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Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

by Alfred de Musset · French · Gutenberg #23567 · 412,022 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5
    
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Title: Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Author: Alfred de Musset


        
Release date: November 20, 2007 [eBook #23567]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/23567

Credits: Produced by Pierre Lacaze, Suzanne Lybarger and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE ALFRED DE MUSSET — TOME 5 ***




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OEUVRES COMPLÈTES DE ALFRED DE MUSSET

ÉDITION ORNÉE DE 28 GRAVURES D'APRÈS LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT
GRAVÉ PAR FLAMENG D'APRÈS L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNÉE D'UNE
NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRÈRE

       *       *       *       *       *

TOME CINQUIÈME





COMÉDIES

III

PARIS

EDITION CHARPENTIER

L. HÉBERT, LIBRAIRE

7, RUE PERRONET, 7

1888




UN CAPRICE

COMÉDIE EN UN ACTE

PUBLIÉE EN 1837, REPRÉSENTÉE EN 1847.


    PERSONNAGES.              ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

    M. DE CHAVIGNY            M. BRINDEAU.

    MATHILDE.               Mmes JUDITH.

    MADAME DE LÉRY.              ALLAN-DESPRÉAUX.

_La scène se passe dans la chambre à coucher de Mathilde._

[Illustration: Un caprice]




SCÈNE PREMIÈRE


MATHILDE, _seule, travaillant au filet._

Encore un point, et j'ai fini.

_Elle sonne; un domestique entre._

Est-on venu de chez Janisset?

LE DOMESTIQUE.

Non, madame, pas encore.

MATHILDE.

C'est insupportable; qu'on y retourne; dépêchez-vous.

_Le domestique sort._

J'aurais dû prendre les premiers glands venus; il est huit heures; il
est à sa toilette; je suis sûre qu'il va venir ici avant que tout soit
prêt. Ce sera encore un jour de retard.

_Elle se lève._

Faire une bourse en cachette à son mari, cela passerait aux yeux de
bien des gens pour un peu plus que romanesque. Après un an de mariage!
Qu'est-ce que madame de Léry, par exemple, en dirait si elle le
savait? Et lui-même, qu'en penserait-il? Bon! il rira peut-être du
mystère, mais il ne rira pas du cadeau. Pourquoi ce mystère, en effet?
Je ne sais; il me semble que je n'aurais pas travaillé de si bon
coeur devant lui; cela aurait eu l'air de lui dire: Voyez comme
je pense à vous; cela ressemblerait à un reproche; tandis qu'en lui
montrant mon petit travail fini, ce sera lui qui se dira que j'ai
pensé à lui.

LE DOMESTIQUE, _rentrant_.

On apporte cela à madame de chez le bijoutier.

_Il donne un petit paquet à Mathilde._

MATHILDE.

Enfin!

_Elle se rassoit._

Quand M. de Chavigny viendra, prévenez-moi.

_Le domestique sort._

Nous allons donc, ma chère petite bourse, vous faire votre dernière
toilette. Voyons si vous serez coquette avec ces glands-là? Pas mal.
Comment serez-vous reçue maintenant? Direz-vous tout le plaisir qu'on
a eu à vous faire, tout le soin qu'on a pris de votre petite personne?
On ne s'attend pas à vous, mademoiselle. On n'a voulu vous montrer que
dans tous vos atours. Aurez-vous un baiser pour votre peine?

_Elle baise sa bourse et s'arrête._

Pauvre petite! tu ne vaux pas grand'chose; on ne te vendrait pas deux
louis. Comment se fait-il qu'il me semble triste de me séparer de toi?
N'as-tu pas été commencée pour être finie le plus vite possible?
Ah! tu as été commencée plus gaiement que je ne t'achève. Il n'y a
pourtant que quinze jours de cela; que quinze jours, est-ce possible?
Non, pas davantage; et que de choses en quinze jours! Arrivons-nous
trop tard, petite?... Pourquoi de telles idées? On vient, je crois;
c'est lui; il m'aime encore.

UN DOMESTIQUE, _entrant_.

Voilà monsieur le comte, madame.

MATHILDE.

Ah, mon Dieu! je n'ai mis qu'un gland et j'ai oublié l'autre. Sotte
que je suis! Je ne pourrai pas encore lui donner aujourd'hui! Qu'il
attende un instant, une minute, au salon; vite, avant qu'il entre...

LE DOMESTIQUE.

Le voilà, madame.

_Il sort. Mathilde cache sa bourse._


SCÈNE II

MATHILDE, CHAVIGNY.


CHAVIGNY.

Bonsoir, ma chère, est-ce que je vous dérange?

_Il s'assoit._

MATHILDE.

Moi, Henri? quelle question!

CHAVIGNY.

Vous avez l'air troublé, préoccupé. J'oublie toujours, quand j'entre
chez vous, que je suis votre mari, et je pousse la porte trop vite.

MATHILDE.

Il y a là un peu de méchanceté; mais comme il y a aussi un peu
d'amour, je ne vous en embrasserai pas moins.

_Elle l'embrasse._

Qu'est-ce que vous croyez donc être, monsieur, quand vous oubliez que
vous êtes mon mari?

CHAVIGNY.

Ton amant, ma belle; est-ce que je me trompe?

MATHILDE.

Amant et ami, tu ne te trompes pas.

_À part._

J'ai envie de lui donner la bourse comme elle est.

CHAVIGNY.

Quelle robe as-tu donc? Tu ne sors pas?

MATHILDE.

Non, je voulais... j'espérais que peut-être?...

CHAVIGNY.

Vous espériez?... Qu'est-ce que c'est donc?

MATHILDE.

Tu vas au bal? tu es superbe.

CHAVIGNY.

Pas trop; je ne sais si c'est ma faute ou celle du tailleur, mais je
n'ai plus ma tournure du régiment.

MATHILDE.

Inconstant! vous ne pensez pas à moi en vous mirant dans cette glace.

CHAVIGNY.

Bah! à qui donc? Est-ce que je vais au bal pour danser? Je vous jure
bien que c'est une corvée, et que je m'y traîne sans savoir pourquoi.

MATHILDE.

Eh bien! restez, je vous en supplie. Nous serons seuls, et je vous
dirai...

CHAVIGNY.

Il me semble que ta pendule avance; il ne peut pas être si tard.

MATHILDE.

On ne va pas au bal à cette heure-ci, quoi que puisse dire la pendule.
Nous sortons de table il y a un instant.

CHAVIGNY.

J'ai dit d'atteler; j'ai une visite à faire.

MATHILDE.

Ah! c'est différent. Je... je ne savais pas,... j'avais cru...

CHAVIGNY.

Eh bien?

MATHILDE.

J'avais supposé,... d'après ce que tu disais... Mais la pendule va
bien; il n'est que huit heures. Accordez-moi un petit moment. J'ai une
petite surprise à vous faire.

CHAVIGNY, _se levant_.

Vous savez, ma chère, que je vous laisse libre et que vous sortez
quand il vous plaît. Vous trouverez juste que ce soit réciproque.
Quelle surprise me destinez-vous?

MATHILDE.

Rien; je n'ai pas dit ce mot-là, je crois.

CHAVIGNY.

Je me trompe donc, j'avais cru l'entendre. Avez-vous là ces valses de
Strauss? Prêtez-les-moi, si vous n'en faites rien.

MATHILDE.

Les voilà; les voulez-vous maintenant?

CHAVIGNY.

Mais, oui, si cela ne vous gêne pas. On me les a demandées pour un ou
deux jours. Je ne vous en priverai pas longtemps.

MATHILDE.

Est-ce pour madame de Blainville?

CHAVIGNY, _prenant les valses_.

Plaît-il? Ne parlez-vous pas de madame de Blainville?

MATHILDE.

Moi! non. Je n'ai pas parlé d'elle.

CHAVIGNY.

Pour cette fois j'ai bien entendu.

_Il se rassoit._

Qu'est-ce que vous dites de madame de Blainville?

MATHILDE.

Je pensais que mes valses étaient pour elle.

CHAVIGNY.

Et pourquoi pensiez-vous cela?

MATHILDE.

Mais parce que... parce qu'elle les aime.

CHAVIGNY.

Oui, et moi aussi; et vous aussi, je crois? Il y en a une surtout;
comment est-ce donc? Je l'ai oubliée... Comment dit-elle donc?

MATHILDE.

Je ne sais pas si je m'en souviendrai.

_Elle se met au piano et joue._

CHAVIGNY.

C'est cela même! C'est charmant, divin, et vous la jouez comme un
ange, ou, pour mieux dire, comme une vraie valseuse.

MATHILDE.

Est-ce aussi bien qu'elle, Henri?

CHAVIGNY.

Qui, elle? madame de Blainville? Vous y tenez, à ce qu'il paraît.

MATHILDE.

Oh! pas beaucoup. Si j'étais homme, ce n'est pas elle qui me
tournerait la tête.

CHAVIGNY.

Et vous auriez raison, madame, il ne faut jamais qu'un homme se laisse
tourner la tête, ni par une femme ni par une valse.

MATHILDE.

Comptez-vous jouer ce soir, mon ami?

CHAVIGNY.

Eh! ma chère, quelle idée avez-vous? On joue, mais on ne compte pas
jouer.

MATHILDE.

Avez-vous de l'or dans vos poches?

CHAVIGNY.

Peut-être bien. Est-ce que vous en voulez?

MATHILDE.

Moi, grand Dieu! que voulez-vous que j'en fasse?

CHAVIGNY.

Pourquoi pas? Si j'ouvre votre porte trop vite, je n'ouvre pas du
moins vos tiroirs, et c'est peut-être un double tort que j'ai.

MATHILDE.

Vous mentez, monsieur; il n'y a pas longtemps que je me suis aperçue
que vous les aviez ouverts, et vous me laissez beaucoup trop riche.

CHAVIGNY.

Non pas, ma chère, tant qu'il y aura des pauvres. Je sais quel usage
vous faites de votre fortune, et je vous demande de me permettre de
faire la charité par vos mains.

MATHILDE.

Cher Henri! que tu es noble et bon! Dis-moi un peu: te souviens-tu
d'un jour où tu avais une petite dette à payer, et où tu te plaignais
de n'avoir pas de bourse?

CHAVIGNY.

Quand donc? Ah! c'est juste. Le fait est que, quand on sort, c'est une
chose insupportable de se fier à des poches qui ne tiennent à rien...

MATHILDE.

Aimerais-tu une bourse rouge avec un filet noir?

CHAVIGNY.

Non, je n'aime pas le rouge. Parbleu! tu me fais penser que j'ai
justement là une bourse toute neuve d'hier; c'est un cadeau. Qu'en
pensez vous?

_Il tire une bourse de sa poche._

Est-ce de bon goût?

MATHILDE.

Voyons; voulez-vous me la montrer?

CHAVIGNY.

Tenez.

_Il la lui donne; elle la regarde, puis la lui rend._

MATHILDE.

C'est très joli. De quelle couleur est-elle?

CHAVIGNY, _riant_.

De quelle couleur? La question est excellente.

MATHILDE.

Je me trompe... Je veux dire... Qui est-ce qui vous l'a donnée?

CHAVIGNY.

Ah! c'est trop plaisant! sur mon honneur! vos distractions sont
adorables.

UN DOMESTIQUE, _annonçant_.

Madame de Léry!

MATHILDE.

J'ai défendu ma porte en bas.

CHAVIGNY.

Non, non, qu'elle entre. Pourquoi ne pas la recevoir?

MATHILDE.

Eh bien! enfin, monsieur, cette bourse, peut-on savoir le nom de
l'auteur?


SCÈNE III

MATHILDE, CHAVIGNY, MADAME DE LÉRY, _en toilette de bal._


CHAVIGNY.

Venez, madame, venez, je vous en prie; on n'arrive pas plus à propos.
Mathilde vient de me faire une étourderie qui, en vérité, vaut son
pesant d'or. Figurez-vous que je lui montre cette bourse...

MADAME DE LÉRY.

Tiens! c'est assez gentil. Voyons donc.

CHAVIGNY.

Je lui montre cette bourse; elle la regarde, la tâte, la retourne,
et, en me la rendant, savez-vous ce qu'elle me dit? Elle me demande de
quelle couleur elle est!

MADAME DE LÉRY.

Eh bien! elle est bleue.

CHAVIGNY.

Eh oui! elle est bleue... C'est bien certain,... et c'est précisément
le plaisant de l'affaire... Imaginez-vous qu'on le demande?

MADAME DE LÉRY.

C'est parfait. Bonsoir, chère Mathilde; venez-vous ce soir à
l'ambassade?

MATHILDE.

Non, je compte rester.

CHAVIGNY.

Mais vous ne riez pas de mon histoire?

MADAME DE LÉRY.

Mais si. Et qui est-ce qui a fait cette bourse? Ah! je la reconnais,
c'est madame de Blainville. Comment! vraiment vous ne bougez pas?

CHAVIGNY, _brusquement_.

À quoi la reconnaissez-vous, s'il vous plaît?

MADAME DE LÉRY.

À ce qu'elle est bleue justement. Je l'ai vue traîner pendant des
siècles; on a mis sept ans à la faire, et vous jugez si pendant ce
temps-là elle a changé de destination. Elle a appartenu en idée à
trois personnes de ma connaissance. C'est un trésor que vous avez là,
monsieur de Chavigny; c'est un vrai héritage que vous avez fait.

CHAVIGNY.

On dirait qu'il n'y a qu'une bourse au monde.

MADAME DE LÉRY.

Non, mais il n'y a qu'une bourse bleue. D'abord, moi, le bleu m'est
odieux; ça ne veut rien dire, c'est une couleur bête. Je ne peux pas
me tromper sur une chose pareille; il suffit que je l'aie vue une
fois. Autant j'adore le lilas, autant je déteste le bleu.

MATHILDE.

C'est la couleur de la constance.

MADAME DE LÉRY.

Bah! c'est la couleur des perruquiers. Je ne viens qu'en passant, vous
voyez, je suis en grand uniforme; il faut arriver de bonne heure dans
ce pays-là; c'est une cohue à se casser le cou. Pourquoi donc n'y
venez-vous pas? Je n'y manquerais pas pour un monde.

MATHILDE.

Je n'y ai pas pensé, et il est trop tard à présent.

MADAME DE LÉRY.

Laissez donc, vous avez tout le temps. Tenez, chère, je vais sonner.
Demandez une robe. Nous mettrons M. de Chavigny à la porte avec son
petit meuble. Je vous coiffe, je vous pose deux brins de fleurettes,
et je vous enlève dans ma voiture. Allons, voilà une affaire bâclée.

MATHILDE.

Pas pour ce soir; je reste décidément.

MADAME DE LÉRY.

Décidément! est-ce un parti pris? Monsieur de Chavigny, amenez donc
Mathilde.

CHAVIGNY, _sèchement_.

Je ne me mêle des affaires de personne.

MADAME DE LÉRY.

Oh! oh! vous aimez le bleu, à ce qu'il paraît. Eh bien! écoutez,
savez-vous ce que je vais faire? Donnez-moi du thé, je vais rester
ici.

MATHILDE.

Que vous êtes gentille, chère Ernestine! Non, je ne veux pas priver
ce bal de sa reine. Allez me faire un tour de valse, et revenez à
onze heures, si vous y pensez; nous causerons seules au coin du feu,
puisque M. de Chavigny nous abandonne.

CHAVIGNY.

Moi? pas du tout: je ne sais si je sortirai.

MADAME DE LÉRY.

Eh bien! c'est convenu, je vous quitte. À propos, vous savez mes
malheurs; j'ai été volée comme dans un bois.

MATHILDE.

Volée! qu'est-ce que vous voulez dire?

MADAME DE LÉRY.

Quatre robes, ma chère, quatre amours de robes qui me venaient de
Londres, perdues à la douane. Si vous les aviez vues, c'est à en
pleurer; il y en avait une perse et une puce; on ne fera jamais rien
de pareil.

MATHILDE.

Je vous plains bien sincèrement. On vous les a donc confisquées?

MADAME DE LÉRY.

Pas du tout. Si ce n'était que cela, je crierais tant qu'on me les
rendrait, car c'est un meurtre. Me voilà nue pour cet été. Imaginez
qu'ils m'ont lardé mes robes; ils ont fourré leur sonde je ne sais par
où dans ma caisse; ils m'ont fait des trous à y mettre un doigt. Voilà
ce qu'on m'apporte hier à déjeuner.

CHAVIGNY.

Il n'y en avait pas de bleue, par hasard?

MADAME DE LÉRY.

Non, monsieur, pas la moindre. Adieu, belle; je ne fais qu'une
apparition. J'en suis, je crois, à ma douzième grippe de l'hiver; je
vais attraper ma treizième. Aussitôt fait, j'accours, et me plonge
dans vos fauteuils. Nous causerons douane, chiffons, pas vrai? Non,
je suis toute triste, nous ferons du sentiment. Enfin, n'importe!
Bonsoir, monsieur de l'azur... Si vous me reconduisez, je ne reviens
pas.

_Elle sort._


SCÈNE IV

CHAVIGNY, MATHILDE.


CHAVIGNY.

Quel cerveau fêlé que cette femme! Vous choisissez bien vos amies!

MATHILDE.

C'est vous qui avez voulu qu'elle montât.

CHAVIGNY.

Je parierais que vous croyez que c'est madame de Blainville qui a fait
ma bourse.

MATHILDE.

Non, puisque vous me dites le contraire.

CHAVIGNY.

Je suis sûr que vous le croyez.

MATHILDE.

Et pourquoi en êtes-vous sûr?

CHAVIGNY.

Parce que je connais votre caractère: madame de Léry est votre oracle;
c'est une idée qui n'a pas le sens commun.

MATHILDE.

Voilà un beau compliment que je ne mérite guère.

CHAVIGNY.

Oh! mon Dieu, si; et j'aimerais tout autant vous voir franche
là-dessus que dissimulée.

MATHILDE.

Mais, si je ne crois pas, je ne puis feindre de le croire pour vous
paraître sincère.

CHAVIGNY.

Je vous dis que vous le croyez; c'est écrit sur votre visage.

MATHILDE.

S'il faut le dire pour vous satisfaire, eh bien! j'y consens; je le
crois.

CHAVIGNY.

Vous le croyez? et quand cela serait vrai, quel mal y aurait-il?

MATHILDE.

Aucun, et par cette raison je ne vois pas pourquoi vous le nieriez.

CHAVIGNY.

Je ne le nie pas; c'est elle qui l'a faite.

_Il se lève._

Bonsoir; je reviendrai peut-être tout à l'heure prendre le thé avec
votre amie.

MATHILDE.

Henri, ne me quittez pas ainsi!

CHAVIGNY.

Qu'appelez-vous _ainsi_? Sommes-nous fâchés? Je ne vois là rien que de
très simple: on me fait une bourse, et je la porte; vous demandez qui,
et je vous le dis. Rien ne ressemble moins à une querelle.

MATHILDE.

Et si je vous demandais cette bourse, m'en feriez-vous le sacrifice?

CHAVIGNY.

Peut-être; à quoi vous servirait-elle?

MATHILDE.

Il n'importe; je vous la demande.

CHAVIGNY.

Ce n'est pas pour la porter, je suppose? Je veux savoir ce que vous en
feriez.

MATHILDE.

C'est pour la porter.

CHAVIGNY.

Quelle plaisanterie! Vous porteriez une bourse faite par madame de
Blainville?

MATHILDE.

Pourquoi non? Vous la portez bien.

CHAVIGNY.

La belle raison! Je ne suis pas femme.

MATHILDE.

Eh bien! si je ne m'en sers pas, je la jetterai au feu.

CHAVIGNY.

Ah! ah! vous voilà donc enfin sincère. Eh bien! très sincèrement
aussi, je la garderai, si vous le permettez.

MATHILDE.

Vous en êtes libre, assurément; mais je vous avoue qu'il m'est cruel
de penser que tout le monde sait qui vous l'a faite, et que vous allez
la montrer partout.

CHAVIGNY.

La montrer! Ne dirait-on pas que c'est un trophée!

MATHILDE.

Écoutez-moi, je vous en prie, et laissez-moi votre main dans les
miennes.

_Elle l'embrasse._

M'aimez-vous, Henri? Répondez.

CHAVIGNY.

Je vous aime, et je vous écoute.

MATHILDE.

Je vous jure que je ne suis pas jalouse; mais si vous me donnez cette
bourse de bonne amitié, je vous remercierai de tout mon coeur. C'est
un petit échange que je vous propose, et je crois, j'espère du moins,
que vous ne trouverez pas que vous y perdez.

CHAVIGNY.

Voyons votre échange; qu'est-ce que c'est?

MATHILDE.

Je vais vous le dire, si vous y tenez; mais si vous me donniez la
bourse auparavant, sur parole, vous me rendriez bien heureuse.

CHAVIGNY.

Je ne donne rien sur parole.

MATHILDE.

Voyons, Henri, je vous en prie.

CHAVIGNY.

Non.

MATHILDE.

Eh bien! je t'en supplie à genoux.

CHAVIGNY.

Levez-vous, Mathilde, je vous en conjure à mon tour; vous savez que je
n'aime pas ces manières-là. Je ne peux pas souffrir qu'on s'abaisse,
et je te comprends moins ici que jamais. C'est trop insister sur un
enfantillage; si vous l'exigez sérieusement, je jetterais cette bourse
au feu moi-même, et je n'aurais que faire d'échange pour cela. Allons,
levez-vous, et n'en parlons plus. Adieu; à ce soir; je reviendrai.

_Il sort._


SCÈNE V


MATHILDE, _seule_.

Puisque ce n'est pas celle-là, ce sera donc l'autre que je brûlerai.

_Elle va à son secrétaire et en tire la bourse qu'elle a faite._

Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure; et te souviens-tu de ce
que je te disais? Nous arrivons trop tard, tu le vois. Il ne veut pas
de toi, et ne veut plus de moi.

_Elle s'approche de la cheminée._

Qu'on est folle de faire des rêves! ils ne se réalisent jamais.
Pourquoi cet attrait, ce charme invincible qui nous fait caresser une
idée? Pourquoi tant de plaisir à la suivre, à l'exécuter en secret? À
quoi bon tout cela? À pleurer ensuite. Que demande donc l'impitoyable
hasard? Quelles précautions, quelles prières faut-il donc pour mener
à bien le souhait le plus simple, la plus chétive espérance? Vous avez
bien dit, monsieur le comte, j'insiste sur un enfantillage, mais il
m'était doux d'y insister; et vous, si fier ou si infidèle, il ne vous
eût pas coûté beaucoup de vous prêter à cet enfantillage. Ah! il ne
m'aime plus, il ne m'aime plus. Il vous aime, madame de Blainville!

_Elle pleure._

Allons! il n'y faut plus penser. Jetons au feu ce hochet d'enfant qui
n'a pas su arriver assez vite; si je le lui avais donné ce soir, il
l'aurait peut-être perdu demain. Ah! sans nul doute, il l'aurait fait;
il laisserait ma bourse traîner sur sa table, je ne sais où, dans ses
rebuts, tandis que l'autre le suivra partout, tandis qu'en jouant, à
l'heure qu'il est, il la tire avec orgueil; je le vois l'étaler sur le
tapis, et faire résonner l'or qu'elle renferme. Malheureuse! je suis
jalouse; il me manquait cela pour me faire haïr!

_Elle va jeter sa bourse au feu, et s'arrête._

Mais qu'as-tu fait? Pourquoi te détruire, triste ouvrage de mes
mains? Il n'y a pas de ta faute; tu attendais, tu espérais aussi! Tes
fraîches couleurs n'ont point pâli durant cet entretien cruel; tu me
plais, je sens que je t'aime; dans ce petit réseau fragile, il y a
quinze jours de ma vie; ah! non, non, la main qui t'a faite ne te
tuera pas; je veux te conserver, je veux t'achever; tu seras pour moi
une relique, et je te porterai sur mon coeur; tu m'y feras en même
temps du bien et du mal; tu me rappelleras mon amour pour lui, son
oubli, ses caprices; et qui sait? cachée à cette place, il reviendra
peut-être t'y chercher.

_Elle s'assoit et attache le gland qui manquait._


SCÈNE VI

MATHILDE, MADAME DE LÉRY.


MADAME DE LÉRY, _derrière la scène_.

Personne nulle part! qu'est-ce que ça veut dire? on entre ici comme
dans un moulin.

_Elle ouvre la porte et crie en riant_:

Madame de Léry!

_Elle entre. Mathilde se lève._

Rebonsoir, chère; pas de domestique chez vous; je cours partout pour
trouver quelqu'un. Ah! je suis rompue!

_Elle s'assoit._

MATHILDE.

Débarrassez-vous de vos fourrures.

MADAME DE LÉRY.

Tout à l'heure; je suis gelée. Aimez-vous ce renard-là? on dit que
c'est de la martre d'Éthiopie, je ne sais quoi; c'est M. de Léry qui
me l'a apporté de Hollande. Moi, je trouve ça laid, franchement; je le
porterai trois fois, par politesse, et puis je le donnerai à Ursule.

MATHILDE.

Une femme de chambre ne peut pas mettre cela.

MADAME DE LÉRY.

C'est vrai; je m'en ferai un petit tapis.

MATHILDE.

Eh bien! ce bal était-il beau?

MADAME DE LÉRY.

Ah! mon Dieu, ce bal! mais je n'en viens pas. Vous ne croiriez jamais
ce qui m'arrive.

MATHILDE.

Vous n'y êtes donc pas allée?

MADAME DE LÉRY.

Si fait, j'y suis allée, mais je n'y suis pas entrée. C'est à mourir
de rire. Figurez-vous une queue,... une queue...

_Elle éclate de rire._

Ces choses-là vous font-elles peur, à vous?

MATHILDE.

Mais oui; je n'aime pas les embarras de voitures.

MADAME DE LÉRY.

C'est désolant quand on est seule. J'avais beau crier au cocher
d'avancer, il ne bougeait pas; j'étais d'une colère! j'avais envie
de monter sur le siège; je vous réponds bien que j'aurais coupé leur
queue. Mais c'est si bête d'être là, en toilette, vis-à-vis d'un
carreau mouillé; car, avec cela, il pleut à verse. Je me suis divertie
une demi-heure à voir patauger les passants, et puis j'ai dit de
retourner. Voilà mon bal.--Ce feu me fait un plaisir! je me sens
renaître!

_Elle ôte sa fourrure. Mathilde sonne, et un domestique entre._

MATHILDE.

Le thé.

_Le domestique sort._

MADAME DE LÉRY.

M. de Chavigny est donc parti?

MATHILDE.

Oui; je pense qu'il va à ce bal, et il sera plus obstiné que vous.

MADAME DE LÉRY.

Je crois qu'il ne m'aime guère, soit dit entre nous.

MATHILDE.

Vous vous trompez, je vous assure; il m'a dit cent fois qu'à ses yeux
vous étiez une des plus jolies femmes de Paris.

MADAME DE LÉRY.

Vraiment? c'est très poli de sa part; mais je le mérite, car je le
trouve fort bien. Voulez-vous me prêter une épingle.

MATHILDE.

Vous en avez à côté de vous.

MADAME DE LÉRY.

Cette Palmire vous fait des robes, on ne se sent pas des épaules;
on croit toujours que tout va tomber. Est-ce elle qui vous fait ces
manches-là?

MATHILDE.

Oui.

MADAME DE LÉRY.

Très jolies, très bien, très jolies. Décidément il n'y a que les
manches plates; mais j'ai été longtemps à m'y faire; et puis je trouve
qu'il ne faut pas être trop grasse pour les porter, parce que sans
cela on a l'air d'une cigale, avec un gros corps et de petites pattes.

MATHILDE.

J'aime assez la comparaison.

_On apporte le thé._

MADAME DE LÉRY.

N'est-ce pas? Regardez mademoiselle Saint-Ange. Il ne faut pourtant
pas être trop maigre non plus, parce qu'alors il ne reste plus rien.
On se récrie sur la marquise d'Ermont; moi, je trouve qu'elle a l'air
d'une potence. C'est une belle tête, si vous voulez, mais c'est une
madone au bout d'un bâton.

MATHILDE, _riant_.

Voulez-vous que je vous serve, ma chère?

MADAME DE LÉRY.

Rien que de l'eau chaude, avec un soupçon de thé et un nuage de lait.

MATHILDE, _versant le thé_.

Allez-vous demain chez madame d'Égly? Je vous prendrai, si vous
voulez.

MADAME DE LÉRY.

Ah! madame d'Égly! en voilà une autre! avec sa frisure et ses
jambes, elle me fait l'effet de ces grands balais pour épousseter les
araignées.

_Elle boit._

Mais, certainement, j'irai demain. Non, je ne peux pas; je vais au
concert.

MATHILDE.

Il est vrai qu'elle est un peu drôle.

MADAME DE LÉRY.

Regardez-moi donc, je vous en prie.

MATHILDE.

Pourquoi?

MADAME DE LÉRY.

Regardez-moi en face, là, franchement.

MATHILDE.

Que me trouvez-vous d'extraordinaire?

MADAME DE LÉRY.

Eh! certainement, vous avez les yeux rouges; vous venez de pleurer,
c'est clair comme le jour. Qu'est-ce qui se passe donc, ma chère
Mathilde?

MATHILDE.

Rien, je vous jure. Que voulez-vous qu'il se passe?

MADAME DE LÉRY.

Je n'en sais rien, mais vous venez de pleurer; je vous dérange, je
m'en vais.

MATHILDE.

Au contraire, chère; je vous supplie de rester.

MADAME DE LÉRY.

Est-ce bien franc? Je reste, si vous voulez; mais vous me direz vos
peines.

_Mathilde secoue la tête._

Non? Alors je m'en vais, car vous comprenez que du moment que je ne
suis bonne à rien, je ne peux que nuire involontairement.

MATHILDE.

Restez, votre présence m'est précieuse, votre esprit m'amuse, et s'il
était vrai que j'eusse quelque souci, votre gaieté le chasserait.

MADAME DE LÉRY.

Tenez, je vous aime. Vous me croyez peut-être légère; personne n'est
si sérieux que moi pour les choses sérieuses. Je ne comprends pas
qu'on joue avec le coeur, et c'est pour cela que j'ai l'air d'en
manquer. Je sais ce que c'est que de souffrir, on me l'a appris bien
jeune encore. Je sais aussi ce que c'est que de dire ses chagrins. Si
ce qui vous afflige peut se confier, parlez hardiment: ce n'est pas la
curiosité qui me pousse.

MATHILDE.

Je vous crois bonne, et surtout très sincère; mais dispensez-moi de
vous obéir.

MADAME DE LÉRY.

Ah, mon Dieu! j'y suis! c'est la bourse bleue. J'ai fait une sottise
affreuse en nommant madame de Blainville. J'y ai pensé en vous
quittant; est-ce que M. de Chavigny lui fait la cour?

_Mathilde se lève, ne pouvant répondre, se détourne et porte son
mouchoir à ses yeux._

MADAME DE LÉRY.

Est-il possible?

_Un long silence. Mathilde se promène quelque temps, puis va s'asseoir
à l'autre bout de la chambre. Madame de Léry semble réfléchir. Elle se
lève et s'approche de Mathilde; celle-ci lui tend la main._

MADAME DE LÉRY.

Vous savez, ma chère, que les dentistes vous disent de crier quand ils
vous font mal. Moi, je vous dis: Pleurez! pleurez! Douces ou amères,
les larmes soulagent toujours.

MATHILDE.

Ah! mon Dieu!

MADAME DE LÉRY.

Mais c'est incroyable, une chose pareille! On ne peut pas aimer madame
de Blainville; c'est une coquette à moitié perdue, qui n'a ni esprit
ni beauté. Elle ne vaut pas votre petit doigt; on ne quitte pas un
ange pour un diable.

MATHILDE, _sanglotant_.

Je suis sûre qu'il l'aime, j'en suis sûre.

MADAME DE LÉRY.

Non, mon enfant, ça ne se peut pas; c'est un caprice, une fantaisie.
Je connais M. de Chavigny plus qu'il ne pense; il est méchant, mais
il n'est pas mauvais. Il aura agi par boutade; avez-vous pleuré devant
lui?

MATHILDE.

Oh! non, jamais!

MADAME DE LÉRY.

Vous avez bien fait; il ne m'étonnerait pas qu'il en fût bien aise.

MATHILDE.

Bien aise? bien aise de me voir pleurer?

MADAME DE LÉRY.

Eh! mon Dieu, oui. J'ai vingt-cinq ans d'hier, mais je sais ce qui en
est sur bien des choses. Comment tout cela est-il venu?

MATHILDE.

Mais... je ne sais...

MADAME DE LÉRY.

Parlez. Avez-vous peur de moi? je vais vous rassurer tout de suite;
si, pour vous mettre à votre aise, il faut m'engager de mon côté, je
vais vous prouver que j'ai confiance en vous et vous forcer à l'avoir
en moi; est-ce nécessaire? je le ferai. Qu'est-ce qu'il vous plaît de
savoir sur mon compte?

MATHILDE.

Vous êtes ma meilleure amie; je vous dirai tout, je me fie à vous.
Il ne s'agit de rien de bien grave; mais j'ai une folle tête qui
m'entraîne. J'avais fait à M. de Chavigny une petite bourse en
cachette que je comptais lui offrir aujourd'hui; depuis quinze jours,
je le vois à peine; il passe ses journées chez madame de Blainville.
Lui offrir ce petit cadeau, c'était lui faire un doux reproche de son
absence et lui montrer qu'il me laissait seule. Au moment où j'allais
lui donner ma bourse, il a tiré l'autre.

MADAME DE LÉRY.

Il n'y a pas là de quoi pleurer.

MATHILDE.

Oh! si, il y a de quoi pleurer, car j'ai fait une grande folie; je lui
ai demandé l'autre bourse.

MADAME DE LÉRY.

Aïe! ce n'est pas diplomatique.

MATHILDE.

Non, Ernestine, et il m'a refusé... Et alors... Ah! j'ai honte...

MADAME DE LÉRY.

Eh bien?

MATHILDE.

Eh bien! je l'ai demandée à genoux. Je voulais qu'il me fît ce petit
sacrifice, et je lui aurais donné ma bourse en échange de la sienne.
Je l'ai prié,... je l'ai supplié...

MADAME DE LÉRY.

Et il n'en a rien fait; cela va sans dire. Pauvre innocente! il n'est
pas digne de vous!

MATHILDE.

Ah! malgré tout, je ne le croirai jamais!

MADAME DE LÉRY.

Vous avez raison, je m'exprime mal. Il est digne de vous et vous aime;
mais il est homme et orgueilleux. Quelle pitié! Et où est donc votre
bourse?

MATHILDE.

La voilà ici sur la table.

MADAME DE LÉRY, _prenant la bourse_.

Cette bourse-là? Eh bien! ma chère, elle est quatre fois plus
jolie que la sienne. D'abord elle n'est pas bleue, ensuite elle est
charmante. Prêtez-la-moi, je me charge bien de la lui faire trouver de
son goût.

MATHILDE.

Tâchez. Vous me rendrez la vie.

MADAME DE LÉRY.

En être là après un an de mariage, c'est inouï! Il faut qu'il y ait
de la sorcellerie là-dedans. Cette Blainville, avec son indigo, je la
déteste des pieds à la tête. Elle a les yeux battus jusqu'au menton.
Mathilde, voulez-vous faire une chose? Il ne nous en coûte rien
d'essayer. Votre mari viendra-t-il ce soir?

MATHILDE.

Je n'en sais rien, mais il me l'a dit.

MADAME DE LÉRY.

Comment étiez-vous quand il est sorti?

MATHILDE.

Ah! j'étais bien triste, et lui bien sévère.

MADAME DE LÉRY.

Il viendra. Avez-vous du courage? Quand j'ai une idée, je vous
en avertis, il faut que je me saisisse au vol; je me connais, je
réussirai.

MATHILDE.

Ordonnez donc, je me soumets.

MADAME DE LÉRY.

Passez dans ce cabinet, habillez-vous à la hâte et jetez-vous dans
ma voiture. Je ne veux pas vous envoyer au bal, mais il faut qu'en
rentrant vous ayez l'air d'y être allée. Vous vous ferez mener où vous
voudrez, aux Invalides ou à la Bastille; ce ne sera peut-être pas très
divertissant, mais vous serez aussi bien là qu'ici pour ne pas dormir.
Est-ce convenu? Maintenant, prenez votre bourse, et enveloppez-la dans
ce papier, je vais mettre l'adresse. Bien, voilà qui est fait. Au coin
de la rue, vous ferez arrêter; vous direz à mon groom d'apporter
ici ce petit paquet, de le remettre au premier domestique qu'il
rencontrera, et de s'en aller sans autre explication.

MATHILDE.

Dites-moi du moins ce que vous voulez faire.

MADAME DE LÉRY.

Ce que je veux faire, enfant, est impossible à dire, et je vais voir
si c'est possible à faire. Une fois pour toutes, vous fiez-vous à moi?

MATHILDE.

Oui, tout au monde pour l'amour de lui.

MADAME DE LÉRY.

Allons, preste! Voilà une voiture.

MATHILDE.

C'est lui; j'entends sa voix dans la cour.

MADAME DE LÉRY.

Sauvez-vous! Y a-t-il un escalier dérobé par là?

MATHILDE.

Oui, heureusement. Mais je ne suis pas coiffée, comment croira-t-on à
ce bal?

MADAME DE LÉRY, _ôtant la guirlande qu'elle a sur la tête et la
donnant à Mathilde_.

Tenez, vous arrangerez cela en route.

_Mathilde sort._


SCÈNE VII


MADAME DE LÉRY, _seule_.

À genoux! une telle femme à genoux! Et ce monsieur-là qui la refuse!
Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un
lévrier! Pauvre enfant, qui demande en grâce qu'on daigne accepter une
bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de madame de Blainville!
Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme! Ah! ma foi! nous
valons mieux qu'eux.

_Elle s'assoit et prend une brochure sur la table. Un instant après,
on frappe à la porte._

Entrez.


SCÈNE VIII

MADAME DE LÉRY, CHAVIGNY.


MADAME DE LÉRY, _lisant d'un air distrait_.

Bonsoir, comte. Voulez-vous du thé?

CHAVIGNY.

Je vous rends grâces. Je n'en prends jamais.

_Il s'assoit et regarde autour de lui._

MADAME DE LÉRY.

Était-il amusant, ce bal?

CHAVIGNY.

Comme cela. N'y étiez-vous pas?

MADAME DE LÉRY.

Voilà une question qui n'est pas galante. Non, je n'y étais pas; mais
j'y ai envoyé Mathilde, que vos regards semblent chercher.

CHAVIGNY.

Vous plaisantez, à ce que je vois?

MADAME DE LÉRY.

Plaît-il? je vous demande pardon, je tiens un article d'une _Revue_
qui m'intéresse beaucoup.

_Un silence. Chavigny, inquiet, se lève et se promène._

CHAVIGNY.

Est-ce que vraiment Mathilde est à ce bal?

MADAME DE LÉRY.

Mais oui; vous voyez que je l'attends.

CHAVIGNY.

C'est singulier; elle ne voulait pas sortir lorsque vous le lui avez
proposé.

MADAME DE LÉRY.

Apparemment qu'elle a changé d'idée.

CHAVIGNY.

Pourquoi n'y est-elle pas allée avec vous?

MADAME DE LÉRY.

Parce que je ne m'en suis plus souciée.

CHAVIGNY.

Elle s'est donc passée de voiture?

MADAME DE LÉRY.

Non, je lui ai prêté la mienne. Avez-vous lu ça, monsieur de Chavigny?

CHAVIGNY.

Quoi?

MADAME DE LÉRY.

C'est la _Revue des Deux Mondes_; un article très joli de madame Sand
sur les orangs-outangs.

CHAVIGNY.

Sur les?...

MADAME DE LÉRY.

Sur les orangs-outangs. Ah! je me trompe, ce n'est pas d'elle, c'est
celui d'à côté; c'est très amusant[A].

[Note A: Au moment d'écrire ces mots, l'auteur, qui avait sur sa
table de travail plusieurs livraisons de la _Revue des Deux Mondes_,
en ouvrit deux au hasard. La première, du 15 mars 1837, contenait un
article de M. Roulin sur les orangs-outangs; la seconde, du 1er
avril suivant, contenait un chapitre de _Mauprat_, par George Sand.
L'étrange confusion que fait madame de Léry prouve qu'elle ne lit que
des yeux et qu'elle est toute à son plan de campagne.]

CHAVIGNY.

Je ne comprends rien à cette idée d'aller au bal sans me prévenir.
J'aurais pu du moins la ramener.

MADAME DE LÉRY.

Aimez-vous les romans de madame Sand?

CHAVIGNY.

Non, pas du tout. Mais si elle y est, comment se fait-il que je ne
l'aie pas trouvée?

MADAME DE LÉRY.

Quoi? la _Revue_? Elle était là-dessus.

CHAVIGNY.

Vous moquez-vous de moi, madame?

MADAME DE LÉRY.

Peut-être; c'est selon à propos de quoi.

CHAVIGNY.

C'est de ma femme que je vous parle.

MADAME DE LÉRY.

Est-ce que vous me l'avez donnée à garder?

CHAVIGNY.

Vous avez raison; je suis très ridicule; je vais de ce pas la
chercher.

MADAME DE LÉRY.

Bah! vous allez tomber dans la queue.

CHAVIGNY.

C'est vrai; je ferai aussi bien d'attendre, et j'attendrai.

_Il s'approche du feu et s'assoit._

MADAME DE LÉRY, _quittant sa lecture_.

Savez-vous, monsieur de Chavigny, que vous m'étonnez beaucoup?
Je croyais vous avoir entendu dire que vous laissiez Mathilde
parfaitement libre, et qu'elle allait où bon lui semblait.

CHAVIGNY.

Certainement; vous en voyez la preuve.

MADAME DE LÉRY.

Pas tant; vous avez l'air furieux.

CHAVIGNY.

Moi? par exemple! pas le moins du monde.

MADAME DE LÉRY.

Vous ne tenez pas sur votre fauteuil. Je vous croyais un tout autre
homme, je l'avoue, et, pour parler sérieusement, je n'aurais pas prêté
ma voiture à Mathilde si j'avais su ce qui en est.

CHAVIGNY.

Mais je vous assure que je le trouve tout simple, et je vous remercie
de l'avoir fait.

MADAME DE LÉRY.

Non, non, vous ne me remerciez pas; je vous assure, moi, que vous êtes
fâché. À vous dire vrai, je crois que, si elle est sortie, c'était un
peu pour vous rejoindre.

CHAVIGNY.

J'aime beaucoup cela! Que ne m'accompagnait-elle?

MADAME DE LÉRY.

Eh oui! c'est ce que je lui ai dit. Mais voilà comme nous sommes, nous
autres; nous ne voulons pas, et puis nous voulons. Décidément, vous ne
prenez pas de thé?

CHAVIGNY.

Non, il me fait mal.

MADAME DE LÉRY.

Eh bien! donnez-m'en.

CHAVIGNY.

Plaît-il, madame?

MADAME DE LÉRY.

Donnez-m'en.

_Chavigny se lève et remplit une tasse qu'il offre à madame de Léry._

MADAME DE LÉRY.

C'est bon; mettez ça là. [Avons-nous un ministère ce soir?

CHAVIGNY.

Je n'en sais rien.

MADAME DE LÉRY.

Ce sont de drôles d'auberges que ces ministères. On y entre et on en
sort sans savoir pourquoi; c'est une procession de marionnettes.]

CHAVIGNY.

Prenez donc ce thé à votre tour; il est déjà à moitié froid.

MADAME DE LÉRY.

Vous n'y avez pas mis assez de sucre. Mettez-m'en un ou deux morceaux.

CHAVIGNY.

Comme vous voudrez; il ne vaudra rien.

MADAME DE LÉRY.

Bien; maintenant, encore un peu de lait.

CHAVIGNY.

Êtes-vous satisfaite?

MADAME DE LÉRY.

Une goutte d'eau chaude à présent. Est-ce fait? Donnez-moi la tasse.

CHAVIGNY, _lui présentant la tasse_.

La voilà; mais il ne vaudra rien.

MADAME DE LÉRY.

Vous croyez? En êtes-vous sûr?

CHAVIGNY.

Il n'y a pas le moindre doute.

MADAME DE LÉRY.

Et pourquoi ne vaudrait-il rien?

CHAVIGNY.

Parce qu'il est froid et trop sucré.

MADAME DE LÉRY.

Eh bien! s'il ne vaut rien, ce thé, jetez-le.

_Chavigny est debout, tenant la tasse; madame de Léry le regarde en
riant._

MADAME DE LÉRY.

Ah! mon Dieu! que vous m'amusez! Je n'ai jamais rien vu de si
maussade.

CHAVIGNY, _impatienté, vide la tasse dans le feu, puis il se promène à
grand pas, et dit avec humeur_:

Ma foi, c'est vrai, je ne suis qu'un sot.

MADAME DE LÉRY.

Je ne vous avis jamais vu jaloux, mais vous l'êtes comme un Othello.

CHAVIGNY.

Pas le moins du monde; je ne peux pas souffrir qu'on se gêne, ni qu'on
gêne les autres en rien. Comment voulez-vous que je sois jaloux?

MADAME DE LÉRY.

Par amour-propre, comme tous les maris.

CHAVIGNY.

Bah! propos de femme. On dit: «Jaloux par amour-propre,» parce
que c'est une phrase toute faite, comme on dit: «Votre très humble
serviteur.» Le monde est bien sévère pour ces pauvres maris.

MADAME DE LÉRY.

Pas tant que pour ces pauvres femmes.

CHAVIGNY.

Oh! mon Dieu, si. Tout est relatif. Peut-on permettre aux femmes de
vivre sur le même pied que nous? C'est d'une absurdité qui saute aux
yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune
importance pour un homme.

MADAME DE LÉRY.

Oui, les caprices, par exemple.

CHAVIGNY.

Pourquoi pas? Eh bien! oui, les caprices. Il est certain qu'un homme
peut en avoir, et qu'une femme...

MADAME DE LÉRY.

En a quelquefois. Est-ce que vous croyez qu'une robe est un talisman
qui en préserve?

CHAVIGNY.

C'est une barrière qui doit les arrêter.

MADAME DE LÉRY.

À moins que ce ne soit un voile qui les couvre. J'entends marcher.
C'est Mathilde qui rentre.

CHAVIGNY.

Oh! que non; il n'est pas minuit.

_Un domestique entre, et remet un petit paquet à M. de Chavigny._

CHAVIGNY.

Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?

LE DOMESTIQUE.

On vient d'apporter cela pour monsieur le comte.

_Il sort. Chavigny défait le paquet, qui renferme la bourse de
Mathilde._

MADAME DE LÉRY.

Est-ce encore un cadeau qui vous arrive? À cette heure-ci, c'est un
peu fort.

CHAVIGNY.

Que diable est-ce que ça veut dire? Hé! François, hé! qui est-ce qui a
apporté ce paquet?

LE DOMESTIQUE, _rentrant_.

Monsieur?

CHAVIGNY.

Qui est-ce qui a apporté ce paquet?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, c'est le portier qui vient de monter.

CHAVIGNY.

Il n'y a rien avec? pas de lettre?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CHAVIGNY.

Est-ce qu'il avait ça depuis longtemps, ce portier?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur; on vient de le lui remettre.

CHAVIGNY.

Qui le lui a remis?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, il ne sait pas.

CHAVIGNY.

Il ne sait pas! Perdez-vous la tête? Est-ce un homme ou une femme?

LE DOMESTIQUE.

C'est un domestique en livrée, mais il ne le connaît pas.

CHAVIGNY.

Est-ce qu'il est en bas, ce domestique?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur; il est parti sur-le-champ.

CHAVIGNY.

Il n'a rien dit?

LE DOMESTIQUE.

Non, monsieur.

CHAVIGNY.

C'est bon.

_Le domestique sort._

MADAME DE LÉRY.

J'espère qu'on vous gâte, monsieur de Chavigny. Si vous laissez tomber
votre argent, ce ne sera pas la faute de ces dames.

CHAVIGNY.

Je veux être pendu si j'y comprends rien.

MADAME DE LÉRY.

Laissez donc! vous faites l'enfant.

CHAVIGNY.

Non; je vous donne ma parole d'honneur que je ne devine pas. Ce ne
peut être qu'une méprise.

MADAME DE LÉRY.

Est-ce que l'adresse n'est pas dessus?

CHAVIGNY.

Ma foi! si, vous avez raison. C'est singulier; je connais l'écriture.

MADAME DE LÉRY.

Peut-on voir?

CHAVIGNY.

C'est peut-être une indiscrétion à moi de vous la montrer; mais
tant pis pour qui s'y expose. Tenez. J'ai certainement vu de cette
écriture-là quelque part.

MADAME DE LÉRY.

Et moi aussi, très certainement.

CHAVIGNY.

Attendez donc... Non, je me trompe. Est-ce en bâtarde ou en coulée?

MADAME DE LÉRY.

Fi donc! c'est une anglaise pur sang. Regardez-moi comme ces
lettres-là sont fines. Oh! la dame est bien élevée.

CHAVIGNY.

Vous avez l'air de la connaître.

MADAME DE LÉRY, _avec une confusion feinte_.

Moi! pas du tout.

_Chavigny, étonné, la regarde, puis continue à se promener._

MADAME DE LÉRY.

Où en étions-nous donc de notre conversation?--Eh! mais il me semble
que nous parlions caprice. Ce petit poulet rouge arrive à propos.

CHAVIGNY.

Vous êtes dans le secret, convenez-en.

MADAME DE LÉRY.

Il y a des gens qui ne savent rien faire; si j'étais de vous, j'aurais
déjà deviné.

CHAVIGNY.

Voyons! soyez franche; dites-moi qui c'est.

MADAME DE LÉRY.

Je croirais assez que c'est madame de Blainville.

CHAVIGNY.

Vous êtes impitoyable, madame; savez-vous bien que nous nous
brouillerons?

MADAME DE LÉRY.

Je l'espère bien, mais pas cette fois-ci.

CHAVIGNY.

Vous ne voulez pas m'aider à trouver l'énigme?

MADAME DE LÉRY.

Belle occupation! Laissez donc cela; on dirait que vous n'y êtes pas
fait. Vous ruminerez lorsque vous serez couché, quand ce ne serait que
par politesse.

CHAVIGNY.

Il n'y a donc plus de thé? J'ai envie d'en prendre.

MADAME DE LÉRY.

Je vais vous en faire; dites donc que je ne suis pas bonne!

_Un silence._

CHAVIGNY, _se promenant toujours_.

Plus je cherche, moins je trouve.

MADAME DE LÉRY.

Ah çà! dites donc, est-ce un parti pris de ne penser qu'à cette
bourse? Je vais vous laisser à vos rêveries.

CHAVIGNY.

C'est qu'en vérité je tombe des nues.

MADAME DE LÉRY.

Je vous dis que c'est madame de Blainville. Elle a réfléchi sur la
couleur de sa bourse, et elle vous en envoie une autre par repentir.
Ou mieux encore: elle veut vous tenter, et voir si vous porterez
celle-ci ou la sienne.

CHAVIGNY.

Je porterai celle-ci sans aucun doute. C'est le seul moyen de savoir
qui l'a faite.

MADAME DE LÉRY.

Je ne comprends pas; c'est trop profond pour moi.

CHAVIGNY.

Je suppose que la personne qui me l'a envoyée me la voie demain entre
les mains; croyez-vous que je m'y tromperais?

MADAME DE LÉRY, _éclatant de rire_.

Ah! c'est trop fort; je n'y tiens pas.

CHAVIGNY.

Est-ce que ce serait vous, par hasard?

_Un silence._

MADAME DE LÉRY.

Voilà votre thé, fait de ma blanche main, et il sera meilleur que
celui que vous m'avez fabriqué tout à l'heure. Mais finissez donc de
me regarder. Est-ce que vous me prenez pour une lettre anonyme?

CHAVIGNY.

C'est vous, c'est quelque plaisanterie. Il y a un complot là-dessous.

MADAME DE LÉRY.

C'est un petit complot assez bien tricoté.

CHAVIGNY.

Avouez donc que vous en êtes.

MADAME DE LÉRY.

Non.

CHAVIGNY.

Je vous en prie.

MADAME DE LÉRY.

Pas davantage.

CHAVIGNY.

Je vous en supplie.

MADAME DE LÉRY.

Demandez-le à genoux, je vous le dirai.

CHAVIGNY.

À genoux? tant que vous voudrez.

MADAME DE LÉRY.

Allons! voyons!

CHAVIGNY.

Sérieusement?

_Il se met à genoux en riant devant madame de Léry._

MADAME DE LÉRY, _sèchement_.

J'aime cette posture, elle vous va à merveille; mais je vous conseille
de vous relever, afin de ne pas trop m'attendrir.

CHAVIGNY, _se relevant_.

Ainsi, vous ne direz rien, n'est-ce pas?

MADAME DE LÉRY.

Avez-vous là votre bourse bleue?

CHAVIGNY.

Je n'en sais rien, je crois que oui.

MADAME DE LÉRY.

Je crois que oui aussi. Donnez-la-moi, je vous dirai qui a fait
l'autre.

CHAVIGNY.

Vous le savez donc?

MADAME DE LÉRY.

Oui, je le sais.

CHAVIGNY.

Est-ce une femme?

MADAME DE LÉRY.

À moins que ce ne soit un homme, je ne vois pas...

CHAVIGNY.

Je veux dire: est-ce une jolie femme?

MADAME DE LÉRY.

C'est une femme qui, à vos yeux, passe pour une des plus jolies femmes
de Paris.

CHAVIGNY.

Brune ou blonde?

MADAME DE LÉRY.

Bleue.

CHAVIGNY.

Par quelle lettre commence son nom?

MADAME DE LÉRY.

Vous ne voulez pas de mon marché? Donnez-moi la bourse de madame de
Blainville.

CHAVIGNY.

Est-elle petite ou grande?

MADAME DE LÉRY.

Donnez-moi la bourse.

CHAVIGNY.

Dites-moi seulement si elle a le pied petit.

MADAME DE LÉRY.

La bourse ou la vie!

CHAVIGNY.

Me direz-vous le nom si je vous donne la bourse?

MADAME DE LÉRY.

Oui.

CHAVIGNY, _tirant la bourse bleue_.

Votre parole d'honneur?

MADAME DE LÉRY.

Ma parole d'honneur.

CHAVIGNY _semble hésiter; madame de Léry tend la main; il la
regarde attentivement. Tout à coup il s'assoit à côté d'elle, et dit
gaiement_:

Parlons caprice. Vous convenez donc qu'une femme peut en avoir?

MADAME DE LÉRY.

Est-ce que vous en êtes à le demander?

CHAVIGNY.

Pas tout à fait; mais il peut arriver qu'un homme marié ait deux
façons de parler, et, jusqu'à un certain point, deux façons d'agir.

MADAME DE LÉRY.

Eh bien! et ce marché, est-ce qu'il s'envole? je croyais qu'il était
conclu.

CHAVIGNY.

Un homme marié n'en reste pas moins homme; la bénédiction ne le
métamorphose pas, mais elle l'oblige quelquefois à prendre un rôle et
à en donner les répliques. Il ne s'agit que de savoir, dans ce monde,
à qui les gens s'adressent quand ils vous parlent, si c'est au réel ou
au convenu, à la personne ou au personnage.

MADAME DE LÉRY.

J'entends, c'est un choix qu'on peut faire; mais où s'y reconnaît le
public?

CHAVIGNY.

Je ne crois pas que, pour un public d'esprit, ce soit long ni bien
difficile.

MADAME DE LÉRY.

Vous renoncez donc à ce fameux nom? Allons! voyons! donnez-moi cette
bourse.

CHAVIGNY.

Une femme d'esprit, par exemple (une femme d'esprit sait tant de
choses!), ne doit pas se tromper, à ce que je crois, sur le vrai
caractère des gens: elle doit bien voir, au premier coup d'oeil....

MADAME DE LÉRY.

Décidément, vous gardez la bourse?

CHAVIGNY.

Il me semble que vous y tenez beaucoup. Une femme d'esprit, n'est-il
pas vrai, madame, doit savoir faire la part du mari, et celle de
l'homme par conséquent? Comment êtes-vous donc coiffée? Vous étiez
toute en fleurs ce matin.

MADAME DE LÉRY.

Oui; ça me gênait, je me suis mise à mon aise. Ah! mon Dieu! mes
cheveux sont défaits d'un côté.

_Elle se lève et s'ajuste devant la glace._

CHAVIGNY.

Vous avez la plus jolie taille qu'on puisse voir. Une femme d'esprit
comme vous...

MADAME DE LÉRY.

Une femme d'esprit comme moi se donne au diable quand elle a affaire à
un homme d'esprit comme vous.

CHAVIGNY.

Qu'à cela ne tienne; je suis assez bon diable.

MADAME DE LÉRY.

Pas pour moi, du moins, à ce que je pense.

CHAVIGNY.

C'est qu'apparemment quelque autre me fait tort.

MADAME DE LÉRY.

Qu'est-ce que ce propos-là veut dire?

CHAVIGNY.

Il veut dire que, si je vous déplais, c'est que quelqu'un m'empêche de
vous plaire.

MADAME DE LÉRY.

C'est modeste et poli; mais vous vous trompez: personne ne me plaît,
et je ne veux plaire à personne.

CHAVIGNY.

Avec votre âge et ces yeux-là, je vous en défie.

MADAME DE LÉRY.

C'est cependant la vérité pure.

CHAVIGNY.

Si je le croyais, vous me donneriez bien mauvaise opinion des hommes.

MADAME DE LÉRY.

Je vous le ferai croire bien aisément. J'ai une vanité qui ne veut pas
de maître.

CHAVIGNY.

Ne peut-elle souffrir un serviteur?

MADAME DE LÉRY.

Bah! serviteurs ou maîtres, vous n'êtes que des tyrans.

CHAVIGNY, _se levant_.

C'est assez vrai, et je vous avoue que là-dessus j'ai toujours détesté
la conduite des hommes. Je ne sais d'où leur vient cette manie de
s'imposer, qui ne sert qu'à se faire haïr.

MADAME DE LÉRY.

Est-ce votre opinion sincère?

CHAVIGNY.

Très sincère; je ne conçois pas comment on peut se figurer que, parce
qu'on a plu ce soir, on est en droit d'en abuser demain.

MADAME DE LÉRY.

C'est pourtant le chapitre premier de l'histoire universelle.

CHAVIGNY.

Oui, et si les hommes avaient le sens commun là-dessus, les femmes ne
seraient pas si prudentes.

MADAME DE LÉRY.

C'est possible; les liaisons d'aujourd'hui sont des mariages, et quand
il s'agit d'un jour de noce, cela vaut la peine d'y penser.

CHAVIGNY.

Vous avez mille fois raison; et, dites-moi, pourquoi en est-il ainsi?
pourquoi tant de comédie et si peu de franchise? Une jolie femme qui
se fie à un galant homme ne saurait-elle le distinguer? Il n'y a pas
que des sots sur la terre.

MADAME DE LÉRY.

C'est une question en pareille circonstance.

CHAVIGNY.

Mais je suppose que, par hasard, il se trouve un homme qui, sur ce
point, ne soit pas de l'avis des sots; et je suppose qu'une
occasion se présente où l'on puisse être franc sans danger, sans
arrière-pensée, sans crainte des indiscrétions.

_Il lui prend la main._

Je suppose qu'on dise à une femme: Nous sommes seuls, vous êtes jeune
et belle, et je fais de votre esprit et de votre coeur tout le cas
qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins
nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté
ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien;
vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni
protestation, ni engagement, ni sacrifice, rien qu'un sourire de ces
lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que
cette porte est fermée: votre liberté est sur le seuil; vous la
retrouverez en quittant cette chambre; ce qui s'offre à vous n'est
pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume;
c'est le caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice
des sens, mais celui du coeur, qu'un moment fait naître et dont le
souvenir est éternel.

MADAME DE LÉRY.

Vous me parliez de comédie; mais il paraît qu'à l'occasion vous en
joueriez d'assez dangereuses. J'ai quelque envie d'avoir un caprice,
avant de répondre à ce discours-là. Il me semble que c'en est
l'instant, puisque vous en plaidez la thèse. Avez-vous là un jeu de
cartes?

CHAVIGNY.

Oui, dans cette table; qu'en voulez-vous faire?

MADAME DE LÉRY.

Donnez-le-moi, j'ai ma fantaisie, et vous êtes forcé d'obéir si vous
ne voulez vous contredire.

_Elle prend une carte dans le jeu._

Allons, comte, dites rouge ou noir.

CHAVIGNY.

Voulez-vous me dire quel est l'enjeu?

MADAME DE LÉRY.

L'enjeu est une discrétion[B].

[Note B: On appelle _discrétion_ un pari dans lequel le perdant
s'oblige à donner au gagnant ce que celui-ci lui demande, à sa
discrétion.

(_Note de l'auteur._)]

CHAVIGNY.

Soit.--J'appelle rouge.

MADAME DE LÉRY.

C'est le valet de pique; vous avez perdu. Donnez-moi cette bourse
bleue.

CHAVIGNY.

De tout mon coeur, mais je garde la rouge, et quoique sa couleur
m'ait fait perdre, je ne le lui reprocherai jamais; car je sais aussi
bien que vous quelle est la main qui me l'a faite.

MADAME DE LÉRY.

Est-elle petite ou grande, cette main?

CHAVIGNY.

Elle est charmante et douce comme le satin.

MADAME DE LÉRY.

Lui permettez-vous de satisfaire un petit mouvement de jalousie?

_Elle jette au feu la bourse bleue._

CHAVIGNY.

Ernestine, je vous adore!

MADAME DE LÉRY _regarde brûler la bourse. Elle s'approche de Chavigny
et lui dit tendrement_:

Vous n'aimez donc plus madame de Blainville?

CHAVIGNY.

Ah, grand Dieu! je ne l'ai jamais aimée.

MADAME DE LÉRY.

Ni moi non plus, monsieur de Chavigny.

CHAVIGNY.

Mais qui a pu vous dire que je pensais à cette femme-là? Ah! ce n'est
pas elle à qui je demanderai jamais un instant de bonheur; ce n'est
pas elle qui me le donnera!

MADAME DE LÉRY.

Ni moi non plus, monsieur de Chavigny. Vous venez de me faire un petit
sacrifice, c'est très galant de votre part; mais je ne veux pas vous
tromper: la bourse rouge n'est pas de ma façon.

CHAVIGNY.

Est-il possible? Qui est-ce donc qui l'a faite?

MADAME DE LÉRY.

C'est une main plus belle que la mienne. Faites-moi la grâce de
réfléchir une minute et de m'expliquer cette énigme à mon tour. Vous
m'avez fait en bon français une déclaration très aimable; vous vous
êtes mis à deux genoux par terre, et remarquez qu'il n'y a pas de
tapis; je vous ai demandé votre bourse bleue, et vous me l'avez laissé
brûler. Que suis-je donc, dites-moi, pour mériter tout cela? Que me
trouvez-vous de si extraordinaire? Je ne suis pas mal, c'est vrai; je
suis jeune; il est certain que j'ai le pied petit. Mais enfin ce n'est
pas si rare. Quand nous nous serons prouvé l'un à l'autre que je suis
une coquette et vous un libertin, uniquement parce qu'il est minuit
et que nous sommes en tête à tête, voilà un beau fait d'armes que nous
aurons à écrire dans nos mémoires! C'est pourtant là tout, n'est-ce
pas? Et ce que vous m'accordez en riant, ce qui ne vous coûte pas même
un regret, ce sacrifice insignifiant que vous faites à un caprice plus
insignifiant encore, vous le refusez à la seule femme qui vous aime, à
la seule femme que vous aimiez!

_On entend le bruit d'une voiture._

CHAVIGNY.

Mais, madame, qui a pu vous instruire?

MADAME DE LÉRY.

Parlez plus bas, monsieur, la voilà qui rentre, et cette voiture vient
me chercher. Je n'ai pas le temps de vous faire ma morale; vous êtes
homme de coeur, et votre coeur vous la fera. Si vous trouvez que
Mathilde a les yeux rouges, essuyez-les avec cette petite bourse que
ses larmes reconnaîtront, car c'est votre bonne, brave et fidèle
femme qui a passé quinze jours à la faire. Adieu; vous m'en voudrez
aujourd'hui, mais vous aurez demain quelque amitié pour moi, et,
croyez-moi, cela vaut mieux qu'un caprice. Mais s'il vous en faut un
absolument, tenez, voilà Mathilde, vous en avez un beau à vous passer
ce soir. Il vous en fera, j'espère, oublier un autre que personne au
monde, pas même elle, ne saura jamais.

_Mathilde entre, madame de Léry va à sa rencontre et l'embrasse._

CHAVIGNY _les regarde, il s'approche d'elles, prend sur la tête de sa
femme la guirlande de fleurs de madame de Léry, et dit à celle-ci en
la lui rendant:_

Je vous demande pardon, madame, elle le saura, et je n'oublierai
jamais qu'un jeune curé fait les meilleurs sermons.

FIN D'UN CAPRICE.

C'est à Saint-Pétersbourg, devant la cour de Russie, que cette comédie
a été jouée pour la première fois par madame Allan-Despréaux, qui
l'avait découverte après dix ans de publicité. Lorsque madame Allan
revint en France, elle voulut faire sa rentrée au Théâtre-Français
par le rôle de madame de Léry. On sait le succès prodigieux qu'elle
y obtint. Le _Caprice_, représenté à Paris le 27 novembre 1847, jouit
encore aujourd'hui de la même faveur que dans sa nouveauté. On peut le
considérer désormais comme faisant partie du répertoire classique de
la Comédie-Française.

       *       *       *       *       *

IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE

PROVERBE EN UN ACTE

PUBLIÉ EN 1845, REPRÉSENTÉ EN 1848

    PERSONNAGES.          ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

    LE COMTE.             M. BRINDEAU.

    LA MARQUISE.         Mme ALLAN-DESPRÉAUX.

_La scène est à Paris._




_Un petit salon._

LE COMTE, LA MARQUISE.

_La marquise, assise sur un canapé, près de la cheminée, fait de la
tapisserie. Le comte entre et salue._


LE COMTE.

Je ne sais pas quand je me guérirai de ma maladresse, mais je suis
d'une cruelle étourderie. Il m'est impossible de prendre sur moi de me
rappeler votre jour, et toutes les fois que j'ai envie de vous voir,
cela ne manque jamais d'être un mardi.

LA MARQUISE.

Est-ce que vous avez quelque chose à me dire?

LE COMTE.

Non; mais, en le supposant, je ne le pourrais pas, car c'est un hasard
que vous soyez seule, et vous allez avoir, d'ici à un quart d'heure,
une cohue d'amis intimes qui me fera sauver, je vous en avertis.

LA MARQUISE.

Il est vrai que c'est aujourd'hui mon jour, et je ne sais trop
pourquoi j'en ai un. C'est une mode qui a pourtant sa raison. Nos
mères laissaient leur porte ouverte; la bonne compagnie n'était pas
nombreuse, et se bornait, pour chaque cercle, à une fournée d'ennuyeux
qu'on avalait à la rigueur. Maintenant, dès qu'on reçoit, on reçoit
tout Paris; et tout Paris, au temps où nous sommes, c'est bien
réellement Paris tout entier, ville et faubourgs. Quand on est chez
soi, on est dans la rue. Il fallait bien trouver un remède; de là
vient que chacun a son jour. C'est le seul moyen de se voir le moins
possible, et quand on dit: Je suis chez moi le mardi, il est clair que
c'est comme si on disait: Le reste du temps, laissez-moi tranquille.

LE COMTE.

Je n'en ai que plus de tort de venir aujourd'hui, puisque vous me
permettez de vous voir dans la semaine.

LA MARQUISE.

Prenez votre parti et mettez-vous là. Si vous êtes de bonne humeur,
vous parlerez; sinon, chauffez-vous. Je ne compte pas sur grand monde
aujourd'hui, vous regarderez défiler ma petite lanterne magique. Mais
qu'avez-vous donc? vous me semblez...

LE COMTE.

Quoi?

LA MARQUISE.

Pour ma gloire, je ne veux pas le dire.

LE COMTE.

Ma foi, je vous l'avouerai; avant d'entrer ici, je l'étais un peu.

LA MARQUISE.

Quoi? Je le demande à mon tour.

LE COMTE.

Vous fâcherez-vous si je vous le dis?

LA MARQUISE.

J'ai un bal ce soir où je veux être jolie: je ne me fâcherai pas de la
journée.

LE COMTE.

Eh bien! j'étais un peu ennuyé. Je ne sais ce que j'ai; c'est un mal à
la mode, comme vos réceptions.

Je me désole depuis midi; j'ai fait quatre visites sans trouver
personne. Je devais dîner quelque part; je me suis excusé sans raison.
Il n'y a pas un spectacle ce soir. Je suis sorti par un temps glacé;
je n'ai vu que des nez rouges et des joues violettes. Je ne sais que
faire, je suis bête comme un feuilleton.

LA MARQUISE.

Je vous en offre autant; je m'ennuie à crier. C'est le temps qu'il
fait, sans aucun doute.

LE COMTE.

Le fait est que le froid est odieux; l'hiver est une maladie. Les
badauds voient le pavé propre, le ciel clair, et, quand un vent bien
sec leur coupe les oreilles, ils appellent cela une belle gelée. C'est
comme qui dirait une belle fluxion de poitrine. Bien obligé de ces
beautés-là.

LA MARQUISE.

Je suis plus que de votre avis. Il me semble que mon ennui me vient
moins de l'air du dehors, tout froid qu'il est, que de celui que les
autres respirent. C'est peut-être que nous vieillissons. Je commence à
avoir trente ans, et je perds le talent de vivre.

LE COMTE.

Je n'ai jamais eu ce talent-là, et ce qui m'épouvante, c'est que je le
gagne. En prenant des années, on devient plat ou fou, et j'ai une peur
atroce de mourir comme un sage.

LA MARQUISE.

Sonnez pour qu'on mette une bûche au feu; votre idée me gèle.

_On entend le bruit d'une sonnette au dehors._

LE COMTE.

Ce n'est pas la peine; on sonne à la porte, et votre procession
arrive.

LA MARQUISE.

Voyons quelle sera la bannière, et surtout, tâchez de rester.

LE COMTE.

Non; décidément je m'en vais.

LA MARQUISE.

Où allez-vous?

LE COMTE.

Je n'en sais rien.

_Il se lève, salue et ouvre la porte._

Adieu, madame, à jeudi soir.

LA MARQUISE.

Pourquoi jeudi?

LE COMTE, _debout, tenant le bouton de la porte_.

N'est-ce pas votre jour aux Italiens? J'irai vous faire une petite
visite.

LA MARQUISE.

Je ne veux pas de vous; vous êtes trop maussade. D'ailleurs, j'y mène
M. Camus.

LE COMTE.

M. Camus, votre voisin de campagne?

LA MARQUISE.

Oui; il m'a vendu des pommes et du foin avec beaucoup de galanterie,
et je veux lui rendre sa politesse.

LE COMTE.

C'est bien vous, par exemple! L'être le plus ennuyeux! on devrait le
nourrir de sa marchandise. Et, à propos, savez-vous ce qu'on dit?

LA MARQUISE.

Non. Mais on ne vient pas: qui avait donc sonné?

LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.

Personne, une petite fille, je crois, avec un carton, je ne sais quoi,
une blanchisseuse. Elle est là, dans la cour, qui parle à vos gens.

LA MARQUISE.

Vous appelez cela je ne sais quoi; vous êtes poli, c'est mon bonnet.
Eh bien! qu'est-ce qu'on dit de moi et de M. Camus?--Fermez donc cette
porte... Il vient un vent horrible.

LE COMTE, _fermant la porte_.

On dit que vous pensez à vous remarier, que M. Camus est millionnaire,
et qu'il vient chez vous bien souvent.

LA MARQUISE.

En vérité! pas plus que cela? Et vous me dites cela au nez tout
bonnement?

LE COMTE.

Je vous le dis, parce qu'on en parle.

LA MARQUISE.

C'est une belle raison. Est-ce que je vous répète tout ce qu'on dit de
vous aussi par le monde?

LE COMTE.

De moi, madame? Que peut-on dire, s'il vous plaît, qui ne puisse pas
se répéter?

LA MARQUISE.

Mais vous voyez bien que tout peut se répéter, puisque vous m'apprenez
que je suis à la veille d'être annoncée madame Camus. Ce qu'on dit de
vous est au moins aussi grave, car il paraît malheureusement que c'est
vrai.

LE COMTE.

Et quoi donc? Vous me feriez peur.

LA MARQUISE.

Preuve de plus qu'on ne se trompe pas.

LE COMTE.

Expliquez-vous, je vous en prie.

LA MARQUISE.

Ah! pas du tout; ce sont vos affaires.

LE COMTE, _se rasseyant_.

Je vous en supplie, marquise, je vous le demande en grâce. Vous êtes
la personne du monde dont l'opinion a le plus de prix pour moi.

LA MARQUISE.

L'une des personnes, vous voulez dire.

LE COMTE.

Non, madame, je dis: la personne, celle dont l'esprit, le sentiment,
la...

LA MARQUISE.

Ah, ciel! vous allez faire une phrase.

LE COMTE.

Pas du tout. Si vous ne voyez rien, c'est qu'apparemment vous ne
voulez rien voir.

LA MARQUISE.

Voir quoi?

LE COMTE.

Cela s'entend de reste.

LA MARQUISE.

Je n'entends que ce qu'on me dit, et encore pas des deux oreilles.

LE COMTE.

Vous riez de tout; mais, sincèrement, serait-il possible que, depuis
un an, vous voyant presque tous les jours, faite comme vous êtes, avec
votre esprit, votre grâce et votre beauté...

LA MARQUISE.

Mais mon Dieu! c'est bien pis qu'une phrase, c'est une déclaration que
vous me faites là. Avertissez au moins: est-ce une déclaration, ou un
compliment de bonne année?

LE COMTE.

Et si c'était une déclaration?

LA MARQUISE.

Oh! c'est que je n'en veux pas ce matin. Je vous ai dit que j'allais
au bal, je suis exposée à en entendre ce soir; ma santé ne me permet
pas ces choses-là deux fois par jour.

LE COMTE.

En vérité, vous êtes décourageante, et je me réjouirai de bon coeur
quand vous y serez prise à votre tour.

LA MARQUISE.

Moi aussi, je m'en réjouirai. Je vous jure qu'il y a des instants où
je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin.
Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard
que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme, de
désespoir de ne penser à rien.

LE COMTE.

Raillez, raillez! Vous y viendrez.

LA MARQUISE.

C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable,
à qui la faute? Je vous assure que je ne me défends pas.

LE COMTE.

Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour?

LA MARQUISE.

Non. Je suis très bonne personne, mais quant à cela, c'est par trop
bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que
signifie cette chose-là: faire la cour à une femme?

LE COMTE.

Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le
lui dire.

LA MARQUISE.

À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous
plaire? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en
faire part. Eh bien, après? Qu'est-ce que cela prouve? Est-ce une
raison pour que je vous aime? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce
n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il à ces compliments?
La belle manière de se faire aimer que de venir se planter devant une
femme avec un lorgnon, de la regarder des pieds à la tête, comme une
poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: Madame, je
vous trouve charmante! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un
tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu'on appelle faire sa
cour. Fi donc! Comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces
niaiseries-là? Cela me met en colère, quand j'y pense.

LE COMTE.

Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.

LA MARQUISE.

Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un
grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de
pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de
passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin
au soir les oreilles pleines de balivernes? Il me semble, en vérité,
que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais:
Voilà une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments.
Je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de
lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de
son malheureux visage. Mais non, toujours: Vous êtes jolie, et puis:
Vous êtes jolie, et encore jolie. Eh, mon Dieu! on le sait bien.
Voulez-vous que je vous dise? vous autres hommes à la mode, vous
n'êtes que des confiseurs déguisés.

LE COMTE.

Eh bien! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez.

_On entend la sonnette._

On sonne de nouveau; adieu, je me sauve.

_Il se lève et ouvre la porte._

LA MARQUISE.

Attendez donc, j'avais à vous dire,... je ne sais plus ce que
c'était... Ah! passez-vous par hasard du côté de Fossin, dans vos
courses?

LE COMTE.

Ce ne sera pas par hasard, madame, si je puis vous être bon à quelque
chose.

LA MARQUISE.

Encore un compliment! Mon Dieu, que vous m'ennuyez! C'est une bague
que j'ai cassée; je pourrais bien l'envoyer tout bonnement, mais c'est
qu'il faut que je vous explique...

_Elle ôte la bague de son doigt._

Tenez, voyez-vous, c'est le chaton. Il y a là une petite pointe, vous
voyez bien, n'est-ce pas? Ça s'ouvrait de côté, par là; je l'ai heurté
ce matin je ne sais où, le ressort a été forcé.

LE COMTE.

Dites donc, marquise, sans indiscrétion, il y avait des cheveux là
dedans.

LA MARQUISE.

Peut-être bien. Qu'avez-vous à rire?

LE COMTE.

Je ne ris pas le moins du monde.

LA MARQUISE.

Vous êtes un impertinent; ce sont des cheveux de mon mari. Mais je
n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?

LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.

Une autre petite fille, et un autre carton. Encore un bonnet, je
suppose. À propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.

LA MARQUISE.

Fermez donc cette porte, vous me glacez.

LE COMTE.

Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit
de moi, n'est-ce pas, marquise?

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, nous causerons.

LE COMTE.

Ah, parbleu! oui, causer dans un bal! Joli endroit de conversation,
avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau
sucrée! L'un vous marche sur le pied, l'autre vous pousse le coude,
pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre
poche. Je vous demande un peu si c'est là...

LA MARQUISE.

Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez.
Puisque personne ne vient, qu'est-ce qui vous chasse?

LE COMTE, _fermant la porte et venant se rasseoir_.

C'est que je me sens, malgré moi, de si mauvaise humeur, que je crains
vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir
chez vous.

LA MARQUISE.

C'est honnête; et à propos de quoi?

LE COMTE.

Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout
à l'heure, et je le sens bien; c'est très naturel. C'est ce malheureux
logement que j'ai là en face; je ne peux pas sortir sans regarder vos
fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y
viens faire.

LA MARQUISE.

Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas
une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine; j'ai beaucoup
de plaisir à vous voir.

LE COMTE.

Vous? Pas du tout. Savez-vous ce que je vais faire? Je vais retourner
en Italie.

LA MARQUISE.

Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle...

LE COMTE.

Quelle demoiselle, s'il vous plaît?

LA MARQUISE.

Mademoiselle je ne sais qui, mademoiselle votre protégée. Est-ce que
je sais le nom de vos danseuses?

LE COMTE.

Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte?

LA MARQUISE.

Précisément. Est-ce que vous niez?

LE COMTE.

C'est un conte à dormir debout.

LA MARQUISE.

Il est fâcheux qu'on vous ait vu très distinctement au spectacle avec
un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra.
Vous êtes dans les choeurs, mon voisin; cela est connu de tout le
monde.

LE COMTE.

Comme votre mariage avec M. Camus.

LA MARQUISE.

Vous y revenez? Eh bien! pourquoi pas? M. Camus est un fort honnête
homme; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez
respectable, est juste à point pour un mari. Je suis veuve, et il est
garçon; il est très bien quand il a des gants.

LE COMTE.

Et un bonnet de nuit: cela doit lui aller.

LA MARQUISE.

Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de
choses pareilles?

LE COMTE.

Dame! à quelqu'un qui peut les voir.

LA MARQUISE.

Ce sont apparemment ces demoiselles qui vous apprennent ces jolies
façons-là.

LE COMTE, _se levant et prenant son chapeau_.

Tenez, marquise, je vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque
sottise.

LA MARQUISE.

Quel excès de délicatesse!

LE COMTE.

Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de
défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.

LA MARQUISE.

De mieux en mieux. Quel ton tragique! Moi, je vous ai défendu de
m'aimer?

LE COMTE.

Certainement,--de vous en parler, du moins.

LA MARQUISE.

Eh bien! je vous le permets; voyons votre éloquence.

LE COMTE.

Si vous le disiez sérieusement...

LA MARQUISE.

Que vous importe? pourvu que je le dise.

LE COMTE.

C'est que, tout en riant, il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui
courût des risques.

LA MARQUISE.

Oh! oh! de grands périls, monsieur?

LE COMTE.

Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour
moi.

LA MARQUISE.

Quand on a peur, on ne fait pas le brave. Eh bien! voyons. Vous ne
dites rien? Vous me menacez, je m'expose, et vous ne bougez pas? Je
m'attendais à vous voir au moins vous précipiter à mes pieds comme
Rodrigue, ou M. Camus lui-même. Il y serait déjà, à votre place.

LE COMTE.

Cela vous divertit donc beaucoup de vous moquer du pauvre monde?

LA MARQUISE.

Et vous, cela vous surprend donc bien de ce qu'on ose vous braver en
face?

LE COMTE.

Prenez garde! Si vous êtes brave, j'ai été hussard, moi, madame, je
suis bien aise de vous le dire, et il n'y a pas encore si longtemps.

LA MARQUISE.

Vraiment! Eh bien! à la bonne heure. Une déclaration de hussard, cela
doit être curieux; je n'ai jamais vu cela de ma vie. Voulez-vous que
j'appelle ma femme de chambre? Je suppose qu'elle saura vous répondre.
Vous me donnerez une représentation.

_On entend la sonnette._

LE COMTE.

Encore cette sonnerie! Adieu donc, marquise. Je ne vous en tiens pas
quitte, au moins.

_Il ouvre la porte._

LA MARQUISE.

À ce soir, toujours, n'est-ce pas? Mais qu'est-ce donc que ce bruit
que j'entends?

LE COMTE, _regardant à la fenêtre_.

C'est le temps qui vient de changer. Il pleut et il grêle à faire
plaisir. On vous apporte un troisième bonnet, et je crains bien qu'il
n'y ait un rhume dedans.

LA MARQUISE.

Mais ce tapage-là, est-ce que c'est le tonnerre? en plein mois de
janvier! Et les almanachs?

LE COMTE.

Non; c'est seulement un ouragan, une espèce de trombe qui passe.

LA MARQUISE.

C'est effrayant. Mais fermez donc la porte; vous ne pouvez pas sortir
de ce temps-là. Qu'est-ce qui peut produire une chose pareille?

LE COMTE, _fermant la porte_.

Madame, c'est la colère céleste qui châtie les carreaux de vitre, les
parapluies, les mollets des dames et les tuyaux de cheminée.

LA MARQUISE.

Et mes chevaux qui sont sortis!

LE COMTE.

Il n'y a pas de danger pour eux, s'il ne leur tombe rien sur la tête.

LA MARQUISE.

Plaisantez donc à votre tour! Je suis très propre, moi, monsieur, je
n'aime pas à crotter mes chevaux. C'est inconcevable! Tout à l'heure
il faisait le plus beau ciel du monde.

LE COMTE.

Vous pouvez bien compter, par exemple, qu'avec cette grêle vous
n'aurez personne. Voilà un jour de moins parmi vos jours.

LA MARQUISE.

Non pas, puisque vous êtes venu. Posez donc votre chapeau, qui
m'impatiente.

LE COMTE.

Un compliment, madame! Prenez garde. Vous qui faites profession de les
haïr, on pourrait prendre les vôtres pour la vérité.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis, et c'est très vrai. Vous me faites grand plaisir
en venant me voir.

LE COMTE, _se rasseyant près de la marquise_.

Alors laissez-moi vous aimer.

LA MARQUISE.

Mais je vous le dis aussi, je le veux bien; cela ne me fâche pas le
moins du monde.

LE COMTE.

Alors laissez-moi vous en parler.

LA MARQUISE.

À la hussarde, n'est-il pas vrai?

LE COMTE.

Non, madame; soyez convaincue qu'à défaut de coeur, j'ai assez de
bon sens pour vous respecter. Mais il me semble qu'on a bien le droit,
sans offenser une personne qu'on respecte...

LA MARQUISE.

D'attendre que la pluie soit passée, n'est-ce pas? Vous êtes entré ici
tout à l'heure sans savoir pourquoi, vous l'avez dit vous-même; vous
étiez ennuyé, vous ne saviez que faire, vous pouviez même passer pour
assez grognon. Si vous aviez trouvé ici trois personnes, les premières
venues, là, au coin de ce feu, vous parleriez, à l'heure qu'il est,
littérature ou chemins de fer, après quoi vous iriez dîner. C'est donc
parce que je me suis trouvée seule que vous vous croyez tout à coup
obligé, oui, obligé, pour votre honneur, de me faire cette même cour,
cette éternelle, insupportable cour, qui est une chose si inutile, si
ridicule, si rebattue. Mais qu'est-ce que je vous ai donc fait? Qu'il
arrive ici une visite, vous allez peut-être avoir de l'esprit; mais je
suis seule, vous voilà plus banal qu'un vieux couplet de vaudeville;
et vite, vous abordez votre thème, et si je voulais vous écouter,
vous m'exhiberiez une déclaration, vous me réciteriez votre amour.
Savez-vous de quoi les hommes ont l'air en pareil cas? De ces pauvres
auteurs sifflés qui ont toujours un manuscrit dans leur poche, quelque
tragédie inédite et injouable, et qui vous tirent cela pour vous en
assommer, dès que vous êtes seul un quart d'heure avec eux.

LE COMTE.

Ainsi, vous me dites que je ne vous déplais pas, je vous réponds que
je vous aime, et puis c'est tout, à votre avis?

LA MARQUISE.

Vous ne m'aimez pas plus que le Grand Turc.

LE COMTE.

Oh! par exemple, c'est trop fort. Écoutez-moi un seul instant, et si
vous ne me croyez pas sincère...

LA MARQUISE.

Non, non, et non! Mon Dieu! croyez-vous que je ne sache pas ce que
vous pourriez me dire? J'ai très bonne opinion de vos études; mais,
parce que vous avez de l'éducation, pensez-vous que je n'aie rien lu?
Tenez, je connaissais un homme d'esprit qui avait acheté, je ne sais
où, une collection de cinquante lettres, assez bien faites, très
proprement écrites, des lettres d'amour, bien entendu. Ces cinquante
lettres étaient graduées de façon à composer une sorte de petit roman,
où toutes les situations étaient prévues. Il y en avait pour les
déclarations, pour les dépits, pour les espérances, pour les moments
d'hypocrisie où l'on se rabat sur l'amitié, pour les brouilles,
pour les désespoirs, pour les instants de jalousie, pour la mauvaise
humeur, même pour les jours de pluie comme aujourd'hui. J'ai lu ces
lettres. L'auteur prétendait, dans une sorte de préface, en avoir fait
usage pour lui-même, et n'avoir jamais trouvé une femme qui résistât
plus tard que le trente-troisième numéro. Eh bien! j'ai résisté, moi,
à toute la collection. Je vous demande si j'ai de la littérature, et
si vous pourriez vous flatter de m'apprendre quelque chose de nouveau.

LE COMTE.

Vous êtes bien blasée, marquise.

LA MARQUISE.

Des injures? J'aime mieux cela; c'est moins fade que vos sucreries.

LE COMTE.

Oui, en vérité, vous êtes bien blasée.

LA MARQUISE.

Vous le croyez? Eh bien! pas du tout.

LE COMTE.

Comme une vieille Anglaise, mère de quatorze enfants.

LA MARQUISE.

Comme la plume qui danse sur mon chapeau. Vous vous figurez donc que
c'est une science bien profonde que de vous savoir tous par coeur?
Mais il n'y a pas besoin d'étudier pour apprendre; il n'y a qu'à vous
laisser faire. Réfléchissez; c'est un calcul bien simple. Les hommes
assez braves pour respecter nos pauvres oreilles, et pour ne pas
tomber dans la sucrerie, sont extrêmement rares. D'un autre côté, il
n'est pas contestable que, dans ces tristes instants où vous tâchez
de mentir pour essayer de plaire, vous vous ressemblez tous comme des
capucins de cartes. Heureusement pour nous, la justice du ciel n'a pas
mis à votre disposition un vocabulaire très varié. Vous n'avez tous,
comme on dit, qu'une chanson, en sorte que le seul fait d'entendre les
mêmes phrases, la seule répétition des mêmes mots, des mêmes gestes
apprêtés, des mêmes regards tendres, le spectacle seul de ces figures
diverses qui peuvent être plus ou moins bien par elles-mêmes, mais
qui prennent toutes, dans ces moments funestes, la même physionomie
humblement conquérante, cela nous sauve par l'envie de rire, ou du
moins par le simple ennui. Si j'avais une fille, et si je voulais
la préserver de ces entreprises qu'on appelle dangereuses, je me
garderais bien de lui défendre d'écouter les pastorales de ses
valseurs. Je lui dirais seulement: N'en écoute pas un seul, écoute-les
tous; ne ferme pas le livre et ne marque pas la page; laisse-le
ouvert, laisse ces messieurs te raconter leurs petites drôleries. Si,
par malheur, il y en a un qui te plaît, ne t'en défends pas, attends
seulement; il en viendra un autre tout pareil qui te dégoûtera de tous
les deux. Tu as quinze ans, je suppose; eh bien! mon enfant, cela ira
ainsi jusqu'à trente, et ce sera toujours la même chose. Voilà mon
histoire et ma science; appelez-vous cela être blasée?

LE COMTE.

Horriblement, si ce que vous dites est vrai; et cela semble si peu
naturel, que le doute pourrait être permis.

LA MARQUISE.

Qu'est-ce que cela me fait que vous me croyiez ou non?

LE COMTE.

Encore mieux. Est-ce bien possible? Quoi! à votre âge, vous méprisez
l'amour? Les paroles d'un homme qui vous aime vous font l'effet d'un
méchant roman? Ses regards, ses gestes, ses sentiments vous semblent
une comédie? Vous vous piquez de dire vrai, et vous ne voyez que
mensonge dans les autres? Mais d'où revenez-vous donc, marquise?
Qu'est-ce qui vous a donné ces maximes-là?

LA MARQUISE.

Je reviens de loin, mon voisin.

LE COMTE.

Oui, de nourrice. Les femmes s'imaginent qu'elles savent toute
chose au monde; elles ne savent rien du tout. Je vous le demande à
vous-même, quelle expérience pouvez-vous avoir? Celle de ce voyageur
qui, à l'auberge, avait vu une femme rousse, et qui écrivait sur son
journal: «Les femmes sont rousses dans ce pays-ci.»

LA MARQUISE.

Je vous avais prié de mettre une bûche au feu.

LE COMTE, _mettant la bûche_.

Être prude, cela se conçoit; dire non, se boucher les oreilles,
haïr l'amour, cela se peut; mais le nier, quelle plaisanterie! Vous
découragez un pauvre diable en lui disant: Je sais ce que vous allez
me dire. Mais n'est-il pas en droit de vous répondre: Oui, madame,
vous le savez peut-être; et moi aussi, je sais ce qu'on dit quand on
aime, mais je l'oublie en vous parlant! Rien n'est nouveau sous le
soleil; mais je dis à mon tour: Qu'est-ce que cela prouve?

LA MARQUISE.

À la bonne heure, au moins! vous parlez très bien; à peu de chose
près, c'est comme un livre.

LE COMTE.

Oui, je parle, et je vous assure que, si vous êtes telle qu'il vous
plaît de le paraître, je vous plains très sincèrement.

LA MARQUISE.

À votre aise; faites comme chez vous.

LE COMTE.

Il n'y a rien là qui puisse vous blesser. Si vous avez le droit de
nous attaquer, n'avons-nous pas raison de nous défendre? Quand vous
nous comparez à des auteurs sifflés, quel reproche croyez-vous nous
faire? Eh! mon Dieu! si l'amour est une comédie...

LA MARQUISE.

La feu ne va pas; la bûche est de travers.

LE COMTE, _arrangeant le feu_.

Si l'amour est une comédie, cette comédie, vieille comme le monde,
sifflée ou non, est, au bout du compte, ce qu'on a encore trouvé de
moins mauvais. Les rôles sont rebattus, j'y consens; mais, si la pièce
ne valait rien, tout l'univers ne la saurait pas par coeur;--et je
me trompe en disant qu'elle est vieille. Est-ce être vieux que d'être
immortel?

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la poésie.

LE COMTE.

Non, madame; mais ces fadaises, ces balivernes qui vous ennuient, ces
compliments, ces déclarations, tout ce radotage, sont de très bonnes
anciennes choses, convenues, si vous voulez, fatigantes, ridicules
parfois, mais qui en accompagnent une autre, laquelle est toujours
jeune.

LA MARQUISE.

Vous vous embrouillez; qu'est-ce qui est toujours vieux, et qu'est-ce
qui est toujours jeune?

LE COMTE.

L'amour.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de l'éloquence.

LE COMTE.

Non, madame; je veux dire ceci: que l'amour est immortellement jeune,
et que les façons de l'exprimer sont et demeureront éternellement
vieilles. Les formes usées, les redites, ces lambeaux de romans qui
vous sortent du coeur on ne sait pas pourquoi, tout cet entourage,
tout cet attirail, c'est un cortège de vieux chambellans, de vieux
diplomates, de vieux ministres, c'est le caquet de l'antichambre d'un
roi; tout cela passe, mais ce roi-là ne meurt pas. L'amour est mort,
vive l'amour!

LA MARQUISE.

L'amour?

LE COMTE.

L'amour. Et quand même on ne ferait que s'imaginer...

LA MARQUISE.

Donnez-moi l'écran qui est là.

LE COMTE.

Celui-là?

LA MARQUISE.

Non, celui de taffetas; voilà votre feu qui m'aveugle.

LE COMTE, _donnant l'écran à la marquise_.

Quand même on ne ferait que s'imaginer qu'on aime, est-ce que ce n'est
pas une chose charmante?

LA MARQUISE.

Mais je vous dis, c'est toujours la même chose.

LE COMTE.

Et toujours nouveau, comme dit la chanson. Que voulez-vous donc qu'on
invente? Il faut apparemment qu'on vous aime en hébreu. Cette Vénus
qui est là sur votre pendule, c'est aussi toujours la même chose;
en est-elle moins belle, s'il vous plaît? Si vous ressemblez à votre
grand'mère, est-ce que vous en êtes moins jolie?

LA MARQUISE.

Bon, voilà le refrain: jolie. Donnez-moi le coussin qui est près de
vous.

LE COMTE, _prenant le coussin et le tenant à la main_.

Cette Vénus est faite pour être belle, pour être aimée et admirée,
cela ne l'ennuie pas du tout. Si le beau corps trouvé à Milo a jamais
eu un modèle vivant, assurément cette grande gaillarde a eu plus
d'amoureux qu'il ne lui en fallait, et elle s'est laissé aimer comme
une autre, comme sa cousine Astarté, comme Aspasie et Manon Lescaut.

LA MARQUISE.

Monsieur, voilà de la mythologie.

LE COMTE, _tenant toujours le coussin_.

Non, madame; mais je ne puis dire combien cette indifférence à la
mode, cette froideur qui raille et dédaigne, cet air d'expérience
qui réduit tout à rien, me font peine à voir à une jeune femme. Vous
n'êtes pas la première chez qui je les rencontre; c'est une maladie
qui court les salons. On se détourne, on bâille, comme vous en ce
moment, on dit qu'on ne veut pas entendre parler d'amour. Alors,
pourquoi mettez-vous de la dentelle? Qu'est-ce que ce pompon-là fait
sur votre tête?

LA MARQUISE.

Et qu'est-ce que ce coussin fait dans votre main? Je vous l'avais
demandé pour mettre sous mes pieds.

LE COMTE.

Eh bien! l'y voilà, et moi aussi; et je vous ferai une déclaration,
bon gré, mal gré, vieille comme les rues, et bête comme une oie; car
je suis furieux contre vous.

_Il pose le coussin à terre devant la marquise, et se met à genoux
dessus._

LA MARQUISE.

Voulez-vous me faire la grâce de vous ôter de là, s'il vous plaît?

LE COMTE.

Non; il faut d'abord que vous m'écoutiez.

LA MARQUISE.

Vous ne voulez pas vous lever?

LE COMTE.

Non, non, et non! comme vous le disiez tout à l'heure, à moins que
vous ne consentiez à m'entendre.

LA MARQUISE.

J'ai bien l'honneur de vous saluer.

_Elle se lève._

LE COMTE, _toujours à genoux_.

Marquise, au nom du ciel! cela est trop cruel. Vous me rendrez fou,
vous me désespérez.

LA MARQUISE.

Cela vous passera au _Café de Paris_.

LE COMTE, _de même_.

Non, sur l'honneur, je parle du fond de l'âme. Je conviendrai, tant
que vous voudrez, que j'étais entré ici sans dessein; je ne comptais
que vous voir en passant; témoin cette porte que j'ai ouverte trois
fois pour m'en aller. La conversation que nous venons d'avoir, vos
railleries, votre froideur même, m'ont entraîné plus loin qu'il ne
fallait peut-être; mais ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, c'est du
premier jour où je vous ai vue, que je vous aime, que je vous adore...
Je n'exagère pas en m'exprimant ainsi;... oui, depuis plus d'un an, je
vous adore, je ne songe...

LA MARQUISE.

Adieu.

_La marquise sort et laisse la porte ouverte._

LE COMTE, _demeuré seul, reste un moment encore à genoux, puis il se
lève et dit_:

C'est la vérité que cette porte est glaciale.

_Il va pour sortir, et voit la marquise._

LE COMTE.

Ah! marquise, vous vous moquez de moi.

LA MARQUISE, _appuyée sur la porte entr'ouverte_.

Vous voilà debout?

LE COMTE.

Oui, et je m'en vais pour ne plus jamais vous revoir.

LA MARQUISE.

Venez ce soir au bal, je vous garde une valse.

LE COMTE.

Jamais, jamais je ne vous reverrai! je suis au désespoir, je suis
perdu.

LA MARQUISE.

Qu'avez-vous?

LE COMTE.

Je suis perdu, je vous aime comme un enfant. Je vous jure sur ce qu'il
y a de plus sacré au monde...

LA MARQUISE.

Adieu.

_Elle veut sortir._

LE COMTE.

C'est moi qui sors, madame; restez, je vous en supplie. Ah! je sens
combien je vais souffrir!

LA MARQUISE, _d'un ton sérieux_.

Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce que vous me voulez?

LE COMTE.

Mais, madame, je veux,... je désirerais...

LA MARQUISE.

Quoi? car enfin vous m'impatientez. Vous imaginez-vous que je vais
être votre maîtresse, et hériter de vos chapeaux roses? Je vous
préviens qu'une pareille idée fait plus que me déplaire, elle me
révolte.

LE COMTE.

Vous, marquise! grand Dieu! s'il était possible, ce serait ma vie
entière que je mettrais à vos pieds; ce serait mon nom, mes biens, mon
honneur même que je voudrais vous confier. Moi, vous confondre un
seul instant, je ne dis pas seulement avec ces créatures dont vous
ne parlez que pour me chagriner, mais avec aucune femme au monde!
L'avez-vous bien pu supposer? me croyez-vous si dépourvu de sens? mon
étourderie ou ma déraison a-t-elle donc été si loin, que de vous
faire douter de mon respect? Vous qui me disiez tantôt que vous aviez
quelque plaisir à me voir, peut-être quelque amitié pour moi (n'est-il
pas vrai, marquise?), pouvez-vous penser qu'un homme ainsi distingué
par vous, que vous avez pu trouver digne d'une si précieuse, d'une
si douce indulgence, ne saurait pas ce que vous valez? Suis-je donc
aveugle ou insensé? Vous, ma maîtresse! non pas, mais ma femme!

LA MARQUISE.

Ah!--Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous
serions pas disputés.--Ainsi, vous voulez m'épouser?

LE COMTE.

Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le
dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais
mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...

LA MARQUISE.

Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.

LE COMTE.

Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je
vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce
moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma
vie est dans vos mains.

LA MARQUISE.

Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien
de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.

LE COMTE.

Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?

LA MARQUISE.

Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte
soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci,
grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est
parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras
pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.

LE COMTE.

Chez Fossin, madame? pour quoi faire?

LA MARQUISE.

Ma bague.

LE COMTE.

Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?

LA MARQUISE.

Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le
chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de
cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être
ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.

LE COMTE.

Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...

LA MARQUISE.

Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus
habitable.

FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.



Le succès imprévu du _Caprice_ donna l'idée aux artistes de la
Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset
quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M.
Brindeau choisirent le proverbe: _Il faut qu'une porte soit ouverte
ou fermée_, publiée par la _Revue des Deux Mondes_ en 1845. Ce
petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le
_Caprice_, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848,
qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire
du Théâtre-Français.

       *       *       *       *       *

LOUISON

COMÉDIE EN DEUX ACTES

1849

    PERSONNAGES.           ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES.

    LE DUC.                MM. BRINDEAU.

    BERTHAUD.                  RÉGNIER.

    LA MARÉCHALE.          Mme MÉLINGUE.

    LA DUCHESSE.         Mlles JUDITH.

    LISETTE.                   ANAÏS.

VALETS, UNE FEMME.

_Costumes du temps de Louis XVI._




À MADEMOISELLE ANAÏS


RONDEAU

    Que rien ne puisse en liberté
    Passer sous le sacré portique
    Sans être quelque peu heurté
    Par les bornes de la critique,
    C'est un axiome authentique.

    Pourquoi tant de sévérité?
    Grétry disait avec gaîté:
    «J'aime mieux un peu de musique
        Que rien.»

    À ma Louison ce mot s'applique.
    Sur le théâtre elle a jeté
    Son petit bouquet poétique.
    Pourvu que vous l'ayez porté,
    Le reste est moins, en vérité,
        Que rien.

[Illustration: Louison]




ACTE PREMIER


SCÈNE PREMIÈRE


LISETTE, _seule_.

Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.
Le sort est, quand il veut, bien impatientant.
Que les honnêtes gens se mettent à ma place,
Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.
Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;
Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.
J'avais pour précepteur le curé du village;
J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.
Je vivais sur parole, et je trouvais moyen
D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.
Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.
Je courais la maison, toujours brave et légère,
Et j'aurais de grand coeur, pour obliger nos gens,
Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.
Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,
Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,
On me promet fortune et la fleur des maris,
On m'expédie en poste, et je suis à Paris.
Aussitôt, de paniers largement affublée,
De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,
On m'apprend que je suis gouvernante céans.
Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.
Il en fera plus tard.--On meuble une chambrette;
On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.
J'y consens, et mon rôle est de régner en paix
Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.
Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.
La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.
Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.
Mais monseigneur le duc alors était absent;
Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.
Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,
Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,
Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.
Je vous demande un peu quelle étrange folie!
Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.
Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là
Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;
Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,
Me donne des rubans, des noeuds et des mitaines;
Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,
Du brillant que voici veut me faire présent.
Un diamant, à moi! la chose est assez claire.
Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?
Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.
Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.
Voyons, me fâcherai-je?--Il n'est pas très commode
De les heurter de front, ces tyrans à la mode,
Et la prison est là, pour un oui, pour un non,
Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.
Faut-il être sincère et tout dire à madame?
C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,
Troubler une maison, peut-être pour toujours,
Et pour un pur caprice en chasser les amours.
Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,
Et garder dans le coeur cette injure secrète?
Oui, c'est le plus prudent.--Ah! que j'ai de souci!
Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.
Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,
Ici, dans ce papier.--Ma foi, tant pis s'il m'aime!


SCÈNE II

LISETTE, LE DUC.


LE DUC, _à part_.

Personne encore ici?--L'on va souper, je croi.
C'est Lisette.--Elle écrit.--Bon! c'est sans doute à moi.
Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,
D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.
Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!
J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.

_Haut._

Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.

LISETTE, _se levant_.

Monseigneur...

LE DUC.

           Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,
Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?
Et que faisais-tu là?

LISETTE.

            Monseigneur, j'écrivais.

LE DUC.

À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?

LISETTE.

À vous-même; tenez.

_Elle lui donne la lettre et veut sortir._

LE DUC.

            Et tu t'en vas si vite?
Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?
Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?

_Il lit._

«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»

Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.

Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?

_Il lit._

«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à
croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer
par la connaître, et toute servante que je suis...»

Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.
Servante! ce mot-là me choque au dernier point.

_Il lit._

«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si
vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on
pouvait payer un amour qui refuse de se donner.»

Qu'est-ce à dire, payer? Moi, te payer, ma belle?
Quoi! pour un simple anneau, pour une bagatelle,
Pour un hochet d'enfant qui plaît à voir briller,
Tu me crois assez sot pour vouloir te payer?
Si tel était mon but, si j'osais l'entreprendre,
Si l'amour de Lisette était jamais à vendre,
Pour payer dignement de semblables appas,
Mes biens y passeraient et n'y suffiraient pas.
Est-ce donc une offense à la personne aimée,
Et s'en doit-elle au fond croire moins estimée,
Si l'on veut la parer, sans pouvoir l'embellir,
D'un pauvre diamant que ses yeux font pâlir?
Comment! mettre une bague aux plus beaux doigts du monde,

_Il lui remet la bague au doigt._

Poser quelques bijoux sur cette épaule ronde,
Sur ce coeur qui palpite un céladon changeant,
Serrer ce petit pied dans un réseau d'argent,
Entourer la beauté, dans sa fleur et sa grâce,
Des prestiges de l'art qu'elle égale et surpasse,
Ce serait donc, ma chère, un grand crime à tes yeux?
Payer! efface donc: ce mot est odieux.
Oublions ce billet, n'y songeons plus, Lisette.
On paie un intendant, un rustre, une grisette;
Mais, dans ce monde-ci, je ne sais pas encor
Qu'on se soit avisé de payer un trésor,
Et ton coeur est sans prix, quand tu serais moins belle.

LISETTE.

Mais, monseigneur, pourtant...

LE DUC.

         Fi! tu fais la cruelle.

_On ouvre la porte du fond._

Deux mots:--on va souper; les gens ouvrent déjà.
Écoute:--nous allons au bal de l'Opéra;
Mais je reviendrai seul, et grâce à la cohue,
À peine entré, je sors et regagne la rue.
Tu seras seule aussi, mes laquais ne voient rien;
Accorde-moi, de grâce, un moment d'entretien,
Un seul instant, pour moi, Lisette, et pour toi-même.
Ce n'est pas un amant, c'est un ami qui t'aime,
Songes-y.

LISETTE.

      Mais vraiment...

LE DUC.

                              Je comprends ton souci.
Je voudrais de grand coeur te voir ailleurs qu'ici,
Et, dans quelque retraite aux bavards inconnue,
Tu me rendrais bien mieux ma liberté perdue.
Ce n'est assurément mon goût ni ma façon
De donner au plaisir cet air de trahison.
Mais, dans ce triste hôtel toujours emprisonnée,
Tu n'en saurais sortir sans être soupçonnée.
Chez moi, seuls, en secret, nous trompons tous les yeux.
À quatre pas d'ici nous serions odieux.
Telle est la loi du monde; il en faut être esclave.
Facile à qui s'en rit, sévère à qui le brave,
Débonnaire et terrible, il ne compte pour rien
Qu'on se moque de lui, si l'on s'en moque bien.
Tout s'excuse ici-bas, hormis la maladresse.
Bonsoir, Louison.


SCÈNE III


LISETTE, _seule_.

                 Bonsoir! Quelle étrange faiblesse!
Il me trompe, il me raille, il ment comme un païen;
Comment arrive-t-il que je ne dise rien?
Nous serons seuls, dit-il. Que c'est d'une belle âme
D'aller chez le voisin pour y laisser sa femme,
Et revenir gaîment sur la pointe du pié,
Sitôt que dans la foule il se croit oublié!
Ah! quand j'étais Louison avant d'être Lisette,
Au lieu d'un pouf en l'air quand j'avais ma cornette,
Si j'avais rencontré ces diseurs de grands mots,
Je leur aurais au nez jeté mes deux sabots.
--Mais avec tout cela, je n'ai su que répondre.
Que faire s'il revient? Le laisser se morfondre?
M'enfermer dans ma chambre et sous deux bons verrous...
Ouais! il faut y songer; monseigneur n'est pas doux.
Avec ses airs badins et sa cajolerie,
Je ne sais trop comment il prend la raillerie.
Ne faut-il pas plutôt l'attendre bravement,
Lui donner mes raisons, l'écouter un moment?
N'est-il donc pas possible?... Ah! Louison, malheureuse!
Est-ce qu'un grand seigneur va te rendre amoureuse?
Est-ce que?... Qui vient là?


SCÈNE IV

LISETTE, BERTHAUD.


BERTHAUD.

                            C'est moi.

LISETTE.

                                       Qui, toi?

BERTHAUD.

                                                 Berthaud.

LISETTE.

Berthaud? Que nous veux-tu?

BERTHAUD.

                           Moi? Rien.

LISETTE.

                                     Tu n'es qu'un sot.
On n'entre pas ainsi que l'on ne vous appelle.

BERTHAUD.

Oh! mam'selle Louison, comme vous êtes belle!
Comme vous voilà propre et de bonne façon!

LISETTE.

Que dis-tu donc, l'ami?--Je connais ce garçon.

BERTHAUD.

Quels beaux tire-bouchons vous avez aux oreilles!
Quelle robe! on dirait d'une ruche d'abeilles.

LISETTE.

Tu te nommes, dis-tu?

BERTHAUD.

                      Berthaud. Quel gros chignon!
Et ces souliers tout blancs, ça doit vous coûter bon;
Pas moins, vous devez bien être un brin empêtrée.

LISETTE.

M'as-tu de pied en cap assez considérée?
Hé! mais, c'est toi, Lucas!

BERTHAUD.

                            Vous me reconnaissez?

LISETTE.

Oui certe; et d'où viens-tu?

BERTHAUD.

                          Par ma foi, je ne sais.

LISETTE.

Bon!

BERTHAUD.

      Pour venir ici, j'ai pris par tant de rues,
J'en ai l'esprit tout bête et les jambes fourbues.

LISETTE.

Assieds-toi.

BERTHAUD.

             Que non pas! je suis bien trop courtois.
Quand j'ai mon habit neuf, jamais je ne m'assois.

LISETTE.

Fort bien, cela pourrait gâter ta broderie.
Tu n'es donc plus berger dans notre métairie?
Mais tu viens du pays? Comment va-t-on chez nous?

BERTHAUD.

Je n'en sais rien non plus; moi, j'ai fait comme vous.
Oh! je ne garde plus les vaches!--Au contraire,
C'est Jean qui les conduit, et Suzon les va traire.
Oh! ce n'est plus du tout comme de votre temps.
C'est la grande Nanon qui fait de l'herbe aux champs.
Pierrot est sacristain, et Thomas fait la guerre;
Catherine est nourrice, et Nicole...

LISETTE.

                                     Et mon père?

BERTHAUD.

Votre père, pardine! il ne lui manque rien.
On est sûr, celui-là, qu'il mange et qu'il dort bien.
Ceux qui vivent chez lui n'ont pas la clavelée.

LISETTE.

Mais, toi, par quel hasard as-tu pris ta volée?

BERTHAUD.

Voyez-vous, quand j'ai vu que vous étiez ici,
Et que votre départ vous avait réussi,
Je me suis dit: Paris, ça n'est pas dans la lune.
J'avais comme un instinct de faire ma fortune,
Et puis je m'ennuyais avec mes animaux;
Et puis je vous aimais, pour tout dire en trois mots.

LISETTE.

Toi, Lucas?

BERTHAUD.

            Moi, Lucas. En êtes-vous fâchée?
Un chien regarde bien...

LISETTE.

                         Non, non, j'en suis touchée.
Tu te nommes Berthaud? d'où te vient ce nom-là?

BERTHAUD.

C'est mon nom de famille; à Paris, il faut ça.
Quand on va dans le monde...

LISETTE.

                             Et tu vis bien, j'espère?

BERTHAUD.

Vingt-six livres par mois, et presque rien à faire.
Quand on a de l'esprit, l'emploi ne manque pas.

LISETTE.

Sans doute; et ton chemin s'est donc fait à grands pas?

BERTHAUD.

Je crois bien, je suis clerc.

LISETTE.

                              Ah! ah! chez un notaire?

BERTHAUD.

Non.

LISETTE.

      Chez un procureur?

BERTHAUD.

                          Chez un apothicaire.

LISETTE.

Peste! voilà de quoi mettre en jeu tes talents.
Eh bien! monsieur Berthaud, que voulez-vous céans?

BERTHAUD.

Ah! dame! en arrivant, j'avais bien une idée;
J'ai l'imaginative un tant soit peu bridée:
Je ne m'attendais pas à tous vos affiquets.
Jarni! vos jupons courts étaient bien plus coquets;
Vous étiez bien plus leste, et bien plus féminine.
On ne vous voit plus rien, qu'un peu dans la poitrine.
Pourtant, malgré vos noeuds et vos mignons souliers,
Je vous épouserais encor, si vous vouliez.

LISETTE.

Toi?

BERTHAUD.

    Mon père est fermier, pas si gros que le vôtre;
Mais enfin, dans ce monde, on vit l'un portant l'autre.

LISETTE.

Tu crois donc que ma main serait digne de toi?

BERTHAUD.

Dame! si vous vouliez, il ne tiendrait qu'à moi.
Écoutez, puisqu'enfin la parole est lâchée,
Et puisqu'à votre avis vous n'êtes point fâchée.
Vous êtes bien gentille, on le sait, on voit clair;
Mais, moi, je ne suis pas si laid que j'en ai l'air.
Si la grosse Margot n'était point tant fautive,
J'en aurais vu le tour, oui, sans crier qui vive,
Et dans la rue aux Ours, où je loge à présent,
On ne remarque pas que je sois déplaisant.
Je sais signer moi-même, et je lis dans des livres.
Je viens de vous conter que j'avais vingt-six livres,
Mais il est des secrets qu'on peut vous confier;
Mon maître, au jour de l'an, va me gratifier.
C'est déjà quelque chose. À présent, autre idée:
Ma tante Labalue est presque décédée.
Elle a dans ses tiroirs, qu'il soit dit entre nous,
Pour plus de cent écus en joyaux et bijoux.
On ne sait pas les grains qu'elle amassait chez elle,
Ni les hardes qu'elle a sans compter sa vaisselle.
Elle a mis trois quarts d'heure à faire un testament,
Et j'hérite de tout universellement.
Ça commence à sourire. Encore une autre histoire:
Thomas donc est soldat, embarqué pour la gloire.
Moi, j'aurais à sa place épousé Jeanneton;
Mais il ne lui faudrait qu'un coup de mousqueton.
C'est mon cousin germain; que le ciel le protège!
Ce métier-là, toujours, n'est pas blanc comme neige.
Vous voyez que je suis un assez bon parti;
Nous pourrions faire un couple un peu bien assorti.
Contre la pharmacie avez-vous à reprendre?
On n'est point obligé d'y goûter pour en vendre.
Mon pourparler vous semble un peu risible et sot;
Vous avez l'esprit riche et vous visez de haut.
Mais, voyez-vous, le tout est d'être ou de paraître.
Vous portez du clinquant, mais c'est à votre maître.
Que l'on vous remercie, il ne vous reste rien;
Moi je n'ai qu'un habit, d'accord, mais c'est le mien.
J'ai lu dans les écrits de monsieur de Voltaire
Que les mortels entre eux sont égaux sur la terre.
Sur ce proverbe-là j'ai beaucoup médité,
Et j'ai vu de mes yeux que c'est la vérité.
Il ne faut mépriser personne dans la vie,
Car tout le monde peut mettre à la loterie.
Ce grand homme l'a dit, c'est son opinion,
Et c'est pourquoi, jarni! j'ai de l'ambition.

LISETTE.

Je t'écoute, Lucas; ta rhétorique est forte.
Changeras-tu d'avis?

BERTHAUD.

                    Non, le diable m'emporte.

LISETTE.

Eh bien! reste à l'hôtel, et ne t'éloigne pas.
Observe monseigneur, et suis bien tous ses pas.

BERTHAUD.

Oui.

LISETTE.

     Si tu le vois seul, mets-toi sur son passage.

BERTHAUD.

Bien!

LISETTE.

      Dis-lui tes projets pour notre mariage!

BERTHAUD.

Bon!

LISETTE.

     Dis-lui que c'est moi qui le prie instamment
D'y prêter sa faveur et son consentement.

BERTHAUD.

Mais vous consentez donc?

LISETTE.

                           Sans doute.--Le temps presse;
Va-t'en.

BERTHAUD.

          Vous consentez?

LISETTE.

                           On vient, c'est la duchesse.
Dépêche,--hors d'ici.

BERTHAUD.

                Vous consentez, Louison!

LISETTE.

Va, ne bavarde pas surtout dans la maison.


SCÈNE V

LA MARÉCHALE, LE DUC, LA DUCHESSE, LISETTE, _dans le fond_.


LE DUC.

Vous ne venez donc pas à l'Opéra, ma chère?

LA DUCHESSE.

Non, monsieur, pas ce soir.

LE DUC.

                 Pourquoi pas?

LA DUCHESSE.

                            Pour quoi faire?

LE DUC.

C'est une fête où va tout ce qui touche au roi.

LA DUCHESSE.

Une fête? pour qui?

LE DUC.

           Pour nous.

LA DUCHESSE.

                    Non pas pour moi.

LA MARÉCHALE.

Vos querelles, mon fils, me font mourir de rire.

_À Lisette, qui veut sortir._

Lisette, demeurez; j'ai deux mots à vous dire.

LE DUC.

Riez, si vous voulez, madame, à vous permis;
Vous ne me ferez pas du tout changer d'avis.
Non, je ne conçois pas, sur quoi que l'on se fonde,
Cette obstination à s'exiler du monde,
Cette rage de vivre au fond d'un vieil hôtel,
De bouder le plaisir comme un péché mortel,
Et de rester à coudre une tapisserie,
Quand tout Paris se masque, et quand je vous en prie.

LA DUCHESSE.

Je ne veux rien qui soit contre votre désir;
Monsieur, je suis souffrante, et je ne puis sortir.

LE DUC.

Bon! souffrante, c'est là votre excuse ordinaire.

LA MARÉCHALE.

Mais s'il est vrai, mon fils...

LE DUC.

                  Il n'en est rien, ma mère.
Souffrante! voilà bien le grand mot féminin.
Mais l'étiez-vous hier? le serez-vous demain?
Non, vous l'êtes ce soir, et qu'avez-vous, de grâce?
Un mal qui vous arrive aussi vite qu'il passe,
Des vapeurs, sûrement. La belle invention!

LA DUCHESSE.

L'exigez-vous, monsieur? J'obéis.

LE DUC.

           Mon Dieu, non.
Exiger!--Obéir!--Le bon Dieu vous bénisse!
Dirait-on pas vraiment qu'on vous traîne au supplice?

LA MARÉCHALE, _au duc_.

Ne la chagrinez pas.--Pour l'égayer un peu,
Nous ferons un piquet ce soir au coin du feu.

LA DUCHESSE.

Permettez-vous, monsieur?

LE DUC.

             Certainement.

_À part._

                           J'enrage.
Voilà mes projets morts.--Quel ennui! Quel dommage!
Lisette, j'en suis sûr, en a le coeur navré;
Mais, avant de sortir, je la retrouverai.
Le diable est donc logé dans la tête des femmes!

_Haut._

Allons! j'irai donc seul.--À votre jeu, mesdames.
Holà! Jasmin! Lafleur! Des cartes, des flambeaux!
Vite!--Je vous souhaite un millier de capots,
De pics et de repics, et de quintes majeures.
Combien un si beau jeu doit abréger les heures!

LA MARÉCHALE.

Un bon piquet, mon fils, n'est point à dédaigner;
Le roi l'aime.

LE DUC.

        Le roi... ferait mieux de régner.

LA DUCHESSE.

On joue aussi, monsieur, quelquefois chez la reine.

LE DUC.

Jouez donc. Mais, morbleu! ce n'est guère la peine
D'avoir un nom, du bien, de l'esprit et vingt ans,
Et ce visage-là, pour perdre ainsi son temps.
Vraiment la patience en devient malaisée.
Pourquoi donc, s'il vous plaît, vous avoir épousée?
Pourquoi donc êtes-vous jeune et faite à ravir?
À quoi bon tout cela, pour ne pas s'en servir?
Que faites-vous d'avoir cent mille écus de rente,
Et, comme Trissotin, un carrosse amarante,
Et quatre grands chevaux qui se meurent d'ennui,
Pour vivre hier, demain, toujours, comme aujourd'hui?
À quoi bon, dites-moi, cette taille élégante,
Cet air et ce regard?... car vous seriez charmante!
Je suis votre mari, mais, quand c'est arrivé,
J'avais sur votre compte étrangement rêvé;
Oui, ne vous en déplaise, et je vous le confesse.
Le feu roi dans sa cour montrait bien sa maîtresse,
Et de ses courtisans un murmure flatteur
Parfois, n'en doutez pas, lui fit plaisir au coeur.
Moi, duc, et votre époux, n'ai-je donc pu me croire,
En vous montrant aussi, le droit d'en tirer gloire?
Quand de m'appartenir vous m'avez fait l'honneur,
Ne puis-je donc avoir l'orgueil de mon bonheur?
Vous étiez belle et noble, et je vous tiens pour telle.
À quoi sert d'être noble, à quoi sert d'être belle,
Si vous ne savez pas marcher avec fierté
Et dans cette noblesse et dans cette beauté?
Si vous ne savez pas monter dans votre chaise,
Dans un panier doré vous étendre à votre aise,
Et, lorsque devant vous l'huissier crie un grand nom,
Le bonnet sur l'oreille entrer à Trianon?
Ma foi, je vous croyais d'un autre caractère;
Je croyais sans déchoir, qu'on pouvait daigner plaire;
Je vous jugeais moins sage, et ne m'attendais pas
Qu'en me donnant la main vous compteriez vos pas.
Je m'en vais me vêtir; adieu.

_À sa mère._

                       Bonsoir, madame.


SCÈNE VI

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LISETTE.


LA MARÉCHALE.

Lucile, vous souffrez?

LA DUCHESSE.

                       Jusques au fond de l'âme.

LA MARÉCHALE.

Qu'avez-vous, dites-moi?

LA DUCHESSE.

                       Je suis triste à mourir.

LA MARÉCHALE.

On vous tourmente un peu.

LA DUCHESSE.

                       Je devrais obéir.
Je devrais,--pardonnez,--je ne sais pas moi-même.

LA MARÉCHALE.

Lisette, laissez-nous.

LISETTE, _en sortant_.

               Mon Dieu, comme elle l'aime!


SCÈNE VII

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.


LA MARÉCHALE.

Quoi! vous prenez au grave un propos si léger?
Faites-vous un chagrin d'un ennui passager?

LA DUCHESSE.

Madame, il a raison.--J'ai tort, je suis coupable...
Je devrais obéir,... et j'en suis incapable.
Tout ce qu'il dit est vrai; la faute en est à moi.
Je le blesse, le fâche, et je ne sais pourquoi.

LA MARÉCHALE.

Vous sentez, dites-vous, qu'il faut qu'on obéisse,
Et vous ne savez pas d'où vous vient un caprice?

LA DUCHESSE.

Non; lorsque mon coeur parle, il raisonne bien mal.
Je ne sais quel effroi, quel sentiment fatal,
Né de ce triste coeur ou dans ma pauvre tête,
Près de lui par moments me saisit et m'arrête.
Je voudrais lui complaire et sortir avec lui,
Songer à ma parure, oublier mon ennui,
Puisqu'il le veut, enfin, essayer d'être belle,
Et tout cela me cause une frayeur mortelle.
Je sens trembler ma main quand je lui prends le bras...
Quelqu'un est entre nous, que je ne connais pas.

LA MARÉCHALE.

Ma belle, y songez-vous? quelle est votre pensée?
Parlez-vous, à votre âge, en femme délaissée?
Avez-vous un reproche à faire à votre époux?
Qu'est-ce donc?

LA DUCHESSE.

           Je ne sais.

LA MARÉCHALE.

                     Quelqu'un est entre vous?
Une femme, à coup sûr; vous est-elle connue?
Parlez.

LA DUCHESSE.

      Je n'en sais rien, mais j'en suis convaincue.

LA MARÉCHALE.

Ainsi, pour quatre mots, vous vous désespérez,
Et ce qui vous chagrine, au fond, vous l'ignorez.
Dirait-on pas vraiment, à voir votre tristesse,
Qu'un grand secret bien noir vous trouble et vous oppresse?
Et c'est un bal manqué qui produit tout cela!
J'en avais, à vingt ans, de ces gros chagrins-là.
Ne vous en plaignez pas! Vos pleurs me font envie.
Quand vous saurez un jour ce que c'est que la vie,
Ces pleurs, si doucement et sitôt répandus,
Vous les regretterez, et n'en verserez plus.

LA DUCHESSE.

Oui, si cela vous plaît, vous en pouvez sourire;
Mais en sont-ils moins vrais, madame, et peut-on dire,
Quand la souffrance est là, qu'on souffre sans raison?

LA MARÉCHALE.

Tout aveu d'une peine aide à sa guérison.
Laissez-vous être vraie, et sachons ce mystère.

LA DUCHESSE.

Je n'ai point de secret. Que puis-je dire ou taire?

LA MARÉCHALE.

Bah! quand ce ne serait qu'un caprice d'enfant,
Est-ce que près de moi votre coeur se défend?
Qui vous fait hésiter et manquer de courage?
Est-ce la défiance? est-ce mon rang, mon âge?
Est-ce mon amitié dont vous vous éloignez?
Est-ce la maréchale ou moi que vous craignez?
De grâce, allons.

LA DUCHESSE.

             Je sais combien vous êtes bonne,
Mais je ne puis parler.

LA MARÉCHALE.

             Alors, je vous l'ordonne.
Votre mère, Lucile, à son dernier soupir,
Vous a léguée à moi.--Vous devez obéir.

LA DUCHESSE.

J'obéirai toujours, et de toute mon âme;
Mais, encore une fois, je ne sais rien, madame,
Si ce n'est ma souffrance, et mon amour pour lui.

LA MARÉCHALE.

S'il est vrai, mon enfant...

_À Lisette qui entre._

             Qui vous amène ici?


SCÈNE VIII

LISETTE, LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE.


LISETTE, _à la duchesse_.

Votre marchande est là, madame; on m'a chargée...

LA DUCHESSE.

Pas ce soir,--qu'on revienne.

LA MARÉCHALE.

                     Allons, chère affligée,
Qu'est-ce qui vous arrive? une robe de bal?
Eh bien! essayez-la;--ce n'est pas un grand mal.
Tantôt, s'il m'en souvient, vous l'aviez demandée.
Rien qu'en changeant de robe on peut changer d'idée.
--Comme vous pâlissez! Qu'avez-vous, mon enfant?

LA DUCHESSE.

Oui,... cette femme-là;... sa vue,... en ce moment...

LA MARÉCHALE.

Mais cette femme-là, ma belle, c'est Lisette.
Entrons chez vous.--Venez faire un peu de toilette.
Plaisons d'abord, petite, et le reste est à nous.
Allons, courage, allons.

LA DUCHESSE.

             Je m'abandonne à vous.
Devant votre bonté ma volonté s'incline:
Vous m'avez rappelé que j'étais orpheline.
Je vous dirai mes maux, mes craintes, mon tourment,
Tout, et vous comprendrez, madame, assurément,
Qu'un pauvre coeur blessé, cherchant qui le soutienne,
Ait besoin d'une mère, ayant perdu la sienne.

FIN DE L'ACTE PREMIER.




ACTE DEUXIÈME


SCÈNE PREMIÈRE


BERTHAUD, _seul_.

Comme ces grands seigneurs sont longs à s'habiller!
Le monde est si lambin que ça m'en fait bâiller.
Louison m'a dit d'attendre et de guetter son maître,
Pour lui glisser mon mot sitôt qu'il va paraître.
Je suis depuis tantôt caché dans le grenier.
Il lui faut plus de temps, rien que pour un soulier,
Qu'à moi pour ma perruque. On le peigne, on le frise;
Sas bas sur ses talons, sa veste à moitié mise,
Un coiffeur par derrière, un tailleur par devant,
Une houppe à la main, il se mire en rêvant.
Et du blanc, et du rouge, et du musc, et de l'ambre,
Des tourbillons de poudre à ravager la chambre;
Pouah!--s'il faut pour un duc faire ce métier-là,
Autant vaut être femme, ou danseur d'Opéra.
Je voudrais bien savoir ce que dirait mon père
Si je m'enfarinais d'une telle manière,
Lui qui savait si bien me pousser par le dos
Lorsque je m'attardais derrière nos troupeaux.
Ce n'est pas moi, du moins, avec mon humeur leste,
Qu'on verrait perdre une heure à boutonner ma veste.
Être vif et gaillard fut toujours ma vertu;
Il me semble pourtant que je suis bien vêtu.
Voyons; j'avais tantôt préparé ma harangue.
Il ne faut point ici s'entortiller la langue.
Que vais-je dire au duc?--Je dirai: Monseigneur...
Oui, monseigneur, d'abord; c'est juste et c'est flatteur.
Or, mam'selle Louison... Non, je dirai: Lisette.
C'est son nom de gala; respectons l'étiquette.
Lisette donc et moi, nous sommes résolus...
Non,... nous sommes enclins... Ce n'est pas ça non plus.
Reprenons: Monseigneur... C'est vexant quand j'y pense;
Tantôt, dans le grenier, j'étais plein d'éloquence.
Et dire qu'un bon mot peut tout enjoliver!
Oui-da, j'ai vu la chose au théâtre arriver.
Si je me rappelais, dans quelque comédie,
Une attitude heureuse, une phrase arrondie?
--Monseigneur, si les dieux,... si le ciel,... les enfers...
J'y suis.--Si les héros qui purgeaient l'univers...
Est-ce bien ces gens-là qu'il convient que j'invoque?
Non, pour un pharmacien, ça prête à l'équivoque.
--Monseigneur, si les rois, si les ducs ont aimé...
Je ne trouverai rien, je suis trop enrhumé.

_On entend une sonnette._

On a sonné là-bas.--C'est Louison qu'on appelle.


SCÈNE II

BERTHAUD, LISETTE, _portant une robe sur le bras_.


LISETTE.

Que fais-tu là, Lucas?

BERTHAUD.

                      Hé! je fais sentinelle.
Ne m'avez-vous pas dit de rester aux aguets?

LISETTE.

Oui, mais tu trouveras quelque honnête laquais
Qui, très discrètement, va te mettre à la porte.

BERTHAUD.

Ouais!--qu'est-ce que cela?

LISETTE.

                            Des hardes que j'apporte.

BERTHAUD.

Encor des ornements! des objets féminins?
Mais vous en avez donc ici des magasins?

LISETTE.

On vient de ce côté; c'est monseigneur sans doute.

BERTHAUD.

Bon, je vais lui parler.

LISETTE.

                        Oui, pourvu qu'il t'écoute.

BERTHAUD.

Oh! j'ai dans le grenier préparé mon discours.

LISETTE.

Songe que les meilleurs sont toujours les plus courts.

BERTHAUD.

Le mien est admirable, et j'en fais mon affaire.
Il est vrai qu'à présent je ne m'en souviens guère.

LISETTE.

Je te quitte, on m'attend; mais je vais revenir.


SCÈNE III

LE DUC, LISETTE, BERTHAUD.


LE DUC, _habillé_.

Eh bien! Lisette, eh bien! mon aspect te fait fuir?
Suis-je à ton gré, dis-moi?

_Il se mire dans une glace._

LISETTE.

                            Toujours.

LE DUC.

                                      Quel est cet homme?

BERTHAUD, _saluant à plusieurs reprises_.

Monseigneur,... monseigneur,... c'est Berthaud qu'on me nomme.
Je suis venu...

LE DUC.

                Va-t'en.

BERTHAUD.

                         Monseigneur, je...

LE DUC.

                                        Va-t'en.

BERTHAUD.

Monseigneur...

_Il se retire en saluant._


SCÈNE IV

LE DUC, LISETTE.


LE DUC.

               Toi, viens çà.

LISETTE.

                              Ma maîtresse m'attend.

LE DUC.

Eh! qu'elle attende! Elle a ses femmes, je suppose.
Elle boude ce soir, mais, pour si peu de chose.
Crois-tu du rendez-vous l'espoir abandonné?

LISETTE.

Monseigneur, c'est vous seul qui vous l'étiez donné.

LE DUC.

Je te le donne encor.

LISETTE.

                      Permettez...

LE DUC.

                                   Point d'affaire.
Écoute; la duchesse est là, près de ma mère;
Sur mon compte, sans doute, on jase en ce moment:
Vas-y.--Je sortirai par cet appartement.
Je serai rêveur, sombre, et d'une humeur atroce;
Mais, dès qu'on entendra le bruit de mon carrosse,
Compte qu'après avoir dûment délibéré,
Dit quelque mal de moi, peut-être un peu pleuré,
La duchesse pourra changer de fantaisie.
Ses caprices ne sont qu'un peu de jalousie.
Elle prétend, au vrai, détester l'Opéra;
Elle n'y viendrait pas, mais elle m'y suivra.

LISETTE.

De grâce, écoutez-moi.

LE DUC.

                       J'y gagerais ma tête!
Déjà dans ce dessein sans doute elle s'apprête.
Sois sûre qu'elle va demander ses chevaux,
Choisir le plus coquet parmi ses dominos,
Et, les yeux aveuglés sous un capuchon rose,
D'un petit mal bien clair chercher bien loin la cause.
Puisse-t-elle à ce bal trouver beaucoup d'appas!
Quant à moi, tu sais bien que je n'y reste pas.
Tu sais que je reviens.--Ainsi tu vois, ma belle,
Que lever tout obstacle est une bagatelle.
Je vais faire, au hasard, une visite ou deux,
Perdre quelques louis, peut-être, à leurs sots jeux,
Dépenser ma soirée à parler sans rien dire;
Le jour est aux ennuis, et le reste à Zaïre.

_On sonne._

On t'appelle.--Au revoir.


SCÈNE V


BERTHAUD, _seul._

                          Quelle horreur! J'ai tout vu.
C'est dit, je suis berné,--je suis presque... O vertu!
Aurait-on supposé tant de scélératesse?
Le duc parle assez clair,--Louison est sa maîtresse.
Je ne l'ai pas rêvé;--j'en suis sûr,--j'étais là;
Traîtresse! Épousez donc des tendrons comme ça!
Cassez-vous donc la tête à chercher, pour lui plaire,
Des mots mieux compilés que dans une grammaire,
Pour trouver que l'objet de tous vos sentiments,
Même avant qu'on l'épouse, a déjà des amants!
Et tu crois que je vais, comme un mari crédule,
Avaler bonnement ta malsaine pilule?
Nenni, ma belle enfant, tu ne m'y prendras pas.
Je verrai la duchesse, et j'y vais de ce pas.
J'irai, je lui dirai...--Voyons, que lui dirai-je?
Madame, si jamais...--Non, il faut que j'abrège.
Madame...--O ciel! je sens mon sang-froid s'altérer.
En l'état où je suis, je crains de m'égarer;
Je vais aller plutôt trouver la maréchale.
La voici justement qui traverse la salle;
Je vais tout dévoiler.--Allons! ferme! du coeur!


SCÈNE VI

LA MARÉCHALE, BERTHAUD.


BERTHAUD.

Madame...

LA MARÉCHALE.

          Que veut-on?

BERTHAUD.

                       Madame, j'ai l'honneur...

LA MARÉCHALE.

Que voulez-vous, l'ami?

BERTHAUD.

                        Madame, je me nomme...

LA MARÉCHALE.

Hé bien! qu'est-ce?

BERTHAUD.

                    Berthaud.

LA MARÉCHALE.

                              Retirez-vous, brave homme.

BERTHAUD.

Madame, je venais...

LA MARÉCHALE.

                     Laissez-moi.

BERTHAUD, _à part_.

                                  Grand merci!
Il paraît que l'on a l'oreille dure ici.

_Haut._

S'il se pouvait pourtant, madame...

LA MARÉCHALE.

                                    Allez, vous dis-je.

BERTHAUD, _saluant_.

Je sors.

_À part._

         En vérité, cela tient du prodige.
Oh! mon heure viendra.--Je vais, dans mon grenier,
Retoucher mon discours pour me désennuyer.


SCÈNE VII


LA MARÉCHALE, _seule._

Il n'en faut plus douter, la duchesse est jalouse.
Mon fils a méconnu sa bonne et tendre épouse;
Lisette a fait le mal, je le dois arrêter.
Lucile doute encore et voudrait hésiter.
Faible contre elle-même et contre ses alarmes,
Ses regards indécis sont voilés par les larmes.
Elle ne saurait croire à cette cruauté,
Donnant si bien son coeur, de le voir rejeté;
Elle croit aimer trop fort pour n'être point aimée.
Mais, bien qu'à tout soupçon son âme soit fermée,
La souffrance l'emporte, elle y résiste en vain;
Je la sens me parler, rien qu'en pressant sa main.
Qui sait, tel qu'est mon fils, dans la folle jeunesse,
Où pourrait l'entraîner un instant de faiblesse?
Le hasard, d'un seul pas, va si vite et si loin!
C'est à moi d'y songer;--j'en veux prendre le soin.


SCÈNE VIII

LA MARÉCHALE, LISETTE.


LA MARÉCHALE.

Lisette, où courez-vous d'une telle vitesse?

LISETTE.

Madame, on a coiffé madame la duchesse;
Je vais chercher là-bas un de ses dominos.

LA MARÉCHALE.

Elle va donc se mettre en masque? À quel propos?
Veut-elle aller au bal?

LISETTE.

                        Madame, je le pense.

LA MARÉCHALE.

C'est étrange. Et mon fils?

LISETTE.

                            Il est parti d'avance.

LA MARÉCHALE.

Seul?

LISETTE.

      Tout seul.

LA MARÉCHALE.

                 Et ma bru va donc le retrouver?

LISETTE.

Je ne sais; sa toilette a peine à s'achever.
Telle robe lui plaît qui bientôt l'importune;
Elle en regarde dix avant d'en choisir une.
Elle a presque grondé ses femmes, et je crois
Être grondée aussi pour la première fois.

LA MARÉCHALE.

Faites qu'en ce moment une autre vous remplace.

LISETTE, _ouvrant la porte du fond_.

Holà! quelqu'un! Marton!

LA MARÉCHALE.

                         Faites aussi qu'on passe
Par la grand'salle.

_Une des femmes paraît, Lisette lui parle bas; la femme sort par le fond._

           Eh bien?

LISETTE.

                    Madame, me voici.

LA MARÉCHALE.

Louison, c'est grâce à moi que vous êtes ici.
Votre père est chez nous fermier dans un domaine;
Vos parents sont à moi; je suis votre marraine.
J'ai pris grand soin de vous dès vos plus jeunes ans,
Et je vous ai reçue enfant chez mes enfants.
M'aimez-vous?

LISETTE.

            Dieu merci, plus que je ne puis dire.

LA MARÉCHALE.

Votre coeur parle franc?

LISETTE.

                          Aussi vrai qu'il respire.

LA MARÉCHALE.

Si, par obéissance ou par nécessité,
Il fallait devant moi celer la vérité
(La crainte d'un péril ôte celle du blâme),
S'il vous fallait mentir?

LISETTE.

                        Je me tairais, madame.

LA MARÉCHALE.

Mais si vous le deviez?

LISETTE.

                       Personne ne le doit.

LA MARÉCHALE.

D'où vous vient le brillant que vous avez au doigt?

LISETTE, _à part_.

Ah! malheureuse!

LA MARÉCHALE.

               Eh bien! vous gardez le silence?
Songez que, me voyant avertie à l'avance,
Votre silence parle, et peut en dire assez.

LISETTE.

Ce brillant... m'appartient.

LA MARÉCHALE.

                        D'où vient-il?

LISETTE.

                                       Je ne sais.

LA MARÉCHALE.

Prenez garde, Louison!

LISETTE.

                     Madame, il se peut faire
Qu'on soit, je le répète, obligée à se taire.
Si ma bouche est muette et doit ainsi rester,
De mon respect pour vous est-ce donc m'écarter?

LA MARÉCHALE.

Lisette peut se taire alors que je commande,
Mais Louison doit parler si je le lui demande.

LISETTE.

On m'appelle Lisette.

LA MARÉCHALE.

                     Oui, dans cette maison.
A-t-on changé le coeur aussi bien que le nom?

LISETTE.

De grâce excusez-moi; je me sens si confuse...
Ce coeur voudrait s'ouvrir, mais...

LA MARÉCHALE.

                                     Mais il s'y refuse?

LISETTE.

Non, madame, hésiter quand vous parlez ainsi,
C'est trop souffrir pour moi; cette bague... est à lui.

_Elle se met à genoux._

LA MARÉCHALE.

Mon fils? Je le savais.--Levez-vous donc, ma chère.
Vous avez, en tout cas, mieux fait que de vous taire.
Mais que prétendez-vous?

LISETTE, _se levant_.

                  Rien au monde.

LA MARÉCHALE.

                                Et pourquoi,
Puisque votre secret s'échappe devant moi,
Cette sorte d'audace avec cette imprudence?

LISETTE.

On parle comme on peut, on agit comme on pense.

LA MARÉCHALE.

Pensez-vous que le duc soit pour vous un amant,
Et qu'on puisse, à son gré, trahir impunément?
Vous croyez-vous assez pour être une maîtresse?...
Ma question vous choque et votre orgueil s'en blesse?

LISETTE.

Je viens de m'incliner, madame, devant vous.
Mon orgueil tout entier est encore à genoux.
Il peut, sans murmurer, souffrir qu'on m'humilie,
Mais non pas qu'on m'outrage ou qu'on me calomnie;
On ne doit m'accuser d'aucune trahison!

LA MARÉCHALE.

Oui, cela porte atteinte à l'honneur de Louison!

LISETTE.

À mon honneur, madame? et pourquoi non, de grâce?
Un brin d'herbe au soleil, comme on dit, a sa place.
Pourquoi n'aurais-je pas la mienne, s'il vous plaît?
Le monde est assez grand pour tout ce que Dieu fait.

LA MARÉCHALE.

Vous parlez haut, Lisette, et changez de langage.

LISETTE.

Ma foi, madame, c'est celui de mon village.
Mon père s'en servait, et je l'ai toujours pris
Lorsque sur mon chemin j'ai trouvé le mépris.
Certes, lorsque l'honneur s'unit à la noblesse,
C'est un bien beau hasard qu'il trouve la richesse;
Mais s'il est dans le coeur des gens qui ne sont rien,
On devrait le laisser à qui l'a pour tout bien.

LA MARÉCHALE.

Mais, dans cette maison, à jaser de la sorte,
Songez-vous qu'il se peut...

LISETTE.

                       Qu'il se peut que j'en sorte?
Je ne le sais que trop, et c'est ce triste pas
Qui m'a fait hésiter, je ne m'en défends pas.
Dire adieu tout à coup, d'abord à vous, madame,
Puis à tant de bienfaits, à tant de bonté d'âme,
Perdre tout d'un seul mot, le présent, l'avenir,
Oui, c'est là ce qui fait que j'ai failli mentir.
Mais je le dis encor, même étant accusée,
Je ne puis supporter de me voir méprisée.
Quand m'a-t-on jamais vue ou tromper ou trahir?
Qu'on m'apprenne mon crime, avant de m'en punir.

LA MARÉCHALE.

Vous venez à l'instant de l'avouer vous-même.

LISETTE.

Est-ce ma faute, à moi, si le duc dit qu'il m'aime?
Si de tristes présents, à regret acceptés,
Ses discours importuns, son caprice...

LA MARÉCHALE.

                                Arrêtez.
Je ne saurais vouloir ni de vos confidences,
Ni certe, et moins encor, de vos impertinences.
Votre maîtresse est là; pas un mot de ceci.
Mon fils dit qu'il vous aime,--éloignez-vous d'ici.
Puisque votre vertu se croit calomniée,
Vous la verrez sans peine ainsi justifiée.
Vous avez tant d'esprit! trouvez quelque raison;
Inventez un prétexte, et quittez la maison.

LISETTE.

Mais je ne l'aime pas, madame!

LA MARÉCHALE.

                              Toi, Lisette!

LISETTE.

Non, je l'écoute dire, et je reste muette.

LA MARÉCHALE.

Je perdrais patience à voir ainsi mentir.

LISETTE.

Je perdrais patience à plus longtemps souffrir.
Ainsi vous me chassez? Est-il vraiment possible
Qu'un franc aveu vous trouve à tel point insensible?

_La maréchale va pour sortir._

Hé quoi! sans un regret! sans laisser à mes yeux
Ce regard qu'on accorde aux plus tristes adieux!
Et mon père, madame?... Est-ce donc bien sa fille,
Louison, l'honnête enfant d'une honnête famille,
Louison, qui, par votre ordre et contre son désir,
Est venue à Paris obéir et servir,
Et qu'on verra demain, seule et désespérée,
Sous notre pauvre toit rentrer déshonorée?
Qu'ai-je fait? votre fils, riche, aimé, tout-puissant,
Me marchande au hasard et m'achète en passant;
Sûr qu'un peu d'or suffit, et qu'un mot fait qu'on aime,
Il s'écoute, il se plaît, et se répond lui-même.
Et moi, lorsque je parle à force de tourments,
Au lieu de m'écouter on me dit que je mens!
Soit!--Il me souviendra d'avoir été sincère.
Justice des heureux et des grands de la terre!
Qu'importe un peu de mal, pourvu que dans un coin
La victime oubliée aille pleurer plus loin,
Et qu'en marchant sur nous, la vanité blasée
N'entende pas gémir la souffrance écrasée!

LA MARÉCHALE.

Ne te fais pas trop vite un chagrin sans raison.
Nous en reparlerons demain;--bonsoir, Louison.


SCÈNE IX


LISETTE, _seule_.

Demain! Elle est partie.--Un accent de colère
N'a point accompagné sa parole dernière.
Peut-être elle me plaint, tout en me condamnant.
Mais que me reste-t-il? que faire maintenant?
Demain, a-t-elle dit.--Jamais! c'est impossible.
Le mal est trop réel, le soupçon trop horrible.
Quand demain sa pitié voudrait me retenir,
Je suis de trop ici;--mais comment en sortir?


SCÈNE X

LISETTE, LA DUCHESSE, _habillée en domino ouvert, un masque à la main_.


LA DUCHESSE.

Ma mère n'est pas là? Que fais-tu donc, Lisette?

LISETTE.

Je savais que madame achevait sa toilette.
J'attendais, pour entrer, qu'on voulût bien de moi.

LA DUCHESSE.

Mais, ma chère, en effet, j'ai grand besoin de toi.
Tantôt j'étais souffrante, inquiète, et peut-être
J'ai laissé devant toi quelque souci paraître.
Un mot dit au hasard ne doit pas t'occuper;
Tu me connais assez pour ne t'y pas tromper.
Voici ma main; oublie un instant de caprice.

LISETTE, _baisant la main de la duchesse_.

Ah! madame!

LA DUCHESSE.

          Il s'agit de me rendre un service.
Le duc est cette nuit au bal de l'Opéra.
Je voudrais bien un peu voir ce qu'il y fera;
Mais je suis malgré moi si triste et si maussade
Que je n'ai pas le coeur à cette mascarade.
Maintenant que les gens me viennent avertir,
Le courage me manque au moment de partir.
Vas-y, Louison; veux-tu?

LISETTE.

                         Moi, madame?

LA DUCHESSE.

                                    Oui, par grâce.
Prends ce domino-là, qui m'étouffe et me lasse.

_Elle lui donne son domino et son masque._

Tâche d'entendre un peu, de beaucoup regarder.
Si tu vois le duc seul, tu pourras l'aborder,
L'intriguer au besoin,--sans qu'il te reconnaisse;
Mais s'il est en conquête avec quelque déesse,
Du ciel de l'Opéra descendue un moment,
Tu me comprends, ma chère? écoute seulement.

LISETTE.

Se peut-il qu'à ce point ce bal vous inquiète?

LA DUCHESSE.

Non, mais vas-y toujours.--Reviens bientôt, Lisette.


SCÈNE XI


LISETTE, _seule_.

Le sort prend-il plaisir à se jouer de moi?
Dois-je rester? partir? aller au bal? pourquoi?
--Et pourquoi pas?--Peut-être aurais-je dû tout dire.
Comment briser le coeur, quand la main vous attire?
Non, non, la maréchale est seule à m'accuser;
C'est elle seule aussi qu'il faut désabuser,
Et jamais un seul mot...


SCÈNE XII

LISETTE, BERTHAUD.


BERTHAUD, _d'un ton froid_.

                      Bonjour, mademoiselle.

LISETTE.

C'est encor toi, Lucas? eh bien! quelle nouvelle?
Et qu'as-tu fait?

BERTHAUD.

                  Je viens prendre congé de vous.
Vous voyez un ami, mais non plus un époux.

LISETTE.

Vraiment? et d'où te vient ce visage tragique?

BERTHAUD.

Ne m'interrogez pas.

LISETTE.

                    Quand on part, on s'explique.

BERTHAUD.

Ce n'est pas malaisé.--Je sais tout.

LISETTE.

                                    Que sais-tu?

BERTHAUD.

Vous l'osez demander?--J'ai tout vu.

LISETTE.

                                   Qu'as-tu vu?

BERTHAUD.

Vos délits, vos horreurs, monstre affreux, crocodile,
Serpent Python!

LISETTE.

               Hé quoi! jusqu'à cet imbécile!
Tout est donc aujourd'hui contre moi déclaré?
Ma foi, pour rire un peu, j'ai bien assez pleuré.

_Elle éclate de rire._

BERTHAUD.

Vous riez? vous joignez l'astuce à l'artifice?

LISETTE, _lui faisant tenir le domino_.

Tiens, nigaud, prends ceci.

BERTHAUD.

                           Que je me travestisse?

LISETTE.

Hé! non, c'est pour m'aider. Viens, marchons de ce pas.

BERTHAUD.

Où?

LISETTE.

    Je te le dirai.

BERTHAUD.

                  Comment?

LISETTE.

                          Tu le sauras.


SCÈNE XIII

LA DUCHESSE, LA MARÉCHALE.


LA DUCHESSE.

Oui, madame, je reste, et Louison prend ma place.
Le chagrin me poursuit, quelque effort que je fasse;
Je lutte en vain, le coeur me manque à chaque pas.
Cette pauvre Louison, vous l'aimez, n'est-ce pas?

LA MARÉCHALE.

Sans doute.

LA DUCHESSE.

          Ai-je mal fait de lui dire ma peine?
Puisque j'en souffre tant, j'en veux être certaine.
J'étais bien aise aussi de réparer mes torts,
Car j'ai failli tantôt mettre Louison dehors.
Oui, je ne sais pourquoi, cette méchante envie
M'a durant tout le jour malgré moi poursuivie.
Je prenais du dépit contre elle à tout moment;
Je l'ai même grondée, et bien injustement.
Qu'il est cruel à nous, n'est-il pas vrai, madame,
De maltraiter ces gens, de les blesser dans l'âme,
Eux qui passent leur vie à nous servir ainsi,
Parce que nous avons un instant de souci!

LA MARÉCHALE.

Et Lisette, en partant, n'a rien dit, je suppose?

LA DUCHESSE.

Non.--Est-ce qu'elle avait à dire quelque chose?

LA MARÉCHALE.

Elle aurait pu d'abord vous demander pardon.

LA DUCHESSE.

À moi? de quelle faute, hélas! et pourquoi donc?
C'est à moi bien plutôt qu'il faut que l'on pardonne.
Dès qu'aux soupçons jaloux mon esprit s'abandonne,
On ne croirait jamais, madame, à quel excès
Ils peuvent m'égarer si je leur donne accès.
Mille rêves affreux s'offrent à ma pensée;
J'ai beau me répéter que je suis insensée,
Rien ne peut m'en distraire, ils sont plus forts que moi.
Ma raison me trahit et se change en effroi.
Comme d'un voile épais je suis enveloppée;
Je me vois méconnue, et je me vois trompée,
Fâcheuse à mon époux, inutile ici-bas...
Je me vois laide.

LA MARÉCHALE.

                    Au vrai, l'on ne vous croirait pas.

LA DUCHESSE.

Et lui, madame, hélas! c'est bien tout le contraire.
Le ciel a pris plaisir à le former pour plaire.
De son luxe élégant si l'oeil est ébloui,
On croit voir sa parure, et l'on ne voit que lui.
Et cet esprit si fin, tant de délicatesse,
Cette grâce qui semble ignorer sa noblesse!...
Est-ce que j'y vois mal, madame, et, sur ce point,
Me direz-vous encor qu'on ne me croirait point?

LA MARÉCHALE.

Je puis malaisément vous répondre, ma chère.
Si vous êtes sa femme...

LA DUCHESSE.

                         Eh bien?

LA MARÉCHALE.

                                  Je suis sa mère.

LA DUCHESSE.

Si nous n'étions que deux à le trouver charmant!
Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment.
Puis-je, le croyez-vous, garder un coeur tranquille,
À le voir comme il est, par la cour et la ville,
Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis,
Au jeu comme à cheval passant les plus hardis,
Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles
Ces heureuses beautés qui savent être belles?
Ah! c'est là que je sens, à mon mortel ennui,
Combien je dois sembler peu de chose pour lui!
Combien de qualités ne me sont point données
Que peut-être à ma place une autre eût devinées,
Et combien il est vrai que, sur un tel chemin,
Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main!

LA MARÉCHALE.

Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle[C].

[Note C: Ces vers et les dix-neuf suivants se suppriment au théâtre.
(_Note de l'auteur._)]

LA DUCHESSE.

Oui, j'ai tort de pleurer, c'est ce qui me désole.
L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi,
Madame de Versel a passé près de moi.
Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle.
Un flot d'admirateurs murmurait autour d'elle,
S'écartant toutefois, de peur de la toucher,
Sitôt que par hasard elle daignait marcher.

LA MARÉCHALE.

Oui, c'est une superbe et sotte créature.

LA DUCHESSE.

Un noeud qu'elle portait tomba de sa coiffure.
Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser
Si chacun s'élança, prêt à le ramasser.
Le duc fut le plus prompt; mais au lieu de le rendre,
Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre.
Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner,
Le prit en souriant, mais pour le lui donner.
Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire,
Mais je me suis senti pâlir de ce sourire.
C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,
Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal.

LA MARÉCHALE.

Je ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible.
Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible.
Laissez là vos chagrins, et la dame aux grands airs[D].

[Note D: Au lieu de ce vers on dit au théâtre:

Ce sont de doux chagrins qui vous semblent amers.

(_Note de l'auteur._)]

LA DUCHESSE.

Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers.
Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse
Que j'avais un époux et que j'étais duchesse,
Le coeur me battait bien un peu, mais pas bien fort.
On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord
Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie,
Qui me donnait gaiement son nom, son rang, sa vie.
Tous ces biens me semblaient si doux à partager
Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.
Si c'est là le bonheur, disais-je, il est bizarre
Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.
Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil,
Arriva par degrés le moment du réveil;
Quand le duc, fatigué d'une paix importune,
Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune,
Voulut, en m'entraînant, la rejoindre à grands pas,
Je compris que si loin je ne le suivrais pas.
Alors prenant pour moi son aspect véritable,
Apparut à mes yeux ce spectre redoutable,
Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers,
L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers,
Il me fallut tout voir;--alors la méfiance
M'enseigna lentement sa froide expérience.
Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi,
Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi.
Mon coeur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude,
Pour la première fois connut la solitude.
Puis je devins jalouse, et je me dis un jour:
Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est l'amour!

LA MARÉCHALE.

Qu'est-ce à dire?

LA DUCHESSE.

                  Oui, l'amour!--à l'âge où tout s'ignore,
En prononçant ce mot sans le comprendre encore,
On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié,
Où d'un commun trésor chacun a la moitié;
On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême...
Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même,
C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,
Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir!

_Elle pleure._

LA MARÉCHALE.

Je ne vous blâme point, je vous l'ai dit, Lucile.
Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile.
Je vous en prie encor, prenez quelque repos.
Je veux, en vous quittant, vous répondre en deux mots.
Vous vous imaginez que le duc vous délaisse:
Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.
Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours;
Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours;
Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère.
Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère.

_Elle l'embrasse._

Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer.

LA DUCHESSE.

Pas encore.

LA MARÉCHALE.

            Adieu donc.


SCÈNE XIV


LA DUCHESSE, _seule_.

                         Rester seule à veiller!
C'est mon rôle à présent.--
                            Ah! je me sens brisée.

_Elle s'assoit sur un sofa._

Mon Dieu, quel triste jour! ma force est épuisée.
Louison ne revient pas;--que font-ils à ce bal?
Singulier passe-temps que ce plaisir banal!
Déguiser son visage et sa voix,--pour quoi faire?
Si ce qu'on dit est mal, autant vaudrait le taire.
S'il en est autrement, à quoi bon s'en cacher?
Mais quoi! c'est l'Inconnu qu'ils vont tous y chercher.
Le sommeil, malgré moi, m'accable;--ma pensée
M'échappe, puis revient, puis s'arrête lassée.
Voyons, tâchons de lire un peu.

_Elle prend un livre, l'ouvre, puis le remet sur la table._

                                C'est encor pis.
Un roman, juste ciel!--mes yeux sont assoupis.
Quel ennui que l'attente!

_Elle tire sa montre._

                          Hélas! pauvre petite,
Je puis du bout du doigt te faire aller plus vite;
Je puis briser aussi ton rouage léger;--
Mais le temps!--toi ni moi n'y pouvons rien changer.

_Elle s'endort._


SCÈNE XV

LA DUCHESSE, _endormie_, LE DUC.


LE DUC.

Non, l'on ne vit jamais pareille extravagante.
Se voir apostropher au bal par sa servante!
C'est un peu plus qu'étrange. Était-ce bien Louison?
Il faut que cette fille ait perdu la raison.
Je lui donne ici même un rendez-vous fort tendre;
La chose est convenue: elle n'a qu'à m'attendre;
J'entre au bal par hasard, et qu'est-ce que je voi?
Mon rendez-vous qui passe, et va souper sans moi.
Et ce monsieur Berthaud, son chapeau sur la tête,
D'un air victorieux promenant sa conquête,
Devant un poulet froid en train de se griser,
M'annonçant bravement qu'il la veut épouser!
J'ai fait là, sur mon âme, une belle trouvaille!
Morbleu! si de mes jours jamais je m'encanaille,
Je consens... Qu'est-ce donc?--Ma femme seule ici?
Elle dort, sauvons-nous.--

_Il va pour sortir et s'arrête._

                          Elle est gentille ainsi.
Que faisait-elle là?--Dort-elle en conscience?
Qui sait? J'en veux un peu faire l'expérience.
Hé, duchesse!--Elle dort et très profondément.
Je ne suis qu'un mari.--Si j'étais un amant!
En semblable rencontre on pourrait, sans mensonge,
Essayer, comme on dit, de passer pour un songe.
Je ne l'ai jamais vue ainsi;--mais c'est charmant.
Qu'a-t-elle dans la main? Sa montre? Hé, oui vraiment.
Que fait-elle, en dormant, d'une chose pareille?
On sait l'heure qu'il est, tout au plus, quand on veille.
A-t-elle donc veillé ce soir?--par quel hasard?

_Il regarde à la montre de la duchesse._

Une heure du matin!--on prétend que c'est tard.
Veiller!--Pourquoi veiller? pour moi? bon! quelle idée!
Elle avait de ce bal la tête possédée;
Son dessein n'était pas de rester à dormir,--
Mais peut-être était-il de me voir revenir?
Oui; pourquoi chercherais-je à me tromper moi-même?
Si ma femme est jalouse, il faut donc qu'elle m'aime.
Je ne lui vis jamais faux-semblant ni détour.
C'est moi qu'elle attendait, c'est clair comme le jour.
Ma foi, je suis bien bon d'aller à l'aventure
Chercher, sous un sot masque, une sotte figure,
Pour rencontrer en somme, à ce triste Opéra,
Quoi? rien de ce qu'on veut, et tout ce qu'on voudra!
Beau métier d'écouter, au bruit des ritournelles,
Trois morceaux de carton jasant sous leurs dentelles!
De me faire berner par Javotte ou Louison,
Quand la grâce et l'amour sont là, dans ma maison!
Faut-il que nous ayons la cervelle assez folle
Pour fuir ce qui nous plaît, nous charme et nous console,
Pour chercher le bonheur où son ombre n'est pas,
Et lui tourner le dos quand il nous tend les bras!
Pauvre duchesse, hélas! si jeune et si jolie,
Avec sa patience et sa mélancolie,
Je devrais l'adorer; mais non, je vais plutôt
Me faire obscurément le rival de Berthaud!
Quelle pitié, grand Dieu! quelle pauvreté d'âme!
Il est de mauvais goût d'oser aimer sa femme.
Les bavards sont fâchés si l'on ne vit comme eux,
Et l'on est ridicule à vouloir être heureux!

_En ce moment, la duchesse s'éveille, puis écoute, en feignant de dormir._

Hé quoi! suis-je donc fait pour suivre leur méthode?
Je puis mettre un chiffon, une veste à la mode,
Pour une broderie on se règle sur moi,
Et, dans mon propre coeur, les sots me font la loi!
Si je voulais pourtant, quoi qu'ils en puissent dire,
En leur montrant ce coeur, les défier d'en rire?
Oui, l'on peut, quand on hait, cacher la vérité;
Renier ce qu'on aime est une lâcheté.
Si j'osais les braver et m'en passer l'envie?
Leur dire: Je suis las de votre sotte vie;
J'ai, dans votre cohue, erré jusqu'à ce jour,
Mais la honte m'en chasse et me rend à l'amour!
Que me répondraient-ils, ces roués en peinture,
S'ils voyaient cette belle et noble créature
M'accompagner, et moi la couvrant en chemin
De mon manteau d'hermine, une épée à la main?
Et si je leur disais: Cette fière duchesse,
C'est ma soeur, mon enfant, ma femme et ma maîtresse;
Ma vie est dans son coeur, ma place est à ses pieds!

_Il se met à genoux; la maréchale paraît dans le fond de la scène._

LA DUCHESSE.

Dans mes bras, mon ami.

LE DUC.

                        Comment! vous m'écoutiez?

LA DUCHESSE.

Valait-il mieux dormir?

LE DUC, _à la maréchale_.

                        Et vous aussi, ma mère?
J'ai donc parlé bien haut?

LA MARÉCHALE.

                           Valait-il mieux vous taire?

LE DUC.

Non. Je me croyais seul, et je rends grâce aux cieux
D'avoir eu pour témoins ce que j'aime le mieux.

_On entend rire dans la coulisse._

Qu'est ceci?

LA DUCHESSE.

            C'est Louison.

LE DUC.

                           Que Dieu la tienne en joie!
Vous savez qu'elle part?

LA DUCHESSE.

                        Non pas. Qui la renvoie?

LE DUC.

Elle-même. Elle vient, ce soir, à l'Opéra,
De tout me déclarer, jusqu'au mari qu'elle a.
Eh! tenez, les voici.


SCÈNE XVI

LA MARÉCHALE, LA DUCHESSE, LE DUC, LOUISON, BERTHAUD.


LA MARÉCHALE.

                     Que nous dit-on, Lisette?
Vous voulez nous quitter sans qu'on vous le permette?

LISETTE.

Je venais demander cette permission.

LA MARÉCHALE.

Vous épousez... monsieur?

LE DUC.

                          C'est une passion.

BERTHAUD.

Oh! oui.

LISETTE.

         Non, Monseigneur, ce n'est qu'un honnête homme,
Fils d'un de vos fermiers.

BERTHAUD, _à la duchesse_.

                           Oui, madame, on me nomme...

LISETTE.

Tais-toi.

BERTHAUD.

          Pour quoi donc faire? on me parle.

LISETTE.

                                             Tais-toi.

LA DUCHESSE, _à Lisette_.

Il n'est pas beau, Louison.

LISETTE, _à la duchesse_.

                            Il l'est assez pour moi.

LE DUC.

Parbleu! monsieur Berthaud, vous ne vous gênez guères
De venir à Paris braconner sur nos terres,
Et nous ravir ainsi les coeurs en un moment.
Vous êtes un fripon.

BERTHAUD, _à Louison_.

           Ce seigneur est charmant.

LE DUC.

Et votre poulet froid, sans compter la bouteille,
Vous en trouvez-vous bien?

BERTHAUD.

                           Monseigneur, à merveille;
Je...

LISETTE.

      Tais-toi donc.

BERTHAUD.

                     Encor? toujours se taire ici!
Je me rattraperai chez nous.

LISETTE, _à la maréchale_.

                             Et vous aussi,
Madame, riez-vous de mon futur ménage?

LA MARÉCHALE, _l'attirant à part_.

Non, Louise, j'ai compris, et je vois ton courage.
Si j'ai peine, à présent, à te laisser partir,
Tu n'auras pas du moins lieu de t'en repentir.
Ta dot, bien entendu, me regarde, et j'espère
Rendre aussi ton retour agréable à ton père.
Quant à ton prétendu...

LISETTE.

                       Vous m'avez dit tantôt
De trouver un prétexte.

LE DUC.

                    Allons, monsieur Berthaud,
Aimez bien votre femme; elle est bonne et jolie.
C'est encore ici-bas la plus sage folie.

FIN DE LOUISON.


Cette comédie a été écrite pour le Théâtre-Français, qui en donna la
première représentation le 22 février 1849. L'auteur avait compté sur
mademoiselle Mante pour le rôle de la maréchale; mais, au moment où
les répétitions commençaient, cette grande actrice était déjà atteinte
de la maladie à laquelle elle devait succomber. La pièce, accueillie
avec faveur, fut cependant traitée fort sévèrement par la critique;
c'est à quoi le poète fait allusion dans le sonnet adressé à
mademoiselle Anaïs. qui avait joué le rôle de Louison avec beaucoup de
talent.

       *       *       *       *       *

ON NE SAURAIT PENSER À TOUT

PROVERBE EN UN ACTE

1849

    PERSONNAGES                  ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES

    LE MARQUIS DE VALBERG.       MM. MAILLARD.
    LE BARON.                        VOLNYS.
    GERMAIN.                         GOT.
    LA COMTESSE DE VERNON.       Mme ALLAN-DESPRÉAUX.
    VICTOIRE, femme de chambre de la comtesse.

    _La scène est à la campagne_.




SCÈNE PREMIÈRE

LE BARON, GERMAIN.


LE BARON.

Mon neveu, dis-tu, n'est point ici?

GERMAIN.

Non, monsieur, je l'ai cherché partout.

LE BARON.

C'est impossible; il est cinq heures précises. Ne sommes-nous pas chez
la comtesse?

GERMAIN.

Oui, monsieur, voilà son piano.

LE BARON.

Est-ce que mon neveu n'est plus amoureux d'elle?

GERMAIN.

Si fait, monsieur, comme d'habitude.

LE BARON.

Est-ce qu'il ne vient pas la voir tous les jours?

GERMAIN.

Monsieur, il ne fait pas autre chose.

LE BARON.

Est-ce qu'il n'a point reçu ma lettre?

GERMAIN.

Pardonnez-moi, ce matin même.

LE BARON.

Il doit donc être dans ce château, puisque je ne l'ai pas trouvé chez
lui. Je lui avais mandé que je quitterais Paris à une heure et quart,
que je serais par conséquent à Montgeron à trois heures. De Montgeron
ici il y a deux lieues et demie. Deux lieues et demie, mettons
cinq quarts d'heure, en supposant les chemins mauvais, mais, à tout
prendre, ils ne le sont point.

GERMAIN.

Bien au contraire, ils sont fort bons.

LE BARON.

Partant à trois heures de Montgeron, je devais par conséquent être au
tourne-bride positivement à quatre heures un quart. J'avais une
visite à faire à M. Duplessis, qui devait durer tout au plus un quart
d'heure. Donc, avec le temps de venir ensuite ici, cela ne pouvait me
mener plus tard que cinq heures. Je lui avais mandé tout cela avec
la plus grande exactitude. Or, il est cinq heures précisément, et
quelques minutes maintenant. Mon calcul n'est-il pas exact?

GERMAIN.

Parfaitement, monsieur, mais mon maître n'y est point.

LE BARON.

Ses paquets, du moins, sont-ils faits?

GERMAIN.

Quels paquets, monsieur, s'il vous plaît?

LE BARON.

Ses malles sont-elles préparées, là-bas, à son château?

GERMAIN.

Pas que je sache, monsieur, aucunement.

LE BARON.

Je lui avais cependant mandé que la grande-duchesse était accouchée,
la duchesse de Saxe-Gotha, Germain; ce n'est pas une petite affaire.

GERMAIN.

Je le crois bien.

LE BARON.

Je lui avais écrit que M. Desprez, avant-hier soir, était venu me
rendre visite. M. Desprez arrivait de Saint-Cloud. Il venait me
prévenir que le ministre me priait de passer dans la matinée du
lendemain, c'est-à-dire hier, à son cabinet. J'allais obéir à cet
ordre, lorsque je reçus l'avertissement que le ministre était à
Compiègne; il y avait accompagné le roi. Ce fut donc à Compiègne que
je me rendis. Comme je savais de quoi il s'agissait, il n'y avait pas
de temps à perdre, tu le comprends.

GERMAIN.

Sans aucun doute.

LE BARON.

Le ministre était à la chasse. On me dit d'aller chez M. de Gercourt,
qui me conduisit en secret jusqu'aux petits appartements;--le roi
venait de partir pour Fontainebleau.

GERMAIN.

Cela était fâcheux.

LE BARON.

Point du tout. Je tiens seulement à te faire remarquer combien je suis
ponctuel en toute chose.

GERMAIN.

Oh! pour cela oui.

LE BARON.

La ponctualité est, en ce monde, la première des qualités. On peut
même dire que c'est la base, la véritable clef de toutes les autres.
Car de même que le plus bel air d'opéra ou le plus joli morceau
d'éloquence ne sauraient plaire hors de leur lieu et place, de même
les plus rares vertus et les plus gracieux procédés n'ont de prix qu'à
la condition de se produire en un moment distinct et choisi. Retiens
cela, Germain: rien n'est plus pitoyable que d'arriver mal à propos,
eût-on d'ailleurs le plus grand mérite; témoin ce célèbre diplomate
qui arriva trop tard à la mort de son prince, et vit la reine mettant
ses papillotes. Ainsi se détruisent les plus beaux talents, et l'on a
vu des gens couverts de gloire dans les armées et même dans le cabinet
perdre leur fortune, faute d'une montre convenable et ponctuellement
réglée. La tienne va-t-elle bien, mon ami?

GERMAIN.

Je la mets à l'heure continuellement, monsieur.

LE BARON.

Fort bien. Tu sauras donc enfin que, ayant rencontré à Compiègne la
marquise de Morivaux, qui me donna une place dans sa voiture, j'appris
que l'on m'avait trompé par des renseignements peu exacts, et que le
ministre revenait à Paris. Son Excellence me reçut, à deux heures et
demie, et voulut bien m'annoncer elle-même que la grande-duchesse de
Gotha était accouchée, comme je te le disais tout à l'heure, et que
le roi avait fait choix de moi et de mon neveu pour aller la
complimenter.

GERMAIN.

À Gotha, monsieur?

LE BARON.

À Gotha. C'est un grand honneur pour ton maître.

GERMAIN.

Oui, monsieur, mais il est sorti.

LE BARON.

Voilà ce que je ne puis comprendre. Il est donc toujours aussi
étourdi, aussi distrait que de coutume? Toujours oubliant tout!

GERMAIN.

On ne peut pas trop dire, monsieur. Ce n'est pas qu'il oublie, c'est
qu'il pense à autre chose.

LE BARON.

Il faut qu'il soit en route, sans faute, demain matin, pour
l'Allemagne. Et il n'a donné aucun ordre pour son départ?

GERMAIN.

Non, monsieur. Ce matin seulement, avant de sortir, il a ouvert une
grande caisse de voyage, et il s'est promené bien longtemps tout
alentour.

LE BARON.

Et qu'a-t-il mis dedans?

GERMAIN.

Un papier de musique.

LE BARON.

Un papier de musique?

GERMAIN.

Oui, monsieur; après quoi il a fermé la caisse avec bien du soin, et
il a mis la clef dans sa poche.

LE BARON.

Un papier de musique! toujours des folies! si le roi savait cette
maladie-là, oserait-on lui confier une mission d'une si haute
importance! heureusement il est sous ma garde. Enfin, qu'a-t-il dit,
qu'a-t-il fait?

GERMAIN.

Il a chanté, monsieur, toute la journée.

LE BARON.

Il a chanté?

GERMAIN.

À merveille, monsieur; c'était un plaisir de l'entendre.

LE BARON.

Le beau prélude pour un ambassadeur! Tu as quelque bon sens, Germain.
Dis-moi, le crois-tu réellement capable de se conduire sainement dans
une conjoncture si délicate?

GERMAIN.

Quoi, monsieur, d'aller à Gotha, faire la révérence à une accouchée?
Il me semble que j'irais moi-même.

LE BARON.

Tu ne sais pas de quoi tu parles.

GERMAIN.

Dame! monsieur, de la grande-duchesse; c'est vous qui me dites qu'elle
est accouchée.

LE BARON.

Il est vrai qu'elle a donné le jour à un nouveau rejeton d'une tige
auguste. Mais qu'a fait encore mon neveu?

GERMAIN.

Il est venu ici, je ne sais combien de fois, frapper à la porte de
madame la comtesse.

LE BARON.

Et où est-elle, la comtesse?

GERMAIN.

Monsieur, elle n'est pas levée.

LE BARON.

À cette heure-ci! c'est inconcevable. Elle ne dîne donc pas, cette
femme-là?

GERMAIN.

Non, monsieur, elle soupe.

LE BARON.

Autre cervelle fêlée! Beau voisinage pour un fou!

GERMAIN.

Mon maître serait bien fâché, monsieur, s'il s'entendait traiter de
la sorte. Lorsqu'on se hasarde à lui faire remarquer la moindre
distraction de sa part, il entre dans une colère affreuse. À telle
enseigne que, l'autre jour, il a manqué de m'assommer parce qu'il
avait, au lieu de sucre, versé son tabac sur ses fraises, et hier
encore...

LE BARON.

Juste Dieu! Est-il croyable qu'un homme de mérite, et du plus haut
mérite, Germain (car mon neveu est fort distingué), tombe d'une
manière aussi puérile dans des égarements déplorables!

GERMAIN.

Cela est bien funeste, monsieur.

LE BARON.

Ne l'ai-je pas vu, de mes propres yeux, traverser, les mains dans ses
poches, une contredanse royale, et se promener au milieu du quadrille,
comme dans l'allée d'un jardin?

GERMAIN.

Parbleu! monsieur, il a fait la pareille, l'autre soir, chez madame
la comtesse. Il y avait grande compagnie, et M. Vertigo, le poète
d'à côté, lisait un mélodrame en vers. À l'endroit le plus touchant,
monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père
parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà
mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur
avait sur sa table. Tout l'effet de la scène a été manqué.

LE BARON.

Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse
de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle
quêtait pour les pauvres.

GERMAIN.

L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son
frère. Il devait, comme vous pensez, faire les honneurs au repas
de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa
toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une
heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête
court, se regarde dans la glace avec étonnement: Que diable fais-je
donc? se demande-t-il; parbleu! il fait nuit, je me couche. Et
là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous
n'étions venus l'avertir.

LE BARON.

Et tu crois qu'un pareil extravagant est capable, d'aller à Gotha!
Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon gré,
mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire,
c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui
donne ce titre parce qu'il porte un nom; celui de son père, qui est
plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.

GERMAIN.

Puisque mon maître a du mérite.

LE BARON.

Sans doute, mais cela suffit-il? Il m'avait promis de se corriger.

GERMAIN.

Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le
contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.


SCÈNE II

LE BARON, GERMAIN, LE MARQUIS.


LE MARQUIS.

Ah ça! c'est donc une gageure? on me volera donc toujours mes papiers!

GERMAIN.

Monsieur, voilà monsieur le baron...

LE MARQUIS.

Qu'as-tu fait, drôle, d'un papier de musique que j'avais tantôt? Où
l'as-tu mis? où est-il passé?

LE BARON.

Bonjour, Valberg; que vous arrive-t-il?

LE MARQUIS.

Je ferai maison nette un de ces jours; je vous mettrai tous à la
porte.

_Au baron qui rit._

Et vous, maraud, tout le premier.

GERMAIN.

Monsieur, c'est monsieur le baron.

LE MARQUIS.

Ah! pardon, mon cher oncle, vous venez donc de Paris? C'est que j'ai
perdu un papier de musique.

GERMAIN.

C'est sûrement celui-là qu'il a si bien serré.

LE BARON.

Vous voyez, mon neveu, que je suis exact, je suis arrivé à l'heure
dite. Et vous, êtes-vous disposé à partir?

LE MARQUIS.

À partir?

LE BARON.

Oui, demain matin.

LE MARQUIS.

Oui, je vous le jure, si j'éprouve un refus, je pars sur-le-champ, et
vous ne me reverrez de la vie.

LE BARON.

Quel refus? que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Oui, sur l'honneur, si je suis reçu avec froideur, si ma démarche est
mal accueillie, mon parti est pris irrévocablement.

LE BARON.

Eh! quelle froideur, quel mauvais accueil avez-vous à craindre, venant
de la part du roi?

LE MARQUIS.

Est-ce que le roi se mêle de tout ceci?

LE BARON.

Parbleu! apparemment, puisque vous serez porteur d'une lettre
autographe de Sa Majesté.

LE MARQUIS.

Pour la comtesse?

LE BARON.

Pour la grande-duchesse. Oubliez-vous que vous êtes chargé?...

LE MARQUIS.

C'est que je confondais, parce que j'ai aussi une lettre à écrire à la
comtesse. L'avez-vous vue?

LE BARON.

Non, elle dort.

LE MARQUIS.

Eh bien! que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien?

LE BARON.

Quelle affaire?

LE MARQUIS.

Oh, mon Dieu! je sais bien ce que vous m'allez dire. Vous n'avez
jamais pu la souffrir, vous vous êtes brouillé avec elle, vous lui
avez fait un procès; eh bien! je vous le demande, qu'est-ce qu'on
gagne à ces choses-là? Votre avocat a fait de belles phrases pour
un méchant quartier de vigne; le voilà maintenant au parlement. Ses
discours n'ont pas le sens commun. On dit que c'est de la grande
politique, moi je prétends qu'il n'en a point du tout, et vous verrez
que la loi sera rejetée.

LE BARON.

De quoi venez-vous me parler? Il s'agit ici de choses sérieuses et qui
réclament toute votre attention.

LE MARQUIS.

S'il en est ainsi, vous n'avez qu'à dire. Parlez, monsieur, je vous
écoute.

LE BARON.

Il s'agit de notre ambassade. Avez-vous lu ce que je vous ai mandé?

LE MARQUIS.

De notre ambassade? oui, sans doute; je suis toujours aux ordres du
roi.

LE BARON.

Fort bien.

LE MARQUIS.

Sa Majesté connaît mon dévouement.

LE BARON.

À merveille. Vous serez donc prêt...

LE MARQUIS.

En doutez-vous? mes ordres sont donnés; Germain, tout est-il préparé?

GERMAIN.

Monsieur, je n'ai point reçu d'ordres.

LE MARQUIS.

Comment, coquin! Et cette grande malle que je t'ai fait mettre au
milieu de ma chambre?

GERMAIN.

Ah! si monsieur veut chanter en route...

LE MARQUIS.

Chanter en route, impertinent!

GERMAIN.

Dame! monsieur, votre musique est dedans, et la clef est dans votre
poche.

LE MARQUIS.

Dans ma... Ah! parbleu! c'est vrai. On me l'aura donnée sans doute
avec mes gants et mon mouchoir. Ces gens-là ne font attention à rien.

GERMAIN.

Je puis vous assurer, monsieur...

LE BARON.

Laisse-nous, ne dis mot, et va tout préparer.

_Germain sort._

Maintenant, Valberg, il faut que je vous quitte, pour retourner chez
M. Duplessis, prendre les lettres de la cour. Je n'ai que deux mots à
vous dire: songez, mon neveu, que notre voyage n'est point une mission
ordinaire, et que, selon l'habileté que vous y déploierez, votre
avenir peut en dépendre.

LE MARQUIS.

Hélas! je ne le sais que trop.

LE BARON.

Il faut donc que vous me promettiez de tenter sur vous-même un
effort salutaire, de vaincre ces petites distractions, ces faiblesses
d'esprit parfois si fâcheuses, afin de conduire sagement les choses.

LE MARQUIS.

Oh! pour cela, je vous le promets.

LE BARON.

Sérieusement?

LE MARQUIS.

Très sérieusement.

LE BARON.

Allez donc achever de donner vos ordres. Il est six heures moins vingt
minutes; je vais chez M. Duplessis; ce n'est pas loin; je serai de
retour pour le dîner. Allons, vous me promettez donc de suivre en tout
point mes conseils? vous savez ce que c'est que ces messieurs de la
cour.

LE MARQUIS.

Oh! ne vous mettez pas en peine. Je sais comment il faut s'y prendre
vis-à-vis d'eux. Je me ferai écrire partout. Il faut que je sache
seulement le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même.

LE BARON.

Je n'ai point de rapporteur; que voulez-vous donc dire?

LE MARQUIS.

Si vous n'avez pas de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos
juges.

LE BARON.

Mes juges? à propos de quoi?

LE MARQUIS.

Pour votre procès.

LE BARON.

Mais je n'ai point de procès.

LE MARQUIS.

Comment! vous ne m'avez pas dit de voir ces messieurs de la cour?

LE BARON.

Je vous parle de la cour de Saxe.

LE MARQUIS.

Ah! oui, c'est pour notre ambassade.--Je suis un peu préoccupé; c'est
la comtesse qui a un procès, et je me suis chargé de le suivre. C'est
une femme charmante!

LE BARON.

Oui, oui, nous savons que vous êtes coiffé d'elle, et que le voisinage
est cause que vous vous enterrez dans votre château. Mais il ne faut
pas que cette inclination traverse nos plans, s'il vous plaît.

LE MARQUIS.

Ne craignez rien, allez, soyez en paix. Quand je n'y songe pas,
voyez-vous, je parais, comme cela, un peu insouciant; mais quand je me
mêle de choses graves, personne n'est plus attentif que moi.

LE BARON.

À la bonne heure.

LE MARQUIS.

Allez chez M. Duplessis, soyez en paix, je me charge du reste.

LE BARON.

Nous verrons votre exactitude.

LE MARQUIS.

Je vais surveiller Germain, de peur qu'il ne fasse quelque méprise.

LE BARON.

Fort bien.

LE MARQUIS.

Je vais achever de mettre mes papiers en ordre. J'en ai beaucoup.

LE BARON.

Ne m'arrêtez donc pas, je vous prie.

LE MARQUIS.

Dieu m'en préserve! Allez, monsieur, allez prendre les lettres
royales; de mon côté, j'écrirai à ma mère;--il est bien juste aussi
que je remercie le ministre; je laisserai mes chiens à madame de
Belleroche; j'avertirai tous nos parents, et à votre retour, je
l'espère, le mariage sera décidé.

LE BARON, _s'arrêtant au moment de sortir_.

Comment, le mariage! Quel mariage?

LE MARQUIS.

Hé! le mien, ne le savez-vous pas?

LE BARON.

Que signifie cette plaisanterie? votre mariage, dites-vous?

LE MARQUIS.

Oui, avec la comtesse; ne vous ai-je pas dit que je l'épousais?

LE BARON.

Non, vraiment. En voici bien d'une autre!

LE MARQUIS.

Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.

LE BARON.

Mais on ne se marie pas la veille d'un départ. C'est apparemment pour
votre retour.

LE MARQUIS.

Non pas; mon sort se décide aujourd'hui.

LE BARON.

Vous n'y pensez pas, mon ami.

LE MARQUIS.

J'y pense très fort, car je ne partirai qu'après et selon sa réponse.

LE BARON.

Mais que cette réponse soit bonne ou mauvaise, qu'a-t-elle à faire
avec notre ambassade? Vous ne voulez pas, je suppose, emmener la
comtesse?

LE MARQUIS.

Pourquoi non, si elle y consent?

LE BARON.

Miséricorde! une femme en voyage! Des chapeaux, des robes, des femmes
de chambre, une pluie de cartons, des nuits d'auberge, des cris pour
un carreau cassé!

LE MARQUIS.

Vous parlez là de bagatelles.

LE BARON.

Je parle de ce qui est convenable, et ceci ne l'est pas du tout. Il
n'est point dit, dans les lettres que j'ai, que vous emmèneriez une
femme, et je ne sais si on le trouverait bon.

LE MARQUIS.

C'est ce dont je me soucie fort peu.

LE BARON.

Mais je m'en soucie beaucoup, moi qui vous parle; et si vous insistez,
je vous déclare...

_Le marquis se met au piano et prélude.--À part._

En vérité, ce garçon-là est fou; il est impossible qu'il aille à
Gotha. Que faire? je ne puis partir seul, son nom est tout au long
dans la lettre royale. Si je dis ce qui en est, voilà un scandale, et
quand bien même j'obtiendrais que mon nom fût mis à la place du sien
(ce qui serait de toute justice), voilà un retard considérable, et
l'à-propos sera manqué.

_On entend sonner._

Grand Dieu! c'est la comtesse qui sonne... Je vais manquer M.
Duplessis. Mon neveu, de grâce, écoutez-moi.

LE MARQUIS.

Monsieur, je vous croyais parti.

LE BARON.

Vous êtes amoureux de la comtesse.

LE MARQUIS.

C'est mon secret.

LE BARON.

Vous venez de me le dire.

LE MARQUIS.

Si cela m'est échappé, je ne m'en cache pas.

LE BARON.

Ne plaisantons point, je vous prie. Je ne puis parler pour vous à la
comtesse; elle me déteste, et je suis pressé. Voici ce que je vous
propose. Deux choses sont qu'il faut mener à bien, votre mariage et
votre ambassade. Ne sacrifiez pas l'un à l'autre.

LE MARQUIS.

Je ne demande pas mieux.

LE BARON.

Voyez donc la comtesse, obtenez une réponse. Si elle accepte, je ne
m'oppose pas à ce qu'elle vienne en Allemagne, mais ce ne saurait être
du jour au lendemain; cela se conçoit naturellement.

LE MARQUIS.

Naturellement.

LE BARON.

Ainsi elle pourrait nous rejoindre.

LE MARQUIS.

Vous avez là une excellente idée.

LE BARON.

N'est-il pas vrai? Si elle refuse...

LE MARQUIS.

Si elle refuse, je la quitte pour jamais.

LE BARON.

C'est cela même; vous fuyez une ingrate.

LE MARQUIS.

Ah! je l'adorerai toujours!

LE BARON.

Certainement.

_À part._

Il n'est point méchant, et ses distractions mêmes, entre des mains
habiles, peuvent tourner à son profit. On n'a pas su le guider
jusqu'ici. Allons, il peut venir à Gotha.

_Haut._

Voilà qui est convenu; je vous laisse. À mon retour, votre démarche
sera faite, et le succès, je l'espère, sera favorable, car la
comtesse, apparemment, s'attend à votre proposition.

LE MARQUIS.

Mais je ne sais pas trop, car voilà plusieurs fois que je viens ici
pour lui en parler, et, je ne sais comment cela se fait, je l'oublie
toujours; mais, cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour
m'en souvenir.

LE BARON.

Cela fait un mariage bien avancé!

LE MARQUIS.

Je ne sais pas si elle y consentira, car il est difficile de la fixer
longtemps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous
écouter, et elle est à cent lieues de là.

LE BARON.

Elle est peut-être distraite?

LE MARQUIS.

Oui, elle est distraite. C'est insupportable, cela.

LE BARON.

Oh! je vous en réponds.--Je vais chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la comtesse
et cette ambassade, tout cela m'occupe beaucoup. On a mille lettres à
répondre. Elle veut que je lise un roman nouveau,... tout cela ne peut
pas s'accorder ensemble,... vous en conviendrez bien.

LE BARON.

Oui, oui, songez à votre mariage.

LE MARQUIS.

C'est vrai. Cette diable d'affaire-là me tourne la tête! Je n'y pense
jamais. Je ne vous reconduis pas.

LE BARON.

Hé! non, non. Vous vous moquez de moi.

_À part, en s'en allant._

Il voulait, disait-il, surveiller Germain, mais je vais le faire
surveiller lui-même.


SCÈNE III

LE MARQUIS, VICTOIRE.


LE MARQUIS.

Holà! oh! quelqu'un!

VICTOIRE.

Qu'est-ce que veut monsieur le marquis?

LE MARQUIS.

Donnez-moi ma robe de chambre.

VICTOIRE.

Vous badinez, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Hé! ah!... oui, oui.

VICTOIRE.

On a dit à madame la comtesse que vous étiez ici, et elle va venir.

LE MARQUIS.

Pourquoi cela? Je m'en vais faire mettre mes chevaux, et j'irai chez
elle.

VICTOIRE.

Mais, monsieur, vous y êtes, chez elle.

LE MARQUIS.

Vous avez raison;... c'est que je pensais...

VICTOIRE.

Monsieur, voilà madame.


SCÈNE IV

LA COMTESSE, LE MARQUIS, VICTOIRE.


LA COMTESSE, _en entrant_.

François, dites à Victoire de venir.

VICTOIRE.

Me voilà, madame.

LA COMTESSE.

C'est bon.--Monsieur de Valberg, je suis enchantée de vous voir...
Vous avez été hier de la distraction la plus divertissante du monde...
Je vous aime à la folie comme cela.

LE MARQUIS.

Ce n'est pas là le moyen de m'en corriger, madame, au contraire;
cependant, comme on dit souvent, les contraires se rapprochent
quelquefois.

LA COMTESSE.

Mademoiselle, je veux absolument avoir ma robe.

VICTOIRE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Donnez-moi un autre collet.

_Elle s'assied à sa toilette._

Celui-ci va à faire horreur.

_Au marquis._

Asseyez-vous donc.

VICTOIRE.

Mais, madame n'a qu'à le rendre si elle n'en veut pas; cependant il
est bien fait. C'est qu'il y a là un pli... Attendez.

_Elle l'arrange._

LA COMTESSE.

Oui, un pli, voyons.

_Elle se mire._

Eh bien! voilà ce que je veux dire. Il va à merveille comme cela. Ayez
soin que mademoiselle Dufour m'en fasse un autre tout pareil, mais je
dis tout de même, entendez-vous?

VICTOIRE.

Oui, madame. Et quand madame le veut-elle?

LA COMTESSE.

Quand? mais demain matin. Il n'y a qu'à envoyer François tout à
l'heure, j'en suis très pressée.

VICTOIRE.

Il n'y aura peut-être pas assez de temps.

LA COMTESSE.

Oh! sans doute, vous trouvez toujours ce que je désire impossible, et
puis vous viendrez dire que vous m'êtes bien attachée.

VICTOIRE.

C'est que rien n'est plus vrai.--Madame me gronde.

LA COMTESSE.

C'est bon, c'est bon, donnez-moi du rouge. Eh bien! monsieur de
Valberg, vous ne dites rien?

LE MARQUIS.

Mais vous ne m'écoutez pas, madame.

LA COMTESSE, _mettant son ruban_.

Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Ne parliez-vous pas des contraires?

LE MARQUIS.

Des contraires? N'est-ce pas des contrats, plutôt?

LA COMTESSE.

Cela peut bien être. Victoire!

VICTOIRE.

Madame?

LA COMTESSE.

Je ne sais plus ce que je voulais dire, avec vos contrats.

LE MARQUIS.

Ah! je vous le dirai, moi, quand vous voudrez m'entendre.

LA COMTESSE.

Je vous entends toujours avec plaisir.

LE MARQUIS.

Aurez-vous du monde aujourd'hui?

LA COMTESSE.

Non, si vous voulez. C'est même ce que je voulais dire, car tous les
ennuyeux de la ville prennent ce parc pour leur promenade. Victoire!
qu'on ne laisse entrer personne.

VICTOIRE.

Je m'en vais le dire, madame.

LE MARQUIS.

Je vous suis obligé, parce que j'ai à vous parler très sérieusement.

LA COMTESSE, _à Victoire_.

Ma belle-soeur, pourtant.

VICTOIRE.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Elle raffole de vous, monsieur de Valberg.

LE MARQUIS.

Moi, je la trouve charmante! Il y a des femmes comme cela, qui vous
séduisent dès le premier moment qu'on les voit.

LA COMTESSE.

Victoire, dites qu'on laisse entrer aussi M. de Clervaut.

VICTOIRE.

Est-ce là tout?

LE MARQUIS.

Ah! madame, M. de Latour aussi, je vous prie.

LA COMTESSE.

M. de Latour? Eh bien! oui, M. de Latour; je le veux bien.

VICTOIRE.

Je m'en vais le dire.

LA COMTESSE.

Attendez.--La liste d'hier.

VICTOIRE.

Mais, madame a laissé entrer tout le monde.

LA COMTESSE.

Vous croyez?

VICTOIRE.

J'en suis sûre.

LA COMTESSE.

Eh bien! en ce cas-là, tout le monde.

VICTOIRE.

Madame aura-t-elle besoin de moi?

LA COMTESSE.

Non, non.--Cependant ne vous éloignez pas... Qu'on m'avertisse quand
mes étoffes viendront.


SCÈNE V

LE MARQUIS, LA COMTESSE.


LE MARQUIS.

Vous faites des emplettes?

LA COMTESSE.

Oui, pour cet hiver.

LE MARQUIS.

Vous aimez beaucoup le monde, madame.

LA COMTESSE.

Sans doute, je ne connais que cela. Vous savez comme mon mari m'a
rendue malheureuse pendant trois ans qu'il m'a tenue enfermée avec
lui, dans une de ses terres.

LE MARQUIS.

Dans une de ses terres?

LA COMTESSE.

Oui, vraiment, excepté ce voyage que nous avons fait sur les bords du
Rhin.

LE MARQUIS.

Sur les bords du Rhin?

LA COMTESSE.

Oui.

LE MARQUIS.

Est-ce un beau pays?

LA COMTESSE.

Je ne peux pas trop vous dire, je ne m'y connais pas. On se donne
beaucoup de fatigue pour visiter toutes sortes d'endroits, et je ne
vois pas la différence. C'est une faculté qui m'est refusée. On me
montre des châteaux, des bois, des rivières, des églises surtout...
Ah, Dieu! les églises, les églises gothiques, il y fait un froid!
c'est un rhume de tous les jours. Je me souviens encore de mes
réveils, quand j'étais le matin dans un lit bien chaud, brisée par un
voyage en poste, et que M. de Vernon entrait dans ma chambre avec la
perspective d'une cathédrale!

LE MARQUIS.

Oui, cela doit être fort pénible.

LA COMTESSE.

À se faire Turc pour rester chez soi. Et notez bien que ce n'était pas
assez d'essuyer des caveaux humides, de se tordre le cou pour voir des
rosaces. Le triomphe de mon mari était de monter dans les flèches, et
l'on me hissait après lui. Connaissez-vous ce travail-là? On grimpe en
rond autour d'un pilier, dans une tourelle qui vous suffoque, et l'on
s'en va montant et tournant toujours, comme avec un tire-bouchon dans
la tête, jusqu'à ce que le mal de mer vous prenne, et qu'on ferme les
yeux pour ne pas tomber. C'est alors que votre cornac tire de sa poche
une lorgnette pour vous faire admirer le pays. Voilà comme j'ai vu
l'Allemagne.

LE MARQUIS.

C'est pourtant cette route-là, sans doute, que nous allons prendre
avec le baron.

LA COMTESSE.

Est-ce qu'il est ici, le baron?

LE MARQUIS.

Oui, madame, il vient d'arriver. Il est venu de Paris ce matin, par ce
grand orage;--c'est là ce qui a dérangé le temps, sûrement.

LA COMTESSE, _riant_.

L'arrivée du baron! ah! vous êtes délicieux!

LE MARQUIS.

Comment! ne parliez-vous pas de lui?

LA COMTESSE, _riant_.

Si fait, si fait, c'est à merveille.

LE MARQUIS.

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.

LA COMTESSE.

Non, non.--Je vous trouve charmant comme cela.

_Elle cherche quelque chose._

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous voulez? Du tabac? j'en ai de fort bon.

_Il ouvre sa tabatière._

Ah! j'oubliais bien!

LA COMTESSE.

Quoi?

LE MARQUIS.

Vous voyez ce papier-là. Devinez.

LA COMTESSE.

Je ne sais pas deviner, dites-moi tout de suite.

LE MARQUIS.

C'est que si vous voulez vous remarier...

LA COMTESSE, _cherchant sur son piano_.

Eh bien?

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous cherchez encore?

LA COMTESSE, _cherchant_.

Parlez, parlez toujours.

LE MARQUIS.

Vous seriez la plus heureuse femme du monde avec moi.

LA COMTESSE, _cherchant toujours_.

Avec vous?

LE MARQUIS.

Oh! sûrement.

LA COMTESSE.

Je ne le trouve pas; c'est inconcevable.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que vous cherchez donc là?

LA COMTESSE.

Un papier que j'avais tout à l'heure.

LE MARQUIS.

Est-ce une chose de conséquence?

LA COMTESSE.

Oui et non, c'est une chanson.

LE MARQUIS.

J'en ai un recueil; si vous voulez, je vous le prêterai. Il est très
complet depuis 1650.

LA COMTESSE.

C'était une chanson, nouvelle.

LE MARQUIS.

Il y en a beaucoup dedans.

LA COMTESSE.

Des chansons nouvelles?

LE MARQUIS.

Oui, pour ce temps-là.

LA COMTESSE, _riant_.

De 1650! ah! ah! ah! vous êtes toujours le même.

LE MARQUIS.

Oui, je suis constant. Cela ne réussit pas toujours, comme vous savez,
avec les femmes.

LA COMTESSE.

Est-ce que vous avez à vous plaindre des femmes?

LE MARQUIS.

Ah! si vous vouliez être la mienne!... Voici une visite.

LA COMTESSE.

Eh! c'est votre domestique.


SCÈNE VI

LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN.


GERMAIN.

Pardon, madame, c'est un papier que j'apporte à monsieur le marquis,
de la part de monsieur le baron.

LE MARQUIS.

Eh, morbleu! il s'agit bien... Ah! ah! madame, c'est assez singulier;
c'est une romance. Est-ce celle que vous cherchiez?

LA COMTESSE.

Voyons; mais il me semble que oui. Vous me l'aviez volée apparemment.

_Elle se met au piano et joue._

GERMAIN, _à part_.

Justement, c'est celle de la malle.

_Au marquis._

Monsieur, monsieur le baron m'a dit de vous demander...

LE MARQUIS.

Quoi? qu'est-ce que c'est.

GERMAIN.

Si vous songiez à vos affaires.

LE MARQUIS.

Eh! oui, tu viens nous déranger...

GERMAIN.

C'est que monsieur le baron tout à l'heure a reçu un exprès de
Fontainebleau, et cela l'inquiète beaucoup. Il est retourné encore
chez M. Duplessis; il paraissait tout bouleversé.

LE MARQUIS.

En vérité?

GERMAIN.

Oui, et je vous ai apporté cette musique, afin d'avoir une raison
d'entrer et afin de pouvoir vous dire en même temps qu'il faut une
réponse sur-le-champ.

LE MARQUIS _réfléchit_.

Tu as bien fait. Mais il me semble... Ce n'est pas cela, madame, ce
n'est pas cela, vous vous trompez.

_Il va au piano._

LA COMTESSE.

Mais j'y vois clair apparemment. Tenez...

_Elle joue._

GERMAIN.

Il ne me semble pas qu'ils parlent beaucoup d'affaires. Monsieur le
baron m'a dit de saisir au vol quelques mots de leur entretien.

_Il se retire lentement._

LA COMTESSE.

Vous voyez bien que c'est écrit ainsi.

LE MARQUIS.

Oui, pour la musique. Mais les paroles...

LA COMTESSE.

Les paroles, je ne les sais pas.

LE MARQUIS.

Comment! elles sont de...

_Il chante._

    Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...

GERMAIN, _près de la porte_.

Cela ne prend pas le chemin de Gotha.

LE MARQUIS.

J'ai oublié le reste; c'est singulier.

LA COMTESSE.

Très singulier, avec votre mémoire!

LE MARQUIS.

Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.


SCÈNE VII

LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.


VICTOIRE.

Voilà vos étoffes, madame.

LA COMTESSE.

C'est bon.

LE MARQUIS.

On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.

LA COMTESSE.

Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.

LE MARQUIS.

Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à
parler.

LA COMTESSE.

Ici? chez moi?

LE MARQUIS.

Oui;--et à propos.--C'est vous.

LA COMTESSE.

Moi?

LE MARQUIS.

Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?

LA COMTESSE.

Quoi?

LE MARQUIS.

Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.

LA COMTESSE.

Je ne sais pas quand.

LE MARQUIS.

Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.

LA COMTESSE.

Je ne m'en souviens pas.

LE MARQUIS.

Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas
concevables. Il me semble pourtant...

LA COMTESSE.

Dites.

LE MARQUIS.

Que je vous ai parlé de mon voyage.

LA COMTESSE.

Quel voyage?

LE MARQUIS.

En Allemagne.

LA COMTESSE.

Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.

LE MARQUIS.

Comment du vôtre?

LA COMTESSE.

Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.

LE MARQUIS.

Je vous demande pardon, je vous assure...

LA COMTESSE.

Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume
de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.

LE MARQUIS, _s'en allant_.

Mais c'est moi...

LA COMTESSE, _de même_.

Je vous dis que c'est moi...


SCÈNE VIII

GERMAIN, VICTOIRE.


GERMAIN.

Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur
aime madame.

VICTOIRE.

Et je sais que madame aime monsieur.

GERMAIN.

Et que monsieur veut épouser madame.

VICTOIRE.

Et que madame ne demande pas mieux.

GERMAIN.

En êtes-vous sûre?

VICTOIRE.

Parfaitement.

GERMAIN.

Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade.

VICTOIRE.

Où?

GERMAIN.

À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est
accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa
Majesté.

VICTOIRE.

Qu'est-ce que cela signifie?

GERMAIN.

Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non
avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons
demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger
tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.

VICTOIRE.

Il a pourtant parlé mariage et voyage.

GERMAIN.

Et elle lui a répondu chanson.

VICTOIRE.

Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?

GERMAIN.

Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit,
avec votre maîtresse.

VICTOIRE.

Monsieur Germain.

GERMAIN.

Mam'selle Victoire.

VICTOIRE.

Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là.
Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?

GERMAIN.

Oui, le voici.

VICTOIRE.

Donnez-le moi, et maintenant...

_Elle écrit sur la romance._

GERMAIN.

Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?

VICTOIRE.

Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.

GERMAIN, _lisant_.

Mais s'ils se fâchent?

VICTOIRE.

Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte
raison...

GERMAIN.

Les voici qui viennent; sauvons-nous.

VICTOIRE.

Et écoutons.


SCÈNE IX

LA COMTESSE, LE MARQUIS.


LA COMTESSE.

Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?

LE MARQUIS, _un livre à la main_.

Non, ce n'est pas ce que je choisirais.

_Lisant._

    Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...

LA COMTESSE.

Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr
de votre mémoire.

LE MARQUIS.

Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu
tout de suite.

_Lisant._

    Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire
    Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,
    De quels hôtes divins le ciel est habité.

LA COMTESSE.

Vous y mettez une expression!...

LE MARQUIS.

Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du
coeur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on
vous les dise?

    Fanny, l'heureux mortel...

LA COMTESSE.

Vous vous divertissez, je crois.

LE MARQUIS.

Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus
sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants.

LA COMTESSE.

Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.

_Elle s'assied au piano._

LE MARQUIS, _près d'elle_.

Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc,
madame?

LA COMTESSE.

À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?

LE MARQUIS.

Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.

LA COMTESSE.

C'est une étoffe trop âgée.

LE MARQUIS.

Elle m'a paru toute neuve.

LA COMTESSE.

Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé.

LE MARQUIS.

Que c'est bien femme, ce que vous dites là!

LA COMTESSE.

Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,--voilà ce qu'il vous faut, à
vous autres.

LA COMTESSE.

À vous autres! Vous êtes poli.

LE MARQUIS.

Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez
plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez
pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas
tant de fantaisies.

LA COMTESSE.

Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?

LE MARQUIS.

Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.

LA COMTESSE.

Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.

LE MARQUIS.

Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait
véritablement.

LA COMTESSE.

Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.

LE MARQUIS.

Parlez-vous sérieusement, madame?

LA COMTESSE.

Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne
volonté.

LE MARQUIS.

O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!

LA COMTESSE.

Comment, votre mort?

LE MARQUIS.

Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas
me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole,
mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle
m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas.

LA COMTESSE.

Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?

LE MARQUIS.

Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin
de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en,
madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un
voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets,
vous avez les vôtres; que sais-je?--Vous trouverez cent raisons, cent
obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce
votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné.
Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais
qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;--non, madame, vous ne
m'aimez pas.

LA COMTESSE.

Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là?

LE MARQUIS.

Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas
l'entendre, je me retire. Adieu, madame.

LA COMTESSE.

Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent
qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau
du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne
ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage
jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe
feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que,
dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est
plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon
d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.

LE MARQUIS.

Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner
de vous.

LA COMTESSE.

En vérité, vous perdez l'esprit.

LE MARQUIS.

De mieux en mieux.--Que je suis malheureux!

LA COMTESSE.

Vous ne soupez pas avec moi?

LE MARQUIS.

Non, je m'en vais.--Adieu, madame.

_Il s'assied dans un coin._

LA COMTESSE.

Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et
incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est
que cela?

_Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la
romance._

LE MARQUIS, assis.

Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire!
qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le coeur
tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en
toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le
plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse
avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis,
moins je le comprends.

_Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse._

Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute
impardonnable.

LA COMTESSE, _lui présentant le papier quand il passe devant elle_.

Tenez, Valberg, lisez donc cela.

LE MARQUIS, _de même_.

Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me
pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut
que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et
si belle! pas une femme ne lui est comparable.

LA COMTESSE, _à part_.

Je laisse passer cette distraction-là.

LE MARQUIS, _de même_.

Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à
faire pitié! Son étourderie continuelle...

LA COMTESSE, _présentant le papier_.

Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!

LE MARQUIS, _de même_.

Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à
un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit,
cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?--J'aurais fort
à faire avec cette femme-là.

LA COMTESSE.

Ceci mérite d'être écouté.

LE MARQUIS.

Mais elle est si bonne musicienne!--Germain!--Ah! que nous serions
heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis,
avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.

LA COMTESSE.

À la bonne heure.

LE MARQUIS.

Mais non, elle aime le monde, les fêtes!--Germain!--Eh bien! Je
ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille
femme?--Germain!--Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces
plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée;
je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me
trahissait...--Germain!--je lui plongerais un poignard dans le
coeur.

LA COMTESSE, _lui prenant la main_.

Oh! que non, monsieur de Valberg.

LE MARQUIS.

C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...

LA COMTESSE.

Avant de me tuer, lisez cela.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que c'est donc?

_Il lit:_

«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser
madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.»

Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui
avais parlé de ce voyage-là.

LA COMTESSE.

Mais c'est donc réel, ce départ?

LE MARQUIS.

Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter.

LA COMTESSE.

Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes
sont de son écriture.

LE MARQUIS.

Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.

LA COMTESSE.

Non, mais elle écrit des impertinences.

LE MARQUIS.

Point du tout, c'était ma pensée.

LA COMTESSE.

Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?

LE MARQUIS.

Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.

LA COMTESSE.

Et quand partez-vous?

LE MARQUIS.

Demain matin.

LA COMTESSE.

Vous vouliez donc m'épouser en poste?

LE MARQUIS.

Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux
voyage!

LA COMTESSE.

Un enlèvement?

LE MARQUIS.

Oui, dans les formes.

LA COMTESSE.

Elles seraient jolies.

LE MARQUIS.

Certainement, nous publierions nos bans...

LA COMTESSE.

À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?

LE MARQUIS.

Nous avons mon oncle.

LA COMTESSE.

Et nos parents?

LE MARQUIS.

Ils ne demandent pas mieux.

LA COMTESSE.

Et le monde?

LE MARQUIS.

Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce
que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre
tout à coup pour des banqueroutiers.

LA COMTESSE.

Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.

LE MARQUIS.

Suivons-le, il sera tout simple.

LA COMTESSE.

J'en suis presque tentée.

LE MARQUIS.

J'en suis enchanté. Holà! Germain!

_Entre Germain._

GERMAIN.

Vous avez appelé, monsieur?

_À part._

Je crois que le danger est passé.

LE MARQUIS.

Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la
chambre, et apporte-la tout de suite.

GERMAIN.

Ici, monsieur?

LE MARQUIS.

Oui; dépêche-toi.

_Germain sort._

LA COMTESSE, _riant_.

Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?

LE MARQUIS.

Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous,
quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.

LA COMTESSE.

Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les
Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr
que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire
convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que
vous possédez en Espagne?

LE MARQUIS.

En Espagne? Je ne vous comprends pas.

LA COMTESSE.

Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de
caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en
donne l'exemple?

LE MARQUIS.

Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait
tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les
talents et toutes les grâces?

LA COMTESSE.

Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et
étourdie, surtout étourdie...

LE MARQUIS.

Qui a jamais dit cela, madame?

LA COMTESSE.

Un de mes amis.

LE MARQUIS.

Un impertinent.

LA COMTESSE.

Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son
miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate
qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un
chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au
whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un
fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein
de délicatesse qui, pour gagner le coeur d'une femme, lui adresse
des compliments par usage, et des injures par distraction.

LE MARQUIS.

Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et
vous verrez si dans ce voyage...

LA COMTESSE.

Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?

LE MARQUIS.

Vous avez dit oui.

LA COMTESSE.

J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.

LE MARQUIS.

Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce
portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui,
c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte,
l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient
de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me
faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous
avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut
qu'un mot pour me la rendre.

LA COMTESSE.

Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait
se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre
raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour
de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc,
marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous
nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si
nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce
serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.

LE MARQUIS.

Je ne demande pas mieux que de vous obéir.

LA COMTESSE.

Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je
suis paresseuse, vous me l'avez dit...

LE MARQUIS.

Mais, madame...

LA COMTESSE.

Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez
toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez
sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin
d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à
des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux
murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne
soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre;
vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de
ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais
volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et
pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le
bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces
disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où
nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de
rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour
de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un
bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour
renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le
plaisir de dire: Si je voulais?

LE MARQUIS.

Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez
digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.

LA COMTESSE.

Non pas; où seraient mes profits?

_Entre Germain avec la malle._

GERMAIN, _entrant_.

Voilà votre malle, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Et mon oncle?

GERMAIN.

Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Eh bien! madame?

LA COMTESSE.

Eh bien!... essayons.

LE MARQUIS.

Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.

LA COMTESSE.

C'est là votre manière de me remercier?

LE MARQUIS.

Hé! madame, j'aurai bien le temps.

LA COMTESSE.

Comment, bien le temps? c'est honnête.

LE MARQUIS.

Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre
chose pendant tout le reste de ma vie.

_Entre Victoire._

VICTOIRE.

Madame a besoin de moi?

LA COMTESSE.

C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...

LE MARQUIS.

Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au
lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche.

_Il y met une bourse._

LA COMTESSE.

Est-ce là cet homme si raisonnable!

LE MARQUIS.

Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre
musique.

LA COMTESSE.

Voilà un bon commencement.

LE MARQUIS, _arrangeant la musique_.

On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs
là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux.

_Il chante._

    Fanny, l'heureux mortel...

Ils vous adoreront, ces braves gens.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Va me chercher mon violon.

_Germain sort._

LA COMTESSE.

N'oubliez pas cette romance, au moins.

LE MARQUIS.

Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.

LA COMTESSE.

Et ma robe feuille-morte? Victoire!

VICTOIRE.

Oui, madame.

_Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard._

LE MARQUIS.

Vous voulez la prendre?

GERMAIN.

Puisque c'est une de vos conditions.

LE MARQUIS.

Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en
d'autres, mademoiselle.

_Il la jette sur un meuble._

LA COMTESSE.

Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que
le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.

LE MARQUIS.

C'est cela même.--Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha.

LA COMTESSE.

Comment, à Gotha?

LE MARQUIS.

Eh! oui, c'est là que nous allons.

LA COMTESSE.

Ah! tenez, prenez ce petit coffre.

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?

_Regardant._

Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.

LA COMTESSE.

Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.

LE MARQUIS.

Que d'heureux jours nous allons passer!

LA COMTESSE.

Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour
un bal masqué.

LE MARQUIS.

Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien.

LA COMTESSE.

Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?

LE MARQUIS.

Vous avez raison; ma montre suffit.

_Il la met dans la malle._

LA COMTESSE.

Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà
diplomate.

LE MARQUIS.

Oh! ne craignez rien, j'ai

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