en décembre 1760, au moment où le roman, manuscrit
encore, courait partout, faisait fureur, avec le plus grand succès. Le
roman paraît en janvier. Et elle est enceinte en mars 1761[8].

              [Note 8: Madame du Hausset ne date pas. Mais Barbier
              date très-bien et nous dirige parfaitement. Il dit en
              décembre 1761: «_Depuis un an_ environ, on a fait
              connaître au Roi une fille de vingt et un ans, qui a de
              l'esprit, etc.» Cela nous reporte à décembre 1760. Elle
              accoucha le 12 janvier 1761; donc, fut enceinte en mars
              1760, au moment du plus grand éclat de la _Julie_
              imprimée (_Barbier_, VII, 426).]

La dame d'une maison de jeu du Palais-Royal, bien avec les gens de
police, leur avait dit qu'elle avait leur affaire, sa soeur, une belle
personne et la plus belle du monde, fille d'un avocat de Grenoble,
neuve et jusque-là bien gardée, mademoiselle de Romans, accomplie de
taille et de formes, d'un vrai visage de reine, n'avait qu'un défaut,
d'être gigantesque à ne pas passer les portes, un colosse comme on
voit au Louvre la Pallas ou la Melpomène. Honteuse de cette taille
étrange, elle tâchait de se faire petite, en aplatissant sur sa tête
la masse de ses très-longs et admirables cheveux, ne portait que des
coiffures basses.

C'était comme une conversion, une purification pour le roi du
Parc-aux-Cerfs, d'avoir cette grande innocente, si digne, qu'on ne
pouvait la croire qu'un objet de passion. On crut que ce serait bien
vu, que cela le referait un peu devant le public. On la menait à grand
bruit d'Auteuil, où était sa maison, à Versailles, royalement, dans un
carrosse à six chevaux. La géante fut à la mode. On adopta ses
coiffures basses, et les naines en portaient aussi. Elle accoucha à
Versailles. À Versailles, elle nourrit, fidèle à la leçon d'Émile.
L'enfant était à son image, d'une extraordinaire beauté. Cela gonflait
la jeune mère. Et cela aussi la perdit. Nulle autre que la Pompadour
n'avait intérêt à la perdre. Ce fut elle certainement (quoi qu'en dise
la Hausset) qui fit croire au roi que cette fille le compromettait, le
donnait en spectacle. Mais qui avait commencé? qui avait permis
qu'elle vînt à Versailles à six chevaux? Qui aurait osé cela sans
l'aveu de la Pompadour?

Le Roi était si mort de coeur, si froid, qu'il n'objecta rien, laissa
faire ce qu'on voulait. Fin effroyable du roman! Julie ne fut pas
noyée, comme dans la _Nouvelle Héloïse_, mais on lui vola son enfant.
Ses pleurs, ses rugissements ne servirent. Elle eut beau chercher, se
désespérer quinze années. Elle ne le trouva que bien tard sous Louis
XVI. Il s'appelle l'abbé de Bourbon.




CHAPITRE VI.

PACTE DE FAMILLE.--RÈGNE DU PARLEMENT.--JÉSUITES CONDAMNÉS.

1761-1762.


Homme d'esprit, homme de cour, connaissant la France à merveille,
Choiseul, à chaque sottise, trouvait un mot noble et fier qui
plaisait, le relevait. Mieux que la sotte Pompadour, il sentait tout
le péril de rester à découvert dans la trahison d'Autriche. En 1761,
le public criait. Choiseul crie aussi, dit que l'Autriche mollit, ne
nous appuie pas assez, se plaint, menace, et donne encore une armée à
Marie-Thérèse.

En même temps il éblouit et le public et Versailles d'un fait de
grande apparence. Avec l'agilité brillante d'un acrobate accompli qui
saute d'une corde à l'autre, il se raccroche vivement à celle qui
tient au coeur du Roi. Louis XV, toute sa vie, avait été Espagnol.
Choiseul se fait Espagnol, prépare et publie, en août 1761, le fameux
Pacte de famille.

Superbe tour de voltige qui le maintenait au pouvoir. Louis XV était
Bourbon, Charles III était Bourbon. Quoi de plus beau, quoi de plus
grand (et digne de Louis XIV) que de lier en un faisceau tous les
membres de la famille, de rattacher France, Espagne, Parme, Naples, la
Sicile! Louis XV, qui ne sentait rien, sentit cela, le trouva grand.
On le trouva tel en Europe.

Pour bien juger ce projet, il faut savoir ce que l'Anglais en pensa...
L'Anglais en frémit de joie.

Il comprit parfaitement que Choiseul doublait sa proie. Les âpres
chasseur de mer virent dès ce jour les galions entrer chargés d'or
dans Portsmouth. Ils virent les ports et les villes de l'Amérique du
Sud payer d'énormes rançons. Ils virent descendre dans la mer la
grosse flotte espagnole, cette vaine cérémonie de lourds navires
impotents, canonnés, percés, coulés, avant de faire un mouvement.

Pitt, sous son air rechigné, fut si gai qu'il se lâcha par un mot de
bassesse atroce: «On n'en mettra pas plus grand pot-au-feu; mais la
soupe sera bien meilleure.»

Ce n'était pas une force qui s'ajoutait à la France, c'était un gros
embarras, une caraque de commerce, traînant derrière un vaisseau, et
qui ne faisait que l'alourdir. Choiseul, depuis ses revers maritimes,
que pouvait-il pour défendre cette Espagne? Rien. Le pacte de famille
est déclaré au mois d'août 1761. Et c'est au mois de décembre que
Choiseul avise à rendre l'essor à notre marine, qu'il suscite (par
l'exemple du premier banquier de la cour) un mouvement national de
dons, de souscriptions. La Ferme donna un vaisseau, Paris souscrit un
vaisseau, et bientôt chaque province. Enthousiasme général. Tous ces
vaisseaux sur le papier, et tout au plus en argent, combien leur
faut-il de temps pour exister réellement, pour cingler, combattre en
mer?

M. Pitt se faisait fort, avant la guerre déclarée, de faire sa razzia
immense sur les colonies espagnoles, de donner à ses requins la pâtée
la plus épaisse qu'ils aient eue jamais sous la dent. Lord Bute (le
favori du Roi) s'y opposa en Conseil, se fit vertueux, délicat, et
Pitt fièrement se retira. C'était la guerre elle-même qui donnait sa
démission. Et lord Bute, c'était la paix. Il fallait la prendre aux
cheveux (moment unique, irréparable), savoir perdre, sacrifier, pour
ne pas perdre davantage.

Lord Bute avertit Choiseul secrètement. Et celui-ci fit le sourd!

Deux choses l'enfonçaient dans la guerre: 1º son crime d'Autriche, son
traité. Il eût fallu rendre ce qu'on avait pris en Allemagne pour
l'impératrice. Et la cabale autrichienne eût jeté Choiseul à bas. 2º
En gagnant l'Espagne et la poussant en avant, ce petit Machiavel
comptait bien qu'elle aurait en mer des revers épouvantables, mais
croyait aussi que par terre elle prendrait le Portugal, lui
procurerait un gage, une conquête à échanger pour le jour terrible des
comptes, de la grande liquidation. Ainsi cette aveugle Espagne allait,
au signe de Choiseul, en n'y gagnant que des coups, tirer du feu les
marrons que l'Autriche finalement devait manger seule.

Le plan était malhonnête, chimérique et étourdi. Il n'avait qu'un côté
certain: il faisait abîmer l'Espagne dans ses flottes et ses colonies.
Mais le côté incertain, c'était que cette vieille Espagne pût de ses
bras décharnés étreindre le Portugal, défendu par l'Angleterre,
défendu par un homme fort, par Pombal, son Richelieu.

Louis XV donna là-dedans, tout comme il avait donné dans le traité de
Babiole. Choiseul s'affermit, monta, fut un vrai premier ministre,
plus que Colbert, plus que Louvois. On revit un vrai Mazarin. Ministre
des Affaires étrangères, il prit la Guerre et la Marine, ou par lui ou
par ses parents. Il emplit tout de Choiseuls, frères, cousins, neveux,
grands, petits, et des Stainville, et des Praslin. Il se fit colonel
des Suisses (énorme place d'argent). Par Bertin, son petit valet, il
avait aussi les finances. «_Choiseul_ veut dire _mangerie_,» disait
plus tard Louis XVI.

Avec ces dépenses et sa guerre, Choiseul était toujours à la merci des
Parlements, comme un mendiant à leur porte. Sa mécanique était fort
simple. À ces dogues toujours grondants, pour tirer d'eux ce qu'il
voulait, il lui suffisait de montrer leur gibier, leur proie, les
Jésuites. Le mot plaisant du sauvage dans _Candide_: «Mangeons du
Jésuite!» c'était toute la harangue de Choiseul aux Parlements.

Cela allait à merveille avec le Pacte de famille. L'homme du monde qui
haïssait le plus les Jésuites était le roi d'Espagne, Charles III, qui
n'était venu en Espagne que malgré eux, malgré leurs projets de le
faire déclarer fils d'Alberoni et bâtard adultérin. Ils étaient
très-forts en Espagne. Pas un seul fonctionnaire qui ne fût sorti des
Jésuites. Charles n'osait pas encore les frapper. Mais en arrivant, il
avait saisi contre eux l'épée de saint Dominique, se faisant le chef
de l'Inquisition, ayant pour vicaire général un dominicain, attendant
un prétexte, une occasion.

Dès 1754 et 1756, l'Espagne et le Portugal avaient pu voir en Amérique
ce qu'étaient au fond les Jésuites. Leurs Indiens du Paraguay, dans un
échange de terres que firent alors les deux Couronnes, résistèrent à
main armée. On vit à nu, à découvert, cet empire singulier, étrange
création de la ruse. Ce qu'ils n'avaient pu au Nord avec la race
énergique des Peaux-Rouges, ils l'avaient fait au Midi, se créant là,
dans des pays isolés, un certain paradis à eux. Pour leur pouvoir,
pour leur plaisir, il avaient là des troupeaux de doux imbéciles,
menés paternellement avec la verge et le fouet. Humboldt, si bon
observateur, et nullement hostile aux Jésuites, dit que, partout où
ils ont fait ces _Missions_, l'idiotisme a été si bien fondé, si bien
mêlé à la race, et le cerveau pour toujours si parfaitement rétréci,
que nulle civilisation, nul progrès n'a plus de chance.

Cela fit mieux examiner ce qu'ils étaient en Europe. Leur force était
en Espagne, où tout employé sortait de leurs mains; ils étaient
devenus l'administration elle-même. En Portugal, ils gouvernaient à
l'aide des grandes familles, ils y étaient détestés comme un ordre
tout espagnol, anti-portugais, qui aurait espagnolisé le pays. Sous
le roi Joseph, ils surent lui donner un premier ministre, Pombal, mais
qui avait vu l'Europe, l'Angleterre, et ne put rester l'humble
serviteur des Jésuites. Pombal, hardi et violent, les étonna fort en
janvier 58. Appuyé des dominicains, il osa lancer contre eux un
manifeste terrible. Il bannit du palais les confesseurs jésuites, mit
près du Roi leurs ennemis.

Tout cela, je le répète, en janvier 1758, lorsqu'ils faisaient leur
grande intrigue pour exclure Charles III de l'Espagne, et rester
maîtres en y mettant l'Infante. Ils résolurent de tenir ferme en
Portugal à tout prix. Les grands, surtout les Tavora, les Aveyro, leur
appartenaient. Le roi Joseph, tous les soirs, allait faire l'amour à
la jeune marquise de Tavora; on tira sur lui et on le blessa. Il fut
prouvé qu'avant le coup ils avaient consulté les Jésuites, qui,
d'après leurs vieilles maximes de Mariana et autres, autorisèrent le
régicide. Pombal fit décapiter, rompre, brûler tous ces grands. Il fit
par l'Inquisition condamner, comme hérétique, fit étrangler et brûler
le vieux père Malagrida. Rome s'irrita, et brûla un manifeste de
Pombal. Celui-ci, sans hésitation, saisit tous les biens des Jésuites;
il les embarqua eux-mêmes et les jeta en Italie (1759).

En France, on trouva cela dur. Voltaire avait de l'amitié pour ses
maîtres, les Jésuites, et les regardait aussi comme le meilleur
dissolvant du Christianisme. L'Anglais, d'un machiavélisme plus exquis
et plus haineux, en toute société catholique, voulait le maintien des
Jésuites, comme élément de ruine et germe de corruption. Il regretta
l'acte brusque de Pombal. Et à Paris, plus d'une grande dame anglaise
travaillait pour les Jésuites avec les gens du Dauphin.

C'était cette pourriture même, reluisant en si beau jour, qui faisait
qu'ici le public les prenait peu au sérieux. La question était grave
au Parlement, grave à Versailles, mais ridicule à Paris. Un fait trop
peu remarqué, curieux, qu'indique Barbier, c'est que huit jours après
que les Jésuites furent condamnés, personne n'y pensait plus.

Choiseul ne mit dans l'affaire aucune animosité, et il n'en était
besoin. Les Jésuites, _in extremis_, étaient au point où le malade est
sale, souille tout sous lui. L'ordure de la banqueroute que fit leur
père Lavalette fit dégoût. Et le secours odieux, gauche, qu'on crut
leur donner, les acheva par l'horreur. On a vu combien la famille
royale était maladroite; Madame, emportée, aveugle, propre à lancer
aux amis le pavé de l'ours. On crut faire peur au public. On fit, par
le Grand Conseil, condamner un notaire _suspect_ d'avoir fabriqué un
arrêt du Conseil contre les Jésuites. _Suspect_? et qui empêchait une
vérification de fait, si aisée dans les registres? On aurait bien
voulu le pendre. On le condamna aux galères. À quoi il ne consentit
pas. Il affirma son innocence, et il se coupa la gorge. C'était la
couper aux Jésuites. La Compagnie, à ce moment, salie, flétrie,
déclarée solidaire de banqueroute, resta dans son fumier si bas qu'on
ne lui vit plus le nez.

Mais on ne les laisse pas là. Voyons, qui êtes-vous, bonnes gens?
Voyons vos statuts d'Ignace, vos belles constitutions? Le Roi a beau
se jeter entre, se réserver l'examen. Le Parlement va son chemin,
jusqu'à refuser les taxes. Donc, il faut un Lit de Justice.
Intimidation ridicule. Cette foudre du Lit de Justice, qui frappe le
21 juillet, fait rire, quand elle arrive après la perte d'une bataille
(16 juillet 61). La cérémonie est grotesque quand ce Jupiter tonnant
fait son entrée militaire à Paris, avec sa défaite, entre moqué et
battu.

À lui d'avoir peur, de trembler. Le Parlement, tout en faisant, malgré
le Roi, l'examen des constitutions des Jésuites, prépare un bien autre
examen. Il veut que le Roi indique la somme des _acquits au comptant_.
Petit mot et énorme chose. Ce sont ces bons qu'il tirait sans compter
sur le trésor, pour combler ses pertes au jeu, payer sa police
secrète, et pour se débarrasser de la mendicité dorée. Enfin sa petite
Sodome, tous ses malpropres secrets, tenaient à ce mystère obscur des
_acquits au comptant_.

L'idée que le Parlement va descendre dans ces égouts, examiner, sonder
de près, cela fit pâlir tout Versailles. Le Roi montra _un coeur de
roi_, défaillit. Que deviendrait-il si ce Parlement sauvage ébruitait
tout, publiait? Le Parlement avait pour lui une force, la misère
publique, et, par moments, des procédés terriblement expéditifs. On le
vit par la pendaison de Besançon et de Paris. Tout se rapprocha de
Choiseul, qui démuselait, muselait Cerbère à sa volonté, qui disait au
Roi: «Eh! sire! laissons-leur les Jésuites. Cela les occupera.»

Le Roi, ainsi terrorisé, ne fit plus guère attention aux cris de
cinquante évêques qui criaient pour les Jésuites. Il laissa le
Parlement brûler leurs livres, leur défendre d'enseigner, de
confesser. En octobre 61, à la rentrée, peu de gens y renvoyèrent
leurs enfants. L'herbe commence à pousser dans les cours de
Louis-le-Grand (_J. Quicherat_). Un journal officiel, la _Gazette de
France_, donna au public français le jugement de Malagrida. Que
pouvait de plus Choiseul? Cela fut si agréable au Parlement de Paris,
qu'en décembre 61, il enregistra tout ce qu'on voulut et l'enregistra
purement, simplement, sans restriction.

Heureuse entente. À quel prix? Les Parlements, bride abattue, vont en
guerre contre les Jésuites, sans avoir aucun souvenir qu'il y ait un
roi en France. Le Parlement de Paris, en octobre 61, à l'énorme
majorité de 139 contre 13, déclare que les Jésuites ne furent jamais
que tolérés, que leurs statuts sont _abusifs_. Le Parlement de Rouen
prend, le 12 février 1762, la grande initiative. Il ordonne qu'au 1er
juillet les Jésuites videront les lieux, quitteront leurs maisons,
leurs colléges, que tous les biens seront saisis, les meubles vendus;
enfin que les villes enverront au procureur général leurs mémoires sur
l'éducation qu'on donnerait à la jeunesse.

Rennes et Paris suivirent ces voies, Rennes avec le plus grand éclat.
Toute la France lut, admira le réquisitoire, les écrits du procureur
général, du Breton La Chalotais.

En mars, la famille royale fit une dernière tentative, obtint que le
Grand Conseil déclarât non avenu ce qu'avaient fait les Parlements.
Mais le roi n'osa insister. Choiseul lui disait froidement: «Sire,
supprimez les Jésuites, ou supprimez les Parlements.» Mot terrible.
Cela voulait dire: «Hasardez la Révolution... Courez la chance de
revoir l'année qui vous a fait faire le chemin de la Révolte, de
revoir la guerre des rues, d'entendre le cri: _Versailles!_ et:
_Allons brûler Versailles!_»

Le Dauphin et ses meneurs voyant le roi si muet, si blême et si
annulé, proposaient un moyen extrême. C'était d'établir partout des
_États provinciaux_, pour primer les Parlements. Ces États, pour la
plupart, machines aristocratiques, auraient été admirables pour
arrêter tout progrès. S'ils agissaient sérieusement, ils déplaçaient
la royauté, la remettaient presque partout au clergé et aux seigneurs.

Là, Choiseul parla fort net. Il leva vivement le masque par ces
paroles cyniques: «Quelle que soit la forme de ces États provinciaux,
ce sera _une assemblée d'hommes_... Que fera le roi s'ils
s'unissent?... On n'exile pas son royaume.»

Choiseul aimait mieux jouer de la machine grossière, moins compliquée,
des Parlements. Seulement, qu'avait fait son jeu? Pendant une année
tout entière, on avait vu le roi, traîné toujours en arrière, dire:
Non. Et personne n'y avait pris garde. En ce moment, il écrivait à
Rome pour qu'en _réformant_ les Jésuites on les sauvât. Était-il temps
de réformer ceux qui déjà étaient morts, et dont les maisons, dont les
colléges étaient vides?

Et le roi aussi semblait mort. À quoi tenait sa reculade? À la peur
qu'on lui avait faite pour ses _acquits au comptant_, pour ses
vilenies coûteuses. Son coeur était au mauvais lieu, voilà tout. Et
dans ce moment où il voyait sa foi, son Dieu, ses Jésuites éreintés,
il laissait faire.

Un tel avilissement de l'autorité embarrassait assez Choiseul.
Qu'était cette autorité alors, si ce n'était lui-même? Lui seul il
était le pouvoir, donc, ravalé plus que personne. Mais les Parlements,
ses amis, il n'eût su comment les toucher. Il avait pu hasarder de
donner une volée à ses amis les philosophes. Ici, la chose était plus
grave. Avec ces corps violents, colériques, si habitués à pendre,
rouer, brûler, on ne pouvait guère plaisanter. Le fat était
embarrassé. Il y fallait un bon hasard. Il aurait donné beaucoup pour
que les Parlements eux-mêmes en fournissent occasion, pour qu'ils se
déconsidérassent par quelque faute grossière, quelque barbare ânerie.
Il l'eût voulu. Mais que faire? Avec toute son assurance, son air
hardi, impertinent, il reculait, et, pour rien, il n'eût attaché le
grelot.




CHAPITRE VII.

LES CALAS.--VOLTAIRE A AFFRANCHI LES PROTESTANTS.

1761-1764.


L'éclat contre les Parlements vint du point d'où nul à coup sûr
n'aurait cru pouvoir l'attendre. Il vint du peuple oublié, dont toute
la France semblait avoir détourné ses regards, d'un monde obscur qui
tâchait de ne plus être aperçu, qui n'occupait plus personne, du
triste monde protestant qui vivait dans le Midi à peu près comme en
Espagne les restes des races mauresque et juive.

Y avait-il des protestants? Non, pas un devant la loi, mais des
_Nouveaux convertis_. Mensonge atroce qui tenait ces populations
tremblantes dans le désolant supplice d'avoir deux vies: l'apparente,
de demi-hypocrisie;--et la vie secrète et cachée qui, aux grands
moments solennels, baptême, mort et mariage, les replaçait dans le
péril, les jetait dans l'aventure, le roman nocturne et furtif des
assemblées du Désert. Vieilles carrières, antres, cavernes, les lieux
sauvages et désolés, d'horreur biblique, cette poésie ne faisait pas
peu pour maintenir ces âmes sombres dans le culte de leurs pères.

Du séminaire de Lausanne, incessamment en Languedoc, venaient de
jeunes ministres pour témoigner de leur foi, prêcher au Désert,
mourir. Rien n'irritait davantage les catholiques et le clergé que
cette perpétuité de martyrs, qui, aux dépens de leur vie, démentaient
si haut le mensonge, disaient: «Vous avez beau faire. Il y a un peuple
protestant.»

On en prenait, on en pendait. On ne prenait pas Rabaut, qui, cinquante
années, en long, en large, par le Languedoc, et surtout autour de
Nîmes, errait librement, prêchait. Le pis, le plus irritant, c'est que
les autorités, intendants, etc., reconnaissaient que c'était surtout à
lui qu'on devait la tranquillité du pays. Hors le culte, en toute
chose, il prêchait l'obéissance[9].

              [Note 9: Dans ce chapitre je suis partout renseigné,
              soutenu, par le _Calas_ de M. Coquerel fils, un
              véritable chef-d'oeuvre, auquel on ne peut reprocher
              qu'un excès de modération. Mais que de choses je
              supprime, et combien je suis privé de ne pas dire ce que
              je dois à son oncle, l'auteur des _Églises du Désert_, à
              notre savant M. Haag, à notre éloquent Peyrat, à M.
              Read, au trésor de son _Bulletin historique_ du
              protestantisme!]

Fleury, en 1738, multiplia les amendes et permit même aux curés
l'emploi des moyens militaires. En 51, l'intendant Saint-Priest, pour
plaire au clergé, fit une chose provocante, infiniment dangereuse,
d'exiger que les protestants rebaptisés, remariés, subissent
expressément les sacrements catholiques. La cour eut peur, l'arrêta.

Mais si l'on employait moins ces persécutions générales, les
Parlements, par moments, frappaient des coups de terreur. Aux
fermentations du carême, de Pâques, et autres grandes fêtes, parmi les
processions où Messieurs défilaient en robe rouge, on dressait les
échafauds. Spectacle cher à ces masses qui ont des besoins
dramatiques. Mais le grand régal c'était le relaps non confessé, le
suicidé (présumé tel). On le jetait à la rue pour l'amusement du
peuple. Traîné dans la honte et la boue, tout nu sur l'infamante
claie, écorchant sa face à la terre, montrant ce qu'on cache au ciel,
prostitué aux regards, aux rires, aux indignités!

Profonde horreur! et tout cela n'avait en France aucun écho. La
question protestante durait depuis trop longtemps. Elle ennuyait,
fatiguait. Au premier mot: «Protestants,» on tournait court, on
disait: «Parlons plutôt d'autre chose.» Ayant tant, si longtemps
souffert, ils avaient usé la pitié. On croyait bien en général qu'on
leur faisait des choses indignes. On aimait mieux n'en rien savoir.
Ainsi peu à peu un mur s'était fait entre eux et la France, un mur
d'airain. Ce grand peuple vivait comme au fond d'une tour. Les
martyres, les exécutions, se faisaient en plein soleil de Toulouse,
sous son Capitole. Et on ne les voyait pas! Elles se passaient au
Peyrou de Montpellier, au sommet de ses terrasses étagées! à la vue de
cent mille homme. Et on ne le savait pas!

Triste côté de l'âme humaine. Les grosses majorités, qui sont bien
sûres de la force, deviennent étonnamment orgueilleuses et
colériques. Toute apparition de ministre semblait une audace coupable
des protestants, un outrage au grand monde catholique. Le 14
septembre, à Caussade (1761), le jeune ministre Rochette est arrêté,
se déclare noblement, ne daigne mentir. Trois jeunes gentilshommes
verriers, sans armes que leur petite épée, essayent de le dégager. Sur
cela, fureur incroyable des populations catholiques. Les paroisses
sonnent, resonnent le tocsin. Tous prennent la fourche. Les bouchers
courent avec leurs dogues. Chasse atroce! sur quel monstre donc? une
hyène du Gévaudan? L'hyène est ce peuple fou. Rochette et les trois
sont traînés à Toulouse. Triomphe et joie générale. On en jase, on
espère bien jouir bientôt du supplice; mais on ne l'eut qu'en février.

Presque au même moment que Rochette, autre capture (13 octobre 1762):
une famille de Toulouse, «qui a étranglé son fils.»

Sachons ce que sont ces gens-là:

Un bon et brave marchand d'indiennes était à Toulouse, établi depuis
quarante ans. Calas, ce marchand, avait épousé une demoiselle
accomplie, mais noble malheureusement (des Montesquieu, de Languedoc).
Elle donna à ses enfants une éducation selon sa naissance. Ils furent
nobles, dans une boutique.

Les protestants ne pouvaient avoir de servante protestante. Ils en
eurent une excellente, mais excellemment catholique. Cette bonne
fille, qui vit naître leur second fils, Louis, l'éleva, lui fut
attachée, ne manqua pas de vouloir sauver sa jeune âme, le mena
probablement aux belles églises de Toulouse, enivrantes d'encens et
de fleurs. Le petit allait volontiers chez la voisine d'en face, femme
d'un perruquier catholique, et fut presque camarade de leur fils, un
petit abbé. Louis un matin se sauve, et la perruquière le cache.
Conquête heureuse. L'archevêque est ravi, s'y intéresse. L'enfant
converti, dès sept ans, d'après les bonnes ordonnances, peut faire la
guerre à ses parents. En effet, il montre les dents. Il exige de
l'argent. Le pauvre bonhomme Calas est mandé chez l'archevêque. Il
finance. On lui fait payer 1º les dettes de Louis, six cents livres;
puis, quatre cents pour apprentissage chez un catholique, et cent
francs annuellement.--Est-ce tout? Non, de l'évêché, on signifie à
Calas qu'il ait à établir son fils. Il n'ose pas refuser, ne faisant
qu'une objection, qu'il est bien jeune, incapable. Et cependant il se
saigne. Il dit qu'il ne peut donner que trois cents francs en argent,
et dix mille en marchandises.--Est-ce tout? Non. On fait écrire par ce
misérable Louis un placet à l'Intendant pour demander que ses deux
soeurs et son petit frère Donat soient enlevés à leur père, à leur
mère, et séquestrés.

Ce placet, tombé de sa poche, fut relevé par l'aîné de la famille,
Marc-Antoine, qui lui reprocha âprement cet acte infâme.

Marc-Antoine était protestant zélé, d'un caractère sombre. Il avait
autorité dans la maison. C'était lui, et non pas le père Calas, qui
faisait la prière commune. Il était lettré, distingué. Il étudiait en
droit, et s'était fait recevoir bachelier en 59. Il voulait passer la
licence. Mais pour cela il fallait un certificat de catholicité. Il
avait horreur de le demander. Donc, il était arrêté court. Il voyait
ses camarades lancés briller au barreau. Cela le jeta en grande
tristesse. Pour se distraire, il allait aux cafés, devint joueur. Il
aurait voulu alors, se rabattant sur le commerce, que son père
l'associât. Calas, autant qu'il pouvait, le faisait son _alter ego_.
Mais fort raisonnablement, il n'osait s'associer légalement un jeune
homme déjà dérangé qui eût ruiné la famille. Nouveau chagrin pour
Marc-Antoine. Il voyait tout impossible. Il eut envie de s'en aller à
Genève, de se faire ministre, et de revenir se faire pendre. Mais
fallait-il aller si loin pour cela? Il lisait fort ceux qui ont parlé
du suicide, et le Caton de Plutarque, et tel chapitre de Montaigne, et
le monologue d'Hamlet, le Sidney surtout de Gresset.

Le 13 octobre 61, la sombre boutique reçut une visite, celle d'un
gentil jeune homme de vingt ans, nommé Lavaysse, fils d'un avocat
protestant, mais élevé par les Jésuites. Lui aussi il avait fait fi du
commerce où on le mit. Il avait l'ambition de la marine. À Bordeaux,
il étudia l'anglais, un peu de mathématique. Il voulait être pilotin.
Déjà il portait l'épée. Mais, comme tout lui réussissait, il se trouva
qu'un de ses oncles l'appelait à Saint-Domingue, sur une riche
plantation. C'était une fortune faite. Ce petit favori du sort, avec
son épée, sa gaieté, la grâce des gens heureux, invité par ces bonnes
gens, attrista encore Marc-Antoine. Sombre et muet, celui-ci soupa,
but plusieurs verres de vin. Mais avant que l'on finît, il descendit
tout doucement, ôta son habit, le plia proprement avec son gilet de
nankin, puis se pendit.

Qu'on juge du désespoir des parents. Mais la vive peur du père, de la
mère encore plus, c'était qu'on ne traitât leur fils en suicidé, que,
subissant la honteuse exhibition, et traîné tout nu sur la claie, il
ne perdît aussi ses frères, ne les déshonorât tous. La férocité
populaire gardait ces affreux souvenirs, les lazzi, les rires atroces;
elle eût pu dire dans trente ans, dans cinquante ans, au dernier des
fils: «J'ai vu ton frère sur le nez, traîné dans les rues de
Toulouse.»

Voilà ces pauvres Calas qui disent qu'il ne s'est pas tué. «Alors, on
l'a donc tué?... mais vous l'auriez entendu...» Que dire à cela? Les
voisins frémissent, et des furies crient: «Ce sont eux qui l'ont tué!»

La garde arrive, avec elle, certain capitoul, David, homme emporté,
empressé, de grand zèle et de grand bruit. Sans procès-verbal, il
enlève le cadavre, la famille, et traîne tout dans les rues pleines de
monde (un dimanche soir). Chacun aux fenêtres. «Qu'est-ce?»--«Rien que
des protestants qui ont étranglé leur fils.»

Dans la procédure d'alors, celle du cruel Moyen âge, confirmée par
Louis XIV en 1670, tout devait partir de l'Église. Le magistrat
requérait que l'autorité ecclésiastique fulminât un _Monitoire_,
sommation à tous les fidèles de déclarer ce qu'ils savaient. Cela
constituait les curés, les prêtres, juges d'instruction. On venait
leur dire à l'oreille ce qu'on savait, imaginait. On se concertait
avec eux, avant d'aller déposer. Mais le _Monitoire_ ne devait parler
qu'en général, ne pas nommer les personnes suspectées. Celui des Calas
les nommait, énonçait comme déjà certains les faits dont on allait
juger. Il disait que Marc-Antoine allait se faire catholique. Il
disait qu'en telle maison un conseil avait été tenu pour faire mourir
Marc-Antoine. Il disait jusqu'aux plaintes, aux cris, qu'avait poussés
la victime. Bref, avec un pareil acte qui tranchait tout, le procès
était tout fait, tout jugé.

Par cinq fois, par cinq dimanches, ce cri de mort, de vengeance,
partit de toutes les chaires. Le 7 novembre, à l'appui, une grande
fête sépulcrale, le service de Marc-Antoine, se fit dans l'église des
Pénitents blancs. Ces confrères (blancs, bleus, noirs, gris), c'était
à peu près tout le peuple industriel et marchand, cordonniers,
tailleurs, boulangers, etc., enrôlés sous les couleurs, les bannières
ecclésiastiques. Les confréries s'enviaient ce corps saint de
Marc-Antoine. Les curés se le disputaient. Les pénitents blancs, issus
tout droit de saint Dominique, l'emportèrent. L'église entière était
tendue de drap blanc. Sur un catafalque énorme planait un squelette
(la foule crut voir les os de Marc-Antoine). L'osseuse figure, dans la
main tenait brandillante une palme qui glorifiait son martyre,
demandait vengeance.

Qui pouvait avoir le coeur assez dur pour la refuser? Dieu s'en
mêlait. Trois miracles, quatre, qui se firent sur la tombe,
touchèrent, exaltèrent les femmes, les jetèrent dans le délire.

L'année redoutable arrivait de l'anniversaire séculaire de 1562, la
Saint-Barthélemy toulousaine. On attendait de grandes fêtes, mais les
plus chères au coeur du peuple, c'étaient les expiations protestantes
qui précéderaient. Cette grande et profonde masse a gardé un levain
étrange. Les horribles événements qui ont eu lieu en ce pays lui ont
laissé un besoin de tragédies, d'émotions. L'église de Saint-Sernin,
née de la fureur du taureau qui traîna jadis le martyr, cette superbe
église de sang, sacrée par la première croisade et les massacres de
l'Asie, rougie du sang albigeois et des massacres de l'Europe, cette
église, des cryptes aux tours, sue la mort. Le peuple, en ses caves,
va voir l'affreux bric-à-brac des crânes, des ossements sacrés, se
repaît incessamment des curiosités du sépulcre.

Pour répondre à de tels besoins, le Parlement de Toulouse, large et
grand dans ses justices, ne permit pas de regretter la vigueur de
l'Inquisition. En une seule année, dit-on, quatre cents sorciers,
hérétiques, juifs et autres, furent expédiés pêle-mêle, allèrent au
bûcher.

Dans ces cités du midi, où l'hiver, presque toujours doux, continue la
vie en plein air, à force de parler, plaider, supposer, imaginer, les
rêves populaires prennent corps et toute la fixité que peut avoir le
réel. De femmes en femmes (malades de tendresse et de fureur,
tendresse pour la victime, fureur contre les protestants), la noire
ville se trouva grosse d'une épouvantable grossesse, gonflée comme
d'un vent de haine, de colère et de venin. Un monstre éclata de ce
vent, monstre d'ineptie, de sottise, une légende qui pouvait faire
bien plus qu'une exécution,--un massacre général:

«Il est sûr, il est certain que si les protestants s'obstinent, malgré
tant de persécutions, à rester toujours protestants, il y a une cause
à cela. La cause, c'est la terreur. Ils ont un tribunal secret qui
met sur-le-champ à mort ceux qui se convertiraient.»

À quoi les prêtres ajoutaient: «C'est si vrai, que Calvin même leur
ordonne expressément de tuer le fils indocile.» (Calvin ne fait en
cela que citer, traduire la Bible, comme font les docteurs
catholiques. Mais ni les uns ni les autres ne commandent la mort des
enfants.)

Les femmes allaient bride abattue dans l'absurde. Ce tribunal, pour
exécuter les enfants, a un _sacrificateur_ patenté qui porte une épée.
Or, dans l'affaire de Calas, il y avait le pilotin Lavaysse et sa
petite épée. Voilà le _sacrificateur_. Car, pour étrangler un homme,
il faut avoir une épée.

Quoi de plus clair? Qui résiste, est un impie certainement. Il n'a ni
la foi ni le coeur. Oh! coeur dur, qui veut impunie la mort des
enfants innocents!... «Des preuves! dis-tu, des preuves!» Misérable!
s'il te faut des preuves, c'est que tu n'es pas chrétien.

Voltaire, qui court les surfaces et n'a guère de mots profonds, en a
un ici, admirable: «Jugement d'autant plus chrétien qu'il n'y avait
aucune preuve.» (Corr. avril 1762; LX, 22.)

C'est là toucher le fond des choses. Dans une religion de l'amour,
prouver ou demander preuve, c'est pécher, n'aimer pas assez. L'amour
est si fort qu'il croit le contraire de ce qu'il voit. Plus la chose
est illogique, folle, absurde (c'est le mot même de Tertullien,
d'Augustin), plus elle est matière à la foi, à la croyance d'amour.

Surprise par le mari, l'épouse dit: «Si vous aimiez, vous n'en
croiriez pas vos yeux; vous en croiriez votre coeur. Non, vous n'avez
pas la foi; vous n'eûtes jamais l'amour.»

Telle fut l'affaire des Calas, un vigoureux acte de la foi de la ville
de Toulouse. Il y avait des choses évidentes qui rendaient
invraisemblable le martyre de Marc-Antoine, mais plus c'était
invraisemblable, plus il était beau de le croire, méritant, d'un coeur
chrétien.

C'était le charmant éveil du printemps méridional, de la fermentation
première. C'était l'ouverture de l'année émouvante et dramatique où
devaient se suivre les fêtes, celle de mai en souvenir du massacre
protestant, celle de juin, la Fête-Dieu, rouge des roses albigeoises.
L'exécution de Rochette avait commencé, et, dans un _crescendo_
superbe, cela allait continuer. Les bons capitouls, unis à ce
sentiment populaire, accueillirent avec plaisir un torrent de femmes
joyeuses qui savaient ou ne savaient pas, venaient parler, soulager
leur trop-plein, leur cerveau malade. La dernière racaille eut crédit.
Ils reçurent à témoigner une fille qui venait d'être fouettée de la
main du bourreau.

Le Parlement qui, sur appel, rejugea le jugement, ne s'associa pas
moins aux sensibilités du peuple. Un seul conseiller hésita. Menacé,
il n'osa juger, s'abstint. Ce fut une merveille qu'il se trouva un
avocat, Sudre; que ce nom intrépide reste dans l'immortalité. C'était
un légiste très-fort. Il mit les choses en pleine clarté. Comment s'y
prit le Parlement pour se faire assez de ténèbres? D'une part, en
suivant certains _us_ abolis, de l'Inquisition. D'autre part, en
suivant la belle ordonnance de Louis XIV, en jugeant: que plusieurs
indices légers font un indice grave, deux graves un indice violent,
qu'avec quatre quarts de preuves et huit huitièmes de preuves, on a
deux preuves complètes, etc.

Sur treize voix, il y en eut sept contre l'accusé. Ce n'était pas
assez; mais le plus vieux des conseillers, d'abord favorable à Calas,
ne put résister à l'aspect menaçant de ses collègues, ou à
l'entraînement du peuple qui attendait, espérait.

Ce qui trancha tout peut-être, c'est que les protestants, tremblant
pour eux-mêmes plus que pour Calas, firent déclarer par leur homme,
Rabaut, le héros du Désert, par l'église de Genève, qu'on n'enseignait
nullement le meurtre des enfants. Mais cela même augmenta la fureur
des catholiques. Quoi! Rabaut si hardiment vit, se promène autour de
Nîmes, il ose se signaler, il parle, écrit, intervient! Cela fut fatal
à Calas.

Comme si on eût voulu piquer le taureau populaire, lui mettre la
braise à la queue, ce bruit court: «Ils vont échapper!» La nuit, on
place des lanternes sur le toit de la prison. La foule veille autour
inquiète. Si on lui ôtait sa proie!

Mais le voilà... Soyez heureux!... Le voilà sur la charrette entre
deux Dominicains. Ce bonhomme de 64 ans, qui n'avait marqué en rien,
le voilà (qui l'eût attendu?) d'une noblesse héroïque. Les deux moines
en sont stupéfaits. À son amende honorable, à l'échafaud, sur la roue,
il répète: «Je suis innocent.» Il prie Dieu de pardonner sa mort à ses
juges.

Il ne cria qu'au premier coup. Rompu, brisé, deux heures encore la
face tournée contre le ciel, il eut la même constance d'âme. Le
misérable capitoul David était là présent, espérant qu'il avouerait.
Il ne put se contenir, s'élança vers le roué, et lui montrant le
bûcher: «Dans un moment, tu n'es que cendre... Allons, dis,
malheureux, avoue!» Calas détourna la tête du côté de l'éternité.

L'effet fut violent, terrible. Toulouse à l'instant dégonfla. La masse
de poison, de colère, disparut. Les visages blêmes disaient l'énorme
avortement qui se faisait tout d'un coup. La folie du jugement crevait
les yeux. En ne condamnant que Calas, on supposait que ce vieillard,
faible, de jambes chancelantes, avait seul pendu, étranglé, un fort
gaillard de vingt-huit ans! On espérait apparemment que, dans l'excès
des douleurs, il accuserait les siens pour avoir quelque répit, qu'un
mot lui échapperait. On se fût servi de ce mot. La mère, le fils
Pierre et l'ami, tous auraient été rompus. Mais sa fermeté les sauva.

Les amis, parents, de Lavaysse, craignaient, quand on le fit sortir,
que le peuple ne lui fît un mauvais parti. Mais ce fut tout le
contraire. La foule l'accueillit, le bénit. Les femmes disaient:
«Qu'il est joli! qu'il a l'air doux!» Elles pleuraient encore plus que
pour Marc-Antoine.

       *       *       *       *       *

Un Marseillais qui avait vu l'exécution de Calas, en parla en mars à
Voltaire. Il sauta d'indignation. Le petit Donat Calas était à Genève.
Il le vit, le fit parler. Puis, il écrivit à la veuve, lui demandant
si elle signerait, au nom de Dieu, que Calas était mort innocent.
«Elle n'hésita pas, dit-il. Je n'hésitai pas non plus.»

Voilà qui est admirable. Voltaire n'est pas un héros. Et pourtant, à
l'imprévu, il fait la terrible entreprise de réhabiliter Calas,
c'est-à-dire de déshonorer le Parlement de Toulouse, c'est-à-dire, de
braver, blesser, peut-être, tous les Parlements.

Richelieu, quand il lui en parle, demande s'il est devenu fou.

Car, quelle arme a-t-il? Aucune. D'aucune source officielle il
n'obtient de renseignements. Les pièces sont sous la clef du Parlement
de Toulouse. Comment les atteindre là?

Que pensait M. de Choiseul? Si on eût osé le sonder, eût-il avoué
jamais (ayant besoin des Parlements) qu'il verrait avec plaisir ce
hardi soufflet donné à leur popularité?

Choiseul était bien puissant. Eh bien, dans l'ombre plus bas, une
puissance quasi-domestique existait qu'il n'osait toucher. C'était la
dynastie sournoise de la Vrillière, immuables ministres des Lettres de
cachet. Celui d'alors, Saint-Florentin, avait une maladie, la jalousie
de ses prisons. Il aimait tant ses prisonniers, que lui en enlever un
seul, c'était lui tirer du sang. Le clergé n'eût pu avoir un meilleur
geôlier, plus tenace. La cour le trouvait commode, obligeant. Il
enfermait les maris récalcitrants. Lui-même, cet ami du clergé, il
s'était par ce procédé donné une femme mariée. Il pouvait se permettre
tout. Il avait de fortes racines. Par lui, par cette femme méchante,
il exploitait son ministère de terreur pour le plaisir, effrayait,
livrait des dames. S'il est vrai, comme on le dit, que le Roi,
nullement cruel, ait été pourtant jusqu'au crime (_Rich._, IX,
353-355), je ne vois guère dans cette cour qu'un homme qui ait pu l'y
servir. Je ne vois qu'un seul visage sur qui on lise ces choses. C'est
l'image convulsive qui vous arrête tout court dans le musée de
Versailles. Face atroce, grimaçante, qu'on dirait épileptique. J'y lis
ces funèbres plaisirs. J'y lis les galères protestantes et l'exécution
de Calas.

Quand on voit les demandes ignobles de pensions, etc., qu'adressaient
ces magistrats à Saint-Florentin, quand on voit qu'il leur écrit ses
regrets de ne pas avoir des soldats pour les dragonnades, on ne peut
douter que ces juges n'aient cru par un si bel arrêt faire leur cour,
n'aient pensé que rien ne pouvait le charmer plus qu'un roué.

Voltaire avait bien de l'audace. Il écrit à ce misérable, fait
semblant d'espérer en lui. Il envoie à Saint-Florentin je ne sais
combien de personnes. Tout cela, bien entendu, inutile. Mais l'effet
est fort. Le jour dans ce lieu maudit a lui; le soleil d'aplomb arrive
au royaume sombre. Le noir coquin voit sur lui l'oeil pétillant de
Voltaire, et bientôt toute la France va le regarder en face.

«Qu'y faire? dit-il timidement. C'est l'affaire de la justice. Cela ne
me regarde pas.»

Ce n'est pas Voltaire seulement qu'il faut admirer ici, c'est la
société française. Les Anglais, si méprisants, doivent ôter leurs
chapeaux, et les Allemands, et tous. Ce mouvement électrique n'aurait
eu chez nul autre peuple des résultats si rapides. L'étincelle partie
de Ferney fait à l'instant un incendie, et point du tout éphémère. Un
foyer se crée durable de bonté intelligente, de pitié, d'humanité...

Les salons furent à l'instant des tribunaux d'équité, où le bon sens,
l'esprit fin, perçant, mit la chose à clair. Des femmes éloquentes,
admirables, parlèrent comme jamais avocat, magistrat, n'aurait su
dire. Lorsque Voltaire remit la chose à d'Alembert, il savait qu'il
évoquait là un salon, et le plus ardent, un volcan de passion,
mademoiselle Lespinasse, trois fois plus Rousseau que Rousseau. Sur
ses lettres il a passé cent ans: le papier brûle encore.

Que faisait M. de Choiseul? sa manoeuvre est ingénieuse. Il ne se met
pas encore dans l'attaque au Parlement. Il agit, mais par derrière, en
dessous, par un coup de griffe qu'il donne à Saint-Florentin. Il y
avait à Toulon un admirable forçat, un saint, le fameux jeune Fabre
qui se glissa aux galères par surprise pour sauver son père (Coquerel,
_Forçats de la foi_). Je ne sais combien de gens priaient le ministre
pour Fabre. En vain. Choiseul, en prenant le ministère de la marine,
fait ce tour à Saint-Florentin de lui voler son galérien (mai 1762).
Il en fut presque malade. Choiseul avait là sous la main une histoire
très-pathétique. Il en joua parfaitement.

Bon signe pour les Calas. Voltaire commença d'écrire, d'imprimer pour
eux à Genève. On n'osait encore à Paris. Le Parlement de Paris
laisserait-il circuler?

Voltaire l'obtint par un homme dont le nom ne doit pas périr. L'abbé
de Chauvelin, infirme, un petit homme bancroche, et qui ne vivait que
de lait, n'en était pas moins l'orateur le plus vif du Parlement,
véhément et intrépide. Il avait tâté déjà des cachots de Saint-Michel.
Il allait toujours son chemin. Loyola mourut de sa main. Dans cette
circonstance critique il ne crut pas que le Parlement de Paris dût, en
se déshonorant, défendre l'ânerie de Toulouse.

On ne sait pas bien au juste ce qui roulait sous les perruques du
Parlement de Paris. Ses Jansénistes encroûtés, en laissant circuler
Voltaire, voulaient se dédommager en emprisonnant Rousseau. La
mauvaise humeur qu'ils eurent contre tous les philosophes, en voyant
l'affaire Calas, et madame Calas à Paris, dut avoir grande influence
sur leur condamnation d'_Émile_. Ce fut justement le 8 juin qu'ils
lancèrent arrêt contre lui. Dans la nuit du 8 au 9, Rousseau s'enfuit,
sortit de France.

Voltaire avait voulu à tout prix que la veuve fût à Paris. Elle
hésitait, avait peur. Ses deux filles étaient au couvent, et l'on
pouvait les maltraiter. Mais on lui dit que c'était son devoir
d'aller. Elle alla.

Il était temps. Déjà ceux de Toulouse demandaient à Saint-Florentin
son arrestation. Dès qu'elle était à Paris, cela devenait impossible.
Tous l'entourent, tous sont pour elle. Cette dame intéressante et si
noble dans son deuil... quoi! c'est là une marchande? quoi! c'est une
protestante!... Que de préjugés effacés!

Saint-Florentin, lâchement, devant cet effet public, fait son
compliment à Voltaire, dit s'intéresser aux Calas. On eût voulu
seulement avoir le temps d'arranger contre Voltaire une machine, un
petit baril de poudre qu'on aurait mis sous Ferney.

On avait lâché Fréron pour aboyer, occuper. Pendant ce temps, un
journal peu lu, un journal français, traduit certain journal anglais
qui donne une lettre de Voltaire. Voltaire qui, en ce moment, a
tellement besoin du roi, dans cette lettre lance au roi les injures
les plus étourdies. Quelle invention heureuse, naturelle et
vraisemblable! Mais Choiseul l'en avertit. Il éclate, il rit de ces
sots, marque au fer chaud les faussaires.

Cependant autre machine (exécrable) dans Toulouse. Le Parlement, pour
excuser la sentence de Calas, veut faire un second Calas. «Oui,
dit-il, les protestants égorgent leurs propres enfants. On va vous en
donner la preuve.» (Oct. 1762.)

Deux années auparavant, l'évêque de Castres avait pris une enfant à la
famille protestante des Sirven. Cette enfant est si doucement traitée
par des religieuses auxquelles elle est confiée, qu'elle est folle,
rendue aux parents. Elle se jeta dans un puits. Une petite amie a vu
ses parents qui l'y jetaient. Témoin grave qui, plus tard, avoue avoir
dit cela pour avoir des confitures. Le Parlement de Toulouse, sans
autre témoin, sans preuves, condamne à mort les Sirven. Ces pauvres
gens, en décembre, par les neiges des Cévennes, s'enfuient. Une de
leurs filles accouche au milieu des glaces. Ils échappent cependant,
un matin tombent à Ferney.

Nouvelle secousse d'horreur. Toute l'Europe fut émue, vint voir ces
infortunés, les Calas et les Sirven. Voltaire nourrissait tout cela,
les abritait, les présentait à la foule des grands seigneurs, des gens
influents qui venaient. De l'Angleterre, de la Russie, on souscrit
pour les Calas. La France seule tardera-t-elle à se déclarer? Le Grand
Conseil est parvenu à arracher enfin les pièces au Parlement de
Toulouse. Le 1er mars 63, le bureau des cassations déclare la requête
admissible. Le 7 mars, la cassation est prononcée. Et le 8, madame
Calas est à Versailles.

Partout bien reçue. Les portes sont ouvertes à deux battants. Bon
accueil du chancelier. Force caresses des Choiseul. Le dimanche où
l'on est admis à voir dans la galerie le Roi qui va à la messe, elle
est là avec ses filles. Grand spectacle. Ces trois simples femmes,
avec leurs cornettes noires, leur deuil, c'est la Révolution.

Qu'en dit là-haut le grand Roi, au plafond de la galerie, qui dans sa
main immobile, sur l'hérésie terrassée, balance les foudres de Lebrun?
Les pauvres victimes, à Versailles, dans leur modestie muette, n'en
sont pas moins la victoire de la Justice éternelle.

On supposa que cette vue serait trop pénible au Roi. Quelqu'un eut
l'attention de glisser, de se laisser choir, pour que, détournant ses
regards, il fût dispensé de voir mesdames Calas. Mais la Reine les fit
venir, les reçut avec bonté.

Il fallut du temps encore. Ce ne fut que le 7 mars 1765, trois ans,
jour pour jour, après l'arrêt de Calas, qu'il fut déclaré innocent.

La cour fut très-maladroite. Elle défendit quelque temps l'estampe
célèbre de la famille, et puis enfin la permit. Une petite
gratification leur fut donnée pour les empêcher de poursuivre les
juges pécuniairement.

Ce Parlement, chose curieuse, n'obéit pas, n'effaça pas de ses
registres le jugement de Calas. Ce qui exprime à merveille l'orgueil
sanguinaire de ce corps et la barbarie du temps, c'est qu'il fallut
payer très-cher l'huissier qui faisait la signification au Parlement
de Toulouse. L'huissier croyait risquer sa vie.

Voltaire ne fut pas d'avis qu'on poussât plus loin les choses. La
victoire était énorme, la mieux gagnée qui fut jamais. Les
protestants, dès ce jour, ont été sauvés. Ce que la ligue de l'Europe
n'a pu, en trente ans de guerre, arracher de Louis XIV, Voltaire l'a
fait sous Louis XV avec quelques mains de papier.

L'humanité, la tolérance, sont tout à coup choses à la mode. Choiseul
fait jouer la pièce de l'_Honnête criminel_, de Fabre, délivré par
lui. Le parti contraire à Choiseul, Richelieu et les Beauvau, par une
noble concurrence, appuient aussi les protestants. Le chevaleresque
Beauvau, gouverneur du Languedoc, introduit dans ces pays, en
attendant la loi meilleure, un régime d'humanité.

Choiseul fut assez habile. Au moment où sa longue guerre et sa
misérable paix imposent la honte et la ruine, il prend son appui à
Ferney dans cette tardive victoire des idées justes et humaines. Qui
l'aurait crû? il accepte ici un représentant des églises protestantes.
Un savant, Court de Gébelin, réside à Paris dès lors, correspond avec
les ministres, les magistrats, ambassadeurs, etc. Homme éminemment
pacifique, d'érudition visionnaire, crédule, innocent, bien propre à
montrer ce que les victimes ont gardé de douceur d'âme.




CHAPITRE VIII.

L'EUROPE.--LA PAIX.

1763.


Pendant ce drame intérieur, des événements énormes avaient eu lieu en
Europe, hors de toute prévoyance, des péripéties rapides qui allaient
changer le monde. La Russie apparaissait sous une forme nouvelle, plus
barbare et plus menteuse, sous un masque d'Occident.

J'ai vu dans la nature des monstres, les grosses araignées des
tropiques, noires, aux longues pattes velues. J'ai vu des poulpes
horribles avec leur gluante méduse, les suçoirs et les ventouses
qu'ils tendent, agitent vers vous. Mais je n'ai rien vu de tel que
l'odieux minotaure russe dont on a l'image à Ferney.

Tout le monde a vu les images si différentes et si fades, que l'on fit
de Catherine, sous la couronne de lauriers, un douceâtre César
femelle, courtisane en cheveux blancs, banale comme le coin de la rue,
bonne fille, si bonne, si bonne, qu'elle attend le premier passant.
Que de bonté on y lit! La tolérance en Pologne! la peine de mort
abolie! un code philosophique établi chez les Calmouks! En recevant
ces portraits, les crédules, Diderot, Voltaire, voyaient arriver l'âge
d'or, et pleuraient à chaudes larmes.

Que dut devenir Voltaire quand, vers 1770, il reçut le vrai portrait!
OEuvre médiocre, il est vrai, mais d'admirable conscience. Un peintre
flamand, fidèle, ne peignant que ce qu'il voyait, n'osant mentir,
embellir, d'une main pesante, exacte, a donné la réalité. Seulement il
l'a grandie à la taille de cet empire, il en a fait un géant.

Elle a le regard si dur, si mornement inhumain, que le portrait de
Frédéric qu'on voit dans la même chambre, avec ses yeux bleus
terribles (comme d'un chien de faïence), à côté paraît très-doux.

Pour arriver à cet état étonnant d'endurcissement, il a fallu bien des
choses. La vraie Catherine d'abord, une laborieuse Allemande, était
bien loin de cela. La Catherine de trente-trois ans, qui fit étrangler
Pierre III, était loin encore de cela. Il a fallu que vingt ans de
plus elle entrât dans le mal, régnant avec les meurtriers (neuf ans
avec les Orloff, quinze ans avec Potemkin). Il a fallu qu'avec eux
elle entrât de plus en plus dans les assassinats en grand, les atroces
perfidies, les égorgements en masse de Pologne et de Turquie. Ajoutez
la brutalité flétrissante du torrent fangeux d'amours achetés que la
vieille incessamment renouvelait.

Elle est terriblement parée. Son roide corset, ou plutôt sa cuirasse
de pierreries, couvre-t-il un être humain? rien ne le fait présumer.
Mais on sent bien que _cela_, quoi qu'il soit, est impitoyable, qu'il
y a là un élément et de sauvage exigence. Rouge et de tête carline, le
corps épaissi de matière, énorme d'iniquités. Endurcie au plaisir
brut, elle fait trembler pour la foule des misérables forcés de passer
par cette épreuve, pour l'intrépide armée russe qui, tout entière, eut
la chance de faire l'amour à ce monstre.

Est-elle bien Russe elle-même? oui et non. Elle n'a pas l'expansion
généreuse d'un Pierre III, d'un Paul Ier; c'est une pesante Allemande
russifiée, boeuf de travail, un scribe, type de ces Allemands qui
écrasent la Russie. On le sent. Deux tyrannies ici se combinent en
une. Bureaucratie et police, inquisition plumitive, ajoutant un poids
de plomb à la terreur du Kremlin.

Moins lettrée, moins hypocrite, non moins sale, Élisabeth, vraie fille
de Pierre le Grand, avait, avant Catherine, barbarement exprimé les
appétits de la Russie.

Cette Russie semblait un ventre profond, un gouffre, une gueule qui
s'ouvrait grande à l'Ouest, disant: «Que me donnerez-vous?»

Ce monstre avait faim de tout, faim de Turquie, faim de Pologne, mais
beaucoup plus, faim de Prusse.

Cela datait de très-loin. La Pologne lui importait infiniment moins
que la Prusse, le Holstein, le Danemark, le cercle enfin de la
Baltique.

Frédéric, dans sa petitesse, simple mouche, à chaque instant, pouvait
être happé, aspiré, englouti dans cette gueule qui bâillait
horriblement.

Si petit, il avait pourtant, en 1755, fermé la porte de l'Ouest,
s'était fait gardien de l'Europe. Alors on appelait les Russes.
Frédéric leur dit: «Arrière! Vous n'entrerez pas dans l'Empire.»

Pierre III arrivant au trône, la Prusse semblait sauvée. C'était un
généreux jeune homme, parfois brutal et violent, mais d'un admirable
coeur[10]. Il voyait dans Frédéric le seul homme de l'Europe. Il se
déclara pour lui. Eh bien! l'aveugle poussée de la Russie vers l'Ouest
était si forte et si fatale, que Frédéric eut bientôt un péril dans
cet ami. Pierre III, né Holstein-Gottorp, voulait punir le Danemark
des torts faits à sa famille. Il allait traverser la Prusse, la noyer
de ses armées. Frédéric n'imagina rien de mieux pour le détourner que
de lui montrer la Pologne. Déjà les Russes, il est vrai, y entraient à
chaque instant, y venaient camper chaque hiver.

              [Note 10: Frédéric, si fort, si grave, si juste dans ses
              jugements, si sévère pour ses amis, dit cela, et je le
              crois. Le pauvre Paul que l'histoire a de même calomnié,
              était homme de grand coeur. Il eût voulu réparer, pleura
              devant Kosciusko.]

Il fit comme le cerf à la chasse quand il fait lever un cerf, le met à
sa place, échappe. À la Prusse, que la Russie eût absorbée tôt ou
tard, il substitue la Pologne et propose à son ami Pierre III de la
partager.

C'est le crime de son règne. Pour l'instant, il est puni. Au bout de
six mois le czar est dépossédé, étranglé.

Pierre III se croyait aimé. Il copiait les Prussiens, mais lui-même
était vrai Russe. Dans une généreuse confiance, il se promenait tout
seul, sans gardes ni précautions. Ses vices mêmes ne déplaisaient
pas; il buvait comme Pierre le Grand. Il eut le tort et l'imprudence
de louer trop haut la Prusse, de plier à la discipline les gardes, un
corps orgueilleux. Il voulait payer lui-même le clergé, et prenait ses
biens. Tout cela trop brusquement, malgré les sages conseils que lui
donnait Frédéric. Il l'écouta, mais en un point qui lui devint
très-fatal. C'est Frédéric qui avait désigné à la czarine, quand elle
maria Pierre III, Catherine, princesse d'Anhalt. Quoi qu'elle ait dit
dans ses Mémoires (dont on a le premier volume), elle se montra
hardiment insolente et désordonnée. Elle prédit la mort de Pierre III,
de manière à la provoquer. Il aurait pu l'enfermer. Frédéric l'en
détourna. Pierre ne fit rien, périt.

L'histoire honteuse est connue. C'est l'eau-de-vie qui fit tout.
Catherine en pleurs dit aux gardes que Pierre veut les faire
Luthériens. Dans le manifeste qui suit et qui glorifie le crime, on
mêle toute hypocrisie. Pierre III était le tyran; Catherine a été le
Brutus qui a sauvé la patrie. Pierre était l'ennemi de l'Église;
Catherine a sauvé l'Église, sauvé la religion.

Montée ainsi dans le sang par le secours du popisme, le lendemain,
impudemment, elle se dit philosophe. Elle offre tout à d'Alembert pour
qu'il élève son fils. Elle prend Voltaire par le coeur, par des dons
pour les Calas. Elle a déclaré la Prusse l'_ennemie héréditaire de la
Russie_. Mais elle n'ose agir encore; Frédéric a un répit.

Tout s'acheminait vers la paix. L'Angleterre avait atteint le plus
haut de sa victoire. Dès septembre 1760, elle eut, avec le Canada,
tout le monde américain. En janvier 61, nous perdîmes Pondichéry. Le
drapeau français disparut de l'Inde. Et en même temps le drapeau
anglais fut planté en France, à Belle-Isle (27 avril). Mais cela ne
suffit pas. Pitt voulait surtout outrager. Le point le plus cher à son
coeur, c'était Dunkerque, la présence d'une autorité britannique en
France même. À tout cela il ajoutait ces fières et amères paroles:
«L'Angleterre a l'empire des mers; je n'ai pas peur de Dunkerque, mais
le préjugé subsiste. On hasarderait sa tête à ne pas le respecter.
Dans la ruine de Dunkerque, le peuple voit un _monument éternel du
joug imposé à la France_.»

Deux choses auraient dû pourtant tempérer un peu cet orgueil.
Premièrement, l'Angleterre eut des succès trop faciles sur une France
désorganisée, qui ne combattait que d'un bras, employant l'autre, et
le meilleur, à la vaine guerre d'Allemagne. Deuxièmement, la pose
hautaine, l'orgueil imité de Pitt, couvrait dans la majorité immense
de l'Angleterre un fond avide et avare, la convoitise d'argent.

Pitt avait eu beau leur dire: «C'est en Allemagne qu'il faut conquérir
l'Amérique.» Cela n'était pas compris, ou cela semblait trop cher. On
grondait. À l'avénement de George III, l'Écossais Bute, qui
gouvernait, répondit à cette avarice. Il n'envoya plus un sou à celui
qui, dans vingt batailles, avait tant servi l'Angleterre. Les Anglais
grondèrent contre Bute plus qu'ils n'avaient fait contre Pitt, et ne
lui pardonnèrent pas d'avoir fait ce qu'ils voulaient.

Choiseul eut la paix dans les mains. On vit alors à quel point il
restait, au fond, autrichien. Toute la difficulté qu'il trouva à faire
la paix, c'est qu'on voulait que la France rendît ses conquêtes
d'Allemagne; mais, par le traité, ces conquêtes revenaient à
l'impératrice. Son intérêt arrêta tout.

Lord Bute était si avide, si impatient de la paix, que, pour abréger,
il entrait sans scrupule dans l'indigne plan des ennemis de Frédéric,
qui, pour avoir le secours de la Russie, avait offert de lui faire
cadeau de la Prusse, mettant ainsi les Tartares en Europe et presque
au Rhin. L'Autriche l'avait offert, et la France n'y répugnait pas.
Mais l'énorme, l'incroyable, c'est que l'Angleterre elle-même, si bien
servie par les victoires de Frédéric, l'eût livré!

Vienne seule voulait encore la guerre. Choiseul, sur le dos de la
France et sur le dos de l'Espagne, en 1762, avait reçu une grêle
épouvantable de revers. La pauvre Espagne fut battue en Portugal,
rançonnée aux Philippines, éreintée à la Havane. Sa riche, délicieuse
Cuba, tomba aux mains des Anglais, et ses millions, et ses vaisseaux.
Et nul secours de Choiseul. Nos corsaires nombreux, heureux, faisaient
mille tours aux Anglais. Mais la flotte était encore en partie sur le
papier. Nous ne pouvions qu'assister au naufrage de l'Espagne,
compromise si étourdiment. Vienne a beau dire. On n'en peut plus. Un
million d'hommes ont péri en Europe. Tous en ont assez.

Qu'est-ce que l'Autriche a gagné? Rien du tout. Frédéric reste le
même.

Qu'est-ce que la France a perdu? Le monde, pas davantage.

Pour longtemps elle est désarmée, abattue, humiliée.

Que cette cour de Versailles, cette monarchie criminelle, cette France
légère, étourdie, perde l'Inde, perde l'Amérique, c'est justice. Mais
le résultat laisse un problème bien grave dans le destin du genre
humain.

Du plus haut lac du Canada jusqu'à la Floride espagnole (qui est
livrée à l'Anglais), un superbe empire va se faire, tout européen,
admirable de jeunesse et de grandeur. _Qui aura péri? L'Amérique_.

Toutes les races américaines avec nous auraient subsisté. Comment. Les
sauvages le disent: «Les Français épousaient nos filles.» Un monde
mixte se fût formé, où se serait conservé le génie américain.

Les Anglais ne sauvent point, ne conservent point les races. Ils les
remplacent seulement.--Et cela encore ne se voit que dans les rares
climats moyens, où l'Anglais peut s'acclimater (Bertillon,
_Acclimatement_).

Dans l'Inde, qu'est-il advenu? Les Anglais en firent la conquête
extérieure. Ils n'y vivent point. Ils n'ont pu y rien créer.

Dupleix, mieux compris, mieux aidé du cabinet de Versailles, aurait
égalé, je le crois, la cruelle habileté, les ruses, les succès de lord
Clive. Je n'y ai aucun regret. Ce qui me laisse du regret, c'est que
la France, répandue, mêlée à l'élément indien, eût duré, fait une
race. Le mariage de Dupleix avec une femme indienne, de capacité si
grande, dit assez ce que ce mélange eût pu avoir de fécond.

L'Inde dure, fort heureusement. Elle n'est pas effacée, comme
l'Amérique du Nord, en ses races primitives. Les Anglais n'y ont rien
fait que laisser périr, crever, les admirables réservoirs qui
recevaient les pluies des Gattes, fertilisaient le pays.

Malgré tout l'écrasement du pesant boa anglais, qui ne fait que
digérer, les arts exquis de l'Indostan sont venus à l'Exposition de
1856, et ils ont éclipsé tout. (V. les _Reports_ et ma _Bible de
l'humanité_.)

On a juré mille fois devant moi que l'Italie ne pourrait renaître
jamais. Elle est renée, vit et vivra.

Eh bien! je jure à mon tour que l'Indostan revivra; qu'il revivra, et
de lui-même, et par des races amies.

Non, certes, par les Anglais, gras, vieux, riches et endormis. Non
pas, certes, par les Russes, que l'on connaît depuis deux ans, et qui
sont l'horreur du monde.

Les Russes y viendront sans doute. Il faut bien qu'ils engraissent
l'Inde de leurs corps, comme ont fait les autres peuples. Ils y
fondront plus vite encore, disparaîtront comme neige. Et bien plus que
les Anglais, ils laisseront un souvenir exécré de barbarie.

Tout cela est à la surface. L'Inde est comme l'Océan, et rien n'y
bouge en dessous. Elle revivra par sa race guerrière dont la discorde
seule a créé, et récemment a sauvé l'empire anglais. Si elle s'aide
des Européens, ce sera de ceux du Midi, Provençaux, Catalans, Grecs,
Siciliens, Maltais, Génois, de ces races sobres, qui résistent à tout
climat et qui sont aussi durables que l'est peu l'homme d'Angleterre
dans la dévorante Asie.

Une telle paix demandait des fêtes. Elles furent fort irritantes. On
trouva d'un comique amer qu'une statue triomphale, après Rosbach et
tant de hontes, fût érigée à Louis XV. Des épigrammes sanglantes
furent attachées au piédestal.

Tout cela en pleine banqueroute. Le Roi ne paye rien aux Français; il
réduit de moitié la rente; mais il paye les étrangers. L'Autriche,
après cette guerre ruineuse que l'on fit pour elle, reçoit jusqu'au
dernier sou les subsides arriérés, pas moins de trente-quatre
millions.

Nos Autrichiens s'arrondissaient. Toute la légion lorraine, les
Choiseul, Praslin, Stainville. Choiseul achète Chanteloup, se donne un
grand fief en Alsace. Son revenu primitif, de six mille livres de
rentes, a profité tellement qu'il a un million de rentes, si nous en
croyons Barbier.

On ne supprime qu'un impôt. Mais un autre le remplace. Tout impôt de
guerre persiste. Les dons gratuits des villes s'exigeront pendant cinq
ans. Le second vingtième de guerre durera encore six ans. Le premier
vingtième se classe dans l'impôt perpétuel et reste pour l'éternité.

Le 31 mai 1763, fanfares! Le Roi, avec une armée, gardes à pied,
gardes à cheval, fait son entrée redoutable, et tient son Lit de
justice. Il impose au Parlement... quoi? ces édits odieux qu'on n'ose
même publier encore. Le secret est commandé aux magistrats. Contraste
étrange! grand bruit et grande lâcheté!

Les remontrances, violentes et sur un ton inouï, firent entendre que
l'autorité par cet abus de la force se suicidait, qu'en foulant la
loi aux pieds, la royauté supprimait la base même qui soutenait la
royauté.

Le Parlement de Rouen, non moins hardi, affirma que la propriété est
un droit antérieur et supérieur à celui du gouvernement, réclama pour
la nation son imprescriptible droit d'accepter librement la loi.

La Cour des Aides alla plus loin. Par l'organe de son président, le
jeune et courageux Malesherbes, magistrat de vertu antique et
d'admirable candeur, elle prononça le mot solennel et décisif, demanda
le grand remède, l'appel des _États généraux_ (23 juillet 1763).

Les Parlements, peu amis des philosophes, leur empruntent désormais
des doctrines, des paroles même. Celui de Rouen a parlé comme eussent
fait Quesnay, Mirabeau (dont l'_Ami des hommes_ a paru dès 1755). En
1763, les _Entretiens de Phocion_ par Mably, sous forme plus faible,
font accepter les idées qui ont étonné naguère dans le _Contrat
social_ de 1762. Malesherbes, ami des philosophes, qui dans la
direction des affaires de la librairie servit si bien Rousseau et
tous, donne à la pensée commune une formule forte et simple: l'appel à
la nation.

Irait-on jusqu'à l'action? La puissance judiciaire frapperait-elle la
royauté? Les Parlements de Grenoble, Besançon, Rouen, Toulouse,
citent, appellent en justice l'homme du roi, leur gouverneur de
Province. Le plus violent fut à Toulouse. Le gouverneur Fitz-James
avait mis les magistrats aux arrêts dans leurs maisons. Le Parlement,
à son tour, voulut arrêter Fitz-James.

La question révolutionnaire se posait avec netteté: laquelle des deux
autorités avait le droit d'arrêter l'autre?

Si les Parlements s'unissaient sur ce point, si Paris surtout appuyait
ici Toulouse, on sautait d'un coup vingt-cinq ans, on passait sans
transition à l'année 89, et le cataclysme arrivait.

La cour ne marchanda pas. Elle se jeta aux genoux du Parlement de
Paris.

De cette chambre des enquêtes, si bruyante, si redoutée, du foyer de
l'opposition, Choiseul tire un simple membre, modeste, estimé,
Laverdy, et le met au ministère des Finances. Plus, le roi prie les
Parlements, les Chambres des comptes, les Aides, de lui envoyer des
mémoires, de le conseiller en finances, et pour la répartition, et (ce
qui est fort) pour l'_emploi_.

Grande, grande révolution.

Cela amortit, détrempa le Parlement de Paris, et il lâcha la proie
pour l'ombre.

Sa vraie force aurait été dans l'union des Parlements.

Il trahit, délaissa Toulouse.

Fitz-James était pair. Un pair ne peut-il être ajourné qu'ici? et le
Parlement de Paris n'est-ce pas la cour des pairs? Grosse question de
vanité?

Cinquante membres mirent de côté leur privilége et leur orgueil,
soutinrent Toulouse et dirent qu'on pouvait pousser le procès; mais
quatre-vingt-neuf votèrent pour eux-mêmes, pour leur privilége, en
désarmant les Parlements, se bornant aux remontrances, à leurs
éternels papiers.

Choiseul, à ce coup d'adresse, gagna sept années de règne. Les
Parlements désunis firent du bruit (surtout en Bretagne), mais à son
profit plutôt et contre ses ennemis.




CHAPITRE IX.

TYRANNIE DE CHOISEUL SUR LE ROI.--MORTS DE LA POMPADOUR, DU DAUPHIN,
DE LA DAUPHINE.

1763-1766.


Louis XVI était dès l'enfance imbu de l'idée que Choiseul avait
empoisonné son père. Cela est vrai moralement. Dans son impertinence
hardie il avait fort directement humilié, mortifié le Dauphin et le
roi même. Il tenait le roi en crainte, sous une espèce de terreur. On
avait pu l'entrevoir dans les Mémoires que Choiseul lui-même imprima
dans l'exil. On le voit parfaitement dans les pièces relatives aux
agents secrets du roi, publiées par M. Gaillardet (1834), Boutaric
(1866). Ces agents, de grand mérite et qui plus tard ont bien servi
Louis XVI contre la cabale autrichienne, furent persécutés par
Choiseul avec une extrême violence, sans le moindre respect du roi, et
le roi même assiégé dans son plus intime intérieur.

Choiseul était-il violent? Avec les formes charmantes et légères de
l'homme du monde, il était sec et hautain, indiscret, _méchant_ de
langue, et même dans la galanterie, si l'orgueil était blessé, on le
vit parfois cruel. En affaires, il était facile et n'eût pas poussé le
roi avec une telle insolence, s'il n'avait eu près de lui deux
très-mauvais conseillers, sa soeur, rude, impétueuse, et son cousin,
plus âgé, M. de Praslin, ministre, qui travaillait avec lui, dans son
propre appartement (sans séparation qu'une porte) et qui influait sur
lui par la pesanteur, l'insistance, un caractère triste et dur.

Dans le récit de Choiseul même (année 1760) on voit comme il effraya
le roi par le Parlement. Le Dauphin, assez gauchement, avait remis à
son père un mémoire que la Vauguyon avait fait faire par un Jésuite,
et qui, disait le Dauphin, lui était venu par hasard des mains d'un
parlementaire. On y montrait comment Choiseul travailla le Parlement
en lui immolant les Jésuites. La chose était vraie au fond; il n'y
avait d'inexact que les dates et certains détails. La Pompadour fit si
bien que Choiseul eut le mémoire, et le roi trahit son fils. Choiseul
le prit de très-haut, donna sa démission, et dit qu'il allait porter
l'affaire au Parlement même.

Le roi fut épouvanté. Il crut voir cinquante Damiens. Il pleura
abondamment et obtint grâce en avouant «que son fils avait _menti_.»
(Choiseul, _Mém._, I, p. 54.)

Choiseul ne s'en tint pas là. Il alla chez le Dauphin et le mit au
pied du mur, lui disant (si on l'en croit): «Monsieur, je puis avoir
le malheur de devenir votre sujet, mais je ne serai jamais _votre
serviteur_.»

Comment un homme en de tels termes avec le roi et son fils put-il
régner douze ans en France?

Il dura comme la tête de la cabale autrichienne, agent des doubles
mariages et des pactes bourboniens. Il arriva au pouvoir par le
mariage d'Isabelle. Il le quitta en nous donnant Marie-Antoinette, un
fléau.

Il dura, après la mort du Dauphin, parce que le roi le croyait capable
de tout, empoisonneur de son fils, et parce que le roi voulait vivre.

Enfin (c'est le beau côté) il dura en exerçant une grande force
d'opinion. Il eut la chance singulière de se trouver juste au moment
du plus admirable réveil de lumière et d'humanité. Ces belles et
grandes choses, tardives, qui enfin avaient éclaté, firent honneur à
son ministère.

Ici, le bien et le mal s'attribuent toujours au gouvernement. Si l'on
a vu de nos jours la création gigantesque des chemins de fer décupler
la circulation, et pour tels pays doubler la richesse, c'est la gloire
du gouvernement. Il en fut ainsi pour Choiseul. Quand la pourriture
des Jésuites fut arrivée au degré de décomposition dernière, quand on
purifia l'atmosphère, ce fut la gloire de Choiseul. Et il eut le
Parlement. Quand un cri perçant de Voltaire, révélant l'affaire Calas,
renversa le mur d'airain qui cachait l'enfer protestant, quand enfin
on se souvint de ce monde infortuné, ce fut la gloire de Choiseul. Et
il eut les philosophes.

Les Économistes montaient. L'admirable _Ami des hommes_ avait dit aux
propriétaires, à la noblesse obérée, que pour doubler son revenu, il
fallait aimer la terre, encourager le paysan, lui faire de bonnes
conditions, ou de fermage ou de vente. Une révolution agricole
commençait (V. _Doniol_). Elle exigea la circulation des grains, leur
libre sortie, qui, en élevant les prix, augmenta la production (1762,
1766). Ce fut l'honneur de Choiseul. Il eut les Économistes, le haut
public propriétaire. Et c'était _la société_, le monde, et ce qui
parlait.

On a vu combien il craignait les États, les assemblées. Il crut
pourtant sans danger d'amuser l'opinion par la petite comédie de
réunions de notables que feraient les localités, d'un semblant
d'élections qu'on octroya aux communes. Cela n'eut aucun effet; les
villes gouvernées en famille n'allèrent pas moins dans la ruine
jusqu'à la Révolution.

Il connaissait bien la France. Au moment de la paix terrible de 1763,
il dit que le Canada, «ces quelques arpents de neige,» n'était rien,
que nous aurions mieux, que la _France équinoxiale_, sous un climat
puissant, fécond, nous dédommagerait au centuple. Il baptisait de ce
beau nom notre funeste Cayenne, le cimetière des Européens. Il attrapa
quelques colons, ramassa des vagabonds, et cette misérable masse,
d'environ douze mille âmes, sans ressources ni précautions, fut jetée
là pour mourir. N'importe, l'effet fut produit.

Il est caractéristique pour _ce siècle de l'esprit_ de voir à quel
point un homme qui ménageait si peu le Roi, ménageait tant les salons,
et s'en occupait sans cesse. La grande affaire de l'Europe pour
Choiseul (on le dirait) c'est le vieux salon Du Deffand. Salon mixte
où l'un des chenets était le président Hénault (c'est la petite cour
de la Reine), l'autre un frère de d'Argental (c'est le parti de
Voltaire). Là venaient les _Méchantes_ illustres, madame de
Luxembourg, et madame de Mirepoix, _petit chat_ de la Pompadour, tête
froide, très-dangereuse, avec qui le Roi comptait. La pire est la
vieille aveugle qui gourmande Choiseul et Voltaire, courtisans,
flatteurs assidus de ce foyer redouté de parlages, de méchancetés.

Choiseul avait là toujours sa jeune et aimable femme, innocente petite
sainte. En la voyant, qui pouvait croire à tant de noirceurs du mari?
Il l'avait eue à douze ans, et elle gardait ses douze ans; timide,
modeste, résignée, avec son extrême mérite, elle osait parler à peine.
Elle se sentait des Crozat, de cette famille de banque (d'un laquais
devenu caissier), mais fine race du Midi, cultivée, amie des arts.
L'exquise et mignonne personne avait, malgré elle, une cour. Walpole,
qui ne loue jamais, avoue en être amoureux. Il en fait ce joli
portrait: «Oh! c'est la plus gentille, la plus honnête petite créature
qui soit jamais sortie d'un oeuf enchanté!... Tous l'aiment, excepté
son mari qui préfère sa soeur détestée.»

Mais laissons les apparences, et laissons le dessous. Quel était le
gouvernement, et le contre-gouvernement, la secrète agence du Roi qui,
il est vrai, n'agissait guère, mais contrôlait, écrivait? Le centre en
était Conti, puis Broglie. Le Roi remettait ses billets à son factotum
Lebel, qui les portait à Tercier, un commis qui envoyait et recevait
les réponses.

Deux choses disent les moeurs du temps:

Une femme-homme gouvernait Choiseul, sa soeur,--gouvernée elle-même
par un bijou équivoque, sa Julie, femme de chambre? demoiselle? on ne
sait trop quoi.

Et l'un des agents principaux du Roi était un homme-femme, le fameux
chevalier d'Éon, que son visage de fille et ses travestissements
faisaient pénétrer chez les reines, en qualité de lectrice, demoiselle
de compagnie.

Le règne de ces demoiselles, femmes de chambre, etc., est un trait de
cette époque. Les hommes étaient si indiscrets que les dames s'en
tenaient souvent aux amitiés féminines, à ces petites amies. Nombre
d'elles avaient leur Julie, leur mademoiselle de Beaumont, c'est le
nom féminin d'Éon, que le Roi envoie en Russie.

La Russie était le champ que l'intrigue européenne disputait.
Élisabeth, la fille de Pierre le Grand, fut mise au trône par l'audace
du Français la Chétardie. Mais son chancelier, Bestuchef, domina, la
fit anglaise. Pour la rattacher à la France en 1755, on imagina à
Versailles de lui donner une jolie demoiselle de compagnie.

La chose n'était pas sans danger. Un Français envoyé déjà avait
étrangement péri. Éon n'avait rien à perdre. C'était un jeune
Bourguignon, déterminé. Fils d'avocat, il avait essayé les lettres, il
avait fait deux gros livres. Il avait écrit chez Fréron. Grécourt, le
fameux satyre, le présenta à Conti. Il avait alors vingt-six ans, et
il avait la figure d'une demoiselle de dix-huit. Conti dans ses grands
projets de Pologne, de Russie même (rêvant d'épouser la Czarine),
montra à la Pompadour, au Roi, ce jeune amphibie, l'original
très-réel de Chérubin, de Faublas. On l'envoya, on réussit. La bonne
dame Élisabeth, au milieu de son sérail d'ours, fut ravie de la
surprise. Elle en sut gré à Louis XV. Elle s'unit à la France pour
anéantir la Prusse, que d'ailleurs elle détestait. Elle témoigna, sans
gêne, combien elle aimait Éon, en le chargeant (chose étonnante) de ce
que le plus grand seigneur eût demandé, de porter au roi de France ce
traité si important.

Cela fit parler de lui. On commença à débattre s'il était vraiment
homme ou femme, ou tous les deux à la fois. En guerre, certes, il
était homme; il brilla, fut capitaine. Il était grand ferrailleur.
C'était une tête de feu pour l'épée et pour la plume. Mais tout était
dans le cerveau. Les dames disaient qu'il était femme, et pourtant à
ce sujet n'en restaient pas moins curieuses, avec un danger réel, au
moins pour leur réputation.

Quand il s'agit de faire la paix, Versailles envoya à Londres le plus
aimable des Français, le bon duc de Nivernais, et, pour occuper les
Anglaises, ce brillant, ce douteux Éon. La jeune reine d'Angleterre,
une Allemande, Sophie-Charlotte, mariée à son lourd George III, était
passionnée pour la France, comme sa belle-mère, autre Allemande, dont
l'amant, l'Écossais Bute, gouvernait alors l'Angleterre. Ces dames
furent aussi curieuses. Sophie-Charlotte, si jeune, fit
l'extraordinaire imprudence de faire venir chez elle Éon.

Versailles, très-certainement, avait spéculé là-dessus. On avait
compté qu'il plairait, comme il avait fait en Russie. S'il n'eut pas
le même succès, il en eut du moins l'apparence. Lord Bute, pour
envoyer la ratification du Roi, eut ce ménagement singulier de ne pas
choisir un lord qui eût triomphé à Versailles. Il envoya un Français,
et ce jeune secrétaire, Éon!... Chose si contraire aux usages, que le
ministre Praslin se refusait à le croire. Nivernais lui dit finement:
«Cher ami, vous êtes une bête. Vous ne savez pas à quel point nous
sommes aimés ici» (lettre de février 1763).

Il eut la croix de Saint-Louis, et on le renvoya à Londres.
L'opposition eût voulu dans le traité ce mot cruel: que la France
n'aurait plus que tant de vaisseaux. Elle voulait que réellement on
exécutât Dunkerque, qu'on n'y laissât pas une pierre. Chose inutile à
l'Angleterre (Pitt lui-même en convenait), simple outrage, insulte
amère, que les deux bonnes Allemandes tâchaient de nous épargner. Cinq
mois durant on traîna, et nombre de fois Éon alla raffermir le zèle de
notre amie, Sophie-Charlotte, sans qui Bute aurait cédé. Ces
conférences mystérieuses (dans la crainte de l'opposition) n'étaient
pourtant pas trop secrètes; on a les _billets d'audience_ du maître
des cérémonies. Ce fut le malheur de la vie pour la pauvre petite
reine. On inquiéta George III, on dit que Sophie-Charlotte avait été
en Allemagne déjà connue et surprise par la fausse demoiselle, que
George IV était son fils (chose impossible par les dates).

Choiseul était si étourdi, ou si faible pour Praslin, qu'il le laissa
désigner pour successeur de Nivernais, dans cette délicate ambassade,
un Guerchy, dont le vrai mérite était la beauté de sa femme. Praslin
n'y vit que l'agrément de donner à ce cher ami un traitement de deux
cent mille francs.

Éon fut, pendant l'entr'acte, _ministre_ plénipotentiaire. Et en même
temps (la fortune à ce moment l'accablait), il eut une commission
très-secrète de Louis XV, pour _observer_, _reconnaître_, préparer un
plan de descente (juin 1763). Versailles, contre l'Angleterre, couvait
de sinistres projets, au moment du traité même. En 1764, lord
Rochefort donna les détails d'un épouvantable plan que Choiseul aurait
approuvé pour brûler Plymouth et Portsmouth (V. tout le détail dans
_Coxe_). Un tel acte, en pleine paix, le lendemain du traité, eût
rendu la France exécrable; de plus, elle l'eût replongée (épuisée et
impuissante) dans la guerre la plus terrible.

Mais la grande affaire de Choiseul (j'entends la trinité Choiseul, de
la Grammont et Praslin) c'était moins celle d'Angleterre que la sourde
guerre qu'ils faisaient à leur maître Louis XV dans son plus intime
intérieur.

Ils avaient tout, le royaume, guerre, finances, administration,
police, affaires étrangères. Le roi n'avait rien à lui que cette
agence secrète, cinq ou six hommes en Europe, qui observaient,
n'entravaient guère (ils n'auraient jamais osé). Les lettres publiées
récemment étonnent par la timidité. Le roi, dit très-bien l'éditeur
(_Boutaric_, 1866), n'y cherchait «qu'un plaisir inquiet,» une petite
joie maligne d'écolier à blâmer ses maîtres. Tout son refuge était là,
et toute sa royauté, dans ce méchant secrétaire qu'on a mis au musée
du Louvre. Il en portait la clef sur lui. Un matin pourtant il y
trouve ses papiers dérangés, brouillés. Il frémit, se voit découvert.
La Pompadour, enhardie par les Choiseul, avait osé lui prendre la clef
dans sa poche et on avait eu le temps d'entrevoir, de fureter.

Cette affaire de détruire l'agence, d'ôter au roi son secret, son
dernier retranchement, leur semblait la question de la royauté
elle-même. Il fallait un coup d'audace, frapper un agent du roi, et de
façon que les autres vissent bien que sa protection ne pouvait couvrir
personne. Effrayée, découragée, l'agence ne pouvait manquer de périr.

Ils surent ou devinèrent qu'en juin le roi avait pris Éon pour agent à
Londres. En août, ils lui envoyèrent un espion, un certain Vergy,
homme de lettres comme Éon, qui avait aussi fait des livres. Éon le
vit de part en part et il le mit à la porte. Les Choiseul furent
furieux, et ils le furent plus encore quand Éon, ayant reçu de son
ministre Praslin une lettre dure et méprisante, lui répondit
fièrement, avec la verve légère, le mordant, l'emporte-pièce qu'on
croirait de Beaumarchais. Une telle lettre, ostensible, semblait un
défi de l'agence.

On espérait qu'il viendrait se mettre dans la souricière, qu'on
prendrait l'homme et les papiers, qu'encastré dans l'épaisseur des
murs profonds de la Bastille on le ferait bien parler. On ne le paye
plus. Il reste. Praslin le rappelle, il reste. Ce même jour, 4
octobre, le roi lui écrit _que le roi a signé_ (non de sa main, mais
d'une griffe) _son rappel, qu'il doit rester, reprendre ses habits de
femme, prendre abri dans la Cité; car il n'est pas en sûreté dans son
hôtel, et ici il a de puissants ennemis_. (Bout., I, 298).

Cependant, du 4 au 15, le roi reprend un peu courage. Il s'adresse à
Laverdy, le Contrôleur des finances, il lui fait écrire un billet qui
au nom du roi invite Éon à continuer son travail. Puis, songeant que
ce ministre n'a nul pouvoir sur Éon (qui est employé des Choiseul),
par un vrai tour de Scapin, le roi (le 18 octobre) fait une lettre
dans le même sens, y _mettant le seing de Choiseul_ (par la griffe des
bureaux?).

Le vrai Choiseul cependant agissait tout au contraire. Bien loin de
reculer devant l'intention du roi (_intention constatée dans la lettre
de Laverdy_), par une pression odieuse, Choiseul et Praslin exigent
_que le roi signe une demande aux Anglais de livrer Éon_, avec ordre
d'envoyer main-forte pour qu'on s'en saisisse. Ordre à notre
ambassadeur de s'emparer de ses papiers. Le même jour, 4 novembre, le
roi avertit Éon: «Si vous ne pouvez vous sauver, sauvez du moins vos
papiers.» (_Bout._, I, 302.)

Cet ordre contradictoire pouvait faire un combat dans Londres. Éon
réunit ses amis, les arme, s'arme jusqu'aux dents. Il calcule qu'il a
tant d'épées, de sabres, de fusils turcs, qu'il peut résister
longtemps.

L'extradition est refusée. Croyez-vous que l'on s'arrête? point du
tout. On persévère dans le plan d'enlèvement. D'abord on essaie
d'attirer Éon dans un guet-apens, un duel avec ce Vergy, où l'on
aurait happé l'homme. Mais les Anglais s'y opposent. Notre ambassadeur
Guerchy alors se rapproche d'Éon, l'apaise, l'invite à souper, et par
son écuyer Chazal met de l'opium dans son vin. Endormi on eût pu le
prendre. Cela manqua. Alors Guerchy fit sauver l'empoisonneur, et
désespéré pria Vergy d'assassiner Éon(?).

Ce qui est sûr, c'est que _quelqu'un_ chez Praslin s'était chargé
d'amener Éon «_mort ou vif_» (_Bout._, I, 321), que Praslin rassurait
le roi, disait qu'on ne le tuerait pas.

Guerchy nie. Éon affirme. Il porte la chose au plein jour devant le
grand Jury de Londres. Ce Jury déclare l'accusation valable, accepte
le témoignage de Vergy, qui se repent, dit lui-même qu'on le subornait
pour ce crime. Vergy le répéta encore dans une brochure terrible.
(_Lettre à M. de Choiseul_, V. Bachaumont, t. II, 26 nov. 1764).

Éon acheta-t-il Vergy? Avec quoi? il mourait de faim. Mais Choiseul,
Praslin, Guerchy, avaient tout l'argent de la France et pouvaient
richement payer un coup de terreur sur l'agence du roi (et sur le roi
même).

Guerchy était ambassadeur. Il décline le tribunal populaire du Jury de
Londres. Mais tout ambassadeur qu'il est, il accepte des juges
anglais. Il fait évoquer l'affaire par le Banc du roi, qui l'étouffe
et ne blanchit pas Guerchy. Pourquoi celui-ci fait-il disparaître
l'homme essentiel, celui qui aurait versé l'opium? Et pourquoi
lui-même Guerchy n'ose-t-il rester en Angleterre, quitte-t-il cette
belle ambassade? On verra que Louis XV, le Dauphin et Louis XVI se
posèrent ces questions, et se firent sur tout cela une idée
très-arrêtée. Derrière Guerchy, ils virent Praslin, et derrière
Praslin, Choiseul. Ils ne doutèrent pas que Choiseul n'eût autorisé
l'opium, et sur cela le jugèrent (sans doute à tort) empoisonneur.

Ce qui étonne dans un homme d'autant d'esprit que Choiseul, c'est
qu'il crut tromper Éon. Le 14 novembre, espérant prévenir ce honteux
procès, il lui écrit une douce lettre, et tout entière de sa main,
pour lui dire, à _ce cher Éon_, de revenir au plus tôt; il le placera
dans l'armée. Éon savait parfaitement que Choiseul, Praslin, c'était
le même homme. Le piège était trop grossier. Le cuisinier a beau
cacher aux canards le grand couteau, et leur dire: «Petits! petits!»
les petits fuient encore plus fort.

Ayant tant besoin des Anglais, devenus leurs juges, les Choiseul
laissèrent aller

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/24490