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Le fils du Soleil (1879)

by Gustave Aimard · French · Gutenberg #21124 · 361,699 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le fils du Soleil (1879)
    
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Title: Le fils du Soleil (1879)

Author: Gustave Aimard


        
Release date: April 17, 2007 [eBook #21124]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21124

Credits: Produced by Rénald Lévesque


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FILS DU SOLEIL (1879) ***




Produced by Rénald Lévesque






                           LE FILS DU SOLEIL

                                 PAR

                             GUSTAVE AIMARD


[NOTE du transcripteur:
Extrait du quotidien Canadien-Français _La Patrie_ où cet ouvrage a été
publié en feuilleton dans les éditions du 20 octobre au 1 décembre 1879.]

                                ______

                            PREMIERE PARTIE
                                 ____


                            I.--LE CONSEIL

La Patagonie est aussi inconnue aujourd'hui qu'elle l'était lorsque Juan
Diaz de Solls et Vincente Yanez Pinzon y débarquèrent en 1508, seize ans
après la découverte du Nouveau-Monde.

Les premiers navigateurs, involontairement ou non, ont couvert ce pays
d'un voile mystérieux que la science et des relations fréquentes n'ont
pas encore entièrement soulevé. Le célèbre Magalës (Magellan) et son
historien le chevalier Pigafetta, qui touchèrent ces côtes en 1520,
furent les premiers qui inventèrent ces géants patagons si haut que les
Européens atteignaient à peine à leur ceinture, ou grands de plus de
neuf pieds et ressemblant à des cyclopes. Ces fables, comme toutes les
fables, ont été acceptées pour des vérités, et, au siècle dernier,
devinrent le thème d'une très-vive polémique, entre les savants. Aussi
donna-t-on le nom de Patagons (grands pieds) aux habitants de cette
terre qui s'étend du versant occidental des Andes à l'océan Atlantique.

La Patagonie est arrosée, dans toute sa longueur, par le Rio-Colorado au
N., et le Rio-Négro à l'E.-S.-E. Ces deux fleuves, par les méandres de
leurs cours, rompent agréablement l'uniformité du terrain aride, sec,
sablonneux, où croissent seulement des buissons épineux, et dispensent
la vie à la végétation non interrompue qui court le long de ses rives.
Ils s'enroulent autour d'une vallée fertile ombragée de saules et
tracent deux profonds sillons au milieu d'une terre presque unie.

Le Rio-Négro coule dans une vallée cernée par de hautes falaises coupées
à pic, que les eaux viennent battre encore. Là où elles se sont
retirées, elles ont laissé des terrains d'alluvion revêtus d'une
végétation éternelle, et ont formé des îles nombreuses peuplées de
saules et contrastant avec l'aspect triste des falaises nues des
coteaux.

Les singes, les grisons, la moufette, le renard, le loup rouge
parcourent incessamment et dans tous les sens les déserts de la
Patagonie, en concurrence avec le cougouar, lion d'Amérique, et les
imbaracayas, ces chats sauvages si féroces et si redoutables. Les côtes
fourmillent de carnassiers amphibies, tels que les otaries et les
phoques à trompe. Le quya, caché dans les marais, jette dans les airs
son cri mélancolique; le guaçuti, le cerf des Pampas, court léger sur
les sables, pendant que le guanaco, ce chameau américain, s'accroupit
rêveur sur le sommet des falaises. Le majestueux condor plane à travers
les nues, en compagnie des dégoûtants cathartes, urubus et auras, qui,
comme lui, rôdent autour des falaises du littoral pour y disputer des
restes de cadavres aux voraces caracaras. Voilà quelles sont les plaines
de la Patagonie! Monotone solitude, vide, horrible et désolée!

Un soir du mois de novembre, que les indiens _Aucas_ nomment
_kèkil-kiyen_, le mois d'émonder, un voyageur monté sur un fort cheval
des pampas de Buenos-Ayres, suivait au grand trot un de ces milles
sentiers tracés par les Indiens, inextricable dédale qu'on retrouve sur
le bord de tous les fleuves d'Amérique.

Ce voyageur était un homme de trente ans au plus, vêtu du costume,
semi-indien semi-européen, particulier au gauchos. Un _poncho_, de
fabrique indienne, tombait de ses épaules sur les flancs de son cheval,
et ne laissait voir que les longues _Paienas_ chiliennes qui Lui
montaient au-dessus du genou. Un _laço_ et des _bolas_ pendaient de
chaque côté de sa selle, et il portait en travers devant lui une
carabine rayée.

Son visage, à demi-caché par les larges ailes de son chapeau de paille,
avait une expression de courage brutal et de méchanceté; ses traits
étaient comme modelés par la haine. Son nez long et recourbé, surmonté
de deux yeux assez rapprochés, vifs et menaçants, lui donnait une
lointaine ressemblance avec un oiseau de proie; sa bouche pincée se
plissait d'une façon ironique, et ses pommettes saillantes indiquaient
l'astuce. On reconnaissait un Espagnol à son teint olivâtre. L'ensemble
de cette physionomie, encadrée par des cheveux noirs en désordre et une
barbe touffue, inspirait la crainte et la répulsion. Les épaules larges
et les membres fortement attachés dénotaient chez cet homme, qui
paraissait d'une haute taille, une vigueur et une souplesse peu
communes.

Arrivé à un endroit où plusieurs sentiers se croisaient comme un
écheveau indébrouillable, l'inconnu s'arrêta afin de se reconnaître, et,
après un moment d'hésitation, il appuya sur la droite et prit une
_sente_ qui s'éloignait de plus en plus des rives du Rio-Colorado qu'il
avait suivies jusque-là. Il entra dans une plaine dont le sol, brûlé par
le soleil et parsemé de petits cailloux roulés ou de graviers, n'offrait
à la vue que de maigres buissons. Plus l'inconnu s'enfonçait dans ce
désert, plus la solitude d'allongeait dans sa morne majesté, et le bruit
seul des pas de son cheval troublait le silence de la plaine. Le
cavalier, peu sensible à ces beautés sauvages, se contentait de
reconnaître avec soin et de compter les _pozos_, car dans ces pays
absolument privés d'eau, les voyageurs ont creusés des réservoirs où
l'eau s'amasse en temps de pluie.

Après avoir passé deux de ces pozos, l'inconnu aperçut au loin des
chevaux entravés à l'amble devant un misérable _toldo_. Aussitôt un cri
retentit, et en moins d'une minute les chevaux furent détachés; trois
hommes sautèrent en selle et se précipitèrent à fond de train pour
reconnaître le voyageur qui, indifférent à cette manoeuvre, continua sa
route sans faire le moindre geste pour se mettre sur la défensive.

--Eh! _compadre_, où allez-vous ainsi? demanda l'un d'eux en barrant le
passage à l'inconnu.

--Canario! Julian, répondit celui-ci, as-tu donc vidé une outre
d'aguardiente ce soir? Tu ne me reconnais pas?

--Mais c'est la voix de Sanchez, si je ne me trompe.

--A moins qu'on ne m'ait volé ma voix, mon brave ami, c'est moi, le vrai
Sanchez.

--Caraï! sois le bien venu s'écrièrent les trois hommes.

--Le diable m'emporte si je ne te croyais pas tué par un de ces chiens
d'Aucas; il y a dix minutes, j'en parlais à Quinto.

--Oui, appuya Quinto, car voilà huit jours que tu es disparu.

--Huit jours; mais je n'ai pas perdu mon temps.

--Tu nous contera tes prouesses.

--Pardieu! seulement nous avons faim, mon cheval et moi, après deux
jours de jeûne.

--Ce sera vite fait, dit Julian: nous voilà arrivés.

Les quatre amis, tout en causant, avaient continué leur route; en ce
moment ils mirent pied à terre devant le _toldo_, où ils entrèrent,
après avoir entravé les chevaux et mis de la nourriture devant celui du
nouveau venu.

Ce toldo comme on le nomme dans le pays, était une cabane de dix mètres
de long et de large, couverte en roseaux, construite avec des pieux
fichés en terre et reliés par des courroies. Dans un coin quatre
piquets, surmontés de bancs de bois et de cuir, servaient de lit aux
habitants de ce lieu, où il était difficile de s'abriter contre le vent
et la pluie.

Au milieu du toldo, devant un bon feu dont l'épaisse fumée effaçait
presque tous les objets, chacun s'assit sur un caillou. Quinto retira un
morceau de guanaco qui rôtissait et planta la broche en terre. Les
quatre compagnons ôtèrent leur long couteau de leur polena et mangèrent
de grand appétit.

Ces hommes étaient des _bomberos_.

Depuis la fondation du Carmen, dernière forteresse de la colonie
espagnole, on avait reconnu, à cause du voisinage des Indiens, la
nécessité d'avoir des éclaireurs pour surveiller leurs mouvements et
donner l'alerte au moindre danger. Ces éclaireurs forment un espèce de
corps d'hommes, les plus braves et les plus habitués aux privations de
la pampa. Quoique leurs services soient volontaires et leur profession
périlleuse, les bomberos ne manquent pas, car on les paie généreusement.
Sentinelles perdues, embusquées aux endroits où les ennemis,
c'est-à-dire les Indiens, doivent nécessairement passer, ils s'éloignent
quelquefois de vingt et vingt-cinq lieues de l'établissement. Nuit et
jour ils vont à travers les plaines, guettant, écoutant, se cachant.
Dispersés le jour, ils se réunissent au coucher du soleil, osant
rarement allumer du feu qui trahiraient leur présence, jamais ils ne
dorment tous ensemble. Leur bivouac est un camp volant, leur chasse les
nourrit. Ils sont à cette vie étrange et nomade; aussi y acquièrent-ils
une finesse d'ouïe presque égale à celle des Indiens; les yeux exercés
reconnaissent-ils la moindre trace sur l'herbe ou le sable légèrement
foulés. La solitude a développé en eux une sagacité merveilleuse et un
rare talent d'observation.

Les quatre bomberos réunis dans le toldo étaient les plus renommés de la
Patagonie.

Ces pauvres diables soupaient gaiement en se chauffant devant un bon
feu, joie rare pour des hommes entourés de dangers et qui ont une
surprise à redouter à toute heure. Mais les bomberos semblaient ne
s'inquiéter de rien, quoique sachant de les Indiens ne leur font jamais
de quartier.

Le caractère de ces hommes est singulier: courageux jusqu'à la cruauté,
ils ne tiennent ni à la vie des autres ni à la leur; si l'un de leurs
compagnons meurt victime d'un Indien ou d'une bête féroce, ils se
contentent de dire: il a eu une _mala suerte_ (mauvaise chance.)
Véritables sauvages, vivant sans affection et sans foi aucune, ils sont
un type particulier dans l'humanité.

Ces éclaireurs étaient frères et se nommaient Quinto, Julian, Simon et
Sanchez. Leur habitation, deux fois ruinée par les Indiens Aucas, avait
enfin été brûlée de fond en comble dans une dernière invasion; leur père
et leur mère avaient succombé dans des tortures atroces; deux de leurs
soeurs avaient été violées par les chefs et tuées; la plus jeunes nommée
Maria, enfant de sept ans à peine, avait été emmenée en esclavage, et
depuis ils n'en avaient plus eu de nouvelles, ignorant si elle était
vivante ou morte.

Les quatre frères dès lors s'étaient faits bomberos en haine des
Indiens, et par vengeance, et ils n'avaient qu'une tête et qu'un coeur.
Depuis neuf ans, leurs prodiges de courage, d'intelligence, d'astuce
seraient trop longs à raconter. Nous les retrouverons, d'ailleurs, mêlés
à ce récit.

Dès que Sanchez, qui était l'aîné, eut terminé son repas, Quinto
éteignit le feu, Simon monta à cheval pour faire sa ronde aux environs;
puis les deux frères curieux des nouvelles que Sanchez apportait,
s'approchèrent de lui.

--Quoi de nouveau, frère? demanda Julian.

--Avant toute chose, répondit l'aîné, qu'avez-vous fait, vous autres,
depuis huit jours?

--Ce ne sera pas long, fit Quinto: rien!

--Bah!

--Ma foi! oui, rien. Les Aucas et les _Pehuenches_ deviennent d'une
timidité ridicule; si cela continue, nous leur enverrons des robes comme
à des femmes.

--Oh! soyez tranquilles, dit Sanchez, ils n'en sont pas encore là.

--Qu'en sais-tu? reprit Quinto.

--Après? fit Sanchez sans répondre.

--Voilà tour, nous n'avons rien vu, rien entendu de suspect.

--Vous en êtes sûrs?

--Pardieu! nous prends-tu pour des imbéciles?

--Non, mais vous vous trompez.

--Hein?

--Cherchez bien dans votre mémoire.

--Personne n'a passé, te dis-je, reprit Julian avec assurance.

--Personne?

--A moins que tu ne comptes comme étant quelqu'un la vieille femme
Pehuenche qui, ce soir, a traversé la plaine sur un mauvais cheval et
nous a demandé le chemin de Carmen.

--Cette vieille femme, dit Sanchez en souriant, sait ce chemin-là aussi
bien que vous et moi. Canario! votre candeur m'amuse.

--Notre candeur! s'écria Quinto en fronçant le sourcil; Nous sommes donc
des niais, alors?

--Dam! cela m'en a tout l'air.

--Explique-toi.

--Vous allez comprendre.

--Cela nous fera plaisir.

--Peut-être. La vieille Indienne Pehuenche, qui, ce soir, a traversé la
plaine sur un mauvais cheval et vous a demandé le chemin de Carmen, dit
Sanchez en répétant par raillerie les mots de Julian, savez-vous ce que
c'est?

--Malepeste! une atroce guenon dont la figure effroyable épouvanterait
le diable.

--Ah! vous croyez? Eh bien! vous n'y êtes pas le moins du monde.

--Parle, ne joue pas avec nous comme un cougouar avec une souris.

--Mes enfants, cette guenon Pehuenche c'était...

--C'était.

--_Neham-Outah._

Neham-Outah (l'ouragan) était le principal Ulmen des Aucas. Sanchez
aurait pu parler longtemps sans être interrompu par ses frères, tant
cette nouvelle les avait atterrés.

--Malédiction, s'écria enfin Julian.

--Mais comment le sais tu? demanda Quinto.

--Vous imaginez-vous que je me sois amusé à dormir pendant huit jours,
mes frères? Les Indiens, à qui vous voulez envoyer des robes, se
préparent dans le plus grand silence à vous donner un furieux coup de
cornes. Il faut se méfier de l'eau qui dore et du calme qui dissimule la
tempête. Toutes les nations de la haute et de la basse Patagonie, et
même de l'Araucanie, se sont liguées pour tenter une invasion, massacrer
tous les blancs et détruire le Carmen. Deux hommes ont tout fait, deux
hommes que vous et moi connaissons de longue date. Neham-Outah et
Pincheira, le chef des _Araucanes_. Ce soir, grande réunion des députés
des nations _Aucas, Pehuenches, Tehuelches, Araucanes, Puelches_, où
l'on doit définitivement convenir du jour et de l'heure de l'attaque,
distribuer les postes aux différentes tribus et arrêter les dernières
mesures pour le succès de l'expédition.

--Caraï! exclama Julian; pas un instant à perdre! Que l'un de nous se
rende à franc-étrier au Carmen pour instruire le gouvernement du danger
qui menace la colonie.

--Non, pas encore! Ne soyons pas si pressés et tâchons de connaître les
intentions des Indiens. Le _quipus_ a été envoyé partout et les chefs
qui se trouveront au rendez-vous sont Neham-Outah, Lucaney, Pincheira,
Le Mulato, Chaukata, Gaykilof, Vera, Matipan, Killapan et autres, en
tout vingt. Vous voyez, je suis bien informé.

--Où se réuniront-ils?

--A l'arbre de Gualichu.

--Diable! ce n'est point chose aisée de les surprendre en pareil lieu.

--Morbleu! c'est impossible, dit Quinto.

--Où manque la force, mettons la ruse. Voici Simon qui revient. Eh bien!
rien de nouveau?

--Tout est tranquille, dit-il en mettant pied à terre.

--Tant mieux! nous pouvons agir alors, reprit Sanchez. Écoutez-moi, mes
frères. Vous avez confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! s'écrièrent les trois hommes.

--Dans ce cas, vous me suivrez?

--Partout.

--Vite! à cheval, car moi aussi je veux assister à l'assemblée indienne.

--Et tu nous conduis?...

--A l'arbre de Gualichu.

Les quatre hardis compagnons se mirent en selle et partirent au galop.

Sanchez avait sur ses frères une supériorité que ceux-ci
reconnaissaient; de sa part, rien ne les étonnait, tant ils étaient
accoutumés à lui voir accomplir ces merveilles.

--Comptes-tu t'introduire seul au milieu des chefs? demanda Julian.

--Oui, Julian; au lieu de vingt, ils seront vingt-et-un, voilà tout,
ajouta Sanchez avec un sourire railleur.

Les bomberos piquèrent des deux et disparurent dans les ténèbres.


                            II.--LE PRESIDIO


Longtemps après la découverte du Nouveau-Monde, les Espagnols fondèrent
en Patagonie, en 1710, un _Presidio_ situé sur la rive gauche du
Rio-Négro, à sept lieues de son embouchure, et nommé _Nuestra senora del
Carmen_ ou bien encore _Patagones_.

L'Ulmen Negro, principal chef des Puelches campés dans le voisinage du
Rio-Négro, accueillit favorablement les Espagnols, et, moyennant une
distribution faite aux Indiens d'une grande quantité de vêtements et de
toutes sortes d'objets à leur usage, il leur vendit le cours de cette
rivière depuis son embouchure jusqu'à San Xavier. De plus, par la
volonté de l'Ulmen Negro, les indigènes aidèrent les Espagnols à élever
la citadelle qui devait leur servir d'abri, et prêtèrent ainsi leurs
bras à leur propre servitude.

A l'époque de la fondation du Carmen, le poste consistait seulement en
un fort, bâti sur la rive nord, au sommet d'une falaise escarpée qui
domine la rivière, les plaines du sud et la campagne environnante. Sa
forme est carrée: il est construit de murs épais en pierre et flanquée
de trois bastions, deux sur la rivière à l'est et à l'ouest et le
troisième sur la plaine. L'intérieur renferme la chapelle, le presbytère
et le magasin aux poudres; sur les autres côtés se prolongent des
logements spacieux pour le commandant, le trésorier, les officiers, la
garnison et un petit hôpital. Toutes ces constructions hautes d'un
rez-de-chaussée seulement, sont couvertes de tuiles. Le gouvernement
possède, en outre, au dehors, de vastes greniers, une boulangerie, un
moulin, deux ateliers de serrurerie et de menuiserie et deux _estancias_
ou fermes approvisionnées de chevaux et de têtes de bétail.

Aujourd'hui le fort est presque ruiné; les murailles, faute de
réparations, croulent de toutes parts; seuls les bâtiments d'habitation
sont en bon état.

Le Carmen se divise en trois groupes deux au nord et un au sud de la
rivière.

Des deux premiers, l'un, l'ancien Carmen, ou le Presidio proprement dit,
est placé entre le fort et le Rio-Négro sur le penchant de la falaise et
se compose d'une quarantaine de maisons, différentes d'ordres et de
hauteur et formant une ligne irrégulière qui suit le cours des eaux.
Autour d'elles s'éparpillent de misérables cabanes. Là est le centre du
commerce avec les Indiens.

L'autre groupe de la même rive, appelé _Poblacion-del-Sur_, est à
quelques centaines de pas du fort vers l'est; il en est séparé par des
dunes mouvantes qui masquent entièrement la volée des canons. La
Poblacion forme une vaste place carrée, autour de laquelle s'étend une
centaine d'habitations, neuves pour la plupart, d'un seul étage, qui
sont couvertes en tuiles et qui servent de demeure à des agriculteurs, à
des fermiers et des _pulperos_ (marchands d'épiceries et de liqueurs).

Entre les deux groupes, il y a plusieurs maisons éparses et semées ça et
là le long de la rivière.

Le village de la rive sud, qu'on nomme Poblacion-del-Sur, est composé
d'une vingtaine de maisons alignées sur un terrain bas et sujet aux
inondations. Celles-ci, plus pauvres que celles du nord, sont le refuge
des _gauchos_ et des estancieros. Quelques pulperos, attirés par le
voisinage des Indiens, y ont aussi établi leur commerce.

L'aspect général en est triste: à peine quelques arbres croissent-ils de
loin en loin et seulement sur le bord du fleuve, témoignant de
l'existence que leur donne à regret un sol ingrat. Les rues sont pleines
d'un sable pulvérulent qui obéit au vol du vent.

Cette description d'un pays complètement inconnu jusqu'à présent était
indispensable pour l'intelligence des faits qui vont suivre.

Le jour où commence cette histoire, vers deux heures de l'après midi,
cinq ou six gauchos, attablés dans la boutique d'un pulpero, discutaient
vivement en avalant à longs traits de la _chicha_ dans des _couïs_
(moitié de calebasse qui servent de tasses) qui circulaient à la ronde.
La scène se passait à la Poblacion-del-Sur.

--Canario! s'écria un grand gaillard maigre et efflanqué qui avait la
mine et la tournure d'un effronté coquin; ne sommes-nous pas des hommes
libres? Si notre gouverneur le senor don Luciano Quiros s'obstine à nous
rançonner de la sorte, Pincheira n'est pas si loin qu'on ne puisse
s'entendre avec lui. Quoique chef Indien aujourd'hui, il est de race
blanche sans mélange, et caballero jusqu'au bout des ongles.

--_Calla la voca_ (tais-toi), Chillito, reprit un autre, tu ferais mieux
d'avaler ta chicha que de lâcher de pareilles sottises.

--Je veux parler, moi, fit Chillito, qui s'humectait le gosier plus que
les autres.

--Ne sais-tu pas que, autour de nous, dans l'ombre qui nous épient et
que des oreilles s'ouvrent pour recueillir nos paroles et en profiter?

--Allons donc! dit le premier en haussant les épaules; tu as peur, toi,
Mato. Je me soucie des espions comme d'une vieille bride.

--Chillito!

--Quoi! n'ai-je pas raison? Pourquoi don Luciano nous veut-il tant de
mal?

--Vous vous trompez, interrompit un troisième en riant: le gouverneur,
au contraire, veut votre bien, et la preuve, c'est qu'il vous le prend
Le plus possible.

--Ce diable de Pavito a de l'esprit comme un coquin qu'il est, s'écria
Chillito en riant aux éclats. Bah! après nous la fin du monde!

--En attendant, buvons, dit le Pavito.

--Oui reprit Chillito, buvons; noyons les soucis. D'ailleurs, don Juan
Perez n'est-il pas là pour nous aider au besoin?

--Encore un nom qui doit rester dans ta gorge, ici surtout! exclama Mato
en frappant le comptoir d'un poing irrité. Ne peux-tu retenir ta langue,
chien maudit?

Chillito fronça le sourcil, et, regardant son compagnon de travers:

--Prétendrais-tu me faire la leçon, par hasard? Canario! tu commences à
me remuer le sang.

--Une leçon! pourquoi pas, si tu le mérites? répondit l'autre sans
s'émouvoir. Caraï! depuis deux heures, tu bois comme une éponge, tu es
plein comme une outre et tu extravagues comme une vieille folle.
Tais-toi, entends-te, ou va dormir.

--_Sangre de Cristo!_ hurla Chillito, en plantant vigoureusement son
couteau dans le comptoir. Tu m'en rendras raison.

--Par ma foi! une saignée te fera du bien, le bras me démange de te
donner une _navajeda_ sur ta vilaine frimousse.

--Vilaine frimousse! as-tu dit?

Et Chillito se précipita sur Mato qui l'attendait de pied ferme. Les
autres gauchos se jetèrent entr'eux pour les empêcher de se joindre.

--La paix! la paix! caballeros, au nom de Dieu ou du diable! fit le
pulpero. Pas de dispute chez moi: si vous avez envie de vous chamailler,
la rue est libre.

--Le pulpero a raison, dit Chillito, Allons! viens, si tu es un homme.

--Volontiers.

Les deux gauchos, suivis de leurs camarades, s'élancèrent dans la rue.
Quant au pulpero, debout sur le seuil de sa porte, les mains dans ses
poches, il sifflotait un air de danse en attendant la bataille.

Chillito et Mato, qui déjà avaient ôté leurs chapeaux et s'étaient
salués avec affectation, après avoir enroulé autour de leur brans gauche
leur _poncho_ en guise de bouclier, tirèrent de leur polena leurs longs
couteaux, et, sans échanger une parole, ils se mirent en garde avec un
sang-froid remarquable.

Dans ce genre de combat, l'honneur consiste à toucher son adversaire au
visage; un coup porté au-dessous de la ceinture passe pour une trahison
indigne d'un vrai caballero.

Les deux adversaires, solidement plantés sur leurs jambes écartées, le
corps affaissé, la tête en arrière, se regardaient fixement pour deviner
les mouvements, parer les coups et se balafrer. Les autres gauchos, la
cigarette de maïs à la bouche, suivaient le combat d'un oeil impassible
et applaudissaient le plus adroit. La lutte se soutenait de part et
d'autre avec un succès égal depuis quelques minutes, lorsque Chillito,
dont la vue était sans soute obstruée par de copieuses libations, arriva
une seconde en retard à la parade et sentit la pointe du couteau de Mato
lui découdre la peau du visage dans toute sa longueur.

--Bravo! bravo! s'écrièrent à la fois tous les gauchos; bien touché!

Les combattants reculèrent d'un pas, saluèrent l'assistance,
rengainèrent leurs couteaux, s'inclinèrent l'un devant l'autre avec une
sorte de courtoisie, et, après s'être serré la main, ils rentrèrent bras
dessus bras dessous dans la pulperia.

Les gauchos forment une espèce d'hommes à part, dont les moeurs sont
complètement inconnues en Europe.

Ceux du Carmen, en grande partie exilés pour crimes, ont conservé leurs
habitudes sanguinaires et leur mépris de la vie. Joueurs infatigables,
ils ont sans cesse les cartes en main; le jeu est une source féconde de
querelles où le couteau joue le plus grand rôle. Insoucieux de l'avenir
et des peines présentes, durs aux souffrances physiques, ils dédaignent
la mort autant que la vie, et en reculent devant aucun danger. Eh bien!
ces hommes, qui abandonnent souvent leurs familles pour aller vivre plus
libres au milieu des hordes sauvages, qui de gaieté de coeur et sans
émotion versent le sang de leurs semblables, qui son implacables dans
leurs haines, ces hommes sont capables d'ardente amitié, de dévouement
et d'abnégation extraordinaires. Leur caractère offre un mélange bizarre
de bien et de mal, de vices sans frein et de véritables qualités. Il
sont tour à tour et à la fois paresseux jours, querelleurs, ivrognes,
cruels, fiers, témérairement braves et dévoués à un ami ou à un patron
de leur choix. Dès leur enfance, le sang coule sous leurs mains, dans
les estancias, l'époque de la _mantaza del ganado_ (abattage des
bestiaux), et ils s'habituent ainsi à la couleur de la pourpre humaine.
Du reste, leurs plaisanteries sont grossières, comme leurs moeurs: la
plus délicate et la plus fréquente est de se menacer du couteau sous le
prétexte le plus frivole.

Pendant que les gauchos, rentrés après la querelle chez le pulpero,
arrosaient la réconciliation et noyaient dans des flots de chicha le
souvenir de ce petit incident, un homme enveloppé dans un épais manteau
et les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, entra dans la pulperia
sans souffler mot, s'approcha du comptoir, jeta autour de lui un regard
en apparence indifférent, alluma une cigarette au brasero, et avec une
piastre qu'il tenait à la main, il frappa trois coups secs sur le
comptoir.

A ce bruit inattendu, qui ressemblait à un signal, les gauchos, qui
causaient vivement entre eux, se turent comme saisis par une commotion
électrique. Chillito et Mato tressaillirent essayant du regard de
soulever les plis du manteau qui cachait l'étranger, tandis que Pavito
détournait un peu la tête pour dissimuler un sourire narquois.

L'inconnu jeta sa cigarette à demi consumée, et se retira du bouge en
silence comme il était venu. Un instant après, Chillito, qui s'essuyait
la joue, et Mato, feignant tous deux de se rappeler une affaire
importante, quittèrent la pulperia. Le Pavito se glissa le long du mur
jusqu'à la porte et courut sur leurs talons.

--Hum! grommela le pulpero, voilà trois gredins qui me font l'effet de
manigancer quelque chienne de besogne, où toutes les têtes ne resteront
pas sur toutes leurs épaules. Ma foi, ça les regarde.

Les autres gauchos, complètement absorbés par leur partie de _monte_, et
penchés vers les cartes, n'avaient pour ainsi dire pas pris garde au
départ de leurs camarades.

L'inconnu, à une certaine distance de la pulperia, se retourna. Les deux
gauchos marchaient presque derrière lui et causaient négligemment comme
deux oisifs qui se promènent.

Où était le Pavito? il avait disparu.

Après avoir fait un signe imperceptible aux deux hommes, l'étranger se
mit en marche et suivit un chemin qui, par une courbe insensible,
s'éloignait du cours de la rivière et s'enfonçait peu à peu dans les
terres. Ce chemin, à la sortie de la Poblacion, tournait par un coude
assez raide et se rétrécissait tout à coup en un sentier qui, comme tous
les autres semblait se perdre dans la plaine.

A l'angle du sentier passa, près des trois hommes, un cavalier, qui, au
grand trot, se dirigeait vers le village; mais préoccupés sans doute par
de sérieuses pensées, ni l'étranger, ni les gauchos ne le remarquèrent.
Quant au cavalier, il lança sur eux un coup d'oeil rapide et perçant, et
ralentit l'allure de son cheval, qu'il arrêta à quelques pas de là.

--Dieu me pardonne! se dit-il à lui-même, c'est don Juan Perez, ou c'est
le diable en chair et en os! Que peut-il avoir à faire par là en
compagnie de ces deux bandits qui m'ont l'air de suppôts de Satan? Que
je perde mon nom de José Diaz, si je n'en ai pas le coeur net et si je
ne me mets à leurs trousses!

Et il sauta vivement à terre. Le senor José Diaz était un homme de
trente-cinq ans au plus, d'une taille au-dessous de la moyenne et un peu
replet; mais, en revanche, la carrure des ses larges épaules, et ses
membres trapus indiquaient sa force musculaire. Un petit oeil gris, vif
et pétillant d'intelligence et d'audace éclairait sa physionomie ouverte
et franche. Son costume, sauf un peu plus d'élégance, était celui des
gauchos.

Dès qu'il eut mis pied à terre, il regarda autour de lui, mais personne
à qui confier sa monture, car, au Carmen, et surtout dans la
Poblacion-del-Sur, c'est presque un miracle de rencontrer en même temps
deux passants dans la rue. Il frappa du pied avec colère, passa la bride
dans son bras, conduisit son cheval à la pulperia, d'où les gauchos
venaient de sortir, et le confia à l'hôte.

Ce devoir accompli, car le meilleur ami d'un Hispano-Américain est son
cheval, Diaz revint sur ses pas avec les précautions les plus
minutieuses, comme un homme qui veut surprendre et n'être point aperçu.
Les gauchos avaient de l'avance sur lui et disparaissaient derrière Une
dune mouvante, au moment où il tournait le coude de chemin. Néanmoins,
il ne tarda pas à les revoir gravissant un sentier raide qui aboutissait
à un bouquet de bois touffu. Quelques arbres avaient poussé dans ces
sables arides, par hasard ou par caprice de la nature.

Sûr désormais de les retrouver, Diaz marcha plus lentement, et, pour se
donner une contenance en cas de surprise, ou écarter de lui tout
soupçon, il alluma une cigarette. Les gauchos, par bonheur, ne se
retournèrent pas une seule fois et pénétrèrent dans le bois à la suite
de l'homme que Diaz avait reconnu pour être don Juan Perez. Lorsque, à
son tour, Diaz arriva devant la lisière du bois, au lieu d'y entrer
immédiatement, il fit un léger circuit sur la droite, puis, se courbant
vers le sol, il commença à ramper des pieds et des mains avec la plus
grande précaution, afin de n'éveiller par aucun bruit l'attention des
gauchos.

Au bout de quelques minutes, des voix arrivèrent jusqu'à lui. Il leva
alors doucement la tête, et dans une clairière, à dix pas de lui
environ, il vit les trois homme arrêtés et causant vivement entre eux.
Il se releva de terre, s'effaça derrière un érable et prêta l'oreille.

Don Juan Perez avait laissé retomber son manteau, l'épaule appuyée
contre un arbre, les jambes croisées, et il écoutait avec une impatience
visible ce que lui disait en ce moment Chillito.

Don Juan Perez était un homme de vingt-huit ans, beau, d'une taille
élevée et bien prise, pleine d'élégance et de noblesse dans tous ses
mouvements, avec cette attitude hautaine que donne l'habitude de
commander. Des yeux noirs grands et vifs illuminaient l'ovale de son
visage, deux yeux comme chargés d'éclairs et dont il était presque
impossible de supporter le regard et la fascination étranges. Les
narines mobiles de son nez droit semblaient s'ouvrir aux passions vives;
une froide raillerie s'était incrustée dans les coins de sa bouche,
belle de dents blanches et surmontée d'une moustache noire. Le front
était large, la peau bistrée par les ardeurs du soleil, la chevelure
longue et soyeuse. Cependant malgré toutes ces prodigalités de la
nature, son expression altière et dédaigneuse finissait par inspirer une
sorte de répulsion.

Les mains de don Juan étaient parfaitement gantées et petites; son pied,
un pied de race, se cambrait dans des bottes vernies. Pour le costume,
qui était d'une grande richesse, il était absolument pareil par la forme
à celui des gauchos. Un diamant d'un prix immense serrait le col de sa
chemise, et le fin tissu de son poncho valait plus de cinq cents
piastres.

Deux ans avant l'époque de ce récit, don Juan Perez était arrivé au
Carmen inconnu de tout le monde, et chacun s'était demandé: d'où
vient-il? de qui tient-il sa fortune princière? où sont ses propriétés?
Don Juan avait acheté, dans la colonie, une estancia, située à deux ou
trois lieues de Carmen, et, sous prétexte de défense contre les Indiens,
il l'avait fortifiée, entourée de fossés et de palissades et munie de
six pièces de canon. Il avait ainsi muré sa vie et déjoué la curiosité.
Quoique son estancia ne s'ouvrit jamais devant aucun hôte, il était
accueilli par les premières familles du Carmen, qu'il visitait
assidûment, pour soudain, au grand étonnement de tous, il disparaissait
pendant des mois entiers. Les dames avaient perdu leurs sourires et
leurs oeillades, les hommes leurs questions adroites pour faire parler
don Juan. Don Luciano Quiros, à qui son poste de gouverneur donnait
droit à la curiosité, ne laissa pas d'avoir quelques inquiétudes au
sujet du bel étranger, mais, de guerre lasse, il en appela au temps qui
déchire tôt ou tard les voiles les plus épais.

Voilà quel était l'homme qui écoutait Chillito dans la clairière, et
tout ce que l'on savait sur son compte.

--Assez! fit-il avec colère en interrompant le gauche; tu es un chien et
un fils de chien.

--Senor! dit Chillito qui redressa la tête.

--J'ai envie de te briser comme un misérable que tu es.

--Des menaces! à moi! s'écria la gaucho pâle de rage et dégainant son
couteau.

Don Juan lui saisit le poignet de sa main gantée, et le lui tordit si
rudement qu'il laissa échapper son arme avec un cri de douleur.

--A genoux! et demande pardon, reprit le gentilhomme; et il jeta
Chillito sur le sol.

--Non, tuez-moi plutôt.

--Va, gueux, retire-toi, tu n'es qu'une bête brute.

Le gaucho se releva en chancelant; Le sang injectais ses yeux, ses
lèvres étaient blêmes, tout son corps tremblait. Il ramassa son couteau
et s'approcha de don Juan, qui l'attendait les bras croisés.

--Eh bien! oui, dit-il, je suis une bête brute, mais je vous aime, après
tout. Pardonnez-moi ou tuez-moi, ne me chassez pas.

--Va-t'en.

--C'est votre dernier mot?

--Oui.

--Au diable, alors!

Et le gaucho, d'un mouvement prompt comme la pensée, leva son arme pour
se frapper.

--Je te pardonne, reprit don Juan qui avait arrêté le bras de Chillito;
mais, si tu veux me servir, sois muet comme un cadavre.

Le gaucho tomba à ses pieds et couvrit ses mains de baisers, semblable
au chien qui lèche son maître dont il a été battu.

Mato était resté témoin immobile de cette scène.

--Quel pouvoir a donc cet homme étrange pour être aimé ainsi! murmura
José Diaz toujours caché derrière un arbre.


                          III.--DON JUAN PEREZ


Après un court silence, don Juan reprit la parole.

--Je sais que tu m'es dévoué, et j'ai en toi une entière confiance, mais
tu es un ivrogne, Chillito, et la boisson conseille mal.

--Je ne boirai plus, répondit le gaucho.

Don Juan sourit.

--Bois, mais sans tuer ta raison. Dans l'ivresse, comme tu l'as fait
tantôt, on lâche des mots sans remède plus meurtriers que le poignard.
Ce n'est pas le maître qui parle ici, c'est l'ami. Puis-je compter sur
vous deux?

--Oui, dirent les gauchos.

--Je pars; vous ne quittez pas la colonie et soyez prêts à tout.
Surveillez particulièrement la maison de don Luis Munoz au dehors et au
dedans. S'il arrive quelque chose d'extraordinaire à lui ou sa fille
dona Linda, vous allumerez immédiatement deux feux, l'un sur la falaise
des Urubus, l'autre sur celle de San-Xavier, et au bout de quelques
heures vous aurez de mes nouvelles. Chacun de mes ordres si
incompréhensible qu'il soit, me promettez-vous de l'exécuter avec
promptitude et dévouement.

--Nous le jurons!

--C'est bien. Un dernier mot! Liez-vous avec le plus de gauchos que vous
pourrez: tâchez, sans éveiller le soupçon qui ne dort jamais que d'un
oeil, de réunir une troupe d'homme déterminés. A propos, méfiez-vous de
Pavito: c'est un traître.

--Faut-il le tuer? demanda Mato.

--Peut-être serait-ce prudent, mais il faudrait s'en débarrasser
adroitement.

Les deux gauchos se lancèrent un regard à la dérobée; don Juan feignit
de ne pas les voir.

--Avez-vous besoin d'argent?

--Non, maître.

--N'importe! prenez cela.

Il jeta dans la main de Mato une longue bourse en filet; un grand nombre
d'onces d'or étincelaient à travers les mailles.

--Chillito, mon cheval.

Le gaucho entra dans le bois et reparut presque aussitôt, tenant en
bride un magnifique coureur sur lequel don Juan s'élança.

--Adieu, leur dit-il, prudence et fidélité! Une indiscrétion vous
coûterait la vie.

Et, ayant fait un salut amical aux deux gauchos, il donna de l'éperon
dans les flancs du cheval et s'éloigna dans la direction du Carmen. Mato
et Chillito reprirent le chemin de la Poblacion-del-Sur.

Dès qu'ils furent à une certaine distance, dans un coin de clairière
s'agitèrent les broussailles, d'où s'avança par degrés une tête pâlie
par la peur. Cette tête appartenait au Pavito, qui, un pistolet d'une
main et son couteau de l'autre, se dressa sur ses pieds en regardant
autour de lui d'un air effaré et en murmurant à mi-voix:

--Canario! me tuer adroitement! nous verrons, nous verrons. Santa Virgen
del Pilar! quels démons! Eh! eh! on a raison d'écouter.

--C'est le seul moyen d'entendre, dit quelqu'un d'un ton railleur.

--Qui va là? s'écria le Pavito, qui fit un bond de côté.

--Un ami, reprit José Diaz qui sortit de derrière l'érable et joignit le
gaucho, auquel il serra la main.

--Ah! ah! capataz (majordome) soyez le bienvenu. Vous écoutiez donc
aussi?

--Tudieu! si j'écoutais? J'ai profité de l'occasion pour m'édifier sur
don Juan.

--Eh bien?

--Ce caballero me parait un assez ténébreux scélérat: mais, Dieu aidant,
nous ruinerons ses trames pleines d'ombre.

--Ainsi soit-il!

--Et d'abord, que comptez-vous faire?

--Ma foi! je l'ignore. J'ai des bourdonnements dans les oreilles. Me
tuer adroitement! Mato et Chillito sont bien les plus hideux sacripants
de la pampa.

--Caramba! je les connais de longue date; à cette heure ils m'inquiètent
médiocrement.

--Mais moi?

--Bah! vous n'êtes pas encore mort.

--Je n'en vaux guère mieux.

--Auriez vous peur, vous le plus hardi chasseur de panthère que je
sache?

--Une panthère n'est, après tout, qu'une panthère, on en a raison avec
une balle; mais les deux gaillards que don Juan a lâchés après moi sont
des démons.

--C'est vrai; donc allons au plus pressé. Don Luis Munoz dont je suis le
capataz, est mon frère de lait, c'est vous dire que je lui suis dévoué à
la vie à la mort. Don Juan ourdit contre la famille de mon maître
quelque infernal complot que je veux faire échouer. Etes-vous décidé à
me prêter main-forte? Deux hommes peuvent beaucoup qui, à eux deux,
n'ont qu'une seule volonté.

--Franchise pour franchise, don José, reprit le Pavito après un instant
de réflexion. Ce matin, j'aurais refusé; ce soir, j'accepte, car je ne
risque plus de trahir les gauchos mes camarades. La position est
changée. Me tuer adroitement! Vrai Dieu, je me vengerai! Je suis à vous,
capataz, comme mon couteau est à sa poignée, à vous corps et âme, foi de
gaucho!

--A merveille! fit don José; nous saurons nous entendre. Montez à cheval
et allez m'attendre à l'Estancia: j'y retournerai après le coucher du
soleil, et là, nous dresserons le plan de contre-mine.

--D'accord. De quel côté vous dirigez-vous?

--Je me rends chez don Luis Munoz.

--A ce soir, alors!

--A ce soir!

Ils se séparèrent. Le Pavito, dont le cheval était caché à peu de
distance, galopa vers l'estancia de San-Julian, dont José était le
capataz, tandis que celui-ci descendait à grands pas le chemin de la
Poblacion.

Don Luis Munoz était un des plus riches propriétaires du Carmen, où sa
famille s'était établie depuis la fondation de la colonie. C'était un
homme d'environ quarante-cinq ans. Originaire de la vieille Castille, il
avait gardé le beau type de cette race, type qui sur son visage se
reconnaissait aux grandes lignes vigoureusement accusées, avec un
certain air de majesté fière auquel ses yeux un peu tristes ajoutaient
une expression de bonté et de douceur.

Resté veuf, après deux courtes années de mariage, don Luis avait enfermé
dans son coeur le souvenir de sa femme comme une relique sacrée, et il
croyait que c'était l'aimer encore que de se vouer tout entier à
l'éducation de leur fille Linda.

Don Luis habitait, dans la Poblacion du vieux Carmen, à peu de distance
du fort, une des plus belles et des plus vastes maisons de la colonie.

Quelques heures après les événements que nous avons rapportés, deux
personnes étaient assises auprès d'un brasero dans un salon de cette
habitation.

Dans ce salon, élégamment meublé à la française, un étranger, en
soulevant la portière, aurait pu se croire transporté au faubourg
Saint-Germain: même luxe dans les tapisseries, même goût dans le choix
et l'arrangement des meubles. Rien n'y manquait, pas même un piano
d'Erard chargé de partitions d'opéras chantés à Paris; et, comme pour
mieux prouver que la gloire va loin et que le génie a des ailes, les
romanciers et les poètes à la mode encombraient un guéridon de Boule. Là
tout rappelait la France et Paris; seul, le brasero d'argent, où
achevaient de se consumer des noyaux d'olives, indiquait L'Espagne. Des
lustres garnis de bougies roses éclairaient cette magnifique retraite.

Don Luis Munoz et sa fille Linda étaient assis auprès du brasero.

Dona Linda, âgée de quinze ans à peine, était admirablement belle. L'arc
de jais de ses sourcils, tracés comme avec un pinceau, relevait la grâce
de son front un peu bas et d'une blancheur mate; ses grand yeux bleus et
pensifs, frangés de longs cils bruns, contrastaient harmonieusement avec
ses cheveux d'un noir d'ébène qui se bouclaient autour d'un col délicat,
et où des jasmins odorants se mouraient de volupté. Petite comme toutes
les Espagnoles de race, sa taille cambrée était d'une finesse extrême;
jamais pieds plus mignons n'avaient foulé, en dansant, les pelouses
buenos-ayriennes, jamais main plus délicate n'était tombée dans la main
d'un amoureux. Sa démarche, nonchalante comme celle de toutes les
créoles, avait je ne sais quels mouvements ondulés pleins de
désinvolture et de _salero_, comme on dit en Espagne.

Son costume, d'une charmante simplicité, se composait d'un peignoir de
cachemire blanc brodé de larges fleurs en soie de couleurs vives, serré
aux hanches par une torsade. Un voile de maline était négligemment
ajusté sur ses épaules. Ses pieds, emprisonnés dans des bas de soie à
côtés, étaient chaussés de pantoufles naines roses et bordées de duvet
de cygne.

Dona Linda fumait un mince cigarillo de maïs, tout en causant avec son
père.

--Oui, père, disait-elle, aujourd'hui est arrivé au Carmen un navire de
Buenos-Ayres, chargé des plus jolis oiseaux du monde.

--Eh bien! _chica_ (petite)?

--Il me semble que mon cher petit père, fit-elle avec une admirable
moue, n'est guère galant, ce soir.

--Qu'en savez-vous, mademoiselle? répondit don Luis en souriant.

--Comment! vrai! s'écria-t-elle en bondissant de joie sur un fauteuil et
en frappant ses mains l'une contre l'autre, vous auriez pensé?...

--A vous acheter des oiseaux? Vous verrez demain votre volière peuplée
de perruches, d'aras, de bengalis, de colibris, enfin plus de quatre
cents, vilaine ingrate!

--Oh! que vous êtes bon, mon père, et que je vous aime! reprit la jeune
fille en jetant ses bras autour du cou de don Luis et en l'embrassant à
plusieurs reprises.

--Assez! assez! follette! Vas-tu m'étouffer avec tes caresses?

--Que faire pour reconnaître vos prévenances?

--Pauvre chère, je n'ai que toi à aimer désormais.

--Dites donc à adorer, mon excellent père, car c'est de l'adoration que
vous avez pour moi. Aussi je vous aime de toutes les forces aimantes que
Dieu a mises dans mon âme.

--Et pourtant, dit Luis d'un ton doux de reproche, tu ne crains pas,
méchante, de me causer des inquiétudes.

--Moi? demanda Linda avec un tressaillement intérieur.

--Oui, vous, vous, fit-il en la menaçant tendrement du doigt. Tu me
caches quelque chose.

--Mon père!

--Allez, ma fille, les yeux d'un père savent lire jusqu'au fond d'un
coeur de quinze ans, et, depuis quelques jours, si je ne me trompe, je
ne suis plus seul dans ta pensée.

--C'est vrai, répondit la jeune fille avec une certaine résolution.

--Et à qui rêves-tu ainsi, petite fille? dit don Luis en cachant son
inquiétude sous un sourire.

--A don Juan Perez.

--Ah? cria le père d'une voix étranglée, et tu l'aimes?

--Moi? Non, répondit-elle. Ecoutez, mon père, je ne veux rien vous
cacher. Non, continua-t-elle en posant la main sur son coeur, je n'aime
pas don Juan Perez; cependant, il occupe ma pensée; pourquoi? je ne
saurais le dire; mais son regard me trouble et me fascine; sa voix me
cause un sentiment de douleur indéfinissable. Cet homme est beau, ses
manières sont élégantes et nobles, il a tout d'un gentilhomme de haute
caste, et pourtant quelque chose en lui, je ne sais quoi de fatal, me
glace et m'inspire une répulsion invincible.

--Tête romanesque!

--Riez, moquez-vous de moi; mais, dit-elle avec un tremblement de voix,
vous avouerai-je tout, mon père?

--Parle avec confiance.

--Eh bien! j'ai un pressentiment que cet homme me sera funeste.

--Enfant, reprit don Luis en lui baisant au front, que peut-il te faire?

--Je l'ignore, mais j'ai peur.

--Veux-tu que je ne le reçoive plus.

--Gardez-vous-en bien; ce serait hâter le malheur qui me menace.

--Allons, tu perds la tête et te plais à te créer des chimères.

Au même moment un domestique annonça don Juan Perez que entra dans le
salon.

Le jeune homme était vêtu à la dernière mode de Paris; l'éclat des
bougies rayonna sur son beau visage.

Le père et la fille tressaillirent.

Don Juan s'approcha de dona Linda, la salua avec grâce et lui offrit un
superbe bouquet de fleurs exotiques. Elle remercia d'un sourire, prit le
bouquet, et, presque sans le regarder, le posa sur un guéridon.

On annonça successivement le gouverneur, don Luciano Quiros, accompagné
de tout son état-major, et deux ou trois famille, en tout une quinzaine
de personnes. Peu à peu la réunion s'anima, on causa.

--Eh bien! colonel, demanda don Luis au gouverneur, quelles nouvelles de
Buenos-Ayres?

--Notre grand Rosas, répondit le colonel qui étouffait dans son
uniforme, a encore battu à plates coutures les _sauvages unitaires_
d'Oribe.

--Dieu soit loué! peut-être cet avantage nous procurera-t-il un peu de
tranquillité dont le commerce a besoin.

--Oui, reprit un colon, les communications deviennent si difficiles que
ar terre on ne peut plus rien expédier.

--Est-ce que les Indiens se remueraient? demanda un négociant inquiet de
ces paroles.

--Oh! interrompit le gros commandant, il n'y a pas de danger: la
dernière leçon qu'ils ont reçue a été rude, ils s'en souviendront
longtemps, et de longtemps ils n'oseront envahir nos frontières.

Un sourire presque invisible passa sur les lèvres de don Juan.

--En cas d'invasion, les croyez-vous capables de troubler sérieusement
la colonie?

--Hum! reprit don Luciano, en somme, ce sont de pauvres hères.

Le jeune homme sourit de nouveau d'une façon amère et sinistre.

--Monsieur le gouverneur, dit-il, je suis de votre avis; je crois que
les Indiens feront bien de rester chez eux.

--Pardieu! exclama le commandant.

--Mon dieu, mademoiselle, dit don Juan en se tournant vers dona Linda,
serait-ce trop exiger de votre grâce que de vous prier de chanter le
délicieux morceau du _Domino noir_ que vous avez si bien chanté l'autre
jour?

La jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano, et d'une voix pure
chanta la romance du troisième acte.

--J'ai entendu à Paris cette romance par madame Damoreau, ce rossignol
envolé, et je ne saurais dire qui de vous ou d'elle y apporte plus de
goût et de naïveté.

--Don Juan, répondit dona Linda, vous avez trop longtemps vécu en
France.

--Pourquoi donc, mademoiselle?

--Vous en êtes devenu un détestable flatteur.

--Bravo! gloussa le gouverneur avec un gros rire. Vous le voyez, don
Juan, nos créoles valent les Parisiennes pour la vivacité de la
repartie.

--Incontestablement, colonel, reprit le jeune homme; mais laissez-moi
faire, ajouta-t-il avec un accent indéfinissable, je prendrai bientôt ma
revanche.

Et il enveloppa dona Linda dans un regard dont elle frissonna.

--Don Juan, demain, je l'espère, demanda le gouverneur, vous assisterez
au _Te Deum_ chanté en l'honneur de notre glorieux Rosas?

--Impossible, colonel; ce soir même, je pars pour un voyage forcé.

--Allons bon! encore une de vos excursions mystérieuses?

--Oui, mais celle-là ne sera pas longue et bientôt je serai de retour.

--Tant mieux!

--_Quien sabe?_ (Qui sait?) murmura le jeune homme d'une voix sinistre.

Dona Linda, qui avait entendu ces dernier mots, ne fut pas maîtresse de
son effroi.

Les visiteurs prirent congé les uns à la suite des autres. Don Juan
Perez était enfin seul avec ses hôtes.

--Senorita, dit-il en faisant ses adieux, je pars pour un voyage où je
courrai sans nul doute de grands dangers. Puis-je espérer que vous
daignerez, dans vos prières, vous souvenir du voyageur?

Linda le regarda un instant en face, et, avec une rudesse qui ne lui
était pas naturelle, elle répondit:

--Senor Caballero, je ne puis prier pour la réussite d'une expédition
dont je ne connais pas le but.

--Merci de votre franchise, mademoiselle! reprit don Juan sans
s'émouvoir; je n'oublierai point vos paroles.

Et après la politesse d'usage il se retira.

--Le Capataz de San-Julian, don José Diaz, demande à parler, pour
affaire importante, au senor don Luis Munoz.

--Faites entrer, répondit don Luis au domestique, qui avait si
longuement annoncé le capataz. Toi, Lindita, viens auprès de moi, sur ce
canapé.

Don Juan était extrêmement agité lorsqu'il sortit de la maison; il se
retourna et darda son regard de vipère sur les fenêtres du salon où se
dessinait la silhouette mobile de dona Linda.

--Orgueilleuse fille, dit-il d'une voix sourde et terrible, je te
punirai bientôt de tes dédains.

Puis, s'enveloppant dans son manteau, il se dirigea d'un pas rapide vers
une maison située à peu de distance et qui au Carmen lui servait de pied
à terre. Il y frappa deux coups; la porte s'ouvrit et se referma sur
lui.

Vingt minutes après, cette porte se rouvrait, pour livrer passage à deux
cavaliers.

--Maître, où allons-nous? demanda l'un.

--A l'arbre de Gualichu, répondit l'autre, qui ajouta tout bas: chercher
la vengeance.

Les deux cavaliers s'enfoncèrent dans l'obscurité et le galop furieux de
leurs chevaux fut vite perdu dans les profondeurs du silence.


                              IV.--L'ESPION.


Généralement, les nations australes ont une divinité, ou pour mieux
dire, un génie quelquefois bienfaisant, le plus souvent hostile; leur
culte est moins de la vénération que de la crainte. Ce génie est nommé
_Achekemat-Kanet_ par les Patagons, _Quecubu_ par las Aucas, et
_Gualichu_ par les Puelches. Et, comme ces derniers ont plus
particulièrement parcouru le territoire où se trouve l'arbre sacré, ils
ont perpétué le nom de leur génie du mal en le donnant à l'arbre auquel
ils attribuent la même puissance.

La croyance à Gualichu remonte, dans les Pampas, à la plus haute
antiquité.

Ce dieu méchant est tout simplement un arbre rabougri qui, mêlé à
d'autres arbres, n'aurait point attiré l'attention, tandis que, seul et
comme égaré dans l'immensité des plaines, il sert de repère au voyageur
fatigué d'une longue route dans ces océans sablonneux. Il s'élève à une
hauteur de trente à trente-cinq pieds, tout tortueux, tout épineux, et
s'arrondit en une large coupe formée par son tronc vermoulu, où hommes
et femmes entassent leurs présents, tabac, verroteries, et pièces de
monnaie. Il est âgé de plusieurs siècles et appartient aux espèces
d'acacias que les Hispano-Américains désignent sous le nom
d'_algarrobo_.

Les hordes errantes des Indiens, frappées sans doute de la solitude de
cet arbre au milieu des déserts, en ont fait l'objet de leur culte. En
effet, ses branches sont couvertes d'offrandes diverses d'une certaine
valeur; là un poncho, là une mante, plus loin des rubans de laine ou des
fils de couleur; de toutes parts, sur les épines, des rameaux sont
accrochés des vêtements plus ou moins altérés et déchirés par le vent,
ce qui donne à l'arbre sacré l'aspect d'une friperie. Aucun Indien,
Patagon, Puelche, Aucas, ou Tehuelche n'oserait passer sans y laisser
quelque chose; celui qui n'a rien coupe des crins de son cheval et les
attache à une branche. L'offrande la plus précieuse et la plus efficace,
selon les Indiens est celle de leur cheval; aussi, le grand nombre de
chevaux égorgés autour de l'arbre atteste-t-il leur culte.

La religion des nations australes, tout primitive et épargnée par la
conquête, ne tient nul compte de l'être moral et ne s'arrête qu'aux
accidents de la nature, dont elle fait des dieux. Ces peuplades
cherchent à se rendre favorables les déserts, où la fatigue et la soif
amènent la mort, et les rivières qui peuvent les engloutir.

Au pied même de l'arbre de Gualichu, quelques heures après les
événements déjà racontés, une scène étrange se passait, rendue plus
étrange encore par l'épaisseur des ténèbres et par un orage qui
s'approchait. De gros nuages noirs roulaient lourdement dans l'espace;
le vent soufflait par rafales avec des sifflements aigus, et de larges
gouttes de pluie tombaient sur le sable.

Autour de l'arbre sacré, les Indiens avaient improvisé un village
composé d'une quarantaine de _toldos_ élevés à la hâte et sans ordre.
Devant chaque toldo pétillait un feu clair, auprès duquel trois ou
quatre femmes indiennes accroupies se chauffaient sans quitte de l'oeil
les chevaux entravés qui mangeaient la provende d'_alfalfa_.

Un feu immense, semblable à un bûcher, flamboyait à quelques pas de
l'arbre de Gualichu, et était entouré d'une vingtaine d'Indiens, debouts
et silencieux, plongés dans cette immobilité automatique et
contemplative qui leur était habituelle, et leurs grands costumes de
guerre faisaient penser qu'ils se préparaient à une importante cérémonie
de leur culte.

Soudain un coup de sifflet aigu fendit l'air et annonça l'arrivée de
deux cavaliers. L'un d'eux mit pied à terre, jeta la bride de son cheval
à son compagnon et s'avança dans le centre formé par les guerriers. Cet
homme portait l'uniforme d'officier de l'armée chilienne.

--Salut mes frères! dit-il en regardant autour de lui; que Gualichu les
protège.

--Salut à Pincheira! répondirent les Indiens.

--Tous les chefs sont-ils réunis? reprit-il.

--Tous, fit une voix, excepté Neham-Outah, le grand _Toqui_ (chef
suprême) des Aucas.

--Il ne peur tarder; attendons.

Le silence se fut à peine rétabli qu'un second coup de sifflet retentit
et que deux nouveaux cavaliers entrèrent dans le cercle de lumière
projeté par les flammes.

Un seul homme descendit de cheval. Il était de haute taille, d'une mine
fière, et il était vêtu du costume des guerrier aucas, la nation
indienne la plus civilisée et la plus intelligente de toute l'Amérique
du Sud. Ce sont eux qui, presque sans armes, repoussèrent Almagro et ses
soldats cuirassiers, en 1855, qui triomphèrent du malheureux Valdivia et
qui, toujours combattus par les Espagnols, n'en furent jamais vaincus.
Les Aucas Offrirent un refuge aux Incas sans asile que Pizarro traqua
comme des bêtes fauves et qui, pour prix de leur hospitalité,
introduisirent chez ces Indiens leur civilisation avancée. Peu à peu les
deux peuples se mélangèrent et leur haine contre les Espagnols s'est
perpétuée jusqu'à nos jours.

Le guerrier qui venait d'entrer dans le conseil des chefs indiens, était
un des types les plus parfaits de cette race indomptable: tous ses
traits portaient le caractère distinctif de ces fiers Incas, si
longtemps les maîtres du Pérou. Son costume différent de celui des
Patagons, qui emploient des peaux de bête, se composait de tissus de
laine broché d'argent. Un _chamal_ ou _chaman_ bleu lui entourait le
corps depuis la ceinture, où il s'attachait par un ruban de laine,
jusqu'à la moitié des jambes, semblable en tout au _chilipa_ des gauchos
qui ont emprunté aux Indiens ce vêtement et le poncho court rayé de bleu
et de rouge. Ses bottes, armées d'éperons d'argent et habilement cousues
avec des tendons d'animaux étaient faites de cuir tanné de _quemul_
(espèce de lama).

Ses cheveux se divisaient derrière sa tête en trois queues, réunies à
l'extrémité par un pompon de laine, tandis que, par devant, le reste de
sa chevelure était relevé et attaché par un _kéca_ ou ruban bleu qui,
après trois tours, retombait sur le côté et se terminait par de petits
morceaux d'argent roulés en tuyaux. Son front était ceint d'un cercle
massif, espèce de diadème large de trois doigts, au centre duquel
étincelait un soleil incrusté dans des pierreries. Un diamant d'une
énorme valeur pendait à chacune de ses oreilles, son manteau de peaux de
guanacos qui retombait jusqu'à terre, était retenu sur ses épaules par
une torsade en soie, et d'agrafait avec un diamant. Deux revolvers à six
coups luisaient à sa ceinture; à sa hanche droite, s'appuyait un
_machete_, sabre court à lame très-large; Il tenait à la main un fusil
Lefaucheux.

Aussi ce guerrier fit-il à son arrivée, une vive sensation parmi les
chefs: tous s'inclinèrent respectueusement devant lui en murmurant avec
joie:

--Neham-Outah! Neham-Outah!

Le guerrier sourit avec orgueil et prit place au premier rang des chefs.
--Le _nacurutu_ (bubo magelanique) a chanté deux fois, dit-il; l'orfraie
du Rio-Négro jette son cri lugubre; la nuit touche à sa fin; qu'ont
résolu les chefs des grandes nations?

--Il serait utile, je crois, répondit un des Indiens, d'implorer pour le
conseil la protection de Gualichu.

--L'avis de mon frère Metipan est sage. Qu'on prévienne le _matchi_.

Pendant qu'un chef s'éloignait pour prévenir le matchi ou sorcier, un
autre chef sortit du cercle, s'approcha de Neham-Outah, lui parla tout
bas à l'oreille et revint à sa place. Le toqui des Aucas, qui avait
baissé la tête affirmativement, porta la main à son machete et s'écria
d'une voix haute et menaçante:

--_Yek youri, yak miti_ (un traître est parmi nous); attention,
guerriers!

Un frémissement de colère parcourut les rangs de l'assemblée; chaque
Indien regarda à ses côtés.

--_Lar hary mutti_ (il faut qu'il meure)! s'écrièrent-ils tous ensemble.

--_Achiéh_ (c'est bien), répondit Neham-Outah.

Ces mots, échangés en langue indienne que nous reproduisons
littéralement, devaient arriver comme un vain son à l'oreille du
traître, car le dialecte aucas n'est pas généralement compris par les
Espagnols.

Cependant, un homme vêtu comme les autres chefs indiens, et protégé par
l'ombre, bondit tout à coup loin du cercle et poussant à trois reprises
différentes le glapissement rauque de l'_urubus_ (espèce d'oiseau de
proie) il s'adossa au tronc même de l'arbre de Gualichu, et, les jambes
écartées, le buste en avant, les revolvers au poing, il attendit.

Cet homme était Sanchez le bombero.

Une muraille vivante, une centaine d'Indiens, se dressait en armes
devant lui et le menaçait de toutes parts. Sanchez, à qui la fuite était
impossible, fronça les sourcils, serra les dents et écuma de rage.

--Je vous attends, chiens! cria-t-il.

--_Chew! chew!_ en avant! en avant! hurlaient les Indiens.

--Silence! fit Neham-Outah d'une voix rude; je veux l'interroger.

--A quoi bon? reprit Pincheira avec une expression haineuse. C'est un de
ces rats de la Pampa que les Espagnols appellent bomberos; je le
reconnais. Tuons-le, d'abord.

--Un bombero! hurlèrent de nouveau les Indiens. A mort! à mort!

--Silence! dit Neham-Outah; qui ose interrompre?

Au commandement du maître, le silence se rétablit.

--Qu'as-tu? demanda le toqui au bombero.

--Et toi? répondit Sanchez en ricanant et en se croisant les bras, sans
toutefois lâcher ses pistolets.

--Réponds si tu ne veux mourir: tu es en mon pouvoir.

--Un brave n'appartient qu'à lui; il a toujours la ressource de se faire
tuer.

--Peut-être

--Essayes de me prendre.

--Rends-toi, il ne te sera fait aucun mal.

--Un bombero ne se rend jamais.

--Pourquoi t'es-tu introduit parmi nous?

--Canario! je suis venu pour assister à vos jongleries indiennes et pour
connaître le but de cette réunion nocturne.

--Vous êtes franc, au moins, j'y aurai égard. Allons! la résistance
Serait inutile, rendez-vous.

--Etes-vous fou, mon maître?

--Chew! dit aux indiens Neham-Outah bouillant de colère.

Ceux-ci s'élancèrent. Deux coups de pistolet retentirent et deux Indiens
se tordirent sur les sable. Pendant que les autres hésitaient, Sanchez,
replaçant ses revolvers à sa ceinture, sait son machete.

--Place! s'écria-t-il.

--A mort! répétèrent les guerriers.

--Place! place!

Et Sanchez se précipita sur les Indiens, frappant à droite et à gauche
d'estoc et de taille. Neham-Outah se jeta au devant de lui avec un
rugissement de lion blessé.

--Ah! ah! fit le bombero; mon brave chef au soleil de diamant, à nous
deux!

Tout à coup trois coups de feu partirent derrière les Indiens, et trois
cavaliers se ruèrent sur eux, semant sur leur passage l'épouvante et la
mort. Les Indiens, ne sachant combien d'ennemis combattaient contre eux,
crurent, grâce à l'obscurité et au nombre des morts, avoir affaire à un
renfort considérable et commencèrent à se disperser dans toutes les
directions, hormis les plus résolus qui tinrent bon et continuèrent à
résister aux assaillants. On comptait parmi eux Neham-Outah, Pincheira
et quelques chefs renommés.

Les trois bomberos, appelés par le glapissement rauque de Sanchez,
s'étaient hâtés vers leur frère; ils l'aidèrent à se mettre en selle sur
son cheval qu'ils lui avaient amené.

--Ah! criait-il, sus! sus! aux Indiens! Neham-Outah lui asséna un coup
de machete auquel l'Espagnol riposta par un coup de taille qui balafra
le visage de son adversaire. Le toqui poussa un cri, non de douleur,
mais de rage.

--Eh! lui dit le bombero, je te reconnaîtrai, si jamais nous nous
rencontrons, car tu portes mes marques.

--Misérable! fit le chef, en déchargeant sur lui un de ses pistolets.

--Ah! murmura à son tour Sanchez qui s'affaissa sur sa selle.

Il serait tombé si Julian ne l'eût retenu.

Il m'a tué, reprit le blessé d'une voix entrecoupée. Courage, frères! ne
leur laissez pas mon corps.

Les trois bomberos, soutenant leur frère au milieux d'eux, redoublèrent
d'ardeur pour l'entraîner loin d'une perte inévitable; mais comment
fuir? Les Indiens, le premier mouvement de panique passé, purent compter
leurs ennemis, ils revinrent à la charge et menaçaient de les accabler
par leur nombre. La position était horrible. Sanchez, qui avait gardé
son sang froid, comprit que ses frères allaient se perdre pour lui, et,
sacrifiant sa vie pour les sauver, il leur cria:

--Fuyez! laissez-moi seul ici: dans quelques minutes je serai mort.

--Non, répondirent-ils en faisant cabrer leurs chevaux pour parer les
coups, nous vous sortirons de là où nous périrons ensemble.

Sanchez, qui connaissait ses frères, n'ignorait pas que leur résolution
était inébranlable.

Le combat se livrait, en ce moment, à deux mètres de l'arbre de
Gualichu. Sanchez, pendant que ses frères se défendaient partout à la
fois, se laissa glisser sur le sol; et, lorsque les bomberos se
retournèrent, le cheval était privé de son cavalier, Sanchez avait
disparu.

--Il est mort, que faire? dit Julian désespéré.

--Lui obéir, puisque nous n'avons pu le sauver, répondit Simon.

--En avant donc!

Et tous les trois, ensanglantant les flancs de leurs chevaux, ils
bondirent au plus épais des Indiens. Le choc fut terrible. Cependant,
quelques secondes plus tard, mis hors de danger par leur audace
incroyable, les bomberos fuyaient comme le vent dans trois directions
différentes en poussant des cris de triomphe.

Les Indiens reconnurent l'inutilité d'une poursuite à travers les
sables; ils se contentèrent de relever leurs blessés et de compter les
morts, en tout une trentaine de victimes.

--Ces Espagnols sont de véritables démons, quand ils s'y mettent, dit
Pincheira qui se souvint alors de son origine.

--Oh! lui répondit Neham-Outah ivre de fureur, si jamais je leur appuie
le pied sur la poitrine, ils expieront les maux dont ils flagellent ma
race depuis des siècles.

--Je vous suis tout dévoué, reprint Pincheira.

--Merci, mon ami! L'heure venue, je vous rappellerai votre promesse.

--Je serai prêt, mais à présent quels sont vos desseins?

--Cette balafre que cet enragé m'a taillée dans le visage me force à
mettre le feu aux poudres le plus tôt possible.

--Faites, vive Dieu! et finissons-en avec ces Espagnols maudits.

--Vous haïssez donc bien vos compatriotes?

--J'ai le coeur indien, c'est tout dire.

Je vous procurerai bientôt l'occasion d'assouvir votre haine contre eux.

--Dieu vous entende!

--Mais les chefs se sont de nouveau rassemblés autour du feu du conseil;
frère, venez.

Neham-Outah et Pincheira approchèrent de l'arbre de Gualichu où les
Indiens s'étaient groupés, immobiles, silencieux et calmes, comme si
rien n'eut troublé leur réunion.


                             V.--LE MATCHITUM


Les Indiens, en relevant leurs morts avaient vainement cherché le
cadavre de l'homme blanc; ils se persuadèrent que ses compagnons
l'avaient enlevé. Ceux-ci, au contraire, se reprochaient amèrement
d'avoir abandonné aux mains des païens le corps de leur frère.

En effet, qu'était devenu Sanchez?

Le bombero était un de ces hommes de fer, qu'une forte volonté mène à
leur but et que la mort seule peut abattre. Il voulait donc assister au
conseil des chefs, dont il soupçonnait la haute importance, et, au lieu
de jeter sa vie en pâture dans une lutte inégale, il trouva le coup de
pistolet de Neham-Outah le prétexte qu'il guettait. Comme le temps
pressait, il avait feint d'être blessé à mort, et ses frères et ennemis
avaient été dupes de son stratagème.

Dès qu'il se fût laissé glisser en bas de son cheval, à la faveur de
l'ombre de la mêlée, il avait pu, soit en rampant comme une couleuvre,
soit en sautant comme un cougouar, grimper et se cacher dans le tronc
creux de l'arbre de Gualichu. Là il se tapit sous un amas informe
d'objets offerts par la dévotion des Indiens et fut aussi en sûreté que
dans la forteresse du Carmen. Du reste, en hardi chasseur qui a toujours
le temps de se faire tuer, il n'avait point lâché ses armes. Son premier
soin fut de s'envelopper le bras sans respect pour Gualichu, dans un
morceau d'étoffe afin d'arrêter le sang de sa blessure: puis il
s'arrangea de son mieux au fond de sa cachette, la tête un peu en dehors
pour avoir les yeux sur la scène qui allait se passer.

Tous les chefs étaient déjà réunis. Lucaney, ulmen des Puelches, prit la
parole.

--L'Espagnol qui a osé s'introduire parmi nous pour violer le secret de
nos délibérations est mort; nous sommes seuls; commençons la cérémonie.

--Il sera fait selon le désir de mon frère l'ulmen des Puelches,
répondit Neham-Outah. Où est le sage matchi?

--Ici, reprit un grand homme efflanqué, sec et maigre, dont le visage
était bariolé de dix couleurs différentes et qui était habillé en femme.

--Que le sage matchi approche et accomplisse les rites!

--Un _matchitum_ est nécessaire, dit le matchi d'une voix solennelle.

On fit immédiatement les préparatifs usités pour cette conjuration. Deux
lances furent plantées l'une à droite, l'autre à gauche de l'arbre
sacré; à gauche d'elles on suspendit un tambour et un vase rempli de
boisson fermentée; douze autres vases, contenant la même liqueur, furent
rangés circulairement d'une lance à l'autre. On apporta on mouton et un
poulain garrottés, qui furent déposés près des vases, et deux vieilles
femmes se placèrent à côté des tambours. Les préparatifs terminés, le
matchi se tourna vers Neham-Outah.

--Pourquoi l'ulmen des Aucas demande-t-ile le matchitum? dit-il.

Métipan s'avança d'un pas hors du cercle.

--Une haine héréditaire a longtemps séparés les Aucas et les Pehuenches,
fit Métipan. L'intérêt de toutes les grandes nations veut la fin de
cette haine. Kezilipan, non aïeul, ulmen des Pehuenches, enleva une
esclave blanche appartenant à Medzelipulzi, toqui des Aucas, et arrière
grand'père de Neham-Outah. Devant les chefs assemblés, devant la face du
ciel, je viens dire à Neham-Outah, le descendant de Yupanqui, le fils du
Soleil, que mon aïeul a mal agi avec le sien, et je suis prêt, pour
éteindre toute discorde passée, présente et future, à lui remettre ici
une esclave blanche, jeune, belle et vierge.

--J'abjure devant Gualichu répondit Neham-Outah, la haine que ma nation
et moi avions jurée à la tienne.

--Gualichu nous approuve-t-il? demanda Métipan.

Le matchi sembla réfléchir profondément.

--Oui, reprit-il, la protection de Gualichu vous est acquise Qu'on amène
l'esclave blanche; peut-être exigera-t-il qu'elle lui soit livrée à
lui-même au lieu d'appartenir à un homme.

--Que sa volonté soit faite! dirent les deux ulmenes.

Deux guerriers conduisirent une jeune fille de dix-sept ans environ et
la placèrent entre les deux lances, le visage tourné vers l'arbre de
Gualichu. A sa vue, Sanchez sentit par tout son corps une sueur froide
et je ne sais quel frisson; un nuage voilà ses yeux.

--D'où me vient cette émotion étrange! se murmura le bombero à lui-même.

Les grands yeux noirs de la jeune fille, dont la taille se pliait comme
un roseau, avaient une expression de douceur et de tristesse. Elle était
vêtue à la mode des femmes pehuenches. Le quedeto de laine s'enroulait
autour de son corps, assujetti sur ses épaules par deux épingles
d'argent, et sur ses membres par un kepike ou une ceinture de soie large
de six pouces et serrée par une boucle. Les deux coins d'un pilken
carré, comme un manteau, s'attachaient sur la poitrine par un topu orné
d'une magnifique tête en or. Elle avait au cou deux échepels (colliers)
de verroterie, et à chacun des ses bras quatre _charrecur_ de perles de
verre et de grains d'argent soufflé. Ses longs cheveux noirs se
divisaient au milieu de la tête en deux queues tressées et guirlandées
de rubans bleus qui flottaient sur ses épaules et se terminaient par de
petits grelots. Elle était coiffée d'une luchu ou bonnet conique de
perles de verre de couleur bleue et rouge.

A cette gracieuse apparition, les Indiens, qui sont très-friands de
femmes blanches, ne purent, malgré leur impassibilité naturelle, retenir
un murmure d'admiration.

Sur un signe du matchi, la cérémonie commença. Les deux vieilles
Indiennes battirent le tambour, pendant que les assistants, guidés par
le sorcier, entonnèrent une chanson symbolique en dansant autour de la
captive.

La danse cessa avec le chant; puis le matchi alluma un cigare, en huma
la fumée et vint en parfumer par trois fois l'arbre, les animaux et la
jeune fille, dont il découvrit aussitôt la poitrine. Il y appliqua sa
bouche et se mit à sucer jusqu'à en exprimer le sang. La pauvre enfant
faisait des efforts surhumains pour ne pas crier. Les danses,
accompagnées de chant, recommencèrent, et les vieilles femmes tapaient
sur leurs tambours à tour de bras. Sanchez, plein de compassion pour
l'innocente victime de la superstition des Indiens, eut envie de voler à
son secours.

Cependant, le matchi, les joues gonflées, s'échauffait peu à peu; ses
yeux s'injectaient de sang, il sembla possédé du démon et devint
tout-à-fait furieux; il se démenait et se tordait comme un épileptique.
Dès lors la danse s'arrêta, et Metipan, d'un coup de machete, ouvrit les
flancs du poulain, en arracha le coeur tout palpitant encore et le donna
au sorcier, que en suça le sang et s'en servit pour faire une croix sur
le front de la jeune fille. Celle-ci, en proie à un effroi inexprimable,
tremblait de tous ses membres.

L'orage, qui se promettait menaçant dans les nues, éclata enfin. Un
éclair blafard sillonna le ciel, le tonnerre courait avec des roulements
terribles, et une rafale de vent tourbillonna sur la plaine et balaya
les toldos, dont elle dispersa au loin les débris.

Les Indiens s'arrêtèrent, consternés par l'orage.

Tout à coup une voix formidable, qui paraissait sortir de l'arbre de
Gualichu, jeta ces mots sinistres:

--Retirez-vous, Indiens! ma colère est déchaînée contre vous. Laissez
ici cette misérable esclave blanche en expiation de vos crimes. Fuyez!
et malheur à ceux qui détourneront la tête! malheur! malheur!

Un éclair livide et un violent coup de tonnerre servirent de péroraison
à ce discours.

--Fuyons!... s'écria le matchi terrifié et prêt à croire à son Dieu.

Mais, profitant de cette intervention inattendue pour affermir son
propre pouvoir, il continua:

--Fuyons, mes frères!... Gualichu a parlé à son serviteur, malheur à
ceux qui résisteront à ses ordres!

Les Indiens n'avaient pas besoin de cette recommandation de leur
sorcier: une terreur superstitieuse leur donnait des ailes; ils se
précipitèrent en tumulte du côté de leurs chevaux, et bientôt le désert
retentit de leur course folle. Les alentours de l'arbre de Gualichu
furent abandonnés. Seule, la jeune fille la poitrine encore découverte,
gisait évanouie sur le sol.

Lorsque tout fut calme dans la Pampa, lorsque le bruit du galop des
chevaux se fut perdu dans le lointain, Sanchez avança doucement la tête
hors de l'arbre, scruta de l'oeil les profondeurs noires de la nuit, et,
rassuré par le silence, il s'élança vers la jeune fille. Pâle comme un
beau lis abattu par la tempête, les yeux fermés, la pauvre enfant ne
respirait plus. Le bombero la souleva dans ses bras nerveux et la
transporta tout près de l'arbre sur un amas de peaux d'un toldo
renversé. Il la posa avec précaution sur cette couche moins dure; sa
tête se pencha insensible sur son épaule.

Groupe étrange, au milieu de cette plaine dévastée, troublée par la
foudre et illuminée d'éclairs! Tableau touchant! cette jeune et
charmante créature et ce rude coureur des bois!

La douleur et la pitié étaient peintes sur le visage de Sanchez. Lui,
dont la vie n'avait été qu'un long drame, qui n'avait nulle croyance
dans le coeur, qui ignorait les doux sentiments et les secrètes
sympathies, lui, le bombero, le tueur d'indiens, il était ému et sentait
quelque chose de nouveau se remuer dans ses entrailles. Deux grosses
larmes coulèrent sur ses joues bronzées.

--Serait-elle morte, ô mon Dieu?

Le nom de Dieu, qui ne lui servait qu'à blasphémer, il le prononça
presque avec respect. C'était une sorte de prière, un cri de son coeur.
Cet homme croyait.

--Comment la secourir! se demandait-il.

L'eau qui tombait par torrents finit par ranimer la jeune fille, que,
entr'ouvrant les yeux, murmura d'une voix éteinte:

--Où suis-je? que s'est-il donc passé?

--Elle parle, elle vit, elle est sauvée! s'écria Sanchez.

--Qui est là? reprit-elle en se relevant à peine.

A la vue du sombre visage du bombero, elle eut un mouvement d'effroi,
referma les yeux et retomba accablée.

--Rassurez-vous, mon enfant, je suis votre ami.

--Mon ami? que signifie ce mot? Y a-t-il des amis pour les esclaves? Oh!
oui, continua-t-elle, parlant comme dans un rêve, j'ai bien souffert.
Pourtant, autrefois, il y a longtemps bien longtemps, je me souviens
d'avoir été heureuse, hélas! mais la pire infortune, c'est un souvenir
de bonheur dans l'infortune.

Elle se tut. Le bombero, comme suspendu à ses lèvres, écoutait et la
contemplais. Cette voix, ces traits!... Un vague soupçon entra dans le
coeur de Sanchez.

--Oh! parlez, parlez encore, reprit-il en adoucissant la rudesse de sa
voix. Que vous rappelez-vous de vos jeunes années?

--Pourquoi, dans le malheur, songer aux joies passées. A quoi bon!
ajouta-t-elle en secouant la tête avec découragement. Mon histoire est
celle de tous les infortunés. Il fut un temps où, comme les autres
enfants, j'avais des chants d'oiseaux pour bercer mon sommeil, des
fleurs qui, au réveil me souriaient, j'avais aussi une mère qui
m'aimait, qui m'embrassait, qui m'embrassait... Tout cela a fui pour
toujours.

Sanchez avait relevé deux perches couvertes de peaux pour la mieux
abriter contre l'orage, qui s'apaisait par degrés.

--Vous êtes bon, vous; vous m'avez sauvée. Cependant, votre bonté a été
cruelle: que ne me laissiez-vous mourir! Mort, on ne souffre plus. Les
Pehuenches vont revenir, et alors...

Elle n'acheva pas et se cacha la tête dans ses mains en sanglotant.

--Ne craignez rien, senorita; je vous défendrai.

--Pauvre homme! seul contre tous! Mais, avant ma dernière heure,
écoutez, je veux soulager mon coeur. Un jour, je jouais sur les genoux
de ma mère; mon père était auprès de nous avec mes deux soeurs et mes
quatre frères, homme résolus qui n'en auraient pas redouté vingt. Eh
bien! les Pehuenches sont accourus, ils ont brûlé notre estancia, car
mon père était fermier; ils ont tué ma mère et...

--Maria! Maria! s'écria le bombero, est-ce bien toi? Est-ce toi que je
retrouve?

--C'est le nom que me donnait ma mère.

--C'est moi, moi, Sanchez, Sanchito, ton frère! fit le bombero rugissant
presque de joie et la serrant contre sa poitrine.

--Sanchito! mon frère! Oui, oui, je me souviens, Sanchito! je suis...

Elle tomba inanimée entre les bras du bombero.

--Misérable que je suis! je l'ai tuée. Maria! ma soeur chérie, reviens à
toi ou je meurs!

La jeune fille rouvrit les yeux et se jeta au cou du bombero en pleurant
de joie.

--Sanchito! mon bon frère! ne me quitte pas, défends-moi; ils me
tueraient.

--Pauvrette, ils passeront sur mon corps avant d'arriver à toi.

--Ils y passeront donc, exclama une voix railleuse derrière la tente.

Deux hommes parurent, Pincheira et Neham-Outah. Sanchez tenant enlacée
dans son bras gauche sa soeur demi-morte de frayeur, s'adossa contre un
des pieux, tira son machete et se mit résolument en défense.

Neham-Outah et Pincheira, trop éclairés pour être dupes de la voix
mystérieuse de Gualichu et se laisser à la panique générale, avaient
toutefois fui avec leurs compagnons; mais sans être vus, ils avaient
tourné bride d'un commun accord, curieux de connaître le mot de cette
énigme et l'auteur de cette mystification. Il avaient assisté derrière
le frère et la soeur à toute la conversation.

--Mais, dit Pincheira en riant, vous vous portez assez bien pour un
mort, il me semble? Il parait canario! qu'il faut vous tuer deux fois
pour être sûr que vous n'en reviendrez pas. Soyez tranquille, si mon ami
vous a manqué je ne vous manquerai pas, moi.

--Que me voulez-vous? répondit Sanchez. Livrez-moi passage.

--Non pas, reprit Pincheira, ce serait d'un trop fâcheux exemple. Et
tenez, ajouta-t-il en prêtant l'oreille, entendez vous ce galop de
chevaux? Votre affaire est claire: voici nos _mosotones_ qui nous
rejoignent.

En effet, le bruit d'une cavalcade s'approchait de minute en minute, et
aux pâles lueurs de l'aube, on distinguait dans le lointain de vagues
silhouettes de nombreux cavaliers. Sanchez comprit qu'il était perdu. Il
baisa une dernière fois le front blanc de sa soeur évanouie, la déposa
derrière lui, fit le signe de la crois et se prépara à mourir en brave.

--Allons! dit Neham-Outah, finissons-en; on dirait que ce misérable a
peur de la mort.

--Dépêchons, fit Pincheira, j'entends nos hommes, et, si nous ne nous
hâtons, on nous ravira notre proie.

--Vous ne croyiez pas dire si vrai, senor Pincheira, s'écria Julian en
apparaissant suivi de ses deux frères. Voyons lesquels tueront les
autres!

--Merci, mes vaillants frères, dit Sanchez joyeux.

--Malédiction! jura Pincheira. Ces diables sont donc partout?

--Je ne veux pas qu'il m'échappe! murmura Neham-Outah, qui se mordit les
lèvres jusqu'au sang.

--Fi donc, caballeros! cria Julian avec ironie. En garde, défendez-vous
comme des hommes ou je vous tue comme des chiens.

Les fers se croisèrent, et la lutte s'engagea avec une fureur égale des
deux part.

Un sourire d'ironie contracta le visage bruni des frères de Sanchez,
tandis que Pincheira frappait du pied avec impatience. Le chef Indien
continua sans prendre garde à ces marques d'improbation.


                           VI.--NEHAM-OUTAH


C'était une lutte à mort qui se préparait entre les bomberos et les
Indiens, ces ennemis irréconciliables; et, en cette circonstance,
l'avantage semblait devoir rester aux quatre frères.

Maria revenue de son évanouissement, le coeur oppressé, regrettait de
s'être réveillée.

Après le premier choc, Neham-Outah recula d'un pas, baissa son arme, fit
signe à Pincheira de l'imiter et, les bras croisés sur sa poitrine, il
s'avança vers les bomberos.

--Arrêtez! cria-t-il. Ce combat n'aura pas lieu; il ne convient pas à
des hommes de se disputer, au prix de la vie, la possession d'une femme.

--Le sang d'un homme est précieux. Emmenez votre soeur, mes braves gens,
je vous la donne; qu'elle soit heureuse avec vous!

--Notre soeur! s'écrièrent les trois jeunes gens étonnés.

--Oui, dit Sanchez. Mais quelles sont les conditions à notre retraite?

--Aucune, répondit noblement le chef.

La générosité de Neham-Outah était d'autant plus désintéressée que les
bomberos, aux premiers rayons du soleil levant, aperçurent une troupe de
près de mille Indiens bien équipés peints et armés en guerre, qui
s'était avancée silencieuse et les entourait comme d'un cercle.

--Devons-nous, demanda Sanchez, nous fier à votre parole, et n'avons
nous aucun piège à redouter?

--Ma parole, répondit l'ulmen avec hauteur, est plus sacrée que celle
d'un blanc. Nous avons, comme vous, de nobles sentiments, plus que tout
autre peut-être, ajouta-t-il en désignant du doigt une ligne rouge qui
lui traversait le visage. Nous savons pardonner. Vous êtes libres, et
nul n'inquiétera votre retraite.

Neham-Outah suivait sur la physionomie des bomberos le vol de leurs
pensées. Ces derniers se sentaient vaincus par la magnanimité du cher,
qui sourit d'un air de triomphe en devinant leur étonnement et leur
confusion.

--Mon ami, dit-il à Pincheira, qu'on donne à ces hommes des montures
fraîches.

Pincheira hésita.

--Allez! fit-il avec un geste d'une grâce suprême.

Le Chilien, à demi-sauvage, subissant malgré lui la supériorité de
Neham-Outah, obéit, et cinq chevaux d'un grand prix et tout harnachés
furent amenés par deux Indiens.

--Chef, dit Sanchez d'une voix légèrement émue, je ne vous remercie pas
de la vie, car je ne crains pas la mort, mais, au nom de mes frères et
au mien, je vous rends grâce pour notre soeur. Nous n'oublions jamais ni
une injure ni un bienfait. Adieu! peut-être aurai-je un jour l'occasion
de vous prouver que nous ne sommes pas ingrats.

Le chef inclina la tête sans répondre. Les bomberos, groupés autour de
Maria, le saluèrent et s'éloignèrent au petit pas.

--Enfin, vous l'avez voulu, dit Pincheira, qui haussa les épaules avec
dépit.

--Patience! répondit Neham-Outah d'une voix profonde.

Pendant ce temps-là, un immense bûcher avait été allumé au pied de
l'arbre de Gualichu où les Indiens, dont les craintes superstitieuses
s'étaient dissipées avec les ténèbres, s'étaient de nouveau réunis en
conseil. A quelques pas en arrière des chefs, les cavaliers Aucas et
Puelches formèrent un redoutable cordon autour du conseil, tandis que
des éclaireurs patagons fouillaient le désert pour éloigner les
importuns et assurer le secret des délibérations.

A l'Orient, le soleil dardait ses flammes; le désert aride et nu se
mêlait à l'horizon sans bornes; au loin les Cordillères dressaient la
neige éternelle de leurs sommets. Tel était le paysage, si l'on peut
parler ainsi, où, près de l'arbre symbolique, se tenaient ces guerriers
barbares revêtus de bizarres costumes. A ce aspect majestueux, l'on se
rappelait involontairement d'autres temps, et d'autres climats, quand, à
la clarté des incendies, les féroces compagnons d'Attila couraient à la
conquête et au rajeunissement du monde romain.

Neham-Outah prit la parole au point où la discussion avait été
interrompue par t'intervention imprévue du bombero.

--Je remercie mon frère Metipan, dit-il du don de l'esclave blanche. Dès
ce jour nos discordes cessent; sa nation et la mienne ne seront plus
qu'une seule et même famille, dont les troupeaux paîtront pacifiquement
les mêmes pâturages, et dont les guerriers dormiront côte à côte dans le
sentier de la guerre.

Le matchi alluma ensuite une pipe, en tira quelques bouffées et la
présenta aux deux chefs, qui fumèrent l'un après l'autre, se la passant
jusqu'à ce que tout le tabac fut consumé; puis la pipe fut jetée au feu
par le matchi.

--Gualichu, dit-il gravement, a entendu vos paroles. Jurez que votre
alliance ne se rompra que lorsque vous pourrez fumer de nouveau dans
cette pipe déjà réduite en cendres.

--Nous te le jurons!

Les deux ulmenes se placèrent réciproquement la main gauche sur l'épaule
droite, étendirent la main droite vers l'arbre sacré et se baisèrent sur
la bouche en disant:

--Frère, reçois ce baiser. Que mes lèvres se dessèchent et que ma langue
soit arrachée, si je trahis mon serment!

Tous les chefs indiens vinrent, l'un après l'autre, donner le baiser de
paix aux deux ulmenes, avec des marques de jour d'autant plus vives
qu'ils savaient combien cette haine leur avait coûté de malheurs et
combien de fois elle avait compromis l'indépendance des peuplades
indiennes.

Quand les ulmenes eurent repris leur place au feu du conseil, Lucaney
s'inclina devant Neham-Outah.

--Quelles communications mon frère voulait-il faire aux grands ulmenes?
Nous sommes prêts à l'entendre.

Neham-Outah parut se recueillir un instant, puis, promenant sur
l'assemblée un regard assuré:

--Ulmenes des Puelches, des Araucanes, des Pehuenches, des Huiliches et
des Patagons, dit-il, depuis bien des lunes mon esprit est triste. Je
vois avec douleur nos territoires de chasse envahis par les blancs,
diminuer et se resserrer de jour en jour. Nous dont les innombrables
peuplades couvraient il y a à peine quelques siècles, la vaste étendue
de la terre comprise entre les deux mers, nous sommes aujourd'hui
réduits à un petit nombre de guerriers qui, craintifs comme des lamas,
fuient devant nos spoliateurs. Nos villes sacrées, nos derniers refuges
de la civilisation de nos pères les Incas, vont devenir la proie de ces
monstres à face humaine qui n'ont d'autre Dieu que l'or. Notre race
dispersée disparaîtra peut-être bientôt de ce monde qu'elle a si
longtemps possédé seule et gouverné.

Traquées comme de vils animaux, abruties par l'eau de feu, décimées par
le feu et les maladies, nos hordes errantes ne sont plus que l'ombre
d'un peuple. Notre religion, nos vainqueurs la méprise, et ils veulent
nous courber devant le bois du Crucifié. Ils outragent nos femmes, tuent
nos enfants et brûlent nos villages. Vous tous, Indiens qui m'écoutez,
le sang de vos pères s'est-il appauvri dans vos veines, répondez,
voulez-vous mourir esclaves ou vivre libres?

A ces mots prononcés d'une voix mâle, pénétrante et relevés par un geste
d'une suprême noblesse, un frémissement parcourut l'assemblée; les front
se relevèrent fièrement et tous les yeux étincelèrent.

--Parles, parlez encore! s'écrièrent à la fois les ulmenes électrisés.

Le grand ulmen sourit avec orgueil et continua:

--L'heure est enfin venue, après tant d'humiliations et de misères, de
secouer le joug honteux qui pèse sur nous. D'ici à quelques jours, si
vous le voulez, nous rejetterons les blancs loin de nos frontières et
nous leur rendrons tout le mal qu'ils nous ont fait. Depuis longtemps je
surveille les Espagnols, je connais leurs tactiques, leurs ressources;
pour les réduire à néant, que nous faut-il? de l'adresse et du
courage...

Les Indiens l'interrompirent par des cris de joie.

--Vous serez libres, reprit Neham-Outah. Je vous rendrai les riches
vallées de vos ancêtres. Ce projet, depuis que je suis un homme,
fermente au fond de mon coeur, et il est devenu ma vie. Loin de moi et
loin de vous, la pensée que j'ai intention de m'imposer à vous comme
chef et grand toqui de l'armée! Non, vous devrez choisir votre chef
librement, et, après l'avoir élu, lui obéir aveuglément, le suivre
partout et passer avec lui à travers les périls insurmontables. Ne vous
y trompez pas, guerriers, notre ennemi est fort, nombreux, bien
discipliné, aguerri et surtout il a l'habitude de nous vaincre. Nommez
un chef suprême, nommez le plus digne, je marcherai sous ses ordres avec
joie. J'ai dit: _ai-je bien parlé, hommes puissants?_

Et, après avoir salué l'assemblée, Neham-Outah se confondit dans la
foule des chers, le front tranquille, mais le coeur dévoré d'inquiétude
et de haine.

Cette éloquence, nouvelle pour les Indiens, les avait séduits, entraînés
et jetés dans une sorte de frénésie. Peu s'en fallait qu'ils ne
considérassent Neham-Outah comme un génie d'une essence supérieure à la
leur, et, qu'ils ne courbassent les genoux devant lui pour l'adorer,
tant il avait frappé droit à leur coeurs. Pendant assez longtemps, le
conseil fut en proie à un délire qui tenait de la folie. Tous parlaient
à la fois. Lorsque cette agitation se calma, les plus sages d'entre les
ulmenes discutèrent l'opportunité de la prise d'armes et les chances de
succès; enfin, les avis furent unanimes pour une levée de boucliers en
masse. Les rangs, un moment rompus, se reformèrent, et Lucaney, invité
par les chefs à faire connaître l'avis du conseil, prit la parole:

--Ulmenes des Aucas, des Araucanes, des Pulches, des Pehuenches, des
Huiliches et des Patagons, écoutez! écoutez! écoutez!... Cejourd'hui,
dix-septième jour de la lune de Kekil-Kleven, il a été résolu par tous
les chefs dont les noms suivent: Neham-Outah, Lucaney, Chaukata,
Gaykilof, Vera, Metipan, Killapan, Le Mulato, Pincheira et autres moins
puissants, représentant chacun une nation ou une tribu, réunis autour du
feu du conseil, devant l'arbre sacré de Gualichu, après avoir accompli
les rites religieux pour nous rendre favorable le mauvais esprit, il a
été résolu que la guerre était déclarée aux Espagnols, nos spoliateurs.
Comme cette guerre est sainte et a pour objet la liberté, tous, hommes,
femmes, enfants, doivent y prendre part, chacun dans la limite de ses
forces. Aujourd'hui même, le _quipus_ sera expédié à toutes les nations
Aucas.

Un long cri d'enthousiasme arrêta Lucaney, qui continua bientôt après:

--Les chefs, après mûre délibération, ont choisi pour toqui suprême de
toutes les nations, avec un pouvoir sans contrôle et illimité, le plus
sage, le plus prudent, le plus digne de nous commander. Ce guerrier est
le chef des Aucas, dont la race est si ancienne, Neham-Outah, le
descendant des Incas, le fils du Soleil.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces dernières paroles.
Neham-Outah s'avança au milieu du cercle, salua les ulmenes et dit d'un
ton superbe:

--J'accepte, ulmenes, mes frères: dans un an vous serez libres ou je
serai mort.

--Vive le grand toqui! cria la foule.

--Guerre aux Espagnols, reprit Neham-Outah; mais guerre sans trève ni
merci, véritable battue de bêtes fauves, comme ils sont accoutumés à
nous la faire. Souvenez-vous de la loi des pampas: oeil pour oeil, dent
pour dent. Que chaque chef expédie des quipus aux guerriers de sa
nation, car, à la fin de cette lune, nous réveillerons nos ennemis par
un coup de tonnerre. Allez et ne perdons pas de temps. Ce soir à la
quatrième heure de la nuit, nous nous réunirons à la passée du Guanaco
pour élire les chefs secondaires, compter nos guerriers et fixer le jour
et l'heure de l'attaque.

Les ulmenes s'inclinèrent sans répondre, rejoignirent leur escorte et ne
tardèrent pas à disparaître dans un tourbillon de poussière.

Neham-Outah et Pincheira restèrent seuls. Un détachement immobile
veillait sur eux. Neham-Outah, les bras croisés, la tête penchée vers la
terre et les sourcils froncés, semblait plongé dans de profondes
réflexions.

--Eh bien! lui dit Pincheira, vous avez réussi?

--Oui, répondit-il, la guerre est déclarée; je suis chef suprême, mais
je tremble devant une si lourde tâche. Ces hommes primitifs
comprennent-ils bien? sont-ils mûrs pour la liberté? Peut-être n'ont-ils
pas assez souffert encore! Oh! si je réussis!

--Vous m'effrayez, mon ami; quels sont donc vos projets?

--C'est juste, mais vous êtes digne d'une telle entreprise. Je veux,
entendez-moi bien, je veux...

Au même moment un Indien, dont le cheval, ruisselant de sueur, semblait
souffler du feu par les narines, arriva auprès des deux ulmenes, devant
lesquels, par un prodige d'équitation, il s'arrêta court, comme s'il eût
été changé en statue de granit; il se pencha à l'oreille de Neham-Outah.

--Déjà! s'écria celui-ci. Oh! pas un instant à perdre! mon cheval, vite!

--Que se passe-t-il donc? lui demanda Pincheira.

--Rien qui vous intéresse, mon ami. Ce soir, à la passée du Guanaco,
vous saurez tout.

--Vous partez ainsi seul?

--Il le faut. A ce soir.

Le cheval de Neham-Outah hennit et partit comme un éclair.

Dix minutes plus tard, tous les Indiens avaient disparus, et autour de
l'arbre de Gualichu régnaient la solitude et le silence.


                           VII.--LES COUGOUARS.


La conversation de don Luis Munoz avec don José Diaz se prolongea fort
avant dans la nuit. Dona Linda s'était retirée dans sa chambre.

--Merci, José, mon ami! dit don Luis en finissant. Ce don Juan Perez n'a
jamais plu à ma fille ni à moi; ses façons mystérieuses et l'air de son
visage repoussent l'affection et inspirent la méfiance.

--Que comptez-vous faire? demanda le capataz.

--Je suis fort embarrassé; comment lui fermer ma porte? Quel prétexte
aurais-je?

--Non Dieu! dit José, peut-être nous effrayons-nous trop vite. Ce
gentilhomme est sans doute, ni plus ni moins, qu'un amoureux fantasque.
Dona Linda est dans l'âge d'aimer, et sa beauté attire don Juan. Vous
n'en voulez pas pour gendre, rien de mieux; mais l'amour est, dit-on,
une étrange chose, et, un jour ou l'autre...

--J'ai des intentions sur ma fille.

--C'est différent. J'y songe, ce cavalier ténébreux, qui sait? ne
serait-il pas un agent secret du général Oribe, qui guetterait le
Carmen, pour être à peu de distance de Buenos-Ayres? C'est, je crois, la
vérité; ces recommandations aux gauchos, ces absences inattendues dont
on ignore le but, ce n'est que la politique, et don Juan est tout
simplement un conspirateur.

--Pas davantage. Veillez sur lui.

--En cas d'attaque et de prise d'armes du général Oribe, mettons-nous en
sûreté. L'estancia de San-Julian est voisine du fort San-José et de la
mer; allons-y dès le point du jour. Là, loin du danger, nous attendrons
l'issue de ces machinations, d'autant plus en sûreté qu'un navire,
mouillé en face de l'estancia, sera à mes ordres et nous conduira à la
moindre alerte, à Buenos-Ayres.

--Cette combination rompt toutes les difficultés; à la campagne vous
n'aurez plus l'ennui des visites de don Juan.

--Caramba! tu as raison, et je vais ordonner les préparatifs du départ.
Ne t'éloigne pas; j'ai besoin de ton aide. Tu viens avec nous.

Don Luis se hâta de réveiller les domestiques et les _peones_
(serviteurs indiens civilisés) qui dormaient à double paupière. On
emballa les objets précieux.

Aux premières lueurs de l'aube, qui fut étonné? Ce fut dona Linda, quand
une jeune mulâtresse, sa camériste, lui apprit la résolution subite de
son père. Dona Linda, sans faire une seule observation, s'habilla et
serra ses bagages.

Vers huit heures du matin, José Diaz que son frère de lait avait envoyé
avec une lettre au capitaine de sa goëlette appareillée devant le Carmen
et chargée de marchandises brésiliennes, rentra dans l'habitation et
annonça que le capitaine allait mettre à la voile et serait le soir même
ancré devant San-Julian.

La cour de la maison ressemblait à une hôtellerie. Quinze mules, pliant
sous les ballots, piétinaient impatientes de partir, pendant qu'on
disposait le palanquin de voyage pour dona Linda. Une quarantaine de
chevaux harnachés, réservés aux domestiques, étaient attachés dans les
anneaux scellés dans le mur. Quatre ou cinq mules devaient servir de
montures aux servantes de la jeune fille, et deux esclaves noirs
tenaient en main deux superbes coureurs qui piaffaient et rongeaient
leurs freins d'argent en attendant leurs cavaliers, don Luis et son
capataz. C'était un tohu-bohu, un vacarme assourdissant de cris, de
rires et de hennissements. Dans la rue, la foule, où étaient mêlés Mato
et Chillito, regardait avec curiosité ce départ, glosant et commentant,
étonnée que don Luis choisit pour séjourner à la campagne une époque
aussi avancée de l'année.

Chillito et Mato s'esquivèrent.

Enfin, vers huit heures et demie du matin, au milieu du silence, les
_arrieros_ (conducteurs de mules) se placèrent à la tête de leurs mules;
les domestiques se mirent en selle, armés jusqu'aux dents, et dona
Linda, vêtue d'un charmant costume de voyage, descendit du perron de la
maison et se glissa, rieuse et légère, dans la palanquin, où elle se
pelotonna comme un bengali dans un nid de feuilles roses.

Sur un signe du capataz, les mules, attachées à la queue les unes des
autres défilèrent. Don Luis se tourna vers un vieux nègre qui, le
chapeau à la main, se tenait respectueusement près de lui.

--Adieu, _tio_ Lucas, lui dit-il je te confie la maison; je te laisse
Mono et Quinto.

--Votre Seigneurie peut compter sur ma vigilance, répondit le vieillard.
Que Dieu bénisse Votre Seigneurie, ainsi que la _nina_ (demoiselle).
J'aurai bien soin de ses oiseaux.

--Merci, tio Lucas, dit le jeune fille en se penchant hors du palanquin.

La cour était déjà vide. Le vieux nègre d'inclina, content des éloges de
ses maîtres.

L'orage de la nuit avait entièrement balayé le ciel qui était d'un bleu
mat; le soleil, déjà assez haut sur l'horizon, répandant à profusion ses
chauds rayons, tamisés par les vapeurs odoriférantes du sol;
l'atmosphère était d'une transparence inouïe; un léger souffle de vent
rafraîchissait l'air, et des troupes d'oiseaux, brillants de mille
couleurs, voletaient çà et là. Les mules, qui suivaient le grelot de la
_yegua madrina_ (la jument marraine), trottaient aux chansons des
arrieros. La caravane marchait gaiement à travers les sables de la
plaine, soulevant la poussière autour d'elle, et ondulant, comme un long
serpent, dans les détours sans fin de la route. A l'avant-garde, José
Diaz commandait dix domestiques qui exploraient les environs,
surveillaient les buissons et les dunes mouvantes. Don Luis, un cigare à
la bouche, causait avec sa fille. Sur les derrières, vingt hommes
résolus fermaient la marche et protégeaient le convoi.

Dans les plaines de la Patagonie, un voyage de quatre heures, comme
celui du Carmen à l'estancia de San-Julian, exige autant de précautions
que chez nous un voyage de deux cents lieues: les ennemis sont partout
embusqués et prêts au pillage et au meurtre, et il faut se mettre en
garde contre les gauchos, les Indiens et les bêtes fauves.

Depuis longtemps déjà les blanches maisons du Carmen avaient disparu
derrière les plis sans nombres du terrain, lorsque le capataz, quittant
la tête de la caravane, accourut au galop auprès du palanquin.

--Quoi de nouveau? demanda don Luis.

--Rien, répliqua José. Cependant, Seigneurie, regardez, continua-t-il en
étendant le bras dans la direction du Sud-Ouest.

--C'est un feu.

--Tournez maintenant vos yeux vers l'Est-Sud-Est.

--C'est un autre feu. Qui diable a allumé ces feux sur ces pointes
escarpées et dans quel but?

--Je vais vous le dire. Cette pointe est la falaise des Urubus.

--En effet.

--Celle-ci est la falaise de San-Xavier.

--Eh bien?

--Eh bien! comme un feu ne s'allume pas de lui-même, comme il y a
quarante degrés de chaleur, comme...

--Tu en conclus?

--J'en conclus que ces feux ont été allumés par les gauchos de don Juan
et que ce sont des signaux.

--Tiens! tiens! tiens! mon ami, c'est très-logique, et tu as peut-être
raison. Mais, que nous importe?

--Par ces signaux, don Juan Perez apprend que don Luis Munoz et sa fille
dona Linda ont quitté le Carmen.

--Tu m'avais parlé de cela, je crois? Je me moque que don Juan connaisse
mon départ.

Un cri soudain se fit entendre, et les mules s'arrêtèrent sur leurs
jarrets tremblants.

--Que se passe-t-il là-bas? demanda José.

--Un cougouar! un cougouar! crièrent les arrieros épouvantés.

--Canario! c'est vrai, dit le capataz; seulement, il n'y en a pas un,
mais deux.

A deux cents mètres à peu près, en avant de la caravane, deux cougouars
(le felis discolor de Linnée, ou lion d'Amérique) se tenaient en arrêt,
l'oeil fixé sur les mules. Ces animaux, jeunes encore, étaient de la
grosseur d'un veau; leur tête ressemblait beaucoup à celle d'un chat, et
leur robe, douce et lisse, d'un fauve argenté, était mouchetée de noir.

--Allons! s'écria don Luis; découplez les chiens, et en chasse!

--En chasse! répéta le capataz.

On délia une douzaine de molosses qui, aux approches du lion, hurlaient
tous ensemble. On rassembla les mules, on forma un grand cercle au
centre duquel fut placé le palanquin. Dix domestiques eurent la garde de
dona Linda; don Luis resta auprès d'elle pour la rassurer.

Chevaux, cavaliers et chiens se ruèrent à l'envi sur les bêtes féroces
avec des hurlements, des cris et des aboiements capables d'effrayer des
lions novices. Les nobles bêtes, immobiles, flagellaient leurs flancs de
leur forte queue et aspiraient l'air à pleins poumons, puis elles
s'élancèrent et se mirent à fuir en bondissant. Une partie des chasseurs
avaient couru en ligne droite pour leur couper la retraite, tandis que
d'autres, penchés sur leurs selles et gouvernant leurs chevaux avec le
genou, brandissaient leurs terribles bolas et les lançaient de toutes
leurs forces sans arrêter les cougouars qui, furieux, se retournaient
contre les chiens et les envoyaient à dix pas d'eux glapir de douleur.
Cependant les molosses, habitués de longue main à cette chasse, épiaient
l'occasion favorable, se jetaient sur le dos des lions et enfonçaient
les dents dans leur chair, mais ceux-ci, d'un coup de leur griffe
meurtrière, les balayaient comme des mouches et reprenaient leur cours
effarée.

L'un d'eux, entravé par les bolas, entouré de chiens, roula sur le sol
en faisant voler le sable sous sa griffe crispée et en poussant un
hurlement effroyable. Don Luis l'acheva par une balle qu'il lui planta
dans l'oeil.

Restait le second cougouar qui était encore sans blessure et qui, par
ses bonds, déroutait l'attaque et l'adresse des chasseurs. Les molosses,
fatigués, n'osaient l'approcher. Sa fuite l'avait conduit à quelque pas
de la caravane; tout à coup il se détourna sur la droite, sauta
par-dessus les mules et tomba en arrêt devant le palanquin. Dona Linda,
pâle comme une morte, l'oeil éteint, joignit instinctivement les mains,
recommanda son âme à Dieu et s'évanouit.

Au moment où le lion allait se précipiter sur la jeune fille, deux coups
de feule frappèrent en plein poitrail. Il fit volte-face devant son
nouvel adversaire, qui n'était autre que le brave capataz, et qui, les
pieds écartés et fortement appuyés sur le sol, le fusil à l'épaule,
immobile comme un bloc de pierre, l'oeil fixé sur le lion, attendait le
monstre. Le cougouar hésita, lança un dernier regard sur sa proie
gisante dans le palanquin et s'élança en rugissant sur José, qui lâcha
de nouveau la détente. Le quadrupède se tordit sur le sable; le capataz,
son machete en main, courut vers lui. L'homme et le lion roulèrent
ensemble, mais bientôt un seul des combattants se releva, ce fut
l'homme.

Dona Linda était sauvée. Son père la serra avec joie contre sa poitrine;
elle rouvrit enfin les yeux, et, sachant à quel dévouement elle devait
la vie, elle tendit la main à don José.

--Je ne compte plus les fois que, mon père et moi, vous nous avez
sauvés.

--Oh! senorita! répondit le digne homme en lui baisant le bout des
doigts.

--Tu es mon frère de lait, et je ne puis m'acquitter envers toi que par
une amitié éternelle, dit don Luis. Vous autres, ajouta-t-il en se
tournant vers les domestiques, prenez les peaux des lions. Linda,
devenus tapis, ils ne t'effraieront plus j'imagine.

Personne n'égale l'habilité d'un Hispano-Américain pour écorcher les
animaux; en un instant, les deux lions, au-dessus desquels déjà
planaient et tournoyaient les urubus et les vautours des Andes, furent
dépouillés de leurs peaux. L'ordre se rétablit dans la caravane, qui se
remit en route, et une heure après arriva à l'estancia de San-Julian, où
elle fut reçue par le Pavito et tous les peones de l'habitation.


                            VIII.--LES BOMBEROS


Les bomberos, accompagnés de Maria, s'enfoncèrent dans le désert. Leur
course dura quatre heures et les conduisit sur les bords du Rio-Négro,
dans une de ces charmants oasis créées par le limon du fleuve et semée
de bouquets de saules, de nopals, de palmiers, de chirimoyas, de
citronniers et de jasmins en fleurs, dans les branches desquels un
peuple d'oiseaux variés de plumage et de voix gazouillaient à plein
gosier.

Sanchez saisit Maria dans ses bras robustes, l'enleva de dessus sa selle
et la posa doucement sur le gazon. Les chevaux se mirent à brouter en
paix les jeunes pousses des arbres.

--Voyons, comment as-tu retrouvé notre soeur? dit Simon.

Le frère aîné, comme s'il n'eût pas entendu, ne répondit pas, et, les
yeux fixés sur la jeune fille, il écoutait chanter en lui une voix
intérieure; il croyait revoir le portrait vivant de sa mère, et il se
disait tout bas:

--Même regard doux et tendre à la fois! même sourire empreint de bonté!
Pauvre mère! pauvre soeur. Maria, fit-il à haute voix, te rappelle-tu
bien tes grands frères qui t'aimaient tant?

--Ah çà! s'écria Julian en frappant du pied avec mauvaise humeur, ce
n'est pas juste cela, frère; tu nous tiens là le bec dans l'eau comme
une volée de canards et tu confisques à ton profit les gentillesses de
cette enfant. Si elle est réellement notre Maria tant regretté, parle,
caraï! Nous avons autant que toi le droit de l'embrasser, et nous en
mourons d'envie.

--Vous avez raison, répondit Sanchez; pardon frères: la joie rend
égoïste. Oui, c'est notre chère petite soeur, embrassez la.

Les bomberos ne se le firent pas répéter, et sans demander la moindre
explication à Sanchez, ils se disputaient à qui la dévorerait de
caresses. La jeune fille émue, et que les Indiens n'avaient point
accoutumée à de pareils bonheurs, se laissait aller à l'ivresse de la
joie. Pendant qu'ils se livraient à leurs transports, Sanchez avait
allumé du feu et préparé un repas substantiel composé de fruits et d'une
cuisse de guanaco. On s'assit, on mangea de bon appétit. Sanchez raconta
ses aventures à l'arbre de Gualichu, sans omettre un seul détail. Son
récit dura longtemps, parfois interrompu par les jeunes gens qui riaient
de tout leur coeur des péripéties tragi-comiques de la scène entre le
matchi et Gualichu.

--Sais-tu, lui dit Quinto, tu as été un dieu.

--Un dieu qui a bien failli devenir immortel plus tôt qu'il n'aurait
voulu, répliqua Sanchez car je sens que j'aime la vie depuis que j'ai
retrouvé la chica. Enfin, la voilà! bien fin qui viendra la reprendre.
Cependant nous ne pouvons la garder avec nous et l'associer à notre
existence nomade.

--C'est vrai, dirent las autres frères.

--Que faire? demanda Julian tristement.

--La pauvre soeur mourrait, dit Sanchez; nous ne pouvons en faire une
bombera, ni la traîner à notre suite dans nos hasards, ni la laisser
seule.

--Je ne serai jamais seule avec vous, mes bons frères.

--Notre vie est au bout d'une balle indienne. La peur que tu ne retombes
entre les mains des Aucas ou des Puelches me trouve; si tu restais avec
nous, mêlée à nos dangers, je deviendrais lâche et je n'aurais plus le
courage d'accomplir mon devoir de bombero.

--Depuis dix ans que nous rôdons dans la pampa, dit Julian, nous avons
rompu avec toutes nos anciennes connaissances.

--Mais, observa Quinto, nous cherchons un abri sûr? j'ai une idée.

--Laquelle?

--Vous rappelez-vous le capataz de l'estancia de San-Julian? Comment se
nomme-t-il déjà?

--Don José Diaz.

--C'est cela même, reprit Quinto. Il me semble que nous avons un peu
sauvé la vie à lui et à son maître, et que tous deux nous doivent une
fameuse chandelle.

--Don Luis Munoz et son capataz, dit Simon sans nos carabines,
laissaient leur peau à ce démon de Pincheira, qui voulait les faire
écorcher vifs.

--Voilà notre affaire: Quinto a raison.

--Don Luis passe pour un homme serviable.

--Il a, je crois, une fille qu'il aime tendrement; il comprendra donc la
peine où nous sommes.

--Oui; mais, fit Julian, nous ne pouvons pas aller au Carmen.

--Allons à l'estancia de San-Julian; c'est l'affaire d'une heure et
demie.

--Partons, dit Sanchez, Simon et Quinto resteront ici; Julian et moi
accompagnerons la chica. Embrasse tes deux frères, Maria. En route,
Julian! Vous deux, veillez bien, et attendez-nous au coucher du soleil.

Maria fit un dernier signe d'adieu à ses deux frères, et, escortée de
Julian et de Sanchez, elle galopa vers San-Julian.

Vers trois heures, ils aperçurent à cinquante pas l'estancia, où Don
Luis Munoz et sa fille étaient arrivés depuis deux heures à peine.

L'estancia de San-Julian, sans contredit la plus riche et plus forte
position de toute la côte de Patagonie, d'élève sur une presqu'île de
six lieues de tour, couverte de bois et de pâturages où paissent en
liberté plus de dix mille têtes de bétail. Entourée par la mer qui lui
forme une ceinture de fortifications naturelles, la langue de terre de
l'isthme, large de huit mètres au plus, était bouchée par une batterie
de cinq pièces de gros calibre. L'habitation, qu'enveloppaient de hautes
murailles crénelées et bastionnées aux angles, était une espèce de
forteresse capable de soutenir un siège en règle, grâce à huit pièces de
canon qui, braquées aux quatre bastions, en défendait les approches.
Elle se composait d'un vaste corps-de-logis élevé d'un étage avec les
toits en terrasses, ayant dix fenêtres de façade et flanqué de deux
ailes. Un grand perron, garni d'une double rampe en fer curieusement
travaillée et surmontée d'une _varandah_, donnait accès dans les
appartements meublés avec ce luxe simple et pittoresque particulier aux
fermes espagnoles de l'Amérique.

Entre l'habitation et le mur d'enceinte percé en face du perron et fermé
par une porte de cèdre de cinq pouces d'épaisseur que doublaient de
fortes lames de fer, s'étendait un vaste jardin anglais, touffu et
accidenté. L'espace laissé libre derrière la ferme était réservé pour
les parcs ou _corrales_ où chaque soir l'on renfermait les bestiaux et à
une immense cour où tous les ans l'on abattait le bétail.

Cette maison était blanche, gaie et riante. Le faîte en apparaissait au
loin à moitié caché par les branches des arbres qui la couronnaient de
vert feuillage. Des fenêtres du premier étage la vue planait d'un côté
sur la mer et de l'autre sur le Rio-Négro qui, comme un ruban d'argent
se déroulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les
lointains bleuâtres de l'horizon.

Depuis la dernière guerre avec les Indiens, guerre qui remontait à dix
années, et pendant laquelle l'estancia avait failli être surprise par
les Aucas, on avait construit sur le toit du principal corps de logis un
_mirador_ où se tenait jour et nuit une sentinelle chargée de veiller et
d'avertir au moyen d'une corne de boeuf de l'approche des étrangers. Du
reste, un poste de six hommes gardait la batterie de l'isthme dont les
canons étaient prêts à faire feu à la moindre alerte..

Aussi, les bomberos étaient-ils encore assez éloignés de l'estancia, que
déjà leur venue avait été signalée, et que don José Diaz, accompagné de
Pavito, se tenait derrière la batterie pour les interroger dès qu'ils
seraient à portée de voix.

Les bomberos connaissaient la consigne, qui est commune à tous les
établissements espagnols, surtout sur les frontières, où l'on est exposé
aux déprédations continuelles des Indiens. Arrivés à une vingtaine de
pas de la batterie, les deux hommes s'arrêtèrent et attendirent.

--Qui vive? cria une voix.

--Amis, répondit Sanchez.

--Qui êtes-vous?

--Bomberos.

--Bien. Que demandez-vous!

--Le senor capataz don José Diaz.

--Eh! mais, s'écria José lui-même, c'est Sanchez.

--Oui, oui, don José dis Sanchez, et je vous ai tout de suite reconnu;
mais la consigne est la consigne. Voici mon frère Julian pour vous
servir.

--Comme nous l'avons déjà fait, don José, sans reproche, fit Julian d'un
ton goguenard.

--C'est juste. Qu'on baisse le pont-levis.

Les bomberos entrèrent, et immédiatement le pont levis fut relevé
derrière eux.

--Caraï! quelle agréable surprise, mes amis! dit le capataz. Vous êtes
d'une rareté désespérante. Venez chez moi, et, en buvant un _trago_
(coup), vous me conterez ce qui vous amène, une sérieuse affaire, si je
vous connais bien.

--Très-sérieuse, en effet, répondit Sanchez.

--Pavito, dit José, restez ici; je vais à l'estancia.

Et le capataz monta à cheval et se plaça à côté de Sanchez.

--Dites-donc, caballero, sans indiscrétion, quelle est cette jeune fille
vêtue à l'indienne? C'est une blanche, n'est-ce pas?

--C'est notre soeur, capataz.

--Votre soeur, non Sanchez? Plaisantez-vous?

--Dieu m'en garde!

--J'ignorais que vous eussiez une soeur, pardonnez-moi, je ne suis point
sorcier.

Les cavaliers étaient arrivés. Le capataz mit pied à terre. Les bomberos
l'imitèrent et le suivirent dans une grande salle du rez-de-chaussée, où
une femme d'un certain âge et d'une belle santé était occupée à égrener
du maïs. C'était la mère de don José, la nourrice de don Luis. Elle
accueillit les arrivants d'un sourire de bonne humeur, leur offrit des
sièges et alla cher un pot de chicha qu'elle posa devant eux.

--A votre santé, senores! dit le capataz après avoir rempli jusqu'aux
bords les gobelets d'étain. Le soleil est chaud en diable et cela égaie
des voyageurs de se rafraîchir.

--Merci! dit Sanchez qui avait vidé son verre.

--Voyons, qu'avez-vous à me conter? Parlez librement, à moins, ajouta
don José, que ma mère ne vous gêne. Dans ce cas, la digne femme
passerait dans une chambre voisine.

--Non, fit vivement Sanchez, non! que la senora reste, au contraire: ce
que nous avons à dire, tout le monde peut l'entendre, votre mère
surtout; nous venons au sujet de notre soeur.

--C'est égal, soit dit sans vous offenser, senor Sanchez, interrompit le
capataz, vous avez tort de garder cette enfant avec vous car elle ne
peut partager tous les périls de votre vie endiablée; n'est-ce pas,
mère?

La vieille dame fit un signe affirmatif, et les deux frères échangèrent
un regard d'espérance.

--Vous en ferez ce que vous voudrez, reprit don José; chacun est le
maître dans ce monde d'arranger sa vie à sa guise, pourvu que ce soit
honnêtement. Mais voyons votre affaire.

--Votre avis, don José, dit Sanchez, nous comble de joie. Vous êtes un
homme de bon conseil et de bon coeur.

Et, sans plus tarder, il lui raconta l'histoire singulière de Maria.
Pendant la fin du récit, sa Diaz avait quitté la salle sans être
remarquée par son fils ni par les bomberos.

--Vous êtes un brave homme Sanchez, s'écria don José. Oui, le diable
m'emporte! quoique, en général, les bomberos passent pour d'assez mauvais
compagnons. Vous m'avez bien jugé et je vous remercie d'avoir pensé à
moi.

--Vous acceptez? fit Julian.

--Un moment, sapristi! laissez-moi achever, reprit le capataz en
remplissant les verres: à votre santé! à la santé de la senorita! Je
suis un pauvre diable, moi, et garçon par dessus le marché; ma
protection serait compromettante pour une jeune fille; les langues sont
malignes ici comme partout, et, quoique je vive avec ma mère, une
excellente femme, une méchante parole est vite lâchée. Senores, la
réputation d'une jeune fille est comme un oeuf; on ne le raccommode pas
quand il est fêlé. Vous comprenez?

--Que faire? murmura Sanchez découragé.

--Patience, compadre! je ne puis rien moi-même; mais canario! don Luis
Munoz, mon maître, est bon, il m'aime, il a une fille qui est charmante;
je plaiderai auprès de lui la cause de votre soeur.

--La cause est gagnée, mon ami, dit don Luis que Diaz avait averti de
la démarche des bomberos.

Dona Linda, qui accompagnait son père, avait été très-émue des malheurs
de Maria; une bonne action lui avait tenté le coeur, et elle avait prié
son père de se charger de la soeur des bomberos qu'elle voulait garder
auprès d'elle. Julian et Sanchez ne savaient comment exprimer leur
reconnaissance au senor Munoz.

--Mes amis, dit celui-ci je suis heureux de m'acquitter envers vous.
Nous avons un vieux compte ensemble, n'est-ce pas, José? et si ma fille
a encore son père, c'est à vous qu'elle le doit.

--Oh! senor! firent les deux jeunes gens.

--Ma fille Lindita aura une soeur, et moi, au lieu d'une fille, j'en
aurai deux. Tu le veux bien, Lindita?

--Je vous en remercie, mon père, répondit-elle en faisant mille caresses
à Maria. Ma chère enfant, ajouta-t-elle, embrassez vos frères et
suivez-moi dans mon appartement; je vais vous donner moi-même les choses
de première nécessité, et avant tout vous débarrasser de ce costume de
païenne.

--Voyons, voyons, petite fille! dit dona Linda en l'entraînant; ne
pleurez pas ainsi, vous les reverrez; essuyez vos yeux, je veux que vous
soyez heureuse, entendez-vous! Allons, souriez bien vite, ma mignonne,
et venez.

--Merci, encore une fois, don Luis, dit Sanchez; nous partons
tranquilles.

--Au revoir, mes amis.

Sanchez et Julian, légers de corps et d'âme, sortirent de l'estancia et
croisèrent sur leur passage un cavalier qui au grand trot, se dirigeait
vers le perron.

--C'est singulier, fit Sanchez. Où ai-je vu cet homme? Je l'ignore;
mais, à coup sûr, je le connais.

--Vous connaissez don Juan Perez? demanda le capataz.

--Je ne sais si tel est le nom de ce caballero, ni qui il est, ni même
où je l'ai vu; cependant, je puis assurer qu'il y a peu de temps que
nous nous sommes rencontrés.

--Ah!

--Adieu, don José, et merci! dirent les deux bomberos en lui serrant la
main.


                             IX.--UNE VISITE.


Une heure avant l'arrivée des bomberos à l'estancia, un visiteur s'était
présenté qui avait été accueilli avec empressement par don Luis et sa
fille. Ce visiteur, âgé de vingt-huit ans, d'une taille élégante, avait
les manières du grand monde et une physionomie fine et spirituelle. Il
se nommait don Fernando Bustamente. Il appartenait à l'une des familles
les plus riches et les plus considérables de Buenos-Ayres. La mort de
ses parents l'avait, dans ce pays où l'or est si commun, doté d'une
fortune de plus de cinq cent mille piastre de rentes, c'est-à-dire
environ deux millions et demi.

La famille de don Fernando et celle de don Luis, toutes deux originaires
d'Espagne et liées l'une à l'autre par d'anciennes unions, avaient
toujours vécu sur le pied de la plus grande intimité. Le jeune homme et
la jeune fille avaient été élevés ensemble. Aussi, quand son beau cousin
était venu lui faire ses adieux, en lui annonçant son départ pour
l'Europe, où il devait voyager quelques années pour compléter son
éducation et se former aux façons élégantes, dona Linda, alors âgée de
douze ans, avait-elle éprouvé un vif chagrin. Depuis leur enfance, et
comme à leur insu, ils s'aimaient avec ce doux et naïf entraînement de
la jeunesse qui ne songe qu'au bonheur.

Don Fernando était parti, emportant avec lui son amour, et Lindita avait
gardé le sien dans son coeur.

Depuis quelques jours à peine, le jeune homme était de retour à
Buenos-Ayres, et, après avoir visité en touriste les villes les plus
renommées de l'univers civilisé, il s'était hâté de mettre ordre à ses
affaires, puis il avait frété une goëlette et avait fait voile pour le
Carmen, brûlant du désir de retrouver celle qu'il aimait et qu'il
n'avait pas vue depuis trois années, sa Lindita, cette jolie enfant qui
sans doute, pensait-il, était devenue une belle jeune fille et une femme
accomplie.

Au Carmen, il trouva la maison de don Luis vide, et, sur le
renseignement de Tio Lucas, le vieux nègre, il courut à franc étrier
jusqu'à l'estancia de San-Julian. La surprise et la joie de don Luis et
sa fille furent extrême. Lindita fut surtout heureuse, car tous les
jours elle pensait à Fernando et le voyait à travers ses souvenirs, mais
en même temps elle ressentit au coeur je ne sais quelle commotion pleine
de volupté et de douleur. Fernando s'en aperçut, il comprit qu'on
l'aimait encore, et son bonheur égala celui de dona Linda.

--Allons, allons, mes enfants, dit le père en souriant, embrassez-vous,
je vous le permets.

Dona Linda tendit à Fernando son front rougissant qu'il effleura
respectueusement de ses lèvres.

--Qu'est-ce que c'est que ce baiser-là? reprit don Luis: voyons pas
d'hypocrisie! embrassez-vous franchement, que diable! Toi, Lindita, ne
fais pas ainsi la coquette, parce que tu es une belle fille et qu'il est
beau garçon; et vous, Fernando, qui tombez ici comme une bombe sans
crier gare, croyez-vous, s'il vous plaît, que je n'aie pas deviné pour
qui vous veniez de faire plusieurs centaines de lieues sur mer? Est-ce
pour moi que vous accourez de Buenos-Ayres et du Carmen? Vous vous
aimez, embrassez-vous gentiment, comme deux amoureux et deux fiancés,
et, si vous êtes sages, on vous mariera dans quelques jours.

Les jeunes gens attendris par ces bonnes paroles et cette joyeuse
humeur, se jetèrent dans les bras du digne homme pour y cacher leur
émotion.

--Mes enfants, le Rubicon est franchi; soyons tout à la joie de nous
revoir après une séparation si longue, la dernière, car nous voici
réunis pour toujours.

--Oui! pour toujours! répétèrent les jeunes gens.

--Puisque voilà l'enfant prodigue, tuons le veau gras. Don Fernando,
vous resterez ici et ne retournerez au Carmen que pour vous marier. Cela
vous convient-il?

--Oui, dit Fernando en regardant amoureusement Lindita, à condition que
ce sera bientôt, mon père.

--Voilà bien les amoureux! ils sont pressés, impatients. Chacun son
tour; j'ai été comme cela, j'étais heureux alors. Nos enfants nous
remplacent, et le bonheur des vieillards est fait avec leur bonheur.

Alors commença entre les trois personnages une de ces douces et intimes
causeries où se mêlaient les souvenirs du passé et la certitude d'un
bonheur prochain, badinage du coeur et de l'esprit. Ils furent
interrompus par Diaz qui entra au salon. Don Fernando se rendit dans
sa chambre; Linda et son père suivirent la vieille dame auprès des
bomberos.

Don Luis, surpris et irrité de l'arrivée inopinée de don Juan Perez,
résolut de se débarrasser de lui et d'en finir avec cet homme
mystérieux.

--Vous ne m'attendiez pas de sitôt? dit don Juan en sautant de son
cheval et saluant le maître du logis.

--Je ne vous attendais pas du tout, d'autant moins qu'hier, si j'ai
bonne mémoire, vous nous aviez parlé d'un voyage.

--Il est vrai, reprit-il en souriant; mais sait-on la veille ce qu'on
fera le lendemain? Ainsi, vous-même, continua-t-il en suivant don Luis
au salon, hier, vous ne songiez nullement à quitter le Carmen.

--Mon Dieu, vous le savez, nous autres estancieros, nous sommes souvent
forcés, d'un moment à l'autre, à l'improviste, de nous rendre sur nos
propriétés.

--Même chose m'arrive: je suis, comme vous, pour quelque temps
contraints de vivre en gentilhomme campagnard.

--Ainsi vous habitez votre estancia?

--Oui, nous voilà voisins, vous serez condamné à ma présence, à moins
que...

--Vous serez toujours reçu chez moi.

--Vous êtes mille fois aimable, dit don Juan en s'asseyant dans un
fauteuil.

--Peut-être, j'en ai peur, n'aurai-je pas longtemps l'honneur de votre
voisinage.

--Et pourquoi?

--Il est possible qu'avant huit jours je retourne au Carmen.

--Vous n'êtes donc venu ici qu'en passant?

--Pas précisément. Je comptais rester quelques mois ici, comme vous le
disiez tout à l'heure, sait-on bien la veille ce qu'on fera le
lendemain?

Les deux interlocuteurs, tels que des duellistes habiles, avant
d'engager le fer et de se porter des coups décisifs, se tâtaient
réciproquement par des feintes vite parées.

--Me sera-t-il permis de présenter mes hommages à dona Linda? demanda
don Juan.

--Elle ne tardera pas à venir. Figurez-vous, mon cher voisin, que, par
un concours de circonstances extraordinaires, nos venons de nous charger
d'une jeune fille d'une rare beauté qui dix ans, a été l'esclave des
Indiens, et que ses frères nous ont amenée, voici une heure à peine,
après l'avoir miraculeusement sauvée des mains des païens.

--Ah! fit don Juan d'une voix étouffée.

--Oui, continua don Luis sans remarquer l'émotion du jeune homme. Elle
se nomme Maria, je crois; elle parait fort douce; vous connaissez ma
fille, elle en raffole déjà, et en ce moment elle est en train de la
débarrasser de ses affublements indiens et de la vêtir d'une façon
présentable.

--Fort bien, mais êtes-vous sûr que cette femme soit ce qu'elle semble
être? Les Indiens sont fourbes, vous ne l'ignorez pas, et cette...

--Maria.

--Cette Maria est peut-être une espionne indienne.

--Dans quel but?

--Que sais-je? Peut-on compter sur rien?

--Vous vous trompez, don Juan; je puis me fier aux hommes qui me l'ont
amenée.

--Surveillez-la, croyez-moi.

--Mais elle est Espagnole.

--Cela ne prouve rien. Voyez Pincheira, n'est-ce pas un ancien officier
de l'armée chilienne? Aujourd'hui le voilà chef d'une des principales
nations patagones, et c'est le plus crues adversaire des Espagnols.

--Pincheira, c'est autre chose.

--A votre aise, dit don Juan; je souhaite que vous ayez raison.

Comme don Juan prononçait ces mots, dona Linda parut, accompagnée de don
Fernando.

--Don Juan, dit l'estanciero, j'ai l'honneur de vous présenter don
Fernando Bustamente; et à vous, don Fernando, don Juan Perez.

Les deux hommes d'inclinèrent l'un devant l'autre en se lançant un
regard incisif comme une lame d'épée.

--Je crois, dit don Juan, avoir eu déjà le plaisir de rencontrer
monsieur.

--Bah! ce n'est pas en Amérique, à coup sûr, car voilà trois ans que don
Fernando l'a quitté.

--En effet, don Luis, c'est à Paris.

--Votre mémoire est fidèle, monsieur, répondit son Fernando; nous nous
sommes trouvés ensemble chez la marquise de Lucaney.

--J'ignorais votre retour en Amérique.

--Depuis quelques jours, je suis arrivé à Buenos-Ayres; ce matin,
j'étais au Carmen, et me voilà!

--Déjà ici! ne put s'empêcher de dire don Juan.

--Oh! fit avec intention le père de Linda, cette visite un peu Brusque
était si naturelle que ma fille et moi l'avons pardonnée de grand coeur
à don Fernando.

--Ah! murmura don Juan pour répondre quelque chose, car il comprit qu'il
avait devant lui un rival.

Dona Linda, nonchalamment étendue sur un canapé, suivait la conversation
avec anxiété, tout en jouant avec un éventail qui tremblait dans sa
main.

--J'ose espérer, monsieur, dit don Juan avec courtoisie, que nous
renouerons ici la connaissance incomplète commencée dans les salons de
madame Lucaney.

--Mon Dieu! se hâta de répondre don Luis pour couper la parole à don
Fernando, le senor Bustamente est malheureux de perdre cette bonne
fortune que vous lui offrez si gracieusement; mais, aussitôt son
mariage, il compte voyager en compagnie de sa femme, puisque aujourd'hui
c'est la mode dans un certain monde.

--Son mariage! fit don Juan avec un étonnement parfaitement joué

--Vous l'ignoriez?

--Oui.

--Etourdi que je suis! le bonheur me fait perdre la tête, je suis comme
ces deux enfants; veuillez m'excuser.

--Monsieur!

--Certainement. N'êtes-vous pas un de nos meilleurs amis? Nous n'avons
rien de caché pour vous. Don Fernando Bustamente épouse ma fille. Oh!
c'est une union projetée depuis longtemps.

Don Juan Perez pâlit: un voile sanglant passa devant ses yeux; il
ressentit au coeur une angoisse horrible et crut qu'il allait mourir.
Dona Linda suivait curieusement sur son visage ses secrètes pensées;
mais, sentant que tous les yeux étaient fixés sur lui, le jeune homme
fit un effort surhumain, et d'une voix douce et sans émotion apparente,
il dit à la jeune fille:

--Soyez, mademoiselle, heureuse... comme je le désire. Le premier
souhait, dit-on, est efficace; acceptez le mien.

--Je vous remercie, monsieur, répondit dona Lina, trompée par l'accent
de don Juan.

--Quant à vous, senor Bustamente, votre bonheur va faire bien des
jaloux, car vous nous enlevez la perle la plus précieuse du riche écrin
de la république argentine.

--Je m'efforcerai, senor, d'être digne d'elle; je l'aime tant!

--Ils s'aiment tant! fit le père avec une bonhomie cruelle.

Les jeunes amoureux s'envoyèrent un regard humide d'amour, plein
d'espérance et de bonheur. Ni les derniers mots de don Luis, ni le
regard des deux fiancés ne furent inaperçus par don Juan, que, sans en
laisser rien paraître, reçut ce double coup de poignard et cacha sa
douleur sous un sourire.

--Pardieu! mon voisin, reprit le père, vous assisterez, ce soir, au
repas de fiançailles, et vous nous abandonnerez votre soirée.

--Impossible, senor; d'importantes affaires m'appellent à mon estancia,
et, à mon grand regret, je vous quitte.

--Si, cependant, ma fille se joignait à moi...

--Je refuserais la senorita.

--Vous entendez, mon père; ni vous ni moi n'obtiendrons rien.

--Si moi-même, dit don Fernando, j'osais...

--Vous me rendez confus mais, sur l'honneur, il faut que je parte. Le
sacrifice que je fais en ce moment est d'autant plus pénible pour moi,
ajouta-t-il avec un sourire sardonique, que le bonheur fuit presque
toujours aussi vite qu'il est rare à atteindre, et que c'est folie de
n'en point profiter.

--Moi, dit dona Linda en regardant don Fernando, je ne crains plus le
malheur à présent.

Perez ouvrit sur elle ses yeux où passa une expression indéfinissable,
et il répondit en hochant la tête:

--Puissiez-vous dire vrai, senorita, mais je sais un dicton français...

--Lequel?

--«Entre la coupe et les lèvres, il y a encore place pour un malheur.»

--Oh! le vilain dicton! s'écria Linda un peu troublée. Mais je ne suis
pas française, moi, et je n'ai rien à redouter.

--C'est juste, mademoiselle.

Et don Juan, sans ajouter un mot, salua et s'élança hors du salon.

--Eh bien! mon ami, reprit l'estanciero, que pensez-vous de cet homme?

--Il a le regard profond comme un abîme, sa parole est acérée; et, je ne
sais pourquoi, je ne sais pourquoi, je suis sûr qu'il me hait.

--Moi aussi, je le hais, reprit Linda qui avait tressailli.

--Peut-être vous aimait-il, Linda. Peut-on vous voir sans vous aimer?

--Qui vous assure qu'il ne médite pas un crime?

--Pour cette fois, senorita, vous allez trop loin, c'est un gentilhomme.

--_Quien sabe?_ répondit-elle en se rappelant ces paroles de don Juan
qui l'avait déjà fait frissonner.


                       X.--PAR MONTS ET PAR VAUX.


Au sortir de l'estancia de San-Julian, don Juan Perez était en proie à
une de ces colères froides et concentrées que s'amassent lentement dans
l'âme et éclatent enfin avec une force terrible. Ses éperons
ensanglantaient son cheval qui hennissait douloureusement et redoublait
sa course furibonde.

Où allait-il ainsi?

Il ne le savait pas lui-même; peu lui importait d'ailleurs, il ne voyait
plus, n'entendait plus; il roulait dans son cerveau des projets
sinistres, et franchissait torrents et ravins sans s'inquiéter du galop
de son cheval. Seul, le sentiment de la haine grondait en lui. Rien ne
rafraîchissait son front brûlant, ses tempes battaient à rompre, et un
tremblement nerveux agitait tout son corps. Cet état de surexcitation
dura plusieurs heures; son cheval avait dévoré l'espace. Enfin, brisé de
fatigue, le noble animal s'arrêta soudain sur ses genoux fléchissants et
roula sur le sable.

Don Juan se releva en jetant autour de lui un regard égaré. Il lui avait
fallu cette rude chute pour remettre un peu d'ordre dans ses idées et le
rappeler à la réalité: une heure de plus d'une telle angoisse, il serait
devenu fou furieux ou serait mort d'apoplexie foudroyante.

La nuit était venue. D'épais ténèbres pesaient sur la terre; un silence
funèbre régnait dans le désert où le hasard l'avait conduit.

--Où suis-je? dit-il en cherchant à s'orienter.

Mais la lune, cachée par les nuages, se répandait aucune clarté; le vent
soufflait avec violence; les branches des arbres s'entrechoquaient, et
dans les profondeurs de ce désert, les hurlements des bêtes fauves
commençaient à mêler les notes graves de leurs voix aux rauques
miaulements des chats sauvages.

Les yeux de don Juan essayaient en vain de percer l'ombre. Il s'approcha
de son cheval étendu sur le sol et râlant sourdement; pris de pitié pour
le compagnon de ses courses aventureuses, il se pencha vers lui, passa à
sa ceinture les revolvers contenus dans les arçons, et, détachant une
gourde pleine de rhum suspendue à la selle, il se mit à laver les yeux,
les oreilles les narines et la bouche de la pauvre bête, dont les flancs
haletaient, que ce secours sembla rendre à la vie. Une demi-heure se
passa ainsi. Le un peu rafraîchi, s'était relevé, et, avec k'instinct
qui distingue sa race, il avait découvert une source voisine où il
s'était désaltéré.

--Tout n'est pas perdu encore, murmura don Juan, et peut-être
parviendrai-je bientôt à sortir d'ici, car là-bas, on m'attend, il faut
que j'y sois!

Mais un rugissement profond résonna à courte distance, répété presque
sur-le-champ dans quatre directions différentes. Le poil du cheval
s'était hérissé et don Juan avait tremblé.

--Malédiction! s'écria-t-il, je suis à un abreuvoir de cougouars.

En ce moment, à dix pas de lui, il aperçut deux yeux qui brillaient
comme des charbons ardents et qui le regardaient avec une fixité
étrange.

Don Juan était un homme d'un courage éprouvé, audacieux et téméraire à
l'occasion; mais seul dans cette morne solitude, au milieu d'une nuit
noire, entouré de bêtes féroces comme un cercle fatal, il sentit malgré
lui la peur l'envahir, il respirait avec effort, ses dents étaient
serrées, une sueur glacée inondait son corps, et il fut sur le point de
se laisser choir. Ce découragement rapide disparut devant une volonté
forte, et don Juan, soutenu par l'instinct de la conservation et par
l'espérance si ancrée dans le coeur de l'homme, se prépara à une lutte
inégale.

Le cheval poussa un hennissement de frayeur et se sauva dans les sables.

--Tant mieux! pensa le cavalier; il échappera peut-être.

Un effroyable concert de cris et de hurlements s'éleva de toutes parts
au bruit de la fuite du cheval, et de grandes ombres passèrent en
bondissant auprès de don Juan. Un tourbillon de vent courut dans le
ciel; la lune éclaira le désert de sa lueur triste et blafarde.

Non loin, le Rio-Négro coulait entre deux rives escarpées et don Juan
vit s'étendre à perte de vue les masses compactes d'une forêt vierge,
chaos inextricable de rochers entassés pêle-mêle et de fissures d'où
surgissaient des bouquets d'arbres. Çà et là, des lianes
s'enchevêtraient les unes dans les autres, décrivaient les paraboles les
plus bizarres, et n'arrêtaient leurs ramifications qu'à la rivière. Le
sol, composé de sable et de ces détritus qui abondent dans les forêts
américaines, fuyait sous le pied.

Don Juan se reconnut alors. Il se trouvait à plus de quinze lieues de
toute habitation, engagé dans les premiers plans d'une immense forêt, la
seule de la Patagonie, et que la hardiesse d'aucun pionnier n'avait osé
explorer, tant ses sombres profondeurs semblaient révéler d'horreur et
de mystères. Auprès de la forêt, jaillissait d'entre les rochers une
source limpide, dont les bords étaient foulés par de nombreuses traces
de griffes de bête fauves. Cette source leur serait, en effet,
d'abreuvoir, quand, au soleil couché, elles quittaient leurs tanières
pour chercher leur pâture et se désaltérer. De plus, témoignage vivant
de cette supposition, deux magnifiques cougouars, mâle et femelle,
arrêtés sur la rive, surveillaient d'un oeil inquiet les jeux de leurs
petits.

--Hum! fit don Juan, voilà de dangereux voisins. Et machinalement il
détourna les yeux. Une panthère allongée sur un roc dans la position
d'un chat aux aguets fixait sur lui des yeux enflammés. Don Juan, bien
armé, suivant la coutume américaine, avait une carabine d'une justesse
remarquable, qu'il avait posée auprès de lui appuyé droite sur un
rocher.

--Bon! dit-il, la lutte sera sérieuse, au moins.

Il épaula son fusil, mais, au moment où il allait faire feu, un
miaulement plaintif lui fit lever la tête. Une dizaine de _pajeros_ et
de _subaracayas_ (chats sauvages de haute taille), perchés sur des
branches d'arbres, le regardaient en dessous, tandis que plusieurs loups
rouges tombaient en arrêt à quelques pas de lui.

Posés sur les rocs environnants, une foule de vautour d'urubus et de
caracaras, l'oeil à demi éteint, semblaient attendre l'heure de la
curée.

Don Juan s'élança sur une pointe, et de là, s'aidant des mains et des
genoux, il gagna après des difficultés inouïes, une espèce de terrasse
naturelle, située à vingt pieds du sol. L'affreux concert formé par les
habitants de la forêt, qu'attirait à la suite des uns des autres la
subtilité de leur odorat, croissait de plus en plus et dominait le bruit
même du vent qui faisait rage dans les ravins et les clairières de la
forêt. La lune s'effaça encore derrière les nuages, et don Juan se
retrouva dans sa première obscurité, mais, s'il ne distinguait pas
auprès de lui les bêtes féroces, il les devinait et les sentait presque,
il voyait leurs prunelles flamboyer dans l'ombre et entendait leurs cris
qui se rapprochaient toujours.

Il appuya fortement ses pieds sur le sol, ajusta un revolver. Quatre
coups de feu furent suivis de quatre râlements d'agonie et du bruit
produit de branche en branche par la chute des chats sauvages blessés.
Cette attaque souleva une rumeur sinistre; les loups rouges se jetèrent
en hurlant sur les victimes qu'ils disputèrent aux urubus et aux
vautours. Un bruissement dans les feuilles des arbres arriva à l'oreille
du vaillant chasseur, et une masse impossible à distinguer clairement
fendit l'espace et vint s'abattre en rugissant sur la plate-forme. De la
crosse de son fusil, comme d'une massue, il frappa dans les ténèbres, et
la panthère, le crâne ouvert, roula du haut en bas du rocher. Il
entendit une bataille monstrueuse que les cougouars et les chats
sauvages livraient à la panthère blessée, et, ivre de son triomphe et de
son danger même, il lâcha deux coups de pistolet dans la foule d'ennemis
acharnés qui se tordaient au-dessous de lui. Soudain tous ces animaux,
cessant leur lutte comme d'un commun accord, sautèrent sur l'homme, leur
ennemi commun, et leur rage se tourna contre le rocher ou sommet duquel
don Juan semblait les défier tous. Ils grimpèrent, bondirent sur les
anfractuosités du roc. Les chats sauvages arrivèrent les premiers; à
mesure que don Juan les renversait, d'autres sautaient sur lui, et il
sentait ses forces et son énergie diminuer peu à peu.

Cette lutte d'un homme seul contre une foule de bêtes féroces avait je
ne sais quoi de grandiose et de poignant. Don Juan, comme dans un
cauchemar, se débattait en vain contre des nuées d'assaillants toujours
renaissants; sentait sur son visage l'haleine chaude et fétide des chats
sauvages et des loups rouges, pendant que les rugissements des cougouars
et les miaulements railleurs des panthères emplissaient ses oreilles
d'une effroyable mélodie qui lui donnait le vertige. Des centaines
d'yeux scintillaient dans l'ombre, et parfois les lourdes ailes des
vautours et des urubus fouettaient son front baigné d'une sueur froide.

En lui tout sentiment intime du moi s'était évanoui, il ne pensait plus;
sa vie, pour ainsi dire, était devenue toute physique; ses mouvements
étaient automatiques, et son bras se levait et se baissait pour frapper
avec la rigide régularité d'un balancier.

Déjà, plusieurs griffes s'étaient profondément enfoncées dans ses
chairs; des chat sauvages l'avaient saisi à la gorge, et il avait été
forcé de lutter contre eux corps à corps pour leur faire lâcher prise;
son sang coulait de vingt blessures, non mortelles à la vérité, mais
l'heure approchait que la force humaine ne peut dépasser, où don Juan
serait tombé de son rocher et aurait péri sous la dent des bêtes fauves.

A cette seconde solennelle où tout allait lui faillir, un cri suprême
s'élança de sa poitrine, cri d'agonie et de désespoir d'une expression
terrifiante, et qui fut répercuté au loin par les échos, dernière
protestation de l'homme fort qui s'avoue vaincu, et qui, avant de
tomber, appelle son semblable à son secours ou implore l'aide de Dieu.

Il cria. Un cri répondit au sien!

Don Juan, étonné et n'osant compter sur un miracle dans un désert où nul
être humain n'avait encore pénétré, se crut sous l'impression d'un rêve
ou d'une hallucination; pourtant, rassemblant toute sa voix dans sa
poitrine et sentant se rallumer l'espérance dans son âme, il jeta un
second cri plus éclatant, plus vibrant que le premier.

--Courage!

Cette fois ce n'était pas l'écho qui lui répondait. Courage! Ce seul mot
lui arriva sur l'aile du vent, faible comme un soupir. Semblable au
géant Antée, Juan, se redressant, sembla reprendre des forces et
renaître à la vie qui lui échappait déjà. Il redoubla ses coups contre
ses innombrables ennemis.

Plusieurs chevaux galopèrent dans le lointain; des coups de feu
illuminèrent les ténèbres de leur lueur passagère, et des hommes, ou
plutôt des démons, se ruèrent à l'improviste au plus épais des bêtes
fauves, dont ils firent un carnage horrible.

Tout à coup don Juan, attaqué par deux chats tigres, roula sur la plate
forme en se débattant avec eux.

Les bêtes féroces avaient fui devant les nouveaux venus, qui se hâtèrent
d'allumer des feux afin de les tenir à distance le reste de la nuit.
Deux de ces hommes, armés de torches incandescentes, se mirent à la
recherche du lutteur, dont les cris de détresse avaient appelé leur
secours. Il gisait sans connaissance sur la plate-forme, entouré de dix
ou douze chats sauvage morts et tenant entre ses doigts raidis, le cou
d'un pajero étranglé.

--Eh bien! Julian, dit une voix, l'a-t-on trouvé?

--Oui, répondit-il, mais il parait mort.

--Caraï! ce serait dommage reprit Sanchez, car c'est un fier homme. Où
est-il?

--Là, sur le rocher.

--Pouvez-vous le descendre avec l'aide de Quinto?

--Rien d'aussi facile.

--Hâtez-vous, au nom du ciel, dit Sanchez: chaque minute de retard pour
lui est peut-être une année de vie qui s'envole.

Quinto et Julian soulevèrent don Juan par les pieds et par la tête et,
avec des précautions infinies, le transportèrent, de la forteresse
improvisée où il avait si longtemps combattu, auprès de l'un des feux,
sur un lit de feuilles préparé par Simon.

--Canario! s'écria Sanchez à l'aspect misérable du jeune homme; le
pauvre diable, comme ils l'ont arrangé! Il était temps de le secourir.

--Croyez-vous qu'il va en réchapper? continua Quinto avec intérêt.

--Il y a toujours espoir, dit sentencieusement Sanchez, quand la vie
n'est pas éteinte. Voyons-le donc.

Il se pencha vers le corps de don Juan, tira son poignard luisant, lui
mit la lame devant les lèvres.

--Pas le moindre souffle! fit le bombero en hochant la tête.

--Ses blessures, sont sérieuse? demanda Quinto.

--Je ne crois pas. Il a été accablé de lassitude et d'émotion; il ne
tardera pas à ouvrir les yeux, et, dans un quart d'heure, si bon lui
semble, il pourra se remettre en selle. C'est sûrement lui, ajouta
Sanchez à demi-voix.

--D'où te vient son air soucieux, frère?

--C'est cet homme, malgré son costume européen et toute l'apparence d'un
blanc, ressemble...

--A qui?

--Au chef indien contre lequel nous nous sommes battus à l'arbre de
Gualichu et auquel nous devons le salut de Maria.

--Tu te trompes sans doute?

--Pas le moins du monde, frères, répliqua l'aîné avec autorité Caché
dans le creux de l'arbre, j'ai pu à loisir considérer ses traits qui
sont gravés dans ma mémoire. D'ailleurs, je le reconnaîtrais à cette
balafre que j'ai imprimée sur son visage avec mon sabre.

--C'est vrai, dirent les autres étonnés.

--Que faire?

--Que signifie ce déguisement?

--Dieu seul le sait, reprit Sanchez; mais il faut le sauver.

Les bomberos, comme tous les coureurs des bois, vivant loin des
établissements, sont obligés de panser eux-mêmes leurs blessures, et ils
acquièrent une certaine connaissance pratique de la médecine pour
employer les remèdes les plus simples en usage parmi les Indiens.

Sanchez, aidé de Julian et de Simon, lava les plaies de don Juan avec de
l'eau et du rhum, mouilla ses tempes et lui introduisit de la fumée de
tabac dans les narines. Le jeune homme poussa un soupir presque
insensible, remua légèrement et enfin ouvrit les yeux qui regardèrent
sans voir.

--Il est sauvé! dit Sanchez. Laissez maintenant agir la nature, c'est le
meilleur médecin que je connaisse.

Don Juan se souleva sur un coude, passa la main sur son front, comme
pour retrouver la mémoire et la pensée, et d'une voix faible:

--Qui êtes-vous? fit-il.

--Des amis, monsieur; ne craignez rien.

--Je suis rompu, j'ai les membres brisés.

--Il n'en est rien, monsieur; à part la fatigue, vous vous portez aussi
bien que nous.

--Je le souhaite, braves gens; mais par quel miracle êtes-vous arrivés à
temps pour me délivrer?

Le miracle, c'est votre cheval qui l'a fait: sans lui, vous étiez perdu.

--Comment cela? demanda don Juan, dont la voix s'affermissait de plus en
plus et qui déjà était parvenu à se mettre debout.

--Voici la chose. Nous sommes bomberos.

Le jeune homme eut une espèce de tressaillement nerveux qu'il réprima
soudain.

--Nous sommes bomberos; nous surveillons, la nuit surtout, les
mouvements des Indiens. Le hasard nous avait amenés de ce côté. Votre
cheval s'enfuyait, ayant à ses trousses une bande de loups rouges; nous
l'avons débarrassé de ces carnivores. Ensuite, comme il nous a paru peu
probable qu'un cheval tout sellé se trouvât seul dans cette forêt où
personne n'ose s'aventurer, nous nous sommes mis à la recherche du
cavalier. Votre cri nous a guidés.

--Comment m'acquitter envers vous? dit don Juan en tendant la main à
Sanchez.

--Vous ne me devez rien, monsieur.

--Mais...

--Voici votre cheval, caballero.

--Mais je voudrais vous revoir, dit-il avant de partir.

--Inutile: vous ne me devez rien, vous dis-je, reprit Sanchez qui tenait
la bride du cheval.

--Que voulez-vous dire? insista don Juan.

Le bombero, répondit Sanchez, paie aujourd'hui la dette contractée hier
avec Neham-Outah, l'ulmen des Aucas.

Le visage de don Juan se couvrit d'une pâleur affreuse

--Nous somme quittes, chef, continua Sanchez en lâchant la bride.

Quand le cavalier eut disparu dans l'obscurité, Sanchez se tourna vers
ses frères.

--Je ne sais pourquoi, leur dit-il un soupir de soulagement, mais je
suis heureux de ne plus rien devoir à cet homme.


                            XI.--LES NANDUS


A l'estancia de San-Julian, les heures s'écoulaient doucement,
entremêlées de causeries et de bonheur. Don Luis s'associait à la joie
de ses deux enfants. Don Juan Perez, depuis la nouvelle officielle du
mariage de dona Linda, n'avait reparu ni à San-Julian, ni au Carmen, au
grand étonnement de tout le monde. Maria, douce et naïve, était devenue
l'amie de Linda, presque une soeur. Les rires frais et sonores des
jeunes filles égayaient les échos de l'habitation et faisaient rêver le
capataz qui, à la vue de la soeur des bomberos, avait senti son coeur se
tourner vers elle, comme l'héliotrope vers le soleil. De loin, don José,
semblable à une âme en peint, rôdait autour de Maria pour l'entrevoir à
la dérobée. Tout le monde, dans l'estancia, s'était aperçu de l'amour du
brave homme, qui, seul, malgré ses gros soupirs, n'y comprenait rien. On
osait se moquer de lui, sans le blesser toutefois, et rire de ses façons
singulières.

Un jour, par une fraîche matinée de novembre, peu après le lever du
soleil, tout s'agitait à l'estancia de San-Julian. Plusieurs chevaux,
tenus en main par des esclaves noirs, hennissaient d'impatience au pied
du perron; les domestiques couraient çà et là, et don José, revêtu de
ses plus beaux habits, attendait l'arrivée de son maître.

Enfin, don Luis et don Fernando parurent en compagnie des deux jeunes
filles. A la vue de Maria, le majordome sentit la joie lui monter du
coeur au visage; il se redressa, frisa d'un doigt coquet sa moustache
retroussée et lança à sa bien aimée une oeillade tendre et respectueuse.

--Bonjour, José, mon ami, lui dit cordialement don Luis. Eh! eh! je
crois que la chasse sera bonne.

--Je pense de même, Seigneurie; le temps est superbe.

--As-tu choisi, au moins, des chevaux bien doux pour ma fille et sa
compagne?

--Oh! Seigneurie, répondit le capataz, je les aim moi-même lacés dans le
corral; je vous réponds d'eux sur ma tête. De vrais chevaux de dames,
des agneaux.

--Nous sommes tranquilles, dit dona Linda; nous savons que don José nous
gâte.

--Allons! à cheval et partons!

--Oui, la route est longue d'ici à la plaine des Nandus (espèce
d'autruche), reprit José en caressant Maria de l'oeil.

La petite troupe, une vingtaine de personnes bien armées, se dirigea du
côté de la batterie où le Pavito baissa le pont-levis.

--Redoublez de vigilance, dit le capataz au gaucho.

--N'ayez crainte, senor José. Bonne chance à vous et à l'honorable
compagnie ajouta le Pavito en agitant son chapeau en l'air.

--Relevez le pont, Pavito.

--Qui entrera dans l'estancia, capataz, sera plus fin que vous et moi.

En Patagonie, à quelque distance des rivières, toutes les plaines se
ressemblent: du sable, toujours du sable, et çà et là quelques buissons
rabougris, tel était le chemin jusqu'à la plaine des Nandus.

Don Luis avait convié son gendre à une chasse à l'Autruche, et, comme on
pense, Linda avait voulu être de la partie.

La chasse à l'Autruche est un des grands divertissements des Espagnols
de la Patagonie et de la république Argentine, où elle se trouvent en
grande quantité.

Les Autruches vivent d'ordinaire par petites familles de huit à dix,
disséminées sur les bords des marais, des étangs et des rivières; elles
se nourrissent d'herbes fraîches. Fidèles au coin natal, elles ne
quittent guère le voisinage de l'eau, et au mois de novembre, elles vont
déposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leurs oeufs, au
nombre de cinquante ou soixante, qui, la nuit seulement sont couvés par
les mâles et par les femelles. L'incubation arrivée à terme, l'oiseau
casse avec son bec les oeufs non fécondés qui se couvrent aussitôt de
mouches et d'insectes, nourriture des petits.

Un trait caractéristique des moeurs de l'autruche, c'est une extrême
curiosité. Dans les estancias où elles vivent à l'état domestique, il
n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes et regarder
les gens qui causent. Dans la plaine, leur curiosité leur est souvent
funeste, car elles viennent reconnaître sans hésiter tout ce qui leur
paraît étrange. Voici, à ce sujet une bonne histoire indienne. Les
cougouars se couchent à terre, lèvent leur queue en l'air et l'agitent
vivement dans tous les sens. Les autruches, attirées par la vue de cet
objet inconnu, s'approchent naïves. On devine le reste; elles deviennent
la proie des rusés cougouars.

Les chasseurs, après une marche assez rapide de près de deux heures,
étaient arrivés à la plaine des Nandus. Les dames mirent pied à terre
sur les bords d'un ruisseau, et quatre hommes, la carabine sur la
cuisse, restèrent auprès d'elles. Les chasseurs échangèrent leurs
montures contre les coursiers que des esclaves noirs avaient menés en
bride sans cavaliers, puis ils se divisèrent en deux troupes égales. La
première, commandée par don Luis, s'enfonça dans la plaine en décrivant
un demi-cercle de manière à pousser le gibier vers un ravin situé entre
deux dunes mouvantes. La seconde troupe, ayant à sa tête le héros de la
fête, don Fernando, s'échelonna sur une ligne de front et forma l'autre
moitié du cercle. Ce cercle, par la marche des cavaliers, allait se
rétrécissant, lorsqu'une dizaine d'autruches se montrèrent dans un pli
du terrain; mais le mâle, placé en sentinelle, par un cri aigu comme le
sifflet d'un contre-maître, prévint la famille du danger. Les autruches
s'enfuirent en ligne droite rapidement et sans regarder en arrière.

Tous les chasseurs s'élancèrent au galop sur leurs traces. La plaine
jusque-là silencieuse s'anima.

Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les
malheureux oiseaux, et sur leur passage soulevaient des flots d'une
poussière fine. A douze ou quinze pas du gibier, galopant toujours et
piquant de l'éperon le flancs de leurs montures, ils se penchaient en
avant, faisaient tournoyer autour de leur tête les terribles bolas et
les jetant à toute volée après l'animal. S'ils manquaient leur coup, ils
ils se courbaient de côté, rasaient la terre et sans ralentir leur
course, ramassaient les bolas qu'ils lançaient de nouveau.

Plusieurs familles d'autruches s'étaient levées. La chasse prit alors
les proportions d'une joie délirante. Cris et hurrahs retentissaient;
les bolas sifflaient dans l'air et s'enroulaient autour du cou, des
ailes et des jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur,
faisaient mille feintes et mille zigzags pour se soustraire à leurs
ennemis, et qui, par des coups d'aile à droite et à gauche,
s'efforçaient de piquer les chevaux avec l'espèce d'ongle dont le bout
de leur aile est armé.

Quelques coursiers épouvantés se cabrèrent et, embarrassés par trois ou
quatre autruches qui entravèrent leurs jambes, entraînèrent leurs
cavaliers dans leur chute. Les oiseaux, profitant du désordre, se
sauvèrent du côté où les chasseurs les attendaient. Là, ils tombèrent
sous une pluie de bolas. Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la
victime, lui coupait les ailes en signe de triomphe et reprenait sa
course avec une nouvelle ardeur. Autruches et chasseurs fuyaient et
galopaient rapides comme le pampero, le vent des pampas.

Une quinzaine d'autruches jonchaient la plaine. Don Luis donna le signal
de la retraite. Les oiseaux qui n'avaient pas succombé se hâtèrent des
pieds et des ailes vers des abris sûrs. Les morts furent ramassés avec
soin, car l'autruche est une excellent mets, et que les Américains
préparent, surtout avec la chair de la poitrine, un plat renommé par sa
délicatesse et sa saveur exquise qu'ils appellent _picanilla_.

Les esclave allèrent à la recherche des oeufs, fort estimés aussi, et
ils en recueillirent une excellente moisson.

Quoique la chasse n'eut duré qu'une heure, les chevaux, las, suaient te
soufflaient; aussi la rentrée à l'estancia s'effectua-t-elle lentement.
Les chasseur arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.

--Eh bien! demanda Luis au Pavito, il ne s'est rien passé d'important en
mon absence.

--Rien, seigneur, reprit Pavito. Un gaucho, disant venir du Carmen pour
affaire pressée, a insisté pour être introduit et parler à don Fernando
Bustamente.

Ce gaucho, devant qui le Pavito n'avait eu garde de baisser le
pont-levis, était son cher et loyal ami Mato, qui devait le tuer
_adroitement_. Mato s'était retiré de fort mauvaise humeur sans vouloir
dire les motifs de sa visite.

--Que pensez-vous de la venue de ce gaucho, don Fernando? demanda don
Luis, dès qu'ils furent installés au salon.

--Rien qui m'étonne, répondit don Fernando. On dispose en ce moment ma
nouvelle habitation au Carmen, et sans doute on a besoin de mes ordres.

--C'est possible.

--Je presse les ouvriers, mon père; j'ai si grande hâte d'être marié,
que je tremble que mon bonheur ne m'échappe, dit don Fernando.

--Moi aussi, dit dona Linda, dont le visage s'empourpra.

--Voyez-vous la petite futée! dit don Luis. Ces coeurs de jeunes filles,
ça travaille sans qu'on s'en doute. Patience, mademoiselle, encore trois
jours!

--Mon bon père! s'écria Lindita en cachant dans le sein de don Luis son
visage baigné de larmes de joie.

--Oh! alors, je pars demain pour le Carmen, d'autant plus que j'attends
de Buenos-Ayres des papiers indispensables pour notre union, pour notre
bonheur, ajouta Fernando en regardant sa bien-aimée.

--C'est cela, dit-elle demain de grand matin, pour être de retour
après-demain avant midi, n'est-ce pas?

--Demain soir je serai ici: puis-je rester loin de vous ma chère
Lindita?

--Non, don Fernando, non, je vous en prie, je ne veux pas que vous
reveniez demain soir.

--Pourquoi donc? répondit le jeune homme un peu piqué de ce propos de sa
fiancée.

--Mon Dieu! je ne sais pourquoi moi-même, mais j'ai peur quand vous
traversez la pampa, seul, en pleine nuit. Oh! continua-t-elle à un geste
de don Fernando, je vous connais brave, trop brave même. Les bandits
gauchos abondent dans la plaine. N'exposez pas une vie qui m'est si
chère, qui déjà n'est plus à vous, Fernando, et écoutez le conseil d'un
coeur qui n'est plus à moi.

--Merci, Lindita. Pourtant je n'ai personne à craindre en ce pays, où je
suis inconnu. Du reste, je ne quitte jamais l'estancia sans avoir l'air
d'un brigand d'opéra-comique, tant je suis bariolé d'armes.

--N'importe, reprit dona Linda, si vous m'aimez...

--Si je vous aime, interrompit-il avec passion.

--Si vous m'aimez, vous devez souffrir de mes inquiétudes et... m'obéir.

--Allons! allons! dit don Luis en riant; sur mon âme, tu es folle,
Lindita, et tes romans t'ont troublé la cervelle: tu ne rêves plus que
brigands, embuscades et trahisons.

--Que voulez-vous, mon père? est-ce ma faute? Le pressentiment d'un
malheur prochain m'agite; je ne veux rien livrer au hasard.

--Ne pleure pas, ma fille chérie, dit le père à Linda, qui fondit en
larmes. Embrasse-moi; j'ai tort. Ton fiancé et moi, nous ferons tout ce
que tu voudras. Es-tu contente?

--Est-ce bien vrai? reprit dona Linda qui pleurait en souriant.

--Oh! senorita! s'écria Fernando d'un ton de tendre reproche.

--Vous me rendez toute heureuse. Je ne demande qu'une chose: que José
Diaz vous accompagne.

--Comme il vous plaira.

--Vous me le promettez?

--Je vous le jure.

--Là, fit gaiement don Luis; tout est pour le mieux, petite fille. Je te
soupçonne, Lindita, d'être un peu jalouse et de craindre qu'on ne
t'enlève ton fiancé?

--Peut-être! dit-elle avec malice.

--Cela s'est vu, répliqua le père en goguenardant. Ains, don Fernando,
vous partez demain?

--Au lever du soleil, pour éviter la trop grande chaleur; et, comme je
n'ai pas l'espérance de vous revoir avant mon départ, je prends congé de
vous à l'instant même.

--Embrassez-vous, mes enfants; quand on se quitte, surtout si l'on
s'aime, il faut toujours s'embrasser comme si l'on ne devait plus se
retrouver que dans l'autre monde.

--Mon père, dit Lindita, vous avez des idées...

--C'est pour rire, ma chère enfant.

--Bon voyage, don Fernando, et à après-demain!

--A après-demain.

Le lendemain, au soleil levant, don Fernando Bustamente sortit de
l'habitation. Au bas du perron, le capataz et deux esclaves
l'attendaient. Involontairement, le jeune homme, avant de piquer des
deux, tourna la tête du côté de la chambre de sa bien-aimée, dont la
fenêtre s'ouvrit soudain.

--Adieu! dit dona Linda avec une certaine émotion dans la voix.

--Adieux! non! répondit Fernando en lui envoyant un baiser, au revoir!

--C'est juste, fit-elle, au revoir.

Le capataz soupira fortement; sans doute il pensait à Maria, et se
disait que don Fernando était bien heureux.

Don Fernando, le coeur serré sans en comprendre la cause, fit un dernier
signe à sa fiancée et ne tarda pas à disparaître au milieu des arbres.
Dona Linda le suivit longtemps des yeux, longtemps du coeur, et dès
qu'elle fut seule, elle sentit la tristesse l'envahir, elle pleura et
sanglota amèrement.

--Mon dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle; protégez-le?


                     XII.--LA PASSÉE DES GUANACOS


Sur les rives du Rio-Négro, à vingt-cinq lieues environ du Carmen,
s'élevait la _tolderia_ ou village de la passée des Guanacos.

Cette tolderia, simple camp provisoire comme tous les villages des
Indiens, dont les moeurs nomades ne comportent pas d'établissements
fixes, se composait d'une centaine de _chozas_ ou cabanes
irrégulièrement groupées les unes auprès des autres.

Chaque choza était construite d'une dizaine de pieux plantés en terre,
haut de quatre à cinq pieds sur les côtés et de six à sept au milieu,
avec une ouverture vers l'orient pour que le maître de la choza put, au
matin, jeter de l'eau en face du soleil levant, cérémonie par laquelle
les Indiens conjurent Gualichu de ne pas nuire à leur famille pendant le
cours de la journée. Ces chozas étaient revêtues de peaux de chevaux
cousues ensemble, toujours ouvertes au sommet afin de laisser un libre
essor à la fumée des feux de l'intérieur, feux qui égalent en nombre les
femmes du propriétaire. Chaque femme doit avoir un feu pour elle seule.
Les cuirs qui servaient de murs extérieurs étaient préparés avec soin et
peints de différentes couleurs. Ces peintures égayaient l'aspect général
de la tolderia.

Devant l'entrée des chozas, les lances des guerriers étaient fichées
dans le sol. Ces lances, légères et faites de roseaux flexibles, hautes
de seize à dix-huit pieds et armées à leur extrémité d'un fer long d'un
pied, forgé par les Indiens eux-mêmes, poussent dans les montagnes du
Chili, près de Valdivia.

La joie la plus vive semblait animer la tolderia. Dans quelques chozas,
des Indiennes, munies de ces fuseaux qui leur viennent des Incas,
filaient la laine de leur troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient
ces ponchos si renommés pour leur finesse et la perfection du travail,
devant des métiers d'une simplicité primitive, autre héritage des Incas.

Les jeunes gans de la tribu, réunis au centre de la tolderia, au milieu
d'une vaste place, jouaient au _eilma_, jeu singulier, fort aimé des
Aucas. Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se
rangent sur deux lignes vis-à-vis les uns des autres. Des champions de
chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main; ceux-ci dans la
main gauche, ceux-là dans la droite, jettent leur balle en arrière de
leur corps de manière à la ramener en avant. Ils lèvent la jambe gauche,
reçoivent le projectile dans la main et le renvoient à l'adversaire
qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De là
mille contorsions bizarres du vis-à-vis qui, pour éviter d'être touché,
se baisse ou saute. Si la balle sort du cercle, le premier joueur perd
deux points et court après elle. Si, au contraire, le second est frappé,
il faut qu'il saisisse la balle et la relance à son adversaire, qu'il
doit toucher sous peine de perdre lui-même un point. Celui qui suit, au
côté opposé du cercle, recommence, et ainsi jusqu'à la fin. On comprend
quels éclats de rire accueillent les postures grotesques des joueurs.

D'autres Indiens, plus mûrs d'âge, jouaient gravement à une espèce de
jeu de cartes avec des carrés de cuir enluminés de figures grossières de
différents animaux.

Dans une choza plus vaste et mieux peinte que les autres chozas de la
Tolderia, l'habitation du _carasken_ ou premier chef, dont les lances
garnies à la base d'une peau colorée ne rouge étaient la marque
distinctive du pouvoir, trois hommes assis devant un feu mourant
causaient insouciants des bruits du dehors. Ces hommes étaient
Neham-Outah, Pincheira et Churlakin, l'un des principaux ulmenes de la
tribu et dont la femme était accouchée, le matin même, d'un garçon, ce
qui était cause des grandes réjouissances des Indiens.

Churlakin prit les ordres du grand chef pour les cérémonies usitées en
pareil cas, le salua avec respect et sortit de la choza, où il reparut
bientôt suivi de ses femmes et de tous ses amis, dont l'un tenait
l'enfant dans ses bras.

Neham-Outah se plaça entre Pincheira et Churlakin, en tête de la troupe,
et il se dirigea vers le Rio-Négro. Le nouveau-né enveloppé dans ses
langes de laine, fut plongé dans l'eau du fleuve; puis on revint dans le
même ordre à la choza de Churlakin, à l'entrée de laquelle gisait une
jument grasse renversée et attachée par les quatre pieds.

Un poncho fut placé sur le ventre de l'animal, et les parents et les
amis y déposèrent l'un après l'autre les présents destinés à l'enfant,
éperons, armes, vêtements. Neham-Outah, qui avait consenti à servir de
parrain, plaça le nouveau-né au milieu des dons; et Churlakin ouvrit les
flancs de la jument, lui arracha le coeur et, tout chaud encore, il le
passa à Neham-Outah qui s'en servit pour faire une croix sur le front de
l'enfant, en lui disant: «tu te nommeras Churlakincko.» Le père reprit
son fils, et le chef, élevant le coeur sanglant, dit à haute voix à
trois reprises différentes:

--Qu'il vive! qu'il vive! qu'il vive!

Puis, il recommanda à Gualichu, le génie du mal, le priant de le rendre
brave, éloquent, et il termina l'énumération de ses voeux par ces mots:

--Surtout qu'il ne soit jamais esclave!

La cérémonie accomplie, la jument fut coupée par morceaux, on alluma de
grands feux, et tous les parents et amis prirent place à un festin qui
devait durer jusqu'à la disparition complète de la jument immolée.

Churlakin se préparait à s'asseoir et à manger comme ses convives; mais,
sur un signe de Neham-Outah, il suivit le grand chef dans sa choza, où
ils reprirent leurs sièges devant le foyer. Pincheira était avec eux.
Sur un geste de Neham-Outah, les femmes sortirent, et lui, après un
court recueillement, il prit la parole:

--Mes frères, vous êtes mes fidèles, et devant vous mon coeur s'ouvre
comme une chirimoya (fruit qui ressemble à la goyave), pour vous laisser
voir mes plus secrètes pensées. Vous avez peut-être été étonnés de
n'avoir pas été, cette nuit, comptés au nombre des chefs choisis par moi
pour agir sous mes ordres?

Les deux chefs firent un signe de dénégation.

--Vous n'avez ni douté de mon amitié, ni supposé que je vous ai retiré
ma confiance? Loin de là! Je vous réserve tous deux à de plus
importantes entreprises qui exigent des hommes sûrs et éprouvés. Vous,
Churlakin, montez à cheval sans délai, voici le quipus.

Et il remit à l'ulmen une petite bûche de bois de saule, longue de dix
pouces et large de quatre, fendue au milieu et contenant un doigt
humain. Ce morceau de bois entouré de fil, était frangé de laine rouge,
bleue, noire et blanche. Churlakin reçut avec respect le quipus.

--Churlakin, reprit Neham-Outah, vous me servirez de _chasqui_ (héraut),
non pas parmi les nations patagones des pampas, dont les caraskenes, les
ulmenes ou apo-ulmenes ont assisté à la solennelle réunion de l'arbre de
Gualichu, quoique vous puissiez communiquer avec elles sur votre chemin,
mais je vous envoie spécialement vers les nations et les tribus
dispersées au loin et vivant dans les bois, tels que les Ranqueles, les
Quérandis, les Moluchos, les Picunches, auxquels vous présenterez le
quipus. De là, vous rabattant sur le grand _chace_ (désert), vous
visiterez toutes les tribus Charruas, Bocobis, Tohas et Guaranis, qui
peuvent mettre environ vingt-cinq mille guerriers sous les armes. Cette
tâche est difficile et délicate. Voilà pourquoi je vous la confie comme
à un autre moi-même.

--Mon frère peut être tranquille, dit Churlakin: je réussirai.

--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf
noeuds pour indiquer que mon frère est parti d'auprès de moi le
dix-neuvième jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les
guerriers seront réunis en armes sur l'île de Chole-Hechel, à la fourche
du Rio-Négro. Les chefs qui consentiront à sa joindre à nous feront un
noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront
ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frère a-t-il compris?

--Oui, répondit Churlakin. Quand faut-il partir?

--Tout de suite; le temps presse.

--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua
les deux chefs et sortit de la choza.

--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah dès qu'il se
trouva seul avec Pincheira.

--J'écoute.

Le chef suprême, quittant alors les manières composées et le langage
d'un ulmen, usa des façons européennes avec une aisance surprenante, et,
laissant de côté le dialecte indien, il s'adressa à l'officier chilien
dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn à Mazatlan.

--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour
d'Europe, je me suis attaché la plupart des gauchos du Carmen, gens de
sac et de corde, bandit, exilés de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais;
mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dévoués. Ces hommes ne
me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.

--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.

--Ah! fit Neham-Outah en lançant un regard soupçonneux au Chilien.

--Tout se sait dans la pampa.

--Bref, reprit Neham-Outah, l'heure est venue où je dois récolter ce que
j'ai semé parmi ces bandits, qui nous serviront contre leurs
compatriotes par la connaissance de leur tactique espagnole, par leur
adresse à se servir des armes à feu. Des raisons trop longues à vous
déduire m'empêchent de m'occuper des gauchos. Vous, présentez-vous en
mon nom. Ce diamant, ajouta-t-il en retirant une bague de son doigt,
sera votre passeport. Ils sont avertis; et, en le leur montrant, ils
vous obéiront comme à moi-même. Ils se réunissent dans une pulperia
borgne de la Poblacion-del-Sur au Carmen.

--Je vois cela d'ici; qu'aurais-je à faire avec ces gaillards-là.

--Une chose bien simple. Tous les jours un homme dévoué, un gaucho nommé
Chillito, vous transmettra mes ordres et vous apprendra ce qui se passe
parmi nous. Il s'agit donc de tenir ces bandits en haleine, et, au jour
que je vous désignerai, vous formerez une révolte dans le Carmen. Cette
révolte nous donnera le temps d'agir au dehors, pendant qu'une partie de
vos gens battra la campagne et nous débarrassera, s'il est possible, de
ces enragés de bomberos qui surveillent nos manoeuvres dans la pampa, et
qui sont presque aussi fins que nos Indiens.

--Diable! dit Pincheira; voilà du fil à retordre.

--Vous réussirez, sinon par amitié pour moi, du moins en haine des
Espagnols.

--Pour ne pas tromper votre attente, je ferai plus qu'un homme ne peut
faire.

--Je le sais, et vous en remercie, mon cher Pincheira. Mais de la
prudence et de l'adresse! On se doute de nos projets, on nous épie. Pour
parler le langage des Indiens, c'est un travail de taupe que je vous
confie: il faut creuser sous le Carmen une mine qui engloutisse tout, en
éclatant.

--Caraï! dit Pincheira en serrant chaleureusement la main de
Neham-Outah, vous aimez un homme comme je les aime. Comptez sur moi, sur
mon amitié, surtout sur ma haine.

--Nous serons tous vengés, ajouta Neham-Outah.

--Satan vous entende!

--A l'oeuvre donc! Mais auparavant quittez votre costume d'officier
chilien. Grimez-vous le mieux possible, car votre visage est connu au
Carmen.

--Oui, reprit Pincheira, et dans une heure vous-même ne me reconnaîtrez
pas; je vais me vêtir en gaucho, c'est moins compromettant. Adieu!

--Un mot encore!

--Dites.

--Chaque nuit, l'homme que je vous enverrai prendra avec vous
rendez-vous dans un endroit différent, afin de déjouer les espions.

--C'est convenu.

--Adieu.

--Pincheira sortit de la choza, et le chef indien le suivit un instant
des yeux.

--Va! dit-il, bête féroce à laquelle je jette un peuple en pâture! Va!
misérable instrument de projets dont tu ne comprends pas la grandeur!
ajouta-t-il en promenant ses regards sur les Indiens; ils sont en fête,
ils jouent comme des enfants et ne se doutent pas que je vais les rendre
libres. Mais il est temps que je songe moi-même à ma vengeance.

Et il s'éloigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en
bride et à fond de train s'élança du côté du Carmen.

Au bout d'une heure il s'arrêta sur les bords du Rio-Négro, descendit de
cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il était seul, détacha une valise
en cuir attachée à sa selle et entra dans une grotte naturelle située à
quelques pas. Là, il se dépouilla lestement de ses vêtements, revêtit un
riche costume européen et se remit en route.

Ce n'était plus Neham-Outah, le chef suprême des nations indiennes, mais
don Juan Perez, le mystérieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence,
était changée, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.

Arrivé à peu près à l'endroit où, la veille, les bomberos, emmenant leur
soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau
pied à terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en
paille tressée de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidité
apparente d'un promeneur qui se repose à l'ombre et admire les beautés
du paysage.

Pendant ce temps-là le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de
la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur
cette frontière:

    El mebin mi neculantey
    Tilqui mapu meunt
    Anca ma guida meunt
    Ay! guineckry ni pello menckey!

«Je suis allez mon Néculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides
qui l'ont changé en ombres et en mouches.»

--Oh! oh! déjà le chant du maukawis! (espèce de caille) dit don Juan à
voix haute.

--Le chant du maukawis n'annonce-t-il pas le lever du soleil? demanda la
voix.

--Tu as raison, Chillito, reprit don Juan; nous sommes seuls; tu peux
venir, ainsi que ton compagnon qui, je le suppose, est ton ami Mato.

--Vous avez deviné, Seigneurie, dit Mato en tournant une dune mouvante.

--Fidèles à notre parole, dit Chillito, nous arrivons à l'heure et au
lieu désignés.

--C'est bien, mes braves, merci! Approchez-vous; restez à cheval. Vous
m'êtes dévoués tous deux?

--Jusqu'à la dernière goutte de sang, Seigneurie, dirent les deux
gauchos.

--Et vous ne méprisez pas l'argent?

--L'argent ne peut jamais nuire qu'à ceux qui n'en ont pas, répondit
sentencieusement Chillito.

--Quand il est honorablement gagné, appuya Mato avec une grimace de
singe.

--C'est convenu, repartit le jeune homme. Il s'agit de cinquante onces.

Les deux bandits eurent un petit frisson de joie, leurs prunelles de
chat-tigre étincelèrent.

--Caraï! firent-ils.

--Cela vous va-t-il?

--Pardieu! cinquante onces! Ce sera difficile sans doute?

--Peut-être.

--N'importe.

--Il y aura mort d'homme.

--Tant pis pour lui, dit Chillito.

--Cela vous va toujours?

--Plus que jamais, grommela Mato.

--En ce cas écoutez-moi avec attention, dit don Juan Perez.



                          DEUXIÈME PARTIE.



                          I.--LE PAMPERO.

Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando
et don José n'échangèrent pas une seule syllabe, au grand étonnement du
capataz, don Fernando songeait à son bonheur prochain, un peu couvert
d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona
Linda. Ces inquiétudes vagues, dès qu'il fut arrivé au Carmen, se
dissipèrent comme les brouillards du matin devant le soleil.

Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison où il devait
conduire dona Linda après la bénédiction nuptiale. Quoique le confort
n'existe pas dans l'Amérique du Sut, c'était un palais féerique encombré
de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers français,
anglais, et italiens, réunis avec des difficultés inouïes, travaillaient
sans relâche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la
dernière main à cette création des _Mille et une Nuits_, qui déjà avait
englouti des sommes considérables et qui, dans quarante-huit heures,
pouvait recevoir ses nouveaux hôtes. Au Carmen, on ne parlait que du
palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait
devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princière.

Don Fernando, satisfait de voir son rêve accompli, sourit en pensant à
sa fiancée, et, après avoir complimenté les ouvriers et l'architecte, il
se rendit chez le gouverneur, où l'appelaient de graves intérêts.

Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait
beaucoup connu le père. Cependant Fernando, malgré la bienveillance
courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une
contrariété secrète.

Le gouverneur était un brave et loyal soldat, qui avait rendu des
services dans la guerre de l'indépendance et auquel, en guise de
retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confié le commandement
du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze années. Courageux, sévère
et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice du
_garrot_ et déjouait les continuelles tentatives des Indiens, qui
venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et
de faire des prisonniers et surtout des prisonnières. Doué d'une
intelligence médiocre, mais soutenu par sa propre expérience et par
l'estime de tous les honnêtes gens de la colonie, il ne manquait pas
d'une certaine énergie de caractère. Au physique, c'était un grand et
gros homme, à la face rubiconde et bourgeonnée, plein du contentement de
lui-même, qui s'écoutait parler et pesait soigneusement ses paroles
comme si elles eussent été d'or.

Don Fernando fut étonné de l'inquiétude qui dérangeait la placidité
habituelle du visage du colonel.

--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme,
c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous
voir ici.

--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, répondit
don Fernando.

--Ainsi, c'est pour bientôt? fit don Luciano qui se frotta les mains.

--Mon dieu! d'ici à quatre jours, je l'espère, je serai marié.
Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du maître aux
derniers préparatifs de mon mariage.

--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchanté que vous vous
fixiez auprès de nous. Don Fernando, votre fiancée est la plus jolie
fille de la colonie.

--Merci pour elle, colonel!

--Et vous passez la journée au Carmen?

--Oui; demain de bonne heure je compte retourner à l'estancia.

--Dans ce cas, vous déjeunez avec moi, sans façon, n'est-ce pas?

--Volontiers.

--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.

Un esclave noir parut.

--Monsieur déjeune avec moi.

A propos, don Fernando, j'ai là un gros paquet de papiers à votre
adresse qui est arrivé hier soir de Buenos-Ayres par un exprès.

--Dieu soit loué! je craignais un retard. Ces papiers sont
indispensables pour mon mariage.

--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.

Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.

L'esclave noir rouvrit la porte.

--Sa Seigneurie est servie, dit-il.

Un troisième convive les attendait dans la salle à manger. Ce personnage
était le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste
qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le
major avaient guerroyé ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient
fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On
s'assit après les politesses d'usage, devant une table abondante et
délicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de
l'appétit des convives, devint tout à fait amicale.

--Ah çà! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gaîté
de tous les jours.

--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xérès de la
Frontera, je suis triste.

--Triste, vous? Diable, vous m'inquiétez; si je ne vous avais pas vu
déjeuner d'aussi bon appétit, je vous croirais malade.

--Oui, répondit le vieux soldat avec un soupir, l'appétit va bien.

--Qui peut alors vous chagriner?

--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton sérieux.

--Un pressentiment! répéta don Fernando, qui se souvenait des dernières
paroles de dona Linda.

--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgré
moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus
de nos têtes; d'où viendra-t-il? Dieu le sait.

--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando,
il donne des avertissements aux hommes en danger.

--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur épée,
n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?

--Aucune, dit le colonel; cependant...

--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que
la major appelle _blue devils_, des diables bleus. C'est une espèce de
spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie
dépaysée dans cette contrée pleine de soleil. Un conseil, colonel!
faites-vous saigner, buvez frais, mangez salé, et dans deux jours les
brumes de votre imagination se seront dissipées, n'est-ce pas, major?

--Je le souhaite, répondit le vieil officier en secouant la tête.

--Bah! reprit Fernando, la vie est déjà si courte, à quoi bon
l'attrister par des chimères?

--Sur la frontière, on n'est sûr de rien.

--Les Indiens sont devenus des agneaux.

--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un
bombero, arrivé à toute bride demande à être introduit.

Les trois convives se regardèrent.

--Qu'il entre! fit le colonel

Des pas lourds résonnèrent dans les salles attenantes, et le bombero
parut. C'était Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un
porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses
vêtements en lambeaux étaient tachés de sang et de boue; une pâleur
inaccoutumée lui couvrait le visage; harassé de la rapidité de sa
course, il s'appuya sur sa carabine.

--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.

--Non, répondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que
j'ai soif, mais de sang.

Le bombero essuya du revers de sa main son front baigné de sueur, et,
d'une voix brève et saccadée qui porta la terreur dans l'âme des trois
hommes:

--Les Indiens descendent, dit-il.

--Vous les avez vus? demanda le major.

--Oui, fit-il sourdement.

--Quand?

--Ce matin.

--Loin d'ici?

--A vigt lieues.

--Combien sont-ils?

--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.

--Oh! s'écria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi
du jour au lendemain organiser une armée. La terreur vous aura troublé.

--La terreur! fi donc! répondit le bombero d'un air de dédain. Dans le
désert, nous n'avons pas le temps de la connaître.

--Mais enfin, comment viennent-ils?

--Comme un ouragan, brûlant et pillant tout sur leur passage. Ils
forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se rapprochant de
plus en plus du côté du Carmen. Ils agissent avec une certaine méthode,
sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.

--Ceci est grave dit le commandant.

Le major hocha la tête.

--Pourquoi nous prévenir si tard? dit-il au bombero.

--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frères et moi avons été
enveloppés par deux ou trois cents Indiens qui semblèrent sortir
subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes défendus comme des
lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blessés, mais nous avons
échappé, enfin, et me voilà!

--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.

--Je pars.

--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retiré, que pensez-vous de
nos pressentiments, don Fernando? Mais où allez-vous? demanda-t-il au
jeune homme qui s'était levé.

--Je retourne à l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-être
attaquée. Oh! dona Linda!

--San-Julian est fortifié et à l'abri d'un coup de main. Cependant,
tâchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, où ils seront plus en
sûreté.

--Merci, colonel! j'y tâcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis.
Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, dès
qu'ils voient leurs projets découverts ils s'esquivent.

--Dieu vous entende!

--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant
la main au deux vieux soldats.

Don José Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, dès qu'il
l'aperçut, accourut vers lui.

--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens
descendent.

--On vient de me l'apprendre.

--Qu'allons-nous faire?

--Retourner à l'estancia.

--Hum! don Fernando, ce n'est guère prudent: les Indiens nous barrent
sans doute le passage.

--Nous leur passerons sur le corps.

--Pardieu! c'est évident, mais si vous êtes tué?

--Bah! dona Linda m'attend.

--Comme il vous plaira, répondit le capataz. Tout est prêt pour le
départ; les chevaux sont là, tout sellés. Partons!

--Merci, José; vous êtes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la
main.

--Je le sais bien.

--En selle!

Don Fernando et don José, escortés de deux esclaves, traversèrent au pas
la foule des oisifs rassemblés devant la porte du fort afin d'apprendre
les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide
qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galopèrent enfin
vers San-Julian.

Ils n'avaient pas remarqué les gestes de plusieurs hommes à mine
suspecte qui, depuis leur départ, les suivaient à distance et causaient
vivement entre eux.

Le temps était à l'orage, le ciel était gris et bas; les oiseaux de mer
tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond
silence planait sur la solitude; un nuage blanchâtre et léger comme la
neige se forma dans le sud-ouest: il avança, et ses proportions
grandirent de minute ne minute. Tout annonçait l'approche du _pampero_,
ce simoun des prairies.

Les nuées s'amassèrent; la poussière s'éleva et courut en colonnes
épaisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages enveloppèrent
la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevèrent à chaque
instant les plis, et que les éclairs découpèrent çà et là. Des bouffées
d'air embrasé traversèrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon
la tempête accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence
irrésistible. La lumière fut obscurcie par des masses de sable;
d'épaisses ténèbres couvrirent la terre, et le tonnerre mêla ses éclats
terribles aux mugissements de l'ouragan. D'énormes morceaux se
détachèrent des hautes falaises et roulèrent avec fracas dans la mer.

Les voyageurs étaient descendus de leurs montures et sur le bord de la
mer ils s'étaient abrités derrière des rochers. Quand le plus fort de
l'orage fut passé, ils se remirent en route. Don Fernando et José
marchaient silencieux côte à côte, pendant que les deux esclaves avancés
d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paraître les Patagons.

L'orage avait un peu diminué d'intensité; le pampero avait porté plus
loin sa furie; mais la pluie tombait à torrents, et les éclairs et la
foudre se succédaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient
guère continuer leur route et risquaient à chaque seconde d'être
renversés de leurs chevaux qui se cabraient effrayés. La terre et le
sable détrempés par la pluie, n'offraient pas une seule place où les
pauvres bêtes pussent poser les pieds avec sécurité; elles trébuchaient,
renâclaient et menaçaient de s'abattre.

--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus
loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrêter de nouveau et nous abriter
sous ce bouquet d'arbres.

--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de résignation.

La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils
n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le
visage couvert de masques noirs, s'élancèrent au galop hors du bois et
se ruèrent en silence contre les voyageurs.

Les esclaves roulèrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups
de feu que leur avaient tirés les inconnus, et se tordirent dans les
convulsions de l'agonie. Don Fernando et José Diaz, étonnés de cette
attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient être des Indiens,
car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains étaient
blanches, mirent immédiatement pied à terre, et, se faisant un rempart
du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine à l'épaule, le
choc de leurs adversaires.

Des balles furent échangées de part et d'autres, et un combat acharné
s'engagea, combat inégal et silencieux! Un des assaillants, le crâne
fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traversée par
l'épée de don Fernando.

--Eh bien! mes maîtres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un
de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous êtes des niais,
c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.

--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez déjà? Vous n'êtes guère
adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait dû mieux
choisir.

En effet, les deux hommes masqués avaient reculé; mais aussitôt quatre
hommes, également couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se
précipitèrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.

--Diable! nous vous avions calomniés, pardon! Vous connaissez votre
métier, dit don José en déchargeant à bout portant un pistolet dans le
groupe de ses adversaires.

Ceux-ci, toujours muets, ripostèrent et la lutte recommença avec une
nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces étaient
épuisées et dont le sang coulait, tombèrent à leur tour sur les cadavres
des deux autres assaillants qu'ils sacrifièrent à leur rage avant de
succomber.

Dès que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils
poussèrent un cri de triomphe. Sans s'inquiéter du capataz, ils prirent
le corps de don Fernando Bustamente, le placèrent en travers sur l'un de
leurs chevaux, et à toute bride d'enfuirent dans les détours de la
route.

Sept cadavres jonchaient la terre. Après les assassins arrivèrent les
vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et
mêlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.


                           II.--L'ÉTAT DE SIÈGE.


--Le coup est rude, dit le gouverneur après le départ de don Fernando;
mais, vive Dieu! les païens trouveront à qui parler, Major, prévenez les
officiers de se réunir tout de suite en conseil de guerre, afin d'aviser
aux moyens de défenses.

--A la bonne heure! répondit le major, je suis content de vous: vous
redressez fièrement la tête, et je vous retrouve enfin, mon ami.

--Ah! mon cher Blumel, le pressentiment d'un malheur abat le courage,
tandis que le danger si grand qu'il soit, dès que nous l'avons en face
de nous, cesse de nous causer de l'effroi.

--Vous avez raison, fit le major, qui sortit pour s'acquitter de la
commission de son chef.

Les officiers de la garnison, au nombre de six, sans compter le colonel
et le major, se furent bientôt réunis chez le gouverneur.

--Asseyez-vous, caballeros, leur dit-il. Vous n'ignorez pas sans doute
le motif de cette convocation. Les indiens menacent la colonie; une
ligue puissante s'est formée entre les Patagons. De quelles forces
disposons-nous?

--Les armes et les munitions ne nous manquent pas, répondit le major;
nous avons ici plus de deux cents milliers de poudre, des pistolets, des
sabres et des lances à foison; nos canons sont abondamment fournis de
boulets et de mitraille.

--Bien.

--Malheureusement, reprit le major, les soldats...

--Combien en avons-nous?

--L'effectif devait être de 170; mais la mort, les maladies et les
désertions l'ont réduit à 80 à peine!

--Quatre-vingt! fit le colonel en secouant la tête; en présence d'une
invasion formidable, comme il s'agit de la défense commune, ne
pouvons-nous pas obliger les habitants à se mettre sous les armes?

--C'est leur devoir, dit un des officiers.

--Il faut, continua don Luciano, qu'une force imposante couronne nos
murailles. Voici donc ce que je propose. Tous les esclaves noirs seront
enrôlés et formés en compagnie; les négociants feront un corps à part;
les gauchos, bien montés et bien armés défendront les approches de la
ville et feront des patrouilles au dehors pour surveiller la plaine.
Nous réunirons ainsi 700 hommes, nombre suffisant pour repousser les
Indiens.

--Vous savez, colonel, objecta un officier, que les gauchos sont de
mauvais drôles et que pour eux la moindre perturbation est un prétexte
de pillage.

--Aussi, seront-ils chargés de la défense extérieure. Ils camperont en
dehors de la colonie; et, pour diminuer parmi eux les chances de
révolte, on les dispersera en deux compagnies, dont l'une parcourra les
environs, tandis que l'autre se reposera. En les tenant ains en haleine,
nous n'aurons rien à redouter.

--Quant aux créoles et aux étrangers, dit le major, il sera bon, je
crois, de leur intimer l'ordre de rentrer toutes les nuits au fort pour
les armer en cas de besoin.

--Parfaitement. On doublera aussi les bomberos pour parer à une
surprise, et des barrières seront élevées à l'entrée de la ville, afin
de nous garantir des Indiens.

--Si tel est votre avis, colonel, interrompit le major, un homme va être
expédié aux estancieros qui, avertis de l'approche de l'ennemi par trois
coups de canon tirés du fort, se réfugieront au Carmen.

--Faites, major. Ces pauvres gens seraient impitoyablement massacrés par
les sauvages. Il faudra aussi prévenir les habitants des deux villes que
toutes les femmes, quand les païens seront en vue, doivent se retirer
dans le fort, si elle ne veulent pas tomber aux mains des Indiens. Dans
le dernière invasion, vous vous le rappelez, ils en ont enlevé plus de
deux cents. Maintenant, messieurs, il nous reste à faire bravement notre
devoir et à nous confier à la volonté de Dieu.

Les officiers se levaient et se préparaient à prendre congé de leur
chef, quand un esclave annonça un nouveau bombero.

--Introduisez-le; et vous, caballeros, veuillez vous rasseoir.

L'éclaireur était Julian, le frère de Sanchez. Parti quatre heures plus
tard de l'endroit où ils étaient embusqués, Julian était arrivé une
heure à peine après son frère. La promptitude de sa course indiquait la
gravité des nouvelles qu'il apportait. Il avait gardé son air narquois,
quoique son visage fût pâle, ensanglanté et noir de poudre. Ses habits
lacérés, le bandeau qui enveloppait le sommet de sa tête, son bras en
écharpe et surtout quatre chevelures qui pendaient à sa ceinture
témoignaient qu'il avait passé sur le ventre des Indiens pour arriver au
Carmen.

--Julian, lui dit le gouverneur, votre frère sort d'ici.

--Je le sais, colonel.

--Vos nouvelles sont-elles pires que les siennes?

--C'est selon la façon de les prendre.

--Qu'entendez-vous par ces paroles?

--Dam! reprit le bombero en se dandinant légèrement; si vous aimez votre
tranquillité, je ne viens pas vous rassurer; si vous sentez le besoin de
monter à cheval et de voir de près les Patagons, vous pourrez vous en
passer la fantaisie, et ce que j'ai à vous dire vous fera infiniment de
plaisir.

Malgré la gravité des circonstances et l'anxiété des auditeurs, ils
sourirent de la singulière argumentation de Julian.

--Expliquez-vous, lui dit le gouverneur.

--Dix minutes après le départ de mon frère, répliqua le bombero, je
furetai dans des buissons que j'avais vu s'agiter d'une manière
insolite. Je découvris un nègre, blême sous sa peau noire et auquel la
frayeur semblait avoir coupé la langue. Enfin il se décida à parler. Il
appartenait à un pauvre vieillard, nommé Ignacio Bayal, l'un des deux
seuls hommes échappés au massacre des habitants de la péninsule de San
José, lors de la dernière invasion des Patagons. L'esclave et le maître
cherchaient du bois, lorsque ceux-ci apparurent à peu de distance.
L'esclave avait eu le temps de se blottir dans un terrier de _biscacha_,
mais le vieillard était tombé sous les coups des sauvages qui le
criblèrent de pointes de lances et de _bolas perdidas_. Je rassurai le
nègre, mais aussitôt; j'aperçus une multitude d'Indiens qui chassaient
devant eux des prisonniers et des bestiaux, qui sur leur passage
mettaient tout à feu et à sang et marchaient rapidement sur le Carmen.

L'estancia de Punta-Rosa et celle de San-Blas sont à cette heure un
monceau de cendres, qui sert de tombeau à leurs propriétaires. Voilà mes
nouvelles, Seigneurie; faites-en ce que vous voudrez.

--Et ces chevelures sanglantes? demanda le major en désignant les
trophées humains qui pendaient à la ceinture du bombero.

--C'est une affaire personnelle, fit Julian avec un sourire. Par amitié
pour les Indiens, j'ai préféré leur prendre leur chevelure que leur
laisser ma tête.

--Peut-être n'est-ce qu'une troupe de pillards des pampas qui vient
voler du bétail et qui se retirera avec son butin.

--Hum! dit Julian en hochant la tête, ils sont trop nombreux, trop bien
équipés et ils s'avancent avec trop d'ensemble. Non, colonel, ce n'est
pas une escarmouche, c'est une invasion.

--Merci, Julian! dit le gouverneur, je suis content de vous. Retournez à
votre poste et redoublez de vigilance.

--Simon est mort, colonel, c'est vous dire combien mes frères et moi
nous aimons les Indiens.

Le bombero se retira.

--Vous le voyez, messieurs, dit don Antonio, le temps presse. Que chacun
aille à son devoir!

--Un instant! fit le major Blumel, j'ai encore un avis à émettre.

--Parlez mon ami.

--Nous sommes comme perdus sur ce coin de terre et éloignés de tout
secours; nous pouvons être assiégés dans le Carmen et bloqués par la
famine. Je demande, dans les circonstances impérieuses où nous sommes,
qu'on expédie une barque à Buenos-Ayres, pour peindre notre situation et
demander du renfort.

--Que pensez-vous, messieurs, de l'avis du major? demanda le colonel en
promenant un regard interrogateur sur les officiers.

--Excellent, colonel! répondit l'un d'eux.

--Ce conseil va être exécuté sur-le-champ, reprit don Luciano.
Maintenant, messieurs, vous pouvez vous retirer.

On organisa la défense du fort et de la ville avec une rapidité
inconcevable, pour qui connaît l'indolence espagnole; le danger donnait
du courage aux timides et redoublait l'ardeur des autres. Deux heures
plus tard les bestiaux étaient rentrés et parqués dans la ville, les
rues barricadées, les canons mis sur pied, et les femmes et les enfants
renfermés dans les bâtiments attenant au fort. Une barque cinglait vers
Buenos-Ayres, et cent cinquante hommes déterminés s'étaient retranchés
dans la Poblacion-del-Sur, dont ils avaient crénelé les maisons.

Le gouverneur et la major Blumel se multipliaient, encourageant là les
soldats, aidant ici les travailleurs et donnant de l'énergie à tous.

Vers trois heures de l'après-midi, un vent assez violent s'éleva tout à
coup qui amena du sud-ouest une fumée épaisse, occasionnée par
l'embrasement de la campagne et voilant au loin les objets. Les
habitants du Carmen furent dévorés d'inquiétude.

Tel est le stratagème simple et ingénieux dont se servent les nations
australes pour favoriser leur invasion sur le territoire des blancs,
cacher leurs manoeuvres et dissimuler le nombre à l'oeil perçant des
bomberos. La fumée, comme une muraille flottante, séparait les Indiens
du Carmen, et, à cause de la clarté des nuits, ils avaient choisi la
pleine lune.

Les éclaireurs, malgré les flots de fumée qui protégeaient l'ennemi,
arrivaient au galop les uns après les autres, et ils annoncèrent que
pendant la nuit ils seraient devant le Carmen. En effet, les hordes
indiennes, dont le nombre croissait sans relâche, couvraient toute la
plaine, et s'avançaient avec une rapidité effrayante.

Par ordre du gouverneur, on tira les trois coups de canon d'alarme.
Alors on vit accourir en foule les estancieros, qui traînaient à leur
suite leurs bestiaux, leurs meubles, et qui, à l'aspect de leurs maisons
incendiées et de leurs riches moissons détruites, versaient des larmes
de désespoir. Ces pauvres gens campèrent où il plut à Dieu, dans les
carrefours de la ville, et, après avoir conduit leurs femmes et leurs
enfants dans le fort, ceux qui avaient l'âge viril prirent les armes et
s'élancèrent aux barrières et aux barricades, résolus à venger leur
ruine.

La consternation et la terreur étaient générales. Partout des pleurs et
des sanglots étouffés. La nuit vint sur ces entrefaites ajouter à
l'horreur de cette situation et envelopper la ville de son crêpe
funèbre. De nombreuses patrouilles sillonnaient les rues, et, par
intervalles de hardis bomberos glissait furtivement dans l'obscurité
pour guetter les approches du péril prochain.

Vers deux heures du matin, au milieu d'un silence désolé, on entendit un
bruit lége

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