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Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3

by duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary · French · Gutenberg #21023 · 593,554 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3
    
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Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3

Author: duc de Rovigo Anne-Jean-Marie-René Savary


        
Release date: April 10, 2007 [eBook #21023]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21023

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, TOME 3 ***




Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
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MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

       *       *       *       *       *

TOME TROISIÈME.

       *       *       *       *       *

PARIS,

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.

       *       *       *       *       *




CHAPITRE PREMIER.

L'Autriche menace de reprendre les armes.--Dispositions pour la
contenir.--Mesures administratives.--Organisation de la
Prusse.--L'empereur échelonne ses troupes sur la Vistule.--Prétentions
de l'Angleterre.--Blocus continental.


Pendant que nous achevions de disperser les forces qui nous étaient
opposées, l'empereur s'occupait d'asseoir sa position. Nous longions la
Bohême pour courir aux Russes; l'Autriche en prit occasion d'affecter
des craintes pour sa neutralité; et, comme si nous n'eussions pas eu
assez de l'hiver et des Moscovites, elle feignit de redouter que nous ne
franchissions les gorges de ses montagnes que pour la chercher.
L'empereur ne pouvait se méprendre au prétexte: l'irruption de la
Bavière lui avait appris le cas qu'il devait faire de la foi des
cabinets. Il appela une nouvelle conscription, la fit rapidement arriver
sur le Rhin, admit sous ses drapeaux les troupes de l'électeur de Hesse,
qui venaient d'être licenciées. Il les envoya, partie en France, partie
en Hollande et à Naples; il les éloigna, en un mot, des lieux où on eût
pu les ameuter contre nous. Il ne se borna pas à ces mesures; il fit
armer les places, occuper les débouchés qui couvrent l'Italie; il réunit
des troupes considérables à Vérone, à Brescia, sur l'Izonso; le roi de
Bavière en assembla sur l'Inn. Nous fûmes bientôt en mesure sur tous les
points.

Un autre objet non moins important était de régulariser l'action de la
conquête. L'empereur y pourvut avec la supériorité de vues qui lui était
propre; il donna une nouvelle organisation aux vastes possessions que le
sort des armes lui avait livrées; il divisa la Prusse en quatre
départemens, auxquels il assigna pour chefs-lieux, Berlin, Custrin,
Stettin et Magdebourg. Il fixa les limites de chacun, conserva les
subdivisions, les institutions qui pouvaient faciliter la marche des
affaires; il ne déplaça aucun fonctionnaire, laissa chacun gérer son
emploi, juger, administrer, et se borna à exiger qu'ils ne tournassent
pas contre lui la portion d'autorité dont il leur continuait
l'exercice[1]. Un administrateur général des finances et des domaines,
un receveur général des contributions, furent chargés de surveiller, de
diriger l'action de cette vaste machine, et de prendre les mesures que
les circonstances exigeraient. Chaque département reçut aussi un
commissaire impérial, qui assistait aux délibérations des chambres de
guerre et des domaines, et chaque province un intendant, qui remplissait
les fonctions de préfet. Des receveurs particuliers furent institués
pour veiller aux recettes, constater les versemens.

Les mouvemens, les passions qui agitaient la Prusse, exigeaient des
moyens de répression capables de réprimer le pillage et la malveillance.
Des brigades de gendarmerie furent détachées; le gouverneur général
devait en déterminer l'emplacement et la force, mais elles ne pouvaient
se recruter que parmi les propriétaires du pays. Les commandans
particuliers conservèrent, en outre, auprès d'eux, des piquets de
troupes françaises.

Berlin, comme centre du mouvement, méritait une attention particulière.
L'empereur unit sa magistrature aux élections: deux mille bourgeois se
réunirent, et choisirent soixante magistrats, pour les gouverner. Ils
formèrent également une garde nationale de seize cents hommes pour faire
la police de leur ville.

Les revenus, qui s'étendirent bientôt à la Hesse, au Hanovre, au duché
de Brunswick, au Mecklembourg et aux villes anséatiques, prévinrent le
gaspillage, assurèrent des rentrées abondantes, et pourvurent aux
besoins de l'armée, sans fouler le peuple.

L'empereur était encore occupé à organiser la Prusse, lorsque les
députés du palatinat de Posen vinrent lui présenter les voeux de leurs
concitoyens, et le solliciter de proclamer l'indépendance de leur
patrie. Il les accueillit avec une bienveillance particulière, mais
refusa de faire la reconnaissance qu'ils demandaient. «La France, leur
dit-il, n'a jamais reconnu les différens partages de la Pologne; je ne
puis néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez
décidés à défendre vos droits, comme nation, les armes à la main, par
toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie. On vous a reproché
d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les
vrais intérêts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs,
réunissez-vous, et prouvez au monde qu'un même esprit anime toute la
nation polonaise.»

Je cite cette réponse parce qu'elle fait voir combien sont dénués de
sens les reproches que l'on a faits à l'empereur de n'avoir pas proclamé
l'indépendance de la Pologne au début de la campagne de 1812.
L'indépendance est une force; rien ne peut l'empêcher de la reconnaître
lorsqu'elle existe, tandis que la proclamer lorsqu'elle n'existe pas,
c'est prendre pour un intérêt étranger un engagement dont on ne peut
mesurer les suites. L'empereur répéta, en 1812, ce qu'il avait dit en
1807, et ne pouvait, sans compromettre la France, faire plus qu'il n'a
fait.

Je reviens aux affaires de Prusse. Avec quelque instance que
Frédéric-Guillaume eût sollicité un armistice, l'empereur n'avait mis
qu'une médiocre confiance en ses protestations. C'était moins d'ailleurs
ce prince que l'Angleterre qu'il voulait atteindre, et il savait que
celle-ci, toujours ardente à provoquer la guerre, était insensible aux
malheurs de ses alliés. Il prit ses mesures en conséquence; il disposa
ses corps de manière à prendre immédiatement possession des places dont
il exigeait l'abandon, et à marcher aux alliés suivant que l'armistice
serait ou ne serait pas ratifié. Ses ordres avaient été donnés dans
cette double hypothèse; rien n'était précis comme les instructions qu'il
avait fait expédier au grand-duc de Berg.

«L'empereur, mandait à ce prince le major-général, me charge de vous
faire connaître qu'il vient de recevoir des dépêches du maréchal Davout,
datées de Sampolno, le 20, à deux heures du matin. Il résulte de ces
dépêches que les Russes sont arrivés, le 13, à Varsovie, et que, le 18,
ils avaient une avant-garde d'infanterie et de cavalerie le long de la
rivière de Bsura, c'est-à-dire à plus de dix lieues de Varsovie, sur
Jochazew et Lowicz. Par l'ordre que j'ai envoyé à ... le 18, je lui ai
prescrit, dans le cas où il ne serait pas entré à Thorn, de longer la
rive gauche de la Vistule, en s'étendant sur la droite. Le maréchal
Augereau a eu l'ordre de suivre les mouvemens du maréchal Lannes à une
journée en arrière. Sur ces entrefaites, l'armistice est venu. Le
maréchal Duroc est arrivé, le 20, à Grandentz pour rejoindre le
quartier-général du roi de Prusse; et, dans le cas où le roi de Prusse
aurait ratifié la suspension, l'empereur avait décidé que le maréchal
Lannes, avec son corps d'armée, occuperait Thorn; que le maréchal
Augereau occuperait Grandentz et Dantzick, et qu'enfin le maréchal
Davout occuperait Varsovie, mais dans le nouvel état de choses, S. M.
pense que le maréchal Davout seul ne suffirait pas pour occuper
Varsovie, même pendant le temps de l'armistice. L'intention de
l'empereur, monseigneur, est donc que vous vous rendiez à Varsovie avec
la brigade du général Milhaud, qui a été augmentée du 1er régiment de
hussards; avec la brigade du général Lasalle, partie aujourd'hui de
Berlin; avec les divisions Klein, Beaumont et Nansouty: ils sont avec le
maréchal Davout depuis plusieurs jours; enfin, avec le corps d'armée de
M. le maréchal Davout tout entier et celui de M. le maréchal Lannes, ce
qui fera plus de cinquante mille hommes. Si la suspension d'armes est
ratifiée, la cavalerie légère bordera la rivière de Bug, et le reste de
vos troupes à cheval sera cantonné à plusieurs jours de Varsovie, de
manière à pouvoir vivre facilement; et ces troupes s'étendraient
davantage à mesure que les Russes s'éloigneraient, et que les
dispositions de la suspension d'armes se trouveraient exécutées. Le
corps du maréchal Augereau occuperait Thorn, Grandentz et Dantzick,
tenant ses principales forces à Thorn. Voilà, monseigneur, les
dispositions pour le cas d'armistice.

«Si, dans la supposition contraire, la suspension d'armes n'est pas
ratifiée par le roi de Prusse, le maréchal Augereau maintiendra sa
brigade de cavalerie sur l'extrémité de la gauche, près de Grandentz,
bordant la Vistule, et il filera avec toute son infanterie, en suivant,
à une marche en arrière, le maréchal Lannes, à la rive gauche de la
Vistule, par Bresec et Koweld; de manière que, si vous pouviez penser
que l'ennemi voulût risquer une bataille avant d'évacuer Varsovie, le
maréchal Augereau puisse vous joindre, hormis sa cavalerie, qui
resterait toujours détachée le long de la Vistule pour observer la
gauche. Vous aurez bien soin, monseigneur, si l'ennemi passait la
Vistule à Varsovie, que le corps du maréchal Augereau se trouvât
toujours assez élevé le long de ce fleuve pour défendre le passage entre
Varsovie et Thorn, et maintenir la jonction du corps d'armée qui se
réunira à Posen avec celui de Varsovie. Ainsi donc vous recevrez cette
lettre le 24; vous expédierez de suite les ordres ci-joints aux
maréchaux Lannes et Augereau, et vous vous porterez de votre personne à
Sampolno, de manière à pouvoir arriver à Varsovie, avant le 30 du mois,
avec votre réserve de cavalerie et avec les corps des maréchaux Davout
et Lannes, si la suspension d'armes est ratifiée, et vous laisserez le
corps du maréchal Augereau à Thorn pour occuper Grandentz et Dantzick;
et si la suspension d'armes n'est pas ratifiée, vous arriverez à
Varsovie avec votre réserve de cavalerie, les corps des maréchaux
Davout, Lannes et Augereau, et vous aurez sur le champ de bataille
quatre-vingt mille hommes.

«Le 24 de ce mois, la tête du corps du maréchal Ney arrivera à Posen, où
son corps d'armée sera réuni le 26, fort d'environ douze mille hommes,
par les corps qu'il a été obligé de laisser, tant pour la garnison de
Magdebourg que pour l'escorte de prisonniers.

«Le 25, le corps entier du maréchal Soult sera réuni à
Francfort-sur-l'Oder. Enfin le prince Jérôme reçoit l'ordre de partir le
24 du blocus de Glogau, avec le corps bavarois, fort d'environ quatorze
à quinze mille hommes, et sera rendu le 28 de ce mois à Kalitsch.

«Je viens d'ordonner à la division de dragons du général Becker, qui est
avec le maréchal Lannes, de vous joindre à Sampolno; le 25e de dragons,
qui est parti aujourd'hui de Berlin, a reçu l'ordre de rejoindre la
division Becker.»

L'empereur, comme on vient de le voir, avait échelonné les troupes avec
une admirable prévoyance. Il était prêt; que la guerre fût suspendue ou
se continuât, il était également en mesure. Mais ces dispositions
n'atteignaient l'Angleterre que par ricochet: c'était cette puissance
qu'il s'agissait de toucher au vif. La victoire avait agrandi notre
influence; nous disposions d'une étendue de côtes immense; nous étions
maîtres de l'embouchure de la plupart des grands fleuves. L'empereur
résolut de la frapper avec les armes dont elle faisait usage. Elle avait
mis notre littoral en interdit; elle avait proclamé un blocus que ses
flottes étaient hors d'état de réaliser: il s'empara de cette conception
vigoureuse, et résolut de lui fermer le continent. La mesure était
sévère; mais l'Angleterre méconnaissait tous les droits: il fallait
mettre un terme à ses violences, la contraindre d'abjurer ses injustes
prétentions. La marche de la civilisation a depuis long-temps assigné des
bornes à la guerre: restreinte aux gouvernemens, l'action de ce fléau ne
s'étend plus aux individus; les propriétés ne changent plus de mains,
les magasins sont respectés, les personnes restent libres; les
combattans, ceux qui portent les armes, sont, de toute la population
vaincue, les seuls individus exposés à perdre leur liberté. Ces
principes sont consacrés par une foule de traités reconnus par tous les
peuples. Cependant les Anglais affichèrent tout à coup des prétentions
qu'ils n'avaient jamais élevées avant que la prise de Toulon et la
guerre de l'Ouest n'eussent anéanti notre marine. Ériger en maximes que
les propriétés particulières qui se trouvaient à bord des bâtimens de
commerce sous pavillon ennemi devaient être saisies et les passagers
faits prisonniers, c'était nous ramener aux siècles de barbarie où
paysans et soldats étaient réduits en esclavage, où personne n'échappait
au vainqueur qu'en lui payant rançon. Le ministre des relations
extérieures, chargé de développer la matière, flétrit justement les
odieuses prétentions de l'Angleterre et les considérations dont elle les
appuyait. Ses rapports firent sur nous une impression dont je conserve
encore le souvenir, le dernier surtout; il est ainsi conçu:

«Trois siècles de civilisation ont donné à l'Europe un droit des gens
que, selon l'expression d'un écrivain illustre, la nature humaine ne
saurait assez reconnaître.

«Ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire
dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il
est possible.

«D'après la maxime que la guerre n'est point une relation d'homme à
homme, mais d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont
ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, non pas même comme
membres ou sujets de l'État, mais uniquement comme ses défenseurs, le
droit des gens ne permet pas que le droit de la guerre, et le droit de
conquête qui en dérive, s'étendent aux citoyens paisibles sans armes,
aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce,
aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux
bâtimens non armés qui les voiturent sur les rivières ou sur les mers;
en un mot, à la puissance et aux biens des particuliers.

«Ce droit, né de la civilisation, en a favorisé les progrès. C'est à lui
que l'Europe est redevable du maintien et de l'accroissement de ses
prospérités, au milieu des guerres fréquentes qui l'ont divisée.

«L'Angleterre seule a repris l'usage des temps barbares. La France a
tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n'avait pu empêcher.
L'Angleterre, au contraire, a tout fait pour l'aggraver. Non contente
d'attaquer les navires du commerce, et de traiter comme prisonniers de
guerre les équipages de ces navires désarmés, elle a réputé ennemi
quiconque appartenait à l'État ennemi, et elle a aussi fait prisonniers
de guerre les facteurs du commerce et les négocians qui voyageaient pour
les affaires de leur négoce.

«Restée long-temps en arrière des nations du continent qui l'ont
précédée dans la route de la civilisation, et en ayant reçu d'elles tous
les bienfaits, elle a conçu le projet insensé de les posséder seule et
de les leur ôter. C'est dans cette vue que, sous le nom de droit de
blocus, elle a inventé et mis en pratique la théorie la plus
monstrueuse.

«D'après la raison et l'usage de tous les peuples policés, le droit de
blocus n'est applicable qu'aux places fortes. L'Angleterre a prétendu
l'étendre aux places du commerce non fortifiées, aux navires, à
l'embouchure des rivières.

«Une place n'est bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne
puisse tenter d'en approcher, sans s'exposer à un danger imminent.
L'Angleterre a déclaré bloqués des lieux devant lesquels elle n'avait
pas un bâtiment de guerre. Elle a fait plus: elle a osé déclarer en état
de blocus des côtes immenses; et tout un vaste empire.

«Tirant ensuite d'un droit chimérique et d'un fait supposé la
conséquence qu'elle pouvait justement faire sa proie, et la faisait en
effet, de tout ce qui allait aux lieux mis en interdit par une simple
déclaration de l'amirauté britannique, et de tout ce qui en provenait,
elle a effrayé les navigateurs neutres, et les a éloignés des ports que
leur intérêt et que la loi des nations les invitaient à fréquenter.

«Le droit de défense naturelle permet d'opposer à son ennemi les armes
dont il se sert, et de faire réagir contre lui ses propres fureurs et sa
folie.

«Puisque l'Angleterre a osé déclarer la France entière en état de
blocus, que la France déclare à son tour que les îles britanniques sont
bloquées! Puisque l'Angleterre répute ennemi tout Français, que tout
Anglais ou sujet de l'Angleterre trouvé dans les pays occupés par les
armées françaises soit fait prisonnier de guerre! Puisque l'Angleterre
attente aux propriétés privées des négocians paisibles, que les
propriétés de tout Anglais ou sujet de l'Angleterre, de quelque nature
qu'elles soient, soient confisquées; que tout commerce de marchandises
anglaises soit déclaré illicite, et que tout produit de manufactures des
colonies anglaises trouvé dans les lieux occupés par les troupes
françaises soit confisqué!

«Puisque l'Angleterre veut interrompre toute navigation et tout commerce
maritime, qu'aucun navire venant des îles ou des colonies britanniques
ne soit reçu ni dans les ports de France, ni dans ceux des pays occupés
par l'armée française; et que tout navire qui tenterait de se rendre de
ces ports en Angleterre soit saisi et confisqué!

«... Aussitôt que l'Angleterre admettra le droit des gens que suivent
universellement les peuples policés; aussitôt qu'elle reconnaîtra que le
droit de guerre est un et le même sur mer que sur terre, que ce droit et
celui de conquête ne peuvent s'étendre ni aux propriétés privées, ni aux
individus non armés et paisibles, et que le droit de blocus doit être
restreint aux places fortes réellement investies, Votre Majesté fera
cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes, car la justice
entre les nations n'est que l'exacte réciprocité.»

L'empereur adopta les considérations et les mesures que lui proposait
son ministre. Il interdit tout commerce, toute correspondance avec
l'Angleterre; il déclara ce pays en état de blocus[2], l'isola
tout-à-fait du continent, et le plaça dans une situation dont il ne
tarda pas à sentir les fâcheuses conséquences.




CHAPITRE II.

L'armée entre en Pologne.--Chute du grand-maréchal.--Fatigues et
privations des troupes.--L'armée prend ses cantonnemens.--Le
quartier-général revient à Varsovie.


Ces mesures prises, l'empereur se mit en route pour la Pologne. Il
savait que l'armée russe continuait sa marche; il lui importait, pour le
succès de ses opérations ultérieures, de ne pas lui laisser le temps de
franchir la Vistule; autrement nous aurions été obligés de prendre nos
quartiers d'hiver dans une mauvaise position, entre l'Oder et la
Vistule, ou bien de repasser l'Oder pour hiverner en Prusse. Dans ce
cas, nous aurions découvert la Silésie, où nous avions des opérations à
suivre; nous aurions vu, en outre, l'armée prussienne se recruter de
tous les Polonais, qui, au lieu de cela, se rangèrent sous nos drapeaux.

D'après ces considérations, l'empereur se détermina à mettre l'armée en
campagne au mois de décembre; elle marcha à la fois sur Varsovie, Thorn
et Dirschau; elle ne rencontra ni obstacle, ni troupes russes, si ce
n'est quelques centaines de cosaques, à quinze ou vingt lieues en deçà
de Varsovie, auxquels elle ne fit point attention. Elle arriva sur les
bords du fleuve, dont on rétablit les ponts de bateaux avec les moyens
du pays.

Celui de Varsovie venait d'être brûlé; il était sur pilotis, on le
reconstruisit en bateaux; celui de Thorn, également sur pilotis, n'était
que légèrement endommagé; celui de Dirschau, qui était en bateaux, fut
rétabli de même.

Nous avions trouvé dans les arsenaux de Berlin tous les moyens de la
monarchie prussienne; réunis à ceux que nous avions, ils nous mettaient
à même d'aplanir en un instant des difficultés qui paraissaient
insurmontables. Par exemple, ces trois ponts furent rétablis si vite,
que les troupes ne furent pas retardées une heure: elles eurent à
traverser des boues affreuses entre l'Oder et la Vistule.

L'empereur fit ce trajet en voiture; celle qui était devant la sienne
versa, la nuit, dans un mauvais passage. Le maréchal Duroc, qui s'y
trouvait, eut la clavicule droite cassée; on fut obligé de le laisser
sur la place, et de l'envoyer chercher du premier village que l'on
rencontra.

L'empereur arriva le lendemain à Varsovie; son entrée dans cette ville
mit la Pologne en délire; il ne put y rester. L'armée russe
s'approchait, il n'y avait pas un instant à perdre; il fit passer la
majeure partie de l'armée par Varsovie pour la porter sur le Bug.

Le reste s'avança par Thorn, et vint par sa droite se mettre en
communication avec ce qui avait passé à Varsovie; tout ce qui avait
traversé la Vistule plus bas que Thorn marcha sur Marienbourg et Elbing.

Dantzick, dès ce moment, n'eut plus de communication avec sa métropole
(Koenigsberg) que par la langue de sable qui sépare le Frisch-Haff de la
mer.

La droite de l'armée, qui avait passé à Varsovie, eut bientôt rencontré
les Russes; ils se retirèrent par des plaines de terre noire et légère
qui étaient transformées en étangs de boue: il fallait quadrupler les
attelages de l'artillerie pour la faire avancer; aussi en avaient-ils
laissé une bonne partie en chemin.

L'empereur faisait manoeuvrer les corps qui avaient paru à Thorn, pour
venir couper la route de Preuss-Eylau à Varsovie, de manière à faire
abandonner ce chemin aux Russes; mais malheureusement ils trouvaient
aussi de la boue, et ne marchaient qu'à très petites journées pour ne
pas abandonner leur artillerie.

Le besoin de subsistances se fit bientôt sentir; on trouvait de quoi se
chauffer et nourrir les chevaux, mais aucun chariot de vivres n'était
encore entré même à Varsovie, et d'ailleurs il n'aurait pu arriver où
était l'armée; il n'y avait donc que la gaîté du caractère du soldat qui
pouvait lui donner la force de supporter toutes ces privations et toutes
ces fatigues. L'empereur se montrait beaucoup au milieu d'eux dans ces
momens de souffrance; il était toujours à cheval, et ne s'épargnait ni à
la boue, ni à la fatigue, ni aux dangers: aussi les soldats
l'accueillaient-ils toujours avec plaisir. Il causait avec eux; souvent
ils lui disaient les choses les plus singulières; un jour qu'il faisait
un temps affreux, l'un d'eux lui dit: «Il faut que vous ayez un fameux
coup dans la tête, pour nous mener sans pain par des chemins comme ça.»
L'empereur répondit: «Encore quatre jours de patience, et je ne vous
demande plus rien; alors vous serez cantonnés.» Et les soldats de
répondre: «Allons, quatre jours encore; eh bien! ce n'est pas trop, mais
souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls après.» Il
aimait les soldats qui prenaient la liberté de lui parler, et riait
toujours avec eux; il était persuadé que ceux-là étaient les plus
braves.

À force d'opiniâtreté et de patience, on parvint enfin à joindre l'armée
russe à l'entrée de la forêt, au-delà de la petite ville de Pultusk, où
elle s'était formée pour couvrir la route qui mène par Macloff à
Preuss-Eylau, ainsi que celle qui mène par Ostrolenka vers Grodno.

L'empereur la fit attaquer sur-le-champ. On avait de part et d'autre
très peu de canons, de sorte que la mousqueterie fut vive; et comme à
chaque heure il nous arrivait quelque nouveau corps qui parvenait à se
tirer de la boue, nous eûmes, vers trois heures après midi, une
supériorité numérique si forte, que l'on attaqua de front la ligne
russe, qui fut rompue et dispersée dans les bois. On la poursuivit
pendant plusieurs jours. La partie de cette armée qui avait pris la
route de Preuss-Eylau tomba sur une suite d'échelons de corps de troupes
qui lui firent éprouver des pertes considérables, et lui prirent environ
cinquante ou soixante pièces de canon, avec sept ou huit mille hommes
prisonniers.

L'empereur tint parole aux troupes: il trouva qu'il y aurait eu de
l'inhumanité à leur en demander davantage; il fit prendre des
cantonnemens à l'armée.

Elle fut placée à cheval sur la Vistule, l'infanterie le plus resserrée
possible; la grosse cavalerie sur la rive gauche. La cavalerie légère
eut un mauvais hiver à passer, parce qu'elle resta dans le pays
qu'avaient abandonné les deux armées, et où elle fut sans cesse harcelée
par les cosaques.

L'armée russe se retira jusque derrière la Pregel, occupant Koenigsberg
comme point central.

L'empereur vint s'établir à Varsovie; c'était le 1er janvier 1807: il
comptait y rester jusqu'au retour de la belle saison, et employer ce
temps à tâcher de faire la paix.

Il envoya ordre à M. de Talleyrand de venir le joindre à Varsovie, et de
faire connaître aux ministres accrédités près de lui par les puissances
étrangères, qu'il désirait qu'ils y vinssent aussi. Cette mesure eut
plusieurs bons effets: d'abord ces divers agens étaient plus promptement
et plus exactement informés de tout ce qu'il y avait à leur communiquer,
et ensuite ils n'étaient pas dupes de tous les mauvais contes qui se
débitent dans une grande ville comme Paris. L'Autriche envoya, de
Vienne, au quartier impérial, à la place de M. de Metternich, qui resta
à Paris, le général Vincent. Je n'ai pas su si cette disposition avait
été la conséquence d'un désir manifesté par la France, ou une mesure du
gouvernement autrichien.

Tant de monde réuni à Varsovie en avait fait de nouveau une capitale. Il
y avait une exactitude dans tous les services de la maison civile de
l'empereur, qui faisait que le luxe et les agrémens de la manière de
vivre de France le suivaient partout, sans que cela fît ni étalage, ni
efforts: on était accoutumé à emballer et déballer avec une promptitude
incroyable; j'ai vu la même argenterie qui servait à Paris, servir à
l'armée, et retourner à Paris sans être endommagée le moins du monde.

Le séjour de Varsovie eut pour nous quelque chose d'enchanteur; au
spectacle près, c'était la même vie qu'à Paris: il y avait deux fois par
semaine concert chez l'empereur, à la suite desquels il tenait un cercle
de cour où se formaient beaucoup de parties de société. Un grand nombre
de dames de la première qualité s'y faisaient admirer par l'éclat de
leur beauté et par une amabilité remarquable. On peut dire avec raison
que les dames polonaises inspireraient de la jalousie à tout ce qu'il y
a de femmes gracieuses dans les autres pays les plus civilisés; elles
joignent, pour la plupart, à l'usage du grand monde, un fonds
d'instruction qui ne se trouve pas communément, même chez les
Françaises, et qui est fort au-dessus de celui qu'on remarque dans les
villes où l'habitude de se réunir est la suite d'un besoin. Il nous a
paru que les Polonaises, obligées de passer la belle moitié de l'année
dans leurs terres, s'y adonnaient à la lecture ainsi qu'à la culture des
talens, et que c'était ainsi que, dans les capitales, où elles vont
passer l'hiver, elles paraissent supérieures à toutes leurs rivales.

L'empereur, comme les officiers, paya tribut à leur beauté. Il ne put
résister aux charmes de l'une d'entre elles; il l'aima tendrement, et
fut payé d'un noble retour. Elle reçut l'hommage d'une conquête qui
comblait tous les désirs et la fierté de son coeur, et c'est la nommer
que dire qu'aucun danger n'effraya sa tendresse, lorsqu'au temps des
revers, il ne lui restait plus qu'elle pour amie.

C'était ainsi que se passait le temps à Varsovie. Les devoirs n'y
étaient cependant pas négligés. L'empereur travaillait à ravitailler son
armée et à se créer des approvisionnemens: la gelée était venue sécher
les chemins, les convois pouvaient voyager; mais le désordre de nos
administrations était à son comble, et au milieu d'un pays bien pourvu
nous étions au moment d'éprouver les plus insupportables privations.

À cette occasion, l'empereur prit un peu d'humeur contre l'intendant
général. Il n'y avait cependant pas trop de sa faute, il ne pouvait
qu'écrire et requérir; mais comme chaque général, dans les cantonnemens
occupés par les troupes sous ses ordres, agissait en maître absolu, il
défendait aux employés civils d'exécuter les réquisitoires de
l'intendant.

L'empereur fut obligé de soigner lui-même ce service, et de donner des
ordres sévères pour faire cesser les abus d'autorité, qui n'auraient pas
manqué de nous devenir funestes; en même temps, pour obvier à tout ce
qu'ils pourraient entraîner à l'avenir, il fit faire les
approvisionnemens de l'armée par la régence polonaise, qui écrivit
directement à tous ses agens dans les provinces: on leur donna ordre de
dresser procès-verbal de la moindre difficulté que leur feraient
éprouver les officiers-généraux ou autres employés militaires qui
tenteraient de les empêcher d'obéir aux réquisitoires qu'ils étaient
chargés d'exécuter pour l'approvisionnement de l'armée.

L'ordre s'établit alors, et nous vîmes arriver l'abondance à Varsovie.
Toutes les distributions furent assurées, et les magasins regorgèrent
bientôt. Il ne restait plus qu'à établir le service des hôpitaux, à
assurer à nos malades les moyens de soulager leurs souffrances et de
réparer leurs forces; l'empereur s'appliqua avec un soin particulier à
pourvoir à tout ce qu'exigeait leur fâcheuse position. On peut juger de
sa sollicitude à cet égard par les instructions suivantes qu'il avait
déjà adressées de Posen à l'intendant général.

     Posen, le 12 décembre.

«1° Il sera confectionné sans le moindre délai, à Berlin, six mille
matelas; on emploiera à cet effet les cent vingt mille livres de laine
qui se trouvent en magasin, et les seize mille aunes de toile
d'emballage ou de coutil qui sont tant à Berlin qu'à Spandau. À mesure
que deux cents matelas seront faits, ils seront envoyés à Posen, et
ainsi de tous successivement.

«2° Douze mille tentes seront sur-le-champ employées pour confectionner
neuf mille paires de draps, et douze mille autres tentes seront
également employées pour la confection de quarante mille chemises, et
pour celle de quarante mille pantalons, affectés au service des
hôpitaux. À mesure que cinq mille de chacun de ces objets seront
confectionnés, on les enverra par la voie la plus prompte à Posen, pour
être affectés au service des hôpitaux dans la Pologne.

«3° Il sera passé à Posen un marché pour la confection de mille
paillasses. M. l'intendant général fera requérir dans la Basse-Silésie
deux mille couvertures et deux mille matelas; il fera également requérir
à Stettin deux mille couvertures et deux mille matelas. Il sera requis
dans le département de Custrin, et plus particulièrement à Landsberg et
Francfort, quatre mille couvertures.

«4° Le prix des objets requis ainsi qu'il est ordonné ci-dessus, sera
fixé par l'intendant général, et la valeur en sera déduite sur la
contribution imposée à chaque département. À mesure qu'il y aura mille
couvertures de fournies de celles requises dans le département de
Custrin, elles seront dirigées sur Posen. On fera en sorte qu'il y en
ait mille de livrées avant le 18 décembre; il faut, à cet effet, prendre
de préférence celles qui sont déjà faites.

«5° Il sera attaché à chaque hôpital, en Pologne, un prêtre catholique
comme chapelain; il sera nommé par l'intendant général. Ce prêtre sera
aussi chargé de la surveillance des infirmiers, et il lui sera alloué à
cet effet une somme de 100 francs par mois, qui lui sera payée le 30 de
chaque mois.

«Les infirmiers seront payés tous les jours par les soins du chapelain,
à raison de 20 sous par jour, et indépendamment d'une ration de vivres
qui leur sera distribuée. Le directeur de l'hôpital paiera les
infirmiers en présence du chapelain, sur les fonds mis à sa disposition,
ainsi qu'il sera dit ci-après.

«6° L'intendant général, sur les fonds mis à sa disposition par le
ministre de la guerre, prendra des mesures pour que chaque directeur
d'hôpital ait toujours en caisse, et par avance, un fonds égal à 12
francs pour chaque malade que l'hôpital doit contenir par son
organisation. Ce fonds servira à payer la solde des infirmiers, à
subvenir à l'achat des menus besoins, comme oeufs, lait, etc. La viande,
le pain et le vin seront fournis par l'administration; en conséquence,
il est expressément défendu, et sous la responsabilité de chacun, de
faire aucune réquisition aux municipalités pour les petits alimens ou
menus besoins. Tous les huit jours, le commissaire des guerres chargé de
la surveillance de l'hôpital fera connaître à l'intendant général la
dépense faite sur le fonds de 12 francs par malade que peut contenir
l'hôpital, et qui aura été payée par l'économe pour le paiement des
infirmiers et pour l'achat des petits alimens, ainsi que pour le
blanchissage, afin que l'intendant général fasse de nouveaux fonds pour
remplacer ce qui aura été dépensé au fur et à mesure.

«Les commissaires des guerres chargés de la surveillance des hôpitaux en
sont responsables.

«7° Cet ordre étant commun à tous les hôpitaux de l'armée, à l'exception
du chapelain dans les hôpitaux hors de la Pologne, S. M. ordonne que
vingt-quatre heures après que les présentes dispositions seront connues
à qui de droit, toutes les pharmacies soient approvisionnées pour deux
mois, et pour le nombre de malades que les hôpitaux doivent contenir, en
payant comptant les médicamens aux apothicaires du lieu qui les
fourniront, et sur les fonds que l'intendant général mettra à cet effet
à la disposition des directeurs d'hôpitaux. S. M. ordonne que tout ce
qui peut être dû jusqu'à ce jour aux différens apothicaires qui, sur les
lieux, ont fourni nos hôpitaux, sera payé sans délai par les soins de
l'intendant général, et ce qui peut être dû, à Posen, aux apothicaires
leur sera payé aujourd'hui.

«L'intendant général prendra les mesures nécessaires, et le ministre de
la guerre mettra à sa disposition les fonds dont il aura besoin.

«8° L'inventaire général des achats de médicamens dont les pharmacies
des hôpitaux doivent être approvisionnées pour deux mois, sera envoyé au
bureau général des hôpitaux de l'armée; mais lesdits médicamens seront
payés avant la livrée desdits inventaires, et le seront sur les lieux
d'après l'ordonnance du commissaire des guerres chargé de la police de
l'hôpital, sur le crédit que lui aura ouvert l'intendant général. Les
intendans de province ou de département sont autorisés à faire acquitter
d'urgence ces ordonnances, sauf aux receveurs de province ou de
département à porter les ordonnances acquittées en paiement.

«9° Lorsqu'un médicament ne se trouvera pas dans la pharmacie de
l'hôpital, d'après l'approvisionnement fait en conséquence des
dispositions ci-dessus, le directeur d'hôpital sera, dans ce cas seul,
autorisé à acheter ce médicament où il le trouvera, sur le fonds des
petits alimens, c'est-à-dire sur celui de 12 francs; et dans les huit
jours au plus tard, toute dépense faite sur ce fonds par l'économe sera
visée par le commissaire des guerres chargé de la police de l'hôpital.

«10° Il sera pris des mesures pour qu'il soit fabriqué du bon pain
affecté au service des hôpitaux, et fait avec de la farine de froment;
M. l'intendant général fera, autant qu'il pourra, distribuer du vin de
Stettin, qui est le meilleur qu'on puisse se procurer.»

Indépendamment de ces minutieux détails que j'ai pris plaisir à citer,
parce qu'ils prouvent toute la sollicitude de l'empereur pour les
blessés, d'autres soins l'occupaient encore: il passait une partie de la
nuit avec M. de Talleyrand; il songeait sérieusement à faire la paix, et
à ce qu'il pouvait être obligé d'entreprendre pour en finir, si on ne
parvenait pas à nouer une négociation.

Cette pensée, ainsi que les détails de son armée, ne l'occupaient
cependant pas exclusivement. Pendant ses absences, le conseil des
ministres se tenait à Paris sous la présidence de l'archichancelier;
mais il ne s'y rapportait que des affaires d'un intérêt général. Les
rapports y étaient faits comme à l'empereur, et accompagnés d'un projet
de décret; mais lorsqu'il s'agissait de quelque chose de délicat qui
touchait la politique ou se rattachait à quelque projet d'un intérêt
particulier, les ministres lui en écrivaient confidentiellement, et
presque toujours il décidait sans l'intermédiaire de personne.

Quant au grand travail de tout le personnel de l'administration des
affaires locales des départemens ou des communes, il passait par la
secrétairerie d'État; ce qui donnait à M. Maret un crédit et une
influence considérable au-dehors.

Ce travail des ministres était apporté de Paris à l'armée par un
auditeur au conseil d'État, qui, en arrivant au quartier-général,
descendait chez le secrétaire d'État pour lui remettre tous les
portefeuilles dont sa voiture était remplie. Celui-ci les lisait tous,
et prenait ensuite les ordres de l'empereur pour le travail. Cette
habitude eut un mauvais résultat en ce qu'elle mécontenta plusieurs
ministres. Cela se conçoit aisément, parce que tout le travail
administratif passant d'abord entre les mains du secrétaire d'État, il
était naturel que ce fût lui qui, en le portant à la signature, donnât à
l'empereur des détails que le ministre avait omis pour abréger le
travail: c'est là précisément ce qui est devenu funeste, parce que le
succès d'une proposition d'un ministre quelconque dépendait de M. Maret.

Par exemple, dans les nominations aux places de finance, de tribunaux et
de l'administration de l'intérieur, il était devenu impossible de faire
passer l'homme que le ministre ne voulait pas admettre. Après une
révolution comme la nôtre, il n'y a guère d'hommes (dans la catégorie de
ceux propres aux emplois) qui n'aient eu quelque part à des faits que
l'opinion n'a pas toujours approuvés, et c'était là que l'on trouvait
facilement une cause d'exclusion, lorsqu'on voyait sur un travail de
proposition le nom de l'homme qui déplaisait. Comme le ministre qui le
proposait n'avait pas prévu un refus, et qu'il fallait bien pourvoir à
l'emploi vacant dans son département, M. Maret proposait de suite un
autre sujet; l'empereur en était satisfait, et appelait cela du zèle à
lui aplanir les difficultés. On se gardait bien de lui dire que les
ministres étaient fort mécontens de voir à chaque instant leurs
propositions ou tronquées ou rejetées; cela faisait rejaillir sur eux
une sorte de déconsidération: on les appelait méchamment les premiers
commis du secrétaire d'État. Personne ne s'abusait: on faisait croire à
l'empereur que l'on disait à Paris «que l'on ne comprenait rien à son
activité; qu'il n'était pas possible de lui en imposer, même sur les
moindres choses; qu'il lisait tout.» Basse adulation qui eut des
conséquences fâcheuses. Il se forma autour de la secrétairerie d'État
une clientelle composée de tous les postulans qui étaient en instance
auprès des autres ministères; avec eux arrivèrent les coteries de femmes
et d'hommes qui protégeaient telle personne au préjudice de telle autre,
et avec celles-ci les intrigues, qui sont toujours aux aguets du vent
qui souffle, et qui trouvèrent le moyen de s'introduire dans la
secrétairerie d'État: en sorte que ce n'était pas assez d'être agréé par
le ministre dans le département duquel on était placé, il fallait encore
être agréable au secrétaire d'État et à ses amis, d'abord pour être
nommé, puis ensuite pour être conservé, et être à l'abri de toute
atteinte et des suites de mauvais rapports.

Cette manière de travailler commença à Varsovie; elle était trop commode
à l'empereur, auquel on ne parlait pas des plaintes qu'elle excitait, et
trop avantageuse à quelqu'un qui recherchait le pouvoir, pour qu'elle
changeât jamais. Les ministres, malgré leur répugnance, durent s'y
soumettre, mais n'en furent pas plus satisfaits[3].

Je n'ai cité ceci que parce que j'ai vu, quelques années après, combien
de mal nous en avons éprouvé: j'ai été le premier à oser en faire la
remarque à l'empereur, et à lui dire que les nombreux ennemis que tout
cela nous faisait se réunissaient à ceux que nous n'avions pas cessé
d'avoir, et qu'un jour pourrait venir où le tort qu'ils nous feraient
serait irréparable.




CHAPITRE III.

Les Russes essaient de nous surprendre dans nos quartiers
d'hiver.--Mouvement de Mohrungen.--L'empereur me confie le commandement
du 5e corps.--Bataille d'Eylau.--Bernadotte.--Affaire d'Ostrolenka.


Le mois de janvier s'écoulait assez paisiblement; l'armée se reposait;
la tête de l'empereur n'était guère occupée de ce qui se passait à
Paris, mais bien de ce qui pouvait arriver autour de lui.

L'Autriche venait de rassembler un corps d'observation de quarante mille
hommes en Bohême; il pouvait devenir offensif le lendemain d'un revers,
surtout depuis que les souverains avaient adopté de ne plus déclarer la
guerre que par les hostilités, sans avertir ni faire connaître de
motifs.

L'empereur était très-préoccupé de ce qui pourrait résulter dans un cas
de succès comme dans un cas de malheur, et allait se déterminer à tenter
une nouvelle ouverture, lorsqu'une entreprise de l'armée russe vint
l'obliger de remettre la sienne en mouvement, le 31 janvier, par une
gelée à fendre les pierres. Voici comment cela arriva:

Le corps du maréchal Bernadotte était à notre extrême gauche; son
quartier-général était à Mohrungen. Il avait ordre d'étendre sa gauche
le plus possible, mais de manière à ne donner aucune inquiétude à
l'ennemi, avec lequel on voulait passer l'hiver en repos. Dans cette
position, il couvrait les opérations que l'on se disposait à ouvrir
devant Dantzick, et pour lesquelles on rassemblait un corps dont je
parlerai plus bas. On avait envoyé le général Victor pour en prendre le
commandement; mais il fut enlevé en chemin par un parti prussien sorti
de Colberg, et qui ne craignit pas de pousser jusqu'aux environs de
Varsovie.

Le maréchal Lefebvre fut envoyé pour remplacer le général Victor. La
rigueur de la saison ne permettait pas d'ouvrir la terre devant
Dantzick. La garnison n'entreprenait rien; ainsi le complétement du
corps qui devait agir contre cette place ne devenait pas pressant: on se
contenta d'observer.

À la droite du maréchal Bernadotte était le maréchal Ney, qui avait,
comme tout le monde, l'ordre de se tenir en repos. Tout à coup il lui
prend fantaisie, sans ordre, de porter son corps d'armée en avant. On
lui imputa des intentions d'intérêt personnel; on eut tort: on ne met
pas une armée en marche pour cela. À la vérité, le maréchal Ney marcha
sans en avoir reçu l'ordre, et découvrit, par son mouvement, la droite
du maréchal Bernadotte; mais aussi il rencontra en pleine route l'armée
russe qui venait à l'improviste fondre sur Bernadotte par son centre;
mouvement qui, sans cela, serait resté ignoré. Ney donna de suite
l'alarme à toute l'armée, jusqu'à Varsovie.

On fut bientôt revenu de l'opinion que l'ennemi ne voulait que repousser
des maraudeurs. On se convainquit qu'il était en pleine opération, dans
l'espérance de nous surprendre dans nos cantonnemens, de pouvoir nous
jeter au-delà de la Vistule, et, selon les circonstances, achever
l'hivernage sur ses bords, ou passer ce fleuve sur le pont de Dantzick.

Il n'y avait pas un moment à perdre; l'ennemi avait déjà l'initiative
sur nous, lorsque l'empereur envoya ordre à ses différens corps d'armée
de se centraliser, et de le rejoindre sur la route de Varsovie à
Koenigsberg. Il ordonna à Bernadotte de refuser sa gauche, et de se
retirer lui-même, s'il y était obligé, de manière à refuser toute la
gauche de l'armée, et de laisser l'ennemi s'enfoncer sur la
Basse-Vistule; c'est ce qu'exécuta ce maréchal. Il revint jusqu'à une
petite ville qu'on appelle Strasbourg. L'ennemi, en s'avançant sur notre
gauche, nous donnait autant d'avance par notre droite, qui marchait
toujours, que lui-même en prenait du côté opposé.

L'armée russe, indépendamment de sa masse principale, qui partait de
Koenigsberg, avait un corps de vingt-deux mille hommes en observation sur
le Bug, et menaçant Varsovie.

Les choses en étaient là lorsque l'empereur quitta cette ville en même
temps que les troupes. Il s'arrêta à Pultusk, où le maréchal Lannes
était resté malade, ayant été obligé de quitter le commandement du
cinquième corps, qui avait passé par cette ville pour aller s'opposer à
ce corps russe, qui était sur le Haut-Bug. Il alla voir ce maréchal, et
le trouva en si mauvais état, qu'il le fit transporter à Varsovie.

L'empereur passa ce jour-là à dix lieues plus loin que Pultusk; le soir,
étant couché, il me fit appeler et me demanda si je me sentais en état
d'aller commander le cinquième corps en place du maréchal Lannes.
J'acceptai; et, pendant que le prince de Neufchâtel écrivait les ordres
dont j'avais besoin, l'empereur me donna ses instructions: elles étaient
d'observer le corps russe de si près, qu'il ne pût ni faire un mouvement
sur lui pendant qu'il allait attaquer la grande armée russe, ni surtout
marcher à Varsovie, que je devais couvrir à tout prix; et enfin, si ce
corps russe n'était pas tellement fort que je pusse le culbuter, de le
faire, mais à coup sûr; me recommandant de ne pas me laisser séduire par
un espoir de succès.

Je quittai l'empereur, et passai chez le major-général, qui me remit une
lettre de commandement, avec les instructions qui devaient me diriger.
Les deux pièces étaient ainsi conçues:

     _Au général Savary._

     Praznitz, le 31 janvier.

«Je vous préviens, général, que la santé de M. le maréchal Lannes ne lui
permettant pas de commander son corps d'armée, S. M. vous donne une
marque éclatante de la confiance qu'elle porte à vos talens militaires,
en vous nommant commandant en chef du 5e corps.

«Vous partirez sur-le-champ pour vous rendre au quartier-général, à
Brock, où le plus ancien général de division de ce corps d'armée vous
fera recevoir. Vous ferez mettre votre nomination à l'ordre du corps
d'armée; vous jouirez des honneurs, appointemens et traitemens attachés
au grade de général en chef.»

     _Ordres et instructions pour le général Savary._

«Le 5e corps de la grande armée, que vous commandez, général, occupe en
ce moment Brock; le corps russe commandé par le général Essen occupe
Nur. Si les forces de ce général ne sont pas trop considérables, vous
devez l'attaquer, et le culbuter dans sa position de Nur; mais, pour peu
que les renseignemens que l'on aurait portassent à penser que le corps
du général Essen, au lieu de s'être affaibli, se serait augmenté, vous
vous bornerez à occuper Brock et Ostrolenka avec votre cavalerie.

«Vous consulterez le général Gazan et le général Campana, qui, étant
depuis long-temps en présence de l'ennemi, connaissent ses mouvemens.

«Que l'on reste en observation, qu'on attaque l'ennemi, ou qu'on n'ait
point de succès, le principal but du corps d'armée que vous commandez
est de couvrir la rive droite de la Narew, depuis la rivière de l'Omulew
(c'est-à-dire la petite rivière qui se jette près d'Ostrolenka) jusqu'à
Siérock; de garder la position de Siérock et la rive droite du Bug,
depuis Siérock jusqu'à la partie autrichienne.

«Il serait très utile, général, de faire construire un petit pont au
confluent de la Narew dans le Bug, c'est-à-dire au-dessus du confluent.
C'est un travail peu considérable, et ce pont sur le Bug rendrait
beaucoup plus faciles les subsistances à tirer de Varsovie.

«Vous ordonnerez que l'on travaille avec activité à la tête de pont de
Pultusk; car, en cas d'événement, la plus grande partie de votre corps
d'armée devrait se retirer sur Pultusk ou sur Ostrolenka; un régiment et
quelques pièces d'artillerie se retireraient aussi sur le Bug pour
garder la rive gauche de cette rivière. Vous sentez bien que ce que je
vous dis là est hypothétique, mais vous prouve la nécessité de
travailler à la tête de pont.

«Envoyez dans la Gallicie pour savoir si les nouvelles que l'on donne,
et qui font connaître que le général Essen se retire, sont vraies.

«Je dois vous faire observer qu'il faudra mettre quelque infanterie à
Ostrolenka avec quelques pièces de canon, sans quoi votre cavalerie
serait trop inquiétée. Jamais cette infanterie ne peut être compromise,
puisqu'en passant le pont elle se trouve couverte.»

Je me mis aussitôt en route, et allai prendre le commandement de ce 5e
corps, à Brock, en avant de Pultusk, au-delà de la Narew.

Je n'y fus pas très bien reçu, parce que tous les généraux de division
qui y étaient employés étaient mes aînés en grade; il fallut donc, par
de bons procédés, leur rendre supportable ce qui leur paraissait une
injustice.

Ce corps était composé de deux divisions d'infanterie, une aux ordres du
général Suchet, l'autre commandée par le général Gazan; de trois
régimens de cavalerie légère et d'une division de dragons, aux ordres du
général Becker: il devait être appuyé par le corps des grenadiers
réunis, commandés par le général Oudinot, qui en achevait la formation à
Varsovie, et avait reçu ordre de venir se placer à Pultusk.

J'avais pris le commandement du 5e corps le 2 février; le 5, je reçus
ordre de quitter ma position de Brock, et de venir me placer à
Ostrolenka pour me mettre en communication avec l'empereur, qui avait
rencontré l'avant-garde ennemie à Hoff, et se disposait à lui livrer
bataille.

Les troupes étaient bien souffrantes; elles étaient sans cesse à la
maraude pour trouver quelques pommes de terre. Je fis, par cette raison,
mon mouvement sur Ostrolenka par Pultusk, en remontant la Narew, au lieu
de le faire par un mouvement de flanc gauche, qui m'aurait fait perdre
un nombre considérable d'hommes isolés et de maraudeurs.

Je vis bientôt que j'avais mal fait; la faute tenait à ce que je
connaissais mal la topographie du pays. Si mon commandement avait daté
de quelques jours de plus, je n'aurais pas exposé la division Becker à
une défaite dont l'habileté de son général la préserva. Néanmoins je ne
me laissai pas décourager; je bouillonnais d'impatience d'en venir aux
mains à la première occasion que la fortune m'offrirait. Heureusement
pour moi, l'empereur était occupé d'autres choses; il ne vit que le
résultat de mon mouvement, qui, en définitive, s'était fait sans
accident, sans quoi j'aurais eu la tête lavée de main de maître, pour
m'y être pris comme je l'avais fait.

En approchant de l'armée ennemie, l'empereur resserrait les corps de la
sienne; il leur avait envoyé à chacun, par un officier différent,
l'ordre d'être rendus à Preuss-Eylau dans la journée du 8, _de manière à
pouvoir livrer bataille le 9_; il avait ajouté cette phrase afin que
chacun amenât tout ce dont il prévoyait avoir besoin.

Le malheur voulut que celui de ces officiers qui allait au corps du
maréchal Bernadotte fût un jeune homme sans expérience, qui, sans
prendre aucun renseignement en chemin, se dirigea sur le lieu qu'on lui
avait indiqué; il alla, de cette manière, se faire prendre par les
cosaques, sans avoir détruit sa dépêche, qui fut portée au général en
chef de l'armée russe. Ce petit accident, qui n'aurait eu que peu
d'importance dans toute autre circonstance, eut, comme on le verra, des
conséquences désastreuses dans celle-ci.

En voyant le contenu de l'ordre, le général Benningsen abandonna ses
projets, et ne songea qu'à réunir son armée; elle était déjà rassemblée.
Il prit immédiatement le chemin de Koenigsberg, et se trouva, le 7
février, en mesure d'attaquer l'armée française, qui ne devait être
réunie que dans la journée du 8, de manière à pouvoir opérer le 9.

L'empereur arriva la veille à Eylau avec le 7e corps, commandé par le
maréchal Augereau, la garde et le corps du maréchal Davout, à peu de
distance. Il fut en effet attaqué par toute l'armée russe le 8, à sept
heures du matin, par une neige très épaisse. Le 7e corps, serré en
colonne, fit une résistance extrêmement vigoureuse; mais la supériorité
du feu des ennemis parvint à éteindre le sien en décomposant les
régimens qui formaient ce corps. Le maréchal Davout arriva, et donna
vivement. Les ennemis marchaient toujours; déjà ils étaient près de
Preuss-Eylau, lorsque l'empereur fit donner la garde, dont l'artillerie
l'arrêta. Le combat de canon s'engagea, et devint terrible. Le maréchal
Soult et le maréchal Ney arrivèrent sur ces entrefaites. L'action
continua; des charges de cavalerie, conformément aux instructions qu'ils
avaient reçues, souvent répétées, empêchaient les progrès des Russes,
mais ne mettaient pas l'empereur en état d'entreprendre quelque chose de
décisif; on attendait le maréchal Bernadotte, qui avait quatre divisions
d'infanterie et deux de cavalerie. On ignorait l'aventure arrivée à
l'officier qui lui avait porté des ordres; on était impatient; on
envoyait à sa rencontre dans toutes les directions: ce fut en vain. On
fut obligé de gagner la nuit comme l'on put, et on s'estima heureux
d'avoir pu coucher sur le champ de bataille après tout ce que l'on avait
perdu.

Ce combat d'Eylau n'avait été donné par les Russes que pour faire
respecter leur retraite, qu'ils effectuèrent ensuite sur Koenigsberg,
sans coup férir. On les suivit, pour l'honneur des armes, avec de la
cavalerie; mais, pendant ce temps, on évacuait de Preuss-Eylau les
blessés avec tout le matériel inutile.

On accusa le général Bernadotte de n'être pas arrivé sur le champ de
bataille, encore bien que l'ordre ne lui fût pas parvenu. Ceci paraît
singulier; mais le fait est qu'il était en communication avec la
division de cuirassiers du général d'Hautpoult, lorsque celui-ci reçut
l'ordre de se réunir à l'empereur pour livrer bataille. Il a même dit
qu'il avait averti Bernadotte de son départ, et de ce qu'on allait
faire. Quoi qu'il en soit, d'Hautpoult arriva, fut tué, en sorte qu'on
ne put donner suite à cette affaire. D'ailleurs comment Bernadotte
n'avait-il pas marché d'après la communication que lui avait faite le
général d'Hautpoult? Il avait trop d'expérience de la guerre et de ses
événemens pour ne pas voir que, s'il n'avait pas reçu d'ordre direct,
c'est que quelque méprise ou quelque accident avait empêché qu'il ne lui
parvînt. Il attendit; enfin, il marcha lui-même avec son corps, autant
pour s'informer de ce qui se passait que pour mettre sa responsabilité à
couvert; mais il était trop tard. Arrivé près d'Osterode, il apprit le
mouvement rétrograde de l'armée, qui venait se placer derrière la
Passarge.

L'empereur eut l'air d'attribuer à la prise de l'officier une négligence
sur laquelle son opinion était arrêtée, il se souvint d'Iéna; mais le
mal était fait, il ne lui en parla qu'en termes de douceur.

Après cette mauvaise journée d'Eylau, nous nous trouvâmes heureux de
passer le reste de l'hiver derrière la Passarge, tandis que, sans la
prise de l'officier porteur de la dépêche de l'empereur au maréchal
Bernadotte, l'armée russe aurait continué son mouvement offensif sur la
Basse-Vistule; et l'empereur l'eût forcée de combattre acculée, ou au
Frisch-Haff, ou à la Vistule. Que l'on juge maintenant de la différence
qu'il y aurait eu dans les résultats: l'armée russe ne pouvait pas
manquer d'être détruite, la paix se serait faite sur-le-champ; au lieu
de cela, le succès de nos armes devint douteux, et la fierté empêcha
réciproquement de se rien proposer.

La position militaire de l'empereur était moins bonne qu'en partant de
Varsovie, tandis qu'elle aurait dû être infiniment meilleure; elle eut
des inconvéniens de toute espèce, dont un autre que lui ne se serait
jamais tiré. Avant d'en tracer le tableau, je vais achever de parler de
la bataille d'Eylau, que les Russes prétendent avoir gagnée, et que nous
voulons n'avoir pas perdue.

Bernadotte ayant déclaré qu'il n'avait pas reçu l'ordre de marcher, et
Berthier soutenant le lui avoir envoyé, on alla aux recherches sur le
registre des expéditions, et l'on trouva que l'officier qui avait été
porteur de cet ordre était un jeune élève de l'école de Fontainebleau,
qui rejoignait un régiment du corps du maréchal Bernadotte; on avait mal
à propos profité de son départ pour la transmission d'un ordre aussi
important. L'empereur en leva les épaules de pitié, et ne dit pas un mot
de reproche à Berthier. Bernadotte fut en partie justifié, quoiqu'il
n'eût fait aucun cas de l'avis que lui avait donné d'Hautpoult en
quittant sa position pour rejoindre la grande armée.

Si l'on appelle gagner une batailler, rester maître du champ de bataille
et suivre la retraite de son ennemi, il n'y a pas de doute que nous
n'ayons gagné celle d'Eylau; elle l'eût été bien mieux, et d'une manière
incontestable si l'armée russe, au lieu de se retirer sur Koenigsberg,
eût encore suivi son premier plan de se porter sur la Vistule, et eût
été forcée de l'abandonner par suite de la bataille. Au lieu de cela,
elle a suivi tranquillement son plan de retraite, elle ne peut donc
avoir perdu la bataille; il est bien vrai qu'elle n'a tiré aucun
avantage de sa supériorité, et que, si elle avait été commandée par un
homme comme l'empereur, c'en était fait de l'armée française; cela est
d'autant plus extraordinaire de la part du général russe, qu'il
connaissait le plan d'opérations de l'empereur, et qu'il n'a attaqué que
parce qu'il était convaincu qu'il surprendrait l'armée française dans
son mouvement de réunion, et que, de plus, il était assuré que
Bernadotte, avec quatre divisions d'infanterie et deux de cavalerie, ne
s'y trouverait pas. Ces considérations obscurcissent le succès des
Russes, surtout si l'on remarque que leur armée, dont le but avait été
de nous jeter derrière la Vistule, fut obligée d'aller passer le reste
de l'hiver derrière Koenigsberg, et de laisser l'armée française se
replacer dans la position qu'elle occupait auparavant derrière la
Passarge; elle couvrait ainsi le blocus de Dantzick, dont le siége fut
commencé au mois de mars, et mené jusqu'à la fin sans que les Russes
entreprissent de le faire lever (cette place ne capitula que le 12 de
mai). En cela, au moins, l'armée russe a manqué le but pour lequel elle
s'était mise en mouvement.

D'un autre côté, si l'on appelle perdre la bataille, la perte
considérable qu'a éprouvée l'armée française, dont les corps
combattaient l'un après l'autre, à mesure qu'ils arrivaient sur le champ
de bataille, contre toute l'armée russe, on peut dire, sous ce point de
vue, que les Français ont perdu la bataille; car cette perte fut telle
qu'il devenait impossible à notre armée de rien entreprendre d'offensif
le lendemain, et qu'elle aurait été complétement battue, si les Russes,
au lieu de se retirer, l'eussent attaquée de nouveau, parce que
Bernadotte ne pouvait arriver que le surlendemain.

Si l'on prétendait que, parce que le plan qu'avait l'empereur d'acculer
l'armée ennemie au Frisch-Haff, ou à la Vistule, pour la combattre avec
tous ses moyens réunis, a totalement manqué, il a perdu la bataille, ce
serait une erreur: ce plan ne manqua pas par suite de la bataille, mais
bien parce que, d'une part, les Russes se retirèrent, et que, de
l'autre, le corps de Bernadotte n'avait pas rejoint.

L'empereur aurait eu toute son armée réunie, que si l'armée russe, ayant
été informée de son projet, eût pris le parti de la retraite avant que
notre droite l'eût débordée, au lieu de poursuivre son premier mouvement
sur la Vistule, le plan de l'empereur aurait encore échoué, et à plus
forte raison avec toutes les circonstances qui survinrent.

Le fait est que les deux armées ont manqué chacune leur but; qu'elles se
sont trouvées après la bataille dans la même position qu'avant de
s'ébranler, et que leurs pertes ont été réciproquement sans résultats;
mais cet événement donna au moral et à l'opinion une secousse qui ne fut
point favorable à l'empereur, et sans son extrême habileté, il eût eu
des conséquences bien fâcheuses, que j'expliquerai plus loin. Je vais
auparavant terminer le récit des événemens militaires qui firent suite à
ceux d'Eylau.

L'empereur m'écrivit ce qui venait d'arriver en me mandant que, si je ne
pouvais rien entreprendre sur les ennemis, je vinsse me mettre en
communication avec la grande armée, dans la position qu'elle prenait
derrière la Passarge. La dépêche ne m'en disait pas autant que
l'officier qui en était porteur m'en racontait.

Après avoir réfléchi à ma situation, je me décidai à sortir de ma
position et à marcher aux ennemis: je fis porter ma cavalerie légère en
avant, et la fortune lui fit prendre un officier russe en dépêche, qui
était expédié en retour par le général en chef du corps d'observation
sur le Haut-Bug[4], au général en chef Benningsen, commandant la grande
armée russe. Par le contenu des lettres dont il était porteur, je vis
que le général Benningsen avait fait sonner haut son succès d'Eylau;
qu'il n'avait pas parlé de sa retraite, et avait donné ordre aux
généraux Essen et Muller, commandant le corps du Haut-Bug, de marcher
franchement sur moi et de m'attaquer; cet officier m'apprit qu'il avait
laissé ces deux généraux faisant leurs préparatifs pour exécuter cet
ordre.

J'étais à Sniadow, en avant d'Ostrolenka, lorsque cette circonstance
m'arriva, et j'y fus informé qu'un corps russe de quatre à cinq mille
hommes avait été envoyé pour me tourner par ma gauche, et avait déjà
passé la Narew, qui était gelée partout, à Tikolshin. Je ne crus pas
prudent de sortir de ma position d'Ostrolenka, d'autant plus que j'avais
encore un ou deux jours à marcher avant de joindre les Russes, et que,
pendant ce temps, ce corps de quatre à cinq mille hommes pouvait être
arrivé par la rive droite de la Narew et m'y faire beaucoup de mal;
d'ailleurs, les Russes venaient eux-mêmes m'attaquer, il était inutile
que je leur diminuasse le trajet en perdant de mes avantages. Je revins
donc le lendemain reprendre ma première position, et portai un corps de
troupes sur la rive droite de la Narew à la rencontre de celui que les
Russes y avaient envoyé.

Je ne tardai pas à être resserré par l'armée russe; le 15 février, je
l'étais à un point extrême, et je devais m'attendre à un événement;
j'adoptai pour dispositions de garder Ostrolenka en défensive, et de
prendre vivement l'offensive sur le corps qui venait par la rive droite.
Pour cela, je fis repasser mes troupes sur la rive droite derrière
Ostrolenka, ne laissant que trois brigades d'infanterie placées hors de
l'insulte du canon, dans les dunes de sable qui entourent cette ville;
je plaçai mon artillerie de manière à flanquer, de la rive droite, les
ailes des brigades d'infanterie dont je viens de parler; ma cavalerie me
fut inutile, et je la laissai en repos.

Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la
rive droite de la Narew; il fut mené vivement par le général Gazan, qui
le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-même; il le refoula sur
une chaussée étroite entre deux bois, sans qu'il pût jamais s'arrêter
pour se déployer; et comme le général Gazan avait eu la précaution de le
faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux
côtés de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux
lieues, le fusillant à mi-portée de mousqueterie. Cette attaque eut un
succès si prompt, qu'il surpassa mon espérance.

J'entendais une bien vive canonnade à Ostrolenka; j'y envoyai le général
Reille, qui était chef d'état-major du corps d'armée; il y arriva bien à
propos pour me suppléer: les Russes débouchaient par les trois routes
qui arrivent à cette petite ville; ils la canonnaient avec à peu près
cinquante bouches à feu, et les officiers qui commandaient les troupes
demandaient des ordres.

Je voyais bien que l'on n'était pas très disposé à faire quelque chose
pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'étais déterminé à
me faire obéir.

J'envoyai ordre au général Reille de tenir Ostrolenka jusqu'à mon
arrivée, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan
poursuivre son succès, en le prévenant de ne pas aller trop loin, parce
que je ne pouvais pas le faire échelonner, ayant besoin de mes troupes à
Ostrolenka où je courais.

J'y arrivai comme le général Reille venait de soutenir le choc de
l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de
fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la
ville.

Le général Reille les attendit bravement jusqu'à portée de pistolet;
alors, comme ils ne pouvaient plus être protégés par leurs canons, il
fit habilement débusquer ses troupes et les accueillit par toute la
mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prêtes à leur envoyer: il
les arrêta sur place, et son feu continuant avec la même vivacité, il
les fit rebrousser chemin.

Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville
par le bord de la Narew, furent repoussées par le canon de la rive
droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois passé, je fis à
la hâte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche;
je me déployai en avant de la ville, et après m'être formé, et couvert
de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant
jusqu'à la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout à l'attaque du
général Gazan; je leur pris sept pièces de canon et trois drapeaux. Ils
me laissèrent environ mille blessés sur le terrain, mais je ne fis pas
un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre,
le général Oudinot ayant reçu l'ordre de partir avec son corps pour
rejoindre l'empereur.

Je perdis dans cette action le général Campana, qui fut tué; le général
Boussard fut grièvement blessé, ainsi que presque tous les colonels des
régimens que j'avais engagés.

Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur était bien rempli: les
Russes s'en allèrent reprendre la position qu'ils avaient quittée pour
venir m'attaquer. La tranquillité de Varsovie fut assurée et la
communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-même fut
satisfait, il me fit l'honneur de me l'écrire et de m'envoyer le
grand-cordon de la Légion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagère
de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la
Légion-d'Honneur; le général d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait
laissé une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif
avec soi, Berthier m'adressa une longue dépêche[5] qu'il sema de
conseils, d'assertions propres à tempérer la satisfaction que le succès
et les félicitations de l'empereur m'avaient causée. Ces conseils, sa
longue expérience l'autorisait sans doute à les donner, et je les reçus
avec reconnaissance; mais sa constance à reproduire une évaluation dont
je lui avais fait connaître l'inexactitude m'étonna. Je le lui
témoignai, il persista; de mon côté, je restai bien convaincu que
j'avais devant moi les forces que j'aurais à combattre.




CHAPITRE IV.

L'empereur à Osterode.--État de l'opinion.--Fouché.--Agitation du
cabinet de Madrid.--Mesures diverses de l'empereur--Le divan arme contre
les Russes.--Mission du général Gardanne.


Je me mis en mesure d'exécuter les ordres que m'avait transmis le
major-général; je me portai à Pultusk et me mis en communication avec
Osterode, où l'empereur s'était établi. J'étais à peine arrivé dans la
première de ces deux places, qu'il envoya le maréchal Masséna pour
prendre le commandement du cinquième corps, m'enjoignant de le rejoindre
le plus tôt possible.

Je le fis en passant par Varsovie, où M. de Talleyrand était encore avec
le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas
laissé à Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se
débitaient auraient gâté l'opinion et le jugement de tous ses membres.

M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait à
ménager l'Autriche, à laquelle l'événement d'Eylau donnait la tentation
d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir à Vienne des
altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans,
et que ces différends se seraient volontiers mis sur le compte de la
politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de
la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint
ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand à
maintenir l'harmonie. D'un autre côté, il avait à donner de la confiance
à la régence polonaise, qui était fort effrayée, précisément au moment
où l'empereur lui demandait des efforts en tous genres.

L'administration de l'armée avait été transférée à Thorn; je trouvai
l'empereur à Osterode, à peu de choses près comme au bivouac;
travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même
chambre: il résistait à tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc
de Berg et au maréchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la
Vistule; lui seul tenait tête. Il venait de recevoir de Paris la
nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette
capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que
lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse
notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de
cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible; il
luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le
monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les
têtes d'où elle était sortie.

Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse
des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de
sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien
qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir
tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine.

Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois
de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une
lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui
racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de
carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrière
la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du
mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du
général Defrance l'avait fait circuler.

L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un
lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait
de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on
voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un
coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant
le général Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il
s'occupa moins de tout ce qui se passait à Paris que de ce qu'il avait à
faire à l'armée.

Il faisait réunir les élémens du corps du maréchal Lefebvre, qui devait
commencer le siége de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient obligé de
supprimer le 7e corps, dont les régimens étaient réduits à un bataillon;
le maréchal Augereau, qui l'avait commandé, ayant été blessé d'un coup
de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau
du corps assiégeant.

Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé
au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était
arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y
ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de
même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs;
enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique
composée de troupes de toutes les nations.

C'était lui seul qui soignait les détails infinis que cela entraînait;
en même temps, il avait son armée mobile à renforcer.

Après la bataille d'Iéna et l'occupation de la Prusse, il avait offert
la paix au roi de Prusse; après celle d'Eylau il aurait eu l'air de la
demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'était mis dans la dépendance de
l'empereur de Russie, dont les troupes étaient sa sauvegarde; il
n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie
n'était pas à l'armée, il était à Saint-Pétersbourg; une négociation
aurait donc été impossible à nouer. Cependant on essaya de parlementer;
on saisit des prétextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et
fierté, quelquefois même de l'arrogance.

Tout en ne négligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on
suivait vivement ceux de se rendre respectable.

On appela le corps du maréchal Mortier, qui était en Poméranie; il prit
le n° 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit
complétement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau.

Le prince Jérôme avait assez avancé les opérations en Silésie pour qu'on
pût lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il
jeta les hauts cris, mais on ne l'écouta pas.

On fit venir en poste, de France, tout ce qui était dans les dépôts des
différens régimens; on imprima décidément un grand mouvement à la
Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la
compromettre vis-à-vis de qui que ce fût.

L'empereur envoya ordre à son ambassadeur à Constantinople de faire
déclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'étaient les travaux
d'Hercule, cependant il fut obéi.

Il écrivit au roi d'Espagne pour réclamer l'exécution des conditions de
l'alliance qu'il avait contractée avec lui, et lui demander de faire
passer en France un corps de troupes dont il détermina la force, et de
le mettre à sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien
entendu qu'il passait dès-lors à la solde de la France. Enfin il peignit
la situation de l'Europe au sénat, et demanda qu'on rappelât, par
précaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait.

Il fut partout servi à souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des
observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait
paraître, au mois d'octobre précédent, une proclamation au peuple
espagnol, tendant à le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait
donné à ce sujet aucune explication préalable, on ne put se défendre
d'inquiétude, d'autant plus que l'empereur avait déjà été trompé deux
fois, et que les souverains paraissaient avoir renoncé à toute espèce de
loyauté vis-à-vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait
être exécuté.

Cependant nos liaisons avec l'Espagne étaient si étroites et si
anciennes, que l'on se défendait encore, quoique mal, d'un mauvais
soupçon. On avait déjà su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre
politique, de cabinet en cabinet, avait trouvé quelque accès près de
celui de Madrid, où le prince de la Paix, qui y était soutenu en grande
partie par la pensée qu'il nous était agréable, avait dû se relâcher et
céder pour ne pas faire éclater l'orage qui le menaçait. Les intrigues
des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois porté
le trouble dans l'intérieur de la famille du roi, qui avait été obligé
de parler en maître à ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au
couvent les courtisans et les confesseurs.

À la distance où était l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un
verre à multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassuré, on resta
impatient de savoir à quoi on devait attribuer ce changement subit de la
part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le
maintien de la sécurité, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait
été son projet.

L'empereur reçut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il
était occupé ailleurs sérieusement; il ne devait donc pas fournir à ses
ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais
il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose à revoir
dans ses affaires avec ce pays.

Il en insista d'autant plus sur l'entrée en France du contingent
espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes
anséatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps
de Mortier dans la Poméranie; un autre corps espagnol passa en Italie.

Tous les ordres qu'il avait à donner pour le recrutement et le
ravitaillement de l'armée étaient partis; tout ce qu'il avait à
communiquer à ses alliés l'était aussi, et enfin les coups de levier qui
devaient ébranler de tous côtés la puissance de ses ennemis étaient
donnés; il avait envoyé jusqu'en Perse, pour porter cette puissance à
prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenimé cette démarche,
en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait été de
s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donné à son ambassadeur
d'autres instructions que de suivre avec activité tout ce qui pouvait
amener les Persans à établir une armée régulière, et à les rendre assez
menaçans pour obliger les Russes à diviser les forces qu'ils avaient
contre lui[6]. Les Anglais eux-mêmes gagnaient à cela, et sont
aujourd'hui les plus intéressés à reprendre l'ouvrage de l'empereur dans
cette partie.

La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Suède ont été
pour l'Europe jusqu'à leur destruction.

Si au lieu d'être resté dans un trou comme Osterode, où chacun était
sous sa main et où il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur
eût été se mettre dans une grande ville, il aurait employé trois mois
pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois.




CHAPITRE V.

Siége de Dantzick.--Le général Kalkreuth.--L'ambassadeur du shah de
Perse arrive à Finkenstein.--L'armée ennemie se remet en
campagne.--Bernadotte et Soult.--Affaire de Heelsberg.--Murat s'entête à
faire donner la cavalerie.--L'empereur envoie à son secours.--Je suis
chargé de conduire les fusiliers de la garde à l'ennemi.--Belle conduite
de cette jeunesse.


Aussitôt que le soleil eut reparu et séché la terre, l'empereur fit
camper toute l'infanterie dans chaque corps d'armée; dès-lors il vint
établir son quartier-général à Finkenstein, où il resta jusqu'au
renouvellement des opérations qui terminèrent la campagne.

C'est de là qu'il fit commencer sérieusement le siége de Dantzick; cette
place n'était pas encore bloquée par la langue de terre qui sépare le
Frisch-Haff de la mer, et le gouverneur, le général Manstein, avait été
relevé par le maréchal Kalkreuth. Cette ville, d'un immense
développement, exigea des remuemens de terre considérables, et le siége
fut long, laborieux et savant; les détails seraient trop longs à
rapporter ici.

On l'attaqua avec l'artillerie prussienne que l'on tira de Stettin, de
Custrin et de Breslau; on fut obligé de faire la descente du fossé dans
les règles, et de faire brèche. On en était là, nous étions pressés par
la belle saison, qui devait probablement remettre les armées en
campagne, lorsque la garnison demanda, vers la mi-mai, à sortir avec les
honneurs de la guerre, pour aller rejoindre son armée.

Tout bien considéré, l'empereur imagina qu'en faisant traîner le siége
plus long-temps, il s'exposait à voir la saison trop avancée pour
espérer finir la campagne cette même année, au lieu qu'en réunissant à
son armée le corps de siége, et en marchant de suite, il était
vraisemblable qu'il trouverait encore l'armée russe en cantonnement, où
on la croyait hors d'état d'agir, puisqu'elle n'entreprenait rien pour
faire lever le siége; alors il y avait lieu d'espérer que le résultat
serait décisif et amenerait la paix.

Il ordonna donc qu'on accordât à M. de Kalkreuth les conditions qu'il
demandait, et le maréchal Lefebvre, avec son corps d'armée, entra dans
la place vers le 14 ou 15 de mai: cette ville fut d'une immense
ressource pour nous; on y établit l'administration de l'armée, et on se
prépara à commencer les hostilités.

La Perse venait d'envoyer un ambassadeur à l'empereur; il vint de
Constantinople joindre notre quartier-général à Finkenstein. L'empereur
le mena à Dantzick pour voir le spectacle d'une armée européenne; ce
grave Oriental ne concevait pas pourquoi, puisque nous étions ennemis,
nous ne faisions pas couper la tête à tous les habitans: il était
curieux de tout, la parade l'amusait beaucoup; il demandait comment il
pouvait se faire que tous les soldats marchassent ensemble, et il aimait
particulièrement la musique militaire. Il demandait si l'empereur
voudrait bien lui donner quelques uns des musiciens, comme s'ils avaient
été des esclaves.

L'empereur ne resta à Dantzick que le temps nécessaire pour voir la
place, et visiter les travaux du siége; il les approuva tous. Il donna
audience de congé à l'ambassadeur de Perse, qui retourna chez lui, à
Téhéran (en Perse), et l'on envoya comme notre ambassadeur en ce pays le
général Gardanne, gouverneur des pages. Il faisait cette campagne comme
aide-de-camp de l'empereur, et lui témoigna le désir d'aller en Perse;
il emmena avec lui des officiers de toutes armes, et partit. La paix se
fit pendant qu'il était encore à Constantinople.

Il y avait à peine sept à huit jours que l'empereur était rentré à
Finkenstein, de retour de Dantzick, que le maréchal Ney fut attaqué le 5
juin à Guttstadt, où il avait son quartier-général: comme il était très
en avant de la ligne de l'armée, il fut tourné par sa gauche, perdit son
parc de munitions, et eut beaucoup de difficultés à revenir se placer
derrière la Passarge; il s'y maintint cependant jusqu'à ce que toute
l'armée fût rassemblée.

Au moment où les hostilités recommencèrent, l'armée était postée ainsi:

Bernadotte occupait la gauche derrière la Passarge, depuis le
Frisch-Haff, ayant sa droite au pont de Spanden, où il avait fait faire
une bonne tête de pont; il avait à sa droite le maréchal Soult, dont le
quartier était à Mohrungen; ses troupes étaient sur la Passarge, dont il
avait fait couper le pont.

L'empereur fut mécontent de la coupure de ce pont; il nous disait:
«Voyez, Bernadotte a agi plus militairement, il a gardé son pont, et
Soult, qui aurait dû le garder plutôt que Bernadotte, l'a coupé; par là
il s'est mis dans l'impossibilité d'aller secourir Ney, que les Russes
n'auraient pas attaqué peut-être, s'ils avaient su que Soult avait
conservé un pont sur la Passarge, parce que le corps qui a tourné Ney se
serait exposé à une destruction totale.»

À la droite de Soult était le maréchal Ney, et à la droite de ce dernier
Davout.

Le reste était en deuxième ligne.

Après l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le
maréchal Bernadotte dans sa tête de pont de Spanden; ils y furent
repoussés, et le maréchal blessé à la tête par une balle qui lui entra
derrière l'oreille. Il fut obligé de quitter l'armée, et fut relevé par
le général Victor, qui venait d'être échangé contre le général Blücher,
pris à Lubeck, comme on peut se le rappeler.

Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous
donner le temps d'arriver.

Le maréchal Soult, qui était à la gauche du maréchal Ney, vint sur
Guttstadt; la droite, où était le corps du maréchal Davout, se porta
également d'Osterode sur Guttstadt.

Le général Victor et le maréchal Mortier, qui étaient à la gauche et au
centre, marchèrent devant eux, en passant la Passarge à Spanden.

Les grenadiers réunis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement
arrivées de France en poste, marchèrent aussi des environs de
Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de même.

Ce mouvement s'exécuta avec une rapidité incroyable; le 8 juin, tout
était concentré derrière la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa
devant soi la cavalerie légère ennemie, et on entra le même soir à
Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Alle, et
vers le soir on accula l'arrière-garde ennemie sur le bord de cette
rivière, à Heelsberg; la majeure partie de l'armée ennemie occupait la
rive droite, qui est beaucoup plus élevée que la rive gauche; toute son
artillerie y était portée.

Le grand-duc de Berg s'entêta à faire donner plusieurs fois sa
cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matinée, mais qui,
arrivée sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui
l'obligèrent à rétrograder; elle le fit en désordre; les Russes la
firent poursuivre par quelques escadrons, qui achevèrent de la mettre en
déroute totale.

Heureusement pour elle, l'empereur, qui, du point où il observait,
l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la
brigade des fusiliers de la garde avec douze pièces de canon pour
prévenir une échauffourée; il m'en donna le commandement.

Cette brigade, nouvellement formée, n'était pas encore une troupe sûre.
Elle était composée de deux régimens de très beaux jeunes gens.

Pour arriver dans la plaine où manoeuvrait le grand-duc de Berg, j'avais
un long défilé de marais et un village à traverser; je ne me mis pas en
mouvement sans inquiétude, parce que c'était le seul chemin par lequel
notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait été culbutée avant que
j'eusse achevé de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas
le plus accéléré possible, et sur le plus grand front que je pouvais
montrer: bien m'en prit, car à peine étais-je formé dans la plaine, à
deux cent cinquante toises de l'autre côté du défilé, ayant en avant
deux bataillons déployés et mes deux ailes serrées en colonne, et à
peine ma dernière pièce était-elle en batterie, que je fus enveloppé par
la déroute de notre cavalerie, qui revenait sur le défilé pêle-mêle avec
la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon
front; il arrêta la cavalerie russe et donna à la nôtre le temps de se
rallier et de se reformer.

Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du
canon, qu'ils avaient placé dans des redoutes ébauchées, en avant de
Heelsberg, du côté par où nous arrivions. Il fallut s'engager avec
ceux-là. La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une
mauvaise journée, si une des divisions du maréchal Soult, commandée par
le général Saint-Hilaire, qui était à ma droite, ainsi qu'une du
maréchal Lannes[7], commandée par le général Verdier, qui était à ma
gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens; néanmoins je fus bien
maltraité: je couchai encore à deux cents toises en avant du terrain sur
lequel j'avais combattu; mais j'éprouvai une perte considérable: j'eus à
regretter la mort du général de brigade Roussel, et j'eus plusieurs
caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautèrent pendant le
combat, et qui nous firent beaucoup de mal, étant formés dans un ordre
serré.

Sans l'intrépidité du commandant de notre artillerie, le colonel
Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais
été enfoncé et par conséquent sabré et pris par toute la cavalerie russe
qui m'entourait et qui venait déjà de maltraiter la nôtre; le danger
était d'autant plus grand, que la division Saint-Hilaire était en
retraite décidée.

J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans
le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer;
j'envoyai l'officier qui me l'apportait à tous les diables, en lui
demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait
commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment
le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que
j'aurais été détruit avant d'arriver: il y avait un quart d'heure que
mon artillerie échangeait de la mitraille avec celle des Russes, et il
n'y avait que la vivacité de la mienne qui me donnât de la supériorité.

La nuit arriva bien à propos: pendant que tout sommeillait, l'empereur
m'envoya chercher pour venir lui parler. Il était content du coup
d'essai de cette jeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqué au
grand-duc de Berg; et en me défendant, je me hasardai à lui dire que
c'était un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne
bataille; et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il fût moins brave,
et eût un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant
que j'étais passionné, mais il n'en pensa pas moins.

Le lendemain, c'était le 11 juin, les Russes restèrent toute la journée
en avant d'Heelsberg; on releva de part et d'autre ses blessés; et nous
en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur
était de fort mauvaise humeur; le maréchal Davout venait d'arriver, il
le fit manoeuvrer sur notre gauche, et son seul mouvement fit évacuer aux
Russes leur position en avant d'Heelsberg; ils repassèrent l'Alle, et
dans la nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedland.

L'empereur coucha le 12 à Heelsberg, et, selon son habitude, il alla
visiter la position que les ennemis avaient occupée la veille; il devint
furieux lorsqu'il vit que l'on avait été assez imprudent pour venir se
faire mitrailler d'un bord de la rivière à l'autre, comme cela était
arrivé.

C'est à Heelsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de
Russie était l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en
étaient partis avant l'armée. Le 13 nous partîmes de bon matin pour
aller à Preuss-Eylau; l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre
cavalerie ne put fournir un rapport précis de la marche de l'armée
ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet,
ordonna de marcher sur trois directions où il était impossible que
l'armée russe n'eût pas été chercher à passer pour gagner les bords de
la Pregel et couvrir Koenigsberg; il jugeait des opérations de l'ennemi
d'après ce qu'il aurait fait à sa place.

Il fit marcher le maréchal Soult avec le grand-duc de Berg sur
Koenigsberg, où ce dernier affirmait que s'était retirée l'armée ennemie;
il fit marcher le corps de Davout à la droite de celui du maréchal
Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'armée.

Il avait fait marcher dès la veille, après midi, par le chemin de
Friedland; c'était le général Oudinot, qui, avec les grenadiers réunis,
était en tête de la colonne, sous les ordres du maréchal Lannes; la
division des cuirassiers du général Nansouty était de cette colonne.




CHAPITRE VI.


L'armée russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire à
cette imprudence.--Nos colonnes débouchent.--Belle conduite du général
Dupont.--L'action devient générale.--Bataille de Friedland.--Les Russes
sont culbutés.


Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de Friedland le matin
du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté de la
rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de
grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec
toute la supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se
doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement
elle passe le pont, et attaque avec furie le maréchal Lannes; il avait
les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous étions dans la saison des
grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont presque pas de nuit.

L'empereur est presque aussitôt averti; il part de Preuss-Eylau,
pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que celle du
maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que
commandait le général Victor.

Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où il trouva le
maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l'entrée des bois
qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait
soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de
forces, un combat qui avait déjà coûté passablement de monde.

L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée russe; il ne
croyait pas qu'elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il ne
concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu'il
pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il
envoya en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui.
Il me donna, à moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui
était à notre droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont
de Friedland, et, après avoir bien observé si les Russes passaient sur
notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en
rendre compte.

Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins trouver l'empereur,
et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais
qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque
demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il
fallait s'attendre à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure.

«Hé bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux,
et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est
aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour où la fortune est
pour moi.» Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à la
lisière desquels s'était placé le maréchal Lannes; l'artillerie seule
était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par
bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges
percées qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie
et une de cavalerie ou d'artillerie.

Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une demi-heure
au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses
observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était
amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le
terrain, fit déboucher tout à la fois: ses instructions étaient données
comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrêta point. Il y
avait un défilé à passer pour joindre les Russes à la mousqueterie.
L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un
passage différent, de sorte qu'elles se formèrent toutes ensemble de
l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre gauche.

L'empereur pressa l'attaque: le maréchal Ney occupait la droite sur le
champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le corps du général
Victor; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier, qui avait peu
de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes.

En deuxième ligne, au centre, était la garde, et en deuxième ligne, à sa
gauche, était la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre
le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque
l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant
légèrement sa gauche.

Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes
s'emportèrent, et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont
de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement
ramenée, qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps
d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le
général Dupont, n'eût fait, fort à propos, sans l'ordre de son maréchal,
un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce
qui poursuivait le maréchal Ney.

J'ai entendu l'empereur louer, d'une manière toute particulière, ce
mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup
avancé la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et
attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son
accident.

Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé le feu
d'un bout à l'autre de la ligne, et c'est à cette bataille, comme à
celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer une artillerie effroyable;
le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait réuni
quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est avec cela
qu'il reçut l'attaque de la colonne russe qui venait à lui. Le général
en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des
forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il
aurait voulu être encore de l'autre côté de la rivière; mais il ne
pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer à perdre son armée: le
gant était jeté, il aima mieux le ramasser de bonne grâce. Nous étions
déjà si près de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de
carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans cette
position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une
destruction devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant
de Friedland; acculées à la ville elles formaient le centre d'un
demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonférence. Chaque
coup de nos canons portait, et démolissait les carrés russes l'un après
l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder à la
mousqueterie, ce fut leur coup de grâce: leurs masses furent tellement
décomposées, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs
dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux
qui faisaient partie de ces débris cherchèrent leur salut en fuyant vers
le pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre
centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux.
Ils se jetèrent alors pêle-mêle dans la rivière avant de s'être assurés
s'il y avait un gué: beaucoup s'y noyèrent[8], mais d'autres trouvèrent
un gué en face de notre gauche; dès-lors rien ne put retenir le reste,
qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de
moutons.

Les Russes avaient à leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui
protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par
lesquels nous aurions dû les faire charger; mais, par une fatalité sans
exemple, les quarante escadrons ne reçurent aucun ordre, et ne montèrent
même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la bataille, pied à
terre, sur un vaste terrain, en arrière de notre gauche. En voyant cela,
j'ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg: s'il eût été là, il
n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un
Russe n'échappait.

La nuit était close, et le feu éteint; notre armée coucha dans la
position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au
bivouac, et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval,
parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore,
et étaient fort fatigués. Il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre
des honneurs, ainsi que cela était d'usage; il passa ensuite sur le
champ de bataille des Russes: c'était un spectacle hideux à voir; on
suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs
cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux
morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains
eussent de bien grands intérêts à démêler en faveur de leurs peuples
pour nécessiter une semblable destruction.

On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille
blessés et quatre ou cinq mille prisonniers.




CHAPITRE VII.

L'empereur reçoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nommé
gouverneur de cette place.--Ressources de toute espèce.--Affluence des
blessés qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des
hôpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt.


L'armée russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des
régimens des gardes, prit en toute hâte le chemin du Niémen par
Tilsitt[9].

Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à
Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y
avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le
bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée
du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle
de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma
le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas
d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les
hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour
l'armée qui marchait sur Tilsitt.

J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son
quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de
cette grande ville.

En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y
trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre
mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si
l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par
cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.

L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon
installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule
où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de
tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris
de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et
réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers
de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à
Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps
auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital.

Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes
armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai
reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens
corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu,
me firent porter mon attention sur une branche d'administration à
laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de
connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des
recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas
moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses
combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois
plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait
tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis
quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera
apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si
grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais
faite.

     _Première époque._

«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des
blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par
des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de
suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours
que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et
ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer
des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et
de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de
recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt,
Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne
d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam
et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen.

«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des
ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner
des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être
prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le
moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille
cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de
Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable
sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes;
cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient
dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les
commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des
réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes
affaires.

«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni
beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des
hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et
entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des
hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent
supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des
fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que
pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires
dans plusieurs établissemens.

«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne
d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à
Varsovie.

«Avant le premier janvier 1807, tous les hôpitaux établis dans le
Wurtemberg et la Bavière étaient évacués, et les malades en étaient tous
sortis, à l'exception d'environ deux cents incurables qui furent évacués
sur Strasbourg; et le seul hôpital qui fût encore en activité dans cette
partie, était celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la
garnison.

«Pendant cette époque, la mortalité fut dans la proportion de cinquante
sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journées.

     _Deuxième époque._

«Cette époque a été la plus pénible pour le service des hôpitaux:
l'armée se trouvait dans un pays où les communications étaient
difficiles, soit par le mauvais état des chemins, soit par le défaut de
moyens de transport; cependant, après l'affaire de Pultusk, il y avait
en Pologne plusieurs milliers de blessés ou de malades, et il fallait
créer ou organiser des hôpitaux pour les recevoir. Les emplacemens
étaient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni
ustensiles.

«Les employés et les officiers étaient en nombre insuffisant; plusieurs
avaient été retenus dans les établissemens qui se trouvaient sur les
derrières de l'armée; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y
avait vingt-un hôpitaux en activité dans la seule ville de _Varsovie_,
et plus de dix mille malades y avaient été reçus. Le mobilier et
quelques denrées provenaient de réquisitions; mais on avait passé des
marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicamens. Les
malades arrivaient dans ces établissemens sur des voitures ou des
traîneaux; ceux qui étaient légèrement blessés, s'y rendaient à pied:
c'est ainsi qu'on trouva moyen d'évacuer en partie les établissemens de
première ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_.

«Après la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts;
on était éloigné des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes
ressources. Les hôpitaux que l'on réussit à établir se trouvèrent
encombrés, parce que les évacuations étaient difficiles.

«L'empereur ayant désiré que l'on constatât, par un recensement exact,
le nombre de nos blessés après la bataille d'_Eylau_, et aux affaires
qui l'avaient précédée, il fut fait le même jour une revue nominative
dans tous ces hôpitaux: le résultat en est établi dans un des états
ci-joints.

«On ouvrit des hôpitaux à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg,
Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing.

«Dans quelques uns de ces établissemens, le vin, les alimens légers
étaient payés sur le fonds des hôpitaux; il en était de même pour les
dépenses de propreté et de médicamens.

«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille
journées.

     _Troisième époque._

«Dans les premiers jours de mai, les circonstances étaient beaucoup plus
favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postérieurement
l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et
le passage des évacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur
Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe,
Marienverder, etc. L'encombrement des hôpitaux de la Pologne avait cessé
en partie; on avait précédemment évacué sur Breslau environ trois mille
malades; ils y trouvèrent de superbes casernes qui servirent d'hôpitaux.
Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les médicamens; on n'eut
besoin que de quelques officiers de santé français pour surveiller et
diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit après
guérison.

«Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois
de juin 1807. Il était, le 30, de vingt-sept mille trois cent
soixante-seize, et on calculait, à cette époque, que le nombre des
établissemens en activité pouvait en recevoir plus de cinquante-sept
mille; mais la prompte paix qui fut le résultat de la victoire de
Friedland, obligea de resserrer la ligne des hôpitaux, pour évacuer le
pays qui allait être rendu à l'ennemi.

«Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule
durent être envoyés à _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y
eut d'exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de Koenigsberg,
Elbing, Marienverder et Marienbourg.

«Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades à
Koenigsberg; jusqu'au 25 août il y eut six cent quatorze entrans, sept
cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi, à cette
dernière époque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque
tous évacués après guérison.

«Cet hôpital fut formé le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure
d'évacuation, les hôpitaux de Thorn et de Bromberg étaient menacés
d'encombrement; il fallait prévenir cet inconvénient: on passa un marché
pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les
évacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de
vingt mille malades furent transportés de cette manière. Ceux qui
appartenaient au 3e corps restèrent en Pologne, et ceux du 4e furent
répartis dans les hôpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_.

«L'hôpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservés. Le premier
fut supprimé le 26 mars 1808, après la guérison de presque tous les
malades; le dernier subsiste encore et va être évacué.

«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille
journées.

     _Quatrième époque._

«Au mois de décembre 1807, les évacuations étaient finies; les malades
ne sortaient des hôpitaux qu'après guérison, pour rejoindre leurs corps.
La ligne d'établissement s'étendait depuis _Elbing_ jusqu'à _Mayence_,
et embrassait la Pologne, la Silésie, la Saxe, la Poméranie, la
Westphalie, le Hanovre et les villes anséatiques. Chaque établissement
recevait les malades des corps cantonnés aux environs, en sorte que les
hommes guéris n'avaient qu'un court trajet à faire pour rejoindre leurs
régimens. Dès le mois de septembre 1807, les officiers de santé français
avaient remplacé les officiers de santé du pays, que le besoin du moment
avait forcé de mettre en activité.

«Les hôpitaux avaient des fournitures et des effets en quantité
suffisante; les comptes et les registres de l'état civil étaient tenus
avec autant de soin que dans l'intérieur. Le pays faisait presque tous
ces frais, comme par le passé; les officiers de santé, les employés et
les servans français étaient seuls payés par la caisse des hôpitaux. Il
n'y avait eu exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de
_Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait passé un marché à la
journée, à raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour
l'autre. Enfin, dans plusieurs établissemens, et notamment dans ceux de
la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens légers, et quelques
objets de pansement et de médicamens; cette objection avait cessé
entièrement lorsqu'on avait eu connaissance de la décision de
l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dépenses quelconques
des hôpitaux à la charge du pays où ils étaient établis.

«Depuis cette époque, le service dans toute l'étendue de l'armée a été à
la charge des villes.

«Ce principe a éprouvé depuis une autre modification, relativement au
duché de _Varsovie_; l'empereur, d'après une convention conclue avec la
cour de Saxe, ordonna que toutes les dépenses de l'armée en Pologne
seraient acquittées par la caisse française, et même remboursées à
partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de
Saxe, et le remboursement était l'objet d'une liquidation, dont
l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction.

«Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise à la disposition
de cet ordonnateur pour assurer le service des hôpitaux de la Pologne;
mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hôpitaux, ce qui
laissait beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir; ces incertitudes
cessèrent, le ministre de l'intérieur du duché de _Varsovie_ consentit à
un accommodement, au moyen duquel la journée du soldat revint à 2 fr. 30
cent. et celle d'officier à 3 francs, payables en bons, ou susceptibles
de compensation avec la valeur des magasins réunis à la Pologne. Ces
prix étaient très élevés, mais le 3e corps ayant quitté la Pologne, il
n'y eut pas beaucoup de malades dans les hôpitaux du duché.

«Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades
augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacés d'encombrement: on
ouvrit quelques nouveaux établissemens, et on donna de l'extension à
ceux qui existaient déjà, et toute inquiétude fut bientôt dissipée à cet
égard.

«Cependant, il y avait dans les hôpitaux un grand nombre de militaires,
que leurs infirmités ou leurs blessures rendaient incapables de servir;
ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies.

«Ce fut l'objet d'un rapport à son altesse le prince vice-connétable,
qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, après leur avoir fait
subir deux inspections. La première, dans l'hôpital où ils se
trouvaient; la dernière, qui était définitive, dans trois villes
centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette
inspection eut pour résultat de débarrasser l'armée de quelques
centaines de bouches inutiles.

«Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visités à Berlin, et
trente-neuf à Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent réformés
définitivement, et deux cent soixante-un furent envoyés en convalescence
aux dépôts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur
l'inspection qui devait avoir lieu à _Francfort_, parce que M. le
maréchal duc de Valmy l'a fait faire à Mayence, et que les résultats en
ont été adressés directement au ministre de la guerre. Elle a dû être
moindre que celle du _Hanovre_.

«La position stationnaire de l'armée fit penser qu'on pourrait profiter
de la belle saison pour établir des hôpitaux près les eaux minérales.
_Warbrunn_, en Silésie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent désignées
par le premier médecin comme les points les plus convenables.
Malheureusement les corps d'armée ne purent envoyer leurs malades aussi
promptement qu'il eût été à désirer, et l'étendue de chaque
établissement ne permettait pas de les traiter tous à la fois. Les
malades durent être admis successivement; plus de cinq cents militaires,
soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixième de ce nombre en a
ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoyé des malades aux
eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont
fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a
envoyé qu'une trentaine d'hommes, parce que les événemens survenus en
Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les
hôpitaux d'eaux minérales ont été formés le 1er octobre.

«Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'armée se
trouvaient approvisionnés au grand complet; mais l'empereur, ayant
décidé qu'il serait attaché à chaque régiment d'infanterie et de
cavalerie de la grande armée, un caisson d'ambulance, muni d'objets de
premiers secours, des mesures furent prises pour l'exécution de cette
décision.

«Les régimens qui n'avaient pas de caissons reçurent des fonds pour en
faire construire sur le modèle adopté par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge à
pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir à
l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre
furent envoyés et distribués aux 1er, 5e et 6e corps, à la division des
grenadiers, et à vingt-deux régimens de la réserve de cavalerie.

«Cinquante-six nouveaux assortimens envoyés de France sont encore
arrivés à Berlin, et sont destinés aux différens régimens de l'armée du
Rhin et des villes anséatiques.

«On n'a point acheté ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient
coûté beaucoup plus; et d'ailleurs la qualité en est bien meilleure en
France. Cette observation est surtout applicable au linge à pansement et
aux caisses de chirurgie.

Pendant tout le cours de 1808 on a travaillé à faire blanchir et réparer
les effets du magasin général, et ceux qui y ont été versés des autres
établissemens de l'armée, et on a cherché à compléter
l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas où l'armée
devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze
mille aunes de toile blanche ont été achetées à Berlin; deux mille
matelas ont été confectionnés avec des laines qui existaient en magasin;
le linge hors de service a été converti en bandes et compresses. On a
fait quarante caisses de linge préparé, et autant de caisses de premiers
secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procuré six mille paires de
draps à une place. Cette dernière fourniture complétait un
approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle était
avantageuse dans tous les cas par la modicité du prix d'achat. La paire
de draps revenait à 16 francs 70 centimes, pendant qu'elle était estimée
20 francs en France, malgré la différence de qualité dans la toile.

«Tous ces objets furent emballés, et le magasin fut prêt à suivre le
mouvement de l'armée.

On donna des ordres pour faire expédier sur le magasin général tous les
objets appartenant à l'administration française dans les hôpitaux, à
mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre
des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois
réunis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures.

«Le magasin général des médicamens était approvisionné pour assurer le
service de l'armée pendant deux mois. Dans le courant de mars,
l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes à
Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le
procès-verbal de réception dressé à Berlin le 9 avril. Malgré cette
précieuse ressource, on ne s'écarta point du système d'économie qu'on
avait suivi jusqu'alors. Afin de ménager les ressources du pays, on fit
des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'écorce
du marronnier; mais les épreuves n'ayant point été assez multipliées, il
n'a pas été possible d'apprécier bien au juste l'efficacité des
médicamens qu'on essayait.

Les travaux du matériel n'ont pas fait négliger les autres parties du
service. Les registres de l'état civil ont été tenus avec une régularité
qui ne laissait rien à désirer. Les feuilles d'appel des militaires
décédés dans les hôpitaux de l'armée ont été dressées afin de faciliter
les moyens de satisfaire aux demandes des familles; enfin, on a suivi
ponctuellement les dispositions arrêtées par le ministre directeur de
l'administration de la guerre, pour la destination à donner aux effets
laissés par des morts. On s'est assuré chaque mois de l'exécution
précise de ces dispositions dans tout l'arrondissement de l'armée.

«Pendant cette époque, le nombre des morts a été dans la proportion de
trente-cinq sur mille malades, ou de treize sur dix mille journées.»

Qu'on juge d'après ces détails, qu'on aura sans doute trouvés bien
longs, si l'empereur était un homme à coeur dur qui livrait bataille pour
le plaisir de la livrer, et pour qui les souffrances de ses soldats
n'étaient rien. Qu'on me cite un souverain qui ait gémi davantage du
prix auquel s'achète la gloire, et qui ait fait preuve d'une sollicitude
plus paternelle pour les blessés? Mais il est un fait que personne ne
contestera, c'est l'enthousiasme et le dévoûment que les soldats avaient
alors pour sa personne; c'est, au moment où je parle, le respect
religieux qu'ils ont tous gardé pour sa glorieuse mémoire. Ils disent
que ce n'est pas lui qui causait leurs maux, et que c'était à lui seul
qu'ils devaient les consolations et les bienfaits.

Qu'on me pardonne cette digression, je reprends le fil de mon récit.

L'armée avait réparé ses pertes; elle avait des magasins dans
Koenigsberg, dans Dantzick et tout le long de la Vistule; une navigation
par le Frisch-Haff de Dantzick à Koenigsberg, un canal superbe de
Koenigsberg à Tilsitt; on pouvait donc transporter dans cette dernière
ville une surabondance de tout.

De plus, les ennemis avaient fait construire à Koenigsberg un équipage de
ponts de bateaux, qu'ils destinaient au passage de la Vistule; je
trouvai cet équipage tout entier avec ses agrès à Koenigsberg; ainsi ce
n'était donc pas le passage du Niémen qui nous aurait arrêtés. Avec cela
plus d'armée russe, tout au plus vingt ou vingt-cinq mille Prussiens, en
y comptant ce qui était rentré de la garnison de Dantzick.

En outre, l'empereur avait les corps des maréchaux Davout et Soult qui
ne s'étaient pas trouvés à la bataille, et il était au 20 juin, ayant
détruit l'armée ennemie.

Je demande à tout homme raisonnable si un souverain qui aurait aimé la
guerre, qui l'aurait préférée à tout, qui aurait eu une ambition
dangereuse pour la sûreté des autres États, si, dis-je, un souverain
possédé de ce mal pouvait désirer une position meilleure? et si l'on ne
doit pas rendre justice à celui qui a renoncé à tous les avantages qu'il
avait, pour accepter les conditions qu'on est venu lui demander, tandis
que peu de mois auparavant on avait refusé les siennes!

Il n'y a nul doute que, dans cette position, l'empereur pouvait ce qu'il
aurait voulu; quels qu'eussent été ses projets, leur exécution ne l'eût
pas obligé de passer plus que l'automne en Pologne.

Par exemple, s'il eût passé le Niémen (cela pouvait être fait avant le
24 juin), il est incontestable qu'il se fût trouvé sur la Dwina dans les
premiers jours de juillet; il n'y avait pas de bataille à redouter; il
n'y avait pas d'armée ennemie; qu'arrivé à Wilna, il eût proclamé
l'indépendance de la Pologne, et il y a d'autant moins de doute qu'elle
n'eût éclaté avec transport, que les Polonais vinrent même avant Tilsitt
demander s'ils pouvaient commencer. Il enlevait d'abord à l'armée russe
les moyens de se recruter et de se remonter; elle n'aurait pu le faire
qu'avec des Russes, et par conséquent au milieu d'une infinité
d'embarras, parce qu'on ne l'aurait pas laissée en paix.

L'empereur avait, pour armer les Polonais, tous les arsenaux prussiens,
indépendamment de tout ce qu'il avait tiré d'ailleurs, comme de France,
par exemple; qui est-ce qui aurait pu s'opposer à l'exécution de ce
projet, qu'enfin il aurait bien fallu suivre si la paix ne s'était pas
faite? Ce n'auraient pas été les Russes ni les Prussiens.

Était-ce l'Autriche? Il n'y avait plus que cette puissance qui fût
intéressée à intervenir.

Or, nous avions une armée considérable en Italie et en Dalmatie; et
avant que l'armée russe eût été ravitaillée, nous aurions eu le temps de
descendre sur les Autrichiens et de terminer avec eux, pendant que l'on
aurait habillé et exercé les Polonais; ce qui aurait bien été aussi vite
fait que chez les Russes. On eût donc été en état de se présenter en
campagne la saison suivante, si l'on y avait été obligé.

L'empereur avait ordonné qu'on réunît dans le Dauphiné et lieux
environnans, la portion de conscription provenant des départemens
méridionaux; elle aurait pu passer en Italie pour y grossir l'armée.

Cependant, malgré tous ces avantages, la paix s'est conclue; on est bien
obligé de convenir qu'au moins il n'y a pas eu d'opposition de la part
de l'empereur, et qu'il n'avait pas d'autre projet de ce côté-là.

C'est ici le moment de parler d'autres choses que des événemens de
guerre, et de se rendre un compte fidèle de tout ce qui s'est passé
depuis l'arrivée de l'empereur à Tilsitt, jusqu'à son départ pour Paris.

À Tilsit, il y eut un parlementage entre notre avant-garde et
l'arrière-garde russe. Un officier de celle-ci fut envoyé avec une
lettre à l'adresse du général en chef de l'armée française, pour
proposer un armistice. On sut que l'empereur de Russie était de l'autre
côté du Niémen, dans un village très peu éloigné. L'empereur ne voulait
pas être trompé, comme cela était déjà arrivé; il voulait bien faire la
paix; mais, si elle ne devait pas se conclure, il ne voulait point d'un
armistice qui n'aurait été qu'à son désavantage. Pour éviter toutes ces
observations que l'on rend moins bien dans une lettre que dans une
conversation, il envoya le maréchal Duroc porter sa réponse. Je crois
qu'il fut reçu par le prince Labanow[10], qui était arrivé depuis peu
avec quelques milliers de basquirs, de kalmouks et de cosaques, le tout
formant à peu près dix mille hommes. Cela ne produisit pas d'autre effet
sur nous que de nous persuader que c'était le _nec plus ultra_ des
efforts de la puissance russe dans cette campagne, d'autant plus que
c'était la première fois qu'elle avait recours à l'emploi des peuplades
asiatiques.

Le prince Labanow, qui n'avait pas de pouvoir pour traiter l'objet de la
mission du maréchal Duroc, en référa à l'empereur de Russie, qui était
très près et commandait son armée; il proposa au maréchal Duroc de le
voir. Celui-ci répondit que si l'empereur de Russie témoignait le désir
d'avoir des explications sur l'objet de sa mission ou de l'entendre de
lui, il ne faisait non seulement aucune difficulté de se rendre près de
lui, mais qu'il saisirait avec empressement cette occasion de lui rendre
ses hommages. Cette disposition du maréchal Duroc satisfit tant le
prince Labanow, qu'il l'eut bientôt amené chez l'empereur de Russie.

Je crois bien que le maréchal Duroc n'avait pas commission de proposer
une entrevue; mais il avait au moins l'ordre de ne pas la refuser, si on
la désirait; c'est-à-dire de se borner à répondre que cela n'avait pas
été prévu, lorsqu'il avait été dépêché, mais que si c'était l'intention
de l'empereur Alexandre, il allait retourner en faire part à l'empereur,
et lui rapporterait sa réponse. Je le crois d'autant mieux, que le
maréchal Duroc est revenu à Tilsit, et est retourné une seconde fois
près de l'empereur de Russie, et que c'est à la suite de cette seconde
mission que l'on a préparé tout à Tilsit pour cette célèbre entrevue. Ce
qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu entre les mains de
M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Koenigsberg, la lettre par
laquelle l'empereur lui ordonnait de venir à Tilsit, et dans laquelle il
y avait cette phrase: «On me demande une entrevue: je ne m'en soucie que
médiocrement; cependant je l'ai acceptée; mais si la paix n'est pas
faite dans quinze jours, je passe le Niémen.»

Je reçus en même temps l'ordre de disposer l'équipage de pont que
j'avais trouvé dans l'arsenal, de manière à pouvoir l'expédier au
premier mot. Je fis part de cette circonstance à M. de Talleyrand. «Ne
vous pressez pas, me répondit ce ministre; à quoi bon pousser au-delà du
Niémen? qu'aller chercher derrière ce fleuve? Il faut que l'empereur
abandonne ses idées sur la Pologne; cette nation n'est propre à rien, on
ne peut organiser que le désordre avec elle. Nous avons un autre compte
bien autrement important à régler. Voici une occasion honorable d'en
finir avec ceux-ci, il ne faut pas la laisser échapper.» Je ne compris
rien d'abord au discours ni aux prévisions du diplomate; ce ne fut que
plus tard, lorsque je le vis dérouler ses projets sur l'Espagne, que je
me les expliquai. M. de Talleyrand partit le même soir pour Tilsit,
après, toutefois, avoir envoyé un courrier à Constantinople pour
prévenir le général Sébastiani de ce qui allait probablement se faire.

L'entrevue eut effectivement lieu, le lendemain ou le surlendemain du
second retour du maréchal Duroc. L'empereur, qui était gracieux dans
tout ce qu'il faisait, avait fait établir, au milieu de la rivière, un
large radeau, sur lequel était construit un grand salon bien décoré et
bien couvert, avec deux portes opposées, précédées chacune d'une petite
salle d'attente; on n'aurait rien fait de mieux avec les ouvriers de
Paris. La toiture était surmontée de deux girouettes, l'une à l'aigle de
Russie, l'autre à l'aigle de France; les deux portes d'entrée étaient
également surmontées des mêmes armes.

Le radeau fut placé au plus juste milieu du fleuve, présentant les deux
portes d'entrée du salon aux deux rives opposées.

Les deux empereurs arrivèrent en même temps sur les deux rives, et
s'embarquèrent au même moment; mais l'empereur Napoléon ayant un canot
bien armé, monté par des marins de la garde, arriva le premier dans le
salon, et alla à la porte opposée, qu'il ouvrit; il se plaça sur le bord
du radeau pour recevoir l'empereur Alexandre, qui avait encore un peu de
trajet à faire, n'ayant pas eu d'aussi bons rameurs que l'empereur
Napoléon.

L'accueil qu'ils se firent fut amical, au moins il en eut l'air; ils
restèrent assez long-temps ensemble, et se quittèrent avec le même
extérieur que l'on avait remarqué lorsqu'ils s'étaient abordés.

Le lendemain, l'empereur de Russie vint s'établir à Tilsit, avec un
bataillon de sa garde; on avait eu soin de faire évacuer la portion de
la ville où il devait loger, ainsi que le bataillon; et quoique l'on fût
très à l'étroit, on ne pensa jamais à se donner du large en s'étendant
dans la partie destinée aux Russes.

Le jour de l'entrée de l'empereur Alexandre à Tilsit, toute l'armée prit
les armes; la garde impériale borda la haie sur trois rangs, depuis
l'embarcadaire jusqu'au logement de l'empereur, et jusqu'à celui de
l'empereur de Russie; l'artillerie le salua de cent un coups de canon,
au moment où il mit pied à terre à l'endroit où l'empereur Napoléon
l'attendait pour le recevoir; il avait poussé la recherche jusqu'à
envoyer de chez lui tout ce qui devait meubler la chambre à coucher de
l'empereur Alexandre[11]; le lit était un lit de campagne de l'empereur;
il l'offrit à l'empereur Alexandre, qui parut accepter ce cadeau avec
plaisir.

Cette réunion, la première de ce genre et de cette importance dont
l'histoire nous ait transmis le souvenir, attira à Tilsit une foule de
curieux de cent lieues à la ronde; M. de Talleyrand était arrivé, et
l'on commença à parler d'affaires après les complimens d'usage.

Le ministre des affaires étrangères de Russie était M. de Budberg, homme
absolument incapable de négocier avec M. de Talleyrand: aussi les
questions se décidaient-elles par les deux souverains.

Ces conférences impériales durèrent une quinzaine de jours; on parlait
d'affaires le matin, on dînait ensemble, et pour passer le reste de la
journée on faisait manoeuvrer quelques unes des troupes des corps d'armée
qui étaient aux environs.

L'empereur de Russie avait plus à traiter pour la Prusse que pour lui.
L'empereur Napoléon avait plusieurs intérêts; d'abord la Pologne,
c'est-à-dire la partie qu'il occupait et à laquelle il avait fait
prendre les armes, puis la Turquie, à laquelle il avait fait déclarer la
guerre aux Russes.

La Suède avait le malheur d'être gouvernée par un prince qui avait pris
conseil de la haine, et qui ne voulait pas comprendre que lorsque la
France se battait avec la Russie, cela devait tourner au profit de la
Suède comme de la Pologne et de la Turquie; il était en guerre contre
nous, et, quoi qu'on ait tenté, on ne put faire changer la politique de
ce prince, qui, dans cette occasion montra moins de sens que les Turcs.

Ces derniers avaient été malheureux dans leur guerre; après s'être
réveillés lentement d'un long assoupissement, ils entrèrent en campagne,
comme ils avaient coutume de le faire; mais l'Europe était changée, et
leurs antagonistes, déjà redoutables pour eux dans leurs guerres
précédentes, avaient plus qu'eux suivi les progrès des lumières; la
Porte vit trop tard qu'il lui fallait faire des efforts extraordinaires;
elle s'y détermina, et au moment de les employer, il éclata dans ce pays
une révolution de sérail qui les neutralisa: le sultan fut déposé, et
retenu prisonnier par un de ses propres neveux, qui s'était assuré des
moyens de faire réussir sa coupable entreprise.




CHAPITRE VIII.

Révolution de sérail.--Le sultan Sélim est étranglé.--Son successeur se
montre peu favorable à la France.--L'empereur ne sait que présumer de la
politique turque.--Il abandonne les intérêts des Osmanlis.--Les
Grecs.--Considérations générales sur les vues et la politique de
l'empereur.--Méprise de la France.


L'ambassadeur de France, le général Sébastiani, surpris par cet
événement, ne se déconcerta pas, et songea à précipiter l'usurpateur. Il
trouva les moyens de communiquer avec le sultan déposé et captif, et
déjà il avait fait mettre l'armée turque en marche sur Constantinople,
dont elle n'était pas éloignée, lorsque cet usurpateur, effrayé du sort
qui va l'atteindre, entre comme un furieux chez son oncle, et l'étrangle
de ses propres mains. Cependant l'armée turque arriva, et il fut fait
justice de cet homme dénaturé. Un autre neveu de l'infortuné sultan lui
succéda.

Je n'ai su ces événemens que sommairement; mais il est vrai que ce
mouvement que l'armée turque fut obligée de faire devint funeste aux
provinces de cet empire qui sont situées sur la rive gauche du Danube,
lesquelles passèrent de suite sous la domination russe. L'armée turque
ne put pas les reconquérir.

Cette révolution de Constantinople changea réciproquement la politique
de l'Europe envers cette puissance, et la sienne envers le reste de
l'Europe. Il arriva malheureusement que nous traitions de la paix dans
un moment où nous devions stipuler pour un sultan avec lequel nous
ignorions sur quel pied et en quels termes nous allions être. Le temps
était trop court pour s'assurer à la fois des intentions du nouveau
sultan, et pour régler avec les Russes la position dans laquelle on
voulait se placer. Cependant la Turquie ne pouvait pas y être considérée
comme un objet indifférent; on ne pouvait s'expliquer pour quelle cause
cette révolution de sérail s'était faite; puisque le sultan étranglé
était notre allié et notre ami, on soupçonna son successeur de favoriser
la faction ennemie de la France. On le crut d'autant mieux que ce sultan
avait fait décapiter le prince Sutzo, comme agent du parti français; il
avait effectivement rendu compte à notre ambassadeur, que la Porte, dont
il était alors premier drogman, traitait de la paix avec l'Angleterre,
ce qui était vrai.

À travers toutes les catastrophes orientales, on jugea que, quoi que
l'on fît à Constantinople, on ne s'y établirait jamais d'une manière
durable. Les Russes y entretenaient avec activité une influence qui
était leur affaire principale, et depuis qu'ils étaient possesseurs de
la majeure partie des côtes de la mer Noire et des embouchures des
fleuves qui s'y jettent après avoir traversé les États russes, leur
domination s'y faisait sentir sans qu'on pût y apporter du contre-poids.
La nation grecque commençait à entrevoir le moment où elle secouerait le
joug sous lequel elle gémit depuis si long-temps. Le gouvernement turc
était sans ressort, et n'offrait aucun point d'appui où poser le levier
dont le jeu pouvait l'affermir. On venait de perdre le seul prince avec
lequel on pût stipuler d'une manière à peu près sûre.

En Europe, on considérait les Turcs moins comme une nation que comme une
grande tribu à laquelle les Grecs sont devenus supérieurs, et qu'ils
pourraient bien un jour rejeter en Asie, étant aidés par une forte
puissance. On préféra donc s'arranger avec la Russie, indépendamment des
Turcs, et au moyen de la politique, qui justifie les actions des
souverains, nous nous servîmes de la circonstance de la mort du sultan
pour abandonner la nation. Fîmes-nous bien? fîmes-nous mal? je ne m'en
établis pas le juge; mais du moins il faut convenir que nous ne fîmes
point une action loyale, d'autant plus que c'était nous qui leur avions
fait faire la guerre.

Une considération qui détermina encore à abandonner les Turcs fut
celle-ci: nous traitions en gardant la majeure partie de nos conquêtes;
c'était la résolution prise; on ne pouvait donc pas raisonnablement
exiger que les Russes rendissent les provinces turques dont ils
s'étaient emparés, sans que la Porte puisse les reconquérir. Or, si déjà
les Russes menaçaient de ruiner l'empire de Constantinople, que
devait-il devenir après la perte de ses provinces? Pour le soutenir, il
fallait évidemment soutenir la guerre avec tous les moyens de la nation,
et par conséquent ne se dessaisir d'aucun des avantages dont on se
trouvait pourvu, et renoncer à l'ouvrage dont on s'occupait pour
commencer celui qu'il y aurait eu à faire; c'est-à-dire marcher à la
destruction de l'empire russe. Ce plan fut proposé à l'empereur; mais il
était occupé d'une autre idée; il voulait mettre fin à la guerre, et
contracter une alliance dont il avait besoin en Europe. Il croyait
pouvoir le faire avec l'empereur de Russie, pour lequel il se sentait de
l'attraction.

Si l'on partait du point qui avait, jusqu'à cette époque, servi de
régulateur à la politique de la France vis-à-vis des puissances
orientales, il n'y a nul doute que l'on serait autorisé à dire que c'est
une grande faute que d'avoir abandonné les Turcs à Tilsitt; moi-même,
quoique soumis à l'empereur en tout, j'ai trouvé que nous manquions à la
loyauté; mais, en examinant les choses de près et sans passion, on ne
peut s'empêcher de justifier l'empereur, s'il a eu le projet de prendre
dans le Levant une position meilleure, d'autant plus qu'il avait bien
pénétré ce qui devait infailliblement arriver dans ces contrées, surtout
lui n'étant plus sur la scène du monde, et la France sous une minorité.

Dans le cours de son administration, il avait fait faire beaucoup
d'observations sur l'Orient, et il y avait été bien servi.

Pendant que toutes les nations de l'Europe avaient les regards tournés
vers la révolution française, et qu'en général les idées anciennes
faisaient petit à petit place aux nouvelles, avec lesquelles on était
successivement obligé de transiger, les Turcs sont restés dans leur
léthargie, et ont fini par se trouver à une distance très grande de
celle à laquelle ils étaient déjà, à la fin de leur dernière guerre avec
la Russie et l'Autriche.

La disparition de la Pologne et de la Suède a particulièrement pesé sur
eux; les moyens de ces deux puissances, jadis leurs alliées, étant
passés entre les mains de leurs ennemis, leur sort est devenu
indubitable, et il ne faut pas être profond politique pour voir que la
Turquie ne sera bientôt plus qu'une vassale de la Russie.

Toutes les nations qui ont intérêt à la conservation des Turcs, n'ont
pas fait assez d'attention aux différentes routes que les Russes se sont
ouvertes à travers ce pays; tout le monde a été plus ou moins accessible
à la séduction du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui fera payer fort cher
les services qu'il a rendus pour la destruction de la France. Il y a
travaillé avec ardeur, parce que cela assurait l'exécution de ses
projets à venir, en ne la faisant dépendre que de lui; mais il n'a pas
cessé de faire marcher sa politique dans le Levant, et, depuis
vingt-cinq ans, il s'est distribué dans les îles de la Grèce et dans la
Géorgie plus de bagues, de diamans au chiffre de l'empereur de Russie,
qu'il n'y en a eu de données dans toutes les autres cours de l'Europe.

Les Grecs, qui sont naturellement observateurs et commerçans, n'ont pas
tardé à s'apercevoir de ce qui pouvait les favoriser. La mesure qu'a
prise le gouvernement français de rendre le commerce du Levant libre,
servira les Grecs au gré de leurs désirs, et ils ont commencé à voir
luire l'espérance depuis qu'en France et en Italie ils ont part aux
mêmes faveurs de commerce que les nationaux de ce pays.

La guerre ayant introduit le commerce anglais dans la Méditerranée, et
lui-même ayant été exclu des ports d'Italie, les Grecs en sont devenus
les facteurs, et se sont ainsi créé une marine marchande, qui compte
déjà au-delà de mille bâtimens de toute grandeur, et qui ont remplacé
ceux que la France avait autrefois dans ces mers, sous le nom de
bâtimens de caravane.

Les établissemens français dans les échelles du Levant ont vu leurs
affaires passer successivement entre les mains des Grecs, qui sont
devenus riches de la dépouille de la France. Avec l'opulence sont venus
les goûts de luxe et de science, parce que l'on sait que l'ambition est
inutile aux Grecs, puisque les Turcs ne les admettent dans aucun emploi;
ils n'ont pas même le droit d'être armés. Mais sous le rapport des
sciences et des arts, ils ont fait de grands pas pendant que les Turcs
dormaient. Aujourd'hui les Grecs ont des colléges dans toutes les îles,
et trois grands, entre autres, à Smyrne, Chio et Athènes, où leur
populeuse jeunesse apprend, avec des succès remarquables, les langues;
le latin; dont ils traduisent tous les bons auteurs; l'histoire, et
particulièrement celle de leur pays; la géographie, les mathématiques,
la physique et la chimie; ils ont des postes, et des professeurs
excellens dans toutes les parties. Leur goût est borné par la crainte de
s'attirer des impositions arbitraires de la part du gouverneur turc; en
sorte que les bénéfices de leur commerce sont enfouis et dérobés aux
regards observateurs.

Voilà donc une nation riche, industrieuse et savante qui, chaque jour,
sent mieux le poids de sa servitude qu'avant d'avoir pu en juger par des
objets de comparaison désavantageux pour elle. Dans cette situation,
elle tourne ses regards vers un libérateur[12], et secondera des efforts
qui doivent lui devenir aussi profitables.

Il y a vingt-cinq ans, on aurait eu de la peine à faire raccommoder une
chaloupe en Grèce; aujourd'hui on y fait des vaisseaux, de la
tonnellerie, de la corderie, de la voilerie; on y travaille le fer et le
cuivre comme à Marseille; il y a beaucoup de fabriques, entre autres une
verrerie à l'île de Chio, qui aura plus d'un imitateur; et il est à
remarquer que tous les établissemens commencent en adoptant les mêmes
perfections que toutes les nations étrangères ont fini par préférer
après avoir traversé les âges.

Un peuple nombreux, robuste et sobre, comme le Grec, qui a tous les
germes d'un retour à la civilisation, ne peut pas reculer; il y est sans
cesse rappelé par les souvenirs de son histoire, et il n'est pas
difficile de prévoir qu'il doit nécessairement reprendre un rang parmi
les nations indépendantes[13]; il n'a besoin pour cela que de secouer le
joug des Turcs. Les Grecs les méprisent, mais ils les craignent, et ils
n'ont pas assez de confiance en eux-mêmes pour tenter de secouer le joug
seuls.

Il faut que les Turcs s'écroulent, ou par la guerre, ou par l'intrigue,
ou par vétusté; ce qui ne peut tarder. Alors les Grecs n'auront plus
qu'à se reconstituer, si la puissance prépondérante le leur permet; ils
auront, dans un même jour, un gouvernement d'hommes sages et éclairés,
une foule de jeunes gens très instruits, une marine, une armée, enfin
une industrie et des richesses, qui ne craindront plus de se montrer
lorsqu'elles seront protégées.

Le résultat de cette émancipation des Grecs sera immense pour la
puissance riveraine de la Méditerranée, et le commerce français achèvera
d'en être chassé. On a beau vouloir s'en imposer sur cette époque, elle
est marquée et réservée au règne de l'empereur Alexandre[14]: il ne
voudra pas laisser à son successeur le rôle de régénérateur de la Grèce;
tout lui permet de hâter cet événement, qui, comme tous ceux de cette
importance, n'ont qu'un moment pour éclore, après quoi ils avortent ou
rencontrent des difficultés.

Si, comme cela est probable, la catastrophe des Turcs arrive, on voudra
venir à leur secours, au moins on peut le penser; mais il ne sera plus
temps: les troupes russes seront aux Dardanelles avant l'arrivée des
flottes qui voudront protéger les Turcs. Il n'y aura donc qu'une guerre
par terre qui sera de quelque effet; mais les puissances qui pourraient
la faire efficacement n'ont pas toutes le même intérêt à ce que la
marine de guerre et marchande russe ne vienne point dans la
Méditerranée; aussi les Anglais, qui sont prévoyans, ont pris à l'avance
les îles Ioniennes, et nous les verrons aller en Égypte lorsque les
Turcs s'écrouleront: c'est le seul point d'où ils pourront rester encore
quelque temps les maîtres exclusifs du commerce de l'Inde, jusqu'à ce
que les idées d'indépendance y soient inoculées.

C'est vraisemblablement parce que l'empereur avait envisagé les choses
sous ce rapport-là à Tilsit, qu'il renonça à soutenir seul les Turcs, et
il aima mieux saisir les avantages que lui avait donnés la guerre, pour
profiter d'une catastrophe inévitable, que de remettre encore les armes
à la main pour juger une difficulté qu'il était le maître de faire
tourner à sa guise, dans ce moment-là, en s'alliant avec les Russes, et
en les intéressant à son système politique[15].

L'Autriche avait une armée d'observation en Gallicie et en Bohême,
c'est-à-dire sur nos derrières; son ambassadeur, M. de Vincent, était,
ainsi que tout le corps diplomatique, à Varsovie, et ne pouvait pas
pénétrer ce qui se faisait à Tilsit, d'où l'on avait écarté tout ce qui
n'était pas partie contractante. L'Autriche y envoya directement, de
Vienne, le général Stuterheim, qui y arriva pendant les conférences; il
eut soin de prendre sa route de manière à éviter Koenigsberg, où bien
certainement je l'aurais retenu; il était chargé des complimens d'usage
en pareil cas; mais je crois que le véritable motif de sa mission était
de suppléer à ce que M. de Vincent se trouvait dans l'impossibilité de
faire à Varsovie.

M. de Stuterheim était parti de Vienne après que l'on y avait su la
bataille de Friedland: venait-il savoir quels en seraient les résultats
pour les Russes, juger de ce qu'ils pouvaient encore, et leur donner des
paroles de consolation de la part de sa cour: cela n'était pas
invraisemblable; comme aussi il pouvait avoir la mission inverse,
c'est-à-dire en cas que les Russes fussent perdus, et la Pologne
régénérée, ainsi que cela dépendait de l'empereur alors, M. de
Stuterheim pouvait être chargé d'un arrangement à conclure avec la
France pour ce cas-là.

Je pense bien que le ministère de l'empereur a considéré les choses sous
les deux points de vue, et qu'il s'en est servi pour décider l'empereur
à faire la guerre. Or, comme il ne cherchait qu'à lier une puissance à
son système, et à contracter une alliance pour la France et lui, il crut
l'avoir trouvée, et renonça au reste. On ne pourra pas du moins le
suspecter de mauvaise foi; et il lui paraissait moins difficile de
rapprocher la Russie de la France que la France de l'Autriche. Les
Prussiens avaient donné une mission semblable à M. Haugwitz en 1805.

Après la bataille de Friedland, les moyens de l'empereur Napoléon
étaient immenses. La Russie n'avait plus d'armée, et l'empereur pouvait,
en quelques marches au-delà du Niémen, se trouver maître de la meilleure
partie des moyens de recrutement de la Russie, comme du reste de la
Prusse. La Pologne pouvait être régénérée, et son armée organisée avant
que les armées autrichiennes pussent se mettre en opération. Tout cela
ne se fit pas, parce que l'empereur Napoléon cherchait de bonne foi une
alliance, et les conférences de Tilsit eurent lieu. Les deux puissances
ne cherchant qu'à se rapprocher, ne songèrent qu'à s'accorder, ce qui
faisait l'objet de leurs désirs, et non à ouvrir de nouvelles
contestations.

La France demandait à la Russie d'entrer franchement dans sa querelle
contre l'Angleterre, et de consentir à des changemens en Espagne, qui
devaient d'abord être le départ de la maison régnante pour l'Amérique,
et la réunion des cortès pour le changement de la dynastie, c'est-à-dire
recommencer l'ouvrage de Louis XIV en sens inverse.

La Russie demandait la Finlande et les provinces turques, jusqu'au
Danube, avec les arrangemens que les localités obligeraient de prendre,
telles que l'émancipation des Serviens; et, si cela était possible, la
séparation de la Hongrie.

La révolution de sérail, qui venait d'éclater à Constantinople contre le
sultan Sélim, et le rapprochement subit de son successeur avec
l'Angleterre, donna de l'inquiétude à l'empereur Napoléon, qui n'avait
plus assez de temps pour refaire là sa politique. On pouvait craindre
que les Anglais ne fissent faire la paix aux Turcs, et que l'armée russe
de Moldavie ne vînt réparer les pertes de Friedland. Si cela était
arrivé, la Russie aurait traîné en longueur, et donné à l'Autriche la
possibilité d'entreprendre quelque chose avec succès; il aima donc mieux
saisir ce qui se présentait que de courir de nouvelles chances; il
traita sans les Turcs, et laissa les Russes continuer leurs opérations
contre eux, et en retour, les Russes promirent de le laisser agir de
même en Espagne.

Les Russes allèrent franchement contre les Suédois et les Turcs; mais
les affaires d'Espagne ayant pris une fâcheuse tournure, l'empereur
Napoléon en prévit les suites et demanda l'entrevue d'Erfurth pour
affermir sa politique avec la Russie. Il en revint moins satisfait qu'il
ne l'espérait; mais cependant loin de la pensée de croire à la guerre
qui eut lieu en 1809. Elle fit évanouir sa confiance dans son alliance
de Tilsit, et en demandant les provinces Illyriennes au mois d'octobre
1809, c'était un chemin de plus qu'il voulait s'ouvrir pour marcher au
secours des Turcs, sans compliquer sa politique en passant par des pays
étrangers; il était alors résolu de défendre les Turcs, trouvant que la
Russie avait déjà trop acquis par la seule résistance que lui-même
éprouvait en Espagne.

Il aurait cependant voulu s'unir à cette puissance; mais il vit que son
ouvrage de Tilsit était à refaire en entier, puisque la seule guerre que
la Russie pouvait faire aux Anglais était par le commerce, qui était
protégé à peu de chose près comme auparavant: on vendait à Mayence du
sucre et du café qui venait de Riga. Dès lors il ne restait que les
inconvéniens du traité de Tilsit, sans aucun de ses avantages; et il se
détermina à son alliance avec l'Autriche, avec la résolution de
reprendre tous les avantages qu'il avait après Friedland. Depuis le
mariage la Russie le voyait bien, ou du moins il ne lui était pas permis
d'en douter.

Si la guerre de 1812 avait été heureuse, il n'y a pas de doute que
l'Illyrie ne fût point restée détachée de l'Autriche; et c'est pourquoi
l'empereur en avait fait un gouvernement séparé, afin de pouvoir la
négocier plus facilement.

Maintenant que la France ne porte plus d'ombrage à la Russie, doit-on
croire qu'elle se gênera davantage pour exécuter ce qu'elle n'avait pas
craint d'entreprendre avant. Il y aurait de la déraison à le penser.
Peut-être y mettra-t-elle un peu plus de temps; mais le résultat sera le
même. Son commerce la pousse dans la Méditerranée, et il faudra malgré
elle qu'elle arrive aux Dardanelles. Il n'y a pas un Grec qui n'en soit
convaincu et ne l'attende. Les Russes n'ont que des armes à porter à
cette population, qui tend à sortir du joug qui pèse sur elle, et les
Russes le savent.




CHAPITRE IX.

L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur
Alexandre.--L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.--Le
roi et la reine de Prusse à Tilsit.--Formation du royaume de
Westphalie.--M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se
rappeler le sort de son père.


L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des
abandons.

Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des
puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de
Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes,
mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution:
elle fut donc obligée d'y souscrire.

L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la
Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous
attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous
l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions
acquis.

Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour
chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards,
beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre
n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de
songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux.

Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui
cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M.
de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un
jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à
côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il
trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le
monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne
nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et
quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours
après.

L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire
reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a
été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et
aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles.

À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis
l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle
perdit Magdebourg.

La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires,
formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.

La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers
partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la
domination de la Saxe.

L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la
France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec
l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la
conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que
l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du
mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.

Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé
autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer
la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que
nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes
au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas
où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait
sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés
dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur
alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés
de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait
cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui
ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il
fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre
ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime
et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu
son rappel.

Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent
paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna
l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde
Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon
détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière
du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en
disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus
amis, ton maître et moi.»




CHAPITRE X.

Retour de l'empereur.--Ivresse de la France.--Fêtes: Opéra de
Trajan.--Mission pour Saint-Pétersbourg.--Instructions de
l'empereur.--Mon arrivée à Pétersbourg.--Exaspération contre les
Français.--J'ai peine à trouver un logement.--L'empereur Alexandre.


Après la paix de Tilsit, l'empereur revint à Koenigsberg; il n'y resta
que peu de temps, après quoi il partit pour Paris en passant par Dresde,
où il s'arrêta deux jours.

La France était en délire et croyait jouir d'une paix qui serait suivie
d'une longue série de bonheur. L'empereur arriva à Saint-Cloud avec la
rapidité d'un trait, et deux jours plus tôt qu'on ne l'attendait; il fut
content de tout ce qu'il vit, et fut convaincu que l'administration
n'avait failli en rien pendant sa longue absence. Tout prospérait,
finances, industrie, et en général tout ce qui touche à la félicité
publique.

Il vint de tous les points de la France des députations lui présenter
des hommages avec des assurances de dévouement. Il en eut pour plus de
quinze jours à recevoir les uns et les autres; il aurait eu de quoi être
enivré, s'il n'avait su depuis long-temps apprécier tout cela à sa juste
valeur. On était d'autant plus aise de le revoir, que l'on n'ignorait
pas à combien d'avantages il avait renoncé pour mettre fin à la guerre.

Paris fut tout en fête; il était entré un argent énorme provenant des
contributions levées en Prusse[19]; lequel, joint à celui qui aurait dû
être envoyé pour l'entretien de l'armée, et qui n'en était pas sorti,
avait répandu partout une aisance inconnue jusqu'alors. Des travaux
publics étaient ouverts partout; les différentes classes d'artisans
avaient leurs métiers en activité; chacun d'eux gagnait honorablement sa
vie et de quoi augmenter ses jouissances. Grandes routes nouvelles,
canaux et établissemens publics, tout était entrepris à la fois et
marchait avec un ordre admirable. Il fallait bien que l'administration
fût confiée à des mains habiles et probes, pour qu'aucune partie de
cette immense machine ne restât en souffrance, ou n'embarrassât l'autre.

Dans le nombre des fêtes publiques qui eurent lieu à cette occasion, il
ne faut pas omettre l'opéra du triomphe de Trajan. Le ministre de la
police, qui n'avait point de témoignage de son zèle à donner, par des
travaux semblables à ceux des ministres de l'intérieur, des finances et
autres; qui, de plus, ne pouvait en faire accroire sur la part qu'il
avait eue à l'enthousiasme public résultant des heureux événemens qui
avaient amené la paix, ayant au contraire lieu de craindre une nouvelle
réprimande pour avoir mal fait son devoir dans deux occasions pendant la
même campagne, le ministre, dis-je, eut recours à l'adulation pour
désarmer une colère dont il se croyait menacé, lors même que l'empereur
n'y pensait pas. C'est pour cela qu'il fit faire l'opéra de Trajan, dont
il ne récompensa même pas l'auteur, duquel je tiens ces détails. Ce
dernier prit le sujet de son poëme dans le trait que j'ai rapporté
relativement à madame la princesse de Hatzfeld de Berlin.

Cet opéra plut beaucoup par le spectacle magnifique qui y était étalé,
et par tout ce que les grâces et les talens des incomparables actrices
de ce théâtre peuvent offrir de mieux dans ce genre. La musique eut le
même succès; mais la louange était trop directe et ne plut point. On
aurait dû mettre plus de tact dans la manière de l'adresser; aussi
l'empereur ne put-il pas en supporter la représentation, et cependant il
eut plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir
donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se
retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de
braver la critique.

Malgré le zèle du ministre, l'empereur ne fut point dupe; il avait une
adresse pour deviner tout ce qui ne lui paraissait pas naturel. Il
apprit une quantité de petites intrigues qui avaient eu lieu à Paris
pendant son absence, et desquelles il aurait dû être informé par son
ministre, qui eut l'air de les avoir ignorées. J'en parlerai plus bas,
parce que c'est sous mon administration que l'empereur apprit, d'une
manière évidente, les motifs qu'on avait eus de les lui cacher. Il resta
persuadé depuis lors qu'on n'avait cherché qu'à l'abuser.

Sa confiance dans M. Fouché était disparue; il ne lui disait plus rien,
il le laissait faire. Je dirai tout à d'heure ce qu'il en arriva, et ce
qui faillit perdre le ministre de la police pour jamais. Mais avant je
veux rendre compte de ce qui se passait à Pétersbourg, parce que c'est
le moment d'en parler.

Avant de quitter Koenigsberg, l'empereur me fit appeler; il venait de
voir le corps du maréchal Soult. Après m'avoir gardé quelques minutes,
il me dit: «Je viens de faire la paix; on me dit que j'ai eu tort, que
je serai trompé; mais, ma foi, c'est assez faire la guerre, il faut
donner du repos au monde. Je veux vous envoyer à Saint-Pétersbourg, en
attendant que j'aie fait choix d'un ambassadeur; je vous donnerai pour
l'empereur Alexandre une lettre qui sera votre lettre de créance. Vous
ferez là mes affaires: souvenez-vous que je ne veux faire la guerre avec
qui que ce soit; et établissez-vous sur ce principe-là. Ce serait me
déplaire beaucoup que de ne pas m'éviter de nouveaux embarras. Voyez
Talleyrand, il vous dira ce qu'il y a à faire pour le moment, et ce qui
a été réglé entre l'empereur de Russie et moi. Je vais laisser reposer
l'armée dans les pays que je dois encore occuper, et faire achever le
paiement des contributions. C'est le seul cas qui pourrait ramener des
difficultés; mais tenez-vous pour dit que je n'en rabattrai rien. Vous
aurez à presser le départ d'un ambassadeur; faites en sorte que le choix
tombe sur un homme qui ne vienne pas chez nous pour y faire ce qu'ont
fait ceux que nous avons déjà eus.

«Je vous ferai envoyer le traité secret après que j'aurai reçu vos
premiers rapports. Dans vos conversations, évitez soigneusement tout ce
qui peut choquer. Par exemple, ne parlez jamais de guerre; ne frondez
aucun usage, ne remarquez aucun ridicule: chaque peuple a ses usages, et
il n'est que trop dans l'habitude des Français de rapporter tout aux
leurs, et de se donner pour modèles. C'est une mauvaise marche, qui vous
empêchera de réussir en vous rendant insupportable à toute la société.
Enfin, si je puis resserrer mon alliance avec ce pays, et y faire
quelque chose de durable, ne négligez rien pour cela. Vous avez vu comme
j'ai été trompé avec les Autrichiens et les Prussiens; j'ai confiance
dans l'empereur de Russie, et il n'y a rien entre les deux nations qui
s'oppose à un entier rapprochement; allez y travailler.»

C'était là toute ma mission; elle était pacifique; et n'avait rien qui
sentît l'envoyé d'un conquérant. L'empereur partit le même soir pour
Paris, et le lendemain je me mis en route pour Pétersbourg. Nous
commencions l'évacuation des bords du Niémen, lorsque je traversai ce
fleuve, et de l'autre côté étaient encore les milices asiatiques que le
prince Labanow avait amenées pour former une réserve à l'armée du
général Benningsen, qui revenait de la bataille de Friedland.

La garde russe était partie depuis quelques jours, et ce qui restait là
de troupes russes, comme sauvegarde de cet empire, ne pouvait pas être
opposé à un seul de nos corps d'armée.

J'arrivai à Pétersbourg le 14 juillet, vers onze heures du matin; je fus
frappé d'admiration en me trouvant dans une aussi belle ville après
avoir traversé un pays à l'extrémité duquel j'aurais été moins surpris
de rencontrer le chaos; mais il faut être arrivé jusqu'à la porte pour
s'apercevoir que l'on approche d'une grande capitale.

J'avais envoyé la veille les officiers qui étaient avec moi, afin de
retenir un logement convenable, pour moi et pour tout ce qui
m'accompagnait. Mais quel fut mon étonnement de les trouver encore le
lendemain, cherchant eux-mêmes où s'établir: l'opinion était tellement
montée contre les Français, que dans aucun hôtel garni on ne voulait me
loger; j'ai été au moment d'être obligé d'avoir recours à des moyens
extraordinaires, lorsque le plus heureux hasard me fit rencontrer, dans
le propriétaire de l'hôtel de Londres, un homme qui était de mon
département; il passa sur toutes les considérations et me logea.

Le jour même de mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'eus l'honneur d'être
présenté à l'empereur de Russie et de lui remettre la lettre dont
j'étais porteur pour lui. Il était établi dans un petit château de
plaisance nommé Kamemostrow, distant d'une bonne lieue de la ville,
au-delà de la Neva.

J'étais bien loin de m'attendre à un accueil aussi bienveillant que
celui que j'en reçus. Cette première réception ne fut qu'une
conversation de bonté de sa part; elle ne dura qu'un quart d'heure, et
il la termina en me faisant l'honneur de me faire inviter à dîner pour
le lendemain; c'est dans l'après-dîner de ce jour-là, qu'étant resté
seul avec lui, il me prit à part et commença la première conversation
d'affaires. Je dois hommage à la vérité, et convenir qu'en le quittant
j'étais convaincu qu'il tiendrait toutes les conditions de son alliance
avec nous; mais aussi il me parla de sa position vis-à-vis des Turcs, en
termes si clairs, que je ne pouvais me méprendre sur la conclusion qu'il
en tirerait.

Il me répétait souvent que l'empereur lui avait dit qu'il n'avait point
d'engagemens avec le nouveau sultan, que les changemens survenus dans le
monde changeaient naturellement les relations des différens États entre
eux. Je vis bien que cette matière avait été le sujet de plus d'un
entretien à Tilsit; mais comme l'empereur Napoléon ne m'avait pas parlé
de cela, je ne pouvais qu'écouter sans répondre. Je fus persuadé
dès-lors qu'il ne demanderait pas mieux que de ne pouvoir pas faire la
paix avec la Porte, parce que la conséquence était naturelle dans ce
cas; et je ne pus mettre hors de mon esprit qu'il y avait eu entre eux
deux quelque confidence réciproque sur des projets médités depuis
long-temps; parce que je ne pouvais pas me persuader que nous eussions
renoncé aux Turcs, sans quelque convention de la part de la Russie de
nous laisser faire ailleurs, par compensation, ce qui pourrait nous
convenir. J'ai même de fortes raisons pour croire qu'à ce même Tilsit il
fut question de l'Espagne.

C'était la seule affaire qui occupât sérieusement l'empereur; et comme
il ne voulait plus de guerre, comment aurait-il manqué l'occasion de
parler au seul monarque qui pouvait la faire d'une manière inquiétante
pour nous, d'un projet qui l'aurait infailliblement rallumée, s'il avait
été dans l'intention de s'y opposer. Il était bien plus naturel et
raisonnable de le lui communiquer franchement, puisque le même monarque
avait, de son côté, un autre projet, dont l'exécution pouvait être
traversée par la France, si elle n'y avait pas préalablement donné son
assentiment.

Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que, lors du
commencement des affaires d'Espagne (que j'expliquerai tout à l'heure),
on débitait à Saint-Pétersbourg, aussi-bien que dans les autres villes,
des contes de toutes les façons sur ce qui se préparait à Madrid.
L'empereur de Russie ne l'ignorait pas: il ne m'en dit que quelques
mots, et l'empereur, qui m'écrivait de Paris toutes les semaines, ne
m'en parlait pas du tout. Or, comme il avait à coeur de resserrer son
alliance avec la Russie, qui aurait pu souffrir par le seul fait de son
entreprise sur l'Espagne, il n'aurait pas manqué de me faire adresser
des instructions à ce sujet, si tout n'avait été convenu d'avance à
Tilsit: il ne le fit pas, parce qu'il avait bien jugé que cela ne serait
pas nécessaire.

J'ai passé six mois à Saint-Pétersbourg, comblé des bontés de l'empereur
Alexandre à un tel point, qu'il ne m'avait plus laissé le moyen de me
renfermer dans la gravité du caractère diplomatique, si j'avais eu à
traiter d'affaires importantes. Je le sentais bien; mais j'eus le
bonheur de n'en avoir que d'agréables, car ces six mois furent ce qu'on
appelle, dans le mariage, la lune de miel; je n'avais que de bonnes
communications à faire; je n'étais, à proprement parler, que
l'intermédiaire confidentiel d'un échange de courtoisie accompagnée de
dons de toutes les espèces. Je n'ai point perdu le souvenir de tous ces
heureux temps-là, où il nous était permis de nous livrer à l'espérance
de jouir d'un bonheur acheté par beaucoup de fatigues et de dangers.

L'accueil de la société envers moi et ce qui m'accompagnait, était en
raison inverse des bontés de l'empereur Alexandre. Pendant les six
premières semaines de mon séjour chez lui, je n'ai pu me faire ouvrir
aucune porte, et, hormis les jours où j'avais l'honneur de dîner chez
l'empereur, la promenade publique était mon seul amusement; et chez
l'empereur même, je voyais la première noblesse partir le soir pour
quelques assemblées ou bals, et moi je revenais tristement à mon
secrétaire. L'empereur de Russie voyait tout cela, il aurait voulu qu'on
eût agi autrement; mais toutefois je n'ai jamais eu l'air, vis-à-vis de
lui, d'en souffrir, et je n'en ai jamais parlé.




CHAPITRE XI.

Pétersbourg.--Fêtes de Petershoff.--Les princes de la maison de Bourbon
se retirent soudainement.--Communications de l'empereur Alexandre à cet
égard.--Réponse de l'empereur Napoléon.--Les princes peuvent venir
habiter Versailles.--Mission de M. de Blacas.--Ma biographie.--Allusions
de l'impératrice.


Au moment de mon arrivée à Pétersbourg, on récitait publiquement, dans
les églises, des prières contre nous et particulièrement contre
l'empereur Napoléon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis
tout ce qu'on y avait semé. Pendant cette rigoureuse quarantaine à
laquelle je fus soumis, j'employai mon temps à visiter tout ce que cette
belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu
moi-même, dans des églises, réciter les prières dont je viens de parler;
il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus,
et qu'il les fit cesser aussitôt.

Pétersbourg est bâti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de
granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir été
remarquée dans les villes anciennes dont le nom seul nous est resté. On
n'y voyait pas encore de musée ni d'académie de belles-lettres; mais le
germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de
temps, ce pays fera peut-être trembler le monde. Ses peuples sont neufs
et vigoureux; ils ne sont point énervés par la jouissance; chaque guerre
qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de
plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains
qui gouvernent des pays riches et des peuples aisés, que d'ouvrir leurs
barrières à ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien
apporter que le fléau inséparable d'une multitude avide de jouissances
qui lui étaient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le
chemin, qui les empêchera d'essayer de le reprendre?

J'ai eu occasion de voir les fêtes de Petershoff. C'est un très beau
spectacle: je l'ai trouvé assez ressemblant à celui que présentent en
France les fêtes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette
résidence; mais j'ai trouvé la classe des bourgeois et artisans russes
plus aisée et étalant plus de luxe dans sa mise extérieure qu'on ne le
voit dans la classe correspondante en France.

Petershoff a été construit à l'imitation de Marly près Saint-Germain. La
cour y a une quantité de petits pavillons isolés les uns des autres, et
contenant chacun tout ce qui est nécessaire à l'établissement complet
d'une maison de représentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de
ces petits pavillons pour le temps que durèrent les fêtes de Petershoff,
et il eut la bonté de s'occuper de moi les jours où le public et la cour
étaient tout occupés de lui.

Les fêtes ont régulièrement lieu pendant les premiers jours d'août. On y
célèbre le jour de naissance ou de nom de sa majesté l'impératrice-mère.
Elle donne à toute la Russie l'exemple d'une grande piété et de grandes
vertus; sa protection est accordée à tous les établissemens de charité,
et, en général, son nom est inséparable des actes de bienfaisance de ce
pays-là.

C'est au retour de Petershoff à Pétersbourg que j'appris la nomination
de M. de Champagny au ministère des relations extérieures, et celle de
M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand-électeur; on apprit aussi,
par le gouverneur de Mittau, le départ des princes de la maison de
Bourbon, qui étaient retirés dans cette résidence. Ils s'étaient
embarqués pour la Suède: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je
me rappelle très bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher
tout exprès, et me dit: «Général (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous
ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de
mon gouverneur à Mittau.» Il me montra la lettre, qu'il avait eu la
bonté de faire traduire en français. «Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me
rend compte du départ inopiné du comte de Lille et de sa famille; je
n'en ai pas été prévenu d'une autre manière, et n'ai reçu à l'avance, ni
même au moment de leur départ, aucune communication relativement à cette
résolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part
pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne
ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les
déplacemens de cette famille ont été, en France, les précurseurs
d'agitations, et je serais désespéré que l'empereur crût que j'y ai la
moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il eût la
moindre chose à redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte
de Lille, quoiqu'il résidât à Mittau. En partant pour la Moravie, en
1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite.

«Je suis persuadé, qu'à moins d'événemens bien extraordinaires que
l'intelligence humaine ne peut pas prévoir, cette famille ne remontera
jamais sur le trône; elle finira comme celle des Stuarts.»

Je reçus cette communication avec le respect que je devais, et
conformément aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte à l'empereur
Napoléon.

Ce départ me surprit; je ne savais à quoi l'attribuer. Je me mis à
écouter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite
précipitée était attribuée à quelques démarches de ma part. L'on ne
craignait pas même de répandre, qu'on avait laissé entrevoir à la
famille royale qu'elle n'était pas à l'abri d'une nouvelle entreprise
semblable à celle qui avait été tentée lorsqu'elle habitait Varsovie.
Tout cela étant de l'énigme pour moi, je n'en devins que plus curieux,
et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec
l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-même,
qu'effectivement il y avait eu une entreprise formée contre les jours du
comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait
été long-temps incertaine là-dessus, mais qu'il avait fini par
reconnaître que c'était l'oeuvre de quelque basse intrigue à laquelle un
gouvernement comme celui de l'empereur Napoléon n'avait pu jamais avoir
part. Ce ne fut qu'après mon installation au ministère, en 1810, que je
pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on
n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors
l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une
suite sérieuse; et j'appris que les soupçons s'étaient arrêtés sur un
sieur Galomboyer, chef de division aux relations extérieures de France,
qui, à cette époque-là, avait effectivement paru à Varsovie; qu'il y
avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en
était parti subitement lorsque tout fut découvert, était revenu en
France, et était mort peu de temps après son arrivée, sans avoir été
réemployé.

Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien étaient naturelles les
craintes du roi, en voyant arriver à Pétersbourg un ministre de
l'empereur, et qui était en même temps un homme de sa confiance.

Je donne ces détails au public, parce qu'il existe encore des
contemporains de l'époque où ces faits ont eu lieu, et qui pourront
juger de leur véracité.

J'étais encore occupé d'éclaircir cette affaire, lorsque je reçus la
réponse que l'empereur fit à ma dépêche; elle était conçue en ces
termes:

«M. le général Savary, j'ai reçu votre lettre de ... Remerciez
l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a chargé de me
faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre
importance à ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter
la Russie, il peut venir à Versailles, je ferai pourvoir à tout ce qui
lui sera nécessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.»

Je suis très sûr d'avoir laissé cette lettre dans le nombre de celles
que j'ai remises à mon successeur, comme document appartenant à
l'ambassade: s'il l'a conservée, elle doit se retrouver dans le dossier
du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma
vie qu'elle est vraie, à de très légers changemens près dans les
expressions de la dernière phrase. Je l'ai laissée dans les dossiers de
ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore
quelques cas semblables, il fût dispensé d'en écrire à Paris pour
connaître les intentions de l'empereur sur cette matière.

Lorsque cette lettre me parvint, cette question était déjà loin, et il
n'en fut plus fait mention dans les conversations subséquentes: il y en
avait une autre qui m'occupait dans ce moment-là. L'empereur Napoléon,
d'après les arrangemens de Tilsit, avait érigé la Hesse, avec quelques
pays qu'il y avait réunis, en royaume de Westphalie, et y avait placé le
prince Jérôme, le plus jeune de ses frères. Le mariage de ce prince avec
la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure à Paris, et l'on
m'avait envoyé des lettres des nouveaux époux pour leur tante
l'impératrice-mère de Russie: je ne voulais point faire une affaire
ministérielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre
caractère officiel que celui que la bonté de l'empereur Alexandre
m'accordait; ce fut donc à lui-même que je confiai les deux lettres, en
ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais à
l'impératrice-mère pour nous, m'avait ôté le courage de lui demander la
permission de les lui remettre moi-même.

L'empereur Alexandre les reçut, en me disant qu'il s'en chargeait; il
partait pour Paulwski, où résidait sa mère, et effectivement je reçus le
lendemain les deux réponses aux deux missives dont il avait daigné se
charger; elles étaient accompagnées d'une lettre de l'empereur Alexandre
pour moi, qui aurait satisfait la vanité d'un premier-ministre.
J'envoyai le tout à Paris, cherchant par tous les moyens possibles à
persuader à l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et
j'ajoutai que je ne pouvais qu'être satisfait de tout ce que je voyais.

Il y avait à Pétersbourg, comme envoyé de M. le comte de Lille, M. de
Blacas; il y était arrivé peu de temps après moi. Les affaires qu'il
pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles étaient
purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demandé son
éloignement, si même j'avais laissé entrevoir que cela me faisait
plaisir, j'aurais été satisfait à l'instant; mais j'étais si loin de
cette pensée, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur
laquelle il avait de la peine à obtenir satisfaction, j'ai contribué à
faire disparaître les difficultés qu'il rencontrait; non pas que j'en
aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employé un
moyen qui a également réussi.

M. de Blacas avait, entre autres choses, à solliciter des réparations
d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse
d'Angoulême. Était-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins
on le disait dans la société; le fait est que, soit crainte d'un côté de
se mettre l'envoyé de la France à dos, ou, ce qui est vraisemblable, le
peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur
Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir.
Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages
que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accordée a été de
m'expliquer là-dessus en termes catégoriques, vis-à-vis des personnes
auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais
pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que
les réparations qu'on sollicitait fussent exécutées, et me chargerais
d'y faire face, bien persuadé que je serais approuvé par l'empereur.
Cela fut droit à son adresse, et M. de Blacas a sûrement ignoré ces
détails.

Au milieu de l'ennui dont j'étais accablé, et de la tristesse qui était
entrée dans mon esprit, j'étais allé dans un grand magasin de librairie:
en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques
pamphlets imprimés en Angleterre, contre les Français, et
particulièrement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus
complète que je pus réunir; ma voiture en était pleine: je les ai lus
tous d'un bout à l'autre; et, comme véridiquement parlant, c'était un
tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine à deviner même ce que
les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes
dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la
philosophie pour en supporter la lecture.

C'étaient cependant ces méprisables productions qui avaient formé
l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre
ministre de la police n'avait fait paraître aucune réponse à tous ces
mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages,
accompagnée de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre
n'était flatté: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochère; que
je m'étais engagé, à la suite de quelque mauvaise action, pour me
dérober à la justice; et qu'à travers les désordres de la révolution,
j'avais fait remarquer ma perspicacité dans les scènes sanglantes dont
elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu répondre à
cette injurieuse assertion; mais enfin cette idée était logée dans
toutes les têtes.

Mon portrait moral était encore pire, et à en croire ces lumineux
directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait guère d'exécuteur
de hautes-oeuvres qui eût mieux mérité que moi les épithètes qu'ils me
prodiguaient.

Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'être présenté sous ces
couleurs à l'opinion des étrangers, qui pouvait toujours réagir un peu
sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait,
ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur
juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du
mépris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il
n'en est resté dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus
d'une fois l'occasion de me venger.

Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon
esprit à aider aux plaisanteries que l'on cherchait à m'en faire. On a
tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnête homme,
que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je
me rappelle qu'un jour je dînais chez l'empereur de Russie; il n'y avait
jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impératrice régnante me fit
l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: «Général, de quel pays
êtes-vous?--Madame, je suis de la Champagne.--Mais votre famille
est-elle française?--Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de
Sedan, qui est le pays où l'on fait les beaux draps.--Je vous croyais
étranger, on m'avait dit que vous étiez Suisse.--Madame, je vois ce que
votre majesté veut dire; je sais qu'on l'a écrit; j'ai lu tout cela, et
je la prie de ne pas arrêter son opinion sur de pareilles productions.»
L'impératrice vit que je l'avais devinée, et la conversation en resta
là. Le hasard avait fait que le même jour j'avais lu ce qui me
concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impératrice de
Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vérité,
et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du
côté où elle devait être.

Différentes petites circonstances de cette espèce contribuèrent à me
rendre la société moins défavorable, et, peu à peu, je parvins, non sans
peine, à me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles,
quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranchée; et comme
les extrêmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par
la suite, autant à faire pour me dérober aux prévenances du grand monde
que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs.

Je ferai observer ici que c'était précisément dans ce temps que
l'ambassadeur de Russie arrivait à Paris. Je m'étais employé à le
recommander, ainsi que toute sa suite, à tout ce que les cercles de
cette capitale présentaient de dames aimables; je n'en avais excepté
aucune. Paris était enivré de plaisir lorsqu'ils y arrivèrent: on les
invitait partout, et certes, alors, je n'étais pas payé de retour en
Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premières dépêches d'un
ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frappé son
esprit en arrivant, laquelle dépend aussi fort souvent de l'accueil
qu'il a reçu tant du souverain que de la société.

Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'être bien dédommagé de toutes les
bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais
évité un accueil pareil à la légation russe qui allait à Paris.




CHAPITRE XII.

Les Turcs refusent notre médiation.--Le général Guilleminot.--L'empereur
Alexandre va inspecter son armée.--Invitation de
l'impératrice.--Questions de cette princesse sur le goût de Napoléon
pour le spectacle.--Surprise de Copenhague.--Indignation que cet
attentat cause en Russie.


L'empereur Alexandre venait de recevoir des nouvelles de Turquie. Les
Turcs refusaient de faire la paix. Ceci a besoin d'être expliqué.

Il avait été convenu à Tilsit que la France interposerait ses bons
offices pour amener la conclusion de la paix entre la Russie et la
Porte. En exécution de cet article du traité, l'empereur Napoléon avait
fait envoyer à l'armée turque le général Guilleminot, pour aplanir les
différends, après en avoir fait écrire au général Sébastiani, son
ambassadeur à Constantinople.

Les Turcs voulurent bien traiter; mais, lorsqu'ils virent qu'il était
question de céder aux Russes la Valachie et la Moldavie, et que nous les
laissions dans cette position, leur indignation se manifesta; les bonnes
gens avaient assez de bon sens pour voir que nous nous étions arrangés à
leurs dépens. Ils disaient avec raison: «Que nous serait-il arrivé de
pis, si, au lieu d'être vainqueurs, les Français avaient été battus?»
Ils avaient raison, et peut-être ne devions-nous pas les abandonner, au
risque de faire une campagne de plus.

Ils déclarèrent donc qu'à moins qu'on ne leur restituât les provinces
qu'ils avaient perdues, ils ne traiteraient pas, et renonceraient à
l'intervention de la France. Ils allèrent même jusqu'à demander la
restitution d'un vaisseau de guerre qu'ils venaient de perdre dans
l'Archipel, à la suite d'un combat entre leur escadre et l'escadre
russe, lequel vaisseau était déjà emmené par celle-ci.

Les Russes auraient volontiers fait la paix avec les Turcs; ils en
avaient besoin, mais pas au point de signer des conditions ridicules:
j'oserai même ajouter que, si l'on avait insisté un peu, ils n'auraient
pas couru de nouveaux risques pour conserver les deux provinces en
question.

Les choses en étaient là lorsque l'empereur Alexandre m'envoya chercher
pour me les expliquer, et me demander si je pouvais prendre sur moi
d'écrire au général Guilleminot, pour qu'il s'employât à faire entendre
raison aux Turcs, tant sur la paix que sur l'armistice préalablement
nécessaire pour la négocier. Je le fis en termes précis, quoique cela
fût tout-à-fait en dehors de mes instructions. Ce qui m'y décida, c'est
que je ne voulais pas laisser à l'empereur de Russie le moindre doute
sur la sincérité des sentimens dont j'étais quelquefois chargé de lui
renouveler l'assurance. Je lui remis moi-même ma lettre ouverte, et il
la fit parvenir au général Guilleminot; elle ne produisit aucun effet.
Le général Guilleminot fut obligé de quitter les Turcs sans en avoir
rien pu obtenir, et la guerre continua.

L'empereur Alexandre s'occupait beaucoup de la réorganisation de son
armée aux frontières de Pologne. Il avait, après les malheurs de
Friedland, demandé de grands efforts à la nation russe, en hommes,
chevaux et denrées; tout cela venait d'arriver aux lieux où était son
armée. Il partit de Saint-Pétersbourg, pour aller diriger lui-même
l'emploi de tous ces moyens; et, quoique la saison fût mauvaise, il fit
le trajet avec une incroyable rapidité.

Je restai à Pétersbourg pendant son absence, et je fus aussi surpris que
flatté d'être invité une fois à dîner chez l'impératrice régnante. Sa
soeur, la princesse Amélie de Bade, y était, ainsi que le comte de
Romanzoff, ministre des relations extérieures, et M. le comte
Kotchoubey, ministre de l'intérieur.

Je cite ces détails, parce qu'à ce dîner sa majesté l'impératrice mit la
conversation presque continuellement sur la France et sur Paris. Il
était difficile de parler de quelque chose qu'elle ne connût pas. Notre
littérature lui était extrêmement familière; elle me faisait l'honneur
de me parler de nos spectacles; elle aimait nos productions tragiques,
et connaissait le mérite de tous nos bons acteurs. Elle me dit:
«L'empereur aime-t-il le spectacle?--Beaucoup, madame, et préférablement
la tragédie.--Quelles sont celles qu'il préfère?--Madame, il aime
beaucoup tous les ouvrages de Racine et de Corneille.--Je le conçois
sans peine; mais encore y a-t-il du choix dans ces chefs-d'oeuvre-là?--Je
l'ai vu aller souvent voir jouer _Mithridate_.--Ne fait-il jamais jouer
_Mérope_?--Pardonnez-moi, madame.»

Je crus d'abord qu'il y avait dans cette question une intention maligne,
et que l'impératrice voulait faire allusion à Polyphonte; mais je ne me
déconcertai pas: peut-être, au reste, était-ce une conséquence de ce que
je m'étais imaginé sur la manière dont on pensait généralement à notre
égard en Russie.

L'empereur Alexandre revint de Pologne fort content de son armée; ses
pertes étaient réparées, et il avait préparé le mouvement de la portion
de cette même armée, qu'il voulait porter en Finlande pour attaquer
cette province, et forcer enfin la Suède à faire la paix.

Nous étions à la fin d'octobre, lorsque les premières colonnes des
troupes destinées à agir contre les Suédois arrivèrent à Pétersbourg
pour y passer la Neva; l'empereur les passait en revue corps par corps.
Il m'a quelquefois permis de l'accompagner à ces sortes de revues, et
j'étais étonné de voir des troupes en aussi bon état après une aussi
longue route.

À cette même époque, les Anglais venaient de s'emparer de Copenhague et
de la flotte danoise. Il n'y avait qu'un cri en Russie contre cette
agression; le ministre de Danemarck à Saint-Pétersbourg se donnait
beaucoup de mouvement pour obtenir des secours de la part des Russes,
qui ne pouvaient rien dans ce moment-là.

L'empereur Napoléon m'écrivit de Paris à ce sujet, et me disait que cet
événement le contrariait fort, mais qu'il était le résultat de la
politique équivoque du Danemarck, qui, dans la campagne précédente,
avait retiré toutes ses troupes des îles pour les réunir en Holstein, où
elles s'étaient encore trouvées lors de l'apparition des Anglais, et
n'avaient pu porter du secours à la capitale. Cette disposition avait
été prise par le gouvernement danois, sans doute par un effet de la même
influence qui agissait contre nous-mêmes en Espagne; et, dans le cas où
un malheur nous serait arrivé, ils auraient été prêts à prendre le parti
qui aurait été le plus conforme à leurs intérêts.

Néanmoins la Russie sentit cette perte du Danemarck, dont la flotte
était un bon tiers de la garantie de neutralité de la Baltique.
L'empereur Alexandre fit déclarer par son ministre, à l'ambassadeur
d'Angleterre, qu'il prendrait fait et cause en faveur du Danemarck, et
qu'il ne resterait pas indifférent à l'agression dont cette puissance
avait été la victime.

Le mois d'octobre se passa sans rien offrir de remarquable; les liens
entre la Russie et la France se resserraient. L'empereur Alexandre
lui-même luttait contre l'opinion la plus générale, qui ne nous était
pas favorable; et, en ce qui dépendait de la France, je m'efforçai de
lui rendre facile ce que je lui voyais faire pour ramener tout le monde
à sa manière de penser. Rien n'était égal à l'irrévérence avec laquelle
la jeunesse russe osait s'expliquer sur le compte de son souverain.
Quelquefois je me suis trouvé obligé d'en reprendre plusieurs et de
relever leurs inconvenantes réflexions. Pendant quelque temps, je conçus
de l'inquiétude sur la suite que ces licences pourraient avoir dans un
pays où les révolutions de palais n'avaient été que trop communes. Je me
mis dès-lors à observer, sous ce rapport, les plus audacieux parleurs,
qui ne tendaient à rien moins qu'à porter toute cette jeunesse à la plus
criminelle des entreprises. J'étudiai toutes les conjurations qui ont eu
lieu en Russie depuis un siècle. La dernière était si récente, que tous
les contes absurdes qui se débitaient sur elle étaient encore le sujet
des conversations de plusieurs méchantes coteries de société, dont
Pétersbourg a, comme plusieurs grandes villes, le malheur d'être
affligé.

Lorsque des circonstances politiques qui surviennent, sortent de la
sphère de leurs petites idées, il part de ces coteries un déluge de
mauvais quolibets, de faux avis, et de tout ce qui peut égarer le
jugement des bons citoyens, accoutumés à suivre l'exemple de
l'obéissance. Tous ces énergumènes ne sont pas redoutables pour un
gouvernement fort; mais ils s'attachent à toutes ses actions, comme la
rouille s'attache aux métaux, et les corrode. On est tout étonné
d'apercevoir, au bout d'un certain laps de temps, le mal qu'on a éprouvé
de ces chenilles qu'on a négligé d'écraser lorsque le temps pour le
faire était favorable.

J'eus le courage d'écouter tout ce que l'on voulut me dire sur la mort
de l'empereur Paul. Les divers récits de cette scène tragique me
faisaient connaître beaucoup de détails personnels sur des hommes de
marque, et il serait heureux que des ambassadeurs eussent beaucoup de
renseignemens comme ceux que je pus mettre sur mes tablettes.

Voici ce que j'ai appris sur cet événement, car mon auteur était un
grand personnage russe, ami de l'empereur Paul; c'est sa propre
narration que je rapporte. Je pourrais le nommer, parce que je le crois
mort depuis; mais l'autorité de son nom ne donnerait pas plus de force à
la vérité pour les Russes contemporains qui liront ces Mémoires.




CHAPITRE XIII.

Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le général B...--Le
grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On répand qu'il est mort de
maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le maréchal Soult
intercepte une ébauche de conspiration.--Ses ramifications.


L'empereur Paul était monté fort tard sur le trône; il avait eu à
supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mère, et de plus il
avait été souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire
valoir leur zèle, lui avaient plus d'une fois supposé des projets de
rébellion et de vengeance pour le meurtre de son père Pierre III. Ces
désagrémens avaient empoisonné sa jeunesse, et avaient jeté dans son
esprit des dispositions de méfiance, qui étaient toujours accompagnées
d'aigreur envers tout ce qu'il soupçonnait avoir eu quelque part aux
persécutions qu'il avait éprouvées.

Lorsqu'il fut empereur, il ne se défia pas des ressentimens du grand-duc
Paul, et s'occupa un peu trop à faire justice de ceux dont il avait eu à
se plaindre. Il se fit par là beaucoup d'ennemis; la plupart étaient
puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent
difficilement: les soupçons et la terreur régnèrent bientôt autour de
lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspéra par
de la sévérité. Il crut, en vain, se faire des amis par des libéralités
qu'il porta jusqu'à la profusion la plus irréfléchie; il était dans le
même jour, bon jusqu'à la faiblesse, sévère jusqu'à l'inhumanité, et
quelquefois injuste jusqu'à la cruauté, autant qu'irrésolu et variable
jusqu'à la démence; à tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour
interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour défendre
de porter les cheveux coupés à la française: on était puni du knout
lorsque l'on était trouvé en contravention avec de pareilles lois!!

Cette manière de gouverner ne pouvait pas donner de sécurité pour
l'avenir à tous ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter de la
versatilité de son caractère et de sa violence: ce parti était nombreux,
et songea dès-lors à sa sûreté. En Russie, comme dans tous les autres
pays, c'est un très petit nombre d'individus riches, et le plus souvent
mal famés, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils
dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plaît ou ne leur
plaît pas; leur aréopage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont
prononcé, ils ne s'occupent plus que de l'exécution de leur arrêt: ce
fut le cas de l'empereur Paul.

Ses sujets le condamnèrent sous les prétextes les plus frivoles, et les
passions, qui ne calculent pas, l'accusèrent de tout ce qu'il y avait de
plus déraisonnable et à la fois de plus criminel. Les plus ardens à le
précipiter du trône furent bientôt d'accord; mais de grandes difficultés
traversaient l'exécution de ce dessein: c'est à Moscou qu'il se trama,
parce que, dans cette ville éloignée de la cour, on peut s'envelopper de
tout le mystère qu'exige une pareille entreprise.

Elle ne pouvait réussir sans la participation du gouverneur militaire de
Saint-Pétersbourg, qui est tout à la fois le chef des citoyens, le
général de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une
surveillance qui lui eût infailliblement fait découvrir les petites
menées par lesquelles il était nécessaire de commencer cette entreprise.
Les conjurés prirent donc la résolution d'associer le gouverneur
militaire à leurs projets: ce gouverneur était le comte de P...
L'empereur Paul avait une extrême confiance en lui, et ne l'avait fait
gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus
attaché à sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... était un
homme profondément astucieux, et, à ce qu'il paraît, d'une duplicité de
caractère semblable à celle des personnages principaux que l'on voit
figurer dans les révolutions d'Orient. Un conjuré, dont je dois taire le
nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrêté,
mais de connaître directement de lui-même sa manière de penser sur
l'empereur, et sur tout ce qui était le sujet du mécontentement général.
P... s'ouvrit, et la confiance s'établit entre lui et le conjuré, qui ne
manqua pas de lui répéter souvent que l'extrême confiance dont il
jouissait en ce moment ne tarderait pas à être suivie d'un exil en
Sibérie, aussitôt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent
jamais, serait parvenu à entret

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