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Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique

by abbé Prévost · French · Gutenberg #23610 · 850,081 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique
    
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Title: Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique

Author: abbé Prévost


        
Release date: November 24, 2007 [eBook #23610]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/23610

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE EN DIFFERENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE ET DE L'AMÉRIQUE ***




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[Note du transcripteur: L'orthographie de l'original est conservée.]




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE

EN DIFFÉRENTES PARTIES DE L'AFRIQUE, DE L'ASIE

ET

DE L'AMÉRIQUE:

CONTENANT

L'Histoire de sa fortune, & ses Observations sur les Colonies & le
Commerce des Espagnols, des Anglois, des Hollandois, &c.

OUVRAGE traduit de l'Anglois.

TOME PREMIER.

À PARIS,

Chez DIDOT, Quai des Augustins, à la Bible d'or.

M.DCC.XLIV.

Avec Approbation & Privilège du Roy.




PRÉFACE.


De qui attendroit-on des Relations de Voyages plus utiles & plus
interessantes que des Anglois? La moitié de leur Nation est sans cesse
en mouvement vers les parties du monde les plus éloignées. L'Angleterre
a presqu'autant de Vaisseaux que de maisons, & l'on peut dire de l'Isle
entière ce que les Historiens de la Chine rapportent de Nankin; qu'une
grande partie d'un Peuple si nombreux, demeure habituellement sur l'eau.
Aussi voit-on paroître à Londres plus de Journaux de Mer, & de Recueils
d'observations, que dans tout autre lieu. Les Anglois joignent à la
facilité de s'instruire par les voies de la Navigation, le désir
d'apprendre, qui vient du goût des sciences & de la culture des beaux
Arts. D'ailleurs ce n'est pas seulement en qualité de Voyageurs, qu'ils
acquièrent la connoissance des Pays éloignés. Ils y possedent des
Régions d'une vaste étendue, dont ils ne négligent pas toujours les
curiosités. Leurs Auteurs prétendent que les terres qui sont occupées
par leur Nation depuis l'extrémité de la Nouvelle Écosse au Nord,
jusqu'à celle de la Nouvelle Georgie au Sud, n'ont pas moins de seize ou
dix-sept cent milles de longueur; sans compter leurs Iles, qui forment
encore un Domaine si considérable, que la Jamaïque & la Barbade
contiennent seules plus de deux cent mille Anglais.

Quoiqu'ils soient bien revenus de l'opinion qu'ils s'étoient formée de
la richesse de tous ces Pays dans les premiers tems de leurs
découvertes, ou de leurs Établissemens, il est certain qu'ils en tirent
de très-grands avantages. Ils ne disent plus comme autrefois:»Les flots
de nos Mers sont d'Ambre-gris;[A] le cours»de nos Rivières, est
presqu'interrompu par l'abondance de l'or; le moindre Minéral que nous
possedons, & que nous daignons à peine recueillir, est le cuivre, car
nos terres le portent si près de la surface, qu'il ne faut que nous
baisser pour en prendre.» C'est un Écrivain serieux, qui s'applaudissoit
ainsi de son bonheur en prose. M. Waller, un des meilleurs Poètes
d'Angleterre, a fait une peinture des Isles _Bermudes_, qui rappelle les
plus délicieuses idées du Paradis terreste.» Qui ne»connoît pas,
dit-il, ces Isles heureuses,[B] où croissent des limons d'une grosseur
énorme; où le fruit des orangers surpasse celui du Jardin des
Hesperides; où les perles, le corail, & l'ambre-gris donnent aux Côtes
une splendeur céleste? Là, le Cèdre superbe, qui éleve sa tête jusqu'aux
cieux, est le bois que les Peuples brûlent dans leurs foyers. La vapeur
qui s'en exhale & qui embaume les viandes qui tournent à leurs broches,
pourrait servir d'encens sur les Autels des Dieux; & les Lambris qu'il
fournir à leurs appartenons, embelliroient les Palais des Rois. Les doux
Palmiers y produisent une nouvelle espece de vin délicieux, & leurs
feuilles, aussi larges que des Boucliers, forment un ombrage charmant,
sous lequel on est tranquillement assis pour boire cette divine liqueur.
Les figues croissent en plein champ, sans culture, telles que Caton les
montroit aux Romains, pour les exciter par la vûe d'un fruit si rare, à
la conquête de Cartharge, qui le voyait naître dans son terroir. Là, les
Rochers les plus stériles ont une sorte de fécondité; car régulièrement,
dans plus d'une saison, leur sommet aride offre un mets voluptueux, dans
les oeufs de plusieurs espèces d'oiseaux, &c.»

[Note A: Our seas flow With ambergrease, our Rivers are almost
choak'd with gold, and the worst minéral we have, which we think not
worth taking up, is copper: for it is so near the surface, that we may
almost stoop and have it, &c. _Pref. of a new Relation._]

[Note B:

/*[4]
    Bermudas wall'd with roks, who does not know,
    That happy Island, where huge lemons grow,
    And orange trees, which golden fruit do bear
    That hesperian gardens boast of none so fair.
    Where shilling pearls, coral, and many a pound
    On the rich shore of ambergrease is found?
    The lofty cedar, which to heaven aspires,
    The Prince of trees, is fewel for their fires,
    The smoack, by which their loaded spit do turn,
    For incense might on sacred altars burn,
    Their private Roofs an odorous Timber born,
    Such as might palaces for kings adorn, &c.
*/

_Waller's battle of summer's Island._]

Ces descriptions pompeuses étoient le langage d'une Nation peu
accoutumée à voir des figues & des oranges, qui croissent en effet
difficilement dans un climat aussi froid que l'Angleterre. Pour l'or, le
corail & l'ambre-gris, s'il s'en est quelquefois trouvé dans les
Colonies Angloises, ce n'est point assez souvent, comme on le verra par
quelques endroits de cette Relation, pour donner droit aux Anglois de
s'en applaudir dans des termes si magnifiques. D'ailleurs, quoiqu'on ne
puisse douter que leurs Plantations ne leur ayent d'abord été fort
avantageuses, elles ont souffert de l'altération sur quantité de points;
ce qui n'empêche pas néanmoins, qu'ils n'en tirent encore beaucoup
d'utilité. Il se trouve là-dessus des détails curieux dans leurs Livres.
M. _Litleton_ Président de la Barbade, & le Chevalier _Dalby Thomas_,
ont écrit avec beaucoup de feu sur cette matiére; & ces explications
présentées au Peuple par des Écrivains si sensés, n'ont pas peu servi à
redoubler l'ardeur de la Nation pour le service des Colonies.

On y voit surtout quel est l'esprit de nos voisins, non-seulement à
l'égard des possessions qu'ils ont dans les Indes, mais par rapport même
à celles d'autrui. Ils poussent la jalousie si loin, qu'un Anglois se
tua, dans le siécle passé, du seul regret qu'il avoit conçu de ce que
les Espagnols & les Portugais sont maîtres de la plus belle & de la
plus riche partie de l'Amérique. Mais cette disposition les portant à ne
rien négliger dans leurs voyages & à publier toutes les remarques qui
peuvent être utiles à leur commerce, il ne se passe guères de semaines
où l'on ne voie paraître à Londres, le récit de quelque nouvelle
Navigation. Les Anglois qui ont fait des voyages remarquables, sont sûrs
de l'immortalité dans leur Patrie; On voit gravés, dans mille endroits
de l'Angleterre, les noms de ceux qui ont fait le tour du monde. En
effet ces illustres Avanturiers, ne méritent pas moins d'être connus,
dans tous les lieux où la hardiesse & l'industrie donnent droit à la
gloire.

Le premier fut le Chevalier François Drake. À peine le Détroit de
_Magellan_ fut-il-décou vert, que cet audacieux Anglois entreprit le
même voyage, pour le pousser beaucoup plus loin. Il s'embarqua au Port
de Plymouth le 15 Novembre 1577. Il arriva au Détroit le 21 d'Août de
l'année suivante; & se voyant dans la Mer du Sud, le 6 de Septembre, il
continua sa navigation au long de la Côte Occidentale de l'Amérique,
jusqu'au 43e degré de latitude du Nord, d'où il tourna par les Indes
Orientales & revint en Europe par le Cap de bonne Espérance. La Mer du
Sud avoit été découverte au travers des terres, par _Baco Nunez de
Balboa_, qui avoit traversé le premier l'Isthme de l'Amérique. Mais Jean
Sebastien Cano, Espagnol, étoit le seul qui eut fait le tour du monde
avant le Chevalier Drake.

En 1586, le Chevalier Thomas _Candish_ forma la même entreprise, & ne
l'exécuta pas moins heureusement. Deux Hollandois, _Olivier Nord_, en
1598, & _Georges Spilbergen_, au commencement du 17e siècle firent
aussi ce dangereux voyage. Mais le Chevalier Jean _Narbroug_, après
avoir passé le Détroit de Magellan dans le cours de l'année 1609, &
s'être avancé au long des Côtes jusqu'au Chili, repassa le Détroit, ce
que personne n'avoit encore fait avant lui: car les périls que les
Prédécesseurs y avoient courus n'avoient pas eu moins de force pour les
empêcher de revenir par la même voie, que Le désir d'achever leur cercle
autour du Globe. Le _Maire_ découvrit plus au Sud, en 1616, un autre
passage, auquel il donna son nom. Mais le Détroit n'en étoit pas moins
dangereux que celui de Magellan. Ce fut en 1681, qu'un Anglois, nommé
_Sharp_, trouva le moyen de repasser de la mer du Sud, dans celle du
Nord, sans avoir apperçu aucune terre. Ayant traversé l'Isthme de
l'Amérique, où il commit quantité de brigandages, il s'embarqua sur la
Côte de la Mer du Sud, pour revenir par les Détroits de Magellan ou de
le Maire; mais le vent s'étant opposé à son passage, il continua de
voguer, & rentra enfin par une Mer ouverte, dans celle du Nord. Le
Capitaine Cooke a fait dans le cours des années 1709, 1710, & 1711, un
voyage autour du monde, dont il a publié la Relation en 1712.

Celle que je donne au Public n'a point un objet si vaste; mais elle
n'est pas moins propre à faire connoître l'ardeur des Anglois pour tous
les objets de fortune & de curiosité. Quoiqu'elle ait été mise en ordre
depuis plusieurs années, sur les Journaux & les Mémoires de l'Auteur,
elle n'est tombée que depuis fort peu de tems entre mes mains. Toutes
les parties en sont si agréables & si interessantes qu'elle m'a paru
digne d'une prompte traduction. La naïveté des détails personels;
l'importance des observations qui regardent le commerce, la politique la
situation des lieux & la connoissance de ce qu'ils renferment de plus
curieux ou de plus utile; en un mot la variété des objets & la multitude
des entreprises y présentent sans cesse de nouvelles scènes. Il y a même
de l'avantage à tirer pour la morale, du caractère de droiture & de
probité qui se soutient constamment dans les deux Négocians, dont on lit
les projets & les expéditions. S'ils étoient conduits par la passion de
s'enrichir, leurs motifs étoient fort differens de ceux de l'avarice; &
l'intérêt qu'on prend au cours de leurs affaires, en fait voir avec joie
le succès.

Les détails qui concernent la nouvelle Georgie, la Baye de Hudson,
divers endroits des Côtes d'Afrique, la Nation des _Muschetos_, &
plusieurs parties des Établissemens Espagnols & Hollandois, contiennent
tant de particularités qui n'ont jamais été publiées, qu'on ne se
plaindra point d'y trouver comme dans la plûpart des nouvelles
Relations, la répétition de ce qu'on a déjà lû sous d'autres titres.

L'aversion que j'ai pour le merveilleux sans vraisemblance, m'a fait
retrancher, à l'article de _Saint Vincent_, de longs récits, dont je
n'ai pas mieux senti l'agrément que l'utilité. Je n'aurois pas même fait
grace à l'Histoire du Dragon, & des Reptiles, si je ne m'étois souvenu
qu'on en trouve des traces dans plusieurs autres Relations. Qui se
persuadera que des hommes aussi grossiers que les Caraïbes, ayent parmi
eux des Magiciens & des Sorciers, lorsque dans les Pays les plus
éclairés de l'Europe, où la corruption du coeur n'a porté que trop
souvent des gens d'esprit à vouloir s'initier dans ces odieux Mistères,
& d'autres du moins à vouloir les approfondir, il ne s'est encore rien
offert qui puisse leur donner le moindre crédit? Les Isles des Caraïbes
ont des Imposteurs, dont les prestiges sont proportionés sans doute à
l'ignorance & à la crédulité de cette Nation. Ce n'est point à la vûë
des Européens, qu'ils ont la hardiesse de les exercer; & je ne me
souviens point en effet d'avoir lû qu'aucun Voyageur Anglois ou
François, ait jamais été témoin de leurs enchantemens. Mais les
Sauvages, qui donnent aveuglement dans toutes sortes de piéges,
paroissent persuadés de toutes ces merveilles dans les recits qu'ils en
font aux Européens: & la persuasion est presque toujours contagieuse.
Quelle apparence aussi, que s'il éxistoit une vallée remplie de pierres
précieuses, dans une Isle, dont l'accès n'est pas refusé aux Étrangers,
le même motif qui a fait traverser les Mer, & découvrir de nouveaux
mondes, au travers de mille dangers, n'eût pas fait surmonter depuis
long-tems, les obstacles qui nous dérobent de si précieux trésors.

On n'a joint à cet Ouvrage, avec la Carte générale, qu'une seule Carte
particuliere qui convient aux principaux événemens, parce qu'il en
auroit fallu trop souvent de particulieres, si l'on avoit entrepris de
suivre nos Voyageurs a la trace. L'Écrivain Anglois laisse entrevoir
dans plus d'une occasion, le motif qui lui a fait supprimer les
hauteurs, lorsqu'il est question de cette riche Côte d'Afrique, qui
devint le fondement de sa fortune. Ce n'est pas la première fois que
l'intérêt ait fait garder le silence aux Négocians sur les voies du
commerce. Mais on peut regarder cette suppression même, si elle est
volontaire, dans un lieu où l'on est porté à la regréter, comme un
caractère de bonne foi pour le reste de l'Ouvrage; puisqu'avec moins de
respect pour la vérité, il auroit été facile de remplir ce vuide par des
suppositions imaginaires.

[Illustration]




VOYAGES DU CAPITAINE ROBERT LADE ET DE SA FAMILLE


La pauvreté est un puissant aiguillon pour le courage & j'ose dire pour
toutes les vertus, sur-tout dans ceux qui sont tombés de l'état
d'opulence & qui ont pour double motif la misère d'une Épouse & de
plusieurs enfans. Mes Voyages & mes plus difficiles entreprises n'ont
point eu d'autre cause. J'avois reçu de mes Ancêtres un bien
considérable, dont je me vis dépouillé dans l'espace de peu de jours par
les fameuses révolutions de l'affaire du Sud. Je me trouvois marié
depuis quinze ans, âgé d'environ quarante, & chargé d'une nombreuse
famille. Le désespoir m'auroit fait prendre quelque résolution funeste à
ma vie, si l'exemple d'un grand nombre de mes amis, qui étoient sortis
de l'indigence par la voye du Commerce, ne m'eut paru une ressource qui
me restoit encore à tenter.

On conçoit qu'étant sans biens, je ne me proposois pas d'imiter ceux qui
avoient accumulé des richesses sur leur propre fond. Il falloit
commencer par me rendre utile au service d'autrui, & je n'avois à mettre
dans mon entreprise que de la probité & de l'industrie, deux qualités
par lesquelles je m'étois fait connoître assez heureusement. Après avoir
fait le calcul de ce que je pouvois tirer de mes meubles, unique reste
de ma fortune, sur lequel je ne laissois pas de fonder quelques
espérances particulieres, je fis confidence de mon embarras & de mes
desseins à Georges Sprat, un de nos plus riches Marchands, qui avoit
deux Comptoirs également accrédités, l'un dans nos Colonies d'Amérique,
& l'autre aux grandes Indes. Il connoissoit anciennement ma famille, &
quoique je n'eusse point de liaisons fort étroites avec lui, j'étois
sûr qu'ayant toujours fait ma demeure dans son voisinage, il ne pouvoit
avoir qu'une favorable opinion de mon caractere. Il reçut honnêtement
mes ouvertures, il me fit expliquer non-seulement l'histoire de ma
disgrâce, mais l'état présent de mes affaires, & celui de ma famille. Sa
curiosité, ou l'intérêt qu'il prit tout d'un coup à ma fortune, l'amena
chez moi dès le lendemain, & la vûe de ma femme & de mes enfans, dont la
tristesse rendoit assez témoignage au malheur de notre condition, acheva
d'échauffer son zéle en ma faveur.

Après avoir laissé passer quelques jours sans me communiquer ses
desseins, il me parla d'un Vaisseau qu'il faisoit partir pour Bengale
avant la fin du mois, & pour lequel il avoit besoin d'un Supercargoes,
que je pouvois être, si je voulois confier mes espérances à la Mer.
J'acceptai cette offre, comme une faveur qui les surpassoit beaucoup;
car dans mes premières vûes, je n'avois pensé qu'à obtenir quelque
emploi plus borné dans l'un de ses deux Comptoirs. Je conçus qu'avec
l'autorité & les privileges d'un Supercargoes, je pourrais tirer un
profit considérable des marchandises que je voulois acquérir du prix de
mes meubles, sans compter les autres avantages qui sont propres à cette
commission. M. Sprat m'apprit lui-même tout ce que je devois espérer
d'un premier Voyage. Mais en prenant soin d'arranger mes préparatifs, il
supposa trop généreusement que je me reposerois sur lui dans mon
absence, de la conduite & de l'entretien de ma famille; elle étoit
composée de trois garçons & de deux filles. Mon aîné avoit quatorze ans,
la première de mes filles en avoit treize, & la seconde un peu plus
d'onze; le plus jeune de mes deux derniers fils n'en avoit que sept.

Mes vûes n'étoient pas encore bien éclaircies sur la manière dont je
devois pourvoir à leur subsistance pendant mon Voyage. J'avois pensé que
l'aîné de mes fils pouvoit m'accompagner, & je n'étois pas sans
espérance que la mere de ma femme, qui vivoit encore dans une fortune
fort médiocre, consentiroit à se charger de sa fille & de nos quatre
autres enfans; ce fut la réponse que je fis aux propositions de M.
Sprat. Mais sa chaleur paroissant redoubler pour me rendre service, il
me représenta que cette disposition de ma famille feroit trop connoître
au Public la ruine de mes affaires; qu'à la veille de les rétablir, il
falloit soutenir les apparences jusqu'à mon retour; que remettant ses
intérêts entre mes mains, il ne pouvoit trop faire pour m'attacher à
lui, & que la dépense d'une année d'entretien dont il vouloit se charger
pour ma maison, seroit bien compensée par la fatigue & les peines
ausquelles j'allois m'exposer, pour le soin de son Commerce. Je ne
voyois encore dans toutes ces instances que des attentions honnêtes,
ausquelles l'intérêt pouvoit avoir autant de part que l'amitié; mais ma
femme qui m'aimoit avec beaucoup de tendresse, avoit fait d'autres
observations qu'elle se hâta de me communiquer. M. Sprat n'étoit pas
venu chez moi, sans ouvrir les yeux sur le mérite de ma fille aînée, ses
sentimens n'avoient pû se dérober aux yeux d'une mere, & l'affectation
même qu'il avoit apportée à les déguiser, sembloit les rendre suspects.
Ce récit ne me causa point toute l'inquiétude que je voyois à ma femme:
Que devois-je craindre de l'amour de M. Sprat pour une fille de treize
ans, qui ne s'éloigneroit pas un moment de sa mere? D'ailleurs il
n'étoit point marié, & ma naissance étant supérieure à la sienne, je
pouvois me flater que son inclination, joint aux services que j'allois
lui rendre, pourroit le faire passer quelque jour sur l'inégalité de la
fortune. Ma femme surprise de mes objections, ne balança plus à s'ouvrir
tout-à-fait. Elle m'apprit que si sa fille avoit gagné le coeur de M.
Sprat, le Commis de ce Négociant, pour qui son Maître avoit une
confiance absolue, n'avoit pas pris des sentimens moins tendres pour
elle-même; & que dans les visites qu'ils nous avoient rendues depuis
moins de quinze jours, ils lui avoient fait entendre assez clairement ce
qu'ils se proposoient tous deux, aussi-tôt que je serois éloigné. Malgré
le triste état de mes affaires, l'intérêt n'étoit pas capable de me
faire oublier l'amour & l'honneur. J'éprouvai même à l'instant toute la
force d'une passion que je n'avois jamais connue, parce que la conduite
de ma femme n'avoit jamais été propre à me la faire sentir. Je parle de
la jalousie, qui fut assez violente dès le premier moment, pour me faire
renoncer à toutes les espérances que j'avois conçues de M. Sprat.
Cependant après quelques réfléxions sur son projet, je me persuadai que
devant beaucoup moins de reconnoissance à un homme qui se proposoit de
séduire ma femme & ma fille, il m'étoit permis d'employer quelque
honnête artifice pour assurer tout à la fois ma fortune, & l'honneur de
ma famille. Je revins à l'idée que j'avois eue de me procurer un office
de Comptoir, sans renoncer à celui de Supercargoes; & pensant ainsi à
m'établir dans les Indes, je résolus de ne quitter l'Angleterre qu'avec
ma femme & mes enfans. Il falloit déguiser ce dessein à M. Sprat;
j'évitai de lui parler de ma famille, comme si j'eusse accepté ses
premières offres, & je lui demandai pour nouvelle faveur, de m'accorder
quelque emploi dans un de ses Comptoirs. Loin de m'arrêter par des
objections, il se prêra si facilement à mes désirs, que je demeurai
plus persuadé que jamais de ses vûes sur ma fille, & de l'avantage qu'il
espéroit tirer de mon éloignement.

Dans cette situation je me hâtai de vendre mes meubles, & j'en convertis
le prix en Montres d'or, & en ouvrages d'Orfévrie. Quelques Diamans de
ma femme avoient fait la principale partie de ma somme; car outre que la
valeur de mes meubles étoit médiocre, je fus obligé de laisser toute
meublée, jusqu'à mon départ, la Salle où j'étois accoutumé de recevoir
M. Sprat; & ne voulant point qu'il eut le moindre soupçon de mon projet,
je convins avec ma femme, que suivant les résolutions que nous prîmes
ensemble, elle disposeroit de ce reste de nos biens, dans les derniers
momens. Le jour étant arrivé pour mettre à la voile, je pris congé
d'elle & de mes enfans le 2 d'Avril 1722, dans la présence de M. Sprat &
de son Commis, qui m'accompagnerent ensuite jusqu'à Gravesend; mais dès
la nuit suivante ma femme s'étant délivrée heureusement de tous les
embarras dont elle restoit chargée, partit avec mes enfans pour me
venir joindre à Sandwich, où je devois relâcher. Son voyage & le mien se
firent avec tant de bonheur, que je la reçus à bord le troisiéme jour,
avec des mouvemens incroyables de tendresse & de joie.

Notre Vaisseau, qui se nommoit le Depfort, portoit vingt-deux hommes
d'Équipage, & la Cargaison consistoit presque entierement en Draps & en
Étoffes d'Angleterre. M. Rindekly, notre Capitaine, parut surpris de
l'arrivée de ma famille; je l'avois si peu prévenu, que manquant de
plusieurs commodités nécessaires, nous fumes obligés de passer un jour
entier à Sandwich, pour nous les procurer. Nos intérêts étant liés par
des espérances communes de profit, je ne balançai point à lui
communiquer l'état de mes affaires, & les raisons mystérieuses de ma
conduite. Il m'applaudit, en me promettant son amitié & ses services.
Les premières occupations de sa vie n'avoient pas été des affaires de
Commerce; il s'étoit ruiné comme moi, mais par le désordre de sa
conduite, & cherchant des ressources sur Mer, il étoit parvenu à
commander successivement plusieurs Vaisseaux, qu'il avoit conduits fort
heureusement. La confiance des Marchands à sa bonne fortune, alloit
jusqu'à se le disputer pour Capitaine, & chacun cherchoit à se
l'attacher par les plus grandes récompenses. Notre amitié n'ayant fait
qu'augmenter tous les jours, il m'apprit l'histoire de sa ruine, qui ne
fut qu'une relation d'avantures voluptueuses, mais qui servit à me faire
estimer d'autant plus le fond de son caractère, qu'il ne s'étoit perdu
que par des excès de générosité & de bonne foi.

Le vent fut si favorable à notre navigation, qu'ayant doublé les Caps
d'Espagne en six jours, nous découvrîmes vers le soir du neuvième jour
les Côtes d'Afrique. Cependant le tems étant devenu plus gros à l'entrée
de la nuit, & l'eau de la Mer paroissant jaune du côté de la terre, nous
sondâmes, avec quelque inquiétude pour les Bancs de sable, qui étoient
marqués sur nos Cartes. Nous trouvâmes trente brasses, & puisant un seau
de cette eau jaunâtre, nous reconnûmes que le goût n'en étoit pas
différent des autres eaux de la Mer. Le lendemain, qui étoit le 14
d'Avril, nous continuâmes d'appercevoir les Côtes, & nous vîmes divers
Oiseaux de la grandeur des Ramiers. L'eau ne nous parut plus jaune, elle
étoit verte & azurée; nous ne trouvâmes aucun fond fur 70 brasses d'eau.
Le 15 nous prîmes un bon fond de sable sur 22 brasses, la sonde amena de
petites pierres luisantes, ce qui nous fit croire qu'il y avoit là
quelque matière Minérale. Le 16 nous eûmes un fond sur 70 brasses, &
vers le Midi nous vîmes flotter autour de notre Vaisseau quantité de
bois. À deux heures après midi, la terre se montra fort clairement, & le
Capitaine continuant sa route sans aucune marque d'embarras, me dit que
nous n'avions aucune raison de nous en éloigner. Une heure après, nous
vîmes du côté de la Côte, dont nous n'étions plus guères qu'à douze
mille, une Chaloupe à voiles & à rames, équippée de huit hommes. Nous
les prîmes d'abord pour des Chrétiens, échappés de quelque orage, mais
quand ils furent plus près, nous les reconnûmes pour des Nègres. Ils
jettèrent des cris en nous appercevant, nos gens en jetterent aussi;
enfin nous ayant fait un signe d'amitié, ils s'avancerent, & l'un d'eux
nous fit une harangue assez longue, à laquelle nous répondîmes sans
l'entendre, & sans nous flater d'être entendus. Ensuite ils monterent
hardiment sur notre Bord, leurs épaules étoient couvertes d'une peau de
quelque animal sauvage; ils en portoient une autre autour des reins, qui
leur couvrait les parties naturelles. Leur Orateur, qui paroissoit aussi
leur Chef, étoit habillé de noir, il avoit une culotte, des bas, des
souliers, une ceinture, un chapeau, & deux ou trois de ses gens avoient
aussi des habillemens à la Chrétienne. Ils se servirent d'un morceau de
craye, pour nous faire le plan de la Côte voisine, en prononçant divers
mots qui nous parurent en usage chez les Chrétiens. Nous jugions même à
leurs manières, qu'ils nous entendoient mieux que nous ne croyions les
entendre; & par leurs signes du moins ils s'efforçoient de nous assurer,
que nous pouvions approcher de la terre sans aucun risque.

Nous n'avions pas d'autre besoin que de bois à chauffer, dont nous
avions fait mauvaise provision, parce que nous avions compté sur un tems
plus doux. Le Capitaine appercevant de beaux arbres, & d'agréables
collines chargées de bois, résolut de mouiller derrière un Cap qui
s'avançoit vers nous, & qu'il prit même pour une Isle. Nous y trouvâmes
15 brasses de fond, & toutes les apparences étant tranquilles, nous
prîmes le parti d'y passer la nuit. Dès le matin, nous descendîmes à
terre au nombre de douze, armés de fusils & de haches, pour couper du
bois. Le rivage étoit bas & sablonneux, mais en montant sur la première
colline qui n'en étoit éloignée que d'un mille, nous fûmes surpris d'y
trouver quantité de pois & de fraises, & surtout une multitude étonnante
de figuiers sauvages; le bois de chauffage que nous y prîmes, étoit du
cyprès & du bouleau. Le bruit de nos haches attira quelques Nègres, qui
n'oserent s'approcher; ce qui nous confirma dans l'opinion, que les
premiers n'étoient pas des habitans du même Pays, ou que s'ils étoient
Afriquains, ils étoient de la Côte qui regarde l'Europe.

Nous eumes jusqu'au 24 une Navigation douce & paisible. Il n'y avoit
personne dans le Vaisseau qui connût assez la Géographie, pour nous
faire prendre une autre idée de ces parties de l'Afrique que par leur
hauteur. À 20 milles d'un Cap que nous quittions, nous trouvâmes une
autre pointe, qui nous fit éprouver pour la première fois quelques
mouvemens de crainte; car tandis que nous faisions des bordées pour
doubler ce passage, nous tombâmes tout d'un coup dans un bas-fond, d'où
nous eumes une peine mortelle à nous tirer. Nous portâmes ensuite le Cap
vers la Côte, & nous mouillâmes à l'entrée de la nuit sur huit brasses
de bon fond. J'étois surpris de cette maneuvre du Capitaine, qui
affectoit de ranger continuellement une Côte si dangereuse. Le tems
étant fort beau, nous envoiâmes notre Chaloupe pour sonder au-delà d'un
Banc de sable, près d'une autre pointe. Le fond s'y trouva bon, & le
Capitaine nous fit prendre aussi-tôt cette route. Avant la fin du jour,
plusieurs petits Bateaux joignirent notre bord. Les Nègres qui les
conduisoient avoient tous à leurs oreilles des anneaux jaunes que nous
prîmes pour de l'or. Ce fut alors que je crus pénétrer le dessein du
Capitaine, & lui ayant communiqué ma pensée, il me confessa secrétement
que je ne me trompois pas dans ma conjecture. Il avoit appris d'un autre
Capitaine Anglois, que dans plusieurs endroits de cette Côte, les Nègres
avoient des amas considérables de poudre d'or, & qu'étant sans commerce
avec les Européens, ils en connoissoient peu la valeur. La couleur de
leurs anneaux ayant achevé de le persuader, il me recommanda le silence
avec tous les Gens du Vaisseau, & me faisant esperer quelque occasion de
nous enrichir, il se flatta que nous pourrions en profiter sans admettre
personne à notre secret.

Quoique nous ne pussions tirer aucun éclaircissement des Nègres, qui
nous avoient abordés, nos propres observations nous firent juger que
cette Côte étoit fort peuplée. Outre beaucoup de fumée que nous
appercevions du côté de la terre, nous crumes découvrir quantité de
Nègres qui couroient le long du rivage. La douceur des premiers fit
prendre au Capitaine une idée favorable de leur Nation. D'ailleurs il
falloit risquer quelque chose avec de si grandes espérances. Il me
déclara d'un air ferme que sa résolution étoit de se mettre dans la
Chaloupe avec cinq ou six de ses Matelots les plus stupides, & il me
demanda si je me sentois assez de courage pour l'accompagner. Le regret
que j'avois d'abandonner ma femme & mes enfans, me fit naître d'abord
quelques objections; mais considérant aussi que le Ciel m'offroit
peut-être une occasion que je ne retrouverois jamais, je ne mis qu'une
condition à notre entreprise: ce fut d'arrêter dix des onze Nègres qui
étoient montés dans notre Bord, après les avoir traités assez
civilement, pour leur faire comprendre que notre dessein n'étoit pas de
leur nuire, & d'emmener avec nous l'onziéme, qui ne manqueroit pas de
rendre témoignage de notre conduite & de nos intentions. Ma pensée étoit
de nous précautionner contre la trahison, en gardant ainsi des Otages; &
le danger d'irriter toute la Nation par cette espece de violence, me
paroissoit bien moindre que celui de nous livrer sans aucune sorte de
précautions. Ayant fait goûter cet avis au Capitaine, nous offrîmes des
rafraîchissements aux Nègres, nous leur fimes divers présens que nous
accompagnâmes de beaucoup de caresses, & tâchant de leur faire
comprendre notre dessein par nos signes, nous les laissâmes dans notre
Bord après avoir donné ordre à nos Gens de ne pas se relâcher de leurs
civilités. Celui que nous fîmes descendre avec nous dans la Chaloupe
avoit le visage peint de rouge, & la tête entourée de plumes, ce qui
nous le fit prendre pour un homme de quelque rang dans sa Nation. Il
marqua si peu de résistance à nous suivre & à laisser derriere lui ses
Compagnons, que ne doutant plus qu'il n'eut pénétré nos sentimens, nous
ne fîmes aucune difficulté de suivre la route qu'il nous marqua pour
gagner le rivage. À mesure que nous avancions, le nombre des Nègres nous
paroissoit augmenter sur la Côte, et commençant à les appercevoir
distinctement, nous jugeâmes que c'étoit l'admiration qui les attiroit
pour nous voir arriver. Le Capitaine s'étoit muni de plusieurs petits
Miroirs, de quelques paires de Cizeaux, & d'un grand nombre de
Mouchoirs de toile rouge. Il mit un de ces Mouchoirs au cou du Nègre qui
nous accompagnoit. Il lui avoit déja donné un Miroir, qui lui avoit paru
un présent merveilleux, & dans lequel il ne se lassoit point de se
regarder.

Nos armes étoient nos Épées, des Fusils & des Haches, que nous avions
cru devoir porter particulierement à toutes sortes de hazards. Nous
étions sept, en y comprenant le Capitaine & moi. En arrivant au rivage,
qui étoit bordé d'une foule de Nègres, nous étendîmes les mains en signe
de paix & d'amitié. Mais notre Guide nous épargna l'embarras de nous
expliquer davantage. Ayant sauté à terre aussi-tôt, ou plûtôt s'étant
élevé dans l'eau qu'il avoit encore jusqu'à la ceinture, il dût faire en
peu de mots un récit bien favorable à tous ceux qu'il rencontra,
puisqu'il s'éleva des cris & des témoignages de joie qui ne purent nous
paroître équivoques. Nous fûmes reçûs effectivement comme des Anges du
Ciel. Plusieurs Nègres, qui paroissoient distingués entre leurs
Compagnons, nous offrirent la main pour nous aider à descendre de la
Chaloupe, & remarquant que nous faisions passer le Capitaine à notre
tête, ils conçûrent que c'étoit lui qu'ils devoient regarder comme notre
Chef.

Ils nous conduisirent jusqu'à leur Habitation, qui n'étoit qu'à un demi
mille du rivage. Quoique les témoignages de leur amitié ne se
démentissent point sur la route, leur curiosité nous étoit souvent
incommode. Ils vouloient voir nos Épées & nos Fusils. Ils examinoient la
figure de nos Habits. Ils nous prenoient les mains, comme s'ils en
eussent admiré la couleur. Le Capitaine ayant refusé de leur abandonner
son Fusil & son Épée, nous suivîmes son exemple; ce qui n'empêchoit
point qu'ils ne portassent continuellement la main à nos armes, pour y
fixer plus curieusement leurs yeux. Enfin nous arrivâmes à leur
Bourgade, qui n'étoit qu'un misérable assemblage de Cabanes sans ordre,
& la plûpart composées de terre & de branches d'arbres. Nous crûmes
entendre par leurs signes qu'il y avoit plus loin une Habitation
nombreuse & mieux bâtie, où leur Roi faisoit apparemment sa résidence.
Le Païs n'étant point couvert par des Montagnes, ni par des Bois, comme
celui dont nous avions approché trois jours auparavant, il étoit si sec
& si stérile, qu'à peine avions-nous apperçû quelques arbres, & quelques
traces de verdure dans le chemin que nous avions fait depuis la Mer.

Toute la Nation, hommes & femmes, étoit nuë jusqu'à la ceinture, &
n'étoit couverte autour des reins que d'une large bande de peau, dont le
poil avoit été coupé ou brûlé. La plûpart portoient des anneaux aux
oreilles, & l'avidité du Capitaine augmentant à cette vûë, il avoit déjà
fait entendre à quelques Nègres, que pour leurs anneaux il donneroit
volontiers un petit Miroir ou une paire de Cizeaux. Il en obtint ainsi
quelques-uns, & se persuadant, plus il les considéroit, que c'étoit
véritablement de l'or, il m'avertissoit à voix basse que nous touchions
au tems de la fortune. Je ne pouvois rien opposer à cette prévention.
Cependant mes yeux ne me rendoient pas le même témoignage que les siens,
& la couleur du métail qui me paroissoit un jaune beaucoup plus foncé
que l'or, me laissoit des soupçons. J'essayai même de plier quelques
anneaux, & la facilité avec laquelle ils cédérent à des efforts assez
médiocres, augmenta mon incrédulité. Un Chef des Nègres, qui étoit, sans
doute, le premier de l'Habitation, nous ayant fait entrer dans sa
Cabanne, on nous y offrit des Viandes cruës, avec une Liqueur dont nous
ne pûmes boire après en avoir goûté. Mais nous mangeâmes volontiers
d'une espéce de fruit, qui avec moins de grosseur que nos Melons, en
avoit à peu près le goût & la couleur. Notre confiance augmentant pour
des Hôtes si doux & si caressans, nous ne fîmes plus difficulté de
laisser manier nos armes à celui qui nous traitoit. Il nous parut qu'il
ne connoissoit point l'usage de nos fusils; mais le plaisir qu'il
prenoit à considérer nos haches, nous ayant fait juger qu'il en
concevoit l'utilité, le Capitaine lui offrit la sienne qu'il accepta
avec des transports de joie; & pour ne laisser rien manquer au présent,
nous y joignîmes deux miroirs, & quatre mouchoirs de toile rouge.

Les Nègres avoient fort bien compris que leurs anneaux nous plaisoient.
Nous fûmes agréablement surpris à la fin du repas, de nous en voir
offrir deux ou trois poignées, que le Chef tira lui-même d'un trou
pratiqué dans le mur. Nous ne nous fîmes pas presser pour les recevoir,
& le Capitaine charmé de cette galanterie, résolut aussi-tôt d'en
marquer sa reconnoissance avec éclat. Il avoit observé sur le Vaisseau
que rien n'avoit fait plus de plaisir aux Nègres, que l'Eau-de-vie qu'on
leur avoit fait boire, & quelques pièces de Boeuf salé qu'on leur avoit
abandonnées sans préparation. Il fit partir deux de nos Gens,
accompagnés du Nègre qui nous avoit conduits, avec ordre d'apporter du
Vaisseau un baril d'Eau-de-vie, & un tonneau de viande salée. Il
recommanda qu'on y joignît du Biscuit pour notre propre usage; & le
Nègre qui nous avoit servi de Guide, comprenant par nos signes qu'il
alloit apporter de cette Liqueur dont il avoit pris tant de plaisir à
boire, ne manqua point de répandre une si bonne nouvelle. Il fut suivi
jusqu'au rivage par un grand nombre de ses Compagnons, qui marquerent
beaucoup d'envie d'entrer dans la Chaloupe; mais l'ordre étoit donné de
n'y recevoir que lui, & n'ayant point douté que les plus curieux ne se
missent dans leurs petits Bateaux pour gagner notre Bord, le Capitaine
avoit ordonné aussi que sans employer aucune violence, on leur permît
seulement d'approcher au pied du Vaisseau, afin qu'ils pussent apprendre
de leurs Compagnons avec quelles caresses on les y avoit retenus.

Pendant ce tems-là, nous raisonnions, le Capitaine & moi, non sur la
qualité du Métail, que nous étions résolus d'emporter malgré mes doutes,
mais sur les moyens de nous en procurer la plus grande quantité qu'il
nous seroit possible. Nous aurions souhaité de pouvoir découvrir d'où
les Nègres le tiroient, & nous balançâmes dans cette pensée si nous ne
devions pas pénétrer plus loin dans les terres, pour gagner cet autre
lieu où nous avions crû comprendre que résidoit leur Chef. Mais quelle
apparence de nous éloigner du Vaisseau, & de porter la confiance à ce
point pour des Barbares? Nous traversâmes néanmoins l'Habitation, pour
en observer les environs, du côté opposé à la Mer. Nous n'y trouvâmes
que des champs stériles, à la réserve de quelques langues de terre qui
paroissoient cultivées dans les fonds, & qui servoient de pâturage à
différentes sortes d'animaux. Nous en découvrîmes de beaucoup plus
étenduës à mesure que nous avancions; & la seule curiosité nous y auroit
conduits pour observer quelle sorte d'herbes ou de grains elles
produisoient, si nous n'avions été frappés tout d'un coup par la vûë
d'une grande Rivière, dont nous n'avions encore apperçû ni le lit, ni
l'embouchure. Nous tournâmes aussi-tôt de ce côté-là, & quelques petites
collines, qui nous avoient jusqu'àlors dérobé la perspective,
s'abaissant bien-tôt devant nous, nos regards eurent une carriere sans
fin pour s'étendre. Nous vîmes dans l'éloignement, non-seulement de
vastes Forêts, mais des Prairies immenses, ou du moins des terres
couvertes de de verdure. La vûë se perdoit à remonter la Rivière, &
quantité de Bateaux qui la descendoient ou qui étoient attachés au long
des rives, ne nous permirent pas de douter qu'il n'y eut quelque
relation de commerce entre les Habitans du Païs. Ayant gagné le bord de
l'eau, nous y trouvâmes deux Barques chargées d'onze ou douze Nègres qui
étoient armés d'arcs & de fléches. Ils s'occupoient à mettre à terre
deux Taureaux qu'ils paroissoient avoir tués à coup de Fléches, &
quantité d'autres animaux sauvages; ce qui nous fit juger qu'ils
revenoient de la chasse, & que la Rivière leur servoit ainsi à rapporter
leur proie des Forêts. Sa largeur étoit au moins d'un demi mille. Entre
plusieurs autres Bateaux que nous vîmes passer, nous remarquâmes que les
uns étoient chargés aussi d'animaux tués, & d'autres de bois & de
branches d'arbres. L'attention de notre Capitaine s'attachoit moins à ce
spectacle, qu'à examiner le sable de la Rivière d'où il soupçonnoit que
les Nègres tiroient la matiére de leurs anneaux. Il en prit plusieurs
poignées, qu'il passoit soigneusement dans ses doigts; & quelques
pailletes jaunâtres qui reflétent sur sa main ne lui permettant plus de
méconnoître ce qu'il cherchoit, il les approcha de l'oreille d'un Nègre,
pour lui faire entendre qu'il croyoit leurs anneaux du même métail. Ce
Nègre, qui étoit celui dont nous avions reçu des rafraîchissemens,
comprit tout d'un coup sa pensée; & nous faisant descendre au long de la
Rivière l'espace d'environ deux milles, il l'attira dans un endroit fort
sablonneux, où nous découvrîmes tout d'un coup ce qu'il vouloit nous
faire remarquer. C'étoit un grand nombre de claies fort serrées, qui
formoient différens angles, & qui en donnant passage à l'eau, pouvoient
retenir les petits corps étrangers qu'elle charioit avec elle. Mais
l'idée que nous avions du sable d'or ne s'accordoit point encore avec
ces machines; car il n'étoit pas vraisemblable qu'il pût être arrêté par
des claies, qui toutes serrées qu'elles étoient, ne retenoient pas le
sable ordinaire. Cependant l'ardeur du Capitaine lui ayant fait examiner
toutes ces claies, tandis que les Nègres qui étoient avec nous faisoient
de leur côté les mêmes recherches, il s'y trouva, non pas du sable
d'or, comme nous nous l'étions imaginé, mais quelques petits lingots de
différente forme & de grosseur inégale, dont l'un n'étoit guéres moins
épais que le petit doigt de la main, sur la longueur d'environ deux
pouces. Quoiqu'il ne fût point sans mêlange, nous le reconnûmes si
clairement pour un métail, qui ressembloit à celui des anneaux, que le
Capitaine ne put modérer sa joie. Il me fit observer que la grossiereté
des Nègres leur faisoit sans doute négliger la poudre d'or qu'ils ne
pouvoient convertir à leur usage, & que s'attachant aux lingots dont ils
composoient leurs anneaux, ils méprisoient absolument le reste. Comme il
ne s'en trouvoit qu'un fort petit nombre, nos espérances paroissoient
réduites aux anneaux des Nègres, dont nous étions bien résolus de ne
laisser derrière nous que ce qu'ils refuseroient de changer contre nos
Marchandises; à moins que nous ne pûssions nous ménager la liberté de
passer quelque tems dans le Païs, & d'employer notre industrie sur la
Rivière avec plus de soin & de discernement, que les Nègres.

Cependant lorsque nous fûmes retournés à l'Habitation, il nous vint à
l'esprit, que recueillant sans cesse ce qui se trouvoit dans leurs
claies, ils pouvoient avoir quelque amas de ce précieux métail, & notre
curiosité du moins nous faisoit souhaiter d'apprendre s'ils le
changeoient aussi-tôt en anneaux, & quelle méthode ils avoient pour lui
donner cette forme. Les Gens que nous avions envoyés au Vaisseau en
étoient revenus dans notre absence, avec ce que nous leur avions ordonné
d'apporter. Ils n'avoient pas eu peu d'embarras jusqu'à notre retour, à
repousser les Nègres qui vouloient faire l'essai de nos provisions. Mais
nous ne pûmes douter que celui qui nous avoit accompagnés ne fût leur
Chef, lorsqu'à son arrivée toute la foule qui environnoit nos Gens se
dissipa. Nous lui offrîmes aussi-tôt un verre d'Eau-de-vie, qu'il ne
voulut prendre qu'après nous avoir vû boire avant lui. Il en fut si
satisfait, quoiqu'il ne l'eût pas bû sans faire quelques grimaces, qu'il
s'en fit donner un second verre; & loin d'en offrir aux autres, il se
hâta de prendre quelques grands vaisseaux de terre dans lesquels il
vuida le baril, & ne les serra pas moins promptement dans un trou de sa
Cabane. Notre boeuf salé flatta beaucoup aussi son goût. Il vuida de même
le tonneau, en examinant successivement toutes les pièces, & la
satisfaction qui parossoit sur son visage marquoit la joie qu'il
ressentoit de notre présent. Le Capitaine prit ce moment pour lui
témoigner par des signes que nous pouvions lui renouveller la même
faveur, & ne perdant pas de vûë nos propres intérêts, il s'efforça de
lui faire entendre, en lui montrant les petits lingots & les anneaux,
que l'eau-de-vie & le boeuf salé ne seroient point épargnés à ceux de qui
nous recevrions de l'or. La nature ne manque point d'éloquence dans ses
signes lorsqu'il est question d'exprimer ce qu'elle désire avec beaucoup
d'ardeur. Le Nègre nous entendit, & nous faisant passer dans une autre
Cabane qui touchoit à la sienne, il nous y fit voir un tas de ces petits
lingots pour lesquels notre passion étoit si vive. Un mouvement
d'avidité naturelle porta d'abord le Capitaine à remplir ses poches de
ce précieux métail; mais la charge devenant bien-tôt trop pesante, je
lui fis faire attention que si le Nègre ne nous ôtoit pas la permission,
qu'il paroissoit nous accorder, il étoit beaucoup plus simple de
commencer par remplir le tonneau & le baril qui étoient demeurés vuides
dans la Cabane voisine. Je les fis apporter par nos Gens, & tandis que
notre Capitaine assûroit le Nègre, par de nouveaux signes, que nous lui
donnerions du Boeuf salé & de l'Eau-de-vie pour ces lingots, je remplis
nos deux tonneaux de ce que je pûs démêler de plus précieux dans le tas.
On n'y fit pas la moindre opposition. Les Mouchoirs, les Cizeaux, les
Miroirs, une Épée & deux Haches, dont le Capitaine fit un autre tas
qu'il offrit au Nègre, parurent à ce Barbare un équivalent fort
supérieur à des richesses dont il ne connoissoit pas le prix.

La difficulté étoit de transporter avant la nuit une proie si riche,
mais si pesante, jusqu'à la Chaloupe. Cette entreprise nous coûta
beaucoup de peine & de tems. Il fallut rouler les tonneaux sur des
troncs d'arbres que nos Haches rendirent propres à cet office. Enfin
nous gagnâmes le rivage, & renouvellant nos caresses au Chef des Nègres,
qui n'avoit pas cessé de nous accompagner, nous retournâmes au Vaisseau
avec celui qui nous avoit d'abord servi de Guide. Loin de manquer à nos
promessess, nous étions résolus d'envoyer le même soir à de si honnêtes
gens, deux tonneaux de Viande salée, & deux barils au lieu d'un, bien
persuadés que le lendemain ils nous reviendroient pleins de lingots. Ce
fut en effet notre premier soin en arrivant à bord. Nous prîmes aussi le
parti de renvoyer les dix Nègres que nous avions retenus pour otages. Le
Capitaine joignit à son présent une piece de Drap, & quelques ustenciles
plus commodes que précieux, dont il ne douta point que les Sauvages ne
fissent autant de cas que des Miroirs.

Nous passâmes la nuit dans les plus agréables idées du monde, &
l'impatience de voir augmenter le lendemain nos richesses, ne nous
permit pas de fermer un moment les yeux. À peine vîmes-nous les
premiers rayons du jour, que nous préparant à regagner la terre, nous
faisions déja disposer la Chaloupe, lorsque nous découvrîmes entre la
terre & nous, une prodigieuse quantité de Bateaux qui nous parurent
chargés de Nègres. Quoique la confiance fût établie sur de si bons
fondémens entre ces Barbares & nous, la prudence demandoit quelques
précautions. Le Capitaine ayant fait retirer la Chaloupe, donna ordre
que toutes les armes fussent préparées. Nous n'avions que dix mauvaises
pièces de Canon, quoique le Vaisseau fût percé pour trente. Mais nous ne
manquions ni de Fusils, ni de Pistolets. Les Nègres s'approchant à
mesure que le jour s'éclaircissoit, nous remarquâmes qu'ils étoient tous
armés d'Arcs & Fléches, & comptant plus de cent Bateaux, sur chacun
desquels il n'y avoit pas moins de sept ou huit hommes, il nous parut
trop certain qu'une troupe si nombreuse ne venoit point avec de
favorables intentions. Notre conjecture fut qu'ayant été tentés par nos
présens, ils avoient fait réflexion pendant la nuit qu'ils pouvoient se
rendre maîtres de notre Vaisseau; ou que la nouvelle de notre arrivée
s'étant répanduë jusqu'à des Habitations plus éloignées, d'autres
Nègres, ou leur Roi même, s'étoient hâtés de descendre la Rivière pour
avoir part au butin.

Ils n'étoient plus qu'à la portée du fusil. La Mer étoit tranquille, &
tous nos signes d'amitié n'empêchant point qu'ils ne se serrassent fort
adroitement pour avancer, il ne nous resta plus aucun doute que leur
dessein ne fut d'en venir à l'attaque. Dans cet embarras, le Capitaine
se fiant peu à la défense de trente deux hommes, qui composoient notre
Équipage, contre une troupe de sept ou huit cens Barbares, espéra de les
épouvanter par le bruit. Il fit faire une décharge générale de notre
artillerie, & quoiqu'il nous crévât quatre pièces de Canon dès le
premier coup, cet expédient fit un effet merveilleux. Les Barbares, qui
vraisemblablement n'avoient jamais eu aucune connoissance des armes à
feu, furent si consternés de ce bruit & du mêlange de la fumée & des
flammes, que la précipitation de leur fuite rendit témoignage à leur
crainte. Nous en vîmes tomber quelques-uns dans la Mer, & ne pouvant
attribuer leur chûte à nos balles, puisque l'ordre étoit de ne pas tirer
vers eux, nous n'en accusâmes que leur frayeur. Toutes nos allarmes se
changérent en risée; mais après cette avanture, nous conclûmes que soit
par la défiance des Sauvages ou par la nôtre, nous devions renoncer à
tout espoir de renouer avec eux, & nous éloigner d'une Côte où nous ne
pouvions rien obtenir par la force. Ce ne fut pas néanmoins sans avoir
pris toutes sortes de connoissances & de mesures maritimes pour nous
assûrer quelque jour le pouvoir d'y revenir.

Un vent de terre fort impétueux aida bien-tôt notre résolution. Il
devint si violent à neuf heures du matin, que nous fûmes obligés de
caller toutes nos voiles, & de nous abandonner pendant tout le reste du
jour à la fureur de l'orage. Notre grand mât fut brisé avec un fracas
épouvantable. L'obscurité s'étant répanduë de bonne heure, nous
tremblâmes à l'entrée de la nuit pour le sort de notre Vaisseau, dans
une Mer sans bornes & sans fond. Si nous avions eu quelque reproche à
nous faire dans notre commerce avec les Nègres, nous aurions regardé une
tempête si furieuse, comme un châtiment. Le vent changeoit à chaque
instant, sans rien perdre de sa violence. Notre Vaisseau étant sans
cesse couvert par les flots, & les secousses que nous éprouvions
continuellement étoient si terribles, que la seule agitation de l'air ne
nous permettoit pas de tenir une chandelle allumée. Nous passâmes près
de dix heures dans cet affreux état, n'attendant qu'une mort inévitable.
La lumiére du jour diminua un peu l'horreur de notre situation; mais
elle ne changea rien à l'impétuosité du vent, qui continua de faire son
jouet de notre Vaisseau pendant cinquante-quatre heures. Tout l'art de
nos Matelots s'étant épuisé dans leurs premiers efforts, rien n'étoit si
triste que de voir, & le Capitaine & tout l'Équipage, couchés le visage
contre le plancher du Vaisseau, roulant quelquefois les uns sur les
autres, ou se chocquant à chaque secousse que le Vaisseau recevoit des
flots, & n'espérant plus que du Ciel l'assistance qui ne pouvoit nous
venir d'aucun secours humain. Personne ne pensant à manger ni à boire
dans une si terrible extrêmité, je fus peut-être le seul qui eut
l'attention de prendre quelque liqueur forte & d'en faire avaller à ma
femme & à mes enfans. J'avois été obligé de les lier aux piliers de ma
Cabane, sans quoi ils auroient couru mille fois risque de se tuer contre
les planches, ou l'un contre l'autre.

Enfin le Ciel, qui ne vouloit mettre que notre constance à l'épreuve,
nous délivra de la plus horrible tempête dont on puisse prendre l'idée
dans l'histoire ou dans les récits des Matelots. Mais en revenant de
cette espece de mort, nous nous trouvâmes aussi embarrassés que des gens
qui ne feroient qu'arriver à la vie. La plûpart de nos instrumens de
marine étoient brisés, jusqu'à notre Boussole qui ne se trouvoit plus en
état de nous servir. Cependant l'état où nous étions passés nous
paroissant délicieux après celui dont nous étions sortis, nous pensâmes
moins à régler notre route qu'à prendre les alimens qui nous étoient
devenus si nécessaires, & à réparer les dommages du Vaisseau. Pendant
cinq jours & cinq nuits que dura, ou la tempête, ou cette espéce de
délassement que nous prîmes après nos peines, en continuant de suivre,
comme au hazard, la direction du vent; nous crûmes qu'une navigation si
aveugle & si violente, n'avoit pû manquer de nous faire parcourir une
bonne partie du Globe. Cependant vers le midi du sixiéme jour, un de nos
Matelots ayant crié qu'il voyoit la terre, d'autres gens de l'Équipage
qui avoient fait le Voyage d'Angleterre en Amérique nous assûrérent que
la terre qui se présentoit effectivement devant nous étoit une des Isles
Canaries, nommée Ferro. Nous sondâmes aussi-tôt, & nous trouvâmes trente
brasses. L'état de notre Vaisseau nous faisant juger tout lieu du monde
propre à le rétablir & à nous reposer, nous ne balançâmes point à
tourner nos voiles vers la terre. Un grand nombre d'oiseaux que nous
commençâmes à voir autour de nous, acheva de nous rendre le courage.
Nous n'étions plus qu'à deux lieuës de l'Isle, lorsque nous découvrîmes
un Vaisseau, qui paroissoit en avoir fait le tour, pour gagner
apparemment, comme nous, le Port que nous cherchions. Nous ayant
découvert en même-tems, il arbora aussi-tôt le Pavillon Anglois; &
voyant le nôtre, que nous fîmes paroître au moment, il nous salua de
deux coups de Canon, que nous ne pûmes lui rendre dans le désordre où
étoit notre artillerie. Mais notre Capitaine, qui étoit bien aise de
prendre langue avant que d'entrer dans l'Isle, me proposa de descendre
dans la Chaloupe, & d'aller faire ses excuses à nos Compatriotes, que
nous crûmes aussi maltraités que nous par la tempête. J'acceptai
volontiers cette commission. Le Vaisseau qui venoit à nous étoit
Marchand comme le nôtre. Il se nommoit la Trinité, & le Capitaine M.
Flint. Sans avoir souffert autant que nous, il avoit besoin de quelques
réparations, qui lui avoient fait choisir l'Isle de Ferro, plûtôt que
celle de Canarie, dans l'espérance de s'y radouber à meilleur marché.
Nous entrâmes ensemble dans la Rade, qui est naturellement sûre &
commode, & qui pourroit le devenir encore plus avec quelque secours de
l'art. La Bourgade qui en occupe les bords, n'est composée que
d'Artisans, de Pêcheurs & de Vignerons; l'Isle n'a guères d'autres
propriétés que de porter d'excellent raisin & d'autres fruits. Elle est
sans Rivière, & même sans aucune source d'eau, du moins si ce n'en est
pas une que l'Arbre qu'on nous fit voir, & d'où l'eau coule
continuellement dans des réservoirs dont on ne nous permit point
d'approcher. Les Habitans prétendent que cette eau descend d'une Nuée
que nous vîmes effectivement au-dessus de l'arbre, & qui se résout
continuellement sur les feuilles d'où elle coule dans les réservoirs.
Ils donnent à cet arbre le nom de Saint. La grosseur du tronc paroît
être d'environ dix pieds. Il est d'une hauteur médiocre; mais la
circonférence de ses branches est fort étenduë; & son fruit, qui est une
espèce de gland, nous parut d'un excellent goût. Cependant le soin qu'on
a d'en écarter les Étrangers, nous fit croire que cette eau merveilleuse
qu'on fait descendre du Ciel, vient de quelque source dont on a
déterminé le cours vers le pied de l'Arbre, ou qui en sort
naturellement.

Pendant qu'on travaillent à réparer les deux Vaisseaux, M. Flint nous
apprit les circonstances de son Voyage, & celles de la tempête qu'il
avoit essuyée. Il venoit des parties méridionnales de l'Amérique, où il
étoit allé de Carthagène pour recueillir des sommes considérables qui
lui étoient dues dans divers Ports. Comme il avoit fait un long séjour à
Carthagène, il nous communiqua des Observations si curieuses sur la
situation de cette fameuse Ville & sur l'état de son commerce, que
l'intérêt commun à tous les Anglois de connoître un des principaux
centres de leurs affaires, me fit souhaiter de prendre une copie de ses
Mémoires. Je la placerai ici, telle qu'il eut la bonté de me
l'accorder.




MEMOIRE

Sur la Situation & le Commerce de Carthagène


Carthagène, que les Espagnols prononcent _Cartahena_, reçut ce nom en
1502 de Rodrigo de Bastides qui la découvrit, & qui trouva quelque
ressemblance entre son Port, & celui de la Carthagène d'Espagne.

Ce Port est formé pat une Isle, (appellée aujourd'hui _Varu_, dont le
nom étoit autrefois _Carex_ ou _Caresha_, & Cadego dans sa première
origine,) & par une Péninsule qui se joint au Continent, par une Isthme
ou une Langue de terre fort étroite, de la longueur d'environ cinq
milles & demi. La Péninsule, qui s'appelle _Nave_, a près de quatre
milles de long; leur Côte s'étend du Midi à l'Occident, & du Nord à
l'Est. C'est au Midi de la Péninsule qu'est située l'Isle, elle est
séparée de la terre au Nord-Est par un passage fort étroit, qui
s'appelle _Passa a Cavallos_, ou Passage des Chevaux; & d'un de ses
coins au Nord-Ouest, sort une Langue de terre, qui s'avançant dans la
Mer l'espace d'environ deux milles, s'étend jusqu'à la distance de deux
cent pas de la Péninsule de Nave; c'est l'intervalle de cette distance
qui fait la bouche du Port, & que sa petitesse a fait nommer
_Bocachica_, ou la petite bouche. Le Port a quatre lieuës de longueur,
du Nord au Midi; sa largeur est de cinq milles, du Couchant à l'Est:
mais elle n'a pas toujours cette étenduë, elle est d'abord réduite à
l'espace d'un mille, par la Péninsule qui vient à s'élargir; ensuite
elle redevient large de trois milles, dans un endroit où l'Isthme se
rétrécit; & deux milles plus loin, lorsque l'Isthme se change en une
grande langue de terre, elle n'a pas plus de trois cent pas; de-là, elle
s'ouvre encore pendant un mille & demi; après quoi quelques petites
Isles rendent les passages fort étroits: elle diminue par degrés
l'espace d'un autre mille, & se change ensuite en un boyau qui continue
pendant deux milles entre des terres marécageuses, quoiqu'il recommence
à s'ouvrir encore vers sa fin. Ce Marais & ce boyau portent le nom de
_Marais & de Lac de Canapoté_.

Le Port, qui s'appelle _Laguna_, ou Lac de Carthagène, est un des
meilleurs Ports des Indes Occidentales, & même du Monde entier; il est
spacieux, & capable de contenir plusieurs Flottes considérables, qui
peuvent s'y remuer librement, quoique les Vaisseaux dont la charge est
pesante, soient obligés de jetter l'ancre à une grande distance de la
Ville, qui a une fort bonne clé. Aussi est-ce dans ce Port que les
Galions passent l'hyver, lorsqu'ils s'arrêtent à leur retour de
Porto-Bello, & qu'ils prennent leur Cargaison pour retourner en Espagne;
c'est par cette raison qu'il est si bien fortifié. On y voit plusieurs
petites Isles, surtout au long des Côtes.

Carthagène est divisée en haute & basse Ville. La Ville haute, qui est
proprement la Cité, est bâtie dans l'Isthme; elle s'y étend environ
trois quarts de mille. Dans cet endroit il tend au Nord-Est & au
Sud-Ouest, sur un mille de largeur; après quoi faisant un coude d'un
mille & demi au Sud-Ouest, il reprend ensuite au Sud-Est, environ
l'espace d'un demi mille; mais immédiatement au-dessus & au-dessous de
la Cité, il n'est étendu que de quelques pas plus qu'elle. En un mot la
Cité couvre toute la largeur de l'isthme, & commence à l'entrée du
Canal; de sorte qu'au Nord-Ouest elle est arrosée par la Mer, & à l'Est
par le Canal, dans lequel la Mer entre aussi du Port.

De l'autre côté du Canal est la basse Ville, nommée _Xiximani_, ou
suivant la prononciation Espagnole _Hibimani_. Par contraction on écrit
& l'on prononce _Xemani_, mot Indien, qui signifie un Fauxbourg. Elle
est ainsi au Sud-Est de la Ville haute, ou de la Cité, & elle n'a pas la
moitié de sa grandeur.

Après la découverte de ce Port les Espagnols y aborderent souvent, &
firent la guerre aux Indiens, mais sans y former d'Établissement,
quoiqu'ils l'eussent entrepris plusieurs fois. Enfin l'année 1527 Dom
Pedro de Eredia eut ordre d'y bâtir une Ville, & la commença; elle fut
achevée huit ans après par Georges Robledo.

Xemani est d'une fondation plus récente, car le Colonel Beeston n'en
parle point dans son Voyage de Carthagène en 1671, & ce silence
s'accorde fort bien avec les plus anciens Mémoires qu'on a de cette
Place; où l'on observe que de la Cité l'on passoit aux Marais de
Canapoté sur un Pont, ou sur une sorte de Chauffée longue de deux cent
pas, où l'on avoit pratiqué deux arches, pour le passage du flux & du
reflux.

Carthagène est une très-belle Ville, & la plus belle après México, de
toute la Partie Orientale de l'Amérique. Elle est composée de cinq
grandes ruës, dont chacune a près d'un demi mille de longueur; les
maisons sont de pierre, & fort bien bâties. Une ruë plus longue & plus
large que toutes les autres, traverse la Ville entiere, & forme une
grande Place au centre. On y compte cinq Églises, outre la Cathédrale
qui s'éleve au-dessus de tous les autres Édifices, & qui ne renferme pas
moins de richesses dans son sein, qu'elle étalle de magnificence au
dehors; onze Maisons Religieuses de l'un & de l'autre sexe; une
magnifique Maison de Ville, & un Édifice qui ne l'est pas moins pour la
Douane. En un mot les Bâtimens y sont généralement d'une beauté
extraordinaire. Elle est fort peuplée, pour une Ville Espagnole
d'Amérique; on fait monter le nombre des Habitans à plus de vingt-quatre
mille, dont plus de quatre mille sont Espagnols, & le reste Nègres &
Mulâtres; tous si aisés, qu'ils passeroient pour riches dans tout autre
lieu du monde.

Elle est aussi fortifiée par l'art que par la nature: le rivage sur
lequel elle est située est défendu par sa disposition naturelle, & par
quantité de Rocs, qui ne permettent point aux gros Vaisseaux d'en
approcher. Le Port n'est pas moins sûr; l'entrée en est gardée par un
Fort, qui porte comme elle le nom de _Bocachica_, & qui se nomme aussi
le Fort de S. Louis. Il est à gauche, dans l'endroit où le Canal est le
plus resserré; & vis-à-vis l'entrée, c'est-à-dire dans le Port même, à
la sortie du Canal, est une Isle avec un autre Fort, nommé S. Joseph.
Sur le rivage, environ trois quarts de mille au-dessus du Port, on
trouve encore deux Forts, l'un nommé S. Philippe, & l'autre S. Jacques;
& sur la Langue de terre, dont on a parlé, à trois milles de la Cité,
est un autre Fort, beaucoup plus considérable & presque inaccessible,
qu'on appelle _El fuerte de Santa Cruz_, & _Castillo grande_. Il n'y
peut aborder qu'un petit nombre de Bateaux, & l'accès en est impossible
du côté de la terre parce qu'il est environné de Marais, & d'un large
Fossé que l'eau de la Mer remplit. Vis-à-vis de ce Fort, sur une pointe
de terre qui sort du Continent, on trouve encore un Fort nommé
_Mançanillo_, ou _la petite Pomme_, par allusion à certaines pommes qui
servent à cacher du poison. Enfin l'on compte un septiéme Fort, appellé
_Pastillo_, qui défend du même côté l'étroit passage de Xemani.

Malgré tant de Fortifications, on a pris plus d'une fois Carthagène; il
est vrai que les Espagnols les ont encore augmentées depuis la derniere
Paix, & qu'ils en ont grossi les Garnisons; de sorte qu'on ne trouveroit
pas aujourd'hui la même facilité à s'en rendre maîtres, que les François
trouverent dans l'Expédition de M. de Pointis. Carthagène passe
aujourd'hui pour la plus forte Place de l'Amérique, après celle de la
Havana; elle n'a jamais été foible, puisque c'est la première Ville que
les Espagnols ayent fortifiée dans le Nouveau Monde. Elle étoit déjà
défenduë par des Redoutes lorsqu'elle fut prise par le Chevalier
François Drake; on y voyoit à peu de distance un Couvent de
Francisquains, capable de résistance, & deux Forts bien entretenus.
Cependant Gage observe que de son tems, elle étoit moins forte que
Porto-Bello. La haute Ville & celle de Xemani sont aujourd'hui
fortifiées régulierement; celle-ci est environnée de sept Bastions, & le
Canal qui la sépare de l'autre, avec laquelle elle n'a de communication
que par un Pont mobile, lui sert d'un large Fossé. À la distance d'un
quart de mille à l'Est Nord-Est, est le Fort Saint Lazare, ou, comme on
l'appelle aujourd'hui, _San Felipé de Baraxas_, où l'on passe aussi par
un Pont mobile. Ce Fort commande les deux Villes, & se trouve commandé
lui-même par une montagne fort haute, & d'un très-difficile accès. Du
côté du Sud-Est à un mille du Fort, on trouve sur une Colline le
Monastère de _la Mandre de Popa_, qui tire ce nom de sa ressemblance
avec la poupe d'un Vaisseau. On l'appelle aussi _Nuestra Sennora de la
Candelaria_, & l'on n'a rien épargné pour le rendre capable de défense.

Carthagène est la Capitale de la Province & du Gouvernement du même nom,
sur la Côte de _Tierra Firma_, qui se nommoit autrefois _Castillo de
l'Oro_. Cette Province s'étend l'espace de quatre-vingt lieuës depuis
_Rio grande_ ou _Madalena_, jusqu'au Golfe de Darien, & n'a pas moins
d'étenduë depuis la Côte jusqu'à la Nouvelle Grenade. Elle n'est pas
gouvernée, comme _Santa Fe_, par une Cour de Justice & une Chancellerie,
mais par un seul Gouverneur, qui y fait sa résidence avec les Officiers
du Roi. C'est à Carthagène qu'on garde le Trésor royal. Son Évêque est
dépendant de l'Archevêché de _Santa Fe de Bogota_ dans la Nouvelle
Grenade.

Les Gallions y venant prendre le revenu du Roi à leur retour de
Porto-bello, ils y deviennent l'occasion d'un grand commerce, aussi-bien
que les Vaisseaux marchands qui y arrivent sous leur escorte.
Carthagène est fort riche. Son principal négoce est en perles, en
émeraudes, & en toutes sortes de pierres précieuses. La plus grande
partie des perles y vient de _la Margarita_. On les rafine à Carthagène;
& dans une de ses plus belles ruës, on ne trouve que des Ouvriers
occupés de cet emploi. Au mois de Juillet, l'usage ordinaire est
d'envoyer un Vaisseau ou deux à la Margarita, pour en apporter les
revenus du Roi & les Marchands de perles. La crainte des Anglois & des
Hollandois oblige les Espagnols de s'armer soigneusement pour ce Voyage.
On envoye aussi chaque année douze petits Vaisseaux, qu'on nomme la
Flotte de la Perle, avec un Vaisseau de guerre pour les escorter de
Carthagène à _Rancherias_, quelques lieuës au Nord-Est de _Rio de la
Hacha_, où la pêche des perles est fort riche.

Les émeraudes viennent de la Province de Santa Marta & du _Nuevo Regno_.
Cette sorte de pierreries étoit fort estimée avant que l'Amérique en eût
produit un si grand nombre. Un Espagnol curieux de savoir le prix de
deux émeraudes les fit voir à un Jouaillier Italien, qui estima l'une
cent ducats, & l'autre trois cens; mais qui voyant, bien-tôt après, une
caisse remplie des mêmes pierres n'en offrit plus qu'un ducat piece. Les
Indiens les portent au nez, & les croyent bonnes contre l'épilepsie. On
les trouve au long des rochers, où elles croissent en veines, à peu près
comme le cristal; & le tems leur fait acquerir leur éclat.

On apporte tous les ans à Carthagène, sur de petites Frégates, la plus
grande partie de l'Indigo, de la Cochenille, & du Sucre, qui se tire de
la Province de Guatemala. Les Espagnols trouvent plus de sûreté à faire
passer toutes ces richesses au travers du Lac de Grenade jusqu'à
Nicaragua, & par cette voie jusqu'à Carthagène, où les Gallions s'en
chargent pour l'Espagne, qu'à les envoyer par les Vaisseaux de Honduras,
qui ont été fort souvent enlevés par les Hollandois, comme ces Frégates
pourroient l'être par les Anglois, si les Espagnols n'avoient chassé
ceux-ci de l'Isle de la Providence dont ils étoient obligés de
s'approcher trop dans leur course.

Pendant plusieurs années le commerce de Carthagène a beaucoup souffert,
non-seulement des Boucaniers, qui étoient un mêlange d'Avanturiers de
différentes Nations, accoutumés à insulter les Ports de la Mer du Nord,
& à s'emparer des Vaisseaux Marchands; mais encore de la part des
Anglois de la Jamaïque, & des Hollandois de Curasao & de Surinam, qui
entretenoient sur cette Côte un commerce clandestin avec les Habitans.
Ce commerce portoit le nom de _commerce des Chaloupes_, parce que
c'étoit sur des Chaloupes que les Marchands de ces deux Nations venoient
prendre les marchandises que les Habitans du Païs leur apportoient
pendant la nuit dans leurs Canots. Mais si les Anglois & les Hollandois
tiroient un avantage considérable de ce commerce illicite, les
Contrebandiers Espagnols y trouvoient encore plus de profit.
Non-seulement ils évitoient par-là de payer les droits, qui sont
excessifs dans leur Païs, mais ils achetoient les marchandises des
Chaloupes beaucoup moins cher qu'ils ne les auroient achetées des
Gallions à Porto-bello, ou des Marchands à Carthagène, ce qui
n'empêchoit pas que celles des Chaloupes ne se vendissent à fort bon
prix.

Cette forte de commerce devint également pernicieuse au revenu du Roi
d'Espagne, & aux intérêts des Marchands de bonne foi. La Cour d'Espagne
n'y apportant aucun reméde, quoiqu'elle n'ignorât point la grandeur du
mal, il fut bien-tôt impossible au Gouverneur de Carthagène de soutenir
l'intérêt de sa Nation. On vit paroître les Hollandois avec des
Vaisseaux de vingt, de trente & de trente-six Canons. Les Anglois se
présentoient de leur côté avec de grandes Chaloupes, & des Brigantins de
huit, de dix, de seize Canons, & quelquefois même avec des Vaisseaux de
la première force; de sorte qu'ils se trouverent en état de protéger les
Canots contre les Chaloupes Espagnoles lorsqu'elles entreprirent de les
surprendre. À la fin même il auroit été difficile aux Espagnols de se
saisir des Canots quand ils n'auroient trouvé personne pour les
défendre; car les Contrebandiers, informés par les espions qu'ils
avoient sur le rivage, ne faisoient pas difficulté de résister aux
Officiers du Roi, & les maltraitérent dans plusieurs occasions. Ainsi la
contrebande s'exerçoit ouvertement à la vûë de la Ville, & fut portée si
loin, qu'elle diminua beaucoup le commerce des Gallions, sur-tout pour
les Provinces de Carthagène, de Santa Marta, Papagan, Grenade &
Venezuela, qui se trouverent fournies par ces voies indirectes de toutes
les marchandises d'Europe dont elles avoient besoin.

Enfin le Gouvernement d'Espagne se déterminant à réprimer tant d'abus,
fit partir trois bons Vaisseaux de guerre, avec ordre de passer l'Hyver
à Carthagène. Ils s'y joignirent à quelques autres Vaisseaux venus de la
Havana; & c'est à cette petite Flotte qu'on a donné le nom de _Guarda de
las Costas_. Ayant bien-tôt rencontré cinq Bâtimens Hollandois qu'elle
attaqua vigoureusement, les Hollandois firent une défense si desesperée,
qu'un de leurs Vaisseaux n'étant plus en état de résister, ils prirent
le parti de le couler eux-mêmes à fond. Cependant les autres ne pûrent
éviter d'être pris, & leur cargaison fut estimée à 100000 pistoles.
Pour achever cette tragédie, seize Marchands Espagnols qui se trouverent
parmi eux, furent conduits à Carthagène, & pendus avec la derniere
rigueur.

Les environs de Carthagène, & l'Isthme même, à la réserve du seul
endroit où la Ville est située, sont marécageux; ce qui rend l'air fort
mal sain dans quelques saisons, & produit quantité de maladies. Le
climat est humide & pluvieux. Cependant il est encore moins pernicieux
pour la santé, que celui de Porto-bello, parce qu'il n'est pas si chaud,
ni si humide; & dans d'autres tems de l'année, le séjour de la Ville est
fort agréable. On y est exposé seulement à la _calenture_, dont il n'y a
que les Indiens qui se garantissent, entre ceux qui se montrent à l'air
du soir, qu'on nomme le Serein. Ainsi les Gardes qui veillent la nuit ne
peuvent guéres l'éviter.

Tout le Païs d'ailleurs est pauvre, stérile, montagneux, & ne produit
guéres que des arbres fort élevés. Rien n'est si sec que le terroir. Il
demeure sans culture, parce qu'il seroit trop difficile d'en tirer
parti. On y trouve aussi peu d'or que de bled; mais les Espagnols s'y
procurent de l'or par leur commerce avec quelques Nations paisibles, que
leur éloignement n'empêche point de venir trafiquer dans les Villes
frontieres de la domination d'Espagne. Quelques Montagnes fournissent de
la raisine & des gommes aromatiques, du _sang de dragon_, qui est un
baume odoriferant d'un grande vertu, & d'autres liqueurs qui distillent
du tronc des arbres.

Les Habitans des cantons voisins de Carthagène sont les plus fiers & les
plus intraitables de tout le Païs. Jamais les Espagnols n'ont pû les
faire entrer dans aucun traité, ni dans aucune association de commerce.
Ils n'y ont trouvé que des ennemis cruels, toujours disposés à les
attaquer, & qui ne font pas difficulté d'empoisonner leurs fléches pour
en rendre les blessures incurables; si adroits d'ailleurs à se servir de
leur arc, qu'ils tuent d'un coup de fléche aussi sûrement que les
Espagnols d'un coup de mousquet. La plûpart ont été détruits dans divers
combats, ou se sont retirés plus loin dans les terres; mais les
Espagnols ont tiré peu d'avantage de leur victoire, parce que le Païs
demande un grand nombre d'Habitans pour le cultiver, & plus encore pour
le défendre. Aussi seroit-il peu capable de défense s'il étoit attaqué
avec vigueur, & surtout si l'on se ménageoit l'assistance des anciens
Habitans, qui seroient charmés d'en chasser les Espagnols à toute sorte
de prix.

Suivant les Observations du Pere Feuillée de l'année 1705, qui ont été
vérifiées par celles de Dom Juan de Herrera en 1722, 1723 & 1724, la
longitude de Carthagène à l'Occident de Paris est de 77. degrés 46.
minutes 15. secondes, & par conséquent de Londres 75 d. 21. m. 15. s. La
latitude observée la même année par Feuillée, étoit de 10. degrés 30. m.
35. s. Mais Herrera dans ses calculs des années 1709 & 1719, n'a trouvé
que 10. degrés 26. m. 35. s. Cette Observation paroît la plus exacte,
parce que suivant celle de Feuillée à Bocachica, dont il trouva que la
latitude étoit de 10. degrés, 20. m. 24. s. il se trouveroit dix minutes
de différence entre la Ville & Bocachica, ce qui feroit dix milles
géographiques; tandis qu'il est certain que Bocachica & la Ville ne sont
éloignées que de sept milles & demi. Suivant les Cartes de Pople & de
Moll, la latitude de Carthagène est de 10. degrés 34. m. & la longitude
de 76. degrés 35. m. C'est une erreur d'un degré 14. m. dans laquelle
ces deux Auteurs sont tombés par précipitation, ou par ignorance.

À ce Mémoire, le Capitaine ajoûta une Relation fort curieuse de la prise
de Carthagène en 1585 par le Chevalier Drake. Il la tenoit de son pere,
qui servoit alors dans la Flotte Angloise, & qui avoit écrit les
évenemens dont il avoit été témoin.

Les Hollandois ayant offert à la Reine Elisabeth de la reconnoître pour
leur Souveraine, cette grande Princesse fit de sérieuses réflexions sur
leurs offres, & considérant les troubles que l'Espagne avoit suscités
dans ses États depuis le commencement de son règne, la haine mortelle
des Espagnols pour ses Sujets & pour sa Religion, les ressentimens
particuliers dont leur Roi étoit animé contr'elle, & les violences qu'il
avoit exercées nouvellement en faisant saisir dans ses Ports les
Vaisseaux & les marchandises des Anglois; enfin plus excitée encore par
les ambitieux desseins de Philippe II, elle résolut, de l'avis de son
Conseil, de recevoir les Hollandois sous sa protection, & de les
assister de toutes ses forces suivant l'engagement des anciens Traités.
Mais elle refusa la Souveraineté de leur Païs, & formant au contraire
des vûës beaucoup plus nobles, elle entreprit de les rétablir dans leur
ancienne liberté. Comme il s'agissoit d'abord de les délivrer de
l'oppression des Espagnols, elle leur envoya un secours de six mille
hommes, & ne doutant point que cette démarche ne fut regardée en Espagne
comme une déclaration de guerre, elle se crut obligée pour garantir ses
propres États, de mettre une Flotte en Mer, qui attirât d'un autre côté
l'attention des Espagnols.

Cette Flotte étoit composée de vingt Voiles, tant Vaisseaux que Piraces,
& portoit à bord 2300. hommes, sous le commandement du Chevalier Drake,
qui fut honoré tout à la fois du titre de Général & d'Amiral. Ses
Officiers de terre étoient Christophe Carlisle, Lieutenant Général;
Antoine Powell, Sergent Major; Mathieu Morgan & Jean Samson, Marechaux
de Champ. Les Capitaines se nommoient Antoine Plat, Édouard Winter, Jean
Goring, Robert Pen, Georges Barton, Jean Marchant, Guillaume Ceril,
Walter Biggs, Jean Haman, & Richard Slanton. Les noms des Vaisseaux & de
leurs Capitaines étoient, Martin Frobisher, Vice-Amiral, commandant le
Primrose; François Knolles, Contre-Amiral, commandant le Gallion
Leicester; Thomas Venner, l'Elisabeth Bonaventure; Édouard Winter,
l'Aid; Christophe Carlisle, le Tygre; Henry White, le Seadragon; Thomas
Drake, le Thomas; Thomas Scely, le Minion; Samuel Cagley, le Talbot;
Robert Crosse, le Bond; Georges Fortescue, le Bonner; Édouard Carelesse,
le Hope; James Erizo, le White Lyon; Thomas Maon, le Francis; Jean
Rivers, le Vantage; Jean Vaughan, le Drake; Jean Varneg, le George; Jean
Martin, le Benjamin; Richard Gilman, le Stout; Richard Hawkins, le Duk;
James Bitfield, le Swallow.

Le 12. de Septembre toute la Flotte mit à la voile du Port de Plimouth,
pour gagner la Côte d'Espagne. Elle y fit quelque butin aux environs de
Vigo, d'où elle passa au Cap Verd. Elle y brûla San-Jago ou Plaga,
Capitale d'une Isle du même nom. Ni le Gouverneur, ni l'Évêque, ni
personne de la Ville, ne parut pour demander grace; ce que les Anglois
attribuerent au remord que les Espagnols conservoient d'avoir massacré
cinq ans auparavant avec autant de lâcheté que de perfidie, le Capitaine
Guillaume Hawkins de Plymouth, & tous ses gens. Ces barbares avoient
raison de craindre encore notre ressentiment pour la cruauté qu'ils
avoient exercée à l'égard d'un petit garçon de la Flotte, dont ils
s'étoient saisis. Après lui avoir coupé la tête, ils lui avoient arraché
le coeur, & mis en pièces tous ses membres: ce fut pour tirer vangeance
d'une action si cruelle, que les Anglois brûlerent non-seulement la
Ville, mais toutes les maisons du Païs, & qu'ils mirent en plusieurs
endroits, sur-tout à l'Hôpital, que le feu avoit épargné, des Affiches
qui rendoient témoignage du crime & du châtiment.

Delà, ils prirent directement la route des Indes Occidentales; mais la
maladie se mit quelques jours après dans leurs troupes, & leur fit
perdre un grand nombre de Soldats. C'étoit une fiévre ardente, qui les
emportoit en peu de jours, & qui leur laissoit après leur mort des
taches dans toutes les parties du corps, comme celles de la peste. Ils
l'attribuerent au mauvais air, & ceux qui eurent le bonheur d'en
revenir, sentirent long-tems après un affoiblissement considérable dans
leurs forces, & particulierement dans leur mémoire. N'ayant pas laissé
de continuer leur course, ils passerent par l'Isle de la Dominique & par
celle de Saint Christophe, d'où ils se rendirent à Hispaniola. C'étoit
le premier jour de l'an: ils le célébrerent par l'incendie d'une partie
de la Capitale, après avoir inutilement proposé aux Espagnols de payer
une rançon pour s'exempter de cette perte; & les vingt-cinq mille ducats
qu'ils donnerent ensuite pour sauver le reste de la Ville, n'empêcherent
point les Anglois d'emporter tout le butin qu'ils y avoient déja fait.

Ils passerent ensuite au continent de l'Amérique méridionale, &
s'approcherent de la Côte de Carthagène à la portée du mousquet. N'ayant
point trouvé de résistance à l'entrée du Port, le Vice-Amiral & les
Capitaines des Barques & des Pinaces reçurent l'ordre d'attaquer le
premier Fort qui la défend, & le Général débarqua ses troupes vers le
soir à quelque distance. Il marcha le long du rivage avec beaucoup de
silence, & s'étoit déja avancé fort heureusement à deux milles de la
Ville, lorsqu'il rencontra un corps de cent Cavaliers qu'il attaqua
brusquement, & qui tournerent le dos à la première décharge de la
mousqueterie Angloise. Dans le même instant il entendit quelques volées
de canon. C'étoit le signal dont le Vice-Amiral étoit convenu avec lui,
pour l'avertir qu'il avoit commencé l'attaque du Fort; mais cette
entreprise étoit plus difficile qu'on ne s'y étoit attendu. Le Fort,
quoique petit, étoit en état de faire une vigoureuse défense; &
l'endroit le plus étroit du Canal, qui fait l'entrée du Port, étoit
traversé par une chaîne qui en bouchoit le passage. Ainsi le bruit du
canon ne servit qu'à donner l'allarme aux autres parties de la Côte.

Cependant le Général avoit continué d'avancer, & n'étoit plus qu'à un
demi mille des murs de Carthagène. Il trouva que le passage se
rétrecissoit tout d'un coup, & n'avoit plus cinquante pas de largeur.
D'un côté c'étoit la Mer, & de l'autre le grand Bassin qui forme le
Port. Il observa la Place, qui étoit environnée d'un mur de pierres &
d'un fossé, flanqué de différens ouvrages. Il n'y avoit qu'un seul
chemin pour les chevaux & les voitures, & les Habitans l'avoient déja
bouché avec quantité de tonneaux remplis de terre. Il étoit défendu
d'ailleurs par six grosses pièces de canon. Les Habitans en firent une
décharge à l'approche des Anglois. Ils firent avancer en même-tems deux
grandes Galeres, montées chacune d'onze pièces de canon, qui jouoient
sur l'Isthme en travers; outre trois ou quatre cens Mousquetaires
qu'elles avoient à bord. Ils en avoient posté aussi trois cens sur terre
pour garder ce passage.

Toute cette artillerie fit un feu terrible sur les Anglois; mais le
Lieutenant Général Carlisle prenant avantage de l'obscurité, marcha le
long de la Côte, & trouvant l'eau qui commençoit à baisser, il se mit
facilement à couvert des coups de feu. Tous les Anglois ayant ordre de
ne pas tirer avant que d'être arrivés aux murs de la Ville, ils
s'avancerent jusqu'à la barricade des tonneaux sans s'être servis de
leurs mousquets. Mais aussi-tôt qu'ils y furent arrivés, ils
renversérent impétueusement la barricade, & faisant leur décharge sur
l'ennemi, ils en vinrent tout d'un coup aux picques & aux épées. Les
Espagnols se virent forcés de tourner le dos & d'abandonner le passage.
On les poursuivit si furieusement, qu'ayant recommencé deux fois à faire
face, ils furent poussés, sans avoir le tems de respirer, jusqu'à la
grande Place de la Ville; & desespérant enfin de pouvoir résister plus
long-tems, ils sortirent de la Place pour rejoindre leurs femmes & leurs
enfans, qu'ils avoient eu la précaution d'envoyer à la campagne.

Ils avoient élevé à l'entrée de chaque ruë d'autres barricades de
terre, avec une espece de retranchement qui coûta quelque chose à
forcer. Mais ceux qui les défendoient s'étant bien-tôt dispersés, les
Anglois y perdirent peu de monde. Ils avoient posté aussi dans des lieux
avantageux un grand nombre d'Indiens, avec leurs arcs, & ces fléches
empoisonnées, dont la moindre blessure étoit mortelle. Ces Barbares nous
tuerent quelques Soldats. Au long des ruës, les Espagnols avoient planté
dans la terre une infinité de pointes de fer, qui étoient empoisonnées
comme les fléches des Indiens; mais nos Officiers s'en étant apperçus
firent marcher leurs gens sur le bord de la Mer, qui baigne la Place
jusqu'au pied des maisons; desorte que ces odieuses inventions, si
contraires aux loix de la guerre, ne furent pernicieuses qu'à un petit
nombre d'Anglois. Ce soin qu'ils avoient eu de se préparer avec tant de
précautions, venoit d'un avis qu'ils avoient reçu de l'approche de notre
Flotte vingt jours avant notre arrivée; ce qui avoit même donné assez de
loisir aux Habitans pour mettre tous leurs effets à couvert.

Dans cette action les Anglois firent prisonnier Dom Alonzo Bravo, qui
commandoit à la première barricade. Ne trouvant plus d'ennemis à
combattre, ils passèrent six semaines dans la Place. Mais dans cet
intervalle, ils furent repris de la calenture, mal dangereux que les
Espagnols même attribuent à l'air, & qui se gagne le soir au serein. Les
tristes effets de cette maladie empêchèrent le Chevalier Drake de suivre
le dessein qu'il avoit d'aller à Nombre de Dios, & de gagner ainsi par
terre la fameuse ville de Panama, où il espéroit de trouver assez de
richesses pour se dédommager des fatigues du Voyage. Pendant le séjour
qu'il fit à Carthagène, il traita les Habitans avec beaucoup de
civilité; & le Gouverneur, l'Évêque, avec quantité d'autres personnes de
distinction, ne firent pas difficulté de lui rendre les mêmes
politesses.

Cependant il arriva aux Anglois un accident qui leur apprit à ne jamais
faire trop de fond sur les apparences de l'amitié, dans un Païs subjugué
par la force. Une de nos sentinelles, qui avoit son poste sur le plus
haut clocher de la Ville, ayant un jour découvert deux petites Barques
qui s'avançoient sur la Mer, quantité d'Officiers & de Matelots
entrèrent aussi-tôt dans deux Pinaces, pour aller au-devant d'elles &
s'en saisir, avant qu'elles pussent être informées que nous nous étions
rendus maîtres de la Ville. Malgré toute la diligence des Anglois, les
deux Barques avoient déjà reçu quelque signal qui les avoit averties du
danger. Elles gagnèrent le rivage en voyant approcher nos Pinaces, &
leur Équipage se cacha aussi-tôt dans les bruyères, avec quelques
Espagnols de qui elles avoient reçu le signal. Nos Anglois voyant les
Barques vuides, y entrèrent témérairement, & se tinrent à découvert sur
le pont, où ils furent salués d'une décharge de mousqueterie, qui leur
tua deux Capitaines, Wancy & Moon, avec cinq ou six de leurs gens. Les
autres ne se trouvant point assez forts pour se vanger sur le champ de
cette perfidie, & la plûpart étant des Matelots qui n'avoient pas même
apporté leurs armes, parce qu'ils avoient crû que leur canon suffisoit
pour forcer les deux Barques, retournerent à la Ville, & n'y
remporterent que le chagrin de leur perte.

Les Espagnols, suivant l'usage auquel ils ne manquent jamais, de
s'obstiner trop long-tems contre toutes sortes de propositions, &
d'accepter ensuite servilement toutes les conditions qu'on veut leur
imposer, refusérent d'abord de convenir d'une somme pour racheter la
Ville. Mais lorsqu'ils nous virent résolus de la brûler, & que cette
ménace fut même exécutée dans quelque partie, ils consentirent à payer
cent dix mille ducats pour sauver le reste. Ainsi quoique Carthagène ne
fût pas la moitié aussi considérable que Saint Domingue, nous en
exigeâmes une rançon beaucoup plus grosse, parce que l'excellence de son
Port, la nature de son commerce & les richesses de ses Habitans, en font
une Place beaucoup plus importante; l'autre n'étant guéres habitée que
par des gens de Robbe ou des personnes sans emploi, comme la résidence
du Conseil suprême, où ressortissent toutes les Provinces du Continent,
& toutes les Isles.

La somme ayant été payée suivant les conventions, nous quittâmes la
Ville; mais ce fut pour nous rendre à l'Abbaye voisine, qui est située
proche du Port, & défenduë par un bon mur de pierres. Nous y mîmes une
garnison, en représentant aux Espagnols que ce lieu n'avoit point été
compris dans la capitulation. Ils sentirent que nous les surpassions en
adresse, & ne s'éloignerent point de payer une nouvelle rançon; mais ils
y vouloient comprendre un Fort voisin, quoique nous demandassions
séparément mille livres sterlings pour chacune de ces deux Places. Leur
dessein sans doute étoit de nous éprouver; cette difficulté leur coûta
cher, car le Chevalier Drake ennuyé de leur lenteur, fit sauter le fort
par le moyen d'une mine. Les Espagnols publiérent dans ce tems-là,
qu'outre des sommes inestimables en or & en argent, nous leur avions
enlevé 230. pièces d'Ordonnance; mais il n'y en avoit point alors un si
grand nombre dans la Ville. Il est certain, par nos propres calculs, que
dans toute cette expédition, nous n'en tirâmes que 240. de toutes les
Villes dont nous nous permîmes le pillage.

Notre Flotte étant remontée ensuite à l'embouchure du Port, s'arrêta
près d'une Isle extrêmement agréable, remplie d'Orangers & d'autres
arbres, qui étoient couverts des fruits les plus délicieux. Ils étoient
plantés si régulierement, que l'Isle entiere, dont le circuit est
d'environ trois milles, ne paroissoit composée que de Vergers & de
Jardins. Ce ne peut être la même Isle dont on a parlé dans la
description, où est à présent le Fort de San-Josepho.

Le Chevalier Drake ayant fait renouveller les provisions d'eau à toute
sa Flotte, d'un excellent puits qui se trouvoit dans la même Isle, se
remit en Mer le 31 de Mars. Deux jours après, on s'apperçut qu'un grand
Vaisseau que nous avions pris à S. Domingue, chargé de marchandises &
bien monté d'Artillerie, commençoit à faire eau de toutes parts, ce qui
nous obligea de retourner à Carthagène, où nous employâmes dix jours à
transporter sur un autre Vaisseau cette riche Cargaison. Ensuite
remettant à la voile, nous prîmes notre route vers le Cap de S. Antoine,
qui fait la pointe la plus occidentale de l'Isle de Cuba, où nous
arrivâmes le 27 d'Avril.

Carthagène s'est vengée depuis ce tems-là des Anglois, non-seulement par
la ruine du Commerce des Chaloupes, mais en prenant sur eux l'Isle de la
Providence, que les Espagnols ont nommée _Santa Catalina_. Cette Isle
est à 36 lieuës vers l'Est de la Côte de Honduras; à 70 Nord-Nord Ouest
de Porto-Bello; & sa latitude est 13 deg. 15 min. de sorte qu'elle est
située merveilleusement pour causer beaucoup d'incommodité aux
Espagnols. Quoiqu'elle ait peu d'étenduë, nous n'avons point de
Plantations en Amérique dont nous puissions tirer plus d'avantages, &
notre intérêt doit nous faire conserver le défit de nous en remettre en
possession. Les Boucaniers s'en sont saisis deux fois depuis que nous
l'avons perduë, & la trouvoient aussi très-favorable à toutes leurs
entreprises; mais les Espagnols ne les ont pas laissés long-tems maîtres
d'un lieu, d'où ils pouvoient faire à tous momens des invasions sur
leurs Côtes, & causer de l'embarras aux Galions dans leur route de
Porto-Bello à Carthagène.

Je ne prévoyois point en tirant la copie de ce Mémoire, qu'il dût jamais
contribuer ou nuire à ma sûreté. L'envie de m'instruire étoit mon unique
motif, & ce fut elle encore qui me fit commencer dès le même jour à
faire exactement le Journal de mon Voyage. Je commis seulement une
imprudence en gardant à part le Mémoire de Carthagène, & l'on me fit
connoître dans la suite qu'il m'auroit été moins dangereux, si j'eusse
pris soin de le mêler comme indifféremment dans mon Journal.

Après avoir pris huit jours de repos aux Canaries, nous retournâmes vers
l'Afrique avec le premier vent favorable. Sans nous être ouverts
particulierement aux Anglois que nous quittions, nous les avions trouvés
mieux instruits que nous, sur la partie de l'Afrique dont nous avions
déja parcouru les Côtes. Leur Pilote, qui avoit fait plus d'une fois la
même route, nous donna des lumiéres que nous regretâmes de n'avoir pas
euës plûtôt, & qui nous servirent encore dans la suite de notre
Navigation. Mais nous leur cachâmes soigneusement le butin que nous
avions fait parmi les Nègres; & les espérances que nous emportions pour
l'avenir. Quoique nous n'eussions trouvé personne à Ferro qui sçût
distinguer mieux que nous la qualité des Métaux, quelques essais que
nous avions faits secretement ne nous laissoient aucun doute de la
réalité de notre or, & notre Capitaine méditoit déja divers moyens de
retourner plus heureusement à la source.

Nous eumes dès le lendemain la vûe du Cap de Boyador, & continuant notre
route sans avancer plus près du Continent, nous prîmes seulement la
résolution, en passant pour la seconde fois au long de la même Côte,
d'observer plus exactement que jamais les lieux où nous avions abordé.
Il ne nous fut pas difficile de les reconnoître, & celui qui attiroit
encore tous nos désirs nous parut tel que nous l'avions gravé dans notre
mémoire. Nous ne doublâmes point cette heureuse pointe, sans être
vivement tentés de nous exposer aux hazards d'une nouvelle descente; &
pendant quelques momens que nous conservâmes cette pensée, nous prîmes
plaisir à nous flatter, qu'il ne nous seroit pas impossible d'enlever
le reste des Lingots, avant que les Nègres eussent le tems de se
reconnoître. Mais notre petit nombre, & la nécessité de laisser du moins
la moitié de nos gens à la garde du Vaisseau, réfroidirent cette
chaleur. D'ailleurs, comme si le Ciel eût voulu nous fortifier contre
une tentation si dangereuse, le vent nous servit si favorablement à ce
passage qu'ayant duré quatre jours avec la même force, nous fîmes malgré
nous plus de 300 lieuës dans un espace si court. Nous fûmes ensuite
arrêtés pendant neuf jours par un calme si profond, que la Mer
paroissoit immobile. Quoique nous nous crussions fort éloignés de la
terre, il ne se passoit pas de jour où nous ne vissions quelques oiseaux
qui s'approchoient de nous à la portée du fusil; nous en tuâmes
quelques-uns, que les Matelots allerent prendre dans la Chaloupe, avec
le secours des Rames. Nous dissipâmes encore l'ennui d'un si long
retardement par l'amusement de la Pêche. Enfin le dixiéme jour, il
s'éleva au Nord un orage violent qui nous fit craindre une nouvelle
tempête; mais qui se termina bientôt par une affreuse pluye.

Nous fûmes surpris sous la Ligne d'un autre calme, qui auroit coûté la
vie à ma femme, s'il eut duré plus long-tems. Elle se trouva si
affoiblie, qu'ayant perdu la connoissance pendant plus de quatre heures,
elle ne revint à elle-même qu'à l'aide de plusieurs soufflets, avec
lesquels je fis agiter l'air dans ma Cabanne. Cette langueur la
reprenant aussitôt que le mouvement de l'air cessoit, je fus obligé
pendant trois jours d'acheter par des sommes immenses les services de
quelques Matelots, qui se trouvant eux-mêmes fort incommodés de leur
situation, se crurent en droit de me faire payer leur secours. Nous
sortîmes de cet embarras pour retomber dans un nouveau danger; le vent,
dont la joye de le sentir renaître nous fit user d'abord avec peu de
précaution, poussa notre Vaisseau avec tant de violence sur un Banc de
sable, qui n'étoit pas marqué sur nos Cartes, que nous demeurâmes
beaucoup plus immobiles que nous ne l'avions été pendant les deux
calmes. Notre Capitaine mortellement allarmé, fit d'abord visiter
toutes les parties du Vaisseau, elles se trouverent saines; mais il n'en
fut pas plus rassuré contre un accident qui paroissoit sans remede.
Cependant deux heures après, nous crûmes sentir que le Vaisseau
recommençoit à flotter. Il reprit en effet le cours du vent, & nous
rendîmes graces au Ciel de nous avoir sauvé d'un péril, que nous ne
connoissions pas mieux en le voyant finir, que lorsqu'il avoit commencé.
Quelques-uns de nos Matelots nous assurerent néanmoins qu'ils en avoient
vû des exemples, & donnerent à la cause de nos frayeurs le nom de Sable
mouvant, qui se forme quelquefois par le seul choc des flots, sur-tout
dans les momens qui précedent un grand calme, & qui se résout ensuite
lorsque l'agitation recommence. Depuis notre départ de Londres, j'avois
cru reconnoître dans la conduite du Capitaine, & dans toute la manoeuvre
du Vaisseau, que je n'étois pas avec les plus habiles gens du monde; &
je ne pûs m'empêcher, en sortant de ce dernier danger, de lui faire
entrevoir l'opinion que j'en avois. Loin d'en paroître offensé, il me
confessa que dans la nécessité de réparer sa fortune, il avoit donné
beaucoup au hazard, & qu'il apportoit à son métier moins de lumiéres que
de résolution. Nous gagnâmes enfin le Cap de Bonne-Espérance, où la
crainte qu'il ne fut arrivé quelque dommage au Vaisseau en donnant sur
le Banc de sable, lui servit de prétexte pour entrer dans la Rade.

Nous étions si bien avec les Hollandois, que n'ayant que de l'assistance
à nous en promettre, nous abordâmes à pleines voiles au rivage. On nous
y fit l'accueil que nous avions esperé. Je conçus par les discours du
Capitaine qu'il avoit d'autres vûës, que celles dont il s'étoit fait un
prétexte. Il ne me les dissimula point lorsque nous fûmes à terre. La
Compagnie Hollandoise des Indes Orientales ayant formé un très-bel
Établissement à cette extrémité de l'Afrique, il se proposoit
non-seulement de vérifier la réalité de notre trésor, mais de prendre
adroitement les connoissances qui nous manquoient pour le succès de nos
espérances, & de jetter les fondemens de l'entreprise qu'il méditoit à
son retour. Nous trouvâmes dans la grande Habitation des Hollandois,
qui est près du Fort, des gens d'autant plus entendus sur la matiére des
Métaux, que cette partie de l'Afrique n'étant point sans Mines d'or &
d'argent, ils s'exerçoient continuellement à cette recherche. Mais la
crainte de nous trahir nous empêcha d'abord de nous ouvrir avec trop de
confiance, sur-tout lorsque nous eûmes remarqué que les Hollandois
faisoient eux-mêmes un profond mystere de leurs Mines.

Ils nous permirent néanmoins de visiter pour notre amusement tous les
endroits qu'ils ont cultivés, & la seule précaution qu'ils prirent avec
nous, fut de nous faire accompagner d'un Interpréte, qui étoit sans
doute en même tems notre Espion. Peut-être que sous ombre de satisfaire
notre curiosité, ils étoient ravis d'avoir l'occasion de faire connoître
aux Anglois la force & la beauté de cette Colonie. Après nous avoir fait
voir le Jardin de la Compagnie, qui est d'une beauté rare, & où l'on
trouve avec toutes sortes de fruits délicieux, les arbres & les Plantes
les plus rares de l'Europe; on nous fit traverser une grande montagne,
sur laquelle nous prîmes plaisir à chasser de gros Singes qui y sont en
abondance. Comme nous n'étions munis de rien pour nous faciliter cette
chassee, & que l'occasion seule nous en avoit fait naître l'envie, tous
nos efforts ne purent nous en faire prendre que deux dans le cours d'un
après-midi. Nous étions quatre; le Capitaine & moi, avec notre Guide &
l'Écrivain du Vaisseau. Je ne puis représenter toutes les souplesses des
animaux que nous poursuivions, ni avec combien de légereté & d'impudence
ils revenoient sur leurs pas, après avoir pris la fuite devant nous.
Quelquefois ils se laissoient approcher à si peu de distance, que
m'arrêtant vis-à-vis d'eux pour prendre mes mesures, je me croyois
presque certain de les saisir; mais d'un seul saut ils s'élançoient à
dix pas de moi, ou montant avec la même agilité sur un arbre, ils
demeuroient ensuite tranquilles à nous regarder, comme s'ils eussent
pris plaisir à se faire un spectacle de notre étonnement. Il y en avoit
de si gros, que si notre Interpréte ne nous eut point assuré qu'ils
n'étoient pas d'une férocité dangereuse, notre nombre ne nous auroit pas
paru suffisant pour nous garantir de leurs insultes. Comme il nous
auroit été inutile de les tuer, nous ne fîmes aucun usage de nos fusils.
Mais le Capitaine s'étant avisé d'en coucher en jouë un fort gros qui
étoit monté au sommet d'un arbre, après nous avoir long tems fatigués à
le poursuivre, cette espece de menace dont il se souvenoit peut-être
d'avoir vû quelquefois l'execution sur quelqu'un de ses semblables, lui
causa tant de frayeur qu'il tomba presqu'immobile à nos pieds; & dans
l'étourdissement de sa chûte nous n'eûmes aucune peine à le prendre:
cependant lorsqu'il fut revenu à lui, nous eûmes besoin de toute notre
adresse & de tous nos efforts pour le conserver, en lui liant
étroitement les pattes. Il se défendoit encore par ses morsures, ce qui
nous mit dans la nécessité de lui couvrir la tête, & de la serrer avec
nos mouchoirs. Nous en prîmes un autre, que l'Écrivain renversa d'un
coup de pierre, & qui en fut si blessé, qu'il mourut quelques jours
après.

En descendant de l'autre côté de la montagne, nous fûmes surpris qu'au
lieu du terrain sec & sablonneux que nous avions vû jusqu'alors, il ne
se présenta qu'une perspective riante dans une Plaine à perte de vûë.
C'étoient, en plusieurs endroits, des Habitations, qui ressembloient à
nos Bourgs & à nos meilleurs Villages. La plûpart des maisons étoient
bâties de briques, & ne le cédoient point pour la propreté & l'agrément,
aux jolies maisons de Hollande. La Campagne étoit couverte de verdure.
Notre Interpréte nous assura que la terre y étoit aussi bonne, que dans
les cantons les plus fertiles de l'Europe, & qu'elle y produisoit toutes
sortes de grains & de fruits. Mais cette belle Plaine, qui n'a pas moins
de quinze lieuës d'étenduë, est infestée continuellement par un grand
nombre de bêtes sauvages, qui descendent des montagnes arides dont elle
est bordée. Quoique tous ces animaux n'en veuillent point à la vie des
hommes, il s'y trouve des Lions, des Tigres, des Léopards, des Chiens
sauvages, des Loups, & d'autres ennemis de la race humaine, à qui la
faim fait quelquefois commettre des désordres fort sanglans. Les
Laboureur ne conduisent point la charuë sans être armés, & l'entrée de
toutes les Habitations est défenduë par des fossés & par des portes. On
trouve d'ailleurs dans le Païs toutes sortes de gibiers,
particulierement des cerfs, dont le nombre est prodigieux. Il y a
quantité de chevaux sauvages, parmi lesquels il s'en trouve d'une beauté
extraordinaire. Ils ont la peau diversifiée de rayes blanches & noires.
Mais on parvient difficilement à les dompter. Les eaux des Sources & des
Rivières étant excellentes & fort poissonneuses, il ne manque rien à ce
beau canton pour la commodité & l'agrément de la vie.

L'amusement qui nous avoit arrêtés sur la Montagne ayant consumé une
grande partie du jour, notre Interpréte nous fit craindre que si
l'admiration nous retenoit plus long-tems à considerer la plaine, nous
ne fussions exposés à la rencontre de ces terribles animaux dont il nous
avoit peint la férocité. Nous pressâmes notre marche. Toutes les
Habitations ayant beaucoup de ressemblances, il nous suffisoit d'en
voir une pour prendre une idée de toutes les autres. Celle où nous
arrivâmes se nomme Delpht, du nom apparemment d'une Ville de Hollande.
On nous y reçut avec toutes sortes de caresses. Le Capitaine, qui savoit
quelques mots de Hollandois, nous quitta pour se promener seul dans les
ruës. Il revint une heure après, avec une femme Angloise qu'il avoit
rencontrée, & qui marquoit une joie extrême de se trouver avec trois
personnes de son Païs. Elle s'étoit mariée en Hollande à un Tailleur,
qui n'ayant pû se procurer une vie commode dans sa Patrie, s'étoit
déterminé à venir chercher une meilleure fortune au Cap. Elle n'étoit
pas sans agrément, & le Capitaine qui conservoit son ancien goût pour le
plaisir, lui ayant proposé en badinant de nous suivre, elle nous surprit
par la facilité qu'elle eût à goûter cette offre. Nous profitâmes du
moins d'une si favorable disposition pour nous faire expliquer mille
choses que nous n'espérions point d'apprendre de notre Interpréte. Elle
nous dit que les Hollandois n'avoient guéres d'autre commerce avec les
Naturels du Païs, que celui de l'or & des dents d'élephans. S'ils ont
des mines ausquelles ils fassent travailler eux-mêmes, le secret en est
bien impénétrable, puisqu'après plusieurs années de séjour au Cap, elle
ignoroit qu'ils y eussent cette sorte de richesse; mais elle nous assûra
que dans divers tems de l'année, plusieurs nations Caffres leur
apportoient de la poudre d'or & de petits lingots, tels que ceux dont
nous avions rempli nos deux tonneaux. Ces Barbares, plus grossiers que
tous les autres peuples de l'Afrique, comptent pour rien les petits
miroirs, les étoffes, & toutes les denrées qui servent à apprivoiser les
Sauvages. Ils ne cherchent dans leur trafic que de l'Eau-de-vie, qu'ils
aiment avec une violente passion, des haches & d'autres instrumens
fabriqués. La plûpart sont entierement nuds, & d'une noirceur
surprenante. Ils ne se nourrissent que de chair cruë. On ne leur connoît
ni Loix, ni Religion. Leurs habitations, qui consistent en Cabanes
formées de branches d'arbres, sont répanduës dans les montagnes, &
n'offrent qu'un amas dégoûtant de saletés qui infectent l'air. Ils sont
riches en troupeaux de toute espéce. À peu de distance du lieu où nous
étions, vers une pointe qu'on nomme le Cap des Eguilles, on compte plus
de cent mille bêtes à cornes dans une Nation qui n'est pas composée de
plus de deux mille Nègres, & qui n'occupe pas plus de dix lieuës dans
tout son terroir. Toutes les entreprises qu'on a tentées pour les
civiliser n'ont abouti qu'à faire prendre au plus grand nombre la
résolution de se retirer plus loin dans les montagnes. Ils ont tant
d'aversion pour l'ordre & pour la police, qu'il est rare qu'on en puisse
accoutumer quelques-uns à rendre des services réguliers dans les
Habitations des Hollandois. Cependant lorsqu'on parvient à les
apprivoiser parfaitement, ils sont capables de travail & de fidélité.

Le commerce qu'ils exercent eux-mêmes, non-seulemeut des prisonniers
qu'ils font à la guerre, mais de leurs propres enfans, & de tous ceux
sur qui la force, ou des usages inconnus leur donnent quelque droit &
quelque pouvoir, ne leur rapporte guéres que des liqueurs fortes & des
ustenciles de peu de valeur. Mais les malheureux qui sont ainsi vendus
pour l'esclavage n'acceptent jamais volontairement leur sort, & mettent
tout en usage pour s'en garantir. Il est arrivé plus d'une fois qu'au
jour marqué pour les échanges, la plûpart se donnoient la mort par
différentes voies, ou qu'ils se précipitoient dans la Mer en mettant le
pied dans le Vaisseau, & que les Marchands d'Europe se trouvoient
frustrés de leur proie sans être en droit d'en faire un reproche à ceux
de qui ils l'avoient reçûë. Malgré les précautions que l'expérience fait
prendre, il s'en trouve toujours plusieurs qui réussissent à se délivrer
de la vie pour éviter tout ce qu'ils se figurent d'affreux dans
l'esclavage.

Au lieu de perdre le tems à visiter d'autres Habitations Hollandoises
qui ne nous auroient rien offert que nous n'eussions déja vû dans la
première, nous proposâmes à notre Interpréte de nous conduire le
lendemain dans quelque canton habité par des Nègres. Il consentit à nous
en faire voir un qui n'étoit qu'à quatre lieuës de Delpht, dans une
gorge de la Montagne que nous avions traversée. Nos chevaux étoient
assez bons pour nous faire espérer de revenir commodément avant la fin
du jour. L'intention du Capitaine, en proposant ce Voyage, étoit de se
familiariser plus que jamais avec les signes & les usages des Nègres,
pour nous faciliter le grand dessein auquel ses méditations se
rapportoient continuellement. Il promit à l'Angloise de se charger
d'elle à notre retour, & lorsque je lui demandai sérieusement à quoi il
la destinoit, il me dit qu'elle pourroit être utile, en qualité de
Servante, à ma femme & à mes enfans. Mais croyant pénétrer ses vûës, je
le priai d'abandonner un projet qui blessoit la bienséance, & j'obtins
de lui qu'il ne favoriseroit point le libertinage d'une femme qui étoit
lasse apparememt de son mari.

Les Nègres, dont nous visitâmes l'Habitation, étoient de la race des
Hotentots, les plus sales & les plus grossiers de tous ces Peuples
barbares. Le voisinage des Hollandois les avoit accoutumés à les voir
sans effroi, & nous fûmes fort satisfaits de l'accueil qu'ils nous
firent. Ils nous offrirent du lait & de la chair qui n'avoit pas
mauvaise apparence, avec une espéce de pain composé d'une racine dont le
goût approche fort de celui de la noisette. Ils ont pris des Hollandois
l'usage de se couvrir d'une sorte d'habits, qui ne sont que de simples
peaux de Mouton, avec la laine, préparées avec de l'excrément de vache &
une certaine graisse, qui les rend aussi insuportables à la vûë qu'à
l'odorat. Le centre de leur Nation est beaucoup moins civilisé. Elle
habite la Côte orientale & méridionale. Les Hotentots sont agiles,
robustes, hardis & plus adroits que les autres à manier leurs armes, qui
sont la zagaye & les fléches. Ils vont même servir chez les autres
Nations en qualité de Soldats. Leur exercice principal est la chasse.
Ils tuent fort adroitement avec des armes empoisonnées des élephans, des
rhinoceros, des élans, des cerfs; & ce qui est extrêmement singulier,
c'est, dit-on, qu'à les entendre parler des Hollandois, lors même qu'ils
les servent pour en obtenir un peu de pain, de tabac & d'eau-de-vie, ils
les regardent comme des misérables, qui viennent cultiver avec beaucoup
de peine les terres de leur Païs, au lieu d'y vivre en repos, ou de
s'occuper comme eux à la chasse. Mais quelque bonne opinion qu'ils aient
d'eux-mêmes, rien ne peut représenter les horreurs de la vie qu'ils
menent. Ils sont d'une saleté qui surpasse l'imagination, comme s'ils
mettoient leur étude à se rendre affreux & dégoûtans. Ils se frottent le
visage & les mains de la suie de leurs chaudieres, ou d'une graisse
noire qui les rend puants & hideux. Ils s'en graissent aussi la tête, ce
qui joint leurs cheveux en petites toufes, ausquelles ils attachent des
pièces de cuivre ou de verre. Les plus considérables parmi eux portent
aussi de grands cercles d'yvoire, qu'ils passent dans leurs bras,
au-dessus & au-dessous du coude. Les femmes s'entourent les jambes de
petites peaux taillées exprès, ou d'intestins d'animaux, & se font des
colliers avec de petits os de différentes couleurs. Mais quoique cette
Nation soit horrible à la vûë, elle n'approche point, pour la férocité &
la barbarie, de celle des Caffres, dont notre Interpréte nous fit des
relations presqu'incroyables. Ma méthode dans ce Journal ayant toujours
été de ne m'attacher qu'aux choses que j'ai vûës par mes yeux, je me
suis contenté dans ces occasions d'écrire seulement les principaux
traits que j'ai pû recueillir des discours d'autrui. Les Hollandois ne
donnent point au Païs des Caffres moins d'onze ou douze cens lieuës
d'étenduë. Il est borné dans les terres par une longue chaîne de
Montagnes. Les Portugais ont nommé Picos Fragosos celles qui s'avancent
du côté du Cap de Bonne Espérance. Le mot de Caffre signifie _sans Loi_,
il vient du mot _Cafir_ ou _Cafiruna_, que les Arabes donnent à tous
ceux qui nient l'unité d'un Dieu, & qu'on a cru convenable aux Habitans
de ce Païs, parce qu'on a prétendu qu'ils n'avoient ni Princes, ni
Religion. Ils ignorent eux-mêmes que nous leur donnions le nom de
Caffres, qui leur est inconnu. Mais on a sû depuis, par diverses
Relations, qu'ils ont plusieurs Rois, tels que ceux de Malemba, de
Chicanga, de Sedanda, de Quietava, de Cefala & de Metavan. Ces Peuples
sont noirs, brutaux & cruels. Il s'y trouve des Antropophages. On
comprend dans le Païs des Caffres le Royaume de Sofala, qui produit tant
d'or & d'élephans, qu'on a douté si ce n'étoit pas l'Ophir de Salomon.
Les Portugais y ont la Forteresse de Sofala ou de _Cuama_, vis-à-vis de
Madagascar. Mais les Caffres les mieux connus sont ceux qui demeurent
vers le Cap de Bonne Espérance, & qu'on distingue par différens noms:
les Cochoquas, les Cariguriques, les Hosaes, les Chainouquas, les
Sonquas, les Brigoudis, les Namaquas, & les Goringhaiconas, &.

Ces derniers, que les Hollandois appellent Watermans, c'est-à-dire,
_Hommes d'eau_, sont à peu de distance du Cap, sous la conduite d'un
Chef. Ce fut leur Habitation que nous visitâmes. Les Garachouquas,
sur-nommés Voleurs de tabac, ont aussi leur Capitaine, & n'ont pas moins
de quatre ou cinq cens hommes capables de porter les armes. Les
Gorinhaiques, ou gens du Cap, autres voisins des Hollandois, portent ce
nom, parce qu'ils s'attribuent la proprieté du Cap de Bonne Espérance.
Les Cochoquas sont quatre ou cinq cens familles qui occupent quinze ou
seize Villages à vingt-sept lieuës du Cap vers le Nord-Ouest. Ce sont
ceux qui ont, comme je l'ai déja remarqué, plus de cent mille bêtes à
cornes. Leurs moutons, au lieu d'une laine frisée, ont le poil long,
moucheté & de diverses couleurs. Les Chainouquas sont situés à plus de
trois mois de chemin du Cap, & n'ont été connus que par l'infortune de
quelques Voyageurs qui se sont égarés dans cette immense contrée. Les
Cobinas sont au-delà de ceux-ci, & passent pour des Antropophages, qui
rotissent vifs ceux dont ils peuvent se saisir, sans épargner les gens
mêmes de leur Nation. Ils sont les plus noirs des Nègres, & portent les
cheveux fort longs. En 1713. ils dévorérent six Hollandois, que
l'espérance de recueillir de l'or avoit fait pénétrer jusques dans leur
canton. Les Sonquas habitent sur de hautes Montagnes. Les deux sexes y
font également leur occupation de la chasse, & ne vivent que de la chair
cruë des bêtes qu'ils peuvent tuer avec leurs fléches & leurs zagayes.
On trouve dans leur Païs des chevaux & des ânes sauvages, qui sont
mouchetés de plusieurs couleurs très-vives. Les chevaux y sont bien
formés. Ils ont ordinairement le dos & le ventre tachetés de jaune, de
noir, de rouge & d'azur; mais la peau des ânes sauvages est marquée de
blanc & de couleur de noisette. En 1662. les Sonquas portérent
quelques-unes de ces peaux au Cap de Bonne Espérance, & les donnérent
pour du tabac aux Hollandois, qui en remplirent une de paille & la
suspendirent dans la salle du Château, où ils nous la firent voir
encore. Ces Caffres sont voleurs de profession, & tout le bétail qu'ils
peuvent enlever est regardé parmi eux comme une partie de leur chasse.
Ils se couvrent, dans certains tems, de peau de buffles, dont ils se
font une espéce de manteau. Leurs femmes portent autour de la tête un
parasol, fait de plumes d'autruches. Les Namaquas se tiennent à plus de
cent cinquante lieuës, & quelquefois à deux cens lieuës du Cap de Bonne
Espérance; car c'est une Nation vagabonde, quoiqu'elle soit une des plus
nombreuses & les plus guerrieres. Ils ont la taille belle, & se
couvrent quelquefois le corps de peaux de bêtes, embellies de grains de
verre qu'ils achetent des Portugais, pour des Brebis & des Chèvres. Les
hommes portent une plaque d'yvoire au bas du ventre, & les femmes se
couvrent cette partie d'une belle peau; elles ont le reste du corps nud.
Ces Caffres reconnoissent l'autorité d'un Chef. Lorsqu'ils virent pour
la première fois des Hollandois parmi eux, ils les reçurent avec une
troupe d'Instrumens, qui souffloient chacun dans un roseau, dont le son
imitoit celui de la Trompette Marine. Leur Chef les régala de lait & de
chair de Mouton; & les présens des Hollandois furent de l'Eau de vie, du
Tabac, des grains de Corail, & quelques morceaux de cuivre. Les
Housaquas demeurent fort loin, au Nord-Ouest du Cap; on n'a jamais
pénétré dans leur Pays, on en voit seulement quelques-uns qui viennent
sur la Côte avec le Chef des Chainouquas, pour faire trafic de bétail.
Outre la qualité de Pasteurs, ils font gloire de s'exercer à
l'Agriculture. Ils cultivent particulierement une certaine racine qu'on
nomme Dacha, & qui étant infusée dans l'eau, enyvre comme le vin le plus
fort. On dit qu'ils tendent des piéges pour prendre des Lions, qu'ils
les apprivoisent, & les rendent aussi dociles que des chiens, jusqu'à
les rendre capables de les suivre à la guerre, & de fondre sur leurs
ennemis dans la chaleur du combat. Les Brigoudis n'ont gueres été vûs
des Voyageurs, on sçait seulement qu'ils sont fort riches en bétail.

En général les Caffres ont le teint bazané & olivâtre, quoique plusieurs
Nations l'aïent d'un noir extrêmement foncé. Ils ont les lévres grosses,
& le visage affreux; ceux qui ont quelque communication avec les
Hollandois, se civilisent insensiblement, les autres sont sauvages, &
vivent dans une profonde ignorance. Leurs armes sont l'arc & les
fléches, avec une zagaye, qui est une espece de Javelot. Ils ne se
nourrissent que de racines cuites dans l'eau, ou roties sur des
charbons, de la chair de leurs plus méchantes bêtes, qu'ils ne tuent
point si elles ne sont vieilles ou malades, ou du poisson qu'ils
trouvent mort sur le rivage. Ils se font un morceau délicat d'un Chien
de mer, & ils n'en manquent point, car la Côte en est remplie. Les
Caffres vivent fort long-tems, & la plûpart vont jusqu'à cent &
six-vingt ans. Ils enterrent leurs Morts assis & nuds, & dans les
funérailles ils observent une cérémonie très-fâcheuse, car tous les
parens du mort sont obligés de se couper le doigt de la main gauche,
pour le jetter dans la fosse; aussi regardent-t-ils comme un malheur
extrême de voir mourir leurs parens. Leurs maisons sont généralement
composées de branches d'arbres, & couvertes de jonc; à la réserve de
quelques Peuples qui se retirent dans des cavernes. Plusieurs de ces
cabannes sont si grandes, qu'elles peuvent contenir une famille de
trente personnes. Il paroît que la Langue de toutes les Nations Caffres
est à peu près la même; mais elle est si confuse & si mal articulée, que
les Étrangers ne peuvent l'apprendre. Au contraire les Caffres
apprennent assez facilement celle des Étrangers, & dans le voisinage du
Cap il s'en trouve beaucoup qui se font entendre en Hollandois.
Quoiqu'ils n'ayent aucune trace de culte religieux, on croit qu'ils
reconnoissent un Être Souverain, mais ils ne pensent guères à lui rendre
le moindre hommage. Ils poussent néanmoins des cris vers le Ciel,
lorsqu'après un mauvais tems ils voyent que l'air commence à devenir
plus doux ou plus serein. Ils rendent aussi quelques respects à la Lune
lorsqu'elle commence à paraître, du moins si l'on en juge par l'ardeur
avec laquelle ils passent alors toute la nuit à chanter & à danser.

S'il avoit pu nous rester quelque curiosité après avoir passé quelques
heures dans l'Habitation des Sauvages, elle auroit regardé le Fort
d'Hallenbock que les Hollandois ont construit à dix lieuës du Cap, & qui
est devenu un lieu considérable par le grand nombre d'Habitans qui s'y
sont établis. Il est fait pour arrêter les Sauvages, qui peuvent
quelquefois s'attrouper. Une garnison assez nombreuse rend le Cap & les
autres Habitations tranquilles de ce coté là. Mais ayant peu de lumières
à espérer dans une Place de Guerre, nous retournâmes au Cap le
lendemain de notre départ.

J'y étois attendu par une disgrâce que j'étois fort éloigné de prévoir,
& qui m'auroit été néanmoins beaucoup plus fâcheuse si elle eut été
différée plus long-tems. Depuis huit jours que nous étions arrivés au
Cap, on avoit eu le tems de réparer ce qui pouvoit manquer à notre
Vaisseau, & nous pensions à nous remettre en mer au premier vent. Mais
en partant vingt-quatre heures plûtôt, je me serois exposé au chagrin de
ne recevoir que dans les Indes une nouvelle qui auroit rendu mon Voyage
absolument inutile. Pendant la nuit que nous avions passée à visiter les
Habitations Hollandoises, il étoit arrivé au Cap un Vaisseau Anglois,
qui ne s'étoit arrêté comme nous que pour quelques nécessités de
Navigation. Il faisoit aussi le Voyage des Indes, & n'étoit parti de
Londres qu'environ quinze jours après le nôtre. M. Sprat mortellement
picqué de l'innocente tromperie qu'il avoit à me reprocher, avoit saisi
la première occasion d'en tirer vengeance. Le Capitaine, qui se nommoit
M. Rut, étoit chargé d'un ordre cruel, qu'il devoit me remettre au
premier lieu où il pourroit me rencontrer.

N'ayant point compté de trouver notre Vaisseau au Cap, il n'avoit appris
qu'avec un extrême étonnement que nous y étions depuis huit jours; &
dans mon absence il avoit déja cherché à voir ma femme, mais il ne lui
avoit fait aucune ouverture de sa Commission. Je lui en sçus bon gré en
l'apprenant moi-même, parce que cette nouvelle, annoncée sans
préparation, auroit causé trop de chagrin à toute ma famille. M. Rut
m'ayant fait demande la permission de me voir, commença son discours par
un compliment fort civil sur le tort qu'il m'alloit faire, & dont le
ressentiment ne devoit pas tomber sur lui. Ensuite, me remettant une
Lettre de M. Sprat, il me dit qu'il en avoit une autre à rendre à mon
Capitaine, qui contenoit les mêmes ordres. Je me hâtai de lire la
mienne. C'étoit une révocation de la Charge de Supercargoes dont j'étois
revêtu dans le Vaisseau, & de la Commission que M. Sprat m'avoit
accordée dans son Comptoir. Il ne me cachoit pas, que sensible à
l'outrage qu'il prétendoit avoir reçû par ma conduite, il étoit charmé
de m'en faire porter la peine; & seulement, disoit-il, il plaignoit ma
malheureuse famille qui alloit peut-être se trouver réduite à bien des
extrémités fâcheuses par mon injustice & ma mauvaise foi.

J'avoüe que ce malheur me parut terrible. Cependant, je remerciai
intérieurement le Ciel d'avoir permis que M. Rut m'eût rencontré au Cap,
pour m'épargner une course dont le terme auroit augmenté mes embarras.
Les Marchandises que j'avois sur le Vaisseau ne pouvoient m'être
enlevées, & ce seul fond suffisoit pour me soutenir pendant quelque tems
au Cap. Les Hollandois sont d'un excellent caractere. Je ne doutai point
qu'en leur expliquant la cause de mon infortune & le besoin que j'avois
de leur assistance, ils ne m'accordassent toutes les faveurs qui
conviendroient à ma situation.

On voit que dans ces premières réflexions je ne faisois point entrer la
ressource des lingots d'or, dont je ne me flatai point effectivement que
notre Capitaine me fît jamais la moindre part. Je n'avois aucun titre
pour y prétendre. Quoiqu'il m'eût donné quelques témoignages d'amitié, &
que je lui crusse un bon naturel, je jugeai que l'ardeur qu'il avoit
pour s'enrichir, lui feroit oublier des promesses dont l'execution ne
dépendoit que de sa volonté. Enfin, je comptai si peu sur la générosité
de son coeur, que ne pensant pas même à le solliciter par des prieres
inutiles, j'employai mes premiers soins à calmer les inquiétudes de ma
femme. De là je me rendis au Vaisseau, pour faire décharger mes
Marchandises. Le Vent étoit devenu si favorable depuis une heure, que
j'apprehendois tout de l'empressement de l'Équipage. Mais je trouvai le
Capitaine à Bord, où il avoit reçu la Lettre de M. Sprat. Il vint à moi,
les bras ouverts & la larme à l'oeil. Après m'avoir fait connoître qu'il
étoit instruit de mon malheur, & qu'il regrettoit amérement de n'y
pouvoir remédier, il me félicita d'en avoir reçu la nouvelle dans un
lieu où je pouvois trouver mille moyens de l'adoucir. D'ailleurs,
ajouta-t-il, vous ne serez pauvre nulle part avec une bonne partie de
nos Lingots, que mon intention est de vous ceder.

Il ne falloit que mon embarras, sans aucun attachement aux richesses,
pour me faire trouver le sujet d'une vive satisfaction dans ce discours.
J'embrassai à mon tour un Ami si fidelle & si génereux, & les premiers
témoignages de ma reconnoissance tomberent sur sa bonté plus que sur le
tresor qu'il me promettoit. Mais enfin, dans l'état où j'allois me
trouver, je ne lui cachai point que ses génereuses promesses me
rendoient la vie, & sauvoient peut-être du dernier désespoir une
malheureuse famille dont le sort meritoit sa pitié. Des remercimens si
vifs exciterent encore le noble penchant de son coeur. Il me protesta que
si l'honneur lui eût permis d'abandonner la conduite de son Vaisseau, il
auroit pris le parti de lier sa fortune à la mienne, & de me proposer
même sa main pour ma fille aînée. Et s'il eût pû se persuader,
ajouta-t-il, que je voulusse faire assez de fond sur sa parole pour
attendre son retour, il n'auroit pas balancé à me jurer que je le
trouverois dans la même disposition. Une offre de cette nature ne
pouvoit être acceptée subitement. Je lui répondis qu'à son retour il me
trouveroit vraisemblablement au Cap, & que sans recevoir de lui aucune
promesse par laquelle il pût se croire engagé, je serois ravi de lui
voir rapporter des sentimens si favorables à ma famille. Il les confirma
sur le champ, en faisant décharger parmi mes Marchandises le Baril qui
contenoit environ la quatriéme partie de notre or.

Quoique les essais que nous avions faits à Ferro & depuis notre arrivée
au Cap, ne me laissassent plus aucun doute que nos Lingots ne fussent de
l'or réel, il s'y trouvoit tant de mêlange que mes richesses ne
répondoient pas tout-à-fait à l'idée qu'on s'en pourroit former. Nos
calculs nous avoient déja fait concevoir qu'il y avoit deux tiers à
rabattre sur le volume. Mais en supposant même une diminution de trois
quarts, je comptois que ma part étoit d'environ cent mille écus; & dans
l'état de ma fortune, cette somme méritoit bien le nom de trésor. Je
promis au Capitaine que s'il repassoit au Cap, il trouveroit en me
revoyant que je n'aurois pas négligé nos intérêts communs. J'étois
pénétré de tendresse en lui faisant mes adieux, & je communiquai les
mêmes sentimens à ma famille. Le Vaisseau qui m'avoit apporté les ordres
de M. Sprat partit avec le nôtre. Il se nommoit _le Georges_.

Le bruit de ma disgrâce s'étant déja répandu au Cap, avec des
circonstances d'autant plus avantageuses pour moi, qu'elles avoient été
confirmées par le Ministre même des fureurs de M. Sprat, je trouvai de
la compassion & de la bonté dans les Officiers de la Compagnie
Hollandoise & dans tous les Habitans. Ils ne me croyoient pas riche,
parce qu'ils avoient sçû que le seul motif de mon Voyage avoit été de
réparer ma fortune. Ils me proposerent d'abord d'acheter mes
Marchandises, en me faisant entendre qu'ils m'y feroient trouver autant
de profit que si je les eusse transportées aux Indes. Mais j'avois déja
formé d'autres vûës pour lesquelles je les croyois nécessaires.
D'ailleurs, en confessant à ces généreux Hôtes que mes affaires étoient
fort dérangées, je ne voulois pas qu'ils me crûssent dans la nécessité,
& j'étois bien aise au contraire de les mettre dans l'opinion que les
restes de ma fortune me laissoient encore le pouvoir de former quelque
entreprise.

L'inclination qu'ils avoient à me secourir devint beaucoup plus vive,
lorsqu'ayant commencé, moi & toute ma famille, à étudier leur Langue,
ils purent nous parler & nous entendre. Ma fille aînée étoit aimable. Je
ne fus pas long-tems sans recevoir pour elle des propositions de
mariage. Un Marchand établi depuis vingt ans au Cap, où il avoit amassé
de grandes richesses, & veuf depuis six mois, me fit offrir de la
prendre sans dot. Je ne rejettai point absolument ses offres. Mais
quoique mon Capitaine ne se fût lié à moi que par une promesse vague
dont je l'avois même dispensé, la reconnoissance que je devois à son
amitié m'avoit fait prendre la résolution d'attendre effectivement son
retour. Mon intention d'ailleurs étant bien éloignée de me fixer au Cap,
j'aurois eu trop de regret d'y laisser ma fille, au risque de ne la
revoir jamais. Cependant, pour le dessein que j'avois de m'instruire
dans toutes les méthodes de Commerce, & de jetter les fondemens de
quelque entreprise avant le retour du Capitaine, je gardai des
ménagemens qui pouvoient faire croire aux Hollandois que je pensois à
profiter de leurs bontés. Je n'alléguai que l'extrême jeunesse de ma
fille, & je demandai qu'on lui laissât du moins le tems d'apprendre
mieux la Langue. Ayant pris une maison au Cap, je cherchai par degrés à
m'insinuer dans la confiance de mes Voisins; je me mêlai insensiblement
dans leurs assemblées & dans leurs affaires. Je parvins bientôt à n'être
plus regardé comme un Étranger.

Ma femme, qui avoit de l'esprit & du courage, entra merveilleusement
dans les projets que je lui avois communiqués. Elle se fit aimer
universelment dans l'Habitation, & l'habitude des moeurs Hollandoises ne
lui coûta rien à former. Nous raisonnions souvent ensemble sur les
desseins que je méditois, lorsqu'il arriva de Hollande trois Vaisseaux
qui alloient à Batavia. Cet incident me fit suspendre une résolution que
je me croyois à la veille d'éxécuter. Je pensai qu'avant que de me
livrer à des idées trop hautes, je ne ferois pas mal de saisir une si
belle occasion de m'instruire. La confiance des Hollandois croissant
pour moi de jour en jour, je ne doutai point qu'ils ne m'accordassent la
liberté de faire le Voyage de Batavia, surtout lorsque je leur
laisserois des gages aussi chers que ma famille. Je commençois à parler
fort bien leur Langue. Il ne me manquoit qu'un prétexte pour leur faire
agréer mon dessein. Le hazard me l'offrit heureusement par la mort d'un
Facteur de quelques Marchands de Londres, qui avoit obtenu de la
Compagnie de Hollande la permission de faire le Voyage à bord d'un de
leurs trois Vaisseaux. S'étant trouvé fort mal en arrivant, il avoit
appris avec joie qu'il y avoit au Cap un Anglois dont on y estimoit la
probité, & dans ses derniers momens, il me proposa de me charger de ses
Lettres & de ses Mémoires, pour les faire remettre à Londres, ou pour
exécuter moi-même sa Commission. Elle regardoit la Cargaison d'un
Vaisseau Anglois, qui avoit péri près de l'Isle de Java l'année
précédente en revenant de la Chine. Les Hollandois de Batavia avoient
sauvé une partie considérable des richesses qu'il apportoit; mais après
de longues discussions, qui n'avoient pû se terminer à Amsterdam, les
Marchands Anglois avoient pris le parti d'envoyer un de leurs Facteurs
aux Indes, & la Compagnie ne s'y étoit pas opposé.

La facilité que je ne pouvois manquer de trouver à revenir de Batavia au
Cap, me fit espérer qu'après avoir fini les affaires des Marchands de
Londres, je serois de retour assez-tôt pour prévenir M. Rindekly, mon
ancien Capitaine. S'il continuoit son Voyage jusqu'en Angleterre, je me
proposois de le charger du rapport de ma conduite & des pièces ou des
effets que je devois retirer de Batavia. Avec cette vûë, j'avois celle
de mortifier M. Sprat, lorsque tous les Marchands de Londres
apprendroient de la bouche de mon ami, & peut-être par le succès de ma
négociation, que je ne méritois pas le tort qu'il avoit fait à mon
honneur en m'ôtant les emplois qu'il m'avoit confiés. Enfin, quelque
parti que M. Rindekly pût prendre après sa course, je ne devois pas
douter que s'il s'arrêtoit au Cap pour épouser ma fille, celui à qui il
remettroit la conduite de son Vaisseau jusqu'à Londres ne fût digne de
ma confiance autant que de la sienne.

Il n'y eut personne au Cap qui n'applaudit à ma résolution. Ma femme ne
l'approuva pas moins, & ce fut elle qui me conseilla de prendre avec moi
l'aîné de mes fils. J'embarquai une partie de mes Montres & de mes
ouvrages d'Orféverie, avec le quart de mes lingots que je voulois une
fois convertir en argent monnoyé pour m'assurer de leur juste valeur.
Nous partîmes le 17. de Juillet, à bord du Dauphin, Vaisseau de
Middlebourg. Notre navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur du Cap de
Bruining, éloigné d'environ cent lieuës de celui de Bonne Espérance.
Mais un vent impétueux nous ayant fait perdre de vûe les deux autres
Vaisseaux, nous passâmes quatre jours entiers sans les revoir. Enfin,
lorsque nous commencions à perdre l'espérance de les rejoindre, nous les
apperçûmes à l'ancre, & nous découvrîmes, à mesure que nous en
approchions, qu'ils avoient été plus maltraités que nous par la
tempête. Le Zuyderzée, qui portoit quarante pièces de canon, avoit perdu
deux de ses mâts, & se trouvoit ouvert de tant de côtés, que dans le
danger pressant où il étoit, on avoit déja transporté une partie de sa
carguaison dans l'autre. Quoiqu'on eut apporté une diligence extrême à
fermer toutes les voies d'eau, il s'en formoit de nouvelles à tous
momens; ce qu'on ne pouvoit attribuer qu'au choc violent de quelque
rocher, qui avoit ébranlé toute la charpente, sans qu'on s'en fût
apperçu dans l'agitation de la tempête; & le péril étoit ainsi d'autant
plus terrible, que renaissant sans cesse, on ne savoit où le reméde
devoit être porté pour le prévenir. Les trois Capitaines ayant tenu
conseil sur un si malheureux accident, conclurent à faire passer le
reste de la carguaison, ou du moins ce qu'elle contenoit de plus
précieux, sur le Bord où j'étois. Il ne resta dans le Zuyderzée que
l'artillerie, l'équipage & les vivres. Mais ce qui servoit à le soulager
nous devenoit si incommode, qu'au lieu de continuer notre route, tous
nos voeux furent pour trouver quelque Côte où nous pussions nous délivrer
de cet embarras. Nous profitâmes à toutes voiles d'un vent qui nous
poussoit vers le Continent, & l'ayant eu deux jours entiers de la même
force, nous apperçûmes la terre au troisiéme jour. Le rivage étoit uni;
& plus loin dans les terres, nous découvrions quantité de bois qui nous
firent prendre une bonne opinion du Païs; mais il nous étoit inconnu, &
nous n'appercevions ni Habitations, ni Port qui pussent servir à diriger
notre course. La sonde ne nous faisoit plus trouver que dix-huit
brasses. Nous mîmes à l'ancre, & n'étant guéres qu'à trois ou quatre
lieuës du rivage, nous prîmes le parti de détacher la Chaloupe pour
observer plus particulierement la Côte.

Dans l'ardeur qui me faisoit chercher toutes les occasions de
m'instruire, je me mis au nombre de ceux qui sortirent du Vaisseau. Nous
n'eûmes pas avancé l'espace de quatre ou cinq milles, que nous sentant
repoussés par les flots dans une Mer assez tranquille, nous ne doutâmes
point que nous ne fussions fort proches de l'Embouchure de quelque
grande Rivière. Cette espérance nous causant beaucoup de joie, nous
continuâmes d'avancer à force de rames, & nous distinguâmes enfin si
clairement le courant & la différence des eaux, que nous retournâmes
aussi-tôt au Vaisseau pour y porter cette agréable nouvelle. Les trois
Capitaines ne balancérent point à prendre sur le champ la même route.
Notre rapport se trouva fidéle. La Rivière se retrécissant à mesure que
notre vûe pouvoit s'étendre dans les terres, nous crûmes qu'avec un tems
fort doux, il n'y avoit aucun péril à nous avancer la sonde à la main.
La profondeur de l'eau se trouva presque égale depuis l'extrêmité de la
Côte, jusqu'au lieu où l'Embouchure commençoit à se retrécir; & le
rivage paroissant assez commode sur la gauche, nous jettâmes l'ancre à
la portée du fusil de la terre, sur douze brasses de fond.

Comme le Païs nous offroit beaucoup de bois, & que nos trois Vaisseaux
ne manquoient ni d'ouvriers, ni d'instrumens, les Capitaines jugérent
qu'il étoit inutile de chercher plus loin des secours que nous pouvions
nous procurer sans pénétrer dans le Païs. On commença le travail avec
beaucoup d'ardeur. Mais quel moyen de refuser à une partie de l'Équipage
la liberté de chasser sur la Côte? Quoique cette permission ne fut
accordée qu'avec beaucoup de réserve pendant les premiers jours, elle
devint plus facile à obtenir lorsqu'on vit rapporter aux Chasseurs le
meilleur & le plus beau gibier du monde. Ceux qui s'écartoient le plus
du rivage, nous assurérent qu'ils avoient vû des cédres d'une beauté
admirable, & d'autres arbres odoriférans. Ils avoient pris vifs quelques
oiseaux, qui étoient tombés à terre au bruit de leurs fusils, & un petit
animal de la grosseur d'une belette, dont la peau étoit mouchetée de
diverses couleurs. Pendant quatre jours que l'ardeur de la chasse alloit
en augmentant, nous nous trouvâmes assez de venaison de toutes sortes
d'espéces pour nourrir les trois Équipages pendant plusieurs mois. Aussi
ne prenions-nous plus cet exercice que pour notre amusement. Mais le
bruit de tant de coups de fusils n'ayant pû manquer de se faire
entendre, quelques Chasseurs nous avertirent, le cinquiéme jour,
qu'après avoir observé d'abord un nuage de poussiere dans une vaste
campagne qu'ils avoient parcouruë, ils avoient été surpris de découvrir
un corps considérable d'hommes armés, qui marchoient vers la Mer, & qui
ne devoient pas être éloignés de plus d'une lieuë. Il étoit clair qu'ils
nous cherchoient. Les Capitaines se hâtérent de faire tirer un coup de
canon pour rassembler tout leur monde. Ils auraient souhaité que chacun
pût regagner son Bord avant l'arrivée des Nègres: mais perdant cette
espérance dans une allarme si subite, ils ne voulurent point abandonner
à la discrétion des Sauvages quantité d'honnêtes gens qui étoient encore
dispersés. Le Capitaine du Vaisseau de Midelbourg, brave & prudent
Officier, fut d'avis de nous ranger tous derriere les arbres qu'on avoit
apportés sur le rivage, & que nos Charpentiers commençoient à mettre en
oeuvre. Il donna ordre en même-tems que les Vaisseaux eussent le flanc
tourné vers la terre, pour être en état de faire leur décharge au
premier signe. Les trois Équipages montant ensemble au nombre de cent
dix hommes, nous étions à terre environ soixante, qui n'avions point
d'autres armes que nos fusils & des bayonettes. Mais quoique le signal
du canon eut ramené les moins éloignés, il nous en manquoit encore huit
ou dix qui couroienr grand danger d'avoir été coupés par les Nègres.
Cependant nous découvrimes bien-tôt la petite Armée qui sembloit nous
menacer. Quoiqu'au fond notre frayeur fut médiocre, parce que les
Hollandois sont aimés de la plûpart de ces Peuples, avec lesquels ils
entretiennent continuellement quelque commerce, nous ne négligeâmes
aucune précaution pour notre défense. En peu de momens les arbres
avoient été croisés les uns sur les autres, & rangés avec assez
d'habileté pour faire une barricade fort difficile à forcer. La facilité
d'ajuster nos coups, en tirant à bout posé, nous rendoit presque sûrs de
l'effet de toutes nos décharges; & nous ne doutions point que le bruit
d'environ quarante pièces de canon n'augmentât beaucoup la frayeur de
nos ennemis.

Notre agitation n'empêchoit point que nous n'eussions l'oeil ouvert sur
tous leurs mouvemens. Ils s'arrêterent à cinq cens pas de nous. Leur
nombre nous parut d'environ trois cens. Ayant connu que nous les
attendions de pied ferme, & la vûe des trois Vaisseaux servant peut-être
à les refroidir, ils détachérent vers nous quatre hommes, que nous
reconnûmes ensuite pour quatre de leurs Officiers. Nous nous disposâmes
à les recevoir honnêtement, & l'un de nos trois Capitaines s'avança de
quelques pas au devant d'eux, suivi d'un même nombre de nos gens. Ces
quatre Nègres étoient de belle taille. Ils portoient des bonnets
quarrés, qui étoient ornés de plumes de Paon & d'Autruches. Ils avoient
le corps nud, mais ils portoient des chaînes de fer qui se croisoient
sur l'estomac & sur le dos. Leurs armes étoient l'arc & la fléche, avec
une hache & un poignard, suspendus à leur ceinture. Ils avoient aussi
sur le dos, à côté du carquois, une sorte de bouclier, garni d'une peau
de bufle.

Ils nous saluerent d'un air fier. Le Capitaine leur rendit leur salut, &
ne comprenant rien à quelques discours qu'ils prononçoient dans leur
Langue, il leur montra, pour réponse, nos Vaisseaux, & notre Troupe, qui
faisoit fort bonne contenance derriere les arbres. Les Nègres, voyant
qu'ils n'étoient point entendus, prononcerent fort distinctement
quelques mots Hollandois, sans liaison à la vérité, mais capables de
nous faire juger aussi-tôt qu'ils avoient déja reçû des visites de cette
Nation. Le mot d'_ia_, par lequel nous applaudimes d'abord à ce que nous
entendions, fut un nouveau signe par lequel ils nous reconnurent aussi.
Ils firent d'une main dans l'autre le mouvement par lequel ils expriment
les échanges du commerce; & nous nous figurâmes qu'ils vouloient nous
marquer que nous étions des Marchands, ou qu'ils espéroient de faire
quelques affaires de négoce avec nous. Notre manière de répondre ayant
été propre à les confirmer dans cette idée, ils ne penserent plus qu'à
nous accabler de caresses.

Nos Capitaines leur offrirent alors un verre d'eau-de-vie, qu'ils
accepterent avec les témoignages d'une joie fort vive. Ils ne se firent
pas presser davantage pour entrer dans une Chaloupe, & se laisser
conduire aux Vaisseaux. On leur y donna des rafraîchissemens. Ils les
prirent avec avidité; & quoiqu'ils parussent moins touchés de quelques
petits présens que les Capitaines joignirent à la bonne chere, ils les
reçûrent aussi avec différentes marques de reconnoissance.

Leurs gens avoient fait si peu de mouvement dans cet intervalle, que
nous les jugeâmes plus accoutumés à la discipline militaire que le
commun de ces Barbares. Ils attendirent le retour de leurs Chefs, qui
reprirent en nous quittant le même air de fierté avec lequel ils nous
avoient abordés. Toute leur Troupe s'éloigna aussi-tôt, comme s'ils ne
leur étoit plus resté la moindre défiance de notre amitié. Nous
raisonnâmes beaucoup sur le Païs où nous étions, & les Capitaines
croyant en pouvoir juger par les armes des Nègres, s'imaginerent que ce
devoit être quelque partie du Royaume de Carlevan. Nous n'avions aucun
interêt présent qui nous portât à profiter de leur bonne volonté. Mais
il nous restoit de l'inquiétude pour les huit personnes de l'Équipage
qui ne s'étoient pas rendus au signal du canon. Le jour entier se passa
sans qu'on les vit paroître. Le lendemain dans l'après midi, nous fûmes
surpris de les voir descendre sur la Rivière dans une Barque assez
ornée, qui étoit suivie de deux autres Barques remplies de Nègres. Ils
nous rejoignirent d'un air fort satisfait. Étant tombés la veille dans
le corps des Sauvages, ils avoient été arrêtés, & conduits aussi-tôt par
un détachement à la Ville voisine où passoit le Fleuve qui les avoit
apportés. Ils nous firent une description fort confuse de mille choses
qu'ils avoient observées avec d'autant moins d'attention, que tout leur
esprit avoit été d'abord occupé par la crainte. Cependant il s'étoit
trouvé dans la Ville un Nègre qui entendoit & qui parloit même assez
clairement la langue Hollandoise. Ils avoient été traités civilement
aussi-tôt qu'ils avoient été reconnus; & dans la crainte que nous ne
reçussions quelque insulte de la Milice qui s'étoit avancée vers la Mer
au bruit de nos mousquetades, ils avoient eu la liberté de partir, avec
le Nègre qui leur avoit servi d'Interprete, & quelques autres Nègres,
qui avoient ordre de nous faire toutes sortes de caresses. La Ville,
qu'ils nommerent Pemba, n'étoit qu'à sept ou huit lieuës par eau; mais à
cause de quelques marais impraticables, autour desquels il falloit
prendre pour gagner le bord de la Mer, on y comptoit plus de douze
lieuës par terre.

Ce que l'interpréte Nègre joignit à ce récit, nous fit connoître que
nous étions sur la cote d'Estrila, qui sans appartenir au Roi de
Carlevan, est tributaire de ce Prince, & fait un commerce assez
considérable avec les Hollandois & les Portugais, qui entrent dans le
Païs sans y avoir encore aucun Comptoir. Entre plusieurs marchandises
qu'ils en tirent, telles que des gommes & du tamarin, ils en rapportent
des dents d'une espece de Sanglier, qui les ont plus belles que les
Elephans.

Le Nègre qui nous faisoit ce récit, nous invita d'une manière pressante
à remonter la Rivière jusqu'à Pemba, en nous assurant que nous y
trouverions toutes sortes de commodités & d'ouvriers pour le radoubement
de nos Vaisseaux. Mais en l'entendant raisonner sur ses propres
intentions, nous comprimes que servant au commerce du Païs avec les
Européens, il y trouvoit des avantages qu'il vouloit aussi se procurer
avec nous. Il avoit été vendu dans sa jeunesse à des Marchands
d'Esclaves, & son aversion pour l'esclavage lui avoit inspiré le courage
de se jetter dans la Mer, à la vûe d'un Vaisseau Hollandois, qu'il avoit
eu le bonheur de joindre, après avoir nagé pendant plus de deux heures.
Ayant été conduit à Bantam, il y avoit passé plusieurs années avec assez
de douceur pour en conserver un souvenir qui lui faisoit toujours aimer
les Hollandois. Comme les trois Vaisseaux étoient chargés pour Batavia,
nous n'avions aucune vûe de commerce qui pût nous arrêter; & les
réparations que nous avions à faire au Zuyderzée ne demandoient point
d'autres secours que ceux de nos propres ouvriers.

Ainsi nous étant acquittés de la politesse du Nègre & de ses Compagnons
par quelques légers présens, nous nous remîmes en Mer après huit jours
de repos. Le tems ne cessa plus de nous favoriser jusqu'à la vûe de
l'isle de Java, où nous essuyâmes encore une tempête si violente,
qu'elle nous força d'entrer dans le Détroit de la Sonde, & de relâcher à
Bantam. Cette Ville, où les Hollandois ont une forte Garnison qui tient
le Roi & tout le Païs sous leur obéïssance, est située au pied d'une
charmante Colline, d'où sortent trois Rivières, qui servent à la
fortifier autant qu'à l'embellir. L'une passe au milieu de la Ville, &
les deux autres coulent au long des murailles. La nuit étoit fort
avancée lorsque nous nous présentâmes à l'entrée du Port. Quoique tout y
parût tranquille, je fus surpris qu'à la première nouvelle de notre
arrivée il se fit tout d'un coup un bruit épouvantable dont on
m'expliqua aussi-tôt la cause. Les Insulaires n'ayant point de cloches
se fervent, pour avertir le Public, de plusieurs tambours d'une extrême
grosseur, qu'ils battent avec de grosses barres de fer. Ils ont aussi
des bassins de cuivre qu'ils battent par mesure, & sur lesquels ils
forment un carillon fort harmonieux. Toutes les personnes de qualité
entretiennent un Corps de Garde à l'entrée de leur Maison, formé de
plusieurs Esclaves, qui veillent la nuit pour la sûreté de leur Maître.
Ainsi à la moindre allarme, toute la Ville est réveillée par un bruit
extraordinaire; & l'arrivée de trois Vaisseaux dans une nuit fort
obscure, avoit causé de l'inquiétude aux Gardes du Port.

Cependant, comme les Hollandois y sont si absolument les maîtres, que
les autres Peuples n'y peuvent aborder sans leur permission, nous
trouvâmes tout le monde empresse à nous servir. La tempête avoit encore
maltraité furieusement un de nos Vaisseaux, & quelques Marchands
Hollandois de Bantam étoient interessés dans notre carguaison. C'étoient
deux raisons de nous y arrêter. Un de nos trois Capitaines partit le
lendemain pour se rendre par terre à Batavia. J'étois le maître de
partir avec lui; mais rien ne me forçant à cette diligence, je me fis
un amusement de voir Bantam, pour commencer à connoître les Indiens.

Le jour étant venu nous éclairer, je fus frappé du spectacle de la
Ville, qui forme une perspective extrêmement riante. Un mêlange de
Maisons peintes, séparées par des Jardins plantés de cocos, &
distinguées par un grand nombre de petites Tours bâties sur differens
modeles, furent le premier objet qui fixa mes yeux. Mais en les ramenant
sur le rivage, je reconnus la manière de Hollande dans un grand nombre
d'édifices, & l'on m'apprit, pour m'expliquer cette différence, que tous
les Étrangers c'est-à-dire les Hollandois, les Chinois, les Malays, les
Abissins, & quantité d'autres Marchands qui se sont établis à Bantam,
ont leur demeure hors de la Ville. Chacun s'est bâti dans le goût; de sa
Nation, ce qui donne une varieté fort agréable aux Fauxbourgs, qui sont
d'une grande étenduë. La facilité que nous eûmes à nous procurer tous
nos besoins, me fit connoître tout à la fois, que Bantam est un lieu
d'abondance, & que les Hollandois y sont fort respectés. Je m'informai
d'abord s'il n'y avoit aucun Anglois. On m'en nomma deux, dont l'un y
vivoit depuis plus de 20 ans, & jouissoit d'une fortune aisée. L'autre y
avoit été conduit depuis quelques mois pat des avantures qui n'ont point
de rapport à mon récit, & ne se soutenoit que par son esprit & son
adresse. Comme il ne manquoit point de se trouver au Port, à l'arrivée
de chaque Vaisseau, pour y chercher l'occasion d'employer ses talens, il
apprit de quelques gens de notre Équipage que j'étois de sa Nation, & je
le vis empressé à m'offrir ses services avant que j'eusse pensé à les
lui demander. C'étoit d'un Hollandois de Bantam que j'avois déjà sû qui
il étoit; & le caractère qu'on lui attribuoit n'avoit pû m'inspirer
beaucoup de confiance. Cependant je reçûs ses offres, pour me servir de
lui du moins comme d'un guide. Sa curiosité sur mes affaires & ses
questions pressantes sur les motifs de mon Voyage, ne me donnèrent point
toute l'ouverture qu'il souhaitoit de me trouver. Il me fit valoir les
connoissances qu'il s'étoit faites dans le Païs; & si je m'en étois
rapporté à lui dès les premiers momens, je lui aurois abandonné ma
conduite & le soin de tous mes interêts.

J'avois pris une meilleure opinion de M. King, qui étoit l'autre Anglois
dont on m'avoit parlé. Je brûlois de le voir, moins pour employer son
secours, qui m'étoit inutile à Bantam, que pour me faire un ami dont la
societé me fût agréable. Je demandai à celui qui m'avoit prévenu s'il
pouvoit me procurer sa connoissance. Loin de me répondre avec la même
ardeur, il reçut si froidement cette proposition, que je découvris tout
d'un coup qu'ils étoient mal ensemble. Ma défiance augmentant pour lui,
je le quittai honnêtement, avec le dessein de ne le revoit qu'après
avoir entretenu M. King. Je me fis conduire chez lui, dès le même jour,
par un Hollandois. Il me reçut avec beaucoup de civilités. Sa femme, qui
étoit Angloise aussi, ne se lassoit point de remercier le Ciel qui lui
accordoit la douceur de revoir un homme de son Païs. J'en pris occasion
de leur demander s'ils ne recevoient pas la même consolation de M.
Fleet, avec lequel je leur appris que j'avois déja quelque liaison. Ils
ne m'en rendirent pas un meilleur témoignage que le premier Hollandois
qui m'en avoit parlé, & je demeurai convaincu que c'étoit un homme
dangereux.

Après avoir entendu le récit de mes affaires, M. King me pressa de
prendre un logement chez lui pendant le séjour que je voulois faire à
Bantam. Je me rendis à ses invitations. Il ne se flatoit point, en
m'assurant que sa conduite & l'usage qu'il faisoit de son bien, lui
avoient attiré une égale considération parmi les Indiens & les
Étrangers. Je le reconnus dès le lendemain aux caresses qu'il reçut dans
la Ville, & que sa protection me fit partager avec lui. Nous trouvâmes
en y entrant, le Peuple fort émû, pour l'exécution d'un Criminel qui
avoit tué fort lâchement une femme, & qui venoit d'être condamné au
supplice. M. King m'apprit les formalités de leur justice, qui sont fort
simples & fort courtes. Le Magistrat a son Siège dans la cour du Palais
royal, où les Parties comparoissent sans Procureurs & sans Avocats. Si
l'accusation est capitale, on amene le Criminel, & les Accusateurs le
suivent avec les Témoins. On expose le crime dans toutes ses
circonstances. Les Témoins le confirment, & le Jugement succéde
aussi-tôt. Il n'y a qu'un seul supplice pour tous les crimes qui
méritent la mort. On attache le Coupable à un poteau, & on le tuë d'un
coup de poignard. Les Étrangers ont ce privilége, que pourvû qu'ils
n'aient point tué de sang froid & de guet à pan, ils évitent la mort en
satisfaisant à la Partie civile. J'eus la curiosité d'assister à
l'exécution. La foule nous ouvrit le passage en reconnoissant à mes
habits que j'étois arrivé nouvellement. Le Criminel étoit déja livré à
l'Exécuteur, qui s'approchoit avec lui du poteau. Il avoit les mains
liées, la tête nuë, & ses grimaces me firent juger qu'il n'alloit pas
recevoir la mort avec plus de noblesse, qu'il ne l'avoit donnée.
Cependant la scene fut si prompte, que sa crainte ne le fit pas souffrir
long-tems. J'admirai le silence du Peuple pendant l'exécution, & l'air
de tristesse que chacun emportoit en se retirant.

Nous nous trouvions dans la cour du Palais. M. King m'offrit d'employer
son crédit pour me procurer la vûe de tout ce qui n'étoit pas fermé pour
les Étrangers. Il s'adressa au Maître des Cérémonies, dont il fut reçû
avec beaucoup de politesse. Ce Palais, qui est environné d'un large
fossé, & qui a plûtôt l'apparence d'un Château fortifié, se nomme le
_Paceban_. Il n'a pas moins d'une demie lieuë de tour. Il est bâti
presqu'entierement de bois; car les pierres sont si rares dans l'Isle de
Java, que les ruës mêmes de Bantam ne sont point pavées. Tous les murs
sont revêtus de peintures fort vives, mais si mal dessinées, qu'après
avoir vû les animaux, les arbres, & les autres figures qu'on a voulu
représenter, il est encore assez difficile de les y reconnoître. De la
première cour qui est environnée de cocos, joints par un grillage fort
épais qui sert de mur, le Moyetan ou Maître des Cérémonies, nous fit
entrer par un vaste sallon, dans une cour fermée de bâtimens. Les
peintures en étoient beaucoup plus fraiches que celles de la première
façade. Cette cour est le poste ordinaire de la Garde intérieure qui se
retire dans le sallon pendant la nuit, & même pendant le jour, quand le
mauvais tems ne permet point d'être à découvert. Les armes des Gardes
sont suspenduës au long des murs, c'est-à-dire leurs arcs, leurs
fléches, & quelques arquebuses qui leur viennent anciennement des
Anglois; car ils ont continuellement la zagaye en main. Leur habillement
est une sorte de veste qui leur serre le corps jusqu'à la ceinture, &
qui s'élargit autour des cuisses en descendant cinq ou six doigts
au-dessous des genoux. Leur ceinture est fort large. Ils portent sur la
tête un bonnet surmonté de plumes d'Autruches; & comme on choisit les
plus vigoureux Soldats pour cet office, ils ont tous l'air fort
guerrier. Ils nous saluerent à notre passage avec la zagaye. Leur nombre
étoit d'environ deux cens.

Le Moyetan nous fit entrer dans un autre sallon, moins grand, mais
beaucoup plus orné que le premier. Nous y trouvâmes les Officiers de la
Garde intérieure, vêtus dans la même forme que leurs Soldats, mais d'une
étoffe fort riche. Le fond en étoit de soye, entremêlée d'un tissu d'or
qui serpentoit en différentes figures. Ils avoient à la main, au lieu de
zagaye, une espece de dard plus court, orné d'or au lieu de fer. Une clé
que le Moyetan portoit à sa ceinture, & qui est le signe de la faveur
pour tous les Grands de l'État, nous ouvrit une porte dorée, par
laquelle nous entrâmes dans un long appartement. Les murs en étoient ou
dorés comme la porte, ou couverts par intervalles d'un fort beau verni,
qui représentoit diverses figures d'animaux & quelques païsages mal
dessinés. Je ne parle que des trois premières chambres; car les
suivantes & plusieurs cabinets, qui me parurent fort bien distribués,
étoient tapissés d'étoffes dont la beauté exciteroit de l'admiration, si
le dessein en étoit aussi régulier que le fond & les couleurs en sont
magnifiques. La plûpart de ces pièces étoient sans siéges, à la réserve
de quelques sofas, & d'un grand nombre de coussins qui étoient en pile
dans les coins de chaque chambre. Il ne se présenta point un seul
Esclave dans notre marche. M. King, à qui je demandai la cause de cette
solitude, me dit que dans tous les appartemens du Roi, il n'y avoit
point habituellement dix domestiques. Le gros des Officiers qui le
servent, est dans un quartier séparé; & ceux qui demeurent plus près de
sa personne n'y sont que pour avertir au premier signe celui dont le Roi
demande quelque service.

La cour où la vûe donnoit par les fenêtres, étoit une espéce de jardin,
distribué en allées, & rempli de caisses qui contenoient différens
arbrisseaux. Au fond l'on voyoit une grille, percée en arcades, qui
donnoient passage dans un jardin beaucoup plus grand, & qui laissoient
appercevoir deux aîles de bâtimens dont mes yeux ne purent mesurer
l'étenduë. M. King me dit qu'il n'étoit permis à personne de passer
cette grille, si l'on n'étoit appellé par un ordre exprès du Roi.
L'appartement qu'il habite est dans l'une des deux aîles; l'autre est
habité par ses femmes. Des deux côtés, il y a d'autres cours par
derriere, qui servent au logement des domestiques, & qui ont leur entrée
par d'autres portes du Palais. On n'y trouve ni salles pour les
Conseils, ni même aucun appartement pour les Audiences. L'usage ancien
du Païs, est que le Roi convoque l'assemblée de ses Conseillers dans une
plaine voisine de la Ville, où l'on traite les plus grandes affaires de
l'État. Il est vrai qu'il y en a peu d'importantes depuis que les
Hollandois tiennent le Païs & la Capitale même en bride par leurs
Garnisons. Ainsi, le Roi de Bantam n'a qu'une autorité dépendante qui
ressemble peu au Pouvoir Souverain; & comme il est le plus puissant de
tous les Princes Indiens de l'Isle, on peut se former là-dessus une
juste idée des autres.

Rien ne me parut plus curieux & plus agréable dans son Palais qu'une
grande Voliere où l'on a rassemblé toutes les especes d'Oiseaux qui sont
connus dans les Indes. La variété de leurs figures & de leurs plumages
forme un spectacle dont mes yeux ne pouvoient se rassasier. D'ailleurs,
la Voliere est si belle qu'on la prendroit pour un Temple magnifique.
Elle est à l'extrémité du quartier des Femmes, pour leur servir
d'amusement. Notre Guide avertit M. King dans cet endroit, qu'il ne
pouvoit nous faire pénétrer plus loin. Mais il nous accorda par
différentes ouvertures la vûë des Jardins, où je remarquai beaucoup plus
de beautés en Cabinets vernis & en Treillages, qu'en Allées, en Fleurs &
en Parterres. La plûpart des Arbres n'y sont que des Cocos. Les
Arbrisseaux & les Plantes ont besoin d'être renouvellés trop souvent
dans un climat si chaud, & demandent autant de soins pour être garantis
des ardeurs du Soleil, qu'on en apporte dans l'Europe à les défendre du
froid. Les trois Rivières qui arrosent la Ville fournissent néanmoins de
l'eau en abondance à toutes les parties du Jardin, & secondent l'Art des
Jardiniers. Mais en général, si les Jardins des Indes contiennent des
ornemens plus précieux que les nôtres, ils n'en approchent point pour
l'ordre & l'agrément.

Le Moyetan joignit à ses politesses une collation de Fruits délicieux.
Son logement, comme celui de tous les autres Officiers de la Couronne,
est au quartier des Domestiques; mais dans une cour séparée, qui marque
la différence du rang & des dignités. Il nous fit voir aussi celle des
Officiers subalternes, qui est un péristile, par le moyen duquel on en
fait le tour à couvert pour la commodité du service. Leurs chambres &
leurs appartemens sont dans de longues galeries, qui ressemblent
beaucoup à celles des Couvens. Enfin, dans un Palais d'une si grande
étenduë, je ne vis point une seule Piece d'Architecture qui pût me faire
prendre une idée plus avantageuse du goût & de l'industrie des Indiens.

Cette visite fut suivie de celle de la Ville, dont M. King me fit
parcourir les plus belles ruës. N'étant point pavées, le fond en est
presque toujours ou sale ou poudreux. Mais toutes les maisons sont
riantes par la continuité des Vernis & des Peintures. Il n'y a point
d'Édifices Publics, excepté quelques Lieux de retraite pour les Malades
& pour les Pauvres. Les Marchands & les Ouvriers sont reçus, chacun
suivant leur espece, dans des ruës différentes, où l'on ne voit rien qui
n'ait rapport à leur Profession. Ils y ont des Chefs de Police qui
veillent à l'entretien du bon ordre, & qui jugent toutes leurs affaires
en dernier ressort. Les ruës des Marchands d'Étoffes & de Bijoux sont
d'une richesse & d'une propreté surprenante. En marchant par la Ville,
je fus témoin plusieurs fois d'un usage fort incommode pour le Peuple.
Les Grands Seigneurs ne paroissent jamais en Public, sans être précédés
d'un Officier qui porte devant eux un sabre dont le fourreau est de
velours cramoisy, & sert à faire connoître la dignité du Maître. À cette
vûe, tous les Passans sont obligés de se prosterner, & ceux qui
manqueroient à ce devoir seroient maltraités sur le champ par les
Esclaves de la suite, qui sont toujours en fort grand nombre. Les
Étrangers sont dispensés de cette humiliante soumission, mais l'usage
est qu'ils y suppléent en s'arrêtant dans la ruë, & en faisant au
Seigneur Indien une profonde inclination. Mon fils, qui m'accompagnoit,
ayant fait mal-à-propos quelques pas au long des maisons tandis que nous
étions à voir une de ces marches, fut averti fort brusquement par un
Esclave de se tenir dans le respect dont personne n'est dispensé.

Nous rendîmes visite à quelques Indiens de la connoissance de M. King,
qui nous reçurent avec beaucoup de caresses: Ils nous présentérent
d'excellens Vins de plusieurs endroits renommés, avec une sorte de
Pâtisserie composée de Ris, de Miel & d'Épices. Outre l'agrément du
goût, elle a la propriété de nettoyer l'estomach, & de le fortifier. Les
Maisons particulieres, celles du moins des Seigneurs & des riches
Marchands, ne sont guéres inférieures à celle du Roi que par l'étenduë.
Les Meubles & les Ornemens en sont dans le même goût; & j'aurois même
préféré pour mon séjour celle d'un Marchand nommé _Calite_, qui, après
s'être enrichi par son Commerce dans le Golphe Persique, s'étoit attaché
à se rendre la vie heureuse par toutes les commodités & les agrémens,
qu'il pouvoit tirer de ses richesses.

L'amitié de M. King devint si vive pour mon fils & pour moi, qu'après
m'en avoir renouvellé les assurances, il m'offrit volontairement de
m'accompagner à Batavia, pour faciliter le succès de ma Commission par
son crédit. Je ne prévoyois point encore combien ce secours me seroit
bientôt nécessaire. Aussi le refusai-je d'abord, par la seule crainte
d'abuser de cet excès de politesse. Nos Vaisseaux ne devant pas
s'arrêter long-tems au Port de Bantam, je ne pensois point à faire le
Voyage de Batavia par terre, comme M. King me le proposoit. Mais
l'industrie de M. Fleet avoit déja fait bien du chemin. Le refus que je
faisois de ses services, & l'indifférence que je marquois pour son
amitié l'avoient irrité jusqu'à lui faire chercher les moyens de me
nuire. Il avoit pris des informations parmi les Hollandois sur le sujet
de mon Voyage. Une Commission aussi importante que la mienne étoit une
belle carriere pour l'artifice. Il étoit parti aussitôt pour Batavia, &
s'étant adressé au premier Commis de l'Amirauté, il l'avoit déja rempli
des préventions les plus malignes contre mon caractere & contre mon
entreprise. Je ne connus cette perfidie que par ses effets. Après avoir
passé six jours à Bantam, je me remis en mer au premier signe de mon
Capitaine. M. King, qui n'étoit jamais sans quelques affaires à Batavia,
me promit de m'y rejoindre, & trouva dans sa politesse un motif de plus
pour hâter son Voyage.

Un heureux Vent nous ayant fait sortir du Détroit dès le même jour, nous
entrâmes le lendemain dans le Port de Batavia. La nature n'a rien fait
de si propre à charmer les yeux que les environs de cette fameuse Ville.
On connoît l'industrie des Hollandois pour tirer parti des moindres
avantages de la situation, & pour les embellir. La petitesse de leur
Païs les forçant de n'y rien négliger, ils ont appris par des
expériences continuelles à forcer toutes les difficultés du terrein.
Mais n'en ayant point trouvé à Batavia, toute leur attention s'est
tournée au soin de l'ornement. Des Canaux, des Allées d'Arbres, des
Bâtimens magnifiques sont les premiers objets qui se présentent à ceux
qui touchent au rivage; & la Campagne ne paroît qu'une grande Ville, au
milieu de laquelle Batavia est comme resserrée. Ce n'est pas qu'elle
manque d'étenduë. Elle n'en a gueres moins qu'Amsterdam; elle est bâtie
dans le même goût, c'est-à-dire que toutes ses ruës sont arrosées d'un
large Canal, & plantées de grands Arbres qui donnent des deux côtés un
ombrage continuel. Le Port est large & commode. C'est ce qui se
présente à la première vûë. Mais les beautés particulieres, les
richesses & le Faste de cette magnifique Ville surpassent toutes les
Descriptions. Nous y arrivâmes le 2 de Septembre.

L'année avoit été malheureuse pour le Commerce. Outre un grand nombre de
naufrages, les Corsaires avoient enlevé ou pillé tant de Vaisseaux, que
la consternation étoit répanduë parmi les Marchands. Il n'y avoit point
dans le Port de Batavia la moitié des Vaisseaux qu'on y voit tous les
ans. Nous remerciâmes le Ciel de nous avoir conservés au milieu de tant
de périls, & nos Capitaines se flatérent d'en tirer plus de profit de
leur Cargaison. Tandis qu'ils s'occuperent de leurs affaires, je fis
l'ouverture des miennes au Conseil de l'Amirauté, qui étoit demeuré en
possession des effets de la Compagnie de Londres. Mes explications
furent écoutées; mais je conclus de quelques réponses des Officiers du
Conseil qu'on m'avoit nui dans leur estime. Ma défiance ne tombant
encore sur personne, je résolus seulement d'éclaircir ce soupçon. Je
pressai les Officiers de parler nettement. Ils m'avoüerent enfin, sans
me nommer le Délateur, qu'ils avoient appris de quelques personnes bien
informées, que je prenois faussement le titre de Commissionnaire de la
Compagnie Angloise, & que le véritable Député étant mort au Cap de
Bonne-Espérance, je m'étois attribué le droit de lui succéder sans
aucune sorte d'autorité. Ils ajouterent qu'ayant déja été remercié de
mes services par M. Sprat, je ne devois pas être surpris que dans une
affaire délicate le Conseil de l'Amirauté crût avoir besoin de quelque
précaution, & que s'ils étoient fort éloignés de m'accuser de mauvaise
foi, leur propre intérêt ne les obligeoit pas moins à garder les mesures
de la prudence. J'entrevis deux choses dans cette réponse. Premierement,
quelque maligne insinuation, dont je ne pouvois accuser que les
Hollandois de notre Équipage; & je crus démêler en second lieu que
Messieurs du Conseil saisissoient volontiers ce prétexte pour éloigner
des demandes importunes. Je me défendis comme je le devois par la simple
exposition des circonstances où je me trouvois au Cap; & je produisis,
en bonne forme, la résignation que le Facteur Anglois m'avoit faite, en
mourant, de tous les Pouvoirs dont il étoit revêtu. On reçut mes Pieces
pour les examiner à loisir. M. Fleet, que je rencontrai dans les ruës de
Batavia, ne paroissant point dans toutes ces occasions, je continuai
d'accuser les Hollandois de ma disgrâce, & je commençai à craindre de ne
pas remporter le fruit que j'avois espéré de mon Voyage.

Cependant, je ne laissai point de satisfaire ma curiosité en visitant
toutes les parties de Batavia. Les Hollandois n'y différent de ceux de
leur Païs que par la corruption des moeurs, & par le faste, qui y est
porté à l'excès. Les plus sages & les plus grossiers y prennent bientôt
le goût de toute la mollesse Asiatique. Le luxe de leurs habits & de
leurs meubles, la multitude de leurs Esclaves, l'air de grandeur &
d'opulence avec lequel ils paroissent en public, & la dépense qu'ils
font pour leur table & pour leurs plaisirs, donnent la plus haute idée
du monde d'une République qui est representée à deux mille lieuës de
son centre par de tels Sujets. Le Gouverneur, le Président du Conseil &
tous les Conseillers paroissent autant de Souverains qui disposent de
tous les tresors des Indes, & qui n'ont besoin que d'un signe pour se
faire obéïr. La même magnificence est répanduë dans tous les Ordres de
leur Nation. On ne voit point passer dans les ruës la femme d'un
Marchand, sans la prendre à son Train pour une Princesse qui marche en
Triomphe au milieu de ses Sujets. Elle est portée sur un Brancard
soutenu par un grand nombre d'Esclaves. Elle en a d'autres qui la
précedent, d'autres qui la suivent. L'or & la soie éclatent sur sa
voiture & dans ses habits. Elle est garantie du Soleil ou de la pluie
par des tentures dont la galanterie égale la richesse. On est ébloüi de
la multitude & de l'éclat de ses diamans. Enfin, rien n'est trop
somptueux & trop brillant pour les Hollandois de Batavia; & s'ils
amassent facilement des richesses, ils les prodiguent de même.

Il ne me fut pas difficile, dans cette abondance de l'or & de l'argent,
de me faire compter tout d'un coup la valeur de mes lingots. On me
proposa de me les acheter en masse, sur une estimation vague de la
quantité de l'or, en me faisant entendre que cette voie étoit à mon
avantage. Mais ce qui m'arrêtoit dans l'affaire de ma Commission ne
pouvoir servir à me donner beaucoup de confiance pour un Traité de cette
nature. Je voulus que mes lingots fussent mis au creuset, & ne pouvant
être trompé au poids ni au prix de l'once, je tirai de tout ce que
j'avois apporté la valeur de cinq mille ducats en différentes especes
d'or. Ainsi, prenant cette portion pour le quart de mes Lingots, je me
trouvois riche d'environ vingt-cinq mille pistoles. Que le sentiment de
ma reconnoissance se renouvella vivement pour M. Rindekly, à qui j'avois
l'obligation de ce commencement de fortune!

La Maison de Ville, la Salle du Conseil, l'Arsenal, Les Magasins, sont
des Édifices à Batavia, dont on admire la beauté. Tous ces Bâtimens,
comme la plûpart des ruës de la Ville, portent les mêmes noms qu'à
Amsterdam. C'est cette Capitale du Commerce de Hollande qu'on a voulu
représenter dans la Capitale du Commerce Hollandois aux Indes
Orientales. Tout y porte quelque ressemblance, jusqu'aux lieux de
débauche qui sont relégués de même dans certains quartiers de la Ville,
& qui païent une contribution à l'État. Ce n'est pas sans raison que je
les nomme. Mon fils, qui n'étoit encore qu'un enfant, s'y laissa
malheureusement entraîner par quelques jeunes gens, sous prétexte de
voir les raretés du Païs. Ces lieux dangereux sont peuplés d'Indiennes,
qui excellent dans toutes sortes d'exercices agréables, qui chantent,
qui dansent, qui ont l'art d'exciter vivement les passions. Ce spectacle
frappa mon fils jusqu'à lui faire oublier que la nuit étoit fort
avancée; & quoique ses Compagnons m'ayent protesté, comme lui, qu'il
s'étoit conduit avec sagesse, il se trouva mêlé dans la querelle de
quelques yvrognes qui attirérent la Garde par leurs excès. On ne mit
point de distinction entre l'innocent & le coupable. Il fut mené avec
les autres à la Prison de nuit, d'où il eut beaucoup de peine à me faire
avertir de son embarras. Le mien étoit déja fort grand, de le voir si
long-tems à revenir. Je sortis avec une inquiétude mortelle, & toutes
mes sollicitations n'ayant pû me le faire rendre avant le jour, je
passai le reste de la nuit dans sa Prison.

Cet incident n'avoit rien qui fût propre à deshonorer mon fils, ni qui
dût rejaillir sur moi, dont l'empressement ne pouvoit passer que pour un
mouvement de tendresse paternelle. Cependant, M. Fleet ne laissa point
échapper cette nouvelle occasion de me nuire. Dès le lendemain, le cours
de mes affaires m'ayant conduit au Conseil, j'eus la mortification de
m'entendre reprocher que je perdois mon fils par mes exemples, & que ma
conduite ne détruisoit pas les mauvais offices qu'on m'avoit rendus.
Ainsi, l'on me rendoit responsable d'une folie de jeunesse, à laquelle
je n'avois aucune part, & l'on supposoit que j'avois été le guide de mon
fils dans une avanture scandaleuse. Je réussis néanmoins fort aisément à
dissiper cette noire imputation: mais je n'en augurai pas mieux de la
disposition du Conseil. Il sembloit qu'il me fît grace en se rendant à
la preuve de mon innocence.

Dans cet intervalle, M. King arriva de Bantam, & me chercha aussitôt
avec empressement. Il n'apprit pas mes chagrins sans douleur. La
multitude d'amis qu'il avoit dans la Ville lui fit espérer de découvrir
qui m'avoit suscité tant d'obstacles. Il reçut enfin les éclaircissemens
qu'il cherchoit d'un Écrivain du Conseil, qui avoit entendu les
déclamations de M. Fleet. Nous reconnûmes alors que je devois conserver
peu d'espérance, puisque la facilité qu'on avoit eûë à saisir une si
frivole occasion de rejetter mes demandes, prouvoit clairement qu'on
étoit résolu de fermer l'oreille à toutes mes sollicitations. Il y avoit
dans le Port un Vaisseau qui étoit arrivé de Canton, & qui devoit
relâcher au Cap de Bonne-Espérance, en reprenant la route de Hollande.
Attiré, comme j'étois, par les promesses de M. Rindekly, & craignant de
le manquer à son passage, je balançai si je devois remettre plus loin
mon départ. M. King n'eut à m'opposer que les mouvemens de l'amitié, qui
lui faisoit souhaiter de ne nous séparer jamais. Il entra même dans mon
impatience, lorsqu'après avoir fait une nouvelle tentative au Conseil,
la réponse que j'en obtins nous fit voir qu'on ne cherchoit plus qu'à se
délivrer de mes importunités. J'abandonnai par son avis la poursuite de
cette affaire, & j'emploïai le reste du tems dans la société de quelques
honnêtes gens dont il m'avoit procuré l'amitié. Mais avant mon départ,
j'eus l'occasion de me confirmer dans la pratique d'une vertu que M.
Sprat m'avoit déjà fait exercer. Un jour où je commençois à faire les
préparatifs de mon voyage, je vis entrer chez moi M. Fleet, qui, sans
donner la moindre couleur à l'indifférence que nous avions toujours
marquée l'un pour l'autre, me félicita de l'occasion que je trouvois de
retourner au Cap. Ensuite, affectant quelque regret d'avoir vû manquer
ma Commission, il ajouta que malgré le peu d'espoir qu'il avoit, comme
moi, d'obtenir du tems ce que je n'avois pas d'abord emporté, il vouloit
se charger de mes instructions, & chercher des conjonctures plus
favorables pour les faire valoir, en m'offrant de prendre avec moi des
engagemens qui me laisseroient toujours la principale direction de
cette affaire, au Cap même, d'où je ne manquerois pas de facilités pour
me faire instruire de ce qui se passeroit à Batavia. Le pouvoir que j'ai
toujours eu sur mes plus justes ressentimens me fit écouter ce discours
sans émotion, & prendre le parti de supprimer les explications & les
reproches. Je répondis à M. Fleet, qu'il n'y avoit aucune apparence que
ce qui n'avoit pu se faire goûter dans ma bouche, trouvât plus de faveur
où de justice sur ma simple procuration; & je lui déclarai que mon
dessein étoit de renvoyer leurs instructions à Messieurs de la Compagnie
de Londres, par la première voie que je trouverais au Cap.

J'avois passé six semaines à Batavia, dont je ne retirai point d'autre
utilité que l'échange de mes lingots, & le plaisir d'avoir vu une si
belle Ville. À l'égard du Commerce, quoiqu'il ne me fût point inutile
d'avoir observé les usages & les différentes méthodes d'une Nation aussi
éclairée que les Hollandois, je ne trouvai point mille choses ausquelles
je m'étois attendu. À la réserve des Marchandises qui se consument par
l'usage, le Commerce de Batavia n'est que d'entrepôt. Ainsi, l'on n'y
voit ni Manufactures, ni Ouvriers d'une habileté extraordinaire, ni
inventions nouvelles; enfin, rien de ce qui s'offre de toutes parts à
Londres & à Amsterdam. Tout y est apporté des Indes pour la Hollande ou
de la Hollande pour les Indes. On y travaille néanmoins les Perles & les
autres Pierreries. Mais la plûpart des autres Marchandises sont ou dans
les Magasins, d'où elles doivent être transportées suivant leur
destination, ou sur les Vaisseaux qui s'arrêtent au Port, & qui payent
les droits du partage, soit en allant, soit à leur retour. Je parle du
moins de ce qui est tombé sous mes yeux, car j'ai peine à croire que ma
qualité d'étranger fût une raison qui eût fait dérober le reste à ma
curiosité. Les Hollandois avec qui j'étois venu s'ouvroient à moi sans
réserve, & M. King devoir être bien instruit après vingt ans de séjour
qu'il avoit fait à Bantam & dans les autres parties de l'Isle.

Mon retour au Cap de Bonne Espérance fut ennuyeux, mais sans danger.
L'Enchuysen, sur lequel j'étois monté, devoir entrer dans le Golphe
Persique, & relâcher dans divers Ports où la Compagnie Hollandoise des
Indes Orientales a des Comptoirs. Celui d'Ormutz, qui est aujourd'hui
fort médiocre, nous arrêta long-tems. On y étoit occupé des mouvemens de
la Cour de Perse, & chacun prenant parti suivant ses intérêts ou son
inclination, la crainte des armes étoit beaucoup plus écoutée, que le
soin du commerce. M. Dairy, Directeur Hollandois du Comptoir, étoit fort
attaché à l'ancienne Race des Rois de Perse, & ne doutant point que la
révolution, dont cette Maison sembloit menacée par le mécontentement de
tous les Grands, & par la foiblesse du Ministère, ne tournât du moins à
l'avantage de quelque Prince du même Sang; il n'avoit point balancé à se
déclarer ouvertement contre les Rebelles. Cependant leur Parti se
fortifioit de jour en jour, & l'on se croyoit à la veille de quelque
scène sanglante. Nous aurions repris la Mer dans ces circonstances, si
M. Dairy, qui commençoit à sentir la grandeur du péril, n'eut fait
naître divers obstacles à notre départ, dans la seule vûë de grossir
autour de lui le nombre des Hollandois. Il nous donnoit un jour à
souper, au Capitaine, à moi & à quelques honnêtes gens du Vaisseau, dans
un fort beau Jardin qu'il avoit à peu de distance de la Ville. Pendant
que nous étions à table, il entra dans la Maison plusieurs Persans de la
plus vile populace, qui vinrent à nous le sabre à la main, en nous
menaçant des plus sanglantes extrêmités. Nous n'étions point en état de
nous défendre. Ils nous firent quitter nos places, & s'y mettant avec
beaucoup d'insolence, ils mangèrent avidemment tout ce qu'on nous avoit
servi. M. Dairy se défiant que cette insulte lui venoit d'un des
principaux Officiers de la Ville, qui favorisoit le parti des Rebelles,
marqua moins de ressentiment que de bonté aux misérables qui nous
avoient outragés. Il se plaignit seulement qu'ayant dessein de lui
demander à souper, ils n'eussent pas mieux aimé le devoir à son
inclination qu'à leur propre violence. Mais ces brutaux, devenus plus
hardis par notre facilité, lui répondirent que tous ses biens
appartenoient aux Persans, puisqu'il les avoir acquis parmi eux, &
qu'ils n'attendroient point sa permission pour les prendre.

Nous passâmes près de deux mois à Ormutz au milieu de ces allarmes,
jusqu'à la nouvelle que M. Dairy prit grand soin de répandre, que les
troupes du Roi s'étoient assemblées en assez grand nombre pour le faire
respecter dans sa Capitale. Enfin nous quittâmes cet ennuyeux séjour; &
comme si le vent eut secondé notre impatience, nous l'eûmes favorable
jusqu'au Cap de Bonne Espérance.

Il s'étoit passé près de neuf mois depuis le départ de M. Rindekly. Je
ne fus pas surpris qu'il ne fut point encore revenu d'un si long Voyage;
mais je me figurois que son retour ne pouvoit être éloigné. En effet,
après une fort heureuse navigation, il arriva au Cap le 14. de Mars.
C'étoit une année entière depuis que nous étions sortis de la Tamise. Il
avoit eu toutes sortes de succès dans sa course. Il revenoit chargé des
richesses des Indes, après y avoir porté celles de l'Europe. Son or
étoit encore en lingots, & quoiqu'il n'eût pas manqué d'occasions pour
s'asurer que les apparences ne l'avoient pas trompé, il fut ravi d'en
recevoir une nouvelle certitude par la somme que j'avois reçue des
Hollandois. J'avois médité plusieurs projets que je lui communiquai dans
notre première entrevue. Mais quoiqu'il en reconnût les avantages, il me
les fit abandonner pour en suivre un qu'il avoit formé lui-même, & que
je goûtai plus que tous les miens. Ce fut de retourner à Londres avec
lui, d'y mettre à couvert la meilleure partie de nos richesses, &
d'employer le reste pour acheter ou faire construire un Vaisseau qui
rendît nos desseins indépendans d'autrui. J'entrai d'autant plus
volontiers dans ce plan, qu'il assuroit le repos de ma famille; car il
n'y avoit aucune apparence de pouvoir me charger de ma femme & de mes
enfans dans nos courses, au lieu qu'en les conduisant en Angleterre,
j'étois du moins assez riche pour les y laisser dans une situation
honnête, qui deviendroit vraisemblablement encore plus douce à l'avenir.

Avant que de partir, M. Rindekly me pressa d'accepter sa main pour ma
fille. Mais la joie que j'eus de le retrouver dans cette disposition, ne
m'empêcha point de lui représenter une difficulté qui m'arrêtoit. Après
avoir refusé de la marier à un Hollandois, sous le seul prétexte de
l'âge, je ne pouvois passer sur cet obstacle en faveur de mon ami, sans
blesser tous les Hollandois du Cap à qui je devois plus de
reconnoissance. J'obtins de M. Rindekly qu'il modérât son impatience
jusqu'à Londres; ce qui ne me délivra point de mille importunités que le
Hollandois redoubla tous les jours jusqu'au moment de notre départ.

L'ardeur qui nous pressoit pour l'exécution de nos desseins, nous fit
éviter tout ce qui pouvoir retarder notre navigation. Étant partis du
Cap le 2 d'Avril, nous entrâmes dans la Tamise le 7. de Juin, & nous
n'essuyâmes que deux jours de mauvais tems dans une si longue route. Je
descendis à Gravesend avec toute ma famille. Heureusement la Maison que
j'avois occupée à Londres se trouvoit à vendre à mon arrivée. Je
l'achetai pour une somme assez médiocre. J'avoïe que la seule raison
qui m'en inspira l'envie, fut de reparoître avec quelque avantage dans
un quartier où personne n'avoit ignoré ma ruine, sur-tout à la vue de M.
Sprat qui demeurait dans la même rue. Mais sa mort, qui arriva trois
semaines après mon retour, me priva d'une partie de cette satisfaction.

À l'exemple de M. Rindekly, je m'occupai sérieusement à mettre de
l'ordre dans mes affaires. Nous commençâmes par son mariage, qu'il
désiroit avec autant d'ardeur que moi. Ce lien, joint à celui d'une vive
amitié, lui fit regarder ma famille comme la sienne, & depuis ce jour,
on ne distingua plus qui de nous deux étoit chargé des soins paternels.
Il voulut que dans notre absence sa femme continuât de vivre dans ma
Maison, & qu'elle en fît tous les frais. Les Espagnols commençoient
alors à causer de l'inquiétude à nos Marchands, & sous prétexte
d'arrêter la contrebande, ils s'étoient saisis de quelques-uns de nos
Bâtimens. Dans la résolution où nous étions toujours de cacher notre
projet, nous trouvâmes dans les circonstances un prétexte pour armer un
Vaisseau, moitié en guerre, moitié en marchandise. M. Rindekly en fit
toute la dépense, & ne laissa pas de reconnoître, dans notre Traité
d'association, que la moitié du Vaisseau m'appartenoit. Il fut achevé en
moins de trois mois. Nous le fîmes percer pour vingt pièces de canon; &
suivant nos arrangemens, l'Équipage devoit être de cent hommes. Mais
n'admettant que des gens résolus & qui eussent déjà porté les armes,
nous ne pûmes parvenir qu'au nombre de soixante-cinq. Outre
l'encouragement d'une bonne paye, nous leur fîmes entendre, sans leur
expliquer nettement nos espérances, qu'il n'étoit pas question d'un
commerce incertain, & qu'il ne falloit avec nous que de la hardiesse &
du courage pour s'enrichir. L'or que nous avions rapporté faisoit
beaucoup de bruit à Londres, quoique M. Rindekly eût engagé par ses
libéralités son ancien Équipage à se taire, & que dans la même vue il
l'eût repris à notre service. On publioit du moins que nous avions fait
un butin considérable sur les Côtes d'Afrique, & le silence que nous
affections, augmentoit encore l'opinion de nos richesses.

Il dépendit de moi de partir avec une Commission directe des Marchands
intéressés au Vaisseau de Batavia. En me remerciant de ce que j'avois
entrepris pour leur service, ils me pressèrent de faire le même Voyage,
& de recevoir d'eux-mêmes la qualité de leur Ministre. Quand mes propres
intérêts auraient pu s'accorder avec cet emploi, il n'y auroit eu qu'une
raison qui pût me le faire accepter. On comprend que c'eût été le
plaisir d'humilier M. Fleet, & de faire prendre une meilleure idée de
moi au Conseil Hollandois. Mais ayant été capable de modérer mon
ressentiment à Batavia, il devoit me coûter beaucoup moins à vaincre
dans l'éloignement où j'étois. Je conseillai néanmoins à ces honnêtes
Marchands, & ce conseil étoit un nouveau service, de s'épargner
l'embarras d'une nouvelle députation, en priant M. King par leurs
Lettres, de prendre en main leurs intérêts. L'éloge que je leur fis de
son esprit & de sa probité, n'étoit pas moins une justice que je rendois
à son mérite, qu'une marque de reconnoissance dont je me croyois
redevable à son amitié.

Notre impatience nous faisant mépriser les dangers de l'hyver, nous
partîmes sur la fin de l'automne, dans un tems fort doux à la vérité,
mais qui cessa de l'être après huit jours de navigation. Le vent qui
nous avoit manqué les premiers jours, devint si contraire, que nous
délibérâmes si nous ne devions pas retourner au Port de Londres pour y
attendre une meilleure saison. Cependant l'espoir de quelque changement
nous fit lutter courageusement contre les flots. Nous eûmes en effet des
alternatives de beau tems, qui nous mirent en moins de cinq semaines à
la hauteur de l'Isle de Madère. Là nous essuyâmes un danger plus
terrible que toutes les tempêtes. Ayant rencontré un Vaisseau Espagnol
qui nous refusa le salut, M. Rindekly plein du ressentiment qui étoit
commun à tous les Anglois, & sûr d'ailleurs de notre supériorité, ne fut
pas fâché de mettre le courage de nos gens à l'épreuve. Il fit tourner
brusquement la voile vers les Espagnols, & sa résolution, s'il les eut
pû joindre, étoit d'aller tout d'un coup à l'abordage. Mais leur
Vaisseau étoit plus léger que le nôtre, & le même vent qui nous avoit
jettés si près de Madère, favorisoit leur fuite. Lorsqu'ils se crurent
assez proches de l'Isle pour nous échapper, ils nous lâchèrent toute
leur bordée, avec tant d'adresse ou de bonheur, qu'un boulet pénétra
jusqu'à nos poudres, & nous mit dans une double allarme par l'ouverture
qu'il nous fit en flanc. Notre Capitaine, furieux de cette disgrâce,
s'obstina dans sa poursuite, & les saluant à son tour d'une affreuse
décharge de tout son canon, il les auroit forcés jusques dans le Port,
si je ne lui avois représenté que la victoire même entraînoit notre
perte. Nous n'eûmes pas peu de peine à nous servir du vent, pour nous
éloigner d'un lieu où nous devions nous attendre qu'on ne nous
laisseroit pas le tems de respirer.

Nous fûmes consolés de cet accident par la rencontre que nous fîmes le
lendemain d'un Vaisseau de notre Nation, qui revenoit de la Barbade
avec une riche carguaison de Sucre. Nous l'avertîmes de se défier des
Espagnols. Il nous rendit le même service en nous apprenant qu'il avoit
rencontré, quatre jours auparavant, deux Corsaires, ausquels il ne
s'étoit dérobé qu'à force de voiles. Quoique nous ne fissions point la
même route, nous redoublâmes notre vigilance & notre précaution. L'air
devenant plus doux à mesure que nous approchions des Côtes d'Afrique,
nous nous retrouvâmes bien-tôt dans la route que nous avions observée
avec tant de soin l'année précédente.

Je n'ai pas crû qu'il fut nécessaire d'expliquer jusqu'ici quel étoit le
premier but de notre course. Nous cherchions cette même Côte où nous
avions placé toutes nos espérances de fortune. Non-seulement nous nous
étions munis d'un excellent Pilote; mais ayant remarqué que l'ignorance
des lieux nous avoit causé bien des fatigues & des erreurs, nous avions
pris un homme versé dans la Géographie & l'Astronomie, qui s'occupoit
continuellement à dessiner les différentes formes de la côte, & qui
suivant avec méthode le nombre de ses Plans, se mit en état de produire
dans une ligne toute la longueur de l'Afrique. Il avoit soin de
distinguer tous les lieux par leurs noms connus, & d'en donner à ceux
qui n'en avoient pas. Mais l'estime que nous faisions de ses talens nous
avoit aveuglés sur le fond de son caractère. Il nous trahissoit, sans
que nous pussions nous en défier, & ce travail si constant n'étoit pas
pour nous servir. Ce fut le hazard qui nous en donna la connoissance. Un
jour qu'il avoit laissé sa clé à la cassette où tous ses Papiers étoient
renfermés, M. Rindekly, sans autre intention que d'examiner ses Plans,
ouvrit la cassette, & fut tenté par la vue d'un Parchemin scellé du
Sceau d'Angleterre. Il eut la curiosité de lire ce qu'il contenoit.
C'étoit un Ordre du Roi, contrôlé par M. Cragg Secrétaire d'État, par
lequel M. Gant, c'étoit le nom de notre Dessinateur ou de notre
Écrivain, étoit autorisé non-seulement à nous suivre, mais à faire la
Relation de nos entreprises, & à veiller aux intérêts de la Couronne.
L'indignation du Capitaine faillit d'abord à le jetter dans des
extrêmités qui lui auroient peut-être coûté quelque jour sa fortune & la
vie. Mais notre bonheur commun me fit arriver dans la Cabane au moment
qu'il étoit prêt d'éclater. Il eut le tems de m'apprendre la cause de
son trouble, parce que M. Gant étoit occupé à dessiner sur le tillac. Je
ne ressentis pas moins d'agitation que lui. Cependant un peu de
réflexion sur cet événement me fit juger que nous n'avions point à
choisir d'autre parti que celui de la modération. Je conseillai au
Capitaine de fermer la cassette, & de ne rien changer à sa conduite avec
l'Écrivain; mais de lui faire entendre que dès notre départ nous
n'avions point ignoré sa Commission, & que nous étions surpris seulement
qu'il nous en eût fait si long-tems un mistère. Ma pensée étoit de
l'entendre, & de juger ensuite par sa réponse des mesures que nous
avions à prendre pour nous délivrer de ses observations.

Cet expédient eut une partie de l'effet que j'avois souhaité. M. Gant,
dans l'embarras qu'il ressentit à nos premières ouvertures, & tremblant
d'autant plus pour sa sûreté qu'il avoit effectivement de la perfidie à
se reprocher, se leva de table où nous étions, & courut à sa cassette,
d'où il se hâta de nous apporter sa Patente, pour arrêter, par la vue
des Ordres du Roi, les effets qu'il craignoit de notre ressentiment.
Mais affectant plus de tranquillité qu'il ne s'y étoit attendu, nous
l'exhortâmes à se remettre de sa crainte. Il nous raconta que sur le
bruit de notre découverte, qui avoit été jusqu'aux Ministres, il avoit
reçu ordre de se rendre à la Cour, & que M. Cragg l'ayant d'abord
interrogé sur l'Emploi qu'il avoit dans notre Vaisseau, & ne le trouvant
informé d'aucun de nos desseins, lui ayoit proposé de la part du Roi de
se charger de la Commission qu'il avoit acceptée. Il ajouta qu'on nous
soupçonnoit d'avoir découvert quelque Mine d'or d'une richesse
extraordinaire, & que c'étoit là-dessus précisément que rouloient ses
instructions.

Nous balançâmes si cette franchise ne devoit pas nous rendre la
confiance que nous avions eue pour lui; car nous l'avions pris sur le
témoignage de nos meilleurs amis; & paroissant se repentir de nous
avoir trahis, il nous offroit de réparer cette faute par un redoublement
de zèle & d'affection. Mais nous conçûmes qu'il ne seroit pas le maître
lui-même de garder notre secret à son retour, & que pour peu qu'on
découvrît notre marche par d'autres indiscrétions, l'ordre particulier
qu'il avoit accepté, donneroit sur lui des droits de contrainte qu'on
n'avoit pas sur nous. Ainsi, sans lui communiquer nos idées, nous prîmes
la résolution de changer de route. Rien n'étoit si éloigné de nos
intentions que de lui faire violence. Nous résolûmes seulement de le
mettre, sous quelque prétexte, dans le premier Port où nous trouverions
un Vaisseau de notre Nation, & de l'aider, si c'étoit son dessein, à
retourner en Angleterre. Étant rassuré par nos manières, il employa
toute son adresse pour sçavoir de nous par quelle voie nous avions
découvert sa Commission; mais sa curiosité fut mal satisfaite. Cependant
le changement de notre route lui fit juger aisément que nous n'avions
point apporté ces lumières de Londres. M. Rindekly déclara que par des
raisons qui tourneroient à l'avantage de tout le monde, nous étions
résolus d'aller directement à la Jamaïque. La surprise fut extrême dans
l'Équipage. Mais la confiance qu'on avoit à nous, empêcha les plus
hardis de murmurer. Nous quittâmes ainsi les Côtes d'Afrique, & nous ne
donnâmes plus notre Voyage que pour une entreprise ordinaire de
commerce.

En effet, comme nous étions chargés d'une quantité considérable
d'excellentes Marchandises, nous pouvions trouver quelque avantage à la
Jamaïque & dans nos autres Colonies. Mais les Impressions de crainte qui
étoient restées à M. Gand produisirent une fâcheuse révolution dans sa
santé. Il fut saisi d'une fièvre ardente, qui lui ôta la vie dans six
jours. Ce nouvel incident changeoit notre situation. Nous commençâmes,
M. Rindekly & moi, par apposer le scellé à sa cassette, à la vûë de tout
l'Équipage; & cette précaution nous parut nécessaire pour nous rassurer
contre bien des craintes. Il ne nous échappa rien néanmoins qui pût en
faire soupçonner la cause. Ensuite, ne nous trouvant point assez
éloignés de notre première route pour rejetter plus loin nos projets,
nous retournâmes vers l'Afrique avec une nouvelle ardeur.

Après bien des recherches, d'autant plus pénibles, que le vent ne nous
servoit pas toujours à notre gré, nous découvrîmes le Cap d'or; c'étoit
le nom que nous lui avions donné dans notre langage mystérieux. Nous
jettâmes l'ancre dans le même lieu, où nous l'avions jetté autrefois si
heureusement. La Mer étoit tranquille, & nous étions à couvert sous la
pointe du Cap, qui s'avance beaucoup.

Il n'étoit plus question de déguiser nos espérances à des gens qui
n'étoient avec nous que pour les seconder, & qui devoient nécessairement
en partager le fruit. M. Rindekly assembla l'Équipage. Il expliqua sans
détour que nous n'étions pas loin du lieu que nous avions cherché;
qu'après l'expérience de l'année précédente, il ne falloit pas douter
qu'il n'y restât beaucoup d'or, qui pouvoir passer sur le champ dans
notre Vaisseau; mais qu'étant plus capables que les Nègres d'en
recueillir dans les sources que nous connoissions, il falloir moins
penser d'abord à la surprise ou à la violence, qu'à nous rétablir dans
l'amitié & la confiance des Sauvages. Ensuite proposant un partage,
suivant la résolution qu'il avoit prise avec moi, il promit avec serment
qu'en qualité de Chefs, nous nous contenterions tous deux de la moitié
du butin, & que tout le reste serait partagé entre l'Équipage. Cette
proposition satisfit tout le monde, & fut ratifiée de part & d'autre par
un nouveau serment. La joie & l'ardeur se répandirent dans tout le
Vaisseau. Il ne restoit plus qu'à chercher les moyens d'entrer en
communication avec les Sauvages. Nous n'avions pas attendu si tard à
commencer cette délibération. Mais les difficultés se faisoient beaucoup
mieux sentir si proche de l'exécution.

Il ne s'offroit que deux Partis; l'un de nous présenter à eux; & l'autre
d'attendre le passage de quelqu'une de leurs Barques & d'en prendre
occasion, comme il nous étoit arrivé la première fois, de les gagner par
nos caresses. Celui de faire notre descente au-dessus de leur
Habitation, devoit être réservé pour la derniere ressource,
c'est-à-dire, pour le cas où la violence deviendroit nécessaire. Ce
n'étoit pas le plus mal arrangé ni le moins médité: mais en détruisant
toutes nos espérances pour l'avenir, il les réduisoit aux fruits d'un
pillage fort court & fort incertain. Entre nos préparatifs, nous avions
un Nègre du Cap de bonne Espérance, que nous y avions acheté, dans la
seule vûe d'en faire notre Interpréte. Si ces misérables étoient
sensibles à quelque chose, nous aurions pû nous flater que notre douceur
lui auroit inspiré de l'attachement pour nous: mais ils ne sont capables
d'être conduits que par la crainte, & nous ne pouvions nous servir de
lui sans l'accompagner nous-mêmes. Cependant il nous devint fort utile
au moment que nous nous y attendions le moins. Après une nuit fort
obscure, pendant laquelle nous n'étions point encore sortis de notre
irrésolution, il apperçut aux premiers rayons du jour, une Barque qui
côtoyoit le rivage vers la pointe du Cap, & qui continuoit de voguer
sans que les Nègres qui la conduisoient parussent nous découvrir. Nos
lunettes nous firent voir qu'ils n'étoient que cinq ou six. Le Capitaine
ne balança point à descendre lui-même dans la Chaloupe, suivi seulement
de quatre de nos plus braves gens & de notre Nègre. Il joignit
facilement les Sauvages. Ink, nous avions donné ce nom au nôtre, se fit
entendre d'assez loin par ses signes pour les guérir de leur première
frayeur. Ils se laissèrent aborder, & la facilité avec laquelle Ink leur
persuada qu'ils dévoient être sans crainte, nous parut d'un fort bon
augure. Ils suivirent la Chaloupe jusqu'au Vaisseau. Nous n'avions point
oublié par quelles amorces il falloir les prendre. On leur prodigua du
boeuf salé; & si nous eûmes plus de réserve pour l'eau-de-vie, ce ne fut
que dans la crainte de les rendre moins propres à nous servir. Ils nous
reconnurent, le Capitaine & moi.

Ce que nous pûmes tirer d'eux par le ministère de notre Interpréte, nous
apporta peu d'explication. Quoiqu'ils se remissent notre visage, &
qu'ils nous marquaient même de la joie de nous revoir, à peine se
souvenoient-ils de ce qui s'étoit passé il y avoit un an. Ils ne purent
du moins nous apprendre comment le bruit de notre arrivée étoit allé
jusqu'à leur Prince, ni pourquoi il s'étoit assemblé tant de Barques &
de gens armés pour venir apparemment nous attaquer; ce qui leur restoit
de plus présent, étoit le bruit de notre canon. Cependant ils nous
assurèrent que nous serions bien reçûs dans leur Habitation, & qu'on
nous y avoit regretés. Sans savoir jusqu'où devoit aller notre
confiance, nous prîmes le parti de hazarder quelque chose sur ce seul
fondement. M. Rindekly ne balança point à se faire le Chef d'une
députation, qui n'étoit pas sans danger. Mais il fallait montrer aux
Nègres un visage connu, & le choix ne roulant qu'entre nous deux, il
voulut absolument en courir les risques. Il chargea la Chaloupe d'un
tonneau de boeuf salé, d'un baril d'eau-de-vie, & de tout ce qui pouvoit
plaire aux Sauvages. Il prit avec lui Ink, dix hommes résolus, qui
pouvoient se servir également du sabre & de la rame. Nous convîmmes
qu'en touchant au rivage, il laisseroit deux de ses gens dans la
Chaloupe, pour nous donner avis du premier accueil qu'il y recevroit; &
que nous avançant beaucoup plus près de la Côte avec le Vaisseau, nous
nous mettrions en état de lui donner un prompt secours si nous étions
trompés dans la confiance que nous prenions aux Barbares.

Toutes ces précautions furent inutiles pour sa descente. Il se fit
précéder d'un quart d'heure par deux des six Nègres que nous avions
reçus à Bord. Les autres nous demeurèrent en otages. La douceur avec
laquelle nous les avions traités produisît dans l'Habitation les mêmes
effets que l'année précédente. Le rivage se trouva couvert à son arrivée
d'une multitude de Sauvages, parmi lesquels il reconnut le fils du
vieillard à qui nous avions eu l'obligation de nos lingots. Il lui fit
demander par l'Interpréte des nouvelles de son père. Sa réponse fut
touchante, & servit à lever toutes nos incertitudes. Le malheur d'un
père n'avoit pû sortir sitôt de sa mémoire. Il raconta au Nègre que le
Prince de la Nation, qui demeuroit à Delaya, Ville ou Habitation
considérable à quelques lieuës de la Mer, ayant appris notre arrivée
l'année d'auparavant, & les présens que nous avions faits à son père,
étoit tombé dans une violente fureur. Se croyant méprisé de nous, &
jugeant son autorité violée par un de ses principaux Sujets, il avoit
fait descendre sur le champ toute sa Milice au long du Fleuve, avec
ordre de se saisir de nous & de tout ce que nous avions apporté. Après
le mauvais succès de leur entreprise, sa fureur s'étoit changée en rage.
Il a voit enlevé au vieux Chef les présens qu'il avoit reçûs de nous, &
l'ayant puni par un long suplice, il lui avoit enfin donné la mort.

Ce récit auroit été capable d'effrayer un homme moins intrépide que M.
Rindekly. Mais trouvant au contraire dans les fureurs du Prince une
raison d'en espérer un accueil favorable, lorsque nous irions
directement à lui & que nous lui offririons, avec nos excuses, de
l'amitié & des présens, il résolut de tenter cette dangereuse avanture.
Loin d'attendre quelque chose de la force, il me renvoya la moitié de
son monde. Mais en me faisant expliquer ses intentions, il me prioit
d'ajouter une quantité d'eau-de-vie & de boeuf salé à celle qu'il avoit
emportée dans la Chaloupe, & d'y joindre ce que nous avions de plus
propre à séduire les yeux du Prince. J'exécutai d'autant plus volontiers
ses ordres, qu'il ne me fit représenter que les facilités de son
entreprise. Je lui envoyai quelques pièces d'écarlate, plusieurs
mouchoirs de la même couleur, quantité de miroirs, d'étuis & de
couteaux, avec un fusil & deux sabres fort ornés. J'y joignis même un
grand portrait, qui ne pouvoit manquer de passer parmi des Sauvages pour
une pièce fort rare.

J'avois fait approcher le Vaisseau si près du rivage, que je découvrais
sans peine tous les mouvemens des Nègres. Ceux du Capitaine pouvant
encore moins m'échaper, je le vis rentrer dans la Chaloupe avec ses
gens, & tourner au long de la Côte pour gagner l'Embouchure du Fleuve.
Je le recommandai au Ciel, avec toute la confiance que je devois mettre
dans son esprit & dans son courage. Il fut absent trois jours, pendant
lesquels je n'eûs pas peu d'embarras à écarter les Nègres qui venoient
sans cesse autour de moi dans leurs Barques. Enfin, je le vis reparaître
au quatrième jour, lorsque mon inquiétude commençoit à devenir si
pressante, que je délibérais déjà si je ne devois pas m'avancer sur ses
traces, & tenter même de remonter le Fleuve jusqu'à l'Habitation du
Prince.

Il s'étoit déchargé de ses présens; ce qui me fit juger en l'appercevant
de loin, qu'il me rapportoit d'heureuses nouvelles. Son air de
satisfaction me le confirma. Tout l'Équipage s'étant assemblé pour le
recevoir, il nous apprit qu'il n'avoit découvert l'Habitation du Prince
que vers la nuit, & qu'il avoit mieux aimé la passer dans la Chaloupe,
que de s'exposer dans l'obscurité au milieu des Barbares. Mais le jour
étant venu l'éclairer, il s'étoit présenté hardiment à l'entrée de
l'Habitation, & sans paraître surpris de la foule qu'il vit bientôt
assemblée, il s'étoit fait conduire au Palais, si je ne doit pas 

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