L'Humanité préhistorique
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Title: L'Humanité préhistorique
Author: J. de Morgan
Release date: August 6, 2007 [eBook #22253]
Language: French
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L'ÉVOLUTION DE L'HUMANITÉ
SYNTHÈSE COLLECTIVE
PREMIÈRE SECTION
PRÉHISTOIRE. PROTOHISTOIRE
Dirigée par HENRI BERR
L'HUMANITÉ PRÉHISTORIQUE
ESQUISSE DE PRÉHISTOIRE GÉNÉRALE
Avec 1300 figures et cartes dans le texte
PAR
JACQUES DE MORGAN
ANCIEN DIRECTEUR DES ANTIQUITÉS DE L'ÉGYPTE
ANCIEN DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL EN PERSE
DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78. PARIS
* * *
TABLE DES MATIÈRES
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
PREMIÈRE PARTIE
L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES
CHAPITRE
I.--Les industries paléolithiques
II.--Les Industries archéolithiques en Europe
III.--Les Industries mésolithiques
IV.--Les Industries néolithiques
V.--Les Industries énéolithiques
VI.--Les Industries du bronze
VII.--Les Industries du fer
VIII.--Le Travail des matières dures
DEUXIÈME PARTIE
LA VIE DE L'HOMME PRÉHISTORIQUE
CHAPITRE
I.--L'habitation
II.--La Chasse, la Pêche, la Domestication du bétail et l'Agriculture
III.--Le Vêtement et la Parure
TROISIÈME PARTIE
LE DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL ET LES RELATIONS DES PEUPLES ENTRE EUX
CHAPITRE
I.--Les arts chez les peuples sans histoire
II.--Les Croyances religieuses, le Totémisme et la Magie
III.--La Figuration de la pensée
IV.--Les Relations des peuples entre eux
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE
INDEX
TABLE DES FIGURES
* * *
AVANT-PROPOS
LA MAIN ET L'OUTIL
Le premier volume de l'Évolution de _l'Humanité_, tout à la fois,
rattache l'homme à la nature et le montre qui s'en détache. Dans
l'ascension des formes vivantes, on y voit apparaître la forme humaine.
Or cette forme, sans doute, est le résultat de circonstances en nombre
infini, dont M. Perrier--parmi celles que nous pouvons connaître--a
relaté les principales; mais elle est aussi, elle est surtout le
résultat de la tendance, de cette poussée interne qui constitue la vie
même et qui, dans le cerveau humain, aboutit à la pensée.
«C'est notre besoin de savoir, de voir de plus haut et plus au loin, qui
nous a fait atteindre à l'attitude verticale parfaite dont nous sommes
fiers», dit M. Perrier[1]. «Par elle, les mains ont été complètement
libérées de tout autre service que celui de la préhension et de
l'exploration des objets, de la fabrication ou du maniement des
instruments de défense. Grâce à ces derniers, les mâchoires ont tout à
fait cessé de mordre et de déchirer, comme elles avaient déjà cessé de
saisir, pour se borner à la mastication des aliments; elles se sont peu
à peu, en raison de ce moindre travail, raccourcies et allégées[2].» La
réduction des muscles élévateurs de la mâchoire inférieure a eu pour
effet, à son tour, de mettre le cerveau plus à l'aise et de lui
permettre un développement considérable. À la fois par un jeu de
conséquences et par l'action persistante de la tendance initiale, le
visage humain s'est peu à peu «préparé pour le langage et pour le
sourire».
[Note 1: _P. 386_.]
[Note 2: _P. 382_.]
La _main_, le _langage_: voilà l'humanité. Nous croyons que ce qui doit
être mis en lumière tout d'abord, dans cette oeuvre, ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main--pourrait-on dire--et celle du langage; c'est le
progrès décisif de la logique pratique et de la logique mentale.
Dans l'évolution humaine, si le milieu physique et le facteur race ont
joué leur rôle,--considérable, et qui sera précisé,--l'élément logique
leur sert de base. Si le milieu social a joué son rôle,--capital, et qui
sera souligné,--bien loin qu'il ait créé la logique, il en est lui-même
une manifestation: la société est un mode intensif de la vie, ébauché
par l'animal, perfectionné par l'homme.
La logique, rappelons-le, c'est autre chose, pour nous, c'est quelque
chose de plus large que la finalité: c'est l'appropriation, qui peut
être tâtonnante, qui peut être purement fortuite, de moyens à
besoins--nés de la tendance [3]. Logique en acte, la vie retient
l'utile, et ainsi s'adapte au milieu. Comme l'a montré Henri Bergson
(car il y a une partie de son Évolution créatrice qui est indiscutable
et qui résume, de façon heureuse et profonde, des données de science
objective), la matière organisée a «la mystérieuse puissance de monter
des machines très compliquées» et, par le moyen de ces appareils, de
lâcher utilement l'énergie qu'elle accumule[4]. On peut la définir un
mécanisme de formation intérieure, ou encore une «organisation qui
s'invente elle-même». L'Histoire, dans sa plus large extension, est
logique vécue,--avant d'être logique extériorisée (ou technique),
logique collective (ou société), logique réfléchie (ou raison).
[Note 3: _Voir_ I, 'Introduction générale, p. XI, et ma Synthèse en
Histoire pp. 141-226.]
[Note 4: L'Évolution créatrice, _p. 78_]
L'Histoire, tout entière, est essentiellement logique. Voilà notre
hypothèse fondamentale, que l'oeuvre, dans son ensemble, devra contrôler
par le libre travail de collaborateurs éminents. Et cette hypothèse
commande notre plan.
* * *
Le sujet du présent volume, en son fond, c'est la _main et les
prolongements de la main_. On ne saurait trop insister sur ce fait que,
dans l'évolution de la vie, l'«instant décisif» se produit avec
l'adoption par un être--qui devient l'homme--de la station debout, la
libération des mains qui en résulte[5], et l'industrieuse activité que
permet cette libération. Il y a dans l'usage de la main comme instrument
la manifestation d'un important progrès psychique et la promesse
d'importants progrès ultérieurs.
[Note 5: _Voir_ E. De Majewski, La science de la civilisation
_(livre profond et original), p. 213_]
L'évolution primitive du psychisme ne peut être retracée, de façon
approximative, que d'après le rapport qui existe entre le comportement
des êtres--comme dit l'actuelle psychologie zoologique[6]--et le
développement du système nerveux, ou plutôt de sa fleur cérébrale. On
voit, dans «l'océan mobile des formes de vie», le cerveau, qui assure
l'harmonie interne et préside aux relations extérieures, s'accroître et
se perfectionner, à mesure que l'organisme se complique et, non
seulement s'équilibre mieux avec le monde extérieur, mais a plus de
prises sur lui.
[Note 6: _Voir_ H. Piéron, La psychologie zoologique, science du
comportement animal _dans le_ Journal de Psychologie, _février et mars
1920_.]
Déjà chez les insectes, au cours de la période secondaire, le cerveau
avait acquis un certain volume qui répondait à ce «savoir-faire» à peu
près fixé qu'on nomme (d'un terme équivoque) l'_instinct_. Il y a là un
psychisme inférieur, résultat (on a le droit de l'inférer) de la
tendance et de la mémoire associative[7].
[Note 7: _Voir_ E.-L. Bouvier, La Vie psychique des Insectes.]
ç
Au cours de la période tertiaire, le psychisme se développe
remarquablement chez les vertébrés. Avec les mammifères, des fonctions
variées se solidarisent et se contrôlent par l'accroissement des
hémisphères cérébraux. Cet accroissement, dans un crâne trop étroit,
entraîne, surtout chez les primates, des plissements, des
circonvolutions. Le cerveau se modifie plus, et plus vite, que le reste
du corps. «Dans la progression des hémisphères cérébraux à travers les
époques géologiques et les échelons zoologiques, c'est le lobe frontal,
siège des associations les plus compliquées et des combinaisons mentales
les plus appropriées, qui a grandi[8]»: il devient le centre
intellectuel[9]. Le primate, chez qui est énorme le poids relatif du
cerveau[10], a une faculté d'adaptation particulièrement souple; et
celle-ci se manifeste surtout dans l'aptitude à la préhension de ses
membres antérieurs, à pouce opposable, à ongles plats. Chez l'Hominien,
les membres antérieurs, délivrés de la fonction locomotrice, sont
réservés à cet office préhensile: et voici la main.
[Note 8: E. Houzé, Les étapes du lobe frontal, dans le Bull. de
l'Institut de sociologie Solvay, _février 1910, p. 93_.]
[Note 9: _Sur cette question, voir_ Gley, Physiologie, t. II, _pp.
1081 et suiv._]
[Note 10: _Le poids du cerveau étant égal à 1, le poids du corps est
de 5 688 chez les Poissons, de 1 321 chez les Reptiles, de 212 chez les
Oiseaux, de 100-60 chez les Anthropoïdes, de 36-22 chez l'Homme._ Houzé,
_p. 94; cf._ Gley, _p. 1085_.]
Il est probable que, au cours de la période tertiaire, la
différenciation progressive des saisons, l'absence des fruits pendant de
longs mois, ont engagé certains primates, dont les membres antérieurs
étaient plus courts que les postérieurs, à abandonner définitivement la
vie arboricole, à se redresser, à marcher, à différencier les quatre
extrémités des membres en pieds et en mains.
Le «besoin de savoir et de voir de plus haut», dont parle M. Perrier,
tire de la station debout un avantage qui a certainement favorisé cette
station. Mais le besoin de savoir, à l'origine, est tout pratique; il
est greffé sur l'intérêt vital, immédiat. Comme il a provoqué la station
debout et l'emploi de la main, c'est l'intérêt qui avive dans le cerveau
la lumière de la conscience. La synthèse psychique produit la clarté, et
la clarté augmente la puissance de synthèse. Tant bien que mal, la
tendance peut se satisfaire dans la conscience la plus obscure; mais
l'activité en s'éclairant devient plus sûre d'elle-même[11].
[Note 11: _Voir_ H. WALLON, Le problème biologique de la conscience,
_dans la_ Revue Philosophique, _mars-avril 1921, p. 180._]
On a remarqué justement que les animaux sont spécialistes, que leur
structure, adaptée à des conditions de vie bien déterminées, tout à la
fois leur a procuré certaines supériorités dans des limites étroites, et
les a fixés de façon presque définitive. Leur psychisme n'a que des
«franges d'intelligence». L'homme échappe à la spécialisation
morphologique. _Homo nudus et inermis_. Son lobe frontal pourvoit à
tout, et sa main est l'extériorisation active du cerveau. Sans moyens
défensifs ou offensifs spéciaux, sans crocs, sans cornes, sans griffes,
sans carapace, sans écailles, il a la main,--instrument fortifié par
l'usage locomoteur, assoupli, affiné par la fonction préhensile, et
bientôt propre aux offices les plus divers, dans les circonstances les
plus variées.
La main, par des informations--tactiles et musculaires--de plus en plus
précises, qui s'associent aux sensations visuelles et les complètent,
contribue efficacement à la connaissance du monde extérieur. Par la
mimique, essai de langage elle active, de façon directe, le
rapprochement des hommes. Elle l'active aussi de façon indirecte: elle
leur permet de coopérer, grâce à une spécialisation d'un genre
nouveau,--non plus spécifique et de structure, mais individuelle et de
fonction. La société se développera, comme l'être vivant, par l'unité
plus forte du composé dans la diversité plus grande des parties
composantes.
Jusqu'où remonte cette main, qui accroît singulièrement le pouvoir d'une
espèce privilégiée?--S'il est impossible de le préciser, il n'est pas
douteux que ce soit très loin--à des milliers de siècles--dans le
tertiaire. On a le droit d'affirmer, sans le pouvoir prouver, que
plusieurs espèces d'Hominiens, parmi lesquelles l'espèce qui devait
aboutir à l'_Homo Sapiens_, ont existé dans le pliocène, et même dans le
miocène,--sinon plus haut. La terre n'a été encore que très
imparfaitement fouillée: elle a fourni bien peu jusqu'ici à la
paléontologie. «Les terrains pliocènes et miocènes nous réservent
certainement de curieuses, de passionnantes découvertes... Un jour
viendra où l'on découvrira un Hominien de petite taille, à la station à
peu près droite, à la boîte cérébrale relativement très grande par
rapport au volume total du corps, mais très inférieure, en valeur
absolue, à celle de tous les Hominiens déjà connus[12].» L'histoire
ancienne des historiens «n'est en réalité qu'une histoire ultra-moderne
pour le préhistorien et à plus forte raison pour le
paléontologiste[13]». Dans la plus ancienne histoire, l'histoire
«hominienne», chaque centimètre cube et chaque pli du cerveau
représentent des siècles d'une lente expérience, à laquelle répond
l'ingéniosité croissante de la main[14].
[Note 12: M. BOULE, Les Hommes fossiles, _p. 175_.]
[Note 13: Ibid., p. 459.]
[Note 14: _Voir_ ibid., pp. 231 _et suiv., tout ce que peut
apprendre l'étude de la surface endocranienne_.]
* * *
Dès l'époque où l'Hominien nous apparaît,--par des restes encore trop
rares,--au début du quaternaire, dans le pleistocène inférieur et moyen,
il est muni d'instruments artificiels[15]: c'est le paléolithique
inférieur, la période du premier outillage--qui date, par conséquent, de
centaines de siècles. Au pleistocène supérieur, après la dernière phase
glaciaire, nous trouvons l'_Homo Sapiens_ fossile[16] et la civilisation
déjà avancée du paléolithique supérieur. Avec le commencement de la
dernière phase, holocène, nous avons affaire à l'_Homo Sapiens_
actuel[17]. Son activité fabricatrice, son génie inventif se manifeste
si bien au cours du néolithique,--qui date de quelque 14 000 ans en
Orient, de 9 000 ans dans nos régions,--puis à l'âge des métaux,--dont
le point de départ varie également selon les pays,--que la technique
essentielle a été constituée. «Les divers outils manuels, les premières
machines élémentaires, les industries de première nécessité, filature,
tissage, céramique, métallurgie; le roulage et la navigation,
l'utilisation des animaux domestiques, les pratiques agricoles, la
construction en pierre, toutes ces acquisitions sont antérieures à
l'histoire[18].»
[Note 15: _Chelléen, acheuléen, moustiérien_: Homo Heidelbergensis,
Homo Neanderthalensis.]
[Note 16: _Races de Grimaldi, de Cro-Magnon, de Chancelade._]
[Note 17: _Voir l'ouvrage cité de_ M. BOULE, _puissante et prudente
synthèse (résumée par_ J. DE MORGAN _dans la_ Revue de Synthèse
historique, _XXXI_, Les origines de l'homme),--_et le tome V de_
l'Évolution de l'Humanité.]
[Note 18: L. WEBER, Y a-t-il un rythme dans le progrès intellectuel?
(Bibl. de la Soc. Franç. de philosophie, _février-mars 1914, p. 81_).]
Mais ce sont les premières inventions qui ont été décisives, quand la
main, de plus en plus adroite, s'est employée à la fabrication
d'instruments artificiels, qui la prolongeaient, pour la défense et
l'attaque, pour la multiplication des utilités, pour l'amélioration de
la vie. Complété par l'outil, l'organe d'action sur les choses devient
lui-même instrument universel. Ou, plus exactement, c'est le cerveau qui
le devient,--le cerveau qui se développe merveilleusement par l'effet
même des outils que la main lui permet de réaliser. Et en même temps que
s'accroît l'universalité de l'espèce, les facilités de spécialisation
fonctionnelle de l'individu se trouvent accrues.
Comment ont été créés les premiers instruments? Problème évidemment
insoluble pour qui voudrait une solution rigoureuse.
On a fait des hypothèses. La théorie de la projection
spontanée,--d'après laquelle les hommes ont projeté le bras dans le
bâton, le doigt dans le crochet, le poing dans la massue,--n'est pas
très explicative. Que les instruments aient prolongé, à l'origine, et
imité les organes, c'est assez évident: mais l'invention humaine est
surtout dans l'utilisation des propriétés diverses de matières diverses
et le façonnement de ces matières[19].
Il y a, au surplus, des inventions primitives, comme celle du feu, que
la projection ne peut expliquer. Dès le début du paléolithique l'homme
savait faire du feu; et c'est «l'acte humain par excellence, celui qui
est à la base de tous les progrès futurs, qui contient en puissance
toutes les civilisations, celui dont la découverte constitue le fait de
génie le mieux caractérisé dont l'_Humanité puisse se vanter_[20].»
Arme, lumière, agent modificateur des substances les plus diverses[21],
le feu marque une date de la préhistoire, plus importante que toutes les
révolutions de l'histoire. Prométhée est le grand révélateur.
[Note 19: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 259.]
[Note 20: BOULE, ouvr. cité, p. 460. Il cite lui-même RÉMY DE
GOURMONT, Promenades philosophiques, 2e série, p. 11. Voir aussi P.
LACOMBE, L'Histoire considérée comme science pp. 18O-185.]
[Note 21: La cuisson des aliments a eu des répercussions sur le
cerveau: en diminuant encore les muscles masticateurs, elle a facilité
l'activité frontale. Voir HOUZÉ, art. cité, p. 95.]
Car il y eut un Prométhée, des Prométhées, pour cette invention à deux
degrés: conserver le feu spontané, créer le feu artificiel. Il faut
insister, ici, devant les origines de l'industrie humaine, sur le rôle
de l'intelligence et de l'individu. Suite de l'habileté manuelle, qui
est suite elle-même de l'activité vitale et créatrice d'organes, une
intelligence pratique, que meut l'intérêt, doit être distinguée
nettement de l'intelligence théorique, de la curiosité désintéressée.
Cette forme de l'intelligence qui tend à la «conquête des réalités», au
savoir direct pour le pouvoir immédiat, est antérieure à la forme
spéculative; ou, tout au moins, c'est la fonction utilitaire de
l'intelligence qui a été longtemps prépondérante.
Cette faculté, que Voltaire appelait l'_instinct mécanique_ et dont le
XVIIIe siècle a, le premier, souligné le rôle, est quelque chose, non
de social, mais de spécifique, et qui se trouve chez tous les individus,
quoiqu'à des degrés divers chez les divers individus. Prométhée, c'est
le «Prévoyant», l'individu doué d'attention, capable de dissocier un
élément d'un tout et de le faire entrer dans une combinaison
pratique[22]: c'est celui qui a utilisé un tison d'un incendie allumé
par la foudre, la propriété de deux branches frottées par le vent ou de
deux cailloux entrechoqués par hasard. Et c'est celui, également, qui,
remarquant la détente d'une branche pliée, par analogie avec le bras qui
lance la pierre en vient à imaginer l'arc; celui qui, associant à
l'oeuvre de l'ongle ou de la dent le tranchant d'un éclat de silex,
invente le premier instrument externe: c'est celui qui sait voir ce que
ne voyaient pas les autres (comme Galilée vit la lampe qui se balançait
dans la cathédrale de Pise) et en tirer parti.
[Note 22: Voir PAULHAN Psychologie de l'invention; RIBOT, Essai sur
l'imagination créatrice.]
L'imitation de ces initiatives et l'addition des progrès successifs sont
tout autre chose que l'action de la société. Avec certains penseurs,
nous posons ce principe que l'invention technique, à son point vif, pour
ainsi dire, porte la marque de l'individu,--comme toute invention. Elle
est née de l'expérience directe, au contact d'un cerveau et de
l'univers[23].
[Note 23: Voir L. WEBER, Le rythme du progrès, p. 263. «_Les
inventeurs (d'outillage), quoique la plupart du temps ignorés, méconnus
ou oubliés, n'ont pas agi, dans leurs inventions, en fonction du groupe,
ni en vertu de ses suggestions et de ses croyances, mais en vertu de
leur propre spontanéité intellectuelle. L'invention matérielle est en
soi la manifestation la plus pure (et aussi la plus simple et la plus
ancienne) de l'intelligence individuelle, le_ proprium quid _de
l'intelligence humaine spécifique.» Même si elle répond à un besoin
social et comporte un concours social, l'invention matérielle est «en
elle-même une pénetration individuelle dans le monde des réalités
physiques, un corps-à-corps de l'intelligence avec la matière, qui ne
s'exécute que par un seul, et par ce qu'il y a justement en lui
d'irréductible à l'esprit collectif._» Cf. Bull, de la Soc. française de
philosophie, _février-mars 1914:_ Y a-t-il un rythme dans le progrès
intellectuel? _pp. 70_ (WEBER), _90_ (PARODI), _130_ (BELOT).]
Sans aucun doute, la vie sociale favorise de mille façons la technique:
elle est instigatrice et propagatrice des inventions; mais elle les
entrave aussi, bien souvent, par la tradition, la routine, le
développement de pratiques illusoires liées à une spéculation
inefficace[24],--tandis qu'une spéculation implicite est virtuellement
contenue dans la technique la plus primitive.
[Note 24: Voir WEBER, _ouvr. cité, pp. 141 et suiv_.; VEBLEN. The
Instinct of Workmanship (_cf_. HALBWACHS, Revue Philosophique,
_mars-avril 1921_).]
Déjà l'organisme vivant est comme une intelligence en acte: «Tous nos
organes supposent une sorte de connaissance du monde extérieur
objectivée et matérialisée... Les poumons d'un quadrupède, les branchies
d'un poisson sont en quelque sorte la connaissance du milieu où l'animal
doit respirer; les pieds, les nageoires, les ailes sont une connaissance
du milieu où les êtres différents ont à se mouvoir... Toute
organisation, tout système suppose quelque chose d'analogue à la
connaissance et qui permet l'existence et le fonctionnement du système,
comme ils supposent quelque chose d'analogue au désir et à la volonté,
une tendance qui en est l'essentiel, ainsi qu'elle est l'essentiel de
l'activité humaine [25].»
[Note 25: PAULHAN, Sur le psychisme inconscient, dans le Journal de
Psychologie, _février-mars 1921 p. 160._]
S'il y a une mécanique et une physique concrètes dans l'exercice des
énergies musculaires, l'extension de ces énergies par la technique
suppose une représentation suffisamment objective du monde matériel et,
tout au moins, le sentiment net d'une certaine régularité dans les
choses. Avant d'être conçue, la loi de causalité a été de mieux en mieux
sentie par le déploiement de l'activité humaine dans un monde régi par
cette loi et dont l'homme est partie intégrante.
La technique a précédé la technologie et, à plus forte raison, la
science; mais elle a préparé l'une et l'autre, «La technique est mère de
la logique rationnelle[26].»
[Note 26: RIBOT, Logique des sentiments, p. 27. Cf. ESPINAS, Les
origines de la technologie.]
* * *
Bien plutôt que _Homo Sapiens_, l'homme aux origines, est Homo Faber. Et
il demeure _Homo Faber_. Nous aurons à montrer plus tard que, décisif au
début, le rôle de la technique est immense tout le long de l'évolution
humaine[27]: l'homme est «ouvrier et ingénieur», «fabricant infatigable
d'outils, d'instruments, de machines»[28].
[Note 27: _C'est la part de vérité qu'enferme le matérialisme
historique ou économique_.]
[Note 28: P. LACOMBE. Rev. de Synth. hist., t. XXIV, p. 369. _Pour
P. Lacombe, comme pour Weber, par opposition à Auguste Comte, la
première phase de l'humanité est_ technique, _et non_ théologique.]
Paul Lacombe, ce vigoureux et original théoricien de l'histoire, qui
faisait une place prépondérante à l'économique[29], devait donner à
notre tome XX une préface où il aurait relié la technique de la
préhistoire à l'Économie des Grecs et des Romains. Ce qu'il a écrit sur
ces matières,--par exemple dans son _Histoire considérée comme
science_,--certaines notes de son _Journal_, qui répondent à cette
préoccupation, nous font vivement regretter un collaborateur si bien
préparé. Non seulement il analysait avec une pénétrante ingéniosité
cette évolution qui va des propriétés superficielles aux propriétés
profondes des choses, et où peu à peu l'art et la science se dégagent de
la technique; mais il mettait en lumière ce fait que dans l'histoire de
la technique--chaine continue de l'histoire générale--la masse, la
plèbe, joue sa partie, une partie capitale: «L'histoire de la technique
ne serait pas l'histoire universelle, mais à coup sûr la plus
universelle des histoires, puisque l'homme de tous les temps a été en
grande masse un ouvrier [30].»
[Note 29: Sur Lacombe, voir H. BERR, L'Histoire traditionnelle et la
Synthèse historique pp. 57-144.]
[Note 30: Journal, 22 oc. 1814.]
C'est en nous inspirant de lui que nous reviendrons, plus tard, sur le
déroulement des inventions; que nous distinguerons celles qui augmentent
le pouvoir de nos mains, qui les suppléent, qui nous permettent non
seulement d'utiliser les objets, mais de capter et tourner à notre
profit des énergies de toutes sortes, celles qui accroissent la portée
de nos sens et nous donnent, pour ainsi dire, des «sens artificiels»,
celles qui accroissent nos facilités de déplacement dans l'espace, de
communication avec nos semblables; que nous insisterons sur ce
développement infini de l'outillage, né de la main, dont les
répercussions sont infinies elles-mêmes, absolument imprévisibles bien
souvent,--et qui de l'homme a fait comme un dieu. On a observé que les
machines sont des organes extérieurs qui rendent inutiles nos muscles de
chair et que, par elles, nous tendons vers l'étal de «purs esprits».
* * *
Ce qu'on trouvera dans le présent volume, c'est l'humanité
préhistorique, non pas l'homme: je veux dire qu'il ne sera pas question
ici d'anthropologie préhistorique. Ce qui concerne les caractères
physiques de nos lointains ancêtres--le complément des brèves
indications données par M. Edmond Perrier à la fin de _la Terre avant
l'Histoire_--sera réuni, dans le tome V de _l'Évolution de l'Humanité_,
à l'étude des races protohistoriques et de l'élément race en général.
Pour une juste distribution des matières et une pleine utilisation des
compétences, il a semblé bon de pratiquer cette disjonction.
M. Cartailhac, à l'origine, nous avait fait l'honneur d'apporter à notre
oeuvre la grande autorité que lui a acquise une longue et probe carrière
scientifique. Plus tard, il s'est méfié de ses forces,--certainement à
tort; il a craint de nous retarder; et M. de Morgan, sur son désir, a
bien voulu le remplacer. Comme devait le faire M. Cartailhac, l'ancien
directeur des antiquités de l'Égypte et délégué général en Perse a
traité le sujet de l'activité humaine considérée dans les premières
traces qui en subsistent et marqué les grandes étapes primitives du
progrès humain.
De cette science, très française, du préhistorique, M. de Morgan est un
des représentants les plus éminents. Personne ne l'embrasse avec une
curiosité plus large et un savoir plus étendu. Les ouvrages relatifs à
la préhistoire prennent tous pour base nos régions et négligent
l'Orient. Il n'y a pas là seulement une insuffisance de documentation
mais, peut-être, une erreur de point de vue. C'est l'Orient,
semble-t-il, qui a joué, aux origines, le rôle prépondérant. La vérité
consiste, dans tous les cas, à mettre en parallèle l'évolution de ces
contrées et celles de l'Occident européen, à fondre les notions qu'on
possède sur l'une et sur l'autre. M. de Morgan le peut faire, parce
qu'il a passé six ans en Égypte, trois ans au Caucase et en Arménie,
seize ans en Perse: sa préoccupation synthétique est tout à fait
heureuse, tout à fait neuve, et bien appropriée à notre dessein.
Si dans l'espace M. de Morgan cherche à atteindre la primitive humanité
tout entière, s'il traite les diverses régions et les diverses
civilisations comme des cas particuliers de la préhistoire générale,
d'autre part il connaît les diverses sciences qui demandent à être mises
en contact pour une interprétation approfondie des faits. La géologie,
la paléozoologie et la paléobotanique, la climatologie sont nécessaires
à l'intelligence de l'évolution humaine: la complexité des causes
implique la diversité du savoir.
Enfin M. de Morgan n'est pas seulement l'auteur d'un texte riche et
précis: il l'est aussi d'une abondante illustration. L'homme primitif
n'est atteint dans son humble vie que grâce aux vestiges de son
industrie: il faut que le préhistorien interroge des objets de toutes
sortes; et il faut, naturellement, qu'il les fasse connaître au lecteur.
M, de Morgan a estimé avec raison que ce serait alléger l'ouvrage, en
évitant de longues descriptions et de longues comparaisons, que de
présenter les objets eux-mêmes; et il y trouvait cet avantage encore de
pouvoir accorder plus de place aux idées générales. Les 190 planches de
ce volume, les 1300 figures--dont certaines reproduisent ses propres
trouvailles--ont été, pour la plupart, dessinées par lui: il n'a cherché
de repos, au cours de son travail, que dans l'alternance des
occupations. Par leur choix, leur groupement, leur opportune insertion
dans le texte, ces figures donnent au livre un prix inestimable; M. de
Morgan l'a conçu de telle sorte qu'il parlât tout à la fois aux yeux et
à l'esprit.
* * *
C'est la préhistoire véritable--avec les époques paléolilique et
néolithique--et c'est l'industrie qui occupent ici la place principale.
Mais, dans cette large fresque de notre plus lointain passé, M. de
Morgan a embrassé les âges des métaux, et il a résumé à grands traits ce
qu'on peut entrevoir de la vie primitive sous ses divers aspects. Il a
dressé ainsi le programme général des civilisations protohistoriques qui
seront étudiées en détail dans des volumes spéciaux; et son volume en
constitue, pour ainsi dire, le tableau d'assemblage [31].
[Note 31: Nous aurons, pour notre part, à revenir sur les origines
psychiques, sur le rôle social de l'art et de la religion]
Un de ses grands mérites, au surplus,--que nous tenons à souligner parce
qu'il répond bien au caractère général de cette oeuvre,--c'est de ne pas
forcer la part du connu, de ne pas dissimuler les problèmes qui
subsistent, d'y insister tout au contraire. «Ce que nous savons
aujourd'hui est bien peu de chose en comparaison de ce qu'il nous reste
à apprendre»: tels sont ses derniers mois. Mais tout le long du livre il
met en garde le public contre les «hypothèses qui n'ont rien de
scientifique», et il multiplie les réserves prudentes. Sur les foyers
originels de l'espèce humaine, sur le synchronisme des étapes pour les
races et les groupements divers, sur leurs mouvements migratoires et
leurs relations, sur les questions d'indépendance ou de communication
dans le développement des industries, il montre cette modestie de savoir
qui est le caractère des vrais savants. Les «amateurs de cailloux
taillés» ne manquent pas: les historiens tournés vers la préhistoire
sont trop peu nombreux. Rien n'est plus utile que de faire embrasser aux
travailleurs, aux débutants surtout, l'évolution entière de l'humanité
et de leur signaler les lacunes de la connaissance. Pour la préhistoire
une partie de la terre reste à explorer, et les recherches ne sont pas
organisées. M. de Morgan aura bien mérité de la science en précisant ce
qui reste à faire dans un domaine immense, singulièrement attachant, et
d'une importance capitale pour la synthèse historique[32].
HENRI BERR.
[Note 32: _Nous croyons qu'il y aura aussi quelque chose à faire, en
histoire, pour la fixation des termes.--M. de Morgan emploie volontiers
le mot_ préhistoire _en un sens large: tout ce qui concerne, quelle que
soit l'époque où on le trouve, l'homme primitif (il dit quelquefois: le_
barbare). _L'ethnographie coïncide donc pour lui, en partie, avec la
préhistoire: il parle de «préhistoire moderne». Il donne également un
sens très large au mot_ philosophie.]
L'HUMANITÉ PRÉHISTORIQUE
_ESQUISSE DE PRÉHISTOIRE GÉNÉRALE_
AVERTISSEMENT
Il n'est pas un seul livre traitant de questions dans lesquelles
l'observation est la base, qui puisse être considéré comme étant
définitif. De tels ouvrages ne peuvent qu'exposer l'état de la science
au jour de leur apparition: un mois après, l'auteur modifierait déjà
certains passages de son texte, c'est ce qu'il en advient pour
l'_Humanité préhistorique_. Je manquerais à mon devoir si je ne faisais
pas part au lecteur des découvertes et des idées nouvelles, survenues en
quelques mois, depuis que j'ai donné le «bon à tirer» de la première
édition de mon livre.
Entre temps, j'ai consulté mes amis scientifiques: tous m'ont répondu
qu'ils étaient satisfaits de mon exposé, mais ce n'est pas là ce que
j'attendais d'eux. Un livre, embrassant en 300 pages des milliers et des
milliers d'années de la lutte de l'homme pour atteindre le progrès, ne
peut être exempt de lacunes.
Ces causes de corrections ne sont pas les seules: Bien des ouvrages ont,
depuis 1921, été publiés en diverses langues et, parfois, après en avoir
pris connaissance, j'ai été amené à modifier ma manière de voir; de plus
les études très approfondies auxquelles je me suis livré pour terminer
un grand ouvrage: _la Préhistoire orientale_ m'ont invité à discuter de
l'interprétation de certains faits, avec des spécialistes et ce pour mon
plus grand bénéfice. Je tiens à faire profiter le lecteur des fruits de
ces discussions.
25 janvier 1923.
DE MORGAN.
CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Les études relatives à la préhistoire de l'homme, à cette phase de son
évolution pour laquelle aucun document écrit ne vient guider les
recherches, bien qu'elles soient nées depuis bientôt un siècle, sont
encore dans l'enfance. D'une part nos investigations, bien sommaires
encore, hélas! ne portent que sur un petit nombre de régions, d'autre
part nous ne possédons aucun terme de comparaison permettant de mesurer,
dans le temps comme dans l'espace, l'étendue de ces premiers efforts de
l'humanité pour améliorer ses conditions d'existence; et l'ampleur du
sujet est telle, que cette branche d'études fait appel à la plupart des
connaissances scientifiques. La géologie, la zoologie, la botanique, la
climatologie, l'anthropologie, l'ethnographie sont les bases de la
préhistoire qui, comme toutes les sciences d'observation, côtoie cette
muraille de ténèbres derrière laquelle se dissimulent à nos yeux les
origines des êtres et des choses.
Quand on s'engage dans les divers chemins de la science pour remonter
vers les origines, bientôt on se heurte à l'inconnu. Au fur et à mesure
qu'on avance, l'obscurité s'accroît jusqu'à devenir la nuit, nuit du
passé, nuit de l'avenir, où l'insuffisance de nos moyens d'investigation
ne nous permet pas encore de pénétrer. C'est qu'en toutes choses nos
moyens d'observation se montrent insuffisants, c'est que le temps a
détruit la plupart des témoins à la portée de notre intellect et que
ceux qui ont survécu aux injures des siècles échappent trop souvent,
hélas! à notre perspicacité. Plus on remonte dans les âges, plus est
difficile la perception des traces épargnées par le temps; et dans les
contrées mêmes dont nos pieds foulent le sol, dans ces régions que nous
pensons connaître le mieux, nos observations ne sont encore que bien
superficielles. Durant des siècles et des siècles on a méconnu les
vestiges des vieilles civilisations de la pierre; demain paraîtront
peut-être des témoins plus anciens encore, les ténèbres reculeront
quelque peu; mais jamais nous ne parviendrons au but, jamais nous ne
dissiperons complètement les obscurités des origines.
Aujourd'hui d'ailleurs, en ce qui regarde la haute antiquité de l'homme
sur la terre, nos recherches ne portent encore que sur une aire
géographique bien limitée; l'Europe occidentale, le nord de l'Afrique,
quelques points de l'Asie antérieure et de l'Amérique du Nord,
seulement, nous ont livré quelques-uns de leurs secrets, confidences
bien incomplètes, d'étendue fort restreinte, dont il serait dangereux au
plus haut point de tirer des conclusions d'ordre général. À peine
sommes-nous en droit de proposer quelques hypothèses. Il ne faut pas
oublier, en effet, que très certainement une multitude d'indices nous
échappent encore, que les industries de la pierre sur lesquelles nous
basons nos théories ne forment qu'une infime part des témoignages de la
vie humaine et que les autres traces ne nous sont pas encore apparues ou
sont à jamais perdues.
Fatalement l'esprit est enclin à la généralisation des phénomènes dont
il constate l'existence, à négliger les inconnues sans nombre des
questions dans lesquelles il pénètre par un côté; et ces tendances, très
humaines d'ailleurs, ont été l'origine et la cause des théories
relatives à la vie préhistorique de l'homme, théories absolues bien
qu'elles fussent irrationnelles. Pouvons-nous admettre, en effet, que
les pays occidentaux de l'Europe ont joué dans les débuts du progrès un
rôle prépondérant par rapport au reste du monde, qu'ils ont été des
foyers de développement? Certes non, car nous ignorons ce qui s'est
passé dans les autres parties de l'Univers, non seulement dans les
continents modernes, dans ceux qui émergent actuellement des mers, mais
aussi dans ces vastes régions abîmées aujourd'hui dans la profondeur des
mers, et dont nous soupçonnons seulement l'antique existence. Ce n'est
pas de l'imparfaite connaissance de quelques millions de kilomètres
carrés, trois tout au plus, que nous sommes en droit de déduire des lois
s'appliquant au monde entier, ce n'est pas par l'étude de quelques rares
squelettes et d'industries locales que nous pouvons juger de ces
innombrables mouvements des peuples primitifs, classer ces vagues
humaines qui, semblables à celles que les vents soulèvent sur les
océans, ont couvert les continents, se sont brisées sur les montagnes,
ce n'est pas d'observations géologiques localisées sur quelques points,
mieux étudiés que d'autres, qu'on peut déduire la marche générale des
mers de glace, qu'on peut juger des convulsions du sol de notre planète,
de ces grands mouvements variables à l'infini, suivant les lieux,
suivant les temps, dont l'importance a été si considérable dans les
destinées de l'humanité primitive.
Aucun indice, jusqu'ici, ne nous permet de connaître les foyers
originels des divers groupes humains, et bien rares sont les témoignages
des migrations primitives. La nuit enveloppe encore le berceau de notre
propre civilisation; comment parlerions-nous des origines de ces peuples
que nous ne connaissons que par les produits de leurs grossières
industries?
Il ne faut pas chercher à donner à la préhistoire une précision qu'elle
ne peut pas posséder. Souvenons-nous toujours que nous nous trouvons en
face de l'inconnu le plus vaste qui soit, que de nos observations
locales nous ne devons tirer que des conclusions locales elles-mêmes, et
que ces constatations portent seulement sur des temps où l'homme était
déjà singulièrement développé.
Ce n'est pas ici la place d'entrer dans des considérations sur les
origines possibles des hominiens, puisqu'il est traité spécialement de
ce sujet dans l'un des volumes de cette série; mais, avant d'aborder
l'exposé des industries primitives, il est important de faire observer
que nous ne connaissons rien des origines humaines, et qu'il en est de
même de tout ce qui concerne les débuts de l'évolution organique.
Les couches géologiques les plus anciennes, celles dans lesquelles
apparaissent pour la première fois les vestiges de la vie, nous montrent
une faune très développée déjà; ce n'est pas que l'existence animale et
végétale eût débuté pourvue d'organismes supérieurs, c'est que les
premiers efforts de la nature n'ont pas laissé de traces. Les gneiss
pré-cambriens et les granits ont certainement connu les êtres organisés;
mais ils ne nous en ont pas transmis les empreintes. Il en est de même
en ce qui regarde les origines humaines; l'homme a peut-être vécu dans
les temps tertiaires; il se peut qu'un jour on rencontre ses restes dans
quelqu'un de ces ossuaires qui, comme ceux de Pikermi, de Maragha, du
Dakota, etc., permettent de reconstituer les faunes disparues, dans les
vases de quelque lac tel que celui de Sansan, où sont venus s'amonceler
les cadavres entraînés par les fleuves; mais, jusqu'à ce jour, aucune
découverte de cette nature n'est venue à l'appui des hypothèses
relatives à l'homme et à ces instruments primitifs qu'on désigne sous le
nom d'éolithes. Ces éolithes d'ailleurs qu'on nous donne comme façonnées
par la main de l'homme ne sont pas concluantes par elles-mêmes, quant à
l'antiquité de l'humanité sur la terre. Nous devons donc nous borner à
prendre l'être humain lorsqu'il nous apparaît d'une manière certaine,
aux temps quaternaires, de même que nous prenons le développement animal
à la période cambrienne. La faune pré-silurienne est déjà très élevée
dans l'ordre zoologique, et, aux temps glaciaires, l'homme possède déjà
une industrie très avancée; c'est là tout ce que nous savons. Au delà,
tant sur la paléontologie que sur l'anthropologie, plane le mystère.
Quelques terres privilégiées, la Chaldée, l'Élam et l'Égypte ont, plus
tôt que le reste du monde, connu les bienfaits de l'écriture. Six mille
ans environ se sont écoulés depuis que cette aurore, levée sur l'Orient,
a répandu sa lumière sur les régions du Tigre, de l'Euphrate et du Nil;
mais, pendant bien des siècles, ce foyer n'a brillé que pour lui-même,
et le reste du monde est demeuré plongé dans les ténèbres: enfin, peu à
peu, de proche en proche, la clarté s'est faite, de nos jours encore
elle se répand, couvre de nouvelles régions; mais bien des siècles
s'écouleront avant que, sur toute la terre, l'être humain soit
complètement sorti de l'ignorance et de la barbarie.
En Asie même, en Égypte, avant que survînt la plus grande des inventions
de l'homme, celle qui permit de fixer la pensée par l'écriture, que de
siècles ont dû s'écouler pour que l'humanité sortît enfin, peu à peu, de
la condition inférieure, animale, dans laquelle certainement elle a vécu
aux origines, pour que l'être, naturellement doué de raison, se comprît
lui-même, pour qu'il s'affranchît de quelques-uns de ses instincts, de
ceux qui s'opposaient à son développement intellectuel et moral!
C'est alors que, parmi ces innombrables familles humaines, intervint un
facteur puissant, celui des aptitudes. Toutes les hordes n'étaient point
égales en vitalité physique et intellectuelle, soit que l'ambiance dans
laquelle elles avaient vécu fût impropre à leur développement, soit que
par atavisme elles fussent condamnées à l'infériorité.
Là survient le mystère de l'origine unique ou multiple de la race
humaine, problème dont nous ne pouvons même pas entrevoir la solution.
Les descendants d'Adam, dit la tradition, ont épousé les filles des
hommes. Il existait donc des hommes, des êtres inférieurs, ces vieux
souvenirs l'affirment et l'ethnographie semble devoir confirmer leurs
dires.
Que penser de cette inégalité de culture chez les aborigènes du
Nouveau-Monde, du grand développement de certains peuples au Mexique, au
Pérou, et de l'infériorité de certains clans de l'Amérique du Nord, des
tribus de l'Amazone ou des Guyanes, des Patagons, des Esquimaux, de tous
ces êtres inférieurs que l'exemple même n'a pu tirer de leur vie de
primitifs? Comment juger ces races noires qui, malgré la culture
qu'elles reçoivent dans certains pays, ne fournissent qu'une bien faible
proportion d'individus qui véritablement soient des hommes?
Cette inégalité des facultés cérébrales, qui existe encore chez les
peuples les plus civilisés, parmi les individus, il la faut accepter
aussi chez l'homme d'avant l'Histoire: comme de nos jours elle ne
séparait pas seulement les êtres entre eux, mais s'appliquait aux
familles humaines elles-mêmes. De là vint la naissance de foyers de
développement multiples, d'intensité diverse, à des époques qu'on ne
saurait fixer, car les causes mêmes de ce développement ne permettent de
leur assigner ni un lieu ni un temps. Il n'existe pas, pour le progrès
intellectuel, de phases comparables à celles des diverses évolutions de
la vie animale.
Mais en dehors des aptitudes cérébrales plus ou moins grandes, chez les
fractions diverses de la race humaine, il était une autre cause de
supériorité de certains groupes sur les autres, cause certainement
prédominante dans les sociétés primitives, l'aptitude au développement
physique. Car, en ces temps, comme souvent encore de nos temps, la force
brutale primait celle de l'intelligence. Tout comme de nos jours, plus
même encore, le climat exerçait une influence prépondérante sur les
groupes humains, parce que l'homme était plus près de la nature qu'il
n'est aujourd'hui, et il existait sur le globe de grandes inégalités
dans le climat et dans les facilités d'existence. Ce fut la cause de
terribles luttes pour la possession du sol, de ces migrations, de ces
mouvements dont nous retrouvons les vagues traces. Que de guerres alors!
Que de massacres! L'esclavage était le sort du vaincu, dont la horde
s'éteignait peu à peu, laissant, par ses femmes, quelque peu de sa vie
dans les veines des descendants de ses vainqueurs; et pendant que se
transformaient ainsi les races, le climat, le relief du sol lui-même se
modifiaient continuellement, causant de nouveaux changements dans la
nature ethnique des populations.
L'Histoire n'est faite que de ces luttes des hommes entre eux, que
d'invasions, de conquêtes, de l'asservissement, de la disparition de
peuples entiers, de la fusion des vaincus avec les vainqueurs. Que sont
devenus les Phrygiens, les Cappadociens, les Hétéens, les Elamites, les
Ourartiens, les Ibères, les Étrusques, et tant d'autres nations dont
nous connaissons l'existence par d'irréfutables preuves, mais dont nous
ne retrouvons plus que très rarement des traces ethniques fugitives?
Elles se sont fondues pour devenir éléments constitutifs d'autres
nations qui souvent elles-mêmes ont disparu. Quel dédale de
complications ethniques dans ces quelques millénaires dont nous
possédons l'Histoire, et quelle idée devons-nous nous faire des luttes
qui ont ravagé la terre durant les temps préhistoriques! Ne prenons pas
pour la lumière complète les renseignements que nous fournissent nos
découvertes d'industries oubliées, d'arts ignorés ou de squelettes
humains. Ce ne sont là que de faibles lueurs, capables seulement de
jeter un jour pâle sur l'existence de nos précurseurs en ce monde.
Bien que ce ne soit pas ici la place d'étudier l'homme au point de vue
de sa constitution physique, ni à celui des langues dont la connaissance
est parvenue jusqu'à nous, il est utile cependant de montrer en quelques
mots combien ces branches de la science sont décevantes pour celui qui
songerait à s'appuyer sur elles pour la recherche de la préhistoire
humaine.
Nous ne possédons aucune indication, même des plus vagues, sur la nature
des idiomes qui se parlaient dans le monde, aux siècles qui, de quelques
millénaires, ont précédé l'invention de l'écriture. Les plus anciennes
inscriptions parvenues à notre connaissance, celles de la Chaldée, de
l'Élam et de l'Égypte, nous montrent déjà des langages parfaitement
organisés, possédant des grammaires savantes, littéraires même, et il en
est ainsi pour les textes archaïques qu'on découvre chaque année dans
les divers pays.
Le jour où nous saurons interpréter les textes hétéens, minoens,
étrusques, ibères, mexicains etc., nous nous trouverons certainement en
face de parlers déjà fort évolués, quel que soit le groupe auquel ils
appartiennent. Est-il plus belle chose que ces études comparatives sur
les langues de souche aryenne, par exemple, qui, s'appuyant sur des
rameaux détachés depuis des milliers d'années du tronc, permettent de
retrouver un grand nombre de racines originelles, et de pénétrer dans
la pensée déjà si développée de sociétés dont nous ne pouvons pas nous
permettre de mesurer l'antiquité?
Ces sortes de recherches ont permis de reconnaître l'existence de
quelques groupes, de familles; cependant il est encore certains
dialectes antiques et modernes qui, résistant à l'analyse, ne rentrent
pas dans les grandes divisions tant au point de vue grammatical qu'à
celui des racines, et semblent être les survivances de quelques-unes des
langues qui se parlaient, avant la venue dans nos régions de ces hordes
humaines que les linguistes désignent sous les noms de Sémites, d'Aryens
et de Touraniens. Parmi ces langues, dont quelques-unes paraissent
remonter à des origines très anciennes, citons le Basque, l'Ibérien,
l'Etrusque, le Susien, l'Ourartien et les parlers du Caucase dits
Karthwéliens (Géorgien, Mingrélien, Laze, etc.), idiomes qui ne
présentent pas de relations avec les vieilles langues et qu'on ne
parvint à réunir à aucun autre groupe; on ne peut pas dire cependant,
avec la moindre apparence de raison, qu'ils appartiennent à des langues
qui se parlaient aux temps quaternaires.
En ce qui regarde les découvertes anthropologiques, qui, en se
multipliant, parviendront à jeter beaucoup de lumière sur les questions
d'ethnographie antique locale, nous sommes portés à un certain
scepticisme quant aux conclusions d'ordre général qu'on s'efforce d'en
tirer; car si nous en jugeons par les mélanges d'éléments ethniques qui
ont eu lieu dans tous les pays durant la période si courte de
l'Histoire, nous sommes amenés à penser que, pendant les phases
préhistoriques, les fusions entre groupes humains divers n'ont pas été
moins importantes. À peine pouvons-nous présenter un classement
ethnographique rationnel des races actuelles, classement pour lequel
nous disposons cependant de matériaux sans nombre; que penser dès lors
des conclusions résultant de l'étude de quelques rares squelettes
découverts de-ci de-là, alors que nous ne savons pas si ces hommes
étaient réellement les auteurs des industries au milieu desquelles on
trouve leurs restes, ou s'ils ne vivaient pas là soit comme anciens
habitants vaincus, soit comme esclaves importés de régions peut-être
très lointaines? Ce n'est pas parce qu'on trouverait dans des couches
caractérisées par des restes de la culture romaine le squelette d'un
nègre du Soudan qu'on serait autorisé à conclure que Romulus et Rémus
avaient la peau noire et les cheveux crépus. Les incertitudes dépendent
de tant de facteurs dont nous ne soupçonnons même pas l'essence, qu'il
importe de se tenir dans une extrême réserve quant à la nature des
populations qui nous ont devancés sur notre sol.
Pour l'ethnologie des peuples depuis les débuts des temps historiques
jusqu'a nos jours, nous ne pouvons suivre que deux guides: la
linguistique et l'anthropologie; or, dans la plupart des cas, ces deux
moyens d'investigation en arrivent à des conclusions absolument
opposées. Quelques exemples suffiront pour le montrer.
Dans le centre de la grande chaîne caucasienne habitent les Ostèthes,
peuple qui s'exprime dans un dialecte iranien très archaïque, bien que
depuis des siècles et des siècles, plus de deux mille ans, il soit
entouré de toutes parts de gens de parler karthwélien; mais, par suite
de mélanges du sang, il a pris chez ses voisins son type physique.
L'anthropologie en fait donc des Caucasiens, la linguistique les déclare
Aryens-iraniens.
En Élam, dans les tribus nomades, on rencontre des individus du type
susien le plus pur, tel que nous le montrent les bas-reliefs vieux de
trois ou quatre mille ans; or ces gens, de culture sémitique, sont
musulmans et parlent arabe. Le langage de leurs pères s'est perdu, mais
leur type physique a survécu.
Nous avons vu que Cappadociens, Phrygiens, Hétéens, Étrusques, etc., ont
disparu en tant que nations et ont perdu leur langage: mais, en se
fondant avec d'autres peuples, ils ont certainement apporté à leurs
vainqueurs certains de leurs caractères physiques; et il en est de même
pour tous les peuples, dans tous les pays.
Sans nul doute il s'est opéré de tous temps une sélection dans les races
humaines, les êtres inférieurs disparaissant devant des groupes plus
forts, mieux doués par la nature. Cette sélection se produit encore de
nos jours en Amérique, en Océanie, dans notre vieille Europe elle-même;
pourquoi n'aurait-elle pas régi les destinées de l'humanité, en des
temps où les instincts du plus fort n'étaient pas contenus par des
conceptions philosophiques ou par des lois?
De telles considérations ne sont-elles pas de nature à rendre sceptique
quant aux résultats des observations anthropologiques?
Nos seuls guides vraiment scientifiques, dans l'étude des peuples
oubliés, sont donc dans les traces laissées par ces hommes eux-mêmes de
leur passage sur le globe, dans ces restes de leur vie de chaque jour,
accumulés dans les cavernes qu'ils habitaient, dans les ruines de leurs
demeures artificielles, dans les lieux de leurs campements et, pour les
périodes les plus anciennes, souvent dans les alluvions produites par
des courants qui, après avoir lavé la surface de la terre, l'ont
recouverte de matières qu'ils entraînaient dans leur course. Nos
observations à cet égard sont forcément localisées et chaque station
préhistorique doit faire l'objet d'une étude spéciale. Puis, les
observations se multipliant, les mêmes phénomènes se montrant sur un
grand nombre de points, on est amené à donner aux conclusions une portée
plus étendue, à les appliquer à des districts entiers, et l'étude
stratigraphique des couches, dans lesquelles on rencontre les restes des
industries humaines est, pour nous, le seul moyen d'établir une
chronologie relative des faits qui ont pris place dans une même région.
Mais la stratigraphie, dont les données sont souvent discutables, en ce
qui concerne les assises géologiques marines, alors que la succession
présente des lacunes, devient plus incertaine encore dans le cas des
alluvions pleistocènes et récentes, de telle sorte que, suivant les
contrées sur lesquelles ils ont porté leurs observations, les géologues
ne sont pas toujours d'accord, tant s'en faut. C'est ainsi qu'ils
diffèrent d'opinion sur le nombre des oscillations glaciaires, aussi
bien que sur leur importance. Certains en admettent trois [33] et
d'autres [34] jusqu'à six. On ne s'entend même pas au sujet de la
période glaciaire dans laquelle apparaissent pour la première fois les
produits de l'industrie humaine, le type Chelléen, M. Obermaier, par
exemple, après une étude approfondie de la région pyrénéenne, est amené
à rajeunir considérablement cette époque et, par suite, l'antiquité de
l'homme sur la terre [35].
[Note 33: PENCK et BRÜCKNER, LXXIII; M. OBERMAIER, _Le Quaternaire,
des Alpes et la nouvelle classification du Prof. A. Penck, VI, 1904,
26._]
[Note 34: DÉCHELETTE, XXVI: 1908, I, 36.]
[Note 35: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntnis des Quartars in den
Pyrenäen_ AtA, 1906, IV 299 et 1906, V, 244.]
Ces divergences dans les opinions sont dues à l'extrême complexité des
bases sur lesquelles s'appuient les déductions: ici ce sont des
alluvions caillouteuses, là des moraines avec leurs variétés latérales
et frontales, plus loin des tourbières, et les divers témoins de
l'action glaciaire sont, le plus souvent, indépendants et fort éloignés
les uns des autres.
D'ailleurs, il est à penser que, sur toute la surface du globe, les
mêmes phénomènes n'ont pas pris place en même temps. Les oscillations
glaciaires correspondent, sans nul doute, à des mouvements de l'écorce
terrestre; toutefois, beaucoup d'entre eux n'ont pas affecté la totalité
des massifs où se déposaient les neiges. L'affaissement général de
_l'inlandsis_ Scandinave, il est vrai, a marqué la fin de la période
glaciaire et le commencement des temps modernes; mais cet effondrement
des continents septentrionaux n'a certainement pas affecté les massifs
du Nord tout entiers.
Cependant les incertitudes qui planent sur les temps glaciaires n'ont
pas rebuté les partisans de la très haute antiquité de l'homme sur la
terre; et des esprits très pondérés, des hommes fort instruits des
choses de la géologie, se sont laissé entraîner à chercher une
évaluation en millénaires d'années des périodes de l'enfance humaine.
Tout d'abord ils commettaient la grande faute d'accepter le synchronisme
des diverses phases des industries, en prenant pour base les découvertes
faites dans l'occident de l'Europe: ensuite leurs évaluations, ne
reposant sur aucun fondement scientifique, ont inévitablement donné
libre cours à la fantaisie.
Goldschmidt, d'après Haeckel, ne compte pas moins de un milliard quatre
cent millions d'années depuis l'apparition sur la terre des êtres
organisés jusqu'à nos jours; alors que nous savons que la faune
cambrienne, la plus ancienne connue, a été précédée par d'autres dont il
est impossible de mesurer l'importance et par suite la durée.
Credner[36] estime les temps géologiques à cent millions d'années, dont
trois millions pour le tertiaire et cinq cent mille pour
l'anthropozoïque ou quaternaire.
[Note 36: XXV.]
Gabriel de Mortillet[37] accorde deux cent trente à deux cent quarante
mille ans à la durée des temps quaternaires depuis l'apparition de
l'homme (Chelléen), dont deux cent mille sont consacrés à l'époque
glaciaire et à ses oscillations, trente ou quarante mille ans au
post-glaciaire.
[Note 37: _Évolution quaternaire de la pierre_. VIII; 7° année, I,
15 janvier 1897. G. ET A. DE MORTILLET, XL.]
Pour Lyell[38], Croll[39] et J. Lubbock[40], l'homme chelléen serait
vieux de trois cent mille ans. Lyell[41] admet que la formation des
tourbières danoises a exigé seize mille ans, alors que Stennstrup[42]
réduit ce nombre à quatre mille.
[Note 38: XXXII, 334.]
[Note 39: Géol. mag., 1867, 172; _Climate and time_, 1875, chap.
XIX.]
[Note 40: LYELL, XXXIV, I, 275.]
[Note 41: XXXIII, 21.]
[Note 42: LXIV.]
Tous les moyens d'estimation ont été mis en oeuvre pour arriver à
l'évaluation des temps, observations astronomiques, étude des glaciers,
des tourbières, de la formation de la terre de bruyère, des alluvions
des fleuves, du creusement des vallées, transformation de l'uranium en
hélium[43], etc., etc., mais, dans toutes les données du problème, il
est beaucoup d'éléments qui font défaut et la meilleure preuve en est
que les nombres proposés ne concordent pas entre eux[44]. L'une des plus
curieuses méprises est celle de Broca. Après avoir constaté qu'entre la
grotte de Moustier et celle de la Madelaine, dans la vallée de la
Vézère, il y a une différence de 27 mètres, Broca écrivait: «Ce
creusement de 27 mètres, dû à l'action des eaux, s'est effectué sous les
yeux de nos troglodytes et, depuis lors, pendant toute la durée de
l'époque moderne, c'est-à-dire pendant des centaines de siècles, il n'a
fait que très peu de progrès. Jugez, d'après cela, combien de
générations humaines ont dû s'écouler entre l'époque de Moustier et
celle de la Madelaine [45]!» Or, d'une part, il y a seulement eu, depuis
l'époque des plus hautes cavernes, déblaiement d'une vallée occupée par
des dépôts meubles, et, d'autre part, s'il ne s'est rien fait depuis ce
déblaiement achevé, c'est que la rivière avait conquis sa pente
d'équilibre[46].
[Note 43: Cf. ED. PERRIER, t. I de l'_Évolution de l'Humanité_, p.
35 sq.]
[Note 44: Cf. XXXVII, 24 sq., chronologie.]
[Note 45: XIII. _Congrès de Bordeaux_, 1212.]
[Note 46: XXXI, 1728.]
Est-il besoin de s'étendre plus longuement sur un pareil sujet? nous ne
le pensons pas. La diversité des appréciations suffit à prouver qu'il ne
faut pas se lancer dans des spéculations de cet ordre. D'ailleurs, même
dans les cas où nous connaissons la valeur chronologique des diverses
couches, dans les Tells de la Chaldée et de l'Égypte, les évaluations ne
peuvent être que spéciales à chacun des dépôts envisagés, car la
formation de ces dépôts, sur des points différents, est essentiellement
variable. La ville de Suse dont la durée a été, pensons-nous, de six
mille à six mille cinq cents ans, depuis l'époque de sa fondation
jusqu'à l'abandon de son site par les Arabes, vers le XVe siècle de
notre ère, a laissé un monticule de 30 mètres de hauteur dans ses
parties les plus hautes, alors qu'à Memphis le sol de l'ancien empire
égyptien, vieux d'environ cinq mille ans, est à 9 mètres de profondeur
au-dessous du sommet des buttes, et que, près du vieux Caire, on voit
des monticules, entièrement créés par les Arabes du moyen âge, atteindre
12 à 15 mètres de hauteur. En toutes circonstances, les données fournies
par la superposition des détritus résultant de l'habitation doivent être
envisagées avec une prudence extrême.
[Illustration: Fig. 1.--Coupe théorique de la vallée du Nil.]
La coupe théorique de la vallée du Nil que nous donnons ci-contre (_fig.
1_) montre quelle est la répartition générale des témoins préhistoriques
et historiques dans l'un des pays les plus vieux du monde; elle permet,
mieux que toute explication, de comprendre qu'il n'est pas possible de
baser une évaluation chronologique sérieuse sur l'épaisseur des
alluvions ou des dépôts, de même que sur la position des sites, qui
varie à l'infini. Il n'est pas jusqu'à l'épaisseur des apports annuels
nilotiques qui ne change avec chacune des crues. Les inscriptions
accompagnant, au temple de Karnak, les traits marqués par les prêtres,
lors des inondations, ne laissent aucun doute à cet égard.
Parmi les phénomènes qui ont eu le plus d'influence sur les destinées de
la race humaine, il faut citer en première ligne les modifications
naturelles de la surface du globe, oscillations de la croûte terrestre
qui non seulement ont été la grande cause des cataclysmes glaciaires, et
ont modifié le climat des diverses régions habitées, mais aussi ont fait
disparaître sous les eaux des continents entiers, rompu les voies de
communication entre des terres qui, de nos jours, sont séparées entre
elles par les mers.
[Illustration: Fig. 2.--La fosse de Cap Breton]
Les preuves de ces oscillations du sol sont indiscutables. Les vallées
sous-marines, jadis creusées à l'air libre, et que nous rencontrons
aujourd'hui sur toutes les côtes de l'Europe septentrionale, sont
témoins d'un affaissement considérable de notre sol. La fosse dite du
cap Breton prouve un abaissement du littoral gascon d'un millier de
mètres environ (_fig. 2_)[47]. Il en est de même pour le plateau de la
mer du Nord (_fig. 3_) et pour l'Islande (_fig. 4_). Sur les côtes de la
Norvège, on a reconnu l'existence d'une plate-forme, aujourd'hui située
vers mille mètres de profondeur, qui jadis était au littoral de la
péninsule. Cette surélévation du massif scandinave, qui s'est produite à
la fin de la période tertiaire, portait à 4000 mètres, pour le moins, sa
hauteur maxima. Or la Scandinavie se trouve à la même latitude que le
Groenland et, certainement, n'était pas, à l'époque quaternaire,
réchauffée par des courants marins tels que le Gulf-Stream; elle se
trouvait donc, au point de vue de la condensation de l'humidité
atmosphérique, dans des conditions analogues à celles du Groenland dont
l'un des pics les plus élevés, le mont Petermann, atteint une hauteur de
3 480 mètres. Mais alors que le Groenland est entouré par des mers qui
absorbent ses glaces sous forme d'icebergs, le massif Scandinave, bordé
au sud par les plaines de l'Europe occidentale et centrale, à l'est par
celles de la Russie, trouvait le champ libre pour développer ses mers de
glace, et les étendait au loin jusque dans les régions tempérées, sans
rencontrer de barrière (_fig_. 5). C'est ainsi qu'en
Nouvelle-Zélande[48] des montagnes de 3000 mètres de hauteur envoient
leurs glaciers jusqu'au milieu des forêts de fougères arborescentes[49].
[Illustration: Fig. 3.--Le plateau sous-marin de la mer du Nord.]
[Note 47: Suivant certains géologues, les fractures du sol ont joué
un rôle très important dans le creusement de cette fosse.]
[Illustration: Fig. 4.--Les vallées sous-marines de l'Islande.]
[Note 48: E.-C. ANDREWS, _The ice-flood hypothesis of the New
Zealand Sound-basins._ XVIII; 1906, XIV, 22-54.]
[Note 49: Cf. XLVI, 53; XXXIV II; LARTET, I., 150.]
Nous ne pouvons donc mieux faire, afin d'avoir un aperçu réel de ce
qu'était l'inlandsis scandinave aux temps quaternaires, que de jeter les
yeux sur les phénomènes glaciaires actuels du Groenland.
Le plateau de cette péninsule, haut de 1 000 à 1 500 mètres en moyenne
(c'était l'altitude des plaines Scandinaves aux temps glaciaires),
renfermant des pics élevés, est un immense réservoir où se précipitent
constamment les névés, même au cours de l'été. Ces neiges se
transforment en glace par la pression causée par leur propre
accumulation, et ces glaces descendent sur les flancs du plateau jusqu'à
la mer; là elles se brisent en icebergs qui s'en vont à la dérive dans
la direction de Terre-Neuve.
Bien que la pente d'écoulement de ces mers de glace ne soit que de 0°,
30' environ, la pression centrale est telle que la vitesse de ces
glaciers atteint des proportions hors de pair avec celles que nous
connaissons sous nos latitudes. Le glacier de Iakobhavn s'avance, en
juillet, avec une vitesse de 19 mètres en vingt-quatre heures[50], celui
du nord d'Upernivick parcourt 31 mètres par jour, celui de Torsukatak 10
mètres seulement.
[Note 50: Cf. HELLAND,_Pet. Mit._,, 1887.]
Nous sommes donc autorisés, par ces constatations irréfutables, à penser
que les glaciers scandinaves ont parfois, à la suite de périodes
humides, et par conséquent de grandes productions de neige, lancé leurs
glaciers vers l'Europe centrale avec une vitesse de six à huit mille
mètres par an; moins de deux siècles étaient dès lors plus que
suffisants pour que des glaces parties des sommets les plus élevés de la
chaîne Scandinave pussent arriver sur les lieux où s'élève aujourd'hui
la ville de Bruxelles, et ces glaciers, qui avançaient ou reculaient
suivant que les conditions climatériques avaient été plus ou moins
favorables à la condensation de l'humidité atmosphérique quelques années
auparavant, suivant qu'il se produisait dans l'écorce terrestre des
oscillations plus ou moins importantes, pénétraient jusque dans les
régions les plus fertiles de nos pays.
[Illustration: Fig. 5.--Extension maxima des glaciers pléistocènes.]
[Illustration: Fig. 6.--L'îlot d'Erlanic (Morbihan).]
Mais le mouvement d'affaissement du sol, qui fut cause de la fin des
phénomènes glaciaires intenses, ne s'est pas encore arrêté de nos jours.
Peut-être est-il plus lent qu'autrefois, cependant il s'est fait encore
sentir en bien des occasions que la préhistoire et l'histoire même
enregistrent. Dans la baie du Morbihan, à l'îlot d'Erlanic, voisin de
Gavrinis, des dolmens et leurs cercles de pierres sont aujourd'hui sous
les eaux et ne se montrent qu'à la marée basse (_fig. 6_). La formation
du Zuider-Zée, celle du lac de Grandlieu, la disparition de la ville
d'Ys sont des témoignages de l'affaissement graduel de nos côtes, de
même que la séparation de la terre ferme des Îles Normandes, et combien
d'exemples encore en pourrait-on citer.
À ces modifications du relief du sol sont venues se joindre les
transformations climatériques qui, forcément, devaient en être la
conséquence. Les vents et les courants maritimes ont eux-mêmes changé,
et, là où s'étendait la glace, il se produisait, lors de sa fusion, un
abaissement considérable dans la température. Ces modifications ne sont
certainement pas survenues subitement; elles ont été graduelles,
entrecoupées de périodes de stagnation, et, durant ces siècles, l'homme
et les animaux ont fui devant les glaces ou se sont adaptés
insensiblement aux nouvelles conditions de leur vie. C'est ainsi que les
grands pachydermes dont on retrouve les corps dans les glaces de la
Sibérie, et que ceux mêmes de nos pays, si nous en jugeons par leurs
représentations contemporaines, s'étaient peu à peu revêtus d'épaisses
toisons. La flore avait changé et le mammouth se nourrissait de
bourgeons de mélèze. L'homme se protégea peut-être, lui aussi, contre
les rigueurs du climat: car on voit, sur les gravures magdaléniennes le
représentant, des hachures qui semblent figurer de longs poils. Chassé
des pays envahis par les mers de glace, il se retira vers le sud, à la
recherche d'un climat plus doux et de conditions d'existence plus
favorables; puis il colonisa de nouveau ses anciens domaines, quand ils
furent abandonnés par les glaciers, se retira encore, obéissant toujours
aux glaces; enfin, lors du grand dégel, occupa l'aire que nous habitons
aujourd'hui, et d'autres terres, dont assurément nous ne soupçonnons pas
même l'antique existence.
Des seuils existaient bien certainement alors dans la mer Méditerranée,
et peut-être que, par l'Atlantide, ou quelque autre terre disparue, le
Nouveau Monde correspondait avec notre Europe. Il ne manque pas, sur
notre globe, de régions que des affinités zoologiques avec d'autres
terres nous invitent à rejoindre par la pensée entre elles ou à des
continents engloutis en des temps peu éloignés. Bien que le voile de
l'ignorance nous cache encore la plupart des transformations de la
surface terrestre contemporaines de l'existence de l'homme, nous n'en
percevons pas moins l'énorme influence qu'ont eu ces grands phénomènes
naturels sur les destinées de l'humanité.
Les causes des migrations humaines sont multiples, complexes, plus
nombreuses encore dans les temps modernes qu'à ces époques où l'être ne
cherchait que des ressources pour satisfaire à ses besoins matériels. À
ce mobile aujourd'hui se joint la soif de la richesse. C'est à
l'attraction qu'exerce l'or sur les esprits qu'est due l'expansion de la
race européenne sur toute la surface du globe, ainsi que la disparition
de familles humaines de culture inférieure: mais alors que le précieux
métal n'était qu'une pierre sans valeur, ce sont les climats doux, les
sols fertiles, les terrains de chasse et de pêche qui guidaient les pas
des envahisseurs, et les hommes du Nord, accoutumés aux luttes contre
les éléments, avaient vite raison de populations rendues nonchalantes
par la vie facile. Puis, peu à peu, les vainqueurs perdaient eux-mêmes
leur virilité et n'étaient plus aptes à défendre leur sol contre de
nouveaux envahisseurs, venant de régions moins favorisées par la nature
et, par conséquent, supérieurs comme forces physiques.
Il est un fait constant, démontré par l'histoire et par la répartition
des diverses familles humaines qui peuplent notre globe, fait très
rationnel d'ailleurs: c'est que tout peuple vaincu se réfugie dans les
lieux où il espère pouvoir conserver son indépendance, chaînes de
montagnes, îles ou presqu'îles, contrées désertiques. Les Celtes se sont
retirés dans la presqu'île bretonne et dans celles des Cornouailles et
du pays de Galles, les Basques habitent les Pyrénées; les Kurdes, jadis
maîtres de tout le nord du plateau iranien, sont aujourd'hui cantonnés
dans les grandes chaînes bordières de la Perse, et chaque vallée du
Caucase est occupée par des tribus de langage différent, etc. De tout
temps il en a été de même. Aussi ne doit-on pas déduire de découvertes
faites en des pays d'un accès difficile, ce qu'était la culture des
populations des régions voisines plus ouvertes.
Innombrables sont les invasions dans les temps historiques, et elles se
continuent jusqu'à nos jours, comme les destructions de peuples sans
défense, depuis les temps où les Sémites, absorbant les anciens éléments
de la population chaldéenne, ont marché vers le Nord, fondé El Assar et
Ninive, repaires d'où chaque année ils partaient pour écraser des
peuples moins habiles qu'eux dans le maniement des armes. Six mille ans
d'histoire sont là pour nous édifier quant à cet instinct des hommes de
se détruire entre eux. Que dire de ces flots successifs qui, du fond de
l'Asie, sont venus battre les murailles du monde romain, de ces
conquêtes coloniales de l'Espagne, de l'Angleterre, de la France, de cet
envahissement, au nom de la civilisation, de pays qu'habitaient jadis
des hommes vivant heureux de leurs libertés, des indigènes que nous
dépossédons chaque jour, parce qu'ils sont les plus faibles, parce que
les richesses naturelles de leur sol nous attirent!
C'est du nord et du centre de l'Asie que semblent être parties toutes
les invasions des régions occidentales, durant la période historique,
alors que le monde présentait à peu de choses près le relief qu'il offre
encore de nos jours; mais nous ne pouvons pas savoir ce qu'il en a été
au cours de la préhistoire. Bien des auteurs se sont lancés dans des
hypothèses relativement au berceau des divers groupes humains. On a
donné aux gens de langue aryenne l'Altaï comme lieu de naissance, puis
la Transcaucasie, puis les plaines de la Russie et de la Sibérie; on a
fait venir d'Arabie les hommes au parler sémitique; bref toutes les
suppositions ont été émises, mais beaucoup d'entre elles sont absolument
gratuites, parce que l'histoire de la répartition des hommes sur le
globe est en dépendance d'une foule d'éléments mal connus. La
préhistoire est encore entourée de trop de mystères pour que nous soyons
en droit d'aborder scientifiquement les grands problèmes concernant les
foyers originels de notre espèces. D'ailleurs les expressions d'usage
pour désigner cette partie de l'histoire humaine, pour laquelle les
documents écrits font défaut sont, elles-mêmes, bien vagues et bien
imprécises.
«L'Archéologie préhistorique, dit-on, est la science des antiquités
antérieures aux documents historiques les plus anciens[51].» Cette
définition, généralement adoptée, n'est cependant pas complète, car elle
ne s'applique qu'aux pays qui, depuis des siècles, possèdent la
documentation écrite et ne vise aucunement les peuplades barbares qui,
jusqu'à nos jours, ont vécu en dehors de l'Histoire. Elle semble ne
comprendre que la très haute antiquité.
[Note 51: XXVI, I, 1.]
On doit entendre le mot _préhistorique_ en lui accordant toute sa valeur
dans le temps comme dans l'espace, l'étendre à tous les peuples, à
toutes les questions relatives à l'existence de l'homme pour lesquelles
des documents écrits émanant des peuples eux-mêmes ne nous renseignent
pas, aussi bien pour les époques les plus anciennes que pour celles qui
sont presque nos contemporaines; car il est impossible de séparer
l'ethnographie, c'est-à-dire l'étude des peuplades modernes, de celle
des peuples dont nous parlent les auteurs de l'antiquité, et de l'étude
des hommes que nous ne connaissons que par l'examen des vestiges qu'ils
ont laissés et dont le nom même s'est perdu. Il serait plus juste de
dire que l'archéologie préhistorique est l'étude de tous les peuples qui
ne nous ont pas eux-mêmes légué leurs annales. Les Germains que décrit
Tacite, les Gaulois dont parle César, les Huns sur lesquels Ammien
Marcellin nous fournit tant de détails, les Silures et autres insulaires
dont Hérodien nous entretient, les Kamtchadales de Pallas, les Tahitiens
de Cook et de Bougainville, sont des peuples préhistoriques, quoique
appartenant à des temps dans lesquels d'autres nations écrivaient déjà
leur histoire. On peut dire que l'ethnographie se confond avec
l'archéologie préhistorique, car elle débute au cours de l'histoire
elle-même: il n'est pas, en effet, de pages des annales assyriennes,
égyptiennes, grecques ou romaines qui ne parlent de peuplades barbares,
et les traditions légendaires par lesquelles débute l'histoire positive
de tous les peuples, appartiennent à la phase préhistorique de
l'évolution humaine. C'est de l'ensemble des documents archéologiques et
ethnographiques anciens et modernes que nous tirons aujourd'hui nos
connaissances sur les premiers habitants de notre globe.
L'archéologie préhistorique est restée cantonnée dans l'ethnographie
jusqu'au jour où, la géologie aidant, on s'aperçut que les traces
laissées par l'homme dans les alluvions et dans les cavernes, dans le
sol, un peu partout, apportaient à l'étude des origines des matériaux de
grande importance; dès lors les études ethnographiques s'étendirent à
ces vestiges, en prenant un autre nom, plutôt nuisible qu'utile
d'ailleurs, car il a la prétention de fixer les esprits, alors qu'il
n'apporte que des confusions, qu'on s'est encore empressé d'accroître en
forgeant le mot de _proto-histoire_. Ainsi l'usage a consacré les termes
de _préhistoire, proto-histoire_ et _ethnographie_ pour indiquer les
divers chapitres d'un ensemble d'études demeuré lui-même sans nom; et
malgré ces complications, la terminologie n'est pas encore complète.
La branche préhistorique des études ethnographiques est une science
essentiellement française; c'est à notre pays que revient l'honneur des
premières découvertes et de leur interprétation. Dès les premières
années du XVIIIe siècle, on avait reconnu et signalé la juxtaposition
des vestiges industriels et des restes d'animaux fossiles dans les
remplissages des cavernes. Toutefois la plupart des savants, à l'exemple
de Cuvier, expliquaient ces associations par l'hypothèse d'un
remaniement moderne des couches ossifères; c'était prendre l'exception
pour la règle générale. Cependant les faits se multipliaient, grâce aux
recherches de Boué, Tournal, Christol, Joly, Schmerling et autres [52].
[Note 52: XXVI, I, 6, Cf. XXIV, 2-25; XLII, I, 1; XXIX, 44.]
En 1828, ce sont les découvertes de Tournal et de Christol dans le
Languedoc, en 1833-34 celles de Schmerling à Liège, en 1837 celles
d'Édouard Lartet et celles de Marcel de Serres en 1838, qui viennent
affirmer l'existence dans nos pays de l'homme quaternaire. Le monde
savant se montrait encore incrédule quand, quelques années plus tard,
vers 1850, Boucher de Perthes démontra péremptoirement que, dans les
alluvions des environs d'Abbeville, on rencontrait simultanément des
ossements de grands mammifères éteints, mammouths, hippopotames,
rhinocéros, etc., et les indiscutables produits de l'industrie humaine.
Boucher de Perthes rencontra tout d'abord une très vive opposition de la
part des savants aussi bien en France qu'à l'étranger; mais il défendit
son opinion avec une inlassable énergie, accumula les preuves à l'appui
de ses affirmations et, peu à peu, convertit les géologues et
zoologistes les plus éminents de l'époque, tant français qu'anglais:
Falconer, sir Joseph Prestwich, sir John Evans, Lyell, Quatrefages,
Albert Gaudry, Rigollot[53], etc., devinrent les plus ardents défenseurs
des théories nouvelles. Quand Boucher de Perthes mourut en 1868, il
avait eu la satisfaction de voir son nom immortalisé par l'une des plus
grandes découvertes archéologiques des temps modernes.
[Note 53: LVIII.]
Dès lors, les recherches furent poussées avec une extrême ardeur par une
foule d'archéologues, en France comme à l'étranger. Édouard Lartet
continua ses fouilles si fructueuses dans les grottes de là vallée de la
Vézère, et l'Anglais Christy se joignit à lui. En Belgique, dès 1864, E.
Dupont explorait les cavernes des environs de Dinant.
Édouard Lartet fut le premier à jeter les bases d'une classification des
assises quaternaires en France. Le musée de Saint-Germain fut alors créé
par Napoléon III, et son conservateur adjoint, Gabriel de Mortillet,
devint, par ses remarquables travaux[54], le maître incontesté de
l'archéologie préhistorique pendant un demi-siècle. Puis ce furent en
France Ed. Piette, L. Capitan, M. Boule, l'abbé Breuil, d'Ault du
Mesnil, le marquis de Vibraye, Adrien de Mortillet et une innombrable
pléiade d'archéologues qui, chaque jour, apportèrent de nouvelles
contributions à l'étude de l'homme préhistorique.
[Note 54: _Essai de classification des cavernes et des stations sous
abri, fondée sur les produits de l'industrie humaine_, XIV, LXVIII.
1er mars 1869.]
En Danemark, Christian Thomsen avait, dès 1836[55], classé dans les
galeries du musée de Copenhague les séries mésolithiques et néolithiques
de ce pays, classification à laquelle Worsae donnait quelques années
après une méthode scientifique. Rapidement l'archéologie préhistorique
gagna toute l'Europe, la Russie et l'Atlantique.
[Note 55: _Ledetraaa til Nordisk Oldkyndiged_, 1836.]
En Égypte, longtemps avant mes propres découvertes, les égyptologues les
plus éminents niaient l'existence d'un âge de la pierre dans la vallée
du Nil, et cette opinion était si solidement ancrée dans les esprits que
Maspéro classait les vases peints (énéolithiques) au moyen Empire et que
Flinders Petrie[56] expliquait par l'intervention d'une _new race_ dans
la vallée du Nil, aux temps historiques, la présence de silex taillés
qu'il rencontrait dans ses fouilles. En cette même année 1896 je
publiais mon premier volume sur les origines de l'Égypte, réduisant à
néant ces théories et immédiatement j'ai été suivi par Flinders Petrie
lui-même. L'année suivante, poursuivant mes recherches, je découvrais à
Négadah même, la sépulture énéolithique du premier roi de la première
dynastie, Mènes[57].
[Note 56: MM. FLINDERS PETRIE et I. E. QUIBELL, _Nagada and Ballas_,
1896]
[Note 57: J. DE MORGAN, _Recherches sur les origines de l'Égypte_,
1897.]
En Élam, dès 1891, j'avais reconnu l'existence du néolithique (ou
énéolithique) et constaté que le plateau iranien, couvert de neige
durant la période glaciaire, n'avait été habité que fort tard.
En Syrie, le R. P. Zumhofen et quelques autres archéologues ont, avec
grand succès, exploré les cavernes; aux Indes, l'_Archeological Survey_
a signalé l'existence de l'industrie paléolithique; dans le nord de
l'Afrique, les études à cet égard ont également été très concluantes.
Bref, en un demi-siècle tout au plus, cette science, née en France, a
fait le tour du monde, et s'est répandue sur tous les continents.
Dans les parties du monde autre que l'Europe, en Amérique, en Océanie,
en Afrique centrale et méridionale, la préhistoire se confond avec
l'ethnographie; car, pour la plupart, les peuples de ces régions en
étaient encore à la culture primitive, quand les navigateurs européens
se sont présentés. Chez beaucoup d'entre eux l'industrie de la pierre
polie était florissante et chez d'autres celle de la pierre éclatée. La
persistance de l'usage de la pierre, l'ignorance de l'écriture chez un
grand nombre de peuplades, font que la préhistoire s'étend jusqu'à nos
jours. On ne pourrait donc assigner de dates pour les diverses
industries qu'en les envisageant au point de vue local; car il ne peut
exister aucun lien chronologique entre les événements qui ont pris place
dans nos pays, et ceux dont l'Australie, par exemple, a été témoin. Les
diverses industries, extrêmement variées, comme on le verra par la
suite, possèdent donc chacune leur époque et leur aire géographique.
Mais l'étude des peuples primitifs, vivant encore de nos jours, et, par
conséquent, appartenant à la préhistoire moderne, est extrêmement utile
quant à la compréhension des moeurs des antiques habitants de nos pays;
les mêmes causes produisant les mêmes effets, et ces causes étant
simples, nécessitées par les besoins de la vie matérielle, on peut, sans
crainte d'erreur, expliquer les usages anciens par ceux encore en
vigueur, alors que tous deux ont fait naître des industries analogues.
Quand, au XVIIIe siècle, Pallas[58] visita tous les peuples qui
vivaient alors dans les domaines des Tsars, il rencontra, vers l'extrême
pointe de la Sibérie orientale, la peuplade des Wogoules qui habitait
dans les cavernes et vivait uniquement de la chasse et de la pêche, ne
se livrant à aucun genre de culture. En cas de disette, ces gens
concassaient les os et, par la cuisson, en tiraient une sorte de
bouillon.
[Note 58: LVII.]
Il vit aussi des Tchouktches, qui habitaient sous le cercle polaire,
dans cette presqu'île située entre l'océan Glacial de Sibérie et la mer
de Behring. Ces gens vivaient, comme d'ailleurs tous les Kamtchadales,
dans des tanières souterraines et les antres des rochers, dont ils
fermaient l'ouverture en tendant des peaux de renne devant l'entrée. Ils
ne possédaient alors aucun instrument métallique; leurs couteaux étaient
faits de pierres tranchantes, leurs poinçons d'os effilés, leur
vaisselle de bois ou de cuir; comme armes ils avaient l'arc, la flèche,
la pique et la fronde; piques et flèches étaient armées d'os pointus.
Les femmes tannaient les peaux des animaux tués à la chasse, les
raclaient pour en ôter le poil, après quoi elles les frottaient de
graisse et de frai de poisson, puis les foulaient à tour de bras. Elles
se servaient pour coudre des nerfs des quadrupèdes, d'os pointus et
d'aiguilles faites d'arêtes de poissons.
Non loin des Tchouktches et des autres nations kamtchadales vivaient,
dans de petites îles, des populations plus sauvages encore, que Pallas
désigne sous le nom d'insulaires orientaux. Ces hommes se nourrissaient
de gibier à la façon de ceux du continent et leurs femmes tannaient de
même les peaux et préparaient les fourrures. Ils ne possédaient aucun
animal domestique, pas même le chien. Armés de lances, d'arcs, dont les
flèches étaient garnies d'os pointus, ils passaient leur vie à la
chasse, sans autre préoccupation que celle de leur nourriture.
Les habitations de ces gens étaient des tanières souterraines longues
parfois de cent mètres et larges de six à dix, divisées en
compartiments. Là s'entassaient jusqu'à trois cents personnes dans la
plus abjecte malpropreté; d'autres habitaient des cavernes, des abris,
qu'ils s'efforçaient de clore au moyen des troncs d'arbres que la mer
venait jeter sur les plages.
On croirait, en lisant cette description, entendre parler de nos hommes
quaternaires des cavernes du Périgord, avec cette différence que nos
magdaléniens étaient des artistes, qu'ils ornaient de dessins les parois
de leurs habitations et que bien certainement leurs goûts affinés se
manifestaient dans la parure, peut-être même dans le costume; mais tout
ce qui, dans leur mobilier, n'était ni os ni pierre, n'a pas survécu aux
injures du temps, et nous ignorons la plus grande partie de ce qu'ils
possédaient.
La description de Pallas montre la vie des primitifs sous l'un des
climats les plus rudes qui soient au monde, alors que les navigateurs du
XVIIe et du XVIIIe siècles nous parlent de peuplades établies sous
un soleil plus clément, à peine préoccupées de leur subsistance que la
nature leur fournit en abondance. Ailleurs, dans les forêts vierges de
l'Asie méridionale et de l'Amérique du Sud, la lutte de l'homme pour la
vie est plus âpre.
J'ai voyagé et vécu pendant plusieurs mois chez les Négritos de
l'intérieur de la presqu'île malaise[59], alors qu'aucun Européen
n'était encore entré au coeur du domaine de ces tribus. Ces gens, peu
nombreux d'ailleurs comme population, partagés en clans, parlant chacun
leur dialecte particulier, vivent dans les vallées des montagnes les
plus abruptes, où ils se sont retirés devant l'invasion malaise des
plaines. Là, au milieu de forêts vierges sans fin, ils construisent de
grandes habitations communes, longues parfois de quinze ou vingt mètres,
composées d'une simple toiture en feuilles tressées de palmistes, posée
à terre. Pour tout costume ils portent un pagne fait d'une écorce
d'arbre assouplie par le battage; leurs armes sont la lance et la
sarbacane pour les Sakayes, l'arc et la pique pour les Seumangs; flèches
et lances sont terminées par un bambou acéré, enduit d'un terrible
poison. Ils vivent de la chasse et de tubercules qu'ils trouvent dans la
forêt; quelques-uns, ceux qui avoisinent les établissements malais,
cultivent le manioc. Ils ne possèdent d'instruments métalliques que ceux
qui leur parviennent par les Malais et n'ont pas de sel. De telles
peuplades disparaîtront sans laisser aucune trace archéologique de leur
existence.
[Note 59: Cf. J. DE MORGAN, dans _l'Homme_, 1885.]
Il ne nous est pas possible, dans nos contrées civilisées de l'Occident,
de nous faire une idée exacte de ce que sont la chasse et la pêche dans
les pays primitifs et peu habités, de ce qu'elles étaient chez
nous-mêmes, au temps où les hommes ne disposaient pas des moyens
puissants de destruction dont ils usent aujourd'hui. Le gibier, dans
notre Europe, est devenu très rare et la chasse est un luxe; quant à la
pêche, elle n'existe plus guère que de nom; mais quand on parcourt les
pays neufs, dans lesquels les animaux sauvages sont à peine inquiétés,
on se rend compte de ce que devaient être les ressources de nos régions,
avant que la civilisation les eût presque réduites à néant. Tous les
genres de gibier, le gros comme le petit, étaient d'une abondance
extrême et d'énormes poissons habitaient nos rivières, de telle sorte
qu'en quelques heures il était aisé de capturer une abondante
nourriture; aussi les cavernes, comme les sites des campements
préhistoriques, sont-ils remplis d'ossements brisés pour en extraire la
moelle, de débris de poissons. Les conditions de la vie étaient très
différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, et les populations,
clairsemées, n'avaient pas grand effort à faire pour trouver leur
subsistance.
Toutefois, le climat venant à se modifier, les ressources s'épuisaient
ou changeaient de nature, contraignant les gens à modifier leur
outillage, tout d'abord, puis à émigrer si la vie devenait trop
difficile. C'est ainsi qu'en s'asséchant peu à peu, le nord de l'Afrique
et la Syrie sont devenus inhabitables sur bien des points.
À El Mekta, près du Gafsa, à Jénéyen, dans l'extrême Sud Tunisien, et
sur bien d'autres points du «bled» j'ai rencontré des stations
préhistoriques dans des lieux aujourd'hui désertiques et l'on voit dans
le même abri des couches formées d'ossements, renfermant une industrie
de gros instruments de silex, recouvertes par d'autres couches où ne se
rencontrent plus que des coquilles d'hélix, en quantité prodigieuse, et
une industrie de tout petits instruments de silex ressemblant beaucoup à
ce qu'en France on nomme l'Aurignacien. Aux chasseurs de gibier moyen
avaient succédé les mangeurs d'escargots; puis ces hommes sont partis.
Ces modifications climatériques, bien que présentant parfois une assez
grande étendue géographique, n'étaient à coup sûr pas suivies partout
des mêmes effets; dès lors sur les points où elles se sont produites,
elles ont entraîné dans l'industrie de l'homme des modifications, qu'il
serait très osé de chercher à généraliser, de même qu'il serait
dangereux de synchroniser deux industries à peu près semblables, sans
avoir d'autres raisons que celle de l'analogie des formes, car ces
formes peuvent être voulues par des circonstances se reproduisant dans
des pays divers à des époques très différentes. Nous ne devons pas
perdre de vue, d'ailleurs, que nous possédons, sauf en Égypte et au
Pérou, qu'une très faible partie du mobilier de ces temps, les objets en
matières incorruptibles, toujours la pierre, parfois l'os et l'ivoire,
mais jamais la corne, le bois, et les autres substances périssables, et
que par conséquent, nous devons être très circonspects quant à
l'assimilation de deux industries sur la simple vue des instruments de
pierre.
Si nous en croyons certains auteurs, les diverses industries de la
pierre auraient eu chacune leur foyer et, peu à peu, gagnant de proche
en proche, auraient couvert d'immenses régions, toute l'Europe suivant
quelques-uns. On attribuait jadis cette propagation des types à des
migrations et à des invasions; aujourd'hui l'on est plutôt porté à voir
dans cette diffusion des influences commerciales. Il est à croire que
ces trois causes sont souvent valables, mais qu'en plus les centres
d'invention ont été multiples; d'ailleurs c'est sans raison plausible et
sans la moindre vraisemblance qu'on a choisi dans nos pays, parce qu'ils
étaient les mieux étudiés, les centres successifs de civilisation.
Qu'une découverte se soit propagée dans les pays aptes à son
application, cela n'a rien qui puisse surprendre; il ne faut cependant
pas accorder à cette puissance d'expansion plus de force qu'elle ne
pouvait avoir, alors que les communications entre pays éloignés les uns
des autres étaient si difficiles, souvent même impossibles, et que les
besoins n'étaient pas en même temps semblables dans les diverses
régions.
Il convient donc de ne pas accorder aux nombreuses classifications
proposées une importance mondiale, mais d'en considérer les termes comme
exprimant un état industriel local, d'aire variable, il est vrai, mais
toujours limitée. Rien ne prouve, dans bien des cas, que les diverses
industries de même type ont été partout contemporaines et, afin d'éviter
toute confusion, pour ne pas faire supposer une généralisation que rien
n'autorise, il est utile de joindre à la désignation du type,
_acheuléen, moustiérien, magdalénien_, etc., un nom géographique
permettant de le localiser, ce nom pouvant d'ailleurs exprimer de vastes
étendues, au cas où le synchronisme serait établi par d'indiscutables
preuves tirées de la stratigraphie, mais non pas de la paléontologie
seulement; car, au cours des oscillations glaciaires, entre autres, les
animaux ont certainement changé d'habitat, sans que forcément l'homme
les ait suivis dans leurs migrations.
L'inégalité de l'état de conservation des industries primitives dans les
différentes stations cause de grandes difficultés, quand il importe
d'établir des comparaisons. Les alluvions ne nous livrent que les
instruments de pierre, de même que les stations en plein air; mais nous
ne savons pas de quoi se composait le mobilier accompagnant les types
chelléen, acheuléen et moustiérien du nord de la France. On se base,
pour établir leur succession, sur la position relative des couches
alluviales. Or nous ne pouvons pas affirmer que ces courants successifs
ont suivi le même chemin et par conséquent lavé des stations elles-mêmes
successives; peut-être bien que, parcourant des districts différents
avant d'en arriver à superposer leurs apports, ils ont simplement
entraîné des silex taillés contemporains, mais de stations diverses,
appartenant à plusieurs types industriels; les superpositions dans les
alluvions de Gafsa, en Tunisie, sont probantes à cet égard[60].
[Note 60: J. DE MORGAN, _Sur l'incertitude de la chronologie
relative des faits préhistoriques_; VI, 1907, 380-383.]
Si nous avons, dans les pages qui précèdent, appelé plus spécialement
l'attention sur les incertitudes très nombreuses qu'on rencontre dans la
documentation sur laquelle est basée l'étude des industries
préhistoriques, c'est que, ces sortes de recherches étant très
répandues, il paraît sans cesse des travaux dans lesquels les auteurs se
laissent entraîner à émettre une foule d'hypothèses qui souvent n'ont
rien de scientifique. De réels progrès se font, il est vrai, chaque
jour; mais il ne faudrait pas croire que nos connaissances sur la
question puissent autoriser déjà l'établissement d'une chronologie
relative analogue à celle que nous possédons en géologie. Les diverses
formations de l'écorce terrestre étant successives, les difficultés
géologiques résident uniquement dans la recherche des synchronismes.
Il n'en peut pas être de même en préhistoire, car l'évolution de
l'humanité vers le progrès diffère suivant les lieux aussi bien que
suivant les temps et suivant les facultés de l'homme. Ce n'est qu'en
multipliant à l'infini les observations qu'on établira des provinces
préhistoriques, répondant à chacun des stages industriels; mais, pour ce
faire, il est nécessaire que tous les pays du monde soient étudiés avec
autant de soin que l'ont été les régions occidentales et centrales de
l'Europe, tâche immense qui exigera beaucoup de temps d'efforts.
Ramasser des pierres taillées est un agréable passe-temps auquel se
livrent des milliers de collectionneurs, mais relever les observations
capables de nous instruire quant à la date relative des industries est
l'oeuvre du petit nombre, exige des connaissances multiples que ne
possèdent pas la plupart des amateurs de cailloux taillés.
PREMIÈRE PARTIE
L'ÉVOLUTION DES INDUSTRIES
CHAPITRE PREMIER
L'INDUSTRIE PALÉOLITHIQUE
_Les éolithes_.--Alors que, par son développement cérébral, l'homme
était encore voisin de l'animal, il songeait déjà certainement aux
moyens de munir son bras d'une arme capable d'accroître ses forces
d'attaque et de défense et, peu à peu, la pensée lui vint d'adapter à
ses besoins les armes que lui fournissait le milieu dans lequel il
vivait; il usa d'une branche d'arbre, la cassant à la longueur
convenable pour sa taille, et, en dégrossissant la pierre, en la rendant
tranchante, il créa ces outils grossiers pour lesquels on a proposé le
nom d'éolithes; mais ces instruments primitifs présentent de telles
ressemblances avec les «jeux de la nature» que, bien qu'on ne puisse
mettre en doute leur existence, nous ne les pouvons distinguer avec
sûreté des pierres éclatées par les forces naturelles. Certains
archéologues ont cru pouvoir affirmer que ces outils primitifs étaient
en usage durant l'époque tertiaire. L'abbé Bourgeois, en 1867, pensa
voir une taille intentionnelle sur des silex (_fig_. 7, nos 1, 2 et
2_a_) appartenant au niveau aquitanien de Thenay (Loir-et-Cher); en
1871, le géologue portugais Carlos Reibero en signalait d'autres dans
les couches plus anciennes d'Otta (_fig_. 7, nos 3 et 3_a_) (vallée
du Tage); et G. et A. de Mortillet, dans leur _Musée
préhistorique_[61], figurent des éolithes de Puy-Courny, près d'Aurillac
(_fig. 7_, nos 4 et 4_a_), instruments qui appartiendraient au
Miocène et seraient comme ceux de Thenay et d'Otta nettement tertiaires;
tout dernièrement des fouilles pratiquées à Ipswich, en Angleterre, ont
donné des résultats analogues, mais quelque peu plus probants au dire
des savants qui ont assisté aux recherches.
[Note 61: 2° édit., pl. IV.]
Le plus grand défenseur des éolithes tertiaires a été le géologue belge
A. Rutot[62], qui non seulement les considérait comme représentant les
premiers essais de l'homme dans la taille du silex, mais pensait qu'ils
constituaient une industrie spéciale qui, débutant dans le Pliocène, se
serait continuée jusqu'aux temps modernes parallèlement aux autres
industries de la pierre (_fig. 7_, nos 5 et 6). Aucun fait cependant
n'est venu confirmer cette hypothèse; bien au contraire, M. Boule,
professeur au Muséum de Paris, a péremptoirement démontré[63] que les
malaxeurs industriels de Guerville, près de Mantes, en mélangeant des
argiles et des craies pour la fabrication du ciment, fabriquent des
éolithes en tout semblables aux échantillons de M. Rutot, et que, par
suite, les actions naturelles sont amplement suffisantes pour produire
ce que l'on a considéré comme des retouches intentionnelles.
[Note 62: VII (1907), VIII, 283; et _Bull. Soc. belge géol._ (1907),
XXI, 211.]
[Note 63: M. BOULE, _L'origine des éolithes_; VI (1905), 263.]
Il n'en est pas moins vrai que nous ne pouvons nier les probabilités de
l'existence d'une industrie très inférieure à celle du type
paléolithique, ainsi que de la vie de l'homme vers les derniers temps du
tertiaire. Malheureusement nous ne connaissons que bien peu de chose des
dépôts terrestres laissés sur les continents durant les périodes miocène
et pliocène; presque tous ont été lavés par les eaux lors des grandes
inondations quaternaires et d'autres se sont abîmés dans les mers avec
les continents qui les portaient: or c'est seulement parmi l'humus de
ces époques que peuvent se rencontrer, dans des conditions probantes,
les vestiges de l'homme et de ses industries.
[Illustration: Fig. 7--_Éolithes_. 1, 2 et 2_a_, Thenay
(Loir-et-Cher).--3 et 3_a_, Otta (Portugal)--4 et 4_a_, Puy-Courny.--5
et 6, Belgique.]
_Le type chelléen_.--Les plus anciens instruments, manifestement taillés
par la main de l'homme, dont la connaissance nous soit parvenue, sont
des silex en forme d'amande, grossièrement éclatés par percussion sur
leurs deux faces, terminés en pointe à l'une de leurs extrémités,
arrondis à l'autre et légèrement renflés en leur milieu. Ils différent
de dimensions et souvent aussi de forme générale, sont plus ou moins
allongés, plus ou moins arrondis: leur taille est très variable,
cependant ils présentent le plus souvent une longueur oscillant entre
dix et quinze centimètres. C'est à Abbeville et à Amiens, dans le
département de la Somme, puis à Chelles, dans la Seine-et-Marne[64], au
milieu d'alluvions quaternaires, que ces instruments ont été rencontrés
pour la première fois (_fig. 8_, nos 1, 1_a_ et _b_, n° 2); puis on a
signalé leur présence dans les alluvions du nord de la France, de là
Belgique, à Taubach[65], en Saxe-Weimar, dans les grottes de
Grimaldi[66], près de Menton et en maintes autres localités de
l'Occident européen; cependant en Saxe comme en Provence les coups de
poing sont plutôt de type acheuléen.
[Note 64: Cf. D'ACY, I (1891), 348; P. CAPITAN, XII (1900), 55.]
[Note 65: Cf. KLAATSCH, XLIX, II, 269; S. REINACH, VI (1897), 53.]
[Note 66: Cf. M. BOULE, VI (1906), 257; J. DÉCHELETTE, XXVI (1908),
I, 78.]
Dans presque tous ces gisements, l'instrument typique, dit chelléen, se
trouve mélangé avec des éclats de forme indéterminée avec ou sans
retouches, et avec d'autres retaillés sur une seule face seulement, dont
les archéologues ont fait le type dit moustiérien. En général, tout cet
outillage de pierre est d'un travail fort grossier, spécialement dans
les régions où, comme dans le midi de la France et de la Saxe, les
matériaux dont l'homme pouvait disposer, les quartzites, les grès, les
quartz, etc., ne s'éclatent pas aussi aisément que le silex.
Sauf dans quelques grottes, les instruments de type chelléen ont
toujours été trouvés remaniés dans des alluvions dont l'âge relatif est
indiqué par la présence d'ossements fossiles. À Chelles, ils se
rencontrent avec des restes d'_Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki,
Trongotherium, Ursus speloeus, Hippopotamas amphibius, Hyæna spelæa_ et
d'équidés voisins du cheval tertiaire, l'_Equus Stenonis_, alors que,
dans les alluvions des environs d'Abbeville[67], à ces espèces viennent
s'ajouter _Elephas meridionalis, E. primigenius, Hippopotamus major, Sus
scropha, Cervus Belgrandi, Bison priscus_ et quelques autres grands
vertébrés.
[Note 67: D'AULT DU MESNIL, VIII, (1906), 284.]
[Illustration: Fig. 8--Instruments chelléens (Chelles).]
Nous pouvons donc nous faire une idée assez exacte des conditions
naturelles dans lesquelles vivaient ces hommes primitifs. La flore de
cette époque nous est révélée par les tufs de la Celle-sous-Moret
(Seine-et-Marne) qui souvent contiennent des empreintes végétales; on y
rencontre l'arbre de Judée, le figuier, le laurier des Canaries, le
buis, le fusain à larges feuilles, espèces qui correspondent à un climat
doux et humide, plus tempéré que celui dont, aujourd'hui, jouit le
bassin de la Seine.
Ces observations s'appliquent toutes à une même région, district de peu
d'étendue, puisqu'il ne comprend que trois ou quatre départements
limitrophes: mais si nous nous éloignons de sept au huit cents
kilomètres vers l'est, en conservant à peu de chose près la même
latitude, nous rencontrons, en Saxe, une faune et une flore quelque peu
différentes. Là, au milieu des forêts de conifères, de bouleaux et de
lauriers, vivaient: _Elephas antiquus, Rhinoceros Mercki, Bos priscus,
Hyæna spelæa_, de nos régions, mais aussi _Ursus arctos, Sus antiquus,
Equus caballus, Cervus euryceros, Cervus capreolus, Castor fiber_, et
des capridés d'espèce indéterminée. Le climat de la Saxe était donc
alors moins chaud que celui de la France, si nous admettons le
synchronisme des dépôts du bassin de la Seine avec ceux de l'Europe
centrale.
À Menton, les conditions climatériques étaient également quelque peu
différentes; car on rencontre, dans le remplissage des grottes, des
restes d'_Ursus arctos_, animal qui ne semble pas avoir existé dans nos
pays septentrionaux à cette époque. Nous trouvons aussi en Provence
orientale _Elephas antiquus_ et _Rhinoceros Mercki_.
Quelle que soit la nature des gisements, nous ne connaissons rien de
l'industrie chelléenne, en dehors de l'outillage de pierre; aucun
instrument d'os ou d'ivoire n'est parvenu jusqu'à nous, l'incertitude
plane même sur l'existence réelle du chelléen comme industrie spéciale.
Nous avons vu que le type de Chelles est presque partout associé à des
formes dites moustiériennes, instruments longtemps considérés comme
étant typiques d'une industrie quaternaire plus récente et plus avancée.
D'autre part, l'instrument chelléen renferme tous les principes de la
hache acheuléenne ou «coup de poing» de G. de Mortillet; il est donc
naturel de penser que si les Chelléens se sont contentés d'un
instrument grossier, c'est que le besoin d'outils de taille plus soignée
ne se faisait pas sentir pour eux, mais qu'ils étaient parfaitement
aptes à façonner des instruments plus perfectionnés.
_Type acheuléen_.--L'industrie acheuléenne[68] n'est autre qu'un cas
particulier de l'industrie chelléenne, probablement voulu par des
circonstances dont les détails nous échappent; mais si elle fut causée
par des changements locaux ou par des modifications climatériques
d'ordre plus étendu ayant amené de nouveaux besoins, nous l'ignorons
encore. Si nous en jugeons par les données paléontologiques, à la faune
interglaciaire, chaude ou tempérée correspondant au type chelléen,
aurait succédé, dans nos pays, un refroidissement très sensible, et
c'est peut-être à ce changement de la température que serait dû l'usage
prépondérant d'instruments de même forme que ceux de Chelles, mais d'un
travail plus soigné. Il semble d'ailleurs que ces deux instruments
n'étaient pas taillés pour le même usage: alors que le coup de poing
chelléen était destiné à frapper, la hache acheuléenne était conçue de
telle sorte qu'elle fût en même temps apte à trancher et à frapper. Les
instruments de type moustiérien qui, en abondance, accompagnent le type
chelléen dans les alluvions comme dans les cavernes, prouvent que si les
Chelléens ne taillaient pas leurs coups de poing avec plus de finesse,
c'est qu'ils n'en éprouvaient pas le besoin.
[Note 68: D'après le nom de Saint-Acheul, faubourg d'Amiens, où il
existe d'importants gisements d'instruments de ce type.]
L'instrument acheuléen (_fig. 9_, nos 1, 2 et 3) est, en général,
plus léger que celui de Chelles et ses formes sont plus variées; il en
est de lancéolés, d'allongés d'une manière démesurée, au point de les
faire prendre pour des poignards; d'autres sont elliptiques, arrondis
même, discoïdes (_fig. 9_, n°4). Ces diverses formes sont certainement
intentionnelles; mais nous ne connaissons pas les causes de leur
choix[69].
[Note 69: L. Capitan distingue huit types d'instruments. Cf. _Les
divers instruments chelléens et acheuléens_, XIII (1900), 61.]
On a longtemps discuté sur le mode d'emploi du coup de poing. Se basant
sur ce fait que certaines peuplades sauvages qui en font encore usage
l'emploient sans emmanchement, garnissant seulement le talon (la partie
ronde) d'une sorte de résine, afin de protéger la paume de la main, G.
de Mortillet a pensé qu'ils étaient tenus directement et sans manche;
d'autres archéologues, au contraire, ont cherché à reconstituer leur
mode d'emmanchement; somme toute, il est à penser que ces outils étaient
employés de diverses manières. Cependant il semble certain que c'est par
la pointe et par les côtés tranchants seulement qu'ils «travaillaient»;
car, parmi ces instruments, ceux dont la taille est quelque peu négligée
sont toujours inachevés au talon où, parfois, se montre encore la gangue
qui couvrait entièrement la surface du rognon avant sa taille (_Cf. fig.
8_, n° 2); jamais ils ne sont négligés à la pointe.
On s'est également demandé si l'ouvrier recherchait le silex dans son
site originel, c'est-à-dire dans les couches qui avaient assisté à sa
formation, ou s'il employait les galets alluviaux. Des milliers de
spécimens de ces outils font penser que la provenance de la matière ne
présentait aucune importance[70]. Ce n'est que plus tard, lors de
l'apparition de l'industrie néolithique, alors que la taille du silex
était devenue un véritable art, que les tailleurs de silex sont allés
chercher leur matière dans les couches géologiques elles-mêmes.
[Note 70: Cependant H. BREUIL (_in. lit_. 10 janv. 1923), est d'avis
qu'il est impossible d'obtenir de beaux outils du paléolithique
inférieur et du paléolithique supérieur (archéolithique) en utilisant de
simples galets, qu'il faut admettre qu'il existait dès ces époques de
véritables extractions du silex.]
Dans les alluvions du nord de la France, à Saint-Acheul comme à
Abbeville, les types industriels divers, chelléen, acheuléén et
moustiérien (_fig. 9_, n° 5) se montrent parfois successivement[71],
marquant la prédominance des trois formes dans les diverses couches;
cependant, à la base des niveaux dits acheuléens, M. Commont a découvert
à Saint-Acheul, en 1905, un atelier encore en place, renfermant une
masse considérable d'éclats de débitage, un grand nombre de nucleus et
d'instruments divers, des percuteurs, des enclumes, des racloirs,
grattoirs, pointes, lames et coups de poing.
[Note 71: Cf. COMMONT, III (1905) 202 et VIII (1906), 228, (1907),
14.]
[Illustration: Fig. 9.--Instruments de type acheuléen (St-Acheul).]
Jadis on considérait les trois «époques» des alluvions comme
parfaitement distinctes et caractérisées par des industries passant de
l'une à l'autre; mais voici que déjà ces théories absolues s'effritent
dans notre propre pays, et l'on admet généralement que la «période»
moustiérienne des provinces méridionales est synchronique de
l'Acheuléen supérieur de la Picardie[72].
[Note 72: OBERMAIER, _Beitrage zur Kenntniss des Quartars in den
Pyrenäen_, XIII (1906), IV, 306.]
Dans le bassin de la Garonne, où le silex fait défaut, ce sont les
quartzites qui le remplacent; il en résulte une industrie grossière
qu'on rencontre d'ailleurs dans un très grand nombre d'autres régions
(_fig. 10_) et qui, au premier aspect, semblerait être plus archaïque
que celle du nord. Cependant la présence d'_Elephas primigenius,
Rhinoceros lichorhinus_ et _Felis speloea_, et d'autres espèces encore,
indique les concordances et les discordances chronologiques[73]. Dans la
Vienne et les Charentes, au contraire, les matières se prêtant à la
taille, les instruments des mêmes industries montrent une finesse de
travail et une régularité de contours des plus remarquables.
[Note 73: Cf. E. CARTAILHAC. VI (1891), 1; OBERMAIER op, c., 305.]
[Illustration: Fig. 10.--Instruments de type chelléen (Lac Karar,
Algérie).]
Comme toujours, les alluvions peuvent laisser planer des doutes quant à
l'âge relatif de ces industries qu'elles ne présentent que rarement
complètes et accompagnés de témoins paléontologiques, ces restes pouvant
avoir été remaniées de dépôts quelque peu antérieurs aux instruments
qu'ils renferment. La station du Garret, dans la commune de Villefranche
(Rhône), présente un exemple frappant de ces mélanges[74].
[Note 74: Cf. XXVI, 107.]
Sous ce rapport, les cavernes offrent bien plus de sécurité; or il se
trouve en Dordogne, dans la commune de Tayac, un gisement de la plus
haute importance, celui de la caverne de la Micoque, qui, exploré
méthodiquement à partir de 1896, par MM. Chauvet et Rivière[75], a
fourni sur l'industrie acheuléenne, dans le centre de la France, les
renseignements les plus précieux.
[Note 75: _Le gisement quaternaire de la Micoque_, XIV, 24 août
1896; _La station quaternaire de la Micoque_, XIII, Saint-Étienne
(1897), II, 697; L. CAPITAN, _La station acheuléenne de la Micoque_,
VIII (1896), 406; id., I (1896), 527.]
[Illustration: Fig. 11.--Instruments de type acheuléen (Tunisie).]
L'assise supérieure du gisement se compose d'une brèche peu compacte,
renfermant d'innombrables restes très fragmentés d'un équidé, mélangés
avec des silex taillés, coups de poing acheuléens atteignant parfois de
grandes dimensions, parfois très petits (4 centimètres), presque
toujours d'une exécution très soignée et, en beaucoup plus grand
nombre, des éclats et des pointes, des racloirs, des disques, du type
moustiérien le plus pur.
Ainsi dans nos pays eux-mêmes de l'Occident européen, les
classifications par «âges» des divers types industriels de la pierre,
proposées au début des études préhistoriques, perdent peu à peu de leur
valeur, même locale, et l'homme de la période quaternaire se montre à
nous comme possédant en même temps la connaissance des trois types, en
faisant usage suivant les besoins spéciaux déterminés par les conditions
climatériques et géographiques. C'est là cette étape de la civilisation
que nous désignons sous le nom général de _paléolithique_, terme auquel
nous sommes loin d'attacher une valeur chronologique générale; et nous
excluons du paléolithique des auteurs les industries contemporaines des
derniers temps glaciaires, industries très spéciales, mais qui,
cependant, semblent être les filles de celles dont nous venons de
parler.
Dans nos pays, l'industrie paléolithique semble avoir été d'assez longue
durée et, pendant ce temps, il s'est bien certainement produit des
progrès, des améliorations dans l'outillage; mais, d'après la
documentation dont nous disposons pour ces temps, il ne nous est pas
permis d'établir une classification solidement basée. Les premiers
préhistoriens s'étaient trop hâtés de conclure à des divisions dont on
ne saurait plus aujourd'hui admettre l'existence.
Mais ce n'est pas seulement dans l'occident de l'Europe que l'industrie
paléolithique a été florissante; elle semble être née et s'être
développée dans bien des régions. Nous disons née, parce qu'il n'est pas
admissible que, partie d'un foyer unique, elle ait rayonné sur des pays
aussi éloignés les uns des autres, franchi les mers, les déserts, les
hautes montagnes.
[Illustration: Fig. 12.--Instrument de type acheuléen (Hte-Égypte).]
Les instruments paléolithiques du type chelléen et acheuléen ont été
rencontrés, soit dans les alluvions quaternaires, soit dans les
cavernes, soit à la surface du sol, en France, en Belgique, dans le sud
de l'Angleterre, en Espagne, en Algérie, en Tunisie (_fig. 11_), en
Italie, dans l'Allemagne méridionale, en Hongrie[76], en Égypte (_fig.
12_), dans le désert central africain, au Cap de Bonne-Espérance, en
Syrie, dans le désert syro-arabique, en Palestine, aux Indes, dans le
Somal (_fig. 13_), en Amérique du Nord (_fig. 14_)[77], au Mexique; ils
sont encore en usage en Océanie, chez certaines peuplades. Leur présence
est douteuse en Grèce, en Sicile, à Malte et en Sibérie[78]. Ils font
défaut en Scandinavie, en Écosse, en Irlande, dans le nord de
l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Russie, en Suisse, au Tyrol, dans
les plateaux de l'Arménie, de l'Iran, du Tibet, de la Mongolie, en
Chaldée, au nord de l'Amérique septentrionale, c'est-à-dire dans tous
les pays inhabitables à l'époque glaciaire ou qui, en ces temps,
n'étaient pas encore sortis des eaux. Cette industrie a donc été sinon
universelle, du moins très répandue, certainement à des époques
diverses, parce qu'elle répondait aux mêmes besoins et qu'elle
utilisait les mêmes matériaux. Partout elle présente, à peu de chose
près, les mêmes caractères. Par les cavernes de Grimaldi et de la
Micoque, par les ateliers en plein air de la Tunisie[79], de l'Égypte et
du Somal[80], nous savons que les hommes connaissaient alors le feu,
qu'ils vivaient de la chasse et probablement aussi de la pêche. C'est là
tout ce qu'il est permis de dire sur ces populations primitives.
[Illustration: Fig. 13.--Instruments de type chelléen et acheuléen
(Somal).]
[Note 76: Ces instruments sont très discutés. Cf. DÉCHELETTE, op.
c., 90. Note 1.]
[Note 77: Seul le gisement de Trenton (New Jersey) [TH. WILSON, XII
(1900), 149] est considéré comme d'époque quaternaire (Cf. XL, 596).]
[Note 78: Pour la bibliographie relative à tous ces pays, voir
XXXVII, 110 sq.]
[Note 79: Cf. ibid., 112.]
[Note 80: Cf. H.-O. FORBES XV (janvier 1900), II, nos 3 et 4.]
[Illustration: Fig 14.--Instruments de type chelléen et acheuléen
(Amérique du Nord).]
_Le type moustiérien_.--L'industrie dite moustiérienne, dont nous venons
d'ailleurs d'entretenir le lecteur (_fig. 15_, nos 1 à 3), tire son
nom de la station du Moustier[81], dans la commune de Peyrac, au
département de la Dordogne; là se trouve une vaste caverne qui pour la
première fois en 1863 a été explorée par Lartet et Christy.
[Note 81: Pour la bibliographie, cf. LIX, 181, note 3.]
Nous avons vu plus haut que la taille des silex dits moustiériens
remonte, dans nos pays, aux temps chelléens, c'est-à-dire qu'elle est
contemporaine des plus anciennes traces certaines de l'homme parvenues à
notre connaissance: toutefois ces instruments semblent n'avoir été que
d'un usage secondaire, alors que le coup de poing chelléen ou acheuléen
constituait l'outil principal. Au Moustier, et dans un grand nombre de
cavernes de la Vézère, au contraire, l'usage du coup de poing devient
rare, et la prédominance est aux instruments formés d'un large éclat
retouché sur une face seulement.
Le grand développement du type moustiérien dans nos régions correspond à
une phase climatérique froide et humide. Déjà nous avons vu que, lors de
la prédominance du coup de poing acheuléen dans l'outillage, la
température moyenne s'était de beaucoup abaissée. Ce refroidissement se
continuant, la faune se modifia et, par les ossements dont la caverne de
la Madelaine est encombrée, ainsi que toutes celles qui furent habitées
à cette époque, nous constatons l'existence, dans la région, du
mammouth, du _Rhinoceros tichorhinus_, de l'_Ursus ferox_, du _Cervus
megaceros_, espèces caractéristiques de ces temps, auxquelles se
joignaient le lion, l'hyène, le léopard, le renne, le glouton, le renard
bleu, le boeuf musqué, le bouquetin, le chamois, la marmotte. La
transition entre les deux faunes, d'ailleurs, s'était opérée
graduellement, au fur et à mesure que les conditions climatériques se
modifiaient et, avec elles, la flore.
Quant à l'homme, ainsi que le font aujourd'hui les Kamtchadales décrits
par Pallas, il se réfugia dans les cavernes, aménagea les creux des
rochers et certainement aussi, dans les vallées dépourvues d'abris
naturels, près des cours d'eau, se construisit des demeures
souterraines, tout comme les Tchoutches de la Sibérie orientale. Mais,
pour occuper les cavernes, ils les devaient conquérir par les armes, car
les animaux féroces en avaient fait leur demeure. Très souvent à la base
des couches qui maintenant encombrent ces abris, on trouve les restes de
leur occupation par les animaux, ours, lions et hyènes qui revenaient
parfois s'y installer, soit après en avoir chassé les hôtes humains,
soit alors que, pour une raison ou pour une autre, la caverne avait été
abandonnée. Dans la grotte d'Echnoz-la-Moline, en Haute-Saône, on n'a
pas trouvé moins de huit cents squelettes d'ours. D'après M.
Dupont[82], bien des cavernes de la Belgique auraient été occupées tout
d'abord par l'hyène, puis par l'ours, enfin par l'homme.
[Note 82: XII, Bruxelles, 1872, 116.]
[Illustration: Fig. 15.--Instruments de type moustiérien (Le Moustier).]
Les instruments prédominants dans l'outillage des troglodytes du
Moustier sont la pointe (_fig. 15_, nos 1 et 2) et le racloir (_fig.
15_, nos 3 et 3_a_); la pointe est formée d'un grand éclat en ogive
allongée, retouché des deux côtés sur l'une de ses faces seulement,
celle qui portait les nervures répondant à l'enlèvement des éclats
précédents sur le nucleus. Les racloirs sont taillés d'après le même
principe, mais le plus généralement les retouches ne portent que sur un
seul tranchant. Puis viennent des instruments de formes variées, lames à
encoches, perçoirs, burins finement retouchés, mais toujours sur une
seule face; enfin le coup de poing amygdaloïde, habilement ouvré, éclaté
sur ses deux faces.
[Illustration: Fig. 16.--Pointe de type moustiérien, Silex blond. Oasis
de Kharghiyeh (Égypte).]
[Illustration: Fig. 17.--Pointe de type moustiérien. Silex patiné blanc.
Somaliland (Rec. Seton Karr. Musée de St-Germain, no 35524).]
On a longuement discuté sur l'usage de ces divers instruments; mais la
plupart des explications sont plutôt du domaine de l'imagination que de
celui de la science; car, ignorant complètement quels étaient les usages
des hommes aux temps de cette industrie, nous ne pouvons affirmer aucun
emploi d'une manière certaine. Les gens du Moustier, comme ceux de
Menton et de Taubach, connaissaient le feu. Ils ne semblent pas avoir
fait usage de l'os travaillé, ou du moins nous ne possédons pas
d'instruments de cette matière; à peine connaît-on quelques phalanges
de cheval[83] et des humérus de bison portant des stries qui, peut-être,
ont été entaillées par la main de l'homme. Les gens du Moustier
brisaient les os dans le sens de la longueur, afin d'en extraire la
moelle; mais il ne semble pas qu'ils en aient utilisé les esquilles,
tout au moins ils ne les ont pas façonnées.
[Illustration: Fig. 18.--Instruments de type quaternaire, Riv. Pénar
(Hindoustan Central). Rec. Seton Karr.]
[Note 83: Dr H. MARTIN, _Maillets ou enclumes en os de la Quina_ IV,
(1906), 155 et 189; A. DE MORTILLET, _Les os utilisés de la période
moustiérienne. Station de la Quina. Rev. préhist._ (1906), 231.]
[Illustration: Fig. 19.--Instruments de type moustiérien
(Trenton.--Coll. Abbott, d'après des Croquis du Dr L. Capitan).]
L'industrie moustiérienne se rencontre dans toute la France, on en a
constaté l'existence jusqu'en Croatie, dans d'autres régions telles que
la Tunisie, l'Égypte (_fig. 16_), la Syrie, au Somal (_fig. 17_), dans
les Indes (_fig. 18_), aux États-Unis (_fig. 19_); elle est intimement
mélangée avec celle dite acheuléenne et, dans les diverses stations, les
proportions des deux types sont sensiblement égales[84]. Ces similitudes
dans la forme des instruments portent à penser que ces industries se
sont, aux mêmes époques, étendues sur la majeure partie de l'Europe
occidentale et centrale; mais il n'en faudrait pas déduire que les
différents peuples qui habitaient nos pays étaient du même sang.
Quelques pierres taillées ne suffisent pas pour nous éclairer sur les
questions ethniques.
[Note 84: Cf. OBERMAIER, VI (1905), 19.]
CHAPITRE II
LES INDUSTRIES ARCHÉOLITHIQUES EN EUROPE
L'effondrement du continent septentrional qui, durant les temps de la
grande extension glaciaire, constituait le principal réservoir des
neiges et le point de départ des mers de glace, en causant la fusion de
ces grandes masses d'eau congelée, amena, en même temps que de
formidables inondations, un grand abaissement de la température moyenne
dans les régions voisines des anciens champs de glace; et cette période
de froid, qui dans nos régions fut assurément de longue durée, causa de
profondes modifications dans la flore, comme dans la faune, ainsi que
dans les conditions d'existence de l'homme. Très certainement alors
eurent lieu de grandes destructions par les eaux et d'importants
déplacements de populations, car, d'une part, l'aire habitable
s'accroissait par l'abandon que les glaces faisaient de vastes régions,
et d'autre part elle diminuait en raison de ce que bien des terres
disparaissaient peu à peu sous les eaux, momentanément ou pour toujours.
Dans bien des régions, telles l'Égypte, le Somal, la Mésopotamie,
l'Hindoustan, les populations furent balayées en même temps que la faune
qui vivait avec elle; aussi, dans ces pays, constatons-nous l'existence
d'un long hiatus au cours duquel aucune trace de l'homme ne se présente.
Cet hiatus correspond aux temps de l'industrie archéolithique. Ce
dépeuplement évident dans les régions que je viens de citer est moins
clair dans l'Occident européen, où il n'affecte que des pays de moindre
étendue. Après ce cataclysme la vie s'est conservée dans des «districts
de survivance», chez des hommes échappés à la mort par suite de la
ituation de leur habitat, et par d'autres qui ont eu le temps de
s'enfuir devant le danger. Là, dans ces «districts de survivance», se
sont développées de nouvelles industries, voulues par les nouvelles
conditions de la vie. L'Aurignacien, première phase de cette évolution,
en Occident, est né de l'industrie moustiérienne, cela ne fait aucun
doute aujourd'hui. Dès lors, commença la multiplication des humains dans
ces foyers d'où devait, peu à peu, partir la reconstitution de la
population du Globe. Partout où l'on rencontre des restes de l'industrie
archéolithiques des débuts, on peut tenir pour certain qu'il a existé
des «districts de survivance», partout où l'on constate l'existence
d'une lacune, à la suite du paléolithique, on peut être sûr qu'après
être demeuré pendant un temps plus ou moins long privé de population, ce
lieu a été colonisé de nouveau par des gens venus de l'extérieur, soit
des districts de survivance, soit de pays lointains.
Cette phase de la vie, dans nos pays, culture à laquelle on a
généralement donné le nom d'_âge du renne_, en raison de l'abondance de
ce cervidé dans la faune d'alors, que Piette désigne sous celui de
_période glyptique_ parce qu'on rencontre dans certaines localités des
matières dures, os, ivoire, pierre, bois de renne, sculptées ou gravées,
se sépare très nettement de la phase paléolithique par la stratigraphie
comme par les caractères propres à ses industries diverses. Le Dr
Hamy, dès 1870, dans son _Précis de paléontologie humaine_, avait
partagé la fin des temps quaternaires en trois époques successives après
celle du Moustier, la plus ancienne étant l'industrie d'Aurignac, puis
celle de Solutré, et enfin celle de la Madelaine, la plus récente, qui
termine la série de ce que nous nommons l'industrie archéolithique de
l'Europe occidentale. Cette succession est généralement admise
aujourd'hui[85].
[Note 85: BREUIL, _Essai sur la stratigraphie des dépôts de l'âge du
renne Congrès préhist. Fr._, Périgueux (1905), 75; E. CARTAILHAC id.,
83. Cependant A. DE MORTILLET (XL, dernière édition) et AL. GIROD, VIII
(1900), 309, persévéran dans leur erreur, placent encore l'Aurignacien
entre le Solutréen et le Magdalénien.]
Cette phase de l'industrie, très développée dans nos régions, dénote de
la part des habitants de nos pays des aptitudes inconnues jusqu'alors:
les arts débutent, ou du moins c'est à cette période que nous
rencontrons leurs premières manifestations.
Les industries archéolithiques et mésolithiques du silex présentent,
comme caractères généraux, que les instruments sont faits d'éclats
retouchés de diverses manières; elles diffèrent en cela de l'industrie
paléolithique qui utilisait le noyau même en le taillant sur ses deux
faces, et l'éclat en le retouchant d'un seul côté, celui qui est opposé
au bulbe de percussion. Les instruments moins anciens se présentent sous
un grand nombre de formes, très localisées, les unes indépendantes, les
autres procédant les unes des autres par transformations.
D'après les données actuelles, nous voyons que certaines régions, telle
l'Europe occidentale, ont connu de nombreuses formes de transition entre
le type chelléo-moustiérien et la pierre polie, alors que d'autres n'en
possèdent que quelques-unes et que, dans certains pays, on semble passer
directement de l'industrie paléolithique à la culture néolithique,
peut-être même à celle du métal, sans rencontrer la moindre trace d'une
phase quelconque archéolithique ou mésolithique. L'Égypte est dans ce
cas et l'Italie paraît être passée directement d'un type archéolithique
à l'industrie campignienne, sans avoir connu les formes solutréennes et
magdaléniennes.
En Amérique du Nord, les industries sont confuses entre la forme
acheuléenne et la pierre polie; on rencontre en même temps des
instruments appartenant à tous les types européens, depuis celui du
Moustier jusqu'à celui des Kjoekkenmoeddings danois et, pour une bonne
part, ces outils, ou tout au moins ces formes, étaient encore en usage
chez les Indiens, bien des années après la colonisation des côtes par
les Européens.
Afin de se rendre compte de ce qu'étaient les conditions de l'existence
de l'homme durant la période qui, en France, a connu les diverses
industries archéolithiques, il est nécessaire de se reporter aux
phénomènes qui prirent place, lors de la disparition des grands
glaciers, et d'examiner dans quel état les neiges laissèrent le sol.
Dans leur retrait, les glaces abandonnèrent peu à peu d'immenses
territoires, arides d'abord, quoique trempés d'humidité, coupés en tous
sens par des cours d'eau, couverts de fondrières, de marais, de lacs,
d'îlots de glace en fusion. C'est sur ces terres que peu à peu gagna la
zone des graminées. Il se forma, dans les contrées plates, d'immenses
prairies dont s'empara le gibier, suivi par les chasseurs, soit que
l'homme y fixât sa demeure, soit qu'il y vînt faire des expéditions de
chasse, pendant les saisons favorables seulement. En arrière, les forêts
gagnant progressivement sur les prairies, suivant de loin le mouvement
des glaces, offraient le facies des pays froids et cette première zone
forestière, de profondeur variable, se trouvait être elle-même
remplacée, plus en arrière encore, par des boisements de climats plus
tempérés, semés de clairières, de marais dans les bas-fonds, et de
pâturages sur les lieux élevés; flore et faune connurent tous les
intermédiaires entre les zones glacées et les pays vraiment chauds.
Il ne faut pas oublier que la fusion d'amas de glaces aussi importants,
absorbant une énorme quantité de chaleur, produit, dans son voisinage,
un abaissement intense de la température[86]; ce froid porta
principalement sur la zone des steppes, plus voisine des glaciers que
celle des forêts. Dans ces conditions les inégalités climatériques des
diverses parties de la France étaient beaucoup plus grandes qu'elles ne
le sont aujourd'hui, et l'ensemble était plus froid. Le renne se
multiplia rapidement, les équidés parcoururent en grandes troupes les
steppes de nos pays septentrionaux et centraux en compagnie des bisons,
si nombreux encore en Amérique du Nord en ces derniers siècles. Les
forêts offrirent aux mammouths la nourriture en même temps que les
retraites mystérieuses qu'affectionnent les pachydermes, les capridés
suivirent dans les montagnes le retrait des neiges. C'est dans ce milieu
complexe, varié à l'infini, que se développèrent, dans l'Europe
occidentale et centrale, les industries archéolithiques celles des
survivants aux désastres qui ont accompagné et suivi la disparition des
glaciers. Ailleurs, dans les régions plus voisines des tropiques, les
conditions de la vie étaient différentes.
[Note 86: Dans les mers septentrionales, d'après quelques auteurs,
on pourrait reconnaître, la nuit, la proximité d'un iceberg à un certain
abaissement rapide de la colonne thermométrique.]
Depuis quelques années, grâce aux travaux d'une pléiade d'observateurs
consciencieux, les découvertes portent leurs fruits; à la confusion bien
naturelle des débuts succèdent aujourd'hui des classifications
rationnelles, les dates relatives deviennent certaines, et l'aire
d'extension des industries diverses se précise. Les unes, largement
étendues, couvrent tous les pays qui séparent l'Espagne de la mer du
Nord; d'autres sont plus restreintes. L'homme est mieux armé contre les
difficultés de tout genre que lui oppose la nature et, peut-être aussi,
ces difficultés sont-elles moins grandes que par le passé; mais il est
beaucoup moins nombreux et laisse encore pendant longtemps d'immenses
territoires vides.
INDUSTRIE AURIGNACIENNE.
_Instruments en silex (fig. 20)_.--Les pointes et racloirs de type
moustiérien abondent dans les couches aurignaciennes; mais on rencontre
aussi bon nombre de formes jusqu'alors inusitées, entre autres des
racloirs taillés sur des éclats très épais, parfois même sur des blocs
ayant l'aspect de nuclei; ce dispositif a certainement été adopté pour
que l'outil présentât une plus grande résistance à la rupture; il était
donc destiné au travail de matières relativement dures. Puis viennent
des lames à encoche simple ou double, d'autres retouchées d'un seul
côté, formant ainsi des couteaux munis d'un dos; des perçoirs plus ou
moins fins de pointe, des burins busqués et des burins d'angle, destinés
au travail des matières résistantes, telles que la pierre, l'ivoire,
l'os, la corne, le bois dur, etc... toutes ces formes sont nouvelles et
quelques-unes persisteront jusqu'à l'apparition du métal.
_Instruments en os_.--L'outillage aurignacien en os est sommaire et
grossièrement travaillé, il se compose de pointes fendues ou non à la
base, de grosses épingles ou poinçons garnis d'une tête, de lissoirs et
d'os portant des traits assez profondément gravés. Mais nous ne savons
pas quel était l'usage de ces divers objets.
C'est avec l'industrie que nous venons d'examiner que se présentent les
premières tentatives artistiques de l'homme, ou du moins les plus
anciennes dont nous ayons actuellement connaissance. Ce sont des essais
de gravure sur roche tendre et de naïves sculptures en haut relief,
figurines représentant le plus souvent des femmes nues. Nous reviendrons
sur ce sujet en parlant de l'Art aux temps quaternaires, mais il était
utile de les citer ici, car la gravure et la sculpture expliquent
l'existence des burins trapus et des racloirs très épais, indispensables
pour entamer les matières dures.
Avec les restes de l'industrie aurignacienne, on rencontre les os de
tous les animaux dont l'homme faisait alors sa nourriture, et dont il
employait les dents et les os pour fabriquer les ustensiles nécessaires
à sa vie, les fourrures pour son vêtement, car il faisait froid. Ces
animaux sont: _Elephas primigenius, Rhinoceros tichorinus, Ursus
speloeus, Felis speloea, Hyæna spelæa, Equus caballus, Bison priscus,
Cervus megaceros_ (d'Irlande), le renne en très grand nombre, le
bouquetin (_Capra ibex_), le chevreuil (_Cervus capreolus_), un ours et
une hyène indéterminés.
Certes le gibier était abondant, mais souvent d'une capture difficile et
les carnassiers étaient redoutables. Comment ces hommes se seraient-ils
emparés d'animaux de cette puissance avec le seul outillage que nous
connaissons d'eux? Ce ne sont pas les petites pointes de silex du type
moustiérien qui étaient capables de les aider à jeter à terre un
mammouth ou un bison. Ils disposaient certainement d'armes plus
puissantes, faites de matières qui se sont corrompues, de bois ou de
corne, et probablement aussi employaient-ils les lacets, les pièges et
des fosses analogues à celles qui sont encore en usage dans l'Indo-Chine
pour s'emparer du tigre, fosses garnies de bambous effilés fichés dans
le sol, sur lesquels l'animal se transperce lui-même dans sa chute.
[Illustration: Fig. 20[87].--Industrie aurignacienne. Types principaux
de silex taillés.]
[Note 87: Fig. 20 n° 6, ne pas confondre avec la pointe fourchue
magdalénienne.]
Cette observation, d'ailleurs, quant à l'insuffisance de l'armement de
pierre, s'applique à toutes les phases du quaternaire, à bien des
peuplades sauvages de nos temps; mais de nos jours ces primitifs
accroissent l'efficacité de leurs flèches et de leurs piques par le
poison dont ils enduisent les pointes: peut-être en était-il de même à
ces époques reculées.
_La teinture_.--Nous ne possédons d'autres preuves de cet usage que la
présence dans les couches aurignaciennes des cavernes de couleurs
minérales. Dans la station des Roches (Indre), M. Septier a découvert
dix-sept échantillons de matières colorantes, dont une plaque de
sanguine, des terres argileuses rouges ou lie de vin, des grès
contenant de l'oxyde de fer, de l'ocre rouge et jaune, de fragments de
pyrolusite et d'oxyde de manganèse[88]. Des minerais de fer et de
manganèse ont été découverts dans la grotte des fées[89], et dans la
caverne aurignacienne des Cottés (Vienne) on a trouvé un canon de renne
gravé renfermant de l'ocre[90].
[Note 88: IX (1904), 265.]
[Note 89: V (1869), 387.]
[Note 90: BREUIL, VIII (1906), 53.]
Quel était l'usage de ces couleurs? les employait-on pour teindre les
peaux dont les Aurignaciens faisaient leurs vêtements, ou pour des
peintures corporelles, telles qu'ils s'en pratique encore chez de
nombreuses tribus sauvages, telles qu'elles étaient en usage dans
l'Égypte anté-historique, voire même chez les Ligures et les Gaulois? On
serait porté à croire que ces gens se couvraient le corps de peintures,
si l'on s'en rapporte aux objets qui accompagnaient les foyers de cette
époque au Crot-du-Charnier (Solutré): ornements grossiers de parure en
os et en ivoire, mélangés à des morceaux de matières colorantes et des
plaquettes de schiste qui, probablement, comme dans la vallée du Nil,
tenaient lieu de palette pour écraser et mélanger les couleurs avec
l'huile, la graisse ou l'eau.
INDUSTRIE SOLUTRÉENNE.
Les coupes relevées au Crot-du-Charnier, à Solutré (Saône-et-Loire)[91],
ne permettent aucun doute quant à la priorité de l'industrie
aurignacienne sur celle des Solutréens, la première de ces deux
industries étant représentée à la base par deux niveaux de foyers
séparés entre eux et recouverts par des zones d'éboulis. C'est au-dessus
de la dernière couche stérile que se trouvent les foyers solutréens
accompagnés d'une faune tout autre que celle des niveaux inférieurs. On
y rencontre en effet: le loup et le renard, _Hyæna spelæa, Ursus
speloeus_ et _U. arctos, Meles laxus, Mustella pustorius, Lepus timidus,
Elephas primigenius, Equus caballus, Cervus tarandus, Cervus
canadensis, Bos primigenius_, et des oiseaux indéterminés, échassiers,
rapaces, etc.[92]... Dans les couches intermédiaires, entre les foyers
des deux industries, est une assise composée entièrement d'ossements
d'équidés. On avait même pensé que les Solutréens avaient domestiqué le
cheval; mais cette opinion a été abandonnée[93].
[Note 91: Cf. ARCELIN, Bull. Sc. nat. Saône-et-Loire,
novembre-décembre 1901.]
[Note 92: XXVI, 134.]
[Note 93: LIX, 204.]
_Instruments en silex (fig. 21)_.--L'ensemble de cet outillage est
remarquable par la finesse de sa technique. Les instruments, toujours
composés d'éclats plus ou moins grands, habilement retouchés, sont de
deux natures différentes. Les uns sont taillés seulement sur une face,
pointes, grattoirs, perçoirs, scies, etc., analogues à ceux des
industries moustiérienne et aurignacienne; les autres, façonnés sur les
deux faces, mais peu épais sont des têtes de javelots, d'épieux, des
poignards (?); tous affectent la forme lancéolée de la feuille de saule
ou de celle de laurier; ils sont parfois arrondis à l'une de leurs
extrémités, alors que l'autre demeure aiguë.
C'est une véritable révolution qui s'opère dans le travail de la pierre,
lors de l'apparition de l'industrie solutréenne; et ce type de la pointe
lancéolée sera de tous les temps et de tous les pays à des époques
différentes. Au néolithique il se montre en Scandinavie, en Égypte, en
Tunisie, dans le centre de l'Afrique, en Susiane, au Mexique, aux
États-Unis, soit sous forme de pointes de flèches, soit de taille
suffisante pour armer des lances ou des javelots; on le connaît en
silex, en quartz, en pétro-silex, en obsidienne, etc...; mais on trouve
aussi des têtes de flèches à crans et à pédoncule. Tout l'outillage des
Aurignaciens se conserve, parfois même plus complet que dans cette
industrie; on y voit le racloir double, le perçoir simple ou double,
bref presque toutes les formes que peut prendre le silex sous la main
d'habiles ouvriers.
_Instruments en os_.--Une série de belles aiguilles en os percées d'un
chas et d'un travail délicat a été retirée de la couche de foyers où
ces instruments de couture étaient en compagnie de pointes de flèches à
crans, d'outils de bois de renne gravés au trait, de coquilles et de
dents d'animaux perforées pour la suspension, et les Solutréens se
livraient à des travaux d'art, gravaient sur les palettes des bois de
renne, des figures animales.
[Illustration: Fig. 21[94].--Industrie solutréenne. Types principaux de
silex taillés.]
[Note 94: Fig 21 nos 4 et 5 se rencontrent aussi et surtout dans
l'aurignacien supérieur.]
_Distribution géographique_.--Mais l'industrie solutréenne est cantonnée
dans une partie de nos pays et présente un intérêt plutôt local. Elle
fait presque complètement défaut dans le nord de la France, il en existe
des traces en Belgique, dans les îles Britanniques, sur le Rhin en
Bavière. Elle semble s'être surtout développée entre le Massif central
et le Jura d'une part, et d'autre part vers les Pyrénées et l'Espagne
dans la Catalogne.
Toutefois quelques découvertes faites à Prédmost (Moravie) et dans les
cavernes des environs d'Oïcow (Pologne russe)[95], en Wurtemberg et en
Hongrie ont paru pouvoir être attribuées à l'industrie solutréenne. Il
se peut que les formes soient analogues; mais, par suite de
l'éloignement de ces stations de l'aire solutréenne de France, déjà
restreinte, il est bien difficile d'admettre l'identité et le
synchronisme proposés par les Allemands.
[Note 95: Cf. LXIX, 143 et 174.]
Cette industrie, sûrement imposée par la faune et le climat d'une partie
seulement de la France, semble être très spéciale à nos pays. Certaines
de ses formes ont été en usage dans d'autres régions: la pointe de
flèche à crans, la pointe à pédoncule, le grattoir double, la pointe en
feuille de laurier, etc... Mais ces analogies ne doivent pas être prises
en considération autrement que pour constater une fois de plus que des
besoins analogues ont fait naître des instruments semblables: la
présence de pointe de type solutréen (épais) dans le paléolithique
inférieur de l'Égypte et de l'Algérie en est la preuve.
INDUSTRIE MAGDALÉNIENNE.
L'industrie dite magdalénienne, du nom de la grotte de la Madelaine,
dans la commune de Tursac (Dordogne), constitue, dans nos pays, la phase
finale de l'époque du renne, l'ultime témoin de la vie de l'homme
pleistocène; elle est la dernière des cultures que nous désignons sous
le nom d'archéolithiques.
À cette époque le climat de l'Europe occidentale demeure toujours très
froid; et il est à penser que les frontières des continents vers la mer
n'étaient pas établies telles qu'elles sont de nos jours, qu'il existait
encore quelques grandes terres s'opposant au passage des courants marins
qui font actuellement de nos pays des régions tempérées. Le climat de la
France était alors continental. La preuve en est dans ce que notre sol
nourrissait alors une faune arctique: antilope saïga, cerf du Canada,
boeuf musqué, lemming, renard bleu, ours gris et l'animal du nord par
excellence, le renne. Cependant les derniers mammouths et rhinocéros,
probablement coupés dans leurs migrations vers le sud, vivent encore
dans nos forêts; leur présence d'ailleurs ne doit pas surprendre; car,
malgré l'apparition de froids intenses, ils ont encore pendant longtemps
habité la Sibérie et, plus au nord, les îles Liakow.
L'homme vit toujours dans les cavernes et assurément aussi dans des
abris souterrains qu'il construit de ses mains. Il conserve les
habitudes de chasseur et de pêcheur, se nourrit de gibier et de poisson;
mais l'expérience des générations qui l'ont précédé lui enseigne des
perfectionnements nombreux dans le parti qu'il tire pour son armement
des matières dures animales, telles que l'os et l'ivoire; probablement
aussi emploie-t-il plus avantageusement le bois, la corne et toutes les
substances qu'il avait à sa disposition, mais qui n'ont pas résisté aux
injures des temps. Les Solutréens semblent avoir tiré de la taille du
silex tous les avantages qu'on en pouvait alors attendre; après eux,
c'est vers l'ivoire et l'os que se tourne l'attention des Magdaléniens
et, bien que conservant la plupart des formes de leurs prédécesseurs,
sauf toutefois la pointe en feuille de laurier et la pointe à cran, ils
créent une multitude d'instruments nouveaux en os et en ivoire,
instruments que, pour beaucoup, nous retrouvons encore en usage chez les
peuples primitifs de nos temps.
[Illustration: Fig. 22.--Industrie magdalénienne (types principaux de
silex taillés).]
_Instruments en silex (fig. 22)_.--La grande importance donnée par les
Magdaléniens au travail de l'ivoire, de l'os et du bois de cerf et de
renne, les contraignit à fabriquer toute une série d'instruments de
silex particulièrement appropriés aux services qu'ils en attendaient
pour ces travaux spéciaux; aussi voyons-nous paraître une foule de
formes inconnues jusqu'alors. Ce sont des lames retouchées sur les côtés
et munies d'un pédoncule probablement destiné à l'emmanchement, des
racloirs droits ou obliques, des lames à crans multiples pouvant remplir
le rôle de scies, des poinçons et burins, parfois d'une finesse extrême,
puis des types hybrides de grattoir-burin. Il en est de même si fins,
parmi ces instruments, qu'on a supposé qu'ils étaient destinés à percer
le chas des aiguilles d'os ou à piquer la peau pour les tatouages; mais
à côté de ces formes spéciales on retrouve les grands grattoirs simples
ou doubles, les lames simples ou retouchées, en abondance extrême, très
habilement enlevées des nuclei, lames de toutes tailles, depuis celles
de quelques millimètres de largeur jusqu'aux longs couteaux de vingt et
quelques centimètres de longueur, toutes en quantités innombrables dans
les cavernes.
_Instruments en os, en ivoire et en bois de renne et de cerf (fig.
23)_.--Nous n'envisagerons ici ces instruments qu'au point de vue de
leur usage; tous sont plus ou moins ornés, leurs caractères artistiques
seront traités dans le chapitre spécialement consacré aux arts.
Les instruments caractéristiques de l'industrie magdalénienne sont le
harpon et la pointe de sagaie, ces armes étant toujours fabriquées en
ivoire, en bois de renne ou en os.
La tête de sagaie est une simple tige de section ronde ou elliptique,
très effilée à la pointe et soit large à la base, soit amincie, suivant
que l'emmanchement se faisait par application sur l'extrémité de la
hampe ou par la pénétration dans le bois creusé à l'avance. Dans les
deux cas il était nécessaire de faire autour de cet emmanchement une
forte ligature au moyen de nerfs préparés à cet effet. Les peuples
primitifs modernes font grand usage de ces sortes d'armes et, dans nos
musées ethnographiques, nous en conservons des panoplies entières.
Des pointes de petites dimensions armaient les têtes des flèches; car il
est à penser que les Magdaléniens, si avancés sous le rapport de
l'outillage, qui connaissaient le propulseur tel que celui dont les
Australiens, les Tchouktches et les Esquimaux font encore usage[96],
n'ignoraient pas l'emploi de l'arc, peut-être même les Solutréens
étaient-ils déjà des archers.
[Note 96: Les Mexicains et les Péruviens précolombiens employaient
le propulseur.]
Le harpon magdalénien est une longue pointe à section ronde, garnie de
barbelures souvent très nombreuses, parfois rangées d'un seul côté, mais
fréquemment aussi sur les deux côtés; dans ce cas les barbelures
alternent à droite et à gauche, à distance égale les unes des autres.
Parmi ces harpons il en est de très petits qui, probablement, armaient
des flèches; ils sont exécutés sur le même modèle.
[Illustration: Fig. 23.--Industrie magdalénienne (instruments en os et
en ivoire).]
À la base de ces instruments, deux pointes saillantes permettent
d'assurer l'emmanchement et dans le cas où la hampe se séparerait de la
pointe, à servir de cran d'arrêt au fil flotteur.
Quant aux propulseurs, la grotte du Mas d'Azil (Ariège), la station de
Bruniquel (Tarn-et-Garonne) et bien d'autres localités nous en ont
fourni des spécimens, soit entiers, soit en fragments. Ce sont des
baguettes cylindriques munies d'un cran d'arrêt, semblables en tout aux
propulseurs modernes, mais le plus généralement ornées de sculptures
souvent très remarquables, représentant des animaux.
On rencontre, en outre, dans les grottes magdaléniennes, de singuliers
instruments dont on ignore l'usage et auxquels on a donné le nom de
«bâtons de commandement». Ce sont des morceaux de bois de renne coupés à
une petite distance en dessous et en dessus de la naissance d'un
andouiller, percés de larges trous circulaires et fréquemment ornés de
gravures représentant des animaux ou de simples lignes plus ou moins
régulières. On en rencontre des traces dès l'époque solutréenne; mais
c'est au magdalénien qu'ils sont le plus fréquents.
Il n'est pas d'explications qui n'aient été proposées quant à l'usage de
ces curieux instruments; la plus vraisemblable est celle qui leur
attribue une valeur magique ou religieuse[97].
[Note 97: Cf. XLVIII, I, 80.]
À cette liste, déjà longue, d'instruments en os, en ivoire et en bois de
renne, il faut ajouter les aiguilles, remarquables par leur facture et
surtout par l'habileté avec laquelle le chas en a été percé, des
épingles garnies ou non d'une tête, des spatules, des lissoirs, des os
effilés par polissage et des instruments de forme indéfinissable, dont
la destination demeure inconnue.
Quand on voit combien les Magdaléniens étaient devenus habiles dans le
travail de l'os, avec quel soin ils polissaient leurs instruments, on
est surpris de constater qu'ils n'ont jamais tenté de polir la pierre
elle-même. C'est par la finesse et la précision de la taille qu'ils
suppléaient au tranchant produit par l'usure et, leurs principales armes
étant en os et en ivoire, ils n'éprouvaient pas le besoin de les
remplacer par des instruments fragiles de silex.
_La céramique_.--Aucune de nos stations magdaléniennes n'a fourni de
poteries; mais les préhistoriens belges les plus dignes de foi affirment
l'existence, dans les stations de même époque des vallées de la Meuse et
de la Lesse, d'une céramique, très primitive il est vrai, mais
nettement caractérisée.[98] Cette poterie est faite à la main, d'une
pâte grossière et mal cuite. On n'en possède pas de vases entiers, mais
de simples fragments, qui semblent avoir appartenu à de grands bols
évasés et à fond plat.[99]
[Note 98: Cf. JULIEN FRAIPONT, La poterie en Belgique à l'âge du
mammouth, dans VII (1887).]
[Note 99: XXVI, I, 171.]
On sait que bien des tribus de nos temps, très primitives dans leur
culture, ne connaissent pas l'usage de la poterie et que, principalement
chez les nomades, les vases de terre sont exclus du mobilier par suite
de leur fragilité; les peuples plus avancés les remplacent par des
ustensiles métalliques, les plus barbares par des récipients de cuir ou
de bois. C'est probablement ce qui avait lieu chez les troglodytes
magdaléniens de nos régions. Cependant on rencontre parfois dans les
cavernes des géodes de silex, de tailles diverses, aussi amincies par
une taille grossière, et l'on trouve des galets creusés en forme de
mortier,[100] quelquefois munis d'une sorte de manche. On a comparé ces
pierres à cupules aux objets analogues dont se servent les sauvages de
l'Amérique du Sud pour se procurer du feu, en faisant tourner rapidement
dans ces cavités rugueuses un bâton de bois sec et inflammable.[101]
L'existence de la poterie dans une station n'implique donc pas, d'une
manière absolue, la nature et l'époque de l'industrie de ce gîte.
[Note 100: L et XIII, pl. XXII, 110.]
[Note 101: L, I, 249.]
_Distribution de l'industrie magdalénienne_.--Cette industrie semble
avoir occupé une aire considérable dans l'occident de l'Europe; on la
rencontre dans presque toute la France, dans le sud et le centre de
l'Angleterre, en Belgique, dans l'Allemagne centrale, l'Autriche, la
Hongrie, en Pologne et jusqu'en Russie. Au sud, dans les pays
méditerranéens on ne la connaît encore qu'en Espagne septentrionale,
mais elle se montre dans les cavernes de la côte syrienne. Elle s'étend
donc, sauf en ce qui concerne la Syrie, sur des régions qui, à ces
époques, jouissaient de climats analogues et possédaient à peu de
choses près la même flore et la même faune. La présence, dans les
assises magdaléniennes, de coquilles de l'Océan et de la Méditerranée,
employées comme parure, permet de penser qu'à cette époque les relations
commerciales, de proche en proche, étaient assez étendues déjà, et l'on
en a conclu que, débutant dans un de ses districts, ces formes se sont
répandues au loin. Cette explication certainement est satisfaisante,
parce que l'aire reconnue pour le magdalénien n'est pas immense, et que
par suite le magdalénien, créé pour des conditions spéciales, n'est pas
sorti de son milieu d'origine: quant à son foyer unique, son existence
est loin d'être démontrée; car il se peut fort bien que la plupart de
ses formes, étant voulues par les nouvelles conditions de la vie, soient
apparues en même temps dans bien des régions différentes, chez des
tribus très diverses au point de vue ethnique. Notre documentation
relative aux districts orientaux de Russie, de Pologne, de Hongrie et de
la Syrie est encore trop incomplète pour que nous soyons autorisés à
unifier toutes les industries d'aspect général magdalénien, et à les
considérer comme étant toutes contemporaines; nous ne savons même pas
s'il existe un synchronisme parfait entre les conditions climatétiques
de l'Occident et celles de l'Orient à l'époque du renne; si cet animal
s'est retiré vers le nord en partant de nos régions ou des steppes de
Russie. La présence actuelle de l'auroch dans les forêts de la
Lithuanie, et son existence en Germanie au temps de César et de Tacite,
alors qu'il avait disparu de la Gaule, semblerait indiquer que la
migration de ces animaux se serait produite d'abord d'ouest en est, au
travers de l'Europe centrale, en suivant les transformations
climatériques, puis du sud au nord, à partir des plaines russes, pour
gagner la Laponie et les côtés de l'océan Glacial. En ce cas,
l'industrie appropriée aux conditions de la vie du renne aurait suivi et
il n'existerait pour les diverses stations à partir des Alpes, aucun
synchronisme. D'ailleurs, bien des milliers d'années après l'extinction
de la culture magdalénienne dans nos pays, de nombreuses tribus
septentrionales ont encore conservé des souvenirs de ces industries;
et il n'est pas possible de nier que ces inventions, correspondant à des
usages spéciaux, ne sont pas nées partout où le besoin s'en est fait
sentir (_fig. 24_).
[Illustration: Fig. 24.--Silex taillés de l'industrie capsienne.--1 à 8
El Mekta (Tunisie).--9 à 15, Fum el Maza (Tunisie).]
L'industrie magdalénienne, même en Occident, est très loin d'être
homogène: dans les nombreuses stations où l'on trouve ses restes, elle
varie dans bien des détails de l'outillage, ainsi que dans le
développement plus ou moins grand des goûts artistiques; ce sont là
différences dues soit à des conditions régionales, soit à l'époque
relative des stations les unes par rapport aux autres; mais par suite de
la nature des recherches, des méthodes employées et des tendances
d'esprit des chercheurs, ces divers témoins de la vie magdalénienne ont
reçu des noms plus ou moins justifiés, chacun étant considéré, bien à
tort à notre avis, comme correspondant à des âges spéciaux. C'est ainsi
que nous voyons paraître les industries _éburnéenne, glyptique,
gourdanienne, larandienne, lortetienne, élaphotarandienne, hippiquienne,
équidienne, élaphienne,_ etc., auxquelles on a voulu, bien à tort, faire
jouer un rôle chronologique, désignations qui n'ont qu'une valeur
régionale, pour la plupart, et qui montrent qu'en dépit des théories
généralisatrices, les chercheurs, en contact avec la réalité, ont tous
une tendance à partager ces industries suivant les lieux et les climats,
et accordent au régionalisme préhistorique une très grande importance.
Après avoir fait l'exposé de tout ce que nous connaissons des industries
qui, dans nos pays, se sont développées aux temps quaternaires, il
semble utile de résumer en un tableau les faits les plus importants
relatifs à la vie de l'homme, au climat et à la faune. Nous empruntons
les principales lignes de ce tableau à M. M. Boule[102].
[Note 102: M. BOULE, VI (1906), 261; DÉCHELETTE, _op. cit._, 46.]
+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
| |Alluvions des |_Elephas_ | |
| |plateaux. |_meridionalis_. | |
| _Pliocène_ |Moraines de la |_Rhinoceros_ | |
| supérieur |1re grande |_etruscus_. | |
| |extension |_Equus stenonis_,| |Industrie
| |glaciaire. |etc. | |éolithique(?)
|-------------| | | |
| |Couches de | | |
| |transition du | | |
| |Forest-bed, de |CLIMAT TEMPÉRÉ. | |
| |Saint-Prest de | | |
| |Solihac. | | |
|_Pleistocène_| |_Elephas_ | |
| inférieur |Moraines de la |_antiquus_, |Type |
| |IIe grande |_Rhinoceros_ |chelléen |-------------
| |période |_Mercki_, |prédominant|
| |glaciaire. |_Hippopotame_. | |
| | |CLIMAT FROID ET | |
| | |HUMIDE. | |
| | | |-----------|
| |Alluvions des |Époque de | |
| |terrasses |l'_Hippopotame_. | |
| |moyennes, tufs |CLIMAT DOUX. | |
| |calcaires. | | |
|-------------| |_Mammouth_, |Type |
| |Moraines de la |_rhinocéros à_ |acheuléen |
| |IIIe grande |_narines_ |prédominant|Industrie
| Moyen. |époque |_cloisonnées_, | |paléolithique
| |glaciaire. |_ours_, _hyène_. | |
| | |CLIMAT FROID ET | |
| | |HUMIDE. | |
|-------------| | |-----------|
| |Dépôts de | | |
| |remplissage des| | |
| |grottes, loess, |Époque | |
| |alluvions des |du _Mammouth_. |Type |
| |bas niveaux ou | |moustiérien|
| |des terrasses | |prédominant|
| |inférieures. | | |
| Supérieur | | | |-------------
| |Dépôt supérieur|Époque du | |
| |des grottes. |_Renne_, faune | |Industrie
| |Partie |des steppes. | |archéolitique
| |supérieure du |CLIMAT FROID ET | |
| |loess. |SEC. | |
| |Couches de |_Cervus elaphus_,| |Industrie
| |transition. |_Castor_. | |mésolithique
|-------------| | | |
| | |Espèces | |
| |Alluvions |actuelles, | |Industrie
| Actuel |récentes, |animaux | |néolithique:
| |tourbières. |domestiques. | |les métaux
| | |CLIMAT VOISIN | |
| | |DE L'ACTUEL. | |
+-------------+---------------+-----------------+-----------+-------------+
[Illustration: Fig. 25.--Stations préhistoriques du désert entre la
vallée du Nil et les oasis Relevé de G. Legrain en 1897.]
On ne saurait trop insister sur ce fait que ce tableau n'est applicable
qu'aux pays occidentaux de l'Europe, tant par les phénomènes glaciaires
qu'il indique que par les climats, les faunes et les industries qui en
sont la conséquence; bien des régions n'ont pas connu les effets de la
période glaciaire, d'autres n'ont été affectés que par une grande
recrudescence de l'humidité atmosphérique: il en est résulté dans leurs
faunes des modifications tout autres que celles qui ont eu lieu dans nos
régions du Nord, et en conséquence la vie de l'homme y a suivi un cours
tout différent. C'est ainsi que les habitants de l'Égypte semblent être
passés directement de l'industrie paléolithique au néolithique,
peut-être même à l'énéolithique, et qu'il paraît en être de même pour la
Mésopotamie. Toutefois nous ne sommes pas autorisés à nier d'une manière
absolue l'existence des industries archéolithiques dans quelques parties
de ces pays orientaux, en nous basant sur ce que nous n'en avons pas
encore rencontré de traces. Il est certain qu'à la suite des grandes
inondations quaternaires ces régions sont demeurées longtemps désertes:
l'apparition soudaine de l'industrie énéolithique dans la vallée du Nil
et dans la Chaldée viendrait à l'appui de cette dernière hypothèse. Dans
les déserts égyptien (_fig. 25_), arabe et syrien, les instruments
paléolithiques sont extrêmement nombreux. La population a donc été
relativement fort dense dans ce pays; puis, nous l'avons vu, survient un
hiatus comprenant tout ce qui, dans l'Europe occidentale, correspond aux
industries archéolithiques et mésolithiques. On pourrait alléguer que
cette lacune n'est qu'apparente, qu'elle n'est due qu'à l'insuffisance
de nos recherches. Je ne le pense pas, étant données les immensités dans
lesquelles ne paraît aucune forme d'instrument qu'on puisse rattacher
aux industries archéolithiques.
CHAPITRE III
LES INDUSTRIES MÉSOLITHIQUES
Les palethnologues ont coutume de ranger, dans la phase industrielle
néolithique, des cultures très différentes de celles que nous venons
d'examiner et qu'ils considèrent comme formant la transition entre les
industries de la pierre éclatée et l'outil en pierre polie. D'une part
on trouve, dans les mobiliers appartenant à ces groupes, beaucoup
d'instruments qui leur sont communs avec ceux des Magdaléniens et,
d'autre part, apparaissent des formes nouvelles ne comprenant pas celles
de la pierre polie. En 1909[103] j'ai proposé pour ces industries
intermédiaires le nom de _Mésolithiques_.
[Note 103: XXXVII, 136 sq.]
«En réalité, dit J. Déchelette dans son _Manuel_[104], l'ancienne
technique, celle de la taille du silex, subsista parallèlement aux
procédés nouveaux. Plusieurs types d'outils, lames simples, lames à
encoches, grattoirs, perçoirs, etc., types qui forment le fond des
outillages en silex de tous les temps et de toutes les latitudes,
demeurent en usage, subissant parfois de légères modifications. Des
outils nouveaux, taillés de même par percussion ou par pression,
apparaissent à côté des types anciens.»
[Note 104: I, 308.]
Dans nos pays, à cette époque, les conditions de la vie s'étaient
modifiées: au froid sec des temps magdaléniens a succédé tout d'abord un
climat tempéré, humide, les glaciers se cantonnant peu à peu dans les
régions qu'ils occupent aujourd'hui. La faune actuelle s'établit alors,
le renne se retira dans les régions boréales et les pachydermes
disparurent, alors qu'ils avaient survécu aux froids intenses des
derniers temps quaternaires, et que, cependant, les conditions étaient
devenues pour eux en Gaule plus favorables que par le passé.
Cette disparition, coïncidant avec l'abandon des arts, si développés
chez les Magdaléniens, laissent à penser qu'en dépit des raisonnements
et des conclusions de la plupart des préhistoriens[105], il existe une
lacune dans nos connaissances, hiatus dont l'existence ne peut être
niée[106]. Les phénomènes qui ont pris place à cette époque et qui ont
causé cet hiatus étaient assurément d'ordre naturel, sans quoi le
mammouth, le bison et bien d'autres animaux encore ne se seraient pas
subitement éteints. Quant à la disparition des arts, elle est complète,
ou, du moins, les timides tentatives des premiers temps des industries
mésolithique et néolithique ne sont certainement pas une dégénérescence
de l'art des cavernes: car elles ne se présentent pas inspirées par le
même esprit.
[Note 105: Cf. XXVI, 1, 310; LIX, 265-282.]
[Note 106: Cf. LV, 247.]
À partir du début des industries mésolithiques, on constate une beaucoup
plus grande variété de cultures que dans les temps quaternaires. C'est
qu'au grand nombre de régions climatériques correspondent des besoins
spéciaux, et que l'esprit humain s'étant ouvert, il en résulte des
groupements plus intimes que par le passé, un grand développement des
goûts et des tendances régionales. Quant aux migrations auxquelles jadis
on attribuait peut-être trop d'importance, mais qu'on semble nier par
trop aussi aujourd'hui, elles ont assurément été pour beaucoup dans la
transformation des civilisations de l'Europe occidentale. Sans les faire
intervenir, on s'expliquerait malaisément que les tribus magdaléniennes,
demeurées dans leur pays d'origine, aient dépéri au point de ne rien
laisser de leur civilisation, au moment même où les conditions de leur
existence devenaient plus favorables. Quoi qu'il en soit, les cavernes
sont presque toutes délaissées à cette époque, bien qu'elles offrissent
toujours d'excellents abris. Sans aucun doute ces transformations
subites dans la vie résultent de causes profondes, et tout porte à
croire qu'elles sont dues à l'intervention de peuples nouvellement venus
dans nos pays.
Il ne faut pas oublier que la Sibérie qui, depuis les débuts de l'ère
glaciaire, était sans communications avec l'Europe, séparée qu'elle en
était par les glaciers des steppes russes et le lac aralo-caspien,
venait de s'ouvrir sur l'ancien monde et que ses hordes, chassées de
leur patrie par le froid s'ébranlaient pour venir, par vagues
successives, envahir l'Europe, l'Iran, les Indes à la recherche de plus
grandes facilités de la vie. Ces migrations d'Est en Ouest ont débuté de
très bonne heure et se sont poursuivies presque jusqu'à nos jours, les
flots succédant aux flots sans relâche. C'est dans ces mouvements qu'il
faut chercher la cause du trouble que nous constatons dans la succession
des industries occidentales, celle de l'apparition des brachycéphales,
celle des langues du groupe aryen. Une grande révolution s'accomplit
alors.
_Industrie azilienne_.--Parmi les rares découvertes capables de jeter
quelque lumière sur les débuts des industries mésolithiques, il convient
de citer en première ligne celles de Piette dans la grotte du mas d'Azil
(Ariège)[107].
[Note 107: PIETTE, XIII, Pau, 1892, II, 649; _id_., I (1895), 235;
_id_., VI.(1895), 276 _id_.(1896), 386. Les collections Piette sont
aujourd'hui au musée de Saint-Germain.]
Au-dessus de deux lits nettement caractérisés de l'industrie
magdalénienne séparée de ces dépôts par une bande de limon fluvial
jaune, se trouvaient les restes d'une culture à laquelle Piette a donné
le nom d'_époque azilienne_. Là se trouvaient des foyers, des amas de
peroxyde de fer, de nombreux os de cerf, aucun de renne, des silex
taillés du type magdalénien, en grande abondance, petits racloirs
arrondis, outils en «lame de canif», des harpons aplatis et perforés en
bois de cerf, des poinçons et lissoirs en os, des os brisés constatant
la présence dans la région du cerf commun, du chevreuil, de l'ours, du
sanglier, du castor, du blaireau, du chat sauvage, etc... Piette
rencontra de nombreux galets de schiste portant des marques tracées à
l'ocre rouge. Ce dernier fait, bien que très étonnant, se trouve
confirmé par des découvertes analogues dans d'autres cavernes, entre
autres dans celles de Cousade[108], près de Narbonne, et de la
Tourasse[109].
[Note 108: I (1895), 262.]
[Note 109: D'après l'abbé Breuil. Cf. XXVI, 1, 319.]
Dans cette même couche étaient deux squelettes dont nous aurons à parler
plus loin, au sujet des usages funéraires.
[Illustration: Fig. 26.--Harpons en os et en bois de cerf.--1-3, Mas
d'Azil.--2-4, Grotte de la Tourasse (Hte-Garonne).--5-6, Grotte de
Reilhac (Lot).]
Au-dessus de la couche azilienne, l'explorateur a rencontré un dernier
niveau archéologique renfermant, entre autres instruments, des outils en
pierre polie. L'industrie azilienne est donc intermédiaire entre celle
des Magdaléniens et la culture néolithique.
Ce n'est pas seulement au mas d'Azil qu'on rencontre les restes de cette
industrie; bien des grottes de l'Ariège, de la Haute-Garonne, en
contiennent, et si l'on s'en rapporte à la forme des harpons, on
retrouve cette même forme dans la Dordogne, et même en Écosse, dans la
caverne d'Oban (Argyllshire); mais il serait téméraire d'établir des
similitudes reposant seulement sur la forme d'un instrument.
_Industrie tourassienne_.--Parmi les industries mésolithiques, il
convient de citer, en passant, l'industrie nommée _tourassienne_, par G.
de Mortillet[110], que ce savant archéologue considérait comme l'étape
marquant la dégénérescence et l'extinction de l'industrie quaternaire.
Il y voyait une époque spéciale dont il croyait retrouver les traces
dans toute l'Europe, dans le bassin méditerranéen et jusqu'aux Indes. En
réalité, cette industrie ne semble pas correspondre à une culture
particulière, mais bien à des besoins spéciaux, mal définis encore,
communs à une foule de pays, probablement à des époques diverses,
comprenant, semble-t-il, la fin des industries mésolithiques et le
commencement de celles de la pierre polie.
[Note 110: _Évolution quaternaire de la pierre_, dans VIII (1897),
24. A. DE MORTILLET, _Les petits silex taillés à contours géométriques_,
VIII, VI (1896).]
_Industrie des kjoekkenmoeddings[111] danois_.--Les kjoekkenmoeddings, ou
débris de cuisine, sont des buttes de détritus laissés par le
populations à proximité de leurs habitations, parfois sur le site même
de leur campement. Ces buttes sont de tous les temps et de tous les
lieux; en Europe occidentale et septentrionale, au Japon, au Brésil, au
Chili, en Patagonie, dans l'Amérique du Nord, on les rencontre sur les
côtes; en Égypte ils sont situés dans le désert, à quelques centaines de
pas de la zone qu'atteint le Nil dans ses crues. Envisagés dans leur
acception la plus large, ces restes de campements appartiennent à toutes
les époques, même aux temps modernes.
[Note 111: En danois _kjoekken_ signifie «cuire» et _moedding_ (au
pluriel _moeddinger_) «débris».]
En Danemark[112], les kjoekkenmoeddings renferment les restes de la plus
ancienne civilisation de la pierre connue dans les régions scandinaves.
Ces buttes se sont formées aussitôt que, le pays étant débarrassé de
glaces, l'homme en a pu prendre possession. Elles sont, en général,
larges de cinq à six mètres, hautes de deux ou trois et leur longueur
varie entre vingt et quatre cents mètres; elles se composent d'un amas
de coquilles et d'os, restes des produits de la chasse et de la pêche,
renferment des silex taillés d'un type spécial, racloirs, tranchets,
nuclei, couteaux, perçoirs, etc., des os, des bois de cerf travaillés,
et des fragments de poterie grossière. La hache polie fait complètement
défaut dans ces gisements qu'on juge être synchroniques de nos
campements campigniens du nord de la France. Dans ces buttes on trouve
fréquemment les foyers d'antan, encore en place, et parfois les
squelettes des hommes qui habitaient ces villages, formés probablement
de huttes de branchages recouvertes de mottes de terre et alignées en
une longue file sur le côté.
[Note 112: Cf. LXXV.]
_Industrie campignienne_.--Cette industrie, localisée au nord de la
Gaule, semble avoir, dans cette région, immédiatement précédé
l'industrie néolithique; son outillage se compose de racloirs, couteaux,
lames à encoches, perçoirs, des temps précédents, auxquels viennent
s'ajouter les tranchets, en grand nombre, et les pics.
Les stations de cette industrie se rencontrent principalement dans les
départements de la Somme et de la Seine-Inférieure, sous forme de fonds
de cabanes où, parmi les cendres, sur une hauteur de 0 m. 60 à 0 m. 80
et une largeur de 3 à 6 mètres se trouvent les foyers et les objets
divers les accompagnant: silex taillés, éclats, fragments de poterie
généralement grossière, mais dont quelques-uns sont parés d'ornements
géométriques gravés à la pointe dans la pâte molle, meules à bras et
molettes. On rencontre très rarement dans ces fonds de cabanes la hache
polie; toutefois la présence de cet instrument dans cette industrie est
encore discutée[113]. Les têtes de flèches lancéolées ou barbelées, si
abondantes dans l'outillage néolithique, font complètement défaut.
[Note 113: XXVI, I, 326.]
C'est en 1872 qu'a été découverte par Eugène de Morgan[114] la station
du Campigny, près de Blangy-sur-Bresles (Seine-Inférieure), et en 1886
Ph. Salmon proposa de créer une «époque campignienne».
[Note 114: LIV.]
Bien que beaucoup d'autres campements de cette nature aient été reconnus
en ces dernières années, les opinions sont encore partagées au sujet de
cette industrie qui n'a pas été rencontrée jusqu'ici en gisements
stratifiés, superposés à des industries plus anciennes, ou supportant
d'autres plus récentes. «Ces stations, très pauvres en haches polies,
disait G. de Mortillet[115], ont un cachet tout particulier; elles
pourraient bien représenter, en France, le commencement de l'époque
néolithique.»
[Note 115: XL, 2e edit., 518.]
Les industries mésolithiques, très nombreuses, assurément, ont été
jusqu'à ce jour fort mal étudiées, aussi bien dans notre pays qu'à
l'étranger; la raison en est que les gisements sont toujours isolés,
sans relations stratigraphiques avec les autres industries, que les
sépultures néolithiques sont le plus souvent des ossuaires où se
mélangent squelettes et mobiliers des époques diverses; dès lors on ne
peut savoir si déjà elles étaient en usage aux temps de l'industrie
mésolithique enfin que les types appartenant à ces industries qui se
trouvent dans les collections ont été, la plupart du temps, ramassés à
la surface du sol. Peut-être convient-il de ranger dans les industries
mésolithiques certains types de l'Afrique du Nord et de la Syrie. Tout
ce qu'il est possible d'affirmer à leur égard est qu'elles ne renferment
plus que très rarement des formes spéciales archéologiques, et que la
pierre polie ne se montre pas communément dans leurs gisements.
J'ai souvenir d'avoir, moi-même, en 1873, trouvé dans un fond de hutte
au Campigny, une hache néolithique en silex, polie et retaillée, au
tranchant, mais non repolie. Cette observation permettrait de supposer
que l'industrie campignienne aurait existé dans le nord de la France,
alors que le néolithique avait déjà pris son essor dans d'autres
régions, peut-être peu lointaines, et que les haches polies, très rares,
qu'on rencontre parfois dans les mobiliers campigniens parvenaient par
le commerce en Picardie. On peut opposer cependant à cette découverte
l'opinion que les villages campigniens n'ont pas cessé d'être habités
lors de l'apparition dans le pays de l'industrie néolithique et que, par
suite, la présence de haches polies dans les fonds de cabanes peut être
due à l'occupation postérieure du village par des hommes connaissant le
polissage du silex.
[Illustration: Fig. 27.--Silex taillés campigniens (Le Campigny,
Seine-Inférieure).]
CHAPITRE IV
LES INDUSTRIES NÉOLITHIQUES
Avec l'industrie néolithique, nous voyons, dans le monde entier, surgir
des innovations sans nombre; il apparaît clairement que cette phase du
développement de l'intelligence humaine fut celle qui ouvrit au progrès
ses véritables voies. Le polissage des matières dures qui, nous l'avons
vu, était appliqué à l'os et à l'ivoire, dès le pleistocène, dans les
industries solutréenne et magdalénienne, est alors général; il devient
d'usage pour aiguiser les roches les plus dures, le silex, le jade, la
diorite, la syénite, etc., et leur donner une forme reconnue pour être
la mieux adaptée à la destination des instruments. L'homme, toujours
chasseur et guerrier, façonne les pointes de ses flèches de mille
manières; mais le plus souvent, il s'inspire du harpon d'antan, et les
munit de barbelures (_fig. 28_). Il ne se contente plus des peaux de
bêtes pour se vêtir, mais tisse la laine et les fibres des plantes,
perfectionne ses arts céramiques, asservit les animaux à ses volontés,
élève le bétail, se construit des demeures sur terre et sur les eaux,
creuse des pirogues, enfin cultive les céréales. Les portes sont grandes
ouvertes pour qu'il entre véritablement dans le progrès; il lui suffira
de développer ses connaissances, d'améliorer ses moyens de fabrication
et, le jour où paraîtra le métal, il sera définitivement sorti de la
barbarie.
[Illustration: Fig. 28.--Pointes de flèche.--1-8, Abydos (Coll. de
l'auteur, don au Musée de St-Germain).--9-14, Ouargla (récolte
Pézard).--15. Suse (Musée de St-Germain).--16, Alcala
(Portugal).--17, Gironde (S.-G.).--18, Aveyron (S.-G).--19, Dolmen de
Gourillach (Finistère).--20, Fayoum.--21, Californie (obsidienne).--22,
Aveyron.--23, (id.).--24, Finistère.--25, Loir-et-Cher.--26, Abruzzes
(Italie).--27, Aube.]
En même temps qu'il améliore sa vie, sa pensée se développe, il cherche
le pourquoi des choses et, de ses méditations en présence des phénomènes
de la nature, des incidents de l'existence, s'affirment des idées
religieuses ou superstitieuses, ses sépultures témoignent d'une
croyance à la seconde vie, l'architecture commence avec les pierres
levées et les dolmens, les allées couvertes. L'ouvrier devient mineur,
va chercher dans le sein de la terre de belles matières afin d'en faire
ses outils et ses armes, il creuse le sol, attaque les bancs
géologiques, et cette matière première, ce silex devient un objet de
commerce très étendu, parce qu'il manque dans bien des régions. De
vastes ateliers se créent pour alimenter l'exportation de la pierre
taillée. Les beaux silex de Spiennes et du Grand Pressigny vont jusqu'en
Suisse et l'ambre arrive en Gaule de pays lointains. Enfin l'homme
protège ses agglomérations au moyen d'enceintes fortifiées, s'établit
dans des Acropoles.
Les arts glyptiques, disparus avec les Magdaléniens, leurs auteurs, sont
remplacés par de grossières représentations de l'homme lui-même, de ses
armes, et par des ornements géométriques indignes de la perfection
qu'atteint la taille de la pierre. En Égypte, en Scandinavie, grâce à
l'abondance et à la belle qualité du silex dans ces pays, cette pierre
se transforme en véritables oeuvres d'art, sous forme de couteaux, de
poignards, de têtes de javelots et de lances, de pointes de flèches, et
les ouvriers deviennent si habiles qu'ils taillent même des bracelets
légers et minces comme s'ils étaient faits de métal. Dans la vallée du
Nil, dans les pays élamites, en Syrie, en Crète, dans l'Hellade
d'aujourd'hui, la poterie peinte se montre, semblant n'être que la
descendance d'arts plus anciens, dont les origines sont encore
mystérieuses.
Mais, suivant les régions et suivant les peuples qui les habitent, il
s'établit une foule de foyers de la culture néolithique, chacun
possédant ses qualités propres, ses caractéristiques. Les types des
instruments diffèrent d'un pays à un autre[116], au point que, pour un
ethnologue accoutumé à manier les silex travaillés, il est aisé de
distinguer, à première vue, la provenance de chacun d'eux.
[Note 116: Cf. HANS HILDEBRAND, Sur la subdivision du nord de
l'Europe en provinces archéologiques, pour l'âge de la pierre polie
(Congrès de Bruxelles, 479-485).]
La multiplicité des foyers néolithiques ne fait aucun doute; mais il
nous serait impossible de fixer la position géographique d'un seul
d'entre eux et, bien certainement aussi, ces divers centres ont souvent
réagi les uns sur les autres. Les peuples, dans le monde entier,
étaient, après les temps quaternaires, fort mélangés; aussi leurs
industries s'enchevêtrent-elles d'une manière désespérante pour celui
qui s'efforce de trouver les origines même d'un seul des groupes
humains.
La propagation de l'ambre, matière nordique, jusque dans notre occident,
montre combien étaient étendues les relations d'alors, et bien des
preuves viennent nous convaincre que dans ces temps encore de grands
mouvements de peuples vinrent, à bien des reprises, changer la face des
choses en Europe. L'histoire légendaire nous entretient de quelques-uns
de ces mouvements.
Si le milieu recevant était compliqué par le fait de migrations
antérieures, le flot envahisseur ne l'était pas moins. Il y eut sûrement
une multitude de mouvements qui, ne touchant que les voies naturelles,
se recouvrirent, se croisèrent, laissant entre eux de vastes espaces
indemnes de leur action directe. Il semble, en effet, certain que ce ne
sont pas les mêmes hommes qui élevèrent les monuments mégalithiques, et
qui bâtirent les villages lacustres; que les divers types de l'industrie
néolithique, répondant à des tendances différentes, impliquent la
diversité des origines ethniques. Et, côte à côte, on rencontrait alors,
comme parfois encore de nos jours, des cultures très diverses comme
développement. L'examen des diverses tribus Peaux-Rouges de l'Amérique
méridionale en fournit aujourd'hui même de frappants exemples, et les
colonies hollandaises de la Malaisie montrent pour le moins trois degrés
d'avancement continuant à persister, quoique les trois classes d'hommes
vivent côte à côte. Pour ne parler que de l'Occident européen, n'est-il
pas concluant de constater qu'en France et en Angleterre la hache
néolithique polie est arrondie sur les côtés, que dans les pays
scandinaves et la Finlande, le nord de l'Allemagne, les îles de la mer
Baltique, elle est taillée et polie carrément sur ses bords, que dans
les palafittes son tranchant seul est poli, et qu'en Italie elle porte
une large rainure?
[Illustration: Fig. 29.--Armes et outils néolithiques de l'Amérique du
Nord.]
En se généralisant, le problème devient plus insoluble encore; car le
monde entier, ou presque entier, a connu la hache en pierre polie, comme
il a connu le coup de poing de type acheuléen: mais, alors que le coup
de poing est à peu de chose près du même type dans toutes les régions,
il n'en est pas de même pour la hache polie dont la forme varie à
l'infini, tout en conservant les mêmes principes statiques.
De même que pour l'étude des industries quaternaires, celles relatives
aux cultures néolithiques sont encore cantonnées dans les pays
européens, asiatiques de l'Ouest et africains du Nord; car ce que nous
savons du reste des vieux continents et du Nouveau Monde (_fig. 29_) est
encore bien imprécis. En Amérique, toutes ces civilisations, si
compliquées dans certaines régions, si primitives dans d'autres, toutes
comprises sous la vague appellation de pré-colombiennes, ne nous sont
connues ni par leur étendue géographique, ni par leur époque, alors que
pour celles de l'Ancien Monde, nous commençons à voir plus clair non
seulement dans leur étendue, mais aussi dans leur succession pour chaque
région.
[Illustration: Fig. 30.--Outillage néolithique de la Scandinavie
(Danemark et Scanie).]
Dans les pays scandinaves (_fig. 30_), on constate aux débuts
l'existence d'une industrie dans laquelle la hache est entièrement
polie, ou polie seulement sur son tranchant; puis vient l'apparition de
la hache percée, ou hache-marteau, dénotant une habileté consommée dans
le travail de la pierre; enfin l'établissement d'une phase de transition
répondant à l'apparition du métal (industrie énéolithique).
En Espagne[117], on distingue trois époques: une industrie locale,
d'aspect archaïque, avec quelques objets polis, probablement importés,
répondant à l'époque des kjoekkenmoeddings portugais (industrie
mésolithique?), mais non pas à celle de la civilisation analogue en
Scandinavie; ensuite, le plein développement du travail de la pierre
polie et de la poterie ornée, cette industrie rappelant beaucoup comme
art et comme technique, celle des premières villes d'Hissarlik; enfin
vient l'apogée de la taille du silex et le commencement des métaux
(énéolithique).
[Note 117: LXIII.]
En Suisse, l'industrie lacustre comprend trois périodes successives:
tout d'abord celle des haches, petites, à peine polies, fabriquées en
roches indigènes; les os sont alors travaillés d'une façon rudimentaire
et la poterie, grossière, n'est pas ornée (_fig. 31_); puis vient
l'industrie des haches plus grandes, simples ou perforées, de matière
souvent étrangère à la Suisse; la poterie, moins grossière, est alors
simplement ornée. Enfin paraissent les haches-marteaux perforées, qui
abondent dans certaines stations; le travail de la pierre, de l'os, de
la corne est dès lors à son apogée; on ne voit plus de roches
étrangères, la poterie s'orne de plus en plus; le métal fait son
apparition (énéolithique).
[Illustration: Fig. 31.--Outillage néolithique des Cités lacustres.
1, 2 et 3, Haches polies seulement au tranchant (lac de Neuchâtel) (1/3
G. N.).--4, Manche de hache (lac de Neuchâtel) (1/3 G. N.).--5, Hache
emmanchée (lac de Neuchâtel) (1/4 G. N.).--6, _Id_., lac de Chalins (1/4
G. N.),--7, Herminetie (lac de Bienne) (1/4 G. N.).--8, Ciseau,
Latringeu (Suisse) (1/2 G. N.).--9, Hache-marteau (lac de Neuchâtel)
(1/3 G. N.).--10, Arc (Robenhausen, Suisse) (1/8 G. N.).--11, Pointe de
flèche (lac de Neuchâtel). (G. N.).--12, Massue en bois d'if
(Robenhausen) (1/6 G. N,).--13, Poignard en bois d'if (Robenhausen) (1/2
G. N.).--14, Poinçon en os (lac de Neuchâtel) (1/2 G. N.).--15, Poinçon
en bois de cerf (lac de Chalins) (1/2 G. N.).--16, Scie montée en bois
(Robenhausen) (2/3 G. N.).--17, _Id_. (lac de Moosseedorf) (2/3 G.
N.).--18, Racloir en silex (lac de Neuchâtel) (2/3 G. N.).--19, Pointe
en silex (lac de Neuchâtel) (2/3 G. N.).--20, Épingle en os (lac de
Neuchâtel) (1/3 G. N.).--21, Aiguille en os (lac de Neuchâtel) (1/3 G.
N.)]
[Illustration: Fig. 32.--Couteaux de silex Messawiyeh (Haute-Égypte)
(Fouilles Garstang).]
[Illustration: Fig. 33.--Pointes de silex de la Haute-Égypte
1 et 2, Adimiyeh (Rech. Henri de Morgan).--3, 4 et 5, Négadah (Rech.
Flinders Petrie).]
En Italie, où l'on ne rencontre jamais de haches polies en silex, où
toutes sont façonnées dans des roches dures, il semble que dans cette
péninsule, deux courants néolithiques se soient réunis: l'un venant du
Jura et de la Suisse, qui, traversant les Alpes, serait descendu dans la
vallée du Pô et du Tessin, sans dépasser le Pô; l'autre arrivant du
bassin du Danube, par l'Istrie, l'Émilie et la Vénétie, se serait
avancé, en longeant les côtes adriatiques, jusque dans l'Apulie.
[Illustration: Fig. 31.--Haches en pierre polie. Tépéh Goulam (Poucht é
Kouh et Louristan).]
Pour la France, le sud de l'Angleterre et la Belgique[118], il semble
que nous devons adopter trois divisions: tout d'abord une industrie très
voisine du Campignien, mais possédant la hache polie et la tête de
flèche caractéristique du néolithique; ensuite celle de la
hache-marteau, correspondant à l'introduction des roches étrangères et à
l'apogée dans la taille du silex; enfin l'emploi du métal concurremment
avec l'industrie précédente; la poterie s'améliorant au cours de ces
trois phases.
[Note 118: Pour la Belgique, Rutot, LXII, divise le mésolithique et
le néolithique en cinq phases: 1° Tardenoisien; 2° Flénusien; 3°
Campignien; 4° Robenhausien; 5° Omalien.]
[Illustration: Fig. 35.--Hache-marteau en serpentine--Chaldée. (Coll. de
l'auteur, Musée de St-Germain).]
En Égypte (_fig. 32_ et _Fig. 33_)[119], il n'y aurait eu que deux
phases, celle de la hache polie du type européen, dans laquelle le silex
fait seul tous les frais de l'outillage[120], et la période énéolithique
dans laquelle le travail du silex atteint son apogée. Alors se trouve en
même temps l'emploi des roches dures et du métal; la poterie ornée de
peintures à l'ocre rouge atteint sa plus grande perfection. Nous verrons
plus loin que l'usage du métal dans la vallée du Nil et les arts
semblent être venus de l'Asie.
[Note 119: XXXIX.]
[Note 120: L'existence de cette phase dans la vallée du Nil est
douteuse.]
En Élam (_fig. 34_) et dans la Chaldée (_fig. 35_ et _36_), on rencontre
également deux phases, celle de la hache polie du type européen[121],
quoique plus plate, et l'industrie énéolithique, avec son admirable
céramique peinte déjà très stylisée, ses instruments variés, ses
haches-marteaux, ses pointes du type solutréen et ses armes et
ustensiles métalliques très primitifs.
[Note 121: Même observation que pour l'Égypte (note 2).]
[Illustration: Fig. 36.--Instruments de silex.--Yokha (Chaldée). Coll.
de l'auteur (Musée de St-Germain).]
Le Sahara et la Tunisie (_fig. 37_) montrent une industrie qui offre
beaucoup d'analogie avec celle de l'Égypte, mais on n'y rencontre pas
ces grandes lames merveilleusement ouvrées de la vallée du Nil.
L'industrie de la Palestine est plus proche parente de celle de l'Égypte
(_fig. 38_) que celle du Nord de l'Afrique.
[Illustration: Fig. 37.--Néolithique du Sahara (Rech. Pézard) (environs
de Ouargla). 1 et 3, Coquille d'oeuf d'autruche.--2, Silex blond
opaque.--4, Silex brun veiné de noir.--5, Silex gris, patine
blanche.--6, Silex blond opaque.--7 à 9, Silex jaune translucide.--10,
Silex blond opaque.--11, Silex opalin translucide.--12, Silex
jaune.--13, Silex opalin translucide.]
[Illustration: Fig. 38.--Instruments néolithiques, de la Palestine.
1-3, Sour Baher (Jérusalem).--4-5, Vallée d'Hesban (d'ap. Vincent.)]
Là, à peu de chose près, se bornent nos connaissances quant à la
division des industries néolithiques dans les pays explorés jusqu'à ce
jour. Comme on le voit, l'évolution de chaque pays a été indépendante
dans ses grandes lignes; mais aussi les différences constatées sont
souvent dues à des influences étrangères.
Quant à l'âge que l'on peut assigner à l'industrie néolithique, il est
naturellement variable suivant les pays. O. Montelius, s'appuyant sur la
stratigraphie du Tell de Suse et sur les observations de même ordre
faites en Égypte, accorde vingt mille ans à l'apparition de la hache
polie en Élam et dans la vallée du Nil. Cette estimation est beaucoup
trop élevée, car elle accorderait douze mille ans environ à la durée de
la phase néolithique pure dans ces deux pays, et l'importance des restes
laissés par cette industrie, en Égypte comme en Susiane, ne légitime
aucunement cette appréciation. Toutefois nous devons avouer que nous ne
possédons pas de base pour fixer chronologiquement les débuts de cette
culture dans aucun pays. Par suite, toute appréciation à cet égard ne
peut être que du domaine de l'imagination.
En ce qui concerne la limite inférieure, nous sommes moins mal
renseignés, parce que nous approchons des temps historiques. En Chaldée,
c'est vers la fin du sixième millénaire avant notre ère, que le métal
serait venu mettre fin à l'industrie néolithique dans cette région, si
toutefois elle a jamais existé, ce que je considère comme très peu
probable, et il en aurait été, à peu de chose près, de même en
Égypte[122]; tandis que c'est, au plus tôt, au XXXe siècle, que
serait née la civilisation égéenne, et que la Scandinavie n'aurait connu
le bronze qu'au XVIIIe ou XXIIe siècle avant J.-C. En Gaule, en
Suisse et dans les pays limitrophes, c'est vers le XXVe siècle que se
serait passée cette évolution; alors que la Finlande aurait, vers le
Ve, ou même le IIIe siècle avant le Christ remplacé ses armes de
pierre par des instruments de fer, sans passer par l'intermédiaire
presque général du cuivre et du bronze, et que bien des tribus de la
Polynésie et d'autres régions, découvertes par les Européens dans les
temps modernes, auraient attendu jusqu'au XVIIIe siècle ou au XIXe
siècle après J.-C. pour mettre de côté la hache de pierre et prendre
l'arme à feu. Nous avons vu précédemment que la Basse-Chaldée semble
n'avoir jamais connu l'homme en possession de l'industrie néolithique
proprement dite; qu'au moment où elle s'est peuplée, et que déjà les
habitants des montagnes qui la bordent au nord-est et au nord
connaissaient le cuivre.
[Note 122: XXXIX; _Le tombeau de Négadah_, Paris, 1897; XXXV.]
Dans une semblable étude, n'ayant en vue que l'exposé d'ensemble des
progrès de l'humanité, il serait hors de propos d'entrer dans la
description des innombrables industries néolithiques des régions
diverses; nous donnons en figures les principaux types de quelques-unes
d'entre elles, et le lecteur jugera par lui-même des caractéristiques.
Nous ferons cependant remarquer qu'aucun pays n'a jamais atteint la
perfection de l'Égypte et des pays scandinaves dans l'art de tailler la
pierre, et les ouvriers de la vallée du Nil dépassaient de beaucoup en
habileté ceux du Danemark et du sud de la Suède. Toutefois, dans l'une
comme dans l'autre de ces deux régions, il est fort possible qu'à
l'époque de la fabrication de ces admirables instruments, tant en
Scandinavie qu'en Orient, le cuivre ait été déjà connu, bien qu'on ne le
rencontre pas en Danemark et qu'en Égypte on trouve les mêmes silex
taillés avec et sans le métal.
Toutefois, avant d'en terminer avec les industries néolithiques, nous
montrerons, en citant un certain nombre de formes de haches polies,
combien sont variables ces instruments (_fig. 38_).
Les types n° 1 et n° 2, très répandus en Europe, se rencontrent aussi en
Asie antérieure et aux Indes, entre autres pays, alors que la forme n°
5, avec ses flancs carrés, caractéristique des pays scandinaves, du nord
de l'Allemagne et de la Finlande, se trouve aussi, quoique plus
exceptionnellement, dans nos pays occidentaux. La forme n° 6, en pierre
dure, syénite, diorite, etc., est universelle; le type n° 7 est rare en
Occident, de même que les formes nos 8 et 9, n° 10 et 18 se
rencontrent en Élam et en Chaldée, caractérisées par ce fait que
l'instrument est plus plat, moins renflé que dans nos pays. Le type n°
12, qui est rare en Europe, se rencontre aux Antilles, alors que le n°
13, très spécial, semble être particulier à l'Indo-Chine. Les nos 15
et 16 sont abondants aux États-Unis, mais on les connaît aussi de
l'Europe et de l'Asie. Les mines de sel de Koulpi, dans la
Transcaucasie, ont fourni quelques-uns de ces instruments.
Le type n° 17 semble être spécial à l'Élymaïde et celui n° 19 à
l'Égypte; on connaît des instruments métalliques présentant ces formas;
mais l'outil de métal a-t-il été copié sur celui de silex ou bien
est-ce l'inverse qui a eu lieu? Nous ne saurions en décider. Puis vient
la hache (ou tranchet) plate sur une face, très spéciale à la vallée du
Nil, bien qu'elle soit inspirée du même principe que le tranchet
campignien.
[Illustration: Fig. 39.--Diverses formes de haches néolithiques.
1, France et tout l'Occident de l'Europe.--2, _Id_. type le plus
fréquent.--3, Jadéite (Seine-et-Marne).--4, _Id_. (Bretagne).--5, Type
le plus fréquent en Scandinavie, en Finlande, dans le nord de
l'Allemagne; existe aussi dans l'Occident européen.--6, Extension
universelle.--7, Occident européen, rare.--8, _Id_. rare.--9, _Id_.
rare.--10, Susiane et Chaldée, type plat arrondi sur les côtés--11,
Jadéite (Gers).--12, Antilles.--13, Cambodge.--15, États-Unis.--16,
_Id_. Asie intérieure,--17, Susiane.--18, _Id_. type très plat.--19,
Égypte.--20, type plat d'un côté.]
[Illustration: Fig. 40.--Emmanchement des haches de pierre polie.
1, La Lance (Musée de St-Germain. don de l'auteur).--2. Seeland
(Danemark).--3, Clairvaux (Jura).--4, Baie de Penhouët
(Loire-Infre).--5, La Lance (Suisse).--6, Gavr'inis (Morbihan).]
Enfin les nos 3, 4 et 11 figurent des instruments de jadéite, matière
considérée jadis comme ayant été exportée en Gaule de pays très éloignés
(de Sibérie?), mais regardée aujourd'hui comme indigène de nos pays.
La hache polie était emmanchée, nous en possédons de nombreux
exemplaires munis de leur manche (_fig. 40_, nos 1 à 5) et, dans les
sculptures contemporaines de l'industrie néolithique, nous les voyons
figurer (_fig. 40_, n° 6). Le plus souvent, la hache pénétrait dans un
morceau scié et creusé de bois de cerf et ce bois de cerf lui-même, le
plus souvent, était fixé en travers d'un manche de bois. Quant aux
instruments munis d'une rainure, ils étaient emmanchés directement dans
le bois. Les outils tels que scies, gouges, tranchets, racloirs, burins,
étaient très fréquemment emmanchés soit dans du bois, soit dans de la
corne ou de l'os.
Parmi les armes les plus fréquentes, et en même temps les plus variées
de l'industrie néolithique, il faut citer les pointes de flèches qui,
dans la plupart des stations, se rencontrent en très grand nombre, en
tous pays du monde. La variété des formes est infinie, et encore ne
possédons-nous que les têtes de flèches en silex et quelques-unes en os;
celles faites en bois, en corne, en arêtes de poissons ont disparu.
[Illustration: Fig. 41.--Emmanchement des pointes de flèches en silex.
1, Californie, d'après A. de Mortillet.--2, Hélouan (Basse-Égypte).--3,
Abydos.--4 et 5, Abydos (d'après Flinder Petrie).--7 et 8, Flèches à
tranchant de la période égyptienne historique. (Coll. de
l'auteur.--Musée de St-Germain).]
L'emmanchement de ces pointes de flèches (_fig. 41_), lui-même, était
très varié; nous en possédons quelques spécimens soit antiques, soit
parmi les collections ethnographiques de nos musées.
On remarquera que la tête de flèche tranchante, en usage chez les
Égyptiens aux temps historiques (_fig. 41_, nos 6, 7 et 8) (Moyen
Empire), était déjà employée par les contemporains de la première
dynastie (_fig. 40_. nos 4 et 5), qui avaient fait de cette arme une
véritable oeuvre d'art. Mais, à côté de ces belles têtes de flèches, il
en était certainement d'autres, composées d'un simple éclat sans
retouches, dont nous rencontrons sans doute de nombreux spécimens sans
comprendre leur usage. Et il en est sûrement de même pour une foule
d'instruments appartenant à toutes les industries de la pierre, quelque
peu retouchés ou même sans retouches, dont l'emploi demeure inconnu.
Ainsi les formes néolithiques varient à l'infini et se partagent en une
foule de districts, en époques très variées. Il est de ces industries
qui sont fort anciennes, il en est d'autres qui sont nos contemporaines,
mais, quel que soit leur âge, quelque soit leur pays, toutes reflètent
les mêmes pensées, chez les ouvriers qui les taillaient; et, par suite
des exigences de la matière, toutes présentent un air de parenté, bien
que dans la plupart des cas ces diverses industries soient absolument
indépendantes les unes des autres.
CHAPITRE V
LES INDUSTRIES ÉNÉOLITHIQUES
Les archéologues italiens ont donné ce nom à la phase industrielle dans
laquelle, aux instruments néolithiques, se joignent quelques objets
métalliques. Cette phase caractérise la transition entre l'usage de la
pierre taillée et celle du bronze. Elle ne connaît pas les alliages,
mais seulement deux métaux, le cuivre et l'or, existant à l'état natif
dans tous les pays du monde.
Il ne faut pas cependant comprendre dans l'industrie énéolithique les
instruments de cuivre simplement forgés, tels ceux des Indiens de
l'Amérique du Nord; ces objets appartiennent à la culture néolithique,
le métal n'ayant pas été fondu, mais jouant seulement le rôle de minéral
malléable. Par phase énéolithique on entend donc celle résultant des
premiers pas de la métallurgie.
Les instruments de cuivre pur ont été en usage plus ou moins longtemps
dans presque tous les pays: on en rencontre dans l'Europe entière, en
Asie jusqu'aux Indes et, peut-être, plus loin encore vers l'Orient, mais
ils semblent faire défaut au Japon, dans toute l'Afrique, sauf l'Égypte,
et naturellement en Océanie, région dans laquelle la pierre taillée
était encore en usage de nos temps.
Le cuivre a-t-il été découvert en un seul pays d'où sa connaissance
aurait rayonné sur les autres régions, ou les foyers de sa découverte
sont-ils multiples? C'est ce que nous ne saurions dire d'une manière
certaine; cependant, comme on le rencontre à la base de toutes les
civilisations, il est à croire que c'est dans les pays des plus
anciennes cultures que se sont formés les foyers, peut-être secondaires,
mais d'où cependant la précieuse découverte se serait répandue de par le
monde.
Or ces pays à culture très ancienne sont fort peu nombreux. Seules la
Chaldée, la Susiane, l'Égypte et les îles Égéennes peuvent entrer en
ligne de compte par leur antiquité.
Cette antiquité, en ces dernières années, a été rajeunie de mille ans
par les savants allemands[123] qui se refusent à reconnaître la vieille
chronologie de Nabonid, et cette thèse a été acceptée en France par bon
nombre d'archéologues[124]. Mais cette nouvelle théorie, que d'ailleurs
on tend maintenant à abandonner, ne laissant pas à la civilisation
orientale le temps nécessaire à son développement et aux dynasties
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