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Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812

by Pierre de Lacretelle · French · Gutenberg #22077 · 429,210 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812
    
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Title: Les Origines et la Jeunesse de Lamartine 1790-1812

Author: Pierre de Lacretelle


        
Release date: July 15, 2007 [eBook #22077]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/22077

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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PIERRE DE LACRETELLE

LES ORIGINES

ET LA JEUNESSE DE LAMARTINE

1790-1812

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1911

Droits de traduction et de reproduction réservés.




TABLE DES MATIÈRES


PRÉFACE

PREMIÈRE PARTIE

LES ORIGINES

CHAPITRE

----I.--Les Lamartine

---II.--Les Des Roys

DEUXIÈME PARTIE

LE MILIEU

-----I.--La famille

----II.--La mère

---III.--Les Lamartine pendant la Terreur.--Les premières années

----IV.--Le décor.--Les voisins

TROISIÈME PARTIE

LES ANNÉES D'ÉTUDE

-----I.--L'abbé Dumont

----II.--L'institution Puppier

--III.--Le collège de Belley

QUATRIÈME PARTIE

LA FORMATION DE LA PERSONNALITÉ

-----I.--La vie solitaire.

----II.--La crise littéraire.--Le premier amour.

---III.--Le premier voyage

CONCLUSION.--Lamartine à vingt et un ans

APPENDICE




PRÉFACE


Sainte-Beuve a écrit:

«Lamartine est de tous les poètes célèbres celui qui se prête le moins à
une biographie exacte, à une chronologie minutieuse, aux petits faits et
aux anecdotes choisies. Son existence, large, simple, négligemment
tracée, s'idéalise à distance et se compose en massifs lointains à la
façon des vastes paysages qu'il nous a prodigués... Il est permis, en
parlant d'un tel homme, de s'attacher à l'esprit du temps plutôt qu'aux
détails vulgaires qui chez d'autres pourraient être caractéristiques...
Qu'importent donc quelques détails de sa vie[1]?»

[Note 1: Sainte-Beuve, _Portraits contemporains_, t. I (Lamartine).]

Il paraît difficile d'admettre aujourd'hui sans discussion qu'un
critique aussi pénétrant ait commis une telle erreur; sans doute
avait-il ses raisons de parler ainsi, et peut-être ne faut-il voir dans
cette opinion exagérée que l'excuse honorable pour les romantiques d'un
éloignement dont ils furent tous secrètement blessés; écartés de
l'existence du poète, ils déclaraient que le détail en était sans
importance, et n'ajoutait rien à la compréhension de son oeuvre.

Malheureusement, il semble que les biographes de Lamartine aient pris
jusqu'ici le jugement de Sainte-Beuve pour base de leurs travaux, dont
la plupart ne sont que des fragments plus ou moins commentés de ses
innombrables souvenirs de jeunesse, source dangereuse et dont il importe
de se méfier, surtout pour la période antérieure à 1820. Écrits à une
époque où pour oublier le présent il se retrempa dans son passé, ils
composent plus exactement l'image de celui qu'il se crut ou aurait voulu
être plutôt que celui qu'il fut réellement. Aussi, doivent-ils être
utilisés avec une extrême précaution.

Depuis quelques années déjà, la méthode historique a été introduite dans
le domaine littéraire et, si elle a ses inconvénients, elle a surtout
d'excellents côtés. Les études lamartiniennes en ont profité; divers
travaux ont été publiés qui soumettent les récits du poète à un contrôle
sévère en même temps qu'ils mettent en lumière des faits nouveaux. La
légende de Lamartine adolescent tend à disparaître pour faire place à
une réalité autrement vivante et l'on commence à comprendre que son
oeuvre nécessite une biographie minutieuse et presque quotidienne.

Mais s'il importe de rechercher les causes des états d'âme multiples et
contradictoires que reflète sa poésie, les _Méditations_, surtout,
écrites sans souci de la postérité et de la gloire à une époque indécise
et tourmentée de sa vie, réclament un commentaire infiniment plus précis
que celui qu'il nous a laissé; replacées dans leur véritable cadre,
éclairées par les circonstances qui déterminèrent, retardèrent ou
hâtèrent leur éclosion, elles deviennent plus humaines encore, parce que
plus sincères, et singulièrement émouvantes: en elles, aucun artifice
littéraire, nul désir d'introduire un mode nouveau de pensée: ce livre
qui devait révéler la jeunesse romantique à elle-même et marquer le
début d'un mouvement unique dans l'histoire des lettres françaises, fut
écrit sans ambition et presque négligemment. À comparer le manuscrit de
_Saül_, médiocre tragédie en cinq actes, amoureusement calligraphié sur
beau vélin, et les ébauches crayonnées hâtivement qui sont le premier
jet des _Méditations_, on se rend compte que Lamartine ne les
considérait que comme des notations intimes de ses états d'âme et sans
intérêt pour le public. Ce sont là des conditions de sincérité qui font
d'elles un précieux document psychologique pour l'étude de la jeune
génération romantique, et c'est ce que nous avons tenté d'établir ici.

Ce volume n'a d'autres prétentions que d'être la mise au point et
l'utilisation de récentes publications dont on trouvera le détail au
cours des chapitres qui suivent; nous y avons pourtant ajouté bon nombre
de sources jusqu'ici demeurées inédites et sur lesquelles nous devons
ajouter quelques mots. De l'oeuvre publiée de Lamartine nous n'avons
conservé que la _Correspondance_, dont il nous faut ici déplorer les
lacunes et le classement souvent défectueux; volontairement, nous avons
écarté tous les souvenirs rédigés sur ou par Lamartine postérieurement à
1820, sauf lorsqu'il nous a été possible de les vérifier, pour ne
retenir que les lettres et témoignages contemporains de la période qui
nous occupait; écrits à une époque où son avenir était impossible à
prévoir, ils le montrent sans aucun ménagement sous son jour véritable
et tel qu'il apparaissait alors aux yeux de sa famille et de ses
relations.

En premier lieu, nous avons eu à notre disposition un important
manuscrit, le _Journal intime_ de sa mère; on sait que quelques
fragments très écourtés et très remaniés en ont été publiés par le poète
sous le titre, _le Manuscrit de ma mère_[2], ouvrage dont la valeur
documentaire est tout à fait négligeable tant les suppressions et les
additions qu'il y fit sont considérables; elles s'expliquent, il est
vrai, aisément, soit qu'il ait souvent hésité à apporter des démentis
trop nombreux à ses _Confidences_, soit qu'il ait jugé délicat d'en
reproduire le texte intégral. C'est grâce au _Journal intime_, toujours
soigneusement daté, qu'il nous a été possible d'entreprendre cet
ouvrage, car il nous a permis de mettre en lumière certains faits
demeurés encore obscurs ou ignorés, en même temps qu'il nous fournissait
un tableau chronologique minutieusement détaillé des quarante premières
années du poète. Ces pages écrites au courant de la plume, sans aucune
préoccupation de composition ni de publicité, présentent naturellement
des négligences et des répétitions, mais les pensées et les sentiments
n'y ont d'autre souci que la sincérité[3].

[Note 2: _Le Manuscrit de ma mère_, prologue et épilogue par A. de
Lamartine (Paris, 1871, in-8).]

[Note 3: Voici la description des 12 petits cahiers--et non pas 22,
comme l'a écrit Lamartine dans la préface des _Confidences_--du _Journal
intime_ qui s'étend de 1800 à 1829:

Tome

I----: 13 déc. 1800-24 août 1801. 81 p., in-16.

II---: 20 août 1801-8 avril 1802. 140 p., in-16.

III--: 16 avril 1802-21 juin 1803. 153 p. plus 8 p. de comptes, in-6.

IV-- : 23 juin 1803-22 octobre 1804. 118 p., plus 4 p. de table, in-16.

V----: 1er nov. 1804-3 juillet 1806. 99 p., in-8.

VI---: 12 juillet 1800-19 déc. 1808. 139 p., plus 2 p. de table, in-8.

VII--: 27 janvier 1809-7 mars 1811. 99 p., plus 4 p. de table, in-8.

VIII-: 10 mars 1812-28 février 1813. 193 p., in-4º.

IX---: 7 mars 1815-3 mai 1821. 198 p. plus 2 feuillets
           volants intercalés dans le texte, in-4º.

X----: 14 juin 1821-13 oct. 1822. 87 p., in-4º.

XI:--: 11 nov. 1822-21 juin 1824. 88 p., in-4º.

XII--: 19 juin 1824-22 oct. 1829. 80 p., plus 30 feuillets
           demeurés blancs, in-4º.]

De plus, grâce à l'obligeance de M. Charles de Montherot, petit-neveu de
Lamartine, nous avons pu prendre connaissance des riches archives de
Saint-Point, et le baron Carra de Vaux a bien voulu mettre à notre
disposition les papiers et titres de la famille maternelle du poète,
qu'il représente actuellement. Nous devons également nos remerciements à
plusieurs familles de Mâcon qui nous ont aimablement ouvert leurs
archives domestiques; à M. A. Duréault, secrétaire perpétuel de
l'Académie de Mâcon, qui nous a fait à mainte reprise profiter de son
érudition et de ses recherches personnelles; à M. Lex, archiviste de
Saône-et-Loire, dont les travaux nous ont été d'un grand secours. Enfin,
nous tenons à exprimer notre reconnaissance à M. Gustave Lanson qui,
préparant lui-même une étude sur les _Méditations_, nous a permis de
prendre connaissance de plusieurs documents inédits qu'il avait réunis.

C'est grâce à tant d'obligeances que ce volume a pu voir le jour. Nous
avons essayé d'en faire une biographie exacte et critique; exacte, car
nous n'avons voulu laisser dans l'ombre le moindre fait capable
d'apporter un éclaircissement nouveau à la genèse des _Méditations_;
critique, puisque les documents utilisés n'ont été acceptés qu'après un
contrôle aussi sévère qu'il est possible en pareille matière.

PIERRE DE LACRETELLE.




PREMIÈRE PARTIE

LES ORIGINES




CHAPITRE I

LES LAMARTINE[4]


Les origines des grands hommes--et davantage, peut-être, celles des
poètes--ne sont jamais à négliger. Sans doute, il importe peu pour
l'histoire littéraire que Vigny descende d'un trésorier du XVe
siècle, que Hugo soit apparenté à un évêque lorrain, que Lamartine soit
petit-fils d'un intendant des finances du duc d'Orléans. Ce n'est là,
dans leur biographie, qu'un élément de curiosité.

[Note 4: Sources et bibliographie: _Archives municipales de Mâcon_:
Registres des baptêmes, mariages et décès de la paroisse
Saint-Pierre.--_Archives départementales de Saône-et-Loire_ (Série B,
1324-1371): Registres du bailliage de Mâcon où sont conservés de
nombreux contrats, testaments et donations.--_Archives municipales de
Cluny_: Registres des baptêmes, mariages et décès de la paroisse
Saint-Marcel.--_Archives de la Guerre_ (section administrative): États
de services des membres de la famille qui furent
officiers.--_Bibliothèque Nationale_ (manuscrits): Armorial général,
généralité de Bourgogne. D'Hozier, pièces originales, vol. 504 et 1873,
dossiers bleus, vol. 7.--_Bibliothèque de Mâcon_: Claude Bernard,
généalogie des familles de Mâcon (mss).

Tessereau, _Histoire chronologique de la grande chancellerie de France_
(Paris, 1710).--Arcelin, _Indicateur héraldique du Mâconnais_ (Mâcon,
1865).--Révérend Du Mesnil, _Lamartine et sa famille_ (Lyon,
1869).--Lex, _Lamartine, souvenirs et documents_ (Mâcon, 1890).--Lex,
_les Fiefs du Mâconnais_ (Mâcon, 1897).]

Mais si, et avec raison, l'on accorde à l'éducation et au milieu une
influence prépondérante sur le développement d'un génie, il faut
également faire une part aux influences ancestrales, à la vie antérieure
qui, elles aussi, laissent des traces plus profondes qu'on ne l'imagine
ordinairement, et l'héritage moral d'un poète est précieux à connaître
pour tout ce qu'il lui a transmis d'instincts ataviques. Une telle étude
est souvent délicate et vaine devant le petit nombre de documents que
l'on parvient à recueillir. Une filiation exacte pendant trois
siècles--le plus haut qu'on puisse habituellement remonter--est
curieuse, mais de simples dates ne suffisent pas; il faudrait connaître
la vie des ancêtres, savoir où et comment ils vécurent, quelles passions
les dominèrent, dans quelle province ils fixèrent leur foyer, en un mot
posséder ce qu'on appelait jadis le _Livre de raison_, registre où les
chefs de famille inscrivaient à tour de rôle grands et petits événements
d'une existence souvent trop obscure pour qu'on puisse en retrouver
trace dans les archives des villes où ils vécurent.

Pour Lamartine, nous avons la bonne fortune d'être à peu près fixés sur
son hérédité, grâce à une abondance rare de documents qui nous
permettent de remonter jusqu'au début du XVIe siècle, avec des
détails précis et nombreux sur les deux familles dont il descend.

Tout d'abord, il est curieux de constater que dès l'origine l'une et
l'autre semblent être établies de longue date dans les régions mêmes où
elles demeurèrent ensuite jusqu'à la fin du XVIIIe siècle; et cet
intense et pénétrant sentiment de la terre natale qui sera chez
Lamartine une des notes dominantes de sa poésie, se retrouve déjà chez
ses pères qui lui transmirent un peu de leur amour du sol lentement
acquis au cours des siècles. Mais aucun ancêtre, pas plus chez les
Lamartine que chez les Des Roys, n'a laissé grande trace dans l'histoire
de son temps: enracinés dans le même coin de Bourgogne ou d'Auvergne
depuis douze générations, habitués de père en fils à faire tout
naturellement le sacrifice d'intérêts immédiats ou propres à ceux
lointains et souvent invisibles de la race et de la famille, tous,
bourgeois, magistrats et capitaines, vécurent la même vie paisible et
sédentaire, soucieux avant tout d'augmenter leur bien par de solides
alliances, tandis que les cadets s'en allaient mourir obscurément à
quelque siège lointain, et que les filles, peu ou point dotées,
traînaient leur mélancolique existence sous les arceaux du cloître le
plus proche.

       *       *       *       *       *

C'est à Mâcon, paisible et dormante petite cité, qu'il faut chercher les
origines paternelles de Lamartine, dont les ancêtres, dès la fin du
XVIe siècle, habitaient la maison même où il naquit. La forme
primitive du nom est _Alamartine_--et non _Allamartine_, comme il l'a
écrit,--qui subsiste encore actuellement en Bourgogne et dans la
Haute-Loire. La famille est originaire du Charollais, où l'on rencontre
à la fin du XVe siècle des Alaberthe, Alabernarde, Alablanche,
devenus plus tard, à la suite d'une transformation identique, des de la
Berthe, de Labernarde et de Lablanche. Quant aux origines sarrasines
dont le poète se targuait volontiers, elles étaient peut-être une
charmante excuse à sa hautaine nonchalance, à son amour des animaux et à
l'invincible attrait que l'Orient exerça toujours sur lui, mais elles
demeurent, bien entendu, plus que problématiques. La forme _Alamartine_
se trouve dans la famille du poète jusqu'à la fin du XVIIe siècle, en
la personne de Jean-Baptiste Alamartine, son trisaïeul, qui, bien que né
noble, signa jusqu'en 1680 Alamartine.

Au XVIIIe siècle, toute trace de roture a définitivement disparu du
nom, qui s'écrit Delamartine ou de la Martine, mais rarement de
Lamartine; ce n'est qu'avec la Révolution qu'on voit apparaître cette
dernière forme, sans la particule. Notons enfin que, jusqu'en 1825, le
poète signa indifféremment Delamartine, de la Martine, ou de Lamartine.
Mais la transformation légitime d'_Alamartine_ ou _de la Martine_ date
du milieu du XVIIe siècle, époque où la famille fut anoblie.

Il y avait en 1789 peu d'ancienne noblesse dans la région du Mâconnais.
Elle n'était guère représentée que par quelques vieilles familles
désoeuvrées et hautaines, à qui la modicité de leurs revenus interdisait
Versailles où elles n'auraient pu tenir leur rang; et à part ce comte de
la Baume-Montrevel qui n'avait jamais mis les pieds à la cour et
trouvait moyen de manger royalement à Mâcon ses six cent mille livres de
revenu avec ses équipages, ses violons et ses chasses, le reste n'était
guère que bourgeois enrichis, vivant de la terre, et indifférents à la
politique.

La famille de Lamartine en est d'ailleurs le meilleur exemple: à la fin
du XVIIIe siècle, ses membres établis dans la région depuis plus de
trois cents ans s'étaient lentement élevés des plus infimes fonctions
aux plus hautes charges, et les transformations subies par le nom
patronymique sont le meilleur témoignage de cette évolution commune à la
majorité des familles de la région.

C'est ainsi qu'au milieu du XVIe siècle le chef de la famille était
humble tanneur à Cluny; son fils, plus tard, fut un bourgeois influent
de la ville et, à ce titre, chargé de présenter aux États du Mâconnais
les revendications du tiers; et tous signaient Alamartine. Au début du
XVIIe siècle, son petit-fils remplissait les importantes fonctions de
juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny; quelques années après, il
acquit la noblesse--noblesse de robe--par l'achat d'une charge de
secrétaire du roi puis, par une ascension toute naturelle, ses fils
acquirent des _terres nobles_, prirent l'épée, et virent alors s'ouvrir
devant eux les chambres de la noblesse aux États de Bourgogne; le nom
devint de la Martine.

Le poète, pourtant, se montra toujours fort peu soucieux de ses
origines; ses armes, même enregistrées avec tant de soin par son
bisaïeul à l'Armorial général, étaient timbrées par lui d'une façon
fantaisiste; alors qu'à la fin du XVIIe siècle les Lamartine
portaient: «de gueule à deux fasces d'or chargé d'un trèfle de même», il
substitua, on ne sait pourquoi, des bandes aux fasces[5]; question
purement esthétique, sans doute, mais qui prouve à quel point la science
héraldique le préoccupait peu; de même, à ceux qui l'interrogeaient, il
répondait invariablement qu'il descendait «d'une famille noble et
catholique du Mâconnais».

[Note 5: Dans l'Armorial général de d'Hozier, établi en 1696, on
voit que les Lamartine portaient: «de gueules à deux fasces d'or,
accompagnées en coeur d'un trèfle de même». La branche cadette de
Montceau «brisait en chef d'un lambel d'argent». Le cachet de Lamartine,
que nous avons pu voir, ne porte pas de lambel, puisque la branche aînée
était éteinte à la fin du XVIIIe siècle, et les «fasces» ont été
remplacées par des «bandes».]

Mais si tous ces petits détails le laissaient indifférent, il n'en
allait pas de même de son grand-père, Louis-François de la Martine qui,
fort entiché de noblesse, fit admettre dans des actes officiels du
milieu du XVIIIe siècle plusieurs généalogies assez inexactes de sa
famille[6]. Mais il avait l'excuse de vivre à une époque où les titres
décidaient plus que les mérites. Pour faire admettre ses filles dans des
chapitres nobles et ses fils dans des régiments d'élite, il fut donc
contraint de fournir les titres requis par les statuts. Sa noblesse
était incontestable, mais trop récente; c'est alors que, pour satisfaire
aux règlements, il se créa des ancêtres plus ou moins authentiques. Très
inhabilement, d'ailleurs, il fit subir aux registres paroissiaux des
grattages et des lavages chimiques, rendus parfaitement visibles par le
contraste des encres et des écritures, et il faut croire que les deux
gentilshommes chargés de la vérification des pièces furent tolérants.
Partout où cela fut possible, les «chevalier», «messire», «noble
seigneur» remplacèrent les «maistre»; l'A de Alamartine se transforma en
«de» au moyen de quelques grattages et l'on profita même de ce qu'un
ancêtre avait été marié deux fois pour donner un quartier de plus à la
noblesse familiale.

[Note 6: Il existe, à notre connaissance, au moins trois de ces
généalogies. L'une figure à la Bibliothèque Nationale (_Manuscrits,
ancien fonds français_) et occupe les pages 1-5 du vol. 790 de la
collection Moreau (t. XXXIII de l'ancien recueil Fontette). Elle a été
publiée par nous dans la _Revue des Annales romantiques_, fasc. V de
l'année 1905. La seconde figure au ministère de la Guerre. La troisième
se trouve aux Archives de Saône-et-Loire, et a été publiée par M.
Reyssié: _la Jeunesse de Lamartine_, in-18, 1892, p. 9.]

Néanmoins, malgré ces falsifications plus courantes à l'époque qu'on ne
le croit ordinairement, il est possible de reconstituer la généalogie
exacte de la famille de Lamartine, à l'aide d'autres documents tels que
les registres du bailliage, ceux-là authentiques, et d'une autorité
incontestable.

Au début du XVIe siècle, les Alamartine vinrent s'établir à Cluny,
sur les dépendances de la célèbre abbaye qui faisait vivre toute une
population, et où le premier d'entre eux dont on trouve mention vivait
en 1550, exerçant la modeste profession de tanneur cordonnier. Avec son
prénom--Benoît--c'est là tout ce qu'on sait de lui, mais ses enfants
nous sont un peu mieux connus [7].

[Note 7: M. Abel Jeandet (_Annales de l'Académie de Mâcon_, 2e
série, t. V, p. 117) a publié un acte en date du 14 octobre 1544,
concernant un Estienne Alamartine, «bourgeois et marchand de Cluny»,
propriétaire à Azé. Il s'agit là sans doute d'un frère de Benoît, ou
peut-être de son père, mais il nous a été impossible de l'identifier de
façon certaine.]

Il eut une fille, Françoise, mariée le 4 janvier 1587 à Claude
Tuppinier[8], et trois fils. L'aîné, Gabriel, fut notaire au bailliage
de Mâcon, par provisions du 15 septembre 1573, et épousa une demoiselle
Claude Morestel dont il eut une fille, Philiberte, mariée en 1594 à Jean
Durantel, notaire et procureur à Cluny. Le cadet, Benoît, avocat à
Mâcon, prit pour femme le 29 octobre 1595 Jeanne Fournier, fille de
Guyot Fournier et de Jacqueline Descrivieux, dont il eut neuf
enfants[9]. Quant au plus jeune, Pierre, ancêtre direct du poète, on
sait de lui peu de chose. Quelques actes de baptême où sa femme et lui
signèrent comme marraine et parrain, nous apprennent qu'il épousa
Jehanne de la Roüe, d'une famille bourgeoise du Mâconnais, sans que l'on
puisse connaître ni sa profession ni quelque autre date précise de son
existence, si ce n'est qu'en 1604 il fut chargé de présenter aux États
du Mâconnais les revendications du Tiers.

[Note 8: La famille Tuppinier, dont une branche subsiste encore en
Bourgogne, est originaire de Cluny, où l'on trouve en 1544 un Jacques
Tuppinier, bourgeois de la ville, marchand drapier, marié à Antoinette
de Gordon. Il est le père de Claude, marié à Françoise Alamartine.]

[Note 9: Guyot Fournier, père de Jeanne, exerça, le 31 août 1601,
une reprise de fief pour la châtellenie de Prissé. La famille
Descrivieux était originaire de Bresse; Charles Descrivieux était
échevin de Mâcon en 1466; à la fin du XVIIIe siècle, les Descrivieux,
seigneurs de Charbonnières, prirent séance en la Chambre de la noblesse
du Mâconnais.

Benoît Alamartine et Jeanne Fournier eurent de leur mariage: 1º
_Charles_ (9 mai 1598--?); 2º _Guyot_ (31 déc. 1601--?), marié à
Philiberte Paillet; 3º _Claude_ (28 oct. 1602--3 oct. 1609); 4º
_Marguerite_ (16 août 1604--3 oct. 1608); 5º Étienne (12 nov. 1600--?);
6º Jacques (9 août 1609--?); 7º _Avoye_ (23 février 1612--?); 8º _Aimée_
(8 juin 1613--?); 9º _Suzanne_ (27 sept. 1614--?).

C'est vraisemblablement d'un des fils de Gabriel ou de Benoît Alamartine
que sont issus les nombreux Alamartine existant encore dans le
Charollais, et un Émilien Alamartine, notaire à Cluny au milieu du
XVIIIe siècle. À signaler également un acte de mariage du 21 janvier
1782, entre Philippe Cartillet, marchand forain, et Jeanne Lamartine,
tailleur _(sic)_, fille de François Lamartine, tisserand, «lesquels ont
déclaré ne savoir signer». Bien que l'acte ait été enregistré à Mâcon,
ces Lamartine n'ont aucune parenté, même lointaine, avec ceux qui nous
occupent, la forme roturière du nom étant Alamartine et non Lamartine.]

Vers 1575 quelques membres au moins de la famille Alamartine
appartenaient à la religion réformée. Un pamphlet du temps, la _Légende
de dom Claude de Guise_[10], oeuvre de Gilbert Regnault notable huguenot
de Cluny, nous apprend en effet qu'ils eurent à subir des persécutions
pour leur foi:

     Quy voudrait, dit Regnault, spécifier les persécutions, les
     voleries, les larcins et brigandages que saint Nicaise et saint
     Barthélémy[11] ont exercées à l'encontre des pauvres fidelles de la
     Religion en la ville de Cluny, faudrait les prendre un par un, puis
     déchiffrer les tours, les menées, les piperies, cruautés et
     barbaries pour tirer les rançons de ces pauvres, ainsy que descrire
     les sommes de deniers qu'il a tirées des seigneurs Philibert
     Magnyn, Marin Arcelin, capitaine Rousset, Bolat, Division,
     Tuppinier, Holande, Alamartine, Corneloup, Fornier, et plusieurs
     autres signalés de la ville de Cluny; et nous n'aurions jamais
     fait, non seulement spécifier les deniers qu'il a estorqués de ces
     personnages, mais aussi les moyens qu'il a tenus pour leur faire
     renoncer Dieu, c'est-à-dire révolter la religion réformée.

[Note 10: _La Légende de domp Claude de Guize..._ s. I. 1582, in-8,
réimprimée en 1744, au tome IV des _Mémoires de la Ligue_.]

[Note 11: Surnoms donnés par Regnault à l'abbé de Cluny et à son
vicaire.]

Il ne faut pas s'exagérer la valeur de cette conversion des Lamartine
aux idées nouvelles qui dut être extrêmement passagère. Le mouvement
réformiste en Bourgogne eut des causes très diverses, suivant les
endroits où il éclata: à Mâcon et à Cluny, les émeutes et les
conversions en masse de 1562 et 1567 eurent en grande partie pour cause
les exactions de Claude de Guise, abbé de Cluny, qui faisait lourdement
peser son autorité despotique sur les habitants.--Ceux-ci, plus par
exaspération que par foi sincère, s'allièrent aux huguenots et de ce
nombre furent les Lamartine. L'abbé de Cluny obtint d'ailleurs
finalement gain de cause, puisqu'au début du XVIIe siècle on trouve
un fils de Pierre pourvu d'une charge à l'abbaye même, ce qui suppose,
bien entendu, un retour à la religion de ses pères.

Estienne Alamartine, en effet, bourgeois de Cluny, est qualifié dans les
actes le concernant de juge-mage et capitaine de l'abbaye de Cluny;
fonctions importantes qui lui conféraient des pouvoirs administratifs
fort étendus, puisqu'il était chargé de rendre la justice pour le compte
du roi sur les terres ecclésiastiques. Peu à peu, il augmenta sa
situation[12]; le 25 octobre 1604, il fut nommé avocat; en 1609 le roi
ayant créé trois offices de conseiller au bailliage de Mâcon, il acquit
une de ces charges et enfin, en 1651, celle de secrétaire du roi fort
recherchée alors puisqu'elle conférait la noblesse à son titulaire
pourvu qu'il l'eût exercée vingt ans ou qu'il fût mort en étant
revêtu.--Estienne Alamartine ayant été reçu en Parlement de Paris le 3
juillet 1651 et étant mort en fonction l'an 1656, la noblesse fut donc
acquise à ses descendants.

[Note 12: Le 8 avril 1626, à l'assemblée des États du Mâconnais, il
fut chargé de présenter les «mémoire et doléances» du Tiers-État.]

Estienne fut marié deux fois: en premières noces il épousa, le 12
octobre 1605 à Mâcon, Aymée de Pise, fille de noble Antoine de Pisz,
président en l'élection du Mâconnais, et de dame Antoinette de
Rymon[13], dont il n'eut pas d'enfants; et, en deuxièmes noces, le 18
novembre 1619, à Chalon, Anne Galloche, fille de Guillaume Galloche,
procureur du roi en la châtellenie de Sairt-Laurent-lez-Chalon, et de
Nicole Gon.

[Note 13: La famille de Pise est originaire de Mâcon. On trouve un
Antoine de Pise échevin de cette ville en 1450; Philippe de Pise, garde
du scel des contrats du bailliage de Mâcon (par provisions du 15 juin
1544), eut pour fils Antoine, père d'Aymée de Pise. Les de Pise
devinrent en 1603 seigneurs de Flacé, par acquisition des Maugiron. Les
de Ryrmon, seigneurs de Champgrenon, la Moussière, la Serve et la
Rochette sont originaires de Saint-Gengoux, d'où était Hugues de Rymon,
capitaine de la ville et du château, marié à Françoise Bourgeois.]

C'est à propos de ces deux mariages que commencèrent les falsifications
de Louis-François dont nous avons parlé plus haut. En effet, dans toutes
les généalogies qu'il fit établir à l'époque, il eut soin, afin de
donner un quartier de plus à sa noblesse, de profiter de ces deux
mariages pour faire du seul Estienne deux personnages distincts: le
premier fut marié avec Aymée de Pise, et le second avec Anne Galloche.

Mais, devant l'invraisemblance des dates--le premier mariage étant de
1605 et le second de 1619, le fils présumé d'Estienne aurait donc eu
treize ans à l'époque de son mariage!--il fallut d'abord reculer la
date de 1605 à 1601, et avancer celle de 1619 à 1629, ce qui fut fait à
l'aide de quelques grattages, et donnait alors environ vingt-sept ans au
faux Estienne le jour de son mariage.

Bien plus, comme il n'y avait de lui--et pour cause--aucun acte, aucune
pièce authentique, il fallut au moins fournir une preuve soi-disant
irréfutable de sa naissance: c'est alors qu'on créa, de toutes pièces,
cette fois, un faux acte de baptême au nom de cet imaginaire personnage.
À cet effet, à la date du 2 novembre et sur les registres paroissiaux de
l'année 1602, on fit simplement disparaître, à l'aide d'un lavage
chimique, l'acte de baptême d'un individu quelconque; puis, à cette
place, on transcrivit le faux qui devait donner quelque vraisemblance à
l'extraordinaire conception de Louis-François. Il est d'ailleurs heureux
pour lui que les deux gentilshommes chargés de l'examen des titres et
preuves de noblesse, messire Éléonor de Garnier, comte des Garets,
gouverneur de la citadelle de Strasbourg, et le chevalier de Prisque de
Besanceuil n'aient pas mené leur besogne jusqu'au bout, car la lecture
des registres ou ces falsifications sont encore très apparentes
aujourd'hui les eût pleinement édifiés. Sur les deux actes de mariage,
les corrections grossièrement dissimulées sous de maladroites taches
d'encre sont très visibles; sur le faux acte de baptême, le papier
blanchi par l'acide et les mouillures, les signatures péniblement
décalquées ou copiées, l'encre encore noire, l'écriture enfin,
contrastent trop étrangement avec les actes qui précèdent ou suivent
pour que le moins averti s'y soit trompé.

Louis-François avait compté sans les registres du bailliage qu'il ne
pouvait aussi aisément falsifier; ils font foi qu'il n'y eut pas deux
Estienne Alamartine, mais un seul, marié deux fois; de sa première union
il n'eut pas d'enfants, mais de l'autre il en eut cinq, trois filles et
deux garçons.

L'aînée des filles, Philiberte, épousa le 10 mars 1638 Antoine de la
Blétonnière[14]; une autre, Anne, née en 1627, fut mariée à Simon
Dumont, «élu en l'élection[15]», et mourut le 16 mars 1709. La dernière,
Françoise-Marie, devint religieuse à la Visitation de Mâcon.

[Note 14: La famille de la Blétonnière est originaire de Cluny. Un
Antoine de la Blétonnière, procureur du roi, puis juge royal en la
châtellenie de Saint-Gengoux par provisions du 11 août 1617. Son fils
Antoine, lieutenant en l'élection du Mâconnais. D'après le contrat de
mariage de Philiberte, où les époux sont qualifiés «habitants de Cluny»,
on voit que les Alamartine ne résidaient pas encore à Mâcon. Étienne s'y
était néanmoins marié en 1605, mais ce n'est qu'à partir de 1650 qu'on
les trouve définitivement installés à Mâcon, paroisse Saint-Pierre.]

[Note 15: Jean Dumont, bourgeois de Mâcon à la fin du XVIe
siècle, marié à Françoise Foillard. La famille fut anoblie en 1723, en
la personne d'Émilien Dumont, secrétaire du roi.]

Quant aux deux fils, l'aîné, Philippe-Étienne, fut l'auteur de la
branche aînée de Lamartine, dite d'Hurigny, éteinte dans les mâles à la
fin du XVIIIe siècle, et le cadet, Jean-Baptiste, de la branche de
Montceau dont descend le poète.


Lamartine d'Hurigny.


Hurigny est une ancienne châtellenie royale dépendant des domaines du
roi, située dans le canton nord de Mâcon non loin de la ville. En 1510,
la terre d'Hurigny avait été inféodée en faveur de Philippe Margot,
conseiller maître des comptes à Dijon. Au milieu du XVIe siècle, la
seigneurie passa aux mains de la famille Seyvert; en 1665, leur
héritier, Jacques Lestouf de Pradines la vendit à Philippe-Étienne, qui,
en 1672, exerça une reprise de fief.

Philippe-Étienne naquit vraisemblablement à la fin de 1622. Il succéda à
son père en 1656 dans son office de conseiller et secrétaire du roi,
mais résigna ses fonctions quelques années après, le 14 janvier 1663. Il
avait épousé, le 14 juin 1657, Claudine de la Roüe, fille de feu noble
Antoine de la Roüe, avocat à Mâcon, et de demoiselle Marie Galopin, sa
veuve.

De cette union naquirent deux fils et quatre filles: Ursule (3 janvier
1677--7 mars 1746), mariée le 7 novembre 1696 à Antoine Desbois, grand
bailli d'épée du Mâconnais et capitaine du château de Mâcon[16]; Marie,
morte jeune (5--14 février 1602); Marie et Marie-Anne, l'une religieuse
au couvent de la Bruyère (1605--?), l'autre ursuline à Mâcon. Quant aux
fils, l'aîné, Philippe, né le 26 août 1658, fut marié le 7 juin 1704 à
Anne Constant, fille d'Antoine Constant, échevin de Lyon en 1697-98, et
de Anne Mollien[17]. Il n'en eut pas d'enfants, et mourut le 20 octobre
1747. Tous les biens paternels qui devaient lui revenir en sa qualité
d'aîné, furent transmis à son cadet, Jean-Baptiste, né le 19 octobre
1663.

[Note 16: La famille Desbois, actuellement représentée par les
familles de Murard, de Surigny et de la Forestille, est issue de Gabriel
Desbois, bourgeois de Cluny à la fin du XVIe siècle, dont le
petit-fils, Pierre Desbois, seigneur de la Cailloterie, fut anobli en
16435 par l'achat d'une charge de secrétaire du roi.

À partir d'Antoine Desbois, la charge de grand bailli d'épée du
Mâconnais se transmit de père en fils dans la famille jusqu'à la
Révolution.]

[Note 17: Anne Constant (?--27 sept. 1757) était fille d'Antoine
Constant (1641-1716), échevin de Lyon en 1697-98, et de Anne Mollien.
(Cf. Jouvencel, _l'Assemblée de la noblesse de la sénéchaussée de Lyon
en 1789_. Lyon, 1907.)]

Ce fut Jean-Baptiste qui, le premier des Lamartine, rehaussa le nom du
prestige, si grand à l'époque, de la noblesse d'épée, puisqu'après avoir
servi quelque temps cornette dans Lande-dragons, il acheta le 25 octobre
1689 une compagnie dans le régiment de Gévaudan-dragons. Il quitta
l'armée pour épouser le 26 février 1696 Éléonore Bernard, d'une très
ancienne famille mâconnaise, fille de Philibert, seigneur de la
Vernette, conseiller du roi au siège et présidial de Mâcon[18], et de
Jeanne Bollioud, qui lui donna une fille, Françoise (1700--1720), et
deux fils, dont l'aîné, Philibert, né le 15 juillet 1698, fut capitaine
au régiment de Piémont, et mourut chevalier de Saint-Louis le 8 janvier
1789, sans avoir été marié.

[Note 18: La famille Bernard est une des plus vieilles du pays. Un
Philippe Bernard, conseiller au parlement de Paris, seigneur de la
Vernette, fut envoyé en 1583 par Henri III comme ambassadeur auprès de
la république de Venise. Nicolas Bernard était capitaine de Mâcon en
1502; Jean Bernard, son fils, était écuyer de Catherine de Médicis par
brevet du 30 juin 1580.]

Le cadet, Jean-Baptiste, dernier seigneur d'Hurigny, naquit en 1703. Il
servit d'abord comme volontaire dans le régiment de Villeroy où il
devint capitaine et chevalier de Saint-Louis. Il épousa, le 8 mars 1735,
Anne de Lamartine de Montceau, sa cousine, et mourut le 10 avril 1757,
n'ayant eu de son mariage qu'un fils, Louis François, né le 26 février
1748, mort jeune, et cinq filles.

L'aînée, Jeanne-Sibylle-Philippine, née le 7 février 1736, épousa le 16
février 1756 Pierre de Montherot de Montferrands[19]. La cadette,
Marianne (31 oct. 1737--?) épousa, le 25 février 1759, Pierre Desvignes
de Davayé; une autre, Ursule (6 déc. 1741--?), fut mariée le 2 septembre
1761 à Antoine Patissier de la Forestille, capitaine au régiment de
Piémont. Quant aux deux autres, Marie-Philiberte (7 février 1739--?) et
Françoise-Marie (15 nov. 1742--?), elles furent toutes deux religieuses
à Mâcon.

[Note 19: M. Charles de Montherot, petit-neveu du poète et
possesseur du château de Saint-Point, descend donc à la fois des
Lamartine d'Hurigny et des Lamartine de Montceau, puisqu'un petit-fils
de Jeanne-Sibylle de Lamartine épousa en 1820 une des soeurs du poète.]

À la mort de Philibert de Lamartine, survenue en 1789, la branche aînée
se trouva donc éteinte dans les mâles; la seigneurie d'Hurigny, avec les
domaines et château qui en dépendaient, avait été constituée en dot à
Jeanne-Sibylle, lors de son mariage avec Pierre de Montherot.


Lamartine de Montceau.


La branche cadette de Montceau, dont est issu le poète, a pour auteur
Jean-Baptiste, fils cadet d'Estienne Alamartine et d'Anne Galloche. Il
naquit en 1640, fit ses études de droit à l'université d'Orléans[20], et
à la mort de son père hérita de la charge de conseiller au bailliage de
Mâcon. Il épousa le 17 avril 1662 Françoise Albert, fille d'Abel Albert,
conseiller du roi, receveur des consignations, et de demoiselle
Françoise Moisson. C'est par l'alliance avec les Albert que la terre de
Montceau entra dans la famille; c'était un beau domaine d'environ 50
hectares, situé sur les communes actuelles de Prissé et de Saint-Sorlin,
à une dizaine de kilomètres de Mâcon. Bien qu'on ne retrouve aucune
reprise de fief pour Montceau, ses possesseurs s'en qualifiaient
seigneurs, alors qu'en réalité, Montceau faisait partie de la terre et
châtellenie de Prissé. On trouve en 1603 un dénombrement de Prissé par
«honorable Guyot Fournier», dont une fille, on l'a vu plus haut, avait
épousé un Benoît Alamartine; on y voit que «ladite châtellanie a de
tout temps appartenu au roi et au seigneur révérend évêque de Mâcon, par
indivis, et à chacun d'eux la moitié». Le 17 juillet 1675 on rencontre
une reprise de fief et dénombrement par les héritiers de Pierre
Fournier, au nombre desquels figure Abel Albert, beau-père de
Jean-Baptiste de Lamartine. Non seulement dans cet acte Abel Albert se
qualifie de seigneur de Montceau, mais il affirme encore que «si ladite
châtellenie est au roi pour une moitié et à l'évêque pour l'autre
moitié», les rentes, toutefois, appartiennent pour un tiers au roi, un
autre à l'évêque et le dernier au seigneur. En 1679 Abel Albert augmenta
sa part en rachetant celles des deux co-héritiers Fournier, et à partir
de cette date on ne retrouve plus de reprise de fief pour Prissé. Au
début du XVIIIe siècle, par suite de la mort du fils d'Abel Albert,
sa soeur, Françoise, femme de Jean-Baptiste, hérita de Montceau. Ce n'est
d'ailleurs pas Montceau qui permit aux Lamartine de la branche cadette
d'entrer aux chambres de la noblesse du Mâconnais, puisque seule, on l'a
vu, la châtellenie de Prissé qu'ils ne possédaient pas était terre
noble, mais bien le fief de la Tour de Mailly acquis au milieu du
XVIIIe siècle.

[Note 20: Arch. dép. du Loiret. D. 98 (communication de M.
Jagebien).]

Le testament de Jean-Baptiste et de sa femme, rédigé le 1er mars
1707, nous montre que, dès cette époque, la situation des Lamartine
était déjà solidement établie:

     Nous léguons, y est-il dit en effet, aux pauvres de l'Hôtel-Dieu et
     de la Charité de cette ville, à chacun (_sic_), la somme de trois
     cents livres, les invitant à prier Dieu pour nous. À notre fils
     Nicolas de la Martine, nous donnons et léguons pour sa part et
     portion de nos biens et hoirie notre domaine situé à Milly et lieux
     circonvoisins, et celui des Fortins, paroisse de Bertzé-la-Ville
     consistant en maison garnie des meubles qui y sont présentement,
     caves, pressoirs, et généralement tout ce qui en dépend, prés,
     terre, vignes, bois, maisons des grangers et vignerons et leurs
     dépendances, avec les bestiaux qui servent à la culture. Plus, nous
     lui léguons notre maison sise en cette ville, près les religieuses
     Sainte-Ursule qui est habitée présentement par son frère aîné,
     suivant qu'elle se comporte chargée du passage qui y est
     présentement pour la desserte de la grande maison que nous
     habitons. Nous lui donnons et léguons de plus la charge de
     conseiller magistrat au bailliage et présidial de Mâcon, avec tous
     les droits en dépendant, la part que nous avons aux charges de
     receveur des épices, et en tout ce que dessus, instituons ledit
     Nicolas de la Martine notre héritier particulier, à la charge de
     payer par lui, annuellement et par avance, à soeur Françoise de la
     Martine, religieuse à la Visitation Sainte-Marie, et à soeur Anne de
     la Martine[21], religieuse Ursule, à chacune d'elles quinze livres
     de pension pendant leur vie.

     Item, nous donnons à Marie et à Marie-Anne de la Martine, nos
     filles, à chacune la somme de dix-huit mille livres.

     Item, nous léguons et donnons à François de la Martine, notre fils,
     chanoine en l'église de Mâcon, la somme de quinze mille livres et,
     outre ce, nous lui léguons la somme de mille livres que nous lui
     avons avancée pour fournir aux frais de son baccalauréat en
     Sorbonne. Au résidu de nos autres biens desquels nous n'avons pas
     disposé cy-devant, ni n'entendons disposer cy-après, nous nommons
     et instituons notre héritier universel, seul et pour le tout,
     Philippe-Étienne de la Martine, notre fils aîné.

     Voulons de plus que si moi, ledit de la Martine, décède le premier,
     qu'au moment de mon décès, notre héritier entre en jouissance du
     domaine et vignoble de Pérone et des biens qui sont venus de
     monsieur Litaud depuis son mariage.

[Note 21: Une de ses soeurs et une de ses tantes.]

Ce testament est curieux, à plus d'un titre. On y voit figurer en effet
la petite maison de Milly, la maison natale de Lamartine située rue des
Ursulines, et l'hôtel Lamartine, élevé près des remparts de Mâcon et qui
portait alors le numéro 87 de la rue de la Croix-Saint-Girard, devenue
sous la Révolution rue Solon et au XIXe siècle rue Bauderon de
Senécé.

La petite maison de Milly date de 1705, époque à laquelle elle fut
solennellement bénite par le curé de la paroisse[22]. Quant à la maison
de la rue des Ursulines, acquise sans doute au début du XVIIe siècle,
elle dénote une construction du XVIe siècle. Les fenêtres ont été
remaniées depuis et l'intérieur semble avoir subi de nombreuses
transformations. Sa porte est surmontée d'un écu chargé d'une flamme en
pointe et de deux étoiles à cinq rais en chef, qui se réfère à une
famille actuellement inconnue dans le Mâconnais. Cette maison n'était
pas, comme l'a dit Lamartine, une maison de retraite pour les vieux
domestiques. Dans les testaments qui suivent celui de Jean-Baptiste on
voit qu'elle était toujours léguée au fils cadet, mais que, du vivant du
chef de famille, elle était habitée par l'aîné. La maison de la rue des
Ursulines communiquait par une cour et des jardins avec l'hôtel
Lamartine, belle construction à deux étages qui, d'après son
architecture, dut être édifiée dans la deuxième moitié du XVIIe
siècle. Vers 1760, elle subit d'importants remaniements intérieurs et
l'on y voit encore une salle à manger décorée de jolis trumeaux en
camaïeu dans le goût des bergeries de Watteau. Sa porte est surmontée
d'une décoration en fer forgé où l'on remarque deux L entrelacés,
manifestement inspirée du chiffre royal.

[Note 22: M. Lex a retrouvé et publié le premier (_Lamartine,
souvenirs et documents_), l'acte de bénédiction de la maison de Milly:
«L'an de N. S. 1705, le 15 juillet, je soussigné ay bénit la maison de
M. Jean-Baptiste de la Martine, conseiller du Roy au bailliage et siège
présidial de Mâcon, à six heures du soir. A. D. Dauthon, curé de Milly»
(Arch. municipales de Milly). Les terres avaient à cette époque une
superficie d'environ cinquante-deux hectares et s'étendaient sur les
communes de Milly, Bertzé-la-Ville et Saint-Sorlin. La seigneurie de
Milly était entre les mains de la famille de Pierreclau.]

Quant à la propriété de Pérone, elle était située non loin de Mâcon
(canton actuel de Lugny) et dépendait de la seigneurie d'Uchisy. Les
Lamartine y possédaient une maison de campagne, qui date également de la
fin du XVIIe siècle.

Ainsi, comme on peut s'en rendre compte, la plupart des biens--à part
Saint-Point--qui composeront plus tard le patrimoine du poète, se
trouvaient dès le début du XVIIIe siècle en possession de sa
famille.

Jean-Baptiste de Lamartine mourut le 1er septembre 1707. De son
mariage, très prolifique, il avait eu seize enfants dont peu lui
survécurent[23]. Des trois fils qu'il nomme dans son testament, l'un,
Nicolas, était né le 31 octobre 1668; il avait fait ses études de droit
à l'université d'Orléans comme son père, de 1687 à 1690, époque à
laquelle il fut reçu licencié[24]. Puis, il succéda à son père dans les
fonctions de conseiller au bailliage, et mourut célibataire à Vichy le
19 mai 1714[25]. «Il devait aller de là aux eaux de Bourbon, dit Claude
Bernard qui l'avait connu; mais la mort l'en empêcha; sa maladie était
une phtisie pulmonaire, et on ne seconda pas assez l'effet des eaux par
des purgatifs décidés».

[Note 23: 1º _Abel_ (4 février--13 nov. 1663); 2º
_Philippe-Étienne_; 3º _Françoise_ (10 mai 1666--?); 4º _Antoine_ (10-28
mai 1666); 5º _Claudine_ (26 avril 1667--22 sept. 1672); 6º _Nicolas_;
7º _Claude_ (31 novembre 1669--?); 8º _Marie_ (11 nov. 1670--2 février
1750); 9º _Antoine_ (11 nov. 1670--1690), mort à Paris étudiant en
Sorbonne; 10º _Marianne_ (21 juin 1673--16 mars 1758), mariée le 9 avril
1712 à Claude Chambre, receveur des États du Mâconnais; 11º _Louis_ (16
mars 1776--1719): il reprit en 1703 la compagnie de son frère aîné dans
Orléans-infanterie, et mourut au siège de Barcelone; 12º _François_; 13º
_Françoise_ (4 janvier 1678--?); 14º _Françoise_ (15 avril 1679--?); 15º
_Jean-Baptiste_ (10 sept. 1680--9 juillet 1720), noyé en se baignant
dans la Saône.]

[Note 24: Arch. dép. du Loiret, D. 138 et 187 (communiqué par M.
Jagebien).]

[Note 25: Arch. municipales de Vichy. Série G. G.]

L'autre, François, né le 20 mai 1677, fut chanoine de Saint-Pierre de
Mâcon, et pourvu d'un archidiaconé en 1725: il fut élu doyen par le
chapitre de cette église le 29 mai 1728, et mourut à une date inconnue.

Quant à l'aîné, Philippe-Étienne, né le 26 mai 1665, il servit de 1689 à
1702 comme capitaine dans Orléans-infanterie, d'où son père le retira
pour le marier en 1703 à Sibylle Monteillet, d'une famille lyonnaise
dont nous n'avons pu retrouver trace. Il mourut le 22 mars 1765 ayant eu
de son mariage sept enfants, cinq filles[26] et deux fils; le cadet, né
le 17 novembre 1717 embrassa comme son père la carrière militaire: il
fut lieutenant dans Tallard-infanterie le 1er décembre 1733,
capitaine le 21 mai 1738, et mourut chevalier de Saint-Louis le 27
octobre 1750, des suites de ses blessures.

[Note 26: 1º _Anne_ (8 janvier 1710--25 mai 1781), mariée en 1735 à
Jean-Baptiste de Lamartine d'Hurigny; 2º _Louise-Françoise_ (21 août
1707--?); 3º _Marie-Anne_ (21 mai 1713--?), religieuse aux Ursulines de
Mâcon, et connue dans la famille sous le nom de Mme de Luzy. Elle
vivait encore en 1790; 4º _Marie-Claudine_ (19 février 1714--?); 5º
_Charlotte_, née le 21 février 1716, mariée le 26 nov. 1736 à Pierre de
Boyer, seigneur de Ruffé et de Trades, morte le 13 juillet 1757.]

Quant à l'aîné, Louis-François, propre grand-père du poète, c'est une
curieuse figure de gentilhomme, dont on a déjà vu les prétentions
nobiliaires. Il était né le 4 octobre 1711 et, par le relevé de ses
états de services, on voit qu'il fut enseigne le 3 octobre 1730 au
régiment de Tallard-infanterie--devenu par la suite régiment de
Monaco,--promu lieutenant le 22 août 1731, capitaine le 10 novembre
1733, et qu'il quitta l'armée le 1er octobre 1748 avec la croix de
Saint-Louis. Comme son corps fit les campagnes de 1733, 34, 35 sur le
Rhin, celle de 1744 et 46 en Flandre et de 1745 en Allemagne, il prit
donc part à la guerre de succession de Pologne et à la guerre de Sept
ans.

Lamartine, qui l'avait d'ailleurs à peine connu mais pouvait en parler
d'après les souvenirs de son père, nous en a laissé un agréable
portrait, un peu inexact quant aux détails, puisqu'il en a fait un
capitaine de cavalerie: «Il avait été superbe, dit il, dans sa première
jeunesse; en garnison à Lille, sous Louis XV, il avait frappé les yeux
de Mlle Clairon qui y débutait alors, et en avait été remarqué. J'ai
encore vu les restes de ses équipages tels que sa magnifique argenterie
de campagne... Il avait servi longtemps dans les armées de Louis XV, et
avait reçu la croix de Saint-Louis à la bataille de Fontenoy. Rentré
dans sa province avec le grade de capitaine de cavalerie, il y avait
rapporté les habitudes d'élégance, de splendeur et de plaisirs
contractées à la Cour et dans les garnisons.»

Si les Mémoires de la Clairon sont muets sur son séjour à Lille, tout au
moins retrouve-t-on trace des équipages dans le laissez-passer que lui
délivra le 27 juillet 1748, à Bruxelles, le maréchal de Saxe[27]. Quant
à ses habitudes de luxe et de splendeur, nous en avons la preuve dans
les embellissements qu'il apporta à ses propriétés et à sa belle
bibliothèque où chaque volume était timbré de ses armes[28].

[Note 27: «Maurice de Saxe, duc de Gourlande et de Semigalie,
maréchal général des camps et armées du roi, commandant général des
Pays-Bas, etc. Laissez librement et sûrement passer le sieur de la
Martine, capitaine au régiment de Monaco, pour aller en France avec ses
domestiques et équipages sans lui donner aucun trouble ni empêchement.
Fait à Bruxelles le 17 juillet 1748 (bon pour un mois).--M. de Saxe. Par
Monseigneur, de Bonneville.» Communication de M. Loiseau.]

[Note 28: Toute cette bibliothèque fut dispersée, soit pendant la
Révolution, soit au moment de la vente de Montceau. On en rencontre
parfois des volumes chez les amateurs.]

Quelques années après son retour à Mâcon, il épousa le 23 août 1749
Jeanne-Eugénie Dronier, fille de Claude-Antoine Dronier, seigneur du
Villard et de Pratz, conseiller au Parlement de Besançon, et de
Cécile-Eugénie Dolard, qui lui apporta en dot d'importants domaines dans
le Jura[29]. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, la famille de
Lamartine était, on le voit, un des plus considérables du pays. Le 18
novembre 1760, Louis-François fut même élu de la noblesse aux États
particuliers du Mâconnais, où les représentants des trois ordres
réglaient les affaires de leur province[30].

[Note 29: Les Dronier, seigneurs du Villard et de Pratz sont
originaires de Saint-Claude (Jura). Jean-Claude Dronier, maître en la
chambre des comptes de Dole, épousa le 6 juin 1692 Marie-Claudine
Chevassu. Leur fils, Claude-Antoine, conseiller au Parlement de
Besançon, épousa, le 19 novembre 1719, Cécile-Eugénie Dolard.]

[Note 30: Les Lamartine prirent séance aux chambres de la noblesse
du Mâconnais à partir du 27 décembre 1676.

Dans la liste électorale pour les États généraux de 1789, tenue le 18
mars en l'église Saint-Pierre de Mâcon, Louis-François y est nommé pour
la châtellenie d'Igé et Domange; François-Louis et Pierre, ses deux
fils, pour la prévoie de Saint-André-le-Désert (Arch. Nat., B. III 105,
et de la Roque et Barthélémy, _Catalogue des gentilshommes de Bourgogne
aux États généraux de 1789_, Paris, 1862). Le 28 mars, il figura
également à l'assemblée des trois ordres du bailliage de Dijon, comme
seigneur d'Urey, de Montculot, Charmoy, Poissot, Fleurey et Quémigny.]

D'autre part, d'heureux mariages avaient augmenté le patrimoine
ancestral. En 1750, Louis-François avait acquis près de Dijon la
seigneurie d'Urcy avec le château de Montculot, admirablement situé sur
un plateau raviné et tourmenté, et entouré de magnifiques forêts;
quatorze sources avaient été captées pour embellir le parc qui
descendait en gradins sur les flancs de la colline, et les bâtiments,
aujourd'hui ruinés, semblent avoir été élevés à cette époque.

En outre, il possédait en Mâconnais des vignobles importants: c'était
Péroné, Champagne et Collonges[31]; La Tour de Mailly[32], Escole,
Milly, dont les terres avaient presque doublé depuis Jean-Baptiste, et
enfin Montceau, où rien n'avait été épargné pour en faire une résidence
seigneuriale; on y accédait par une allée de noyers centenaires, longue
d'un kilomètre, et que plus tard Lamartine fit abattre comme donnant
trop d'ombre à ses vignes. À l'exemple du comte de Montrevel,
Louis-François y avait même fait élever une salle de spectacle où l'on
jouait la comédie. Les appartements étaient magnifiquement meublés et, à
voir les inventaires dressés sous la Terreur, on comprend l'acharnement
que Louis-François mit alors à défendre son bien, sans guère se douter,
semble-t-il, qu'il jouait là sa tête.

[Note 31: _Collonges_, hameau de la commune de Prisse, non loin de
Mâcon; _Champagne_, hameau de la commune de Pérone.]

[Note 32: La Tour de Mailly, nom aujourd'hui disparu, était situé à
Igé (canton de Lugny), près du chemin de cette paroisse à Bertzé. Ce
fief dépendait de la seigneurie d'Escole, et consistait en un château,
«plusieurs cens et héritages» et le droit d'usage de la forêt de
Malessard, domaine royal. Louis-François l'acquit en 1730 de Melchior
Cochet, et exerça une reprise de fief le 4 mai 1748.]

       *       *       *       *       *

Les gros revenus que nécessitait un pareil train étaient tirés, d'abord
des terres de Bourgogne, mais principalement des biens considérables que
Mlle Dronier avait apportés en dot, et situés en Franche-Comté.
C'étaient d'abord le château et les bois de Saint-Claude et Pratz; les
forêts du Franois, dont les sapins s'étendaient sur plusieurs centaines
d'hectares, et qui vaudraient, dira plus tard Lamartine, «des millions»,
mais qui, d'après lui, furent vendues peu de temps avant la Révolution.
Puis deux usines hydrauliques de fil de fer à Saint-Claude et à Morez en
Jura, dont Louis-François s'occupait assidûment[33]; enfin, la terre des
Amorandes, avec les ruines d'un vieux château féodal, et d'importants
vignobles à Poligny.

[Note 33: Cf. Arch. Nat., F. 12/107, p. 854. «Mémoire du sieur de
Lamartine par lequel il sollicite divers privilèges et faveurs pour les
deux manufactures de fil de fer et de fers noirs qu'il possède aux
Combes, près Saint-Claude-sur-Bienne, et à Morez du Jura, et où il
demande qu'il soit interdit au sieur Muller de maintenir l'établissement
analogue aux siens qu'il a commencé d'installer au village de
Champagnole.» (1er sept. 1789).]

Toute cette fortune devait selon l'usage passer un jour aux mains du
fils aîné, François-Louis, né le 6 juillet 1750. À l'âge de quatorze
ans, il avait été inscrit a l'école de la compagnie des chevau-légers
du roi, après examen des fameuses preuves de noblesse établies par son
père.

Mais il était d'une santé délicate, et dut en 1776 quitter la compagnie
où il n'avait fait d'ailleurs que de rares apparitions, «n'ayant tardé à
venir faire ses exercices dit une note de son dossier, que par sa
maladie dont il a donné les preuves». Il souffrait de la poitrine, et
bientôt son état s'aggrava à un tel point que les médecins lui
déconseillèrent le mariage. Or le cadet, Jean-Baptiste, était entré dans
les ordres; pour assurer la postérité, il fallut donc chercher plus loin
encore, et tirer de l'ombre, où il était destiné à végéter, le troisième
et dernier fils, le petit chevalier de Pratz, Pierre de Lamartine.

Il était né le 21 septembre 1751; selon l'usage du temps, il ne devait
pas se marier, mais, comme l'a dit Lamartine, «vieillir dans le grade
modeste de capitaine, gagner lentement la croix de Saint-Louis puis,
dans un âge avancé, végéter dans une chambre haute de quelque vieux
château de son frère aîné, surveiller le jardin, dresser les chevaux,
jouer avec les enfants, aimé mais négligé de tout le monde, et achever
ainsi sa vie, inaperçu, sans biens, sans femme, sans postérité, jusqu'à
ce que les infirmités et la maladie le reléguassent dans la chambre nue
où pendaient au mur son casque et sa vieille épée, et qu'on dît un jour
dans le château: Le chevalier est mort.»

Cette triste et solitaire existence, Pierre de Lamartine semble l'avoir
acceptée avec résignation. À dix-sept ans, après avoir déjà servi deux
ans comme volontaire, il adressa au ministre de la Guerre une demande en
vue d'obtenir un brevet de sous-lieutenant sans appointements dans le
régiment de Dauphin-cavalerie, où commandait le comte de Vibraye, ancien
compagnon d'armes de son père.

     Il ose espérer, terminait-il, qu'on lui accordera cette grâce en
     considération de ses pères et parents qui ont sacrifié une partie
     de leur vie et de leur fortune au service du Roy, auquel étant
     cadet de famille, il se propose lui-même de sacrifier avec zèle sa
     vie.

Le 11 mai 1769, la demande était accordée; le 1er janvier 1772, il
obtenait le grade de sous-lieutenant en pied, celui de lieutenant en
second le 18 juin 1776, en premier le 14 février 1779, celui de
capitaine en second le 12 juillet 1781, et de capitaine le 9 mars 1788.
C'est à cette époque qu'on s'occupa sérieusement de le marier.

Il en était question déjà depuis longtemps, paraît-il, mais d'année en
année on ajournait «cette énormité». Lamartine a raconté, avec une verve
exquise, toutes les difficultés que rencontra cette décision. C'était un
soulèvement général de tous les sentiments de famille. Les chevaliers ne
sont pas faits pour se marier, disait la mère révoltée: «c'est
monstrueux». Mais d'autre part, laisser s'éteindre le nom, c'eût été,
a-t-il dit, un crime contre le sang. Il fallut se décider malgré tout.

Tout au moins lui laissa-t-on faire un mariage d'inclination, puisqu'il
épousa une jeune fille qu'il aimait depuis longtemps, mais peu dotée, ce
qui n'était guère dans les traditions de la famille: Françoise-Alix Des
Roys, chanoinesse-comtesse au chapitre de Salles en Beaujolais, fille
d'un intendant des finances du Palais-Royal et d'une sous-gouvernante
des enfants du duc de Chartres.




CHAPITRE II

LES DES ROYS[34]


[Note 34: Sources et bibliographie: _Titres et papiers de la famille
Des Roys_ (XVe-XIXe siècle), communiqués par M. le baron Carra de
Vaux.--_Archives dép. de la Haute-Loire.--Archives municipales de
Montfaucon._

_Obituarium Lugdunensis ecclesiæ_ (Lyon, 1867, éd.
Guignes).--_Obituarium Sancti-Pauli Lugdunensis_ (1872,
id.).--_Obituarium Sancti-Petri Lugd._ (1880, _id._,
_ibid._).--_Cartulaire des hospitaliers du Velay_ (Le Puy,
1888).--_Cartulaire des Templiers du Velay_ (_id._, 1882).--Répertoire
général des hommages de l'évêché du Puy (1887).--_Recueil des
chroniqueurs du Puy_ (éd. Chassaing, 3 vol. 1869-75).--_Notes sur le
monastère de Montfaucon_, par l'abbé Theillère (1876).--_Nobiliaire
d'Auvergne_, par Bouillet (7 vol., 1846-53).--_Le Livre d'or du
Lyonnais_ (Lyon, 1866).--_Jean-Louis Des Roys_, par Al. Carra de Vaux
(_l'Investigateur_, revue de l'institut historique, année
1850).--_Mémoires inédits_ de Me de Genlis (10 vol.,
1825-27).--_L'Assemblée de la noblesse de la sénéchaussée de Lyon en
1789_, par H. de Jouvencel (Lyon, 1907).--_Grimod de la Reynière et son
groupe_, par Desnoiresterres (1875).--_Lucien Bonaparte_, par Ch. Iung
(t. II, 1882).--_Lucien Bonaparte et sa famille_ (Paris, 1889).--_The
marriages of the Bonapartes_, par Bingham (Londres, 1881).--_Armorial du
premier Empire_, par A. Révérend (Paris, 1894, 4 vol.).--_Titres et
anoblissements de la Restauration_ (Paris, 1901, 6 vol.).]

Les Des Roys, famille de juristes et de magistrats, n'ont guère laissé
de trace dans l'histoire de leur temps; comme les Lamartine en
Bourgogne, ils vécurent tous en Auvergne la même existence probe et
obscure du gentilhomme provincial fidèle au pouvoir et aux traditions,
sans qu'aucun grave événement vînt modifier leurs jours paisibles et
bien occupés. Avocats de père en fils dès le début du XVIe siècle,
ils resteront toujours pauvres: ni leur carrière peu fructueuse, ni le
sol ingrat du Velay ne pouvaient les enrichir.

Il est difficile d'attribuer des origines précises à leur noblesse et à
leur nom. Dans tous les actes les concernant ils sont bien qualifiés de
_nobles_, mais aucun d'eux, soit par la seigneurie d'une terre noble,
soit par l'achat d'une charge conférant la noblesse, n'a jamais répondu
aux conditions requises du noble pour justifier ses prérogatives. Reste
l'hypothèse du _fait acquis_, dont bénéficiaient les familles
autochtones ou très anciennement connues dans une région: seule elle
paraît applicable aux Des Roys dont le nom n'est pas celui d'un fief
ajouté au nom patronymique et supprimé peu à peu par l'usage, puisqu'on
rencontre au cours des XVIe et XVIIe siècles des Des Roys
d'Eschandelys, Des Roys de Lédignan, Des Roys de Chazotte, Des Roys de
la Sauvetat. Pourtant leur noblesse est incontestable. Le fait d'avoir
suivi l'exemple des vieilles familles de France en ne profitant pas de
l'édit royal de 1696 pour faire enregistrer officiellement leurs armes
prouve qu'en Auvergne ils n'avaient plus à fournir leurs preuves[35].

[Note 35: Aucun Des Roys ne figure à l'_Armorial général du Cabinet
des titres_.]

Quant au nom même, il est latin et ne provient pas, comme on serait
porté à le croire, de _Regibus_, mais de _Rex_, décliné suivant sa
fonction dans la phrase, transformé peu à peu en _Reis_, puis en _Roys_;
l'évolution est d'ailleurs facile à suivre du XIIe au XIIIe
siècle. _De Regibus_ n'apparaît qu'au XVe siècle, alors que le nom
tout à fait francisé est traduit alors sous son équivalent le plus exact
dans les actes latins.

Des nombreux Rex, Regis, Rege ou Reis--la plupart notaires ou
clercs--qui figurent dans les cartulaires ou polyptyques de la région
lyonnaise de 1100 à 1400[36], on peut conclure que là est le véritable
berceau de cette famille, plus tard divisée en plusieurs branches, mais
toute possessionnée en Languedoc, en Auvergne ou en Bugey; celle qui
nous occupe se fixa en Velay où la première mention qu'on en rencontre
remonte à 1279[37]. À partir de cette date les documents deviennent
plus nombreux, sans qu'il soit possible, bien entendu, d'établir une
filiation directe. Enfin, au début du XVIe siècle, nous nous trouvons
en présence d'une famille Des Roys établie de longue date, semble-t-il,
à Montfaucon près du Puy et comptant de nombreuses alliances avec de
vieilles maisons du pays. Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle elle
demeura dans ce bourg désolé, situé à 16 kilomètres d'Yssingeaux sur un
plateau balayé de coups de vent terribles, enfoui six mois de l'année
sous la neige, privé de ressources naturelles, et sans autres végétation
que les bois de pins sombres qui dominent les gorges de la Dunière.
Point de mouvement sinon celui des pèlerinages à la Vierge noire du Puy,
très fréquentés alors, et au XVIe siècle celui des bandes catholiques
ou huguenotes qui ravageaient le pays avant d'entrer en Languedoc.

[Note 36: _Bonardus Rex_, acte de 1147 (_Obit. S.-P. Lugd._, p. 59),
c'est la plus ancienne mention. _Guigo Regis_ (1239), domicilié à
Saint-Laurent de Lyon, etc. On rencontre environ une vingtaine de
personnages de ce nom auxquels on doit rattacher les Des Roys; en effet
dans les papiers de la famille on trouve mention au XVIe siècle d'une
prébende fondée en l'église Saint-André de Montbrison, en 1361, par
maître Jean Regis, licenciée en droit.]

[Note 37: Charte du 10 janvier 1279 où _Petrus Regis_ est cité comme
clerc (_Cart. des Templiers_, p. 385). Échange entre Pons de Brion et
Raymond du Pont, daté du 1er mai 1324, d'une rente sur des fonds
contigus au couvent des Carmes contre une rente sur un champ situé aux
Combes, près d'Espaly, «juxta campum _Johannis Regis_ civis anisiensis»
(citoyen du Puy) (_Cart. des hospitaliers du Velay_, p. 188). Sentence
de l'official du Puy, condamnant Jean Regis, damoizeau, père de
Paulette, femme de noble Hugues de Chandorasse, à payer à Dalmas, prieur
de Saint-Martin de Polignac, les arrérages de biens sis à Soleihac, 13
mars 1382 (Arch. dép. Haute-Loire, G. 651).]

       *       *       *       *       *

C'est là que vers 1480 vivait le premier Des Roys auquel on puisse
rattacher directement Lamartine, «vénérable et discrète personne Denis
Des Roys» dont nous savons même fort peu de chose. Par son testament
rédigé le 25 février 1528 et où il est qualifié de bachelier ès lois, on
voit qu'il avait trois frères: Mathurin, curé de Raucoules[38]; Louis,
curé du Pailhet[39], et une soeur, Catherine, mariée à Pierre Aurelle,
dont elle était veuve à cette époque. En premières noces Denis Des Roys
épousa Claude de Lagrevol et plus tard Isabelle Vacherelle; de ces deux
mariages naquirent sept enfants, deux filles: Vidalle, Marthe, femme
d'Antoine de Romezin, et cinq fils: Antoine et Aymard, les deux plus
jeunes, entrèrent dans les ordres; un autre, Pierre, fut «apoticaire»;
le cadet, Sébastien, alla s'établir à Toulouse et l'aîné, Antoine,
épousa Marguerite de Baulmes et de Jussac. Quant aux biens qu'il
possédait alors, ils comprenaient une maison à Montfaucon, et deux
terres, le grand et le petit Rebecque.

[Note 38: Raucoules. Il existe trois villages de ce nom dans la
Haute-Loire; celui des Des Roys est situé dans le canton de Montfaucon.]

[Note 39: Nom disparu; aujourd'hui Montregard.]

Mais si ce long document ne fournit que de très vagues renseignements
sur l'état et la situation des Des Roys au début du XVIe siècle, sa
rédaction soignée et sa forme souvent recherchée dénotent chez Denis une
habitude de la langue polie peu commune à l'époque; issu d'une lignée
érudite, apparenté à des ecclésiastiques lettrés[40], lui-même docteur
en droit, il avait tenu à préciser élégamment les moindres détails de sa
pompe funéraire, parfois, il est vrai, avec un soin un peu macabre
comme on peut en juger par ce début:

     Préalablement à Dieu tout puissant et à la benoyste Vierge Marie sa
     mère et par intercession de tous les saints et saintes du Paradis,
     je recommande mon âme et mon corps après mon trépassement et, avant
     toute oeuvre, je rends à Dieu mon créateur grâces de ma nativité,
     corps et membres dont il m'a créé, des cinq sens qu'il m'a prestés,
     des beaux enfants qu'il m'a donnés, et de tous les biens qu'il lui
     a pleu me donner durant ma vie en ce monde.

     Item je me confesse à lui et à la glorieuse Vierge Marie, à
     monsieur Saint Denis, Saint Christophe et à tous les saints et
     saintes du Paradis de tous les peschés et méfaits en quoy durant
     maditte vie je suis escheu et desquels je n'en aurais été autrefois
     confessé.

     Item veux et ordonne que mon âme séparée du corps, mon dit corps
     soit veillé par mes bons amis et puis dedans un tombeau porté dans
     l'église de Montfalcon et dessus la couverte apartenant au curé de
     la dicte Église par ses droits accoutumés; veux aussi m'estre mis
     un linceul blanc sur le chef avec une croix noire du long et de
     travers en mémoire de la Sainte Croix.

     Item que ceux qui porteront mondit corps, reconnaissant que suis
     venu en ce monde nud, seront pieds nuds; en contentement de leur
     peine je donne à chacun c'est à sçavoir deux aulnes et demie de
     mandel noir et dîner afin qu'ils prient Dieu pour mon âme.

     Item veux qu'à ma sépulture soient convoqués tous les prêtres de
     cette ville de Montfalcon et de Raucoules et du Pailhet lesquels
     seront tenus de dire à haute voix le psautier ainsi qu'il est
     accoutumé et après ledict psautier veux qu'ils disent les litanies
     et là où on dit _ora pro nobis_, ils diront _ora pro eo_.

[Note 40: D'après la _Bibliographie de la Haute-Loire_, par Sauzet,
un Mathurin Des Roys, prieur de Saint-Didier, aurait composé une
histoire du Puy, en vers et en prose, et dédiée à Amédée de Saluce,
doyen de la cathédrale; l'ouvrage aurait été imprimé en 1519 chez Claude
le Noury. Ce volume ne figure à notre connaissance dans aucune autre
bibliographie; il nous a été impossible de l'identifier.]

Suivent, pendant quatre pages, l'ordre de son convoi; les noms des amis
qu'il prie d'y assister, le nombre de messes qu'il requiert--autant
qu'il aura vécus d'ans «en ce misérable monde»--et jusqu'à la décoration
de l'église où il ordonne «qu'il soict faict lume de six livres de cire
tant en quatre petites torches qu'en autres chandelles tellement que
tout le chandellier neuf soit garny».

La question des legs était plus brièvement traitée; il laissait sa femme
usufruitière de ses biens, lui donnait ses joyaux, anneaux, ceintures,
et une tasse martellée; abandonnait au curé de Montfaucon une partie de
sa garde-robe «comme robe, pourpoint, chausses et une bonne chemise»;
ses fils héritaient chacun de cent livres et ses filles de dix sols
tournois; enfin, à tous les membres de sa famille et à ses amis il
léguait «trois aulnes de bon mandel noir» pour porter son deuil, avec
cette originale restriction que la qualité de l'étoffe devait varier
entre trente et cinquante sols l'aune, suivant le degré de parenté.

Le fils aîné de Denis Des Roys, Antoine, fut à la fois l'exécuteur et le
légataire universel de ce bizarre testament. Après avoir fait ses études
de droit comme son père, il fut reçu licencié, titre auquel tous
tenaient beaucoup puisqu'il est mentionné dans leurs contrats jusqu'au
milieu du XVIIIe siècle. Il épousa, le 21 juin 1533, Marguerite de
Baulmes et de Jussac, fille de Charles et d'Anne de Meyre[41].

[Note 41: Contrat passé à Baulmes (paroisse de Saint-André et
diocèse de Valence); témoins: Arnaud de la Rochaing, écuyer; Guillaume
de Montagnet, seigneur de Montguérin; Jehan des Champs (de Campis),
lieutenant de Mautfaucon; Jehan des Roys (de Regibus); noble Antoine de
Bronac. La présence de ce dernier parmi les témoins prouve que les Des
Roys devaient tenir un certain rang dans la ville, car les Bronac,
coseigneurs de Mautfaucon et de Vazeilles, étaient considérés alors
comme de hauts personnages.

Charles de Jussac, écuyer, seigneur de Baulmes et de Jussac (canton de
Retornac). De son mariage avec Anne de Meyre il eut deux filles
religieuses: Anne et Alice; un fils, Gaspard, mort sans postérité; deux
fils: Bernard et Jean, prêtres; une fille Isabeau, mariée à Arnaud de la
Rochaing; une autre enfin, devint la femme d'Antoine Des Roys. À la mort
de Charles de Baulmes, tous ses biens revinrent à sa fille Marguerite,
dont Antoine hérita.]

Seuls de tous les Des Roys, Antoine connut des jours mouvementés: nommé
en 1542 lieutenant criminel au bailliage de Velay, il fut victime d'une
erreur judiciaire, qui lui valut en 1552 d'être condamné en cour du
parlement de Toulouse au bannissement perpétuel et à la confiscation de
ses biens. Il aurait, paraît-il, après avoir fait arrêter de faux
monnayeurs, profité de leurs dépouilles avec quelques-uns de ses
collègues qui partagèrent son sort. L'affaire demeure assez mystérieuse,
mais il semble avoir été dénoncé à tort par des ennemis. Quoi qu'il en
soit, il fut réhabilité publiquement en 1558 et rentra en possession de
son titre.

À sa mort, survenue entre 1575 et 1583, il ne laissait pas d'enfants et
institua comme héritier son neveu Sébastien, fils de son frère Pierre.
Celui-ci eut alors à soutenir un long procès contre les frères et soeurs
de Marguerite de Jussac, qui réclamèrent la restitution des biens de
Jussac et de Baulmes dont ils prétendaient qu'Antoine ne pouvait
disposer par suite de sa condamnation. Finalement, après dix-sept ans de
plaidoiries et d'appels il obtint gain de cause; pourtant il se défit
bientôt de ces terres qui lui avaient coûté tant de mal, puisqu'en 1636
Jussac, qui relevait de l'évêque du Puy, appartenait à Christophe de la
Rivoire, sieur de Chadenac[42].

[Note 42: Cf. _Répertoire des hommages de l'évêché du Puy_ (p.
385).]

Après ces années agitées, aggravées encore par la guerre religieuse qui
ravagea le pays de 1560 à 1595 et dont le Puy et Montfaucon eurent
durement à souffrir, les Des Roys reprennent leur vie monotone et sans
histoire. Sébastien, qui avait épousé en 1588 demoiselle Claude de
Guilhon[43], laissa quatre enfants: une fille, Marie, femme de Jean
Pollenon, et trois fils: l'aîné, Gaspard, marié à Jeanne de Cohacy,
mourut sans héritier; le plus jeune, Pierre, avocat au Puy, fut un
avocat distingué et qui connut en son temps une certaine notoriété: on
lui doit quelques ouvrages de droit qui sont d'une langue claire et
furent utilisés après lui pendant de longues années[44]; de son mariage
avec Catherine des Olmes, d'une très vieille famille du pays[45], il
laissa quatre filles, dont la descendance subsiste encore[46]. Le
cadet, Melchior, avocat comme ses pères, eut de son union avec Françoise
de Marnans deux filles mortes religieuses, une autre mariée à Pierre
Roche, et un fils, Baltazar, né en 1610, qui épousa Claude des Olmes en
1650. En mourant, il laissait un fils, Pons Gaspard, né en 1652, marié
en 1681 à Louise de Mure, père lui-même de deux fils, dont l'un, Claude,
épousa en 1722 Françoise Pagey, et l'autre, Cristofle, sa cousine Marie
de Romezin. Tous, continuant les traditions de la famille, avaient fait
leurs études de droit à Grenoble et étaient avocats.

[Note 43: Veuve en premières noces de Denis de Cohacy, procureur
royal; les Guilhon étaient alliés à la famille de Gerlande.]

[Note 44: Il est l'auteur de: 1º _Livret contenant les principales
questions et décisions qu'on peut rechercher en matière de légitime_
(Lyon, 1644); 2º _Traicté des substitutions_ (Lyon, 1644).]

[Note 45: Des Olmes, aujourd'hui famille de Veyrac. En 1588, Denis
des Olmes épousa Catherine Dufours, dont Antoine, marié en 1587 avec
Marguerite de la Franchère. Leur fils Louis, marié en 1622 à Florie de
Lagrevol, était le père de Catherine des Olmes.]

[Note 46: Marie, femme de Jacques Hochet; Philiberte, femme de Louis
de Romezin, d'où une fille, qui épouse Claude Ferrapie, d'une ancienne
famille de Mautfaucon; Jeanne, mariée à Antoine Varilhon; Claude et
Marguerite, mortes filles.]

Il faut arriver jusqu'au milieu du XVIIIe siècle pour rencontrer
quelque variété dans l'histoire de la famille Des Roys. Le grand-père de
Lamartine nous est en effet mieux connu; son existence fut celle d'un
homme de coeur et d'un fonctionnaire parfait.

       *       *       *       *       *

Jean-Louis Des Roys était fils de Claude Des Roys, avocat au Parlement
de Grenoble, et de Françoise Pagey; il naquit à Champagne en Vivarais le
27 août 1724 et de bonne heure se prépara à suivre la carrière de son
père. Le 5 août 1745, il fut reçu licencié en droit à l'université de
Valence et admis un an plus tard, le 20 juin 1746, comme avocat au
Parlement de Grenoble. Il y fit ses débuts au barreau, et, ayant acquis
quelque réputation, alla s'établir à Lyon en 1750. Bientôt, sa notoriété
devint suffisante pour qu'il reçût des lettres de bourgeoisie en 1764,
et fut élu échevin de la ville en 1766, puis premier échevin en 1767.

Il abandonna le barreau en 1772 pour des fonctions infiniment plus
importantes, ayant été appelé cette année-là à l'intendance des domaines
de la maison d'Orléans. Dans ses lettres de nomination, le duc rendait
hommage à ses talents, son activité, sa probité pendant sa gestion des
affaires de la ville, si bien que les Lyonnais, très satisfaits de ses
services, lui offrirent aussitôt une situation analogue à celle qu'on
venait de lui assurer. Mais la nomination de sa femme comme
sous-gouvernante des enfants du duc de Chartres acheva de le décider.

Il avait épousé à Lyon, le 12 avril 1757, Mlle Marguerite Gavault,
fille de François Gavault, receveur du grenier à sel de
Saint-Symphorien, puis lieutenant civil et criminel de l'élection de
Lyon, et de Françoise Mauverney. Cette alliance va donner lieu à
quelques cousinages, qui, pour être authentiques, n'en sont pas moins
imprévus. Françoise Mauverney était fille de François Mauverney et de
Marguerite Grimod, et ce nom de Grimod, illustré au XVIIIe siècle par
toute une dynastie de puissants fermiers généraux, est l'origine de
curieuses parentés entre Lamartine et plusieurs de ses contemporains
célèbres à des litres divers[47].

[Note 47: Ces alliances, que Lamartine n'ignorait pas (cf.
_Souvenirs et Portraits_, t. II, _les Bonaparte_), ont été constamment
négligées par les généalogistes de la famille Grimod; l'omission doit
provenir de ce que les notes de d'Hozier (Cabinet des titres, pièces
originales, vol. 141; Dossiers bleus, vol. 333; Nouveau d'Hozier, vol.
165) ont été établies sur une collection de _factums_ de 1754, rédigés
pour Marguerite le Juge et qui ne l'ont mention, ni de la branche
Bonaparte, ni de la branche de Vaux-Lamartine.

Pourtant, l'acte de baptême d'Alexandrine de Bleschamp, princesse de
Canino, dissipe toute équivoque, ainsi que le testament d'Antoine Grimod
enregistré à Paris le 7 avril 1718, et où il est fait également mention
de deux autres filles: Benoîte et Philiberte, mariée l'une à J.-B. Dumas
de Corbeville, l'autre au marquis de Pranse.

Voici enfin un fragment du _Journal intime_, qui, malgré quelques
erreurs, confirme la parenté des Des Roys avec les divers personnages
que nous avons cités.

«_23 janvier 1803_ {de Rieux}. Je voudrais pouvoir écrire tout ce que ma
mère me conte de ses voyages, ce serait bien intéressant, et mille
anecdotes curieuses de gens marquants. Malheureusement, ce serait trop
long. Ma mère conte à merveille, elle a infiniment d'esprit et de
mérite. Elle m'a rapporté beaucoup de choses de M. de la Reynière, le
fermier de Lyon, etc., à qui nous étions parents par ma grand'mère;
Mme de la Ferrière avait épousé en premières noces M. Grimod de la
Reynière, dont elle a eu M. de la Reynière, fermier général, qui avait
épousé Mlle de Jarente, qui vit encore et qui est très liée avec ma
mère. M. de la Ferrière a eu aussi deux filles: l'aînée était Mme de
Malesherbes, qui est morte très malheureusement fort jeune, laissant
deux filles: Mme de Rosanbo qui a été guillotinée, et Mme de
Montboissier; la seconde était Mme de Lévis, amie intime de ma mère
qui est morte assez jeune. M. de la Reynière le père avait eu d'un
premier mariage Mme de Beaumont, c'est par là que nous lui sommes
parents [_à Mme de Beaumont_]. Nous l'étions aussi par les Grimod à
la femme du baron de Breteuil et aux Cipierre; la fille du baron de
Breteuil a épousé M. de Matignon, dont la fille a épousé un Montmorency.

«M. d'Orsay s'appelle aussi Grimod, toujours de la même famille; il a
épousé, en secondes noces, une princesse d'Allemagne assez proche
parente du roi de Prusse, et le fils de M. d'Orsay a épouse une
princesse d'Italie assez peu considérable.»

Cette Mme de la Ferrière, dont il est ici question était Marie
Mazade, seconde femme de Gaspard Grimod de la Reynière; devenue veuve,
elle épousa Honoré de la Ferrière.]

Antoine Grimod, né en 1647, directeur général des fermes unies de
France, conseiller et secrétaire du Roi, avait épousé à Lyon, le 13
avril 1684, une demoiselle Marguerite le Juge, qui lui donna sept
enfants, dont l'aîné, François-Alexis Grimod de Beauregard (1685-1755),
mourut sans postérité.

Le cadet, Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, fut marié deux fois:
du premier lit il eut un fils, Jean-Gaspard (1733-1793), fermier
général, époux de Françoise de Jarente, dont il eut Baltazard-Laurent
Grimod de la Reynière, fastueux épicurien et gastronome célèbre dont les
bons mots et les petits soupers défrayèrent longtemps la chronique
scandaleuse à la fin du XVIIIe siècle. Du second lit, il eut deux
filles: l'une, Madeleine, mariée au comte de Lévis; l'autre,
Marie-Françoise, qui épousa Chrétien-Guillaume de Lamoignon de
Malesherbes, défenseur de Louis XVI auprès du tribunal révolutionnaire;
la fille de Malesherbes devint la femme du marquis Louis de Rosanbo,
dont la première fille, Thérèse (1771-1794), épousa
Jean-Baptiste-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, conseiller au
parlement de Bretagne, puis capitaine au Royal-cavalerie, le frère de
René, et dont la cadette, Louise-Madeleine, fut mariée au comte de
Tocqueville, père du célèbre historien et philosophe.

Le troisième fils d'Antoine Grimod et de Marguerite le Juge, Pierre
Grimod de Dufort d'Orsay (1698-1748), fermier général, fut tout aussi
bien casé que ses aînés; trois fois marié, il n'eut d'enfant que de sa
dernière union avec Marie-Antoinette de Caulaincourt. L'aîné fut
Pierre-Gaspard-Marie, comte d'Orsay, qui épousa d'abord la princesse
Amélie de Croy, puis, devenu veuf, la princesse Elisabeth de
Hoenloe-Bartenstein. Un fils de son premier lit, Albert-Gaspard
(1772-1843), prit pour femme Éléonore de Franquemont, qui lui donna une
fille, Anna Ida, mariée en 1818 à Héraclius, duc de Grammont, et un
fils, Gillion-Gaspard-Alfred, comte d'Orsay, surintendant des
beaux-arts, le fameux «dandy» amant de la belle lady Blessington, à qui,
en échange d'un buste, son cousin Lamartine dédia l'_Ode au comte
d'Orsay_.

Le dernier fils d'Antoine Grimod, Gaspard Grimod de Verneuil, nous
réserve une surprise encore plus singulière: sa fille, mariée à un
certain Charles Bouvet, fut la mère de Marie Bouvet, qui devint la femme
de Charles-Jacob de Bleschamp, et la grand'mère d'Alexandrine de
Bleschamp (1778-1855); celle ci, après son divorce d'avec un aventurier
nommé Jouberthon, épousa en 1802 Lucien Bonaparte, prince de Canino,
frère de Napoléon Ier, dont deux des petits-fils sont le prince Roland
Bonaparte et le général Wyse-Bonaparte, actuel ministre de la Guerre
des États-Unis d'Amérique, et l'arrière-petite-fille la princesse royale
de Grèce. Quant à la fille aînée d'Antoine Grimod, Marguerite, elle fut
mariée: 1º à François Mauverney[48] dont elle eut une fille, Françoise;
2º à Charles Gavault, veuf également et père d'un fils, François, qui
épousa la fille du premier mariage de sa belle-mère. De cette union
naquirent deux filles: l'aînée, Françoise, épousa en 1743 Charles
Dareste de la Plagne, dont le fils fut directeur des tabacs à Naples
sous le premier Empire et employa Graziella parmi ses cigarières; la
cadette, Marie Gavault épousa, on l'a vu, Jean-Louis Des Roys, et leur
fille, Alix, fut la mère de Lamartine.

[Note 48: François Mauverney, receveur du grenier au sel de
Saint-Symphorien-le-Château, puis lieutenant criminel et civil de
l'élection de Lyon, était fils de Pierre Mauverney, conseiller du Roi,
élu en l'élection de Saint-Étienne, et de Jaqueline Dilbert. Pierre
Mauverney était lui-même fils de Jean-Baptiste et de Jeanne Coignet.
(Cf. Cab. des titres: pièces originales, vol. 1902.)]

Par les Grimod, celui-ci se trouvait donc allié par le sang à Grimod de
la Reynière, à Malesherbes, à Tocqueville, aux Bonaparte, aux
Chateaubriand, aux Grammont, aux Lévis, aux de Croy et aux Montmorency.

Cette alliance avec la puissante famille Grimod fut d'ailleurs
extrêmement précieuse à Jean-Louis Des Roys lors de son séjour à Paris
comme intendant des finances du duc d'Orléans, car les innombrables
relations de Laurent de la Reynière lui valurent bientôt un petit
cercle assidu aux réceptions de sa femme dans l'appartement qu'elle
occupait au Palais-Royal.

       *       *       *       *       *

Le peu que nous sachions de Mme Des Roys la montre comme une femme
pleine de simplicité, vertueuse sans affectation et profondément dévouée
aux d'Orléans. «Mme Des Roys, dit Lamartine dans les _Confidences_,
était une femme de mérite; ses fonctions dans la maison du premier
prince du sang attiraient et groupaient autour d'elle beaucoup de
personnages célèbres à l'époque. Voltaire, à son court et dernier voyage
à Paris qui fut un triomphe, vint rendre visite aux jeunes princes: ma
mère, qui n'avait que de sept à huit ans, assista à la visite...
D'Alembert, Laclos, Mme de Genlis, Buffon, Florian, l'historien
anglais Gibbon, Grimm, Morellet, Necker, les hommes d'État, les gens de
lettres, les philosophes du temps vivaient dans la société de Mme Des
Roys.» À part le détail touchant Voltaire, ceci est suffisamment vérifié
par les mémoires de Mme de Genlis, sa perfide rivale, obligée de
convenir elle-même de la réputation de Mme Des Roys auprès de la
société de leur temps.

En 1773, à la naissance du duc de Valois, qui deviendra Louis-Philippe,
Mme Des Roys avait été nommée sa gouvernante, sous le contrôle de la
vieille marquise de Rochambeau, et cette faveur fut l'origine de la
rancune tenace que lui voua la vindicative Mme de Genlis. La belle
Félicité, alors maîtresse en titre du duc de Chartres et son Égérie,
avait ambitionné ce poste qui aurait au moins donné quelque excuse à sa
présence perpétuelle auprès des princes, mais la duchesse s'y opposa.
Sans égards à la bienveillance dont Mme Des Roys avait jadis fait
preuve envers elle, puisqu'elle lui devait d'être entrée au service de
la famille d'Orléans sur la recommandation de Grimod de la Reynière son
cousin, elle commença une violente campagne contre sa bienfaitrice et
l'accusa auprès du duc d'élever ses fils dans les idées philosophiques
de ses amis les plus habituels. Indignée, la bonne Mme Des Roys, qui,
jusqu'alors avait traité de calomnie la liaison de Mme de Genlis et
du duc de Chartres, en profita pour fermer sa porte à la dangereuse
créature en même temps qu'à Grimod de la Reynière qui avait pris parti
contre elle[49]. Celle-ci s'en vengea comme elle put, et l'on sent, à
lire ses _Mémoires_ rédigés plus de quarante ans après, que sa haine
n'était point encore éteinte. En 1781, en effet, elle fut nommée
_gouverneur_ des princes au grand scandale de la cour et, rapportant
avec orgueil les souvenirs de ce temps, elle s'exprime ainsi sur le
compte de celle qui l'avait précédée auprès du duc de Valois:

«J'ai le droit, dit-elle, de ne pas estimer certaines personnes, parce
qu'elles ont été d'une très noire ingratitude envers moi; telle, par
exemple, Mme Desrois[50]», et plus loin, à la fin d'une conversation
avec ses élèves: «Il m'a paru que vous étiez très froids pour Mme
Desrois; vous lui parlez à peine. Vous ne lui montrez aucune amitié,
vous ne demandez jamais de ses nouvelles; cela est mal et ridicule.»
Puis, elle ajoute ingénument: «Ils avaient cette froideur pour elle
parce qu'elle s'était brouillée publiquement avec moi, sans motifs et
sans explication, quoique je lui eusse rendu de très grands services
auprès de M. le duc d'Orléans».

[Note 49: Cf., sur les suites de cette brouille entre Grimod de la
Reynière et sa cousine, «_copie d'une lettre de M. Grimod de la
Reynière, négociant à Lyon, etc., à Mme Des Roys, ancienne
sous-gouvernante des ci-devant princes d'Orléans. Lyon, 7 déc. 1791_ (s.
l. n. d., mais Lyon, 1791).

Dans cette brochure extrêmement rare, Laurent s'efforçait d'abord
d'attirer à sa cousine des ennuis que son ancienne situation pouvait
rendre graves, mais il l'accusait surtout d'avoir capté l'héritage de sa
grand'mère, morte en 1773, et d'avoir pris un grand empire sur son père.
Il terminait ainsi: «Maintenant, permettez-moi de vous offrir la paix ou
la guerre, mais surtout point de neutralité, point de tergiversation.
Une réponse claire et nette, s'il vous plaît. Si c'est la guerre, je la
ferai courageusement et de mon mieux; si vous préférez la paix,
sacrifiez-moi mes ennemis, agissons de concert, et nous nous en
trouverons bien l'un et l'autre. Vous avez su prendre un grand crédit
sur l'esprit de mes parents: j'ai dans mes mains de quoi vous démasquer
à leurs yeux; je ne le ferai pas si vous voulez employer ce crédit à me
servir.»

Cette publique tentative d'intimidation se perdit dans la tourmente de
1792 qui engloutit la fortune colossale des Grimod. Mais les Des Roys
aussi bien que les Lamartine cessèrent dès lors et pour jamais toute
relation avec leur cousin, qui n'est pas nommé une fois dans le _Journal
intime_; on sait que depuis 1780 ses excentricités et son mauvais renom
l'avaient rendu intolérable à tous ses parents, et que seul il était
responsable d'un état de choses où Mme Des Roys n'était pour rien
(cf. _Desnoiresterres_).]

[Note 50: Cf. _Mémoires inédits de Mme la comtesse de Genlis_
(Paris 10 vol., 1825-26), vol. III, p. 483-85, et IV, p. 29.]

En 1820, même, elle reporta sur Lamartine toute la haine qu'elle avait
vouée à sa grand'mère; devenue intransigeante sur le tard, elle s'était
découvert un amour imprévu de vertus qu'elle avait pourtant peu
pratiquées: malgré la respectueuse dédicace que le poète avait inscrite
sur l'exemplaire des _Méditations_ qu'il lui fit parvenir, elle en
rédigea dans _l'Intrépide_[51] un compte rendu perfide et malveillant,
où elle ne se fit pas faute de répéter tout le mal qu'elle pensait,
sinon de l'oeuvre, tout au moins de la famille de l'auteur.

[Note 51: _L'Intrépide_, revue par Mme de Genlis (Paris, 2 vol.,
1820), I, pp. 81-110.]

Le titre lui paraît impropre, car «la méditation doit être paisible et
profonde»; or elle a relevé des morceaux tels que _l'Enthousiasme_ et
_la Gloire_, qui sont au contraire «d'une inspiration soudaine, d'une
exaltation remplie de désordre et de feu»; les souvenirs d'amour sont
des _rêveries_ et non des _méditations_; enfin _le Désespoir_,
«impulsion coupable et forcenée», ne saurait non plus être une
méditation.

Puis, elle entre dans le vif de l'oeuvre où le mélange d'un amour profane
et de scènes religieuses lui semble d'abord tout à fait déplacé, «car il
n'est ni vraisemblable ni d'un goût sévère de passer sans transition de
l'exaltation de la piété au souvenir de sa maîtresse»; «Reste d'âme» la
choque; le vers:

    Et ces vieux panthéons peuplés de _dieux nouveaux_

est une expression «d'athée», qu'elle souhaite de voir corrigée dans la
prochaine édition; «fenêtre» est un mot familier et «déplacé dans le
genre noble»; les vers:

    Des théâtres croulants dont les frontons superbes
    Dorment dans la poussière ou rampent dans les _herbes_

lui suggèrent la même réflexion «parce qu'au pluriel, _herbe_ rappelle
l'usage journalier qu'on en fait dans la cuisine». Pour terminer, elle
accable le jeune homme de bons avis, lui conseillant de ne pas se
laisser aller au découragement après ses critiques, sévères sans doute,
mais formulées sans restriction dans son intérêt même, et dictées par
une sympathie que tant de raisons lui commandaient.

Ces vétilles et ces chicanes, qui firent sourire, à l'époque, ceux qui
en connaissaient les motifs[52], témoignaient d'une rancune toujours
vivace.

[Note 52: Cf. _Lettres à Lamartine_, p. 19 (lettre de la duchesse de
Broglie).]

Pourtant, malgré tout l'empire de Mme de Genlis sur son amant, Mme
Des Roys continua ses fonctions jusqu'en octobre 1778, grâce à l'appui
de la duchesse de Chartres, à laquelle elle voua, en cette circonstance,
un dévouement éternel; elle abandonna même le Palais-Royal sur un
nouveau triomphe: le gouverneur qui la remplaça auprès des princes
devenus grands fut proposé par elle; c'était le chevalier de Bonnard,
son ami personnel, et qu'elle avait connu chez Buffon. Le frivole
Bonnard, il est vrai, n'avait rien d'un éducateur, mais il valait au
moins Mme de Genlis, qui le remplaça officiellement trois ans plus
tard. Ainsi, Mme Des Roys sortait victorieuse de cette lutte avec la
favorite; bien mieux, la duchesse voulant lui prouver sa reconnaissance
l'admit dans sa maison particulière et lui confia l'éducation de sa
fille la princesse Adélaïde.

       *       *       *       *       *

Tandis que sa femme se tirait avec dignité de ces intrigues assez
difficiles, Jean-Louis Des Roys, de son côte, avait su gagner la
confiance et l'estime du duc d'Orléans en menant à bien un certain
nombre d'opérations juridiques et financières de la plus haute
importance pour son maître. À ses fonctions d'intendant des finances, il
joignit l'administration des terres de la Fère, Albert et Carignan; en
1774, il avait préparé le règlement des droits, de la duchesse de
Bourbon, belle-fille du prince de Condé, dans la succession de la
duchesse d'Orléans, sa mère; en 1781, il reprit les négociations de
l'affaire des princes de Chimay, qui traînaient depuis un siècle et,
après plusieurs voyages en Belgique, il obtint la conclusion d'un traité
qui assurait la pairie d'Avesne à la maison d'Orléans.

En 1785, M. et Mme Des Roys demandèrent leur retraite qui leur fut
accordée; mais pour marquer la satisfaction qu'il avait des services de
l'intendant de son père, le duc de Chartres lui conserva à titre de
pension l'intégrité de son traitement, et le pria d'accepter d'être
commissaire à la liquidation du duc d'Orléans qui venait de mourir, ce
que Jean-Louis Des Roys ne put refuser.

Il se retira alors dans sa propriété de Rieux[53], qu'il avait acquise
en 1776, et où, ayant obtenu la création d'une pépinière royale, il se
consacra entièrement à l'agriculture. Il y vit philosophiquement
commencer la Révolution, sans être jamais inquiété malgré un passé qui
pourtant aurait dû le rendre suspect; quelques lettres de lui écrites à
son frère de 1793 à 1795 nous le montrent parfaitement tranquille sur
son sort, une entre autres, écrite de Paris le 26 mars 1793, où on
lit[54]:

     Je suis las, rebuté, et très impatient d'être rendu à ma nullité
     champêtre; ce n'est pas que je ne m'attende à trouver là de
     nouveaux ennuis; et quel est le lieu ou la position dans laquelle
     un français puisse aujourd'hui vivre dans le calme? le désir du
     sage doit se borner à exister hors des foyers de l'orage et à
     s'estimer heureux de ressentir que les battements des vagues
     amorties... Les bruits du moment sont que les révoltes et
     attroupements armés des environs de Nantes et autres parties de la
     Bretagne ont été dissipés avec grand carnage. Les armées du Rhin,
     de la Meuse, de l'Escaut se soutiennent aussi, dit-on, et disputent
     le terrain aux ennemis du dehors. Dieu veuille enfin nous donner la
     paix, la santé et l'ordre; quand ces biens seront rendus à la
     France, il faudra encore bien des années pour qu'elle recouvre
     l'embonpoint que cette fièvre dévore. Si je ne voyais que moi dans
     l'orage je serais peu peiné: je serais même assez philosophe pour
     observer sans inquiétude les agitations des hommes; mais mes
     enfants, mes parents, mon frère, mes amis! je ne puis pas être
     indifférent et froid sur tant d'objets chéris...

     Tu me conseilles de vendre mes fonds; je sais très bien que je me
     donnerais par là de l'aisance, mais je vois aussi qu'elle ne
     pourrait être que momentanée. Je t'ai déjà observé sur cela que je
     ne trouverais en ce moment ni placement, ni emploi qui me donne
     sûreté et aisance; agioter n'est pas mon fait; placer en rentes ou
     obligations, rien de plus fragile; acquérir d'autres immeubles,
     rien à gagner dans ces revirements; les biens patrimoniaux se
     vendent à deux pour cent, j'achèterais comme j'aurais vendu. Je
     conclus pour attendre que le mal soit instant ou que l'on sache
     mieux sur quoi compter. Tu vois comme moi que les Révolutions
     opèrent rarement un mieux-être. Actuellement nous sommes à peu près
     maîtres de nos âmes et de nos sentiments; cela seul est à notre
     direction.

[Note 53: Dans la Marne, à quelques kilomètres de Montmirail.
Jean-Louis l'avait acquise du chevalier de Belle-Joyeuse. C'était alors
un bâtiment très simple, ayant successivement appartenu aux familles de
Pastoret, de Disques et de Boubers, et qu'il fit démolir pour le
remplacer par un château plus vaste. (Cf. _Alexandre Carra de Vaux_, op.
cit.)]

[Note 54: Les lettres qui suivent sont citées d'après
_l'Investigateur_, où elles ont paru pour la première fois.]

Dans une autre lettre encore, du 16 avril, il apparaît toujours plus
tourmenté des autres que de lui même et moins hostile qu'on n'aurait pu
le prévoir aux événements du moment:

     Le mystère sur ce qui se passe à Lyon, m'inquiète beaucoup; je
     tremble pour les parents et les amis, hélas! pour tout le monde,
     car je tiens à l'humanité et à mon pays. Paris est pour le moment
     assez tranquille, mais l'on semble craindre la disette du pain. Il
     y a foule chez les boulangers, on s'y étouffe pour parvenir à s'y
     approvisionner. Le vrai malheur ou du moins le pire de tous est la
     division qui règne dans la Convention; elle est, par ses
     scandaleuses dissensions, distraite du bien ou dans l'impossibilité
     de l'opérer; sa considération s'affaiblit et le désordre s'accroît;
     cependant, cette Convention, toute orageuse qu'elle est, forme le
     seul lien, le seul pivot sur lequel tout roule. Le vaisseau s'abîme
     si le pilote lui manque en ce moment de crise.

Il cessa pourtant bientôt de lui faire crédit et c'est très désabusé
qu'il écrivait le 22 août 1795:

     Sûreté personnelle et du pain: ces biens n'ont heureusement pas
     cessé d'exister ici, mais la mauvaise santé de quelques-uns de ceux
     qui m'entourent et les inquiétudes et les misères publiques et trop
     universelles ont toujours écarté de moi la gaieté.

     Il serait bien temps que nous aperçussions quelqu'étincelle du
     bonheur que la Révolution nous a tant présagé; Dieu veuille que la
     nouvelle Constitution qu'on nous prépare en jette enfin des
     fondements plus solides que ne l'ont été ceux des précédentes.

Le calme rétabli, Jean-Louis Des Roys et sa femme se retrouvèrent à
nouveau dans leur propriété de Rieux où ils s'apprêtaient à finir
paisiblement leurs jours lorsque la duchesse d'Orléans vint mettre une
fois de plus leur dévouement à l'épreuve. La princesse, transférée à la
pension du docteur Belhomme après le 9 thermidor, essayait de s'y faire
oublier, lorsque le 6 septembre 1797 le gouvernement décida la mise en
vigueur d'un décret du 21 prairial an III, ordonnant l'expulsion
immédiate de tous les membres de la famille de Bourbon et la
confiscation de leurs biens. Elle se mit en route pour l'Espagne et
écrivit de Barcelone une lettre à Mme Des Roys en la priant d'aller
jusqu'en Hongrie chercher sa fille, la princesse Adélaïde, pour la
ramener près d'elle. La jeune fille, émigrée dès 1791 avec Mme de
Genlis, avait été abandonnée par elle à l'étranger pendant que Félicité
voyant la cause royale perdue, gagnait Hambourg où elle se rendait vite
insupportable à tous les Français par son hypocrisie et ses calomnies.

Heureuse de pouvoir prouver une dernière fois son dévouement à ses
anciens maîtres, la vieille Mme Des Roys se mit en route à la fin de
décembre 1799 et, après un long et pénible voyage qui dura près de deux
ans et demi, elle accomplit heureusement sa mission. Forcées d'éviter la
France interdite à la princesse Adélaïde, les deux femmes avaient dû
descendre de Hongrie en Italie, où elles s'embarquèrent à Livourne; le
12 avril 1802, on lit dans le _Journal intime_:

     J'ai reçu une lettre de ma mère qui m'annonce enfin son arrivée à
     Barcelone; elle a éprouvé beaucoup d'événements, entre autres une
     tempête dans la traversée de Livourne en Espagne, qui a duré trois
     jours et deux nuits; l'entrevue de Mme d'Orléans et de sa fille
     a été des plus touchantes, il y avait onze ans qu'elles étaient
     séparées.

La princesse Adélaïde n'oublia pas cet admirable dévouement; lorsqu'en
1814 elle reprit le chemin de Paris, elle tint à s'arrêter à Lyon pour
voir les deux filles de son ancienne gouvernante, Mme de Lamartine et
Mme de Vaux, et leur offrit de merveilleuses dentelles qui avaient
appartenu à sa mère. Mais un an plus tard, lorsque le chevalier de
Lamartine voulut obtenir, pour lui la croix de Saint-Louis, pour son
fils un brevet de garde du corps, il eut du mal à voir sa requête
aboutir. En 1825, enfin, Lamartine trouva moyen de s'aliéner
complètement le duc d'Orléans par quelques vers vraiment maladroits de
son _Chant du Sacre_, et dès ses débuts en politique le fossé se creusa
encore plus profond: sa conscience, sa vision poétique et grandiose de
la liberté primèrent en lui tous les autres sentiments. Mais n'y a-t-il
pas quelque mélancolie à penser que celui dont Mme Des Roys avait
bercé les premières années avec tant de sollicitude devait être chassé
du trône par le petit-fils de sa vieille gouvernante?

Jean-Louis Des Roys mourut le 14 octobre 1798, et sa femme le 10 juillet
1804. De leur mariage étaient nés six enfants; l'aîné, Pierre-François,
né le 12 février 1738, fut conseiller à Rouen et mourut sans avoir été
marié le 8 mai 1810. «Il m'avait presque tenu lieu de père pendant mon
enfance, écrira sa nièce en inscrivant la triste nouvelle, et avait
contribué à mon mariage en me donnant 10000 francs comptant et en m'en
assurant 12000 après lui.»

Des quatre filles de Mme Des Roys, l'aînée, Catherine Julie, née le 9
janvier 1761, épousa en 1778 Charles-Henrion de Saint Amand, frère du
président Henrion de Pansey; la seconde, Émilie (22 janvier 1762-1827),
fut mariée à Louis Papon de Rochemont; la troisième, Césarine, née le 29
novembre 1763, devint la femme de Pierre-Benoît Carra de Vaux Saint-Cyr,
et la dernière, Alix, devint Mme de Lamartine[55]. Enfin le dernier
des fils, Lyon Des Roys, eut une triste existence d'homme de lettres
manqué qui fournit la véritable explication des terreurs de Mme de
Lamartine lorsqu'elle vit son fils tourmenté lui aussi, à vingt ans, de
la même fièvre poétique.

[Note 55: Voir, à l'Appendice, le tableau de la descendance Grimod.]

Il était né à Lyon le 5 novembre 1768, et la ville qui, pour rendre
hommage à son père alors échevin, avait tenu à être son parrain, délégua
le prévôt des marchands au baptême; la cérémonie eut lieu en grande
pompe le jour suivant en la cathédrale de Saint-Paul; la marraine fut,
par procuration, Marie-Françoise de Beaumont, fille de Gaspard Grimod de
la Reynière et tante de Mme Des Roys[56]. Ainsi, l'enfant semblait
promis à quelque belle destinée alors que la réalité fut tout autre: ce
qu'on sait de lui révèle un certain désordre mental, le délire de la
persécution, un amour effréné de la publicité, et surtout un véritable
désespoir de ne pas dépasser la médiocrité.

[Note 56: Dans les papiers de la famille Des Roys, on trouve une
petite note de la main de Jean-Louis qui rapporte les détails de la
cérémonie:

«Le 26 juillet 1768, procuration de Mme de Beaumont marraine de
l'enfant dont Mme Des Roys était grosse, et dont la ville de Lyon
devait être le parrain.

«L'enfant est né le samedi 5 novembre: ç'a été un fils, qui a été
baptisé le dimanche 6 dudit à Saint-Paul par M. Crupisson,
sacristain-curé. Il a été nommé Lyon-François, et tenu par M. de la
Verpillière, Prevost des marchands, accompagné du Consulat, pour la
ville, et par Mme de la Verpillière pour Mme de Beaumont Des
Roys.»]

Il fit ses études au collège de Juilly, d'où il fut chassé en 1793 par
la Révolution; en 1799 il était maître répétiteur de mathématiques dans
cet établissement qui venait de rouvrir sous une nouvelle direction.
Pour occuper ses loisirs, il rima alors un poème sur la géométrie, une
tragédie en cinq actes, _la Mort de Caton_, une comédie,
_l'Antiphilosophe_. Ce fut l'origine de tous ses malheurs: en juillet
1799 il abandonna le collège pour Paris, rêvant la gloire littéraire, et
s'imaginant avec présomption que son génie suffirait à le faire vivre.
La lutte qu'il soutint pendant trois ans pour arriver à la célébrité,
les railleries, les épigrammes dont il fut accablé eurent quelque
retentissement à l'époque, et un critique dramatique, qui l'avait pris
en grippe, Salgues[57], mena même contre lui une campagne de ridicule
où il finit par succomber. On peut en juger par ces quelques extraits de
_l'Observateur des spectacles_, où l'odyssée de Lyon Des Roys fut
l'occasion de plusieurs articles.

[Note 57: Cf. _l'Observateur des spectacles_ des 28 germinal, 2, 21,
23 et 29 floréal an X. Jacques-Barthélémy Salgues (1760-1830), un des
bons journalistes de l'Empire et de la Restauration. Prêtre d'abord, il
fut choisi en 1789 pour la rédaction du cahier des doléances de la ville
de Sens où il était né; peu à peu, il finit par organiser la
contre-Révolution dans son département. Poursuivi, il ne réapparut à
Paris qu'en 1794, fut traduit alors en justice après le 18 fructidor,
mais acquitté par le tribunal d'Auxerre. À partir de 1798, il se
consacra exclusivement aux lettres, et fonda deux journaux théâtraux.]

     Le cit Desroys n'est point un de ces petits-maîtres à la mode qui
     ont fondé leur succès sur les grâces de leur figure et l'élégance
     de leurs manières; c'est un homme simple, nourri à la campagne et
     dont la physionomie se rapproche un peu de celle de quelques
     personnages fêtés sur le théâtre Montansier. Habitué à composer des
     idylles pour les bergeries de Montmirail et des tragédies pour le
     curé de sa paroisse, il n'a guère connu jusqu'à présent de plus
     grandes solennités que celles de la messe ou du prône... La nature,
     avare dans ses productions originales, n'enfante pas tous les jours
     de ces êtres privilégiés destinés à réjouir les journalistes. Sous
     ce rapport, le cit. Desroys est une de ses conceptions les plus
     heureuses, et nous ne saurions trop nous empresser de le faire
     connaître.

     Déjà les deux nymphes[58], arrivées au point où les soins paternels
     cessaient d'être nécessaires, aspiraient à se produire dans le
     grand monde, à étaler les charmes dont elles étaient parées,
     lorsque le cit. Desroys, en père tendre et compatissant, s'est
     déterminé à les transporter dans sa malle à Paris. Mais sur quel
     théâtre exposera-t-il ces rares merveilles de la nature? Il a à
     choisir entre la salle Montansier, les boulevards ou la
     République[59]. La République aura ses préférences. Déjà le cit.
     Desroys a mis son habit du dimanche: un bas de soie réservé pour le
     jour de Pâques a succédé à la guêtre qui déguise la faiblesse de
     son mollet et l'épaisseur de ses orteils; une cravatte brodée à
     crête de coq enveloppe son long col et dépasse son menton; un linge
     mouillé dans un gobelet a fait disparaître les traces de poussière
     qui s'étendent sur son front; sa main, blanchie par le savon,
     soutient avec orgueil ses deux filles chéries qu'il se hâte de
     présenter au sévère Florence[60].

     Illustre semainier qui rédigez l'annonce des spectacles et
     convoquez le conseil suprême qui, dans son indulgence ou ses
     rigueurs, élève ou abaisse la puissance poétique, généreux
     Florence, soyez favorable au Sophocle de Montmirail!

[Note 58: Sa tragédie et sa comédie.]

[Note 59: Nom que portait alors l'ancien Théâtre-Français.]

[Note 60: Un des semainiers du Théâtre-Français.]

C'est dans cet appareil et présenté par ces propos un peu lourds, que
Lyon Des Roys aborda le comité de lecture du Théâtre-Français, et une
épigramme complaisamment recueillie par son terrible ennemi nous apprend
l'accueil qu'il en reçut:

    Dieu paternel, quel dédain, quel accueil!
    De quelle oeillade altière, impérieuse,
    Le fier Batiste écrase ton orgueil,
    Pauvre Desroys! la Raucourt est moqueuse;
    Elle riait, Saint-Prix te regardait
    D'un air de prince, et Dugazon dormait;
    Et renvoyé, penaud, par la cohue,
    Tu vas gronder et pleurer dans la rue.

Le jeune auteur fut pourtant ravi de tant de bruit fait autour de son
nom, et ce refus, loin d'abattre son courage, ne fit qu'exciter sa
verve; lui-même rendit publique sa mésaventure dans une _Épître à
Dazincour_, célèbre comique du temps, qui l'avait patronné paraît-il
auprès du comité de lecture; c'est allégrement qu'il s'écriait:

    Touchés de mon discours modeste,
    Les premiers talents comme toi
    Se sont déjà montrés pour moi:
    Monvel, Talma, Mars et Devienne;
    Mais la fâcheuse et dure antienne
    De l'implacable Grandménil
    M'a renvoyé dans mon chenil!
    Va, ne crains pas que je m'y tue!
    Ma muse est à la fin connue,
    Ami, voilà ce qui m'en plaît,
    C'est pour cela que j'ai tout fait.

L'échec paraît néanmoins lui avoir été plus pénible qu'il ne le laissait
entendre, puisque peu de temps après il publia une _Épître aux
Comédiens_ dont la préface est pleine d'amertume:

     Je suis bien loin de prétendre, y lit-on, valoir mieux que les
     Legouvé, les Arnaud, les Collin; mais quand je vois jouer des
     pièces aussi froides que celles qu'on nous donne souvent, alors
     l'indignation s'empare de mon esprit et je trouve qu'on me fait
     injure de ne pas du moins essayer les miennes.

Combien peu, pourtant, il était exigeant:

     Que demandai-je aux comédiens? une lecture de la pièce entière?
     Non, mais une lecture du premier acte, de la première scène! Si
     j'avais été entendu, j'étais content, je leur promettais un ennui
     très court, mais ils n'ont pas voulu courir le danger.

Il terminait enfin par le procès du comité de lecture:

     Comité secret et invisible qui rend les réponses les plus
     rébarbatives; en se barricadant de la sorte, les acteurs de Paris
     ne peuvent être abordés que par un petit nombre de favoris dont la
     fortune est déjà faite, et par conséquent l'ardeur refroidie.

Pour se venger des comédiens qui l'évinçaient, de la critique qui le
raillait, et persuadé que l'opinion prévenue contre lui ne demandait
qu'à lui rendre justice, l'infortuné eut une idée dont l'originalité n'a
certes jamais été atteinte depuis; il fit imprimer sa comédie, où on
lisait ces simples mots à la fin du IVe acte:

     _Absence du Ve acte_. Cet acte n'est pas le plus mauvais, mais
     nous ne voulons pas nous dépouiller de toutes nos richesses pour un
     public ingrat qui ne nous en saura aucun gré. S'il a quelque
     curiosité de connaître la pièce entière et d'en bien juger, il n'a
     qu'à l'appeler sur la scène.

Ce bizarre appel au peuple échoua complètement; plus ingrat que jamais,
le public n'imposa pas la représentation de _l'Antiphilosophe_ dans un
de ces grandioses mouvements de foule qu'avait rêvé l'auteur; plein
d'indifférence, il se contenta même des quatre actes et n'exigea jamais
leur dénouement. Inlassable, Lyon reprit la lutte et, puisque le public
n'allait pas à lui, il irait au public. À cet effet, il fit placarder
dans Paris de grandes affiches bleues et rouges où la conduite du comité
et des journalistes était durement appréciée, et où il annonçait que le
13 avril 1802 il ferait une lecture publique de son _Caton_ dans une
salle qu'il loua, éclaira et meubla à ses frais. Le lendemain, Salgues,
qui l'avait laissé en paix déjà depuis quelques mois, rendit ainsi
compte de la soirée dans son journal:

     Il faut le dire, pour l'amitié que nous portons au citoyen Desroys,
     cet auteur avait mal choisi son jour... Après avoir été _crucifié_
     par les Comédiens-Français, c'était mal entendre ses intérêts que
     de prendre le Vendredi-Saint pour ressusciter. D'ailleurs, les
     fêtes de Longchamps et le concert de l'Opéra, tout inférieurs qu'on
     puisse les supposer à la tragédie du _dernier des Romains_,
     devaient nécessairement dans ce siècle de frivolité enlever un
     grand nombre d'amateurs au citoyen Desroys, et c'est ce qui est
     arrivé. Trente personnes au plus composaient son auditoire, et ce
     dénument n'avait rien d'encourageant pour un poète qui aspirait à
     l'honneur d'être jugé par le public.

     Au reste, on doit cette justice au citoyen Desroys qu'il n'a
     employé aucun des prestiges condamnables qui tendent à surprendre
     la religion des juges. Dans la crainte que l'éclat de ses yeux ne
     portât trop d'émotion dans nos coeurs il les a tenus constamment
     fermés; pour diminuer l'intensité de sa voix et la grâce de son
     geste, il a armé sa main droite d'un chandelier qu'il portait
     alternativement à sa bouche, à son nez, à ses yeux. Si quelques
     dents absentes de la bouche de l'auteur ne nuisaient pas à l'effet
     de sa prononciation, si les règles de la grammaire étaient
     observées dans ses vers, enfin si l'exposition du sujet ne manquait
     point au premier acte, il est à présumer que le citoyen Desroys eût
     recueilli de la part de ses auditeurs quelques marques de
     satisfaction plus vives que celles qui lui ont été accordées.

     Mais le citoyen Desroys a reconnu lui-même qu'il manquait quelque
     chose à son débit, et le découragement même allait le saisir,
     lorsque le citoyen Simien-Despréaux s'est présenté pour soutenir
     son courage et ranimer son audace. Le citoyen Simien-Despréaux est
     un athlète plus vigoureux que le citoyen Desroys; ses traits mâles,
     sa voix sonore et son geste imposant, ont soutenu le second acte
     et quelques passages bien lus ont obtenu les applaudissements du
     petit nombre d'amateurs qui étaient restés après le premier acte.
     Le troisième, le quatrième et le cinquième n'ont point été lus:
     rien n'a pu vaincre la timide résistance du citoyen Desroys: ce
     n'est qu'après les plus vives instances qu'on a pu obtenir qu'il
     égayât l'assistance par la lecture du monologue de _Caton_. À
     l'exception du premier hémistiche, ce morceau est tout entier de la
     création du citoyen Desroys.

Après un tel coup de massue, un homme ordinaire aurait perdu la tête et
fui Paris; Lyon n'en fit rien. Profitant de la menue notoriété que
l'incident lui avait value, il réunit à la hâte quelques pièces
fugitives, dont une _épître aux journalistes_, qu'il mit en vente sans
tarder; c'était aussi le seul moyen pour lui de répondre à Salgues, car
tous les journaux demeuraient obstinément sourds aux véhémentes
imprécations qu'il leur offrait. Cette fois, pourtant, on voit par la
préface, plus navrante encore qu'incohérente, qu'il avait perdu son
égalité d'humeur et que sous les cruelles railleries de Salgues sa
raison commençait à s'affaiblir; il écrivait tristement:

     La qualité de poète est belle et honorable quand elle est conférée
     par la voix publique, mais jusque-là ce n'est qu'une enseigne
     fatale qui nous attire incessamment le cruel coup de pied de l'âne.
     Il est facile de supporter les injures de la médiocrité quand on a
     pour soi les éloges des gens d'esprit, mais avaler le fiel tout
     pur, voilà ce qui révolte et fait perdre la raison. Si mon
     extravagance a nui à ma réputation, elle y a servi en même temps:
     j'ai mieux aimé périr par la folie que de me laisser écraser par le
     ridicule. Tout n'est pas rose dans la littérature: il faut pourtant
     convenir que les épines qu'on y rencontre viennent souvent moins
     de la nature du terrain que de la position de celui qui le cultive.
     Je sais que les journalistes que je provoque trouveront, s'ils
     veulent, mille pauvretés et mille contradictions dans mes petits
     écrits; mais cela tient au projet insensé et opiniâtre de faire
     parler la renommée malgré elle. Les journalistes ne s'attaquent pas
     à mes oeuvres, ils défigurent ma personne, et voilà ce qui est
     infâme et ne devrait pas leur être permis.

Enfin, après avoir ainsi stigmatisé son bourreau, il tenta une dernière
fois de l'apitoyer, mais d'une façon si naïve et si ridicule que Salgues
ne put se tenir de reprendre la plume à la lecture de semblables vers:

    Le public s'en rapporte aux gens qui font la loi,
    Il les croit de bon coeur plus habiles que soi.
    Mais enfin, tôt ou tard, le bon goût les ramène;
    La justice du temps est lente, mais certaine.
    L'auteur modeste, en paix s'abandonne à son sort.
    S'il n'est vengé vivant, il sera vengé mort.
    Vous riez des moyens que mon orgueil expose?
    Craignez pourtant, messieurs, qu'il n'en soit quelque chose;
    Et quelle honte, ô Ciel! n'éprouveriez-vous pas
    Si mon triomphe était l'effet de mon trépas!
    Rendez, pendant que l'heure est encore propice,
    À d'immenses travaux une faible justice;
    Régner sur les esprits est un plaisir si doux,
    Que les maîtres du monde en sont souvent jaloux:
    Richelieu tout-puissant porte envie à Corneille.
    Je crains bien pour ma part quelque chance pareille:
    Bonaparte est plus grand, j'en conviens avec vous,
    Il triompha des rois conjurés contre nous,
    Fit jouir de la paix l'Europe et sa patrie,
    Mais il n'a pas en vers mis la géométrie.

Devant cette dangereuse exaltation, son cousin Dareste, chez qui il
habitait alors, jugea prudent d'écrire à Mme Des Roys et à la jeune
Mme de Lamartine. Nous n'avons pas la réponse de la mère, mais on
trouve trace dans le _Journal intime_ de toutes les angoisses de la
pauvre femme, lorsqu'elle eut sous les yeux les articles de Salgues,
qu'un anonyme avait assez méchamment fait parvenir à sa belle-soeur
Mlle de Lamartine. Qu'y pouvait-elle? elle écrivit à son frère une
lettre tendre, mais très ferme, en le suppliant de quitter Paris et
d'essayer de trouver une situation en province ou à l'étranger. Celui-ci
n'en continua pas moins ses excentricités: le 7 juin 1802, on l'arrêta
même à l'Opéra, où il causait un violent scandale en faisant pleuvoir
sur la salle tout ce que le libraire n'avait pas vendu d'exemplaires de
son _Épître aux comédiens_; il fut remis en liberté quatre jours plus
tard, mais ce petit incident avait sans doute refroidi son ardeur,
puisque nous savons par sa soeur qu'il partit pour l'Angleterre en
juillet; il entra, paraît-il, comme professeur de français chez un
prêtre anglais qui lui accordait la modeste allocation annuelle de cinq
cents francs, le loyer et la nourriture.

Au bout de dix mois, incapable de se résigner à cette pitoyable
existence, il regagna Paris où il végéta encore quelque temps; puis,
aigri, désespéré, la tête perdue, il se tua le 15 mars 1804 à Lagnieux,
près de Belley, au retour d'une visite qu'il avait faite à Lyon chez sa
soeur Mme de Vaux. Mais le destin qui l'avait poursuivi sa vie
durant, lui fut encore impitoyable après sa mort. Les autorités du
département de l'Ain s'inquiétèrent de ce bizarre suicide--un coup de
fusil dans le ventre--et comme les esprits étaient encore sous le coup
de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, on n'hésita pas à reconnaître
dans le cadavre de Lyon Des Roys, malgré les papiers qu'il avait sur
lui, un certain Picot-Limodan, dit _Beaumont_ ou _pour le Roi_,
compromis dans l'affaire de la machine infernale et qui avait réussi à
prendre la fuite. Le zèle des fonctionnaires alla même jusqu'à ordonner
huit jours après l'exhumation du corps et à perquisitionner chez Mme
de Vaux qui ne comprenait rien à l'aventure[61]. Quant à Mme de
Lamartine, elle ignora toujours la vérité sur la fin de son frère et le
crut emporté par une congestion pulmonaire; mais la pseudo-conspiration
arriva jusqu'à elle, et elle écrivait le 29 mars 1804:

[Note 61: _Moniteur_ du 4 avril 1804.]

«L'on a imaginé que mon malheureux frère mort était impliqué dans une
affaire de conspiration qui a toujours été à cent lieues de son coeur et
de ses moyens. Une ressemblance de nom et son arrivée d'Angleterre ont
produit cette erreur. On est allé faire des visites chez ma soeur, l'on a
examiné ses papiers; il n'y avait rien du tout.»

Telle fut l'existence de l'infortuné Lyon Des Roys, poète incompris
comme Gilbert, Chatterton et tant d'autres; elle n'aurait guère valu de
s'y arrêter aussi longuement si, comme nous l'avons dit, son exemple
n'avait influé plus tard de façon décisive sur l'attitude des Lamartine
lorsqu'ils virent le jeune Alphonse tourmenté du même démon qui avait
perdu son oncle. On comprend mieux et l'on excuse leur opposition,
parfois violente, quand à vingt-cinq ans il partit pour Paris un _Saül_
en poche, frapper à la porte du même Talma qui dix-huit ans auparavant
avait refusé le _Caton_ de Lyon Des Roys[62]. Le souvenir de son frère
était encore trop présent à la mémoire de Mme de Lamartine pour
qu'elle ne fût pas effrayée de voir son fils séduit par une carrière
dont un de ses proches n'avait connu que les déboires.

[Note 62: Il est curieux de constater que le sujet de Caton,
emprunté à _la Mort de Caton_, d'Addison, tenta également Lamartine à
vingt ans: il écrivait en effet le 30 septembre 1810 à Virieu: «Je
traduis de l'anglais quelques Nuits d'Young et la superbe tragédie
d'Addison _the Death of Cato_, le tout en vile prose, excepté quelques
morceaux qui me séduisent et que je versifie.» (_Corresp._, I, p. 272.)]

Quant à son oeuvre poétique, elle est aussi mince que médiocre: une
tragédie, une comédie, quelques pièces fugitives, un poème sur le tabac,
un autre sur la géométrie, deux ou trois fables et quatre épîtres[63];
c'était insuffisant pour la conquête de Paris qu'il avait rêvée.
Accordons-lui pourtant en tardive réparation que _le Dernier des
Romains_ ne dépare pas la série des pauvres tragédies qui encombrèrent
la scène française de 1790 à 1815. Inspirés du _Caton_ d'Addison et des
meilleurs souvenirs de Shakespeare, ses cinq actes sont correctement
rimés et bien conduits. Certains morceaux, comme la mort du héros
pourraient même supporter la comparaison avec _la Mort de Socrate_ de
son neveu. Tous deux, il est vrai, n'ont fait qu'interpréter Platon,
mais le rapprochement est assez curieux pour être noté[64].

[Note 63: Voir, à l'Appendice, la bibliographie des oeuvres de Lyon
Des Roys.]

[Note 64:

    L'âme est inaccessible et rien n'agit sur elle;
    Que la mort au méchant soit un objet d'horreur,
    L'homme de bien y voit l'aurore du bonheur.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mais je ne sais, mes yeux paraissent s'obscurcir,
    Mes membres fatigués semblent s'appesantir,
    Je ne puis surmonter la langueur où je tombe...
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Mes enfants, mes amis, approchez, je vous prie.
    Quoi? d'où viennent ces cris? qu'avez-vous à frémir?
    Qu'est-ce donc, mes amis, ai-je tort de mourir?
    Voulez-vous que j'attende à sortir de la vie
    Que je me sois couvert de quelqu'ignominie,
    Que j'aie abandonné le chemin de l'honneur?
    La mort n'a rien d'affreux, n'en ayez point d'horreur.
    Elle vient,... je la vois, je la sens,... je la touche...
    Elle obscurcit mes yeux,... elle glace ma bouche...
    Je finis,... je m'éteins... sans douleurs, sans effort...
    L'âme pleine d'espoir se dégage du corps.

    (_Le Dernier des Romains_, acte V, sc. I et IX.)]

       *       *       *       *       *

Hasarder des conclusions à une étude aussi brève et forcément incomplète
sur l'hérédité de Lamartine est délicat. Pourtant, dans ses grandes
lignes, elle apparaît ainsi:

Deux familles, l'une un peu rude, chez qui la carrière des armes devient
la tradition; l'autre, cultivée, affinée par quatre siècles d'étude et
qui ne connut jamais d'autre métier que celui d'écrire; mais toutes
deux provinciales et sédentaires, profondément religieuses et que les
germes matérialistes du XVIIIe siècle ont épargnées; étroitement
attachées au sol qui les a vues naître, elles y tiennent par toutes
leurs alliances; au plus haut qu'on puisse remonter, elles sont fixées
non pas dans des régions extrêmes de la France, mais au contraire dans
deux provinces presque limitrophes, soumises aux mêmes coutumes, et dont
Lyon est le centre géographique. Leur vie est simple, leurs aspirations
sont saines et n'ont d'autre objet que d'augmenter à chaque génération
le patrimoine d'honneur et de bien-être qu'elles tiennent de leurs
pères; de tout temps une vie égale et sans histoire, presque sans
efforts, comme si toutes les forces vives des deux races eussent dû
sommeiller pendant quatre siècles pour s'éveiller et s'épanouir enfin
dans leur dernier rameau.




DEUXIÈME PARTIE

LE MILIEU




CHAPITRE I

LA FAMILLE[65]


[Note 65: Sources et bibliographie de la IIº partie: _Journal
intime_ (passim).--_Archives départementales de Saône-et-Loire_, très
riches en documents sur les Lamartine pendant la Terreur.--_Césarine et
Alix, un épisode de la jeunesse de Mme de Lamartine la mère_, par le
baron Alexandre Carra de Vaux (publié dans _l'Investigateur_, journal de
l'institut historique, 1853).--_Histoire de Saint-Point_, par L. Lex
(Mâcon, 1898, in-8).--_La Jeunesse de Lamartine_, par F. Reyssié (Paris,
1892, in-16).--_La Persécution religieuse en Saône-et-Loire_ (t. IV,
arrondissement de Mâcon), par l'abbé Louis S.-M. Chaumont
(Chalon-sur-Saône, 1903, in-8).--_La Révolution dans l'ancien diocèse de
Mâcon_, par Mgr B. Rameau (Mâcon, 1900, in-8).--_Souvenirs de Mme
Delahante_ (Évreux, 1906, 2 vol. hors commerce). Les souvenirs de Mme
Delahante, qui dans sa jeunesse habita longtemps Mâcon et fut très liée
avec les Lamartine, ont été publiés par sa petite-fille Mme de Blic.
Ils contiennent de nombreux et curieux détails nouveaux sur la vie
familiale du poète, ainsi qu'une trentaine de lettres inédites de divers
membres de sa famille.

Toutes les références aux oeuvres de Lamartine sont faites d'après
l'édition de l'auteur; c'est la dernière parue de son vivant et la plus
complète (Paris, 1860-66, 41 vol. gr. in-8).--Pour les publications
posthumes, d'après les éditions originales: _Mémoires inédits_ (Paris,
1870, in-8); _Manuscrits de ma mère_ (_id_., 1871, in-8); _Souvenirs et
Portraits_ (_id_., 1871-72, 3 vol. in-18): _Correspondance_ (_id_.,
1873-75, 6 vol. in-8).]

À la naissance de Lamartine, sa famille se composait de
Louis-François--alors âgé de quatre-vingts ans,--de sa femme et de leurs
six enfants: trois fils et trois filles. Si l'on en excepte les
grands-parents qu'il connaîtra à peine, tous les autres joueront dans sa
jeunesse un rôle trop important pour ne pas préciser un peu leurs
figures très effacées aujourd'hui.

L'aîné des fils, François-Louis, était, on l'a vu, d'une santé précaire.
C'était un grand homme un peu voûté, au teint pâle, au regard noir, à
l'abord austère. Extrêmement maniaque dans ses habitudes et son hygiène,
il trouvera moyen de prolonger jusqu'à près de quatre-vingts ans une
existence que les médecins avaient condamnée dès l'enfance. «Il avait
été toute sa vie faible et délicat, dira de lui sa belle-soeur, mais on
était accoutumé à le voir ainsi.»

Ce que son neveu a écrit de lui paraît très exact; on sent que le poète
avait, comme il l'a dit, son image «bien gravée dans la tête». C'est que
leurs deux natures étaient peu faites pour s'entendre. Dans le journal
de sa soeur il apparaît comme un vieillard énergique mais redoutable,
despotique, rigide, aigri par ses infirmités et sa vie manquée: «Toute
sa vie, écrira Mme de Lamartine au lendemain de la mort de son
beau-frère, il avait conservé l'influence d'un chef de famille, et rien
ne s'était jamais décidé dans la mienne que par lui ou d'après lui;
souvent cet empire avait contrarié nos vues et m'avait causé des peines
sensibles». Ceci confirme entièrement ce que Lamartine a écrit dans les
_Confidences_.

Lorsqu'il lui fallut à vingt-cinq ans renoncer à la carrière militaire
et à l'espoir de fonder à son tour une famille, François-Louis se
confina entièrement dans le monde de la pensée, afin d'occuper un peu
son activité. Esprit méthodique et précis, les sciences eurent ses
préférences: les mathématiques furent pour lui un véritable délassement,
et il faut voir là l'origine de tous les froissements que nous
constaterons plus tard entre l'oncle et le neveu.

La liste de ses oeuvres en dit long; l'Académie de Mâcon, dont il fut dès
1806 un des membres les plus assidus, a recueilli dans ses bulletins
annuels une cinquantaine de mémoires sur les sciences et l'agriculture
dont il est l'auteur. On y remarque un _Examen du gleuco-oenomètre_, une
_Dissertation sur une substance résineuse trouvée à Louhans_, un _Traité
de l'oryctologie du Mâconnais_, dont le manuscrit subsiste encore à la
bibliothèque de Mâcon, et d'importantes et minutieuses _Recherches sur
les causes qui modifient ou altèrent la cohésion entre les parties de
quelques substances_, sans compter d'innombrables communications sur la
viticulture et l'élevage.

À sa mort, le _Journal de Saône-et-Loire_ publia un long article
nécrologique auquel il est permis d'accorder quelque valeur, puisque
nous savons qu'il ne fut pas inspiré par sa famille[66], et dont le
fragment suivant nous donne un portrait assez vivant de celui que
Lamartine appelait «l'oncle terrible»:

«Animé d'un zèle ardent pour l'étude, M. de Lamartine s'était consacré
dès sa jeunesse au culte des sciences et des lettres, mais il avait
montré une prédilection particulière pour les sciences naturelles et les
mathématiques. Uni par les liens de l'amitié et d'une estime mutuelle
avec le savant abbé de Sigorgne[67], en relations avec plusieurs autres
hommes célèbres de son temps, il trouva ses plus chères délices à
parcourir le vaste champ du découvertes que lui présentait la science.

[Note 66: Journal de Saône-et-Loire du 4 mai 1827. Cet article,
rédigé par Alexis Mottin, secrétaire perpétuel de l'Académie de Mâcon,
ne satisfit qu'à moitié Pierre de Lamartine qui y répondit par la lettre
suivante, insérée dans le numéro du 7 mai:

«Monsieur, je commence par rendre grâce à l'estimable auteur de
l'article nécrologique inséré dans votre précédent numéro. Je serai
désespéré que ma juste réclamation put l'affliger, mais je crois le
devoir à la mémoire de mon frère. Sans doute, si votre journal n'était
lu qu'à Mâcon, où M. de Lamartine était si parfaitement connu, il eût
été peut-être superflu de dire un mot sur ses sentiments religieux: nul
ne peut les y mettre en doute. Mais comme la sphère de votre estimable
journal ne se borne pas à cette ville, je désire que partout où elle
s'étend on sache que mon frère mettait fort au-dessus de toutes les
connaissances humaines celle de la religion, et que, jusqu'au dernier
instant de sa vie, il en a constamment rempli les devoirs avec zèle et
la plus sincère conviction.--LAMARTINE.»]

[Note 67: Pierre Sigorgne (1719-1809), vicaire général de Mâcon,
puis archidiacre et doyen du chapitre de Saint-Vincent, auteur de
plusieurs volumes de philosophie. On a de lui: _Institutions
newtonniennes_ (1747); _Lettres écrites de la plaine_ (1765), où il
réfute les _Lettres de la montagne_ de Rousseau; _Institutions
leibnitziennes_ (1768); _le Philosophe chrétien_ (1776), etc.

Cf. Abbé Rameau, _Notice sur l'abbé Sigorgne_ (Mâcon, 1895, in-8).]

«Doué d'une imagination vive, brillante, et de cette fermeté de
caractère qui triomphe des difficultés, aidé d'une mémoire facile qui
lui rendait toujours présentes les connaissances solides qu'il avait
acquises, il ne lui eut fallu qu'un peu moins de modestie pour se faire
un nom très recommandable parmi les savants. Mais, loin de faire parade
de son savoir, il le faisait servir à donner plus de charme à sa
conversation, vive, piquante, et constamment assaisonnée de cette douce
urbanité qui donne à la société tant de charmes.

«Sujet fidèle et attaché sincèrement au bien de son pays, on l'a vu,
pendant le cours des troubles civils qui ont désolé notre patrie,
toujours dévoué à la cause de la légitimité et de ne pas perdre de vue
un seul instant les principes sur lesquels reposent l'ordre social et la
prospérité de la France.»

Ainsi lorsque après un romantique parallèle de leurs deux caractères,
Lamartine s'écriait: «Comment unir ce nombre et cette flamme[68]», il
n'exagérait pas les contrastes de ces natures dissemblables qui ne
parvinrent jamais à trouver un terrain d'entente.

[Note 68: _Nouv. Confidences_, p. 455. Le portrait de l'oncle
terrible occupe les pages 447-457 (T. 29).]

À toutes ses qualités de méthode il joignait celle d'être un homme
d'affaires entendu, comme le furent tous les Lamartine, sauf toutefois
le dernier du nom qui sur ce point se trouvait desservi par son
imagination. Le souci de son bien s'affirme dans les moindres lettres
que nous ayons rencontrées de lui: très processif, il n'hésitait pas,
dès qu'il croyait y avoir quelque intérêt, à soutenir ses revendications
par de longs _factums_ écrits avec amour.

Sa correspondance avec ses vignerons est curieuse à feuilleter: une fois
de plus, elle confirme son esprit précis et méticuleux.

Lamartine ne l'aimait pas et cette antipathie se manifesta chaque fois
qu'il avait à parler de lui. Cet oncle fut l'épouvantail de sa jeunesse,
celui à qui, bien plus qu'au père toujours indulgent, il fallait cacher
les fredaines, les menues dettes et les aventures: intransigeant, sévère
et glacé, presque sans tendresse, il ne tolérait pas autour de lui la
moindre infraction aux principes dans lesquels il avait été élevé et
qu'il prétendait immuables.

La plupart du temps il contrecarrait opiniâtrement et avec sa méthode
habituelle les beaux projets de son neveu dont il voulait ainsi
maîtriser la débordante imagination; aux rêves vagues mais fiévreux
d'étude et de littérature il opposera froidement les sciences qui, selon
lui, donneront quelque maturité à ce cerveau vagabond.

Pour comprendre cette domination qu'il imposera jusqu'à sa mort, il ne
faut pas oublier la situation particulière du jeune homme dans ce milieu
imbu des traditions du sévère XVIIIe siècle: l'oncle ne verra en lui
que l'unique héritier du nom et de la fortune et voudra, avant tout, le
mûrir pour en faire le chef de famille avisé et prudent que chacun de
ses ancêtres avait été avant lui. Tout le malentendu naîtra de là.

Dans le portrait de son oncle, Lamartine a pourtant commis une erreur
lorsqu'il touche à ses idées politiques[69]; mais est-elle involontaire?
Les _Confidences_ furent écrites, on le sait, en pleine activité
républicaine, à une époque où le chef de l'opposition n'était peut-être
pas fâché de se découvrir des origines libérales.

[Note 69: Bien qu'inexactes, les idées politiques que Lamartine a
prêtées à son oncle sont curieuses, parce qu'elles correspondent très
exactement à son propre programme sous les dernières années de la
monarchie de Juillet.]

La vérité est que, dès le début de la Révolution, François-Louis, que
son neveu nous a montré condisciple et ami de Lafayette, n'eut même pas
ce républicanisme de la première heure que connurent tant de
gentilshommes séduits pas les idées nouvelles. Alors que dans une minute
d'enthousiasme son frère Pierre signait avec le comte de Montrevel, le
grand bailli d'épée Desbois, le marquis de Sainte-Huruge et d'autres
seigneurs du Mâconnais la solennelle renonciation aux privilèges
nobiliaires, lui, plus froid et plus raisonné, ne fut pas entraîné par
l'imagination et la fièvre de l'époque. La gravité de la situation lui
apparut entière et dès le premier jour il en envisagea les suites.
Aussi, en mars 1789, au moment des émeutes qui accompagnèrent à Mâcon
l'élection des députés aux États généraux, on le vit avec MM. de
Chaintré, de Bordes, de Pierreclau et de Drée, défendre les intérêts de
sa caste à l'Assemblée des trois ordres du bailliage et réclamer même la
destitution du maire qui soutenait le Tiers, ce qui leur valut à tous
d'être fort malmenés par la foule à l'issue de la réunion[70].

[Note 70: Cf. Demaizières, Un incident populaire à Mâcon en 1789
(_Ann. de l'Académie de Mâcon_, IIe siècle série, t. XI).]

En 1792 enfin, lorsqu'il sentit l'orage prêt d'éclater, il se hâta
d'émigrer; pour un temps très court, il est vrai, car trois mois plus
tard il était de retour et se constituait prisonnier ne voulant sans
doute pas abandonner son père et ses frères que sa fuite avait fait
arrêter.

Par la suite, la Terreur et l'Empire l'abattirent sans le convaincre et
jusqu'au bout il demeura fidèle à la légitimité. Lamartine a raconté
qu'en 1805, lors du passage de Napoléon à Mâcon, celui-ci aurait fait
appeler François-Louis pour lui offrir un siège de sénateur; mais Mme
de Lamartine n'a rien noté de tel dans son journal où ce séjour de
l'Empereur est pourtant longuement rapporté, ce qu'elle n'eût pas manqué
de faire si l'entrevue avait eu lieu.

À soixante dix-sept ans, une fluxion de poitrine emporta François-Louis
en quelques jours. Sa mort fit un véritable vide dans la petite société
mâconnaise qui l'aimait et le respectait pour la droiture de sa vie et
son érudition «presque universelle», dira sa belle-soeur; il laissait à
tous le souvenir d'une intelligence remarquable et d'un causeur parfait,
à qui l'on pardonnait son abord un peu farouche en mémoire d'une vie
prématurément brisée. Il mourut à Montceau le 25 avril 1827, et par son
testament il instituait comme ses légataires universels, sa nièce aînée
Cécile, devenue Mme de Cessia, et son neveu Alphonse dont les
triomphes poétiques et surtout les fonctions d'attaché d'ambassade qu'il
occupait alors avaient fini par lui rendre confiance. Celui-ci,
pourtant, ne se jugea pas satisfait, et fut même blessé par une clause
de ces dernières volontés pourtant toutes en sa faveur; le 20 juin, il
écrivait à l'abbé Dumont, son ami: «Le testament de mon oncle n'est pas
sa plus belle oeuvre, mais j'aime toujours à croire qu'elle n'a pas été
faite à mauvaise intention. Si je n'avais qu'un neveu, seul chef
survivant de ma famille, et qu'il ne déshonorât pas mon nom, je lui
ferais l'honneur de le nommer au moins mon héritier universel à ses
risques et périls. Trop penser nuit, les grandes routes sont les plus
droites[71]». Ce fut là toute l'oraison funèbre qu'il prononça sur la
tombe de cet oncle qu'il s'imaginait, sincèrement, avoir opprimé sa
jeunesse.

[Note 71: Cf. _Corresp._, III, p. 41. Voici d'autre part une lettre
de Pierre de Lamartine à son fils où nous trouvons quelques détails sur
cette succession:

     «Maçon, le 1er mai 1827.

     «Voilà, mon cher ami, une malheureuse circonstance qui me fait
     encore plus regretter que tu ne sois pas ici où ta présence serait
     d'une grande utilité. Mon pauvre frère n'est plus; il a succombé,
     dimanche à onze heures du matin, à cette maudite fièvre catharale.
     Tu sens tout ce que nous avons eu tous à souffrir dans ce malheur.
     Mlle de Lamartine l'a pourtant supporté avec tout le calme de sa
     grande piété.

     «Voici les principales dispositions de son testament par lequel il
     a fait cesser l'indivision qui était dans leur bien. Mlle de
     Lamartine garde Montceau et les Mélards, elle a tout le mobilier
     quelconque, argent, denrées, sans aucun frais de sa part, pas même
     ceux du fisc dont ses héritiers sont chargés. C'est Cécile et toi
     qui l'êtes, pour égale part et portion, de Champagne, Saint-Pierre
     et Saint-Oyen en rapportant ce que vous avez eu par contrat de
     mariage. La bibliothèque est à toi par principal et voici en quoi
     consistera l'actif de la succession:

     À présent Champagne estimé à peu près...  160000 francs.
               Saint-Oyen         environ....   80000  ----

     Après la mort de ma soeur, trois inscriptions
     de mille francs chacune, valant.......     60000  ----
                                                ------
                                               300000 francs.

     «Mon frère a fait bon marché à Mlle de Lamartine, en faisant son
     partage, mais il y assujétit ses héritiers par son testament.
     L'argent, les vins, le mobilier sont très considérables; je pense
     que ma soeur aura dix-sept ou dix-huit mille livres de rente.»
     (_Lettre inédite_ provenant des archives de Saint-Point.)

Comme on peut s'en rendre compte, Pierre de Lamartine était donc du même
avis que son fils touchant le testament de François-Louis.

Une lettre du 5 juillet, toujours du chevalier au poète, nous apprend
que, sur la tombe de François-Louis de Lamartine, on fit graver un vers
de son neveu choisi par Mme de Lamartine:

«La mort m'a tout ravi, la mort doit tout me rendre», extrait de la
_Méditation_: la Semaine sainte à la Roche-Guyon.]

Le cadet, l'abbé de Lamartine, était son vivant contraste. À dix-sept
ans il était entré dans les ordres, un peu contre son gré, assure sa
belle-soeur. Bientôt il prit goût pourtant à cette vie facile et sans
soucis graves; cinq années de dures épreuves qu'il eut à subir de 1792 à
1797, lui donnèrent une souriante philosophie. En sage qu'il était, il
se réfugia aussitôt dans sa belle retraite de Montculot, où il vécut
paisiblement et loin des siens, parmi la nature qu'il aimait. Il demeura
là jusqu'à sa mort avec une vieille intendante, travaillant en silence à
de longs mémoires sur la théologie et la philosophie qui ne virent
jamais le jour.

Dans sa vieillesse, il aimait à voir sa solitude animée par les vingt
ans et la vivacité de son neveu, qu'il accueillit toujours avec bonté;
Lamartine l'adorait, et chaque fois qu'il avait quelque dette à éteindre
ou une petite fredaine à faire oublier, c'était à lui qu'il venait
s'adresser. Montculot fut le refuge, «la Thébaïde», comme il l'appelait,
de son adolescence. Il y fuyait l'oncle de Montceau et la contrainte de
Milly; c'était la transition habituelle entre les plaisirs de Paris et
la tristesse de sa campagne, et il y trouvait la paix et le
recueillement sous les deux formes qu'il aimait le mieux: la nature et
les livres; l'abbé avait réuni une admirable et riche bibliothèque où le
neveu pouvait puiser sans contrôle, ce qui n'allait pas sans le changer
un peu des habitudes de Mâcon et de Milly où sa mère se montrait très
sévère. Lamartine, en mémoire des heures libres qu'il passa près de
lui, en a laissé un portrait charmant: il aimait la bonhomie souriante
de l'aimable vieillard demeuré toujours un peu frondeur, ce qui faisait
dire ingénument à sa belle soeur: «L'abbé est très mal! pourvu, mon Dieu,
qu'il pense à se confesser!» Une vieillesse accablée de cruelles
infirmités n'altéra en rien sa belle humeur; frappé le 10 septembre 1817
d'une attaque d'apoplexie qui lui paralysa un bras et une jambe, il
mourut à Montculot le 8 avril 1826, en brave homme qu'il avait toujours
été, laissant sa fortune à son neveu préféré. Seul de tous les
Lamartine, il avait compris la nature inquiète de l'adolescent et deviné
l'immense travail de ce jeune cerveau.

       *       *       *       *       *

Quant aux trois tantes, elles jouèrent un rôle assez effacé dans
l'existence du poète. L'aînée, Sophie, connue dans la famille sous le
nom de Mlle de Montceau, demeura toute sa vie faible d'esprit et
vécut à Milly des jours sans histoire entre son frère et sa belle-soeur:
«Je dois la regarder comme mon sixième enfant», dira d'elle Mme de
Lamartine, qui fit preuve à son égard d'un patient dévouement. La
cadette, Suzanne, Mme du Villard, habitait la petite propriété de
Péroné. Dans sa jeunesse elle avait été élevée au chapitre de Salles et
en avait gardé le titre de chanoinesse-comtesse. C'est là que la
Révolution vint la surprendre pour la relever malgré elle de ses voeux.
Son coeur était inépuisable, comme sa bourse, et bien souvent on la verra
venir à l'aide du prodigue neveu. D'après Mme de Lamartine qui lui
avait voué une profonde reconnaissance d'avoir facilité jadis son
mariage, elle était de bon conseil, très bonne et très pieuse, mais
d'une nature assez difficile. Pour Lamartine, qu'elle tira souvent un
peu vivement de ses rêveries, elle avait un caractère «plus impétueux
qu'une bourrasque». La dernière, Charlotte, Mlle de Lamartine, avait
uni sa vie à celle de son frère aîné; c'était une pâle et mystique
créature, qu'un amour malheureux avait attristée pour toujours. L'hiver,
on se réunissait à Mâcon dans son vieux salon démodé, avec quelques
parents et voisins; c'étaient ces fameuses soirées où Lamartine avouait
plus tard avoir failli périr d'ennui et qui, selon son énergique
expression, «auraient fait croupir l'eau même des cascades des Alpes».
Les trois vieilles filles moururent, Sophie en 1819, Charlotte en 1823,
Mme du Villard en 1842, celle-ci n'ayant jamais pardonné à son neveu
la politique d'opposition qu'il menait contre les d'Orléans à qui,
disait-elle, leur famille devait tant.

       *       *       *       *       *

Le plus jeune des fils de Louis-François était Pierre Lamartine, le
chevalier de Pratz. On lui avait donné ce titre dans sa jeunesse, pour
le distinguer de son frère aîné et, à Mâcon, il n'était guère connu que
sous le nom de M. de Pratz. De là l'erreur si commune que le nom
véritable du poète était de Pratz et non de Lamartine.

Nous sommes malheureusement très peu renseignés sur lui. À travers même
le journal de sa femme qui l'adore, il apparaît presque au second plan,
se reposant sur elle de tous les soins du ménage et des tracas
quotidiens, heureux, semble-t-il, d'avoir abdiqué entre les mains de son
frère ses droits de chef de famille avec leurs responsabilités. Dans les
_Confidences_, son fils en a parlé de façon respectueuse mais quelque
peu vague; le portrait, d'allure militaire, est joliment campé, mais
n'est pas tout à fait d'accord avec ce que nous savons de lui. Ce qu'il
en a dit de plus juste est qu'il fut «le modèle parfait du gentilhomme
de province, père de famille, chasseur, cultivateur». De même, quelqu'un
qui l'a beaucoup connu, écrit qu'il était «le type parfait de l'ancien
gentilhomme; très aimé de sa femme, qui le craignait un peu; il lui
survécut et la regretta jusqu'à son dernier jour[72]».

[Note 72: Mme Delahante.]

Comme il était extrêmement aimé et respecté dans la région pour sa
droiture, on avait voulu souvent le diriger vers la politique, mais il
s'en gardait, paraît-il, comme de la source de tous les maux. Il
consentit seulement à accepter un siège de conseiller général, qu'il
occupa de 1803 à 1813. Pour le reste, ses scrupules monarchistes ne lui
permirent jamais de passer outre, et sa femme a rapporté à ce sujet
l'anecdote suivante qui date de 1809.

Vivant-Denon, l'orientaliste qui avait suivi Bonaparte en Égypte, se
trouvait alors à Mâcon où il présidait le collège électoral. Il était
lié avec François-Louis et, au cours d'une visite qu'il lui fit, il
rencontra le chevalier de Pratz. «Il traita mon mari avec beaucoup de
distinction, ajoute Mme de Lamartine; il en a fait le premier
scrutateur et, s'il avait voulu, l'aurait sûrement fait nommer
législateur. Mais il craint, s'il accepte cette place, de se trouver
dans des circonstances délicates où la conscience et la fortune ne
pourraient peut-être pas s'accorder. Il aime mieux ne pas s'exposer à
cette tentation, ce qui est assurément très sage.»

Jusqu'à trente-huit ans, il avait servi dans l'armée; après son mariage,
il se retira à Milly dont il ne bougea plus jusqu'à sa mort, si ce n'est
à partir de 1805 pour aller passer l'hiver à Mâcon. C'était un bel
homme, robuste et sain, qui ne dérogea pas à cette étonnante vitalité
des Lamartine puisqu'il mourut presque centenaire. Bourru d'apparence,
il alliait des manières un peu rudes à une grande simplicité et à un
coeur excellent. Fixé à la campagne d'abord par nécessité, il finit par
s'y trouver bien et perdit vite le goût des villes; pour lui faire
acheter une maison à Mâcon, sa femme fut même obligée de plaider la
cause de leurs filles qui, devenues grandes, avaient besoin d'une
éducation moins villageoise. Jamais, on ne put vaincre dans sa famille
cette horreur des cités bruyantes; de 1792 à 1844, date de sa mort, il
ne consentit qu'une fois à s'arracher à sa chère solitude pour aller en
1814 présenter à Louis XVIII les hommages de la ville et poursuivre avec
opiniâtreté la croix de Saint-Louis, unique ambition de cette âme fidèle
aux Bourbons. Après quoi, satisfait, il rentra à Milly sans vouloir
jamais retourner à Paris par la suite, même au plus fort des triomphes
poétiques et politiques de son fils.

Au fond, il aimait la vie simple, la campagne et ses plaisirs, chasse,
pêche, cheval, se levait et se couchait tôt, lisait peu. Son seul souci
fut l'entretien et l'embellissement de ses vignes, il courait lui-même
les marchés vendre son vin et ses récoltes et choisir soigneusement ses
bestiaux. Pour le reste, il s'en remettait entièrement à sa femme et à
son frère, surtout en ce qui concernait son fils dont l'âme tourmentée
et insatisfaite lui échappait complètement. On chercherait en vain
quelle influence il put avoir sur les destinées et l'éducation du poète.
Volontairement, il se tint toujours à l'écart, se contenta d'approuver
les décisions du chef de famille, lassé, surtout après 1810, de cette
détresse morale et de cette nature hésitante qui cadrait si mal avec son
propre tempérament et dont il ne comprendra que beaucoup plus tard les
mobiles secrets. Mais la mère sera là pour atténuer les froissements
entre ces deux caractères si différents.




CHAPITRE II

LA MÈRE


En oubliant l'image que Lamartine a tracée de sa mère et en ne
l'étudiant qu'à travers son journal, ses lettres et les témoignages de
ceux qui l'ont connue, on peut arriver à préciser cette figure que le
poète, dans son pieux amour, s'est appliqué à idéaliser et à rendre
presque immatérielle.

Mme de Lamartine fut une femme simple, bonne, aimante, et
profondément religieuse; sa vie se sépare en quatre périodes inégalement
remplies de joies et de douleurs. La première s'étend de sa jeunesse à
son mariage; la seconde de son mariage à la majorité de son fils; la
troisième de 1811 aux _Méditations_; la dernière de 1820 à sa mort
survenue en 1829. Ainsi, chacune de ces étapes est liée à quelque grand
événement de la vie de son fils: c'est que son premier-né demeura
toujours le plus aimé; elle le voyait différent des autres et réservait
pour lui le meilleur de sa tendresse.

Elle était née à Lyon le 8 novembre 1770, et sa première enfance avait
été confiée à sa grand'mère paternelle, car son père, en incessantes
tournées d'inspections, et sa mère, retenue au Palais-Royal par ses
fonctions, n'habitèrent Lyon qu'à de rares intervalles. À dix ans,
Mme Des Roys la garda quelque temps près d'elle à Paris où la petite
Alix devint la compagne de jeux du futur Louis-Philippe; puis quatre ans
plus tard, redoutant qu'elle fût trop mêlée au monde de la cour, elle
obtint du duc d'Orléans des lettres d'admission pour elle au chapitre
noble de Saint-Martin de Salles, en Beaujolais, où sa fille aînée,
Césarine, se trouvait déjà. Salles, situé à quelques kilomètres de
Villefranche-sur-Saône, fut primitivement un prieuré dépendant de
l'abbaye de Cluny. À la fin du XIIIe siècle des Bénédictins s'y
installèrent, et en 1782 le prieuré fut, par lettres royales, déclaré
chapitre noble, c'est-à-dire que, pour y être admises, les religieuses
devaient faire preuves d'au moins quatre quartiers du côté maternel et
de six du côté paternel.

Lorsque Mlle Des Roys entra à Salles, le couvent était devenu une de
ces institutions mi-mondaines, mi-religieuses de l'ancien régime, où les
jeunes filles achevaient leur éducation. La vie qu'on y menait n'avait
rien d'austère, puisque chaque élève y possédait une petite habitation
et un jardinet qu'elle partageait avec une «mère». D'ailleurs Alix Des
Roys, qui demeura à Salles de 1784 à 1789, venait chaque année passer
deux mois à Paris avec ses parents.

Il nous reste deux portraits d'elle pendant ce séjour au couvent. L'un
est une miniature qui la représente dans l'austère vêtement noir des
chanoinesses-comtesses, avec la fanchon de soie noire, la guimpe de
broderie blanche et la croix d'émail épinglée au corsage[73]. Les
cheveux sont d'un blond cendré, les yeux noirs, la bouche fine, le
menton un peu gros, et toute l'expression du visage reflète une
indicible et inquiétante mélancolie. L'on songe alors à ce joli passage
de son journal écrit trente ans plus tard, un jour où, conduisant son
fils à Lyon, elle passa devant l'ancien couvent de sa jeunesse:

     J'éprouvais encore de douces émotions, dit-elle, en revoyant ce
     charmant Beaujolais où j'ai passé une jeunesse si heureuse; mille
     souvenirs se succédaient rapidement dans ma tête ou plutôt dans mon
     coeur, car c'est là que presque tous les moments de ce temps sont
     gravés. Je me voyais, de quinze à vingt ans, simple, jolie,
     fraîche, plaisant à tout le monde...

[Note 73: Ce portrait, que M. Reyssié a cru perdu, appartient
aujourd'hui à Mme Frédéric de Parseval, arrière-petite-fille de
Mme de Lamartine. Le poète, qui en a fait une description assez
fidèle dans les _Confidences_, l'avait fait mouler en couvercle sur une
petite boîte d'argent.]

L'autre portrait est une longue épître en vers du chevalier de Bonnard,
poète du duc de Chartres, et qui précéda Mme de Genlis comme
gouverneur des enfants d'Orléans; elle fut adressée à Mme Des Roys,
dont il fréquentait le petit cercle et qu'il avait connue chez Buffon,
pour célébrer la grâce et les mérites de ses deux chanoinesses. Comme
tous les vers de Bonnard, ceux-ci sont médiocres, mais ils valent d'être
cités pour la spirituelle et vivante image qu'ils donnent de la jeune
fille à quinze ans:

    Quant à notre autre chanoinesse
    Que nous nommons Madame Alix,
    Elle a sans doute aussi son prix.
    Mais quoiqu'elle entende la messe
    Et chante l'office assez bien,
    Qu'elle soit de discret maintien
    Et même qu'elle aille à confesse,
    Ô mère! tenez pour certain
    Qu'elle a le goût un peu mondain.
    À quinze ans elle était jolie,
    Et spirituelle et polie,
    S'exprimait avec agrément
    Quoiqu'un peu trop rapidement;
    Était tout yeux et tout oreille,
    Remarquait, citait à merveille,
    Marchait, dansait légèrement,
    Aimait la bonne compagnie,
    La musique, la comédie,
    Soutenait, par le clavecin,
    Un son de voix très argentin,
    Jugeait les Beaulard, les Bertin,
    Connaissait les moindres nuances
    Et l'effet et les différences
    Des poufs, des chapeaux de satin;
    ...D'où je conclus, à juste titre,
    Qu'elle quittera son chapitre
    Tôt ou tard, pour prendre un époux,
    Beau, jeune, riche, aimable et doux[74].

[Note 74: Ces vers du chevalier de Bonnard ne figurent dans aucune
édition de ses oeuvres. Ils sont cités d'après _l'Investigateur_ de 1853,
où la pièce a paru en entier.]

Le portrait est enjoué et on le sent fidèle; pourtant, il ne faudrait
pas le prendre à la lettre et l'on peut se défier de l'esprit
superficiel du chevalier de Bonnard qui ne pouvait juger la jeune fille
que sur l'apparence de la vie brillante menée au Palais-Royal. D'après
lui, elle était un peu coquette et très mondaine: coquette, c'était une
des exigences de son âge; sans doute aussi aimait-elle le monde; toute
sa vie même elle le regrettera et le confessera souvent dans son journal
au retour des petits bals où elle menait ses filles; Mme Delahante
nous apprend aussi que «Mme de Prat tout en aimant le monde
secrètement, vivait très sédentaire, craignant ses belles-soeurs et son
beau-frère qui, étant âgés et sévères, avaient conservé toutes les idées
d'étiquette du siècle passé». Ceci semble donc acquis, de même que les
talents prêtés par Bonnard à Mlle Des Roys.

Pour compléter cette étude de jeune fille, il reste encore à pénétrer
dans sa pensée et, là, on peut voir qu'à toutes ses qualités extérieures
elle joignait un esprit déjà singulièrement mûri et réfléchi. Dès l'âge
de quinze ans, elle avait pris l'habitude de tenir un journal de sa vie;
celui que nous possédons ne commence qu'en 1801, mais un fragment de ce
premier début a été conservé précieusement par elle comme la ligne de
conduite de son existence. Intercalé dans l'un des douze petits
cahiers, il est daté de mars 1786, et voici ce qu'on y lit:

«...Il n'y a, après tout, qu'une _seule chose_ de nécessaire: il n'est
pas utile, en effet, que je me procure de la dissipation, que je prenne
du plaisir, tout cela passe et ne fait pas le bonheur. Il n'est pas
nécessaire que je plaise au monde, que je sois aimée et recherchée; tout
cela est une source de périls en tous genres, et les personnes qui se
livrent le plus au monde et que le monde lui-même fête le plus sont
souvent par la suite les plus malheureuses...»

Toute la vie de Mme de Lamartine peut se résumer par ces quelques
lignes, écrites à quinze ans; jusqu'à sa mort, ce fut une lutte
perpétuelle et inquiète contre elle-même, où elle s'efforçait de
réprimer ce qu'elle appelait «les choses inutiles», les tendances qui
lui semblaient de nature à éloigner le but qu'elle s'était de tout temps
fixé: la simplicité et la vérité.

       *       *       *       *       *

Tel était l'état d'âme de la jeune fille au moment où elle abordait le
mariage que lui avait prédit malicieusement Bonnard. On en connaît
l'histoire romanesque.

À Salles, elle s'était liée avec Suzanne de Lamartine, comme elle
pensionnaire du couvent. Le chevalier de Pratz qui, de Montceau ou de
Mâcon, venait souvent voir sa soeur pendant ses congés, connut ainsi
Mlle Des Roys, car le règlement n'interdisait pas les visites. Tous
deux se plurent et le chevalier que l'on songeait à marier sollicita
l'autorisation de sa famille. Le père, tout d'abord refusa, trouvant la
dot insuffisante. Mais il avait compté sans le hasard et la persévérance
des jeunes gens. Le 6 octobre 1789, jour où les Parisiens ramenèrent la
famille royale dans sa capitale, Mme Des Roys et sa fille se
trouvaient à Chatou. Devant la foule ameutée, et les nouvelles qui leur
parvinrent, les deux femmes prises de peur renoncèrent à regagner Paris
et se décidèrent à rentrer à Lyon. En cours de route elles furent
obligées, à la suite d'un accident de voiture que la jeune fille dut
bénir toute sa vie, de s'arrêter à Mâcon. Suzanne de Lamartine prévenue,
résolut alors d'arranger les choses qui traînaient depuis un an et
annonça à son père que Mme Des Roys était de passage et apportait des
nouvelles graves de Paris. Le moyen, pour François-Louis, de ne pas
offrir une hospitalité provisoire aux deux femmes? Elles demeurèrent
chez lui vingt-quatre heures et, à leur départ, séduit sans doute par le
charme de la jeune fille, il finit, comme dans un roman, par accorder
son consentement au mariage.

Le 4 janvier 1790 enfin, le contrat fut signé à Lyon, et l'on y voit que
les jeunes époux étaient plus riches de bonheur que d'argent: le
chevalier avait l'usufruit de Milly jusqu'à la mort de son père, et
c'était tout. Quant à Mlle Des Roys elle apportait, outre quelques
bijoux et meubles, la somme de 50 000 francs, dont 20 000 assurés par un
de ses oncles, et qui n'étaient pas encore versés en 1810 à la mort de
celui-ci. Ainsi, les revenus du jeune ménage se montaient à une douzaine
de mille francs, assez aléatoires d'ailleurs, puisqu'ils étaient
uniquement basés sur les récoltes de Milly.

Le mariage fut célébré le 7 janvier 1790; aussitôt après, la jeune femme
vint s'établir à Milly et de cette date jusqu'en 1808, elle connut une
existence très différente.

La jeune mondaine d'autrefois habite maintenant un village obscur et
sans horizon. Sa maison est petite, sa vie plus que simple, sa fortune
médiocre. Deux ans à peine après son mariage, son mari, ses beaux-frères
et ses belles-soeurs sont emprisonnés et elle reste isolée avec deux
enfants au berceau, près de ses beaux-parents. Puis, le calme rétabli et
le chevalier rendu à la liberté, elle regagne avec lui leur petite
campagne où ils s'installent définitivement.

Dès lors, elle devient entièrement la mère. Ses parents sont loin, les
uns fidèlement attachés à la fortune des d'Orléans qu'ils accompagnent
en exil, les autres réfugiés en Angleterre où ils végètent. Elle vivra
seule à Milly, presque sans nouvelles d'eux. Son unique occupation va
devenir l'éducation de ses enfants.

C'est dans ce rôle, surtout, qu'il est attachant de la suivre. De 1800 à
1808, son journal reflète profondément ses détresses, ses défaillances
morales, et une analyse aiguë d'elle-même qu'elle pousse à un degré
incroyable. Chaque soir, elle se scrute impitoyablement, examine et
résume sa vie quotidienne, les soucis de la journée, et en tire un
enseignement pour l'avenir, sans pouvoir toutefois être jamais
satisfaite de ses actes qu'elle trouve perpétuellement imparfaits et
au-dessous de sa tâche. Chez elle, les accalmies sont rares et, même
dans les périodes d'apaisement et d'équilibre, elle les environne
toujours de l'inquiète restriction qu'elle est trop heureuse et ne
mérite pas son bonheur.

       *       *       *       *       *

À partir de 1810 sa vie change encore et commence alors pour elle une
époque d'amertumes, de tristesses et de découragements encore plus
profonds. Ses enfants la préoccupent: ses quatre filles, d'abord,
qu'elle mariera toutes à leur temps et heureusement, mais surtout ce
fils, son préféré, dont l'oisiveté, dit-elle, la «tue». L'existence vide
qu'il traîne de Mâcon à Paris, sa fièvre, sa sensibilité, qu'il tient
d'elle au fond, sont autant de tortures pour ce coeur de mère qui ne
demande qu'à être fière de son fils. Son orgueil maternel souffre de
voir la vie de son enfant lui échapper, et elle pleure de n'être plus
comme autrefois sa confidente, elle qui jadis écrivait à propos de lui:
«La chose la plus importante dans l'éducation est d'inspirer une grande
confiance à ses enfants et il faut pour cela les écouter toujours avec
attention et l'air de l'intérêt, quelle que soit la chose dont ils
veulent vous entretenir, parce qu'alors ils prennent l'habitude de vous
parler de tout ce qui les occupe».

Aujourd'hui, il faut deviner plutôt qu'apprendre de lui, les pensées qui
le hantent; il faut aussi brûler en cachette ses mauvais livres, ses
mauvais vers, qui rappellent le malheureux frère qui s'est perdu ainsi,
voir grossir ses dettes qu'elle essaye d'éteindre en réduisant ses
humbles dépenses. Car trop souvent elle sera forcée d'avoir recours à
l'oncle et aux tantes qui la trouveront faible et le lui diront
durement. Toutes les petites ruses qu'il mettra en oeuvre pour lui cacher
ses fredaines et ses aventures l'accableront sans lasser sa tendresse.
«Il me tourmente bien par son caractère inquiet, dira-t-elle un jour,
mais je tâche de le ramener tout doucement; je supporte, c'est ma tâche
actuelle.»

Malgré tout, sa bonté pour lui demeurera inépuisable, comme sa patience.
En 1811, à la suite d'une amourette dont il s'exagéra la valeur, les
Lamartine furent obligés de le faire voyager; il se trouva un jour sans
ressources à Livourne, ayant mangé en un mois ce qu'on lui avait donné
pour six. Les oncles et les tantes qui ont déjà ouvert leur bourse,
restent sourds, cette fois, aux lettres suppliantes, et décident le
retour. Mais il est si heureux là-bas! ses lettres sont si joyeuses et
si tendres! «Il serait trop cruel, écrit-elle alors, de ne pas le
laisser aller jusqu'à Rome dont il est si près», et elle lui envoie de
quoi continuer son voyage.

Mme Delahante, enfant à cette époque, mais qui quarante ans plus tard
ne pouvait rappeler son souvenir sans émotion, nous a laissé d'elle une
image très simple et très émouvante:

«Mme de Prat, âgée de quarante-cinq ans, n'avait jamais été d'une
beauté remarquable, mais le charme qui était en elle tenait à une grande
distinction et à une expression très fine, très spirituelle, en même
temps que très douce et d'une bonté parfaite. Pour faire le portrait de
sa figure il faudrait, avant tout, faire le portrait de son âme, car
c'était de l'âme que venait chez elle le charme extérieur. Je crois que
toutes les vertus solides et les qualités aimables étaient réunies en
cette charmante femme; elle était pieuse comme un ange et d'une piété
indulgente et éclairée qui vous gagnait.

«Elle était sans cesse occupée des pauvres, et elle les visitait soit à
Mâcon, soit à Milly. Son zèle ne connaissait pas de bornes, et, quand
l'argent lui manquait (ce qui lui arrivait parfois, car sa fortune était
plus que médiocre, et sa famille très nombreuse), elle cherchait à le
remplacer par de douces paroles, de bons soins et de bons conseils.

«Elle élevait elle-même ses cinq filles, elle s'occupait extrêmement de
son mari et de son ménage, elle aimait beaucoup le monde, ou plutôt la
société; elle était aimable pour tous, et quoiqu'elle ne pût recevoir
qu'avec la plus extrême simplicité, elle fut toujours à la tête de la
société de Mâcon et y exerça une influence qui ne fut pas entièrement
remplacée.

«Son esprit était à la fois fin et élevé et quoiqu'elle eût passé sa vie
à Mâcon, entourée de toutes les petites passions de province, elle
demeura au-dessus de tout pour la noblesse et l'extrême délicatesse de
son coeur comme par la distinction de son esprit et de ses manières. Sa
vertu, je l'ai dit, n'avait rien de sévère et je n'en veux citer qu'un
exemple: elle ne se permettait jamais la moindre médisance, et souffrait
mort et passion quand elle entendait dire la plus petite chose qui pût
blesser le prochain; elle était gaie, cependant, et ne pouvait
s'empêcher de sourire à un propos spirituel et quelque peu malin. Sa
charité et sa gaieté se livraient alors un combat qui se lisait sur sa
physionomie.

«Mme de Prat était de taille moyenne; elle était mince, sa taille
était souple, sa figure longue et un peu pâle, ses yeux très près du nez
et petits, mais vifs et doux, son nez droit et ses lèvres fort minces.
Son sourire était très gracieux. Je l'ai toujours vue mise de la même
manière: elle ne portait que des robes de taffetas puce.»

À partir de 1820 et jusqu'à sa mort, Mme de Lamartine connut d'autres
joies et d'autres chagrins: ce fut d'abord la gloire soudaine de son
fils, son mariage inespéré, qui marque la fin de cette période de
désoeuvrement dont elle souffrit tant. «Il se dit plus heureux qu'un
roi, écrira-t-elle un jour, et certes, ce n'est pas un langage auquel je
suis accoutumée de sa part.» Elle avoue aussi avoir ressenti «un grand
mouvement de vanité» en lisant dans les journaux le nom de son fils
parmi les personnages illustres de passage à Aix. Puis ce fut la
naissance de son petit-fils qui lui causa une immense joie: «On dit que
cet enfant me ressemble, dira-t-elle avec orgueil; alors, je me
l'imagine comme était son père...».

Bientôt, pourtant, les soucis et les deuils l'accablèrent de nouveau.
Son fils l'inquiétait toujours; «cette ardeur, cette inquiétude de
tête», comme elle appelle dans son simple langage la fièvre poétique qui
le dévore, ne font que la désoler. Presque coup sur coup elle eut à
pleurer la mort de deux de ses filles, Mme de Vignet et Mme de
Montherot, et celle de son petit-fils dont elle avait accueilli la
naissance avec tant de bonheur. Puis, ses deux belles-soeurs et ses deux
beaux-frères disparurent à leur tour. De plus en plus elle se sentait
isolée à Milly.

La dernière joie que connut cet admirable coeur de mère fut de paraître
au bras de son fils à l'Abbaye-au-Bois, dans les salons de Mme
Récamier où, en juillet 1829, Chateaubriand lut des fragments de son
_Moïse_; et voici ce qu'au retour elle écrivait dans son journal:

«Je suis de plus en plus fière et heureuse des admirables qualités
d'Alphonse, malgré les inquiétudes si fondées que j'ai eues sur son
compte. Sa réputation s'agrandit tous les jours, mais ce n'est pas de
son esprit que je dois le glorifier davantage, c'est de la bonne
direction qu'il lui a donnée, c'est de son excellent coeur, c'est de la
beauté de son âme qui se manifeste dans toutes les occasions.» Ainsi, ce
qui la frappa au cours de cette soirée, fut le murmure d'admiration
sympathique qui avait accueilli l'entrée de son fils, et tout le reste
lui parut secondaire:

«Il y avait beaucoup de gens célèbres que je fus bien aise de voir, et
surtout M. de Chateaubriand lui-même que je ne connaissais pas; il me
parut vieux et faible, et les ambitions de ce monde sont bien
mensongères. Sa tragédie est de peu d'intérêt. Mme Récamier a encore
de la grâce et quelques souvenirs de beauté.»

Comme par un étrange pressentiment de sa fin prochaine, les dernières
lignes qu'elle ait tracées dans son journal semblent le clore tout
naturellement. Le 22 octobre 1829 elle écrivait de Milly:

«Je suis seule ici, et cependant je ne m'ennuie pas trop. Je me reproche
au contraire de prendre encore beaucoup trop d'intérêt aux choses de ce
monde et d'avoir peut-être plus de dissipation d'esprit en vieillissant
que dans ma jeunesse, et pourtant je vieillis beaucoup! Que Dieu ait
pitié de moi et me rende ce que je dois être. J'aime à lui dire un
verset d'un psaume qui me touche: Seigneur, vous êtes mon espérance dès
ma jeunesse, ne me rejettez pas dans le temps de ma vieillesse, ne
m'abandonnez pas lorsque les forces me manqueront.»

Elle mourut moins d'un mois après, le 16 novembre, et cette femme
angélique en qui tout était douceur et sentiment eut une fin atroce:
elle fut brûlée vive dans un bain qu'elle voulut réchauffer, surprise
par le jet bouillant qu'elle n'eut pas le temps d'arrêter et reçut en
pleine poitrine. Elle trouva encore la force de sortir de l'eau, puis
tomba à terre, évanouie. Pendant les trois jours que dura son affreuse
agonie elle ne reprit pas connaissance.

Lamartine et son père étaient tous deux absents de Milly. À leur retour,
elle reposait déjà dans le cimetière de Mâcon, mais comme son fils
voulait l'avoir près de lui dans la petite chapelle de Saint-Point, il
obtint de la faire exhumer.

       *       *       *       *       *

La douleur du poète fut immense. Plus tard, lorsqu'il écrira ses
souvenirs, la mémoire de sa mère en illuminera toutes les pages. Mais à
force d'idéaliser cette belle figure il a fini, d'abord par en donner
une image assez inexacte, et surtout par persuader à lui-même et à ses
lecteurs qu'elle fut avec Elvire l'une des formes vivantes de son génie.

Pourtant, si l'une eut sur son développement et son inspiration une
profonde influence, il serait peu conforme à la vérité de croire que sa
mère tint le même rôle dans sa vie. Elle fut la mère, dans tout ce que
ce mot peut comporter d'amour, de tendresse et d'orgueil; tous deux
s'adoraient, mais--et le journal de Mme de Lamartine en est la
meilleure preuve--la période de l'adolescence du poète qui s'étend de
1808 à 1820, période d'isolement et de détresse morale, échappe
complètement à sa mère qui s'en désole et pleure en silence de le voir
sombre et renfermé, cachant jalousement son existence intérieure.

Elle ne participera en rien à cette solitude morale, à cette laborieuse
genèse qui précède les _Méditations_ sauf pour ce que son instinct
maternel lui fera parfois deviner; un jour où elle le verra en proie à
ce «feu divin» qu'il a décrit dans l'_Enthousiasme_, elle écrira: «Je
crains pour lui cette inquiétude d'esprit qui le transporte toujours
dans un avenir idéal et lui ôte la paisible jouissance du présent et de
ceux avec qui il est», mais le plus souvent elle se désespérera de son
apparente stérilité sans que son âme aimante et simple saisisse
grand'chose des aspirations confuses, et des détresses incurables qu'il
porte en lui. Elle se contentera de noter ce que son coeur de mère
appellera des «vivacités de caractère», des «mélancolies de jeunesses»,
elle verra avec angoisse cette «vie de dissipation», ces gaspillages
inutiles d'énergie, et s'épuisera en supplications pour faire mener à
son fils une existence régulière et occupée, celle dont il est alors le
plus incapable.

Plus tard Lamartine le regretta et en souffrit; avec amour, il
s'efforcera alors dans ses souvenirs, ses commentaires et sa version du
_Manuscrit de ma mère_ de lui faire jouer, dans son adolescence, un
rôle qu'elle n'a jamais tenu. Pieuse invention que cette lecture à Milly
de l'_Isolement_, du _Désespoir_ ou de l'_Épître à Byron_! Mme de
Lamartine, qui en 1808 notait avec un peu d'orgueil les premiers essais
poétiques de son fils, n'eût pas manqué d'en transcrire le récit,
surtout si, comme il l'a prétendu, la lecture du _Désespoir_ eut été
entre eux la cause d'une grave discussion. Bien mieux, ce fut par une
étrangère qu'elle entendit parler pour la première fois des futures
_Méditations_: le 9 juin 1819, en effet, Mme de l'Arche, cousine de
Mme Haste sa nièce--c'est la fameuse «princesse italienne» qui soigna
Lamartine à Paris pendant sa maladie,--était de passage à Mâcon. «_Elle
m'a apporté des vers d'Alphonse_, dit Mme de Lamartine, _qui sont des
stances religieuses et des Méditations mélancoliques; il y a vraiment de
très belles choses_.» Une autre courte mention le 6 janvier 1820 où on
lit: «_Alphonse va faire imprimer des vers; il en a fait vraiment de
très beaux et sur de beaux sujets très religieux_». C'est tout; à Milly
l'apparition des _Méditations_ passa inaperçue, car la mère avait alors
en tête d'autres soucis plus sérieux: le mariage de son fils et son
établissement.

Mais ce que Lamartine tient incontestablement de sa mère, c'est cette
âme inquiète et tourmentée, cette sensibilité rare que l'on retrouve à
chaque page du _Journal intime_; ce sont surtout les germes de sa
religion profonde et vivace qui s'épanouiront ensuite à Belley. Au
cours de sa vie orageuse, sa foi subira bien des assauts et connaîtra
bien des défaillances, mais il y reviendra toujours comme à l'unique
consolation. De bonne heure, la croyance de Mme de Lamartine avait
marqué des traces ineffaçables dans l'âme de l'enfant, et l'on peut dire
que le souffle chrétien qui anime toute sa poésie est l'oeuvre absolue et
entière de sa mère.

Elle conservera aussi une influence indiscutable sur ses actes. La
vénération dont il l'entourait le fit souvent se courber, en pleine
maturité, devant les avis qu'elle lui donnait[75]. Tout ce qui touchait
à son génie qu'elle voulait purement chrétien, l'affectait
profondément: «Alphonse va faire imprimer des vers, écrit-elle le 10
mars 1825, c'est une suite de _Childe-Harold_, espèce de poème de lord
Byron. Ce sujet m'inquiétait et m'inquiète encore beaucoup; j'ai dit ce
que je croyais devoir dire, car je ne suis pas là pour louer, mais pour
avertir». Jamais, de l'avis de ceux qui les connurent tous deux,
Lamartine n'eût osé commencer du vivant de sa mère sa politique
d'opposition contre le gouvernement de Juillet car elle gardait aux
d'Orléans un respect profond. En 1825, lors du retentissement causé par
deux malencontreux vers du _Chant du Sacre_, elle écrira sévèrement à
son fils et ne désarmera que devant les explications, assez confuses,
semble-t-il, qu'il lui donna[76]. De même, Mme Delahante est
persuadée que _Jocelyn_ et _la Chute d'un Ange_ auraient subi
d'importants remaniements si la mère du poète avait été là[77].

[Note 75: Le 23 février 1823, Mme de Lamartine note dans son
journal: «Alphonse travaille à son nouveau volume de Méditations; j'ai
toujours peur qu'il ne profane son talent en parlant le langage des
passions. Je lui ai écrit justement là-dessus.»

Mme de Lamartine venait en effet de lire dans la 9e édition des
_Méditations_, parue un mois auparavant, une pièce nouvelle intitulée
_Philosophie_, et dédiée au marquis de la Maisonfort. Aussitôt, elle
écrivit à son fils la lettre suivante:

     Ton père, mon cher Alphonse, me lit sa lettre. J'y vois avec
     plaisir qu'il te dit aussi mon opinion. Oui, cette pièce à M. de
     Maisonfort m'a beaucoup tourmentée. J'ai une si grande horreur de
     cette abominable philosophie que je frémis de tout ce qui en a
     l'apparence, venant de toi surtout. Tu es né pour être religieux,
     essentiellement religieux, ton talent n'est beau que parce qu'il
     vient de là. Ne le profane point, mon enfant; que ta reconnaissance
     pour les grâces dont Dieu te comble rappelle toujours toutes tes
     pensées à lui, ne travaille que pour sa gloire, ne transige point
     avec l'esprit et les passions du monde, dédaigne ce moyen de
     succès, comme tu le fais sûrement dans ton âme.

     Ô mon enfant, tu éteindrais dans la _boue_ le brillant flambeau que
     le ciel t'a donné pour répandre la vraie lumière; n'écris rien de
     ce que tu jugeras bien sévèrement un jour, et que tu voudras
     peut-être effacer au prix de tout ton sang, quand il ne sera plus
     temps.

     Adieu, j'en ai assez dit.

{_Lettre inédite._}]

[Note 76: Les deux vers incriminés visaient le duc d'Orléans à qui,
au sacre de Reims, Lamartine faisait dire par Charles X:

    Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère.
    Le fils a racheté les fautes de son père.

Mme de Lamartine a consacré à cet incident deux pages de son journal,
ce qui prouve à quel point elle l'eut à coeur. Malheureusement, Lamartine
a déchiré et noirci le feuillet, dont quelques fragments seulement sont
encore lisibles. On y voit que le poète donna pour excuse à sa mère, une
«inadvertance», une «négligence poétique», explication qui satisfit
peut-être Mme de Lamartine, mais parut insuffisante au duc d'Orléans,
car sur sa demande les exemplaires du _Chant du Sacre_ furent retirés du
commerce, et il fallut procéder à un second tirage où les vers étaient
corrigés et adoucis.]

[Note 77: Cf. _Souv. de Mme Delahante_, I, p. 106.]

Tel est le milieu où va croître et se développer l'âme de l'enfant, plus
souvent arrêtée et contrariée, à vrai dire, qu'encouragée et comprise.
Chacune des figures que nous venons d'esquisser jouera un rôle dans sa
jeunesse, influera plus ou moins sur sa pensée et sur ses actes. Mais
conclure de là, comme il l'a laissé entendre lui-même, que certaines
d'entre elles, «l'oncle terrible» surtout, par leur contrainte et leur
mainmise sur son existence ont en quelque sorte retardé l'éclosion des
_Méditations_ serait une grave erreur. Lamartine fut maître de sa vie à
dix-huit ans, et libre de l'organiser à sa guise pourvu qu'il prît une
occupation. Sans doute, les Lamartine n'encourageront nullement sa
vocation poétique et même la contrarieront parfois; mais on connaît
leurs raisons, et d'ailleurs lui-même en fut un peu responsable, car de
bonne heure il se réfugia dans la solitude morale, hautain et découragé.

Cette adolescence difficile servit son génie: l'amertume, les heurts,
stimulent Lamartine. Ses _Méditations_, écrites fiévreusement, en pleine
crise, au moment des pires froissements avec sa famille, des maladies et
des difficultés qui l'accablent, en sont le meilleur témoignage. De 1820
à 1830, alors qu'il coule on paix des jours heureux, son oeuvre poétique
s'en ressent: les _Nouvelles Méditations_--à part quelques pièces
antérieures à 1820--n'égalent pas les premières: la _Mort de Socrate_,
le _Chant du Sacre_ ne sont que des oeuvres facilement rimées et dont
lui-même ne pensait pas grand'chose. Les _Harmonies_ même, écrites au
jour le jour de 1825 à 1830, sont d'une autre manière, adoucie et plus
paisible. Il faut remonter jusqu'à _Némésis_, plus loin encore à l'_Ode
au comte d'Orsay_, à _la Vigne et la Maison_ et à cette admirable
_Invocation à la Croix_ qui ne fut publiée qu'après sa mort pour
retrouver l'inspiration mélancolique, désespérée et hautaine des
premières _Méditations_.




CHAPITRE III

LES LAMARTINE PENDANT LA TERREUR.

LES PREMIÈRES ANNÉES.


À s'en tenir au seul témoignage de Lamartine, il serait difficile de
connaître le véritable lieu de sa naissance, puisque dans ses poèmes et
ses souvenirs il a tour à tour indiqué Saint-Point, Mâcon et Milly comme
son berceau[78]. Toutefois, grâce à son acte de baptême, on sait qu'il
naquit à Mâcon le 10 octobre 1790, fut baptisé le lendemain par le curé
de Saint-Pierre, et eut pour parrain et marraine son grand-père de
Lamartine, malade et représenté par son fils aîné, et sa grand'mère
maternelle Mme Des Roys. Mme de Lamartine nous apprend que
quelques heures après sa naissance l'enfant fut porté au couvent des
Ursulines où la supérieure, Mme de Luzy, une bonne vieille
grand'tante, présenta l'enfant à la chapelle de la Vierge, et que toute
la communauté pria pour lui.

[Note 78: Cf. _Harmonies_: Milly ou la TERRE NATALE. _Confidences_
(p. 65): LE VILLAGE OBSCUR OÙ LE CIEL M'A FAIT NAÎTRE. Dans _Souvenirs
et Portraits_ (Comment on devient poète), il termine également une
description de Milly par ces mots: «C'EST LÀ QUE JE SUIS NÉ, et que je
grandissais». Voilà pour Milly. Dans les _Recueillements_ (vers écrits à
l'Ermitage), on lit:

    Ô vallons de Saint-Point, ô cachez mieux ma cendre
    Sous le chêne NATAL de mon obscur vallon.

Enfin, dans les _Confidences_ (p. 24), Lamartine déclare qu'il est né à
Mâcon, dans l'hôtel Lamartine, par conséquent rue Bauderon-de-Senecé.]

Des doutes se sont élevés au sujet de la maison natale du poète[79]: en
effet, les Lamartine possédaient alors deux immeubles à Mâcon. L'un,
l'hôtel familial, était situé au numéro 3 de l'actuelle rue
Bauderon-de-Senecé, au XVIIIe siècle rue de la Croix-Saint-Girard, et
sous la Révolution rue Solon; l'autre occupait le numéro 18 de la rue
des Ursulines, devenue pendant la Terreur rue Jean-Jacques-Rousseau.
Dans laquelle de ces deux maisons Lamartine vit il le jour? La question
en soi est de peu d'importance, car toutes deux ne formaient en réalité
qu'un même immeuble compris dans l'angle formé par les deux rues à leur
intersection, et il existait entre elles une cour, un passage et des
jardins communs. Néanmoins, la maison de la rue des Ursulines est bien
la maison natale du poète et il existe deux témoignages qui devraient
clore la discussion.

[Note 79: On trouvera le détail de la question dans une étude de M.
Paul Maritain, la Maison natale de Lamartine (_Annales de l'Académie de
Mâcon_, IIIe série, t. VI). M. Maritain, qui ignorait l'existence des
documents que nous citons plus loin, a conclu que la maison natale du
poète était l'hôtel de la rue Bauderon-de-Senecé.]

Le 21 décembre 1819, Mme de Lamartine a noté dans son journal que son
mari, gêné par une mauvaise récolte, songeait à vendre la maison qu'ils
habitaient à Mâcon et à vivre désormais uniquement à Milly, _ou
peut-être_, ajouta-t-elle, _dans l'ancienne petite maison que nous avons
habitée les premiers temps de notre mariage et qui est à l'abbé de
Lamartine_. Cette maison est bien celle de la rue des Ursulines: nous
savons en effet, par le testament de Louis-François de Lamartine,
qu'elle échut à l'abbé; celui-ci, d'ailleurs, n'y logea jamais et la
louait ordinairement. Le poète la trouva en 1826 dans sa succession, et
la vendit aussitôt car elle était inhabitable. Enfin, on lit dans la
déclaration d'immeubles faite en décembre 1790 par Louis-François au
cadastre de Mâcon et parmi l'énumération de ses propriétés, _une maison
rue des Ursulines occupée par M. de Pra_[80]. Or, si le chevalier
demeurait en décembre 1790 rue des Ursulines, il est fort probable qu'il
y habitait déjà en octobre et qu'il avait reçu à son mariage la
jouissance de cet immeuble jusqu'à la mort de son père, quoique son
contrat n'en fasse pas mention. Il semble donc acquis que Lamartine vint
au monde, non pas dans l'hôtel de la rue Bauderon-de-Senecé, mais dans
la petite maison de la rue des Ursulines.

[Note 80: Nous donnons ici le texte complet de cette pièce, copié
sur le brouillon de Louis-François de Lamartine, et qui donne quelques
détails curieux sur son train de maison au début de la Révolution.

    Déclaration de maison, etc., faite en 1790. Décembre.
    Maison rue des Ursulines, _occupée par M. de Pra_.
    32 pieds de face sur ladite rue.
    80 pieds en petite cour.
    En partie un seul étage, partie deux étages.
      Sans locataires, ni magasins, etc.
    Contenance totale: une coupée et demie ou trois toises.
    Propriétaire M. L.-Fr. de La Martine, marié,
      ayant six enfants dont cinq à sa charge.
    Domestiques mâles, 4.
    Domestiques femelles, 3.
    Chevaux de carosse, 2.
    Maison par luy occupée sur les remparts
      [_hôtel de la rue de Senécé_], façade 60 pieds.
    3 980 pieds superficiels pour la maison.
    1 020 pieds pour les écuries qui ont 30 pieds de face environ.
    1 230 pieds en cour.

    Les deux tiers à deux étages, l'autre tiers à un étage.
      Sans aucun locataire, boutique ni magasin.]

       *       *       *       *       *

À sa naissance, l'enfant était d'une constitution délicate qui donna,
paraît-il, des inquiétudes à sa famille. Il a raconté plus tard comment
sa mère, pour le changer d'air, alla passer avec lui l'été de 1791 à
Lausanne. Nous n'avons sur ce séjour que son seul témoignage et le
_Journal intime_ n'en rappelle aucun souvenir. Pourtant, il demeure très
vraisemblable, car la plupart des familles du pays profitaient souvent
de l'été pour se rendre en Suisse dont la frontière n'était éloignée que
de quelques journées. Quant aux détails abondants et pittoresques dont
il a nourri son récit, nous sommes obligés de lui en faire crédit: à
l'en croire, une intimité très grande existait entre les Lamartine et le
vieil historien anglais Gibbon que Mlle Des Roys aurait connu dans
sa jeunesse au Palais-Royal; une haie de jasmin séparait seule les deux
jardins et, dira-t-il, en parlant de Gibbon, «ses genoux étaient devenus
mon berceau[81]».

[Note 81: M. H. Remsen Whitehouse, un érudit américain à qui rien de
ce qui touche Lamartine n'est étranger, a bien voulu se charger pour
nous d'obligeantes recherches à Lausanne, mais qui sont restées vaines.
On en trouvera le détail sous sa signature dans la revue _l'Écho des
Alpes_ de septembre 1908.]

Mais si l'historien était bien à Lausanne en 1791--il y séjourna de 1784
à 1797,--le journal de Mary Holroyd fille de lord Scheffield, qui fut
son hôte de juin à octobre de la même année, ne mentionne nullement les
Lamartine dans la liste très détaillée qu'elle donne des habitués de la
_Grotte_; la _Correspondance_ et l'_Autobiographie_ de Gibbon sont tout
aussi muettes sur ce point. Enfin il est assez difficile d'admettre
qu'il ait connu Mlle Des Roys au Palais-Royal: il fut bien un assidu
de la petite cour du duc d'Orléans, mais il quitta définitivement Paris
en 1784. À cette date, la jeune fille avait quatorze ans et n'était
qu'une enfant. Quoi qu'il en soit, sans mettre en doute ce voyage à
Lausanne, il est certain qu'il fut très court. Mme de Lamartine était
en effet en novembre de retour à Mâcon, pour ses couches, et sa présence
nous y est attestée par l'acte de baptême de son second fils Félix, mort
deux ans plus tard[82].

[Note 82: Le petit Félix fut le second des enfants de Pierre de
Lamartine. Il mourut à Mâcon à l'âge de deux ans et demi. Le _Journal
intime_ ne fait jamais mention de ce fils, dont Lamartine n'ignorait pas
l'existence; en effet, alors que dans le _Journal intime_ on lit, à la
date du 11 juin 1801: «J'en ai déjà cinq actuellement [enfants], quatre
filles et un fils», il ajouta dans sa version du _Manuscrit de ma mère_:
«après en avoir perdu un».

En réalité, Mme de Lamartine eut neuf enfants: deux fils, Alphonse et
Félix, et six filles, Mélanie, Célenie (mortes toutes deux à quelques
mois), Cécile, Césarine, Eugénie, Sophie et Suzanne.]

C'est à cette époque que la situation commença à devenir difficile pour
les Lamartine: la royauté étant en péril, le chevalier fit aussitôt son
devoir de soldat et de gentilhomme, et ce fut le premier signal de la
dispersion du foyer.

Bien que démissionnaire le 1er mai 1791 pour n'avoir pas à prêter
serment à la Constitution, il se rendit en mai 1792 à Paris offrir ses
services au Roi. Un mémoire présenté en 1814 à Louis XVIII en vue
d'obtenir la croix de Saint-Louis et apostillé par un parent de sa
femme, le président Henrion de Pensey alors ministre de la justice, nous
donne quelques détails sur son dévouement fidèle mais obscur, et qui
confirment entièrement le récit des _Confidences_ et de l'_Histoire des
Girondins_[83].

[Note 83: _Arch. de la guerre_ (section administrative), dossier
Pierre de Lamartine. Pierre-Paul Henrion de Pensey, premier président de
la Cour de cassation (1742-1829), était le frère d'Henrion de
Saint-Amand, beau-frère de Mme de Lamartine.]

Dès son arrivée, suivant en cela l'exemple de la noblesse de France, il
fit demander au Roi ses ordres, soit pour émigrer, soit pour rester.
Louis XVI, comme à tous, lui répondit de demeurer. Il obéit et ne
manqua aucune occasion de se rendre aux Tuileries chaque fois que le
château fut menacé; il s'y trouvait même le 10 août, resta jusqu'après
l'attaque, combattit l'un des derniers. Poursuivi par les vainqueurs, il
échappa aux massacres de la Force grâce à la complicité d'un des
jardiniers d'Henrion de Pensey qui se trouvait parmi les émeutiers et
eut pitié de lui. Il le cacha et lui fournit des vêtements qui lui
permirent de circuler dans Paris sans éveiller l'attention. Le chevalier
erra alors quelques jours, ne sachant quel parti prendre, puis reprit le
chemin de Mâcon. À son arrivée, il trouva le pays en pleine émeute.

Déjà, trois ans auparavant, dans les derniers jours de juillet 1789, une
véritable Jacquerie avait éclaté dans le Mâconnais. À Cormatin, à Cluny,
à Hurigny, à Saint-Point surtout,--qui appartenait encore aux
Castellane,--les paysans avaient envahi le château, brûlé les terriers
et les titres de redevances. Les Lamartine ne furent pas épargnés: le 27
juillet, leur petite propriété de Pérone était dévastée et leur
concierge qui tentait de s'opposer au pillage se noya dans le puits où
on l'avait jeté. Le jour même, le curé de Pérone, Étienne Moiroux, était
assailli au presbytère, et brutalisé. Mais les années 1790-1791 furent
plus calmes; le mouvement ne reprit qu'en 1792, lors de la réforme du
clergé.

Lamartine, en divers endroits de son oeuvre, s'est longuement étendu sur
les persécutions que sa famille eut à subir pendant la Terreur. Si l'on
en excepte l'épisode d'après lequel son père aurait échangé des lettres
avec sa mère, de la prison aux fenêtres de la maison de la rue des
Ursulines située en face, où elle se serait retirée, tout ce qu'il y a
raconté est exact, à quelques détails près. Grâce aux Archives de
Saône-et-Loire, il est d'ailleurs facile de rétablir l'existence des
Lamartine durant les années 1792-1795.

Ils ne commencèrent guère à être inquiétés qu'en 1792, à la suite de
l'émigration du fils aîné François-Louis, émigration qui dut être
extrêmement courte, mais qu'il n'est guère possible de mettre en doute.
Dans la _Liste générale des émigrés_[84], on trouve en effet à la lettre
L un tableau où figurent Louis-François le père et François-Louis le
fils, dont les biens furent mis sous séquestre les 5 juillet, 20
septembre et 28 novembre 1792. Aussitôt, le vieux seigneur de Montceau
protesta avec énergie et fit parvenir aux directoires de Saône-et-Loire
et de la Haute-Saône des attestations de civisme et des certificats de
résidence, mais pour lui seul, et sans jamais faire mention de son fils
dont on ne trouve aucune réclamation; ceci semble suffisamment prouver
qu'il n'était pas alors en France. On ne tarda pas d'ailleurs à faire
droit aux requêtes de Louis-François: le 12 avril 1793 il obtenait la
mainlevée des scellés apposés à Montceau et à Milly, le 24 mai celle des
propriétés de Franche-Comté[85].

[Note 84: Paris, Imprimerie nationale, an II.]

[Note 85: Ces deux arrêtés ont été publiés par M. Reyssié (_la
Jeunesse de Lamartine_, 24-25).]

Prévenu sans doute des conséquences qu'allait entraîner sa disparition,
François-Louis revint à Mâcon, où on le trouve en octobre. Mais il
paraît impossible de mettre en doute son émigration, contestée par
Lamartine, puisqu'il n'existe aucune protestation émanant de lui contre
la qualité qu'on lui prêtait, que son père n'agit qu'en son nom propre
dans toutes ses revendications, et qu'à la fin de 1793 les Lamartine
furent emprisonnés comme parents d'émigré.

Contrairement à ce qu'on lit dans les _Confidences_, le grand-père du
poète ne fut pas détenu; sans doute, son âge lui valut-il cette
exception, car il avait alors quatre-vingt-trois ans. Sa femme et lui
passèrent toute la période de la Terreur dans leur maison de Pérone,
après que l'hôtel de Mâcon eut été mis sous séquestre le 13 août 1792.
On ne les y aurait probablement guère inquiétés davantage, si avec un
entêtement indomptable il n'avait à chaque instant attiré l'attention
sur lui.

En effet, le curé de Pérone, qui en 1789 avait été à moitié assommé par
les émeutiers, s'était empressé de prêter serment à la constitution
civile du clergé, afin de s'éviter le retour de semblables désagréments.
Immédiatement, Louis-François, fidèle à ses principes, refusa les
services de l'infortuné, et fit dire la messe chez lui par un prêtre non
assermenté qu'il avait recueilli. L'habituelle dénonciation ne se fit
pas attendre: le 23 juin 1794, le directoire de Saône-et-Loire,
_instruit que les biens des époux Lamartine, ex-nobles, ne sont pas dans
la main de la nation, bien qu'ils doivent être séquestrés_, fit apposer
à nouveau les scellés à Montceau, Milly, Mâcon et tous les biens que
Louis-François avait fini par récupérer à force de réclamations. Le 25
août on vendit sur pied leurs récoltes au bénéfice de la République et
cette vente produisit un total de 124 000 livres en assignats. Quant aux
deux vieillards, on se contenta de les détenir à domicile, estimant sans
doute que leur âge les rendait peu redoutables, jusqu'à l'apaisement qui
suivit la mort de Robespierre.

       *       *       *       *       *

Les aventures des trois fils furent plus sérieuses. L'aîné, on l'a vu,
avait émigré, mais il était de retour à Mâcon en octobre 1793. Le
registre d'écrou porte qu'il fut emprisonné aux Ursulines le 13 de ce
même mois, et que son déplorable état de santé lui valut d'être interné
à l'hôpital. De ses fenêtres il pouvait voir la demeure familiale, car
la prison des Ursulines avait remplacé le couvent du même nom qui
faisait face à la maison natale du poète. Il n'y resta que peu de temps:
le 9 novembre il était avec ses frères et soeurs transféré aux
Visitandines d'Autun, également devenues prison nationale, et il n'en
sortit que le 30 septembre 1794[86].

[Note 86: Cf. Arch. dép. de Saône-et-Loire: «Liste d'hommes et de
femmes détenus à Mâcon, Autun, etc.». Ce document, retrouvé et acquis
récemment par M. Lex, confirme une fois de plus l'exactitude de certains
petits détails des _Confidences_, puisqu'on y lit que la famille de
Lamartine fut emprisonnée à Autun. M. Reyssié avait mis en doute cette
assertion. Sur cette liste, figurent les noms de Pierre, François-Louis,
l'abbé, Suzanne et Charlotte. Mlle de Montceau, qui était faible
d'esprit, évita ainsi les poursuites, et fut détenue à Pérone avec son
père et sa mère.]

Pour l'abbé, il figure sur une liste de dénonciation datée du 21 octobre
1793 et qui concernait 54 prêtres non assermentés; le 25 il était arrêté
à Pérone chez son père. D'après une pièce de son dossier aux Archives
Nationales, il aurait prêté serment le 30 septembre 1792. Il y a là une
erreur, car la suite de ses tribulations et surtout l'attitude de son
père démentent entièrement cette assertion. Il figure au contraire au
début de 1792 avec sa soeur Suzanne, l'ex-chanoinesse, à «l'état général
des pensionnaires de deux sexes jouissant d'une pension à la charge du
trésor national», ce qui confirme qu'il avait alors renoncé à ses
fonctions pour ne pas prêter le serment, et l'on a vu déjà qu'il fut
incarcéré comme non assermenté.

Arrêté le 25 octobre, il fut condamné le 13 novembre à la déportation;
on le transfera alors de Mâcon à Autun, d'où il fut extrait le 25 avril
1794 pour être conduit à Cayenne avec 18 autres prêtres. À Rochefort, on
l'embarqua sur le _Washington_, vaisseau ponton où les prisonniers
attendaient en cas de réclamation que le gouvernement ait définitivement
statué sur leur sort. Il y demeura trois mois.

Pendant ce temps, on procédait à Mâcon à la vente publique des meubles
et effets lui ayant appartenu et qui se trouvaient dans sa chambre de
l'hôtel Lamartine mis sous scellés. Le citoyen Durand acquit pour 112
livres une commode en bois de rose; le citoyen Ducartel, un «bonheur du
jour» pour 140 livres, et les citoyennes Chédé et Droit se disputèrent
deux paires de chaussures, quatre bonnets de nuit, un habit de drap
gris, un autre de kalmouck violet, une «anglaise» de drap gris et sa
veste pour 65 livres, tandis que le citoyen Lacombe se voyait adjuger à
21 livres 10 sols la petite pharmacie et les outils de tourneur de
l'abbé.

Il faut remarquer qu'on ne toucha à aucun des objets appartenant à
Louis-François. Celui-ci, en effet, se montrait énergique à un moment où
le silence et la peur étaient les seuls moyens de se faire oublier. Fort
de ce qu'il croyait être son droit, indigné de ces comédies judiciaires,
il ne cessait d'adresser réclamation sur réclamation avec une
invraisemblable incompréhension des événements auxquels il assistait.
Lorsqu'il apprit le départ de l'abbé pour Cayenne, il prit la plume une
fois de plus et adressa au directoire de Saône-et-Loire un véhément
_factum_ qui aurait pu l'entraîner loin, car il n'était rien moins
qu'une violente critique de la procédure expéditive alors en cours,
agrémentée de considérations sur la situation générale du pays. On y lit
des morceaux comme celui-ci:

     Si le département appelle dénonciation une liste de proscription
     sans motif quelconque articulé, nous devons tous trembler. Cette
     dénonciation telle qu'elle n'a même pas été reconnue authentique,
     le département n'a pas récolé les dénonciateurs sur leurs
     signatures, ne leur a pas demandé s'ils la reconnaissaient, s'ils
     persistaient. Voilà une liste, cela suffit. Suivons: le département
     dit 1º qu'il est instruit particulièrement. Grand Dieu! quelle
     instruction! des juges qui sont instruits non par la procédure,
     mais particulièrement! cela fait frémir!

     2º Que les inculpés ont été en partie prévenus de suspicion; mais
     le comité n'a pas fait la faute de déclarer suspects des hommes
     domiciliés depuis dix ans hors du département, des enfants de
     quinze ans qui n'ont jamais passé à Mâcon que quarante-huit heures?
     il y en a cinq dans ce cas et le département les condamne tous,
     sans les appeler, ni les entendre, à la déportation!

     Pour ce qui regarde particulièrement mon fils, c'est en vain que
     j'ai demandé extrait des motifs de son arrestation; pour tout
     extrait, on m'a donné ces mots: «Lamartine, ex-chanoine, n'ayant
     pas donné de preuves suffisantes d'attachement à la Révolution»,
     sans date, sans signature, ni rien qui donne de la force à ce vague
     énoncé. Si c'est sur cela que le département, _instruit
     particulièrement_, le déporte, lui, muni de certificats de civisme,
     étranger au canton, on ferait un gros volume des vices de cet
     arrêté cruel.

Un tel langage pouvait être dangereux et pour celui qui le parlait et
pour ceux qu'il mettait en cause. Mais Louis-François ne s'en tint pas
là: avec une persévérance incroyable et un mépris inouï des dangers
qu'il courait, il finit par obtenir de tous les dénonciateurs le désaveu
écrit de leur signature; plusieurs d'entre eux allèrent même jusqu'à
certifier qu'on la leur avait arrachée par surprise et signèrent la
pétition par laquelle, après le 9 thermidor, il réclama la mise en
liberté de son fils.

Le département, cette fois, fit droit à sa requête et s'inclina devant
la volonté publique, car la pétition s'était couverte d'une centaine de
noms. Le 30 janvier 1795, _vu la demande des citoyens Lamartine, Dondin,
Sombardin, etc., et les pièces y jointes par lesquelles il paraît que
«ledit arrêté de déportation n'a été signé par personne»_ (sic), le
comité arrêta que l'abbé serait mis en liberté et rayé de toute liste de
déportés. Le 15 novembre 1795 il était de retour à Mâcon, après deux
années d'épreuves, mais il ne fut définitivement rayé de la liste des
émigrés où il avait été porté par erreur, sans doute à la place de son
frère aîné, que le 3 février 1802.

       *       *       *       *       *

Quant au chevalier, il fut incarcéré aux Ursulines le 5 octobre 1793,
puis transféré le 28 janvier 1794 aux Visitandines d'Autun et mis en
liberté le 30 octobre de la même année, avec ses deux soeurs[87]. Dans la
préface du _Manuscrit de ma mère_, Lamartine a raconté que pendant toute
la Terreur sa mère avait habité la maison de la rue des Ursulines, et
c'est le motif d'un charmant épisode où l'on voit à la nuit les jeunes
époux échanger de tendres lettres, des fenêtres de la petite demeure à
celles de la prison située en face, par le romanesque moyen d'un arc et
de flèches. L'histoire, pour joliment contée, n'en est pas moins tout à
fait inexacte, car si un mur de la prison faisait bien vis-à-vis à la
maison des Lamartine, celle-ci avait été mise sous séquestre en même
temps que l'hôtel de la rue Croix-Saint-Girard, c'est-à-dire près d'un
an avant l'emprisonnement du chevalier. De plus, pendant la détention de
son mari à Mâcon, la jeune femme n'habitait plus la ville; en effet,
lorsqu'il avait vu ses trois fils sous les verrous, Lou

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