Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
by Paul P. de La Gironière · French · Gutenberg #21804 · 803,403 chars · public domain (US)
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Title: Aventures d'un Gentilhomme Breton aux îles Philippines
Author: Paul P. de La Gironière
Release date: June 11, 2007 [eBook #21804]
Language: French
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Credits: Produced by Jeroen Hellingman and the Online Distributed
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AVENTURES
D'UN
GENTILHOMME BRETON
AUX ILES PHILIPPINES
Avec un aperçu sur la géologie et la nature du sol de ces îles, sur
ses habitants; sur le règne minéral, le règne végétal et le règne
animal; sur l'agriculture, l'industrie et le commerce de cet archipel;
Par P. de la Gironière
Illustrations d'après documents et croquis originaux
Par Henri Valentin (des Vosges)
Paris au comptoir des Imprimeurs-Unis, Lacroix-Comon Quai Malaquais,
15 et chez L'auteur, 85, Rue de la Victoire
1855
L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de
reproduction à l'étranger.
A MADAME
ANNA BOURGEREL, NÉE DE MALVILAIN.
Je te dédie mes souvenirs, chère nièce. Qui, plus que toi, a des
droits à mon amitié et à ma reconnaissance! Tu entoures mes chers
enfants de toute la sollicitude d'une mère, et remplaces dignement
celle que le sort funeste leur a enlevée dès leur bas âge.
L'hommage de ce livre est sans doute un bien faible témoignage de
ma gratitude; mais j'espère qu'il sera pour ces chers enfants un
souvenir. Il leur rappellera toujours que pour eux tu as fait autant
qu'eût pu faire la meilleure et la plus tendre des mères.
Ton oncle et ami,
P. de la Gironière.
INTRODUCTION.
Au récit de quelques aventures qui m'étaient arrivées dans mes longs
voyages, plusieurs de mes amis m'avaient souvent engagé à en publier
la relation peut-être intéressante.
Rien ne vous sera plus facile, me disaient-ils, puisque vous avez
toujours tenu un journal depuis votre départ de France.
Cependant j'hésitais à suivre leurs conseils et à céder à leurs
instances, lorsqu'un jour je fus surpris de lire mon nom dans un des
feuilletons du _Constitutionnel_.
M. Alexandre Dumas publiait, sous le titre de _Mille-et-un Fantômes_,
un _roman_ dans lequel un des principaux personnages, en voyageant aux
îles Philippines, m'aurait connu lorsque j'habitais, à _Jala-Jala_,
la colonie que j'y ai fondée.
Je dus croire que le spirituel romancier m'avait rangé dans la
catégorie de ses _Mille-et-un Fantômes_; et, pour prouver au public
que j'existe bien réellement, je me suis décidé à prendre la plume,
pensant que des faits de la plus exacte vérité qui pourraient être
attestés par quelques centaines de personnes présenteraient quelque
intérêt, et seraient lus sans trop d'ennui par celui surtout qui
désirera connaître les usages des peuplades sauvages parmi lesquelles
j'ai séjourné.
NOTE DE L'ÉDITEUR.
Nous croyons devoir faire précéder ce volume d'un article inséré
dans un journal américain, article signé par M. G.-R. Russel, qui
a longtemps été témoin de la vie de M. de la Gironière aux îles
Philippines.
Les Iles Philippines, Par M. de la Gironière.
A L'ÉDITEUR DE LA TRADUCTION.
Votre journal de lundi dernier contient une notice sur un ouvrage
intitulé _Vingt années aux Philippines_, traduit du français, et qui
a été dernièrement publié par MM. Hasper et frères.
L'auteur, M. de la Gironière, m'a envoyé le volume français avec une
lettre lorsque son livre a paru. La lettre me fit un vif plaisir,
non-seulement parce qu'elle venait de lui, mais à cause d'une foule
de souvenirs qui se sont représentés à mon esprit, souvenirs bien
doux et bien agréables d'années passées.
Le livre de M. de la Gironière a été bien accueilli en Angleterre,
et je crois qu'il a été en partie publié dans l'_Evening Post_
de New-York. Bien des personnes qui l'ont lu m'ont demandé avec
intérêt des renseignements sur les incidents racontés par M. de la
Gironière. Je considère qu'il est de mon devoir et de toute justice
de vous offrir mon témoignage et de dire quelques mots en faveur d'un
vieil et estimable ami...
A l'époque dont parle M. de la Gironière, j'habitais les îles
Philippines: il était déjà ancien colon à _Jala-Jala_. Quand j'arrivai
à Manille, sa maison devint la mienne; pendant plusieurs années je me
suis toujours empressé d'aller passer mes moments de loisir dans cette
belle et sauvage habitation. Son hospitalité était bien plus grande
qu'il ne le dit. Toutes les personnes qui sont allées a _Jala-Jala_,
et elles étaient nombreuses, ont été accueillies avec une rare bonté,
non-seulement par M. de la Gironière, mais aussi par sa femme, qui
était la meilleure des femmes, et par son frère, autre lui-même. Je
les ai connus, et je les ai beaucoup aimés. Comme personne n'a été
mieux placé que moi pour juger leurs rapports de famille, on peut me
consulter sur n'importe quel point qui pourrait nuire à la véracité
de Don Pablo, ainsi qu'il était nommé.
En lisant ses aventures, bien des personnes pourraient avoir des doutes
sur la véracité des incidents, ou supposer qu'il y a de l'exagération
ou de la fiction; on pourrait croire qu'un homme qui parle avec tant
de sans-gêne est pétri d'amour-propre, défaut qui transforme souvent
des événements ordinaires en périls et dangers imaginaires. Si M. de
la Gironière eût été pour moi un étranger, j'avoue que j'aurais
eu des doutes: la lecture de son livre m'eût peut-être laissé une
impression d'incrédulité; mais, connaissant son caractère et sa
position et ce dont il est capable, je suis prêt à constater les
événements. Je suis sûr qu'il donne une histoire fidèle de sa vie à
Luçon; même personnellement je puis dire plusieurs choses qui me sont
connues. Tout ce qu'il a raconté des moeurs des habitants est peint
avec vérité et précision. Ces détails m'ont fait une impression bien
vive, à cause du souvenir de mes jours passés au milieu des montagnes
et des broussailles de _Jala-Jala_.
Don Pablo était un homme remarquable dans cette petite principauté. On
dit que la monarchie pure serait la perfection d'un gouvernement, si
l'on était sûr que les rois sont les plus intelligents et les plus
sages; les sujets placés sous la domination de M. de la Gironière
avaient raison d'être satisfaits de son pouvoir despotique, qu'il
eut le bon sens d'exercer avec une bienveillance et une justice
qui lui attiraient le respect et la confiance d'un peuple qui sait
distinguer le mal du bien, et qui craignait plus les reproches que
les punitions. Il exerçait un pouvoir qui lui était indispensable
pour vivre parmi ces hommes à demi barbares; il était très-courageux,
toujours prêt à braver le danger. Son courage n'était pas bouillant,
mais calme. Il ne perdait jamais ce calme ni son sang-froid, même
en face de la mort... Il ne parle pas assez de ses mérites, mais
il parle souvent de son courage, croyant que tout autre en ferait
autant. Les environs de sa demeure étaient peuplés par les hommes les
plus féroces, et il s'en inquiétait peu. Quand ils devaient l'attaquer,
il allait à leur rencontre, et même dans leurs repaires. Pourtant sa
maison ne fut jamais envahie pendant son séjour par les brigands. On
le connaissait et l'estimait trop bien pour l'attaquer: mais à peine
l'eut-il quittée, que son successeur fut attaqué et pillé. Malgré son
grand courage, il était modeste; il avait des manières distinguées et
très-bienveillantes; il était bon pour tous ceux qui l'entouraient,
et les Indiens qui dépendaient de lui lui étaient très-attachés. Son
départ fut un triste jour pour eux.
Dans sa manière de vivre il y avait un charme inouï. On ne peut
comprendre comment il a pu quitter un pays où il était libre de ses
actions, pour revenir au milieu de la société. Il avait vaincu ce
désert et ses sauvages habitants. Quand il a jeté un dernier regard
sur le bien-être et les riches cultures qu'il avait créées autour de
lui à _Jala-Jala_, son coeur a dû faiblir. Mais hélas! il était seul,
rien ne lui restait de ce qui lui était cher; tous ceux qui l'avaient
soutenu au milieu de ses rudes travaux n'étaient plus. Son frère, qu'il
aimait tant, succomba le premier; ensuite sa femme et son enfant! Il ne
pouvait rester au milieu d'objets qui à chaque instant lui rappelaient
tant de douleur. La description des événements extraordinaires de
sa vie dans un pays si peu connu et en même temps si ravissant est
exacte; et, en attestant que ce sont des faits réels et non des fables,
je ne fais que rendre hommage à un digne ami.
G.-R. Russel.
Juin 1854.
Jamaïca-Plaine, près Boston (États-Unis).
CHAPITRE PREMIER.
Naissance de l'auteur.--Premier départ pour l'Inde.--Deuxième,
troisième et quatrième voyage.
Mon père, né à Nantes d'une maison noble, était capitaine dans le
régiment d'Auvergne. La révolution lui fit perdre son grade et sa
fortune; il ne lui resta pour toute ressource que _la Planche_, petite
propriété appartenant à ma mère, et située à deux lieues de Nantes,
dans la commune de Vertoux.
Au commencement de l'empire il voulut reprendre du service; mais,
à cette époque, son nom et ses sentiments étaient un obstacle, et il
échoua dans toutes les tentatives qu'il fit pour obtenir le simple
grade de lieutenant.
Sans ressources et presque sans moyens d'existence, il se retira à
_la Planche_ avec toute sa famille.
Il y vécut quelques années, dans les ennuis et les chagrins que lui
causaient le passage subit de l'opulence à la gêne et l'impossibilité
de pourvoir à tous les besoins de sa nombreuse famille. Une maladie
de courte durée termina sa triste existence, et ses restes mortels
furent déposés dans le cimetière de Vertoux.
Ma mère, modèle de courage et de dévouement, resta veuve avec six
enfants, deux filles et quatre garçons; elle continua à habiter la
campagne, et nous donna elle-même les premiers éléments d'instruction.
La vie libre des champs, les exercices violents auxquels nous nous
livrions, mes frères aînés et moi, contribuèrent à m'endurcir le
corps, et à me rendre capable de résister à toute espèce de fatigues
et de privations.
Cette vie de campagne, de liberté, et je puis dire de bonheur, pendant
mes jeunes années, passa bien vite; et bientôt arriva l'époque où les
besoins de mon éducation m'obligèrent à aller tous les jours étudier
dans un collége de Nantes: c'étaient quatre lieues que j'avais à
faire journellement.
Mais ces quatre lieues je les faisais gaiement, et le soir, quand je
rentrais à la maison, j'y retrouvais les caresses de notre bonne mère
et les petits soins de deux soeurs, que j'aimais tendrement.
On me destina à la médecine.
J'étudiai quelques années à l'Hôtel-Dieu de Nantes, et je fus
reçu chirurgien de marine à un âge où un jeune homme est encore
ordinairement renfermé entre les quatre murs d'un collége pour y
terminer ses études.
Il serait difficile de se faire une idée de ma joie lorsque je me
vis possesseur de mon diplôme de chirurgien.
Dès lors je me considérai comme un être important qui allait tenir sa
place parmi des hommes raisonnables et laborieux; et ce qui peut-être
me rendait encore plus joyeux, c'est que je pourrais alors pourvoir
à mon existence et venir en aide à ma mère et à mes soeurs.
J'étais aussi travaillé par la maladie de la locomotion et le désir
de voir des contrées lointaines et un nouveau monde.
Vingt-quatre heures après ma nomination de chirurgien, j'allai
offrir mes services à un armateur qui expédiait un navire aux
Grandes-Indes. Nous tombâmes bientôt d'accord sur les conditions. Pour
quarante francs par mois, je m'engageai à faire le voyage.
_La Victorine_, joli trois-mâts, était prête à mettre à la voile pour
les îles Maurice et Bourbon.
J'eus bientôt fait mes préparatifs de voyage; mais il n'en fut pas
de même de mes adieux.
Ce premier départ de la terre natale, cette première séparation
d'une mère chérie, de frères et de soeurs que j'aimais avec toute la
force de mon jeune coeur, me firent éprouver toutes les angoisses et
l'agitation que ressent celui qui sort de l'atmosphère d'affection
et de tendresse où se sont écoulées ses premières années.
Les dangers d'une longue navigation et toutes les privations que
j'allais supporter ne me préoccupaient pas.
J'étais entièrement absorbé par la pensée de mes parents: une
année s'écoulerait sans les voir, et peut-être sans avoir de leurs
nouvelles! Une année, pour moi qui à peine entrais dans la vie, me
paraissait un siècle. Que de malheurs et que d'accidents pouvaient
arriver dans ma nombreuse famille pendant ce long laps de temps! La
crainte de ne pas les retrouver tous à mon retour bouleversait mon
être; et j'avoue qu'il me fallut plus que du courage pour comprimer
ma douleur, dévorer mes larmes, et, le coeur tout gonflé d'angoisses,
de craintes et d'espérances, m'arracher des bras de ma mère et de
mes soeurs.
Le lendemain de mes tristes adieux, _la Victorine_ m'emportait vers
un autre hémisphère.
J'avais cependant un grand motif de consolation: mon jeune frère
Prudent était embarqué avec moi. Il était déjà fait à la mer. Dès sa
tendre enfance il avait navigué sur nos vaisseaux de guerre.
Appuyé sur les bords du navire, les yeux fixés sur cette terre qui
renfermait toutes mes affections, je conservai la même attitude
jusqu'au moment où, comme un gros nuage poussé par la bourrasque,
elle disparut à l'horizon.
La mer était houleuse; de grosses lames ballottaient _la Victorine_
comme un simple esquif.
Ce mouvement que j'éprouvais pour la première fois me produisit bien
vite les symptômes avant-coureurs du mal de mer. Je commençais déjà à
éprouver de véritables souffrances, lorsque le lieutenant du navire,
homme d'un caractère facétieux, m'adressa la parole:
«Docteur, me dit-il, vous commencez à pâlir; dans quelques minutes
vous donnerez à manger aux poissons. Mais que faites-vous donc de
votre science et de votre pharmacie? C'est pourtant le moment d'en
user. Vous autres, savants docteurs, vous ne comprenez rien au mal de
mer. Ce n'est pas comme nous, vieux marins, qui avons l'expérience. Si
je voulais, pourvu que vous eussiez un peu de courage, sans aucun
médicament, dans deux ou trois heures, je pourrais vous guérir.»
Je ne me doutais pas du plaisir que prennent les vieux marins à
faire de mauvaises plaisanteries à ceux qui, pour la première fois,
mettent le pied sur un navire. Je lui répondis naïvement:
«Lieutenant, si vous avez un pareil moyen, si vous possédez un tel
secret, donnez-le-moi bien vite: je vous promets que le courage ne
me manquera pas pour le mettre à exécution.»
«Il s'agit, dit-il, de bien peu de chose; seulement d'une petite
promenade aérienne. Prenez les enfléchures du grand mât _sous le vent_,
et montez jusqu'aux barres de perroquet; restez-y pendant deux ou
trois heures, si vous n'avez pas peur; et lorsque vous descendrez
vous serez entièrement aguerri, et complétement délivré du mal de mer.»
Je ne comprenais pas pourquoi il fallait monter plutôt _sous le
vent_; mais le malicieux lieutenant savait bien, lui, que j'aurais
eu beaucoup plus de difficultés que si j'étais monté au vent. Je le
remerciai cependant d'avoir bien voulu me donner son secret, et je
commençai mon ascension.
Je n'étais pas encore rendu à la grande hune, que deux matelots,
beaucoup plus lestes que moi, me saisirent chacun par un bras, et
m'amarrèrent dans les enfléchures. Je leur demandai si leur intention
était de m'empêcher de me guérir du mal de mer.
«Non sûrement, me dirent-ils; mais toute personne qui monte pour la
première fois au mât doit payer son tribut; et si vous nous promettez
de nous donner un pourboire, nous vous laisserons librement continuer
votre promenade.»
J'avais trop grande hâte de me guérir pour les refuser; et, après
leur avoir donné ma parole que leur pourboire ne serait pas moindre
d'une pièce de cinq francs, ils me laissèrent en liberté.
Malgré tout le danger que court celui qui se livre pour la première
fois, par un gros temps, à un pareil exercice, j'arrivai aux barres
de perroquet, et je m'y cramponnai le mieux qu'il me fut possible.
Si les premiers balancements de _la Victorine_ avaient produit sur moi
ce malaise précurseur du mal de mer, ceux, dix fois plus forts, que
j'éprouvais en haut du mât m'eurent bientôt rendu tout à fait malade,
et à tel point, que je ne conçois pas que j'eusse le courage de passer
trois mortelles heures dans des angoisses et une agonie continuelles.
Mais j'étais de si bonne foi, j'avais tellement peur que par lâcheté
l'expérience que je faisais ne manquât son effet, que ce ne fut
qu'après trois heures que, le corps brisé, l'estomac complétement vide,
et le coeur toujours sur les lèvres, je descendis.
Je n'en pouvais plus, et j'allai me coucher. La position horizontale,
le mouvement du navire, qui n'était plus à comparer à celui que
je venais d'éprouver, me remirent un peu; je m'endormis, et ne me
réveillai que le lendemain, tourmenté par un dévorant appétit. Un
copieux déjeuner me restaura complétement.
Depuis lors, dans tous mes voyages, jamais je n'ai ressenti le mal
de mer. Dois-je ce bienfait à mes trois heures passées sur les barres
de perroquet? Cela peut être; en tous cas, je ne voudrais conseiller
à personne d'en faire l'expérience.
La première terre que nous découvrîmes fut, sur la côte d'Afrique, les
îles Canaries. Nous vîmes au-dessus des nuages le pic de Ténériffe,
et passâmes si près de l'île de Feu, que pendant quelque temps nous
nous trouvâmes dans une atmosphère aussi parfumée qu'elle pourrait
l'être au milieu d'un bois d'orangers en fleurs.
Tout l'équipage était en parfaite santé. Nous jouissions d'un temps
et d'un climat superbes: chacun de nous s'était créé des occupations,
et, malgré la monotonie qui règne toujours à bord d'un navire en
pleine mer, les journées s'écoulaient rapidement.
Une seule chose me tourmentait, c'était mon frère. Son modeste grade
de pilotin l'obligeait d'exécuter des travaux pénibles et souvent
dangereux. J'aurais voulu les partager avec lui, si le capitaine me
l'eût permis; mais à bord d'un navire la discipline exige que chacun
garde son rang et sa position.
Mon frère, d'un caractère gai, courageux, et d'une capacité au-dessus
de son âge, avait un si grand désir de devenir un bon marin, que rien
ne lui coûtait pour atteindre ce but.
Nous arrivâmes au passage de l'équateur. La cérémonie du baptême, qui
a été décrite trop souvent pour en ennuyer mes lecteurs, se célébra à
bord de _la Victorine_ avec toute la pompe possible. Le _bonhomme la
Ligne_, en grand costume, nous fit sa visite. Chaque néophyte reçut
le baptême, et prononça le serment exigé par les marins liés _par la
foi conjugale_.
Nous passâmes, trop rapidement pour que je m'y arrête, _l'île de
l'Ascension_ et _le cap de Bonne-Espérance_, si connus.
_La Victorine_, après un voyage heureux, mouilla dans le Port-Louis.
Le lendemain, je descendis à terre: j'avais hâte de parcourir une ville
située à trois mille lieues de ma patrie, et qui, selon l'idée que
je m'étais formée, devait entièrement différer de nos cités d'Europe.
Je fus, je l'avoue, bien désappointé.
Le Port-Louis, capitale de l'île Maurice, me fit l'effet d'une de
nos villes de France; j'y retrouvai à peu près les mêmes costumes,
les mêmes usages, les mêmes hommes, à cela près de quelques nègres
esclaves qui singeaient les blancs, et de quelques métisses qui
jouaient les grandes dames.
On y donnait des bals, on y jouait l'opéra, et l'on s'y battait en
duel comme à Paris, et peut-être plus qu'à Paris.
Les hautes montagnes de _Piterbott_, _le Pouce_, et les fruits,
étaient seuls différents; on y mangeait cependant des pêches qui,
pour le goût, ne différaient en rien de celles d'Europe.
Après six mois passés à Maurice et à Bourbon, _la Victorine_ remit
à la voile.
Trois mois après, elle rentrait dans le golfe de Gascogne, et bientôt
nous découvrîmes la terre de France, où j'allais enfin retrouver les
personnes dont je m'étais séparé si péniblement.
Là, si mon départ m'avait fait éprouver les sensations douloureuses
que j'ai si faiblement décrites, mon arrivée m'en fit supporter
sans doute une de moins longue durée, mais peut-être plus cruelle et
plus poignante.
Nous approchions à vue d'oeil de notre destination, et dans quelques
heures nous allions être au port. Mais avec quelle lenteur marchait
_la Victorine_! Que les minutes me paraissaient longues! J'étais
agité par une impatience, par un mouvement fébrile indéfinissable,
et surexcité sans doute par les mortelles inquiétudes où je me
trouvais. Pendant mon séjour à Maurice, je n'avais reçu qu'une seule
fois des nouvelles de ma famille. Depuis lors, six mois s'étaient
écoulés: trouverai je tout le monde à mon arrivée, ou n'aurai-je
point à déplorer d'affreux malheurs? Telles étaient mes pensées,
tels étaient mes tourments, lorsque _la Victorine_ laissa tomber
l'ancre dans le port de Saint-Nazaire, à l'entrée de la Loire.
Là, dans une agitation toujours croissante, il me fallut attendre la
visite de la douane et rester en proie à mes mortelles inquiétudes,
perdre toute une nuit qui fut employée à remonter le fleuve jusqu'à
Nantes, où enfin je débarquai.
J'aurais voulu courir, voler chez un parent dont la demeure était la
plus rapprochée du lieu de mon débarquement; mais je tremblais comme la
feuille, et mon agitation était si grande, que mes jambes, si agiles
à cette époque, me refusaient le service; je marchais en chancelant,
et la tête me tournait comme si j'avais été ivre. Sur ma route,
je rencontrai un de mes oncles. Je me précipitai dans ses bras sans
pouvoir prononcer un seul mot; puis, tout à coup je m'en éloignai de
quelques pas et le regardai fixement pour examiner sa physionomie, car
je n'osais pas l'interroger. Il me comprit, et en souriant il me dit:
«Tout le monde t'attend avec impatience.»
Jamais de plus douces paroles n'avaient résonné à mes oreilles, et
il s'opéra en moi un changement subit. Mes jambes avaient recouvré
leur force et leur agilité, ma tête ne tournait plus.
Un instant après, j'embrassais ma bonne mère et mes soeurs. Mes
deux frères aînés étaient absents. Henri était à quelques lieues de
Nantes, dans une petite ville de Bretagne; et Robert s'était établi
à Porto-Rico, où il exerçait la médecine.
Je n'ai point voulu fatiguer mon lecteur par la narration de tout ce
qui me fut particulier pendant un séjour de six mois aux îles Maurice
et Bourbon, et donner des détails sur des pays trop connus et trop
souvent décrits par tous nos voyageurs.
Maintenant j'indiquerai très-sommairement les deux autres voyages
qui suivirent celui-ci, pour arriver brièvement aux Philippines.
Je restai un mois à terre, entouré de l'affection de ma mère et de mes
soeurs; malgré leurs soins assidus, l'ennui ne tarda pas à s'emparer
de moi.
Je fis un second voyage à Maurice, et ensuite un troisième aux
Philippines.
Je passai trois mois dans le port de Cavite, temps tout à fait
insuffisant pour m'initier aux coutumes et aux usages de ce pays,
qui me paraissait si différent de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
mais assez cependant pour apprécier l'admirable et belle végétation
que j'avais déjà remarquée à Sumatra et à Java, et entendu raconter,
par les naturels, mille anecdotes sur des races de sauvages qui
habitent l'intérieur des montagnes.
Tous ces récits et cette belle et riche nature enflammaient mon
imagination et me faisaient vivement désirer d'avoir mon entière
liberté, pour parcourir un pays qui avait déjà pour moi tant d'attraits
et de merveilles.
De retour en France, je ne rêvais plus qu'à faire un second voyage
à Manille.
L'occasion ne tarda pas à se présenter. Un trois-mâts fut annoncé pour
les Philippines; j'obtins facilement à m'y embarquer comme médecin.
Je me séparai alors de mon pauvre frère Prudent. Nous nous fîmes nos
derniers adieux;--nous ne devions plus nous revoir.
Enfin, après avoir passé six fois le cap de Bonne-Espérance,
j'entrepris ce quatrième voyage, qui devait m'éloigner pour vingt
ans de ma patrie.
Le 9 octobre 1819, je m'embarquai sur _le Cultivateur_, vieux
trois-mâts à moitié pourri, commandé par un vieux capitaine qui
n'avait pas navigué depuis de longues années.
Ainsi, vieux capitaine et vieux navire, telles étaient les conditions
dans lesquelles j'entrepris ce voyage; je dois ajouter que j'avais
obtenu une augmentation de solde.
Nous relâchâmes à Bourbon; nous parcourûmes toute la côte de Sumatra,
une partie de Java, les îles du détroit de la Sonde, celles de Banca;
et enfin, le 4 juillet 1820, plus de huit mois après notre départ de
Nantes, nous arrivions dans la magnifique baie de Manille.
_Le Cultivateur_ alla mouiller près de la petite ville de Cavite.
J'obtins la permission de m'installer à terre, et je pris un petit
logement à Cavite même, distante de Manille de cinq à six lieues.
La liberté que je venais d'obtenir de m'installer à Cavite ne
m'affranchit pas de mes engagements envers mes armateurs; je conservai
mon emploi à bord du _Cultivateur_, et continuai à donner mes soins
à son équipage.
Dans les années 1819 et 1820, notre commerce avait fait de nombreuses
expéditions aux Philippines; plusieurs navires français étaient dans
le port de Cavite; parmi leurs officiers je fis quelques connaissances,
et me liai d'amitié avec MM. de Malvilain, dont je parlerai plus loin,
Drouand, qui commandait un brick de Marseille, et enfin avec le docteur
Charles Benoît, médecin de _l'Alexandre_, grand trois-mâts de Bordeaux.
Benoît eut quelques difficultés avec son capitaine; il débarqua à
Cavite et vint s'installer chez moi.
Nous faisions donc ménage ensemble, vrai ménage de garçon. Notre
personnel se composait d'un vieil Indien, qui remplissait les fonctions
de cuisinier, et d'un très-jeune, cumulant les fonctions de valet de
chambre, de palefrenier, de laquais, etc.
Le temps s'écoulait pour nous rapidement, et dans toute l'insouciance
du jeune âge qui jouit du présent sans penser à l'avenir, lorsqu'un
incident imprévu vint nous séparer.
Un dimanche, je passais la soirée chez le gouverneur de Cavite;
Benoît s'y présenta, les vêtements en désordre et les traits aussi
altérés que s'il venait d'être frappé d'un grand malheur.
«Nous sommes volés, dit-il, pillés, dévalisés; nous ne possédons
plus rien; notre valet de chambre a brisé nos malles, s'est emparé
de notre argent, de nos vêtements, de tout ce que nous possédions,
puis il a pris la fuite.»
La physionomie de Benoît m'avait fait croire à une bien plus grande
catastrophe que le malheur qu'il venait de m'annoncer, ce qui me fit
lui répondre presque en souriant:
«Est-ce pour si peu de chose que vous êtes ainsi bouleversé? Cela
n'en vaut pas la peine; Santiago ne nous a point enlevé une fortune,
car vous et moi nous ne possédions pas grand'chose; et si, comme vous
le dites, nous avons tout perdu, nos navires, où nous sont assurés
un gîte et la nourriture, sont toujours dans le port. Calmez-vous,
et allons voir si Santiago a fait quelque oubli, ou s'il est possible
d'aller à sa poursuite.»
Nous nous rendîmes à notre demeure, où bientôt j'eus la conviction
que mon ami Benoît avait raison pour ce qui le concernait; Santiago
s'était littéralement emparé de tout ce qui lui appartenait, mais il
avait scrupuleusement respecté tout ce qui était à moi.
Cette déférence de Santiago pour moi était une énigme; quelques jours
après, mon vieux cuisinier me l'expliqua ainsi:
«Votre compatriote, me dit-il, n'est pas un bon chrétien, c'est un
_judio_ (_juif_). Jamais il ne prie pendant l'_Angélus_; tout au
contraire, lorsque la cloche annonce aux fidèles de se recueillir,
il prend son flageolet et se met à jouer, comme s'il voulait tourner
en dérision la prière.»
C'était la vérité, et sans aucun doute Santiago avait cru faire une
oeuvre méritoire en dépouillant un mécréant.
Après avoir fait mon inventaire, je fus touché de l'affliction de mon
ami; je lui proposai de nous mettre à la poursuite de Santiago. Nous
montâmes à cheval, et prîmes la direction qu'il avait dû suivre.
La nuit était très-obscure; nous avions de la peine à diriger
nos chevaux; à peu de distance du bourg de _San-Roque_, nous nous
jetâmes dans des sables mouvants, où nos montures enfonçaient jusqu'à
mi-jambes; Benoît, qui n'était pas bon cavalier, fit une chute qui
le démoralisa complétement. Il me pria de retourner sur nos pas. Le
lendemain il partit pour la capitale, où il espérait que s'était
réfugié son voleur; ce ne fut que plusieurs mois après que je le
revis à Manille.
Benoît parti, Cavite et ses alentours me parurent un champ trop limité
pour satisfaire mon penchant aux grandes excursions; le fusil sur
l'épaule, je me mis à parcourir le pays dans tous les sens.
Prenant pour guide le premier Indien que je rencontrais, je faisais
de longues courses dans les campagnes, moins occupé à chasser qu'à
admirer cette magnifique nature.
Je savais déjà un peu d'espagnol, auquel je pus bientôt ajouter
quelques mots _tagalocs_.
Était-ce comme une excitation poétique? était-ce un désir vague
d'affronter des dangers? J'aimais surtout à fréquenter les lieux
retirés que l'on disait infestés de bandits; plus d'une fois j'en
rencontrai sur ma route, mais la vue de mon fusil les tenait en
respect, et je n'en avais pas peur.
Je puis dire qu'à cette époque (et ce n'était sans doute pas bravoure)
j'avais si peu le sentiment du péril que j'étais toujours prêt à me
mettre en avant lorsqu'il y avait un danger à courir.
Je voulais tout voir, tout expérimenter par moi-même: non-seulement
la belle végétation qui se développe si majestueuse sur le sol des
Philippines fixait mon attention, mais aussi les moeurs, les habitudes
des naturels, si différentes de tout ce que j'avais vu jusqu'alors,
excitaient à un haut degré ma curiosité.
J'allais de nuit à des fêtes indiennes dans un grand bourg près de
_Cavite_, _San-Roque_, dont les habitants, tous marins ou ouvriers,
sont connus pour les hommes les plus méchants et les plus pervers
des _Philippines_.
Dans ces fêtes, plusieurs fois j'avais assisté à des rixes sanglantes,
et vu tirer les poignards pour une futilité; souvent même je m'étais
interposé avec succès comme médiateur dans ces débats.
Une nuit, j'étais resté plus tard que de coutume à un bal; je me
rendais seul du bourg à la ville, en traversant la presqu'île qui les
sépare, lieu désert et renommé pour les nombreux assassinats qui s'y
commettent; à peu de distance de moi j'entendis des voix confuses,
entre lesquelles je distinguai quelques paroles en anglais, puis un
bruit sourd, tel que les sanglots d'une personne qu'on étouffe.
Deux heures du matin, une nuit obscure étaient trop favorables à des
malfaiteurs pour ne pas me faire présumer que c'était un crime qui
s'accomplissait; sans trop réfléchir, je m'avançai vers l'endroit
d'où le bruit continuait à se faire entendre.
Je n'avais fait que quelques pas, lorsque j'aperçus un groupe d'Indiens
qui me parurent entraîner une personne vers le bord de la mer; je
compris de suite leur intention, et, quelques minutes plus tard,
ils allaient sans doute précipiter une victime dans les flots.
Je m'avançai résolûment à son secours, et, élevant la voix le plus
qu'il m'était possible, dans l'espoir d'être entendu par quelques
passants attardés, je criai:
«Que faites-vous? Vous êtes au moins six contre un. Lâchez cet homme
que vous maltraitez, ou nous allons voir!»
Soit surprise de s'entendre apostrophés dans un moment si inattendu,
soit par crainte, ils s'arrêtèrent, et me répondirent:
«Laissez-nous, nous savons ce que nous faisons; c'est un Anglais qui
nous doit une piastre, et qui ne veut pas nous payer.
«Un Anglais n'a jamais refusé de payer ses dettes, il y a sans doute
un malentendu; lâchez-le sans répliquer, et je réponds pour lui.»
L'assurance avec laquelle je leur parlais leur fit croire que je
n'étais pas seul; ils lâchèrent l'Anglais, qui d'un bond sauta jusqu'à
moi, et, libre du bâillon qui l'empêchait un instant avant de crier, il
se mit à jurer comme un désespéré. Les Indiens m'entourèrent, et tous
à la fois cherchèrent à me donner des explications presque en forme
de menaces, car ils voyaient bien alors que j'étais seul. Je ne voulus
pas les écouter, et, m'adressant à l'Anglais dans une langue que sans
doute il ne comprenait pas, mais familière aux Indiens, je lui dis:
«Vous avez tort, ces braves gens vous ont rendu un service, et vous
ne voulez pas le reconnaître; ils vous réclament une piastre, je la
paye pour vous. Que tout soit fini, suivez-moi; et vous, mes amis,
voilà votre salaire, retirez-vous.»
La piastre acceptée, toute explication devenait inutile. Les Indiens
nous accompagnèrent jusqu'à l'extrémité de la ville; là ils nous
quittèrent, en me faisant de fortes protestations de dévouement et
de reconnaissance, de leur avoir évité, comme ils le disaient, la
nécessité de se venger d'un mauvais débiteur.
L'Anglais, matelot ou novice d'un navire qui était en rade, après
m'avoir remercié, retourna à son bord, et je n'en entendis plus parler.
Peu de jours après cette petite anecdote, je fus obligé d'interrompre
mes promenades et mes excursions favorites. Le _choléra_, ce terrible
fléau, venait de se déclarer à Manille.
CHAPITRE II.
Choléra à Manille.--Massacre des Européens.
Ce fut au mois de septembre 1820 que le choléra fit irruption pour
la première fois à Manille [1].
Jusqu'à cette époque, ce terrible fléau n'était point encore sorti
du continent indien, lorsqu'un navire chargé d'étoffes de coton,
parti de Madras, poussé par une tempête, arriva à Manille, lieu de
sa destination.
Il avait éprouvé des avaries. Plusieurs ballots d'étoffe avaient
été mouillés d'eau de mer. Le consignataire les fit remettre à des
blanchisseurs qui habitaient un des faubourgs de Manille, _Sanpaloc_.
A peine les eurent-ils ouverts, que la terrible maladie se déclara
parmi eux; et, quelques jours après, elle sévissait dans toute la
population du faubourg.
De là elle passa à Manille, et bientôt envahit toute l'île de Luçon.
Dès son début, cette épidémie moissonnait des milliers d'Indiens.
Les rues de Manille étaient sillonnées, la nuit et le jour, de chariots
remplis de cadavres.
Les habitants, renfermés chez eux, employèrent divers moyens pour se
préserver de la contagion.
Dans quelques maisons on brûlait des herbes aromatiques, on enfumait
toutes les chambres;
Dans d'autres, on inondait les appartements de vinaigre.
Mais rien n'arrêtait la mortalité; la consternation était
générale. Aussi plus d'affaires, plus de promenades, plus de
distraction.
Chaque famille restait dans sa demeure; les femmes et les enfants,
prosternés devant l'image du Christ, imploraient à haute voix sa
miséricorde.
Quelques médecins espagnols s'étaient enfuis de la capitale; et ceux
qui restèrent, avec deux Français, MM. Godefroy et Charles Benoît, ne
suffisaient point aux nombreux malades qui réclamaient leur assistance.
Les Indiens, qui n'avaient jamais vu pareille mortalité, s'imaginèrent
que les étrangers empoisonnaient les fontaines et les rivières,
pour détruire la population et s'emparer du territoire.
Cette fatale opinion, qui eut des suites si affreuses, courut bientôt
de bouche en bouche.
Le général qui gouvernait l'île en fut prévenu. C'était alors
M. Folgueras, excellent homme, mais faible et pusillanime.
Soit qu'il ne vît aucun danger pour les étrangers, soit qu'il fût
trop préoccupé lui-même des effets désastreux de l'épidémie, il ne
prit aucune précaution pour la sécurité de ses hôtes.
Le 9 octobre 1820, anniversaire de mon départ de France, commença un
épouvantable massacre à Manille et à Cavite.
M. Victor Godefroy le médecin, et son frère le naturaliste, arrivés
depuis peu à Manille, logeaient avec quatre Français, tous officiers
de la marine du commerce, dans le faubourg de _Santa-Cruz_.
Ce jour-là, le médecin sortit de très-bonne heure pour voir un malade.
Dans la rue, quelques Indiens commencèrent à lui crier qu'il était
un empoisonneur.
Peu à peu le nombre augmenta, et bientôt il se vit entouré d'un
groupe menaçant.
Des alguazils arrivèrent, s'emparèrent de lui, et, comme un coupable,
le conduisirent à la maison communale.
Au moment où ils allaient lui passer la tête dans un _bloc_ [2] pour
le tenir prisonnier, Godefroy, qui n'avait jamais vu une pareille
machine, se figura qu'elle était un instrument de supplice, et qu'on
voulait s'en servir pour l'étrangler.
Dans l'espoir de conserver sa vie, il sauta par une croisée,
et s'enfuit.
Les Indiens coururent après lui, l'atteignirent, et, après lui avoir
asséné deux coups de sabre sur la tête en guise de correction, ils lui
lièrent les mains et le conduisirent chez le corrégidor de _Tondoc_,
M. Varela, créole de Manille, homme superstitieux et sans instruction,
qui tremblait pour lui-même et croyait autant aux empoisonneurs que
les Indiens.
Il fit venir Godefroy en sa présence, lui adressa quelques paroles
et le fit fouiller par un de ses alguazils, qui trouva sur lui une
fiole contenant quelques onces de laudanum.
Le corrégidor crut alors plus que jamais au poison, traita le pauvre
Godefroy en conséquence, et l'envoya en prison.
Pendant l'interrogatoire qu'avait subi le prétendu empoisonneur,
quelques milliers d'Indiens s'étaient réunis sous les fenêtres du
corrégidor, demandant qu'on leur livrât le prisonnier. Le corrégidor,
pour les calmer, se présenta à son balcon, et à haute voix leur dit:
«_Hijos_ (_enfants_), l'empoisonneur est en sûreté dans la prison,
et il sera puni selon la gravité de son crime. Nous allons bien
voir s'il est coupable: voici un flacon trouvé sur lui, contenant
un liquide qui me paraît bien suspect; mais il faut nous assurer si
c'est bien du poison. Ainsi, que deux d'entre vous m'amènent un chien,
et nous verrons quel effet produira sur lui cette liqueur.»
Les Indiens ne se firent pas prier, ils lui présentèrent un petit
chien; l'un lui ouvrit la gueule, tandis que l'autre lui versa dans
le gosier le contenu du flacon. Quelques minutes suffirent pour que
cette grande quantité de narcotique produisit son effet; le chien
fit quelques pas en chancelant, et tomba dans un affaissement qui
annonçait sa mort.
Le corrégidor et les Indiens n'eurent alors plus de doute;
l'expérience qu'ils venaient de faire était une preuve évidente du
crime d'empoisonnement.
Le premier fit instruire le procès de son prisonnier, tandis que la
foule des Indiens se dirigea vers la maison où se trouvait Godefroy
le naturaliste, avec ses amis.
Réunis sous les croisées, ils n'osèrent d'abord pas les attaquer; ils
se contentèrent de jeter des pierres dans les fenêtres, et de crier:
_Mort aux empoisonneurs_!
Le gouverneur, instruit de ce qui se passait, envoya un sergent et dix
soldats pour protéger la demeure des étrangers. Ceux-ci, effrayés par
les menaces et les clameurs des Indiens, s'étaient réunis dans leur
salon, avaient chargé quelques paires de pistolets, et s'apprêtaient
à faire feu sur celui qui aurait osé franchir le seuil de la porte.
Le sergent et sa petite troupe montèrent l'escalier et se présentèrent
à la porte. Godefroy et ses amis, croyant qu'ils venaient les attaquer,
firent feu sur eux: aussitôt les soldats, sans attendre aucun ordre
de leur chef, déchargèrent leurs armes sur les malheureux Français,
qui tous tombèrent percés de balles.
Le sergent, effrayé de la méprise que sa troupe venait de commettre,
se retira.
Les Indiens alors les remplacèrent, poignardèrent les blessés,
pillèrent, brisèrent les meubles, et ne se retirèrent qu'après avoir
accompli leur oeuvre de meurtre et de dévastation.
L'un d'eux, le poignard tout sanglant dans la main, et au milieu de
la foule qui encombrait la rue, élève la voix et dit:
«Mes frères, vous le voyez tous, le gouverneur envoie fusiller les
empoisonneurs qui veulent nous faire tous périr; n'attendons pas que
les Castillans nous vengent, vengeons-nous nous-mêmes!»
Des cris de joie accueillirent les paroles du fanatique et
superstitieux Indien. La foule se divisa par groupes, qui prirent
diverses directions pour se rendre dans les quartiers où demeuraient
les étrangers.
Le capitaine Dibard, celui qui commandait mon navire, son subrécargue
Pasquier; Grosbon, fils du général du même nom, et un matelot,
demeuraient dans le faubourg _San-Gabriel_.
Ils furent prévenus que les Indiens venaient pour les attaquer; ils
fermèrent leurs portes. Mais quelle résistance pouvaient opposer de
faibles portes à une troupe d'assassins déjà ivres de sang et du désir
du pillage? Aussi leur maison fut-elle bientôt envahie. La mort leur
paraissant inévitable, ils se décidèrent à fuir, chacun du côté où
il espérait trouver une issue.
Le capitaine se dirigea vers la cuisine; mais à peine s'y était-il
réfugié, que les agresseurs, le sabre et le poignard à la main, se
précipitèrent sur lui et le percèrent de mille coups, lui arrachèrent
les membres, et les jetèrent tout palpitants par les croisées.
Pendant que le meurtre du malheureux Dibard s'accomplissait, Pasquier,
Grosbon et le matelot, plus heureux que leur capitaine, avaient
traversé une petite cour, escaladé un mur, et avaient été reçus dans
un jardin par madame _Escarella_, femme d'un courage héroïque.
Pour les sauver, elle les fit monter dans un donjon; mais à peine
venait-elle d'en fermer la porte, que les assassins, couverts du sang
de l'infortuné Dibard, se présentèrent devant elle et lui demandèrent
la proie qui venait de leur échapper.
«Les Français, répondit madame Escarella, sont sous ma sauvegarde,
et je ne vous les livrerai pas. Si vous voulez briser cette porte,
vous commencerez par m'assassiner moi-même. Vous êtes des lâches;
retirez-vous, ou le gouverneur que j'ai envoyé prévenir ne tardera
pas à vous faire châtier comme vous le méritez.»
L'énergie et la résolution de cette courageuse femme imposèrent assez
aux assassins pour les obliger à se retirer, et ils allèrent chercher
dans un autre quartier des victimes moins bien défendues.
A peu de distance du lieu où venait de se commettre le meurtre du
capitaine Dibard, habitait M. Lestoup, capitaine du navire de Bordeaux
_l'Alexandre_. Il avait avec lui six personnes de son bord.
Tous étaient à table lorsque les Indiens envahirent leur maison à
l'improviste, se précipitèrent sur eux et les égorgèrent, sans qu'un
seul échappât.
Au même instant, trois Anglais, dans une maison contiguë, subissaient
le même sort que les malheureux Français.
M. Darbel, gérant d'une habitation sur les bords du _Pasig_, pour
se soustraire à la fureur de ses ouvriers, s'était jeté dans une
pirogue qu'il dirigeait vers Manille, où il espérait se mettre sous
la protection des Espagnols.
Poursuivi, près d'être atteint dans sa frêle embarcation, il sauta à
terre; mais bientôt il se voit entouré par les Indiens, et, considérant
sa perte comme inévitable, il se résignait à mourir. Adossé à un mur,
il avait déjà reçu trois coups de sabre, lorsqu'un métis, témoin de
la cruauté de ses compatriotes, s'élança hors de sa maison, écarta
la foule, s'empara de Darbel déjà presque évanoui, l'entraîna, et
l'emporta, pour ainsi dire, jusqu'à sa demeure.
Cet acte de courage et de dévouement sauva la vie à Darbel et fut
cause de la mort du généreux métis. L'émotion qu'il avait ressentie et
l'effort qu'il avait fait lui produisirent de violentes palpitations
de coeur, qui se terminèrent par la rupture d'un anévrisme.
Il serait trop long de compter ici tous les massacres, tous les
crimes commis dans les faubourgs de Manille et ses environs, sur
des personnes isolées et surprises sans défense. Je terminerai ce
déplorable tableau par le récit d'un dernier drame auquel un de nos
compatriotes, qui habite Paris, échappa comme par miracle.
M. Gautherin, commandant un navire de Bordeaux, et un ancien capitaine
de hussards, son passager, qui voyageait pour son plaisir, étaient
dans un hôtel tenu par un Allemand nommé Antelmann.
La foule des Indiens armés et leurs clameurs les avertirent du
danger qu'ils couraient; ils voulurent fuir, mais toute retraite
étant impossible, ils se réfugièrent dans une chambre à coucher,
et fermèrent la porte.
L'officier se mit à la croisée, s'en retira aussitôt, et dit à
Gautherin:
«Nous sommes perdus, rien au monde ne peut nous sauver. Mon Dieu,
que faire?»
«Cachez-vous sous le lit, dit Gautherin.»
«Me cacher sous le lit, à quoi cela m'avancerait-il?»
«A prolonger de quelques minutes votre existence, et peut-être à
gagner du temps jusqu'à ce qu'on vienne à notre secours. Je voudrais
bien avoir la même facilité que vous pour me cacher; mais vous voyez
mon embonpoint.»
Pendant ce court dialogue, les Indiens étaient arrivés à la porte et
y frappaient à grands coups. Il n'y avait plus un moment à perdre; les
deux amis s'embrassèrent, se firent leurs derniers adieux. L'officier
se cacha sous le lit. Gautherin, resté seul, se blottit derrière un
coffre, et se recouvrit la partie supérieure du corps avec une natte.
A peine était-il dans sa cachette que la porte fut enfoncée, et une
foule d'Indiens se précipita dans la chambre.
Dès leur entrée, ils aperçurent le malheureux officier de hussards:
ils le tirèrent par les pieds, divisèrent son corps par morceaux,
déchirèrent ses membres et les jetèrent par les croisées à leurs
amis, qui n'avaient pu, comme eux, souiller leurs mains du sang de
notre compatriote.
Gautherin, de sa cachette, avait assisté malgré lui à cette horrible
scène, et le sang de son ami avait inondé la natte qui le recouvrait.
Quelle émotion et quelle angoisse ne devait-il pas éprouver? et quel
courage ne lui fallut-il pas pour conserver son immobilité? Le moindre
mouvement, un souffle, pouvait le faire découvrir! Heureusement la
Providence veillait sur lui, et son sang-froid devait lui sauver
la vie.
Les Indiens, qui ne voyaient plus de victimes à sacrifier, tournèrent
leur rage contre les meubles, et se mirent à les briser. Pendant cette
oeuvre de destruction, l'un d'eux tira la natte qui dérobait Gautherin
à leur vue. Celui-ci, dès qu'il se vit découvert, se leva subitement.
Cette apparition inattendue d'un homme de la force et de la stature
de Gautherin produisit sur les assassins un instant de surprise et
d'hésitation. Gautherin en profita pour leur dire:
«Je suis chrétien comme vous, ne me tuez pas!»
Mais à peine avait-il prononcé ces mots, que deux coups de sabre
lui faisaient deux profondes blessures à la tête; ces deux coups de
sabre produisirent sur lui une réaction, un mouvement de rage contre
les assaillants.
Soutenu par le désir de conserver son existence ou de périr en se
défendant, il passa sa main sur ses yeux inondés du sang qui coulait
de ses blessures, et se précipita au milieu de ses ennemis, les
culbutant, les renversant à coups de poing et à coups de coude. Il
parvint à retrouver l'escalier, renversa tout ce qui s'opposait à
son passage. Ce ne fut pas néanmoins sans un rude coup de lance dans
le côté; mais cette nouvelle blessure, plus dangereuse que les deux
autres, ne l'arrêta pas.
Arrivé au rez-de-chaussée, toujours poursuivi par ses ennemis, il
entra dans une salle de billard: après en avoir fait le tour, il
se disposait à se précipiter par la porte qui donnait sur une rue,
lorsqu'il vit un Indien armé d'un énorme sabre et qui l'attendait
au passage, brandissant son arme, tout préparé à lui enlever la tête
d'un seul coup.
Gautherin crut alors sa mort inévitable; cependant son courage ne
l'abandonna point encore, et, au moment où il allait recevoir le
dernier coup, il leva la main pour le parer. Ce mouvement en effet fit
dévier la lame du sabre, qui vint lui frapper à plat sur la figure,
mais avec tant de force, qu'étourdi par ce coup, il tomba évanoui
dans la rue.
Ses assassins le crurent mort, et quelques soldats d'un poste voisin,
attirés par la curiosité, le transportèrent à leur corps de garde. Ils
le jetèrent sur un lit de camp.
L'intrépide Gautherin était revenu à lui, ses blessures le faisaient
horriblement souffrir, celle du côté surtout; il était dévoré d'une
soif ardente, il demanda un peu d'eau pour l'étancher.
Mais les soldats indiens, voyant en lui un homme prêt à mourir,
ne faisaient pas attention à sa demande.
Cependant un curé indien, que le hasard avait amené au corps de garde,
s'approcha et lui dit:
«Êtes-vous chrétien?»
«Oui, je suis chrétien comme vous, lui répondit Gautherin.»
«Eh bien, puisque vous êtes chrétien, je vais vous confesser, et vous
administrer les sacrements.»
«Hélas! me confesser, cela m'est impossible; je me meurs, et vous
voyez qu'à peine je puis dire une parole.»
«En ce cas, dit le bon curé, l'absolution sera suffisante pour mourir
dans la grâce de Dieu.»
Et le saint homme se mit en devoir de la lui donner.
Après cette funèbre cérémonie, accomplie sans cierges, sans appareil,
et en présence seulement de quelques soldats, le bon curé pria le
sous-officier indien qui commandait le poste de faire donner un peu
d'eau au mourant et de faire bander ses plaies.
Ce premier pansement, l'eau que Gautherin venait de boire avec tant
d'avidité, lui produisirent un peu de soulagement; et les paroles de
consolation que lui avait adressées le ministre de Dieu lui rendirent
l'espérance et ranimèrent son courage.
Tous les événements que je viens de raconter s'étaient accomplis
dans l'espace de huit heures. L'obscurité avait ramené le calme,
les assassins s'étaient retirés dans leurs demeures.
La ville de guerre, qui pendant ces huit heures de massacre avait
fermé ses portes et était restée étrangère à tous les crimes commis
dans les faubourgs, les rouvrit dès que la nuit fut venue, pour donner
passage à quelques personnes charitables qui voulaient secourir les
malheureux étrangers échappés aux assassins.
Le colonel Manuel Oléa, accompagné de quelques soldats, parcourut
tous les faubourgs, recueillit les blessés et ceux qui, par miracle,
s'étaient soustraits au poignard des Indiens.
Il tira aussi Victor Godefroy de sa prison, et les conduisit tous
à la citadelle, où non-seulement ils furent en sûreté, mais où ils
trouvèrent aussi le commandant don Alexandro _Pareño_ et toute sa
famille, qui entourèrent nos malheureux compatriotes des soins et
attentions que méritait leur position.
Le lendemain, les fanatiques indiens reprirent leur poignard et
parcoururent de nouveau les faubourgs, espérant y trouver encore
quelques victimes.
Le général Folgueras, si faible et si pusillanime, craignait une
révolte générale, et n'osa pas encore prendre les mesures de rigueur,
seules capables d'arrêter les crimes de ces forcenés.
L'archevêque, revêtu de ses habits sacerdotaux, le saint sacrement à
la main, accompagné de tout son clergé, parcourut la grande rue d'_el
Rosario à Binondoc_, priant et exhortant les Indiens à rentrer dans
l'ordre, et à se repentir des crimes qu'ils avaient commis la veille
sur d'innocentes victimes.
Mais, loin de tenir compte des exhortations du saint prélat, ne
trouvant plus d'étrangers européens à égorger, ils tournèrent leur
rage contre de pacifiques Chinois, et commirent sur eux de nouveaux
massacres.
Alors les principales autorités de Manille se réunirent chez le
gouverneur, et lui firent comprendre la nécessité d'arrêter par la
force le désordre et les crimes qui se commettaient.
Folgueras ne put plus reculer, et se mit en devoir de prendre des
mesures qui lui étaient presque imposées par les hommes les plus
honorables de Manille.
Des troupes furent envoyées dans les faubourgs, des canons furent
braqués à toutes les embouchures de rues, et ordre fut donné de tirer
sur tous les groupes formés de plus de trois personnes.
Les Indiens, effrayés de ces mesures sévères, rentrèrent chez eux;
le bon ordre fut rétabli, et la justice espagnole punit du dernier
supplice tous les coupables qu'elle put découvrir [3].
Je fus aussi traqué dans Cavite, mais je parvins à m'échapper; je me
jetai dans une pirogue, et je fus assez heureux pour me réfugier à
bord du _Cultivateur_.
Il n'y avait pas dix minutes que j'étais sur le trois-mâts, lorsqu'on
vint me chercher pour donner des soins au second d'un navire américain,
qui venait d'être poignardé à son bord par des gardes de la douane.
Je terminais le pansement, quand des officiers de différents navires
français me prévinrent que le capitaine Drouant, commandant un navire
de Marseille, était resté à terre, et qu'il était peut-être encore
temps de le sauver.
Il n'y avait pas un moment à perdre; la nuit approchait; il fallait
profiter de la dernière demi-heure de jour; je partis dans un canot,
et en arrivant à terre je donnai l'ordre à mes matelots de se tenir
assez loin du rivage pour éviter une surprise de la part des Indiens,
mais assez près cependant pour aborder promptement si le capitaine
ou moi leur faisions un signal.
Je me mis aussitôt à la recherche de Drouant.
Arrivé à une petite place appelée _Puerta Baga_, j'aperçus un groupe
de trois ou quatre cents Indiens; un pressentiment me disait que
c'était de ce côté que je devais diriger mes recherches.
Je m'approchai de la foule, je reconnus en effet l'infortuné Drouant,
pâle comme un mort. Un Indien furieux allait lui plonger son kris dans
la poitrine; je me jette entre le poignard de l'Indien et le capitaine,
et je les repousse assez violemment l'un et l'autre pour les séparer.
«Sauvez-vous! criai-je en français au capitaine: un canot vous attend.»
La stupéfaction des Indiens avait été telle, qu'il put s'échapper
sans qu'on songeât à le poursuivre.
Il fallait maintenant me tirer du mauvais pas où je m'étais
engagé. Quatre cents Indiens m'entouraient: il fallait payer d'audace.
Je dis en tagaloc à celui qui avait voulu frapper le capitaine,
qu'il était un lâche. L'Indien bondit jusqu'à moi; il lève son arme:
je lui applique sur la tête un coup d'une petite canne que je tenais
à la main; il demeure un instant étonné, et se retourne vers ses
compagnons pour les exciter.
De tous côtés les poignards sont tirés; la foule forme autour de moi
un cercle qui va toujours en se rétrécissant.
Étrange fascination du blanc sur l'homme de couleur! De ces quatre
cents Indiens pas un n'ose m'attaquer le premier; ils veulent me
frapper tous ensemble.
Tout à coup, un soldat indien armé d'un fusil fend la foule; il donne
un coup de crosse à mon adversaire, lui arrache son poignard, et,
prenant son fusil par la baïonnette, il le fait tourner au-dessus
de sa tête, et exécute un moulinet qui agrandit le cercle d'abord,
et disperse ensuite une partie de mes ennemis.
«Fuyez, Monsieur! me dit mon libérateur; maintenant que je suis là,
personne ne touchera un de vos cheveux.» En effet, la foule se sépare
et me laisse le passage libre; j'étais sauvé sans savoir par qui et
pourquoi!... lorsque le soldat me cria de loin:
«Vous avez soigné ma femme qui était malade, et vous ne m'avez pas
demandé d'argent; j'acquitte ma dette.»
Le capitaine Drouant devait être parti dans le canot; il ne m'était
plus possible de me rendre à bord du _Cultivateur_.
Je me dirigeai vers ma demeure, longeant les murailles et profitant
de l'obscurité, lorsqu'au détour d'une rue je tombai au milieu d'une
bande d'ouvriers de l'arsenal, tous armés de haches, et se disposant
à aller attaquer les navires français qui étaient en rade.
Là encore je dus mon salut à une connaissance à qui j'avais rendu
quelques services dans la pratique de mon art; un métis m'avait
poussé dans l'encoignure d'une maison, et m'avait dit, me couvrant
de son corps:
«Ne bougez pas, docteur Pablo [4]!»
Quand la foule fut écoulée, mon protecteur m'engagea à me cacher,
et surtout à ne point me rendre à bord; puis il reprit sa course pour
rejoindre ses camarades.
Mais tout n'était pas fini; à peine étais-je chez moi, que j'entendis
frapper à ma porte.
«--Docteur Pablo,» dit une voix qui ne m'était pas inconnue.
J'ouvris, et j'aperçus, pâle comme un mort, un Chinois qui tenait,
au rez-de-chaussée, un magasin de thés.
«--Qu'y a-t-il, Yang-Pô?»
«--Sauvez-vous, docteur!»
«--Et pourquoi me sauver?»
«--Parce que les Indiens vous attaqueront cette nuit; ils l'ont
résolu.»
«--Tu crains pour ta boutique, Yang-Pô?»
«--Oh! non; ne plaisantez point. Si vous restez, c'est fait de
vous; vous venez de frapper un Indien, et ses amis ne parlent que
de vengeance.»
Les appréhensions de Yang-Pô, je le vis bien, n'étaient que trop
fondées; mais que faire?... Fermer ma porte et attendre était encore
le plus sûr.
«--Merci, dis-je au Chinois, merci de vos bons avis; mais je reste.»
«--Rester ici, seigneur docteur! y pensez-vous?»
«--Maintenant, Yang-Pô, un service: allez dire à ces Indiens que j'ai
là, à leur intention, deux pistolets et un fusil double dont je sais
faire usage.»
Le Chinois sortit en poussant un profond soupir de négociant tourmenté
par l'idée que l'attaque contre le docteur pourrait bien se terminer
par le pillage de sa marchandise. Je barricadai ma porte à l'aide de
quelques gros meubles, je chargeai mes armes et j'éteignis ma lumière.
Il était huit heures du soir. Le moindre bruit me faisait croire
que le moment était venu où la Providence seule pourrait me sauver:
ma fatigue était si grande que, malgré l'émotion bien naturelle en
pareille circonstance, j'avais souvent besoin de lutter contre l'envie
de céder au sommeil.
Vers onze heures, quelqu'un heurta à ma porte. Je m'emparai de mes
pistolets et prêtai l'oreille: à un second coup, je m'approchai sur
la pointe du pied.
«--Qui est là, demandai-je.»
Une voix me répondit:
«Nous venons vous sauver. Ne perdez pas un instant: passez par-dessus
le petit toit; nous vous attendons de l'autre côté, dans la rue du
_Campanario_.»
Puis deux ou trois personnes descendirent précipitamment; j'avais
reconnu la voix d'un métis dont les bonnes intentions à mon égard
n'étaient point douteuses.
Il était temps; car, au moment où je passais par une fenêtre qui
éclairait l'escalier et conduisait sur le toit, les Indiens se
faisaient déjà entendre de l'autre côté de la rue; quelques minutes
plus tard ils étaient chez moi, brisant et pillant le peu que je
possédais.
J'eus bien vite franchi le toit, et je me trouvai dans la rue
du _Campanario_, où m'attendaient mes nouveaux sauveurs; ils me
conduisirent chez eux.
Là, un profond sommeil me fit bientôt oublier les dangers que j'avais
courus.
Le lendemain, mes amis avaient préparé une petite pirogue pour me
conduire à bord du _Cultivateur_, où, suivant toute apparence, je
devais être plus en sûreté qu'à terre.
J'étais sur le point de m'embarquer, lorsqu'un de mes hôtes me remit
une lettre qu'il venait de recevoir, et qui m'était adressée. Elle
était signée de tous les capitaines de navires en rade. Ils
m'apprenaient que, se voyant à chaque instant exposés à une attaque
de la part des Indiens, ils s'étaient tous décidés à appareiller et
à prendre le large; mais que deux d'entre eux, Drouant et Perroux,
avaient été contraints de laisser à terre une partie de leurs vivres,
toute leur voilure et leur eau.
On me suppliait de venir à leur aide; un canot devait se tenir au
large et se mettre à mes ordres.
Je communiquai cette lettre à mes amis, et leur déclarai que je ne
retournerais pas à bord sans avoir essayé de satisfaire au désir de
mes compatriotes: il s'agissait de sauver la vie à deux équipages,
et il n'y avait pas d'hésitation possible.
Ils firent tous leurs efforts pour ébranler ma résolution.
«Si vous vous montrez dans un seul quartier de la ville, me dirent-ils,
vous êtes perdu. Quand bien même les Indiens ne vous tueraient pas, ils
ne manqueront pas de piller tous les objets qui leur seront confiés.»
Je restai inébranlable, et leur fis observer que c'était une affaire
d'honneur et d'humanité.
«Allez donc seul, s'écria le métis qui avait le plus contribué «à
mon évasion; mais aucun de nous ne vous suivra: «nous ne voulons pas
qu'il soit dit que nous avons aidé à la «perte de notre hôte.»
Je remerciai mes amis, et après leur avoir serré la main je cheminai
dans les rues de Cavite, mes deux pistolets à la ceinture, songeant
au moyen de mener à bonne fin ma périlleuse mission.
Cependant je connaissais déjà assez le caractère des Indiens pour
être convaincu que l'excès de mon audace les calmerait, au lieu de
les irriter.
Je me rendis sur la plage voisine du port de débarquement où la veille
j'avais échappé à un si grand péril. Elle était couverte d'Indiens
en observation devant les navires en rade.
Quand je fus à quelques pas, tous les regards se portèrent vers moi;
mais, ainsi que je l'avais prévu, la physionomie de ces hommes,
que la nuit avait d'ailleurs calmés, annonçait plus d'étonnement que
de colère.
«Voulez-vous gagner de l'argent? leur criai-je. Ceux qui viendront
travailler avec moi auront chacun une piastre à la fin de la journée.»
Un moment de silence suivit mes paroles; puis l'un d'eux me dit:
«Vous n'avez donc pas peur de nous?»
«Regarde si j'ai peur, lui répondis-je en lui montrant mes «pistolets:
avec cela je joue une seule vie contre deux; tout «l'avantage est de
mon côté.»
Ces mots produisirent un effet magique; mon interlocuteur me dit:
«Replacez vos pistolets à votre ceinture, vous êtes fort par le coeur;
vous méritez d'être en sûreté au milieu de nous. Parlez, que faut-il
faire? nous vous suivrons.»
Je vis le moment où ces hommes, qui voulaient me tuer la veille,
allaient me porter en triomphe.
Je leur expliquai alors que j'avais l'intention d'opérer le
déménagement de différents objets appartenant à mes compatriotes,
et que ceux qui voudraient me donner un coup de main recevraient
le salaire promis; puis, je chargeai celui qui m'avait interpellé
de prendre avec lui deux cents hommes, à peu près le double de ce
qui était nécessaire: pendant qu'il choisissait son monde, je fis
signe au canot d'approcher de terre et remis un mot écrit au crayon,
afin que toutes les chaloupes des navires français vinssent assez
près pour recevoir, au moment opportun, tout ce que j'aurais fait
transporter sur le rivage.
Un instant après je marchais à la tête de ma colonne, composée de
deux cents Indiens; avec leur aide, les voiles, les salaisons, les
biscuits et les vins furent bientôt à bord des chaloupes.
Ce qui m'embarrassait le plus, c'était le transport d'une énorme
somme de piastres appartenant au capitaine Drouant.
Si les Indiens avaient soupçonné de telles richesses, l'appât des
piastres les eût fait manquer à leur parole. Je pris donc le parti
de remplir mes poches d'argent, et de faire une vingtaine de voyages
de la maison à la chaloupe.
Là, caché par les matelots, je déposai l'argent pièce par pièce,
pour ne faire aucun bruit.
En transportant les voiles du capitaine Perroux, une circonstance
fâcheuse faillit m'être fatale: quelques jours avant l'époque du
massacre, un matelot français qui travaillait à la voilure était mort
du choléra. Ses camarades, effrayés, avaient enveloppé son cadavre
dans une voile, et s'étaient sauvés à bord du navire.
Mes Indiens découvrirent ce cadavre, qui déjà entrait en
putréfaction. Ils furent d'abord saisis d'effroi, puis de l'effroi
passèrent à la fureur; je craignis un instant qu'ils ne se ruassent
sur moi.--«Vos amis, s'écriaient-ils, ont abandonné ce cadavre
avec intention, pour qu'il empoisonne l'air et redouble la fureur
de l'épidémie.»
«Quoi! vous avez peur d'un pauvre diable mort du choléra? leur dis-je
en affectant la plus grande tranquillité. Qu'à cela ne tienne, je
vais vous en débarrasser.»
Et, malgré l'horreur que j'éprouvais, j'enveloppai le corps dans une
petite voile et le portai au bord de la mer. Là, je fis creuser une
fosse et l'y déposai; après quoi je plaçai sur ce tertre improvisé deux
morceaux de bois en croix, qui indiquèrent pendant quelques jours la
dernière demeure du malheureux, qui n'eut sans doute d'autre prière
que la mienne.
Toute la journée se passa en émotions diverses; vers le soir,
cependant, j'avais fini ma tâche et les navires étaient pourvus.
Je m'empressai de payer les Indiens, et je leur fis, en outre, la
largesse d'un baril d'eau-de-vie. Je ne craignais plus leur ivresse,
j'étais le seul Français à terre; la nuit venue, je m'embarquai dans
une lourde chaloupe qui traînait, à la remorque, une douzaine de
tonneaux d'eau douce.
Depuis vingt-quatre heures je n'avais pris aucune nourriture, j'étais
brisé de fatigue; je me jetai pour reposer sur un des bancs de la
chaloupe.
Mais bientôt un froid mortel glaça mes membres, et je tombai en
défaillance. Cet état dura plus d'une heure.
Enfin la chaloupe aborda le _Cultivateur_, on me hissa à bord, et,
à force de frictions d'eau-de-vie et de cordiaux, je revins à moi.
Quelque nourriture et du repos suffirent pour réparer mes forces,
et le lendemain j'étais tranquille au milieu de mes compatriotes.
Je dressai le bilan de ma situation personnelle; les
événements accomplis depuis deux jours l'avaient singulièrement
simplifiée. J'avais tout perdu.
Une petite pacotille, économie de plusieurs voyages, confiée au
capitaine pour être vendue à Manille, avait été entièrement pillée,
ainsi que tout ce que je possédais à Cavite; il ne me restait que ce
que j'avais sur le corps; quelques mauvaises nippes qui ne pouvaient
me servir qu'à bord, et trente-deux piastres. Je n'étais guère plus
riche que Bias.
J'eus le malheur de me rappeler qu'un capitaine anglais que j'avais
soigné en rade me devait quelque chose, comme cent piastres. Dans la
circonstance, c'était une fortune.
Le capitaine en question, par crainte des Indiens, était allé
mouiller à _Maribélès_, à l'entrée de la baie, à dix lieues à peu
près de Cavite.
Pour être payé, il fallait me rendre à son bord.
J'obtins du capitaine Perroux un canot, quatre matelots, et je
partis. J'arrivai à la brune.
Le scrupuleux capitaine, qui se voyait presque en pleine mer et hors
de toute poursuite, répondit qu'il ne savait pas ce que je voulais
lui dire. J'insistai pour être payé, il se mit à rire, je le traitai
de fripon. Il me menaça de me faire jeter à la mer. Bref, après une
inutile discussion, et au moment où le capitaine avait fait venir
sur le pont cinq ou six vigoureux matelots pour mettre sa menace à
exécution, je me retirai vers mon canot.
La nuit était noire, un vent violent et contraire venait de s'élever;
il me fut impossible de regagner le navire.
Je passai toute la nuit ballotté par les vagues, sans trop savoir
où j'allais.
Le lendemain matin, je m'aperçus que j'avais fait du chemin bien
inutilement. Cavite était loin derrière moi. Le vent s'étant un peu
calmé, nous reprîmes les rames, et à deux heures après midi nous
étions enfin de retour.
Cependant le calme était rétabli à Cavite et à Manille.
L'autorité espagnole avait pris des mesures pour que les scènes
déplorables dont nous avions été les témoins ne se renouvelassent plus;
le curé du faubourg de Cavite avait même pris la peine de lancer une
excommunication en pleine chaire contre ceux qui auraient attenté à
ma vie. J'attribuai le motif de cette sollicitude exceptionnelle à
la profession que j'exerçais; j'étais en effet le seul Esculape de
l'endroit, et, depuis mon départ, les malades se voyaient obligés
d'avoir recours à la science très-conjecturale des sorciers indiens.
Un matin, j'étais à peu près décidé à retourner à terre, lorsque _le
Cultivateur_ fut abordé par une jolie pirogue montée par un Indien
que j'avais vu quelquefois dans mes excursions. Il venait me proposer
de m'emmener à son habitation située à dix lieues de Cavite, auprès
des montagnes de _Marigondon_.
La perspective de quelques bonnes parties de chasse m'eut bientôt
décidé.
J'emportai avec moi mes trente-deux piastres, un fusil, enfin toute
ma fortune, et je me livrai à cet ami improvisé que je connaissais
à peine.
Sa petite maison, ombragée par de belles pamplemousses et des
ylangs-ylangs, grands arbres dont la fleur répand au loin un parfum,
était abritée dans un lieu ravissant. Deux jeunes filles, aimables
enfants, contribuaient encore à embellir ce paradis terrestre.
Le bon Indien tint la parole donnée; je fus entouré par lui et sa
famille de petits soins et d'attentions inconnus à l'hospitalité
européenne.
La chasse était mon plus grand amusement, surtout celle du cerf,
qui exige un violent exercice.
J'ignorais encore celle du buffle sauvage, dont j'aurai occasion
de parler plus tard, et j'avais souvent demandé à mon hôte de m'y
conduire; mais il s'y refusait toujours, alléguant qu'elle était
trop dangereuse.
Les jours s'écoulaient comme des heures dans ces agréables occupations.
Depuis trois semaines je vivais au milieu de la famille indienne, sans
aucune nouvelle de Manille, quand un exprès m'apporta une lettre du
second du navire, qui en avait pris le commandement après l'assassinat
du malheureux Dibard.
Il m'annonçait que _le Cultivateur_ allait faire voile pour la France,
et que je devais me hâter si je voulais quitter un pays qui nous
avait été à tous si fatal. La lettre avait déjà quelques jours de date.
Malgré la peine que j'éprouvais à me séparer de mon Indien et de sa
famille, qui avait si bien su charmer les jours de l'hospitalité,
je me résignai à partir. Je fis cadeau de mon fusil au maître de la
maison. Je n'avais rien à donner aux jeunes filles, car leur offrir
de l'argent eût été une insulte.
CHAPITRE III.
Départ du navire le Cultivateur.--Abandon.--Manille
et ses faubourgs. --Binondoc.--Cérémonies
religieuses.--Processions.--Douane chinoise.
Le lendemain j'arrivai à Manille, en songeant encore aux blanches
colombes des pamplemousses de Marigondon. Ma première pensée fut
de me rendre sur le port; mais, hélas! j'eus la douleur de voir le
Cultivateur bien loin à l'horizon.
Poussé par une petite brise, il flottait vers la sortie de la baie.
Je proposai aussitôt à des gondoliers indiens de me conduire au
navire. Ils me dirent que la chose était peut-être faisable, si la
brise ne fraîchissait pas; mais ils exigeaient que je leur donnasse
préalablement douze piastres; il ne m'en restait plus que vingt-cinq.
Je réfléchis un instant: Si je ne réussis pas à aborder le vaisseau,
pensai-je, que vais-je devenir dans cette ville où je ne connais
personne, réduit à treize piastres et sans vêtements? Quelle figure
ferai-je avec une garde-robe composée d'une veste blanche, pantalon
de même couleur, et d'une chemise rayée?
Une idée subite me traversa le cerveau: je songeai à rester à Manille,
et à gagner ma vie par la pratique de mon art.
Jeune, sans expérience, j'avais la prétention de me croire le premier
médecin et chirurgien des îles Philippines.
Qui n'a pas, comme moi, cédé à cette orgueilleuse confiance que donne
la jeunesse?
Je tournai le dos au navire et me mis résolûment en route vers la
ville de guerre.
Mais, avant de poursuivre ce récit, disons un mot de la capitale
des Philippines.
Manille et ses faubourgs ont une population d'environ cent cinquante
mille âmes, dont les Espagnols et leurs créoles ne forment guère
que la dixième partie; le reste se compose entièrement de Tagalocs,
de métis et de Chinois.
Elle est divisée en ville de guerre et ville marchande ou faubourgs.
La première, entourée de hautes murailles, est bordée d'un côté par les
flots, et de l'autre par une vaste plaine, espèce de Champ-de-Mars
destiné à l'exercice des troupes. C'est là que chaque soir les
nonchalantes créoles, paresseusement couchées dans leurs équipages,
viennent étaler leurs brillantes toilettes et respirer la brise de la
mer. Les fringants cavaliers, les amazones intrépides, les calèches
à l'européenne, se croisent en tous sens dans ces Champs-Élysées de
l'archipel indien.
L'autre partie de la ville de guerre est séparée de la ville marchande
par la rivière de Pasig, qui est sillonnée toute la journée par des
milliers de pirogues chargées d'approvisionnements et de charmantes
gondoles qui transportent les promeneurs dans les divers quartiers
des faubourgs, ou les conduisent en rade pour visiter les navires.
La ville de guerre communique à la ville marchande par le pont de
_Binondoc_. Habitée principalement par les Espagnols qui occupent des
emplois publics, elle a un aspect monotone et triste; toutes les rues,
parfaitement alignées, sont bordées de vastes trottoirs en granit.
En général, la chaussée macadamisée est entretenue avec le plus grand
soin. La mollesse des habitants est telle, qu'ils ne supporteraient
pas le bruit des voitures sur des dalles.
Les maisons, vastes et spacieuses, véritables hôtels, sont bâties dans
des conditions particulières pour pouvoir résister aux tremblements de
terre et aux ouragans, si fréquents dans cette partie du monde. Elles
sont toutes d'un seul étage, avec un rez-de-chaussée.
Le premier, habitation ordinaire de la famille, est entouré d'une
spacieuse galerie, s'ouvrant ou se fermant à l'aide de grands panneaux
à coulisse, dont les vitraux sont en nacre très-mince. La nacre permet
à la lumière d'arriver dans les appartements sans y laisser pénétrer
la chaleur du soleil.
C'est dans la ville de guerre que sont tous les couvents de moines
et de religieux de divers ordres, l'archevêché, les administrations,
la douane européenne et les hôpitaux, le palais du gouverneur et la
citadelle, qui domine les deux villes.
On entre à Manille par trois portes principales: _puerta Santa-Lucia,
puerta Réal, et puerta Parian_. A minuit les ponts-levis sont levés et
les portes impitoyablement fermées; l'habitant attardé est contraint
de chercher un gîte dans le faubourg.
Les processions sont célébrées avec pompe à Manille. Elles ont
généralement lieu aux flambeaux, à l'heure où les derniers rayons du
jour font place à l'obscurité.
Cependant il en est quelques-unes qui ont lieu en plein jour,
particulièrement celle du _Corpus_, dont je vais donner un aperçu.
Le jour de la _Fête-Dieu_, à dix heures du matin, les cloches de
toutes les églises sont mises en branle à toute volée, pour annoncer
aux fidèles que les portes de la cathédrale vont s'ouvrir, et que le
saint cortége va se mettre en marche.
Les Indiens, accourus de dix lieues à la ronde, vêtus de leurs plus
beaux habits de fête, encombrent les rues de la ville. Celles de ces
rues que doit traverser la procession sont couvertes de tentes, et
pavoisées des plus beaux et des plus éclatants damas de la Chine. Le
sol est jonché de fleurs et d'herbes aromatiques. De distance
en distance sont échelonnés d'immenses reposoirs où des draperies
magnifiques se mêlent à l'or et à l'argent, à des ornements de verdure
naturelle, et aux plus belles fleurs écloses sous les tropiques.
Toute l'armée en grande tenue, avec guidons et drapeaux déployés, forme
une double haie sur toute l'étendue des rues où doit passer le cortége.
Les ordres religieux [5] et les nombreuses personnes qui veulent
assister à la cérémonie, le cierge en main, marchent sur deux
lignes. Au milieu la musique de tous les régiments, le chapitre
avec les musiques, les croix et les bannières des communes
environnantes. Vient ensuite l'archevêque, revêtu de ses splendides
habits pontificaux, portant sous un dais somptueux le saint sacrement;
et derrière lui le gouverneur, les fonctionnaires publics et tous
les corps constitués.
Ce long cortége, salué des balcons par une pluie de fleurs, chante
des hymnes à la gloire du Rédempteur, tandis que la musique exécute
des symphonies religieuses et que l'artillerie tonne sur les remparts.
Toutes les fois que l'archevêque arrive à la tête d'un bataillon,
les drapeaux sont jetés sur le sol, et le vénérable prélat les foule
aux pieds, pour montrer aux humains que la grandeur et la force
s'inclinent devant le Tout-Puissant qu'il représente.
Enfin cette immense file de prêtres, de religieux et d'assistants,
après une longue et sainte promenade, rentre à pas lents dans
la cathédrale. Dès que son extrémité a dépassé un bataillon, il se
reforme à l'arrière en ordre de bataille, et toute l'armée réunie
termine la cérémonie par un long défilé.
La Fête-Dieu, célébrée avec tant de pompe et de magnificence,
n'est cependant pas la procession qui attire le plus l'attention des
fidèles. Celles qui ont lieu la nuit, pendant la semaine sainte, ont
un cachet tout particulier aux Philippines. Elles se célèbrent alors
que Manille et ses faubourgs sont plongés dans le plus profond silence
[6], lorsque tous les fidèles prient et attendent la résurrection
du Sauveur. Ces cérémonies ont un aspect de tristesse et de grandeur
tout à fait en harmonie avec ces jours de deuil.
Après que l'_Angelus_ a sonné [7], le clergé, les ordres religieux
et une longue suite d'assistants, chacun un flambeau à la main,
accompagnent, sur deux lignes, diverses effigies qui représentent les
tortures qu'a supportées pour nous le divin Rédempteur. Ces effigies,
de grandeur naturelle, sont richement vêtues et placées sur des
chars, ou portées sur des brancards recouverts de draperies. Celle
qui est en tête est la Mort, représentée par un squelette. Viennent
ensuite Pie V, saint Pierre, Notre-Seigneur priant dans le jardin
des Olives, Jésus-Christ attaché par les Juifs, la flagellation,
la couronne d'épines, enfin Jésus portant sa croix, entouré de ses
bourreaux. Après le Christ, suivent sainte Véronique, _la Salomé_,
la Madeleine, saint Jean, et la Vierge en grand deuil.
Les saintes sont très-richement vêtues, et couvertes de pierreries,
de perles et de diamants [8].
L'ordre qui règne dans les fêtes religieuses, surtout dans celles qui
ont lieu la nuit, produit un effet irrésistible: cette belle musique
sacrée, les voix harmonieuses qui élèvent des hymnes au Seigneur,
ces innombrables lumières artificielles, donnent à ces cérémonies un
aspect imposant qui élève l'âme vers notre Créateur.
Ces solennités ne se passent pas tout à fait de la même manière dans
les provinces. Le manque de ressources oblige souvent les ministres de
l'Église à employer des moyens qu'ils savent d'un grand effet sur leurs
ouailles. Ainsi, j'ai vu fréquemment des saints représentés au naturel
par des Indiens dans leurs habits de fête, et le coq de saint Pierre
par un magnifique champion qui, plus tard, luttait dans les arènes.
Dans le bourg de _Pangil_, à la procession de la semaine sainte,
le saint sépulcre est exposé et traîné sur un char. Deux Indiens
le précèdent, l'un vêtu en saint Michel, l'autre en diable, et se
livrent un combat qui dure pendant toute la cérémonie. Le saint est,
bien entendu, toujours vainqueur.
Certaines croyances modifient aussi, dans les campagnes, les fêtes
religieuses. Par exemple, il est une procession qui se célèbre tous les
ans dans le bourg de _Paquil_, à laquelle tous les malades et infirmes
assistent en dansant, croyant qu'ils seront ainsi infailliblement
guéris de leurs souffrances. De vingt lieues à la ronde, tous les
estropiés et malades qui ont encore un peu de force se rendent ou
se font porter à Paquil pour assister à la fête. Pendant tout le
temps que dure la procession, ces malheureux dansent avec tous les
assistants, en chantant: _Toromba la Virgen, la Virgen toromba!_
C'est un curieux spectacle que de voir tous ces pauvres diables faire
des efforts surhumains et des contorsions inimaginables, pour arriver
jusqu'à la rentrée de la Vierge dans l'église. Alors ces infortunés à
bout de force et haletants se jettent à terre, et restent étendus sans
mouvement pendant des heures entières. Ceux qui avaient des maladies
graves expirent de fatigue, tandis que d'autres recouvrent la santé
ou aggravent leurs maux.
Cette procession a pour origine la légende que voici: Un Arménien,
surpris au milieu du lac par une tempête, était au moment de faire
naufrage. Pendant la tourmente, il fit le voeu, s'il parvenait à
aborder une plage, de faire célébrer au bourg le plus voisin une
procession à la sainte Vierge, qu'il suivrait en dansant. Il accomplit
son voeu, et, tout en exécutant sa danse au-devant de la Madone,
il prononçait le mot toromba, dont personne n'a jamais pu donner
la signification.
Le faubourg ou ville marchande, nommée _Binondoc_, offre un aspect
plus gai et plus vivant que la ville de guerre. Il existe moins de
régularité dans les rues, les édifices n'ont point la majesté un
peu roide qui distingue particulièrement les monuments de Manille
proprement dite; mais c'est dans Binondoc qu'est le mouvement, c'est
là qu'est la vie.
Une multitude de canaux chargés de pirogues, de gondoles et
d'embarcations de tout genre, sillonnent ce faubourg, qui est la
résidence des riches négociants espagnols, anglais, indiens, chinois
et métis.
C'est surtout sur la rive du Pasig que sont situées les plus fraîches
et les plus coquettes habitations.
Dans ces maisons si simples à l'extérieur, resplendit tout ce qu'a
inventé le luxe des Indes et de l'Europe. Les vases précieux de
la Chine, les énormes potiches du Japon, l'or, l'argent, la soie
surprennent et éblouissent les yeux quand on pénètre dans ces fraîches
habitations.
Chaque maison possède sur la rivière un débarcadère, et un petit
palais en bambou qui sert de salle de bains, et où les habitants
viennent plusieurs fois le jour se délasser de la fatigue causée par
la chaleur du climat.
La fabrique de cigares, qui occupe continuellement de quinze à
vingt mille ouvriers et employés, est également situé dans Binondoc,
ainsi que la douane chinoise [9], et tous les grands établissements
industriels de Manille.
Pendant la journée, les belles Espagnoles, revêtues de riches et
transparentes étoffes de l'Inde et de la Chine, courent de magasin
en magasin et mettent à l'épreuve la patience du vendeur chinois,
qui déplie, sans se plaindre et sans manifester la moindre mauvaise
humeur, des milliers de coupons devant la pratique, laquelle le plus
souvent ne regarde toutes ces magnificences que pour se distraire,
et n'achète pas un demi-mètre d'étoffe.
Les bals et les fêtes offerts à leurs invités par les métis de Binondoc
sont célèbres dans toutes les Philippines. Les contredanses d'Europe
succèdent aux danses indiennes; et pendant que femmes et jeunes gens
exécutent le fandango espagnol, le boléro, la cachucha, ou le pas
lascif des bayadères, l'entreprenant métis, l'insouciant Espagnol
et le positif Chinois, retirés dans le salon des jeux, tentent la
fortune des cartes, des dés, ou du _tay-po_ [10].
La fureur du jeu est poussé à un tel point, que des commerçants
perdent ou gagnent dans une seule nuit des sommes de 50,000 piastres
(250,000 fr.)
Les métis, les Indiens et les Chinois ont aussi un grand amour pour
les combats de coqs; ces combats ont lieu dans de vastes arènes. J'ai
vu placer 40,000 francs sur un coq qui en avait coûté 4000; au bout
de quelques minutes, ce coûteux champion tombait frappé à mort par
son adversaire.
Enfin, si Binondoc est par excellence la ville des plaisirs, du luxe
et de l'activité, c'est aussi la ville des intrigues amoureuses et
des galantes aventures.
Le soir venu, Espagnols, Anglais et Français vont sur les promenades
jouer de la prunelle avec les belles et faciles métis, dont les
vêtements diaphanes révèlent des formes splendides.
Ce qui distingue la métis chinoise tagale, ou espagnole tagale, c'est
une physionomie piquante et singulièrement expressive. Sa chevelure,
relevée à la chinoise, est soutenue par de longues broches en or,
et surtout d'une richesse merveilleuse. Elle porte sur la tête, tout
ouvert comme un voile, un mouchoir en fil d'ananas, plus fin que notre
plus belle batiste; son col est orné d'un rosaire en corail, à gros
grains, terminé par une large médaille en or. Une petite chemisette,
transparente, de la même étoffe que le mouchoir, et qui ne descend que
jusqu'à la ceinture, recouvre, sans la cacher, sa poitrine, que n'a
jamais emprisonnée le corset. Au-dessous, et à deux ou trois doigts
du bord de la chemisette, est attaché un jupon bariolé de couleurs
éclatantes imitant le madras; par-dessus ce jupon, une large ceinture
en soie brillante enveloppe et serre le corps de manière à en laisser
voir les formes, depuis la ceinture jusqu'au genou. Son pied blanc
et délicat, toujours nu, est chaussé d'une petite pantoufle brodée,
qui ne recouvre absolument que l'extrémité des doigts.
Rien de charmant, de coquet et de provocateur comme ce costume,
qui excite, au plus haut point, l'admiration des étrangers.
Aussi les métis tagales et chinoises savent si bien l'effet que produit
sur les Européens cette toilette déshabillée, que pour rien au monde
elles ne consentiraient à la modifier.
Deux mots en passant sur le costume des hommes. L'Indien et le métis
portent pour coiffure un vaste chapeau de paille noir ou blanc, ou une
espèce de chapeau chinois, nommé _salacote;_ sur l'épaule, le mouchoir
d'ananas brodé; au col, un rosaire en corail. Leur chemise est en
fil d'ananas, ou en soie végétale; un pantalon de couleur en soie,
brodé au bas, et une ceinture rouge en crêpe de chine, complètent
cet habillement. Leurs pieds, sans bas, sont chaussés de souliers
à l'européenne.
La ville de guerre, si triste pendant le jour, prend vers le soir un
aspect plus animé: c'est l'heure où, de toutes les maisons, sortent
les magnifiques équipages, invariablement conduits _à la d'Aumont_.
Les habitants, proprement dits, vont se mêler aux promeneurs de
Binondoc.
Ensuite viennent les visites, les bals, ou les réunions plus intimes:
dans ces réunions, on cause, on fume le cigare de Manille, et surtout
on mâche le _bétel_ [11]; on boit des verres d'eau sucrée à la glace,
et l'on mange des sucreries de toute espèce.
Vers minuit on se retire, à moins qu'on ne veuille prendre part
au souper de famille, qui, toujours servi avec luxe, se prolonge
ordinairement jusqu'à deux heures du matin.
Telle est la vie que mènent les classes opulentes sous ces latitudes
favorisées du ciel.
Maintenant, que le lecteur me permette de revenir à mes aventures.
CHAPITRE IV.
Séjour à Manille.--Le capitaine don Juan Porras.-- La marquise
de las Salinas.
Pendant que je causais sur le rivage avec les Indiens, j'avais
remarqué, à quelques pas de moi, un jeune Européen; je le rencontrai
précisément sur ma route en me dirigeant vers Manille, et je pris le
parti de l'accoster.
Ce jeune homme était un médecin qui se préparait à partir pour
l'Europe. Je lui fis part du projet que je venais de former, et je
lui demandai quelques détails sur la ville où je voulais me fixer
désormais.
Il s'empressa de me satisfaire, et m'encouragea dans ma résolution
d'exercer la médecine aux Philippines.
Lui-même avait conçu la même pensée que moi, mais des affaires de
famille l'obligeaient à retourner dans son pays.
Je ne lui cachai rien de ma situation, et je lui fis observer qu'il
me serait difficile de faire des visites avec le costume plus que
modeste dont j'étais revêtu.
«Qu'à cela ne tienne, me répondit-il; j'ai tout ce qu'il vous faut:
un habit tout neuf et six magnifiques lancettes; «je vous vendrai
ces objets au prix coûtant de France: c'est «un marché d'or.»
L'affaire fut bientôt conclue. Il me conduisit à son hôtel, et j'en
sortis affublé d'un habit assez propre, mais beaucoup trop grand et
beaucoup trop large.
Malgré cela, il y avait si longtemps que je ne m'étais vu si bien mis,
que je ne me lassais pas d'admirer ma nouvelle acquisition.
J'avais caché dans mon chapeau ma pauvre petite veste blanche, et je
marchais plus fier qu'Artaban sur la chaussée de Manille. Je possédais
un habit et six lancettes! mais il ne me restait pour toute fortune
qu'une piastre: cette pensée tempérant un peu la joie que me faisait
éprouver la vue de mon brillant costume, je songeais où j'irais passer
la nuit, et comment je trouverais à subsister le lendemain et les
jours suivants, si les malades se faisaient attendre...
En réfléchissant ainsi, j'errais lentement de Binondoc à la ville de
guerre, et de la ville de guerre à Binondoc,--lorsque tout à coup
une idée triomphante illumina mon cerveau: j'avais entendu parler,
à Cavite, d'un capitaine espagnol nommé don Juan Porras, qu'une
imprudence avait presque rendu aveugle.
Je résolus d'aller le trouver et de lui offrir mes services; il ne
s'agissait plus que de savoir où il demeurait. Je m'adressai à cent
personnes, mais chacun répondait qu'il ne le connaissait pas et
passait son chemin.
Un Indien qui tenait une petite boutique, et à qui je m'adressai,
me tira de peine.
«Si le seigneur don Juan est capitaine, me dit-il, votre «excellence
trouvera son adresse à la première caserne «venue.»
Je remerciai l'Indien, et m'empressai de suivre son conseil.
A la caserne d'infanterie où je me présentai, l'officier de garde me
donna un soldat pour me conduire à la demeure du capitaine: il était
temps; la nuit était déjà close.
Don Juan Porras était un Andalous, bon homme, et d'un caractère
extrêmement gai. Je le trouvai la tête enveloppée de madras, et occupé
à assujettir deux énormes cataplasmes qui lui couvraient entièrement
les yeux.
«--_Señor capitan_, lui dis-je, je suis médecin et savant oculiste; je
viens ici pour vous soigner, et j'ai la ferme confiance de vous guérir.
«--_Basta_ (C'est assez), me répondit-il. Tous les médecins de Manille
sont des ânes.»
Cette réponse plus que sceptique ne me découragea pas, et je résolus
d'en tirer parti.
«C'est aussi mon opinion, repris-je aussitôt; et c'est parce que je
suis très-fortement convaincu de l'ignorance des docteurs indigènes,
que j'ai pris la résolution de venir pratiquer aux Philippines.»
«--De quelle nation êtes-vous, monsieur?» me demanda le capitaine.
«--Je suis Français.»
«--Un médecin français! s'écria don Juan. Oh! c'est bien différent; je
vous demande pardon d'avoir parlé avec tant d'irrévérence des hommes de
votre art. Un médecin français! Je me fie complétement à vous: prenez
mes yeux, monsieur le docteur, et faites-en ce que vous voudrez.»
La conversation prenant une bonne tournure, je m'empressai d'aborder
la question principale.
«--Vos yeux sont bien malades, seigneur capitaine, lui dis-je;
il faudrait, pour arriver à une prompte guérison, que je ne vous
quittasse pas d'une minute.»
«--Voudriez-vous consentir à demeurer quelque temps chez moi, monsieur
le docteur?»
La question était résolue.
«--J'y consens, répondis-je, mais à une condition: c'est que je vous
payerai mon logement et ma pension.»
«--Qu'à cela ne tienne! vous êtes libre, me dit le bon homme: c'est une
affaire conclue. J'ai une jolie chambre et un bon lit tout préparé,
il ne vous reste plus qu'à envoyer chercher vos bagages. Je vais
appeler mon domestique.»
Ce terrible mot de bagages résonna comme un glas à mon oreille;
je jetai un regard mélancolique sur la coiffe de mon chapeau, cette
malle improvisée qui contenait toutes mes hardes... je veux dire ma
petite veste blanche, et je craignais que don Juan ne me prît pour
quelque matelot déserteur, cherchant à le duper.
Cependant il n'y avait pas à reculer; je m'armai de tout mon courage,
et je lui racontai brièvement la triste situation où je me trouvais,
en ajoutant que je ne pourrais payer ma pension qu'à la fin du mois,
si j'étais assez heureux pour découvrir quelques malades.
Don Juan Porras m'avait tranquillement écouté. Quand mon récit fut
terminé, il partit d'un grand éclat de rire qui me fit frémir des
pieds à la tête.
«--Eh bien! s'écria-t-il, j'aime mieux cela; vous êtes pauvre, donc
vous aurez plus de temps à donner à ma maladie, et plus d'intérêt à
me guérir. Comment trouvez-vous le syllogisme?
«--Excellent, seigneur capitaine; et vous verrez avant peu, j'espère,
que je ne suis pas homme à compromettre un logicien aussi distingué
que vous. Dès demain matin j'examine vos yeux, et je ne les abandonne
plus que je ne les aie guéris radicalement.»
Nous causâmes encore longtemps sur ce ton joyeux, après quoi je
me retirai dans ma chambre et m'endormis au milieu des songes les
plus riants.
Le lendemain, j'endossai de bonne heure mon habit doctoral et j'entrai
chez mon hôte.
Je me mis à examiner ses yeux; ils étaient dans un état déplorable. Le
droit était non-seulement perdu, mais il menaçait la vie du malade. Un
_cancer_ s'y était déclaré, et le volume énorme qu'il avait acquis
pouvait faire douter de la réussite d'une opération. L'oeil gauche
contenait plusieurs dépôts, mais on pouvait espérer de le guérir.
Je parlai franchement à don Juan de mes craintes et de mes espérances,
et j'insistai sur la nécessité d'enlever complétement l'oeil droit.
Le capitaine, étonné d'abord, se décida courageusement à subir
cette opération, que je lui fis le jour suivant et qui eut un
plein succès. Peu de temps après, les symptômes d'inflammation se
dissipèrent, et je pus garantir à mon hôte une guérison complète.
Je donnai donc tous mes soins à l'oeil gauche. Je désirais d'autant
plus vivement rendre la vue à don Juan, que j'étais convaincu du
bon effet que produirait à Manille sa guérison. C'était pour moi la
réputation et la fortune.
Du reste, j'avais déjà acquis en quelques jours une petite clientèle,
et je fus en position de payer ma pension à la fin du mois.
Au bout de six semaines de traitement, don Juan était parfaitement
guéri, et pouvait se servir de son oeil gauche presque aussi bien
qu'avant sa maladie.
Cependant le capitaine continuait à se claquemurer, à mon grand regret;
sa réapparition dans le monde, qu'il avait abandonné depuis plus d'un
an, eut produit une immense sensation, et eût fait de moi le premier
docteur des Philippines.
Un jour, j'abordai cette question délicate.
«--Seigneur capitaine, lui dis-je, à quoi pensez-vous de rester
toujours entre quatre murs? et pourquoi ne reprenez-vous pas vos
anciennes habitudes? Il faut visiter vos amis, vos connaissances...»
«Docteur, interrompit don Juan, comment voulez-vous que je me montre
sur les promenades avec un oeil de moins? Quand je passerais dans les
rues, les femmes diraient en me voyant: Voilà don Juan le Borgne. Non,
non, avant de quitter la chambre j'attendrai que vous me fassiez
venir un oeil d'émail de Paris.»
«--Y pensez-vous? l'oeil ne sera pas arrivé avant dix-huit mois.»
«Va donc pour dix-huit mois de réclusion,» répondit don Juan.
J'insistai pendant plus d'une heure, mais le capitaine fut intraitable;
il poussait si loin la coquetterie, que, bien que je lui eusse
recouvert l'orbite de taffetas noir, il faisait fermer ses volets
aussitôt que quelqu'un venait lui faire visite; en sorte que, le
voyant toujours plongé dans la même obscurité, personne ne voulait
croire à sa guérison.
J'étais vivement contrarié, comme on le pense bien, de l'entêtement de
don Juan; je n'avais pas le temps de faire pendant dix-huit mois le
pied de grue à la porte de la fortune; aussi je résolus de fabriquer
moi-même cet oeil, sans lequel le coquet capitaine ne voulait pas se
faire voir.
Je pris des morceaux de verre, un chalumeau, et me mis à l'oeuvre.
Après bien des essais infructueux, je parvins enfin à obtenir une
forme parfaite du globe de l'oeil; ce n'était pas tout: il fallait
lui donner les couleurs et l'apparence de l'oeil gauche. Je fis
venir chez moi un pauvre peintre en voitures, qui imita à peu près
l'oeil qui restait à don Juan. Il était nécessaire de préserver cette
peinture du contact des larmes, qui l'auraient bientôt détruite. Pour
y réussir, je fis exécuter par un orfévre un globe en argent plus
petit que le globe de verre, et je l'appliquai avec un peu de cire
à cacheter dans l'intérieur du premier. Je polis soigneusement les
bords sur une pierre, et après huit jours de travail j'obtins un
résultat satisfaisant.
L'oeil que je venais de fabriquer n'était, toute modestie à part,
vraiment pas trop mal. Je m'empressai de le placer dans son orbite. Il
gênait bien un peu le seigneur don Juan; mais je lui persuadai si
bien qu'avec le temps il s'y habituerait, qu'il consentit à le garder.
Il se logea sur le nez une paire de lunettes, se contempla dans la
glace et se trouva si bon air, qu'il se décida à commencer ses visites
dès le lendemain.
Ainsi que je l'avais prévu, la réapparition dans le monde du capitaine
Juan Porras fit grand bruit, et bientôt, par contre-coup, il ne fut
plus question dans Manille que du señor don Pablo, grand médecin
français et surtout oculiste très-distingué.
De tous côtés les malades m'arrivèrent.
Malgré ma jeunesse et mon peu d'expérience, mon premier succès m'avait
inspiré une confiance telle, que je fis coup sur coup plusieurs
opérations de cataractes qui, par bonheur, réussirent complétement.
Je ne suffisais plus à ma clientèle, et je passai, en quelques jours,
de la plus profonde détresse à une véritable opulence. J'avais voiture,
et quatre chevaux dans mon écurie. Je ne pus cependant, malgré ce
changement de fortune, me résigner à quitter la maison de don Juan,
par reconnaissance pour l'hospitalité qu'il m'avait si libéralement
offerte.
Dans mes heures de loisir il me tenait compagnie, et m'amusait par
le récit de ses histoires de guerre et de bonnes fortunes. Il y avait
déjà près de six mois que j'habitais avec lui, lorsqu'une circonstance
qui fait époque dans ma vie vint changer mon existence, et m'obligea
de me séparer du joyeux capitaine.
Un Américain de mes amis m'avait souvent fait remarquer sur les
promenades une jeune femme en deuil qui passait pour l'une des plus
jolies señoras de la ville.
Chaque fois que nous la rencontrions, l'Américain ne manquait jamais
de me vanter la beauté de _la marquesa de las Salinas_. Elle avait
de dix-huit à dix-neuf ans, des traits doux et réguliers, de beaux
cheveux noirs, et de grands yeux à l'espagnole; elle était veuve d'un
colonel aux gardes, qui l'avait épousée presque enfant.
La vue de cette jeune femme avait produit sur moi une impression
profonde, et je me mis à courir les salons de Binondoc pour tâcher
de la rencontrer ailleurs qu'à la promenade.
Démarches vaines! La jeune veuve ne voyait personne; je désespérais
presque de pouvoir jamais trouver une occasion de lui parler, lorsqu'un
matin un Indien vint me chercher pour aller visiter son maître.
Je montai en voiture et partis, sans m'informer du nom du malade;
la voiture s'arrêta dans l'une des plus belles maisons du faubourg
de Santa-Cruz.
Après avoir examiné le malade et causé quelques instants avec lui,
je m'étais assis devant un guéridon pour griffonner une ordonnance.
Dans ce moment j'entendis derrière moi le frôlement d'une robe; je
tournai la tête, la plume me tomba des mains... J'avais devant les
yeux cette même femme que j'avais vainement poursuivie pendant si
longtemps, et qui surgissait tout à coup comme dans un rêve!
Ma surprise fut si grande, que je balbutiai quelques mots
inintelligibles, en la saluant avec une gaucherie qui excita son
sourire.
Elle m'adressa la parole simplement pour s'informer de l'état de
santé de son neveu, puis elle se retira presque aussitôt.
Quant à moi, au lieu de continuer le cours ordinaire de mes visites,
je rentrai au logis; je fis à don Juan force interrogations sur madame
de las Salinas; celui-ci satisfit complétement ma curiosité.
Il avait connu toute la famille de la jeune femme, qui jouissait dans
la colonie de la plus grande considération.
Le lendemain et les jours suivants, je retournai chez la charmante
veuve, qui voulut bien m'accueillir avec faveur. J'abrége tous ces
détails, qui me sont trop exclusivement personnels... Six mois après
ma première entrevue avec madame de las Salinas, j'avais demandé et
obtenu sa main.
J'avais donc trouvé à plus de cinq mille lieues de mon pays le bonheur
et la richesse. Il avait été convenu entre ma femme et moi que nous
irions en France aussitôt que sa fortune, dont la plus grande partie
se trouvait au Mexique, serait réalisée.
En attendant, ma maison était le rendez-vous des étrangers et surtout
des Français, qui étaient déjà assez nombreux à Manille.
A cette époque le gouvernement espagnol m'avait nommé chirurgien-major
du premier régiment léger et des miliciens du bataillon de la Panpanga.
Tout m'avait réussi en si peu de temps, que je ne doutais pas que la
fortune ne m'offrît toujours ses plus riantes faveurs. Déjà j'avais
tout préparé pour mon retour en France, car nous attendions d'un moment
à l'autre l'arrivée des gallions qui faisaient le service d'Acapulco
à Manille, et qui devaient rapporter la fortune de ma femme. Cette
fortune se montait au chiffre honnête de sept cent mille francs.
Un soir, à l'heure où nous prenions le thé, on vint nous annoncer
que les navires d'Acapulco avaient été signalés par le télégraphe,
et que le lendemain ils seraient en rade; nos piastres devaient être
à bord: je laisse à penser si nous fûmes au comble de nos voeux.
Mais quel réveil nous attendait! les navires ne rapportaient pas une
seule piastre; voici ce qui était arrivé: Cinq à six millions avaient
été expédiés par terre de Mexico à San Blas, lieu d'embarquement,
et le gouvernement mexicain avait fait escorter le convoi par un
régiment de ligne commandé par le colonel Yturbidé.
Dans le trajet, celui-ci s'était emparé du convoi, et était passé
avec son régiment aux indépendants.
On sait qu'Yturbidé dans la suite fut proclamé empereur du Mexique,
puis chassé et enfin fusillé, après une expédition qui offre plus
d'une analogie avec celle de Murat.
Le jour même de l'arrivée des navires, nous avions donc la certitude
que notre fortune était entièrement perdue, sans espoir d'en retrouver
jamais une faible partie.
Ma femme et moi nous supportâmes ce coup avec assez de philosophie. Ce
que nous regrettions le plus, ce n'était pas la perte des piastres,
mais la nécessité à laquelle nous étions contraints d'abandonner,
ou tout au moins d'ajourner, notre voyage en France.
Je continuai à tenir le même train de maison que par le passé.
Ma clientèle et les différentes places que j'occupais me permettaient
de mener l'existence à grandes guides des colonies espagnoles, et il
est probable que j'aurais fait ma fortune en peu d'années si j'avais
continué l'état de médecin; mais le désir d'une liberté sans limites
me fit abandonner tous ces avantages pour une vie toute de hasards
et d'émotions.
Toutefois n'anticipons point, et que le lecteur ait la patience de lire
encore quelques pages sur Manille, et divers événements où j'ai figuré
comme acteur ou témoin avant de quitter la vie du sybarite citadin.
CHAPITRE V.
Le capitaine Novalès.--Insurrection militaire.--Novalès,
empereur des Philippines.--Sa mort.--Tierra-Alta.--Bandits.
J'étais, comme je l'ai dit, chirurgien-major du bataillon de ligne le
1er léger, et j'avais des relations intimes avec tout l'état-major,
particulièrement avec le capitaine Novalès, créole d'origine, et d'un
caractère brave et aventureux.
Il fut soupçonné de vouloir soulever, en faveur de l'indépendance,
le régiment auquel il appartenait. On fit à ce sujet une enquête qui
ne donna aucune preuve: cependant le gouverneur, conservant toujours
ses soupçons ordonna qu'il fût envoyé dans une province du sud sous
la surveillance de l'alcade.
Le matin du jour fixé pour son départ, Novalès vint me voir, et, après
s'être plaint amèrement de l'injustice du gouverneur à son égard, il
ajouta qu'on se repentirait de n'avoir pas confiance en son honneur,
et qu'il ne tarderait pas à revenir.
J'essayai de le calmer; nous échangeâmes une poignée de main, et
le soir il partait sur un petit bâtiment chargé de le conduire à
sa destination.
Au milieu de la nuit qui suivit le départ de Novalès, je fus réveillé
en sursaut par des détonations d'armes à feu. Je me revêtis aussitôt
de mon uniforme, et m'empressai de me diriger vers la caserne de
mon régiment.
Les rues étaient désertes; seulement, de cinquante pas en cinquante
pas, étaient échelonnées des sentinelles.
Je compris qu'un événement extraordinaire se passait sur quelque
point de la ville. Quand j'arrivai à la caserne, je ne fus pas peu
surpris de trouver les grilles ouvertes, le poste vide, pas un soldat
dans l'intérieur.
Je montai à l'infirmerie que j'avais fait établir pour le service
spécial des cholériques, et là un sergent m'apprit que le mauvais temps
avait forcé l'embarcation qui conduisait Novalès en exil de rentrer
dans le port; que vers une heure du matin, Novalès, accompagné du
lieutenant Ruiz, était venu à la caserne, et qu'après s'être assuré
du concours de tous les sous-officiers créoles, il avait fait mettre
le régiment sous les armes, s'était emparé des portes de Manille,
et enfin s'était proclamé empereur des Philippines.
Ces nouvelles extraordinaires me jetèrent dans une certaine perplexité.
Mon régiment était en pleine insurrection: si j'allais le rejoindre et
qu'il succombât, j'étais considéré comme traître, et comme tel fusillé;
si, au contraire, je me battais contre lui et qu'il triomphât, je
connaissais assez Novalès pour être convaincu d'avance qu'il ne me
ferait pas quartier.
Cependant je n'avais pas à hésiter, le devoir me liait à l'Espagne,
qui m'avait si bien traité; c'était elle que je devais défendre.
Je sortis de la caserne et me dirigeais au hasard.
Bientôt je me trouvai en face du quartier d'artillerie; un officier
se tenait en observation derrière la grille; je m'approchai de lui,
et lui demandai s'il tenait pour l'Espagne.
Sur sa réponse affirmative, je le priai de me faire ouvrir, en lui
déclarant que je voulais me rallier à son corps, auquel je pouvais
peut-être rendre quelques services comme chirurgien.
J'entrai et allai prendre les ordres du commandant, qui me mit bien
vite au courant des événements.
Pendant la nuit, Ruiz s'était rendu, au nom de Novalès, chez le général
Folgueras qui commandait en l'absence du gouverneur Martinès, retenu
à sa campagne, peu distante de Manille. Il avait surpris la garde et
s'était emparé des clefs de la ville, après avoir poignardé Folgueras;
de là, il était allé aux prisons, avait donné la liberté aux détenus,
et avait mis à leur place les principaux fonctionnaires de la colonie.
Le 1er léger était sur la place du Gouvernement, prêt à livrer
bataille; deux fois il avait essayé de surprendre l'artillerie et la
citadelle, mais il avait été repoussé.
On attendait des secours du dehors et les ordres du général Martinès
pour attaquer les révoltés.
Bientôt nous entendîmes quelques décharges d'artillerie: c'était
le général Martinès qui, à la tête du régiment de la Reine, faisait
enfoncer la porte Sainte-Lucie et pénétrait dans la ville de guerre.
Le corps d'artillerie se joignit au général gouverneur, et nous
marchâmes vers la place du Gouvernement.
Les insurgés avaient placé deux canons à l'issue de chaque rue.
A peine approchions-nous du palais, que nous essuyâmes une terrible
décharge de mousqueterie. L'aumônier particulier du général fut la
première victime.
Nous étions alors engagés dans une rue qui longe les fortifications,
et par laquelle il était impossible d'attaquer l'ennemi avec avantage.
Le général Martinès changea la direction de l'attaque, et nous revînmes
à la charge par la rue Sainte-Isabelle.
Les troupes, formées sur deux lignes, suivaient les deux côtés de
la rue et laissaient le milieu libre; d'un autre côté, le régiment
de Panpangas avait traversé la rivière et arrivait par une des rues
opposées: les insurgés étaient pris entre deux feux.
Cependant ils se défendaient avec acharnement, et leurs tirailleurs
nous causaient beaucoup de mal. Novalès était partout, animant
ses soldats de la voix, du geste et de l'exemple, pendant que le
lieutenant Ruiz s'occupait de pointer un des canons qui balayait le
milieu de la rue où nous avancions.
Enfin, après trois heures de combat, le sauve-qui-peut commença. On
fit main-basse sur tout ce qu'on rencontra, et Novalès fut amené
prisonnier au gouverneur.
Quant à Ruiz, quoique atteint au bras d'une balle, il fut assez
heureux pour franchir les fortifications et pour parvenir à s'évader;
ce ne fut que trois jours après qu'il fut pris.
A peine le combat fut-il terminé, qu'on forma sur-le-champ un conseil
de guerre. Novalès fut le premier jugé.
A minuit, il était proscrit; à deux heures du matin, proclamé empereur;
et à cinq heures du soir, fusillé par derrière.
Ces revirements de fortune sont assez fréquents dans les colonies
espagnoles.
Le conseil de guerre jugea sans désemparer, jusqu'au lendemain à midi,
tous les prisonniers arrêtés les armes à la main.
La dixième partie du régiment fut envoyée aux galères, et tous les
sous-officiers furent condamnés à mort.
J'avais reçu l'ordre de me rendre à quatre heures sur la place
du Gouvernement, où devait avoir lieu l'exécution, à laquelle
assistaient deux compagnies de chaque bataillon de la garnison et
tout l'état-major.
Vers cinq heures, les portes de l'hôtel de ville s'ouvrirent, et au
milieu d'une haie de soldats on fit défiler dix-sept sous-officiers,
assistés chacun de deux moines et des frères de la Miséricorde.
Un silence solennel régnait sur la place; on n'entendait, par
intervalle, que le roulement funèbre des tambours, et les prières
des agonisants psalmodiées par les moines.
Le cortége, qui défilait à pas lents, s'arrêta devant la façade du
palais; les dix-sept sous-officiers reçurent l'ordre de s'agenouiller,
le visage tourné contre le mur.
A un roulement prolongé de tambours les moines se séparèrent des
victimes, et à un second roulement une décharge retentit: les dix-sept
jeunes gens tombèrent la face contre terre.
L'un d'eux cependant n'avait pas été atteint; il s'était laissé tomber,
en conservant une complète immobilité. Un instant après, les frères
allaient jeter leurs voiles noirs sur les victimes; elles n'auraient
plus alors appartenu qu'à la justice divine.
J'avais vu ce qui venait de se passer.
J'étais placé à quelques pas de celui qui jouait si bien son rôle
de mort, et mon coeur battait à fendre ma poitrine... J'aurais voulu
pousser les frères vers ce malheureux, qui devait éprouver les plus
terribles angoisses; mais, au moment où le voile noir était prêt
à recouvrir le pauvre malheureux jeune homme épargné par miracle,
un officier prévint le commandant qu'un coupable avait échappé au
châtiment: les frères furent arrêtés dans leur pieux ministère, et
deux soldats reçurent l'ordre de tirer sur l'infortuné sous-officier
à bout portant.
J'étais indigné.
Je m'avançai vers le délateur, et lui reprochai sa cruauté; il voulut
me répondre, je le traitai de lâche et lui tournai le dos [12].
Un ordre précis de mon colonel m'avait obligé à sortir de chez moi
pour assister à la terrible exécution que je viens de raconter,
et cependant des inquiétudes bien vives auraient dû m'y retenir,
ainsi qu'on va le voir.
La veille, lorsque le combat avait été terminé, les insurgés mis
en déroute, les tourments que devait éprouver ma chère Anna étaient
revenus à mon esprit.
Il était une heure de l'après-midi, et je l'avais laissée sans
nouvelles de moi depuis trois heures de la nuit: ne pouvait-elle pas
me croire mort, ou au milieu des révoltés?
Ah! si mon devoir avait pu me faire oublier un instant celle que
j'aimais plus que ma vie, le danger étant passé, son image revint à
ma pensée.
Bonne Anna! je la vis pâle, agitée, émue, se demandant si chaque coup
de feu qui partait ne la rendait pas veuve; et, l'âme toute chagrine,
je courus chez moi pour la rassurer.
Arrivé à ma demeure, je montai précipitamment l'escalier; le coeur
me battait avec violence; je m'arrêtai un instant devant la porte de
sa chambre; puis, ayant repris un peu de courage, j'entrai.
Anna était agenouillée, elle priait; en entendant mon pas, elle leva
la tête et vint se jeter dans mes bras, sans proférer une seule parole.
J'attribuai d'abord ce silence à l'émotion; mais, hélas! en examinant
ce charmant visage je vis que l'oeil était hagard, la figure
contractée; je tressaillis... J'avais reconnu tous les symptômes
d'une congestion cérébrale.
Je craignis que ma femme n'eût perdu la raison, et cette crainte me
causa de vives alarmes.
Heureux encore dans ma profonde douleur de pouvoir par moi-même
lui procurer quelques soulagements, je la fis mettre au lit, et lui
administrai tous les secours que réclamait son état.
Elle était assez calme, les quelques mots qu'elle prononçait étaient
incohérents; son idée fixe, c'était qu'on voulait l'empoisonner et
m'assassiner. Toute sa confiance était en moi. Pendant trois jours,
les remèdes que je prescrivis et que j'administrai furent inutiles;
la malade n'éprouvait aucun soulagement.
Je résolus alors de consulter les médecins de Manille, bien que je
n'eusse pas confiance en leur mérite. Ils me conseillèrent quelques
médicaments insignifiants, et m'avouèrent que tout espoir était perdu,
ajoutant à leur dire, en forme de consolation philosophique, que la
mort était préférable à la perte de la raison.
Je n'étais pas de l'avis de ces messieurs: j'eusse préféré la folie à
la mort, car j'avais toujours l'espérance de voir la folie se calmer,
puis disparaître.
Que de fous n'a-t-on pas guéris et ne guérit-on pas tous les
jours? tandis que la mort c'est le dernier mot de l'humanité; et,
comme l'a bien dit un jeune poëte:
La pierre de la tombe,
Entre le monde et Dieu c'est un rideau qui tombe!
Je résolus de lutter contre la mort et de défendre Anna, en essayant
tous les calculs si problématiques de la science.
Je regardai mes confrères comme plus ignorants encore que je ne les
avais jugés; et, fort de mon amour, de mon attachement, de ma volonté,
je commençai le combat avec le destin, qui se montrait à moi sous
des couleurs aussi sombres.
Je m'enfermai dans la chambre de la malade, et ne la quittai
plus. J'avais beaucoup de mal pour lui faire prendre les médicaments
que je croyais lui être nécessaires; il me fallait tout l'empire que
j'avais conservé sur elle pour lui persuader que les boissons que je
lui présentais n'étaient pas empoisonnées.
Sans dormir, elle était cependant dans une somnolence qui dénotait
un grand ébranlement du cerveau.
Cet état affreux dura pendant neuf jours; neuf jours pendant lesquels
je ne savais si je gardais une morte ou une vivante, et je priais
Dieu à tous les instants du jour de faire un miracle.
Un matin, je vis la malade fermer les yeux... j'eus une peur
effrayante, et que je ne saurais décrire... Le sommeil qui venait
de s'emparer d'elle aurait-il un réveil? Je me penchai vers elle,
j'écoutai sa respiration, elle était égale et s'exhalait sans bruit; je
tâtai le pouls, les pulsations étaient plus calmes et plus régulières;
un peu de mieux s'annonçait. J'attendis dans une terrible anxiété.
Au bout d'une demi-heure le calme et le sommeil continuaient, et je
ne doutai pas qu'une crise salutaire ne ramenât ma pauvre malade à
la vie et à la raison.
Je m'assis à son chevet, j'y restai dix-huit heures, observant ses
moindres mouvements. Enfin, après une attente remplie de trouble
et de poignante incertitude, la malade se réveilla et sembla sortir
d'un songe.
«Tu veilles depuis longtemps, me dit-elle en me tendant la main: j'ai
donc été bien malade? Que de soins tu as pris de moi! Heureusement
que tu vas pouvoir te reposer, je sens que je suis guérie...
Je crois avoir ressenti dans ma vie les émotions les plus fortes,
soit de bonheur, soit de chagrin, que l'homme puisse éprouver; mais
jamais ma joie n'a été plus vive, plus profonde qu'en entendant ces
paroles d'Anna.
On se rendra facilement compte de la situation de mon esprit en
pensant aux tourments qui m'avaient agité depuis dix jours, et l'on
comprendra la fièvre morale que je devais éprouver.
Depuis quelque temps j'avais assisté à des spectacles si étranges,
qu'il eût été plus naturel que ce fût moi qui perdît la raison.
J'avais été acteur dans un combat acharné; autour de moi j'avais vu
tomber des blessés et entendu râler des mourants; après une exécution
terrible, rentré chez ma femme, les plus grands chagrins étaient venus
m'accabler; j'étais resté auprès d'une personne adorée, ignorant s'il
me faudrait la perdre pour toujours ou la garder insensée; puis, tout
à coup, comme par miracle, cette chère compagne de ma vie revenait
à la santé et se jetait dans mes bras...
Je mêlai mes pleurs aux siens; mes yeux, secs et brûlants par les
veilles et les angoisses, retrouvèrent des larmes, mais ce furent
des larmes de joie et de bonheur.
Nous reprîmes tous deux plus de calme; dans une douce causerie nous
nous racontâmes tout ce que nous avions souffert. O sympathie des
coeurs aimants! Nos peines avaient été les mêmes, nous avions ressenti
les mêmes alarmes, elle pour moi, moi pour elle!
Remise comme par enchantement après ce sommeil réparateur, Anna se
leva, fit sa toilette comme à l'ordinaire; et les personnes qui la
virent ne voulurent pas croire qu'elle avait passé dix jours entre
la mort et la folie, ces deux abîmes, dont l'amour et la foi avaient
su l'un et l'autre nous préserver.
J'étais heureux; ma profonde tristesse fut promptement remplacée par
une joie expansive qui se peignait sur mon visage. Hélas! cette joie
fut passagère comme toutes les joies: l'homme est ici-bas la proie
du malheur!
Au bout d'un mois, ma femme retomba dans le même état maladif; les
mêmes symptômes se produisirent avec les mêmes effets pendant le
même laps de temps; je restai encore neuf jours au chevet de son lit,
et le dixième jour un sommeil bienfaisant la rendit à la raison.
Mais cette fois j'avais pour moi l'expérience, cette maîtresse
impitoyable qui vous donne des leçons qu'on ne devrait jamais oublier;
et je ne me réjouis pas comme je l'avais fait un mois plus tôt.
Je craignis que ce changement subit ne fût une guérison factice, et
que tous les mois la pauvre malade n'eût une rechute jusqu'à ce que
son cerveau, complétement affaibli, se dérangeât enfin pour toujours.
Cette fatale idée me brisait le coeur, et me causait une tristesse
que je ne pouvais dissimuler devant celle qui me l'inspirait.
J'avais épuisé toutes les ressources de la médecine, et toutes ces
ressources avaient été inutiles.
Je pensai que peut-être, en éloignant la malade des lieux où s'étaient
passés les événements cause de son affection, sa guérison deviendrait
plus facile; que peut-être les bains, les promenades à la campagne par
la belle saison, contribueraient à la guérir; dès lors j'invitai une de
ses parentes à nous accompagner, et nous partîmes pour _Tierra-Alta_,
lieu enchanteur, véritable oasis où tout était réuni pour faire aimer
la vie en la rendant agréable.
Les premiers jours de notre installation à cette belle campagne furent
pour nous remplis de joie, d'espérance, de félicité. Anna se remettait
chaque jour davantage, sa santé était devenue florissante.
Nous nous promenions dans de magnifiques jardins, à l'ombre des
orangers et des mangliers, qui formaient des massifs tellement épais,
que pendant les plus fortes chaleurs on était à l'abri et au frais
sous leurs ombrages.
Une jolie rivière, à l'eau limpide et bleue, passait au milieu de
notre verger. J'y avais fait établir des bains à l'indienne.
Quand nous voulions jouir de promenades ravissantes, une jolie calèche
attelée de quatre bons chevaux nous conduisait sur des routes bordées
de flexibles bambous, et semées de toutes les fleurs variées des
tropiques.
Ainsi qu'on en peut juger par ce court récit, rien ne manquait à
_Tierra-Alta_ de tout ce qu'on peut souhaiter à la campagne: c'était
un Éden pour une convalescente. Mais on a bien eu raison de dire qu'il
n'y a pas de bonheur parfait sur la terre! J'étais avec une femme que
j'adorais, et qui m'aimait avec toute la sincérité d'un coeur jeune
et pur. Nous vivions dans un paradis, loin du monde, du bruit, des
tracas d'une ville, et surtout loin des jaloux et des envieux. L'air
que nous respirions était parfumé, l'eau qui baignait nos pieds était
pure, et reflétait un ciel chaud et parfois tout brillant d'étoiles
scintillantes... La santé d'Anna semblait se remettre, j'étais heureux
de son bonheur.
Qui donc pouvait nous troubler dans notre charmante retraite?... Une
troupe de bandits!
Ces bandits s'étaient établis dans les parages enchantés de
_Tierra-Alta_, et désolaient le pays et tous les environs par les
vols et les meurtres qu'ils commettaient. Un régiment était à leur
poursuite, mais cela les inquiétait fort peu; ils étaient nombreux,
adroits, audacieux, et, quelle que fût la vigilance du gouvernement,
la bande continuait ses brigandages et ses assassinats.
Dans la maison que j'occupais alors et que je quittai plus tard, le
commandant de cavalerie Aguilar, qui m'avait remplacé, fut surpris,
et périt percé de vingt coups de poignards.
Plusieurs années après cette époque, le gouvernement fut obligé de
capituler avec ces bandits; et un jour on vit entrer dans Manille
une vingtaine d'hommes, tous armés de carabines et de poignards.
Leur chef les conduisait; ils marchaient la tête haute, d'un air fier
et assuré, et se rendirent chez le gouverneur; celui-ci les harangua,
leur fit déposer leurs armes, et les envoya chez l'archevêque pour
qu'il les exhortât.
L'archevêque, dans un discours profondément religieux, les invita
à se repentir de leurs crimes, à devenir d'honnêtes citoyens, et à
retourner dans leurs villages.
Ces hommes, qui s'étaient souillés du sang de leurs semblables, et
qui avaient cherché dans le crime, ou, pour dire mieux, dans tous
les crimes, l'or qu'ils convoitaient, écoutèrent religieusement le
ministre de Dieu, changèrent complétement de conduite, et devinrent
par suite de bons et paisibles cultivateurs.
Mais revenons à mon séjour à _Tierra-Alta_, à l'époque où les bandits
n'étaient pas encore _convertis_, et auraient pu troubler ma douce
quiétude et ma sécurité.
Néanmoins, soit insouciance, soit confiance dans un Indien chez
lequel j'avais passé quelque temps après les ravages occasionnés
par le choléra, et dont l'influence dans le pays m'était connue,
je ne craignais nullement les bandits.
Cet Indien vivait à quelques lieues de _Tierra-Alta_, dans les
montagnes de _Marigondon;_ il était venu me voir plusieurs fois, et
m'avait dit à différentes reprises: «Ne craignez rien des bandits,
señor docteur Pablo; ils savent que nous sommes amis, et cela seul
suffira pour les empêcher de s'attaquer à vous, car ils auraient trop
peur de me déplaire et de se faire de moi un ennemi.»
Ces paroles m'avaient tout à fait rassuré, et j'eus bientôt l'occasion
de voir que l'Indien m'avait pris sous sa protection.
Si quelques-uns des lecteurs, pour lesquels j'écris mes souvenirs,
étaient pris, comme je fus, du désir de visiter les cascades de
_Tierra-Alta_, qu'ils aillent à l'endroit appelé _Ylang-Ylang;_ c'était
près de ce lieu que logeaient les parents de mon Indien protecteur.
A cet endroit la rivière, très-resserrée dans son lit, se précipite,
d'un seul jet d'une hauteur de trente à quarante pieds, dans un
énorme bassin d'où les eaux s'écoulent paisiblement pour aller à
quelques pas de là former trois nouvelles chutes moins élevées, mais
embrassant toute la largeur de la rivière, et formant trois nappes
d'eau claire et transparente comme du cristal.
C'est un spectacle admirable, comme tous ceux offerts aux yeux des
hommes par la main puissante du Créateur; et j'ai eu bien souvent
à remarquer combien les travaux de la nature sont supérieurs à ceux
que les hommes se fatiguent à élever et à inventer!
Un matin, nous nous étions rendus aux cascades et nous allions mettre
pied à terre à _Ylang-Ylang_, quand tout à coup notre calèche fut
entourée de brigands fuyant devant les soldats de la ligne.
Le chef (ou du moins supposâmes-nous d'abord que c'était lui) dit à
ses compagnons, sans s'occuper de nous et sans nous adresser la parole:
«Il faut tuer les chevaux!»
Je compris qu'il craignait que ses ennemis ne se servissent des
chevaux pour les poursuivre. Avec le sang-froid qui heureusement ne
m'abandonne jamais dans les circonstances difficiles ou périlleuses,
je lui dis: «N'aie aucune crainte, mes chevaux ne serviront pas à
tes ennemis pour te poursuivre; fie-toi à ma parole.»
Le chef porta la main à son salacot, et dit à ses camarades:
«S'il en est ainsi, les soldats espagnols ne nous feront pas
de mal aujourd'hui, et nous n'en ferons pas non plus à notre
tour. Suivez-moi!»
Ils partirent au pas de course.
Un instant après je mis mes chevaux au galop dans une direction tout
à fait opposée à celle où j'aurais pu rencontrer les soldats.
Les bandits me regardaient de loin, et le scrupule avec lequel je
tenais la parole que je leur avais donnée porta son fruit.
Non-seulement je vécus plusieurs mois en sécurité à _Tierra-Alta_,
mais quelques années après, lorsque j'habitais _Jala-Jala_ et qu'en ma
qualité de commandant de la gendarmerie territoriale de la province
de la Lagune, j'étais l'ennemi naturel des bandits, je reçus le
billet suivant:
«Monsieur,
«Défiez-vous de Pedro Tumbaga! Nous sommes invités par
lui à nous rendre à votre habitation, et à vous attaquer
par surprise; nous nous sommes souvenus du matin où nous
vous avons parlé aux cascades, et de la sincérité de
votre parole. Vous êtes un homme d'honneur. Si nous nous
trouvons face à face avec vous, et qu'il le faille, nous
vous combattrons, mais loyalement, et jamais après vous avoir
tendu une embûche. Tenez-vous donc sur vos gardes, craignez
Pedro Tumbaga; c'est un lâche, capable de se cacher pour vous
tirer un coup de fusil...»
On conviendra que j'avais affaire à des bandits bien honnêtes.
Je leur répondis:
«Vous êtes des braves. Je vous remercie de votre avis, mais
je ne crains pas Pedro Tumbaga. Je ne conçois pas que vous
gardiez parmi vous un homme capable de se cacher pour tuer son
ennemi; si j'avais un soldat comme lui, j'en aurais bientôt
fait justice, et cela sans avoir recours aux tribunaux...»
Quinze jours après ma réponse, Tumbaga n'existait plus; la balle d'un
bandit m'en avait débarrassé.
Je reviens à mon premier récit.
Lorsque je fus éloigné des bandits à _Ylang-Ylang_, j'arrêtai mes
chevaux, et je pensai à Anna, car je craignais pour elle l'impression
qu'avait produite la rencontre peu agréable que nous venions de faire.
Mais heureusement mes craintes étaient vaines, ma femme n'éprouvait
aucune terreur; et lorsque je m'informai si elle avait eu peur,
elle me répondit:
«Peur! ne suis-je pas avec toi?»
J'eus plus tard, dans bien des circonstances périlleuses, la preuve
certaine qu'elle m'avait dit l'exacte vérité, car elle conserva
toujours le même sang-froid.
Lorsque je jugeai qu'il n'y avait plus de danger, je revins sur mes
pas et nous rentrâmes chez moi, satisfaits de la conduite des bandits
envers nous, et trouvant dans cette conduite la certitude qu'ils ne
nous voulaient point de mal.
Je remerciai mentalement mon ami l'Indien, car je ne doutais pas
que je lui dusse la tranquillité dont nos turbulents voisins nous
laissaient jouir.
L'époque fatale où ma femme devait ressentir une nouvelle crise
approchait; bientôt elle allait éprouver une attaque de la terrible
maladie causée par la révolte de Novalès.
J'avais espéré que l'air de la campagne, les bains, les distractions
de tout genre guériraient ma pauvre malade; mon espoir fut déçu,
et, comme le mois précédent, j'eus la douleur d'assister à toute une
période de souffrances physiques et morales.
Je fus désespéré: je ne savais plus quel parti prendre; je me
décidai cependant à rester à _Tierra-Alta_. Là, ma chère compagne
était heureuse les jours où sa santé lui revenait; les autres jours,
je ne la quittais pas, essayant de combattre la fatale maladie par
tout ce que l'art et l'imagination peuvent inventer.
Enfin, à force de soins et de tentatives, mes efforts furent couronnés
d'un plein succès, et, à l'époque où le mal devait revenir, j'eus
le bonheur de ne pas le voir paraître et la certitude d'une guérison
définitive.
Dès lors j'éprouvai toute la joie que l'on ressent après avoir
longtemps craint de perdre une personne tendrement aimée, quand on
la voit revenir à la vie, et je me livrai sans crainte aux plaisirs
multipliés qu'offrait _Tierra-Alta_.
J'aimais la chasse, et j'allais fort souvent dans les montagnes de
_Marigondon_, chez mon ami l'Indien.
Nous poursuivions ensemble le cerf et les divers oiseaux qui abondent
dans ce pays, à tel point que l'on a à choisir entre quinze à vingt
espèces de colombes, de poules et de canards sauvages, et qu'il m'est
arrivé souvent d'en abattre cinq ou six d'un seul coup.
La chasse aux poules sauvages, espèce de faisans, m'amusait beaucoup.
Nous chassions dans de grandes plaines parsemées de petits bois,
avec de bons et beaux chevaux dressés exprès; les chiens faisaient
partir le gibier, nous étions armés de fouets, et nous tâchions de
l'abattre d'un seul coup, ce qui n'était pas aussi difficile que l'on
pourrait le croire.
Lorsqu'une compagnie de poules épouvantées partait d'un petit massif,
nous mettions nos chevaux au galop, et c'était une véritable course
au clocher que les gentlemen-riders eussent bien désiré faire.
Je chassais aussi le cerf à cheval et à la lance; cet exercice est
très-amusant, malheureusement il occasionne souvent des accidents.
Voici comment: Les chevaux dont on se sert sont si bien dressés
pour cette chasse, que dès qu'ils aperçoivent le cerf il n'est plus
nécessaire ni même possible de les guider; ils le poursuivent de
toute la vitesse de leurs jambes, franchissant tous les obstacles
qui se trouvent devant eux.
Le cavalier, qui porte à la main une lance dont la hampe a de deux à
trois mètres, la tient en arrêt; et aussitôt qu'il se croit à portée
de l'animal, il la jette contre lui.
S'il manque son coup, la lance va se ficher en terre; alors il faut
une grande adresse pour éviter le bout opposé, qui souvent blesse le
chasseur dans la poitrine, ou le cheval.
Je ne parle pas des chutes que l'on est exposé à faire en allant au
grand galop dans des terrains inconnus et inégaux.
J'avais fait ces chasses lors de mon premier séjour chez l'Indien;
et, bien que je m'en fusse tiré à mon honneur, je n'avais pu obtenir
de lui qu'il me fit assister à une chasse bien plus dangereuse et
que j'appellerai presque un combat: celle du buffle sauvage.
A chacune de mes questions, mon hôte me répondait:
«Cette chasse est trop à craindre, je ne veux pas vous exposer à
un malheur.»
Il évitait même de me conduire dans une partie de la plaine qui
avoisine les montagnes de _Marigondon_, et où se trouvent d'ordinaire
les buffles sauvages.
CHAPITRE VI.
Tierra-Alta.--Chasse au buffle.--Retour à Manille.
Pourtant, après bien des instances réitérées, je parvins à obtenir ce
que je désirais si impatiemment; seulement, l'Indien voulut savoir
si j'étais bon cavalier, si j'avais de l'adresse; et lorsqu'il fut
rassuré sur ces deux points, nous partîmes par une belle matinée,
escortés de neuf chasseurs et d'une petite meute.
Dans cette partie des Philippines où nous nous trouvions, la chasse
aux buffles se fait à cheval avec un lacet, les Indiens n'étant pas
assez habitués à se servir du fusil; dans d'autres parties elle se
fait à l'aide des armes à feu, ainsi que j'aurai plus tard l'occasion
de le raconter; mais, quoi qu'il en soit, ces deux exercices sont
également dangereux.
Pour l'un, il faut être bon cavalier et fort adroit; pour l'autre,
il faut être doué d'un grand sang-froid et posséder une bonne arme.
Le buffle sauvage est tout à fait différent du buffle domestique,
c'est un animal terrible; il poursuit le chasseur aussitôt qu'il
l'aperçoit, et lorsqu'il peut l'atteindre de ses cornes aiguës,
il lui fait promptement expier sa témérité.
Mon fidèle Indien veillait à ma conservation bien plus qu'à la
sienne. Il s'opposa à ce que je prisse une arme à feu, et même un
lacet; il n'avait pas assez de confiance en mon adresse, et préféra
que je restasse à cheval, libre de mes mouvements.
Je partis donc, ayant pour toute arme un poignard à ma ceinture.
Nous nous divisâmes par trois, parcourant la plaine au petit pas,
mais ayant bien soin de nous écarter de la lisière des bois, pour
n'être pas surpris par l'animal que nous allions bravement combattre.
Après avoir marché pendant une heure, nous entendîmes enfin les
aboiements des chiens, et comprîmes que le gibier que nous chassions
était débusqué.
Alors nous regardâmes avec la plus grande attention l'endroit où nous
pensions voir arriver l'ennemi. Il se faisait prier pour se montrer;
enfin, tout à coup les bois craquèrent, les branches furent rompues,
les jeunes arbres renversés, et un superbe buffle parut à environ
cent cinquante pas de nous.
Ce buffle était d'un beau noir, ses cornes étaient d'une très-grande
dimension. Il portait la tête haute, et flairait où étaient ses
ennemis...
Tout à coup, partant avec une vitesse incroyable chez un animal aussi
puissant, il se dirigea vers un de nos groupes, formé de trois Indiens.
Ceux-ci partirent au galop de leurs chevaux, et allèrent former
un triangle.
L'animal choisit l'un d'eux, et fondit impétueusement sur lui.
Pendant ce temps, un autre, qu'il avait déjà dépassé, tourna bride
et lança le lacet qu'il tenait à la main; mais il ne fut pas adroit,
et manqua son coup.
Le buffle changea de direction, et poursuivit l'imprudent qui venait
de l'attaquer et qui revenait droit vers nous.
Un second groupe de trois chasseurs alla à sa rencontre. Un d'eux
passa près de lui au galop, jeta son lacet, et fut aussi malheureux
que son camarade.
Trois autres chasseurs tentèrent le même coup; aucun d'eux ne réussit.
Moi, simple spectateur, j'admirais ce combat, ces évolutions, ces
fuites, ces poursuites, exécutées avec autant d'ordre et de courage
que de précision, et qui me paraissaient extraordinaires.
J'avais souvent assisté à des combats de taureaux, et souvent j'avais
frémi en voyant les toréadors observer le même ordre pour détourner
le furieux animal lorsqu'il menace le picador.
Mais, cette fois, il n'y avait pas de comparaison possible à établir
entre un combat en champ clos et un combat en pleine campagne; entre
un buffle sauvage et le plus terrible des taureaux.
Vous, Espagnols au sang vif et pétillant, fiers Castillans qui
recherchez les émotions, les spectacles émouvants et dangereux,
allez chasser le buffle dans les campagnes _Marigondon_!
Après bien des fuites, des poursuites, des courses et des dangers,
un chasseur adroit couronna l'animal de son lacet.
Le buffle ralentit sa marche et secoua la tête en tous sens, s'arrêtant
de temps en temps pour se débarrasser de l'obstacle qui le gênait
dans sa course.
Un autre Indien, non moins adroit que le premier, lança son lacet
avec la même vitesse et le même bonheur.
L'animal furieux labourait avec ses cornes aiguës la terre qu'il
faisait sauter autour de lui, voulant sans doute nous prouver sa
force, et le parti qu'il eût fait à celui d'entre nous qui se serait
laissé surprendre.
Avec beaucoup de soins et de précaution, les Indiens firent passer
leur capture au milieu d'un petit bois dans un fourré, d'où nous
eûmes bientôt le plaisir de le voir sortir.
Tous les chasseurs poussèrent un cri de joie; moi, je jetai un cri
d'admiration.
L'animal était vaincu, il n'y avait plus que quelques précautions de
plus à prendre pour se rendre tout à fait maître de lui.
Je fus fort étonné qu'on l'excitât de la voix et du geste, au
point de le rendre agressif et de le faire bondir. Quel eût été
notre sort si, par impossible, les lacets se fussent détachés ou
brisés?... Heureusement il n'y avait aucun danger.
Un Indien était descendu de cheval, et avec beaucoup d'agilité il
avait fixé à un solide tronc d'arbre les deux lacets qui retenaient
le buffle furieux.
Puis il donna le signal pour avertir que son opération était terminée,
et se retira.
Deux chasseurs s'approchèrent, et jetèrent aussi leur lacet à l'animal;
puis avec des pieux ils fixèrent les deux bouts à terre, et bientôt
notre proie se trouva prise dans un rayon qui la rendit immobile.
Nous pûmes alors nous approcher impunément. A grands coups de coutelas
les Indiens abattirent ses cornes, qui l'eussent si bien vengé s'il
eût pu s'en servir; ensuite, avec un bambou aigu, ils lui percèrent
les membranes qui séparent les deux naseaux, pour y passer un rotin
qu'ils tressèrent en forme d'anneau.
Ainsi martyrisé, on l'attacha fortement derrière deux buffles
domestiques, et on le conduisit jusqu'au prochain village.
Alors commença la curée.
On tua l'animal, et les chasseurs se partagèrent la viande, qui est
aussi bonne que celle du boeuf.
J'avais été heureux pour mon début, car toutes les chasses au buffle
ne se font pas aussi facilement que s'était faite celle-là.
Quelques jours après nous en fîmes une seconde qui fut interrompue
par un accident, hélas! assez fréquent.
Un Indien avait été surpris par un buffle au moment où il sortait
du bois.
D'un coup de corne son cheval avait été traversé et jeté à
terre. L'Indien s'était blotti auprès de sa monture tuée près de
lui, et, grâce à une inégalité de terrain, il espérait échapper à son
redoutable ennemi; mais celui-ci, d'un second mouvement de tête, avait
renversé le cheval sur son cavalier, et portait à ce dernier des coups
qui l'eussent infailliblement tué s'ils l'eussent tout d'abord atteint.
Heureusement d'autres chasseurs détournèrent l'animal et le forcèrent
à abandonner sa victime. Il était temps!
Nous trouvâmes le pauvre Indien à demi mort; les cornes du buffle
lui avaient fait d'horribles blessures.
Nous parvînmes à arrêter le sang qu'il perdait à flots, et sur un
brancard improvisé nous le transportâmes au village.
Ce ne fut qu'après de longs soins qu'il parvint à guérir; et mon ami
l'Indien, mon protecteur, ne voulut plus que j'assistasse à une chasse
aussi dangereuse.
Anna était tout à fait rétablie. Je ne craignais plus de voir
reparaître sa cruelle maladie.
J'avais en plusieurs mois goûté tous les plaisirs et tous les agréments
qu'offrait _Tierra-Alta_; les emplois que j'occupais à Manille
réclamaient ma présence; je le compris, et nous partîmes pour la ville.
Aussitôt de retour, il me fallut, à mon grand regret, reprendre ma
vie habituelle, c'est-à-dire visiter des malades du matin au soir et
du soir au matin.
Mon état ne convenait réellement pas à mon caractère. Je n'étais pas
assez philosophe pour voir endurer, sans m'affliger, des souffrances
que j'étais impuissant à guérir, et surtout pour voir mourir des
pères, des mères utiles à leurs familles, ou des êtres jeunes, aimés
et aimants.
En un mot, je n'agissais pas en médecin, car je n'envoyais de note
à personne; on me payait quand et comme on voulait.
Je dois dire à la louange de l'humanité que j'ai peu souvent trouvé
des oublieux.
Au reste, mes places me produisaient assez pour me permettre de
mener une vie somptueuse, d'avoir huit chevaux dans mon écurie,
table ouverte à mes amis et aux étrangers.
Ce que mes amis appelèrent alors un _coup de tête_ me fit bientôt
perdre tous ces avantages.
Je passais tous les mois un conseil de révision dans le régiment où
je servais.
Un jour je portai un jeune soldat, afin de le faire réformer; tout
allait bien: mais un médecin français, M. Charles Benoît [13], qui
me jalousait, fut désigné par le gouverneur pour faire une enquête
et contrôler ma déclaration.
Naturellement il mit dans son rapport que je m'étais trompé, que la
maladie dont je parlais était imaginaire; et il fit si bien que le
gouverneur, irrité, me condamna à une amende de six piastres.
Le mois suivant, je présentai de nouveau le même soldat pour qu'il fût
réformé, comme n'étant pas apte à faire son service; une commission
de huit médecins fut nommée; leur décision fut que j'avais raison,
et cela à l'unanimité. Le soldat fut licencié.
Cette réparation ne me suffisant pas, je présentai une réclamation au
gouverneur, qui ne voulut pas y faire droit, sous le prétexte étrange
que la décision du comité médical ne pouvait infirmer la sienne.
J'avoue que je ne compris pas cet argument. Ce raisonnement, en
admettant toutefois que c'en fût un, me parut spécieux. Comment
admettre que l'innocent fût puni et que l'ignorant qui m'avait
contredit et s'était trompé ne reçût aucun blâme.
Cette injustice me révolta. Je suis Breton et j'ai vécu avec les
Indiens, deux natures qui n'aiment que la justice et le bon droit.
Je fus tellement affecté de la conduite du gouverneur à mon égard,
que je me rendis chez lui, non pour réclamer encore, mais pour lui
donner ma démission des places importantes que j'occupais.
Il me reçut en souriant, et me dit qu'après un peu de réflexion je
reviendrais sur mon idée.
Le cher gouverneur se trompait. En sortant de son palais, j'allai au
ministère des finances et j'achetai la propriété de _Jala-Jala_.
Mon parti était pris, ma résolution inébranlable.
Bien que ma démission ne fût pas encore acceptée, je commençai à agir
comme si j'étais entièrement libre. J'avais, au préalable, prévenu
Anna, et lui avais demandé si elle voudrait vivre à _Jala-Jala?_
«Avec toi, je serai heureuse partout!»
Telle avait été sa réponse. J'étais donc le maître d'agir au gré de
ma volonté, et je pouvais me laisser aller où m'entraînait ma destinée.
C'est ce que je fis.
Je voulus aller visiter les terres que je venais d'acquérir.
CHAPITRE VII.
Jala-Jala.--Lac de Bay.--Légende chinoise. --Alila
(Mabutin-Tajo).
Pour l'exécution de ce projet, il me fallait trouver un Indien fidèle
sur lequel je pusse compter; parmi mes domestiques, je choisis mon
cocher, homme dévoué, discret et courageux.
Je pris quelques armes, des munitions, des vivres; je frétai, à
_Lapindan_, petit village près du bourg de _Santa-Anna_, une petite
pirogue conduite par trois Indiens; et un matin, le 2 avril 1824, sans
faire part de mon projet à mes amis, sans m'informer si le gouverneur
m'avait remplacé, je partis pour prendre possession de mes domaines,
respirant l'air vivifiant et pur de la liberté.
Je remontai dans ma pirogue, qui volait sur les eaux comme une mouette
légère, la jolie rivière de _Pasig_ qui sort du lac de _Bay_, et va
se jeter dans la mer en traversant les faubourgs de Manille.
Les bords de cette rivière sont plantés de touffes de bambous et
parsemés de jolies habitations indiennes; au-dessus du grand bourg de
Pasig, elle reçoit les eaux de la rivière de _San-Mateo_ à l'endroit
où cette rivière se réunit au fleuve de _Pasig_.
Sur la rive gauche, on aperçoit encore les ruines de la chapelle
et du presbytère de Saint-Nicolas, élevés par les Chinois, dit la
légende que je vais essayer de vous raconter.
A une époque reculée, un Chinois qui se trouvait dans une pirogue et
naviguait, soit sur la rivière de _Pasig_, soit sur celle de San-Mateo,
aperçut tout à coup un caïman qui se dirigea vers sa frêle embarcation,
et la fit chavirer. A cette vue, et en se sentant tomber à l'eau,
l'infortuné Chinois, qui avait pour perspective de servir de pâture au
féroce animal, appela à son secours saint Nicolas. Vous ne l'eussiez
peut-être pas fait, ni moi non plus, et nous aurions eu tort; l'idée
était bonne.
Le grand saint Nicolas entendit les cris de détresse du naufragé,
lui apparut, et d'un coup de baguette, comme eût pu le faire une
fée bienveillante, changea le caïman importun en un rocher..... le
Chinois fut sauvé.
Ne croyez pas que la légende s'arrête là: les Chinois ne sont pas
ingrats; la Chine est le pays de la terre à porcelaine, du thé,
et de la reconnaissance.
Le Chinois échappé au sort cruel qui l'attendait voulut consacrer
le souvenir du miracle, et, de concert avec ses frères de Manille,
il éleva une jolie chapelle et un presbytère au grand saint Nicolas.
Cette chapelle fut longtemps desservie par un bonze, et tous les ans,
à la Saint-Nicolas, les riches Chinois de Manille se réunissaient,
au nombre de plusieurs milliers, pour donner des fêtes qui duraient
quinze jours.
Mais il arriva qu'un archevêque de Manille trouva que ce culte de la
reconnaissance chinoise était du paganisme, et fit enlever le toit
du presbytère et celui de la chapelle.
Ces mesures brutales n'eurent aucun résultat, si ce n'est de laisser
l'eau du ciel pénétrer dans les bâtiments.
Mais pour le culte voué à saint Nicolas, il dura toujours, et dure
encore. Peut-être est-ce bien parce qu'on a voulu l'interdire!
De nos jours, à l'époque où cette fête a lieu, c'est-à-dire vers le
6 novembre de chaque année, on peut jouir d'un coup d'oeil ravissant.
Le _Pasig_ à Saint-Nicolas offre la nuit une délicieuse perspective:
on y voit de grandes embarcations amenées à grand frais de Manille,
sur lesquelles sont bâtis de véritables palais à plusieurs étages,
terminés en pyramides, et éclairés depuis la base jusqu'au sommet.
Toutes ces lumières se reflètent dans les eaux paisibles de la rivière,
et semblent augmenter le nombre des étoiles qui tremblent en se mirant
à la surface des flots: c'est Venise improvisée.
Dans ces palais, on joue, on fume de l'opium, on fait de la musique.
Le _pévété_, encens chinois, brûle partout et continuellement en
l'honneur de saint Nicolas, que l'on invoque chaque matin, en jetant
dans la rivière des petits carrés de papier de diverses couleurs. Saint
Nicolas ne paraît pas; la fête dure deux semaines, au bout desquelles
les fidèles se retirent jusqu'à l'année suivante.
Maintenant que le lecteur connaît la légende du caïman, du Chinois
et du grand saint Nicolas, je reviens à mon voyage.
Je naviguais paisiblement sur le _Pasig_, allant à la conquête de
mes nouveaux domaines et faisant des rêves dorés.
Je suivais la fumée légère de ma cigarette, sans penser que mes songes,
mes châteaux en Espagne devaient s'envoler comme elle!...
Bientôt je me trouvai dans le lac de _Bay_. Ce lac, le plus
grand de l'île de Luçon, a de quarante-cinq à cinquante lieues de
circonférence. Il est de tous côtés entouré de hautes montagnes de
formation volcanique, où prennent leur source quinze rivières qui
viennent toutes se jeter dans cet immense réservoir. Il n'a d'issue
à la mer que par le fleuve de _Pasig_. Ce fleuve, après avoir coulé
entre des collines, traverse les faubourgs de Manille et va déboucher
dans la baie, qui est éloignée de sept à huit lieues du lac.
Vingt-neuf grands bourgs sont situés sur les bords du lac, à
l'embouchure des rivières [14].
Cette belle nappe d'eau, dont la plus grande profondeur est de 30
mètres, est parsemée de jolies îles toujours couvertes d'une admirable
végétation. La plus grande de ces îles, celle de _Talim_, forme avec la
terre de Luçon le détroit de _Quinabutasan_, et avec _Jala-Jala_, qui
est situé parallèlement en face, la partie du lac nommée _Rinconada_.
Les eaux de _Bay_ sont douces et potables. Cependant, avant de
les boire, il faut qu'elles reposent quelques heures pour laisser
précipiter au fond une grande quantité de corps étrangers qu'elles
tiennent en suspension. Si cette précaution était négligée, elles
pourraient se trouver dans des conditions tout à fait nuisibles; elles
produiraient de fortes coliques et de graves dérangements d'estomac.
Ce fait est assez curieux pour l'expliquer. Lorsque le soleil est à
l'horizon et que le vent souffle de la partie opposée à la plage où
l'on se trouve, on ne peut impunément boire de l'eau puisée sur cette
plage qu'après avoir mis le vase qui la contient pendant une grande
heure à l'ombre. Si dans les mêmes conditions on se baigne dans le lac,
le corps se couvre de gros boutons, et l'on est tourmenté pendant
plusieurs heures par d'intolérables démangeaisons. Ce phénomène,
particulier au lac de _Bay_, est sans nul doute produit par des
millions d'insectes microscopiques auxquels les rayons du soleil
donnent la vie, et que le mouvement des vagues rejette vers les
plages opposées au vent. Les pêcheurs, pour se préserver de cet effet
nuisible, ont le soin de s'enduire le corps avec de l'huile de coco.
Le lac de _Bay_ abonde en excellents poissons. Trois espèces seulement
sont les mêmes qu'en Europe: le mulet, l'anguille et la crevette. Ces
deux dernières sont d'une grosseur remarquable. Les anguilles de 15
à 20 kilogrammes sont très-communes, ainsi que les crevettes de la
grosseur de nos langoustes, c'est-à-dire du poids d'un kilogramme à
un kilogramme et demi.
Deux poissons de mer se sont acclimatés dans les eaux douces du lac:
le _requin_ et la _scie_. Le premier est heureusement assez rare,
mais le second est très-abondant.
On trouve aussi dans ce beau lac une espèce de tortue d'une forme
différente de celle de mer et d'un goût plus agréable, une grande
quantité d'excellents poissons qu'il serait trop long d'énumérer,
et enfin de monstrueux _aligators_, dont j'aurai l'occasion de parler
plus tard, ainsi que d'innombrables oiseaux aquatiques.
Enfin, j'arrivai à _Quinabutasan_. Ce mot est _tagal_, et signifie
_qui est troué_.
Nous nous arrêtâmes pendant une heure dans la seule case indienne qu'il
y eût dans l'endroit, pour faire cuire du riz et prendre notre repas.
Cette case était habitée par un vieux pêcheur et sa femme,
fort âgés. Cependant ils pourvoyaient encore à leurs besoins en
pêchant. Plus tard, j'aurai occasion de parler du père _Relempago_
ou _la Foudre_, et de raconter son histoire.
Lorsque je fus au milieu de la nappe d'eau qui sépare _Talim_
de la presqu'île de _Jala-Jala_, j'aperçus le nouveau domaine que
j'avais acquis si légèrement, et je pus juger d'un coup d'oeil de
mon acquisition.
_Jala-Jala_ est une longue presqu'île qui s'étend du nord au sud,
au milieu du lac de _Bay_.
Cette presqu'île est divisée, dans sa longueur, par une chaîne de
montagnes qui vont en déclinant, pour ne plus former que des collines
pendant l'espace de trois lieues.
Ces montagnes, d'un accès facile, ont en général un versant couvert
de forêts, et l'autre de beaux pâturages, où croissent, à la hauteur
d'un ou deux mètres, des graminées flexibles et onduleux, qui,
sous le souffle du vent, imitent les vagues de la mer lorsqu'elles
sont agitées.
Il est impossible de voir une nature plus belle; des sources limpides
et pures surgissent du haut des montagnes et arrosent une riche
végétation, puis vont se jeter dans le lac.
Ces pâturages font de _Jala-Jala_ le lieu le plus giboyeux de
l'île. Les cerfs, les sangliers, les buffles sauvages, les poules,
les cailles, les bécassines, les colombes de quinze à vingt sortes,
les perroquets, enfin toutes les espèces d'oiseaux, y abondent.
Le lac est également peuplé d'oiseaux aquatiques, et particulièrement
de canards.
Malgré son étendue, l'île ne produit pas d'animaux nuisibles et
carnivores; on a seulement à craindre la civette, petit animal de
la grosseur d'un chat, qui ne fait la chasse qu'aux oiseaux; et les
singes, qui sortent par bandes des forêts et vont ravager les champs
de cannes à sucre et de maïs.
Le lac, qui renferme d'excellents poissons, est moins favorisé que la
terre; on y trouve beaucoup de caïmans, alligators d'une si grande
dimension, qu'un seul de ces animaux divise, en peu d'instants,
un cheval par morceaux et l'engloutit dans son vaste estomac. Les
accidents qu'ils occasionnent sont fréquents et terribles, et j'ai
vu plus d'un Indien devenir leur victime, ainsi que je le raconterai
plus tard.
J'aurais sans doute dû commencer par parler ici des hommes qui peuplent
les forêts de _Jala-Jala_; mais je suis chasseur et l'on m'excusera
d'avoir commencé par le gibier.
A l'époque où je l'achetai, _Jala-Jala_ était habité par quelques
Indiens de race malaise qui vivaient dans les bois et cultivaient
quelques coins de terre.
La nuit, ils faisaient sur le lac le métier de pirates et donnaient
asile à tous les bandits des provinces environnantes.
A Manille, on m'avait peint cette contrée sous les couleurs les
plus sombres; au dire des habitants de la ville, je ne devais pas y
séjourner longtemps sans devenir la victime des bandits.
Mon caractère aventureux faisait que tous ces récits, loin de
m'éloigner de mon projet, augmentaient mon désir de visiter ces hommes,
qui vivaient presque à l'état sauvage.
Dès que j'eus acheté _Jala-Jala_, je me formai un plan de conduite
ayant pour but de m'attacher les habitants les plus à craindre;
je résolus de me faire l'ami des bandits, et pour cela je compris
qu'il fallait arriver chez eux, non comme un propriétaire exigeant
et sordide, mais bien comme un père.
Tout dépendait, pour l'exécution de mon entreprise, de la première
impression que je produirais sur ces Indiens qui devenaient mes
vassaux.
Lorsque j'eus abordé, je me dirigeai, en suivant le bord du lac,
vers un petit hameau composé de quelques cabanes. J'étais accompagné
de mon fidèle cocher; nous étions armés tous les deux d'un bon fusil
à deux coups, d'une paire de pistolets, et d'un sabre.
J'avais eu soin de me renseigner auprès de quelques pêcheurs pour
savoir quel était l'Indien auquel je devais m'adresser de préférence.
Cet homme, le plus respecté de ses compatriotes, s'appelait en langue
tagale _Mabutin-Tajo_, surnom que je traduirais en français par _le
Brave-le-vaillant_.
C'était un véritable brigand, un vrai chef de pirates. Il eût fort
bien commis, sans vergogne, cinq ou six assassinats dans une seule
excursion; mais il était brave, et la bravoure est pour les peuples
primitifs une qualité devant laquelle ils s'inclinent avec respect.
Ma conversation avec _Mabutin-Tajo_ ne fut pas longue; quelques paroles
me suffirent pour m'attirer sa bonne grâce, et me faire de lui un
fidèle serviteur pendant tout le temps que je demeurai à _Jala-Jala_.
Voici les termes dans lesquels je lui parlai:
«Tu es un grand scélérat, lui dis-je. Je suis le seigneur de
_Jala-Jala;_ je veux que tu changes de conduite; si tu refuses, je
te ferai expier tous tes méfaits. J'ai besoin d'une garde; veux-tu
me donner ta parole d'honneur de devenir honnête homme, et je te fais
mon lieutenant?»
Après ces courtes paroles, _Alila_ (c'était le nom du bandit) resta
un instant sans me répondre. Je vis sur son visage toutes les marques
d'une profonde réflexion. J'attendis qu'il parlât; j'étais dans une
certaine anxiété; qu'allait-il me répondre?
«Maître, me dit-il avec élan, en me présentant la main et mettant un
genou à terre,
«Je vous serai fidèle jusqu'à la mort!»
J'étais heureux de sa réponse, mais je ne lui laissai pas voir mon
contentement.
«Très-bien, lui dis-je. Pour te prouver que j'ai confiance en toi,
prends cette arme, et ne t'en sers que contre des ennemis.»
Je lui présentai un sabre tagal sur lequel était écrit en gros
caractères espagnols: _No me sacas sin rason ni me envainas sin
honor_, Ne me tire pas sans raison, et ne me remets pas dans le
fourreau sans honneur.»
Je traduisis cette légende en langage tagaloc; _Alila_ la trouva
sublime, et jura de ne pas s'en écarter.
«Quand j'irai à Manille, ajoutai-je, je te rapporterai des épaulettes
et un bel uniforme; mais il ne faut pas perdre de temps pour réunir
les soldats que tu vas commander, et qui formeront ma garde.
«Conduis-moi chez celui de tes camarades que tu crois le plus capable
de t'obéir comme sergent.»
Nous allâmes à quelques kilomètres de sa cabane, chez un de ses amis
qui l'accompagnait presque toujours dans ses tentatives de piraterie.
Quelques mots semblables à ceux que j'avais dit à mon futur lieutenant
exercèrent sur son camarade la même influence, et le déterminèrent
à accepter le grade que je lui offrais.
Nous passâmes la journée à aller recruter dans les diverses cases,
et le soir nous avions, en cavalerie et en infanterie, une garde de
dix hommes d'effectif, nombre que je ne voulais pas dépasser.
Je pris le commandement en qualité de capitaine.
Ainsi que l'on en peut juger, je menais les choses avec promptitude.
Le lendemain je réunis la population de la presqu'île, et, entouré de
ma garde improvisée, je choisis l'emplacement où je voulais fonder un
village, et le lieu où je voulais que l'on construisit mon habitation.
Je donnai l'ordre aux pères de famille de construire leurs cases sur
un alignement que j'indiquai, et je chargeai mon lieutenant d'employer
le plus de monde possible pour extraire de la pierre, couper du bois
de charpente, et tout préparer enfin pour ma maison.
Mes ordres étant donnés, je partis pour Manille, en promettant de
revenir bientôt.
Lorsque j'arrivai chez moi on était inquiet, car, n'ayant pas eu
de mes nouvelles, on me croyait la proie des caïmans ou la victime
des pirates.
Le récit de mon voyage, la description que je fis de _Jala-Jala_,
loin d'éloigner ma femme de l'idée que j'avais conçue d'habiter ces
contrées, la rendirent, au contraire, impatiente de visiter notre
propriété et de s'y établir. C'était cependant un adieu qu'elle
faisait à la capitale, à ses fêtes, à ses réunions, à ses plaisirs!
J'allai voir le gouverneur. Ma démission avait été considérée comme
non avenue; il m'avait conservé toutes mes places. Cet acte de
bonté me toucha; je le remerciai sincèrement, et lui dis que je ne
plaisantais pas, que ma détermination était irrévocablement arrêtée,
et qu'il pouvait disposer de mes emplois.
J'ajoutai que je lui demandais une seule faveur, celle de commander
toute la gendarmerie locale de la province de la _Lagune_, avec la
faculté d'avoir une garde personnelle que je formerais moi-même.
Cette faveur me fut accordée à l'instant même, et peu de jours après
je reçus ma commission.
Ce n'était point l'ambition qui m'avait suggéré l'idée de demander
cette place importante, c'était la raison.
Mon but avait été de me créer une puissance à _Jala-Jala_, et de
pouvoir punir moi-même mes Indiens sans avoir recours à la justice
de l'alcade, qui demeurait à dix lieues de mes domaines.
Voulant être commodément dans ma nouvelle résidence, je fis le plan
de ma maison.
Cette maison se composait d'un premier étage avec cinq chambres à
coucher, un grand vestibule, un spacieux salon, une terrasse, et des
chambres de bains.
Je traitai avec un maître maçon et un maître charpentier pour les
travaux de construction; j'emportai des armes et des uniformes pour
ma garde, et je repartis.
A mon arrivée, je fus reçu avec joie par mes Indiens.
Mon lieutenant avait ponctuellement exécuté mes ordres; une grande
quantité de matériaux étaient préparés, et plusieurs cases indiennes
étaient déjà construites.
Cette activité me fit plaisir, elle me prouva que l'on tenait à
m'être agréable.
Je mis tout de suite mes ouvriers à l'oeuvre, ordonnant que l'on
défrichât les bois voisins; et bientôt je vis jeter, sous mes yeux,
les fondations de ma maison; puis je repartis pour Manille.
Les travaux durèrent huit mois, et pendant ce temps je voyageai
continuellement de Manille à _Jala-Jala_, et de _Jala-Jala_ à Manille.
J'eus de la peine, mais j'en fus bien récompensé quand je vis un
village sortir de terre.
Mes Indiens avaient construit leurs cases aux lieux que j'avais
indiqués; ils avaient réservé la place d'une église, et en attendant
qu'elle fût élevée, on devait célébrer la messe dans le vestibule de
ma maison.
Enfin, après bien des allées et des venues qui inquiétaient beaucoup
ma femme, je pus lui annoncer que le castel de _Jala-Jala_ n'attendait
plus que sa châtelaine.
Ce fut une heureuse nouvelle: nous allions donc bientôt ne plus
être séparés!
Je vendis promptement mes chevaux, mes voitures, des meubles inutiles;
je frétai une embarcation pour transporter à _Jala-Jala_ ce qui m'était
nécessaire, et après avoir pris congé de mes amis, je partis cette
fois, le 20 octobre 1825, avec l'intention de ne revenir à Manille
que pour une absolue nécessité.
Notre voyage fut heureux.
A notre arrivée nous trouvâmes sur le rivage mes Indiens, qui saluèrent
avec des cris d'allégresse la bienvenue de la _reine de Jala-Jala_.
C'est ainsi qu'ils appelaient ma femme.
Nous consacrâmes les premiers jours de notre arrivée à notre
installation. Il fallut meubler notre maison et la rendre utile et
agréable; c'est ce que nous fîmes.
Aujourd'hui que les années sont passées, que je suis loin de ce temps
d'indépendance et de liberté parfaites, je pense à la bizarrerie de
ma destinée.
Nous étions, ma femme et moi, seuls blancs et civilisés, au milieu
d'une population bronzée et presque sauvage, et cependant je n'avais
aucune crainte.
Je comptais sur mes armes, sur mon sang-froid, et sur la parole des
gens de ma garde. Anna ne connaissait qu'une partie des dangers que
nous courions, et sa confiance en moi était si grande qu'à mes côtés
elle ignorait ce que c'était que la peur.
Lorsque je fus bien établi dans ma maison, j'entrepris un travail
difficile et dangereux, celui de mettre de l'ordre parmi mes Indiens,
et d'organiser mon bourg comme c'est l'usage aux Philippines.
CHAPITRE VIII.
Jala-Jala.--Organisation municipale.--Caractère des Indiens.
Les lois espagnoles concernant les Indiens sont tout à fait
patriarcales.
Chaque bourg est érigé, pour ainsi dire, en petite république.
On y élit tous les ans un chef dépendant, pour les affaires
importantes, du gouverneur de la province; lequel chef, à son tour,
dépend du gouverneur des Philippines.
J'avoue que le mode de gouvernement, aux Philippines, m'a toujours
semblé être le plus convenable et le plus propre à la civilisation. Les
Espagnols l'ont trouvé tout établi dans l'île de Luçon lors de leur
conquête, et n'y ont apporté que quelques améliorations.
Je vais entrer ici dans quelques détails.
Chaque population indienne se divise en deux classes: la classe noble
et la classe populaire.
La première se compose de tous les Indiens qui sont ou ont été
_cabessas de barangay_, ce qui veut dire collecteurs des contributions;
cette place est honorifique.
Les contributions établies par les Espagnols sont personnelles.
Chaque Indien ayant plus de vingt et un ans paye, en quatre termes,
une somme annuelle de _trois francs;_ cette taxe est la même pour le
riche comme pour le pauvre.
A une certaine époque de l'année, douze des _cabessas de barangay_
sont électeurs.
Ils se réunissent avec quelques anciens habitants du bourg, et
élisent, au scrutin, trois d'entre eux, dont les noms sont adressés
au gouverneur des Philippines.
Celui-ci choisit parmi ces noms celui qu'il veut, et lui confie,
pendant une année, les fonctions de _gobernadorcillo_, ou petit
gouverneur.
Pour se distinguer des autres Indiens, le _gobernadorcillo_ porte
une baguette en rotin, à pomme d'or, avec laquelle il a le droit de
frapper ceux de ses concitoyens qui ont commis de légères fautes.
Ses fonctions tiennent à la fois de celles des maires, des juges de
paix et des juges d'instruction.
Il veille au bon ordre, à la tranquillité publique; il juge sans
appel les différends et les procès dont l'importance ne dépasse pas
16 piastres (ou 80 francs).
Les dimanches, après les offices, le _gobernadorcillo_ réunit à la
maison communale les anciens du bourg et les officiers de justice, pour
discuter et arrêter avec eux toutes les affaires administratives. C'est
aussi le dimanche, en conseil, qu'il consulte les anciens pour tous les
procès dans lesquels il ne se croit pas suffisamment éclairé. C'est
alors un véritable jury de patriarches qui juge sans appel et sans
partialité.
Il instruit aussi les procès criminels de haute importance: seulement
là s'arrête son pouvoir.
Les dossiers de ces procès sont envoyés par lui au gouverneur de la
province, qui les remet, à son tour, à la cour royale de Manille.
La cour rend son arrêt, et l'alcade le fait exécuter.
Lors de l'élection du _gobernadorcillo_, les électeurs réunis
choisissent toutes les autorités qui doivent lui être soumises.
Ces autorités sont: des _alguazils_, dont le nombre est proportionné
à la population; deux _témoins_ ou _adjoints_, qui sont chargés de
sanctionner tous les actes du _gobernadorcillo_, car sans leur sanction
et leur présence ces actes seraient considérés comme nuls; un _jouès de
palma_, ou juge de palme, remplissant les fonctions de garde-champêtre;
un vaccinateur, obligé d'avoir toujours du vaccin pour les enfants
nouveau-nés; puis un maître d'école chargé de l'instruction publique;
enfin, une sorte de gendarmerie pour la surveillance des bandits et
l'entretien des routes sur le territoire de la commune et dans les
campagnes voisines. Les hommes faits et sans emploi forment une garde
civique qui veille à la conservation du village: cette garde indique
les heures de la nuit au moyen de coups frappés sur un gros morceau
de bois creux.
Il y a dans chaque bourg une maison communale; on la désigne sous le
nom de _casa réal_. C'est là que demeure le _gobernadorcillo_.
Il doit l'hospitalité à tous les voyageurs qui passent dans le bourg,
et cette hospitalité est semblable à celle des montagnards écossais:
_elle se donne et ne se vend jamais_.
Pendant deux ou trois jours, le voyageur a droit au logement, dans
lequel il trouve une natte, un oreiller, du sel, du vinaigre, du bois,
des vases de cuisine, et, moyennant payement, tous les comestibles
nécessaires à sa nourriture.
Si même à son départ il réclame des chevaux et des guides pour
continuer sa route, on les lui procure.
Quant au payement des vivres, afin d'éviter les abus si fréquents chez
nous, dans chaque _casa réal_ on affiche sur une grande pancarte les
prix des objets, tels que viande, volaille, poisson, fruits, etc., etc.
Dans n'importe quelle circonstance, le _gobernadorcillo_ ne peut rien
exiger pour les peines qu'il se donne [15].
Telles étaient les mesures que je voulais adopter; ces mesures
offraient, il est vrai, des avantages et des inconvénients.
Le plus grand, sans contredit, c'était de me mettre presque sous la
dépendance du _gobernadorcillo_, auquel ses fonctions donnaient un
certain droit; car j'étais son administré.
Il est vrai de dire que mon grade de commandant de toute la gendarmerie
de la province me mettait à l'abri des injustices que l'on eût pu
commettre à mon égard.
Je savais fort bien qu'en dehors du service militaire, je ne
pouvais infliger à mes hommes aucune punition sans l'intervention du
_gobernadorcillo_; mais j'avais assez étudié le caractère indien pour
comprendre que je ne pouvais le dominer que par une parfaite justice
et une sévérité bien entendue.
Quelles que fussent les difficultés que je prévoyais, sans redouter
les peines et les dangers de toute espèce qu'il faudrait surmonter,
je marchai droit vers le but que je m'étais tracé: le chemin était
aride, hérissé d'écueils; j'y entrai avec courage, et j'arrivai
à prendre sur les Indiens une telle influence, que, par la suite,
ils obéissaient à ma voix comme à celle d'un père.
Le Tagaloc a un caractère extrêmement difficile à définir. Lavater
et Gall auraient été fort embarrassés, car la physionomie et la
crânologie se trouveraient peut-être bien en défaut aux Philippines.
La nature indienne est un mélange de vices et de vertus, de bonnes et
de mauvaises qualités. Un bon moine disait, en parlant des Tagalocs:
«Ce sont de grands enfants qu'il faut traiter comme s'ils étaient
petits.»
Le portrait moral d'un naturel des Philippines est vraiment curieux
à tracer, et plus curieux à lire.
L'Indien tient à sa parole, et, le croirait-on? il est menteur; il
a en horreur la colère, qu'il compare à la démence, et il préfère
l'ivresse, qu'il méprise cependant.
Pour se venger d'une injustice, il ne craint pas de se servir du
poignard.
Ce qu'il supporte le moins, c'est l'injure, même lorsqu'elle est
méritée.
Après une faute commise, on peut lui infliger des coups de fouet,
il les reçoit sans se plaindre; mais une injure le révolte.
Il est brave, fataliste, généreux.
Le métier de bandit, qu'il exerce volontiers, lui plaît à cause de
la vie d'émotion et de liberté qu'on y mène, et non parce qu'on peut
s'enrichir en le faisant.
Généralement les Tagalocs sont bons pères, bons époux, ces deux
qualités inhérentes l'une à l'autre.
Horriblement jaloux de leurs femmes, ils ne le sont nullement de
l'honneur des filles; peu leur importe si l'Indienne qu'ils épousent
a commis des fautes avant son union.
Ils ne lui demandent jamais de dot; eux seuls en apportent une,
et font des cadeaux aux parents de leur fiancée.
Le lâche est mal vu par eux, mais ils s'attachent volontiers à l'homme
assez brave pour aller au-devant du danger.
Leur passion dominante, c'est le jeu.
Ils applaudissent aux combats d'animaux, surtout à celui des coqs.
Voilà succinctement un aperçu du caractère des hommes que j'avais
à conduire.
Mon premier soin fut de me maîtriser.
Je pris la ferme résolution de ne jamais laisser éclater à leurs yeux
un mouvement d'impatience, même dans les moments les plus difficiles,
et de conserver un calme et un sang-froid imperturbables.
J'appris bientôt qu'il serait dangereux d'écouter les rapports qui
me seraient faits, cela pouvait m'exposer à commettre des injustices,
ainsi qu'il m'arriva dès le début. Voici dans quelle circonstance:
Deux Indiens vinrent un jour déposer une plainte contre un de leurs
camarades, demeurant à quelques lieues de _Jala-Jala_. Ces délateurs
l'accusaient particulièrement d'un vol de bestiaux.
Après les avoir écoutés, je partis avec ma garde pour m'emparer de
l'accusé; je l'amenai à mon habitation.
Là, je cherchai à lui faire avouer sa faute; il nia, et se dit
innocent.
J'eus beau lui promettre, s'il disait la vérité, de lui accorder son
pardon; il persista, même devant les accusateurs.
Persuadé qu'il mentait, mécontent de sa persistance à nier un fait qui
m'était attesté avec toute l'apparence de la sincérité, j'ordonnai
qu'on l'attachât sur un banc et qu'on lui appliquât douze coups
de fouet.
Mes ordres furent exécutés; le coupable nia comme il avait fait
précédemment. Cette opiniâtreté m'irrita, et je lui fis administrer
une nouvelle correction semblable à la première.
Le malheureux endurait avec un véritable courage cette cruelle
punition.
Tout à coup, au milieu de ses souffrances, il s'écria avec un accent
pénétrant:
«Oh! Monsieur, je suis innocent, je vous le jure. Puisque vous ne
voulez pas me croire, prenez-moi chez vous; je serai un serviteur
fidèle, et bientôt vous acquerrez la preuve que je suis victime d'une
infâme calomnie.»
Ces paroles me touchèrent.
Je réfléchis que cet infortuné n'était peut-être pas coupable. J'eus
peur de m'être trompé, d'avoir été injuste sans le savoir. Je pensai
qu'une haine particulière avait pu pousser les deux témoins à me
faire une fausse déclaration et m'exposer à punir un innocent.
Je le fis délier.
«L'épreuve que tu demandes, lui dis-je, est facile à tenter.
«Si tu es un honnête homme, je serai pour toi un père; mais si tu
me trompes, n'attends de moi aucune pitié. A dater de ce moment,
tu fais partie de ma garde; mon lieutenant te remettra des armes.»
Il me remercia avec effusion, et son visage s'éclaira d'une joie
subite. On l'incorpora dans ma garde.
O justice humaine, combien tu es fragile et souvent
inintelligente!... J'appris, quelque temps après cette scène, que
Bazilio de la Cruz (c'était le nom du patient) était innocent.
Les deux misérables qui l'avaient dénoncé s'étaient sauvés, pour
échapper au châtiment qu'ils méritaient.
Bazilio tint sa promesse. Tout le temps que je restai à _Jala-Jala_,
il me servit fidèlement et sans rancune.
Ce fait m'impressionna vivement.
Je jurai qu'à l'avenir je n'infligerais point de punition sans être
bien sûr de la vérité des faits énoncés. J'ai tenu religieusement ma
promesse, du moins je le pense. Je n'ai jamais fait appliquer un seul
coup de fouet sans qu'au préalable le coupable n'eût avoué sa faute
[16].
Les meilleurs marins connus dans les Indes sont les naturels des
Philippines.
Courageux et d'une forte constitution, ils aiment à supporter les
plus grandes fatigues et à affronter les dangers; leur intelligence
les rend supérieurs aux autres marins de l'Inde.
Un matelot tagaloc peut remplir, à bord d'un navire, toutes les
fonctions nécessaires. Timonier, voilier, charpentier et calfat,
on l'emploie avec la certitude qu'il fera bien tout ce qui lui sera
commandé.
Cependant ces hommes ne sont, pour ainsi dire, employés comme marins
que par les Espagnols, qui les connaissent et savent les gouverner.
Les Anglais ne les admettent qu'en très-petit nombre à bord de leurs
bâtiments qui naviguent dans les Indes, et les assurances de Madras
ne permettent pas que le nombre de trois Tagalocs soit dépassé à bord
de chaque navire assuré par elles.
Cette mesure est due au grand nombre de navires dont les équipages
ont été assassinés par quelques-uns de ces matelots, qui ensuite se
sont emparés du vaisseau.
L'épisode que je vais raconter fera bien connaître l'utilité de
cette précaution.
En 1838, un joli brick de Calcutta était sorti depuis quelques jours
du port de Canton, où il avait réalisé en bonnes piastres un riche
chargement d'opium.
La saison favorable, une mer unie et paisible, faisaient espérer au
capitaine un prompt retour à Calcutta, son port d'armement.
Plus de trois millions de francs, résultat de sa vente, lui assuraient
une bonne réception de ses commettants; mais le destin en avait
disposé autrement, et ce beau navire, la riche cargaison, et une
partie de son équipage, ne devaient plus revoir les bords du Gange.
L'équipage était composé de trente hommes: le capitaine, un second,
un lieutenant, cinq matelots anglais, vingt Lascars et deux matelots
des Philippines, nommés _Antonio_ et _Cayetano_.
Un soir, _Cayetano_ fut accusé par un matelot anglais d'avoir dérobé
une bouteille de rhum.
Le capitaine, sévère comme tous les officiers de la marine anglaise qui
commandent aux pacifiques Indiens du Bengale, fit venir _Cayetano_, et,
sans tenir compte des preuves qu'il voulait donner de son innocence, le
fit attacher sur une caronade et frapper de vingt-cinq coups de corde.
Pas une plainte, pas un soupir ne trahirent la douleur et l'affront
que venait de subir _Cayetano_ pour un châtiment non mérité.
Seulement, au moment où il fut renvoyé par le capitaine, il lui lança
un coup d'oeil de vengeance plus expressif que tous les reproches
qu'il eût pu lui faire, et il descendit dans sa cabine.
A dix heures du soir, _Antonio_ et _Cayetano_ étaient de quart.
Tous les deux, appuyés sur le bossoir de bâbord, restèrent un long
intervalle sans s'adresser la parole; _Antonio_ rompit le silence,
et, dans sa langue maternelle si expressive, il dit:
«Frère, tu as bien souffert?»
«Si j'ai souffert, _Antonio_, je souffre encore. Ne comprends-tu
pas toute la douleur qu'a au coeur celui qui vient de subir, sans le
mériter, un infâme châtiment?»
«Oh! si, frère! et je souffre moi-même de la cruauté et de l'injustice
de tes bourreaux, de ces orgueilleux Anglais.»
«Eh bien! _Antonio_, si ton coeur est aussi malade, vengeons-nous!»
«Vengeons-nous, répondit _Antonio_. Demain, nous prenons le quart de
minuit; il n'y a pas de lune, l'obscurité sera profonde: choisissons
cet instant pour la vengeance.»
Quelques paroles qu'ils échangèrent suffirent pour arrêter entre
eux tout un plan de destruction; ils se séparèrent, pour ne pas être
remarqués des matelots anglais.
Le lendemain, ils firent leur service comme à l'ordinaire. A six
heures, c'était leur tour de dormir; ils se retirèrent dans leur
cabine, avec la certitude qu'ils n'avaient aucune surveillance à
redouter, et qu'on ne soupçonnait rien de leur fatal projet.
A minuit, ils reprirent le quart: le temps était beau; le brick,
sous toutes ses voiles, sillonnait légèrement une mer paisible et
unie; la nuit n'était éclairée que par de brillantes étoiles, et
un vent fixe n'exigeait d'autre surveillance que celle du timonier;
tout favorisait le projet des deux matelots philippinois.
_Antonio_ était à la barre; à quelques pas de lui, sur son banc
de quart, sommeillait le lieutenant; sur le gaillard d'avant, deux
matelots anglais, deux Lascars attendaient dans un demi-sommeil que
quelques manoeuvres imprévues les obligeassent à interrompre un
instant leur repos. _Cayetano_, le coeur palpitant de vengeance,
se promenait au vent, tout en observant ses ennemis, et attendait
avec impatience le moment propice de mettre à exécution son projet.
Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'il s'approcha
d'_Antonio_, et lui dit:
«Ton poignard est-il prêt?»
«Ne crains pas, _Cayetano_, il coupe; ma main ne tremble pas.»
«Bien! dit _Cayetano_; charge-toi du lieutenant; frappe lorsque tu
m'entendras frapper; descends ensuite dans la chambre, expédie le
capitaine et le second, et moi je ferai le reste.»
Quelques instants après, le lieutenant s'affaissait sur son banc de
quart; le coup qui venait de lui donner la mort avait été asséné d'une
main si sûre, qu'il ne poussa même pas un cri. _Cayetano_, de son côté,
avec la même précision, avait expédié les deux matelots anglais et un
Lascar; dans l'impossibilité de donner un seul coup mortel au second
Lascar, qui dormait appuyé sur la lisse, il l'avait précipité à la mer;
ensuite il était descendu dans la cabine, et de trois coups de poignard
il avait tué les trois matelots anglais surpris dans leur profond
sommeil. Il remonta de suite sur le pont, où il trouva _Antonio_ qui,
de son côté, venait d'accomplir son oeuvre de destruction avec le même
bonheur que son complice: le capitaine et le second n'existaient plus.
«Assez, lui dit _Cayetano_, assez de sang! il ne reste plus à bord
que dix-huit Lascars; ce ne sont pas des hommes, ce ne sont pas même
des femmes tagalocs, et cependant ce sont nos frères; ils sont nés
sous le même climat que nous.»
_Antonio_ et _Cayetano_ étaient maîtres du navire; pas un Anglais
n'avait échappé à leurs poignards. Ils fermèrent l'écoutille pour
empêcher les Lascars de monter sur le pont.
_Antonio_ reprit la barre pour donner une direction au brick, qui
avait été abandonné au gré des vents pendant que son camarade et
lui commettaient leur crime; il changea de direction, et au lieu de
suivre la route primitive du nord au sud-ouest, il dirigea la proue
vers le sud-sud-est.
Au moment où le navire opérait son évolution, _Cayetano_ entendit
une espèce de gémissement; il appela _Antonio_ pour s'assurer
d'où partaient ces gémissements. Ce dernier aperçut, cramponné aux
sauvegardes du gouvernail, le malheureux Lascar qu'il avait jeté à
la mer; il le rassura en lui promettant qu'il ne lui sera pas fait
de mal. Le pauvre Lascar remonta sur le pont, bien heureux d'en avoir
été quitte pour la peur.
Au jour, huit cadavres furent jetés à la mer; et le lendemain,
_Antonio_ et _Cayetano_ débarquaient les dix-neuf Lascars sur l'une
des îles _Paracels_; ils leur laissèrent des vivres pour plusieurs
semaines, et reprirent leur route vers Luçon, leur pays natal.
Un vent favorable les fit aborder le douzième jour sur la côte ouest
de Luçon, dans un petit port inhabité de la province d'_Illocos_;
ils prirent en or et en argent ce qu'ils pouvaient porter sur eux,
sabordèrent le joli brick, dirigèrent la proue au large, et dans une
frêle embarcation débarquèrent au port sans que personne les eût vus.
A quelques milles, le brick, rempli d'eau, s'enfonçait dans l'abîme,
disparaissait avec les richesses qu'il renfermait, et ne laissait
plus de traces des crimes commis par les deux marins, qui, riches et
heureux de s'être vengés, se livrèrent à toutes les jouissances que
leur procuraient les piastres et l'or dont ils s'étaient chargés en
abandonnant le brick.
Ils vivaient dans la plus grande sécurité; personne ne pouvait les
accuser, et leur crime paraissait devoir rester impuni.
Mais la Providence n'avait point pardonné aux deux assassins.
Un navire anglais recueillit à son bord les dix-neuf Lascars abandonnés
sur une des _Paracels_, et les conduisit à Canton.
Le consul anglais écrivit au gouvernement de Manille; celui-ci fit
des recherches: le brick avait disparu, on n'en avait aucune nouvelle.
Toutefois, les deux Indiens, qui, dans leur sécurité et leur
imprévoyance, dépensaient en femmes, en combats de coqs, des sommes
si considérables, appelèrent l'attention de la police; ils furent
mis en prison, et ne tardèrent point à faire un aveu complet de leur
crime et à en raconter les détails.
Tous deux furent condamnés au dernier supplice, et le jugement ajouta
en outre que leurs têtes seraient exposées à l'entrée du port de
Manille, pour servir d'exemple. Tous deux entendirent leur sentence
de mort avec le même sang-froid que s'il se fût agi d'une légère
correction; _Antonio_ fumait paisiblement sa cigarette, et _Cayetano_
mâchait du bétel.
Le jour suivant, j'allai les voir en chapelle; ils causèrent avec moi,
sans être émus ou affligés du sort qui les attendait le lendemain.
Ils me racontèrent eux-mêmes la manière dont ils s'étaient débarrassés
des Anglais, et ils appuyèrent fortement sur le bonheur qu'ils avaient
eu de se venger.
Je ne pus m'empêcher de leur demander si la mort ne les effrayait
pas? «Que voulez-vous, me dit _Cayetano_, c'est notre sort, il faut
bien le subir; pourquoi nous affligerions-nous?»
Le lendemain, la justice eut son cours; les deux têtes furent exposées
comme le jugement l'ordonnait.
Un mois après, lorsque je me préparais à revenir en France, un soir,
en passant près des fourches patibulaires, je décrochai la tête de
_Cayetano_, et l'emportai chez moi. C'est de cette tête que j'ai fait
don au musée d'anatomie du jardin des Plantes.
Tels étaient les hommes que j'allais avoir à gouverner.
CHAPITRE IX.
Jala-Jala.--Église.--Le père Miguel de
San-Francisco.--Bandits. --Règlement.--Chasse aux buffles.
J'ai dit plus haut que j'avais témoigné le désir que l'on construisît
une église dans mon village, non-seulement par esprit religieux,
mais aussi comme moyen civilisateur; je tenais essentiellement à
avoir un curé à _Jala-Jala_. A cet effet, je demandai à l'archevêque,
monseigneur Hilarion, dont j'avais été le médecin et avec lequel
j'étais lié d'amitié, qu'il me donnât un ecclésiastique que je
connaissais, et qui était alors sans emploi.
J'eus beaucoup de peine à obtenir cette nomination.
«Le père Miguel de San-Francisco, me répondit l'archevêque, est un
homme violent, fort entêté; il vous sera impossible de vivre avec lui.»
Je persistai; et comme la persistance amène toujours un résultat,
j'obtins enfin qu'il fût nommé curé à _Jala-Jala_.
Le père Miguel était d'origine japonaise et malaise. Il était jeune,
fort, courageux, et très-capable de m'aider dans les circonstances
difficiles qui se seraient présentées, comme, par exemple, s'il eût
fallu se défendre contre des bandits.
Je dois déclarer que, malgré les prévisions et, je pourrais dire,
les préventions de mon honorable ami l'archevêque, je le conservai
tout le temps de mon séjour à _Jala-Jala_, et n'eus pas la moindre
discussion avec lui.
Je ne pouvais lui reprocher qu'un seul fait regrettable, c'était de
ne pas assez prêcher ses paroissiens. Il ne les sermonnait qu'une
fois l'an, encore son discours était-il toujours le même, et divisé
en deux parties: la première en langue espagnole, à notre intention,
et la seconde en tagaloc pour les Indiens. Ah! que de gens j'ai
rencontrés depuis qui eussent dû imiter le bon curé de _Jala-Jala_!
Aux observations que je lui faisais parfois, «Laissez-moi faire,
et ne craignez rien, répondait-il: il ne faut pas tant de paroles
pour faire un bon chrétien.» Peut-être disait-il vrai!...
Depuis mon départ, le bon prêtre est mort, emportant dans la tombe
les regrets de tous ses paroissiens!
Comme on le voit, j'étais au commencement de mon oeuvre de
civilisation. Il était nécessaire, pour acquérir sur mes Indiens
l'influence que je voulais obtenir, de contracter avec eux des
engagements qui leur assurassent les priviléges que je leur accordais
en qualité de propriétaire, et de leur part les charges auxquelles
ils s'obligeaient envers moi.
Ces conventions entre le maître et le fermier, débattues avec les
anciens du bourg et adoptées à l'unanimité, me paraissent assez
curieuses pour les indiquer ici en abrégé.
On verra que les clauses de cette espèce de _charte constitutionnelle_
protégeaient bien plus les Indiens que mes propres intérêts:
«Les habitants de _Jala-Jala_, sans exception, sont gouvernés par
leur chef, le _gobernadorcillo_.
«Celui-ci est élu tous les ans, selon l'usage, par les anciens et
les _cabessas de barangay_.
«Lui seul peut administrer la justice, à moins que les parties
plaignantes ou l'accusé ne demandent à être jugés par le seigneur
de _Jala-Jala_.
«Le _gobernadorcillo_ est chargé de l'administration du bourg.
«Il doit maintenir le bon ordre parmi ses administrés, et faire
religieusement exécuter les engagements stipulés entre le seigneur
de _Jala-Jala_ et ses colons.
«Tout étranger qui viendra s'établir à _Jala-Jala_ jouira
immédiatement, quelle que soit sa religion, des mêmes droits et
prérogatives que les autres habitants. Toutefois, s'il n'appartient
pas à la religion catholique, il ne pourra remplir aucunes fonctions
municipales. C'est la seule exception que lui imposera la différence
de religion.
«Les combats du coqs sont permis les dimanches et les jours de
fête, après les offices divins, sans aucune redevance au seigneur
de _Jala-Jala_.
«Tous les jeux de hasard sont prohibés et seront sévèrement punis. Ils
seront cependant permis pendant trois jours dans l'année, savoir:
le jour de la fête patronale du bourg, le jour de la fête du seigneur
de _Jala-Jala_, et le jour de la fête de sa femme.
«Tout homme valide et les enfants en âge de rendre des services devront
travailler. Les paresseux seront sévèrement punis, et pourront être
renvoyés de l'habitation.
«Le travail est entièrement libre. Chaque habitant a le droit de
travailler pour son compte ou de louer ses services, moyennant un
salaire qui sera préalablement convenu à l'amiable.
«Tout père de famille est obligé d'avoir une maison d'une grandeur
convenable, avec une petite cour et un jardin soigneusement palissadé,
et planté d'arbres fruitiers, de légumes et de fleurs. Il jouira à
perpétuité du terrain occupé par son jardin et sa maison, moyennant
le payement au seigneur de _Jala-Jala_ d'une redevance annuelle d'une
poule ou de sa valeur, soit trente centimes. Cette redevance ne pourra,
sous aucun prétexte, être augmentée par le seigneur.
«Chaque père de famille possédant une maison a le droit de défricher
les terres qui lui conviennent dans les domaines de _Jala-Jala_, à
la charge d'en obtenir par avance l'indication du seigneur. Pendant
les trois premières années aucune redevance ne sera exigible de la
part du seigneur; mais, la quatrième année et les années suivantes,
il aura droit au prélèvement de dix pour cent sur chaque récolte. Cette
redevance ne pourra, dans aucun cas, être augmentée.
«Chaque habitant peut posséder, sans payer aucune redevance, les
buffles et les chevaux qui lui sont nécessaires.
«Le seigneur de _Jala-Jala_ s'engage à fournir des buffles à tous
ceux qui en auront besoin pour la culture de leurs terres, et pour
les charrois des bois de construction et des bois à brûler.
«Chaque habitant a le droit de couper dans les forêts, sans payer
aucune redevance, le bois de construction et de chauffage nécessaire à
son usage. Mais lorsqu'il le vendra à l'extérieur, le quart du produit
de la vente sera alloué au seigneur, pour l'indemniser de la valeur
du bois et du travail de ses buffles.
«La pêche est entièrement libre sur toutes les plages. Celui qui
établira une pêcherie à poste fixe jouira du terrain sur lequel la
pêcherie sera établie, dans un rayon de 500 barres (500 mètres). Nul
autre que lui ne pourra établir, dans ce rayon, une autre pêcherie.
«La chasse est entièrement libre dans tout le domaine de _Jala-Jala_;
mais pour chaque cerf ou sanglier abattu, il sera remis un quartier
au seigneur.
«Tous les jeunes gens de douze à dix-huit ans seront divisés par
escouades de quatre. Chaque escouade, à tour de rôle, sera tenue de
servir le curé, pendant quinze jours, sans aucune rétribution que
la nourriture.
«L'église est à la charge des jeunes filles, qui doivent la tenir
avec propreté et l'orner de fleurs.
«Les jeunes filles au-dessus de douze ans se réuniront à la maison de
l'habitation deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, pour piler
et préparer le riz nécessaire à la maison du seigneur. Elles seront
payées de ce travail par mesure, selon l'usage du pays.»
Avec ces hommes primitifs, il fallait peu de phrases. Il suffisait
de leur bien faire comprendre leurs droits et les miens, et surtout
de les graver dans leur mémoire.
Après avoir fait accepter les conventions que je viens d'indiquer, je
remarquai immédiatement une plus grande confiance parmi mes Indiens,
et une plus grande facilité à les associer à mes travaux.
Anna m'aidait de tout son coeur et de toute son intelligence. Aucune
fatigue ne la décourageait. Pendant la surveillance des jeunes filles
qui venaient deux fois par semaine piler le riz à la maison, elle
leur enseignait à aimer la vertu, qu'elle pratiquait si bien. Elle
leur fournissait des vêtements; car à cette époque les jeunes filles
de dix à douze ans étaient encore nues comme des sauvages.
Le père Miguel de San-Francisco était chargé de la mission plus
spécialement en rapport avec son caractère; et c'était pour répandre
plus promptement dans la colonie l'instruction, cette mère bienfaisante
qui mène à la conquête de la civilisation, que les jeunes gens étaient
divisés par escouades de quatre, et qu'à tour de rôle chaque escouade
allait passer quinze jours au presbytère.
Là, ces jeunes gens apprenaient un peu d'espagnol et se formaient
aux usages du monde, qui leur étaient tout à fait inconnus.
Moi, je surveillais tout en général. Je m'occupais des travaux de
culture, de donner une bonne direction aux bergers qui conduisaient
les bestiaux que j'avais acquis pour faire valoir mes pâturages.
J'étais aussi le médiateur des différends qui s'élevaient entre mes
colons. Ils aimaient mieux s'adresser à moi qu'au _gobernadorcillo_;
j'étais parvenu à prendre sur eux l'influence que je voulais obtenir.
Une partie de mon temps, et ce n'était pas la moins occupée, se
passait à chasser les bandits de mon habitation et de ses alentours.
Quelquefois je partais avant le jour et ne revenais que la nuit. Alors
je retrouvais ma femme, toujours bonne, affectueuse, dévouée; son
accueil me récompensait des fatigues de la journée. O félicités
presque parfaites, je ne vous ai jamais oubliées! Temps heureux,
qui as laissé d'ineffaçables traces dans ma mémoire, tu es toujours
présent à ma pensée! J'ai vieilli, mais mon coeur est toujours resté
jeune pour se ressouvenir!...
Dans ces longues causeries du soir, nous nous rendions compte des
travaux du jour et de tout ce qui nous était arrivé. C'était l'instant
des douces confidences. Heures trop tôt envolées, hélas! heures
fugitives, vous ne reviendrez plus!...
C'était l'heure aussi de mes audiences, véritable lit de justice
renouvelé de saint Louis, et ouvert à mes sujets.
La porte de ma maison accueillait tous les Indiens qui avaient quelque
chose à me communiquer.
Assis avec ma femme autour d'une grande table ronde, j'écoutais,
en prenant le thé, toutes les demandes qui m'étaient faites, toutes
les réclamations qui m'étaient adressées.
C'était pendant ces audiences que je rendais mes arrêts.
Mes gardes m'amenaient les coupables, et, sans perdre mon calme
ordinaire, je les admonestais sur les fautes qu'ils avaient commises.
J'avais toujours présent à la mémoire mon erreur lors du jugement de
mon pauvre _Bazilio_, et j'étais très-circonspect.
J'écoutais d'abord les témoins; mais je ne condamnais qu'après avoir
entendu le coupable dire:
«--Que voulez-vous, maître, c'était ma destinée; je ne pouvais pas
m'empêcher de faire ce que j'ai fait!...
«--Toute faute mérite un châtiment, lui répondais-je alors. Choisis,
veux-tu que ce soit le _gobernadorcillo_ ou moi qui te châtie?»
La réponse était toujours la même:
«--Tuez-moi, maître, disait l'Indien; mais ne me remettez pas aux
mains d'un de mes semblables.»
J'infligeais la punition. Anna, présente à mes arrêts, intercédait
pour le coupable. C'était un motif que je saisissais toujours pour
pardonner, ou faire remise d'une partie du châtiment. J'étais humain
sans faiblesse, et je faisais aimer Anna comme elle le méritait.
Mes gardes étaient chargés d'appliquer la punition. Lorsque l'exécution
était terminée, l'Indien rentrait au salon; je lui donnais un cigare,
signe du pardon; je l'engageais à ne plus commettre de nouveaux
méfaits. Anna l'exhortait à suivre mes conseils, et il partait avec
la certitude que sa faute était oubliée. Loin de m'en vouloir, il
témoignait souvent sa satisfaction à ses camarades dans des termes
analogues à ceux que prononçait l'un d'eux, après une punition sévère:
«J'ai reçu, disait-il, le châtiment qu'un père donne à son fils. Je
suis heureux que ma faute soit oubliée, et de fixer maintenant sans
aucun trouble le visage de mon maître.»
L'ordre et la discipline que j'avais établis étaient pour moi d'un
grand secours dans l'esprit des Indiens; ils me donnaient une influence
positive sur eux.
Mon calme, ma fermeté, ma justice, ces trois grandes qualités sans
lesquelles il n'est pas de gouvernement possible, satisfaisaient
beaucoup ces natures encore vierges et indomptées.
Mais une chose les inquiétait cependant. Étais-je brave?
Voilà ce qu'ils ignoraient, et ce qu'ils se demandaient souvent.
Ils répugnaient à l'idée d'être commandés par un homme qui n'aurait
pas été intrépide devant le danger.
J'avais bien fait quelques expéditions contre les bandits, mais ces
expéditions avaient été sans résultat, et d'ailleurs elles ne pouvaient
pas me servir à faire mes preuves de bravoure aux yeux des Indiens.
Je savais fort bien qu'ils formeraient leur opinion définitive sur moi
en raison de ma conduite dans la première occasion périlleuse que nous
viendrions à rencontrer; j'étais donc décidé à tout entreprendre pour
égaler au moins le meilleur et le plus brave de tous mes Indiens: tout
était là! Je comprenais l'impérieuse nécessité dans laquelle j'étais
de me montrer, non-seulement égal, mais supérieur pendant la lutte,
si je voulais conserver mon commandement.
L'occasion se présenta enfin de subir l'épreuve que désiraient mes
vassaux.
Les Indiens regardent la chasse au buffle comme la plus dangereuse
de toutes les chasses, et mes gardes me disaient souvent qu'ils
préféreraient se trouver la poitrine à nu à vingt pas du canon d'une
carabine, que de se trouver à cette distance d'un buffle sauvage.
«La différence, disaient-ils, c'est que la balle d'une carabine peut
blesser seulement, et que le coup de corne du buffle tue toujours.»
Je profitai de la frayeur qu'ils ont pour cette sorte d'animal, et
je leur déclarai un jour, et cela le plus froidement qu'il me fut
possible, mon intention formelle de le chasser.
Alors ils employèrent toute leur éloquence pour me faire renoncer
à mon projet; ils me firent un tableau très-pittoresque et fort peu
encourageant des dangers, des difficultés que je pouvais rencontrer,
moi surtout qui n'étais pas habitué à cette sorte de guerre; car un
pareil combat est en effet une espèce de guerre à mort.
Je ne voulus rien écouter.
J'avais parlé; je ne voulais pas discuter, et je regardai comme non
avenus tous leurs conseils.
Bien m'en prit, car ces conseils affectueux, ces tableaux effrayants
des dangers que je voulais courir n'étaient donnés et tracés que pour
me tendre un piége: ils s'étaient concertés entre eux afin de juger
de mon courage par mon acceptation ou mon refus de combattre.
J'ordonnai la chasse; ce fut ma réponse.
J'évitai avec le plus grand soin que ma femme fût informée de notre
excursion, et je partis accompagné d'une dizaine d'Indiens, presque
tous armés de fusils.
La chasse au buffle se fait autrement dans les montagnes que dans
les plaines.
En plaine, on n'a besoin que d'un bon cheval, de beaucoup d'adresse
et d'agilité pour lancer le lacet.
Mais dans les montagnes c'est différent; il faut plus que cela,
il faut un sang-froid extraordinaire.
Voici ce que l'on fait: on s'arme d'un fusil dont on est sûr, et
l'on va se placer de façon à ce que le buffle, en sortant du bois,
vous aperçoive.
Du plus loin qu'il vous voit, il s'élance sur vous de toute la vitesse
de sa course, brisant, rompant, foulant sous ses pieds tout ce qui
fait obstacle à son passage; il fond sur vous comme s'il allait vous
écraser; puis, arrivé à quelques pas, il s'arrête quelques secondes,
et présente ses cornes aiguës et menaçantes.
C'est pendant ce temps d'arrêt que le chasseur doit lâcher son coup
de feu, et envoyer sa balle au milieu du front de son ennemi.
Si par malheur le fusil rate, ou bien si le sang-froid fait défaut,
que la main tremble, que le coup dévie, il est perdu; la Providence
seule pourra le sauver!
Voilà peut-être le sort qui m'attendait; mais j'étais décidé à tenter
cette cruelle épreuve, et je marchais avec intrépidité... peut-être
à la mort.
Nous arrivâmes sur la lisière d'un grand bois où nous pressentions
qu'il y avait des buffles; nous nous arrêtâmes.
J'étais sûr de mon fusil, je croyais l'être assez de mon sang-froid;
je voulus alors que la chasse fût faite comme si j'eusse été un
simple Indien.
Je me fis placer à l'endroit où tout faisait présumer que l'animal
viendrait à passer, et je défendis à qui que ce soit de rester auprès
de moi.
J'exigeai que chacun prît sa place, et dès lors je restai seul en rase
campagne, à deux cents pas de la lisière de la forêt, à attendre un
ennemi qui ne devait pas me faire de grâce si je le manquais.
Je l'avoue, c'est un moment solennel que celui où l'on est placé entre
la vie et la mort, et cela par le plus ou le moins de justesse d'un
fusil, ou le plus ou le moins de calme du bras qui le tient.
Quand chacun fut à son poste, deux piqueurs entrèrent dans la
forêt. Ils s'étaient au préalable débarrassés d'une partie de leurs
vêtements, à l'effet de mieux gravir au haut des arbres en cas de
danger; pour toute arme ils avaient un coutelas, les chiens les
accompagnaient.
Pendant plus d'une demi-heure il se fit un morne silence.
Chacun de nous écoutait si quelque bruit n'arriverait pas à son oreille
inquiète; rien ne se faisait entendre. Le buffle reste souvent fort
longtemps sans donner signe de vie.
Au bout de la demi-heure nous entendîmes les aboiements réitérés des
chiens, les cris des piqueurs: la bête était dépistée.
Elle se défendait des chiens jusqu'au moment où, devenue furieuse,
elle s'élancerait d'un trait vers la lisière du bois.
Au bout de quelques instants j'entendis le craquement des branches
et des jeunes arbres que le buffle brisait sur son passage avec
une effrayante rapidité. Cette course ne pouvait se comparer qu'au
galop de plusieurs chevaux, au bruit précurseur d'un monstre, et je
dirai presque d'un être fantastique:--c'était comme une avalanche
qui s'avançait.
En ce moment, je l'avoue, j'éprouvais une émotion si vive, que mon
coeur battait avec une rapidité extraordinaire. N'était-ce pas la mort,
et une mort affreuse peut-être, qui m'arrivait là?
Soudain le buffle apparut...
Il fit un mouvement d'arrêt, promena ses regards effrayés autour de
lui, huma l'air de la plaine qui s'étendait au loin; puis, le museau
au vent, les cornes couchées pour ainsi dire sur le dos, se dirigea
vers moi furieux et terrible...
Le moment était venu.
Si j'avais attendu l'occasion de montrer aux Indiens mon courage et
mon sang-froid, en revanche le moment que j'avais choi
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