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F. Chopin

by Franz Liszt · French · Gutenberg #21669 · 483,635 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of F. Chopin
    
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Title: F. Chopin

Author: Franz Liszt


        
Release date: June 3, 2007 [eBook #21669]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21669

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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F. CHOPIN

PAR

F. LISZT

QUATRIÈME ÉDITION

LEIPZIG

BREITKOPF ET HAERTEL

IMPRIMEURS-ÉDITEURS

1890

Tous droits réservés.




TABLE DES MATIÈRES


I. Caractère général des Oeuvres de Chopin

II. Polonaises

III. Mazoures

IV. Virtuosité de Chopin

V. Individualité de Chopin

VI. Jeunesse de Chopin

VII. Lélia

VIII. Derniers temps, derniers instants




I.

Weimar 1850.


Chopin! doux et harmonieux génie! Quel est le coeur auquel il fut cher,
quelle est la personne à laquelle il fut familier qui, en l'entendant
nommer, n'éprouve un tressaillement, comme au souvenir d'un être
supérieur qu'il eut la fortune de connaître? Mais, quelque regretté
qu'il soit par tous les artistes et par tous ses nombreux amis, il nous
est peut-être permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié
à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement
sensible, occupe dans l'estime universelle le haut rang que lui réserve
l'avenir.

S'il a été souvent prouvé que _nul n'est prophète en son pays_, n'est-il
pas d'expérience aussi que les hommes de l'avenir, ceux qui le
pressentent et le rapprochent par leurs oeuvres, ne sont pas reconnus
prophètes par leurs temps?... À vrai dire, pourrait-il en être
autrement? Sans nous en prendre à ces sphères où le raisonnement
devrait, jusqu'à un certain point, servir de garant à l'expérience, nous
oserons affirmer que, dans le domaine des arts, tout génie innovateur,
tout auteur qui délaisse l'idéal, le type, les formes dont se
nourrissaient et s'enchantaient les esprits de son temps, pour évoquer
un idéal nouveau, créer de nouveaux types et des formes inconnues,
blessera sa génération contemporaine. Ce n'est que la génération
suivante qui comprendra sa pensée, son sentiment. Les jeunes artistes
groupés autour de cet inventeur auront beau protester contre les
retardataires, dont la coutume invariable est d'assommer les vivants
avec les morts, dans l'art musical bien plus encore que dans d'autres
arts, il est quelquefois réservé au temps seul de révéler toute la
beauté et tout le mérite des inspirations et des formes nouvelles.

Les formes multiples de l'art n'étant qu'une sorte d'incantation, dont
les formules très diverses sont destinées à évoquer dans son cercle
magique les sentiments et les passions que l'artiste veut rendre
sensibles, visibles, audibles, tangibles, en quelque sorte, pour en
communiquer les frémissements, le génie se manifeste par l'invention de
formes nouvelles, adaptées parfois à des sentiments qui n'avaient point
encore surgi dans le cercle enchanté. Dans la musique, ainsi que dans
l'architecture, la sensation est liée à l'émotion sans l'intermédiaire
de la pensée et du raisonnement, comme il en est dans l'éloquence, la
poésie, la sculpture, la peinture, l'art dramatique, qui exigent qu'on
connaisse et comprenne d'abord leur sujet, que l'intelligence doit
avoir saisi avant que le coeur en soit touché. Comment alors la seule
introduction de formes et de modes inusités, ne serait-elle pas déjà
dans cet art un obstacle à la compréhension immédiate d'une oeuvre?... La
surprise, la fatigue même, occasionnées par l'étrangeté des impressions
inconnues que réveillent une manière de procéder, une manière d'exprimer
ses pensées et son sentiment, une manière de dire dont on n'a point
encore appris la portée, le charme et le secret, font paraître au grand
nombre les oeuvres conçues en ces conditions imprévues, comme écrites
dans une langue qu'on ignore et qui, par cela même, semble d'abord
barbare!

La seule peine d'y habituer l'oreille, de se rendre compte par _a_ + _b_
des raisons pour lesquelles les anciennes règles sont autrement
appliquées, autrement employées, successivement transformées, afin de
correspondre à des besoins qui n'existaient pas lorsqu'elles furent
établies, suffit pour en rebuter beaucoup. Ils refusent opiniâtrement
d'étudier avec suite les oeuvres nouvelles, pour saisir parfaitement ce
qu'elles ont voulu dire et pourquoi elles ne pouvaient pas le dire sans
changer les anciennes habitudes du langage musical, en croyant par là
repousser du pur domaine de l'art sacré et radieux, un patois indigne
des maîtres qui l'ont illustré. Cette répulsion, plus vive en des
esprits consciencieux qui, ayant pris beaucoup de peine pour apprendre
ce qu'ils savent s'y attachent comme à des dogmes _hors desquels pas de
salut_, devient encore plus forte, plus impérieuse, quand sous des
formes nouvelles un génie novateur introduit dans l'art des sentiments
qui n'y avaient pas encore été exprimés. Alors on l'accuse de ne savoir
ni ce qu'il est permis à l'art de dire, ni la manière dont il doit le
dire.

Les musiciens ne sauraient même espérer que la mort apporte à leurs
travaux cette _plus value_ instantanée qu'elle donne à ceux des
peintres, et aucun d'eux ne pourrait renouveler, au profit de ses
manuscrits, le subterfuge d'un des grands maîtres flamands qui voulut de
son vivant exploiter sa gloire future, en chargeant sa femme de répandre
le bruit de son décès pour faire renchérir les toiles dont il avait eu
soin de garnir son atelier. Les questions d'école peuvent aussi dans les
arts plastiques retarder, de leur vivant, l'appréciation équitable de
certains maîtres. Qui ne sait que les admirateurs passionnés de Rafael
fulminaient contre Michel-Ange, que de nos jours on méconnut longtemps
en France le mérite d'Ingres, dont ensuite les partisans dénigrèrent
celui de Delacroix, pendant qu'en Allemagne les adhérents de Cornélius
anathématisaient ceux de Kaulbach, qui le leur rendaient bien. Mais, en
peinture ces guerres d'école arrivent plus tôt à une solution équitable,
parce que le tableau ou la statue d'un novateur une fois exposés, tous
peuvent la voir; la foule y accoutume ainsi ses yeux, pendant que le
penseur, le critique impartial, (s'il y en a), est à même de l'étudier
consciencieusement et d'y découvrir le mérite réel de la pensée et des
formes encore inusitées. Il lui est toujours aisé de les revoir et de
juger avec équité, pour peu qu'il le veuille, l'union adéquate qui s'y
trouve ou non du sentiment et de la forme.

En musique, il n'en va pas ainsi. Les partisans exclusifs des anciens
maîtres et de leur style ne permettent pas aux esprits impartiaux de se
familiariser avec les productions d'une école qui surgit. Ils ont soin
de les soustraire tout à fait à la connaissance du public. Si par
mégarde quelque oeuvre nouvelle, écrite dans un style nouveau, vient à
être exécutée, non contents de la faire attaquer par tous les organes de
la presse qu'ils tiennent à leur disposition, ils empêchent qu'on la
joue et, surtout, qu'on la rejoue. Ils confisquent les orchestres et les
conservatoires, les salles de concert et les salons, en établissant
contre tout auteur qui cesse d'être un imitateur, un système de
prohibition qui s'étend des écoles, où se forment le goût des virtuoses
et des maîtres de chapelle, aux leçons, au cours, aux exécutions
publiques, privées et intimes, où se forme le goût des auditeurs.

Un peintre et un sculpteur peuvent raisonnablement espérer de convertir
peu à peu leurs contemporains de bonne foi, ceux que l'envie, la
rancune, le parti pris, ne rendent pas inaccessibles à toute conversion,
en ayant prise par la publicité même de leur oeuvre sur toutes les âmes
ingénues, sur celles qui sont supérieures aux petites taquineries
d'atelier à atelier. Le musicien novateur est condamné à attendre une
génération suivante pour être d'abord entendu, puis écouté. En dehors du
théâtre, qui a ses propres conditions, ses propres lois, ses propres
normes, dont nous ne nous occupons pas ici, il ne peut guère espérer de
conquérir un public de son vivant; c'est-à-dire, de voir le sentiment
qui l'a inspiré, la volonté qui l'a animé, la pensée qui l'a guidé,
généralement comprises, clairement présentes à quiconque lit ou exécute
ses oeuvres. Il lui faut à l'avance courageusement renoncer à voir le
mérite et la beauté de la forme dont il a revêtu son sentiment et sa
pensée, généralement appréciées et reconnues par les artistes, ses
égaux, avant un quart de siècle; pour mieux dire, avant sa mort.
Celle-ci apporte bien une notable mutation dans les jugements, ne fut-ce
que parce qu'elle donne à toutes les mauvaises petites passions des
rivalités locales, l'occasion de taquiner, d'attaquer, de miner des
réputations en vogue, en opposant à leurs plates productions les oeuvres
de ceux qui ne sont plus. Mais, qu'il y a loin encore de cette estime
rétrospective que l'envie emprunte chez la justice, à la compréhension
sympathique, affectueuse, amoureuse, admirative, due au génie ou au
talent hors ligne.

Toutefois, en musique les retardataires sont moins coupables peut-être
que ne le pensent ceux dont ils neutralisent les efforts, dont ils
empêchent le succès, dont ils ajournent la gloire. Ne faut-il pas tenir
compte de la difficulté réelle qu'ils éprouvent à comprendre les
beautés qu'ils méconnaissent, à apprécier les mérites qu'ils nient avec
tant d'obstination? L'ouïe est un sens infiniment plus sensible, plus
nerveux, plus subtil que la vue; du moment que, cessant de servir aux
simples besoins de la vie, il porte au cerveau des émotions liées à ses
sensations, des pensées formulées par les divers modes que les sons
affectent, au moyen de leur succession qui produit la mélodie, de leur
groupement qui donne le rhythme, de leur simultanéité qui constitue
l'harmonie, l'on a infiniment plus de peine à s'accoutumer à ses
nouvelles formes qu'à celles qui affectent le regard. L'oeil se fait bien
plus rapidement à des contours maigres ou exubérants, à des lignes
anguleuses ou rebondissantes, à un emploi exagéré de couleurs ou à une
absence choquante de coloris, pour saisir l'intention austère ou
pathétique d'un maître à travers sa «manière», que l'oreille ne se fait
à l'apparition de dissonances qui lui paraissent atroces tant qu'il n'en
saisit pas la motivation, de modulations dont la hardiesse lui semble
vertigineuse tant qu'il n'en a pas senti le lien secret, logique et
esthétique à la fois, comme les transitions voulues par un style en
architecture, impossibles dans un autre. En outre, les musiciens qui ne
s'astreignent pas aux routines conventionnelles ont besoin plus que
d'autres artistes de l'aide du temps, parce que leur art, s'attaquant
aux fibres les plus délicates du coeur humain le blesse et le fait
souffrir, quand il ne le charme et ne l'enchante point.

Ce sont en premier lieu les organisations les plus jeunes et les plus
vives qui, le moins enchaînées par l'attrait de l'habitude à des formes
anciennes et aux sentiments qu'elles exprimaient, (attrait respectable
même en ceux chez qui il est tyrannique), se prennent de curiosité, puis
de passion, pour l'idiome nouveau, qui correspond naturellement par ce
qu'il dit, comme par la manière dont il le dit, à l'idéal nouveau d'une
nouvelle époque, aux types naissants d'une période qui va succéder à une
autre. C'est grâce à ces jeunes phalanges, enthousiastes de ce qui
dépeint leurs impressions et donne vie à leurs pressentiments, que le
nouveau langage pénètre dans les régions récalcitrantes du public; c'est
grâce à elles que celui-ci finit par en saisir le sens, la portée, la
construction, et se décide à rendre justice aux qualités ou aux
richesses qu'il renferme.

Quelle que soit donc la popularité déjà acquise à une partie des
productions du maître dont nous voulons parler, de celui que les
souffrances avaient brisé longtemps avant sa fin, il est à présumer que
dans vingt-cinq ou trente ans d'ici, on aura pour ses ouvrages une
estime moins superficielle et moins légère que celle qui leur est
accordée maintenant. Ceux qui dans la suite s'occuperont de l'histoire
de la musique, feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua
par un si rare génie mélodique, par de si merveilleuses inspirations
rhythmiques, par de si heureux et de si remarquables agrandissements du
tissu harmonique, que ses conquêtes seront préférées avec raison à
mainte oeuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par de grands
orchestres, chantée et rechantée par une quantité de _prime donne_.

Le génie de Chopin fut assez profond et assez élevé, assez riche
surtout, pour avoir pu s'établir de prime abord, si non de prime saut,
dans le vaste domaine de l'orchestration. Ses idées musicales furent
assez grandes, assez arrêtées, assez nombreuses, pour se répartir à
travers toutes les mailles d'une large instrumentation. Si les pédants
lui eussent reproché de n'être point polyphone, il avait de quoi se
moquer des pédants en leur prouvant que la polyphonie, tout en étant une
des plus surprenantes, des plus puissantes, des plus admirables, des
plus expressives, des plus majestueuses ressources du génie musical, ne
représente, après tout, qu'une ressource, un mode d'expression, une des
formes du style dans l'art, plus usité par tel auteur, plus général en
telle époque ou tel pays, selon que le sentiment de cet auteur, de cette
époque, de ce pays, en avaient plus besoin pour se traduire. Or, l'art
n'étant pas là pour mettre en oeuvre ses ressources en tant que
ressources, pour faire valoir ses formes en tant que formes, il est
évident que l'artiste n'a lieu de s'en servir que lorsque ces formes et
ces ressources sont utiles ou nécessaires à l'expression de sa pensée
et de son sentiment. Pour peu que la nature de son génie et celle des
sujets qu'il choisit ne réclament point ces formes, n'aient pas besoin
de ces ressources, il les laisse de côté comme il laisse reposer le
fifre et la clarinette-basse, la grosse-caisse ou la viole d'amour quand
il n'a qu'en faire.

Ce n'est certes pas l'emploi de certains effets plus difficiles à
atteindre que d'autres, qui témoigne du génie de l'artiste. Son génie se
révèle dans le sentiment qui le fait chanter; il se mesure à sa
noblesse, il se témoigne définitivement dans une union si adéquate du
_sentiment_ et de la _forme_ qu'il prend, qu'on ne puisse imaginer l'un
sans l'autre, l'un étant comme le revêtement naturel, l'irradiation
spontanée de l'autre. Rien ne prouve mieux que les pensées de Chopin
eussent pu facilement être acclimatées par lui dans l'orchestre, que la
facilité avec laquelle on peut y transporter les plus belles, les plus
remarquables d'entr'elles. Si donc il n'aborda jamais la musique
symphonique sous aucune de ses manifestations, c'est qu'il ne le voulut
point. Ce ne fut ni modestie outrée, ni dédain mal placé; ce fut la
conscience claire et nette de la forme qui convenait le mieux à son
sentiment, cette conscience étant un des attributs les plus essentiels
du génie dans tous les arts, mais spécialement dans la musique.

En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin fit preuve
d'une des qualités les plus précieuses dans un grand écrivain et
certainement les plus rares dans un écrivain ordinaire: la juste
appréciation de la forme dans laquelle il lui est donné d'exceller.
Pourtant, ce fait dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à
l'importance de sa renommée. Difficilement peut-être un autre, en
possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il
résisté aux tentations que présentent les chants de l'archet, les
alanguissements de la flûte, les tempêtes de l'orchestre, les
assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à
croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les
subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il point fallu
pour se borner à un cercle plus aride en apparence, determiné à y faire
éclore par son génie et son travail des produits qui, à première vue,
eussent semblé réclamer un autre terrain pour donner toute leur
floraison? Quelle pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif
qui, arrachant certains effets d'orchestre à leur domaine habituel où
toute l'écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les
transplantait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée?
Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument
n'a-t-elle pas présidé à cette renonciation volontaire d'un empirisme si
répandu, qu'un autre eût probablement considéré comme un contresens
d'enlever d'aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires! Que
nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour
lui-même qui, en faisant dédaigner à Chopin la propension commune de
répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, lui
permit d'augmenter les ressources de l'art en enseignant à les
concentrer dans un moindre espace!

Loin d'ambitionner les fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir
sa pensée intégralement reproduite sur l'ivoire du clavier, réussissant
dans son but de ne lui rien faire perdre en énergie sans prétendre aux
effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a point encore
assez sérieusement et assez attentivement apprécie la valeur du dessin
de ce burin délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer
comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé pour le
moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques
symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout, même un peu
plus que tout. Cette manière d'évaluer le génie, qui, par essence, est
une qualité, à la quantité et à la dimension de ses oeuvres, si
généralement répandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse
très problématique!

Personne ne voudrait contester la gloire plus difficile à obtenir et la
supériorité réelle des chantres épiques, qui déploient sur un large plan
leurs splendides créations. Mais nous désirerions qu'on applique à la
musique le prix qu'on met aux proportions matérielles dans les autres
branches des beaux-arts et qui, en peinture par exemple, place une
toile de vingt pouces carrés, comme la _Vision d'Ezéchiel_ ou le
_Cimetière_ de Ruysdaël, parmi les chefs-d'oeuvre évalués plus haut que
tel tableau de vaste dimension, fût-il d'un Rubens ou d'un Tintoret. En
littérature, Larochefoucauld est-il moins un écrivain de premier ordre
pour avoir toujours resserré ses _Pensées_ dans de si petits cadres?
Uhland et Petofi sont-ils moins des poètes nationaux, pour n'avoir pas
dépassé la poésie lyrique et la _Ballade_? Pétrarque ne doit-il pas son
triomphe à ses _Sonnets_, et de ceux qui ont le plus répété leurs suaves
rimes en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son poème sur
l'Afrique?

Nous sommes certains de voir bientôt disparaître les préjugés qui
disputent encore à l'artiste, n'ayant produit que des _Lieder_ pareils à
ceux de Franz Schubert ou de Robert Franz, sa supériorité d'écrivain sur
tel autre qui aura partitionné les plates mélodies de bien des opéras
que nous ne citerons pas! En musique aussi on finira bientôt par tenir
surtout compte, dans les compositions diverses, de l'éloquence et du
talent avec lesquels seront exprimés les pensées et les sentiments du
poète, quels que soient du reste l'espace et les moyens employés pour
les interpréter.

Or, on ne saurait étudier et analyser avec soin les travaux de Chopin
sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé, des sentiments d'un
caractère parfaitement neuf, des formes d'une contexture harmonique
aussi originale que savante. Chez lui la hardiesse se justifie
toujours; la richesse, l'exubérance même, n'excluent pas la clarté, la
singularité ne dégénère pas en bizarrerie, les ciselures ne sont pas
désordonnées, le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'élégance des
lignes principales. Ses meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui,
on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical.
Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous
tant de grâce et leur habilité sous tant de charme, que c'est avec peine
qu'on parvient à se soustraire assez à leur entraînant attrait, pour les
juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique. Celle-ci a
déjà été sentie par plus d'un maître ès-sciences, mais elle se fera de
plus en plus reconnaître lorsque sera venu le temps d'un examen attentif
des services rendus à l'art durant la période que Chopin a traversée.

C'est à lui que nous devons l'extension des accords, soit plaqués, soit
en arpèges, soit en batteries; les sinuosités chromatiques et
enharmoniques dont ses pages offrent de si frappants exemples, les
petits groupes de notes surajoutées, tombant comme les gouttelettes
d'une rosée diaprée par-dessus la figure mélodique. Il donna à ce genre
de parure, dont on n'avait encore pris le modèle que dans les
_fioritures_ de l'ancienne grande école de chant italien, l'imprévu et
la variété que ne comportait pas la voix humaine, servilement copiée
jusque là par le piano dans des embellissements devenus stéréotypes et
monotones. Il inventa ces admirables progressions harmoniques, par
lesquelles il dota d'un caractère sérieux même les pages qui, vu la
légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette
importance.

Mais, qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir,
l'émotion qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit?
Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que _d'art_ surtout
dans ces chefs-d'oeuvre de La Fontaine, dont les sujets sont si familiers
et les titres si modestes! Ceux d'_Études_ et de _Préludes_ le sont
aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront
pas moins des types de perfection, dans un genre qu'il a créé et qui
relève, ainsi que toutes ses oeuvres, de l'inspiration de son génie
poétique. Ses _Études_ écrites presque en premier lieu, sont empreintes
d'une verve juvénile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages
subséquents, plus élaborés, plus achevés, plus combinés, pour se perdre,
si l'on veut, dans ses dernières productions d'une sensibilité plus
exquise, qu'on accusa longtemps d'être surexcitée et, par là, factice.
On arrive cependant à se convaincre que cette subtilité dans le
maniement des nuances, cette excessive finesse dans l'emploi des teintes
les plus délicates et des contrastes les plus fugitifs, n'a qu'une
fausse ressemblance avec les recherches de l'épuisement. En les
examinant de près, on est forcé d'y reconnaître la claire-vue, souvent
l'intuition sentiment et la pensée, mais que le commun des hommes
n'aperçoit point, comme leur vue ordinaire ne saisit point toutes les
transitions de la couleur, toutes les dégradations de teintes, qui font
l'inénarrable beauté et la merveilleuse harmonie de la nature!

Si nous avions à parler ici en termes d'école du développement de la
musique de piano, nous disséquerions ces merveilleuses pages qui offrent
une si riche glane d'observations. Nous explorerions en première ligne
ces _Nocturnes, Ballades, Impromptus, Scherzos_, qui, tous, sont pleins
de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus. Nous les
rechercherions également dans ses _Polonaises_, dans ses _Mazoures,
Valses, Boléros_. Mais ce n'est ni l'instant, ni le lieu d'un travail
pareil, qui n'offrirait d'intérêt qu'aux adeptes du contre-point et de
la basse chiffrée. C'est par le sentiment qui déborde de toutes ces
oeuvres qu'elles se sont répandues et popularisées: sentiment romantique,
éminemment individuel, propre à leur auteur et profondément sympathique,
non seulement à son pays qui lui doit une illustration de plus, mais à
tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les
attendrissements de l'amour.

Ne se contentant pas toujours de cadres dont il était libre de dessiner
les contours si heureusement choisis, par lui, Chopin voulut quelquefois
enclaver aussi sa pensée dans les classiques barrières. Il écrivit de
beaux _Concertos_ et de belles _Sonates_; toutefois, il n'est pas
difficile de distinguer dans ces productions plus de volonté que
d'inspiration. La sienne était impérieuse, fantasque, irréfléchie; ses
allures ne pouvaient être que libres. Nous croyons qu'il a violenté son
génie chaque fois qu'il a cherché à l'astreindre aux règles, aux
classifications, à une ordonnance qui n'étaient pas les siennes et ne
pouvaient concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la
grâce se déploie surtout lorsqu'ils semblent aller à la dérive.

Il fut peut-être entraîné à désirer ce double succès par l'exemple de
son ami Mickiewicz, qui, après avoir été le premier à doter sa langue
d'une poésie romantique, faisant école dès 1818 dans la littérature
polonaise par ses _Dziady_ et ses ballades fantastiques, prouva ensuite,
en écrivant _Grazyna_ et _Wallenrod_, qu'il savait aussi triompher des
difficultés qu'opposent à l'inspiration les entraves de la forme
classique; qu'il était également maître lorsqu'il saisissait la lyre des
anciens poètes. Chopin, en faisant des tentatives analogues, n'a pas, à
notre avis, aussi complètement réussi. Il n'a pu maintenir dans le carré
d'une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et indéterminé qui
fait le charme de sa pensée. Il n'a pu y enserrer cette indécision
nuageuse et estompée qui, en détruisant toutes les arêtes de la forme,
la drape de longs plis, comme de flocons brumeux, semblables à ceux dont
s'entouraient les beautés ossianiques lorsqu'elles faisaient apparaître
aux mortels quelque suave profil, du milieu des changeantes nuées.

Les essais classiques de Chopin brillent pourtant par une rare
distinction de style; ils renferment des passages d'un haut intérêt, des
morceaux d'une surprenante grandeur. Nous citerons l'_Adagio_ du second
_Concerto_, pour lequel il avait une prédilection marquée et qu'il se
plaisait à redire fréquemment. Les dessins accessoires appartiennent à
la plus belle manière de l'auteur, la phrase principale en est d'une
largeur admirable; elle alterne avec un récitatif qui pose le ton mineur
et qui en est comme l'antistrophe. Tout ce morceau est d'une idéale
perfection. Son sentiment, tour à tour radieux et plein d'apitoiement,
fait songer à un magnifique paysage inondé de lumière, à quelque
fortunée vallée de Tempé, qu'on aurait fixée pour être le lieu d'un
récit lamentable, d'une scène poignante. On dirait un irréparable
malheur accueillant le coeur humain en face d'une incomparable splendeur
de la nature. Ce contraste est soutenu par une fusion de tons, une
transmutation de teintes atténéries, qui empêche que rien de heurté ou
de brusque ne vienne faire dissonance à l'impression émouvante qu'il
produit, laquelle mélancolise la joie et en même temps rassérène la
douleur!

Pourrions-nous ne pas parler de la _Marche funèbre_ intercalée dans sa
première sonate, orchestrée et exécutée pour la première fois à la
cérémonie de ses obsèques? En vérité, on n'aurait pu trouver d'autres
accents pour exprimer avec le même navrement quels sentiments et quelles
larmes devaient accompagner à son dernier repos celui qui avait compris
d'une manière si sublime comment on pleurait les grandes pertes!

Nous entendions dire un jour à un jeune homme de son pays: «Ces pages
n'auraient pu être écrites que par un Polonais!» En effet, tout ce que
le cortège d'une nation en deuil, pleurant sa propre mort, aurait de
solennel et de déchirant, se retrouve dans le glas funèbre qui semble
ici l'escorter. Tout le sentiment de mystique espérance, de religieux
appel à une miséricorde surhumaine, à une clémence infinie, à une
justice qui tient compte de chaque tombe et de chaque berceau; tout le
repentir exalté qui éclaira de la lumière des auréoles tant de douleurs
et de désastres, supportés avec l'héroïsme inspiré des martyrs
chrétiens, résonne dans ce chant dont la supplication est si désolée. Ce
qu'il y a de plus pur, de plus saint, de plus résigné, de plus croyant
et de plus espérant dans le coeur des femmes, des enfants et des prêtres,
y retentit, y frémit, y tressaille avec d'indicibles vibrations! On sent
ici que ce n'est pas seulement la mort d'un héros qu'on pleure alors que
d'autres héros restent pour le venger, mais bien celle d'une génération
entière qui a succombé ne laissant après elle que les femmes, les
enfants et les prêtres.

Aussi, le côté antique de la douleur en est-il totalement exclu. Rien
n'y rappelle les fureurs de Cassandre, les abaissements de Priam, les
frénésies d'Hécube, les désespoirs des captives troyennes. Ni cris
perçants, ni rauques gémissements, ni blasphèmes impies, ni furieuses
imprécations, ne troublent un instant une plainte qu'on pourrait prendre
pour de séraphiques soupirs. Une foi superbe anéantissant dans les
survivants de cette Ilion chrétienne l'amertume de la souffrance, en
même temps que la lâcheté de l'abattement, leur douleur ne conserve plus
aucune de ses terrestres faiblesses. Elle s'arrache de ce sol moite de
sang et de larmes, elle s'élance vers le ciel et s'adresse au Juge
suprême, trouvant pour l'implorer des supplications si ferventes que le
coeur de quiconque les écoute se brise sous une auguste compassion. La
mélopée funèbre, quoique si lamentable, est d'une si pénétrante douceur
qu'elle semble ne plus venir de cette terre. Des sons qu'on dirait
attiédis par la distance imposent un suprême recueillement, comme si,
chantés par les anges eux-mêmes, ils flottaient déjà là-haut aux
alentours du trône divin.

On aurait cependant tort de croire que toutes les compositions de Chopin
sont dépourvues des émotions dont il a dépouillé ce sublime élan, que
l'homme n'est peut-être pas à même de ressentir constamment avec une
aussi énergique abnégation et une aussi courageuse douceur. De sourdes
colères, des rages étouffées, se rencontrent dans maints passages de ses
oeuvres. Plusieurs de ses _Études_, aussi bien que ses _Scherzos_,
dépeignent une exaspération concentrée, un désespoir tantôt ironique,
tantôt hautain. Ces sombres apostrophes de sa muse ont passé plus
inaperçues et moins comprises que ses poèmes d'un plus tranquille
coloris, en provenant d'une région de sentiments où moins de personnes
ont pénétré, dont moins de coeurs connaissent les formes d'une
irréprochable beauté. Le caractère personnel de Chopin a pu y contribuer
aussi. Bienveillant, affable, facile dans ses rapports, d'une humeur
égale et enjouée, il laissait peu soupçonner les secrètes convulsions
qui l'agitaient.

Ce caractère n'était pas facile à saisir. Il se composait de mille
nuances qui, en se croisant, se déguisaient les unes les autres d'une
manière indéchiffrable _a prima vista_. Il était aisé de se méprendre
sur le fond de sa pensée, comme avec les slaves en général chez qui la
loyauté et l'expansion, la familiarité et la captante _desinvoltura_ des
manières, n'impliquent nullement la confiance et l'épanchement. Leurs
sentiments se révèlent et se cachent, comme les replis d'un serpent
enroulé sur lui-même; ce n'est qu'en les examinant très attentivement
qu'on trouve l'enchaînement de leurs anneaux. Il y aurait de la naïveté
à prendre au mot leur complimenteuse politesse, leur modestie prétendue.
Les formules de cette politesse et de cette modestie tiennent à leurs
moeurs, qui se ressentent singulièrement de leurs anciens rapports avec
l'orient. Sans se contagier le moins du monde de la taciturnité
musulmane, les slaves ont appris d'elle une réserve défiante sur tous
les sujets qui tiennent aux cordes délicates et intimes du coeur. On peut
à peu près être certain qu'en parlant d'eux-mêmes, ils gardent toujours
vis-à-vis de leur interlocuteur des réticences qui leur assurent sur lui
un avantage d'intelligence ou de sentiment, en lui laissant ignorer
telle circonstance ou tel mobile secret par lesquels ils seraient le
plus admirés ou le moins estimés; ils se complaisent à le dérober sous
un sourire fin, interrogateur, d'une imperceptible raillerie. Ayant en
toute occurrence du goût pour le plaisir de la mystification, depuis les
plus spirituelles et les plus bouffonnes jusqu'aux plus amères et aux
plus lugubres, on dirait qu'ils voient dans cette moqueuse supercherie
une formule de dédain à la supériorité qu'ils s'adjugent intérieurement,
mais qu'ils voilent avec le soin et la ruse des opprimés.

L'organisation chétive et débile de Chopin ne lui permettant pas
l'expression énergique de ses passions, il ne livrait à ses amis que ce
qu'elles avaient de doux et d'affectueux. Dans le monde pressé et
préoccupé des grandes villes, où nul n'a le loisir de deviner l'énigme
des destinées d'autrui, où chacun n'est jugé que sur son attitude
extérieure, bien peu songent à prendre la peine de jeter un coup d'oeil
qui dépasse la superficie des caractères. Mais ceux que des rapports
intimes et fréquents rapprochaient du musicien polonais, avaient
occasion d'apercevoir à certains moments l'impatience et l'ennui qu'il
ressentait d'être si promptement cru sur parole. L'artiste, hélas! ne
pouvait venger l'homme!... D'une santé trop faible pour trahir cette
impatience par la véhémence de son jeu, il cherchait à se dédommager en
entendant exécuter par un autre, avec la vigueur qui lui faisait défaut,
ses pages dans lesquelles surnagent les rancunes passionnées de l'homme
plus profondément atteint par certaines blessures qu'il ne lui plaît de
l'avouer, comme surnageraient autour d'une frégate pavoisée, quoique
près de sombrer, les lambeaux de ses flancs arrachés par les flots.

Un après-dîner, nous n'étions que trois. Chopin avait longtemps joué;
une des femmes les plus distinguées de Paris se sentait de plus en plus
envahie par un pieux recueillement, pareil à celui qui saisirait à la
vue des pierres mortuaires jonchant ces champs de la Turquie, dont les
ombrages et les parterres promettent de loin un jardin riant au voyageur
surpris. Elle lui demanda d'où venait l'involontaire respect qui
inclinait son coeur devant des monuments, dont l'apparence ne présentait
à la vue qu'objets doux et gracieux? De quel nom il appellerait le
sentiment extraordinaire qu'il renfermait dans ses compositions, comme
des cendres inconnues dans des urnes superbes, d'un albâtre si
fouillé?... Vaincu par les belles larmes qui humectaient de si belles
paupières, avec une sincérité rare dans cet artiste si ombrageux sur
tout ce qui tenait aux intimes reliques qu'il enfouissait dans les
châsses brillantes de ses oeuvres, il lui répondit que son coeur ne
l'avait pas trompée dans son mélancolique attristement, car quels que
fussent ses passagers égayements, il ne s'affranchissait pourtant jamais
d'un sentiment qui formait en quelque sorte le sol de son coeur, pour
lequel il ne trouvait d'expression que dans sa propre langue, aucune
autre ne possédant d'équivalent au mot polonais de _Zal!_ En effet, il
le répétait fréquemment, comme si son oreille eût été avide de ce son
qui renfermait pour lui toute la gamme des sentiments que produit une
plainte intense, depuis le repentir jusqu'à la haine, fruits bénis ou
empoisonnés de cette âcre racine.

_Zal!_ Substantif étrange, d'une étrange diversité et d'une plus étrange
philosophie! Susceptible de régimes différents, il renferme tous les
attendrissements et toutes les humilités d'un regret résigné et sans
murmure, aussi longtemps que son régime direct s'applique aux faits et
aux choses. Se courbant, pour ainsi dire, avec douceur devant la loi
d'une fatalité providentielle, il se laisse traduire alors par, «regret
inconsolable après une perte irrévocable». Mais, sitôt qu'il s'adresse à
l'homme et que son régime devient indirect, en affectant une préposition
qui le dirige vers celui-ci ou celle-là, il change aussitôt de
physionomie et n'a plus de synonyme ni dans le groupe des idiomes
latins, ni dans celui des idiomes germains.--D'un sentiment plus élevé,
plus noble, plus large que le mot «grief», il signifie pourtant le
ferment de la rancune, la révolte des reproches, la préméditation de la
vengeance, la menace implacable grondant au fond du coeur, soit en épiant
la revanche, soit en s'alimentant d'une stérile amertume! Oui vraiment,
le _Zal!_ colore toujours d'un reflet tantôt argenté, tantôt ardent,
tout le faisceau des ouvrages de Chopin. Il n'est même pas absent de ses
plus douces rêveries.

Ces impressions ont eu d'autant plus d'importance dans la vie de Chopin,
qu'elles se sont manifestées sensiblement dans ses derniers ouvrages.
Elles ont peu à peu atteint une sorte d'irascibilité maladive, arrivée
au point d'un tremblement fébrile. Celui-ci se révèle dans quelques-uns
de ses derniers écrits par un contournement de sa pensée, qu'on est
parfois plus peiné que surpris d'y rencontrer.--Suffoquant presque sous
l'oppression de ses violences réprimées, ne se servant plus de l'art que
pour se donner à lui-même sa propre tragédie, après avoir d'abord chanté
son sentiment, il se prit à le dépecer. On retrouve dans les feuilles
qu'il a publiées sous ces influences quelque chose des émotions
alambiquées de Jean-Paul, auquel il fallait les surprises causées par
les phénomènes de la nature et de la physique, les sensations d'effroi
voluptueux dues à des accidents imprévoyables dans l'ordre naturel des
choses, les morbides surexcitations d'un cerveau halluciné, pour remuer
un coeur macéré de passions et blasé sur la souffrance.

La mélodie de Chopin devient alors tourmentée; une sensibilité nerveuse
et inquiète amène un remaniement de motifs d'une persistance acharnée,
pénible comme le spectacle des tortures que causent ces maladies de
l'âme ou du corps qui n'ont que la mort pour remède. Chopin était en
proie à un de ces mals qui, empirant d'année en année, l'a enlevé jeune
encore. Dans les productions dont nous parlons, on retrouve les traces
des douleurs aiguës qui le dévoraient, comme on trouverait dans un beau
corps celles des griffes d'un oiseau de proie. Ces oeuvres cessent-elles
pour cela d'être belles? L'émotion qui les inspire, les formes qu'elles
prennent pour s'exprimer, cessent-elles d'appartenir au domaine du grand
art?--Non.--Cette émotion étant d'une pure et chaste noblesse dans ses
regrets navrants et son irrémédiable désolation, appartient aux plus
sublimes motifs du coeur humain; son expression demeure toujours dans les
vraies limites du langage de l'art, n'ayant jamais ni une velléité
vulgaire, ni un cri outré et théâtral, ni une contorsion laide. Du point
de vue technique l'on ne saurait nier non plus que loin d'être diminuée,
la qualité de l'étoffe harmonique n'en devient que plus intéressante par
elle-même, plus curieuse à étudier.




II.


Du reste, les tonalités de sentiment qui décèlent une souffrance subtile
et des chagrins d'un raffinement peu commun, ne se rencontrent point
dans les pièces plus connues et plus habituellement goûtées de l'artiste
qui nous occupe. Ses _Polonaises_ qui, à cause des difficultés qu'elles
présentent, sont plus rarement exécutées encore qu'elles ne le méritent,
appartiennent à ses plus belles inspirations. Elles ne rappellent
nullement les _Polonaises_ mignardes et fardées à la Pompadour, telles
que les ont propagées les orchestres de bals, les virtuoses de concerts,
le répertoire rebattu de la musique maniérée et affadie des salons.

Les rhythmes énergiques des _Polonaises_ de Chopin font tressaillir et
galvanisent toutes les torpeurs de nos indifférences. Les plus nobles
sentiments traditionnels de l'ancienne Pologne y sont recueillis.
Martiales pour la plupart, la bravoure et la valeur y sont rendues avec
la simplicité d'accent qui faisait chez cette nation guerrière le trait
distinctif de ces qualités. Elles respirent une force calme et
réfléchie, un sentiment de ferme détermination joint à une gravité
cérémonieuse qui, dit-on, était l'apanage de ses grands hommes
d'autrefois. L'on croit y revoir les antiques Polonais, tels que nous
les dépeignent leurs chroniques; d'une organisation massive, d'une
intelligence déliée, d'une piété profonde et touchante quoique sensée,
d'un courage indomptable, mêlé à une galanterie qui n'abandonne les
enfants de la Pologne ni sur le champ de bataille, ni la veille, ni le
lendemain du combat. Cette galanterie était tellement inhérente à leur
nature, que malgré la compression que des habitudes rapprochées de
celles de leurs voisins et ennemis, les infidèles de Stamboul, leur
faisaient exercer jadis sur les femmes, en les refoulant dans la vie
domestique et en les tenant toujours à l'ombre d'une tutelle légale,
elle a su néanmoins glorifier et immortaliser dans leurs annales des
reines qui furent des saintes, des vassales qui devinrent des reines, de
belles sujettes pour lesquelles les uns risquèrent, les autres perdirent
des trônes, aussi bien qu'une terrible Sforza, une intrigante d'Arquien,
une Gonzague coquette.

Chez les Polonais des temps passés, une mâle résolution s'unissant à
cette ardente dévotion pour les objets de leur amour qui, en face des
étendards du croissant _aussi nombreux que les épis d'un champ_, dictait
tous les matins à Sobieski les plus tendres billets-doux à sa femme,
prenait une teinte singulière et imposante dans l'habitude de leur
maintien, noble jusqu'à une légère emphase. Ils ne pouvaient manquer de
contracter le goût des manières solennelles en en contemplant les plus
beaux types dans les sectateurs de l'islam, dont ils appréciaient, et
gagnaient les qualités tout en combattant leurs envahissements. Il
savaient comme eux faire précéder leurs actes d'une intelligente
délibération, qui semblait rendre présente à chacun la divise du prince
Boleslas de Poméranie: _Erst wieg's, dann wag's!_ (Pèse d'abord, puis
ose!) Ils aimaient à rehausser leurs mouvements d'une certaine
importance gracieuse, d'une certaine fierté pompeuse, qui ne leur
enlevait nullement une aisance d'allures et une liberté d'esprit
accessibles aux plus légers soucis de leurs tendresses, aux plus
éphémères craintes de leur coeur, aux plus futiles intérêts de leur vie.
Comme ils mettaient leur honneur à la faire payer cher, ils aimaient à
l'embellir et, mieux que cela, ils savaient aussi aimer ce qui
l'embellissait, révérer ce qui la leur rendait précieuse.

Leurs chevaleresques héroïsmes étaient sanctionnés par leur altière
dignité et une préméditation convaincue. Ajoutant les ressorts de la
raison aux énergies de la vertu, ils réussissaient à se faire admirer de
tous les âges, de tous les esprits, de leurs adversaires mêmes. C'était
une sorte de sagesse téméraire, de prudence hasardeuse, de fatuité
fanatique, dont la manifestation historique la plus marquante et la plus
célèbre fut l'expédition de Sobieski, alors qu'il sauva Vienne et
frappa d'un coup mortel l'empire ottoman, vaincu enfin dans cette
longue lutte soutenue de part et d'autre avec tant de prouesse, d'éclat
et de mutuelles déférences, entre deux ennemis aussi irréconciliables
dans leurs combats que magnanimes dans leurs trêves.

Durant de longs siècles la Pologne a formé un état dont la haute
civilisation, tout à fait autonome, n'était conforme à aucune autre et
devait rester unique dans son genre. Aussi différente de l'organisation
féodale de l'Allemagne qui l'avoisinait à l'occident, que de l'esprit
despotique et conquérant des Turcs qui ne cessaient d'inquiéter ses
frontières d'orient, elle se rapprochait d'une part de l'Europe par son
christianisme chevaleresque, par son ardeur à combattre les infidèles,
d'autre part elle empruntait aux nouveaux maîtres de Byzance les
enseignements de leur politique sagace, de leur tactique militaire et de
leurs dires sentencieux. Elle fondait ces éléments hétérogènes dans une
société qui s'assimilait des causes de ruine et de décadence, avec les
qualités héroïques du fanatisme musulman et les sublimes vertus de la
sainteté chrétienne[1]. La culture générale des lettres latines, la
connaissance et le goût de la littérature italienne et française,
recouvraient ces étranges contrastes d'un lustre et d'un vernis
classiques. Cette civilisation devait nécessairement apposer un cachet
distinctif à ses moindres manifestations. Peu propice aux romans de la
chevalerie errante, aux tournois et passes d'armes, ainsi qu'il était
naturel à une nation perpétuellement en guerre qui réservait pour
l'ennemi ses prouesses valeureuses, elle remplaça les jeux et les
splendeurs des joutes simulées par d'autres fêtes, dont des cortèges
somptueux formaient le principal ornement.

[Note 1: On sait de combien de noms glorieux la Pologne a enrichi le
calendrier et le martyrologe de l'Église. Rome accorda à l'ordre des
Trinitaires, (_Frères de la Rédemption_), destiné à racheter les
chrétiens tombés en esclavage chez les infidèles, le privilège exclusif
pour ce pays de porter une ceinture rouge sur leur habit blanc, en
mémoire des nombreux martyrs qu'il fournit, principalement dans les
établissements rapprochés des frontières, tels que celui de
Kamieniec-Podolski.]

Il n'y a rien de nouveau, assurément, à dire que tout un côté du
caractère des peuples se décèle dans leurs danses nationales. Mais, nous
pensons qu'il en est peu dans lesquelles, comme dans la Polonaise, sous
une aussi grande simplicité de contours, les impulsions qui les ont fait
naître se traduisent aussi parfaitement dans leur ensemble, en se
trahissant aussi diversement par les épisodes qu'il était réservé à
l'improvisation de chacun de faire entrer dans le cadre général. Dès que
ces épisodes eurent disparu, que la verve en fut absente, que nul ne se
créa plus un rôle spécial dans ces courts intermèdes, qu'on se contenta
d'accomplir machinalement l'obligatoire pourtour d'un salon, il ne resta
plus que le squelette des anciennes pompes.

Le caractère primitif de cette danse essentiellement polonaise est assez
difficile à diviner maintenant, tant elle est dégénérée au dire de ceux
qui l'ont vu exécuter au commencement de ce siècle encore. On comprend
à quel point elle doit leur sembler devenue fade, en songeant que la
plupart des danses nationales ne peuvent guère conserver leur
originalité primitive, dès que le costume qui y était approprié n'est
plus en usage. La Polonaise surtout, si absolument dénuée de mouvements
rapides, de _pas_ véritables dans le sens chorégraphique du mot, de
poses difficiles et uniformes; la Polonaise, inventée bien plus pour
déployer l'ostentation que la séduction, fut, par une exception
caractéristique, surtout destinée à faire remarquer les hommes, à mettre
en évidence leur beauté, leur bel air, leur contenance guerrière et
courtoise à la fois. (Ces deux épithètes ne définissent-elles pas le
caractère polonais?...) Le nom même de la danse est du genre masculin
dans l'original. (_Polski._) Ce n'est que par un _mal-entendu_ évident
qu'on l'a traduit au féminin. Elle dut forcément perdre de sa suffisance
quelque peu ampoulée, de sa signification orgueilleuse, pour se changer
en une promenade circulaire peu intéressante, sitôt que les hommes
furent privés des accessoires nécessaires pour que leurs gestes vinssent
animer, par leur jeu et leur pantomime, sa formule si simple, rendue
aujourd'hui décidément monotone.

En écoutant quelques-unes des _Polonaises_ de Chopin, on croit entendre
la démarche plus que ferme, pesante, d'hommes affrontant avec l'audace
de la vaillance tout ce que le sort pourrait avoir de plus glorieux ou
de plus injuste. Par intervalle, l'on croit voir passer des groupes
magnifiques, tels que les peignait Paul Véronèse. L'imagination les
revêt du riche costume des vieux siècles: épais brocarts d'or, velours
de Venise, satins ramagés, zibelines serpentantes et moëlleuses, manches
accortement rejetées sur l'épaule, sabres damasquinés, joyaux
splendides, turquoises incrustées d'arabesques, chaussures rouges du
sang foulé ou jaunes comme l'or;--guimpes sévères, dentelles de
Flandres, corsages en carapace de perles, traînes bruissantes, plumes
ondoyantes, coiffures étincelantes de rubis ou verdoyantes d'émeraudes,
souliers mignons brodés d'ambre, gants parfumés des sachets du sérail!
Ces groupes se détachent sur le fond incolore du temps disparu, entourés
des somptueux tapis de Perse, des meubles nacrés de Smyrne, des
orfèvreries filigranées de Constantinople, de toute la fastueuse
prodigalité de ces magnats qui puisaient le Tokay dans des fontaines
artistement préparées, avec leurs gobelets de vermeil bosselés de
médaillons; qui ferraient légèrement d'argent leurs coursiers arabes
lorsqu'ils entraient dans les villes étrangères, afin qu'en se perdant
le long des voies les fers tombés témoignent de leur libéralité
princière aux peuples émerveillés! Surmontant leurs écussons de la même
couronne, que l'élection pouvait rendre royale, les plus fiers
d'entr'eux eussent dédaigné les autres. Ils portaient tous la même,
comme insigne de leur glorieuse égalité, au-dessus de leurs armoiries,
appelées le _Joyau_ de la famille, car l'honneur de chacun de ses
membres devait répondre de son intégrité. Aussi, particularité unique du
blason polonais, avait-il son nom qui remontait d'ordinaire à
quelqu'origine anecdotique et que n'avaient pas droit de prendre
d'autres armoiries semblables, parfois identiques, mais appartenant à un
autre sang.

On n'imaginerait pas les nombreuses nuances et la mimique expressive
introduites jadis dans la Polonaise, plus jouée encore que dansée, sans
les récits et les exemples de quelques vieillards qui portent jusque à
présent l'ancien costume national. Le _kontusz_ d'autrefois était une
sorte de kaftan, de _férédgi_ occidental raccourci jusqu'aux genoux;
c'est la robe des orientaux modifiée par les habitudes d'une vie active,
peu soumise aux résignations fatalistes. D'une étoffe aussi riche que
d'une couleur voyante pour les grandes occasions, ses manches ouvertes
laissaient paraître le vêtement de dessous, le _zupan_, d'un satin uni
si le sien était ouvragé, d'une étoffe fleurie et brochée si la sienne
était d'une façon unie. Souvent garni de fourrures coûteuses, luxe de
prédilection alors, le _kontusz_ devait une partie de son originalité à
ce qu'il obligeait à un geste fréquent, susceptible de grâce et de
coquetterie, par lequel on rejetait en arrière le simulacre de ses
manches pour mieux découvrir la réunion, plus ou moins heureuse, parfois
symbolique, des deux couleurs amies qui formaient l'ensemble de la
toilette du jour.

Ceux qui n'ont jamais porté ce costume, aussi éclatant que pompeux,
pourraient difficilement saisir la tenue, les lentes inclinaisons, les
redressements subits, les finesses de pantomime muette usités par leurs
aïeux, pendant qu'ils défilaient dans une Polonaise comme à une parade
militaire, ne laissant jamais oisifs leurs doigts, occupés soit à lisser
leurs longues moustaches, soit à jouer avec le pommeau de leur sabre.
L'un et l'autre faisaient partie intégrante de leur mise, formant un
objet de vanité pour tous les âges également, que la moustache fut
blonde ou blanche, que le sabre fut encore vierge et plein de promesses
ou déjà ébréché et rougi par le sang des batailles. Escarboucles,
hyacinthes et saphirs, étincelaient souvent sur l'arme suspendue
au-dessous des ceintures de cachemire frangées, de soie lamée d'or ou
d'écailles d'argent, fermées par des boucles aux effigies de la Vierge,
du roi, de l'écusson national, faisant valoir des tailles presque
toujours un peu corpulentes; plus souvent encore la moustache voilait,
sans la cacher, quelque cicatrice dont l'effet surpassait celui des plus
rares pierreries. La magnificence des étoffes, des bijoux, des couleurs
vives, étant poussé aussi loin chez les hommes que chez les femmes, ces
pierreries se retrouvaient, ainsi que dans le costume hongrois[2], aux
boutons du _kontusz_ et du _zupan_, aux agrafes du cou, aux bagues de
rigueur, aux aigrettes des bonnets d'une nuance brillante, parmi
lesquelles prédominaient l'amaranthe servant de fond à l'aigle-blanc de
la Pologne, le gros-bleu servant de fond au cavalier, _pogon_, de la
Lithuanie[3]. Savoir, pendant la Polonaise, tenir, manier, passer de
l'une à l'autre main ce bonnet, où une poignée de diamants se cachait
dans les plis du velours, avec l'accentuation piquante qu'on pouvait
donner à ces gestes rapides, constituait tout un art, principalement
remarqué dans le cavalier de la première paire qui, comme chef de file,
donnait le mot d'ordre à toute la compagnie.

[Note 2: On se souvient encore en Angleterre du costume hongrois
porté par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de George IV,
d'une valeur de plusieurs millions de florins.]

[Note 3: Lorsque les meurtriers de S. Stanislas, évêque de Cracovie,
furent jugés, on défendit à leurs descendants de porter dans leur
habillement, durant un certain nombre de générations, l'amaranthe,
couleur nationale.]

C'est par cette danse qu'un maître de maison ouvrait chaque bal, non
avec la plus jeune, non avec la plus belle, mais avec la plus honorée,
souvent la plus âgée des femmes présentes, la jeunesse n'étant pas seule
appelée à former la phalange dont les évolutions commençaient toute
fête, comme pour lui offrir en premier plaisir une complaisante revue
d'elle-même. Après le maître de la maison, c'étaient d'abord les hommes
les plus considérables qui suivaient ses pas, choisissant, les uns avec
amitié, les autres avec diplomatie, ceux-ci leurs préférées, ceux-là les
plus influentes. L'amphitryon avait à remplir une tâche moins aisée
qu'aujourd'hui. Il était tenu de faire parcourir à la troupe alignée
qu'il conduisait mille méandres capricieux, à travers tous les
appartements où se pressait le reste des invités, plus tardifs à faire
partie de sa brillante suite. On lui savait gré d'atteindre aux galeries
les plus éloignées, aux parterres des jardins confinant à leurs bosquets
illuminés où la musique n'arrivait plus qu'en échos affaiblis. En
revanche, elle accueillait son retour dans la salle principale avec un
redoublement de fanfares. Changeant toujours ainsi de spectateurs, qui
rangés en haie sur son passage l'observaient minutieusement, car ceux
qui n'appartenaient point à cette procession guettaient immobiles son
passage comme celui d'une comète resplendissante, jamais le maître de
maison, conducteur de la première paire, ne négligeait de donner à son
port et à sa prestance cette dignité mêlée de gaillardise qu'admirent
les femmes et que les hommes jalousent. Vain et joyeux à la fois, il eût
cru manquer à ses hôtes en n'étalant point à leurs yeux, avec une
naïveté qui ne manquait pas de mordant, l'orgueil qu'il éprouvait de
voir rassemblés chez lui de si illustres amis, de si notables partisans,
tous empressés en le visitant à se parer richement pour lui faire
honneur.

On traversait, guidé par lui dans cette pérégrination première, des
détours inopinés dont les aspects étaient parfois dus à des surprises
ménagées d'avance, à des supercheries d'architecture ou de décoration,
dont les ornements, les transparents, les lacs et entre-lacs, étaient
adaptés aux plaisirs du jour. Le châtelain en faisait les honneurs de
quelque manière aussi imprévue que galante, s'ils renfermaient quelque
monument de circonstance, quelque hommage _au plus vaillant ou à la plus
belle_. Plus il y avait d'inattendu dans ces petites excursions, plus
elles dénotaient de fantaisie, d'inventions heureuses ou divertissantes,
et plus la partie juvénile de la société applaudissait, plus elle
faisait entendre d'acclamations bruyantes et de charmants choeurs de
rires aux oreilles du coryphée, qui gagnait ainsi en réputation,
devenait un partner privilégié et recherché. S'il était déjà d'un
certain âge, il recevait maintes fois, au retour de ces rondes
d'exploration, des députations de jeunes filles venant le remercier et
le complimenter au nom de toutes. Par leur récits, les jolies voyageuses
fournissaient un aliment aux curiosités des convives et augmentaient
l'entrain avec lequel se formaient les Polonaises subséquentes.

En ce pays d'aristocratique démocratie, d'élections turbulentes, il
n'était pas le moins indifférent d'émerveiller les assistants des
tribunes de la salle de bal, puisque là se rangeaient les nombreux
dépendants des grandes maisons seigneuriales, tous nobles, quelquefois
même de plus ancienne et plus hargneuse noblesse que leurs patrons, mais
trop pauvres pour devenir castellan ou woiewode, chancellier ou hetman,
hommes de cour ou hommes d'État. Ceux d'entre eux qui restaient dans
leurs propres foyers, en rentrant des champs dans leurs maisons qui
ressemblaient à des chaumières, répétaient glorieusement: «Tout noble
derrière sa haie, est l'égal de son palatin». _Szlachcié na zagrodzie,
rówien wojewodzie._ Mais, il y en avait beaucoup qui préféraient courir
les chances de la fortune et se mettre eux-mêmes ou leur famille, fils,
soeurs, filles, au service des riches seigneurs et de leurs femmes. Aux
jours des grandes fêtes, leur manque de parure, leur abstention
volontaire, pouvaient seuls les exclure du privilège de se joindre à la
danse. Les maîtres de la maison ne dédaignaient pas le plaisir de les
éblouir, lorsque le cortège ruisselant des feux irisés d'une élégance
somptueuse passait devant leurs yeux avides, devant leurs regards
admiratifs, en qui parfois perçait l'envie, quoique cachée sous les
applaudissements de la flatterie, sous les dehors de l'honneur et de
l'attachement.

Pareille à un long serpent aux chatoyants anneaux, la bande rieuse qui
glissait sur les parquets, tantôt se déroulait dans toute sa longueur,
tantôt se repliait pour faire scintiller dans ses contours sinueux le
jeu des couleurs les plus variées, pour faire bruire comme des sonnettes
assourdies les chaînes d'or, les sabres traînants, les lourds et
superbes damas brodés de perles, rayés de diamants, parsemés de noeuds et
de rubans aux _frou-frou_ bavards. Le murmure des voix s'annonçait de
loin, semblable à un gai sifflement, ou bien il s'approchait pareil au
jacassement des flots de cette rivière flambante.

Mais, le génie de l'hospitalité qui, en Pologne, paraissait autant
s'inspirer des délicatesses que la civilisation développe, que de la
touchante simplicité des moeurs primitives, ne faisant défaut à aucune de
leurs bienséances, comment ne l'eût-on pas retrouvée dans les détails de
leur danse par excellence? Après que le maître de la maison avait rendu
hommage à ses convives en inaugurant la soirée, en guidant le premier
sur le parcours préparé la plus noble, la plus fêtée, la plus importante
des femmes présentes, chacun de ses hôtes avait le droit de venir le
remplacer auprès de sa dame et de se mettre ainsi à la tête du cortège.
Frappant des mains d'abord pour l'arrêter un instant, il s'inclinait
devant celle qu'il avait devant lui en la priant de l'agréer, pendant
que celui à qui il l'enlevait rendait la pareille à la paire suivante,
exemple que tous suivaient. Les femmes, tout en changeant par là de
cavalier aussi souvent qu'un nouveau venu réclamait l'honneur de
conduire la première d'entre elles, restaient cependant dans la même
succession; tandis que les hommes, se relayant constamment, il arrivait
que celui qui avait commencé la danse se trouvait avant sa fin en être
le dernier, sinon tout à fait exclu.

Le cavalier qui se plaçait à la tête de la colonne s'efforçait de
surpasser son prédécesseur en pertise, par des combinaisons inusitées,
par les circuits qu'il faisait décrire, lesquels, bornés à une seule
salle, pouvaient encore se faire remarquer en dessinant de gracieuses
arabesques et même des chiffres! Il décelait son art et ses droits au
rôle qu'il avait pris en les imaginant serrés, compliqués,
inextricables, en les décrivant néanmoins avec tant de justesse et de
sûreté que le ruban animé, contourné en tous sens, ne se déchirait
jamais en se croisant; que nulle confusion, nul heurtement n'en
résultaient. Quant aux femmes et à ceux qui n'avaient qu'à continuer
l'impulsion déjà donnée, il ne leur était cependant point permis de se
traîner indolemment sur le parquet. La démarche devait être rhythmée,
cadencée, ondulée; elle devait imprimer au corps entier un balancement
harmonieux. On n'avait garde d'avancer avec hâte, de se déplacer
précipitamment, de paraître mû par une nécessité. On glissait comme les
cygnes descendent les fleuves, comme si des vagues inaperçues
soulevaient et abaissaient les tailles flexibles!

L'homme offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre, effleurant
parfois à peine le bord de ses doigts, parfois les serrant tous dans sa
paume: il passait à sa gauche ou à sa droite sans la quitter et ces
mouvements, imités par chaque paire, parcouraient comme un frisson toute
l'étendue de la gigantesque couleuvre. Pendant cette courte minute on
entendait les conversations cesser, les talons de bottes se heurter pour
marquer la mesure, la crépitation de la soie s'accentuer, les colliers
résonner comme des clochettes minuscules légèrement touchées. Puis,
toutes les sonorités interrompues reprenaient leur cours; les pas légers
et les pas lourds recommençaient, les bracelets heurtaient les bagues,
les éventails frôlaient les fleurs, les voix, les rires reprenaient et,
la musique engloutissait tous les chuchottements dans ses
retentissements. Quoique préoccupé, absorbé en apparence par ces
multiples manoeuvres qu'il lui fallait inventer ou reproduire fidèlement,
le cavalier trouvait encore le temps de se pencher vers sa dame et,
profitant de quelque instant favorable, lui glisser à l'oreille, de doux
propos si elle était jeune, des confidences, des sollicitations, des
nouvelles intéressantes, si elle ne l'était plus. Après quoi, se
relevant fièrement, il faisait sonner l'or de ses éperons, l'acier de
ses armes, caressait sa moustache, et donnait à tous ses gestes une
expression qui obligeait la femme à y répondre par une contenance
compréhensive et intelligente.

Ainsi, ce n'était point une promenade banale et dénuée de sens qu'on
accomplissait; c'était un défilé où, si nous osions dire, la société
entière faisait la roue et se délectait dans sa propre admiration, en se
voyant si belle, si noble, si fastueuse et si courtoise. C'était une
constante mise en scène de son lustre, de ses renommées, de ses gloires.
Là, les évêques, les hauts prélats et gens d'église[4], les hommes
blanchis dans les camps ou les joutes de l'éloquence, les capitaines
qui avaient plus souvent porté la cuirasse que les vêtements de paix,
les grands dignitaires de l'État, les vieux sénateurs, les palatins
belliqueux, les castellans ambitieux, étaient les danseurs attendus,
désirés, disputés par les plus jeunes, les plus brillantes, les moins
graves, dans ces choix éphémères où l'honneur et les honneurs
égalisaient les années et pouvaient donner l'avantage sur l'amour
lui-même. En nous entendant raconter par ceux qui n'avaient point voulu
quitter le _zupan_ et le _kontusz_ antiques, dont la chevelure était
rasée aux tempes comme celle de leurs ancêtres, les évolutions oubliées
et les à-propos disparus de cette danse majestueuse, nous avons compris
à quel point cette nation si fière d'elle-même avait l'instinct inné de
la représentation, à quel point elle s'en faisait besoin et combien, par
le génie de la grâce que la nature lui a départi, elle poétisait ce goût
ostentatoire en y mêlant le reflet des nobles sentiments et le charme
des fines intentions.

[Note 4: Jadis les primats, les évêques, les prélats, s'associaient
à la Polonaise et y occupaient le premier rang durant son premier
parcours.

Les convenances ne permettaient pas qu'on leur enlève la dame en les
relayant; on attendait pour cela qu'ayant achevé le tour de la salle,
ils la ramènent à sa place avant de s'en séparer. Les dignitaires de
l'Église demeuraient alors simples spectateurs, pendant que la promenade
se continuait sous leurs yeux. Dans les derniers temps, quand les
délicatesses du savoir-vivre propres à ces moeurs toutes particulières
s'effacèrent, sous l'influence des contacts sociaux trop fréquents avec
les autres nations, quand une plus grande réserve fut imposée au clergé
dans tous les pays, les personnages ecclésiastiques s'abstinrent de
participer à la danse nationale et même de paraître aux bals qu'elle
commençait.]

Lorsque nous nous sommes trouvés dans la patrie de Chopin, dont le
souvenir nous accompagnait comme un guide qui excite l'intérêt, il nous
a été donné de rencontrer de ces individualités traditionnelles et
historiques qui, de jour en jour, deviennent partout plus rares, tant la
civilisation européenne, quand elle ne modifie pas le fond des
caractères nationaux, efface du moins leurs aspérités et lime leurs
formes extérieures. Nous avons eu la bonne chance de nous rapprocher de
quelques-uns de ces hommes d'une intelligence supérieure, cultivée,
érudite, puissamment exercée par une vie d'action, mais dont l'horizon
ne s'étend pas au-delà des bornes de leur pays, de leur société, de leur
littérature, de leurs traditions. Nous avons pu entrevoir dans nos
entretiens avec eux, (qu'un interprète rendait possible ou facilitait),
dans leur manière de juger le fond et les formes de moeurs nouvelles,
quelques échappées des temps passés et de ce qui constituait leur
grandeur, leur charme et leur faiblesse. Cette inimitable originalité
d'un point de vue complètement exclusif est curieuse à observer. En
diminuant la valeur des opinions sur beaucoup de points, elle dote
l'esprit d'une singulière vigueur, d'un flair acut et sauvage à
l'endroit des intérêts qui lui sont chers; d'une énergie que rien ne
peut distraire de son courant, tout, hormis son but, lui restant
étranger. Ceux qui ont conservé cette originalité peuvent seuls
représenter, comme un miroir fidèle, le tableau exact du passé en lui
maintenant son vrai jour, son coloris, son cadre pittoresque. Seuls ils
reflètent, en même temps que le rituel des coutumes qui se perdent,
l'esprit qui les avait créées.

Chopin était venu trop tard et avait quitté ses foyers trop tôt pour
posséder cette exclusivité de point de vue; mais, il en avait connu de
nombreux exemples et, à travers les souvenirs de son enfance, non moins
sans doute qu'à travers l'histoire et la poésie de sa patrie, il a si
bien trouvé par induction le secret de ses anciens prestiges, qu'il a pu
les faire sortir de leur oubli et les douer dans ses chants d'une
éternelle jeunesse. Aussi, comme chaque poète est mieux compris, mieux
apprécié par les voyageurs auxquels il est arrivé de parcourir les lieux
qui l'ont inspiré en y cherchant la trace de leurs visions: comme
Pindare et Ossian sont plus intimement pénétrés par ceux qui ont visité
les vestiges du Parthénon éclairés des radiances de leur limpide
atmosphère, les sites d'Écosse gazés de brouillards, de même le
sentiment inspirateur de Chopin ne se révèle tout entier que lorsqu'on a
été dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laissée par les siècles écoulés,
qu'on a suivi ses contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a
rencontré son fantôme de gloire, ce revenant inquiet qui hante son
patrimoine! Il apparaît pour effrayer ou attrister les coeurs alors qu'on
s'y attend le moins et, en surgissant aux récits et aux remémorations
des anciens temps, il porte avec lui une épouvante semblable à celle que
répand parmi les paysans de l'Ukraine la belle vierge blanche comme la
Mort, la _Mara_ ceinte d'une écharpe rouge qu'on aperçoit, disent-ils,
marquant d'une tâche de sang la porte des villages que la destruction va
s'approprier.

Nous aurions certainement hésité à parler de la Polonaise, après les
beaux vers que Mickiewicz lui consacra et l'admirable description qu'il
en fit dans le dernier chant du _Pan Tadeusz_, si cet épisode n'était
renfermé dans un ouvrage qu'on n'a point encore traduit et qui n'est
connu que des compatriotes du poète. Il eût été téméraire d'aborder,
même sous une autre forme, un sujet déjà esquissé et coloré par un tel
pinceau, dans cette épopée familière, ce roman épique, où les beautés de
l'ordre le plus élevé sont encadrées dans un paysage comme les peignait
Ruysdaël, lorsqu'il faisait luire un rayon de soleil entre deux nuées
d'orage, sur un de ces bouleaux fracassés par la foudre dont la plaie
béante semble rougir de sang sa blanche écorce. Chopin s'est
certainement inspiré bien de fois du _Pan Tadeusz_, dont les scènes
prêtent tant à la peinture des émotions qu'il reproduisait de
préférence. Son action se passe au commencement de notre siècle, alors
qu'il se rencontrait encore beaucoup de ceux qui avaient conservé les
sentiments et les manières solennelles des antiques Polonais, à côté
d'autres types plus modernes qui sous l'empire napoléonien
représentaient des passions pleines d'entrain, mais éphémères; nées
entre deux campagnes et oubliées durant la troisième, «à la française».
On rencontrait encore souvent à cette époque le contraste que formaient
ces militaires bronzés au soleil du midi et devenus, eux aussi, quelque
peu fanfarons après des victoires fabuleuses, avec ces hommes de
l'ancienne école, graves et superbes, que la conventionalité qui envahit
et façonne la haute société de toutes les contrées, fait à présent
rapidement disparaître.

À mesure que ceux qui conservaient encore le cachet national devenaient
plus rares, on goûta moins la peinture des moeurs d'autrefois, des
manières de sentir, d'agir, de parler et de vivre de jadis. On aurait
pourtant tort de croire que ce fut de l'indifférence; cet éloignement,
ce délaissement des souvenirs encore récents, mais poignants, rappelle
le navrement des mères qui ne peuvent rien contempler de ce qui avait
appartenu à un enfant qui n'est plus, pas même un vêtement, pas même un
bijou! À l'heure qu'il est, les romans de Czaykowski, ce Walter Scott
podolien que les connaisseurs en littérature mettent presque à l'égal du
fécond écrivain écossais, pour la qualité et le caractère national de
son talent, sinon pour la quantité prodigieuse de ses thèmes;
l'_Owruczanin_, le _Wernyhora_, les _Powiesci Kozackie_, ne rencontrent
plus guère, assure-t-on, de lectrices émues par leurs vivants récits, de
jeunes lecteurs enthousiastes de leurs ravissantes héroïnes, de vieux
chasseurs touchés aux larmes devant des paysages dont la poésie si
profondément sentie, si pleine de fraîcheur et de lueurs matinales, de
ramages et de gazouillements dans les grands bois ombrés, ne perd rien,
au dire de qui s'y entend, devant les plus splendides toiles des
paysagistes les plus renommés, de Hobbéma à Dupré, du Berghem _de
velours_ à Morgenstern! Mais que le jour de la résurrection arrive, que
le mort bien aimé rejette son linceul, que le triomphe de la vie
apparaisse, et l'on verra aussitôt tout le passé, enseveli, non oublié,
resplendir dans les coeurs, dans les imaginations, sous la plume des
poètes et des musiciens, comme il resplendit déjà sous le pinceau des
peintres.

La musique primitive des Polonaises, dont il ne s'est point conservé
d'échantillon qui remonte au-delà d'un siècle, a peu de prix pour l'art.
Celles que ne portent pas de nom d'auteur, mais dont la date est
indiquée par des noms des héros sous l'invocation desquels un heureux
sort les a placés, sont pour la plupart graves et douces. La
_Polonaise_, dite de _Kosciuszko_, en est le modèle le plus répandu:
elle est tellement liée à la mémoire de son époque, que nous avons vu
des femmes à qui elle en rappelait le souvenir ne pouvoir l'entendre
sans éclater en sanglots. La princesse F. L., qui avait été aimée de
Kosciuszko, n'était sensible dans ses derniers jours, alors que l'âge
avait affaibli toutes ses facultés, qu'à ces accords retrouvés encore
sur le clavier par ses mains tremblantes, car ses yeux n'en apercevaient
plus les touches. Quelques autres de ces musiques contemporaines sont
d'un caractère si affligé, qu'on les prendrait d'abord pour les notes
d'un convoi funèbre.

Les _Polonaises_ du Pce Oginski[5], dernier grand-trésorier du
Grand-Duché de Lithuanie, venues ensuite, acquirent bientôt une grande
popularité en imprégnant de langueur cette veine lugubre. Se ressentant
encore de cette coloration assombrie, elles la modifient par une
tendresse d'un charme naïf et mélancolique. Le rhythme s'affaisse, la
modulation apparaît, comme si un cortège, solennel et bruyant jadis,
devenait silencieux et recueilli en passant auprès de tombes dont le
voisinage éteint l'orgueil et le rire. L'amour seul survit, errant dans
ces alentours et répétant le refrain que le barde de la _verte Érin_
surprit aux brises de son île:

    _Love born of sorrow, like sorrow, is true!_
    L'amour né de la douleur est vrai comme elle.

[Note 5: L'une d'elles, celle en _fa_ majeur, est restée
particulièrement célèbre. Elle a été publiée avec une vignette qui
représente l'auteur se brûlant la cervelle d'un coup de pistolet,
commentaire romanesque qu'on a longtemps pris à tort pour un fait
véritable.]

Dans ces motifs si connus du Pce Oginski, on croit toujours entendre
quelque distique d'une pensée analogue, planer entre deux haleines
amoureuses ou se faire deviner dans des yeux baignés de larmes.

Plus tard, les tombeaux sont dépassés, ils reculent; on ne les aperçoit
plus que de loin en loin. La vie, l'animation reprennent leurs cours;
les impressions douloureuses se changent en souvenirs et ne reviennent
qu'en échos. La fantaisie n'évoque plus des ombres glissant avec
précaution comme pour ne pas réveiller les morts de la veille... et déjà
dans les _Polonaises_ de Lipinski on sent que le coeur bat joyeusement...
étourdiment... comme il avait battu avant la défaite! La mélodie se
dessine de plus en plus, répandant un parfum de jeunesse et d'amour
printanier; elle s'épanouit en un chant expressif, parfois rêveur. Elle
n'est point destinée à mesurer les pas de hauts et graves personnages,
qui ne prennent plus que peu de part aux danses pour lesquelles on
l'écrit, elle ne parle qu'aux jeunes coeurs, pour leur souffler de
poétiques fictions. Elle s'adresse à des imaginations romanesques,
vives, plus occupées de plaisirs que de splendeurs. Mayseder avança sur
cette pente où ne le retenait aucune attache nationale; il finit par
atteindre à la coquetterie la plus sémillante, au plus charmant entrain
de concert. Ses imitateurs nous ont submergés de morceaux de musique
intitulés _Polonaises_, qui n'avaient plus aucun caractère justifiant ce
nom.

Un homme de génie lui rendit subitement son vigoureux éclat. Weber fit
de la _Polonaise_ un dithyrambe, où se retrouvèrent soudain toutes les
magnificences évanouies avec leur éblouissant déploiement. Pour
réverbérer le passé dans une formule dont le sens était si altéré, il
réunit les ressources diverses de son art. Ne cherchant point à rappeler
ce que devait être l'antique musique, il transporta dans la musique
tout ce qu'était l'antique Pologne. Il accentua le rhythme, se servit de
la mélodie comme d'un récit, la colora par la modulation avec une
profusion que le sujet ne comportait pas seulement, qu'il appelait
impérieusement. Il fit circuler dans la _Polonaise_ la vie, la chaleur,
la passion sans s'écarter de l'allure hautaine, de la dignité
cérémonieusement magistrale, de la majesté naturelle et apprêtée à la
fois qui lui sont inhérentes. Les cadences y furent marquées par des
accords qu'on dirait le bruit des sabres, remués dans leurs fourreaux.
Le murmure des voix, au lieu de faire entendre de tièdes pourparlers
d'amour, fit retentir des notes basses, pleines et profondes, comme
celles des poitrines habituées à commander, auxquelles répond le
hennissement éloigné et fougueux de ces chevaux du désert de si noble et
élégante encolure, piaffant avec impatience, regardant de leur oeil doux,
intelligent et plein de feu, portant avec tant de grâce les longs
caparaçons cousus de turquoises ou de rubis dont les surchargeaient les
grands seigneurs polonais [6]. Weber connaissait-il la Pologne
d'autrefois?... Avait-il évoqué un tableau déjà contemplé pour en
déterminer ainsi le groupement? Questions oiseuses! Le génie n'a-t-il
pas ses intuitions et la poésie manque-t-elle jamais de lui révéler ce
qui appartient à son domaine?...

[Note 6: Au trésor des princes Radziwill, dans l'ordinal de
Nieswirz, on voyait aux temps de sa splendeur douze harnachements
incrustes de pierres fines, chacun d'une autre couleur. On y voyait
aussi les douze apôtres, de grandeur naturelle, en argent massif. Ce
luxe n'étonne point lorsqu'on songe que cette famille, descendante du
dernier grand pontife de la Lithuanie, (auquel furent donnés en
propriété, quand il embrassa le christianisme, tous les bois et toutes
les terres qui avaient été consacrées au culte des dieux païens),
possédait encore 800,000 serfs vers la fin du dernier siècle, quoique
ses richesses fussent déjà considérablement diminuées. Une pièce non
moins curieuse du trésor dont nous parlons et qui subsiste encore, est
un tableau représentant Saint Jean-Baptiste entouré d'une banderole avec
cet exergue latine: _Au nom du Seigneur, Jean, tu seras vainqueur_. Il a
été trouvé par _Jean_ Sobieski lui-même, après la victoire qu'il
remporta sous les murs de Vienne, dans la tente du grand visir
Kara-Mustapha et fut donné après sa mort par sa veuve, Marie d'Arquien,
à un prince Radziwill, avec une inscription de sa main qui indique son
origine et le don qu'elle en fait. L'autographe, muni du sceau royal, se
trouve sur le revers même de la toile. En 1843, celle-ci se trouvait
encore à Werki, près Wilna, entre les mains du Prince Louis Wittgenstein
qui avait épousé la fille du Prince Dominique Radziwill, seule héritière
de ses immenses biens.]

Lorsque l'imagination ardente et nerveuse de Weber s'attaquait à un
sujet, elle en exprimait comme un suc tout ce qu'il contenait de poésie.
Elle s'en emparait d'une façon si absolue qu'il était difficile de
l'aborder après, avec l'espoir d'atteindre aux mêmes effets.
Pourtant,--quoi d'étonnant?--Chopin le surpassa dans cette inspiration
autant par le nombre et la variété de ses écrits en ce genre, que par sa
touche plus émouvante et ses nouveaux procédés d'harmonie. Ses
_Polonaises_ en _la_ et en _la-bémol majeur_ se rapprochent surtout de
celle de Weber en _mi majeur_ par la nature de leur élan et de leur
aspect. Dans d'autres, il a quitté cette large manière, il a traité ce
thème différemment. Dirons-nous plus heureusement toujours? Le jugement
est chose épineuse en pareille matière. Comment restreindre les droits
du poète sur les diverses faces de son sujet? Ne lui serait-il point
permis d'être sombre et oppressé au milieu des allégresses mêmes, de
chanter la douleur après avoir chanté la gloire, de s'apitoyer avec les
vaincus en deuil après avoir répété les accents de la prospérité?

Sans contredit, ce n'est pas une des moindres supériorités de Chopin
d'avoir consécutivement embrassé tous les jours sous lesquels pouvait se
présenter ce thème, d'en avoir fait jaillir tout ce qu'il a
d'étincelant, comme tout ce qu'on peut lui prêter de pathétique. Les
phases que ses propres sentiments subissaient ont contribué à lui offrir
cette multiplicité de points de vue. L'on peut suivre leurs
transformations, leur endolorissement fréquent, dans la série de ces
productions spéciales, non sans admirer la fécondité de sa verve, même
alors qu'elle n'est plus portée et soutenue par les côtés avantageux de
son inspiration. Il ne s'est pas toujours arrêté à l'ensemble des
tableaux que lui présentaient son imagination et ses souvenirs; plus
d'une fois, en contemplant les groupes de la foule brillante qui
s'écoulait devant lui, il s'est épris de quelque figure isolée, il a été
arrêté par la magie de son regard, il s'est complu à en deviner les
mystérieuses révélations et n'a plus chanté que pour elle seule.

On doit ranger parmi ses plus énergiques conceptions la _Grande
Polonaise_ en _fa-dièse mineur_. Il y a intercalé une _Mazoure_,
innovation qui eut pu devenir un ingénieux caprice de bal s'il n'avait
comme épouvanté la mode frivole, en l'employant avec une si sombre
bizarrerie dans une fantastique évocation. On dirait aux premiers rayons
d'une aube d'hiver, terne et grise, le récit d'un rêve fait après une
nuit d'insomnie, rêve poème, où les impressions et les objets se
succèdent avec d'étranges incohérences et d'étranges transitions, comme
ceux dont Byron dit:

    »....Dreams in their development have breath,
    And tears, and tortures, and the touch of joy;
    They have a weight upon our waking thoughts,
    ..............................
    And look like heralds of Eternity.«

    (A Dream.)

Le motif principal est véhément, d'un air sinistre, comme l'heure qui
précède l'ouragan; l'oreille croit saisir des interjections exaspérées,
un défi jeté à tous les éléments. Incontinent, le retour prolongé d'une
tonique au commencement de chaque mesure fait entendre comme des coups
de canon répétés, comme une bataille vivement engagée au loin. À la
suite de cette note se déroulent, mesure par mesure, des accords
étranges. Nous ne connaissons rien d'analogue dans les plus grands
auteurs au saisissant effet que produit cet endroit, brusquement
interrompu par une scène champêtre, par une _Mazoure_ d'un style
idyllique qu'on dirait répandre les senteurs de la menthe et de la
marjolaine! Mais, loin d'effacer le souvenir du sentiment profond et
malheureux qui saisit d'abord, elle augmente au contraire par son
ironique et amer contraste les émotions pénibles de l'auditeur, au point
qu'il se sent presque soulagé lorsque la première phrase revient et
qu'il retrouve l'imposant et attristant spectacle d'une lutte fatale,
délivrée du moins de l'importune opposition d'un bonheur naïf et
inglorieux! Comme un rêve, cette improvisation se termine sans autre
conclusion qu'un morne frémissement, qui laisse l'âme sous l'empire
d'une désolation poignante.

Dans la _Polonaise-Fantaisie_, qui appartient déjà à la dernière période
des oeuvres de Chopin, à celles qui sont surplombées d'une anxiété
fiévreuse, on ne trouve aucune trace de tableaux hardis et lumineux. On
n'entend plus les pas joyeux d'une cavalerie coutumière de la victoire,
les chants que n'étouffe aucune prévision de défaite, les paroles que
relève l'audace qui sied à des vainqueurs. Une tristesse élégiaque y
prédomine, entrecoupée par des mouvements effarés, de mélancoliques
sourires, des soubresauts inopinés, des repos pleins de tressaillements,
comme les ont ceux qu'une embuscade a surpris, cernés de toutes parts,
qui ne voient poindre aucune espérance sur le vaste horizon, auxquels le
désespoir est monté au cerveau comme une large gorgée de ce vin de
Chypre qui donne une rapidité plus instinctive à tous les gestes, une
pointe plus acérée à tous les mots, une étincelle plus brûlante à
toutes les émotions, faisant arriver l'esprit à un diapason
d'irritabilité voisine du délire.

Peintures peu favorables à l'art, comme celles de tous les moments
extrêmes, de toutes les agonies, des râles et des contractions où les
muscles perdent tout ressort et où les nerfs, en cessant d'être les
organes de la volonté, réduisent l'homme à ne plus devenir que la proie
passive de la douleur! Aspects déplorables, que l'artiste n'a avantage
d'admettre dans son domaine qu'avec une extrême circonspection!




III.


Les _Mazoures_ de Chopin diffèrent notablement d'avec ses _Polonaises_
en ce qui concerne l'expression. Le caractère en est tout à fait
dissemblable. C'est un autre milieu, dans lequel les nuances délicates,
tendres, pâles et changeantes, remplacent un coloris riche et vigoureux.
À l'impulsion une et concordante de tout un peuple succèdent des
impressions purement individuelles, constamment différenciées. L'élément
féminin et efféminé au lieu d'être reculé dans une pénombre quelque peu
mystérieuse, s'y fait jour en première ligne. Il acquiert même sur le
premier plan une importance si grande, que les autres disparaissent pour
lui faire place ou du moins ne lui servent que d'accompagnement.

Les temps ne sont plus où, pour dire qu'une femme était charmante, on
l'appelait _reconnaissante (wdzieczna)_; où le mot de charme lui-même
dérivait de celui de _gratitude (wdzieki)_. La femme n'apparaît plus en
protégée, mais en reine; elle ne semble plus être la meilleure partie de
la vie, elle fait la vie entière. L'homme est bouillant, fier,
présomptueux, mais livré au vertige du plaisir! Cependant ce plaisir ne
cesse jamais d'être veiné de mélancolie, car son existence n'est plus
appuyée sur le sol inébranlable de la sécurité, de la force, de la
tranquillité. La patrie n'est plus!... Dorénavant toutes les destinées
ne sont que les débris flottants d'un immense naufrage. Les bras de
l'homme ressemblent à un radeau portant sur leur faible charpente, une
famille éplorée. Ce radeau est lancé en pleine mer, mer houleuse, aux
vagues menaçantes prêtes à l'engloutir. Pourtant un port est toujours
ouvert, un port est toujours là! Mais, ce port, c'est l'abîme de la
honte; ce port, c'est le refuge glacial que présente l'ignominie! Maint
coeur d'homme, lassé et épuisé, a peut-être songé à y trouver le repos
désiré par son âme fatiguée. Vainement! À peine son regard s'y est-il
arrêté que sa mère, sa femme, sa soeur, sa fille, l'amie de sa jeunesse,
la fiancée de son fils, la fille de sa fille, l'aïeule aux cheveux
blancs, l'enfant aux cheveux blonds, ont jeté des cris d'alarme,
demandant à ne pas approcher du port d'infamie, à être rejetées en haute
mer, sauf à y périr, à y être englouties durant une nuit noire, sans une
étoile au ciel, sans une plainte sur la terre, entre deux flots sombres
comme l'Érèbe, répétant au fond d'une âme emparadisée dans la mort par
la double foi de la religion et de la patrie: _Jeszcze Polska nie
zgineta!..._

En Pologne, la mazoure devient souvent le lieu où le sort de toute une
vie se décide, où les coeurs se pèsent, où les éternels dévouements se
promettent, où la patrie recrute ses martyrs et ses héroïnes. En ces
contrées, la mazoure n'est donc pas seulement une danse; elle est une
poésie nationale, destinée, comme toutes les poésies des peuples
vaincus, à transmettre le brûlant faisceau des sentiments patriotiques,
sous le voile transparent d'une mélodie populaire. Aussi, n'y a-t-il
rien de surprenant à ce que la plupart d'entr'elles modulent dans leurs
notes et dans les strophes qui y sont attachées, les deux tons dominants
dans le coeur du Polonais moderne: le plaisir de l'amour et la mélancolie
du danger. Beaucoup de ces airs portent le nom d'un guerrier, d'un
héros. _La Polonaise de Kosziuszko_ est moins historiquement célèbre que
la _Mazoure de Dombrowski_, devenue chant national à cause de ses
paroles, comme la Mazoure de Chlopicki fut populaire durant trente ans à
cause de son rhythme et de sa date, 1830. Il fallut une nouvelle
avalanche de cadavres et de victimes, une nouvelle inondation de sang,
un nouveau déluge de larmes, une nouvelle persécution dioclétienne, un
nouveau repeuplement de la Sibérie, pour étouffer jusqu'au dernier écho
de ses accents et jusqu'au dernier reflet de ses souvenirs.

Depuis cette dernière catastrophe, la plus lourde de toutes à ce
qu'assurent les contemporains, sans être écrasante néanmoins à ce
qu'affirment tous les coeurs, à ce que murmurent toutes les voix, la
Pologne est silencieuse, pour mieux dire, muette. Plus de _Polonaises_
nationales, plus de _Mazoures_ populaires. Pour parler d'elles, il faut
remonter au-delà de cette époque, alors que musique et paroles
reproduisaient également cette opposition, d'un héroïque et attrayant
effet, entre le plaisir de l'amour et la mélancolie du danger, dont naît
le besoin de _réjouir la misère, (cieszyc bide)_, qui fait rechercher un
étourdissement enchanteur dans les grâces de la danse et ses furtives
fictions. Les vers qu'on chante sur ses mélodies, leur donnent en outre
le privilège de se lier plus intimement que d'autres airs de danse à la
vie des souvenirs. Des voix fraîches et sonores les ont bien des fois
répétées dans la solitude, aux heures matinales, dans de joyeux loisirs.
Elles ont été fredonnées en voyage, dans les bois, sur une barque, à ces
instants où l'émotion surprend inopinément, lorsqu'une rencontre, un
tableau, un mot inespéré, viennent illuminer d'un éclat impérissable
pour le coeur, des heures destinées à scintiller dans la mémoire à
travers les années les plus éloignées et les plus sombres régions de
l'avenir.

Chopin s'est emparé de ces inspirations avec un rare bonheur, pour y
ajouter tout le prix de son travail et de son style. Les taillant en
mille facettes, il a découvert tous les feux cachés dans ces diamants;
en réunissant jusqu'à leur poussière, il les a montés en ruisselants
écrins. Dans quel autre cadre d'ailleurs que celui de ces danses, où il
y a place pour tant de choses, pour tant d'allusions, tant d'élans
spontanés, de bondissants enthousiasmes, de prières muettes, ses
souvenirs personnels l'auraient-ils mieux aidé à créer des poèmes, à
fixer des scènes, à décrire des épisodes, à dérouler des tristesses, qui
lui doivent de retentir plus loin que le sol qui leur a donné naissance,
d'appartenir désormais à ces types idéalisés que l'art consacre dans son
royaume de son lustre resplendissant?

Pour comprendre combien ce cadre était approprié aux teintes de
sentiments que Chopin a su y rendre avec une touche irisée, il faut
avoir vu danser la mazoure en Pologne; ce n'est que là qu'on peut saisir
ce que cette danse renferme de fier, de tendre, de provoquant. Tandis
que la valse et le galop isolent les danseurs et n'offrent qu'un tableau
confus aux assistants; tandis que la contredanse est une sorte de passe
d'armes au fleuret où l'on s'attaque et se pare avec une égale
indifférence, où l'on étale des grâces nonchalantes auxquelles ne
répondent que de nonchalantes recherches; tandis que la vivacité de la
polka devient aisément équivoque; que les menuets, les fandangos, les
tarentelles, sont de petits drames amoureux de divers caractères qui
n'intéressent que les exécutants, dans lesquels l'homme n'a pour tâche
que de faire valoir la femme, le public d'autre rôle que de suivre assez
maussadement des coquetteries dont la pantomime obligée n'est point à
son adresse,--dans la mazoure, le rôle de l'homme ne le cède ni en
importance, ni en grâce à celui de sa danseuse et le public est aussi de
la partie.

Les longs intervalles qui séparent l'apparition successive des paires
étant réservés aux causeries des danseurs, lorsque leur tour de paraître
arrive, la scène ne se passe plus entre eux, mais d'eux au public. C'est
devant lui que l'homme se montre vain de celle dont il a su obtenir la
préférence; c'est devant lui qu'elle doit lui faire honneur; c'est à lui
donc qu'elle cherche à plaire, puisque les suffrages qu'elle obtient,
rejaillissant sur son danseur, deviennent pour lui la plus flatteuse des
coquetteries. Au dernier instant, elle semble les lui reporter
formellement en s'élançant vers lui et se reposant sur son bras,
mouvement qui plus que tous les autres est susceptible de mille nuances
que savent lui donner la bienveillance et l'adresse féminines, depuis
l'élan passionné jusqu'à l'abandon le plus distrait.

Pour commencer, toutes les paires se donnent la main et forment une
grande chaîne vivante et mouvante. Se rangeant dans un cercle dont la
courte rotation éblouit la vue, elles tressent une couronne dont chaque
femme est une fleur, seule de son espèce, et dont, semblable à un noir
feuillage, le costume uniforme des hommes relève les couleurs variées.
Toutes les paires, ensuite, s'élancent les unes après les autres en
suivant la première, qui est la paire d'honneur, avec une scintillante
animation et une jalouse rivalité, défilant devant les spectateurs comme
une revue, dont l'énumération ne le céderait guère en intérêt à celles
qu'Homère et le Tasse font des armées prêtes à se ranger en front de
bataille! Au bout d'une heure ou deux le même cercle se reforme pour
terminer la danse dans une ronde d'une rapidité étourdissante, durant
laquelle maintes fois, pour peu que l'on se sente _entre soi_, le plus
ému et le plus enthousiaste des jeunes gens entonne le chant de la
mélodie que joue l'orchestre. Danseurs et danseuses s'y joignent
aussitôt en choeur, pour en répéter le refrain amoureux et patriotique à
la fois. Les jours où l'amusement et le plaisir répandent parmi tous une
gaieté exaltée, qui pétille comme un feu de sarment dans les
organisations si facilement impressionnables, la promenade générale est
encore reprise, son pas accéléré ne permet guère de soupçonner la
moindre lassitude chez les femmes de là-bas, créatures aussi délicates
et endurantes que si leurs membres possédaient les obéissantes et
infatigables souplesses de l'acier.

Il est peu de plus ravissant spectacle que celui d'un bal en Pologne,
quand la mazoure une fois commencée, la ronde générale et le grand
défilé terminés, l'attention de la salle entière, loin d'être offusquée
par une multitude de personnes s'entre-choquant en sens divers comme
dans le reste de l'Europe, ne s'attache que sur un seul couple, d'égale
beauté, se lançant dans l'espace vide. Que de moments divers pendant les
tours de la salle de bal! Avançant d'abord avec une sorte d'hésitation
timide, la femme se balance comme l'oiseau qui va prendre son vol;
glissant longtemps d'un seul pied, elle rase comme une patineuse la
glace du parquet; puis, comme une enfant, elle prend son élan tout d'un
coup, portée sur les ailes d'un pas de basque allongé. Alors ses
paupières se lèvent et, telle qu'une divinité chasseresse, le front
haut, le sein gonflé, les bonds élastiques, elle fend l'air comme la
barque fend l'onde et semble se jouer de l'espace. Elle reprend ensuite
son glissé coquet, considère les spectateurs, envoie quelques sourires,
quelques paroles aux plus favorisés, tend ses beaux bras au cavalier qui
vient la rejoindre, pour recommencer ses pas nerveux et se transporter
avec une rapidité prestigieuse d'un bout à l'autre de la salle. Elle
glisse, elle court, elle vole; la fatigue colore ses joues, illumine son
regard, incline sa taille, ralentit ses pas, jusqu'à ce qu'épuisée,
haletante, elle s'affaisse mollement et tombe dans les bras de son
danseur qui, la saisissant d'une main vigoureuse, l'enlève un instant en
l'air avant d'achever avec elle le tourbillon envivré.

En revanche, l'homme accepté par une femme s'en empare comme d'une
conquête dont il s'enorgueillit, qu'il fait admirer à ses rivaux, avant
de se l'approprier dans cette courte et tourbillonnante étreinte à
travers laquelle on aperçoit encore l'expression narguante du vainqueur,
la vanité rougissante de celle dont la beauté fait la gloire de son
triomphe. Le cavalier accentue d'abord ses pas comme par un défi, quitte
un instant sa danseuse comme pour la mieux contempler, tourne sur
lui-même comme fou de joie et pris de vertige, pour la rejoindre peu
après avec un empressement passionné! Les figures les plus multiples
viennent varier et accidenter cette course triomphale, qui nous rend
mainte Atalante plus belle que ne les rêvait Ovide. Quelquefois deux
paires partent en même temps, peu après les hommes changent de danseuse;
un troisième survient en frappant des mains et enlève l'une d'elles à
son partner, comme éperdûment et irrésistiblement épris de sa beauté, de
son charme, de sa grâce incomparable. Quand c'est une des reines de la
fête qui est ainsi réclamée, les plus brillants jeunes hommes se
succèdent longtemps en briguant l'honneur de lui avoir donné la main.

Toutes les femmes en Pologne ont, par un don inné, la science magique de
cette danse; les moins heureusement douées savent y trouver des attraits
improvisés. La timidité et la modestie y deviennent des avantages, aussi
bien que la majesté de celles qui n'ignorent point qu'elles sont les
plus enviées. N'en est-il pas ainsi parce que, d'entre toutes, c'est la
danse la plus chastement amoureuse? Les personnes dansantes ne faisant
pas abstraction du public, mais s'adressant à lui tout au contraire, il
règne dans son sens même un mélange de tendresse intime et de vanité
mutuelle aussi plein de décence que d'entraînement.

D'ailleurs, en Pologne toute femme ne peut-elle pas devenir adorable,
sitôt qu'on sait l'adorer? Les moins belles ont inspiré des passions
inextinguibles, les plus belles ont fasciné des existences entières avec
les battements de leurs blonds cils attendris, avec le soupir exhalé par
des lèvres qui savaient se plier à l'imploration après avoir été
scellées par un silence hautain. Là, où de pareilles femmes règnent, que
de fiévreuses paroles, que d'espérances indéfinies, que de charmantes
ivresses, que d'illusions, que de désespoirs, n'ont pas dû se succéder
durant les cadences de ces _Mazoures_, dont plus d'une vibre dans le
souvenir de chacune d'elles comme l'écho de quelque passion évanouie, de
quelque sentimentale déclaration? Quelle est la Polonaise qui dans sa
vie n'ait terminé une mazoure, les joues plus brûlantes d'émotion que de
fatigue?

Que de liens inattendus formés dans ces longs tête-à-tête au milieu de
la foule, au son d'une musique faisant revivre d'ordinaire quelque nom
guerrier, quelque souvenir historique, attaché aux paroles et incarné
pour toujours dans la mélodie? Que de promesses s'y sont échangées dont
le dernier mot, prenant le ciel à témoin, ne fut jamais oublié par le
coeur qui attendit fidèlement le ciel pour retrouver là-haut un bonheur
que le sort avait ajourné ici bas! Que d'adieux difficiles s'y sont
échangés, entre ceux qui se plaisaient et se fussent si bien convenus si
le même sang avait coulé dans leurs veines, si l'amant ivre d'amour
aujourd'hui ne devait point se transformer en ennemi, que dis-je? en
persécuteur du lendemain! Que de fois ceux qui s'aimaient avec extase
s'y sont donné rendez-vous à si longue échéance, que l'automne de la vie
pouvait succéder à son printemps, tous deux croyant plutôt à leur
fidélité à travers tous les remous de l'existence qu'à la possibilité
d'un bonheur privé de la sanction paternelle! Que de tristes affections,
secrètement nourries en ceux que séparaient les infranchissables
distances de la richesse et du rang, n'ont pu se révéler que dans ces
instants uniques où le monde admire la beauté plus que la richesse, la
bonne mine plus que le rang! Que de destinées désunies par la naissance
et les griefs d'une autre génération, ne se sont jamais rapprochées que
dans ces rencontres périodiques, étincelantes de triomphes et de joies
cachées, dont le pâle et lointain reflet devait éclairer à lui seul une
longue série d'années ténébreuses; car, le poète l'a dit: _l'absence est
un monde sans soleil!_

Que de courtes amours s'y sont nouées et dénouées le même soir entre
ceux qui, ne s'étant jamais vus et ne devant plus se revoir,
pressentaient ne pouvoir s'oublier! Que d'entretiens entamés avec
insouciance durant les longs repos et les figures enchevêtrées de la
mazoure, prolongés avec ironie, interrompus avec émotion, repris avec
ces sous-entendus où excellent la délicatesse et la finesse slaves, ont
abouti à de profonds attachements! Que de confidences y ont été
éparpillées dans les plis déroulés de cette franchise qui se jette
d'inconnu à inconnu, lorsqu'on est délivré de la tyrannie des
ménagements obligés! Mais aussi, que de paroles menteusement riantes,
que de voeux, que de désirs, que de vagues espoirs y furent négligemment
livrés au vent, comme le mouchoir de la danseuse jeté au souffle du
hasard... et qui n'ont point été relevés par les maladroits!...

Chopin a dégagé l'_inconnu_ de poésie, qui n'était qu'indiqué dans les
thèmes originaux des _Mazoures_ vraiment nationales. Conservant leur
rhythme, il en a ennobli la mélodie, agrandi les proportions; il y a
intercalé des clairs-obscurs harmoniques aussi nouveaux que les sujets
auxquels il les adaptait, pour peindre dans ces productions qu'il aimait
à nous entendre appeller des _tableaux de chevalet_, les innombrables
émotions d'ordres si divers qui agitent les coeurs pendant que durent, et
la danse, et ces longs intervalles surtout, où le cavalier a de droit
une place à côté de sa dame dont il ne se sépare point.

Coquetteries, vanités, fantaisies, inclinations, élégies, passions et
ébauches de sentiments, conquêtes dont peuvent dépendre le salut ou la
grâce d'un autre, tout s'y rencontre. Mais, qu'il est malaisé de se
faire une idée complète des infines degrés sur lesquels l'émotion
s'arrête ou auxquels atteint sa marche ascendante, parcourue plus ou
moins longtemps avec autant d'abandon que de malice, dans ces pays où la
mazoure se danse avec le même entraînement, le même abandon, le même
intérêt à la fois amoureux et patriotique, depuis les palais jusqu'aux
chaumières; dans ces pays où les qualités et les défauts propres à la
nation sont si singulièrement répartis que, se retrouvant dans leur
essence à peu près les mêmes chez tous, leur mélange varie et se
différencie dans chacun d'une manière inopinée, souvent méconnaissable!
Il en résulte une excessive diversité dans les caractères
capricieusement amalgamés, ce qui ajoute à la curiosité un aiguillon
qu'elle n'a pas ailleurs, fait de chaque rapport nouveau une piquante
investigation et prête de la signification aux moindres incidents.

Ici, rien d'indifférent, rien d'inaperçu et rien de banal. Les
contrastes se multiplient parmi ces natures d'une mobilité constante
dans leurs impressions, d'un esprit fin, perçant, toujours en éveil;
d'une sensibilité qu'alimentent les malheurs et les souffrances, venant
jeter des jours inattendus sur les coeurs comme des lueurs d'incendie
dans l'obscurité. Ici, les longues et glaciales terreurs des cachots
d'une forteresse, les interrogatoires perfides et semés de pièges d'un
juge abhorré quoique vénal, les steppes blancs de la Sibérie, silencieux
et déserts, s'étendent devant les regards épouvantés et les coeurs
frémissants, comme les tableaux d'une tapisserie aérienne sur les murs
de toute salle de bal; depuis celle dont les parois furent badigeonnées
pour l'occasion d'une teinte bleue claire, dont le modeste plancher fut
ciré la veille, dont les belles jeunes filles sont parées de simple
mousseline blanche et rose, jusqu'à celle dont les éblouissantes
murailles sont d'un stuc sulphuréen, les parquets d'acajou et d'ébène,
les lustres étincelants de mille bougies!

Ici, un rien peut rapprocher étroitement ceux qui la veille étaient
étrangers, tout comme l'épreuve d'une minute ou d'un mot y sépare des
coeurs longtemps unis. Les confiances soudaines y sont forcées et
d'incurables défiances entretenues en secret. Selon le mot d'une femme
spirituelle: «on y joue souvent la comédie, pour éviter la tragédie», on
aime à y faire entendre ce qu'on tient à n'avoir pas prononcé. Les
généralités servent à acérer l'interrogation, en la dissimulant; elles
font écouter les plus évasives réponses, comme on écouterait le son
rendu par un objet pour en reconnaître le métal. Tous ces coeurs si sûrs
d'eux-mêmes ne cessent de s'interroger, de se sonder, de se mettre à
l'épreuve. Chaque jeune homme veut savoir s'il y a entre lui et celle
qu'il fait dame de ses pensées pendant une soirée ou deux, communauté
d'amour pour la patrie, communauté d'horreur pour le vainqueur. Chaque
femme, avant d'accorder ses préférences d'un soir à qui la regarde avec
une ardeur si tendre et une douceur si passionée, veut savoir s'il est
homme à braver la confiscation, l'exil forcé ou l'exil volontaire, (non
moins amer souvent), la caserne du soldat à perpétuité sur les rives de
la Caspienne ou dans les montagnes du Caucase!...

Quand l'homme sait haïr et que la femme se contente de dénigrer
l'ennemi, il y a de poignantes incertitudes; les mains qui ont échangé
l'anneau des fiançailles font glisser les bagues sur leurs doigts, en se
demandant si elles y resteront? Quand la femme est de la trempe de la
Psse Eustache Sanguszko, aimant mieux voir son fils aux mines que de
ployer les genoux devant le czar[7], et que l'homme se demande s'il
n'est point permis d'imiter le sort des K., des B., des L., des J.,
etc., qui vécurent à St. Pétersbourg comblés d'honneurs, tous en
élevant leurs enfants dans l'attente du jour où ils tireront l'épée
contre les maîtres de la veille, la femme saisit le coeur de l'homme en
ses paroles brûlantes, comme une mère saisait la tête de son enfant en
ses paumes fiévreuses et la tournant vers le ciel, lui crie: voilà où
est ton Dieu!... Elle a des sanglots étouffés dans la voix, des larmes
pour lui seul visibles dans les yeux. Elle supplie et elle commande à la
fois, elle met son sourire à prix; et ce prix, c'est l'héroïsme! Si elle
détourne la tête, elle semble jeter l'homme dans le gouffre de
l'opprobre; si elle lui rend l'éclat solaire de son beau visage, elle
semble le tirer du néant!

[Note 7: À la suite de la guerre de 1830, le Pce Roman Sanguszko
fut condamné à être soldat à perpétuité en Sibérie. En revoyant le
décret, l'empereur Nicolas ajouta de sa main: «où il sera conduit les
chaînes aux pieds».--Sa santé étant gravement atteinte, la famille fit
des démarches à la cour et reçut pour réponse que si sa mère, la Psse
Eustache, venait se jeter aux pieds de l'empereur, elle obtiendrait la
grâce de son fils. Longtemps la princesse s'y refusa. L'état de son fils
empirant toujours, elle partit. Arrivée à St. Pétersbourg, les
pourparlers commencèrent sur la manière dont s'accomplirait sa
génuflexion. On proposa d'abord les formes les plus humiliantes que la
princesse rejetait les unes après les autres, prête à retourner chez
elle. Enfin, il fut convenu qu'elle demanderait et recevrait une
audience de l'impératrice, que l'empereur viendrait et que là, sans
autres témoins, la princesse implorerait à genoux la grâce de son
enfant. Quand elle fut chez l'impératrice, l'empereur entra... voyant
que la princesse ne bougeait pas, l'impératrice crut qu'elle ne le
reconnaissait point et se leva... La princesse se leva et debout
attendit... l'empereur la regarda, traversa lentement le salon... et
sortit!... L'impératrice hors d'elle saisit les mains de la princesse,
en s'écriant: «Vous avez perdu une occasion unique!..»--La princesse
raconta plus tard que ses genoux étaient devenus de marbre et, qu'en
songeant aux milliers de Polonais qui souffraient plus encore que son
fils, elle fut plutôt morte que de les plier. Elle n'obtint aucune
grâce, mais les siècles entoureront d'une auréole la mémoire sacrée de
cette matrone polonaise aux antiques vertus.]

Or, à chaque mazoure qui se danse là-bas, il y a un homme dont le
regard, la parole, l'étreinte angoissée, ont rivé pour jamais à l'autel
sacré de la patrie le coeur d'une femme, dont il dispose ainsi seulement
et sur lequel il n'a pas d'autre droit. Il y a une femme dont les yeux
moites, la main effilée, le souffle parfumé murmurant des mots magiques,
ont à jamais enrôlé un coeur d'homme dans ces milices sacrées où les
chaînes d'une femme font trouver légères les chaînes de la prison et de
la _kibitka_. Cet homme et cette femme ne reverront peut-être jamais
leur partner; pourtant, l'un aura déterminé le sort de l'autre en lui
jetant dans l'âme ces cris que nul n'entendait, mais qui, à partir de ce
jour, la rongeaient ou la vivifiaient comme des morsures de feu, en lui
répétant: _Patrie, Honneur, Liberté!_ Liberté, liberté surtout! Haine de
l'esclavage et haine du despotisme, haine de la bassesse et haine de la
_viltà_. Mourir, mourir de suite; mourir mille fois, plutôt que de ne
pas garder une âme libre en une personne libre! Plutôt que de dépendre,
comme l'ignoble transfuge, du bon plaisir des czars et des czarines, du
sourire ou de l'insulte, de la caresse impure et dégradante ou de la
colère meurtrière et fantasque de l'autocrate!

Toutefois, mourir c'était trop! Par conséquent ce n'était pas assez.
Tous ne devaient pas mourir, tous cependant devaient refuser de vivre,
en refusant l'air libre de leurs prérogatives innées, les franchises de
leur antique patriciat dans la grande cité chrétienne; lorsqu'ils
refusaient tout pacte avec le vainqueur qui y avait usurpé sa place et
s'y targuait de ses privilèges. C'était là vraiment un destin pire que
la mort! N'importe! Celles qui ne craignaient pas de l'imposer, en
rencontraient toujours qui ne craignaient pas de l'accepter. S'il y en
eut qui ont pactisé avec le vainqueur, (plus pour la forme que pour le
fond), combien n'y en eut-il pas qui n'ont jamais voulu pactiser, ni
pour le fond, ni pour la forme! Ils se sont soustraits à tout pacte,
même à ce pacte tacite qui ouvrait les portes de toutes les ambassades
et de toutes les cours d'Europe, à la seule condition de ne jamais
laisser entendre que «l'ours qui a mis des gants blancs» chez
l'étranger, se hâte de les jeter à la frontière et, loin de ses regards,
redevient la bête inculte, friande il est vrai des saveurs du miel de la
civilisation dont elle importe volontiers chez elle les rayons tout
faits, mais incapable de voir qu'elle écrase de sa masse informe les
fleurs dont ce miel est tiré, qu'elle fait mourir sous ses grosses
pattes les travailleuses ailées sans lesquelles il n'existe pas.

Pourtant, sans un tel pacte le Polonais, héritier d'une civilisation
huit fois séculaire et dédaignant depuis cent ans de renoncer à ce
qu'elle lui a mis au coeur d'élévation, de noblesse, de hautaine
indépendance, pour accepter la fraternité des puissants serviles; le
Polonais apparaît en Europe comme un paria, un jacobin, un être
dangereux, dont il vaut mieux éviter le voisinage fâcheux. S'il voyage,
lui, grand-seigneur par excellence, il devient un épouvantail pour ses
pairs; lui, catholique fervent, martyr de sa foi, il devient la terreur
de son pontife, un embarras pour son Église; lui, par essence homme de
salon, causeur spirituel, convive exquis, il semble un homme de rien à
écarter poliment! N'est-ce point là un calice d'amertume? N'est-ce point
là un sort plus dur à affronter qu'un combat glorieux, qui ne se
prolonge pas durant toute une existence? Néanmoins, chaque jeune homme
et chaque jeune femme qui durant une mazoure se rencontrent une fois par
hasard, ont à honneur de se prouver l'un à l'autre qu'ils sauront boire
ce calice; qu'ils l'acceptent, émus et joyeux, de la main qui pour lors
le présente avec un coeur plein d'enthousiasme, des yeux pleins d'amour,
un mot plein de force et de grâce, un geste plein d'élégance fière et
dédaigneuse.

Mais, dans les bals on n'est pas toujours _entre soi_. Il faut souvent
danser avec les vainqueurs; il faut souvent leur plaire pour n'en être
pas incontinent anéantis. Il faut aller chez leurs femmes et quelquefois
les inviter; il faut être près d'elles, côte à côte avec elles, humiliés
par celles qu'on méprise. Quelles sont dures les femmes des vainqueurs
quand elles apparaissent aux fêtes des vaincus! Les unes se montrent
confites dans la morgue des dames de cour sur lesquelles resplendit tout
l'éclat d'une faveur impériale, insolentes avec préméditation, cruelles
avec inconscience, se croyant adulées sans se sentir haïes, imaginant
trôner et régner, sans apercevoir qu'elles sont raillées et tournées en
dérision par ceux qui ont assez de sang au coeur, assez de feu dan le
sang, assez de foi dans l'âme, assez d'espoir dans l'avenir, pour
attendre des générations avant de livrer leur souvenir exécré à la
vindicte publique. Etalant le grand air d'emprunt des personnes qui
savent à un cheveu près le degré d'élasticité permis au busc de leur
corset, ces hautaines proconsulesses sont rendues plus froidement
impertinentes encore par le déplaisir de se voir entournés d'un essaim
de créatures, plus enchanteresses les unes que les autres, et dont la
taille n'a jamais connu de corset!

D'autres, parvenues enrichies, font papilloter l'éclat de leurs diamants
aux yeux de celles à qui leurs maris ont volé leurs revenus. Sottes et
méchantes, ne se doutant quelquefois pas des taches de sang qui
souillent le crêpe rouge de leur robe, mais heureuses d'enfoncer une
épingle tombée de leur coiffure dans le coeur d'une mère ou d'une soeur,
qui les maudit chaque fois qu'elles passent en tourbillonnant devant
elle. Ce qui était odieux, elles le rendent risible, en essayant de
singer les grands airs des grandes dames. À observer la vulgarité des
formes mongoles, la disgrâce des traits kalmouks, qui impriment encore
leurs traces sur ces plates figures, on songe involontairement aux longs
siècles durant lesquels les Russes durent lutter avec les hordes
payennes de l'Asie, dont ils portèrent souvent le joug en gardant son
empreinte barbare dans leur âme, comme dans leur langue! Encore au jour
d'aujourd'hui le trésor de l'État, comme qui dirait en Europe le
ministère des finances, y est appelé _la tente princière_: celle où
jadis se portait le plus beau du butin et du pillage! _Kaziennaia
Palata_.

Quand les femmes des vainqueurs sont en présence des femmes de vaincus,
elles font toutes pleuvoir le dédain de leurs prunelles arrogantes. Ni
les «dames chiffrées», celles qui portent un monogramme impérial sur
l'épaule, ni les autres qui ne peuvent se targuer d'être ainsi marquées
comme les génisses d'un troupeau seigneurial, ne comprennent rien à
l'atmosphère où elles sont plongées. Elles ne voient ni les flammes de
l'héroïsme, précurseurs de la conflagration, monter en langues étroites
et frémissantes jusqu'aux plafonds dorés et là, former une voûte de
sombres prophéties sur leurs têtes lourdes et vides; ni les fleurs
vénéneuses d'une future poésie sortir de terre sous leurs pas, accrocher
à leurs falbalas leurs épines immortelles, s'enrouler comme des aspics
autour de leurs corsages, monter jusqu'à leur coeur pour y plonger leurs
dards et retomber, surprises et béantes, n'y trouvant aussi que le vide!

Pour elles toutes, le Polonais n'est pas un gentilhomme, tant leurs
races sont diverses et leur langage différent. Il est un vaincu,
c'est-à-dire moins qu'un esclave; il est en défaveur, c'est-à-dire
au-dessous de la bête honorée d'une attention souveraine. Mais pour les
vainqueurs, les Polonaises sont des femmes. Et quelles femmes! En est-il
dont le coeur n'ait jamais été carbonisé par le regard de l'une d'elles,
noir comme la nuit ou bleu comme le ciel d'Italie, pour qui il se serait
damné... oui... cent fois damné... mais non perdu aux yeux du czar!...
Car devant la _faveur_, la bassesse de l'homme et la bassesse de la
femme russes sont aussi équivalentes que la livre de plomb et la livre
de plume, ce qu'un proverbe constate à sa manière en disant: _mouz i
géna, adna satana_ «Mari et femme ne font qu'un diable»! Seulement, la
livre de plomb ne bouge pas plus qu'un boulet au fond d'un sac de toile
imperméable, la livre de plume remue, voltige, se lève, retombe, se
relève et s'aplatit sans cesse, comme un nid de noirs papillons dans un
sac de gaze transparente.

Cependant, dans les poitrines couvertes du plastron de l'uniforme
chamarré d'or, semé de croix et de crachats, emmédaillé et enrubanné, il
y a, par dessous, on ne sait quelle étincelle d'élément slave qui vit,
s'agite, qui parfois flambe. Il est accessible à la pitié, il est séduit
pur les larmes, il est touché par les sourires. Gare pourtant à qui
voudrait s'y fier, car à côté de lui il y a tout un brasier d'élément
mongol et kalmouk qui renifle la rapine. Cette étincelle réunie à ce
brasier font, que le vainqueur ne se contente pas de larmes et de
sourires sans argent, ni ne veut non plus de l'argent qu'avec
l'assaisonnement des larmes et des sourires! Qui dira tous les drames
qui dans ces données se sont joués entre des êtres, dont l'un tend des
filets d'or et de soie, recule d'effroi comme mordu par un scorpion à la
pensée de s'être pris dans ses propres rets; dont l'autre, friand et
glouton à la fois, s'abreuve d'un limpide regard, s'enivre d'un doux
parler, tout en palpant les billets de banque qu'il tient déjà sur son
coeur.

Le Russe et la Polonaise sont les seuls points de contact entre deux
peuples plus antipathiques entre eux que le feu et l'eau, l'un étant fou
de la liberté qu'il aime plus que la vie, l'autre étant voué au servage
officiel jusqu'à lui donner sa vie. Mais, ce seul point de contact est
incandescent, parce que la femme espère toujours inoculer à l'homme le
ferment de la bonté, de la pitié, de l'honneur; l'homme espère toujours
dénationaliser la femme jusqu'à lui faire oublier la pitié, la bonté,
l'honneur. À ce double jeu chacun s'enflamme et, comme on ne se
rencontre guère ailleurs, c'est durant la mazoure qu'on épuise toutes
ses ressources, ses stratagèmes, ses assauts, ses embuscades et ses
silencieuses victoires. Le bal et la danse sont le terrain de ces
grandes batailles, dont le succès consiste à se changer en d'heureux
préliminaires de paix entre deux belligérants amis, sur les bases de
quelque haute rançon et de quelque souvenir ému, qui scintille comme une
étoile jamais voilée dans le coeur de l'homme, laissant parfois aussi une
reconnaissance toujours bienveillante dans celui de la femme.[8]

[Note 8: Un général russe était chargé de faire exécuter on ne sait
plus quelles mesures vexatoires à l'entour du couvent des dominicaines,
à Kamieniec, en Podolie. La prieure fut obligée de le voir pour tâcher
d'obtenir quelqu'adoucissement à ces rigueurs. Appartenant à une des
plus antiques familles de la Lithuanie, elle était encore d'une grande
beauté et d'une suavité de manières vraiment fascinante. Le général la
vit derrière la grille du parloir et causa longtemps avec elle. Le
lendemain il lui fit accorder tout ce qu'elle avait demandé, (sans la
prévenir qu'un an après son successeur n'en tiendrait aucun compte), et
ordonna à ses soldats de planter un jeune peuplier devant ses fenêtres;
personne ne devina ce que pouvait signifier cette fantaisie. Bien des
années après, la mère Rose, si bien nommée pour le doux parfum
qu'exhalait son âme, le regardait encore avec complaisance; il lui
rappelait que le général russe avait trouvé moyen de lui rendre un
éternel hommage, en faisant dire à cet arbre qui indiquait sa cellule:
_To polka_.]

Là, où les neiges boréales d'Irkutsk, les ensevelissements vivants de
Nertschinsk, forment neuf fois sur dix comme l'arrière-fond,
l'arrière-pensée d'une conversation engagée par une Polonaise qui
effeuille son bouquet entre deux sourires, avec un Russe qui déchire
son gant blanc en suivant des yeux un pur profil, un galbe angélique, on
plaide en apparence pour soi quand un autre est en cause; les flatteries
par contre peuvent devenir des exigences déguisées. Là, c'est la
dégradation du rang et de la noblesse[9], c'est le knout et la mort, qui
attendent peut-être celui qu'une soeur, une fiancée, une amie, une
compatriote inconnue, une femme douée du génie de la compassion et de la
ruse, ont le pouvoir de perdre ou de sauver durant les fugitives amours
de deux mazoures. Dans l'une, ces amours s'ébauchent; la lutte commence,
le défi est jeté. Durant les longs _a parte_ qu'elle autorise, ciel et
terre sont remués sans que l'interlocuteur sache souvent ce qu'on veut
de lui avant le jour, (dont l'indiscrétion chèrement payée de quelque
inférieur a révélé l'approche), où une écriture fine, tremblante, humide
de pleurs, vient se rencontrer avec un homme d'affaires porteur d'un
portefeuille tout gonflé. Au second bal, quand la femme et l'homme se
retrouvent dans la mazoure, l'un des deux finit par être vaincu. Elle
n'a rien obtenu ou elle a tout conquis. Rarement s'est-il vu qu'elle
n'ait _rien_ obtenu, qu'on ait _tout_ refusé à un regard, à un sourire,
à une larme, à la honte du mépris.

[Note 9: Le Prince Troubetzkoy, revenu des mines de Sibérie où il
avait passé vingt ans et n'avait rien perdu de sa fière imprudence, fit
mettre sur ses cartes de visite (aussitôt confisquées): _Pierre
Troubetzkoy, né Prince Troubetzkoy_.]

Mais, si fréquents que soient les bals officiels, si souvent même que
l'on soit obligé d'y engager quelques personnages qui s'imposent ou de
jeunes officiers russes, amis de régiment des jeunes Polonais forcés de
servir pour n'être pas privés de leurs privilèges nobiliaires, la vraie
poésie, le véritable enchantement de la mazoure, n'existe réellement
qu'entre Polonais et Polonaises. Seuls, ils savent ce que veut dire
d'enlever une danseuse à son partner avant même qu'elle ait achevé la
moitié de son premier tour dans la salle, pour aussitôt l'engager à une
mazoure de vingt paires, c'est-à-dire de deux heures! Seuls, ils savent
ce que veut dire de lui voir accepter une place près de l'orchestre,
dont les rumeurs réduisent toutes les paroles à des murmures de voix
basses, à des souffles brûlants plus compris qu'articulés, ou bien
d'entendre qu'elle ordonne de poser sa chaise devant le canapé des
matrones qui devinent tous les jeux de physionomie. Seuls, le Polonais
et la Polonaise savent à l'avance que, dans une mazoure, l'un peut
perdre une estime et l'autre conquérir un dévouement! Mais, le Polonais
sait aussi que dans ce tête à tête public, ce n'est pas lui qui domine
la situation. S'il veut plaire, il craint; s'il aime, il tremble. Dans
l'un ou l'autre cas, qu'il espère éblouir ou toucher, charmer l'esprit
ou attendrir le coeur, c'est toujours en se lançant dans un dédale de
discours, qui ont exprimé avec ardeur ce qu'ils se sont gardés de
prononcer; qui ont furtivement interrogé sans avoir jamais questionné;
qui ont été atrocement jaloux sans paraître y prétendre; qui ont plaidé
le faux pour savoir le vrai ou révélé le vrai pour se garantir du faux,
sans être sortis des sentiers ratissés et fleuris d'une conversation de
bal. Ils ont tout dit, ils ont parfois mis toute l'âme et ses blessures
à nu, sans que la danseuse, si elle est orgueilleuse ou froide, prévenue
ou indifférente, puisse se vanter de lui avoir arraché un secret ou
infligé un silence!

Puis, une attention si incessamment tendue finissant par harasser des
naturels expansifs, une légèreté lassante, surprenante même avant qu'on
en ait démêlé l'insouciance désespérée, vient s'allier comme pour les
ironiser aux finesses les plus spirituelles, à l'existence des plus
justes peines, à leur plus profond sentiment. Toutefois, avant de juger
et de condamner cette légèreté, il faudrait en connaître toutes les
profondeurs. Elle échappe aux promptes et faciles appréciations en étant
tour à tour réelle et apparente, en se réservant d'étranges répliques
qui la font prendre, aussi souvent à tort qu'à raison, pour une espèce
de voile bariolé, dont il suffirait de déchirer le tissu afin de
découvrir plus d'une qualité dormante ou enfouie sous ses plis. Il
advient de cette sorte que l'éloquence n'est fréquemment qu'un grave
badinage, qui fait tomber des paillettes d'esprit comme une gerbe de
feux d'artifice, sans que la chaleur du discours ait rien de sérieux. On
cause avec l'un, on songe à un autre; on n'écoute la réplique que pour
répondre à sa propre pensée. On s'échauffe, non pour celui à qui l'on
parle, mais pour celui à qui l'on va parler. D'autres fois, des
plaisanteries échappées comme par mégarde sont tristement sérieuses,
quand elles partent d'un esprit qui cache sous ses gaietés d'étalage
d'ambitieuses espérances et de lourds mécomptes, dont personne ne peut
le railler ni le plaindre, personne n'ayant connu ses audacieux espoirs
et ses insuccès secrets.

Aussi, que de fois des gaietés intempestives suivent-elles de près des
recueillements âpres et farouches, tandis que des désespérances pleines
d'abattement se changent soudain en chants de triomphe, fredonnés à la
sourdine. La conspiration étant à l'état de permanence dans tous les
esprits, la trahison apparaissant à l'état de possibilité dans tous les
moments de défaillance; la conspiration formant un mystère qui, à peine
soupçonné, jette l'homme dans le gouffre de la police moscovite et ne le
rejette dans la vie que comme un naufragé nu sur la plage; la trahison
constituant un plus terrible mystère qui, à peine soupçonné,
métamorphose l'être humain en une bête venimeuse dont la seule haleine
est réputée pestiférée,--comment chaque homme ne serait-il pas une
énigme indéchiffrable à tout autre qu'à une femme aux intuitions
divinatrices, qui veut devenir son ange-gardien en le retenant sur la
pente des conspirations ou en le préservant des séduisants appâts de la
trahison? Dans ces entretiens pailletés d'or et de cuivre, où le vrai
rubis brille à côté du faux diamant, comme une goutte de sang pur mise
en balance avec un argent impur; où les réticences inexplicables peuvent
aussi bien envelopper d'ombre la pudeur d'une vie qui se sacrifie, que
l'impudeur d'une lâcheté qui se fait récompenser,--voire même le double
jeu d'un double sacrifice et d'une double trahison, livrant quelques
complices dans l'espoir de perdre tous leurs bourreaux, en se perdant
soi-même,--rien ne saurait demeurer absolument superficiel, quoique rien
non plus ne soit exempt d'un vernis artificiel. Là donc, où la
conversation est un art exercé au plus haut degré et qui absorbe une
énorme partie du temps de tout le monde, il y en a peu qui ne laissent à
chacun le soin de discerner dans les propos joyeux ou chagrins qu'il
entend débiter, ce qu'en pense vraiment le personnage qui, en moins
d'une minute, passe du rire à la douleur, en rendant la sincérité
également difficile à reconnaître dans l'un et dans l'autre.

Au milieu de ces fuyantes habitudes d'esprit, les idées, comme les bancs
de sable mouvants de certaines mers, sont rarement retrouvées au point
où on les a quittées. Cela seul suffirait à donner un relief particulier
aux causeries les plus insignifiantes, comme nous l'ont appris quelques
hommes de cette nation qui ont fait admirer à la société parisienne leur
merveilleux talent d'escrime en paradoxe, auquel tout Polonais est plus
ou moins habile selon qu'il a plus ou moins intérêt ou amusement à le
cultiver. Mais cette inimitable verve qui le pousse à faire constamment
changer de costume à la vérité et à la fiction, à les promener toujours
déguisées l'une pour l'autre, comme des pierres de touche d'autant plus
sûres qu'elles sont moins soupçonnées; cette verve qui aux plus chétives
occasions dépense avec une prodigalité effrénée un prodigieux esprit,
comme Gil Blas usait à trouver moyen de vivre un seul jour autant
d'intelligence qu'il en fallait au roi des Espagnes pour gouverner ses
royaumes; cette verve impressionne aussi péniblement que les jeux où
l'adresse inouïe des fameux escamoteurs indiens fait voler et étinceler
dans les airs une quantité d'armes aiguisées et tranchantes qui, à la
moindre gaucherie, deviendraient des instruments de mort. Elle recèle et
porte alternativement l'anxiété, l'angoisse, l'effroi lorsqu'au milieu
des dangers imminents de la délation, de la persécution, de la haine ou
de la rancune individuelle, se surajoutant aux haines nationales et aux
rancunes politiques, des positions toujours compliquées peuvent trouver
un péril dans toute imprudence, dans toute inadvertance, toute
inconséquence; ou bien, une aide puissante dans un individu obscur et
oublié.

Un intérêt dramatique peut dès lors surgir tout d'un coup dans les plus
indifférentes entrevues, pour donner instantanément à toute relation les
faces les moins prévues. Il plane par là sur les moindres d'entre-elles
une brumeuse incertitude qui ne permet jamais d'en arrêter les contours,
d'en fixer les lignes, d'en reconnaître l'exacte et future portée, les
rendant ainsi toutes complexes, indéfinissables, insaisissables,
imprégnées à la fois d'une terreur vague et cachée, d'une flatterie
insinuante, inventive à se rajeunir, d'une sympathie qui voudrait
souvent se dégager de ces pressions; triples mobiles qui s'enchevêtrent
dans les coeurs en d'inextricables confusions de sentiments patriotiques,
vains et amoureux.

Est-il donc surprenant que des émotions sans nombre se concentrent dans
les rapprochements fortuits amenés par la mazoure lorsque, entourant les
moindres velléités du coeur de ce prestige que répandent les grandes
toilettes, les feux de la nuit, les surexcitations d'une athmosphère de
bal, elle fait parler à l'imagination les plus rapides, les plus
futiles, les plus distantes rencontres! Pourrait-il en être autrement en
présence des femmes qui donnent à la mazoure ces signifiances, que dans
les autres pays on s'efforcerait en vain de comprendre, même de deviner?
Car, ne sont-elles pas incomparables, les femmes polonaises? Il en est
parmi elles dont les qualités et les vertus sont si absolues, qu'elles
les rendent apparentées à tous les siècles et à tous les peuples; mais
ces apparitions sont rares, toujours et partout. Pour la plupart, c'est
une originalité pleine de variété qui les distingue. Moitié almées,
moitié Parisiennes, ayant peut-être conservé de mère en fille le secret
des philtres brûlants que gardent les harems, elles séduisent par des
langueurs asiatiques, des flammes de houris dans les yeux, des
indolences de sultanes, des révélations d'indicibles tendresses
fugitives comme l'éclair, des gestes naturels qui caressent sans
enhardir, des mouvements distraits dont la lenteur enivre, des poses
inconscientes et affaissées qui distillent un fluide magnétique. Elles
séduisent par cette souplesse des tailles qui ne connaissent pas la gêne
et que l'étiquette ne parvient jamais à guinder; par ces inflexions de
voix qui brisent et font venir des larmes d'on ne sait quelle région du
coeur; par ces impulsions soudaines qui rappellent la spontanéité de la
gazelle. Elles sont superstitieuses, friandes, enfantines, faciles à
amuser, faciles à intéresser, comme les belles et ignorantes créatures
qui adorent le prophète arabe; en même temps intelligentes, instruites,
pressentant avec rapidité tout ce qui ne se laisse pas voir, saisissant
d'un coup d'oeil tout ce qui se laisse deviner, habiles à se servir de ce
qu'elles savent, plus habiles encore à se taire longtemps et même
toujours, étrangement versées dans la divination des caractères qu'un
trait leur dévoile, qu'un mot éclaire à leurs yeux, qu'une heure met à
leur merci!

Généreuses, intrépides, enthousiastes, d'une piété exaltée, aimant le
danger et aimant l'amour, auquel elles demandent beaucoup et donnent
peu, elles sont surtout éprises de renom et de gloire. L'héroïsme leur
plaît; il n'en est peut-être pas une qui craigne de payer trop cher une
action éclatante. Et cependant, disons-le avec un pieux respect,
beaucoup d'entr'elles, mystérieusement sublimes, dévouent à l'obscurité
leurs plus beaux sacrifices, leurs plus saintes vertus. Mais,
quelqu'exemplaires que soient les mérites de leur vie domestique, jamais
tant que dure leur jeunesse, (et elle est aussi longue que précoce), ni
les misères de la vie intime, ni les secrètes douleurs qui déchirent ces
âmes trop ardentes pour n'être pas souvent blessées, n'abattent la
merveilleuse élasticité de leurs espérances patriotiques, la juvénile
candeur de leurs enchantements souvent illusionnés, la vivacité de leurs
émotions qu'elles savent communiquer avec l'infaillibilité de
l'étincelle électrique.

Discrètes par nature et par position, elles manient avec une incroyable
dextérité la grande arme de la dissimulation; elles sondent l'âme
d'autrui et retiennent leurs propres secrets, si bien que nul ne suppose
qu'elles ont des secrets![10] Souvent ce sont les plus nobles qu'elles
taisent, avec cette superbe qui ne daigne même pas se témoigner. À qui
les a calomniées, elles rendent un service, qui les a dénigrées,
devient leur ami, qui a traversé leurs desseins une fois, le répare sans
s'en douter en les servant cent fois. Le dédain intérieur que leur
inspirent ceux qui ne les devinent pas, leur assure cette supériorité
qui les fait régner avec tant d'art sur tous les coeurs qu'elles
réussissent à flatter sans adulation, à apprivoiser sans concessions, à
s'attacher sans trahison, à dominer sans tyrannie, jusqu'au jour où, se
passionnant à leur tour avec autant de dévouement chaleureux pour un
seul qu'elles ont de subtile fierté avec le reste du monde, elles savent
aussi braver la mort, partager l'exil, la prison, les plus cruelles
peines, toujours fidèles, toujours tendres, se sacrifiant toujours avec
une inaltérable sérénité.

[Note 10: Il faut observer que malgré la constante réserve et la
profonde dissimulation que leur commande la position de leur pays, à
elles, dépositaires de tant de sentiments, de tant d'incidents, de tant
de faits, de tant de secrets, qui à la moindre indiscrétion menaceraient
quelqu'un de la déportation et des mines de la Sibérie, jamais on ne
rencontre chez les Polonaises cette insincérité de tous les instants, ce
mensonge perpétuel qui distingue d'autres femmes slaves. Celles-ci, non
contentes de pratiquer la non-vérité, se sont faites une seconde nature
de la contre-vérité, qu'impose un despotisme dont dépendent toutes les
sources de la vie, tout le brillant de son échaffaudage; despotisme
d'autant plus implacable sous ses formes mielleuses que, se sachant
réduit à régner par la terreur, il consent à être trompé en étant adulé,
à être caressé sans amour, bercé sans tendresse, enivré d'un vin
frelaté, sans se soucier si le coeur est épanoui quand les lèvres rient,
si l'âme est heureuse quand la bouche le proclame, si elle ne hait pas
celui auquel les yeux jettent leurs plus séduisantes invites. Pour ces
femmes, le besoin de la _faveur_ commande la duplicité, comme une
condition première, essentielle, inévitable, _sine qua non_, de tout ce
qui fait le bien-être de la vie, le charme et l'éclat d'une destinée; le
mensonge leur devient par conséquent une nécessité vitale, un besoin
impérieux auquel il faut satisfaire sur l'heure, à tout prix. Dans ces
conditions, il ne saurait jamais se transformer en un art, toute la ruse
du sauvage captif voulant profiter de son maître, non s'en affranchir,
ne pouvant se comparer avec le savoir-faire habile et ingénieux du
diplomate et du vaincu. Aussi, pour s'entretenir la main, ces femmes, à
quelque rang qu'elles appartiennent, femmes de cour ou de quatorzième
_tchin_, ne disent-elles jamais, au grand jamais, un mot de pure et
simple vérité. Demandez-leur s'il est jour à minuit, elles répondront
_oui_, pour voir si elles ont su faire croire l'incroyable. Le mensonge,
qui répugne à la nature humaine, étant devenu un ingrédient inévitable
de leurs rapports sociaux, a fini par gagner pour elles on ne sait quel
charme malsain, comme celui de l'_assa foetida_ que les hommes au palais
blasé du siècle dernier portaient en bonbonnière. Elles ont comme un
goût plus sapide sur la langue sitôt qu'elles se figurent avoir induit
en erreur quelque naïf, avoir persuadé quelque bonne âme du contraire de
qui a été, de ce qui est, de ce qui sera.--Or, pour autant de Polonaises
qu'on ait pu connaître, jamais on n'a rencontré une vraie menteuse.
Elles savent faire de la dissimulation un art; elles savent même le
ranger parmi les beaux-arts, car lorsqu'on en a surpris le secret, on ne
sait ce qu'il faut admirer le plus, du sentiment généreux qui la dicta
ou de la délicatesse de ses procédés. Mais, quelqu'inimaginable finesse
qu'elles mettent à ne pas laisser comprendre qu'elles savent ce qu'elles
prétendent ignorer, qu'elles ont aperçu ce qu'elles veulent n'avoir
point vu, on ne peut jamais les accuser d'avoir manqué de franchise,
surtout au détriment de qui que ce soit. Elles ont toujours dit vrai;
tant pis pour ceux qui ne les devinaient pas. Elles sont bien assez
habiles pour échapper à tout essai scrutateur, sans recourir au masque
qui trahit la vérité et tue l'honneur. Toute l'adresse avec laquelle une
Polonaise dérobe ce qu'elle veut cacher du secret d'autrui ou du sien,
l'impénétrabilité dont elle recouvre le fond de ses sentiments, le
dernier mot de ceux que lui inspirent les autres, ce qu'elle pense de
tout et de tous, ce qu'elle compte faire et faire faire dans un cas et
un moment donné, ne l'empêchent jamais d'être, non seulement sincère,
mais ouverte, disant à chacun avec grâce, abandon et empressement, tout
ce qui l'intéresse de savoir quand cela ne fait tort à personne.
L'habitude de vivre au sein du danger, de manier le danger, de se jouer
du danger au milieu duquel elle a grandi depuis qu'elle est au monde,
donne à son imperturbable discrétion comme un instinct de salut pour
tous. Il lui serait impossible de faire du mal par une parole
irréfléchie, passionnée ou encolérée, même à un ennemi, tant sa pensée
est naturellement tournée vers le devoir d'aider et de secourir.
Ensuite, elle est trop pieuse, trop civilisée, elle a surtout trop de
tact, pour pousser la dissimulation au-delà du nécessaire.--Entre elle
et les autres femmes slaves il y a la différence de la vaincue à
l'esclave. La vaincue étant fière se respecte elle-même sous ses
déguisements; l'esclave n'a plus souvent qu'une âme d'esclave. Elle ne
sait plus ni dissimuler sans mentir, ni mépriser celui qui l'obligerait
à mentir; elle le craint! Et ici, la crainte du seigneur est le
commencement de la bassesse.]

Les hommages que les Polonaises ont inspirés ont toujours été d'autant
plus fervents, qu'elles ne visent pas aux hommages; elles les acceptent
comme des pis-aller, des préludes, des passe-temps insignifiants. Ce
qu'elles veulent, c'est l'attachement; ce qu'elles espèrent, c'est le
dévouement; ce qu'elles exigent, c'est l'honneur, le regret et l'amour
de la patrie. Toutes, elles ont une poétique compréhension d'un idéal
qu'elles font miroiter dans leurs entretiens, comme une image qui
passerait incessamment dans une glace et qu'elles donnent pour tâche de
saisir. Méprisant le fade et trop facile plaisir de plaire seulement,
elles voudraient avoir celui d'admirer ceux qui les aiment; de voir
deviné et réalisé par eux un rêve d'héroïsme et de gloire qui ferait de
chacun de leurs frères, de leurs amoureux, de leurs amis, de leurs fils,
un nouveau héros de sa patrie, un nouveau nom retentissant dans tous les
coeurs qui palpitent aux premiers accents de la _Mazoure_ liée à son
souvenir. Ce romanesque aliment de leurs désirs prend, dans l'existence
de la plupart d'entr'elles, une place qu'il n'a certes pas chez les
femmes du Levant, ni même chez celles du Couchant.

Les latitudes géographiques et psychologiques dans lesquelles le sort
les fait vivre, offrent également ces climats extrêmes, où les étés
brûlants ont des splendeurs et des orages torrides, où les hivers et
leur frimas ont des froidures polaires, où les coeurs savent aimer et
haïr avec la même ténacité, pardonner et oublier avec la même
générosité. Aussi là, quand on est épris, n'est-ce point à l'italienne,
(ce serait trop simple et trop charnel), ni à l'allemande, (ce serait
trop savant et trop froid), encore moins à la française, (ce serait trop
vaniteux et trop frivole); on y fait de l'amour une poésie, en attendant
qu'on en fasse un culte. Il forme la poésie de chaque bal et peut
devenir le culte de la vie entière. La femme aime l'amour pour faire
aimer ce qu'elle aime: avant tout son Dieu et sa patrie, la liberté et
la gloire. L'homme aime l'amour parce qu'il aime à être ainsi aimé; à se
sentir surélevé, grandi au-dessus de lui-même, électrisé par des paroles
qui brûlent comme des étincelles, par des regards qui luisent comme des
étoiles, par des sourires qui promettent la béatitude d'une larme sur
une tombe!... Ce qui faisait dire à l'empereur Nicolas: «Je pourrais en
finir des Polonais, si je venais à bout des Polonaises»[11].

[Note 11: Ce mot fut prononcé devant une personne de notre
connaissance.]

Malheureusement, l'idéal de gloire et de patriotisme des Polonaises,
souvent réveillé par les velléités héroïques qui les entourent, est plus
souvent encore déçu par la légèreté de caractère des hommes que
l'oppression et l'astuce du conquérant démoralisent et corrompent
systématiquement, sauf à écraser quiconque leur résiste. Aussi, les
oscillations de cet élément qui comme le vif-argent ignore la
tranquillité, de ces aspirations qui savent bien ce qu'elles veulent,
mais ne trouvent pas toujours qui leur réponde, tiennent parfois ces
femmes charmantes dans de longues alternatives entre le monde et le
cloître, où il est peu d'entr'elles qui, à quelque instant de sa vie,
n'ait sérieusement ou amèrement songé à se réfugier. Beaucoup, non moins
illustres par leur naissance que par leur renommée dans le monde, y ont
immolé leur beauté, leur esprit, leur prestige, leur empire sur les
âmes, s'offrant en holocauste vivant sur l'autel de propitiation où fume
jour et nuit le perpétuel encens de leurs prières et de leur sacrifice
volontaire! Ces victimes expiatoires espèrent forcer la main au Dieu des
armées, _Deus Sabaoth_!... Et cet espoir illumine leur coeur, au point de
leur faire atteindre parfois un âge presque séculaire!

Un proverbe national caractérise mieux en quatre mots cette fusion de la
vie du monde et de la vie de foi que ne le peuvent faire toutes les
descriptions quand, pour peindre une femme parfaite, un parangon de
vertu, il dit: «Elle excelle dans la danse et dans la prière!» Veut-on
vanter une jeune fille, veut-on louer une jeune femme, on ne saurait
mieux faire que de leur appliquer cette courte phrase: _I do tanca, i do
rozanca!_ On ne peut leur trouver de meilleur éloge, parce que le
Polonais né, bercé, grandi, vivant entre des femmes dont on ne sait si
elles sont plus belles quand elles sont charmantes ou plus charmantes
quand elles ne sont pas belles; le Polonais ne se résignerait jamais à
aimer d'amour celle que personne ne lui envierait au bal, pas plus
qu'il ne chérira éternellement celle dont il ne pense pas que, plus
ardente que les séraphins dans les cieux, elle fatigue de ses
implorations et de ses expiations, de ses oraisons et de ces jeûnes, ce
Dieu qui _châtie ceux qu'il aime_ et qui a dit des nations: _elles sont
guérissables!_

Pour le vrai Polonais, la femme dévote, ignorante et sans grâce, dont
chaque parole ne brille pas comme une lueur, dont chaque mouvement
n'exhale pas le charme d'un parfum suave, n'appartient pas à ces êtres
qu'enveloppe un fluide ambiant, une vapeur tiède,--sous les lambris
dorés, sous le chaume fleuri, comme derrière les grilles du choeur.--En
revanche, la femme intéressée, calculatrice habile, syrène, déloyale,
sans foi ni bonne foi, est un monstre si odieux qu'il ne devine même pas
les ignobles écailles qui se cachent au bas de sa ceinture,
artificieusement voilées. Qu'en advient-il? Il tombe dans ses pièges et,
quand il y est tombé, il est perdu pour sa génération, ce qui fait
croire que les Polonais s'en vont et qu'il ne reste plus que des
Polonaises! Quelle erreur! En fût-il ainsi, la Pologne n'aurait point à
pleurer ses fils pour toujours. Comme cette illustre Italienne du
moyen-âge qui défendait elle-même son château-fort et, voyant six de ses
fils couchés à ses pieds sur ses crénaux, défiait l'ennemi en lui
montrant son sein d'où elle ferait naître six autres guerriers non moins
valeureux, les mères polonaises ont de quoi remplacer les générations
énervées, les générations qui ont servi d'anneau dans la chaîne
généalogique, sans laisser d'autres traces de leur triste et terne
passage!

D'ailleurs, en ce siècle de calomnies, on calomnie aussi les hommes là,
ou les femmes ont de quoi braver, vaincre et faire taire la calomnie. Si
ces Polonaises qui changent une fleur des champs en un sceptre dont on
bénit la puissance, ont un sens de la foi plus sublime que les hommes,
il n'est pourtant pas plus viril; si elles ont le goût de l'héroïsme
plus exalté, il n'est pourtant pas plus impérissable; si l'orgueil de la
résistance est plus indigné chez elles, il n'est pourtant pas plus
indomptable! Tout le monde dit du mal des Polonais; cela est si aisé! On
exagère leurs défauts, on a soin de taire leurs qualités, leurs
souffrances surtout. Où donc est la nation qu'un siècle de servitude n'a
point défaite, comme une semaine d'insomnie défait un soldat? Mais,
quand on aura dit tout le mal imaginable des Polonais, les Polonaises se
demanderont toujours: Qui donc sait aimer comme eux? S'ils sont souvent
des infidèles, prompts à adorer toute divinité, à brûler leur encens
devant chaque miracle de beauté, à adorer chaque jeune astre
nouvellement monté sur l'horizon, qui donc a un coeur aussi constant, des
attendrissements que vingt ans n'ont pas effacés, des souvenirs dont
l'émotion se répercute jusque sous les cheveux blancs, des services
empressés qui se reprennent après un quart de siècle d'interruption
comme on renoue un entretien brisé la veille? Dans quelle nation ces
êtres, frêles et courageux, trouveraient-elles autant de coeurs capables
de les adorer d'une dévotion si vraie, qu'il fait aimer la femme jusqu'à
aimer la mort pour elle, sachant que son beau regard ne peut convier
qu'à une belle mort?

Là-bas, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme ne connaissait
point encore ces méfiances néfastes qui font craindre une femme comme on
redoute un vampire. Il n'avait point encore entendu parler de ces
magiciennes malfaisantes du dix-neuvième siècle, surnommées les
«dévoreuses de cervelles»! Il ne savait point encore qu'il existerait un
jour des princesses entretenues, des comtesses courtisanes, des
ambassadrices juives, des grandes dames aux gages d'une grande
puissance, des espionnes de haute naissance, des voleuses de bonne
maison dérobant le coeur, les secrets, l'honneur, le patrimoine de ceux
dont elles recevaient l'hospitalité! Il ignorait que sous peu on aurait
formé à l'intention des grands noms de son pays, à l'intention des fils
de mères incorruptibles, des héritiers d'une longue lignée de nobles
ancêtres, toute une école de séductrices dressées au métier de la
délation. L'homme ne se doutait pas encore qu'il viendrait un temps où
dans les sociétés d'Europe, sociétés chrétiennes cependant, un homme
d'honneur passerait pour dupe de la femme qu'il n'aurait pas déshonorée,
pour victime de celle qu'il n'aurait pas souillée!...

Alors, alors, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme aimait pour
aimer; prêt à jouer sa vie pour une beauté qu'il aurait vue deux fois,
se souvenant que le parfum de la fleur ne laisse à jamais son plus
poétique souvenir que lorsqu'elle ne fut jamais cueillie, jamais
flétrie! Il eût rougi de penser aux menus plaisirs d'une volupté
corrompue, en cette société où la galanterie consistait à haïr le
conquérant, à mépriser ses menaces, à braver son courroux, à railler le
parvenu barbare qui prétend faire oublier à l'Europe somnolente le
mécanisme asiatique de sa savonnette à vilain. Alors, alors, l'homme
aimait quand il se sentait aiguillonné au bien et béni par la piété,
fier des grands sacrifices, entraîné aux grandes espérances par une de
ces femmes dont le coeur a pour note dominante l'apitoiement. Car, en
toute Polonaise, chaque tendresse jaillit d'une compatissance; elle n'a
rien à dire à celui qu'elle n'a pas à plaindre. De là vient que des
sentiments qui ailleurs ne sont que des vanités ou des sensualités, se
colorent chez elle d'un autre reflet: celui d'une vertu qui, trop sûre
d'elle-même pour faire la grosse voix et se retrancher derrière les
fortifications en carton de la pruderie, dédaigne les sécheresses
rigides et reste accessible à tous les enthousiasmes qu'elle inspire,
comme à tous les sentiments qu'elle peut porter devant Dieu et les
hommes.

Ensemble irrésistible, qui enchante et qu'on honore! Balzac a essayé de
l'esquisser dans des lignes toutes d'antithèses, renfermant le plus
précieux des encens adressé à cette «fille d'une terre étrangère, ange
par l'amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par
l'expérience, homme par le cerveau, femme par le coeur, géante par
l'espérance, mère par la douleur et poète par ses rêves»[12].

[Note 12: Dédicace de _Modeste Mignon_.]

Berlioz, génie shakespearien qui toucha à tous les extrêmes, dut
naturellement entrevoir à travers les transparences musicales de Chopin
le prestige innommable et ineffable qui se mirait, chatoyait,
serpentait, fascinait dans sa poésie, sous ses doigts! Il les nomma les
_divines chatteries_ de ces femmes semi-orientales, que celles
d'occident ne soupçonnent pas; elles sont trop heureuses pour en deviner
le douloureux secret. _Divines chatteries_ en effet, généreuses et
avares à la fois, imprimant au coeur épris l'ondoiement indécis et
berçant d'une nacelle sans rames et sans agrès. Les hommes en sont
choyés par leurs mères, câlinés par leurs soeurs, enguirlandés par leurs
amies, ensorcelés par leurs fiancées, leurs idoles, leur déesses! C'est
encore avec de _divines chatteries_, que des saintes les gagnent au
martyrologe de leur patrie. Aussi, comprend-on qu'après cela les
coquetteries des autres femmes semblent grossières ou insipides et que
les Polonais s'écrient, à bon droit, avec une gloriole que chaque
Polonaise justifie: _Niema jak Polki_[13].

[Note 13: L'habitude où l'on était autrefois de boire dans leur
propre soulier la santé des femmes qu'on voulait fêter, est une des
traditions les plus originales de la galanterie enthousiaste des
Polonais.]

Le secret de ces _divines chatteries_ fait ces êtres insaisissables,
plus chers que la vie, dont les poètes comme Chateaubriand se forgent
durant les brûlantes insomnies de leur adolescence une _démonne_ et une
_charmeresse_, quand ils trouvent dans une Polonaise de seize ans une
soudaine ressemblance avec leur impossible vision, «d'une Ève innocente
et tombée, ignorant tout, sachant tout, vierge et amante à la
fois!!!»[14]--«Mélange de l'odalisque et de la walkyrie, choeur féminin
varié d'âge et de beauté, ancienne sylphide réalisée... Flore nouvelle,
délivrée du joug des saisons...[15]--Le poète avoue que, poursuivi dans
ses rêves, enivré par le souvenir de cette apparition, il n'osa pourtant
la revoir. Il sentait, vaguement, mais indubitablement, qu'en sa
présence il cessait d'être un triste René, pour grandir selon ses voeux,
devenir ce qu'elle voulait qu'il fût, être exhaussé et façonné par elle.
Il fut assez fat pour prendre peur de ces vertigineuses hauteurs, parce
que les Chateaubriand font école en littérature, mais ne font pas une
nation. Le Polonais ne redoute point la _charmeresse_ sa soeur, _Flore
nouvelle délivrée du joug des saisons!_ Il la chérit, il la respecte, il
sait mourir pour elle... et cet amour, pareil à un arôme incorruptible,
préserve le sommeil de la nation de devenir mortel. Il lui conserve sa
vie, il empêche le vainqueur _d'en venir à bout_ et prépare ainsi la
glorieuse résurrection de la patrie.

[Note 14: _Mémoires d'outre-tombe_, 1er vol.--_Incantation_.]

[Note 15: _Idem_, 3e vol.--_Atala_.]

Il faut cependant reconnaître qu'entre toutes, une seule nation eut
l'intuition d'un idéal de femme à nul autre pareil, dans ces belles
exilées que tout semblait amuser, que rien ne parvenait à consoler.
Cette nation fut la France. Elle seule vit entre-luire un idéal inconnu
chez les filles de cette Pologne, «morte civilement» aux yeux d'une
société civile, où la sagesse des Nestor politiques croyait assurer
«l'équilibre européen», en traitant les peuples comme «une expression
géographique»! Les autres nations ne se doutèrent même pas qu'il pouvait
y avoir quelque chose à admirer en le vénérant, dans les séductions de
ces sylphides de bal, si rieuses le soir, le lendemain matin prosternées
sanglotantes aux pieds des autels; de ces voyageuses distraites qui
baissaient les stores de leur voiture en passant par la Suisse, afin de
n'en pas voir les sites montagneux, écrasants pour leurs poitrines,
amoureuses des horizonts sans bornes de leurs plaines natales!

En Allemagne, on leur reprochait d'être des ménagères insouciantes,
d'ignorer les grandeurs bourgeoises du _Soll und Haben_! Pour cela, on
leur en voulait à elles, dont tous les désirs, tous les vouloirs, toutes
les passions se résument à mépriser _l'avoir_, pour sauver _l'être_, en
livrant des fortunes millionnaires à la confiscation de vainqueurs
cupides et brutaux! À elles, qui, encore enfants, entendent leur père
répéter: «la richesse a cela de bon que, donnant quelque chose à
sacrifier, elle sert de piédestal à l'exil!...»--En Italie, on ne
comprenait rien à ce mélange de culture intellectuelle, de lectures
avides, de science ardente, d'érudition virile, et de mouvements
prime-sautiers, effarés, convulsifs parfois, comme ceux de la lionne
pressentant dans chaque feuille qui remue un danger pour ses
petits.--Les Polonaises qui traversaient Dresde et Vienne, Carlsbad et
Ems, pour chercher à Paris une espérance secrète, à Rome une foi
encourageante, ne rencontrant la charité nulle part, n'arrivaient ni à
Londres, ni à Madrid. Elles ne songeaient point à trouver une sympathie
de coeur sur les bords de la Tamise, ni une aide possible parmi les
descendants du Cid! Les Anglais étaient trop froids, les Espagnols trop
loin.

Les poètes, les littérateurs de la France, furent les seuls à
s'apercevoir que dans le coeur des Polonaises, il existait un monde
différent de celui qui vit et se meut dans le coeur des autres femmes.
Ils ne surent pas deviner sa palingénésie; ils ne comprirent pas que si,
dans ce _choeur féminin varié d'âge et de beauté_, on croyait parfois
retrouver les mystérieuses attractions de l'odalisque, c'est qu'elles
étaient là comme une parure acquise sur un champ de bataille; si l'on
pensait y entrevoir une silhouette de walkyrie, c'est qu'elle se
dégageait des vapeurs de sang qui depuis un siècle planaient sur la
patrie! Par ainsi, ces poètes et ces littérateurs ne saisirent point la
dernière formule de cet idéal dans sa parfaite simplicité. Ils ne
se figurèrent point une nation de vaincus qui, enchaînée et foulée
aux pieds, proteste contre l'éclatante iniquité au nom du sentiment
chrétien. Le sentiment d'une nation, par quoi s'exprime-t-il?--N'est-ce
point par la poésie et l'amour?--Et qui en sont les interprètes?--N'est-ce
point les poètes et les femmes?--Mais, si les Français, trop habitués aux
conventionalités artificielles du monde parisien, n'ont pu avoir l'intuition
des sentiments dont Childe Harold entendit les accents déchirants dans les
femmes de Saragosse, défendant vainement leurs foyers contre «l'étranger»,
ils subirent tellement la fascination qui s'échappait en ondes diaprées de
ce type féminin, qu'ils lui prêtèrent des puissances presque surnaturelles.

Leur imagination, trop impressionnée par les détails, les grandit
démesurément, exagérant la portée des contrastes et les facultés de la
métamorphose dans ces Protées aux noirs sourcils et aux dents perlées.
Elle en fit ainsi une énigme insoluble, ne sachant point, à force de se
perdre entre les petits faits de l'analyse, reconstruire leur large
synthèse. Dans une émotion éblouie, la poésie française crut dépeindre
la Polonaise en lui jetant à la face, comme une poignée de pierreries
multicolores, non serties, une poignée d'épithètes sublimes et
incohérentes. Elles sont précieuses cependant, car leur éclat
multicolore, leur incohérence irraisonnée, témoignent éloquemment de la
violente commotion produite sur eux par ces femmes, dont les qualités
françaises parlèrent à l'esprit français, mais qu'on ne connaît
vraiment que lorsque les héroïsmes de leur coeur parlent au coeur.

La Polonaise d'autrefois, tant qu'elle fut la noble compagne de héros
vainqueurs, n'était point ce qu'est la Polonaise d'aujourd'hui, ange
consolateur de héros vaincus. Le Polonais actuel n'est pas plus
différent de ce qu'était le Polonais antique, que la Polonaise moderne
n'est différente de la Polonaise des anciens temps. Jadis, elle était
avant tout et surtout une patricienne honorée; la matrone romaine
devenue chrétienne. Toute Polonaise, qu'elle fut riche ou pauvre, à la
cour ou à la ville, régnant sur ses palais ou sur ses champs, était
grande dame. Elle l'était par suite de la situation que la société lui
préparait, bien plus encore que par la noblesse de son sang et l'orgueil
de son écusson. Les lois tenaient, il est vrai, sous une tutelle
rigoureuse tout le sexe faible, (qui devient si souvent le sexe fort au
milieu des poignantes péripéties de la vie), y compris les «hautes et
puissantes châtelaines», que par respect et déférence on appelait
_bialoglowa_, parce que les femmes mariées avaient la tête couverte et
les joues encadrées de blanches et vaporeuses dentelles, imitation
civilisée, pudique et chrétienne, du voile musulman, injurieux et
barbare. Mais, leur sujétion et leur impuissance légale, contre-balancée
par les moeurs et les sentiments, loin de les diminuer, les élevaient, en
préservant la sérénité de leur âme, qu'elles tenaient en dehors de
l'âpre lutte des intérêts, et en ne leur permettant jamais d'être en
faute.

Elles ne pouvaient disposer par elles-mêmes d'aucune fortune, d'aucune
volonté, mais elles ne pouvaient non plus se tromper, être entraînées et
devenir blâmables! C'était là pour elles tout gain, tout avantage;
avantage inappréciable, dont elles connaissaient bien tous les
échappatoires et les ressources infinies! N'ayant pas le pouvoir du mal,
elles compensaient cette soumission à une vigilance constante, qui
dictait les proportions du cadre où elles étaient placées, en prenant un
empire presque sans bornes dans la vie privée, où chaque bien était leur
attribut. Toute la dignité de la vie de famille, toute la douceur de la
vie domestique leur étaient confiées; elles gouvernaient en souveraines
ce noble et important apanage, d'où elles étendaient leur pieuse et
pacificatrice influence sur les affaires publiques. Car, elles étaient
dès leur première adolescence les compagnes de leur père, qui les
initiait à ses poursuites et à ses inquiétudes, aux difficultés et aux
gloires de la _res publica_; elles étaient les premières confidentes de
leurs frères, souvent leurs meilleures amies la vie durant. Elles
devenaient pour leur mari et leurs fils des conseillères secrètes,
fidèles, perspicaces, déterminantes. L'histoire de la Pologne et le
tableau de ses anciennes moeurs présentent sans cesse le type de ces
courageuses et intelligentes épouses, dont l'Angleterre nous a offert un
splendide exemple en 1683, lorsque dans un procès où sa tête était en
jeu, Lord Russell ne voulut d'autre avocat que sa femme.

Sans ce type antique, grave et doux, jamais sec et anguleux; tendrement
pieux, jamais bigot et fatigant; libéral et magnifique, jamais
fiévreusement vain, la vraie Polonaise moderne n'aurait pas été à même
de se produire. Elle enta sur l'idéal solennel de l'aïeule, la grâce et
la vivacité françaises, dont sa petite-fille connut toutes les allures
alors que l'irrésistible attrait des moeurs de Versailles, après avoir
inondé l'Allemagne, arriva jusqu'à la Vistule. Date fatale! On peut
l'affirmer: Voltaire et la Régence sous-minèrent la Pologne et furent
les auteurs de sa ruine. En perdant ces mâles vertus, dont Montesquieu
dit que seules elles soutiennent les États libres, et qui effectivement
avaient soutenu la Pologne durant huit siècles!... les Polonais
perdirent leur patrie. Les Polonaises étant plus fermes en la foi, moins
besogneuses d'argent dont elles ne connaissaient pas le prix n'ayant pas
eu l'habitude de le manier, moins accessibles à l'immoralité par une
horreur innée et instinctive de l'impudeur, elles résistèrent mieux à la
contagion mortifère du dix-huitième siècle! Leur religion, ses vertus,
ses enthousiasmes et ses espérances, créèrent en elles le ferment sacré
qui fera ressusciter cette patrie si chère!... Les hommes le sentent;
ils le sentent si bien, qu'ils savent adorer ce qu'il y a d'adorable
dans ces âmes dont chacune peut s'écrier: _Rien ne m'est plus, plus ne
m'est rien_, tant que le ciel, assailli de leurs supplications, ne leur
aura point rendu l'intégrité de leur type primitif en leur rendant la
patrie!

Les poètes de la Pologne n'ont certes pas laissé à d'autres l'honneur
d'ébaucher, (avec des couleurs plus fulgurantes que fondues), l'idéal de
leurs compatriotes. Tous l'ont chanté, tous l'ont glorifié, tous ont
connu ses secrets, tous ont tressailli avec béatitude devant ses joies
et religieusement recueilli ses pleurs! Si dans l'histoire et la
littérature des «anciens jours», _Zygmuntowskie czasy_, on retrouve à
chaque instant l'antique matrone de cette noblesse guerrière, comme
l'empreinte d'un beau camée dans le sable d'or d'un fleuve dont le temps
roule les flots anecdotiques, la poésie moderne dépeint l'idéal de la
Polonaise actuelle, plus émouvant que ne le rêva jamais poète énamouré.
Sur le premier plan se dessinent l'épique et royale figure de _Grazyna_,
le sublime profil de la solitaire et secrète fiancée de _Wallenrod_; la
Rose des _Dziady_, la Sophie de _Pan Tadeusz_. Autour d'elles, que de
têtes charmantes et touchantes ne voit-on pas se grouper! On les
rencontre à chaque pas, au milieu des sentiers bordés de roses que
dessine la poésie de ce pays, où le mot de poète n'a point cessé de
correspondre à celui de prophète: _wieszcz!_ Dans ces vergers pleins de
cerisiers en fleur; dans ces bois de chênes pleins d'abeilleries
bourdonnantes, dépeints avec tant de fraîcheur par les romanciers; dans
ces beaux jardins où s'étalent les superbes plates-bandes; dans ces
somptueux appartements où fleurissent le grenadier rouge, le cactus
blanc au gland d'or, les grappes roses du Pérou et les lianes du Brésil,
on aperçoit à tout instant quelque tête à la Palma-Vecchio. Des lueurs
pourpres d'un splendide couchant éclairent, là aussi, une lourde
chevelure qui se détache sur quelque nuage vert d'eau, encadrant de sa
blonde auréole des traits où le pressentiment de tristesses futures se
cache déjà sous un sourire encore folâtre[16]!

[Note 16: Dans l'impossibilité de citer des poèmes trop longs ou des
fragments trop courts, nous ajouterons ici pour les belles compatriotes
de Chopin quelques strophes d'un ton familier, qu'elles disent
intraduisibles, mais peignant d'une touche fine et sentie le caractère
général de celles qui habitent ces régions moyennes, où se concentrent
les rayons épars du type national; si non les plus éclatants, du moins
les plus vrais.

      Bo i cóz to tam za zywosc
    Mlodych Polek i uroda!
    Tam wstyd szczery, tam poczciwosc,
    Tam po Bogu dusza mloda!

    ........................
    ........................

      Mysl ich cicho w zyciu swieci,
    Pelne zycia, jak nadzieje;
    Lubia piesni, tance, dzieci,
    Wiosne, kwiaty, stare dzieje....
      Gdy wesole, istne trzpiotki,
    I wiewiórki i szczebiotki!
    Lecz gdy w smutku mysl zagrzebie,
    Wówczas Polka taka rzewna,
    Iz uwierzysz, ze jéj krewna
    Najsmutniejsza z gwiazd na niebie!
    Choc czlek duszy jéj nie zbadal,
    W kolo serca tak tam prawo,
    Tak rozkosznie i tak lzawo,
    Jakbys grzechy wyspowiadal.

    A gdy usmiech lze pokryje,
    I dla ciebie serce bije:
    To cie dojmie tak do zywa,
    Iz to cudne, cudne dziwa,
    Ze sie serce nie rozplynie,
    Ze od szczescia czlek nie zginie!
    Zda sie, ze to zyjesz spolem
    Z rajskiém dzieckiém, czy z aniolem.
    Lecz to szczescie nie tak tanie,
    Przeboleje dusza mloda;
    Jednak lat i lez nie szkoda,
    Boc raz w zyciu to kochanie!
    A jak ci sie która poda,
    Z calej duszy i statecznie,
    To juz twoja bedzie wiecznie,
    I w lad pójdzie ci z nia zycie,
    Bo twéj duszy nie wyziebi.
    Ona sercem pojmie skrycie,
    Co mysl wieku dzwiga w gtebi;
    Co sie w czasie zrywa, wazy,
    To w rumiencu na jéj twarzy,
    Jak w zwierciedle sie odbije,
    Bo w tém lonie przyszlosc zyje!

]

Nous l'avons dit; peut-être faut-il connaître de près les compatriotes
de Chopin pour avoir l'intuition des sentiments dont ses _Mazoures_ sont
imprégnées, ainsi que beaucoup d'autres de ses compositions. Presque
toutes sont remplies de cette même vapeur amoureuse qui plane comme un
fluide ambiant à travers ses _Préludes_, ses _Nocturnes_, ses
_Impromptus_, où se retracent une à une toutes les phases de la passion
dans des âmes spiritualistes et pures: leurres charmants d'une
coquetterie inconsciente d'elle-même, attaches insensibles des
inclinations, capricieux festonnages que dessine la fantaisie;
mortelles dépressions de joies étiolées qui naissent mourantes, roses
noires, fleurs de deuil; ou bien, roses d'hiver, blanches comme la neige
qui les environne, attristant par le parfum même des tremblants pétales
que le moindre souffle fait tomber de leurs frêles tiges. Étincelles
sans reflet qu'allument les vanités mondaines, semblables à l'éclat de
certains bois morts qui ne reluisent que dans l'obscurité; plaisirs sans
passé ni avenir, ravis à des rencontres de hasard, comme la conjonction
fortuite de deux astres lointains; illusions, goûts inexplicables
tentant d'aventure, comme ces saveurs aigrelettes des fruits à moitié
mûrs, qui plaisent tout en agaçant les dents. Ébauches de sentiment dont
la gamme est interminable et auxquels l'élévation native, la beauté, la
distinction, l'élégance de ceux qui les éprouvent, prêtent une poésie
réelle, souvent sérieuse, quand l'un de ces accords qu'on croyait
seulement effleurer dans un rapide arpège, devient tout d'un coup un
thème solennel, dont les ardentes et hardies modulations prennent dans
un coeur exalté les allures d'une passion, qui veut l'éternité pour
demeure!

Dans le grand nombre des _Mazoures_ de Chopin, il règne une extrême
diversité de motifs et d'impressions. Plusieurs sont entremêlées de la
résonnance des éperons; mais, dans la plupart on distingue avant tout
l'imperceptible frôlement du tulle et de la gaze sous le souffle léger
de la danse; le bruit des éventails, le cliquetis de l'or et des
pierreries. Quelques-unes semblent peindre le plaisir courageux, mais
creusé d'anxiété, d'un bal à la veille d'un assaut; on entend à travers
le rhythme de la danse, les soupirs et les adieux défaillants dont elle
cache les pleurs. Quelques autres semblent révéler les angoisses, les
peines et les secrets ennuis, apportés à des fêtes dont le bruit
n'assourdit pas les clameurs du coeur. Ailleurs encore, on saisit comme
des terreurs étouffées: craintes, pressentiments d'un amour qui lutte et
qui survit, que la jalousie dévore, qui se sent vaincu, et qui prend en
pitié dédaignant de maudire. Ensuite, c'est un tourbillonnement, un
délire, au milieu duquel passe et repasse une mélodie haletante,
saccadée, comme les palpitations d'un coeur qui se pâme, et se brise, et
se meurt d'amour. Plus loin reviennent de lointaines fanfares, distants
souvenirs de gloire.--Il en est dont le rhythme est aussi indéterminé,
aussi fluide, que le sentiment avec lequel deux jeunes amants
contemplent une étoile levée seule au firmament!




IV.


Après avoir parlé du compositeur et de ses oeuvres, où tant de sentiments
immortels résonnent, où son génie, aux prises avec la douleur, lutta,
parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet élément terrible de la
réalité qu'une des missions de l'art est de réconcilier avec le ciel; de
ses oeuvres où se sont épanchés, comme des pleurs dans un lacrymatoire,
tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son coeur,
tous les transports de ses aspirations et de ses emportements
inexprimés; de ses oeuvres où, dépassant les bornes de nos sensations
trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes à son gré, il
fait incursion dans le monde des Dryades, des Oréades, des Nymphes et
des Océanides,--il nous resterait à parler de l'exécution de Chopin, si
nous en avions le triste courage; si nous pouvions exhumer des émotions
entrelacées à nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs
linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre.

Nous ne nous en sentons pas l'inutile force, car quel résultat
pourraient obtenir nos efforts? Réussirait-on à faire connaître à ceux
qui ne l'ont pas entendu, le charme d'une ineffable poésie? Charme
subtil et pénétrant comme un de ces légers parfums exotiques, celui de
la verveine ou de la calla ethiopica, qui ne s'exhalent que dans les
appartements peu fréquentés et se dissipent, comme effarouchés, dans les
foules compactes, au milieu desquelles l'air épaissi ne garde plus que
les senteurs vivaces des tubéreuses en pleines fleurs ou des résines en
pleines flammes.

Chopin avait dans son imagination et son talent quelque chose qui, par
la pureté de sa diction, par ses accointances avec _la Fée aux miettes_
et _le Lutin d'Argail_, par ses rencontres de _Séraphine_ et de
_Diane_, murmurant à son oreille leurs plus confidentielles plaintes,
leurs rêves les plus innomés, rappelait le style de Nodier, dont on
rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans
la plupart de ses _Valses, Ballades, Scherzos_, gît embaumée la mémoire
de quelque fugitive poésie inspirée par une de ces fugitives
apparitions. Il l'idéalise quelquefois jusqu'à en rendre les libres si
ténues et si friables qu'elles ne paraissent plus appartenir à notre
nature, mais se rapprocher du monde féerique et nous dévoiler les
indiscrètes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des
reines Mab, des Obérons puissants et capricieux, de tous les génies des
airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers
mécomptes et aux plus insupportables ennuis.

Quand ce genre d'inspiration saisissait Chopin, son jeu prenait un
caractère particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu'il
exécutait; musique de danse ou musique rêveuse, mazoures ou nocturnes,
préludes ou scherzos, valses ou tarentelles, études ou ballades. Il leur
imprimait à toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence
indéterminée, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n'avaient
presque plus rien de matériel et, comme les impondérables, semblaient
agir sur l'être sans passer par les sens. Tantôt on croyait entendre les
joyeux trépignements de quelque péri amoureusement taquine; tantôt,
c'étaient des modulations veloutées et chatoyantes comme la robe d'une
salamandre; tantôt, on saisissait des accents profondément découragés,
comme si des âmes en peine ne trouvaient pas les charitables prières
nécessaires à leur délivrance finale. D'autres fois, il s'exhalait de
ses doigts une désespérance si morne, si inconsolable, qu'on croyait
voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l'abattement suprême
de celui qui, mourant d'amour pour sa patrie, préférait la mort à
l'exil, ne pouvant supporter de quitter _Venezia la bella_![17]

[Note 17: Le _Nocturne en mi mineur_ (oeuvre 72) nous rend quelque
chose des impressions subtiles, raffinées, alambiquées, que Chopin
reproduisait avec une sorte de prédilection passionnée. Nous ne nous
refusons pas le plaisir de faire connaître à celles qui les
comprendront, les vers que ce morceau inspira à la belle Csse
Cielecka, née Csse Bninska:

    Kolysze zwolna, jakby fala morza,
    Nóty dzwiecznemi, pelnemi uroku.
    Rozjasnia blaskiem jakby zycia zorza,
    Która witamy czasem ze lza w oku.
    Dalej uderza nas walki przeczucie;
    Ton coraz glosniéj rozlega sie w góre.
    Pelen, ponury, objawia w swéj nócie
    Swiatlosé ukryta za posepna chmure.
    Stróny tak silne, jakby kute w stali,
    Zalosnym jekiem, w duszy naszej dzwonia:
    Mówia o bòlu, co nam serce pali,
    Lecz co zostawia dusze nieskazona!...
    Pózniéj, podobny do woni wspomnienia
    Znów zakolysac czasem nas powraca.
    Z urokiem igra; kolyszac cierpienia,
    Swoim promykiem jeszcze nas ozlaca.
    Nareszcie, jako cicha na dnie woda,
    Spokój gleboki z nurt toni sie wznosi,
    Jak serce, które o nic juz nie prosi,
    Lecz kwiatów zycia, szkoda... mówi... szkoda!...

]

Chopin se livrait aussi à des fantaisies burlesques; il évoquait
volontiers parfois quelque scène à la Jacques Callot, pour faire rire,
grimacer, gambader des figures fantastiques, spirituelles et narquoises,
pleines de saillies musicales, pétillantes d'esprit et de _humour_
anglais, comme un feu de fagots verts. L'_Étude V_ nous a conservé une
de ces improvisations piquantes, où les touches noires du clavier sont
exclusivement attaquées, comme l'enjouement de Chopin n'attaquait que
les touches supérieures de l'esprit, amoureux d'alticisme qu'il était,
reculant devant la jovialité vulgaire, le rire grossier, la gaieté
commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont
la vue cause les plus nauséabonds éloignements à certaines natures
sensitives et douillettes.

Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de
trépidation émue, timide ou haletante, qui vient au coeur quand on se
croit dans le voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu'on
ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni
comment enchanter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un
esquif porté sur le sein de la vague puissante; ou bien, il la faisait
mouvoir indécise, comme une apparition aérienne, surgie à l'improviste
en ce monde tangible et palpable. Dans ses écrits, il indiqua d'abord
cette manière, qui donnait un cachet si particulier à sa virtuosité, par
le mot de _Tempo rubato_: temps dérobé, entrecoupé, mesure souple,
abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le
souffle qui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés, par les molles
pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclinés de ci et
de là par les versatilités d'une brise piquante.

Mais, le mot qui n'apprenait rien à qui savait, ne disant rien à qui ne
savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard
d'ajouter cette explication à sa musique, persuadé que si on en avait
l'intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle
d'irrégularité. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles être jouées
avec cette sorte de balancement accentué et prosodié, cette _morbidezza_
dont il était difficile de saisir le secret quand on ne l'avait pas
souvent entendu lui-même. Il semblait désireux d'enseigner cette
manière à ses nombreux élèves, surtout à ses compatriotes auxquels il
voulait, plus qu'à d'autres, communiquer le souffle de son inspiration.
Ceux-ci, ou plutôt celles-là, la saisissaient avec cette aptitude
qu'elles ont pour toutes les choses de sentiment et de poésie. Une
compréhension innée de sa pensée leur permettait de suivre toutes les
fluctuations de son vague azuré.

Chopin savait, il le savait même trop, qu'il n'agissait pas sur la
multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils à une mer de
plomb, leurs flots, malléables à tous les feux, n'en sont pas moins
lourds à remuer. Ils nécessitent le bras puissant de l'ouvrier athlète
pour être versés dans un moule, où le métal en fusion devient tout d'un
coup une idée et un sentiment sous la forme qu'on lui impose. Chopin
avait conscience de n'être parfaitement goûté que dans ces réunions,
malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits étaient
préparés à le suivre partout où il lui plaisait de les conduire; à se
transporter avec lui dans ces sphères où les anciens ne faisaient entrer
que par la porte d'ivoire des songes heureux, entourée de pilastres
diamantés aux mille feux irisés. Il prenait plaisir à surmonter cette
porte, dont les génies gardent les secrètes serrures, d'une coupole dans
laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces
transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers
kaléïdoscopiques sont cachés dans une brunie olivâtre qui les efface et
les dévoile tour à tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer
dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, songe
réalisé! Mais, il fallait être des initiés pour savoir comment on en
franchit le seuil!

Chopin se réfugiait et se complaisait volontiers en ces régions
imaginées, où il n'emmenait que de rares amis. Il professait de les
estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs
de bataille de l'art musical, où l'on tombe quelquefois aux mains d'un
vainqueur improvisé, conquérant stupide et fanfaron, qui n'a qu'un jour,
mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lis et
d'asphodèles, pour intercepter l'entrée du bois sacré d'Apollon! Pendant
ce jour, le «soldat heureux» se sent bien l'égal des rois; mais
seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour
l'imagination qui hante les divinités des airs et les esprits peuplant
les cimes.

Sur ce terrain, d'ailleurs, l'on est à la merci des caprices d'une mode
de boutiques, de réclames, d'annonces, de camaraderies, mode équivoque
et de naissance douteuse. Or, si la mode bien née, la mode personne de
qualité, est toujours une sotte déesse, que doit-ce être d'une mode sans
parents avouables! Les natures d'artiste finement trempées,
éprouveraient sûrement une répugnance bien naturelle à se mesurer corps
à corps avec un de ces Hercule de foire, déguisé en prince de l'art, qui
guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant prêt à
assaillir de ses coups de bâton le chevalier armé de la veille, en quête
de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-être d'avoir à
lutter contre un si piètre adversaire, que de se voir réduites à
recevoir des coups d'épingle qui simulent des coups de poignard, d'une
mode vénale, d'une mode commerçante, d'une mode industrielle, insolente
courtisane qui prétend en remontrer à l'Olympe des grands salons du
beau-monde! Elle voudrait même, l'insensée, s'abreuver à la coupe de
Hébé qui, rougissant à son approche, implore pour la foudroyer, tantôt
l'aide de Vénus, tantôt celle de Minerve! Vainement! Ni la beauté
suprême ne parvient à éclipser son fard de marchande d'orviétan, ni la
sagesse armée de toutes pièces ne peut lui arracher sa marotte dont elle
se fait un sceptre de paille goudronnée! En cette détresse, il ne reste
à la déesse de l'immortalité d'autre ressource que de se détourner
indignée de cette intruse de bas-étage. C'est ce qui ne manque pas
d'arriver! L'on voit alors les cosmétiques s'écailler sur ses joues
bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille édentée
chassée, avant d'avoir eu le temps d'être délaissée.

Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique,
parfois plaisant jusqu'à la bouffonnerie, des mésaventures de quelque
protégé de cette mode interlope, quoique de son temps l'effronterie des
«entrepreneurs de réputations artistiques», des cornacs de bêtes plus ou
moins curieuses, plus ou moins artificielles, «produit _unique_ de la
carpe et du lapin», était loin d'avoir atteint les impudentes audaces et
les proportions millionnaires qu'elles ont prises depuis. Toutefois,
quoique dans l'enfance de l'art, la spéculation pouvait déjà faire assez
d'excursions sur le terrain réservé aux Muses pour que celui qui les
hantait exclusivement, qui après sa patrie perdue n'aimait qu'elles, qui
ne se consolait de sa patrie perdue qu'avec elles, fût comme épouvanté
devant cette grande diablesse! Sous l'impression terrifiée du dégoût
qu'elle lui inspirait, le musicien-poète disait un jour à un artiste de
ses amis, qu'on a beaucoup entendu depuis: «Je ne suis point propre à
donner des concerts; la foule m'intimide, je me sens asphyxié par ses
haleines précipitées, paralysé par ses regards curieux, muet devant ses
visages étrangers; mais toi, tu y es destiné, car quand tu ne gagnes pas
ton public, tu as de quoi l'assommer».

Cependant, mettant à part la concurrence des artistes qui n'en sont pas,
des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou
de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal à l'aise devant
un «grand public», ce public d'inconnus, dont on ne sait jamais dix
minutes à l'avance s'il faut le gagner ou l'assommer: l'entraîner par
l'irrésistible aimant de l'art vers les hauteurs dont l'air raréfié
dilate les poumons sains et purs, ou bien, stupéfier par ses révélations
gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des
vétilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la
constitution physique de Chopin, qu'ils ne provoquaient son irritabilité
de poète. Sa volontaire abnégation des bruyants succès cachait, à qui
savait le discerner, un froissement intérieur. Ayant un sentiment très
distinct de sa supériorité native, (comme tous ceux qui ont su la
cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste
polonais n'en recevait pas du dehors assez d'échos intelligents, pour
gagner la tranquille certitude d'être réellement apprécié à toute sa
valeur. Il avait vu d'assez près l'acclamation populaire pour connaître
cette bête, parfois intuitive, parfois ingénuement et noblement
passionnée, plus souvent fantasque, capricieuse, rétive, déraisonnable,
ayant encore en elle du sauvage: sottement engouée, sottement encolérée,
car elle s'engoue des verroteries qu'on lui jette et laisse passer
inaperçus les plus nobles joyaux; elle se fâche pour des bagatelles et
se laisse enjôler par les plus fades flagorneries. Mais, chose étrange,
Chopin qui la savait par coeur, en avait horreur et s'en faisait besoin.
Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses naïves émotions
d'enfant, qui pleure, qui souffre, qui s'exalte de toute son âme, au
récit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les
extases!

Plus «ce délicat», cet épicurien du spiritualisme, perdait l'habitude de
dompter et de braver le «grand public», plus il lui en imposait. Pour
rien au monde il n'eût voulu qu'une mauvaise étoile lui donne le
dessous en sa présence, dans un de ces combats singuliers où l'artiste,
comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son défi et son
gant à quiconque lui conteste la beauté et la primauté de sa dame;
c'est-à-dire, de son art! Il se disait probablement, certes avec raison,
que lui, vainqueur au dehors, n'aurait pu être ni plus aimé, ni plus
goûté, qu'il ne l'était déjà par le groupe spécial qui composait son
«petit public». Il se demandait peut-être, non à tort, hélas! tant sont
incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines
affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aimé, moins
apprécié, par ses plus fervents admirateurs? La Fontaine l'a bien dit:
«les délicats sont malheureux!»

Ayant ainsi conscience des exigences qu'entraînait la nature de son
talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques
concerts de début, en 1831, dans lesquels il se fit entendre à Vienne et
à Munich, il n'en donna plus que peu à Paris et à Londres et ne put
guère voyager à cause de sa santé. Elle lui fit subir des crises
quelquefois fort dangereuses, restant toujours débile, exigeant toujours
de grandes précautions; néanmoins, elle lui laissait de belles saisons
de répit, de belles années d'un équilibre qui lui donnait une force
relative. Elle ne lui eût point permis de se faire connaître dans toutes
les cours et toutes les capitales d'Europe, de Lisbonne à
Saint-Pétersbourg, en s'arrêtant aux villes d'université et aux cités
manufacturières, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique,
aperçu un jour sur les affiches des murs de Teschen par l'Impératrice de
Russie, la fit sourire en s'écriant: «Comment! Une si grande réputation
dans un si petit endroit!» Néanmoins, la santé de Chopin ne l'eût point
empêché de se faire plus souvent entendre là, où il se trouvait; sa
constitution délicate était donc moins une raison, qu'un prétexte
d'abstention, pour éviter d'être mis et remis en question.

Pourquoi ne pas l'avouer? Si Chopin souffrait de ne point prendre part à
ces joûtes publiques et solennelles, où l'acclamation populaire salue le
triomphateur; s'il se sentait déprimé en s'en voyant exclu, c'est qu'il
ne comptait pas assez sur ce qu'il avait, pour se passer gaiement de ce
qu'il n'avait pas. Quoiqu'effarouché par le «grand public», il voyait
bien que celui-ci, en prenant au sérieux son propre verdict, forçait
aussi les autres à le prendre pour tel: tandis que le «petit public», le
monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconnaître
d'autorité à lui-même: qui aujourd'hui encense, demain renie ses dieux.
Il a peur des excentricités du génie, il recule devant les hardiesses
d'une grande supériorité, d'une grande individualité, d'une grande âme,
d'un grand esprit, ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour
reconnaître celles qui sont justifiées par les exigences intérieures
d'une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans hésitation
celles qui ne correspondent qu'à de petites passions, n'ayant rien
d'exceptionnel: à des «poses» d'un but fort ordinaire, se formulant en
un désir d'éblouir un peu, pour gagner beaucoup d'argent dans un métier
lucratif, au bout duquel on aperçoit une bonne retraite de rentier
bourgeoisement casé.

Le monde des salons ne distingue pas ces personnalités si différentes
qu'on pourrait les appeler les antipodes l'une de l'autre, parce qu'il
n'a point encore pris à coeur de penser par lui-même, en dehors de la
tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le
directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc
pas distinguer les grands mouvements, les aspirations tumultueuses des
sentiments jetant Ossa sur Pélion pour escalader les astres, d'avec les
mouvements emphatiques de sentiments d'un amour-propre mesquin, d'une
égoïste suffisance, joints à une vile courtisanerie des passions du
jour, des vices élégants, de l'immoralité à la mode, de la
démoralisation régnante! Il ne distingue pas davantage la simplesse des
grandes pensées, se traduisant sans aucun «effet» cherché, d'avec les
conventionalités surannées d'un style qui a fait son temps et dont les
vieilles douairières deviennent les gardiennes attitrées, faute de
savoir suivre d'un oeil intelligent les incessantes transformations de
l'art.

Pour s'épargner le soin d'apprécier, en connaissance de cause,
l'intégrité des sentiments du poète-artiste dont l'étoile semble monter
sur le firmament de l'art; pour s'éviter la peine de prendre l'art au
sérieux, afin d'être à même de préjuger avec quelque divination des
promesses que les jeunes hommes apportent et des qualités qui leur
permettront de les réaliser, le monde des salons ne soutient avec
constance, pour mieux dire, il ne protège avec obstination, que les
médiocrités adulatrices, dont il n'a à redouter aucune nouveauté
embarrassante, (_keine Genialität_); qui se laissent traiter de haut en
bas et que l'on maltraite à son aise, n'ayant jamais à en craindre ni un
défaut gênant, ni un lustre ineffaçable!

Ce «petit public» tant vanté peut bien mettre au jour une _vogue_; mais
cette _vogue_, d'un prestige enivrant si l'on veut, n'a pas plus de
réalité qu'une heure d'ivresse charmante, produite par le vin mousseux
qu'on extrait, dans le pays de Cachemire, des pétales de roses et
d'oeillets légèrement fermentés. Cette _vogue_ est une chose éphémère,
chétive, sans consistance, sans vie réelle, toujours prête à s'évaporer,
parce qu'elle ignore sa raison d'être et souvent n'en a aucune à donner.
Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment
il s'est senti saisi, frémissant, électrisé, «empoigné» dit le plébéien
ravi, renferme du moins ces «gens du métier» qui savent ce qu'ils disent
et pourquoi ils le disent,--tant que la tarantule de l'envie ne les a
point piqués et ne leur fait point cracher à chaque discours, comme à la
fée malfaisante des contes de Perrault, les vipères et les crapauds du
mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la
vérité, comme le commanderaient les errements de bonne dame Justice!

Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret déplaisir,
jusqu'à quel point les salons d'élite remplaçaient par leurs
applaudissements discrets les foules et les masses qu'il abandonnait,
faisant par là acte d'abdication involontaire? Quiconque savait lire sur
sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s'était aperçu,
qu'entre ces beaux messieurs si bien frisés et pommadés, entre ces
belles dames si décolletées et si parfumées, tous ne le comprenaient
pas. Après quoi, il était bien moins sûr encore si ce peu qui le
comprenait, le comprenait bien? Il en résultait un mécontentement, assez
indéfini peut-être pour lui-même, du moins quant à sa véritable source,
mais qui le minait sourdement. On le voyait choqué presque par des
éloges qui sonnaient creux ou sonnaient faux à son oreille. Tous ceux
auxquels il avait droit de prétendre ne lui parvenant pas en larges
bouffées, il était porté à trouver fâcheuses les louanges isolées quand
elles portaient à côté, ne visant presque jamais juste, ne touchant le
point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l'artiste
savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le
mouvement rhythmé des éventails coquets battant des ailes!

À travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi
qu'une poussière dorée, mais importune, des compliments qui lui
semblaient montés sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets
qui encombraient les jolies mains et les empêchaient de se tendre vers
lui, on pouvait, avec un peu de pénétration, découvrir qu'il se jugeait
non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il préférait alors n'être
pas troublé dans la placide solitude de ses contemplations intérieures,
de ses fantaisies, de ses rêves, de ses évocations de poète et
d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingénieux
moqueur lui-même, pour prêter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point
en génie méconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon goût et
de bonne grâce, il dissimula si complètement la blessure de son légitime
orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas
sans raison qu'on attribuerait la rareté graduellement croissante des
occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du
piano, plus encore au désir qu'il éprouvait de fuir les hommages qui ne
lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait dû, qu'à
l'augmentation de sa faiblesse, mise à de tout aussi rudes épreuves par
les longues heures qu'il passait à jouer chez lui, aussi bien que par
les leçons qu'il n'a jamais cessé de donner.

Il est à regretter que les indubitables avantages qui devraient résulter
pour l'artiste à ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent
ainsi diminués par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et
par l'absence complète d'une véritable entente de ce qui détermine le
Beau en soi, comme des moyens qui le révèlent et qui constituent l'Art.
Les appréciations de salon ne sont que _d'éternels à-peu-près_, comme
les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces
feuilletons saupoudrés et pailletés de fins aperçus qui, chaque lundi,
charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions
superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances préalables,
aucune portée et aucun avenir dans un intérêt sincère et soutenu;
impressions si passagères, qu'on peut les appeler plutôt physiques que
morales.--Trop préoccupé des petits intérêts du jour, des incidents de
la politique, des succès de jolies femmes, des bons-mots de ministres «à
pied» ou de désoeuvrés mécontents, du mariage ou des relevailles de
quelque élégante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu
édifiantes, de médisances qu'on traite de calomnies ou de calomnies
qu'on traite de médisances, le grand monde ne veut en fait de poésie, ne
supporte en fait d'art, que des émotions qui s'inhalent en quelques
minutes, s'épuisent en une soirée, s'oublient le lendemain!

Le grand monde finit ainsi par n'avoir pour constants commensaux que des
artistes vains et obséquieux, faute de savoir être fiers et patients.
Puis, en s'affadissant le goût avec eux, il perd la virginité,
l'originalité, la spontanéité primitive de ses sensations; ensuite de
quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre,
un poète de grande lignée, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne
manière. Par là, si haut qu'il soit, la grande poésie, le grand art
surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans
les appartements tendus de damas rouge; il s'évanouit dans les salons
jaune paille ou bleu nacré. Tout véritable artiste l'a senti, quoique
tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renommée,
plus familiarisé que d'autres avec les variations du thermomètre
intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces
températures toujours fraîches, parfois glaciales et glaçantes, répéta
souvent: «À la cour, il faut être court!» Et il ajoutait entre amis: «Il
ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce
que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout
des pieds et fasse penser à une valse passée ou future!»

D'ailleurs, le _glacé_ conventionnel du grand monde qui recouvre la
grâce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts;
l'affectation, l'afféterie, les minauderies des femmes; l'empressement
hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait étrangler
celui dont la présence détourne d'eux le regard de quelque belle,
l'attention de quelque oracle de salon, sont des éléments trop peu
intelligents, trop peu sincères, trop factices en définitive, pour que
le poète s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient
«sérieux» et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires,
daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lèvres fanées et
sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette
condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent à
contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le
moins en lui-même.

Il y trouve plutôt occasion de se convaincre que là, personne n'est
admis à l'auguste fréquentation des Muses. Les femmes qui se pâment
parce que leurs nerfs sont excités, sans rien saisir de l'idéal que
l'artiste chante, de l'idée qu'il a voulu exprimer sous les formes du
beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce
que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni
les autres, préparés et disposés à voir en lui autre chose qu'un
acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des
filles de Mnémosyne, des révélations d'Apollon Musagète, ces hommes et
ces femmes habitués dès leur enfance à ne goûter que des plaisirs
intellectuels qui frisent la platitude, cachée sous les formes mignardes
d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils
sont s'affolent du bric-à-brac devenu le cauchemar des salons où l'on se
pique d'avoir le goût, ne possédant pas le sentiment des arts; on s'y
éprend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer «le dieu de la
porcelaine et de la verrerie»; on s'y arrache le fade dessinateur des
vues de château, de vignettes maniérées et de madonnes guindées! En
fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des
«pensées fugitives» faciles à épeler!

Une fois arraché à son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la
retrouver que dans l'intérêt de son auditoire, plus qu'attentif, vivant
et animé, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus
noble, pour ce qu'il pressent de plus élevé, pour ce qu'il veut de plus
dévoué, pour ce qu'il rêve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus
divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignoré de nos salons actuels, où
la Muse ne descend guère que par mégarde, pour aussitôt s'envoler vers
d'autres régions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration,
l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les
sourires sémillants qui ne demandent qu'à être désennuyés, dans les
froids regards d'un aréopage de vieux diplomates blasés, sans foi et
sans entrailles, qu'on dirait rassemblés pour juges des mérites d'un
traité de commerce ou des expériences qui donnent droit à un brevet
d'invention. Pour que l'artiste soit véritablement à sa propre hauteur,
pour qu'il s'élève au-dessus de lui-même, pour qu'il transporte son
auditoire en étant hors de lui, enlevé et illuminé par le feu divin,
_l'estro poetico_, il lui faut sentir qu'il ébranle, qu'il émeut ceux
qui l'écoutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des mêmes
instincts, qu'il les entraîne enfin à sa suite dans sa migration vers
l'infini, comme le chef des troupes ailées, lorsqu'il donne le signal
du départ, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.

En thèse générale, l'artiste aurait tout à gagner de ne fréquenter
qu'une société de «patriciens éclairés», car ce n'est pas sans un
certain fond de raison que le Cte Joseph de Maistre, voulant une fois
improviser une définition du Beau, s'écria: «le Beau, c'est ce qu'il
plaît au patricien éclairé!»--Sans doute, le patricien devant être par
sa position sociale au-dessus de toutes les considérations intéressées
et des prédilections communes qui en découlent, appelées bourgeoises,
parce que la bourgeosie tient en ses mains les intérêts matériels d'une
nation; le patricien est précisément désigné, non seulement pour
comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager,
l'expression et l'élan de tous les sentiments rares, héroïques,
délicats, désintéressés, voués aux grandes choses et aux grandes idées,
que l'art a pour mission de faire briller de tout leur éclat dans les
créations bénies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut
révéler, dépeindre et décrire, avec une intensité surhumaine; que seul
il peut glorifier, auquel seul il peut départir l'apothéose d'une
immortalité terrestre! Telle serait la thèse.--Mais, si nous envisageons
l'antithèse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas
exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins à gagner qu'à perdre
lorsqu'il prend goût à la société de la noblesse contemporaine. Il s'y
effémine, il s'y rapetisse, il s'y réduit au rôle d'un amuseur
charmant, d'un passe-temps comme il faut et coûteux; à moins qu'on ne
l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et à la base de
l'échelle aristocratique.

Dans les cours, depuis des temps immémoriaux, l'on éreinte le poète et
l'artiste en laissant à d'autres Mécènes le soin de les récompenser
véritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire
impérial, une approbation royale, une faveur souveraine, une épingle ou
des boutons de diamants suffisent,--et au delà!--pour compenser toutes
les pertes de temps, de facultés ardentes et d'énergies vitales,
auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires
incandescents. Firdousi, l'Homère persan, recevait en monnaie de cuivre
les mille pièces effigiées que son sultan lui avait promis en monnaie
d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope,
comment l'écureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui
renvoyait le sac de noisettes reçu lorsqu'il n'avait plus de dents pour
les croquer.

En revanche, chez les rois et les princes de la finance, où l'on
contrefait plus qu'on n'imite les manières des vrais grands-seigneurs,
où tout se paie argent-comptant,--même la visite d'un potentat tel que
Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour
allumer son feu de cheminée quand il daigne se faire héberger par son
banquier,--le poète et l'artiste n'en sont pas à attendre un honoraire
qui mette leur vieillesse à l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour
n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini à d'excellentes affaires
qui le gorgèrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux
précédents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit
pied quand l'artiste préférait, (non sans un soupir peut-être), acquérir
à bon marché un pot-au-feu toujours fumant, en renonçant à se nourrir de
l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit râpé, la
mansarde sans soleil et sans feu!...

Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours épuisent le génie et le talent
de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du poète, comme la beauté
des femmes éclatantes 

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