Voyages dans la basse et la haute Egypte
by Vivant Denon · French · Gutenberg #22780 · 755,162 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Voyages dans la basse et la haute Egypte
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Voyages dans la basse et la haute Egypte
Author: Vivant Denon
Release date: September 27, 2007 [eBook #22780]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/22780
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Valérie Duchossoy and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES DANS LA BASSE ET LA HAUTE EGYPTE ***
Produced by Mireille Harmelin, Valérie Duchossoy and the
Online Distributed Proofreaders Europe at
http://dp.rastko.net. This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica)
VOYAGES
DANS
LA BASSE ET LA HAUTE ÃGYPTE,
PENDANT
LES CAMPAGNES DE BONAPARTE,
EN 1798 ET 1799.
PAR VIVANT DENON,
ET LES SAVANTS ATTACHÃS Ã l'EXPÃDITION DES FRANÃAIS.
_ÃDITION ORNÃE DE CXVIII. PLANCHES EN TAILLE-DOUCE_.
à LONDRES:
CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY, ET JONES,
PATERNOSTER ROW.
1817.
[Illustration: MOURAT-BEY]
à BONAPARTE.
_Joindre l'éclat de votre nom à la splendeur des monuments d'Ãgypte,
c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux
de l'histoire; c'est réchauffer les cendres des_ Sésostris _et des_
Ménès [1], _comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs._
_L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus
mémorables expéditions recevra mon ouvrage avec un avide intérêt. Je
n'ai rien négligé pour le rendre digne du héros à qui je voulais
l'offrir._
VIVANT DENON.
[1: Dans la grande édition originale, imprimée par Didot aîné, on lit
_Mendès_, au lieu de _Ménès_: J'ai rétabli le texte, suivant ce que je
crois avoir été l'intention du voyageur. Ménès ayant été le premier roi,
et en quelque sorte le fondateur de l'Ãgypte, tandis que Mendès était
une divinité que les Ãgyptiens adoraient sous la forme d'un _bouc_; ce
ne peut être qu'au premier que le voyageur a voulu assimiler le
conquérant. Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du général
Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries. Elle a été
copiée par les savants traducteurs qui ont rédigé l'édition
Anglaise.]
AVIS DE L'ÃDITEUR.
Jusqu'à ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont décrit
l'Ãgypte, ont été reçues avec avidité, et les éditions de leurs voyages
ont été successivement et rapidement enlevées, ainsi que les
traductions qui en ont été faites presque dans toutes les langues.
Cependant les récits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient
parcouru la Haute-Ãgypte, étaient si imparfaits; leurs moyens de
visiter, d'examiner, et de représenter les monuments que ce pays recèle
encore, étaient si bornés, que leurs relations servaient plutôt Ã
exciter la curiosité qu'à la satisfaire.
à l'intérêt général que ce pays inspire, soit par l'importance que lui
donnent sa fertilité et sa situation, soit par les souvenirs
historiques qu'il retrace à l'imagination, se joint en ce moment
l'intérêt des grands événements militaires dont il vient d'être le
théâtre; aussi la curiosité est-elle doublement excitée lorsqu'il
paraît aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Ãgypte. Deux
grandes nations y ont paru tour à tour victorieuses. «Elles aimeront
toujours à revoir les images des lieux et des monuments témoins de
leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux
sujets d'étude. Par quelle fatalité se fait-il que des rivalités
d'ambition condamnent irrévocablement ce beau pays, ce grand domaine
des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique
école encore subsistante d'architecture et de sculpture, à la
destruction, à la misère et à la barbarie? En vain les amis des arts
s'étaient flattés d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller
interroger ces mystérieuses constructions aux lieux qui les ont vu
s'élever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vénérable fardeau;
il faut y renoncer; le charme est détruit; la porte de l'Ãgypte vient
de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat
Britannique qui évacuera Alexandrie, pourra dire: _voi che vorreste
entrare, perdete via ogni speranza_ [2].
[2: Un homme de lettres m'a communiqué un état qu'il s'était amusé Ã
faire de la dépense que coûteraient, et du nombre de jours que
prendraient, la route de Londres à Thèbes et le retour de Thèbes Ã
Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau réguliers. En
voici le résumé:
De Londres à Paris. . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 louis d'or,
De Paris à Lyon . . . . . . . . . . . . . . . 5 jours . . 6 do.
De Lyon à Marseille, partie par le Rhône 6 jours . . 5 do.
Paquebot de Marseille à Alexandrie . . . 18 do . . 10 do.
D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil 4 do. . . 2 do.
Du Caire à Thèbes. . . . . . . . . . . . . . 10 do. . . 6 do.
___ ___
48 35
Séjour à Thèbes, au Caire, à Alexandrie, etc. 24 do . . 30 do.
Retour à Londres . . . . . . . . . . . . . 48 do . . 35 do.
_______ _________
Total . . . . . . . . 120 jours. . 100 louis.
_______ _________
Cet ami des arts avait l'intention de fonder et de tenir à Thèbes, un
caravansérail, ou une auberge à l'Européenne.]
Honneur soit donc rendu à ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever
la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Ãgypte.
Honneur à M. Denon qui, au péril de sa vie, est allé le premier de tous
les savants de l'expédition de Bonaparte, au milieu du fracas des
batailles, et dans l'incertitude du succès, visiter et dessiner des
monuments qui ont fait l'admiration et l'étonnement des siècles
passés.
Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mérite ou
l'extravagance de cette expédition. Contentons-nous de jouir de ses
résultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a déjà produit, en
attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prépare la Commission
des arts et des sciences de l'Institut d'Ãgypte.
Les talents de M. Denon sont déjà jugés par toute l'Europe. Sa touche,
fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrément de sa
manière, étaient connus par les ouvrages qu'il a publiés antérieurement;
et il passait généralement pour un des meilleurs dessinateurs
existants. Ce dernier ouvrage met le comble à sa réputation d'artiste.
On a peine à concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps,
et dans des circonstances tellement pénibles et fatigantes, exécuter un
travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi
brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son
retour).
La gravure a répondu aux talents du dessinateur. Si la réputation des
Bertaux, des Coiny et des Malbête n'était pas déjà faite, les planches
qu'ils ont gravées pour ce voyage leur assureraient l'immortalité.
Quoique le style du voyageur soit souvent négligé, le journal du voyage
n'en est pas moins rempli de charmes. M. Denon a su mêler
l'enthousiasme avec la précision, et la gaîté avec l'érudition. Le
récit de ses marches, celui des batailles dont il a été témoin, est vif,
animé et plaisant, sans être dépourvu de sensibilité. On distinguera
surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès
de l'armée Française d'Ãgypte.
On lui a reproché avec juste raison d'avoir écrit le journal de son
Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans
aucun chapitre, même sans table qui puisse faciliter la recherche des
objets sur lesquels le lecteur peut désirer de revenir.
J'ai essayé de remédier à cet oubli, en divisant par des intitulés en
Italique, les divers objets que ce journal présente successivement.
Après avoir ainsi fait la part des éloges que méritent l'écrivain, le
dessinateur et les graveurs, il m'est pénible d'en venir à la critique:
mais il est impossible de passer sous silence la manière défectueuse
dont l'impression de l'ouvrage a été conduite. La dissonance de cette
partie de l'exécution avec les autres, est choquante; et elle a
d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de
France, le célèbre Didot aîné, auquel la partie typographique a été
confiée.
D'abord, le format, qui n'est propre par son énormité à entrer dans
aucune bibliothèque, présente des marges inutiles d'une étendue
prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spéculer sur
l'empressement des lecteurs à se procurer le texte, afin de leur vendre
surabondamment une quantité de papier blanc, et d'associer ainsi
l'intérêt de l'ouvrage à l'intérêt du marchand. Il n'est pas nécessaire
de faire un livre colossal parce qu'on y décrit des colosses.
L'inconvénient de la grandeur de cette publication se fait encore
sentir en Angleterre d'une autre manière. Les droits qui sont établis
sur l'importation des livres étrangers, se perçoivent en raison de leur
poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage à Londres sur le pied de
21 guinées; et sans doute il y sera bientôt à 25, et peut-être 30, car
les deux premières éditions de Paris en ont été enlevées aussitôt
qu'elles ont été achevées, et l'on n'aura bientôt plus que des planches
retouchées.
En second lieu, l'incorrection du texte est au delà de ce que l'on peut
imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et
des feuilles tirées avec autant de soin; nous pourrions en donner un
errata de deux pages [3]. Outre cela, les dates sont souvent erronées,
et les noms propres des mêmes villes y sont presque toujours écrits de
plusieurs manières différentes.
[3: Parmi ces fautes, je citerai ici l'équivoque ridicule qui se trouve
dans la préface Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine _des
moines_ pour la plaine des _Momies_ (en Anglais _the Plain of the
Monks_, édition de M. Phillips), page 22, ligne dernière, _avaries_
pour _avanies_; page 30, ligne 3, _changea_ et _rendit_ pour
_changèrent_ et _rendirent_; page 137, ligne 33, _supérioté_ pour
_supériorité_; page 173, ligne 7, les caisses de _moines_ pour des
caisses des _momies_, page 205, ligne 24, _j'ai crus_ pour _je crus_;
ailleurs, _celle_ pour _celui_, etc.]
La difficulté de lire cette édition a obligé d'en faire une petite en
trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le
col, de se casser les reins, ou de se crever les yeux, en lisant
l'original.
Cette petite édition a l'inconvénient d'être encore plus défectueuse
que l'autre; car, outre les mêmes fautes, elle en a qui lui sont
propres, notamment à la page 41, où la dernière ligne de la page 22 de
la grande édition a été totalement oubliée.
Dans l'impossibilité où j'étais de copier toutes les planches de
l'édition de Paris, et voulant faire une édition de ce voyage plus
portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de
préférence les dessins qui intéressent le plus les artistes et les
savants. J'ai mis de côté les vues inutiles des côtes de la
Méditerranée, les représentations des batailles des Français et des
Mamelouks, les vues des villes Ãgyptiennes modernes, les costumes et
les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des
relations avec l'armée Française, comme étant d'un intérêt beaucoup
inférieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquité,
ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit. Il suffit de dire
que mes planches ont été gravées par MM. Landseer, Roffe, Middiman,
Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise,
Pollard, &c, pour que l'on soit assuré d'avance qu'elles sont au moins
égales à l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supérieures.
J'ai préféré la carte d'Ãgypte tirée de l'ouvrage du général Reynier, Ã
celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la
supériorité de la première.
Enfin, j'ai joint à cet ouvrage environ un demi-volume de découvertes
et de descriptions ultérieures, publiées tout récemment par les savants
de l'expédition d'Ãgypte; ce qui assure à mon édition un avantage
remarquable sur les petites éditions Françaises et Anglaises du Voyage
de M. Denon, lesquelles ont été faites à la hâte, et dont aucune n'est
digne de ce bel ouvrage.
PRÃFACE.
Le principal objet d'un auteur, lorsqu'il se décide à faire une préface,
est de donner une idée de son ouvrage. Je remplirai cette espèce de
devoir en insérant ici le Discours que je me proposais de lire, Ã
l'Institut du Caire, Ã mon retour de la Haute-Ãgypte.
«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui
rendisse compte de mon Voyage dans la Haute-Ãgypte, en lui faisant
lecture, dans différentes séances, du journal qui doit accompagner les
dessins que j'ai rapportés. L'envie de répondre au voeu de l'Institut
hâtera la rédaction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre
prétention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait Ã
ma curiosité. Je parcourais un pays que l'Europe ne connaît guère que
de nom; tout y devenait donc important à décrire; et je prévoyais bien
qu'Ã mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses
études, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa
curiosité. J'ai dessiné des objets de tous les genres; et si je crains
ici de fatiguer ceux à qui je montre mes nombreuses productions, parce
qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivé en
France, je me reprocherai peut-être de ne les avoir pas multipliées
encore davantage, où, pour mieux dire, je gémirai de ce que les
circonstances ne m'en ont laissé ni le temps ni les facilités. Si mon
zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont été
puissamment secondés par le général en chef, en qui les plus vastes
conceptions ne font oublier aucun détail. Comme il savait que le but de
mon voyage était de visiter les monuments de la Haute-Ãgypte, il me fit
partir avec la division qui devait en faire la conquête. J'ai trouvé
dans le général Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai
obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les
circonstances. Dans le général Belliard, j'ai trouvé égalité de
caractère, de l'amitié, des soins inaltérables; de l'aménité dans les
officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la
vingt-unième demi-brigade; enfin je m'étais identifié de telle sorte au
bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel j'avais, si l'on peut
s'exprimer ainsi, établi mon domicile, que j'oubliais le plus souvent
que je faisais la guerre, ou que la guerre était étrangère à mes
occupations.
«Comme on avait à poursuivre un ennemi toujours à cheval, les
mouvements de la division ont toujours été imprévus et multipliés.
J'étais donc obligé quelquefois de passer rapidement sur les monuments
les plus intéressants; quelquefois, de m'arrêter où il n'y avait rien Ã
observer. Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses,
j'ai éprouvé aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier
aperçu des grandes choses avant de les détailler; que si elles
éblouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans
l'esprit par la réflexion; que s'il faut conserver avec soin les
premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a
fait naître qu'on peut les bien examiner, les analyser. J'ai pensé
aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait déposer
tout amour-propre de métier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut
ou non composer un beau dessin, mais de l'intérêt que devra
généralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner.
J'ai déjà été récompensé de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre
par la complaisante curiosité que vous avez mise, Citoyens, à observer
avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportés; dessins que
j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou même à cheval:
je n'ai jamais pu en terminer un seul à ma volonté, puisque pendant
toute une année je n'ai pas trouvé une seule fois une table assez bien
dressée pour y poser une règle.
«C'est donc pour répondre à vos questions que j'ai fait cette multitude
de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches étaient trop
précipitées pour attaquer les détails des objets dont je voulais au
moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble. Voilà comme j'ai pris en
masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversé l'emplacement au
galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de
Bénisouef. J'ai employé ce temps à comparer les caractères, dessiner
les figures, les costumes des différents peuples qui habitent
maintenant l'Ãgypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages.
«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses
ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture
colossale des Ãgyptiens: sur chaque rocher qui compose cet édifice il
me semblait voir gravé, _Postérité, éternité_.
«Bientôt après Dendérah (Tintyris) m'apprit que ce n'était point dans
les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher
la beauté de l'architecture; que partout où existait l'harmonie des
parties, là était la beauté. Le matin m'avait amené près de ses
édifices, le soir m'en arracha plus agité que satisfait. J'avais vu
cent choses; mille m'étaient échappées: j'étais entré pour la première
fois dans les archives des sciences et des arts. J'eus le pressentiment
que je ne devais rien voir de plus beau en Ãgypte; et vingt voyages que
j'ai faits depuis à _Dendérah_ m'ont confirmé dans la même opinion. Les
sciences et les arts unis par le bon goût ont décoré le temple d'Isis:
l'astronomie, la morale, la métaphysique, ont ici des formes, et ces
formes décorent des plafonds, des frises, des soubassements, avec
autant de goût et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques
enjolivent nos boudoirs.
«Nous avancions toujours. Je l'avouerai, j'ai tremblé mille fois que
Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendît, ou ne tentât le sort d'une
bataille. Je crus que celle de Samanhout allait être la catastrophe de
ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le désert nous
serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion
de le détruire, et moi renaître l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delÃ
du tropique.
«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit
l'imagination de vastes souvenirs. Comme si elle avait pu m'échapper,
je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir
en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui
m'animait. Nous devions la traverser rapidement; Ã peine on apercevait
un monument, qu'il fallait le quitter.
«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après
le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; Ã droite, des
montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temples, qui, à plus
d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres
temples dont j'étais arraché; et je me retournais pour chercher
machinalement ces cent portes, expression poétique par laquelle Homère
a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le
sol du poids de ses portiques, et dont la largeur de l'Ãgypte pouvait Ã
peine contenir l'étendue. Sept voyages n'ont pas suffi à la curiosité
que m'avait inspirée cette première journée; ce ne fut qu'à la
quatrième que je pus toucher à l'autre rive du fleuve.
«Plus loin, Hermontis m'aurait semblé superbe, si je ne l'eusse
trouvée presque aux portes de Thèbes. Le temple d'Esné, l'ancienne
_Latopolis_, me parut la perfection de l'art chez les Ãgyptiens, une
des plus belles productions de l'antiquité; celui d'Edfu (ou
Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservés, et le
mieux situé, de tous les monuments de l'Ãgypte: en son état actuel il
paraît encore une forteresse qui la domine.
«Ce fut là que le sort de mon voyage fut décidé, et que nous nous mîmes
irrévocablement en marche pour Syené (Assouan); c'est dans cette
traversée de désert que pour la première fois je sentis le poids des
années, que je n'avais pas comptées en m'engageant dans cette
expédition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'à ce terme.
Là je quittai l'armée pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir
Mourâd-bey dans le désert. Fier de trouver à ma patrie les mêmes
confins qu'à l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mêmes quartiers
des trois cohortes qui les avaient jadis défendus. Pendant vingt-deux
jours que je restai dans ce lieu célèbre je pris possession de tout ce
qui l'avoisinait. Je poussai mes conquêtes jusque dans la Nubie,
au-delà de Philoe, île délicieuse, dont il fallut encore arracher les
curiosités à ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de
siège m'ouvrirent enfin ses temples. Sentant toute l'importance de vous
faire connaître le lieu que j'habitais, toutes les curiosités qu'il
rassemblait, j'ai dessiné jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de
granit, d'où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus
colossales encore, ces rochers couverts d'hiéroglyphes. J'aurais voulu
vous rapporter, avec les formes, des échantillons de tout ce qu'elles
contiennent d'intéressant. Ne pouvant faire la carte du pays, j'ai
dessiné à vol d'oiseau l'entrée du Nil dans l'Ãgypte, les vues de ce
fleuve roulant ses eaux à travers les aiguilles granitiques, qui
semblent avoir marqué les limites de la brûlante Ethiopie, et d'un pays
plus heureux et plus tempéré. Laissant pour jamais ces âpres contrées,
je me rapprochai de la verdoyante Ãléphantine, le jardin du tropique:
je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et
quittai à regret ce paisible séjour, où des occupations douces
m'avaient rendu la santé et les forces.
«Sur la rive droite du Nil je trouvai _Ombos_, la ville du Crocodile,
celle de Junon Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut défendre ce
que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns.
«Ãtabli à Kénéh, j'accompagnai ceux qui traversèrent le désert pour
aller à Kosséïr mettre une barrière à de nouvelles émigrations de
l'Arabie. Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaîne du
Moqatham, les bords stériles de la mer Rouge: j'appris à connaître, Ã
révérer cet animal patient que la nature semble avoir placé dans cette
région pour réparer l'erreur qu'elle a commise en créant un désert. Je
revins à Kénéh, d'où je partis successivement pour retourner à Edfou, Ã
Esné, à Hermontis, à Thèbes, à Dendérah; à Edfou, à Thèbes encore,
toutes les fois qu'on envoyait un détachement, et partout où il était
envoyé. Si l'amour de l'antiquité a fait souvent de moi un soldat, la
complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des
antiquaires. C'est dans ces derniers voyages que j'ai visité les
tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dépôts mystérieux une
idée de l'art de la peinture chez les Ãgyptiens, de leurs armes, de
leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments de musique, de
leurs cérémonies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages
que je suis parvenu à m'assurer que les hiéroglyphes sculptés sur les
murailles n'étaient pas les seuls livres de ce peuple savant. Après
avoir trouvé sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'écrire,
j'ai trouvé encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a
déjà fait l'objet de votre curiosité; frêle rival des pyramides,
précieux gage d'un climat conservateur, monument respecté par le temps,
et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les
livres.
«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, par des
rapprochements, à compléter cette volumineuse collection de tableaux
hiéroglyphiques; c'est en pensant à vous, Citoyens, et à tous les
Savants de l'Europe, que je me suis trouvé le courage de copier avec
une scrupuleuse exactitude les détails minutieux de tableaux secs,
dénués de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intérêt qu'avec
le secours de vos lumières.
«à mon retour, Citoyens, chargé de mes ouvrages, dont le poids s'était
journellement augmenté, j'ai oublié la fatigue qu'ils m'avaient coûtée,
dans la pensée qu'achevés sous vos yeux, et à l'aide de vos conseils,
je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire
un digne hommage.»
VOYAGE
DANS
LA BASSE ET LA HAUTE ÃGYPTE.
_Introduction.--Départ de Paris, et de Toulon.--Arrivée devant Malte_.
J'avais toute ma vie désiré de faire le Voyage d'Ãgypte; mais le temps,
qui use tout, avait usé aussi cette volonté. Lorsqu'il fut question de
l'expédition qui devait nous rendre maîtres de cette contrée, la
possibilité d'exécuter mon ancien projet en réveilla le désir; un mot
du héros qui commandait l'expédition décida de mon départ; il me promit
de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour. Dès que
j'eus assuré le sort de ceux dont l'existence dépendait de la mienne,
tranquille sur le passé, j'appartins tout à l'avenir. Bien persuadé que
l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la faculté de
parvenir à son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je
sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon
coeur palpitait, sans qu'il me fût possible de me rendre compte si
cette émotion était de la joie ou de la tristesse; j'allais errant,
évitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prévoir ni rassembler
rien de ce qui allait m'être si utile dans un pays si dénué de toutes
ressources. Le brave et malheureux _du Falga_ m'associa mon neveu.
Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un être aimable en
m'éloignant de tout ce que j'aimais, c'était empêcher la chaîne de mes
affections de se rompre, c'était conservé à mon âme l'exercice de sa
sensibilité, c'était un acte qui caractérisait la délicatesse de ce
brave et savant homme.
Je m'étendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port désigné pour
l'embarquement. Nous arrivâmes à Lyon sans sortir de voiture; là nous
nous embarquâmes sur le Rhône jusqu'à Avignon. Je pensais, en voyant
les belles rives de la Saône, les pittoresques bords du Rhône, que,
sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin
des aliments à leur insatiable curiosité. J'avais vu la Néva, j'avais
vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas
trouvé en Italie de plus belles antiquités qu'à Nîmes; Orange,
Beaucaire, S.-Remi, et Aix. Je cite cette dernière ville, parce que
nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et
dans une baignoire où, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien
changé que le robinet.
Nous perdîmes un jour à Marseille: nous en partîmes le 14 Mai 1798,
pour Toulon; et, le 15, j'étais en mer sur la frégate la _Junon_,
destinée avec deux autres frégates à éclairer la route, et former
l'avant-garde.
Le vent était contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux
autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentré; mais ce
Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours
mieux, que nous ne nous servons nous-mêmes, en ne me laissant rien
faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je
voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais
pas quitter de toute l'expédition.
Le 16, nous ne fîmes que des bordées.
Le 17, vers le soir, nous découvrîmes quatre voiles; elles
manoeuvraient sous notre vent en ordre de bataille: on ordonna le
branlebas; le _branlebas_! mot terrible dont on ne peut se faire idée,
quand on n'a pas été en mer: silence, terreur, appareil de carnage,
appareil de ses suites, plus funestes que le carnage même, tout est lÃ
sous les yeux réuni sur un même point; la manoeuvre et les canons sont
les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus
qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillité; nous la
passâmes à notre poste. Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage
des vents: nous ne pouvions juger si c'étaient des vaisseaux ou des
frégates; ils étaient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès étaient
embarrassés de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante
nous ordonna de la suivre en ordre de bataille, et assura son pavillon
d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon
espagnol. La nuit arrivait, on nous laissa coucher: Ã trois heures du
matin on nous éveilla avec l'ordre de se préparer au combat.
Je n'étais pas fâché de commencer une expédition par quelque chose de
brillant; mais j'avais bien quelque peur d'échanger le Nil contre la
Tamise. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon, lorsque la
commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que
nous avions également inquiété quatre frégates espagnoles, qui ne
venaient pas plus que nous chercher l'ennemi.
Le 20, Ã la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et
le convoi se mirent en mouvement, et à midi lamer en fut couverte. Quel
spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus
grande idée de la splendeur de la France, de sa force, de ses moyens;
et peut-on, sans la plus vive admiration, songer à la facilité, à la
promptitude avec laquelle fut préparée cette grande et mémorable
expédition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des
milliers d'individus de toutes les classes de la société. Presque tous
ignoraient quelle était leur destination: ils quittaient femmes,
enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que
Bonaparte devait les conduire.
Le 21, l'_Orient_ sortit enfin du port, et nous commençâmes à marcher
par un bon vent; chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche.
Nous nous mîmes en avant; ensuite venait le général avec ses avisos et
les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la côte entre les îles
d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraîchit; le _Franklin_ fut
démâté de son hunier d'artimon; deux frégates de notre division furent
envoyées pour avertir le convoi de Gênes qui devait nous joindre; et,
le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse à la
hauteur de St. Florent.
Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant à l'est, abandonnant Ã
notre gauche Gênes et le rivage ligurien. Notre ligne militaire avait
une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait
tout au moins six. Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir
tout compter.
Le 24, au matin, nous avions dépassé le cap Corse; le convoi filait en
bon ordre; nos vaisseaux étaient par le travers du cap Corse, et de
l'île Capraya. J'en dessinai le détroit.
Le convoi qui était resté sous le vent du cap, ne put le doubler de la
journée, et nous restâmes à l'attendre sur le cap même, à une lieue de
la terre. Je fis un dessin du cap.
Le 25, au matin, la division légère se trouva par le travers de la côte
orientale de la Corse, vis-Ã -vis de Bastia, dont je distinguai fort
bien la rade et le port: j'en fis le dessin. La ville me parut jolie,
et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'île: j'en
fis un dessin. L'île d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines
cristallisées offrent toutes les couleurs du prisme. Ce rocher est
partagé en trois souverainetés: la seigneurie et les mines sont au
prince de Piombino; Ã gauche, Porto-Ferraio appartient au grand-duc de
Toscane; Ã droite, Porto-Longone est au roi de Naples [4].
[4: D'après le dernier traité de paix avec Naples, la possession de
l'île est assurée à la France.]
Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de
ce côté qu'un rocher escarpé inabordable. Il appartient aux Génois, qui
y ont un château et un mouillage à la partie orientale.
à 5 heures, nous avions à l'est l'île Pianose, qui n'est qu'un plateau
d'une lieue d'étendue; elle ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus de
la surface de la mer; ce qui en fait un écueil très dangereux de nuit
pour tout pilote qui ne connaît pas ces parages; elle est entre l'Elbe
et Monte-Christo, rocher inculte, abandonné aux chèvres sauvages. Ã
l'ouest de cette île, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne
cheminait plus.
Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des
habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus, et les
querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double,
et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en
faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressés de jouir,
jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient
payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai
vu six ou huit sur un coup de dés. Lorsque la nuit faisait trêve à ces
jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur,
charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un
conteur énergique attachait l'attention d'un groupe de soldats, à bord;
cet ordre était de marcher sur Cagliari, et de revenir à Porto-Vecchio,
si l'ennemi supérieur en forces nous y avait prévenus.
Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pûmes profiter du vent, la flotte
n'ayant fait que des bordées: le soir, la _Badine_ nous rejoignit, nous
apportant l'espoir presque certain de trouver la mer libre à la pointe
de Cagliari. Le soir, je dessinai cette pointe.
Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau. Nos provisions s'achevaient;
notre eau fétide ne pouvait plus être chauffée; les animaux utiles
disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient.
Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit
penser que décidément nous nous mettions en marche, et que nous allions
faire canal. La _Diane_ marchait en avant: nous passions ses signaux Ã
l'_Alceste_, qui les transmettait au _Spartiate_, de là à l'_Aquilon_,
et enfin à l'_Amiral_. Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans
l'ordre que je viens de décrire. En cas que la _Diane_ chassât un
vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte légère, devaient
forcer de voiles pour les rejoindre. Nous vîmes de petits dauphins Ã
notre proue; mais, Ã notre grand regret, ils disparurent pendant que
nous nous disposions à les harponner. Je les observai de très près;
leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de
l'eau, et s'élancent à vingt pieds en avant; leur forme est élégante,
et leurs mouvements rapides ressemblent plutôt à la gaieté d'une joute,
qu'ils n'annoncent la voracité d'un animal qui cherche une proie. Le
soir, le vent fraîchit, et, passant de l'est à l'ouest, rassembla de
telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui
connaissaient cette ville s'écrièrent, _C'est Venise qui marche_!; Au
soleil couchant nous découvrîmes Martimo, et reçûmes ordre de rallier
le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville
ambulante.
Le 7, nous réprimes l'ordre de la veille. Je dessinai le Martimo,
rocher qui semble être un môle à la pointe occidentale de la Sicile:
c'est un des points de reconnaissance de la Méditerranée, et c'était un
de ceux où nous pouvions trouver les Anglais. Le vent fraîchit, et nous
faisions deux lieues à l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les
inconvénients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent
d'une marche de quarante mille hommes, sans halte ni relais. Ã une
heure, nous étions par le travers de Martimo, à une lieue de ce rocher,
découvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le
Mont-Erix, qui domine cette ville célèbre par un temple de Vénus, et
par la manière dont on y offrait des sacrifices à cette déesse. J'avais
autrefois visité le Mont-Erix, et j'y avais cherché son temple, la
ville du même nom, renommée par la beauté des femmes qui l'habitaient:
mais, malgré ma jeunesse et l'imagination de cet âge, je n'avais pu
voir qu'un méchant village, quelques substructions du temple, et les
squelettes des anciennes beautés. Je fis un dessin de la Favaniane, du
Mont-Erix, et d'une partie de la côte de Sicile.
Ce pays agréable, cultivé, abondant, consolait nos yeux de l'aspect
âpre des côtes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient
un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile était pour
mon imagination une ancienne propriété: je pouvais apercevoir, Ã
travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne Lilybée, d'où
les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui
venaient les attaquer. Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et
riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent
à la terre par une jetée, pour y aller combattre les Carthaginois; et
mon imagination, suivant la côte, revoit les aspects de Sélinonte, de
ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore à des tours, et
plus loin l'hospitalière Agrigente. Nous faisions trois lieues Ã
l'heure; et mon rêve allait se réaliser, lorsqu'on nous signala de nous
rapprocher de l'armée pour passer la nuit avec elle. Je fis, en
soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses
côtes: c'était un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut
un éternel adieu.
La nuit fut belle. J'avais recommandé qu'on m'éveillât si l'on voyait
encore la terre au point du jour; à trois heures et demie j'étais sur
le pont, et les premiers rayons du jour me firent voir que toute
l'armée et le convoi faisant canal avaient marché sur Malte. La Sicile
disparut. J'aperçus au sud-ouest, pu plutôt je jugeai le gisement de la
Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpétuellement,
honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des
gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle
recèle encore les prisonniers d'état du roi de Naples.
Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de
chemin; et une chasse que nous fîmes sur un bâtiment inconnu nous
sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre. On vit un poisson
d'environ 80 pieds de long.
La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même
position où nous avait laissés le soleil couchant. Nous vîmes au
nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours
dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc
oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il
était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les
montagnes de la côte du midi, qui n'en était qu'à 12. à peine le soleil
fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui
marquait son contour.
Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes
parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous
nous mîmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. à la
pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le
ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs.
Nous étions alors à 53 lieues de l'île.
Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général. Nous n'avions
pas encore approché de l'_Orient_ depuis notre départ: cette évolution
avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgré le
plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase
au bonjour qu'à voix basse nous dîmes en passant.
Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé,
taillé à pic, et sans abordage: nous côtoyâmes ensuite la partie
orientale à demi portée de canon. Ce côté, qui paraît d'abord aussi
aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites
vallées sont autant de jardins.
Vers le milieu de l'île, il y a un gros village, sous lequel est une
batterie, et au sommet le plus élevé un château casematé, fort bien
bâti.
à huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente:
était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaître; c'était enfin la
division du général Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi
la côte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés
de quelques jours devant Malte.
De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges,
menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et
les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute
l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir. La Corse
avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi
grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la
stupeur. Mais n'anticipons pas sur les événements.
_Prise de Malte_.
à cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui
sont deux îlots qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces
deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître. Il y a plusieurs
petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher
de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière.
Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre:
son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. Ã six heures, nous
vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la
première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent
nous proposer du tabac à fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut
dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port Ã
moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre
toutes les embarcations en mer. Ã neuf heures, on nous signala de
prendre position; le vent était presque nul. L'armée fit des signaux de
nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées,
puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière du
port. Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le
secret sur les ordres qu'il y avait reçus.
Le 22, à quatre heures du matin, entraînés par les courants, nous
étions sous le vent de l'île, dont nous voyions la partie de l'est; il
n'y avait point encore de vent. Je fis une vue de toute l'île, du Gose,
et des deux îlots, pour avoir une idée de la forme générale de ce
groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer.
Il s'éleva une petite brise; on en profita pour former une ligne
demi-circulaire, et dont une extrémité aboutissait à la pointe
Ste.-Catherine, et l'autre à une lieue à gauche de la ville, et en
bloquait le port, nous mîmes le centre par le travers des forts S.-Elme
et S.-Ange. Le convoi était allé mouiller entre les îles de Cumino et
du Gose. Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du
fort Ste.-Catherine, et qui était dirigé sur les barques qui
s'approchaient de la côte, et le débarquement que commandait Desaix:
tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine la
ville; sur le même château l'étendard de la religion fut déployé en
même temps, à l'autre extrémité de la circonvallation de nos bâtiments,
des chaloupes mettaient à terre des soldats et des canons: à peine
formés sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison
se replia après un moment de résistance. Alors les batteries de tous
les forts commencèrent à tirer sur les débarquements et sur nos
bâtiments. J'en fis le dessin. Les forts continuèrent à tirer jusqu'au
soir avec une précipitation imprudente qui décelait le trouble et la
confusion. à dix heures, nous vîmes nos troupes gravir le premier
monticule, et marcher sur les derrières de la _Cité Valette_, pour
s'opposer à une sortie qu'avaient faite les assiégés: ils furent
repoussés jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne
cessa qu'à la nuit fermée. Cette tentative de la part des chevaliers
unis à quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait
eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs
chevaliers à leur rentrée.
Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous
rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme
plat à la disposition de deux galères Maltaises, qui étaient venues
mouiller à l'entrée du port. J'étais toujours sur le pont, et, la
lunette à la main, j'aurais pu faire de là le journal de ce qui se
passait dans la ville, et noter, pour ainsi dire, le degré d'activité
des passions qui en dirigeaient les mouvements. Le premier jour tout
était en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication
perpétuelle de la ville aux forts, où l'on faisait entrer toutes sortes
de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour,
le mouvement n'était plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une
partie des chevaliers en uniforme; ils se disputaient et n'agissaient
plus.
Le 12, à la pointe du jour, je retrouvai tout dans le même état où je
l'avais laissé: on continua un feu lent et insignifiant. Bonaparte
était revenu à bord; le général Reynier, qui s'était emparé du Gose,
lui avait envoyé des prisonniers; après se les être fait nommer, il
leur dit d'un ton indigné: Puisque vous avez pu prendre les armes
contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous
pour prisonniers; vous pouvez retourner à Malte tandis qu'elle ne
m'appartient pas encore.
Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la héler, et la
conduire au général. Quand je vis cette petite barque portant à sa
poupe l'étendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts
qui avaient victorieusement résisté deux années à toutes les forces de
l'orient commandées par le terrible Dragus; quand je me peignis cette
masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se
briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les
mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire Ã
la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes
les illusions.
à onze heures, il se présenta une seconde barque avec le drapeau
parlementaire: c'étaient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne
voulaient point être comptés parmi ceux qui avaient tenté de résister.
On put juger par leurs discours que les moyens des Maltais se
réduisaient à peu de chose. A quatre heures, la _Junon_ était à une
demi portée; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes
que de canons.
Les portes des forts étaient fermées; ils n'avaient plus de
communication avec la ville; ce qui faisait voir la méfiance et la
mésintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers.
L'aide de camp Junot fut envoyé avec l'ultimatum du général. Quelques
moments après une députation de douze commissaires Maltais se rendit Ã
l'_Orient_. Nous nous trouvions parfaitement vis-Ã -vis de la ville,
percée du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la
longueur des rues; elles étaient aussi éclairées alors qu'elles avaient
été obscures la nuit de notre arrivée.
Le 13 au matin, nous apprîmes que l'aide de camp du général avait été
reçu avec acclamation par les habitants. Avec ma lunette, je distinguai
que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une
multitude de gens du peuple: ceux qui étaient dedans étaient assis sur
les parapets des batteries sans proférer une parole, dans l'attitude de
gens qui attendent avec inquiétude. A onze heures et demie, nous vîmes
partir de l'_Orient_ la barque parlementaire qui y était restée la nuit,
et en même temps, nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un
moment après, on nous signala que nous étions maîtres de Malte.
Cette île devenait une échelle entre notre pays et celui que nous
allions conquérir; elle achevait la conquête de la Méditerranée, et
jamais la France n'était arrivée à un si haut degré de puissance. A
cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluées par
la flotte, de cinq cents coups de canon.
Nous étions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers Ã
Malte; nous ne pûmes aller à terre que le 14 au matin. Je connaissais
cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappé, la seconde fois,
de l'aspect imposant qui la caractérise.
On hésite en géographie si l'on doit attacher Malte à l'Europe ou Ã
l'Afrique. La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le
langage, doivent décider la question en faveur de l'Afrique.
Français et Maltais, tous étaient très surpris de se trouver sur le
même sol; chez nous c'était de l'enthousiasme, chez eux de la
stupéfaction.
On délivra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut
prononcée d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les
Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière
si touchante, qu'Ã plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce
fut un vrai bonheur que j'éprouvai à Malte. Pour prendre une idée de
leur extrême satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que
leur gouvernement ne les rachetait et ne les échangeait jamais, que
leur esclavage n'était adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas
même rêver la fin de leurs peines.
J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir
nouveau les belles peintures à fresque du Calabrese dont les voûtes de
l'église de S.-Jean sont décorées, et le magnifique tableau de Michel
Ange de Caravage, dans la sacristie de la même église. J'allai à la
bibliothèque; et j'y vis un vase étrusque, trouvé au Gose, de la plus
belle espèce et pour la terre et pour la peinture. Je fis le dessin
d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe
trouvée de même au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en
pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la
patte sur une tête de bélier: le travail n'en est pas précieux, mais il
y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique;
le reste des curiosités est gravé dans le Voyage pittoresque d'Italie.
On avait trouvé depuis quelques mois une sépulture près la cité, dans
un lieu appelé Earbaçeo.
Le quatrième jour, le général nous donna un souper où furent admis les
membres des autorités nouvellement constituées. Ils virent avec autant
de surprise que d'admiration l'élégance martiale de nos généraux, cette
assemblée d'officiers: rayonnants de santé, de vie, de gloire, et
d'espérance; ils furent frappés de la physionomie imposante du général
en chef, dont l'expression agrandissait la stature.
Le mouvement qui avait régné dans la ville à notre arrivée avait fait
fermer les cafés et autres lieux publics: les bourgeois, encore étonnés
des événements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la
tête échauffée par le soleil et par le vin, avaient épouvanté les
habitants, qui avaient fermé leurs boutiques et caché leurs femmes.
Cette belle ville, où nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces
forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui
semblaient dire à l'armée que rien ne pouvait plus l'arrêter et qu'elle
n'avait plus qu'à marcher à la victoire, la firent retourner avec
plaisir à bord. Le vent s'opposait cependant à notre sortie; j'en
profitai pour faire trois vues de l'intérieur du port.
La journée du 19 se passa à courir des bordées devant le port.
Le matin du 20, le général sortit, laissant dans l'île quatre mille
hommes de troupes, commandés par le général Vaubois, deux officiers de
génie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui,
poussés par une inquiète curiosité, s'étaient embarqués sans trop de
réflexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur
inconséquence, s'étaient dégoûtés sur la route, et qui, fatigués des
inconvénients inséparables des voyages, les comptaient au nombre des
injustices, qu'à les en croire, on leur faisait éprouver. J'en ai vu
qui, peu touchés des beautés de Malte, de la commodité des ports, et de
l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le
climat de l'Afrique ne fût pas aussi vert que la vallée de Montmorency:
comme si chaque contrée n'avait pas reçu des dons particuliers de la
nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les détruit-on pas en
cherchant à les comparer?
Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la
plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un
jardin aussi délicieux qu'abondant, où l'on pourrait acclimater toutes
les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre
chaude pourrait servir à en alimenter une autre à Toulon, et, par degré,
en amener les productions jusqu'à Paris, sans leur avoir fait éprouver
les secousses trop vives qu'occasionne l'extrême différence des
climats: peut-être y naturaliserait-on une grande partie des plantes
exotiques que nous faisons venir à grands frais chaque année dans nos
serres, qui y languissent la seconde année, et y périssent, la
troisième. Les expériences déjà faites sur les animaux me semblent
venir à l'appui de ce système de graduation.
_Départ de Malte.--La Flotte Française échappe dans une Brume Ã
l'Escadre de l'Amiral Nelson.--Arrivée devant Alexandrie_.
Toute la journée du 20 Juin fut employée à rassembler l'armée,
l'escadre légère, et les convois. Vers les six heures on signala de se
mettre en ordre de marche: le mouvement fut général dans tous les sens,
et produisit la confusion.
Obligés de céder le passage à l'_Amiral_, nous nous aperçûmes un peu
tard que la frégate la _Léoben_ venait sur nous: l'officier de quart
prétendait que la _Léoben_ avait tort, et s'en tint strictement à la
tactique; le capitaine, plus occupé de sauver la frégate contre la
règle que de donner un tort à la _Léoben_, ordonna une manoeuvre;
l'officier en ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne
fut plus temps d'opérer. Je conçus notre danger à la contraction de
toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons
aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcés consécutivement;
et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour décider de notre
sort. Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se déchirent;
une demi manoeuvre de la _Léoben_ nous fait présenter son flanc, et le
choc est amorti par des roues de trains d'artillerie attachées contre
son bordage; elles sont fracassées: les cris de quatre cents personnes,
les bras étendus vers le ciel, me font croire un instant que la
_Léoben_ est la victime de ce premier choc; nous voulons faire un
mouvement pour éviter ou diminuer le second, nous trouvons à tribord
l'_Artémise_ qui nous arrivait dans le sens contraire, et, en avant, la
proue d'un vaisseau de 74, que nous n'eûmes pas le temps de
reconnaître. L'effroi fut à son comble; nous étions devenus un point où
tous les dangers se concentraient à la fois. Le second mouvement de la
_Léoben_ nous présentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine
entra sur notre pont. Cet incident, qui pouvait être funeste à bien du
monde, tourna à notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs
qui nous étaient arrivés, se jetèrent sur cette vergue, et firent de
tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'était point appuyé
par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fûmes quittes pour un
trou fait dans la partie haute de notre bordage par l'ancre de la
_Léoben_. L'_Artémise_ avait glissé à notre poupe; le vaisseau avait
avancé; les efforts pour le débarrasser de la vergue de la _Léoben_
l'avaient repoussé au large, et tous ces dangers, qui s'étaient
amoncelés sur nous comme les huées pendant l'orage, se dissipèrent
encore plus promptement. Il ne nous resta que la fureur de notre
officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous péri, pour
prouver à son camarade que c'était lui qu'il fallait accuser. Nous
dûmes notre salut à la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie
qui affaiblirent le premier choc. Deux bâtiments marchands qui se
heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anéantir: il n'en est
pas de même de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou
l'autre ne périsse, et souvent tous les deux.
Le 21, nous eûmes toute la journée un calme plat, et toute la chaleur
du soleil de la fin de Juin au trente-cinquième degré.
Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route. L'ordre de la marche
fut changé.
Le 22, on mit le convoi en avant, l'armée derrière, et nous sur le
flanc gauche.
Les 23, 24, et 25, nous eûmes un temps fait, vent arrière, qui nous eût
menés à Candie, si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait
attendre à tout moment.
Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizés de la
Méditerranée pendant les trois mois de Juin, Juillet et Août; ce qui
rend la navigation de cette saison délicieuse pour aller au sud et Ã
l'ouest, mais ce qui en même temps fait dépendre du hasard tous les
retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons.
Du 25 au 26, nous fîmes quarante-huit lieues par une brise qui était
presque du vent. On nous fit signal à onze heures de faire chasse pour
trouver la terre; nous découvrîmes la partie de l'ouest de Candie Ã
quatre heures. Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai Ã
quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'île se
perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'échappât dans la
nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne où naquit
Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux.
J'aurais eu le plus grand désir de voir le royaume de Minos, de
chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prévu
arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint éloignés de l'île.
Le 27, à cinq heures, je trouvai que nous avions cheminé dans la
direction de la côte de l'est sans nous en approcher; le vent avait été
si fort pendant la nuit que tout le convoi était dispersé: nous
passâmes toute la matinée à le rassembler, et à diminuer de voiles pour
l'attendre. C'était pendant cette manoeuvre que, par une brume épaisse,
le hasard nous dérobait à la flotte anglaise, qui, à six lieues de
distance, gouvernant à l'ouest, allait nous cherchant à la côte du
nord.
Le soir du 28, on nous signala de passer à poupe de l'_Orient_. Il
serait aussi difficile de donner que de prendre une idée exacte du
sentiment que nous éprouvâmes à l'approche de ce sanctuaire du pouvoir,
dictant ses décrets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère
et le silence de la nuit: la lune n'éclairait ce tableau qu'autant
qu'il fallait pour en faire jouir. Nous étions cinq cents sur le pont,
on aurait entendu voler une mouche; la respiration même était
suspendue. On ordonna à notre capitaine de se rendre à bord du
commandant. Quelle fut ma joie à son retour, lorsqu'il nous dit que
nous étions dépêchés en avant pour aller chercher notre consul Ã
Alexandrie, et savoir si on était instruit de notre marche et quelles
étaient les dispositions de cette ville à notre égard; qu'il nous était
réservé d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos
compatriotes, et les mettre à l'abri du premier mouvement des habitants
à l'approche de la flotte. Dès cet instant nous déployâmes toutes les
voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante
lieues qui nous restaient à parcourir; mais le vent nous manqua toute
la nuit du 28 au 29: nous eûmes quelques heures de brise, et le reste
du temps nous ne fîmes de chemin que par le mouvement donné à la mer,
et les courants qui portaient sur le point que nous devions
atteindre.
Notre mission, après avoir prévenu les Francs de se tenir sur leurs
gardes, était de venir retrouver l'armée qui devait croiser, et nous
attendre à six lieues du cap Brûlé. à midi, nous étions à trente lieues
d'Alexandrie; à quatre heures les gabiers crièrent _terre_; à six nous
la vîmes du pont: nous eûmes toute la nuit la brise; à la pointe du
jour je vis la côte à l'ouest, qui s'étendait comme un ruban blanc sur
l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre, pas une habitation; ce
n'était pas seulement la nature attristée, mais la destruction de la
nature, mais le silence et la mort. La gaieté de nos soldats n'en fut
pas altérée; un d'eux dit à son camarade en lui montrant le désert:
Tiens, regarde, voilà les six arpents qu'on t'a décrétés. Le rire
général que fit éclater cette plaisanterie peut servir de preuve que le
courage est désintéressé, ou du moins qu'il a sa source dans de plus
nobles sentiments.
Ces parages sont périlleux dans les temps d'orage et dans les brumes de
l'hiver, parce qu'alors la côte basse disparaît, et qu'on ne l'aperçoit
que lorsqu'il n'est plus temps de l'éviter. Mais le bonheur qui nous
accompagnait nous laissa maîtres de manoeuvrer sur le cap Durazzo, que
nous cherchions en tirant à l'est quart de sud.
à dix lieues du cap, à cinq d'Alexandrie, nous vîmes une ruine que l'on
appelle la Tour des Arabes; Ã midi j'en fis un dessin. Cette ruine me
parut un carré bastionné; à quelque distance il y a une tour. J'aurais
bien désiré pouvoir mieux en distinguer les détails, juger si c'est une
fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et à quelle
antiquité elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que
Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de
Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom. La garnison
d'Alexandrie a poussé depuis des reconnaissances jusqu'à ce poste; mais
les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter
aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter
la curiosité qu'inspirent leur masse et leur étendue. En général toute
cette côte de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la
Cyrénaïque, autrefois très habitée, qui a eu des républiques, des
gouvernements particuliers, est à présent une des contrées les plus
oubliées de l'univers, et n'est plus rappelée à notre mémoire que par
les superbes médailles qui nous en restent.
De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore
que celle des Juifs. Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas
coûté si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes
rôties, notre manne ne s'était pas corrompue; que nous n'avions pas eu
de coliques ardentes et que nous avions encore conservé tout ce qui
était tombé aux Israélites; mais au reste les Arabes Bédouins, qui
errent sur ces côtes, auraient pu équivaloir à ces fléaux, et nous
devenir aussi funestes. On assure cependant que depuis vingt ans ils
ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après
plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragés pour vingt piastres
par tête, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement.
Le lieutenant, que l'on dépêcha à terre, partit à une heure après midi;
il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et
comptions les instants.
Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie.
Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de
notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait éprouver, et
celle que nous ménagions au shérif d'Alexandrie pour le lendemain.
Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je
pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquées de
nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et
quelques jardins où le vert pâle des palmiers tempère à peine l'ardente
blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquées, leurs minarets, cette
célèbre colonne de Pompée, mon imagination se reporta sur le passé; je
vis l'art triompher de la nature, le génie d'Alexandre employer la main
active du commerce pour planter sur une côte aride les fondements d'une
ville superbe, et la choisir pour y déposer les trophées des conquêtes
du monde; les Ptolomées y appeler les sciences et les arts, et y
rassembler cette bibliothèque à la destruction de laquelle la barbarie
a employé des années: c'est là , me disais-je, pensant à Cléopâtre, Ã
César, à Antoine, que l'empire de la gloire a cédé à l'empire de la
volupté: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'établir sur les
ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer, et
n'ayant cependant pu défigurer encore les beaux développements qui
tenaient aux grands principes de leurs premiers plans. Je fus tiré de
cette préoccupation, de ce bonheur de rêver devant de grands objets,
par un coup de canon tiré de notre bord; pour appeler à l'ordre un
bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgré nous Ã
Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le
déroba bientôt à nos recherches. Notre inquiétude sur le canot
augmentait à chaque moment; et se changeait en terreur. à minuit, nous
entendîmes appeler avec des voix effrayées, et bientôt nous vîmes
entrer notre consul et son drogman, échappant au sabre vengeur et Ã
l'effroi répandu dans le pays. Ils nous apprirent qu'une flotte de
quatorze vaisseaux de guerre anglais n'avait quitté que la veille au
soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient déclaré qu'ils
nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient été pris pour des
Français; et tout le pays, déjà averti de nos projets, et instruit de
la prise de Malte, s'était aussitôt soulevé; on avait fortifié les
châteaux, ajouté des milices aux troupes réglées, et rassemblé une
armée de Bédouins (ce sont les Arabes errants, que les habitants
poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont Ã
combattre un ennemi commun).
La présence des Anglais avait noirci notre horizon. Quand je me
rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous
retînt, et que sans lui nous serions tombés dans la flotte ennemie, Ã
laquelle nous aurions découvert la nôtre, je me vouai dès lors au
fatalisme, et me recommandai à l'étoile de Bonaparte.
Le shérif n'avait consenti au départ du consul qu'en le faisant
accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener:
ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai
avec eux: ils ajoutèrent à ce que le consul avait dit, que les Anglais
avaient fait route à l'est pour aller nous chercher à Chypre, où ils
croyaient que nous étions restés.
Nous marchions à la rencontre de notre flotte: la première pointe du
jour nous fit découvrir la première division du convoi; à sept heures,
nous arrivâmes à bord de l'_Orient_.
J'avais été chargé d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions Ã
dire au général ce qui pouvait le plus vivement l'intéresser dans une
circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient
arriver à chaque instant; le vent était très fort, le convoi mêlé à la
flotte, et dans une confusion qui eût assuré la défaite la plus
désastreuse si l'ennemi eût paru. Je ne pus pas remarquer un mouvement
d'altération sur la physionomie du général. Il me fit répéter le
rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence
il ordonna le débarquement.
_Débarquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie_.
Les dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le
pouvait permettre le danger de faire côte dans un moment où le vent
était aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de
défense en dehors; toutes les voiles furent amenées, et les ancres
jetées. à peine avions-nous fait cette opération que nous eûmes ordre
d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le
permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion.
Le vent avait encore augmenté; la mer était si forte que nous
travaillâmes en vain tout le reste du jour pour lever l'ancre. La nuit
fut trop orageuse pour faire cette opération sans risquer de nous
abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui
effectuaient le débarquement avec une peine et des dangers inouïs: les
chaloupes prenaient un à un et à la volée ceux qui descendaient des
vaisseaux; lorsqu'elles en étaient encombrées, les vagues menaçaient Ã
chaque instant de les engloutir, ou bien, poussées par le vent, elles
se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir échappé Ã
tous ces dangers, en arrivant près de la côte elles ne savaient comment
y toucher sans se rompre contre les brisants. Au milieu de la nuit une
embarcation qui ne pouvait plus gouverner passa à notre poupe, et nous
demanda du secours: le danger où je sentais ceux dont elle était
chargée me causa une émotion d'autant plus vive que je croyais
reconnaître la voix de chacun de ceux qui criaient. Nous jetâmes un
câble à ces malheureux; mais à peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut
le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre
bâtiment menaçaient de l'ouvrir. Les cris qu'ils jetèrent au moment où
ils se sentirent abandonnés retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le
silence qui succéda y apporta encore de plus funestes pensées. L'effroi
était redoublé par les ténèbres, et les opérations étaient aussi lentes
qu'elles étaient désastreuses. Cependant, le 2 Juillet, à six heures du
matin, il y eut assez de troupes à terre pour attaquer et prendre un
petit fort appelé le Marabou. Là fut planté le premier pavillon
tricolore en Afrique.
Le 3, la mer était meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se
couvrait de nos soldats. à midi, ils étaient déjà sous les murs
d'Alexandrie; le centre à la colonne de Pompée, derrière de petits
mornes formés des débris de l'ancienne ville. Ces vieilles murailles
n'offrirent à la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une
colonne s'ébranla, toutes les autres se déployèrent, marchèrent, et
attaquèrent en même temps; en approchant de mauvais fossés, elles
découvrirent plus de murailles qu'on n'en avait vu d'abord: un feu
d'une vivacité extraordinaire de la part des assiégés étonna un moment
nos troupes, mais ne ralentit point leur impétuosité: on chercha sous
le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva Ã
l'angle de l'ouest, où était l'antique port de Kibotos; on monta Ã
l'assaut: Kléber, Menou, Lescale, furent renversés par des coups de feu,
et par la chute des pans de murailles. Koraïm, shérif d'Alexandrie,
qui combattait partout, prit Menou renversé pour le général en chef
blessé à mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiégés.
Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents
des nôtres y restèrent.
Notre frégate eut ordre de protéger l'entrée du convoi dans le vieux
port; et je saisis cette occasion pour aller à terre. Un ancien préjugé
avait établi que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux,
l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment,
notre canot vérifia la prophétie.
Il me serait impossible de rendre ce que j'éprouvai en abordant Ã
Alexandrie: il n'y avait personne pour nous recevoir ou nous empêcher
de descendre; à peine pouvions-nous déterminer quelques mendiants,
accroupis sur leurs talons, à nous indiquer le quartier général; les
maisons étaient fermées; tout ce qui n'avait osé combattre avait fui,
et tout ce qui n'avait pas été tué se cachait de crainte de l'être,
selon l'usage oriental. Tout était nouveau pour nos sensations, le sol,
la forme des édifices, les figures, le costume, et le langage des
habitants. Le premier tableau qui se présenta à nos regards fut un
vaste cimetière, couvert d'innombrables tombeaux de marbre blanc sur un
sol blanc: quelques femmes maigres, et couvertes de longs habits
déchirés, ressemblaient à des larves qui erraient parmi ces monuments;
le silence n'était interrompu que par le sifflement des milans qui
planaient sur ce sanctuaire de la mort. Nous passâmes de là dans des
rues étroites et aussi désertes. En traversant Alexandrie, je me
rappelai, et je crus lire la description qu'en a faite Volney; forme,
couleur, sensation, tout y est peint à un tel degré de vérité, que,
quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus
que je rentrais de nouveau à Alexandrie. Si Volney eût décrit ainsi
toute l'Ãgypte, personne n'aurait jamais pensé qu'il fût nécessaire
d'en tracer d'autres tableaux, d'en faire de dessin.
Dans toute la traversée de cette longue ville si mélancolique, l'Europe
et sa gaieté ne me fut rappelée que par le bruit et l'activité des
moineaux. Je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme, ce
compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici sombre
égoïste, étranger à l'hôte dont il habite le toit, isolé sans cesser
d'être esclave, il méconnaît celui dont il défend encore l'asile, et
sans horreur il en dévore la dépouille. L'anecdote suivante achèvera de
développer son caractère.
Le jour où je descendis à terre, n'ayant point apporté de linge pour
changer, je voulais aller sur la frégate la _Junon_, que je croyais
placée à l'entrée du port; je prends une petite barque turque, et nous
voguons vers ce point. Arrivés à la frégate, nous vîmes que ce n'était
pas la _Junon_; on nous en montra une autre en rade à une demi lieue de
là . Le soleil se couchait; les deux tiers du chemin étaient faits; je
pouvais coucher à bord: nous voilà de nouveau en route. Ce n'était
point encore la _Junon_: elle croisait au large. Il nous fallut donc
revenir; mais le vent avait fraîchi; les vagues étaient devenues si
hautes que nous ne voyions plus qu'à la dérobée la terre qu'il nous
fallait regagner. Mon homme me mit au timon pour ne s'occuper que de la
voile.
Je n'apercevais qu'Ã peine la direction qu'il me fallait garder; et je
commençai alors à sentir que c'était un véritable abandon de soi-même
de se trouver à cette heure livré aux vents, au milieu d'une mer agitée,
seul avec un homme qui, comme tous ses concitoyens, pouvait bien, sans
injustice, haïr les Français, et vouloir s'en venger. J'affectai de la
confiance, de la gaieté même, je fis bonne contenance; et enfin nous
touchâmes au rivage, objet de tous mes voeux. Mais il était onze heures,
j'étais encore à une demi lieue du quartier; j'avais à traverser une
ville prise d'assaut le matin, et dont je ne connaissais pas une rue.
Aucune offre de récompense ne put persuader mon homme de quitter son
bateau pour m'accompagner. J'entrepris seul le voyage, et, bravant les
mânes des morts, je traversai le cimetière; c'était le chemin que je
savais le mieux: arrivé aux premières habitations des vivants, je fus
assailli de meutes de chiens farouches, qui m'attaquaient des portes,
des rues, et des toits; leurs cris se répercutaient de maison en maison,
de famille en famille; cependant je pus m'apercevoir que la guerre qui
m'était déclarée était _sans coalition_, car dès que j'avais dépassé la
propriété de ceux dont j'étais assailli, ils étaient repoussés par ceux
qui étaient venus me recevoir à la frontière. Ignorant l'abjection dans
laquelle ils vivaient, je n'osais les frapper, dans la crainte de les
faire crier, et d'ameuter aussi les maîtres contre moi. L'obscurité
n'était diminuée que par la lueur des étoiles, et la transparence que
la nuit conserve toujours dans ces climats. Pour ne pas perdre cet
avantage, pour échapper aux clameurs des chiens, et suivre une route
qui ne pouvait m'égarer, je quittai les rues, et résolus de longer le
rivage; mais des murailles et des chantiers qui arrivaient jusqu'Ã la
mer me barraient le passage; enfin passant dans la mer pour éviter les
chiens, escaladant les murs pour éviter la mer lorsqu'elle devenait
trop profonde, mouillé, couvert de sueur, accablé de fatigue et
d'épouvante, j'atteignis à minuit une de nos sentinelles, bien
convaincu que les chiens étaient la sixième et la plus terrible des
plaies d'Ãgypte.
En arrivant le matin au quartier général, je trouvai Bonaparte entouré
des grands de la ville et des membres de l'ancien gouvernement; il en
recevait le serment de fidélité: il dit au shérif Koraïm: Je vous ai
pris les armes à la main, je pourrais vous traiter en prisonnier; mais
vous avez montré du courage; et, comme je le crois inséparable de
l'honneur, je vous rends vos armes, et pense que vous serez aussi
fidèle à la république que vous l'avez été à un mauvais gouvernement.
Je remarquai dans la physionomie de cet homme spirituel une
dissimulation ébranlée et non vaincue par la généreuse loyauté du
général en chef: il ne connaissait pas encore nos moyens, et ne savait
pas assez si tout ce qui s'était passé, n'était pas un coup de main;
mais quand il vit 30 mille hommes et des trains d'artillerie à terre,
il s'attacha à capter Bonaparte, il ne quitta plus le quartier général.
Bonaparte était couché qu'il était encore dans son antichambre; chose
bien remarquable dans un Musulman.
Le premier dessin que je fis fut le port neuf, depuis le petit Pharion
jusqu'au quartier des Francs, qui était, au temps de Cléopâtre, le
quartier délicieux où son palais était bâti, et où était le théâtre.
Le 5, au matin, j'accompagnai le général dans une reconnaissance: il
visita tous les forts, c'est-Ã -dire des ruines, de mauvaises
constructions, où de mauvais canons gisaient sur quelques pierres qui
leur servaient d'affût. Les ordres du général furent d'abattre tout ce
qui était inutile, de ne raccommoder que ce qui pouvait servir Ã
empêcher l'approche des Bédouins; il porta toute son attention sur les
batteries qui devaient défendre les ports.
_Monuments d'Alexandrie_.
Nous passâmes près de la colonne de Pompée. Il en est de ce monument
comme de presque toutes les réputations, qui perdent toujours dès qu'on
s'approche de ce qui en est l'objet. Elle a été nommée colonne de
Pompée dans le quinzième siècle, où les connaissances commençaient à se
réveiller de leur assoupissement: les savants, plutôt que les
observateurs, se hâtèrent à cette époque d'assigner un nom à tous les
monuments; et les noms passèrent sans contradiction de siècle en siècle;
la tradition les consacra. On avait élevé à Alexandrie un monument Ã
Pompée; il ne se trouvait plus, on crut le retrouver dans cette
colonne. On en a fait, depuis un trophée à Septime Sévère; cependant
elle est élevée sur des décombres de l'ancienne ville, et au temps de
Septime Sévère la ville des Ptolémées n'était point encore en ruine.
Pour faire à cette colonne une fondation solide on a piloté un
obélisque, sur le culot duquel on a posé un vilain piédestal, qui porte
un beau fût, surmonté d'un chapiteau corinthien lourdement ébauché.
Si le fût de cette colonne en le séparant du piédestal et du chapiteau
a fait partie d'un édifice antique, il en atteste la magnificence et la
pureté de l'exécution; il faut donc dire que c'est une belle colonne,
et non un beau monument; qu'une colonne n'est point un monument; que la
colonne de Ste Marie Majeure, bien qu'elle soit une des plus belles qui
existent, n'a point le caractère d'un monument, que ce n'est qu'un
fragment; et que si les colonnes Trajane et Antonine sortent de cette
catégorie, c'est qu'elles deviennent des cylindres colossaux, sur
lesquels est fastueusement déroulée l'histoire des expéditions
glorieuses de ces deux empereurs, et que, réduites à leurs simples
traits et à leur seule dimension, elles ne seraient plus que de lourds
et tristes monuments.
Les fondations de la colonne de Pompée étant venues à se déchausser, on
a cru ajouter à leur solidité en adaptant à la première fondation deux
fragments d'obélisque en marbre blanc, le seul monument de cette
matière que j'aie vu en Ãgypte.
Des fouilles faites à l'entour de la colonne donneraient sans doute des
lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il
laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient
pas vaines: elles découvriraient peut-être la substruction et
l'_atrium_ du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a été
l'objet de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des
dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces
voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de là des fragments
de colonne de même matière et de même diamètre; que le mouvement du sol
indique la ruine et l'enfouissement de grands édifices, dont les formes
se distinguent à la surface, tels qu'un carré d'une grande proportion,
et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable
et de débris, mesurer encore les principales dimensions.
Après avoir observé que la colonne dite de _Pompée_ est d'un style et
d'une exécution très pure, que le piédestal et le chapiteau ne sont pas
de même granit que le fût, que le travail en est lourd et ne semble
être qu'une ébauche, que la fondation, faite de débris, annonce une
construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point
antique, et que son érection peut appartenir également au temps des
empereurs Grecs, ou à celui des califes, puisque, si le piédestal et le
chapiteau sont assez bien travaillés pour appartenir à la première de
ces époques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la
seconde n'ait pu atteindre jusque-là .
Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi déterminer l'enceinte de
la ville au temps des Ptolémées, lorsque son commerce et sa splendeur
changèrent son premier plan et la rendirent immense: celle des califes,
qui existe encore en fut une réduction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui
des campagnes et des déserts: cette circonvallation fut construite de
débris, car leurs édifices rappellent toujours la destruction et le
ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites Ã
leurs enceintes et à leurs forteresses ne sont que des colonnes de
granit, qu'ils n'ont pas même pris la peine de façonner à l'usage
qu'ils leur ont donné; elles paraissent n'être restées là que pour
attester la magnificence et la grandeur des édifices dont elles sont
les débris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensité de
colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et
niveler l'assise; et comme elles ont résisté au temps, elles
ressemblent maintenant à des batteries. Au reste ces constructions
arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une
confusion d'époques et de différentes industries dont on ne voit
peut-être nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus
rapprochés. Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie à la profanation, ont
mêlé au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des
madriers, et jusqu'à des planches, et de tous ces éléments, si peu
analogues et si étrangement amalgamés, ont présenté l'assemblage
monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa
dégradation.
En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle
des Arabes, ou celle qui était enceinte par leurs murs; car ce n'est
maintenant qu'un désert parsemé de quelques enclos, qui sont des
jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps
conservent plus ou moins d'arbres et de légumes en proportion de la
grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe
de leur existence; si elle tarit, les jardins redeviennent des
décombres et du sable.
à la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piété
touchante; ce sont des réservoirs d'eau que la pompe remplit toutes les
fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de
quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brûlant, la soif.
On rencontre à chaque pas des regards de ces citernes qui se
communiquent, et dont les soupiraux sont couronnés de la base ou du
chapiteau d'une colonne antique creusée, et servant de margelle.
Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de
revêtir des réservoirs à plusieurs étages, de faire ensuite une saignée,
et de la prolonger jusqu'Ã ce qu'elle rencontre une autre excavation;
dès lors elle reçoit le bénéfice commun du débordement, qui remplit,
par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est
présenté. La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une
des grandes antiquités du temps moyen de l'Ãgypte, et un des plus beaux
monuments de ce genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de
sa construction: quoiqu'une partie soit dégradée et que l'autre ait
besoin de réparation, elle contient encore assez d'eau pour suffire Ã
la consommation des hommes et des animaux pendant deux années. Nous
arrivâmes le mois avant celui où elle allait être renouvelée, et nous
la trouvâmes très fraîche et très bonne.
Nous fumes attirés par une ruine rougeâtre, que les catholiques
appellent la maison de Ste. Catherine la savante, celle qui épousa le
petit Jésus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est
Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que ce devait
être des thermes.
Nous vînmes ensuite à l'obélisque dit de Cléopâtre; un autre, renversé
à côté, indique qu'ils décoraient tous deux une des entrées du palais
des Ptolémées, dont on voit encore des ruines à quelques pas de là .
L'inspection de l'état actuel de ces obélisques, et les cassures, qui
existaient lors même qu'ils ont été dressés dans cet endroit, prouvent
qu'ils étaient déjà fragments à cette époque, et apportés de Memphis ou
de la Haute Ãgypte. Ils pourraient facilement être embarqués, et
devenir en France un trophée de la conquête, trophée très
caractéristique, parce qu'ils sont à eux seuls un monument, et que les
hiéroglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre préférables à la
colonne de Pompée, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que
celles qu'on trouve partout. On a depuis fouillé la base de cet
obélisque, et l'on a trouvé qu'il posait sur une dalle: les piédestaux,
qu'on a toujours ajoutés en Europe à cette espèce de monument, sont un
ornement qui en change le caractère. Le trait que j'en ai donné, fait
connaître l'état de cet obélisque depuis la fouille.
Je fis un dessin pittoresque de ces deux obélisques, ainsi que des
paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument
Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait Ã
un édifice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de
colonnes engagées, d'ordre dorique, dont les fûts vont se perdre
au-dessous du niveau de la mer. Strabon a dit que les bases du palais
de Ptolomée étaient battues par les vagues: ces débris pourraient tout
à la fois attester la vérité du rapport de Strabon et donner le
gisement de ce palais.
En revenant au fond du port par le bord de la mer, on trouve des débris
de fabriques de tous les temps, également maltraités par la vague et
par les siècles. On y distingue des restes de bains, dont il existe
encore plusieurs chambres, fabriquées postérieurement dans des
murailles plus anciennes. Ces fabriques me parurent arabes; et pour les
conserver, on a fait une espèce de pilotis en colonnes, qui ressemblent
maintenant à des batteries rasantes; leur nombre immense prouve combien
étaient magnifiques les palais qu'elles ont décorés. Lorsqu'on a
dépassé le fond du port, on trouve de grandes fabriques sarrasines, qui
ont quelques détails de magnificence et d'un mélange de goût qui
embarrasse l'observateur: des frises, ornées de triglyphes doriques,
surmontées de voûtes à ogives, doivent faire croire que ces fabriques
ont été construites de fragments antiques que les Sarrasins ont mêlés
au goût de leur architecture. Les portes de ces édifices peuvent donner
la mesure de l'indestructibilité du bois de sycomore, qui est resté
dans son entier, tandis que le fer dont elles étaient revêtues a cédé
au temps et a disparu entièrement. Derrière cette espèce de forteresse
sont des thermes arabes, décorés de toutes sortes de détails déficence:
nos soldats, qui les avaient trouvés tout chauffés, s'y étaient établis
pour faire la lessive, et en avaient suspendu l'usage. Je renvoie donc
à un autre moment la description des bains de cette espèce, et à celle
qu'en a faite Savary, l'idée de volupté qu'on en doit prendre.
Auprès de ces bains est une des principales mosquées, autrefois une
primitive église sous le nom de St. Athanase. Cet édifice, aussi
délabré que magnifique, peut donner une idée de l'incurie des Turcs
pour les objets dont ils sont le plus jaloux. Avant notre arrivée ils
n'en laissaient pas approcher un chrétien, et préféraient y avoir une
garde plutôt que d'en raccommoder les portes: dans l'état où nous les
avons trouvées, elles ne pouvaient ni fermer ni rouler sur leurs gonds.
Au milieu de la cour de cette mosquée, un petit temple octogone
renferme une cuve de brèche égyptienne d'une beauté incomparable, soit
par sa nature, soit par les innombrables figures hiéroglyphiques dont
elle est couverte, en dedans comme en dehors; ce monument, qui est sans
doute un sarcophage de l'antique Ãgypte, sera peut-être illustré par
des volumes de dissertations. Il eût fallu un mois pour en dessiner les
détails; je n'eus que le temps d'en prendre la forme générale; et je
dois ajouter qu'il peut être regardé comme un des morceaux les plus
précieux de l'antiquité, et une des premières dépouilles de l'Ãgypte,
dont il serait à désirer que nous pussions enrichir un de nos musées.
Mon enthousiasme fut partagé par Dolomieux lorsque nous découvrîmes
ensemble ce précieux monument.
Ce fut des galeries des minarets de cette mosquée que je fis un dessin
où l'on voit à vol d'oiseau tout le développement du port neuf. Tout
près de la mosquée sont trois colonnes debout, dont aucun voyageur n'a
parlé. Il serait intéressant de fouiller à leur base: au fini du
travail de ces colonnes on peut juger qu'elles ont fait partie de
quelques monuments antiques; mais leur espacement exagéré doit faire
penser qu'elles ne sont pas placées à leur destination primitive:
quoiqu'il en soit, elles sont les restes d'un grand et magnifique
édifice.
Nous allâmes de là jusqu'à la porte de Rosette, qui est fortifiée, et
où s'étaient défendus les Turcs lors de notre arrivée. Un groupe de
maisons y forme une espèce de bourg, qui laisse un espace vide d'une
demi lieue entre cette partie de la ville et celle qui avoisine les
ports. Toutes les horreurs de la guerre existaient encore dans ce
quartier. J'y fis une rencontre qui m'offrait le plus frappant de tous
les contrastes: une jeune femme, blanche et d'un coloris de roses, au
milieu des morts et des débris, était assise sur un catalecte encore
tout sanglant; c'était l'image de l'ange de la résurrection:
lorsqu'attiré par un sentiment de compassion je lui témoignai ma
surprise de la trouver si isolée, elle me répondit avec une douce
ingénuité qu'elle attendait son mari pour aller coucher dans le désert;
ce n'était encore qu'un mot pour elle, elle y allait coucher comme à un
autre gîte. On peut juger par là dû sort qui attendait les femmes
auxquelles l'amour avait donné le courage de suivre leurs maris dans
cette expédition.
_Marche de l'Armée, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie.
Mirage.--Combat de Chebreise_.
La plupart des divisions, en descendant du navire, n'avaient fait que
traverser Alexandrie pour aller camper dans le désert. Il fallut
s'occuper aussi d'abandonner Alexandrie, ce point si important dans
l'histoire, où les monuments de toutes les époques, où les débris des
arts de tant de nations sont entassés pêle-mêle, et où les ravages des
guerres, des siècles, et d'un climat humide et salin, ont apporté plus
de changement et de destruction qu'en aucune autre partie de
l'Ãgypte.
Bonaparte, qui s'était emparé d'Alexandrie avec la même rapidité que
St. Louis avait pris Damiette, n'y commit pas la même faute: sans
donner le temps à l'ennemi de se reconnaître, et à ses troupes celui de
voir la pénurie d'Alexandrie et son âpre territoire, il fit mettre en
marche les divisions à mesure qu'elles débarquaient, et, sans leur
laisser le temps de prendre des renseignements sur les lieux qu'elles
allaient occuper. Un officier, entre autres, disait à sa troupe au
moment du départ: Mes amis, vous allez coucher à Béda; vous entendez: Ã
Béda; cela n'est pas plus difficile que cela: marchons, mes amis, et
les soldats marchèrent. Il est sans doute difficile de citer un trait
plus frappant de naïveté d'une part et de confiance de l'autre: c'est
avec ce courage insouciant qu'on entreprend ce que d'autres n'osent
projeter, et qu'on exécute ce qui paraît inconcevable. Plus curieux
qu'étonnés ils arrivent à Béda, qu'ils devaient croire un village bâti,
peuplé comme les nôtres; ils n'y trouvent qu'un puits comblé de pierres,
au travers desquelles distillait un peu d'eau saumâtre et bourbeuse;
puisée avec des gobelets, elle leur fut distribuée, comme de
l'eau-de-vie, à petite ration. Voilà la première étape de nos troupes
dans une autre partie du monde, séparés de leur patrie par des mers
couvertes d'ennemis, et par des déserts mille fois plus redoutables
encore; et cependant cette étrange position ne flétrit ni leur courage
ni leur gaieté.
Si l'on veut avoir la mesure du despotisme domestique des orientaux, si
l'on ne craint pas de frémir de l'atrocité de la jalousie, quand elle a
pour appui un préjugé reçu, et quand la religion absout de ses
emportements, qu'on lise l'anecdote suivante.
Le second jour de marche de nos troupes au départ d'Alexandrie,
quelques soldats rencontrèrent, près de Béda, dans le désert, une jeune
femme le visage ensanglanté; elle tenait d'une main un enfant en bas
âge, et l'autre main égarée allait à la rencontre de l'objet qui
pouvait la frapper ou la guider. Leur curiosité est excitée; ils
appellent leur guide, qui leur servait en même temps d'interprète; ils
approchent, ils entendent les soupirs d'un être auquel on a arraché
l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un désert!
Ãtonnés, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle
affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur
jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais
des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va périr de
misère et de faim. Nos soldats, émus de pitié, lui donnent aussitôt une
part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus
pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout Ã
fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses
regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes;
il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette
dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur:
Arrêtez! s'écrie-t-il; elle a manqué à son honneur, elle a flétri le
mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats
veulent s'opposer à ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui
donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient
encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme
d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'écrase sur le sol;
puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux
qui l'environnent, et brave leur vengeance.
Je me suis informé s'il y avait des lois répressives contre un abus
d'autorité aussi atroce; on m'a dit qu'il avait _mal fait_ de la
poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourût, au bout
de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison,
et la nourrir par charité.
La division Kléber, commandée par Dugua, avait pris la route de Rosette
pour protéger la flottille, qui était entrée dans le Nil. L'armée
acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et
Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le
reste; la mort devient la peine du traîneur. Desaix est au moment
d'être pris pour être resté cinquante pas derrière la colonne; Le
Mireur, officier distingué, et qui, par l'effet d'une distraction
mélancolique, n'avait pas répondu à l'invitation qu'on lui avait faite
de se rapprocher, est assassiné à cent pas des avant-postes; l'adjudant
général Galois est tué en portant un ordre du général en chef;
l'adjudant Delanau est fait prisonnier à quelques pas de l'armée en
traversant un ravin: on met un prix à sa rançon; les Arabes s'en
disputent le partage, et, pour terminer le différent, brûlent la
cervelle à cet intéressant jeune homme.
Les Mamelouks étaient venus au-devant de l'armée française: la première
fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la
reconnaître, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de
Chebreise, donna leur mesure à nos soldats, et leur ôta cette émotion
incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi
inconnu. De leur côté, n'ayant vu dans notre armée que de l'infanterie,
sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mépris, ils
emportèrent la certitude d'une victoire aisée, et ne tourmentèrent plus
notre marche, déjà assez pénible par sa longueur, par l'ardeur du
climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut
encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompé et toujours
renaissant; en effet c'était sur des tas de blé que nos soldats
manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux
qu'ils étaient dévorés par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a
besoin d'être expliqué, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a
lieu que dans ces contrées: elle est produite par le _mirage_ des
objets saillants sur les rayons obliques du soleil réfractés par
l'ardeur de la terre embrasée; ce phénomène offre tellement l'image de
l'eau, qu'on y est trompé la dixième fois comme la première; il attise
une soif d'autant plus ardente que l'instant où il se manifeste est le
plus chaud du jour. J'ai pensé qu'un dessin n'en donnerait pas l'idée,
puisqu'il ne pourrait jamais être que la représentation d'une
ressemblance; mais, pour y suppléer, il faut lire un rapport fait Ã
l'institut du Caire, et inséré dans les mémoires imprimés par Didot
l'aîné, dans lequel le citoyen Monge a décrit et, analysé ce phénomène
avec la sagacité et l'érudition qui caractérisent ce savant.
Les villages étaient désertés à l'approche de l'armée, et les habitants
en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter.
Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Ãgypte
offrit à nos soldats, et ce fruit fut consacré dans leur mémoire par la
reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillés pour
se désaltérer par tous les pores.
Lorsque l'armée eut dépassé Rahmanieh, ses marches sur les bords du
fleuve devinrent moins pénibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes
ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher
à Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze
heures de marche elle se trouva près Embabey, où les Mamelouks étaient
rassemblés; ils y avaient un camp retranché, entouré d'un mauvais fossé,
défendu par trente-huit pièces de canon.
_Bataille des Pyramides_.
Dès qu'on eut découvert les ennemis, l'armée se forma: lorsque
Bonaparte eut donné ses derniers ordres, il dit, en montrant les
pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante
siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait
dépassé le village; Reynier suivait à sa gauche; Dugua, Vial et Bon,
toujours à gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil.
Mourat-bey, qui vint nous reconnaître, et qui ne vit point de cavalerie,
dit qu'il allait nous tailler comme _des citrouilles_ (ce fut son
expression): en conséquence le corps le plus considérable des Mamelouks,
qui était en avant d'Embabey, s'ébranla, et vint charger la division
Dugua avec une rapidité qui lui avait à peine laissé le temps de se
former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrêta; et par
un _à gauche_ ils allèrent tomber jusque sur les baïonnettes de la
division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde
surprise: ils furent un moment sans détermination; puis, tout à coup
voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et
celle de Desaix, et reçurent le feu croisé de toutes deux: ce qui
commença leur déroute. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur
Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc planté de palmiers,
qui se trouvait à l'occident des deux divisions, et d'où on les envoya
déloger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du désert des
pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute
Ãgypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du
village, se trouvaient dans le cas d'être endommagées par l'artillerie
du camp retranché: on résolut de l'attaquer; il fut formé deux
bataillons, tirés de la division Bon et Menou, et commandés par les
généraux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner
à l'aide du fossé: le bataillon Rampon leur paraît facile à envelopper
et à détruire; il est attaqué par ce qui restait de Mamelouks dans le
camp. Ce fut là que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne
concevaient pas notre résistance (ils ont dit depuis qu'ils nous
avaient crus liés ensemble): en effet la meilleure cavalerie de
l'orient, peut-être du monde entier, vint se rompre contre un petit
corps hérissé de baïonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur
habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessés mortellement,
brûlèrent devant nos rangs. La déroute devint générale: ils voulurent
retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent
pêle-mêle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui
s'approchaient en entourant le village leur ôtaient tous moyens de
retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait
transversalement les arrêta et les refoula; alors ils se jetèrent dans
le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui était resté
vis-à -vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat,
mais un massacre; l'ennemi semblait défiler pour être fusillé, et
n'échapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux.
Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait être frappé de
ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un
petit nombre de Français, sous la conduite d'un héros, venait de
conquérir une partie du monde; un empire, venait de changer de maître;
l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de
notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait
avoir de si importants résultats, la poussière et la fumée troublaient
à peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour
roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime
témoignage de cet ordre immuable de la nature qui obéit à d'éternels
décrets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante.
C'est ce que j'ai cherché à peindre dans le dessin que j'ai fait de ce
moment.
La relation officielle du général Berthier, où les mouvements
militaires sont circonstanciés de la manière la plus lucide et la plus
savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan
qui doit acquérir un prix particulier par les corrections qu'a bien
voulu y faire Bonaparte lui-même dans la disposition des corps, et la
détermination de leurs mouvements.
_Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette_.
Le général Menou était resté blessé à Alexandrie: il devait aller
organiser le gouvernement à Rosette, et faire une tournée dans le
Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagé à l'accompagner
dans cette marche: je me décidai d'autant plus volontiers à faire ce
voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait être très intéressant
qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Ãgypte;
j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis
longtemps.
Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous
manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les
courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir
évité la pointe du Diamant, pensèrent nous échouer au rocher du petit
Pharillon, et nous ramenèrent mouiller à l'entrée du port pour repartir
le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'île Pharus, sur
l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette
merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'île sur lequel il
avait été élevé, le transmit à tous les monuments de ce genre.
Nous repartîmes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la
veille. à peine fûmes-nous à quelques lieues en mer, quel le vent étant
devenu très fort, le général Menou fut pris d'un vomissement convulsif
qui pensa lui coûter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la
tête sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du
danger de la large blessure qu'il s'était faite: il avait perdu
connaissance; nous mîmes en délibération si on le conduirait sur
l'_Orient_, qui était mouillé avec la flotte à Aboukir, et vis-à -vis
duquel nous nous trouvions dans le moment.
Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous
rendre dans le Nil: nous choisîmes ce parti, qui devait finir les
angoisses du général. Malgré le tourment de notre situation et le
roulis du bâtiment, je parvins à dessiner une petite vue qui donne une
idée du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire
célèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptés,
aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques
heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, à une des bouches du
Nil, ce que nous reconnûmes au tableau le plus désastreux que j'aie vu
de ma vie. Les eaux du Nil repoussées par le vent élevaient à une
hauteur immense des ondes qui étaient perpétuellement refoulées et
brisées par le courant du fleuve avec un bruit épouvantable; un de nos
bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de
rompre, fut le seul indice que nous eûmes de la côte; plusieurs autres
avisos dans la même situation que nous, c'est-à -dire dans la même
confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'évitaient pour ne pas
se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus
épouvantables. Il n'y avait point de pilote côtier; nous ne savions
plus qu'aviser; le général allait toujours en empirant: nous imaginâmes
d'aller reconnaître le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis Ã
la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes
comme nous pûmes. à peine eûmes-nous quitté notre bord que nous nous
trouvâmes au milieu des abîmes, sans voir autre chose que la cime
recourbée des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir;
à mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal
de mer commençait à me tourmenter; il était question d'attendre d'une
manière indéfinie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon
manteau pour ne plus rien voir de notre déplorable situation, lorsque
nous passâmes sous les eaux d'une felouque, où j'aperçus un malheureux
qui, en descendant dans une embarcation, était resté suspendu à une
corde; fatigué des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette
périlleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller
dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir.
J'éprouvai à ce spectacle une telle révolution que mes évanouissements
cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mêlaient leurs
cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord
on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous côtés avant de
venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on
le découvre à la fin.... on eût encore le temps de le sauver.
Le moment que nous avait fait perdre cet événement, et les efforts que
nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât Ã
la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre
aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes
au même point d'où nous étions partis sans savoir plus que tenter. Le
vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut
moins orageuse.
Le général était trop mal pour prendre lui-même une résolution: nous
tînmes de nouveau conseil, et nous résolûmes de le mettre de notre
mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragé et les brisants
nous serviraient de guide, et qu'en les évitant également nous
entrerions dans le Nil: cela nous réussit; au bout d'une heure de
navigation nous nous trouvâmes à l'angle de la côte, et tournant tout Ã
coup à droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de
tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du
plus verdoyant de tous les pays; c'était, exactement sortir du Ténare
pour entrer par le Léthé dans les Champs-Ãlysées. Ceci était encore
plus vrai pour le général, qui était déjà sur son séant, et ne nous
laissait d'inquiétude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de
nous n'avait osé sonder.
Nous trouvâmes bientôt à notre droite un fort, et à notre gauche une
batterie, qui, autrefois construite pour défendre l'embouchure du Nil,
en est maintenant à une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la
progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces
forts ne remonte pas au-delà de l'invention de la poudre, et ils n'ont
par conséquent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux
dessins de ces deux points.
Le premier, à l'ouest du fleuve, présente un château carré, flanqué de
grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles étaient
des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une
mosquée, devant laquelle était une batterie ruinée, dont un canon, du
calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'Ã procurer d'heureux
accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur
grossesse.
Une heure après, nous découvrîmes, au milieu des forêts de dattiers, de
bananiers et de sycomores, Rosette, placée sur les bords du Nil, qui
sans les dégrader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons.
J'en fis la vue avant d'y aborder.
Rascid, que les Francs ont nommé Rosette, ou Rosset, a été bâtie sur la
branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville
de ce nom, qui devait être située à un coude du fleuve, où est Ã
présent le couvent d'Abou-Mandour, à une demi lieue de Rosette: ce qui
pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce
couvent, et qui doivent avoir été formées par des atterrissements; ce
sont encore quelques colonnes et autres antiquités trouvées en faisant,
il y a une vingtaine d'années, des réparations à ce couvent.
Léon d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Ãgypte,
sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni
l'époque de la fondation.
Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation
annonce qu'elle a été plus grande qu'elle n'est à présent; on reconnaît
sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au
sud, et qui n'ont été formées que par les murailles et les tours qui
servent aujourd'hui de noyaux à ces atterrissements. Ainsi qu'Ã
Alexandrie, la population de cette ville va toujours en décroissant. On
y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles
briques des édifices qui tombent en ruine faute d'habitants et de
réparations. Les maisons, mieux bâties en général que celles
d'Alexandrie, son cependant si frêles encore, que si elles n'étaient
épargnées par le climat qui ne détruit rien, il n'existerait bientôt
plus une maison à Rosette; les étages, qui vont toujours en avançant
l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les
rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du
Nil n'ont pas cet inconvénient; elles appartiennent pour la plupart aux
négociants étrangers. Cette partie de la ville serait d'un
embellissement facile; il n'y aurait qu'Ã construire sur la rive du
fleuve un quai alternativement rampant et revêtu: les maisons, outre
l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des
rives du Delta, île qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'étendue.
[Illustration: _Vue d'Abou Mandour; d'après Sonnini. Pa 46._
A, _Couvent d'Abou Mandour_.
B, _Bateaux du pays_.
C, _Le Delta_.
D, _Village_.
E, _Bois de Dattiers_.]
Cette île devint d'abord notre propriété, notre promenade, et enfin le
parc où nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel était doublé
par celui de la curiosité, puisque chaque oiseau que nous tuions était
une nouvelle connaissance.
Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil,
c'est-à -dire les habitants du Delta, étaient plus doux et plus
sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause à plus d'abondance,
et à l'absence des Arabes Bédouins, qui, ne traversant jamais le
fleuve, les laissent dans un état de paix que les autres n'éprouvent
dans aucun moment de leur vie.
_Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins_.
En observant les causes on est presque toujours moins porté à se
plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'être
sombres, défiants, avares, sans soins, sans prévoyance pour l'avenir,
lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils
cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant,
toujours armé, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il
oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui
représente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce
qu'il peut croire véritablement à lui; aussi l'art de l'enfouir est-il
sa principale étude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas:
des décombres, des haillons, toute la livrée de la misère, c'est en ne
présentant que ces tristes objets aux regards de ses maîtres qu'il
espère soustraire ce métal à leur avidité; il lui importe d'inspirer la
pitié: ne pas le plaindre, ce serait le dénoncer; inquiet en amassant
ce dangereux argent, troublé quand il le possède, sa vie se passe entre
le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir.
Nous avions à la vérité chassé les Mamelouks; mais, à notre arrivée,
éprouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous
pas remplacés? et ces Arabes Bédouins, mal armés, sans résistance,
n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de
retraite que l'immensité, qui pourra les vaincre ou les contenir?
Tâcherons-nous de les séduire en leur offrant des terres à cultiver?
mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour
de travailler la terre; et le Bédouin est le chasseur primitif; la
paresse et l'indépendance sont les bases de son caractère; et pour
satisfaire et défendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se
laisse assiéger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien
proposer aux Bédouins qui puisse équivaloir à l'avantage de nous voler;
et ce calcul est toujours la base de leurs traités.
L'envie, fléau dont n'est pas exempt le séjour même du besoin, plane
encore sur les sables brûlants du désert. Les Bédouins guerroient avec
tous les peuples de l'univers, ne haïssent et ne portent envie qu'aux
Bédouins qui ne sont pas de leur horde; ils s'engagent dans toutes les
guerres, ils se mettent en mouvement dès qu'une querelle intérieure ou
un ennemi étranger vient troubler le repos de l'Ãgypte; et, sans
s'attacher à l'un ou à l'autre des partis, ils profitent de leur
querelle pour les piller tous deux. Lorsque nous descendîmes en Afrique,
ils se mêlaient parmi nous, enlevaient nos traîneurs, et eussent pillé
les Alexandrins, s'ils fussent venus se faire battre hors de leurs
murailles. Là où est le butin, là est l'ennemi des Bédouins: toujours
prêts à traiter, parce qu'il y a des présents attachés aux stipulations;
ils ne connaissent d'engagement que la nécessité. Leur cruauté n'a
cependant rien d'atroce: les prisonniers qu'ils nous ont faits, en
retraçant les maux qu'ils avaient soufferts dans leur captivité, les
considéraient plutôt comme une suite de la manière de vivre de cette
nation que comme un résultat de la barbarie; des officiers, qui avaient
été leurs prisonniers, m'ont dit que le travail qu'on avait exigé d'eux
n'avait rien eu d'excessif ni de cruel; ils obéissaient aux femmes,
chargeaient et conduisaient les ânes et les chameaux; il fallait à la
vérité camper et décamper à tout moment; tout le ménage était plié, et
l'on était en route dans un quart d'heure au plus: au reste ce ménage
consistait en un moulin à blé et à café, une plaque de fer pour cuire
les galettes, une grande et une petite cafetière, quelques outres,
quelques sacs à grains, et la toile de la tente qui servait d'enveloppe
à tout cela. Une poignée de blé rôti, et douze dattes étaient la ration
commune des jours de marche, et quelque peu d'eau, qui, vu sa rareté,
avait servi à tout avant que d'être bue; mais ces officiers n'ayant eu
l'âme flétrie par aucun mauvais traitement, ils ne conservaient aucun
souvenir amer d'une condition malheureuse qu'ils n'avaient fait que
partager.
Sans préjugé de religion, sans culte extérieur, les Bédouins sont
tolérants: quelques coutumes révérées leur servent de lois; leurs
principes ressemblent à des vertus qui suffisent à leurs associations
partielles, et à leur gouvernement paternel.
Je dois citer un trait de leur hospitalité: un officier français était
depuis plusieurs mois le prisonnier d'un chef d'Arabes; son camp
surpris la nuit par notre cavalerie, il n'eut que le temps de se sauver;
tentes, troupeaux, provisions, tout fût pris. Le lendemain, errant,
isolé, sans ressource, il tire de ses habits un pain, et en donnant la
moitié à son prisonnier, il lui dit: Je ne sais quand nous en mangerons
d'autre; mais on ne m'accusera point de n'avoir pas partagé le dernier
avec l'ami que je me suis fait. Peut-on haïr un tel peuple, quelque
farouche que d'ailleurs il puisse être? et quel avantage lui donne sur
nous cette sobriété comparée aux besoins que nous nous sommes faits?
comment persuader ou réduire de pareils hommes? n'auront-ils pas
toujours à nous reprocher de semer de riches moissons sur les tombeaux
de leurs ancêtres?
_Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Ãgyptien_.
Tant que nous n'avions pas été maîtres du Caire, les habitants des
bords du Nil, regardant notre existence comme très précaire en Ãgypte,
s'étaient soumis en apparence à notre armée lors de son passage; mais,
ne doutant point qu'elle ne se fondît bientôt devant leurs invincibles
tyrans, ils s'étaient permis, soit pour qu'ils leur pardonnassent de
s'être soumis, soit pour se livrer à leur esprit de rapine, de courir
et de tirer sur les barques que nous envoyions à l'armée, et sur celles
qui en revenaient: quelques bateaux furent obligés de rétrograder,
après avoir reçu pendant plusieurs lieues de chemin des coups de fusil,
notamment des habitants des villages de Metubis et Tfemi. On envoya
contre eux un aviso et quelques troupes: j'étais de cette expédition;
les instructions étaient pacifiques; nous acceptâmes leurs soumissions,
et emmenâmes des otages. Je fis, pendant les pourparlers qu'exigea
notre traité, les vues de Metubis et de Tfemi.
Quelques jours après, une autre barque partit pour le Caire: on
n'entendit plus parler de ceux qui la montaient; et ce ne fut que par
les gens du pays que nous sûmes qu'ils avaient été attaqués au-delà de
Tua; qu'après avoir été tous blessés, leurs conducteurs s'étaient jetés
à l'eau; que, livrés au courant, ils avaient échoué; qu'arrêtés et
conduits à Salmie, ils y avaient été fusillés. Le général Menou se crut
obligé de faire un grand exemple. Nous partîmes donc avec deux cents
hommes sur un demi chebek et des barques; nous mîmes à terre à une demi
lieue de Salmie; un détachement tourna le village, un autre suivit le
bord du fleuve; la troisième division qui devait achever la
circonvallation, était restée engravée à deux lieues au-dessous. Nous
trouvâmes les ennemis à cheval, en bataille, devant le village; ils
nous attaquèrent les premiers, et chargèrent jusque sur les
baïonnettes: les principaux ayant été tués à la première décharge, et
se voyant entourés, ils furent bientôt en déroute; la troisième
division, qui devait fermer la retraite, n'étant point arrivée à temps,
le cheikh et tous les combattants s'échappèrent. Le village fut livré
au pillage pendant le reste du jour, et au feu dès que la nuit fut
venue: les flammes et des coups de canon tant que durèrent les ténèbres
avertirent à dix lieues à la ronde que notre vengeance avait été
complète et terrible. J'en fis un dessin à la lueur de l'incendie.
Nous revînmes à Fua, où nous fumes reçus en vainqueurs qui savaient
mettre des bornes à leurs vengeances: tous les cheikhs de la province
avaient été convoqués, et s'étaient assemblés; ils entendirent avec
respect et résignation le manifeste qui leur fut lu concernant
l'expédition, et les bases sur lesquelles allait s'établir la nouvelle
organisation de Salmie. On nomma un ancien cheikh à la place de celui
que les Français venaient de déposséder et de proscrire; il fut envoyé
pour rassembler les habitants épars, et amener une députation, qui
arriva le troisième jour. Le détachement qui avait conduit le vieux
cheikh avait été reçu avec acclamation. Les députés nous dirent en
arrivant qu'ils avaient reconnu la paternité dans la main qui s'était
appesantie sur eux; qu'ils voyaient bien que nous ne leur voulions
point de mal, puisque nous n'avions tué que neuf coupables, et brûlé
que le quart du village: ils ajoutèrent que le feu était éteint, que la
maison du cheikh émigré était détruite, et qu'ils avaient offert le
reste des poules et des oies aux soldats qui étaient venus terminer les
remords qui les tourmentaient depuis trois semaines.
Nous établîmes une poste ordinaire à Salmie d'accord avec les
arrondissements avoisinants, et nous achevâmes notre expédition par une
tournée du département. Dans chaque village nous étions reçus d'une
manière plus que féodale; c'était le principal personnage du pays qui
nous recevait, et faisait payer notre dépense aux habitants. Il fallait
connaître les abus avant d'y remédier; séduits d'ailleurs par la
facilité que le hasard nous offrait d'observer les coutumes d'un pays
dont nous allions changer les moeurs, nous laissions faire encore pour
cette fois.
Une maison publique, qui presque toujours avait appartenu au Mamelouk,
ci-devant seigneur et maître du village, se trouvait en un moment
meublée, à la mode du pays, en nattes, tapis, et coussins; un nombre de
serviteurs apportait d'abord de l'eau fraîche parfumée, des pipes et du
café; une demi-heure après, un tapis était étendu; tout autour on
formait un bourrelet de trois ou quatre espèces de pain et de gâteaux,
dont tout le centre était couvert de petits plats de fruits, de
confitures, et de laitage, la plupart assez bons, surtout très
parfumés. On semblait ne faire que goûter de tout cela; effectivement
en quelques minutes ce repas était fini: mais deux heures après le même
tapis était couvert de nouveau d'autres pains et d'immenses plats de
riz au bouillon gras et au lait, de demi moutons mal rôtis, de grands
quartiers de veaux, des têtes bouillies de tous ces animaux, et de
soixante autres plats tous entassés les uns sur les autres: c'étaient
des ragoûts aromatisés, herbes, gelées, confitures, et miel non préparé;
point de sièges, point d'assiettes, point de cuillers ni de
fourchettes, point de gobelets ni de serviettes; Ã genoux sur ses
talons, on prend le riz avec les doigts, on arrache la viande avec ses
ongles, on trempe le pain dans les ragoûts, et on s'en essuie les mains
et les lèvres; on boit de l'eau au pot: celui qui fait les honneurs
boit toujours le premier; il goûte de même le premier de tous les plats,
moins pour vous prouver que vous ne devez pas le soupçonner que pour
vous faire voir combien il est occupé de votre sûreté, et le cas qu'il
fait de votre personne. On ne vous présente une serviette qu'après le
dîner, lorsqu'on apporte à laver les mains; ensuite, l'eau de rose est
versée sur toute la personne; puis la pipe et le café.
Lorsque nous avions mangé, les gens du second ordre du pays venaient
nous remplacer, et étaient eux-mêmes très rapidement relevés par
d'autres: par principe de religion un pauvre mendiant était admis,
ensuite les serviteurs, enfin tous ceux qui voulaient, jusqu'Ã ce que
tout fût mangé. S'il manque à ces repas de la commodité et cette
élégance qui aiguillonne l'appétit, on peut en admirer l'abondance,
l'abandon hospitalier, et la frugalité des convives, que le nombre des
plats ne retient jamais plus de dix minutes à table.
_Bataille Navale d'Aboukir_.
Le 1er d'Août, au matin, nous étions maîtres de l'Ãgypte, de Corfou, de
Malte; treize vaisseaux de ligne rendaient cette possession contiguë Ã
la France, et n'en faisaient qu'un empire. L'Angleterre ne croisait
dans la Méditerranée qu'avec des flottes nombreuses qui ne pouvaient
s'approvisionner qu'avec des embarras et des dépenses immenses.
Bonaparte, sentant tout l'avantage de cette position, voulait, pour le
conserver, que notre flotte entrât dans le port d'Alexandrie; il avait
promis deux mille sequins à celui qui en donnerait le moyen: des
capitaines, de bâtiments marchands avaient, dit-on, trouvé une passe
dans le port vieux; mais le mauvais génie de la France conseilla et
persuada à l'amiral de s'embosser à Aboukir, et de changer en un jour
le résultat d'une longue suite de succès.
Le 1er, après-midi, le hasard nous avait conduits à Abou-Mandour,
couvent dont j'ai déjà parlé, et qui, depuis Rosette, est le terme
d'une jolie promenade sur le bord du fleuve: arrivés à la tour qui
domine le monastère, nous apercevons vingt voiles; arriver, se mettre
en ligne, et attaquer, fut l'affaire d'un moment. Le premier coup de
canon se fit entendre à cinq heures; bientôt la fumée nous déroba les
mouvements des deux armées; mais à la nuit nous pûmes distinguer un peu
mieux, sans pouvoir cependant nous rendre compte de ce qui se passait.
Le danger que nous courions d'être enlevés par le plus petit corps de
Bédouins ne put nous distraire de l'avide attention qu'excitait en nous
un événement d'un si grand intérêt. Le feu roulant et redoublé était
perpétuel; nous ne pouvions douter que le combat ne fût terrible, et
soutenu avec une égale opiniâtreté. De retour à Rosette, nous montâmes
sur les toits de nos maisons; vers dix heures, une grande clarté nous
indiqua un incendie; quelques minutes après une explosion épouvantable
fut suivie d'un silence profond: nous avions vu tirer de gauche Ã
droite sur l'objet enflammé, et, par suite de raisonnement, il nous
semblait que ce devaient être les nôtres qui avaient mis le feu; le
silence qui avait succédé devait être la suite de la retraite des
Anglais qui pouvaient seuls continuer ou cesser le combat, puisque
seuls ils disposaient de la liberté de l'espace. à onze heures un feu
lent recommença: à minuit le combat était de nouveau engagé; il cessa Ã
deux heures du matin: à la pointe du jour j'étais aux postes avancés,
et, dix minutes après, la canonnade fut rétablie; à neuf heures un
autre vaisseau sauta; à dix heures quatre bâtiments, les seuls restés
entiers, et que nous reconnûmes français, traversèrent à toutes voiles
le champ de bataille, dont ils nous paraissaient maîtres, puisqu'ils
n'étaient ni attaqués ni suivis. Tel était le fantôme produit par
l'enthousiasme de l'espérance.
Je passais ma vie à la tour d'Abou-Mandour; j'y comptais vingt-cinq
bâtiments, dont la moitié n'était plus que des cadavres mutilés, et
dont le reste se trouvait dans l'impossibilité de manoeuvrer pour les
secourir: trois jours nous restâmes dans cette cruelle incertitude. La
lunette à la main j'avais dessiné les désastres, pour me rendre compte
si le lendemain n'y apporterait aucun changement: nous repoussions
l'évidence avec la main de l'illusion; mais le bogaze fermé, mais la
communication d'Alexandrie interceptée, nous apprirent que notre
existence était changée; que, séparés de la métropole, nous étions
devenus colonies, obligés jusqu'à la paix d'exister de nos moyens: nous
apprîmes enfin que la flotte anglaise avait doublé notre ligne, qui
n'avait point été assez solidement appuyée contre l'île qui devait la
défendre; que les ennemis, prenant par une double ligne nos vaisseaux
l'un après l'autre, cette manoeuvre, qui invalidait l'ensemble de nos
forces, en avait rendu la moitié spectatrice de la destruction de
l'autre; que c'était l'_Orient_ qui avait sauté à dix heures; que
c'était l'_Hercule_ qui avait sauté le lendemain; que ceux qui
commandaient les vaisseaux le _Guillaume Tell_ et le _Généreux_, et les
frégates la _Diane_ et la _Justice_, voyant les autres au pouvoir de
l'ennemi, avaient profité du moment de sa lassitude pour échapper à ses
coups réunis. Nous apprîmes enfin que le 1er août avait rompu ce bel
ensemble de nos forces et de notre gloire; que notre flotte détruite
avait rendu à nos ennemis l'empire de la Méditerranée, empire que leur
avaient arraché les exploits inouïs de nos armées de terre, et que la
seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservé.
_Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--Correspondances
interceptées, etc_.
Notre position avait entièrement changé: dans la possibilité d'être
attaqués, nous fûmes obligés à des préparatifs de défense; on fortifia
l'entrée du Nil, on établit une batterie sur une des îles, on visita
tous les points.
Dans une de nos reconnaissances nous retournâmes au bogaze ou barre du
Nil: il était à cette époque presque à sa plus grande hauteur; et nous
fûmes dans le cas de voir les efforts de son poids contre les vagues de
la mer, qui dans cette saison sont poussées douze heures de chaque jour
par le vent de nord dans le sens opposé au cours du fleuve: il résulte
de ce combat un bourrelet de sables, qui s'exhausse avec le temps,
devient une île qui partage le cours du fleuve, et lui forme deux
bouches qui ont chacune leurs brisants; le remous de ces brisants
rapporte au rivage une partie du sable, que le courant avait entraîné,
et, par cette alluvion, les deux bouches se resserrent peu à peu
jusqu'Ã ce que l'une d'elles l'emportant sur l'autre, la moins forte
s'obstrue, devient terre ferme avec l'île; et à la bouche qui reste se
reforme bientôt un autre bourrelet, une île, deux bouches nouvelles,
etc. etc. N'est-ce pas là comme on peut le plus naturellement rendre
compte de l'antique géographie des bouches du Nil, expliquer le voyage
de Ménélas dans Homère, le changement du Delta, dont l'emplacement a pu
d'abord être un golfe, puis une plage, puis une terre cultivée,
couverte de villes superbes et de riches moissons, coupée de canaux,
qui, desséchant ou arrosant avec intelligence le sol, portaient
l'abondance sur toute la surface de ce pays nouveau? Puis, par le laps
de temps, les fléaux des révolutions, et leurs résultats funestes, des
points de dessèchements se seront manifestés; des parties auront été
abandonnées, d'autres seront devenues salines; des lacs se seront
formés, détruits, et reproduits, avec des formes nouvelles; les canaux
obstrués auront changé de cours, se seront perdus; et aujourd'hui, dans
nos recherches incertaines, nous demandons où étaient les bouches de
Canope, de Bolbitine, de Bérénice, etc. etc.
Les premiers végétaux qui croissent sur les alluvions sont trois Ã
quatre espèces de soudes: les sables s'amoncellent contre ces plantes;
elles s'élèvent de nouveau sur l'amoncellement: leur dépérissement est
un engrais qui fait croître des joncs; ces joncs élèvent encore le sol
et le consolident: le dattier paraît, qui, par son ombré y conservé
l'humidité, et achève d'y apporter l'abondance, ainsi qu'on peut le
voir aux environs du château de Racid, dont, au temps de Selim, le
canon, tirait en mer, et qui maintenant se trouve à une lieue du rivage,
entouré de forêts de palmiers, sous lesquels croissent d'autres arbres
fruitiers, et tous les légumes de nos jardins les plus abondants.
Dans cette expédition je vis, à l'embouchure du fleuve, nombre de
pélicans et de gerboises. En observant le château de Racid, je
remarquai qu'il avait été construit de membres d'anciens édifices;
qu'une partie des pierres des embrasures de canon étaient de beaux grès
de la Haute Ãgypte, couvertes encore d'hiéroglyphes. En visitant les
souterrains, nous y trouvâmes une espèce de magasin, composé d'armes
abandonnées; c'étaient des arbalètes, des arcs et flèches, avec des
casques et des épées de la forme de celles des croisés. En fouillant
ces magasins, nous délogeâmes des chauves-souris grosses comme des
pigeons: nous en tuâmes plusieurs; elles avaient toutes les formes de
la roussette.
Depuis la perte de notre flotte, ce qu'il y avait de troupes à Rosette
avait été disséminé en petites garnisons dans les châteaux et les
batteries: on avait été obligé d'établir une caravane d'Alexandrie Ã
Rosette par Aboukir et le désert, pour entretenir la communication de
ces deux villes: des soldats étaient employés à protéger ces caravanes
contre les Arabes: il en restait trop peu à Rosette pour le service de
la place, et la défense en cas d'attaque; il fut donc question de
former une milice de ce qu'il y avait de voyageurs, de spéculateurs, et
d'hommes inutiles, incertains, errants, irrésolus, qui arrivaient
d'Alexandrie, ou qui revenaient déjà du Caire: ces amphibies, corrompus
par les campagnes d'Italie, ayant ouï parler des moissons Ãgyptiennes
comme des plus abondantes de l'univers, avaient pensé que la prise de
possession d'un tel pays était la fortune toute faite des préoccupants;
d'autres, curieux, blasés, l'esprit fasciné par les récits de Savary,
étaient partis de Paris pour venir chercher de nouvelles voluptés au
Caire; d'autres, spéculateurs, pour fournir l'armée, pour observer,
faire venir et vendre à haut prix ce qui pourrait manquer à la colonie;
et cependant les beys avaient emporté tout ce qu'il y avait d'argent et
de magnificence au Caire; le peuple avait achevé le pillage des maisons
opulentes, avant notre entrée dans cette ville; Bonaparte ne voulait
point de fournisseurs, et la flotte marchande se trouvait bloquée par
les Anglais: toutes ces circonstances jetaient un voile sombre sur
l'Ãgypte pour tous ces voyageurs, étonnés de se trouver captifs, déçus
de leurs projets, et obligés de concourir à la défense et Ã
l'organisation d'un établissement qui ne devait plus faire que la
fortune et la gloire de la nation en général: ils écrivaient en France
de tristes récits, que les Anglais interceptaient, et qui contribuaient
à les tromper sur notre situation. Les Anglais se complaisaient Ã
croire que nous mourions de faim, nous renvoyaient nos prisonniers,
pour hâter l'époque de notre destruction, imprimaient dans leurs
gazettes que la moitié de notre armée était à l'hôpital, que la moitié
de l'autre moitié était obligée de conduire le reste qui était aveugle;
tandis que cependant la Haute Ãgypte nous fournissait en abondance le
meilleur blé, et la Basse le plus beau riz; que le sucre du pays
coûtait la moitié moins qu'en France; que des troupeaux innombrables de
buffles, boeufs, moutons et chèvres, tant des cultivateurs que des
Arabes pasteurs, fournissaient abondamment à une consommation nouvelle
au moment même de l'invasion, ce qui nous assurait pour l'avenir
abondance et superflu: tandis que, pour le luxe de nos tables, nous
pouvions ajouter toutes espèces de volailles, poissons, gibiers,
légumes et fruits. Voilà cependant ce que l'Ãgypte offrait d'objets de
première nécessité à ces détracteurs, à qui il fallait de l'or pour
réparer l'abus qu'ils en avaient fait, et qui, n'en trouvant point, ne
voyaient plus autour d'eux que des sables brûlants, un soleil perpétuel,
des puces et des cousins, des chiens qui les empêchaient de dormir,
des maris intraitables, des femmes voilées ne leur montrant que des
gorges éternelles.
Mais abandonnons au vent cette nuée de papillons qui affluent toujours
où brille une première lueur: voyons nos triomphes, et la paix rouvrir
la porte d'Alexandrie, y amener de sages et industrieux cultivateurs,
d'utiles négociants, des colons enfin, qui, sans s'effrayer de ce que
l'Afrique ne ressemble pas à l'Europe, observeront qu'en Ãgypte un
homme, pour trois sous, peut avoir autant qu'il lui en faut pour un
jour du meilleur riz du monde; qu'une partie des terres qui ont cessé
d'être inondées peuvent être rendues à la culture par l'arrosement, que
des moulins à vent feraient monter plus haut que les moulins à pots
qu'on y emploie, et qui consomment tant de boeufs, occupent tant de
bras; que les îles du Nil et la plus grande partie du Delta n'attendent
que des colons américains pour produire les plus belles cannes à sucre
sur un sol qui ne dévorera pas les hommes; en s'approchant du Caire et
par-delà , ils verront qu'il n'y a qu'à améliorer pour rivaliser avec
toutes les plantations d'indigo et de coton de toutes espèces; qu'en
faisant une fortune sage et sûre, ils habiteront sous un ciel pur et
sain, sur le bord d'un fleuve d'une espèce presque miraculeuse, et dont
on ne peut achever de nombrer les avantages: ils verront une colonie
nouvelle avec des villes toutes bâties, des travailleurs adroits
accoutumés à la peine et tout acclimatés, avec lesquels, en peu
d'années, et à l'aide des canaux qui sont tous tracés, ils créeront de
nouvelles provinces, dont l'abondance future n'est pas problématique,
puisque l'industrie moderne ne fera que leur rendre leur ancienne
splendeur.
à l'égard de nos soldats insouciants, ils se moquèrent de nos marins
qui avaient été battus: imaginèrent que Mourat-bey avait un chameau
blanc chargé d'or et de diamants; et il ne fut plus question que de
Mourat-bey et de son chameau blanc. Pour moi, j'avais à voir la Haute
Ãgypte, et j'ajournai à penser sur notre situation jusqu'à ce que mon
voyage fût fini.
_Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage d'Aboukir,
vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope_.
Notre tournée dans le Delta se retardait par les affaires qui
survenaient au général Menou: je résolus d'employer ce retard à revenir
sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les
côtes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour
aller chercher les ruines de Canope.
Il s'était joint nombre de gens du pays à l'escorte de cette caravane:
à la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença à se
développer sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui
environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le
plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs
différents costumes, soixante chameaux chargés, autant de conducteurs
arabes, les chevaux, les ânes, les piétons, quelques instruments
militaires, offraient la vérité d'un des plus beaux tableaux du
Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eûmes descendu les
monticules et dépassé les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant,
dans un vaste désert, où la ligne horizontale n'est brisée que par
quelques petits monuments en briques, qui sont destinés à empêcher le
voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite
erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne
prolongée, à un but bien éloigné de celui où il tendait. Nous marchions,
dans le silence du désert et des ténèbres, sur une croûte de sel qui
consolidait un peu le sable mouvant: un détachement ouvrait la marche;
ensuite venaient les voyageurs, puis les bêtes de somme; un autre
détachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs,
qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nécessaires pour attaquer de front,
viennent quelquefois enlever les traîneurs à vingt pas de la
caravane.
à minuit, nous arrivâmes au bord de la mer. La lune en se levant
éclaira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos
débris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite à la
bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou
quelques cercles de fer, brûlaient, tout le long de la côte, les mâts,
les affûts, les embarcations, encore tout entières, fabriquées à grands
frais, dans nos ports, et dont les débris même étaient encore des
trésors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs
fuyaient à notre approche; il ne restait que les cadavres des
malheureuses victimes, qui, portés et déposés sur un sable mou dont ils
étaient à demi-ouverts, étaient restés, dans des pauses aussi sublimes
qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degré fait
tomber mon âme dans une sombre mélancolie; j'évitais ces spectres
effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variées,
arrêtaient mes regards, et apportaient à ma pensée des impressions
diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces êtres, jeunes,
pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient été, par un noble effort,
arrachés à des larmes que j'avais vu répandre, aux embrassements de
leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles étreintes
de leurs jeunes enfants: tous ceux à qui ils étaient chers, me
disais-je, et qui, cédant à leur ardeur, les laissèrent s'éloigner,
font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des
nouvelles de leur triomphe, ils leur préparent des fêtes, ils content
les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un
rivage étranger, desséchés par un sable brûlant, le crâne déjÃ
blanchi... Quel est ce squelette tronqué? est-ce toi, intrépide
Thévenard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres
fracassés, tu n'aspires plus qu'à l'honneur de mourir à ton poste; une
opération trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien Ã
attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu
crains d'être prévenu par la mort. Un autre spectre succède; son bras
enveloppe sa tête qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les
remords semblent survivre à ta courageuse fin: as-tu quelques reproches
à te faire? tes membres tronqués attestent ton courage; devais-tu donc
être plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour
de toi sont entassées par tes erreurs? et mon âme, émue en abandonnant
tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stérile pitié? Quel est cet
autre, assis, les jambes emportées? il semble par sa contenance arrêter
un moment la mort dont il est déjà la proie! c'est toi, sans doute,
courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu
m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton
pavillon abattu, et ta dernière parole a été l'ordre aux batteries que
tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau
ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du héros qui te regrette
sont le trophée impérissable qui va placer ton nom au temple de
mémoire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme
vertueux, dont la dernière action a été dictée par la sagesse et le
devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable à Bayard, il
veut expirer la face tournée du côté de l'ennemi; sa main est étendue
vers des ossements tendres et presque déjà détruits; je distingue
cependant un col allongé, et des bras étendus: c'est toi, jeune héros,
aimable Casabianca; ce ne peut être que toi; la mort, l'inflexible mort,
t'a réuni à ton père, que tu préféras à la vie; sensible et
respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piété filiale
a préféré la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus.
Le soleil avait chassé les ombres, et n'avait point encore dissipé la
teinte sombre de mes pensées; cependant la caravane en s'arrêtant
m'avertit que nous étions au bord du lac qui sépare la plaine du désert
de la presqu'île au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et
profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnée, et
dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulé les
rives et rélargi le lit: ce mal toujours croissant menace de détruire
l'isthme qui attache Aboukir à la terre ferme, et sur lequel coule le
canal qui porte les eaux à Alexandrie. Les princes arabes ont tenté de
construire une digue, qui n'a jamais été finie, ou qui, trop faible, a
cédé aux efforts de la vague, poussée pendant une partie de l'année par
les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetées sur les
rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de
l'Ãgypte, et toujours mal tracée sur toutes les cartes, procurerait le
moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent résulter du
mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nécessaires à la sûreté
du canal important, qui amené les eaux du Nil à Alexandrie.
L'embarcation difficile du canal de la Madié nous rendit ce petit
trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le
dessin. Nous trouvâmes à l'autre rive les premiers travaux d'une
batterie que nous élevions pour protéger ce moyen de communication, que
la présence de l'ennemi rendait mal assurée sans cette précaution. Ã
peine fûmes-nous passés que nous en eûmes la preuve; car un brick et un
aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept Ã
huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions
rien à leur répondre; en conséquence, quelques heures après nous vîmes
se détacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux
bâtiments du matin qui venaient à toutes voiles sur nos travaux. Nous
crûmes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de
jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de
nous canonner: nous attendîmes la lune; et dès qu'elle nous eut assurés
de leur position, nous commençâmes à leur répondre d'une manière
apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent
les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent.
Après avoir traversé la bouche du lac, en suivant deux sinus bordés de
monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui
ressemble beaucoup à la ville, dont il est séparé par un espace de cent
cinquante pas: les deux ensemble peuvent être composés de quarante Ã
cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la
presqu'île, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a
quelque apparence de loin; mais les bastions s'en écrouleraient au
troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, où elles
semblent moins braquées qu'oubliées; il y en a une en bronze de quinze
pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une
partie des batteries pour former avec les décombres une plate-forme
assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette précaution
ne me parut pas d'une grande utilité, les bâtiments et embarcations
susceptibles de porter du canon à battre des murailles ne pouvant
s'approcher de ce promontoire à cause des récifs et des rochers qui le
couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas là ; et, une fois
effectuée, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait même servir
de logement ou de magasin que dans le cas où l'on construirait en avant
des lignes pour en défendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il
serait préférable de détruire le château, de combler les fontaines,
d'épargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi,
et qui doit être toujours bloquée ou prisonnière de guerre dès
l'instant qu'il aura pu effectuer une descente.
Je fis le dessin à vol d'oiseau de la presqu'île.
Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes
pierres de porphyre d'un vert foncé, et deux pierres longues de granit
statuaire le plus compact; Ã la seconde porte, je trouvai, avec quatre
autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes
d'une grande proportion et d'une belle exécution: ces fragments, avec
quelques traces de substructions à la pointe du rocher, sont les seules
antiquités que j'aie pu découvrir à Aboukir, dont l'emplacement n'a
jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui
s'élève au-dessus de la mer, et n'est attachée à la terre que par un
isthme trop étroit pour qu'une ville considérable y ait été bâtie: ce
n'a donc jamais pu être que le fort ou le château en mer de Canope ou
d'Héraclée, que Strabon place là ou près de là . J'avais passé devant
des fontaines une demi lieue avant d'arriver à Aboukir; on me vanta
leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrés
de fabrique arabe; ils sont entourés de hauteurs qui contiennent
certainement des ruines contre lesquelles est amoncelée une quantité
immense de tessons de pots de terre cuite, mêlés aux sables du désert
apportés par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? étaient-ce des
fabriques de pots? sont-ce les ruines d'Héraclée? quelques morceaux de
granit sur la plate-forme, de la plus grande éminence, me feraient
préférer cette dernière opinion.
Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest,
interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car,
dans la Basse Ãgypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles
en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche,
je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de
débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un
fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces,
appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit,
le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il
ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette
main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule
habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de
variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un
nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il
perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres
d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un
grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent
depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble
que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister
également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé
aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes
de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits
coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau
grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre
blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Ãgypte Ã
cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. Ã
quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux
que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour,
qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le
morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de
proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une
jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en
juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris
sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que
ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et
recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de
saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une
espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des
fragments que je viens de décrire.
[Illustration: _Antiquités près d'Aboukir d'après Sonnini_.]
à quatre cents toises de là , en rentrant dans les terres, toujours
tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en
briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par
quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie
d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux
corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent
avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la
colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de
tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur,
de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables
ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que
nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Ãgypte, d'après tout ce
que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me
reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles
de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui
de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la
jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue
était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer
ces prodiges.
Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques
éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de
granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre
d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites
vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont
tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre
plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par
Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Ãleusine, et qui par un
embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a
disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même
concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux
environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si
obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur;
elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui
rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux,
n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et
des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal,
que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner
très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue
plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui
il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé
comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait
accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour
le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter:
je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui
s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais
fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était
une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu
continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le
sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans
ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla
que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.
Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher
dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les
débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai Ã
Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans
mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans
une chambre fraîche, sur une natte propre.
_Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet_.
Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous
vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer
cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le
général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait
augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives:
les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les
préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une
chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient
été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé:
courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur;
mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous
nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte,
il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui
signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur
l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les
préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne
suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le
moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville
fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de
l'allégresse et de la reconnaissance.
Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du
premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil
d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait
ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade
couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux,
joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient
une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière,
composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et
de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des
chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de
confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela
complétait l'appareil de la fête.
Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de
coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en
choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit
manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi
désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour
celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait
toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un
improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus
supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le
choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les
violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de
mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un
chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des
semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait
autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans
les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le
séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le
couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations,
que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'Ã
faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une
expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui
ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit,
fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni
celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement
à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours
masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que
l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.
_Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs, des
Juifs, etc.--Femmes Ãgyptiennes_.
De petites affaires éloignaient sans cesse notre grande tournée, et
retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. Obligé de rapprocher
mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variété
des figures, il était facile de distinguer les races des individus qui
composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville,
entrepôt de commerce, devait naturellement rassembler toutes les
nations qui couvrent le sol de l'Ãgypte, et devait les y conserver plus
séparées et plus caractérisées que dans une grande ville, comme le
Caire, où le relâchement des moeurs les croise et les dénature. Je crus
donc reconnaître évidemment dans les Coptes l'antique souche égyptienne,
espèce de Nubiens basanés, tels qu'on en voit les formes dans les
anciennes sculptures: des fronts plats, surmontés de cheveux demi
laineux; les yeux peu ouverts, et relevés aux angles; des joues élevées,
des nez plus courts qu'épatés, la bouche grande et plate, éloignée du
nez et bordée de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce
dans le corps; les jambes arquées et sans mouvement dans le contour, et
les doigts des pieds allongés et plats. Je dessinai la tête de
plusieurs individus de cette race: le premier était un prêtre ignorant
et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et délié: ce sont les
qualités morales qui caractérisent ces anciens maîtres de l'Ãgypte. On
peut assigner la première époque de leur dégradation à la conquête de
Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, régna par la terreur,
changea les lois, persécuta le culte, mutila ce qu'il ne put détruire,
et, voulant asservir, avilit sa conquête: la seconde époque fut la
persécution de Dioclétien, lorsque l'Ãgypte fut devenue catholique;
cette persécution, que les Ãgyptiens reçurent en martyrs fidèles, les
prépara tout naturellement à l'asservissement des Mahométans. Sous le
dernier gouvernement, ils s'étaient rendus les courtiers et les gens
d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs
maîtres: mais ce n'était là qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie
leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassé en détail; aussi
employaient-ils encore plus d'art à cacher ce qu'ils avaient acquis
qu'ils n'avaient mis d'impudeur à l'acquérir.
Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de
l'Ãgypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent être lÃ
pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux,
ou en être eux-mêmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de
physionomie; leurs yeux, enfoncés et couverts, sont étincelants de
mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur
barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et
découvrant de belles dents; les bras musclés; tout le reste plus agile
que beau, et plus nerveux que bien conformé. C'est dans la campagne, et
surtout chez les Arabes du désert que se distinguent les traits
caractéristiques que je viens d'énoncer: il faut cependant en
distinguer trois classes bien différentes; l'Arabe pasteur, qui semble
être la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de
faire, et les deux autres qui en dérivent; l'Arabe Bédouin, auquel
une indépendance plus exaltée et l'état de guerre dans lequel il vit
donnent un caractère de fierté sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus
civilisé, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par
conséquent, le plus varié de forme et de caractère, comme on peut le
remarquer dans les têtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou
paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui
forment la classe la plus abjecte.
Les Turcs ont des beautés plus graves avec des formes plus molles;
leurs paupières épaisses laissent peu d'expression à leurs yeux; le nez
gras, de belles bouches bien bordées, et de longues barbes touffues, un
teint moins basané, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et
lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient être noblesse, et qui
leur conserve un air de protection, malgré la nullité de leur autorité:
à parler en artiste, on ne peut faire de leur beauté que la beauté d'un
Turc. Il n'en est pas de même des Grecs, qu'il faut déjà classer au
nombre des étrangers formant des espèces de collèges séparés des
indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et
d'esprit, la délicatesse et la souplesse de leurs traits et de leur
caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs
ancêtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur
élégance et de leur goût. L'avilissement où on les a réduits, par la
peur qu'inspire encore la supériorité de leur esprit a fait d'un grand
nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus à eux-mêmes, ils
arriveraient peut-être bientôt jusqu'à n'être plus, comme autrefois,
que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui désire le plus vivement
une révolution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cérémonie
(c'était la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec
s'approcha de moi, me baisa l'épaule, et, le doigt sur ses lèvres, sans
oser proférer une parole, me glissa mystérieusement un bouquet qu'il
m'avait apporté: cette seule démonstration était un développement tout
entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et
de ses espérances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Ãgypte ce
qu'ils sont partout; haïs, sans être craints; méprisés et sans cesse
repoussés, jamais chassés; volant toujours, sans devenir très riches,
et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intérêt.
Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur
caractère physique est plus conservé en Ãgypte, mais il m'a paru
frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nôtres; les beaux,
surtout les jeunes, rappellent le caractère de tête que la peinture a
conservé à Jésus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et
n'a pas pour époque le quatorzième siècle et le renouvellement des
arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Ãgypte,
les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce
qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune
bien ou mal acquise.
Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits
caractéristiques très prononcés; ce sont les Barabras ou gens d'en haut,
qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie.
Dans ces climats brûlants, la nature avare leur a refusé tout superflu;
ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles,
et des tendons, plus élastiques que forts; ils font par activité et par
lesteté ce que les autres font par puissance: il semble que l'aridité
de leur sol ait pompé la portion de substance que la nature leur devait;
leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable
absolument à la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne
ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs
yeux sont profonds et étincelants, sous un sourcil surbaissé; leurs
narines larges, avec le nez pointu, la bouche évasée sans que les
lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits
flocons: ridés de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se
prononce chez eux qu'Ã la blancheur de la barbe; tout le reste du corps
est grêle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons:
on les emploie le plus ordinairement à garder les magasins, et les
chantiers de bois: ils se vêtissent d'une pièce de laine blanche,
gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachés et
fidèles à leurs maîtres.
Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Ãgypte à toutes les nations
de l'Afrique qui sont désignées sous le nom de Maugrabins, ou gens de
l'ouest. C'était le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui
avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire,
n'avait pu empêcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver
avant lui dans le désert, et d'attaquer la caravane à Belbeis, d'en
partager les trésors avec les Arabes et l'émir Adgis, qui devaient la
protéger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'à nous que les dévots
mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux à trois cents,
composés de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'à Tripoli:
ils étaient dans un tel état de fatigue qu'ils se ressemblaient tous:
aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides,
ils étaient aussi exténués que des prisonniers qu'on aurait oubliés
dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui
rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on
pense à l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, à tout ce
qu'ils ont eu à souffrir dans cette immense et terrible traversée, on
reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de
fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que
la considération attachée au titre d'adgis ou _pèlerins_, que portent
avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui
peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, Ã une telle
entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les
adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres
musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu.
Ne pourrais-je pas être accusé d'un peu d'_adgisme_, dans le voyage que
j'entreprends, et de braver des difficultés pour faire partager
mon enthousiasme? mais ma propre curiosité rassure ma conscience; j'ai
pour moi auprès des autres le peu de séduction de mon style, et la
naïveté de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me
cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure desséchée Ã
celles des deux adgis que j'ai dessinés.
On nous avait aussi envoyé quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans
doute le quartier général ne savait que faire: je fus curieux de les
observer, sans réfléchir que ce n'est point une nation, mais un
ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux
qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eût une physionomie
assez caractérisée pour mériter d'être dessiné; il y avait cependant
des Mingréliens et des Géorgiens; mais soit que la nature les eût
déshérités de ce qu'elle a départi de beauté à leur contrée, soit que
les femmes en soient dotées plus avantageusement, j'attendis que
d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractéristiques.
J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Ãgyptiennes au moment où
notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont
elles se couvrent: mais quand même, ce qui n'est pas à présumer, les
hommes, nous sacrifieraient leurs préjugés sur cet article, la
coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient Ã
l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes
l'austérité dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai
pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour
lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en général
les formes des statues égyptiennes de la déesse Isis: les femmes du
peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes
les autres parties du corps, découvrent à tout moment, non des attraits,
mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste
que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croître elles
commencent à tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile
de persuader jusqu'où quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni
noire ni blanche, est basanée et terne: elles se tatouent les paupières
et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas
encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des
fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurée. Leur
draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de
flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'Ã terre, n'attristait
tout l'ensemble du costume jusqu'Ã le faire ressembler au lugubre habit
de pénitent.
Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en
témoigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma
qualité d'étranger, il crut qu'il pouvait, pour me fêter mieux, me
faire déjeuner avec son épouse. Elle était mélancolique et belle: le
mari, négociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète:
sa femme, éblouissante de blancheur, avait des mains d'une beauté et
d'une délicatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les
présenta: nous n'avions pas grand-chose à nous dire; je caressais ses
mains; elle, très embarrassée de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me
les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle
crût que je m'en étais lassé: je ne sais comment cette scène eût fini,
si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eût apporté les
rafraîchissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une
manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus
apercevoir que son insouciante mélancolie n'était qu'un air de grande
dame qui, selon elle, devait la rendre supérieure à toutes les
magnificences dont elle était entourée et couverte. Avant de la quitter,
j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme;
celle-ci était une naturelle du pays qu'avait épousée un Franc: elle
parlait italien, elle était douce et belle, elle aimait son mari; mais
il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui: jaloux,
il lui suscitait à tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle
renonçait toujours à celui qui avait été l'objet de sa jalousie: mais
le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et
cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle
demeurait vis-à -vis de mes fenêtres; la rue était étroite, et par cela
même j'étais tout naturellement devenu le confident et le témoin de ses
chagrins. La peste se déclara dans la ville: ma voisine était si
communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement
elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement à son mari, et
ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la
naïveté de ses désordres, la sincérité de ses regrets, m'avaient
intéressé, d'autant que, simple confident, je n'avais à la quereller ni
comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'étais point Ã
Rosette lorsque la peste désola ce pays.
_Tournée dans le Delta.--Almés_.
Nous partîmes enfin pour le Delta, pour cette tournée si longtemps
attendue, où nous allions fouler un terrain neuf pour tout Européen et
même pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient
rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser
les avanies. Nous partîmes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes
le Nil en bateau, le général Menou, le général Marmont, une douzaine de
savants ou artistes, et un détachement de deux cents hommes d'escorte.
On avait cru tout prévoir, et ce que l'on avait oublié était
l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race
Arabe que les vices; les voyageurs qui n'étaient point écuyers, et qui
n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans
bât, hésitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient à un
voyage qu'ils avaient désiré si ardemment et commencé avec tant
d'enthousiasme: cependant peu à peu tout s'arrangea, et nous nous mîmes
en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera,
Abougueridi, Melahoué, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat,
Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes Ã
Berimbal à la nuit fermée. Je place ici la nomenclature, peu
intéressante de tous ces villages, pour donner une idée de la
population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui
nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce
qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa
résidence dans la capitale. à Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent
dans le canal; nous ne fûmes rassemblés qu'à minuit: on ne nous
attendait plus; nos hardes et nos provisions étaient toutes mouillées:
après un souper difficile à obtenir, nous nous couchâmes comme nous
pûmes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous être
séchés, nous nous rendîmes à Métubis en deux heures de marche,
rencontrant autant de villages que la veille.
Le général avait un travail à faire avec les cheikhs des environs, un
éclaircissement à prendre, et une explication à avoir sur des fautes
passées: il fut résolu que nous ne nous mettrions en route que le
lendemain; Métubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment
à la curiosité: il est possible d'abord qu'elle ait été bâtie sur les
ruines de l'antique Métélis; et, d'un autre côté, par la licence connue
et permise de ses moeurs, elle a succédé à Canope, et à la même
réputation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquités; tout ce
que nous y trouvâmes de granit était employé à moudre le grain, et
paraissait y avoir été apporté d'autre part pour être consacré à cet
usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, Ã une lieue et demie; il
était tard, notre intérêt se reporta sur l'autre curiosité; nous
demandâmes en conséquence aux cheikhs de nous faire amener des almés,
qui sont des espèces de bayadères semblables à celles des Indes: le
gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-être
partie, mettait quelque difficulté à leur permettre de venir; souillées
par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de réputation,
perdre même leur état: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un
Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu
chez eux peut encore être profané par nos regards; mais quelques vieux
torts à réparer, la présence d'un général, et surtout de deux cents
soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous
laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagé les considérations
politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous
disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire
devoir être les moindres faveurs, celles de découvrir leurs yeux et
leur bouche, car le reste fut livré comme par distraction; et bientôt,
on ne pensa plus avoir quelque chose à nous cacher, tout cela cependant
à travers des gazes colorées et des ceintures mal attachées, qu'on
raccommodait négligemment avec une folie qui n'était pas sans agrément,
et qui me parut un peu française. Elles avaient amené deux instruments,
une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait
avec les mains: elles étaient sept; deux se mirent à danser, les autres
chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites
cymbales de la grandeur d'un écu de six livres: le mouvement par lequel
elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce Ã
leurs doigts et à leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse;
mais bientôt elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression
grossière et indécente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait
au dégoût de ces tableaux, c'est que dans les moments où elles
conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlé
venait, avec l'air bête du Gilles de nos parades, troubler d'un gros
rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse.
Elles buvaient de l'eau-de-vie à grands verres comme de la limonade;
aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles étaient fatiguées, et
flétries excepté deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si
frappante à deux de nos femmes célèbres à Paris, que ce ne fut qu'un
cri lorsqu'elles se découvrirent le visage: la grâce est tellement un
pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre
éducation que celle réservée au plus infâme métier dans la plus
corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la
délicatesse des manières des femmes à qui elles ressemblaient, et la
caressante et douce volupté qu'elles réservent sans doute pour ceux Ã
qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais
voulu que Josephina ne se fût pas permis de danser comme les autres.
Malgré la vie licencieuse des almés, on les fait venir dans les harems
pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus
agréables à leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de
chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il
n'est pas étonnant qu'avec des moeurs où la volupté est le principal
devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les
institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fêtes que se
donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois
réjouir l'intérieur de son harem, il les fait aussi appeler.
Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar,
c'est-Ã -dire la _Montagne Rouge_, nom qui vient sans doute du monticule
de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne
conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans
monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et
détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le
désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis,
capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie
orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un
marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le
lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route
pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées
encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza
capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les
Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de
décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de
tessons sans forme, Ã ces tas de briques dont il n'y avait pas une
d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de
terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la
fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une
des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et
on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique
l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que
quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de
navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous
n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider Ã
l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions
quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement
de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui
était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de
murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas
sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins
cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues,
attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien
ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès
que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce,
et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes
Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés
notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des
habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je
ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu
près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours
auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme
des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai
remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la
guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent
de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait
à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.
Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au
lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi
lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y
amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de
toutes les parties de l'Ãgypte; et le plus grand miracle que fasse
Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans
pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les
femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute
l'extension imaginable.
On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes
tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une
chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou
donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans
la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait
préparer, pour en faire un dessin.
Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages
du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans
cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous
avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Ãtait-ce Saïs? Toujours
séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut
dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son
antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était
la métropole de toute cette partie inférieure de l'Ãgypte. Nous
traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure:
le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.
Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une
ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous
rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité;
nos recherches obstinées dans tous les environs furent également
vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.
Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur
du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous
passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la
qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.
Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé,
quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de
quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles
nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les
terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de
communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des
eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets,
notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant.
On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions
sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant,
deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue,
pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval,
deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou
et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi,
formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un
cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque
distance en arrière: nous observions la position avantageuse et
pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque
tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. _Ils
nous attendent avec des fusils_; on nous criait _Erga, En arrière_. Nos
guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une
fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit
aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde
décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de
nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous
aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau,
marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans
ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte
toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son
cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le
faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue
d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie,
sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter
aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour
prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop
tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous
rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et
dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps
pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car
pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans
un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer,
grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une
digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain
que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le
parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés,
nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous
revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter
d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous
arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé
firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux
dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui
les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce
faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec
quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château;
ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et
une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc;
mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque
fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son
cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour
courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux
généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe;
nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le
feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous
tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous
enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats
et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls Ã
cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le
point de mire des trois côtés de la place: au même instant que
j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué
comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou:
je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le
général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de
là : le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient
couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient
poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la
retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle
dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes,
et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour
approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la
porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes
à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. à l'entrée
de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les
habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements:
bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les
moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une
décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer
en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous
arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh
lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions
affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas
espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte,
lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous
n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas
assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite,
et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa
belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que,
sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un
instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis Ã
dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés
qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et
rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant
qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux
pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous
trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de
recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils
voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs
possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence;
nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans
l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient
abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur f
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/22780