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La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #21191 · 374,790 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5
    
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Title: La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: April 19, 2007 [eBook #21191]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21191

Credits: Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
        http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 09, EMMA LYONNA, TOME 5 ***




Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)






                                  LA
                              SAN-FELICE

                                TOME IX

              (Publié dans une autre édition sous le titre
                      de "EMMA LYONNA" Tome V)

                                  PAR

                            ALEXANDRE DUMAS

                                PARIS
                       CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
                 ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
             RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
                      A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                                1876



                             EMMA LYONNA




                               LXXXIII

                            L'APPARITION


L'exécution de Caracciolo répandit dans Naples une consternation
profonde. À quelque parti que l'on appartînt, on reconnaissait, dans
l'amiral, un homme à la fois considérable par la naissance et par le
génie; sa vie avait été irréprochable et pure de toutes ces souillures
morales dont est si rarement exempte la vie d'un homme de cour. Il est
vrai que Caracciolo n'avait été un homme de cour que dans ses moments
perdus, et, dans ces moments-là, on l'a vu, il avait essayé de défendre
la royauté avec autant de franchise et de courage qu'il avait défendu
depuis la patrie.

Cette exécution fut, surtout pour les prisonniers sous les yeux desquels
elle avait eu lieu, un terrible spectacle. Ils y virent leur propre
sentence, et, lorsque, au coucher du soleil, ainsi que le portait le
jugement, la corde fut coupée et que ce cadavre, sur lequel tous les
yeux étaient fixés, n'étant plus soutenu par rien, plongea dans la mer
rapidement, entraîné par les boulets qu'on lui avait attachés aux pieds,
un cri terrible, parti de la bouche des prisonniers, s'échappa de tous
les bâtiments, et, courant à la surface des flots comme la plainte de
l'esprit de la mer, eut son écho dans les flancs mêmes du _Foudroyant_.

Le cardinal ignorait tout ce qui venait de se passer dans cette terrible
journée, non-seulement le procès, mais encore l'arrestation de
Caracciolo.--Nelson, on l'a vu, avait eu grand soin de se faire amener
le prisonnier par le Granatello, défendant expressément de le faire
passer par le camp de Ruffo; car, à coup sûr, le cardinal n'eût point
permis qu'un officier anglais, avec lequel, d'ailleurs, il était depuis
quelques jours en complète dissidence sur un point d'honneur aussi
important que celui des traités, mît la main sur un prince napolitain,
ce prince napolitain fût-il son ennemi; à plus forte raison sur
Caracciolo, avec lequel il avait fait une espèce d'alliance sinon
offensive, du moins défensive.

On se rappelle, en effet, qu'en se quittant sur la plage de Cotona, le
cardinal et le prince s'étaient promis de se sauvegarder l'un l'autre,
et, à cette époque où l'on ne pouvait rien préjuger sur l'avenir, à
moins d'être doué de l'esprit prophétique, on pouvait aussi bien penser
que ce serait le prince qui sauvegarderait Ruffo, que Ruffo qui
sauvegarderait le prince.

Cependant, aux coups de canon tirés à bord du _Foudroyant_, et à la vue
d'un cadavre suspendu à la vergue de misaine, on était accouru dire au
cardinal qu'une exécution venait, sans aucun doute, d'avoir lieu à bord
de la frégate _la Minerve_. Entraîné alors par un simple mouvement de
curiosité, le cardinal monta sur la terrasse de sa maison. Il vit, à
l'oeil nu, en effet, un cadavre qui se balançait en l'air, et envoya
chercher une longue-vue. Mais, depuis que le cardinal avait quitté
Caracciolo, celui-ci avait laissé pousser ses cheveux et sa barbe, ce
qui, à cette distance surtout, le rendait méconnaissable à ses yeux. En
outre, Caracciolo, pendu dans les habits sous lesquels il avait été
pris, était vêtu en paysan. Le cardinal pensa donc que ce cadavre était
celui de quelque espion qui s'était laissé prendre; et, sans plus se
préoccuper de cet incident, il allait redescendre dans son cabinet,
lorsqu'il vit une barque se détacher des flancs de _la Minerve_ et
s'avancer directement vers lui.

Cet incident le maintint à sa place.

Au fur et à mesure que la barque s'approchait, le cardinal demeurait
convaincu que c'était à lui que l'officier qui la montait avait affaire.
Cet officier portait l'uniforme de la marine napolitaine, et, quoiqu'il
eût été difficile au cardinal d'appliquer un nom à son visage, ce visage
ne lui était pas tout à fait inconnu.

Arrivé à quelques pas de la plage, l'officier, qui, depuis longtemps, de
son côté, avait reconnu le cardinal, le salua respectueusement et lui
montra le pli qu'il portait.

Le cardinal descendit et se trouva en même temps que le messager à la
porte de son cabinet.

Le messager s'inclina, et, présentant le papier au cardinal:

--À Votre Éminence, dit-il, de la part de Son Excellence le comte de
Thurn, capitaine de la frégate _la Minerve_.

--Y a-t-il une réponse, monsieur? demanda le cardinal.

--Non, Votre Éminence, répondit l'officier.

Et, s'inclinant, il se retira.

Le cardinal demeura assez étonné, son papier à la main. La faiblesse de
sa vue le forçait à rentrer dans son cabinet pour en prendre lecture. Il
eût pu rappeler l'officier et l'interroger; mais celui-ci avait répondu,
avec un désir visible de se retirer: «Il n'y a point de réponse.» Il le
laissa donc continuer son chemin, rentra dans son cabinet, appela des
lunettes au secours de ses mauvais yeux, ouvrit la lettre et lut:

_Rapport à Son Éminence le cardinal Ruffo sur l'arrestation, le
jugement, la condamnation et la mort de François Caracciolo._

Le cardinal ne put retenir un cri dans lequel il y avait plus
d'étonnement que de douleur: il croyait avoir mal lu.

Il relut; puis l'idée lui vint alors que ce cadavre qu'il avait vu
flotter à la pointe d'une vergue, au bout d'une corde, était celui de
l'amiral Caracciolo.

--Oh! murmura-t-il en laissant tomber son bras inerte le long de son
corps, où en sommes-nous, si les Anglais viennent pendre les princes
napolitains jusque dans le port de Naples?

Puis, après un instant, s'asseyant à son bureau et ramenant de nouveau
la lettre sous ses yeux, il lut:

«Éminence,

Je dois faire savoir à Votre Éminence que j'ai reçu ce matin, de
l'amiral lord Nelson, de me porter immédiatement à bord de son bâtiment
accompagné des cinq officiers de mon bord. J'ai accompli aussitôt cet
ordre, et, en arrivant à bord du _Foudroyant_, j'ai reçu l'invitation
par écrit de former sur le vaisseau même un conseil de guerre pour y
juger le chevalier don Francesco Caracciolo, accusé de rébellion, envers
Sa Majesté, notre auguste maître, et de porter une sentence sur la peine
encourue par son délit. Cette invitation a été suivie immédiatement, et
un conseil de guerre a été formé dans le carré des officiers dudit
vaisseau. J'y ai, en même temps, fait amener le coupable. Je l'ai
d'abord fait reconnaître par tous les officiers comme étant bien
l'amiral; ensuite, je lui ai fait lire les charges réunies contre lui et
lui ai demandé s'il avait quelque chose à dire pour sa défense. Il a
répondu que _oui_; et, toute liberté lui ayant été donnée de se
défendre, ses défenses se sont bornées à la dénégation d'avoir
volontairement servi l'infâme République et à l'affirmation qu'il ne
l'avait fait que contraint et forcé et sous la menace positive de le
faire fusiller. Je lui ai adressé ensuite d'autres demandes, en réponse
desquelles il n'a pu nier qu'il n'eût combattu en faveur de la
soi-disant République contre les armées de Sa Majesté. Il a avoué aussi
avoir dirigé l'attaque des chaloupes canonnières qui s'est opposée à
l'entrée des troupes de Sa Majesté à Naples; mais il a déclaré qu'il
ignorait que ces troupes fussent conduites par le cardinal, et qu'il les
regardait simplement comme des bandes d'insurgés. Il a, en outre, avoué
avoir donné par écrit des ordres tendants à s'opposer à la marche de
l'armée royale. Enfin, interrogé pourquoi, puisqu'il servait contre sa
volonté, il n'avait point essayé de se réfugier à Procida, ce qui était,
en même temps, un moyen de se rallier au gouvernement légitime et
d'échapper au gouvernement usurpateur, il a répondu qu'il n'avait point
pris ce parti dans la crainte d'être mal reçu.

»Éclairé sur ces divers points, le conseil de guerre, à la majorité des
voix, a condamné François Caracciolo non-seulement à la peine de mort,
mais encore à une mort ignominieuse.

»Ladite sentence ayant été présentée à milord Nelson, il a approuvé la
condamnation et ordonné qu'à cinq heures de ce même jour la sentence fût
mise à exécution, en pendant le condamné à la vergue de misaine et en
l'y laissant pendu jusqu'au coucher du soleil, heure à laquelle la corde
serait coupée et le corps jeté à la mer.

»Ce matin, à midi, j'ai reçu cet ordre; à une heure et demie, le
coupable, condamné, était transporté à bord de _la Minerve_ et mis en
chapelle, et, à cinq heures du soir, la sentence était accomplie selon
l'ordre qui en avait été donné.

»Je m'empresse, pour remplir mon devoir, de vous faire cette
communication, et, avec le profond respect que je vous ai voué, j'ai
l'honneur d'être,

»De Votre Éminence,
»Le très-dévoué serviteur,
»Comte DE THURN.»

Ruffo, atterré, relut deux fois la dernière phrase. Cette communication
était-elle l'accomplissement d'un devoir, ou simplement une insulte.

En tout cas, c'était un défi.

Ruffo y vit une insulte.

En effet, seul, comme vicaire général, seul, comme _aller ego_ du roi,
Ruffo avait le droit de vie et de mort dans le royaume des Deux-Siciles.
D'où venait donc que cet intrus, cet étranger, cet Anglais, dans le port
de Naples, sous ses yeux, pour le défier sans doute,--après avoir
déchiré la capitulation, après avoir, à l'aide d'une équivoque indigne
d'un soldat loyal, fait conduire sous le feu des vaisseaux les tartanes
qui portaient les prisonniers,--condamnait à mort, et à une mort infâme,
un prince napolitain, plus grand que lui par la naissance, égal à lui
par la dignité?

Qui avait donné à ce juge improvisé de pareils pouvoirs?

En tout cas, si ces pouvoirs avaient été donnés à un autre, les siens
étaient annulés.

Il est vrai que les gibets étaient dressés à Ischia; mais lui, Ruffo,
n'avait rien à faire avec les îles. Les îles n'avaient point, comme
Naples, été reconquises par lui; elles l'avaient été par les Anglais. Il
n'y avait point de traité avec les îles. Enfin, le bourreau de Procida,
Speciale, était un juge sicilien envoyé par le roi, et qui,
conséquemment, condamnait légalement au nom du roi.

Mais Nelson, sujet de Sa Majesté Britannique George III, comment
pouvait-il condamner au nom de Sa Majesté Sicilienne Ferdinand Ier?

Ruffo laissa tomber sa tête dans sa main. Un instant, tout ce que nous
venons de dire se heurta et bouillonna dans son cerveau; puis, enfin, sa
résolution fut prise. Il saisit une plume, et écrivit au roi la lettre
suivante:

_A Sa Majesté le roi des Deux-Siciles._

«Sire,

»L'oeuvre de la restauration de Votre Majesté est accomplie, et j'en
bénis le Seigneur.

»Mais c'est à la suite de beaucoup de peines et de longues fatigues que
cette restauration s'est accomplie.

»Le motif qui m'avait fait prendre la croix d'une main et l'épée de
l'autre n'existe plus.

»Je puis donc--je dirai plus--je dois donc rentrer dans cette obscurité
dont je ne suis sorti qu'avec la conviction de servir les desseins de
Dieu et dans l'espérance d'être utile à mon roi.

»D'ailleurs, l'affaiblissement de mes facultés physiques et morales m'en
fait un besoin, quand ma conscience ne m'en ferait pas un devoir.

»J'ai donc l'honneur de supplier Votre Majesté de vouloir bien accepter
ma démission.

»J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.

»F. cardinal RUFFO.»

A peine cette lettre était-elle expédiée à Palerme par un messager sûr
et qui était autorisé à requérir au besoin la première barque venue pour
passer en Sicile, qu'il fut donné au cardinal avis de la publication de
la note de Nelson, note dans laquelle l'amiral anglais accordait
vingt-quatre heures aux républicains de la ville, et quarante-huit à
ceux des environs de la capitale, pour faire leur soumission au roi
Ferdinand.

Au premier regard qu'il jeta sur cette note, il reconnut celle qu'il
avait refusé à Nelson de faire imprimer. Cette note, comme tout ce qui
sortait de la plume de l'amiral anglais, portait le caractère de la
violence et de la brutalité.

En lisant cette note et en voyant le pouvoir que s'y attribuait Nelson,
le cardinal se félicita d'autant plus d'avoir envoyé sa démission.

Mais, le 3 juillet, il recevait de la reine cette lettre, qui lui
annonçait que sa démission était refusée:

«J'ai reçu et lu avec le plus grand intérêt et la plus profonde
attention la très-sage lettre de Votre Éminence, en date du 29 juin.

»Tout ce que je pourrais dire à Votre Éminence des sentiments de
gratitude dont mon coeur sera éternellement rempli à son égard resterait
de beaucoup au-dessous de la vérité. J'apprécie ensuite ce que Votre
Éminence me dit à l'endroit de sa démission et de son désir de repos.
Mieux que personne, je sais combien la tranquillité est chose désirable,
et combien ce calme devient précieux après avoir vécu au milieu des
agitations et de l'ingratitude que porte avec soi le bien que l'on fait.

»Elle l'éprouve depuis quelques mois seulement, Votre Éminence: qu'elle
sache donc combien je dois être plus fatiguée, moi qui l'éprouve depuis
vingt-deux ans! Non, quoi que dise Votre Éminence, je ne puis admettre
son affaiblissement; car, quel que soit son dégoût, les admirables
actions qu'elle a accomplies et la série de lettres à moi écrites avec
tant de finesse et de talent prouvent, au contraire, toute la force et
toute la puissance de ses facultés. C'est donc à moi, au lieu d'accepter
cette fatale démission donnée par Votre Éminence dans un moment de
fatigue, d'éperonner, au contraire, votre zèle, votre intelligence et
votre coeur à terminer et à consolider l'oeuvre si glorieusement
entreprise par vous, et à la poursuivre en rétablissant l'ordre à
Naples, sur une base si sûre et si solide, que, du terrible malheur qui
nous est arrivé, naisse un bien et une amélioration pour l'avenir, et
c'est ce que me fait espérer le génie actif de Votre Éminence.

»Le roi part demain soir avec le peu de troupes qu'il a pu réunir. De
vive voix, beaucoup de choses s'éclairciront qui restent obscures par
écrit. Quant à moi, j'éprouve une peine horrible à ne pas pouvoir
accompagner le roi. Mon coeur eût été bien joyeux de voir son entrée à
Naples. Entendre les acclamations de cette partie de son peuple qui lui
est restée fidèle serait un baume infini pour mon coeur et adoucirait
cette cruelle blessure dont je ne guérirai jamais. Mais mille réflexions
m'ont retenue, et je reste ici pleurant et priant pour que Dieu illumine
et fortifie le roi dans cette grande entreprise. Beaucoup de ceux qui
accompagnent le roi vous porteront de ma part l'expression de ma vraie
et profonde reconnaissance, ainsi que ma sincère admiration pour toute
la miraculeuse opération que vous avez accomplie.

»Je suis trop sincère cependant pour ne pas dire à Votre Éminence que
cette capitulation avec les rebelles m'a souverainement déplu, et
surtout après ce que je vous avais écrit et d'après ce que je vous avait
dit. Aussi me suis-je tue là-dessus, ma sincérité ne me permettant pas
de vous complimenter. Mais, aujourd'hui, tout est fini pour le mieux,
et, comme je l'ai déjà dit à Votre Éminence, de vive voix, tout
s'expliquera et, je l'espère, aura bonne fin, tout ayant été fait pour
le plus grand bien et la plus grande gloire de l'État.

»J'oserai, maintenant que Votre Éminence a un peu moins de travail à
faire, la prier de m'entretenir régulièrement de toutes les choses
importantes qui arriveront, et elle peut compter sur ma sincérité à lui
en dire mon avis. Une seule chose me désespère, c'est de ne pouvoir
l'assurer de vive voix de la vraie, profonde et éternelle reconnaissance
et estime avec laquelle je suis, de Votre Éminence,

»La sincère amie,

»CAROLINE.»

D'après ce que nous avons démontré à nos lecteurs, par tous les détails
précédents, par les lettres des augustes époux que l'on a déjà lues, par
celles de la reine que l'on vient de lire, il est facile de voir que le
cardinal Ruffo, auquel un sentiment de droiture nous entraîne à rendre
justice, a été, dans cette terrible réaction de 1799, le bouc émissaire
de la royauté. Le romancier a déjà corrigé quelques-unes des erreurs des
historiens:--_erreurs intéressées_ de la part des écrivains royalistes,
qui ont voulu le rendre responsable, aux yeux de la postérité, des
massacres commis à l'instigation d'un roi sans coeur et d'une reine
vindicative;--_erreurs innocentes_ de la part des écrivains patriotes,
qui, ne possédant point les documents que la chute d'un trône pouvait
seule mettre dans les mains d'un écrivain impartial, n'ont point osé
faire peser sur deux têtes couronnées une si terrible imputation, et
leur ont cherché non-seulement un complice, mais encore un instigateur.

Maintenant, reprenons notre récit. Non-seulement nous ne sommes point à
la fin, mais à peine sommes-nous au commencement de la honte et du sang.




                                LXXXIV

    CE QUI EMPÊCHAIT LE COLONEL MEJEAN DE SORTIR DU FORT SAINT-ELME AVEC
                SALVATO, PENDANT LA NUIT DU 27 AU 28 JUIN.


On se rappelle que, peu confiants, non pas dans la parole de Ruffo, mais
dans l'adhésion de Nelson, Salvato et Luisa étaient allés chercher un
refuge au château Saint-Elme, et l'on n'a point oublié que ce refuge
avait été accordé par le comptable Mejean moyennant la somme de
vingt-cinq mille francs par personne.

Salvato, on se le rappelle encore, dans un voyage rapide qu'il avait
fait à Molise, avait réalisé une somme de deux cent mille francs.

Sur cette somme, cinquante mille francs, à peu près, avaient passé dans
l'organisation de ses volontaires calabrais, dans les dépenses que les
besoins des plus pauvres avaient nécessitées, dans l'aide donnée aux
blessés et dans les gratifications accordées aux serviteurs qui leur
avaient rendu des soins pendant leur séjour au Château-Neuf.

Cent vingt-cinq mille francs, comme l'avait écrit Salvato à son père,
avaient été enterrés, dans une cassette, au pied du laurier de Virgile,
près de la grotte de Pouzzoles.

Au moment de se séparer de Michele, qui avait suivi le sort de ses
compagnons et qui s'était embarqué à bord des tartanes, Salvato avait
fait accepter au jeune lazzarone, afin qu'il ne se trouvât point
complétement dénué sur la terre étrangère, une somme de trois mille
francs.

Il restait donc à Salvato, au moment où il se réfugia au fort
Saint-Elme, une somme de vingt-deux à vingt-trois mille francs.

Son premier acte, au moment où il vint demander, au prix de quarante
mille francs, l'hospitalité convenue entre le commandant du château
Saint-Elme et lui, fut de remettre au colonel Mejean la moitié de la
somme arrêtée, c'est-à-dire vingt mille francs, en lui promettant le
reste pour la nuit même.

Le colonel Mejean compta les vingt mille francs avec le plus grand soin,
et, comme le compte s'y trouvait, le colonel installa Salvato et Luisa
dans les deux meilleures chambres du château, après avoir enfermé les
vingt mille francs dans le tiroir de son bureau.

Le soir venu, Salvato annonça au colonel Mejean qu'il serait obligé de
faire une course de nuit. Il le priait, en conséquence, de lui donner le
mot d'ordre, afin de pouvoir rentrer au château quand le but de cette
course serait rempli.

Mejean répondit que Salvato, militaire, devait connaître mieux que
personne la rigidité des règlements militaires; qu'il lui était
impossible de confier à qui que ce fût un mot d'ordre qui, tombé dans
une oreille infidèle, pouvait compromettre la sûreté du fort; mais,
devinant pourquoi Salvato demandait à quitter momentanément le fort, il
ajouta qu'il pouvait faire accompagner Salvato d'un de ses officiers,
ou, s'il préférait sa compagnie, l'accompagner lui-même.

Salvato répondit que la compagnie du colonel Mejean lui était on ne peut
plus agréable, et que, si le colonel Mejean était libre, cette course
aurait lieu la nuit même.

La chose était impossible, le lieutenant-colonel auquel la garde du
château devait être confiée ne devant revenir que dans la journée du
surlendemain.

Le colonel ajouta fort galamment, au reste, que, si c'était pour le
payement des vingt mille francs, il pouvait, ayant un gage vivant entre
les mains, et la moitié du prix convenu étant donnée d'avance, il
pouvait attendre quelques jours.

Salvato répondit que les bons comptes faisaient les bons amis, et que
plus tôt il pourrait donner au colonel les vingt-mille francs restants,
mieux vaudrait pour tous deux.

La vérité était que le colonel Mejean avait réservé la prochaine nuit à
un négociation personnelle.

Il voulait tenter auprès du cardinal Ruffo une seconde ouverture, et, en
conséquence, lui avait fait demander un sauf-conduit pour un de ses
officiers, chargé de nouvelles propositions pour la reddition du fort.

Cet officier, c'était lui-même.

On ne nous accusera point de ménager nos compatriotes. Il s'est trouvé,
du commissaire Feypoult au colonel Mejean, dans toute cette affaire de
la conquête de Naples, quelques misérables comme les bureaux en
dégorgent toujours à la suite des armées; et, de même que nous avons
glorifié ceux qui avaient droit à la gloire, il faut que nous jetions la
honte à la face de ceux qui n'ont droit qu'à la honte.

Le devoir du cardinal Ruffo était d'accueillir toutes les ouvertures
ayant pour but de ménager l'effusion du sang. Il envoya donc, à l'heure
convenue, c'est-à-dire à dix heures du soir, le marquis Malaspina,
porteur du sauf-conduit, et lui donna une escorte de dix hommes pour le
faire respecter.

Le colonel Mejean revêtit un habit bourgeois, se donna à lui-même pleins
pouvoirs pour traiter, et, sous le titre de secrétaire du commandant du
fort, suivit le marquis Malaspina et ses dix hommes.

A onze heures, après être descendu par l'Infrascata, la rue Floria et la
route de l'Arenaccia, jusqu'au pont de la Madeleine, le faux secrétaire
arrivait à la maison du cardinal et était introduit près de Son
Éminence.

Cette entrevue avait lieu--forcé que nous sommes de revenir en arrière
par les divers embranchements des nombreux épisodes de notre
histoire--dans la nuit du 27 au 28 juin, avant que la cardinal connût le
manque de foi de Nelson, mais quand, au contraire, ayant reçu dans la
journée, des capitaines Troubridge et Ball, l'assurance que l'amiral ne
s'opposait point à l'embarquement, il croyait encore à la fidèle
observance des traités.

Seulement, nous l'avons dit, le colonel Mejean avait déjà fait une
première tentative auprès du cardinal, tentative qui avait été repoussée
par cette simple réponse: «Je fais la guerre avec du fer et non avec de
l'or!»

Le cardinal Ruffo, déjà prévenu contre Mejean, fit donc médiocre visage
à son secrétaire, ou plutôt, sans s'en douter, à lui-même:

--Eh bien, monsieur, lui dit-il, êtes-vous chargé de me faire de vive
voix des propositions, je ne dirai pas plus raisonnables, mais plus
militaires que celles qui m'avaient été faites par écrit, et auxquelles
vous connaissez sans doute ma réponse?

Mejean se mordit les lèvres.

--Mes propositions, c'est-à-dire celles du colonel Mejean, que j'ai
l'honneur de représenter près de Votre Éminence, dit-il, ont deux faces:
l'une spécifique, et par laquelle l'humanité m'ordonne de débuter;
l'autre militaire, à laquelle le colonel ne recourra qu'à la dernière
extrémité, mais à laquelle il recourra si Votre Éminence l'y force.

--J'écoute, monsieur.

--Mes collègues, ou plutôt les collègues du colonel Mejean, le
commandant Massa et le commandant L'Aurora, ont traité et ont fait et
obtenu les conditions que des rebelles pouvaient faire et doivent être
trop contents d'avoir obtenues. Mais il n'en est point ainsi du colonel
Mejean: ce n'est point un rebelle, c'est un ennemi, et un ennemi
puissant, puisqu'il représente la France. S'il traite, il a donc droit à
une meilleure capitulation que celle de MM. L'Aurora et Massa.

--C'est trop juste, répondit le cardinal, et voici celle que j'offre:
Les Français sortiront du fort Saint-Elme tambours battants, mèche
allumée, avec tous les honneurs de la guerre, et se réuniront à leurs
compatriotes, encore en garnison à Capoue et à Gaete, sans aucun
engagement qui enchaîne leur libre arbitre.

--Je ne vois pas là une grande amélioration sur le traité fait entre
Votre Éminence et les commandants Massa et L'Aurora; eux aussi sortaient
tambours battants, mèche allumée, et avaient droit de rester à Naples ou
de se retirer en France.

--Oui; mais, sur la plage, avant de s'embarquer, ils déposaient les
armes.

--Simple formalité, Votre Éminence en conviendra. Qu'eussent fait de
leurs armes des bourgeois révoltés partant pour l'exil ou restant chez
eux?

--Alors, chez vous, monsieur, il me semble du moins, répliqua le
cardinal, la question d'orgueil militaire est complétement mise de côté?

--C'est la question avec laquelle on dirige les fanatiques et les sots.
Les hommes intelligents,--et Votre Éminence ne trouvera point mauvais
que je la range dans cette dernière catégorie,--les hommes intelligents
voient au delà de cette fumée qu'on appelle la vanité.

--Et que voyez-vous, monsieur, ou plutôt que voit le commandant Mejean
au delà de cette fumée que l'on appelle la vanité?

--Il voit une affaire, et même une bonne affaire, pour Votre Éminence et
lui.

--Une bonne affaire? Je me connais mal en affaires, monsieur, je vous en
préviens. N'importe, expliquez-vous.

--Voici deux forts rendus sur trois, c'est vrai; mais le troisième, et
par sa position et par les hommes qui la défendent, est à peu près
imprenable, ou bien nécessitera un long siége. Où sont vos ingénieurs,
où sont vos pièces de gros calibre, où est votre armée pour faire le
siége d'une citadelle comme celle que commande le colonel Mejean? Vous
échouerez en arrivant au but, et, en échouant, Votre Éminence perdra
tout le mérite d'une campagne magnifique, tandis que, pour quelques
misérables centaines de mille livres que vous pouvez, en supposant que
vous ne les ayez pas, lever en deux heures sur Naples vous couronnez
l'édifice de la restauration et vous pouvez dire au roi: «Sire, le
général Mack, avec une armée de soixante mille soldats, avec cent
canons, avec un trésor de vingt millions, a perdu les États romains,
Naples, la Calabre, le royaume enfin; moi, avec quelques paysans, j'ai
reconquis tout ce que le général Mack avait perdu. Il m'en a coûté, il
est vrai, cinq cent mille francs ou un million pour prendre le fort
Saint-Elme; mais qu'est-ce qu'un million comparé au dégât qu'il pouvait
faire? Car, enfin, sire, vous le savez mieux que personne, pourrez-vous
ajouter, le fort Saint-Elme a été bâti, non point pour défendre Naples,
mais pour la menacer, et la preuve, c'est qu'il existe une loi, rendue
par votre auguste père, qui défend d'élever des maisons au-dessus d'une
certaine hauteur, attendu qu'à une certaine hauteur, elles pourraient
gêner le jeu des boulets et des obus. Or, Naples bombardée, ce n'était
point une perte de cinq cent mille francs ou d'un million, c'était une
perte incalculable.» Et, devant cette explication de votre conduite, le
roi, croyez-moi, est un homme d'un trop grand sens pour ne point vous
donner raison.

--Alors, en cas de siége, reprit le cardinal, le colonel Mejean compte
bombarder Naples?

--Mais sans doute.

--Ce sera une infamie gratuite.

--Pardon, Votre Éminence, ce sera un cas de légitime défense: on nous
attaque, nous ripostons.

--Oui, mais ripostez du côté où l'on vous attaque, et, comme on vous
attaquera du côté opposé à la ville, vous ne pourrez pas riposter du
côté de la ville.

--Bon! qui sait où vont les boulets et les bombes?

--Ils vont du côté où on les pointe, monsieur: la chose est parfaitement
sue, au contraire.

--Eh bien, on les pointera du côté de la ville, en ce cas.

--Pardon, monsieur; mais, si vous portiez l'habit militaire, au lieu de
porter l'habit bourgeois, vous sauriez qu'une des premières lois de la
guerre défend aux assiégés de tirer sur les maisons situées en un point
d'où ne vient point l'attaque. Or, les batteries que l'on dirigera
contre le château Saint-Elme étant établies du côté opposé à la ville,
le feu du château Saint-Elme, sous peine de manquer à toutes les
conventions qui régissent les peuples civilisés, ne pourra lancer un
seul boulet, un seul obus, ou une seule bombe du côté opposé aux
batteries qui l'attaqueront. Ne vous obstinez donc pas dans une erreur
que ne commettrait certainement point le colonel Mejean, si j'avais
l'honneur de discuter avec lui, au lieu de discuter avec vous.

--Et si, cependant, il la commettait, cette erreur, et qu'au lieu de la
reconnaître, il y persistât, que dirait Votre Éminence?

--Je dirais, monsieur, que, s'écartant des lois reconnues par tous les
peuples civilisés, lois que la France, qui se prétend à la tête de la
civilisation, doit connaître mieux qu'aucun autre pays, il doit
s'attendre à être traité lui-même en barbare. Et, comme il n'y a pas de
forteresse imprenable, et que, par conséquent, le fort Saint-Elme serait
pris un jour ou l'autre, ce jour-là, lui et la garnison seraient pendus
aux créneaux de la citadelle.

--Diable! comme vous y allez, monseigneur! dit le faux secrétaire avec
une feinte gaieté.

--Et ce n'est pas le tout! dit le cardinal en se levant à la force de
ses poignets appuyés sur la table et en regardant fixement
l'ambassadeur.

--Comment, ce n'est pas le tout? Il lui arriverait donc encore quelque
chose après avoir été pendu?

--Non, mais avant de l'être, monsieur.

--Et que lui arriverait-il, monseigneur?

--Il lui arriverait que le cardinal Ruffo, regardant comme indigne de
son caractère et de son rang de discuter plus longtemps les intérêts des
rois et la vie des hommes avec un coquin de son espèce, l'inviterait à
sortir de sa maison, et, s'il n'obéissait pas à l'instant même, le
ferait jeter par la fenêtre.

Le plénipotentiaire tressaillit.

--Mais, continua Ruffo en adoucissant sa voix jusqu'à la courtoisie et
son visage jusqu'au sourire, comme vous n'êtes point le commandant du
château Saint-Elme, que vous êtes seulement son envoyé, je me
contenterai de vous prier, monsieur, de lui reporter mot pour mot la
conversation que nous venons d'avoir ensemble, en l'assurant bien
positivement qu'il est tout à fait inutile qu'il tente à l'avenir aucune
nouvelle négociation avec moi.

Sur quoi, le cardinal s'inclina, et, d'un geste moitié poli, moitié
impératif, indiqua la porte au colonel, qui sortit, plus furieux encore
de voir sa spéculation manquée qu'humilié de l'injure qui lui était
faite.




                                 LXXXV

                 OU IL EST PROUVÉ QUE FRÈRE JOSEPH VEILLAIT
                              SUR SALVATO


C'était pendant la matinée du 27 que Salvato et Luisa avaient quitté le
Château-Neuf pour le fort Saint-Elme: le même jour, les châteaux
devaient être rendus aux Anglais, et les patriotes embarqués.

Du haut des remparts, Salvato et Luisa avaient pu voir les Anglais
prendre possession des forts et les patriotes descendre dans les
tartanes.

Quoique tout parût s'accomplir loyalement et selon les conditions du
traité, Salvato conserva les doutes qu'il avait conçus sur sa complète
exécution.

Il est vrai que, pendant tout le jour et pendant toute la soirée du 27,
le vent avait soufflé de l'ouest, et s'était opposé à ce que les
tartanes missent à la voile.

Mais, pendant la nuit du 27 au 28, le vent avait sauté au
nord-nord-ouest, et, par conséquent, était devenu tout à fait favorable
au départ; cependant, les tartanes ne bougeaient pas.

Salvato, ayant Luisa appuyée à son bras, les regardait inquiet du haut
des remparts, lorsqu'il fut joint par le colonel Mejean, lequel lui
annonça que, contre son attente, le lieutenant-colonel étant de retour
au fort vingt-quatre heures plus tôt qu'il ne le pensait, rien ne
s'opposait à ce qu'il l'accompagnât dans la course qu'il comptait faire
la prochaine nuit.

La chose fut donc arrêtée.

La journée se passa en conjectures. Le vent continuait d'être favorable,
et Salvato ne voyait faire aucun préparatif de départ. Sa conviction
était qu'il se préparait quelque catastrophe.

Du point élevé où il se trouvait, il planait sur tout le golfe, et
pouvait voir, à l'aide d'une longue-vue, tout ce qui se passait dans les
tartanes et même sur les vaisseaux de guerre.

Vers cinq heures, une barque, montée par un officier et quelques marins,
se détacha des flancs du _Foudroyant_ et s'avança vers l'une des
tartanes.

Il se fit alors un grand mouvement à bord de la tartane que la barque
venait d'accoster; douze personnes furent tirées de la tartane et
descendirent dans la barque; puis la barque volta et rama de nouveau
vers _le Foudroyant_, sur le pont duquel montèrent les douze patriotes,
qui bientôt, pour ne plus reparaître, s'enfoncèrent dans les flancs du
vaisseau.

Ce fait, dont Salvato cherchait en vain l'explication, lui donna
beaucoup à penser.

La nuit vint. Cette excursion que devait faire Mejean inquiétait Luisa.
Salvato lui en expliqua la cause en lui faisant part du marché qu'il
avait conclu avec Mejean et moyennant lequel il avait acheté leur commun
salut.

Luisa serra la main de Salvato.

--N'oublie pas, au besoin, lui dit-elle, que j'ai toute une fortune chez
les pauvres Backer.

--Mais à cette fortune, qui n'est point entièrement à toi, répondit en
souriant Salvato, n'était-il pas convenu que nous ne toucherions qu'à la
dernière extrémité?

Luisa fit un signe affirmatif.

Une heure avant, la sortie du fort, c'est-à-dire vers les onze heures,
on discuta si l'on irait au tombeau de Virgile, distant d'un quart de
lieue à peu près du fort Saint-Elme, avec une petite escorte,
c'est-à-dire en ayant l'air de faire une patrouille,--ou bien si Salvato
et Mejean iraient seuls et déguisés.

On opta pour le déguisement.

On se procura deux habits de paysan. Il fut convenu que, si l'on faisait
quelque rencontre inattendue, ce serait Salvato qui prendrait la parole.
Il parlait le patois napolitain de telle façon, qu'il était impossible
de le reconnaître pour ce qu'il était.

L'un prit un pic, et l'autre une bêche, et, à minuit, tous deux
sortirent du fort. Ils semblaient deux ouvriers revenant de l'ouvrage et
regagnant leur maison.

La nuit, sans être sombre, était nuageuse. La lune, de temps en temps,
disparaissait derrière des masses de vapeurs dont elle avait peine à
percer l'opacité.

Ils sortirent par une petite poterne faisant face au village
d'Antiguano, mais prirent presque aussitôt un petit sentier tournant à
gauche et conduisant à Pietra-Catella; puis ils s'engagèrent franchement
dans le Vomero, prirent une ruelle qui les conduisit hors du village,
laissèrent à gauche la Carone-del-Cielo, et, par l'étroit sentier qui
conduit à la rampe du Pausilippe, ils gagnèrent le columbarium que l'on
est convenu de désigner au voyageur sous le nom de tombeau de Virgile.

--Il est inutile, mon cher colonel, fit Savalto, de vous apprendre ce
que nous venons chercher ici.

--Bon! quelque trésor enfoui à ce que je présume?

--Vous avez deviné. Seulement, la somme ne vaut pas la peine d'être
désignée sous le non de trésor. Cependant, soyez tranquille, ajouta-t-il
ou souriant, elle est suffisante pour m'acquitter envers vous.

Salvato s'avança vers le laurier et commença de fouiller la terre avec
sa pioche.

Mejean le suivait d'un oeil avide.

Au bout de cinq minutes, le fer de la pioche résonna sur un corps dur.

--Ah! ah! fit Mejean, qui suivait l'opération avec une attention
ressemblant à de l'anxiété.

--N'avez-vous point entendu raconter, colonel, dit en souriant Salvato,
que les dieux mânes étaient les gardiens naturels des trésors?

--Si fait, répondit Mejean; seulement, je ne crois point à tout ce que
l'on me raconte... Mais chut! n'entendez-vous point du bruit?

Tous deux écoutèrent.

--C'est une charrette qui roule dans la grotte de Pouzzoles, répondit
Salvato au bout de quelques secondes.

Puis, se mettant à genoux, il écarta la terre avec les mains.

--C'est étrange! dit-il, il me semble que cette terre a été nouvellement
remuée.

--Allons donc! dit Mejean, pas de mauvaise plaisanterie, mon hôte.

--Ce n'est point une plaisanterie, dit Salvato en tirant le coffret hors
de terre: la cassette est vide.

Et il se sentit frissonner malgré lui. Il connaissait trop Mejean pour
ignorer qu'il ne lui ferait point de grâce, et, d'ailleurs, il ne
voulait point lui en demander.

--Il est bizarre, dit Mejean, qu'on ait pris l'argent et laissé la
cassette. Secouez-la donc; peut-être entendrons-nous sonner quelque
chose.

--Inutile! je sens bien, au poids, qu'elle est vide. D'ailleurs, entrons
dans le columbarium, nous l'ouvrirons.

--Vous en avez la clef?

--Elle s'ouvre par un secret.

On entra dans le columbarium; Mejean tira de sa poche une petite
lanterne sourde, battit le briquet et alluma.

Salvato poussa le ressort de la cassette: elle s'ouvrit.

Elle était vide, en effet; mais, à la place de l'or, elle contenait un
billet.

Salvato et Mejean s'écrièrent en même temps:

--Un billet!

--Je comprends, dit Salvato.

--Bon! l'or est-il retrouvé? demanda vivement le colonel.

--Non; mais il n'est pas perdu, répliqua le jeune homme.

Et, ouvrant le billet, à la lueur de la lanterne sourde, il lut:

«Suivant tes instructions, je suis venu, dans la nuit du 27 au 28,
chercher l'or qui était dans cette cassette, que je remets à cette même
place, avec le présent billet.

» Frère JOSEPH.»

--Dans la nuit du 27 au 28! s'écria Mejean.

--Oui; de sorte que, si nous étions venus la nuit dernière, au lieu de
celle-ci, nous fussions arrivés à temps.

--N'allez-vous pas dire que c'est ma faute? demanda vivement Mejean.

--Non; car le mal, au bout du compte, n'est pas si grand que vous le
croyez, et peut-être même n'y a-t-il pas de mal du tout.

--Vous connaissez ce frère Joseph?

--Oui.

--Vous êtes sûr de lui?

--Un peu plus que de moi-même.

--Et vous savez où le trouver?

--Je ne le chercherai même pas.

--Comment ferons nous, alors?

--Mais nous laisserons les conventions dans les mêmes termes.

--Et les vingt mille francs?

--Nous les prendrons ailleurs qu'où nous avons cru les trouver: voilà
tout.

--Quand?

--Demain.

--Vous êtes sûr?

--Je l'espère.

--Et si vous vous trompiez?

--Alors, je vous dirais, comme les sectateurs du Prophète: «Dieu est
grand!»

Mejean passa la main sur son front humide de sueur.

Salvato vit l'angoisse du colonel, lui dont la sérénité avait à peine
été troublée un instant.

--Et maintenant, dit-il, il nous faut remettre cette cassette à sa place
et retourner au château.

--Les mains vides? fit piteusement le colonel

--Je n'y retourne pas les mains vides, puisque j'y retourne avec ce
billet.

--Quelle somme y avait-il dans le coffret? demanda Mejean.

--Cent vingt-cinq mille francs, répondit Salvato en remettant le coffret
à sa place et en ramenant dessus la terre avec ses pieds.

--Si bien qu'à votre avis, ce billet vaut cent vingt-cinq mille francs?

--Il vaut ce que vaut pour un fils la certitude d'être aimé de son
père... Mais rentrons au château comme je le disais, mon cher colonel,
et, demain, à dix heures, venez me trouver.

--Pour quoi faire?

--Pour recevoir de Luisa une lettre de change de vingt mille francs, à
vue sur la première maison de banque de Naples.

--Vous croyez qu'il y a, dans ce moment-ci, à Naples, une maison de
banque qui payera à vue un billet de vingt mille francs?

--J'en suis sûr.

--Eh bien, moi, j'en doute. Les banquiers ne sont pas si bêtes que de
payer en temps de révolution.

--Vous verrez que ceux-là seront assez bêtes pour payer même en temps de
révolution, et ceux-là pour deux raisons: la première, parce que
c'étaient d'honnêtes gens...

--Et la seconde?

--Parce qu'ils sont morts.

--Ah! ah! c'est sur les Backer, alors?

--Justement.

--En ce cas, c'est autre chose.

--Vous avez confiance?

--Oui.

--C'est bien heureux!

Mejean éteignit sa lanterne. Il avait trouvé un banquier qui, en temps
de révolution, payait à vue une lettre de change: c'était plus que
Diogène ne demandait à Athènes.

Salvato pressa de ses pieds la terre qui recouvrait le coffret. En cas
de retour de son père, l'absence du billet devait lui dire que Salvato
était venu.

Tous deux reprirent le même chemin qu'ils avaient déjà suivi et
rentrèrent au château Saint-Elme aux premiers rayons du jour. Les nuits,
au mois de juin, sont, on le sait, les plus courtes de l'année.

Luisa attendait debout et tout habillée le retour de Salvato: son
inquiétude ne lui avait point permis de se coucher.

Salvato lui raconta tout ce qui s'était passé.

Luisa prit un papier et écrivit dessus un ordre à la maison Backer de
payer, à son débit et à vue, une somme de vingt mille francs.

Puis, tendant le papier à Salvato:

--Tenez, mon ami, dit-elle, portez cela au colonel; le pauvre homme
dormira mieux avec cette lettre de change sous son oreiller. Je sais
bien, ajouta-t-elle en riant, qu'à défaut des vingt mille francs, il lui
reste notre tête; mais je doute que toutes les deux ensemble, une fois
coupées, il les estimât vingt mille francs.

L'espérance de Luisa fut trompée, comme l'avait été celle de Salvato. Le
juge Speciale était arrivé la veille de Procida, où il avait fait pendre
trente-sept personnes, et il avait mis, au nom du roi, le séquestre sur
la maison Backer.

Depuis la veille, les payements avaient cessé.




                                   LXXXVI

                         LA BIENVENUE DE SA MAJESTÉ


Dès le 25 juin, avant qu'il eût appris de la bouche même de Ruffo que
celui-ci se séparait de la coalition, Nelson avait envoyé au colonel
Mejean l'intimation suivante:

«Monsieur, Son Éminence le cardinal Ruffo et le commandant en chef de
l'armée russe vous ont fait sommation de vous rendre: je vous préviens
que, si le terme qui vous à été accordé est outrepassé de deux heures,
vous devrez en subir les conséquences, et que je n'accorderai plus rien
de ce qui vous a été offert.

»NELSON.»

Pendant les jours qui suivirent cette sommation, c'est-à-dire du 26 au
29, Nelson fut occupé à faire arrêter les patriotes, à marchander la
trahison du fermier et à faire pendre Caracciolo; mais cette oeuvre de
honte terminée, il put s'occuper de l'arrestation des patriotes qui
n'étaient point encore entre ses mains et du siége du château
Saint-Elme.

En conséquence, il fit descendre à terre Troubridge avec treize cents
Anglais, tandis que le capitaine Baillie se joignait à lui avec cinq
cents Russes.

Pendant les six premiers jours, Troubridge fut secondé par son ami le
capitaine Ball; mais, celui-ci ayant été envoyé à Malte, il fut remplacé
par le capitaine Benjamin Hollowel, celui-là même qui avait fait cadeau
à Nelson d'un cercueil taillé dans le grand mât du vaisseau français
_l'Orient_.

Quoi qu'en aient dit les historiens italiens, une fois acculé au pied de
ses murailles, Mejean, qui, par ses négociations, avait compromis
l'honneur national, voulut sauver l'honneur français.

Il se défendit courageusement, et le rapport à lord Keith, de Nelson,
qui se connaissait en courage, rapport qui commence par ces mots:
«_Pendant un combat acharné de huit jours_, dans lequel notre artillerie
s'est avancée à cent quatre-vingts yards des fossés...» en est un
éclatant témoignage.

Pendant ces huit jours, le cardinal était resté les bras croisés sous sa
tente.

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, on signala deux bâtiments que l'on crut
reconnaître, l'un pour anglais, l'autre pour napolitain, et qui, passant
à l'ouest de la flotte anglaise, faisaient voile vers Procida.

Le matin du 9, en effet, on vit dans le port de cette île deux
vaisseaux, dont l'un, le _Sea-Horse_, portait le pavillon anglais, et
l'autre, _la Sirène_, portait non-seulement le pavillon napolitain, mais
encore la bannière royale.

Le 9, au matin, le cardinal recevait du roi cette lettre, sans grande
importance pour notre histoire, mais qui prouvera du moins que nous
n'avons laissé passer aucun document sans l'avoir lu et utilisé.

«Procida, 9 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Je vous envoie une foule d'exemplaires d'une lettre que j'ai écrite
pour mes peuples. Faites-la-leur connaître immédiatement, et rendez-moi
compte de l'exécution de mes ordres par Simonetti, avec lequel j'ai
longuement causé ce matin. Vous comprendrez ma détermination à l'égard
des employés du barreau.

»Que Dieu vous garde comme je le désire.

»Votre affectionné,

»FERDINAND B.»

Le roi était attendu de jour en jour. Le 2 juillet, il avait reçu les
lettres de Nelson et de Hamilton qui lui annonçaient la mort de
Caracciolo et qui le pressaient de venir.

Le même jour, il écrivait au cardinal, dont il n'avait point encore reçu
la démission:

«Palerme, 2 juillet 1799.

»Mon éminentissime,

»Les lettres que je reçois aujourd'hui, et celle surtout que j'ai reçue
dans la soirée du 20, m'ont vraiment consolé en me montrant que les
choses _prennent un bon pli_, celui que je désirais, que je m'étais fixé
d'avance pour faire marcher d'accord les affaires terrestres avec l'aide
divine et vous mettre en état de me mieux servir.

»Demain, selon l'invitation faite par l'amiral Nelson et par vous, et
surtout pour faire honneur à ma parole, je partirai avec un convoi de
troupes pour me rendre à Procida, où je vous reverrai, vous
communiquerai mes ordres et prendrai toutes les dispositions nécessaires
pour le bien, la sécurité et la félicité de tous les sujets qui sont
restés fidèles.

»Je vous en préviens d'avance, en vous assurant que vous retrouverez en
moi,

»Votre toujours affectionné,

»FERDINAND B.»

Et, en effet, le lendemain, 3 juillet, le roi s'embarquait, non point
sur le _Sea-Horse_, comme l'y avait invité Nelson, mais sur la frégate
_la Sirène_. Il craignait, en donnant, au retour, le même signe de
préférence aux Anglais qu'il leur avait donné en allant,--il craignait,
disons-nous, de porter à son comble la désaffection de la marine
napolitaine, déjà grande par suite de la condamnation et de la mort de
Caracciolo.

Nous avons dit qu'aussitôt arrivé, le roi avait écrit au cardinal; mais
on peut voir, malgré la protestation d'amitié qui termine la lettre, ou
plutôt par cette même protestation d'amitié, qu'il y a un
refroidissement visible entre ces deux illustres personnages.

Ferdinand avait amené avec lui Acton et Castelcicala. La reine avait
voulu rester à Palerme: elle savait combien elle était impopulaire à
Naples et avait craint que sa présence ne nuisît au triomphe du roi.

Toute la journée du 9, le roi resta à Procida, écoutant le rapport de
Speciale, et, malgré son dégoût pour le travail, dressant lui-même la
liste des membres de la nouvelle junte d'État qu'il devait instituer, et
celle des coupables qu'elle allait avoir à juger.

Il n'y a point à douter de la peine que daigna prendre, en cette
circonstance, le roi Ferdinand,--cette double liste, que nous avons eu
entre les mains et que nous avons renvoyée des archives de Naples à
celles de Turin, étant tout entière écrite de la main de Sa Majesté.

Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs la liste des bourreaux: à
tout seigneur tout honneur!

Puis nous y mettrons celle des victimes.

Cette junte d'État nommée par le roi se composait ainsi:

Le président: Felice Ramani;

Le procureur fiscal: Guidobaldi;

Juges: les conseillers Antonio della Rocca, don Angelo di Fiore, don
Gaetano Sambuti, don Vicenzo Speciale.

Juges de vicairie: don Salvatore di Giovanni.

Procureur des accusés: don Alessandro Nara.

Défenseurs des accusés: les conseillers Vanvitelli et Mulès.

Les deux derniers, comme on le comprend bien, n'étaient qu'une fiction
de légalité.

Cette junte d'État fut chargée de juger, c'est-à-dire de condamner
extraordinairement et sans appel,

A MORT:

Tous ceux qui avaient enlevé, des mains du gouverneur Ricciardo Brandi,
le château Saint-Elme,--Nicolino Caracciolo en tête, bien entendu;

(Par bonheur, Nicolino Caracciolo, qui avait reçu mission de Salvato de
sauver l'amiral Caracciolo, étant arrivé à la ferme le jour même de son
arrestation, et ayant appris la trahison du fermier, n'avait point perdu
un instant, s'était jeté dans la campagne et était venu se mettre sous
la protection du commandant français de Capoue, le colonel Giraldon.)

Tous ceux qui avaient aidé les Français à entrer à Naples;

Tous ceux qui avaient pris les armes contre les lazzaroni;

Tous ceux qui, après l'armistice, avaient conservé des relations avec
les Français;

Tous les magistrats de la République;

Tous les représentants du gouvernement;

Tous les représentants du peuple;

Tous les ministres;

Tous les généraux;

Tous les juges de la haute commission militaire;

Tous les juges du tribunal révolutionnaire;

Tous ceux qui avaient combattu contre les armées du roi;

Tous ceux qui avaient renversé la statue de Charles III;

Tous ceux qui, à la place de cette statue, avaient planté l'arbre de la
liberté;

Tous ceux qui, sur la place du Palais, avaient coopéré ou même
simplement assisté à la destruction des emblèmes de la royauté et des
bannières bourboniennes ou anglaises;

Enfin, tous ceux qui, dans leurs écrits ou dans leurs discours,
s'étaient servis de termes offensants pour la personne du roi, de la
reine, ou des membres de la famille royale.

C'étaient à peu près quarante mille citoyens menacés de mort par une
seule et même ordonnance.

Les dispositions plus douces, c'est-à-dire celles qui n'emportaient que
la condamnation à l'exil, menaçaient à peu près soixante mille
personnes.

C'était plus du quart de la population de Naples.

Cette occupation, que le roi regardait comme pressée avant toutes, lui
prit toute la journée du 9.

Le 10 au matin, la frégate _la Sirène_ quitta le port de Procida et fit
voile vers _le Foudroyant_.

A peine le roi eut-il mis le pied sur le pont, que _le Foudroyant_, au
coup de sifflet du contre-maître, se pavoisa comme pour une fête, et que
l'on entendit les premières détonations d'une salve de trente et un
coups de canon.

Le bruit s'était déjà répandu que le roi était à Procida; la canonnade
partie des flancs du _Foudroyant_ apprit au peuple qu'il était à bord du
vaisseau amiral.

Aussitôt, une foule immense accourut sur la plage de Chiaïa, de
Santa-Lucia et de Marinella. Une multitude de barques, ornées de
bannières de toutes couleurs, sortirent du port, ou plutôt se
détachèrent de la rive et voguèrent vers l'escadre anglaise pour saluer
le roi et lui souhaiter la bienvenue. En ce moment, et pendant que le
roi était sur le pont, regardant, avec une longue-vue, le château
Saint-Elme, contre lequel, en l'honneur de son arrivée, sans doute, le
canon anglais faisait rage, un boulet anglais coupa, par hasard, la
hampe du drapeau français arboré sur la forteresse, comme si les
assiégeants eussent calculé ce moment pour donner au roi ce spectacle,
qu'il regarda comme un heureux présage.

Et, en effet, au lieu que ce fût la bannière tricolore qui reparût, ce
fut la bannière blanche, c'est-à-dire le drapeau parlementaire.

L'apparition inattendue de ce symbole de paix, qui semblait ménagée pour
l'arrivée du roi, produisit un effet magique sur tous les assistants,
qui éclatèrent en hourras et en applaudissements, tandis que les canons
du château de l'Oeuf, du Château-Neuf et du château del Carmine
répondaient joyeusement aux salves parties des flancs du vaisseau amiral
anglais.

Et, à propos de la chute de cette bannière, qu'on nous permette
d'emprunter quelques lignes à Dominique Sacchinelli, l'historien du
cardinal: elles sont assez curieuses pour trouver place ici,
n'interrompant d'ailleurs aucunement notre récit.

«Consacrons, dit-il, un paragraphe aux singuliers accidents du hasard,
qui eurent lieu pendant cette révolution.

»Le 23 janvier, un boulet lancé par les jacobins de Saint-Elme, coupa la
lance de la bannière royale qui flottait sur le Château-Neuf, et sa
chute détermina l'entrée des troupes françaises à Naples.

»Le 22 mars, un obus fait tomber du château de Cotrone la bannière
républicaine, et cet accident, considéré comme un miracle, amène la
révolte de la garnison contre les patriotes et facilite aux royalistes
l'occupation du château.

»Enfin, le 10 juillet, la chute de la bannière française, déployée
au-dessus du château Saint-Elme, amène la capitulation de ce fort.

»Et, ajoute l'historien, celui qui voudrait confronter les dates verrait
que tous ces accidents, de même que les plus importants qui eurent lieu
pendant l'entreprise du cardinal Ruffo, eurent lieu des vendredis.»

Détournons les yeux du château Saint-Elme, où nous aurons plus d'une
fois encore l'occasion de les reporter, pour suivre du regard une barque
qui se détache du rivage un peu au-dessus du pont de la Madeleine, et
s'avance, sans pavillon, silencieuse et sévère, au milieu de toutes ces
barques bruyantes et pavoisées.

Elle porte le cardinal Ruffo, qui, en échange de l'hommage qu'il va
faire au roi de son royaume reconquis, vient lui demander, pour toute
grâce, de maintenir les traités qu'il a signés en son nom, et de ne pas
faire à son honneur royal la souillure d'un manque de parole.

Voilà encore une de ces occasions où le romancier est forcé de céder la
plume à l'historien, et des faits où l'imagination n'a pas le droit
d'ajouter un mot au texte implacable de l'annaliste.

Et que le lecteur veuille bien se rappeler que les lignes que nous
allons mettre sous ses yeux sont tirées d'un livre publié par Dominique
Sacchinelli en 1836, c'est-à-dire en plein règne de Ferdinand II, ce
grand étouffeur de la presse, et publié avec permission de la censure.

Voici les propres paroles de l'honorable historien:

«Pendant que l'on traitait avec le commandant français de la reddition
du fort Saint-Elme, le cardinal se rendit à bord du _Foudroyant_, pour
informer de vive voix le roi Ferdinand de ce qui était arrivé avec les
Anglais, à l'endroit de la capitulation du Château-Neuf et du château de
l'Oeuf, et du scandale que produisait la violation de ces traités. Sa
Majesté se montra d'abord disposée à observer et à suivre la
capitulation; cependant, elle ne voulut rien décider sans avoir entendu
Nelson et Hamilton.

»Tous deux furent appelés à donner leur avis.

»Hamilton soutint cette doctrine diplomatique, que les souverains ne
traitaient pas avec leurs sujets rebelles, et déclara que le traité
devait être nul et non avenu.

»Nelson ne chercha point de faux-fuyants. Il manifesta une haine
profonde contre tout révolutionnaire à la mode française, disant qu'il
fallait extirper jusqu'à la racine du mal pour empêcher de nouveaux
malheurs, puisque, les républicains étant obstinés dans le péché et
incapables de repentir, ils commettraient, aussitôt que s'en
présenterait l'occasion, de pires et plus funestes excès, et qu'enfin
l'exemple de leur impunité servirait d'aiguillon à tous les
malintentionnés.

»Et, de même que Nelson avait rendu inefficaces les remontrances faites
par le cardinal Ruffo au moment du traité, de même il réussit par ses
intrigues à paralyser les mêmes intentions du roi et le désir de
clémence qu'il avait un moment manifesté.»

Le roi décida donc, malgré les instances que le cardinal Ruffo poussa
jusqu'à la supplication, Nelson et Hamilton, ces deux mauvais génies de
son honneur, entendus,--que les capitulations du château de l'Oeuf et du
Château-Neuf seraient tenues pour nulles et non avenues.

A peine cette décision fut-elle prise, que le cardinal, se voilant le
visage d'un pan de sa robe de pourpre, descendit dans le bateau qui
l'avait amené et rentra dans cette maison où les traités avaient été
signés, en vouant cette monarchie qu'il venait de rétablir aux
vengeances, tardives peut-être, mais certaines, de la justice divine.

Et, le même jour, les prisonniers détenus à bord du _Foudroyant_ et des
felouques qui devaient les conduire en France furent débarqués et
conduits, enchaînés deux à deux, dans les prisons du château de l'Oeuf,
du Château-Neuf, du château des Carmes et de la Vicairie. Et, comme ces
prisons n'étaient pas suffisantes,--les lettres du roi elles-mêmes
accusent _huit mille captifs_,--ceux qui ne purent tenir dans ces quatre
châteaux furent conduits aux Granili, convertis en prisons
supplémentaires.

Ce que voyant, les lazzaroni pensèrent qu'avec le roi Nasone, les jours
des fêtes sanglantes étaient revenus, et, par conséquent, ils se
remirent à piller, à brûler et à tuer avec plus d'entrain que jamais.

Selon l'habitude que nous avons prise, depuis le commencement de ce
livre, de ne rien affirmer des horreurs commises à cette époque, de si
haut ou de si bas qu'elles vinssent, sans appuyer notre dire de
documents authentiques, nous emprunterons les lignes suivantes à
l'auteur des _Mémoires pour servir à l'histoire des révolutions de
Naples_:

«Les journées du 9 et du 10 furent signalées par les crimes et les
infamies de toute espèce qui furent commis et desquels ma plume se
refuse à tracer le tableau. Ayant allumé un grand feu en face du palais
royal, les lazzaroni jetèrent dans les flammes sept malheureux arrêtés
quelques jours auparavant, et poussèrent la cruauté jusqu'à manger les
membres, tout saignants encore, de leurs victimes. L'infâme archiprêtre
Rinaldi se glorifiait d'avoir pris part à cet immonde banquet.»

Outre l'archiprêtre Rinaldi, un homme se faisait remarquer à cette orgie
d'anthropophages: de même que Satan préside au sabbat, lui présidait à
cette horrible subversion de toutes les lois de l'humanité.

Cet homme était Gaetano Mammone.

Rinaldi mangeait les chairs à moitié cuites; Mammone buvait le sang à
même les blessures. Le hideux vampire a laissé une telle impression de
terreur dans l'esprit des Napolitains, qu'aujourd'hui encore,
aujourd'hui qu'il est mort depuis plus de quarante-cinq ans, pas un
habitant de Sora, c'est-à-dire du pays où il était né, n'a osé répondre
à mes questions et me donner des renseignements sur lui. «Il buvait le
sang comme un ivrogne boit du vin!» voilà ce que j'ai entendu dire par
dix vieillards qui l'avaient connu, et c'est en réalité la seule réponse
qui m'ait été faite par vingt personnes différentes qui l'avaient vu
s'enivrer de cette odieuse boisson.

Mais un homme que l'on se fût attendu à voir prendre une part frénétique
à la réaction, et qui, au grand étonnement de tous, au lieu d'y prendre
part, paraissait, au contraire, la voir s'accomplir avec terreur,
c'était fra Pacifico.

Depuis le meurtre de l'amiral François Caracciolo, pour lequel il avait
un culte, fra Pacifico avait senti toutes ses convictions l'abandonner.
Comment pendait-on comme traître et comme jacobin un homme qu'il avait
vu servir son roi avec tant de fidélité et combattre avec tant de
courage?

Puis un autre fait jetait encore un grand trouble dans son esprit,
étroit mais loyal: comment, après avoir tant fait,--et fra Pacifico
savait mieux que personne ce qu'il avait fait,--comment, après avoir
tant fait, le cardinal était-il non-seulement sans puissance, mais à peu
près disgracié? et comment était-ce Nelson, un Anglais,--qu'en sa
qualité de bon chrétien, il détestait presque autant comme hérétique,
qu'en sa qualité de bon royaliste il détestait les jacobins,--comment
était-ce Nelson qui avait maintenant tout pouvoir, qui jugeait, qui
condamnait, qui pendait?

On avouera qu'il y avait dans ces deux faits de quoi jeter du doute même
dans un cerveau plus fort que celui de fra Pacifico.

Aussi, comme nous l'avons dit, voyait-on le pauvre moine en simple
spectateur aux exploits de Rinaldi, de Mammone et des lazzaroni qui
suivaient leur exemple. Quand la férocité de ces hordes de cannibales
devenait trop grande, on le voyait même détourner la tête et s'éloigner,
sans frapper comme d'habitude le pauvre Giacobino de son bâton; et, si
c'était à pied qu'il vaguait ainsi par les rues, préoccupé d'une idée
secrète, cette fameuse tige de laurier, autrefois massue, était devenue
un bourdon de pèlerin, sur lequel, comme s'il était fatigué d'un long
voyage, il appuyait, dans des haltes fréquentes et pensives, ses deux
mains et son visage.

Quelques personnes, qui avaient remarqué ce changement et que ce
changement préoccupait, prétendaient même avoir vu fra Pacifico entrer
dans des églises, s'y agenouiller et prier.

Un capucin priant! Ceux à qui l'on racontait cela ne voulaient pas le
croire.




                                 LXXXVII

                              L'APPARITION


Tandis que l'on égorgeait dans les rues de Naples, il y avait grande
fête dans le port.

D'abord, comme l'avait indiqué la bannière blanche élevée sur le fort
Saint-Elme, au lieu et place de la bannière tricolore, le château
Saint-Elme demandait à capituler, et des négociations s'étaient à
l'instant même ouvertes entre le colonel Mejean et le capitaine
Troubridge. Les principales questions étaient arrêtées; ce qui fait que
le roi qui tenait, sinon à avoir, du moins à paraître conserver quelques
égards pour le cardinal, pouvait lui écrire, vers trois heures de
l'après-midi, le billet suivant:

«A bord du _Foudroyant_, 10 juillet 1769.

»Mon éminentissime, je viens, par la présente, vous prévenir que, ce
soir, peut-être, Saint-Elme sera à nous. Je crois donc faire chose qui
vous soit agréable en expédiant votre frère Ciccio à Palerme avec cette
heureuse nouvelle. Je le récompenserai, en même temps, comme le méritent
ses bons services et les vôtres. Faites donc qu'il soit prêt à partir
avant l'_Ave Maria_. Conservez-vous en bonne santé, et croyez-moi
toujours,

»Votre même affectionné,

»FERDINAND B.»

Francesco Ruffo n'avait pas, fait un long séjour à Naples,--arrivé le 9
au matin, il repartait le 10 au soir;--mais le roi, qui, sur les
rapports de Nelson et de Hamilton, se défiait du cardinal, aimait mieux
don Ciccio, comme il l'appelait, à Palerme que près de son frère.

Don Ciccio, qui ne conspirait pas et qui n'avait jamais eu la moindre
intention de conspirer, se trouva prêt à l'heure indiquée, et partit
pour Palerme sans faire d'observations.

Il avait laissé, en partant, à sept heures du soir, le vaisseau amiral
préparé pour une grande fête. Le roi avait écarté le rapport de son juge
de confiance Speciale, et, parmi les personnes qui étaient venues le
visiter et le féliciter à bord, il avait fait un choix et distribué ses
invitations pour le soir.

Il y avait bal et souper à bord du _Foudroyant_.

En un tour de main, et comme il arrive lorsque se fait entendre le
branle-bas de combat, les cloisons de l'entre-pont furent enlevées,
chaque canon devint un massif de fleurs ou un buffet de
rafraîchissements, et, à neuf heures du soir, le vaisseau, illuminé de
ses grandes vergues aux vergues de cacatois, était prêt à recevoir ses
invités.

On vit alors, à la lueur des flambeaux, et comme une illumination
mouvante, se détacher du rivage des centaines de barques, les unes
portant les élus qui devaient monter à bord, les autres les flatteurs
qui venaient, avec des musiciens, donner des sérénades; les autres,
enfin, contenaient les simples curieux venant pour voir et surtout pour
être vus.

Ces barques étaient surchargées de femmes élégantes, couvertes de
diamants et de fleurs, et d'hommes bariolés de cordons et constellés de
croix. Tout cela s'était tenu caché sous la République, et semblait
sortir de terre au soleil de la royauté.

Pâle et triste soleil, cependant, qui, dans cette journée du 10 juillet,
s'était levé et se couchait à travers une vapeur de sang!

Le bal commença: il avait lieu sur le pont.

Ce devait être un spectacle magique que cette forteresse mouvante,
illuminée de sa base à son faite, qui déployait au vent ses mille
pavillons, et dont tous les cordages disparaissaient sous des branches
de laurier.

Nelson rendait, le 10 juillet 1799, à la royauté la fête que la royauté
lui avait donnée le 22 septembre 1798.

Comme l'autre, celle-ci devait avoir son apparition, mais plus terrible,
plus fatale, plus funèbre encore que la première!

Autour de ce bâtiment, où, la peur, plus encore que l'amour, avait réuni
une cour à laquelle il ne manquait que les quelques personnes qui
avaient suivi la royauté à Palerme, cour dont la belle courtisane était
la reine, se pressaient, nous l'avons dit, plus de cent barques chargées
de musiciens, qui, exécutant les mêmes airs que l'orchestre du vaisseau,
étendaient, pour ainsi dire, sur le golfe, éclairé par une lune
magnifique, une nappe d'harmonie.

Naples était bien, cette nuit-là, la Parthénope antique, fille de la
molle Eubée, et son golfe était bien celui des sirènes.

Dans les plus voluptueuses fêtes données sur le lac Maréotis par
Cléopâtre à Antoine, le ciel n'avait pas fourni un dais plus constellé
d'étoiles, la mer miroir plus limpide, l'atmosphère une brise plus
parfumée.

Il est vrai que, de temps en temps, quelque cri de douleur, poussé par
ceux que l'on égorgeait passait dans l'air, au milieu du frémissement
des harpes, des violons et des guitares, pareil à une plainte de
l'esprit des eaux, mais Alexandrie, dans ses jours de fête, n'avait-elle
pas eu, elle aussi, les gémissements des esclaves sur lesquels on
essayait des poisons?

A minuit, une fusée qui éclata dans le profond azur du ciel napolitain,
éparpillant ses étincelles d'or, donna le signal du souper. Le bal
cessa, sans que la musique s'éteignît, et les danseurs, devenus
convives, descendirent dans l'entre-pont, dont l'entrée jusque-là avait
été défendue par des sentinelles.

Si nous parlions encore aujourd'hui le langage en vogue à cette époque,
nous dirions que Comus, Bacchus, Flore et Pomone avaient réuni, à bord
du _Foudroyant_, leurs trésors les plus précieux. Les vins de France, de
Hongrie, de Portugal, de Madère, du Cap, de la Commanderie, étincelaient
dans des bouteilles du plus pur cristal d'Angleterre, et eussent pu
donner non-seulement la gamme de toutes les couleurs, mais encore celle
de toutes les pierres précieuses, depuis la limpidité du diamant
jusqu'au carmin du rubis. Des chevreuils et des sangliers, rôtis tout
entiers, des paons étalant leur queue d'émeraudes et de saphirs, des
faisans dorés dressant hors du plat leur tête de pourpre et d'or, des
poissons à épée menaçant les convives de leur lame, des langoustes
gigantesques descendant en droite ligne de celles qu'Apicius faisait
venir de Stromboli, des fruits de toute espèce, des fleurs de toute
saison, encombraient une table qui s'étendait de la proue à la poupe de
l'immense bâtiment, dont la longueur devenait incommensurable, centuplée
qu'elle était par d'immenses glaces dressées à ses extrémités. A bâbord
et à tribord du bâtiment, c'est-à-dire à droite et à gauche, tous les
sabords étaient ouverts, et, à la poupe, aux deux côtés de la glace,
deux grandes portes donnaient sur l'élégante galerie qui servait de
balcon à l'amiral.

Entre chaque sabord étincelaient--ornements pittoresques et guerriers
tout à la fois--des trophées de mousquetons, de sabres, de pistolets, de
piques et de haches d'abordage dont les lames, si souvent rougies de
sang français, réfléchissaient et renvoyaient, éblouissant, l'éclat de
mille bougies, et semblaient des soleils d'acier.

Si habitué que le fut Ferdinand aux luxueux repas du palais royal, de la
Favorite et de Caserte, il ne put, en mettant le pied sur le plancher de
cette nouvelle salle à manger, retenir un cri d'admiration.

Les palais d'Armide, popularisés par la poésie du Tasse, n'offraient
rien de plus féerique ni de plus merveilleux.

Le roi prit place à table, et désigna pour s'asseoir à sa droite Emma
Lyonna, à sa gauche Nelson, et devant lui sir William. Les autres
prirent place, selon les droits que l'étiquette leur donnait d'être plus
ou moins rapprochés du roi.

Tout le monde assis, l'oeil de Ferdinand erra vaguement sur cette double
file de convives. Peut-être pensait-il que celui qui avait les premiers
droits à cette fête en était non-seulement absent, mais exilé, et
prononçait-il tout bas le nom du cardinal Ruffo.

Mais Ferdinand n'était pas homme à garder longtemps dans son esprit une
bonne pensée, surtout lorsque cette bonne pensée portait avec elle le
reproche d'ingratitude.

Il secoua la tête, prit le sourire narquois qui lui était habituel, et,
de même qu'il avait dit, en rentrant à Caserte, après sa fuite de Rome:
«On est mieux ici que sur la route d'Albano!» il se frotta les mains en
disant, par allusion à la tempête qu'il avait essuyée lors de sa fuite
en Sicile:

--On est mieux ici que sur la route de Palerme!

Une rougeur passa sur le front blafard et maladif de Nelson. Il pensait
à Caracciolo, au triomphe de l'amiral napolitain pendant cette
traversée, à l'injure qu'il lui avait faite en venant, déguisé en
pilote, à son bord, et en conduisant le _Van-Guard_ au milieu des
écueils qui hérissent l'entrée du port de Palerme, écueils dans
lesquels, moins pratique de ces parages difficiles, il n'avait point osé
s'aventurer.

L'oeil unique de Nelson lança une flamme, puis un sourire crispa ses
lèvres,--probablement celui de la vengeance satisfaite.

Le pilote était parti pour l'Océan où il n'y a point dé port!

A la fin du souper, la musique joua le _God save the king_, et Nelson,
avec cet implacable orgueil anglais qui n'observe aucune convenance, se
leva, et, sans songer, ou plutôt sans s'inquiéter s'il avait à sa table
un autre souverain, porta la santé du roi George.

Les hourras frénétiques des officiers anglais assis à la table de Nelson
et ceux des matelots postés sur les vergues répondirent à ce toast; les
canons de la seconde batterie éclatèrent.

Le roi Ferdinand, qui, sous des dehors vulgaires, cachait une grande
science et surtout une grande observation de l'étiquette, se mordit les
lèvres jusqu'au sang.

Cinq minutes après, sir William Hamilton porta, à son tour, la santé du
roi Ferdinand. Les mêmes hourras éclatèrent, et le canon lui rendit les
mêmes honneurs.

Il n'en parut pas moins au roi Ferdinand que l'on avait interverti
l'ordre des toasts et que c'était à lui qu'était dû l'honneur de la
santé.

Aussi, comme les barques qui entouraient le bâtiment et qui se
pressaient surtout à l'arrière avaient fait entendre de frénétiques
acclamations, le roi jugea qu'il devait partager ses remercîments entre
les convives présents et ceux qui, moins heureux, mais non moins
dévoués, entouraient _le Foudroyant_.

Il fit donc un léger signe de tête pour remercier sir William, vida son
verre à moitié plein, puis sortit sur la galerie, et alla saluer ceux
qui, par crainte, par dévouement ou par bassesse, venaient de lui donner
cette marque de sympathie.

A la vue du roi, les hourras, les applaudissements, les acclamations,
éclatèrent; les cris de «Vive le roi!» semblèrent sortir du fond de
l'abîme pour monter au ciel.

Le roi salua et commença le geste de porter la main à sa bouche; mais
tout à coup sa main s'arrêta, son regard devint fixe, ses yeux se
dilatèrent horriblement, ses cheveux se dressèrent sur sa tête, et un
cri rauque, peignant à la fois l'étonnement et la terreur, érailla sa
gorge et sortit de sa poitrine.

En même temps, un grand tumulte se fit à bord des barques, qui
s'écartèrent à droite et à gauche en laissant un grand espace vide.

Au milieu de cet espace s'élevait, chose terrible à voir, sortant de
l'eau jusqu'à la ceinture, le cadavre d'un homme que, malgré les algues
dont était couverte sa chevelure, aplatie contre les tempes, malgré sa
barbe hérissée, malgré son visage livide, on pouvait reconnaître pour
celui de l'amiral Caracciolo.

Ces cris de «Vive le roi!» semblaient l'avoir tiré du fond de la mer, où
il dormait depuis treize jours, pour venir mêler son cri de vengeance
aux cris de la flatterie et de la lâcheté.

Le roi, au premier coup d'oeil, l'avait reconnu; tout le monde l'avait
reconnu. Voilà pourquoi Ferdinand était resté le bras suspendu, le
regard fixe, l'oeil hagard, râlant un cri d'effroi; voilà pourquoi les
barques s'étaient écartées d'un mouvement unanime et précipité.

Ferdinand voulut un instant mettre en doute la réalité de cette
apparition, mais inutilement: le cadavre, suivant le mouvement onduleux
de la mer, s'inclinait et se redressait, comme s'il eût salué celui qui
le regardait, muet et immobile d'épouvante.

Mais peu à peu les nerfs crispés du roi se détendirent, sa main trembla
et laissa tomber son verre, qui se brisa sur la galerie, et il rentra
pâle, effaré, haletant, cachant sa tête dans ses mains en criant:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

A la voix du roi, à la terreur visible qui se peignait sur ses traits,
tous les convives se levèrent effrayés, et, se doutant que le roi avait
vu de la galerie quelque spectacle qui l'avait effrayé, coururent à la
galerie.

Au même instant, ces mots, sortis de toutes les bouches comme un frisson
électrique, passèrent par tous les coeurs:

--L'amiral Caracciolo!

Et, à ces mots, le roi, tombant sur un fauteuil, répéta:

--Que veut-il? que me demande-t-il?

--Que vous lui accordiez le pardon de sa trahison, sire, répondit sir
William, courtisan jusqu'en face de ce roi éperdu et de ce cadavre
menaçant.

--Non! s'écria le roi, non! il veut autre chose! il demande autre chose!

--Une sépulture chrétienne, sire, murmura à l'oreille de Ferdinand le
chapelain du Foudroyant.

--Il l'aura! répondit le roi, il l'aura!

Puis, trébuchant dans les escaliers, se heurtant aux murailles du
navire, il se précipita dans sa chambre, dont il referma la porte
derrière lui.

--Harry, prenez une barque et allez repêcher cette charogne, dit Nelson,
de la même voix qu'il eût dit: «Déployez le grand hunier,» ou: «Carguez
la voile de misaine.»




                                LXXXVIII

                     LES REMORDS DE FRA PACIFICO


La fête de Nelson avait fini, comme le songe d'Athalie, par un coup de
tonnerre.

Emma Lyonna avait d'abord voulu tenir ferme devant la terrible
apparition; mais le mouvement de la houle qui venait du sud-est,
poussant d'un mouvement visible le cadavre vers le vaisseau, elle était
rentrée à reculons et était tombée à moitié évanouie sur un fauteuil.

C'est alors que Nelson, inébranlable dans son courage comme il était
implacable dans sa haine, avait donné à Harry l'ordre que nous avons
entendu.

Harry avait obéi à l'instant même: une barque du vaisseau avait glissé
sur ses palans, six hommes et un contre-maître y étaient descendus, et
le capitaine Harry les avait suivis.

Comme une volée d'oiseaux au milieu desquels s'abat un milan, toutes les
barques, nous l'avons dit, s'étaient écartées du cadavre, et, musique
muette, flambeaux éteints, glissaient à la surface de la mer, faisant
jaillir à chaque coup de rames une gerbe d'étincelles.

Celles qui étaient séparées de la terre par le cadavre faisaient un
grand détour pour le contourner et agitaient d'autant plus leurs avirons
qu'elles avaient un plus grand cercle à parcourir.

Sur le bâtiment, tous les convives, levés de table, s'étaient rejetés en
arrière et se pressaient du côté opposé à l'apparition, chacun appelant
ses bateliers. Les officiers anglais, seuls, occupaient la galerie, et,
par des railleries plus ou moins grossières, apostrophaient le cadavre,
vers lequel s'avançaient à grands coups d'avirons le capitaine Harry et
ses hommes.

Arrivé près de lui, et voyant que ses hommes hésitaient à le toucher,
Harry le prit par les cheveux et essaya de le soulever hors de l'eau;
mais on eût dit, tant le corps était pesant, qu'il était retenu dans la
mer par une force invisible, et les cheveux restèrent dans la main du
capitaine.

Il fit entendre un juron dans l'accent duquel le dégoût dominait, lava
sa main dans la mer et ordonna à deux de ses hommes de prendre le
cadavre par la corde restée à son cou, et de le tirer dans la barque.

Mais la tête détachée du corps, dont elle ne pouvait supporter le poids,
obéit seule à leur effort et vint rouler dans la barque.

Harry frappa du pied.

--Ah! démon! murmura-t-il, tu as beau faire, tu y viendras tout entier,
dussé-je t'arracher membre à membre!

Le roi priait dans sa cabine, tenant le chapelain par le collet de son
habit et le secouant d'un tremblement nerveux; Nelson faisait respirer
des sels à la belle Emma Lyonna; sir William essayait d'expliquer
l'apparition à l'aide de la science; les officiers raillaient de plus en
plus; les barques continuaient de fuir.

Les matelots, d'après l'ordre du capitaine Harry, avaient passé la
corde, qui serrait le cou de Caracciolo, sous ses bras, et attiraient à
eux; mais, quoique les corps, dans l'eau, perdent un tiers à peu près de
leur pesanteur, les efforts des quatre hommes réunis parvinrent à
grand'peine à faire passer le tronc par-dessus le bordage du canot.

Les officiers anglais battirent des mains avec de grands éclats de rire
et en criant:

--Hourra pour Harry!

La barque regagna le bâtiment et fut amarrée sous le beaupré.

Les officiers, curieux de connaître la cause de ce phénomène, passèrent
du gaillard d'arrière au gaillard d'avant, tandis que les convives
quittaient furtivement le vaisseau par les escaliers de tribord et de
bâbord, pressés qu'ils étaient de fuir un spectacle qui, pour la plupart
d'entre eux, avait quelque chose de diabolique, ou tout au moins de
surnaturel.

Sir William avait rencontré juste en disant que les corps des noyés,
après un certain temps, se remplissaient d'air et d'eau, et revenaient
naturellement à la surface de la mer; mais ce qu'il y avait d'étonnant,
d'extraordinaire, de miraculeux, c'est que celui de l'amiral avait
exécuté cette ascension, qui avait si fort épouvanté le roi, malgré les
deux boulets qui lui avaient été attachés aux pieds.

Le capitaine Harry, au rapport duquel nous empruntons ces détails, pesa
les deux boulets; il affirme qu'ils pesaient deux cent cinquante livres.

Le chapelain de _la Minerve_, celui-là même qui avait préparé Caracciolo
à la mort, fut appelé et consulté sur ce qu'il y avait à faire du
cadavre.

--Le roi a-t-il été prévenu? demanda-t-il.

--Le roi est un des premiers qui aient vu l'apparition, lui fut-il
répondu.

--Et qu'a-t-il dit?

--Dans sa frayeur, il a permis que le cadavre eût une sépulture
chrétienne.

--Eh bien, alors, dit le chapelain, il faut faire ce que le roi a
ordonné.

--Faites ce qu'il y a à faire, lui fut-il répondu.

Et l'on ne s'occupa plus de Caracciolo, tout le soin des funérailles
étant abandonné au chapelain.

Mais il lui vint bientôt un aide auquel il ne s'attendait pas.

Le corps de l'amiral était resté, toujours vêtu de ses habits de paysan,
moins la veste, qu'on lui avait ôtée pour l'exécution, au fond du canot
qui l'avait recueilli. Le chapelain s'était assis à l'arrière de la
barque, et, à la lueur d'un falot, il lisait les prières des morts, que,
par cette belle nuit de juillet, il eût pu lire à la simple lumière de
la lune.

Vers le point du jour, il vit venir à lui une barque conduite par deux
bateliers et montée par un seul moine. Ce moine, qui était de haute
taille, se tenait debout à l'avant, aussi solide sur la pointe la plus
étroite du bateau que s'il eût été marin lui-même.

Comme il fut facilement reconnu par l'officier de quart que les nouveaux
arrivants avaient affaire à la barque mortuaire et non au bateau, et que
Nelson avait ordonné, sinon de faire, du moins de laisser faire, on ne
s'inquiétait aucunement de ce canot, qui, d'ailleurs, ne portait qu'un
moine et deux bateliers.

En effet, les deux bateliers dirigeaient le canot droit sur la barque,
près de laquelle il se rangea bord à bord.

Le moine échangea quelques paroles avec le chapelain, sauta dans la
barque, contempla un instant le cadavre en silence et en laissant
échapper de grosses larmes de ses yeux.

Pendant ce temps, le chapelain passa sur le canot qui avait amené le
moine, et monta à bord du _Foudroyant_.

Il venait y demander les derniers ordres de Nelson.

Ces derniers ordres furent de faire du cadavre ce que l'on voudrait, le
roi ayant permis qu'il eût une sépulture chrétienne.

Cette permission fut rapportée par le chapelain au moine, qui prit alors
le cadavre entre ses bras robustes et le transborda de la barque dans le
canot.

Le chapelain l'y suivit.

Puis, sur l'ordre du moine, les deux rameurs qui étaient partis du quai
del Piliere, nagèrent directement vers Sainte-Lucie, paroisse de
Caracciolo.

Quoique le quartier de Sainte-Lucie fût essentiellement royaliste,
Caracciolo y avait fait tant de bien, qu'il y était adoré; d'ailleurs,
du quartier Sainte-Lucie, la marine napolitaine tire ses meilleurs
matelots, et tous ceux qui avaient servi sous l'amiral avaient conservé
un vif souvenir de ces trois qualités d'un homme qui commande à d'autres
hommes: le courage, la bonté, la justice.

Or, Caracciolo réunissait à un degré supérieur ces trois qualités.

Aussi, aux premiers mots qu'eut échangés le moine avec les quelques
pêcheurs qu'il rencontra, et à peine le bruit eut-il couru que le corps
de l'amiral venait chercher une sépulture au milieu de ses anciens amis,
que tout le quartier fut en rumeur et que le moine n'eut que le choix à
faire de la maison où le corps attendrait le moment de la sépulture.

Il donna la préférence à celle qui se trouvait la plus rapprochée de la
barque.

Vingt bras s'offrirent pour transporter le cadavre; mais, comme il avait
déjà fait, le moine le prit entre ses bras, traversa le quai avec son
précieux fardeau, le coucha sur un lit, et revint chercher la tête pour
la transporter à son tour comme il avait fait du tronc.

Il demanda un drap pour l'ensevelir, et, cinq minutes après, vingt
femmes revenaient, chacune criant:

--C'était un martyr: prenez le mien; il portera bonheur à la maison.

Le moine choisit le plus beau, le plus neuf, le plus fin, et, tandis que
le chapelain continuait de lire les prières, que les femmes à genoux
faisaient cercle autour du lit où l'amiral était déposé, et que les
hommes, debout derrière elles, encombraient la porte qui dégorgeait
jusque dans la rue, le moine, pieusement, dépouilla le corps, réunit la
tête au tronc et l'ensevelit dans un double linceul.

Dans la maison voisine, qui était celle d'un menuisier, on entendait
retentir les coups de marteau: c'était la bière que l'on clouait à la
hâte.

A neuf heures, la bière fut apportée. Le moine y déposa le corps; puis
toutes les femmes du quartier y apportèrent chacune, soit une branche de
ce laurier qui pousse dans tous les jardins, soit une de ces fleurs qui
pendent à toutes les fenêtres, de façon que le corps en fut entièrement
couvert.

En ce moment, les cloches de la petite église de Sainte-Lucie tintèrent
tristement, et le clergé parut à la porte.

On ferma la bière: six matelots la prirent sur leurs épaules; le moine
la suivit, marchant derrière elle; toute la population de Sainte-Lucie
suivit le moine.

Une dalle était levée dans le choeur, à gauche de l'autel; les chants
funèbres commencèrent.

Exagéré en tout, ce peuple napolitain, qui peut-être avait battu des
mains en voyant pendre Caracciolo, fondait en larmes et éclatait en
sanglots au chant des prêtres qui priaient sur sa bière.

Les hommes se frappaient la poitrine du poing, les femmes se déchiraient
le visage avec leurs ongles.

On eût dit qu'un malheur public, qu'une calamité universelle frappait le
royaume.

Mais cela ne s'étendait que de la descente du Géant au château de
l'Oeuf; à cent pas de là, on égorgeait et l'on brûlait les patriotes.

Le corps de Caracciolo fut déposé dans le caveau improvisé pour lui et
qui n'était point celui de sa famille; la pierre fut scellée sur son
corps, et aucune marque distinctive n'indiqua que c'était là que
reposait la victime de Nelson et le défenseur de la liberté napolitaine.

Les San-Luciotes, hommes et femmes, prièrent jusqu'au soir sur la tombe,
et le moine avec eux.

Le soir venu, le moine se leva, prit son bâton de laurier, qu'il avait
laissé derrière la porte de la maison où avait été enseveli Caracciolo,
remonta la descente du Géant, suivit la rue de Tolède au milieu des
marques de vénération que lui donnait toute la basse population, entra
au couvent de Saint-Estreim, en sortit un quart d'heure après, en
poussant devant lui un âne avec lequel il prit le chemin du pont de la
Madeleine.

Quand il atteignit les avant-postes de l'armée du cardinal, les
témoignages de sympathie qu'il recueillit furent encore plus nombreux et
surtout plus bruyants que ceux qu'il avait recueillis dans la ville, et
ce fut précédé de la rumeur qu'excitait sa vue qu'il arriva à la petite
maison du cardinal, dont les portes s'ouvrirent devant lui comme devant
une ancienne connaissance.

Il attacha son âne à l'un des anneaux de la porte et monta l'escalier
qui conduisait au premier étage. Le cardinal prenait le frais du soir
sur sa terrasse, laquelle donnait sur la mer.

Au bruit des pas du moine, il se retourna:

--Ah! c'est vous, fra Pacifico, dit-il.

Le moine poussa un soupir.

--Moi-même, Éminence, dit-il.

--Ah! ah! je suis aise de vous revoir. Vous avez été un bon et brave
serviteur du roi pendant toute la campagne. Venez-vous me demander
quelque chose? Si ce que vous venez me demander est en mon pouvoir, je
le ferai. Mais je vous préviens d'avance, ajouta-t-il avec un sourire
amer, que mon pouvoir n'est pas grand.

Le moine secoua la tête.

--J'espère que ce que je viens vous demander, dit-il, ne dépasse pas les
limites de votre pouvoir, monseigneur.

--Parlez, alors.

--Je viens vous demander deux choses, monseigneur: mon congé, la
campagne étant finie, et la route que je dois suivre pour aller à
Jérusalem.

Le cardinal regarda fra Pacifico avec étonnement.

--Votre congé? dit-il. Il me semble que vous l'avez pris sans me le
demander.

--Monseigneur, j'étais rentré à mon couvent, c'est vrai; mais je m'y
tenais aux ordres de Votre Éminence.

Le cardinal fit un signe d'approbation.

--Quant à la route de Jérusalem, dit-il, rien de plus facile que de vous
l'indiquer. Mais, auparavant, cher fra Pacifico, puis-je vous demander,
sans être indiscret, ce que vous allez faire en terre sainte?

--Un pèlerinage au tombeau de Jésus, monseigneur.

--Êtes-vous envoyé là par votre couvent, ou est-ce une pénitence que
vous vous imposez?

--C'est une pénitence que je m'impose.

Le cardinal demeura un instant pensif.

--Vous avez commis quelque gros péché? demanda-t-il.

--J'en ai peur! répondit le moine.

--Vous savez, dit le cardinal, que j'ai reçu de grands pouvoirs de
l'Église?

Le moine secoua la tête.

--Monseigneur, dit-il, je crois que la pénitence que l'on s'impose
soi-même est plus agréable à Dieu que celle qui nous est imposée.

--Et comment comptez-vous faire ce voyage?

--A pied et en demandant l'aumône.

--Il est long et fatigant!

--Je suis fort.

--Il est dangereux!

--Tant mieux! Je ne serais pas fâché d'avoir à frapper, pendant la
route, sur autre chose que sur le pauvre Giacobino.

--Vous serez obligé, pour ne pas mettre un trop long temps à votre
voyage, de demander de temps en temps passage à des capitaines de
bâtiment.

--Je m'adresserai à des chrétiens, et, lorsque je leur dirai que je vais
adorer le Christ, ils me l'accorderont.

--A moins, toutefois, que vous ne préfériez que je vous recommande à
quelque bâtiment anglais faisant voile pour Beyrouth ou
Saint-Jean-d'Acre?

--Je ne veux rien des Anglais, ce sont des hérétiques! dit fra Pacifico
avec une expression de haine bien prononcée.

--N'avez-vous que cela à leur reprocher? demanda Ruffo en fixant sur le
moine son oeil perçant.

--Et puis, ajouta fra Pacifico en étendant le poing vers la flotte
britannique, et puis ils ont pendu mon amiral!

--Et c'est là le crime dont tu vas demander pardon pour eux au tombeau
du Christ?

--Pour moi!... pas pour eux.

--Pour toi? dit Ruffo avec étonnement.

--N'y ai-je pas contribué? demanda le moine.

--Comment?

--En servant une mauvaise cause.

Le cardinal sourit.

--Tu crois donc la cause du roi une mauvaise cause?

--Je crois que la cause qui a mis à mort mon amiral--qui était la
justice, l'honneur, la loyauté en personne--ne pouvait être une bonne
cause.

Un nuage passa sur le front du cardinal, qui poussa un soupir.

--Puis, continua le moine d'une voix sombre, le ciel a fait un miracle.

--Lequel? demanda le cardinal, déjà instruit de la singulière apparition
qui avait troublé la fête donnée la veille à bord du _Foudroyant_.

--Le cadavre du martyr est sorti du fond de la mer, où il était depuis
treize jours, pour venir reprocher sa mort au roi et à l'amiral Nelson;
et, certes, le Seigneur n'eût point permis cela si cette mort eût été
juste.

Le cardinal baissa la tête.

Puis, après un instant de silence:

--Je comprends, dit-il. Et tu veux expier la part involontaire que tu as
prise à cette mort?

--Justement, monseigneur et voilà pourquoi je vous prie de m'enseigner
la route la plus directe pour aller en terre sainte.

--La route la plus directe serait de t'embarquer à Tarente et de
débarquer à Beyrouth; mais, puisque, tu ne veux rien devoir aux
Anglais...

--Rien, monseigneur.

--Eh bien, voici ton itinéraire... Le veux-tu par écrit?

--Je ne sais pas lire; mais j'ai bonne mémoire, ne craignez rien.

--Eh bien, tu partiras d'ici par Avellino, Bénévent, Manfredonia; à
Manfredonia, tu t'embarqueras pour Scutari ou Delvino; tu traverseras le
Pirée et tu iras à Salonique; à Salonique, tu trouveras, un bâtiment qui
te conduira soit à Smyrne, soit à Chypre, soit à Beyrouth. Une fois à
Beyrouth, en trois jours tu es à Jérusalem. Tu descends au couvent des
Franciscains; tu vas faire tes dévotions au saint sépulcre, et, en
priant Dieu de te pardonner ta faute, tu le pries, en même temps, de me
pardonner la mienne.

--Votre Éminence aussi a donc commis une faute? demanda fra Pacifico en
regardant le cardinal avec étonnement.

--Oui, et une grande faute, que Dieu, qui lit dans le fond des coeurs,
me pardonnera peut-être, mais que la postérité ne me pardonnera point.

--Laquelle?

--J'ai remis sur le trône, dont la Providence l'avait précipité, un roi
parjure, stupide et cruel. Va, frère, va! et prie pour nous deux!

Cinq minutes après, fra Pacifico, monté sur son âne, prenait le chemin
de Nola, sa première étape sur la route de Jérusalem.




                               LXXXIX

                     UN HOMME QUI TIENT SA PAROLE


On se rappelle que, le jour même de l'arrivée du roi dans le golfe de
Naples, un boulet anglais avait abattu la bannière tricolore qui
flottait sur le château Saint-Elme, et que la bannière tricolore avait
été remplacée par le drapeau parlementaire.

Ce drapeau parlementaire avait donné si bon espoir au roi, qu'il
avait--on doit encore se le rappeler--écrit à Palerme qu'il espérait que
la capitulation serait signée le lendemain.

Le roi se trompait; mais ce ne fut pas la faute du colonel Mejean, il
faut lui rendre cette justice, s'il ne se rendit point le lendemain: ce
fut celle du roi.

Le roi avait eu si grand'peur lorsque, le 10 au soir, le cadavre de
Caracciolo lui était apparu, qu'il resta au lit le lendemain toute la
journée, tremblant la fièvre et refusant de monter sur le pont. On avait
beau lui dire que, selon la permission qu'il en avait donnée, le cadavre
avait été enterré le matin à dix heures, dans l'église de Sainte-Lucie;
il faisait un mouvement de tête qui voulait dire: «Avec un gaillard
comme celui-là, je ne me fie à rien.»

Pendant la nuit, on changea d'ancrage et l'on alla jeter l'ancre entre
le château de l'Oeuf et le Château-Neuf.

Prévenu de ce changement, le roi consentit à sortir de sa chambre; mais,
avant de monter sur le pont, il s'informa soigneusement si l'on ne
voyait pas flotter quelque chose à la surface de la mer.

Rien ne flottait, et pas un pli ne ridait la surface azurée.

Le roi respira.

Le duc della Salandra, lieutenant général des armées de Sa Majesté
Sicilienne, l'attendait pour lui soumettre les conditions auxquelles le
colonel Mejean offrait de rendre le fort.

Voici ces conditions:

«Article premier.--La garnison française du fort Saint-Elme se rendra
prisonnière de guerre de Sa Majesté Sicilienne et de ses alliés, et ne
servira point contre les puissances actuellement en guerre avec la
république française, qu'elle ne soit régulièrement échangée.

»Art. II.--Les grenadiers anglais prendront possession de la porte du
fort dans la journée même de la capitulation.

»Art. III.--La garnison française sortira du fort le lendemain du jour
de la capitulation avec armes et bagages; hors de la porte du fort, elle
attendra, pour être remplacée par lui, un détachement portugais,
anglais, russe et napolitain, qui, la garnison sortie, prendra
immédiatement possession du fort; là, elle déposera les armes.

»Art. IV.--Les officiers conserveront leur épée.

»Art. V.--La garnison sera embarquée sur l'escadre anglaise, jusqu'à ce
que les bâtiments qui doivent la transporter en France soient prêts.

»Art. VI.--Quand les grenadiers anglais prendront possession de la
porte, _tous les sujets de Sa Majesté Sicilienne seront consignés aux
alliés._

»Art. VII.--Une garde de soldats français sera mise autour du drapeau
français pour empêcher qu'il ne soit détruit. Cette garde restera
jusqu'à ce qu'un officier anglais et une garde anglaise viennent la
relever; seulement alors, le pavillon de Sa Majesté pourra flotter sur
le fort.

»Art. VIII.--Toutes les propriétés particulières seront conservées à
chaque propriétaire; toute propriété de l'État sera consignée avec le
fort, et également les effets provenant du pillage.

»Art. IX.--Les malades hors d'état d'être transportés resteront à Naples
avec des chirurgiens français: ils y seront maintenus aux frais du
gouvernement français et seront renvoyés en France aussitôt après leur
guérison.»

Cette capitulation, rédigée et datée de la veille, était déjà signée
MEJEAN, et n'attendait que l'approbation du roi pour recevoir les
signatures du duc della Salandra, du capitaine Troubridge et du
capitaine Baillie.

Le roi donna son autorisation, et elle fut signée le même jour.

La signature du cardinal Ruffo manque à cette capitulation; ce qui
prouve qu'il s'était complètement séparé des alliés.

La capitulation, quoiqu'elle portât la date du 11, n'avait été signée
que le 12, comme nous avons dit. Ce fut donc le 13 seulement que les
alliés se présentèrent à la porte du château Saint-Elme, pour prendre
possession de la forteresse.

Une heure auparavant, Mejean fit prier Salvato de venir le trouver dans
son cabinet.

Salvato se rendit à l'invitation.

Les deux hommes échangèrent un salut poli mais froid. Le colonel montra
une chaise à Salvato: celui-ci s'assit.

Le colonel resta debout, appuyé au dos de sa chaise.

--Monsieur le général, dit-il à Salvato, vous rappelez-vous ce qui s'est
passé dans cette salle la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous y
recevoir?

--Parfaitement, colonel: nous y conclûmes un traité.

--Vous rappelez-vous dans quels termes le marché fut conclu?

--Il fut convenu que, moyennant vingt mille francs par personne, vous
nous déposeriez, la signora San-Felice et moi, sur la terre de France.

--Les conditions ont-elles été remplies?

--Pour une personne seulement.

--Êtes-vous en mesure de les remplir pour l'autre?

--Non.

--Que faire?

--Mais c'est bien simple, il me semble: vous voudriez me rendre un
service que je ne voudrais pas le recevoir de vous.

--Voilà qui me met à mon aise. Je devais recevoir quarante mille francs
pour sauver deux personnes; j'en ai reçu vingt mille, j'en sauverai une
seulement. Laquelle des deux dois-je sauver?

--La plus faible, celle qui ne pourrait se sauver elle-même.

--Avez-vous donc des chances de vous sauver, vous?

--J'en ai.

--Lesquelles?

--N'avez-vous pas vu ce papier qui remplaçait l'argent dans la cassette
et qui m'annonçait que l'on veillait sur moi?

--Me donnerez-vous le déplaisir de vous livrer? Le sixième article de la
capitulation dit que tous les sujets de Sa Majesté Sicilienne seront
livrés aux alliés.

--Tranquillisez-vous: je me livrerai moi-même.

--Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire, fit Mejean avec une
inclination de tête qui signifiait: «Vous pouvez remonter chez vous.»

--Mais, moi, je ne vous ai pas tout dit, fit à son tour Salvato, sans
que l'on pût remarquer la moindre altération dans sa voix.

--Parlez.

--Ai-je le droit de vous demander quel moyen vous emploierez pour
assurer le salut de la signora San-Felice? Car, vous le comprenez, si je
me dévoue c'est pour qu'elle soit sauvée.

--C'est trop juste, et vous avez le droit d'exiger sur ce point les
détails les plus minutieux.

--J'écoute.

--Le neuvième article de la capitulation dit que les malades qui ne
seront pas en état d'être transportés resteront à Naples. Une de nos
vivandières est dans ce cas. Elle restera à Naples: la signora
San-Felice prendra sa place, et son costume, et je vous réponds qu'il ne
tombera pas un cheveu de sa tête.

--C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur, dit Salvato en se
levant. Il ne me reste plus qu'à, vous prier de fair porter le plus tôt
possible chez la signora le costume qu'elle doit revêtir.

--Il y sera dans cinq minutes.

Les deux hommes se saluèrent. Salvato sortit.

Luisa attendait avec anxiété; elle n'ignorait point que Salvato n'avait
pu payer que la moitié de la somme, et elle connaissait l'avarice du
colonel Mejean.

Salvato entra dans la chambre le sourire sur les lèvres.

--Eh bien? lui demanda vivement Luisa.

--Eh bien, tout est arrangé.

--Il accepte ta parole?

--Non, je lui ai fait une obligation. Tu sors du château Saint-Elme
déguisée en vivandière et protégée par l'uniforme français.

--Et toi?

--Moi, j'aurai une petite formalité à remplir, qui me séparera de toi un
instant.

--Laquelle? demanda Luisa avec inquiétude.

--C'est de prouver que, quoique né à Molise, je suis au service de la
France. Rien de plus facile, tu comprends: tous mes papiers sont au
palais d'Angri.

--Mais tu me quittes?

--Pour quelques heures seulement.

--Quelques heures? Tu avais dit un instant.

--Un instant, quelques heures. Diable! comme il faut être positif avec
toi.

Luisa lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa tendrement.

--Tu es homme, tu es fort, tu es un chêne, dit-elle; moi, je suis un
roseau. Si tu t'éloignes de moi, je plie à tout vent. Que veux-tu! ton
amour est le dévouement, le mien n'est que l'égoïsme.

Salvato la serra contre son coeur, et, malgré lui, ses nerfs de fer
tressaillirent si violemment, que Luisa le regarda étonnée.

En ce moment, la porte s'ouvrit: on apportait l'habit de vivandière
promis à Luisa.

Salvato profita de cet incident pour changer le cours des pensées de
Luisa. Il lui montra en riant les diverses pièces du costume qu'elle
devait revêtir, et la toilette commença.

Il était visible, à la sérénité du front de Luisa, que ses soupçons d'un
instant étaient effacés. Elle était charmante dans sa jupe courte à
revers rouges, et avec son chapeau orné de la cocarde tricolore.

Salvato ne se lassait pas de la regarder et de lui dire. «Je t'aime! je
t'aime! je t'aime!»

Elle souriait, et son sourire était plus éloquent que toutes les
paroles.

L'heure passa comme une seconde.

Le tambour battit. Ce tambour annonçait que les grenadiers anglais
prenaient possession de la porte du fort.

Salvato tressaillit malgré lui; une légère pâleur envahit son visage.

Il jeta un regard sur la cour où était la garnison sous les armes.

--Il est temps de descendre, dit-il à Luisa, et de prendre notre place
dans les rangs.

Tous deux descendirent; mais, sur le seuil, Salvato s'était arrêté, et,
une dernière fois, en soupirant et en embrassant la chambre d'un regard,
avait pressé Luisa contre son coeur.

Là aussi, ils avaient été heureux.

Par ces mots: _Les sujets de Sa Majesté Sicilienne seront consignés aux
alliés,_ on avait entendu les otages qui avaient été confiés à Mejean.
Ces otages, au nombre de cinq, étaient déjà dans la cour et formaient un
groupe à part.

Mejean fit signe à Salvato d'aller se joindre à eux et à Luisa de se
mettre en serre-file.

Il la plaça le plus près de lui possible, afin de pouvoir, en cas de
besoin, lui porter la plus immédiate protection.

Il n'y avait rien à dire: le colonel Mejean exécutait ses engagements
avec la plus scrupuleuse régularité.

Les tambours battirent: le cri «Marche!» retentit.

Les rangs s'ouvrirent, les otages prirent leurs places.

Les tambours débouchèrent par la porte du fort toute l'armée russe,
anglaise et napolitaine attendait à l'extérieur.

En avant de cette armée, les trois officiers supérieurs, le duc della
Salandra, le capitaine Troubridge et le capitaine Baillie formaient un
groupe.

Pour faire honneur à la garnison, ils tenaient d'une main leur chapeau,
de l'autre leur épée nue.

Arrivé à l'endroit indiqué, le colonel Mejean fit entendre le mot
«Halte!»

Les soldats s'arrêtèrent, les otages sortirent des rangs.

Puis, comme il était dit dans la capitulation, les soldats déposèrent
leurs armes; les officiers gardèrent leur épée, qu'ils remirent au
fourreau.

Alors, le colonel Mejean s'avança vers le groupe des officiers alliés et
dit:

--Messieurs, en vertu de l'article 6 de la capitulation, j'ai l'honneur
de vous remettre les otages qui étaient enfermés dans le fort.

--Nous reconnaissons les avoir reçus, dit le duc della Salandra.

Puis, jetant les yeux sur le groupe qui s'avançait:

--Mais, dit-il, nous ne comptions que sur cinq, et il sont six.

--Le sixième n'est point un otage, dit Salvato; le sixième est un
ennemi.

Puis, comme les regards des trois officiers étaient fixés sur lui,
tandis que le colonel Mejean, ayant à son tour remis son épée au
fourreau, allait reprendre son rang à la tête de la garnison:

--Je suis, continua le jeune homme d'une voix haute et fière, je suis
Salvato Palmieri, sujet napolitain, mais général au service de la
France.

Luisa, qui avait suivi toute la scène, avec le regard d'une amante, jeta
un cri.

--Il se perd, dit Mejean. Pourquoi a-t-il parlé? Il était si simple de
ne rien dire!

--Mais, s'il se perd, s'écria Luisa, je dois, je veux me perdre avec
lui! Salvato! mon Salvato! attends-moi!

Et, s'élançant hors des rangs, en écartant le colonel Mejean, qui lui
barrait le passage, elle se jeta dans les bras du jeune homme en criant:

--Et moi, je suis Luisa San-Felice! Tout avec lui! la vie ou la mort!

--Messieurs, vous l'entendez, dit Salvato. Nous n'avons plus qu'une
grâce à vous demander, c'est, pour le peu de temps que nous avons à
vivre, de ne point nous séparer.

Le duc della Salandra se retourna vers les deux autres officiers, comme
pour les consulter.

Ceux-ci regardaient les deux jeunes gens avec une certaine compassion.

--Vous savez, dit le duc, qu'il y a des instructions toutes
particulières du roi qui ordonnent de condamner à mort la San-Felice.

--Mais elles ne défendent point de la condamner à mort avec son amant,
fit observer Troubridge.

--Non.

--Eh bien, faisons pour eux ce qui dépend de nous: donnons-leur cette
dernière satisfaction.

--Le duc della Salandra fit un signe: quatre soldats napolitains
sortirent des rangs.

--Conduisez ces deux prisonniers au Château-Neuf, dit-il: vous en
répondez sur votre tête.

--Est-il permis à madame de quitter ce déguisement et de reprendre ses
habits? demanda Salvato.

--Et où sont ses habits? demanda le duc.

--Dans sa chambre du château Saint-Elme.

--Jurez-vous que ce n'est pas un prétexte que vous prenez pour essayer
de fuir?

--Je vous jure que madame et moi, dans un quart d'heure, viendrons nous
remettre entre vos mains.

--Allez! nous nous fions à votre parole.

Les deux hommes se saluèrent, et Salvato et Luisa rentrèrent dans le
fort.

En rouvrant la porte de cette chambre, qu'elle croyait avoir quittée
pour la liberté, l'amour et le bonheur, et où elle rentrait prisonnière
et condamnée, Luisa se laissa tomber dans un fauteuil et éclata en
sanglots.

Salvato se mit à genoux devant elle.

--Luisa, lui dit-il, Dieu m'est témoin que j'ai fait tout au monde pour
te sauver. Tu as toujours refusé de me quitter; tu as dit: «Vivre ou
mourir ensemble!» Nous avons vécu, nous avons été heureux ensemble; en
quelques mois, nous avons épuisé plus de joie que la moitié des
créatures humaines n'en éprouvent dans toute leur vie. Aujourd'hui, que
l'heure de l'épreuve est venue, manqueras-tu de courage? Pauvre enfant!
as-tu trop présumé de tes forces? Chère âme, t'es-tu mal jugée?

Luisa souleva sa tête cachée dans la poitrine de Salvato, secoua ses
longs cheveux qui lui retombaient sur le visage, et le regarda à travers
ses larmes.

--Pardonne-moi un moment de faiblesse, Salvato, lui dit-elle; tu vois
que je n'ai pas peur de la mort, puisque c'est moi qui l'ai cherchée
quand j'ai vu que tu m'avais trompée et que tu voulais mourir sans moi,
mon bien-aimé. Tu as vu si j'ai hésité et si le cri qui devait nous
réunir s'est fait attendre.

--Chère Luisa!

--Mais, en revoyant cette chambre, en songeant aux douces heures que
nous y avons passées, en songeant que les portes d'un cachot vont
s'ouvrir pour nous, en songeant que nous allons peut-être, éloignés l'un
de l'autre, marcher à la mort séparés, oh! oui, mon coeur s'est brisé.
Mais, à ta voix, regarde! les larmes tarissent, le sourire revient sur
mes lèvres. Tant que la vie battra dans nos veines, nous nous aimerons,
et, tant que nous nous aimerons, nous serons heureux. Vienne la mort! si
la mort est l'éternité, la mort sera pour nous l'éternel amour.

--Ah! je reconnais ma Luisa, dit Salvato.

Puis, se levant et passant son bras autour de la taille de Luisa, tandis
que de sa bouche il effleurait ses lèvres:

--Debout, lui dit-il, debout, Romaine! debout, Aria! Nous leur avons
promis d'être de retour dans un quart d'heure: ne les faisons pas
attendre une seconde.

Luisa avait repris son courage. Elle dépouilla rapidement son costume de
vivandière et revêtit ses anciens habits; puis, avec la majesté d'une
reine, avec ce pas que Virgile donne à la mère d'Énée et qui révèle les
déesses, elle descendit l'escalier, traversa la cour, et, appuyée au
bras de Salvato, sortit de la forteresse et marcha droit aux trois chefs
de l'armée alliée.

--Messieurs, leur dit-elle avec une grâce suprême et avec les accents
les plus mélodieux de sa voix, recevez, à la fois, les remercîments
d'une femme et les bénédictions d'une mourante,--car, je vous l'ai déjà
dit, je suis condamnée d'avance,--pour avoir permis que nous ne fussions
point séparés! Et, si vous pouvez faire que nous soyons enfermés
ensemble, que nous marchions au supplice ensemble, que nous montions au
même échafaud, cette bénédiction, je la renouvellerai sous la hache du
bourreau.

Salvato détacha son épée et la tendit à Baillie et à Troubridge, qui se
reculèrent,--puis au duc della Salandra.

--Je la prends, parce je suis forcé de la prendre, monsieur, dit
celui-ci; mais Dieu m'est témoin que j'aimerais mieux vous la laisser.
Je dirai plus, monsieur: je suis un soldat et non un gendarme, et, comme
je n'ai aucun ordre relativement à vous...

Il regarda les deux officiers, qui firent signe au duc qu'ils le
laissaient absolument le maître.

--En me rendant la liberté, dit Salvato, qui comprit ce que voulaient
dire et les paroles interrompues et le signe qui achevait la pensée du
duc della Salandra,--en me rendant la liberté, la rendez-vous à madame?

--Impossible, monsieur! dit le duc: madame est nominativement désignée
par le roi; madame doit être jugée. De toute mon âme, je désire qu'elle
ne soit pas condamnée.

Salvato salua.

--Ce qu'elle a fait pour moi, je le fais pour elle; nos deux destinées
sont inséparables dans la vie comme dans la mort.

Et Salvato déposa un baiser sur le front de celle à laquelle il venait
de se fiancer pour l'éternité.

--Madame, dit le duc della Salandra, j'ai fait approcher une voiture,
vous n'aurez pas l'ennui de traverser les rues de Naples entre quatre
soldats.

Luisa fit un signe de remercîment.

Tous deux, précédés des quatre soldats, descendirent la route du Petraïo
jusqu'au vico de Santa-Maria-Apparente. Là, une voiture les attendait au
milieu d'une grande foule de curieux rassemblés.

Au premier rang de cette foule, était un moine de l'ordre de
Saint-Benoît.

Au moment où Salvato passa devant lui, le moine leva son capuchon.

Salvato tressaillit.

--Qu'as-tu? lui demanda Luisa.

--Mon père! lui murmura Salvato à l'oreille; rien n'est perdu!




                                  XC

                         LA FOSSE DU CROCODILE


Si vous demandez à voir, au Château-Neuf, le cachot qui porte le nom de
_Fosse du crocodile_, le concierge vous montrera d'abord le squelette du
gigantesque saurien qui lui a donné son nom, et que la tradition prétend
avoir été pris dans cette fosse; puis il vous fera passer sous la porte
au-dessus de laquelle il s'étend, puis il vous conduira à une porte
étroite qui donne sur un escalier de vingt-deux degrés et qui mène à une
troisième porte de chêne massif, garnie de fer, laquelle s'ouvre enfin
sur une profonde et obscure caverne.

Au milieu de ce sépulcre, oeuvre impie, creusé par la main des hommes
pour ensevelir les cadavres vivants de leurs semblables, on se heurte à
une masse de granit, sur laquelle on n'a d'autre prise que la barre de
fer qui la traverse. Cette masse de granit ferme l'orifice d'un puits
qui communique avec la mer. Dans les jours d'orage, la vague tourmentée
et bondissante lance son écume à travers les interstices de la pierre
mal jointe au pavé; l'eau salée envahit alors la caverne et poursuit le
prisonnier jusque dans les angles les plus éloignés de sa prison.

Par cette bouche de l'abîme, dit la lugubre légende, sortant du vaste
sein de la mer, apparaissait autrefois l'immonde reptile qui a donné son
nom à cette fosse.

Presque toujours, il trouvait dans le cachot une proie humaine, et,
après l'avoir dévorée, il se replongeait au gouffre.

Là, dit encore le bruit populaire, furent jetés par les Espagnols la
femme et les quatre enfants de Masaniello, ce roi des lazzaroni, qui
entreprit de délivrer Naples, et qui eut le vertige du pouvoir, ni plus
ni moins qu'un Caligula ou un Néron.

Le peuple avait dévoré le père et le mari; le crocodile, qui a bien
quelque ressemblance avec le peuple, dévora la mère et les enfants.

Ce fut dans ce cachot que le commandant du Château-Neuf ordonna de
conduire Salvato et Luisa.

A la lueur d'une lampe pendue au plafond, les deux amants virent
plusieurs prisonniers qui, à leur entrée, s'interrompirent dans leur
conversation et jetèrent sur eux des regards inquiets. Mais, plus
habitués aux demi-ténèbres de ce cachot, les yeux des prisonniers
reconnurent les nouveaux venus, et un cri, tout à la fois de joie et de
compassion, les accueillit. Un homme se jeta aux pieds de Luisa, une
femme se jeta à son cou; trois prisonniers entourèrent Salvato et se
saisirent de ses mains; et tous ne formèrent bientôt plus qu'un groupe,
dans les accents confus duquel il eût été difficile de distinguer s'il y
avait plus de contentement que de douleur.

L'homme qui s'était jeté aux pieds de Luisa était Michele; la femme qui
s'était jetée à son cou était Éléonor Pimentel; les trois prisonniers
qui avaient entouré Salvato étaient Dominique Cirillo, Manthonnet et
Velasco.

--Ah! pauvre chère petite soeur! s'écria le premier Michele; qui nous
eût dit que la sorcière Nanno prédisait si juste et devinait si vrai?

Luisa ne put s'empêcher de frissonner, et, avec un sourire mélancolique,
elle passa la main sur son cou si frêle et si délicat, et secoua la tête
comme pour dire qu'il ne donnerait pas grand'peine au boureau.

Hélas! elle se trompait, même dans cette dernière espérance.

Le désordre causé parmi les prisonniers par l'arrivée de Salvato et de
Luisa n'était pas encore calmé, lorsque la porte se rouvrit de nouveau
et que l'on vit apparaître sur le sombre seuil un homme de haute taille,
vêtu du costume de général républicain, déjà porté par Manthonnet.

--Diable! dit-il en entrant, je suis tenté de dire, comme Jugurtha: «Les
étuves de Rome ne sont pas chaudes.»

--Hector Caraffa! s'écrièrent deux ou trois voix.

--Dominique Cirillo! Velasco! Manthonnet! Salvato! Dans tous les cas, il
y a meilleure compagnie ici que dans la prison Mamertine. Mesdames,
votre serviteur! Comment donc! la signora Pimentel! la signora
San-Felice! mais tout est réuni ici: la science, le courage, la poésie,
l'amour, la musique. Nous n'aurons pas le temps de nous ennuyer.

--Je ne crois pas qu'on nous le laisse, dit Cirillo de sa voix douce et
triste.

--Mais d'où venez-vous donc, mon cher Hector? demanda Manthonnet. Je
vous croyais bien loin de nous, en sûreté derrière les murs de Pescara.

--J'y étais en effet, dit Hector. Mais vous avez capitulé, le cardinal
Ruffo m'a envoyé un double de votre capitulation, et m'a écrit d'en
faire autant que vous autres; l'abbé Pronio m'écrivait, en même temps,
de me rendre aux mêmes conditions, me promettant non-seulement la vie
sauve, mais encore l'autorisation de me rendre en France. Je ne me suis
pas cru déshonoré de faire ce que vous aviez fait; j'ai signé et livré
la ville, comme vous avez livré les forts. Le lendemain, l'abbé est venu
à moi, l'oreille basse et ne sachant comment m'annoncer la nouvelle. La
nouvelle n'était pas bonne, en effet. Le roi lui avait écrit qu'ayant
traité avec moi sans pouvoir, il eût à me remettre à lui pieds et poings
liés, ou sinon sa tête lui répondait de la mienne. Pronio tenait à sa
tête, quoiqu'elle ne fût pas belle; il m'a fait lier les pieds, il m'a
fait lier les poings et m'a envoyé à Naples dans une charrette comme on
envoie un veau au marché. Ce n'est qu'a l'intérieur du Château-Neuf, et
quand la porte en a été refermée sur moi, qu'on m'a débarrassé de mes
cordes et que l'on m'a conduit ici. Voilà toute mon histoire. A votre
tour de conter les vôtres.

Chacun raconta la sienne, à commencer par Salvato et Luisa. Nous la
connaissons. Nous connaissons aussi celles de Cirillo, de Velasco, de
Manthonnet, de Pimentel. Ils étaient descendus dans les felouques, sur
la foi des traités, et Nelson les avait retenus prisonniers.

--A propos, dit Ettore Caraffa quand chacun eut fait son récit, j'ai une
bonne nouvelle à vous annoncer: Nicolino est sauvé.

Une joyeuse exclamation s'échappa de toutes les bouches, et l'on demanda
des détails.

On se rappelle que, prévenu par le cardinal Ruffo, Salvato avait chargé
à son tour Nicolino de prévenir l'amiral que sa vie était menacée;
Nicolino était arrivé à la ferme où était caché son oncle une heure
après que celui-ci avait été arrêté. Il avait appris la trahison du
fermier, n'en avait point demandé davantage et était allé rejoindre
Ettore Caraffa.

Ettore Caraffa l'avait reçu à Pescara, où il avait pris part à la
défense de la ville pendant les derniers jours; mais, lorsqu'il s'était
agi de se rendre et de se livrer à l'abbé Pronio, Nicolino n'avait pas
eu confiance, avait revêtu un habit de paysan et avait gagné la
montagne. Des six conjurés que nous avons vus au château de la reine
Jeanne au commencement de notre récit, c'était le seul qui ne fût point
tombé aux mains de la réaction.

Cette bonne nouvelle avait, en effet, fort réjoui les prisonniers; puis,
comme nous l'avons dit, ils éprouvaient, au milieu de leur tristesse,
une grande joie d'être réunis. Selon toute probabilité, ils seraient
jugés et exécutés ensemble. Les girondins avaient joui du même bonheur,
et l'on sait qu'ils l'avaient mis à profit.

On apporta le souper pour tous, et des matelas pour les nouveaux venus.
Tout en mangeant, Cirillo mit ses trois nouveaux compagnons au courant
des us et coutumes de la prison, qu'ils habitaient déjà depuis treize
jours et treize nuits.

Les prisons étaient combles: le roi, nous l'avons vu dans une de ses
lettres, avouait huit mille prisonniers.

Chacun de ces cercles de l'enfer, qui aurait eu besoin d'un Dante pour
être bien décrit, avait ses démons spéciaux chargés de tourmenter les
damnés.

Ils devaient rendre les chaînes plus pesantes, irriter la soif,
prolonger les jeûnes, enlever la lumière, souiller les aliments, et,
tout en faisant de la vie un cruel supplice, empêcher les prisonniers de
mourir.

Et, en effet, on devait penser que, soumis à de pareilles tortures
précédant des supplices infamants, le suicide serait invoqué par les
prisonniers comme un ange libérateur.

Trois ou quatre fois pendant la nuit, on entrait dans les cachots sous
prétexte de perquisition, et l'on réveillait ceux qui pouvaient dormir.
Tout était défendu, non-seulement les couteaux et les fourchettes, mais
encore les verres, sous prétexte qu'avec un fragment de verre, on
pouvait s'ouvrir les veines;--les draps et les serviettes, sous prétexte
qu'en les découpant et en les tressant, on pouvait s'en servir comme de
cordes ou même en faire des échelles.

L'histoire a conservé le nom de trois de ces tourmenteurs.

L'un était un Suisse nommé Duece, qui donnait pour excuse de sa cruauté
une famille nombreuse qu'il avait à nourrir.

L'autre était un colonel de Gambs, un Allemand qui avait été sous les
ordres de Mack et avait fui comme lui.

Enfin, le troisième, notre ancienne connaissance, Scipion Lamarra, le
porte-enseigne de la reine, que celle-ci avait si chaudement recommandé
au cardinal, et qui avait fait honneur à sa royale protectrice en
arrêtant, par trahison, Caracciolo, et en le conduisant à bord du
_Foudroyant_.

Mais il était convenu entre les prisonniers qu'ils ne donneraient pas à
leurs bourreaux le plaisir du spectacle de leurs souffrances. S'ils
venaient le jour, ils continuaient leur conversation, changeant de
place, voilà tout, selon l'ordre des visiteurs; tandis que Velasco,
charmant musicien, auquel on avait permis d'emporter sa guitare,
accompagnait leurs perquisitions de ses airs les plus gais et de ses
chants les plus joyeux. Si c'était la nuit, chacun se levait sans
plaintes ni murmures,--et c'était vite fait, attendu que chacun, n'ayant
que son matelas, se jetait dessus tout habillé.

Pendant ce temps, on transformait, avec toute la célérité possible, le
couvent de Monte-Olivetto en tribunal. Ce couvent avait été fondé en
1411, par Cuzella d'Origlia, favori du roi Ladislas; le Tasse y avait
trouvé un asile et fait une halte entre la folie et la prison: les
prévenus devaient y faire une halte entre la prison et la mort.

La halte était courte, et la mort ne se faisait point attendre. La junte
d'État agissait selon le code sicilien, c'est-à-dire en vertu de
l'antique procédure des barons siciliens rebelles. On prenait, pour
l'appliquer, une loi du code de Roger, et l'on oubliait que Roger, moins
jaloux de ses prérogatives que ne l'était le roi Ferdinand, n'avait
point déclaré qu'un roi ne traitait point avec ses sujets rebelles,
mais, au contraire, après avoir signé un traité avec les habitants de
Bari et de Trani, qui s'étaient révoltés contre lui, l'avait
ponctuellement exécuté.

Cette procédure, qui ressemblait fort à celle de la chambre obscure,
était terrible, en ce qu'elle ne présentait aucune sécurité aux
prévenus. Les dénonciations et les espionnages étaient admis comme
preuves, et les dénonciateurs et les espions comme témoins. Si le juge
le jugeait utile, la torture accourait en aide à la vengeance, pour
laquelle elle était encore un soutien, accusateurs et défenseurs étaient
tous les hommes de la junte, c'est-à-dire les hommes du roi. Ni les uns
ni les autres n'étaient les hommes des accusés. En outre, les
accusateurs à charge, entendus secrètement et sans confrontation avec
les accusés, n'avaient point pour contre-poids les témoins à décharge,
qui, n'étant appelés ni publiquement ni secrètement, laissaient le
prévenu tout entier sous le poids de son accusation et à la merci de ses
juges. La sentence, remise alors à la conscience de ceux qui étaient
chargés de se prononcer, demeurait sous le funeste arbitrage de la haine
royale, sans appel, sans sursis, sans recours. Le gibet était dressé à
la porte du tribunal; la sentence était prononcée dans la nuit, publiée
le lendemain, et, le jour suivant, exécutée. Vingt-quatre heures de
chapelle, puis l'échafaud.

Pour ceux à qui Sa Majesté faisait grâce, restait la fosse de Favignana,
c'est-à-dire une tombe.

Avant d'arriver en Sicile, le voyageur qui va d'orient en occident, voit
s'élancer, du sein de la mer, entre Marsala et Trapani, un écueil
surmonté d'un fort, c'est-à-dire l'_Agusa_ des Romains, île fatale qui
était déjà une prison du temps des empereurs païens. Un escalier, creusé
dans la pierre, conduit de son sommet à une caverne placée au niveau de
la mer. Une lumière funèbre y pénètre, sans que jamais cette lumière
soit réchauffée par un rayon de soleil. Enfin, de sa voûte tombe une eau
glacée, pluie éternelle qui ronge le granit le plus dur, qui tue l'homme
le plus robuste.

Cette fosse, cette tombe, ce sépulcre, c'était la clémence du roi de
Naples!

Revenons à notre récit.

Nous avons vu--le soir où le beccaïo, tenant Salvato prisonnier, alla
chercher, jusque dans son bouge, le bourreau pour le pendre,--nous avons
vu que maître Danato était en train de supputer les gains qu'allaient
lui procurer les nombreuses exécutions qu'il ne pouvait manquer de
faire.

Sur ces gains était basée la dot de trois cent ducats qu'il promettait à
sa fille, le jour où elle épouserait Giovanni, le fils aîné du vieux
Basso Tomeo.

Aussi maître Donato avait-il manifesté une joie qui n'avait de
comparable que celle du vieux Basso Tomeo, quand il avait vu, à la suite
de la rupture des traités, les prisons s'emplir de prévenus, et avait
appris de la bouche du roi lui-même, qu'il ne serait fait aucune grâce
aux rebelles.

Il y avait huit mille prisonniers: en cotant au plus bas, c'était au
moins quatre mille exécutions.

Quatre mille exécutions à dix ducats de prime par exécution, c'étaient
quarante mille ducats; quarante mille ducats, c'étaient deux cent mille
francs.

Aussi maître Donato et son compère le pêcheur Basso Tomeo étaient-ils,
dans les premiers jours de juillet, assis à la même table où nous les
avons vus déjà, vidant un fiasco de vin de Capri, extra qu'ils avaient
cru pouvoir se permettre, vu la circonstance, supputant sur leurs doigts
ce que pouvait donner le minimum des exécutions.

Ce minimum, à leur grande satisfaction à tous deux, ne pouvait s'élever
à moins de trente à quarante mille ducats.

En faveur de ce chiffre, et si on l'atteignait, maître Donato promettait
d'élever la dot jusqu'au chiffre de six cents ducats.

Maître Donato en était à cette concession, et peut-être, grâce à la
bonne humeur que lui donnait cette perspective de potence et d'échafaud,
qui s'étendait à perte de vue, comme l'allée des Sphinx, à Thèbes,
allait-il en faire quelque autre encore, lorsque la porte s'ouvrit et
qu'un huissier de la Vicaria, perdu dans la pénombre, demanda:

--Maître Donato?

--Avance à l'ordre! répondit celui-ci ignorant à qui il avait affaire,
et porté qu'il était à la gaieté par les calculs qu'il avait faits et le
vin qu'il avait bu.

--Avancez à l'ordre vous-même! répondit l'huissier d'une voix
impérative; car ce n'est pas moi qui ai un ordre à recevoir de vous,
c'est vous qui avez un ordre à recevoir de moi.

--Ouais! dit le père Basso Tomeo! qui avait l'habitude de voir dans les
ténèbres, il me semble que je vois briller une chaîne d'argent sur un
habit noir.

--Huissier de la Vicaria, répéta la voix, de la part du procureur
fiscal. Cela vous regarde, si vous le faites attendre.

--Allez vite, allez vite, compère! dit Basso Tomeo. Il paraît que ça va
chauffer.

Et il se mit à chanter la tarentelle qui commence par ce vers poétique:

    Polichinelle a trois cochons...

--Voilà! cria maître Donato en se levant vivement de la table et en
courant à la porte. Vous l'avez dit, Excellence, monseigneur Guidobaldi
n'est point fait pour attendre.

Et, sans prendre le temps de mettre son chapeau, maître Donato suivit
l'huissier de la Vicaria.

Le trajet est court de la rue des Soupirs-de-l'Abîme à la Vicaria.

La Vicaria est l'ancien castel Capuano. Pendant la révolution
napolitaine, elle joua le rôle qu'avait joué la Conciergerie dans la
révolution française: elle servit de halte aux condamnés entre le
jugement et la mort.

C'était là que les patients, pour nous servir de l'expression consacrée
à Naples, étaient mis _en chapelle_.

Cette chapelle, qui n'est autre chose que la succursale de la prison,
n'avait pas servi depuis les exécutions d'Emmanuele de Deo, de Galiani
et de Vitagliano.

Le procureur fiscal Guidobaldi la visitait, l'examinait et y faisait
faire des réparations.

Il devait s'assurer des serrures, des verrous et des anneaux scellés
dans le plancher, et reconnaître s'ils étaient d'une solidité à toute
épreuve.

Se trouvant là, il avait pensé à faire d'une pierre deux coups et à
envoyer chercher le bourreau.

Nous avons, avec une espèce de respect religieux, pendant notre séjour à
Naples, visité cette chapelle, où tout, excepté le tableau enlevé du
grand autel, est dans le même état qu'alors.

Elle s'élève au centre de la prison. On y arrive en traversant trois ou
quatre grilles de fer.

On monte deux gradins avant d'entrer dans la vraie chapelle,
c'est-à-dire dans la chambre où est l'autel. Cette chambre prend sa
lumière par une fenêtre basse percée au niveau du parquet et grillée
d'un double barreau.

De cette chambre, on arrive, en descendant quatre ou cinq degrés, dans
une autre.

C'est dans celle-là que les condamnés passaient les dernières
vingt-quatre heures de la vie.

De gros anneaux de fer scellés dans le plancher indiquent la place où
les condamnés, couchés sur des matelas, faisaient leur veille d'agonie.
Leur chaîne correspondait à ces anneaux.

Sur l'une des faces de la muraille existait alors, et existe encore
aujourd'hui, une grande fresque représentant Jésus en croix et Marie
agenouillée à ses pieds.

Derrière cette chambre, et en communication avec elle, se trouve un
petit cabinet qui a une entrée à part.

C'est dans ce petit cabinet, et par son entrée particulière, que sont
introduits les pénitents blancs qui se chargent d'accompagner,
d'encourager, de soutenir les condamnés au moment de leur mort.

Il y a dans cette confrérie, dont les membres s'appellent _bianchi_, des
prêtres et des laïques. Les prêtres écoutent la confession, donnent
l'absolution et le viatique, c'est-à-dire les derniers sacrements, moins
l'extrême-onction.

L'extrême-onction étant réservée aux malades, et les condamnés n'étant
point malades, mais destinés à périr _par accident_, ne peuvent recevoir
l'extrême-onction, qui est le sacrement de l'agonie.

Entrés dans ce cabinet, où ils revêtent cette longue robe blanche qui
leur a fait donner le nom de _bianchi_, les pénitents n'abandonnent plus
le condamné que quand son corps est déposé dans la fosse.

Ils se tiennent près de lui pendant tout l'intervalle qui sépare la
prison de l'échafaud. Sur l'échafaud, ils lui mettent la main sur
l'épaule, afin de donner au patient tout le loisir de s'épancher en eux,
et le bourreau ne peut le toucher que lorsqu'ils lèvent la main et
disent:

--Cet homme vous appartient.

C'était vers cette dernière étape placée sur la route de la mort, que
l'huissier de la Vicaria conduisait maître Donato.

Celui-ci entra à la Vicaria, prit l'escalier à gauche, qui conduisait à
la prison, longea tout un corridor bordé de cachots, franchit deux
grilles, monta un escalier, traversa une troisième grille et se trouva à
la porte de la chapelle.

Il entra. La première pièce, c'est-à-dire celle de la chapelle, était
vide. Il passa dans la seconde et vit le procureur fiscal qui faisait
assurer la porte des _bianchi_, avec deux serrures et trois verrous.

Il se tint debout au bas de l'escalier, et attendit respectueusement que
le procureur fiscal s'aperçût de sa présence et lui adressât la parole.

Au bout d'un instant, le procureur fiscal se retourna et découvrit celui
qu'il avait envoyé chercher.

--Ah! c'est vous, maître Donato, lui dit-il.

--Prêt à exécuter vos ordres, Excellence, répondit l'exécuteur.

--Vous savez que nous allons avoir pas mal d'exécutions à faire?

--Je sais cela, répondit maître Donato avec une grimace qu'il avait
l'intention de faire passer pour un sourire.

--C'est pourquoi j'ai désiré qu'avant de commencer, nous nous entendions
bien sur le chiffre de vos gages.

--Ah! c'est bien simple, Excellence, répondit maître Donato d'un air
détaché. J'ai six cents ducats de fixe et dix ducats de prime par
exécution.

--C'est bien simple! Peste! comme vous y allez, mon maître. Je ne trouve
pas cela simple du tout, moi.

--Pourquoi? demanda maître Donato avec un commencement d'inquiétude.

--Parce que, supposé qu'il y ait quatre mille exécutions à dix ducats
l'une, cela fait tout bonnement quarante mille ducats, sans compter les
appointements fixes, c'est-à-dire à peu près le double de ce que gagne
tout le tribunal, depuis le greffier jusqu'au président.

--C'est vrai, fit maître Donato; mais je fais, à moi seul, la besogne
qu'ils font tous ensemble, et ma besogne est plus dure: ils condamnent;
moi, j'exécute.

Le procureur fiscal, qui était en train de s'assurer qu'un anneau était
bien scellé dans le parquet, se dressa, leva ses lunettes jusque sur son
front et regarda maître Donato.

--Ah! ah! dit-il, c'est votre opinion, maître Donato. Mais il y a une
différence, cependant, entre vous et les juges: c'est que les juges sont
inamovibles, et que vous pouvez être destitué, vous.

--Moi? Et pourquoi serais-je destitué? Ai-je jamais refusé de faire mon
devoir?

--On vous accuse d'être tiède pour la bonne cause.

--Ah! par exemple! moi qui me suis tenu les bras croisés tout le temps
de la soi-disant République.

--Parce qu'elle a été assez bête pour ne pas vous décroiser les bras. En
tout cas, sachez une chose: c'est qu'il y a vingt-quatre dénonciations
contre vous, et plus de douze cents demandes pour vous remplacer.

--Ah! sainte madone del Carmine, que me dites-vous là, Excellence!

--Et sans augmentation, sans prime, à appointements fixes.

--Mais, Excellence, songez donc au travail que je vais avoir.

--Cela compensera le temps où tu es resté sans rien faire.

--Mais Votre Excellence veut donc la ruine d'un pauvre père de famille?

--Ta ruine! Pourquoi penses-tu que je veuille ta ruine? Est-ce qu'il
doit m'en revenir quelque chose? D'ailleurs, un homme n'est pas ruiné,
ce me semble, avec huit cents ducats d'appointements.

--D'abord, reprit vivement maître Donato, je n'en ai que six cents.

--La magnificence de la junte ajoute, en raison des circonstances, deux
cents ducats à tes gages.

--Ah! monsieur le procureur fiscal, vous savez bien que ce n'est pas
raisonnable.

--Je ne sais pas si c'est raisonnable, dit Guidobaldi, qui commençait à
se fatiguer de la discussion; mais je sais que c'est à prendre ou à
laisser.

--Mais songez donc, Excellence...

--Tu refuses?

--Mais non! mais non! s'écria maître Donato; seulement, je fais observer
à Votre Excellence que j'ai une fille à marier, que nos enfants, à nous,
sont de défaite difficile, et que j'avais compté sur le retour de notre
bien-aimé roi pour doter ma pauvre Marina.

--Elle est jolie, ta fille?...

--C'est la plus belle fille de Naples.

--Eh bien, la junte fera un sacrifice: il y aura un ducat par chaque
exécution pour la dot de ta fille. Seulement, elle viendra toucher elle
même.

--Où?

--Chez moi.

--Ce sera un grand honneur, Excellence; mais n'importe!

--N'importe quoi?

--Je suis un homme ruiné, voilà tout.

Et, en poussant des soupirs à émouvoir tout autre qu'un procureur
fiscal, maître Donato sortit de la Vicaria et regagna sa maison, où
l'attendaient Basso Tomeo et Marina, le premier dans l'impatience, la
seconde dans l'inquiétude.

La nouvelle, mauvaise pour maître Donato, était bonne pour Marina et
pour Basso Tomeo, de sorte que, comme la plupart des nouvelles de ce
monde, en vertu de la loi philosophique de compensation, elle apporta la
douleur aux uns et la joie aux autres.

Seulement, pour ménager la susceptibilité conjugale de Giovanni, on lui
laissa ignorer l'article du traité passé entre son père et le procureur
fiscal, article par lequel Marina était obligée d'aller elle-même
toucher la prime[1].

[Note 1: Comme on pourrait, à propos de cette diminution dans les
honoraires du bourreau, nous accuser de faire de la fantaisie, nous
citerons le texte même de l'historien Cuoco:

«La prima operazione di Guidobaldi fù quella di transigere col
carnefice. Al numero immenso di coloro ch'egli voleva impiccati, gli
parve che fosse esorbitante la mercede di dieci ducati perciascuna
operazione, che per antico stabilimento il carnefice esigeva del fisco.
Credette poter procurare un gran risparmio sostituendo a quella mercede
una pensione mensuale. Egli credeva che almeno per dieci mesi dovesie il
carnefice essere ogni giorno occupato.»]




                               XCI

                         LES EXÉCUTIONS


Le roi quitta Naples ou plutôt la pointe du Pausilippe,--car, ainsi que
nous l'avons dit, il n'avait point osé descendre à Naples une seule fois
pendant les vingt-huit jours qu'il était resté dans le golfe,--le roi,
disons-nous, quitta la pointe du Pausilippe le 6 août, vers midi.

Comme on peut le voir par la lettre suivante, adressée au cardinal, la
traversée fut bonne, et aucun cadavre, comme celui de Caracciolo, ne
vint plus se dresser devant son bâtiment.

Voici la lettre du roi:

«Palerme, 6 août 1799.

»Mon éminentissime, je ne veux point tarder un moment à vous faire
connaître mon heureuse arrivée à Palerme, après le plus heureux voyage
du monde, attendu que, mardi matin, à onze heures, nous étions à la
pointe du Pausilippe, et qu'aujourd'hui, à deux heures, nous avons jeté
l'ancre dans le port de Palerme, avec une charmante brise et une mer
comme un lac. J'ai revu toute ma famille en parfaite santé, et j'ai été
reçu comme vous pouvez le croire. Donnez-moi, de votre côté, de bonnes
nouvelles de nos affaires. Soignez-vous, et croyez-moi toujours votre
même affectionné,

»FERDINAND B.»

Mais le roi n'avait pas voulu partir sans avoir vu manoeuvrer la junte
et officier le bourreau. Le 6 août, c'est-à-dire le jour où il partit,
les supplices avaient commencé depuis longtemps, et déjà sept victimes
avaient été sacrifiées sur l'autel de la vengeance.

Consignons ici les noms de ces sept premiers martyrs, et disons où ils
furent exécutés.

A la porte Capuana:

     6 juillet.--Dominico Perla.
     7 juillet.--Antonio Tramaglia.
     8 juillet.--Giuseppe Lotella.
    13 juillet.--Michelangelo Ciccone.
    14 juillet.--Nicola Carlomagno.

Au Vieux-Marché:

    20 juillet.--Andrea Vitagliano.

Dans le château del Carmine:

     3 août.--Gaetano Rossi.

Je n'ai trouvé trace de Dominico Perla que dans la liste des suppliciés.
J'ai vainement cherché qui il était et le crime qu'il avait commis. Son
nom, dernière ingratitude du sort, n'est pas même inscrit dans le livre
des _Martyrs de la liberté italienne_ d'Otto Vanucci.

Sur le second, c'est-à-dire sur Tramaglia, nous avons trouvé cette
simple mention: «Antonio Tramaglia, officier.»

Le troisième, Giuseppe Lotella, était un pauvre traiteur établi près du
théâtre des Florentins.

Le quatrième, Michelangelo Ciccone, est une ancienne connaissance à
nous: on se rappelle, en effet, le prêtre patriote que Dominico Cirillo
envoya chercher pour recevoir la confession du sbire. Il s'était, comme
nous croyons l'avoir dit, rendu célèbre par sa prédication libérale au
grand air. Il avait fait dresser des chaires près de tous les arbres de
la liberté, et, un crucifix à la main, parlant au nom du premier martyr
de cette liberté dont il devait être martyr à son tour, il racontait à
la foule les ténébreuses horreurs du despotisme et les splendides
triomphes de la liberté,--appuyant surtout ses prédications sur ce que
le Christ et les apôtres avaient toujours professé la liberté et
l'égalité.

Le cinquième, Nicola Carlomagno, avait été commissaire de la République.
Monté sur l'échafaud, et tandis que l'on préparait la corde qui devait
l'étrangler, il jeta un dernier regard sur la foule qui l'entourait, et,
la voyant compacte et joyeuse:

--Peuple stupide! s'écria-t-il à haute voix, tu te réjouis aujourd'hui
de ma mort; mais viendra un jour où tu la pleureras avec des larmes
amères; car mon sang retombera sur vos têtes à tous, et, si vous avez le
bonheur d'être morts, sur celles de vos enfants!

André Vitagliano, le sixième, était un beau et charmant jeune homme de
vingt-huit ans, qu'il ne faut pas confondre avec cet autre martyr de la
liberté qui mourut, quatre ans auparavant, sur le même échafaud
qu'Emmanuele de Deo et Galiani.

En sortant de sa prison pour aller au supplice, il dit au geôlier en lui
donnant le peu d'argent qu'il avait sur lui:

--Je te recommande mes compagnons: ce sont des hommes, et, comme, toi
aussi, tu es un homme, peut-être, un jour, seras-tu aussi malheureux
qu'ils le sont.

Et il marcha souriant au supplice, monta souriant sur l'échafaud, et
mourut en souriant.

Le septième, Gaetano Rossi, était officier; mais, comme il fut exécuté
dans l'intérieur du fort del Carmine, aucun détail n'a pu être recueilli
sur sa mort.

Dans une seule bibliothèque, on pourrait trouver des détails curieux sur
les morts ignorées: c'est dans les archives de la confrérie des
_bianchi_, qui, ainsi que nous l'avons dit, accompagnent les condamnés à
l'échafaud; mais cette confrérie, entièrement dévouée à la dynastie
déchue, nous a refusé tout renseignement.

Ces premières têtes tombées, ou ces premiers corps suspendus au gibet,
Naples resta onze jours sans exécution. Peut-être attendait-on des
nouvelles de France.

Nos affaires n'étaient point totalement désespérées en Italie.
Championnet, comme nous l'avons dit, à la suite de la révolution du 20
prairial, avait été remis à la tête de l'armée des Alpes et avait obtenu
un brillant succès. Or, le nom de Championnet était un épouvantail pour
Naples, et on l'avait vu arriver si rapidement de Civita-Castellana à
Capoue, que l'on croyait qu'il lui faudrait à peine le double de temps
pour arriver de Turin à Naples.

Quelques voix commençaient à prononcer le nom de Bonaparte.

La reine elle-même, dans une de ses lettres, et nous croyons avoir cité
cette lettre, disait, à propos de la flotte française qui menaçait la
Sicile, que, sans aucun doute, cette flotte avait pour but d'aller
chercher Bonaparte en Égypte. La reine avait vu juste. Non-seulement le
Directoire pensait au retour de Bonaparte, mais encore son frère Joseph
lui écrivait pour lui dire la situation de nos armées en Italie et
presser son retour en France.

Cette lettre avait été portée à Bonaparte, au siége de
Saint-Jean-d'Acre, par un Grec nommé Barbaki, auquel on avait promis
trente mille francs s'il remettait cette lettre à Bonaparte en personne.
Or, Bonaparte recevait cette lettre, qui lui donnait la première idée de
son retour en France, au mois de mai 1799, c'est-à-dire au moment même
où avait lieu la marche réactionnaire du cardinal.

Toutes ces circonstances, jointes à ce que l'absence du roi avait rendu
quelque pouvoir au cardinal, faisaient faire une halte à la mort. Il en
coûtait surtout au cardinal de laisser exécuter des hommes qu'il
reconnaissait être garantis par sa capitulation, et, au nombre de ces
hommes, ce fort parmi les forts, ce rude capitaine que nous avons vu,
une échelle sur l'épaule, l'épée entre les dents, la bannière de
l'indépendance à la main, escalader les murs de la cité qui était un
fief de sa famille, Hector Caraffa, enfin, qu'il avait, par une lettre
de sa main, invité lui-même à se rendre.

Mais, pendant cette trêve entre les bourreaux et les condamnés, le
cardinal reçut du roi la lettre suivante, que nous reproduisons dans
toute sa naïveté.

«Palerme, 10 août 1799.

Mon éminentissime, j'ai reçu votre lettre, qui m'a fort réjoui par tout
ce qu'elle me dit de la tranquillité et du repos dont on jouit à Naples.
J'approuve que vous n'ayez pas permis à Fra-Diavolo d'entrer à Gaete
comme il le désirait; mais, tout en convenant avec vous que ce n'est
qu'un chef de brigands, je n'en reconnais pas moins que nous lui avons
de grandes obligations. Il faut donc continuer de s'en servir et prendre
bien garde de le dégoûter. Mais, en même temps, il faut le convaincre de
la nécessité d'imposer, à lui d'abord, et ensuite à ses hommes, le frein
de la discipline, s'il veut acquérir un nouveau mérite à mes yeux.

»Passons à autre chose.

»Lorsque Pronio prit Pescara, il expédia un adjudant pour me donner avis
qu'il avait en son pouvoir, et bien gardé, le célèbre comte de Ruvo,
auquel il avait promis la vie, ce qui n'était pas en son pouvoir. Je lui
renvoyai immédiatement le même adjudant avec ordre d'envoyer ledit Ruvo
à Naples, en répondant de lui vie pour vie. Faites-moi savoir si Pronio
a exécuté mes ordres.

»Tenez-vous en bonne santé, et croyez-moi toujours votre même
affectionné,

»FERDINAND B.»

N'est-ce pas une chose curieuse et qui mérite la publicité que cette
lettre d'un roi qui recommande, dans un de ses paragraphes, de
récompenser un brigand, et, dans un autre, de punir un grand citoyen!

Mais plus curieux encore est ce post-scriptum:

«En rentrant à la maison, je reçois beaucoup de lettres de Naples par
deux bâtiments qui en arrivent. J'apprends par ces lettres qu'il y a eu
du bruit au Vieux-Marché, parce qu'il ne s'y est plus fait d'exécutions,
et, sur ce point, ni de vous, ni du gouvernement, je ne reçois aucune
nouvelle, quoique ce soit votre devoir de m'en donner.

»La junte d'État ne doit point hésiter dans ses opérations ni faire des
rapports vagues et généraux. Il faut, quand les rapports sont faits,
ordonner de les vérifier dans les vingt-quatre heures, frapper les chefs
surtout, et, sans cérémonie aucune, les pendre. On m'avait promis des
_justices_ pour lundi: j'espère qu'on ne les a pas remises à un autre
jour. Si vous laissez entrevoir que vous avez peur, _vous êtes frits._»

_Siete friti_: la chose est en toutes lettres, et il est impossible de
la traduire autrement.

Que vous semble-t-il du «Vous êtes frits!» C'est peu royal, n'est-ce
pas? mais c'est expressif.

Après une pareille recommandation, il n'y avait plus moyen de différer.
Ces lettres reçues le 10 août au soir, furent transmises immédiatement à
la junte d'État.

Comme Hector Caraffa était particulièrement nommé dans la lettre royale,
on résolut de commencer par lui et par sa fournée, c'est-à-dire par ses
compagnons de captivité.

En conséquence, le lendemain 11, à la visite de midi, présidée par le
Suisse Duece, l'ordre fut donné de rouler les matelas et de les entasser
dans un coin.

--Ah! ah! dit Hector Caraffa à Manthonnet, il paraît que c'est pour ce
soir.

Salvato passa son bras autour de la taille de Luisa et l'embrassa au
front.

Luisa, sans répondre, laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amant.

--Pauvre femme! murmura Éléonor, la mort lui sera cruelle: elle aime!

Luisa lui tendit la main.

--Enfin, dit Cirillo, nous allons donc connaître ce grand secret discuté
depuis Socrate jusqu'à nous, à savoir si l'homme a une âme.

--Pourquoi pas? dit Velasco. Ma guitare en a bien une.

Et il tira de son instrument quelques accords mélancoliques.

--Oui, elle a une âme quand tu la touches, dit Manthonnet: ta main,
c'est sa vie; retire ta main de dessus elle, l'instrument sera mort et
l'âme envolée.

--Malheureux! qui n'y croit pas, dit Éléonor Pimentel en levant au ciel
ses grands yeux espagnols. J'y crois, moi.

--Ah! vous êtes poëte, dit Cirillo, tandis que, moi, je suis médecin.

Salvato entraîna Luisa dans un angle de la prison, s'assit sur une
pierre et la fit asseoir sur son genou.

--Écoute, ma bien-aimée, lui dit-il, pour la première fois nous allons
parler gravement et sérieusement du danger que nous courons. Ce soir,
nous serons conduits au tribunal; cette nuit, nous serons condamnés;
demain, nous passerons la journée en chapelle; après-demain, nous serons
exécutés.

Salvato sentit tout le corps de Luisa frissonner entre ses bras.

--Nous mourrons ensemble, dit-elle avec un soupir.

--Pauvre chère créature! c'est ton amour qui parle; mais, chez toi, la
nature se révolte à l'idée de la mort.

--Ami, au lieu de m'encourager, vas-tu m'affaiblir?

--Oui; car je veux obtenir de toi une chose, c'est que tu ne meures pas.

--Tu veux obtenir de moi que je ne meure pas? Dépend-il donc de moi de
vivre ou de mourir?

--Tu n'as qu'un mot à dire pour échapper à la mort, momentanément, du
moins.

--Et toi, vivrais-tu?

--Tu sais qu'en te montrant cet homme vêtu d'un costume de moine, je
t'ai dit: «Mon père! tout n'est pas perdu.»

--Oui. Et tu espères qu'il pourra te sauver?

--Un père fait des miracles pour sauver son enfant, et mon père est une
tête puissante, un coeur courageux, un esprit résolu. Mon père risquera
sa vie, non pas une fois, mais dix fois, pour sauver la mienne.

--S'il te sauve, il me sauvera avec toi.

--Et si l'on nous sépare?

Luisa jeta un cri.

--Crois-tu donc qu'ils seront assez inhumains pour nous séparer?
demanda-t-elle.

--Il faut tout prévoir, dit Salvato, même le cas où mon père ne pourrait
sauver que l'un de nous.

--Qu'il te sauve, alors.

Salvato sourit en haussant doucement les épaules.

--Tu sais bien qu'en ce cas, dit-il, je n'accepterais pas son secours;
mais...

--Mais quoi? Achève.

--Mais si, de ton côté, tout en restant prisonnière, tu ne courais plus
danger de mort, il y a cent à parier contre un que mon père et moi te
sauverions à ton tour.

--Mon ami, mon cerveau se brise à chercher où tu veux en venir. Dis-moi
tout de suite ce que tu as à me dire, ou je deviendrai folle.

--Calme-toi, appuie-toi sur mon coeur et écoute.

Luisa leva ses grands yeux interrogateurs sur son amant.

--J'écoute, dit-elle.

--Tu es enceinte, Luisa...

Luisa tressaillit une seconde fois.

--Oh! mon pauvre enfant! murmura-t-elle, qu'a-t-il fait, lui, pour
mourir avec moi?

--Eh bien, au lieu de mourir, il faut qu'il vive, et qu'en vivant, il
sauve sa mère.

--Que faire pour cela? Je ne te comprends p«s, Salvato.

--La femme enceinte est sacrée pour la mort, et la loi ne peut frapper
la mère que lorsqu'elle ne frappe plus l'enfant.

--Que dis-tu?

--La vérité. Attends le jugement, et, si, comme nous devons nous y
attendre d'après ce que m'a dit le cardinal Ruffo, tu es condamnée
d'avance, au moment où le juge prononcera ta sentence, déclare ta
grossesse, et cette seule déclaration te donne un sursis de sept mois.

Luisa regarda tristement Salvato.

--Ami, dit-elle, est-ce toi, l'homme inébranlable dans l'honneur, qui me
donnes le conseil de me déshonorer publiquement?

--Je te donne le conseil de vivre, peu m'importe par quel moyen, pourvu
que tu vives! Comprends-tu?

Luisa continua du même ton, et comme si elle n'eût point entendu:

--Tout le monde sait mon mari absent depuis plus de six mois, et j'irais
dire hautement, quand on me condamnera injustement, pour un crime que je
n'ai pas commis: «Je suis une femme infidèle, une épouse adultère.» Oh!
je mourrais de honte, mon ami. Tu vois bien que mieux vaut mourir sur
l'échafaud.

--Mais lui?

--Qui, lui?

--Lui, notre enfant! As-tu le droit de le condamner à mort?

--Dieu m'est témoin, mon ami, que, si, nous eussions vécu, que si, au
sortir de mes entrailles déchirées, j'eusse entendu son premier
vagissement, senti son haleine, baisé ses lèvres;--Dieu m'est témoin que
j'eusse porté avec orgueil la honte de ma maternité; mais, toi mort
demain, moi morte dans sept mois,--car il faut toujours que je
meure!--le pauvre enfant sera non-seulement orphelin, mais flétri de la
tache éternelle de sa naissance. Un geôlier impitoyable le jettera au
coin d'une borne: il y mourra de faim, il y mourra de froid, il y sera
écrasé sous les pieds des chevaux. Non, Salvato, qu'il disparaisse avec
nous, et, si l'âme est immortelle, comme le croit Léonor et comme je
l'espère aussi, nous nous présenterons à Dieu chargés du poids de nos
fautes, mais conduisant avec nous l'ange qui nous les fera pardonner.

--Luisa! Luisa! s'écria Salvato, pense! réfléchis!

--Et lui! lui, là-bas, lui si bon, lui si noble, si grand, lorsque,
sachant que j'ai eu le courage de le tromper, il apprendrait que je n'ai
pas eu le courage de mourir; lorsque tout le monde autour de lui
connaîtrait à quel prix j'ai racheté ma vie, sous quel fardeau de honte
ne courberait-il pas le front! Oh! rien que de penser à cela, continua
Luisa en se levant, mon ami, je me sens forte comme une Spartiate, et,
si l'échafaud était là, j'y monterais en souriant!

Salvato se laissa glisser à ses genoux et lui baisa passionnément la
main.

--J'ai fait ce que je devais faire, lui dit-il; je te remercie de faire
ce que tu dois!




                                 XCII

                     LE TRIBUNAL DE MONTE-OLIVETO


Hector Caraffa ne s'était point trompé. A neuf heures du soir, on
entendit les pas alourdis d'une troupe armée dans l'escalier qui
conduisait au cachot des prisonniers; la porte s'ouvrit, et l'on vit
dans la pénombre reluire les fusils des soldats.

Les geôliers entrèrent; ils portaient des chaînes qu'ils jetèrent sur le
pavé du cachot et qui, en tombant, rendirent un son lugubre.

Le sang du noble comte de Ruvo se révolta.

--Des chaînes! des chaînes! s'écria-t-il; ce n'est point pour nous, je
présume?

--Bon! Et pour qui donc voulez-vous que ce soit? demanda en goguenardant
un des geôliers.

Hector fit un geste de menace, chercha autour de lui un objet quelconque
dont il pût se faire une arme, et, n'en trouvant point, il pesa du
regard le rocher qui couvrait l'orifice du puits, et, comme Ajax, fut
près de le soulever.

Cirillo l'arrêta.

--Ami, lui dit-il, la cicatrice la plus honorable, après celle que le
fer de l'ennemi laisse au bras d'un héros, c'est celle que laissent au
bras d'un patriote les chaînes d'un tyran. Voici mon bras; où sont nos
chaînes?

Et le noble vieillard tendit ses deux bras.

Lorsque la porte s'était ouverte, Velasco, selon son habitude, jouait de
la guitare et chantait, en s'accompagnant, une gaie chanson napolitaine.
Les geôliers étaient entrés, ils avaient jeté leurs chaînes sur le pavé,
et Velasco ne s'était pas interrompu.

Hector Caraffa regarda tour à tour Dominique Cirillo et l'imperturbable
chanteur.

--Je suis honteux, dit-il; car je crois, en vérité, qu'il y a ici deux
hommes qui sont plus braves que moi.

Et il tendit les bras à son tour.

Puis vint celui de Manthonnet.

Puis Salvato s'approcha. Pendant qu'on l'enchaînait, Éléonor Pimentel et
Michele, qui n'avaient pas perdu de vue Luisa pendant tout le temps
qu'elle avait parlé à part avec son amant, soutenaient la jeune femme,
tout près de tomber.

Salvato enchaîné, Michele poussa un soupir, plutôt causé par le chagrin
de quitter sa soeur que par la honte du traitement qu'il subissait, et
s'approcha du geôlier.

Velasco continuait de chanter sans que l'on pût reconnaître la moindre
altération dans sa voix.

Un geôlier vint à lui: il fit signe qu'on lui laissât finir son couplet,
et, le couplet fini, brisa sa guitare et tendit les bras.

On ne jugea point à propos d'enchaîner les femmes.

Une portion des soldats remontèrent l'escalier, afin de laisser entre
eux et leurs compagnons une place que prirent les prisonniers, car on ne
pouvait monter que deux de front par l'étroite échelle; puis le reste du
détachement se mit à leur suite, et l'on arriva dans la cour.

Là, les soldats se placèrent sur deux rangs enfermant entre eux les
prisonniers.

D'autres soldats, placés en serre-file et portant des torches,
éclairaient la marche funèbre.

On parcourut ainsi, au milieu des insultes des lazzaroni, toute la rue
Medina; on passa devant la maison des deux Backer, où redoublèrent les
injures, la San-Felice ayant été reconnue; puis on prit la strada
Monte-Oliveto, au bout de laquelle, sur le largo du même nom, s'ouvrait
la porte du couvent transformé en tribunal.

Les juges, disons mieux, les bourreaux, siégeaient au second étage.

La grande salle, celle du réfectoire, avait été transformée en chambre
de justice.

Tendue de noir, elle n'avait d'autre ornement que des trophées de
drapeaux aux armes des Bourbons de Naples et d'Espagne, et un immense
Christ placé au-dessus de la tête du président, symbole de douleur, non
d'équité, et qui semblait être là pour prouver que la justice humaine
avait toujours été égarée, soit par la haine, soit par l'abjection, soit
par la crainte.

On fit passer les prisonniers par un couloir obscur longeant le
prétoire; ils pouvaient entendre les rugissements de la foule qui les
attendait.

--Peuple immonde! murmura Hector Caraffa; sacrifiez-vous donc pour lui!

--Ce n'est pas pour lui seulement que nous nous sacrifions, répondit
Cirillo; c'est pour l'humanité tout entière. Le sang des martyrs est un
terrible dissolvant pour les trônes!

On ouvrit la porte qui conduisait à l'estrade préparée pour les
prévenus. Un flot de lumière, une bouffée de chaleur, une tempête de
cris, arrivèrent jusqu'à eux.

Hector Caraffa, qui marchait le premier, s'arrêta comme suffoqué.

--Entre là comme à Andria, dit Cirillo.

Et l'intrépide capitaine apparut le premier sur l'estrade.

Chacun de ses compagnons fut accueilli, comme il l'avait été lui-même,
par des cris et des huées.

A la vue des femmes, les cris et les huées redoublèrent.

Salvato, voyant plier Luisa comme un roseau, lui passa son bras autour
de la taille et la soutint.

Puis il embrassa toute la salle d'un regard.

Au premier rang des spectateurs, appuyé à la balustrade qui séparait le
public des juges, était un moine bénédictin.

Au moment ou les yeux de Salvato se fixèrent sur lui, il leva son
capuchon.

--Mon père! murmura tout bas Salvato à l'oreille de Luisa.

Et Luisa se releva sous un rayon d'espoir, comme un beau lis sous un
rayon de soleil.

Les yeux des autres prévenus, qui n'avaient personne à chercher dans la
salle, se portèrent sur le tribunal.

Il se composait de sept juges, y compris le président, assis dans un
hémicycle, en souvenir probablement de l'aréopage athénien.

Les défenseurs et le procureur des accusés, dernière raillerie d'un
semblant de justice, étaient adossés à l'estrade des accusés, avec
lesquels ils n'avaient pas même été mis en communication.

Un seul des conseillers manquait: don Vicenzo Speciale, le juge du roi.

On savait si bien qu'il parlait au nom de Sa Majesté Sicilienne, que,
quoique simple conseiller de nom, il était le véritable président du
tribunal.

Il est vrai qu'il y avait un homme qui luttait de zèle avec lui: c'était
l'homme qui avait réduit les gages du bourreau, le procureur fiscal
Guidobaldi.

Les prévenus s'assirent.

Quoique les fenêtres de la salle du tribunal, située au second étage,
fussent ouvertes, les nombreux spectateurs et les nombreuses lumières
rendaient l'atmosphère presque impossible à respirer.

--Par le Christ! dit Hector Caraffa, on voit bien que nous sommes dans
l'antichambre de l'enfer; on étouffe ici!

Guidobaldi se retourna vivement vers lui.

--Tu étoufferas bien autrement, lui dit-il, quand la corde te serrera la
gorge!

--Oh! monsieur, répondit Hector Caraffa, on voit bien que vous n'avez
pas l'honneur de me connaître. On ne pend pas un homme de mon nom; on
lui coupe le cou, et, alors, au lieu de ne pas respirer assez, il
respire trop.

En ce moment, un frémissement qui ressemblait à de la terreur parcourut
la salle: la porte du cabinet des délibérations venait de s'ouvrir, et
Speciale entrait.

C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, aux traits fortement
accusés, aux cheveux plats et tombant le long de ses tempes, aux yeux
noirs, petits, vifs, haineux, s'arrêtant avec une fixité qui devenait
douloureuse pour celui sur lequel ils s'arrêtaient; un nez en bec de
corbin s'abaissait sur des lèvres minces et sur un menton s'avançant
presque de la longueur du nez.

Cette tête se maintenait droite, malgré la bosse bien visible, qui, par
derrière, soulevait la longue robe noire du conseiller. Il eût été
grotesque s'il ne se fût rendu terrible.

--J'ai toujours remarqué, dit Cirillo à Hector Caraffa à demi-voix, et
cependant assez haut pour être entendu, que les hommes laids étaient
méchants, les contrefaits pires. Et voilà, dit-il en montrant du doigt
Speciale, voilà qui vient encore à l'appui de ma remarque.

Speciale entendit ces paroles, fit tourner sa tête comme sur un pivot et
chercha des yeux celui qui les avait prononcées.

--Tournez-vous davantage, monsieur le juge, lui dit Michele, votre bosse
nous empêche de voir.

Et il éclata de rire, enchanté d'avoir mêlé son mot à la conversation.

Cet éclat de rire eut dans la salle un écho homérique.

Si cela continuait, la séance promettait d'être amusante pour les
spectateurs.

Speciale devint livide; mais, presque aussitôt, le rouge lui monta au
visage comme s'il allait avoir un coup de sang.

D'une seule enjambée, il franchit la distance qui le séparait de son
fauteuil, et y tomba assis en grinçant des dents avec rage.

--Voyons, dit-il, et procédons vivement. Comte de Ruvo, vos noms,
prénoms, qualité, âge et profession?

--Mes noms? répondit celui à qui la question était adressée, Ettore
Caraffa, comte de Ruvo, des princes d'Andria. Mon âge? Trente-deux ans.
Ma profession? Patriote.

--Qu'avez-vous fait pendant la soi-disant République?

--Vous pouvez prendre la chose de plus haut et me demander ce que j'ai
fait sous la monarchie?

--Inutile.

--Ce n'est pas mon avis, et je vais vous le dire: j'ai conspiré, j'ai
été mis au château Saint-Elme par cet immonde Vanni, qui ne se doutait
pas, en se coupant la gorge, que l'on pouvait trouver pire que lui; je
me suis sauvé; j'ai rejoint le brave et illustre Championnet; je l'ai
aidé, avec mon ami Salvato, que voilà, à battre le général Mack à
Civita-Castellana.

--Donc, interrompit Speciale, vous avez servi contre votre pays?

--Contre mon pays, non; contre le roi Ferdinand, oui. Mon pays est
Naples, et la preuve que Naples n'a pas été d'avis que j'avais servi
contre mon pays, c'est qu'elle m'a prié de la servir encore avec le
grade de général.

--Ce que vous avez accepté?

--De grand coeur.

--Messieurs, dit Speciale, j'espère que nous ne prendrons pas même la
peine de délibérer sur le châtiment à infliger à ce traître, à ce
renégat.

Ruvo se leva, ou plutôt bondit sur ses pieds.

--Ah! misérable, dit-il en secouant ses fers et en se penchant vers
Speciale, ce sont ces chaînes qui te donnent le courage de m'insulter!
Si j'étais libre, tu me parlerais autrement.

--A mort! dit Speciale; et, comme tu as le droit, en ta qualité de
prince, d'avoir la tête tranchée, tu l'auras, mais par la guillotine.

--_Amen!_ dit Hector se rasseyant avec la plus grande insouciance et
tournant le dos au tribunal.

--A toi, Cirillo! dit Speciale. Tes noms, ton âge, ta qualité?

--Dominique Cirillo, répondit d'une voix calme celui qui était
interrogé. J'ai soixante ans. Sous la monarchie, j'ai été médecin; sous
la République, représentant du peuple.

--Et devant moi, aujourd'hui, qu'es-tu?

--Devant toi, lâche! je suis un héros.

--A mort! hurla Speciale.

--A mort!... répéta comme un écho funèbre le tribunal.

--Passons. A toi, là-bas! à toi, qui portes l'uniforme de général de la
soi-disant République!

--A moi? dirent, en même temps, Manthonnet et Salvato.

--Non, à toi qui as été ministre de la guerre. Vite, tes noms!...

Manthonnet l'interrompit.

--Gabriel Manthonnet, quarante-deux ans.

--Qu'as-tu fait sous la République?

--De grandes choses, mais pas assez grandes encore, puisque nous avons
fini par capituler.

--Qu'as-tu à dire pour ta défense

--J'ai capitulé.

--Ce n'est point assez.

--C'est fâcheux; mais je n'ai pas d'autre réponse à faire à ceux qui
foulent aux pieds la loi sainte des traités.

--A mort!

--A mort! répéta le tribunal.

--Et toi, Michele le Fou! continua Speciale. Qu'as-tu fait sous la
République?

--Je suis devenu sage, répondit Michele.

--As-tu quelque chose à dire pour ta défense?

--Ce serait inutile.

--Pourquoi?

--Parce que la sorcière Nanno m'a prédit que je serais colonel, puis
pendu. J'ai été colonel; il me reste à être pendu. Tout ce que je
pourrais dire ne m'en empêcherait pas. Ainsi donc, ne vous gênez pas
pour chanter votre refrain: «A mort!»

--A mort! répéta Speciale. A vous maintenant, continua-t-il en montrant
du doigt la Pimentel.

Elle se leva, belle, calme et grave comme une matrone antique.

--Moi? dit-elle. Je me nomme Leonora Fonseca Pimentel; je suis âgée de
trente-deux ans.

--Qu'avez-vous à dire pour votre défense?

--Rien; mais j'ai beaucoup à dire pour mon accusation, puisque,
aujourd'hui, ce sont les héros que l'on accuse et les lâches que l'on
récompense.

--Dites alors, puisqu'il vous plaît de vous accuser vous-même.

--J'ai la première crié aux Napolitains: «Vous êtes libres!» j'ai publié
un journal dans lequel j'ai dévoilé les parjures, les lâchetés, les
crimes des tyrans; j'ai dit, sur le théâtre San-Carlo, l'_Hymne à la
Liberté_, de Monti; j'ai...

--Assez, interrompit Speciale; vous continuerez votre panégyrique en
marchant à la potence.

Leonora se rassit, calme, comme elle s'était levée.

--A toi, l'homme à la guitare! dit Speciale, s'adressant à Velasco; car
on m'a dit que tu passais ton temps à jouer de la guitare dans ta
prison.

--Est-ce un crime de lèse-majesté?

--Non; et, si tu n'avais fait que cela, quoique ce soit le plaisir d'un
fainéant, tu ne serais point ici. Mais, puisque tu y es, fais-moi le
plaisir de nous dire tes noms, prénoms, âge, qualité.

--Et s'il ne me plaît point de vous répondre?

--Cela ne m'empêchera pas de t'envoyer à la mort.

--Bon! dit Velasco, j'irai bien sans que tu m'y envoies.

Et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, il sauta par-dessus l'estrade
et tomba au milieu du prétoire. Alors, sans qu'on eût le temps de
l'arrêter, sans que l'on pût même deviner son intention, il s'élança
vers la fenêtre en faisant tournoyer ses chaînes et en criant:

--Place! place!

Chacun s'écarta devant lui. Il bondit sur le rebord de la croisée, mais
n'y demeura qu'un instant. Toute la salle poussa un cri de terreur: il
venait de plonger dans le vide. Puis, presque aussitôt, on entendit la
chute d'un corps pesant qui s'écrasait sur le pavé.

Velasco était allé, comme il l'avait dit, à la mort, sans que Speciale
l'y envoyât: il s'était brisé le crâne.

Il se fit un instant de silence pénible dans cette salle si bruyante.
Juges, accusés, spectateurs frissonnaient. Luisa se jeta entre les bras
de son amant.

--Faut-il lever la séance? demanda le président.

--Pourquoi cela? dit Speciale. Vous l'eussiez condamné à mort: il s'est
donné la mort lui-même; justice est faite. Répondez, monsieur le
Français, continua-t-il en s'adressant à Salvato, et dites comment il se
fait que vous comparaissiez devant nous.

--Je comparais devant vous, dit Salvato, parce que je suis, non pas
Français, mais Napolitain. Je me nomme Salvato Palmieri: j'ai vingt-six
ans; j'adore la liberté, je déteste la tyrannie. C'est moi que la reine
a voulu faire assassiner par son sbire Pasquale de Simone; c'est moi qui
ai eu l'audace, en me défendant contre six assassins, d'en tuer deux et
d'en blesser deux. J'ai mérité la mort: condamnez-moi.

--Allons, dit Speciale, il ne faut pas refuser à ce digne patriote ce
qu'il demande: la mort!

--La mort! répéta le tribunal.

Luisa s'attendait à ce résultat, et cependant elle laissa échapper un
soupir qui ressemblait à un gémissement.

Le moine bénédictin leva son capuchon et échangea un regard rapide avec
Salvato.

--La! maintenant, dit Speciale, au tour de la signora, et ce sera fini.
Allons, quoique nous la sachions aussi bien que vous, contez-nous votre
petite affaire. Nom, prénoms, âge et qualité, et, ensuite, nous
passerons aux Backer.

--Levez-vous, Luisa, et appuyez-vous à mon épaule, dit tout bas Salvato.

Luisa se leva et prit le point d'appui qui lui était offert.

En la voyant si jeune, si belle, si modeste, les spectateurs laissèrent
échapper un murmure d'admiration et de pitié.

--Huissier, dit Speciale, faites faire silence.

--Silence! cria l'huissier.

--Parlez, dit Salvato.

--Je me nomme Luisa Molina San-Felice, dit la jeune femme d'une voix
douce et tremblante; j'ai vingt-trois ans; je suis innocente du crime
dont on m'accuse, mais je ne demande pas mieux que de mourir.

--Alors, dit Speciale, impatient des marques de sympathie que de tous
côtés on donnait à l'accusée; alors, vous prétendez que ce n'est pas
vous qui avez dénoncé les banquiers Backer?

--Elle le prétend d'autant plus justement, dit Michele, que la personne
qui les a dénoncés, c'est moi; celui qui a été chez le général
Championnet, c'est moi; celui qui a donné le conseil d'interroger
Giovannina, c'est moi. Elle n'est pour rien dans tout cela, pauvre
petite soeur! Aussi, vous pouvez bien la renvoyer tranquillement, elle,
et lui demander des prières, comme à une sainte qu'elle est.

--Tais-toi, Michele, tais-toi!... murmura Luisa.

--Parle, au contraire, parle, Michele! dit Salvato.

--Et je puis d'autant mieux parler, dit le lazzarone, qu'à cette heure
où je suis condamné, il ne m'en reviendra ni plus ni moins. Pendu pour
pendu, autant dire la vérité. Ce sont les mensonges qui étranglent les
honnêtes gens, et non la corde. Eh bien, je disais donc que la Madone du
pied de la Grotte, sa voisine, n'est pas plus pure qu'elle. Elle
revenait tout exprès de Paestum pour les prévenir, ces pauvres Backer,
quand elle les a rencontrés aux mains des soldats qui les conduisaient
au Château-Neuf; et, avant de mourir, le fils lui a écrit pour lui dire
qu'il savait bien que ce n'était point elle, mais que c'était moi qui
étais la cause de sa mort. Donne la lettre, petite soeur, donne-la! Ces
messieurs la liront; ils sont trop justes pour te condamner si tu es
innocente.

--Je ne l'ai point, murmura la San-Felice: je ne sais ce que j'en ai
fait.

--Je l'ai, moi, dit vivement Salvato; fouille dans cette poche, Luisa,
et donne-la.

--Tu le veux, Salvato! murmura Luisa.

Puis, plus bas encore.

--Et s'il allaient faire grâce!

--Plût au ciel!

--Mais toi?

--Mon père est là.

Luisa prit la lettre dans la poche de Salvato et la tendit au juge.

--Messieurs, dit Speciale, cette lettre fût-elle de la main de Backer,
vous ne lui accorderiez, je l'espère bien, que la confiance qu'elle
mérite. Vous savez que Backer fils était l'amant de cette femme.

--L'amant? s'écria Salvato. Oh! misérable! ne touche pas cette
immaculée, même avec tes paroles!

--Amoureux de moi, voulez-vous dire, monsieur?

--Et amoureux jusqu'à la folie, car il n'y a qu'un fou qui puisse
confier à une femme le secret d'une conspiration.

--Lisez la lettre, dit Salvato en se levant, et tout haut.

--Oui, tout haut! tout haut! cria l'auditoire.

Speciale fut donc forcé d'obéir à cette voix publique, et lut la lettre
que nous connaissons, et par laquelle André Backer, comme preuve de sa
confiance envers Luisa, et de sa conviction qu'elle n'était pour rien
dans la dénonciation du complot royaliste, donnait à la jeune femme la
mission de distribuer une somme de quatre cent mille ducats aux victimes
de la guerre civile.

Les juges se regardèrent: il n'y avait pas moyen de condamner sur un
fait aussi complètement démenti, où la victime absolvait et où le
coupable se dénonçait lui-même.

Cependant, l'ordre du roi était positif: il fallait condamner, et
condamner à mort.

Mais Speciale n'était point homme à demeurer embarrassé pour si peu.

--C'est bien, dit-il, le tribunal abandonne ce chef d'accusation.

Un murmure favorable accueillit ces paroles.

--Mais, continua Speciale, vous êtes accusée d'un autre crime, non moins
grave.

--Lequel? demandèrent en même temps Luisa et Salvato.

--Vous êtes accusée d'avoir donné asile à un homme qui venait à Naples
pour conspirer contre le gouvernement, de l'avoir gardé six semaines
chez vous, et de ne l'avoir laissé sortir que pour aller combattre les
troupes du roi légitime.

Luisa, pour toute réponse, baissa la tête et regarda tendrement Salvato.

--Ah bien, en voilà une bonne! dit Michele. Est-ce qu'elle pouvait le
laisser mourir à sa porte, sans secours? est-ce que la première loi de
l'Évangile n'est pas de secourir notre prochain?

--Les traîtres, interrompit Speciale, ne sont le prochain de personne.

Puis, comme il était pressé d'en finir avec cette affaire, à laquelle
plus qu'il n'eût voulu s'attachait l'intérêt public:

--Ainsi, dit-il, vous avouez avoir reçu, caché, soigné un conspirateur,
qui n'est sorti de chez vous que pour aller rejoindre les Français et
les jacobins?

--Je l'avoue, dit Luisa.

--Cela suffit. C'est de la trahison, le crime est capital. A mort!

--A mort! répéta sourdement le tribunal.

Un long et douloureux murmure s'éleva de l'auditoire. Luisa San-Felice,
calme et la main sur son coeur, se tourna vers les spectateurs pour les
remercier; mais, tout à coup, elle s'arrêta, immobile et l'oeil fixe.

--Qu'as-tu? lui demanda Salvato.

--Là, là, vois-tu? dit-elle sans faire aucun geste et en se penchant en
avant. Lui! lui! lui!

Salvato se pencha à son tour du côté que lui indiquait Luisa et vit un
homme de cinquante-cinq à soixante ans, vêtu de noir avec élégance,
portant la croix de Malte brodée sur son habit. Il s'avançait lentement
vers le tribunal, à travers la foule qui s'écartait devant lui.

Il ouvrit la balustrade qui séparait le public de la junte, s'avança
jusqu'au milieu du prétoire, et, s'adressant aux juges, qui le
regardaient avec étonnement:

--Vous venez de condamner cette femme à mort, dit-il; mais je viens vous
dire que votre jugement ne peut recevoir son exécution.

--Et pourquoi cela? demanda Speciale.

--Parce qu'elle est enceinte, répondit-il.

--Et comment le savez-vous?

--Je suis son mari, le chevalier San-Felice.

Il y eut un cri de joie dans l'auditoire, un cri d'admiration sur
l'estrade des prévenus. Speciale pâlit en sentant que sa proie lui
échappait. Les juges, inquiets, se regardèrent.

--Luciano! Luciano! murmura Luisa en tendant les mains vers le
chevalier, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient de
ses yeux.

Le chevalier s'avança vers l'estrade: les soldats s'écartèrent
d'eux-mêmes.

Il prit la main de sa femme et la baisa tendrement.

--Ah! tu avais bien raison, Luisa, dit tout bas Salvato: cet homme est
un ange, et je suis honteux d'être si peu de chose près de lui.

--Conduisez les condamnés à la Vicaria, dit Speciale; et, ajouta-il,
remmenez cette femme au Château-Neuf.

La porte qui avait donné passage aux prévenus s'ouvrit pour laisser
sortir les condamnés; mais, avant de quitter l'estrade, Salvato eut
encore le temps d'échanger un dernier regard avec son père.




                                 XCIII

                              EN CHAPELLE


Selon l'ordre donné par Speciale, les condamnés furent conduits à la
Vicaria, et Luisa ramenée au Château-Neuf.

Toutefois, les deux amants, trouvant dans les soldats plus de pitié que
dans les juges, eurent le loisir de se faire leurs adieux et d'échanger
un dernier baiser.

Plein de confiance dans son père, Salvato affirma, à son amie qu'il
avait bonne espérance, et que, cette espérance, il ne la perdrait même
pas au pied de l'échafaud.

Luisa ne répondait que par ses larmes.

Enfin, à la porte, il fallut se séparer.

Les condamnés prirent par la calata Trinita-Maggiore, par la strada
Trinita et par le vico Stoto; après quoi, la rue des Tribunaux les
conduisit tout droit à la Vicaria.

Luisa, au contraire, redescendit la strada Monte-Oliveto, la strada
Medina et rentra au Château-Neuf, où, en vertu d'une recommandation du
prince François, apportée par un homme inconnu, elle fut enfermée dans
une chambre particulière.

Nous n'essayerons pas de peindre la situation dans laquelle on la
laissa: c'est à nos lecteurs de s'en faire une idée.

Quant aux condamnés, ils s'acheminaient, comme nous l'avons dit, vers la
Vicaria, jusqu'à la porte de laquelle leur firent cortége ceux qui
avaient assisté à la séance du jugement.

Il faut en excepter, cependant le chevalier San-Felice et le moine, qui
s'étaient rapprochés l'un de l'autre, courant ensemble, au premier angle
de la strada della Guercia, c'est-à-dire à l'angle du vico du même nom.

La porte de la Vicaria était constamment ouverte; elle recevait du
tribunal les condamnés, les gardait douze, quatorze, quinze heures, puis
les rejetait à l'échafaud.

La cour était pleine de soldats. Le soir, on étendait pour eux des
matelas sous les arcades, et ils y couchaient, enveloppés dans leur
capote ou dans leur manteau. D'ailleurs, on était aux jours les plus
chauds de l'année.

Les condamnés rentrèrent vers deux heures du matin, et furent conduits
directement en chapelle.

Ils étaient évidemment attendus: la chambre où se trouvait l'autel était
éclairée avec des cierges; l'autre, avec une lampe suspendue au plafond.

A terre étaient six matelas.

Une escouade de geôliers attendaient dans cette chambre.

Les soldats s'arrêtèrent sur la porte, prêts à faire feu si, au moment
où l'on ôterait les chaînes aux condamnés, quelque rébellion se
manifestait parmi eux.

Ce n'était point à craindre. Arrivé à ce point, chacun d'eux se sentait
non-seulement sous le regard curieux des contemporains, mais encore sous
le regard impartial de la postérité, et nul n'était assez ennemi de sa
renommée pour obscurcir, par quelque imprudente colère, la sérénité de
sa mort.

Ils se laissèrent donc, avec la même tranquillité que s'il s'agissait
d'autres qu'eux, détacher les chaînes qui leur liaient les mains et
mettre aux pieds celles qui les scellaient au parquet.

L'anneau était assez près du lit et la chaîne assez longue pour que le
condamné pût se coucher.

Levé, il ne pouvait pas s'écarter du lit de plus d'un pas.

En dix minutes, la double opération fut faite: les geôliers se
retirèrent les premiers, les soldats ensuite.

Puis la porte, avec ses triples verrous et ses doubles barres, se
referma sur eux.

--Mes amis, dit Cirillo, dès que le dernier grincement des portes fut
éteint, laissez-moi, comme médecin, vous donner un conseil.

--Ah! pardieu! dit en riant le comte de Ruvo, il sera le bienvenu,
attendu que je me sens bien malade; si malade, que je ne passerai pas
trois heures de l'après-midi.

--Aussi, mon cher comte, répliqua Cirillo, ai-je dit un conseil et non
pas une ordonnance.

--Oh! alors, je retire mon observation: prenons que je n'ai rien dit.

--Je parie, fit à son tour Salvato, que je devine le conseil que vous
alliez nous donner, mon cher Hippocrate: vous alliez nous conseiller de
dormir, n'est-ce pas?

--Justement: le sommeil, c'est la force, et, quoique nous soyons hommes,
l'heure venue, nous aurons besoin de notre force, et de toute notre
force.

--Comment, mon cher Cirillo, dit Manthonnet, vous qui êtes un homme de
précaution, comment ne vous êtes-vous pas, dans la prévision de cette
heure, prémuni d'une certaine poudre ou d'une liqueur quelconque qui
nous dispense de danser au bout d'une corde, en face de ces imbéciles de
lazzaroni, la gigue ridicule dont nous sommes menacés!

--J'y ai pensé; mais, égoïste que je suis, ne me doutant pas que nous
dussions mourir de compagnie, je n'y ai pensé que pour moi seul. Cette
bague, comme celle d'Annibal, renferme la mort de celui qui la porte.

--Ah! dit Caraffa, je comprends maintenant pourquoi vous nous conseillez
de dormir: vous vous seriez endormi avec nous, mais vous ne vous seriez
pas réveillé.

--Tu te trompes, Hector. Je suis parfaitement décidé à mourir comme vous
et avec vous, et, s'il y a quelqu'un qui ait mal dormi et qui, au moment
de faire le grand voyage, se sente quelque faiblesse, cette bague est à
lui.

--Diable! fit Michele, c'est tentant.

--La veux-tu, pauvre enfant du peuple, qui n'as pas comme nous, pour
t'aider à mourir, la ressource de la science et de la philosophie?
demanda Cirillo.

--Merci, merci, docteur! dit Michele; ce serait du poison perdu.

--Pourquoi cela?

--Mais parce que la vieille Nanno m'a prédit que je serais pendu, et que
rien ne peut m'empêcher d'être pendu. Faites donc votre cadeau à
quelqu'un qui soit libre de mourir à sa façon.

--J'accepte, docteur, dit la Pimentel; j'espère ne pas m'en servir; mais
je suis femme, et, au moment suprême, je puis avoir un moment de
faiblesse. Si ce malheur m'arrive, vous me pardonnerez, n'est-ce pas?

--La voici; mais vous avez tort de douter de vous-même, dit Cirillo: je
réponds de vous.

--N'importe! fit Éléonor en tendant la main, donnez toujours.

Le matelas du docteur était trop éloigné de celui d'Éléonor Pimentel
pour que Cirillo passât l'anneau de la main à la main; mais il le donna
au prisonnier le plus proche de lui, qui le fit passer à son voisin,
lequel le remit à Éléonor.

--On dit, fit celle-ci, que, lorsqu'on apporta à Cléopâtre l'aspic
couché dans un panier de figues, elle commença par caresser le reptile
en disant: «Sois la bienvenue, hideuse petite bête! tu me sembles belle,
à moi, car tu es la liberté.» Toi aussi, tu es la liberté, ô bague
précieuse, et je te baise comme une soeur.

Salvato, ainsi qu'on l'a vu, n'avait point pris part à la conversation.
Il se tenait assis sur son lit, les coudes posés sur ses genoux, sa tête
dans ses mains.

Hector Caraffa le regardait avec inquiétude. De son matelas, il pouvait
atteindre jusqu'à lui.

--Dors-tu ou rêves-tu? demanda-t-il.

Salvato tira de ses mains sa tête parfaitement calme, et qui n'était
triste que parce que la tristesse était le caractère de cette
physionomie.

--Non, dit-il, je réfléchis.

--A quoi?

--A un cas de conscience.

--Ah! dit en riant Manthonnet, quel malheur que le cardinal Ruffo ne
soit pas là!

--Ce n'est pas à lui que je m'adresserais; car, ce cas de conscience,
vous seul pouvez le résoudre.

--Ah! pardieu! s'écria Hector Caraffa, je ne me doutais point que l'on
m'enfermât ici pour faire partie d'un concile.

--Cirillo, notre maître en philosophie, en science, en honneur surtout,
a dit tout à l'heure: «J'ai du poison, mais je n'en ai que pour moi
seul; donc, je ne m'en servirai pas.»

--Le voulez-vous? dit vivement Éléonor. Je ne serais pas fâchée de vous
le rendre, il me brûle les mains.

--Non, merci; c'est une simple question qu'il me reste à vous poser.
Vous ne voulez pas mourir seul, mon cher Cirillo, d'une mort douce et
tranquille, tandis que vos compagnons mourraient d'une mort cruelle et
infamante?

--C'est vrai. Condamné en même temps qu'eux, il m'a semblé que je devais
mourir avec eux et comme eux.

--Maintenant, si, au lieu de la possibilité de mourir, vous aviez la
certitude de vivre?

--J'eusse refusé la vie par les mêmes raisons qui m'ont fait repousser
la mort.

--Vous pensez tous comme Cirillo?

--Tous, répondirent d'une seule voix les quatre hommes.

Éléonor Pimentel écoutait avec une avidité croissante.

--Mais, continua Salvato, si votre salut pouvait amener le salut d'un
autre, d'un être faible et innocent, qui, pour se soustraire à la mort,
ne compte que sur vous, n'espère qu'en vous, et qui mourrait sans vous?

--Oh! alors, s'écria vivement Éléonor Pimentel, ce serait notre devoir
d'accepter.

--Vous parlez en femme, Éléonor.

--Et nous parlons en hommes, nous, reprit Cirillo, et, comme elle, nous
vous disons: «Salvato, ce serait notre devoir d'accepter.»

--C'est votre avis, Ruvo? demanda le jeune homme.

--Oui.

--C'est votre avis, Manthonnet?

--Oui.

--C'est votre avis, Michele?

--Oh! oui, cent fois oui!

Et, se penchant du côté de Salvato:

--Au nom de la Madone, monsieur Salvato, sauvez-vous et sauvez-la! Ah!
si je pouvais être sûr qu'elle ne mourra point, j'irais à la potence en
dansant, et je crierais: «Vive la Madone!» la corde au cou.

--C'est bien, dit Salvato, je sais ce que je voulais savoir; merci.

Et tout rentra dans le silence.

La lampe seule, qui avait épuisé son huile, pétilla un instant, jeta de
petits éclairs, et lentement s'éteignit.

Bientôt une lueur grisâtre, annonçant le jour qui devait être le dernier
jour des condamnés, transparut tristement à travers les barreaux.

--Voilà l'emblème de la mort: la lampe s'éteint, la nuit se fait, puis
vient le crépuscule.

--Êtes-vous bien sûr du crépuscule? demanda Cirillo.

A huit heures du matin, ceux des condamnés qui dormaient furent éveillés
par le bruit que fit, en s'ouvrant, la porte de la première chambre,
c'est-à-dire celle où était l'autel.

Les geôliers entrèrent dans la chambre des condamnés, et leur chef dit à
haute voix:

--La messe des morts!

--A quoi bon la messe? dit Manthonnet. Croit-on que nous ne sachions pas
bien mourir sans cela?

--Nos bourreaux veulent mettre le bon Dieu de leur côté, répondit Ettore
Caraffa.

--Je ne vois nulle part que la messe soit instituée par l'Évangile, fit,
à son tour, Cirillo, et l'Évangile est ma seule foi.

--C'est bien, dit la même voix impérative: ne détachez que ceux qui
voudront assister à l'office divin.

--Détachez-moi, dit Salvato.

Éléonor Pimentel et Michele firent la même demande.

On les détacha tous trois.

Ils passèrent dans la chambre à côté. Le prêtre était à l'autel: des
soldats gardaient la porte, et l'on voyait briller dans le corridor les
baïonnettes indiquant que le détachement était nombreux et que, par
conséquent, les précautions étaient prises.

Salvato ne s'était fait détacher que pour ne pas laisser échapper une
occasion de se mettre en communication avec son père ou les agents de
son père qui auraient entrepris de le sauver.

Éléonor avait demandé à entendre la messe parce que, femme et poëte, son
esprit la portait à participer au mystère divin.

Michele, parce que, Napolitain et Lazzarone, il était convaincu que,
sans messe, il n'y avait pas de bonne mort.

Salvato se tint debout, près de la porte de communication des deux
chambres; mais il eut beau interroger des yeux les assistants et plonger
son regard dans le corridor, il ne vit rien qui pût lui faire soupçonner
que l'on s'occupât de son salut.

Éléonor prit une chaise et s'inclina, appuyée sur le dossier.

Michele s'agenouilla sur les marches mêmes de l'autel.

Michele représentait la foi absolue; Éléonor, l'espérance; Salvato, le
doute.

Salvato écouta la messe avec distraction; Éléonor avec recueillement;
Michele avec extase.

Il n'avait été que quatre mois patriote et colonel, il avait été toute
sa vie lazzarone.

La messe finie, le prêtre demanda:

--Qui veut communier?

--Moi! s'écria Michele.

Éléonor s'inclina sans répondre; Salvato secoua la tête en signe de
dénégation.

Michele s'approcha du prêtre, se confessa à voix basse et communia.

Puis tous trois furent réintégrés dans la seconde chambre, où on leur
apporta à déjeuner, ainsi qu'à leurs compagnons.

--Pour quelle heure? demanda, Cirillo aux geôliers qui apportaient le
repas.

L'un d'eux s'approcha de lui.

--Je crois que c'est pour quatre heures, monsieur Cirillo, lui dit-il.

--Ah! lui dit le docteur, tu me reconnais?

--Vous avez, l'année dernière, guéri ma femme d'une fluxion de poitrine!

--Et elle va bien depuis ce temps?

--Oui, Excellence.

Puis, à voix basse:

--Je vous souhaiterais, ajouta-t-il en poussant un soupir, d'aussi longs
jours que ceux qu'elle a probablement à vivre.

--Mon ami, lui répondit Cirillo, les jours de l'homme sont comptés;
seulement, Dieu est moins sévère que Sa Majesté le roi Ferdinand: Dieu,
parfois, fait grâce; le roi Ferdinand, jamais! Tu dis que c'est pour
quatre heures?

--Je le crois, répondit le geôlier; mais, comme vous êtes beaucoup, ça
avancera, peut-être d'une heure, afin qu'on ait le temps.

Cirillo tira sa montre.

--Dix heures et demie, dit-il.

Puis, comme il allait la remettre à son gousset:

--Bon! dit-il, j'allais oublier de la remonter. Ce n'est point une
raison qu'elle s'arrête parce que je m'arrêterai.

Et il remonta tranquillement sa montre.

--Y a-t-il quelques-uns des condamnés qui désirent recevoir les secours
de la religion? demanda le prêtre en apparaissant sur le seuil de la
porte.

--Non, répondirent d'une seule voix Cirillo, Ettore Caraffa et
Manthonnet.

--Comme vous voudrez, répondit le prêtre; c'est une affaire entre Dieu
et vous.

--Je crois, mon père, répondit Cirillo qu'il serait plus juste de dire
entre Dieu et le roi Ferdinand.




                                XCIV

                  LA PORTE SANT'AGOSTINO-ALLA-ZECCA


Vers trois heures et demie, les condamnés entendirent s'ouvrir la porte
extérieure du cabinet des _bianchi_, dont ils étaient séparés par une
forte cloison et par une porte garnie de bandes de fer, de cadenas et de
verrous; puis, un bruit de pas et le chuchotement de plusieurs voix.

Cirillo tira sa montre.

--Trois heures et demie, dit-il: mon brave homme de geôlier ne s'est pas
trompé.

--Michele! dit Salvato au lazzarone, qui, depuis qu'il avait communié,
se tenait absorbé dans sa prière.

Michele tressaillit, et, sur un signe de Salvato, s'approcha de lui
autant que le permettait la longueur de sa chaîne.

--Excellence? demanda-t-il.

--Tâche de ne pas t'éloigner de moi, et, s'il arrive quelque événement
inattendu, profites-en.

Michele secoua la tête.

--Oh! Excellence, murmura-t-il, Nanno a dit que je serais pendu, je dois
être pendu; cela ne peut se passer autrement.

--Bah! qui sait? dit Salvato.

On entendit s'ouvrir la porte opposée à celle qui donnait dans le
cabinet des _bianchi_, c'est-à-dire celle de la chapelle, et un homme
parut sur le seuil de la chambre des condamnés, tandis que le bruit des
crosses de fusil que les soldats posaient à terre arrivait jusqu'à eux.

Il n'y avait point à se tromper à l'aspect de cet homme: c'était le
bourreau.

Il compta les patients.

--Six ducats de prime seulement! murmura-t-il avec un soupir. Et quand
je songe que, de ce seul coup, soixante ducats me devaient revenir...
Enfin, n'y pensons plus!

Le procureur fiscal Guidobaldi entra, précédé d'un huissier tenant
l'arrêt de la junte.

--Détachez les condamnés, dit le procureur fiscal.

Les geôliers obéirent.

--A genoux pour entendre votre arrêt! dit Guidobaldi.

--Avec votre permission, monsieur le procureur fiscal, dit Hector
Caraffa, nous aimerions mieux l'entendre debout.

Le ton de raillerie avec lequel étaient prononcées ces paroles fit
grincer les dents du juge.

--A genoux, debout, assis, peu importe de quelle façon vous l'entendrez,
pourvu que vous l'entendiez et que l'arrêt s'exécute! Greffier, lisez
l'arrêt.

L'arrêt condamnait Dominique Cirillo, Gabriel Manthonnet, Salvato
Palmieri, Michele il Pazzo et Leonora Pimentel à être pendus, et Hector
Caraffa à avoir la tête tranchée.

--C'est bien cela, dit Hector, et il n'y a rien à reprendre au jugement.

--Alors, dit en raillant Guidobaldi, on peut l'exécuter?

--Quand vous voudrez. Je suis prêt pour mon compte, et je présume que
mes amis sont prêts comme moi.

--Oui, répondirent les condamnés d'une seule voix.

--Je dois cependant te dire une chose, à toi, Dominique Cirillo, dit
Guidobaldi avec un effort qui prouvait ce que cette chose lui coûtait à
dire.

--Laquelle? demanda Cirillo.

--Demande ta grâce au roi, et peut-être, comme tu as été son médecin, te
l'accordera-t-il. En tout cas, cette demande faite, j'ai ordre
d'accorder un sursis.

Tous les regards se fixèrent sur Cirillo.

Mais lui, avec sa voix douce, avec son visage calme, avec ses lèvres
souriantes, répondit:

--C'est inutilement qu'on cherche à flétrir ma réputation par une
bassesse. Je refuse d'entrer dans cette honteuse voie de salut qui m'est
offerte. J'ai été condamné avec des amis qui me sont chers; je veux
mourir avec eux. J'attends mon repos de la mort, et je ne ferai rien
pour la fuir et pour demeurer une heure de plus dans un monde où règnent
l'adultère, le parjure et la perversité.

Léonor saisit la main de Cirillo, et, après l'avoir baisée, brisa sur le
plancher le flacon d'opium qu'elle avait reçu de lui.

--Qu'est-ce que cela? demanda Guidobaldi en voyant la liqueur se
répandre sur les dalles.

--Un poison qui, en dix minutes, m'eût mise hors de tes atteintes,
misérable! répondit-elle.

--Et pourquoi renonces-tu à ce poison?

--Parce que ce serait, il me semble, une lâcheté, du moment que Cirillo
ne veut pas nous abandonner, d'abandonner Cirillo.

--Bien, ma fille! s'écria Cirillo. Je ne dirai pas: «Tu es digne de
moi!» je dirai: «Tu es digne de toi-même!»

Léonor sourit, et, l'oeil au ciel, la main étendue, le sourire à la
bouche:

                  _Forsan hæc olim meminisse juvabit!_

dit-elle.

--Voyons, dit Guidobaldi impatienté, est-ce fini, et personne n'a-t-il
plus rien à demander?

--Personne n'a rien demandé, d'abord, dit le comte de Ruvo.

--Et personne ne demandera rien, dit Manthonnet, si ce n'est que nous
finissions cette comédie de fausse clémence le plus tôt possible.

--Geôlier, ouvrez la porte aux _bianchi_, dit le procureur fiscal.

La porte du cabinet s'ouvrit, et les _bianchi_ parurent, revêtus de leur
longues robes blanches.

Ils étaient douze, deux par chaque condamné.

La porte du cabinet se referma derrière eux.

Un pénitent s'approcha de Salvato, lui prit la main, et fit, en la
prenant, le signe maçonnique.

Salvato lui rendit le même signe, sans que son visage trahit la moindre
émotion.

--Vous êtes prêt? demanda le pénitent.

--Oui, répondit Salvato.

La réponse ayant un double sens, personne ne la remarqua.

Quant à Salvato, il ne reconnaissait pas la voix; mais le signe
maçonnique lui apprenait qu'il avait affaire à un ami.

Il échangea un regard avec Michele.

--Rappelle-toi ce que je t'ai dit, Michele, fit Salvato.

--Oui, Excellence, répondit le lazzarone.

--Lequel de vous s'appelle Michele? demanda un pénitent.

--Moi, dit vivement Michele croyant qu'il allait apprendre quelque bonne
nouvelle.

Le pénitent s'approcha de lui.

--Vous avez une mère? lui demanda-t-il.

--Oui, répondit Michele avec un soupir, et c'est le plus fort de ma
peine, pauvre femme! Mais comment savez-vous cela?

--Une pauvre vieille m'a arrêté au moment où j'entrais à la Vicaria.

»--Excellence, m'a-t-elle dit, j'ai une prière à vous faire.

»--Laquelle? ai-je demandé.

»--Je voudrais savoir si vous faites partie des pénitents qui conduisent
les condamnés à l'échafaud.

»--Oui.

»--Eh bien, l'un d'eux s'appelle Michele Marino; mais il est plus connu
sous le nom de Michele il Pazzo.

»--N'est-ce pas, lui ai-je demandé, celui qui a été colonel sous la
soi-disant République?

»--Oui, le malheureux enfant, répondit-elle, c'est bien lui!

»--Eh bien, après?

»--Eh bien, comme un brave chrétien que vous êtes, vous l'avertirez de
tourner, en sortant de la Vicaria, la tête à gauche; je serai sur la
pierre des Banqueroutiers pour le voir une dernière fois et lui donner
ma bénédiction.»

--Merci, Excellence, dit Michele. C'est un fait que la pauvre chère
femme m'aime de tout son coeur. Je lui ai bien fait de la peine toute ma
vie; mais, aujourd'hui, c'est la dernière que je lui ferai!

Puis, en essuyant une larme:

--Voulez-vous me faire l'honneur de m'assister? demanda-t-il au
pénitent.

--Volontiers, répondit celui-ci.

--Allons, Michele, dit Salvato, ne nous faisons pas attendre.

--Me voilà, monsieur Salvato, me voilà!

Et Michele se mit à la suite de Salvato.

Les condamnés sortirent de la salle où ils avaient été mis en chapelle,
traversèrent la chambre où la messe leur avait été dite, et commencèrent
d'entrer dans le corridor, le bourreau en tête.

Ils marchaient dans la disposition qui, sans doute, était celle dans
laquelle ils devaient être exécutés:

Cirillo d'abord, puis Manthonnet, puis Michele, puis Éléonor Pimentel,
puis Ettore Caraffa.

Chacun des condamnés marchait entre deux _bianchi_.

A la porte de la prison donnant dans la cour s'étendait une double file
de soldats, allant de cette première porte à la seconde, qui débouchait
sur la place de la Vicaria.

Cette place était encombrée de peuple.

A l'aspect des condamnés, une formidable rumeur s'éleva de la foule:

--A mort, les jacobins! à mort!

Il était évident que, sans la double file de soldats qui les protégeait,
ils n'eussent point fait cinq pas dans la rue sans être mis en pièces.

Des couteaux brillaient dans toutes les mains, des menaces dans tous les
yeux.

--Appuyez-vous sur mon épaule, dit à Salvato le pénitent qui marchait à
sa droite et qui s'était fait connaître à lui pour maçon.

--Croyez-vous donc que j'aie besoin d'être soutenu? lui demanda en
souriant Salvato.

--Non; mais j'ai des instructions à vous donner.

On avait fait une quinzaine de pas hors de la Vicaria, et l'on se
trouvait en face de la colonne qui surmonte la pierre dite des
Banqueroutiers, parce que c'était en s'asseyant, le derrière nu, sur
cette pierre que les banqueroutiers du moyen âge se déclaraient en
faillite.

--Halte! dit le pénitent qui était à la gauche de Michele.

Dans ces sortes de marches funèbres, les pénitents jouissent d'une
autorité que personne ne songe à leur contester.

Maître Donato s'arrêta le premier, et, derrière lui, s'arrêtèrent
pénitents, soldats, condamnés.

--Jeune homme, dit à Michele le pénitent qui avait crié: «Halte!» fais
tes adieux à ta mère! Femme, ajouta-t-il-en s'adressant à la vieille,
donne la dernière bénédiction à ton fils!

La vieille descendit de la pierre sur laquelle elle était montée, et
Michele se jeta dans ses bras.

Pendant quelques secondes, ni l'un ni l'autre ne purent parler.

Le pénitent qui était à la droite de Salvato en profita pour lui dire:

--Dans le vico Sant'Agostino-alla-Zecca, au moment où nous arriverons en
face de l'église, il y aura un tumulte. Montez sur les marches de
l'église et appuyez-vous contre la porte en la frappant du talon.

--Le pénitent qui est à ma gauche est-il des nôtres?

--Non. Faites semblant de vous occuper de Michele.

Salvato se retourna vers le groupe que formaient Michele et sa mère.

Michele venait de relever la tête et regardait autour de lui.

--Et elle, demanda-t-il, elle n'est pas avec vous?

--Qui, elle?

--Assunta.

--Ses frères et son père l'ont enfermée au couvent de l'Annonciata, où
elle pleure et se désespère, et ils ont juré que, s'ils pouvaient
t'arracher aux mains des soldats, le bourreau n'aurait pas le plaisir de
te pendre, attendu qu'ils auraient celui de te mettre en pièces.
Giovanni a même ajouté: «Ça me coûtera un ducat, mais n'importe!»

--Ma mère, vous lui direz que je lui en voulais de m'avoir abandonné,
mais qu'à cette heure, où je sais qu'il n'y a pas de sa faute, je lui
pardonne.

--Allons, dit le pénitent, il faut se quitter.

Michele se mit à genoux devant sa mère, qui lui posa les deux mains sur
la tête et le bénit mentalement; car la pauvre femme, étouffée par les
sanglots, ne pouvait plus proférer une seule parole.

Le pénitent prit la vieille femme par-dessous les bras et l'assit sur la
pierre, où elle resta comme une masse inerte, la tête appuyée sur ses
deux genoux.

--Marchons, dit Michele.

Et, de lui-même, il reprit son rang.

Le pauvre garçon n'était ni un esprit fort comme Ruvo, ni un philosophe
comme Cirillo, ni un coeur de bronze comme Manthonnet, ni un poëte comme
Pimentel: c'était un enfant du peuple, accessible à tous les sentiments
et ne sachant ni les réprimer ni les cacher.

Il marchait la jambe ferme, la tête droite, mais les joues humides de
larmes.

On suivit un instant la strada dei Tribunali; puis on prit à gauche le
vico delle Lite; on traversa la rue Forcella, et l'on entra dans le vico
Sant'Agostino-alla-Zecca.

Un homme se tenait à l'entrée de cette rue avec une charrette attelée de
deux buffles.

Il sembla à Salvato que le pénitent qui était à sa droite avait échangé
un signe avec le charretier.

--Tenez-vous prêt.

--A quoi?

--A ce que je vous ai dit.

Salvato se retourna et vit que l'homme aux buffles suivait le cortège
avec sa charrette.

Un peu en avant de l'estrade del Pendino, la rue était barrée par une
voiture de bois dont l'essieu était cassé.

L'homme dételait ses chevaux, afin de décharger la voiture.

Cinq ou six soldats se portèrent en avant en criant: «Place! place!» et
en essayant, en effet, de débarrasser la rue.

On était en face de l'église de Sant'Agostino-alla-Zecca.

Tout à coup, des mugissements horribles se firent entendre, et, comme
s'ils étaient atteints de folie, les buffles, les yeux sanglants, la
langue pendante, soufflant le feu par les naseaux, traînant après eux la
charrette avec un bruit pareil à celui du tonnerre, se ruèrent sur le
cortège, foulant aux pieds, écrasant contre les maisons le peuple dont
la rue était encombrée et l'arrière-garde des soldats, qui voulaient
vainement les arrêter de leurs baïonnettes.

Salvato comprit que c'était le moment. Il écarta du coude le second
pénitent qui était à sa gauche, renversa le soldat qui faisait la file à
sa hauteur, et en criant: «Gare les buffles!» et, comme s'il cherchait
seulement à fuir le danger, il bondit sur les marches de l'église, et
s'appuya à la porte, qu'il frappa du talon.

La porte s'ouvrit, comme, dans une féerie bien machinée, s'ouvre une
trappe anglaise, et, avant que l'on eût eu le temps de voir par où il
avait disparu, elle se referma sur lui.

Michele avait voulu suivre Salvato; mais un bras de fer l'avait arrêté.
C'était celui du vieux pêcheur Basso Tomeo, le père d'Assunta.




                                XCV

               COMMENT ON MOURAIT À NAPLES EN 1799


Quatre hommes armés jusqu'aux dents attendaient Salvato dans l'intérieur
de l'église.

L'un d'eux lui ouvrit les bras. Salvato se jeta sur son coeur en criant:

--Mon père!

--Et maintenant, dit celui-ci, pas un instant à perdre! Viens! viens!

--Mais fit Salvato résistant, ne pouvons-nous pas sauver mes compagnons?

--N'y songeons même pas, dit Joseph Palmieri, ne songeons qu'à Luisa.

--Ah! oui, s'écria Salvato. Luisa! sauvons Luisa!

D'ailleurs, Salvato eût voulu résister, que la chose lui eût été
impossible: au bruit des crosses de fusil contre la porte de l'église,
Joseph Palmieri entraînait, avec la force d'un géant, son fils vers la
sortie qui donne dans la rue des Chiarettieri-al-Pendino.

A cette sortie, quatre chevaux tout sellés, ayant chacun une carabine à
l'arçon, attendaient leurs cavaliers, guidés par deux paysans des
Abruzzes.

--Voici mon cheval, dit Joseph Palmieri en sautant en selle; et voilà le
tien, ajouta-t-il en montrant un second cheval à son fils.

Salvato était, lui aussi, en selle avant que son père eût achevé la
phrase.

--Suis-moi! lui cria Joseph.

Et il s'élança le premier par le largo del Elmo, par le vico Grande, par
la strada Egiziaca à Forcella.

Salvato le suivit; les deux autres hommes galopèrent derrière Salvato.

Cinq minutes après, ils sortaient de Naples par la porte de Nola,
prenaient la route de Saint-Corme, se jetaient à gauche par un sentier à
travers les marais, gagnaient au-dessus de Capodichino la route de
Casoria, laissaient Sant'Antonio à leur gauche, Acerra à leur droite,
et, distançant, grâce à l'excellence de leurs chevaux, les deux hommes
qui leur servaient d'escorte, ils s'enfonçaient dans la vallée des
Fourches-Caudines.

Maintenant, pour ceux de nos lecteurs qui veulent l'explication de tout,
nous donnerons cette explication en

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