Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4

by duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary · French · Gutenberg #21792 · 531,904 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 4

Author: duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary


        
Release date: June 10, 2007 [eBook #21792]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21792

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, TOME 4 ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)






MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

TOME QUATRIÈME.

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.




CHAPITRE PREMIER.

Nouvelles de Portugal.--Concessions réciproques.--L'empereur Napoléon
m'offre l'ambassade de Russie.--Fin des conférences d'Erfurth.--Adieux
des deux souverains.--Le comte de Romanzow.--Conversation avec ce
seigneur.--Réponse négative de l'Angleterre aux ouvertures pacifiques
convenues à Erfurth.--Confiance de l'empereur dans son traité d'alliance
avec la Russie.


C'est pendant le séjour d'Erfurth que l'empereur reçut du général Junot
le rapport de ce qui était survenu en Portugal. Il lui envoyait le
traité qu'il avait conclu avec le général anglais Darlrymple pour
l'évacuation du Portugal.

Par le même courrier, l'empereur reçut des nouvelles de la flotte russe,
commandée par l'amiral Siniavine, que le général Junot avait trouvé à
Lisbonne. Cet amiral venait de son côté d'entrer en arrangement avec les
Anglais et avait consenti à mettre son escadre en otage en Angleterre,
jusqu'à la paix entre cette puissance et la Russie. L'empereur Napoléon
communiqua ces détails à l'empereur Alexandre, sans y ajouter aucune
réflexion, et l'empereur de Russie, de son côté, désapprouva la conduite
de son amiral; mais c'était un mal sans remède.

Les conférences d'Erfurth tiraient à leur fin sans avoir présenté le
moindre sujet d'inquiétude. Je me rappelle que notre ministre des
relations extérieures, me dit un jour en conversant, que l'empereur
n'obtiendrait rien de plus que ce qui avait été convenu précédemment;
que la Russie était fixée sur ces bases-là et n'en démordrait pas; il ne
m'en a pas dit davantage. J'ai cherché à quoi cela pouvait avoir
rapport, et je crois que ce ne pouvait être qu'à des propositions
d'arrangemens nouveaux dont la Prusse, et particulièrement la Silésie,
auraient été le sujet; je le crois d'autant plus que nous évacuâmes de
suite cette province, et que ce n'est réellement qu'alors que le traité
de Tilsit reçut sa pleine exécution. L'empereur se relâcha même un peu
sur l'article des contributions, et j'ai vu l'empereur de Russie en être
particulièrement satisfait. Il avait obtenu tout ce qu'il désirait, et
avait de même reconnu tout ce qui intéressait l'empereur Napoléon.

L'empereur de Russie envoya un ministre près du roi de Naples; il donna
ordre à celui qu'il avait eu près du roi Charles IV en Espagne, de
reprendre ses fonctions près du roi Joseph. Voilà donc également
l'empereur Napoléon satisfait, c'était à lui, après cela, à mettre son
frère sur le trône, il allait s'en occuper et y employer tous les moyens
de sa puissance. Il abandonna donc l'Allemagne à la foi des traités
qu'il avait signés, et crut que la paix ne pouvait être troublée,
puisqu'on regardait sa présence, c'est-à-dire, celle de ses troupes en
ce pays comme un motif d'inquiétude continuelle, et qu'il les retirait
pour les porter en Espagne.

Tout étant fini à Erfurth, on se disposa à se séparer, et auparavant
l'on résolut de faire encore une démarche en commun près de
l'Angleterre, pour tâcher de nouer seulement une négociation. Il fut
convenu que le comte de Romanzow, ministre des relations extérieures de
Russie, se rendrait à Paris avec des pleins-pouvoirs, pour donner suite,
en ce qui concernait la Russie, à la réponse que l'on devait attendre du
gouvernement anglais.

La veille du jour où l'empereur Alexandre quitta Erfurth, l'empereur me
fit appeler la nuit; il était couché et voulait me faire causer comme
cela lui arrivait quelquefois. Il me parla d'abord de tout autre chose
que de ce qu'il voulait me dire, puis me demanda si je retournerais
volontiers en Russie. «Non, Sire, lui dis-je, parce que c'est un climat
effroyable, et ensuite parce que si j'y retournais sur le pied de faveur
où j'y ai vécu six mois, j'y ferais mal vos affaires, pour lesquelles il
faut ne rien perdre des avantages que donne la gravité du caractère
ministériel. Autrement je ne pourrais jamais être que le courtisan de
l'empereur Alexandre, et non pas l'ambassadeur de France.»

Ma réponse prouva à l'empereur que je comprenais pourquoi il avait songé
à me renvoyer en Russie; il insista un peu, mais j'opposai de la
résistance; il me gronda légèrement, mais je tins bon. Il me dit: «Je
vois que vous êtes piqué de n'avoir pas été le premier ambassadeur après
la paix de Tilsit.» Je lui répliquai, en riant: «Un peu, Sire, quoique
j'aie fait des instances pour quitter Pétersbourg. Je voulais connaître
le terrain sur lequel on me faisait marcher, et on m'a répondu par la
nomination de M. de Caulaincourt. Maintenant je ne pourrais plus lui
succéder, parce que je courrais risque de gâter vos affaires, en voulant
suivre une marche toute différente de celle qu'il paraît avoir adoptée.»

L'empereur me répliqua: «Ainsi vous ne voulez pas y aller?»

Réponse. «Sire, je suis loin de le désirer; ensuite, si V. M. l'ordonne,
je suis prêt; mais je crois que vous n'y gagneriez pas la peine d'un tel
changement.»

L'empereur me répondit: «On m'avait dit que vous regrettiez la Russie,
et que vous y retourneriez avec plaisir.»

Je n'avais rien à dire de plus, sinon que j'avais joui en Russie de tout
ce qui peut éblouir l'ambition et la vanité; que j'étais confiant dans
l'opinion qu'on y aurait conservée de moi; mais qu'à moins d'ordre de sa
part, je désirais poursuivre ma carrière militaire. «Alors, me dit
l'empereur, n'en parlons plus.»

Je me reprochais en secret de n'avoir pas accepté, parce que j'étais sûr
de pouvoir détourner de grands malheurs, tout en ménageant la dignité et
même l'amour-propre des deux souverains. C'était tout ce qu'il y avait à
faire alors entre la France et la Russie; il fallait un ministère et un
ambassadeur sans raideur, qui se comptât lui-même pour rien, et qui
n'envisageât que l'harmonie des deux pays, laquelle consistait dans
celle des deux souverains, qui alors étaient dans la ferveur de leur
rapprochement. Nous verrons comment tout cela a tourné.

Le moment des adieux arriva; ils furent gracieux de part et d'autre.
L'empereur Alexandre vint dire adieu à l'empereur; ils eurent une longue
conversation, et se quittèrent pour monter à cheval. Ils sortirent
ensemble de la ville; et allèrent au pas jusqu'à la distance de deux
lieues, où les voitures de l'empereur Alexandre l'attendaient. Quant à
ce qu'ils se dirent pendant le trajet, personne n'en sut rien; mais il
est bien évident qu'ils s'intéressaient tous deux, parce que l'on ne
trotta même pas, et que par discrétion les deux suites restèrent à une
assez bonne distance en arrière. On arriva enfin aux voitures; ils
mirent tous deux pied à terre, se promenèrent encore à pied quelques
momens, puis se dirent adieu en s'embrassant. Je courus me rappeler aux
bontés de l'empereur Alexandre, qui m'embrassa en me disant: «Je ne
change jamais quand j'ai une fois accordé mon estime.» J'y ai compté
dans l'adversité, et j'ai eu tort.

Ainsi finit cette entrevue d'Erfurth, qui sera célèbre dans l'histoire.
Elle devait assurer le repos et le bonheur du monde, et elle ne fut
suivie que de calamités.

L'empereur revint à Erfurth au petit pas, n'articulant pas un mot, et
paraissant rêveur et pensif. Il avait donné congé à tous les souverains
et princes étrangers qui étaient à Erfurth. Il partit le lendemain pour
revenir à Paris sans s'arrêter nulle part. Nous y arrivâmes dans les
derniers jours d'octobre.

Le comte de Romanzow, qui nous suivait, arriva peu de jours après nous.
Il descendit d'abord dans un hôtel garni, puis l'empereur lui donna
l'hôtel du vice-roi d'Italie, qu'il fit pourvoir de laquais et de tout
ce qui était nécessaire à une grande représentation. Le comte de
Romanzow donna plusieurs dîners dans cet hôtel, et c'est à un de ces
repas que j'eus avec lui une conversation qui, dans l'intérêt de
l'empereur, augmenta encore mes regrets de n'avoir pas accepté
l'ambassade de Russie, en remplacement de M. de Caulaincourt, qui
sollicitait son retour à Paris.

Le comte de Romanzow me disait des choses si obligeantes, que quand bien
même il les aurait exagérées de moitié, je n'aurais pu qu'être
excessivement flatté de tout ce que l'empereur de Russie avait conçu de
moi. Il m'apprit dans cette conversation le prochain mariage de S.A.I.
la grande-duchesse Catherine avec un prince d'Oldembourg. Je me gardai
bien de lui supposer d'autre motif, en me faisant cette confidence, que
l'intention de me faire plaisir, en m'apprenant cet événement heureux
pour une princesse dont j'étais l'admirateur, et qui m'a toujours parue
digne d'occuper un des premiers trônes du monde; mais sans lui témoigner
autre chose que la part que je prenais à ce que sa majesté l'impératrice
mère allait trouver de bonheur dans une union formée par ses soins,
j'avoue que je ne pus comprendre comment notre ambassadeur ne traversait
pas ce dessein-là, même sans avoir d'instructions positives à ce sujet.
Quel mal y aurait-il eu pour l'Europe à ce qu'un prince d'Oldembourg
restât célibataire un an de plus ou de moins, tandis que la main de la
grande-duchesse Catherine pouvait être un lien de paix éternelle pour
deux pays entre lesquels il ne pouvait exister trop d'harmonie ou
d'intérêt d'union? c'était à quoi il fallait que travaillassent sans
cesse ceux qui par leurs fonctions étaient chargés de ces
rapprochemens-là.

Toutefois, je rends justice à M. de Caulaincourt: il en a eu la pensée.
J'ai lu ce qu'il écrivit sur ce sujet à un tiers, dans la persuasion que
cela serait mis sous les yeux de l'empereur; mais c'était précisément un
moyen de faire manquer un projet qu'il avait conçu que de l'éventer. La
première conséquence que l'on dût en tirer, c'est que cette
communication de sa part n'était que la suite d'une ouverture qui lui
avait été faite, et sur laquelle il aurait consenti à ne pas donner
d'explication avant d'avoir eu une réponse à la lettre dont je viens de
parler. Je sais qu'elle donna beaucoup d'humeur à l'empereur, parce
qu'il n'aimait ni à être deviné, ni à être prévenu, encore moins à
paraître influencé; et M. de Caulaincourt ignorait sans doute la scène
de M. Fouché, qui avait eu lieu l'hiver précédent; mais l'empereur
pouvait croire qu'il en avait été informé; aussi la lettre de M. de
Caulaincourt à ce tiers resta-t-elle sans réponse. Mais je donne à
penser à un homme raisonnable de quel côté l'empereur aurait penché, ou
du côté d'une princesse, belle, aimable, d'une instruction peu commune,
même parmi les souveraines célèbres, et dont la main resserrait une
alliance utile avec son frère, pour lequel l'empereur Napoléon avait
véritablement une amitié qu'il était aisé d'entretenir, ou bien d'une
princesse qui était alors inconnue à toute la France, dont les liens de
parenté seuls effarouchaient tout ce qui avait eu quelque part à la
révolution, et dont le père enfin avait été armé quatre fois contre
nous, souvent avec des circonstances que la politique seule pouvait
excuser. Il est vrai de dire que l'on fut bien rassuré et dédommagé de
la perte de la première, lorsque l'on connut tous les avantages
personnels de la seconde qui arriva parmi nous; mais cela était
indépendant de ce qu'il était possible de faire en Russie, en traversant
le mariage de la grande-duchesse Catherine; et puisque l'ambassadeur
avait lui-même songé à ce mariage, il devait agir de telle sorte que
cette princesse fût encore libre, lorsqu'on s'occupa en France d'en
chercher une.

Le comte de Romanzow resta à Paris jusqu'à l'arrivée de la réponse de
Londres; elle n'était autre chose qu'un refus qu'il était facile de
deviner, parce qu'il n'était pas raisonnable de supposer que
l'Angleterre entrât en arrangement avec la France depuis l'entreprise de
celle-ci sur l'Espagne, lorsqu'elle avait auparavant refusé la médiation
de la Russie après le traité de Tilsit, et il faut convenir que, dans
ces deux occasions, la Russie s'y livra de bonne foi, et voulait amener
une paix générale, autant, je crois bien, par bonne intention
philanthropique, que pour voir la France désarmer et pouvoir elle-même
bientôt reprendre des relations commerciales, de la privation desquelles
elle souffrait trop, le pays ne pouvant s'en passer.

Je crois bien aussi que s'il y avait eu des négociations ouvertes avec
l'Angleterre, l'empereur Napoléon se serait relâché de beaucoup de
choses, particulièrement en Allemagne; mais je ne sais à quelle fatalité
il a tenu que tout ce qui a été fait et écrit pour amener des
pourparlers, a toujours porté le caractère de défi ou un ton d'aigreur,
qui a constamment éloigné au lieu de calmer et de rapprocher. La mission
du comte de Romanzow étant ainsi terminée, il reprit le chemin de
Saint-Pétersbourg.

Vers cette époque, l'empereur ouvrit la session du corps-législatif, et
dans le discours d'usage dans ces circonstances, il s'exprima en ces
termes:

«L'empereur de Russie, mon illustre allié, et moi sommes unis dans la
paix comme dans la guerre. Je vais avec confiance rejoindre mon armée;
nous nous sommes mutuellement nécessaires, etc.» S'il n'y avait pas eu à
Erfurth une réciprocité d'engagemens et de confidences sur les projets
de l'avenir, il ne se serait pas expliqué de cette manière en face de la
nation, quinze jours après avoir quitté l'empereur de Russie. Il
comptait donc sur une paix profonde en Allemagne.




CHAPITRE II.

Arrivée de l'empereur à Bayonne.--Son entrée en Espagne.--Combat de
Somo-Sierra.--Madrid est sommé d'ouvrir ses portes.--Embarras des grands
de la cour d'Espagne.--Attaque.--Entrée à Madrid.--Correspondance de la
reine de Naples et de Ferdinand VII.--Nouvelles de l'armée
anglaise.--Marche pénible et périlleuse du Guadarama.--L'empereur à
pied à la tête de la colonne.--Poursuite de l'armée anglaise.--Témérité
du général Lefèvre-Desnouettes.--Arrivée d'un courrier de
France.--L'empereur investit le maréchal Soult du commandement de
l'armée.


L'empereur prit la route d'Espagne avec toute son armée. Il arriva à
Bayonne avec la rapidité d'un trait, de même que de Bayonne à Vittoria.
Il fit ce dernier trajet à cheval, en deux courses: de la première il
alla à Tolosa, et de la seconde à Vittoria, où il rejoignit le roi
Joseph qui y était retiré avec les débris de la première armée qui était
entrée en Espagne.

Il pressa tant qu'il put l'arrivée de toutes les troupes, et fit
commencer les opérations d'abord sur Saint-Ander, et en même temps sur
la Navarre et l'Aragon. Nous avions une telle supériorité, que toutes
ces expéditions se réduisirent à des marches, excepté en avant de
Burgos, où il fallut faire quelques efforts, et à Tudela, en Navarre, où
le maréchal Lannes livra bataille; le reste ne mérite pas la peine
d'être cité.

L'empereur se transporta à Burgos, où les troupes le rejoignirent; c'est
de là qu'il ordonna de recommencer le siége de Sarragosse, et fit
avancer son infanterie par la route de Arandadel-Duero, pendant que sa
cavalerie prenait le chemin de la plaine, par Valladolid.

Lui-même suivit, avec toute sa garde, la même route que son infanterie;
il n'allait jamais qu'à cheval. Le jour de son départ de Burgos, il vint
à Aranda, et le lendemain il s'approcha jusqu'à l'entrée de la gorge de
la Somo-Sierra, à un lieu nommé Boceguillas, où il campa au milieu de
ses troupes.

Le jour suivant, de très-bonne heure, il fut rejoint par le corps du
maréchal Victor, qui avait d'abord été envoyé pour appuyer le maréchal
Lannes, mais que l'on avait rappelé avant de partir d'Aranda, où l'on
avait appris la brillante affaire du maréchal Lannes à Tudela.
L'empereur fit de suite pénétrer le corps du maréchal Victor par la
vallée. Nous étions à la fin de novembre 1808, et comme la vallée est
bordée de montagnes très-hautes, dont le sommet est caché dans les
nuages, les Espagnols qui y étaient postés ne nous découvrirent que
lorsque nous étions déjà sur eux, sans quoi ils auraient pu nous faire
bien du mal.

Au puerto de la Somo-Sierra, ils avaient quinze pièces de canons qui, si
nous avions été aperçus de plus loin, nous auraient fait payer cher la
hardiesse avec laquelle elles furent enlevées. L'empereur était là de sa
personne; il fit former les lanciers polonais en colonne sur le grand
chemin; ils le montèrent ainsi au pas, jusqu'à ce que la batterie eût
commencé à tirer, alors, prenant le grand galop, ils l'enlevèrent avant
d'avoir reçu la seconde volée.

Cette audacieuse entreprise était commandée par le général Montbrun, et
fut exécutée par la cavalerie polonaise, qui, après avoir forcé le
passage, continua le galop jusqu'à Buitrago, où l'empereur vint coucher
ce soir-là.

Le lendemain il vint à Saint-Augustin, qui est le second relais de poste
en partant de Madrid par cette route là. Il attendit dans cette position
le reste de l'armée qui n'avait pu le suivre; il y fut également
rejoint, le 1er décembre, par son frère le roi Joseph.

L'empereur s'attendait que, si près de Madrid, la junte qui y gouvernait
enverrait faire des propositions; mais l'on ne considérait pas que nous
arrivions aussi vite que les mauvaises nouvelles, et que cette junte ne
pouvait pas encore être informée du mauvais état de ses affaires; elle
ignorait la bataille de Tudela, et croyait l'empereur encore bien loin,
lorsque le 2 décembre, de grand matin, il fit faire la circonvallation
de Madrid, et planter sa tente à portée de canon de la muraille.

Le général qui commandait les premières troupes qui s'approchèrent de la
ville la somma, selon l'usage, d'ouvrir ses portes. Il s'engagea un
parlementage à la gauche, pendant que l'on faisait attaquer le quartier
des gardes-du-corps et une des portes de la ville qui étaient à la
droite.

La marche de l'empereur avait été si rapide, que pas un des grands
personnages de la cour d'Espagne qui, après avoir prêté serment de
fidélité au roi Joseph, l'avaient abandonné pour rester parmi les
insurgés n'avait eu le temps de faire des dispositions pour s'enfuir.
Presque tous ceux qui étaient venus à Bayonne se trouvaient dans Madrid.
L'inquiétude commença à s'emparer d'eux; ils ne voyaient point de moyens
de résistance au dedans, et se regardaient comme perdus s'ils ne
parvenaient pas à désarmer la vengeance d'un vainqueur irrité. Ils
songèrent donc à employer leur influence pour lui faire ouvrir les
portes d'une capitale, de laquelle on ne se serait point rendu maître
sans des torrens de sang et des monceaux de ruines.

Ils portèrent tous les esprits à la modération, et parvinrent petit à
petit à faire abandonner l'idée d'une résistance inutile à l'intérêt de
la patrie, pour écouter des propositions plus conformes à l'intérêt de
chacun, d'autant plus que ce dernier parti était commandé par la
nécessité.

Malgré cela, on n'obtenait rien, et chaque fois que l'on approchait ou
de la muraille ou d'une porte, on y était reçu à coups de fusil.
L'empereur se détermina à faire ouvrir la muraille sur trois ou quatre
points où il y avait assez de distance entre elle et les premières
maisons de la ville pour y former des troupes.

Il choisit, entr'autres, le côté extérieur du jardin du Retiro, dont la
muraille en brique et crénelée fut démolie à coups de canon, sur une
largeur d'à peu près vingt toises.

On y fit de suite entrer les troupes en bon ordre. Ce seul mouvement
dégagea la porte d'Alcala, et porta les troupes jusqu'aux bords de la
promenade du Prado.

Les trois grandes rues qui aboutissent de la ville à cette promenade
étaient défendues par des coupures, derrière lesquelles il y avait un
bon parapet. Dans les premiers momens, il partit un feu de mousqueterie
assez vif des croisées des maisons qui se trouvent à l'entrée de ces
rues, particulièrement de l'hôtel Medina-Celi, mais on lui riposta si
vivement qu'on le fit taire, et comme on avait eu la maladresse de
laisser la porte cochère ouverte, nos soldats y entrèrent, tuèrent tout
ce qu'ils trouvèrent ayant les armes à la main; en même temps la maison
fut mise au pillage, de telle façon qu'on ôta aux autres l'envie de
s'exposer au même sort.

Le général Labruyère, qui était à la tête du 9e régiment d'infanterie
légère, fut tué d'un coup de fusil tiré d'une des fenêtres de cet hôtel
de Medina-Celi.

Cette position fit ouvrir les yeux aux membres de la junte, qui ne
voulurent pas exposer Madrid à un saccage qui allait devenir inévitable,
si une fois les troupes se répandaient dans les maisons.

Ils envoyèrent donc bien vite au camp de l'empereur des parlementaires
avec de pleins pouvoirs pour traiter de la reddition de Madrid, qui se
soumit et reconnut le roi Joseph; mais, comme nous n'avions pas pu
entourer la ville, à cause de son grand développement, il y eut une
émigration considérable la nuit suivante. La population, ainsi que les
milices andalouses qui composaient la garnison, sortirent par la porte
d'Aranjuez, et se rendirent par toutes les directions vers Valence, la
Manche et l'Estramadoure. On ne fit point d'efforts pour les en
empêcher; on laissa au temps le soin de les ramener.

Les troupes françaises entrèrent à Madrid, mais l'empereur ne s'y
établit point; il resta à Chamartin, distant de la ville d'environ deux
lieues. Le roi Joseph n'entra pas non plus dans sa capitale; il resta au
Pardo, château des rois d'Espagne, situé à une lieue de Madrid; mais de
là il commanda et organisa l'administration.

Les grands d'Espagne qui, après être venus à Bayonne, y avoir reconnu le
roi Joseph et lui avoir prêté serment de fidélité, l'avaient trahi,
étaient pour la plupart restés à Madrid et voulurent de nouveau
s'arranger avec lui, mais il ne voulut pas les recevoir; tous furent
arrêtés comme traîtres et envoyés en France, où ils furent détenus fort
long-temps. Un d'entre eux, M. le duc de St-Simon, manqua de perdre la
vie, parce qu'étant dans le même cas que les autres il avait été pris
les armes à la main, commandant une troupe d'insurgés: il aurait été
infailliblement victime de la sévérité des lois militaires, si
l'empereur ne se fût laissé toucher par les larmes de sa famille et ne
lui eût fait grâce.

On en usa envers les chefs de l'insurrection espagnole à peu près comme
ils en avaient agi envers le général Dupont, qu'ils dépouillèrent après
lui avoir accordé une capitulation. On s'empara donc de tout ce qu'ils
possédaient et on ne les ménagea en rien, comme on agit avec des hommes
qui n'ont point de foi.

Il n'est pas indifférent que l'on sache ici qu'en faisant la visite du
cabinet du duc de l'Infantado l'on trouva la correspondance de la reine
de Naples et du prince Royal de ce pays, avec le prince des Asturies,
qui, comme l'on sait, avait épousé une fille de la reine de Naples.

La plupart de ces lettres avaient été écrites dans le temps que les
Français s'emparaient du royaume de Naples, à la suite de l'ouverture du
port aux troupes russes et anglaises en 1805. On y voyait que dans ses
lettres, auxquelles celles-ci faisaient réponse, le prince des Asturies
avait témoigné à sa belle-mère une grande impatience de régner pour
contribuer à la venger.

Il est inconcevable que M. de l'Infantado n'eût pas pris plus de soin de
cacher des lettres de cette importance. Elles furent trouvées sur la
table de son cabinet dans deux vieilles boîtes où il y avait eu
auparavant des cigares de la Havanne.

L'empereur resta à Chamartin jusque vers la fin de décembre; il
cherchait partout des nouvelles de l'armée anglaise et était persuadé en
venant à Madrid qu'il la trouverait. Il le supposait parce qu'il la
considérait comme la principale force de l'insurrection, et qu'ainsi
elle n'aurait pas été loin de Madrid, afin de pouvoir l'animer d'une
part et de se retirer sur Cadix, si elle y était forcée. Mais tel était
le silence des Espagnols à notre égard, et la fatale insouciance de ceux
qui dirigeaient notre cavalerie, que, pendant que l'empereur envoyait
des troupes à cheval de Burgos sur Valladolid pour avoir des nouvelles,
l'armée anglaise était tout entière sur le Douro, occupant Zamora et
Toro sur cette rivière, et ayant son quartier-général à Salamanque.

L'empereur était livré à son impatience à Chamartin, lorsque le général
qui commandait à Valladolid lui envoya trois Français qui avaient été
faits prisonniers avec le corps du général Dupont et que la misère avait
forcés à prendre du service dans les corps francs que faisait lever
l'Angleterre. Ils avaient déserté aussitôt qu'ils avaient su les
Français arrivés à Valladolid, et venaient donner avis que toute l'armée
anglaise était à Salamanque ayant son avant-garde à Zamora; qu'ils l'y
avaient laissée, je crois le 10 ou le 11 du mois, et qu'elle ne songeait
pas encore à se retirer, parce que les bâtimens de transports n'étaient
pas arrivés. Ces soldats parlaient si clairement de tout ce qu'ils
avaient vu que l'empereur ajouta foi à leur rapport: il les fit
récompenser; mais il prit de l'humeur de n'avoir appris ces détails que
par le zèle de ces trois soldats, tandis qu'il avait dans les environs
de Valladolid plus de dix régimens de cavalerie qui ne lui donnaient
aucune nouvelle.

Que l'on juge des regrets qu'il dut éprouver d'avoir été amené à Madrid,
qui ne pouvait pas lui échapper, lorsqu'il était encore en mesure de
prendre tous les avantages possibles sur l'armée anglaise, dont la
présence faisait toute la force de l'insurrection d'Espagne!

Il donna sur-le-champ ordre à l'armée de partir dans le jour même pour
traverser la chaîne de montagnes qui sépare la province de Madrid de
celle de Ségovie, en se dirigeant par le Guadarama, c'est-à-dire la
route de Madrid au palais et couvent de l'Escurial. L'empereur partit le
lendemain matin, veille de Noël; il faisait beau en partant, et le
soleil nous accompagna jusqu'au pied de la montagne. Nous trouvâmes la
route remplie d'une profonde colonne d'infanterie qui gravissait
lentement cette montagne, assez élevée pour conserver de la neige
jusqu'au mois de juin. Il y avait en avant de cette infanterie un convoi
d'artillerie qui rétrogradait, parce qu'un ouragan de neige et de
verglas, accompagné d'un vent effroyable, rendait le passage dangereux;
il faisait obscur comme à la fin du jour. Les paysans espagnols nous
disaient qu'il y avait à craindre d'être enseveli sous la neige, comme
cela était arrivé quelquefois. Nous ne nous rappelions pas d'avoir eu
aussi froid en Pologne; cependant l'empereur était pressé de faire
passer ce défilé à son armée, qui s'accumulait au pied de la montagne,
où il n'y avait aucune provision. Il fit donner ordre qu'on le suivît,
et qu'il allait lui-même se mettre à la tête de la colonne.
Effectivement il passa avec le régiment des chasseurs de sa garde à
travers les rangs de l'infanterie; il fit ensuite former ce régiment en
colonne serrée, occupant toute la largeur du chemin; puis ayant fait
mettre pied à terre aux chasseurs, il se plaça lui-même à pied derrière
le premier peloton et fit commencer la marche. Les chasseurs marchaient
à pied pêle-mêle avec leurs chevaux, dont la masse rendait l'ouragan nul
pour ceux qui les suivaient, et en même temps ils foulaient la neige de
manière à indiquer une trace bien marquée à l'infanterie.

Il n'y avait que le peloton de la tête qui souffrait beaucoup.
L'empereur était bien fatigué de marcher, mais il n'y avait aucune
possibilité de se tenir à cheval. Je marchais à côté de lui; il prit mon
bras pour s'aider, et le garda jusqu'au pied de la montagne, de l'autre
côté du Guadarama. Il avait le projet d'aller ce soir-là jusqu'à
Villa-Castin, mais il trouva tout le monde si épuisé et le froid si
excessif qu'il arrêta à la maison de poste, au pied de la montagne; elle
se nomme Espinar.

Tel était le zèle avec lequel tout le monde le servait, que dans cette
mauvaise maison qui était seule pour l'immensité de monde qui était là,
on fit arriver le mulet qui portait son bagage; de sorte qu'il eut un
bon feu, un lit et un souper passable. Dans ces occasions-là, l'empereur
n'était pas égoïste, comme on a voulu le faire croire: il ne savait pas
ce que c'était que de penser au lendemain, lorsqu'il n'était question
que de lui; il partageait son souper et son feu avec tout ce qui avait
pu le suivre; il allait jusqu'à forcer à manger ceux qu'il voyait en
avoir besoin, et qui étaient retenus par la discrétion.

On passa à cette maison d'Espinar une triste nuit. Des soldats périrent
même de froid, mais enfin l'exemple que l'empereur avait donné, avait
fait passer tout le monde par un défilé qui aurait demandé deux jours
pour tout autre que lui.

Il s'arrêta un jour à Villa-Castin pour rallier les traînards, puis on
partit à longue marche pour arriver sur le Douro, que l'on passa à
Tordesillas le second jour.

L'empereur allait lui-même fort vite pour être plus tôt informé de ce
qu'on aurait pu découvrir en avant. Il apprit à Tordesillas que l'armée
anglaise était partie de Salamanque et avait passé le Douro à Zamora,
prenant sa route vers le royaume de Léon. Il était d'une impatience sans
pareille de ne point voir son infanterie arriver, et était bien
mécontent qu'on ne lui eût pas fait connaître huit jours plus tôt la
présence de l'armée anglaise à Salamanque; néanmoins il espérait encore
en avoir quelques débris. Le corps du maréchal Ney étant arrivé le
premier, il partit lui-même avec, et se rendit, par un temps affreux, à
peu près à travers champs, jusqu'à Valderas, où il eut connaissance de
l'arrivée à Léon d'un corps qu'il y avait fait marcher de Burgos.

Il s'arrêta à Valderas pour attendre des nouvelles de tout ce qui le
suivait, et envoyer des reconnaissances dans toutes les directions; on
commençait déjà à sentir que l'on approchait de l'armée anglaise. Les
paysans répondaient, lorsqu'on leur faisait des questions sur les
troupes anglaises, qu'elles avaient passé il y avait tant d'heures, et
suivaient le chemin de Benavente. L'empereur pressait tant qu'il
pouvait, mais les boues étaient épouvantables, et l'artillerie ne
pouvant pas suivre, les autres troupes étaient obligées de l'attendre;
cela donna quelqu'avance à l'armée anglaise. Enfin l'impatience fit
envoyer le régiment des chasseurs à cheval de la garde en avant pour
atteindre l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le général
Lefèvre-Desnouettes qui le commandait, impatient d'en venir aux prises,
se lança sans précaution, et arriva au bord de l'Exla, au moment où les
ennemis venaient de rompre le pont sur lequel on passait cette rivière
pour arriver à Benavente. Il voit la cavalerie ennemie à l'autre bord,
et forme de suite le hardi projet d'aller la culbuter. Il cherche
long-temps un gué dans les eaux de la rivière, considérablement enflée
par les pluies qui tombaient depuis quelques jours; mais enfin il en
trouve un, et passe la rivière avec quatre escadrons de chasseurs de la
garde, à la tête desquels il marche à la cavalerie anglaise qui était de
l'autre côté; il est bientôt assailli par le nombre, qui le ramène
battant jusqu'au gué, où tout aurait été pris sans l'adresse des
chasseurs qui le repassèrent promptement; mais le général Lefèvre
voulut, en brave homme, ne repasser que le dernier, et fut pris avec
soixante chasseurs de son régiment.

L'empereur reçut cette nouvelle à Valderas; elle lui fit beaucoup de
peine, parce qu'il aimait les chasseurs de la garde par-dessus tout.
Mais il ne condamnait pas la détermination courageuse de leur colonel,
qu'il aurait cependant voulu voir plus prudent.

Il partit lui-même de Valderas aussitôt que la cavalerie y arriva, et se
porta avec elle sur Benavente, ordonnant à l'infanterie de suivre. Les
pluies avaient encore augmenté la rivière de l'Exla au point que l'on ne
pouvait plus passer au gué qui avait favorisé les chasseurs. Il fallut
en chercher un autre; on ne le trouva que très tard au-dessous du pont;
on y fit passer toute la cavalerie; l'empereur y passa lui-même, et on
marcha de suite sur Benavente, que l'on dépassa encore de beaucoup dans
la nuit, en prenant le chemin d'Astorga. On trouva dans la ville de
Benavente des matériaux pour raccommoder le pont de l'Exla, sur lequel
l'infanterie passa toute la nuit.

L'empereur coucha à Benavente, et y resta le lendemain pour faire
prendre de l'avance à l'armée. L'on suivait les Anglais de près, mais
ils ne nous abandonnaient rien. Nous trouvions beaucoup de chevaux de la
cavalerie anglaise morts sur le chemin, et nous remarquions qu'il leur
manquait à tous un pied. Nous apprîmes depuis que le cavalier anglais
qui perdait son cheval était obligé d'en apporter le pied à son
capitaine pour lui prouver qu'il était mort; autrement il aurait été
suspecté de l'avoir vendu.

Nous commencions à les serrer de près; notre avant-garde couchait tous
les soirs en vue de l'arrière-garde ennemie; mais notre colonne était
d'une longueur infinie, et avait de la peine à se serrer et à se réunir.
C'était l'ouragan que nous avions éprouvé en passant le Guadarama, ainsi
que la boue et les pluies de Valderas, qui nous avaient mis dans cet
état de procession, qui durait depuis plusieurs jours.

L'empereur était si impatient qu'enfin il partit de Benavente pour
suivre l'armée sur le chemin de la Corogne; j'étais avec lui; il allait
au grand galop, lorsqu'un officier, qui venait de Benavente, d'où il
était parti quelques instans après nous, nous dit qu'il venait de
quitter un courrier de Paris qui courait après l'empereur. Sur ce
rapport l'empereur arrêta, mit pied à terre, et fit établir un feu de
bivouac sur le chemin, où il resta par une neige très-froide et
très-épaisse, jusqu'à l'arrivée du courrier. Le prince de Neuchâtel
était avec lui; il ouvrit la valise du courrier, et remit à l'empereur
les lettres qui étaient pour lui.

Quoique sa figure ne changeât presque jamais, je crus cependant
remarquer que ce qu'il venait de lire lui donnait à penser, d'autant
plus que nous remontâmes à cheval, et qu'il ne dit pas un mot jusqu'à
Astorga, où il arriva sans avoir repris le galop.

À Astorga, il ne parla plus d'aller à la Corogne. Il y attendit toute
l'armée, et passa la revue des différens corps de troupes à mesure
qu'ils arrivaient.

Le parti de l'armée anglaise était pris; elle se retirait, et ne pouvait
pas aller moins loin qu'à la Corogne. La question était de savoir si
elle y trouverait ses transports arrivés lorsqu'elle-même le serait:
dans ce cas rien ne pouvait s'opposer à son embarquement, ou bien si
elle serait obligée d'attendre ses transports, ce qui alors aurait donné
à notre armée un temps qu'elle aurait pu mettre à profit.

L'empereur donna le commandement de l'armée au maréchal Soult, et lui
recommanda de marcher promptement de manière à ne pas laisser prendre
haleine aux Anglais. Il le prévint qu'il allait de sa personne rester
encore un jour ou deux à Astorga; qu'il en demeurerait davantage à
Benavente, où il attendrait de ses nouvelles, soit pour revenir sur la
Corogne, si les Anglais étaient forcés de tenir dans cette province,
soit pour aller à Valladolid, si les Anglais se rembarquaient.

Le maréchal Soult partit et poussa l'arrière-garde anglaise de si près,
que son avant-garde avait souvent affaire avec elle. Le général Auguste
Colbert fut tué dans une de ces rencontres, et emporta les regrets de
tous ses camarades. Tous les jours l'empereur recevait de l'armée des
nouvelles qui lui faisaient connaître jusqu'où elle avait marché, et où
étaient les Anglais. Il était encore à Benavente lorsqu'il apprit
l'entrée de nos troupes dans Lugo, et peu de jours après il eut avis de
l'arrivée à la Corogne des transports destinés à embarquer l'armée
anglaise. Il vit dès lors que rien n'empêcherait cette armée d'arriver
en Angleterre, et il ne songea plus qu'à partir de Benavente.




CHAPITRE III.

L'empereur à Valladolid.--Le général Legendre.--Députation de la ville
de Madrid.--Audience que lui accorde l'empereur.--Le roi Joseph entre à
Madrid.--Nouvelles de France.--Conversation avec l'empereur à ce
sujet.--Disposition des relais.--Retour de l'empereur à Paris.--M. de
Metternich.


L'empereur fit placer ses relais pour arriver à Valladolid dans un seul
jour; il ramena toute la garde à pied et à cheval dans cette ville, où
il resta quelque temps; il envoya de là le maréchal Lannes commander le
siége de Sarragosse, et il prit plusieurs autres dispositions relatives
à la sûreté de l'armée et à la promptitude de ses opérations.

Il reçut, à Valladolid, un officier de la cour de Milan, qui venait lui
apporter la nouvelle de la naissance d'un enfant du vice-roi d'Italie;
mais il eut de l'impatience en recevant un de ses anciens officiers
d'ordonnance qui, en remplissant une mission à la Corogne, au
commencement de l'insurrection, y avait été fait prisonnier: on l'avait
gardé prisonnier à bord d'un vaisseau pendant cinq ou six mois, et il
venait de recouvrer sa liberté, par l'entrée des troupes françaises à la
Corogne. Il vint nous apprendre que le jour où l'affaire qui avait eu
lieu entre le maréchal Soult et les Anglais, en avant de la Corogne, et
dans laquelle le général en chef de l'armée anglaise Moore avait été
tué; ce jour, dis-je, les transports de l'armée anglaise n'étaient pas
encore arrivés. L'empereur ne put être maître d'un mouvement d'humeur;
il renouvela encore sa plainte de n'avoir pas été prévenu comme il
aurait dû l'être de la présence des Anglais à Salamanque et à Zamora; il
aurait été à eux avant d'aller à Madrid, et il les aurait combattus avec
une supériorité de quatre contre un. Il gronda les uns et les autres,
mais il le faisait toujours en riant, et jamais il n'était si près
d'accorder une marque de bonté à quelqu'un que lorsqu'il venait de lui
bien laver la tête.

C'est aussi pendant qu'il était à Valladolid qu'il apprit du ministre de
la guerre l'arrivée à Toulon des généraux Dupont et Marescot, les mêmes
qui avaient signé la capitulation de Baylen. Cela lui échauffa de
nouveau la bile, et il donna des ordres sévères à leur égard.

Le général Legendre, qui était le chef d'état-major de ce corps d'armée,
était revenu en France quelque temps avant, et n'avait pas craint de
venir trouver l'empereur à Valladolid. L'empereur le reçut à une parade,
et ne voulut pas le voir auparavant; c'était le 17e régiment
d'infanterie qui était passé en revue ce jour-là. Il y avait trente
généraux et plus de trois cents officiers présens, lorsque l'empereur
fit approcher le général Legendre; il le traita sévèrement, et lui dit,
entre autres choses: «Vous étiez un des colonels de l'armée que
j'estimais le plus, et vous vous êtes rendu un des instrumens de cette
honteuse transaction de Baylen! Comment, vous, ancien soldat de l'armée
d'Italie! votre main n'a-t-elle pas séché avant de signer une pareille
iniquité? et, pour couronner l'oeuvre, vous vous rendez l'organe d'une
fourberie pour abuser votre camarade Videl qui était hors d'affaire, et
le forcer à subir le déshonneur imposé à ses troupes, sans lui dire
pourquoi vous veniez le chercher!»

Le général Legendre s'excusait du moins mal qu'il pouvait: il disait
qu'il n'avait rien pris sur lui; qu'il n'avait fait qu'exécuter les
ordres du général en chef. L'empereur eut l'air de se laisser persuader,
mais sans être dupe; il se fâchait d'autant plus fort qu'il y avait un
grand nombre d'officiers de tous grades qui l'écoutaient, et qui
pouvaient d'un jour à l'autre se trouver dans la même position où
s'étaient trouvées les troupes du général Dupont. Il ne punit pas le
général Legendre, parce que tel était l'empereur: quand un homme lui
était connu par plusieurs actions de courage, une faute ne le perdait
pas dans son esprit, surtout lorsque cet homme n'était, à proprement
parler, qu'un être obéissant. Un autre individu qui aurait eu pour lui
plus d'actions de courage que le premier, mais qui, n'agissant qu'avec
méditation et réflexion, aurait commis une faute semblable, il la lui
aurait comptée en raison des moyens que son jugement, son éducation et
sa position lui fournissaient pour l'éviter, en sorte que dans une
circonstance pareille, commune à deux hommes différens, l'un était
traité avec indulgence et l'autre perdu sans retour dans son esprit,
c'est-à-dire que, sans le priver de ce que ses services lui avaient
acquis, il ne fallait plus rien demander pour lui.

C'est à Valladolid que l'empereur reçut une députation considérable de
la ville de Madrid. Elle venait lui demander de permettre que le roi
Joseph entrât à Madrid; il était toujours resté au Pardo, parce que
l'empereur voulait voir comment les affaires d'Espagne se dessineraient
avant de faire entrer le roi dans une capitale d'où il aurait pu être
dans le cas de sortir une seconde fois.

J'étais présent lorsqu'il reçut cette députation. Il avait pour
interprète M. Hédouville, ministre de France près le prince primat
d'Allemagne, qu'il avait fait venir à son quartier-général, parce qu'il
parlait très-bien l'espagnol. Il aimait M. Hédouville, qu'il avait connu
avant la révolution.

L'empereur demanda à la députation «si c'était une démarche libre et
exempte de toute insinuation qu'elle faisait en ce moment, et ajouta
que, si cette mission n'était pas la suite d'un mouvement sincère de
leur part, elle ne pouvait lui être agréable, et qu'il leur rendait leur
liberté.»

Il aurait fallu les voir tous se prosterner et jurer qu'ils étaient
venus d'eux-mêmes, après s'être réunis entre eux à Madrid, avec
l'approbation du roi, dont ils avaient l'autorisation, pour venir près
de l'empereur exprimer leurs voeux.

L'empereur leur répondit: «Si c'est ainsi, votre démarche m'est
agréable, et je vais m'expliquer avec vous.

«Si vous désirez avoir le roi parmi vous pour l'aider à éclairer vos
compatriotes, et à éviter une guerre civile, pour le servir comme de
bons Espagnols et ne pas faire comme ceux qui, après lui avoir prêté
serment de fidélité à Bayonne, l'ont abandonné à la plus légère
apparence d'un danger, je consens à ce qu'il aille demeurer avec vous;
mais alors, messieurs, vous m'en répondez tous personnellement.

«Si, au contraire, vous ne demandez le roi que comme un moyen de vous
soustraire aux charges inséparables de la présence d'une aussi grande
armée, je veux vous désabuser. Tout ce que vous souffrez me fait
d'autant plus de mal, que je voulais l'éviter en faisant par vous-mêmes
les changemens que je suis obligé d'appuyer par les armes. La présence
du roi à Madrid ne changera rien à cette position-là, à moins que vous
ne vous hâtiez de lui rallier tous les hommes sensés de votre patrie,
lesquels, une fois qu'ils se seront prononcés, produiront bientôt un
grand changement et amèneront le calme, sans lequel il ne sera pas
possible de rétablir l'ordre dans vos cités, en proie aux agitations et
aux troubles.

«Réfléchissez-y bien, et ne vous exposez pas à quelques résultats
fâcheux, si vous n'avez pas la ferme résolution de le servir.»

Tous protestèrent de leurs sentimens, et furent étonnés de la franchise
du discours de l'empereur. Ils le supplièrent de croire à la sincérité
avec laquelle ils serviraient le roi, ajoutant que jamais ils ne
prendraient aucune part directe ni indirecte aux agitations politiques
dont le pays était affligé: enfin ils renouvelèrent leurs instances pour
avoir le roi.

L'empereur leur répondit qu'il se fiait à leur parole; qu'ils pouvaient
s'en retourner et voir le roi au Pardo; qu'il allait lui écrire et lui
faire connaître qu'il ne mettait plus aucun obstacle à son entrée à
Madrid. Elle eut effectivement lieu, et l'administration espagnole se
mit en devoir de s'établir et de faire respecter son autorité. Si, avant
cela, on eût pu joindre l'armée anglaise et la forcer à une bataille
qu'elle eût infailliblement perdue, l'administration du roi Joseph
aurait fait plus de prosélytes; mais, faute de ce succès, les Espagnols
restèrent froids. D'un autre côté, nos troupes devenaient tellement à
charge par leur exigence et par les vexations de beaucoup d'officiers
supérieurs, et même de généraux, que les habitans se livrèrent au
désespoir.

Ils commencèrent par opposer de l'inertie à ce qu'on leur demandait; les
difficultés de vivre et de communiquer, au lieu de s'aplanir,
s'accrurent; les plus forts voulurent être obéis en conquérans, et les
Espagnols, que l'on aurait pu persuader, ne voulurent point être
asservis. On s'excita des deux côtés, et bientôt tout fut en armes. Il
ne faut pas mettre en doute que la mauvaise conduite d'une bonne partie
des officiers qui ont exercé des commandemens particuliers en Espagne, a
plus contribué au soulèvement absolu du pays que les événemens de guerre
qui nous ont été défavorables.

L'empereur attendit à Valladolid la nouvelle de l'entrée du roi à
Madrid. Il y reçut plusieurs courriers de Paris qui lui donnèrent de
l'humeur. Il me fit un jour appeler pour me questionner sur des choses
dont il supposait que je serais informé.

C'est le cas de dire ici qu'avant de partir de Paris il avait eu plus
d'un motif pour faire partir le grand-duc de Berg. Je partageais
l'opinion de ceux qui lui supposaient le projet de succéder à
l'empereur; son esprit avait assez de complaisance pour se laisser aller
à cette illusion, et des intrigans en France n'auraient pas demandé
mieux que de voir à la tête du gouvernement un homme qui aurait eu
continuellement besoin d'eux, et dont ils auraient tiré tel parti que
bon leur eût semblé. Je ne crois pas que le grand-duc de Berg se fût
jamais prêté à quelque tentative sur la personne de l'empereur; mais
comme les machinateurs d'intrigues avaient mis en principe que
l'empereur périrait ou à la guerre ou par un assassinat, chaque fois
qu'on le voyait partir pour l'armée, on tenait prêt quelque projet qui
était toujours désappointé par son heureux retour.

Lorsqu'on le vit partir pour l'Espagne, cela fut bien pis; ces mêmes
hommes parlaient qu'il y serait assassiné avant d'avoir fait dix lieues;
et comme ils savaient que l'habitude de l'empereur était d'être à cheval
et partout, ils se plaisaient à n'entrevoir aucun moyen pour lui
d'éviter un malheureux sort. En conséquence, ils mirent les fers au feu
de plus belle. Voilà pourtant comment l'empereur était servi par des
hommes dont le devoir était de rassurer l'opinion et de l'éclairer, au
lieu de la laisser errer en lui donnant eux-mêmes l'exemple d'une
vacillation qui ne put jamais s'arrêter.

Chaque fois qu'ils voyaient l'empereur revenir heureusement, ils ne
trouvaient d'autre moyen de se tirer du mauvais pas où ils s'étaient mis
qu'en se dénonçant réciproquement.

L'empereur me demanda si j'étais dans l'habitude de recevoir des lettres
de Paris. Je lui répondis que non, hormis celles de ma famille, qui ne
me parlait jamais d'affaires. C'est dans cet entretien qu'il me dit
qu'on le servait mal; qu'il fallait qu'il fît tout, et qu'au lieu de lui
faciliter la besogne il ne rencontrait que des gens qui avaient pris
l'habitude de le traverser. Il ajouta: «C'est ainsi que ces gens-là
entretiennent les espérances des étrangers, et me préparent sans cesse
de nouveaux embarras, en leur laissant entrevoir la possibilité d'une
désunion en France; mais qu'y faire? ce sont des hommes qu'il faut user
tels qu'ils sont.»

Je lui disais tout ce que je pensais, et mon opinion sur cette matière
était formée sur la manière de voir de plusieurs bons serviteurs qui
désiraient autant que moi la continuation de ses succès, et auxquels je
faisais part de mes craintes sur les résultats de toutes ces intrigues.

Il ne me dit pas un mot de son retour prochain à Paris. Il me dit qu'il
allait envoyer un officier d'ordonnance à Saint-Pétersbourg; c'est ce
qui me fit penser que ce retour à Paris avait été résolu dans sa rêverie
de Benavente à Astorga, d'autant plus que le courrier dont il avait lu
les dépêches sur le grand chemin était expédié par M. de Champagny. Je
sus par le prince de Neuchâtel, qui avait reçu une lettre du roi de
Bavière, que ce souverain avait mandé à l'empereur de se mettre en
mesure vis-à-vis de l'Autriche, qui armait et préparait tous les
ressorts de la monarchie; c'était la première fois qu'elle levait la
landwehr. Il lui envoyait copie de la dépêche que lui avait adressée son
ministre à Vienne. Je m'expliquai alors tout ce que j'avais remarqué
depuis huit jours, et je devinai la cause de l'envoi d'un officier
d'ordonnance à Saint-Pétersbourg.

L'empereur donna ses instructions sur la marche qu'il voulait que l'on
suivît pour les opérations militaires tant en Navarre qu'en Aragon et en
Catalogne; il organisa la formation de l'armée mobile, pour l'emploi de
laquelle il laissa une instruction générale, et fit partir la garde pour
Burgos, où elle devait rester jusqu'à de nouveaux ordres. Il ne l'emmena
pas d'abord, parce qu'il ne savait encore rien de positif sur ce qu'il
ferait; ses projets étaient subordonnés à ce qu'entreprendraient les
ennemis.

Il fit mettre ses chevaux de selle en relais sur le chemin de Valladolid
à Burgos, avec un piquet de chasseurs à chacun des relais, de manière à
n'avoir que trois à quatre lieues d'un relais à l'autre. Ces
dispositions se prenaient souvent et sans bruit chez l'empereur. Pour
les comprendre, il faut savoir que son écurie de chevaux de selle était
divisée par brigades de neuf chevaux, dont deux étaient pour lui, et les
sept autres pour les personnes de son service qui ne le quittaient pas.
L'écurie des chevaux de traits était divisée par relais; un relais était
composé de trois attelages. Il y avait un piquet attaché à chaque
brigade, comme à chaque relais. Ainsi, lorsque l'empereur avait vingt
lieues à parcourir à cheval, c'était ordinairement six brigades qui
allaient se placer sur le chemin à faire. Les chevaux des palefreniers
portaient des porte-manteaux où étaient des rechanges complets et des
portefeuilles avec papier, plume, encre et cartes de géographie; ils
portaient aussi des lunettes d'approche. S'il fallait faire vingt lieues
en calèche ou en voiture, c'étaient six relais qui marchaient au lieu de
six brigades de chevaux de selle. Les uns et les autres étaient
numérotés ainsi que les piquets d'escorte, et pouvaient s'assembler la
nuit sans que cela causât le moindre mouvement.

Les aides-de-camp de l'empereur étaient tenus d'avoir dans ces cas-là un
cheval à chaque brigade; mais lorsque l'on voyageait en voiture, ils y
avaient place.

L'empereur partit donc ainsi de Valladolid de grand matin, par une belle
gelée, et vint au grand galop de chasse jusqu'à Burgos. Il y arriva en
cinq ou six heures: jamais souverain n'a fait autant de chemin à cheval
aussi rapidement. Il avait également fait placer des relais d'attelage
depuis Burgos jusqu'à Bayonne, en sorte qu'il n'arrêta qu'un moment à
Burgos et alla à Bayonne sans sortir de sa voiture. Il n'y resta qu'une
matinée, et partit de suite pour Paris. Il allait si vite, que personne
ne put le suivre. Il y arriva seul vers les derniers jours de janvier.
Son retour aussi subit fut un événement: on ne l'attendait pas de tout
l'hiver; les plaisirs de cette saison y occupaient la société, et en
général celle de Paris tourne peu ses regards vers les affaires; une
comédie nouvelle y fait parler bien plus que dix batailles perdues ou
gagnées. Un étranger apprend à Paris tout ce qu'il veut savoir, et un
Français y peut ignorer tout ce qui l'intéresse, sans pour cela cesser
d'avoir sa journée bien employée.

C'était M. le comte de Metternich qui était dans ce moment-là
ambassadeur d'Autriche en France. Il était revêtu de ce caractère depuis
à peu près 1806. Il y avait eu, entre la paix qui a terminé la campagne
de 1805 et son arrivée, un intérim rempli par le général baron de
Vincent. Je ne suis pas bien fixé sur l'époque à laquelle il présenta
ses lettres de créance; mais il n'y avait pas fort long-temps qu'il
était parmi nous, qu'il avait déjà une connaissance très approfondie de
toutes les intrigues dont le pavé de Paris fourmille toujours. L'on eut
beau appeler l'attention de M. Fouché sur les personnes qui
fréquentaient les intimités des ambassadeurs; on n'en obtint rien, et
j'ai connu tels ambassadeurs qui avaient à Paris un espionnage monté
dans toutes les parties; politique, administration, opinion et
galanterie, tout y était soigné. Ils s'en servaient habilement pour
faire lancer des sornettes au ministre de la police, qui a été souvent
leur dupe.

M. de Metternich avait poussé ses informations si loin, qu'il serait
devenu impénétrable pour un autre que l'empereur. Il était parvenu à
faire arriver à l'oreille du ministre de la police tout ce qu'il lui
convenait de lui faire dire, parce qu'il disposait en dominateur d'une
personne (la discrétion m'empêche de la nommer, ce serait une révélation
inutile) dont M. Fouché avait un besoin indispensable.

De sorte que c'était souvent lui qui était l'auteur de quelques contes
dont M. Fouché venait entretenir l'empereur. Il se persuadait qu'il le
mettait dans une lanterne; mais il y avait longtemps que l'empereur ne
croyait plus à ses informations. L'on ne tarda pas à voir l'aigreur se
manifester dans nos relations avec l'Autriche; cette puissance fit
paraître (je crois dans le courant de février ou vers la fin de ce mois)
une sorte de manifeste dans lequel elle déclarait que, dans le but
d'assurer son indépendance, elle allait prendre des mesures propres à la
mettre à l'abri de toutes les entreprises qui pourraient être formées
contre elle. Cette déclaration en pleine paix, lorsque la France venait
de retirer ses armées de l'Allemagne, ne pouvait assurément pas reposer
sur des motifs d'inquiétude raisonnables; elle paraissait plutôt être le
signal d'une nouvelle croisade dans une circonstance que l'on
considérait comme favorable au recouvrement de ce que cette puissance
avait perdu dans les guerres précédentes. C'est ainsi que cela fut
envisagé.




CHAPITRE IV.

Réception du corps diplomatique.--Paroles de l'empereur à M. de
Metternich.--Protestations de la cour de Saint-Pétersbourg.--Degré de
confiance qu'y ajoute l'empereur.--Préparatifs de guerre.--Opinion
publique.


Cette déclaration de l'Autriche venait de paraître depuis très-peu de
temps, lorsqu'arriva un des jours d'étiquette où l'empereur était dans
la coutume de recevoir le corps diplomatique.

Toutes les personnes qui le composaient avaient l'habitude de se former
en cercle dans la salle du trône, dans laquelle elles entraient selon
leur date de résidence à Paris (usage adopté entre les envoyés des
grandes puissances), et l'empereur commençait par sa droite à en faire
le tour, en causant successivement avec chacun des ambassadeurs,
ministres, envoyés, etc. Ce jour-là, en arrivant à M. de Metternich, il
s'arrêta, et comme l'on s'attendait à quelque scène, d'après la
connaissance que tout le monde avait de la déclaration du gouvernement
autrichien, il régna un silence profond lorsqu'on vit l'empereur en face
de M. de Metternich. Après le compliment d'usage, il lui dit: «Eh bien!
voilà du nouveau à Vienne; qu'est-ce que cela signifie? est-on piqué de
la tarentule? qui est-ce qui vous menace? à qui en voulez-vous?
voulez-vous encore mettre le monde en combustion? Comment! lorsque
j'avais mon armée en Allemagne, vous ne trouviez pas votre existence
menacée, et c'est à présent, qu'elle est en Espagne, que vous la trouvez
compromise! Voilà un étrange raisonnement. Que va-t-il résulter de cela?
c'est que je vais armer, puisque vous armez; car enfin je dois craindre,
et je suis payé pour être prudent.»

M. de Metternich protestait que sa cour n'avait aucun projet semblable,
que ce n'étaient que des précautions que l'on prenait dans une
circonstance où la situation de l'Europe paraissait le commander, mais
que cela ne couvrait aucun autre projet.

L'empereur répliqua: «Mais où avez-vous pris ces inquiétudes? Si c'est
vous, monsieur, qui les avez communiquées à votre cour, parlez, je vais
vous donner moi-même toutes les explications dont vous aurez besoin pour
la rassurer. Vous voyez qu'en voulant porter votre cour à affermir sa
sécurité, vous avez troublé la mienne, et en même temps celle de
beaucoup d'autres.»

M. de Metternich se défendait, et il lui tardait de voir rompre cet
entretien, lorsque l'empereur lui dit: «Monsieur, j'ai toujours été dupe
dans toutes mes transactions avec votre cour; il faut parler net, elle
fait trop de bruit pour la continuation de la paix et trop peu pour la
guerre.»

Il passa ensuite à un autre ambassadeur, et acheva ainsi l'audience, à
la suite de laquelle il y eut assurément plus d'un courrier expédié.
Celui de M. de Metternich à sa cour fut sans doute pressant, car
l'Autriche rassemblait déjà ses armées, tandis que l'empereur n'avait
pas encore les premiers élémens de la sienne à sa disposition. On appela
sur-le-champ une conscription; on l'habilla à la hâte, et on la fit
partir en voiture. La garde, qui était encore à Burgos en Espagne, eut
ordre de se rendre en Allemagne.

Jamais l'empereur n'avait été pris si fort au dépourvu. Il ne revenait
pas de cette guerre; il nous disait: «Il faut qu'il y ait quelques
projets que je n'aperçois pas, car il y a de la folie à me faire la
guerre. Ils me croient mort, nous allons voir comment cela ira cette
fois-ci. Et puis ils diront que c'est moi qui ne peux rester en repos;
que j'ai de l'ambition, lorsque ce sont leurs bêtises qui me forcent
d'en avoir. Au reste, il n'est pas possible qu'ils aient songé à me
faire la guerre seuls; j'attends un courrier de Russie: si les choses y
vont comme j'ai lieu de l'espérer, je la leur donnerai belle.»

Ce courrier attendu de Russie ne tarda pas à arriver; il apportait la
réponse aux dépêches dont l'officier d'ordonnance qui avait été expédié
de Valladolid était chargé. Alexandre renouvelait l'assurance de ses
sentimens, apprenait succinctement à l'empereur Napoléon ce qui avait eu
lieu entre lui et l'Autriche au sujet des projets de cette dernière
puissance. Notre ambassadeur, M. de Caulaincourt, écrivait d'une manière
plus positive encore. Il racontait que l'Autriche avait envoyé M. le
prince Schwartzemberg[1] à Saint-Pétersbourg pour solliciter une
alliance et faire entrer la Russie dans un nouveau projet de guerre
contre la France, mais que l'empereur Alexandre avait rejeté toutes ces
propositions, et se montrait ferme dans la résolution qu'il avait prise
de rester dans les sentimens qu'il avait manifestés à l'empereur
Napoléon. Bien plus, il déclarait qu'il ne resterait pas indifférent à
l'agression à laquelle son allié pourrait être exposé par suite du refus
qu'il exprimait à l'ambassadeur d'Autriche. M. de Caulaincourt était
fort rassurant: ce qu'il voyait, comme ce qu'on lui disait, lui
inspirait une sécurité parfaite. Le colonel Boutourlin nous a appris
plus tard combien tout cela était cependant peu sincère. «L'empereur
Alexandre, nous dit-il, ne pouvait méconnaître l'esprit des dispositions
du traité de Tilsit; mais les circonstances malheureuses où se trouvait
l'Europe à l'époque où il l'avait souscrit, lui avaient prescrit
d'éloigner à tout prix la guerre. Il s'agissait surtout de gagner le
temps nécessaire pour se préparer à soutenir convenablement la lutte que
l'on savait bien être dans le cas de se renouveler un jour.» Voilà dans
quelles dispositions Alexandre avait traité, la bonne foi avec laquelle
il avait posé les armes. Sa conduite ne fut pas plus franche dans
l'alliance qu'elle ne l'avait été dans la négociation, et s'il ne viola
pas, presque au sortir d'Erfurth, les engagemens qu'il avait pris, s'il
ne fit pas cause commune avec l'Autriche, ce fut par suite de
l'impossibilité où l'avait mis la dispersion de ses armées, occupées
contre la Suède et la Turquie, de soutenir efficacement cette
puissance[2]. Mais l'enthousiasme qu'il avait affecté durait encore. On
était bien loin d'exagérer la profonde duplicité que nous a révélée
Boutourlin. Il est vrai cependant qu'il y a une règle naturelle où tout
se mesure, et qui est comme la pierre de touche à laquelle on reconnaît
les fausses monnaies: cette règle, que l'ambassadeur n'eût pas dû
méconnaître, est le bon sens et la droiture.

Il y avait à peine quatre mois que l'entrevue d'Erfurth avait eu lieu:
on ne pouvait avoir oublié tout ce qui y avait été dit. Or, que nous
fallait-il pour nous donner le temps de finir, si ce n'était de
maintenir la paix en Allemagne? Qui est-ce qui le pouvait, ou du
souverain qui venait d'en retirer son armée, ou de celui qui y avait
tout le poids de sa puissance physique et morale? surtout quand cette
même puissance avait suffi en 1805 pour décider l'Autriche à une guerre
à laquelle elle a déclaré qu'elle n'avait pas pensé auparavant. Était-ce
une chose déraisonnable de supposer que cette puissance (la Russie),
réunie d'intention et d'efforts avec la France, empêcherait l'Autriche
d'entrer seule en campagne, lorsque cette même Autriche avait eu besoin,
quatre ans auparavant, d'être stimulée par la Russie pour entrer dans la
coalition contre la France? Ce serait choquer le bon sens que de vouloir
persuader que les Autrichiens eussent osé commencer la guerre, si les
Russes leur avaient déclaré positivement qu'ils entreraient aussitôt en
campagne avec nous, ou qu'ils eussent même paru disposés à le faire. Si
donc les Autrichiens ont commencé, c'est qu'ils ont été assurés au moins
d'une neutralité armée, semblable à celle qu'eux-mêmes avaient observée
après la bataille d'Eylau. Voilà ce qu'il était si important à
l'empereur de savoir, et ce qu'il ne sut que trop tard par l'expérience
des faits.

Ce qui commença à donner de l'inquiétude, c'est que l'on apprit que dans
le conseil de guerre qui fut tenu à Vienne au retour du prince
Schwartzemberg de Saint-Pétersbourg, la guerre fut résolue, malgré les
objections du général Meyer, membre de ce conseil, qui déclara net que
faire la guerre à la France sans le concours de la Russie était une
folie. L'opinion du général Meyer était de quelque poids à cette
époque-là, et pour que l'on ne s'y rendît pas, il fallait que l'on eût
quelques espérances dont on n'avait pas entretenu le conseil.

L'empereur se flattait toujours, d'après ce que lui avait mandé M. de
Caulaincourt, que la Russie ne s'en tiendrait pas à observer la
neutralité, et que ses menaces seraient suivies de quelques effets qui
retiendraient l'Autriche. Mais il fut désabusé en apprenant par son
ambassadeur à Vienne, ce qui s'était passé au retour du prince
Schwartzemberg. Il prit bien vite son parti, c'est-à-dire la résolution
de ne compter que sur lui; et tout ce qui lui avait été promis à Tilsitt
et à Erfurth se réduisit de la part de la Russie, à faire paisiblement
ses affaires avec ses ennemis, et à nous laisser le soin de nous
arranger avec les nôtres, supposant sans doute que c'était nous faire
une grande grâce que de ne pas se joindre à eux. Je n'ai jamais vu
l'empereur aussi calme qu'en apprenant ces détails. Il disait: «Nous
allons voir si la Russie est une puissance, et si elle marchera pour moi
comme elle a marché pour les Autrichiens en 1805. Je suis son allié; on
m'attaque; je réclame son secours; nous verrons comment je serai
secouru.»

Il se plaignait de la manière dont il était servi, et il avait bien
quelque raison; mais il n'y avait pas de temps à perdre pour se mettre
en mesure; il demanda au plus vite les contingens des souverains et
princes confédérés; ces troupes devaient former la majeure partie de son
armée. Il donna ses ordres en Italie, en même temps prépara en France
tout ce qui devait précéder et s'exécuter après son départ.

Cette levée de boucliers de la part de l'Autriche fut un coup
d'assommoir pour l'opinion publique. On se voyait de nouveau dans des
guerres interminables, et comme la session du corps-législatif était
terminée, on ne put se servir de ce moyen pour éclairer les esprits sur
cet événement et calmer les inquiétudes que causait cette guerre
inattendue. Lorsque l'opinion en France n'est point dirigée, elle
divague et devient le jouet des intrigues qui la font servir à quelques
projets. C'est ce qui arriva dans ce cas-ci. Faute d'avoir fait
connaître la conduite de l'Autriche, la malveillance lui donna tous les
honneurs de cette nouvelle guerre, dont on eut soin de rattacher la
cause à l'entreprise sur l'Espagne.

L'ambassadeur d'Autriche, qui était resté à Paris, d'où il servait
très-bien les projets de sa cour, eut grand soin de profiter d'une
disposition d'opinion qui lui était si favorable, en se servant des
moyens dont j'ai parlé plus haut pour faire croire que l'Autriche ne se
dévouait que pour la cause de l'Espagne, qui était celle de toutes les
puissances. Il l'avait tellement dit qu'il le faisait répéter par le
ministre de la police lui-même, dont il avait fait sa dupe. Il m'a été
rapporté au ministère de la police même, des choses extraordinaires à
cette occasion, et qui m'ont, avec plusieurs autres, démontré que M.
Fouché n'avait jamais persuadé que des hommes connus pour être crédules,
et qu'il avait toujours été dupé par tous ceux un peu clairvoyans qu'il
avait cru jouer. Il fit à l'empereur un tort notable cette année en
laissant établir cette opinion qui n'avait d'autre but que de le
dépopulariser, lorsqu'au contraire il aurait dû lutter contre elle,
l'éclairer, ou au moins en combattre les effets.

Cela lui aurait été d'autant moins difficile que la guerre que
commençait l'Autriche n'avait pas pour motif l'entreprise de la France
sur l'Espagne; mais au contraire c'était dans cette entreprise, où elle
savait toute l'armée française engagée, qu'elle puisait l'espérance des
succès qu'elle se flattait d'obtenir, et au moyen desquels elle aurait
justifié son agression.

Il est au moins juste d'observer que, quoi que l'on eût pu dire ou
faire, on n'eût pas calmé les esprits, ni ramené cette faveur d'opinion
dont l'empereur jouissait après le traité de Tilsitt. On avait obtenu à
cette époque une paix qui avait coûté tant de sacrifices, que l'on ne
put s'accoutumer à l'idée de voir évanouir si promptement toutes les
espérances qui s'y étaient déjà rattachées. On n'avait plus la guerre
qu'avec l'Angleterre, et on ne pouvait pas comprendre qu'il fallût
passer par Madrid pour arriver aussi à faire une paix avec ce pays-là.
On ignorait que l'affaire d'Espagne avait, par un concours particulier
d'événemens, pris une autre tournure que celle qu'on voulait lui donner
d'abord, si les choses avaient été conduites comme elles devaient
l'être, et l'on ne pardonnait pas qu'un projet médité et préparé eût eu
pour résultat de remettre en question tout ce qui semblait devoir être
immuablement fixé après le traité de Tilsitt.

Si l'on avait été heureux tout aurait été trouvé le mieux du monde; on
ne le fut pas, et tout fut blâmé. Je ne répéterai pas ici tout ce qui
fut dit à ce sujet. La plupart des personnes qui parlaient d'affaires en
déraisonnaient. Il suffira de dire qu'après le traité de Tilsitt nous
n'avions plus de paix à conclure qu'avec l'Angleterre, et que dix-huit
mois après nous avions de plus la guerre avec l'Espagne et l'Autriche,
ce qui, pour la politique anglaise, était la même chose que si nous
avions continué à l'avoir avec la Russie et la Prusse; et, tout bien
considéré, cette situation était plus désavantageuse pour nous que si
nous eussions continué la guerre au lieu de faire la paix à Tilsitt,
parce que nos deux adversaires alors étaient épuisés, tandis que les
deux nouveaux étaient en très-bon état, frais et dispos. En effet,
c'était la même chose pour le peuple en France, c'est-à-dire que c'était
encore des conscriptions et autres charges publiques, qui étaient
toujours mises en contraste avec les prospérités et les accroissemens
des autres intérêts nationaux, qui étaient si encourageans. Il y avait
mille bons raisonnemens à faire pour entretenir l'esprit national,
l'empêcher de se détériorer et de s'abandonner au découragement comme
cela arriva.

Il n'y avait qu'à rapporter les choses comme elles s'étaient passées; on
ne pouvait rien y perdre, et peut-être au contraire y eût-on gagné; mais
en s'entêtant à garder le silence, on laissa le champ libre à la
malveillance, qui, petit à petit, détacha de l'empereur l'intérêt
national. Il ne s'abusait pas; il voyait bien la différence de sa
situation présente d'avec celle de Tilsitt, et il aurait bien voulu en
être encore à ce point-là; mais tout cela était indépendant de lui, et
il ne dut songer qu'à ne pas être victime de ses ennemis ni de la
confiance qu'il avait mise en des alliés, sur l'attachement desquels il
avait compté jusqu'alors. Il avait besoin d'être rassuré sur ce dernier
point. Il semblait qu'un sentiment secret lui disait qu'il ne devait pas
beaucoup en espérer. Cependant il s'arrêtait avec plaisir à l'idée que
cette circonstance allait resserrer l'alliance entre lui et l'empereur
de Russie.

Un jour que j'avais l'honneur d'être dans sa voiture seul avec lui, il
me dit: «Il paraît que cela va bien en Russie[3]; ils font marcher
cinquante mille hommes en Pologne pour m'appuyer; c'est quelque chose,
mais je comptais sur davantage.»--Je lui répondis: «Ainsi la Russie fait
pour nous à peu près ce que fit la Bavière. Certes ce ne sont pas ses
cinquante mille hommes qui empêcheraient les Autrichiens de
commencer[4]; il y a plus, dis-je, c'est que je crois que, s'ils ne
donnent que ce nombre-là, cette armée n'agira pas, et je ne serais pas
étonné que cela fût convenu d'avance parce que cela est trop ridicule,
lorsqu'ils ont mis en 1805 plus de deux cent mille hommes contre nous.»

L'empereur me répondit: «Aussi je compte plus sur moi que sur eux.»

Il était cependant bien cruel d'être obligé de se rendre à d'aussi
tristes pensées, après avoir eu son ennemi à sa discrétion en 1807, et
ne lui avoir imposé de condition que celle de devenir son ami. Que l'on
se rappelle tout ce que l'empereur pouvait faire au lieu de conclure la
paix à Tilsitt; on va voir tout ce qui lui en a coûté pour avoir été
généreux envers ses ennemis. La Russie avait une armée occupée en
Finlande contre les Suédois; mais les Suédois ne menaçaient point
Pétersbourg. Elle avait une autre armée en Moldavie contre les Turcs:
ceux-ci étaient aussi bien éloignés de prendre l'offensive, et, même en
supposant qu'ils eussent pu la prendre, les armées turques ne peuvent
jamais être dangereuses pour une armée européenne lorsqu'elles ont de
longues marches à faire. Malgré tout cela la Russie devait encore faire
plus qu'elle n'a fait pour remplir son alliance avec nous. Elle pouvait
bien lever du monde; elle a su le faire toutes les fois que cela lui est
devenu nécessaire. Des démonstrations seules eussent suffi pour arrêter
les Autrichiens et nous donner le temps d'avancer prodigieusement les
affaires d'Espagne. Mais il fallut y renoncer; l'empereur donna pour
instruction dans ce pays de faire le siége de Sarragosse et des places
de Catalogne, de pacifier la Castille, mais de ne pas pénétrer dans le
sud au-delà de la Manche. Il reçut à la fin de février la nouvelle de la
reddition de Sarragosse après une défense dont l'histoire offre peu
d'exemples. Il ne se passait pas un jour qu'il ne fit quelques créations
nouvelles pour augmenter l'armée qu'il devait emmener en Allemagne et
qui n'existait encore que sur le papier.




CHAPITRE V.

Rappel des Français qui servent à l'étranger.--Motifs de cette
mesure.--Situation de l'armée.--Mesures diverses.--L'empereur passe le
Rhin.--Le garde forestier et sa fille.--Arrivée à l'armée.--Position
critique de Davout.--Berthier.--Mission que je reçois.--Je réussis à
franchir les avant-postes ennemis.--Défense de Ratisbonne.--Le maréchal
Davout fait son mouvement.--Situation dans laquelle se trouve
l'empereur.


Au mois de mars l'empereur fit partir le maréchal Berthier pour aller
réunir sur le Danube les divers contingens des troupes des princes
confédérés. Pour lui, il avait encore quelques affaires qui le
retenaient à Paris.

C'est à cette époque qu'il faisait prendre une mesuré législative pour
obliger tous les Français de naissance, ou ceux qui l'étaient devenus
par la réunion de quelque nouveau territoire, à quitter le service
militaire étranger. L'empereur observait qu'en Prusse, comme en Russie
et en Autriche, la plupart des officiers à talens étaient Français, et
il trouvait inconvenant que, quand la patrie ne repoussait pas un
citoyen, il allât porter chez ses ennemis le fruit de l'éducation qu'il
avait reçue dans les institutions de son pays.

On a beaucoup crié contre cette mesure, qu'il n'a cependant étendue
qu'aux militaires; les négocians ou artisans ont toujours été les
maîtres d'aller où bon leur semblait. Il faisait courir dans tous les
dépôts des régimens pour que l'on en fît partir tous les hommes en état
de faire la campagne, et qu'on les envoyât en poste à Strasbourg. Tout
cela se faisait à peu près comme il l'ordonnait; il partait des hommes
des dépôts; il en arrivait à l'armée; mais déjà l'administration
militaire, tant de l'intérieur que de l'armée, n'avait presque plus de
ces hommes à grandes ressources qui trouvent toujours ce dont ils ont
besoin. On les avait éparpillés en faisant des conquêtes, de sorte que
l'armée éprouva des besoins dans tout ce qui était particulièrement
confié aux soins de ces messieurs. L'empereur fut obligé d'y pourvoir
lui-même, et d'ajouter aux combinaisons du général les embarras du
munitionnaire[5]. Ces choses-là paraissent des misères, mais l'on ne
tarde guère à reconnaître que c'est un point capital.

L'empereur voulait s'étourdir sur les observations qu'on lui en faisait,
et d'ailleurs il n'avait pas de remède à y apporter; il était pris au
dépourvu, et s'il n'avait pas été là lui-même jamais on n'eût tiré une
armée des ressources qu'il avait. Le moment de l'employer arriva
beaucoup plus tôt qu'il n'aurait fallu. Il est nécessaire de dire
d'abord que le seul corps français que nous eussions alors en Allemagne
était celui du maréchal Davout, que l'on avait fait venir du duché de
Varsovie (où il était resté), par la Saxe et les pays neutres et
confédérés, jusque sur les bords du Danube, à Ratisbonne. Les troupes
venant de France formèrent les corps du maréchal Masséna et du général
Oudinot. Les Bavarois donnèrent trois belles divisions; les
Wurtembergeois une très-forte; les Badois de même, et le reste des
troupes des petits princes formèrent une autre division.

Les ordres que l'empereur avait donnés au prince de Neuchâtel, en
l'envoyant à l'armée, étaient ceux-ci:

«Si les ennemis n'entreprennent rien, vous laisserez les troupes dans
leurs positions jusqu'à mon arrivée; mais s'ils commencent les
hostilités, vous réunirez bien vite l'armée derrière le Lech[6].»

Il était dans une pleine sécurité à Paris, lorsqu'il reçut un courrier
du roi de Bavière, qui lui apprenait que les Autrichiens avaient passé
l'Inn (rivière qui sépare l'Autriche de la Bavière), ayant toutefois
publié une déclaration par laquelle ils annonçaient qu'ils entraient en
Bavière, et ayant, je crois, sommé quelques unes de nos troupes qui s'y
trouvaient de se retirer.

L'empereur était tranquille, quoique cette déclaration vînt un peu trop
tôt. Il expédia un courrier à Saint-Pétersbourg pour prévenir qu'il
marchait, et recommandait à son ambassadeur de faire en sorte que son
alliance avec ce pays ne lui fût pas inutile. Il expédia aussi en Italie
pour que l'on se préparât à prendre l'offensive; mais, comme on le
verra, les Autrichiens y prévinrent le vice-roi, qui y commandait notre
armée. Ayant donné ses derniers ordres à Paris, l'empereur partit le 11
avril 1809, et alla sans s'arrêter jusqu'à Strasbourg, où il se fit
rendre quelques comptes, puis il passa le Rhin. Il descendit à Kehl pour
visiter les travaux de fortifications qu'il y faisait exécuter[7], et
recommanda aux ingénieurs beaucoup d'activité. Il alla de là par Rastadt
à Durlach, où il vit le prince et la princesse de Baden, qui y étaient
venus pour lui rendre hommage à son passage. Il ne s'y reposa que deux
heures, et partit pour Stuttgard. Le roi de Wurtemberg envoya à sa
rencontre jusqu'à sa frontière, et le fit accompagner jusqu'à
Louisbourg, résidence d'été, où la cour de Wurtemberg était déjà
établie.

L'empereur ne s'y arrêta qu'une nuit; il venait d'apprendre que le roi
de Bavière, avec toute sa famille, avait été obligée de se retirer de
Munich, et se trouvait à Dillingen, sur le Danube, et que les troupes
bavaroises étaient vers Abensberg, pour se mettre en communication avec
le maréchal Davout, qu'il sut par là être encore à Ratisbonne, car il
l'en croyait parti. Il ne pouvait pas s'expliquer comment ce maréchal
était encore là, ou comment le roi de Bavière avait été obligé de
quitter sa capitale: ces deux idées étaient incohérentes. Cela le
tourmenta, et il partit de suite pour se rendre à l'armée. Le prince de
Neuchâtel avait son quartier-général à Donawert, où l'empereur lui avait
dit de l'établir.

En partant de Louisbourg, nous ne prîmes pas la route qui mène à Ulm,
nous prîmes la même que nous avions suivie en 1805, et nous vînmes
déboucher des montagnes (où le Neker prend sa source) à Dillingen.
L'empereur ne s'était point arrêté depuis Louisbourg. Il soupa ce soir
chez un officier forestier du roi de Wurtemberg, où le grand-maréchal
avait fait préparer un repas. L'empereur aimait à causer avec les
propriétaires de toutes les maisons dans lesquelles on le faisait
descendre. Cet officier forestier était un fort brave homme. L'empereur
lui fit beaucoup de questions sur sa famille, et il apprit qu'il n'avait
qu'une fille en âge d'être mariée, mais qu'il était sans fortune.
L'empereur dota cette demoiselle d'une manière proportionnée à sa
condition, en sorte que ce jour vit luire pour elle l'espérance d'un
avenir heureux, dont elle vouera sans doute la reconnaissance à son
bienfaiteur.

Nous arrivâmes à Dillingen la nuit, et nous descendîmes chez le roi de
Bavière, qui était couché, n'ayant pas été prévenu de l'arrivée de
l'empereur. Il se leva, et ils causèrent une heure ensemble, puis nous
repartîmes à l'instant pour Donawert. Nous y trouvâmes le prince de
Neuchâtel; mais peu après nous vîmes l'empereur dans une colère que nous
ne pouvions pas nous expliquer: il disait à Berthier: «Mais ce que vous
avez fait là me paraît si étrange, que, si vous n'étiez pas mon ami, je
croirais que vous me trahissez; car enfin Davout se trouve en ce moment
plus à la disposition de l'archiduc Charles qu'à la mienne.»

Cela était vrai par le fait; le prince de Neuchâtel avait interprété
l'ordre de l'empereur d'une manière particulière, qui faillit nous
amener un grand désastre tout en commençant la campagne.

On se rappelle que l'empereur lui avait écrit en ces termes: «Si les
ennemis commencent les hostilités, vous rassemblerez l'armée derrière le
Lech.»

Mais ce prince n'avait pas pris pour un commencement d'hostilités le
passage de l'Inn, celui de l'Iser, et l'occupation de la moitié de la
Bavière par les Autrichiens (à la vérité il n'y avait pas eu un coup de
canon de tiré); en sorte qu'il avait laissé le corps du maréchal Davout
à Ratisbonne et les Bavarois à Abensberg.

L'empereur partit de suite pour Neubourg, présageant déjà quelque
fâcheux événement. Il passa par Raïn, où il faisait construire une tête
de pont sur le Lech, et où se rassemblaient les contingens de plusieurs
princes d'Allemagne; il s'y arrêta un moment pour voir en quel état elle
était, et continua jusqu'à Neubourg, où il arriva en même temps que les
divisions de cuirassiers qui étaient aussi restées en Allemagne. Le soir
il reçut du maréchal Lefèvre (auquel il avait donné le commandement des
Bavarois) l'avis que la communication entre lui et le maréchal Davout
était coupée; qu'il venait de lui arriver un officier de hussards avec
un piquet, qui avait laissé le maréchal coupé en arrière de Ratisbonne.
Cet officier voulant venir avec son piquet par le grand chemin, avait
été mené vivement par des chevau-légers autrichiens jusqu'aux portes
d'Abensberg. Ce rapport donna de vives inquiétudes à l'empereur; il
m'envoya chercher et me donna l'ordre suivant: «Lisez ce rapport de
Lefèvre que je viens de recevoir. Il faut, coûte que coûte, que vous me
trouviez un moyen de pénétrer chez le maréchal Davout, que Berthier a
laissé à Ratisbonne: voici ce que je désire qu'il fasse, mais qui est
subordonné à ce qui se passe autour de lui, dont je n'ai pas de
nouvelles assez certaines pour donner un ordre précis. S'il pouvait
garder sa position de Ratisbonne en restant en communication avec moi,
jusqu'à ce que je sois joint par Masséna, Oudinot et les autres troupes
confédérées, ce serait un grand avantage, parce qu'en gardant Ratisbonne
il empêche la réunion du corps autrichien qui est en Bohême (commandé
par le général Klenau[9]) avec l'armée de l'archiduc Charles, et me
donne par là une force double pour battre celui-ci, surtout si, comme je
l'espère, je parviens à lui couper sa retraite sur l'Inn: ce serait là
le mieux. Mais je ne crois pas que Davout puisse m'attendre; il sera
attaqué avant que je puisse aller à son secours: c'est là ce qui
m'occupe. S'il peut garder Ratisbonne, c'est une chose immense pour les
suites de la campagne, mais s'il ne le peut pas, qu'il rompe le pont de
manière à ce que l'on ne puisse pas le raccommoder et qu'il vienne se
mettre en communication avec moi; de cette manière la réunion du général
Klenau à l'archiduc n'aura pas lieu, et nous verrons après; mais qu'il
se garde bien de rien risquer ni d'engager ses troupes avant de m'avoir
rejoint.»

L'empereur était à Neubourg lorsqu'il m'expédia. Je partis de suite et
vins par Ingolstadt joindre le quartier-général du maréchal Lefèvre, où
celui du prince royal de Bavière, qui commandait une division de l'armée
de son père, était établi. Je demandai au maréchal une escorte pour
Ratisbonne, et pour réponse il me mena en avant d'Abensberg et me montra
effectivement les postes autrichiens, qui étaient placés à une portée de
canon d'Abensberg sur le chemin même de Ratisbonne. Néanmoins je
m'arrangeai de telle sorte qu'à l'aide d'une escarmouche que le prince
royal de Bavière fit engager et d'un détachement de cinquante
chevau-légers de son propre régiment qui devaient me servir d'escorte,
je me jetai à gauche dans les bois qui bordent le Danube. J'y laissai
respirer les chevaux un moment, et m'abandonnant à la conduite d'un des
chevau-légers bavarois qui était natif des environs, il me mena
déboucher juste à l'entrée de la plaine qui se trouve au bord du Danube,
entre le bois que nous venions de traverser et le bourg appelé Abbach,
sur la grande route, à deux milles allemands de Ratisbonne.

Avant de sortir du bois j'entendais un tiraillement qui me donnait de
l'inquiétude sur la rencontre que j'allais faire de l'autre côté.
Effectivement un des chevau-légers qui étaient en avant revint me dire
que l'on voyait des piquets de cavalerie qui tiraillaient dans la plaine
en avant d'Abbach. J'y courus, et je vis des troupes opposées les unes
aux autres, sans pouvoir distinguer quelles pouvaient être les nôtres.
J'attendis dans cette incertitude une bonne demi-heure que l'escarmouche
m'apprît quelque chose, et je vis effectivement déboucher d'Abbach des
hussards habillés en blanc. Comme les Autrichiens n'en avaient pas de
vêtus ainsi, je jugeai que ce ne pouvaient être que des hommes de notre
5e régiment, que je savais être au corps du maréchal Davout.

Je courus à eux, et je ne m'étais pas trompé; mais ils ne savaient rien
du maréchal Davout, en sorte que je fus obligé d'aller à Ratisbonne. J'y
trouvai le 65e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Coutard,
homme du premier mérite, comme on va en juger.

Il m'apprit que le maréchal Davout était parti le matin avec toute
l'armée sur l'avis d'un mouvement de l'archiduc Charles tendant à le
tourner par sa droite; que l'on avait fait des efforts pour détruire le
pont, mais que c'était une maçonnerie indestructible[10]; qu'il avait
fallu abandonner cette idée, de sorte que le maréchal Davout ayant eu
peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klenau qui serait
venu aussitôt l'attaquer, n'avait laissé ce colonel à Ratisbonne avec
son régiment uniquement que pour défendre le pont.

La ville est tout entière sur la rive droite; elle est entourée d'un bon
fossé et d'une muraille à la romaine, mais d'un développement beaucoup
trop étendu pour être défendu par un seul régiment. D'ailleurs, l'armée
manoeuvrant sur la rive droite du Danube, il ne paraissait pas que ce
serait par là qu'il serait forcé.

Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour défendre son pont
et pour employer son régiment de la manière la plus avantageuse
possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les
intentions de l'empereur, dont il devenait l'exécuteur, puisque le
maréchal Davout les avait prévenus en ce qui concernait son corps
d'armée. On commençait à entendre le canon au loin dans la campagne; je
me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas à trouver le maréchal Davout
engagé avec son corps d'armée contre toute celle de l'archiduc Charles.
L'affaire se passait à la hauteur d'Abbach, à une lieue sur la droite du
chemin, en allant d'Abbach à Ratisbonne; je crois que le village
s'appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment
où il remportait un avantage, et je lui appris l'arrivée de l'empereur à
l'armée, en lui faisant connaître ce dont il m'avait chargé pour lui; il
avait déjà manoeuvré comme s'il en avait été informé. À la vérité, ne
sachant pas l'arrivée de l'empereur, il ne comptait pas faire de
mouvement par sa droite; il projetait au contraire ne pas trop
s'éloigner de Ratisbonne, tant pour porter secours aux troupes qu'il y
avait laissées que pour empêcher la jonction du général Klenau avec
l'archiduc Charles.

Mais l'empereur voulait tirer encore un parti de plus de ce même corps
d'armée; en conséquence, le maréchal Davout fit de suite ses
dispositions. Il envoya d'abord des cartouches d'infanterie au régiment
qui était dans Ratisbonne. Malheureusement la route était déjà
interceptée, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne
semble qu'une bagatelle, eut des conséquences bien malheureuses, comme
on va le voir.

Le maréchal Davout fit marcher son armée par son flanc droit, ayant en
tête les deux divisions Morand et Gudin, avec une division de
cuirassiers, et vint le soir de ce même jour se mettre en communication
avec les Bavarois, en prenant position à portée de canon d'Abensberg.
J'étais revenu avec mon détachement de chevau-légers bavarois, par le
même chemin que j'avais pris le matin, et du quartier du maréchal
Lefèvre je vins la nuit trouver l'empereur à Ingolstadt. Il était couché
sur un banc de bois, les pieds près d'un poêle dans lequel il y avait du
feu, et la tête sur un havre-sac de soldat, ayant une carte de
géographie étendue à côté de lui. Le maréchal Duroc seul était dans la
même pièce que lui.

L'empereur attendait avec impatience des nouvelles du maréchal Davout.
Il avait reçu toutes sortes de rapports sur la canonnade que l'on avait
entendue toute la matinée, et ne croyait pas que j'aurais pu parvenir
jusque là.

Il commença d'abord par me gronder d'avoir entrepris, à ce qu'il disait,
cette extravagance; mais bref il fut bien aise d'avoir des nouvelles du
maréchal Davout, tellement que j'avais à peine achevé de lui dire ce que
j'avais vu, qu'il monta à cheval et partit au galop à travers toutes les
troupes confédérées, et arriva lui-même à Abensberg.




CHAPITRE VI.

L'armée prend les armes.--Le prince royal de Bavière.--Distribution des
forces autrichiennes.--Affaire d'Abensberg.--Prise de
Landshut.--Bataille d'Eckmuhl.--Masséna.--Prise de Ratisbonne.--Le
prince Charles réussit à s'échapper.


Selon sa coutume, l'empereur commença sa visite par les bivouacs des
troupes, qui, de la droite à la gauche, l'eurent bientôt vu et reconnu;
en sorte qu'aucun soldat ne doutait plus de la campagne. Il fit de suite
prendre les armes à l'armée bavaroise, et la forma en avant d'Abensberg.
Il n'était escorté et accompagné que d'officiers et de troupes
bavaroises; le prince royal de Bavière était à côté de lui dans ce
moment-là. L'empereur lui frappant sur l'épaule, lui dit: «Eh bien,
prince royal, voilà comme il faut être roi de Bavière, quand ce sera
votre tour, et ces messieurs vous suivront toujours; autrement, si vous
restez chez vous, chacun ira se coucher; alors, adieu l'état et la
gloire.»

Les officiers bavarois qui parlaient français le répétèrent en allemand,
et cela courut parmi les soldats bavarois, qui, comme ceux des autres
nations, jugent bien de la vérité.

Les deux divisions Gudin et Morand étant prêtes, l'empereur en fit pour
le moment un corps d'armée dont il donna le commandement au maréchal
Lannes, qui, la veille ou l'avant-veille, était arrivé de Sarragosse. Il
joignit à ce corps une brigade de chasseurs à cheval avec la division de
cuirassiers du général Saint-Sulpice. Les Bavarois, c'est-à-dire deux
divisions, celle du prince royal et celle du général Deroy, marchèrent
avec le maréchal Lefèvre, à la suite du reste du corps du maréchal
Davout, qui avait encore avec lui les deux divisions Saint-Hilaire et
Friant.

La division bavaroise du général Wrede étant plus à droite, elle suivit
la direction du corps du maréchal Lannes. C'est de ce jour-là que
l'empereur à commencé les manoeuvres qui eurent un si brillant résultat.

Les Autrichiens avaient commencé la campagne avec quatre armées; savoir:
une en Italie, sous l'archiduc Jean; une en Gallicie, sous l'archiduc
Ferdinand; une en Bohême, sous M. de Klenau; la grande armée, sous
l'archiduc Charles, en Bavière, et un petit corps détaché pour appuyer
les insurgés du Tyrol, était commandé par M. de Bellegarde.

La grande armée, sous l'archiduc Charles, avais pris sa ligne
d'opérations par Vienne, Wels, Braunau, et était venue passer l'Iser à
Landshut, d'où elle avait jeté un corps passablement fort sur Abensberg,
puis avait pris la route de Ratisbonne avec toutes ses forces pour y
attaquer le maréchal Davout. À la suite de l'armée de l'archiduc, se
trouvait la réserve de grenadiers, commandée par le prince Jean
Lichtenstein, puis les équipages de ponts, etc., etc. Indépendamment des
troupes régulières, ils avaient levé et armé la landwehr (garde
nationale), ce qui leur donnait un personnel de troupes considérable.

Le mouvement de l'archiduc sur Ratisbonne avait eu pour but de rallier à
lui le corps de Bohême, et au moyen de ce qu'il aurait occupé la ville
qui couvre le pont, tous les événemens de la campagne se seraient passés
autour de cette ville, par l'occupation de laquelle il aurait couvert
Vienne. Pendant que l'archiduc travaillait à l'exécution de cette partie
de son plan d'opérations, l'empereur fit forcer et mener l'épée dans les
reins le corps autrichien qui était venu de Landshut sur Abensberg; on
le culbuta et on le mit dans une déroute complète; la nuit seule empêcha
qu'il ne fût entièrement pris ce jour-là. On recommença le lendemain de
très bonne heure à le poursuivre, et l'on entra pêle-mêle avec lui dans
Landshut. Il voulut en défendre le pont; il s'engagea une fusillade d'un
bord de l'Iser à l'autre, et nous aurions infailliblement vu le pont de
l'Iser brûlé, si le général Mouton, aide-de-camp de l'empereur, ne fût
venu l'enlever de vive force avec un bataillon du 57e régiment.

On prit à Landshut des bagages et des parcs à l'infini, des ponts de
bateaux, en un mot, un matériel immense.

Mais nous y apprîmes que toute la réserve de grenadiers, aux ordres du
prince Jean de Lichtenstein, était partie de Landshut deux jours avant
pour Ratisbonne, en sorte que toute l'armée de l'archiduc Charles se
trouvait réunie et en état d'agir. Comme elle était beaucoup plus forte
que le maréchal Davout, il se trouvait dans un danger imminent.
L'empereur, heureusement, fut rejoint à Landshut par le maréchal
Masséna[11], auquel il avait écrit ces paroles flatteuses: _Activité,
activité, vitesse, je me recommande à vous_. Le maréchal, dont ces mots
avaient stimulé le zèle, avait précipité son mouvement, et était arrivé
sur le champ de bataille comme l'action finissait. Il n'amenait que de
bien jeunes soldats, ainsi que le général Oudinot; mais encore c'était
un assez bon renfort. Ils venaient l'un et l'autre d'Augsbourg.

Les Wurtembergeois arrivèrent aussi. L'empereur passa la journée à
Landshut, ne faisant qu'y questionner tout le monde. Il s'impatientait
de ne pas voir arriver ses secrétaires, ni le matériel de son cabinet.
Il était venu depuis Paris avec une telle rapidité que rien n'avait pu
le suivre. Il vivait comme un soldat, et avait à peine de quoi se
changer. Il n'avait pour chevaux de monture que ceux que le roi de
Bavière lui avait prêtés, les siens étant fort loin en arrière; ils
n'étaient pas même arrivés à Strasbourg.

Son habitude de juger les Autrichiens était si extraordinaire, qu'il
arrivait toujours à point nommé lorsqu'il ordonnait un mouvement contre
eux. Il calcula qu'il n'avait pas de temps à perdre pour manoeuvrer sur
l'archiduc Charles, qui aussitôt qu'il aurait su sa ligne d'opérations
sur Landshut coupée, ne ménagerait rien, soit pour forcer Ratisbonne,
soit pour écraser le maréchal Davout.

En conséquence, il ne laissa qu'un faible corps; il donna le
commandement de ce corps au maréchal Bessières (duc d'Istrie), parce que
la garde, qui venait d'Espagne à marches forcées, devait arriver à
Landshut peu de jours après. Le maréchal Bessières la commandait en chef
en avant de Landshut, pour observer le corps des Autrichiens, commandé
par le général Hiller, qu'on venait de déloger, et il partit avec le
reste de l'armée par la route de Ratisbonne, le lendemain du jour où il
était parti d'Abensberg pour venir à Landshut.

Un peu avant d'arriver à Eckmuhl, distant de cinq lieues de Ratisbonne,
nous trouvâmes les avant-postes de l'aile gauche de l'armée de
l'archiduc Charles, qui était appuyée au bourg d'Eckmuhl même, et dont
tout le front était couvert par une petite rivière que l'on nomme le
Laber.

L'empereur ne prit que le temps de les reconnaître pendant que l'on
formait les troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le bord de la
rivière. Dans le même temps, le maréchal Davout se mettait en
communication avec nous en prenant position sur le prolongement de notre
gauche; il y avait trois jours qu'il était dans une horrible situation,
depuis le jour où j'avais été lui porter les ordres de l'empereur, et
qu'il avait dû se séparer des divisions Gudin et Morand. À la vérité, il
avait avec lui le maréchal Lefèvre, avec deux divisions bavaroises,
pouvant être enlevé d'un moment à l'autre.

On ne dépensa pas son temps à manoeuvrer, on attaqua de suite, en
débordant la gauche des ennemis. Ils avaient flanqué le village
d'Eckmuhl de beaucoup d'artillerie; le village lui-même était garni
d'infanterie. On fit passer la rivière par l'infanterie de notre droite,
au moyen d'une quantité de moulins et autres usines, dont le cours d'eau
est bordé, et qui ont presque toutes un moyen de passer d'un bord à
l'autre.

Ce mouvement seul déconcerta l'infanterie qui était dans le village
d'Eckmuhl, et c'est dans ce même instant que l'empereur m'envoya porter
au général Saint-Sulpice l'ordre de former sa division en colonne par
division, et de forcer le passage d'Eckmuhl, de manière à enlever toute
l'artillerie autrichienne qui flanquait le village.

Le général Saint-Sulpice eut pendant deux cents toises à essuyer un feu
de canon qui lui aurait causé un mal effroyable s'il n'avait pas mené sa
cavalerie si rapidement. Son premier escadron eut à souffrir, mais les
autres n'eurent rien; il enleva toute l'artillerie ennemie, et repoussa
sa cavalerie fort loin, sans lui laisser reprendre aucun avantage dans
le reste de la journée. Le général qui commandait sa première brigade,
et qui comme tel se trouvait à la tête de la colonne, était le général
Clément; il aurait dû y être tué mille fois, et ne perdit qu'un bras. Le
colonel du régiment de cuirassiers qui formait la tête de la colonne
était M. de Berkeim.

L'empereur fut fort content de la hardiesse de ce mouvement, qui
facilita le débouquement de toute l'armée par le village d'Eckmuhl. Le
reste de l'après-midi se passa en manoeuvres pour déborder successivement
toutes les positions que les ennemis prenaient en se retirant.

Il n'y avait plus moyen pour les Autrichiens d'éviter une grande
bataille; ce à quoi l'empereur voulait les amener, ou bien à repasser le
Danube s'ils avaient un pont, ce que l'on ignorait encore. On les serra
le plus près que l'on put, et jusqu'à la nuit on les fit charger par
notre cavalerie jusque dans les plaines de Ratisbonne.

Une bataille était inévitable pour le lendemain; nous y comptions
lorsque nous apprîmes par les prisonniers faits dans la journée que la
ville de Ratisbonne s'était rendue depuis deux jours par capitulation,
et que le 65e régiment avait été fait prisonnier et conduit en Bohême.

Cette nouvelle dérangea nos espérances, soit que l'archiduc Charles
livrât bataille, parce qu'alors il aurait avec lui le corps du général
Klenau, soit qu'il ne voulût pas la livrer, parce qu'il avait le pont de
Ratisbonne pour se retirer, et que la ville seulement pouvant être
défendue, elle nous aurait occupés long-temps. Nous nous en approchâmes
tant que nous pûmes, et l'empereur vint mettre son quartier-général ce
soir-là, 22 avril, (onzième jour de son départ de Paris) dans un château
où l'archiduc Charles avait eu le sien toute la journée. Il n'avait même
abandonné le projet d'y passer encore cette nuit que fort tard dans
l'après-midi, car nous soupâmes avec les mets qui avaient été préparés
pour lui et sa suite.

Ce mouvement nous donna à craindre qu'il n'eût adopté le parti de la
retraite. L'empereur, selon sa coutume, ne voulut prendre aucun repos
qu'il ne sût où chaque division de son armée avait pu se placer après la
marche et les travaux de la journée, et il ordonna que l'on se tînt prêt
pour commencer le lendemain à la pointe du jour, si l'ennemi était dans
sa position.

Comme on ne vit pas beaucoup de feux la nuit, on jugea qu'ils étaient en
mouvement, et effectivement le lendemain nous ne trouvâmes plus dans la
plaine que leur cavalerie avec quelques pièces d'artillerie; on se porta
dessus sans les tâter, et après deux charges de cuirassiers on les avait
tellement acculés à la ville que tous leurs canons ne purent y entrer.
Ils les abandonnèrent après en avoir dételé les chevaux, qu'ils
emmenèrent, et fermèrent les portes avec précipitation dans la crainte
que nous ne pénétrassions en ville avec eux.

C'est dans ces deux charges que nous vîmes qu'indépendamment du pont de
Ratisbonne, ils avaient jeté un pont de bateaux au-dessous du pont de
pierre, et c'est par ce pont que se retira toute la cavalerie ennemie.

La ville était encore encombrée de troupes tant à pied qu'à cheval;
aussi fut-elle défendue toute la journée, et l'on fut obligé d'attendre
l'arrivée de nos colonnes d'infanterie pour en commencer l'attaque.

Ainsi que je l'ai dit, Ratisbonne est entourée d'une muraille soutenant
une banquette à sa partie supérieure, et ayant ses portes flanquées de
tours. Les Autrichiens avaient garni les unes et les autres de soldats
d'infanterie, ce qui rendait l'approche de la muraille dangereuse et
empêchait d'enfoncer les portes. On fut obligé d'avoir recours à
l'emploi de l'artillerie. Tout le monde était si fatigué, et l'empereur
entre autres, que chacun s'endormait, et quelqu'ordre qu'on eût pu
donner, il aurait été mal exécuté.

On fit approcher des pièces de douze bavaroises si près, que dans moins
de deux heures elles eurent abattu un pan tout entier de la muraille
d'enceinte de la ville.




CHAPITRE VII.

Attaque de Ratisbonne.--L'empereur est blessé.--Alarmes des soldats.--Le
colonel Coutard.--L'empereur suit l'ennemi.--Affaires d'Italie.--Le
général Cohorn.--Bataille d'Ebersberg.--Horrible aspect du champ de
bataille.--Paroles de l'empereur.--Arrivée à Saint-Polten.


L'empereur était impatient d'entrer dans Ratisbonne; il se leva de
dessus le manteau sur lequel il était étendu, pour ordonner l'attaque;
il était à pied à côté du maréchal Lannes. Il appelait le prince de
Neuchâtel, lorsqu'une balle tirée de la muraille de la ville vint lui
frapper au gros orteil du pied gauche; elle ne perça point sa botte,
mais malgré cela lui fit une blessure fort douloureuse, en ce qu'elle
était sur le nerf, qui était enflé par la chaleur de ses bottes, qu'il
n'avait pas quittées depuis plusieurs jours.

J'étais présent lorsque cela est arrivé. On appela de suite M. Yvan, son
chirurgien, qui le pansa devant nous et tous les soldats qui étaient
aussi présens: on leur disait bien de s'éloigner; mais ils approchaient
encore davantage. Cet accident passa de bouche en bouche; tous les
soldats accoururent depuis la première ligne jusqu'à la troisième. Il y
eut un moment de trouble, qui n'était que la conséquence du dévouement
des troupes à sa personne; il fut obligé aussitôt qu'il fut pansé de
monter à cheval pour se montrer aux troupes. Il souffrait assez pour
être obligé d'y monter du côté hors montoir, étant soutenu par dessous
les bras. Si la balle eût donné sur le cou-de-pied, au lieu de donner
sur l'orteil, elle l'aurait infailliblement traversé; l'heureuse étoile
fit encore son devoir cette fois-ci. Après ce petit accident,
l'ouverture faite à la muraille ayant été reconnue praticable, on
disposa l'assaut. De plus, on trouva dans le fond du fossé une petite
porte de jardin qui communiquait dans la ville; on profita des deux
moyens: on descendait des deux fossés par beaucoup d'échelles, et on
entrait en ville par l'ouverture faite à la muraille et par la porte du
jardin.

Pendant toute cette attaque, l'artillerie foudroyait les parties de la
muraille ainsi que les tours d'où il partait de la mousqueterie
autrichienne, et l'artillerie bavaroise entre autres se fit remarquer.

L'attaque réussit complétement; on pénétra dans Ratisbonne, on s'empara
d'un grand nombre de soldats autrichiens qui étaient encore dans les
rues et de tous ceux qui garnissaient les remparts, ainsi que des
réserves destinées à les soutenir qui ne purent pas regagner le pont du
Danube. On fit de suite passer ce fleuve à quelques troupes pour suivre
les Autrichiens; mais le reste de l'armée, sans perdre de temps,
s'achemina vers Straubing. L'empereur s'établit à Ratisbonne, où il
resta quelques jours, pour disposer un autre mouvement, et donner de
l'avance à l'armée pendant qu'il guérissait son pied.

Nous trouvâmes dans Ratisbonne le colonel du 65e régiment, qui avait
trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s'était caché en
ville jusqu'à l'entrée de nos troupes. Il nous apprit que, dans
l'après-midi du jour où le maréchal Davout avait quitté les hauteurs en
avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps
de M. de St-Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le
lendemain pour forcer le passage, et qu'au contraire lui, colonel du 65e
régiment, l'avait tellement repoussé, qu'il lui avait fait huit cents
prisonniers, mais qu'il avait presque totalement brûlé ses munitions; au
point qu'il fit distribuer à son régiment les cartouches qui se
trouvèrent dans les gibernes des prisonniers et des morts. Néanmoins il
serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klenau,
lorsque la réserve de grenadiers commandée par le prince Jean de
Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d'Eckmuhl, menaça de
donner l'escalade à la ville, et de passer tout au fil de l'épée, s'il
n'entrait pas de suite en capitulation; une résistance était impossible,
il n'avait pas de quoi garnir le quart de la muraille. Après avoir
soigné la défense du pont, il fut donc obligé d'en passer par des
conditions dures pour lesquelles il n'était pas fait; sa glorieuse
résistance était digne d'un meilleur sort.

Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixante-douze heures avant
l'arrivée de l'empereur avec toute son armée; que l'on juge maintenant
de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu
d'avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davout avait pu y
mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été
défendue en même temps que le pont; alors comment aurait fui l'archiduc
Charles, qui n'avait que ce point de retraite?

On n'est pas fondé à croire qu'il aurait livré bataille, n'étant pas
rejoint par le corps de M. de Klenau, puisqu'il n'a pas cru devoir le
faire après que ce général eut opéré sa jonction. Il n'aurait pas pu
jeter un pont de bateaux sous les murs de Ratisbonne; d'ailleurs de la
ville on l'aurait détruit en lançant des radeaux chargés de pierres au
courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n'est pas arrivé;
mais si l'archiduc Charles n'avait pu s'ouvrir un chemin à travers nos
rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un
général d'armée. Que l'on compulse l'histoire et que l'on y trouve une
combinaison aussi hardie, menée à point nommé d'aussi loin, et exécutée
le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des
soldats étaient encore un mois auparavant dans leurs champs, la pioche à
la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu'ils avaient fait depuis si
peu de temps.

Cette manoeuvre est un des chefs-d'oeuvre des immortels travaux de
l'empereur.

Il fit, comme je viens de le dire, marcher l'armée par Straubing,
Scharding et Etturding. Elle se trouvait avoir moins de chemin à faire
pour arriver à Vienne que l'archiduc Charles, et l'on ne rencontra pas
d'arbustes jusqu'à la Traun, au-delà de Lintz.

L'empereur revint de Ratisbonne à Landshut, où il trouva la garde à pied
et à cheval réunie, arrivant d'Espagne. Il marcha de suite de Landshut à
Muhldorf, où il passa l'Iser, et vint s'arrêter à Burckhausen, sur la
Salza. Il avait fait marcher à sa droite la division bavaroise du
général Wrede, pour repousser le corps autrichien du général Bellegarde,
qui était dans le pays de Salzbourg, et qu'il voulait empêcher de se
jeter sur Vienne, en l'obligeant à parcourir un grand arc de cercle,
dont la division Wrede ne parcourait que la corde, et cela réussit
effectivement. Le corps ne put arriver à Vienne, et fut obligé d'aller
gagner le Danube beaucoup plus bas.

Nous trouvions les ponts brûlés partout. Cela nous fit perdre du temps
pour les raccommoder; heureusement le bois est extrêmement commun dans
ces pays-là, sans quoi les difficultés nous seraient devenues bien
préjudiciables; nous en surmontions beaucoup à l'aide de l'équipage des
pontons autrichiens que nous avions pris à Landshut.

Le général autrichien Hiller, qui commandait le corps qui depuis les
bords de l'Iser se retirait devant nous, avait toujours le temps de
s'établir, et nous le trouvions tout reposé lorsque nous arrivions; il
reprenait ensuite de l'avance pendant que nous rétablissions un pont.

Pendant le séjour de quarante-huit heures que l'empereur fit à Landshut,
avant d'en partir pour venir sur Vienne, il reçut du vice-roi d'Italie
la fâcheuse nouvelle que les Autrichiens, au début de la campagne,
avaient eu sur lui des avantages marqués. Il avait d'abord passé l'Adige
et marchait aux ennemis, qui étaient sur le Tagliamento, lorsqu'il fut
attaqué à Sacile, où il éprouva des pertes qui l'obligèrent à se retirer
derrière la Piave.

Les Autrichiens ne purent pas donner beaucoup de suite à leurs succès,
parce qu'ils apprirent presque aussitôt la marche de l'empereur sur
Vienne, et qu'ils furent obligés par ce mouvement d'évacuer toute
l'Italie; en sorte que l'armée d'Italie, sous les ordres du vice-roi,
reprit l'offensive presque aussitôt, et n'eut plus que des succès
pendant tout le reste de la campagne.

On eut beaucoup de peine à réparer les passages de la Salza, mais on
regagna le temps perdu au moyen de ce que l'on eut deux ponts pour la
passer, savoir: celui de la ville que l'on avait raccommodé, et celui de
bateaux que l'on avait jeté. On croyait être retardé à Braunau; mais, à
notre grande satisfaction, les ennemis en avaient détruit les
fortifications depuis la guerre; ainsi nous arrivâmes à Wels, sur la
Traun, sans nous arrêter, et en même temps que l'armée, qui avait passé
par Scharding, et arrivait sur cette même rivière par Lintz. Le point où
elle devait la traverser se nomme Ebersberg; en cet endroit, la rivière
est divisée en une quantité de bras, qui ont obligé de construire un
pont d'une longueur égale à celle des plus larges fleuves, et fort
étroit, et, pour surcroît de contrariété, la rive autrichienne,
c'est-à-dire la droite, était escarpée au point de nous découvrir de
fort loin, même avant d'arriver à l'entrée du pont sur la rive gauche.

En débouchant de Lintz pour s'approcher de la rivière, le maréchal
Masséna avait la tête de la colonne.

L'empereur était resté à Wels, pour voir si l'on parviendrait à forcer
le passage d'Ebersberg; dans le cas contraire, il aurait fait déboucher
par Wels et marcher sur l'Ems (l'Ems coule dans la même direction que la
Traun, à quelques lieues plus loin vers Vienne), mais malheureusement
cela ne devint pas nécessaire: le maréchal Masséna fit forcer le pont
d'Ebersberg, où il se passa un fait d'armes qu'on peut regarder comme
une des plus grandes extravagances de courage dont les histoires
militaires offrent l'exemple.

Il y avait dans le corps d'armée un général Cohorn, descendant du fameux
ingénieur de ce nom, qui, à la tête de sa brigade, passa au pas de
course toute la longueur de ce pont sous le feu de six pièces de canon
placées à l'extrémité et sous une grêle de mitraille et de mousqueterie
qui lui était tirée de plusieurs étages de l'autre rive, et qui devenait
plus meurtrière à mesure qu'il approchait de la rive droite. Il y avait
de quoi reculer d'effroi en voyant la difficulté naturelle; mais rien ne
pouvait intimider cet intrépide général, dont le caractère se raidissait
au danger; il arrive malgré tout à la rive opposée. Les ennemis
n'avaient pas eu le temps de brûler le pont, ils en avaient seulement
ôté quelques solives auprès de la porte de la ville; mais le général
Cohorn pénètre partout, et parvient jusqu'à l'intérieur d'Ebersberg,
repoussant devant lui tout ce qui lui avait disputé le passage du pont.

Les ennemis vont se rallier à quelques centaines de toises dans la
plaine au-delà, et Cohorn, ne consultant que son courage, va les
attaquer, au lieu de rester embusqué dans les haies et jardins dont la
ville était entourée du côté de la campagne, et d'attendre dans cette
position que le maréchal Masséna eût fait passer assez de troupes pour
l'appuyer. Cette témérité lui coûta cher: il fut repoussé et ramené en
déroute jusque sur la porte d'Ebersberg; on n'observait plus de rangs;
chaque soldat allait par le chemin qu'il croyait le plus court; la
compagnie qui était de garde à la porte de la ville imagine de fermer la
porte pour arrêter par-là la déroute et sauver le pont.

Elle fit bien en cela, mais cette opération devint funeste à la brigade
de Cohorn, qui, s'étant enfilée dans un chemin creux fort profond, ne
put pas se servir de sa mousqueterie, et resta ainsi fusillée de la
partie supérieure pendant quelques minutes, jusqu'à ce qu'elle fût
dégagée par les troupes que le maréchal Masséna avait fait passer à
gauche de la ville pour venir prendre à dos celles qui faisaient tant de
mal au général Cohorn. Sans ce mouvement, il était perdu sans ressource.

Les Autrichiens en se retirant canonnèrent les vergers d'Ebersberg, dans
lesquels nos troupes s'établissaient, et mirent ainsi le feu à la ville,
qui fut réduite en cendre jusqu'à la dernière maison; tous les
malheureux blessés qui s'y étaient réfugiés furent brûlés. Nous en
trouvâmes deux ou trois de vivans au milieu de la place, où les flammes
n'avaient pu les atteindre; mais le reste des rues et des maisons
présentait le plus hideux spectacle des maux que souffre l'humanité pour
les querelles des rois, et il n'y a pas d'amour de la gloire qui puisse
justifier un pareil massacre. Pour achever le tableau, il suffira de
dire que l'incendie était à peine achevé que l'on fut obligé de faire
passer les cuirassiers d'abord, puis l'artillerie à travers la ville
pour les porter sur la route de Vienne. Que l'on se figure tous ces
hommes morts, cuits par l'incendie, foulés ensuite aux pieds des
chevaux, et réduits en hachis sous les roues du train d'artillerie. Pour
sortir de la ville par la porte où le général Cohorn avait perdu tant de
monde, on marchait dans un bourbier de chair humaine cuite qui répandait
une odeur infecte. Cela fut au point que pour tout enterrer, on fut
obligé de se servir de pelles comme pour nettoyer un chemin bourbeux.

L'empereur vint voir cet horrible tableau; en le parcourant il nous dit:
«Il faudrait que tous les agitateurs de guerres vissent une pareille
monstruosité; ils sauraient ce que leurs projets coûtent de maux à
l'humanité.»

Cohorn avait avec lui un régiment d'infanterie légère, composé de
Corses, qui avait tenu la tête de la colonne pendant son attaque.
L'empereur passait à côté d'eux et leur parlait en italien pour voir
s'ils n'étaient pas démoralisés par la perte qu'ils avaient éprouvée. Un
d'eux lui répondit: «Oh! il y en a encore pour deux fois.»

Il parla ensuite au général Cohorn avec bonté de son trait de courage,
mais lui fit observer que s'il n'avait pas été aussi emporté et qu'il
eût attendu les troupes qui le suivaient avant d'attaquer, toute cette
perte n'aurait pas eu lieu; néanmoins Cohorn resta dans son esprit
recommandé comme un homme d'une grande valeur.

L'armée se mit en marche de suite, et arriva de bonne heure à Ems. Cette
ville est sur la rive gauche de la rivière de ce nom, laquelle est
encore très-forte, et a un pont en bois que le général Hiller avait
aussi brûlé. Nous fûmes obligés de rester là deux jours pour le
raccommoder et en faire un de bateaux. Après que l'on eût passé la Salza
à Burckhausen, on se contenta du pont sur pilotis qui y était, on
rechargea sur les haquets les pontons autrichiens avec lesquels on avait
fait le pont de bateaux. Ils servirent à en faire un à Ens, ainsi que
quelques bateaux que l'on trouva au bord du Danube, à l'embouchure de
l'Ens, qui n'est pas à une lieue de là.

De cette manière on faisait passer l'armée sur les deux ponts à la fois,
et on réparait ainsi le temps perdu pour la marche à la reconstruction
de tous ces ponts.

De Ens, petite ville à cinq lieues de Lintz, l'empereur alla sans
s'arrêter jusqu'à Moelck; il logea à l'abbaye, et y resta un jour plein,
tant pour donner à toutes les troupes le temps d'arriver, que pour faire
prendre de l'avance à celles qui étaient déjà en avant.

De Moelck il vint jusqu'à Saint-Polten, où il apprit que le corps du
général Hiller avait pris en totalité ou au moins en grande partie le
chemin de Krems. Il s'arrêta à Saint-Polten pour voir ce que devenait le
mouvement, et s'il ne se liait pas avec l'arrivée de l'armée de
l'archiduc Charles, quoiqu'il ne fût guère présumable qu'elle pût être
déjà arrivée à cette hauteur, en ce qu'elle avait plus de chemin à faire
et de très-mauvaises routes.

Ce fut moi que l'empereur envoya pour observer le mouvement sur Krems.
Il m'expédia de Saint-Polten avec une brigade de cuirassiers, une
compagnie d'artillerie à cheval, et un régiment d'infanterie.

Je vins m'établir à Mautern, où j'appris qu'effectivement la veille, les
troupes du général Hiller avaient repassé le Danube, sur le pont qui
était reconstruit à neuf depuis la dernière guerre; mais je fus frappé
en remarquant que le général Hiller ne l'avait pas brûlé, et avait
seulement retiré les madriers de deux arches à notre bord; on avait même
laissé les poutres, de sorte qu'en deux heures de travail, une compagnie
d'ouvriers aurait rétabli le pont d'autant plus aisément que par la
nature du terrain, le feu de la rive gauche l'aurait protégé contre
celui de la rive droite.

Les gens de l'endroit où j'étais, qui avaient été la veille à Krems (à
l'autre bord) me rapportèrent qu'on y attendait dans peu de jours
l'archiduc Charles, et je ne doutai point qu'on ne gardât le pont de
Krems que pour lui faciliter un passage lorsqu'il serait arrivé, et lui
donner par-là les moyens de couvrir Vienne. J'envoyai un de mes
aides-de-camp faire ce rapport à l'empereur, qui était encore à
Saint-Polten. Il me le renvoya de suite avec ordre de brûler le pont et
de revenir le joindre à Vienne.

Je fis tirer quelques coups de canon sur les postes qui étaient à
l'autre bord, et je fis prendre les armes à mes troupes. Les ennemis
crurent que j'allais entreprendre le passage, ils allumèrent eux-mêmes
le pont, qui fut consumé en quelques heures sans qu'il en restât
vestige; il faut croire qu'ils avaient prévu ce cas, et qu'ils avaient
fait des dispositions pour l'incendier.

Après cette opération je remis mes troupes en marche pour Vienne, où
j'arrivai le lendemain.




CHAPITRE VIII.

L'empereur à Schoenbrunn.--Siége de Vienne.--Passage d'un bras du
Danube.--Bombardement.--Capitulation.--Position des armées.--Passage du
Danube la nuit.--J'accompagne le premier débarquement.--Construction des
ponts.--L'armée passe le fleuve.


L'empereur était pour la seconde fois au château de Schoenbrunn, où il
avait eu son quartier-général en 1805. Il avait fait occuper les
faubourgs de Vienne, mais la ville avait fermé ses portes, et avait même
envoyé quelques coups de canon des remparts.

L'archiduc Maximilien y était enfermé; mais il n'y avait d'autres
troupes que quelques dépôts et la bourgeoisie, à laquelle on avait
distribué les fusils de l'arsenal.

Vienne a une bonne enceinte régulière et moderne, des fossés d'une
très-grande profondeur, un chemin couvert, mais point d'ouvrages
avancés. Le glacis est bien découvert, et les faubourgs sont bâtis à la
distance voulue par les réglemens militaires. Les faubourgs sont
très-grands, et depuis l'irruption des Turcs on les a entourés d'un
retranchement revêtu en maçonnerie, ce qui forme un vaste camp
retranché, qui ferme avec de bonnes barrières, et que l'on ne pourrait
pas escalader. L'empereur vit bien que si Vienne ne se rendait pas sous
peu de jours, l'archiduc Charles arriverait, et que rien ne
l'empêcherait d'accumuler son armée dans cette vaste enceinte des
faubourgs, d'où elle déboucherait sur nous par autant de points qu'elle
voudrait, et nous mettrait par-là dans une position d'autant plus
fâcheuse que l'empereur comptait sur les ressources qu'il allait trouver
dans Vienne, et dont il voulait augmenter ses moyens. Il fit le tour de
cette immense enceinte, et, avant de rentrer chez lui, il ordonna au
général d'artillerie Andréossi, qui était avec lui, et qui auparavant
était notre ambassadeur à Vienne, de faire réunir le soir de ce même
jour tous les obusiers de l'armée, et de les placer comme il le jugerait
convenable pour qu'à commencer de dix heures du soir il ouvrît un feu de
bombardement, qu'il ne cesserait que lorsque la ville aurait demandé à
parlementer. Il fit en même temps sommer l'archiduc de remettre la
place[12]. Ce prince ne répondit pas d'une manière satisfaisante; le
général Andréossi exécuta l'ordre, et réunit, je crois, trente-deux
obusiers, qui furent placés dans un lieu reconnu à l'avance, et d'où, à
très-petite portée, on pouvait faire sillonner les obus dans la plus
grande largeur de la ville.

Indépendamment de cette disposition, l'empereur alla lui-même, avec une
des divisions du corps de Masséna, faire exécuter à l'extrémité de la
promenade du Prater le passage du bras du Danube qui sépare cette île de
la terre ferme; le point était défendu par quelques milices qu'on
éloigna à coups de canon, et au moyen de bateaux que l'on alla détacher
à la nage de l'autre bord[13], on passa d'abord les troupes, puis on
construisit un pont. Dès lors nous étions les maîtres d'incendier le
grand pont, appelé du Tabor, parce que rien ne pouvait s'opposer à ce
que nous pénétrassions jusque-là.

L'empereur ordonna de faire passer dans l'île du Prater la division du
général Boudet, et il revenait à son quartier-général à Schoenbrunn la
nuit lorsqu'en passant à hauteur des faubourgs de Vienne, nous vîmes
commencer le feu des obusiers, qui était un véritable bouquet
d'artifice; il y avait toujours dix ou douze obus en l'air; aussi le feu
éclata-t-il presque aussitôt dans plusieurs endroits. Cela, joint à
l'occupation de l'île du Prater, ayant sans doute démontré aux généraux
ennemis que l'armée de l'archiduc Charles arriverait en vain; qu'elle
trouverait le pont du Tabor détruit, et qu'il était par conséquent
inutile d'exposer Vienne à un incendie total, ils se déterminèrent à
parlementer. Ils firent la nuit même repasser le Danube au peu de
troupes qu'ils avaient; l'archiduc Maximilien donna ses pouvoirs pour
que l'on entrât en capitulation pour la ville, et il suivit les troupes
sur la rive gauche du Danube, en faisant brûler le pont du Tabor
aussitôt après son passage.

Le lendemain Vienne se rendit, sans autres conditions que celles que
l'on stipule ordinairement pour les villes de guerre, et le 12 mai, à un
mois du départ de l'empereur de Paris, nos troupes en prirent
possession.

On y trouva des ressources en tout genre, et en un mot nous nous
trouvâmes riches d'une capitale de laquelle nous pouvions disposer comme
de Paris.

Dès les premiers jours de l'occupation de Vienne, nous apprîmes
l'arrivée de l'armée de l'archiduc Charles de l'autre côté de Danube.
Elle était bien plus nombreuse que la nôtre, et elle aurait pu nous
donner de l'inquiétude si elle avait entrepris de suite un passage du
fleuve; c'était le seul moyen de nous faire évacuer Vienne sur-le-champ,
et je crois que c'est là la principale raison qui a déterminé l'empereur
à tant hâter son passage du Danube, afin de tenir l'archiduc Charles sur
la défensive. Les frondeurs ont beaucoup parlé sur une opération de
cette importance entreprise avec aussi peu de moyens, mais ils n'ont pas
observé tous les motifs que l'empereur avait de s'y décider; c'est le
cas de dire que la critique est aisée, mais l'art difficile.

Effectivement, l'empereur n'avait pas le tiers des moyens qui étaient
indispensablement nécessaires au passage du Danube, soit en bateaux,
soit en cordages et autres apprêts. Il avait, dès que la guerre lui
avait paru inévitable, chargé le ministre de la marine de lui expédier
des marins de la flottille[14], mais notre marche avait été si rapide,
qu'ils n'avaient pas eu le temps d'arriver. L'empereur avait des
officiers d'artillerie et du génie si laborieux et créateurs de
ressources, qu'il lui a suffi de leur dire qu'il était déterminé à
l'exécuter pour qu'ils trouvassent les moyens de faire réussir cette
entreprise. On peut dire ici que si l'armée russe avait fait une
diversion en notre faveur, nous n'eussions pas été obligés de passer le
Danube; à la vérité, elle n'était pas prête; mais pourquoi ne
l'était-elle pas? Elle n'avait pas plus de chemin à faire que nous, qui
avions amené des troupes depuis Burgos.

Nous voyions arriver toutes les semaines un officier de l'empereur de
Russie à notre quartier-général; il y avait un commerce de lettres fort
actif entre la Russie et nous; c'était un commerce de bataillons qu'il
nous aurait fallu, mais enfin l'on en était privé, et il n'y eut de
ressources que celles que l'on pouvait trouver en soi-même.

L'armée était postée depuis les environs de Saint-Polten jusqu'en face
de Presbourg; l'empereur avait été obligé d'envoyer un petit corps
d'observation dans la vallée de Neustadt, pour défendre le défilé qui
conduit en Italie. Les esprits de la population étaient plus portés à la
résistance, et même disposés à l'exaltation, que dans la guerre
précédente; en sorte que la position de l'armée avait cet inconvénient
de plus, lequel aurait pu devenir grave, en cas qu'elle eût éprouvé un
revers.

L'armée autrichienne de Gallicie venait d'entrer dans le duché de
Varsovie et avait pénétré jusqu'à la capitale, que la brave petite armée
polonaise avait été obligée d'évacuer en passant sur la rive droite de
la Vistule, dans l'espérance qu'elle y serait bientôt jointe par l'armée
russe (l'armée autrichienne était arrivée par la rive gauche). Le prince
Poniatowski, qui commandait les Polonais, déploya dans cette campagne un
grand courage et un grand talent.

L'empereur, maître de Vienne, était entouré de difficultés sans nombre;
il avait en outre à craindre l'armée autrichienne d'Italie, qui, en se
retirant, pouvait lui faire un mal incalculable avant qu'il pût être
rejoint par l'armée du vice-roi. C'eût été bien pis si dans ces
conjonctures l'armée de l'archiduc Charles eût passé le Danube.

Ce sont toutes ces considérations qui ont forcé l'empereur à le passer
lui-même. Il eut encore dans cette occasion du courage pour tout le
monde; car personne n'augurait bien de cette opération, qui paraissait
légère, à laquelle on n'osait rien objecter à cause de l'empereur, dont
on craignait de combattre les décisions. Enfin, le 19 mai au soir, il
fit descendre de Vienne tous les moyens de navigation qui avaient été
réunis dans le bras du Danube qui entoure le Prater; nous n'avions
qu'une compagnie de pontonniers, il en aurait fallu six.

Tous ces moyens furent rassemblés ainsi que les troupes au bord du
fleuve, à quelques centaines de toises au-dessus du village
d'Elbersdorf, lequel est lui-même à près de deux lieues au-dessous de
Vienne.

Il était presque nuit, au moins on ne pouvait pas être aperçu de la rive
ennemie, lorsque l'empereur lui-même fit embarquer les premiers
bataillons qui devaient aller prendre poste à la rive gauche; il faisait
lui-même placer les soldats dans les bateaux, où il les arrangeait de
manière à ce qu'il en tînt le plus grand nombre possible; il fit devant
lui distribuer des cartouches, et parla presque à chaque soldat. Il fit
suivre le transport, d'un bateau disposé pour recevoir deux pièces de
canon qu'il y fit embarquer sans leurs caissons, mais avec un nombre de
gargousses et de boîtes à mitraille suffisant pour ce qu'on allait
entreprendre. Le convoi quitta la rive droite du Danube à la nuit close,
le 19 mai, et aborda à la rive gauche du fleuve, dans une vaste île
appelée la Lobau, qui avait été reconnue et jugée d'avance convenable à
cet objet. Elle se trouve précisément en face du village d'Elbersdorf à
la rive droite; elle est très-grande, et était alors toute couverte de
bois comme une forêt. Elle est traversée dans sa plus grande longueur de
deux petits bras du Danube, qui peuvent avoir chacun dix-huit ou vingt
pieds de large. Lorsque le Danube est bas, ils n'ont qu'un filet d'eau,
guéable partout pour des enfans; mais du jour au lendemain ils sont
eux-mêmes de petits fleuves; après les deux bras on trouve celui qui
sépare définitivement l'île de Lobau de la rive gauche; il est aussi
fort que la Moselle en France, très rapide et sans gué. Les Autrichiens
avaient un fort poste dans l'île. Ils le relevaient tous les jours au
moyen d'un bateau qui était placé en face de la petite ville
d'Euzerfdorf (à la rive gauche) qui jouissait des pâturages de l'île. Ce
poste ne mettait que deux ou trois sentinelles sur le bord du grand
fleuve, et se tenait à une cahutte appelée la Maison du Garde-Chasse,
qui conservait les faisans dont l'île entière était pleine.

L'empereur m'ordonna d'accompagner le premier débarquement et de revenir
dans la nuit lui dire comment cela aurait été. Je me mis dans une
nacelle conduite par deux pontonniers, et j'arrivai avec tout le convoi
à la rive ennemie. Les sentinelles donnèrent l'alerte, mais on ne nous
opposa aucune résistance, et toute la nuit fut employée à passer de
nouvelles troupes dans l'île de Lobau, en même temps que les officiers
d'artillerie faisaient construire le pont. Ce dernier devait être d'une
longueur immense, et divisé en deux parties, parce qu'il se trouvait un
îlot de sable au milieu du fleuve; mais les deux ponts ensemble
formaient une longueur de deux cent quarante toises. On employa toute la
journée du 20 mai à achever cette construction, pendant laquelle
l'empereur ne quitta pas le bord du fleuve, veillant lui-même à ce que
le passage des troupes en bateaux ne discontinuât point pendant que l'on
achevait les ponts.

Dans la matinée du 20 on vint rendre compte à l'empereur que les ennemis
avaient effectué un débarquement au-dessus de Vienne à un village appelé
Nusdorf, qui est, à proprement parler, un des faubourgs de la ville,
tant il en est près. Il ne craignait pas un grand événement à la suite
de ce passage, parce que les troupes qui se rendaient de Saint-Polten à
Vienne, pour se trouver au passage du Danube, arrivaient précisément à
cette hauteur-là dans le moment du passage des Autrichiens, aussi
n'eut-il aucune suite; il se réduisit à nous donner de l'inquiétude
pendant deux heures. L'empereur était si soigneux de ne rien laisser
derrière lui qui pût compliquer son entreprise, qu'il profita du moment
où l'on faisait les ponts pour m'envoyer à Nusdorf avec une brigade de
cuirassiers, afin d'être rassuré sur ce que pouvait devenir le
débarquement, que je trouvai repassé à la rive gauche. Je n'eus donc
qu'à aller et revenir joindre l'armée.

Le 21, les ponts étaient entièrement achevés; ils n'avaient coûté tant
de peines que parce que l'on manquait de moyens, et que, pour remplacer
les ancres, par exemple, on avait été obligé de se servir de fardeaux,
tels que des pièces de canon autrichiennes que l'on fixait à l'extrémité
des câbles, mais ces fardeaux tombant sur un fond de gravier ne s'y
enfonçaient pas assez pour résister à la chasse du courant, en sorte que
les bateaux descendaient malgré tout ce que l'on faisait pour les tenir
en position fixe. Les officiers d'artillerie qui travaillèrent à ce pont
firent un tour de force en le mettant en état de passer l'armée.

L'armée défila toute l'après-midi du 20 et la journée du 21 mai; on jeta
le pont sur le dernier bras du Danube avec les pontons autrichiens pris
à Landshut. Ils étaient sur des haquets et pouvaient se transporter
partout. À la faveur d'un rivage fourré de bois d'une assez grande
profondeur, on déboucha à la rive gauche, entre les villages d'Essling
et d'Aspern, cependant un peu plus près de ce dernier que du premier. On
les occupa comme points de défense en utilisant les clôtures de
muraille, les cimetières et les jardins. À mesure que les troupes
débouchaient on se développait en prenant du terrain en avant.




CHAPITRE IX.

Affaire d'Ebersdorf.--Ardeur des troupes.--Ordre de bataille de
l'armée.--Bataille d'Essling.--Le pont sur le Danube est rompu.--Belle
conduite du général Mouton.--Le maréchal Lannes mortellement
blessé.--Douleur et regrets de Napoléon.--Mort du général
Saint-Hilaire.--Retraite.--Napoléon tient conseil au bord du fleuve avec
Masséna et Berthier.


Le corps du maréchal Masséna était déjà passé ainsi que deux divisions
de cuirassiers, lorsque les Autrichiens, qui occupaient une position non
loin de là, arrivèrent. Depuis le 19, ou au moins le 20, c'est-à-dire la
veille, ils ne pouvaient plus avoir d'incertitude sur le point de notre
passage; ils avaient donc eu le temps de rassembler leur armée et de
marcher; néanmoins ils ne furent pas entreprenans, et je crois que si
nous n'avions pas cherché à nous étendre trop ce soir-là, ils ne nous
auraient pas attaqué, et nous aurions évité une mauvaise affaire, dans
laquelle nous avons éprouvé des pertes qui nous ont fait faute le
lendemain.

Le soleil se couchait, lorsqu'on fit déboucher d'entre les villages
d'Essling et d'Aspern. On ne marcha pas cent toises dans cette vaste
plaine, que l'on y fut sillonné de coups de canon qui venaient dans
toutes les directions. On voulut écarter cette foudroyante artillerie en
faisant charger la cavalerie à outrance. On parvint effectivement à se
donner du large à notre droite, mais à notre gauche nous fûmes acculés
jusqu'au village d'Aspern, dont les ennemis occupèrent la moitié sans
que nous pussions les en déloger. La nuit fit cesser le combat qui avait
été meurtrier pour nous. Nous y éprouvâmes une perte en tués et blessés
qui n'allait guère moins qu'à cinq ou six mille hommes; mais surtout
nous y consumâmes une grande quantité de munitions. Nous passâmes la
nuit à une petite portée de fusil des Autrichiens, et les sentinelles
étaient, dans certains endroits, à moins de trente pas les unes des
autres. Dans cette position, il était difficile qu'une des deux armées
fît un mouvement sans que l'autre en fût avertie aussitôt, d'autant plus
qu'elles n'étaient séparées par aucun obstacle et se trouvaient sur le
même terrain.

L'empereur vint passer la nuit au bivouac sur le sable, au bord du
Danube, qu'il ne repassa pas; il était ainsi à moins de trois cents
toises de l'armée autrichienne. Toute la nuit fut employée à faire
passer les troupes de la rive droite à la rive gauche; cela allait
lentement parce qu'à chaque instant il arrivait des accidens au pont. Ce
fut avec beaucoup de peines et de soins que l'on parvint à faire arriver
sur la rive gauche tout le corps du maréchal Oudinot et du maréchal
Lannes, la garde à pied et quelques troupes de réserve. On fut en
mouvement toute la nuit pour se trouver en mesure contre une attaque que
l'on craignait de la part des ennemis pour le lendemain à la pointe du
jour. C'était le 22 mai; le jour commençait à deux ou trois heures du
matin; l'empereur était déjà à cheval, et allait parcourir les lignes de
son armée; chaque fois qu'il paraissait, il y excitait le délire: on
commença à crier _Vive l'empereur!_ et comme l'on était à portée de
fusil de l'armée ennemie, elle prit aussi les armes et commença la
première à nous envoyer quelques coups de canon, à travers les
brouillards qui nous masquaient, et qui règnent toujours le long des
bords du Danube. Un de ces coups de canon tua le cheval du général
Monthion, dans le groupe de l'empereur.

Les généraux pressaient l'empereur pour qu'il leur permît de commencer
l'attaque, afin, disaient-ils, de profiter du premier élan des soldats.
Il ne le voulait pas trop, parce qu'il attendait le corps du maréchal
Davout qui était encore de l'autre côté du Danube, ainsi que la division
de cuirassiers du général Nansouty, avec la majeure partie de la garde à
cheval et beaucoup de troupes alliées; mais on le poussa tant, qu'il se
rendit, et laissa commencer les mouvemens offensifs à trois heures et
demie du matin. Le maréchal Masséna déboucha à la gauche par le village
d'Aspern; il avait avec lui les divisions des généraux Molitor, Legrand,
Carra-Saint-Cyr, et une division de réserve, commandée par le général
Démont. Le maréchal Lannes déboucha à la droite du maréchal Masséna,
entre Aspern et Essling; il avait avec lui la division Saint-Hilaire et
la division du général Oudinot, et en réserve, la division du général
Boudet. Derrière, en deuxième ligne, était la garde à pied, composée de
deux régimens de fusiliers, de deux régimens de tirailleurs et de deux
régimens de la vieille garde; savoir: un de grenadiers et un de
chasseurs. En cavalerie, nous avions une brigade de cavalerie légère aux
ordres du général Marulaz; deux autres sous les ordres du général
Lasalle; la division de cuirassiers que commandait avant le général
d'Espagne (tué la veille), et la division du général Saint-Sulpice;
quelques escadrons de la garde, Polonais, chasseurs et dragons. Sur la
rive droite, prêt à passer, se trouvait le maréchal Davout avec la
division du général Friant et celles des généraux Morand et Gudin qui
étaient rentrés à son corps d'armée; le général Vandamme avec les
Wurtembergeois, la division Nansouty et le reste de la garde à cheval.
Les Bavarois avaient été envoyés dans le Tyrol pour combattre les
insurgés et couvrir Munich; je crois qu'ils avaient une de leurs
divisions, celle du général Wrede, vers Lintz: l'empereur aimait le
général Wrede, et le tenait près de lui toutes les fois qu'il le
pouvait.

Nous perçâmes, dans cet ordre, par notre gauche et par notre centre,
nous tenant en observation à notre droite, où était placée notre
cavalerie. Je marchais avec le maréchal Lannes, qui se tenait à la
division Saint-Hilaire. Comme nous traversions une plaine immense,
toutes les troupes étaient formées selon l'ordre profond, les unes en
carrés et les autres en colonnes.

La canonnade commença presque aussitôt que nous fûmes ébranlés; elle
était meurtrière parce que, outre que nous étions près, nous présentions
des masses. Les ennemis étaient aussi formés en carrés par échiquier et
commencèrent un feu de mousqueterie qui ne nous faisait pas autant de
mal qu'il aurait pu nous en faire s'ils avaient eu quelques bataillons
déployés, comme, de notre côté, nous les eussions bien maltraités, si,
au lieu d'avoir eu des troupes composées de soldats aussi neufs, nous
eussions eu des troupes exercées comme l'étaient celles du camp de
Boulogne que l'on pouvait hardiment ployer et déployer sous le feu sans
craindre le désordre. Nous persistions à pénétrer dans cette ligne
d'échiquier lorsque la mitraille et la mousqueterie décomposant nos
colonnes, nous forcèrent d'arrêter et d'engager un feu de canon et de
mousqueterie, avec le désavantage du nombre. Chaque quart d'heure que
nous passions dans cette position rendait encore le désavantage plus
grand. Il fut dès lors facile de prévoir que non-seulement la journée ne
pouvait pas avoir une issue heureuse, mais qu'au contraire elle se
terminerait probablement par quelqu'événement fâcheux; on essaya de
balancer tous ces désavantages par des charges de cuirassiers que l'on
fit donner successivement dans plusieurs directions; mais il avaient à
peine percé la ligne d'infanterie des Autrichiens qu'ils étaient ramenés
battant par leur cavalerie trois fois supérieure. À tous ces
inconvéniens se joignit celui du manque de munitions, qui fut général
vers huit heures et demie du matin. À cette heure on voyait courir par
tout le champ de bataille des officiers qui demandaient où était le parc
aux munitions, et il était encore de l'autre côté du Danube. On
éprouvait de même le besoin de troupes nouvelles; on attendait avec
impatience le corps du maréchal Davout, lorsque des officiers qui
avaient été envoyés pour le chercher vinrent apprendre que le grand pont
du Danube était rompu.

Les ennemis, en nous repoussant la veille, avaient pris, au bord du
fleuve, une position d'où ils découvraient notre pont d'un bout à
l'autre; ils s'imaginèrent de remplir de pierres les plus gros bateaux
qu'ils purent se procurer, et de les lancer au courant du fleuve. Ce
moyen leur réussit trop bien, car, de nos deux ponts, un fut enlevé en
entier et l'autre détruit dans une bonne moitié de sa longueur.
L'insuffisance de barques et de pontonniers de notre côté nous avait
empêché de construire une estacade pour couvrir notre pont, et cela nous
devint funeste. Cet événement, qui fut bientôt connu des troupes qui
combattaient, leur fit perdre l'espérance d'être secourus, et l'on vit
petit à petit la retraite des divers corps s'opérer successivement. Dans
le fait, on ne pouvait pas exiger d'eux que, sans munitions, ils
restassent dans une position où leur destruction était certaine.

L'empereur ordonna la retraite et la dirigea lui-même en restant au
milieu d'une canonnade à laquelle nous ne répondions plus; elle devenait
plus incommode à mesure que nous nous retirions sur le pont qui
communiquait à l'île de la Lobau, lequel faisait le centre d'un cercle
dont l'artillerie occupait la circonférence. Notre gauche ainsi que
notre centre ne rendaient le terrain que pied à pied, et n'étaient pas
encore rentrés entre les villages d'Essling et d'Aspern, d'où ils
avaient débouché le matin, lorsque les ennemis firent une attaque de
vive force à notre droite et enlevèrent le village d'Essling qui était
défendu par la division Boudet. Le salut de notre retraite était dans la
reprise prompte de ce poste duquel les ennemis seraient arrivés à notre
pont bien avant les maréchaux Masséna et Lannes. La situation était des
plus critiques; le désordre allait commencer, lorsque l'empereur donna
l'ordre à son aide-de-camp, le général Mouton, de prendre la brigade des
fusiliers de la garde et d'attaquer sur-le-champ. Le général Mouton, qui
avait bien jugé de l'importance de son succès, ne perd pas un moment, se
met lui-même à la tête des fusiliers et les fait entrer au pas de charge
dans le village d'Essling, sans s'inquiéter du nombre de troupes auquel
il avait affaire, et il emporte le village où l'on se maintint jusqu'à
ce qu'on eut l'ordre de l'évacuer. Ce coup de vigueur nous donna les
moyens de faire notre retraite. Le brave général Mouton, grièvement
blessé, fut forcé de quitter le champ de bataille.

Le maréchal Lannes rentra dans la position de laquelle il était parti le
matin pour attaquer; il essaya de la garder, et il avait mis pied à
terre, parce que le canon des ennemis s'était tellement rapproché qu'il
y avait de la témérité à rester à cheval; la cavalerie avait depuis
long-temps repassé le bras du Danube, et était dans l'île de Lobau;
l'empereur venait lui-même de quitter le champ de bataille où il avait
donné ses derniers ordres sur la manière dont on devait repasser le
pont, et il était occupé à faire placer de l'artillerie dans l'île de
Lobau pour protéger la retraite de nos colonnes, lorsqu'on vint lui
annoncer que le maréchal Lannes venait d'avoir les jambes emportées d'un
coup de canon. Il en fut vivement affecté et versa des larmes. Pendant
qu'on lui racontait les détails de cet événement, il aperçut le brancard
sur lequel on rapportait le maréchal Lannes du champ de bataille. Il le
fit diriger à l'écart, et voulut être seul auprès de lui; il l'embrassa
en fondant en larmes; le maréchal Lannes, épuisé par une grande perte de
sang, lui dit d'une voix basse: «Adieu, sire; vivez pour tous, et
accordez quelque souvenir à un de vos meilleurs amis, qui dans deux
heures n'existera plus.» Cette scène fut touchante et causa une vive
émotion à l'empereur. Peu de temps auparavant on avait rapporté le
général Saint-Hilaire, blessé aussi d'un coup de canon au pied; il en
mourut quinze jours après. La perte du maréchal Lannes fut sentie de
toute l'armée: elle mettait le complément aux malheurs de la journée.

Les ennemis ne furent point entreprenans dans notre retraite, ils nous
laissèrent toute l'après-midi entre Aspern et Essling, et ce ne fut que
vers les quatre heures du soir que nous nous retirâmes dans le bois qui
couvre l'extrême bord du fleuve, que nous repassâmes la nuit sans être
inquiétés. On reploya le pont de bateaux qui était sur le bras du
fleuve. On jeta sur des haquets les pontons dont il était formé, ainsi
que les ancres, poutrelles, cordages, madriers, et on les envoya au pont
du grand bras, où ils servirent à remplacer les bateaux que le courant
avait emportés[15]. Dès le 24 au matin, toute l'armée se trouvait dans
l'île de Lobau, infanterie, cavalerie, artillerie, état-major, blessés,
en un mot tout. Le 22, à la nuit close, l'empereur y était lui-même
encore; il vint sur le bord du grand fleuve dont le pont était détruit:
le Danube était enflé, parce que nous étions dans la saison de la fonte
des neiges du Tyrol, en sorte que, même les deux petits bras qui
traversaient l'île et que l'on avait toujours passés à pied sec ou au
moins à gué, étaient devenus des torrens dangereux, sur lesquels il
fallut construire des ponts en chevalets.

L'empereur les passa en nacelle; j'étais avec lui ainsi que le prince de
Neuchâtel. Nous ne pûmes pas faire passer nos chevaux, et fûmes obligés
de continuer notre marche à pied. Arrivés au bord du Danube, l'empereur
s'assit sous un arbre en attendant le maréchal Masséna qu'il avait
envoyé chercher. Il arriva bientôt, et l'empereur forma un petit conseil
pour avoir les opinions de ce qui était là, sur ce qu'il convenait de
faire dans la situation où l'on était.

Que l'on se figure l'empereur assis entre Berthier et Masséna au bord du
Danube, regardant le pont dont il restait à peine quelques débris. Le
corps du maréchal Davout de l'autre côté du grand fleuve et toute
l'armée derrière eux dans cette île de Lobau, séparés des ennemis par un
seul bras du Danube de trente ou quarante toises de large, et n'ayant
aucun moyen de l'en retirer: il fallait bien une âme comme la sienne
pour ne pas en être découragé. Il s'attendait bien aux opinions que l'on
allait lui émettre, de repasser le Danube comme l'on pourrait,
abandonnant ce que l'on n'aurait aucun moyen d'enlever, c'est-à-dire
toute l'artillerie, les chevaux, etc., etc.

L'empereur écouta toutes les raisons qu'on voulut lui donner, puis il
dit: «Mais, Messieurs, c'est comme si vous me donniez le conseil d'aller
à Strasbourg: si je repasse le Danube, il faut que j'évacue Vienne,
parce que les ennemis vont le repasser après moi, et dès lors ils me
mèneront peut-être à Strasbourg. Dans l'état où je suis, la seule
défense que j'aie contre eux maintenant, c'est de pouvoir passer sur la
rive gauche du fleuve s'ils passaient sur la rive droite, de manoeuvrer
ainsi autour de Vienne, qui est ma capitale et le centre de mes
ressources. Si je repasse le Danube, et que l'archiduc aille le passer à
Lintz par exemple, il faudra que je marche à Lintz, au lieu que dans la
position où je suis, s'il l'entreprend, je passerai et le suivrai
jusqu'à ce qu'il soit revenu sur moi. Il est impossible que je m'éloigne
de Vienne sans y laisser une perte de vingt mille hommes, dont dix mille
rentreront dans leurs rangs avant un mois.»

Il ramena tout le monde à son opinion, et quoique l'on n'eût pas été
fâché de pouvoir aller se reposer au-delà du Danube, il fallut faire son
sacrifice et rester dans l'île. Le maréchal Masséna prit le commandement
de toutes les troupes qui s'y trouvaient; l'empereur lui donna une
instruction écrite sur la défense qu'il voulait qu'il fît, si, comme il
le croyait, il venait à être attaqué.




CHAPITRE X

L'empereur repasse le fleuve.--Arrivée de douze cents marins de la
garde.--Stratagème des Autrichiens pour détruire nos ponts.--Prodigieuse
activité de l'empereur.--Construction d'un pont sur pilotis.--L'empereur
expédie des ordres au prince Eugène, en Italie, et à Marmont, en
Dalmatie.--Dispositions générales.--Gratifications distribuées dans les
hôpitaux.--Reconnaissance des blessés.


Cette disposition prise, il fit embarquer sur les débris du pont les
ingénieurs et sapeurs qui se trouvaient dans l'île, pour les faire
repasser à la rive droite, et lui-même s'embarqua avec le prince de
Neuchâtel et moi pour la même destination. Nous traversâmes le Danube
vers minuit; l'empereur était exténué de fatigue; je lui donnai le bras
pour marcher jusqu'à la maison qu'il occupait au village d'Ebersdorf
avant le passage du fleuve. Son esprit travaillait, mais n'était point
agité; en arrivant, il se jeta sur de la paille et prit quelques momens
de repos. Il n'y avait pas deux heures qu'il faisait jour, que déjà il
était à cheval, parcourant les bivouacs des troupes qui n'avaient pu se
trouver à l'affaire, à cause de la rupture du pont.

La méchanceté s'est plu à représenter l'empereur comme un homme méfiant,
et dans cette circonstance, où des hommes malintentionnés pouvaient
entreprendre sur sa personne tout ce qu'ils auraient voulu, il n'eut
pour garde, à son quartier-général, que la légion portugaise, qui le
soignait avec autant d'exactitude qu'auraient pu le faire des vétérans
de l'armée d'Italie.

La première chose dont il s'occupa fut de réunir quelques bateaux pour
envoyer des subsistances dans l'île Lobau; on fut assez heureux pour
réussir à en pourvoir l'armée.

On s'occupa de faire descendre de tous les points du Danube des bateaux
et des agrès pour reconstruire des ponts, et l'on y parvint. Ils étaient
déjà rétablis, et on allait faire repasser la cavalerie, lorsque les
Autrichiens recommencèrent à nous lancer des bateaux chargés de pierres,
qui les rompirent de nouveau. Heureusement que cela arriva en plein
jour, et que l'on put faire courir après les débris du pont avec des
nacelles qui, en descendant plus rapidement, rattrapaient les débris,
les conduisaient à la rive gauche, d'où, avec beaucoup d'efforts, on les
remontait jusqu'aux ponts. Ce pénible travail aurait encore été sans
résultat si nous n'avions vu arriver un corps de douze cents matelots,
venant d'Anvers, commandés par des officiers de la marine. Ce corps
était suivi d'un bataillon d'ouvriers de toutes professions, aussi de la
marine; cet envoi nous sauva. Les matelots furent sur-le-champ réunis
aux pontonniers; on tint en croisière, dans le courant du fleuve, une
quantité de très-petites nacelles, toutes montées par un nombre
proportionné de ces matelots. Les nacelles se tenaient sur les bancs de
sable qui bordent les îles dont le cours du Danube est parsemé, et
lorsqu'elles voyaient arriver un bateau ou radeau, elles forçaient de
rames pour le joindre, les matelots montaient à bord et conduisaient
l'embarcation à bon port, en sorte que les mêmes bateaux qui
détruisaient nos ponts la veille finirent par nous donner des moyens de
les réparer. Dès-lors ils ne furent plus rompus, et l'on put faire
repasser à la rive droite toute la cavalerie, l'artillerie, ainsi que
tout ce qui était inutile; les chevaux n'avaient vécu que de l'herbe et
des feuilles de l'île depuis le jour de la bataille.

C'était un grand avantage que d'avoir rétabli les ponts et de les avoir
mis à l'abri d'une rupture au moyen de toutes les nacelles garnies de
matelots, et desquelles on avait formé une estacade.

L'empereur renvoya les troupes dans les cantonnemens qu'elles occupaient
avant cette malheureuse opération; il ne laissa dans l'île que le
maréchal Masséna avec son corps. Il ne concevait pas que, le lendemain
de la bataille, les Autrichiens n'eussent pas approché toute leur
artillerie sur le bord du bras du Danube qui les séparait de l'île, et
qu'ils n'eussent pas fait un feu de canon dont pas un coup n'aurait été
perdu; ils auraient eu d'autant plus beau jeu que nous n'avions pas de
quoi leur répondre, et que nous étions les uns sur les autres dans cette
île. Cela nous fit présumer qu'ils méditaient un passage du fleuve sur
un point plus haut que Vienne.

L'empereur plaça son armée de manière à pouvoir la réunir en un jour; il
garda près de lui toute l'infanterie qui avait repassé de l'île sur la
rive droite et la fit camper. Il travailla à la réorganisation de son
artillerie; c'est à cette occasion qu'il nomma le général La Riboissière
premier inspecteur de l'artillerie, à la place du général Songis,
atteint d'une maladie mortelle. On prit également des mesures pour
procurer des chevaux de remonte à la cavalerie; tous les ordres qu'il
avait à donner pour cela furent expédiés dans une soirée, et il songea
dès le lendemain à recréer les matériaux nécessaires pour effectuer un
nouveau passage, qu'il voulait exécuter, disait-il, dans un mois. Il
n'avait eu qu'un pont sur le bras du Danube qui le séparait des ennemis,
et il voulut en avoir quatre, quoiqu'il n'eût pas le premier bateau pour
la construction des trois qu'il demandait. Il fit établir dans l'île de
Lobau le bataillon des ouvriers de la marine avec les ingénieurs de ce
corps qui étaient venus avec eux; il y fit conduire de Vienne des bois
de toute grandeur et de toute espèce.

En très-peu de jours, tous les bateaux dont il avait besoin furent sur
leur quille, et bientôt après lancés à l'eau, dans un des petits bras
qui traversent l'île. Ce travail fit beaucoup d'honneur aux
ingénieurs-constructeurs de la marine. En même temps que l'on faisait
ces pontons dans l'île de Lobau, l'empereur faisait exécuter la
construction d'un pont sur pilotis, sur toute la largeur du Danube. Ce
fut le général Bertrand, son aide-de-camp, qui exécuta ce magnifique
ouvrage; Bertrand était, en sa qualité d'officier du génie, un des
meilleurs que la France ait eus depuis M. de Vauban; il s'établit
lui-même avec tous les officiers du génie et les bataillons de sapeurs,
aux bords du fleuve.

On avait trouvé dans l'inépuisable arsenal de Vienne des bois en
profusion destinés à la réparation des ponts de Vienne et de Krems; des
cordages, des ferrures, et enfin quarante moutons à sonnettes pour
frapper les pilotis. Tout cela fut amené à Ebersdorf, et on changea les
environs de ce village en chantiers de construction semblables à ceux
d'un grand port. On travaillait tout à la fois à enfoncer les pilotis, à
scier les bois, les planches et à faire des bateaux. Jamais
l'intelligence humaine n'embrassa autant de détails à la fois. Pendant
que l'on s'occupait des moyens de franchir le fleuve, on ne négligeait
pas ceux de défendre l'île de Lobau, qui devaient aussi être ceux qui
protégeraient le passage à la rive gauche. On borda le bras du Danube
d'épaulemens et d'embrasures, que l'on garnit de pièces d'artillerie
autrichiennes, tirées de l'arsenal de Vienne, dont le général La
Riboissière avait réuni tous les ouvriers, lesquels étant
très-malheureux, avaient consenti à travailler pour avoir la ration du
soldat. Cette partie de l'administration de l'armée créa des prodiges,
et mit sur pied une artillerie immense de tout calibre. L'activité que
l'on déploya pour créer des ressources ne pouvait à peine se concevoir
par ceux même qui en étaient les témoins, et, à plus forte raison, ne
peut se peindre par une narration qui aurait toujours l'air exagéré.

En même temps qu'il faisait travailler dans les arsenaux et les
chantiers, l'empereur songea à recomposer un personnel tellement
nombreux, qu'il ne fût plus exposé à une mauvaise journée comme celle du
22 mai, ni même à une affaire douteuse. Ce que son génie imagina, et ce
que son esprit eut d'obstacles à surmonter n'est pas croyable. Il envoya
d'abord ordre au vice-roi, qui commandait l'armée d'Italie, de ne pas
perdre de temps pour lui amener son armée, ce que ce prince fit
sur-le-champ; il avait quatre belles divisions. Il manda également au
général Marmont, qui commandait en Dalmatie, de venir le rejoindre sans
perdre un moment; ce général avait avec lui deux divisions, et ne
pouvait arriver à Vienne qu'à travers un nombre infini de difficultés,
presque toutes capitales. L'événement d'Essling avait été répandu avec
soin et profusion par les agens de l'Autriche, qui ne négligeaient rien
de ce qui pouvait soutenir l'espérance des sujets de leur monarchie; en
sorte que le général Marmont, en traversant toutes ces provinces, ne
rencontra partout que soulèvement et mauvaise volonté. Il fallait être
animé par un sentiment plus fort que celui de l'amour du devoir, pour
vaincre toutes ces difficultés et amener un corps de vieilles troupes en
bon état; ce service fut senti par l'empereur, qui aimait Marmont, et
fut bien aise d'avoir une occasion de lui témoigner qu'il était content
de lui.

Au commencement de la campagne, il avait envoyé des maréchaux ou
généraux français pour commander les contingens des différens princes
confédérés; cela était ainsi convenu, sans préjudice à l'autorité des
généraux de ces princes, qui commandaient tout ce qui était relatif aux
détails militaires et à la discipline des corps. Il n'avait mis ces
généraux à la tête de ces contingens que parce qu'ils étaient plus
accoutumés à sa manière de vouloir être obéi, et pour correspondre avec
le prince de Neuchâtel, dans la même forme que les autres généraux
français. C'est ainsi que le maréchal Bernadotte avait été envoyé pour
prendre le commandement de l'armée saxonne, qui formait deux belles
divisions d'infanterie et une de cavalerie. Avant que l'armée
autrichienne qui était en Bohême fût réunie à celle de l'archiduc
Charles, le corps saxon couvrait Dresde; mais depuis que cette jonction
avait eu lieu, et qu'il n'y avait plus que quelques partisans qui
entraient en Saxe, l'empereur avait appelé à lui ce corps saxon, qui
arriva le dernier, à cause des détours qu'il eut à faire. Il manda aussi
au roi de Bavière de faire quelques efforts extraordinaires de plus
contre les insurgés du Tyrol, afin de pouvoir en retirer une division
bavaroise, pour l'appeler à lui au besoin. Tous les ordres nécessaires à
la recomposition du personnel de son armée étaient donnés et expédiés
dans les premiers jours qui suivirent le 22 mai. Il ne lui restait plus
qu'à soigner les troupes qu'il avait avec lui et à les empêcher de se
fondre, comme cela arrive d'ordinaire dans des circonstances de guerre
difficiles. Il s'attacha aux hôpitaux; il les faisait visiter
régulièrement par ses aides-de-camp. Après la bataille, il fit porter
par les mêmes officiers une gratification de 60 fr. en écus à chaque
soldat blessé, et depuis 150 jusqu'à 1,500 fr. aux officiers, selon les
différens grades; il en envoya de plus considérables aux généraux qui
étaient dans cet état. Pendant plusieurs jours, les aides-de-camp de
l'empereur n'eurent que cela à faire: pour mon compte, j'ai été employé
deux jours entiers pour faire cette distribution dans trois hôpitaux.
L'empereur avait recommandé qu'on ajoutât tout ce qui était fait pour
consoler ces malheureux blessés. Par exemple, on procédait à ces visites
d'hôpitaux en grand uniforme, accompagné du commissaire des guerres, des
officiers de santé et du directeur. Le secrétaire de l'hôpital marchait
en avant avec le registre des malades; il les nommait, ainsi que le
régiment auquel ils appartenaient, et l'on mettait douze écus de cinq
francs à la tête du lit du blessé; pour cela, on était suivi de quatre
hommes de la livrée de l'empereur, qui portaient des corbeilles pleines
d'argent; l'argent de ces gratifications n'était pas pris dans les
caisses de l'armée: c'était celui de la cassette particulière de
l'empereur qui y fournissait.

On aurait fait un recueil bien précieux pour l'histoire et pour la
gloire de l'empereur de toutes les expressions de la reconnaissance de
ces braves gens, ainsi que de celles qu'ils employaient pour exprimer
leur amour et leur dévouement à sa personne. Quelques-uns ne devaient
même pas dépenser ces douze écus; mais aux portes du tombeau, de grosses
larmes disaient encore qu'ils étaient sensibles à ce souvenir de leur
général. L'empereur en toutes choses ne me parut jamais si admirable que
quand il s'occupait de ses soldats; c'était lui dilater le coeur que de
leur faire du bien et de lui dire qu'il en était aimé. On l'a accusé de
ne les avoir pas ménagés! mais ils n'ont jamais eu à affronter aucun
danger qu'il ne fût à leur tête; il faisait tous les métiers en un jour,
et il n'y a que la plus lâche malveillance qui puisse calomnier le
sentiment qui lui était le plus naturel, et qui est un des mille droits
que ses immenses travaux lui donnent aux hommages de la postérité. Les
soldats le chérissaient, et il les aimait tous; aucun ne peut lui avoir
conservé plus d'attachement qu'il n'en avait pour eux[16].

Il passa un mois de juin excessivement laborieux. Il était encore à
Ebersdorf, où il avait le projet de rester jusqu'au moment de passer le
Danube, lorsqu'il fut obligé d'en partir pour venir remettre son
quartier-général à Schoenbrunn; il restait à Ebersdorf parce qu'il se
persuadait que les ennemis ne le laisseraient pas tranquille, et il
voulait être prêt à saisir ce que la fortune lui présenterait d'heureux.




CHAPITRE XI.

Fâcheuse impression que fait la bataille d'Essling.--Détresse des
Viennois.--L'empereur d'Autriche persiste à intercepter les
arrivages.--Détails sur la mort du maréchal Lannes.--Conduite de la
Russie.--Réorganisation de l'armée.--L'archiduc Jean menace de déboucher
par Presbourg.--Dispositions pour attaquer la place.--Le prince Charles
demande qu'on les suspende.--Les proclamations des archiducs.


La bataille d'Essling semblait avoir volcanisé toutes les têtes
allemandes; en Prusse particulièrement, on voulait éclater, et si l'on
n'avait regardé un second succès comme indubitable de la part des
Autrichiens, on n'eût été retenu par rien; on voulait agir à coup sûr.
L'opinion était telle, qu'un colonel d'un régiment de hussards, nommé
Schill, ne craignit pas de sortir de sa garnison, à la tête de son
régiment, et de l'emmener faire le vagabond et le partisan dans des
contrées où il n'y avait pas de troupes françaises. Le roi de Prusse
désavoua la conduite de ce colonel; mais l'on est autorisé à penser que,
si le colonel Schill n'avait pas connu les sentimens secrets du prince
et de la nation, il n'eût pas osé agir ainsi, et compromettre de nouveau
la monarchie prussienne. On le fit poursuivre par des troupes
westphaliennes, et il fut tué vers Stralsund.

L'effet moral avait agi tout-à-fait contre nous; il avait suffi aux
autorités allemandes de défendre dans tout le pays, d'apporter aucune
subsistance à Vienne, pour qu'elles fussent obéies; on n'entendait
parler que d'insurrection dans les pays que nos troupes évacuaient pour
venir grossir l'armée. La position était difficile, et elle devint
critique, parce que la disette se fit sentir. Il n'y eut plus de pain
chez les boulangers; les groupes, les queues de populace s'attroupaient
à leurs portes; on fut obligé d'y mettre des gardes. C'est alors qu'on
vit l'empereur se promener à cheval dans les faubourgs et travailler
avec l'intendant de l'armée à ramener l'abondance à Vienne, avec le même
zèle que s'il avait travaillé pour la population de Paris. Cependant,
que craignait-il pour ses troupes? les magasins de l'armée étaient
pleins, et si la populace de Vienne avait voulu se révolter, il ne lui
devait aucun ménagement.

Il nous disait quelquefois: «Par Dieu! l'empereur d'Autriche se ferait
bien plus d'honneur en repassant le Danube et délivrant sa capitale, que
d'affamer ses sujets, et me laisser le soin de les préserver des maux
auxquels sa haine pour moi les expose.»

Il ne faut pas omettre de dire que, dans cette affligeante position, les
magistrats de Vienne vinrent supplier l'empereur de leur permettre
d'envoyer une députation à l'empereur d'Autriche, pour obtenir de lui
qu'il lui donnât des ordres pour laisser passer sur le Danube et par la
frontière de la Hongrie des subsistances dont ses sujets de Vienne
avaient besoin.

L'empereur leur accorda leur demande, et les fit conduire aux
avant-postes. Ils allèrent effectivement au quartier-général de leur
souverain; mais, soit que le prince ait cru que c'était une ruse de
notre part pour avoir des subsistances, soit qu'il ait eu d'autres
motifs pour ne pas accorder à la députation tout ce qu'elle demandait,
elle revint avec la douleur de n'avoir pas obtenu ce qu'elle avait
désiré; ce ne fut qu'un peu plus tard que l'empereur d'Autriche donna
une latitude entière à cet égard, et nous connûmes que ce ne fut
qu'après qu'il eut appris que nous n'étions pas les premiers intéressés
à cet acte d'humanité.

Pendant le séjour que l'empereur fit à Ebersdorf, il allait tous les
jours après midi voir le maréchal Lannes, qui n'avait pu être transporté
plus loin que dans une maison du village. Un jour, on vint lui dire que
le maréchal Lannes voulait le voir; il y courut. Le délire commençait à
prendre cet infortuné général, dont les esprits se ranimèrent en voyant
l'empereur. Il avait rêvé qu'on voulait l'assassiner, et lui disait que
ne pouvant pas marcher, il l'avait prié de venir pour qu'il puisse le
défendre. L'empereur fut affligé de le voir en cet état; les médecins le
prièrent de sortir parce que le malade était au plus mal; il revint chez
lui tout triste. Deux heures après, on vint encore lui dire que le
maréchal Lannes voulait lui dire adieu. Il y alla; mais en arrivant, le
médecin, M. Yvan, vint à sa rencontre pour lui dire qu'il était mort
depuis quelques minutes. Ainsi finit un des hommes les plus braves qui
aient été dans nos armées. Il eut une carrière trop courte pour ses
amis, mais sans égale pour l'honneur et la gloire.

L'empereur fut très sensible à cette perte sous beaucoup de rapports. Il
partit d'Ebersdorf le soir même: nous étions dans les premiers jours de
juin, la chaleur était excessive; pour éviter l'incommodité de la
poussière, l'empereur fit rester derrière tout ce qui l'accompagnait,
c'est-à-dire à peu près une cinquantaine de personnes de tous les
grades.

Il m'emmena seul en avant; je me doutais qu'il voulait me parler de
Russie, et effectivement c'était ce qui l'occupait. Il me demanda ce que
je pensais du tour qu'on lui avait joué dans ce pays-là, en ajoutant:
«Bien m'a valu de ne pas compter sur des alliés comme ceux-là; que
pouvait-il m'arriver de pis en ne faisant pas la paix avec les Russes?
et quel avantage ai-je à leur alliance, s'ils ne sont pas en état de
m'assurer la paix en Allemagne? Il est plus vraisemblable qu'ils se
seraient aussi mis contre moi, si un reste de respect humain ne les eût
empêché de trahir aussitôt la foi jurée; il ne faut pas s'abuser: ils se
sont tous donnés rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent s'y réunir.

«Que l'empereur Alexandre ne vienne pas à mon secours, c'est concevable;
mais qu'il laisse envahir Varsovie à la face de son armée, on peut en
croire tout ce que l'on veut; ce n'est pas une alliance que j'ai là, et
j'y suis dupé. Il croit peut-être me faire une grande grâce en ne me
faisant pas la guerre; parbleu! si j'avais pu me douter de cela avant de
commencer les affaires d'Espagne, je m'inquiéterais peu du parti qu'il
pourrait prendre. Et puis, on dira que je manque à mes engagemens et que
je ne peux pas rester tranquille!»

Il m'adressait ensuite la parole pour me demander ce que je croyais de
St-Pétersbourg; ma réponse fut celle-ci: «Je crois, Sire, que tout
sentiment personnel de l'empereur de Russie pour V. M. étant mis à part,
il n'est pas fâché de vous voir occupé, et que les Autrichiens
n'auraient jamais commencé la guerre injuste dans laquelle nous voilà
engagés, s'ils n'avaient été assurés au moins de l'inaction des Russes.
Mais je crois aussi que dans toute la Russie, l'empereur est encore le
seul qui tienne encore à l'alliance avec nous; que de tous côtés on le
tiraille pour le faire déclarer, et que, si nous lui en fournissons le
prétexte, ce sera lui ôter le peu de force qu'il oppose encore à
l'opinion de tout ce qui l'entoure, et conséquemment lui donner beau
jeu. Il est bien vrai aussi que nous ne gagnons rien à cette alliance,
sinon que la Russie ne nous fera pas la guerre; mais elle n'empêchera
pas qu'on nous la fasse, et je crois que ce sera fort bien faire que de
n'être pas dans le cas de compter sur ses efforts, quoiqu'il ne puisse
guère se rencontrer une occasion dans laquelle nous en ayions plus
besoin.»

L'empereur m'écouta, mais ne répliqua pas un mot; il continua à marcher
au pas jusqu'à la porte des faubourgs de Vienne, où il prit le galop
jusqu'à Schoenbrunn. Son quartier-général resta à ce château jusqu'au
moment de rouvrir la campagne; mais tous les jours il venait visiter
l'île de Lobau ainsi que les travaux du grand pont.

Chaque semaine qui s'écoulait ainsi dans le repos, lui donnait un
avantage immense; les régimens se recomposaient, l'artillerie se
réorganisait; les munitions de guerre autrichiennes nous furent d'un
grand secours. L'empereur travaillait continuellement et chacun suivait
son exemple. Les travaux les plus extraordinaires qu'on eût jamais faits
en campagne furent ceux que le génie exécuta sur le Danube, cette
année-là. Les armées romaines n'ont rien fait de pareil dans leurs
immortels travaux. On n'attendait que l'entière perfection des nôtres
pour commencer les opérations qui devaient mettre fin à la campagne. Les
armées autrichiennes ne restaient pas oisives, mais elles n'allaient pas
aussi vite que nous en besogne. La plus considérable, sous les ordres de
l'archiduc Charles, qui avait réuni à lui celle du général Klenau, était
campée presque perpendiculairement au Danube, ayant sa gauche au village
de Margraff-Neusiedl, son centre à Wagram et sa droite vers Aderklaw.
Cette armée avait une avant-garde le long du bord du Danube, en face de
l'île de Lobau. Celle qui était dans le duché de Varsovie, quoique du
double plus forte que l'armée polonaise du prince Poniatowski, ne put
jamais la forcer à un engagement désavantageux à celle-ci, qui se
couvrit d'honneur dans toutes les occasions où elle était obligée
d'accepter le défi. Si elle eut été aidée en la moindre chose, elle eût
pris l'offensive en grand et aurait indubitablement obtenu des succès
dignes de son patriotisme et du courage particulier aux militaires de
cette nation. Mais les Russes promettaient sans cesse de marcher, et ne
bougeaient jamais. Ces assurances de secours n'avaient pour but que de
les compromettre[17].

La grande armée autrichienne faisait faire quelques préparatifs d'un
passage à Presbourg. Il y avait un équipage de pont, et les Autrichiens
venaient de s'emparer, en face de cette ville, d'une petite île très
rapprochée de la rive droite dont elle n'était séparée que par un
très-petit bras du Danube, en sorte qu'ils auraient pu établir leur
grand pont tout à leur aise. Si ce passage leur avait réussi, la
position de l'empereur aurait été critique, parce que la jonction des
armées autrichiennes aurait été opérée par ce seul fait, et, comme il
n'y a que six lieues de Presbourg à Vienne, tous nos travaux d'Ebersdorf
auraient été abandonnés, malgré l'importance dont il était pour nous de
les continuer.

L'empereur ordonna au maréchal Davout de forcer les ennemis à évacuer
cette île, et cela fut aussitôt exécuté; il accompagna l'attaque qu'il
en fit d'une centaine d'obus qu'il envoya dans Presbourg. Ces
démonstrations suffirent: l'état-major autrichien se plaignit de voir
cette grande ville exposée aux ravages de l'incendie, et demanda qu'elle
fût épargnée. L'empereur y consentit[18]; dès ce moment, les projets de
passage furent abandonnés.

L'armée autrichienne qui venait d'évacuer l'Italie était arrivée sur le
plateau en avant de la ville de Raab, sur la rivière de ce nom, en même
temps que l'armée sous les ordres du vice-roi d'Italie venait de
traverser les montagnes qui séparent l'Allemagne de l'Italie.

Le vice-roi avait marché contre l'armée qui était en avant de Raab. Il
eut un peu de peine à se maintenir sur le plateau, mais en payant de sa
personne, il ramena les troupes à la charge, et non seulement il parvint
à s'y maintenir, mais il entama l'armée autrichienne et la força à
repasser la Raab après avoir mis une garnison dans la ville de ce nom,
dont il fit le blocus sur-le-champ. L'empereur était pressé d'avoir
cette place pour qu'il ne restât plus de passage aux ennemis sur cette
rivière, et qu'il pût appeler le vice-roi à prendre part aux grands
événemens qu'il préparait et dont le moment approchait.

On pressa tant les travailleurs qu'en peu de jours l'on put ouvrir le
feu de la tranchée. Les ennemis ne voulurent sans doute point sacrifier
une ville importante en pure perte, puisqu'ils avaient adopté une autre
manière d'employer l'armée qu'ils avaient dans cette partie. Ils la
rappelèrent sur la rive gauche du Danube et elle vint se placer à
Presbourg, d'où elle se tint en communication avec l'archiduc Charles
par les ponts établis sur la Marche, rivière qui sépare la Hongrie de la
Moravie.

Les Autrichiens étaient alors vraiment en mesure; ils auraient même pu
rappeler les corps qu'ils avaient en Pologne; les Polonais n'étaient
point à craindre pour une masse comme celle qu'ils avaient alors. En
supposant même que les Russes eussent été franchement contre eux, ils
étaient si éloignés qu'ils n'auraient pu arriver qu'après l'événement.
Mais au lieu de cela, ils attendaient que l'empereur fût prêt; la
frayeur que son nom leur inspirait était telle qu'ils ne songeaient qu'à
ce qu'il allait faire, sans envisager ce que leur force permettait
d'entreprendre.

L'empereur ne manquait pas un seul jour de passer la revue de quelques
troupes, d'examiner lui-même si les ordres qu'il avait donnés avaient
été exécutés; il allait tous les après-midi dans l'île de Lobau visiter
les constructions; c'est dans ces revues qu'il faisait le contrôle des
ordres qu'il avait donnés. Lorsqu'il était ainsi au milieu des officiers
d'artillerie et du génie on ne pouvait plus l'en arracher, et il était
toujours nuit close lorsque nous rentrions à Schoenbrunn.

Le moment tant désiré arriva enfin. En vingt-deux jours d'un travail
sans exemple, le génie de l'armée, sous les ordres du général Bertrand,
mit à perfection un pont sur pilotis d'une rive du Danube jusqu'à
l'autre, c'est-à-dire d'une longueur de deux cent-quarante toises; ce
pont servait d'estacade à celui de bateaux qui resta au-dessous; et
au-dessus de celui sur pilotis, il y en avait un autre sur pilotis, de
huit à dix pieds de large, qui servait à la fois d'estacade au grand et
en même temps au passage pour les petites communications continuelles
qui auraient pu interrompre celui des colonnes qui défilaient sur les
deux grands ponts. Indépendamment de ces moyens-là, il y avait trois
larges ponts sur chevalets pour passer les deux petits bras qui
traversaient l'île de Lobau, et enfin, dans une espèce de cloaque qui
communiquait au bras qui nous séparait des ennemis, se trouvait: 1°
l'équipage des ponts qui avaient servi au passage du 20 mai, plus trois
autres équipages neufs que l'empereur avait fait construire dans l'île
sur le bord de ce cloaque. Ils étaient ainsi rangés: les deux qui
étaient dans le fond étaient formés par fraction de deux bateaux garnis
de leurs agrès, déjà recouverts de leurs poutrelles et madriers, de
manière que, pour construire le pont, cela se réduisait à assembler cinq
ou six de ces pièces ainsi disposées. Celui qui était à l'embouchure du
cloaque était tout composé, recouvert de ses madriers, et devait être
ainsi lancé d'une seule pièce, quoiqu'il eût deux cent quarante pieds de
long. C'est un officier du corps du génie de la marine qui en fut
l'inventeur et qui se chargea de le mettre en place. Cet ouvrage a paru
si extraordinaire que l'artillerie en a pris le modèle que j'ai vu
depuis à Paris dans la salle du Conservatoire des objets d'art de ce
corps. Le pont qui avait servi au premier passage fut rechargé sur des
haquets, et de plus encore un pont fait en bateaux du commerce, fut
disposé dans le grand Danube, de manière à pouvoir être jeté à
l'embouchure du bras que nous avions à franchir. Le bord de ce dernier
bras du fleuve était dans toute sa longueur garni d'un grand nombre de
pièces d'artillerie autrichiennes, auxquelles on avait fait faire des
affûts neufs à l'arsenal de Vienne. La plupart de ces pièces étaient
d'un très-gros calibre, et se trouvaient auparavant sur les remparts de
Vienne, sans affûts ou dans les fossés. On avait réuni à Ebersdorf des
subsistances pour toute l'immense armée qui allait s'y rendre;
l'administration de l'armée était préparée aussi sous le rapport des
hôpitaux.

Le mois de juin s'était écoulé sans orage ni au loin ni autour de nous;
l'empereur fit expédier à tous les corps les ordres de réunion à
Ebersdorf; ils étaient écrits et signés depuis plusieurs jours; ils
portaient la date précise de leur expédition et l'heure du jour à
laquelle il fallait être rendu à Ebersdorf. Les officiers qui devaient
les porter étaient retenus au quartier-général, d'où ils ne pouvaient
pas s'absenter. Toutes ces dispositions étant prises, l'empereur resta
encore un ou deux jours à Schoenbrunn, où il travailla avec M. Maret, qui
lui apportait régulièrement les portefeuilles des ministres, lesquels
arrivaient chaque semaine à l'armée par un auditeur au conseil d'état,
comme je l'ai déjà dit.




CHAPITRE XII.

L'armée se concentre dans l'île de Lobau--Disposition d'attaque.--Le
parlementaire autrichien.--Pont d'une seule pièce.--Violent
orage.--L'empereur est à cheval toute la nuit.--Le corps d'Oudinot
engage l'action.


L'empereur partit de Schoenbrunn le 2 juillet dans l'après-midi, pour
venir mettre de nouveau son quartier-général à Ebersdorf; il me donna
l'ordre d'y faire venir le lendemain le reste des bagages de tout le
grand quartier-général, et de ne laisser aucun Français à Schoenbrunn.

Le 3, à la pointe du jour, il monta à cheval, et donna des ordres pour
que toute sa suite se rendît à ses tentes, qui étaient dressées dans
l'île de Lobau.

Dès l'après-midi de la journée du 2 juillet les troupes commencèrent à
arriver dans toutes les directions, dans la nuit du 2 au 3, dans la
journée du 3, dans la nuit du 3 au 4 et enfin dans la journée du 4.
Elles défilèrent sur les deux ponts pour être placées dans l'île de
Lobau. Cent cinquante mille hommes d'infanterie, sept cent cinquante
pièces de campagne et trois cents escadrons de cavalerie composaient
l'armée de l'empereur. Les différens corps d'armée se plaçaient dans
l'île selon l'ordre dans lequel ils devaient passer les ponts du dernier
bras, afin d'éviter les encombremens.

Le général Oudinot prit l'extrême droite, derrière lui était le corps du
maréchal Davout, à la gauche, derrière le corps de Masséna, était
l'armée d'Italie, à côté d'elle le corps de Marmont qui arrivait de
Dalmatie, à sa gauche était Bernadotte qui venait d'arriver avec les
Saxons. Je ne me rappelle pas où étaient placés les Wurtembergeois; je
crois qu'ils ne devaient arriver qu'en réserve.

La cavalerie fut placée derrière l'infanterie. On était tellement serré
dans cette île qu'on s'y touchait en tous sens.

Le 4, l'empereur fit rejeter à la même place qu'au 20 mai le pont qui
avait servi au premier passage, et le maréchal Masséna fit de suite
occuper les bois fourrés qui bordent le cours du bras du Danube dans
cette partie, mais rien de plus. Vraisemblablement cela donna un grand
éveil aux ennemis, puisque le même jour ils envoyèrent un
officier-général en parlementaire, sous un prétexte dont je ne me
souviens plus, mais au fait pour tâcher de savoir ce que nous faisions
dans cette île. On amena ce parlementaire à l'empereur, qui ordonna de
lui débander les yeux et lui dit: «Monsieur, je me doute pourquoi l'on
vous a envoyé ici: tant pis pour votre général s'il ne sait pas que
demain je passe le Danube avec tout ce que vous voyez. Il y a cent
quatre-vingt mille hommes; les jours sont longs; malheur aux vaincus! Je
ne puis vous laisser retourner à votre armée, on va vous conduire à
Vienne dans votre famille, où vous resterez jusqu'à l'issue de
l'événement.»

L'empereur savait que ce général, qui s'appelait Wolf, était frère de
Mme de Kaunitz, laquelle était du nombre des dames qui n'avaient pas eu
le temps de sortir de Vienne à notre approche, et il le fit
effectivement conduire chez elle.

On a peine à concevoir comment l'armée autrichienne, au centre de son
pays, ignorait nos dispositions au point de n'avoir pas eu la précaution
d'appeler l'armée qui était à Presbourg, d'où elle aurait dû être partie
le 2 au plus tard. Mais la fortune couronnait les veilles et les travaux
de l'empereur; elle voulut que son armée fût prête la première. Cette
île de Lobau était une vallée de Josaphat; tels qui s'étaient quittés
depuis six ans sans jamais s'être rencontrés depuis, se retrouvaient là
sur le bord du Danube. Le corps du général Marmont, qui arrivait de
Dalmatie, était composé de quelques corps qu'on n'avait pas vus depuis
le camp de Boulogne.

Le 4 après midi tout était prêt, et l'on n'apercevait sur la rive
ennemie aucune disposition extraordinaire. Aussitôt que la nuit fut
arrivée, l'empereur étant à cheval fit commencer lui-même l'opération
par la droite où était le corps du général Oudinot; tout était si bien
disposé que le pont fut jeté dans un instant; que ces troupes y
passèrent et occupèrent le point qu'elles étaient chargées d'enlever.
J'ai omis de dire que dans la matinée du 4, il fit jeter un second pont
pour le corps du maréchal Masséna, à deux cents toises environ
au-dessous de celui qui avait servi au premier passage. Ce second pont
fut canonné par les Autrichiens toute la journée, sans que non seulement
aucun homme, mais encore aucun bateau ne fût touché. On avait formé ce
pont avec les excédans des matériaux.

Après avoir vu établir le pont destiné au corps du général Oudinot,
l'empereur vint faire jeter les trois ponts qui étaient réunis dans le
cloaque dont je viens de parler. Comme on n'avait plus eu besoin du
corps des matelots pour la conservation du grand pont de bateaux, on
l'avait départi au service de tous ces différens ponts, en sorte qu'il y
avait une surabondance de bras partout.

Le pont d'une seule pièce sortit le premier; il était précédé d'une
nacelle montée par des pontonniers vigoureux. Ils avaient avec eux une
ancre qu'ils allèrent jeter à la rive opposée, et sur laquelle d'autres
pontonniers hâlaient le pont où ils étaient eux-mêmes placés. La
cinquenelle qui devait le fixer était disposée d'avance, et il n'y eut
plus qu'à l'amarrer aux deux extrémités; cette besogne fut si bien faite
qu'à la dixième minute après la sortie de ce pont hors du cloaque, les
troupes passaient dessus.

Les deux autres ponts furent jetés dans le même moment, mais demandèrent
un peu plus de temps, néanmoins le tout réussit à point nommé. Les
ennemis s'en étaient à peine aperçus d'abord: il fit cette nuit-là un
orage qui avait trempé tout le monde, et les gardes se tenaient à l'abri
d'une pluie qui tombait par torrens; elle était si violente, que
personne n'aurait travaillé si l'empereur n'avait pas été là lui-même.
Il était à pied au bord du fleuve, écoutant ce qui passait à la rive
ennemie, examinant lui-même les pontonniers qui le reconnaissaient au
milieu de l'obscurité, et mouillé comme s'il avait été trempé dans le
Danube. À cet orage accompagné d'éclairs et de tonnerre se joignait le
vacarme effroyable de toute cette artillerie qui garnissait les
batteries le long du fleuve; elles vomirent pendant deux heures des
boulets, des obus et de la mitraille sur la rive ennemie; aussi nos
troupes y descendirent-elles sans rencontrer aucune difficulté.

Tous les ponts ayant été jetés, l'empereur ordonna que l'on fît passer
les troupes, et pendant qu'elles défilaient il vint prendre un peu de
repos, ayant été toute la nuit à cheval par cet orage; il n'y avait avec
lui que le vice-roi d'Italie, le prince de Neuchâtel et moi. Il ne resta
pas long-temps sans remonter à cheval; c'était alors le 5 au matin. Il
passa sur la rive gauche, et commença à rectifier l'ordre de bataille de
son armée, qui, après avoir passé, se trouva dans l'ordre suivant:

Masséna à la gauche, ayant sous ses ordres Molitor, Boudet, Legrand et
Carra Saint-Cyr;

À sa droite Bernadotte avec les Saxons; à la droite de celui-ci Oudinot,
et enfin à l'extrême droite le maréchal Davout avec les divisions
Friant, Gudin et Morand;

En seconde ligne était à gauche le vice-roi avec les quatre divisions de
l'armée d'Italie; à sa droite, Marmont avec deux divisions;

En réserve, la garde à pied, composée de six régimens;

En troisième ligne, la cavalerie, composée de quatre divisions de
cavalerie légère, de trois de dragons, de trois de cuirassiers; de la
garde, ayant quatre régimens, et enfin de la cavalerie saxonne. Le
premier mouvement que fit toute cette armée, après avoir effectué son
passage, c'est-à-dire à dix heures du matin, fut de changer de front sur
l'extrémité de l'aile gauche, portant l'aile droite en avant. Ce
mouvement fut très-long. La droite avait plus de deux lieues à faire
pour arriver en ligne. L'empereur ne faisait que courir çà et là pour
reconnaître le terrain, en attendant que son armée fût placée; il fit ce
jour-là un chemin incroyable. Il avait encore sa brillante santé, et
pouvait rester à cheval autant qu'il le voulait. Dans les soixante-douze
heures des journées des 4, 5 et 6 juillet, il passa au moins soixante
heures à cheval. Il était environ deux heures après midi lorsque son
armée eut achevé son mouvement, et qu'il put la pousser en avant. Il
s'attendait à rencontrer quelques obstacles dans la plaine de l'autre
côté du Danube, comme des redoutes fermées qui auraient empêché le
déploiement de ses colonnes; au lieu de cela, tout se retirait devant
lui, et le seul moment où l'on pouvait le combattre avantageusement,
celui du passage des ponts, ne lui coûta pas un homme. Il témoignait son
étonnement de ne pas trouver l'armée autrichienne, et qu'on lui laissât
ainsi franchir autant d'obstacles sans lui rien disputer. On ne savait
pas encore d'une manière positive le parti qu'avait pris l'armée de
l'archiduc qui était à Presbourg. L'empereur avait admis l'hypothèse où
elle aurait rejoint l'archiduc Charles, qu'il supposait informé de son
passage. Lorsque son armée fut prête, il la fit marcher droit devant
elle, et ce ne fut que vers quatre heures du soir qu'elle arriva en vue
de l'armée autrichienne, qui n'avait point bougé de sa position de
Wagram[19]. À cette heure seulement nous apprîmes que le corps qui était
à Presbourg ne l'avait pas rejoint. Or, comme il ne pouvait plus
effectuer cette jonction sans faire un grand détour, l'empereur ne
s'occupa point de lui, et ne songea qu'à faire attaquer l'archiduc
Charles, dont la position, quoique fort bonne, était trop étendue pour
ne pas présenter des points faibles.

Vers six heures du soir, la canonnade s'engagea au centre des deux
armées; notre droite marchait encore, parce que la position de la gauche
des ennemis refusait un peu, en sorte qu'il ne s'y passa rien ce
soir-là.

Notre gauche eut affaire avec la droite des ennemis, mais ce ne fut que
peu de chose: il n'y avait de part et d'autre que le projet de se placer
pour le lendemain. Au centre, cela fut plus sérieux: l'empereur voyant
l'armée ennemie si près, essaya de faire déboucher par notre centre,
pour pénétrer s'il était possible et s'établir sur le plateau où se
trouvait l'armée autrichienne, ne voulant toutefois mettre de
l'opiniâtreté qu'à ce qu'il était possible d'obtenir.

On laissa reposer les troupes un moment. Le point où se trouvait le
général Oudinot étant le plus avancé, il fut le premier en mesure
d'attaquer; on le fit appuyer par une division de l'armée d'Italie.
L'empereur avait ordonné que ces deux colonnes attaquassent ensemble: la
division de l'armée d'Italie avait un peu plus d'espace à parcourir, en
sorte qu'elles ne montèrent point ensemble. La division du général
Oudinot se présenta la première à la crête du plateau, d'où elle fut
presque aussitôt culbutée et repoussée dans un grand désordre, que l'on
répara en établissant de la cavalerie pour rallier les soldats, qui, à
la vérité, rentrèrent de suite dans leurs rangs malgré le feu du canon.

La division de l'armée d'Italie ne fut pas plus heureuse: elle avait en
tête le 106e régiment; il fut chargé tout en se montrant sur le plateau
et ramené battant jusqu'en bas, sous la protection de notre artillerie;
il perdit un de ses aigles dans cette occasion.

L'empereur était présent dans ce moment de confusion, et ne voulut pas
donner de suite à ces deux attaques, parce que la nuit approchait.
D'ailleurs un événement décisif pour le lendemain était infaillible. On
avait eu un exemple du mal que nous avait fait la perte du 21 mai au
soir pour la bataille du lendemain 22. En sorte que l'empereur ordonna
de prendre position, et de ne pas commencer d'hostilités, afin de passer
la nuit tranquillement. Il établit son bivouac entre les grenadiers et
chasseurs à pied de la garde, qu'il avait fait approcher jusqu'à la
première ligne; il fit appeler les généraux qui commandaient en chef des
corps d'armée, et passa une grande partie de la nuit avec eux à causer
de tout ce qu'il était possible qui arrivât le lendemain.

Le maréchal Masséna avait fait la veille du passage du Danube une chute
de cheval qui l'obligea de se faire conduire en calèche sur le champ de
bataille. L'empereur avait voulu lui donner un successeur, mais il le
supplia de n'en rien faire; néanmoins l'empereur prévoyant bien que dans
une journée qui allait être aussi laborieuse, le maréchal Masséna ne
pourrait pas se transporter en calèche partout où il pourrait aller à
cheval, il mit près de lui un de ses aides-de-camp.

L'empereur avait d'abord eu la pensée de m'y envoyer; il m'en avait même
parlé, quoique je fusse chargé près de lui du service de M. de
Caulaincourt, et que je lui fusse très-nécessaire; mais il ne voulait
pas désobliger le maréchal Masséna, qui dans ce cas aurait quitté son
corps d'armée. Il préféra envoyer Reille, qui avait été aide-de-camp du
maréchal, et accoutumé à lui obéir, afin qu'il eût avec lui quelqu'un de
confiance.

Le corps du maréchal Masséna n'était pas encore en ligne avec nous;
l'empereur en renvoyant le maréchal Masséna à ses troupes, lui dit de
les amener le lendemain matin pour se réunir à la grande armée.

Il renvoya successivement à leurs corps tous les officiers-généraux; il
n'y eut que le maréchal Davout qui demeura près de lui une grande partie
de la nuit.

La plaine sur laquelle était bivouaquée l'armée était si dépouillée
d'arbres et d'habitations, qu'il n'y eut pas un feu depuis la droite
jusqu'à la gauche. On eut beaucoup de peine à trouver une couple de
bottes de paille, et quelques débris de portes pour faire un très-petit
feu à l'empereur; tout le monde coucha dans son manteau, et l'on eut
grand froid toute la nuit.

Je la passai debout près du feu, parce que l'empereur m'avait chargé de
veiller à ce qu'on répondît aux officiers et ordonnances, qui dans ces
circonstances-là courent la nuit à travers les lignes, cherchant le plus
souvent l'empereur et les généraux qui commandent les corps d'armée; il
était soigneux des plus petites choses la veille d'une bataille, et
voulait qu'on ne laissât passer personne sans lui donner les indications
dont il avait besoin.

Il ne dormit pas beaucoup cette nuit-là; je m'étais mis devant lui pour
lui garantir les yeux de l'ardeur du feu avec les pans de mon manteau,
et soit qu'il eût froid, ou qu'il eût l'esprit trop occupé, il était
debout avec le jour; il ne fit prendre les armes que vers quatre heures
du matin: c'était le 6 juillet 1809.




CHAPITRE XIII.

L'ennemi commence l'attaque.--Notre gauche est défaite.--L'empereur
parcourt la ligne deux fois au milieu d'une grêle de boulets.--Mort de
Bessières.--Paroles de l'empereur.--Le général
Reille.--Macdonald.--Résultats de la bataille de Wagram.--Pressentiment
du général Lasalle avant la bataille.--Sa mort.


Les ennemis commencèrent l'attaque par leur gauche sur notre droite,
c'est-à-dire sur le corps du maréchal Davout, qui se présentait au
village de Margraff-Neusiedl. Du point où nous étions, nous appelions le
village la Tour-Carrée, parce qu'il y a effectivement un vieux château
féodal, surmonté d'une grosse tour carrée que l'on apercevait de tous
les points de la plaine.

J'ai ouï dire que c'était le prince Jean de Lichtenstein qui conduisait
l'attaque contre le maréchal Davout; elle fut menée avec assez de
vivacité pour nous persuader qu'elle était une entreprise sérieuse de la
part des ennemis sur ce point; nous pouvions leur supposer le projet de
déborder notre droite pour communiquer avec le corps qui devait être en
marche de Presbourg. Mais, quel que fût leur projet, l'empereur ordonna
au maréchal Davout de les repousser vivement, et lui envoya la division
de cavalerie de Nansouty qui avait une compagnie d'artillerie à cheval,
pour lui aider à profiter d'un succès. Il est à observer que le maréchal
avait déjà la division de cuirassiers du duc de Padoue, laquelle était,
avant la bataille d'Essling, celle que commandait le général d'Espagne.
Le combat fut bientôt engagé. L'empereur s'y porta, et fit marcher dans
cette direction toute la garde à pied et à cheval, avec toute son
artillerie, s'attendant à voir paraître le corps qui venait de
Presbourg; mais à peine l'empereur était-il arrivé, que nous vîmes
l'armée autrichienne en mouvement pour se retirer de devant le maréchal
Davout, et faisant la manoeuvre opposée à la nôtre. L'empereur arrêta le
mouvement de la garde, et se mit à observer ce que faisaient les
ennemis. Le général Reille arriva du corps de Masséna dans ce moment-là,
et nous annonça que les choses allaient mal de ce côté-là, que tout
l'effort de l'armée autrichienne se portait sur ce point, et qu'il n'y
avait pas un moment à perdre pour s'y porter, c'est-à-dire traverser le
champ de bataille entier de la droite à la gauche. L'empereur commença
par renvoyer avec le général Reille le prince de Neuchâtel, qui, un jour
de bataille, ne se ménageait pas et observait bien; il fit faire à la
garde le mouvement inverse à celui qu'elle venait de faire. Elle
l'exécuta en faisant marcher en tête son artillerie composée de
quatre-vingts bouches à feu. L'empereur passa le long du front de
bandière de toutes les troupes et arriva à la gauche qui n'existait
plus, c'est-à-dire, que le corps du maréchal Masséna était dans un état
complet de dissolution, et les quatre divisions qui le composaient ne
présentaient pas un seul corps réuni; en sorte que la gauche de notre
armée était effectivement le corps des Saxons commandé par Bernadotte,
qui, une heure avant, était à la droite du maréchal Masséna.

Voici comment cela s'était passé.

Le maréchal Masséna avait manoeuvré toute la matinée pour se rallier à la
grande armée. Pendant qu'il faisait ce mouvement, l'armée autrichienne
renforçait considérablement sa droite dans le projet d'attaquer notre
gauche; il arriva de là que le maréchal Masséna fut écrasé dans un si
court espace de temps, que l'on eut à peine le temps d'aviser à lui
porter du secours. En effectuant son mouvement de jonction avec
l'empereur, il avait dû faire attaquer le village d'Aderklaw; la
division du général Carra-Saint-Cyr en fut chargée. Le 24e régiment
d'infanterie légère, ayant la tête de la colonne, donna le premier et si
vivement, qu'il emporta le village; la fortune semblait avoir pris le
soin de faire trouver de l'autre côté de ce village d'Aderklaw un large
chemin creux (celui qui mène à Wagram), où ce brave régiment aurait été
à couvert jusqu'à hauteur des épaules des soldats. Le bon sens indiquait
de se mettre dans ce chemin, qui était une redoute naturelle; mais, par
une faute capitale de celui qui commandait là, on fit franchir le chemin
creux au 24e régiment pour le poster à l'entrée du village, où, étant
découvert de la tête aux pieds, il éprouva un feu de mousqueterie des
plus meurtriers, fut chargé après avoir essuyé une grande perte, et dans
le désordre de sa retraite, il entraîna le reste de la division de
Saint-Cyr, qui avait beaucoup de troupes alliées, telles que les Badois,
Darmstadt, etc., etc.

La déroute de ces troupes amena celle des troupes commandées par les
généraux Legrand et Boudet. Ce dernier perdit toute son artillerie, et,
en un mot, notre gauche n'était plus qu'une large trouée par laquelle la
droite de l'armée autrichienne pénétrait si avant, que les b ies de
l'île de Lobau, qui avaient protégé notre passage, furent obligées de
recommencer leur épouvantable feu pour arrêter les colonnes ennemies,
qui marchaient effrontément à nos ponts; la droite des ennemis prenait
position perpendiculairement à l'extrémité de notre gauche, ce qui nous
avait obligés de faire faire un coude à celle-ci, afin d'opposer du feu
à celui des ennemis.

Ils avaient placé de l'artillerie qui tirait à l'angle, c'est-à-dire au
coude, en même temps qu'ils nous canonnaient sur les deux côtés de
l'angle.

Je ne sais pas ce qu'avait l'empereur, mais il resta une bonne heure à
cet angle qui était véritablement un égout à boulets; comme il n'y avait
point de mousqueterie, le soldat était immobile et se démoralisait.
L'empereur sentait bien mieux que personne que cette situation ne
pouvait durer long-temps, et il ne voulait pas s'éloigner afin de
pouvoir remédier aux désordres; dans le moment du plus grand danger, il
passa en avant de la ligne des troupes, monté sur un cheval blanc comme
la neige (on appelait ce cheval l'Euphrate; il venait du sophi de Perse,
qui lui en avait fait présent). Il alla d'un bout à l'autre de la ligne,
et revint sur ses pas par le même chemin; je laisse à penser combien il
passa de boulets autour de lui; je le suivais, je n'avais les yeux que
sur lui, et je m'attendais à chaque instant à le voir tomber.

Lorsqu'il eut vu ce qu'il voulait voir, il fit ses dispositions; toute
la garde venait d'arriver à cette périlleuse gauche.

Il ordonna à son aide-de-camp, le général Lauriston, qui en commandait
les quatre-vingts pièces d'artillerie, de les porter dans une seule
batterie sur le centre de l'armée ennemie.

Il fit suivre cette batterie par la division de la jeune garde, que
commanda pour cette opération le général Reille, qui auparavant était
près du maréchal Masséna. Il se plaça à la gauche de Lauriston, à la
droite de cette même batterie, et fit marcher les deux divisions de
l'armée d'Italie, qui étaient sous les ordres du maréchal Macdonald.

Ces trois masses s'avancèrent dans la direction d'Aderklaw; elles furent
suivies de la cavalerie de la garde, dont l'empereur ne garda avec lui
que le régiment des grenadiers à cheval.

Le reste de la cavalerie fut dirigé pour arrêter la marche de la droite
des Autrichiens.

L'empereur avait ordonné qu'aussitôt que la trouée qu'il allait faire au
centre serait exécutée, on fît charger toute la cavalerie, en prenant à
revers tout ce qui avait pénétré à l'extrémité de notre gauche; il
venait de donner des ordres en conséquence au maréchal Bessières[20],
qui partait pour les exécuter, lorsqu'il fut abattu par le plus
extraordinaire coup de canon que l'on ait vu: un boulet en plein fouet
lui ouvrit sa culotte depuis le haut de la cuisse jusqu'au genou, en lui
sillonnant la cuisse d'un zigzag comme si c'eût été la foudre qui l'eût
frappé; il en fut jeté à bas de cheval au point que nous le crûmes tous
tué roide; le même boulet emporta sa fonte de pistolet et le pistolet.
L'empereur l'avait vu tomber aussi, mais ne le reconnaissant pas dans le
premier moment, il avait demandé: «Qui est celui-là? (c'était son
expression ordinaire) on lui répondit: «C'est Bessières, sire;» il
retourna son cheval en disant: «Allons-nous-en, car je n'ai pas le temps
de pleurer; évitons encore une scène.» (Il voulait parler des regrets
que lui avait coûtés le maréchal Lannes.) Il m'envoya voir si Bessières
vivait encore, on venait de l'emporter; la connaissance lui était
revenue; il n'avait que la cuisse paralysée.

Ce malheureux coup de canon mit la cavalerie sans chef pendant le quart
d'heure le plus important de la journée, et où l'on devait en tirer un
parti immense. Immédiatement après cet accident, l'empereur m'envoya
porter au général Nansouty l'ordre de charger ce qui était devant lui,
c'est-à-dire la droite des Autrichiens qui s'étaient réunie en grosse
masse. La division Nansouty avait six régimens, parmi lesquels étaient
les deux de carabiniers; il avait derrière lui celle du général
Saint-Sulpice, qui en avait quatre.

Je le trouvai dans une situation peu propre à encourager; il était sous
une canonnade extrêmement meurtrière; il reçut l'ordre de charger, et se
mit en devoir de l'exécuter; il partit au trot; mais la canonnade des
Autrichiens était tellement vive qu'elle arrêta cette division, qui
perdit sur place douze cents chevaux emportés par le boulet; elle ne
pouvait pas en perdre davantage en chargeant à fond, 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/21792