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Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2

by Benjamin Franklin · French · Gutenberg #22016 · 419,288 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2
    
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Title: Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 2

Author: Benjamin Franklin

Translator: Jean-Henri Castéra


        
Release date: July 7, 2007 [eBook #22016]
                Most recently updated: January 2, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/22016

Credits: Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VIE DE BENJAMIN FRANKLIN, ÉCRITE PAR LUI-MÊME - TOME 2 ***




Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









                                  VIE
                            DE B. FRANKLIN,
                                 SUIVIE
                       DE SES OEUVRES POSTHUMES.

                                 T. II.




                                  VIE
                                   DE
                           BENJAMIN FRANKLIN,
                          ÉCRITE PAR LUI-MÊME,
                                 SUIVIE
                             DE SES OEUVRES
                          MORALES, POLITIQUES
                            ET LITTÉRAIRES,
       Dont la plus grande partie n'avoit pas encore été publiée.

                 TRADUIT DE L'ANGLAIS, AVEC DES NOTES,
                            PAR J. CASTÉRA.

                              Eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis.

                              TOME SECOND.


                                À PARIS,
          Chez F. BUISSON, Imp.-Lib. rue Hautefeuille, Nº. 20.

                         AN VI DE LA RÉPUBLIQUE




OEUVRES MORALES, POLITIQUES ET LITTÉRAIRES DE BENJAMIN FRANKLIN, DANS LE
GENRE DU SPECTATEUR.




LETTRE SUR LES INNOVATIONS DANS LA LANGUE ANGLAISE, ET DANS L'ART DE
L'IMPRIMERIE.


À NOÉ WEBSTER, À HARTFORD.

                                      Philadelphie, le 26 décembre 1789.

J'ai reçu depuis quelque temps, monsieur, votre dissertation sur la
langue anglaise. C'est un excellent ouvrage, et qui sera très-utile à
nos compatriotes en leur fesant sentir la nécessité d'écrire
correctement. Je vous remercie de l'envoi de ce pamphlet et de
l'honneur, que vous m'avez fait, de me le dédier. J'aurois dû vous
offrir plutôt ces remerciemens: mais j'en ai été empêché par une forte
indisposition.

Je ne puis qu'applaudir à votre zèle, pour conserver la pureté de notre
langue, soit dans l'expression, soit dans la prononciation, et pour
corriger les fautes, qui ont rapport à l'une et à l'autre, et que
commettent sans cesse les habitans de plusieurs des États-Unis.
Permettez-moi de vous en citer quelques-unes, quoique vraisemblablement
vous les connoissiez déjà. Je voudrois que dans quelqu'un des écrits que
vous publierez par la suite, vous prissiez la peine de les improuver, de
manière à en faire abandonner l'usage.

Le premier dont je me rappelle est le mot _perfectionné_[1]. Quand je
quittai la Nouvelle-Angleterre, en 1723, je n'avois jamais vu qu'on se
fût servi de ce mot que dans le sens d'_amélioré_, excepté dans un vieux
livre du docteur Mather, intitulé: _les Bienfaits de la Providence_.
Comme ce docteur avoit une fort mauvaise écriture, je crus, en voyant ce
mot mis au lieu d'_employé_, que l'imprimeur avoit mal lu le
manuscrit[2] et s'étoit trompé. Mais lorsqu'en 1733, je retournai à
Boston, je trouvai que cette innovation avoit réussi et étoit devenue
fort à la mode. Je voyois souvent que dans la gazette on en fesoit un
usage très-ridicule. Par exemple, en annonçant qu'une maison de campagne
étoit à vendre, on disoit qu'elle avoit été long-temps _perfectionnée_
comme taverne; et en parlant d'un homme qui venoit de mourir, on ne
manquoit pas d'observer qu'il avoit été pendant plus de trente ans
_perfectionné_ comme juge de paix.

Cette acception du mot _perfectionné_ est particulière à la
Nouvelle-Angleterre; et elle n'est point reçue dans les autres pays, où
l'on parle anglais, en-deçà, ni au-delà des mers.

À mon retour de France, j'ai trouvé que plusieurs autres mots nouveaux
s'étoient introduits dans notre langue parlementaire. Par exemple, on a
fait un verbe du substantif _connoissance_. _Je n'aurois point
_connoissancé_ cela_[3], dit-on, _si l'opinant n'avoit pas_, etc. On a
fait un autre verbe du substantif _avocat_, en disant: _le_ représentant
qui _avocate_, ou qui a _avocaté cette motion_.--Encore un autre du
substantif _progrès_; et celui-ci est le plus mauvais, le plus
condamnable de tous. _Le comité ayant _progressé_, résolut de
s'ajourner_[4]. Le mot _résister_[5] est un mot nouveau: mais je l'ai vu
employer d'une manière neuve, en disant: _Les représentans qui ont
résisté à cette mesure à laquelle j'ai toujours moi-même _résisté_._

Si vous pensez comme moi sur ces innovations, vous ne manquerez pas de
vous servir de tous les moyens qui sont en votre pouvoir pour les faire
proscrire.

La langue latine, qui a long-temps servi à répandre les connoissances
parmi les différentes nations de l'Europe, est chaque jour plus
négligée; et une des langues modernes, la langue française, l'a
remplacée et est devenue presqu'universelle. On la parle dans toutes les
cours de l'Europe; et la plupart des gens de lettres, de tous les pays,
ceux même qui ne savent pas la parler, l'entendent assez bien pour
pouvoir lire aisément les livres français. Cela donne un avantage
considérable à la nation française. Ses écrivains peuvent répandre leurs
sentimens, leurs opinions, sur les points importans qui ont rapport aux
intérêts de la France, ou qui peuvent servir à sa gloire, et contribuer
au bien général de l'humanité.

Peut-être n'est-ce que parce qu'il est écrit en français, que le _Traité
de Voltaire, sur la Tolérance_, s'est si promptement répandu et a
presqu'entièrement désarmé la superstition de l'Europe; l'usage général
de la langue française a eu aussi un effet très-avantageux pour le
commerce de la librairie; car il est bien reconnu que lorsqu'on vend
beaucoup d'exemplaires d'une édition, le profit est proportionnément
beaucoup plus considérable, que lorsqu'on vend une plus grande quantité
de marchandises d'aucun autre genre. Maintenant il n'y a aucune des
grandes villes d'Europe, où l'on ne trouve un libraire français qui a
des correspondans à Paris.

La langue anglaise a droit d'obtenir la seconde place. L'immense
collection d'excellens sermons imprimés dans cette langue et la liberté
de nos écrits politiques[6], sont cause qu'un grand nombre
d'ecclésiastiques de différentes sectes et de différentes nations, ainsi
que beaucoup de personnes qui s'occupent des affaires publiques,
étudient l'anglais et l'apprennent au moins, assez bien pour le lire; et
si nous nous efforcions de faciliter leurs progrès, notre langue
pourroit devenir d'un usage beaucoup plus général.

Ceux qui ont employé une partie de leur temps à apprendre une langue
étrangère, doivent avoir souvent observé, que lorsqu'ils ne la savoient
encore qu'imparfaitement, de petites difficultés leur paroissoient
considérables, et retardoient beaucoup leurs progrès. Par exemple, un
livre mal imprimé, une prononciation mal articulée, rendent
inintelligible une phrase qui, lorsqu'elle est imprimée d'une manière
correcte, ou prononcée distinctement, est aussitôt comprise. Si nous
avions donc voulu avoir l'avantage de voir notre langue plus
généralement répandue, nous aurions dû ne pas négliger de faire
disparoître des difficultés qui, toutes légères qu'elles sont,
découragent ceux qui l'étudient. Mais depuis quelques années, je
m'apperçois avec peine qu'au lieu de diminuer, ces difficultés
augmentent.

En examinant les livres anglais imprimés depuis le rétablissement des
Stuards sur le trône d'Angleterre, jusqu'à l'avènement de Georges II,
nous voyons que tons les substantifs commencent par une lettre capitale,
en quoi nous avons imité notre langue mère, c'est-à-dire, la langue
allemande. Cette méthode étoit sur-tout très-utile à ceux qui ne
savoient pas bien l'anglais; car un nombre prodigieux de mots de cette
langue, sont à-la-fois verbes et substantifs, et on les épelle de la
même manière, quoiqu'on les prononce différemment. Mais les imprimeurs
de nos jours ont eu la fantaisie de renoncer à un usage utile, parce
qu'ils prétendent que la suppression des lettres capitales fait mieux
ressortir les autres caractères, et que les lettres qui s'élèvent
au-dessus d'une ligne, empêchent qu'elle n'ait de la grace et de la
régularité.

L'effet de ce changement est si considérable, qu'un savant français,
qui, quoiqu'il ne sût pas parfaitement la langue anglaise, avoit coutume
de lire les livres anglais, me disoit qu'il trouvoit plus d'obscurité
dans ceux de ces livres, qui étoient modernes, que dans ceux de l'époque
dont j'ai parlé plus haut, et il attribuoit cela à ce que le style de
nos écrivains s'étoit gâté. Mais je le convainquis de son erreur, en
mettant une lettre capitale à tous les substantifs d'un paragraphe,
qu'il entendit aussitôt, quoiqu'auparavant il n'eût pu y rien
comprendre. Cela montre l'inconvénient qu'a ce perfectionnement
prétendu.

D'après ce goût pour la régularité et l'uniformité de l'impression, on
en a aussi, depuis peu, banni les caractères italiques, qu'on avoit
coutume d'employer pour les mots auxquels il importoit de faire
attention, pour bien entendre le sens d'une phrase, ainsi que pour les
mots qu'il falloit lire avec une certaine emphase.

Plus nouvellement encore, les imprimeurs ont eu le caprice d'employer
l'_s_ rond au lieu de _s_ long, qui servoit autrefois à faire distinguer
promptement les mots, à cause de la variété qu'il mettoit dans
l'impression. Certes, ce changement fait paroître une ligne d'impression
plus égale, mais il la rend en même-temps moins lisible; de même que si
tous les nés étoient coupés, les visages seroient plus unis, plus
uniformes, mais on distingueroit moins les physionomies.

Ajoutez à tous ces changement, qui ont fait reculer l'art, une autre
fantaisie moderne, l'encre grise, qu'on trouve plus belle que l'encre
noire. Aussi, les livres anglais sont imprimés d'une manière si confuse,
que les vieillards ne peuvent les lire qu'au grand jour, ou avec de
très-bonnes lunettes. Quiconque fera la comparaison d'un volume d'un
journal[7] imprimé depuis 1731 jusqu'à 1740, avec ceux qui ont paru
depuis dix ans, sera convaincu que l'impression faite avec de l'encre
noire est infiniment plus facile à lire que celle qui est faite avec de
l'encre grise.

Lord Chesterfield fit plaisamment la critique de cette nouvelle méthode.
Après avoir entendu Faulkener, imprimeur de Dublin, vanter pompeusement
sa propre gazette, comme la plus parfaite qu'il y eût dans le
monde.--«Mais monsieur Faulkener, dit-il, ne croyez-vous pas qu'elle
seroit encore plus parfaite, si l'encre et le papier n'étoient pas
tout-à-fait autant de la même couleur?»--

D'après toutes ces raisons, je désirerois que nos imprimeurs américains
ne se piquassent pas d'imiter ces perfectionnemens imaginaires, et que
par conséquent ils rendissent les ouvrages qui sortiront de leurs
presses, plus agréables aux étrangers, et avantageux à notre commerce de
librairie.

Pour mieux sentir l'avantage d'une impression claire et distincte,
considérons la facilité qu'elle donne à ceux qui lisent tout haut,
devant un auditoire. Alors, l'oeil parcourt ordinairement trois ou
quatre mots avant la voix. S'il distingue clairement ces mots, il donne
à la voix le temps de les prononcer convenablement: mais s'ils sont
obscurément imprimés, ou déguisés par l'omission des lettres capitales
et des longs _s s_, ou de quelqu'autre manière, le lecteur les prononce
souvent mal; et s'appercevant de sa méprise, il est obligé de revenir en
arrière et de recommencer la phrase; ce qui diminue nécessairement le
plaisir des auditeurs. Ceci me rappelle un ancien vice de notre manière
d'imprimer.

L'on sait que quand le lecteur rencontre une question, il doit varier
les inflexions de sa voix. En conséquence, il y a une marque qu'on
appelle _point_ d'interrogation, et qui doit servir à la faire
distinguer. Mais ce point est fort mal placé à la fin de la question.
Aussi le lecteur, qui ne l'apperçoit que quand il a déjà mal prononcé,
est obligé de relire la question. Pour éviter cet inconvénient, les
imprimeurs espagnols, plus judicieux que nous, mettent un point
d'interrogation au commencement, ainsi qu'à la fin des questions.

Nous commettons encore une faute du même genre, dans l'impression des
comédies, où il y a beaucoup de choses marquées pour être dites _à
part_. Mais le mot _à part_ est toujours placé à la fin de ce qui doit
être dit ainsi, au lieu de le précéder, pour indiquer au lecteur qu'il
doit donner à sa voix une inflexion différente.

Souvent cinq ou six de nos dames se réunissent pour faire de petites
parties de travail, où tandis que chacune est occupée de son ouvrage,
une personne de la compagnie leur fait la lecture: certes, un usage si
louable mérite que les écrivains et les imprimeurs cherchent à le rendre
le plus agréable possible au lecteur et à l'auditoire.

Recevez avec les assurances de mon estime, mes voeux pour votre
prospérité.

B. FRANKLIN.

  [1] Improved.

  [2] Qu'il avoit pris l'_e_ d'employé pour un _i_, l'_l_ pour un _r_ et
    l'_y_ pour un _v_. (_Note du Traducteur._)

  [3] Au lieu de _donné connoissance de cela_.

  [4] De pareilles innovations se sont quelquefois introduites dans
    l'assemblée nationale de France; et s'il y en a eu d'heureuses, il y
    en a eu aussi de très-ridicules. Cet abus menaçoit même de corrompre
    la pureté de notre langue: mais le bon goût en a fait justice.
    (_Note du Traducteur._)

  [5] Il y a dans l'original _opposer_, qui, en anglais, est le synonyme
    de _résister_.

  [6] Quand Franklin écrivoit ceci, les Français n'avoient pas encore
    l'inappréciable avantage de la liberté de la presse. (_Note du
    Traducteur._)

  [7] The Gentleman's Magazine.




TABLEAU DU PRINCIPAL TRIBUNAL DE PENSYLVANIE, LE TRIBUNAL DE LA PRESSE.


POUVOIR DE CE TRIBUNAL.

Il peut recevoir et publier les accusations de toute espèce contre
toutes personnes, quelque rang qu'elles occupent, et même contre tous
les tribunaux inférieurs. Il peut juger et condamner à l'infamie,
non-seulement des particuliers, mais des corps entiers, après les avoir
entendus, ou sans les entendre, comme il le juge à propos.


EN FAVEUR ET AU PROFIT DE QUELLES PERSONNES CE TRIBUNAL EST ÉTABLI.

Il est établi en faveur d'environ un citoyen sur cinq cents, parce que
grace à son éducation, ou à l'habitude de griffonner, il a acquis un
style assez correct et le moyen de faire des phrases assez bien
tournées, pour supporter l'impression; ou bien parce qu'il possède une
presse et quelques caractères. Cette cinq centième partie des citoyens a
le privilège d'accuser et de calomnier à son gré les autres quatre cent
dix-neuf parties; ou elle peut vendre sa plume et sa presse à d'autres
pour le même objet.


USAGES DE CE TRIBUNAL.

Il ne suit aucun des règlemens des tribunaux ordinaires. Celui qui est
accusé devant lui n'obtient point un grand jury, pour juger s'il y a
lieu à accusation avant qu'elle soit rendue publique. On ne lui fait pas
même connoître le nom de son accusateur, ni on ne lui accorde l'avantage
d'être confronté avec les témoins qui ont déposé contre lui, car ils se
tiennent dans les ténèbres, comme ceux du tribunal de l'inquisition
d'Espagne.

Il n'a pas non plus un petit jury, formé de ses pairs, pour examiner les
crimes qu'on lui impute. L'instruction du procès est quelquefois si
rapide, qu'un bon et honnête citoyen peut tout-à-coup, et lorsqu'il s'y
attend le moins, se voir accuser, et dans la même matinée être jugé,
condamné, et entendre prononcer l'arrêt qui le déclare un coquin et un
scélérat.

Cependant, si un membre de ce tribunal reçoit la plus légère réprimande,
pour avoir abusé de sa place, il réclame aussitôt les droits que la
constitution accorde à tout citoyen libre, et il demande à connoître son
accusateur, à être confronté avec les témoins, et à être jugé loyalement
par un jury composé de ses pairs.


SUR QUOI EST FONDÉE L'AUTORITÉ DU TRIBUNAL.

Cette autorité est, dit-on, fondée sur un article de la constitution de
l'état, qui établit la liberté de la presse, liberté pour laquelle tous
les Pensylvaniens sont prêts à combattre et à mourir, quoique fort peu
d'entr'eux aient, je crois, une idée distincte de sa nature et de son
étendue. En vérité, elle ressemble tant soit peu à celle que les loix
anglaises accordent aux criminels avant leur conviction; c'est-à-dire, à
celle d'être forcés à mourir ou à être pendus.

Si par la liberté de la presse nous entendons simplement la liberté de
discuter l'utilité des mesures du gouvernement et des opinions
politiques, jouissons de cette liberté de la manière la plus étendue:
mais si c'est au contraire, la liberté d'insulter, de calomnier, de
diffamer, je déclare que dès que nos législateurs le jugeront à propos,
je renoncerai volontiers à la part qui m'en revient; et que je
consentirai de bon coeur à changer la liberté d'outrager les autres,
pour le privilége de n'être point outragé moi-même.


QUELLES PERSONNES ONT INSTITUÉ CE TRIBUNAL, ET EN NOMMENT LES OFFICIERS.

Il n'est point institué par un acte du conseil suprême de l'état. Il n'y
a point de commission établie par lui, pour examiner préalablement les
talens, l'intégrité, les connoissances des personnes à qui est confié le
soin important de décider du mérite et de la réputation des citoyens;
car le tribunal est au-dessus de ce conseil, et peut accuser, juger et
condamner à son gré. Il n'est point héréditaire, comme la cour des pairs
en Angleterre. Mais tout homme, qui peut se procurer une plume, de
l'encre et du papier, avec quelques caractères, une presse et une paire
de grosses balles, peut se nommer lui-même chef du tribunal, et il a
aussitôt la pleine possession et l'exercice de tous ses droits. Si vous
osez alors vous plaindre, en aucune manière, de la conduite du juge, il
vous barbouille le visage avec ses balles partout où il peut vous
rencontrer; et en outre, mettant en lambeaux votre réputation, il vous
signale comme l'horreur du public, c'est-à-dire, comme l'ennemi de la
liberté de la presse.


DE CE QUI SOUTIENT NATURELLEMENT CE TRIBUNAL.

Il est soutenu par la dépravation de ces ames, à qui la religion
n'impose aucun frein, et que l'éducation n'a point perfectionnées.

    De son voisin, publier les sottises,
    Est un plaisir à nul autre pareil[8].

Aussi,

    À l'immortalité la médisance vole.
    Mais la triste vertu ne naît que pour mourir[9].

Quiconque éprouve quelque peine à entendre bien parler des autres, doit
sentir du plaisir lorsqu'on en dit du mal. Ceux qui, en désespérant de
pouvoir se distinguer par leurs vertus, trouvent de la consolation à
voir les autres ravalés à côté d'eux, sont assez nombreux dans toutes
les grandes villes, pour fournir aux frais nécessaires d'un des
tribunaux de la liberté de la presse.

Un observateur assez ingénieux disoit une fois, qu'en se promenant le
matin dans les rues, lorsque le pavé étoit glissant, il distinguoit
aisément où demeuroient les bonnes gens, parce qu'ils avoient soin de
jeter des cendres sur la glace qui étoit devant leur porte. Probablement
il auroit porté un jugement tout différent du caractère de ceux qui
fournissent aux frais du tribunal dont nous parlons.


DES MOYENS PROPRES À RÉPRIMER LES ABUS DU TRIBUNAL.

Jusqu'à présent, on n'en a employé aucun. Mais depuis qu'on a tant écrit
sur la constitution fédérative des États-Unis, et qu'on a si savamment
et si clairement discuté toutes les autres parties d'un bon
gouvernement, je me suis instruit au point de m'imaginer qu'il y a
quelque moyen de réprimer le tribunal: cependant je n'ai pu en trouver
aucun qui ne soit une violation du droit sacré de la liberté de la
presse. Mais, je crois en avoir découvert un, qui, au lieu de diminuer
la liberté générale, doit l'augmenter; c'est de rendre au peuple une
sorte de liberté, dont nos loix l'ont privé, la liberté du bâton.

Lorsque la société étoit dans son enfance, et que les loix n'existoient
point encore, si un homme en insultoit un autre, par quelques mauvais
propos, l'offensé pouvoit se venger de l'agresseur par un bon coup de
poing sur l'oreille; et en cas de récidive, il lui donnoit une volée de
coups de bâton. Cela n'étoit contraire à aucune loi. Mais à présent ce
droit est interdit. Ceux qui en usent sont punis comme des
perturbateurs, tandis que le droit de calomnier est encore dans toute sa
force, parce que les loix, qu'on a faites contre lui, sont rendues
inutiles par la liberté de la presse.

Je propose donc de ne point toucher à la liberté de la presse, et de lui
laisser toute son étendue, sa force, sa vigueur; mais de permettre aussi
à la liberté du bâton de marcher avec elle d'un pas égal.

Alors, ô mes concitoyens! si un impudent écrivain attaque votre
réputation, qui vous est, peut-être, plus chère que la vie, et s'il met
son nom au bas de son barbouillage, vous pourrez aller le trouver en
plein jour et lui fendre la tête loyalement. S'il se cache derrière
l'imprimeur, et que vous découvriez pourtant qui il est, vous pourrez
vous cacher aussi, vous mettre en embuscade la nuit, l'attaquer par
derrière, et lui donner une bonne volée de coups de bâton. Si votre
adversaire paie de meilleurs écrivains que lui, pour vous mieux
calomnier, vous paierez aussi de robustes porte-faix, qui auront de
meilleurs bras que les vôtres, et qui vous aideront à le mieux rosser.

Telle est mon opinion quant au ressentiment particulier et à la
rétribution que méritent les calomnies. Mais si, comme cela doit être,
le public est offensé de la conduite des diffamateurs, je ne
conseillerai pas d'en venir tout de suite, avec eux, aux moyens que j'ai
proposés, mais de nous contenter modérément de les plonger dans une
barrique de goudron, de les couvrir de plumes, de les mettre dans une
couverte et de les bien berner.

Cependant si l'on croyoit que ma proposition pût troubler le repos
public, je recommanderois humblement à nos législateurs de prendre en
considération la liberté de la presse et la liberté du bâton, et de nous
donner une loi qui marque bien distinctement l'étendue et les limites de
l'une et de l'autre; car il est nécessaire que dans le même temps qu'ils
mettent la personne d'un citoyen en sûreté contre les attaques des
autres, ils s'occupent aussi des moyens d'empêcher qu'on attente à sa
réputation.

  [8] There is a lust in man no charm can tame,
      Of loudly publishing his neighbour's shame.

  [9] On aegle's wings, immortal, scandals fly,
      While virtuous actions are but born and die.

    DRYDEN.




SUR L'ART DE NAGER[10].


J'avoue que je n'ai pas le temps de faire toutes les recherches et les
expériences qu'exige l'art de nager. C'est pourquoi je me bornerai à
faire un petit nombre de remarques.

La gravité spécifique du corps humain relativement à celle de l'eau, a
été observée par M. Robinson, et on trouve le résultat de ses
expériences dans le volume des _Transactions philosophiques de la
société royale de Londres_[11], pour l'année 1757[12]. Il prétend que
les personnes grasses, qui ont les os menus, flottent très-aisément sur
l'eau.

La cloche plongeante est aussi décrite dans les _Transactions
philosophiques_.

J'avois fait, dans mon enfance, deux palettes ovales, d'environ dix
pouces de long et six pouces de large, avec un trou pour pouvoir passer
le pouce, et les tenir solidement. Elles ressembloient beaucoup aux
palettes des peintres. En nageant, je les poussois horizontalement en
avant, et ensuite j'appuyois fortement leur surface sur l'eau en les
ramenant en arrière. Je me souviens que ces instrumens me fesoient nager
beaucoup plus vîte; mais ils fatiguoient mes poignets.

J'avois aussi attaché sous chacun de mes pieds une espèce de sandale:
mais je n'en étois pas content, parce que j'observai que les pieds des
nageurs repoussoient l'eau plutôt avec le dedans et la cheville du pied
qu'avec la plante du pied.

Nous avons ici pour nager plus commodément, des corsets faits avec une
double toile à voile piquée et garnie en dedans de petits morceaux de
liége.

Je ne connois point le scaphandre de Lachapelle.

Je sais, par expérience, qu'un nageur qui a beaucoup de chemin à faire,
a beaucoup d'avantage à se retourner de temps en temps sur le dos, et à
varier les moyens d'accélérer son mouvement progressif.

Quand il éprouve une crampe à la jambe, le moyen de la faire cesser, est
de frapper tout-à-coup la partie qui en est affectée, et il ne peut le
faire qu'en se tournant sur le dos et levant sa jambe en l'air.

Durant les grandes chaleurs de l'été, on ne court aucun risque à se
baigner, quoiqu'on ait chaud, lorsque la rivière, dans laquelle on se
baigne, a été bien échauffée par le soleil. Mais il est très-dangereux
de se jeter dans l'eau froide, quand on a fait de l'exercice et quand on
a chaud. Je vais en citer un exemple. Quatre jeunes moissonneurs, qui
avoient travaillé toute la journée et s'étoient échauffés, voulant se
rafraîchir, se plongèrent dans une source froide. Deux d'entr'eux
moururent sur-le-champ; un troisième expira le lendemain matin, et le
quatrième ne réchappa qu'avec peine. Lorsqu'en pareille circonstance on
boit une certaine quantité d'eau froide, dans l'Amérique septentrionale,
on en éprouve des effets non moins funestes.

La natation est un des exercices les plus agréables et les plus sains.
Quand on nage une heure ou deux, dans la soirée, on dort fraîchement
toute la nuit, même dans la saison la plus chaude. Peut-être est-ce
parce que les pores de la peau étant alors plus propres, la
transpiration insensible en est augmentée et procure cette fraîcheur.

Il est certain qu'un homme attaqué de la diarrhée, se guérit en nageant
beaucoup, et éprouve quelquefois un inconvénient tout opposé. Quant aux
gens qui ne savent point nager, ou qui ont la diarrhée dans une saison
qui ne leur permet point cet exercice, ils peuvent prendre des bains
chauds, qui, en nétoyant et rafraîchissant la peau, leur deviennent
salutaires, et souvent les guérissent radicalement. Je parle d'après ma
propre expérience, et celle des personnes à qui j'ai conseillé de faire
comme moi.

Vous ne serez pas fâché si je termine ces observations, faites à la
hâte, en vous disant que, comme la méthode ordinaire de nager se borne
au mouvement des bras et des jambes, et est par conséquent un exercice
fatigant, lorsqu'on a besoin de traverser un espace d'eau considérable,
il y a un moyen de nager long-temps avec aisance: ce moyen est de se
servir d'une voile. J'en ai fait la découverte heureusement et par
hasard, ainsi que je vais vous l'expliquer.

Lorsque j'étois encore fort jeune, je m'amusois un jour avec un
cerf-volant; et m'approchant du bord d'un étang, qui avoit près d'un
mille de large, j'attachai à un pieu la corde du cerf-volant, qui
s'étoit déjà élevé très-haut. Pendant ce temps-là je nageois. Mais
voulant jouir des deux plaisirs à-la-fois, j'allai reprendre la corde de
mon cerf-volant, et me tournant sur le dos, je m'apperçus que j'étois
entraîné sur l'eau d'une manière très-agréable. Je priai alors un de mes
camarades de faire le tour de l'étang, et de porter mes vêtemens dans un
endroit que je lui indiquai; et tenant toujours la corde du cerf-volant,
je traversai l'eau sans la moindre fatigue, et même avec beaucoup de
plaisir. Je fus seulement obligé de temps en temps de ralentir un peu ma
course, parce que je m'apperçus que quand j'allois trop vîte, le
cerf-volant descendoit trop bas. Mais dès que je m'arrêtois, il
remontait.

C'est la seule fois que j'ai fait usage de ce moyen, avec lequel on
pourroit, je crois, traverser de Douvres à Calais. Mais le paquebot est
encore préférable.

  [10] Ceci a été écrit pour répondre à quelques questions de M.
    Dubourg.

  [11] On trouve chez le citoyen _Buisson_, libraire, _rue
    Hautefeuille_, l'Abrégé des Transactions philosophiques de la
    Société royale de Londres, traduit de l'anglais, et rédigé par
    _Gibelin_, et autres Savans, avec 39 planches gravées en
    taille-douce; 14 vol. _in-8º_.

    Il reste très-peu d'exemplaires de ces Mémoires de l'Académie royale
    de Londres. Cet Ouvrage est complet: il comprend neuf divisions;
    savoir:

    _L'Histoire naturelle_, Tremblemens de terre, Volcans, Curiosités
    naturelles, Fossiles, Pétrifications, Zoologie, Quadrupèdes,
    Poissons, Insectes, etc. 2 vol. _Botanique, Agriculture, Économie
    rurale_, 2 vol. _Physique expérimentale_, 2 vol. _Chimie_, 1 vol.
    _Anatomie et Physique animale_, 1 vol. _Médecine et Chirurgie_, 1
    vol. _Matière médicale et Pharmacie_, 2 vol. _Mélanges,
    Observations, Voyages_, 1 vol. _Antiquités, Beaux-Arts, Inventions
    et Machines_, 2 vol.

    En tout 14 vol. On ne les sépare point.

  [12] Tome 50, page 30.




NOUVELLE MODE DE PRENDRE DES BAINS[13].


                                            Londres, le 28 juillet 1768.

J'approuve beaucoup l'épithète de tonique, que vous donnez, dans votre
lettre du 8 juin, à la nouvelle méthode de traiter la petite vérole; et
je saisis cette occasion, pour vous faire part de l'usage que j'ai
moi-même adopté.

Vous savez que depuis long-temps les bains froids sont employés ici
comme un tonique. Mais le saisissement que produit en général l'eau
froide, m'a toujours paru trop violent; et j'ai trouvé plus analogue à
ma constitution, et plus agréable de me baigner dans un autre élément,
c'est-à-dire, dans l'air froid. Je me lève donc, tous les jours, de
très-bon matin, et je reste alors sans m'habiller une heure ou une
demi-heure, suivant la saison, m'occupant à lire, ou à écrire.

Cet usage n'est nullement pénible. Il est, au contraire, très-agréable;
et si avant de m'habiller je me remets dans mon lit, comme cela m'arrive
quelquefois, c'est un supplément au repos de la nuit, et je jouis une
heure ou deux d'un sommeil délectable. Je ne crois point que cela puisse
avoir aucun dangereux effet. Ma santé, du moins, n'en est point altérée;
et j'imagine, au contraire, que c'est ce qui m'aide à la conserver.
C'est pourquoi j'appelerai désormais ce bain, _un bain tonique_.


                                                           10 mars 1793.

Je ne tenterai pas d'expliquer pourquoi les vêtemens humides
occasionnent des rhumes plutôt que les vêtemens mouillés; parce que j'en
doute. J'imagine, au contraire, que ni les uns ni les autres n'ont un
tel effet; et que les causes des rhumes sont absolument indépendantes de
l'humidité et même du froid. Je me propose d'écrire une petite
dissertation sur ce sujet, dès que j'en aurai le temps.

À présent, je me bornerai à vous dire que croyant mal fondée l'opinion
commune, qui attribue au froid la propriété de resserrer les pores et
d'arrêter la transpiration insensible, j'ai engagé un jeune médecin, qui
fesoit des expériences avec la balance de _Sanctorius_, à examiner les
différentes proportions de sa transpiration, en restant une heure
entièrement nud, et une heure chaudement vêtu. Il a renouvelé cette
expérience pendant huit jours consécutifs, et a trouvé que sa
transpiration étoit deux fois plus considérable dans les heures qu'il
étoit nud.

  [13] Ceci est extrait de quelques lettres adressées à M. Dubourg.




OBSERVATIONS SUR LES IDÉES GÉNÉRALES CONCERNANT LA VIE ET LA MORT[14].


Vos observations sur les causes de la mort, et les moyens que vous
proposez pour rappeler à la vie les personnes qui paraissent avoir été
tuées par le tonnerre, prouvent également votre sagacité et votre
humanité. Il paroît que les idées qu'on a sur la vie et sur la mort,
sont en général peu exactes.

Un crapaud enseveli dans du sable, vit, dit-on, jusqu'au moment où ce
sable se pétrifie; et alors l'animal étant renfermé dans une pierre,
peut vivre encore pendant une longue suite de siècles. Les faits cités à
l'appui de cette opinion, sont trop nombreux, et trop bien
circonstanciés pour ne pas mériter un certain degré de créance.

Accoutumés à voir manger et boire tous les animaux qui nous sont
familiers, nous avons de la peine à concevoir comment un crapaud peut
exister dans une pareille prison. Mais si nous réfléchissons que, dans
leur état ordinaire, les animaux n'éprouvent la nécessité de prendre de
la nourriture, que parce que la transpiration leur fait perdre
continuellement une partie de leur substance, il nous paroîtra moins
impossible que ceux qui sont dans l'engourdissement, transpirant moins,
parce qu'ils ne font point d'exercice, aient moins besoin d'alimens; et
que d'autres, tels que les tortues de terre et de mer, les serpens, et
quelques espèces de poisson, qu'on voit couverts d'écailles ou de
coquilles, qui arrêtent la transpiration, puissent exister un temps
considérable, sans prendre aucune espèce de nourriture.

Une plante, chargée de fleurs, se fane et meurt presqu'aussitôt qu'elle
est exposée à l'air, si sa racine n'est point dans un sol humide, où
elle pompe une assez grande quantité de substance pour remplacer celle
qui s'exhale, et que l'air emporte continuellement. Mais, peut-être, que
si elle étoit enveloppée de vif-argent, elle pourroit, pendant un
très-long espace de temps, conserver sa vie végétale, son parfum et sa
couleur. Alors, cette méthode seroit très-commode pour transporter, des
climats lointains, ces plantes délicates, qui ne peuvent supporter l'air
de la mer, et qui exigent un soin et des ménagemens particuliers.

J'ai vu un exemple de mouches communes, conservées d'une manière qui a
quelque rapport avec celle-là. Elles avoient été noyées dans du vin de
Madère, au moment où l'on l'avoit mis en bouteilles, en Virginie, pour
l'envoyer à Londres. Lorsqu'on le déboucha, dans la maison d'un de mes
amis, chez qui j'étois alors, il tomba trois mouches dans le premier
verre qu'on remplit. Comme j'avois entendu dire que des mouches noyées
pouvoient être rappelées à la vie, quand on les exposoit aux rayons du
soleil, je proposai d'en faire l'expérience sur celles-là. En
conséquence, on les mit au soleil, sur un petit tamis, qui avoir servi à
passer le vin dans lequel elles étoient.

En moins de trois heures, deux de ces mouches commencèrent à recouvrer
la vie par degrés. Elles eurent d'abord quelques mouvemens convulsifs
dans les jambes; puis elles se levèrent, frottèrent leurs yeux avec
leurs pieds de devant, battirent leurs ailes avec ceux de derrière, et
bientôt après, commencèrent à voler, se trouvant dans la vieille
Angleterre, sans savoir comment elles y étoient venues, La troisième ne
donna aucun signe de vie jusqu'au coucher du soleil, et comme on n'avoit
plus aucun espoir de la voir ressusciter, on la jeta.

Je désirerois que, d'après cet exemple, il fût possible d'inventer une
méthode d'embaumer les noyés de manière à pouvoir les rappeler à la vie,
à une époque très-éloignée, et comme je désire ardemment de voir quel
sera l'état de l'Amérique dans cent ans d'ici, au lieu d'attendre une
mort ordinaire, je me plongerois dans un tonneau de vin de Madère, avec
un petit nombre d'amis, pour être, au bout d'un siècle, rappelé à la vie
par le doux soleil de ma chère patrie.

Mais puisque très-probablement nous vivons dans un temps où les sciences
sont encore trop dans l'enfance, pour voir un tel art porté à sa
perfection, il faut que je me contente du plaisir, que vous me
promettez, de voir ressusciter un poulet ou un coq d'Inde.

  [14] Ceci est aussi tiré des lettres à M. Dubourg.




PRÉCAUTIONS NÉCESSAIRES DANS LES VOYAGES SUR MER.


Quand on veut entreprendre un long voyage, il n'y a rien de mieux que de
le tenir secret jusqu'au moment du départ. Sans cela, on est
continuellement interrompu et tracassé, par des visites d'amis et de
connoissances, qui font non-seulement perdre un temps précieux, mais
oublier des choses importantes; de sorte que quand on est embarqué et
qu'on cingle déjà en pleine mer, on se rappelle avec beaucoup
d'inquiétude des affaires non terminées, des comptes non réglés, et un
nombre infini de choses qu'on se proposoit d'emporter, et dont on sent,
à chaque instant, la privation.

Ne seroit-il pas très-avantageux de changer la coutume de rendre visite
aux gens qui vont voyager, de les laisser seuls et tranquilles pendant
quelques jours, pour faire leurs préparatifs, et ensuite, prendre congé
de leurs amis, et recevoir leurs voeux pour un heureux retour?

Il n'est pas toujours possible de choisir le capitaine avec lequel on
doit s'embarquer; et cependant, le plaisir, le bonheur du voyage en
dépend; car il faut, pendant un temps, vivre dans sa société, et être,
en quelque sorte, soumis à ses ordres. Si c'est un homme spirituel,
aimable et d'un caractère obligeant, on en est bien plus heureux.

On en rencontre quelquefois de tels: mais ils sont rares. Toutefois, si
le vôtre n'est pas de ce nombre, il peut être bon marin, actif,
très-vigilant, et vous devez alors le dispenser du reste; car ce sont
les qualités les plus essentielles pour un homme, qui commande un
vaisseau.

Quelque droit que, d'après votre accord avec lui, vous ayez à ce qu'il a
embarqué pour l'usage des passagers, vous devez prendre toujours
quelques provisions particulières, dont vous puissiez vous servir de
temps en temps. Il faut donc avoir de bonne eau, parce que celle du
vaisseau est souvent mauvaise. Mais mettez la vôtre en bouteilles; car
autrement, vous courriez risque de la voir se gâter. Il faut aussi que
vous emportiez du bon thé, du café moulu, du chocolat, du vin de
l'espèce que vous aimez le mieux, du cidre, des raisins secs, des
amandes, du sucre, du sirop de capillaire, des citrons, du rhum, des
oeufs dans des flacons d'huile, des tablettes de bouillon, et du
biscuit. Quant à la volaille, il est presqu'inutile d'en emporter, à
moins que vous ne vouliez vous charger du soin de lui donner à manger et
de la soigner vous-même. L'on en prend ordinairement si peu de soin à
bord, qu'elle est presque toujours malade, et que la viande en est aussi
coriace que du cuir.

Tous les marins ont une opinion qui doit sans doute son origine à un
manque d'eau, et à la nécessité où l'on a été de l'épargner. Ils
prétendent que la volaille est toujours extrêmement altérée; et que
quand on lui donne de l'eau à discrétion, elle se tue elle-même en
buvant outre mesure. En conséquence, ils ne lui en donnent qu'une fois
tous les deux jours, encore est-ce en petite quantité. Mais comme ils
versent cette eau dans des auges inclinées, elle court du côté qui est
le plus profond; alors les poules sont obligées de monter les unes sur
les autres pour en attraper un peu, et il y en a quelques-unes qui ne
peuvent pas même y tremper leur bec: dévorées de soif et éprouvant
continuellement le tourment de Tantale, elles ne peuvent pas digérer la
nourriture très-sèche qu'elles ont pris, et bientôt elles sont malades
et périssent. On en trouve, chaque matin, quelqu'une de morte, qu'on
jette à la mer, tandis que celles qu'on tue pour la table, valent
rarement la peine d'être mangées.

Pour remédier à cet inconvénient, il est nécessaire de diviser les auges
en petits compartimens, pour que chacun puisse contenir une certaine
quantité d'eau: mais c'est un soin qu'on ne prend guère. Il est donc sûr
que les cochons et les moutons sont les animaux qu'il est plus
convenable d'embarquer, parce que la viande de mouton est en général
très-bonne à la mer, et celle de cochon, excellente.

Il peut arriver qu'une partie des provisions, que je recommande de
prendre, devienne inutile, par les soins qu'aura eus le capitaine, d'en
mettre à bord une suffisante quantité. Mais, dans ce cas, vous pouvez en
faire présent aux pauvres passagers, qui, payant moins pour leur
passage, sont logés dans l'entre-pont avec l'équipage, et n'ont droit
qu'à la ration des matelots.

Ces passagers sont quelquefois malades, tristes, abattus: on voit
souvent, parmi eux, des femmes, des enfans, qui n'ont pas eu le moyen de
se procurer les choses dont je viens de faire mention, et qui leur sont
de la plus grande nécessité. En leur distribuant une partie de votre
superflu, vous pouvez leur être du plus grand secours; vous pouvez leur
donner la santé, leur sauver la vie, enfin les rendre heureux; avantage
qui procure toujours les sensations les plus douces à une ame
compatissante!

La chose la plus désagréable en mer, est la manière dont on y apprête à
manger; car, à proprement parler, il n'y a jamais à bord de bon
cuisinier[15]. Le plus mauvais matelot est ordinairement choisi pour cet
emploi, et il est presque toujours fort mal-propre. C'est de là que
vient ce dicton des marins anglais:--«Dieu nous envoie la viande et le
diable les cuisiniers».--Cependant ceux qui ont meilleure opinion de la
providence, pensent autrement. Sachant que l'air de la mer, et le
mouvement que procure le roulis du vaisseau, ont un étonnant effet pour
aiguiser l'appétit, il disent que Dieu a donné aux marins de mauvais
cuisiniers, pour les empêcher de trop manger, ou bien que prévoyant
qu'ils auroient de mauvais cuisiniers, il leur a donné un bon appétit,
pour les empêcher de mourir de faim.

Mais si vous n'avez pas confiance dans ces secours de la providence,
vous pouvez vous pourvoir d'une lampe à l'esprit-de-vin et d'une
bouilloire, et vous apprêter vous-même quelques alimens, comme de la
soupe, des viandes hachées, etc. Un petit fourneau de tôle est aussi
très-commode à bord; et votre domestique peut vous y faire rôtir des
morceaux de mouton ou de cochon.

Si vous avez envie de manger du boeuf salé, qui est souvent très-bon,
vous trouverez que le cidre est la meilleure liqueur pour étancher la
soif qu'occasionnent et cette viande et le poisson salé.

Le biscuit ordinaire est trop dur pour les dents de quelques personnes;
on peut le ramollir en le fesant tremper: mais le pain cuit deux fois
est encore meilleur; parce qu'étant fait de bon pain, coupé par
tranches, et remis au four, il s'imbibe tout de suite, devient mou, et
se digère facilement. Aussi est-ce une nourriture excellente, et bien
préférable au biscuit qui n'a point fermenté.

Il faut que j'observe ici que ce pain remis au four étoit autrefois le
biscuit qu'on préparoit pour les vaisseaux; car en français le mot
_biscuit_ signifie cuit deux fois. Les pois qu'on mange à bord, sont
souvent mal cuits et durs. Alors il faut mettre dans la marmite un
boulet de deux livres, et le roulis du vaisseau fait que les pois
forment une espèce de purée.

J'ai souvent vu à bord que lorsqu'on servoit la soupe dans des plats
trop peu profonds, elle étoit renversée de tous côtés par le roulis du
vaisseau; et alors je désirois que les potiers d'étain divisassent les
soupières en compartimens, dont chacun contiendroit de la soupe pour une
seule personne. Par ce moyen, on seroit sûr que dans un roulis
extraordinaire, ceux qui seroient à table ne courroient pas risque de
voir la soupe tomber sur leur poitrine et les brûler.

Maintenant que je vous ai entretenu de ces choses peu importantes,
permettez-moi de conclure ces observations, par quelques réflexions
générales sur la navigation.

Quand nous considérons la navigation comme un moyen de transporter des
denrées nécessaires, d'un pays où elles abondent dans les lieux où elles
manquent, et de prévenir la disette, qui étoit jadis si commune, nous ne
pouvons nous empêcher de la regarder comme un des arts qui contribuent
le plus au bonheur du genre-humain. Mais quand la navigation n'est
employée qu'à charier des choses inutiles, des objets d'un vain luxe, il
n'est pas certain que les avantages qui en résultent, suffisent pour
contre-balancer les malheurs qu'elle occasionne en mettant en danger la
vie de tant d'hommes, qui parcourent sans cesse le vaste Océan; et
lorsqu'elle sert à piller des vaisseaux et à transporter des esclaves,
elle est, sans contredit, un moyen funeste d'accroître les calamités qui
affligent la nature humaine.

On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on songe au nombre immense de
vaisseaux et d'hommes, qui s'exposent tous les jours en allant chercher
du thé à la Chine, du café en Arabie, du sucre et du tabac en Amérique;
tous objets, sans lesquels nos ancêtres vivoient fort bien. Le seul
commerce du sucre emploie mille vaisseaux, et celui du tabac
presqu'autant. Pour l'utilité du tabac, on n'en peut presque rien dire;
et quant au sucre, combien ne seroit-il pas plus glorieux de sacrifier
le plaisir momentané que nous avons à en prendre deux fois par jour dans
notre thé, que d'encourager les cruautés sans nombre qu'on exerce
continuellement pour nous le procurer!

Un célèbre moraliste français, dit que quand il considère les guerres
que nous fomentons en Afrique pour y acheter des nègres, le grand nombre
qu'il en périt dans ces guerres, les multitudes de ces infortunés qui
meurent, pendant la traversée, victimes de la maladie, de l'air
empoisonné ou de la mauvaise nourriture, et enfin tous ceux qui
succombent aux traitemens cruels qu'on leur fait souffrir dans leur état
d'esclaves, il ne peut pas voir un morceau de sucre, sans s'imaginer
qu'il est rempli de taches de sang humain. Mais s'il ajoutoit aux moyens
qui le blessent, les guerres que nous nous fesons les uns aux autres
pour prendre et reprendre les îles qui produisent cette denrée, il ne
croiroit pas le sucre simplement taché de sang; il verroit qu'il en est
entièrement trempé.

Ces guerres sont cause que les puissances maritimes de l'Europe, et les
habitans de Paris et de Londres, payent leur sucre bien plus cher que
les habitans de Vienne, encore que ceux-ci soient presqu'à trois cents
lieues de la mer. Une livre de sucre coûte aux premiers, non-seulement
le prix qu'ils donnent pour l'avoir, mais aussi les impôts nécessaires
pour soutenir les flottes et les armées destinées à protéger et à
défendre les contrées qui le produisent.

  [15] Franklin n'a sans doute voulu parler que des navires marchands en
    général; car dans les vaisseaux de guerre français et anglais, on
    fait souvent très-bonne chère. (_Note du Traducteur._)




SUR LE LUXE, LA PARESSE, ET LE TRAVAIL.


À BENJAMIN VAUGHAN[16].

                                                                   1784.

On ne peut s'empêcher d'être étonné, quand on voit combien les affaires
de ce monde sont conduites à contre-sens. Il est naturel d'imaginer que
l'intérêt d'un petit nombre d'individus devroit céder à l'intérêt
général. Mais les individus mettent à leurs affaires beaucoup plus
d'application, d'activité et d'adresse que le public n'en met aux
siennes; de sorte que l'intérêt général est très-souvent sacrifié à
l'intérêt particulier.

Nous assemblons des parlemens et des conseils, pour profiter de leur
sagesse collective: mais en même-temps, nous avons nécessairement
l'inconvénient de leurs passions réunies, de leurs préjugés et de leurs
intérêts personnels. Par ce moyen, des hommes artificieux triomphent de
la sagesse, et trompent même ceux qui la possèdent; et si nous en
jugeons par les actes, les arrêts, les édits, qui règlent la destinée du
monde et les rapports du commerce, une assemblée d'hommes importans, est
le corps le plus fou qui existe sur la terre.

Certes, je n'ai encore rien trouvé pour remédier au luxe. Je ne suis
même pas sûr qu'on puisse y réussir dans un grand état, ni que ce soit
toujours un mal aussi dangereux qu'on le croit.

Supposons qu'on comprenne, dans la définition du luxe, toutes les
dépenses inutiles. Examinons ensuite s'il est possible d'exécuter, dans
un pays étendu, les loix qui s'opposent à ces dépenses; et si, en les
exécutant, les habitans de ce pays doivent être plus heureux, ou même
plus riches. L'espoir de devenir un jour en état de se procurer les
jouissances du luxe, n'est-il pas un puissant aiguillon pour le travail
et pour l'industrie? Le luxe ne peut-il pas, par conséquent, produire
plus qu'il ne consomme, puisqu'il est vrai que, sans un motif
extraordinaire, les hommes seroient naturellement portés à vivre dans
l'indolence et dans la paresse? Cela me rappelle un trait que je vais
vous citer.

Le patron d'une chaloupe, qui naviguoit entre le cap May et
Philadelphie, m'avoit rendu quelque petit service, pour lequel il refusa
toute espèce de paiement. Ma femme apprenant que cet homme avoit une
fille, lui envoya en présent, un bonnet à la mode. Trois ans après, le
patron se trouvant chez moi avec un vieux fermier des environs du cap
May, qui avoit passé dans sa chaloupe, parla du bonnet envoyé par ma
femme, et raconta combien sa fille en avoit été flattée.--«Mais,
ajouta-t-il, ce bonnet a coûté bien cher à notre canton».--«Comment
cela, lui dis-je».--«Oh! me répondit-il, quand ma fille parut dans
l'assemblée, le bonnet fut tellement admiré, que toutes les jeunes
personnes voulurent en faire venir de pareils de Philadelphie; et nous
calculâmes, ma femme et moi, que le tout n'a pas coûté moins de cent
livres sterlings».--«Cela est vrai, dit le fermier. Mais vous ne
racontez pas toute l'histoire. Je pense que le bonnet vous a été de
quelqu'avantage; parce que c'est la première chose qui a donné à nos
filles l'idée de tricoter des gants d'estame pour vendre à Philadelphie,
et se procurer, par ce moyen, des bonnets et des rubans; et vous savez
que cette branche d'industrie s'accroît tous les jours et doit avoir
encore de meilleurs effets».

Je fus assez content de cet exemple de luxe, parce que non-seulement les
filles du cap May devenoient plus heureuses en achetant de jolis
bonnets, mais parce que cela procuroit aussi aux Philadelphiennes, une
provision de gants chauds.

Dans nos villes commerçantes, situées le long de la mer, les habitans
s'enrichissent de temps en temps. Quelques-uns de ceux qui acquièrent du
bien, sont prudens, vivent avec économie, et conservent ce qu'ils ont
gagné pour le laisser à leurs enfans. Mais d'autres, flattés de faire
parade de leur richesse, font des extravagances et se ruinent. Les loix
ne peuvent l'empêcher; peut-être même n'est-ce pas un mal pour le
public. Un schelling prodigué par un fou, est ramassé par un sage, qui
sait mieux comment il faut en faire usage; et conséquemment, il n'est
point perdu.

Un homme vain et fastueux bâtit une belle maison, la meuble avec
élégance, y vit d'une manière splendide, et se ruine en peu d'années;
mais les maçons, les charpentiers, les serruriers et d'autres ouvriers
honnêtes qu'il a fait travailler, ont pu, par ce moyen, entretenir et
élever leur famille. Le fermier a été récompensé des soins qu'il a pris,
et le bien a passé en de meilleures mains.

Il est, à la vérité, des cas, où quelques modes inventées par le luxe
peuvent devenir un mal public, comme il est lui-même un mal particulier.
Par exemple, si un pays exporte son boeuf et sa toile pour payer
l'importation du vin de Bordeaux et du porter, tandis qu'une partie de
ses habitans ne vivent que de pommes de terre et n'ont point de
chemises, cela ne ressemble-t-il pas à ce que fait un fou qui laisse sa
famille souffrir la faim et vend ses vêtemens pour acheter de quoi
s'enivrer? Notre commerce américain est, je l'avoue, un peu comme cela.
Nous donnons aux Antilles de la farine et de la viande, pour nous
procurer du rum et du sucre; c'est-à-dire, les choses les plus
nécessaires à la vie pour des superfinités. Malgré cela, nous vivons
bien, et nous sommes même dans l'abondance; mais si nous étions plus
sobres, nous pourrions être plus riches.

L'immense quantité de terres couvertes de bois, que nous avons encore à
préparer pour la culture, rendra long-temps notre nation laborieuse et
frugale. Si l'on juge du caractère et des moeurs des Américains, par ce
qu'on voit le long des côtes, on se trompe beaucoup. Les habitans des
villes commerçantes peuvent être riches et adonnés au luxe, tandis que
ceux des campagnes possèdent toutes les vertus qui contribuent au
bonheur et à la prospérité publique. Ces villes commerçantes ne sont pas
très-considérées par les campagnards. Ils les regardent à peine comme
une partie essentielle de l'état; et l'expérience de la dernière guerre
a prouvé, que quand elles étoient au pouvoir de l'ennemi, elles
n'entraînoient pas la sujétion du reste du pays, qui continuoit
vaillamment à défendre sa liberté et son indépendance.

Quelques calculateurs politiques ont compté que si tous les individus
des deux sexes, vouloient travailler pendant quatre heures par jour à
quelque chose d'utile, ce travail leur suffiroit pour se procurer les
choses les plus nécessaires et les agrémens de la vie; le besoin et la
misère seroient bannis du monde, et le reste des vingt-quatre heures
pourroit être consacré au repos et aux plaisirs.

Qu'est-ce qui occasionne donc tant de besoin et de misère? C'est que
beaucoup d'hommes et de femmes travaillent à des choses qui ne sont ni
utiles, ni agréables, et consomment avec ceux qui ne font rien, les
objets de première nécessité, recueillis par les gens utilement
laborieux. Je vais expliquer ceci.

Le travail arrache du sein de la terre et des eaux les premiers élémens
des richesses. J'ai de la terre, et je recueille du bled. Si, avec cela,
je nourris une famille, qui ne fasse rien, mon bled sera consommé, et à
la fin de l'année, je ne serai pas plus riche que je ne l'étois au
commencement. Mais, si en nourrissant ma famille, j'en occupe une partie
à filer, l'autre à faire des briques et d'autres matériaux pour bâtir,
le prix de mon bled me restera, et au bout de l'an, nous serons tous
mieux vêtus et mieux logés. Mais si au lieu d'employer un homme à faire
des briques, je le fais jouer du violon pour m'amuser, le bled qu'il
consomme s'en va, et aucune partie de son travail ne reste dans ma
famille pour augmenter nos richesses et les choses qui nous sont
agréables. Je serai, conséquemment, rendu plus pauvre par mon joueur de
violon, à moins que le reste de ma famille n'ait travaillé davantage ou
mangé moins, pour remplacer le déficit qu'il aura occasionné.

Considérez le monde, et voyez des millions de gens occupés à ne rien
faire, ou du moins, à faire des choses qui ne produisent rien, tandis
qu'on est embarrassé pour se procurer les commodités de la vie, et même
le nécessaire. Qu'est-ce, en général, que le commerce pour lequel nous
combattons et nous nous égorgeons les uns les autres? N'est-ce pas la
cause des fatigues de plusieurs millions d'hommes, qui courent après des
superfluités, et perdent souvent la vie, en s'exposant aux dangers de la
mer? Combien de travail ne perd-on pas, en construisant et équipant de
grands vaisseaux, pour aller chercher en Chine du thé, en Arabie du
café, aux Antilles du sucre, et dans l'Amérique septentrionale, du
tabac. On ne peut pas dire que ces choses sont nécessaires à la vie; car
nos ancêtres vivoient fort bien sans les connoître.

On peut faire une question. Tous ceux qui sont maintenant employés à
recueillir, à faire ou à charier des superfluités, pourroient-ils
subsister en cultivant des denrées d'une nécessité première?--Je crois
qu'oui. La terre est très-vaste, et une grande partie de sa surface est
encore sans culture. Il y a en Asie, en Afrique, en Amérique, des
forêts, qui ont plusieurs centaines de millions d'acres; il y en a même
beaucoup en Europe. Un homme deviendroit un fermier d'importance, en
défrichant cent acres de ces forêts; et cent mille hommes à défricher
chacun cent acres, ne feroient pas une lacune assez grande pour être
visible de la lune, à moins qu'on n'y eût le télescope d'Herschel; tant
sont vastes les pays que les bois couvrent encore!

C'est, cependant, une sorte de consolation, que de songer que parmi les
hommes, il y a encore plus d'activité et de prudence que de paresse et
de folie. De là provient cette augmentation de beaux édifices, de fermes
bien cultivées, de villes riches et populeuses, qui se trouvent dans
toute l'Europe, et qu'on n'y voyoit autrefois que sur les côtes de la
Méditerranée. Cette prospérité est même d'autant plus remarquable, que
des guerres insensées exercent continuellement leurs ravages, et
détruisent souvent en une seule année les travaux de plusieurs années de
paix. Nous pouvons donc espérer, que le luxe de quelques marchands des
côtes des États-Unis de l'Amérique ne causera pas la ruine de leur pays.

Encore une réflexion, et je termine cette vague et longue lettre.
Presque toutes les parties de notre corps nous obligent à quelque
dépense. Nos pieds ont besoin de souliers, nos jambes de bas, le reste
du corps exige des habillemens, et notre estomac une bonne quantité de
nourriture. Quoiqu'excessivement utiles, nos yeux, quand nous sommes
raisonnables, demandent l'assistance peu coûteuse de lunettes, qui ne
peuvent pas beaucoup déranger nos finances. Mais les yeux des autres
sont les yeux qui nous ruinent. Si tout le monde étoit aveugle, excepté
moi, je n'aurois besoin ni de magnifiques habits, ni de belles maisons,
ni de meubles élégans.

  [16] Membre du parlement d'Angleterre, pour le bourg de Calne, en
    Wiltshire. Il étoit lié d'une intime amitié avec Franklin.




SUR LA TRAITE DES NÈGRES.


                                                           23 mars 1790.

En lisant dans les gazettes, le discours adressé par M. Jackson[17], au
congrès américain, contre ceux qui se mêlent de l'esclavage des nègres,
ou qui essaient d'adoucir la condition des esclaves, je me suis rappelé
un discours pareil, prononcé il y a environ cent ans, par Sidi Mehemet
Ibrahim, membre du divan d'Alger, ainsi qu'on peut le voir dans la
relation que Martin a publiée de son consulat, en 1687.

Ce discours avoit pour but d'empêcher qu'on n'eût égard à la pétition de
la secte des _Erika_, ou Mahométans purs, qui regardoient la piraterie
et l'esclavage comme injuste, et en demandoient l'abolition. M. Jackson
ne le cite pas: mais, peut-être, ne l'a-t-il pas lu. S'il se trouve dans
son éloquent discours quelques raisonnemens de Sidi Mehemet, cela prouve
seulement que les intérêts des hommes influent et sont influencés d'une
manière étonnamment semblable dans tous les climats, où ils se trouvent
dans des circonstances pareilles. Voici la traduction du discours
africain.

«ALLA Bismillah, etc. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète!

»Ont-ils considéré, ces Erika, les conséquences que pourroit avoir ce
qu'ils proposent dans leur pétition? Si nous mettions un terme à nos
croisières contre les chrétiens, comment nous procurerions-nous les
denrées que produit leur pays, et qui nous sont si nécessaires? Si nous
renonçons à les rendre esclaves, qui est-ce qui cultivera la terre, dans
nos brûlans climats? Qui est-ce qui fera les travaux les plus communs
dans nos villes? Qui est-ce qui nous servira dans nos maisons? Ne
serons-nous pas alors nos propres esclaves? et ne devons-nous pas plus
de compassion et de faveur à nous, musulmans, qu'à ces chiens de
chrétiens?

»Nous avons maintenant plus de cinquante mille esclaves, à Alger et dans
les environs. Si nous n'en recevons pas de nouveaux, bientôt ce nombre
diminuera, et sera insensiblement réduit à rien. Si nous cessons de
prendre et de piller les vaisseaux des infidèles, et de réduire à
l'esclavage l'équipage et les passagers, nos terres n'auront plus aucune
valeur, faute de culture; les loyers de nos maisons diminueront de
moitié; et le gouvernement, privé de la part qu'il retire des prises,
verra ses revenus presqu'anéantis.

»Et pourquoi? Pour céder aux fantaisies d'une secte capricieuse, qui
voudroit, non-seulement nous empêcher de faire de nouveaux esclaves,
mais nous forcer d'affranchir ceux que nous avons. Mais si les maîtres
perdent leurs esclaves, qui les en dédommagera? Sera-ce l'état? Le
trésor public y suffira-t-il? Sera-ce les Erika? En ont-ils les moyens?
ou voudroient-ils, pour faire ce qu'ils croient juste à l'égard des
esclaves, commettre une plus grande injustice envers les propriétaires?

»Si nous donnons la liberté à nos esclaves, qu'en ferons-nous? Peu
d'entr'eux voudront retourner dans leur pays natal. Ils savent trop bien
qu'ils y auroient à souffrir bien plus que parmi nous. Ils ne veulent
point embrasser notre sainte religion; ils ne veulent point adopter nos
moeurs. Nos frères ne veulent pas se souiller par des mariages avec des
personnes de cette race. Devons-nous les laisser mandier dans nos rues,
ou souffrir qu'ils pillent nos propriétés? car les hommes accoutumés à
l'esclavage, ne travaillent point pour gagner leur vie, à moins qu'ils
n'y soient forcés.

»Mais qu'y a-t-il donc de si malheureux dans leur condition présente?
N'étoient-ils pas esclaves dans leur pays? L'Espagne, le Portugal, la
France, l'Italie, ne sont-ils pas gouvernés par des despotes qui
tiennent leurs sujets dans l'esclavage, sans aucune exception?
L'Angleterre elle-même ne traite-t-elle pas ses matelots en esclaves?
car, lorsque le gouvernement le veut, ils sont enlevés, renfermés dans
des vaisseaux de guerre, condamnés non-seulement à travailler, mais à
combattre pour de très-petits gages, et un peu de nourriture qui ne vaut
pas mieux que celle que nous donnons à nos esclaves.

»Leur condition est-elle donc devenue pire, parce qu'ils sont tombés
entre nos mains? Non. Ils n'ont fait que changer un esclavage pour
l'autre; et je puis dire pour un meilleur; car ils sont ici sur une
terre où le soleil de l'Islamisme répand sa lumière et brille dans toute
sa splendeur. Ils y ont occasion de connoître la véritable doctrine, et
de sauver leurs ames. Ceux qui restent dans leur pays, sont privés de ce
bonheur. Ainsi, renvoyer les esclaves dans les lieux où ils sont nés, ce
seroit les faire passer de la lumière dans les ténèbres.

»Je répète la question. Si l'on donne la liberté aux esclaves, qu'en
fera-t-on? J'ai entendu dire qu'on les transplanteroit dans le désert où
il y a une vaste étendue de terre, sur laquelle ils pourroient
subsister, et former un état libre et florissant. Mais je crois qu'ils
sont trop peu portés à travailler volontairement, et trop ignorans pour
établir un bon gouvernement. D'ailleurs, les Arabes sauvages les
opprimeroient, les détruiroient ou les réduiroient de nouveau à
l'esclavage.

»Tandis qu'ils nous servent, nous avons soin de leur fournir tout ce qui
leur est nécessaire, et nous les traitons avec humanité. Dans les pays
où ils sont nés, la classe de ceux qui travaillent est, ainsi que j'en
suis informé, plus mal nourrie, plus mal logée, plus mal vêtue. La
condition de la plupart d'entr'eux est donc déjà améliorée, et n'exige
rien de plus.--Ici, ils vivent en sûreté; ils ne sont point sujets à
devenir soldats, et à être forcés de s'égorger les uns les autres, comme
dans les guerres qu'on fait chez eux.

»Si quelques-uns de ces bigots insensés, qui nous fatiguent à présent de
leurs sottes pétitions, ont, dans l'excès d'un zèle aveugle, affranchi
leurs esclaves, ce n'est ni par générosité, ni par humanité. C'est parce
qu'accablés du fardeau de leurs péchés, ils ont espéré que le mérite
prétendu de cette action les sauveroit d'une damnation éternelle. Mais
combien ils se trompent grossièrement en imaginant que l'esclavage est
condamné par l'alcoran! Je ne citerai ici que deux préceptes qui sont la
preuve du contraire:--Maîtres, traitez vos esclaves avec
douceur.--Esclaves, servez vos maîtres avec fidélité.--Ce livre sacré ne
défend pas non plus de piller les infidèles; puisqu'il est bien connu,
d'après lui, que Dieu a donné le monde et tout ce qu'il contient, à ses
fidèles Musulmans, et qu'ils ont le droit d'en jouir autant qu'ils
pourront y étendre leurs conquêtes.

»Ne prêtons donc plus l'oreille à la détestable proposition d'affranchir
les esclaves chrétiens. Si elle étoit adoptée, le prix de nos terres et
de nos maisons diminueroit; beaucoup de bons citoyens seroient
dépouillés de leur propriété; le mécontentement deviendroit universel et
provoqueroit des insurrections qui mettroient en danger le gouvernement,
et la confusion générale seroit bientôt à son comble. Je ne doute donc
pas que ce sage conseil ne préfère la tranquillité et le bonheur de
toute une nation de vrais croyans, au caprice de quelques Erika, et ne
rejette leur pétition.»

Le consul Martin nous apprend que la résolution du divan portoit:--«Que
la doctrine qui prétendoit qu'il étoit injuste de piller les Chrétiens
et de les rendre esclaves, paroissoit au moins problématique: mais que
l'intérêt qu'avoit l'état à maintenir cet usage, étoit clair; et
qu'ainsi la proposition seroit rejetée».--Et, en effet, elle le fut.

Puisque les mêmes motifs produisent dans l'ame des hommes, des opinions
et des résolutions semblables, ne pouvons-nous pas, sans parler de notre
congrès Américain, nous hasarder à prédire que les adresses présentées
au parlement d'Angleterre, pour l'abolition de la traite des nègres, et
les débats qui auront lieu à ce sujet, auront le même effet que ceux du
divan d'Alger?

  [17] L'un des représentans de la Georgie.




OBSERVATIONS SUR LA GUERRE.


D'après la première loi des nations, la guerre et la destruction étoient
destinées à punir l'injure: en s'humanisant par degrés, elles admirent
l'esclavage au lieu de la mort; ensuite, l'échange des prisonniers
succéda à l'esclavage; et enfin, pour respecter davantage la propriété
des particuliers, les conquérans se contentèrent de régner sur eux.

Pourquoi cette loi des nations ne s'amélioreroit-elle pas encore? Des
siècles se sont écoulés entre les divers changemens qu'elle a éprouvés:
mais comme de nos jours l'esprit humain a fait des progrès plus rapides,
pourquoi le perfectionnement de la loi des nations ne seroit-il pas
accéléré? Pourquoi ne conviendroit-on pas désormais que dans toutes les
guerres, on n'attaqueroit point certaines classes d'hommes, que même les
partis opposés les protégeroient également, et leur permettroient de se
livrer à leurs travaux avec sécurité? Ces hommes seraient:

1º. Les agriculteurs, parce qu'ils travaillent pour la subsistance du
genre-humain.

2º. Les pêcheurs, qui ont le même but que les agriculteurs.

3º. Les marchands, dont les navires ne sont point armés, et qui sont
utiles aux différentes nations, en leur portant des denrées ou des
marchandises agréables.

4º. Les artistes et les ouvriers qui travaillent dans des villes sans
défense.

Il n'est pas, sans doute, nécessaire d'ajouter que les hôpitaux de
l'ennemi devroient être, non pas inquiétés, mais secourus au
besoin.--L'intérêt général de l'humanité exigeroit qu'on diminuât les
causes de la guerre, et tout ce qui peut exciter à la faire. Si l'on
interdisoit le pillage, on auroit moins d'ardeur à combattre, et
vraisemblablement la paix seroit bien plus durable.

L'usage de voler les marchands en pleine mer est un reste de l'ancienne
piraterie; et quoiqu'il soit accidentellement avantageux à quelques
particuliers, il est loin de l'être à tous ceux qui l'entreprennent, et
aux nations qui l'autorisent. Au commencement d'une guerre, quelques
navires richement chargés sont surpris et enlevés; cela encourage les
premiers armateurs des corsaires à en armer de nouveaux. Beaucoup
d'autres les imitent. Mais, en même-temps, l'ennemi devient plus
soigneux. Il équipe mieux ses vaisseaux marchands, et les rend plus
difficiles à prendre. Il les fait aussi partir plus souvent sous la
protection d'un convoi. Tandis que les corsaires se multiplient, les
navires qui peuvent être pris et les chances du profit diminuent; de
sorte qu'il y a beaucoup de croisières où les dépenses surpassent le
gain. C'est alors une loterie comme les autres. Quoiqu'un petit nombre
de particuliers y gagne, la masse de ceux qui y mettent perd. La
totalité de ce que coûte l'armement de tous les corsaires, durant le
cours d'une guerre, excède de beaucoup le montant de toutes les prises.

Ainsi, une nation perd tout le travail de beaucoup d'hommes, pendant le
temps qu'ils sont employés à voler. En outre, ce que ces hommes
acquièrent, ils le dépensent en s'enivrant et en s'abandonnant à toute
sorte de débauches. Ils perdent l'habitude du travail. À la paix, ils
sont rarement propres à reprendre des occupations honnêtes, et ne
servent qu'à augmenter le nombre des scélérats qui infestent les villes,
et des voleurs de grand chemin.

Les armateurs mêmes, qui ont été heureux, aveuglés par la rapidité de
leur fortune, se livrent à une manière de vivre dispendieuse, et ne
pouvant plus y renoncer, lorsque les moyens d'y suffire diminuent,
finissent par se ruiner; juste punition de l'extravagante cruauté qu'ils
ont eue de réduire à la misère les familles de beaucoup d'honnêtes
commerçans, employés à servir l'intérêt commun du genre-humain.




SUR LA PRESSE DES MATELOTS[18].


Le juge Foster, page 158 de son ouvrage, dit: «Chaque homme» cette
conclusion du tout à une partie ne me semble pas d'une bonne
logique.--Si l'alphabet disoit:--«Que toutes nos lettres combattent pour
la défense commune.--» Il y auroit de l'égalité, et par conséquent de la
justice. Mais s'il disoit:--«Qu'A, B, C, D, s'arment et combattent
pendant que les autres lettres resteront chez elles et dormiront
tranquilles».--Cela ne serait point égal, et conséquemment ne pourroit
être juste.

_Ibid._--«Employez»--s'il vous plaît. Le mot signifie engager un homme à
travailler pour moi, en lui offrant des gages suffisans pour lui faire
préférer mon service à tout autre. Cela est fort différent de forcer un
homme à travailler aux conditions qui me conviendront.

_Ib._--«Ce service et occupation, etc». Ceci est faux. Son occupation et
son service ne sont pas les mêmes. Un vaisseau marchand n'est point un
vaisseau armé. Il n'est point obligé à combattre, mais à transporter des
marchandises. Le matelot, qui est au service du roi, est forcé de
combattre, et de s'exposer à tous les dangers de la guerre. Les maladies
sont aussi plus communes et plus souvent mortelles à bord des vaisseaux
du roi que dans les vaisseaux marchands. À la fin d'une campagne, un
matelot peut quitter le service des marchands, et non le service du roi.
En outre, les marchands lui donnent de meilleurs gages.

_Ib._ «Je suis très-certain, etc».--Ici on compare deux choses qui ne
sont pas comparables, l'injustice faite aux gens de mer, et les embarras
occasionnés au commerce. Les embarras qu'éprouve tout le commerce d'une
nation, ne justifient point l'injustice faite à un seul matelot. Si le
commerce souffrait de ce qu'un matelot ne seroit point à son service, il
pourroit et devroit lui offrir des gages qui le décideraient à y entrer
volontairement.

_Page 159._--«Un mal particulier doit être supporté avec patience, pour
prévenir une calamité générale».--Cette maxime peut-elle se trouver dans
les loix et dans une bonne politique? et peut-il y avoir une maxime
contraire au sens commun? Si la maxime disoit que les maux particuliers
qui préviennent une calamité nationale, doivent être généreusement
compensés par la nation, on pourroit l'entendre: mais quand elle dit
seulement que ces maux doivent être supportés avec patience, elle est
absurde!

_Ib._ «L'expédient, etc».--Vingt plans inutiles ou incommodes n'en
justifient pas un qui est inique.

_Ib._--«Sur le pied de, etc».--Certes, votre raisonnement ressemble à un
mensonge. Il se tient sur un pied. La vérité se tient sur deux.

_Page 160._ «--De bons gages». Probablement les mêmes qu'on a dans les
vaisseaux marchands?

_Page 174._--«J'admets difficilement, etc.»--Quand cet auteur parle de
la presse, il diminue, autant qu'il le peut, l'horreur qu'inspire cette
coutume, en représentant qu'un matelot souffre seulement une _fatigue_,
comme il l'appelle tendrement, _dans quelques cas particuliers_; et il
oppose à ce mal particulier, les embarras du commerce de l'état. Mais
si, comme il le suppose, le cas arrive souvent, le matelot, qui est
pressé, et obligé à servir pour la défense du commerce au prix de
vingt-cinq schellings par mois, pourrait gagner trois livres sterlings
et quinze schellings au service d'un marchand, et vous lui prenez chaque
mois cinquante schellings. Or, si vous employez cent mille matelots,
vous dérobez à ces hommes honnêtes et industrieux et à leurs pauvres
familles, deux cent cinquante mille livres sterlings par mois, ou trois
millions sterlings par an; et, en même-temps, vous les forcez de
hasarder leur vie, en combattant pour la défense de votre commerce;
défense à laquelle devroient sans doute contribuer tous les membres de
la société, et les matelots comme les autres, en proportion du profit
que chacun en retire. Ces trois millions excéderoient, dit-on, la part
qui devroit leur revenir s'ils n'avoient pas payé de leur personne; mais
quand vous les forcez à se contenter de si peu, il me semble que vous
devriez les exempter de combattre.

Cependant on peut dire que si l'on allouoit aux matelots qui servent
dans les vaisseaux du roi, les mêmes gages qu'ils pourroient avoir dans
les vaisseaux marchands, il en coûteroit trop cher à la nation, et l'on
seroit obligé d'augmenter les impôts. Alors la question se réduit à
ceci:--Est-il juste que dans une société les riches forcent la classe la
plus pauvre à combattre pour leur défense et celle de leurs propriétés,
en lui fixant arbitrairement des gages, et en la punissant si elle
refuse?--Le juge Foster nous dit que cela est _légal_.

Je ne connois pas assez les loix pour prétendre que ce principe n'est
pas fondé sur quelqu'autorité: mais je ne puis me persuader qu'il soit
équitable. Je veux bien avouer pour un moment qu'il peut être légal
quand il est nécessaire: mais, en même-temps, je soutiens qu'il ne peut
être employé de manière à produire les mêmes bons effets, c'est-à-dire,
la sécurité publique, sans faire commettre une aussi intolérable
injustice, que celle qui accompagne la presse des matelots.

Pour mieux me faire entendre, je ferai d'abord deux observations. La
première, c'est qu'on pourroit avoir pour les vaisseaux de guerre des
matelots de bonne volonté, si l'on les payoit suffisamment. Ce qui le
prouve, c'est que pour servir dans ces vaisseaux et courir les mêmes
dangers, on n'a besoin de presser ni les capitaines, ni les lieutenans,
ni les gardes-marine, ni les trésoriers, ni beaucoup d'autres officiers.
Pourquoi? Parce que les profits de leurs places ou leurs émolumens, sont
d'assez puissans motifs pour les leur faire rechercher. Il ne faudroit
donc que trouver assez d'argent pour engager les matelots à servir de
bonne volonté comme leurs officiers, sans mettre pourtant de nouveaux
impôts sur le commerce.

La seconde de mes observations est que vingt-cinq schellings par mois
avec une ration de boeuf, de porc salé et de pois, étant jugés suffisans
pour faire subsister un matelot qui travaille beaucoup, ils doivent
suffire aussi à un homme de plume et à un jurisconsulte sédentaire. Je
voudrais donc qu'on établit une caisse, qui serviroit à donner des
récompenses aux marins. Pour remplir cette caisse, je proposerois de
presser un grand nombre d'officiers civils, qui ont à présent de gros
salaires, et de les obliger à remplir leurs emplois pour vingt-cinq
schellings par mois, avec une ration pareille à celle des gens de mer,
afin de verser le surplus de leurs salaires dans la caisse des matelots.

Si l'on me chargeoit de faire exécuter l'ordre d'une telle presse, le
premier que je ferois presser seroit un assesseur de Bristol, ou un juge
nommé _Foster_. J'aurois besoin de son édifiant exemple, pour montrer
comment on doit se soumettre à la presse, car il trouveroit assurément
que, quoique ce soit un _mal particulier_ d'être réduit à vingt-cinq
schellings par mois, il faut, conformément à sa maxime légale et
politique, _le supporter avec patience_, afin de prévenir une calamité
nationale.

Alors, je presserois le reste des juges; et ouvrant le livre rouge, je
n'oublierois aucun des officiers civils du gouvernement, depuis ceux qui
n'ont qu'un salaire de cinquante livres sterlings par an, jusqu'à ceux
qui en ont cinquante mille. Ces messieurs n'auroient pas à se plaindre,
puisqu'ils recevroient vingt-cinq schellings par mois, avec une ration;
et encore sans être obligés de combattre. Enfin, je crois que je ferois
presser ***.

  [18] Ce morceau est composé de diverses notes, que Franklin avoit
    écrites avec un crayon, sur les marges d'un exemplaire de la fameuse
    _Apologie de la Presse des Matelots_, par le juge Foster.




SUR LES LOIX CRIMINELLES, ET SUR L'USAGE D'ARMER EN COURSE.


À BENJAMIN VAUGHAN.

                                                           14 mars 1785.

MON AMI,

Parmi les pamphlets, que vous m'avez fait passer dernièrement, il y en a
un intitulé: _Pensées sur la Justice exécutive_.--Je vous envoie, en
revanche, une brochure française sur le même sujet. Elle a pour titre:
_Observations concernant l'exécution de l'article II de la Déclaration
sur le Vol_.

L'un et l'autre de ces ouvrages sont adressés aux juges, mais écrits,
comme vous le verrez, dans un esprit très-différent. L'auteur anglais
veut qu'on pende tous les voleurs. Le français prétend qu'on doit
proportionner la punition au crime.

Si nous croyons réellement, ainsi que nous fesons profession de le
croire, que la loi de Moyse étoit la loi de Dieu, et l'émanation de la
sagesse divine, infiniment supérieure à la sagesse humaine, d'après quel
principe pouvons-nous donner la mort pour punir une offense, qui,
conformément à cette loi, ne devroit être punie que par la restitution
du quadruple de l'objet enlevé?--Mettre à mort un homme, pour un crime
qui ne le mérite point, n'est-ce pas commettre un meurtre? Et, comme dit
l'auteur français, doit-on punir un délit contre la société par un crime
contre la nature?

Une propriété superflue est de l'invention de la société. Des loix
simples et douces suffisent pour conserver les propriétés purement
nécessaires. L'arc du sauvage, sa hache et son vêtement de peaux
n'exigent pas qu'une loi lui en assure la conservation. Ils sont
suffisamment gardés par la crainte de son ressentiment et de sa
vengeance. Lorsqu'en vertu des premières loix, une partie de la société
accumula des richesses et devint puissante, elle fit des loix plus
sévères, et voulut, aux dépens de l'humanité, conserver ce qu'elle
possédoit. Ce fut un abus du pouvoir, et un commencement de tyrannie.

Si, avant de faire entrer un sauvage en société, on lui avoit dit:«--Par
le moyen du pacte social, ton voisin pourra devenir propriétaire de cent
daims. Mais si ton frère, ton fils ou toi-même, vous n'avez pas de
daims, et qu'ayant faim, vous vouliez en tuer un, vous serez obligés de
subir une mort infame.»--Alors le sauvage auroit probablement préféré sa
liberté, et le droit commun de tuer des daims, à tous les avantages de
la société qu'on lui proposoit.

Il vaut mieux que cent coupables soient sauvés que non pas qu'un
innocent périsse: c'est une maxime qui a été long-temps et généralement
approuvée; et je ne crois pas qu'on l'ait jamais combattue. Le
sanguinaire auteur des _Pensées sur la Justice exécutive_, convient
lui-même qu'elle est juste; et il remarque fort bien:--«Que la seule
idée de l'innocence _outragée_, et plus encore celle de l'innocence
_souffrante_, doit réveiller en nous tous les sentimens de la plus
tendre compassion, et en même-temps, exciter la plus vive indignation
contre les instrumens de ses maux.»--Mais il ajoute:--«Que l'innocence
ne sera jamais exposée ni à être outragée, ni à souffrir, si l'on suit
strictement les loix.»--Est-ce bien vrai?--Est-il donc impossible de
faire une loi injuste? Et si la loi elle-même est injuste, ne
sera-t-elle pas le véritable instrument qui excitera une indignation
générale?

J'apprends, par les dernières gazettes de Londres, qu'une femme y a été
condamnée capitalement pour avoir dérobé, dans une boutique, de la gaze
qui valoit quatorze schellings trois sous. Y a-t-il donc quelque
proportion entre le tort fait par un vol de quatorze schellings trois
sous, et la punition d'une créature humaine, qu'on fait mourir au gibet?
Cette femme ne pouvoit-elle pas, par son travail, remplacer quatre fois
la valeur de son vol, ainsi que dieu l'a ordonné? Tous les châtimens
infligés au-delà de ce que mérite le crime, ne sont-ils pas une punition
de l'innocence? Si le principe est vrai, combien l'innocence,
non-seulement est _outragée_ mais _souffre_ chaque année, dans presque
tous les états civilisés de l'Europe!

Il semble qu'on a pensé que cette sorte d'innocence pouvoit être punie
pour prévenir les crimes. Je me rappelle avoir lu qu'un turc cruel, qui
habitoit les côtes de Barbarie, n'achetoit jamais un esclave chrétien
sans le condamner aussitôt à être pendu par les jambes et à recevoir
cent coups de bâton sur la plante des pieds, afin que le souvenir de ce
châtiment sévère et la crainte de le subir de nouveau, l'empêchassent de
commettre des fautes qui pourroient le lui mériter.

L'auteur du pamphlet anglais auroit lui-même de la peine à approuver la
conduite de ce turc dans un gouvernement d'esclaves; et cependant il
paroît recommander quelque chose de semblable pour le gouvernement des
Anglais, quand il applaudit le discours du juge Burnet à un voleur de
chevaux. On demandoit à ce voleur ce qu'il avoit à dire pour n'être pas
condamné à mort. Il répondit qu'il étoit bien cruel de pendre un homme
pour avoir _seulement_ volé un cheval.--«Homme, répliqua le juge, tu ne
seras pas pendu pour avoir _seulement_ volé un cheval; mais pour que les
chevaux ne puissent pas être volés.»

Il me semble que la réponse du voleur, examinée loyalement, doit
paraître raisonnable, parce qu'elle est fondée sur le principe éternel
de l'équité, qui veut que le châtiment soit proportionné à l'offense; et
la réplique du juge est brutale et insensée. Cependant, l'auteur du
pamphlet--«désire que tous les juges se la rappellent quand ils vont
tenir leurs assises; parce qu'elle contient la sage raison des peines
qu'ils sont appelés à faire infliger.--Elle explique tout de suite,
dit-il, les bases et les véritables motifs des punitions capitales. Elle
apprend, sur-tout, que la propriété d'un homme, ainsi que sa vie, doit
être regardée comme sacrée».

N'y a-t-il donc point de différence entre le prix de la propriété et
celui de la vie? Si je pense qu'il est juste que le meurtre soit puni de
mort, non-seulement parce que le châtiment est égal au crime, mais pour
empêcher d'autres meurtres, s'ensuit-il que je doive approuver qu'on
inflige le même châtiment pour une petite atteinte portée à ma
propriété? Si je ne suis pas moi-même assez méchant, assez vindicatif,
assez barbare pour donner la mort à quelqu'un qui m'a dérobé quatorze
schellings trois sous, comment puis-je applaudir à la loi qui la lui
donne? Montesquieu, qui étoit un juge, a essayé de nous inculquer
d'autres maximes. Il devoit connoître les sentimens qu'éprouvent des
juges humains dans ces occasions, et quels sont les effets de ces
sentimens. Bien loin de penser que des châtimens sévères et excessifs
préviennent le crime, voici ce qu'il dit:

«L'atrocité des lois en empêche l'exécution.

»Lorsque la peine est sans mesure, on est souvent obligé de lui préférer
l'impunité.

»La cause de tous les relâchemens vient de l'impunité des crimes, et non
de la modération des peines.»

Ceux qui connoissent bien le monde, prétendent qu'il y a plus de vols
commis et punis en Angleterre, que dans tous le reste de l'Europe. Si
cela est, il doit y avoir une cause, ou plusieurs causes de la
dépravation du peuple anglais. L'une de ces causes ne peut-elle pas être
le défaut de justice et de morale dans le gouvernement, défaut qui se
manifeste dans sa conduite oppressive envers ses sujets, et dans les
guerres injustes qu'il entreprend contre ses voisins? Voyez les longues
injustices, les monopoles, les traitemens cruels qu'il fait éprouver à
l'Irlande, et qui sont enfin avoués! Voyez les pillages que ses
marchands exercent dans l'Inde! la guerre désastreuse, qu'il fait aux
colonies de l'Amérique! et sans parler de ses guerres contre la France
et l'Espagne, voyez celle qu'il a faite dernièrement à la Hollande!
Toute l'Europe impartiale ne l'a considérée que comme une guerre de
rapine. Les espérances d'une proie immense et facile ont été les motifs
apparens et probablement réels, qui l'ont porté à attaquer cette nation.
Des peuples voisins se doivent une justice non moins stricte que des
citoyens d'un même pays. Un voleur de grands chemins n'est pas moins
voleur, quand il dérobe avec une bande de ses camarades, que quand il
est seul; et un peuple qui fait une guerre injuste, n'est qu'une grande
bande de voleurs. Si vous avez employé des gens à voler un hollandais,
est-il étrange que quand la paix leur interdit ce brigandage, ces gens
cherchent à voler ailleurs, et même à se voler les uns les autres? La
_piraterie_, comme l'appellent les Français, ou la course, est le
penchant général des Anglais; et ils s'y livrent par-tout où ils sont.

On dit que dans la dernière guerre, cette nation n'avoit pas moins de
sept cents corsaires. Ces navires étoient armés par des marchands, pour
piller d'autres marchands qui ne leur avoient jamais rien fait. N'est-il
pas probable que plusieurs de ces armateurs de Londres, si ardens à
voler les marchands d'Amsterdam, voleroient aussi volontiers ceux de la
rue voisine de la leur, s'ils pouvoient le faire avec la même impunité?
Le désir du bien d'autrui[19] est toujours le même: il n'y a que la
crainte du gibet qui mette de la différence dans ses effets.

Comment une nation, qui, parmi les plus honnêtes de ses membres, a tant
de gens inclinés à dérober, et dont le gouvernement a autorisé et
encouragé jusqu'à sept cents bandes de voleurs, comment, dis-je,
peut-elle avoir le front de condamner ce crime dans les individus, et
d'en faire pendre vingt dans une matinée? Cela rappelle naturellement
une anecdote de Newgate[20]. L'un des prisonniers se plaignoit que
pendant son sommeil, on lui avoit ôté les boucles de ses
souliers.--«Comment diable! dit un autre, est-ce que nous avons quelque
voleur parmi nous? Il ne faut pas le souffrir. Cherchons le coquin, et
nous le rosserons jusqu'à ce qu'il en meure.»

Cependant on peut citer l'exemple récent d'un marchand anglais, qui n'a
point voulu profiter de ce que lui avoit produit la course. Il étoit
intéressé dans un navire, que ses associés jugèrent à propos d'armer en
corsaire, et qui prit un assez grand nombre de bâtimens français. Après
le partage du butin, le marchand dont je parle, a envoyé en France un
agent, qui a mis un avis dans les gazettes pour découvrir ceux à qui le
corsaire a fait tort, et leur restituer une part des prises. Cet homme,
qui a une conscience si pure, est un quaker[21]. Les presbytériens
écossais étoient jadis aussi délicats; car il existe encore une
ordonnance du conseil d'Édimbourg, publiée peu après la réformation, et
portant: «Qu'il est défendu d'acheter les marchandises qui proviennent
des prises, sous peine de perdre pour toujours le droit de cité, et de
subir d'autres punitions à la volonté des magistrats; parce que l'usage
de faire des prises est contraire à une bonne conscience et au précepte
de traiter nos frères chrétiens comme nous désirons d'être traités
nous-mêmes. Ainsi ces sortes de marchandises ne seront point vendues par
les hommes honnêtes de cette ville.»

La race de ces hommes honnêtes est probablement éteinte en Écosse, où
ils ont, du moins, renoncé à leurs principes, puisque cette nation a
contribué, autant qu'elle l'a pu, à faire la guerre aux colonies de
l'Amérique septentrionale, et que les prises et les confiscations en ont
été, dit-on, un de ses grands motifs.

Pendant quelque temps on a généralement cru qu'un militaire ne devoit
pas s'informer si la guerre, dans laquelle on l'employoit, étoit juste
ou non, mais exécuter aveuglément les ordres qu'il recevoit. Tous les
princes, qui ont du penchant à la tyrannie, doivent, sans doute,
approuver cette opinion, et désirer de la maintenir. Mais n'est-elle pas
très-dangereuse? D'après un tel principe, si le tyran commande à son
armée d'attaquer et de détruire, non-seulement une nation voisine, qui
ne l'a point offensé, mais même ses propres sujets, l'armée doit obéir.

Dans nos colonies, un nègre esclave à qui son maître ordonne de voler et
d'assassiner son voisin, ou de commettre quelqu'autre action criminelle,
peut le refuser; et le magistrat le protége en applaudissant à son
refus. L'esclavage d'un soldat est donc pire que celui d'un nègre!--Un
officier, qui a de la conscience, peut donner sa démission, plutôt que
d'être employé dans une guerre injuste, s'il n'est pas retenu par la
crainte de voir attribuer sa démarche à une toute autre cause: mais les
simples soldats restent dans l'esclavage toute la vie, et peut-être
aussi ne sont-ils pas en état de juger de ce qu'ils doivent faire. Nous
ne pouvons que déplorer leur sort, et plus encore celui d'un matelot,
qui est souvent forcé de quitter des occupations honnêtes, pour aller
tremper ses mains dans le sang innocent.

Mais il me semble qu'un marchand, étant plus éclairé par son éducation,
et absolument libre de faire ce qu'il veut, devroit bien considérer si
une guerre est juste, avant d'engager volontairement une bande de
mauvais sujets à attaquer les commerçans d'une nation voisine, pour
piller leurs propriétés et les ruiner avec leurs familles, s'ils se
rendent sans combattre, ou à les blesser, les estropier, les assassiner,
s'ils tentent de se défendre. Cependant ce sont des marchands chrétiens
qui commettent ce crime, dans une guerre juste ou non; et il est
difficile qu'elle soit juste des deux côtés. Elle est faite par des
marchands anglais et américains, qui, malgré cela, se plaignent des vols
particuliers, et pendent, par douzaines, les voleurs, à qui ils ont
eux-mêmes donné l'exemple du pillage.

Il est enfin temps que pour le bien de l'humanité, on mette un terme à
ces horreurs. Les États-Unis de l'Amérique sont mieux placés que les
Européens, pour tirer des avantages de la course, puisque la plus grande
partie du commerce de l'Europe avec les Antilles, se fait à leur porte;
mais ils font tout ce qui dépend d'eux pour abolir cet usage, en offrant
d'insérer, dans tous leurs traités avec les autres puissances, un
article par lequel on s'engage solemnellement et réciproquement en cas
de guerre, à ne point armer de corsaires, et à laisser passer, sans être
molestés, les vaisseaux marchands qui ne seront point armés[22].

Ce seroit un heureux perfectionnement de la loi des nations. Tous les
hommes, qui ont des principes de justice et d'humanité, doivent désirer
que cette proposition réussisse.

Recevez les assurances de mon estime et de mon inaltérable amitié.

B. FRANKLIN.

  [19] Alieni appetens.

  [20] Prison de Londres.

  [21] Nouvel exemple digne du quaker Denham, dont il est parlé dans le
    premier volume. (_Note du Traducteur._)

  [22] Cette offre ayant été acceptée par le roi de Prusse, Frédéric II,
    il fut conclu entre ce monarque et les États-Unis, un traité
    d'amitié et de commerce, contenant un article dicté par l'humanité
    et la philantropie. Franklin, qui étoit l'un des plénipotentiaires
    américains, le rédigea de la manière suivante:

    ART. XXIII.

    «Si la guerre a lieu entre les deux nation contractantes, les
    marchands de l'une qui résideront dans les états de l'autre,
    pourront y demeurer neuf mois pour se faire payer de leurs créances
    et régler leurs affaires, et partiront ensuite librement, emportant
    tous leurs effets sans aucun empêchement ou molestation quelconque.
    Toutes les femmes, les enfans, les gens de lettres de toutes les
    facultés, les agriculteurs, les artisans, les manufacturiers, les
    pêcheurs, et les habitans non armés des villes, des villages et
    autres places sans fortifications, et en général tous ceux qui
    travaillent pour la subsistance et le bien de l'humanité, pourront
    continuer à se livrer à leurs occupations, sans être molestés dans
    leur personne, sans qu'on brûle leurs maisons et leurs marchandises,
    ou qu'on les détruise en aucune manière, et sans que la force armée
    de l'ennemi ravage leurs champs, en aucun des lieux où elle
    pénétrera: mais si elle a besoin de prendre quelque chose pour son
    usage, elle le paiera à un prix raisonnable. Tous les vaisseaux
    marchands, employés à l'échange des productions des différens pays,
    et à rendre les objets de première nécessité et les commodités de la
    vie plus faciles à obtenir et plus communs, pourront passer
    librement et sans molestation; et ni l'une ni l'autre des puissances
    contractantes, ne délivrera des lettres de marque à aucun
    particulier, pour lui donner le pouvoir de prendre ou de détruire
    les vaisseaux marchands, ou interrompre leur commerce».




OBSERVATIONS SUR LES SAUVAGES DE L'AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.


Nous appelons ces peuples des Sauvages, parce que leurs moeurs diffèrent
des nôtres, que nous croyons la perfection de la politesse: ils ont la
même opinion des leurs.

Si nous examinions, avec impartialité, les moeurs des différentes
nations, peut-être trouverions-nous que quelque grossier qu'il soit, il
n'y a pas de peuple qui n'ait quelques principes de politesse; et qu'il
n'en est aucun de si poli, qui ne conserve quelques restes de barbarie.

Les Indiens sont, pendant leur jeunesse, chasseurs et guerriers. Quand
ils deviennent vieux, ils sont conseillers; car ces peuples sont
gouvernés par l'avis des sages. Il n'y a chez eux ni force coercitive,
ni prisons, ni officiers qui obligent à obéir, ou infligent des
châtimens. De là vient qu'en général ils s'étudient à bien parler. Le
plus éloquent est celui qui a le plus d'influence.

Les femmes indiennes cultivent la terre, préparent à manger,
nourrissent, élèvent les enfans, conservent et transmettent à la
postérité le souvenir des événemens mémorables. Ces différens emplois
des deux sexes sont regardés comme honorables et conformes aux lois de
la nature. Avant peu de besoins factices, ils ont beaucoup de temps pour
s'instruire en conversant entr'eux. Notre vie active leur paroît basse
et servile auprès de la leur; et ils regardent les sciences, dont nous
nous enorgueillissons, comme frivoles et inutiles. On en eut une preuve,
lors du traité conclu à Lancastre, en Pensylvanie, en 1744, entre le
gouvernement de Virginie et les six Nations.

Quand on fut convenu des principaux articles, les commissaires de la
Virginie informèrent les Sauvages, qu'il y avoit au collége de
Williamsbourg des fonds destinés à l'éducation de jeunes Indiens, et que
si les chefs des six Nations vouloient y envoyer une demi-douzaine de
leurs enfans, le gouvernement en prendroit soin et les feroit instruire
dans toutes les sciences des blancs. Une des règles de la politesse de
ces peuples est de ne jamais répondre à une proposition publique, le
même jour qu'elle leur a été faite. Ils pensent que ce seroit la traiter
avec trop de légèreté, et qu'ils montrent plus de respect en prenant du
temps pour la considérer comme une chose importante. Ils différèrent
donc de répondre aux Virginiens; et le lendemain après que l'orateur eût
témoigné combien ils étoient sensibles à l'offre qu'on leur avoit faite,
il ajouta:--«Nous savons que vous estimez beaucoup l'espèce de science
qu'on enseigne dans ces colléges, et que tandis que nos jeunes gens
seroient chez vous, leur entretien vous coûteroit beaucoup. Nous sommes
donc convaincus que dans ce que vous nous proposez, votre intention est
de nous faire du bien; et nous vous en remercions de bon coeur. Mais
vous, qui êtes sages, vous devez savoir que les différentes nations
voient les choses d'une manière différente; et vous ne devez pas être
offensés, si nos idées sur l'éducation d'un collége ne sont pas les
mêmes que les vôtres. Nous en avons déjà fait l'expérience. Plusieurs de
nos jeunes gens ont été élevés dans les colléges des provinces
septentrionales. Ils ont été instruits dans toutes vos sciences. Mais
quand ils sont revenus parmi nous, à peine savoient-ils courir. Ignorant
entièrement la manière de vivre dans les bois, incapables de supporter
le froid et la faim, ils ne savoient ni bâtir une cabane, ni prendre un
daim, ni tuer un ennemi: ils parloient imparfaitement notre langue; et
par conséquent ils n'étoient propres ni à la chasse, ni à la guerre, ni
aux conseils. Enfin, nous ne pouvions en rien faire.--Nous n'acceptons
pas votre offre: mais nous n'en sommes pas moins reconnoissans; et pour
vous le prouver, si les habitans de la Virginie veulent nous envoyer une
demi-douzaine de leurs enfans, nous aurons le plus grand soin de leur
éducation, nous leur apprendrons ce que nous savons; et nous en ferons
des _hommes_.»

Les Sauvages ayant de fréquentes occasions de tenir des conseils
publics, ils se sont accoutumés à maintenir beaucoup d'ordre et de
décence dans ces assemblées. Les vieillards sont assis au premier rang;
les guerriers au second, et les femmes et les enfans au dernier.
L'emploi des femmes est de remarquer avec soin ce qui se passe dans les
conseils, de le graver dans leur mémoire, et de l'apprendre par
tradition à leurs enfans; car ces peuples n'ont point d'écriture. Elles
sont les registres du conseil. Elles conservent le souvenir des traités,
qui ont été conclus cent ans auparavant; et quand nous comparons ce
qu'elles disent avec nos écrits, nous le trouvons toujours exact.

Celui qui veut parler se lève: les autres gardent un profond silence.
Quand il a fini il se rassied, et on lui laisse cinq ou six minutes,
pour qu'il puisse se rappeler s'il n'a omis rien de ce qu'il avoit
intention de dire, et se lever de nouveau pour l'énoncer. Interrompre
quelqu'un, même dans la conversation ordinaire, est regardé comme
très-indécent. Ô combien cela diffère de ce qu'on voit dans la chambre
polie des communes d'Angleterre, où il se passe à peine un jour, sans
quelque tumulte qui oblige l'orateur à s'enrouer à force de crier à
l'ordre! Combien diffère aussi la conversation des Sauvages, de la
conversation de plusieurs sociétés polies d'Europe, dans lesquelles, si
vous n'énoncez pas votre pensée avec beaucoup de rapidité, vous êtes
arrêté au milieu d'une phrase par l'impatient babil de ceux avec qui
vous vous entretenez, et il ne vous est plus possible de la finir!

Il est vrai que la politesse qu'affectent les Sauvages dans la
conversation, est portée à l'excès; car elle ne leur permet pas de
démentir, ni même de contredire ce qu'on énonce en leur présence. Par ce
moyen, ils évitent les disputes: mais aussi on peut difficilement
connoître leur façon de penser et l'impression qu'on fait sur eux. Les
missionnaires qui ont essayé de les convertir au christianisme, se
plaignent tous de cette extrême déférence, comme d'un des plus grands
obstacles au succès de leur mission. Les Sauvages se laissent patiemment
expliquer les vérités du christianisme, et y donnent leurs signes
ordinaires d'approbation. Vous croiriez qu'ils sont convaincus. Point du
tout. C'est pure civilité.

Un missionnaire suédois ayant assemblé les chefs Indiens des bords de la
Susquehannah, leur fit un sermon dans lequel il développa les principaux
faits historiques sur lesquels est fondée notre religion; tels que la
chute de nos premiers parens quand ils mangèrent une pomme; la venue du
Christ pour réparer le mal; ses miracles, ses souffrances, etc.--Quand
il eut achevé, un orateur indien se leva pour le remercier.--«Ce que
vous venez de nous faire entendre, dit-il, est très-bon. Certes, c'est
fort mal que de manger des pommes; il vaut beaucoup mieux en faire du
cidre. Nous vous sommes infiniment obligés d'avoir la bonté de venir si
loin de votre pays, pour nous apprendre ce que vos mères vous ont
appris. En revanche, je vais vous conter quelque chose de ce que nous
tenons des nôtres.

»Au commencement du monde, nos pères ne se nourrissoient que de la chair
des animaux; et quand leur chasse n'étoit pas heureuse, ils mouroient de
faim. Deux de nos jeunes chasseurs ayant tué un daim, allumèrent du feu
dans les bois pour en faire griller une partie. Au moment où ils étoient
prêts à satisfaire leur appétit, ils virent une jeune et belle femme
descendre des nues et s'asseoir sur ce sommet que vous voyez là bas, au
milieu des montagnes bleues. Alors les deux chasseurs se dirent l'un à
l'autre: C'est un esprit, qui peut-être a senti l'odeur de notre gibier
grillé, et désire d'en manger. Il faut lui en offrir. Ils lui
présentèrent, en effet, la langue du daim. La jeune femme trouva ce mets
de son goût, et leur dit: Votre honêteté sera récompensée. Revenez ici
après treize lunes, et vous y trouverez quelque chose qui vous sera
très-utile pour vous nourrir vous et vos enfans, jusqu'à la dernière
génération. Ils firent ce qu'elle leur disoit, et à leur grand
étonnement, ils trouvèrent des plantes qu'ils ne connoissoient point,
mais qui, depuis cette époque, ont été constamment cultivées parmi nous,
et nous sont d'un grand avantage. Là où la main droite de la jeune femme
avoit touché la terre, ils trouvèrent le maïs; l'endroit où avoit touché
sa main gauche, portoit des haricots, et celui où elle s'étoit assise,
du tabac».

Le bon missionnaire qu'ennuyoit ce conte ridicule, dit à celui qui le
fesoit:--«Je vous ai annoncé des vérités sacrées: mais vous ne
m'entretenez que de fables, de fictions, de mensonges».--L'Indien choqué
lui répondit: «Mon frère, il semble que vos parens ont eu envers vous le
tort de négliger votre éducation. Ils ne vous ont pas appris les
premières règles de la politesse. Vous avez vu que nous, qui connoissons
et pratiquons ces règles, nous avons cru toutes vos histoires. Pourquoi
refusez-vous de croire les nôtres?»

Lorsque quelques-uns de ces Sauvages viennent dans nos villes, la foule
s'assemble autour d'eux, on les regarde avec attention, on les fatigue
dans les momens où ils voudraient être seuls. Ils prennent cela pour une
grande impolitesse, et ils l'attribuent à ce que nous ignorons les
véritables règles du savoir vivre.--«Nous sommes, disent-ils, aussi
curieux que vous, et quand vous venez dans nos villages, nous désirons
de vous regarder: mais alors nous nous cachons derrière les buissons,
qui sont sur la route où vous devez passer, et nous ne nous avisons
jamais d'aller nous mêler parmi vous.»

Leur manière d'entrer dans les villages les uns des autres a aussi ses
règles. Ils croient qu'un étranger, qui voyage, manque de civilité
lorsqu'il entre dans un village sans avoir donné avis de son arrivée.
Aussi, dès que l'un d'eux approche d'un village, il s'arrête, crie, et
attend qu'on l'invite à entrer. Ordinairement deux vieillards vont au
devant de lui, et lui servent d'introducteurs. Il y a dans chaque
village une cabane vide, qu'on appelle _la Maison des Étrangers_. On y
conduit le voyageur, et les vieillards vont de cabane en cabane avertir
les habitans qu'il est arrivé un étranger, qui probablement est fatigué
et a faim. Chacun lui envoie aussitôt une partie de ce qu'il a pour
manger, avec des peaux pour se reposer. Quand l'étranger a pris quelque
nourriture et s'est délassé, on lui apporte du tabac et des pipes; et
alors seulement commence la conversation. On demande au voyageur qui il
est? où il va? quelles nouvelles il apporte? et on finit communément par
lui offrir de lui fournir un guide et des vivres pour continuer son
voyage. Mais on n'exige jamais rien pour la réception qu'on lui a faite.

Cette hospitalité, qu'ils considèrent comme une des principales vertus,
est également pratiquée par chaque particulier. En voici un exemple, que
je tiens de notre interprète, Conrad Weiser. Il avoit été naturalisé
parmi les six Nations, et parloit très-bien la langue Mohock. En
traversant le pays des Indiens, pour porter un message de notre
gouverneur à l'assemblée d'Onondaga, il s'arrêta à l'habitation de
Canassetego, l'un de ses anciens amis. Le sauvage l'embrassa, étendit
des fourrures pour le faire asseoir, plaça devant lui des haricots
bouillis, du gibier et de l'eau, dans laquelle il avoit mêlé un peu de
rum. Quand Conrad Weiser eut achevé de manger, et allumé sa pipe,
Canassetego commença à s'entretenir avec lui. Il lui demanda comment il
s'étoit porté depuis plusieurs années qu'ils ne s'étoient vus l'un
l'autre; d'où il venoit, et quel étoit l'objet de son voyage. Conrad
répondit à toutes ces questions; et quand la conversation commença à
languir, le sauvage la reprit ainsi:--«Conrad, vous avez long-temps vécu
parmi les blancs, et vous connoissez un peu leurs coutumes. J'ai été
quelquefois à Albany, et j'ai observé qu'une fois tous les sept jours,
ils ferment leurs boutiques et s'assemblent tous dans une grande maison.
Dites-moi, pourquoi cela? Que font-ils dans cette maison?

»Ils s'y rassemblent, répondit Conrad, pour entendre et apprendre de
bonnes choses.--Je ne doute pas qu'ils ne vous l'aient dit, reprit le
sauvage. Ils me l'ont dit de même: mais je ne crois pas que cela soit
vrai; et je vais vous en dire la raison.--J'allai dernièrement à Albany,
pour vendre des fourrures, et pour acheter des couvertures de laine, des
couteaux, de la poudre et du rum. Vous savez que je fais ordinairement
affaire avec Hans Hanson, mais cette fois-ci j'étois tenté d'essayer de
quelqu'autre marchand. Cependant je commençai par aller chez Hans
Hanson, et je lui demandai combien il me donneroit pour mes peaux de
castor. Il me répondit qu'il ne pouvoit pas me les payer plus de quatre
schellings la livre: mais, ajouta-t-il, je ne puis parler d'affaire
aujourd'hui; c'est le jour où nous nous rassemblons pour apprendre de
bonnes choses, et je vais à l'assemblée.

»Pour moi, je pensai que ne pouvant faire aucune affaire ce jour-là, je
ferois aussi bien d'aller à l'assemblée avec Hans Hanson, et je le
suivis. Un homme vêtu de noir se leva, et commença à parler aux autres
d'un air très-fâché. Je ne comprenois pas ce qu'il disoit: mais
m'appercevant qu'il regardoit beaucoup et moi, et Hanson, je crus qu'il
étoit irrité de me voir là. Ainsi je sortis; je m'assis près de la
maison, je battis mon briquet, j'allumai ma pipe, et j'attendis que
l'assemblée fût finie. Il me vint alors dans l'idée que l'homme vêtu de
noir avoit fait mention des peaux de castor, et que cela pouvoit être le
sujet de l'assemblée. En conséquence, dès qu'on sortit de la maison,
j'accostai mon marchand.--Eh bien! lui dis-je, Hans, j'espère que vous
êtes convenu de payer les peaux de castor plus de quatre schellings la
livre.--Non, répondit-il, je ne puis plus même y mettre ce prix. Je ne
peux en donner que trois schellings six sous.--Je m'adressai alors à
divers autres marchands: mais c'étoit par-tout la même chanson; trois
schellings six sous, trois schellings six sous. Je vis donc clairement
que mes soupçons étoient bien fondés; et que, quoique les blancs
prétendissent qu'ils alloient dans leurs assemblées pour apprendre de
bonnes choses, ils ne s'y rendoient, en effet, que pour se concerter,
afin de mieux tromper les Indiens sur le prix des peaux de castor.
Réfléchissez-y un peu, Conrad, et vous serez de mon avis. Si, en
s'assemblant aussi souvent, leur dessein étoit d'apprendre de bonnes
choses, ils devroient certainement en avoir déjà appris quelqu'une. Mais
ils sont encore bien ignorans.

»Vous connoissez notre usage. Si un blanc voyage dans notre pays, et
entre dans nos cabanes, nous le traitons toujours comme je viens de vous
traiter. Nous le fesons sécher s'il est mouillé; nous le fesons chauffer
s'il a froid, nous lui donnons de quoi bien satisfaire sa faim et sa
soif, et nous étendons des fourrures devant lui, pour qu'il puisse se
reposer et dormir. Mais nous ne lui demandons jamais rien pour la
manière dont nous l'avons accueilli[23]. Mais si j'entre dans la maison
d'un blanc à Albany, et que je demande quelque chose à manger et à
boire, on me dit aussitôt: Où est ton argent? Et si je n'en ai point, on
me dit: Sors d'ici, chien d'indien.--Vous voyez bien que les blancs
n'ont point encore appris ce peu de bonnes choses que nous apprenons,
nous, sans assemblées; parce que, quand nous sommes enfans, nos mères
nous les apprenent. Il est donc impossible que leurs assemblées soient
pour l'objet qu'ils disent. Elles n'ont d'autre but que d'apprendre à
tromper les Indiens sur le prix des castors.»

  [23] C'est une chose très-remarquable, que dans tous les temps et dans
    tous les pays, l'hospitalité ait été reconnue pour la vertu de ceux
    que les nations civilisées se sont plu à appeler barbares. Les Grecs
    ont célébré les Scythes à cause de cette vertu. Les Sarrasins l'ont
    portée au plus haut degré, et elle règne encore chez les Arabes du
    désert. Saint-Paul nous dit, dans la relation de son voyage et de
    son naufrage sur l'île de Malthe:--«Les Barbares nous traitèrent
    avec beaucoup de bienveillance, car ils allumèrent du feu, et nous
    reçurent à cause de la pluie qui tomboit, et à cause du
    froid».--Cette note est tirée d'un _petit recueil des OEuvres de
    Franklin_, publié par Dilly.




SUR LES DISSENTIONS ENTRE L'ANGLETERRE ET L'AMÉRIQUE.


À M. DUBOURG.

                                             Londres, le 2 octobre 1770.

Je vois, avec plaisir, que nous pensons à-peu-près de même au sujet de
l'Amérique anglaise. Nous, habitans des colonies, nous n'avons jamais
prétendu être exempts de contribuer aux dépenses nécessaires au maintien
de la prospérité de l'empire. Nous soutenons seulement qu'ayant des
parlemens chez nous, et n'étant nullement représentés dans celui de la
Grande-Bretagne, nos parlemens sont les seuls juges de ce que nous
pouvons et devons donner, et le parlement anglais n'a nul droit de
prendre notre argent sans notre consentement.

L'empire britannique n'est pas un simple état. Il en comprend plusieurs;
et quoique le parlement de la Grande-Bretagne se soit arrogé le pouvoir
de taxer les colonies, il n'en a pas plus le droit qu'il n'a celui de
taxer l'électorat d'Hanovre. Nous avons le même roi, mais non la même
législature.

La dispute, qui s'est élevée entre l'Angleterre et les colonies, a déjà
fait perdre à l'Angleterre plusieurs millions sterlings. Elle les a
perdus dans son commerce, et l'Amérique en a gagné autant. Ce commerce
consistoit principalement en superfluités, en objets de luxe et de mode,
dont nous pouvons fort bien nous passer; et la résolution que nous avons
prise, de n'en plus recevoir jusqu'à ce qu'on ait fait cesser nos
plaintes, est cause que nos manufactures commencent à sortir de
l'enfance, et à prendre quelque consistance. Il ne seroit même pas aisé
d'engager nos colons à les abandonner, quand une amitié plus sincère que
jamais succéderoit à la querelle qui nous divise.

Certes, je ne doute point que le parlement d'Angleterre ne finisse par
abandonner ses prétentions, et ne nous laisse paisiblement jouir de nos
droits et de nos privilèges.

B. FRANKLIN.




SUR LA PRÉFÉRENCE QU'ON DOIT DONNER AUX ARCS ET AUX FLÈCHES SUR LES
ARMES À FEU.


AU MAJOR-GÉNÉRAL LEE.

                                       Philadelphie, le 11 février 1776.

GÉNÉRAL,

Le porteur de cette lettre est M. Arundel, que le congrès adresse au
général Schuyler, pour qu'il l'emploie dans le service de l'artillerie.
Il se propose de vous voir en passant, et il me demande une lettre de
recommandation pour vous. Il a servi en France, ainsi que vous le verrez
par ses brevets; et comme il paroît attaché à notre cause, j'espère
qu'il se rendra utile, en instruisant nos jeunes canonniers et nos
matelots. Peut-être donnera-t-il quelque moyen de déboucher la lumière
des canons encloués.

Je vous envoie ci-joint une lettre que m'a écrite un officier nommé _M.
Newland_, qui a servi dans les deux dernières guerres. Il est connu du
général Gates, qui m'en parla avantageusement, lorsque j'étois à
Cambridge. Maintenant il désire de servir sous vos ordres, et je lui ai
conseillé d'aller vous joindre à New-York.

Les Anglais parlent encore haut, et nous menacent durement: mais leur
langage est un peu plus poli, ou du moins, il n'est pas tout-à-fait
aussi injurieux pour nous. Ils sont rentrés peu-à-peu dans leur bon
sens; mais j'imagine que c'est trop tard pour leurs intérêts.

Nous avons reçu cent vingt tonneaux de salpêtre, ce qui fait une grande
quantité, et nous en attendons trente tonneaux de plus. À présent, nous
manquons de moulins pour faire la poudre: mais malgré cela, je crois que
l'ouvrage ira son train, et qu'on le fera à force de bras.--Je
désirerois, cependant, comme vous, que nos armées se servissent de
piques, et même d'arcs et de flèches. Ce sont de très-bonnes armes qu'on
a follement négligées. On doit se servir d'arcs et de flèches:

1º. Parce qu'un homme peut ajuster son coup avec un arc, aussi bien
qu'avec un fusil.

2º. Il peut faire partir quatre flèches dans le même temps qu'il lui
faut pour tirer un coup de fusil et recharger.

3º. L'objet qu'il doit viser n'est point dérobé à sa vue, par la fumée
du côté duquel il combat.

4º. Un nuage de flèches, que l'ennemi voit venir, l'intimide, le
trouble, l'empêche d'être attentif à ce qu'il fait.

5º. Une flèche qui perce un homme en quelque partie de son corps que ce
soit, le met hors de combat, jusqu'à ce qu'on la lui ait arrachée.

6º. On se procure plus aisément des arcs et des flèches, que des fusils,
de la poudre et du plomb.

Polydore-Virgile, en parlant d'une bataille entre les Français et les
Anglais, sous le règne d'Edouard III, fait mention du désordre dans
lequel fut jetée l'armée française, par un nuage de flèches[24], que lui
envoyèrent les Anglais, et qui leur donna la victoire[25].--Si les
flèches fesoient tant d'effet quand les hommes étoient couverts d'une
armure difficile à pénétrer, combien plus elles en feraient à présent,
que cette armure est hors d'usage!

Je suis bien aise que vous soyez revenu à New-York: mais je voudrois que
vous pussiez être au Canada. Ici, les esprits sont maintenant en
suspens, dans l'attente des propositions que doit faire l'Angleterre. Je
ne crois pas qu'elle en fasse une seule que nous puissions accepter.
Quand on en aura une preuve évidente, les Américains seront plus
d'accord entr'eux et plus décidés. Alors votre proposition de former une
ligue solemnelle sera mieux accueillie, et peut-être adoptera-t-on la
plupart de nos autres mesures hardies.

Vos lettres me font toujours un grand plaisir: mais j'ai de la peine à
m'en croire digne, car je suis un bien mauvais correspondant. Mes yeux
ne me permettent plus d'écrire que très-difficilement à la lumière; et
les jours sont à présent si courts et j'ai tant d'affaires depuis
quelque temps, que je suis rarement assis dix minutes, sans qu'on vienne
m'interrompre.

Dieu vous donne des succès!

B. FRANKLIN.

  [24] _Sagittarum nube._

  [25] Il conclut par ces mots: _Est res profectò dictu mirabilis, ut
    tantus ac potens exercitus à solis ferè anglicis sagittariis victus
    fuerit; adeo anglus est sagittipotens, et id genus armorum valet._




COMPARAISON DE LA CONDUITE DES ANTI-FÉDÉRALISTES DES ÉTATS-UNIS DE
L'AMÉRIQUE, AVEC CELLE DES ANCIENS JUIFS.


Un zélé partisan de la constitution fédérative dit dans une assemblée
publique:--«Qu'une grande partie du genre-humain avoit tant de
répugnance pour un bon gouvernement, qu'il étoit persuadé que si un ange
nous apportoit du ciel une constitution qui y aurait été faite exprès
pour nous, elle trouveroit encore de violens contradicteurs».--Cette
opinion parut extravagante; l'orateur fut censuré; et il ne se défendit
point.

Probablement il ne lui vint pas tout-à-coup dans l'esprit que
l'expérience étoit à l'appui de ce qu'il avoit avancé, et qu'elle se
trouvoit consignée dans la plus fidèle de toutes les histoires, la
Sainte Bible. S'il y eût songé, il aurait pu, ce me semble, s'étayer
d'une autorité aussi irréfragable.

L'être suprême se plut à élever une seule famille, et son attentive
providence la combla de bienfaits jusqu'à ce qu'elle devînt un grand
peuple. Après avoir délivré ce peuple de l'esclavage, par une suite de
miracles, que fit son serviteur Moyse, il remit lui-même à ce serviteur
choisi, en présence de toute la nation, une constitution et un code de
loix, et il promit de récompenser ceux qui les observeroient fidèlement,
et de punir avec sévérité ceux qui leur désobéiroient.

La divinité elle-même étoit à la tête de cette constitution; c'est
pourquoi les écrivains politiques l'ont appelée _une théocratie_. Mais
malgré cela les ministres de Dieu ne purent parvenir à la faire
exécuter. Aaron et ses enfans composoient, avec Moyse, le premier
ministère du nouveau gouvernement.

L'on auroit pensé que le choix d'hommes qui s'étoient distingués pour
rendre la nation libre, et avoient hasardé leur vie en s'opposant
ouvertement à la volonté d'un puissant monarque, qui vouloit la retenir
dans l'esclavage, auroit été approuvé avec reconnoissance; et qu'une
constitution tracée par Dieu même, auroit dû être accueillie avec les
transports d'une joie universelle. Mais il y avoit, dans chacune des
treize tribus, quelques esprits inquiets, mécontens, qui, par divers
motifs, excitoient continuellement les autres à rejeter le nouveau
gouvernement.

Plusieurs conservoient de l'affection pour l'Égypte, leur terre natale;
et dès qu'ils éprouvoient quelqu'embarras, quelqu'inconvénient, effet
naturel et inévitable de leur changement de situation, ils accusoient
leurs chefs d'être les auteurs de leur peine; et non-seulement ils
vouloient retourner en Égypte, mais lapider ceux qui les en avoient
arrachés[26].--Ceux qui étaient enclins à l'idolâtrie, voyoient, avec
regret, la destruction du veau d'or. Plusieurs chefs pensoient que la
constitution nouvelle devoit nuire à leur intérêt particulier; que les
places avantageuses seraient toutes occupées par les parens et les amis
de Moyse et d'Aaron, et que d'autres qui étoient également bien nés en
seraient exclus[27].

Nous voyons dans Josephe et dans le Talmud quelques particularités, qui
ne sont pas aussi détaillées dans l'Écriture.

Voici ce que nous y apprenons.--«Coré désiroit ardemment d'être
grand-prêtre; et il fut blessé de ce que cet emploi étoit conféré à
Aaron, par la seule autorité de Moyse, disoit-il, et sans le
consentement du peuple. Il accusa Moyse d'avoir employé divers artifices
pour s'emparer du gouvernement, et priver le peuple de sa liberté; et de
conspirer avec Aaron pour perpétuer la tyrannie dans sa famille. Ainsi,
quoique le vrai motif de Coré fût de supplanter Aaron, il persuada au
peuple qu'il n'avoit en vue que le bien général; et les Juifs excités
par lui, commencèrent à crier:--Maintenons la liberté de nos diverses
tribus. Nous nous sommes, nous-mêmes, affranchis de l'esclavage où nous
tenoient les Égyptiens; souffrirons-nous donc que Moyse nous rende
encore esclaves? Si nous devons avoir un maître, il vaut mieux retourner
vers le Pharaon, par qui nous étions nourris avec du pain et des
oignons, que de servir ce nouveau tyran qui, par sa conduite, nous a
exposés à souffrir la famine.--

»Alors ils nièrent la vérité de ses entretiens avec Dieu; et ils
prétendirent que le secret de ses rendez-vous, le soin qu'il avoit eu
d'empêcher que personne écoutât ses discours, et approchât même du lieu
où il étoit, devoit donner beaucoup de doutes à cet égard. Ils
accusèrent aussi Moyse de péculat, et d'avoir gardé un grand nombre des
cuillers et des plats d'argent que les princes avoient offerts à la
dédicace de l'autel[28], ainsi que les offrandes d'or, qu'avoit faites
le peuple[29], et la plus grande partie de la capitation[30]. Ils
accusèrent Aaron d'avoir mis de côté la plupart des joyaux qui lui
avoient été fournis pour le veau d'or.

»Indépendamment du péculat qu'ils reprochoient à Moyse, ils prétendoient
qu'il étoit rempli d'ambition, et que pour satisfaire cette passion, il
avoit trompé le peuple en lui promettant une terre où couloit le lait et
le miel. Ils disoient qu'au lieu de lui donner une telle terre, il l'en
avoit arraché; et que tout ce mal lui sembloit léger, pourvu qu'il pût
se rendre un prince absolu[31]. Ils ajoutoient que pour maintenir avec
splendeur, dans sa famille, sa nouvelle dignité, il devoit faire suivre
la capitation particulière qui avoit déjà été levée et remise à
Aaron[32], par une taxe générale[33], qui probablement seroit augmentée
de temps en temps, si l'on souffroit la promulgation de nouvelles loix,
sous prétexte de nouvelles révélations de la volonté divine, et qu'ainsi
toute la fortune du peuple seroit dévorée par l'aristocratie de cette
famille.»

Moyse nia qu'il se fût rendu coupable de péculat, et ses accusateurs ne
purent alléguer aucune preuve contre lui.--«Je n'ai point, dit-il, avec
la sainte confiance que lui inspirait la présence de Dieu, je n'ai point
pris au peuple la valeur d'un ânon, ni rien fait qui puisse lui
nuire».--Mais les propos outrageans de ses ennemis avoient eu du succès
parmi le peuple; car il n'est aucune espèce d'accusation si aisée à
faire, ou à être crue par les fripons, que celle de friponnerie.

Enfin, il n'y eut pas moins de deux cents cinquante des principaux
hébreux, «fameux dans l'assemblée et hommes de renom»[34], qui se
portèrent à exciter la populace contre Moyse et Aaron, et lui
inspirèrent une telle frénésie, qu'elle s'écria:--«Lapidons-les,
lapidons-les; et assurons, par ce moyen, notre liberté. Choisissons
ensuite d'autres capitaines, qui nous ramènent en Égypte, en cas que
nous ne puissions pas triompher des Cananéens.»

D'après tout cela, il paroît que les Israélites étoient jaloux de leur
nouvelle liberté, et que cette jalousie n'étoit pas, par elle-même, un
défaut: mais que quand ils se laissèrent séduire par un homme
artificieux, qui prétendoit n'avoir en vue que le bien public, et ne
songer en aucune manière à ses intérêts particuliers, et qu'ils
s'opposèrent à l'établissement de la nouvelle constitution, ils
s'attirèrent beaucoup d'embarras et de malheurs. On voit, en outre, dans
cette inappréciable histoire, que lorsqu'au bout de plusieurs siècles,
la constitution fut devenue ancienne, qu'on en eut abusé et qu'on
proposa d'y faire des changemens, la populace qui avoit accusé Moyse
d'ambition et de s'être fait prince, et qui avoit crié:--«Lapidez-le,
lapidez-le», fut encore excitée par les grands-prêtres et par les
scribes, et reprochant au Messie de vouloir se faire roi des Juifs,
cria:--«Crucifiez-le, crucifiez-le.»--

Tout cela nous apprend qu'une sédition populaire contre une mesure
publique, ne prouve pas que cette mesure soit mauvaise, encore que la
sédition soit excitée et dirigée par des hommes de distinction.

Je conclus, en déclarant que je ne prétends pas qu'on infère de ce que
je viens de dire, que notre convention nationale a été divinement
inspirée, quand elle nous a donné une constitution fédérative, parce
qu'on s'est déraisonnablement et violemment opposé à cette constitution.
Cependant j'avoue que je suis si persuadé que la providence s'occupe du
gouvernement général du monde, que je ne puis croire qu'un événement qui
importe au bien-être de plusieurs millions d'hommes, qui existent déjà
ou qui doivent exister, ait lieu sans qu'il soit préparé, influencé et
réglé par cet esprit bienfaisant, tout-puissant et présent partout,
duquel émanent tous les autres esprits.

  [26] Nombres, chap. 14.

  [27] Nombres, chap. 14, vers. 3.--«Et ils se réunirent tous contre
    Moyse et Aaron, et leur dirent: Vous prenez trop sur vous. Vous
    savez que toutes les assemblées sont saintes, ainsi que chaque
    membre de ces assemblées: pourquoi donc vous élevez-vous au-dessus
    de l'assemblée?»

  [28] Nombres, chap. 7.

  [29] Exode, chap. 35, vers. 22.

  [30] Nombres, chap. 3, et Exode, chap. 30.

  [31] Nombres, chap. 14, vers. 13.--«Tu regardes comme peu de chose de
    nous avoir ôtés d'une terre où coule le lait et le miel, et de nous
    faire périr dans le désert, pourvu que tu deviennes notre prince
    absolu».

  [32] Nombres, chap. 3.

  [33] Exode, chap. 30.

  [34] Nombres, chap. 14.




SUR L'ÉTAT INTÉRIEUR DE L'AMÉRIQUE, OU TABLEAU DES VRAIS INTÉRÊTS DE CE
VASTE CONTINENT.


La tradition rapporte que les premiers Européens qui s'établirent à la
Nouvelle-Angleterre, éprouvèrent beaucoup de peines et de difficultés,
comme cela arrive ordinairement quand un peuple civilisé fonde une
colonie dans un pays sauvage. Ils étoient portés à la piété, et ils
demandoient des secours au ciel, par des prières et des jeûnes fréquens.
Cet objet de leurs méditations constantes et de leurs entretiens, tenoit
leurs esprits dans la tristesse et le mécontentement; et semblables aux
enfans d'Israël, plusieurs d'entr'eux désiroient de retourner dans cette
Égypte, que la persécution les avoit engagés à abandonner.

Un jour qu'on proposa dans une assemblée de proclamer un nouveau jeûne,
un fermier, plein de bon sens, se leva et observa:--«Que les
inconvéniens auxquels ils étoient exposés, et pour lesquels leurs
plaintes avoient si souvent fatigué le ciel, n'étoient pas si grands
qu'ils auroient pu le craindre, et qu'ils diminuoient chaque jour, à
mesure que la colonie se fortifioit; que la terre commençoit à compenser
leur travail et à fournir libéralement à leur subsistance; que la mer et
les rivières étoient remplies de poisson; que la température étoit
douce, le climat sain; qu'ils pouvoient sur-tout, jouir pleinement de la
liberté civile et religieuse; qu'il croyoit donc qu'il falloit
s'entretenir de pareils sujets, parce qu'ils étoient plus consolans,
plus propres à les rendre contens de leur situation; et qu'il convenoit
mieux à la gratitude, qu'ils devoient à l'Être-Suprême, de proclamer, au
lieu d'un jeûne, un jour d'action de graces.»

L'avis de ce bon cultivateur fut goûté; et depuis ce moment, les
habitans de la colonie ont eu, chaque année, assez de motifs de félicité
publique, pour pouvoir en remercier Dieu; et en conséquence, un jour
d'action de graces a été constamment ordonné par eux et religieusement
observé.

Je vois dans les différentes gazettes des États-Unis, de fréquentes
réflexions sur la dureté du temps, la décadence du commerce, la rareté
de l'argent.--Mon intention n'est point d'affirmer que ces plaintes sont
totalement dénuées de fondement. Il n'y a aucun pays, aucun état, où
quelques individus n'éprouvent des difficultés à gagner leur vie; où des
gens qui n'ont point de métier lucratif, manquent d'argent, parce qu'ils
n'ont rien à donner pour s'en procurer; et il est toujours au pouvoir
d'un petit nombre d'hommes, de faire beaucoup de bruit.--Mais observons
froidement la situation générale de nos affaires, et peut-être nous
paroîtra-t-elle moins triste qu'on ne l'a imaginé.

La grande occupation du continent de l'Amérique septentrionale, est
l'agriculture. Four un artisan ou un marchand, nous comptons au moins
cent laboureurs qui, pour la plupart, cultivent leurs propres champs, et
en retirent non-seulement leur subsistance, mais aussi de quoi se vêtir,
de sorte qu'ils ont besoin de fort peu de marchandises étrangères; et
qu'ils vendent, en outre, une assez grande quantité de denrées pour
accumuler insensiblement beaucoup d'argent.

La providence est si bienfaisante envers ce pays, le climat y est si
favorable, qu'à compter des trois ou quatre premières années de son
établissement, où nos pères eurent à y supporter beaucoup de peine et de
fatigue, on n'y a presque jamais entendu parler de disette: au
contraire, quoique quelques années aient été plus ou moins fécondes,
nous avons toujours eu assez de provisions pour nous nourrir, et même
pour exporter. La récolte de l'année dernière a été généralement
abondante; et cependant le fermier n'a jamais vendu aussi cher ce qu'il
a livré au commerce, ainsi que l'attestent les prix courans qu'on a
publiés. La valeur des terres augmente continuellement, à mesure que la
population s'accroît. En un mot, le fermier est en état de donner de si
bons gages à ceux qui travaillent pour lui, que tous ceux qui
connoissent l'ancien monde, doivent convenir qu'il n'y a pas d'endroit
où les manouvriers soient si bien nourris, si bien vêtus, si bien logés,
que dans les États-Unis de l'Amérique.

Si nous entrons dans nos cités, nous voyons que, depuis la révolution,
les propriétaires des maisons et des terreins qui y sont compris, ont vu
considérablement augmenter leur fortune. Les loyers se sont élevés à un
prix étonnant; ce qui fait multiplier les bâtisses et fournit du travail
à un nombre immense d'ouvriers. L'accroissement du luxe, et la vie
splendide de ceux qui sont devenus riches, entretiennent aussi beaucoup
de monde. Les ouvriers demandent et obtiennent un prix plus haut que
dans aucune autre partie du monde, et ils sont toujours payés comptant.
Cette classe n'a donc pas à se plaindre de la dureté du temps; et elle
compose une très-grande partie des habitans des villes.

Comme je vis fort loin de nos pêcheries américaines, je ne peux pas en
parler avec beaucoup de certitude. Mais j'ai entendu dire que
l'estimable classe d'hommes qu'on y emploie, est la moins bien payée, ou
qu'elles ont moins de succès qu'avant la révolution. Ceux qui font la
pêche de la baleine, ont été privés d'un marché où ils alloient vendre
leur huile: mais je sais qu'il s'en ouvre un autre qui pourra leur être
également avantageux; et les demandes de chandelle de spermaceti
augmentent chaque jour; ce qui conséquemment, en fait hausser le prix.

Restent à présent les détailleurs, ou ceux qui tiennent des boutiques.
Quoiqu'ils ne composent qu'une petite partie de la nation, leur nombre
est considérable, et même trop pour le genre d'affaires qu'ils ont
entrepris; car dans tous les pays, la consommation des marchandises a
ses limites, qui sont les facultés du peuple, c'est-à-dire, ses moyens
d'acheter et de payer. Si les marchands calculent mal ces proportions,
et qu'ils importent trop de marchandises, ils doivent nécessairement
trouver difficilement à vendre l'excédent; et quelques-uns d'entr'eux
diront que le commerce languit. L'expérience les rendra, sans doute,
sages, et ils importeront moins. Si trop d'artisans des villes, et de
fermiers de la campagne deviennent marchands, dans l'espoir de mener une
vie plus agréable, la quantité d'occupation de ce genre divisée entr'eux
tous, est trop peu de chose pour chacun en particulier; et ils doivent
se plaindre de la décadence du commerce. Ils disent aussi que cela n'est
dû qu'à la rareté de l'argent; tandis que, dans le fait, l'inconvénient
provient moins de la diminution des acheteurs, que de la multiplicité
des vendeurs; et si les fermiers et les ouvriers qui se sont faits
marchands, retournoient à leur charrue et à leurs outils, il y auroit
assez de veuves et d'autres femmes pour tenir les boutiques, et elles
trouveroient suffisamment à gagner dans ce commerce de détail.

Quiconque a voyagé dans les différentes parties de l'Europe, et a
observé combien peu on y voit de gens riches ou aisés, en comparaison
des pauvres; combien peu de gens y sont grands propriétaires, en
comparaison de la multitude de misérables ouvriers mal payés, et de
journaliers déguenillés et souffrant la faim; quiconque, dis-je, se
rappelle ce tableau, et contemple l'heureuse médiocrité qui règne dans
les états américains, où le cultivateur travaille pour lui-même et
entretient sa famille dans une honnête abondance, doit, ce me semble,
juger que nous avons raison de bénir la divine providence, qui a mis
tant de différence en notre faveur, et être convaincu qu'aucune nation
connue, ne jouit d'une plus grande portion de félicité humaine.

Il est vrai que la discorde et l'esprit de parti troublent quelques-uns
des États-Unis. Mais regardons en arrière, et demandons-nous s'ils en
ont jamais été exempts? Ce mal existe par-tout où fleurit la liberté, et
peut-être aide-t-il à la conserver. Le choc des sentimens opposés fait
souvent jaillir des étincelles de vérité, qui produisent une lumière
politique. Les diverses factions qui nous divisent, tendent toutes au
bien public; et il n'y a réellement de différence entr'elles, que dans
la manière d'y parvenir. Les choses, les actions, les opinions, tout
enfin, se présente à l'esprit sous des points de vue si différens, qu'il
n'est pas possible que nous pensions, tous à-la-fois, de la même
manière, sur un objet quelconque, tandis qu'à peine le même homme en a
la même idée en différens temps. L'esprit de parti est donc le lot
commun de l'humanité; et celui qui règne chez nous n'est ni plus
dangereux, ni moins utile que celui des autres pays et des autres
siècles qui ont joui, au même degré que nous, de l'extrême bonheur d'une
liberté politique.

Quelques-uns d'entre nous ne sont pas si inquiets de l'état présent de
nos affaires, que de ce qui peut arriver un jour. L'accroissement du
luxe les alarme; et ils pensent que c'est-là ce qui nous conduit à
grands pas vers notre ruine. Ils remarquent qu'il n'y a jamais de revenu
suffisant sans économie; et que toutes les productions annuelles d'un
pays peuvent être dissipées en dépenses vaines et inutiles, et la
pauvreté succéder à l'abondance.--Cela peut-être. Cependant cela arrive
rarement; car il semble qu'il y a chez toutes les nations une plus
grande quantité de travail et de frugalité, contribuant à les enrichir,
que de paresse et d'oisiveté, tendant à les appauvrir; de sorte que tout
balancé, il se fait une accumulation continuelle de richesses.

Songez à ce qu'étoient du temps des anciens Romains, l'Espagne, les
Gaules, la Germanie, la Grande-Bretagne, habitées par des peuples
presqu'aussi pauvres que nos Sauvages; et considérez les richesses
qu'elles possèdent à présent, l'innombrable quantité de villes superbes,
de fermes bien établies, de meubles élégans, de magasins remplis de
marchandises; sans compter l'argenterie, les bijoux et tout le
numéraire. Oui, elles possèdent tout cela, en dépit de leurs
gouvernement exacteurs, dispendieux, extravagans, et de leurs guerres
destructives. Cependant on n'a jamais gêné, dans ces contrées, ni le
luxe, ni les prodigalités de l'opulence.--Ensuite, examinez le grand
nombre de fermiers laborieux et sobres, qui habitent l'intérieur des
états américains, et composent le corps de la nation, et jugez s'il est
possible que le luxe de nos ports de mer puisse ruiner un tel pays.

Si l'importation des objets de luxe pouvoit ruiner un peuple, nous
serions probablement ruinés depuis long-temps, car la nation anglaise
prétendoit avoir le droit de porter chez nous, non-seulement les
superfluités de son pays, mais celles de toutes les autres contrées de
la terre. Nous les achetions, nous les consommions; et cependant nous
avons prospéré et sommes devenus riches. À présent nos gouvernemens
indépendans peuvent faire ce qui leur étoit alors impossible. Ils
peuvent diminuer par des impôts considérables ou empêcher par une
prohibition sévère, ces sortes d'importations; et nous nous enrichirons
davantage, si toutefois, et cela est incertain, le désir de nous parer
de beaux habits, d'être bien meublés, d'avoir des maisons élégantes, ne
doit pas, en excitant le travail et l'industrie, produire beaucoup plus
que ne nous coûtent ces objets.

L'agriculture et les pêcheries des États-Unis sont les grandes sources
de l'accroissement de nos richesses. Celui qui sème un grain de bled,
est peut-être récompensé de sa peine par quarante grains de bled que la
terre lui rend; et celui qui tire un poisson du sein de la mer, en
retire une pièce d'argent.

Nous devons être attentifs à ces choses-là, et nous le serons sans
doute. Alors, les puissances rivales, avec tous leurs actes prohibitifs,
ne pourront pas beaucoup nous nuire. Nous sommes les enfans de la terre
et des mers, et semblables à l'Antée de la fable, si en luttant avec un
Hercule nous avons quelquefois le dessous, le seul attouchement de nos
parens nous rendra la force de renouveler le combat.




AVIS À CEUX QUI VEULENT ALLER S'ÉTABLIR EN AMÉRIQUE.


Plusieurs personnes en Europe, sachant que l'auteur de cet avis connoît
très-bien l'Amérique septentrionale, lui ont parlé ou écrit pour lui
communiquer l'intention où elles sont d'aller s'y établir. Mais il lui
semble qu'elles ont formé ce projet par ignorance, et en se fesant de
fausses idées de ce qu'on peut se procurer dans le pays où elles veulent
se rendre. Ainsi, il croit devoir donner ici quelques notions plus
claires que celles qu'on a eues jusqu'à présent sur cette partie du
monde, afin de prévenir l'émigration et les voyages dispendieux et
infructueux de ceux à qui ne conviennent pas de pareilles entreprises.

Beaucoup de gens s'imaginent que les habitans des États-Unis de
l'Amérique sont riches, en état de faire de la dépense, et disposés à
récompenser toute sorte de talens; mais qu'en même-temps ils ne
connoissent point les sciences, et que par conséquent des étrangers, qui
possèdent la littérature et les beaux-arts, doivent être très-estimés
dans ces contrées, et assez bien payés pour y devenir bientôt riches. On
croit aussi qu'il y a beaucoup d'emplois lucratifs que les gens du pays
ne sont pas propres à remplir; et que comme peu de personnes y sont
d'une noble origine, les étrangers qui portent un nom distingué doivent
y être très-respectés, obtenir les meilleures places et y faire
fortune.--On va jusqu'à se flatter que, pour encourager l'émigration des
Européens, les divers gouvernemens des États-Unis, non-seulement payent
le voyage de ceux qui viennent pour s'établir chez eux, mais leur font
présent à leur arrivée, de terres, de nègres, de bétail et d'instrumens
de labourage.

Toutes ces choses-là sont imaginaires; et ceux qui fondent leurs
espérances sur cela, et passent en Amérique, sont sûrement bien trompés.

La vérité est que quoique dans ce pays il y ait très-peu de gens aussi
misérables que les classes pauvres d'Europe, il y en a aussi très-peu
qu'on pût regarder en Europe comme riches. On y trouve plutôt une
heureuse et générale médiocrité. On y voit peu de grands propriétaires
de terres, et peu de fermiers qui cultivent les terres des autres. La
plupart des Américains labourent leurs propres champs, exercent quelque
métier ou font quelque commerce. Il en est très-peu d'assez riches pour
vivre dans l'oisiveté, et pour payer aussi chèrement, qu'on le fait en
Europe, les tableaux, les statues, l'architecture et les autres
productions des arts, qui sont plus curieuses qu'utiles. Aussi ceux qui
sont nés en Amérique avec le goût de cultiver ces arts, ont communément
quitté leur patrie, et sont allés s'établir en Europe, où ils pouvoient
être mieux récompensés.

Certes, la connoissance des belles-lettres et de la géométrie est
très-estimée dans les États-Unis; mais elle y est, en même-temps, plus
commune qu'on ne le pense. Il y a déjà neuf grands colléges ou
universités; savoir quatre à la Nouvelle-Angleterre[35], et un dans
chacune des provinces de New-York, de New-Jersey, de Pensylvanie, de
Maryland et de Virginie. Ces universités ont des professeurs
très-savans. Il y a, en outre, un grand nombre de petits colléges, ou
d'écoles; et l'on apprend à beaucoup de jeunes gens les langues, la
théologie, la jurisprudence et la médecine.

Il n'est nullement défendu aux étrangers d'exercer ces professions; et
le rapide accroissement de la population dans toutes les parties des
États-Unis, leur promet une occupation qu'ils peuvent partager avec les
gens du pays. Il y a peu d'emplois civils, et il n'y en a point
d'inutile comme en Europe. D'ailleurs, l'on a établi pour règle, dans
quelques-unes de nos provinces, qu'aucune place ne seroit assez
lucrative, pour tenter la cupidité de ceux qui voudroient la remplir. Le
trente-sixième article de la constitution de Pensylvanie, dit
expressément:--«Comme pour conserver son indépendance, tout homme libre,
qui n'a point une propriété suffisante, doit avoir quelque profession,
métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement, il n'est
pas nécessaire de créer des emplois lucratifs; parce que leur effet
ordinaire est d'inspirer à ceux qui les possèdent ou qui les postulent,
un esprit de dépendance et de servitude, indigne d'hommes libres. Ainsi,
toutes les fois que les émolumens d'un emploi augmenteront au point de
le faire désirer à plusieurs personnes, il faudra que la législature en
diminue les profits.»

Ces idées ont été plus ou moins adoptées par tous les États-Unis. Or, il
ne vaut pas la peine qu'un homme, qui a quelque moyen de vivre chez lui,
s'expatrie dans l'espoir d'obtenir une place avantageuse en Amérique.
Quant aux emplois militaires, il n'y en a plus depuis la fin de la
guerre, puisque les armées ont été licenciées.

Il convient encore moins d'aller dans les États-Unis, lorsqu'on n'a à y
porter qu'une naissance illustre. En Europe, cela peut être de quelque
prix: mais une pareille marchandise ne peut être offerte dans un plus
mauvais marché qu'en Amérique, où, en parlant d'un étranger, les
habitans demandent, non pas _qui il est_, mais _ce qu'il sait faire_.
S'il a quelque talent utile, il est bien accueilli; et s'il exerce son
talent et qu'il se conduise bien, il est respecté par tous ceux qui le
connoissent. Mais celui qui n'est qu'_homme de qualité_, et qui, par
rapport à cela, veut obtenir un emploi et vivre aux dépens du public,
est rebuté et méprisé.

Le laboureur et l'artisan sont honorés en Amérique, parce que leur
travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un
artisan, et le premier de l'univers; et qu'il est plus admiré, plus
respecté, à cause de la variété, de la perfection, de l'utilité de ses
ouvrages, que par rapport à l'ancienneté de sa famille.--Ils aiment
beaucoup à citer l'observation d'un nègre, qui disoit:--«Boccarorra[36]
fait travailler l'homme noir, le cheval, le boeuf, tout, excepté le
cochon.--Le cochon mange, boit, se promène, dort quand il veut, et vit
comme un gentilhomme.»--

D'après cette façon de penser des Américains, l'un d'entr'eux croiroit
avoir beaucoup plus d'obligation à un généalogiste qui pourroit lui
prouver que, depuis dix générations, ses ancêtres ont été laboureurs,
forgerons, charpentiers, tourneurs, tisserands, taneurs, même
cordonniers, et que conséquemment ils étoient d'utiles membres de la
société, que s'il lui démontroit qu'ils étoient seulement nobles, ne
fesant rien de profitable, vivant nonchalamment du travail des autres,
ne sachant que _consommer les fruits de la terre_[37], et n'étant enfin
propres à rien, jusqu'à ce qu'à leur mort, leurs biens ont été dépecés
comme le cochon gentilhomme du nègre.

Quant aux encouragemens que le gouvernement donne aux étrangers, ils ne
sont réellement que ce qu'on doit attendre de la liberté et des loix
sages. Les étrangers sont bien reçus en Amérique, parce qu'il y a assez
de place pour tous; et les habitans n'en sont point jaloux. Les loix les
protégent assez, pour qu'ils n'aient besoin de l'appui d'aucun homme en
place; et chacun d'eux peut jouir en paix du produit de son industrie.
Mais s'ils n'apportent point de fortune, il faut qu'ils soient laborieux
et qu'ils travaillent pour vivre. Une ou deux années de séjour leur
donnent tous les droits de citoyen. Mais le gouvernement ne fait point
aujourd'hui ce qu'il pouvoit faire autrefois. Il n'engage plus les
étrangers à s'établir, en payant leur passage, et leur donnant des
terres, des nègres, du bétail, des instruments de labourage, ou en leur
fesant aucune autre espèce d'avances. En un mot, l'Amérique est la terre
du travail, et non point ce que les Anglais appellent une contrée de
fainéans[38]; et les Français un pays de cocagne, où les rues sont
pavées de miches, les maisons couvertes d'omelettes, et où les poulets
volent tout rôtis, en criant: _Approchez-vous pour nous manger._

Quels sont donc les hommes auxquels il peut être avantageux de passer en
Amérique? Et quels sont les avantages qu'ils peuvent raisonnablement s'y
promettre?

La terre est à bon marché dans ces contrées, à cause des vastes forêts
qui manquent d'habitans, et qui probablement en manqueront encore plus
d'un siècle. La propriété de cent acres d'un sol fertile, couvert de
bois en divers endroits, voisin des frontières, peut s'acquérir pour
huit ou dix guinées. Ainsi, des jeunes gens laborieux qui s'entendent à
cultiver le bled et à soigner le bétail, ce qui se fait dans ces
contrées à-peu-près comme en Europe, ont de l'avantage à aller s'y
établir. Quelques épargnes sur les bons gages qu'ils y recevront pendant
qu'ils travailleront pour les autres, les mettront bientôt à même
d'acheter de la terre et de commencer à la défricher. Ils seront aidés
par des voisins de bonne volonté, et ils trouveront du crédit. Beaucoup
de pauvres colons, sortis d'Angleterre, d'Irlande, d'Écosse et
d'Allemagne, sont, de cette manière, devenus, en peu d'années, de riches
fermiers; mais s'ils étoient restés dans leur pays, où toutes les terres
sont occupées et le prix des journaliers fort médiocre, ils ne se
seroient jamais élevés au-dessus de la triste condition dans laquelle
ils étoient nés.

La salubrité de l'air, la bonté du climat, l'abondance de bons alimens,
la facilité qu'on a à se marier de bonne heure, par la certitude de ne
pas manquer de subsistance en cultivant la terre, font que
l'accroissement de la population est très-rapide en Amérique; et elle le
devient encore davantage par l'immigration des étrangers. Aussi, on y
voit sans cesse augmenter le besoin des ouvriers de toute espèce, pour
construire des maisons aux agriculteurs, et leur faire les meubles et
ustensiles grossiers qu'il ne seroit pas aussi commode de faire venir
d'Europe.

Des ouvriers qui peuvent faire passablement les choses dont je viens de
parler, sont sûrs de ne pas manquer d'occupation et d'être bien payés,
car rien ne gêne les étrangers qui veulent travailler, et ils n'ont pas
même besoin de permission pour cela. S'ils sont pauvres, ils commencent
par être domestiques ou journaliers; et s'ils sont sobres, laborieux,
économes, ils deviennent bientôt maîtres, s'établissent, se marient,
élèvent bien leurs enfans, et sont des citoyens respectables.

Les gens qui, ayant une médiocre fortune, et une nombreuse famille,
désirent d'élever leurs enfans au travail, et de leur assurer une
propriété, peuvent aussi passer en Amérique. Ils y trouveront des
ressources dont ils manquent en Europe. Là, ils pourront apprendre et
exercer des arts mécaniques, sans que cela leur procure aucun
désagrément. Au contraire, leur travail leur attirera du respect. Là, de
petits capitaux employés à acheter des terres qui acquièrent chaque jour
plus de prix par l'accroissement de la population, donnent à ceux qui en
font cet usage, la certitude de laisser d'assez grandes fortunes à leurs
enfans.

L'auteur de cet écrit a vu plusieurs exemples de grands terrains,
achetés à raison de dix livres sterlings pour cent acres, dans le pays,
qu'on appeloit alors les frontières de la Virginie, lesquels, au bout de
vingt ans, ayant été défrichés, et se trouvant en-deçà de nouveaux
établissemens, ont été vendus trois livres sterlings l'acre. L'acre
américain est le même que l'acre anglais et l'acre de Normandie[39].

Ceux qui veulent connoître le gouvernement des Américains, doivent lire
les constitutions des différens États-Unis, et les articles de
confédération qui les lient les uns aux autres, sous la direction d'une
assemblée générale, appelée _Congrès_. Ces constitutions ont été
imprimées en Amérique, par ordre du congrès. L'on en a fait deux
éditions à Londres, et la traduction française en a été publiée
dernièrement à Paris.

Depuis quelque temps, divers princes de l'Europe, croyant qu'il y auroit
de l'avantage pour eux à multiplier les manufactures dans leurs états,
de manière à diminuer l'importation des marchandises étrangères, ont
cherché à attirer des ouvriers des autres pays, en leur accordant de
gros salaires et des privilèges.--Beaucoup de personnes, qui prétendent
être très-habiles dans divers genres de manufactures précieuses,
s'imaginant que l'Amérique devoit avoir besoin d'elles, et que le
congrès seroit probablement disposé à imiter les princes dont je viens
de faire mention, lui ont proposé de se rendre dans les États-Unis, à
condition qu'il paieroit leur passage et qu'il leur donneroit des
terres, des appointemens, et des privilèges pour un certain nombre
d'années. Mais si ces personnes lisent les articles de la confédération
des États-Unis, elles verront que le congrès n'a ni le pouvoir ni
l'argent nécessaire pour faire ce qu'elles désirent. Si de tels
encouragemens peuvent avoir lieu, ce n'est que de la part du
gouvernement de quelqu'un des états. Cependant, cela arrive rarement en
Amérique; et quand on l'a fait, le succès a souvent mal répondu aux
espérances. On a vu que le pays n'étoit pas encore assez avancé pour
engager des particuliers à y établir des manufactures. La main-d'oeuvre
y est communément trop chère; il est trop difficile d'y rassembler des
journaliers, parce que chacun veut y travailler pour son compte; et le
bas prix des terres y excite beaucoup d'ouvriers à abandonner leur
métier pour s'adonner à l'agriculture.

Le peu de manufactures qui y ont réussi, sont celles qui exigent peu de
bras, et dans lesquelles la plus grande partie du travail se fait avec
des machines. Les marchandises trop volumineuses, et qui ne sont pas
d'un prix assez considérable pour supporter les dépenses du fret,
peuvent être faites dans le pays et vendues à meilleur marché, que
lorsqu'on les y transporte. Mais ce ne sont que ces sortes d'objets
qu'il est avantageux d'y fabriquer lorsqu'on en trouve le débit. Les
fermiers américains ont tous les ans beaucoup de laine et de lin: mais
au lieu d'en exporter, on emploie le tout dans le pays. Chaque fermier a
chez lui sa petite manufacture pour l'usage de sa famille. L'on a
essayé, dans plusieurs provinces, d'acheter une grande quantité de laine
et de lin, pour les faire filer et tisser, et former des établissemens
où l'on pût vendre beaucoup de toile et d'étoffes de laine: mais ces
projets n'ont presque jamais réussi, parce que les marchandises
pareilles qui viennent de l'étranger, sont moins chères.

Lorsque le gouvernement a été invité à soutenir ces établissemens, par
des encouragemens, par des avances de fonds, ou en mettant des impôts
sur l'importation des marchandises étrangères, il a presque toujours
refusé; car il a pour principe que si le pays est déjà en état d'avoir
des manufactures, des particuliers trouveront assez d'avantage à les
entreprendre; et que s'il ne l'est pas encore, c'est une folie de
vouloir forcer la nature.

L'établissement de grandes manufactures exige qu'il y ait un grand
nombre de pauvres ouvriers, qui travaillent pour un faible salaire. Il
peut y avoir de ces pauvres ouvriers en Europe: mais il ne s'en trouvera
point en Amérique, jusqu'à ce que toutes les terres soient occupées et
cultivées, et qu'il y ait un surcroît de population, qui, ne pouvant
avoir de terres, manque de travail.

Les manufactures de soieries sont, dit-on, naturelles en France, comme
celles de drap en Angleterre; parce que chacun de ces pays produit
abondamment les matières premières. Mais si l'Angleterre vouloit
fabriquer des soieries, comme elle fabrique des draps, et la France
fabriquer des draps, comme elle fabrique des soieries, ces entreprises
contre nature auroient besoin d'être soutenues par des prohibitions
mutuelles, ou par des droits considérables mis sur les marchandises
importées d'un de ces états dans l'autre. Par ce moyen les ouvriers
feroient payer un plus haut prix aux consommateurs, tandis que le
surcroît de salaires qu'ils recevroient, ne les rendroit ni plus
heureux, ni plus riches, car ils boiroient davantage et travailleroient
moins.

Les gouvernemens américains croient donc ne pas devoir encourager ces
sortes de projets. Aussi, ni les marchands, ni les ouvriers, ne font la
loi à personne. Si le marchand veut vendre trop cher une paire de
souliers qui vient de l'étranger, l'acheteur s'adresse à un cordonnier;
et si le cordonnier demande un trop haut prix, l'acheteur retourne an
marchand: ainsi la concurrence retient dans de justes limites le
marchand et l'ouvrier. Cependant le cordonnier gagne en Amérique,
beaucoup plus qu'il ne gagneroit en Europe, parce qu'il peut ajouter au
prix qu'il vend ses souliers, une somme presqu'égale aux dépenses de
fret, de commission, d'assurances, que fait nécessairement payer le
marchand. Il en est de même pour les ouvriers dans tous les autres arts
mécaniques. Aussi, les artisans vivent en général beaucoup mieux en
Amérique qu'en Europe; et ceux qui sont économes ramassent aisément de
quoi vivre dans leur vieillesse, et laisser du bien à leurs enfans.--Les
hommes qui ont un métier peuvent donc avoir de l'avantage à aller
s'établir dans les États-Unis.

L'Europe est depuis long-temps habitée; et là, les arts, les métiers,
les professions de toute espèce sont si bien fournis, qu'il est
difficile à un pauvre homme, qui a des enfans, de les placer de manière
à leur faire gagner, ou apprendre à gagner une honnête subsistance.
L'artisan qui craint de se créer des rivaux refuse de prendre des
apprentis, à moins qu'on ne lui donne de l'argent, qu'on ne les
nourrisse ou qu'on ne se soumette à d'autres conditions trop onéreuses
pour les parens. Aussi les jeunes gens restent souvent dans l'ignorance
de tout ce qui pourroit leur être utile, et ils sont obligés, pour
vivre, de devenir soldats, domestiques ou voleurs.

En Amérique, l'augmentation continuelle de la population, empêche qu'on
n'ait cette crainte de se créer des rivaux. Les ouvriers y prennent
volontiers des apprentis, parce qu'ils espèrent retirer du profit de
leur travail, pendant tout le temps qui s'écoulera depuis l'époque où
ils sauront leur métier, jusqu'au terme stipulé dans leur contrat. Il
est donc facile aux familles pauvres de faire élever utilement leurs
enfans; et les ouvriers sont si portés à avoir des apprentis, que
plusieurs d'entr'eux donnent de l'argent aux parens, pour avoir des
garçons de dix à quinze ans, et les garder jusqu'à ce qu'ils en aient
vingt-un. Par ce moyen beaucoup de pauvres parens ont, à leur arrivée en
Amérique, ramassé assez d'argent, pour acheter des terres, s'y établir,
et subsister, en les cultivant avec le reste de leur famille.

Les contrats d'apprentissage se font en présence d'un magistrat, qui en
règle les conditions, conformément à la raison et à la justice; et comme
il a en vue de voir former un citoyen utile, il oblige le maître de
s'engager, par écrit, non-seulement à bien nourrir l'apprenti, à
l'habiller, à le blanchir, à le loger, et à lui donner un habillement
complet à la fin de l'apprentissage, mais encore à lui faire apprendre à
lire, à écrire, à chiffrer, et à lui enseigner sa profession, ou
quelqu'autre par laquelle il puisse être en état de gagner sa vie, et
d'élever une famille.

Une copie de cet acte est remise à l'apprenti ou à ses parens, et le
magistrat en garde la minute, à laquelle on peut avoir recours, en cas
que le maître manque à quelqu'une de ses obligations.

Ce désir qu'ont les maîtres, d'avoir beaucoup de mains employées à
travailler pour eux, les engage à payer le passage des personnes de l'un
et de l'autre sexe, qui arrivent jeunes en Amérique, et conviennent de
les servir pendant deux, trois ou quatre ans. Les jeunes gens, qui
savent déjà travailler, s'engagent pour un terme moins long,
proportionné à leur talent et au profit qu'on peut retirer de leur
service. Ceux qui ne savent rien faire donnent plus de temps, à
condition qu'on leur enseignera un métier, que leur pauvreté ne leur
avoit pas permis d'apprendre dans leur pays.

Comme la médiocrité de fortune est presque générale en Amérique, les
habitans sont obligés de travailler pour vivre. Aussi on y voit rarement
cette foule de vices qu'enfante l'oisiveté. Un travail constant est le
conservateur des moeurs et de la vertu d'un peuple. Les jeunes gens ont
moins de mauvais exemples en Amérique qu'ailleurs; et c'est une
considération qui doit flatter les parens. On peut ajouter à cela qu'une
religion grave y est, sous différentes dénominations, non-seulement
tolérée, mais respectée et pratiquée.--L'athéisme y est inconnu.
L'incrédulité y est rare et secrète; de sorte qu'on peut y vivre jusqu'à
un âge très-avancé sans y avoir à souffrir de la présence d'un athée ou
d'un mécréant. La providence semble manifester son approbation de la
tolérance et de la douceur avec lesquelles les différentes sectes s'y
traitent mutuellement, par la prospérité qu'elle daigne accorder à tout
le pays.

  [35] La province de Massachusett, dont Boston est la capitale. (_Note
    du Traducteur._)

  [36] C'est-à-dire l'homme blanc.

  [37] . . . . . . . . . .  Born
       Merely to eat up the corn.

    WOTTS.

  [38] Lubberland.

  [39] Le département de la Seine-Inférieure. Cet acre n'existe plus
    depuis que la république a sagement établi l'égalité des mesures.
    (_Note du Tra._)




DISCOURS PRONONCÉ DANS LA DERNIÈRE CONVENTION DES ÉTATS-UNIS.


MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

J'avoue qu'en ce moment je n'approuve pas entièrement notre
constitution: mais je ne sais point si, par la suite, je ne
l'approuverai pas; car, comme j'ai déjà vécu long-temps, j'ai souvent
éprouvé que l'expérience ou la réflexion me fesoit changer d'opinion sur
des sujets très-importans, et que ce que j'avois d'abord cru juste, me
sembloit ensuite tout différent. C'est pour cela que plus je deviens
vieux, et plus je suis porté à me défier de mon propre jugement, et à
respecter davantage le jugement d'autrui.

La plupart des hommes, ainsi que la plupart des sectes religieuses, se
croient en possession de la vérité, et s'imaginent que quand les autres
ont des opinions différentes des leurs, c'est par erreur. Steel, qui
étoit un protestant, dit dans une épitre dédicatoire an pape, «Que la
seule différence qu'il y ait, entre l'église romaine et l'église
protestante, c'est que l'une se croit infaillible, et que l'autre pense
n'avoir jamais tort».--Mais quoique beaucoup de gens ne doutent pas plus
de leur propre infaillibilité que les catholiques de celle de leur
église, peu d'entr'eux ne l'avouent pas aussi naturellement qu'une dame
française, qui, dans une petite dispute qu'elle avoit avec sa soeur, lui
disoit:--«Je ne sais pas, ma soeur, comment cela se fait; mais il me
semble qu'il n'y a que moi, qui ai toujours raison[40].»

J'accepte notre constitution, avec tous ses défauts, si tant est,
pourtant, que les défauts que j'y trouve, y soient réellement. Je pense
qu'un gouvernement général nous est nécessaire. Quelque forme qu'ait un
gouvernement, il n'y en a point qui ne soit avantageux, s'il est bien
administré. Je crois qu'il est vraisemblable que le nôtre sera
administré sagement pendant plusieurs années; mais que, comme tous ceux
qui l'ont précédé, il finira par devenir despotique, lorsque le peuple
sera assez corrompu, pour ne pouvoir plus être gouverné que par le
despotisme.

Je déclare en même-temps, que je ne pense pas que les conventions que
nous aurons par la suite, puissent faire une meilleure constitution que
celle-ci; car lorsqu'on rassemble un grand nombre d'hommes pour
recueillir le fruit de leur sagesse collective, on rassemble
inévitablement avec eux, leurs préjugés, leurs erreurs, leurs passions,
leurs vues locales et leurs intérêts personnels. Une telle assemblée
peut-elle donc produire rien de parfait? Non sans doute, Mr. le
président; et c'est pour cela que je suis étonné que notre constitution
approche autant de la perfection qu'elle le fait. J'imagine même qu'elle
doit étonner nos ennemis, qui se flattent d'apprendre que nos conseils
seront confondus comme les hommes qui voulurent construire la tour de
Babylone, et que nos différens états sont au moment de se diviser dans
l'intention de se réunir ensuite pour s'égorger mutuellement.

Oui, Mr. le président, j'accepte notre constitution, parce que je n'en
attend pas de meilleure, et parce que je ne suis pas sûr qu'elle n'est
pas la meilleure. Je sacrifie au bien public l'opinion que j'ai
contr'elle. Tandis que j'ai été dans les pays étrangers, je n'ai jamais
dit un seul mot sur les défauts que j'y trouve. C'est dans cette
enceinte que sont nées mes observations, et c'est ici qu'elles doivent
mourir. Si en retournant vers leurs constituans, les membres de cette
assemblée, leur fesoient part de ce qu'ils ont à objecter contre la
constitution, ils empêcheroient qu'elle fût généralement adoptée, et
préviendroient les salutaires effets que doit avoir parmi les nations
étrangères, ainsi que parmi nous, notre réelle ou apparente unanimité.
La force et les moyens qu'a un gouvernement pour faire le bonheur du
peuple, dépendent beaucoup de l'opinion; c'est-à-dire, de l'idée
générale qu'on se forme de sa bonté, ainsi que de la sagesse et de
l'intégrité de ceux qui gouvernent.

J'espère donc que par rapport à nous-mêmes, qui fesons partie du peuple,
et par rapport à nos descendans, nous travaillerons cordialement et
unanimement à faire aimer notre constitution, partout où nous pourrons
avoir quelque crédit, et nous tournerons nos pensées, nous dirigerons
nos efforts vers les moyens de la faire bien administrer.

Enfin, Mr. le président, je ne puis m'empêcher de former un voeu, c'est
que ceux des membres de cette convention, qui peuvent encore avoir
quelque chose à objecter contre la constitution, veuillent, ainsi que
moi, douter un peu de leur infaillibilité, et que pour prouver que nous
avons agi avec unanimité, ils mettent leur nom au bas de cette charte.

                   *       *       *       *       *

--On fit la motion d'ajouter à la convention des États-Unis, cette
formule:--«Fait en convention, d'un consentement unanime, etc.»--La
motion passa, et la formule fut ajoutée.

  [40] Franklin ne cite pas très-exactement cette anecdocte, qui se
    trouve dans les _Mémoires de madame de Stalh_, née mademoiselle
    Delaunay. (_Note du Traducteur._)




PROJET D'UN COLLÉGE ANGLAIS, PRÉSENTÉ AUX CURATEURS DU COLLÉGE DE
PHILADELPHIE.


Il faut que, pour être admis dans ce collége, chaque écolier soit au
moins en état de bien prononcer les syllabes en lisant, et d'écrire
passablement. Aucun écolier ne pourra y être reçu au-dessous de l'âge
de.... ans.


PREMIÈRE CLASSE, OU CLASSE INFÉRIEURE.

Il faut que dans cette classe, on enseigne aux écoliers les règles de la
grammaire anglaise, et qu'en même-temps on prenne soin de les faire bien
ortographier. Peut-être la meilleure manière d'apprendre l'ortographe
est de mettre toujours ensemble les deux écoliers qui ont le même degré
de capacité. Il faut que ces deux rivaux se disputent la victoire, et
que chacun d'eux propose, tous les jours, à l'autre, d'ortographier des
mots différens. Celui qui écrira correctement le plus grand nombre des
mots proposés par son adversaire, aura la victoire; et celui qui la
remportera le plus souvent dans un mois, obtiendra, pour prix, un petit
livre, ou quelqu'autre chose utile à ses études.

Cette méthode fixe l'attention des enfans sur l'ortographe, et fait
qu'ils écrivent de bonne heure très-correctement. Il est honteux pour un
homme d'ignorer l'ortographe de sa propre langue, au point de confondre
les mots qui ont le même son et une différente signification. Celui qui
a le sentiment de son insuffisance à cet égard, et qui cependant a de
l'esprit et des connoissances, a de la répugnance pour écrire, même la
lettre la plus simple.

Il faut que dans la première classe, les écoliers ne lisent que des
morceaux fort courts, tels que les Fables de Croxal, et de petites
histoires. En leur donnant leur leçon, on doit la leur lire, leur
expliquer les mots difficiles qu'elle contient et ensuite leur donner le
temps de l'apprendre par coeur, avant qu'ils la lisent au maître.
Celui-ci doit prendre garde qu'ils lisent sans trop de rapidité, et
qu'ils observent exactement les endroits où la voix doit se reposer.

On doit former pour leur usage, un vocabulaire des mots les plus
difficiles, avec leur explication; et chaque jour ils pourront apprendre
par coeur un certain nombre de ces mots, ce qui exercera leur mémoire.
S'ils ne les apprennent pas, ils peuvent au moins les écrire dans un
petit cahier, ce qui les aidera à s'en rappeler la signification, et en
même-temps, leur formera un petit dictionnaire qui, par la suite, leur
sera utile.


SECONDE CLASSE.

Là, on doit enseigner à lire avec attention, et avec les modulations de
la voix, analogues au sujet de l'ouvrage qu'on lit et aux sentimens
qu'on veut exprimer.

Les leçons à étudier dans cette classe, ne doivent pas excéder la
longueur des discours du _Spectateur_; et même ceux de ces discours qui
sont le plus aisés, peuvent très-bien servir à ces leçons. C'est le soir
qu'on doit donner ces leçons aux écoliers, afin qu'ils aient le temps de
les étudier pour le matin. Il faut qu'on les accoutume d'abord à rendre
compte de quelques parties du discours, et à en construire une ou deux
phrases: cela les obligera à avoir fréquemment recours à leur grammaire,
et à en fixer les principales règles dans leur mémoire; ensuite, il faut
qu'ils sachent expliquer l'intention de l'écrivain, le but de l'ouvrage,
et dire quelle est la signification de chaque phrase et même de chaque
mot extraordinaire. Cela leur rendra bientôt familiers le sens et la
force des termes, et leur donnera la très-utile habitude de lire avec
attention.

Le maître doit lire le discours avec le ton et la dignité convenables,
et employer même les gestes, lorsque cela est nécessaire, afin que ses
écoliers puissent imiter sa manière.

Quand l'auteur a employé une expression qui manque de justesse, il faut
le faire observer aux écoliers. Mais on doit, sur-tout, leur faire
particulièrement remarquer les beautés d'un ouvrage.

On doit aussi varier les lectures, de manière que la jeunesse apprenne à
connoître les bons styles de tout genre, soit en prose, soit en vers, et
la manière différente dont il convient de les lire. Il faut leur donner,
tantôt une histoire bien écrite, quelque partie d'un sermon, la harangue
d'un général à ses soldats, tantôt un morceau de tragédie, ou de
comédie, une ode, une satire, une lettre, des vers blancs, et un passage
d'_Hudibras_ ou de quelque poëme héroïque. Mais ces écrits doivent être
bien choisis, et contenir quelqu'instruction propre à former l'esprit
des jeunes gens, et à leur inspirer le goût des bonnes moeurs.

Il est nécessaire que les écoliers commencent par étudier les leçons, et
qu'ils les entendent bien, avant de les lire tout haut; en conséquence,
il faut que chaque écolier ait un petit dictionnaire anglais, afin de
pouvoir y chercher le sens des mots qui lui paroissent difficiles. Quand
nos enfans lisent de l'anglais en notre présence, nous nous imaginons
qu'ils entendent tout ce qu'ils lisent, parce que nous l'entendons
nous-même, et parce que c'est notre langue naturelle. Mais le fait est
qu'ils lisent souvent comme les perroquets parlent, comprenant très-peu,
ou plutôt ne comprenant rien de ce qu'ils disent.

Il est impossible qu'un lecteur donne à sa voix le ton convenable, et
prononce avec justesse, à moins que son esprit ne précède sa voix, et ne
sente bien ce qu'il dit. La coutume qu'on a d'exercer les enfans à lire
haut ce qu'ils n'entendent pas, occasionne cette manière monotone qui
est si commune parmi les lecteurs; et lorsqu'on s'y est une fois
accoutumé, il est très-difficile de s'en corriger. Aussi, parmi
cinquante lecteurs, à peine s'en trouve-t-il un de bon. La rareté des
gens qui lisent bien, est cause que les écrits qu'on publie dans le
dessein d'influer sur les opinions des hommes, ou pour leur avantage,
ont toujours la moitié moins d'effet. Si dans chaque canton il y avoit
seulement un homme qui sût bien lire, un bon orateur auroit sur toute
une nation, le même avantage et le même effet qu'il a dans l'assemblée
où il parle; et il sembleroit alors que sa voix seroit entendue de tous
ses concitoyens.


TROISIÈME CLASSE.

Dans cette classe, on doit apprendre à parler avec justesse et avec
grâce; ce qui a beaucoup de rapport avec l'art de bien lire, et le suit
naturellement dans les études de la jeunesse. Là, il faut que les
écoliers commencent à apprendre les élémens de la rhétorique, d'après un
traité abrégé et propre à leur faire connoître les tropes, les figures.
On doit, en outre, leur faire remarquer leurs fautes contre la
grammaire, leur mauvais accent, leurs phrases peu correctes, et
généralement tous les vices de leur élocution.

On doit leur faire apprendre par coeur et réciter avec action, de
courtes harangues qui se trouvent dans l'histoire romaine, ou dans
d'antres histoires, ainsi que des discours tirés des débats
parlementaires. On peut aussi leur apprendre à déclamer les meilleures
scènes de nos belles tragédies et comédies, en choisissant toutefois
celles où il n'y a rien qui puisse nuire aux moeurs de la jeunesse.
Enfin, il faut avoir le plus grand soin de les former dans l'art de la
parole, d'après les meilleurs modèles.

Pour les perfectionner davantage et varier un peu leurs études, on doit
commencer à leur faire lire l'histoire, après qu'ils ont gravé dans leur
mémoire une petite table des principales époques de la chronologie.
_L'Histoire ancienne_ et l'_Histoire romaine de Rollin_ sont celles
qu'il faut mettre entre leurs mains, ainsi que les meilleures histoires
d'Angleterre et des colonies anglaises. Ils les liront à des heures
convenables, et continueront dans les autres classes où ils passeront.

Il faut exciter l'émulation parmi les enfans, en donnant chaque semaine
de petits prix ou d'autres encouragemens à ceux qui sont le mieux en
état de citer les noms des personnes, les temps et les lieux, dont il
est parlé dans ce qu'ils ont lu. Cela les engagera à lire avec plus
d'attention, et à mieux apprendre l'histoire. En fesant des remarques
sur l'histoire, le maître a de fréquentes occasions d'instiller dans
l'esprit de ses élèves, une instruction variée, et de former leur
jugement en leur inspirant le goût d'une morale pure.

Les leçons d'histoire naturelle et d'astronomie qu'on trouve dans le
_Spectacle de la Nature_, doivent aussi occuper les écoliers de la
troisième classe, et être continuées dans les suivantes, par la lecture
d'antres livres du même genre; car ce genre d'étude est, après celui des
devoirs de l'homme, le plus utile et le plus agréable. Il apprend au
marchand à mieux connoître une foule d'objets, qui ont rapport à son
commerce; il apprend à l'artisan à perfectionner son travail, par des
instrumens nouveaux, et par le mélange de différentes matières; il donne
enfin, des idées pour l'établissement de nouvelles manufactures, et
l'amélioration du sol; ce qui peut être du plus grand avantage pour un
pays.


QUATRIÈME CLASSE.

C'est dans cette classe qu'on doit enseigner la composition. Bien écrire
sa propre langue est, pour un homme, le talent le plus nécessaire après
celui de la bien parler. Il faut que le maître à écrire prenne soin que
les enfans aient un beau caractère d'écriture et forment leurs lignes
bien droites et bien égales. Mais former leur style et être attentif à
ce qu'ils ponctuent bien et emploient à propos les lettres capitales,
est du devoir du maître d'anglais. Les élèves doivent être mis en
concurrence pour écrire des lettres sur divers sujets, et composer des
morceaux d'après leur imagination, soit de petites histoires, soit des
observations sur ce qu'ils ont lu et sur les passages des auteurs qui
leur plaisent le plus, ou enfin, des lettres de félicitation, de
compliment, de sollicitation, de remerciement, de recommandation,
d'exhortation, de consolation, de plainte, d'excuse. On leur apprendra à
s'exprimer, dans ces lettres, avec clarté, d'une manière concise et
naturelle, et à éviter les grands mots et les phrases ampoulées.

Tout ce qu'ils écriront passera sous les yeux du maître, qui leur fera
remarquer leurs fautes, les corrigera, et donnera des éloges aux
endroits qui en mériteront. Quelques-unes des meilleures lettres
publiées dans notre langue, telles que celles de sir William Temple, de
Pope, de ses amis, et quelques autres, seront données pour modèle aux
élèves; et le maître, en les leur fesant copier, leur en fera remarquer
les beautés.

Les élèves liront les _Élémens de Morale_[41] du docteur Johnson; et le
maître les leur expliquera, afin de graver dans leur ame des principes
solides de vertu et de piété.

Comme les élèves de la quatrième classe continueront à lire l'histoire,
on leur donnera, à certaines heures, de nouvelles leçons de chronologie,
et le maître de mathématiques leur enseignera cette partie de la
géographie qui est nécessaire pour bien connoître les cartes et la
sphère armillaire. On leur apprendra aussi les noms modernes des lieux
dont parlent les anciens auteurs. On continuera de temps en temps à les
former dans l'art de bien lire et de bien parler.


CINQUIÈME CLASSE.

Ici, les élèves se perfectionneront dans la composition. Non-seulement
ils continueront à écrire des lettres, mais ils feront de petits traités
en prose, et ils s'essaieront en vers; non qu'on en veuille faire des
poëtes, mais parce que rien n'est si utile à un jeune homme pour
apprendre à varier ses expressions, que la nécessité de trouver des mots
et des phrases, qui conviennent à la mesure, à l'harmonie et à la rime
des vers, et qui, en même-temps, rendent bien le sentiment qu'il doit
peindre.

Le maître examinera ces divers essais, et en indiquera les fautes, pour
que l'élève les corrige lui-même. Les élèves, dont le jugement ne sera
pas assez formé pour cette composition, recevront du maître le sens d'un
discours du _Spectateur_, et l'écriront le mieux qu'ils pourront. On
leur donnera aussi le sujet d'une histoire pour qu'ils l'arrangent d'une
manière convenable. On leur fera abréger quelques paragraphes d'un
auteur diffus, ou amplifier des morceaux trop concis.--On leur fera lire
les _Premiers Principes des Connoissances Humaines_[42] du docteur
Johnson, contenant la logique ou l'art de raisonner; et on leur
expliquera les difficultés qu'ils pourront y trouver.

On continuera encore, dans cette classe, à former les élèves dans l'art
de bien lire et de bien parler.


SIXIÈME CLASSE.

Indépendamment de l'histoire, qui sera continuée dans la sixième classe,
les élèves y étudieront la rhétorique, la logique, la morale, la
physique; et on leur fera lire les meilleurs écrivains anglais, tels que
Tillotson, Milton, Locke, Addisson, Pope, Swift, les discours les plus
élégans du _Spectateur_ et du _Tuteur_, et les meilleures traductions
d'Homère, de Virgile, d'Horace, du Télémaque et des Voyages de Cirus.

Il y aura, chaque année, un exercice général, en présence des curateurs
du collége et de tous les citoyens qui voudront y assister. Alors, de
beaux livres, bien reliés et dorés sur tranche, seront distribués aux
élèves qui se distingueront et surpasseront leurs camarades dans quelque
genre de science. Il y aura trois degrés de comparaison. Le meilleur
prix sera donné à l'élève qui excellera; le second, à celui qui viendra
immédiatement après, et le troisième, au suivant. Des éloges, des
encouragemens, des avis seront le partage du reste. Car il faut leur
faire espérer qu'avec de l'assiduité, ils pourront, une autre fois,
avoir le prix. Les noms de ceux qui l'auront remporté, seront imprimés
tous les ans.

Les heures du travail seront, chaque jour, distribuées de manière que le
maître à écrire et le maître de mathématiques, puissent donner des
leçons aux diverses classes; car il faut que tous les élèves continuent
à se perfectionner dans l'écriture, et apprennent l'arithmétique, la
partie des comptes, la géographie, l'usage de la sphère, le dessin et la
mécanique. Tandis qu'une partie d'entr'eux sera occupée de ces sciences,
les autres étudieront sous le maître d'anglais.

Instruits de cette manière, les élèves qui sortiront du collége, seront
propres à toute espèce de profession, excepté celles qui exigent la
connoissance des langues mortes et des langues étrangères. Mais s'ils ne
savent point ces langues, ils sauront au moins parfaitement la leur, qui
est d'un usage plus immédiat et plus utile, et ils auront acquis
plusieurs autres connoissances précieuses.

Le temps qu'on consacre souvent infructueusement à apprendre les langues
mortes et étrangères, sera ici employé à acquérir des connoissances et
des talens qui, convenablement perfectionnés, mettront les élèves en
état de remplir toutes les places de la vie civile, d'une manière utile
et glorieuse pour eux-mêmes et pour leur pays.

  [41] Ethices Elementa.

  [42] Noetica.




SUR LA THÉORIE DE LA TERRE.


À L'ABBÉ S....

                                            Passy, le 22 septembre 1782.

MONSIEUR,

Je vous renvoie votre écrit, avec quelques corrections.--Je n'ai point
vu de mines de charbon sous les rochers calcaires du Derby-Shire. J'ai
seulement remarqué que la partie inférieure des montagnes de rochers,
qu'on peut y voir, est mêlée d'écailles d'huître et de pierres. Les
endroits élevés du comté de Derby sont, je crois, autant au-dessus du
niveau de la mer, que les mines de charbon de Whitehaven sont
au-dessous; ce qui semble prouver un grand bouleversement dans la
surface de l'Angleterre. Quelques parties de cette île se sont enfoncées
dans la mer, tandis que d'autres, qu'elle couvroit, se sont beaucoup
élevées au-dessus d'elle.

Si le centre du globe étoit composé d'une masse solide, il me semble que
de tels changemens ne s'appercevroient pas à sa surface. C'est pourquoi
j'imagine que les parties intérieures de la terre sont un fluide plus
dense et d'une gravité plus spécifique qu'aucun des solides que nous
connoissons, et qui, par conséquent, peuvent nager dans ce fluide, ou
flotter au-dessus. Ainsi la surface du globe n'est qu'une espèce de
coquille, qui peut être brisée et mise en désordre, par les violens
mouvemens du fluide sur lequel elle repose. L'on a trouvé, par le
secours de l'art, le moyen de comprimer l'air, de manière à le rendre
deux fois aussi dense que l'eau; or, si cet air se trouvoit renfermé
avec de l'eau dans un vase de verre très-fort, il se rendroit bientôt au
fond et l'eau flotteroit au-dessus. Mais nous ne savons pas jusqu'à quel
degré de densité l'air peut être comprimé. M. Amontons a calculé que sa
densité croît à mesure qu'elle approche du centre, dans une proportion
relative à celle de la surface, et qu'à la profondeur de quelques lieues
il doit être plus pesant que l'or: ainsi il est possible que le fluide
dense, qui forme la partie intérieure du globe, ne soit que de l'air
comprimé; et comme, quand l'air dense est échauffé, son expansion a de
la force en raison de sa densité, cet air central peut être cause qu'un
autre agent bouleverse la surface du globe, pendant qu'il sert lui-même
à tenir en activité les feux souterrains. Cependant, la raréfaction
soudaine de l'eau peut, ainsi que vous l'observez, être sans le secours
de ces feux, assez forte pour cela, lorsqu'elle agit entre la terre, qui
la presse, et le fluide sur lequel elle repose.

Si l'on pouvoit s'abandonner à son imagination pour expliquer comment le
globe a été formé, je dirois que tous les élémens étoient divisés en
petites parties et confusément mêlés, qu'ils occupoient un grand espace,
et qu'aussitôt que l'Être Suprême a ordonné l'existence de leur gravité,
c'est-à-dire, l'attraction mutuelle de certaines parties, et la
répulsion mutuelle des autres, tous ont tendu vers leur centre commun.
Je dirois que l'air étant un fluide, dont les parties repoussent toutes
celles qui leur sont étrangères, il a été entraîné vers le centre
commun, par sa gravité, et devoit être plus dense à mesure qu'il
approchoit plus de ce centre; que conséquemment tous les corps, plongés
dans cet air et plus légers que ces parties centrales, ont dû s'éloigner
du centre et s'élever jusqu'à cette région, où la gravité spécifique de
l'air étant la même que la leur, ils se sont arrêtés; tandis que
d'autres matières mêlées avec un air plus léger, sont descendues, et se
rencontrant avec les premières, ont formé la coquille de la terre, et
laissé l'atmosphère qui est au-dessus, presqu'entièrement dégagé de
toutes les parties hétérogènes.

Le premier mouvement des parties de l'air vers leur centre commun, a dû
occasionner un tourbillon, qui a été continué par la rotation du globe
nouvellement formé, et le plus grand diamètre de la coquille s'est
trouvé à l'équateur. Ensuite, si par quelqu'accident l'axe du globe a
été changé, le fluide dense et intérieur a dû, en changeant de forme,
crever la coquille, et jeter les diverses substances, qui la composent,
dans la confusion où nous la voyons.

Je ne veux pas, à présent, vous fatiguer de mes idées sur la manière
dont a été formé le reste de notre systême terrestre. Les esprits
célestes sourient de nos théories, et de la présomption avec laquelle
nous osons les faire.

Je ne dois pas négliger de vous dire que votre observation sur la nature
ferrugineuse de la lave que vomissent les volcans, m'a fait très-grand
plaisir. Je me suis imaginé, depuis très-long-temps, que le fer contenu
dans la substance du globe, l'a rendu propre à être, comme il est en
effet, un grand aimant; que le fluide du magnétisme existe, peut-être,
dans tout l'espace; de sorte que l'Univers a, ainsi que notre globe, un
nord et un sud magnétique; et si un homme avoit la faculté de voler
d'une étoile à l'autre, il pourroit diriger sa route par le moyen de la
boussole. Je crois, enfin, que c'est par le pouvoir de ce magnétisme
général, que le globe terrestre est devenu un aimant particulier. Dans
du fer ramolli, ou chaud, le fluide magnétique est également répandu:
mais quand il est sous l'influence d'un aimant, il est attiré à l'une
des extrémités du fer, de laquelle la densité augmente, tandis que celle
de l'extrémité opposée diminue.

Pendant que le fer est ramolli et chaud, il n'est qu'un aimant
momentané: s'il se refroidit et qu'il se durcisse dans cet état, il
devient un aimant perpétuel; parce que le fluide magnétique ne reprend
pas aisément son équilibre. Peut-être est-ce parce que le globe a acquis
un magnétisme permanent, qu'il n'avoit point d'abord, que son axe est à
présent retenu dans une ligne parallèle avec lui, et qu'il n'est plus
sujet aux changemens qu'il a jadis éprouvés, et qui, en brisant sa
coquille, ont occasionné la submersion de quelques terres,
l'exhaussement de quelques autres, et le désordre des saisons. À présent
que le diamètre de la terre à l'équateur, diffère de près de dix lieues
de celui des pôles, il est aisé de concevoir, qu'en cas que quelque
pouvoir changeât graduellement l'axe et parvînt à le placer où se trouve
actuellement l'équateur, tandis que l'équateur passeroit où sont les
pôles, il est aisé de concevoir, dis-je, quel écoulement d'eau auroit
lieu dans les régions qui sont sous la ligne, et quel exhaussement de
terres s'opéreroit dans celles qui sont sous les pôles. Beaucoup de
terres, qui sont à présent sous les eaux, resteroient à découvert, et
d'autres seroient submergées, puisque l'eau s'élèveroit ou s'enfonceroit
de près de cinq lieues dans les extrémités opposées. Une telle opération
est peut-être cause qu'une grande partie de l'Europe, et, entr'autres
endroits, la montagne de Passy, où je demeure, et qui est composée de
pierre à chaux, de roc et de coquilles de mer, a été abandonnée par cet
élément, et que son climat est devenu tempéré, de chaud qu'il semble
avoir été.

Le globe étant maintenant un aimant parfait, nous sommes peut-être à
l'abri de voir désormais changer son axe, mais nous sommes encore
exposés à voir arriver, à sa surface, des accidens occasionnés par le
mouvement du fluide intérieur; et ce mouvement est lui-même l'effet de
l'explosion violente et soudaine que produit sous la terre la rencontre
de l'eau et du feu. Alors, non-seulement la terre qui se trouve
au-dessus, est enlevée, mais le fluide, qui est au-dessous, est pressé
avec la même force, et éprouve une ondulation qui peut se faire sentir à
mille lieues de distance, soulevant ou ébranlant successivement toutes
les contrées au-dessous desquelles elle a lieu.

Je ne sais pas si je me suis expliqué assez clairement, pour que vous
puissiez comprendre mes rêveries. Si elles occasionnent quelques
nouvelles recherches, et produisent une meilleure hypothèse, elles ne
seront pas tout-à-fait inutiles. Vous voyez que je me suis laissé
emporter par mes idées. Cependant j'approuve beaucoup plus votre façon
de philosopher, procédant d'après des observations, rassemblant des
faits, et ne concluant que d'après ces faits. Mais dans les
circonstances où je me trouve actuellement, cette manière d'étudier la
nature de notre globe n'est pas en mon pouvoir; c'est pourquoi je me
suis permis d'errer un peu dans les déserts de l'imagination.

Je suis avec beaucoup d'estime, etc.

B. FRANKLIN.

P.S. J'ai ouï dire que les chimistes pouvoient décomposer le bois et la
pierre, et qu'ils tiraient de l'un une grande quantité d'air, et de
l'autre une grande quantité d'eau. De là il est naturel de conclure que
l'air et l'eau entrent dans la composition originale de ces substances;
car l'homme n'a le pouvoir de créer aucune espèce de matière. Ne
pouvons-nous pas supposer aussi que quand nous consumons des
combustibles, et qu'ils produisent la chaleur et la clarté, nous ne
créons ni cette chaleur ni cette clarté; mais nous décomposons seulement
une substance, dans la formation de laquelle elles étoient entrées?

La chaleur peut donc être considérée comme étant originairement dans un
état de fluidité: mais attirée par les corps organisés, pendant leur
croissance, elle en devient une partie solide. En outre, je conçois que
dans la première agrégation des molécules, dont la terre est composée,
chacune de ces molécules a porté avec elle sa chaleur naturelle, et
quand toute la chaleur a été pressée ensemble, elle a formé sons la
terre, le feu qui y existe actuellement.




PENSÉES SUR LE FLUIDE UNIVERSEL, etc.


                                                 Passy, le 25 juin 1784.

La vaste étendue de l'Univers paroît, dans tout ce que nous pouvons en
découvrir, remplie d'un fluide subtil, dont le mouvement ou la vibration
s'appelle _lumière_.

Ce fluide est, peut-être, le même que celui qui, attiré par une matière
plus solide, la pénètre, la dilate, en sépare les parties constitutives,
en rend quelques-unes fluides, et maintient la fluidité de quelques
autres. Quand nos corps sont totalement privés de ce fluide, on dit
qu'ils sont gelés. Quand ils en ont une quantité nécessaire, ils sont
dans un état de santé, et propres à remplir toutes leurs fonctions: il
est alors appelé _chaleur naturelle_. Lorsqu'il est en très-grande
quantité, on le nomme _fièvre_. S'il en entre beaucoup trop dans le
corps, il sépare, brûle, détruit les chairs, et est appelé _feu_.

Tandis qu'un corps organisé, soit animal, soit végétal, augmente en
croissance ou remplace ce qu'il perd continuellement, n'est-ce pas en
attirant et en consolidant ce fluide, appelé _feu_, de manière à en
former une partie de sa substance? Et n'est-ce point la séparation des
parties de cette substance, c'est-à-dire la dissolution de son état
solide, qui met ce fluide subtil en liberté, quand il reparoît comme
feu?

Le pouvoir de l'homme, relativement à ce fluide, se borne à le diviser,
à en mêler les diverses espèces, ou à changer sa forme et ses
apparences, par les différentes manières dont il le compose. Mais il ne
peut ni créer une nouvelle matière, ni anéantir celle qui existe. Or, si
le feu est un élément, ou une sorte de matière, la quantité qu'il y en a
dans l'univers, est fixée et doit y rester. Il ne nous est possible ni
d'en détruire la moindre partie, ni d'y faire la moindre addition. Nous
pouvons seulement le séparer de ce qui le contient, et le mettre en
liberté, comme par exemple, quand nous brûlons du bois; ou le faire
passer d'un corps solide dans l'autre, comme lorsque nous fesons de la
chaux, en brûlant de la pierre; parce qu'alors la pierre conserve une
partie du feu, qui sort du bois. Lorsque ce fluide est en liberté, ne
peut-il pas pénétrer dans tous les corps, soit organisés, soit non
organisés, abandonner totalement ces derniers, et quitter en partie les
autres, tandis qu'il faut qu'il y en reste une certaine quantité jusqu'à
ce que le corps soit dissous?

N'est-ce pas ce fluide qui sépare les parties de l'air et leur permet de
se rapprocher, ou les écarte davantage, à proportion de ce que sa
quantité est diminuée ou augmentée? N'est-ce pas parce que les parties
de l'air ont plus de gravité, qu'elles forcent les parties de ce fluide
à s'élever avec les matières auxquelles il est attaché, comme la fumée
ou la vapeur?

N'a-t-il pas une grande affinité avec l'eau, puisqu'il quitte un corps
solide pour s'unir avec elle, et s'élever en vapeur, laissant le solide,
froid au toucher et à un degré qu'on peut mesurer par le thermomètre?

La vapeur attachée à ce fluide s'élève avec lui. Mais à une certaine
hauteur, ils se séparent presqu'entièrement. La vapeur conserve très-peu
de ce fluide quand elle retombe en pluie; et encore moins quand elle est
en neige ou en grêle. Que devient alors ce fluide? S'élève-t-il
au-dessus de notre atmosphère, et se mêle-t-il également avec la masse
universelle de la même matière? ou une couche sphérique de cette
matière, plus dense que l'air, ou moins mêlée avec lui, attirée par
notre globe, et repoussée seulement jusqu'à une certaine hauteur par la
pesanteur de l'air, enveloppe-t-elle la terre, et suit-elle son
mouvement autour du soleil?

En ce cas, comme il doit y avoir une communication continuelle de ce
fluide avec la terre, n'est-ce pas par le mouvement qu'il reçoit du
soleil, que nous sommes éclairés? Ne se peut-il pas que chacune de ses
infiniment petites vibrations, frappant la matière commune avec une
certaine force, il en pénètre la substance, y est retenu par
l'attraction, et augmenté par des vibrations nouvelles, jusqu'à ce que
la matière en ait reçu toute la quantité qu'elle est susceptible de
contenir?

N'est-ce pas ainsi que la surface de ce globe est continuellement
échauffée par les vibrations qui se répètent pendant le jour; et
rafraîchie quand la nuit les fait cesser, ou que des nuages les
interrompent?

N'est-ce pas ainsi que le feu est amassé, et compose la plus grande
partie de la substance des corps combustibles?

Peut-être que quand notre globe fut créé, et que ses parties
constitutives prirent leur place à différens degrés de distance du
centre, et proportionnément à leur plus ou moins de gravité, le fluide
du feu attiré vers ce centre, pouvoit, comme très-léger, être en grande
partie forcé de prendre place au-dessus du reste, et former ainsi
l'enveloppe sphérique, dont nous avons parlé plus haut. Elle doit,
ensuite, avoir été continuellement diminuée par la substance qu'elle a
fournie aux corps organisés; mais en même-temps ses pertes se sont
réparées, lorsque ces corps ont été brûlés ou détruits.

La chaleur naturelle des animaux n'est-elle pas produite, parce que la
digestion sépare les parties des alimens et met leur feu en liberté?

N'est-ce pas la sphère du feu qui allume les globes errans qu'elle
rencontre, lorsque la terre fait sa révolution autour du soleil, et qui
après avoir enflammé leur surface, les fait crever aussitôt que l'air
qu'ils contiennent est très-raréfié par la chaleur?




OBSERVATIONS SUR LE RAPPORT FAIT PAR LE BUREAU DU COMMERCE ET DES
COLONIES, POUR EMPÊCHER L'ÉTABLISSEMENT DE LA PROVINCE DE L'OHIO[43].


Le premier paragraphe du rapport semble établir deux propositions comme
faits; savoir:

La première, c'est que l'espace de terre, spécifié avec les commissaires
de la trésorerie, contient une partie de la province de Virginie.

La seconde, c'est qu'il s'étend à plusieurs milles à l'ouest de la
chaîne des montagnes d'Allegany.

À l'égard de la première proposition, nous remarquerons seulement
qu'aucune partie de cet espace de terre, n'est située à l'orient des
montagnes d'Allegany, et que ces montagnes doivent être considérées
comme les vraies limites occidentales de la Virginie; car le roi n'avoit
aucun droit sur le pays situé à l'ouest de ces montagnes, jusqu'en 1768,
qu'il l'acheta des six Nations; et depuis cette époque, on ne l'a réuni,
ni en totalité, ni en partie, à la province de Virginie.

Quant à la seconde proposition, nous observerons que les lords
commissaires du commerce et des colonies, nous paroissent ne s'être pas
moins trompés sur cet objet que sur le premier; car ils disent que
l'espace de terre, dont il s'agit, s'étend à plusieurs degrés de
longitude à l'ouest. La vérité est qu'il n'y a pas plus d'un degré et
demi de longitude depuis la chaîne occidentale des montagnes d'Allegany,
jusqu'à la rivière de l'Ohio.

D'après le second paragraphe du rapport des lords commissaires, il
semble qu'ils craignent que les terres situées au sud-ouest des limites
tracées sur la carte, soient réclamées par les Cherokées, comme leur
pays de chasse, ou même que ce soit là que chassent les six Nations et
leurs confédérés.

Les Cherokées n'ont aucun droit sur ce pays. C'est une opinion nouvelle,
qui ne peut être défendue, et dont on n'a entendu parler qu'en 1764,
lorsque M. Steward fut nommé inspecteur des colonies méridionales. Nous
allons le démontrer par le rapport exact des faits; et nous ferons voir,
en même-temps, que le roi a un droit incontestable à la rive méridionale
de l'Ohio, jusqu'à la rivière des Cherokées, par la cession qu'en ont
faite les six Nations, dans le congrès qui a eu lieu au fort Stanwix, en
novembre 1768. En un mot, le pays qui s'étend depuis le grand Kenhawa
jusqu'à la rivière des Cherokées, n'a jamais été habité par les
Cherokées, ni servi à leurs chasses. Il fut autrefois habité par les
Schawanesses, et il leur appartint jusqu'au moment où les six Nations en
firent la conquête.

M. Colden, qui est actuellement sous-gouverneur de New-York, et qui a
écrit l'histoire des cinq Nations[44], observe que vers l'année 1664,
les cinq Nations ayant été amplement pourvues par les Anglais, de fusils
et de munitions, se livrèrent entièrement à leur génie belliqueux. Elles
portèrent leurs armes depuis la Caroline méridionale jusqu'au nord de la
Nouvelle-Angleterre, et depuis les bords du Mississipi, jusqu'à
l'extrémité d'un pays, qui a douze cents milles de longueur du nord au
sud, et six cents milles de largeur. Elles détruisirent toutes les
peuplades qu'elles rencontrèrent, et sur lesquelles les Anglais n'ont
conservé aucun renseignement.

En 1701, les cinq Nations mirent sous la protection des Anglais, tout le
pays où elles chassoient, comme on le voit dans les annales des
colonies, et comme cela est confirmé par un acte du 4 septembre 1726.

Le gouverneur Pownal, qui, il y a déjà plusieurs années, examina avec
beaucoup de soin les droits des Indiens, et particulièrement de ceux qui
formoient la confédération septentrionale, dit dans son livre intitulé:
_de l'Administration des Colonies_,--«On peut prouver clairement que les
cinq Nations ont droit de chasser sur les bords de l'Ohio, dans le pays
de Ticûeksouchrondité et de Scaniaderiada, puisqu'elles en ont fait la
conquête, en subjuguant les Schaöanaès, que nous appelons _Delawares_,
les _Twictwées_ et les _Illinois_, et qu'elles le possédoient à la paix
de Riswick, en 1697.»

M. Lewis Evans, qui connoît beaucoup l'Amérique septentrionale, et qui,
en 1755, a publié une carte des colonies du centre, y a marqué le pays
situé au sud-est de l'Ohio, comme celui sur lequel chassent les six
Nations; et dans l'analyse de sa carte, il s'exprime ainsi:--«Les
Schawanesses, qui étoient autrefois une des plus puissantes nations de
cette partie de l'Amérique, et dominoient depuis Kentucke jusqu'au
sud-ouest du Mississipi, ont été vaincus par les six Nations
confédérées, qui, depuis ce moment, sont restées maîtresses du
pays.--Aucune nation, ajoute M. Evans, ne résista avec autant de courage
et de fermeté que celle des Schawanesses; et quoiqu'elle ait été quelque
temps dispersée, elle s'est encore rassemblée sur les bords de l'Ohio,
et y vit sous la domination des confédérés.»

Il y eut un congrès tenu en 1744, par les représentans des provinces de
Pensylvanie, de Maryland et de Virginie, avec ceux des six Nations. Là,
les commissaires de la Virginie, dans un discours qu'ils adressèrent aux
Sachems et aux guerriers indiens, leur dirent:--«Apprenez-nous de
quelles nations vous avez conquis les terres, en Virginie; combien il y
a de temps que vous avez fait ces conquêtes, et jusqu'où elles
s'étendent. Et s'il y a sur les frontières de la Virginie, quelques
terres que les six Nations aient droit de réclamer, nous nous
empresserons de vous satisfaire.»

Alors, les six Nations répondirent d'une manière fière et
décisive.--«Tout le monde sait que nous avons dompté les diverses
nations qui vivoient sur les bords de la Susquehannah, du
Cohongoranto[45], et sur le revers des grandes montagnes de la
Virginie. Les Conoy-uck-suck-roona, les Cock-now-was-roonan, les
Tohoa-irough-roonan et les Connut-skin-ough-roonaw ont senti le pouvoir
de nos armes. Ils font maintenant partie de nos nations, et leurs terres
sont à nous.--Nous savons très-bien que les Virginiens ont souvent dit
que le roi d'Angleterre et les habitans de cette colonie avoient soumis
tous les Indiens qui y étoient. Cela n'est pas vrai. Nous avouons qu'ils
ont vaincu les Sach-dagugh-ronaw, et qu'ils ont écarté les
Tuskaroras[46]. À ce titre, ils ont droit à la possession de quelque
partie de la Virginie: mais c'est nous, qui avons soumis tous les
peuples qui résidoient au-delà des montagnes; et si les Virginiens ont
jamais un juste droit aux terres de ces peuples, il faut qu'ils le
tiennent de nous.»

En l'année 1750, les Français arrêtèrent sur les bords de l'Ohio, quatre
marchands anglais, qui trafiquoient avec les six Nations, les
Schawanesses et les Delawares. Ils les envoyèrent prisonniers à Quebec,
et de là en France.

En 1754, les Français prirent authentiquement possession de l'Ohio, et
construisirent des forts à Venango, au confluent de l'Ohio et du
Monongehela, et à l'embouchure de la rivière des Cherokées.

En 1755, l'Angleterre donna le commandement d'une armée au général
Braddock, et l'envoya en Amérique pour chasser les Français des lieux
qu'ils possédoient sur les montagnes d'Allegany et sur les bords de
l'Ohio. À son arrivée à Alexandrie, ce général tint conseil avec les
gouverneurs de la Virginie, du Maryland, de la Pensylvanie, de New-York
et de la Baie de Massachusett; et comme ces officiers savoient très-bien
que les terres réclamées par les Français, appartenoient aux six
Nations, et non pas aux Cherokées, ni à aucune autre tribu d'Indiens, le
général donna ordre à sir William Johnson, de rassembler les chefs des
six Nations, et de leur rappeler la cession qu'ils avoient faite de ces
terres au roi d'Angleterre en 1726, époque où ils avoient aussi mis sous
la protection de ce prince tout leur pays de chasse, pour être défendu
pour eux et pour leur usage.

Les instructions du général Braddock, contenant une reconnoissance
très-claire du droit qu'avoient les six Nations sur les terres dont il
s'agit ici, nous croyons devoir transcrire les mots qui les
terminent.--«Il paroît que les Français ont de temps en temps employé la
ruse et la violence[47], pour bâtir des forts sur les limites des terres
dont nous avons fait mention; ce qui est contraire à tous les actes et
traités qui y ont rapport. Ainsi, vous pouvez, en mon nom, assurer les
six Natio

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