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Les Contemporains, 7ème Série

by Jules Lemaître · French · Gutenberg #23508 · 504,895 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Contemporains, 7ème Série
    
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Title: Les Contemporains, 7ème Série

Author: Jules Lemaître


        
Release date: November 16, 2007 [eBook #23508]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/23508

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





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corrigées.]


               NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE

                       JULES LEMAÎTRE
                  DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE



                     LES CONTEMPORAINS

              ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES

                      SEPTIÈME SÉRIE


                Marceline Desbordes-Valmore
          L'amour selon Michelet--Victor Duruy
       J. K. Huysmans--Henri Lavedan--Émile Faguet
                      Paul Deschanel
        Maurice Donnay--Réponse à M. Dubout, etc.



                          PARIS
     SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
       (ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie)
                   15, RUE DE CLUNY, 15

                          1899
  _Tout droit de traduction et de reproduction réservé_




LES CONTEMPORAINS

ÉTUDES ET PORTRAITS

SEPTIÈME SÉRIE




DU MÊME AUTEUR.


  EN VENTE

  Les Médaillons,
      poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).                     3 »

  Petites Orientales,
      poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).                     3 »

  La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt,
      1 vol. in-12, br. (Hachette et Cie).                      3 50

  Les Contemporains:
      _Études et portraits littéraires_.
  Sept séries.
      Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br.               3 50
      _Ouvrage couronné par l'Académie française._
      Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).

  Impressions de théâtre.
  Dix séries.
      Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br.               3 50
      Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).

  Corneille et la Poétique d'Aristote.
      Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et Cie).         1 50

  Sérénus,
      _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).      3 50

  Myrrha,
      _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, 4e édition, br.
      (Lecène, Oudin et Cie).                                   3 50

  Dix Contes,
      1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par
      Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier,
      Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition
      de grand luxe sur vélin, broché.                          8 »
  Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène,
      Oudin et Cie).                                           12 »

  Les Rois,
      roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy).                  3 50

  Révoltée,
      comédie en quatre actes (Calmann-Lévy).                   2 »

  Le député Leveau,
      comédie en quatre actes (Calmann-Lévy).                   2 »

  Mariage blanc,
      drame en trois actes (Calmann-Lévy).                      2 »

  Flipote,
      comédie en trois actes (Calmann-Lévy).                    2 »

  Les Rois,
      drame en cinq actes (Calmann-Lévy).                       2 »

  L'Âge difficile,
      comédie en trois actes (Calmann-Lévy).                    2 »

  Le Pardon,
      comédie en trois actes (Calmann-Lévy).                    2 »

  La Bonne Hélène,
      comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy).            2 »

  L'Aînée,
      comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy).    2 »




LES CONTEMPORAINS.

Mme DESBORDES-VALMORE.


                                   20 avril 1896.

... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce feuilleton[1],
vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et
son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette
extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres,
qui est la _Correspondance intime_ de Marceline Desbordes-Valmore,
récemment parue chez Alphonse Lemerre.

                   [Note 1: Le feuilleton du _Journal des Débats_.]

Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons
jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de
douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature qui fut
éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu
de génie. Mais, en outre, la préface de la _Correspondance intime_
nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait
comprendre l'intensité singulière de certains cris des _Élégies_, et
l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons
aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans
avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un
enfant, qui était mort encore au berceau.

On a dit:--Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut
pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi
nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette
révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne
ressemble-t-elle pas à une trahison?--J'avoue ne pas comprendre ce
scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu
et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de
Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint
directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou
1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour
donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on
révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous
savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et
qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous
n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la
mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses _Élégies_, et,
sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là
souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si
je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux
désespoirs de notre Sapho bourgeoise.

Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne
et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu
de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage
jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa
vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être
aimée,--et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un
homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une
amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle
était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis,
un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut
qu'elle allait être mère...

Quel était cet inconnu? L'éditeur de la _Correspondance intime_, M.
Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M.
Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des _OEuvres_ de
Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.

«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente
autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde,
un lettré, un _rimeur versé dans l'art d'Ovide_, lequel, frappé et
peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut
tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une
gratitude ingénue?»

Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:

  J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.

Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian,
ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous
parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette
époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers _les
Métamorphoses_?... Mais non; Marceline écrit quelque part:

  Ton nom! partout ton nom console mon oreille...
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  _Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire_;
  On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,
  Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.

Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui
s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai
pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs,
c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a
pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!»

Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il
paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture
déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses
nouvelles:

    J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,
    Et dans quel temps! _mon ami par l'absence_,
    Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;
  Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.

Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été
lâchée,--puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur
triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un
peu!

Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle
rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son
vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en
avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et
l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha.
Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois...
C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,--et c'était un
romantique. La mélancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux
éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des
Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait
d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle,
raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais
quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle
était seule au monde, avec un coeur meurtri, mais toujours un infini
besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à
quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de
sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,--et de
respect,--dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de
tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette
comédienne étaient, du reste, deux coeurs parfaitement ingénus, comme
il appert de la _Correspondance intime_. Bref, ils s'épousèrent.

C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines,
de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2
mai 1813, on donnait _Amphitryon_ au Théâtre-Français. Valmore y
jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît
dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui
le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de
haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore
fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois se passèrent
avant qu'il pût remonter sur les planches.»

Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais
il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.»
Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu
jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de
Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme
administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais
mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car
_son genre est perdu en province_.» Cela signifie qu'il paraissait
«vieux jeu»,--en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à
déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français,
et dans les premiers emplois,--tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y
rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il
pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...

Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme
vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient
jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement,
naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses
colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages
en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle
ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle
n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il
renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à
s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier,
immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le
changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les
chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de
voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il
abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux
rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou
essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui
t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés
d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux,
le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de
_l'Éducation sentimentale_?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses
grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un
comique navrant.

Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre
par une innocente exagération de langage et par de petites
déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline,
des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, _parce que ma
voix me faisait pleurer_.» L'explication est charmante; mais la
vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et
qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.

Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans
cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le
plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de
sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est
certain, _mon bon ange_, que je ne te connais pas de rival au théâtre.
Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et,
quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi
pénétrantes, car ta prononciation est aussi _distinguée_ que celle de
Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces
lignes à son mari.--Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus
là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les
bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année:
«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait
alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses
filles.--Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher
mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc
cinquante-neuf.

Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre
intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons
avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver
d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement
et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mère qui pardonne
aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui
répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par
quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de
l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je
n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari.
N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement,
de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé
n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec
indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»

Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que
Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très
profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé
«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui,
au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette
correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après
sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline
Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père
Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins
lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, _que je
partage_. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de
la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est
courbée comme la tienne, sous des larmes _encore_ bien amères.» Les
mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.--En
1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à
Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant
d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé
cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un
coeur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a
été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement
expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de
Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario
en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement
souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait
voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je
regrette de cette belle Rome? La trace rêvée _qu'il y a laissée de ses
pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement
puissante sur moi_.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne
demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» _Il_, c'est
«l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.

    J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
    Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,
    Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

    Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
    Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
    Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

    La vague en a paru rouge et comme enflammée.
    Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
    Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant
aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était
si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et
s'en émut à deux ou trois reprises.

Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure.
Telle Mme de Montaiglin dans _Monsieur Alphonse_; mon Dieu, oui.
Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin!
Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore
attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile
confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies...
S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il
médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)?
Mystère.

Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des _Élégies_ de
sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était
décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser»,
un _eautontimôroumenos_ ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de
treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout
de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait
y avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,--plus élégamment, car il
se piquait d'élégance dans ses propos--: «Sapristi! où ma femme
est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni
paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par
lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand
il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui
répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien.
C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs
peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.»

Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours
d'une autre absence de Marceline,--qui avait alors cinquante-trois
ans,--son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui
est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est
qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai
dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de
romances de _commande_ sur des sujets donnés, dont quelques-unes
n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné
autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont
produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le
premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que
je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la
confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de
vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais
complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas
d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois
que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de
contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu
de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en
ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à
personne.»

Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans
cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela
est assurément flatteur pour notre Marceline.


                                   27 avril 1896.

... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes?
Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un
paquet de lettres.

Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival,
ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-_Marc_ Girardin,
comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé
ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que
sept ans au moment de cette rencontre.

Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile
de cette indication,

  Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,

ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de
Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la correspondance
de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans
le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).»

Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le
Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais
André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de
Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du
Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'_Odes sacrées_, de
_Cantates sacrées_, et d'une traduction des _Bucoliques_ de Virgile,
étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.

Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit
sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort
d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.

Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous
citez:

  Ton nom...
  Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,

me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-_Marcellin_, fils naturel
de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel
en 1819 ou 1820.»

Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.

Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade
révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'_Écho de Paris_, la
moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel,
mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des vers, des
romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. Il ne fut
point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris,
à Aulnay-lès-Bondy.»

Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver
dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans
les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:

«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore
vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle»
qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.

«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de
Mme Valmore: Marceline-Félicité-_Josèphe_.

«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces
renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas
mystère.

«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit
autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort
de croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal
est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom
de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus
pur et le plus désintéressé.

«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette
pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car
vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»

Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que
Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de
renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de
désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure
dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M.
Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le
coeur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne
pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa
faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte
Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir
une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup
de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline
répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire:
«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses
réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre
allusion à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement,
que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est
que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M.
Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de
cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace
de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur
de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il
est fixé. Est-ce que je me trompe?

Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:--La seconde
fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que
Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez
vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de
dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un
sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à
quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on
saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre
coeur. Ne le pensez-vous pas?

Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la
_Correspondance intime_, une lettre fort intéressante:

«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant
les siècles»; je vous en suis reconnaissant.

«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais
hésité à la faire paraître. Mais elle est dans une collection
publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et
fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu.
Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en
partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir.

«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme
Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant
à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»

M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de
ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude
(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.


                                   4 mai 1896.

... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de
Latouche!

Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:

«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère
que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des
fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à
son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.

«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille
Valmore étaient de pure amitié. Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné
à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais
seulement en raison de cette amitié.

«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source
qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans
un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche
avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que
l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce
dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline
aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et
qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture
et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition.
La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille
Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite
ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de
lui, tant on le craignait.

«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il
le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation,
celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du
fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il
lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?

«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?

«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la
_Correspondance_ de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche
(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre
Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à
l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du
Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit
un fils que Latouche adorait.

«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme
marié? Non, n'est-ce pas?

«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans
date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne
laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier.
Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question,
posée dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'année
dernière, est restée sans réponse.

«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»

Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif
intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que
Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins
de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de
dissimulation.

Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute,
«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms
de Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait
ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un
hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se
révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et
qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives
de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car,
dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le
nom de son amant, je trouve ce vers:

  On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.

Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...

Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse
et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus.
Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de
l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans
quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il
était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et
auteur de _Cantates sacrées_, imbu, sans doute par snobisme, de ce
christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci,
il devait donner aisément dans un _pathos_ idéaliste, propre à séduire
la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je
sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de
Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations
possibles, que rien ne _démontre_ non plus qu'il l'ait été. C'est une
impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis
pas médiocrement fier.

Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait
voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus,
quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom
de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du
temps? ou tout bonnement pris au hasard?...

Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui
n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était
ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas
gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en
son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les
Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa
triste maîtresse:

  Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...
  _D'un éloge enchanteur toujours environné_,
  À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...

... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir
le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis
évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de
celui de l'OEdipe du café de l'Univers, au Mans.

On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article,
parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est
exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration.
J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire
d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous
assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur
moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me
traite moi-même!

Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée,
dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu
sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc
les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des
temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun
degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un
sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque
sainte.

J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient
qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de
guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour
nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme
feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours
sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère
à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent,
l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs,
le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune.
«Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril»,
l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À
vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la
suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans
talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un
«vieux lecteur des _Débats_» ce renseignement: «L'acteur Valmore a
créé le rôle du geôlier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait
d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il
était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle
perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son
frère, ses soeurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille
Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à
cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du
loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive
de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas
de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une
crucifiée...

Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais
elle ne désespère,--et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on
puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou
seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine.
L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime,
renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes
absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont
la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent
tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il
semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte
toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à
l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs
espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de
n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que
possible pendant des années, on finit par être tranquille sur
l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères,
les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent
peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous
savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la
triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du
moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le
souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus
humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans
une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que
ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois
aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont
devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte
d'insouciance bohème...


                                   25 mai 1896.

Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le
séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en
donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours,
une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même
renseignement. Or, cette lettre était l'oeuvre d'un loustic.

Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état
d'esprit de ce mystificateur imbécile.

Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la
mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai
essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée,
d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon
avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de coeur, un
germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je
réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est
quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit
finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité,
je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les
Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort
petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte
ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se
sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des
préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans
le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais
mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui
ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir,
expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres
spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur
endurance de Peaux-Rouges.

Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous
a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre
ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien
de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni
incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas
M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à
l'authenticité de ce billet?--Quelle a donc pu être la pensée du
subtil faussaire?

Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon
toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire,
et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien
singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure
curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et
une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs
ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun
degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un
mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre
mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la
mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être
plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies
(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique
somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement
insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il
m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur.
Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très
humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple
imbécillité.

Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si
c'est cela, qu'il soit heureux.

Mais Marceline nous attend.

Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers
tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de
cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais
il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est
pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que
lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et
elle était infiniment bonne.

Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous
pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées
_peupliers_.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du
dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est
qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des
autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés.
Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres
qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de
visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son
châle étroit, vers quelque oeuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à
un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête
pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte
et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de
Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur
le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera
d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort
tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente
mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et
_chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint
orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est
vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un
rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans
le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est là le
miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville...
Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles
infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai
plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et
_fait frémir_, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a
de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres
d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour
triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre
adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de
Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et
chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de
sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et
qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui
extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase
sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en _martyr_, sous
_l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et
ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous
faisait par moments envier _l'élite_ qui _montait à Dieu_»? N'est-ce
pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout
formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?

Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à
tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle
elle les voit et les entend.--À cause de sa profession première et de
celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu,
a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde
forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les
chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, maîtresse
d'Auber,--et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la
réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de
toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une
imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de
leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à
Pauline, délaissée par le petit père Auber!...

Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes
les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les
voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une
restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux.
Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus
incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique
de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui
l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été
bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement:
comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée
tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand
foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte
échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes
de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu?
Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie
des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue
et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient
en sa présence.

Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les
rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est
Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon
comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la
main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de
toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête,
tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce
matin.»--«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver
d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a
embrassée dix fois, mais du coeur. Elle est simple... tiens, comme la
bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante
ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le coeur. Elle m'a
entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que
je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars
m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu
n'as pas d'idée de Mars, elle y met du coeur et une volonté qui
récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée
dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a
prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été
d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la
même lettre!--«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais
qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a
parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la
grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre,
si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop
courts.»--«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable:
comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer
aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent...
Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise
en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et
veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un
beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»--«... J'ai vu M. Victor
Hugo, qui m'a reçue à coeur découvert... Il demeure attaché à l'idée
de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des
circonstances indiquées pour te servir...»--«M. Sainte-Beuve est venu
dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»--«M.
Sainte-Beuve fait des voeux bien sincères pour ton retour et s'ingère
pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois
déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai
rien vu de si simplement bon.»--«M. Balzac est venu me voir il y a
quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son
talent.»--«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par
des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un
volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour
déménager.»--«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son
concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme
humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à
la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu
l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il
demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des
lunettes vertes.»--«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant
la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son
fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de
calme et de fleurs.»--«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi...
M. Favre est un homme très droit et très simple; son âme seule est
exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa
raison.»--«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très
bon par le coeur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des
tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»--«Hier mardi,
M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop
vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné
son premier volume de la _Révolution française_», etc., etc... Mon
Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!...
Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de
lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la
fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains
célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée?
Honorons nos pères,--ou Marceline qui sut les voir ainsi.

Et comme elle sait admirer!--Elle assiste, chez Mme Récamier, à une
lecture solennelle des _Mémoires_ de Chateaubriand. «Je n'ai rien
ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines.
J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand
s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec,
mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»--«Je
suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque
ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance
d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle
âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi,
comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres coeurs
secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous
tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...)
Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles
qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis
frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»--À propos du
retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le _Siècle_, 14
décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau;
mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde
lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le
rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute
l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»--«Je profite de ces
moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce
soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce
livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange,
que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les
merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que
j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.»
Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique.
Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: «Je garderai donc
cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon
coeur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il
ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui
chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands
missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là,
il faut tirer l'échelle,--l'échelle de Jacob.

Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces
lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective.
Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme.
Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline
et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus
clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de
Marceline: _Credo_, par: _Je suis crédule_. Évidemment elle le
divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un
respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un
peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille
aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la
peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut
point une personne négligeable[2].

                   [Note 2: Il resterait à définir la profonde et
                   l'originale piété de Marceline; puis à caractériser
                   sa poésie,--poésie d'ignorante géniale, poésie
                   admirablement passionnée et spontanée (parmi
                   quelque naïf fatras) essentiellement _musicale_, et
                   qui tantôt fait ressouvenir de Lamartine, tantôt
                   fait présager Verlaine. Mais j'ai dû interrompre
                   cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du
                   courant de sensibilité qu'il faudrait pour la
                   reprendre.]


                                   15 juin 1896.

Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses
quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux
filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement
distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés
nerveuses,--mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et
souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut
mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille,
attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu
lui ouvrir un peu son coeur:

«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où
prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par
larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit,
mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences
forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit
apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère
qui m'a fait entrevoir un moment le _ciel_ d'une mère, le coeur de son
enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce
monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses
vertus et ses fautes...»

J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: _Un
projet de mariage de Sainte-Beuve_, publiés par la _Gazette
anecdotique_ du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous
dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être
précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le
regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la
toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante,
sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle
plaisait au premier abord.»

En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra
comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé
rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite,
avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était
reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces
réunions. L'auteur de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_, l'ami de
la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire
dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au
fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son
âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au
whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des
petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait assez
souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.

Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne
tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833,
Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que
celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la
trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions
quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le
comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel
dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par
quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me
traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux
album qu'elle me permettait de lire...»

Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des _Mémoires_, était le contraire
d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par
son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La
littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des
«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse
de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à
l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet
qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine,
pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans
doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, le
premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve
t'attend sur tes gages donnés.»

Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il
eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni
l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête,
ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu
dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il
eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa
un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura
jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée
qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le
mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à
l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir
et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques
_virginales_, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé
d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait
commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui
l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce
respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de
transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant
plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,--et c'était
le cas de Sainte-Beuve,--aux rencontres grossières. On peut, quand on
a à la fois l'âme délicate et les moeurs cyniques, estimer répugnant
de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé
de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je,
rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je
parle très sérieusement.

Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout
ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté
d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus
tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont
elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette
gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait
tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je
suis tenté de croire,--car le même sentiment s'y retrouve, et presque
les mêmes expressions,--que l'admirable pièce des _Consolations_:

  Toujours je la connus pensive et sérieuse...

fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine
Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et
je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)

Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être,
une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En
1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie
de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle
écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son
frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher
frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour
nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose
pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là
l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par
_genre_, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de
sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène _à
âne_ et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des
fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré
vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous
rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta
part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un
style élégant et philosophique comme celui-ci:

    Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
  Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:
  Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
       Car nous le mangerons demain.

«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une
licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous
devenons de véritables Angevins: _molles_, comme dit César (ou un
autre).»

Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines
de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce
badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le
pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de
Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.

Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être
consultée sur la toilette de la mariée,--peut-être sur la mariée
elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit
vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande
intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»

Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de
la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni
d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et
les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les
désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la
fois adorables--et excessifs--à cette élève de Sainte-Beuve. Elle
l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer»
toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru
qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait
simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se
souvenant plus que du grand coeur de sa mère, Ondine osait se livrer
davantage, ainsi que nous l'avons vu.

Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès
avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante,
que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se
déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une
jalousie folle contre sa soeur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès
était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, _faisait
pleurer_. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie,
cette voix déchirait le coeur de la mère lorsque l'enfant faisait de
vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils
ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle
qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. _La
Voix perdue_ est un des souvenirs de ces veilles poignantes.»
(_OEuvres_ de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)




«L'AMOUR» SELON MICHELET.


Michelet a écrit _l'Amour_ en 1858, parce que la France «était
malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des
mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas,
après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le
livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs
excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des
grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et
que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.


_L'Amour_ de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un
accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec
_l'Amour_ de Stendhal ou _la Physiologie du Mariage_ de Balzac.

Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont
tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme
et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient
capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient
pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes,
libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine
pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue
de leur enquête personnelle.

Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,--ou de
l'amour-libertinage,--quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un
amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour
des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie
passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand
amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au
suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,
une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout
pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que
vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une
proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour
elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous
la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est
presque le tout.

Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des
choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la
possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses
nerveuses... quoi de commun entre cela--et aimer? L'amour de Michelet
est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout
son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.

Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se
donner avec son coeur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut
faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre coeur, dont un
corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le
signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de
vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se
dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme
les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que
d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne
veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin,
et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les
passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des
sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit,
quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne
sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa
capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout
désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables
par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et
de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»

L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le
livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une oeuvre
d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments
complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et
c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité
d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement
moral par l'amour.


Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale
et la plus féconde du livre de Michelet: «_L'Amour n'est pas une
crise_, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de
passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.»
Autrement dit, un amour, c'est une vie.

Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un
jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il
les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit
année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents,
l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement:
«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le
mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans
l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»

Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des
points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son
livre _l'Amour_, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet
idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies
par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique
des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un
«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité
le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner
un peu en détail.

       *       *       *       *       *

Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la
question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou
plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il
ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme,
vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La
physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La
fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte
générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets
multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.»
Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second
mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme
met en elle sa marque pour toujours.--Mais, au surplus, l'avancement
moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et
l'oeuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet
avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'oeuvre d'un seul
amour et qui dure autant que la vie même.--Bien différent de nos plus
récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le
libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans
le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les
mauvaises moeurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il
parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de
filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de
tristesse.»


De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore
la femme.

Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau
lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de
menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une
incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle
paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite
moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le
goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est
pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu
d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il
croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de
chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique,
grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre
Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la
femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son
bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les
lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète,
l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble
page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il
est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir
ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son
empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de
frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les
plus niaises. Mais elle est profonde et continue.

Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi
différente que possible de l'homme.

Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation
que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps.
Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du
muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait
que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge
quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni
d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux
des garçons.--Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met
dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide,
rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui,
l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!--Car il la faut ainsi, molle
et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que
l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à
son tour renouvelé et achevé par elle.

Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse,
comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une
blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême
sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme;
au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son
sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle
ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un
langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais
surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet
autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme
soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de
ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de
Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen
âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme
harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il
explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort.
Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez
malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes
avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux
déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur
vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas
seulement une malade, mais une blessée. Elle subit _incessamment_
l'éternelle blessure d'amour.»

Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle
fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle
travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit
royaume.--Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le
cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser
lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le
savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine
vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable,
l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que
«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la
vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et
par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la
chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours
plus haut ou plus bas que la justice.

Mais il l'adore.

Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle
paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la
blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au
contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»


Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance
d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il
reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que
l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences,
que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins
responsable que l'homme. Dans le chapitre: _La Mouche et l'Araignée_,
cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer
que deux cas: si elle tombe,--c'est qu'une perfide amie avait résolu
de la faire tomber, la pauvre petite;--ou c'est que, de très bonne
foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari...
Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale.
Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième
exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les
neuf autres à une contrainte extérieure.

Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait
les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques
années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin
que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier
jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante
pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à
elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous
interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique
et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même,
vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le
cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»

Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses,
notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: _Une rose
pour directeur_). Il faut dire que, dans les cas supposés par
Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela
lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer,
c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un
jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses
inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!...
soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que
d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...

Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme
une confidence pareille, suivie des mêmes supplications:
«Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous
pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement.
Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune
pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne
sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il
gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même
elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse.
Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre,
quoi qu'elle ait fait.»


Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: _la Mouche_,
_Tentation_, _Médication_, me paraîtraient accablants de bonté, de
pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent
par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité.
Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on
soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade,
infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et
contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La
Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon coeur, Molière
n'hésiterait point:

  Oui, je tiens que jamais de semblables propos
  On ne doit d'un mari traverser le repos.

Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet,
comme j'ai dit, est un naturiste mystique.

Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de
l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature
mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par
à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait
point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au
mal,--vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que
la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui
aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que
l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du
ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous
naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous
la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre coeur.» C'est
presque la formule: _In ea movemur et sumus_.


Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches
d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet
est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et
d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas
étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un
temps meilleur, remplira tous les coeurs de religion. Il faut se
mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas
l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une
mère le remerciera.»

Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu
vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'_Abbesse
de Jouarre_. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui
le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je
puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une
volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère
religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la
grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne
qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure.
Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un
sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales
sans le savoir: une grande répugnance à faire _de la même femme_ un
objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse,
adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez
ces renchéris, le coeur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs
scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la
débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils
aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils
possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect
de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci
qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux.
Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour
sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en
songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles
sécrétions.


Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités.
Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce
qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de
honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue
avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre
avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de
collaborer à une oeuvre divine.

Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met
trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est
nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de
considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle
est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même
d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le
devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce
que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines.
L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de
saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est
ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des
résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race,
le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie
propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la
manie de fourrer partout le sentiment religieux.

       *       *       *       *       *

En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des voeux de nos
féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement
voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre
égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son
âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes
devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et
professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou
comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de
filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.

Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération
des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et
d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme
que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le
livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y
joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première
jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son
associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement»
l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine
et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de
rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations
de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme
n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les
temps, une fille, une soeur, une mère.

Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la
vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le
grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire:
«Le coquin!»

Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le
développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien
joli:

«... Le visage vieillit bien avant le corps.--L'ampleur des formes est
favorable à l'expression de la bonté.--Une génération qui n'aimerait
que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des
dames resterait grossière.--Une femme qui aime et qui est bonne peut,
à tout âge, donner le bonheur, _douer_ le jeune homme.»

Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette
dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du
chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le
naturisme de Molière.

L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes
s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène
à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'_Imitation_, tend
toujours en haut.»--C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée
de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le
même _coeur_», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu
de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer,
que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces
larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune
âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les
vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance
engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du
dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.

Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus
émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt
par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme
survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»

Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle
du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par
crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le
ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira,
par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme,
elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est
plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas
toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si
innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une
«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui
convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se
faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait
pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.

Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil,
d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux
gens d'aujourd'hui,--et de tous les temps,--que la vérité, c'est de se
marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il
est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature
en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure,
l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs.
La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du
foyer.»

Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous
reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce,
l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui
impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces
préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges,
affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus
haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent
d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La
sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus
fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les
«harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases
sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de
Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.




VICTOR DURUY.

     M. Jules LEMAÎTRE, ayant été élu par l'Académie française à
     la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre
     séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:


Messieurs,

En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez
fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais
un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la
rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me
seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à
remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'oeuvre
de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler
mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une oeuvre si
évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à
fait rare, même ici.

La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes,
héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le
christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la
générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des
actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances
et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus
solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes
communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la
vie privée et l'oeuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la
médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et
au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au
recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement
harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle
impression de force, de suite et de sécurité dans son développement
qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,--côté des
Romains.

J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me
deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux
parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M.
Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son
ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et
de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor
Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à
la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant
respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans
l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité
aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des
gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France
libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une
sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de
Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui,
naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette
époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces
Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la
Restauration, retrouvaient les propos de la _Satire Ménippée_; et, le
samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour
chanter les premières chansons de Béranger.

Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la
Révolution française--en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se
contraindre pour être «avec son temps»,--la vie de Victor Duruy,
exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux,
et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à
quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains
des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.

Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école
communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de
dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais,
le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit
au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec
une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint
plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un
des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy
disait volontiers de lui-même: «Je suis un boeuf de labour.» Dès
l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond,
et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.

Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des
«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à
la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège
et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la
compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût
bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à
remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le
jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses
compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat!
Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il
ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.

Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833,
premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le
voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des
réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être
tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un
trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri
IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un
était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence
ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos
historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français
entre nos princes.

Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal
sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut
des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant
plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans
gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par
son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre;
profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,--je
cite ses expressions,--que «l'esprit de l'enfant est un livre où le
maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»

Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français
apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui
firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux
premiers volumes de sa grande _Histoire des Romains_ paraissaient en
1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En
1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de
Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la
proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne,
son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans
un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la
langue et les moeurs des vaincus, et les aimant, et par là les
civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était
un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à
cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque
pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin
et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux
hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le
plus en lui.

Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est
pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui
valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât,
d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne
laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que
c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de
l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant,
dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle
la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs
ennuis pour un court passage de son _Abrégé de l'Histoire de France_,
relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant
ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa
pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre:
«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M.
Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à
fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de
mémoire, se souvint d'avoir entendue.

Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux
yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des
meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le
professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales,
c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et
aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou
qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et
calculée d'un prince selon Machiavel--ou l'illusion d'un mystique,
comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui
trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en
toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute
suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à
OEdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom».
Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas,
l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut
parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de
certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de
conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à
remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur
Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes
providentiels», exposée dans la préface de la _Vie de César_.
Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M.
Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne
se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il
expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité.
«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut
mieux ne pas les rappeler.»

L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait--ou n'en songeait
pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a
vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre
aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait
été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait
beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune
à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à
demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des
nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et
pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la
Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se
précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par
un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se
croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il
fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de
leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement
il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve--qui, vers
la fin, s'ensanglanta.

M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une
seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à
l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent
également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur
aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il
était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette
franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je
cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la
générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui
étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité».
Enfin--et je suis tenté de dire surtout,--l'auteur de la _Vie de
César_ aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période
impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste,
puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon
Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en
lisant le second volume de l'_Histoire des Romains_, où déjà Caïus
Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui
prit envie de connaître M. Victor Duruy.

Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne
dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique.
Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée.
En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant
des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du
peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait
jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient
succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti
fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait
lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive
la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement
indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre
républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le
10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui
suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté _non_. Il
expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait
fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à
tous deux.

En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École
normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862,
inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École
polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite
reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son
avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.

Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une
dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction
publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça
ira bien.» Et ça alla très bien.

Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit,
très franchement, l'oeuvre ébauchée par la Convention nationale. Il
était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité,
un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de
prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue
pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus
beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante,
par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon
générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où
elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement
public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le
suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait
aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession
possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession
possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il
considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence,
l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des
principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre
part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que
l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses
formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes,
de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement
supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique,
lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous
les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns
sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les
autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se
recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité
offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un
degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut
donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.

Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan
à l'empereur dans une lettre confidentielle.

«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie,
et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi.
Les hommes qui ne voulaient pas de l'_adjonction des capacités_
peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles
primaires.»--Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de
l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage
universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société
un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit
la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité
absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes,
les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études
dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder
l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions
industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de
campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora
notablement les traitements des instituteurs et des institutrices...
Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer,
Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des oeuvres de
M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse
des nomenclatures.

Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés
par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement
qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni
étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier.
L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés
traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le
goût de nos futurs industriels».--Et c'est pourquoi il transforma les
collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et
surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment
nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à
trouver la forme convenable.

Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs
qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à
marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la
plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au
milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»--Et c'est pourquoi il
supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui
sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus
haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées
l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la
classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de
passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement
supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit beaucoup
en créant l'_École pratique des hautes études_, si féconde et si vite
illustre.

Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes
sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons
donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos
embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation
aux mains de gens...»[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la
confiance de M. Duruy.--Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme
ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les
dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de
ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes,
ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.

                   [Note 3: La citation complète est: «... de gens qui
                   ne sont ni de leur temps ni de leur pays».]

Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement
poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a
commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode
et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits
scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a
tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens,
qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de
collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, était
son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, leur
était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le désavouait
pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il mieux. Les
réformes du ministère Duruy furent véritablement l'oeuvre personnelle
de M. Victor Duruy.

Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la
souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée
dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des
fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout
l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le
droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre
temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la
maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des
plus grands ministères de ce siècle.

Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les
dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la
plus grande partie des évêques et du clergé.

M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très
scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans
ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il
ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on
apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte.
Chaque année, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lycées
où ce prélat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui était,
d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très peu
agressive.

Mais il a été dit aux prêtres: «_Ite et docete_.» L'Église ne peut
renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier
sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne
saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire
aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très
haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de
la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui
concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de
quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes
filles», disait l'un d'eux.

Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans
une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de
ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre
quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je
veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous
pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de
l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas
contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne,
fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des
prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières années,
regretté M. Victor Duruy.

Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis
pensé de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en
pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut être surpris de
quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que
l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage
universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement
des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui,
infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des
déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les
vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en
même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les
appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et
des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui
devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et
que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volonté et de
grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'étrange illusion.

Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et
j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand
on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours
soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis
il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être
consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux
historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous
eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit
que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un
but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de
se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous
disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous.
«Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en
était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à
l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait
tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la
haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en
impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis,
connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il
connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec
celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement
que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la
science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut,
incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est
incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient
déjà avant elle le coeur des hommes. D'un autre côté, une morale
rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs
et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de
l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce
qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en
charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu
simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que
très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du
temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un
caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût
été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de
quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou
une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est
excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,--à
moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la
corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de
longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un
peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien
alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela
aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.

J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de
l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si
vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus
faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors
donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva
plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le
souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop
hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.

Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy
retourna à son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne,
mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France.
Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien
projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de
Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de
celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un
demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec
l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie
scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes.
Devenu professeur, je me mis à l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux
sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître
je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait
exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait
donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait
être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux
préfaces sont devenues deux ouvrages.»

Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse,
d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en
ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint
constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par
endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par
le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé
général de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravité, d'une
majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée
et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir
confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé,
ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne
peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de
l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des
leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le
châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours
celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des
générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée
ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des
récompenses».

C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité
vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages
historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles:
«... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à
la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils
reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la
responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent
commode de s'en affranchir.»

Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui
fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime,
le devoir de la faire belle--ou de l'empêcher d'être trop hideuse.
Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure,
la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié
les innombrables scènes. Le «résumé général» de _l'Histoire des
Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent à l'examen de
conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses
à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant
que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par
quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le
dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit
la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares,
l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les
institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage
de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de
l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de
l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne,
c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement
chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion
morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.--Et toutefois
le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce
qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête
romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites
de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle
aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ
méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours
l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à
travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin,
pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent
d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous
venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome,
initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé
de la civilisation, l'aïeule même de la France.

1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En
1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en
1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation
sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre,
à toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, âme héroïque de
l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être
des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une
place dans la garde nationale.

Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de
désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément
des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son
_Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit
humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor
Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi,
admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est
ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément
sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien
préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le
grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite...
L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en
petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait
alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long
effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du
patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince,
le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions»,
pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions,
la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du
monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres
peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous
faudra y traîner nos ennemis même».

Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au coeur du
patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort
d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose
à peine compter pour des joies le succès européen de l'_Histoire des
Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa
vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure
des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien
et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver
l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de
l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre,
sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières
dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au
temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la
magnanimité se perpétue.

Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect
universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans
qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect,
jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le
respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son
modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa
médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison
et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la
simplicité de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose
était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des
mots,--pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui
n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement
les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur.
_Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains.

De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes
inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la
négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une
vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que,
depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car
ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y
croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient
donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme
excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix
de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la
décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter
honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui
profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement.
Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par
la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en
Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort,
à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu
déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination
sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la
patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée
pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop
grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient
plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les
vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout
l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit
si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant.
Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au
coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre
et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes
qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et
augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre.




LES SNOBS.


Le mot de _snob_ est très employé depuis quelques années,--et par les
snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec
votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de
l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la _Foire aux
vanités_.

Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et
documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la
psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie
symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme
russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs
de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais;
les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de
l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice
des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du
socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de
l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mêmes que les snobs
littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et
se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme
en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera pour en
faire la satire ou l'apologie.

Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une
docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le
snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la
littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est
aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de
s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas
plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses
contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.»
C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à
l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de
Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air
suffisant.

Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits
médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce
qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout
cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est
récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de
tous les temps.

Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les snobs du précieux.
Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aïeules
authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du
théâtre de l'OEuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand fin,
le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon fait
cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: elle
la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en vers
invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littéraire
des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et
de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est du même
esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa
petite oie. Bref, elles sont complètes.

Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'École
des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé
d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui
ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier
cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le
même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf
gilet rouge de 1830.

Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur
d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs
de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la
philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de
l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de
Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme
charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si
je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux
du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières
années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme,
parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long
de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.

Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais
parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se
trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les
raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans
ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui
affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des
modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils
s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur
concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir
longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi
durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce
qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue
conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure,
ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité
sociale. Il faut, à cause de cela, les traiter doucement et, sinon
les honorer, du moins les absoudre.

Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que
quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et
par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première
moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et
naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement
sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution
romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction
idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient
point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les
esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce
soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de
nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on
appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles
et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.

Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été
dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de
reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente
comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand;
tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans _Gil
Blas_; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la
Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre
dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odyssée_. Ils disent à
chaque invention prétendue:

«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent
parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque
tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires
agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire
du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des
évolutions de la littérature et de l'art.

Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres
esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la
docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en
effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la
soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la
routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de
pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un
et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne
s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la
crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent
sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en
deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude,
diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.

Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère
avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que
quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées;
que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont
pas toujours les oeuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins
célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant...
Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y
aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la
multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.

Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous
voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils
l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique
une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque,
d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses
admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui
appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant
d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à
s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à
l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des
jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant
plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des
morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de
ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses
jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains
moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y
voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:

  Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
  Mais j'entends là-dessous un million de mots.

Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs
inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le
snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de
l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même
marcher.

Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est,
et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de
gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du
snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme
l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai
parlé des snobs avec aménité.




FIGURINES.

(_Deuxième Série_)

HORACE.


Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance
de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens
sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après
avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace
en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...

Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus
connues:

«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un
de tes ongles ou de noircir une de tes dents,

«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et
plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.

«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres
de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.

«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en
aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.

«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux
esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage
de déserter ton seuil impie.

«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent
pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne
détourne leurs maris.»

(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes
saphiques en est forcément absente.)

Écoutez encore ceci:

«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez
le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux
Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'éloquence, de la probité. Par
malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier:
tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu
seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir
jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable
citadelle.»

Et ceci encore:

«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes
d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un
pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche
tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les
propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur
enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui
souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles
de belles prières.»

Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces
passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien
malgré moi, la beauté solide?

La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons
bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise,
accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies
provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt
pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le
genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne
vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.

Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice
chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques,
le plus purement artiste des poètes latins. Ses _Odes_ sont, à la
vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une
extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose
de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des
_Satires_ et des _Épîtres_ ne ressemblent guère davantage à ceux d'un
Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et
l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de
_Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace
a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles
variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de
vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer
à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau.

Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la
tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace.
Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des
révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute
comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et
les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre,
d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à
raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. _O
imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba
magistri_, sont des mots essentiellement horatiens.

Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un
chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le
véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de
pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la
philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement,
d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées,
l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont
toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace
les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et
retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien
moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.--Soldat de
Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par
considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins
complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux
défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre
Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle
ami,--et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la
Sainte-Beuve.

Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas
moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou
pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à
le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le
traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...




ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR.


Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus
fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres.
L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu
léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres
tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en
eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et
dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes,
le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être
dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de
Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la
_Revue des Deux Mondes_.

Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les
poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les
satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer,
pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux
symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la
pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout
imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de
rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce
qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y
parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et
c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre
seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que
poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.

Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un
héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite
parente.

       *       *       *       *       *

«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le
fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait
pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable
que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce
qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur
demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Moïse_, _la Colère de
Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent
à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et
l'efficacité merveilleuse de son orgueil.

Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais;
l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une
infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute
supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont
affligés... _Donc_ il faut se taire, se résigner, demander à la nature
non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie--de très
haut--sans jamais se plaindre pour son compte.

Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement
par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique,
n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).

Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette
négation et dans son coeur ce désespoir,--et croyant, dans le fond, à
moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un
Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude
attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très
bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à
la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu
répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa
caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce
pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment
des leurs.

Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de
plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La
plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent,
c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus.
Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans
l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du
devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute
une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond.
Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son
propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique
fructification de cet orgueil.

C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très
aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et
c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans
sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le
succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et,
par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable
vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un
Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.

Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait
l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que
Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme
une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans
dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet
l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en
parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais
jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition
native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où
le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un
long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère
une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées
et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais
dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la
fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres,
sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_,
et par le même sentiment.

Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai
pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de _Moïse_, mais il
lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût
été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade
patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et
qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié
l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui
rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais,
s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute
absence. Il fit _tout_ son devoir,--précisément parce que c'était
très difficile.

Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite
cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la
tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la
pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il
sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres
trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle
ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de
la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime
un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la
_Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses
insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus
séduisante d'être fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole...

Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien
inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort,
il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre,
c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme
et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais
me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée.
Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous
en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre
davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie
«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne
plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque
jour vos _trente_ visites _nécessaires_, _indispensables_,
supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux
devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière
vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du
Loup».

Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une
tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac...
«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de
martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et
je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me
condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des
cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les
médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme
Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir,
et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de
tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et
de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de
Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les
rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche.

Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa
dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et
de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:--Croyez
en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir
comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de
désespoir.




J.-K. HUYSMANS.


Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le
dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une
aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en
mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.

J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de
littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se
distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille,
simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en
souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes
sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est
radicalement anti-chrétienne.

Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts
qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude
flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-coeur. Les
sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre
parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si
inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si
cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté
la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je
me trompais.

Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y
avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence:
celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la
chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette
laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une
sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non
repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont
il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un
jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec
honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le
fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens,
et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une
forme détournée de l'impureté.

D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire
sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il
poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier
degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure blasphématoire.
M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la curiosité inassouvie
de l'imagination (_Là-Bas_). En réalité, il était déjà «en route» vers
Dieu.

Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien
simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe,
puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut
engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est
moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut
être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de
Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.

L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et
d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces
étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite
qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des
carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens
excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient,
physiquement, un bain de paix.

Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de
celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne
concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent
de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du
catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde
considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est la foi
au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe et
personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des
mérites.

Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la
confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et
la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la
sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire
et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans
l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la
peinture de la vie immonde.

Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on a
cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a
commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge,
un converti par les sens.--Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment
singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment
de sa curiosité de sentir.

Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a
vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique
insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps
avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies,
amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait
s'évanouir d'épouvante. Le lendemain, la plupart retournaient à leur
vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thaïs ou sainte
Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont mystérieuses...»




HENRI LAVEDAN.


La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où
vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_,
_Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est
la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite
par un esprit aigu,--mais en même temps _jugée_, le plus souvent sans
le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue
de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la
vieille France, simplement.

Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui
ce qui, tout de suite, apparaît.

L'oeil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain
excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet
(_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a
passé à la peinture des moeurs mondaines. Venu immédiatement après
Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a
poussé et développé le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul
peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix
dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe,
les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses
petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots
superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics.
Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu'à la convention la
plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant
du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit
commencement de démence.

Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de
la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère
volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple,
dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait
apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les
caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans
l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.

Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes
mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale
ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises
moeurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur
d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de
peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau.
Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu
haletante, capricante et fébrile.

Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne
d'éducation.

Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un
ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste.
Il a, plus que les autres, insisté sur le _surgit amari aliquid_ de la
vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences
purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand
ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession
de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante
(la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce
qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi
et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre.
Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du père Labosse
avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites
phrases.

Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le
monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon
et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la
finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes
se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un
phénomène social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a étudié d'un effort
très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents.
Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est
fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du
rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien
de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à
un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on
dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.»
Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans
les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête
comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la
manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des
Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du
pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-être d'historien pour
les vieilles choses jolies et fanées--croyances et meubles, moeurs et
bibelots, pensées et fanfreluches--de cet ancien régime où nos
origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous
«nobles» (_Sire_).

Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux
rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de _Viveurs_, l'acte
d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris
même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui
s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé.
Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux
prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les
jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers,
les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...

Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé
d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses
essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis
«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps
que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle
une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose
cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait
s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui
appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de
bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...

Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le
satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre
lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de
la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libéré, mais
non point infidèle--le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut
paternel autrefois.




ÉMILE FAGUET.


C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le
dix-huitième, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvième
siècle_, qu'il le faut considérer.

Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque
uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral»,
un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et
si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.

D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des
oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons
peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur
d'intelligences.

Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou
l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre
quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est
invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et
de quelle puissance!

Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques,
politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie,
de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau
de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon,
Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus
complets, plus forts.

Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues.
C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des
monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi,
des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une
littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de
gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre
ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y
voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement
qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_,
oeuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les
relègue honnêtement dans ses préfaces.

Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette
étonnante étude: _Ce que sera le vingtième siècle?_) Et, en effet, ce
n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.

Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si
étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans
la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de
la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la
pensée.

Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et
c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente
de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de
ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion,
d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses
grandes études) par le désir de plaire.

Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce
que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue,
nulle vanité, simplicité de moeurs, humeur un peu farouche,
bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que
ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux
objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le
souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on
s'y attendait.

Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les
poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des
«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression
d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.--Il ne
lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de
paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa
complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et
qu'il «remplit tout son type».

Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus
profondément comprises et _le moins déformées_; une pensée calme,
incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des
cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en
doutent pas!




PAUL DESCHANEL.


Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les
communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils
peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire.
Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en
vacances.

Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais
entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut
vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon,
si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y
est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans
les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet.
Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu
sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs
_debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les
caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.

J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue
qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été
écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et
M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une
fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a
jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait,
tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation
que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait
regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout
à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la
bonne foi l'un de l'autre.

       *       *       *       *       *

C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en
puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé
d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce
qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille
chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques
autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal
inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a
d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la
discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique.
À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et
plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou
de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal
nommé le Père Hyacinthe du socialisme.

Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi
incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les
exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle
lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez
lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le
socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les
rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme
ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état
sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient
dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action.
Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les
autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour
l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même
incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un
peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires
religieux.

Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est
encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte
jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire,
et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais.

       *       *       *       *       *

Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M.
Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux,
d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini
par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il
lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée
tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés
applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns
applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres
d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être
unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que
toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec
éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà,
vraiment humaines.

Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très
intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et
dans sa pensée politique.

       *       *       *       *       *

Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de
jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain,
recherché des «salons», et dont les discours--déjà très substantiels
pourtant--plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait
presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un
clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la
Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la
netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste;
dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard,
qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.

J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du
Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul
ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il
prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon»
qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.--À mesure que sa
pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier
discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à
diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la
bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai
cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du
sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé)
qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par
prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au
nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même
attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la
forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique,
vibrante--merveilleusement claire--luttait sans désavantage contre
l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.

M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus
capables d'agir sur les autres hommes par le discours.

       *       *       *       *       *

Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.

Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une
attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et
totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son
éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre
gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti
radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder,
c'est un grand parti national, un large _torysme_, généreux, humain,
hardi aux réformes,--en face du socialisme révolutionnaire.

En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes
classiques. Leur idéal est de réduire au _minimum_ l'intervention de
l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose
peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un
_minimum_ de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts
monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment
pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce
qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux
classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait
qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et
protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit
point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la
développer.

Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme
principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal
nouveau.

M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à
l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations
_libres_. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant
libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention
de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles
conditions. Mais en cherchant bien...

       *       *       *       *       *

M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus
en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des
meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde,
par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs
voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un
homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec
raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par
surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il
m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances
de notre pays.




ALPHONSE DAUDET.


Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe
mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui
sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et
des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante,
aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des
panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu--chose rare en telle
circonstance--de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou,
comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un
désir de larmes».

       *       *       *       *       *

Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir
souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même
volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière,
et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait
prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être
un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu
à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées:
mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise à la fois et le
fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer,
le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie,
enfin, le complète. Elle agrandit son coeur et sa pensée par l'effort
de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de
ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son
expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit
jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité
pittoresque et de la sensibilité morale.

       *       *       *       *       *

Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le
réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des
_Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est
comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce
qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses
livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»),
participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même
temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.--Ses personnages
ne nous sont présentés que dans les moments où ils agissent; et il
n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un geste,
d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à
cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et
qu'ils nous restent dans la mémoire.--Les personnages des romans
«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres
vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main
légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence
à l'état civil».

Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il
s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode
et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet
a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des
petites gens et des humbles destinées.

Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des moeurs, et
qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part
notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République
est évoquée dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la
personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et
de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est
presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. _L'Évangéliste_ est
une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et
combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de
ce catholique païen! Et _Sapho_--avec les différences que vous sentez
et qui sont toutes à l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon
Lescaut_ de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à présent,
de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et
définitive, d'une signification si générale et d'une couleur si
particulière! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que
_l'Évangéliste_ en est un autre. Et ces livres ont à la fois un
sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au
travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.

       *       *       *       *       *

Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La
Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers
ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif».
Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue.
Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne
fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives:
anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées,
comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle
invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop
forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations
qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant
cette prose, qu'il vous partait des étincelles sous les doigts... Et
néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet
savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia impressionniste;
il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontané
du génie de la langue.

Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très
complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de
beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à
l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que
dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des
nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi
de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour
les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet
possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple
et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.

Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si
l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui _ont plu
davantage_ sont ceux qui ont excité dans l'âme _plus de sensations en
même temps_.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très
bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est
cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une
impression à l'autre et ébranle presque dans le même instant toutes
les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, en
effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, et
dans cette légèreté ailée?...

       *       *       *       *       *

Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens
à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours
s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus
douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre
natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse
Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la
sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si
hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de
littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus
scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de
_Sapho_ est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.

       *       *       *       *       *

Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la
folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je
souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en
voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête
devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...




LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.


On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la
plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière
d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune
des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut,
pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux
châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les
empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au
dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de
la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.

(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant
d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)

C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de
Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de
la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un
moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le
moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon
aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à
l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers
d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut
souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et
toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue
lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les
savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au
nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de
l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur
compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là
encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le
despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit
héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis
XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République,
pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire,
je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même
d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»

Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le
peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de
la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant
sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la
Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution
n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à
cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus
sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.

Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il
restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger
toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui
fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur
nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors,
sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves,
elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de
ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses
conducteurs.

Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir
réconcilié Marianne avec l'histoire de France.




BERNADETTE DE LOURDES.


C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la _Légende dorée_ par
un artiste à la fois ingénu et subtil.

M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze
jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans
une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve
là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite
pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une
Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su
entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si
harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui
convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus
qu'il n'étonne.

La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans
un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions.
Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en
Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui
touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le

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