Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7
by duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary · French · Gutenberg #22386 · 569,687 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 7
Author: duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary
Release date: August 25, 2007 [eBook #22386]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/22386
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, TOME 7 ***
Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
MEMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.
TOME SEPTIÈME.
PARIS,
A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
1828.
CHAPITRE PREMIER.
L'impératrice quitte Paris.--Le roi de Rome refuse de sortir des
Tuileries.--Conseil de défense.--Le prince Joseph.--Arrivée du général
Dejean.--Encore le duc de Dalberg.--Je reçois ordre de suivre
l'impératrice.--M. de Talleyrand.--Ses instances pour se faire autoriser
de rester à Paris.--Il n'était donc pas bien sûr de ses trames, ou il
avait de bien grandes répugnances pour les Bourbons.
Le lendemain, dès sept heures, les dispositions du départ étaient
faites. Le bruit se répandit promptement que l'impératrice s'éloignait.
La foule accourut, et la place du Carrousel fut bientôt couverte d'une
multitude d'hommes, de femmes qui ne demandaient pas mieux que de couper
les traits, de renvoyer les attelages, et de voir la régente courir
généreusement avec eux les dernières chances de la fortune. Mais tel
était le respect que l'on portait encore à sa personne et à ses
volontés, que, dans une foule immense dont chacun eût voulu la retenir,
il ne se trouva personne qui osât même en manifester l'intention. Une
simple tentative eût cependant tout sauvé, car l'impératrice était loin
d'approuver la résolution qui avait été prise. Le prince Joseph,
l'archi-chancelier ne l'approuvaient pas davantage. Ils l'avaient
appuyée, parce que les ordres de l'empereur étaient précis; mais ni l'un
ni l'autre ne se faisaient illusion sur les conséquences dont elle
serait suivie.
Marie-Louise était dans la même situation d'esprit. Chacun voyait ce
qu'il fallait faire, sans que personne osât l'ordonner. Joseph proposait
à l'impératrice de prendre l'initiative, l'impératrice se rejetait sur
le conseil de régence, et observait que l'empereur ne lui avait donné un
conseil que pour la guider; que c'était à ceux qui en étaient membres à
lui tracer la conduite qu'elle devait suivre; que pour rien au monde
elle ne se mettrait en opposition avec les volontés de l'empereur.
Joseph observa alors qu'avant de quitter la capitale, il convenait au
moins de s'assurer des forces qui la menaçaient. Il partit à la pointe
du jour pour aller lui-même prendre connaissance de l'état des choses.
L'impératrice voulait, comme elle en était convenue, attendre son retour
pour prendre une décision; mais les avis les plus alarmans, les rapports
les plus contradictoires se succédaient d'un instant à l'autre: le
ministre de la guerre la pressait, elle céda et monta en voiture sur les
onze heures du matin.
Elle fut suivie des personnes qu'elle avait désignées pour
l'accompagner, et s'éloigna sous l'escorte de ses gardes ordinaires. La
foule lui donna des marques d'intérêt dans ce moment cruel; mais si
quelqu'un eût été assez hardi pour couper les traits des attelages, il
n'y eût plus eu de responsabilité à craindre, l'indécision eût disparu,
et tout eût été sauvé. Une chose remarquable, c'est la résistance
qu'opposa le roi de Rome au moment où l'on voulut l'emporter chez sa
mère. L'enfant se mit à crier que l'on trahissait son papa, qu'il ne
voulait pas partir. Il saisissait les rideaux de l'appartement, et
disait que c'était sa maison, qu'il n'en sortirait pas. Il fallut tout
l'ascendant de madame de Montesquiou pour le calmer; encore fallut-il
qu'elle lui promît bien de le ramener pour le décider à se laisser
emporter chez sa mère.
Après le départ de l'impératrice, le pouvoir tomba dans les mains du
prince Joseph, qui quitta le Luxembourg, où il demeurait, pour venir
s'établir aux Tuileries. Il chercha à prolonger la défense, à utiliser
le peu de moyens qui nous restaient, et ne se montra indifférent qu'à ce
qui n'intéressait pas le service de l'empereur; car, je dois le dire,
l'intrigue ne fut pas inactive autour de lui. Déjà avant que l'armistice
de Lusigny fût rompu, il y avait eu un commencement de tentative pour le
décider à se déclarer protecteur de l'empire, et faire prononcer par le
sénat la déchéance de l'empereur. Les hommes qui étaient à la tête de ce
complot étaient à peu près les mêmes que ceux qui, quinze jours après,
se mirent en mouvement pour faire rappeler la maison de Bourbon, avec
laquelle ils répugnaient de s'allier, ou du moins n'avaient pas encore
de rapports bien arrêtés. Le prince Joseph non seulement rejeta
l'insinuation, mais il démontra à ceux qui la lui présentaient le danger
d'une entreprise dont le résultat le moins fâcheux devait détruire les
dernières ressources qui restaient à l'empereur, dont l'ombre nous
défendait encore; qu'elle pouvait même engendrer la guerre civile, et
mettre les Français aux prises les uns avec les autres; qu'au surplus,
quelles que fussent les chances, on se trompait beaucoup, si on le
croyait capable de se ranger parmi les ennemis de son frère. Il ajouta
qu'il voulait bien oublier cette proposition, mais il défendit qu'on lui
en parlât davantage, ou que l'on y donnât aucune suite, parce qu'alors,
il en ferait poursuivre les auteurs.
Le prince de Bénévent avec l'archi-trésorier et les ministres restèrent
à Paris. Le moment approchait où cette longue agonie allait se terminer.
Le départ de l'impératrice ne pouvait rester ignoré des ennemis, qui
étaient aux portes de la capitale. Il fut aussi le signal d'une quantité
d'autres départs particuliers qui avaient tardé jusqu'à ce moment à
s'effectuer, en sorte que, depuis la barrière de Paris jusqu'à Chartres,
ce n'était plus, pour ainsi dire, qu'un immense convoi de voitures de
toute espèce. On ne peut se faire une idée de ce spectacle lorsqu'on ne
l'a pas vu. Que l'on se figure le désordre qui accompagnait cette scène
de désolation, et l'on sera moins étonné des conséquences dont elle a
été suivie.
Paris était dans un état de désertion vers le midi, et toute la
population du voisinage y affluait vers le nord. Cependant les ennemis,
qui avaient, les jours précédens, poussé sur la route de Meaux le petit
corps aux ordres du général Compans, venaient de le rejeter encore
jusque sur les approches de la barrière de Bondy, entre l'étang de la
Villette et les hauteurs de Ménilmontant. Les souverains alliés étaient
là en personne.
De leur côté, les corps des maréchaux Marmont et Mortier, appelés au
secours de la capitale, étaient arrivés à Saint-Mandé la nuit qui
précéda l'attaque. Le soir, ils prirent leur positions de bataille:
Marmont appuya sa droite à la Marne, et développa à sa gauche les
troupes de Mortier sous les hauteurs de Montmartre. Il était chargé de
la direction des corps[1]; il avait fait reconnaître Romainville, et
croyait, sur la foi des rapports qui lui avaient été faits, que les
alliés n'y avaient pas paru: il fit marcher sur le village. Les Russes
l'occupaient en force. L'action s'engagea, et devint bientôt des plus
vives. Le duc de Padoue, qui conduisait la droite, ne put se soutenir:
atteint, au milieu de la mêlée, d'un coup de feu qui le mit hors de
combat, il fut remplacé par le général Lucotte, qui vint se reformer au
cimetière du P. Lachaise. Ce mouvement rétrograde découvrait tout-à-fait
la route qui va de Belleville à Saint-Mandé. Le duc de Raguse fut obligé
d'abandonner l'attaque de Romainville pour venir en toute hâte couvrir
le premier de ces deux villages. Il était temps, car le général Compans
avait abandonné la position qu'il occupait dans le bassin de la Villette
pour se retirer plus en arrière. Les Russes, qui n'étaient plus contenus
par nos troupes, s'étaient portés en avant, et débouchaient déjà sur sa
droite, que le duc de Raguse ignorait encore la retraite de son
lieutenant. Il fit néanmoins bonne contenance, et réussit à opérer son
mouvement.
Pendant que ces choses se passaient, Paris était témoin d'une scène qui
fait la honte de ceux qui en étaient les auteurs. Il y avait plus d'un
mois que la garde nationale demandait avec instance qu'on lui délivrât
des fusils de munition, au lieu de ces piques ridicules avec lesquelles
on l'avait en grande partie armée; elle avait renouvelé plusieurs fois
sa demande sans pouvoir rien obtenir. J'en écrivis à l'empereur, qui me
répondit: «Vous me faites une demande ridicule; l'arsenal est plein de
fusils, il faut les utiliser.»
J'avais montré cette lettre au prince Joseph et au ministre de la
guerre. Celui-ci m'avait répondu qu'il n'avait que très peu de fusils,
qu'il les conservait pour l'armée, qui en avait besoin à chaque instant,
en sorte que je ne pus rien obtenir. Ce ne fut qu'au moment où l'on
attaquait les troupes postées sous les murailles de Paris, que le duc de
Feltre consentit à livrer à la garde nationale quatre mille fusils au
lieu de vingt mille dont elle avait besoin; encore, pour couronner
l'oeuvre, ne distribua-t-on les quatre mille fusils que lorsque les
différentes légions étaient déjà réunies. Les chariots chargés de ces
armes furent amenés devant elles, et on en fit la distribution.
L'artillerie n'avait reçu que la veille dans la nuit l'ordre de délivrer
ces fusils; à cette heure, le sort de Paris ne paraissait plus douteux.
Le ministre de la guerre surtout ne dissimulait pas qu'il regardait la
capitale comme perdue. Pourquoi donc ne pas ouvrir alors les arsenaux à
la population, ne pas lui abandonner tout ce qu'ils contenaient,
puisqu'on ne pouvait pas empêcher ces armes de tomber dans les mains des
ennemis?
À la pointe du jour, le prince Joseph s'était établi à Montmartre, et
avait fait prévenir les membres du conseil de défense de venir le
joindre. J'y étais appelé, je m'y rendis un des premiers. Le tambour
battait de tous côtés dans Paris; les citoyens s'assemblaient, le
dévouement était général dans les faubourgs. Lorsque j'arrivai à
Montmartre, je ne fus pas peu surpris de n'y voir aucune disposition de
défense; on y avait grimpé deux ou trois pièces de campagne, et il y en
avait deux cents dans le Champ-de-Mars, que l'on aurait pu transporter
sur n'importe quel point de Paris avec les chevaux de carrosses de cette
capitale. Le ministre de la guerre n'avait qu'un mot à dire, il ne le
dit pas; rien ne fut disposé pour la défense, les plateformes n'étaient
pas même ébauchées; il n'y avait pas une esplanade de faite pour mettre
du canon en batterie.
Bien plus, Montmartre était sans troupes; la garde nationale fut obligée
de l'occuper. Le moment où sa présence aurait pu y être utile était
celui où elle recevait les quatre mille fusils que l'on avait eu tant de
peine à arracher des arsenaux.
L'ennemi, dont le plan était arrêté, avait développé tous ses moyens. Il
faisait des progrès rapides sur les hauteurs de Belleville et de
Ménilmontant, où on n'avait pas à lui opposer le quart des troupes qu'il
avait déployées sur ce point.
Les membres qui devaient composer le conseil de défense n'étaient pas
arrivés; le prince Joseph m'engagea à aller moi-même voir ce qui se
passait sur le point où l'attaque paraissait s'échauffer, et revenir lui
rendre compte de ce que j'aurais vu. Je m'y rendis par l'extérieur de la
muraille d'enceinte. Déjà nos troupes commençaient à céder; elles se
défendaient cependant avec courage, et cela était d'autant plus
méritoire, que l'issue du combat ne pouvait pas devenir favorable.
Un autre incident qui survint contribua encore à aggraver leur position:
les deux maréchaux furent obligés de se rendre au conseil de défense;
pendant qu'ils se transportaient des hauteurs de Ménilmontant à celles
de Montmartre, les ennemis, qui étaient déjà si nombreux, avaient encore
l'avantage de n'avoir pas affaire à ceux qui étaient personnellement
chargés du commandement.
Le conseil était composé du ministre de la guerre, des deux maréchaux,
du commandant de Paris avec quelques autres officiers-généraux. Il lui
arrivait à chaque instant les nouvelles les plus fâcheuses; il voyait,
du point où il était, les troupes ennemies qui couvraient la plaine
entre Saint-Denis et la capitale. Les chefs de corps, revenus à leur
poste, donnèrent cependant à la défense un élan qui imposa quelque temps
aux alliés. Mais ceux-ci recevaient incessamment de nouveaux renforts,
le soleil n'était pas aux deux tiers de sa course. Une plus longue
résistance fut jugée impossible. Marmont fit connaître ce fâcheux état
de choses à Joseph, qui lui répondit par le billet suivant:
«Paris, le 30 mars 1814.
«Si M. le maréchal duc de Trévise et M. le maréchal duc de Raguse
ne peuvent plus tenir leurs positions, ils sont autorisés à entrer
en pourparlers avec le prince de Schwartzenberg et l'empereur de
Russie, qui sont devant eux.
«_Signé_ JOSEPH.
«Montmartre, à midi un quart.
«Ils se retireront sur la Loire.»
Marmont se mit alors en communication avec l'ennemi. Ses parlementaires,
accueillis à coups de fusil sur la route de Belleville, furent mieux
reçus sur celle de la Villette. Ils furent admis, annoncèrent que le
maréchal était autorisé à traiter, et demandèrent une suspension
d'armes, qui fut accordée.
Au moment où ces choses se passaient à Belleville, le général Dejean
arrivait à Paris avec des dépêches de l'empereur. Ce prince se trouvait
aux alentours d'Arcis-sur-Aube, lorsqu'il apprit la marche des alliés
sur la capitale. Il entrevit de suite les fatales conséquences que ce
mouvement pouvait avoir; il chargea le colonel Gourgaud d'aller en toute
hâte s'emparer des ponts de Troyes, d'expédier de cette ville un
courrier qui annonçât au ministre de la guerre que l'armée accourait au
secours. Le colonel Gourgaud n'était pas arrivé à Troyes, qu'il y fut
joint par le général Dejean, dépêché directement à Paris. La poste
manquait de chevaux; Gourgaud donna celui qu'il était parvenu à se
procurer, et Dejean poursuivit sa route. Il arrive au moment où
l'attaque est la plus vive, descend chez son père, prend un cheval et
court à Montmartre. Le prince Joseph venait de s'éloigner; il se mit sur
ses traces, et le joignit au milieu du bois de Boulogne. Il lui transmit
les dépêches de l'empereur, et l'engagea à retourner à Paris. Le prince
s'y refusa; il répondit qu'il était trop tard, qu'il avait autorisé les
maréchaux à traiter; il engagea du reste le général à se rendre auprès
d'eux et à leur faire connaître les ordres dont il était porteur. Dejean
joignit en effet le maréchal Mortier, qui combattait près du canal de la
Villette, lui transmit les instructions dont il était chargé. De
nouvelles ouvertures avaient été faites; les alliés ou du moins
l'Autriche semblaient disposés à les accueillir; on était près de
s'entendre. Il fallait, à tout prix, gagner quelques heures, et sauver
la capitale des malheurs de l'occupation. Le duc de Trévise adopta
vivement cette idée. Il fit approcher un tambour, et écrivit, au milieu
de la mitraille qui décimait ses carrés, la lettre suivante.
«Sous Paris, le 30 mars 1814.
«À S. A. S. le prince Schwartzenberg, commandant en chef les armées
combinées.
«PRINCE,
«Des négociations viennent d'être ouvertes de nouveau, M. le duc de
Vicence est parti pour se rendre auprès de S. M. l'empereur
d'Autriche; le prince de Metternich doit être en ce moment auprès
de l'empereur Napoléon: dans cet état de choses, et au moment où
les affaires peuvent s'arranger, épargnons, prince, l'effusion du
sang humain. Je suis suffisamment autorisé à vous proposer des
arrangemens. Ils sont de nature à être écoutés. J'ai donc l'honneur
de vous proposer, prince, une suspension d'armes de vingt-quatre
heures, pendant laquelle nous pourrions traiter pour épargner à la
ville de Paris, _où nous sommes résolus de nous défendre jusqu'à la
dernière extrémité_, les horreurs d'un siége.
«Je prie V. A. S. d'agréer l'assurance de ma haute considération,
et je saisis cette occasion pour lui exprimer de nouveau les
sentimens de l'estime personnelle que je lui porte.
«_Signé_, le maréchal duc DE TRÉVISE.»
Le duc de Trévise avait à peine expédié sa lettre, qu'un des officiers
du duc de Raguse vint lui donner connaissance de la convention que ce
maréchal avait conclue. Dès-lors, sa démarche devenait un hors-d'oeuvre;
il jugea bien que les nouvelles qu'il avait transmises au généralissime
ne paraîtraient qu'un leurre destiné à gagner du temps. C'est en effet
ce qui arriva. Schwartzenberg ne se borna pas à révoquer en doute les
ouvertures dont il lui parlait, il contesta jusqu'à la possibilité d'un
rapprochement[2]. Rien n'était cependant plus réel que les négociations
qu'avait annoncées le maréchal.
Outré de voir que son négociateur n'avait rien su conclure, l'empereur
avait pris le parti d'être lui-même son diplomate, et de se mettre en
communication directe avec l'empereur d'Autriche. Il avait fait appeler,
dans la nuit du 25 au 26 mars, le colonel Galbois, lui avait remis des
dépêches pour ce prince, et après lui avoir spécialement recommandé
d'éviter les Russes, de ne parlementer qu'avec les troupes du souverain
auprès duquel il était envoyé, il lui avait dit: Allez, faites
diligence, _vous portez la paix_. Le colonel réussit à échapper aux
cosaques, mais ne put pousser jusqu'à Dijon. Du reste, il fut
parfaitement accueilli, et reçut, dans la matinée du 28, l'assurance que
les propositions qu'il avait transmises étaient agréées. L'adjudant de
l'empereur d'Autriche qui vint lui donner communication des intentions
de ce prince, lui apprit que chacun des trois grands souverains était
autorisé à traiter, à signer pour les deux autres; que ce n'était pas
avec l'Autriche seule, mais avec toute la coalition, que la paix était
faite. Le colonel demandait une réponse écrite; mais la rédaction d'une
pièce de cette importance exigeait du temps, le moindre retard pouvait
de nouveau tout compromettre; il partit, sur l'assurance réitérée
qu'elle serait incessamment expédiée. Elle le fut en effet; mais un
parti de cosaques fondit sur les parlementaires qui en étaient porteurs.
Français et Autrichiens, tout fut enlevé, et l'on poussa d'autant plus
vivement l'entreprise qu'on avait formée sur Paris.
Cette circonstance était sans doute ignorée par Schwartzenberg,
puisqu'au lieu d'accueillir les ouvertures du duc de Trévise, il lui
répondit par l'envoi d'une pièce odieuse sur laquelle je reviendrai tout
à l'heure. Les choses restèrent dans l'état où elles étaient; il ne vint
à la pensée de Dejean ni de Mortier de faire connaître à Marmont
l'arrivée prochaine de l'empereur, d'user le temps de la suspension
d'armes, et de tenter un nouvel effort pour atteindre la nuit.
Les deux maréchaux se réunirent paisiblement à la barrière de la
Villette, où ils arrêtèrent, avec M. de Nesselrode et le comte Orloff,
la capitulation que signèrent le colonel Fabvier et le colonel
Saint-Denys, l'un officier d'état-major, et l'autre premier aide-de-camp
du duc de Raguse.
Ainsi finit cette déplorable affaire, et le sort de la France fut
décidé.
L'empereur n'avait cependant demandé à Paris que de se défendre quatre
ou cinq jours, et il avait annoncé, en quittant la capitale, qu'il
serait possible que, par suite des manoeuvres qu'il était obligé de
faire, les ennemis s'approchassent jusque sous les murailles de cette
grande ville, mais qu'il ne tarderait pas à arriver. On lui avait promis
de ne point s'effrayer de l'approche des ennemis, mais on ne lui tint
pas parole; ce n'est pas Paris qui a des reproches à se faire, tous les
citoyens étaient prêts à suivre ceux qui auraient voulu les conduire; et
si, au lieu de laisser dans les arsenaux ainsi qu'au Champ-de-Mars les
armes et l'artillerie qui y furent trouvées par les ennemis, on les
avait abandonnées à la population de Paris quatre jours plus tôt, elle
aurait su en tirer un meilleur parti. Une faute aussi grave ne doit être
attribuée qu'à ces hommes médiocres qui, avides de faveurs et de
pouvoir, étaient parvenus, à force de bassesses et de protestations de
leur dévouement, à se faire accorder une confiance exclusive; ce sont
eux qui ont disposé de nos destinées en manquant de courage dans les
momens périlleux.
Au moment où l'on faisait prendre au prince Joseph la fatale résolution
dont je viens de parler, les ministres et tout ce qui composait l'action
du gouvernement étaient encore à Paris. On aurait sans doute bien voulu
alors que cette ville fût en état d'insurrection, mais il ne restait que
quelques heures pour distribuer les armes et disposer l'immense
artillerie qui était au Champ-de-Mars, dépaver les rues, et, en général,
prendre l'attitude d'une place déterminée à se défendre: tout cela
aurait pu se faire quelques jours plus tôt, mais lorsque les citoyens de
Paris virent qu'on avait plus de confiance dans les ennemis qu'en eux
pour conserver leur ville, ils ne durent naturellement avoir qu'une fort
mince opinion de ceux aux mains desquels on avait remis le soin de leur
sort. On se regardait avec inquiétude; on se demandait comment cela
allait finir.
J'étais encore sur les hauteurs de Belleville, lorsque le conseil de
défense, qui se tenait à Montmartre, prit la dernière résolution. Je
vins à la barrière Saint-Antoine; je parcourus le faubourg, qui était
prêt à tout, si ce n'est à se rendre; tout le monde demandait instamment
des armes; il y avait de quoi faire une armée des hommes qui étaient
dans ces généreuses dispositions. En montant le boulevard Saint-Antoine
pour me rendre une seconde fois à la barrière, je rencontrai dans une
calèche le duc Dalberg, qui revenait de l'intérieur du faubourg; je lui
demandai d'où il venait; il était très agité. Cette rencontre me surprit
et m'occupa un instant; j'ignorais encore la décision qui venait d'être
prise à Montmartre. Il était facile de lui faire expier ses trames, mais
la partie était perdue; une exécution n'eût servi à rien: je le laissai
aller.
De la barrière Saint-Antoine, je revins à Montmartre. On passait encore
le long du boulevard extérieur, mais les ennemis n'en étaient pas
éloignés. Arrivé au pied de la hauteur, j'appris qu'il était arrivé un
aide-de-camp de l'empereur, et que l'on venait de voir passer le prince
Joseph accompagné du duc de Feltre, avec qui il s'était acheminé le long
du boulevard extérieur qui mène à la barrière de Mousseaux et à celle de
la rue du Roule. Je pris par l'intérieur pour lui couper le chemin et le
rejoindre à la barrière des Champs-Élysées; j'arrivai trop tard. Les
officiers de la garde nationale m'apprirent qu'il s'était dirigé sur le
bois de Boulogne; je cherchais vainement à me rendre raison de cette
marche singulière, lorsque je fus joint par un maréchal-des-logis de la
garde de Paris, qui avait couru après moi depuis le faubourg
Saint-Antoine. Il m'apportait une lettre d'un des secrétaires de mon
cabinet, qui me rendait compte qu'il venait de recevoir pour moi une
lettre très pressée du grand-juge, et qu'on en avait exigé un reçu
circonstancié. Je courus chez moi, et j'y trouvai l'ordre de quitter
Paris à l'instant pour suivre les traces de l'impératrice.
On me rendit compte que M. de Talleyrand était venu, il y avait environ
deux heures; qu'il m'avait attendu et était parti en disant qu'il
reviendrait, qu'il avait à me parler. Je jugeai, par l'heure de la date
que portait la lettre du grand-juge, du motif qui l'amenait. Resté chez
lui pendant que je courais d'une barrière à l'autre, il avait reçu avant
moi la dépêche qui lui prescrivait de quitter Paris, et voulait
m'entretenir à ce sujet. J'avais deviné juste. M. de Talleyrand, revenu
presque aussitôt que je fus arrivé à mon hôtel, se mit à me faire part
de l'embarras où il était. Il ne refusait pas de partir, sans se soucier
beaucoup de le faire. Il recommença ses tirades contre ceux qu'il
accusait de tous les malheurs qui arrivaient, et plaignit vivement
l'empereur de s'en être rapporté aux _ignorans_ qui l'avaient perdu. Il
ajoutait cependant que les mauvais traitemens qu'il en avait reçus
avaient mis tout-à-fait hors de son coeur les anciens sentimens qu'il
avait eus pour lui, et qu'il ne saurait oublier qu'il l'avait sacrifié à
des misérables. Néanmoins il désirait, pour le bien de tous, que
l'édifice ne fût pas détruit, et ce n'était plus qu'à Paris que l'on
pouvait le sauver. Il me demandait à l'autoriser à rester, persuadé que
je ferais une chose utile pour le bien du service de l'empereur et de
tout le monde.
Je ne me laissai pas prendre au leurre, et répondis au diplomate que non
seulement je ne l'autorisais pas à rester, mais que je lui intimais,
autant qu'il était en moi, de partir sur-le-champ pour se rendre près de
l'impératrice; je le prévins même que dès ce moment j'allais surveiller
son départ, et prendre des mesures pour le faire effectuer. Je chargeai
en effet des agens d'avoir l'oeil sur le personnage. Il feignit de se
rendre à mon injonction, et courut solliciter du préfet de police
l'autorisation qu'il n'avait pu obtenir de moi. Le préfet refusa; M. de
Talleyrand fut obligé de se mettre en route, et de se faire
officieusement arrêter pour rentrer à Paris. C'était bien de la
prudence, ou ses plans n'étaient pas encore arrêtés; car enfin à quoi
bon solliciter avec tant de persévérance l'autorisation de rester à
Paris? Si ses conventions eussent été faites, il lui suffisait de se
cacher quelques heures pour se trouver au milieu des Russes; mais il
n'était sûr de rien, il redoutait l'avenir, et voulait, à tout
événement, être en mesure de justifier son séjour dans la capitale. Il
fit croire aux alliés qu'il avait des moyens de consommer la ruine de
l'empereur, et à ses dupes, que les alliés hésitaient, mais qu'il
espérait vaincre leurs répugnances, et ramener les Bourbons.
CHAPITRE II.
Je quitte Paris.--M. Pasquier et M. de Chabrol restent chargés de
veiller à la sûreté de la capitale.--Je suis tenté de revenir sur mes
pas.--Toujours M. de Talleyrand.--L'empereur ne pensait pas que ses
antécédens lui permissent de se rallier aux Bourbons.--Esquisse des
actes des diplomates contre les diverses branches de cette maison.
Aussitôt que M. de Talleyrand fut sorti de chez moi, je m'occupai de mon
départ. Je fis venir le préfet de police, M. Pasquier; après lui avoir
donné connaissance de l'ordre que j'avais reçu, je le chargeai de rester
à Paris, et lui communiquai tout ce que je pressentais devoir être la
suite d'une décision contre laquelle je m'étais vainement élevé. Je ne
lui cachai pas que je ne m'abusais point sur la grandeur du mal, qu'on
allait tenter de déplacer le pouvoir, qu'indubitablement on
s'adresserait à lui pour le faire concourir à cette entreprise; je
l'engageai à se tenir sur la réserve, et surtout à se rappeler son
devoir, qu'un homme d'honneur ne méconnaît jamais. Je lui dis que M. de
Chabrol, qui était préfet de la Seine, dans lequel l'empereur avait eu
assez de confiance pour le charger de l'administration de Paris à
l'approche de l'orage, recevait du ministre de l'intérieur la même
mission que lui-même recevait de moi; qu'ils pouvaient, en réunissant
leurs efforts, empêcher beaucoup de mal et se faire infiniment
d'honneur. M. Pasquier connaissait depuis long-temps mes opinions
particulières sur l'issue de cette lutte; je l'avais souvent entretenu
de tout ce que je craignais, et il y avait beaucoup de choses sur
lesquelles j'étais en confiance avec lui. Je me félicitai de pouvoir le
laisser à Paris dans la circonstance où nous étions, tant à cause de la
considération qu'il s'était acquise par ses talens, qu'à cause de la
réputation que lui avait méritée son caractère intègre. Il me répondit
de manière à confirmer la haute opinion que j'avais de lui: il me dit
qu'il ne doutait pas de l'existence de beaucoup de mauvais projets, mais
que pour lui, il ne serait jamais que le magistrat de la tranquillité
publique; que tant qu'on lui laisserait de l'autorité, il n'en ferait
usage que pour la protéger. Je n'ai pas changé d'opinion sur M.
Pasquier, malgré tout ce qui est arrivé, et je ne fais nul doute qu'il
eût comprimé une révolution populaire de tout son pouvoir; mais
l'impulsion partit de trop haut, il fut obligé de suivre le torrent. Ma
confiance en lui était si forte, que je lui remis un portefeuille dans
lequel étaient toutes les lettres que l'empereur m'avait fait l'honneur
de m'écrire pendant mon administration, parce que je ne voulais pas les
exposer au hasard d'un pillage auquel je pouvais particulièrement être
exposé, en cas d'une révolution que je voyais arriver; il s'en chargea à
condition qu'il lui serait permis de le brûler, s'il survenait quelque
danger pour lui. Le cas survint en effet, et ce précieux dépôt fut
détruit. J'avais fait enlever ma correspondance sécrète, et livré aux
flammes tout ce qui pouvait compromettre les individus qui étaient
attachés au ministère. Je m'étais cru obligé d'assurer le repos d'une
foule de gens qui m'avaient servi.
Dès les premiers jours de février, il ne restait dans les bureaux aucune
pièce qui pût les exposer aux vengeances, ni même les compromettre. Je
laissai le secrétaire-général du ministère à Paris, pour contenir le
personnel de l'administration, et signifiai à M. Anglès, qui était
chargé de l'arrondissement au-delà des Alpes, de me joindre à Blois. M.
Réal, qui était à la tête d'un autre arrondissement, reçut la même
invitation. Quant à M. Pelet de la Lozère, qui dirigeait l'autre, il se
trouvait en mission dans le midi. Toutes les dispositions ayant été
prises, je me mis en route; il était quatre heures et demie. Je voulus
partir par la barrière de Sèvres, mais elle était tellement encombrée de
voitures, que je me décidai à passer par Orléans, persuadé que je
trouverais la route libre. C'est effectivement ce qui arriva.
Jamais je ne m'étais trouvé dans une agitation d'esprit semblable à
celle que j'éprouvai en quittant Paris. J'étais même tenté de retourner
sur mes pas, et peu s'en fallut que je n'enfreignisse l'ordre que
j'avais reçu directement de l'empereur, de ne pas rester à Paris, si
l'impératrice se trouvait obligée d'en partir. Néanmoins, en
réfléchissant aux conséquences qui auraient été la suite d'une
désobéissance sans excuse, dans le cas où les choses eussent pris une
autre tournure que celle que je me flattais de leur donner, je n'osai
pas compromettre ma responsabilité jusque-là. Je n'étais pas sans
inquiétude sur M. de Talleyrand, et si je ne le fis pas arrêter et
emmener de force avec moi, c'est que je n'avais pas de lieu à ma
disposition où je pusse le déposer. Je ne pouvais pas ignorer les rôles
qu'il avait successivement joués dans le cours de la révolution; je
savais qu'il avait servi toutes les factions qui s'étaient tour à tour
arraché le pouvoir, qu'il s'était toujours trouvé dans le port quand
l'orage avait éclaté, et qu'il avait toujours été du parti du plus fort.
Je savais aussi combien il devait être indisposé contre l'empereur, et
tout ce qu'il avait à craindre du parti qui l'avait jeté dans cette
position vis-à-vis de ce prince; je ne pouvais donc pas douter qu'il ne
saisît l'occasion de se venger de ses ennemis, et de se faire une
position tellement forte, qu'il n'eût plus rien à en redouter.
L'empereur savait tout cela encore bien mieux que moi; il avait
d'ailleurs près de lui M. de Bassano, qui n'aimait certainement pas M.
de Talleyrand, et qui le connaissait sous toute sorte de rapports; et
cependant, loin de donner des ordres contre lui, il défendit de
l'inquiéter, et le laissa siéger au conseil de régence. Au reste les
opinions qu'il manifesta jusqu'au dernier moment étaient, il faut le
dire, bien éloignées de motiver des mesures de sévérité. Pourquoi
l'empereur le gardait-il malgré toutes les manoeuvres qu'on lui avait
signalées? C'est parce qu'il lui connaissait des antécédens qui ne lui
permettaient guère de se livrer aux projets de vengeance qui roulaient
dans sa tête, et que le souvenir de ses premiers services n'était pas
effacé. L'empereur a toujours conservé la mémoire de ceux qu'il avait
reçus, et n'a jamais tout-à-fait abandonné un homme dont il avait été
content, n'eût-ce été qu'une seule fois. Il grondait, disait souvent des
choses dures, mais il les oubliait presque aussitôt; le plus souvent ses
mouvemens d'humeur ne provenaient que d'un rapport qu'on lui avait fait,
et qui était quelquefois étranger à celui qui s'offrait à la réprimande.
Je lui ai souvent entendu dire que M. de Talleyrand avait un côté de
bon, que c'était celui qui avait donné le plus de gages contre un
bouleversement en faveur de la maison de Bourbon. J'ai toujours cru que
c'était cette considération qui avait empêché ce prince de le renvoyer
tout-à-fait, comme il en était journellement sollicité. Les antécédens
du diplomate semblaient en effet présenter assez de garanties.
M. de Talleyrand était un des membres de la constituante qui avaient le
plus vivement attaqué la cour de Versailles. Plus tard, il tira parti de
ses faits et actes pour capter la confiance du directoire, dont il fut
le ministre des relations extérieures.
Au retour d'Égypte, il fut un de ceux qui contribuèrent le plus à
renverser le directoire et à dissiper la faction qui travaillait à
appeler au trône le duc d'Orléans, et à son défaut un prince d'Espagne.
Lors du procès de George Cadoudal et de ses complices, en 1804, ce fut
lui qui indiqua le duc d'Enghien comme le seul qui pouvait être
l'individu que signalèrent deux subordonnés de George dans leur
déposition (voir les détails de cet événement au tome II); il décida le
parti qui fut pris à l'égard de ce prince, en faisant remarquer que
l'individu désigné ne pouvait être qu'un prince de la maison de Bourbon,
parce qu'elle seule était intéressée à empêcher le parti révolutionnaire
de profiter du coup qu'avait médité George en venant en France.
Parmi les princes de la maison de Bourbon, il fit observer que le duc
d'Enghien était le seul dont la résolution de caractère et la position
de résidence pussent fixer les soupçons qu'avaient fait naître les
dépositions des compagnons de George. Il appuya son opinion particulière
de détails qu'il avait puisés dans la correspondance des agens de son
ministère, et fit prendre la mesure qui fut exécutée. Il était en France
à peu près le seul qui en avait le secret, et qui peut-être en
connaissait, ou du moins pouvait en prévoir l'issue. Il écrivit aux
envoyés diplomatiques près les princes de la rive droite du Rhin pour
justifier la violation de leur territoire. Cette formalité, je le veux
bien, était commandée par sa position; mais il faut convenir aussi qu'il
fit preuve de réserve dans cette occasion, car enfin il eût suffi d'un
mot jeté dans les salons de l'hôtel de Luines, qu'il fréquentait
assidument alors, pour faire échouer l'entreprise.
Le premier consul, qui ne savait pas même qu'il existât un duc
d'Enghien, ne put voir dans le mouvement que se donna M. de Talleyrand
qu'un acte de dévouement à sa personne, car George et ses complices
n'avaient pas d'autre projet que de lui arracher la vie, et le ministre
ne pouvait avoir, dans le zèle qu'il mettait à les poursuivre, d'autre
but que de livrer au glaive de la justice tout ce qui pouvait avoir eu
part à cette tentative. Le duc d'Enghien n'était pas l'héritier de la
couronne; dans aucun cas, il ne pouvait y être appelé, et il n'y avait
pour l'empereur aucun avantage à se défaire de lui; il ignorait même
qu'il fût si près de Strasbourg; la police ne le savait guère mieux, car
à cette époque elle n'avait pas toutes les ramifications qu'elle eut
depuis. Ce qui se passait au-delà des frontières était uniquement
observé, rapporté et suivi par le ministère des relations extérieures.
La part que prit M. de Talleyrand à cette affaire ne contribua pas peu à
le préserver des atteintes de ses ennemis, qui s'efforçaient de le
présenter comme un agent de la maison de Bourbon. L'empereur, qui fut
très mécontent d'avoir été mal informé dans cette circonstance, ne
laissa jamais échapper le blâme contre qui que ce fût. Il savait tenir
compte des intentions que l'on avait eues; mais il faisait son profit
des erreurs dans lesquelles étaient tombés ceux qui avaient voulu le
servir, afin d'éviter de nouvelles méprises à l'avenir. Indépendamment
de cet antécédent, qui pouvait être mis en ligne de compte, M. de
Talleyrand en avait d'autres.
Il avait été l'agent principal de la détrônisation des Bourbons de
Naples, en 1805. Enfin c'était lui qui avait proposé celle de la branche
d'Espagne, qui avait été préparée de longue main. Ses partisans
prétendent qu'il a été étranger à cette conception, mais le bon sens
suffit pour voir qu'un traité qui décidait d'aussi grands intérêts ne
pouvait pas avoir été l'affaire d'un jour, et qu'avant d'avoir réglé les
prétentions en dédommagemens de tout ce qui perdait son existence à la
suite des changemens qui se préparaient en Espagne, il avait fallu bien
des négociations, d'autant plus que cette matière n'avait jamais fait le
sujet de notes écrites, qu'elle avait été traitée entre le prince de la
Paix et M. de Talleyrand, par le canal d'Izquierdo, agent de confiance
du ministre espagnol.
La pièce que j'ai citée dans le volume IV montre d'ailleurs que c'est M.
de Talleyrand qui a suivi la négociation; c'est lui qui a demandé la
cession de territoire et insisté pour changer l'ordre de succession.
Mais ce n'est pas à cela que s'est bornée la part qu'il a prise à cette
affaire: non seulement il l'a conduite, mais, je ne crains pas de
l'affirmer, c'est lui qui en a donné l'idée.
Après la bataille de Friedland, l'empereur m'avait donné le gouvernement
de Koenisberg et de toute la vieille Prusse. Avant l'action, M. de
Talleyrand était allé attendre à Dantzick les événemens et les ordres de
l'empereur, qui lui écrivit de Tilsit de venir s'établir à Koenisberg. Il
y vint; mais à peine était-il arrivé, qu'il reçut un courrier qui lui
apportait une lettre de l'empereur. J'avais moi-même reçu une dépêche
par laquelle ce prince m'ordonnait, de faire préparer un équipage de
pont qui existait à l'arsenal, de l'expédier par le canal, et de le
disposer de manière qu'il pût arriver à Tilsit avec la plus grande
célérité. Je fis part de mes ordres à M. de Talleyrand, qui me montra sa
lettre. L'empereur lui marquait, que: «Alexandre avait fait demander un
armistice de quelques jours; qu'il l'avait accordé; que depuis il lui
avait fait proposer une entrevue dont il ne se souciait que
médiocrement: il n'était pas encore décidé, cependant il réfléchirait;
mais si la paix ne se concluait sur-le-champ, son parti était pris, il
était décidé à passer le Niémen sans délai. Il était d'autant plus porté
à le faire, que les Russes n'avaient plus d'armée, tandis que les deux
tiers de la sienne ne s'étaient pas trouvés sur le champ de bataille de
Friedland.» Et il finissait par lui mander de se rendre près de lui.
L'empereur disait vrai; il n'y avait eu que trois corps d'engagés à
Friedland, et une seule division de cuirassiers, sans compter les
dragons et la cavalerie légère; et après la conclusion de la paix,
lorsque je fus chargé des affaires de France en Russie, je voyageai de
Tilsit à Pétersbourg avec les corps de la garde russe. Les officiers que
je vis, et que je questionnai, convinrent que, hormis la garde, ils
n'avaient, à proprement parler, plus d'armée, et d'après le calcul que
je faisais avec eux, l'empereur de Russie n'aurait pas pu nous opposer
plus de vingt-deux mille hommes de troupes régulières. Nous aurions
passé le Niémen; l'empereur pouvait le faire avec plus de cent cinquante
mille hommes. Nous n'étions qu'au 20 ou 22 juin, et la Pologne était
dans le délire de l'insurrection. Pendant mon séjour en Russie, j'ai
souvent eu occasion de me persuader que c'étaient ces considérations qui
avaient déterminé l'empereur Alexandre à solliciter la fameuse entrevue
du radeau de Tilsit.
M. de Talleyrand, en recevant l'ordre de se rendre à Tilsit, et en
voyant ce que l'empereur me marquait dans la lettre qu'il m'écrivait,
hâta son départ tant qu'il put; il me disait: «Ne vous pressez pas de
faire partir votre pont, j'espère que l'empereur n'en aura pas besoin:
qu'irait-il faire au-delà du Niémen? Il faut lui faire abandonner cette
idée de Pologne. On ne peut rien faire avec ces gens-là; on n'organise
que le désordre avec les Polonais. Voilà une occasion de terminer tout
cela avec honneur; il faut la saisir, il faut même d'autant plus se
hâter, que l'empereur a une affaire bien plus importante ailleurs, et
qu'il peut faire entrer dans un traité de paix. S'il ne le fait pas,
lorsqu'il voudra l'entreprendre, il sera rappelé ici par de nouveaux
embarras, tandis qu'il peut tout terminer dès aujourd'hui. Il le peut
d'autant plus que ce qu'il projette est une conséquence raisonnable de
son système.»
Dans le fait, comment admettre que M. de Talleyrand était étranger aux
affaires d'Espagne? En supposant même qu'il ait eu le projet de trahir
l'empereur en lui faisant faire la paix qui a été conclue à Tilsit, il
n'avait pas affaire à un insensé: l'empereur connaissait l'état de
l'armée russe, les Prussiens n'existaient plus que pour mémoire; notre
armée, à très peu de chose près, était intacte: dans cet état de choses,
qui pouvait arrêter l'empereur dans l'exécution de ce qu'il aurait
voulu? M. de Talleyrand se proposait cependant de le détourner de l'idée
de passer le Niémen et de rétablir la Pologne. Dès-lors, il dut
nécessairement lui expliquer ses motifs, et puisqu'il a été écouté, que
la paix a été faite, peut-on admettre que M. de Talleyrand ait négligé
de le prier de s'expliquer sur ses projets à venir avec l'empereur
Alexandre, dans un moment où il pouvait tout obtenir de ce prince? Le
peut-on, lorsqu'on sait qu'il ne se dissimulait pas que le concours
d'Alexandre était nécessaire pour ne pas voir se renouveler la guerre?
Il n'y a pas d'esprit si borné qu'il soit qui ne voie que c'était folie
de renoncer aux immenses avantages de guerre qu'avait l'empereur, et
d'aller s'embarquer dans une entreprise comme celle d'Espagne, sans être
d'accord avec l'empereur de Russie, qui pouvait reprendre les armes dès
que nous nous serions retirés, et s'allier avec l'Autriche, qui
n'intervenait pas dans ce que l'on faisait à Tilsit. Si la paix qui fut
signée avait eu d'autres bases que celles sur lesquelles elle fut
conclue, on pourrait dire que la Russie était étrangère aux affaires
d'Espagne. Dans l'état d'impuissance où elle se trouvait, son monarque
venant lui-même traiter au quartier-général de l'empereur, et, au lieu
de supporter des sacrifices, partageant avec nous les dépouilles des
vaincus, il aurait fallu que nous fussions en démence, pour n'avoir pas
songé à des affaires que nous projetions, et mettre ainsi leur réussite
en problème, en n'y faisant pas participer la seule puissance qui
pouvait en traverser l'exécution.
L'empereur de Russie, non-seulement ne perdit rien, mais obtint qu'on
rendît à son beau-père, le duc de Meklenbourg-Schwerin, ses États, qui
avaient été envahis. Il intercéda pour son allié le roi de Prusse, et
fit si bien, qu'on remit Guillaume en possession d'une partie des
provinces qu'il avait perdues. Il reçut pour lui-même un district qui
fut pris sur le territoire de ce prince. Bien plus, nous ne stipulâmes
rien pour les Turcs, qui avaient perdu la Valachie et la Moldavie en
s'armant pour nous. Il nous était facile de les comprendre dans la paix
que nous faisions. Nous avions le droit du plus fort et celui de
l'équité, qui nous permettaient bien de stipuler pour nos alliés, comme
les Russes le faisaient pour les leurs. Certainement toutes ces
transactions n'eurent pas lieu sans quelque retour de la part de
l'empereur Alexandre, qui, n'ayant rien à nous donner, nous dut porter
en compte ce que nous voulions faire. Si cela n'était pas ainsi, nous
serions inexcusables d'avoir abandonné les Turcs. Je ne m'expliquai
cette conduite de notre part que par ce qu'Alexandre me fit l'honneur de
me dire des entretiens qu'il avait eus avec l'empereur au sujet de la
Turquie, et de leurs projets à venir sur ce pays. Je pense bien que cela
n'aurait pas été absolument fait comme l'empereur de Russie l'espérait;
mais je n'avais pas d'instructions sur ce sujet.
Assurément il énonça des projets sur les Turcs; l'empereur n'aura pas
manqué de lui parler des vues qu'il avait sur l'Espagne, avec la réserve
pourtant que mettent les souverains dans leurs relations. Il n'est pas
possible de supposer, la confidence n'eût-elle pas été entière,
qu'Alexandre ignorait les projets que l'empereur avait formés sur
l'Espagne. Assurément, s'il n'avait été question que d'un simple
arrangement, nous n'eussions pas laissé prendre sur nos alliés les
avantages que nous abandonnâmes aux Russes. D'un autre côté, on ne dut
pas chercher à donner le change à l'autocrate sur les vues qu'on avait
au sujet de la péninsule; car à quoi bon? Il ne pouvait être dupe de
l'artifice; il savait que la maison d'Espagne avait hérité de tous les
droits de Philippe V, et que tant que ses descendans régneraient,
l'ouvrage de la révolution française serait incertain. Il savait qu'il
suffirait _des entreprises_ d'un prince belliqueux, que le hasard
pouvait faire naître en Espagne, pour tout remettre en compromis.
L'histoire ne nous apprend-elle pas que, lorsque Louis XV, encore
enfant, fut attaqué de la petite-vérole, le roi Philippe V crut qu'on
lui cachait le danger de son neveu, et se prépara à passer en France
pour revendiquer ses droits à la couronne? Je crois avoir démontré qu'il
n'est pas vraisemblable que la Russie ait été étrangère aux changemens
projetés en Espagne. Dès-lors M. de Talleyrand ne pouvait les ignorer;
autrement il faudrait convenir qu'il a joué un triste rôle à Tilsit, ce
que personne n'a jamais dit.
CHAPITRE III.
Suite du chapitre précédent.--Petite spéculation de M. de Talleyrand et
du prince de la Paix.--Félicitations que m'adresse le premier de ces
diplomates.--La constance qu'il avait mise à poursuivre les Bourbons
permettait bien de croire tout rapprochement impossible.
Un autre fait encore qui vient à l'appui de mon assertion est celui-ci.
C'est sur la conscription qui fut levée à la suite de la bataille
d'Eylau, que l'on prit la portion de troupes dont on composa les corps
qui s'approchèrent de l'Adour et du Roussillon dans le cours de l'été
suivant. Cette direction indiquait déjà leur destination ultérieure. Eh!
qui en France pouvait avoir démontré la nécessité d'une expédition de ce
genre? Qui pouvait avoir averti des dangers qui seraient quelque jour
dans le cas de menacer cette partie de nos frontières, si ce n'est le
ministre des relations extérieures? Qui a pu rendre compte à l'empereur
des dispositions secrètes du prince de la Paix? Qui a pu mettre sous ses
yeux la proclamation que ce favori adressa aux Espagnols? Personne,
assurément, si ce n'est le ministre des relations extérieures. Je
terminerai par une dernière observation. Sur quoi repose au fond le
traité de Fontainebleau? Sur les notions fâcheuses que le prince de la
Paix avait données à diverses reprises, au sujet des dispositions
hostiles que nourrissait contre la France le prince des Asturies. Ce
malheureux, qui cherchait à se faire une position qui le mît à l'abri
des vengeances dont le menaçait l'héritier du trône, appela vivement
l'attention du cabinet des Tuileries sur les machinations que Ferdinand
ne cessait d'ourdir contre le roi Charles IV. Il annonçait que, si l'on
tardait à prendre un parti contre ce prince, ou quelques dispositions
relatives au pays, il ne répondait de rien, que la première conséquence
de l'avènement du prince des Asturies à la couronne serait un changement
de politique de la part de l'Espagne. Entre des communications
semblables et la conclusion d'un traité comme celui de Fontainebleau, il
a dû y avoir bien des propositions et des réponses. Quelle que soit
l'impudence d'un ministre, il y a bien du chemin à faire avant de
consentir, ou même de proposer de livrer ses maîtres, ou du moins
d'abuser de la confiance qu'ils lui ont accordée pour les effrayer
d'abord sur les dangers qu'il leur avait attirés, et les porter ensuite
à se retirer dans leurs possessions d'Amérique, afin de venir plus
librement recevoir le prix de sa trahison; car enfin le prince de la
Paix s'était engagé à faire partir le roi Charles IV avec sa famille
pour le Mexique, à l'exemple du prince de Portugal, qui avait fait voile
pour le Brésil. Il devait l'accompagner jusqu'à Séville, le quitter
ensuite clandestinement, et aller jouir de la principauté des Algarves.
C'est en effet la proposition qu'il fit dans le conseil à Aranjuez,
d'abandonner l'Espagne pour se retirer au Mexique, qui décida le
mouvement à la tête duquel se mit le prince des Asturies.
Quand on considère le temps qu'il a fallu pour arriver jusqu'à convenir
de tous ces faits, et que l'on reporte ses réflexions à l'époque où les
affaires d'Espagne ont commencé, on est bien forcé de reconnaître
qu'elles n'ont pu être conçues et mises à exécution que sous le
ministère de M. de Talleyrand. S'il n'en avait pas été ainsi, il aurait
fallu que l'on eût établi une négociation directe à côté de ses offices
ordinaires, et assurément il l'aurait traversée tant qu'il aurait pu,
jusqu'à ce qu'il eût fait abandonner la partie au diplomate intrus; cela
eût été dans son devoir et dans son droit sous tous les rapports.
J'admets que l'entreprise sur l'Espagne n'ait été qu'une conception
sortie du cerveau de l'empereur; mais ce prince n'a pu l'exécuter sans
des démarches préliminaires, sans développer ses idées, et les faire
adopter aux hommes qui, par état, se trouvaient obligés de les élaborer
tant en Espagne qu'en France. Or, quel était parmi nous celui qui
convenait le mieux à une négociation qui n'admettait pas d'écriture, et
qui cependant exigeait une grande activité de correspondance? Celui,
assurément, qui, depuis dix ou douze ans, avait présidé à toutes les
transactions qui avaient eu lieu entre la France et l'Espagne; celui
enfin qui avait consolidé le crédit du prince de la Paix, avec lequel il
avait eu une série d'antécédens de toute espèce. Personne autre en
France ne pouvait être chargé d'une semblable négociation; car quels
documens donner à un homme qui aurait eu à débuter par une ouverture
dont le dernier des hommes se serait trouvé blessé? Plus je réfléchis à
tout ce qui a dû précéder la conclusion du traité de Fontainebleau, plus
je reste convaincu que le projet de changer la dynastie d'Espagne est
une conception dont le mérite appartient tout entier à M. de Talleyrand
et au prince de la Paix. Elle a été enfantée en commun par ces deux
diplomates, et n'a été soumise à l'empereur que lorsqu'on a pu lui
démontrer la facilité de son exécution. Je développerai ce qui me porte
à le croire. L'empereur, en suivant, après la bataille de Friedland, le
projet qu'il avait de rétablir la Pologne, pouvait compter sur le
succès. Il n'a sûrement pas abandonné cette grande entreprise afin d'en
tenter une autre, sans que la réussite de celle-ci lui en ait été
démontrée, c'est-à-dire sans s'être fait rendre compte de tout ce que
l'on avait fait pour la mener à fin.
Si l'idée des changemens projetés en Espagne était venue de l'empereur,
il aurait encore eu bien plus de facilité pour les exécuter après avoir
rétabli la Pologne, qui seule eût été en état de contenir ce qui serait
resté de puissance à l'empire russe; l'Autriche n'était pas en état de
s'opposer à ce que l'on voulait faire au-delà des Pyrénées. On peut donc
avancer, en supposant que telle eût été l'arrière-pensée de l'empereur,
qu'il y eut un levier qui mit l'entreprise en mouvement plus tôt qu'il
ne le voulait; ce levier était le prince de la Paix, qui, se trouvant
sur un brasier à Madrid, hâtait, autant qu'il était en lui, la perte de
ses maîtres, pour échapper lui-même à sa ruine. Il était sur la brèche,
appelait au secours, et prétendait qu'il ne pouvait plus tenir, que la
France perdrait l'Espagne, s'il perdait son crédit. Placé dans la
terrible position où il était, il exagérait le danger pour hâter le
remède, et il consentit à tout ce qu'on lui proposa. Or un homme comme
M. de Talleyrand, qui connaissait la situation et les moyens du prince
de la Paix, n'a pas dû manquer de lui imposer des conditions analogues
aux embarras qu'il éprouvait.
Parmi toutes les raisons qui portaient M. de Talleyrand à ne point
abandonner le prince de la Paix, il y en avait plusieurs qui étaient
peut-être des motifs pour le perdre, et c'est le cas de citer une
anecdote qui est peu connue. Après le retour d'Égypte, lorsque le
premier consul fut devenu le chef de l'État, il trouva un arrangement
qui avait été fait entre la France et l'Espagne; cette dernière
puissance s'était engagée à payer à la première, pendant toute la durée
de la guerre, une somme de 5,000,000 par mois.
Le pitoyable état dans lequel étaient nos finances obligea le premier
consul à laisser subsister cet état de choses; mais après la bataille de
Marengo, lorsque l'ordre commença à se rétablir, il ordonna à M. de
Talleyrand d'écrire en Espagne que la France n'ayant plus besoin de cet
argent, il renonçait au droit qu'il avait de l'exiger, et en faisait la
remise au roi Charles, comme un témoignage du désir qu'il avait de ne
point être à charge à ses alliés.
M. de Talleyrand désapprouva la résolution, et fit observer au premier
consul que, si, au lieu défaire la remise, de la somme entière, il
commençait par ne se désister que de la moitié, cela ferait plus
d'effet. On montrerait la progression de l'amélioration des affaires,
et, de plus, on aurait le mérite d'avoir été attentif à observer le
moment où il avait été possible de se passer d'un secours onéreux à
Charles IV. Le premier consul adopta cette idée, et donna en conséquence
l'ordre de commencer par faire la remise de 2,500,000 francs par mois.
Il s'imaginait que ses intentions avaient été suivies; il n'en était
rien: cependant l'Espagne continua à payer en entier le subside, et ce
ne fut qu'après la paix de Lunéville, lorsqu'il ordonna de faire la
remise de la seconde partie, qu'elle cessa le paiement des 5,000,000 que
lui avait imposé le traité de Bâle. Le trésor public, ne recevant plus
rien d'Espagne, avait rayé cet article de ses registres; il n'y avait
plus de moyens de fraude, on n'osa pas continuer à percevoir le tribut.
Le trésor ne touchait que les 2,500,000 francs autorisés par l'empereur;
cependant l'Espagne avait continué de payer les 5,000,000 stipulés. Que
devenait la différence? comment se faisait la fraude? Nous allons
l'expliquer.
Si l'empereur, au lieu de diviser la remise en deux parties, l'eût faite
en une fois, il n'y aurait pas eu de moyens de friponner, parce que le
trésor d'Espagne n'aurait eu aucun paiement à faire à celui de France.
M. de Talleyrand n'eût pas pu se dispenser d'écrire à Madrid dans le
sens des ordres qu'il avait reçus, ni même d'en parler à l'ambassadeur
de cette puissance à Paris: autrement il se serait exposé aux plus
fâcheuses conséquences, si l'empereur en avait parlé lui-même à cet
ambassadeur, comme cela pouvait arriver. D'un autre côté, s'il n'avait
pas fait part des intentions du premier consul, et que l'Espagne eût
continué à payer la totalité du subside, le trésor en aurait tenu
compte, et non seulement le premier consul aurait vu qu'il n'avait pas
été obéi, mais M. de Talleyrand n'y aurait rien gagné. Le prince de la
Paix était à Madrid dans la même situation. Si M. de Talleyrand avait
dit un mot à l'ambassadeur de France à Madrid, celui-ci pouvait en
parler au roi, et il devenait impossible au prince de la Paix de
s'approprier un écu.
Comme il était puissant et disposait de tout, il n'y avait que ce prince
qui pût se prêter à laisser sortir des coffres d'Espagne 5,000,000 par
mois pour n'en faire entrer que deux et demi dans ceux de France. Au
surplus, il n'était pas homme à laisser divertir le reste sans en
retenir sa part. Il y était d'autant moins disposé, qu'on ne pouvait
rien faire sans lui. La négociation se fit sûrement entre les deux
ministres par le canal de quelques agens du prince de la Paix qui se
trouvaient continuellement à Paris. Quelle fut la part que chacun se
fit? je l'ignore; mais l'empereur connaissait cette friponnerie, qu'il
m'a lui-même racontée. Or, l'on conviendra qu'il ne pouvait pas désirer
des antécédens plus convenables pour faire négocier avec le prince de la
Paix ses projets sur l'Espagne (si l'idée lui en appartient). MM. de
Talleyrand et Godoy avaient réciproquement un égal besoin de se ménager,
et peut-être de se perdre. Ils étaient les deux seuls hommes qui, sans
craindre de se blesser, pouvaient se proposer mutuellement à discuter
tout ce qui était relatif à des affaires de la nature de celles
d'Espagne. Le premier avait toute sorte de raisons pour voir avec
plaisir l'élévation du second au suprême pouvoir. Loin de lui nuire,
cela passait l'éponge sur tout ce qui avait eu lieu entre eux deux, et
arrangeait sa position présente et à venir, à moins qu'il n'eût trouvé
une occasion de le perdre sans retour. Cette circonstance de la
dilapidation de la moitié du subside de l'Espagne est une de celles qui
ont fait le plus de tort à M. de Talleyrand dans l'esprit de l'empereur.
Quoique bien informé des détails de cette affaire, il continua à
l'employer, parce que, comme il le disait, ce diplomate avait un côté
utile.
C'est en vain que les amis de M. de Talleyrand, et lui-même, voudraient
faire croire qu'il a été étranger à cette entreprise. À la vérité, on a
répandu avec affectation qu'il n'y avait eu aucune part; lui-même a imbu
de cette idée le corps diplomatique qui était resté à Paris pendant que
l'empereur s'était rendu à Bayonne, où il avait emmené le ministre des
relations extérieures, M. le duc de Cadore. Ces messieurs du corps
diplomatique rendirent compte à leurs cours de ce qui se disait à Paris,
et ajoutèrent à leur rapport que M. de Talleyrand était étranger, opposé
même à ce qui se faisait. Il caressa cette opinion, l'accrédita avec
persévérance, parce qu'elle était de nature à faire désirer son retour
au ministère; mais il est si vrai qu'il avait eu la première part à tout
ce qui était relatif à cela, que, lorsque le prince des Asturies et son
frère l'infant don Carlos, partirent de Bayonne pour se rendre à
l'endroit qu'ils devaient habiter, l'empereur lui fit donner l'ordre
d'aller les recevoir à Valençay, et d'y rester quelque temps avec eux.
Il y fut, et chargea le major Henry, qui revenait nous joindre, de me
dire mille choses amicales de sa part. «Vous direz au général Savary,
ajouta-t-il en congédiant le major, que l'on n'a jamais tiré un meilleur
parti d'une affaire gâtée, que celui qu'il a tiré de celle-ci; je lui en
fais mon compliment, il a évité de bien grands maux.»
M. de Talleyrand ignorait ce que j'avais été faire en Espagne, et il
n'en voyait que le résultat; mais il convenait par ses félicitations
qu'il y avait eu un autre projet qui devait être exécuté d'une autre
manière. Il est vrai que les choses auraient pris une bien autre
tournure, si le roi et la famille royale fussent tout simplement partis
pour l'Amérique. C'était de cette manière que M. de Talleyrand avait
conçu et préparé la chose; c'est pour cela qu'il se disait étranger à ce
qui se faisait en Espagne. Vraisemblablement il aura parlé dans ce
sens-là autour des princes pendant son séjour à Valençay; mais il ne
faut rien en conclure, sinon qu'ayant été éloigné des affaires, il était
désintéressé à leur réussite, et qu'il y avait plus d'avantage pour lui
à se ranger du côté de l'opinion qui désapprouvait cette entreprise, que
de chercher à la justifier; mais un homme sensé qui a connu l'intérieur
de l'administration de la France à cette époque, ne peut pas, sans faire
tort à son jugement, douter de la part directe et immédiate que M. de
Talleyrand a eue aux changemens de dynastie en Espagne. Dans cette
occasion encore, il fut un des ardens destructeurs de cette branche de
la maison de Bourbon, comme il l'avait été de celle qui régnait à Parme,
puis en Toscane, après que ce pays avait été donné à l'infant de Parme,
au fils duquel M. de Talleyrand le fit encore arracher. En général, il
était de l'opinion qu'il n'y avait rien d'assuré pour la dynastie de
l'empereur tant qu'il existerait une branche de Bourbon, n'importe où.
En ajoutant à toutes ces considérations les inconvéniens de la position
personnelle de M. de Talleyrand, qui était prêtre marié, on se
convaincra qu'il y avait peu d'hommes aussi intéressés que lui à croiser
les événemens qui suivirent d'aussi près le départ de l'impératrice.
Une foule d'autres détails qui ne m'étaient pas inconnus semblait lui en
faire une loi. Indépendamment des gages que semblait avoir donnés M. de
Talleyrand en faveur d'un ordre de choses qui protégeait l'arrangement
de sa vie, il est à observer que, pour prendre un parti violent contre
lui, il fallait un peu plus que des préventions; car enfin il était un
des premiers personnages de l'État. En supposant même que j'eusse été
saisi d'un fait à sa charge, je n'aurais pu prendre des mesures contre
lui sans m'y être auparavant fait autoriser par le conseil de la
régence, et en son absence par le prince Joseph; mais ni l'un ni l'autre
n'eussent voulu me laisser agir contre M. de Talleyrand avant d'avoir
entendu les motifs et reconnu la nécessité d'une pareille démarche.
Chacun d'eux pouvait se trouver dans le même cas; la cause de M. de
Talleyrand dans celui-ci devenait celle de chacun d'eux. Si je m'étais
permis de le faire arrêter de mon autorité privée, l'on aurait jeté de
beaux cris contre moi, et on aurait eu raison. Néanmoins, si j'avais été
saisi d'un commencement de délit un peu saillant, je n'aurais pas
balancé. Si les journaux anglais, par exemple, en rendant compte de
l'arrivée de l'émissaire envoyé auprès de M. le comte d'Artois, qui
était alors à Vesoul, n'eussent pas estropié le nom de manière à ne pas
me le laisser reconnaître, j'aurais sur-le-champ pris un parti, parce
que je connaissais assez d'antécédens au personnage pour ne pas douter
que, quand bien même il n'aurait pas été expédié par M. de Talleyrand,
celui-ci ne pouvait pas ignorer son départ ni l'objet de son voyage.
Faute de ce renseignement, je restai dans la réserve, d'autant plus
qu'en réfléchissant à tout ce qui m'avait été dit sur les espérances
dont se flattaient les personnes attachées anciennement à la maison de
Bourbon, je ne pouvais douter que ce n'était que du vent qui agitait un
peu de poussière. En effet, de tous les points de la France qui ont été
arrosés du sang répandu dans nos querelles intestines, et où le parti
royal avait encore des racines, il ne revenait aucun rapport digne de
l'attention des autorités. Là, ainsi que partout, on était résigné à se
soumettre aux événemens, qui ne pouvaient pas tarder à se prononcer.
CHAPITRE IV.
Les voeux secrets de M. de Talleyrand étaient pour la régence.--Je suis
sur le point de me rendre près de l'empereur.--Considérations qui me
retiennent.--Arrivée de l'empereur à la cour de France.--Il envoie
Caulaincourt à Paris.--Motifs probables du refus de mes services.--M.
Tourton, ses protestations et ses actes.--Artifices de
Talleyrand.--Bourienne et le duc de Raguse.
En réfléchissant que ce ne fut que le 22 mars que l'on sut à Paris la
rupture des conférences de Châtillon-sur-Seine, et que c'est le 30 que
les alliés entrèrent dans cette capitale, on voit aisément que les
conspirateurs avaient été pris sur le temps, qu'ils n'avaient pu asseoir
leurs idées, convenir de leurs faits. Or, dans cette situation vague, ce
qu'il y avait de mieux à faire était d'attendre que les véritables
intentions des alliés se dessinassent. M. de Talleyrand était trop
habile pour ne pas le voir, trop prudent pour risquer une tentative qui
n'eût rien décidé; car, s'il l'avait fait, le bon sens lui eût tout au
moins conseillé de se cacher à Paris le jour où il reçut l'ordre d'en
partir, au lieu de venir demander que je l'autorisasse à rester. Ce
parti était d'autant plus simple, qu'il ne s'agissait que de gagner
quelques heures. J'ai su depuis que son projet, en éludant l'ordre de
s'éloigner, était de travailler en faveur de la régence: il l'avait
confié à quelqu'un qui me l'a rapporté, et qui le savait avant de partir
pour Blois[3]; et l'on verra combien peu il s'en fallut qu'il ne vînt à
bout de ce qu'il avait projeté. Son intérêt, de toute manière, devait le
porter à tâcher de faire adopter la régence; avec cet ordre de choses,
il gardait tous ses avantages, ainsi que les hommes de la révolution; il
échappait aux tracasseries continuelles qui lui avaient été suscitées
dans les deux dernières années du règne de l'empereur; il évitait les
inconvéniens dans lesquels il ne pouvait manquer de tomber tôt ou tard
après le retour de la maison de Bourbon; et si l'installation du
gouvernement de la régence n'était pas accompagnée de mesures
personnelles contre l'empereur, ce qui était vraisemblable, il avait
encore l'avantage de pouvoir contribuer au retour de ce prince au
gouvernement. Il pouvait par conséquent refaire la position qu'il avait
perdue en quittant les relations extérieures.
Le ballottement de toutes ces idées remplissait mon esprit; mais je
suppose que je ne me fusse pas arrêté à ces considérations, et qu'au
lieu de lui intimer l'ordre de partir, j'eusse employé la force et fait
conduire M. de Talleyrand à Blois, le retour de la maison de Bourbon
n'en eût pas moins eu lieu, car il ne manquait pas à Paris de gens qui
ne demandaient que du mouvement et des places. On était las de ce qu'on
avait, au point qu'il semblait qu'un cosaque devait être un Washington;
l'expérience des détrônisations était connue de tant d'intrigans, que
l'empereur de Russie en aurait trouvé cent pour un. Qu'aurais-je eu à
répondre, si, après avoir emmené M. de Talleyrand de mon propre
mouvement, ce qui a eu lieu fût arrivé? N'aurait-on pas eu le droit de
dire, et l'empereur le premier: «Parbleu! voilà un ministre de la police
qui est un fier imbécille: il s'est avisé de devenir l'ennemi de M. de
Talleyrand, dans le moment même où celui-ci était forcé de servir
l'empereur pour se sauver. Dans son zèle aveugle, il emmène de Paris
l'homme qu'il aurait dû y envoyer, s'il n'y avait pas été. Si le sens
commun ne lui indiquait pas ce qu'il avait à faire, il ne devait pas du
moins donner une pareille extension à son autorité. De quel droit se
permet-il d'arrêter un dignitaire, sans l'ordre de l'empereur, surtout
lorsqu'il a rendu compte au souverain de tout ce qu'il pressentait, et
qu'il n'en a reçu aucune direction particulière?»
J'aurais passé pour un ignorant, un présomptueux, si l'on n'eût osé
m'accuser de pis. L'empereur ne m'eût jamais pardonné de n'avoir pas été
plus pénétrant. Combien de fois n'a-t-il pas réprimandé la police pour
avoir arrêté des individus sur de simples présomptions! On conviendra
que la situation dans laquelle je me trouvais était assez délicate pour
que je pesasse mes déterminations. J'avais, comme je l'ai dit, demandé à
l'empereur de me nommer son commissaire à Paris, dans le cas où les
ennemis y entreraient; mais il m'avait répondu de suivre l'impératrice,
si les événemens obligeaient cette princesse de sortir de la capitale.
Les circonstances difficiles où nous étions, l'ordre positif du chef de
l'État, devaient me rendre circonspect.
Je crus avoir fait tout ce que je pouvais dans la latitude qui m'avait
été laissée, et je ne pense pas aujourd'hui même avoir manqué au moindre
de mes devoirs. Je m'acheminai donc vers Orléans; je joignis à Étampes
le grand-juge, M. Molé, qui avait aussi pris cette route pour éviter les
encombremens qui obstruaient celle de Versailles, Rambouillet et
Chartres. Nous nous communiquâmes nos tristes pressentimens, qui ne
tardèrent pas à se réaliser.
On m'amena au milieu de la nuit un courrier qui portait à l'impératrice,
qui était encore à Rambouillet, l'ordre de se rendre à Blois. Ce
courrier m'apprit qu'il avait quitté l'empereur, dans l'après-midi, à
Fontainebleau, où il venait d'arriver avec M. de Caulaincourt, et qu'il
était reparti sur-le-champ pour Paris, où toute l'armée se rendait, mais
que la tête n'en était encore arrivée qu'à Montereau. Mon premier
mouvement fut de partir pour aller rejoindre l'empereur, mais je
réfléchis bientôt qu'il pouvait devenir nécessaire de prendre diverses
mesures à Blois ou à tout autre lieu dans lequel s'arrêterait
l'impératrice; j'abandonnai cette idée pour me conformer à l'ordre que
j'avais de me rendre auprès de cette princesse. Je me résignai d'autant
plus aisément, qu'en comparant l'heure à laquelle le courrier avait
quitté l'empereur à Fontainebleau avec ce qui avait dû se passer à Paris
avant qu'il pût y arriver, il me fut facile de juger qu'il en serait
informé avant que je l'eusse joint, ce qui effectivement eut lieu. Je
continuai donc mon chemin sur Orléans, puis sur Tours, où je croyais
l'impératrice, parce que je présumais que le courrier l'aurait trouvée
partie de Rambouillet, et n'aurait pu l'atteindre qu'à Tours, qui était
sa première destination. Je me trompai et fus obligé de revenir à Blois,
où j'arrivai avant elle.
Il s'est passé des choses si peu importantes à Blois, en comparaison de
celles qui se préparaient à Paris, qu'il est naturel de commencer par le
récit de celles-ci.
L'empereur poussa jusqu'au lieu appelé la Cour de France: c'est le
second relais de poste en partant de Paris par cette route; il y a de ce
point à la barrière à peu près trois lieues. Il rencontra à la Cour de
France le général Hullin, qui venait de Paris, d'où il était parti après
la signature de la capitulation que le maréchal Marmont avait conclue
avec les ennemis. Il apprit de cet officier-général que la capitale
était rendue, que les troupes françaises devaient l'évacuer le soir, et
que les ennemis en prenaient possession le lendemain. On ne peut se
faire une idée de l'impression que cette nouvelle fit sur lui. Il avait
prévu la marche que les ennemis pouvaient faire sur Paris, il l'avait
dit au corps des officiers de la garde nationale avant de partir
lui-même pour l'armée. Il les avait prévenus qu'il ne leur demandait de
se défendre que quelques jours, pour lui donner le temps d'accourir. Il
avait tenu parole, puisque Paris n'était attaqué que depuis le matin, et
qu'avant la fin du jour il était déjà aux portes suivi de l'armée
entière; mais au lieu de se défendre quelques jours, on ne se défendit
pas quelques heures. En effet, midi n'était pas sonné qu'on avait déjà
pris la résolution de capituler; tout cela ne peut s'attribuer qu'à la
lâcheté des uns et à l'aveugle empressement des autres de s'en remettre
à la générosité des ennemis. L'empereur, après la rupture des
conférences de Châtillon, avait, comme je l'ai dit, fait un mouvement
vers les places de Lorraine avec toute son armée; il apprit en chemin
celui que la grande-armée des alliés avait fait sur Paris. Il vint de
suite, du point où il se trouvait, pour forcer le passage de la Marne à
Vitry-le-François; mais les ennemis avaient pourvu à la défense de cette
place, il aurait perdu trop de temps pour l'emporter. Il renonça à
l'immense avantage qu'il y aurait eu pour lui à revenir sur Paris par
les derrières de l'armée ennemie, dont il avait coupé la ligne
d'opérations, et il prit le chemin le plus sûr, en suivant les rives de
la Seine. Il n'avait pas perdu de temps; si Paris s'était défendu
seulement deux jours, son armée y entrait, et on sait comme il menait
les choses. Il n'aurait pas craint de faire ouvrir les arsenaux au
peuple; sa présence eût enflammé la multitude, il eût imprimé une
direction convenable à son élan, et l'on eût vu sans doute imiter
l'exemple de Saragosse, ou plutôt les ennemis n'auraient rien tenté:
car, indépendamment de ce que l'empereur était pour eux une tête de
Méduse, on sut plus tard que, dans le combat qui avait précédé la
reddition de la capitale, ils avaient brûlé la presque totalité de leurs
munitions. Il y a de quoi verser des larmes de sang au souvenir de
pareilles choses.
La situation de l'empereur était déchirante; il arrivait en toute hâte à
Paris, mais les corps des maréchaux Mortier et Marmont en sortaient pour
prendre une position sur la route de Fontainebleau; il n'avait avec lui
que M. de Caulaincourt et M. de Saint-Agnan, l'un de ses écuyers. Il
envoya le premier à Paris avec des pouvoirs illimités; il le chargea
d'exercer les fonctions de son commissaire dans la capitale pendant le
séjour qu'y feraient les ennemis, et retourna à Fontainebleau. L'armée
ne tarda pas à déboucher. Il réunit la garde qui était en tête, la passa
en revue, lui donna connaissance des événemens qui avaient eu lieu, et
lui annonça l'intention de marcher en avant. «Soldats, dit-il à ces
braves, l'ennemi nous a dérobé trois marches, et s'est rendu maître de
Paris; il faut l'en chasser. D'indignes Français, des émigrés auxquels
nous avons pardonné, ont arboré la cocarde blanche et se sont joints aux
ennemis; les lâches! ils recevront le prix de ce nouvel attentat. Jurons
de vaincre ou de mourir et de faire respecter cette cocarde tricolore
qui, depuis vingt ans, nous trouve sur le chemin de la gloire et de
l'honneur.» La proposition fut accueillie par des acclamations
générales, et la garde alla se placer en deuxième ligne derrière la
rivière d'Essone.
La mesure qu'avait prise l'empereur, d'envoyer M. de Caulaincourt pour
traiter à tout prix, était certainement ce qu'il y avait de mieux à
faire; mais le duc de Vicence était de tous les hauts fonctionnaires
celui qui avait eu le moins de rapports avec les administrations de
détails de cette grande ville, qui allait décider du sort de l'État. Je
connaissais la puissance d'opinion de ces petites administrations sur le
peuple, et c'était pourquoi j'avais appelé l'attention de l'empereur sur
la nécessité de désigner à l'avance ce commissaire, en lui offrant mon
dévouement. C'était le devoir d'un ministre de la police sous tous les
rapports; si l'empereur n'avait pas de confiance en moi, il fallait
qu'il m'éloignât sur-le-champ du ministère, au lieu de compromettre les
intérêts de tant de monde à la fois.
Je ne m'abusai point sur les motifs du refus que j'essuyai. Ce n'était
pas manque de confiance dans mon savoir-faire, l'empereur, mieux que
personne, avait pu quelquefois en juger dans les négociations dont il
m'avait chargé; ce ne pouvait pas être non plus manque de confiance dans
mon habileté militaire, puisque de tout ce qu'il avait laissé à Paris
d'hommes de cette profession, j'étais celui qui s'était trouvé le plus
souvent sur les mémorables champs de bataille dont le souvenir nous
reste seul pour la consolation de la fin de notre histoire. À l'armée,
l'empereur m'employait à tout; j'étais celui de ses aides-de-camp de
l'activité ou de la santé duquel il abusait le plus. J'avais été tant de
fois grondé, que j'étais devenu prudent et expert. Il fallait que
l'empereur l'eût jugé ainsi, puisqu'il me fournit quelques occasions
d'acquérir de la gloire dans des commandemens en chef où j'étais
tout-à-fait hors de sa main; j'avais été assez heureux pour ne pas
tromper son attente, ou du moins la fortune avait couronné mes
combinaisons. C'est après l'affaire que j'eus à Ostrolenka qu'il me
donna le cordon de la Légion-d'Honneur avec une pension viagère de vingt
mille francs; c'était enfin dans l'armée que j'avais obtenu les honneurs
dont j'avais été comblé. Néanmoins il plaça ailleurs sa confiance. Il ne
me fut pas difficile de voir d'où le coup partait.
Dans la situation où se trouvait l'empereur, toutes les facultés de son
esprit étaient absorbées par les soins qu'exigeait l'armée, dont il
était l'âme. Je l'avais vu moi-même dans des circonstances bien moins
cruelles, en faisant la guerre près de lui: il se livrait exclusivement
aux combinaisons militaires, et accordait peu ou point d'attention aux
affaires administratives, qu'il abandonnait aux fonctionnaires
respectifs qui le suivaient. J'avais reçu de Troyes, après le combat de
Brienne, l'ordre de prendre diverses mesures qu'assurément il n'avait
pas imaginées. Il en fut de même dans cette occasion, ou peut-être
encore pis; du moins je l'ai conjecturé. J'ai pensé qu'il avait donné
connaissance à quelqu'un des personnages qui le suivaient, de la
proposition que je lui avais faite de me laisser à Paris au moment de
l'arrivée des ennemis, et que celui-ci, qui avait déjà arrêté ma chute,
l'en avait détourné en lui observant que j'étais un homme au-dessous de
ce que je proposais, que je me mettrais à la discrétion de M. de
Talleyrand, qui déjà me tenait sous le charme. Ces détestables
insinuations seules ont pu empêcher l'empereur de me donner la confiance
que méritait le zèle que je montrais pour lui dans un moment où chacun
commençait à l'abandonner.
Combien de fois, pendant le cours de cette campagne, j'ai regretté de
n'avoir pas été appelé à l'administration quelques années plus tôt! J'y
aurais atteint cette force morale que donne la puissance d'opinion, et à
coup sûr j'aurais su m'en servir utilement.
Comme le jugement de l'empereur était essentiellement mathématique, il y
avait une marche simple à tenir avec lui, c'était d'être pur et vrai
dans tout ce qu'on lui rapportait ou qu'on lui proposait;
malheureusement, pendant les deux dernières années de son gouvernement,
il ne fut entretenu qu'au gré des petites passions et des misérables
intrigues qui pullulaient autour de lui. Les maréchaux Bessières et
Duroc pensaient comme moi à cet égard; nous avons souvent gémi ensemble
de ce qui se passait sous nos yeux.
Arrivé à Paris, M. de Caulaincourt prit connaissance de l'état des
choses avant de se rendre au quartier-général de l'empereur Alexandre,
qui était à Bondy (le premier relais de poste sur la route de
Strasbourg). M. de Talleyrand, qui était parti de Paris d'après l'ordre
qu'il avait reçu de suivre les traces de l'impératrice, y était rentré,
et il m'a été rapporté[4] qu'il avait été arrêté en chemin par M.
Tourton, chef d'état-major de la garde nationale, qui se trouvait à la
tête de ce corps par suite du départ du maréchal Moncey, qui en était le
commandant en chef, et de celui de M. de Montesquiou, qui en était le
commandant en second. C'était, m'a-t-on raconté, un arrangement convenu
entre eux, ce qui prouverait encore que M. de Talleyrand n'était fixé
sur rien, et n'osait pas même prendre sur lui de rester, sur le théâtre
des grands événemens. La fatalité qui poursuivait l'empereur était telle
que l'on avait ordonné aux divers chefs de légions de la garde nationale
qui étaient pourvus de charges de cour ou d'emplois publics, de suivre
l'impératrice, qui n'avait nul besoin d'eux, au lieu de les laisser à
Paris pour diriger leurs subordonnés, quoique ce fût pourtant cette
considération qui avait déterminé l'empereur à les placer à la tête de
la garde nationale. Dès qu'ils furent partis, on pourvut à leur
remplacement, et on fit tomber les choix sur des hommes d'opinions
opposées; on se donna ainsi les moyens d'exécuter ce que l'on voulait
faire.
M. Tourton oublia tout ce qu'il devait personnellement à l'empereur, qui
lui avait fait des avances considérables dans une circonstance où
l'honneur de sa maison était compromis, avances qui n'étaient pas encore
remboursées lorsqu'il s'arma contre lui.
M. de Talleyrand, étant rentré dans Paris, songea à s'y faire une
position qui mît l'empereur Alexandre hors d'état de se passer de lui
pour l'exécution des projets qu'il lui connaissait; il fit sur-le-champ
appeler les hommes de mouvement que renfermaient les diverses classes de
la société, et il ne rencontra d'opposition nulle part, puisqu'il y
avait absence totale de tout ce qui pouvait faire apercevoir l'influence
de l'empereur. M. de Talleyrand reconnut les moyens qu'il avait,
organisa sur le papier une administration provisoire, mais ne se
prononça point avant de savoir ce que l'empereur de Russie se proposait
décidément de faire. Il passa toute sa soirée chez le duc de Raguse, à
sa maison de la rue de Paradis, faubourg Saint-Denis, où le maréchal
était encore, ayant toute la nuit pour évacuer Paris, où les ennemis ne
devaient entrer que le lendemain. Plusieurs amis de Marmont y étaient
aussi. M. de Talleyrand savait bien que, quoi que l'empereur Alexandre
voulût tenter, il ne pourrait pas y concourir de manière à s'assurer les
avantages qu'il cherchait, s'il ne disposait d'une partie de l'armée,
qui se trouvait être la seule puissance physique et morale qui restât à
l'empereur. Il ne se dissimulait pas que, tant qu'elle serait entière,
elle fixerait l'opinion générale de la nation, de sorte que le parti qui
se préparait à déplacer le pouvoir parviendrait au plus à allumer une
guerre civile qui mettrait tout en problème.
En persuadant au maréchal Marmont de se détacher de l'empereur, il
avait, indépendamment de l'avantage de diminuer encore les moyens qui
restaient à l'empereur Napoléon, celui de se présenter à l'empereur de
Russie avec des facilités de plus pour ce qu'il lui conviendrait
d'ordonner. Il chercha donc à attirer Marmont à lui. Il n'y avait entre
eux aucun antécédent, ni même aucune relation de société qui pût lui
fournir une occasion d'ouvrir des propositions aussi délicates pour le
duc de Raguse, qui était encore dans toute la pureté des sentimens qui
avaient germé dans son coeur avec les premiers lauriers d'Italie; mais M.
de Talleyrand avait à sa disposition M. de Bourienne, qui était le
compagnon de la jeunesse du maréchal, et qui, comme lui, avait conçu à
la même époque le plus sincère attachement pour l'empereur, et l'avait
habilement servi pendant les douze années les plus laborieuses de sa
vie. Bourienne avait été éloigné du cabinet, par suite d'imputations
fâcheuses. L'empereur, auquel on le peignit comme un homme indigne de la
confiance qui lui était accordée, le nomma depuis son ministre à
Hambourg. Bourienne résida dans cette ville jusqu'à la réunion de ce
pays à la France. Revenu alors à Paris, il y retrouva tous les ennuis
qu'il avait déjà essuyés. L'intrigue qui l'avait déplacé du cabinet
s'effraya de la possibilité du retour à la faveur d'un homme de talent,
et ne ménagea rien pour dissuader l'empereur de le reprendre, ou même de
l'employer à quoi que ce fût. On lui rapporta sur le compte de M. de
Bourienne des absurdités qui furent suivies de mille tracasseries. Se
voyant à la fois abandonné du souverain, et en butte à des persécutions,
Bourienne se rangea parmi les ennemis de l'empereur.
Je ne l'approuve pas, mais je le plains, parce que j'ai connu toute
l'injustice des reproches qui lui étaient adressés. Je l'ai défendu tant
que je l'ai pu, et toutes les fois que j'ai parlé de lui, j'ai trouvé
l'empereur bienveillant pour son ancien secrétaire; il n'a pas tenu à
moi qu'il l'employât d'une manière convenable, ni que Bourienne ne
devînt pas son ennemi. Je ne pus y réussir; Bourienne épousa le parti
contraire, et y porta son activité et son talent. Il connaissait tous
les replis du coeur de Marmont; il avait été intimement lié avec lui
pendant la guerre d'Italie et celle d'Égypte, et il était trop habile
pour n'avoir pas aperçu le côté par lequel il fallait l'attaquer. Il
avait d'ailleurs un auxiliaire capable de corrompre le coeur que
Talleyrand avait intérêt à gâter: c'était Montessuis, ancien
aide-de-camp du maréchal, à qui aucun des mouvemens de l'âme de son chef
n'avait échappé.
L'intrigue ne faisait que commencer, mais elle était menée par des
hommes qui avaient trop d'expérience pour négliger les moyens de la
faire arriver à maturité pour le moment où il fallait la porter à
l'empereur de Russie, afin d'en recueillir le fruit, qu'elle en
attendait. Aussi on ne manqua pas de présenter à Marmont, comme une
chose faite ou convenue, une révolution dont au contraire on le faisait
le principal acteur. On lui parla au nom de l'amitié, on l'engagea à ne
pas perdre cette occasion de conserver les honneurs qu'il avait acquis,
de sauver la France, et de rester en position d'être utile à ses amis.
Il faut se hâter de le dire, tandis qu'il en est temps encore, Marmont
se montra fidèle à ses souvenirs. Il repoussa la séduction, et se retira
en annonçant que rien ne pourrait le détacher de ses devoirs, qu'il
mourrait à côté de l'empereur. Un ami de madame la maréchale, qui était
présent à cette scène, m'a raconté qu'il ne quitta le duc de Raguse qu'à
onze heures du soir, et rentra chez lui avec la conviction que ce
général tiendrait parole, et se ferait tuer plutôt que d'abandonner
l'empereur. Telle était l'opinion que le maréchal Marmont avait laissée
de lui à ses amis au moment où il quitta Paris pour rejoindre ses
troupes sur le chemin de Fontainebleau. M. de Talleyrand n'avait rien
obtenu; mais il était trop habile dans l'art de juger le coeur humain
pour renoncer à l'espérance de séduire le maréchal, et l'on verra
comment il réussit à l'égarer.
CHAPITRE V.
Méprise de Caulaincourt.--Il se persuade que tout est fini.--Alexandre
évite de s'expliquer.--Réception qu'il fait au corps municipal.--Il
envoie Nesselrode prendre langue à Paris.--Madame Aimée de
Coigny.--Demande de Talleyrand.--Alexandre descend chez lui.
M. de Caulaincourt, en cherchant à connaître la situation des choses à
Paris, ne put manquer de s'apercevoir que l'intrigue contre l'empereur
s'agitait; ses mouvemens étaient d'autant plus visibles, qu'elle
agissait sans entraves, car on avait fait partir tout ce qui aurait pu
la croiser. Ne voyant, ne rencontrant partout que des intrus en
fonctions, il dut penser que ces nouveaux choix étaient la conséquence
des communications que l'on avait déjà eues avec les ennemis. Il dut
d'autant plus le croire, qu'à Châtillon il avait été, mieux que
personne, à portée de juger de leurs intentions. Il fut dupe des
apparences, s'imagina que tout était arrangé, tandis que tout était
encore à faire. M. de Talleyrand, chez lequel il ne manqua pas de se
rendre, le confirma dans son erreur, car c'est un art particulier aux
intrigans expérimentés que de présenter comme déjà fait ce qui est
précisément à faire.
M. de Caulaincourt, dont la principale mission était pour le
quartier-général de l'empereur de Russie, se hâta de s'y rendre,
d'autant plus que là il pouvait s'expliquer le mot de l'énigme par le
langage qu'on lui tiendrait, et qu'alors il réglerait la conduite qu'il
devait tenir pour la seconde partie de sa mission, c'est-à-dire, pour
être à Paris le commissaire de l'empereur pendant le séjour des alliés.
Dès que la capitulation eut été signée et notifiée aux autorités
civiles, le conseil municipal s'assembla et alla en corps à Bondy
demander à l'empereur de Russie de ménager la capitale. Il avait à sa
tête, selon l'usage, le préfet du département et le préfet de police; il
s'était mis en route le lendemain de la signature de la capitulation, et
avait par conséquent devancé M. de Caulaincourt. Alexandre fit attendre
fort long-temps la députation avant de la recevoir, et je tiens de
quelqu'un qui était présent qu'il l'accueillit un peu brusquement; ce
fut du moins la première impression qu'il fit sur elle. Il se radoucit
cependant et lui dit, entre autres choses, que «le sort de la guerre
l'avait rendu maître de la capitale, qu'il n'était point l'ennemi de la
nation, qu'il n'avait qu'un ennemi en France, que c'était à lui qu'il
faisait la guerre. Je plains, ajouta-t-il, les maux qu'il a attirés sur
vous, et je tâcherai de les alléger; je mettrai dans Paris le moins de
troupes possible, le reste sera placé dans les environs.» Il demanda
s'il y avait beaucoup de casernes à Paris; on lui répondit qu'il y en
avait pour à peu près dix mille hommes. Il répliqua: «Eh bien! ce sera
autant de soulagement pour les habitans, auxquels je ne veux aucun mal,
non plus que mes alliés. Vous pouvez les en assurer de ma part et de la
leur.» Il congédia le corps municipal, qui remarqua qu'il avait évité de
s'expliquer sur des projets que chacun lui connaissait.
Pendant que le conseil municipal se rendait à Bondy, l'empereur
Alexandre avait dépêché à Paris son ministre des relations extérieures,
le comte de Nesselrode, le même qui avait été attaché à la dernière
légation russe. Il l'avait envoyé prendre langue auprès des chefs du
parti, et s'assurer au juste des moyens dont la conspiration disposait.
Nesselrode descendit chez Talleyrand, qu'il savait s'être encore tout
fraîchement mis en communication plus intime avec Hartwell. Les
conditions transmises par madame Aimée de Coigny avaient été acceptées.
Cette dame, qui avait été successivement duchesse de Fleury, madame de
Montron, et était redevenue, par suite de son divorce, ce qu'elle était
d'abord, s'était adressée à son grand-père, le maréchal de Coigny, qui
était à Londres. Celui-ci courut offrir au roi le repentir et le
dévoûment de M. de Talleyrand, et lui soumettre les réserves du
diplomate. «Acceptez, répondit le prince; si je remonte sur mon trône,
vous pouvez tout promettre.» Ce marché, connu de Castlereagh, ne devait
pas être ignoré de l'empereur de Russie. Nesselrode pouvait adopter
celui des projets de Francfort ou de Londres qui lui convenait le mieux.
Son choix ne fut pas long.
Alexandre avait depuis long-temps résolu de changer la dynastie qui
gouvernait la France, si les événemens ne s'opposaient pas trop à ses
desseins. Il s'était arrêté à cette idée depuis la conférence qu'il
avait eue à Abbo avec Bernadotte, et n'avait sans doute appelé Moreau
que pour le faire concourir à l'exécution de son dessein. Nesselrode
somma en conséquence Talleyrand de tenir ses promesses. Celui-ci
répondit qu'il ne demandait pas mieux, mais que, pour le faire avec
succès, il fallait que l'empereur Alexandre lui donnât une marque
solennelle de bienveillance qui le mît à même de se saisir de
l'influence dont il avait besoin pour exécuter ce qu'il avait promis.
Alexandre lui fit répondre sur-le-champ qu'il irait descendre et prendre
son quartier chez lui.
M. de Caulaincourt, en sortant de la barrière de Paris pour se rendre à
Bondy, s'annonça aux avant-postes russes comme parlementaire; on l'y
retint jusqu'à ce que l'on eût pris les ordres de l'empereur. Alexandre
fit dire de le recevoir; il rencontra, comme il se rendait au
quartier-général, le corps municipal qui en revenait.
Je ne me rappelle pas si M. de Caulaincourt arriva jusqu'à Bondy avant
d'être admis près de l'empereur de Russie, ou s'il le rencontra en
chemin, venant lui-même à Paris, pour y entrer à la tête de son armée,
qui était assemblée sur la route; mais je suis certain qu'Alexandre, en
l'accueillant, lui dit: «Il est bien temps de venir lorsqu'il n'y a plus
de remède. Je ne puis vous entretenir à présent; rendez-vous à Paris, je
vous y verrai.» M. de Caulaincourt y revint fort attristé de voir ses
pressentimens se réaliser. Il alla à la préfecture de la Seine et à
celle de police, où l'on était tout-à-fait désabusé sur les intentions
qu'on attribuait à l'empereur de Russie; on n'osait plus ni méconnaître
son devoir, ni se compromettre davantage pour celui que la fortune
couronnait de ses faveurs. Si M. de Caulaincourt eût voulu déployer son
caractère de commissaire de l'empereur, la moindre chose qui eût pu lui
en arriver était non seulement de n'être pas reçu par l'empereur de
Russie, qui devait venir le soir même, mais encore de se faire renvoyer.
Il fut donc obligé de laisser à chacun sa stupeur et de se contenter
d'observer, ce qui était une douloureuse extrémité.
La colonne russe entra à Paris vers midi ou une heure le lendemain de la
capitulation. C'est alors que les coeurs généreux eurent à souffrir d'un
spectacle si affligeant pour des Français qui avaient été fiers de la
gloire de leur pays.
Nos armées sont aussi entrées triomphantes dans les capitales
étrangères, et, qui plus est, à la suite de batailles mémorables qui ont
donné leur nom à toute la campagne dans laquelle elles ont eu lieu. On
dira encore long-temps la campagne de Marengo, la campagne d'Austerlitz,
d'Iéna et de Moscou. Elles seront toujours les monumens de notre
histoire en dépit de l'envie; mais quoiqu'à la suite de ces événemens
glorieux pour nous, les vaincus aient eu la consolation de nous faire
expier nos victoires, nous n'avons pas vu leurs familles accourir
au-devant de nous ni nous recevoir comme des libérateurs; on n'est point
venu embrasser nos bottes. Nos regards n'ont rencontré que de
l'affliction, nous n'avons point vu de bassesse à Vienne et à Berlin, où
l'on était fondé à craindre nos ressentimens. On garda la dignité
nationale; on ne nous accorda que ce que l'on ne pouvait pas nous
refuser.
Il était réservé à Paris d'offrir un honteux contraste, et de montrer
aux ennemis qu'il était resté indifférent à notre gloire, tout en
devenant dépositaire de tant de trophées accumulés dans ses murs. On
blâmera sans doute cette manière de s'exprimer, mais mon intention est
de n'adresser de reproches qu'aux hommes qui se sont dégradés dans cette
circonstance. Je signale les bassesses de l'époque, afin que nos neveux,
en se pénétrant de l'indignation qu'elles doivent faire naître,
connaissent toutes les souillures qu'ils ont à purger.
Tout pousse, en France; les lauriers y sont indigènes: on a pu en faire
une ample récolte. C'est une preuve qu'ils y avaient été bien cultivés,
et que l'on avait besoin de les naturaliser où on les a transportés. Les
ravisseurs en ont usé ainsi que l'on fait ordinairement du bien mal
acquis; mais les racines et le climat nous restent, tout n'est pas perdu
lorsqu'on a conservé du courage avec l'amour de la patrie.
Il y avait une foule innombrable pour voir entrer l'armée russe. La
curiosité en avait réuni la majeure partie, l'indignation avait assemblé
l'autre. La classe qui avait été jusqu'alors insignifiante dans la
société, où elle était contenue dans les bornes de la bienséance, rompit
le frein qui bridait les haines particulières. On vit des femmes, et
même des femmes titrées, sortir des bornes du respect qu'elles se
devaient à elles-mêmes, pour se livrer en public à l'exaltation, au
délire le plus honteux. On les vit se jeter à travers les chevaux du
groupe qui accompagnait l'empereur de Russie, et lui témoigner un
empressement plus propre à attirer le mépris qu'à concilier la
bienveillance. On en vit d'autres, qui ne vivaient que des bontés de
l'empereur, courir les rues en calèche, ameutant le peuple et lançant
des imprécations contre celui dont elles n'avaient cessé d'éprouver les
bienfaits. Enfin, on en vit dont le deuil était à peine expiré, et dont
les larmes auraient dû couler encore, s'offrir en spectacle à ce
triomphe, et y paraître avec des bouquets de myrte et de laurier
qu'elles jetaient sous les pieds des chevaux, au lieu de chercher parmi
une population indignée des vengeurs à leurs maris; elles employèrent à
tresser des couronnes pour ceux qui avaient arraché la vie à ces
infortunés, les fleurs dont elles devaient orner leur tombe.
Chaque membre de cette armée nombreuse que les alliés déployèrent aux
yeux de la capitale portait au bras droit une écharpe blanche, qui
servit à échauffer la multitude. On a dit, et eux-mêmes l'ont répété,
que cette distinction avait été donnée aux troupes de la coalition,
parce qu'il était arrivé que, ne se connaissant pas à cause de la
variété de leurs uniformes, elles s'étaient réciproquement prises pour
ennemies, et s'étaient battues entre elles. Que cela soit vrai ou non,
la multitude, qui ne juge que par les yeux, n'en donna pas moins à ce
signe de reconnaissance une autre interprétation qui devint favorable à
l'exécution des projets de l'empereur Alexandre.
Les troupes ennemies remplirent Paris et les environs; elles portèrent
en même temps des corps avancés sur les routes de Fontainebleau et
d'Orléans.
L'empereur de Russie, qui s'était réservé le rôle de l'Agamemnon de la
croisade, vit bien que déjà il était l'arbitre du sort de ce même
monarque qu'à une époque non éloignée encore, il était venu implorer
dans un triomphe mieux mérité que celui dont il étalait la pompe. La
vraie puissance est généreuse; le coeur dans lequel cette vertu n'habite
pas est privé par la nature de la première des qualités nécessaires à
celui qui veut s'élever au-dessus de ses semblables. L'empereur
Alexandre laissa défiler les troupes, et se rendit, comme il l'avait
annoncé, chez M. de Talleyrand. Les moyens qu'on voulait mettre en oeuvre
avaient été ébauchés dans l'entrevue qu'avait eue le diplomate avec M.
de Nesselrode; l'autocrate reprit sur-le-champ la discussion, et se
laissa facilement convaincre que ce qu'il y avait de mieux à faire était
ce qu'il désirait[5]. La chute de l'empereur fut arrêtée; mais on voulut
ménager l'amour-propre national. On convint de faire exécuter par des
mains françaises ce qui eût révolté de la part des alliés. En
conséquence, M. de Talleyrand fut chargé de réunir ses amis, de se
concerter avec ses complices, afin d'aviser aux moyens qu'exigeait la
circonstance.
Ses choix étaient déjà à peu près faits. La capitale restée, pour ainsi
dire, sans administrateurs lui fournissait un prétexte plausible; il eut
recours au sénat, et adressa de suite aux divers membres de ce corps qui
étaient encore à Paris des lettres de convocation. La mesure était
illégale et compromettait sans retour ceux qui s'en rendaient complices;
mais les chefs de la coalition savaient comment on enhardit les hommes.
Ils avaient assuré leur avenir à ceux qui étaient accourus au-devant de
la séduction[6]; ils ne pouvaient hésiter à donner des garanties à ceux
qu'ils cherchaient à compromettre. Ils s'engagèrent à ne traiter ni avec
Napoléon ni avec aucun membre de sa famille, et, confondant, par une
fiction odieuse, une poignée de traîtres avec la nation, ils couvrirent
les murs de la capitale d'une pièce où, après avoir accueilli les voeux
de la nation française, ils déclarèrent:
«Que si les conditions de la paix devaient renfermer de plus fortes
garanties lorsqu'il s'agissait d'enchaîner l'ambition de Bonaparte,
elles doivent être plus favorables lorsque, par un retour vers un
gouvernement sage, la France elle-même offrira l'assurance du
repos.
«Les souverains proclament en conséquence qu'ils ne traiteront plus
avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille;
«Qu'ils respectent l'intégrité de l'ancienne France telle qu'elle a
existé sous ses rois légitimes. Ils peuvent même faire plus, parce
qu'ils professent toujours les principes que, pour le bonheur de
l'Europe, il faut que la France soit grande et forte;
«Qu'ils reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation
française se donnera. Ils invitent, par conséquent, le sénat à
désigner sur-le-champ un gouvernement provisoire, qui puisse
pourvoir aux besoins de l'administration, et préparer la
constitution qui conviendra au peuple français.
«Les intentions que je viens d'exprimer me sont communes avec
toutes les puissances alliées.
«Paris, le 31 mars 1814, trois heures après midi.
«_Signé_, ALEXANDRE.»
Ceux mêmes qui s'étaient le plus donné de mouvement pour favoriser les
vues de Talleyrand étaient bien loin de prévoir tous les maux qu'ils
préparaient; ils étaient même persuadés qu'il leur était réservé de les
détourner. L'empereur de Russie, dans ce premier entretien, confia-t-il
à M. de Talleyrand le fond de sa pensée et son dernier projet? Je ne le
pense pas, quoi qu'en dise M. de Pradt. Je n'ai, il est vrai, à cet
égard, que mes conjectures, mais elles ont aussi leur valeur. Je vais
les rapporter.
CHAPITRE VI.
Composition du gouvernement provisoire.--M. de Pradt.--Le duc de Vicence
reçoit ordre de se retirer.--Marmont, séductions dont on l'entoure.--M.
de Bourienne.--Le duc de Raguse ne veut rien entendre.--Artifices
d'Alexandre.--Toujours M. de Talleyrand.--Il envoie des émissaires à
Fontainebleau et à Essone.--Le maréchal Oudinot.--Montessuis.--Marmont
se laisse séduire.--Conseil des généraux.
Je tiens d'un homme qui a servi de secrétaire à M. de Talleyrand dans
cette circonstance, que ce grand désorganisateur avait fait son thème de
deux manières; il avait porté sur la liste des personnes dont il voulait
composer le gouvernement provisoire:
1° Lui-même, comme président;
2° Beurnonville, qui avait été son agent en Espagne et en Russie;
3° Jaucourt, son collègue de révolution;
4° Dalberg, sa créature, qu'il avait marié à la fille de madame de
Brignole;
5° M. Barthélemy le sénateur, homme généralement estimé.
Ces choix n'annonçaient pas assurément le projet de rappeler la branche
aînée de la maison de Bourbon, et garantissaient une majorité constante
aux opinions de M. de Talleyrand. Ce ne fut qu'après l'entretien qu'il
eut avec l'empereur de Russie qu'il substitua l'abbé de Montesquiou à M.
Barthélemy. Ainsi le marché d'Hartwell n'était pas ce dont il se
souciait le plus, et si l'empereur Alexandre ne lui eût laissé entrevoir
qu'il penchait pour le retour de la maison de Bourbon, il est probable
que le diplomate n'eût pas tenu grand compte de son traité. Une chose
qui prouve combien peu il était disposé à travailler pour la légitimité,
c'est que, même après avoir saisi la véritable pensée de l'autocrate, il
ne prit parmi les amis de la monarchie que l'abbé de Montesquiou, afin
de conserver la majorité, dans le cas où l'empereur de Russie ne se
serait pas tellement prononcé qu'il n'y eût encore espérance de lui
faire adopter une idée qu'on n'avait peut-être pas osé lui développer,
et qui aurait rencontré des obstacles, s'il y avait eu dans le
gouvernement plus d'un membre de la couleur de M. de Montesquiou.
Le gouvernement composé, on s'occupa de pourvoir aux places principales
de l'administration. On fit choix de M. l'abbé Louis, conseiller d'État,
pour les finances;
De M. Beugnot, conseiller d'État, pour l'intérieur;
De M. Malouet, conseiller d'État (en exil), pour la marine;
Du général Dupont, pour la guerre;
De M. Anglès, maître des requêtes, qui était chargé du troisième
arrondissement de la police, pour le ministère de la police générale;
Du général Dessoles, pour le commandement de la garde nationale;
De l'archevêque de Malines, pour la légion d'honneur;
Et de M. de Bourienne, pour l'administration des postes.
Ces travaux préparatoires achevés, M. de Talleyrand se rendit au sénat,
où toutes ces mesures furent converties en décret.
Les divers individus que M. de Talleyrand s'était associés prirent
possession des différentes branches d'administration auxquelles ils
étaient si illégalement appelés, sans rencontrer aucune opposition,
parce qu'on aime à voir sa responsabilité à couvert lorsqu'on a besoin à
chaque instant d'une direction nouvelle.
Ces places pourvues, l'administration se trouva organisée et commença à
se donner du mouvement. Elle annonçait, ou du moins elle ne dissimulait
pas ses vues, mais elle n'avait encore arboré aucun signe, pris aucune
couleur que n'avouât pas la nation.
Le préfet de la Seine, M. de Chabrol, et le préfet de police, M.
Pasquier, furent conservés, parce qu'ils convenaient l'un et l'autre aux
deux hypothèses sur lesquelles M. de Talleyrand avait fait son thème.
Ces deux magistrats n'étaient point des hommes de révolution, ils ne
pouvaient qu'obéir aux événemens; on ne les avait laissés à Paris que
pour cela.
M. de Talleyrand assembla chez lui les membres du gouvernement
provisoire, et les présenta, ou, pour mieux dire, les livra à l'empereur
de Russie, qui ne leur parla qu'en protecteur des grands travaux qu'ils
allaient faire[7]. Il connaissait assez les hommes pour savoir que
c'était la manière la plus sûre de les faire courir au-devant de ses
désirs. Je tiens de l'archevêque de Malines lui-même, qu'il demanda dans
cette présentation un entretien particulier à l'empereur Alexandre qui
le lui accorda; il lui dit que, «quoi que l'on se proposât de faire,
l'opinion ne se prononcerait pas tant qu'on ne serait pas assuré de ses
sentimens particuliers, et que d'ailleurs la présence de M. de
Caulaincourt à Paris glaçait tout le monde.»
La puissance de l'empereur Alexandre était déjà assez bien établie pour
lui assurer le succès de ce qu'il allait entreprendre. Il donna audience
le soir même à M. de Caulaincourt. Ce dernier ne m'a pas communiqué les
détails de l'entretien, mais assurément il ne fut pas reçu comme
l'ambassadeur de France, quoiqu'il le fût du reste avec la bienveillance
habituelle que l'empereur de Russie employait à son égard. Le duc de
Vicence ne voyait que trop ce qui allait arriver. Il était le seul qui
eût eu assez de relations directes avec ce prince pour ne pas craindre
de prendre le ton qui convenait à la circonstance, sans cependant le
dépasser; il est présumable qu'il fit tout ce qui lui fut possible pour
détourner l'orage, ou tout au moins suspendre l'explosion. Mais tous ses
efforts furent inutiles; Alexandre lui notifia sèchement que sa présence
comprimait l'opinion, qu'il l'empêchait de se prononcer, et que
cependant les souverains avaient besoin de la connaître pour prendre une
décision. En conséquence, il lui signifia qu'il eût à s'éloigner, que
les alliés n'avaient rien à répondre aux communications qu'il avait
faites.
Cette injonction, et surtout la déclaration dont les murs de la capitale
étaient couverts, avaient accru les chances de la conspiration. Les
sénateurs, étourdis par l'orage et comprimés par une surprise que je
raconterai tout à l'heure, ne pouvaient opposer de résistance; la
déchéance fut mise en délibération. Chacun était plus ou moins engagé,
personne n'essaya de combattre la mesure, et la chute de l'empereur fut
prononcée.
M. de Caulaincourt s'éloigna et revint à Fontainebleau, où l'empereur
avait réuni sa faible armée, qui ne comptait pas soixante mille
combattans. On juge aisément de la situation d'esprit dans laquelle le
jeta la réponse d'Alexandre. Il avait auprès de lui les maréchaux
Berthier, Moncey, Lefebvre, Ney, Macdonald, Oudinot, Mortier et Marmont,
dont le quartier-général était à Essone, à moitié chemin sur la route de
Fontainebleau à Paris; celui du maréchal Mortier était auprès de
Villeroi, un peu en arrière d'Essone du côté de Fontainebleau, de sorte
que le premier faisait tête de colonne.
Avant de quitter Paris, il avait transmis à l'empereur la capitulation
qu'il avait signée, et lui avait fait dire que, s'il voulait rentrer de
force dans la capitale, il devait s'attendre à la voir tout entière
s'armer contre lui. L'aide-de-camp rendit le message tel que le lui
avait donné le duc de Raguse, mais il ne fut pas à l'épreuve de cet
horrible mensonge; il en fut long-temps malade, et avoua à quelqu'un qui
me l'a répété, que cette coupable faiblesse avait empoisonné sa vie.
Marmont alla lui-même voir l'empereur à Fontainebleau, mais ne lui dit
pas un mot de ce qui s'était passé chez lui le soir de la capitulation;
il se retira, et était déjà rentré à Essone lorsque M. de Caulaincourt y
passa en revenant de chez l'empereur de Russie. L'empereur avait laissé
ignorer aux maréchaux qui étaient près de lui les dangers qui menaçaient
l'État; mais les uns et les autres avaient leurs familles à Paris, ils
furent bientôt instruits de tout ce qui s'était fait ou se préparait: on
y prenait une résolution dont le mot de ralliement n'était pas encore
prononcé. Les murailles étaient tapissées de proclamations de Louis
XVIII; c'était l'idée principale que l'on jetait dans la multitude:
était-ce par l'ordre ou avec l'assentiment de l'empereur de Russie qui
voulait tâter l'opinion sans avoir l'air de la diriger, afin de pouvoir
se retirer de la partie, si cela devenait nécessaire à une autre idée
qu'il prévoyait peut-être qu'il serait obligé d'adopter; ou bien
était-ce M. de Talleyrand qui faisait placarder ces proclamations,
d'après l'ordre tacite ou les communications de ce prince? Je ne
pourrais le dire, mais ni l'un ni l'autre n'ignoraient ce qui se
passait; ils n'avaient qu'à prononcer un mot pour mettre un terme au
désordre.
Malgré l'espèce d'anonyme que l'on voulait donner à la publication des
proclamations du roi, on ne pouvait pas se méprendre sur leur point de
départ. Que ce fût, au reste, l'empereur Alexandre ou M. de Talleyrand
qui les fît répandre, l'un et l'autre avaient des motifs pour ne pas se
laisser apercevoir; je m'explique. L'empereur Alexandre n'avait cessé de
répéter qu'il ne faisait la guerre qu'à l'empereur, qu'il n'en voulait
ni à la France ni aux Français. Il tenait ce langage pour détacher la
nation de son chef, dépopulariser celui-ci, et arrêter l'élan que l'on
cherchait à donner à la population; s'il avait annoncé le projet qu'il
exécuta, personne n'aurait été dupe de ses discours, et la plus grande
faute qu'il aurait pu faire aurait été de permettre que l'on affichât
les proclamations de Louis XVIII dans les villes où il entrait; il
aurait vu, s'il l'avait fait, les campagnes accourir sous les bannières
de l'insurrection qui se serait organisée toute seule. Ses promesses
fallacieuses de bonheur prévinrent le mouvement, et finirent par lui
donner la victoire.
Alexandre avait non seulement la nation à abuser, il fallait aussi
donner le change à l'empereur d'Autriche, se ménager les moyens de se
rejeter sur l'opinion et d'attribuer à ses exigences ce qui n'était que
son ouvrage. Aussi ne fut-ce qu'après la rupture des conférences de
Châtillon, et aux portes de Paris, que l'on commença à jeter les
proclamations aux avant-postes français.
L'empereur d'Autriche avait assurément beaucoup de griefs particuliers
contre l'empereur, mais on ne peut lui faire l'injure de supposer qu'il
eût été insensible au rôle humiliant qu'on lui faisait jouer en
l'attachant au char du conquérant, qui ne lui laissait, pour sa part de
triomphe, que la détrônisation de sa fille. Il serait injuste de croire
que ce prince eût été indifférent à tout ce qu'il aurait vu faire pour y
parvenir, si l'empereur de Russie lui avait laissé entrevoir son projet;
il n'y a pas de père, quelle que soit sa condition, qui n'aime à se
persuader que l'on trompait celui d'Autriche, qui avait présenté sa
fille à l'amour des Français, parée de ses vertus et riche de la
tendresse de son père.
On doit encore supposer que, si ce prince eût soupçonné que le projet
que nourrissait l'empereur de Russie en franchissant le Rhin était de
détrôner sa fille, non seulement il aurait répondu sur un autre ton à
celle-ci, dans la série de lettres qu'il lui écrivit depuis l'invasion
de notre territoire, mais encore, qu'au lieu de s'en tenir à lui
conseiller d'engager son mari à faire la paix, il lui aurait dit
franchement les dangers qu'elle courait elle-même. On doit ajouter
encore qu'il ne se serait pas tenu de sa personne aussi éloigné du
quartier-général de l'armée alliée, qu'il ne rejoignit qu'à Paris. On
lui fit voir les choses sous les couleurs qu'il plut à l'empereur de
Russie de leur donner. C'est par ces diverses considérations que
l'empereur Alexandre évitait encore d'avouer une révolution qui dès-lors
n'aurait plus été considérée que comme son ouvrage.
M. de Talleyrand avait des raisons plus fortes encore pour se ménager.
D'abord il ne se souciait nullement au fond du retour de la branche
aînée de la maison de Bourbon, avec laquelle il avait trop de comptes à
régler et pas assez de temps pour traiter de ses intérêts personnels. Il
jugeait bien que la volonté de l'empereur de Russie l'emporterait;
néanmoins il ne désespérait pas encore de lui surprendre une
détermination qui pourrait changer tant qu'elle n'aurait pas été
annoncée publiquement.
D'un autre côté, il savait bien qu'il ne pouvait pas se flatter de
consommer l'oeuvre qu'il se proposait tant que l'armée resterait fidèle à
l'empereur, parce que la majorité de la nation s'y rallierait toujours.
Il vogua à travers toutes ces difficultés, en donnant des espérances à
ceux qui voulaient le retour pur et simple de la maison de Bourbon, et
en calmant les inquiétudes de ceux qui le craignaient. Il se servit tour
à tour des uns et des autres pour mettre à fin ce qu'il projetait. Il
avait expédié M. de Montessuis près du maréchal Marmont, à Essone, et en
même temps il avait envoyé le général Lamotte[8] au duc de Reggio, dont
cet officier avait été aide-de-camp.
Ces deux messagers avaient chacun un langage différent à tenir pour
faire arriver leur mission au même résultat.
Ils avaient pour moyens de persuasion l'assurance que l'empereur de
Russie était décidé à ne pas traiter avec l'empereur, que ce n'était
qu'à lui qu'il en voulait, et que hors lui il accorderait tout ce qui
lui serait proposé.
C'était le langage convenu pour le maréchal Oudinot, parce qu'il était à
sa portée et de nature à être répandu dans l'armée, où il pouvait faire
germer l'idée d'un lâche abandon que provoqua même le maréchal, dans la
persuasion qu'il ne s'agissait que de sacrifier l'empereur. On se garda
bien de lui présenter la question sous une autre face; car ses
antécédens n'étaient pas de nature à faire croire qu'il pût jamais
transiger avec les Bourbons. La perspective lui sourit; il se montra
facile dans tout ce qu'on lui proposa, et prit les engagemens qu'on
voulut, sans même réfléchir aux conséquences qu'ils allaient avoir.
Montessuis s'y prit autrement avec Marmont. Il annonça au maréchal que
la résolution d'Alexandre était arrêtée, que ce prince avait déclaré
qu'il ne traiterait plus ni avec l'empereur ni avec aucun membre de sa
famille. Il lui peignit les malheurs qui allaient fondre sur la France,
les divisions, la guerre civile avec les horreurs qu'elle traîne à sa
suite; car on était bien décidé à rejeter la régence, attendu qu'elle
ramènerait forcément l'empereur au pouvoir. Il insista d'autant plus sur
ce point, que c'était le moyen de décider Marmont, et de donner un but à
sa défection. En effet, si la régence eût été proclamée, sa position
était faite, tandis que placé vis-à-vis de l'anarchie révolutionnaire
tout était compromis. Dès-lors il ne devait pas balancer sur ce qu'on
lui proposerait, fût-ce même le retour des Bourbons, parce que d'une
part il avait des honneurs à conserver, et que dans sa vanité il se
flattait d'en acquérir de nouveaux en donnant l'exemple de l'abandon.
Ces considérations étaient les seules qui fussent capables d'égarer
Marmont, et sans la défection d'une partie de l'armée on ne pouvait rien
exécuter de ce que voulait l'empereur de Russie. Montessuis ajouta que
«nécessairement il y aurait anarchie si l'on ne prenait pas bien vite un
parti pour ramener tout à un même pouvoir; que l'essentiel était d'avoir
un point de ralliement. Il lui dit que c'était tellement l'opinion de M.
de Talleyrand, que ce prince venait d'écrire à M. le comte d'Artois,
parce qu'il préférait les Bourbons, que Bordeaux avait reconnus, aux
jacobins qui commençaient à surgir de toutes parts; que si lui, Marmont,
dont les qualités sociales étaient si aimables, les sentimens
patriotiques si élevés et les talens militaires si connus, voulait se
couvrir de gloire en donnant à l'armée le courageux exemple de se
rallier à ce parti, il éviterait la guerre civile, ce qui était la plus
belle couronne qu'il pût ambitionner. Il lui dit qu'indépendamment de la
satisfaction personnelle qu'il en recueillerait, son exemple lui
donnerait les premiers droits aux faveurs, d'autant plus que déjà les
commissaires du roi prenaient à Paris note de tous ceux qui se
présentaient, qu'ils recevaient leurs sermens d'obéissance et de
fidélité.» Cela était faux; on cherchait encore un traître, Marmont le
vit et repoussa le rôle qu'on lui destinait.
L'intrigue ne se rebuta pas. Elle mit en campagne de nouveaux émissaires
et l'on vit affluer à Essone une foule d'hommes qui, tout couverts des
bienfaits de l'empereur, n'insistaient pas moins vivement auprès du
maréchal pour l'en détacher. Le duc résista encore, mais il avait admis
des individus dont il ne devait pas tolérer la présence: il ne tarda pas
à porter la peine de sa témérité. Compromis comme ils étaient, les chefs
du parti qui s'était livré à l'étranger n'avaient d'autre alternative
que de réussir ou de s'expatrier. Ils le sentaient; aussi ne
négligeaient-ils rien pour consommer la défection qu'ils méditaient. Ils
firent agir ceux des magistrats qui pouvaient exercer quelque influence
sur le maréchal; ils lui dépêchèrent quelques-uns de ses amis, et en
même temps qu'ils lui dépeignaient la cause de l'empereur comme à jamais
perdue, ils sollicitaient Schwartzenberg à lui offrir une sorte de
planche de salut, à l'aide de laquelle il pût se flatter d'échapper au
naufrage. Le généralissime y consentit: ses ouvertures furent
accueillies et les bases de la défection arrêtées[9]. Mais le duc de
Raguse savait bien que, s'il lui était possible d'abuser ses troupes, il
n'en était pas ainsi des généraux; il savait qu'il dépendait d'eux de
faire tout manquer ou tout réussir. Il se détermina en conséquence à
leur communiquer les propositions qui lui étaient faites, sous prétexte
que cela les intéressait personnellement, et qu'il ne voulait pas
décider de la principale action de leur vie sans leur assentiment; il
les appela à une espèce de conseil, où assistèrent entr'autres Compans,
Souham et Bordesoulle. Le dernier était à coup sûr un des hommes les
plus braves qui aient existé. Pour passer dans une armée ennemie, il
faut qu'il ait été étrangement abusé, car il était capable
d'entreprendre de la combattre à lui seul.
Marmont, qui exerçait une certaine puissance d'opinion, puissance qui
dérivait d'ailleurs du commandement dont il savait faire sentir le
poids, communiqua à ses généraux ce qui venait de se passer entre lui et
M. de Montessuis. Il leur fit un long et affligeant détail de tous les
maux qui allaient accabler la patrie, si quelqu'un ne donnait pas
l'exemple de la réunion à un pouvoir qui pourrait se consolider et
préserver la France de l'anarchie. Il leur dit que ce pouvoir était la
maison de Bourbon, que les alliés rappelaient au trône, et avec laquelle
Paris était déjà entré en arrangement; que la France ni les Français n'y
perdraient rien; qu'il n'y aurait que l'empereur de sacrifié. Il leur
annonça que, quant à lui, son parti était pris; qu'il les avait
assemblés pour le leur communiquer, les laissant les maîtres de leurs
déterminations. Il n'ignorait pas qu'un esprit supérieur entraîne
toujours les faibles, particulièrement dans des circonstances hors de la
portée des intelligences communes.
Les généraux de son armée ne pouvaient d'ailleurs suspecter les
intentions de leur chef, dès qu'il s'agissait de l'empereur. Ils crurent
qu'il n'obéissait qu'à une rigoureuse nécessité, et adoptèrent le parti
qu'il avait pris, déplorant toutefois d'être réduits à abandonner leur
souverain.
On suivit les relations qu'avaient ouvertes Schwartzenberg. Les
conditions de la défection furent discutées, convenues, sans néanmoins
être signées[10]. Marmont conserva en conséquence la position qu'il
occupait. Il continua de faire tête de colonne, soit qu'il balançât
encore, soit même qu'il voulût revenir sur la surprise qu'on lui avait
faite.
CHAPITRE VII.
L'empereur de Russie hésite.--Consternation des conspirateurs.--Le
gouvernement provisoire est sur le point de se dissoudre.--Conseil.--Le
général Dessoles; ses sollicitudes pour mademoiselle de Dampierre.--M.
de Pradt.--L'empereur se dispose à marcher sur Paris.--Ce qui
l'arrête.--Abdication.--Encore Marmont.--Projet coupable.--Ce que c'est
que les garanties que veulent les alliés.--Étonnement de M. de
Nesselrode.--En Russie on n'hésiterait pas tant.
Les choses allaient moins bien à Paris. L'empereur de Russie s'était
tellement ménagé les moyens de changer de résolution, que je tiens de M.
Anglès lui-même que les conspirateurs crurent un instant la partie
perdue. La chose fut au point qu'au sortir d'une conférence qui avait eu
lieu chez l'empereur de Russie, il fit charger sa voiture de voyage,
persuadé que tout était fini. Ce fut l'engagement pris par Marmont qui
ramena la sécurité dans toutes ces consciences coupables.
Il y avait à Paris de bons esprits qui, sans être bien contens du
gouvernement impérial, se trouvaient humiliés d'être l'objet de la
spéculation et du trafic de quelques intrigans accoutumés à tout servir
et à tout trahir.
On remarquait une direction indiquée au mouvement, que l'on excitait
sans faire connaître la puissance qui l'appuyait. On avait l'exemple
récent de Bordeaux: lorsque le maire de cette ville s'était déclaré pour
le duc d'Angoulême, on avait usé de son influence pour faire arborer les
couleurs royales. Les notables s'étaient assemblés et avaient été en
corps demander au général commandant les troupes anglaises qui avaient
pris possession de la ville, si c'était par son ordre que l'on y
déployait des signes propres à allumer la guerre civile; et celui-ci
avait répondu qu'il ne protégeait particulièrement aucun parti, qu'il
laissait chacun libre d'en agir comme il l'entendait.
À Paris, on voyait le corps municipal qui était excité à s'immiscer dans
le changement de gouvernement. Quelques uns de ses membres même, tels
que l'avocat Bellart et l'ancien notaire Pérignon, n'avaient pas craint
de se mettre en avant. Tout cela avait fait penser ceux qui redoutaient
de nouveaux orages, ou ne voulaient pas servir de marche-pied à quelques
intrigans. Plusieurs bonnes têtes imaginèrent d'écrire à l'empereur
Alexandre, en conservant l'anonyme, mais en employant le style qui porte
la conviction. On ne lui épargna pas les représentations sur l'estime ou
la confiance que méritaient les hommes qui travaillaient en son nom.
Peut-être aussi lui-même chercha-t-il, par d'autres voies, à s'assurer
au juste du véritable état de l'opinion. Soit que la masse d'intérêts
qu'il fallait froisser l'ébranlât, soit toute autre considération,
toujours est-il qu'il fut sur le point de répudier les casse-cous
politiques qui s'attachaient à ses pas. Quelle influence ne pouvait pas
avoir, dans cet état d'indécision, la présence de l'impératrice à Paris!
M. de Talleyrand, voyant les incertitudes de l'empereur Alexandre,
craignit que ce prince ne lui échappât. Il jugea bien que l'on ne
parviendrait pas à décider qui que ce fût à se prêter aux mesures
nécessaires pour prévenir tout retour de l'empereur, si Marie-Louise
restait sur le trône. Comme le danger était imminent et le devenait
chaque jour davantage, il abandonna l'idée de la régence et se rallia
aux Bourbons. Ce parti n'était pas sans inconvéniens pour lui, mais il
excluait toute idée de retour après une transaction aussi étrange, aussi
subite; il ne pouvait pas manquer de lui offrir des moyens de revenir à
son premier thème, en faisant mouvoir le parti de la révolution avant de
laisser les Bourbons s'établir. La chose était facile: la plupart des
places administratives étaient occupées par des hommes du parti.
Voilà donc Talleyrand décidé à faire adopter ce qu'il repoussait
jusque-là de toutes ses forces. Dès lors il ne chercha plus qu'à fixer
les irrésolutions de l'empereur Alexandre, et ne craignit pas, comme on
dit, de le mettre au pied du mur. Il devenait au reste urgent de le
décider, car le diplomate était déjà en butte aux reproches de tous ceux
qui s'étaient engagés avec lui dans cette entreprise. Le gouvernement
provisoire fut même sur le point de se dissoudre. M. de Talleyrand avait
trop d'expérience des hommes et des affaires pour manquer de tête dans
cette occasion: il réunit, à ce qui m'a été rapporté, les membres du
gouvernement provisoire, à l'issue de la conférence qui avait dissipé
tant d'illusions; il leur montra les dangers que chacun d'eux courait;
il les détermina sans peine à le suivre chez l'empereur de Russie, qui
occupait le premier étage de son hôtel. Il porta la parole et observa à
ce prince que les personnes qui l'accompagnaient s'étaient exposées à
tout perdre pour assurer son triomphe, que seuls ils avaient contenu la
population dans l'obéissance, qu'ils n'avaient pas craint de
compromettre leur existence, celle de leurs familles pour le servir, que
pour prix de tant de dévouement ils allaient être abandonnés aux
vengeances qu'ils avaient si aveuglement provoquées. Dans ce triste état
de choses, ils venaient tous le supplier de leur assurer un asile, s'il
persistait dans le dessein qu'il leur avait manifesté. Alexandre les
rassura sur les dangers dont ils se croyaient menacés, et leur dit qu'à
la vérité ses idées n'étaient pas encore arrêtées, mais qu'il
n'abandonnerait pas des hommes qui avaient tout compromis pour son
service, et leur assurerait une existence dont ils seraient satisfaits.
Les choses en étaient là lorsque M. de Talleyrand acquit la certitude
qu'il pouvait compter sur la défection de Marmont et sur le zèle
d'Oudinot. Dès-lors il fut plus assuré de réussir, et ne manqua pas de
transmettre ses espérances à l'empereur de Russie, qui assembla le
lendemain le conseil dans lequel on agita définitivement la question du
renversement du gouvernement impérial en France. Je tiens d'un des
membres de ce conseil le détail de ce qui s'y passa. Il était composé de
l'empereur Alexandre, du roi de Prusse, du prince de Schwartzenberg, de
M. de Metternich, et je crois du ministre d'Angleterre; je n'oserais
cependant assurer que ce dernier y fut. De Français, il y avait M. de
Talleyrand, le duc Dalberg, M. Louis, le général Dupont, le général
Dessoles, l'archevêque de Malines; je crois, sans en être sûr, que MM.
de Montesquiou (l'abbé), Beurnonville et Jaucourt en faisaient partie.
Ce fut l'empereur Alexandre qui ouvrit la discussion. Il déclara qu'il
avait dessein de renverser le gouvernement impérial, mais qu'avant de
l'annoncer publiquement, il désirait connaître quel était l'ordre de
choses qu'on pourrait lui substituer, pour éviter les dissensions
intestines qui avaient déchiré ce pays pendant tant d'années. Il
s'adressa à M. de Talleyrand en l'invitant à donner son opinion;
celui-ci, ne voulant pas émettre devant tant de monde une opinion qui
n'aurait peut-être pas été adoptée, et qui deviendrait peut-être un
motif pour le faire éloigner de la faveur du gouvernement qui allait
être élu, fit dans cette occasion ce que je lui ai vu faire dans les
conseils où l'empereur l'appelait.
Il parla avec sa facilité ordinaire, insista sur la nécessité d'abattre
l'empereur, mais aussi il énuméra les immenses intérêts qui reposaient
sur le système impérial et en étaient inséparables. Il dit que l'on ne
pouvait lui substituer qu'un ordre de choses qui garantirait à chacun la
conservation de ce qu'il avait acquis, si l'on ne voulait pas faire
revivre tous les désordres. Il ne s'expliqua pas plus clairement, mais
son discours prouvait assez qu'il penchait toujours pour la régence. M.
Louis laissait entrevoir les opinions qui furent reproduites par toutes
les créatures du diplomate. Enfin arriva le tour du général Dessoles.
Interpellé de s'expliquer sur ce qu'il convenait de faire, il répliqua
vivement, en s'adressant à Alexandre: «Sire, la régence n'est qu'un mot;
le tigre est derrière, et ne tardera pas à reparaître, si on la
proclame[11]. Au surplus, mon parti est pris; je ne demande rien pour
moi, mais, Sire, mademoiselle Dampierre! sauvez-la! de grâce,
sauvez-la!» L'empereur de Russie, tout surpris de cette chaude
allocution, cherchait ce que c'était que mademoiselle Dampierre; «C'est
ma femme, Sire, madame Dessoles; sans doute elle n'a pas un rapport bien
direct avec la question qui se débat, mais c'est mademoiselle Dampierre;
sauvez ce que j'ai de plus cher au monde!» Cette petite sollicitude
conjugale dérida un moment le conseil; mais on se remit bientôt, et la
discussion continua. C'était le tour de l'archevêque de Malines; il mit
cartes sur table. «Messieurs, dit-il, il faut s'expliquer nettement.
Vous êtes décidés à en finir avec l'empereur. Pourquoi, dans ce cas, ne
pas rendre à la France un gouvernement sous lequel elle a été heureuse
pendant tant de siècles? Je ne crains pas d'avancer ici que c'est le voeu
secret de la grande majorité des Français, et que, si l'on n'ose
l'émettre, c'est que l'esprit national est encore comprimé, et qu'on
craint de n'être pas appuyé en le manifestant. Quant à moi je déclare
que je ne vois d'autre projet raisonnable en abattant l'empereur que de
rappeler les Bourbons.» Alexandre arrêta la discussion, et se tournant
vers Frédéric-Guillaume: «Votre opinion, roi de Prusse?»--«Celle de
l'archevêque de Malines,» répondit Guillaume. L'empereur de Russie
continua de recueillir les voix des étrangers, qui furent de l'opinion
du roi de Prusse. Alexandre exposa la sienne à son tour, et dit que
c'était une très grande affaire que de se fixer sur le gouvernement qui
pouvait régner en France sans trouble et sans dangers pour la
tranquillité de ses voisins; qu'il pensait que la maison de Bourbon
pouvait convenir; que néanmoins il remettait au lendemain à se décider;
qu'on lui avait rendu compte de l'arrivée aux avant-postes d'une
députation venant de Fontainebleau; qu'il la recevrait et verrait
ensuite. Le conseil se sépara. On n'ignorait, comme je l'ai dit, rien à
Fontainebleau de ce qui se faisait à Paris. On y exagérait même les
choses, quoique le mal fût très grand.
L'empereur cependant ne se laissait pas imposer par les propos qu'on
semait autour de lui. Tout entier à des combinaisons militaires, il se
disposait à tenter de nouveau la fortune, lorsque le duc de Vicence
arriva. Il n'apportait pas des nouvelles bien heureuses, mais du moins
les alliés ne proscrivaient plus la régence. La condition était pénible,
le soldat bouillait d'ardeur: Napoléon continue de tout disposer pour
tenter la fortune; mais ses généraux n'ont plus d'élan, ils sont las de
guerres, de combats, personne n'envisage qu'avec une sorte d'effroi les
nouvelles chances qui vont s'ouvrir. C'est au milieu de cette anxiété
générale que le décret de déchéance arrive à Fontainebleau. Dès qu'il le
connaît, Napoléon n'hésite plus. La guerre civile lui apparaît avec
toutes ses horreurs; il se retire, et dresse lui-même l'acte qui le
dépouille du pouvoir[12]. L'abdication signée, il choisit des
négociateurs, qui, en la transmettant aux alliés, discutent les intérêts
de la France et ceux des braves qui l'ont servie. Il nomme le duc de
Vicence et le prince de la Moscowa; mais il ne les a pas plus tôt
désignés, que son vieil aide-de-camp lui revient à la mémoire. Il va
leur adjoindre Marmont, et veut que ce soit son plus ancien compagnon
d'armes qui aille débattre les intérêts de sa famille. On lui observe
que ceux de l'armée doivent aussi être défendus; qu'un homme qui a été
moins avant dans ses affections, que Macdonald, par exemple, aurait plus
de poids; il se rend et accepte le duc de Tarente. Sa prédilection
néanmoins le domine encore; il donne l'ordre formel aux
plénipotentiaires de prévenir le duc de Raguse qu'il ne l'a pas choisi,
mais qu'il ne peut refuser à sa fidélité, garantie par tant de bienfaits
d'un coté et de services de l'autre, ce dernier témoignage de confiance;
qu'en conséquence, s'il ne pense pas être plus utile à la tête de son
corps qu'à Paris, il est le maître de se joindre aux plénipotentiaires,
chargés d'expédier d'Essone un courrier qui rapportera ses pouvoirs.
Arrivés à Essone, les plénipotentiaires firent part au duc de Raguse de
ce qui s'était passé à Fontainebleau, de l'abdication consentie par
Napoléon, et de l'objet de leur mission à Paris. Ils lui transmirent
également le message dont ils étaient chargés. Cette circonstance dut
être pénible au maréchal, car il venait, comme nous l'avons vu,
d'arrêter ses conditions avec le généralissime. Il ne cacha pas à ses
collègues les termes où il en était avec les alliés. Il leur déclara
qu'il n'avait agi isolément que par suite de la dispersion de l'armée et
de la difficulté qu'il y avait à s'entendre; que de ce moment il se
réunissait à eux pour ne plus s'en séparer; qu'il les accompagnerait à
Paris, et ferait entendre au prince de Schwartzenberg les changemens
survenus dans sa position. Il prévint ses généraux, il l'atteste du
moins, de ne faire aucun mouvement qu'il ne leur eût expédié de nouveaux
ordres, et se rendit au quartier-général ennemi, où l'on ne fit aucune
difficulté d'annuler le projet de convention. Les trois maréchaux et le
duc de Vicence continuèrent leur route et allèrent à Paris pour négocier
en commun. Ils descendirent chez M. de Talleyrand, où, comme je l'ai
dit, logeait l'empereur de Russie; ils firent part au diplomate du motif
de leur voyage et du but de leur mission. L'un d'entre eux le prit à
part et lui dit que, s'il pouvait obtenir la régence, ils étaient
décidés (il ne nomma personne) à prendre un parti contre l'empereur, de
manière à prévenir tout retour. Il ne disait pas ce que c'était que ce
parti. M. de Talleyrand lui répondit que «tout s'arrangerait, que les
souverains alliés ne demandaient que cette garantie, qu'ils
accorderaient tout ce que l'on désirait, dès qu'ils seraient convaincus
que Napoléon ne reparaîtrait pas.» M. de Talleyrand ne pouvait désirer
mieux qu'une telle confidence; elle augmentait son crédit, et démontrait
qu'on ne pouvait rien faire sans lui. Il monta chez l'empereur Alexandre
pour le prévenir de l'arrivée des maréchaux, et lui rendit compte de ce
qui s'était passé chez lui, sans oublier assurément l'ouverture qui lui
avait été faite. C'était sans doute ce qui leur souriait le plus, car
enfin la demande de garantie que répétait sans cesse l'empereur
Alexandre contre le retour de l'empereur Napoléon était claire. On ne
prononçait pas le mot propre, mais l'affectation avec laquelle on
réclamait des garanties ne permettait pas de se méprendre sur ce que
l'on voulait.
Il jugeait des Français par quelques autres peuples; sous ce rapport, il
était dans l'erreur, ces choses-là ne vont pas à nos moeurs. Je tiens
d'un des secrétaires[13] de M. de Talleyrand, qu'après que tout fut
fini, c'est-à-dire, quand la déchéance fut prononcée, M. de Nesselrode
ne revenait pas de nos scrupules: «Quel pays! disait-il, quelle nation!
Si peu de chose vous arrête! Il n'en serait pas ainsi chez nous, tout
serait fini en moins d'un quart d'heure. Tant pis pour le souverain qui
se met en opposition avec l'intérêt général. C'est la chose du monde que
l'on trouve le plus aisément qu'un souverain.»
L'empereur de Russie fit dire à la députation des maréchaux qu'il la
recevrait le lendemain à neuf ou dix heures du matin. Ils se retirèrent
et se réunirent le soir à l'hôtel du maréchal Ney; on vint les y voir et
les entretenir de l'idée qu'il n'y avait que l'empereur qui fût un
obstacle à tout; que sans lui les souverains alliés accorderaient la
régence, ou tout autre gouvernement qu'on voudrait choisir. Ces
insinuations étaient inutiles, puisque l'empereur lui-même avait
recommandé aux plénipotentiaires de ne le considérer pour rien, et de
souscrire à tous les sacrifices qui lui seraient personnellement
imposés.
Je tiens d'une personne qui était présente à cette assemblée, sur tout
ce qui fut dit et fait, des détails qui prouvent à quel point était
portée l'aveugle confiance que l'on avait dans les sentimens de
l'empereur de Russie; mais elle a coûté trop de larmes pour la reprocher
à ceux qui la partageaient. On pensait encore que M. de Talleyrand était
dans des dispositions favorables à la régence, et je crois qu'on ne se
trompait pas, quoique du reste ce diplomate fût prêt aussi pour une
autre hypothèse.
Caulaincourt m'a dit depuis que c'était une erreur, que M. de Talleyrand
s'était dès le principe prononcé ouvertement pour la maison de Bourbon.
Je suis persuadé qu'il n'en est rien; mais, la chose faite, il valait
mieux se donner le mérite de l'avoir préparée que de convenir qu'on ne
l'avait pas voulue. Il est possible aussi que M. de Talleyrand ait
laissé percer ses intelligences avec Hartwell, afin de mieux brouiller
les cartes, se ménager plus de chances, et se trouver en mesure
d'obtenir de meilleures conditions. Il est même probable que les alliés
se sont servis de cet épouvantail pour amener le duc de Vicence aux
sacrifices qu'ils voulaient lui imposer; car, comme nous l'apprend un
des auxiliaires qu'ils s'étaient donnés, ils ne se flattaient pas de
venir si tôt à bout de leurs desseins, et voulaient achever par
l'intrigue ce que les armes avaient commencé[14]. Mais dans ce cas,
convaincu comme il était que M. de Talleyrand tournait en faveur des
Bourbons, pourquoi M. de Caulaincourt ne prévenait-il pas les maréchaux?
Pourquoi les conduisait-il chez un conspirateur qu'il devait mettre tous
ses soins à éviter? Le moindre inconvénient qui pouvait résulter pour
eux de la direction qu'il leur donnait, était de les mener se confesser
au renard, comme cela arriva effectivement. Mais il est probable, quoi
qu'il en ait dit plus tard, qu'il était dupe lui-même des apparences que
se donnait M. de Talleyrand; autrement il aurait eu le projet de livrer
les maréchaux. Cela donnerait de la force à des soupçons fâcheux qui ont
été émis sur son séjour à Châtillon.
Il y avait vingt endroits différens pour les réunir, et se rendre de là
chez l'empereur Alexandre avant d'être forcé d'entrer chez M. de
Talleyrand, si on le considérait comme ennemi. La chose est pénible à
dire, mais le fond de tout cela est que, voyant la chute de l'empereur
inévitable, on ne voulait que le quitter avec honneur, et préparer sa
position avec le gouvernement qui allait lui succéder, persuadé que l'on
pourrait conserver ce que l'on avait acquis en se mettant derrière une
lâcheté.
CHAPITRE VIII.
Alexandre reçoit les maréchaux.--Le maréchal Macdonald.--L'autocrate
insiste pour la garantie.--La nouvelle de la défection du sixième corps
met fin à la négociation.--MM. Sosthène et Archambault montent à
cheval.--Talleyrand.--Qui lui fait son discours.--Son trouble.--Il eût
prononcé tout ce qui se fût trouvé dans sa poche.--Le sénat.
L'empereur de Russie reçut la députation des maréchaux ainsi qu'il
l'avait annoncé, et après avoir écouté l'objet de leur message près de
lui, il leur fit connaître qu'il était décidé à ne plus traiter avec
l'empereur. Il ajouta qu'indépendamment de l'éloignement que lui et les
alliés avaient pour un rapprochement, de quelque nature qu'il fût, le
repos de l'Europe, qui dépendait de celui de la France, ne permettait
pas de se prêter aux propositions dont ils étaient chargés. Il dit qu'il
ne voulait ni toucher à nos frontières, ni porter atteinte à l'ouvrage
de l'armée française, pour laquelle il avait la plus haute estime; qu'il
était disposé à leur en donner des preuves dans le choix du gouvernement
qu'il avait intention de leur proposer. Il observa que, quel que fût au
reste ce gouvernement, son plus grand intérêt serait toujours de se
rapprocher des hommes qui avaient porté si haut la gloire de leur pays.
Il parlait avec assurance, et montrait d'autant plus de résolution,
qu'il avait connaissance de l'ouverture qui avait été faite à M. de
Talleyrand. Il savait d'ailleurs que la résolution était réelle, qu'elle
avait été prise chez le prince de Neufchâtel, et avait eu lieu d'après
les communications que le maréchal Oudinot avait eues avec l'envoyé de
M. de Talleyrand. On avait même reproduit dans cette réunion le projet
formé avant la bataille de Champ-Aubert, et qui n'allait à rien moins
qu'à en user avec l'empereur comme on avait fait autrefois avec Romulus,
et de traiter avec les ennemis.
Dès que l'empereur de Russie eut achevé de parler, le duc de Tarente
prit la parole. C'était de tous les maréchaux celui qui avait été le
moins bien traité par l'empereur; ce fut celui qui se montra le plus
digne des faveurs dont les autres avaient été comblés. Il fit valoir le
sacrifice de l'empereur, développa les droits de sa dynastie, la
convenance de la régence; et, revenant à ce qui tenait le plus à coeur
aux alliés, à Napoléon, il remarqua que, si c'était ce prince qui
faisait difficulté, dès ce moment tout était résolu, puisque les
pouvoirs dont ils étaient revêtus leur prescrivaient de le compter pour
rien; qu'ainsi la continuation de sa dynastie était sans objection comme
sans inconvénient. La transmission de l'autorité souveraine pouvait
d'autant moins devenir matière à discussion, que les intentions
qu'Alexandre venait de manifester, tant en son nom qu'en celui de ses
alliés, se trouvaient conformes aux constitutions de l'État, et
favorables au droit de celui que, dans l'ordre de la nature, elles
avaient désigné pour l'héritier du trône.
Macdonald fut fort dans cette discussion, et honorable par le courage
avec lequel il défendit les intérêts de la régence, comme pouvant
garantir à chacun la conservation de ce qu'il avait acquis, et que
l'empereur Alexandre déclarait vouloir respecter. Ce prince ne savait
que répondre, et n'insistait que sur l'observation qu'il fallait une
garantie contre la possibilité du retour de l'empereur. Ce n'était point
aux maréchaux à indiquer cette garantie, c'était aux alliés à préciser
les sacrifices qu'ils voulaient imposer, et à s'expliquer sur ce qu'ils
entendaient par cette garantie. Les plénipotentiaires feignirent de ne
pas comprendre; les alliés, de leur côté, ne jugèrent pas convenable de
parler plus catégoriquement. Mais ils en avaient assez dit.
La discussion languissait; l'empereur de Russie répondait d'une manière
évasive, lorsque de son cabinet on vint le prévenir qu'on le demandait
pour quelque chose de pressé. Il s'y rendit, et rentra quelques instans
après dans le salon où les maréchaux étaient restés à l'attendre. Il
leur dit: «Messieurs, persuadé par vos observations, et voulant donner
une marque de mon estime particulière à l'armée française que vous
représentez ici, j'allais me rendre à vos instances, et reconnaître le
gouvernement qui est l'objet de vos désirs; mais cette armée, dont vous
prétendez que le voeu est unanime, est elle-même en opposition avec ce
que vous m'annoncez, puisqu'elle s'est divisée dans ses opinions. L'on
vient de me rendre compte à l'instant que le corps de M. le duc de
Raguse est arrivé ce matin à Versailles, et qu'il se range sous les
drapeaux de M. le duc d'Angoulême. Pour fixer promptement les
irrésolutions de ceux qui seraient disposés à l'imiter, je mets toute ma
puissance et celle de mes alliés de ce côté-là.»
Cette déclaration répondait à tout ce que l'on aurait pu objecter. Les
maréchaux jetèrent un regard de mépris à Marmont qui était présent; il
fut saisi de honte en entendant l'empereur de Russie s'exprimer ainsi,
et dit: «Je donnerais un bras pour que cela ne fût pas arrivé.»
Macdonald lui répondit: «Un bras, monsieur, dites la vie.» Tout fut fini
dès cet instant. On m'a même rapporté que, dans cette séance, l'empereur
de Russie dit au maréchal Marmont: «Vous vous êtes bien pressé, monsieur
le maréchal.»
Ce prince s'était, comme je l'ai dit, laissé surprendre l'engagement de
ne plus traiter avec l'empereur ni aucun membre de sa famille. Sa
déclaration avait commencé le mal, la défection de Marmont l'acheva.
Talleyrand, qui avait si bassement tramé le déshonneur du maréchal, mit
tous ses soins à le publier. Il le fit répandre, colporter partout, et
ne songea qu'à en recueillir les fruits. Il se saisit de tout ce qui
pouvait montrer aux yeux de la multitude qu'il était le pivot de la
révolution qui s'opérait.
Depuis que l'empereur Alexandre était à Paris, le salon de M. de
Talleyrand était continuellement rempli de tout ce qui venait tâter le
pouls à la fortune. Dès qu'elle fut prononcée, M. Archambault de
Périgord, frère de M. de Talleyrand, M. Sosthène de la Rochefoucauld et
quelques autres mirent de grandes cocardes blanches à leurs chapeaux, et
coururent à cheval par toutes les rues pour annoncer ce qui venait
d'arriver, et ranimer les espérances des gens de leur parti.
La garde nationale de Paris, quoiqu'elle s'attendît à un changement de
gouvernement, ne comprenait rien à ce qu'elle voyait, et je tiens d'un
officier de ce corps, qui commandait le poste placé à l'angle que fait
la rue de Marigny avec celle du faubourg Saint-Honoré, qu'il faillit
faire feu lorsque M. de Périgord vint haranguer, en cocarde blanche, le
peuple de ce quartier. Toutes les idées étaient loin de ce qui se
faisait, et si M. Archambault ne fut pas tué, c'est que l'officier le
reconnut.
M. de Talleyrand ne négligea aucun moyen de répandre la défection de
Marmont: il ne ménagea aucune de ses créatures; plus il pouvait en
employer, mieux il établissait l'opinion que le retour des Bourbons
était son ouvrage et le but auquel il voulait véritablement atteindre.
Son nom était sans doute quelque chose, mais ne suffisait pas pour
sanctionner une révolution qui blessait tant de souvenirs et d'intérêts.
Il le sentit et résolut d'y suppléer. Tous les sénateurs reçurent une
invitation à dîner avec l'empereur Alexandre: ils n'eurent garde d'y
manquer. Le dîner se passa en propos ordinaires; il n'avait été question
de rien lorsqu'on servit le vin de Champagne. Alexandre se lève alors,
et, adressant la parole à ses commensaux, il renouvelle l'assurance
qu'il n'est ni leur ennemi ni celui des Français, bien loin de là. Une
preuve, c'est qu'il accepte les voeux que lui ont exprimés les hommes les
plus honorables et les plus distingués du pays, et propose la santé du
roi de France, de S. M. Louis XVIII.
Les sénateurs s'imaginèrent que tout avait été arrangé à l'avance, et
burent à Louis XVIII comme ils buvaient à l'empereur.
On passa dans le salon, et chacun de demander à son voisin ce qui
s'était passé avant qu'il arrivât. Tous se faisaient la même question,
tous étaient persuadés que quelque délibération avait eu lieu, et il ne
vint à la pensée de personne d'imaginer qu'ils étaient dupes d'une
mystification. On ne leur laissa pas d'ailleurs le temps de réfléchir,
on battit le fer à chaud, on convoqua le sénat pour le lendemain, et la
révolution fut consommée. On pressa le dénouement, parce qu'on sentait
bien que, si on tardait, les objections viendraient en foule sur cette
manière de procéder au choix d'un souverain. Le sénat prononça la
déchéance de l'un et l'élection de l'autre avec la même docilité qu'il
passait sur les demandes de conscription.
Il ne vint à l'esprit d'aucun membre de ce corps, qui était cependant
composé d'hommes à lumières et presque tous comblés des bienfaits de
l'empereur, de faire remarquer que la convocation qui avait été faite
était inconstitutionnelle et même criminelle. Il n'y en eut pas un qui
observât qu'on faisait servir le sénat d'instrument pour détruire
l'édifice dont il était _conservateur_, et qu'en le faisant crouler, ils
écrasaient, pour la plupart, leurs propres enfans. Les sénateurs
peuvent-ils dire qu'on les a trompés? Non assurément; on ne pouvait pas
parler en termes plus clairs que ceux dont se servait M. de Talleyrand
en proposant la déchéance de l'empereur. Quels que fussent les
arrangemens particuliers de ce diplomate avec les ennemis, les sénateurs
n'avaient pas droit de méconnaître leur devoir, lorsque le moment de le
faire était arrivé. Ils pouvaient, par une noble résistance, se couvrir
de gloire; au lieu de cela, il n'y a pas d'épithètes qu'ils n'aient
méritées, surtout lorsqu'on lit dans leur délibération de cette fatale
époque l'article qui assure la conservation de leurs émolumens.
M. de Talleyrand fut dominé par une intrigue qui lui fit abandonner son
projet de régence en lui montrant une porte de salut pour lui. Je tiens
de l'archevêque de Malines lui-même, qu'étant allé voir M. de Talleyrand
le matin du jour où il avait convoqué le sénat, il eut beaucoup de peine
à le décider à tenir à ce corps le langage dans lequel il lui parla, et
que c'était lui-même, archevêque de Malines, qui lui avait fait son
discours pendant qu'on le coiffait. Il ajoutait même que, si M. de
Talleyrand en avait eu un autre dans sa poche, et qu'il l'eût tiré en
place du premier, il l'aurait prononcé de même.
Ceux qui connaissent M. de Talleyrand n'en seront point étonnés. Ils ont
dû le voir plus d'une fois dupe d'une intrigue obscure, prêtant son nom
pour se créer une puissance dans l'opinion du vulgaire, qui ne garde que
les noms de ceux qu'on l'accoutume à voir en scène. On retrouve beaucoup
de traits du caractère de M. de Talleyrand dans le portrait du cardinal
de Retz. Comme lui, il suscita tous les grands désordres de l'État, et
cependant il ne voulait que la paix; il y était naturellement porté, et
en avait plus besoin qu'un autre. L'empereur lui disait quelquefois
qu'il avait mal arrangé sa vie. Néanmoins M. de Talleyrand est resté en
possession de fixer le ridicule comme de mettre le vice en crédit.
Le sénat pouvait-il se réunir? Non, il ne le pouvait que sur une
convocation légale transmise à chaque sénateur par son président, et le
président était à Blois près de l'impératrice. Pouvait-il délibérer dans
un lieu au pouvoir des ennemis qui étaient en guerre avec la nation? Où
en serait-on, si l'on osait dire que oui? Pouvait-il retirer un pouvoir
qu'il n'avait pas confié? Était-ce lui qui avait élu l'empereur? D'après
les constitutions de l'État, était-ce le sénat qui déférait la suprême
puissance? Non, assurément, et l'empereur lui-même n'avait point voulu
de leurs suffrages autrement que comme celui de simples citoyens; la
nation avait individuellement voté l'élévation de l'empereur à la
dignité impériale; le sénat n'avait été chargé que de vérifier les votes
des communes et d'en constater l'état, c'est-à-dire, constater ceux qui
étaient pour l'affirmative et ceux qui étaient pour la négative. Il ne
pouvait donc pas intervenir dans une proposition qui n'était pas de sa
compétence, et encore moins prendre l'initiative dans une question où il
n'avait pas de droits. Il faut convenir que le général Mallet, dans sa
tentative du 23 octobre 1812, avait aussi bien jugé que M. de Talleyrand
le parti que l'on pouvait tirer du sénat, et Louis XVIII a rendu à ce
corps la justice qu'il méritait en le renvoyant, quels que fussent ses
droits à la reconnaissance de ce prince. Il aurait en effet été
impolitique de conserver une institution qui venait de donner un si
déplorable exemple.
Après ces délibérations du sénat, le gouvernement provisoire en expédia
une ampliation, qui fut portée par un officier-général au roi à Londres.
On expédia de même un courrier à M. le comte d'Artois, qui était encore
à Vesoul, un autre au duc d'Angoulême, à Bordeaux, et un à M. le duc de
Berry, aux îles de Jersey. On couvrit les murailles de Paris de
publications de toute espèce; chacun ne chercha plus qu'à se concilier
la bienveillance du nouveau souverain. On expédia des courriers aux
armées du midi, aux grandes villes et aux places qui se trouvaient
bloquées depuis l'invasion du territoire.
Je reviendrai sur ces détails, mais je dois dire auparavant comment eut
lieu cette défection de l'armée de Marmont, qui fournit à l'empereur de
Russie le prétexte, ou qui le mit dans la nécessité d'adopter la
résolution qu'il prit, si elle n'était pas tout-à-fait arrêtée d'avance.
CHAPITRE IX.
Comment la défection du sixième corps fut consommée.--Les ennemis de
l'empereur s'attachent de préférence à semer la séduction parmi ses
officiers de confiance.--Ce qu'on pouvait faire encore.--Digression sur
la légitimité.--La régente.--Ce qu'on eût dû faire.
Après le départ de Fontainebleau de la commission des maréchaux qui se
rendaient à Paris, l'empereur se trouvait seul et livré à de vives
inquiétudes; le prince de Neufchâtel lui était de peu de ressource, si
ce n'est pour son travail. Il envoya dire au maréchal Marmont de venir
le voir; il le croyait à son quartier-général à Essone, ne s'imaginant
pas qu'il eût été à Paris avec les autres maréchaux. Il y a de
Fontainebleau à Essone six lieues. L'empereur, dont l'impatience ne
mesurait pas la longueur du chemin, envoya successivement plusieurs
officiers chercher le maréchal Marmont. L'arrivée à Essone de ces
officiers, qui se suivaient à peu de distance, jeta l'épouvante dans
l'esprit du général Souham, qui s'imagina que la trahison à laquelle il
avait pris part était découverte, et qu'il allait être arrêté; il ne
savait comment expliquer l'absence du maréchal, et encore moins quels
motifs donner au voyage qu'il était allé faire à Paris. Il réunit les
généraux de cette armée auxquels Marmont avait confié son projet; il
leur communiqua ce que l'arrivée successive de ces officiers venant de
Fontainebleau avait jeté de troubles dans son esprit, et il ne leur
cacha pas qu'il avait des raisons de craindre que tout ne fût découvert.
En conséquence, ils délibérèrent entre eux sur le parti à prendre, et
ils ne trouvèrent rien de plus convenable que de partir à l'instant avec
tout le corps d'armée. La résolution en fut prise et exécutée le jour
même où Marmont avait quitté son quartier-général, c'est-à-dire que ce
général était à peine arrivé chez lui à Paris, que son armée partait
d'Essone. Le général Souham[15] fait prendre les armes aux troupes
pendant la nuit, celles-ci se mettent en marche vers Paris, elles se
persuadent que c'est un mouvement général, et l'armée les suit tout
entière. Comme elles composaient l'avant-garde, elles étaient étrangères
à ce qui se passait derrière elles. Les généraux étaient à la tête de
leurs colonnes; des précautions avaient été prises[16] pour que la
rencontre des avant-postes ennemis n'amenât point de difficultés avant
que toute la colonne fût sur le territoire qui était occupé par l'armée
russe; c'était la plaine entre la station de poste de la Cour-de-France
et celle de Villejuif sur la route de Fontainebleau à Paris. L'armée
russe prit les armes, et fit passer à la queue de la colonne du général
Souham une nombreuse cavalerie qui se déploya, et prit position pour
s'opposer à la retraite de ces malheureuses troupes, qui commençaient à
s'apercevoir de la perfidie de leurs généraux. Que pouvaient-elles faire
pour se tirer du piége où les avaient conduites ceux auxquels elles
n'avaient obéi que par devoir? Elles faillirent les mettre en pièces;
ceux-ci n'échappèrent qu'à la faveur des précautions qu'ils avaient
prises.
L'histoire n'offre pas d'exemple d'une action semblable. Mais les
ennemis de l'empereur semblaient se faire une étude de le blesser dans
ses affections; ils s'étaient attachés à Marmont, un de ses premiers
élèves, qu'il avait formé et qu'il avait comblé de biens. Marmont avait
fait la guerre d'Italie et celles qui l'ont suivies; l'empereur l'avait
présenté à la confiance de l'armée, parce qu'il avait la sienne, et sans
que la fortune eût couronné ni son talent ni son courage; Marmont enfin,
dont l'empereur avait pris plaisir à jalonner l'avenir, est précisément
celui auquel on s'attaque, et que l'on égare au point qu'il consent à
mettre son chef à la discrétion des alliés, en leur ouvrant le chemin de
l'asile où il reposait sous la fidélité des légions qu'il allait
lui-même être bientôt forcé de quitter. Lorsque l'empereur apprit cette
défection, ses idées s'obscurcirent, et il était difficile qu'il en fût
autrement, car s'il avait fait abnégation de lui-même, il n'en prévoyait
pas moins tout ce qui allait arriver de fâcheux pour la France, à
laquelle la séduction venait d'arracher le tiers de la puissance qui lui
restait. Il ignorait encore ce qui s'était passé à Paris depuis
l'arrivée de la députation des maréchaux; mais après ce qui avait eu
lieu, rien ne pouvait plus l'étonner. Il avait cependant encore des
ressources considérables: il pouvait se retirer sur la Loire, y appeler
les troupes des maréchaux Soult et Suchet, qui étaient dans le
Bas-Languedoc, ainsi que le corps du maréchal Augereau. Au besoin même
il pouvait se jeter en Italie avec tout ce qui aurait voulu le suivre.
Dans ce pays, le berceau de sa gloire, tous les coeurs étaient à lui, et
l'intérêt qu'excite un héros abandonné de tant d'ingrats lui aurait
rallié un nombre prodigieux de ces hommes dont l'élévation d'âme ne
compte pas les sacrifices; s'il avait pris ce parti, combien de corps de
troupes lui seraient restés fidèles! Il suffit de jeter les yeux sur les
noms des généraux qui commandaient dans les places depuis le cours de
l'Elbe jusqu'à l'ancienne frontière de France, pour être convaincu de ce
que j'avance. L'empereur en eut la pensée, mais il en fut détourné par
celle qu'il allait lui-même rallumer la guerre civile, dont l'extinction
en France avait été un des premiers bienfaits de son gouvernement, et
qu'en cas de succès, il n'aurait que des ingrats à mépriser, ou des
coupables à punir. Il considéra aussi combien il lui en coûterait pour
faire revenir les Français de l'aveugle confiance avec laquelle ils se
livraient aux mains de leurs ennemis, et qu'enfin, puisqu'ils se
détachaient de lui dans une circonstance aussi importante, les suites de
leur imprudence ne pourraient pas lui être imputées; on lui proposa
d'abdiquer pour rendre la liberté à tous ceux qui le servaient
fidèlement, et qui, au péril de tout ce qui aurait pu leur en arriver,
l'auraient suivi quelles que fussent les déterminations qu'il aurait
prises.
L'empereur ne pouvait pas renverser lui-même l'édifice qu'il avait
élevé. Son abdication, quels que fussent d'ailleurs les caractères dont
elle fût revêtue, ne pouvait être légale, si elle n'était au bénéfice de
son fils. En recevant la couronne des mains des citoyens français, il
n'avait pas reçu le droit de la transmettre à un autre que celui qui
était désigné par les constitutions de l'État comme devant lui succéder,
et ce n'était ni l'acte d'un sénat assemblé au milieu des ennemis à la
voix de leurs chefs, ni les intrigues de quelques transfuges qui
pouvaient décerner la couronne. Les séductions de l'étranger, la
trahison des chefs de corps, le pouvaient encore moins. D'ailleurs la
défection du sixième corps n'était que l'oeuvre de deux ou trois généraux
coupables; les troupes qui faisaient la force sur laquelle on s'appuyait
étaient étrangères à cette iniquité; on les avait abusées. Lorsqu'elles
eurent reconnu la trahison de leurs chefs, les officiers et les soldats
étaient plus disposés à les fusiller qu'à les suivre.
Les droits du successeur de l'empereur étaient établis et indépendans de
la volonté de ce prince même. Ils ne pouvaient lui être retirés qu'à la
suite d'un vote national exprimé dans un état de liberté. Si c'est pour
éviter une révolution en France que les étrangers ont appuyé les
complots de quelques misérables, ils ne pouvaient pas prendre un moyen
plus sûr d'en préparer une nouvelle.
Ils ne faisaient, disaient-ils, la guerre qu'à l'empereur seul, ils n'en
voulaient ni à la France ni aux Français. On conçoit (quoique
difficilement) qu'une nation soit réduite à la douloureuse nécessité de
se détacher de son monarque, lorsqu'elle est tombée dans l'impuissance
de le faire triompher des ressentimens de ses ennemis, qui se plaisaient
à rattacher à sa personne tous les malheurs dont eux-mêmes affligèrent
l'humanité. Mais le sacrifice de la personne du monarque une fois fait,
où était la nécessité de priver la nation entière de la jouissance des
droits qu'elle avait conquis au prix de tant d'efforts, en lui enlevant
la première des prérogatives de l'homme, qui est de se donner des lois
et un gouvernement? Ces mêmes nations qui nous ont privés du bénéfice de
nos lois, qui ont foulé aux pieds notre constitution, laisseraient-elles
faire le même outrage aux leurs? Les Anglais, qui ont pris tant de part
à nos maux, et qui se sont montrés les plus ardens à nous détruire et à
contester nos droits politiques, sont de tous les peuples du monde celui
qui tient le plus aux statuts qu'il est parvenus à se donner à la suite
de révolutions encore plus sanglantes que la nôtre. C'est malgré moi que
je sors de mon sujet, mais je ne ferai plus qu'une réflexion. Les
Anglais, à la suite d'une de leurs révolutions qui avait obligé leur roi
légitime à se réfugier en France, appelèrent au trône d'Angleterre un
prince de la maison de Brunswick, et n'attendirent pas pour le
reconnaître ou le légitimer que la famille fugitive fût éteinte. Les
puissances de l'Europe ont assurément bien reconnu le choix qu'avait
fait le peuple anglais d'un prince de Brunswick, et pas une d'elles n'a
songé à obliger l'Angleterre de reprendre les Stuarts, hormis la France
qui donna quelques moyens au roi fugitif. La maison de Brunswick a donc
été mise par la volonté du peuple en possession du trône d'Angleterre,
auquel il n'y a plus aujourd'hui de prétendans, la famille des Stuart
étant éteinte; le chef de la branche qui a été appelée au trône est bien
le roi légitime des Anglais.
Nous venons de voir la princesse héritière d'Angleterre épouser un
prince de la maison de Cobourg[17]; les enfans qui naîtront de ce
mariage ne seront assurément que des princes ou princesses de Cobourg;
la princesse Charlotte sera reine, mais après elle seront-ce les princes
de Brunswick ou les princes de Cobourg, ses enfans, qui seront appelés à
la couronne?
Assurément cette question ne fera aucune difficulté, et alors voilà le
trône d'Angleterre dans la famille de Cobourg. Cependant celle de
Brunswick est la légitime; pourquoi le trône ira-t-il dans la famille de
Cobourg? Parce que la constitution anglaise le veut ainsi. Qui a fait
cette constitution si ce n'est le peuple? Donc les peuples ont le droit
de se donner des lois et des rois; et que diraient les Anglais, si les
Français ou d'autres nations venaient leur dire: Quoique le prince de
Cobourg soit le roi que vos constitutions vous donnent, nous voulons que
vous gardiez tel prince de la maison de Brunswick, vos souverains
légitimes? Sans doute ils se battraient, et ils ne croiraient pas être
des rebelles, des brigands, etc., etc. Pourquoi les Français
n'auraient-ils pas joui du même privilège pour un ordre de choses
établi? Les forcer d'y renoncer, n'était-ce pas leur faire violence,
méconnaître des droits dont on se montrerait jaloux? Ce n'étaient pas
les droits du fils de l'empereur qui manquaient de force: ils étaient
incontestables; mais ils manquaient d'amis dans ceux qui devaient périr
pour les défendre.
On commit là une grande faute, et les meneurs d'alors s'en sont mal
excusés en disant que l'Autriche n'avait pas appuyé la régence. Comment
pouvait-on espérer que l'empereur d'Autriche tournerait subitement ses
baïonnettes contre ses alliés, lorsqu'il voyait assez peu de solidité
dans les esprits pour ne pas repousser avec force l'influence de ceux
qui n'avaient aucun intérêt à ménager l'ordre de choses établi en France
au prix de tant d'efforts, et qui, au contraire, en avaient un très
grand à rallumer la discorde parmi nous? En suivant la direction que les
meneurs ont fait prendre, on a désintéressé ce monarque, qui n'a pas dû
être satisfait, d'une part, de l'abandon que l'on faisait de
l'impératrice, et, de l'autre, de l'indifférence que l'on montrait pour
son alliance, qui devenait cependant la garantie d'un système reconnu
auquel étaient attachées tant d'existences.
Le bon sens devait faire voir que les considérations qui avaient fait
reconnaître à l'empereur la nécessité d'une alliance contractée au temps
de sa puissance devenaient plus impérieuses encore pour son fils, et que
l'on devait se défier de ceux qui voulaient l'écarter. La sagesse
commandait à la France, pour sauver son indépendance, de se ranger sous
la protection de sa tutrice naturelle, qui dans ce cas était la
puissance du père de sa souveraine.
Supposons qu'au lieu de tomber par l'effet d'une coalition, l'empereur
fût mort à la guerre, aurait-on bouleversé l'État et demandé aux
étrangers un monarque que désignaient nos constitutions? Eh bien! ces
constitutions déféraient l'autorité suprême à la régente jusqu'à la
majorité de son fils. Si cette princesse eût été revêtue du pouvoir,
aurait-on trouvé extraordinaire qu'elle eût appuyé sa politique
extérieure des conseils de son père? Non, assurément; et c'était cette
réunion de puissances que les ennemis de la France voulaient empêcher.
Peut-on croire que, si toutes les volontés s'étaient ralliées à
l'impératrice, la coalition eût osé lui faire l'outrage de la détrôner
aux yeux de son père? Non, parce qu'on ne heurte pas la force d'un
principe qui intéresse à la fois la dignité de deux nations. Tout aurait
été sauvé alors; on aurait perdu cet état de suprématie qui fatiguait
l'Europe; mais l'ordre social n'aurait pas été ébranlé en France, et on
n'eût pas même aperçu l'état d'abjection dans lequel on est tombé
depuis. Dès que l'Autriche vit qu'on s'éloignait d'elle, elle dut pour
le moins redevenir indifférente à ce qui pouvait arriver à la France;
dès-lors elle dut reprendre largement sur elle tout ce qu'elle avait
précédemment perdu, ainsi que le faisaient ses autres ennemis. C'était
pour elle un moyen de se trouver à peu près au pair de l'extension de
puissance qu'ils acquéraient.
On aurait tort de croire que l'Autriche se mêlera des affaires de la
France, au risque de rallumer la guerre en Europe; elle est trop sage
pour cela, et elle a fait l'expérience que souvent la guerre conduit où
l'on ne voulait pas aller. La France a manqué le moment de lier ses
destinées à celles de l'Autriche, à laquelle il sera plus facile de
consommer la ruine de la première, qu'à celle-ci de la prévenir. Le
temps apprendra si tout cela n'était pas arrangé d'avance entre les
Autrichiens et les Russes. S'il en était ainsi, il faudrait que les
premiers eussent été dupes des seconds, parce que l'on ne peut pas
croire que le ministère autrichien ait été accessible à des passions
particulières auxquelles il aurait sacrifié la politique de son pays, en
détruisant une puissance qui a autant d'intérêt que lui à observer
l'avenir des Russes. Personne ne connaissait mieux la profondeur du
péril qui menaçait l'État que M. de Talleyrand; il n'y a nul doute que,
si, dans cette circonstance, il avait été ministre de la régence, il
aurait évité le pas qu'il a fait faire à tout le monde, pour se créer à
lui-même une position particulière dans le retour d'un système qui, peu
de jours auparavant, semblait encore devoir être un abîme,
particulièrement pour lui. Il pensait à se faire pardonner d'anciens
antécédens, il redoubla d'efforts et ne s'arrêta devant aucune
difficulté.
Il n'en faut pas douter, c'est dans son intérêt du moment que tout le
monde a été sacrifié. D'une part, il tremblait de n'être plus rien au
retour de la régence, et de se trouver aux prises avec le besoin; de
l'autre, il craignait de voir la France sous l'influence de l'Autriche,
et conséquemment lui-même au-dessous de M. de Metternich, contre lequel
il a une animosité personnelle. Il me disait lui-même à cette époque:
«Mais en vérité ce M. de Metternich se croit un personnage.» Ce sont ces
misérables passions qui nous ont jetés dans les bras des Russes,
lesquels nous ont remis à ceux des Anglais. La cause de notre
anéantissement remonte bien plus haut et est bien étrangère à l'empereur
Napoléon, qui en a été le prétexte. Depuis Pierre-le-Grand, la Russie
s'avance à grands pas sur l'Europe, qui, fatiguée de longues guerres, à
l'époque où ce prince parut, commit la très grande faute de lui laisser
détruire la Suède. Depuis, elle a fait pis encore en laissant anéantir
la Pologne et asservir les Turcs par Catherine II. Le partage du trône
des Jagellons consommé, la Russie n'a négligé aucun moyen pour acquérir
de l'influence en Allemagne parmi une quantité de petits princes dont
les regards sont sans cesse tournés vers un État plus puissant; la
vassalité dans laquelle les tenait l'empire d'Allemagne leur a fait
prendre cette habitude.
La Russie fut favorisée par l'Angleterre, qui devenait plus forte de
tout ce que perdait la France, et qui, à cette époque-là, n'avait que
bien peu à craindre de l'extension de la Russie, à laquelle son commerce
était éminemment nécessaire. Sa politique était tout entière tournée
contre la France et l'Amérique, dont les progrès commençaient à
l'inquiéter. Elle ne s'apercevait pas qu'un jour ils deviendraient tels
que, si la Russie s'unissait à l'Amérique, ces deux pays ensemble
seraient suffisans pour opprimer le reste du monde. La France a au
contraire un intérêt immense à repousser d'Allemagne l'influence que la
Russie veut y exercer, et, sous ce rapport, elle doit se trouver en
harmonie au moins avec l'Autriche. Depuis 1798, sous Paul Ier, la Russie
a su s'introduire et même se faire appeler dans les coalitions de
celle-ci contre la France. Si les efforts qu'elle a faits lui ont coûté
cher, elle a de même chèrement vendu ses services. Il n'y a qu'à voir où
elle en est aujourd'hui, et quel est l'État d'Allemagne qui n'a pas payé
plus cher la liberté, après laquelle il court encore, que les
agrandissemens qu'il avait obtenus en restant dans l'alliance de la
France. La Russie a joué un jeu d'autant plus sûr, qu'elle n'a qu'une
frontière à défendre, point de derrières à garder, et compte une
population immense dont la moitié était son ennemie il y a à peine
vingt-cinq ans; celle-ci est aujourd'hui la propriété de quelques
seigneurs russes, comme le bétail d'une terre est celle d'un
particulier. C'est cependant avec ces principes-là qu'elle a triomphé
des idées libérales et a amené, au nom de la liberté de l'Europe, ses
hordes d'Asie à Paris.
L'Europe verra, avant un second règne, comment ses libérateurs auront
profité de la leçon. Catherine II n'avait pas dans ses États assez
d'hommes qui sussent lire et écrire pour en donner un à chaque village.
Aujourd'hui les filles des cosaques connaissent la musique; elles
emploient la parfumerie à leur toilette; le pillage des environs de
Paris a été transporté jusqu'en Tartarie. Ce n'est pas seulement
l'empereur Napoléon, mais la France, qui menaçait de l'arrêter dans ses
projets sur l'Allemagne, que la Russie voulait détruire; elle voulait se
défaire de la seule rivale qu'elle eût appris à redouter. Nous verrons
maintenant qui la contiendra; et, pour parler nettement, il faut avouer
que ce n'est que dans l'intérêt des intrigans comme des siens qu'a agi
l'empereur de Russie. Égaré par quelques casse-cous politiques, qui
s'étaient groupés autour de lui, il s'était flatté de joindre le rôle de
législateur et de fondateur à celui de conquérant: il n'a fait, en
bouleversant la France, que compromettre l'Europe.
On comprend sans peine que M. de Talleyrand, et les agitateurs qui
marchaient sous sa bannière, n'aient vu, n'aient recherché que l'intérêt
du moment et une meilleure position personnelle; mais que le chef de
coalition, qui pouvait asseoir les destinées du continent, fixer les
rapports des divers États dont il se compose, assurer au monde deux
siècles de paix, ait renoncé à tant de gloire pour se mettre à la tête
d'un parti, satisfaire une basse vengeance, voilà ce qui ne se conçoit
pas. Par quel égarement, lui, qui pouvait recueillir les bénédictions de
tant de peuples, ne se montra-t-il jaloux que de leur colère? Il s'en
souciait peu, il faut le croire; mais enfin il avait déjà dû
s'apercevoir que les princes les plus puissans succombent à la longue
sous les coups d'épingles: il en avait vu la preuve en Russie comme en
France. Il paraît, du reste, qu'il reconnut bientôt qu'il s'était
mépris, car il faisait répandre qu'il avait été forcé d'agir contre son
intention. C'était aussi ce que ne cessait de répéter M. de Talleyrand,
tant chacun reculait devant son propre ouvrage et déclinait la
responsabilité de ce qu'il avait fait. Je le vis à mon retour de Blois.
À cette époque, je pouvais encore parler d'affaires avec lui. Je lui
témoignai ma surprise du parti auquel il s'était arrêté. Il repoussa la
conception de toutes ses forces. Il s'était, disait-il, vivement débattu
pour obtenir la régence; mais Alexandre s'était prononcé sans détour, et
avait exigé le rappel des Bourbons. Ce prince regardait leur retour
comme le complément de sa gloire et de celle des alliés, qui avaient si
long-temps combattu pour les reporter sur le trône: rien n'avait pu le
faire changer de résolution. Ainsi, me disait Talleyrand, la chose a été
forcée; il n'y a pas eu de choix. Au surplus, c'est une combinaison
comme une autre. Nous verrons comment ils vont s'y prendre, et nous nous
conduirons en conséquence.
CHAPITRE X.
Adresse à l'armée.--L'empereur abdique.--Ses réserves.--On lui offre la
Corse.--Considérations qui lui font préférer l'île
d'Elbe.--L'impératrice à Blois.--Elle veut rejoindre
l'empereur.--Sauvegarde russe.--Arrivée à Orléans.--M. Dudon.--Comment
il s'acquitte de sa mission.--L'impératrice remercie les membres du
gouvernement.--Déplorable état de cette princesse.
Pendant que ces choses se passaient à Paris, la nouvelle de la défection
du sixième corps arrivait à Fontainebleau. Le colonel Gourgaud, qui
avait été en mission à Essone, accourt prévenir l'empereur que Marmont a
traité avec les alliés, qu'il est de sa personne à Paris, que ses
troupes, mises en mouvement sous prétexte de marcher sur la capitale, se
trouvent déjà au milieu des colonnes russes, et que Fontainebleau reste
à découvert. Napoléon ne peut croire à un rapport aussi étrange, il se
le fait répéter, refuse d'y ajouter foi. La défection est
malheureusement trop certaine, il ne peut se faire illusion; ses amis,
ses créatures l'abandonnent, mais l'armée lui reste, il en appelle à son
courage, à sa loyauté.
À L'ARMÉE.
Fontainebleau, ce 5 mars 1814.
«L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui
témoigne, et principalement parce qu'elle reconnaît que la France
est en lui, et non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat
suit la fortune et l'infortune de son général, son honneur et sa
religion. Le duc de Raguse n'a point inspiré ce sentiment à ses
compagnons d'armes; il a passé aux alliés. L'empereur ne peut
approuver la condition sous laquelle il a fait cette démarche; il
ne peut accepter la vie et la liberté de la merci d'un sujet.
«Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement français; il a
oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse maintenant;
il a oublié que c'est l'empereur qui a sauvé une partie de ses
membres des orages de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé
l'autre contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les
articles de la constitution pour la renverser; il ne rougit pas de
faire des reproches à l'empereur, sans remarquer que, comme premier
corps de l'État, il a pris part à tous les événemens. Il est allé
si loin, qu'il a osé accuser l'empereur d'avoir changé les actes
dans leur publication. Le monde entier sait qu'il n'avait pas
besoin de tels artifices. Un signe était un ordre pour le sénat,
qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.
«L'empereur a toujours été accessible aux remontrances de ses
ministres, et il attendait d'eux, dans cette circonstance, la
justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si
l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et les discours
publics, alors l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce
langage doivent s'attribuer à eux-mêmes les suites de leurs
flatteries. Le sénat ne rougit pas de parler de libelles publiés
contre les gouvernemens étrangers, et il oublie qu'ils furent
rédigés dans son sein. Si long-temps que la fortune s'est montrée
fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle
plainte n'a été entendue sur les abus de pouvoir. Si l'empereur
avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, le monde
reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des raisons qui motivaient son
mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de la nation; eux seuls
pouvaient l'en priver. Il l'a toujours considérée comme un fardeau,
et lorsqu'il l'accepta ce fut dans la conviction que lui seul était
à même de la porter dignement.
«Le bonheur de la France paraissait être dans la destinée de
l'empereur. Aujourd'hui que la fortune s'est décidée contre lui, la
volonté de la nation seule pouvait le persuader de rester plus
long-temps sur le trône; s'il doit se considérer comme le seul
obstacle, il fait volontiers le dernier sacrifice à la France. Il
a, en conséquence, envoyé le prince de la Moscowa et les ducs de
Vicence et de Tarente à Paris pour entamer la négociation. L'armée
peut être certaine que le bonheur de l'empereur ne sera jamais en
contradiction avec le bonheur de la France.»
Comme je l'ai dit, la défection dont se plaignait l'empereur avait fait
échouer la négociation dont il donnait connaissance aux troupes.
Toujours tremblans au nom du père, les alliés avaient refusé de
reconnaître le fils, et demandaient que sa dynastie fût déchue.
L'empereur fut outré de la prétention. Il leur avait tendu la main après
leur défaite, et ils ne se contentaient pas de le faire descendre du
trône, ils voulaient encore proscrire son successeur. Mieux valait
courir les dernières chances de la guerre. Malheureusement la séduction
n'était pas restée oisive. Des généraux, des chefs de corps s'étaient
ralliés aux traîtres; les feuilles publiques, les rapports venaient à
chaque instant révéler de nouvelles défections. La guerre civile
devenait inévitable: il se résigna, et le sacrifice fut consommé[18].
Les ennemis étaient entrés à Paris le 30 mars, nous étions au 8 avril,
ce court espace de temps avait suffi pour anéantir le fruit de tant de
travaux glorieux pour les Français.
Les faits que je viens de rapporter ne sont pas exposés dans l'ordre où
ils sont arrivés; ils n'en sont pas moins exactement vrais, je m'en suis
assuré par les moyens d'informations que j'avais encore pendant les
premières semaines de mon retour.
Le sacrifice consommé, la négociation fut bientôt faite. Il ne
s'agissait que de régler des intérêts individuels, les alliés se
montrèrent faciles. Ils offrirent la Corse à l'empereur; ce prince la
refusa, parce qu'il prévoyait bien qu'un peu plus tôt, un peu plus tard,
on le trouverait trop près de la France, et qu'il serait dans
l'impossibilité de se défendre, si l'on entreprenait de lui arracher cet
asile. Il m'a dit lui-même, après son retour de l'île d'Elbe, que, quand
il avait vu, à la marche du gouvernement du roi, qu'il serait encore
dans le cas de reparaître sur la scène du monde, il avait plus d'une
fois éprouvé le regret de n'avoir pas accepté. Il préféra l'île d'Elbe,
qui ne pouvait porter d'ombrage à personne, ni faire concevoir
d'inquiétudes sur l'emploi des moyens qu'elle pouvait offrir. On lui
accorda sans peine ce faible débris de la puissance qu'on lui arrachait.
Il fut convenu que la France lui donnerait annuellement un subside de
deux millions; qu'il aurait la liberté d'emmener avec lui douze cents
hommes de ceux de l'armée qui voudraient le suivre. On stipula également
des dédommagemens pécuniaires en faveur des personnes de sa famille.
Quelque malheureuse que fût sa position, il n'oublia ni ses serviteurs
ni ses amis. Il demanda que les dispositions qu'il avait prises en leur
faveur fussent respectées, qu'on ne les troublât pas dans la possession
des biens qu'il leur avait donnés, tels que des dotations de rentes sur
l'État et sur le Mont-Napoléon de Milan; il stipula, sur les fonds
particuliers dont il faisait l'abandon à la couronne, une réserve de
deux millions en faveur d'un certain nombre d'officiers qu'il désigna:
on lui accorda tout.
Les souverains alliés reconnurent et garantirent toutes les transactions
qui furent faites avec lui, mais n'en exécutèrent aucune, ou peu s'en
faut. On régla de même le sort de l'impératrice; elle devait d'abord
avoir la Toscane, cependant elle n'eut que le duché de Parme et de
Plaisance. On devait croire que les conditions de ces différens traités
seraient exactement observées, car enfin l'héritage était assez beau
pour qu'on ne contestât pas sur les charges. Il n'en fut rien cependant,
et l'on dut bientôt se détromper.
Il est temps de revenir à Blois, où l'impératrice était avec son fils et
les ministres; l'empereur la tenait exactement informée de l'état dans
lequel il se trouvait, et paraissait plus affligé de ces revers pour
elle que pour lui. On fit faire à cette princesse quelques actes qui ne
pouvaient plus avoir d'effet. Quoique fort jeune, elle voyait bien le
dénouement qui se préparait. On lui proposa d'aller à Orléans pour être
plus près de Fontainebleau; elle répondit que l'empereur lui avait dit
de rester à Blois, qu'elle était décidée à attendre dans cette ville les
événemens, quels qu'ils fussent. Il arriva successivement plusieurs
officiers expédiés par l'empereur; il se servait de cette voie, parce
qu'il ne pouvait déjà plus compter sur un autre moyen de correspondre.
Il avait connaissance de tout ce qui s'était passé à Paris; il ne
doutait pas que l'on eût cherché à corrompre ce qui les entourait l'un
et l'autre. L'on ne sut à Blois les événemens qui avaient eu lieu les
premiers jours d'avril que par suite de l'ordre qu'avait reçu la
direction des postes d'Orléans de ne donner cours à aucune malle de
poste venant de Paris sans l'avoir préalablement envoyée à Blois. Il en
arriva bientôt une, et l'on sut tout ce qui s'était passé dans la
capitale; on arrêta les dépêches qu'elle contenait, et comme on avait
pris les mêmes dispositions sur les routes de Bretagne et du Mans, on
suspendit pendant quelques jours le cours de ces désastreuses nouvelles.
L'impératrice était livrée aux plus vives inquiétudes. Pendant les huit
jours qu'elle passa à Blois, son visage fut continuellement baigné de
larmes; elle s'était formée une tout autre idée des Français.
La méchanceté de ceux qui la faisaient descendre du trône a imputé à son
manque de caractère une partie des malheurs qui arrivèrent, et pourtant
il n'y avait pas de sa faute. Si l'impératrice, au lieu d'être une jeune
femme de moins de vingt-deux ans, avait été dans l'âge où l'expérience
donne de l'assurance et permet à une femme de s'entourer des conseils de
ceux dans lesquels elle a confiance, les événemens auraient probablement
pris une autre direction; mais elle n'était pas dans ce cas: l'empereur
avait composé son entourage, elle donna l'exemple de la soumission. Dans
son intérieur comme en public, elle ne manqua jamais aux rigoureuses
bienséances qui étaient imposées à sa jeunesse, lesquelles n'admettaient
pas de conversations particulières avec qui que ce fût, hors ceux qui
lui avaient été désignés comme ses conseils. J'eus l'honneur de la voir
plusieurs fois pendant ces pénibles momens, et je pus me convaincre de
tout le dévouement qu'elle avait pour l'empereur.
Elle me disait un jour: «Ceux qui étaient d'opinion que je restasse à
Paris avaient bien raison, les soldats de mon père ne m'en auraient
peut-être pas chassée. Que dois-je penser en voyant qu'il souffre tout
cela?» Elle était dans cet état d'anxiété, lorsqu'elle apprit la
fâcheuse détermination qu'avaient amenée les intrigues de la capitale.
Ce fut le colonel Galbois qui en apporta la nouvelle. Expédié de
Fontainebleau le 6 avril, ce brave officier ne parvint qu'avec peine à
éviter les partis alliés qui interceptaient la route de Blois. Il a
lui-même rendu compte de sa mission, écoutons-le parler.
«Le lendemain 7, j'arrivai de bonne heure à Blois; l'impératrice me
reçut de suite. L'abdication de l'empereur la surprit beaucoup: elle ne
pouvait croire que les souverains alliés eussent l'intention de détrôner
l'empereur Napoléon. _Mon père_, disait-elle, _ne le souffrirait pas; il
m'a répété vingt fois, quand il m'a mise sur le trône de France, qu'il
m'y soutiendrait toujours, et mon père est un honnête homme_.
«L'impératrice voulut rester seule pour méditer sur la lettre de
l'empereur.
«Alors je vis le roi d'Espagne et le roi de Westphalie. Joseph était
profondément affligé; Jérôme s'emporta contre Napoléon.
«Marie-Louise me fit appeler. S. M. était très animée: elle m'annonça
qu'elle voulait aller rejoindre l'empereur. Je lui observai que la chose
n'était pas possible. Alors S. M. me dit avec vivacité: _Pourquoi donc,
M. le colonel? vous y allez bien, vous! Ma place est auprès de
l'empereur, dans un moment où il doit être si malheureux. Je veux le
rejoindre, et je me trouverai bien partout, pourvu que je sois avec
lui_. Je représentai à l'impératrice que j'avais eu beaucoup d'embarras
pour arriver jusqu'à elle, que j'en aurais bien plus pour rejoindre
l'empereur. En effet, tout était dangereux dans cette course. L'on eut
de la peine pour dissuader l'impératrice; enfin elle se décida à écrire.
«Je retournai heureusement auprès de l'empereur. Napoléon lut la lettre
de Marie-Louise avec un empressement extrême; il me parut très touché du
tendre intérêt que cette princesse lui témoignait. L'impératrice parlait
de la possibilité de réunir cent cinquante mille hommes. L'empereur lut
ce passage à haute voix, et il m'adressa ces paroles remarquables: _Oui,
sans doute, je pourrais tenir la campagne, et peut-être avec succès;
mais je mettrais la guerre civile en France, et je ne veux pas....
D'ailleurs j'ai signé mon abdication, je ne reviendrai pas sur ce que
j'ai fait._
L'empereur, comme le dit le colonel Galbois, fut sensible à la
résolution que montrait l'impératrice, mais il ne partageait pas ses
espérances, il lui prescrivit de se rendre à Orléans; et (le
croirait-on?) on avait fait accompagner l'officier qui portait sa
dépêche par un aide-de-camp de l'empereur de Russie, qui, sur les bords
de la Loire, devait servir de sauvegarde à celle qui naguère était la
souveraine de la moitié de l'Europe. Il est vrai que déjà des hordes de
cosaques rôdaient dans les environs de Beaugency; l'esprit chevaleresque
de l'empereur de Russie lui fit trouver plus galant d'envoyer un de ses
aides-de-camp pour assurer le voyage de l'impératrice, que de donner des
ordres pour que toutes ces bandes spoliatrices s'éloignassent au moins à
une distance respectueuse. Cela ne peut s'expliquer que par le plaisir
secret qu'il éprouvait à se donner l'air de protéger l'impératrice. Nous
verrons bientôt qu'il lui réservait une autre espèce d'outrage.
L'arrivée à Blois de cet aide-de-camp, avec une pareille mission, fit
une impression fâcheuse; il donna des passe-ports à la suite de
l'impératrice, qui ne pouvait pas voyager avec cette princesse sans la
protection de ce Moscovite. Les membres du gouvernement accompagnèrent
leur souveraine à Orléans; le passe-port donné par i'aide-de-camp russe
ne fut pas inutile, car un parti de cosaques poussa effectivement
jusqu'à Beaugency et pilla une partie des équipages.
L'impératrice arriva à Orléans, où on lui fit encore une réception de
souveraine; les troupes étaient sous les armes, et les acclamations du
public l'accompagnèrent jusqu'à son palais. On savait cependant tout ce
qui avait eu lieu à Paris. Je faisais de bien tristes réflexions en
voyant la ville d'Orléans pleine de troupes; nous en avions laissé
encore bien davantage à Blois, où s'étaient successivement retirés les
dépôts qui étaient à Versailles et à Chartres, ainsi que la colonne des
troupes de la garde qui accompagnait l'impératrice, et cela d'après les
dispositions du ministre de la guerre. Comment tout cela n'avait-il pas
été réuni aux corps des maréchaux Mortier et Marmont, qui défendaient
Paris? On ne peut en donner une autre raison, sinon qu'on ne l'avait pas
voulu; mais assurément ces divers détachemens s'élevaient à plus de
vingt mille hommes. Que l'on ajoute à cela l'arsenal de Paris, et l'on
sera forcé de convenir que l'on a manqué de tête ou de coeur, et que
l'empereur a été bien mal servi sous ce rapport.
L'impératrice était à peine rendue à Orléans, qu'on vit arriver dans
cette ville un agent du gouvernement provisoire. On ne savait quel objet
pouvait l'amener, mais il était tout frais sorti du donjon de Vincennes;
sa mission n'annonçait rien de bon. Les conjectures qu'elle faisait
naître ne tardèrent pas à se vérifier. M. Dudon, qui avait été renfermé
pour avoir déserté son poste, abandonné l'armée d'Espagne, et répandu la
terreur dont il était saisi sur la route qu'il avait parcourue, avait de
quoi se venger dans sa poche. C'était un arrêté (du moins il en parut un
dans le _Moniteur_) dont les considérans expriment trop bien le système
de déception de l'époque pour n'être pas reproduit. Il était ainsi
conçu:
«Le gouvernement provisoire, informé que, d'après les ordres du
souverain dont la déchéance a été solennellement prononcée le 3
avril 1814, des fonds considérables ont été enlevés de Paris dans
les jours qui ont précédé l'occupation de cette ville par les
troupes alliées; que ces fonds ont été conduits en plusieurs
transports sur divers points du royaume; qu'ils ont même été
grossis par les spoliations de plusieurs caisses publiques dans les
départemens; que les caisses municipales et celles même des
hôpitaux n'ont pas échappé à cette dilapidation; voulant, dans le
plus bref délai, faire rentrer au trésor les fonds qui lui ont été
soustraits, et qui appartiennent au service public.
«Arrête ce qui suit:
«ARTICLE PREMIER. Tout dépositaire, tout rétentionnaire de fonds
provenant de cet enlèvement et de cette spoliation, est tenu, dès
l'instant où la connaissance du présent décret lui sera parvenue,
de faire la déclaration desdits fonds au maire de la commune la
plus prochaine du lieu où il se trouve, pour, par suite, en
effectuer le dépôt dans la caisse du receveur-général ou municipal
de ladite commune.
«ART. II. Tout conducteur de transport desdits fonds, de quelque
qualité qu'il puisse être, est tenu d'arrêter le transport à
l'instant, de faire sa déclaration au maire de la commune la plus
voisine du lieu où il se trouve, et d'effectuer le dépôt où il est
dit en l'article ci-dessus.
«ART. III. Tout commandant d'escortes militaires quelconques est
tenu aux mêmes obligations que celles portées aux articles
ci-dessus, et de veiller à ce que le dépôt soit fait immédiatement.
«ART. IV. Tout magistrat, tout administrateur civil ou militaire,
préfet, maire, commandant de place, est tenu, dès l'instant où il a
connaissance d'un transport de la nature de ceux indiqués au
présent arrêté, de s'opposer de tous ses moyens et de toutes les
forces qui sont à sa disposition, à ce que ledit transport soit
continué, et est tenu de veiller à ce que le dépôt des fonds qui
peuvent y être compris soit fait immédiatement, ainsi qu'il est dit
aux articles précédens.
«ART. V. Tous les individus dénommés dans les articles du présent
arrêté qui n'obtempéreraient pas aux injonctions qui leur seraient
faites sont déclarés civilement et personnellement responsables des
sommes qui pourraient avoir été soustraites par leur négligence ou
par leur désobéissance, sont déclarés eux-mêmes spoliateurs des
caisses publiques, et, comme tels, seront judiciairement poursuivis
dans leurs personnes et dans leurs biens.
«Fait à Paris, le 9 avril 1814.
_Signé_, le prince de BÉNÉVENT,
Le duc DALBERG, François de JAUCOURT, BEURNONVILLE, MONTESQUIOU.
L'arrêté est positif. Il s'agit de spoliations, de deniers publics; rien
de plus sage que de faire rentrer au trésor ce qui en a été indûment
extrait. Malheureusement les faits ne justifient pas les intentions que
l'on afficha, ou plutôt les intentions sont en contradiction manifeste
avec les faits: car enfin, M. Dudon n'était pas un novice; il n'était
pas homme à se méprendre, et l'eût-il d'ailleurs été, il ne l'a pas fait
dans le cas dont il s'agit, puisque ses opérations ont été approuvées.
Or, que fit-il? Examinons. Il se rendit de Paris à Orléans par la route
la plus directe, qui ne pouvait pas être celle où le gouvernement de la
régente avait enlevé des caisses publiques, puisqu'il ne l'avait pas
suivie. D'ailleurs, avant de faire partir M. Dudon, on s'était fort bien
assuré, on l'avait pu du moins, dans toutes les administrations,
qu'aucun denier public n'en avait été enlevé.
Du reste, ce n'était pas de ceux-ci, qui se retrouvent toujours, que
l'on s'était occupé. En effet, à qui s'adressa M. Dudon en arrivant à
Orléans? À M. de la Bouillerie, trésorier de la liste civile, et qui,
comme tel, n'avait pas de deniers publics. On voulait s'emparer de ceux
que ce fonctionnaire avait en caisse, mais l'arrêté ne pouvait les
atteindre, et on le sentait bien; aussi n'essaya-t-on aucune tentative
sérieuse auprès de lui.
On eut recours à un officier de gendarmerie d'élite, M. Janin, de
Chambéry, aujourd'hui officier-général, qui était commis à l'escorte de
cet argent. Ce jeune homme, voyant un moyen de faire sa fortune, se
donna à M. Dudon. Il rassembla son détachement, fit atteler d'autorité
les caissons qui contenaient encore le trésor de l'empereur Napoléon,
car on ne l'avait pas déchargé, et se mit en route pour Paris, où il
arriva sans coup férir.
C'est ainsi que ce trésor fut enlevé; on ne respecta pas même le linge
et les habits de l'empereur Napoléon. Les fourgons furent ramenés le 12
dans la cour des Tuileries, d'où ils étaient partis le 30 mars.
Ainsi, dans le court espace de trois jours, M. Dudon s'était rendu à
Orléans, et en avait ramené un lourd transport qui devait en mettre au
moins quatre à parcourir le trajet qui sépare cette ville de la
capitale. Comment eut lieu cette étrange célérité? comment concilier la
date de l'arrêté avec celle de la rentrée des fonds? Je l'ignore, à
moins toutefois qu'on n'admette une version assez plausible qui courut
alors, c'est que l'arrêté eut moins pour objet de prescrire une
spoliation sur laquelle on ne comptait pas, que de sanctionner ce qui
avait été fait.
Quoi qu'il en soit, la proie faillit mettre le désordre dans la troupe:
chacun revendiqua l'honneur de la conception et voulut se faire une
meilleure part. Les amis intervinrent, et l'aubaine fut jugée assez
bonne pour que personne ne se gardât rancune.
On a prétendu depuis que cette affaire n'avait eu lieu qu'après la
dissolution du gouvernement provisoire. Le fait est inexact: il suffit,
pour s'en convaincre, de remarquer la date de l'arrêté. L'argent est
d'ailleurs arrivé à Paris le jour même où le comte d'Artois fit son
entrée dans cette capitale. Le prince ne put ordonner une chose qui
était faite. Je reviens à la conduite de l'agent du gouvernement
provisoire.
Il se montrait si pressant, qu'on n'eut que le temps d'exécuter diverses
dispositions que l'empereur avait prescrites, lorsque M. Dudon signifia
l'objet de son voyage. Il voulait annuler les ordres qui avaient été
donnés en conséquence, mais on lui observa que ceux dont il était
porteur ne pouvaient pas avoir d'effet rétroactif, et on l'obligea à se
contenter de ce qu'il trouvait. Il est bon d'observer que l'argent que
le gouvernement provisoire envoyait saisir était à l'empereur; il ne
provenait point de recettes publiques, il n'avait pas été puisé dans les
coffres du trésor, l'on n'avait donc aucun droit de l'y faire rentrer,
si toutefois il en est rentré quelque chose. Si on l'a porté dans les
caisses publiques, il n'a pu y être inscrit que comme venant de cette
spoliation, car on n'aura pas assurément trouvé qu'il en avait été
soustrait[19] pour être remis à l'empereur.
L'agent du gouvernement provisoire réclama les diamans de la couronne,
qui furent rendus, sur inventaire, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Il n'y manquait que le régent, que l'on mettait ordinairement à part, à
cause de son grand prix et de la facilité qu'il y avait à le dérober;
tout le monde ignorait que l'impératrice portait dans un sac à ouvrage
la monture d'une des épées de l'empereur dans laquelle il était engagé.
On vint lui rendre compte de ce qui se passait; elle tira aussitôt la
monture et la remit. Les diamans qui lui appartenaient personnellement
étaient avec les autres, elle ne fit pas une question pour savoir si on
les avait aussi enlevés. M. Dudon ne s'en tint pas là: il s'empara
encore du peu d'argenterie que l'on avait emporté pour le service de
l'impératrice et de son fils; il ne lui laissa pas un couvert d'argent,
et poussa les choses au point que l'on fut obligé d'emprunter les
couverts et même la faïence de l'évêque, chez qui elle était logée, pour
la servir pendant les deux jours qu'elle passa encore dans cette
ville[20].
Cette conduite fut tenue sous les yeux de l'empereur de Russie, qui
avait un de ses aides-de-camp à Orléans, envers la fille de son allié,
l'empereur d'Autriche. On ne peut refuser de convenir que l'empereur
avait eu des procédés bien différens, lorsqu'au temps de sa prospérité
il avait été l'arbitre du sort de tant de princes et de rois, et
particulièrement des proches de l'empereur Alexandre. Le séjour que
l'impératrice fit à Orléans fut pour cette malheureuse princesse un
supplice continuel; chaque moment lui apportait de nouvelles alarmes.
L'empereur lui avait écrit de congédier les ministres, les membres du
gouvernement qui l'avaient accompagnée, ainsi que les grands-officiers
de la couronne. Elle fit connaître cet ordre, et chacun s'empressa
d'aller lui offrir les dernières marques de son respect, en lui
témoignant la part que l'on prenait à son malheur. Elle reçut
successivement tous ceux qui se présentèrent; elle dit à chacun de lui
conserver un souvenir; et qu'elle souhaitait qu'il fût heureux; ses
larmes inondaient son visage, et en auraient tiré d'un coeur de bronze;
elle présenta sa main à baiser, et donna congé.
CHAPITRE XI.
Abandon où se trouve l'impératrice.--On voudrait que l'empereur se
donnât la mort.--Anecdote à ce sujet.--Mesdames de Montebello et de
Montesquiou.--L'impératrice regrette de ne s'être pas fait
chanoinesse.--Incertitude pénible où elle se trouve.--Avenir qu'on lui
présente.
Le lendemain de cette triste cérémonie, l'impératrice était presque
seule à Orléans; tout le monde avait repris le chemin de Paris. Je
l'avais pris moi-même lorsqu'un incident dont je rendrai compte
m'obligea de revenir à Orléans, où je restai encore deux jours.
L'évêché, où habitait cette princesse, n'avait plus l'air d'un palais; à
peine y rencontrait-on quelqu'un, si ce n'est les deux ou trois dames
qui étaient restées près d'elle et du roi de Rome. Les momens que
l'impératrice passa ainsi isolée durent être cruels, elle était dans un
état à ne pouvoir prendre aucune espèce de repos. Son intimité se
réduisait à la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur. Les autres
dames qui l'accompagnaient n'étaient pas admises au même degré de
confiance. Madame de Montesquiou ne jouissait que de celle que l'on ne
pouvait refuser à la personne qui s'était dévouée tout entière aux soins
de l'enfance du roi de Rome. L'archi-chancelier n'était pas venu jusqu'à
Orléans; il avait repris de Blois le chemin de Paris; son âge joint à
ses infirmités lui rendait le déplacement tro
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/22386