Le parfum des îles Borromées
by René Boylesve · French · Gutenberg #21940 · 518,295 chars · public domain (US)
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Title: Le parfum des îles Borromées
Author: René Boylesve
Release date: July 1, 2007 [eBook #21940]
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
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RENÉ BOYLESVE
Le Parfum des îles Borromées
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1902
Tous droits réservés.
_Il a été tiré de cet ouvrage 5 exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés à la presse._
* * *
À LA MÉMOIRE IMMORTELLE
D'ALPHONSE DAUDET
_ce livre est pieusement offert_.
* * *
LE PARFUM DES ÎLES BORROMÉES
I
La _Reine-Marguerite_, beau vapeur blanc du lac Majeur, alluma ses feux
en quittant Pallanza, et s'engagea dans l'anse magnifique qui contient
les îles Borromées. La chaleur ayant été accablante, les passagers se
félicitaient de ressentir la première fraîcheur du soir. Les uns
prenaient plaisir à discerner, sur la gauche, les contours opulents de
l'_Isola Madre_, l'Île Mère, tachant l'ombre de sa grosse masse obscure;
les autres, à regarder naître au long des contours capricieux du lac,
les mille lumières des embarcadères, des hôtels et des villas. Mais un
charme très spécial, et nouveau pour la plupart d'entre eux, venu du lac
que la nuit flattait, ou bien des rives fleuries de lauriers-roses,
enveloppait et pénétrait jusqu'aux natures les plus insensibles.
À ce moment, le poète anglais Dante-Léonard-William Lee monta vivement
l'escalier de la passerelle, et, se dirigeant avec un empressement
inaccoutumé vers un grand jeune homme à longue moustache blonde qui
semblait fort absorbé par le spectacle de la nuit, il lui dit du ton le
plus sérieux:
--Mon cher ami, une Sirène vient, sous mes yeux, d'abandonner l'humide
séjour de ces eaux pour prendre place à notre bord, et il vous est
loisible de la voir, comme je l'ai vue, sur le banc des premières. Sa
beauté est remarquable.
Gabriel Dompierre sourit à l'étrange communication qui lui était faite.
Il avait eu lieu déjà plusieurs fois, de se méfier des affirmations du
poète, car il savait son pouvoir visionnaire développé à l'excès. Mais,
ce soir-là, soit que le paysage fût par trop assombri pour le retenir
sur la passerelle, soit que l'heure délicieuse rendît possibles les
miracles, il quitta sa place et descendit avec Dante-Léonard-William,
s'assurer de la présence d'une Sirène à bord de la _Reine-Marguerite_.
Ils virent une jeune femme assise au milieu d'un nombreux bagage, en
compagnie d'une fille de sept à huit ans, et d'une femme de chambre. Par
suite de la mauvaise lumière, on n'apercevait de son visage à travers la
voilette et au-dessous d'une touffe épaisse de cheveux noirs, que la
ligne fine et fière d'un nez droit. Elle se sentit observée et leva les
yeux, franchement, mais pour les rabaisser avec prestesse sur la
fillette dont elle caressa les boucles brunes et redressa le chapeau.
Les deux amis s'éloignèrent par discrétion: mais cette courte entrevue
avait suffi pour que Gabriel Dompierre ne doutât pas que le poète n'eût
eu toutes les raisons de voir en cette femme évidemment belle, une
divinité du lac. En effet, Dante-Léonard-William idéalisait en même
temps qu'il voyait; et il avait une telle foi dans la valeur de ses
conceptions, qu'il allait jusqu'à s'halluciner de la présence de ses
chimères.
L'heure et le lieu, d'ailleurs, étaient favorables aux enchantements.
L'air était tendre et tiède, au point que certains souffles espacés, en
frôlant soudain les nuques, inquiétaient, faisaient retourner la tête,
donnaient à quelques-uns l'illusion d'une caresse humaine. Des femmes
qui avaient mis de légers châles et des foulards à l'approche du soir,
les enlevaient, se dégageaient le cou, du mouvement onduleux et câlin
d'une chatte, enfin tendaient véritablement aux baisers aériens leurs
joues, peut-être leurs lèvres.
À l'approche de la station de Baveno, l'odeur pesante des lauriers
arriva très distinctement, quelques minutes avant que l'on pût
apercevoir, à la lueur des feux, leurs grosses fleurs qui font pencher
les branches. Le bateau stoppa. Aussitôt apparurent, derrière l'écran
frissonnant des feuillages troués de lumières, des gens innombrables,
élégants, nonchalants, allongés sur des sièges de jonc, assis et prenant
des rafraîchissements, ou se mêlant ici et là en des allées et venues
paresseuses. La sourde rumeur de la causerie d'après dîner était relevée
de musique et de chants. Tout à coup, sur la quiétude générale, un
mouvement vif: le passage svelte d'une jeune fille qui lance un mot
anglais; un bras nu levé; un scintillement de cheveux blonds... Mais le
bateau s'ébranle à grand bruit de roues; il semble que l'on quitte un
lieu de féerie; les regards demeurent fixés sur l'ombre magique des
arbres dont les fenêtres lumineuses se rétrécissent jusqu'à former de
petits points scintillants que l'on peut confondre déjà avec les étoiles
naissantes.
Les cloches du soir commençaient à tinter; d'une rive à l'autre, elles
se passaient gracieusement leurs jolies notes heureuses. La clochette du
bateau, à l'annonce des stations, couvrait parfois ce concert lointain
d'un rythme plus alerte qu'accentuait la voix du matelot prêt à jeter le
câble d'abordage. Rien n'est émouvant, dans la nuit, comme l'éclat
soudain de ces syllabes sonores évoquant des endroits renommés par leur
beauté. Un Italien fin et joli comme un Praxitèle, et à qui souriaient
toutes les filles en cheveux assises à l'avant, lança, d'un timbre
admirable, le nom d'_Isola Bella_. Et on eût dit qu'il avait la
conscience de la merveille de marbre, de fleurs, de fruits et de soleil,
dont il évoquait l'image, avec une sorte d'impudeur triomphante, dans
l'esprit de tous ces voyageurs en quête de volupté. «Isola Bella! Isola
Bella!» répéta-t-il, faisant frissonner quelques-uns d'un vague et large
désir.
Cependant, au lieu de s'efforcer, comme la plupart de ses compagnons de
voyage, à découvrir dans l'ombre l'échelonnement imposant des terrasses
d'Isola Bella, Gabriel Dompierre demeurait attaché à la figure de la
«Sirène», et semblait épier un mouvement qui lui fît distinguer plus
nettement ses traits. Lorsque la cloche annonça la station de Stresa, où
il descendait avec son ami, il eut la satisfaction de voir la jeune
femme se lever et donner des ordres à la domestique au sujet des
bagages. Stresa n'ayant qu'un grand hôtel, à moins que la «Sirène» ne
fût logée dans quelque villa particulière, il avait donc chance de
pouvoir la retrouver et exercer à nouveau la curiosité qu'elle lui avait
inspirée dès le premier aspect.
Dans le tumulte du débarquement, il la vit un instant debout sous la
lumière crue d'un bec de gaz. Il ne put maîtriser un vif mouvement, et
poussa du côté de son compagnon cette exclamation naïve:
--C'est elle!
L'Anglais, que les questions de personnalité ne touchaient point, ne
manifesta même pas d'un signe qu'il prenait part à l'émotion subite du
jeune homme. Cette femme lui avait paru belle, et il l'avait divinisée
aussitôt dans son esprit: il n'eût pas fait un pas pour savoir son nom.
Mais Gabriel, sans douter un seul instant que quelqu'un pût être
insensible à la découverte qui le remuait si profondément, empoignait le
bras de Dante-Léonard-William, et le renseignait avec une abondance
superflue:
--Hein? Qu'est-ce que vous dites de cela? Est-ce assez fort? Qui est-ce
qui eût prévu que ce serait vous qui viendriez me faire descendre de ma
passerelle pour me montrer la femme dont je ne cesse de vous parler
depuis quelques semaines que j'ai l'avantage de vous connaître?... Vous
ne le croyez pas? Je vous affirme que c'est elle, je l'ai parfaitement
reconnue: telle que je l'ai vue là tout à l'heure, je la revois encore,
il y a un an, debout contre la balustrade des jardins du Pincio, les
yeux tournés vers le Dôme de Saint-Pierre, sans paraître rien voir
cependant, le regard suspendu au-dessus de Rome, hors du monde, comme il
arrive si souvent aux femmes lorsqu'elles écoutent de la musique. Je
l'ai vue là, trois matins de suite,--ça je vous l'ai dit déjà vingt
fois, tant pis!...--Le second matin je montais au Pincio pour le plaisir
de la voir; le troisième matin c'était déjà pour souffrir de sa vue, car
elle avait fait sur moi une impression extraordinaire, ineffaçable...
--Je reprends moi-même la suite, dit l'Anglais, sans perdre un pouce de
sa gravité imperturbable... Les deux premiers jours, elle paraissait
attendre quelqu'un, et vous tremblez déjà par l'appréhension de
connaître l'homme qui avait le bonheur d'être le mari ou l'amant de
cette femme; mais elle quittait toute seule les jardins, au moment où
sonnait midi à la villa Médicis. Le troisième jour, comme vous vous
prépariez à la suivre afin de savoir au moins qui elle était, vous étiez
cloué sur place par l'arrivée de l'heureux mortel attendu. Il avait une
silhouette séduisante, c'est tout ce que vous aviez pu observer de sa
personne, car l'inconnue s'était hâtée de le rejoindre dès qu'elle
l'avait aperçu au tournant d'une allée...
--Vous vous moquez de moi!
--Non pas! Je veux vous prouver seulement que je me suis acquitté
convenablement du rôle que vous étiez en droit d'exiger de moi, en
qualité de compagnon de voyage: je vous ai écouté. N'aviez-vous pas, en
retour, accordé la même attention complaisante à mille dissertations de
ma part qui ne vous touchaient pas plus en réalité que ne le faisait à
moi la confidence de vos amours? Le premier besoin de l'homme, peut-être
avant le boire et le manger, est de parler de soi devant quelqu'un qui
ait l'apparence de l'entendre; encore préférerait-il parler à un sourd
que se taire...
--Mais quand je vous parle de mes préoccupations au sujet d'une femme,
ce ne sont pas précisément _mes_ préoccupations, ce sont celles d'un
homme; elles doivent avoir un certain caractère de généralité qui ne
peut vous laisser indifférent?
--Ce n'est pas le caractère de généralité qui fait que les hommes sont
touchés en effet par les communications revêtues de cette marque; c'est
que, dans le caractère général, leur petit cas personnel est compris.
Dans toute confidence amoureuse, chaque individu reconnaît son amour. Ne
vous ai-je pas confié que je ne pouvais nulle part reconnaître le
mien?... Ah! vous ne m'avez pas écouté! Vous ne m'écoutez pas davantage
en ce moment-ci; vous regardez de droite et de gauche comme un chien qui
a perdu la piste... Vous êtes un mauvais compagnon de voyage! Et moi qui
étais tout prêt à vous poursuivre le récit de la quatrième matinée aux
jardins du Pincio!...
Les bagages de ces messieurs étant chargés sur l'impériale, l'omnibus
s'ébranla lourdement. Gabriel Dompierre, assis vis-à-vis de Lee,
revoyait, malgré toutes les préoccupations de l'arrivée, ce triste matin
auquel l'Anglais faisait allusion, avec la cruauté de son orgueilleux
égoïsme: la longue et vaine attente de l'inconnue, la recherche
maladroite qu'il avait faite d'elle au Corso et à la villa Borghèse,
dans tous les endroits mondains de la ville, et les quinze matinées
suivantes passées là-haut, sur cette même terrasse garnie de nourrices,
de fillettes avec leurs gouvernantes, et de jeunes séminaristes oisifs,
en costumes multicolores... Et pour le moment, il croyait encore l'avoir
perdue. Elle avait disparu dans l'encombrement du quai mal éclairé, dans
l'affluence des inutiles badauds, dans la mêlée bruyante des _facchini_
et des employés galonnés des hôtels. Mais chercher quelqu'un avec la
fébrilité qu'il y mettait n'est-il pas le plus sûr moyen de ne le pas
apercevoir l'eût-on sous les yeux? On s'exagère la difficulté; on
cherche à vingt pas de l'endroit où la logique vous commanderait de
diriger vos regards; on s'attache avec une persistance stupide à des
silhouettes dénuées de tout rapport avec celle que l'on veut; les yeux
se troublent; on ne voit plus rien.
Cette alerte sentimentale ne fut atténuée que par les difficultés
inhérentes à l'installation à l'hôtel. La quantité des voyageurs dans
ces premières journées de septembre valut aux deux nouveaux arrivés
d'être logés dans une dépendance de l'Hôtel des Îles-Borromées, située
au fond du jardin. Là, on leur donna deux chambres petites et propres
ayant chacune un balcon sur des pelouses où un jet d'eau égrenait avec
monotonie son chapelet de perles dans une vasque. On leur assura que la
vue était belle, quoiqu'ils n'en pussent rien distinguer actuellement,
sinon des massifs d'arbres épais plus noirs que la nuit, et, entre les
pointes de hauts cyprès, une ligne horizontale, claire, où l'on
reconnaissait le lac. Des églantiers devaient ramper le long de la
muraille, car un parfum de roses montait jusque dans les appartements.
Ils étaient assis depuis quelques minutes à la table d'hôte et
achevaient avec indifférence un potage aux pâtes nationales, en
compagnie d'une vingtaine de personnes que l'heure d'arrivée des bateaux
réunissait à ce souper attardé, quand la porte du salon fut ouverte,
avec une ostentation tout italienne, par un domestique en habit qui se
courba au passage d'une jeune femme et d'une enfant. L'apparition fut si
charmante, qu'il se fit un silence général suivi presque aussitôt par de
légers chuchotements qui coururent d'un bout de la table à l'autre.
Enfin, le mot de «beauté» en quatre ou cinq langues, fut prononcé par
toutes les bouches.
Cet hommage, général et spontané accrut l'émotion qu'éprouvait Gabriel à
se retrouver tout à coup en présence de l'inconnue du Pincio et de la
«Sirène» de la _Reine-Marguerite_. Il pâlit, et l'une de ses mains
froissa la serviette comme s'il l'eût voulu déchirer, pendant que
l'autre errait sur la nappe, touchant le pain, la fourchette, le verre,
prise soudain de cette espèce de timidité spéciale aux membres de
l'homme. Il se demandait s'il souhaitait que la jeune femme vînt se
placer simplement à la table commune, où il pourrait lui parler, ou bien
s'il ne préférait pas qu'elle demandât au maître d'hôtel un service
spécial. C'était une sorte de défaillance en face de la réalisation d'un
des plus violents désirs de sa vie.
Accoutumée à l'effet infaillible de sa beauté, la nouvelle venue
s'avança très aise au milieu des discrètes exclamations. La fillette,
seule, parut les remarquer, et se tournant vers sa mère, elle lui
sourit avec intelligence.
Elles furent placées en face de Gabriel et de son ami, mais à quelque
distance; non pas si éloignées toutefois que le hasard des menus
services réciproques entre voisins de table ne pût fournir le prétexte à
échanger quelques propos. La petite était presque plus belle que sa
mère. Celle-ci, malgré l'heure avancée, avait fait un peu de toilette.
Un point de Venise ancien agrémentait son corsage autour du cou dégagé,
et se relevait aux bords de la manche courte, à la hauteur du coude,
laissant libre l'avant-bras de forme pleine et pure. De magnifiques
cheveux noirs, moirés, abondants, largement ondulés et relevés sur un
front droit, un peu court, enveloppaient de leur ombre épaisse le beau
ton d'ivoire de son teint mat. Elle parlait en italien avec la fillette
et s'entrecoupait parfois d'expressions et même de phrases françaises
prononcées sans aucun accent.
L'Anglais, que la vue de la «Sirène» n'empêchait point de faire honneur
au repas, se penchait vers Gabriel, et, sans souci d'augmenter son
trouble, il lui dit tout bas, avec une pointe de méchanceté:
--Il ne faudrait retenir de la table d'hôte, qui est à la fois la pire
chose du monde et la plus exquise, que ces moments délicats où, dans
l'atmosphère d'une soirée d'été, on peut admirer vis-à-vis de soi une
inconnue, et prolonger à plaisir, mais non pas indéfiniment, le temps
qui précède la minute où il devient inévitable d'engager la
conversation. On ignore ce qui jaillira de ce premier choc; les regards
interrogent et sondent; l'imagination hardie et libre construit ses
faciles châteaux: le premier mot prononcé peut en couronner le faîte,
comme il peut faire écrouler tout l'échafaudage; le moment, l'unique
moment favorable approche, on le sent venir; il y aura un instant où il
sera passé: tout sera gagné ou perdu; parler auparavant serait trop de
hâte; ne parler qu'après serait une maladresse; il ne faut pas avoir
l'air d'un timide, mais encore moins d'un fat; l'air empressé est
détestable, mais marquer de la négligence ne vous serait pas pardonné;
n'oubliez pas que la gaucherie d'un seul mot peut vous compromettre à
jamais, et qu'en revanche une expression heureuse peut vous tenir lieu
d'une cour assidue...
Ce jeu impertinent, qui peignait trop bien l'état d'esprit du malheureux
jeune homme, l'exaspérait en avivant les causes de son hésitation et en
ajoutant une question d'amour-propre à son ardente envie d'en triompher.
Pour répondre au poète, qui semblait décidément nourrir contre l'amour
une sorte de ressentiment farouche, il affecta un ton dégagé et
gouailleur qui était fort éloigné de sa pensée:
--Taisez-vous donc! dit-il, vous n'y entendez rien, car vous négligez de
parler du dessin du nez, de la couleur des yeux ou de l'agrément de la
barbe, qui sont des éléments plus forts en ce monde que toute la
délicatesse et que tout l'esprit!
Lee comprit, à l'amertume de cette réplique, que le badinage qu'il avait
tenté d'employer dans l'espoir de détendre un peu les facultés de son
ami, allait à l'encontre de ses intentions. Mais il voulait évidemment
user de tous les moyens pour l'empêcher de s'élancer dans l'obscur
chemin d'une intrigue dont le seul aspect de la future héroïne faisait
pressentir le caractère tragique. Il changea de ton:
--Mon ami, dit-il, il arrive qu'en face de l'amour qui va naître, la
nature de l'homme s'arrête subitement, pareille au cheval qui flaire la
mort. Elle hésite d'abord; puis se retourne avec horreur; elle se cabre
et bondit en arrière... C'est le pressentiment de sa chute, de son
servage, de son anéantissement prochains; l'instinct profond de la
conservation la met en révolte. À ce moment, il est temps encore de
fuir...
Mais Gabriel l'interrompit, pour adresser la parole à la jeune femme.
II
--À présent, dit Lee en allumant son cigare, que vous savez qu'elle
s'appelle Madame Belvidera, que son mari est un député florentin qui
peut venir la rejoindre d'un jour à l'autre et interrompre toute idylle
jusqu'en sa fleur, que c'est une femme du genre de celles qu'on nomme
«très distinguées», excellente épouse probablement, bonne mère ainsi
qu'il paraît à la tendresse dont elle environne son enfant, nullement
maniérée avec cela, ce qui est plus rare; non dépourvue d'intelligence
et même d'esprit, enfin un de ces êtres à qui le ciel et la terre
sourient et dont le tranquille bonheur a l'étonnante vertu de faire
épanouir les gens et les choses autour d'eux,--vous voilà bien avancé,
n'est-ce pas? On dirait que vous avez déjà commencé de nous flétrir tout
cela, car je vous vois aussi fier que si vous veniez de gagner une
bataille!
--Mais!...
--Je vous tiens pour vulgaire! Permettez-moi de vous traiter sans
ménagements. Vous ne pouvez voir de beauté sans y mettre la main, sans
la brusquer immédiatement du contact de votre personnalité. Peut-être
cela vient-il de votre religion à vous autres Latins, qui est plastique,
matérielle et n'a pas fait trois pas au-dessus de l'idolâtrie. De même
que vous ne pouvez prier Dieu sans lui parler de vous, sans l'insulter
par vos affaires de bourse ou de cuisine, de même il vous est impossible
d'envisager la céleste harmonie d'une forme humaine sans être tenté de
la briser par votre étreinte brutale. Vous apercevez une fleur, vous en
rompez la tige, et aussitôt elle se fane dans vos mains; qu'importe?
l'essentiel était pour vous qu'elle vous passât dans les mains!
--Ah ça, mais! prêchez-vous l'abstention de l'amour?
--Il y aura toujours un assez grand nombre de gens à donner à l'amour ce
caractère d'accouplement qui vaut aux races fortes de penser à leur
avenir avec sérénité. Si c'est ce goût-là qui vous hante, mon ami,
mariez-vous, ou promenez avec vous quelque courtisane plantureuse: ce
sont les deux seuls moyens d'aimer solidement, qui soient conformes à
l'ordre social. L'adultère est laid comme une plaie.--Mais je ne vois de
supérieur qu'un certain culte intérieur et souvent secret, qu'une âme
noble voue à une forme admirable ou à quelque être d'élite dont la
perfection l'enchanta. C'est en silence qu'on adore. C'est à distance
qu'on aime Dieu. Toute parole, comme toute communion sous des espèces
quelconques, apporte un élément de sensualité néfaste à ce sentiment
spécial et sans nom à quoi sont dus les plus vifs ravissements de
l'homme.
--Mon cher ami, avez-vous jamais aimé?
Ils furent interrompus par un chant qui venait d'une barque filant au
loin sur le lac paisible, et dont le charme musical était tel que l'on
ne pouvait continuer de parler.
Les deux amis étaient parvenus à l'extrémité des jardins qui descendent
jusqu'au bord de l'eau. Le ciel était brillant d'étoiles, et la lune,
cachée encore derrière le cône d'une des montagnes de Luino,
blanchissait une partie du lac. Ils s'assirent sur une sorte de petit
promontoire avancé dont les eaux battaient doucement le pied, et se
laissèrent aller, l'un avec son instinct poétique, l'autre avec ses
dispositions amoureuses, au seul plaisir d'entendre cette voix par qui
toute la tranquillité du soir et du paysage s'exaltait.
C'était une voix de femme pure et fraîche, avec des intonations
d'enfant, parfois, et tout à coup des accents de passion si chaleureux
que les auditeurs en étaient soulevés et haletants. Gabriel Dompierre se
sentait une irrésistible envie de distinguer la chanteuse. Mais
l'embarcation semblait grosse à peine comme une noix, par suite de
l'éloignement; de plus, elle entra promptement dans l'ombre que formait
la montagne, et on ne la distingua plus.
Lorsque le silence retomba, et qu'il n'y eut plus de sensible que les
petits soupirs étouffés des vaguelettes mourantes au choc du sable ou
des barques amarrées, le jeune homme se pencha vers des bateliers qui
somnolaient en attendant l'heure des promenades en barque, au lever de
la lune.
--Qui donc chante là-bas? demanda-t-il.
Mais Dante-Léonard-William sourit, et, levant les épaules avant que les
bateliers ne se fussent décidés à répondre:
--Vous en êtes encore là! dit-il, et parce qu'une harmonie vous ravit,
vous voulez qu'en réalité quelqu'un chante, et, de plus, savoir le nom
de ce quelqu'un. C'est la même manie, toujours, d'atteindre et
d'envelopper un objet déterminé. Vous faites à tout propos le geste de
l'enfant qui étend la main pour saisir tout ce qu'il voit: son hochet
ou la lune! En effet, l'homme naît positiviste; l'enfant n'admet pas que
quelque chose demeure inexpliqué. Ce n'est qu'en grandissant qu'il
conçoit l'inexplicable, et accepte l'existence du mystère...
Pendant que le poète parlait, un des bateliers répondait à Gabriel:
--Celle qui chante, Signore, c'est Carlotta, d'Isola Bella. Elle est
bien connue, Signore!
--Ah?
--C'est la plus belle fille du pays. Signore!...
Des cris d'enfant couvrirent la voix du batelier, et Gabriel n'avait pas
eu le temps de se retourner qu'il recevait dans les jambes, lancée à
toute force, la gracieuse fillette de Mme Belvidera.
--Luisa! Luisa! criait la maman, dont on aperçut la haute silhouette
élégante dans l'ombre du jardin.
--Mademoiselle Luisa, bien vous a pris de venir buter contre moi, car
autrement, vous seriez, à l'heure qu'il est, dans ce beau lac qui ravit
volontiers à leurs mamans les jeunes filles imprudentes!...
La mère entendit M. Dompierre prononcer ces mots, et, comprenant au
premier aspect de l'endroit, le danger qu'avait couru la petite Luisa,
elle le remercia avec chaleur d'avoir joué si heureusement le rôle de
balustrade. Elle voulut se pencher elle-même sur l'eau, à l'endroit où
l'enfant se fût précipitée dans sa course échevelée, et ne put se
retenir de pousser un cri. Elle s'anima par suite de sa peur
rétrospective, gronda la fillette, puis l'embrassa convulsivement.
Le chant reprit dans le lointain, juste au moment où la lune, se levant
au-dessus des montagnes de Luino, découvrait d'un coup la magnificence
du lac Majeur sous le ciel clair. La branche septentrionale s'allongeait
en face, dans un infini comparable à celui de la mer; tous les monts
bleuâtres découvrirent leur pur dessin, et l'anse des Borromées montra
ses trois îles: Isola Madre, Isola Bella, et derrière celle-ci, la
petite île des Pêcheurs, presque invisible.
La fillette battit des mains à cette féerie soudain découverte comme par
le lever d'un rideau, et sa mère jeta cette exclamation grasse, ardente
et presque goulue par laquelle les bouches italiennes semblent mordre à
même l'objet admiré:
--_Che bellezza!_
--Quelle beauté! répéta quelqu'un auprès d'elle.
Le chant s'enflait à mesure que s'élargissait la lumière. Certaines
paroles en devenaient nettement distinctes, et lorsque la voix
prononçait, comme terminaison d'une sorte de refrain, ce mot _amore_
dont le sens est amour, et dont la consonance pour nos oreilles
françaises évoque en même temps l'idée de mort,--merveilleux
mélange!--on eût juré que la chanteuse était tout près, bien que
complètement inaperçue. «Qui sait? pensait Dompierre en souriant à demi,
peut-être mon poète a-t-il raison, et il est possible qu'il n'y ait
point de chanteuse là-bas dans une barque, à l'ombre de la montagne, et
que nos âmes elles-mêmes soient rendues harmonieuses en face de la
splendeur de la nuit!»
Cependant Mme Belvidera éprouva le même désir qu'il avait eu:
--Oh! qui chante ainsi? demanda-t-elle.
Il lui dit ce qu'il avait appris de Carlotta, d'Isola Bella. Il
augmentait sa curiosité à mesure qu'il parlait de cette fille dont la
réputation de beauté était répandue. Bientôt, la barque étant sortie de
l'ombre, on put la distinguer à quelques centaines de mètres de la
rive... La chanteuse y était seule, et elle manoeuvrait les avirons avec
force et en cadence régulière. Parfois, elle s'arrêtait et se laissait
glisser sur l'eau unie.
--Où va-t-elle ainsi, le soir, en chantant? demanda-t-on au batelier.
--Signore, elle porte les fleurs des îles à Pallanza et à Baveno. Pour
le moment, elle vient de faire sa provision à l'Isola Madre pour la
vente du matin.
--Ainsi! s'écria Mme Belvidera, la barque que nous apercevons est en
ce moment-ci remplie de fleurs!... Oh! comme je voudrais voir cette
jolie fille!
La petite Luisa trépignait de joie à l'idée qu'il serait possible de
voir la gracieuse image que l'on venait d'évoquer.
Gabriel, qui brûlait de nouer connaissance plus intime avec la jeune
femme, proposa hardiment une excursion en commun. Grâce a l'étiquette
facile des réunions cosmopolites, tout le monde fut promptement
d'accord, jusque même Dante-Léonard-William, qui malgré les réflexions
chagrines prodiguées à son galant compagnon, fermait promptement les
yeux à toutes les contingences humaines, pourvu qu'on favorisât ses
rêves par des spectacles attrayants. Cinq minutes après, ils voguaient à
la rencontre de la belle Carlotta, d'Isola Bella.
Quand ils ne furent plus qu'à une courte distance, le parfum des fleurs
leur arriva en une sorte de nuée lourde qu'ils traversèrent, puis
retrouvèrent à plusieurs reprises, comme si elle serpentait à la surface
des eaux.
--Doucement! doucement! faisaient-ils au batelier, tant il y avait de
plaisir à prolonger l'approche de la barque odoriférante.
Carlotta s'était tue, et, comprenant que l'on se dirigeait vers elle,
elle laissait, elle aussi, flotter mollement les rames. On vit à la
lueur de la lune, sa figure régulière et ses beaux yeux qui paraissaient
teintés par le bleu pâle des montagnes lointaines et regardaient
fixement les étrangers. Elle avait le cou libre et les bras. À l'avant
comme à l'arrière, les roses, les lourdes branches de lauriers fleuris,
les camélias, les tubéreuses couvraient l'embarcation. C'était une
rencontre si étonnante, si étrange, qu'ils abordèrent tous cette jolie
fille presque avec respect, et eurent une certaine gêne à lui adresser
la parole, comme à la présence soudaine d'un génie ou d'une fée dans un
rêve.
Pourtant, ils lui firent quelques questions sur son beau métier de
marchande de fleurs des Borromées. Elle leur dit de sa voix musicale le
plaisir qu'elle avait à ces courses nocturnes sur le lac, avec ses
provisions embaumées.
--Et vous allez, comme cela, toujours seule?
Elle répondit simplement:
--Je chante!
--On dit que vous êtes la plus belle du pays, Carlotta!
Elle sourit, heureuse, et, sans fausse pudeur:
--On le dit, répéta-t-elle.
--Et savez-vous que c'est ici le plus beau pays du monde?
--Bien sûr! Signore.
--En connaissez-vous, d'autres, Carlotta?
--Non, Signore.
Ce bonheur et cette simplicité les faisaient frisonner. Ils voulaient
acheter toutes les fleurs. Carlotta fit des difficultés à cause de la
vente du lendemain qu'elle ne pouvait manquer.
--Qu'est-ce qui vous arriverait, Carlotta, si vous manquiez votre vente?
--Je serais battue.
--Par qui donc?
--Par Paolo, tiens!
--Paolo, dit le batelier, c'est son promis; c'est lui qui a l'entreprise
des fleurs. Mais il ne la battrait pas; il l'aime trop.
--Pourquoi dit-elle qu'il la battrait?
--Oh! fit l'homme en dodelinant de la tête, après une hésitation, c'est
une façon comme ça, un genre comme qui dirait... Ça fait que si ces
messieurs et ces dames voulaient quelquefois tout de même lui acheter
ses fleurs, ce soir, ça serait plus cher, quoi!
Carlotta ramassait contre elle sa magnifique cargaison.
--Combien d'argent tirerez-vous de tout cela, Carlotta?
--Vingt lires, Signore, répondit-elle avec aplomb.
Ce nouveau mensonge enchanta tout le monde: elle triplait, au moins, la
valeur de sa journée.
Dante-Léonard-William, qui avait jusque-là gardé le silence et que la
rencontre nocturne semblait profondément émouvoir, s'agita tout à coup,
et, tirant de sa poche trois petits billets de vingt lires chacun, il se
pencha hors de la barque et les mit dans la main de Carlotta.
--Prends ceci, dit-il, non pour tes fleurs dont je ne me soucie pas,
mais pour m'avoir si parfaitement donné l'image de la nuit sereine,
parsemeuse de songes, de charmes et de mensonges!...
Ce geste, ce ton demi-solennel, cette générosité en faveur d'un défaut
naturel et de la beauté de la pauvre fille, touchèrent vivement Mme
Belvidera, qui eût crié bravo au poète si elle ne se fût senti la gorge
un peu gênée par l'impression de toute cette scène inattendue. Mais
l'Anglais, qui mêlait à tout instant l'imaginaire au réel et touchait
promptement à l'excentricité, exprimait à présent en une langue
harmonieuse son prétendu désir de ne pas survivre à la minute de féerie
que lui avait fournie la marchande de fleurs, et il annonçait son
dessein, appuyé d'une mimique expressive et inquiétante, de se
précipiter dans les eaux qu'avait sillonnées la barque fleurie.
La petite Luisa se mit à pleurer. Mme Belvidera confia sa crainte à
Dompierre.
--Mon Dieu! mon Dieu! que j'ai peur! Mais, monsieur, est-ce que votre
ami va se tuer?
Cependant Carlotta parlait d'un éclat de rire qui jaillit en fusée au
milieu du lac silencieux.
--Rassurez-vous, madame, fit tout bas Gabriel à Mme Belvidera, et
admirez plutôt le sûr instinct de cette fille simple qui déjoue tout de
suite les artifices de nos raffinements. Je gage qu'elle sente à sa
seule démarche qu'un brave homme, qui ne dit rien, va se jeter à l'eau,
et qu'elle se hâte de le secourir, tandis que vous la voyez qui rit à
gorge déployée pour les subtiles fantaisies de notre poète, lequel n'a
pas eu un seul instant l'envie de périr, malgré son désir de se figurer
qu'il l'avait.
En effet, quelques strophes venues à la mémoire de Lee, l'occupaient à
présent tout entier et il entremêlait, non sans à propos, de ses propres
vers à des lambeaux magnifiques de Pétrarque et de Shelley. Mme
Belvidera qui était sensible au charme de la poésie anglaise, comme un
grand nombre de femmes italiennes, contint son ressentiment contre
l'être baroque qui l'avait un moment effrayée, et elle le félicita des
belles choses qu'il disait. Il lui répondit en vers, continuant
d'affecter de ne pouvoir la considérer comme une réalité vivante et de
ne la tenir que pour la «Sirène» apparue à la chute du jour sur le pont
de la _Reine-Marguerite_.
La jeune femme souriait de cette originale et gracieuse manie. Mais
cette idéalisation n'était en complète discordance ni avec la beauté de
la Florentine, ni avec le romanesque de la promenade improvisée, de la
rencontre de la barque de fleurs et de la majesté grandiose du paysage
sous la nuit. Carlotta avait passé à leur bord toute la flore des
Borromées en échange des billets du poète. Ils lui dirent adieu et
revinrent à Stresa au milieu de ce parterre odorant.
Quand Gabriel toucha la main que Mme Belvidera lui tendait, en lui
disant au revoir avec une intonation déjà presque familière, il doutait
de la réalité. Bien qu'il souffrit de la quitter déjà, il avait hâte de
s'enfuir, de se retrouver seul, de se prendre la tête à deux mains et
dose demander: «Voyons! est-ce que je rêve? est-il vrai que je l'ai vue,
que je lui ai parlé, que j'ai tenu sa main dans la mienne?»
La petite Luisa saisissait sa mère par la taille en lui disant de se
baisser pour qu'elle lui parlât à l'oreille.
--Eh bien! eh bien! qu'est ce qu'il y a, ma mignonne?
Mme Belvidera se pencha et sourit en recevant la confidence.
--Ah! ah! ah! dit-elle, monsieur Dompierre, mademoiselle ma fille
voudrait savoir votre petit nom parce qu'elle veut écrire dès ce soir à
son papa qu'elle a _enfin_ rencontré le jeune homme qui lui plaît!...
Luisa confuse se jetait dans les jambes de sa mère et devenait toute
rose.
--Mademoiselle, fit Dompierre, je vous le dirai à vous toute seule, si
vous voulez bien que je vous embrasse.
Et il souleva dans ses bras la charmante enfant qu'il embrassa sur les
deux joues, beaucoup plus heureux et confus qu'elle même.
III
L'après-midi, quand le soleil a tourné de l'autre côté du grand bâtiment
de l'Hôtel des Îles-Borromées qui forme ainsi un vaste écran contre la
chaleur torride, les pensionnaires avides d'air quittent leurs chambres
et viennent, autour de petites tables, prendre avec nonchalance des
rafraîchissements.
Mme Belvidera, avant d'avoir achevé sa toilette, regardait par la
jalousie entre-bâillée de sa fenêtre, ce monde venu de tous les points
de l'Europe et de l'Amérique, jouir, quelques semaines ou quelques
jours, du plaisir de ces rives de lacs dont l'ardente séduction,
dissimulée sous une mollesse apparente, est incomparable à l'automne.
Elle était prise déjà, depuis cinq ou six jours, par l'étrange magie du
paysage et du climat, et habituée qu'elle était à la spirituelle gravité
du pays florentin ou aux jeux sévères de la lumière et de l'ombre
romaines, elle s'abandonnait avec délices à la douceur nouvelle qui
semblait s'élever de l'immense nappe d'eau avec les vapeurs du matin et
du soir.
Tout en boutonnant d'un doigt distrait la chemisette de batiste légère
qui formait la toilette simple de presque toutes les femmes sous le
ciel de septembre, elle laissait aller ses yeux au hasard sur les
figures nouvelles ou déjà connues des buveurs indolents. Un clergyman
anglais et sa respectable épouse, qui étaient ses voisins de table et
avec qui, cependant, elle n'avait pas encore échangé un mot, l'amusaient
par leur seul aspect. Le bonhomme, petit, sec, serré dans une redingote
d'alpaga qui ne s'ouvrait que pour laisser paraître le bord étroit d'un
col blanc, donnait de toute sa personne l'impression de la vertu. Sa
femme, impeccable, et sans cesse attachée à ses pas, était d'une laideur
sans égale. Mme Belvidera ne put retenir un sourire en les apercevant
tous les deux, rigides et muets à la petite table où ils savouraient un
café glacé. La physionomie de Dante-Léonard-William piquait aussi
vivement sa curiosité. Elle avait été charmée de son imagination, de ses
beaux vers et de son excentricité; le souvenir de la marchande de fleurs
sur le lac où l'Anglais s'était montré si original lui faisait passer
encore aujourd'hui de petits frissons entre les épaules. On disait que
la belle Carlotta avait fait tourner la tête au poète. Elle aurait aimé
a savoir si cela était vrai. Mais elle ne pouvait penser à cet homme
sans être tentée de lever un peu les épaules, comme s'il eût eu quelque
chose de grotesque que l'on ne démêlait pas clairement. Son ami disait
de lui qu'il était un homme supérieur... Elle allait soulever son
épaule, comme à l'ordinaire, en signe de doute, quand elle s'aperçut que
M. Dompierre, le grand ami de la petite Luisa, levait les yeux, sans
indiscrétion ni insistance, mais a intervalles réguliers, dans la
direction de sa fenêtre. Elle rougit. C'était la troisième fois qu'elle
remarquait le mouvement de la fine tête maigre et bronzée du jeune
Français, où la longue moustache blonde et les yeux clairs et tendres
formaient un immuable dessin lumineux. Tout en causant avec son ami, il
relevait la tête vers la fenêtre avec un air de dévotion si touchant, de
désir si manifeste de la voir s'ouvrir, que la jeune femme en eut la
sensation d'une caresse, et, fronçant le sourcil avec une pointe de
colère, elle se retira de la fenêtre et appela la petite Luisa.
--Luisa! Luisa! tu n'as pas vu la lettre de Papa?
L'enfant accourut de la chambre voisine, en faisant crier la femme de
chambre qui était en train de l'habiller et parut derrière elle, ayant à
la main des lacets rompus par la précipitation.
--Voyons! voyons! fais voir la lettre de Papa!
La mère prit sur la cheminée une lettre dont les pages étaient remplies
d'une grande écriture ferme et hardie, de ces écritures dont le premier
aspect fait épanouir la figure des graphologues, qui sentent qu'ils
peuvent dire tout de ce caractère sans risquer de choquer ni l'auteur ni
ses amis.
La fillette saisit la lettre de ses deux mains, alla s'asseoir pour être
bien à l'aise, et lut, tout haut et lentement, avec l'empressement,
l'amour et la touchante admiration qu'elle manifestait toutes les fois
qu'il était question de son père:
/*
Rome, 8 septembre.
Ma femme bien-aimée,
*/
J'embrasse ta lettre ainsi que le griffonnage de la petite Luisa; tu te
moquerais de moi si tu me voyais; je t'entends rire, de ton rire à toi,
ma chérie, chérie! Mais, vois-tu bien, je suis accablé par cette
séparation. Je viens de consulter le calendrier: il n'y a que trois
semaines, pourtant! Je suis tenté de maudire cette Rome au climat mortel
qui m'oblige à vivre éloigné de toi et de mon enfant. Hélas! puis-je
aussi maudire ce qui me retient ici? Tout va bien; mais si je n'avais
été là, que serait-il arrivé? J'ai à lutter chaque jour contre mille
difficultés soulevées par la méchanceté et la jalousie. Il se trouve que
tout le monde avait pensé avant moi à cette «oeuvre du Transtévère» que
je crois cependant avoir fondée de toutes pièces, au milieu de la
stupéfaction et même de l'hilarité générales. Te rappelles-tu? S'est-on
assez moqué de moi? Nos beaux esprits s'en sont-ils donné? Ai-je
rencontré assez d'opposition de la part des pouvoirs publics? Quand il
s'est agi d'obtenir pour un quartier mourant de fièvre dans des taudis
empestés, des logements à bon marché dans cette ville toute neuve et
saine, mais sans locataires depuis quinze ans, j'ai cru un moment que
l'on allait me faire enfermer pour cause de démence! Toi-même, ma chère
aimée, tu me conseillais de céder, tu me disais, dans ton joli égoïsme
d'amour, qu'il est bien dommage de faire le bien, quand on a toute la
multitude contre soi, et jusqu'à ceux mêmes que l'on veut obliger. J'ai
tenu à montrer que l'on peut agir malgré tout cela. Non, ça n'a pas été
facile de déloger nos malheureux; ils voulaient mourir dans leur fumier;
ils prétendaient que les maisons neuves sont mauvaises. Cependant, chez
tous mes «transplantés», au nombre de douze cents environ, nous n'avons
pas eu de tout l'été six cas de fièvre nouveaux; or tu te rappelles les
chiffres qui t'effrayaient lorsque je faisais mes premières enquêtes.
Tous les enfants sont indemnes désormais, et ceux qui avaient déjà été
atteints précédemment ont des forces et n'interrompent pas leur travail.
Car ils travaillent; voilà la grande affaire, la grande nouveauté, ce
dont je n'osais pas parler, ce que je ne t'ai pas dit même à toi!
C'était si aléatoire, presque si invraisemblable! Cela dépendait de
tant d'éléments divers et étrangers à leur indolence même! Oh! ça n'est
pas encore brillant, mais ça vient, ça s'arrange: j'ai beaucoup mieux
que de l'espoir; ce sera une réussite complète si... si...--et c'est là
que j'aurai besoin de loi, ma Luisa,--si les femmes du monde, et toi à
leur tête, veulent bien nous aider.
Je veux recréer tous les arts manuels; tous les arts industriels qu'un
homme ou une femme adroits de leurs mains, peuvent exécuter chez eux.
Nos pauvres gens ne sont pas dépourvus d'habileté; ils ont presque tous
un goût inné. Je veux que toutes les dames romaines donnent la
préférence aux objets fabriqués à la main, sur tous les produits d'une
industrie qui, hélas! n'est pas nationale. Il ne faut tirer de notre
peuple que ce qu'il peut donner; mais encore, ce qu'il peut donner,
faut-il le lui prendre! Il y a là une question de propagande, même une
question de mode à lancer. Le bruit fait autour de mon entreprise, dans
le monde politique, et qui s'étendra, rendra cette tâche facile. Le
président du Conseil m'a fait appeler, ces jours-ci, afin de prendre des
renseignements minutieux sur cette affaire; et d'autre part, j'ai vu le
Roi qui m'a fort encouragé. Nous aurons, je pense, un bon hiver, et ce
ne serait que le commencement de plus grandes choses. Dieu sait si notre
Rome a besoin de grandes choses!
Vers la fin du mois, j'espère pouvoir prendre une quinzaine de jours de
liberté. Ce sera pour aller vous rejoindre dans le paradis des îles
Borromées que tu me décris sous des couleurs si riantes. Mais encore
faudra-t-il que je passe à Florence, où l'on m'accuse de m'occuper
beaucoup trop de Rome et où tout un parti s'est formé contre moi à
l'occasion de l'OEuvre du Transtévère.
Je t'embrasse, mon amour, je t'aime sans cesse, jusqu'à en souffrir et à
pleurer quelquefois comme une bête de ton absence. Je n'insiste pas;
mais quand je rentre, le soir, harassé non tant du mal que je me suis
donné que de la mauvaise volonté et de la basse perfidie que j'ai
rencontrées; quand je te cherche, que je voudrais me jeter dans le
refuge de tes bras et de tes lèvres adorées, ma femme, ma chère femme,
je suis presque pris de lâcheté. Il y a des moments où je ne sais
comment il se fait que je ne pars pas, que je ne vais pas te rejoindre,
tout simplement!
Baise ma petite Luisa pour son papa. Ah! j'oubliais de la féliciter
«d'avoir _enfin_ trouvé le jeune homme de son goût»; je la prie--si elle
ose le faire--de transmettre mes compliments à ce monsieur pour avoir
plu à ma fille et surtout pour l'avoir empêchée de tomber dans l'eau!
/*
Adieu, je vous aime.
Ton
Andréa Belvidera.
*/
Quand l'enfant eut achevé, elle replia soigneusement la lettre et alla
la placer sur la cheminée, au pied d'un cadre de cuir à fermoir,
contenant la photographie d'un homme de trente-cinq ans environ, à la
physionomie mâle, énergique, aux beaux yeux noirs ardents, aux cheveux
épais et drus, à la forte moustache brune des Italiens fidèles à la
mémoire de Victor-Emmanuel.
--Bonjour, papa! dit-elle. Et, tout en répondant à sa mère qui
descendait et lui recommandait de se dépêcher de venir au jardin, elle
envoyait des baisers à cette figure aimée, d'un joli geste enfantin.
À l'ombre de l'hôtel, les conversations se traînaient assez pauvrement.
On n'entendait guère que le bruit monotone de la cuiller et de la glace
choquant les parois des verres. À un piano éloigné, quelqu'un, d'un
doigt languide, frappa deux ou trois notes, et l'on commença une
sérénade, interrompue aussitôt. Une sorte de torpeur générale arrêtait
tous les mouvements.
Au fond des jardins, le tonneau d'arrosage faisait sa promenade lente
sur le gravier, et, dans le silence, on percevait sous les roues, le
faible crépitement que semble apaiser et éteindre à mesure la bonne
ondée demi-circulaire. Vers le nord, les montagnes avaient disparu
presque totalement sous la brume de chaleur; le lac paraissait sans
bornes, et de petites voiles blanches donnaient l'illusion de la mer.
Gabriel évitait de parler de sa passion au poète ennemi de l'amour; mais
tous les détours qu'il prenait pour contraindre sa préoccupation,
devaient naturellement contribuer à la mettre plus clairement en
évidence. Ce fut ainsi qu'au moment où il vit l'Italienne paraître et
s'asseoir, oppressé par la pesanteur voluptueuse que sa présence lui
causait, il dit à son ami:
--Ce qu'il faudrait ici, durant ces heures lourdes où toutes les lignes
du paysage sont évanouies dans l'atmosphère, où le monde et les choses
semblent fondus en une véritable pâte sirupeuse dont le contact vous
étouffe, où un vague besoin d'anéantissement, de dispersion éperdue,
vous fait haleter, attendre on ne sait quoi; ce qu'il faudrait,
voulez-vous le savoir? Une poupée! Oui, un petit brin de femme,
maigrichonne au besoin, mais vive et sautillante, ni tout à fait jolie,
ni tout à fait sotte, mais, grand Dieu! pas trop intelligente non plus;
pas votre femme, encore moins votre maîtresse! Mais quelqu'un, par
exemple, qui ferait une affaire d'État d'une piqûre de moustique au
doigt; qui aurait faim ou bien soif, tout le temps, mais la faim d'une
croquignole ou une soif de la valeur d'un dé à coudre; et avec ça des
besoins violents de petites niaiseries stupides; telle, en un mot, que
chacun de ses désirs vous fît sourire et que le goût de la servir vous
procurât l'occasion de remuer suffisamment quoique sans excès, vous
amusât sans vous causer de plaisir trop vif, enfin vous maintint éveillé
agréablement. C'est là un des objets les plus avantageux, les plus
délicats, et que l'on oublie généralement dans son nécessaire de voyage.
Un bruit de voix venant de la route où s'ouvrait la grille du jardin,
fit sursauter tout le monde. C'était une bande de gamins courant à
toutes jambes et criant: «La Reine! la Reine!... Voilà le carrosse de la
Reine!...»
Il n'y eut qu'un mouvement: on fut debout; on se précipita vers la
grille. Les persiennes de la maison claquèrent; cinquante têtes parurent
aux fenêtres de l'hôtel: des hommes réveillés de la sieste en sursaut,
et des femmes portant la main à leur cou, rajustant tant bien que mal
leur corsage ouvert.
--La Reine! la Reine!
Dans un simple landau à deux chevaux et au milieu d'un nuage de
poussière où se perdaient les épais cheveux blancs de la duchesse de
Gênes, on vit, le temps d'un clin d'oeil, la très belle figure de S. M.
la Reine d'Italie. Elle passa en souriant; on distingua le blanc des
dents et le noir de la chevelure. Toutes les dames présentes firent la
révérence. On resta figé un instant.
Le bruit d'une seconde voiture suivant celle de la Reine, à une très
courte distance, sollicita l'attention et l'on se pressait à nouveau
vers la grille, quand la calèche tourna brusquement, et, en pénétrant
dans le jardin de l'hôtel, faillit écraser Dante-Léonard-William,
souvent distrait.
Il en descendit un monsieur et une dame embarrassés l'un et l'autre dans
tout le fatras de menus objets inutiles, et vêtus avec cette élégance
inconfortable à quoi l'on a tôt fait de reconnaître des voyageurs
français.
--Mon Dieu! mon Dieu! fit une voix aigrelette et menue, nous avons
manqué d'écraser un monsieur... Où est-il? où est-il? Hector, je vous en
prie, demandez tout de suite comment il va!
La nouvelle arrivée était une femme de petite taille, encore jeune et la
physionomie un peu chiffonnée.
Le mari qui répondait au nom d'Hector montrait un souci beaucoup plus
vif de ses bagages et de la possibilité d'avoir une chambre sur le lac,
que de la santé du monsieur écrasé ou non.
M. Dompierre se hâta, en qualité de compatriote de la jeune femme, de la
rassurer sur le sort de son ami l'Anglais qu'il lui montra du doigt,
debout, sain et sauf, et saluant flegmatiquement de sa petite calotte
britannique.
--Ah! dit-elle avec une aisance et une rapidité d'élocution qui
faisaient présager une prodigieuse loquacité, ah! monsieur est Anglais!
Que j'eusse été fâchée d'être cause de son malheur! J'adore les Anglais.
Mon mari et moi, nous ne manquons pas un season. Cette année, nous avons
poussé jusqu'aux lacs écossais, un peu sauvages, mais si beaux! si
beaux! Ah! monsieur, les belles choses qu'a dites là-dessus notre cher,
notre grand Bourget! Maintenant c'est l'Irlande qui le tient ainsi que
Prévost... J'aime beaucoup Prévost. Nous n'avons pas vu l'Irlande, mais
ce doit être exquis. Nous irons: n'est-ce pas, Hector? Mais où est
passé mon mari? Je vous demande mille pardons, monsieur, je cours après
mon mari. Mais que je suis donc heureuse de rencontrer un compatriote,
et un Parisien! n'est-ce pas, monsieur? Ah! on n'en trouve plus, même
pas à Paris! Ah! ah! adieu, monsieur!... Quel pays adorable!
Elle était déjà sous le hall qu'elle parlait encore. Gabriel, légèrement
ahuri, rejoignit le pauvre Lee qui se faisait essuyer le dos et la
manche de son veston de flanelle blanche, maculés par l'écume des
chevaux.
--Eh bien! mon cher, lui dit-il, vous l'avez échappé belle!
--Mais vous, dit l'Anglais, faisant allusion à l'avalanche de paroles de
la Parisienne, vous ne l'avez pas échappé!...
--Bah!... Ah ça! dites-moi, vous avez failli devoir la mort à cette
petite femme-là: j'espère bien que vous vous montrerez à l'avenir plus
aimable avec elle que vous ne l'avez fait pour ce premier coup... Elle
brûlait de vous enlever vos taches!
--Bien! bien! dit le poète sans sourciller.
--Je vous préviens que c'est une femme qui aime les Anglais. Elle va
vous parler de Sir Édouard Burne Jones par la fenêtre, avant d'avoir
changé de toilette, si seulement elle vous aperçoit...
--Allons-nous-en!... Mais, ajouta-t-il, en tournant les talons, il me
semble que vous la tenez!...
--Qui?... Quoi?...
--Votre poupée, parbleu!
--Aïe! aïe! fit Gabriel avec une grimace.
--Ah! ah! dit le poète en riant, je mets le doigt sur votre vice
national. Il vous le faut, votre «joujou», votre «pacotille», «votre
article de Paris»! Vous n'avez pas passé l'enceinte des fortifications
que déjà ce fretin vous manque. Et à peine vous le met-on à la main, que
vous le traitez dédaigneusement de camelote!
--Mon ami, nous avons, en France, un vif besoin de nous moquer de
quelqu'un, et nous ne savons le faire un peu convenablement que de
nous-mêmes. Nous ne comprenons que nos vertus et que nos imperfections
nationales; l'étranger nous échappe à peu près complètement:
laissez-nous embrasser et battre tout à la fois notre poupée.
Ils allèrent se promener à l'ombre de jeunes arbres, de l'autre côté de
la route, dans la partie du jardin qui descend jusqu'au bord du lac. Le
soir tombait et un assez grand nombre de pensionnaires secouaient leur
torpeur en faisant comme eux les cent pas. Les deux amis se croisaient à
intervalles réguliers avec le groupe de femmes où se trouvait Mme
Belvidera. Ces rencontres prévues et s'effectuant presque
infailliblement au même point, remuaient tous les sens de Gabriel. Il
affectait d'abord de ne pas la regarder à chaque fois, mais la fois
suivante il n'y tenait plus et levait les yeux. Il la voyait venir, le
visage illuminé par les reflets rouges de son ombrelle, et ses grands
yeux aux cils abaissés qui se relevaient doucement, progressivement, à
son approche, comme s'ils eussent été mûs par le rythme de la marche.
Voulait-elle le regarder? Non sans doute; car, lorsque leurs regards se
croisaient, elle avait un mouvement d'impatience qui se traduisait par
un brusque détour de la tête ou par un éclat de rire nerveux venu plus
ou moins à propos dans la conversation à laquelle elle prenait part.
Cependant ses paupières se relevaient par la vertu d'une force secrète.
Comme il en était arrivé à s'imposer la puérile discrétion de ne la
regarder qu'une fois sur deux rencontres, le jeu compris de part et
d'autre, à la longue, amenait sur leurs lèvres un imperceptible sourire,
d'abord contenu, dissimulé, presque pénible, mais avec lequel, peu à
peu, ils se familiarisaient. À la fin, prenant leurs aises, ils ne
souriaient plus et se regardaient toujours.
Il n'avait de repos que lorsque le détour de certaines allées lui
permettait de la voir de dos et d'embrasser des yeux sa taille
splendide, ses belles hanches, sa démarche particulière, et le charme
innommable de toute sa personne. Alors, en ces moments-là, une sorte
d'effluve mystérieux et terrible qui, en face d'elle, lui causait une
intime épouvante, un affolement enfantin, et se traduisait quelquefois
par des fléchissements de la voix et des abattements soudains dans les
muscles des jambes ou des bras, semblait le libérer, faire trêve, et lui
permettre de s'épanouir dans l'admiration libre et hardie de cette
créature de séduction.
Il s'efforçait à parler lorsqu'elle venait à leur rencontre. Il se
taisait, laissait sa phrase interrompue, brisée, dès qu'elle était
passée. Dante-Léonard-William respectait le flux et le reflux de son
humeur, poursuivant au dedans de lui ses chimères.
Dompierre lui demanda à brûle-pourpoint s'il n'avait pas revu Carlotta.
Le bruit s'était en effet répandu que le poète la poursuivait et la
voyait dans les îles. Mais Lee se remit aussitôt à chevaucher l'idée que
lui avaient inspirée sur le lac les charmants mensonges de la marchande
de fleurs. Évidemment Carlotta n'avait été pour lui qu'un signe, qu'un
objet évocateur dont la personnalité ne l'avait même pas atteint.
--Le mensonge est d'origine divine, dit-il avec bonne humeur. Dieu en
fournit aux hôtes du paradis terrestre le premier exemple, en leur
disant que le mal existait, alors qu'il ne pouvait pas exister encore,
car on n'imagine pas le mal hors de l'homme, et Adam était encore une
sorte de demi-dieu. C'était afin qu'il usât du mensonge pour son
agrément et inventât la poésie. Supposez que notre premier père eût
saisi le sens de la divine facétie, quelles sornettes admirables il eût
contées à sa femme Ève! quelles sources de plaisirs toujours nouveaux,
quel aliment puisé dans l'imagination mensongère du mâle, aux lieu et
place de la duperie médiocre dont il laissa l'initiative à la femme et
dont la triste invention, par le droit d'une sorte de brevet, continua
depuis lors à fournir le monde. Adam était un sot!... Croyez que si Dieu
le châtia si cruellement lui et sa descendance, c'est parce qu'il manqua
d'esprit.
Le soleil était descendu de l'autre côté de la montagne; un prompt
crépuscule répandait ses parures sur les monts lointains et sur le lac.
Le poète et son ami furent témoins d'un de ces instants presque
insaisissables où la nature qui pressent la chute prochaine de la
lumière, semble tout entière en proie à une crise de sensibilité
suraiguë. La moindre surface de la terre ou de l'eau y prend un aspect
de si fragile délicatesse que malgré soi l'on retiendrait son souffle de
peur de froisser une si tendre susceptibilité. Une faible brise
infiniment ténue irisait les eaux teintées de pâle lilas; des tons de
rose mobiles passaient sur la verdure des hauteurs; tout s'alanguissait,
s'exténuait, à la façon de l'aspect de la vie sur la joue d'une enfant
mourante.
--Ah! fit l'idéaliste, on se laisserait aller; on suivrait cette lumière
en son évanouissement; c'est la plus gracieuse invitation à la mort!...
Gabriel entendit derrière lui le rire perlé, clair et sonore de Mme
Belvidera, et, se retournant, il aperçut d'un même coup d'oeil sa
resplendissante beauté, et au loin l'Isola Madre, la plus grasse et la
plus opulente des îles, avec sa végétation et son palais couleur de
chair, qui flamboyait, par la grâce d'un dernier rayon, dans la
magnificence des couleurs de l'automne.
IV
M. et Mme Hector de Chandoyseau arrivés derrière le carrosse de la
Reine, et dont chacun répéta le nom tout frais inscrit sur le tableau
des pensionnaires, jouirent immédiatement d'une secrète popularité, par
le fait du hasard qui avait marqué leur entrée à l'Hôtel des
Îles-Borromées.
Ils prirent place, au dîner, à une petite table située dans l'embrasure
d'une fenêtre d'où la vue, rasant la crête verte des arbres, va se
perdre jusqu'à la corne extrême du lac. La tombée de la nuit rendait ce
site merveilleux; certaines personnes se haussaient parfois sur leurs
sièges, pour goûter un instant le plaisir du spectacle. Dans les
instants de silence qui courent parfois d'une extrémité à l'autre de la
table d'hôte, comme si un courant d'air emportait le son des voix, on
entendait le timbre menu de Mme de Chandoyseau résonnant sans
interruption. Le lac Majeur fut successivement comparé par elle à celui
du bois de Boulogne et aux peintures de M. Puvis de Chavannes, aux yeux
bleus des femmes de Botticelli et à la mer Méditerranée. À un autre
moment, il n'y manquait que des gondoles et de la mauvaise odeur pour
que l'on se crût à Venise; enfin de l'île de Caprée, dans le golfe de
Naples, elle avait eu «n'est-ce pas, Hector?» une impression analogue;
il est vrai qu'il y avait le Vésuve en plus...
Hector écoutait sa jeune femme avec complaisance et affabilité; une
pointe d'admiration perçait parfois la surface terne de ses yeux, et il
souriait de temps à autre en montrant des dents magnifiques. Il avait le
front chauve, les joues grasses et la moustache courte relevée au fer;
le cou fort, le buste trapu; son aspect général traduisait un état de
prospérité. On avait la certitude, en l'apercevant, qu'il n'avait jamais
pensé à rien.
Chaque fois que le soliloque de Mme de Chandoyseau venait aux
oreilles de la table d'hôte, un léger sourire effleurait les lèvres, et
la conversation reprenait doucement par un chuchotement où l'on parlait
en diverses langues du jeune couple arrivé tantôt derrière le carrosse
de la Reine. Au sortir de table, Mme de Chandoyseau, avant d'avoir
seulement parcouru le corridor conduisant au hall vitré, s'était fait
ramasser son mouchoir par le clergyman qu'elle s'attachait aussitôt par
la chaleur de ses remerciements, et elle était tombée en une si vive
extase devant la beauté de la petite Luisa Belvidera, qu'elle obtenait
de sa maman la permission de l'embrasser et présentait l'une à l'autre
la famille anglaise et l'italienne qui n'avaient point songé jusqu'alors
à s'unir. Elle ne se tint plus quand l'Anglais qu'elle avait failli
écraser tantôt, passa avec son ami près de son groupe sans cesse
grossissant, et elle s'adressa tout net à Dante-Léonard-William dont le
physique étrange l'avait intriguée pendant tout le repas, et qui, quant
à lui, ne parut pas seulement la reconnaître.
Elle lui parla immédiatement de son pays, par cette attention de
l'esprit casanier des Français qui croient que tout homme rêve à son
clocher. Lee demeura glacial. Pourtant il dit entre ses dents:
--Je connais surtout l'Espagne et l'Abyssinie...
Mme Belvidera crut devoir prévenir Mme de Chandoyseau que le
monsieur était un original.
Cette parole tomba comme de l'huile sur le feu, et, en face de la tête
glabre et immobile de l'Anglais, Mme de Chandoyseau se livra à une
improvisation qui eût déridé toute espèce de créature vivante, hormis
celle précisément en l'honneur de qui elle était faite. Elle devina
qu'il était un grand artiste; elle dit qu'il ressemblait à William
Morris qu'elle avait visité à sa maison de Kelmskolt.
--Qui est-ce que ce Mr William Morris? demanda tout à coup Lee, qui
n'avait pas ouvert la bouche, et du plus grand sérieux.
--Ha! fit Mme de Chandoyseau qui faillit se pâmer, délicieux!
adorable!... Il ignore l'Angleterre et William Morris... Mesdames,
dit-elle en s'adressant tout autour d'elle, voilà l'homme le plus
charmant que j'aie vu; c'est l'esprit le plus extraordinaire!...
Et elle décrivait à tort et à travers, à qui voulait l'entendre, les
tapisseries décoratives, les papiers peints, les cretonnes et jusqu'aux
poèmes dont le célèbre préraphaélite William Morris dota l'art
contemporain.
Lee s'étant retiré, chacun fit son éloge; on ne tarissait pas en
expressions laudatives. On demanda à Dompierre toutes sortes de
renseignements sur lui.
--C'est un grand homme, dit simplement celui-ci.
La sobriété de cette expression exalta l'enthousiasme tout préparé en
faveur de cet être qui ne parlait presque point et était à peine poli.
Tout le monde se retourna pour le regarder s'éloigner du côté du lac.
--Tenez, dit Dompierre, en penchant un peu la tête sur le côté et en
indiquant du doigt l'Anglais, le voilà qui allume son cigare...
--Il allume son cigare! répéta avec complaisance Mme de Chandoyseau.
Et les mêmes mots béats et creux errèrent sur la bouche de plusieurs
femmes qui jusque-là n'avaient pas fait attention au poète et qui
penchèrent toutes un peu la tête sur le côté en le contemplant avec une
sorte d'attendrissement.
Mme Belvidera, qui passait sa main dans la chevelure de sa fille, se
tourna vers Dompierre:
--N'empêche, dit-elle, que votre ami est laid comme un péché!
--Chut!... vous allez vous mettre mal avec ma compatriote, et j'ai le
plus vif désir de vous voir toutes les deux en bons termes.
--Ah! ah! fit-elle, et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que!...
--Oh! oh! vous voulez faire le mystérieux, vous aussi, pour qu'on vous
regarde en penchant la tête quand vous allumerez votre cigare;... ça ne
vous va point!
--Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!...
--Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois;... prétendriez-vous?...
Le jeune homme prit un ton si grave et si suppliant que le seul mot
qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des aveux:
--Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!
--Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment.
Sa figure reprit subitement ce calme sérieux dont la beauté faisait
frémir Gabriel. Elle baissa les yeux, puis les releva doucement; il
crut qu'elle allait lui redonner, comme à leurs rencontres des jardins,
la caresse de son regard. Et quel prix elle eût contenu cette fois-ci!
Mais elle arrêta à temps la lente ascension de ses paupières, et se
rapprocha en souriant de Mme de Chandoyseau.
Celle-ci rappela aussitôt Dompierre d'un petit signe familier, et dans
le voisinage de la Parisienne, les deux jeunes gens furent promptement
remis à l'aise. Cette petite folle répandait autour d'elle une
atmosphère légère, où l'un et l'autre comprirent qu'ils auraient besoin
de se réfugier souvent.
M. de Chandoyseau était assis à une table de jardin, et prenait
tranquillement son petit verre de liqueur.
--Monsieur de Chandoyseau, dit sa femme, je vous présente la signora
Belvidera, devant qui le divin Raphaël se fût mis à genoux, et Monsieur
Dompierre qui est l'ami de l'homme le plus étonnant du monde.
Gabriel s'inclina pour ce que le titre dont on le parait avait de
flatteur pour son ami, tandis que M. de Chandoyseau, qui n'admirait pas
d'autres femmes que la sienne, rendait un salut de politesse à Mme
Belvidera.
--Monsieur, dit-il, en s'adressant à Dompierre, vous êtes artiste,
évidemment?
--Ma foi, non, monsieur; je vous avouerai que je consacre tous mes soins
à l'étude de l'économie sociale, et j'ai passé d'austères journées sur
les tables de la statistique...
--Tiens! tiens! dit M. de Chandoyseau, eh bien! à la bonne heure! je
suis enchanté, monsieur, de vous connaître. Entre nous, fit-il, ces
fameux artistes sont pour la plupart des farceurs!...
--Comme vous dites vrai!
--Chut! faites attention, je vous préviens que vous ne plairez pas à ma
femme.
--Ce serait un vrai chagrin pour moi.
--Allons! allons! asseyez-vous! nous arrangerons cela! Que prenez-vous?
La meilleure chartreuse italienne ne vaut pas l'eau sucrée... Voici de
la chartreuse d'Ema, de la chartreuse de Pavie?...
--De celle de Grenoble.
--Ha! ha! fit-il en montrant ses dents blanches, vous ne vous en laissez
pas accroire, vous, monsieur le statisticien! Vous ne donnez pas dans
tous ces flacons! Ma femme, figurez-vous, en a emporté de Pavie une
pleine malle: c'est joli, ça paie de mine, c'est bien tourné, on y
mettrait des fleurs; c'est du trompe-l'oeil, comme on dit ici. Ma femme,
ajouta-t-il, est une femme supérieure; l'activité de son cerveau se
répand sur tout, et dépasse quelquefois la mesure. Elle se fatigue; elle
se tuera; oui, monsieur, elle mourra sur la brèche. Combien de fois lui
dis-je: «Herminie, n'allons pas à Bayreuth cette année-ci! Herminie, la
maison d'art de Bruxelles se passera bien de nous! Herminie, voici un
article de M. Octave Mirbeau qui affirme que vos Anglais ne valent plus
rien: laissons cette année les musées et les cottages préraphaélites!
--C'est que... vous partagez toute la peine?...
--Voilà! précisément!... Certes, il faudrait que j'eusse les jambes
coupées bien ras pour ne pas l'accompagner, et ne pas la soutenir dans
son oeuvre de femme intellectuelle, et c'est un plaisir pour moi, oui,
un réel plaisir, d'autant plus, après tout, ajouta-t-il, en souriant
avec modestie, que je ne suis pas tout à fait une ganache, et que je
prends ma part d'intérêt à sa vie artistique... Mais, monsieur, il faut
vous dire qu'il y a la terre de Chandoyseau, en Anjou, où je n'ai pas
mis le pied depuis cinq ans sonnés, faute de vingt-quatre heures de
liberté pour prendre un billet d'aller et retour. Les fermiers paient
mal; les vignes dévorées ne sont pas renouvelées, les métayers me
volent; mais c'est l'exhibition d'une diseuse, à la Bodinière, par un
conférencier favori! c'est une représentation d'Ibsen ou de Bjonstierne
Bjonstorn! c'est une entrevue acceptée par le dernier prêtre défroqué,
par la prophétesse ou le cardinal-archevêque! c'est une messe
bouddhique, un duel de poètes, un pas de quatre aux Folies-Bergères!...
que sais-je? On n'a pas le temps de vivre, monsieur...
--Notre époque, dit Dompierre, en s'efforçant de dissimuler son sourire,
est en proie à une trop vive surexcitation cérébrale.
--Bravo! monsieur, s'écria en battant des mains, Mme de Chandoyseau,
qui avait saisi ce mot au vol; bien que vous ne soyez pas artiste,
monsieur, vous comprenez, oui, je suis sûre que vous comprenez ce
mouvement magnifique, cette renaissance, cette envolée... oui, oui, vous
comprenez!
--Je m'y efforce, madame.
--D'ailleurs, votre admirable ami semble avoir pour vous la plus grande
considération... Et vous, madame, dit-elle en se retournant vers Mme
Belvidera qui, un coude appuyé au dos de sa chaise, avait pris la pose
des majestueuses madones rêveuses de l'école romaine, et vous, qui
habitez Florence, ce coeur du monde des arts, ah! quelle vie intense,
quelle existence décuplée j'imagine que l'on doit mener dans la braise
même de ce foyer!...
--Mon Dieu, madame, dit la Florentine, c'est peut-être parce que je suis
née et ai grandi au milieu d'un si grand nombre de chefs-d'oeuvre, que
j'ai moins de fièvre à les contempler. Ce n'est pas sans doute un
bienfait de la Providence, que de nous faire venir au monde à Florence
ou à Rome; car les plus grandes merveilles vous y deviennent si
familières qu'on les regarde simplement avec plaisir, comme on le fait
par exemple pour ce beau paysage...
--C'est une petite femme délicieuse! dit Mme de Chandoyseau d'un ton
de supériorité indulgente.
Puis elle toisa Mme Belvidera et le jeune homme. On vit poindre une
lumière dans la goutte d'eau grisâtre de ses yeux. Évidemment elle les
jugeait aussi niais l'un que l'autre; Mme Belvidera pour n'être pas
enflammée par les arts, et lui, parce que n'étant ni peintre ni poète,
il ne faisait seulement pas profession d'être dilettante. Elle en
éprouvait tout le plaisir secret qui peut affecter les femmes de son
espèce, chez qui la vanité compose toute la vocation artistique.
Et s'adressant à Dompierre avec un soupir, et sur le mode désespéré que
prennent messieurs les professeurs aux examens, en faisant la grâce
d'une dernière question au candidat jusque-là malheureux:
--Monsieur, aimez-vous la musique?
--Je n'en suis pas bien sûr, car je ne me sens parfaitement heureux
qu'en entendant de la musique comme celle qui nous arrive de là-bas, du
milieu de la nuit, sans doute sur une barque voguant au clair de lune.
--Ah! fit Mme Belvidera, en se relevant soudain, c'est la belle
Carlotta! c'est la belle Carlotta!
Et elle raconta avec toute la chaleur de son franc enthousiasme
l'épisode de la rencontre sur le lac, avec la marchande de fleurs des
Borromées.
--Bien! bien! ma chère belle, fit Mme de Chandoyseau. Eh bien!
allons-nous du côté du lac, entendre cette musique qui ravit Monsieur
Dompierre?
M. de Chandoyseau acquiesça de la tête; on se leva. Mme de
Chandoyseau eut l'oeil piqué d'une nouvelle flamme en regardant
l'Italienne et Gabriel debout l'un près de l'autre. «Voilà deux
gaillards, pensa-t-elle, qui sont bâtis pour se comprendre sans le
secours du saint-esprit, et il est bien heureux qu'ils n'en aient pas
besoin, car ils risqueraient d'être longtemps sans échanger leur pensée
de derrière la tête!...»
--Hector, donnez-moi le bras... Vous, dit-elle, en regardant les jeunes
gens, je vous permets d'en faire autant; je joue le rôle de maman....
Mme Belvidera n'eut pas l'air d'entendre et appela la femme de
chambre pour prendre la fillette. Puis elle revint vers Gabriel, et ils
descendirent tous les deux vers le lac, à une certaine distance de leurs
chaperons, et sans se donner le bras.
--Votre Parisienne me déplaît beaucoup, beaucoup, dit Mme Belvidera;
de plus, je la trouve impertinente, avec sa manière de vous dire:
«Donnez-vous le bras!»
--C'est une «mondaine», elle est gâtée par la mauvaise fréquentation.
--Vous avez un singulier monde!
--On ne parle que de celui-là.
--Mais, ajouta-t-elle en souriant, vous me devez au moins des excuses
pour m'avoir engagée à la fréquenter....
--Je les mets à vos pieds, madame, mais je vous prie encore de la
fréquenter....
--Ah! c'est un peu fort!
Ils ne trouvaient plus rien à dire, ils étaient parvenus jusqu'au bord
du lac sans avoir rejoint leurs nouveaux amis. Le chant de Carlotta
reprit au loin et leur causa un tressaillement involontaire. Le souvenir
de la soirée sur le lac leur reversait son charme puissant, et l'image
de leurs deux personnes, qui forcément s'y mêlait, bénéficiait de la
séduction qu'avaient éprouvée tous leurs sens.
Il tendit le bras, presque instinctivement, à la jeune femme, et elle y
suspendit le sien. L'idée leur vint sans doute en même temps, qu'ils
venaient d'accomplir ce à quoi ils avaient trouvé tant d'impertinence à
être invités par Mme de Chandoyseau, et ils se regardèrent en
souriant.
La provocation de cette pimbêche de Parisienne leur valait de mêler à ce
premier et si prompt témoignage d'intimité, un menu brin d'ironie qui
les sauva de l'embarras dont est suivi d'ordinaire un aveu passionné.
V
Un matin, étant descendu dans les jardins avant que la grande chaleur ne
fût élevée, Gabriel vit s'éloigner du côté d'Isola Bella une barque
portant les couleurs françaises et où il reconnut, sous le toit de
coutil blanc qui l'abritait du soleil, Mme Belvidera. Il héla
aussitôt un batelier qui le connaissait et qui, par une attention
délicate, se mit en devoir de hisser à l'arrière de l'embarcation le
pavillon de son pays.
--Non! non! lui cria-t-il, mettez aujourd'hui les couleurs italiennes!
C'était un enfantillage amoureux autant qu'inoffensif.
À son arrivée au petit port d'Isola Bella, il rencontra la jeune femme
attardée aux environs du débarcadère.
--Je vous confie, dit-elle, que j'aurais une grande envie de visiter
Isola Bella sans la compagnie des touristes et des guides. Croyez-vous
que cela soit possible?
Il prit en riant le ton qu'avait Mme de Chandoyseau lorsqu'elle
parlait de l'art mystique:
--Sphinge! dit-il, ô vous dont la pensée demeure un mystère et qui
sondez miraculeusement les arcanes les plus profonds!... qui vous a dit
que j'avais eu la précaution de faire demander au comte Borromée la
permission de me promener dans ses domaines à loisir?... et de plus que
j'avais précisément cette permission dans mon portefeuille?
--Vrai?
--Tenez! fit-il en lui tendant la carte. Prenez ce talisman, il vous
suffira de le présenter au chef-jardinier qui vous laissera aller en
paix... Et je ferai comme lui, madame, ajouta-t-il en s'inclinant,
puisque telle est votre répugnance pour les cicerones.
--Non, dit-elle, il paraît qu'il y a beaucoup d'escaliers et de pentes:
vous m'offrirez le bras!
Et elle lança son rire clair et franc, faisant retourner la tête de
plusieurs hommes du port qui demeurèrent les yeux fixés sur elle.
Gabriel ne pouvait pas quitter son visage, et il était affolé de son
sourire ouvert sur la rangée des dents éclatantes. Il se tenait pour ne
lui pas tomber sur la bouche:
--Je t'aime! je t'aime! prononça-t-il à demi-voix.
Elle reçut toute la chaleur de son amour sans rejoindre les lèvres, et
la trace d'une langueur heureuse éteignit seulement dans ses yeux la
flamme du sourire:
--Quel pays! quel temps! quelle beauté! dit-elle enfin en lui enlevant
son regard qu'elle promena tout autour d'elle, sur le port garni de
petites barques de couleurs claires, sur le lac lumineux, sur les
montagnes lointaines dont les cimes bleues se perdaient dans le ciel.
--Je suis folle! dit-elle.
--Moi aussi!
--Dieu est trop bon, la terre trop belle...
--Oui, oui, il y a des moments où l'on oublie les conditions de la vie
et où l'on touche la vie elle-même dans sa plénitude, comme un résultat
merveilleux... D'ailleurs on ne sait pas, non, on ne sait pas ce que
c'est; on ignore ce qui vous passe par la chair et par la cervelle...
--Ça passe...
--Chut!
--Taisons-nous, vous avez raison.
Ils prirent le chemin du palais Borromée par où l'on gagne les jardins.
Il s'effaçait pour laisser passer la jeune femme sous les portes
chargées outre mesure de vignes-vierges, de lierres et d'une pesante
chevelure de lianes aux floraisons inconnues. Parfois il devait lui
donner la main en la précédant, pour écarter les végétations
encombrantes. D'autres fois il lui arrivait de la laisser faire quelques
pas en avant, parce que ce qu'il avait voulu lui dire au moment où elle
passait tout contre lui, expirait sur ses lèvres. Au reste, qu'a-t-on à
dire dès que l'on aime? Mais la beauté de sa taille et de ses mouvements
l'accablait particulièrement. Elle était grande et développée; mais
mince à la ceinture et aux attaches; ses gestes avaient de la lenteur et
de l'aisance; son visage était calme et heureux; il semblait que ses
yeux eussent la faculté d'adoucir les gens et les choses, et que tous
ses environs reçussent d'elle on ne sait quelles facilités, quels
contours arrondis, ou quelque chose de comparable à la caresse générale,
tiède et savoureuse d'un bain.
Elle escaladait sans fatigue les terrasses superposées; empruntait une
sorte de légèreté au maniement de son ombrelle blanche, et, se
retournant de temps en temps, elle disait, dans le pur éclat de son
bien-être:
--Comment ça va-t-il?
--Ah!
Elle s'arrêtait tout à coup:
--Dieu que ça sent bon! Qu'est-ce que ça sent?
Ils passaient sous d'énormes magnolias en fleurs et des massifs de roses
les entouraient; mais, pour lui, il marchait dans son sillage et croyait
ne respirer qu'elle.
--Qu'est-ce que ça sent? répétait-il gauchement.
--Dites! dites! fit elle en lui cognant l'épaule du bout de son ombrelle
qu'elle avait fermée pour passer sous les branches basses.
Elle le vit pâlir un peu en battant des narines. Elle lut dans ses yeux
toute la pauvreté servile du chien qui marche à côté de son maître et
jette sur la main qui le tient en laisse un regard d'esclave et
d'amoureux. Elle se pencha vers lui comme une déesse pitoyable et lui
tendit ses lèvres, toute sa bouche imprégnée du parfum de sa jeunesse et
de ce matin enchanté.
Après une longue étreinte, seulement, elle songea à regarder si personne
ne les voyait, et à cette pensée, elle rougit très simplement, très
sincèrement.
Ils montaient en silence les marches de marbre de la dernière terrasse.
Elle ramassa à ses pieds une feuille gigantesque de quelque plante
tropicale, et s'en servit avec grâce comme d'un éventail. Elle s'arrêta,
un peu essoufflée, à la fin.
--Pas une âme dans les jardins, ce matin; nous sommes seuls, nous sommes
bien...
Il se rapprocha d'elle; ils n'en finissaient pas de gravir ces
escaliers.
Arrivés sur la grande plate-forme aux dalles de marbre qui domine l'île
entière et est comme le faite d'un colossal reposoir, ils s'accoudèrent
à une balustrade regardant le lac. Le soleil ardent l'immobilisait tout
entier, et les villages avaient l'air d'être couchés sur les rives,
comme des bêtes bienheureuses. En face d'eux, Stresa perdu dans la brume
de chaleur, mais dont on distinguait le drapeau du débarcadère, souvenir
de leur arrivée et de l'angoisse qu'avait causée au jeune homme celle
qu'il appelait la «Sirène». Puis venaient, le long de la route, la série
des jardins aux arbres courts, soigneusement rognés pour le souci de la
vue du lac: les jardins de la duchesse de Gênes, et ceux de l'hôtel,
témoins de leurs aveux. Vers la gauche, l'Isola Madre, la mère du groupe
des Borromées, gorgée de végétation, paraissait dormir, repue, derrière
son grand palais rose peuplé de jardiniers. Quelques voiles blanches
filaient au loin.
Après une minute de songerie muette en face d'une des plus belles vues
du monde, Mme Belvidera dit, d'un ton de religieuse admiration:
--Mon ami, voilà des moments inoubliables...
Il fit signe qu'il pensait comme elle. Elle hésita un peu, avant
d'ajouter:
--Vous êtes, je crois bien, le premier homme que j'aie rencontré, et qui
soit capable de ne pas interrompre d'un mot la grande émotion que l'on
éprouve à côté de lui... J'ai vu beaucoup de belles choses et de beaux
paysages; ils m'ont toujours été gâtés par quelqu'un.
Cette phrase fut doublement sensible à Gabriel, parce qu'il pensait
qu'elle faisait peut-être allusion par ce «quelqu'un» à son mari, de qui
ils n'avaient jamais parlé, et qui lui avait paru si loin, dans la
première exaltation, que son image, vraiment, ne l'avait pas atteint un
seul instant. Qui était-il, comment était-il? Cette question si tôt
venue d'ordinaire à l'esprit de qui s'éprend d'une jeune femme mariée,
avait été étouffée chez lui par la farouche, absorbante et soudaine
passion que la Florentine lui avait inspirée. Pensait-elle à lui en ce
moment, à quelque propos fâcheux qu'il aurait eu en face des lieux
qu'ils avaient visités ensemble? La comparaison qui s'établissait alors
dans son esprit, si favorable qu'elle parût être à l'amant, troubla la
limpidité de son bonheur. Il vit qu'elle-même avait un pli léger au
front, qu'elle effaça presque aussitôt pour se replonger dans la rêverie
en regardant au loin. Mais elle semblait ne plus rien voir. À quoi
pensait-elle? Il commençait d'en souffrir, quand tout en continuant
d'ouvrir de larges yeux dans le vide, elle se rapprocha de Gabriel et
lui saisit la main appuyée sur la balustrade brûlante, en desserrant les
lèvres du geste particulier qu'elle avait pour appeler le baiser.
Il étreignit sa main, et il s'approchait de sa bouche. Un bruit les fit
retourner brusquement du côté de la terrasse peuplée d'innombrables
statues et plantée d'obélisques de marbre rose.
Une faible brise venait de détacher de l'arbre deux oranges, et les
fruits, ayant rebondi sur la paroi des caisses, roulaient jusqu'à leurs
pieds.
Elle poussa un cri de surprise et rit d'avoir eu peur pour si peu. Au
même instant, les célèbres colombes des Borromées s'élevèrent; elles
passèrent en tournoyant au-dessus de leurs têtes, firent ainsi plusieurs
fois le tour de l'île; puis leur troupe élégante alla s'abattre sur la
toiture du palais qu'elle parut couvrir d'une épaisse cendre bleue.
Il se pencha au-dessus de la balustrade, d'où la vue surplombe les
terrasses superposées.
--Voilà, dit-il, la cause de l'émoi des colombes; c'est l'heure où les
premiers visiteurs vont leur jeter du grain dans la grande cour du
palais, et j'aperçois la première troupe de nos trouble-fête qui
s'avance là-bas sous la conduite d'un jardinier.
--Ils vont venir là?
--Certainement, c'est d'ici qu'on leur fait voir le profil de Napoléon
couché sur la montagne...
--Où ça? où ça? fit-elle.
--Ah! ah! vous aussi, dit-il, en riant de ce genre de curiosité. Et il
lui fit voir le profil de Napoléon. Elle se haussait sur le bout des
pieds. Tout en riant, il la trouvait adorable.
--Je suis enfant, dites?
--Mais non: femme, simplement.
--Ah! trop! trop! dit-elle avec un gros soupir et l'embrassant avant de
se mettre à courir pour éviter la troupe des touristes.
--Où allez-vous?... mais vous allez tomber sur eux tout juste par là!...
--Par où faut-il aller alors?
--Venez, venez de ce côté!
Ils descendirent quatre à quatre des marches et des marches; d'autres
oranges tombaient à la secousse du sol, et leur roulaient sur les
talons.
--Ne riez donc pas! mais ne riez donc pas ainsi; vous allez vous couper
le souffle!
La chaleur et la course rosaient la peau de ses joues habituellement
mate, et sur les tons de paille, illuminés de soleil de la garniture
intérieure de l'ombrelle, sa figure prenait une extraordinaire
animation. Par le simple caprice de fuir les touristes, elle se faisait
une peur terrible de les rencontrer et, à chaque tournant d'allée,
poussait des cris. De grands lézards se précipitaient affolés derrière
les espaliers. Elle écrasait du pied les extrémités débordantes de
lourdes plantes grasses. Les colombes avaient repris leur vol tournant
et semblaient jouer comme eux.
--Les voilà! criait Mme Belvidera.
--Qui? les touristes?
--Non, les colombes!
Et elle était tout heureuse de lui avoir fait peur; car il en arrivait à
partager sa crainte de tomber dans cette agglomération compacte de
malheureux réunis autour d'un guide qui leur récite durant une grande
heure le catalogue complet de l'horticulture. Il s'arrêta en face d'une
portière de lierre qui devait fermer l'entrée d'une grotte, et fit signe
à la jeune femme de venir se réfugier là-dessous. Il souleva l'énorme et
lourd rideau végétal, et ils se trouvèrent dans une obscurité complète.
--Oh! comme il fait noir là-dedans! dit-elle.
Alors, il la saisit dans ses bras. Il lui baisait confusément les
cheveux, le cou et le visage, et ses lèvres ivres lui happaient la gorge
dont la forme était sensible au travers de la chemisette légère. L'odeur
de sa peau moite se mêlait bizarrement à un relent de terreau gras sans
doute déposé dans la grotte, et à l'âpre saveur des lierres.
--Écoute, écoute! fit-elle, oh! cette fois-ci ce sont eux... Nous allons
les voir passer à travers le rideau de lierre!
--Ah! mais... ah! mais... il ne faudrait pas tout de même qu'ils
s'avisassent d'entrer ici!
--Il ne manquerait que cela! par exemple!
--Mais cela serait très possible!
--Oh! que j'ai peur! que j'ai peur!
Elle allait se blottir au fond de la grotte. Elle renversa des outils de
jardinage dont l'acier se choquant fit du bruit, et elle vint plus morte
que vive se jeter au cou de Gabriel.
Fort heureusement, un éclat de rire général, parti du groupe des
touristes, avait couvert le bruit malencontreux. Le guide répéta en
italien le plaisant propos qui avait valu cette forte hilarité de la
part d'une dizaine d'Allemands qui étaient là. Il expliquait que cette
grotte portait le nom de «chambre de Vénus» et que la tradition voulait
que le manteau de feuillage y fût poussé naturellement, sans que
personne y eût mis la main, et pour la seule raison de la pudeur. Tout
le monde trouva l'à-propos excessivement drôle, car on n'est pas
difficile sur la qualité de l'esprit au cours d'une excursion botanique.
Ce disant, le guide facétieux secouait le manteau de lierre de la façon
la plus inquiétante et sans se douter que sa plaisanterie médiocre avait
pour les amants un sel particulier. Dans une des éclaircies que leur
valait le balancement imprimé par ce satané bonhomme à la portière
naturelle, Gabriel faillit pousser lui-même une exclamation. Il venait
d'apercevoir, derrière le groupe barbu des Teutons, M. et Mme de
Chandoyseau! Si par malheur une tige de lierre venait à se rompre et à
les découvrir, Mme Belvidera était compromise, et aux yeux de cette
pie-borgne de Parisienne qui tenait à sa merci tout l'Hôtel des Îles
Borromées.
Il avoua son inquiétude à la jeune femme. Elle-même reconnut leurs bons
amis les Chandoyseau par la fenêtre intermittente dont le jardinier les
gratifiait trop abondamment.
--Mais, dit-elle, ils ont avec eux une jeune fille que je n'ai pas
aperçue encore à l'hôtel?
--Allons donc! Madame de Chandoyseau connaîtrait quelqu'un dont elle ne
nous aurait pas entretenus?
--Mon ami, cette jeune fille, qui est fort bien, entre parenthèses,
donne le bras à Madame de Chandoyseau.
Ah! Dieu soit loué; les voilà qui s'en vont! dit-elle en l'embrassant
avec toute la joie d'être sauvée.
--Mais non! mais non! fit-il vivement, en la repoussant, cette jeune
fille est encore là... tenez! tenez! la voici... ah! saprelotte!...
Il avait eu à peine le temps d'écarter la tête de Mme Belvidera, que
la jeune fille demeurée en arrière, soulevait le rideau de lierre et
passait dans la déchirure lumineuse qu'elle produisait à leurs yeux, sa
très jolie tête blonde qui demeura pétrifiée en apercevant un monsieur
et une dame élégants enfermés là et la dévisageant elle-même avec les
marques de l'effarement le plus complet. Elle rougit; fit le mouvement
de se retirer; mais sa stupéfaction même la laissa assez de temps inerte
pour qu'elle gardât de leurs physionomies une empreinte suffisante à les
inquiéter. Enfin elle s'enfuit en courant, et ils entendirent la voix
aigrelette de Mme de Chandoyseau:
--Solweg! Solweg! eh bien! que fais-tu là, ma jolie?
Ils se regardèrent réciproquement en prononçant l'un et l'autre à la
fois le nom de «Solweg.»
--Solweg? dit Mme Belvidera, qu'est-ce que c'est que ça?
--C'est un nom du nord, un nom ibsénien...
--Cette jeune fille, alors, serait une Scandinave?
--Ou une Parisienne au goût du jour... une artiste, peut-être, ou un
jeune bas-bleu: «Solweg» doit être un pseudonyme.
--Vous croyez?
--En tout cas, si c'est une amie de Madame de Chandoyseau, ça doit être
une farceuse...
--Elle est bien gentille.
--Plaise au ciel qu'elle soit discrète!
--Ça, ce n'est pas possible.
--Peut-être que si, tout de même; cela dépend du degré d'intimité où
elle est avec Madame de Chandoyseau...
--Mon ami, vous savez aussi bien que moi qu'il n'y a pas de degrés dans
l'intimité de Madame de Chandoyseau: si cette petite est ce que vous
croyez, elle ne tiendra pas sa langue. Madame de Chandoyseau est édifiée
à l'heure qu'il est.
--Et c'est la femme la plus heureuse du monde!...
--Après moi! interrompit Mme Belvidera, voulant montrer par là que
rien ne pouvait entamer son bonheur.
--Merci, ma chérie!... ma chérie!...
--C'est égal, ajouta-t-il, notre bonne amie de Chandoyseau nous gardera
une terrible rancune, pour deux raisons: d'abord parce que ses bons
soins nous auront été superflus, alors qu'elle eût voulu nous jeter dans
les bras l'un de l'autre; ensuite parce que ce n'est pas elle qui nous
aura vus la première dans cette attitude... Quant à nous, il faut sortir
de la «chambre de Vénus» et voici l'heure du déjeuner. Retournons-nous à
Stresa?
--Je n'en ai guère envie, et vous? Ne peut-on pas déjeuner dans l'île?
--Mais si!
--Quel bonheur! dit-elle en se courbant pour passer sous le maudit
lierre; et dans la joie de recouvrer la lumière, de revoir le paysage
resplendissant dans la chaleur de midi, elle se mit à sauter avec
l'insouciance admirable que donne la santé et la beauté plus fortes que
tout.
--Nous risquons de tomber dans nos connaissances qui pourraient bien
avoir eu la même idée que nous!
--Tant pis! tant pis! dit-elle, nous dirons la vérité. Ne nous
sommes-nous pas rencontrés ce matin par hasard?
Il remarqua que, pour la première fois, elle laisserait déjeuner la
petite Luisa seule avec la femme de chambre; il se garda bien de
paraître s'en apercevoir, et, dans son égoïsme d'amant, il en fut
secrètement heureux.
Ils descendirent ensemble jusqu'au village qui environne la petite
église et le port d'Isola Bella, sans se préoccuper davantage d'autres
visiteurs qui les croisèrent à plusieurs reprises.
En arrivant sur la place, ils aperçurent un groupe assez compact de
personnes entourant un objet de curiosité qui ne pouvait être qu'un
blessé ou un peintre. Ils firent comme tout le monde, et, se haussant
sur la pointe du pied, reconnurent Dante-Léonard-William Lee qui
peignait, sur une large feuille de papier teinté, des figures aux formes
étranges.
Il avait toutes les peines à contenir la foule des indigènes et des
touristes qui, formant autour de lui un cercle complet, ne lui
laissaient pas apercevoir le modèle qu'il semblait chercher sans le
pouvoir découvrir à travers toute cette affluence.
--C'est bizarre, fit Mme Belvidera, il a l'air de s'inspirer de
quelque chose qui serait placé là-bas, du côté de l'église, et il fait
des sortes d'arabesques qui n'ont ni queue ni tête.
--Ce n'est pas cela qui m'étonne, dit Gabriel, mais je suis curieux de
voir où il puise son inspiration...
À ce moment, les personnes qui se trouvaient devant lui ayant enfin
compris qu'elles gênaient l'artiste, s'écartèrent, et l'on reconnut la
Carlotta qui faisait les cent pas devant les marches de l'église. Elle
avait ses beaux cheveux bruns, épais, noués négligemment sur la nuque;
ses bras superbes, un peu hâlés, étaient nus jusqu'au delà du coude; on
sentait sa gorge forte et libre sous un corsage de pauvresse à demi
boutonné, et elle marchait en se balançant sur des hanches saillantes et
paresseuses.
À cette heure-là, elle était marchande d'éventails et de paniers de
paille dans une petite boutique construite en planches, et les rares
acheteurs lui laissaient le loisir de bavarder, de rire et de s'étirer
au soleil.
Cinq ou six femmes étant venues s'asseoir sur les marches où des arbres
répandaient l'ombre trouée de leurs hautes branches, Carlotta se campa
debout en face d'elles et les poings aux hanches. Sa silhouette était
une merveille. Par cette belle fille simple, la nature confirmait le
plus pur classicisme; on eût cru voir un dessin de Raphaël. Elle avait
le nez des marbres romains, de grands yeux gris et fins, et le dessin
des lèvres d'une netteté presque invraisemblable.
Une enfant passa, qui portait sur la tête un bassin de cuivre rempli
d'eau. Les femmes l'arrêtèrent; elles trempèrent l'une après l'autre un
verre dans l'eau pure et elles en avalaient d'un trait le contenu.
Carlotta but, s'étira les bras, les tint un moment élevés et les reposa
nonchalamment sur ses hanches. Quelqu'un la fit éclater de rire tandis
qu'elle buvait un second verre d'eau qui se répandit sur sa robe. Elle
la retroussa d'un geste prompt, franchement et très haut, mais sans la
moindre hésitation, sans vulgarité, sans donner le soupçon de
l'immodestie, tant ses mouvements étaient spontanés, simples et près de
la nature.
Des hommes du port, des bateliers, en passant, s'arrêtaient près d'elle;
quelques-uns essayaient de la lutiner; elle se défendait en riant et
leur allongeait de grandes tapes lourdes. Mais l'un d'eux, un gars de
vingt ans, fort et trapu, avec un regard timide et sombre, étant
survenu, se posta derrière elle, sans lui parler. Dès lors personne
n'osa plus la lutiner.
Lee prononçait à demi-voix des exclamations. Tout à coup, il se leva, et
l'on crut qu'il allait embrasser cette jolie fille, dans l'exaltation de
son enthousiasme. Mais sa froideur britannique ou une certaine timidité
l'interrompirent dans son élan, et, arrivé près de Carlotta, il dit
simplement qu'il voulait boire un verre d'eau. Carlotta passa de l'eau
dans le verre et s'apprêtait à l'essuyer.
--Non, non! dit-elle, je veux boire après toi seulement.
Le gars sombre se dressa tout a coup comme s'il voulait s'opposer à
toute tentative de galanterie.
--Paolo! dit-elle, en lui donnant un soufflet vigoureux qui ne fit rire
que les étrangers. Puis elle porta le verre d'eau à ses lèvres, et le
tendit au poète qui le but pieusement.
--Bravo! bravissimo! s'écria de loin une voix bien connue.
C'était Mme de Chandoyseau, arrivant au milieu du groupe des
touristes allemands, et flanquée de son mari et de l'énigmatique Solweg.
Enthousiasmée à son tour de l'action galante du poète, elle reproduisait
le geste qu'il avait en buvant; et elle dit qu'elle voulait boire après
lui.
--Herminie!... voyons, ma chère Herminie, faisait M. de Chandoyseau en
s'épongeant le front ruisselant, à l'aide d'un petit mouchoir de soie
bleue.
--Mon ami, répondait Herminie, je vous dis que cet homme-là est divin!
Mais déjà elle oubliait de boire et se précipitait du côté des dessins.
Elle faillit se pâmer dès qu'elle les aperçut. Elle les tenait à la
main, les tournait, les retournait dans tous les sens, et poussait de
petits gloussements de béatitude. Lee s'approcha et s'aperçut qu'elle
les regardait à l'envers; il les lui redressa bénévolement dans la
main:
--Non, non: dans ce sens-ci.
Mme Belvidera toucha le coude de son compagnon; ils rirent l'un et
l'autre de tout leur coeur. Mais peu de gens s'aperçurent du sel de la
petite scène. Il faut dire que l'on ne savait trop par où prendre ces
images. C'étaient des entrelacs gracieux formés de lianes végétales se
métamorphosant peu à peu et prenant ici et là des rudiments de formes
humaines, s'épanouissant enfin en délicieux corps de femmes ou
d'adolescents dont les plus achevés semblaient se reverser avec ivresse
dans le calice de fleurs imaginaires où ils s'absorbaient à nouveau tout
à fait. Tout cela était encore vague, légèrement esquissé et voilé à
dessein sous un estompage nuageux. On ne le distinguait qu'avec de
l'application et après une certaine accommodation de l'oeil. Mme de
Chandoyseau n'y avait certainement rien vu.
Le vocabulaire de ses louanges se déroulait sans cesse et sans fatigue
sur ses lèvres, avec cette monotonie dans la répétition inconsciente qui
rend impatientant par exemple le babillage des hirondelles. Le motif
principal de son exaltation venait de ce qu'un homme pût tirer tout cela
de soi, n'imitât rien ni personne, enfin ne se posât point «servilement
devant la nature.»
--Pardon, dit doucement Dante-Léonard-William, je ne pourrais rien faire
du tout sans Mademoiselle Carlotta qui est une admirable créature et que
je tâche de voir là-bas à travers ces gentlemen... C'est sa beauté qui a
tout le mérite.
Mme de Chandoyseau se mordit les lèvres pour n'avoir pas trouvé cela.
Elle ratait une occasion excellente d'entrer dans l'estime du
peintre-poète, que les compliments les plus outranciers laissaient
glacial. Elle se tut, prit sa mine chiffonnée, et quittant des yeux les
dessins fameux, elle aperçut Mme Belvidera et Dompierre. Leur
présence lui offrait une digression si opportune qu'elle se précipita et
les incendia du feu qu'elle avait à répandre.
Elle appela simultanément son mari et Solweg qui étaient allés s'asseoir
contre une barque de pêcheur échouée sur le rivage, à l'ombre grêle d'un
acacia.
--Comment, vous ne savez pas? dit elle, mais en effet, vous ne pouvez
pas savoir: Solweg est arrivée ce matin par le bateau de sept heures,
inopinément;... on a frappé à ma porte; je rêvais;--je rêve beaucoup,
surtout le matin--je rêvais à quoi donc?... est-ce que je sais? je rêve
à tant de choses... Bref, j'ai cru que le feu était à l'hôtel. Hector
ronflait dans la chambre voisine. Je lui crie: «Hector, levez-vous donc!
il y a quelque chose!» Ah bien, ouiche! comme si je chantais! Je me lève
donc moi-même; je vais ouvrir. Qui est-ce que je vois? Qui est-ce qui
tombe dans mes bras? Solweg.
--Qui est cette demoiselle Solweg? firent d'un même mouvement les deux
jeunes gens.
--Comment, vous ne savez pas? Comment je ne vous ai pas parlé de ma
soeurette, de ma petite soeur Solweg? Mais après tout, c'est bien
possible! je l'ai toujours si présente à l'esprit, la chère, que je
crois avoir déjà parlé d'elle au moment où je vais prononcer son nom, et
je ne voudrais tout de même pas que l'on trouvât que je rabâche...
Et elle continua de bavarder pendant que M. de Chandoyseau s'avançait
doucement avec sa gracieuse petite belle-soeur. On la présenta
successivement à Mme Belvidera et à Dompierre.
Elle avait légèrement rougi en les apercevant; elle rougit davantage
quand elle apprit par leurs noms qu'ils n'étaient pas mariés. Eux-mêmes
furent extrêmement embarrassés. Leur cas était pire qu'ils ne l'avaient
pensé tout d'abord: car ils avaient cru être exposés a l'indiscrétion
d'une petite curieuse, et ils se demandaient s'ils n'avaient pas tout
bonnement scandalisé une très candide jeune fille.
«Allons donc! fit à part lui Gabriel, la soeur de la Chandoyseau une
candide jeune fille, c'est tout à fait invraisemblable. C'est une petite
sotte comme sa soeur aînée; mais elle est un peu gênée de se trouver si
tôt en présence des héros du roman qu'elle a découvert; tout le monde le
serait à sa place; elle ne tardera pas à faire de nous des gorges
chaudes.»
Mme Belvidera, moins promptement rassurée que lui, voulait retourner
à Stresa; mais elle lut sur sa figure une si parfaite tranquillité
recouvrée, qu'elle fut sans force pour refuser l'invitation à déjeuner
que leur faisait Mme de Chandoyseau.
Gabriel lui dit à la dérobée ce qu'il pensait de la jeune fille.
--Vous croyez? dit-elle. Dame! vous connaissez mieux vos Parisiennes que
moi; il faut que je m'en rapporte a vous!... mais cette petite a une
figure charmante.
--Vous ne trouvez pas qu'elle ressemble à sa soeur?
--Oui et non!
--Bast!... et puis elle s'appelle Solweg! Voyons, vous ne me ferez pas
croire qu'une demoiselle qui s'appelle Solweg, et qui est la soeur de
Madame de Chandoyseau, n'a pas couru les couloirs des théâtres
soi-disant artistiques, les cheveux en bandeaux plats, en compagnie de
petits pédants efflanqués, au front idéaliste et à la main cynique.
Mais oui, c'est comme cela que ça se fait! et je vous parie que votre
petite vierge a pour amie quelque peintresse ou sculpteuse sans gorge ni
hanche et que l'on trouve dans son atelier posant elle-même, toute nue,
devant la glace.
--Oh! oh! taisez-vous, vous êtes abominable... Eh bien! mais dites donc!
je ne dîne pas avec ces gens-là, moi.
Il comprit la sottise qu'il commettait en s'excitant lui-même à abîmer
une pauvre enfant qu'il ne connaissait pas, et dans le seul but de se
vouloir persuader qu'il n'avait pas souillé des yeux purs.
--Je ne sais rien de ce que je dis, après tout; je m'emporte sans raison
et très imprudemment... Madame de Chandoyseau est insupportable, mais
elle peut bien être la plus honnête femme du monde. Les Chandoyseau
sont...
--D'ailleurs, dit Mme Belvidera, je ne veux même pas savoir ce que je
fais; je ne sais rien, moi, je ne pense à rien; je suis là, vous êtes
là: je suis folle, je reste.
--Merci, et pardonnez-moi les vilaines choses que je vous ai dites.
Mais, voyez-vous, je vous aime, Luisa, je vous aime! je voudrais vous
aimer sans que personne pût en être choqué;... personne qui compte,
entendez-vous? personne ayant un coeur, une intelligence pour vous
apprécier et vous chérir, comprenez-vous? sans que personne d'ainsi fait
enfin, ne vous diminuât dans son esprit. Tenez, par exemple, notre
Chandoyseau, eh bien, ça m'est égal qu'elle pense ou qu'elle sache
n'importe quoi; elle inventerait ce qui ne serait pas! elle n'est
personne. Eh bien! je voudrais, au fond de moi, en ce moment-ci, que
cette petite, qui sait, elle, qui a vu, je voudrais de tout mon coeur
que cette petite, elle aussi, ne fût personne!... Alors tout ça me met
la tête à l'envers.
Ah! ça, mais, dites donc! ajouta-t-il avec l'acharnement, que l'on met
dans ces cas de suggestion volontaire, d'où est-ce qu'elle est tombée, à
propos, cette Solweg? Elle vient comme cela de Paris, toute seule, comme
un jeune homme, en voilà des façons!...
--Mais non! mais non! vous n'avez donc pas entendu que Madame de
Chandoyseau nous expliquait les circonstances de l'arrivée de sa soeur?
--J'avoue que je n'ai pas entendu: au bout d'une minute du verbiage de
cette femme là, je ne perçois plus rien de rien.
--C'est quelquefois dommage; cette fois-ci, en tous cas, cela vous eût
épargné un jugement téméraire à l'encontre de cette jeune fille qui
m'intéresse, je l'avoue, je ne sais pourquoi. Madame de Chandoyseau nous
a dit que son frère, vous savez, le peintre Antonius Plaisant...
--Comment, Antonius Plaisant est le frère de Madame de Chandoyseau?
--Mais, mon ami, vous tombez de la lune! vous n'écoutez jamais Madame de
Chandoyseau, même pas la première minute, car elle nous a parlé maintes
fois de son célèbre frère. Enfin, Antonius Plaisant chez qui Solweg
était demeurée à Paris, pendant le voyage de sa soeur, ayant été appelé
soudainement à Venise, comme arbitre, pour une question de médaille à
décerner dans je ne sais quel concours de peinture, et sachant que les
Chandoyseau étaient pour plusieurs semaines au lac Majeur, a amené sa
petite soeur jusqu'à Milan, d'où il l'a expédiée à Stresa ce matin, en
compagnie de la femme de chambre de Madame de Chandoyseau qui était
restée au service de Solweg. Antonius n'avait pas prévenu parce qu'il
sait l'affection qu'a la soeur aînée pour la cadette, et qu'il était
certain de l'heureux effet de cette surprise. Est-ce clair?
--Et Antonius?...
--Antonius a filé tout droit sur Venise. Ce n'est pas un homme qui a du
temps à perdre.
Mme de Chandoyseau frappant dans ses mains leur criait du haut de la
petite terrasse de la _trattoria_ où des tables proprettes étaient
disposées pour le déjeuner:
--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ces bavards-là! Voulez-vous
bien vous dépêcher; le _risotto_ vous attend, et venez voir un peu les
jolies flasquettes de _chianti_! Quand on pense qu'à l'hôtel on nous le
sert dans des bouteilles ordinaires! il faut se plaindre; nous nous
plaindrons, n'est-ce pas, Hector? n'est-ce pas, vous? il faut rédiger
une pétition: je la ferai apostiller par mon ami le révérend Lovely...
--Le révérend?...
--Lovely; Lo-ve-ly! Vous savez bien, le clergyman, mon clergyman.
Figurez-vous, ma chère, dit-elle en se penchant à l'oreille de Mme
Belvidera, figurez-vous qu'il me fait la cour!...
--Oh!
--Comme j'ai l'honneur de vous le dire!
--Mais! et mistress Lovely?...
--Mistress Lovely n'y voit que du feu; mistress Lovely m'adore,
positivement! C'est une femme d'une simplicité sublime... Je vous
raconterai quelque chose à ce propos...
--Dites donc!
--Non, non, une autre fois... j'ai peur que Solweg ne m'entende...
--Dites donc! dites donc!
--Eh bien! figurez-vous que mistress Lovely vint avec moi hier à
l'église catholique, pour m'accompagner simplement, bien entendu. Or il
y a dans cette église un petit tableau de la primitive école lombarde
que l'on nous indiqua comme une curiosité. C'est un Adam et Ève; oh!
mais peint avec une conscience, un scrupule des détails, une minutie,
une exactitude, enfin tel que l'on est gêné, je vous le dis franchement.
Mistress Lovely pinça les lèvres; je crus qu'elle était choquée et je
m'attendais à ce qu'elle se lançât dans une violente diatribe contre ces
pauvres catholiques un peu grossiers dans leurs images. En effet, elle
me dit en haussant les épaules: «Ces gens-là sont stupides, _very
stioupid_: Adam et Ève n'avaient pas de nombril!»
J'en suis restée moi-même stupide, _very stioupid_; si je m'attendais à
la trouver courroucée, ce n'était pas pour une _inexactitude_!
--Cela indique un sens approfondi de l'Ecriture en même temps qu'un
esprit observateur et fortement plié à la logique. Vous nous ferez
connaître mistress Lovely?
--Comment donc!
--Herminie! voyons, est-ce que c'est bientôt fini? soupira M. de
Chandoyseau en fichant un coin de sa serviette dans la large échancrure
de sa chemise de flanelle blanche; ma chère amie, je meurs de faim, et
Solweg a passé la nuit en chemin de fer...
--Mais non! mais non! interrompit Solweg, dont l'organe était assez
agréable, je n'ai pas passé la nuit en chemin de fer!
--C'est ta soeur qui me l'a raconté, fillette; à moins qu'elle n'ait pas
compris ce que tu lui as dit...
--Elle n'a pas compris ce que je lui ai dit: nous sommes arrivés à Milan
hier soir, nous avons dîné à l'Hôtel de la Ville où il y a un portier
qui ressemble à M. Casimir-Perier, en un peu moins distingué, mais plus
savant, certainement, car je me suis amusée pendant vingt minutes à
l'entendre parler anglais à droite, allemand à gauche, italien en se
retournant du côté d'un _facchino_, tout ça pendant qu'il nous donnait
en très bon français toutes sortes de renseignements sur l'heure des
trains. Je ne voulais plus sortir, tant j'avais de plaisir à voir ce
portier, quoique Antonius voulût me faire voir le Dôme au clair de lune.
--C'est la première fois que vous voyez l'Italie, mademoiselle? demanda
Dompierre à la jeune fille qui était si admirative du polyglottisme d'un
portier d'hôtel.
--Oh! oui, monsieur! fit-elle.
Il voulait s'efforcer de la faire parler, à cause de l'ardent désir
qu'il avait de savoir qui elle était. Il épiait sur sa figure, non pas
tant l'effet du sens de ses questions que celui que pouvait lui produire
le fait de s'adresser à elle. Lui était-il antipathique? quelle
impression avait-elle aussi de Mme Belvidera? Elle les reconnaissait
évidemment; ses grands yeux bleus conservaient l'image qu'ils avaient
formée dans la grotte lorsqu'il soutenait d'une main la taille de
l'Italienne, et que, de l'autre, il éloignait ses lèvres. Quelle sorte
de tumulte cette image produisait-elle dans son jeune cerveau? Il épiait
le moindre de ses mouvements au son de sa voix ou de la voix de Mme
Belvidera. Il espérait qu'une question brusquement posée à propos de
n'importe quoi, que le seul mot de «mademoiselle» par exemple, à elle
adressé soudain, de la part de l'un ou de l'autre des deux amants,
allait lui révéler son secret par le tressaillement de sa paupière. Il
allait jusqu'à chercher son regard; il eût été jusqu'à mettre dans le
sien du cynisme, pour en éprouver le résultat. Il rencontra deux ou
trois fois ses yeux durant le déjeuner. Ils le désappointèrent par leur
calme limpidité. Ils n'étaient pas plus gênés que par le regard d'un
étranger quelconque. Elle ne semblait même pas comprendre qu'il
affectait de la regarder. Il pouvait en conclure soit qu'elle était une
enfant très innocente, soit qu'elle avait déjà toute la puissance de
dissimulation, toute la maîtrise d'une jeune femme du monde sur
l'expression de ses sentiments.
Elle parla peu, mais il supposa qu'elle était comme tout le monde
étouffée par la loquacité de sa soeur. «Elle parlerait comme sa soeur si
elle en avait le loisir, pensait-il; elle lui ressemble assurément,
quoiqu'elle soit mieux, mais cette différence tient à sa jeunesse...»
Enfin il n'y avait pas jusqu'au timbre de sa voix, qu'il trouvait
pourtant agréable, où il ne reconnût l'accent de sa soeur. Sa conclusion
fut qu'elle était une petite fille très forte.
Le déjeuner était assez avancé, quand Mme de Chandoyseau s'aperçut
que le poète anglais qu'elle avait invité en même temps que Mme
Belvidera et Dompierre, n'était pas là, et elle fut tout à coup au
désespoir, se leva, convoqua tout le personnel de la maison à l'effet de
s'enquérir si un accident n'était pas arrivé «au monsieur qui dessinait
de si adorables choses, là-bas, en face de l'église, sur la petite
place». Dans le flot de paroles dont elle avait abreuvé ses hôtes,
l'objet de sa passion s'était ainsi englouti. Combien de fois avait-elle
avoué sous le sceau du secret, aussi bien à l'Italienne qu'à son jeune
compatriote, que son âme était tout entière absorbée par cet être
insaisissable qui la traitait comme une servante, et qu'elle considérait
comme un dieu! Cependant elle avait oublié qu'il déjeunait avec elle.
«Tout doit passer avec une pareille légèreté, se dit Gabriel, dans la
cervelle de cette famille-là. La petite soeur comme la grande, n'ont pas
deux minutes durant la même image à l'esprit, et nous sommes là, ma
maîtresse et moi, à nous torturer la cervelle inconsidérément; cela n'en
vaut pas la peine.»
VI
Lee ne reparut pas de la journée. Il avait de fréquentes absences
enveloppées de mystère. Son ami ne s'en inquiétait pas et n'osait guère
l'interroger. De tout autre on eût pu soupçonner qu'il cachait une
intrigue; mais de lui cette supposition était bien improbable. Outre que
Gabriel ne lui avait jamais connu aucune liaison, il le croyait tout à
fait incapable d'en soutenir une. Une femme n'eût pas manqué de
l'ennuyer au bout d'un petit nombre d'heures, et, dans l'intervalle de
deux rendez-vous, il se fût passionné pour un autre sujet. Rien n'avait
prise sur lui, hormis des idées générales.
Le fait, l'acte isolé, curieux ou émouvant, ridicule ou tragique,
pittoresque, amusant, tel enfin que celui dont l'humilité à peu près
tout entière se nourrit l'esprit chaque jour; l'événement grave ou
burlesque sur quoi toutes les langues s'exercent, le laissait à peu près
indifférent. Il n'en prenait note que pour le lier mentalement à tel
fait de même ordre, logé dans sa mémoire, et en tirer quelque
considération, parfois étonnante par son apparente naïveté, souvent
remarquable par son élévation. La conversation de la plupart des hommes
lui était étrangère; il restait muet parmi eux, l'heure d'un repas, le
temps d'une soirée ou la semaine d'une villégiature, sans paraître gêné
aucunement par leur présence autour de lui, sans donner ni l'impression
d'un timide, ni celle d'un méprisant, en réalité ne les voyant pas, ne
les entendant pas, tant qu'un mot prononcé par l'un d'eux et s'élevant
au-dessus des préoccupations contingentes, ne l'avait pas frappé. Alors,
il s'éveillait tout à coup et partait en une série de considérations
originales où l'auditoire à son tour le lâchait infailliblement.
L'esprit du commun des hommes est ainsi fait qu'il a besoin de s'étayer
sur la stabilité d'un point d'appui palpable, matériel et familier, dont
l'image évoquée vient au secours de la pensée débile; il nous faut
partir d'un objet, d'un être ayant une figure et un nom, d'une
personnalité. Aussi allons nous rarement très haut ou très loin, retenus
sans cesse par le besoin de limiter l'application de nos découvertes à
notre entourage immédiat, aux nécessites sociales momentanées, à l'heure
historique qui s'écoule, en un mot à un cercle étroit. Notre vue se
raccourcit et nous devenons des myopes à force de ne regarder qu'au plus
près de nous.
Dante-Léonard-William était un homme pour qui le point de départ du
jugement ne reposait ni sur le sol que foulait son pied, ni dans le
panorama offert à sa vue dans le moment qu'il parlait, mais se mouvait,
comme une barque idéalement rapide, selon le cours du long fleuve de
connaissances accumulées par les siècles. Il en résultait chez lui une
contradiction fréquente avec les conclusions de la plupart, ce qui le
faisait traiter d'insensé par les personnes douées de sens commun; il en
résultait d'autre part une sorte d'insensibilité, de désintéressement si
total des gens et des choses, qu'une société se piquant d'être
pitoyable, le prenait pour un monstre. Ajoutons que c'est une singulière
revanche en faveur des grands originaux incompris d'une époque à l'âme
mesquine, de passer pour des dieux vis-à-vis des gens les plus
ridicules. C'est pourquoi Dante-Léonard-William était l'idole de Mme
de Chandoyseau.
La pauvre femme, qui, grâce à son humeur volage, avait oublié le poète
durant une partie du déjeuner à l'auberge d'Isola Bella, retombait dans
un tourment très sincère toutes les fois que l'image de son héros se
représentait à son esprit papillonnant. Elle l'avait fait chercher
vainement sur la place de l'église, vainement dans les jardins,
vainement dans le palais. Elle ne vécut pas tout l'après-midi, attendant
fiévreusement l'heure du repas du soir, pour se convaincre qu'il était
vivant. Elle envoya le révérend Lovely à l'Isola Madre, et le serviable
clergyman se priva de son bain accoutumé de cinq heures, pour lui rendre
le service de retrouver le poète; mais il revint d'Isola Madre seul, et
ayant, pour la première fois de sa vie sans doute, un pli chagrin sur le
masque serein de sa figure de croyant. Le dîner faillit être tragique.
Mme de Chandoyseau ne contenait pas son impatience; elle se levait de
table afin de voir si le poète n'apparaissait pas dans la magnificence
du crépuscule, et elle demandait aux garçons d'hôtel s'il n'y avait rien
de nouveau; elle se fâchait avec Solweg qui se moquait d'elle, et ne
prêtait aucune attention aux paroles rassurantes de M. de Chandoyseau.
Lee n'avait pas reparu.
On avait éprouvé quelque soulagement à parler de l'absent avec M.
Dompierre qui était son ami, quelque chose de lui. Mais cet
adoucissement s'était vite changé en aigreur, et l'on avait fait sentir
au jeune homme le regret que ce ne fût pas lui qui fût loin, et Lee a
sa place. En effet; ils étaient deux amis, pourquoi ne se trouvait-il
pas que Lee fût ici et Dompierre perdu?
Gabriel quitta le groupe agité que présidait Mme de Chandoyseau. Il
marcha quelque temps sur la route qui longe le lac, et alla s'étendre
sur les coussins d'une barque amarrée sur la grève. La lune se levait
tard; le lac était dans l'ombre; on n'entendait pas un bruit.
Il éprouvait à la fois le besoin et la peur de se ressaisir soi-même
dans un moment de solitude. Depuis une quinzaine de jours qu'il vivait
au bord de ce lac, il n'était pas sorti de l'extravagance du rêve. Les
conceptions les plus fantastiques de son ami le poète anglais ne lui
causaient plus d'étonnement, et, dans l'éclair de conscience que lui
laissait par hasard son absorbante occupation amoureuse, il n'était pas
certain de n'être pas devenu quelque personnage d'un des contes de fées
que celui-ci improvisait parfois avec un rare bonheur.
L'air extrêmement doux qui souffla quand il fut installé dans la barque
immobile, prolongea le large frisson de la surface du lac jusqu'à ses
épaules. Il y reconnut l'odeur lourde des lauriers fleuris; et, en
tournant la tête, il aperçut un massif de ces arbustes dont les branches
chargées laissaient pendre jusque dans l'eau leurs gros paquets de
fleurs charnues. Il ne put retenir un léger mouvement, comparable à
celui que l'on fait sous le coup de la surprise d'un baiser sur la
nuque. Puis il sourit de son enfantillage. C'était la troisième fois
qu'il ressentait l'impression un peu étrange, mais vive et troublante,
du charme de ces rives du lac prenant soudain comme une personnalité et
un corps, et vous frôlant d'une véritable caresse. Il faut avoir passé
ici ces jours de l'été finissant et ces soirées encore trop chaudes où
l'on souhaiterait de la fraîcheur, pour comprendre l'effet curieux de
la brise tiède et odorante qui passe lentement et semble s'attarder avec
insistance autour de votre visage. Il n'avait senti ceci nulle part
ailleurs que dans ce pays...
La première fois, ç'avait été lors de son arrivée sur la
_Reine-Marguerite_, dans l'instant où la cloche annonçait la station de
Baveno et où il partageait son attention entre l'admiration de la
«Sirène» nouvellement apparue, et le spectacle des mille lumières
trouant le feuillage des jardins. C'était au moment où cette impression
se renouvelait pour lui, et dans une barque pareille à celle où il était
dans ce moment-ci, un soir de ciel couvert et d'obscurité pesante, que
la même «Sirène» était tombée dans ses bras.
Cela était arrivé après huit jours d'une guerre terrible où il n'avait
pas laissé une minute de répit à la malheureuse qu'il avait sentie
perdue tout d'abord, mais qui se défendait avec l'intrépidité d'un
naufragé, s'accrochant de-ci de-là, à tout ce qui avait une apparence de
la pouvoir garantir du précipice où elle se sentait attirée par une
puissance invincible. Elle avait eu des crises d'amour affolé pour sa
fille; elle l'embrassait à toute heure. Elle avait passé des journées
sans descendre de sa chambre; mais pouvait-elle ne pas aller jusqu'à la
persienne close où elle apercevait, au travers des jours étroits, la
figure bronzée, coupée par la lumière de la barbe blonde et les yeux
clairs du jeune homme, qui imploraient si passionnément? Alors elle
redescendait; elle retombait sous le charme de cette parole discrète,
voilée, mais toute tremblante et toute brûlante, et d'une si évidente
sincérité. Encore cela n'aurait-il rien été peut-être, mais tout s'en
mêlait: l'air, le pays, les parfums, la musique, l'eau, les barques, les
promenades, c'était un tourbillon, elle y était prise et elle avait
fini par fermer les yeux.
Ils étaient venus là en riant. Elle s'efforçait d'aimer la plaisanterie
et il s'y acharnait lui même, surtout dans les moments où il mourait
d'envie de se jeter à ses pieds en l'adorant.
Ils avaient fui, ce soir-là, le monde artificiel qui bourdonnait comme
un essaim de guêpes autour de leur amour tacitement avoué, et ils se
trouvaient en face l'un de l'autre comme deux ennemis, et faisant
profession de douter réciproquement d'un penchant dont ils étaient très
surs. Ils avaient comploté des yeux cette sortie: ils s'étaient dit des
yeux: «Je vous aime!» et «Oui, je vous aime!» Leurs coeurs avaient bondi
simultanément en se retrouvant dans l'ombre, loin du cercle de leurs
amis; mais ils avaient à peine osé se toucher la main, et les mots
pressés, courts et fébriles qui leur étaient venus à l'un comme à
l'autre, étaient des mots qu'ils eussent pu prononcer dans la présence
des gens qu'ils s'étaient donné tant de mal à quitter.
Dans un endroit où la route passe assez près du rivage, ils avaient
aperçu cette barque isolée et tirée sur le sable. C'était le moment où
ils commençaient à mettre presque de l'amertume dans leurs propos, où
ils s'enfonçaient de petites pointes blessantes à plaisir. Elle lui dit:
«Rentrons, je vous prie!» Il lui dit: «Vous êtes lasse,
asseyons-nous...» L'installation dans la barque apporta une trêve à
leurs escarmouches, mais fut le prétexte à mille facéties. Enfin, ils
faisaient presque de l'esprit, lorsque arriva la brise chaude au goût
des fleurs de lauriers-roses. Ils se penchèrent instinctivement l'un
vers l'autre, et de tout le reste du temps n'eurent plus envie de rire.
Il aimait à se figurer que cette brise contenait toute la vertu de
l'admirable paysage, et il lui gardait, comme à une amie influente, une
reconnaissance sans bornes.
Depuis lors, c'était une folie, une grande débauche, une perte complète
de la conscience. Il était plongé corps et âme dans la passion la plus
éperdue, et sa maîtresse s'abandonnait avec l'intrépidité d'une source
détournée de son cours naturel et que l'abondance de ses eaux
familiarise promptement avec son nouveau lit. Il ne pensait pas à
l'interroger; il n'avait pas le loisir encore de songer à son passé. Il
y a des pays, des atmosphères ou bien des heures, où la sensation du
présent est si forte qu'elle absorbe tout le temps écoulé et tout
l'avenir. Parfois, par analogies, devant des fleurs, ou devant un pan de
muraille, ou au son d'une cloche à une église lointaine, elle évoquait,
les yeux fermés, des souvenirs. Elle lui citait le nom d'une rue à Rome,
ou parlait d'une allée de son jardin à Florence. Il se hâtait de baiser
ses lèvres et ses paupières, et l'on a si vite fait, d'ordinaire, de
ramener une femme à la minute actuelle, qu'elle souriait aussitôt, et il
était sûr qu'elle ne pensait qu'à lui.
Pour lui, le premier retour à la réalité des choses ne lui avait été
fourni que ce matin même par le moyen de la tête blonde d'une jeune
fille apparue dans la trouée d'un rideau de lierre, et vis-à-vis de son
étreinte amoureuse. Les lignes de cette fraîche figure étonnée restaient
imprégnées sur sa rétine, et le pur éclat de ces yeux illuminant la
pénombre du visage à contre-jour dans le nimbe d'or ensoleillé des
cheveux, brillait encore à cette heure-ci, en deux petits points qu'il
entrevoyait très nettement. «Allons! allons! mais tu dors? semblaient
lui dire ces deux petits points; cependant il y a un monde hors de toi
et ta belle maîtresse; il y a une morale humaine; ainsi, tu vois, moi je
suis une enfant, je passais; je me suis heurtée violemment à ton
débordant amour. J'en garderai un trouble ineffaçable.»
--Ha! ah! ha! se prit-il à faire presque tout haut, le trouble
ineffaçable de la petite soeur de Chandoyseau! ha! ha! ha!... Je deviens
fou, à moins que je ne sois tout à fait sot!...
Il fit un bond en sentant deux mains se poser sur ses yeux.
--N'ayez pas peur, monsieur le vilain homme qui venez ici vous cacher
pour rire tout seul et qui ne voulez pas rire avec moi!... De quoi
riez-vous?
--De moi! fit-il en attirant Mme Belvidera.
--À la bonne heure!... Ah! dit-elle, mon ami, je suis harassée; je n'en
puis plus. Pourtant je vous ai vu vous diriger de ce côté et j'étais
curieuse de savoir si vous viendriez là dans cette barque... dans notre
barque: et je suis heureuse, heureuse que vous y soyez venu!
Il la serrait dans ses bras en la couvrant de baisers. Elle pencha la
tête sur son épaule, tout épuisée de la fatigue de ces heureuses
journées; il sentit que son front était brûlant.
--Luisa, vous n'en pouvez plus, rentrons!
--Non! non! dit-elle, il fait bon là!... sentez-vous?
La soirée s'avançait, la lune montait derrière la montagne éloignée, et
les petites brises espacées fraîchissaient.
--Comme on respire! _mio_, dit-elle, comme on est bien!
Il arrangea les coussins sous son corps. C'était un grand plaisir de le
soulever, de le reposer sur la moleskine froide, et de le sentir plus à
l'aise. Elle nouait à son cou ses jolies mains fines, un peu grasses; il
lui enlaçait les reins, et la déposait sur le divan improvisé.
--Là! là! es-tu bien?
--Oh! bien! bien! mon _mio_!
Elle ne l'appelait que _mio_ quand ils étaient seuls; et elle redoublait
quelquefois ce gracieux terme de possession en ajoutant le mot français
à l'italien: «mon _mio_!» Toutes les fois qu'elle prononçait ce mot-là,
elle fermait les yeux, comme si elle l'allait chercher au dedans d'elle
et très loin, et quand elle l'avait dit doucement, de ses lèvres tendues
qui semblaient en le prononçant, se baiser elles-mêmes par deux fois,
elle entr'ouvrait la bouche pour recevoir le baiser que sa belle
tendresse avait mérité.
--Maintenant, veux-tu que je mette à l'eau notre barque? je vais prendre
les avirons, et nous irons au-devant de la lune qui vient là bas.
--La lune? où ça? mais je ne la vois pas....
--Soulève toi sur mon bras... tiens! regarde sa grande corne rouge qui
sort de la montagne. Mais tu m'embrasses et tu ne regardes rien!
--Ah! _mio_, que je suis donc fatiguée; pourquoi es-tu venu si loin? Je
voulais te voir ce soir encore une fois; mais je dormais déjà debout au
milieu de ces dames. On a fait de la musique, la petite Solweg a chanté
admirablement; c'est un ange....
--Ha! ha! ha!
--Bon! tu ris comme au moment où je suis arrivée; qu'as-tu?
--Mais c'est ton «ange», ma chérie, qui me fait rire. Je croyais qu'il
n'y avait plus d'anges; et voilà qu'il nous en vient un de Paris! C'est
tellement inattendu!
--_Mio_, je ne vous aime pas quand vous riez comme cela. Cela ne vous va
point. Il me semble que je vous entends chanter faux...
--Non! non! mon amour, mon cher amour! Je ne suis pas si méchant que tu
crois. Seulement, pourquoi me parler encore de cette petite? Tu sais que
j'ai été très ennuyé, agacé de l'affaire de la grotte. Je voudrais
l'oublier.
--Oh! vous ne cherchez que des raisons de vous rompre la tête! Cette
petite ne pense déjà plus à cela. En tout cas, elle interprète ce qui
vous concerne dans un sens favorable: je crois que vous lui plaisez.
--Voyez-vous ça!... Le petit ange!
--_Mio_! vous êtes «stioupid» ce soir, dirait mistress Lovely. Je ne dis
pas que cette enfant songe à entreprendre des scènes de débauche en
votre compagnie; seulement vous êtes du genre d'hommes qui lui est
sympathique, et quoi que vous fassiez, elle vous sera indulgente. C'est
très innocent et très naturel. Toutes les femmes sont ainsi faites: il y
a, non pas un homme, mais un type d'hommes qui les intéresse à première
vue, sans provoquer nécessairement d'autre sentiment, et pour lequel
elles auront toujours une secrète complaisance.
--Et vous avez découvert cette complaisance en ma faveur chez
mademoiselle Solweg?... Je vous demande s'il est permis de s'appeler
comme cela?
--Elle s'est informée de vous, et a demandé ce que vous faisiez.
--Si ce n'est que ça!
--Attendez donc! Elle a été fort étonnée que vous fussiez statisticien.
--Que veut-elle donc que je sois?
--Je ne sais pas, mais elle a été étonnée, tout à fait étonnée. Et,
quand une femme est étonnée à votre sujet, c'est le meilleur signe que
vous êtes dans la catégorie d'hommes dont je vous ai parlé. Sa soeur lui
ayant demandé ce qu'il y avait d'extraordinaire à ce que vous fussiez
statisticien, elle a dit en ouvrant des grands yeux: «Mais rien, rien
du tout!... seulement, je n'aurais pas cru».
--Luisa, voyons! pourquoi me racontez-vous tout cela?
--Pourquoi? pourquoi?... mais je ne sais pas, moi non plus. C'est
peut-être parce que j'ai un certain plaisir à savoir que vous plaisez;
c'est peut-être parce que je suis un peu jalouse...
--Luisa! Luisa! c'est absurde! où as-tu la tête, ma chérie?...
Elle le prit dans ses bras, le serra avec une tendresse désordonnée. Il
crut qu'elle avait déjà cette inquiétude un peu folle des premiers temps
de l'amour, où l'on se connaît mal, où l'on croit que tout le monde va
vous prendre votre nouveau trésor.
--Mon _mio_! mon _mio_! répétait-elle.
Il cherchait des termes pour la rassurer; il lui semblait que la
franchise de sa passion unique éclatait sur sa figure, était sensible au
moindre de ses gestes. «Mon Dieu! que vais-je lui dire pour qu'elle
n'emporte pas ce soir un doute sur mon amour, après les preuves d'amour
qu'elle me donne, elle, et après qu'elle est venue là, si loin, toute
seule dans la nuit, malgré sa grande fatigue?» il s'exténuait à trouver
quelque chose de fort, de simple, de très sincère.
Elle avait la tête appuyée sur son bras; ses yeux regardaient fixement
devant elle. Ses cheveux relevés par une caresse découvraient son front
pensif. Il était sûr qu'une idée la tourmentait.
--Luisa, Luisa! lui dit-il, à quoi pensez-vous?
--Je pense, dit-elle, à cette grande pointe de la lune dont tu m'as
parlé, et que je ne vois toujours pas...
Et en achevant ces mots, ses paupières tombèrent, et elle s'endormit.
Il la baisa doucement, et en souriant de la surprise que la gracieuse
mobilité de sa cervelle de femme venait de lui causer; puis il la berça
dans ses bras, comme une enfant. Il l'adorait.
La lumière s'élargissait doucement à la surface du lac. La beauté du
silence sublimisait le paysage. Les rives opposées apparurent à mesure
que s'élevait la fine lune brillante. Presque en face, les marbres
d'Isola Bella blanchirent sous l'ombre de feuillages, et derrière la
grosse masse touffue d'Isola Madre plus lointaine, les maisons de
Pallanza flattées par la double clarté du ciel et du miroir des eaux,
pouvaient ressembler à une aimable troupe d'ondines endormies sur la
grève.
Au milieu de cette paix splendide, comme chaque soir, le chant de
Carlotta s'éleva du coté de la Mère des Îles, et sa barque fleurie qui
semblait grosse comme un oiseau nageur, pointa sur le lac dont elle
déchira la surface d'argent. C'était toujours la même chanson d'impudeur
candide, une sorte de cri de la nature même, fougueuse et dolente,
ardente jusqu'à la frénésie et tout à coup apaisée, attendrie, sans
rythme apparent mais cependant harmonieuse. Dans le concert de beauté de
toutes les choses nocturnes, cette voix simple prenait l'importance
d'une parole échappée tout à coup de la terre et de la nuit mêmes
échangeant leur extase ou s'adressant à Dieu. Un violent frisson
parcourut tout le corps de Gabriel, puis lui remonta aux joues dont la
chair lui semblait se rétracter sous mille petites piqûres. Son
mouvement faillit sans doute éveiller la jeune femme qui dormait sur ses
bras. Elle entr'ouvrit la bouche, et fit plusieurs fois: «Ah!».
Reconnaissait-elle dans son sommeil, la chanson de la marchande de
fleurs qui l'avait déjà plusieurs fois troublée? Peut-être vibrait-elle,
merveilleuse beauté, à l'unisson de toutes les inconscientes beautés
exaltées en ce moment dans ce coin fortuné du monde!
Tandis que la voix de Carlotta s'éteignait dans l'éloignement, Gabriel
fut tout étonné d'apercevoir une autre barque qui avait déjà passé Isola
Bella, et se dirigeait de son côté. On entendait de temps en temps la
résonance sourde des avirons choquant les parois de bois, et jusqu'à
l'éperlement menu de l'eau quand la tranche plate se relevait à
intervalles réguliers. Il reconnut bientôt le chapeau gris à larges
bords du poète anglais, et n'eut que le temps de prendre ses
dispositions pour que Mme Belvidera ne fût pas aperçue. Fort
heureusement, le toit de coutil était resté tendu au-dessus de leurs
têtes; il retira le bras de sous son précieux fardeau, et cacha le
visage et les cheveux de la jeune femme sous un châle léger qu'elle
avait apporté. Enfin, n'espérant pas qu'ils pussent se dissimuler l'un
et l'autre, il la quitta afin d'aller lui-même au-devant du danger et
tâcher de l'écarter. Il craignait que le batelier ne parlât fort et ne
réveillât Mme Belvidera qui eût poussé les hauts cris. Heureusement,
le brave homme étant accoutumé à promener Lee absorbé dans ses pensées,
ne parlait plus en face de lui. Il amarra sa barque, et se retira.
Gabriel dit à son ami que l'on avait eu de l'inquiétude de son absence,
et lui demanda s'il n'avait pas rencontré Carlotta sur le lac ou dans
les îles.
Sans lui répondre, le poète restait debout, tourné du côté du lac.
--Écoutez, dit-il, le doux jasement des eaux avec le sable de la rive.
Ne dirait-on pas que ce murmure est fait pour faire comprendre le
silence, dans la même mesure que notre pauvre langage contribue à nous
rendre l'univers intelligible? Ah! quel poète a ordonné le rythme selon
lequel chaque flot, comme un beau vers, vient faire tinter ici sa
dernière syllabe? Et quel est le sens de ce poème? Il y a de ces chutes
de flots qui sonnent parfois avec la clarté joyeuse d'une cymbale
lointaine, d'autres au contraire sont presque insaisissables et
ressemblent au soupir d'un enfant qui dort. Est-ce l'écho d'un jeune
éclat de rire inoubliable qui aurait jailli autrefois ici, et dont tout
le rivage eût été ému? Est-ce le souvenir d'une peine secrète confiée
ici à l'ombre de la nuit?
Gabriel le trouvait bien sensible aux émotions humaines, contrairement à
son ordinaire. L'Anglais prévint sa question:
--Toute la beauté du monde, ajouta-t-il, à sa source dans le sourire ou
dans la douleur de l'homme, de même que ce lac est fait de la goutte
d'eau qui sourd de la terre. Cependant je ne m'intéresse pas plus à tel
homme joyeux ou souffrant, que je ne le fais à une goutte d'eau, tant
que le sens de son rire ou de ses larmes n'a pas atteint la proportion
de ce lac.
Dompierre l'eût écouté volontiers, mais il avait hâte qu'il s'éloignât,
à cause de la présence de Mme Belvidera. Lee n'était pas un homme à
qui l'on pût dire: «Rentrez-vous? il est tard...» Le temps n'était pas
divisé pour lui en une série de relais artificiels auxquels le besoin de
régularité de nos organes et de nos fonctions sociales nous asservit
communément. Il mangeait quand il avait faim et se reposait quand sa
pensée ou son imagination était à bout. L'idée vint à son ami que cet
être fantasque serait le seul à l'hôtel à ignorer le tourment tragique
et comique à la fois que son absence avait causé, et qui, grâce à la
popularité de Mme de Chandoyseau, avait distrait tout le monde. Lui
en expliquer les péripéties serait peine perdue. Demain, soixante
personnes auraient les yeux fixés sur lui, quand il paraîtrait à la
table d'hôte, et il prendrait son repas dans la plus grande sérénité,
sans s'apercevoir qu'il n'est pas seul à table. Une femme qui n'aura pas
dormi de la nuit à cause de lui, aura des battements de coeur à sa vue,
et il oubliera peut-être de s'excuser d'avoir fait faux bond la veille
au déjeuner qu'il avait accepté. Gabriel ne put s'empêcher de sourire à
cause de ce que ces divers contrastes avaient d'original. Lee l'aperçut.
--Ha! dit-il, voilà votre rire français: vous ressemblez encore à
Voltaire, ce soir. Je vous verrai une autre fois. Adieu.
Il remonta doucement la berge et gagna la route en prononçant à haute
voix des vers.
VII
Vers cinq heures de l'après-midi, Dompierre allant prendre un bain, vit
émerger de l'eau une tête aux longs cheveux gris plaqués et ruisselants
contre des joués rasées. C'était celle du révérend Lovely. Le clergyman
l'interpella aussitôt au milieu même de son essoufflement, et avec un
accent tout à fait outrageux pour la langue française.
--Aoh! dit-il, je souis très satisfaite de vô trouver à côté de moâ,
monsieur Dompierre; je aimé biaucoup la conversèchone. Voulez-vous
caoser?
--Avec le plus grand plaisir, mon révérend; et malgré que l'eau me
paraisse un milieu peu favorable à une conversation suivie....
--Christ enseigna dans la barque, jusqu'au piou forte de la tempête. Il
n'y a point de maôvaise endroite pour prêcher le parole de Dieu; mais il
y a des endroites qui sont maôvaises pour le salut de nos âmes.
--Que voulez-vous dire? fit Gabriel en prenant pied, et intrigué par le
préambule du clergyman qui avait jusqu'alors manifesté pour lui tant
d'indifférence qu'il était peut être la seule personne à l'hôtel, à qui
il n'eût pas passé subrepticement, en sortant de table, le petit
«Testament» de poche, à reliure molle.
--Cette pays, dit le clergyman, est maôvaise.
--Allons donc, mon révérend, vous voulez rire! vous vous portez, je
pense, aussi bien que moi, et tout le monde a bonne mine autour de nous.
Est-ce que par hasard mistress Lovely?
--Nô, il ne s'agit pas de mistress Lovely, qui a le vieil âge et qui a
fini d'être troublée. Mais tout le monde n'est pas ainsi, et
véritablement, le climat de cette pays est maôvaise pour les âmes...
--Mais il me semble, au contraire, que la beauté y abonde, et elle est,
si je ne me trompe, un des attributs de Dieu?
--Nô, dit le clergyman en sautillant dans l'eau, cette biauté ne vaut
rien du toute véritablement, elle est perfide, et je pense qu'elle vient
du Malin!...
Le jeune homme dissimula un besoin irrévérencieux de sourire, en faisant
un plongeon, et revint se mettre à la disposition de son prédicant qui
avait monté l'échelle et s'essuyait posément, assis sur le sable, au
soleil.
--Le Malin? dit Gabriel.
--Je nommé ainsi, avec familiarité, le Démon, monsieur Dompierre;
véritablement il faut trembler quand il prend le figuioure aimèble!...
--Si vous voyez le Malin sous les choses aimables, je suis inquiet, en
effet, pour plusieurs personnes et pour vous-même, mon révérend! Le
Malin vous a touché, je vous en préviens, je le vois qui vous touche,
puisque j'ai du plaisir en votre compagnie... Et, entre nous, je ne sais
ce qui me retient de vous dire le nom de quelqu'un qui me confessa que
votre présence lui était un objet de délectation...
Le révérend Lovely se releva vivement en achevant de s'habiller.
--Il ne convient pas d'introduire la flatterie dans une sujet aussi
pleine de gravité, jeune homme. La flatterie c'est l'ouvertioure par où
le Démon il entre dans le _home_; et là, une fois assise, il est
terrible.
--Brrr! fit Gabriel malgré lui, à la seule représentation des ravages
que le Malin pouvait causer dans le _home_ du révérend Lovely.
--Mèriez-vous! s'écria le bonhomme tandis qu'il passait son gilet. Il
crut que Dompierre ne l'avait pas entendu, à cause des mouvements qu'il
faisait dans l'eau, et reprit:
--Mèriez vous! mèriez-vous avec une jeune miss de votre pays!
--Sans doute, sans doute!... mais je ne suis pas pressé.
Il avait rajusté sa redingote d'alpaga et il s'en alla en jetant encore
la conclusion pratique qu'il avait promptement tirée de cette rencontre:
--Mèriez-vous, monsieur Dompierre, mèriez-vous!
Celui-ci demeura un peu perplexe en réfléchissant au sens de la
conversation du clergyman. Lui conseillait-il le mariage à l'instigation
de quelqu'un qui avait un intérêt à ce faire? Avait-il eu vent de sa
liaison, et déplorait-il qu'il fût l'occasion d'un scandale? Ou bien
enfin s'était-il tout simplement épanché lui-même en tâchant de fournir
à autrui les moyens de ne pas tomber, à son âge, dans les tentations
brûlantes dont il avait peut-être à souffrir? Les trois hypothèses
étaient également plausibles.
En sortant de l'eau, Dompierre aperçut sur le sol un petit volume relié
à l'anglaise. C'était le Nouveau Testament. Il le ramassa en souriant
et, le soir, il le remit au révérend Lovely, sous le prétexte qu'il
avait dû l'oublier.
--Nô! nô! dit le révérend, c'est à vous! Si vous avez trouvé cette
livre, il est à vous... Je souhaite, ajouta-t-il, que vous en fassiez le
lectioure, car c'est une livre piou profitable encore en cette pays que
par tout ailleurs... Regâdez! voilà encore le miousic qui vient ici
presque tous les soirs; eh bien! cette chose nous fait mal, croyez-moi,
cette chose est maôvaise!
Une troupe napolitaine, composée de quatre femmes et d'une dizaine
d'hommes, préludaient en effet, devant l'hôtel, sur leurs violons et
leurs mandolines, au concert quasi quotidien. Les personnes qui ne se
lassaient pas de cette musique brûlante et de ces mouvements un peu
bruyants, prenaient place dans le hall, autour de petites tables de
marbre où l'on servait les glaces.
La troupe, après quelques chansons peu variées, se tria, et trois
couples vinrent au milieu des assistants exécuter la tarentelle. Les
hommes étaient tous beaux; une des femmes, blonde, assez grande, et à la
fois souple et gauche dans ses mouvements, avait un charme rude et
puissant. Les couples tournaient dos à dos, se cherchant toujours du
regard, maniant avec frénésie les castagnettes, et excités par les autre
instruments, par les voix, et de temps à autre par les applaudissements
du public. À la fin, les regards s'étant joints, ils demeuraient, la
femme renversée en arrière, comme vaincue, l'homme penché sur elle, les
yeux dans les yeux, flanc à flanc, les mains hautes tenant les
castagnettes immobiles, semblant pâmés dans tout leur corps; la bouche
seule et les prunelles ardentes se dévorant à la courte distance du
souffle.
La révérend Lovely, qui avait regardé le spectacle jusqu'à la fin,
tourna soudain les talons et se dirigea dans l'ombre du jardin, en
levant les yeux au ciel. Mais la jolie fille qui avait eu le succès de
la tarentelle et allait commencer le tour de l'assistance, une sébile à
la main, courut à lui, et on le vit se retourner du côté de la lumière
pour prendre de la monnaie dans son gousset. C'était le prix du
scandale. Du moins fit-il ses efforts pour ne point recevoir le sourire
troublant de la danseuse napolitaine.
Gabriel faisait remarquer la petite scène à Mme Belvidera qui était
assise auprès de lui, et tout en lui racontant les conseils impromptus
que le révérend lui avait donnés au bain.
--Prenez garde, dit-elle; il y a ici une jeune fille de vos compatriotes
qui est tout à fait en âge d'épouser un homme comme vous. Vous ne lui
déplaisez pas assurément; et, bien que vous déconcertiez un peu sa soeur
aînée qui lui tient lieu de maman, vous n'avez pas de défauts assez
saillants pour ne pas lui représenter un parti sortable. Il y aura ou il
y a déjà peut-être un complot organisé contre... ou pour votre
intéressante personne!...
--Je n'aime pas ces plaisanteries-là!... Voyons! je vous parle en riant
de la conversation énigmatique du bonhomme Lovely, à cause de ce qu'elle
a d'imprévu et d'amusant; et vous me répondes de votre plus grand
sérieux...
Mais c'est sérieux, un jeune homme en présence d'une jeune fille! c'est
une réunion tellement sérieuse que tout autour d'eux conspire à les
rapprocher, les gens et les choses, les hasards fertiles; c'est une
entente secrète, mystérieuse, une espèce de sourde volonté de la nature
qui agite et met tout en branle dans le but de les unir!
--Pourquoi me dites-vous cela? Vous savez bien qu'il m'est très
désagréable de vous entendre parler de tout ce qui n'est pas vous,
votre amour, et l'espoir de le prolonger, d'y consacrer toute ma vie. De
plus, vous savez qu'il y a dans ce cas particulier quelque chose qui
m'est tout spécialement désagréable, qui devrait vous interdire même de
l'envisager comme réalisable; faut-il vous rappeler la circonstance de
la grotte?...
--Enfant! enfant! tout ça ne signifie rien, et cette circonstance est
une chose qui pèse bien peu contre la détermination d'une femme. Qui
sait? elle a pu même produire tout le contraire de ce que vous imaginez!
Ah! comme vous nous connaissez peu!... Et vous me demandez pourquoi je
vous parle de cela, moi? Mais peut-être bien parce que je ne peux pas
plus faire autrement que les autres; peut-être parce que j'obéis aussi à
cette force secrète, à la conspiration universelle en faveur du mariage!
Peut-être est-il naturel aussi que je vous parle avant tout autre de
cette éventualité, parce que je suis la personne qui la redoute le
plus?...
--Tout cela m'agace au plus haut point. Je préfère rompre toute relation
avec les Chandoyseau!
--Ce n'est pas moi qui vous ai poussé à les connaître, mon ami.
--Eh! pouvais-je prévoir la chute de cette jeune fille au milieu de
nous? Ah! tenez! je fais le serment de ne plus nouer de relations avec
aucune famille, avant d'avoir posé les questions suivantes: Avez-vous
une ou plusieurs fille, soeur, cousine, amie ou connaissance à quelque
degré célibataire et ayant atteint l'âge nubile ou sur le point d'y
parvenir?--Non.--N'avez-vous en aucune de vos entournures ni veuve, ni
divorcée? N'avez-vous personne qui soit en instance de divorce, voire
même de séparation de corps?--Non.--Eh bien! topez là, je suis des
vôtres...
Les Napolitains ayant quitté le hall, jouaient des airs de valses dont
les sons adoucis arrivaient agréablement par les grandes baies ouvertes.
Quelques Américaines et des Viennoises se balançaient avec élégance au
bras de jeunes gens en smocking.
Mme de Chandoyseau, qui allait de groupe en groupe en parlant à tort
et à travers, cogna familièrement de son face-à-main l'épaule de
Gabriel, pendant qu'il causait avec Mme Belvidera, et elle lui dit,
non sans une pointe de méchanceté:
--À qui donc ai-je entendu dire que monsieur Dompierre était un valseur
_émérite_? En tous cas, le bruit en est venu jusqu'à ma petite soeur qui
le sait!...
Et elle passa, caquetant déjà plus loin.
--C'est un peu fort! dit le jeune homme à Mme Belvidera, j'ai envie
de me sauver.
--Il est trop tard! fit-elle en riant, vous voilà pris dans le piège. Il
faut que vous valsiez avec Solweg!
--Pas avant d'avoir valsé avec vous.
--Non, non! ne faites pas cela, je vous en prie; il n'y a jusqu'à
présent que les jeunes filles qui dansent: allez inviter la petite
Solweg, c'est moi qui vous l'ordonne; et je ne vous plains pas tant!...
Solweg parut fort surprise quand il la salua en la priant de lui
accorder cette valse. Elle eut un mouvement d'hésitation infiniment
bref, et le regarda un instant, bien en face, de ses yeux bleus. Elle
les rabaissa aussitôt et lui donna le bras sans mot dire. Il était
résolu à interpréter tout ce qui la concernait dans le sens le plus
défavorable, et la première phrase mentale par quoi se formula en lui
son impression première, fut: «Eh bien! décidément, ma petite, tu n'as
pas froid aux yeux!...» Il ne se souvenait pas avoir vu jamais deux yeux
se poser si franchement en face des siens. «Voyez-vous ça!
continua-t-il, avec cette fatuité dont les hommes se départissent
rarement, en présence du plus maigre encouragement féminin, vous vous
dites, mademoiselle, que je suis un fêtard ni trop décati, ni trop bête,
et qui mélangerait volontiers au plaisir qu'il goûte avec une belle
maîtresse, celui d'un _flirt_ un peu hardi avec une fraîche peau
blonde!... Ah! ah!... Votre soeur songe à vous marier, vous n'y voyez
pas d'inconvénient, quant à vous; mais vous n'avez pas tant
d'exigence!... Attends un peu! ma petite!»
Ils avaient fait plusieurs tours de valse en silence. Il remarqua
qu'elle était fort légère et dansait admirablement. Elle avait un parfum
délicat. Son bras qu'il soutenait de la main, avait une forme exquise;
et, comme elle était dégantée, la finesse de sa main le frappa
particulièrement. «Mon vieux! fit-il à part lui, tu n'as jamais eu moins
de veine que de te trouver éperdûment amoureux juste au moment où une
petite caille aussi douillette te tombe dans le bec; quelle délicieuse
aubaine tu vas rater là!»
--Comme vous semblez être aimée de madame votre soeur, mademoiselle! Et
je suis sûr que vous êtes son amie, au moins autant! Je parierais que
vous avez les mêmes goûts!
--...Mon Dieu! monsieur!...
À part lui: «Mon Dieu, monsieur! ça veut dire que tu t'en moques des
goûts de ta soeur, comme ta soeur le fait elle-même, en son for
intérieur! Tu ne sais pas plus qu'elle quels sont tes goûts, ni même si
tu en as. Seulement tu le fais moins à la pose que ta godiche de soeur;
tu ne tiens pas à avoir des goûts. Bon! bon! laissons ça!...»
--Madame de Chandoyseau nous a tous séduits ici, mademoiselle, c'est une
femme de l'esprit le plus charmant, et vous devez avoir à Paris de
délicieuses relations...
Elle le regarda avec une moue très jolie et très intelligente au fond du
bleu limpide de ses yeux, et sans répondre.
«Bien! bien! fit-il en lui-même, tu te dis que je te verse des banalités
que tu trouves un peu longues pour le début! Tu aimes que ça ne traîne
pas, toi; tu t'étonnes que je ne t'aie pas fait jusqu'à présent un
compliment s'adressant directement à toi; ou bien que je ne t'aie pas
pressé le bras dans ma main au lieu de lanterner dans les bêtises, comme
un collégien. Eh bien! bernique, ma petite, tu peux te fouiller! je suis
ici de corvée, moi, tu n'as pas l'air de t'en douter: on m'a commandé de
valser avec toi, petite péronnelle, et je valse, et je valse, aïe donc!
Je valse même pas mal, comme tu vois! ça n'est déjà pas si désagréable!
il y en a qui s'en contenteraient!... Mais quant à faire l'aimable, le
spirituel, ou bien quant à ouvrir le _flirt_, non, ma belle, non! rien
de fait!... Ah! parce que tu m'as vu dans la grotte, parce que tu sais
que je n'y vais pas par quatre chemins avec la belle Italienne, tu
penses que je n'ai plus à me gêner avec toi: il y a presque une
complicité, presque une connivence entre nous; et parce que tu me
laisses voir que je te botte assez, tu te demandes pourquoi je n'y vais
pas avec toi à la bonne franquette? Eh bien! non! non! Je continuerai
d'être banal et décent: je te dirai des choses stupides et convenables;
je ne presserai pas ton bras, malgré qu'il ne soit pas mal du tout, ça,
je ne dis pas non!»
--Avouez, mademoiselle, que l'on vous avait trompée en vous disant que
j'étais un valseur; mais je crois, en revanche, que je le deviendrais en
dansant avec vous...
--Mais, monsieur, fit-elle simplement, personne ne m'a prévenue que vous
fussiez un valseur... je m'en aperçois seulement...
--Ah! ah! c'est donc un tour de madame de Chandoyseau?...
--Comment! monsieur, que dites-vous?
Il se demanda un moment s'il aurait la cruauté de lui confirmer qu'il ne
l'avait invitée que sur la prière de sa soeur. Mais il se sentait en
veine d'infamies; il en eût commis de pires à l'égard de cette enfant,
si l'occasion lui en eût fourni. Son amour pour l'Italienne le rendait
enragé comme une bête contre tout ce qui pouvait avoir en dehors d'elle
le parfum d'une simple galanterie.
--Mais, mademoiselle, reprit-il, il n'y a qu'un moment, madame de
Chandoyseau me remplit de confusion en m'avertissant que le bruit de
cette réputation était parvenu jusqu'à vous, et qu'il ne tenait qu'à moi
de le démentir. La modestie me commandait de ne pas hésiter...
Elle rougit, et son joli bras eut une petite secousse nerveuse. Il
ressentit une mauvaise joie de se venger de la sottise de Mme de
Chandoyseau en humiliant sa petite soeur à son occasion. De plus, il
avait conscience, par sa façon de brutaliser Solweg, d'éloigner de son
idylle toute cette famille et de détourner définitivement de lui ces
yeux bleus au regard imperturbable qui portaient toujours l'image de la
grotte d'Isola Bella.
Il reconduisit la jeune fille à sa place et revint à la sienne.
--Maintenant, dit-il à Mme Belvidera, ai-je gagné le droit de danser
avec vous?
--Vous avez gagné le droit d'être mis au ban de notre société, car il
est clair que vous avez maltraité cette jeune fille qui vient de
s'asseoir le coeur gros, blessée évidemment en quelque chose de très
intime, et qui ne pourra être consolée que par sa bête de soeur dont la
première parole va la faire sangloter.
--Vous prêtez à tout le monde votre sensibilité, et vous êtes d'une
générosité incompréhensible envers cette petite que vous ne connaissez
pas plus que moi!...
--Avouez que vous avez été méchant avec elle... J'ai suivi tous ses
mouvements et les vôtres: je ne vous ai jamais vu une aussi mauvaise
figure.
--Mais non: j'ai été seulement aussi banal et aussi sot que possible.
N'est-ce pas même généreux de ma part, car au moins elle ne
s'illusionnera pas sur la valeur du «parti» que je représente?
--Taisez-vous, je vous déteste, allez-vous en!
--C'est à cause de vous que j'ai fait ce que vous me reprochez!
Il la regardait assise nonchalamment dans une berceuse d'osier. Ses
magnifiques cheveux noirs avaient, sous les lampes à incandescence, des
reflets bleuâtres et moirés que le léger balancement de son corps
faisait mouvoir le long des épaisses torsades ondulées. Elle le
regardait de ses grands yeux sombres embellis par l'émotion que lui
donnaient confusément sa réelle pitié pour la jeune fille et un sourd
plaisir tout de même, de le sentir transformé, devenu cruel, incivil et
méchant à cause de sa passion pour elle. Elle avait aussi une véritable
colère contre lui. Et elle contraignait tout cela en lui parlant du bout
des dents, avec un sourire immobile et feint, sous les regards de tout
le monde. Ses beaux bras étaient demi-nus, et sa main, ornée d'une
simple perle qu'elle levait jusqu'à la lèvre pour en dissimuler les
contradictions involontaires, ramenait constamment l'attention de son
amant sur sa bouche dont la seule vue lui faisait trembler les jarrets.
--Allez-vous-en, je ne veux plus vous voir! dit-elle.
--Si! si! fit-il en se penchant pour la saluer, ce soir, à dix heures,
près du bassin, dans le jardin des annexes....
VIII
Gabriel, en allant attendre dix heures dans les jardins, tomba sur M. de
Chandoyseau qui faisait l'éloge de sa femme au révérend Lovely.
Rien ne pouvait être à la fois plus comique et plus pitoyable. Le pauvre
clergyman était venu là sans doute dans le but d'éteindre par des cent
pas multipliés, les secrètes ardeurs qu'il attribuait au climat et au
lieu, et qui lui venaient évidemment des agaceries malignes et savantes
dont l'abreuvait la Parisienne. Que de fois l'avait-on vu marcher sur ce
gravier craquelant, le chapeau à la main, les tempes humides de sueur,
les yeux un peu égarés et comme honteux quand un regard étranger les
rencontrait, enfin marmottant du bout des lèvres les arides versets
sacrés que contenaient son remède et son salut! C'était à croire que le
«Malin», selon son expression, était vraiment de la partie, puisque le
malheureux, dans la fuite héroïque de la tentation, était rejoint
précisément par le seul être au monde qui fût capable d'aviver sa plaie
en lui parlant avec complaisance de Mme de Chandoyseau: M. de
Chandoyseau.
Cet admirable mari n'y voyait point malice, et il était à cent lieues
de penser que chacune de ses paroles tombait en l'esprit de son
compagnon de promenade, comme les gouttelettes de la plus inflammable
essence sur un brasier ardent. Il ne connaissait au monde que sa femme.
Totalement étourdi par l'agitation perpétuelle qu'elle entretenait
autour de lui; l'esprit anéanti par son incessant babillage qu'il
n'appréciait et n'entendait même plus; toute initiative paralysée
d'avance par les mille volontés de cette tête de linotte; il avait
l'illusion qu'elle couvrait et éclipsait l'univers. Ayant donc rencontré
le révérend Lovely, il lui confiait, avec une grande bonhomie, le seul
souci qu'il eût, et qui se trouvait être par un hasard ni plus ni moins
extraordinaire que les autres hasards, justement le seul souci du
révérend Lovely.
La simplicité naturelle du clergyman le préservant d'imaginer que
Dompierre avait pu pénétrer le fond troublé de son âme, la présence du
jeune homme ne causa pas d'embarras nouveau dans le colloque, et il fut
même le plus gêné des trois, par l'incertitude où il était de devoir
renchérir sur l'apologie de Mme de Chandoyseau, ou bien tenter de
faire dévier la conversation. Quelle était la détermination la plus
généreuse à prendre? il l'ignorait. Le révérend en était-il actuellement
à la période de lutte cuisante où le pécheur se débat contre la
tentation; ou bien touchait-il une de ces phases d'accalmie légère que
Dieu accorde par une bienveillance excessive, où l'horrible du péché
disparaît et où l'on en savoure, une seconde d'ivresse ou d'hébétude,
l'apparence enchanteresse? Peut-être d'entendre parler de la séduisante
Herminie lui était-il doux? Peut-être puisait-il une sécurité trompeuse
à écouter ces éloges prononcés par un organe légitime, ce qui lui
semblait une garantie de l'impossibilité d'accomplir le péché; car
évidemment cette femme tant admirée de son mari lui rendait estime et
amour, et ne distribuait au dehors,--fût-ce aux plus tendres
privilégiés--que le trop plein d'une exubérante bonté.
Le révérend Lovely écoutait attentivement son complaisant interlocuteur.
Gabriel prit le parti d'en faire autant. Jamais le soupçon ne vint à
l'idée de M. de Chandoyseau que le sujet qu'il traitait pût ne leur
offrir qu'un intérêt médiocre. Il ne tarissait pas.
Dompierre, en veine de méchanceté, crut devoir souligner son dire, de-ci
de-là, par de légers signes d'acquiescement. Il poussait de temps à
autre un petit bougonnement favorable. Il vit que le révérend lui en
savait gré. Il insista, il parla même. Ce fut au tour du révérend
d'adopter ses signes d'acquiescement et son bougonnement favorable. Le
clergyman s'entraînait, s'échauffait, s'enhardissait. Bientôt il n'y
tint plus et parla. M. de Chandoyseau, étonné, soudain se tut et se
contenta d'écouter.
Ce fut une scène de passion bien touchante. Ce pauvre révérend se lança
tout d'abord dans des généralités à perte de vue. Il citait
d'innombrables versets, et parlait de la Femme dont il esquissa le rôle
sublime et l'importance sociale; puis la Pécheresse l'absorba et il
rappela de célèbres paroles d'indulgence; enfin il ne se posséda plus,
et chaque expression issue de ses lèvres avait trait, à ne pas s'y
méprendre, à Mme de Chandoyseau. Il prononça son nom. Il vanta
principalement son éloquence qu'il considérait comme un don divin; en
second lieu, son intelligence qui était évidemment supérieure par son
agilité et la grande foule d'objets qu'elle embrassait sans aucune
difficulté ni lassitude; enfin sa grâce persuasive et insinuante,
comparable à un parfum près duquel on ne peut point passer sans en être
pénétré agréablement.
Comme il se sentait emporté sur une pente irrésistible, il crut se
modérer en ajoutant qu'il fallait se demander si l'excès dans la
perfection ne contenait pas quelque chose de redoutable.
--Je le crois, en effet, dit M. de Chandoyseau, qui eût préféré, quant à
lui, que sa femme eût «l'intelligence» moins vive et moins éparse, et
lui laissât un peu de repos.
--N'est-ce pas, monsieur? reprit avec feu le clergyman interprétant la
réflexion de M. de Chandoyseau dans son sens à lui, et s'imaginant que
le pauvre mari pliait parfois sous le fardeau d'une trop tyrannique
passion.
M. de Chandoyseau, qui n'entendait point subtilité, ne contredisait pas,
et continuait à son tour, en petits ronronnements inarticulés, le rôle
d'approbateur que ses deux partenaires avaient tenu successivement.
Le révérend Lovely s'attendrit; la compassion afflua à son coeur
excellent et troublé. Il prit la main de M. de Chandoyseau et la serra.
Dans ce moment-là, il se tut. C'était alors, assurément, que le besoin
de confesser sa flamme se faisait sentir le plus impérieusement; et le
pauvre martyr se clouait la bouche pour ne pas avouer au mari d'Herminie
qu'une même flèche fatale les avait frappés l'un et l'autre et qu'ils
pouvaient marcher la main dans la main, portant aux épaules le poids
douloureux et cher d'une précieuse croix. Les larmes lui mouillèrent la
voix quand il la recouvra. M. de Chandoyseau ne comprenait pas un
traître mot à la scène; il se pencha du côté de Dompierre:
--Dites donc! fit-il, mais qu'est-ce qu'il a, notre pasteur?
--Il est trop bon; c'est une espèce de saint homme, quoique
protestant!...
--Ah! ça! reprit-il, en élevant la voix, si nous fumions un cigare?...
--Volontiers! lança une voix qui leur fit à tous tourner la tête du côté
du lac; et ils reconnurent tout près d'eux Dante-Léonard-William Lee,
qui revenait encore en barque d'une de ses expéditions mystérieuses.
--Ah! dit M. de Chandoyseau, voilà notre poète!
Il prononçait ce mot «poète» en mêlant, dans l'intonation, tout
l'enthousiasme artificiel qu'il empruntait par condescendance au culte
de sa femme pour les arts, et la secrète opposition de sa nature
d'Angevin positif, contre ce qu'il eût nommé volontiers, s'il eût osé,
des balivernes.
Le révérend Lovely jugeait qu'il était superflu d'écrire, attendu que la
rédaction des livres saints était arrêtée. Le terme de poète lui
rappelait la lyre de David et les images des prophètes, et hors de là ne
lui inspirait que de la pitié.
Quant à Dompierre, personne ne croyait à la sincérité de son amitié pour
le poète, attendu que sa profession, à lui, consistait dans l'étude de
la statistique.
Dante-Léonard-William mit pied à terre, tandis que son batelier muet
s'éloignait sur l'eau sombre, à grands coups d'avirons. Il était
d'humeur alerte, ce soir; il prit le cigare que M. de Chandoyseau lui
offrait et s'excusa d'interrompre la conversation.
--Mon Dieu! dit le révérend Lovely, nous parlions de mad...
--La femme, interrompit aussitôt Dante-Léonard-William qui suivait
certainement le cours de ses pensées, et ne se donnait pas la peine de
le dévier, la femme n'est qu'illusion.
M. de Chandoyseau, accoutumé aux paradoxes, eut un sourire de
complaisance.
--Qu'illusion! interjeta le clergyman; mais, monsieur, vous oubliez que
la femme est mentionnée formellement dans l'Ecriture...
--La femme n'est qu'illusion! poursuivit le poète anglais. J'entends la
femme en tant que puissance séductrice. Car elle n'est en réalité ni
aimable ni belle; elle est bornée dans son esprit, et, à plusieurs
titres, disgracieuse en sa chair. Je m'abstiens d'insister sur les
imperfections de son corps, qui n'ont d'égale que l'outrecuidante
présomption de beauté qu'elle en tire. À force de voiler ses prétendus
charmes, on lui a persuadé et on nous a persuadé qu'elle en a. Les
anciens, plus familiers que nous avec l'aspect du corps féminin, lui
donnaient rarement la préférence. Le christianisme, pour éviter de
pareilles déviations dans les choix, a fait de la femme un
«porte-parure» en la couvrant à outrance de tissus et d'ornements
propres jadis à attirer l'attention du menu peuple sur les idoles.
Peut-être ne fut-ce pas assez, car c'est de peur qu'on ne se détournât
d'elle qu'il incarna en elle le péché. Ruse sublime! ornement
incomparable! et la plus merveilleuse trouvaille psychologique issue de
la cervelle humaine! Brillante et dangereuse, la femme devenait un
excitant des plus nobles facultés de l'homme: la bravoure et le goût du
beau. Les verroteries nous fascinent; le péril nous exalte; et le culte
moderne de la femme est fait de cette double exploitation de notre
crédulité.
--Mais, monsieur, s'écria le révérend Lovely en se bouchant les
oreilles, vous n'avez donc pas reçu le baptême, ni ouvert l'Ecriture? Il
y est dit...
--Je trouve notre poète très amusant, dit M. de Chandoyseau; je regrette
seulement que ma femme ne soit pas là, car elle apprécie beaucoup la
philosophie de monsieur.
--Ne le regrettez pas, fit Dompierre, car devant Madame de Chandoyseau,
Lee ne saurait nous dire la forte déconvenue qu'il a certainement
éprouvée ce soir dans quelque aventure galante;... et il va nous la
dire. Entre nous, voyons! mon cher Lee...
Le poète ne les écoutait plus, et, jugeant avoir fait assez pour la
politesse qu'il devait à M. de Chandoyseau en échange de son cigare, en
le gratifiant de ce petit discours, il s'éloignait à longs pas, sans
seulement souhaiter le bonsoir.
Son brusque passage au milieu de ces messieurs, et le retentissement de
son étrange diatribe contre la femme leur laissait un malaise qui,
toutefois, les avait sauvés de celui où les eût plongés l'épanchement du
clergyman amoureux.
--C'est un homme bien original, dit M. de Chandoyseau, c'est un blasé!
--Tout au contraire, fit l'ami de l'Anglais, je ne serais pas étonné
qu'il fût vierge...
--Est-ce possible? s'écria le révérend Lovely.
--J'en ai connu bien d'autres! mais ce qui me porte à supposer que
celui-ci l'est, c'est que je connais de lui des poèmes contenant, à
l'égard de la femme, une passion si extraordinaire, si farouche, si
éperdue, que je ne crois aucun homme ayant touché la femme, capable
d'atteindre un tel délire...
--Je ne vous comprends pas bien, fit M. de Chandoyseau.
--C'est, en second lieu, que je ne vis jamais personne ayant en vue une
femme déterminée, s'élever contre elle avec une plus criante injustice,
un plus amer dégoût. À qui pensait-il il n'y a qu'un instant? Je n'en
sais rien; mais je puis vous affirmer qu'il avait en vue une ou
plusieurs personnes dont il distinguait mentalement, mais très
nettement, tel ou tel détail très réel avec lequel, grâce à l'habitude,
un amant se familiarise et s'exalte aveuglément, tandis que le vierge
répugne à sa seule représentation.
--L'Ecriture Sainte, dit le révérend Lovely...
--Il est temps d'aller nous coucher, fit brusquement M. de Chandoyseau,
en approchant la lueur de son cigare du cadran de son chronomètre.
--En effet, dix heures vont sonner dans quelques minutes; bonne nuit,
messieurs.
Gabriel remonta doucement du côté des annexes de l'hôtel, où le menu
bruit d'un jet d'eau l'attirait presque chaque soir à l'heure de ses
rendez-vous avec Mme Belvidera. Le bassin se trouvait garanti par
l'ombre épaisse des arbres verts et par le mur nu d'une petite chapelle
où se célébraient, les dimanches, les offices du culte anglican. Un banc
de bois demi-circulaire était placé au pied des arbres; aucun regard
indiscret ne pouvait plonger en cet endroit; et la brise de nuit dans le
feuillage, unie au murmure de l'eau, suffisait à couvrir leurs voix.
Quand tout était assoupi, ils allaient plus loin, vers une tonnelle
d'été plus meublée et mieux close; parfois ils voulaient se figurer que
le jardin était à eux et ils passaient une partie de la nuit à en
parcourir les allées, à humer les fleurs, les herbes et la terre
endormie. Un vieux tronc d'olivier, dans un endroit désert, était assez
grotesquement aménagé pour qu'on pût monter jusqu'au coeur de ses
branches noueuses, par un escalier tournant; et l'on trouvait en haut
une plate-forme, avec une table et des chaises. De là, la vue s'étendait
au loin; et quand leurs nuits heureuses se prolongeaient jusqu'au petit
jour, ils montaient dans le vieil olivier pour voir blanchir le lac au
milieu des montagnes.
Il attendit un temps toujours trop long, au pied des arbres verts; il
voulait s'efforcer de la voir arriver de loin au travers du feuillage
touffu, et, dans l'ombre, gauchement, il s'appliquait le visage contre
les mille épingles noires des basses branches, et exécutait un vif
mouvement de retrait, avec une grimace, en riant de sa sottise.
Cependant il entendit son pas sur les feuilles que l'automne déjà
répandait en abondance, et presque aussitôt elle fut près de lui.
Elle était tout en blanc; la masse de ses cheveux et ses yeux seuls, se
confondaient avec la nuit; mais sa silhouette pleine et légère, prenait
sur le fond d'ombre, la vie et l'intensité particulières que donne le
trait, le contours précis. Sa forme enivrante se livrait par l'effet
d'un hasard. Il ne put s'empêcher de pousser une espèce de cri animal.
Elle le gronda de son incorrigible brutalité du premier moment.
--Ah! lui dit-il, tu ne comprendras jamais ce que c'est que de te voir,
de te voir venir! Tu ne sais pas comment tu es faite ni ce que contient
la sinuosité de ta taille...
--Combien de fois tu t'es piqué ce soir contre les petites pointes?
--Une fois seulement.
--Ce n'est pas assez, il faut trois fois au moins; comme ça tu ne me
verras plus si bien quand j'arriverai; tu ne me verras que petit à
petit; ce sera plus doux et meilleur. Je saurai bien me mettre en
retard!
--Tu ne sauras pas!
--Ça ne m'est jamais arrivé?
--Jamais.
--Alors, c'est que je t'aime trop: ça ne peut pas durer.
--Tais-toi, ma chérie, tais-toi!
Sa taille se ployait sur le bras du jeune homme. Cette ampleur, cette
souplesse et ce poids adoré l'étonnaient toujours en lui causant un si
grand ravissement. Elle lui entoura le cou de ses beaux bras élevés
dont les manches lâches retombaient jusqu'à l'épaule, et l'imperceptible
et soyeux duvet de sa peau de brune se laissait lustrer par ses lèvres,
comme le dos onduleux d'une chatte sous la main. Elle embaumait alors
jusqu'à causer une soudaine et complète ivresse. Il la suppliait de ne
pas lui donner sa bouche:
--Ce serait trop! non! ce serait trop!...
Elle se faisait un jeu de la lui imposer.
Quand il eut la force de relever la tête, il lui parla d'un projet qu'il
caressait depuis plusieurs jours, et qu'il voulait mettre à exécution
dès le lendemain.
--Ne parlons pas de demain! dit-elle.
--Pourquoi? pourquoi?
--Je ne sais pas. Mais, toi-même, généralement, tu n'aimes pas à parler
de l'avenir.
--Mais demain ce n'est pas l'avenir; demain, c'est là, tout près, nous y
touchons! Voyons, est-ce que nous ne disons pas tous les jours à
«demain», est-ce que nous ne combinons pas nos promenades pour le
lendemain? Eh bien? Qu'est-ce que ça signifie? Qu'est-ce qui te prend?
Qu'as-tu?... Tu as reçu... il y a... des nouvelles?
--...Non, mais non, il n'y a rien; je t'assure.
--Si! tu as reçu une lettre ce soir; j'ai vu le portier te la remettre.
--Oui, c'est vrai, mais je te jure, mon _mio_, il n'y a rien, non, rien
de... menaçant, d'imminent?... Comment dire? Non, non, il n'y a rien. Je
ne sais en vérité pas pourquoi je t'ai dit de ne pas parler de demain.
Il était tombé sur le banc; il lui semblait que tout à coup son sang
s'écoulât, ou que son coeur se fût arrêté. Il se sentait frappé
subitement du plus grand malheur qui le pût atteindre; il comprenait
d'un coup la violence de la passion qu'il éprouvait, la nécessité
absolue de cette passion pour lui, le choc épouvantable, irrémédiable,
au cas où ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait à être
brisé. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prévu que ce malheur
pouvait arriver d'un moment à l'autre, devait arriver, inévitablement.
Non, il était si fou qu'il n'y avait pas pensé.
--Votre mari arrive? dites, dites-moi que votre mari arrive!
Elle eut un moment d'hésitation à répondre, qu'il attribua à la
difficulté qu'elle avait peut-être à mentir, mais qui pouvait provenir
chez elle de la légère stupeur provoquée par ces mots: «Votre mari» que
son amant n'avait jamais prononcés. Puis elle vint à lui avec toute sa
tendresse accoutumée:
--Mais non! _mio_, puisque je t'affirme que non! puisque je t'affirme
qu'il n'y a rien de nouveau, rien.
--Tu me le jures?
--Je te le jure!
--Sur quoi?
--Bête, va!
--Sur quoi? sur quoi?
--Sur ce que tu voudras...
--Sur...
--Sur?
--Sur la tête de ta fille!
--Sur la tête de ma fille? dit-elle en élevant la main.
Puis ses larmes jaillirent tout à coup à flots, et elle laissa tomber sa
tête sur l'épaule de Gabriel. Il la dévorait de baisers, dans une ardeur
affolée, dans une joie de brute d'être délivré de la crainte de la
perdre dès demain. Elle lui dit en pleurant qu'il était cruel. Il
fallait qu'il fût plus que cruel, mais tout près de toucher à
l'ignominie pour oser réclamer de cette malheureuse, à propos de lui, un
serment sur la tête de sa fille qu'elle adorait, et qui était entre
elle et son amour coupable, comme un perpétuel trouble, peut-être comme
un vivant remords.
Il la supplia de lui pardonner; il lui mordait la chair, les lèvres et
les cheveux:
--Je t'aime! vois-tu! je t'aime! comme un animal sauvage!
Elle essuya ses yeux, et se penchant doucement vers lui:
--Et ce projet pour demain?... dit-elle.
IX
«Je viens, je viens, ma femme bien-aimée!» telle était la phrase qui se
répétait, avec une insistance pleine de tendresse, dans les lettres
quotidiennes de M. Belvidera.
Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel
faisait le tour des salons et du hall; de longues Américaines
interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir
d'énormes paquets de journaux ficelés et leur correspondance; des
Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche
des petites tables de marbre, lisaient aussi à distance, en prononçant à
haute voix quelques phrases d'un ton toujours trop élevé. Quand Mme
Belvidera avait parcouru la lettre de son mari, et que la petite Luisa
n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, la
jeune femme laissait aller sa tête contre le dossier de jonc souple et
craquant, et les paupières baissées, la bouche grave, elle songeait,
avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher
de penser.
Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée
brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et
de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.
Ce départ avait mis le comble à la première peine de sa vie, car, après
ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa
Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou
sept ans, auquel, tout en jouant, elle s'était promise pour plus tard.
C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à
Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans
les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa
petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main: «J'irai te
chercher, en quelque endroit que tu te trouves.» Elle lui avait répondu
simplement: «Je t'attendrai.» Il était allé achever ses études à
Heidelberg et à Paris; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au
cabinet d'un ministre; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie
remarqués, et, élu député à vingt-sept ans, il était parti immédiatement
pour Naples, demander la main de Luisa.
Luisa l'attendait, et ils s'étaient embrassés comme au jour de leur
séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai. Ils semblaient créés
l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé que l'un à l'autre.
Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le
ménage le plus uni et le plus parfait. Leur adorable petite fille était
la récompense bien due à une union si exemplaire. Aucune ombre n'avait
passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première fois
depuis six semaines.
Et Luisa était la maîtresse d'un étranger qu'elle connaissait depuis
quinze jours.
«Je viens! je viens! ma femme bien-aimée,» disait la lettre.
M. Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne
humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs courroucés
parce qu'il s'occupait de sauver le peuple de Rome. Puis il donnait
mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la vieille bonne
préposée à la garde de la demeure de famille. C'était la maison où elle
était née, où ils s'étaient connus, où ils avaient joué, enfants, où ils
s'étaient promis pour la vie. Cette maison était située sur la pente de
Fiesole, et les murs y étaient encore garnis de très anciennes
peintures. Luisa revoyait par la pensée les jeunes seigneurs et les
dames de couleurs passées qui l'avaient regardée grandir, impassibles,
dans leur belle contenance, et qui étaient aussi pour elle des amis. M.
Belvidera l'avertissait précisément qu'une de ces dames se détériorait
et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un
scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme et
on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.
Ces petites choses avaient pour elle une extraordinaire éloquence, et,
comme personne n'était venu à son secours en interrompant sa rêverie,
elle ouvrait de grands yens égarés, et la réalité l'étonnait, la
stupéfiait. Était-ce à elle qu'il écrivait, lui, sur ce ton simple et
confiant? Était-ce à elle que l'on racontait ces petits détails? Jamais
ces vieux murs, ces fresques, et les plus menus objets de la maison ou
du jardin ne lui avaient paru si vénérables, si sacrés. Et que quelqu'un
en prononçât seulement le nom devant elle, lui donnait la sensation,
jamais ressentie encore, d'une profanation.
Mais elle rejetait vite cette impression pénible, car elle avait le goût
de sa personne, et elle ne voulait pas, à tout prix, elle ne voulait pas
que quelque chose, en elle, lui répugnât. Allons! effaçons le présent:
il ne tient pas; il s'effritera de lui-même, il n'aura pas de durée!
Retournons à cette chère maison calme et heureuse! Ah! la jolie villa!
Quelle paix, le long des chaudes journées! et quelles délices, le soir
venu! On entend ronfler le tramway électrique de Fiesole; Andréa revient
de la ville; elle le guette de la terrasse; elle l'aperçoit sur la
plate-forme; il agite son mouchoir; sa tête aimée paraît au-dessus des
murs garnis de roses; le train monte et décrit une courbe en ronflant
plus fort; puis un arrêt, une grille ouverte et refermée: il est là; il
lui apporte quelque surprise amoureuse et la franchise de ses baisers.
On dîne, et l'on va, côte à côte, sur la terrasse, entre les cyprès
noirs et les églantiers, voir tomber le soleil au delà de la grande
plaine de Florence. Et c'est la petite Luisa qui, de sa chambre, les
appelle pour leur adresser des «bonsoirs» de ses deux petites mains
appuyées sur sa bouche...
«Tu peux venir, Andréa, va, tu peux venir me chercher, prononce-t-elle à
demi-voix, nous retournerons là-bas ensemble, et je me pencherai encore
sur ton épaule... Est-ce que tu crois que j'ai cessé de t'aimer?...
«Est-ce qu'il le croit?» mais pourquoi dit-elle cela? Mais non! il ne le
croit pas; il dit seulement: «Je viens! je viens, ma femme
bien-aimée...»
Ah! ça! personne ne va donc l'interrompre! C'est un fait exprès: il ne
passe ce matin sous le hall, que des figures étrangères, des gens
arrivés d'hier. Et elle pense, elle pense, la malheureuse femme!
Cela devient pour elle une idée fixe, de poser sa tête sur l'épaule de
son mari. C'est la seule chose qu'elle désire au monde. Elle ferait sa
tête lourde; elle ne sourirait même pas; elle garderait sa figure
sérieuse, en fermant les yeux; puis elle relèverait doucement les
paupières: «A-t-il tourné la tête? Me voit il? Ne me voit-il pas?...
Ah! il m'a vue!» Alors on rit de tout son coeur! et il lui dit en la
baisant: «Chatte! Chatte!...»
Eh bien, mais, non! cela n'est pas possible; ça n'arrivera plus jamais!
ah! ah! ah! C'est bien fini! mes amis! Comment voulez-vous que cela se
produise jamais de nouveau? On a beau faire; ce qui est ne s'effacera
pas. Elle le sent bien, sous son front, là, dans un petit endroit où il
lui semble que toute sa mémoire soit logée. C'est un point, une espèce
de boule grosse comme une bille, et qui lui fait mal, qui pèse. Jamais
cette boule ne roulera, ne se déplacera, ne partira. Dans cette boule
quelque chose d'inouï est inscrit. C'est elle-même qui l'a inscrit; elle
le sait, elle le reconnaît parfaitement. Oui, oui, elle l'a voulu, on ne
lui a pas forcé la main. Après l'avoir inscrit, elle a ri, elle a
chanté, elle a été heureuse. Cependant c'était sa condamnation. Et du
diable! par exemple, si elle sait comment elle a pu faire cela!
Elle fronce les sourcils avec colère, elle secoue la tête. Tout son
cerveau s'ébranle; en un seul point quelque chose reste fixe, et on
dirait que tout pivote autour: la bille.
Alors elle essaie de se réfugier dans son mal même. Elle ferme encore
les yeux; elle se fait douillette; elle pense à mille petits frissons et
à une espèce de volupté de vertige. C'est bien ce qu'elle a toujours
ressenti de ce côté-là: c'est dans le vertige qu'elle a trouvé la raison
de faire ce qu'elle ne comprend pas qu'elle ait fait. Tout d'un coup la
tête vous tourne et on se jette; on pousse un cri. Ah! sacristi! c'est
une drôle de chose tout de même!
Est-ce que c'est de l'amour, cela? Comment voulez-vous demander à une
femme si ce qu'elle éprouve est de l'amour, quand elle se précipite
ainsi du haut du parapet? Est-ce qu'elle sait? Est-ce qu'elle
réfléchit? Est-ce qu'elle étiquette ses sentiments? Plus tard, longtemps
après, elle vous répondra; quand le temps aura passé et aplani le
terrain, quand sa pauvre cervelle ne sera plus exposée à se pencher vers
ces défaillances du sol qui appellent avec une insistance à vous rendre
fou.
Que l'on songe, aussi qu'il est exceptionnel qu'une femme demeure à
penser, envahie par une torpeur étrange, aussi longtemps que le fait
Mme Belvidera, sans qu'un être humain, en passant, vienne s'emparer
de son attention mobile. En vérité, si cela durait un peu plus, elle
finirait peut-être par savoir si elle aime ou n'aime pas son amant!
Dieu merci, voici quelqu'un.
Ah! c'est Solweg.
La jeune fille s'avance dans une gracieuse toilette mauve qui s'allie à
ravir au blond tendre de ses cheveux. Sa taille fine a la souplesse d'un
jonc. La voir marcher vous fait sourire et vous donne frais. Elle est
quelquefois joyeuse comme une enfant; quelqu'un lui a dit un jour
qu'elle était plus jeune que la petite Luisa, son amie. D'autres fois
une grande mélancolie affine toute la chair de son visage et répand une
ombre trop large autour de ses yeux pareils à la goutte d'eau qui
reflète le ciel pur. Mme Belvidera se sent soulevée, attirée vers
elle; n'est-ce pas un secours que la Providence lui envoie? Ah! Dieu!
embrasser cette jeune fille et parler d'enfantillages!
Elle a fait un mouvement vers Solweg; elle a failli lui tendre les
mains. Mais Solweg, en l'apercevant, a pris cette figure froide,
immobile et sans saveur qu'elle lui a déjà remarquée si souvent depuis
le jour du déjeuner à l'Isola Bella. Solweg ne lui parle qu'à l'occasion
de la petite Luisa, qu'elle aime. Dans toute autre circonstance, ce
n'est pas le ciel que reflètent les yeux de cette jeune fille, c'est la
grotte, la maudite «Chambre de Vénus» où une image ineffaçable s'est
fixée sur sa rétine.
Solweg passe et salue simplement Mme Belvidera.
Celle-ci comprend et se rejette sur le dossier de la chaise d'osier.
Elle ne souffrirait pas davantage si on lui avait craché à la figure.
Elle regarde s'éloigner Solweg et elle n'a même pas le droit de lui en
vouloir et de la haïr. C'est elle qui a déposé dans les yeux de cette
jeune fille l'ineffaçable image.
Un mouvement nerveux lui fait froisser la lettre qu'elle tient à la
main. Puis elle répare inconsciemment d'un coup d'ongle les brisures du
papier glacé, et elle lit sous son ongle: «Je viens, je viens, ma femme
bien-aimée...»
--Ah! ma chère belle, que je suis heureuse de vous rencontrer! Venez un
peu que je vous raconte!... vous ne vous imaginez pas quelle affaire!...
C'était Mme de Chandoyseau qui revenait, avec toutes les Anglaises de
l'hôtel, du service protestant auquel elle assistait par galanterie
envers le révérend Lovely qui avait fait aujourd'hui une allocution d'un
caractère si inattendu que tout le monde en était sens dessus dessous.
X
Dompierre venait de prendre ses dispositions pour la réussite de son
projet qui était de passer avec sa maîtresse toute une soirée dans la
solitude d'Isola Madre quand cette île magnifique est débarrassée des
visiteurs. Il aperçut le hall plus garni que de coutume; on semblait y
causer avec animation, mais en chuchotements mystérieux. Mme
Belvidera s'y trouvait et recevait avec une expression de physionomie
très curieuse les confidences de Mme de Chandoyseau. Au moment où il
allait entrer, elle se détacha du groupe et vint de son côté, en ouvrant
son ombrelle, sous le prétexte d'aller sur la route voir arriver la
diligence. Il crut qu'elle était anxieuse de savoir le résultat de ses
combinaisons.
--Tout va bien, lui dit-il, et nous aurons deux barques pour cinq
heures: une pour vous, une pour moi; vous irez directement à l'Isola
Madre, moi à l'Isola Bella, seulement je changerai d'idée à moitié
chemin et vous retrouverai sur les rochers.
Elle ne pouvait s'empêcher de rire.
--Qu'est-ce qu'il y a donc ce matin? lui demanda-t-il; ah! ça, vous
n'écoutez même pas ce que je vous dis!
--Ah! dit-elle, laissez-moi respirer et venez faire un tour sur la
route. Je vous défie de deviner ce qu'il y a!... Donnez-vous votre
langue au chat?
--Parbleu!
Vous avez vu tout ce remue-ménage sous le hall? Eh bien! dans le salon
c'est la même chose, dans les corridors on chuchote avec le même
entrain; par toutes les portes ouvertes j'ai entendu des rires
étouffés...
--Au fait! je vous prie! Qu'est-ce que tout ça signifie?
--Attendez donc! je suis venue vous prévenir afin de vous éviter
précisément de recevoir un choc trop violent, et afin que vous ne soyez
pas étonné si vous apercevez que l'on vous lorgne un peu plus qu'à
l'ordinaire, car l'histoire vous touche... presque, indirectement, mais
presque tout de même...
--Je vous en supplie!...
--Voilà: non, il ne s'agit pas de vous, mais de votre ami le poète
anglais.
--Il a fait quelque extravagance?
--Du tout! du tout! il n'a rien fait. Mais il paraîtrait que l'on sait
de lui une... particularité très curieuse, en même temps qu'édifiante, à
laquelle le révérend Lovely aurait fait allusion, ce matin, au prêche,
dans la petite chapelle, là-bas, vous savez, tout en s'élevant avec
véhémence contre le péché de la chair...
--Oh!
--Vous y êtes?
--Mais c'est moi-même qui, hier au soir, ai eu l'imprudence d'émettre
devant le révérend une simple supposition touchant une... particularité
des moeurs de Lee; une supposition d'ailleurs, plutôt humoristique, une
supposition d'après dîner,... et voilà ce vieux...
--Vous savez que le révérend Lovely est tout spécialement élevé depuis
quelque temps contre le péché de la chair?...
--Je crois bien!
--Alors il a dû être fortement impressionné de cette... abstinence
édifiante, chez «un homme du monde, jeune, riche, presque célèbre,»
etc.; tels sont les termes dont il s'est servi, paraît-il, pour le
qualifier. Il n'a pas résisté au désir de le donner en exemple.
--Mais enfin, il eût bien pu le faire sans le désigner si clairement!
--Peut-être ne l'a-t-il pas désigné si clairement; je n'en sais rien:
vous pensez bien que je n'étais pas au prêche; mais Madame de
Chandoyseau y était...
--Madame de Chandoyseau!
--Elle ne pouvait pas perdre l'occasion d'entendre parler «son petit
Lovely», ainsi qu'elle le nomme familièrement; elle va l'entendre tous
les dimanches et lui fait, je crois, tourner la tête... Enfin, vous
pensez que celle-là a compris à demi-mot et qu'elle était de taille à
mettre les points sur les i, pour les personnes qui n'avaient pas
compris tout à fait.
--Mais tout cela est grotesque, absurde!
--Que voulez-vous y faire?... Pourquoi vous amusez-vous à plaisanter,
vous, le soir après dîner, avec des gens qui n'entendent pas la
plaisanterie?
--Ce n'était pas à proprement parler une plaisanterie; c'était une
opinion personnelle, formulée avec un léger tour paradoxal. D'ailleurs
cela n'entachait nullement la réputation de Lee, et ne pouvait prendre
une teinte ridicule qu'en passant par l'organe de Madame de Chandoyseau.
Eh bien! mais, et la belle passion de Madame de Chandoyseau pour Lee,
comment l'accommoder avec cet entrain à le couvrir de dérision?
--Elle ne l'aime plus, dit-elle; cette... particularité lui répugne.
--Ah! ah! ah! délicieux! Elle n'aimait que le faux-vierge! Elle ne peut
se passionner que pour le cabotinage; la sincérité lui paraît vulgaire!
--Avec ça, c'est un vrai potin dans tout l'hôtel. Votre pauvre ami ne va
pas savoir où se nicher.
--Lee! vous n'y songez pas: il ne s'apercevra de rien.
À peine Gabriel avait-il pénétré dans le hall, que Mme de Chandoyseau
se précipitait à son encontre:
--Mais, enfin, vous, monsieur Dompierre, vous devez savoir le fin du fin
de ces histoires-là!... Dites-nous ce qu'il y a de vrai; nous sommes
anxieuses, nous palpitons!...
--Madame, dit-il, en passant en coup de vent, j'ignore absolument ce
dont vous voulez parler. Excusez-moi: mon ami Lee m'a prié de l'aller
prendre à l'heure du lunch...
Il trouva Lee dans sa chambre, fort éloigné de croire que tout l'hôtel
était occupé de lui. Il se garda bien de l'en avertir, et le poète lui
parla aussitôt d'un problème d'esthétique fort intéressant et dont
traitaient plusieurs journaux d'art, à l'occasion du différend qui avait
appelé le peintre Antonius Plaisant à Venise. Le sujet les échauffa
tellement l'un et l'autre qu'ils furent en retard pour le lunch. Il en
résulta qu'ils eurent, Lee et lui, des physionomies si naturelles en se
mettant à table, que la clientèle de Mme de Chandoyseau exerça sa
malignité en pure perte. Lee continua à manger posément, avec appétit;
et il parlait avec ce calme et cette heureuse abondance que lui
communiquait toujours un sujet pris à coeur.
Il s'agissait du rôle prépondérant ou non de la suggestion dans les
arts. Il soutenait contre les objections de son ami, qu'en plastique,
comme en littérature, l'idée suggérée était essentielle et suffisante à
constituer l'oeuvre d'art, fût-elle exprimée par une image imparfaite
ou un pauvre style. Matière à controverses éternelles.
Malgré tout, Gabriel se laissait gagner lui-même par l'intérêt médiocre
qui agitait autour de lui les cervelles, et dont il avait lui-même
fourni innocemment le thème. Les manières de Lee l'intriguaient; sa vie
mystérieuse ne pouvait le laisser indifférent, et les contradictions
qu'il affectait dans ses appréciations de la femme, le rendaient, tout
comme Mme de Chandoyseau, il faut l'avouer, «anxieux et palpitant» de
déchiffrer l'énigme.
Il s'avisa que leur thème même du rôle de la suggestion pourrait les
conduire à un chapitre moins abstrait que celui de l'art pur, et, sous
l'influence amollissante de l'après-midi, tout en prenant le café à
l'ombre tournante du bâtiment de l'hôtel, Lee descendit facilement, à
l'instigation de son compagnon, à parler de la femme:
--J'ai plus de raisons de l'admirer que vous, dit-il, puisque j'admets
la valeur propre de la suggestion, c'est-à-dire de l'impression, de
l'image ou de l'idée suggérée, tandis que vous ne concédez de qualité
véritable qu'à l'objet offrant, en soi-même, l'apparence d'une
perfection. La femme est essentiellement imparfaite, au moral comme au
physique, ainsi que je vous le disais hier soir, tandis qu'elle est
éminemment suggestive de nos impressions les plus savoureuses, de nos
plus harmonieuses pensées, de nos représentations imaginaires les plus
parfaites. Sa vue donne l'idée du bien comme du beau. Elle est
exactement équivalente à ce tableau d'exécution fautive qui divise en ce
moment nos maîtres peintres à Venise, et qui a cependant tant de sens et
donne l'idée d'une si touchante beauté qu'il a rallié tous les
sentiments populaires et ceux d'un très grand nombre d'artistes...
--Pardon! la femme est quelquefois un chef-d'oeuvre accompli...
--Taisez-vous donc! vous parlez avec des yeux d'amoureux, c'est à ne pas
s'y méprendre. Je vous vois nettement regarder en ce moment l'image
physique et morale que votre amour vous crée de toutes pièces, mais qui
ne correspond pas, qui ne peut pas correspondre à la réalité.
Pardonnez-moi si je vous blesse...
--Faites donc, je vous en prie.
--Notez que vous avez cent fois raison de juger ainsi. Mais je vous
ferai remarquer en même temps l'opposition inattendue qu'il y a entre un
statisticien et un poète, dans leur façon d'envisager la réalité du
monde. C'est vous, statisticien, qui transposez l'objet réel en
obéissant instinctivement à l'ordre admirable et généreux de la nature;
et c'est moi, le poète, qui, sorti de l'obéissance aux lois naturelles
par l'abus de la réflexion et l'usage de la transposition artificielle,
ne puis plus idéaliser spontanément l'objet, et n'y réussis qu'après un
effort qui m'entraîne, par la force de l'élan, à la généralisation, à la
transposition idéale, dans laquelle l'objet en question a perdu à peu
près tous ses traits caractéristiques.
Je m'explique: je ne reçois pas au contact d'une femme ce coup de folie
qui fait d'elle à vos yeux un objet de volupté, un objet à part de tous
les autres, presque à part du jugement. Je ne peux pas perdre la tête!
Comprenez-vous ce singulier genre d'infirmité? Je juge et apprécie sans
répit: dès lors il n'y a jamais de quoi s'enflammer, et je ne pourrais
goûter de plaisir que par le secours d'une hallucination volontaire
représentant une idéale image, laquelle voilerait complètement la
personne enclose en mes bras. Telle est l'idéalisation artificielle,
qui est mon lot; son désavantage est d'être consciente, de me laisser
toujours très nettement apercevoir la nécessité de son emploi, par
conséquent de m'imposer le sentiment de l'insuffisance de la femme telle
qu'elle est, ce qui me rend mysogine en un sens, et d'autre part de me
forcer à l'idéalisation à outrance, ce qui me permet de passer pour un
poète de l'amour...
--Alors que vous ne pouvez pas l'éprouver!...
--Non! dit-il, je ne puis pas l'éprouver.
--En êtes-vous bien sûr?
--Je n'ai jamais pu l'éprouver.
En ce moment, sa figure prit une expression qui contrastait si
violemment avec son ordinaire impassibilité, que Gabriel ne put retenir
un mouvement de surprise. Son masque glabre, à la fois très osseux et
charnu, accusa des traits qui n'étaient que ses traits habituels, bien
entendu, mais qui se soulignaient, s'accentuaient, comme si, sur les
lignes d'un visage dessiné au crayon, quelqu'un passait rapidement un
épais tracé à l'encre noire. Une profonde douleur secrète semblait lui
labourer toute la chair, rétractant, tout à coup ce qu'il y avait
d'élément jeune en sa physionomie, n'y laissant émerger que les saillies
du squelette et le feu très ardent, mais étonnant, presque inhumain du
regard. C'était si tragique et si clair, que celui qui en était témoin
en frissonna. Il n'osa l'interroger davantage. Lee restait là, sur le
dernier mot qu'il avait prononcé, muet comme une statue, mais livrant
malgré lui le secret de sa grande douleur. Elle le rongeait évidemment,
mais il la savourait encore; il la magnifiait en lui-même: il savait que
le seul palliatif pour un être de son espèce, était de s'enorgueillir de
son mal. Son mal même, il l'idéalisait à outrance... Son mal était de ne
pouvoir pas aimer.
Il payait la rançon de l'idéalisme; sa nature d'homme se révoltait par
moments contre l'orgueil de son esprit: l'une presque étouffée, se
soulevait désespérément dans un effort dernier; l'autre, implanté en
maître, la piétinait et la refoulait sans merci.
Généraliser, idéaliser; ne concevoir que l'essence et le type, le divin,
la Beauté: besogne admirable qui place assurément certains créateurs au
rang de demi-dieux. On oublie ordinairement que ces facultés héroïques
ne se développent qu'au détriment des instincts fondamentaux, les plus
simples de la nature humaine, lesquels ne se laissent arracher qu'au
prix d'une espèce de martyre.
L'être réel et particulier: l'homme, la femme, n'existait plus pour Lee
qu'en tant qu'intime et misérable cellule de l'être synthétique et
superbe qu'il lui fallait imaginer, et dont la seule représentation
hantait les désirs de sa chair et se prêtait volontiers aux vastes élans
de son affectivité. Cependant sa nature d'homme, sur quoi s'étayent en
définitive tous nos plus célestes échafaudages, se mourait faute de
cette misère: aimer une femme!
L'ombre s'allongeait autour d'eux; les hôtes des îles Borromées se
faisaient plus nombreux autour des petites tables, et le jeu des
cuillers contre la glace fondante et les parois des verres leur
redonnait son habituelle musique argentine. Mme Belvidera s'assit non
loin d'eux avec la petite Luisa, et fit comprendre d'un léger signe à
son amant, qu'elle avait tout préparé pour leur fuite de cinq heures.
Lee s'était levé et éloigné aussitôt, sans ajouter une parole à l'aveu
bref qui lui était échappé. Il se dirigea du côté du lac, et, ayant
repris son flegme, il alluma un cigare.
Toutes les personnes présentes le regardèrent descendre vers les
jardins. La plupart inclinaient la tête un peu sur l'épaule. Dompierre
se souvint d'avoir un jour vu Mme de Chandoyseau et sa suite
l'admirer ainsi de loin, pour rien, parce qu'il était étrange,
simplement. Aujourd'hui que son étrangeté prenait de la précision dans
ces cervelles de moineaux, on se moquait de lui. «Il est vierge!» telle
était la phrase creuse que prononçaient toutes les bouches. L'était-il
dans le sens vulgaire où ces personnes l'entendaient? La question
importait assez peu, depuis qu'était connue la triste virginité morale
dont lui-même essayait de se faire gloire et dont il était accablé.
Le jeune homme resta un assez long temps, volontairement isolé, dans la
torpeur de la chaude après-midi. Comme chaque jour, quelques notes de
piano tintaient, sous les doigts moites d'une femme, interrompues
infailliblement par la prompte fatigue de ces heures lourdes. Le tonneau
d'arrosage, dans les allées de gravier, promenait son ondée quotidienne.
Gabriel regardait de loin la jeune femme qui se préparait pour lui à la
plus voluptueuse des soirées, et chacun des mouvements de sa nuque ou de
ses mains lui faisait frémir toute la chair.
Où donc allait le pauvre Lee, à cette heure délicieuse et terrible?
Partait-il déjà pour une de ses promenades solitaires où, dans la
compagnie de son vieux batelier muet, il s'acharnait, jusqu'au coeur de
la nuit, à tirer de la puissance de son rêve l'équivalent du simple
plaisir humain qui lui était interdit? Ou bien, qui sait? peut-être
cherchait-il l'amour? Peut-être épuisait-il son désespoir d'aimer, le
long de ces belles rives peuplées de créatures si diverses? Allait-il à
Baveno, à Pallanza, ou simplement le long des petites maisons des
pêcheurs, en quête d'un regard capable de lui fournir ce coup de folie,
cette idéalisation élémentaire à quoi nous devons le désir, le désir
première fonction de la vie, et à défaut duquel nous prenons cet aspect
de mort qui avait paru si effrayant, une minute, sur le visage de
l'idéaliste?
L'heure approchant, Gabriel vint se joindre au groupe dont faisait
partie Mme Belvidera. Il voulait faciliter son départ, auquel toutes
sortes d'obstacles pouvaient vraisemblablement s'opposer, et dont le
moindre, à sa prévision, n'était pas celui de laisser sa petite fille.
Cette enfant méritait toute l'adoration dont elle était l'objet. Elle
avait une intelligence précoce qui ne nuisait pas, ce qui est rare, à la
grâce tout ingénue de ses manières. Elle était d'une tendresse excessive
et ressemblait physiquement à sa mère, avec un penchant méditatif, une
attitude réfléchie, qui donnait au velours sombre de ses yeux un dessous
profond que sa mère n'avait pas.
--Alors tu seras sage, Luisa; et que feras-tu si maman rentre tard?
--Je penserai à toi.
--Mais non! mais non! il ne faut pas tout le temps penser à moi. Tu
joueras, et tu iras te coucher.
--Je jouerai si tu veux, mais ça ne m'amusera pas.
--Pourquoi?
--Parce que je n'aime pas quand tu n'es pas là!
--Voyez-vous ça!
--C'est comme ça.
--Luisa! on ne parle pas ainsi à sa maman: on fait ce que l'on vous
commande et on se tait.
--Je ferai, maman, tout ce que tu commanderas.
Et elle reprenait avec un petit air entendu et résigné un travail à
l'aiguille dont elle s'acquittait à l'émerveillement de ces dames. Après
un silence:
--Et s'il m'arrivait malheur pendant que tu ne seras pas là, maman?
comme ça il n'y aurait pas moyen de te prévenir? Il n'y a pas de
télégraphe où tu vas?
--Voyez-vous, la petite coquine, dit madame Belvidera; elle veut savoir
où je vais!... Mesdames, avez-vous vu une petite curieuse comparable à
cette demoiselle?
--Mais c'est très délicat, c'est très gentil de sa part, dit Solweg. Il
ne faut pas lui en tenir rigueur!...
--Tu sais bien, Luisa, que je vais voir Madame X... qui est en ce moment
à Pallanza.
--Maman, tu ne me l'avais pas dit!
--Mademoiselle ma fille, je vous en demande pardon; dorénavant, je ne
ferai rien sans vous prévenir!
Et après un silence, la petite reprenait avec une insistance très
habile:
--Ça fait donc, maman, que s'il m'arrivait malheur, chez mad....
--Ah! ça! mais tu es assommante avec ton malheur! En voilà des idées!
Quel malheur veux-tu qu'il t'arrive? Et puis tout cela c'est de
l'entêtement! mademoiselle n'est pas contente parce que je ne l'emmène
pas, voilà! Tu sais bien que je ne veux pas que tu reviennes tard, en
bateau.... Enfin, assez, n'est-ce pas?
C'était la première fois que Gabriel la voyait parler un peu durement à
Luisa. Il partageait toute la souffrance qu'elle en devait ressentir et
l'aimait de faire cela à cause de lui. Mais il craignait la crise que
cette contrainte pouvait amener et la réaction possible, l'abandon
soudain du projet. Il fallait ruser avec une ténacité très dure contre
l'extrême finesse de la fillette. La mère l'aimait à la folie, et il ne
pouvait s'empêcher d'admirer et d'aimer cette enfant trop gracieuse et
trop intelligente qui guerroyait contre lui avec des roueries de
diplomate.
La petite avait renfoncé quelque temps une larme; puis, voyant qu'elle
ne pouvait la contenir, elle s'était levée précipitamment, et était
allée se jeter sur les genoux de Solweg, pour qui elle éprouvait une
grande amitié.
Était-ce un élan naturel ou une dernière ruse, la plus forte,
assurément: l'emploi de la provocation à la jalousie pour attendrir sa
mère? L'effet fut infaillible. À peine l'enfant recevait-elle les
caresses de Solweg que Mme Belvidera allait la prendre dans les bras
de la jeune fille, la couvrait de baisers, et fondant elle-même en
larmes, tout à coup, entraînait sa fille à l'intérieur de l'hôtel.
--Et vous, monsieur Dompierre, dit à brûle-pourpoint Mme de
Chandoyseau, vous ne faites pas de promenade aujourd'hui?
--Mon Dieu! madame, j'ai un assez grand mal de tête, et je
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