Sans-peur le corsaire
by G. de La Landelle · French · Gutenberg #22262 · 545,289 chars · public domain (US)
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Title: Sans-peur le corsaire
Author: G. de La Landelle
Release date: August 7, 2007 [eBook #22262]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/22262
Credits: Produced by Jean-Adrien Brothier, Laurent Vogel and the
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Notes de transcription:
[NT1: Les mots signalés par NT1 ne sont pas lisibles sur l'original et
ont dû être interprétés par leur contexte.]
[NT2: Le mot signalé par NT2 est, dans l'original, écrit, d'une part la
tête en bas et de plus les lettres mélangées. Cette fantaisie
typographique semble indiquer que la vitesse du mouvement est telle
qu'elle en chamboule le mot. Dans la présente version du texte, l'ordre
des lettres a été conservé mais elles ont été retournées la tête en
haut; Une version Unicode a été faite pour avoir un rendu typographique
plus proche. La version HTML a également utilisé les codes Unicode
adéquats.]
SANS-PEUR LE CORSAIRE
RENÉ HATON, Libraire-Éditeur, 35, rue Bonaparte, PARIS
* * * * *
OUVRAGES DE M. G. DE LA LANDELLE.
* * * * *
LE DERNIER DES FLIBUSTIERS. 1 vol. in-8, franco... 4 fr. 50
Inspiré par des sentiments patriotiques, exécuté par un auteur
expérimenté qui sait avec une science parfaite mêler le plaisant au
sévère, d'un intérêt puissant constamment soutenu, _le Dernier des
Flibustiers_ est rigoureusement historique par le fond comme par les
détails, par les récits d'aventures comme par les peintures de moeurs.
Il résume et met en scènes la biographie extraordinaire d'un héros
polonais rendu célèbre par ses faits d'armes, sa captivité au
Kamtchatka, son audacieuse évasion, ses explorations maritimes et
surtout par ses travaux de colonisateur.
Sous ce dernier rapport, l'ouvrage emprunte aux événements contemporains
l'attrait de l'actualité; car le principal théâtre des événements est
Madagascar, dont Réniowski fut sur le point de donner à la France
l'entière possession. Aussi bien l'auteur a cru devoir compléter _le
Dernier des Flibustiers_ par une notice succincte, mais très complète,
consacrée à l'histoire de la grande île africaine, depuis les temps les
plus reculés jusqu'à l'époque actuelle.
* * * * *
DANS LES AIRS. Histoire élémentaire de l'aéronautique. Un vol. In-12,
2 fr.
Surexciter la curiosité en passant la revue historique de tout ce qui a
été inventé ou essayé par les hommes pour s'élever ou se mouvoir _dans
les airs_,--donner à ce recueil de propositions ingénieuses, de
découvertes inattendues, d'étranges expériences et de tentatives des
natures les plus diverses, un très vif intérêt à l'aide d'une foule de
récits souvent dramatiques, toujours instructifs,--ou, en d'autres
termes, emprunter à l'histoire même l'exposition complète des éléments
de la science aéronautique,--tel est l'objet que s'est proposé un
vulgarisateur d'une incontestable compétence, M. G. de la Landelle, dont
les études spéciales sur la question remontent à 1861. D'innombrables
recherches donnent à son ouvrage une base sérieuse. Son esprit enjoué en
corrige adroitement les passages les plus ardus et c'est le sourire aux
lèvres qu'on y recueille telles leçons, telles démonstrations qui ne
seraient pas mieux formulées à grand renfort d'x algébriques. Le lecteur
captivé s'étonne, par exemple, d'être diverti par l'étude préliminaire
des poids et mesures des animaux volants, dialogue récréatif qui sert
d'entrée en matière.
L'examen des précédents historiques depuis le moine écossais Roger
Bacon, _le docteur admirable_ du XIIIe siècle, jusqu'aux Pères Honoré
Fabri, François Lanu et autres savants précurseurs des découvertes
modernes, démontrent clairement que jamais l'Église n'a entravé les
oeuvres de la science lorsqu'elle reste dans le domaine des lois
naturelles. Les _titres de gloire_ des Mongolfier, depuis le temps des
croisades et l'importation du papier en Europe, jusqu'à nos jours, ont
été énumérés par l'auteur avec une prédilection dont on lui sait
d'autant plus gré que cette intéressante revue est remplie de traits
anecdotiques charmants. L'histoire du cerf-volant, celle du parachute,
les nombreux travaux de l'école moderne de l'aviation, l'esquisse des
aventures dramatiques du _Géant_, l'examen des divers systèmes en
présence, les biographies plus ou moins accidentées d'un certain nombre
d'inventeurs ou de chercheurs aventureux, les ascensions scientifiques
et l'effroyable catastrophe du _Zénith_, les services rendus à la France
par l'aérostation durant le siége de Paris, fournissent les principaux
sujets d'un ouvrage que nous offrons au public avec la conviction qu'il
y trouvera l'agréable et l'utile mélangés dans des proportions
parfaites. Ajouterons-nous que les nombreux documents qu'il renferme le
recommandent en outre aux spécialistes, car en somme la forme ne saurait
emporter le fond.
En dépit des pédants dont l'ennui est le cheval de bataille, le fond, en
effet, ne saurait perdre à être traité sous une allure littéraire par un
homme d'esprit, conteur expert, et qui comme tel, n'en a été que mieux à
même de donner de l'entrain à ses relations d'essais, d'aventures, de
doctrines opposées et de solutions multiples.
* * * * *
AVENTURES ET EMBUSCADES. Histoire d'une colonisation au
Brésil. Un vol. In-12 2 fr.
Le titre de cet ouvrage indique son genre mouvementé et la nature
d'intérêt qu'il provoque. Son sous-titre en dit l'objet d'une manière
générale, mais ne peut, en aucune sorte, faire pressentir le but élevé
que s'est proposé l'auteur. En peignant avec une consciencieuse
exactitude les moeurs des naturels du Brésil, et en relatant les travaux
d'un colonisateur tout à la fois prudent et hardi alliant la sagesse
avec la valeur, il s'est surtout attaché à faire ressortir l'influence
bienfaisante du christianisme sur les populations des contrées vierges
de l'Amérique du Sud. Dans ce dessein, il met en présence des hordes
sauvages dont il représente les rivalités implacables, une poignée
d'émigrants, les uns libres et chrétiens, Portugais, fuyant les
persécutions du redoutable Pombal, après le mémorable tremblement de
terre de Lisbonne, les autres esclaves, nègres récemment arrivés
d'Afrique, allant de concert à la recherche d'une patrie nouvelle. La
donnée de l'ouvrage est historique comme l'on voit, l'étude ethnologique
est constante, les conclusions d'ordre supérieur sont les fusions des
races et leur régénération pacifique par la propagation de la foi.
* * * * *
LES LÉGENDES DE LA MER. 1 vol. in-12 2 fr.
G. DE LA LANDELLE
SANS-PEUR LE CORSAIRE
PARIS
RENÉ HATON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 35, RUE BONAPARTE, 35
1886
Tous droits réservés
SANS-PEUR LE CORSAIRE
I
L'AMAZONE ET LE LION.
Sur la crête de la falaise à pic, l'éclair,--au milieu des brisants
battus par les lames du large, le tonnerre, «le tonnerre à la voile»
disaient les matelots.
Là-haut, au ras des précipices, la grâce, une jeune amazone se détachant
en silhouette sur le ciel bleu d'Espagne;--en bas, dans le chaos, le
courage, un hardi capitaine, le lion des ouragans, se confondant, lui,
son léger navire et ses toiles ouvertes à la brise, avec les rochers
noirs et leur écume irisée.
Dans le ciel, l'azur serein,--au ras des flots, des milliers
d'arcs-en-ciel mouvants.
Pas un nuage. Le soleil flamboyait; et ses rayons se subdivisant à
l'infini dans les jets de l'onde, le lion, qui semblait courir droit au
naufrage, voguait à travers toutes les couleurs chatoyantes du prisme;
tandis que l'amazone, sur son coursier emporté le mors aux dents, s'en
allait fulgurante, rasant les bords escarpés de droite et de gauche,
vers la pointe extrême de la falaise.
Deux catastrophes imminentes! Des éblouissements radieux! Splendide,
mais horrible!
Quelles imprudences! Quelle témérité! Délire et démence!
* * * * *
Des groupes sinistres ricanaient au bas du morne:
--Belles épaves tout à l'heure!
--Il est bien joli le brig corsaire français, et nous savons tous qu'il
y a dans sa coque de riches affaires à cueillir.
--Par-dessus le marché, on tirera de jolis profits de la chute de la
senorita et de son petit cheval du Pérou, tout caparaçonné d'ornements
d'argent et d'or, à la mode des Incas.
--A-t-elle son beau collier de perles?
--A-t-elle sa ceinture royale?
--Elle va si vite qu'on n'en voit rien; mais on peut être sûr que bijoux
de grand prix ne lui manquent pas.
--Le brig de Sans-Peur le Corsaire est bondé de trésors.
--Et cette nuit, il vient encore de piller des Anglais.
--Est-ce bien sûr?
--On a entendu le canon, voilà!
--La bague enrichie de diamants de dona Isabelle vaut bien au moins deux
sacs de doublons?
--Oh! la belle journée qui commence!
* * * * *
Délire et démence peut-être; double course vertigineuse!
Mais d'une part de nobles et de grands desseins, comme de l'autre
d'abjectes convoitises.
Dans l'iris de l'écume saline, un héros sublime de sang-froid, et sur
cette falaise abrupte une céleste créature digne d'être protégée par les
anges de la Pureté, de la Piété filiale, de la Reconnaissance, de tous
les sentiments généreux.
Belle, svelte, gracieuse,--belle d'une beauté inconnue même dans les
Espagnes,--svelte comme le palmier indien,--plus gracieuse que l'oiseau
du paradis,--dona Isabelle avait pour mobile l'amour de sa lointaine
patrie, le souvenir pieux de son noble aïeul. La fille des Incas
espérait, frémissante; elle avait tremblé pour celui en qui elle
retrouverait un libérateur. Certes! elle obéit à un mouvement
irréfléchi, lorsque après ses ferventes prières, réveillée en sursaut
par le canon, elle s'élança de son prie-Dieu sur son coursier
péruvien;--certes, ce fut avec une sorte de délire qu'elle prit l'abrupt
chemin de la falaise, et qu'elle osa stimuler la vitesse de sa fougueuse
monture, au point d'être ensuite incapable de la maîtriser;--mais rien
dans cette âme pieuse qui ne fût louable. Son exaltation était la
religion des ancêtres. Elle se souvenait du vieux cacique Andrès de
Saïri, son aïeul, et l'image de l'héroïque Catalina, sa mère, lui était
apparue disant:--«Oui! ma fille, c'est lui, c'est bien lui, c'est le
Lion de la mer! vivant encore! Va donc! cours à sa rencontre!...»
Un brig corsaire, ou pour mieux dire un aigle des flots, fier, effilé,
audacieux, menaçant,--fier comme le glorieux pavillon français qui
fouette la brise au-dessus de sa poupe,--effilé comme le roi des airs
dont il affecte la forme, dont il a le vol rapide,--plus audacieux qu'un
démon,--plus menaçant que le lion dont il porte le nom sur son tableau
d'arrière et l'image sculptée à son extrême avant, exécutait la plus
hardie des manoeuvres que l'on puisse concevoir. Toutes voiles hautes,
il brave la tempête qui siffle dans ses agrès, la mer qui rugit sous son
éperon, les écueils qui se dressent écumants dans ses eaux.
--O mon Dieu! murmura l'amazone en voyant le navire gouverner droit sur
un chenal que les vieux pilotes de la côte de Galice déclaraient
impraticable. Il va se briser! Il va périr!...
--Elle! Isabelle! lancée de la sorte au-dessus du précipice!... Son
cheval l'emporte! Elle est perdue!... disait à demi-voix le capitaine du
brig _le Lion_.
Et celui que les plus hardis marins de l'Océan avaient, d'une commune
voix, surnommé SANS-PEUR, Léon de Roqueforte, qui revenait du large,
vainqueur d'une corvette anglaise, le modèle des corsaires de la
république française proclamée depuis cinq mois, le héros de la nuit, le
brave entre les plus braves,--épouvanté par la témérité de la jeune
fille,--pâlit en commandant d'une voix terrible de jeter l'ancre et de
carguer toutes les voiles à la fois.
Isabelle poussa un cri de terreur; la foule accourue sur le rivage y
répondit par des clameurs bien diverses.
On entendit des rires moqueurs et des applaudissements barbares, des
accents de pitié, d'admiration, d'enthousiasme, et des voeux impies pour
un naufrage «infaillible.»
L'équipage du _Lion_ obéissait aveuglément. Le brig mouillait au milieu
d'un tourbillon entre les brisants et la côte. Ses voiles avaient été
carguées avec une merveilleuse promptitude, et l'ancre ayant mordu sur
une roche, il pivotait en reculant vers la falaise dont sa poupe passa
si près que son pavillon la frôla et s'y colla un instant.
Alors,--en cet instant même,--de l'extrémité de la vergue basse qu'on
nomme _le gui_, un homme s'élança, par un bond désespéré, sur une des
aspérités de la côte à pic, il criait:
--Coupe le câble! Hisse le foc! Allez mouiller sous le château de
Garba!...
Puis, d'un élan furieux, il gravit le roc, et se dressant devant le
cheval de l'amazone, il en saisit la bride avec sa main ensanglantée.
Le cheval cabré ne s'arrêta point, mais fit un écart.
La bride s'était rompue.
Un corps lourd tombait dans l'abîme.
Mais Isabelle, adroitement enlevée de sa selle, était dans les bras du
capitaine Léon, qui bientôt s'inclinant devant elle dit avec joie:
--Dieu soit béni, mademoiselle, je suis arrivé à temps.
--Pour me sauver, seigneur capitaine, vous avez tout exposé, votre
navire, votre vie... Ah! combien j'ai tremblé pour vous!
--Merci de cette noble parole, dona Isabelle. Et vous me voyez trop
heureux, maintenant, car j'ai pu agir avant de parler... Mais, ajouta le
capitaine en souriant, vous êtes cause que je ne mérite plus mon surnom:
_J'ai eu peur_.
II
DÉSAPPOINTEMENTS.
Les ordres du capitaine corsaire furent admirablement exécutés. Léon de
Roqueforte pouvait compter sur ses valeureux compagnons.
Avant même qu'il se fût jeté au devant de l'étalon fougueux, la hache de
maître Taillevent frappait le câble, le foc était orienté de nouveau,
et, trompant l'attente des naufrageurs, _le Lion_ secouait sa crinière
d'écume en gouvernant vers le mouillage qu'il avait abandonné la veille
au coucher du soleil.
--Quel homme! quel homme! mille noms d'un tremblement à la voile!
s'écria l'alerte maître d'équipage quand la manoeuvre fut achevée. Il
sauta pis qu'un baril de poudre, foi de matelot! Tout le connaît, le
feu, l'eau, la brise carabinée, tout, jusqu'à la terre, jusqu'aux
chevaux...
--Pardonnerez, maître,--osa répondre Camuset le novice, qui, malgré les
usages républicains, ne se serait pas permis de tutoyer son ancien et
supérieur;--pardonnerez! Le cheval n'a guère eu goût à la connaissance,
m'est avis, vu qu'il s'est affolé en grand comme un paquet de
bêtisailles, parlant par respect...
A défaut de mieux, les pillards du rivage écorchaient le malheureux
cheval, et maître Taillevent disait à ses camarades:
--Voilà des coquins qui espéraient meilleure chance!... Un faux coup de
barre, garçons, notre vaillant _Lion_ était traité pis que cette pauvre
bête...
--Et le capitaine ne serait pas à la promenade avec la princesse de
là-haut.
--Camuset! Camuset! tu vas te faire amurer, dit le maître en serrant son
poing vigoureux.
Le novice recula prudemment.
--Est-ce que j'ai mal parlé? murmura-t-il.
--Celui qui se mêle des affaires du capitaine parle toujours mal. Ainsi,
pas un mot de plus, ou gare dessous! Va-t'en au poste des blessés,
failli mousse, tu sais bien qu'il y a là de la besogne pour toi.
Camuset _fila son noeud_, pour parler en style du gaillard d'avant; mais
les corsaires groupés autour de leur maître d'équipage continuèrent la
causerie, tandis que les riverains désappointés voyaient le brig
naviguer à son aise dans la crique située en dedans des récifs.
* * * * *
Les riverains, pourtant, n'étaient pas les plus désappointés.
Du balcon de son antique[NT1] château, le jeune seigneur don Ramon de
Gerba venait, à l'aide d'une lunette d'approche, de suivre tous les
mouvements du brig et de l'amazone, son imprudente soeur.
--Mort de mon âme! grommela-t-il en bon espagnol, un excellent cheval
tué, le brig sauvé encore une fois, ma soeur l'_Indienne_ en tête-à-tête
avec cet aventurier français, et une occasion rare perdue!...
La qualification d'_Indienne_ donnée avec amertume à dona Isabelle par
son aîné pourrait démontrer jusqu'à quel point étaient fraternels les
regrets de don Ramon pour la rare occasion qu'il perdait. Certes, il
n'aurait pas eu grand souci de l'excellent cheval, si Sans-Peur le
Corsaire n'avait pu arriver à temps.
--Mais aussi, pourquoi le marquis de Garba y Palos, son père, le
laissant tout enfant en Espagne, avait-il épousé, au Pérou, une femme
de race trop illustre et trop ardemment éprise de l'amour de ses
infortunés compatriotes?
Cette femme était la mère d'Isabelle, la célèbre Catalina de Saïri.
En 1780, lors de la dernière insurrection des Péruviens indigènes, elle
avait péri massacrée par les soldats espagnols. Isabelle, âgée alors de
sept ans, conservait le cruel souvenir d'une journée d'horreur qui lui
rendait odieux les oppresseurs de sa nation.
Depuis près d'une année, la jeune fille avait fermé les yeux du marquis
son père, mort au château de Garba;--elle n'aspirait maintenant qu'à
retourner au Pérou et à s'éloigner d'un frère qui la regardait au moins
comme une étrangère, sinon comme une ennemie.
Don Ramon rentra dans son appartement avec humeur et se rapprocha du
_brasero_ rempli de charbons ardents, car la brise était froide. Puis,
roulant entre les doigts un _papelito_ catalan, il songea aux biens
considérables que le marquis son père avait laissés au Pérou.--Sans
Isabelle, qui en était la seule héritière, il les aurait fait vendre et
serait devenu le plus riche seigneur des côtes de Galice.
On reconnaîtra que Sans-Peur le Corsaire avait assez mal mérité de don
Ramon de Garba y Palos en sauvant la vie à sa soeur. Sans-Peur le
Corsaire, il est vrai, tenait fort peu aux bonnes grâces de Sa
Seigneurie don Ramon de Garba y Palos.
III
RECONNAISSANCE.
Par un mouvement soudain qui n'était ni de la timidité, ni de la
retenue, ni de la fierté, dona Isabelle, l'amazone péruvienne, s'était
reculée. Immobile, silencieuse, plus troublée peut-être qu'à l'instant
où elle s'était vue suspendue sur l'abîme, elle contemplait comme une
vision d'outre-tombe le héros qui lui disait:
--Mademoiselle, ce n'est point un hasard qui m'a fait choisir cette
crique pour lieu d'abri. J'étais au Pérou, il y a deux ans... il y a
deux ans, quand vous en partiez...
La voix maternelle retentissait dans le coeur de l'intrépide jeune
fille:--«C'est lui! c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant
encore!...»
--Je vous revis alors, avec une joie et une douleur sans égales; votre
noble père était rendu à la liberté, vous étiez à son bras, radieuse,
profondément émue et fière des clameurs enthousiastes qui saluaient
votre délivrance, mais une barrière infranchissable nous séparait...
--Oh! oui, c'est lui! c'est bien le Lion de la mer, vivant encore!
murmurait dona Isabelle, qu'une réminiscence vague, mais constante,
n'avait cessé de préoccuper depuis l'instant où elle s'était rencontrée,
huit ou dix jours auparavant, avec le capitaine du brig _le Lion_.
Le corsaire, mouillé sous les murs du château, n'en était pas assez loin
pour que, de sa fenêtre, dona Isabelle ne vît parfaitement Léon chaque
fois qu'il était sur le pont de son bord.
Dès le premier jour, il s'inclina respectueusement à sa vue.
Elle se recula étonnée de la fixité de son regard et du geste éloquent
qu'il fit comme pour remercier le Ciel de ce qu'elle lui apparaissait.
Le soir, une guitare péruvienne modula les airs qui avaient bercé son
enfance.
Le lendemain, le capitaine français, de crainte de l'intimider, ne se
montra point; mais il n'eut point de peine à voir avec quelle attention
elle regarda plusieurs pavillons aux emblèmes, connus d'elle seule, que
déroulèrent et replièrent successivement quelques hommes du bord.
Elle avait ressenti coup sur coup d'indéfinissables impressions.
Les airs du pays natal retentissaient dans le silence de la nuit, et en
fermant les yeux, elle vit en ses plus lointains souvenirs d'enfance cet
étranger à grands cheveux blonds, aux traits aquilins, au teint blanc et
ardemment coloré, au sourire doux et fier, ce corsaire français qui
l'avait saluée en levant les mains au ciel.
Les jours suivants, elle ne se permit même plus d'entr'ouvrir ses
rideaux; mais attirée par un charme secret et puissant, elle ne cessait
d'observer à la dérobée. Et toujours se reproduisait en elle la même
impression, la même réminiscence mystérieuse qui se transformant en
vision se traduisit en ces paroles de Catalina, sa mère:--«Oui! ma
fille, c'est bien lui! c'est le Lion de la mer, vivant encore!...»
Et le canon retentissait, et tandis qu'agenouillée sur son prie-Dieu,
elle demandait au Ciel comme un miracle que son rêve fût une réalité, et
que celui pour le salut éternel de qui elle priait depuis sa tendre
enfance fût à la fois Sans-Peur le Corsaire et le Lion de la
mer,--tandis qu'elle délirait palpitante, son petit cheval péruvien
hennit en frappant des pieds.
--Je voudrais garder le silence, mademoiselle, disait Léon, et pourtant
il faut que je parle. Pour vous épargner une douleur, je donnerais ma
vie, et cependant, il faut que j'éveille en vous d'affreux souvenirs.
Isabelle poussa un cri,--cri d'horreur, de reconnaissance et de joie:
--Ah!... mon Dieu!... C'est vous qui vengiez ma mère, c'est vous qui
m'arrachiez aux assassins et me rendiez à mon malheureux aïeul... Vous
êtes _le Lion de la mer_?
--Les Péruviens indigènes m'appelaient ainsi! dit l'aventureux
capitaine.
--On nous fit croire que vous aviez péri; nous avons pleuré votre
généreuse mémoire.
Isabelle s'était agenouillée; de pieuses larmes baignaient ses yeux.
Elle invoquait sa mère Catalina, l'Indienne; elle remerciait Dieu de la
mettre providentiellement en présence de celui qui l'avait, tout enfant,
sauvée du massacre.
Léon s'unit de coeur aux saintes pensées de la jeune fille. De quelques
instants, il ne rompit le silence.
Les gens du pays remarquaient, au sommet de la falaise, les mouvements
du corsaire et ceux de la noble demoiselle. La curiosité en poussa
quelques-uns à gravir le sentier par lequel descendaient enfin le
corsaire français et la jeune fille appuyée à son bras.
IV
LE LION DE LA MER.
Léon de Roqueforte disait:
--J'avais dix-sept ans,--c'était pendant la guerre d'Amérique, et je
servais dans la marine de roi Louis XVI, de douloureuse mémoire, en
qualité d'enseigne de vaisseau.
Au nom du roi Louis XVI, décapité le mois précédent, sur la place de la
Révolution, le corsaire de la république se découvrit le front avec un
respect religieux.
Un groupe de curieux s'approchaient:
--Le démon de la mer!...
--Un tueur de rois!...
--Un bourreau de France!...
--Un damné maudit!...
--Il n'est pas laid, malgré ça!...
--De ma vie je n'ai vu plus beau cavalier, dit une femme.
--Satan est plus beau encore quand il ose reprendre sa forme d'ange du
ciel!...
Sans-Peur devina plutôt qu'il n'entendit ces propos, et s'adressant à
celui des Galiciens qui paraissait le plus vigoureux:
--Homme, lui dit-il en espagnol et d'un ton hautain, la demoiselle de
Garba y Palos est à pied, et tu oses nous regarder en face!
--Mais, seigneur capitaine, que voulez-vous, je ne suis pas un
cheval!...
--Je vois bien, drôle, que tu n'es qu'un mulet manqué, repartit le
corsaire en riant. Cours à la _pasada_ des _Rois mages_, et reviens avec
trois chevaux, tu nous accompagneras!... Marche!
En même temps, il lui jeta deux pièces d'or. Il distribua en outre
quelque argent au reste du groupe, pour aller chanter le cantique de
Notre-Dame-du-Salut à l'endroit même où Isabelle avait été sauvée.
Ensuite, il continua son récit:
--Notre corvette, commandée par le vicomte de Roqueforte, mon oncle,
venait d'explorer les Iles de l'Océanie; elle avait visité à plusieurs
reprises les Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande et les côtes
de la Nouvelle-Hollande, où le roi se proposait de fonder une colonie;
nous nous dirigions sur le Callao pour expédier de là nos dépêches en
Europe, avant de continuer nos explorations. Tout à coup, deux frégates
anglaises nous appuient la chasse. Elles avaient à en venger une
troisième que nous avions mise hors de combat dans la mer des Moluques,
six mois auparavant. On nous cherchait, comme je l'ai su depuis. Une
corvette contre deux frégates n'est pas de force à lutter, nous prîmes
chasse. Par malheur pour mes braves camarades,--par bonheur pour moi,
j'ose le dire aujourd'hui,--le combat ne put être évité. Notre corvette
fut coulée après six heures d'une défense héroïque; la plupart de nos
gens périrent et le reste fut fait prisonniers de guerre à l'exception
de deux hommes, un matelot et un enseigne. Le matelot s'appelle
Taillevent; il est aujourd'hui maître d'équipage du corsaire _le Lion_,
et l'enseigne, vous le devinez, dona Isabelle, c'est moi!... J'avais été
chargé par mon oncle et commandant, blessé à mort, des dépêches
destinées au roi et au ministre de la marine; je les portais à la
ceinture dans une petite boîte de plomb. Lorsque les canots anglais
vinrent nous recueillir, je me laissai couler au dernier moment. Je me
retrouvai bientôt seul avec Taillevent sur les débris de notre navire:
«--Ah! monsieur de Roqueforte! quelle chance! me dit-il, nous sommes
deux.
«--Camarade, répondis-je, il y a mieux que moi de sauvé. Les dépêches
pour le roi sont à ma ceinture. Si je péris et que tu en réchappes, je
t'en charge.
«--Soyez calme, _mon capitaine_,» répliqua-t-il en me donnant pour la
première fois un titre que je n'ai jamais voulu perdre.
J'étais capitaine d'un tronçon de mât, et tout mon équipage se composait
de Taillevent.--La côte de Pérou était à trois lieues; un courant fort
rapide nous poussait du sud au nord parallèlement à elle. Je n'avais pas
mangé depuis près de dix heures, et je sentais que mes forces
s'épuisaient. Taillevent s'en aperçut:
«--Je n'ai que vingt et un ans, me dit-il, mais ce n'est pas pour la
première fois, capitaine, que je coule avec mon navire. Ce matin, voyant
les deux frégates nous gagner, j'ai eu souvenance de mon plus grand mal
de l'autre fois, à savoir de souffrir la faim et la soif deux jours et
deux nuits d'une bordée.
«--Ah! ah! m'écriai-je, tu aurais des vivres sur toi?
«--Une ration de fromage, à votre service, capitaine, et mieux que ça,
une topette de sec dans cette corne d'amorce.»
Nous partageâmes fraternellement le fromage et l'eau-de-vie, après avoir
mis en réserve la moitié de notre petite provision pour le lendemain
matin.--Le soleil se couchait.
Au beau milieu de la nuit, notre tronçon de mât heurta violemment un
corps dur; nous nous retrouvâmes à la nage.
«--Diable de roche! disait Taillevent.
«--Rattrapons notre espar avant tout!» criai-je.
Mais l'obscurité profonde nous empêchait de le revoir, il était emporté
dans le remous du récif _el verdugo_ (le bourreau) trop tranchant et
trop accore pour que nous pussions y grimper.
«--Je ne trouve rien! faisons la planche! le courant nous emportera vers
l'espar!...
«--Peut-être!...»
Peut-être, car repoussé par le choc, notre mât avait aussi bien pu
glisser dans le contre-courant. Tout à coup, une vive fusillade illumine
la mer; nous apercevons de tous côtés des balses péruviennes qui
fuyaient, chassées par une grande péniche espagnole.
* * * * *
Isabelle de Garba, née au Pérou, n'avait pas besoin qu'on lui expliquât
qu'on y appelle _balsa_, en français balse, une sorte de radeau d'un
genre fort singulier.
Deux outres formées de peaux de veaux marins fortement cousues ensemble,
gonflées comme d'énormes vessies, et terminées en pointe comme des
souliers à la poulaine, servent de base à un plancher triangulaire de
bois très léger. L'ensemble est assez large pour que, d'ordinaire, trois
passagers et un rameur y trouvent place. L'Indien qui conduit imprime le
mouvement au moyen d'une pagaie à deux pelles. On voit, en outre, des
balses de grandes dimensions, qui ont plus de soixante pieds de long sur
dix-huit ou vingt de large; elles naviguent fort bien le long des côtes.
Grandes ou petites, les balses poursuivies étaient chargées d'une foule
d'indigènes de la faction de José Gabriel _Cuntur Kanki_, littéralement
le condor par excellence, le grand maître des cavaliers, chef de la
grande insurrection contre la domination de l'Espagne et les habitants
de race espagnole[1].
[Note 1: Historique.]
Prenant le nom et le titre de son aïeul Tupac Amaru, le dernier des
Incas, le héros péruvien avait obtenu d'éclatants succès et régnait déjà
sur plusieurs provinces. Mais ses partisans du littoral, mis en déroute,
se trouvaient réduits à n'avoir d'autre refuge que leurs frêles radeaux.
Les balles des soldats de la péniche perçaient les outres de veau marin,
les balses coulaient.
Léon et Taillevent n'hésitèrent point à s'accrocher aux débris de l'une
des plus grandes.--Elle flottait encore.--Ils y montent, se trouvent
confondus avec les Indiens au désespoir, armés pour la plupart, et qui,
faisant de nécessité vertu, s'apprêtent à se défendre contre la péniche.
Une foule de petites balses se groupaient autour du radeau.
La lune se leva. Les Péruviens virent deux inconnus au milieu d'eux:
--Je suis le _Lion de la mer_! s'écrie Léon en langue espagnole;
courage! cette péniche est à nous, suivez-moi!
Les indigènes croient à un secours du Ciel.
Le jeune étranger a les cheveux blonds et le teint d'une blancheur rare
parmi les Espagnols; il vient de surgir par miracle du sein des flots.
Il donne des ordres, il promet la victoire.
Est-ce un ange, est-ce un lion transformé en guerrier, est-ce l'un des
génies protecteurs de la race opprimée? Quoi qu'il soit, c'est un
vengeur. Il commande, on obéit.
Léon et Taillevent, qui le seconde, sont déjà sur une balse de grandeur
moyenne où pagaient plusieurs rameurs habiles. Ils ont saisi des armes,
ils se montrent pleins d'une invincible ardeur.
De sauvages cris de triomphe ont retenti. Une confiance superstitieuse
succède parmi les naturels à leur terreur panique; les balses qui se
dispersaient se rallient. Par les ordres de Léon, elles abordent de tous
les côtés à la fois la péniche, prise d'assaut en quelques instants.
Le Lion de la mer en est proclamé capitaine.
* * * * *
--Ce fut ainsi, mademoiselle, poursuivit Sans-Peur le Corsaire, que je
combattis pour la première fois en faveur de vos infortunés
compatriotes, dont la cause, d'ailleurs, avait déjà toutes mes
sympathies. La force des choses m'y poussa. Je n'étais point libre de
rester neutre. Et du reste, la politique ombrageuse des Espagnols, qui
nous fermaient leurs ports, me les rendait odieux. J'avais à craindre,
en abordant sur leurs terres, d'être tout au moins traité en suspect,
honteusement fouillé et dépouillé de mes dépêches pour le roi de France.
J'agissais donc de manière à sauvegarder ma mission en me jetant à corps
perdu dans les rangs d'une insurrection qui me protégeait. J'en fus
immédiatement l'un des chefs principaux.
--Les exploits du Lion de la mer sont gravés dans ma mémoire, dit
Isabelle d'une voix émue.
--José Gabriel, ou, comme nous l'appelions, l'inca Tupac Amaru,
m'accueillit noblement. Votre aïeul, le brave Andrès, son neveu, devint
mon mentor et mon compagnon d'armes. Je connus alors la marquise
Catalina, votre mère; vous étiez enfant, j'étais à peine sorti de
l'adolescence, et bien des fois j'admirai vos grâces naissantes en
prenant plaisir à partager vos jeux.
--J'aurais dû vous reconnaître plus tôt, dit Isabelle, mais mon aïeul
Andrès vous crut mort; je me souviens qu'il fit réciter des prières
publiques par tous ses malheureux sujets pour le repos de l'âme du Lion
de la mer.
--Votre aïeul, mon vieil ami, sait maintenant que je vis; il compte sur
moi pour lui ramener la fille de sa fille. Mon brig corsaire est à vos
ordres. Vous en serez la reine. L'Océan nous est ouvert; mais
hâtons-nous; avant peu, sans doute, la guerre s'allumera entre l'Espagne
et la République française.
--Fuir l'Espagne, revoir ma patrie et mon noble aïeul sont mes voeux les
plus ardents, répondit la jeune fille avec impétuosité.
--Bien! dit Léon d'une voix contenue. Mais, en un mot, maintenant,
décidez du bonheur de ma vie.
Ils étaient en ce moment au bas de la falaise, non loin de _posada_ des
_Rois mages_, où leurs chevaux devaient les attendre.
La jeune fille leva les yeux vers le ciel; puis, comme si elle le
prenait à témoin de ses paroles:
--Hier soir, quand don Ramon, mon frère, fut averti qu'un navire de
guerre anglais croisait à l'ouvert de la passe et que _le Lion_ mettait
sous voiles, je priai du fond de l'âme pour Sans-Peur le corsaire
français. J'ai passé la nuit à demander au ciel le succès de vos armes.
Dès l'instant où vous m'étiez apparu, un écho mystérieux avait retenti
au fond de mon coeur; ma mémoire infidèle se taisait, mon âme avait
parlé. Et l'esprit de ma sainte mère m'est apparue en me disant:
«--C'est lui!» Ce matin, au point du jour, quand le canon a grondé au
large, je me suis élancée sur le plus impétueux de nos chevaux pour
aller à l'extrémité de la falaise voir quel était le vainqueur... Ah! si
le brig de Léon de Roqueforte avait succombé, aurais-je eu la force de
retourner vers le château de mon frère?...
--Je suis trop heureux! s'écriait Léon avec transport.
--Et moi, je bénis le ciel, dont les bienfaits dépassent mes espérances.
Ma vie, que vous avez sauvée deux fois, devait vous appartenir.
Léon de Roqueforte plia le genou et baisa respectueusement la main de
l'amazone.
--Soyez mon époux et mon seigneur! dit-elle ensuite.
--Eh bien! au château de Garba! s'écria le capitaine corsaire. Il est
au-dessous de vous et de moi, madame, d'user de ruse à cette heure. Tout
au grand jour du soleil! Il ne faut pas que la fille des Incas et du
marquis de Garba y Palos passe un seul instant pour avoir été enlevée
par un aventurier sans aveu. Non! mille fois non! Je veux que la
bénédiction nuptiale nous soit donnée dans le château de vos ancêtres
paternels. Votre honneur de jeune fille l'exige, et il le faut encore
pour celui des Roqueforte, dont le sang ne le cède à celui d'aucune
maison royale des deux mondes!... Ah! ah! continua Sans-Peur en riant,
pour un corsaire de la République, je suis passablement aristocrate.
Quand vous saurez toute mon histoire, vous la trouverez tissue de
contradictions apparentes plus étranges encore... Tout cela, pourtant,
se tient, se lie et ne fait qu'un. Dans ma patrie, aujourd'hui, les
propos que je tiens méritent la mort; je n'en suis pas plus mauvais
patriote pour cela; les Anglais le savent!... Mais l'heure presse!... A
cheval! J'ai vaincu au large ce matin, j'ai hâte de remporter ce soir
une victoire plus douce.
--Léon, dit la jeune fille, vous semblez ne tenir aucun compte des
volontés de don Ramon de Garba, mon frère.
--Je connais d'avance ses sentiments, mais s'il est de fer, je suis de
feu, moi!... s'il a ses miquelets et ses vassaux, j'ai mon équipage!...
s'il me suscite des obstacles, je les pulvériserai.
Sur ces mots, changeant de ton, comme il lui arrivait sans cesse:
--Quelque pressé qu'on soit, dona Isabelle, il faut déjeuner, surtout
lorsqu'on ne sait quand on dînera. J'ai passé la moitié de la nuit à
surveiller les mouvements de l'ennemi; au point du jour, j'ai livré
combat, et le feu lui même s'éteint faute d'aliments.
Ce jeu de mots fit sourire l'amazone, qui ne refusa point de partager la
collation matinale.
Le repas fut court et frugal. Dès qu'il fut achevé, Sans-Peur offrit
l'appui de son épaule à la jeune fille, qui sauta légèrement à cheval;
lui-même fut aussitôt en selle. Le Galicien de la falaise, écuyer
improvisé, se tenait prêt à les suivre.
V
BRANLE-BAS DE COMBAT.
La crique de Garba n'est défendue par aucun fort.--Soit négligence de la
part du gouvernement espagnol, soit confiance dans les bancs de récifs
qui en rendent l'entrée presque inabordable, soit enfin parce qu'il
n'existe aux alentours aucune place de quelque importance, elle est
ouverte à tout navire audacieux qui, comme _le Lion_, ose se risquer
parmi les brisants.
Sans-Peur était trop habile marin pour qu'une savante prudence ne
tempérât point sa témérité. Il jouait sa vie avec un sang-froid
merveilleux; il n'exposait pas niaisement son navire aux probabilités du
naufrage. Aussi, n'avait-il rien moins fallu qu'un triple intérêt
d'amitié reconnaissante, d'ambition et d'union conjugale, pour que le
capitaine du _Lion_ choisît un tel abri, pendant la saison d'hiver,
quand les coups de vent des Açores mettent à chaque instant en fureur
les eaux dangereuses de ces parages.
Il avait fallu plus encore pour que l'effrayante manoeuvre de la matinée
eût été combinée et exécutée par un tel marin.
Mais surpasser en audace Isabelle l'amazone, et cela pour lui sauver la
vie, c'était assurer d'un coup le triple but qu'il se proposait,--non
depuis quelques jours, mais depuis de longues années, et surtout depuis
le moment où,--déguisé en simple mineur péruvien,--il avait revu la
jeune fille passant au bras du marquis son père, et s'embarquant pour
l'Espagne.
Et tout l'édifice de son avenir s'écroulait, s'il la laissait
misérablement périr.--Il risqua tout; il réussit.
Le succès justifia sa tentative presque insensée, qui ravit d'admiration
les corsaires, en imprimant aux Galiciens du canton une terreur
superstitieuse.
Il avait su être plus que téméraire, on le prit pour un démon.
Il sut être magnifique en semant l'or à pleines mains.
Il fut adroit en ordonnant des prières à Notre-Dame-du-Salut;--mais au
demeurant, cette adresse ne fût point hypocrite: il avait la foi d'un
matelot, tout gentilhomme et tout républicain qu'il était. Le comte Léon
de Roqueforte n'était pas un freluquet de cour trouvant matière à
railleries dans les mystères de la religion chrétienne; le corsaire
républicain Sans-Peur n'était pas un sans-culotte voulant à la Diderot
«des boyaux du dernier prêtre, serrer le cou du dernier roi.»
Du reste, il était roi lui-même,--il était roi, comme on le verra,--et
ne souhaitait aucunement de finir par la corde, fût-elle de boyaux.
--S'il veut qu'on prie la sainte Vierge, il n'est ni le diable de
l'enfer, ni un suppôt de Satan, disaient les femmes émerveillées de la
beauté virile du corsaire aux cheveux d'or.
En Galice, les montagnards ont cela de commun avec les Basques leurs
voisins, qu'ils se piquent d'être alertes et habiles à l'exercice du
saut. Le bond du capitaine corsaire, de l'extrémité d'une vergue mobile
sur la pointe aiguë et glissante du roc, son agilité à le gravir
devaient prédisposer en sa faveur un certain nombre de jeunes gens.
A la _posada_ des _Rois mages_, il avait payé sans compter et
libéralement fait l'aumône aux curieux attroupés sur son passage.
Son courage, son dévouement, sa belle mine, sa récente victoire, le
succès de sa manoeuvre dans les récifs de la passe, et enfin sa
conduite envers la fille du marquis de Garba, transformaient presque en
sympathie les préventions des riverains. Les plus timides voyaient à sa
ceinture une paire de pistolets étincelants. Les plus hostiles
songeaient aux cent vingt hommes d'équipage et aux dix-sept canons du
brig, dont la pièce de bronze à pivot était,--au dire des bavards,--un
prodige d'artillerie.
Du milieu de la foule partit un souhait qui plut à Léon et à Isabelle:
--Bonheur aux futurs époux.
--Pour boire à leur mariage, qui sera célébré ce soir dans la chapelle
du château! répondit Léon en jetant une dernière bourse d'or à
l'hôtelier des _Rois mages_.
Et les fiancés partirent au galop.
* * * * *
Déjà depuis près d'une heure _le Lion_ avait repris son mouillage sous
le château de Garba.
Maître Taillevent, perché sur l'affût de la longue pièce à pivot,
dirigeait les travaux du bord, surveillait la réparation des avaries, et
attendait impatiemment que son capitaine reparût.
--Tiens! il est à cheval! s'écria Camuset le novice, revenu de
l'infirmerie où les pansements étaient enfin achevés.
--Tu vois donc bien, failli mousse, que ça le connaît, les chevaux. Ah!
si tu avais vu ce que j'ai vu, moi...
--Et qu'avez-vous donc vu, maître Taillevent? demanda fort avidement le
novice, qui eut le tort, cette fois, de se rapprocher si bien qu'une
taloche magistrale le renseigna au mieux sur les dangers de
l'indiscrétion.
Un éclat de rire bruyant fut le seul témoignage de compassion donné par
les matelots corsaires à l'intéressant Camuset.
--Ils vont comme la brise de _nordet_, le capitaine, la dame et un
sauvage de l'endroit.
A peine en vue du brig, Léon agita son chapeau.
--Lieutenant, dit le maître, ordre du capitaine de mettre toutes les
embarcations à la mer.
Au lieu de se recouvrir, Léon abaissa son chapeau.
--Nous tenir parés à les armer en guerre au premier signal! ajouta
maître Taillevent.
--Bon!... du nouveau!... Attrape à s'amuser! firent les corsaires.
Un troisième geste de Léon apprit au maître que son capitaine l'appelait
à terre avec quelques hommes de bonne volonté.--Un canot déborda.
* * * * *
Don Ramon de Garba y Palos, qui ne cessait de maugréer contre le
voisinage assez peu rassurant du brig corsaire, alors qu'une rupture
était imminente entre l'Espagne et la République, avait, dès l'origine,
pris toutes les précautions en son pouvoir. Il s'était assuré que la
milice du canton était en état de se lever en armes; il avait à grands
frais fourni des fusils et de la poudre à tous ses vassaux; enfin, il
avait obtenu du gouverneur de la Corogne une garde extraordinaire de
miquelets qu'il nourrissait et payait, soldats, caporaux et sergent,
dépense tout au moins fort désagréable.
Lorsqu'il vit sa soeur revenir de compagnie avec le capitaine corsaire,
dont le navire avait repris son poste, il fut alarmé, fit sonner la
cloche du château, rassembla les miquelets et s'arma jusqu'aux dents.
--A la bonne heure! dit Sans-Peur le Corsaire, on va nous recevoir avec
les honneurs qui nous sont dus.
Mais il ne s'en tint pas à ce propos badin, et voyant accourir de divers
côtés des Galiciens armés d'escopettes, il déchargea en l'air un de ses
pistolets, ce qui signifiait pour son lieutenant: «--Branle-bas de
combat.»
Taillevent et ses camarades, cartouchières et pistolets en ceinture,
sabre ou hache d'abordage au côté, le mousqueton sur l'épaule,
gravissaient la colline au pas de course.
Don Ramon, qui avait fait barricader ses portes, attendait à son balcon.
Son peloton de miquelets se tenait derrière lui. Par tous les sentiers
affluaient des mariniers, de simples paysans, des mendiants, des
bohémiens prêts à se mêler à la bagarre.
Léon et Isabelle s'avancèrent sans descendre de cheval. Les gens du
_Lion_, maître Taillevent en tête, les rejoignaient.
--Bien! très bien! dona Isabelle, la fête aura toute la solennité, tout
le retentissement que je veux. Par sainte Clotilde et saint Cloud,
patrons de ma race, notre mariage ne manquera pas de témoins!
A ces mots, élevant la voix et saluant avec courtoisie:
--Marquis de Garba y Palos, dit le capitaine, Votre Seigneurie
voudrait-elle faire au comte Léon de Roqueforte l'honneur de le
recevoir?
--Monsieur le Français, répondit le marquis avec hauteur, la porte de
mon château ne s'ouvrira que pour ma soeur Isabelle de Garba y Palos.
--Monsieur mon frère, dit aussitôt la jeune fille, Isabelle de Garba
croit avoir le droit d'introduire dans la maison de son père le héros
qui vient de lui sauver la vie.
Des murmures en sens divers se faisaient entendre dans la foule. Les
miquelets, impassibles, attendaient des ordres; Léon, qui avait eu soin
de recharger son pistolet, vit ses gens à leur poste et sourit.
--Mademoiselle ma soeur, vous manquez de respect au chef de votre
famille!... Rentrez, et rentrez seule, je l'exige!... Si cet homme vous
a sauvé la vie, nous saurons lui témoigner notre reconnaissance plus
tard... Maintenant, obéissez!...
Maître Taillevent ne put s'empêcher de dire:
--En voilà une finesse cousue de fil d'Espagne!...
--J'ai fait choix d'un époux, répondait Isabelle; je comptais vous le
présenter en soeur soumise et respectueuse; votre accueil étrange
m'oblige à vous déclarer que je ne rentrerai point sans lui dans notre
château.
--Et moi, s'écria don Ramon, je vous déclare indigne du nom de Garba y
Palos, déchue de tous vos droits et à jamais étrangère à ma famille.
Léon dit avec calme:
--En quoi indigne?... Pourquoi déchue?... Mademoiselle de Garba y Palos
rentrera dans sa demeure; j'ai l'honneur de vous le déclarer sur ma
parole, moi!...
--De quoi se mêle cet homme?... interrompit le marquis. Osez violer mon
domicile, vous ne serez qu'un pirate!... Je suis prêt, vous le voyez, à
repousser la force par la force.
--Dieu me garde d'user de violence envers le frère de dona Isabelle,
reprit Léon, qui mesurait ses paroles sans lâcher la crosse de son
pistolet et sans perdre de vue les moindres gestes du châtelain. Mais, à
cause de moi, vous fermez votre porte à mademoiselle, dont je suis le
cavalier. Gens d'Espagne, je vous prends tous à témoin; écoutez-moi!
Le silence, un moment troublé par des cris et des murmures, se rétablit
à ces mots.
--Je jure devant Dieu, et je proclame publiquement que, du consentement
du noble Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au Pérou, je suis le fiancé
de sa petite-fille et unique héritière dona Isabelle de Garba...
--Imposture! interrompit don Ramon en dirigeant un pistolet sur Léon de
Roqueforte.
Isabelle jeta un cri.
--Taillevent, retiens-la! dit le corsaire qui ajustait don Ramon.
Le maître empêcha l'amazone de se placer devant son fiancé, sous le coup
d'une arme fratricide.
Matelots français, soldats et miliciens espagnols apprêtèrent leurs
fusils; la foule poussait des hurlements.
A bord du brig, le canon de bronze était pointé à toute volée sur
l'antique castel des seigneurs de Garba.
VI
MARIAGE DE HAUTE LUTTE.
De part et d'autre les fusils étaient en joue. Les miquelets, les
miliciens et les vassaux de don Ramon ajustaient le petit peloton
français, composé de Taillevent, de ses camarades et de Sans-Peur le
Corsaire, qui reprit à très haute voix:
--Je veux la paix!... et je tremble pour vous, gens d'Espagne; car au
premier coup de mousquet, mon brig ouvre le feu à boulets et à
mitraille, mes lions de mer débarquent, et ceux de nous qui auraient
péri seraient terriblement vengés.--Relevez donc vos armes sans
maladresses... Tâchons de nous entendre!
--Par pitié pour vous-même, mon frère, soyez prudent, ajouta Isabelle.
Profitant du conseil, le sergent des miquelets, de son autorité privée,
fit redresser les armes.
Taillevent l'imita aussitôt.
Don Ramon, découragé, abaissa son pistolet.
Léon de Roqueforte en fit autant, et dit:
--Au nom du sens commun, seigneur marquis, convenez que si j'avais
l'intention de violer le droit des gens, je serais un grand fou! Venir
frapper tout tranquillement à votre porte, au lieu d'emmener à mon bord
mademoiselle votre soeur, de faire feu sur votre château sans canons et
de descendre ensuite à la tête de mes gens pour piller ses ruines;
parlementer au lieu d'agir, et s'aventurer presque seul sur vos
domaines si bien gardés, mais ce serait de l'ineptie. Je ne suis et ne
serai jamais _pirate_, don Ramon. Je ne souffre point qu'on m'assimile
de près ni de loin à un écumeur de mer, à un pillard sans aveu. J'ai
l'honneur d'être corsaire de la République française; je suis
régulièrement pourvu de lettres de marque pour courir sus aux ennemis de
ma patrie, je me sais en pays ami et n'ai garde de violer le territoire
espagnol. La force est de mon côté, je n'en fais pas usage. Vous me
menacez, j'attends patiemment l'effet de vos menaces. Vous semblez
craindre que j'attaque votre domicile, soyez sans craintes. Je puis au
besoin être téméraire, je ne suis pas sans raison.
Si les bohémiens, les naufrageurs de la côte et les bandits de la
montagne, tout disposés à profiter des résultats désastreux de la
bagarre ne furent point trop satisfaits de ce discours, en revanche, les
paysans, les miliciens et les miquelets eux-mêmes se réjouissaient de la
tournure des choses.
--Quel brave et loyal hidalgo français! disaient les femmes.
--Il a cent fois raison, murmuraient les gens pacifiques.
Don Ramon fronçait les sourcils avec humeur.
--Mais enfin, monsieur, dit-il, je suis bien libre, ce me semble, de ne
pas vous recevoir.
--D'accord! fit Léon en souriant. Seulement, au nom du sens commun pour
la seconde fois, je trouve que pour parler de nos affaires de famille,
nous serions beaucoup mieux, mademoiselle votre soeur, vous et moi,
autour du _brasero_, que vous sur un balcon et nous à cheval, par la
froide brise qui souffle du large.
Don Ramon fit un geste maussade.
--Je ne veux pas entendre parler de vos prétendues affaires de famille.
Que ma soeur rentre chez elle, et finissons-en...
Sur ces mots, il fit mine de se retirer.
--Comme il vous plaira! dit Léon de Roqueforte en haussant les épaules.
Sans plus se soucier de don Ramon, il descendit de cheval, aida Isabelle
à en descendre aussi, et dit à son Galicien:
--J'épouse mademoiselle dans une heure; prends ces chevaux, va me
chercher un tabellion et un prêtre... Cent piastres pour toi à ton
retour.
--Mais, monsieur!... s'écria don Ramon stupéfait; de quel droit...
--Assez! interrompit Léon. Vous venez de mettre tout le pays en rumeur
sans le moindre motif. Je ne vous répondrai plus que _chez vous_ ou
_chez moi_, c'est-à-dire à mon bord; choisissez! Eh! que diable
pouvez-vous donc redouter en me recevant, quand c'est moi, au contraire,
qui devrais refuser d'entrer dans votre château rempli de gens armés par
vos ordres!... Assez, vous dis-je!
--Ah! monsieur le capitaine! s'écria Isabelle, il va ouvrir maintenant;
mais, au nom du ciel, n'entrez pas!...
--Ma soeur! dit don Ramon avec colère, me prenez-vous donc pour un
assassin?--Qu'on ouvre! qu'on ouvre à deux battants!
--Vous m'avez reniée et déshéritée; je ne suis plus votre soeur!
--De grâce, mademoiselle, n'envenimons pas la querelle; entrons! dit
Léon de Roqueforte en lui offrant le bras et sans même se retourner pour
donner ses ordres à maître Taillevent.
Mais celui-ci s'emparait de la position la plus convenable. Il postait
ses compagnons à la garde du seul chemin qui conduisît au lieu de
débarquement, se mettait en faction sur le perron du château, et se
tenait ainsi prêt, en cas d'alerte, à donner au brig le signal du
combat, tout en courant au secours de son intrépide capitaine.
* * * * *
Le grand salon du château de Garba, situé au rez-de-chaussée au delà du
vestibule, était une pièce sombre et sévère, de forme octogone, très
haute de plafond, carrelée en pierre, et communiquant par des corridors
avec les tourelles où les miquelets tenaient présentement garnison. Il
était, du reste, assez mal meublé de siéges armoriés mais vermoulus,
d'une longue table en bois de chêne et de quelques trophées couverts de
poussière.
De vieux portraits de famille noircis par le temps en décoraient les
murs, tapissés de velours bien déchiqueté par les vers.
Parmi les portraits, Léon remarqua ceux du marquis de Garba y Palos,
ancien gouverneur de Cuzco, et de ses deux femmes: l'une, la mère de don
Ramon, en costume espagnol du milieu du dix-huitième siècle; l'autre, la
mère d'Isabelle, en costume de Péruvienne indigène de la classe
supérieure, le _manto_ noir rejeté sur l'épaule, la robe blanche, à
demi-montante, sans garnitures, col ni fraise, les cheveux longs,
bouclés, et retenus sur le front par un cercle d'or formant diadème.
L'infortunée Catalina était représentée avec des bracelets ornés de
pierreries et un collier de rubis, un éventail chinois à la main, et
souriant de cet irrésistible sourire qui charma le marquis de Garba y
Palos dès le premier jour qu'elle lui apparut.
A l'époque où le fier hidalgo, devenu veuf, fut appelé à un gouvernement
dans les possessions espagnoles du Pérou, une paix profonde y régnait
entre les descendants des Indiens courbés sous le joug et ceux de la
race conquérante; mais les abus des _corregidores_ ou commandants de
districts devenaient plus intolérables de jour en jour. Quelques
plaintes étaient parvenues jusqu'en Espagne; le marquis, dont la cour
connaissait le caractère juste, ferme et intègre, reçut la mission de
les apprécier à leur valeur, pour y donner ordre si elles étaient
fondées.
Dès son arrivée, il se mit donc en rapports directs avec les chefs des
naturels, les _caciques_, comme l'on disait vulgairement, quoique le
vrai nom péruvien fût _curacas_. La conquête du Mexique ayant précédé
celle du Pérou, les Castillans importèrent les dénominations mexicaines
dans leur nouvelle conquête, où le nom de _cacique_ prévalut même parmi
les indigènes.
José Gabriel, qui passait déjà pour être de la race divine des Incas,
Andrès de Saïri, son neveu, père de Catalina, se présentèrent des
premiers devant le gouverneur de Cuzco. Les premiers, ils lui firent
entendre les doléances des malheureux habitants du pays.
--Seigneur gouverneur, dit Andrès, les _corregidores_ chargés de nous
fournir les objets qui nous sont nécessaires, abusent de leur privilége
et forcent les plus pauvres à payer fort cher toutes sortes de
marchandises inutiles.
--Expliquez-vous.
--Les Indiens n'ont presque pas de barbe et marchent nu-pieds, ils sont
obligés d'acheter des rasoirs et des bas de soie. Ils ont la vue
excellente, on les contraint à s'approvisionner de lunettes.
--Est-ce bien possible?... mais c'est aussi absurde qu'odieux.
--Ah! monseigneur, reprit José Gabriel, ces exactions ridicules sont
encore peu de chose, car enfin les pauvres gens parviennent à revendre
tant bien que mal ces genres d'objets; mais lorsqu'on leur fait acheter
à prix d'or des mules moribondes, des vivres avariés, des articles sans
valeur, on les ruine absolument. Ce régime dépeuple nos villages; on y
meurt de faim et de désespoir. Que Votre Excellence prenne enfin pitié
de nos maux!...
Le marquis de Garba y Palos, indigné de la rapacité de ses subalternes,
prit énergiquement la défense des Indiens. Il cassa plusieurs des
coupables _corregidores_; il conquit l'amour des naturels, qui le
regardaient comme leur sauveur; il s'attira par contre-coup la haine des
trafiquants et de tous les drôles qui profitaient antérieurement des
abus.
Des plaintes furent portées contre le gouverneur de Cuzco, que les
Espagnols accusaient de partialité en faveur des indigènes; elles
demeurèrent sans résultats tant que la calomnie ne put s'appuyer sur
aucun fait de nature à influencer le vice-roi.
Mais le marquis avait vu la belle Catalina, fille du cacique Andrès.
Elle aimait en lui le protecteur de sa race; ils s'unirent publiquement
aux pieds des autels, en l'église des Dominicains, bâtie sur
l'emplacement de l'antique temple du Soleil.
Le gouverneur crut que la politique se conciliait fort bien avec son
mariage. En épousant une noble jeune fille de la race des anciens rois,
il achèverait de s'attacher les indigènes et de leur rendre moins
pénible la domination espagnole; en même temps il démontrerait à ses
subordonnés, d'une manière éclatante, que leurs exactions ne seraient
plus tolérées. Ce calcul était faux.
La calomnie trouvait enfin son levier.
On dit que le gouverneur de Cuzco s'alliait avec les caciques pour
s'enrichir au détriment du trésor royal; on représenta son mariage comme
un pacte fait avec la nation vaincue; on ajouta qu'il s'était mésallié
par avarice; on donna même à entendre qu'il visait à s'insurger contre
la couronne. D'autre part, on ne manqua pas de prétendre que, loin de
protéger les indigènes, il se servait de leurs anciens tyrans pour les
pressurer à son profit.
Tous ses actes devaient être dénaturés par des rapports perfides.
Et la vice-royauté du Pérou venait d'échoir à un homme du parti opposé à
celui du marquis de Garba y Palos.
L'oeuvre civilisatrice et paternelle qu'il avait entreprise, les fruits
de sept années d'efforts incessants, tout fut perdu en quelques jours.
Le gouverneur de Cuzco, violemment arrêté dans son palais, fut conduit
avec les fers aux pieds et aux mains à Lima, où on le jeta dans un
cachot.
Alors dona Catalina, emmenant sa fille Isabelle, se réfugia chez le
cacique de Tinta, son père.
Tous les abus réprimés à grand'peine recommencèrent avec une
recrudescence qui les rendit plus sensibles. L'insurrection de 1780
éclata.
José Gabriel en fut le chef, Andrès l'un des héros.
Le marquis, étroitement incarcéré à Lima, ne fut point envoyé en Espagne
comme il le demandait, mais soumis aux plus cruels traitements, tandis
que Catalina, son enfant dans ses bras, parcourait le pays en criant
vengeance, soulevait les populations et les conduisait au combat avec
l'espoir de fondre un jour sur la capitale pour y délivrer son
malheureux époux.
On sait comment périt cette femme digne à tous égards de son illustre
origine; on sait comment elle fut vengée par Léon de Roqueforte, le
_Lion de la mer_, qui, se trouvant tout à coup en présence de son image,
dit avec une pieuse émotion:
--Isabelle, je prends a témoin votre infortunée mère de mon dévouement à
votre aïeul Andrès et de mon attachement sans bornes pour vous.
Don Ramon entrait dans la salle par la porte opposée à celle du
vestibule.
* * * * *
Brun, pâle, maigre, à traits réguliers et qui ne manquaient pas de
caractère, le jeune marquis de Garba y Palos était Espagnol de pied en
cap. Élevé en Galice par ses vieux parents maternels, il avait appris
dès l'enfance à blâmer tous les actes d'un père qu'il ne connut que fort
peu, et dont la juste prédilection pour sa fille Isabelle irrita sa
jalousie. Il avait les qualités de sa race ainsi qu'il en avait les
défauts: le sentiment de l'hospitalité, par exemple, dominait son
naturel ombrageux.
Du haut de son balcon il venait d'être rude jusqu'à la grossièreté; mais
Léon était sous son toit maintenant, il se piqua de courtoisie envers
cet hôte qu'il recevait de guerre lasse, et saluant sans roideur:
--Monsieur le capitaine, dit-il, que Dieu garde Votre Seigneurie!
Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane,
répondit sur le même ton:
--Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de
Dieu!
Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de
son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et
réservée.
Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta
debout, sa cravache à la main.
--Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le
coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc
d'aller droit au fait.
Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:
--J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre
château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans,
d'épouser mademoiselle votre soeur.--Qui je suis, pourquoi et comment
j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je
devais m'assurer que le coeur et la main de dona Isabelle fussent
libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais
pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu
ait l'âme! vivait encore.
Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de
Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.
--Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux
pieds de qui je dépose mes voeux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce
qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni
l'occasion que je cherchais. _Le Lion_ a pris à l'abordage et brûlé une
corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est
même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je
les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se
rattachent d'ailleurs à mon mariage.
Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point
à Isabelle.
--Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les
enfants de la mer,--l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur
le marquis,--un citoyen français, avant tout citoyen du monde,--un homme
dont la vie est chère à des peuples entiers,--un fléau pour les méchants
et les traîtres,--un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.
--Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance
d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre
renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre
naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?
--Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le
comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.
--Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.
--Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère
des illustres souverains du Pérou.
--Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de
Charlemagne?
--De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence.
Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma
race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille
l'attestent.
Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.
Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:
--Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la
tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le.
Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos
parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je
suis, sur les mers d'Europe, SANS-PEUR LE CORSAIRE: ce nom, je ne me le
suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au
Pérou et dans le grand Océan, je suis le _Lion de le mer_!
--Le _Lion de la mer_, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une
évidente colère.
--Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!...
Je suis le _Lion de la mer_ que dix nations de l'Océanie reconnaissent
pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant
encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec
plaisir que le _Lion de la mer_ n'est point étranger au fils du loyal
gouverneur de Cuzco...
--L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri
dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.
Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu
maudire le _Lion de la mer_! Ce nom résumait tous les griefs de sa
famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle
eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du
marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la
fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.
Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le
Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don
Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:
--Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le
compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus
juste des causes!...
--_Demonio!_ interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose
se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de
Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...
--Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre
père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait,
vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...
--Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.
--Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous,
vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à
mon père!... Vous l'avez appelé _insensé_, vous; eh bien! c'est moi qui
vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les
yeux sur sa fille!
Don Ramon voulut répondre à ce défi.
Il pâlit en voyant derrière sa soeur le tabellion et le prêtre amenés
par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.--Ils
avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.
--Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec
autorité.
Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait
d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom de _Lion de la mer_, la
conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications
regrettables faisaient ainsi défaut.
--Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux
lois.
L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri,
cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière,
Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y
avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et
la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour
l'Espagne.
--Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par
votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le
contrat de mariage.
--Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas
pour moi une étroite question d'argent.
Léon rejoignit Isabelle.
--Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez
ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure,
vous aurez à jamais rompu avec l'Espagne et avec la famille de votre
frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par
un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.
Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de
Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:
--Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue
jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa
mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous
m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les
fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans
d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et
de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y
revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune
fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon
étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A
votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a
deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave
Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!--deux ans que
votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes
desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.
--Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon
père, vous ne nous avez point parlé?
--La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était
doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris
part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu
d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en
possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever
par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais
amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité
d'étranger. Qu'on reconnût le _Lion de la mer_, il était pris et
condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.
--Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!
--J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en
mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner
l'apparence d'un _métis_ aux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où
je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco
depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à
son hôtel, il en sortait.--Il en sortait entouré d'une foule de
personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma
liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec le
_Lion de la mer_ l'aurait compromis.--Il ne m'avait jamais vu, et
d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire?
comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon
Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la
compagne de ma vie!
[Note 2: _Métis_, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste,
basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand
nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance,
ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs
yeux et leurs cheveux brunissent.]
--Léon, vos récits emplissent mon coeur d'une ineffable joie; tout ce
que vous dites me pénètre et me charme.
--J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à
votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je
m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau
mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la
nage en criant au secours.
--Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous
sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas
nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire
transporter en Espagne et devenir libres.--Mon père insista:
«--Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet homme
nage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa
barque.»--Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot
et puis vous diriger sur la terre.
--Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec
vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien
n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours;
je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette
heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire
dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour
y bénir notre union.
--Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit
Isabelle frémissante.
--Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru
mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses
bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne
vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la
malvenue dans la maison de Garba y Palos: «--Léo, mon cher fils, au nom
de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...»
«--Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.--Il se mit à genoux et
remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes
voeux.--Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la
grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde
retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que
le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions
d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les
peuples le savaient déjà. Il fallut que le _Lion de la mer_ parcourût
son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut
se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été
sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son
surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà
pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues
pour notre bonheur, le noble Andrès nous attend. Dans peu de mois,
Isabelle, il vous aura pressée sur son coeur.
--Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations
étrangères, objecta la jeune fille.
--Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à
tous les pavillons.
--Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un
proscrit?
--Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi le _Lion de la
mer_. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé
toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants,
tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je
sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.
* * * * *
Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un
des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom
du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:
--Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de
mademoiselle votre soeur? Regardez ce qui se passe autour de votre
château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins
français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent
des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du
capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des
marques de sa munificence...
C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre
ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don
Ramon l'interrompit avec rage:
--Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de
cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...
Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais
Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait
saisi les deux bras de l'hidalgo:
--Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez
pas!... disait-il en ricanant.
--Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.
--Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!
A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une
dextérité charmante.
Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à
tous venants.
Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la
chapelle du château était envahie par la foule.
Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement
d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune
marquis de Garba y Palos.
Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre
autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa
signature sur l'acte notarié.
--Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être
d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.
Le jeune hidalgo y posa la sienne.
Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.
La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brig _le Lion_
pavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de
l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite
de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si
pacifique, occupaient la gauche.
La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de
fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du
choix.
Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle
tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le
fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.
Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.
Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit
très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au
maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.
Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent
défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le
matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense
promise.
Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le
Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme
couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère
une dépêche du gouverneur de la Corogne.
Don Ramon se retira pour la lire secrètement.
La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne
vert et les murailles du château garantissaient de la froidure
l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.
Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait
perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.
Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:
«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
Il est des heures dont le soleil fait son nid.
Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.
En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,
On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.
Beaux époux qui donnez aux pauvres,
Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.
On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,
Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,
Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»
Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient
et chantaient.
On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.
Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et
l'hôtellerie des _Rois mages_ fournissaient le vin d'Espagne.
Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive
le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»
Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.
De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un
mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin
d'oeil, à la baguette, il avait réalisé ses voeux. Au dire des matelots,
Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction
nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaise
_the Hope_ (l'Espérance), un nom d'heureux augure.
La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:
«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa
Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable
corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour
retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous;
donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux
prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous
arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les
canots de notre frégate _la Guerrera_ pour le surprendre au mouillage.
«Dieu vous garde longues années!»
VII
PAVOIS ET ADIEUX.
Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières
qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées
pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.
--Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu
parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux
vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.
--Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des
mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies,
disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur
faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés
arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces
pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent
ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire,
de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la
fête de notre mariage.--Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir
ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai
avec bonheur.
--Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.
--A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmonte celui
d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé
ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la
bannière des Roqueforte, d'or au lion _rampant_[3] de _gueules_[4],
selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre,
azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place
d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on
rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est
mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre
patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux
familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume
d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui
de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette
bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un
respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses
pères.»
[Note 3: _Rampant_, en blason, signifie droit, debout, par opposition à
_passant_, qui veut dire marchant.]
[Note 4: _Gueules_, rouge.]
--La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de
démonstrations aristocratiques?
--J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon
combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui
faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.
--Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des
espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?
--C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais,
dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous
l'emblème qui se déroule au gré de la brise?
--Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit
Isabelle, et du côté opposé, le serpent _Uscaguai_ à tête de cerf, et
portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de
feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin
le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles,
cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes,
qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour
moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.
--A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux
flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre
chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire
grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en
frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons
sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet
du plus grand.
--Vous espérez donc métamorphoser votre navire?
--Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un
hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des
bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé
je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses
péruviennes. Le navire change, son nom reste. _Le Lion_ coule, brûle ou
saute, vive _le Lion_! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand
les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles,
aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou
brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le
reconnaissent à ses couleurs,--d'or au lion rouge,--et disent en leurs
idiomes: «C'est _le Lion_ qui a changé de tatouage.»--Tous les autres
pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification
précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti,
Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le
grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes
est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc à notre
chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma
vie.--Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon
de Roqueforte.
--Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas
maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...
--Explique-toi.
--On a l'oeil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un
pli cacheté qui sent le roussi.
--Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de
sifflet.
Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit,
longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à
bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de
maître Taillevent.--Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et
comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.
Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.--Chacun se
porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les
officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois
arborés à bord furent amenés en un clin d'oeil, et l'on put voir à
chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge
de salut un double projectile,--précaution toute naturelle du reste,
car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la
mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.
--Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc
aux bonnes gens de ce pays, et en route!...
Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à
bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui
l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait
embarquer avec elle.
Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par un zèle admirable.
On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une
ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du
château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.
--Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous
faire mes adieux!
--Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais
je suis heureux de vous recevoir à mon tour.
On s'embarqua.
Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le
combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés
ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son
capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.
Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les
voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque
du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes
rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant
d'audace que de bonheur.
Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front
radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui
souriait à l'écouter. Dès que la manoeuvre fut finie et que _le Lion_,
couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir
aucun danger:
--Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est
en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que
je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.
--Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.
Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient
naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.
--Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui
convenait à son allure hautaine, hier, ce matin, quelques minutes
encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon
père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût
abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai
opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je
ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne
renie point ce que j'ai fait.--Mais, à cette heure, ma main a serré la
main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la
bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma soeur, il a
mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon
frère et mon hôte.--Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le
marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à
la famille ni à l'hospitalité.--Voici une dépêche que m'envoie le
gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la
volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.
Il lut.--Et l'équipage applaudit.--Et Isabelle, se jetant dans ses bras,
dit avec transport:
--C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!
--Devant eux, ma noble soeur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune
marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop
longue erreur!
--En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa
seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des
préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une
étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.
--Tu es ma soeur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais
droit.
--Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une
beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...
--Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.
--Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.
--Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton
époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.
Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de
l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis
espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son
époux et lui dit:
--Répondez maintenant.
Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et
fière:
--Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon
frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil
hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume
entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui
n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les
combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours
en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la
personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le
gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire,
sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la
vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi
les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis du _Lion
de la mer_. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette
poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges du
_borla_ royal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou
n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable,
pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue.
J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque
en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du
grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.
Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de
Roqueforte; il embrassa de nouveau sa soeur et descendit enfin dans sa
barque aux acclamations de l'équipage entier.
Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:
--Qu'as-tu encore, éternel grognard?
--Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi
de votre beau-frère... Il a du bon, ce _segnor_ à maigre échine!... Mais
les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des
Anglais qui entendent l'espagnol...
--Ces Anglais-ci sont prisonniers.
--Demain peut-être ils seront libres.
--La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.
--On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au
large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour
le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions,
nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...
--J'ai atteint le but, pourtant!
--Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne
prise...
--Eh bien! ça aurait chauffé dur!
--On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de
Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte,
n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.
--Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes
braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de
mes prisonniers.
--Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce
que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie,
c'est ma vie...
--Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître
serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.
--Mais...
--Voyons ton _mais_, dit Léon en souriant.
--Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien
le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les
voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la
voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à
l'arrière de ce navire. Voilà!...
--C'est bien!
Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non
sans mâcher avec humeur son sifflet de manoeuvre.
--Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça
ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient
pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a
des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos
Anglais...
Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière
à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie,
comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu
qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement
la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de
l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:
--Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux
anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer le _Grand
Chasse-Foudre_!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du
goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...
Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque
galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux
château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son
père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées
confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il
bien possible qu'elle fût mariée au _Lion de la mer_?
--Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.
--Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?
Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants
s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui
demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers
l'horizon.
Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.
--Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate
qui vous cherche, mais vous...
--Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou
davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle
en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma
marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire,
je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!...
Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai
point un combat trop inégal.
--Serez-vous maître de l'éviter?
--Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos
grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à
Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de
Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je
n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les
stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous
de fausses couleurs.--Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon
descend en même temps que lui, on ouvre l'oeil aux bossoirs. Venez dans
ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de
veiller.
Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le
cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de
service.
--Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit
à son poste de combat!
--Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.
Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers
la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale
d'un étrange caractère.
Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brig
_le Lion_.
Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son
étalon noir, reprit la route du vieux château.
Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père,
de sa mère et de Catalina la Péruvienne:
--Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond
silence.
Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du
sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.
Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière
s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.
VIII
LA CHAMBRE NUPTIALE.
Le brig corsaire _le Lion_, construit et approvisionné au Havre, par les
soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de
Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par
son valeureux capitaine.
Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la
dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de
l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,--qu'on supprime
parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en
arrière de la roue du gouvernail.
--Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les
corsaires.
Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu
aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière
de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par
un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est
Taillevent, n'avait encore pénétré.
L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la
dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale,
que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître
d'équipage.
Garantie contre les regards curieux par des cloisons ou des vitraux
dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels
se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord
ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de
contes ultra-fantastiques.--Les moins superstitieux admettaient que
Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues
et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre
entière.
Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir
la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait.
Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs
coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce
déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en
démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière,
au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double
suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise
et d'une richesse inusitée.
Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de
l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les
roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres
cordages nécessaires à la manoeuvre en fil d'une admirable blancheur,
les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en
argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces,
anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux
et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art
ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre
nuptiale.--On peut même dire qu'ils l'embellissaient.
L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre
pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut
rapidement rétabli en l'état primitif.
Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop
d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers, on bouchait les voies
d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les
manoeuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré
contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.
En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux
devinèrent:
--La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...
* * * * *
Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone
tremblait dans sa main:
--Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son
trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.
Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et
illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa
maîtresse.
--C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de
sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous
avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer
une jeune femme.--Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits
de mon père et de ma mère, ici!...
--Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le
cacique Andrès.
--Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu,
noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!
--Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à
faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle
descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement.
Permettez-vous que je revienne bientôt!...
Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon,
dont le coeur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de
ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid
devant le péril est moins admirable peut-être que le calme devant le
bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même
ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la
plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés
de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non
interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se
retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se
montrer plus vigilant que jamais.
Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les
groupes des gens de quart.
Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service;
puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à
son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant
rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:
--Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans
bruit.
--Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de
l'oreille au lieutenant.
Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être
troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils
étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements
paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à
fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux
fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond
y régnait.
Liména caquetait avec un entrain folâtre.
--Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par
nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et
viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme
voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante
quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand
je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vu l'hiver en été avant
de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.
--Menteuse, ils avaient tort; mais folle...
--Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame et
_lionne_ de la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois
passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la
couleur fauve...
--Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.
IX
MAITRE TAILLEVENT.
En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi
tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des
prisonniers de guerre.
Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier,
appelé, selon l'usage, _la fosse au lions_; mais il avait trouvé sage
d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du
navire.
--Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son
devoir.
La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait
d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis
que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit
suspect.
--Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce
qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que
dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit.
Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du
gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence
aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à
Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé.
Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans
bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les
richesses, les dignités, les succès, la gloire, le bonheur; à lui les
privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation
que l'amitié de son capitaine.
Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit
seulement ceux-ci:
--Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset,
ouvre l'oreille!...
Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient
pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.
Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un
factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un
lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.
Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa
de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.
Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il
répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant
plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave
pendant l'action du matin.
Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours
être laissés libres sur parole.
--Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.
--Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en
donner à mes ennemis.
Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait
entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal,
car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au
factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.
Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes
parts.
Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména,
tremblante, essayait de la retenir.
Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés
tout en criant:
--Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été
assez curieux!
--Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je
sais tout!...
Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de
l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant,
mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.
Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.
--Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!
--Mais c'est moi qui ai fait la chose...
--Quelle chose, donc?
--Leur révolte, maître...
--La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!
Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son
mieux le brave Taillevent.
--Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des
prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est
mort!... En avant!... Hourra!
Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la
cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis,
dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.
X
DROITS DES PRISONNIERS.
L'état-major du corsaire _le Lion_ était fort nombreux pour un
état-major de brig du commerce.
Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la
marine militaire;--tout belliqueux qu'il est, il se trouve donc rangé
dans la catégorie des bâtiments marchands;--aussi les corsaires
s'intitulent-ils en riant: _Marchands de boulets_.
A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément,
outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le
sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions
d'officiers.
Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses
attachés au service de la timonerie;--les pilotins du commerce sont des
jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines
dans la marine marchande. Les quatre pilotins du _Lion_ couchaient dans
des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;--les
domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce,
très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se
prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la
soubrette Liména.
Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes
s'ouvrirent;--les deux pilotins qui n'étaient pas de quart se jetaient
bas de leurs hamacs;--déjà justice était faite.
Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait
le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le
poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de
pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:
--Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas
de ma faute.
Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les
officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.
Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.
--Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes
un homme comme je les aime.
Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en
français:
--Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de
se révolter sans chance de réussite.
--C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de
guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais
la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos
malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.
D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui
s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant
avec lui le lieutenant Roboam Owen.
Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son
époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda
aussitôt.
Alors, pressant Isabelle contre son coeur:
--Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.
Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:
--Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégate espagnole n'est
pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...
--Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.
Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:
--L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du
mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui
n'est pas de quart!...
--Mais l'officier anglais?
--Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux
arrêts forcés, à son choix.
--Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français,
et mille grâces!
--Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...
A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle
dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant
dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la
couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule
par l'escalier intérieur.
--J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour
vous, mon ami, quand ce bruit affreux...
--Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon
bon ange priait pour moi!...
Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée
que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des
nouveaux mariés.--Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un
canon voisin.
La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre
gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le
gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements
du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.
XI
LES OREILLES DE CAMUSET.
L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par
enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
--Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
--Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on
se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et
refermé la porte de sa _fosse aux lions_, le maître d'équipage lâcha
enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
--Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant
sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras
peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande
vergue...
--Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc,
mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
--Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents
comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du
gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades
chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
--Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en
sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je
t'ai dit?
--Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas
d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis
qu'un miracle.
--N'embardons pas, mousse de malheur!
--Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends
nativement l'anglais, naturellement et particulièrement,
personnellement?--Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant
fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
--Connu, après?
--Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le
présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un
serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont
aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur,
quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac,
premier croc de tribord ras le grand panneau.»
--Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas
réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
--Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de
trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la
fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale
à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat
ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en
quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là
sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
--Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
--Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de
tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà
hier, vu que...
Un grognement magistral coupa court à la digression.
--Il y avait en faction sous le fanal devant le grand câble, ce pauvre
Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
--Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton
farouche.
Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première
victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer
pendant l'appel général.
--Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que
je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs
particuliers...
--Son nom, langue de jacasse?
--Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
--Après, failli chien, après?
--Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui
roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que
j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit,
un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même
vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison
particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir
la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs
inventions...
Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin
sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing
droit fermé:
--Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
--Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte
comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.
--Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien.
Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande
vergue!
Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince
cordage:
--Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter,
je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; mais toutes fois et quantes tu
dériveras, je fais un noeud sur cette ligne. Autant de noeuds, autant
d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de
l'avant à ton idée.
Camuset remonta au déluge.
--Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
Taillevent fit un premier noeud pour cette parenthèse inutilisable[NT1].
--Mais ce n'est pas juste, ce noeud-là!
Un deuxième noeud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
--Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers
anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
Troisième noeud, deuxième soupir.
--... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui,
qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser,
qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la
carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet
rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas
des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
--Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un
fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux
liards.
--Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le
novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être
cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour
s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la
frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître
Taillevent.
Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des noeuds,
comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice
respira, et avec moins d'inquiétude:
--Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais
quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur
le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on
m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
Un autre noeud fut défait.
Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il
avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à
tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les
prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle
tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le
master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons
des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en
masse.
Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de
don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le
moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:
«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne
manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis,
profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état
d'abattement.
«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans
l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils
jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le
lieutenant Owen et moi, dans le carré.
«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et
les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à
la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les
voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»
Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine,
le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était
à la recherche du corsaire, exaltèrent les espérances des prisonniers,
très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.
Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en
apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements,
il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing
dans les mollets.
Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:
--La frégate espagnole!
Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit
éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et
jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.
Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux
voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence
telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne
en disant:
--Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
--Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on
mettait les Anglais aux fers sur le pont.
--Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?
--Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le
rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.
--Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre:
Présent.
--Je n'ai rien entendu; on l'a passé.
--Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la
connaissance de cette peste-là!...
Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur
le pont.
--Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore
quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour
mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton
Pottle, ou tu n'es pas blanc!
Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots:
«Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver
la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race
blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître
d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:
--Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!
--Chez moi?
--Chez vous, maître!
--Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!
Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître
d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la
troisième fois le chemin du trou noir.
Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans
la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout
ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être
monté dans la fosse aux lions.
Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.
Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un
vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait
bataille au milieu d'une obscurité profonde.
Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:
--Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...
--Que personne ne crie au feu! dit le maître.
Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la
soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques
chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.
--Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon
capitaine! Assez de misères comme ça.--Toi, Camuset, tu peux aller te
coucher, je t'exempte de quart.
--Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une
telle faveur, c'est-il pour de bon?
Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait,
d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le
pont, tandis que les matelots,--avec une brutalité dont on pouvait bien
les absoudre,--lui distribuaient par derrière les horions les moins
respectueux.
--Oh! _shoking!_ le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils
corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.--Pottle hurlait, mais
il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour
qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.
L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout
habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point,
mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de
Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des
haubans de misaine.
La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait
grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches
était pendu à son cou en attendant le jour.
Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.
A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de
l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être
infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord du _Lion_, le
capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères
mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le
lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les
gens de bossoir ouvraient l'oeil avec une extrême vigilance.
Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira
enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui
commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.
--La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la
frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large;
lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça
le regarde...
XII
STRATAGÈMES ET RUSES DE GUERRE.
A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route
suivie par _le Lion_.
Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque,
et le dit même à l'officier de quart.
--Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de
prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit
dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
--Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune
déjoue à plaisir les combinaisons timides.
--Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on
nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une
goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre
d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques
en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse
de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait
les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais,
lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis
que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
--Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare
pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires
de guerre.
--Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments
marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à
coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la
reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux
bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous
chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour
ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être
pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à
la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en
détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à
ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce
devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne
dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre,
nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont
été pour nous de très bonne prise.
--Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de
malheur.
--Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande
corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous
rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière
nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un
Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil,
nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La
corvette, où l'on n'a rien compris à notre manoeuvre, ne vire sur nous
qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et
bientôt s'arrête prise par le calme plat.
--Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième
lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler
un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme,
pourtant, que seriez-vous devenus?
--Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la
tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous
permettre de rallier Boulogne.
--Peut-on être sûr des variations du vent?
--Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le
capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit
juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
--Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des
sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que
de vagues indices.
--Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr;
souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque
fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit
se réalise.
--Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
--Ceci se pourrait.
--Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
--Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme
qui n'en parle jamais.
--Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par
l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il
n'était mille fois justifié.
--Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains,
notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les
brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que
nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
--J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce,
sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
--Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de
nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le
capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement
les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République, dont
la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa
remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a
osé dire. Ces franges de _borla_ royal, ces titres nobiliaires, son
pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît
disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou,
sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures.
Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports
des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende.
Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et
l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
--J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en
souriant.
--Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux
terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la
température des tropiques.
L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
--Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses
ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte
sous-marine dont il serait l'amiral.
--De mieux en mieux.
--On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a
reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après
la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
--Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
--On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend
même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en
porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix
ans de moins.
--A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand
mérite à être Sans-Peur.
--Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la
mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
--En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
--Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il
est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit
des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle
de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les
officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui
avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère,
loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
--_Suspect_? répéta Roboam Owen.
--Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations
révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la
France et jusqu'au caractère de ses habitants...
--Et vous allez en France?
--Par ma foi, je n'en sais rien!...
Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de
quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut
l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans
la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais,
ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré
d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques
très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde,
et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et
sans fausse modestie.
--Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier
coup d'oeil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans
autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
La route donnée était le nord; _le Lion_ avait sensiblement dépassé la
hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans
que _la Guerrera_ eût été aperçue.
Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à
interroger l'horizon.
--Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais
tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de
tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest;
nous lui passons par derrière.
Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement
l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ou _surouâ_, comme disent
les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette
direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
--La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans le
_su-surouâ_,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre
nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le
premier:
--Tu l'as vue dans le _su-surouâ_?
Taillevent fit un signe affirmatif.
--Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
L'objet de cette manoeuvre était de placer une pointe de terre entre la
frégate et le brig; mais avant que _le Lion_ fût caché, _la Guerrera_
mit le cap sur lui.
Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la
manoeuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna
grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
--Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manoeuvre à maître
Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
--Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain
Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle
des haubans de misaine, étant l'auteur, _primo_, du branle-bas d'hier
soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu
dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant
lui-même, voiles droit à l'avant!...
La situation se compliquait.
XIII
TOUJOURS TROP BON!
Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du
matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du
large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette
illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles
formaient un groupe confus.--Léon de Roqueforte laissa courir pour y
voir mieux.
A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il
fallait le regard perçant du maître et le coup d'oeil exercé du
capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait
aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus
en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne
voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les
premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de
l'horizon obscur du couchant.
Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres
brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui
formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche,
au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et
enfin, du côté de _la Guerrera_, d'un bleu qui, par opposition, semblait
presque noir.
--Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta
Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a donc fait ton certain Pottle
Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en
français?--«_Pottle_, demi-mesure,--et Trichenpot ou rogne-portion....»
Est-il donc cambusier, ton coquin?
--C'était le domestique du master...
Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges
due à Camuset le novice.
--Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est
les épaules au vent?
--En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre
permission.
--Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il
périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien
fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions
nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...
--Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect,
c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait
ses camarades...
--Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse
était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois
point que ce soit un lâche.
--Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.--Il pousse les autres à
la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans
savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait
tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.--Ensuite, il
profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.--Il
avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour
mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de
l'oeil et du nez, la mèche est tombée par accident.....
--Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.
Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,--mais non
sans grommeler, car il était dans toute l'étendue du terme grognard
d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils:
--Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de
bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et
par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi,
qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais,
serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas
manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:--physiquement, c'est
maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;--politiquement, vu
que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit
faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez
pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la
Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «--Ah! me disait dans ses meilleurs
moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui dirait
_Baleine-aux-yeux-terribles_, ah! si je pouvais vous manger, ton
capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin,
sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas
de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un
couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment
sévère... Trop bon coeur, trop doux pour ses ennemis!...
Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette
et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait,
tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.
Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:
--Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.
Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de
bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la
cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les
empila sous le grand panneau.
XIV
IDÉES DE CORSAIRE.
--Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces
cinquante barriques!
--La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de
curieux, est la troisième vertu du bon matelot.
--Et les deux premières, pour lors?
--Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
--Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.
--Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main en
_inducation_; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de
courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!...
l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais
dans la soute aux voiles.
Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent,
n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné
l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé
du reste dans les termes les plus rassurants:
--La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute
apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.
Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de
rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
--Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et
loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.
--Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.
_Le Lion_ pénétrait dans la zone des brouillards.
On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se
composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.
--Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.
--Qu'entendez-vous par là?
--Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle.
Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à
notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
--Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il
court sur nous pour protéger son convoi.
--Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine
en se rendant sur le gaillard d'avant.
Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il
pointa la pièce à pivot.
Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus
grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans
un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en
sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se
présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce
de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force du
_Lion_.
--Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles
tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant du _Lion_, qui mit en
panne.
--Chargeons vivement, et _bis_!
Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, trois autres coups non
moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours
à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses
canots.
Puis, il courut sur le convoi.--Cinq escouades d'abordage étaient aux
ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient,
prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud,
absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de
rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate;
il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot,
reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des
trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son
pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.--Les gens du
navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le
pavillon français arboré à l'arrière.
Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manoeuvre fut
renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le
cinquième bâtiment, voyant que _la Guerrera_ se rapprochait, osa
rehisser pavillon.
Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur
poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna
ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
--Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons
facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine du
_Lion_.
Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais
chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves.
Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de
l'abandonner en y mettant le feu.--L'équipage de prise, l'équipage
primitif et le butin furent transbordés.
Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les
gens du navire coulé.--Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense
voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de
vue.
Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même
table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant
prisonnier Roboam Owen.
Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une
conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on
s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps,
avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam
Owen, profondément attristé de ses succès.
Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique,
il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de
dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au
capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni
des coups de main de la matinée.
--Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au
nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne
parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de
médecine. Ne tombons point,--pour ce matin, je vous en prie,--dans le
travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin
d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
--Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte
le métier!...
Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue
d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;--Roboam Owen le
sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque
instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait
rappeler à l'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient
tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui,
bien entendu, le firent exprès.
Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine;
comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que
personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui,
la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et
qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de
mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un
convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa
vaillante gaîté française.
_Le Lion_, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu
mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig
anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands
trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien
construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au
corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse
avec la frégate.
Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés
pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le
Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brig _le Lion_ en
déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des
plus rares.--Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son
avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la
vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le
bâtiment _canard_ ou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout
étaient sacrifiées,--il faut en convenir;--qu'importait cela au grand
tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son
départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.
Mais _la Guerrera_, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins
gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.
Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.
Dix heures du matin sonnaient.
A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas,
_la Guerrera_ n'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine
interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
--Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!
A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au
pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par
Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du
gaillard d'arrière.
--Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh!
si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous
amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici
bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort
de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!...
mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...
L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté
riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait
miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.
--En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.
Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas
moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour
toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à
laquelle pendait un chiffon blanc.
Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son
humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et
recueillir le prisonnier.
--Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin
renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non,
non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!
_La Guerrera_ ne s'arrêta point, comme l'avait espéré le capitaine du
_Lion_. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à
pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du
corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle
traiterait _le Lion_ comme _le Lion_ avait traité le brig anglais. Elle
éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne
recevrait que le feu d'une seule pièce.--Ces réflexions n'avaient rien
de très gai.
--Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à
demi-voix maître Taillevent.
Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules;
il entendit les gens de l'équipage qui disaient:
--Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'_idées_!...
--L'_idée_, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous
verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop
fâché!...
Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables
clameurs.
Sans-Peur, voyant que _la Guerrera_ le dépassait, fit mettre en barrique
et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi
les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette
anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant
la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.
Isabelle essaya d'implorer leur grâce:
--Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon
bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec
moi la responsabilité des mesures à prendre.
Isabelle se retira dans son appartement,--elle avait le coeur gros.
Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
--Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...
--Il est dur! il est cruel!...
--Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus,
me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici
ce qu'il me contait...
Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.
Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
--Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen.
Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous
avez tort.
--Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
--Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes
encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine
répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais
vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui
y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous
réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des
secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare,
moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le
commandant de cette frégate ne le serait pas,--lui qui croit ne courir
aucun danger,--en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais
encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le
courant vers la côte, où il périra corps et biens!
Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient
retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On
n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
--Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette
fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien
que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate
qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre.
Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à
la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant
en m'accrochant à _la Guerrera_, mes prises s'élèvent au vent, mettent
le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois
brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes
poudres.--Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin,
ou bien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette
heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot,
ajouta le capitaine en riant.
--Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
--Ils sont dignes de mes braves compagnons!
L'équipage criait avec enthousiasme:
--Vive Sans-Peur!
--Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître
Taillevent. L'_idée_!... l'_idée_!... voilà ce que c'est que l'_idée_!
Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le
front serein, s'avança la main ouverte.
--Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon coeur! Je
suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme
tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous
admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à
mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que
vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!
--A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main
dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande,
votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;--ma vie
sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité
de mes voeux pour elle;--les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre.
Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les
instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage;
un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence,
et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon
chasseur.
--Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir
donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie
maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...
_Le Lion_ mit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des
Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y
jetèrent précipitamment.
_La Guerrera_ tiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets
finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut
par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de
focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.--C'était
maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.
A peine l'embarcation fut-elle à la mer, que _le Lion_, chargé de toile
à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son
convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail
occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda.
La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.
Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que
dirigeait Roboam Owen.
Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais
craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser
de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et
attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord
et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les
signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en
panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle
faillit l'écraser.
Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de
cinq secondes.--Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha,
chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait
se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous
le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se
saisirent de manoeuvres pendantes;--les drailles coupées par le boulet
de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se
suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins
heureux nageaient en appelant au secours.
Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le
gaillard d'arrière, et dit au commandant:
--Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!
--Qui êtes-vous?
--Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se
trouver là. Avec mille imprécations, le commandant de _la Guerrera_
donnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il
aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la
montaient.
--Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner
sur la côte?...
--Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que
les matelots espagnols provenant de la première prise du _Lion_.
Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il
sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou
tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche
des gens à la mer.
A peine eut-il masqué ses voiles, que du _Lion_ et des trois prises
descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon coeur,
car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre
d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement
burlesque:
--Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu
de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés
de me remercier.
Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres
de son époux, dont Liména, d'après maître Taillevent, venait de lui
raconter dix traits de générosité magnifique.
--Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un
temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le
vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien
d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines
fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses
bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la
côte.
--Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine de _la
Guerrera_, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de
Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
--Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand
préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
--Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui
est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement,
de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant
sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...
--Voulez-vous donc que je me déshonore!
--Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de
prendre votre revanche.
--Ah! ah! voyons?...
--Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en
quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi
une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez
ensuite croiser devant Bayonne. _Le Lion_, je le sais, ne doit que s'y
approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.
La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canots de _la
Guerrera_ eurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques,
sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à
plus d'un mille au vent.
_Le Lion_ et ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près
bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à
l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute,
tirait le canon de détresse.
--La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La
frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur
Bayonne avec trois belles prises.
Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas
de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit
affectueusement:
--Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus
horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle;
mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais
instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la
mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut.
Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr
afin d'imposer à Roboam Owen.
--Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
--Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à
quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais
jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par
Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma
soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés,
accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manoeuvre de nos
chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes
prises et mon cher _Lion_, encore tout imprégné des parfums de notre
union.
* * * * *
Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant,
avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que
trois fois vingt-quatre heures.
XV
RELACHE DE TROIS JOURS.
Le premier jour, un courrier fut expédié au Havre, à l'armateur
Plantier, afin qu'il eût à se rendre à Bayonne pour s'y occuper de la
vente des prises; un contrebandier basque fut chargé des lettres
adressées par Isabelle et Léon à don Ramon, marquis de Garba y Palos. Le
mariage civil du corsaire Sans-Peur fut affiché à la porte de la maison
commune, avec demande de dispenses de publications appuyée comme
d'urgence par le citoyen commissaire de la marine. L'équipage entier eut
_campo_ et mit sens dessus dessous tous les cabarets de la ville. Le
club des capitaines et des marins libres vota, en séance solennelle,
qu'une ovation civique serait décernée au glorieux Sans-Peur, corsaire
du Havre, digne concitoyen des corsaires de Bayonne.
* * * * *
Le second jour, des gens du port, payés à la journée, emmagasinèrent à
bord cinq mois de vivres et autant de munitions qu'il était possible
d'en embarquer.
A l'auberge où avait élu domicile le citoyen capitaine du _Lion_,
Sans-Peur le Corsaire, ci-devant comte de Roqueforte, se rendit une
députation de capitaines renommés pour la plupart. C'étaient: Soustra,
qui, l'année suivante, commandant la corvette corsaire _la Bayonnaise_,
enlevait à l'abordage la frégate anglaise _l'Embuscade_;--Bastiat et
Dufourc, ses généreux armateurs;--Pellot et Jorlis, jeunes encore, et
dont la renommée naissante n'atteignit son apogée qu'en 1811, à bord du
_Général Augereau_ et de _l'Invincible Napoléon_;--Dubédat, le
capitaine, et Régal, son lieutenant, qui, avec _la Citoyenne française_
de vingt-six canons, mirent hors de combat une frégate anglaise de
soixante;--Darribeau, qui, en 1808, monta le corsaire _Amiral
Martin_;--Brisson, Garrou, Halsouet, et dix autres dont les exploits
sont demeurés célèbres dans les fastes de Bayonne.
Tous les marins du pays les escortaient.
Les sans-culottes les plus exaltés trouvèrent qu'on rendait beaucoup
d'honneurs à un aristocrate fort mal défroqué, s'il fallait en croire
les gens de son propre bord: «Il s'était marié en Espagne, au pied des
autels catholiques, avec la soeur d'un marquis, et pavoisait son navire
d'armoiries nobiliaires.» Au club de l'Égalité, on parla de dénoncer
fraternellement à la commune le capitaine du _Lion_.
Les festins et les plaisirs des corsaires continuèrent à mettre en
rumeur les bas quartiers, tandis qu'un banquet civique était offert à
Léon, à Isabelle et aux officiers de leur bord, par toutes les
notabilités maritimes de Bayonne. Quelques sans-culottes imprudents se
firent rosser dans la rue des Cordeliers par les matelots du _Lion_,
lesquels furent traités d'aristocrates et de suspects.
* * * * *
Le troisième jour, en dépit de la mauvaise grâce du citoyen adjoint,
Léon de Roqueforte, dit Sans-Peur, et Isabelle de Garba y Palos furent
unis, conformément aux lois de la République une et indivisible. Aux
applaudissements de tous les marins, et malgré les murmures des
clubistes ameutés qui n'osèrent plus faire des leurs, les jeunes et
glorieux époux furent ramenés à leur bord, où Sans-Peur rendit un
banquet splendide à ses amphitryons de la veille.--_Le Lion_ devait
appareiller après le dessert.
La vigie de la côte signala tout à coup, comme croisant au large, une
frégate, une corvette et deux brigs, dont l'un paraissait de coupe
anglaise.
--Eh bien! faisons escorte à notre frère et ami Sans-Peur! s'écrièrent
les capitaines de Bayonne. A lui le commandement général!
--Frères, vous me comblez d'honneur! répondit Léon. A vos santés! au
succès de nos armes, et vive la patrie!...
Après le banquet d'adieux, le feu d'artifice!...
--Chacun à son bord!... attrape à prendre le large!...
A la faveur d'un beau clair de lune et d'un bon vent de sud-est,
l'escadrille des corsaires franchit la barre. Chaque navire traînait à
sa remorque une grosse barque chargée de matières incendiaires.
XVI
JOURNAL DE ROUTE.
Le style marin est d'une admirable concision, non sur le gaillard
d'avant lorsqu'on en est au chapitre des contes de bord ou des relations
de campagne, mais sur le journal de route ou table de loch, à la colonne
des événements. Aussi, le plus court moyen de raconter la traversée de
Bayonne au Pérou faite par _le Lion_, serait-il de transcrire les pages
les plus saillantes du journal rédigé par les officiers et pilotins de
quart, sous le contrôle du capitaine; en sorte qu'on lirait tout
d'abord:
10 mars.--_Quart de huit heures à minuit._
«Beau temps, belle mer, fraîche brise de sud-est, à neuf heures et demie
appareillé de conserve avec les six corsaires: _l'Adour_, _le Basque
libre_, _la Belle Républicaine_, _les Basses-Pyrénées_, _l'Égalité_, _le
Sans-Souci_, chacun notre brûlot à la traîne.--Quatre voiles en vue: une
frégate, une corvette et deux brigs de guerre, courant largue tribord
amures.--Couru droit dessus.--Rien de nouveau.
«_L'officier de quart_: PAUL DÉRAVIS.»
Ce laconisme est excellent et mérite d'être imité, mais les termes
techniques rendraient par trop obscure la transcription littérale de la
table de loch.
11 mars.--_Quart de minuit à quatre heures._
Le ciel était pur, un superbe clair de lune permettait aux deux[NT1]
flottilles ennemies de juger de leurs manoeuvres respectives[NT1];
toutefois les corsaires, naviguant de front vent arrière, masquaient
ainsi les barques-brûlots qu'ils traînaient à leurs remorques.
A une heure et demie tout le monde sur le pont,--les chaloupes des
corsaires de Bayonne sont mises à la mer pour remorquer à leur tour les
brûlots, et les corsaires, maîtres du vent, se forment en ligne de
bataille hors de portée de canon, tandis que quatre des brûlots, chargés
de toile, se dirigent sur la frégate, et deux sur la corvette, le
septième étant mis en réserve par les ordres de Sans-Peur.
La frégate et la corvette canonnent les barques incendiaires: l'une
d'elles est coulée; trois autres abordent la frégate en y mettant le
feu. La corvette évite les deux brûlots lancés sur elle, mais non sans
faire un mouvement qui permet au trois-mâts-barque _les Basses-Pyrénées_
de lui envoyer une bordée d'enfilade.
Quatre actions s'engagent simultanément.
_Le Lion_ et _le Sans-Souci_, secondant les brûlots, canonnent, l'un par
l'avant, l'autre par l'arrière, la malheureuse _Guerrera_, qui sauta
vers trois heures du matin, après une agonie héroïque.
Le brig anglais est enlevé par l'abordage simultané de _l'Adour_ et du
_Basque libre_, pendant que le brig espagnol amène pavillon sous le feu
de _l'Égalité_.
Mais la corvette anglaise _la Dignity_ remporte un avantage signalé;
non-seulement elle s'est débarrassée des deux brûlots lancés contre
elle, mais encore elle coule le troisième, et serrant de près _les
Basses-Pyrénées_, démâte le grand trois-mâts-barque.--_La Belle
Républicaine_ n'est pas mieux traitée; un grave incendie se déclare à
son bord,--et à la faveur d'une saute de vent, la corvette prend
chasse.
Voici en quels termes se termine sa relation des événements du quart:
«A quatre heures, jolie brise variable de l'est au nord-est. _Le Basque
libre_ va secourir _la Belle Républicaine_. _L'Égalité_ donne la
remorque aux _Basses-Pyrénées_. _L'Adour_, _le Sans-Souci_ et _le Lion_
chassent la corvette anglaise.
«_L'officier de quart_, ÉMILE FÉRAUX.»
Pendant le quart du jour qui finit à huit heures du matin, _la Belle
Républicaine_, secourue par les équipages du _Basque libre_, des
_Basses-Pyrénées_ et de _l'Égalité_, parvient à éteindre son incendie.
_Le Lion_, _l'Adour_ et _le Sans-Souci_ mettent _la Dignity_ dans
l'absolue nécessité de s'échouer sur le cap de la Higuera.
Un signal de ralliement général réunit toute la flottille française dans
les eaux des _Basses-Pyrénées_ et de _la Belle Républicaine_, qui se
regréent durant un déjeuner patriotique dont Isabelle fait encore les
honneurs à tous les capitaines et principaux officiers.
Le journal de route parle des honneurs funèbres rendus aux braves tués
en combattant, et ajoute:
«Adieux fraternels.--A onze heures, les corsaires de Bayonne et les deux
brigs amarinés font route de leur bord en nous saluant de vingt et un
coups de canon.--Rendu le salut coup pour coup. Lavé le pont. Service
ordinaire de propreté.--A midi, dîner de l'équipage.
«_L'officier de quart_, BÉDARIEUX.»
_Le Lion_ gouvernait de manière à s'élever au vent, pour doubler dès le
surlendemain les pointes occidentales de l'Espagne.
Isabelle s'étant tenue sur la dunette, à côté de son valeureux époux,
tant que dura la bataille, son sang-froid fit l'admiration de tous les
gens du bord.
Les capitaines, ses convives, lui décernèrent à l'envi le titre de
_Lionne de la mer_. Elle leur répondit en souriant qu'elle
s'efforcerait de s'en rendre digne par l'étude de leur beau métier.
Si la table de loch n'enregistra ni ces paroles ni les toasts portés à
la vaillante compagne de Sans-Peur, à plus forte raison n'y est-il pas
question de Roboam Owen, que le capitaine du _Lion_ remarqua fort bien
faisant son service à bord de _la Dignity_.
Sur la même corvette se trouvait aussi, mais dans les profondeurs de la
cale, le misérable Pottle Trichenpot, qui rendait avec usure à tous les
Français les malédictions du prudent grognard maître Taillevent. A peine
l'équipage anglais eut-il pris terre au cap de la Higuera, que Pottle
Trichenpot conçut le projet de se rendre au château de Garba, où il
espérait bien trouver l'occasion de faire quelque mauvais coup.
Provisoirement, comme s'il eût deviné que le loyal Roboam Owen
préméditait le même voyage, il trouva le moyen d'entrer à son service.
Sous la date du 12 mars, le journal de bord disait que _le Lion_ avait
fait route vers le sud-sud-ouest.
Le 15, à la hauteur du détroit de Gibraltar, il mit ses masques, et prit
l'apparence d'un gros brig marchand espagnol pour passer sous le canon
d'une division de vaisseaux de ligne anglais. Le soir du même jour il
amarinait, pillait et brûlait un vaisseau de la Compagnie des Indes.
Le 18, en vue de Madère, il capturait une goëlette espagnole bonne
marcheuse, qui reçut un équipage de prise.
Le 25, relâche à Saint-Antoine, île du cap Vert, pour faire des
provisions fraîches;--débarqué les prisonniers anglais et espagnols,
bouches inutiles et embarrassantes;--appareillé le soir.
Le 1er avril, fête du passage de la ligne.
Le journal de route ne dit pas que Camuset et vingt autres furent
baptisés par la pompe à incendie, avec toutes les farces et
bouffonneries d'usage.
Tandis que Sans-Peur racontait à Isabelle l'histoire héroïque de ses
navigations passées, le maître d'équipage en donnait une version non
moins intéressante à la soubrette péruvienne.
Le calme plat qui dura jusqu'au 8 avril rendait les longs récits
nécessaires. L'impatiente curiosité de Camuset lui valut chaque jour
plusieurs taloches paternelles, qui accrurent son profond respect pour
maître Taillevent.
Le 8, un temps à grains rafraîchit le brig et la goëlette, qui mirent le
cap sur le Brésil. Isabelle, avec un petit porte-voix d'argent, commanda
la manoeuvre pour la première fois.
Les jours suivants, elle fit augmenter et diminuer de voiles, fit
prendre et larguer des ris, et dirigea des virements de bord.
Le 20, le cap Frio fut signalé en même temps que plusieurs voiles.
Branle-bas de combat. Enlevé trois gros navires marchands et un
transport ennemi chargé de prisonniers français.
Le 26, à l'île Sainte-Catherine, vendu les prises, fait des provisions
fraîches.
Le 2 mai, croisière au bas du Rio de la Plata. Rançonné, en l'espace de
quatre jours, quinze bâtiments anglais ou espagnols.
Le 6, combat acharné contre une petite frégate hollandaise. La goëlette
et un trois-mâts armé de Français sont coulés, mais la frégate est
enlevée et reçoit un équipage de prise suffisant pour la manoeuvre.
Les prisonniers de guerre sont abandonnés au bas du fleuve, sur un
radeau de débris qu'escorte une de leurs chaloupes.
Sans-Peur reste à bord du _Lion_, sa frégate le suit.
Le 20 mai, relâche aux îles Malouines.
Isabelle, remplissant les fonctions d'officier de manoeuvre, commande le
mouillage dans la baie de la Soledad.
Taillevent, ravi, laisse tomber une larme d'enthousiasme sur son
sifflet; le respect dû à la Lionne de la mer contient les
applaudissements, mais non les murmures élogieux de l'équipage.
La mer est grosse, le froid piquant, le ciel chargé de nuages qui
présagent de prochaines tempêtes; les baleines bondissent et lancent des
jets d'eau écumante; les albatros, aux grandes ailes, leur livrent
d'étranges combats.
Les corsaires vont à la chasse aux boeufs et au chevaux. On embarque à
bord de la frégate un troupeau des uns et des autres. Les boeufs seront
abattus pour la nourriture des équipages; les chevaux sont destinés à
être débarqués sur les rives sauvages qu'habite le cacique Andrès.
Le 25, Isabelle commande l'appareillage par une brise fraîche et dans
une situation périlleuse. Sans-Peur l'observe en souriant. Les officiers
du bord sont émerveillés de la justesse de son coup d'oeil.
--C'est un matelot! un matelot fini! murmura maître Taillevent.
--Pardonnerez! se permit de dire l'incorrigible Camuset, _matelote_,
serait plus vrai, m'est avis.
Une taloche mémorable fut le prix de cette observation grammaticale.
--Bon homme, mais trop brutal!... soupira Camuset, dont les progrès en
matelotage ne le cédaient point à ceux qu'avait faits en manoeuvre
madame la commandante. Par les plus mauvais temps, il prenait une
empointure avec l'adresse d'un vieux gabier. Il commençait à avoir de
l'_idée_, tellement qu'en diverses rencontres il se signala par sa
présence d'esprit.
Au combat de la Plata, par exemple, un grappin d'abordage casse, il
rattrape le bout de la chaîne, saute avec sur la vergue de misaine de
l'ennemi, reçoit trois balles dans le corps, mais ne s'affale au poste
des blessés qu'après avoir achevé un double amarrage d'une solidité à
toute épreuve.
Cet exploit n'échappa point à l'oeil clairvoyant du maître, qui en
rendit compte à son capitaine en présence de tout l'équipage. Sur sa
proposition expresse, Camuset, à l'âge de dix-neuf ans, fut élevé à la
dignité de matelot de deuxième classe.
Le 1er juin, au sud du cap Horn, une effroyable tempête assaillit le
brig corsaire et sa conserve la frégate.
Les brouillards et les nuits interminables de la saison finirent par les
séparer, ce qui explique pourquoi, à partir du formidable coup de vent,
il n'est plus question sur le journal de route du _Lion_ de la frégate
capturée par le travers de la Plata.
XVII
LE GRAND CHEF DES CONDORS ET BALEINE-AUX-YEUX-TERRIBLES.
Sur une côte rocailleuse, presque déserte, désolée, incessamment battue
par les flots du grand Océan,--à plus de cent trente lieues au sud de la
capitale du Pérou,--un groupe de serviteurs respectueux entoure le
cacique Andrès de Saïri.
Le vieillard, pensif, est assis sur un rocher d'où ses yeux, rougis par
les larmes, interrogent l'horizon, l'horizon toujours muet. L'âpre brise
du large fouette les longs cheveux blancs qui encadrent sa figure
austère. A ses pieds se tord la mer irritée, dont les vagues rendent un
bruit monotone, triste comme ses soupirs.
L'aïeul d'Isabelle attendait.
Il attendait, cherchant l'avenir aux confins de ces ondes qui le
séparent de l'enfant de sa vieillesse,--ne pouvant se résigner au
présent,--rêvant avec amertume à son glorieux passé.
L'âge et la douleur avaient bien changé le valeureux compagnon d'armes
de José Gabriel, grand chef des Condors. Le front appuyé sur sa main
amaigrie, il songeait au héros dont il fut le vengeur, en maudissant le
manque de foi des Espagnols qui laissaient renaître la tyrannie; il se
rappelait en frémissant la fin terrible du frère de sa mère, de José
Gabriel, son ami, son modèle et son prince.
Toute l'histoire de la grande insurrection de 1780 se déroulait dans
ses pensées sombres comme le deuil de sa patrie, car aux heures de lutte
et aux années de trêve succédaient les jours de servitude.
--Et désormais, hélas! murmurait-il, je ne suis plus qu'un vieillard
impuissant!...
Les heures de lutte furent courtes, mais sublimes.
José Gabriel, le grand chef des Condors, avait fait trembler les
Espagnols. A la tête d'une multitude indisciplinée, il sut l'emporter
sur les troupes régulières, conquit rapidement six provinces, gagna
plusieurs batailles, se fit proclamer inca sous le nom royal de Tupac
Amaru, et fut sur le point d'affranchir la race opprimée.
Le sort des armes le trahit; il fut fait prisonnier et puni de son
héroïsme par un supplice infâme.
Les Espagnols le mirent à mort avec des raffinements de cruauté
dignes,--a dit un historien[5],--des premiers conquérants du Pérou.--En
présence de sa femme et de ses enfants, on lui arracha la langue, puis
on le fit écarteler.
[Note 5: FRÉDÉRIC LACROIX, _Pérou et Bolivie_.]
Ces barbaries, loin d'intimider les insurgés, redoublèrent leur fureur
en légitimant leurs représailles. Andrès, cacique de Tinta, prit le
commandement;--à son tour, selon l'usage antique, il reçut le titre
éminent de grand chef des Condors (_Cuntur-Kanki_).
Le soleil, le feu, l'aigle et le lion sont des emblèmes religieux ou
nobiliaires, communs à la plupart des peuples. Chez les anciens
Péruviens, le soleil passait pour Dieu; le feu, son symbole, était
entretenu par des vierges soumises aux mêmes lois que les vestales
romaines.--Le plus redoutable des oiseaux de proie de leurs montagnes,
gigantesque vautour, le _cuntur_ ou condor, donnait son nom aux
guerriers, qu'on décorait également de celui de _Puma_, c'est-à-dire de
lion. Ainsi, Léon de Roqueforte ne fut connu que sous le surnom fameux
de _Puma del mar_, le lion de la mer.
«Un chef de guerre était appelé _Apiu Cuntur_, grand vautour; _Cuntur
Pusac_ était le titre réservé au chef de huit Condors; le titre
supérieur, _Cuntur-Kanki_, n'était décerné qu'au chef des chefs, au
général[6].»
[Note 6: VALDES Y PALACIOS, _Voyage de Cuzco au Para_.]
Après José Gabriel, son neveu Andrès sut s'illustrer par un grand
stratagème dont l'histoire lui attribue tout le mérite.
Il avait mis le siége devant la ville de Sorata, où les Espagnols
s'étaient retranchés derrière des fortifications de terre, défendues par
une puissante artillerie. Les Péruviens, mal armés, ne parvenaient point
à prendre la place. Andrès fait construire avec une merveilleuse
promptitude une longue jetée qui réunit les eaux des montagnes d'Ancoma,
dirige le torrent contre les remparts, ouvre la brèche par ce moyen et
envahit la ville, dont les défenseurs furent massacrés en punition du
supplice hideux infligé à l'Inca José Gabriel[7].
[Note 7: Historique.]
Les Espagnols durent, bientôt après, conclure un traité avec le cacique
victorieux, qui venait en même temps de venger mille fois sa fille
Catalina.
Enfin le marquis de Garba y Palos, retiré des prisons de Lima, ayant
repris le gouvernement de Cuzco, les années de trêve commencèrent.
Isabelle grandit sous les yeux de son aïeul. Elle se développait en
force et en grâce, telle que sa mère. Un noble rejeton de la race
antique des Incas fleurissait sur une tige,--espagnole il est vrai, mais
arrosée d'un sang vénéré par les nations indigènes.
Malheureusement, le marquis de Garba, rappelé en Espagne, fut remplacé
par un despote. Les jours de servitude revinrent. Andrès ne dut son
salut qu'au dévouement de ces mêmes sujets, qui sont à cette heure
pieusement groupés autour de lui.
Il vivait au désert, dans les ruines d'un château-fort abandonné à la
suite des fréquents tremblements de terre qui rendaient la contrée
presque inhabitable. Ses compagnons d'exil ayant recouvert de
branchages et de chaume l'enceinte dévastée, la meublèrent peu à peu
avec un luxe inattendu.
Formés en petites troupes de cavaliers, ils pénétraient, par des chemins
connus d'eux seuls, jusque dans l'intérieur du pays, dépassant parfois
Tinta et Cuzco, villes situées à près de cent lieues de leur mystérieux
asile.
On était parvenu à faire croire aux Espagnol que le vieil Andrès de
Saïri était mort;--pour mieux les tromper, on célébra ses funérailles
selon les rites péruviens. Les dépouilles mortelles qui passaient pour
les siennes furent accompagnées avec pompe, durant un trajet de trente
lieues, par les tribus quichuas du territoire, et enterrées dans l'île
de Plomb, que baignent les eaux du lac Sacré[8].
[Note 8: La géographie conserve à ce vaste et remarquable lac,--le plus grand
de ceux qu'on connaisse dans l'Amérique méridionale,--son nom quichua ou
péruvien de _Titicaca_, littéralement _île de Plomb_. Il s'appelle aussi
lac de _Chiquito_ ou _Chucuito_, du nom des peuples nomades qui campent
sur ses bords et de celui d'une ville bien déchue aujourd'hui, qui
comptait trente mille âmes lors de l'insurrection de José Gabriel
_Condor-Kanki_, s'intitulant l'Inca Tupac Amaru.
Le _lac de l'île de Plomb_, situé sur le territoire habituel des
républiques de Bolivie et du Pérou, est plus élevé au-dessus du niveau
de la mer que le sommet du pic de Ténériffe; son bassin est formé par
les plus hautes montagnes de toute l'Amérique. Il a plus de cent lieues
de tour; sa plus grande longueur est d'environ quarante lieues du
nord-ouest au sud-est; sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq.]
Mais à l'état de légende pour les populations indigènes, à l'état de
document pour les caciques, le bruit était incessamment répandu que le
chef des Condors, retiré dans son aire, y attendait l'heure de s'abattre
avec ses aiglons sur les Castillans traîtres à la parole jurée.
Les serviteurs d'Andrès montraient aux caciques péruviens,--aymaras ou
chiquitos,--les franges du _borla_ de leur grand chef; ils levèrent
aisément ainsi l'impôt de la fidélité, de l'esclavage, de l'espérance.
Le vieux castel recouvert en chaume se meubla, s'arma, et surtout
s'approvisionna d'armes et de munitions.
Par malheur, Andrès ne se sentait plus capable de diriger un nouveau
soulèvement. Digne et ferme devant l'adversité, il ne pouvait parfois
contenir sa trop juste douleur.
--Plus de deux ans, et rien!... toujours rien!... murmurait-il. Pour
comble de maux, celui que j'attends aurait-il donc péri?... Je n'ai su
qu'une chose, c'est que le marquis de Garba y Palos est mort en son
château de Galice. Et là gémit à cette heure la fille de ma fille,
Isabelle, mon sang, l'espoir de mes vieux jours!... O Lion de la mer! ne
t'aurais-je revu un instant que pour te perdre encore!...
Un homme fort différent des cavaliers et des pêcheurs quichuas qui
entouraient le vieillard, un homme dont la face et le corps presque nus
étaient tatoués des insignes belliqueux en honneur à la
Nouvelle-Zélande,--Parawâ (la Baleine), tel était son nom,--répondit
avec emphase en langue espagnole:--Grand chef des Condors, toi qui n'es
ni un Anglais maudit, ni un Castillan sans foi, pourquoi parles-tu comme
une femme de race blanche!... Le Lion de la mer ne meurt pas!... Il ne
meurt pas, le Puma des grandes eaux salées, le Vautour des mornes et des
îles, le Feu qui éclaire et qui brûle, le Soleil de l'Océan!...--Il m'a
dit: «--Parawâ, Grand-Poisson, parcours la mer, passe d'île en île,
navigue sans cesse en montrant mon drapeau à mes peuples, mon drapeau
d'or où bondit un lion de feu.»--Et moi, le Grand-Poisson, j'ai rangé
mes esclaves sur les pagaies de ma pirogue de guerre, j'ai parcouru la
mer, j'ai passé d'île en île, naviguant sans cesse sous le drapeau d'or
où bondit le lion de feu!
--Nous savons tous, dit Andrès, que Parawâ, l'homme-baleine, est un
serviteur fidèle et un navigateur habile.
Le Néo-Zélandais reprit:
--LÉO, le _Puma del mar_, le _Rangatira-Rahi_, grand chef des chefs des
îles de la mer, m'a dit encore: «--Parawâ, guerrier-poisson, tu iras
vers le cacique Andrès, qui est pour moi tel qu'un père, et tu lui
crieras: «Courage!...» et tu crieras à tous les peuples: «Courage et
patience!...» Car moi, je vais dans mon pays de France y faire connaître
le lion Sans-Peur; je vais au pays d'Espagne y prendre pour femme la
fille du chef des Condors!»
Andrès soupira sans interrompre Parawâ-la-baleine.
«--... Le soleil s'éteint au couchant et se rallume au levant, le Lion
de la mer monte sur son vaisseau qui plonge dans la nuit, il reparaîtra
dans la lumière des grandes montagnes!...» Ainsi m'a parlé la chef des
chefs, LÉO, qui est maintenant, sois-en sûr, l'époux de ta fille
bien-aimée.
Andrès hochait la tête, le Néo-Zélandais s'écria vivement:
--Je ne suis qu'un homme et j'ai pu obéir... Il est _atoua_, esprit,
maître et souverain, plus fort que la tempête!... Pourquoi donc
restes-tu dans le doute et la douleur?--Je ne suis qu'un homme, un chef
de guerriers,--il est vrai,--_Parawâ-Touma_, la baleine au regard
terrible,--mais quand j'ai réussi à parcourir plus de trois mille
lieues, tantôt avec ma pirogue, tantôt sur de petits navires de
Taïti,--quand il m'a suffi à moi, pour rire de toutes les chances
contraires et pour venir jusqu'à toi, d'être le serviteur qui a bu
l'haleine de LÉO,--peux-tu craindre, chef des Condors, que LÉO l'_Atoua_
ait été mangé par ses ennemis?... Il reviendra comme il l'a promis aux
nations de l'Océan... Le Lion de la mer ne meurt pas!...
Porter la moindre atteinte à la confiance fanatique de
Baleine-aux-yeux-terribles, eût été une faute dont Andrès, n'eut garde
de se rendre coupable. Assez d'autres, dès lors, s'efforçaient
d'ébranler la foi des Polynésiens en la puissance surhumaine de LÉO
l'_Atoua_. Les Anglais et leurs missionnaires sillonnaient déjà
l'Océanie; et les premières colonies pénales étaient fondées sur les
rives de la Nouvelle-Hollande, où la révolution de 1789 empêcha les
Français de s'établir, selon les desseins du roi Louis XVI, dont Léon de
Roqueforte avait connu avec détail les instructions officielles.
--Baleine-aux-yeux-terribles, répondit enfin le cacique, les années ont
amassé la neige sur mon front. La vie des peuples est longue, et c'est
pourquoi, de mon côté, je crie: Patience, aux Quichuas du Pérou; mais la
vie d'un vieillard est courte; verrai-je jamais la jour de la
délivrance? J'ai abandonné la terre de mes pères, j'ai fait ma demeure
de ces ruines au bord de la grande mer; d'ici, à toute heure, je
redemande à l'horizon le compagnon de nos combats. Si j'avais perdu tout
espoir, vaillant Parawâ, je retournerais dans mes montagnes, et tu ne me
verrais point assis sur un rocher desséché par la brise de mer, les
regards toujours tournés vers les flots.
--Le chef des Condors parle avec sagesse! qu'il espère donc, et qu'il ne
désespère jamais!...
--Jamais il ne désespérera, dit Andrès.
--Courage! Fils du Soleil, ne laisse point noyer dans la tristesse le
coeur du vainqueur de Sorata.
--Baleine de l'Occident, le jour même où je déchaînais les torrents des
montagnes contre les murs de Sorata, mon coeur était plongé dans une
douleur qui dure encore! Mon prince et ma fille bien-aimée avaient péri
sous les coups féroces des Espagnols. La tristesse, brave Parawâ, peut
marcher à côté du courage. La tristesse convient au vieillard exilé que
le sort sépare de sa dernière enfant.
--Parawâ-Touma hait la tristesse, dit le sauvage néo-zélandais en
brandissant son _méré_ ou casse-tête; il est à des milliers de lieues de
sa terre, de sa nation, de ses femmes et de ses fils. La goëlette
taïtienne qui l'a conduit vers toi, grand chef des Condors, s'est
engloutie dans le tourbillon du Bourreau, la roche tranchante l'a
ouverte comme une noix de cocotier, et tous ceux qui étaient à bord ont
péri; seul, j'ai survécu. Et maintenant l'Océan s'étend entre ma hutte
chérie et moi. Me vois-tu dans la tristesse?... Non! non! Qu'elle
s'approche du coeur de Parawâ, il la chassera en chantant le _Pi-hé_ qui
remplit d'une joie terrible.
Le _Pi-hé_, hymne belliqueux de l'Union et de la Séparation, de la Vie
et de la Mort, est le chant national des indigènes de la
Nouvelle-Zélande. Il commence par une invocation à l'_atoua_ MAOUI
(l'Esprit-Suprême), qui détruit l'homme, mais absorbe en lui son âme. Il
se termine par la louange enthousiaste de ceux qui sont morts, et par
de fières consolations données aux survivants.
Sur l'invitation d'Andrès, Parawâ consentit à faire entendre le _Pi-hé_.
Hommes et femmes, tous les Péruviens, Quichuas pur sang ou métis,
formèrent cercle, tandis que le sauvage se recueillait profondément.
Il posa sa massue contre le rocher, se croisa les bras sur la poitrine,
et modula quelques vers d'un rhythme étrange. Bientôt il leva les mains
vers le ciel en jetant quelques éclats de voix; puis, saisissant son
casse-tête, il le brandit avec fureur. Ses gestes étaient menaçants, ses
regards vraiment terribles; par moments, quelques intonations douces se
mêlaient à ses cris bizarres, il s'exaltait en jouant sa pantomime
chantée; et malgré ce qu'avait de dur sa physionomie sillonnée de
tatouages affreux, elle prenait un caractère qui fit impression sur les
serviteurs chrétiens et civilisés du vieux cacique Andrès.
Qu'on juge donc de l'effet imposant et formidable du _Pi-hé_ lorsque,
dans une circonstance solennelle, il est chanté, ou pour mieux dire
exécuté, par plusieurs milliers d'indigènes, poussant tous à la fois les
mêmes cris, faisant tous à la fois les mêmes gestes de prière, de
menace, de joie ou de fureur, avec une précision dont nos corps de
ballets les mieux exercés ne sauraient donner une idée.
Après chacun des couplets, qui sont inégaux, mais tous très-longs,
Parawâ poussait le cri de vie et de mort: PI-HÉ!
Tout à coup, sans s'interrompre, il lui donna un accent triomphal. Sa
main se dirigeait vers l'horizon. Quelques mots d'espagnol se mêlèrent
aux paroles, «intraduisibles,» dit-on, du chant néo-zélandais.
LÉO!... _Puma del mar!_ PI-HÉ!... PI-HÉ!...
«Léon!... le Lion de la mer!... Vie et mort!... Vie et mort!»
Les Péruviens, cette fois, répétèrent le refrain PI-HÉ; puis on se hâta
de gonfler les balses pour aller au devant du navire.
Le cacique de Tinta se mit à genoux en adressant au Dieu des chrétiens
d'ardentes actions de grâces, car à tous les mâts du brig se déployaient
des bannières sacrées:
A l'arrière le pavillon français,
Au grand mât le lion rouge sur champ d'or,
Au mât de misaine, enfin, le soleil des Incas sur champ d'azur au chef
d'argent, c'est-à-dire l'emblème national du Pérou sur l'écusson de
Garba y Palos.
--Elle est à bord!... elle est à bord!... Isabelle, ma fille, est à
bord! disait le chef des Condors en tremblant de bonheur.
Parawâ-Touma, Baleine-aux-yeux-terribles, se tenait fièrement, en
brandissant son _méré_, sur la première des balses qui s'élancèrent à la
rencontre du brig victorieux de Léon de Roqueforte.
--Ah! tonnerre des Cordillères! s'écria maître Taillevent, le plus brave
des anthropophages de mes amis! cet excellent cannibale de Parawâ-Touma,
le Grand-Poisson qui regarde à faire peur! Quelle chance de le retrouver
ici!
Une exclamation pareille devait donner beaucoup à penser au jeune et
vaillant Camuset. Or, depuis la grande victoire des corsaires de
Bayonne, et surtout depuis que _le Lion_ avait doublé le cap Horn,
maître Taillevent, beaucoup moins discret que par le passé, tenait des
propos inimaginables, dont il ne permettait à personne de douter, sous
peine de coups de poing inimaginables aussi.
XVIII
SALVES DES ÉLÉMENTS.
L'ancre mordait le fond, lorsque Baleine-aux-yeux-terribles, son
casse-tête au poing, bondit sur le pont du brig corsaire, courut vers la
dunette, en criant: PI-HÉ! puis, les bras croisés sur la poitrine,
s'inclina religieusement devant LÉO l'_Atoua_.
Isabelle ne voyait que son vénérable aïeul, debout
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