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Armand Durand; ou, La promesse accomplie

by Mrs. Leprohon · French · Gutenberg #23202 · 445,542 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Armand Durand; ou, La promesse accomplie
    
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Title: Armand Durand; ou, La promesse accomplie

Author: Mrs. Leprohon

Translator: J. A. Genand


        
Release date: October 26, 2007 [eBook #23202]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/23202

Credits: Produced by Rénald Lévesque


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARMAND DURAND; OU, LA PROMESSE ACCOMPLIE ***




Produced by Rénald Lévesque





                            ROMAN CANADIEN

                         PAR MADAME LEPROHON

                              AUTEUR DE

                   IDA BERESFORD, EVA HUNTINGDON
           CLARANCE FITZCLARENCE, FLORENCE FITZ HARDINGS,
             EVELEEN O'DONNELL, LE MANOIR DE VILLERAI,
                ANTOINETTE DE MIRECOURT, etc., etc.

         ________________________________________________

                            ARMAND DURAND

                                 OU

                        LA PROMESSE ACCOMPLIE

                      _Traduit de l'anglais par_

                            J. A. GENAND

                        ____________________


                               MONTRÉAL
                  IMPRIMÉ PAR PLINGUET & LAPLANTE
                          RUE ST. GABRIEL, 30
                                 ____

                                 1869




                             ARMAND DURAND

                                 ----

Au nombre des premiers colons français qui s'étaient établis dans la
seigneurie de ***--nous l'appellerons Alonville--située sur les bords
du Saint-Laurent se trouvait une famille du nom de Durand. La vaste et
riche ferme qui lui avait été transmise de père en fils par succession
régulière lui avait toujours permis de tenir convenablement sa position
comme première famille du district. C'était une race d'hommes robustes
et beaux, industrieux et économes, mais d'une économie qui n'atteignait
jamais les limites de la parcimonie.

Par sa grande et droite stature, par ses cheveux et ses yeux d'un noir
de jais, par son visage bronzé et ses traits réguliers, Paul Durand
était un excellent échantillon des représentants mâles de cette famille.
Contrairement à la plupart des ses compatriotes qui d'ordinaire se
marient très jeunes, du moins dans les districts ruraux, Paul était
arrivé à la trentaine avant de se décider à prendre femme, non pas qu'il
fût indifférent au bonheur conjugal, mais parce que son père étant mort
avant que lui-même eût atteint l'âge de virilité, sa mère avait continué
à vivre avec lui sous le toit paternel, conduisant à la fois sa bourse
et son ménage d'une main judicieuse mais un peu arbitraire. Françoise sa
soeur unique, s'était mariée, à seize ans, avec un respectable marchand
de la campagne qui demeurait dans un village voisin et auquel elle avait
apporté, non-seulement une jolie figure, mais encore une dot
confortable: de sorte que madame Durand pouvait, en toute liberté,
veiller sur son fils et se consacrer entièrement à lui.

C'était une bien belle propriété que celle à l'administration de
laquelle présidait cette excellente dame: nous ne pouvons résister à la
tentation d'en faire la description. La maison, d'une maçonnerie brute,
était construite substantiellement quoiqu'avec une certaine
irrégularité; un grand orme en ombrageait la façade, et tout autour des
dépendances et des clôtures d'une blancheur éclatante. Régulièrement
tous les ans ces haies étaient blanchies à la chaux, ce qui donnait un
nouvel air de propreté à cette ferme si bien tenue et si bien montée. A
une extrémité de la bâtisse s'étendait le jardin, bizarre mélange de
légumes et de fleurs, où de superbes roses flanquaient des couches
d'oignons, et où des carrés de betteraves et de carottes étaient bordées
de pensées, de marguerites et d'oeillets. Dans un coin, commodément
placé au milieu d'un véritable champ de fleurs de toutes couleurs et de
toutes sortes, s'élevait une espèce d'abri sous lequel étaient rangées
avec une symétrie parfaite huit ou dix ruches. Mais à quoi bon une plus
longue description? Tous ceux qui ont voyagé sur les rives de notre
noble Saint-Laurent et même sur celles du pittoresque Richelieu ont dû
voir un grand nombre de ces résidences.

Apparemment Paul Durand craignait que les exigences si contraires d'une
femme et d'une mère dans un même ménage ne pourraient se concilier dans
sa maison comme elles s'harmonisaient dans plusieurs autres, en raison
de la difficulté que madame Durand la mère éprouvait à céder une partie
de l'autorité que jusque-là elle avait été habituée à exercer en
souveraine. Ce ne fut donc qu'après l'époque fixée pour le deuil de
cette mère bien-aimée qui était morte entre ses bras, qu'il songea à se
trouver une compagne pour remplir le vide que la mort avait fait dans la
vieille ferme. Mais la grande difficulté résidait dans l'embarras du
choix, car les plus riches héritières comme les plus jolies filles de la
paroisse se montraient fort disposées à accueillir favorablement sa
demande. Cependant, aucune d'elles n'était destinée à être choisie par
lui.

Le seigneur d'Alonville, M. de Courval, était un homme riche doué d'un
bon coeur, et très-hospitalier comme la plupart de ceux qui
appartiennent à cette catégorie sociale. Durand toutes les belles
saisons, son vaste Manoir était rempli d'une série d'amis des paroisses
voisines et surtout de Montréal où résidaient presque tous ses parents.

Parmi ces derniers il y avait une famille tout récemment arrivée de
France et qui accepta très-volontiers la pressante invitation que lui
fit M. de Courval d'aller passer une partie de l'été avec lui. Monsieur
et madame Lubois vinrent donc, amenant avec eux deux jeunes enfants,
âgés respectivement de sept et neuf ans, ainsi que leur gouvernante.
Cette dernière, Geneviève Audet, était une jeune fille de frêle
apparence, aux traits délicats et aux manières timides, possédant une
éducation suffisante pour l'humble poste que'elle occupait, mais en
réalité n'ayant pas de grandes connaissances en dehors de cette sphère.
Elle était un cousine éloignée sans fortune de la famille avec laquelle
elle vivait, et ainsi que cela arrive souvent, ces liens de la parenté
vis-à-vis d'elle. ON ignorait généralement ce fait, pendant qu'elle-même
n'y faisait pas souvent allusion; cela cependant l'empêchait de chercher
à se faire une position meilleure en demandant de l'emploi dans d'autres
familles, parce que agir ainsi aurait été jeter du discrédit sur cette
parenté qui était pour elle un honneur si stérile.

Paul Durand allait souvent chez M. de Courval, partie parce que, ayant
ensemble acheté à un prix nominal une vaste étendue de terrains
marécageux qu'ils étaient en train d'utiliser par l'assèchement, ils
avaient en commun quelques intérêts, et partie parce que ses visites
offraient une source de jouissances réelles à M. de Courval qui était en
théorie aussi bon agriculteur que Durand dans la pratique et qui prenait
un véritable plaisir à causer de moissons, d'assèchements, de tout ce
qui concerne une ferme, avec quelqu'un dont les succès dans ces
spécialités étaient une preuve frappante de la justesse de ses propres
opinions. Quand il venait au Manoir, s'il arrivait que le seigneur eut
alors des visiteurs, tous deux se rendaient dans la chambre qui servait
au double usage de bibliothèque et de bureau, et là ils causaient à
l'aise en fumant l'excellent tabac de M. de Courval.

Celui-ci aurait volontiers présenté Paul à ses amis les plus distingués,
car il l'estimait et le respectait; mais Durand évitait naturellement
une société où les conversations portaient sur des sujets de la ville
qui lui étaient parfaitement étrangers, et dont ceux qui y prenaient
part avaient quelque peine à cacher l'espèce de mépris qu'ils
éprouvaient à l'égard de sa position sociale.

Dans ses allées et venues il lui arrivait souvent de rencontrer
Geneviève Audet avec ses petits élèves et quelquefois il était peiné,
d'autres fois irrité en voyant l'espèce de tyrannie que ces enfants
gâtés et rebelles paraissaient exercer sur leur infortunée gouvernante.
Simple et droit en toutes choses, il communiqua un jour ses impressions
à ce sujet à M. de Courval, et sans remarquer l'éclair de plaisir qui
rayonna tout-à-coup dans les yeux de ce monsieur, il se prit à écouter
placidement l'éloquent panégyrique qu'il lui fit des vertus de
mademoiselle Audet, en accompagnant ces éloges de quelques touchantes
allusions aux épreuves et aux peines qui de fait l'accablaient; puis, M.
de Courval l'invita à aller visiter avec lui ses magnifiques betteraves
à vaches. Soit hasard ou autrement, ils s'avancèrent vers l'endroit où
Geneviève, assise sous un érable dont les larges branches fournissaient
beaucoup d'ombre, engageait ses élèves indociles à apprendre que le
Canada n'était pas en Afrique, ainsi qu'ils persistaient à le dire. Quoi
de plus naturel qu'il présentât son compagnon à la gouvernante? C'est ce
qu'il fit; et pendant que ces deux derniers changeaient ensemble
quelques paroles, il se mit à cajoler les enfants qui l'accablèrent
aussitôt de leurs babils enfantins.

Les manières de Geneviève n'avaient que peu de cette vivacité qui
caractérise généralement les Françaises, et la triste expérience dont sa
jeune existence était remplie avait imprimé à son langage un ton
réservé, presque froid. Cependant, Paul se sentit singulièrement attiré
vers elle. Elle était si délicate, elle avait l'air si faible, et en
réalité elle était si désolée, si malheureuse, qu'il ne put s'empêcher
de ressentir cette espèce d'impulsion intérieure qui possède les hommes
de coeur en présence de la faiblesse opprimée et qui les pousse à la
protéger et à la secourir.

L'entrevue avait duré plus longtemps qu'il avait cru, tant elle avait
été intéressante; et ce ne fut pas la dernière, car deux jours après M.
de Courval le fit mander pour examiner un légume monstre sous la forme
d'un énorme navet, capable de remporter le prix, non seulement par sa
grosseur, mais encore pour sa difformité et son infériorité au double
point de vue du goût et des qualités nutritives. Ils examinèrent donc la
curiosité et firent sur son compte toutes sortes de commentaires; puis
en causant, ils se promenèrent. M. de Courval ayant soin de diriger les
pas précisément au même endroit où se trouvait mademoiselle Audet, comme
la première fois. Le bon seigneur se mit encore à amuser les enfants,
pendant que Durand qui, naturellement n'était pas resté en arrière,
causait avec leur gouvernante. L'impression favorable que Geneviève lui
avait faite dans la première entrevue, for fortifiée par celle-ci et
pleinement confirmée par deux ou trois autres rencontres subséquentes.

Il n'y avait plus aucune nécessité pour M. de Courval d'envoyer chercher
Paul, car maintenant celui-ci avait toujours quelque message à apporter
au Manoir, ou quelque question à faire au seigneur. Il n'y avait pas,
non plus, d'obstacles sur sa route, car madame Lubois et son mari
étaient retournés à Montréal, laissant à Alonville les enfants et leur
gouvernante, à la demande bienveillante que leur en avait faite M. de
Courval dont la vieille intendante, respectable matrone qui occupait
dans sa maison un emploi supérieur à celui de domestique, était là pour
satisfaire les convenances.

Un brûlante après-midi que Paul s'acheminait vers le Manoir, pensant peu
au message ostensible dont il était chargé, mais beaucoup à Geneviève
Audet, il aperçut celle-ci assise avec ses élèves sous de grands pins,
un peu en dehors du chemin qui conduisait directement à la maison; et il
se dirigea vers eux. Ses allures étaient lentes, le vert et soyeux gazon
ne rendait aucun écho sous ses pas, de sort que la petit groupe qui
était sous les arbres ne put soupçonner aucunement son approche. Il est
probable que, s'il en eût été autrement, la scène dont il fut témoin eût
reçu quelque modification en son développant. La gouvernante, pâle et
triste, était assise sur un petit tabouret de jardin, tenant entre ses
mains un livre à demi-fermé. Son plus jeune élève était à côté d'elle,
manifestant, par le rire et les regards, sa haute approbation de la
conduite rebelle de son aîné qui se tenait menaçant devant la
gouvernante et informait celle-ci qu'il n'apprendrait plus rien d'elle,
parce que sa mère avait souvent dit qu'elle était incapable de les
instruire, qu'elle ne savait comment diriger ou élever les enfants.

Avec une merveilleuse douceur la jeune fille répondait que, lors même
que madame Lubois aurait dit cela, il devait apprendre d'elle et lui
obéir jusqu'à ce que sa mère se fût procuré une autre gouvernante, et
que le devoir la forçait d'insister pour qu'il apprit ses leçons dans
lesquelles il était arriéré.

--C'est votre faute! criait le petit rebelle. Maman dit que nous
n'apprendrons jamais rien tant que nous n'aurons pas de précepteur et
qu'elle va nous en amener un demain; seulement, elle ne sait que faire
de vous. Personne ne vous mariera, car vous n'avez pas de dot.

Paul était d'une tolérance excessive pour les espiègleries des enfants.
Peu de prairies étaient aussi envahies que les siennes par les petits
voleurs de fraises et peu de pruniers aussi impunément dépouillés de
leurs fruits, et souvent ses voisins le prenaient à partie parce que sa
trop grande indulgence avait un effet démoralisateur sur la jeunesse du
village; mais à toutes ces remontrances il répondait qu'ils ne devaient
pas oublier qu'ils avaient été enfants, eux aussi. Cependant, cette
fois, il ferma ses mains avec violence pendant qu'une interjection qu'il
vaut mieux ne pas répéter ici s'échappa de ses lèvres. Craignant de
perdre possession de lui-même et sachant qu'une intervention de sa part
dans la présente affaire serait très préjudiciable à mademoiselle Audet
elle-même, il tourna brusquement dans une épaisse allée de sapins;
arrivé au milieu, il se jeta tout de son long sur la pelouse, et prenant
son mouchoir, il s'en essuya le front. Il paraissait vivement agité;
mais Paul Durand ne se laissait jamais aller au soliloque, de sort
qu'après une demi-heure de réflexion profonde, il se leva et revint
lentement à l'endroit où il avait laissé Geneviève.

Elle y était encore, les yeux attentivement fixés vers la terre, et un
air plus fatigué, plus languissant encore que d'habitude répandu sur ses
petits traits réguliers. Les voix perçantes des enfants engagés dans un
jeu turbulent retentissaient tout près de là; mais elle ne paraissait
pas les entendre, non plus que Durand, car il l'aborda doucement. Il fut
obligé de répéter sa salutation d'une voix un peu plus haute; cette
fois, elle leva la tête.

--Je présume, dit-il alors, que je ne dois pas demander à mademoiselle
Audet ce à quoi elle songeait? ses pensées paraissaient être bien loin
d'ici?

--Oui, elles étaient en France.

--Oh! sans doute, c'est parce que mademoiselle Geneviève y a beaucoup
d'amis qu'elle aime tendrement?

--Non, répondit-elle avec douceur, je n'en ai plus maintenant.

Il n'y avait rien de sentimental ni d'affecté dans le calme accent dont
elle faisait cette réponse, et Paul se mit à la considérer en silence.
Les rayons dorés du soleil, perçant à travers les branches des arbres,
illuminaient son visage ovale et délicat, ses grands yeux empreints de
douceur, et quoique de sa vie il n'eut jamais lu de romans, il sentit le
charme magique de la scène et de la situation aussi vivement que s'il
eut parcouru une demi-douzaine de volumes par semaine.

Son examen fut long et minutieux, enveloppant chaque trait, chaque
détail, même les petits doigts effilés qui retournaient machinalement
les feuilles du livre qu'elle tenait encore entre ses mains et sur
lequel ses yeux étaient restés attachés; puis il se dit à lui-même:

--Comment! une telle jeune fille incapable de se marier faute de dot!
Ah! madame Lubois, nous verrons bien.

Avec la courtoisie et l'aisance de manières que possède généralement le
cultivateur Canadien, quelque pauvre et illettré qu'il soit, il s'assit
à ses côtés sur le banc du jardin.

Et maintenant, si le lecteur a anticipé ou redouté une scène d'amour,
nous nous hâtons de l'assurer qu'il a eu tort, et nous nous contenterons
de dire que lorsque Paul Durand et Geneviève revinrent lentement à la
maison, une demi-heure après, ils étaient fiancés. La vive rougeur
répandue sur le visage de la jeune fille et l'éclat de ses yeux disaient
son bonheur et son émotion; dans l'attitude de Paul, il y avait un
mélange de triomphe honnête tempéré par une tendresse qui donnait les
augures les plus favorables pour leur bonheur futur.

C'étaient cependant des amoureux très-calmes très-peu démonstratifs, si
bien que lorsque M. de Courval les rejoignit soudainement, il ne lui
vint pas à l'idée le plu léger soupçon de l'état réel des choses;
remarquant seulement que Geneviève paraissait plus joyeuse que
d'ordinaire, il invita instamment Durand à l'accompagner à la maison.
Celui-ci accepta l'invitation, et Geneviève, devenue tout-à-coup
inquiète au sujet de ses élèves, retourna au berceau d'où partaient
leurs voix, élevées en ce moment au diapason d'une vive dispute.

Assis dans l'étude de M. de Courval, Durand, sans employer de
circonlocutions, informa son hôte, qui en fut enchanté, de ce qui venait
d'avoir lieu, le priant en même temps de remplir le devoir d'écrire à
madame Lubois pour la mettre au courant de la situation.

--Veuillez lui demander, ajouta-t-il en terminant, de permettre que le
mariage ait lieu le plus tôt possible, et surtout n'oubliez pas de lui
dire que je ne veux pas de dot.

M. de Courval fit ce qu'on lui demandait. Une froide réponse ne tarda
pas à arriver: madame Lubois se contentait de dire «que Geneviève était
bien libre de faire comme bon lui semblait, mais que le _parti_ qu'elle
prenait n'étant pas remarquablement brillant il n'y avait pas lieu d'y
mettre une précipitation immodérée.»

Les intéressés, surtout Durand, furent d'un avis contraire, et deux
semaines après, de bonne heure le matin, l'heureux couple fut marié dans
l'église du village. M. de Courval servait de père à la mariée, M.
Lubois s'étant convaincu qu'il lui était impossible d'aller à Alonville
pour la circonstance. Le déjeuner donné par l'excellent seigneur fut
somptueux, quoiqu'il n'y eut que peu de monde pour le partager; et au
moment du départ, donnant une chaleureuse poignée de main à Durand:

--N'est-ce pas, lui dit-il, qu'après tout nous nous sommes bien passés
de nos nobles cousins!

Il est probable que c'était la crainte de voir cette parenté réclamée
par les nouveaux mariés qui avait déterminé l'injustifiable indifférence
dont les Lubois avaient fait preuve. «Nous n'irons pas, s'étaient-ils
dit avec aigreur, nous exposer aux incursions de ces campagnards. M. de
Courval peut faire toutes les politesses qu'il lui plaira au fermier
Durand, parce qu'il demeure dans une campagne où la société n'est pas
seulement limitée, mais encore très peu choisie; quant à nous, nous ne
pouvons pas songer à admettre dans notre salon aristocratique un paysan
aux bottes ferrées et aux rustiques manières.»

                                    ----



                                     II


Une assez vive jalousie avait éclaté à Alonville à cause de la manière
prompte et inattendue dont le meilleur _parti_ de la paroisse avait été
pour ainsi dire enlevé par une étrangère, et les langues des mères aussi
bien que celles des jeunes filles étaient également actives et sans
miséricorde à dénoncer ce mariage.

--Qu'a-t-il vu dans cette créature au visage de poupée, sans vie et sans
gaieté, qui l'ait séduit à ce point? Qu'est-ce qui a pu l'induire à
prendre en mariage une étrangère, quand il y avait dans son village tant
de jeunes et jolies filles qu'il connaissait depuis la plus tendre
enfance? Elle a de très petits pieds et des mains très-mignonnes, c'est
vrai; mais tout cela est-il bon à quelque chose? Ces mains peuvent-elles
boulanger, filer, traire ou faire quoi que ce soit d'utile? Ah! bien, la
rétribution ne manquera pas d'arriver, et Paul Durand pleurera sous le
sac et la cendre les jolies filles qu'il a laissées de côté pour ce
petit poupon!

Mais toutes ces récriminations et ces prophéties lugubres ne troublaient
en rien la sérénité de ceux qui en étaient l'objet. Étaient-elles sans
fondement? Hélas! pas tout-à-fait, comme on va le voir. La nouvelle
mariée avait peu, sinon aucune connaissance sur la tenue d'un ménage, et
c'est ce qu'il y avait de plus malheureux, car la vieille femme qui
avait conduit assez habilement la maison de Durand depuis la mort de sa
mère avait brusquement demandé son congé en apprenant les prochaines
épousailles.

Ce n'est pas que cette bonne dame eût été particulièrement froissée à
l'idée de voir une femme introduite dans l'établissement; mais, suivant
elle, la faute la plus grave qu'avait commise Paul, c'était d'avoir
méconnu les charmes d'une certaine nièce à elle qui pouvait produire à
la fois une jolie figure et une dot confortable, et que la mère Niquette
avait décidé depuis plusieurs mois déjà devoir être une compagne
très-convenable pour lui.

Ayant cet objet en vue, elle avait fait, du matin au soir, l'éloge de
Sophie, de ses qualités intellectuelles et morales, s'attachant
particulièrement à démontrer son habileté à tenir un ménage,--et la
patience avec laquelle Durand écoutait ces panégyriques qu'il
considérait comme des bavardages de commère, l'ayant malheureusement
confirmée dans ses illusions que la belle Sophie elle-même partageait,
elle s'était sentie trop vivement froissée pour rester plus longtemps
dans cette maison après avoir vu ses rêves aussi cruellement évanouis.
Les deux servantes inexpérimentées engagées au dernier moment pour la
remplacer, quoique vigoureuses et pleines de bonne volonté, étaient
tout-à-fait incompétentes,--de sorte que la nouvelle mariée dut s'en
rapporter entièrement à ses propre ressources. Ayant un vague
pressentiment des embarras qui allaient s'en suivre, Paul avait fait
tout son possible pour inviter madame Niquette à rester à son poste. Il
l'avait sollicitée, suppliée, lui offrant ce qui était alors considéré
comme des gages presque fabuleux; mais la vengeance a quelque chose de
doux pour certaines natures, et la vieille gouvernante ne pouvait pas se
priver de cette douceur.

Oubliant la bienveillance et la considération que son maître lui avait
toujours accordées, les cadeaux et les privilèges qu'il lui avait
distribués d'une main très-libérale, elle s'était persuadée qu'on la
traitait avec la plus noire ingratitude et qu'elle figurait dans la
maison un personnage réellement sacrifié.

--Ah! s'était-elle dit en le laissant par un «bonjour, M. Durand» auquel
celui-ci avait répondu avec froideur, ah! mon beau mari, je vous verrai
bientôt me supplier de revenir ici; mais je ne ferai pas cela avant que
vous et votre femme m'ayez longtemps et vivement sollicitée, et quand
je reviendrai, je vous apprendrai à tous deux à respecter la mère
Niquette.

Mais la bonne vieille dame s'était trompée: ni le maître ni sa femme
revinrent la troubler de nouvelles supplications. Bien qu'ayant demeuré
longtemps chez Durand, elle n'avait pu encore pénétrer entièrement son
caractère.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant, les femmes dans la famille
Durand avaient toujours été de remarquables ménagères, et pendant le
long règne de la dernière qui avait porté ce nom, la maison de Paul
avait été la mieux conduite, la plus proprement tenue de toutes celles
du village, tandis que les produits de sa laiterie étaient également
renommés pour leur quantité et qualité. Cet état de chose satisfaisant
ne s'était que peu ou point détérioré pendant l'administration de madame
Niquette qui--nous devons lui rendre cette justice--avait veillé d'aussi
près que sa maîtresse au confort de Paul et aux intérêts de
l'établissement. Hélas! sous le régime nouveau, les choses étaient très
différentes, et il était heureux pour le repos d'esprit de la défunte
madame Durand qu'elle n'eût pas connaissance de ce qui se passait sous
le soleil et surtout des détails qui concernaient le ménage de son fils.

Celui-ci aimait la bonne table et y avait été toujours habitué;
maintenant la soupe était souvent ou brûlée ou trop liquide, le pain sûr
et chargeant, digne du mauvais beurre destiné à être mangé avec lui; et
puis les crêpes friables, les beignets et les délicieuses confitures qui
avaient autrefois si bien orné sa table, n'étaient plus qu'un souvenir
du passé. Cependant, avec toute la générosité d'un noble caractère, il
ne se plaignait ni ne murmurait mais se contentait de temps en temps de
faire en riant quelque remarque sur le sujet, évitant toutefois toute
allusion de ce genre lorsque sa femme paraissait ennuyée ou embarrassée.
La pauvre Geneviève faisait souvent des efforts surnaturels pour tâcher
d'acquérir une petite parcelle des précieuses connaissances dans
lesquelles elle faisait un défaut aussi absolu; mais les résultats en
étaient toujours des échecs décourageants, et elle en vint graduellement
à la conclusion fatale qu'il lui était tout-à-fait inutile d'essayer.
Pour comble de malheur, la soeur de Paul qui avait récemment perdu son
mari, venait d'envoyer une lettre dans laquelle elle annonçait que sa
santé, ébranlée par les chagrins et la fatigue qu'elle avait éprouvés
durant la maladie de son époux, avait besoin d'un changement d'air, et
elle terminait en se disant assurée que son frère et sa nouvelle soeur
la recevraient avec bonté pendant quelques semaines.

Oh! combien l'honnête Paul redouta cette visite! comme il s'émut en
songeant que les maladresse de sa pauvre petite femme seraient soumises
au regard perçant de sa soeur, un modèle de ménagère! Quant à Geneviève,
elle compta les jours et les heures, comme le criminel suppute le temps
qui le sépare de l'époque fixée pour l'exécution de sa sentence. Son
incertitude ne fut pas de longue durée, car trois jours après sa lettre,
madame Chartrand arriva. Malgré son deuil tout récent qu'elle sentait en
réalité très-profondément, malgré sa santé quelque peu délabrée, cette
dernière fut alarmée, presque terrifiée, en voyant l'état de chose qui
se faisait remarquer dans la maison de son frère. De vagues rumeurs sur
l'inhabilité de sa belle-soeur étaient bien parvenues jusque'à ses
oreilles, mais entièrement occupée par son mari qui avait été confiné
dans sa chambre pendant trois ou quatre mois avant sa mort, elle y avait
à peine prêté attention. Elles es présentèrent alors devant elle dans
toute leur affreuse réalité, et peut-être n'aurait-elle pu trouver de
plus grande distraction à son légitime chagrin que le nouveau champ de
regrets qui s'ouvrit devant elle.

--Comment, se disait-elle intérieurement, comment puis-je trouver le
temps de pleurer Louis quand je vois sur la table de mon frère du pain
aussi méchant et du beurre immangeable? Comment puis-je m'absorber à
déplorer mon veuvage quand je vois ces misérables servantes de mon frère
s'amuser avec leurs cavaliers pendant que le dîner brûle sur le poële et
que la crème se perd dans la laiterie? Ah! c'est désolant!

C'était en effet bien distrayant, car madame Chartrand n'avait pas été
huit jours dans la maison, qu'elle avait oublié ses peines et son deuil,
dans l'Étonnement profond où l'avait jetée un examen plus attentif des
gaspillages et de la mauvaise administration du ménage. Elle n'eut pour
Geneviève d'autre sentiment que celui d'une pitié dédaigneuse, et un vif
regret que Paul eût commis une aussi grave erreur dans le choix d'une
épouse. Cette femme robuste et active, habituée dès le berceau au
ménage, ne pouvait comprendre la langueur maladive et le découragement
auxquels sa délicate et nerveuse belle-soeur était si souvent en proie,
et plus d'une fois elle l'accusa intérieurement d'affectation.

Les choses ne pouvaient pas rester longtemps dans ce état sans fournir à
quelqu'un l'occasion de se décharger le coeur, et un dimanche après-midi
qu'elle avait sous un prétexte quelconque refusé d'accompagner Geneviève
aux vêpres, madame Chartrand entra dans la chambre où Paul fumait sa
pipe dans une calme solitude. Celui-ci ne se méprit pas sur la
détermination qui se lisait dans les yeux aussi bien que dans la
solennité des allures de sa soeur, et il se prépara à une scène; mais
comme un habile tacticien, il attendit l'attaque en silence.

--Paul, s'écria-t-elle brusquement, déposes là ta pipe et écoutes-moi.
Je vaux avoir un entretien avec toi.

--Un entretien! et sur quel sujet? répondit-il d'un ton bref.

--Sur quel sujet! dis-tu. Peut-il y en avoir d'autre que la manière
déplorable dont est conduit ton ménage?

--Je crois que c'est une affaire qui ne regarde que Geneviève et moi,
répondit-il sèchement en reprenant sa pipe qu'il avait momentanément
déposée sur la table.

--Ceci est une réponse digne tout au plus d'être faite à un étranger,
mais ce n'est pas celle que tu devrais faire à ta soeur aînée et unique
qui, en te parlant ainsi, n'est mue que par un affectueux intérêt pour
toi. Accordes-moi un peu de patiente attention, je ne t'en demanderai
pas davantage. Laisse-moi te dire maintenant sans réserve tout ce que
j'ai sur le coeur, et puis si tu le désires, je garderai ensuite le
silence.

Pensant qu'il y avait quelque vérité dans ce que sa soeur lui disait,
Durand inclina la tête, et elle reprit:

--Du temps de notre pauvre mère, bien que tu n'eusses pas plus de vaches
dans tes pâturages qu'il y en a maintenant, et peut-être moins puisque
tu as ajouté trois belles génisses à ton troupeau, il y avait toujours
rangés dans ta cave plusieurs quartauts de bon beurre bien fait,
attendant que les prix fussent satisfaisants pour être transportés au
marché; toujours il y avait sur tes tablettes des rangées de fromages et
des paniers d'oeufs. Et aujourd'hui? il n'y a rien à vendre pour le
présent et rien pour plus tard. Dans un coin de la laiterie malpropre un
quartaut d'une certaine substance rance que nous devons appeler beurre
parce qu'elle ne répondrait à aucun autre nom, une douzaine d'oeufs
peut-être sur une assiette fêlée, et un peu de crêpe moisie: voilà toute
ta richesse de laitage. L'état des choses est-il meilleur dans la
basse-cour? Quand je songe aux nombreuses couvées de grasses volailles,
de dindes et d'oies qui la peuplaient jadis, mon coeur souffre en n'y
voyant maintenant qu'une couple d'oisons et de dindes solitaires, ainsi
que les quelques chétifs bantams aussi sauvages que des bécasses qui
prennent leur nourriture où ils peuvent, car la plupart du temps on
oublie de leur en donner, bien que les restes de repas qui sont perdus
suffiraient amplement pour faire d'eux des volailles de prix... Qu'as-tu
à répondre à tout cela, frère? Oui, je te le dis: tu es sur le grand
chemin de la ruine.

--Non, Françoise, il n'y a, quant à cela, aucun danger. Dieu est
très-bon pour moi.--En disant cela, Paul ôta son chapeau en signe de
respect.--Ma récolte a été cette année beaucoup plus considérable que
toutes celles que j'ai cueillies jusqu'ici, quoique bien souvent mes
greniers aient été remplis jusqu'au comble. Avec moi tout a prospéré en
quantité et en qualité, et grâce au ciel, nous ne nous apercevrons pas
des pertes qui peuvent se faire sentir dans la laiterie ou la
basse-cour.

--Eh! bien, Paul c'est très-heureux que tu jouisses d'une aussi bonne
fortune, car tu en as grand besoin... Mais voyons maintenant pour ton
propre confort. Ta table--tu ne dois pas m'en vouloir si je te parle
aussi franchement, car tu m'as permis de te dire tout ce que j'ai sur le
coeur--ta table est j'en suis certaine, la plus mal fournie de toutes
celles de la paroisse.

--Mais, chère soeur, nous avons eu dernièrement de très-bons pâtés et
d'excellentes tartes, il me semble.

--Ah! frère, tu peux bien paraître embarrassé et regarder le fourneau de
ta pipe en disant cela; quoique tu fasses, tu ne me donneras pas le
change. En deux ou trois occasions différentes, j'ai vu la petite fille
de la veuve Lapointe passer dans la cour portant ces tartines et ces
pâtés. En fait de cuisine, rien d'aussi appétissant ne peut plus être
préparé ici, à moins que je relève mes manches et que je me mette
moi-même à l'oeuvre.

Le pauvre Paul se trouva considérablement déconcerté, car il était allé
secrètement trouver la veuve Lapointe et l'avait payée d'avance pour la
confection de ces friandises, espérant que l'oeil exercé de sa soeur
croirait qu'elles étaient de facture domestique. Il se mit donc à fumer
plus fort et sans souffler mot, pendant que l'impitoyable madame
Chartrand continuait:

--Regardes le jardin: il ne peut être comparé qu'à celui d'un fainéant,
tant il est rempli de mauvaises herbes et de chardons, et cependant je
vois deux grandes paresseuses de servantes qui ne font que flâner ici.
Notre mère n'avait qu'une domestique, et de son temps ce même jardin
faisait l'admiration de toute la paroisse par son magnifique étalage de
légumes, de fruits et même de fleurs. Je ne vois, non plus aucune trace
de toile ou de linge de ménage comme chaque femme d'un Durand avait
toujours été capable d'en faire pour son mari et ses enfants... Veux-tu
me dire ce que fait ou ce que peut faire Geneviève?

Une vive rougeur s'était graduellement répandue sur le visage hâlé de
Durand; enfin, frappant la table d'un grand coup de poing:

--Françoise, s'écria-t-il, ceci est mon affaire et ne regarde que moi,
entends-tu? et n'était la promesse que je t'ai faite de te laisser
parler, tu n'aurais assurément pu dire tout ce que tu viens de débiter.

--Je le sais, répliqua philosophiquement madame Chartrand; mais comme tu
m'as donné ta parole que tu m'écouterais jusqu'au bout, je te la
rappelle. Ai-je dit des choses qui ne soient aussi vraies que l'Évangile
même? Ai-je calomnié Geneviève en quoi que ce soit?

--Si je suis satisfait de ma femme, qui est-ce qui a le droit de la
trouver en faute? demanda-t-il en haussant davantage la voix.

--Tu n'as pas besoin de te fâcher contre moi, Paul. Je vois que tu
cherches dune querelle, mais je ne satisferai pas ton désir. C'est
toujours comme cela avec vous autres, hommes: quand votre cause est
mauvaise, vous tâchez invariablement de l'améliorer par des paroles
vives et beaucoup de tapage. Maintenant, je dirai tout ce que j'ai à
dire, quant même tu ferais deux fois plus de bruit. Dieu sait qu'il n'y
a dans mon coeur aucun mauvais sentiment à l'égard de ta femme, et c'est
pour son bien ainsi que pour le tien que je parle aussi ouvertement.
Personne plus que moi ne s'est réjoui en apprenant ton mariage, parce que
je pensais que ce serait là ton bonheur.

--Ainsi en a-t-il été, Françoise, et je suis aussi heureux qu'un roi.
Aussi bien je n'ai pas l'intention de nous rendre malheureux, ma pauvre
petite femme et moi, en lui demandant de faire ce qui est au-dessus de
ses forces. Elle n'est pas faite pour les travaux durs et fatigants, pas
plus que le petit oiseau qui gazouille dans l'orme qu'il y a là devant
la maison. De plus, elle est jeune et elle apprendra.

Madame Chartrand pensa intérieurement qu'en effet des femmes aussi
jeunes et aussi délicates que Geneviève étaient souvent devenues de
bonnes ménagères, mais elle garda cette réflexion pour elle-même et
reprit:

--Je ne veux pas blâmer ta femme pour son ignorance à conduire un
ménage, mais ne penses-tu as qu'elle ferait bien de commencer de suite à
l'apprendre? Il se pourrait que tes moissons ne seraient pas toujours
aussi bonnes que cette année; les enfants, qui entraînent de nouvelles
dépenses, peuvent venir, et la ruine dont tu te ris maintenant te
surprendre plus tard. Écoutes je vais te faire une proposition. Je suis
veuve, sans enfants, et parfaitement libre de suivre mes volontés. Dis
un mot et je viens demeurer ici. Je ne serai pas un fardeau, car tu sais
que j'ai par moi-même des moyens suffisants. J'enseignerai à Geneviève
la tenue du ménage si elle a la force ou le désir de l'apprendre, et
dans tous les cas je prendrai sur moi toute la tâche de conduire la
maison. Ton bien-être, ta bourse et ton bonheur y gagneront. Maintenant,
réfléchis bien avant de me donner une réponse quelconque.

Paul suivit ce conseil. Il croisa ses bras sur la table et y reposa sa
tête, afin de réfléchir plus mûrement. Sans doute la prospérité
matérielle de l'établissement augmenterait notablement par les soins de
cette ménagère économe, mais comment Geneviève prendrait-elle cela?
c'était là l'important. Les tinettes de beurre, les meules de fromage
s'accumuleraient dans ses caves, la toile et le linge de ménage dans ses
garde-robes, et lorsqu'il reviendrait fatigué, épuisé, de ses travaux
des champs, il trouverait de bons et succulents repas l'attendant; oui,
tout cela lui serait très-agréable, mais serait-ce la même chose pour sa
femme qui passerait toutes les heures de son absence à éviter la
constante surveillance que sa soeur exercerait sur chaque chose et sur
chaque personne autour d'elle? Comme elle serait peinée, mortifiée de se
voir continuellement exposée à un frappant contraste avec l'habile et
énergique madame Chartrand, obligée de ressentir aussi amèrement son
infériorité sur tout ce en quoi l'autre excellait. Non, il n'avait pas
le droit de compromettre le bonheur de sa femme en permettant
l'intrusion d'un tiers dans sa maison. D'un ton bien veillant mais
ferme, il répondit donc:

--Merci, Françoise, pour ta bonne offre qui est, je le sais, l'impulsion
d'un coeur tendre et généreux, mais il vaut mieux que nous restions
seuls, ma petite Geneviève et moi. Nous aurons, je le présume, des
embarras comme tous les gens mariés; mais nous devons essayer de les
supporter avec patience. Si Geneviève fait défaut en quelques choses,
elle est au moins douée d'un doux et affectionné.

--C'est donc une affaire décidée, Paul?

--Oui. Tu n'es pas fâchée?

--Mais non: penses-tu donc que je n'ai pas plus de jugement que cela?
Mais il me faut partir dès demain, car je ne veux pas souffrir plus
longtemps les épreuves auxquelles mon tempérament ni ma patience sont
continuellement exposés dans cette maison. Entre l'indifférence de
Geneviève et la honteuse négligence de sa servante paresseuse, je serais
mise en pièces avant quinze jours, empêchée que je serais d'essayer à
mettre les choses en ordre. Quoi! elles m'ont déjà presque fait perdre
de vue mon pauvre mari et le chagrin légitime qu'en veuve bien apprise
je dois ressentir de sa mort. Je retourne maintenant dans ma chambre
pour y faire quelques prières, car j'ai manqué les vêpres afin d'avoir
cet entretien avec toi.

Et elle sortit.

Paul se laissa aller à une profonde rêverie d'où il fut bientôt tiré par
l'arrivée de sa femme.

--Viens ici, lui dit-il en l'apercevant.

Et passant son bras autour d'elle, il continua:

--Ma soeur désire venir demeurer avec nous; elle prendrait la direction
du ménage. Qu'en dis-tu?

Le pâle visage de la jeune femme rougit légèrement et ses lèvres
tremblèrent; mais reprenant presqu'aussitôt possession d'elle-même, elle
répondit doucement:

--C'est bien, Paul, si tu le désires toi-même.

--Non, ma petite femme, non! il n'en sera pas ainsi. Je ne permettrai à
personne de s'interposer entre toi et moi; nous nous tirerons d'affaire
seuls. J'ai déjà dit à soeur Françoise ce qu'il en est, et la
responsabilité du refus ne retombe que sur moi.

Oh! comme les beaux yeux lustrés de Geneviève surent bien le remercier,
pendant que ses mignons petits doigts, pressant doucement sa main, le
ramenaient par leur muet langage à l'affection qu'avaient pu lui faire
perdre les remontrances impitoyables de madame Chartrand.

Cette dernière fut fidèle à sa détermination, et le lendemain matin, au
moment même où le soleil commençait à illuminer l'Orient de ses feux,
elle montait dans une élégante petite charrette à ressort dans laquelle
son frère la ramenait chez elle. Si Paul avait éprouvé quelque remords
de conscience d'avoir refusé l'offre si pleine de bonne intention de sa
soeur, la vue du visage gras et dodu, des joues pleines et vermeilles de
celle-ci qu'il fit intérieurement contraster avec la frêle enveloppe et
la délicate figure de sa femme, le réconcilia bientôt avec lui-même.

Après le départ de madame Chartrand, une des deux servantes incapables
fut renvoyée, et on se procura une excellente ménagère qui pouvait faire
presque toute chose d'une manière aussi satisfaisante que la soeur de
Paul elle-même. Mais hélas! elle avait un caractère terrible, et sans la
moindre provocation, elle s'abattait comme une tigresse sur l'innocent
agneau qu'elle avait pour maîtresse. Connaissant sa valeur cependant,
Geneviève souffrait tout en silence; mais une après-midi que Marie
donnait libre carrière à sa mauvaise humeur en faisant des remarques
insolentes et demandait pourquoi certaines personnes ont été mises dans
le monde puisqu'elles ne pouvaient pas même aider une pauvre servante
écrasée d'ouvrage, son maître, qu'elle croyait très-occupé dans la cour,
était entré sans qu'elle s'en fût aperçue, et après avoir écouté un
instant ses diatribes, il la prit par le bras, et lui ordonna de faire
de suite son paquet et de partir.

Il s'en suivit naturellement une tempête. Geneviève courut chercher un
refuge dans sa chambre où elle écouta, avec une alarme nerveuse, le
bruit qui se faisait dans la cuisine, le fracas de la vaisselle, le
cliquetis des couteaux, les mouvements spasmodiques des chaises, des
bancs et des seaux qu'on renversait. Le vacarme finit par cesser, et le
mari et la femme se sentirent tous deux soulagés quant la porte se
referma sur leur habile mais redoutable servante--Paul remerciant
pieusement mais d'une manière quelque peu obscure, la Providence «de la
paix qui leur était maintenant accordée, quant même ils devraient
retomber dans le chaos où ils étaient auparavant», voulant probablement
faire allusion à l'irrégularité générale et à la confusion d'où
l'activité de Marie avait retiré sa maison.

                                 ----


                                  III


La société continuait toujours son va-et-vient chez M. de Courval, car
les bois aux teintes claires et les épais nuages couleur d'ambre du mois
d'octobre, outre l'abondance de l'excellent gibier que l'on trouvait
dans les environs, rendaient la campagne aussi attrayante qu'elle
l'avait été pendant la belle saison.

Il passait fréquemment devant la porte de Durand des messieurs armés de
fusils et suivis de lurs chiens, les uns à cheval, les autres à pied;
mais Geneviève ne les voyait pas. M. de Courval avait souvent invité et
d'une manière pressante les nouveaux mariés à venir visiter le Manoir,
mais comme Paul ne s'en souciait évidemment pas tandis que des étrangers
s'y trouveraient, Geneviève demeurait tranquillement chez elle.

Une après-midi qu'elle était debout devant la porte de sa maison et
qu'elle admirait dans le lointain les magnifiques coteaux embrasés par
les rayons dorés qu'offre une superbe journée de cette belle saison
qu'on appelle _Été de la St. Martin_, M. de Courval passa à pied
accompagné de deux de ses amis. Ils paraissaient tous trois exténués de
fatigue, car ils marchaient depuis une heure fort matinale, et lorsque
Geneviève, que M. de Courval avait abordée avec sa politesse ordinaire,
leur offrit d'entrer un instant pour se reposer,--chose qu'elle ne
pouvait manquer de faire sans violer les règles de la plus commune
courtoisie, attendu que M. de Courval se plaignait de la fatigue,--ils
acceptèrent avec joie son invitation. Il lui présenta ses deux amis, le
premier un M. Caron, homme d'un âge mûr, le second un jeune et charmant
officier de cavalerie, du nom de de Chevandier, qui venait d'arriver de
France pour passer quelque temps en Canada.

Ce dernier parut à la fois surpris et frappé de la beauté et des
manières gracieuses de leur hôtesse, qui était occupée à placer devant
eux des verres et une cruche d'excellent cidre, qui, nous n'avons pas
besoin de le dire, n'était pas de manufacture domestique.

Cependant, Geneviève ne s'aperçut pas de l'attention particulière dont
elle était l'objet de la part du Capitaine de Chevandier, qui aurait été
extrêmement affligé s'il eut su qu'elle n'avait seulement pas remarqué
l'abondance de ses cheveux lissés, sa belle moustache, ou la classique
régularité de ses traits.

Sur ces entrefaites arriva Durand qui s'empressa de leur offrir
l'hospitalité, et il le fit avec une aisance et une politesse exquise.
Les préjugés aristocratiques de de Chevandier furent en quelque sorte
choqués par l'arrivée sur la scène de cet hôte roturier; mais ses airs
de grand seigneur produisirent aussi peu d'effet sur le mari que ses
regards d'admiration en avaient fait sur la femme. Quant nos trois amis
se furent reposés et rafraîchis, ils prirent leur congé, et en revenant
notre Adonis militaire s'abandonna à d'amers regrets sur ce que «cette
charmante petite créature avait pour destinée de passer toute sa vie au
milieu des vaches, des volailles et autres choses semblables.»

Aussitôt qu'ils furent partis, Durand annonça à sa femme qu'il pensait
aller à Montréal pour y acheter des épiceries et autres articles de
nécessité, ainsi que pour voir le marchant à qui il avait coutume de
vendre la plus grande partie des produits de sa ferme, et il lui demanda
si elle aimerait à l'accompagner.

--Quoique nous n'ayons cette année ni beurre, ni volailles à vendre, je
puis, ma petite femme, te donner quelques piastres, que tu pourras
dépenser en rubans, dans les beaux magasins,--ajouta-t-il en souriant,
car il s'attendait à ce que Geneviève accepterait son offre avec
empressement: attendu qu'un voyage à la ville, même sans la perspective
d'avoir à y dépenser quelques dollars, était alors considéré par les
femmes d'Alonville comme un insigne privilège.

Elle réfléchit un moment, hésita, puis, à la surprise et au
désappointement de son mari, elle refusa, alléguant pour raison qu'elle
ne savait pas comment elle agirait avec les Lubois. Elle pensait que si
elle allait à la ville sans leur faire une visite, pour remercier madame
Lubois du grossier bijou à l'ancienne mode qu'elle lui avait envoyé
comme cadeau de noces, la famille la taxerait peut-être d'ingratitude,
et que d'un autre côté, si elle se présentait avec son mari à leur
résidence, renommée par ses exclusions, on les considérerait peut-être
comme de désagréables visiteurs. Donc, pour sortir de ce dilemme, elle
avait résolu de rester à la maison, d'autant plus que Paul ne devait
être absent que quelques jours.

Le lendemain du départ de son mari, Geneviève, qui aimait beaucoup le
grand air, et qui ne pouvait imaginer de plus douces jouissances que
celle de s'asseoir pendant quelques heures sur un banc dans le jardin ou
à l'ombre du grand orme qui ombrageait si agréablement sa demeure, à
écouter les ramages des oiseaux et des insectes, prétexta un ouvrage de
couture, et s'enfuit derrière le grand arbre dont le tronc la dérobait
aux regards des passants et dont le feuillage la protégeait contre les
rayons du soleil.

Elle avait été élevée dans une ville sombre et malpropre de France, (car
quoique l'on dise, l'on rencontre des villes sombres et malpropres dans
cette partie favorite du globe); il n'y avait donc rien de surprenant ue
la campagne fût pour elle un monde inexploré, aussi délicieux que
nouveau. Comme elle jouissait de sa fraîcheur, de sa beauté, de ses
parfums! comme chaque nouvelle phase de cette vie faisait naître en elle
une admiration qu'elle n'osait exprimer hautement, de crainte de
paraître ridicule! Cette prédilection était peut-être la cause du peu de
progrès qu'elle faisait dans la science de la tenue d'un ménage, car
malgré qu'elle fût en personne dans sa cuisine, ou milieu des fritures,
des étuvées ou des grillades ou à son lavage, ses pensées se tournaient
avec passion vers l'air pur et frais du dehors, le bruissement des
branches au-dessus de sa tête; et elle pensait en elle-même, non sans
soupirer, combien elle préférerait un morceau de pain et une tasse de
lait au milieu d'un si délicieux repos, aux somptueux banquets apprêtés
avec tous les soins et l'habileté de l'art culinaire.

N'ayant que peu de choses à faire dans son ménage, elle avait célébré le
premier jour de l'absence de Paul, en prenant son dîner des mets que
nous venons de mentionner, chose qui convenait bien à ses servantes qui,
passionnées elles aussi pour fair la _dolce far niente_, étaient bien
aises de se sauver de l'ouvrage en se servant des mêmes mets pour leur
dîner et en y ajoutant un morceau de viande froide. Puis elle prit une
paire de pantoufles qu'elle brodait pour en faire présent à son mari,
assurée qu'elle était qu'il les trouverait aussi utiles que belles, et
s'installa dans son coin au pied du vieil orme.

Il faisait un temps délicieux. Souvent elle s'arrêtait dans son ouvrage
pour promener ses regards des belles collines pourprées qui se
trouvaient dans le lointain aux superbes couleurs des bois d'automne,
des nuées mélangées d'or et d'azur qui se déroulaient au-dessus de sa
tête aux lames rejaillissantes du beau et majestueux Saint-Laurent. Un
calme parfait régnait dans la nature. Les oiseaux avaient déjà pris leur
essor vers des climats qui leur offraient un autre été, et le silence
n'était rompu que par le bruissement des feuilles qui tombaient de temps
à autre.

Tout-à-coup, cependant, le bruit d'un pas qui approchait lui fit lever
les yeux, et elle aperçut près d'elle le capitaine de Chevandier, la
casquette à la main, un sourire engageant sur les lèvres. Ses manières
étaient courtoises, sans affectation. Geneviève écouta, sans se
déranger, quelques observations qu'il fit sur la température, la
campagne et la chasse. Le temps s'écoula d'une manière si agréable que
lorsqu'il partit, elle ne s'aperçut pas qu'il y avait près d'une heure
qu'ils étaient en conversation.

Le lendemain, il faisait un temps aussi charmant que la veille, et après
avoir pris un léger repas, elle se hâta de prendre son canevas et ses
laines, et se rendit au jardin, cette fois à l'ombre d'un pommier tout
tordu et recourbé, car une espèce d'instinct lui disait qu'elle s'y
trouverait moins sur le chemin de M. de Courval et de ses visiteurs
qu'au pied de l'orme.

Pendant qu'elle travaillait avec ardeur à son ouvrage, afin de terminer
son petit cadeau avant l'arrivée de son mari, elle entendit une voix
claire et cultivée lui demander: «Comment se porte madame Durand?»
Levant aussitôt les yeux, elle aperçut le capitaine de Chevandier qui la
regardait de par-dessus la petite porte du jardin.

Quoique Geneviève fût loin d'être satisfaite de cet incident, elle était
trop bien-élevée pour laisser percer la contrariété que lui inspirait
cette nouvelle visite; aussi lui rendit-elle poliment son salut, mais il
y avait tant de réserve dans ses manières, que de Chevandier ne savait
comme continuer: il chercha des inspirations autour de lui. Par bonheur,
il aperçut une plate-bande de magnifiques dahlias aux couleurs variées
et nuancées; alors feignant une grande admiration pour leur éclatante
beauté, il demanda la permission de les examiner de plus près et d'en
cueillir un. Elle acquiesça d'une manière indifférente à ce qu'il
demandait. Tout en discourant avec l'air d'un connaisseur sur les riches
nuances et la beauté particulière des échantillons qu'il avait devant
lui, il essaya de faufiler un gracieux compliment à la charmante
maîtresse du jardin sur son bon goût et sur les succès qui avaient
couronné ses efforts.

--Capitaine de Chevandier, lui dit-elle, vous me donnez plus de crédit
que je n'en mérite: vous devez présenter vos louanges à la vieille
ménagère qui tenait la maison de mon mari avant son mariage.

De Chevandier se mordit les lèvres, et il se félicita en lui-même de ce
que ses spirituels et caustiques compagnons d'armes n'eussent pas été
témoins de sa déroute; mais se remettant aussitôt, il reprit:

--N'importe, cela ne m'empêchera pas de cueillir ces deux cramoisis-là,
avec la permission de madame.

Et il joignit l'action à la parole, puis, en parlant de fleurs, il était
naturel que la conversation tombât sur la campagne, et par une
transition très-juste, sur la France. Enfin il avait donc trouvé un lien
entr'eux, et de Chevandier ne fut pas lent à le saisir. Quoique né à
Paris, il y avait peu d'endroits de son beau pays qu'il n'eût pas
visités; il connaissait même la petite ville malpropre où Geneviève
était née; une fois, il y avait été retenu par le mauvais temps une
longue journée, pendant laquelle il avait tout le temps maugréé contre
cette place qu'il considérait et qualifiait comme le point le plus
insupportable, le plus petit et le plus pauvres de la surface du globe.
Cependant, aujourd'hui, ses sentiments étaient tout différents, et
l'admiration avec laquelle il parlait de sa modeste église, de la
tranquillité de son petit cimetière, en faisait presque venir les larmes
aux yeux de Geneviève.

--Ah! madame Durand, s'écria-t-il avec vivacité après un moment de
silence, combien vous devez vous trouver malheureuse, transplantée de
votre cher pays sous ce climat étranger! Que sommes-nous ici, nous
enfants de la France, que de pauvres exilés?

Malgré l'amour qu'elle professait pour le sol de ses pères, Geneviève
n'était pas prête à aller si lin, et levant ses yeux qui n'avaient pas
faibli devant le regard rempli d'admiration et de sentiment qui était
fixé sur elle, elle reprit:

--Malheureuse! dites-vous; vraiment, M. de Chevandier, vous vous
trompez: j'ai goûté, depuis quelques mois, plus de vrai et paisible
bonheur que je n'en ai connu pendant toute ma vie. La France m'est
chère, sans doute, comme souvenir; mais toutes les affections de mon
coeur et toutes les espérances dont je puisse me bercer sur cette terre
sont concentrées ici, en Canada.

Soit qu'il fût incapable de se relever de ce nouveau coup, soit qu'il
jugeât par les manières de Geneviève que son séjour chez elle avait été
assez prolongé, il se leva, et après avoir prononcé quelques mots sur le
même ton de politesse et de respect dont il se serait servi avec une
dame de la plus haute société, il se retira. Mais en fermant la porte
sur lui, il ne put s'empêcher de se dire:

--Quel prude et gênée petite créature, mais aussi quels yeux
incomparables, quels doigts effilés! certainement que son imbécile de
mari doit s'attendre à ce qu'elle en fera de drôles en fait de traire
les vaches et de fabriquer le beurre. Ah! je crains fort, mon cher
Durand, que tu t'aperçoives un peu tard que tu t'es énormément fourvoyé
dans ton choix.

Il s'en revint lentement chez M. de Courval, portant sur ses traits,
d'ordinaire insouciants, les traces d'une profonde pensée.

Le jour suivant de Chevandier fit sa toilette avec un soin tout
minutieux, et après s'être muni de journaux et de revues qu'il avait
tout récemment reçus de France, il s'achemina, à la même heure, vers la
résidence de Durand: et il vit que Geneviève ne se trouvait pas sous le
pommier, non plus que sous l'orme. Il devenait évident qu'elle ne
voulait plus avoir d'entrevue avec lui. Mais de Chevandier, qui n'était
pas homme à se décourager pour si peu, frappa résolument à la porte avec
une badine qu'il portait, et il demanda à la servante aux allures
gauches et hébétées qui lui ouvrit si madame était è la maison?

--Elle est quelque part dans le jardin, répondit-elle sèchement.

Et persuadée qu'elle s'était acquittée de tout ce qu'elle avait à fair
dans la présente conjoncture, elle poussa brusquement la porte, laquelle
se referma avec un tel fracas que notre visiteur en recula.

--Quels sauvages! se dit-il; mais je ne me rendrai pas: il faut que je
la cherche dans le jardin.

Si on avait demandé au capitaine de Chevandier pourquoi il s'acharnait
ainsi à Geneviève et quels étaient ses desseins en lui portant de telles
attentions, il aurait répondu sans hésiter qu'il ne lui voulait pas de
mal. Madame Durand était une femme aussi jolie que charmante, et il
pensait qu'un commerce d'amitié sentimental et innocent avec elle
contribuerait puissamment à rendre son séjour au Manoir moins monotone
et plus agréable. Malgré tout cela, ç'aurait été un malheur pour
Geneviève si, confiante comme elle était, elle l'eut sans arrière-pensée
écouté et encouragé, car aucun principe religieux ne le guidait, la
seule influence qui eût sur lui quelqu'empire étant le code d'honneur du
monde, et l'on sait combien ce code est quelques fois relâché.

S'étonnant intérieurement, s'emportant même de ce qu'elle lui avait
inspiré un si vif intérêt, il souleva le loquet de la petite porte et
s'aventura au milieu des citrouilles, des concombres et des melons qui y
croissaient négligemment en abondance; il arriva è un petit berceau
rustique fait en planches, autour duquel on avait taillé une vigne
sauvage qui formait une couverture d'une délicieuse verdure. Geneviève y
était avec son «éternelle broderie,» ainsi que de Chevandier avait
stigmatisé son travail. Il aurait préféré la trouver mélancolique et
rêveuse: cependant il entra avec son air aimable ordinaire, en offrant
ses lettres de créance sous forme des livres et journaux qu'il avait
apportés avec lui. Geneviève ne pouvait faire autrement que de le
remercier de sa politesse; d'ailleurs elle éprouvait un grand plaisir de
voir les noms et les gravures des lieux et des choses qui lui étaient si
familières.

Pendant qu'elle examinait le frontispice illustré d'un de ces volumes,
il prit l'ouvrage qu'elle venait de déposer.

--A qui, lui demanda-t-il en souriant, destinez-vous ce monument
d'industrie et de patience féminine que je tiens à la main?

--C'est une paire de pantoufles pour mon mari, répondit-elle.

Lorsque de Chevandier se représenta cet honnête Paul chaussé de grosse
bottes de campagne enjambant à travers le fumier de sa cour, puis en
voyant cet assemblage de perles et de soie qu'on lui destinait, une
expression de piquante ironie passa sur ses traits: il plissa les lèvres
et ajouta involontairement:

--M. Durand est un homme heureux et saura, comme de raison, apprécier ce
cadeau de fée. J'apprends tous les jours qu'il est un excellent fermier,
et qu'il s'y entend parfaitement en fait de tout ce qui concerne la
charrue, les égouts, les bêtes-à-cornes et autres horreurs du même
genre.

Geneviève regarda son interlocuteur: quoique novice en ces sortes de
persiflages, elle devina le mépris qu'il cachait sus les compliments à
moitié ironiques qu'il faisait de Paul, et tenant constamment ses yeux
fixés sur lui, elle reprit:

--Mon mari est non-seulement un excellent fermier, mais encore il est
honorable et intègre, à tel point, que la plus indifférente des épouses
ne pourrait s'empêcher de le respecter et de l'aimer.

Il y avait quelque chose de grand dans cette expression franche et
hardie de ses sentiments, surtout chez une personne aussi réservée et
aussi timide que Geneviève Durand; et pendant que le coeur de Chevandier
lui en rendait secrètement hommage, il éprouva en même temps un
sentiment d'une irritation jalouse contre l'homme qui en était l'objet.
Il comprit aussi qu'il devait s'abstenir de prononcer en présence de la
jeune femme un seul mot qui pût être interprété comme incivil envers
Paul; il s'empressa donc de réparer sa maladresse en faisant sur Durand
quelques remarques amicales et respectueuses avec ce tact et cette
délicatesse dans lesquels il était passé maître.

Geneviève reprit son ouvrage, et pendant que ses doigts allaient avec
une agile habilité, de Chevandier parlait ou lisait à haute voix
quelques courts passages des journaux qu'il avait apportés avec lui. Le
jour baissait, lorsque tout-à-coup la jeune femme se leva et le pria de
l'excuser, vu que peut-être on pouvait avoir besoin de ses services à la
maison. Il l'accompagna jusqu'à la porte.

Tandis qu'il lui disait quelques mots d'adieu, deux figures épiaient en
cachette leurs mouvements: c'était Manon, la fille qui avait reçu le
capitaine de Chevandier d'une manière si caractéristique, et Olivier
Dupuis, la plus mauvaise langue du village.

--Et vous me dites, reprit lentement ce dernier en secouant la tête
d'une façon qui était de mauvais présage, que ce charmant gentilhomme de
la ville vient ici tous les jours, et passe de longues heures avec
_Madame_ (en appuyant dédaigneusement sur le mot), et cela lorsque le
mari est absent! Bien, bien, Paul Durand, est-ce que tu ne pouvais pas
faire comme les autres, prendre pour ta femme une fille vive et alerte
de notre village, au lieu d'aller au loin choisir un pareil bijou? Ah!
nous verrons, nous verrons! Quand pensez-vous que Paul sera de retour?

--Demain, je crois.

--Eh! bien, bonjour Manon, et si jamais vous vous mariez ne marchez pas
sur les traces de votre maîtresse.

--Vous pouvez, père Dupuis, garder votre conseil jusqu'à ce qu'il vous
soit demandé. Lorsque je serai mariée, je ferai comme je voudrai.

Et ils se séparèrent sur ce salut amical.

Le lendemain la pluie tomba toute la journée par torrents, et de
Chevandier fut obligé d'abandonner le projet qu'il avait formé de
retourner chez sa charmante voisine, de peur qu'une visite par un pareil
temps le rendit ridicule. C'est pourquoi dans un accès de mauvaise
humeur il descendit au salon, et là il tua le temps à tourmenter les
livres de M. de Courval qui traitaient presque tous d'agriculture, et à
jurer, tempêter et donner des coups de pieds à la demi-douzaine de
chiens qui égayait la demeure de son ami, vieux garçon.

De son côté, Geneviève se trouvait aussi heureuse qu'il lui était
possible de l'être. Grâce à ses efforts réunis à ceux des servantes, la
maison reluisait de propreté, tandis que Manon, par une coïncidence
extraordinaire, avait fait d'excellents pâtés et avait réussi une fois
en sa vie à sortir du four du pain qui ne fût pas brûlé en-dessus et cru
en-dedans.

Les merveilleuses pantoufles qui étaient heureusement achevées pour
l'occasion étaient orgueilleusement étendues sur le fauteuil de Paul,
qu'on avait eu soin de tirer dans son coin favori, près de la fenêtre
remplie de bouquets. Puis Geneviève entra dans sa chambre, et après
avoir jeté un regard inquiet sur la pluie qui tombait à verse et à
laquelle son mari devait, en toute probabilité être exposé, elle se mit
en frais de se faire aussi gentille et charmante que possible. La tâche
pour elle n'était pas difficile: toujours jolie, elle l'était doublement
en ce moment car le plaisir que lui faisait éprouver l'espérance de
l'arrivée prochaine de son mari après cette première séparation
illuminait ses yeux et imprimait à ses joues un vif incarnat.

                                  ----


                                   IV


Pendant qu'elle attend ainsi, nous retournerons de quelques heures sur
nos pas, à la rencontre de Paul qui s'en revenait chez lui. Il allait
rapidement, cahoté en tous sens, sans se soucier ni de la boue des
chemins ni de la pluie qui l'inondait si généreusement mais tout entier
à l'heureuse perspective de se trouver bientôt avec sa chère Geneviève,
au souvenir des excellentes affaires qu'il avait faites à Montréal et
dont il rapportait des preuves par de jolis présents destinés à sa
femme.

Tout-à-coup, il rencontra le bonhomme Olivier Dupuis qui cheminant à
pied, de son côté, le long de la route, sans paraître plus soucieux de
la pluie qu'il ne l'était lui-même. Il va sans dire que Paul arrêta son
cheval, et offrit au voyageur une place à ses côtés, proposition qui fut
acceptée par ce dernier avec d'autant plus d'empressement qu'il avait
plus d'une raison pour le faire.

Une fois repartis, après quelques paroles échangées entr'eux à propos du
temps, Paul dit assez vivement:

--Ah! père Dupuis, ça fait du bien et ça raccourcit merveilleusement la
longueur de la route, que de savoir qu'au bout il y a une femme bonne et
fidèle pour nous recevoir!

Olivier poussa un gros soupir, et secoua la tête en signe de doute.
Supposant que cette boutade pleine de tristesse était de la part de
Dupuis une allusion secrète à son propre état de veuvage, Paul, bien que
ce fût la première fois qu'il le vit se chagriner à ce sujet, lui dit
avec bonté:

--Courage Olivier, tous ont leurs épreuves en ce monde, dans un temps ou
dans un autre; et vous avez une assez bonne santé, assez de joyeuse
humeur pour suppléer à la solitude de votre foyer.

--Quant à cela, Paul Durand, répondit aigrement Olivier, je me trouve
bien moins à plaindre sans femme que beaucoup d'autres qui en ont une.

Le ton, plus encore que les paroles, était particulier, et Paul attacha
un regard scrutateur sur son compagnon.

--Oui, regardez moi bien; je voudrais seulement que vous puissiez lire
sur mon visage tout ce que j'ai sur le coeur. Ça m'éviterait de dire des
choses qui ne me rapporteront pas grands remerciements, je suppose, si
je les fais connaître. Oh! Paul, Paul, pourquoi n'avez-vous pas fait
comme vos voisins et vos ancêtres ont fait avant vous: choisi une femme
parmi les habiles et honnêtes filles de votre paroisse, au lieu d'aller
plus loin pour réussir si mal?

--Décidément, voisin Dupuis, interrompit Paul qui commençait à se
fâcher, vous avez pris ce matin, outre votre part de rhum, celle d'un
autre.

Cette dernière insinuation le toucha au vif, car le vieux Dupuis
excédait souvent les bornes de la tempérance, bien que cela ne lui fût
pas arrivé cette fois: aussi avec un malin clignement de ses petits yeux
rusés, il répliqua:

--Merci du compliment, mon bon ami; mais je n'ai pas rencontré
aujourd'hui de chrétien assez généreux pour m'offrir sa part. Ce n'est
ni ci ni ça, et nous n'avons pas besoin de nous battre parce que je
crois de mon devoir d'avertir un vieil ami et un voisin, par pure bonté,
quant je vois sa femme s'amuser pendant son absence avec un des jeunes
messieurs bien habillés et tout parfumés qui sont en visite chez le
seigneur. Ah! vous pouvez bien devenir pâle, car c'est vrai. Ils ont
passé trois heures entières dans le jardin tout seuls, hier. Manon les a
vus aussi, ce qui fait qu'elle peut vous dire la même chose; et le jour
auparavant, la veuve Lapointe les a vus parler ensemble sous le pommier
dans le jardin. Elle dit qu'elle est restée à les examiner pendant près
d'une heure; et le beau monsieur était tout sourire et tout amabilité
pour madame.

Et il appuyait encore avec emphase sur ce titre.

Dupuis était petit de taille, faible et avait les cheveux gris; aussi
Paul qui possédait une force herculéenne, était trop bon pour satisfaire
sa vengeance en usant d'une violence personnelle à son égard. Il fut
donc obligé de se contenter de l'empoigner par le haut de con collet
d'habit et le lâcher, comme il eût fait d'un petit chien importun, au
milieu de la boue du chemin; puis, laissant échapper sur le bonhomme une
vigoureuse épithète de _coquin_, il fouetta son cheval avec fureur, et
partit avec une vitesse à se rompre le cou le long de la route inégale.

Au bout de quelques minutes cependant, il permit au coursier de ralentir
le pas en lui abandonnant les guides sur le cou, et, laissant tomber sa
tête entre ses mains, il se prit à soupirer en murmurant:

--Oui, oui, il faut que cela soit vrai!

Cette pensée seule était une agonie indicible, mais n'enlevait rien à
l'apparence de vérité qu'il y prêtait. Il se rappela alors l'admiration
et l'étonnement avec lesquels l'élégant militaire avait obstinément
suivi tous les mouvements de sa femme pendant la courte visite qu'il
avait faite chez lui avec M. de Courval. Il se souvint aussi avec un
sentiment mêlé de rage et de désespoir qu'elle avait, sans aucun
prétexte à ses yeux du moins, refusé de l'accompagner è la ville.

Durand état de sa nature d'un tempérament très-jaloux; mais ce défaut
avait sommeillé jusque-là, faute de circonstances propres à le
développer. En ce moment, il surgit tout d'un coup avec autant de
violence et d'énergie que s'il s'y fût toujours laissé emporter toute sa
vie.

Sa colère contre sa femme était adoucie néanmoins de temps en temps par
le déchirement qu'il éprouvait de la blessure faite à sa tendresse pour
elle; mais sa rage contre de Chevandier était mortelle, et l'eût-il
rencontré sur la route qu'il parcourait, on eût eu à déplorer quelque
événement fatal.

Comme il entrait dans sa cour dont la porte était restée ouverte pour
son arrivée, il sentit tout son être se contracter à la pensée qu'il
allait se trouver en présence de sa femme. Il savait d'avance que tous
les reproches et toutes les accusations dont il pourrait l'accabler ne
lui apporteraient aucune satisfaction, et il se demandait s'il ne valait
pas mieux pour lui poursuivre son chemin jusqu'au Manoir, et là faire
venir de Chevandier, et, sans un mot de commentaire ou d'explication,
tomber sur lui et prendre une vengeance complète des torts qu'il lui
attribuait, tout en servant à M. de Courval s'il se mêlait d'intervenir,
un petite dose du même traitement; car après tout, il était l'auteur
indirect de toutes ces misères, puisqu'il amenait avec lui dans des
maisons humbles et vertueuses des amis élégants et sans principes.

Pendant qu'il hésitait ainsi sur ce qu'il devait faire, la porte de la
maison s'ouvrit et Geneviève accourut dans sa fraîche et pure beauté;
posant légèrement son pied mignon sur le marche-pied de la voiture, elle
approcha son visage rougissant pour lui donner un baiser. Naturellement
distante et peu expansive, rien que l'amour profond qu'elle portait à
son mari pouvait l'engager à sortir jusqu'à ce point de sa réserve
habituelle; mais lui, détournant la tête comme s'il n'eût pas compris
son intention, il dit avec rudesse:

--Rentres à la maison à cause de la pluie.

Quelle angoisse déchirant avait traversé son coeur pendant qu'il
articulait ces paroles!

Il avait tant d'amour pour sa femme, tant de confiance en elle, et elle
était en apparence si engageante, si aimable, si gentille, qu'elle pût
être en réalité! Sautant de son siège, il enleva l'attelage de dessus
son cheval, le conduisit à l'écurie, et sans vouloir être aidé par un de
ses domestiques qui s'empressait autour de lui, il soigna l'animal et le
frotta lui-même.

Sentant bien alors que l'explication si redoutée entre lui et sa femme
ne pouvait tarder plus longtemps, il entra à la maison. La nappe était
mise, le souper sur la table, et Geneviève l'attendait debout. Mais
qu'il y avait loin de cette femme pâle et tremblante à la joyeuse
créature qui avait bondi tout à l'heure si légèrement au-devant de lui
pour lui souhaiter la bienvenue! Rejetant impitoyablement les
pantoufles brodées qu'on lui avait apportées (au milieu de l'angoisse
que la pauvre Geneviève éprouvait sans pouvoir se rendre compte de ce
qui se passait, ce léger acte de son mari lui causa un déchirement de
coeur que le travail de son imagination lui rendait encore plus cruel)
il s'assit à table, mais ne voulut ni manger ni boire, excepté un grand
verre d'eau qu'il avala d'un trait. Puis il repoussa sa chaise.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait pour la vingtième fois
la tremblante jeune femme.

Et ses joues devenaient plus pâles et ses lèvres plus blanches, jusqu'à
ce qu'enfin elle craignit de se trouver mal.

--C'est la pâleur de la culpabilité! pensait Paul. Ah! l'indigne
hypocrite!

--Paul, qu'as-tu? Pourquoi me traiter ainsi?

--D'abord, réponds-moi à une question, femme! Quels visiteurs as-tu eus
ici pendant mon absence?

--Pas d'autres que le capitaine de Chevandier, répondit-elle tout
interdite.

--Ah! c'est donc vrai? Et tu as l'audace de l'avouer!

Cette véhémence de la part de Paul n'avait certainement pas de raison
d'être; car si elle lui avait caché la vérité, il eût été encore plus
courroucé contre elle si cela eût pu être possible; mais la colère
a-t-elle jamais été logique ou conséquente?

--Combien de fois est-il venu?

--Trois fois.

--C'est-à-dire tous les jours pendant mon absence, excepté aujourd'hui:
probablement que la crainte de me rencontrer à mon retour ou celle
d'exposer son élégante personne à la pluie l'aura retenu à la maison. O
femme indigne et infidèle! Que puis-je penser, que pensai-je en effet
d'une épouse qui profite de l'absence de son mari pour passer chaque
jour des heures entières en compagnie d'un parfait étranger qui n'a de
titres à ses attentions que parce qu'il est jeune, beau et sans
principes?

--Oh! sur ma parole la plus sacrée, Paul, je le jurerai sur l'Évangile
si tu veux, je ne t'ai jamais offensé, mon mari, ni en pensées ni en
paroles. Sans aucune invitation de ma part, le capitaine de Chevandier
est venu ici, poussé seulement par un motif de politesse et de
courtoisie...

--Silence, tu entends! Penses-tu me donner le change sur tes méfaits
aussi aisément que cela? Ah! tu as prouvé que tu n'étais qu'une femme
ingrate et infidèle. Bien que tu nous aies rendus, nous et notre maison,
un sujet de raillerie dans le village, par ta misérable ignorance de
tout ce qu'une femme devrait connaître, je ne t'ai jamais dit un mot de
colère, ni ne t'ai regardée froidement pour tout cela. Mais tu as passé
le temps que d'autres femme emploient à des travaux utiles et honnêtes,
à écouter les paroles mielleuses d'une canaille, à jouer avec l'honneur
de ton mari!

--Paul, tu es injuste et cruel.

--Silence! te dis-je. Ne sais-tu pas que demain toutes les misérables
commères à la merci desquelles tu t'es exposée si faiblement, si
criminellement, nous auront livrés tous les deux au mépris du public.
Otes-toi de devant mes yeux!

Elle se leva, et, oppressée par le sentiment d'un mal mortel, elle se
traîna hors de la chambre.

L'ennemi le plus acharné qu'aurait jamais en Paul Durand, eût senti tous
ses désirs de vengeance pleinement satisfaits s'il eût pu jeter un coup
d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui
l'occupait, alors qu'il était assis, noyé dans la solitude de son
anéantissement. Sa tête brûlante s'inclinait jusque sur ses bras
croisés, sans qu'il prit garde à l'ombre du crépuscule qui se faisait
plus épaisse, et sans se soucier de son jeûne de toute la journée qu'il
n'avait légèrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de
partager avec _elle_, chez lui, le doux repas du soir.

Peu à peu sa première violence fit place à des pensées moins amères et à
des sentiments plus humains. Eh! quoi si Geneviève avait erré seulement
par inexpérience et faute de réflexion! elle n'était coupable, après
tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans
les rechercher ni les encourager.

Oui, mais le mal n'en était pas moindre, car il avait, dans sa colère,
prononcé des paroles que peu de femmes pourraient aisément oublier ou
pardonner; il sentait s'élever au dedans de lui un certain esprit
d'opiniâtreté bourrue qui l'empêcherait de faire rien qui ressemblât à
des avances, quand même il serait convaincu qu'il l'avait accusée
injustement.

Il prévoyait tout: l'éloignement qui allait surgir comme une muraille
entr'eux, éloignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et
ils avaient été si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur
parfait dans sa maison depuis qu'elle y était entrée! elle s'était
enlacée si étroitement autour de tout son être! Alors, dans la violence
de son désespoir, il se mit à pousser des soupirs comme des sanglots.

Le bruit que fait un pas léger traversa sur le plancher; et levant les
yeux, il aperçut Geneviève auprès de lui. Elle déposa sur la table la
lumière qu'elle portait; même dans le trouble de ce moment, il remarque
sa pâleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la
souffrance morale avaient déjà laissées autour de ses yeux si doux.
Tout-à-coup la conviction lui vint qu'elle était innocente de toute
faute volontaire, et avec cette pensée une crainte terrible traversa son
esprit, la crainte qu'elle fût venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il
l'avait insultée, outragée au-delà des limites laissées au pardon.
C'étaient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en
agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le démon de l'orgueil
opiniâtre qui était au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que même,
dût son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait
partir.

D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:

--Paul, je suis peinée, vraiment peinée, de t'avoir fâché de la sorte.
Si j'avais su que tu eusses désapprouvé les visites du capitaine de
Chevandier, j'aurais refusé de les recevoir, au risque d'insulter sans
provocation un ami de M. de Courval. Écoutes-moi, maintenant, jurer
devant Dieu, aussi solennellement que si j'étais sur mon lit de
mort,--et elle s'agenouilla à côté de lui, levant avec respect ses yeux
purs et pleins d'affection, brillants de tout l'éclat de la vérité,--je
jure que je suis innocente d'une seule pensée ou d'une seule parole qui
ait pu t'offenser en quelque façon. Bien sûr, tu me pardonneras de
t'avoir déplu sans le vouloir?

Transporté à ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre
son coeur avec passion, ou plutôt avec une énergie convulsive; et la
tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son âme que jamais de
nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa
fidélité. Cet amour de femme, plus puissant que la colère, le
raisonnement ou l'orgueil, avait détruit en un instant l'abîme que la
passion et le soupçon avaient creusé entr'eux.

--Ma femme! ma bien chère femme! murmurait-il en même temps que des
larmes que sa droite nature d'honnête homme ne rougissait plus de
laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tête soyeuse
appuyée contre sa poitrine. Dieu soit béni, de ce que la paix soit
revenue! puisse cette première querelle entre nous être la dernière!

Ce fut la dernière en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de
colère, ni d'un côté ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur
vie commune.

Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui répondit
que madame Durand était trop occupée pour le recevoir. Quand il
renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au
moment où il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu
s'éloigner en arrière de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir
une réponse plus favorable; mais elle était toujours la même, jointe à
la mortification d'apercevoir Geneviève à l'une de se fenêtres, engagée
dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.

Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.

Le lendemain il disait adieu à Alonville pour n'y plus jamais revenir.

Après cela, tout alla tranquillement dans le ménage de Durand. Mais bien
qu'une paix parfaite et une inaltérable affection mutuelle y régnassent,
il n'y avait pas de changement perceptible dans l'économie domestique de
la maison. Toutefois, l'honnête Paul était profondément satisfait et
heureux; après tout, c'était bien là le point principal. Le commérage
calomnieux répandu par le vieux Dupuis s'éteignit bientôt, faute d'un
nouvel aliment. Et Geneviève continua de jouir, avec le même entrain, de
l'éclat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de
temps en temps ses goûts par un effort désespéré pour se mettre au soins
du ménage.

Bientôt après arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de
madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagné d'un
billet dans lequel cette dame écrivait que, prévoyant le cas où Paul
aurait besoin bientôt de nouvelles chemises, elle prenait la liberté de
lui en envoyer une douzaine toutes taillées sur un patron de celles
qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait
qu'un amusement pour sa belle-soeur.

Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tâche; et quand Paul
laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui
l'aimable idée de sa gentille Geneviève, assise à sa petite table, armée
d'un dé délicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de
toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hélas! le manque
d'habileté plutôt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes
intentions de Geneviève. Elle se trouble et se perdit au milieu des
goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et
courage, elle déposa sa couture sans espoir de réussir jamais. Elle la
laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de
cette journée, pour arriver toujours au même résultat.

Pendant qu'elle était assise, ses deux mains reposant négligemment sur
ses genoux, tout entière à cette pensée qu'elle échangerait bien
volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de
mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle,
Paul rentra, accablé par la chaleur et la fatigue de son travail sous un
soleil brûlant.

Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait
si peu de progrès depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il
venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui
perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue
jointe à la chaleur qui l'écrasait et le repos dans lequel elle était au
milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant,
ainsi entourée de ses aises combien elle se sentait abattue,
nonchalante, malheureuse!

--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec
bonté.

Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit à
sangloter.

--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien.
Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!

Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme à lui avec tendresse, en
murmurant:

--Le ciel m'est témoin, Geneviève, que tu me rends le séjour de ma
maison agréable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas
te tracasser l'esprit à propos de semblables bagatelles. Ta douceur et
ta patience te rendent plus chère à ton mari que si tu étais la
meilleure cuisinière et la couturière la plus entendue de la paroisse!
Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture
chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charité
que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre
aussi gaie qu'une linotte.

Ils partirent bientôt; et malgré que les commères s'émerveillassent de
l'infatuation de Paul à l'égard de sa femme et du profond aveuglement
qui l'empêchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait
et de sa parfaite inutilité dans la gouverne de sa maison, elle alla son
chemin, plus chérie et plus choyée que jamais.

Un an ne s'était pas écoulé depuis cette époque que la coupe du bonheur
de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.

Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant après un héritier
qui portera son nom honoré depuis des siècles, aucun millionnaire
désireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne
se réjouissent plus de la naissance d'un garçon que l'humble paysan
Canadien, soit que lui aussi aime à voir son nom obscur mais honnête
conservé dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils
lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand
âge rendra ce secours presque indispensable.

Mais, hélas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette
terre, fut de courte durée; car la santé de Geneviève, toujours frêle et
délicate, ne se remit jamais après la naissance de son enfant. Elle
devint plus faible de jour en jour; en dépit de l'affection et de la
tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dépit même des
liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la
tenaient étroitement attachée à l'un et à l'autre, l'heure du départ
arriva; et patiente, résignée, elle exhala doucement la vie entre les
bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sûr et si
doux depuis qu'elle avait connu leur protection.

Ah! Paul Durand, alors que vous étiez assis seul et le coeur brisé dans
votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de
l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystérieux, et que,
regardant en arrière, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur
qu'elle apportait de temps à autre dans ses démarches, et ces teintes
rosées qui montaient à ses joues et s'en effaçaient tour à tour sitôt
qu'elle entreprenait un effort léger; vous deviniez le secret de ce
manque d'énergie dont l'avaient blâmée si souvent les langues des
fainéants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous
ne lui aviez adressé aucun reproche ni aucun mot de raillerie à ce
sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez poussée à des exercices et à des
efforts qui eussent dépassé ses forces.

Peut-être cette pensée était-elle la plus grande consolation de Durand,
aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, doué de toute
la délicatesse des traits de sa mère, et partageant peut-être, cela
était à craindre sa faiblesse de constitution.

Maintenant, dans son isolement, Paul eût désiré volontiers la compagnie
de sa soeur; mais cette dame très-digne, fatiguées de ses habits de
deuil, avait déjà consenti à les échanger contre des vêtements de noces,
et elle devait épouser dans quelques mois un respectable notaire quelque
peu avancé en âge, mais ayant une bonne clientèle et un caractère
pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand
soin de se rassurer avant de donner aucune réponse affirmative.

Ce n'était pas tant parce qu'il craignait le gaspillage et le désordre
dans l'administration de sa maison que Paul désirait la présence de sa
soeur: il était parfaitement accoutumé à ces deux choses là; mais
c'était pour son enfant. Ce tendre petit nourrisson avait besoin de
soins plus judicieux que ceux dont pouvaient l'entourer la tendresse
capricieuse et la société ignorante de domestiques.

Une fois convaincu qu'il n'y avait plus lieu d'espérer que madame
Chartrand viendrait vivre avec lui, il résolut de se remarier.

Ah! quelle honte! s'écriera peut-être quelque lecteur. Comment
pouvait-il oublier si vite la jolie jeune femme qui s'était reposée,
comme dans un nid, à son foyer et sur son coeur?

Il ne l'oublia pas; et de longues années après, à l'heure solennelle où
les dernières scènes de la vie se retiraient de devant ses yeux
obscurcis par l'âge, l'espérance de la retrouver dans un monde meilleur
absorbait encore tous ses regrets terrestres.

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                                     V


Ce ne fut que par amour pour Geneviève que Paul chercha une mère pour
son enfant, et cette pensée seule à l'exclusion de toute autre, le guida
dans son second choix.

Sans se soucier de la jeunesse, de la beauté et de la richesse, il passa
en revue plusieurs filles aux yeux clairs, aux lèvres roses, qui
auraient volontiers accepté sa demande, et en choisit une qui n'avait
pas une grande beauté, mais qui était aimable, vertueuse, et déjà
considérée dans la paroisse comme une vieille fille; en cela il avait la
ferme conviction qu'en autant que la chose serait possible, elle
remplacerait auprès de son fils qu'il idolâtrait, la jeune mère que
celui-ci avait prématurément perdue.

Le jour qu'il demanda Eulalie Messier en mariage, il lui expliqua
franchement les raisons pour lesquelles il se décidait à changer son
état, ajoutant qu'il l'estimait et la respectait, et qu'il ferait tous
ses efforts pour faire un bon mari; mail il ne lui dit pas un suel mot
d'amour. Eulalie fut parfaitement satisfaite, et très reconnaissante
envers la Providence et envers Paul; car sans dot et sans attraits
personnels elle semblait irrémédiablement condamnée à rester seule, ce
qui équivalait, selon elle, à une vie d'isolement et d'un labeur sans
fin.

Le second mariage de Paul eut lieu par une brûlante journée de juillet,
mois aussi incommode par l'ardeur de la chaleur aux habitants de cette
terre _de neiges et de glaces_ que si nous demeurions sous les
tropiques.

Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description
que nous donne Dickens, dans son _Little Dorrit_, d'une journée de
chaleur passée à Marseilles; il représente les pavés comme brûlants, les
murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les piétons
se morfondent pour trouver une toute petite lisière d'ombre afin de
sauver leur vie en échappant aux rayons étouffants et enflammés du
soleil.

C'était exactement une température de ce genre qui régnait à Alonville
le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et
claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement
tout près de là, et sur laquelle se reflétaient comme dans un miroir les
charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la
plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages
qui bordaient la route et dont l'immobilité leur donnait l'air d'être
peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauchées ressemblaient
au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil
qui les surplombaient, et les champs étaient tristes et désolés; les
plantes, penchées moins par le poids de leurs épis que par l'impitoyable
chaleur, paraissaient demander pitié, ainsi que les bêtes-à-cornes et
les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des clôtures et des
bâtiments ou des quelques arbres éparpillés ça et là sur la ferme. De
leur côté, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles
bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient à leur
façon, et leur chant monotone remplaçait celui des oiseaux qui restaient
muets dans le feuillage flétri.

Bon nombre de voitures dont les chevaux étaient attachés aux nombreux
poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque
paroisse, se trouvaient devant l'église du petit et modeste village.

Bientôt les propriétaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et
après un vif échange de plaisanteries et de folies qui les rendit
indifférent, sinon insensibles, à l'étouffante atmosphère, on se dirigea
vers la maison du marié, car il ne fallait pas penser à se divertir chez
l'épouse puisqu'elle était pauvre.

Paul aurait de beaucoup préféré célébrer son second mariage sans éclat,
comme le premier; mais ses amis s'élevèrent si énergiquement et avec
tant d'indignation contre un procédé si contraire aux usages de la
société, qu'il fut obligé de sacrifier ses goûts aux leurs et de céder
aux exigences de la coutume.

Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la résidence
de Durand avait été mise, de la cave à l'attique, dans un état
tout-à-fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposés dans des
verres ou des pots, avaient été placés dans tous les endroits
disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays
était remplie de vaisselle et de verres.

Dès que la joyeuse compagnie fût entrée dans la maison, les femmes se
rendirent dans la chambre à coucher pour ôter leurs grands chapeaux de
paille et défriper leurs robes d'indienne,[1] et chacune, à tour de
rôle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir,
lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une
manière si difforme et si décourageante, que non-seulement cela
suffisait pour guérir la vanité cachée qu'aurait pu posséder celle qui
s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes
d'épouvante.

[Note 1: Nos lecteurs sont priés de se rappeler que ceci se passait dans
l'enfance de notre héros. Depuis lors, il faut convenir que les modes
ont fait dans nos campagnes de rapide progrès.]

On se passa généreusement les pots de cidre et de bière, ainsi que du
sirop de vinaigre,--breuvage rafraîchissant que chaque ménagère
canadienne sait faire à la perfection,--et peu d'instants après, au
milieu des observations sur la chaleur et les récoltes, on se plaça à
l'entour de la table. Après que le curé du village à qui on avait donné
la place d'honneur eût récite le _benedicite_, on attaqua résolument les
plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en était vraiment
surchargée; c'étaient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des
crêpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des
assiettes surchargées de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours
sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables étaient placées
des bouteilles de rhum et de vin _Sherry_, ce dernier pour les dames.

Au bout de la table se trouvaient les mariés. Paul paraissait calme et
tout-à-fait à son aise, mais rien ne pouvait égaler le superbe aplomb de
la mariée qui était assise è sa nouvelle place, aussi tranquille que si
elle y eut été depuis les dix dernières années. Ses cheveux, vraiment
luisants et abondants, étaient simplement relevés en arrière de ses
tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le
rapport de la propreté, de la décence et du bon goût, avait
nécessairement été choisie plutôt pour la durée, et avec le même dédain
pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure
une expression de franchise, d'honnêteté et de bonne humeur. Elle
écoutait avec une impassible tranquillité, et sans rougir ou paraître
embarrassée, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son
compte. Enfin le bel-esprit de la bande, après avoir épuisé, à son
intention et sans succès, toutes les flèches de son carquois, déclara à
son voisin qu'il aurait plus de plaisir à faire endêver sa grand'mère.
L'hilarité et la gaieté générales ne furent aucunement interrompues par
sa déconfiture, et les conversations et les chansons continuèrent leur
train: l'appétit de chacun était aussi aiguisé que dans les jours les
plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la
confusion occasionnée par le changement de sièges, et tandis que les
hommes chargeaient leurs pipes à même leurs _blagues_, Durand fit à sa
nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitôt et le
suivit tranquillement à travers un étroit passage qui aboutissait à un
escalier conduisant à la partie supérieure de la maison. Quoique le
plafond en fût bas, il y régnait comme en bas une air de bien-être. Un
bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse
toile d'une éclatante blancheur. Penchant légèrement sa grosse main
brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un léger
tremblement dans la voix:

--Eulalie, mon enfant est sans mère, voulez-vous lui en tenir lieu,
voulez-vous?

La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure était
très-agréable, et quoique très-jeune, la parfaite régularité de ses
traits promettait pour plus tard de la beauté. Réveillé par le toucher
de son père, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombragés par de longs
cils, devinrent plus foncés, et les jeta avec étonnement sur cette
figure de femme étrangère penchée sur lui. Durand, un peu surpris et
peut-être peiné du silence qu'avait observé sa femme reprit:

--Vous ne m'avez pas répondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une
mère pour mon petit garçon?

Une légère rougeur passa sur les joues de la mariée, la première rougeur
qu'on eût aperçue de la journée sur sa figure, quoique ce fût le jour de
ses noces. Elle s'agenouilla è côté du berceau, et embrassant tendrement
l'enfant:

--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grâce de bien remplir mon devoir
envers lui!

Puis ses lèvres furent agitées pendant un instant, soit par une prière
ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards
disaient éloquemment à Paul qu'elle était résolue de remplir sa
promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des
roses et des fossettes eussent remplacé sur sa figure les marques des
soucis et de la fatigue.

Les nouveaux mariés allèrent rejoindre leurs invités, le père portant
son garçon qui, comme de raison, avait été pour l'occasion revêtu de ses
plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec sérénité ordinaire le
nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour.
Après que le petit Armand eut été admiré et caressé,--quelques dignes
dames étouffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient à voix
basse le mot de _belle-mère_ qui est généralement regardé comme un
mauvais présage--il fut remis à la fille qui en avait soin depuis la
mort de sa mère, et qui était à la porte, se renfrognant chaque fois que
quelqu'un touchait à son nourrisson: car ce jour-là jour de joie pour
tout le monde, son humeur était plus aigri qu'à l'ordinaire, non pas
tant par les divertissements que par la circonstance particulière qui
leur avait donné naissance.

Ainsi se passait le temps. Le soleil brûlait de plus en plus, et un des
invités disait en forme de reproche que la grande rivière ne leur
enverrait seulement pas une bouffée d'air pour dissiper les flocons de
fumée qui sortaient de leurs pipes. Malgré cela, on continua à manger,
boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur était
une espèce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde était enchanté
cependant, et la gaieté générale ne se ralentit pas un seul instant.
Malgré que le Médecin du village, jeune homme non marié, fût, avec son
frère, Notaire de Montréal, encore garçon, tous deux amusants et
agréables, au nombre des invités, plus d'une poitrine féminine se
souleva en soupirs par le regret que la nouvelle mariée, bien que ses
traits n'eussent rien que de très-simple et malgré le titre de «vieille
fille» dont on la qualifiait en arrière, eût pu s'assurer le meilleur
parti d'Alonville.

Les noces durèrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux
mariés le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien
rassasié de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il
s'établit dans le ménage de Durand une tranquillité parfaite.

Eulalie était si singulièrement taciturne et tellement à ses affaires,
qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier à Paul sa première
femme: elle pouvait passer des heures entières avec son mari sans dire
un seul mot, ou sans l'encourager à parler. Mais en revanche, elle était
une ménagère bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et
le jardin prospéraient aussi bien que sous ceux de la digne mère de Paul
elle-même.

Mais le coeur de l'homme est difficile à contenter. Que de fois Paul, au
milieu de la satisfaction, de la propreté et de la prospérité qui
l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur brisé par la douleur au
temps de bouleversement que l'amour et la société de la femme bien-aimée
qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!

Il reconnaissait cependant le vrai mérite, les rares et excellentes
qualités de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les
replis de son coeur, s'assura qu'il était un des meilleurs et des plus
dévoués maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de
son âme, et quoique, naturellement, elle ne fît jamais voir ses
sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dévouement
dont une bonne mère est capable.

Le temps arriva où elle eut un second enfant à dorloter; mais
lorsqu'elle eut rendu Durand père d'un gros et robuste garçon, elle ne
fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de
plus que son frère Armand une parcelle de son affection et de ses soins
vigilants.

Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre
le mar et la femme, et il commençait à ressentir pour elle plus
d'intérêt, un désir plus inquiet pour sa santé et pour son bonheur qu'il
n'en avait éprouvé jusque-là, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau
et lui enleva sa seconde femme, juste au moment où il commençait à se
sentir sincèrement attaché à elle. Une fièvre maligne qu'elle contracta
dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette
active et forte constitution pleine de santé et d'énergie, et le corps
de la deuxième femme fut déposé auprès de celui de la première, deux
courtes années après qu'elle l'eût remplacée comme épouse.

Le jour de l'enterrement, pendant que Paul était assis avec ses habits
de deuil et qu'il pensait qu'il était à présent chargé du fardeau de
deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il était plus seul
que jamais, il prit en lui-même la résolution de ne plus se hasarder
dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivât, d'essayer à combattre
seul et sans compagne les combats de la vie.

Cependant, la destinée lui tenait une compensation en réserve.

Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la
dette de la nature, tendrement soigné jusqu'au dernier jour par sa
femme. La nouvelle veuve écrivit laconiquement à son frère «Paul, me
veux-tu?» à quoi il répliqua brièvement «Oui, sans délai,» et elle vint.

--Vois-tu, frère, lui dit-elle en arrivant, il était écrit que nous
vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes mariés deux fois,
presque, parait-il, pour éluder cette destinée, mais cela devait être.
Si tu es satisfait, je le suis!

Paul l'était amplement, et il lui donna pleine autorité de conduire son
ménage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle,
surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garçons de
son frère. Son union n'avait jamais été consacrée par la maternité, et
sa bonne nature s'émouvait de compassion sur les deux enfants confiés à
ses soins, comme s'ils avaient été les siens propres.

Ceux-ci différaient autant par leurs manières et leurs penchants que par
leurs caractères physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et
sensitive beauté de sa mère te qu'il était paisible et tranquille, Paul
possédait la mâle vigueur de son père et il était en outre turbulent et
étourdi.

Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite égalité, et si
parfois Paul se sentait ému à la forte ressemblance qui existait entre
son fils aîné et sa jeune et jolie mère, comme son coeur s'était
autrefois épris pour sa première femme adorée, il ne laissa jamais
percer aucun sentiment de préférence.

                                    ----


                                     VI


Paul Durand, toujours industrieux et prospère, était devenu un homme
riche. Il possédait des fermes et des terres dans plus d'une localité,
et il lui paraissait nécessaire pour l'éducation de ses garçons de les
envoyer au collège. Il n'était pas avare, et pouvait-il faire mieux que
de dépenser pour eux les sommes considérables qui s'étaient accumulées
dans son coffre-fort malgré ses nombreuses dépenses?

Il mit donc les deux garçons au collège; ils y entrèrent remarquablement
bien vêtus, eu égard aux goûts simples du temps, mais aujourd'hui il est
probable que la jeunesse actuelle se révolterait de dédain à la vue
d'habillements semblables.

Pour son âge, Armand était grand et fluet; pour le sien, Paul était
très-développé en grandeur et en force. Pendant quelques années les deux
garçons avaient été confiés aux soins efficaces du maître d'école du
village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir
dans le chemin épineux de l'instruction.

Ce fut dans le mois de septembre, après les vacances d'été, et le jour
même de l'ouverture des classes, qu'ils passèrent le portail du vieux
Collège de Montréal[2]. Durand Les accompagna, et après une courte
conversation avec le Directeur de l'institution, le père et les fils se
trouvèrent seuls dans le parloir.

[Note 2: Cet établissement a été depuis loué au Gouvernement Impérial,
comme casernes, par les Messieurs du Séminaire.]

Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout
noirci par le temps jusqu'aux fenêtres à petits carreaux, veuves de
rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixés sur son père qui, au
moment de se séparer, leur donnait des conseils et des encouragements.
Enfin, on se distribua les dernières poignées de main, et au moment où
Durand sortait du parloir le portier entrait: c'était un individu
tout-à-fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au
regard renfrogné et curieux de cet homme, Paul répondit par un regard de
défi, et murmura à son frère:

--Je hais déjà ce portier-là, autant que du poison!

Comme les classe n'étaient pas formées, il n'y eut point de leçons ce
jour-là ce qui permit aux nouveaux arrivants de faire connaissance avec
leur future demeure et leurs nouveaux camarades.

Paul employa bien son temps, car à la fin de cette première journée il
avait déjà battu trois de ses camarades, juré une éternelle amitié à un
autre, et invité un cinquième à aller passer les vacances chez son père
à Alonville; de plus il avait vendu, à un prix exorbitant, deux couteaux
et un portefeuille de poche à de jeunes garçons qui, grâce à la
générosité avec laquelle leurs parents avaient rempli leur bourse,
étaient en mesure de se passer le luxe de payer bien cher des articles
dont ils n'avaient nul besoin.

Armand, de son côté, n'avait encore fait aucune avance d'amitié, et à
cause de cela quelques-uns de ses compagnons l'avaient, avant la fin de
vingt-quatre heures, décoré du titre de _Demoiselle_ Armand. Il est
impossible de dire ce qui leur avait suggéré de lui donner ce nom
appliqué avec l'intention d'en faire un grand mépris, ou de ses manières
seules, tranquilles et réservées, ou de la délicate beauté de ses traits
et de son teint; dans tous les cas, cette qualification fut promptement
et universellement adoptée, au grand déplaisir de Paul.

Quelques semaines plus tard, un jour de congé que les deux frères
étaient assis ensemble dans une salle donnant sur la cour de récréation,
tout entourée d'une belle rangée de peupliers, leur attention fut
attirée par la voix de deux écoliers qui étaient venus s'arrêter un
instant près de la fenêtre où ils se trouvaient sans se douter qu'il y
eût quelqu'un.

--Oui, c'est un bon couteau, dit l'un, mais je l'ai payé un bon prix! je
l'ai acheté d'un des Durand.

--Je suppose que tu l'as eu du bruyant tapageur aux gros os? dit
l'autre.

--Le plus jeune ne paraît pas avoir en effet l'esprit du commerce.

--Je crois que le plus jeune est un vrai Jocrisse, un lâche, capable de
se sauver devant une souris!

--Viens-t-en, nous ne connaissons pas encore son courage, nous ne
l'avons pas encore vu mis à l'épreuve: mais il y a chez lui un air de
noblesse qu'on ne rencontre pas chez son gros rustaud de frère. As-tu
remarqué ses petites mains et ses petits pieds, ses traits réguliers, sa
belle taille mince et gracieuse?

En entendant ces paroles, Paul fronça les sourcils, mais ne fit aucune
observation; seulement, il se pencha en avant pour voir ceux qui
parlaient ainsi: Armand en fit autant. C'étaient, le premier un grand et
élégant garçon de dix-sept ans du nom de Victor de Montenay, l'autre
appelé Rodolphe Belfond, le propriétaire du couteau, jeune homme à
figure basanée, à stature compacte et carrée, un peu plus jeune.

--Ne parles pas aussi légèrement, de Montenay! dit avec colère Belfond.
Que peut faire un garçon avec une figure aussi jolie te des mains aussi
petites que celles d'une fille?

--Il vaut autant demander à quoi sert au beau cheval de course d'avoir
des jambes fines et gracieuses et des formes élégantes, plutôt que la
lourde taille et les mouvements du cheval de trait?

--Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, répondit Belfond. Je suppose
qu'à tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille décente et être
d'une certaine grosseur sans que tu le compares à un cheval de trait,
simplement parce que tu te trouves toi-même dans la catégorie des fluets!

--Bien, mon cher Rodolphe, je suis à la fois fier et heureux de posséder
cette délicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance.
Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons
points de ma personne dans l'autre je n'hésiterais aucunement à choisir
ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou
l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut
changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrés en
des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?...
comme les miens!

--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un
faquin, ce qui ne vaut guère mieux. De quelle utilité te serait la
petitesse aristocratique de tes extrémités, comme les médecins appellent
cela, pour te battre à coups de poings, pour ramer ou faire quelque
chose d'utile?

--Ça servirait du moins mon cher Rodolphe, à faire distinguer le
capitaine de l'équipage, l'officier du soldat!

--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'étendrais
raide à terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est
aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un
innocent de toi-même en voulant rire à mes dépens.

--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont
personnelles, je te trouverai la tête éventée à proportion de la
grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes
amis et avec toi-même, nous allons faire une partie de _foot ball_.

--Ils nous ont tapés tous les deux assez rudement! murmura Paul entre
ses dents en s'adressant à son frère. Toi un lâche, moi un gros rustaud!
J'espère que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.

Il était évident, par le ton avec lequel il prononça le mot «un», qu'il
pensait à ne redresser que les torts qui lui étaient personnels; mais
son frère, sans paraître remarquer cette mesquine réserve, lui dit
tranquillement:

--Nous ne devions pas nous attendre à autre chose. Ceux qui écoutent
entendent rarement parler d'eux en bien.

--Tu es un fou plein de scrupules! répondit brusquement l'autre. Je
crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si
bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le
frotter un peu!

La discussion entre les deux frères fut arrêtée par la bruyante arrivée
d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son
frère continuait à être d'une humeur bourrue, s'amusa à examiner une
pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident
en resta là.

Les classe régulières commencèrent enfin. Armand n'eut pas à se plaindre
de ses devoirs et de ses leçons, car il s'acquitta de ses tâches avec
une facilité et une exactitude telles que ses maîtres lui en firent les
plus grands éloges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons
conçurent de l'envie sur ses succès, et son naturel froid et réservé ne
lui attira guère d'amis. Son impopularité augmenta tous les jours, et
sans la moindre provocation de sa part, les épithètes de _Demoiselle_
Armand, de lâche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garçon était d'une telle
sensibilité que sa position était devenue intolérable, et il prit
plusieurs fois la résolution d'écrire à son père pour lui demander et
même le prier de le retirer du collège.

Une après-midi qu'il était tranquillement à regarder jouer les autres,
plusieurs de ses bourreaux se rassemblèrent autour de lui et se mirent à
le persécuter. L, un pira, d'un air moqueur, _Demoiselle_ Armand d'aller
prendre part à leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gâtât
la beauté de ses mains blanches et douces, qui n'étaient tout au plus
capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.

Ce trait d'esprit fut accueilli par les éclats de rires et les
applaudissements de la troupe, et l'hilarité augmenta lorsqu'un
troisième ajouta qu'il était tout étonné de ce que _mademoiselle_ Durand
sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller
et se _rousseler_ le teint. La respiration d'Armand devenait plus vive.
Il était écrasé sous les impitoyables sarcasmes de ses persécuteurs,
tant étaient grandes les souffrances qu'endurait cette âme sensible et
élevée qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent
pâles comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se
désespérer, il regarda tout autour de lui. Hélas! il ne put voir sur
leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun
ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune
compensation à ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une persécution
si peu méritée de sa part, l'enfant éclata en sanglots. A la vue d'une
pareille émotion si inattendue, quelques-uns s'arrêtèrent tandis que les
autres ne firent que redoubler leurs persécutions.

--Ah! _elle_ va se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.

--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.

A ce moment l'élégant du Montenay qui rôdait par là avec Rodolphe
Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.

--Allons donc! qu'a donc _Mademoiselle_ Armand! demanda-t-il.

Armand releva tout-à-coup la vue comme un cerf aux abois, et son regard
tomba sur le dernier interlocuteur qui se trouvait devant lui. Croyant,
dans la confusion du moment, que Rodolphe était depuis le commencement
parmi ses persécuteurs, et cédant à l'insatiable désir de vengeance qui
depuis quelques instants bouillonnait dans sa poitrine, il s'élança avec
la force et la rage d'un tigre sur son ennemi et le terrassa: ils
tombèrent tous les deux. Il roula dessus et dessous son antagoniste, et
sans s'occuper des coups qui tombaient sur lui dru comme grêle, il ne
lâcha pas prise un seul instant.

Lorsqu'on l'arracha de force de sur son adversaire, un épais brouillard
obscurcissait la vue de celui-ci, ses oreilles tintaient et
n'entendaient plus, et dans le délire de la colère il n'avait de
conscience que pour la vengeance.

--Vraiment, Durand, tu es un véritable démon! tu l'as presqu'étranglé,
dit un de la bande pendant qu'il aidait Belfond à se relever.

Celui-ci offrait en effet un spectacle alarmant! il avait la face et les
lèvres tachées de sang livides de cette strangulation partielle.

Confus en quelque sorte de cette fureur désespérée, Armand porta
machinalement la main à sa figure et la retira tachée de sang. Il se
dirigea sans dire un mot vers une cuve d'eau qui se trouvait sous la
gouttière d'une dalle et commença à faire disparaître de sa personne les
traces du combat.

--Eh! bien, mes amis, je crois qu'après ce qui vient d'arriver vous ne
serez plus tenté de l'appeler _Mademoiselle_ Armand! dit de Montenay en
s'adressant au cercle des élèves qui étaient là tranquilles, tout
stupéfaits de la rapidité électrique et de la fureur avec lesquelles le
garçon mince et délicat qu'ils avaient si impitoyablement tourmenté
s'était jeté sur un gaillard qui le surpassait de beaucoup en grandeur
et en force.

Personne ne répondit à son interpellation, puis s'adressant à Belfond:

--La meilleure chose que tu puisses faire maintenant, lui dit-il, c'est
de suivre l'exemple de ton ci-devant ennemi qui, en vérité, a prouvé
qu'il est digne de toi; vas te donner un bon lavage, ça te rafraîchira en
même temps que ça te donnera meilleure mine.

Belfond se disposa avec bonne grâce à suivre ce conseil et partit en
chancelant, mais en évitant la direction qu'Armand avait prise. Celui-ci
était encore à ses ablutions, lorsqu'apercevant un ombrage dans les
rayons du soleil, il leva la vue et vit près de lui de Montenay qui lui
dit:

--Sais-tu, Armand, que tu es héroïque?

--Brutal, veux-tu dire?

--Par su tout: peut-être que si c'eût été ton grand frère qui eût été à
ta place, j'aurais trouvé quelque chose de brutal dans cette ténacité de
_bull-dog_ avec laquelle tu étouffais ton ennemi; mais chez un garçon de
ta charpente et de ta force, c'est du courage et du _pluck_ au suprême
degré. Donne-moi ta main!

Cependant, Armand avait toujours entretenu un profond sentiment
d'admiration enfantine pour le be et jeune aristocrate qui, toujours
habillé avec un soin scrupuleux et élégant, quoique souvent insolent
dans ses manières, spirituel et piquant dans ses remarques, appartenait
à une classe de personnes avec laquelle, lui enfant de la campagne,
n'était jamais venu en contact. Il l'avait toujours regardé comme devant
être, sous n'importe quelle circonstance, quelque chose d'au-dessus de
son intimité. Aussi, en l'apercevant à ses côtés lui faisant des
louanges et lui offrant la main de l'amitié, il sentit son coeur battre
de palisir et d'orgueil. Il tendit toutefois sa main avec réserve, et
sans trahir le sentiment qu'il éprouvait en disant:

--Mais je croyais que Rodolphe Belfond était un de tes amis!

--Et il l'est en effet, dit de Montenay en s'asseyant sur le bord de la
cuve pendant qu'Armand s'essuyait la figure et les mains avec son
mouchoir. Oui c'est vrai, il est un de mes amis, il est même de mes
petits parents, mais cela n'est pas une raison pour que je me batte pour
lui. Malgré qu'il passe la moitié de ses vacances chez moi, et moi
l'autre moitié chez lui, cela ne m'a pas empêché d'être content de le
voir rosser par un jeune homme comme toi. Il se vante tant de ses os et
de ses muscles, de sa force et de ses nerfs, qu'une leçon comme celle
que tu viens de lui donner lui sera, je pense, salutaire.

Si Armand avait été plus vieux, avait eu plus d'expérience des intrigues
de la vie, il aurait peut-être conçu des soupçons sur la sincérité de
l'amitié que Victor paraissait étendre à ses amis; mais ébloui par une
excusable vanité, il écouta son camarade en toute confiance, comme un
oracle.

--Ah! ça, quel est ton nom? Armand! un nom qui s'accorde certainement
avec ton extérieur. Si tu avais eu la force, la taille, les bons points
d'un _boxeur_, je n'aurais éprouvé aucun intérêt de te voir sortir de la
bataille d'une aussi belle manière; mais je dois le dire, j'étais
content de te voir avec ton visage efféminé, donner une volée à ce
lourdaud que j'appelle mon ami, qui m'a battu moi-même plus d'une fois.
Ne rougis pas et ne prends pas cet air de mécontentement lorsque je
parle de ta jolie figure, tu en seras bien fier lorsque tu connaîtras un
peu plus la vie: oui, aussi fier que je le suis de la mienne!

Et il se pencha pour se mirer dans l'eau de la cuve.

--Tous ces imbéciles, continua-t-il, mon bon ami y compris, savent-ils
de quel poids est dans le monde la beauté, soit chez la femme, soit chez
l'homme, tant qu'elle dure?

Armand, qui trouvait que son jeune et philosophe ami devenait un peu
trop profond pour lui, s'empressa de répliquer qu'il aimerait mieux
être privé de cette beauté incertaine qui lui attirait les moqueries et
la persécution de ses camarades.

--Il n'est pas éloigné, maître Armand, le jour où tu penseras autrement,
où tu estimera le prestige qu'elle te gagnera bien plus que le respect
étonnant que tu as acquis aujourd'hui de tes condisciples de collège par
ton courage.

Tout en parlant de la sorte, notre jeune et précoce orateur se pencha
encore plus sur l'eau et il regarda d'un air plus pensif la belle figure
classique que le miroir lui renvoyait. Sous le rapport des connaissances
Armand Durand était bien en arrière de lui, car celui-ci avait lu des
romans et y avait puisé des connaissances dont il pouvait fort bien se
passer.

Sortant tout-à-coup de sa préoccupation, il lui demanda:

--Quel tour t'avait donc fait mon gros lourdaud d'ami pour que tu l'aies
Si subitement choisi, tandis que plusieurs de ces oursons te
tourmentaient depuis si longtemps? Comme tu parias étonné!

Lorsqu'Armand apprit que le furieux assaut qu'il avait commis sur
Belfond avait été comparativement sans provocation, il en conçut un
extrême chagrin, et il se raffermit dans la conviction que la partie
qu'il avait jouée était tout autre chose que de l'héroïsme. Cependant,
la pensée que l'objet de sa secrète et enfantine admiration avait daigné
l'honorer de son amitié, fit bientôt disparaître cette peine.

Plus tard sans la journée, comme les écoliers se mettaient en rangs
pour se rendre au réfectoire, il se trouva en contact avec son
adversaire du matin.

--Dis donc, Durand, lui souffla celui-ci avec fureur en lui montrant son
oeil poché et noirci, je pense que tu es bien fier de ton exploit, mais
il me faut ma revanche. Ça te plairait-il d'avoir une autre prise demain
matin dans la cour de récréation?

--Franchement, non! répondit honnêtement Armand.

--Et pourquoi pas?

--Parce que tu es beaucoup plus gros et plus fort que moi, et que je me
ferais battre.

--Mais, dis-donc, Durand, tu l'as culbuté ce matin comme une quille, tu
pourrais bien lui en faire encore autant, dit un autre qui avait le goût
des gifles.

Armand secoua la tête.

--J'ai pu le faire une fois, dit-il, mais je ne serais plus capable de
le faire une seconde fois! D'ailleurs, Belfond, je suis fâché d'avoir
sauté sut toi comme je l'ai fait ce matin, sans provocation suffisante.
Je voulais attaquer un de ceux qui me maltraitaient depuis si longtemps.

--Durand, tu es aussi honnête que courageux. Donnons-nous la main!

Et pour la seconde fois ce jour-là, on offrit à Armand la main de
l'amitié.

Depuis ce moment une intimité aussi agréable pour Armand qu'utile pour
Victor s'établit entre les deux camarades. Armand, dans la simple et
honnête admiration qu'il éprouvait pour l'aristocratique héritier des de
Montenay et la gratitude qu'il ressentait de ce qu'il avait été élevé au
rang de ses amis, croyait qu'il n'y avait pas de sacrifice trop grand à
offrir sur l'autel de l'amitié. Il se trouvait donc heureux lorsqu'il
pouvait pendant les récréation lui copier ses thèmes et ses versions
latines, ou bien encore lui offrir la plus grande partie de sa part du
panier toujours bien rempli que son frère te lui recevait souvent de la
maison paternelle. De Montenay, non-seulement acceptait volontiers cet
hommage, mais il laissait voir une préférence visible pour la compagnie
de celui qui le lui offrait, car, outre que sa vanité éprouvait une
grande satisfaction de l'encens qui lui était si naïvement offert, il
trouvait un certain charme à la conversation pleine de délicatesse et
aux sentiments élevés que possédait son jeune ami: raffinement dû en
grande partie à l'innocence enfantine de son caractère, innocence si
marquée qu'heureusement pour eux deux, de Montenay ne s'était pas encore
soucié de troubler.

Depuis lors, l'intimité entre Victor et Rodolphe avait
presqu'entièrement cessé; mais comme elle était due autant à de
fréquentes relations entre leurs familles qu'à une préférence mutuelle,
ils ne s'aperçurent pas de son interruption.

Les jours se succédèrent et se passèrent ainsi d'une manière assez
agréable et sans offrir d'autres incidents que ceux des devoirs et des
amusements particuliers à la vie d'écolier, jusqu'à l'heureux temps des
vacances toujours si vivement attendu par les maîtres et les élèves.

Par une belle matinée du mois de juillet, les deux jeunes Durand
sautèrent avec ravissement dans la charrette qui les avaient transportés à
leur demeure. Avec quelle joie ils sortirent boîtes, sacs et paquets,
sans s'occuper des accidents et avaries avec quelle surabondante
affection ils embrassèrent la tante Françoise et donnèrent encore et
encore des poignées de main à leur père qui, droit devant eux, les
regardait faire avec un légitime sentiment d'orgueil qu'il essayait
inutilement de cacher! Et puis, quel déluge de questions sur les favoris
de la basse-cour, certains arbres fruitiers ou les carrés du jardin pour
lesquels ils avaient plus d'attrait parce qu'ils leur appartenaient, tout
cela entremêlé d'anecdotes sur leurs camarades, la vie d'écolier et
leurs maîtres. Bref, il y avait bien des mois que les murs de la maison
n'avaient entendu un pareil caquetage, un semblable carillon d'éclats de
rires et de couplets de chanson.

Comme de raison, leur retour à la maison fut célébré par une série de
fêtes: les fruits, la crème, les oeufs et le beurre frais, les gâteaux et
les confitures étaient pour eux un charmant contraste avec la nourriture
plus simple du collège. Jamais on ne vit d'enfants plus choyés et fêtés,
de parent plus empressés à les choyer et fêter que ne le furent Paul
Durand et sa soeur.

Par une après-midi d'étouffante chaleur que les jouvenceaux étaient sous
le berceau à se préparer des lignes pour une excursion de pêche qui
avait été projetée, et que madame Ratelle était à raccommoder leurs
nombreux vêtements, Durand vint les trouver. A la question «quelles
nouvelles» qu'on lui fit en souriant, il répondit:

--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montréal, dans
l'intention de revenir bientôt avec sa famille.

La famille en question ne se composait pas d'une épouse et
d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit était
garçon,--mais d'une soeur qui était veuve et de sa fille. A la mort de
son beau-frère, Jules de Beauvoir, survenue quelques années auparavant,
et qui les avaient laissées dans des circonstances pleines d'embarras,
M. de Courval les avaient emmenées de Québec pour conduire son ménage de
garçon.

--Comment se porte M. de Courval? avait demandé la tante Ratelle.

--Très-bien, et il s'est informé avec bonté de nos garçons. Il dit qu'il
a l'intention de les faire mander bientôt au Manoir, montrer
quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en
temps pendant leurs vacances.

Paul et Armand ne se montrèrent pas très-fiers de cette nouvelle. Ils
avaient déjà assez de ressources pour s'amuser à leur goût, et ils n'en
désiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intéressés qui
apprit la chose avec le plus de plaisir, car son désir intime était de
voir ses neveux se mêler à une société plus aristocratique que celle où
son sort l'avait jetée elle-même.

Quelque temps après arriva une lettre qui invitait les deux frères à
aller au Manoir, les informant en même temps qu'ils y rencontreraient
quelques-uns de leurs camarades de collège.

Si Paul y pensa seulement, ce fut plutôt de plaisir qu'autrement. Mais
Armand eut la chair de poule à la seule idée de se trouver au milieu
d'étrangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante
Ratelle le forçât d'accompagner son frère. Comme il mit un peu de
mauvaise volonté à faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant
pour se rendre à la maison, ils arrivèrent chez M. de Courval après
l'heure fixée, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le
domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invités étaient à
se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientôt de retour.
Profitant de ces quelques instants de répit, Armand alla s'asseoir dans
un coin, tandis que Paul se mit à rôder à loisir dans la chambre pour en
examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses
rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables
colifichets dont les noms et l'usage étaient des énigmes pour eux et «le
plus bel appartement» de leur demeure, simple mais propre, avec son
plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit
de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin
blanc, ses chaises empaillées et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout
ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques
petites statues de plâtre aussi invraisemblables les unes que les
autres! Plus Armand regardait la richesse et l'élégance étalées devant
lui, plus il sentait la grande distance qui devait le séparer de ceux à
qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.

Une porte, située au bout de la chambre, s'ouvrit tout-à-coup et si
soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze
ou quinze ans à la taille délicate et vêtu avec élégance, entra. En
apercevant ces jeunes étrangers elle ni fit paraître aucune surprise,
mais après les avoir examinés à loisir, elle leur demanda s'ils
désiraient voir M. de Courval?

Armand ne répondit pas, mais Paul répliqua brusquement:

--Je pense que oui, puisqu'il nous a invités è venir ici! Je m'appelle
Paul Durand, et je vous présente mon frère Armand.

Les grands yeux de la jeune fille lancèrent sur eux un regard sous
lequel Armand devint écarlate, et cette fois, elle leur parla plus
doucement:

--Mon oncle va venir dans quelques instants, dit-elle, et il sera
enchanté de vous voir.

Au moment où elle sortait, Paul grommela:

--Elle est assez jolie, mais je haïs les filles! elles ont si peu de
sens commue et sont si remplies d'affectation!

Armand soutint de son côté que du moins il n'y avait rien de déplaisant
dans l'échantillon du sexe que son frère venait de condamner d'une
manière si sommaire.

--Les voilà! ajouta-t-il en entendant par la fenêtre ouverte le bruit
des rires et des voix qui se rapprochaient.

Ils entrèrent. M. de Courval qui venait le premier leur présenta la main
avec bienveillance.

--Vous allez, leur dit-il, rencontrer ici quelques-uns de vos amis; il y
en deux ou trois du même collège que vous.

Lorsqu'Armand, en jetant un regard autour de lui, vit que tout le groupe
de jeunes gens qui entourait M. de Courval avait les yeux fixés sur lui
et son frère, il devint presque nerveux; mais ses esprits troublés se
rassurèrent presqu'aussitôt en apercevant Victor de Montenay au milieu
d'eux. Il s'avança vers lui d'un pas timide mais empressé, et tendit la
main à son affectionné et tendre ami de collège; mais celui-ci, feignant
ne pas s'apercevoir de son mouvement, fit un petit salut et lui dit:

--Comment vas-tu Durand?

Puis il lui tourna le dos.

Il est impossible de décrire ce qu'Armand éprouva en ce moment. La honte
et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blessés le
torturèrent tout à la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il
les regards de curiosité de tous ces étrangers fixés sur lui.
Tout-à-coup une voix agréable et familière fit entendre ces mots:

--Comment vas-tu Armand? Je suis enchanté de te voir.

Et Rodolphe Belfond saisit et secoua énergiquement cette main que de
Montenay avait dédaignée.

Cette franche amitié de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur
la première leçon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.

Quelques instants après que de Montenay eût dédaigneusement tourné le
dos à son ami de collège, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait
abordé les deux frères quelques minutes auparavant: c'était Gertrude de
Beauvoir, la nièce de M. de Courval. Armand la voyait pour la première
fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots
d'amitié ou de flatterie, à quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que
belle, pour toute réponse se détourna de lui avec pétulance et jeta par
la fenêtre une branche d'héliotrope qu'il lui avait donnée quelques
instants auparavant.

La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en
réquisition pour divertir nos invités qui tous passèrent agréablement la
veillée, à l'exception peut-être de notre héros. Paul lui-même, ayant
rencontré un couple de gaillards de sa trempe qui haïssaient la
conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses
semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que de
_foot-ball_, de promenades en chaloupe, de la pêche, Paul, disons-nous,
s'était passablement amusé. Seul Armand, qui était trop gêné, trop
réservé et trop mal à son aise pour faire des avances, et souffrant
encore de la vive blessure que de Montenay avait infligée aux sentiments
délicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.

Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'était pas un hôte bien attentif, et sa
soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, était
restée languissamment étendue sur le canapé la plus grande partie de la
soirée, se montrait encore plus indifférente que lui. Armand, se voyant
seul et négligé, s'esquiva du salon où il ne paraissait pas être à as
place, et se rendit sur le balcon. La lune éclairait dans tout l'éclat
de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune
homme roulait dans sa tête des idées plus pénibles qu'agréables, quand
il fut détourné de ses pensées par un léger bruit de pas qui
s'avançaient; s'étant retourné, il aperçut Gertrude de Beauvoir qui
était à ses côtés.

--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le
souper? Toutes les glaces et les fraises seront mangées car vous avez
bon appétit, vous autres écoliers.

--Je vous remercie, je n'ai pas faim! répondit-il simplement.

--Alors vous êtes peut-être de mauvaise humeur? Maman dit que les
garçons sont toujours ainsi.

--Mais non, mademoiselle de Beauvoir.

--Vous avez été toute la veillée si triste, si solitaire! Est-ce parce que
Victor de Montenay a refusé de vous donner la main?

Le souvenir de cette injure et la pensée qu'elle l'avait remarquée lui
firent monter le rouge au front.

--Oui, répondit-il, j'en ai été très peiné, d'autant plus que de
Montenay et moi étions de très-bons amis au collège.

--A votre place, je ne le regarderais et ne lui parlerais plus, fit
observer avec une certaine pétulance la jeune demoiselle. C'était bien
grossier et bien mesquin de la part du cousin Victor d'en agir ainsi!

Singulièrement soulagé par cette sympathie inattendue, Armand sentit sa
gêne disparaître peu-à-peu, et il se surprit bientôt à raconter à la
jeune fille les détails de ses épreuves et de ses troubles d'écolier,
jusqu'à la fameuse lutte qui avait été l'origine de son amitié avec de
Montenay. Tandis qu'il s'accusait de l'accès de rage auquel il s'était
livré en cette mémorable occasion, Gertrude l'interrompit par des
battements de main et en s'écriant avec énergie:

--Bien, très-bien! Vous auriez dû traiter de la même manière tous les
autres misérables! C'est un bonheur que je ne sois pas garçon, car je
suis si susceptible, que je ne puis pas souffrir patiemment un regard ou
un mot grossier, de sorte que j'aurais toujours été en querelle avec mes
camarades d'école. Je ne commence jamais, mais aussi je n'excuse jamais
une impertinence ou une injustice.

A ce moment de Montenay passait la porte qui donnait sur le balcon.

--Venez, dit-il mademoiselle la déserteuse, votre maman m'a envoyé vous
chercher.

Et disant cela, il passa nonchalamment son bras à l'entour de la taille
de Gertrude en essayant de l'attirer vers la maison.

La vive jeune fille ressentit tellement l'impertinence d'une telle
liberté que, se retournant, elle lui appliqua sur l'oreille un soufflet
retentissant et des mieux conditionnés, tout en lui disant:

--Comment osez-vous cela, Victor de Montenay? Est-ce que je vous permets
jamais de prendre de telles libertés?

Si de Montenay avait eu l'intention d'étonner Armand en lui faisant voir
plus de familiarité avec la belle jeune fille du château qu'elle lui en
accordait réellement, il en fut certainement bien puni.

Il se retourna pâle et la raga au coeur.

--Il me semble, dit-il vivement, qu'un cousin a droit à un si petit
privilège!

--Je ne conteste pas, monsieur la valeur du privilège, répondit notre
jolie bruyante en frappant le plancher de son petit piet; mais la faute
que je trouve, c'est votre audace que votre qualité de cousin n'excuse
en aucune manière. Et en vérité, notre cousinage au quatrième ou
cinquième degré, est assez éloigné pour être douteux. C'est une
distinction que je n'ambitionne nullement.

--C'est bien, mademoiselle de Beauvoir, je vous laisse, répliqua-t-il
avec une ironique politesse.

Et tournant sur ses talons, il ajouta avec un rire moqueur:

--Peut-être que vous désireriez avoir une occasion pour donner à votre
nouvelle connaissance, M. Durand, le privilège que vous jugez à propos
de me refuser.

Depuis le commencement de son entrevue avec Armand, Gertrude n'avait pas
fait voir le moindre embarras, tandis que le jeune homme était dans une
plus grande confusion que jamais; cette fois, une vive rougeur se
répandit sur ses joues et son front, et pendant un instant il fut
impossible d'articuler une parole, tant était grand son embarras.

--Armand Durand, lui dit la jeune fille en se retournant brusquement, si
je savais que vous seriez assez simple pour croire à l'impertinence que
de Montenay vient de dire, je vous donnerais le châtiment que je lui ai
infligé tout-à-l'heure; mais quels que soient les défauts que vous
ayez, vous ne devez certainement pas avoir celui-là.

Armand était trop confus pour répondre; mais il n'y avait rien de
pénible dans son embarras. Il était là par une belle et douce nuit
d'été, respirant le riche parfum des fleurs, écoutant sans oser la
regarder l'éclatante mais fantasque jeune fille qui était à ses côtés.
Son âme fut si vivement impressionné de cette scène, que le souvenir ne
s'en effaça jamais de sa mémoire: et plusieurs années après malgré
qu'ils fussent séparés, plus par les circonstances que par l'espace, il
se rappelait cet incident avec complaisance.

--Maintenant, ajouta-t-elle, venez; je vais vous présenter à ma mère.
Vous ne devez pas partir sans cela, car ce serait impoli.

Comme Armand tirait en arrière en marmottant quelque semblant d'excuse,
elle ajouta:

--Ça ne sert de rien d'hésiter: venez tout de suite.

Et elle le précéda. Il la suivit à regret.

Madame de Beauvoir était penchée sur le sofa, des coussins à droite et
des coussins à gauche: elle parlait d'une manière indolente, presque
caressante, à de Montenay qui était à demi agenouillé sur un petit
tabouret à côté d'elle, dans une de ces gracieuses postures qui lui
semblaient le plus naturelles. Sans paraître remarquer la présence de
celui-ci, Gertrude dit tranquillement:

--Maman, je désire vous présenter M. Armand Durand.

Madame de Beauvoir, pour accueillir notre malheureux candidat à
l'honneur de sa connaissance, lui fit la faveur d'un regard de surprise
et d'un léger salut, puis elle continua aussitôt sa conversation avec de
Montenay. Armand se hâta de se retirer, et madame de Beauvoir dit avec
calme:

--Gertrude, Victor m'a demandé de se réconcilier avec toi. Il pense que
tu es un peu sévère envers lui, et je le crois aussi! Trop sévère envers
lui, un vieil ami, et trop familière avec de nouvelles connaissances,
pis que cela, avec d'obscures personnes de rien!

Gertrude regarda silencieusement sa mère, puis de Montenay: celui-ci les
yeux baissés, semblait chagriné de la censure prononcée sur Gertrude;
mais elle découvrit un faible rayon de joie dans ses traits.

--Maman, répliqua-t-elle alors froidement, pour ce qui est des obscures
personnes de rien, elles sont les invitées de mon oncle, et en cette
qualité elles ont le droit d'être traitées avec politesse et courtoisie,
surtout quand elles savent se bien comporter, chose que semblent ne pas
savoir faire quelques-unes de nos connaissances les plus en faveur.

Madame de Beauvoir leva les yeux, comme pour supplier sa fille de se
taire.

--Jusqu'à quand donc, lui dit-elle devrai-je t'implorer de modérer la
pétulance naturelle de ton caractère? c'est de si mauvais goût, si
vulgaire, si peu digne de notre sexe! Que peut et que doit Victor penser
de toi?

--Je m'occupe fort peu de son opinion répondit l'enfant avec dédain; il
ne peut toujours pas penser moins de moi que je pense de lui, et
j'ajouterai en dernier ressort, que si jamais il me provoque encore comme
il l'a fait ce soir, je lui donnerai deux soufflets au lieu d'un!

Madame de Beauvoir haussa les épaules.

--Il faudra que vous ayez de la patience, mon cher de Montenay,
dit-elle au jeune homme, si vos intentions ne changent pas. Mais avec le
temps, une vigilance continuelle de ma part, sans parler de l'influence
toute-puissante de l'exemple d'une mère, il y a toute probabilité de lui
faire quitter ses singuliers travers. Du moins, elle est naïve et
franche.

--Oui, madame, elle ne l'est que trop; mais n'importe! Belle,
spirituelle, gracieuse, c'est un trésor qui vaut la peine qu'on
l'attende, et j'attendrai!

--Je crains, de Montenay, que ce soit la résolution d'un garçon de
dix-huit ans! dit la dame en lui frappant l'épaule avec son éventail.

--Nous verrons, madame de Beauvoir. Vous savez que j'ai un caractère
très-résolu, même obstiné, et une fois que j'ai attaché mes affections
sur quelque chose, je ne l'abandonne pas facilement. Quant à la
pétulance avec laquelle elle me traite, elle ne m'incommode pas trop,
car je dédaignerais un trésor trop aisément gagné. Dans trois as
Gertrude aura dix-huit ans et moi je serai en âge.

--Oui, et maître d'une grande fortune indépendante! pensa madame de
Beauvoir: sous tous les rapports un excellent parti pour mon opiniâtre
enfant.

                                   ----


                                    VII


Les vacances étaient finies; les jeunes gens, la tête remplie des
enivrants souvenirs de plaisirs, de fête et de liberté, eurent à se
résigner le mieux qu'ils purent à la monotone routine de la vie de
collège.

Armand qui, heureusement pour lui, avait commencé à aimer la science et
à trouver une véritable satisfaction dans la poursuite de ses études que
dans le principe il avait regardées avec dégoût et appréhension, était à
assortir patiemment ses livres, cahiers, encre et plumes, avant de les
placer dans son pupitre. Tout près de lui, Paul faisait la même chose,
mais avec un esprit bien différent.

Il arrachait violemment ses livres de sa boîte, les lançait
impitoyablement sur le plancher, en les apostrophant les uns après les
autres comme autant d'ennemis personnels contre lesquels il aurait eu
beaucoup de haine.

--Ah! s...ée grammaire latine, dit-il en empoignant avec rage un de ses
volumes. Combien de _pensums_, combien de maux de tête et combien
d'heures de torture vas-tu m'attirer cette année?

Et le malencontreux livre fut lancé à plusieurs verges de là; dans son
vol il rencontra une bouteille d'encre d'un camarade, et l'accident qui
en résulta provoqua un échange de paroles assez lestes.

Quelques instants après, de Montenay s'approcha.

--Tiens, voilà Armand! comment vas-tu, mon cher? N'est-ce pas une
horreur que d'être enfermés de nouveau dans ces sombres et affreux
cachots? Mais quoi! tu n'as pas l'air à moitié aussi embêté que quelques
uns d'entre nous.

Armand ne fut pas sans tressaillir lorsque son ci-devant héros l'aborda:
la scène qui s'était passée chez M. de Courval se présenta à son esprit
avec tous ses affligeants souvenirs; mais il répondit tranquillement
qu'il était très-content, quant à lui, de reprendre ses livres.

De Montenay, qui ne soupçonnait pas qu'il avait irrévocablement perdu
toute influence sur Armand et qui interprétait mal sa réserve, lui dit
en riant:

--Je t'en prie, ne cherches pas à faire le sage; viens plutôt, comme un
bon garçon, m'aider à trouver à emprunter une clef pour ouvrir mon
coffre. J'ai perdu la mienne et je me sens trop malheureux pour la
chercher.

Je suis bien fâché de te refuser, de Montenay, mais je ne puis laisser
trainer mes livres. Il faut que je les serre avant que la cloche sonne.

Victor le regarda fixement et en silence. Comment son sectateur, son
adorateur, avait-il pu jeter de côté son allégeance et refusait-il
maintenant ses propositions? C'était tout è la fois incroyable,
humiliant et mortifiant.

--Que diable as-tu donc? lui demanda-t-il avec colère. Tu te montes
grandement sur ta dignité aujourd'hui!

--Pas plus que tu te montais sur la tienne le dernier soir que nous nous
sommes rencontrés chez M. de Courval et tu étais trop raffiné pour donner
la main à mon frère, dit Paul d'une manière un peu brusque.

En intervenant de la sorte, ce dernier n'obéissait pas tant à une
sympathie quelconque pour Armand qu'à sa mauvaise humeur du moment et à
l'aversion qu'il éprouvait instinctivement pour de Montenay.

--Qui t'a parlé, imbécile? dit celui-ci en lançant sur son nouvel
adversaire un regard de mépris.

Paul regarda d'un oeil de regret un gros dictionnaire qu'il venait de
jeter hors de sa portée, mais apercevant sous sa main un assez gros
volume, il le saisit promptement et le lança à la tête de son ennemi
qu'il ne fit qu'effleurer. De Montenay lui renvoya vivement sa politesse
avec une ardoise encadrée que Paul eut la chance de parer avec son bras,
sans quoi il l'aurait reçue sur le crâne. Il se leva furieux et allait
fondre sur ce Montenay qui l'attendait de pied ferme, si un médiateur ne
fût intervenu en ami: c'était Rodolphe de Belfond.

--Arrêtez, camarades, arrêtez, cria-t-il en s'interposant entr'eux.
Parce que nous sommes tous cloués de nouveau à nos pupitres, est-ce une
raison pour que nous nous arrachions les yeux? Tu as perdu ta clef,
Victor; voici mon trousseau, essaye-les.

Belfond s'assit à côté d'Armand.

--Tu viens, lui dit-il, de servir l'ami Victor comme il faut: il ne
méritait rien de mieux. Mais, comment as-tu passé tes vacances?

Ce fut là le commencement d'une conversation agréable qui se continua
jusqu'à l'heure de l'étude, et Armand se sépara de lui avec la
conviction que s'il avait perdu un ami il en avait trouvé un autre.

Les progrès de notre héros furent très-rapides, mais ils étaient plus le
résultat d'une grande intelligence que le fruit de l'application, car il
y avait dans son caractère une veine de rêverie qui remplissait son
esprit d'autres pensées que celles de ses devoirs et de ses leçons. Il
conserva plus longtemps qu'il l'aurait avoué à qui que ce soit le
souvenir de l'amer sentiment d'humiliation qui l'avait presque suffoqué
dans le salon de M. de Courval, lorsque de Montenay l'avait si
douloureusement méprisé, et son chagrin était augmenté par la pensée que
l'amitié qui avait existé entre eux était à jamais rompue. Dans ces
moments-là il s'échauffait et s'emportait contre les injustes
distinctions du monde, et il se promettait bien de se faire une position
aussi haute qu'il pourrait l'atteindre, dût-il pour cela lutter toute sa
vie.

Cette louable ambition s'enracina profondément dans son coeur et ne lui
donna plus aucun repos. Quelques fois aussi son esprit était traversé
par des visions de la fantasque mais gracieuse jeune fille, si
différente des autres femmes d'Alonville, qui était du reste le seul
échantillon du beau sexe qu'il eût vu, et quelqu'enfantins et innocents
que fussent ces souvenirs, d'une façon ou d'une autre ils augmentèrent
son ambition. Deviendrait-il un homme laborieux ou un rêveur? L'avenir
seul pouvait le dire; mais il y avait en lui les moyens et les
dispositions de devenir l'un ou l'autre. Heureusement que le désir
d'exceller, encouragé par la facilité avec laquelle il s'acquitta de ses
devoirs, décida, pour le présent du moins, la question de la manière la
plus favorable.

De son côté, Paul continua ses étourderies; toutes les fois qu'il
pouvait éluder un devoir ou une leçon, il s'imaginait être le gagnant.
Il n'était cependant pas un benêt ni un lourdaud: car la subtilité
naturelle de son jugement, jointe à une vigilante attention de ses
maîtres, lui avait fait acquérir, pour ainsi dire malgré lui, une assez
bonne part d'instruction.

Nous ne pouvons pas nous étendre plus longuement sur les dernières
années de collège d'Armand, car nous avons à raconter les chapitres
pleins d'incidents de sa jeunesse.

Au bout de deux années, Belfond et de Montenay laissaient le collège,
ayant fait tout leur cours avec assez de succès. La froideur entre lui
et Armand n'avait pas cessé d'exister, mais elle n'était jamais allé
jusqu'à l'hostilité. Belfond avait toujours été excellent notre héros,
il en avait fait son confident: il lui racontait les plans et les
espérances sans nombre qu'il avait conçus pour l'heureux temps où il
ferait ses adieux au collège pour s'en retourner chez son père où, seul
garçon parmi cinq enfants, il était l'idole de la maison.

Après sa sortie et celle de de Montenay, Armand s'appliqua davantage, si
c'est possible, à ses études. Et lorsqu'eut lieu la distribution
solennelle des couronnes et des pris qui terminait en même temps l'année
scolaire te la fin de ses études, il remporta, au grand et heureux
étonnement de son père et de sa tante Ratelle, les honneurs de la
journée.

Il y avait là aussi d'autres témoins de son triomphe: sur un des
premiers bancs de devant, parmi l'élite de la société de la ville, se
trouvaient Gertrude de Beauvoir et sa mère ayant d'un côté M. de Courval
et de Montenay de l'autre. Heureusement qu'Armand n'aperçut ce groupe
qu'après avoir terminé le magnifique discours d'adieux qu'il prononça
avec une éloquence de paroles et de gestes qui lui valut, avec l'attrait
et la distinction de sa beauté personnelle, d'étourdissant et
frénétiques applaudissements; car leur présence l'aurait peut-être
empêché de se contenir. Ce n'est qu'après avoir repris son siège, qu'en
jetant la vue dans cette direction, il aperçut pour la première fois les
beaux yeux de Gertrude fixés sur lui.

Malgré les changements qui s'étaient opérés dans les dernières années et
qui avaient fait de la fantasque, volontaire et insouciante enfant de
quinze ans une élégante et noble jeune fille, il la reconnut au premier
coup d'oeil; et en lisant dans ses regards l'évidente admiration qu'elle
éprouvait pour le discours qu'il venait de faire, il sentit son coeur
palpiter d'émotion.

Le même sentiment se reflétait aussi sur la figure de M. de Courval.
Quant à madame de Beauvoir, superbe d'indifférence, elle écoutait d'un
air approbateur de Montenay qui, penché vers elle, un sourire moqueur
sur sa jolie figure, se plaisait évidemment à lancer quelques
sarcastiques traits d'esprit.

--Quel splendide jeune homme! dit avec chaleur M. de Courval en se
tournant vers le petit groupe. Comme son père et nous gens d'Alonville
devons nous enorgueillir de lui! Quelle éloquence entraînante, quels
gestes gracieux, et puis quels honneurs il a remportés!

--_A cui buono?_ répondit de Montenay avec un léger mouvement d'épaules.
Il peut y avoir similitudes de mots entre racines grecques et latines,
et racines de jardins et des champs, mais il n'y a point d'autre
analogie entr-elles. Est-ce que la connaissance des classiques lui sera
d'un grand secours pour faire pousser un champ de trèfle? est-ce que la
versification lui enseignera comment arrêter les ravages des mouches à
blé?

--Je ne vois pas du tout pourquoi il retournerait aux racines et aux
champs, interrompit aigrement M. de Courval. Paul Durand a tous les
moyens et le jugement, je pense, de faire choisir une profession
libérale à un jeune homme qui possède de si rares aptitudes: Mais il
faut que j'aille féliciter mon vieil ami sur les triomphes de son fils!
Viens-tu, ma soeur Julie?

--Vraiment, il faut que tu m'excuses. Je ne connais pas du tout ces
gens-là, et le temps est trop chaud pour faire de nouvelles
connaissances.

--Ou pour en renouveler d'autres qu'on est bien aise d'oublier, ajouta
de Montenay.

--Mon oncle, je serai heureuse de vous accompagner, parce que, non
seulement je connais «ces gens-là», mais je les aime!

Ce disant, Gertrude secoua les falbalas de sa robe de mousseline et
passa près de Montenay sans même daigner le regarder.

Celui-ci fronça les sourcils, lorsqu'il la vit s'avancer au milieu des
sourires et des saluts de ses amis vers le groupe d'heureux parents, au
milieu duquel se trouvait Armand. Un mot ou deux à lui; une amicale
poignée de main au père; quelque babil confidentiel avec la tante
Françoise, tandis que M. de Courval félicitait Durand avec chaleur, et
invitait ses fils à venir le voir souvent, soit à la ville, soit à la
campagne,--car il possédait une belle et confortable résidence à
Montréal où il allait avec sa famille passer les longs mois d'hiver:--ce
fut là toute leur entrevue.

Mais c'en était assez pour exciter la colère de Montenay.

--Elle est aussi capricieuse et entêtée que jamais! s'écria-t-il avec
rage. Chaque jour qui ajoute à ses charmes, augmente à un égal degré la
pétulance de son caractère et ses caprices sans fin!

--Comme toutes les jeunes filles qui sont jolies, elle connaît sa valeur
personnelle! répliqua madame de Beauvoir en faisant mine de bailler, car
ces passes d'armes entre de Montenay et sa fille étaient si fréquentes
que quelques fois elle en perdait patience.

--Je crains tellement cela, madame de Beauvoir, qu'elle ne sera jamais
capable de comprendre l'autorité d'un mari.

Madame de Beauvoir ouvrit les yeux de toute leur grandeur, et lui dit
avec compassion:

--Mais ne savez-vous pas, mon cher de Montenay, que dans le cercle où
nous sommes et les temps où nous vivons, les maris n'ont réellement plus
d'autorité. Ils peuvent peut-être en avoir dans les déserts de
l'Afrique, la Polynésie et autres pays éloignés et barbares, mais,
croyez-moi, il n'en ont pas ailleurs!

De Montenay grimaça un sourire.

--C'est tout de même, dit-il une perspective peu amusante pour un
individu qui pense sérieusement à se marier.

--Mais, mon pauvre Victor, pourquoi faire le plongeon si vous le
redoutez tant? Parfois j'ai véritablement peur que vous et ma
capricieuse fille ne soyez très-heureux ensemble.

--Il est trop tard à présent pour penser à cela, trop tard pour se
rétracter! murmura-t-il. Depuis bien des années j'ai résolu qu'elle
serait ma femme: j'ai reposé mes espérances, mon coeur et mes désirs sur
ce rêve; je ne puis l'abandonner aujourd'hui, quand bien même il devrait
me rendre malheureux!

Probablement que l'astucieuse madame de Beauvoir savait cela, car elle
ne se serait pas hasardée à se jouer d'un parti dont elle estimait la
valeur à un si haut degré. Elle avait étudiée le caractère de Victor de
Montenay et en était venue à la ferme conviction qu'en faisant voir un
peu d'indifférence, elle avancerait bien plus son projet favori, qu'en
montrant trop d'empressement.

Quelque temps après sa sortie du collège, de Montenay avait formellement
demandé la main de Gertrude. Flattée par les attentions d'un cavalier
fort élégant recherché par la moitié des jeunes filles du même âge
qu'elle, et influencée par les conseils et les arguments de sa mère qui
appréciait tout particulièrement la fortune du jeune homme, elle
penchait vers cette union. On prit un engagement, lequel fut le prélude
d'autres d'une nature moins amicale et dans lesquels Gertrude montrait
toujours la capricieuse indépendance de son caractère, et son fiancé son
arbitraire jalousie.

Un jour, à la fin d'une de ces querelles, Gertrude changeant tout-à-coup
un accès de sanglots en un silence plein de froideur, informa ceux qui
l'écoutaient tout étonnés, madame de Beauvoir et Victor, que
l'engagement était rompu, et que dorénavant elle se considérerait aussi
libre que s'il n'avait jamais existé.

En vain de Montenay, qui était réellement attaché à elle, implora son
pardon; en vain madame de Beauvoir, alarmée du danger de perdre un si
bon parti, lui fit des remontrances et la gronda: la jeune fille demeura
inexorable. Finalement, plus par sympathie pour les larmes de sa mère
(madame de Beauvoir en avait toujours à sa disposition) que pour les
sollicitations de Victor, elle consentit à une espèce d'engagement
conditionnel, par lequel il était stipulé qu si aucun d'eux ne changeait
d'idées avant la fin de l'année, le mariage aurait lieu; mais en même
temps, il fut convenu que chaque partie resterait libre d'en agir comme
le trouverait bon.

Après cet arrangement, les choses se passèrent un peu moins orageusement
entre nos deux jeunes gens. Il devint moins exigeant, par conséquent
elle fut moins irritable. Partout où l'on voyait Gertrude, on était
certain de trouver de Montenay; il la suivait comme son ombre. On
regardait généralement, dans le cercle où ils étaient, leur mariage
comme une chose certaine, et de Montenay proclamait partout l'affaire
comme un fait décidé, pensant que cette démarche serait un moyen
très-efficace de tenir à l'écart les autres prétendants.

                                    ----


                                    VIII


Durand fut un homme heureux lorsqu'il se vit installé de nouveau dans
sa maison, assis, avec pipe et tabac devant lui, au milieu de ses
vaillants fils qui souriaient de voir la tante Ratelle déjà occupée à
raccommoder leurs hardes déchirées, tandis que lui-même écoutait les
discussions enjouées et animées qu'ils avaient ensemble.

Paul s'était laissé entraîner à une violente diatribe contre la vie de
collège, et faisait en termes énergiques l'éloge de la carrière
agricole, ainsi que du bonheur qu'y trouve le cultivateur.

--Ainsi donc, lui dot son père tu es déterminé à ne plus retourner au
collège pour y terminer tes études, à moins d'y être forcé! Tu veux
embrasser de suite l'agriculture?

--Oui, père: c'est la vie pleine de liberté et d'agrément qui me
convient. Je ne veux pas me rendre tout-à-fait bête dans ces sombres
cachots qu'on appelle bureaux, à étudier les doctes professions, à me
barbouiller les doigts d'encre, à me fatiguer l'esprit pour écrire des
thèses et prendre des notes!

--Tu devrais avoir honte, Paul de parler ainsi! intervint madame
Ratelle. Après avoir coûté tant d'argent à ton père et été si longtemps
au collège, tu devrais avoir acquis un peu d'amour pour les livres et la
science.

--Les livres! vociféra Paul, oh! j'en ai assez pour toute ma vie, et je
ne crois pas en ouvrir, du moins pas avant que je sois grisonné, ou
qu'il m'arrive d'être nommé commissaire d'écoles ou marguillier.

Durand fumait tranquillement sa pipe. Ces sentiments ne lui déplaisaient
pas, malgré les sommes considérables qu'il avait dépensées pour
l'éducation de ce fils qui en tenait si peu compte. Il avait toujours eu
le secret désir de voir l'un de ses fils lui succéder dans la direction
de sa grande et belle terre dont la prospérité le rendait si fier: le
robuste Paul paraissait être, par sa force t ses goûts, celui des deux
qu'il lui fallait pour cette position.

--Dieu soit loué, interrompit encore madame Ratelle en faisant un
mouvement de tête, que mes neveux n'aient pas les mêmes sentiments! Du
moins, Armand sait apprécier les avantages de l'éducation.

--Oh! Armand, répliqua Paul avec ironie, c'est un génie, ou, si vous
aimez mieux un rongeur de livres. M'est avis qu'il suffit d'en avoir un
de cette espèce dans une famille!

Armand souriait d'un air de bonne humeur, mais la tante Françoise reprit
avec sévérité:

--Oui, un de cette espèce, c'est autant que la destinée puisse favoriser
notre maison, car toi, mon jeune neveu, tu n'as certainement aucune
inclination de ce genre.

--Armand, de quel côté penchent tes idées? demanda le père.

--Eh! bien, je pense d'abord à ce que Paul appelle un sombre cachot de
bureau. Là je pourrai épousseter les pupitres et les tabourets, en
attendant que je devienne juge ou procureur-général.

--Tu n'as pas besoin de rire, Armand, en disant cela! reprit avec
gravité madame Ratelle. Quelques-uns des plus grands hommes du Canada
ont été des fils de cultivateurs, et je pense que tu as autant de chance
qu'un autre. Dieu merci! le talent naturel et la persévérance
rencontrent souvent leur juste récompense, même dans ce monde méchant.
....Mais il faut, mes garçons, que je voie à préparer pour votre souper
de bons biscuits que vous saurez apprécier, juge ou cultivateur.

Le même automne, Armand fut installé dans le bureau de Joseph Lahaise,
avocat éminent de Montréal, homme affable, doux et honnête. De son côté,
Paul, tout joyeux de se trouver enfin délivré de son esclavage de
collège, se levait au point du jour et partageait avec son père les
travaux de la ferme, y déployait une ardeur et y trouvait une jouissance
qui firent beaucoup de plaisir à celui-ci. Le fusil et la ligne ne
furent pas non plus négligés, et quelques fois, lorsque Durand le voyait
revenir après une demi-journée passée en excursion de chasse ou de
pêche, ou qu'il contemplait sa charpente athlétique, sa robuste santé,
montrant tant de capacités pour les âpres jouissances de la vie, il ne
pouvait s'empêcher de penser en soupirant à son autre fils qui était à
sécher sur des livres ennuyeux dans un obscur et triste bureau. Alors il
se prenait presque à désirer qu'Armand eût fait un autre choix.

Voyons maintenant comment ce dernier s'accommodait de sa nouvelle
position.

L'étude du Droit, quoique sèche et pleine d'aridité, ne lui déplaisait
pas trop; puis son père indulgent, aimant à faire les choses
convenablement, lui donnait assez d'argent pour rencontrer amplement ses
besoins, lesquels étaient, à la vérité, raisonnables et modérés. Il
demeurait chez une respectable mais humble famille où il n'y avait pas
d'autres pensionnaires: les repas y étaient excellents et abondants, le
linge sans réplique, et madame Martel, l'hôtesse, brillait par sa
politesse et ses manières.

La vie ne pouvait certainement s'ouvrir pour les deux frères d'une
manière plus agréable! Se pouvait-il qu'il y eût des écueils sous des
eaux aussi limpides, du moins pour l'un d'eux?

Madame Martel n'avait ni fille, ni soeur pour épousseter les ornements
de faïence qui ornaient sa corniche, ou pour arroser et tailler les
géraniums et les rosiers de tous les mois qui fleurissaient avec tant
de profusion dans ses fenêtres à vitres petites et propres. Cependant,
Armand, revenant un jour à sa pension, quelques semaines après qu'il s'y
fût installé, aperçut, en se rendant à sa chambre, dans la salle
d'entrée, une jeune fille occupée à coudre près de la fenêtre.

Lorsqu'il entra elle ne releva seulement pas la tête, et tout ce qu'il
vit en jetant un rapide coup-d'oeil sur elle fut qu'elle était gracieuse
de taille et extrêmement bien mise. Cependant, au souper, madame Martel
la lui présenta.

--Ma cousine Délima Laurin, dit-elle, qui vient demeurer ici quelques
jours pour m'aider dans ma couture.

Armand la regarda avec assez d'insouciance. Ses traits étaient délicats,
elle avait des cheveux noirs comme le jais, des yeux superbes, une
figure d'une symétrie parfaite, qu'une élégante toilette faisait
ressortir davantage: cette toilette était encore plus surprenante que sa
grande beauté, chez une personne de sa condition. Malgré tout cela
cependant, lorsque le repas fut fini, sans s'arrêter un instant et sans
montrer la moindre contrariété et le moindre regret, il monta à sa
petite chambre où il tint compagnie à Pothier et autres illustrations du
Droit.

Quelques semaines après, Délima était encore chez madame Martel,
toujours occupée à la couture, et aussi tranquille et réservée qu'il
était possible de l'être. Malgré sa grande beauté, son apparence
distinguée et la timide douceur de ses manières, Armand ne lui consacra
qu'une bien petite part de ses pensées, probablement parce que, ayant vu
Gertrude de Beauvoir la première, celle-ci était devenu pour lui, avec
sa grâce patricienne et ses caprices fascinateurs, le type d'après
lequel il jugeait les autres femmes.

Ce fut avec un sentiment mêlé de satisfaction et d'embarras qu'il reçut
un jour une Il était loin de soupçonner la discussion qui avait eu lieu
à son sujet, entre M. de Courval et madame de Beauvoir avant l'arrivée
de cette invitation. Il se décida à y aller, mais non sans lutter avec
sa modestie naturelle; une fois sa décision prise, il ne perdit point de
temps et commanda à un marchant compétent tout ce dont il pouvait avoir
besoin pour une circonstance aussi importante.

Enfin cette soirée qu'il désirait et redoutait en même temps arriva, et
notre héros, dont le coeur palpitait, entra pour la première fois dans
une salle de bal. Tout d'abord les flots de lumières, la musique, les
joyeuses figures, les gracieuses toilettes, le tourbillonnement des
danseurs l'éblouirent, mais il se remit bientôt et rassembla son courage
pour aller saluer madame de Beauvoir. Superbe dans sa riche et coûteuse
toilette, cette dame était inclinée dans une posture gracieuse sur un
sofa, souriant à chacun avec une aimable affabilité, et se donnant très
peu de trouble à part celui d'amuser ses invités. Elle reçut le jeune
Durand d'une manière froide mais polie, ce qui était probablement dû à
une menace de Gertrude qui, en entendant sa mère déclarer qu'elle
recevrait le protégé campagnard de M. de Courval de telle manière qu'il
n'aurait plus envie d'y revenir, lui avait annoncé que pour réparer ces
mépris et ces froideurs envers Durand, elle passerait toute la veillée à
_flirter_ avec lui.

Ayant cette menace devant les yeux, et certaine qu'en cas de provocation
elle serait certainement mise à exécution, madame de Beauvoir,
avons-nous dit, avait reçu assez poliment son invité; M. de Courval lui
avait adressé quelques paroles aimables, et Gertrude qui était entourée
d'un cercle d'admirateurs, l'avait salué d'une manière souriante et
affable.

Ce fut avec un sentiment d'excessif soulagement qu'Armand se glissa dans
un coin isolé, près d'une porte. En se mettant son aise dans cette
position, il prit en lui-même la résolution de ne point quitter ce part
de salut, excepté pour se sauver s'il était serré de trop près. Il tira
à lui une petite table dur laquelle se trouvaient empilés des gravures
et des portraits, afin de se donner une contenance dans le cas où il
surviendrait quelque chose propre à le déconcerter.

--Tiens, Armand! comment vas-tu, s'écria tout-à-coup près de lui une
voix amie. Dans quel trou t'es-tu donc mis depuis quelque temps, que je
n'ai pu te trouver?

--Dans le bureau de M. Lahaise, rue St. Vincent.

--A tout prendre, ce n'est pas une trop mauvaise place; puisque tu t'es
décidé à devenir ou juge ou homme d'état, tu dois, comme de raison,
commencer par la première marche qui conduit à ces deux positions. Bien,
tu réussiras. Tu as de la tête et de la constance: deux qualités
essentielles dans la carrière que tu as embrassée comme dans beaucoup
d'autres.

--Et puis, toi, Belfond?

--Moi! j'ai parcouru presque toutes les professions. J'ai d'abord essayé
le Droit: oh! c'était intolérable! profession sèche, poudreuse et
stérile! Puis j'ai tenté la médecine; mais quoique je pusse soutenir les
horreurs des salles de dissection et voler des _sujets_, je ne pouvais
pas endurer l'odeur des remèdes. Je n'ai pas essayé la servitude du
notariat, parce que j'en avais assez de la loi sous toutes ses formes,
mais il y a du temps pour prendre une décision. D'ailleurs, mon vieux
garçon d'oncle, qui est aussi mon parrain, m'ayant dernièrement déclaré
qu'il avait l'intention de me constituer formellement son héritier, à la
condition pour moi d'éviter les professions libérales, ce qui, selon lui,
est en quelque sorte dérogatoire à la dignité d'un gentilhomme,
peut-être qu'à la fin je deviendrai un rien qui vaille.

--Tu seras capable de le devenir, s'il est vrai que M. Lallemand soit de
moitié aussi riche qu'on le dit.

--C'est vrai! Cependant j'aimerais à essayer quelque temps la carrière
d'artiste, du moins la partie qui concerne les voyages; mais je pense
que l'oncle Toussaint ne voudra pas entendre parler de cela!... Dis
donc, quoique tu n'aies pas l'intention de rester ici toute la nuit, je
pense que tu n'as pas non plus celle d'en faire un monopole pour toi! Un
coin charmant où circule une brise rafraîchissante!... Aie! mademoiselle
Gertrude regarde dans cette direction. Je pense qu'elle viendra bientôt
vers nous. Comment la trouve-tu?

--Réellement je la connais bien peu, répondit Armand en quelque sorte
décontenancé par cette question à brûle-pourpoint; mais elle est pleine
d'élégance et de fascination.

--Je ne suis pas de ton avis. Elle a de l'esprit et est assez jolie,
c'est vrai; mais elle a aussi une volonté terrible. J'ai cinq soeurs, et
je ne pense pas que depuis que j'ai l'âge de connaissance elles aient
montré à elles ensemble autant de caprices et d'humeur que mademoiselle
de Beauvoir en a fait voir dans deux ou trois différentes occasions.
Mais peut-être que cela dépend plus de la manière dont son odieuse mère
l'a élevée que d'elle-même.

Pour rendre justice à la jeune fille qu'il venait de censurer, Belfond
aurait dû mentionner que ses soeurs étaient d'un tempérament
phlegmatique avec une prédisposition à l'embonpoint, et d'une
constitution toute différente de celle de l'impétueuse Gertrude, que, de
plus, elles avaient l'avantage d'être gouvernées par une mère aussi sage
que dévouée.

Mademoiselle de Beauvoir s'avança gracieusement vers les deux jeunes
gens, et après avoir salué par quelques paroles aimables Armand à qui
elle parlait pour la première fois de la veillée, elle leur reprocha en
plaisantant de perdre tant de paroles et de temps entre eux, tandis
qu'il y avait là des jeunes demoiselles à qui ils pourraient bien les
consacrer.

--Est-ce que vous dansez, M. Durand? demanda-t-elle ensuite à notre
héros.

Armand répliqua qu'il ne dansait pas, et Belfond s'esquiva en disant que
comme lui dansait à sa manière, il allait se choisir une partenaire.

Mademoiselle de Beauvoir resta un peu plus longtemps à causer avec
Armand. Les premiers moments de gêne et d'embarras disparus, il se
sentit plus è son aise qu'il l'aurait cru possible dix minutes
auparavant. Le fait est que si la jeune fille pouvait être sarcastique
et arrogante au plus haut degré lorsqu'on la provoquait, il y avait
aussi chez elle une franchise et une simplicité naturelle qui
inspiraient la confiance ou lieu de l'éloignement.

Madame de Beauvoir qui trouvait probablement que l'entrevue entre Armand
et sa fille était trop prolongée, s'avança, au bout de quelque temps, et
demanda poliment:

--Pourquoi M. Durand ne rejoint-il pas les danseurs?

--Je ne sais pas danser, madame, répondit Armand qui retomba aussitôt
dans le même état de gêne et de confusion d'où il venait justement de
sortir.

--Peut-être que dans ce cas vous nous favoriseriez d'une chanson?

Notre héros protesta encore de son ignorance, remerciant intérieurement
le ciel d'être capable, avec une conscience nette, d'en agir ainsi.

Dans ce cas, il faut que vous fassiez une partie de cartes: on demande
justement un joueur dans la chambre voisine.

Et elle l'entraîna malgré lui, en se félicitant de les avoir si
diplomatiquement séparés.

Armand se trouva bientôt assis à une table de whist, ayant la soeur
aînée de Belfond pour partenaire. Celle-ci passa bien volontiers
par-dessus ses nombreuses bévues; elle ne lui reprocha pas une seule
fois de ce qu'il coupait ses levées et de ce qu'il ignorait ses demandes.
Il lui en était d'autant plus reconnaissant, que la dame aux yeux vifs
qui était à sa droite piquait impitoyablement son pauvre
partenaire,--homme tranquille, entre les deux âges--chaque fois
qu'enfreignait le moindrement les plus petites règles du jeu.

On fit de la musique et l'on chanta beaucoup: Gertrude et de Montenay
chantèrent splendidement ensemble une couple de duos, et ils restèrent
indifférents aux applaudissements; puis on gâta misérablement une couple
de morceaux choisis d'opéra; on eut une bonne chanson de Belfond qui,
lorsqu'on l'invita à chanter, grommela, _sotto voce_: que c'est donc
ennuyeux! puis on servit un superbe réveillon. On ne fit pas de jeux,
par conséquent on ne tira pas de gages, madame de Beauvoir se trouvant
trop à la mode pour tolérer quelque chose de ce genre-là. Bref, la
soirée fut assez agréable pour chacun: et Armand put avoir une autre
entrevue longue et délicieuse avec mademoiselle de Beauvoir, en sorte
qu'il revint de chez M. de Courval enchanté de son début dans la vie du
grand monde. Les timides avances qu'il fut forcé de faire à
quelques-unes des dames présentes avaient été reçues très gracieusement
car quoiqu'il n'eût point chanté, ni dansé, ni _flirté_, il s'était
attiré de tous côtés, par son apparence et ses manières recherchées, des
sourires et des regards tout-à-fait favorables.

                                   ----


                                    IX


Le lendemain de cette soirée, Belfond vint le voir, et ils eurent
ensemble une heure de bonne causerie dans sa petite chambre meublée
uniquement et qui, malgré son tapis de catalogne, ses murs blanchis et
ses chaises empaillées, était très-confortable. Il y avait sur sa petite
table une couple de nattes aux couleurs brillantes et ju joli
essuie-plume, évidemment l'ouvrage de doigts féminins. Le visiteur les
prit dans ses mains.

--Ma soeur Élise, dit-il m'a aussi donné de ces bagatelles-là. Comment
se fait-il que tu aies de ces choses? tu n'as pas de soeur, ni de
cousine?

--Assurément, ta grosse et grasse maîtresse de pension doit avoir
d'autre chose à faire que passer son temps à te préparer des surprises
romanesques sous la forme d'ornements d'aiguille! fit Belfond amusé de
la surprise de son ami.

Ce n'est certainement pas elle. Ce doit être plutôt mademoiselle Délima
Laurin, une de ses cousines qui demeure actuellement ici pour aider à
faire la couture de la maison.

--Oh! enfin nous y arrivons par un détour! dit Belfond en riant. A
présent je vais parier ce que tu voudras que celle qui a fait ces nattes
est jeune et jolie.

--Je crois qu'elle l'est, bien que je ne l'aie pas envisagée et que je
ne lui aies pas parlé dix fois depuis qu'elle est dans la maison, reprit
Armand d'un air qui faisait voir qu'il était ennuyé d'un sujet qui,
selon lui, était assez peu intéressant pour mériter même qu'on en
plaisantât.

Belfond, qui avait du savoir-vivre, s'apercevant de la chose, changea de
conversation et parla de leur ancienne vie de collège, de politique et
de tout ce qui s'offrit à son esprit. Au bout de quelque temps, il
s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin, lequel paraissait
assez triste malgré le feuillage aux brillantes couleurs du mois
d'octobre. Tout-à-cou il s'écria d'un air étonné:

--Dis-moi, Armand, quelle est cette belle princesse, cet ange qui est là
dans l'allée? Je n'ai jamais vu une figure aussi belle!

--C'est mademoiselle Délima, la cousine en question.

--En! bien, il faut que tu aies l'esprit obtus ou que tu sois un fin
matois! reprit Belfond en jetant sur son ami un regard pénétrant. Quoi!
cette jeune fille est un beauté, et sa mine et sa toilette sont aussi
gracieuses que celles d'aucune des dames qui se trouvaient hier soir
chez M. de Courval, sans même excepter Gertrude la non pareille.

--Pouah! dit Armand en éclatant de rire. Tu es enclin aujourd'hui à
faire des découvertes, sur le mérite desquelles cependant il doit être
permis de différer.

Belfond le regarda encore de plus près, puis il dit:

--Si c'était avec de Montenay que je parlerais, ou avec d'autres que je
connais, je soutiendrais sans hésiter que ton indifférence n'est qu'une
feinte; mais je t'ai toujours connu tant de franchise, que je te crois
véritablement aveugle... Mais elle s'approche. Ciel! quelle beauté!
Comment cela se fait-il, Armand, que tu n'en sois pas devenu amoureux?
Pour moi, je le suis déjà aux trois quarts!

--Alors, tu ne dois pas avoir peur que je sois ton rival, répliqua-t-il
gaiement. Je n'ai pas l'intention de sacrifier pour tous les charmes de
mademoiselle Délima une seule minute du temps qui appartient à ces
tablettes, ajouta-t-il en montrant une petite bibliothèque remplie
principalement de livres de Droit... Mais est-ce que tu pars?

--Oui, il y a plus d'une heure que je suis ici. Viens faire un tour en
ville avec moi. Nous arriverons assez tôt pour rejoindre la foule des
flâneurs.

Armand fut bientôt prêt.

Comme nos deux jeunes gens en s'en allant passaient dans le petit
corridor, ils y rencontrèrent la jolie Délima qui revenait du jardin.
Durand la salua comme de coutume très-poliment, et il allait sortir
lorsqu'elle l'arrêta timidement, pour lui dire qu'il venait d'arriver de
la campagne un paquet et une lettre pour lui, et que s'il le désirait,
elle les lui remettrait de suite.

--Oui, oui, Armand. Il n'y a pas de presse pour notre promenade. Examine
le paquet et la lettre: tu dois avoir hâte de savoir comment ils sont
tous chez toi.

--Peut-être que monsieur ferait mieux d'entrer ici et de s'asseoir un
moment, reprit la jeune fille.

Et en parlant ainsi, elle le conduisit dans le petit salon. Sur une
table à côté des géraniums se trouvait une pile d'indiennes et de coton,
avec une petite natte inachevée, comme celles qui ornaient la chambre
d'Armand, circonstance qui ne laissait plus aucun doute quant à
l'origine de ces dernières. Sous prétexte d'examiner et de sentir les
plantes de la fenêtre. Belfond se leva, mais en réalité ce n'était que
pour mieux voir Délima pendant qu'elle remettait à son ami le paquet en
question et qu'elle lui prêtait une paire de ciseaux pour couper la
ficelle qui l'attachait. Après avoir jeté un rapide coup-d'oeil sur les
hardes qu'il contenait, Armand rompit le cachet de la lettre et la
parcourut.

--Bonnes nouvelles, ils sont tous bien, dit-il.

--Comment est Paul? demanda Belfond.

--Il ne peut être mieux. Il dit qu'il me prend profondément en pitié, et
que s'il était à ma place il déserterait bien vite... Mais je suis
maintenant prêt à sortir.

Délima lui offrit de porter ces effets sans sa chambre.

--Je vous remercie! répondit-il d'une manière polie mais indifférente:
je verrai à cela moi-même, lorsque je serai de retour.

Puis Belfond et lui sortirent.

--Je viens de faire une nouvelle découverte, remarqua Belfond sur tu ton
plus grave que cex dont il s'était servis jusque-là.

--Vrai? Eh! bien, ami Rodolphe, tu es en veine ce matin. Aies donc la
bonté de me la faire connaître cette découverte.

--La voici: quoique tu n'aies pas l'air de t'occuper de cette belle
petite fille, elle s'occupe beaucoup de toi, elle.

Armand fut surpris et en même temps quelque peu déconcerté; il ne put
s'empêcher de rougir.

--Il n'y a rien de cela entre nous! répliqua-t-il précipitamment. Comme
je te l'ai déjà dit, nous avons à peine échangé ensemble une douzaine de
paroles.

--C'est fort possible, mais je n'en crois pas moins mon opinion exacte.
Au lieu de regarder les géraniums, je l'examinais tout le temps, et je
mets ma main au feu qu'elle n'a pas comme toi le coeur de granit... Mais
je m'aperçois que tu aimerais autant changer de sujet... Maintenant
allons sur la rue Notre-Dame.

Le même soir, comme Armand était à souper, pour la première fois il
regarda Délima avec intérêt: c'était la conséquence naturelle des
louanges excessives que son ami avait chantées sur elle, ainsi que des
allusions qu'il avait faites à la prétendue préférence qu'elle lui
montrait. Elle était à sa place ordinaire, servant un plat tout chaud de
succulent ragoût, car les Martels, de même que beaucoup de familles
Canadiennes, faisaient usage de viandes trois fois par jour. Elle ne
leva pas les yeux sur lui; Madame Martel était occupée de son côté, et
son mari était à tailler du pain: Armand, qui ne se trouvait pas
observé, eut donc une occasion favorable d'étudier son visage.

Etait-elle réellement aussi belle que Belfond l'avait dit? Il regarda
minutieusement ses traits réguliers, fins et mignons, ses long cils
soyeux, sa figure ovale et délicate, et il reconnut en lui-même avec
surprise qu'il avait été aveugle, que réellement elle était aussi belle.

Tout-à-coup elle leva les yeux sur lui te lui offrit du contenu du plat
qu'elle servait; mais voyant ses regards fixés sur elle, elle baissa les
siens, et une légère rougeur se répandit sur ses joues. Le souvenir de
la seconde découverte de Belfond, que cet embarras servait en quelque
sorte à corroborer, lui communiqua un sentiment de vanité naturelle mêlé
à l'intérêt que sa beauté faisait naître en lui. Mais lorsque madame
Martel lui demanda si les nouvelles qu'il avait reçues de chez lui
étaient bonnes, ses pensées se tournèrent vers le cercle de sa famille
et lui firent pendant un instant oublier Délima.

Rien d'extraordinaire ne survint à notre héros durant quelques semaines.
Il poursuivit ses études légales avec le même succès que ses études
classiques, se gagnant les bonnes opinions de M. Lahaise aussi
facilement qu'il avait gagné celles de ses professeurs au collège.
Quoiqu'il menât une vie tranquille et régulière, cependant elle n'était
pas solitaire et ennuyeuse. Souvent il recevait des invitations de
familles occupant un rang distingué dans la société, et malgré sa
timidité, la présence de femmes élégantes et accomplies étaient pour lui
pleine d'attraits.

Rarement il allait chez M. de Courval, malgré les pressantes invitations
de celui-ci. Gertrude était toujours douce et polie pour lui; mais malgré
son inexpérience dans les manières des femmes, il ne pouvait se tromper
sur les sentiments hostiles de madame de Beauvoir à son égard, par la
froide réception qu'elle lui faisait.

Les quelques fois qu'il rencontra de Montenay, celui-ci ne lui fit pas
d'avances, et Armand le copia fidèlement, car un petit salut froid était
tout ce qui restait de la chaude amitié qui avait existé entr'eux.

Quand à Belfond, il venait souvent le voir, et quelques fois il se
faisait accompagner par un ami aussi gai que lui. Armand ne leur offrait
jamais d'autres rafraîchissements que du tabac canadien,--car il faut
avouer que tous ces jeunes gens fumaient--et un verre de cidre ou de
bière, et quelques fois une assiettée de pommes fameuses ou de beignes,
friandises que sa tante Ratelle lui envoyait régulièrement. Belfond, qui
était accoutumé à des tables servies avec luxe, trouvait dans ces fêtes
improvisées autant de jouissance qu'il en montrait dans ses jours
affamés de collège.

Un soir qu'il avait emmené avec lui un jeune homme de ses amis, un
étudiant en Droit, et qu'ils étaient tous trois à discuter, au milieu
des bouffées narcotiques, sur la politique du jour, condamnant la
tyrannie du gouvernement impérial et l'aveuglement de leurs propres
chefs, et qu'ils maniaient les affaires d'Europe avec une étonnante
célérité, sinon avec sagesse, on annonça un visiteur pour M. Durand.

Paul entra dans la petite chambre.

Comme de raison, il y eut un échange cordial de sympathie, un feu
roulant de questions et de réponses sur la maison paternelle, la
campagne, les chemins; puis on procura une pipe au nouveau venu, et on
recommença avec vigueur à fumer. Mais la conversation fut plus
languissante qu'avant. Paul était d'une trempe bien inférieure à celle
de ses compagnons, et cette différence était plus sensible, parce qu'il
s'était donné beaucoup de peine,--à sa sortie du collège et en
s'établissant à Alonville--pour acquérir les manières et le langage d'un
campagnard.

A mesure qu'il s'aperçût de cette différence, il devint morne et
taciturne; il écoutait avec une espèce de préoccupation leurs saillies
piquantes, les réponses spirituelles de ses camarades, mais en même
temps il regardait le contraste qu'il y avait entre leurs longues mains
blanches et les siennes brûlées par le soleil, entre leurs mouvements
gracieux et aisés, et les siens qui étaient raides et guindés.

Enfin les visiteurs partirent et les deux frères se trouvèrent seuls.

--Eh! bien, dit Paul tu n'es pas si à plaindre que je le pensais dans
les commencements. Diantre! tu es ici on ne peut mieux, et tout-à-fait
grand seigneur!

Armand, sans remarquer le rire moqueur avec lequel ces dernières paroles
furent prononcées, répondit:

--Tu oublies que je suis renfermé la plus grande partie de la journée
dans ce que tu appelles un sombre cachot.

--Peut-être que tu ne t'aperçois guère qu ce soit un cachot! répliqua
Paul. Quand on hait une place, il est facile de s'en tenir éloigné.

--Mais, Paul, c'est une chose que je ne fais pas! répondit l'autre avec
ardeur. Je ne néglige pas plus mes études légales que je n'ai négligé
celles du collège.

--Oh! tu n'as pas besoin de commencer, à présent, à les vanter! Je suis
certain qu'on en a tous assez entendu parler: papa et la tante Françoise
m'en ont rendu malade. Mais, changement de propos, voici une lettre de
notre père.

En l'ouvrant Armand y trouva une couple de billet de banque.

--Je soupçonne, dit-il, qu'elle contient quelque chose de mieux que de
simples conseils.

Pendant qu'il lisait la lettre, en appuyant surtout sur les paroles
d'affection qu'elle contenait, Paul était étendu sur sa chaise, dans un
accès de mauvaise humeur, les sourcils froncés, et épiant son frère. Il
compara, en silence, la coup grossière et hors de mode de son
habillement d'étoffe du pays fabriquée à la maison, et qu'il avait fait
confectionner avec tant d'orgueil par le tailleur du village, avec les
hardes unies mais bien faites qu'Armand portait; il compara aussi sa
chevelure luisante, bien peignée, bien brossée, avec la sienne propre qui
était rude et ébouriffée; il examina les petits objets de bon genre qui
se trouvaient sur la petite table et qui, tout en provoquant ses
moqueries, excitaient son déplaisir. Il est pénible de le dire, mais
l'esprit d'indigne jalousie qui s'était depuis bien des années concentré
dans la poitrine de Paul contre son frère aîné commençait à se mieux
accentuer et à se développer sous le nouveau flot de réflexions et de
pensées qui le gagnait avec une étonnante rapidité. Ce sentiment de
sombre envie avait été activé par la continuelle mention flatteuse qu'un
père et une tante extrêmement orgueilleux de ses talents faisaient de
lui, par les fréquentes remises d'argent qui lui étaient envoyées,
quoique sous ce rapport Paul n'avait aucune raison d'être jaloux, car
Durand était strictement impartial dans toutes les affaires d'argent;
enfin cette envie fut excitée par la grande différence qu'il voyait pour
la première fois, qui existait non-seulement entre lui et son monsieur
de frère, mais aussi les amis de ce frère.

Pendant qu'il repliait sa lettre et qu'il la mettait dans son
portefeuille de poche, Armand lui demanda:

--Paul, à quoi pense-tu?

--Je pense à l'aise avec lequel tu gagnes ton pain quotidien.

--Tu sais que toutes choses ont un commencement. Comme de raison, je ne
puis rien faire à présent; mais lorsque j'aurai subi mon examen et que
je serai pour de bon entré en lice, les affaires changeront d'une
manière étonnante.

--Les paroles ne coûtent pas cher! dit Paul d'une manière renfrognée.

--Les moqueries non plus, quoiqu'elles n'en soient pas plus agréables
pour cela! répliqua l'autre qui commençait à se sentir aigri par la
persistante mauvaise humeur de son frère.

--Oh! tu dois passer par-dessus le franc parler, ou la rusticité, comme
je pense que tu dois appeler cela, d'un grossier cultivateur comme moi,
reprit ironiquement Paul. Je n'ai pas les avantages du vernis de la
ville.

--Que veux-tu dire, Paul? Fais connaître toute ta pensée comme un homme;
le peux-tu?

--Eh! bien, voici: ici tu es habillé et servi comme un grand seigneur,
régalant l'aristocratie, recevant de l'argent je suppose quand il te
plaît d'en demander, et qu'est-ce que tu fais pour tout cela? D'un autre
côté, moi, sans ces prétentions et ces dépenses, je me lève tous les
matins avant cinq heures; je marche toute la journée sur la ferme par
tous les temps et tous les chemins, toujours travaillant comme un
esclave sous les brûlants rayons du soleil ou à la pluie glacée.

--C'est toi qui l'as voulu; ainsi tu n'as pas besoin de chicaner
personne pour cela. Combien haut as-tu proclamé à la sortie du collège,
que tu ne serais pas un rongeur de livres, ni un galérien enchaîné à un
pupitre moisi, mais que tu choisirais la vie libre et indépendante du
cultivateur? Notre père t'aurait volontiers donné une profession, si tu
lui avais demandé.

--Non, un de cette vocation dans une famille, c'est assez. Il faut qu'il
y en ait un qui cherche le pain et le beurre des autres ou il pourrait
arriver qu'ils connaîtraient la faim.

--Ah! ça, mon frère Paul, répondit Armand avec un rire de bonne humeur à
travers lequel cependant perçait une ombre d'impatience, notre père
Peut encore faire tout cela pendant bien des années comme il l'a fait
jusqu'ici. Sois donc honnête comme tu l'étais du temps que nous étions
au collège, lorsque tu nous disais que tu préférerais être cultivateur
et marcher en grosses bottes à travers les champs et les fossés pleins
de boue, que d'être un gouverneur dans son fauteuil d'état.

--Fi! se contenta d'observer Paul en changeant de question; il n'est pas
juste de jeter à la face des gens, des choses qu'ils pourraient avoir
dites il y a bien des années.

--Mais, Paul, il n'est pas encore trop tard pour revenir de ton premier
choix. Lorsque tu seras de retour à la maison, parles à papa. Je sais
que tu ne mettras pas de temps à l'emmener à tes désirs, et avant deux
mois tu peux être établi étudiant en Droit ou en médecine, ce que tu
préféreras le mieux et tu partageras ici avec moi cette chambre qui
paraît avoir excité à un si haut degré ton admiration grognonne.

--Je ne vois pas qu'il y ait tant de presse en cette affaire! répondit
sèchement Paul. D'ailleurs, le fait d'envoyer tous les mois deux remises
d'argent au lieu d'une obligerait peut-être papa à faire une petite
étude de voies et moyens sur son numéro un.

--Tiens, laissons ce sujet avant qu'il nous ait fait quereller. Je vais
aller demander à madame Martel si elle peut me procurer un oreiller et
une couverte pour cette nuit, et toi tu pourras coucher dans mon lit.

--Non, il faut que je retourne aux _Trois Rois_ où j'ai laissé mon
cheval. Par exemple si tu m'offres à souper, je ne le refuserai pas.

--Très volontiers, car c'était compris dans l'offre du lit.

Armand alla avertir l'hôtesse que son frère prendrait place à table pour
le souper, et sur son assurance qu'elle en était contente, il revint
vers Paul qui, commençant à se sentir honteux de sa triste mauvaise
humeur, fit des efforts pour se montrer plus aimable.

Délima Laurin se trouvait au souper, et Paul fut aussi frappé de sa
beauté que Belfond l'avait été. Il fut très-poli, à sa façon: il offrit
de ceci, servit de cela, et après que les deux frères furent revenus
dans la chambre à coucher, il accabla Armand de questions pour savoir
qui elle était, d'où elle venait si elle resterait longtemps? Il fit des
allusions et des plaisanteries sur ce que de tels attraits pouvaient
réconcilier un homme avec des cachots encore plus sombres que des
bureaux d'avocats, et reprocha à Armand le silence complet qu'il avait
gardé sur l'existence d'une personne qui devait sans doute occuper ses
pensées. Armand, qui ne goûtait pas ces taquineries, finit par lui dire:

--Pour l'amour du ciel, Paul, choisis un sujet plus amusant et que
m'ennuie moins. Je voudrais bien que la petite Délima fût retournée à
St. Laurent, car elle m'attire de toute part d'insupportables
plaisanteries et d'ennuyeuses questions!

Paul, persuadé que cette défense voulait dire justement le contraire de
ce qu'Armand éprouvait,--vu surtout que celui-ci, dans le cours de la
conversation, avait laissé échapper deux ou trois fois quelques paroles
de souvenir de Gertrude de Beauvoir,--changea de conversation et trouva
un sujet plus du goût de son compagnon, en racontant les changements qui
s'étaient dernièrement opérés à Alonville; en lui nommant ceux qui
composaient le choeur du village, ceux qui avaient été nommés
marguilliers, inspecteurs de chemins et autres emplois.

Il était très-tard, le soir, lorsque les deux frères se séparèrent pour
la nuit. Paul, qui d'ordinaire dormait d'un sommeil profond, ne put ce
soir-là fermer les paupières que lorsque la nuit fut très-avancée. Il
s'agitait et se roulait sur son lit, se laissant aller tantôt à des
sentiments de jalousie contre son frère, tantôt à des demi-regrets de ce
que son tempérament et ses goûts particuliers ne lui eussent pas permis
de suivre la profession d'un monsieur.

--Bah! se dit-il en plongeant avec impatience sa tête sur l'oreiller, la
Providence n'a pas voulu faire de moi un petit-maître. Eh! bien, je
partirai au point du jour. Je déteste cette ville!

                                    ----


                                      X


Le lendemain matin, Paul Durand se mit en route pour la maison
paternelle, mais il s'arrêta en passant à la porte de madame Martel pour
dire adieu à son frère. Le long du chemin il repassait dans son esprit
les réflexions inspirées par tout ce qui avait eu lieu la veille.

Lorsqu'il fut arrivé à la maison, on l'assiégea de questions pour savoir
comment il avait trouvé Armand, ce que celui-ci avait l'air et ce qu'il
faisait. Hélas! perversité de la nature humaine! il se donna beaucoup de
peine, quoique sas trop s'éloigner des limites de la vérité, pour
représenter son frère et ce qui le concernait sous le jour le plus
défavorable.

--Je l'ai trouvé à fumer et à jaser avec une couple de beaux messieurs
ses amis, lesquels, d'après leur conversation, m'ont paru le visiter
souvent. Il était habillé à la dernière mode, paraissait extrêmement
gai, et pas du tout comme quelqu'un qui a beaucoup étudié ou qui s'est
fatigué l'esprit à déchiffrer des problèmes professionnels.

La pensée que de mauvais compagnons pourraient entraîner son fils
inexpérimenté dans les tentations et les dangers de la vie, rendit le
père sérieux; mais madame Ratelle était très-satisfaite qu'il prît rang
parmi les gentilshommes, qu'il s'habillât et parût en conséquence, car
après tout il en deviendrait un. On ne pouvait prévoir quel haute
position sociale il devait occuper un jour. Ainsi parlait-elle.

--Bah! dit Paul en ricanant, peut-être pour passer sa vie à fréquenter
le Palais-de-Justice, se reposant sur papa pour payer les gants de kid
qui couvrent ses belles mains blanches.

--Paul, mon fils, ne sois pas trop pressé de trouver à redire sur ton
frère aîné, dit Durand, il ne m'a encore donné aucune cause de défiance
et d'inquiétude.

--Non, au contraire, interrompit madame Ratelle en regardant son neveu
avec indignation: il a remporté au collège les plus grands honneurs, il
a été publiquement louangé par ses professeurs pour son application, ses
succès et sa bonne conduite. Se pourrait-il, Paul Durand que tu serais
jaloux de ton frère aîné?

--O miséricorde! s'écria Paul, je me rends, je me rétracte, je demande
excuse, je veux tout ce que vous voudrez, tante Françoise, mais
donnez-nous la paix. Je vous en prie, mon père, prêtez-moi une pipe et
du tabac!

Madame Ratelle ne réplique pas à cette sarabande; mais il était aisé de
s'apercevoir, par la manière brusque et nerveuse dont ses broches à
tricoter se frappaient les unes conte les autres, que ses esprits
n'étaient pas encore calmés.

Pendant que ceci avait lieu à Alonville, Délima Laurin passait
tranquillement son temps à faire son possible pour plaire à notre héros.
Celui-ci commençait enfin à découvrir et à apprécier un peu sa beauté et
ses grâces, après que son attention y eût été attiré par les louanges et
l'étonnement de tous ses amis qui l'avaient vue. Elle était envers ces
derniers toujours réservée, même froide, et à ceux de ses admirateurs
qui lui adressaient des propos flatteurs ou de galants compliments, elle
ne répondait jamais par un sourire ou un mot d'encouragement; mais il y
avait toujours pour Armand un regard timide ou une douce inflexion de
voix qui trahissait en elle tout l'intérêt qu'elle lui portait. Petit à
petit, il s'établit entr'eux une intime amitié, résultat de leur
résidence sous le même toit.

L'hiver avec ses longues veillées était arrivé, et quelquefois Armand
les passait dans le petit salon de famille, soit à lire à haute voix,
soit à jouer une partie de dames avec Délima qui était très-forte à ce
jeu. S'il avait eu un peu plus d'expérience de la vie ou s'il avait été
d'un caractère soupçonneux, il n'aurait pu faire autrement que de
s'apercevoir de la remarquable adresse que madame Martel mettait à
contribution pour faire progresser l'amitié qui paraissait s'établir
entre lui et sa jeune et jolie cousine. Les soirs où les tempêtes de
neige sévissaient au-dehors et qu'elle ne craignait pas d'être dérangée
par les visites, elle priait instamment M. Armand d'abandonner un moment
sa chambre solitaire pour venir rejoindre leur cercle dont Délima,
occupée de sa couture, formait toujours partie; puis, d'un air de
compassion, elle priait celle-ci de mettre de côté son éternel ouvrage,
et que peut-être M. Armand serait assez bon pour jouer une partie de
dames avec elle. Très-fréquemment aussi madame Martel, sous prétexte
qu'elle avait à voir aux affaires de la maison, s'absentant pendant les
veillées; mais si cette femme intrigante les avait guettés de quelque
cachette, elle aurait été grandement édifiée de voir la tenue
irréprochable des jeunes gens pendant ses fréquentes absences.

Durand étudia avec assez d'ardeur pendant l'hiver; cependant il allait
quelques-fois en soirée, et ne se permettait pas d'autres dépenses que
de temps en temps celle d'une soupe aux huîtres partagée avec
quelques-uns de ses amis, étudiants comme lui. Il serait fort difficile
de dire le nombre de caraquettes qui disparaissaient pendant ces
innocentes bombances, et ce serait une tâche ardue que d'en marquer le
chiffre sur le papier, car le grand total de l'addition paraîtrait
exagéré.

Par une après-dînée d'un froid vif, comme Armand, qui venait d'arriver
du bureau, était à se débarrasser de son paletot, il reçut la visite
d'un ancien camarade de collège, pour lequel il n'avait jamais eu une
grande amitié, mais qui persistait, malgré cela, à le rechercher et à le
fréquenter. Il venait l'inviter à un souper d'huîtres.

--Mon adresse, ajouta-t-il en plaisantant, est dans une petite maison de
la rue Ste. Marie, en haut d'un escalier à trois rampes, la première
porte qui s'ouvre sur le grenier.

Armand attendait justement son frère ce soir-là, car Paul lui avait
annoncé sa venue par une lettre reçue la veille. Mais comme il avait
beaucoup neigé depuis quelque temps, il commençait à croire que le
crainte des mauvais chemins lui ferait retarder son voyage. Du moins,
c'était ce que pensait Robert Lespérance, lorsqu'Armand lui avait dit
qu'il attendait la visite de son frère. Il avait donné cette excuse pour
refuser l'invitation, parce qu'il ne se souciait pas fort de se
rencontrer avec ceux qui se trouveraient là, probablement des gens un
peu trop légers qui ne lui convenaient pas. Mais Lespérance le pria et
le sollicita avec tant d'instance, en insinuant adroitement que c'était
parce que Durand était accoutumé à fréquenter des riches et des
aristocrates, qu'enfin, poussé à bout, et avec répugnance, il finit par
consentir.

Il était très-tard lorsque notre héros laissa la maison, car il avait
voulu attendre son frère et lui donner toutes les chances possibles. Et
partant il laissa les instructions précises sur la maison où on le
trouverait si Paul arrivait.

La railleuse description que Lespérance avait faite de son logis
approchait beaucoup de la vérité, et en entrant Armand se heurta presque
la tête sur le haut de la porte. Le bruit qui frappa ses oreilles était
assourdissant. Quoiqu'on ne fût encore qu'au début de la fête, la
réjouissance était déjà grande parmi les convives, à en juger par leurs
longs éclats de rire, leurs couplets de chansons, leurs acclamations, et
de temps en temps par le bruit des grosses bottes qui exécutaient sur le
plancher un pas de danse.

Lorsqu'Armand entra il y eut une suspension momentanée à ce brouhaha, et
il en profita pour s'excuser de son retard. L'hôte lui expliqua que pour
empêcher ses invités de dévorer les huîtres avant l'arrivée de M.
Durand, il les avait mis au défi de prendre du plaisir sans l'aide de
rafraîchissements, solides ou liquides. D'après le résultat qu'il en
avait obtenu, le lecteur peut concevoir quel degré aurait atteint la
gaieté si elle eût été stimulée par le souper que Lespérance, avec
l'aide d'un de ses amis, était actuellement à leur préparer.

L'appartement dans lequel Armand se trouvait différait beaucoup du sien
si propre et si bien tenu: il était petit et bas, le plafond et les
boiseries ternies par le temps et la fumée. Il ne portait aucune trace
d'ornements; seulement on remarquait quelques images aux peintures
grossières de danseuses aux joues rouges, aux jupes cortes et amples, à
côté du portrait d'un boxeur en renom et de celui d'un fameux bouffon
français. Dans un coin il y avait un grand coffre peinturé, contenant la
garde-robe du maître de céans et servant en même temps de bibliothèque,
car on y voyait une pile de livres tout poudreux et à l'air vénérables;
dans un autre coin on apercevait un manche de ligne et une paire de
fleurets rouillés, un miroir brisé pendu à la cloison et si petit que
Lespérance disait souvent qu'il ne pouvait y voir ses traits qu'en
détail, c'est-à-dire les uns après les autres. Une paire de raquettes
placées en angle droit servait de persiennes à une fenêtre, tandis
qu'une traîne sauvage bouchait en partie l'autre. La chambre était

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