Histoire de la magie
by Éliphas Lévi · French · Gutenberg #21013 · 1,059,734 chars · public domain (US)
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Title: Histoire de la magie
Author: Éliphas Lévi
Release date: April 8, 2007 [eBook #21013]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/21013
Credits: Produced by R. Cedron, Rénald Lévesque and the Online
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Librairie médicale de GERMER BAILLIÈRE,
RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, 17, A PARIS.
DOGME ET RITUEL
DE LA HAUTE MAGIE.
Par M. ÉLIPHAS LÉVI.
1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.--28 francs.
[Illustration:]
Cet ouvrage est divisé en _deux parties_. Dans l'une, l'auteur établit
le dogme cabalistique et magique dans son entier; l'autre est consacrée
au culte, c'est-à-dire à la magie cérémoniale. L'une est ce que les
anciens sages appelaient la _clavicule_; l'autre, ce que les gens de la
campagne appellent encore le _grimoire_. Le nombre et le sujet des
chapitres qui se correspondent dans les deux parties n'ont rien
d'arbitraire et se trouvent tout indiqués dans la grande clavicule
universelle, dont l'auteur donne pour la première fois une explication
complète et satisfaisante.
Ce livre est _catholique_, et si les révélations qu'il contient sont de
nature à alarmer la conscience des simples, il est consolant de penser
qu'ils ne le liront pas. Il est écrit pour les hommes sans préjugés, et
l'auteur n'a pas voulu plus flatter l'irréligion que le fanatisme.
HISTOIRE DU SOMNAMBULISME
CONNU
CHEZ TOUS LES PEUPLES,
SOUS LES NOMS DIVERS D'EXTASES, SONGES, ORACLES, VISIONS,
EXAMEN DES DOCTRINES DE L'ANTIQUITÉ
ET DES TEMPS MODERNES
SUR DES CAUSES, SES EFFETS, SES ABUS, SES AVANTAGES
ET L'UTILITÉ DE SON CONCOURS AVEC LA MÉDICINE.
Par AUBIN GAUTHIER.
1842.--2 vol. in-8.--10 francs.
GAUTHIER (Aubin). Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme.
1844, 1 vol. in-8 (Épuisé.) 10 fr.
GAUTHIER (Aubin). Revue magnétique, journal des cures et des faits
magnétiques et somnambuliques. Décembre 1844 à octobre 1846. 2 vol.
in-8. 6 fr.
Les numéros de mai, juin, juillet, août et septembre 1846 n'ont jamais
été publiés, et forment, dans le tome 2e, une lacune des pages 211 à
432.
L'ART DE MAGNÉTISER
OU LE MAGNÉTISME ANIMAL
CONSIDÉRÉ SOUS LES POINTS DE VUE THÉORIQUE, PRATIQUE
ET THÉRAPEUTIQUE,
Par CH. LAFONTAINE.
1852, 2e édition augmentée. Un vol. in-8 avec fig., 5 fr.
LAFONTAINE, Éclaircissement sur le magnétisme. Cures magnétiques à
Genève. 1855, in-18, br. 1 fr. 50
INSTRUCTION PRATIQUE
SUR LE
MAGNÉTISME ANIMAL,
PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE SUR LA VIE
ET LES OUVRAGES DE L'AUTEUR, ET SUIVIE D'UNE LETTRE
D'UN MÉDECIN ÉTRANGER,
Par J.-P.-F. DELEUZE.
1853. 1 vol. in-12 de 440 pages.--Prix: 3 fr. 50 c.
DELEUZE. Histoire critique du magnétisme animal. 2e édition, 1819, 2
vol. in-8. 9 fr.
DELEUZE. Mémoire sur la faculté de Prévision, avec des notes et des
pièces justificatives, et avec une certaine quantité d'exemples de
prévisions recueillis chez les anciens et les modernes. 1836, in-8, br.
2 fr. 50
PORTRAIT DE DELEUZE, imprime sur carré de Jésus vélin. 1 fr.
LE MAGNÉTISME ET LE SOMNAMBULISME
DEVANT
LES CORPS SAVANTS, LA COUR DE ROME
ET LES THÉOLOGIENS,
Par M. l'abbé J.-B. LOUBERT,
Prêtre, ancien élève en médecine.
1844. 1 vol. de 706 pages.--Prix: 7 fr.
TRAITÉ
DE MAGNÉTISME ANIMAL
SUIVI
DES PAROLES D'UNE SOMNAMBULE
ET D'UN
RECUEIL DE TRAITEMENTS MAGNÉTIQUES,
Par JOSEPH OLIVIER.
1854, 1 vol. in-8 de 524 pages.--6 fr.
RICARD. Lettres d'un magnétiseur, 1843,1 vol. in-18. 2 fr.
RICARD. Physiologie et hygiène du magnétiseur, régime diététique du
magnétisé. Mémoires et aphorismes de Mesmer. 1844, in-18. 3 fr. 50
RICARD. Le magnétisme traduit eu cour d'assises. Acquittement. 1845. 1
vol. in-8. 2 fr. 50
ROUX. Coup d'oeil sur le magnétisme et le somnambulisme. 1846, in-8. 2
fr. 50
TESTE. Confessions d'un magnétiseur, suivies d'une consultation
médico-magnétique fur des cheveux de Mme Lafarge. 1842, 2 vol. in-8. 6
fr.
PHYSIOLOGIE
MÉDECINE ET MÉTAPHYSIQUE
DU MAGNÉTISME,
PAR LE DOCTEUR CHARPIGNON.
1848. 1 vol. in-8 de 480 pages.--Prix: 6 fr.
CHARPIGNON. Coup d'oeil appréciateur sur les doctrines médicales
(systèmes classiques), vitalisme, spiritualisme, homoeopathie,
magnétisme, hydrothérapie, 2e édit. 1858, 1 vol. in 8. 3 fr. 50
CHARPIGNON. Études physiques sur le magnétisme animal, soumises à
l'Académie des sciences. 1843, in-8, br. 1 fr.
L'ÉTHER, L'ÉLECTRICITÉ ET LA MATIÈRE,
SECONDE ÉDITION DE QUÆRE ET INVENIES
(PHYSIQUE, THÉOLOGIE, TABLES PARLANTES ET RÉFORMES),
Augmentée de la VOYANTE DE PREVORST.
1854. 1 vol. in-8.--5 francs.
Publié en 1854 à l'occasion des tables parlantes, et sous l'impression
des espérances de rénovation sociale qu'elles ont toutes données en
Amérique, ce livre est un assemblage curieux de systèmes de cosmologie
en opposition avec les hypothèses newtoniennes, et d'idées réformatrices
en fait d'éducation et de signes d'échange. La _Voyance de Prevorst_,
dont un extrait termine le volume, est à peu près inconnue en France
bien qu'elle ait produit, il y a plusieurs années, un assez grand effet
en Allemagne. Justin Kerner son auteur, a été à la fois poëte agréable
et habile médecin. Tout est vrai dans ce récit de ce qu'a éprouvé
pendant sept ans si pauvre malade. Les philosophes peuvent donc en toute
sûreté raisonner d'après ces faits.
Paris.--Imprimerie L. MARTINET, rue Mignon, 2.
HISTOIRE
DE LA MAGIE
AVEC UNE
EXPOSITION CLAIRE ET PRÉCISE DE SES PROCÉDÉS,
DE SES RITES ET DE SES MYSTÈRES
PAR ÉLIPHAS LÉVI
Auteur de _Dogme et rituel de la haute magie_.
_Opus hierarchicum et catholicum_. (C'est une oeuvre hiérarchique et
catholique.)
_Définition du grand oeuvre_, H. KHUNBATH
Avec 18 planches représentant 90 figures.
PARIS
GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
17, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE.
LONDRES ET NEW-YORK,
H. BAILLIÈRE.
MADRID.
CH. BAILLY-BAILLIÈRE.
1860
PRÉFACE
Les travaux d'Éliphas Lévi sur la science des anciens mages formeront un
cours complet divisé en trois parties:
La première partie contient le _Dogme_ et le _Rituel de la haute magie_;
la seconde, l'_Histoire de la magie_; la troisième, la _Clef des grands
mystères_, qui sera publiée plus tard.
Chacune de ces parties, étudiée séparément, donne un enseignement
complet et semble contenir toute la science. Mais pour avoir de l'un une
intelligence pleine et entière, il sera indispensable d'étudier avec
soin les deux autres.
Cette division ternaire de notre oeuvre nous a été donnée par la science
elle-même; car notre découverte des grands mystères de cette science
repose tout entière sur la signification que les anciens hiérophantes
attachaient aux nombres. Trois était pour eux le nombre générateur, et
dans l'enseignement de toute doctrine ils en considéraient d'abord la
théorie, puis la réalisation, puis l'adaptation à tous les usages
possibles. Ainsi se sont formés les dogmes, soit philosophiques, soit
religieux. Ainsi la synthèse dogmatique du christianisme héritier des
mages impose à notre foi trois personnes en Dieu et trois mystères dans
la religion universelle.
Nous avons suivi, dans la division de nos deux ouvrages déjà publiés, et
nous suivrons dans la division du troisième le plan tracé par la
kabbale; c'est-à-dire par la plus pure tradition de l'occultisme.
Notre _Dogme_ et notre _Rituel_ sont divisés chacun en vingt-deux
chapitres marqués par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. Nous
avons mis en tête de chaque chapitre la lettre qui s'y rapporte avec les
mots latins qui, suivant les meilleurs auteurs, en indiquent la
signification hiéroglyphique. Ainsi, en tête du chapitre premier, par
exemple, on lit:
[Hébreu]
LE RÉCIPIENDAIRE,
Disciplina,
Ensoph,
Keter.
Ce qui signifie que la lettre aleph, dont l'équivalent en latin et en
français est A, la valeur numérale 1 signifie le récipiendaire, l'homme
appelé à l'initiation, l'individu habile (le bateleur du tarot), qu'il
signifie aussi la syllepse dogmatique (disciplina), l'être dans sa
conception générale et première (Ensoph); enfin l'idée première et
obscure de la divinité exprimée par _keter_ (la couronne) dans la
théologie kabbalistique.
Le chapitre est le développement du titre et le titre contient
hiéroglyphiquement tout le chapitre. Le livre entier est composé suivant
cette combinaison.
L'_Histoire de la magie_ qui vient ensuite et qui, après la théorie
générale de la science donnée par le _Dogme_ et le _Rituel_, raconte et
explique les réalisations de cette science à travers les âges, est
combinée suivant le nombre _septénaire_, comme nous l'expliquons dans
notre Introduction. Le nombre septénaire est celui de la semaine
créatrice et de la réalisation divine.
La _Clef des grands mystères_ sera établie sur le nombre _quatre_ qui
est celui des formes énigmatiques du sphinx et des manifestations
élémentaires. C'est aussi le nombre du carré et de la force, et dans ce
livre nous établirons la certitude sur des bases inébranlables. Nous
expliquerons entièrement l'énigme du sphinx et nous donnerons à nos
lecteurs cette clef des choses cachées depuis le commencement du monde,
que le savant Postel n'avait osé figurer dans un de ses livres les plus
obscurs que d'une manière tout énigmatique et sans en donner une
explication satisfaisante.
L'_Histoire de la magie_ explique les assertions contenues dans le
_Dogme_ et le _Rituel_; _la Clef des grands mystères_ complétera et
expliquera l'histoire de la magie. En sorte que, pour le lecteur
attentif, il ne manquera rien, nous l'espérons, à notre révélation, des
secrets de la kabbale des Hébreux et de la haute magie, soit de
Zoroastre, soit d'Hermès.
L'auteur de ces livres donne volontiers des leçons aux personnes
sérieuses et instruites qui en demandent, mais il doit une bonne fois
prévenir ses lecteurs qu'il ne dit pas la bonne aventure, n'enseigne pas
la divination, ne fait pas de prédictions, ne fabrique point de
philtres, ne se prête à aucun envoûtement et à aucune évocation. C'est
un homme de science et non un homme de prestiges. Il condamne
énergiquement tout ce que la religion réprouve, et par conséquent il ne
doit pas être confondu avec les hommes qu'on peut importuner sans
crainte en leur proposant de faire de leur science un usage dangereux ou
illicite.
Il recherche la critique sincère, mais il ne comprend pas certaines
hostilités.
L'étude sérieuse et le travail consciencieux sont au-dessus de toutes
les attaques; et les premiers biens qu'ils procurent à ceux qui savent
les apprécier, sont une paix profonde et une bienveillance universelle.
ÉLIPHAS LÉVI.
1er septembre 1859.
TABLE ANALYTIQUE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.
Préface v
INTRODUCTION 1
Fausse définition de la magie. Elle ne doit pas être définie au hasard.
Vraie définition, 1
Étoile flamboyante, ce que c'est. Existence de l'absolu, 2
La magie science absolue, 3
Erreurs de Dupuis, 4
Profanations de la science. Prédiction du comte de Maistre, 5
Mesure et portée de la science magique. Justice de Dieu, 7
Puissance de l'adepte, 8
Le diable et la science, 10
Existence des démons, 11
Fausse idée du diable, 12
Conception des Manichéens. 16
Crimes des sorciers, 18
La lumière astrale. On l'appelle _imagination de la nature_.
Ce que c'est, 19
Ses effets, 20
Le magnétisme défini, 22
Accord de la raison avec la foi, 23
Jakin et Bobas, 24
Principe de la hiérarchie, 25
Religion des kabbalistes, 26
Images de Dieu, 28
Théorie de la lumière, 28
Mystères de l'amour sexuel, 29
Antagonisme des pouvoirs, 31
La prétendue papesse Jeanne, 32
La kabbale explique et concilie tout, 32
Pourquoi l'Église a condamné la magie, 33
La magie dogmatique explique la philosophie de l'histoire, 34
Mauvaises curiosités relatives à la magie, 35
Plan de ce livre, 37
Soumission de l'auteur à l'ordre établi. 39
LIVRE PREMIER--Les origines magiques.
CHAPITRE PREMIER.--Origines fabuleuses 41
Le livre d'Hénoch et la chute des anges, 41
Sens de la légende, 42
Livre de la pénitence d'Adam, 43
Ce que c'est que le personnage d'Hénoch. 46
Apocalypse de Saint-Méthodius. 46
Les enfants de Seth et ceux de Caïn. 47
Raison de l'occultisme. 48
Erreur de Rousseau. 49
Traditions judaïques. 50
Gloire du christianisme. 51
Le Sepher Jezirah, le Sohar et l'Apocalypse, 51
Commencement du Sohar. 52
CHAPITRE II.--Magie des mages 55
Le vrai et le faux Zoroastre, 55
Dogmes du vrai Zoroastre. 56
Pyrotechnie transcendentale. 57
Secrets électriques de Numa. 57
Une page de Zoroastre sur les démons et les sacrifices. 58
Révélations importantes sur le magnétisme. 60
L'initiation en Assyrie, 61
Prodiges des Assyriens. 62
Du Potet d'accord avec Zoroastre. 62
Danger que courent les imprudents. 63
Puissance de l'homme sur les animaux. 63
Chute du sacerdoce en Assyrie. 64
Mort magique de Sardanapale. 65
CHAPITRE III.--Magie dans l'Inde 67
Les Indiens descendants de Caïn. L'Inde mère de l'idolâtrie. Doctrine
des gymnosophistes, 67
Origine indienne du gnosticisme, 68
Fables savantes de l'Inde, 69
Magie noire de l'Oup nek' hat. M. Ragon, auteur cité, 74
Grands arcanes indiens, 75
Les Indiens révoltés et les Anglais. 76
CHAPITRE IV.--Magie hermétique 77
La table d'Émeraude, 77
Autres écrits d'Hermès, 78
Sens magique de la géographie ancienne de l'Égypte, 79
Ministère de Joseph, 80
Alphabet sacré, 81
Table isiaque de Bembo, 81
Le tarot expliqué par le Sepher Jezirah, 82
Le tarot de Charles VII, 82
Science magique de Moïse. 83
CHAPITRE V.--Magie en Grèce 85
Fables de la toison d'or, 86
Médée et Jason, 88
Les cinq épopées magiques, 89
Eschyle profanateur des mystères, 89
Orphée de la légende, 90
Mystères orphiques, 92
La Goétie, 93
Les sorcières de Thessalie, 94
Médée et Circé, 95
CHAPITRE VI.--Magie mathématicienne de Pythagore 96
Pythagore héritier des traditions de Numa, 96
Ce qu'était Pythagore. Sa doctrine sur Dieu, 97
Belle sentence contre l'anarchie. Vers dorés, 98
Symboles de Pythagore. Sa chasteté, 100
Sa divination, 101
Comment il explique ses miracles, 102
Secret de l'interprétation des songes, 103
Croyance de Pythagore. 104
CHAPITRE VII.--La sainte kabbale 105
Origine de la kabbale 105
Horreur des kabbalistes pour l'idolâtrie 105
Leur définition de Dieu 105
Principes de la kabbale 106
Les noms divins et l'alphabet sacré 109
Les clavicules de Salomon 110
Si les esprits peuvent revenir 113
Les larves fluidiques 114
La lumière, grand agent magique 115
Origine obscène des larves 117
LIVRE II.--Formation et réalisation du dogme.
CHAPITRE PREMIER.--Symbolisme primitif de l'histoire 118
Allégorie du paradis terrestre 119
Bêtise d'un grand esprit 119
Mystères de la Genèse 120
Belphégor 121
Son culte 122
Le sabbat, imitation des mêmes rites 122
Décadence de la hiérarchie 123
Philosophie de hasard 124
Doctrine de Platon 124
Réponse d'Apollon à ceux de Délos 125
La pierre cubique 126
Résumé du néoplatonisme 127
CHAPITRE II.--le mysticisme 128
Inviolabilité de la science magique 128
Écoles profanes et mystiques 129
Les Bacchantes 129
Réformateurs matérialistes. Mystiques anarchistes 130
Fous-visionnaires. Leur horreur pour les sages 131
Tolérance de la vraie Église 132
Tendance immorale des faux miracles 132
Les faux théraphims 133
Rites de la magie noire 134
Cause des visions 135
M. Brierre de Boismont et son Traité des hallucinations 136
CHAPITRE III.--Initiations et épreuves 137
Ce que c'est que le grand oeuvre 137
Les quatre formes du sphinx reproduites allégoriquement sur le
bouclier d'Achille 137
Allégories d'Hercule et d'Oedipe. Épreuves 138
Tradition invoquée par Platon 140
Platon kabbaliste 141
Différence entre Platon et Saint-Jean 142
Expériences funestes 142
Homoeopathie pratiquée par les Grecs 143
L'antre de Trophonius et la grotte du chien. Science des prêtres
égyptiens 144
Lactance se moque des antipodes 145
Enfers des Grecs 145
Utilité de la douleur 147
Le tableau de Cébès et le poëme de Dante 147
Doctrines du Phédon 148
CHAPITRE IV.--Magie du culte public 149
La superstition expliquée par la nécessité du culte 150
Traditions orthodoxes 151
Calomnies des profanes contre les initiés 152
Une allégorie sur Bacchus 153
Tyrésias et Calchas 153
Le sacerdoce suivant Homère 155
Oracles des sybilles 156
CHAPITRE V.--Mystères de la virginité 157
Institution des vestales 158
Vertu traditionnelle du sang virginal 158
Symbolisme du feu sacré 159
L'honneur chez les femmes romaines 160
Hiérophantisme de Numa 161
Idées ingénieuses de Voltaire sur la divination 161
Instinct prophétique des masses 162
Fausses appréciations des oracles par Kircher et Fontenelle 162
Calendrier religieux de Numa 163
CHAPITRE VI.--Des superstitions 164
Belle pensée de saint Grégoire, pape 164
Observance des nombres et des jours 165
Abstinences des mages 166
Opinions de Porphyre 166
Données mythologiques sur l'instinct des animaux 167
Passage d'Euripide 168
Raison des abstinences pythagoriciennes 168
Singulier passage d'Homère 169
Superstitions romaines 169
Enchantements 171
Tourbillons magiques 172
CHAPITRE VII.--Monuments magiques 173
Les sept merveilles du monde représentant les sept planètes
magiques 173
Résumé philosophique des anciens 175
LIVRE III.--Synthèse et réalisation divine du magisme
par la révélation chrétienne.
CHAPITRE PREMIER--Christ accusé de magie 177
Sens profond du commencement de l'évangile selon saint Jean
Ézéchiel kabbaliste 177
Caractère spécial du christianisme 178
Accusations des Juifs contre le Sauveur 179
Une belle légende des évangiles apocryphes 180
Les Joannites 181
Livres magiques brûlés à Éphèse 181
Le grand Pan est mort! 181
CHAPITRE II.--Vérité du christianisme par la magie 182
Existence absolue de la religion 182
Distinction essentielle de la science et de la foi 183
Objections absurdes 184
Réalité du christianisme démontrée par la charité 185
Simon le Magicien 187
Son histoire 188
Sa doctrine 190
Sa conférence avec saint Pierre et saint Paul 192
Sa chute 193
Sa secte continuée par Ménandre 194
CHAPITRE III.--Du diable 194
Satan et Lucifer 194
Sagesse de l'Église 196
Ce que c'est que le diable suivant les initiés aux sciences
occultes 196
Opinions de Torreblanca 198
Perversités astrales 199
Les démons, vices personnifiés 200
CHAPITRE IV.--Les derniers païens 201
Le miracle éternel de Dieu 201
Action civilisatrice du christianisme 201
Apollonius et Julien. Légende allégorique d'Apollonius 202
Suite de cette légende 205
Jugement sur Julien et sur Apollonius 206
CHAPITRE V.--Les légendes 207
Justine et Cyprien 208
Oraison magique de saint Cyprien 211
La légende dorée 212
Pourquoi les chrétiens étaient accusés d'adorer une tête
d'âne 213
L'âne d'or d'Apulée 215
Finesse de saint Augustin 215
CHAPITRE VI.--Peintures kabbalistiques 216
Emblèmes des catacombes 216
Vrais et faux gnostiques 217
L'hérésiarque Marcos 218
Intrusion des femmes dans le sacerdoce 218
Miracles diaboliques 220
Les manichéens 220
Danger des évocations 221
Perte des clefs kabbalistiques 222
CHAPITRE VII.--École d'Alexandrie 223
Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus, Hypathie 223
Imprudents aveux de Synésius 224
Écrits de cet initié 225
Son traité des songes est commenté par Jérôme Cardan 225
Livres de saint Denys l'Aréopagite attribués à Synésius 227
LIVRE IV.--La magie et la civilisation.
CHAPITRE PREMIER.--Magie chez les Barbares 228
Histoire de Philinnium et de Machatès 232
Mythologie des Germains et des druides 234
Magie des Eubages 236
CHAPITRE II.--Influence des femmes 238
Velléda calomniée par Chateaubriand 239
Ce que c'est que Berthe au long pied 239
Mélusine 240
Sainte Clotilde 241
Frédégonde 241
Légende ou histoire de Klodswinthe 242
Frédégonde sauve une femme par méchanceté 244
CHAPITRE III--Loi salique contre les sorciers 244
Lois saliques 245
Singulier passage du Talmud expliqué à la reine Blanche par le
rabbin Jéchiel 246
Amateurs du diable condamnés par l'Église 248
Charles Martel 249
Le kabbaliste Zédéchias et les esprits élémentaires 250
CHAPITRE IV.--Légendes de Charlemagne 254
Charlemagne et Roland 254
L'Euchiridion de Léon III 257
Les francs-juges 261
Les illuminés 262
La chevalerie errante 263
CHAPITRE IV.--Magiciens 264
Le pape et l'empereur 264
Excommunications 265
Légendes diaboliques 265
Le rabbin Jéchiel et saint Louis 266
Albert le Grand et son androïde 267
Saint Thomas d'Aquin 270
Ce que c'est que la quinte-essence 271
CHAPITRE VI.--Procès célèbres 272
Puissance des ordres religieux 273
Les templiers 275
Légende profane des Jonnnites sur la vie de
N.-S. Jésus-Christ 275
Doctrine secrète des templiers 278
Leur procès 279
Leur destruction apparente 280
La sainte et vaillante Jeanne d'Arc 280
Gille de Laval, seigneur de Raiz, type de la _Barbe-Bleue_ 290
CHAPITRE VII.--Superstitions relatives au diable 290
Comment le diable apparaît 291
Hallucinations terribles 293
Le pourquoi des apparitions 295
Ce que disent les tables tournantes 297
LIVRE V.--Les adeptes et le sacerdoce.
CHAPITRE PREMIER.--Prêtres et papes accusés de magie 298
Sainteté inviolable du sacerdoce 298
Accusations des faux adeptes 299
Sylvestre II faussement accusé 300
Légèreté de Platine 300
Absurde histoire de la papesse Jeanne 301
Opinion de Naudé sur Sylvestre II 304
Le grimoire d'Honorius, 305
--Son auteur présumable 306
Analyse curieuse et entièrement nouvelle de ce grimoire 314
CHAPITRE II.--Apparition des Bohémiens nomades 314
Extrait d'une ancienne chronique 317
Citation de l'_Histoire vraie des vrais Bohémiens_, par
M. Vaillant 327
Opinion de l'auteur sur les Bohémiens 328
CHAPITRE III.--légende et histoire de Raymond Lulle 341
CHAPITRE IV.--Alchimistes 342
Flamel et le livre du Juif Abraham, 342
--Figures mystérieuses de ce livre, 343
--Tradition sur Flamel 345
Bernard le Trévisan. Basile Valentin et Trithéme. Cornelius
Agrippa, 345
--Le pantacle de Trithéme 346
Guillaume Postel. Sa doctrine, 348
--La mère Jeanne, 349
--Postel le Ressuscité, 350
--Le père Desbillons justifie Postel 351
Paracelse, 353
--La médecine occulte, 354
--Histoire racontée par Tavernier, 355
--Les secrets de Paracelse 357
CHAPITRE V.--Sorciers et magiciens célèbres 358
Analyse kabbalistique du poëme de Dante 358
Le roman de la Rose 359
Disputes du diable et de Luther 360
Les regrets de Luther de s'être marié 362
Les sorciers sous Henri III 363
Les visions de Jacques Clément 363
Origine des roses-croix, 364
--Henri Khunrath, 366
--Oswald Crollius 369
Les alchimistes célèbres du commencement du XVIIe siècle 371
Manifeste des roses-croix 371
CHAPITRE VI.--Procès de magie 373
Crimes réels des sorciers 376
Condamnations déplorables 377
Procès de Louis Ganfridi 380
Procès d'Urbain Grandier 381
Jugement de l'auteur sur ce procès 384
Procès pour les religieuses de Louviers, 387
--Procès du père Girard, 388
--Raisons de certains prodiges, 389
--Une histoire d'apparition 391
CHAPITRE VII.--Origines magiques de la maçonnerie 399
Ce que c'est que la franc-maçonnerie 399
Légende d'Hiram, 402
--Son explication 407
LIVRE VI.--La magie et la révolution.
CHAPITRE PREMIER.--Auteurs remarquables du XVIIIe siècle 408
Découvertes en Chine 409
L'y-kim et les trigrammes de Fo-hi 409
Opinion de Leibnitz sur l'y-kim 411
Swedenborg 412
Mesmer 414
Découverte du magnétisme 416
CHAPITRE II.--Personnages merveilleux du XVIIIe siècle 418
Le comte de Saint-Germain 419
Société secrète du Saint-Jakin 425
L'alchimiste Lascaris 426
Le comte de Cagliostro 427
Explication de son sceau et de son nom kabbalistique 430
Secret de la régénération physique suivant Cagliostro 431
CHAPITRE III.--Prophéties de Cazotte 435
École des martinistes 435
Le souper de Cazotte 436
Mystères du diable amoureux 437
Lilith et Nabéma 438
Mort de Cazotte 440
CHAPITRE IV.--Révolution française 441
Malheurs occasionnés par les hallucinations de Rousseau 441
La loge de la rue Plâtrière 441
Louis XVI livré à la vengeance des templiers 443
Les Joannites et les Jacques 444
Étranges prédictions 445
CHAPITRE V.--Phénomènes de médiamanie 446
Naissance d'une secte 446
Dom Gerle et Catherine Théot 448
Visite nocturne de Robespierre 449
Les sauveurs de Louis XVII 451
Naundorf, Vintras et M. Madrolle 452
CHAPITRE VI.--Les illuminés d'Allemagne 454
La magie d'Eckartshansen 455
Évocations de Lavater 456
Révélations de l'esprit Gablidone, 457
--Il prédit la venue d'un mage nommé _Osphal, Alphos, Maffon_
ou _Éliphisma_ 458
Stabs et Napoléon 459
Les mopses et leurs mystères 460
L'épopée dramatique de Faust 460
CHAPITRE VII.--Empire et restauration 463
Prédictions relatives à Napoléon 463
Mademoiselle Lenormand 465
Madame Bouche et madame de Krudener près de l'empereur
Alexandre 467
Le paysan Martin voit un ange habillé en laquais et se fait
présenter au roi Louis XVIII 468
LIVRE VII.--La magie au XIXe siècle.
CHAPITRE PREMIER.--Les magnétiseurs mystiques et les matérialistes 470
Folies contagieuses de Charles Fonrier 471
Le dogme de l'enfer expliqué 472
Une évocation par M. Oegger vicaire de Notre-Dame 476
Les faux dieux grotesques.--Gouneau, Cheneau, Tourreil, Auguste
Comte et Wronski 477
CHAPITRE II.--Des Hallucinations 479
Histoire de l'halluciné Eugène Vintras 479
CHAPITRE III.--Les magnétiseurs et les somnambules 491
Justes défiances de l'Église contre les abus du somnambulisme 491
Ouvrage remarquable du baron Du Potet 492
Les tables tournantes fatales à Victor Hennequin 495
Une dame russe trouvant que son guéridon est hérétique, le porte
à Rome et obtient du Saint-Père l'autorisation de le brûler 496
Réflexions sérieuses à propos d'un mélodrame diabolique et
burlesque 496
CHAPITRE IV.--Les fantaisistes en magie 497
Alphonse Esquiros invente une magie romanesque et fantastique 498
Henri Delaage se fait le continuateur d'Alphonse Esquiros 498
Ses naïvetés scientifiques et littéraires 499
M. le comte d'Ourches et ses prodiges 500
M. le baron de Guldenstubbe et ses écritures miraculeuses 505
L'homme enterré vivant 507
Une histoire de vampire 517
Le cartomancien Edmond 519
CHAPITRE V.--Souvenirs intimes de l'auteur 519
L'auteur est présenté par le magicien Esquiros au _dieu_
Gauneau 520
Les doctrines excentriques du Mapah 522
Conséquences fâcheuses 523
Cause inconnue de la révolution de 1848 524
Le magicien posthume 525
CHAPITRE VI.--Des sciences occultes 525
Récapitulation des principes 528
CHAPITRE VII.--Résumé et conclusion 532
L'énigme du sphinx et sa solution 533
Les huit questions paradoxales avec les réponses 549
Conclusion 549
Pourquoi celui qui sait doit croire 551
Résultat des découvertes en magie 552
Passage curieux de Vincent de Lérins 553
Citation du comte Joseph de Maistre 555
Texte remarquable de saint Thomas 557
Avenir probable de la science 558
But de l'ouvrage 559
FIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES.
[1]
HISTOIRE
DE LA MAGIE.
INTRODUCTION.
Depuis trop longtemps on confond la magie avec les prestiges des
charlatans, avec les hallucinations des malades, et avec les
crimes de certains malfaiteurs exceptionnels. Bien des gens,
d'ailleurs, définiraient volontiers la magie: l'_art de produire
des effets sans causes_. Et d'après cette définition, la foule
dira, avec le bon sens qui la caractérise, même dans ses plus
grandes injustices, que la magie est une absurdité.
La magie ne saurait être ce que la font ceux qui ne la
connaissent pas. Il n'appartient d'ailleurs à personne de la
faire ceci ou cela; elle est ce qu'elle est, elle est par
elle-même, comme les mathématiques, car c'est la science exacte
et absolue de la nature et de ses lois.
La magie est la science des anciens mages; et la religion
chrétienne, qui a imposé silence aux oracles menteurs, et fait
cesser tous les prestiges des faux dieux, révère elle-même ces
mages qui vinrent de l'Orient, guidés par une étoile, pour adorer
le Sauveur du monde dans son berceau.
La tradition donne encore à ces mages le titre de _rois_, parce
[2] que l'initiation à la magie constitue une véritable royauté, et
parce que le grand art des mages est appelé par tous les adeptes:
l'_art royal_, ou le saint royaume, _sanctum regnum_.
L'étoile qui les conduit est cette même étoile flamboyante dont
nous retrouvons l'image dans toutes les initiations. C'est pour
les alchimistes le signe de la quintessence, pour les magistes le
grand arcane, pour les kabbalistes le pentagramme sacré. Or, nous
prouverons que l'étude de ce pentagramme devait amener les mages
à la connaissance du nom nouveau qui allait s'élever au-dessus de
tous les noms et faire fléchir les genoux à tous les êtres
capables d'adorer.
La magie réunit donc, dans une même science, ce que la
philosophie peut avoir de plus certain et ce que la religion a
d'infaillible et d'éternel. Elle concilie parfaitement et
incontestablement ces deux termes, qui semblent d'abord si
opposés: foi et raison, science et croyance, autorité et liberté.
Elle donne à l'esprit humain un instrument de certitude
philosophique et religieuse exact comme les mathématiques, et
rendant raison de l'infaillibilité des mathématiques elles-mêmes.
Ainsi donc il existe un absolu dans les choses de l'intelligence
et de la foi. La raison suprême n'a pas laissé vaciller au hasard
les lueurs de l'entendement humain; Il existe une vérité
incontestable, il existe une méthode infaillible de connaître
cette vérité; et par la connaissance de cette vérité, les hommes
qui la prennent pour règle peuvent donner à leur volonté une
puissance souveraine qui les rendra maîtres de toutes les choses
[3] inférieures et de tous les esprits errants, c'est-à-dire arbitres
et rois du monde!
S'il en est ainsi, pourquoi cette haute science est-elle encore
inconnue? Comment supposer dans un ciel qu'on voit ténébreux
l'existence d'un soleil aussi splendide? La haute science a
toujours été connue, mais seulement par des intelligences
d'élite, qui ont compris la nécessité de se taire et d'attendre.
Si un chirurgien habile parvenait, au milieu de la nuit, à ouvrir
les yeux d'un aveugle-né, comment lui ferait-il comprendre avant
le matin l'existence et la nature du soleil?
La science a ses nuits et ses aurores, parce qu'elle donne au
monde intellectuel une vie qui a ses mouvements réglés et ses
phases progressives. Il en est des vérités comme des rayons
lumineux; rien de ce qui est caché n'est perdu, mais aussi rien
de ce qu'on trouve n'est absolument nouveau. Dieu a voulu donner
à la science, qui est le reflet de sa gloire, le sceau de son
éternité.
Oui, la haute science, la science absolue, c'est la magie, et
cette assertion doit sembler bien paradoxale à ceux qui n'ont pas
douté encore de l'infaillibilité de Voltaire, ce merveilleux
ignorant, qui croyait savoir tant de choses, parce qu'il trouvait
toujours le moyen de rire au lieu d'apprendre.
La magie était la science d'Abraham et d'Orphée, de Confucius et
de Zoroastre. Ce sont les dogmes de la magie qui furent sculptés
sur des tables de pierre par Hénoch et par Trismégiste. Moïse les
épura et les _revoila_, c'est le sens du mot révéler. Il leur
donna un nouveau voile lorsqu'il fit de la sainte Kabbala
l'héritage exclusif du peuple d'Israël et le secret inviolable de
[4] ses prêtres, les mystères d'Éleusis et de Thèbes en conservèrent
parmi les nations quelques symboles déjà altérés, et dont la clef
mystérieuse se perdait parmi les instruments d'une superstition
toujours croissante. Jérusalem, meurtrière de ses prophètes, et
prostituée tant de fois aux faux dieux des Syriens et des
Babyloniens, avait enfin perdu à son tour la parole sainte, quand
un sauveur, annoncé aux mages par l'étoile sacrée de
l'initiation, vint déchirer le voile usé du vieux temple pour
donner à l'Église un nouveau tissu de légendes et de symboles qui
cache toujours aux profanes, et conserve aux élus toujours la
même vérité.
Voilà ce que notre savant et malheureux Dupuis aurait dû lire
dans les planisphères indiens et sur les tables de Denderah, et
devant l'affirmation unanime de toute la nature et des monuments
de la science de tous les âges, il n'aurait pas conclu à la
négation du culte vraiment catholique, c'est-à-dire universel et
éternel!
C'était le souvenir de cet absolu scientifique et religieux, de
cette doctrine qui se résume en une parole, de cette parole,
enfin, alternativement perdue et retrouvée, qui se transmettait
aux élus de toutes les initiations antiques; c'était ce même
souvenir, conservé ou profané peut-être dans l'ordre célèbre des
templiers, qui devenait pour toutes les associations secrètes des
rose-croix, des illuminés et des francs-maçons, la raison de
leurs rites bizarres, de leurs signes plus ou moins
conventionnels, et surtout de leur dévouement mutuel et de leur
puissance. Les doctrines et les mystères de la magie ont été
profanés, nous ne voulons pas en disconvenir, et cette
profanation même, renouvelée d'âge en âge, a été pour les
[5] imprudents révélateurs une grande et terrible leçon. Les
gnostiques ont fait proscrire la gnose par les chrétiens et le
sanctuaire officiel s'est fermé à la haute initiation. Ainsi la
hiérarchie du savoir a été compromise par les attentats de
l'ignorance usurpatrice, et les désordres du sanctuaire se sont
reproduits dans l'État, car toujours, bon gré mal gré, le roi
relève du prêtre, et c'est du sanctuaire éternel de
l'enseignement divin que les pouvoirs de la terre pour se rendre
durables attendront toujours leur consécration et leur force.
La clef de la science a été abandonnée aux enfants, et, comme on
devait s'y attendre, cette clef se trouve actuellement égarée et
comme perdue. Cependant un homme d'une haute intuition et d'un
grand courage moral, le comte Joseph de Maistre, le catholique
déterminé, confessant que le monde était sans religion et ne
pouvait longtemps durer ainsi, tournait involontairement les yeux
vers les derniers sanctuaires de l'occultisme et appelait de tous
ses voeux le jour où l'affinité naturelle qui existe entre la
science et la foi les réunirait enfin dans la tête d'un homme de
génie. «Celui-là sera grand! s'écriait-il, et il fera cesser le
XVIIIe siècle, qui dure encore... On parlera alors de notre
stupidité actuelle comme nous parlons de la barbarie du moyen
âge!»
La prédiction du comte de Maistre se réalise; l'alliance de la
science et de la foi, consommée depuis longtemps, s'est enfin
montrée, non pas à un homme de génie, il n'en faut pas pour voir
la lumière, et d'ailleurs le génie n'a jamais rien prouvé, si ce
n'est sa grandeur exceptionnelle et ses lumières inaccessibles à
la foule. La grande vérité exige seulement qu'on la trouve, puis
[6] les plus simples d'entre le peuple pourront la comprendre et au
besoin la démontrer.
Elle ne deviendra pourtant jamais vulgaire, parce qu'elle est
hiérarchique et parce que l'anarchie seule flatte les préjugés de
la foule; il ne faut pas aux masses de vérités absolues,
autrement le progrès s'arrêterait et la vie cesserait dans
l'humanité, le va-et-vient des idées contraires, le choc des
opinions, les passions de la mode déterminées toujours par les
rêves du moment sont nécessaires à la croissance intellectuelle
des peuples. Les foules le sentent bien, et c'est pour cela
qu'elles abandonnent si volontiers la chaire des docteurs pour
courir aux tréteaux du charlatan. Les hommes même qui passent
pour s'occuper spécialement de philosophie, ressemblent presque
toujours à ces enfants qui jouent à se proposer entre eux des
énigmes, et qui s'empressent de mettre hors du jeu celui qui sait
le mot d'avance, de peur que celui-là ne les empêche de jouer en
ôtant tout son intérêt à l'embarras de leurs questions.
«Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu,» a dit
la sagesse éternelle. La pureté du coeur épure donc
l'intelligence et la rectitude de la volonté fait l'exactitude de
l'entendement. Celui qui préfère à tout la vérité et la justice
aura la justice et la vérité pour récompense, car la Providence
suprême nous a donné la liberté pour que nous puissions conquérir
la vie; et la vérité même, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne
s'impose qu'avec douceur et ne fait jamais violence aux lenteurs
ou aux égarements de notre volonté séduite par les attraits du
mensonge.
Cependant, dit Bossuet, «avant qu'il y ait quelque chose qui
[7] plaise ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité; et c'est
par elle seule que nos actions doivent être réglées, ce n'est pas
par notre plaisir.» Le royaume de Dieu n'est pas l'empire de
l'arbitraire, ni pour les hommes ni pour Dieu même. «Une chose,
dit saint Thomas, n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais
Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La balance divine régit et
nécessite les mathématiques éternelles. «Dieu a tout fait avec le
nombre, le poids et la mesure.» C'est ici la Bible qui parle.
Mesurez un coin de la création, et faites une multiplication
proportionnellement progressive, et l'infini tout entier
multipliera ses cercles remplis d'univers qui passeront en
segments proportionnels entre les branches idéales et croissantes
de votre compas; et maintenant supposez que d'un point quelconque
de l'infini au-dessus de vous une main tienne un autre compas ou
une équerre, les lignes du triangle céleste rencontreront
nécessairement celles du compas de la science, pour former
l'étoile mystérieuse de Salomon.
«Vous serez mesurés, dit l'Évangile, avec la mesure dont vous
vous servez vous-mêmes.» Dieu n'entre pas en lutte avec l'homme
pour l'écraser de sa grandeur, et il ne place jamais des poids
inégaux dans sa balance. Lorsqu'il veut exercer les forces de
Jacob, il prend la figure d'un homme, dont le patriarche supporte
l'assaut pendant toute une nuit, et la fin de ce combat, c'est
une bénédiction pour le vaincu, et avec la gloire d'avoir soutenu
un pareil antagonisme le titre national d'_Israël_,
c'est-à-dire un nom qui signifie: «fort contre Dieu.»
Nous avons entendu des chrétiens, plus zélés qu'instruits,
[8] expliquer d'une manière étrange le dogme de l'éternité des
peines. «Dieu, disaient-ils, peut se venger infiniment d'une
offense finie, parce que si la nature de l'offenseur a des
bornes, la grandeur de l'offensé n'en a pas.» A ce titre et sous
ce prétexte, un empereur de la terre devrait punir de mort
l'enfant sans raison qui aurait par mégarde sali le bord de sa
pourpre. Non, telles ne sont pas les prérogatives de la grandeur,
et saint Augustin les comprenait mieux lorsqu'il écrivait: «Dieu
est patient parce qu'il est éternel!»
En Dieu tout est justice, parce que tout est bonté; il ne
pardonne jamais à la manière des hommes, parce qu'il ne saurait
s'irriter comme eux; mais le mal étant de sa nature incompatible
avec le bien, comme la nuit avec le jour, comme la dissonance
avec l'harmonie, l'homme d'ailleurs étant inviolable dans sa
liberté, toute erreur s'expie, tout mal est puni par une
souffrance proportionnelle: nous avons beau appeler Jupiter à
notre secours quand notre char est embourbé, si nous ne prenons
la pelle et la pioche comme le routier de la fable, le Ciel ne
nous tirera pas de l'ornière. «Aide-toi, le Ciel t'aidera!» Ainsi
s'explique, d'une manière toute rationnelle et purement
philosophique, l'éternité possible et nécessaire du châtiment
avec une voie étroite ouverte à l'homme pour s'y soustraire,
celle du repentir et du travail!
En se conformant aux règles de la force éternelle, l'homme peut
s'assimiler à la puissance créatrice et devenir créateur et
conservateur comme elle. Dieu n'a pas limité à un nombre
restreint d'échelons la montée lumineuse de Jacob. Tout ce que la
nature a fait inférieur à l'homme, elle le soumet à l'homme,
c'est à lui d'agrandir son domaine en montant toujours! Ainsi la
[9] longueur et même la perpétuité de la vie, l'atmosphère et ses
orages, la terre et ses filons métalliques, la lumière et ses
prodigieux mirages, la nuit et ses rêves, la mort et ses
fantômes, tout cela obéit au sceptre royal du mage, au bâton
pastoral de Jacob, à la verge foudroyante de Moïse. L'adepte se
fait roi des éléments, transformateur des métaux, arbitre des
visions, directeur des oracles, maître de la vie, enfin, dans
l'ordre mathématique de la nature, et conformément à la volonté
de l'intelligence suprême. Voilà la magie dans toute sa gloire!
Mais qui osera dans notre siècle ajouter foi à nos paroles? ceux
qui voudront loyalement étudier et franchement savoir, car nous
ne cachons plus la vérité sous le voile des paraboles ou des
signes hiéroglyphiques, le temps est venu où tout doit être dit,
et nous nous proposons de tout dire.
Nous allons découvrir non-seulement cette science toujours
occulte qui, comme nous l'avons dit, se cachait sous les ombres
des anciens mystères; qui a été mal révélée, ou plutôt
indignement défigurée par les gnostiques; qu'on devine sous les
obscurités qui couvrent les crimes prétendus des templiers, et
qu'on retrouve enveloppée d'énigmes maintenant impénétrables dans
les rites de la haute maçonnerie. Mais nous allons amener au
grand jour le roi fantastique du sabbat, et montrer au fond de la
magie noire elle-même, abandonnée depuis longtemps à la risée des
petits-enfants de Voltaire, d'épouvantables réalités.
Pour un grand nombre de lecteurs, la magie est la science du
diable. Sans doute. Comme la science de la lumière est celle de
l'ombre.
Nous avouons d'abord hardiment que le diable ne nous fait pas
[10] peur. «Je n'ai peur que de ceux qui craignent le diable, disait
sainte Thérèse.» Mais aussi nous déclarons qu'il ne nous fait pas
rire; et que nous trouvons fort déplacées les railleries dont il
est si souvent l'objet.
Quoi que ce soit, nous voulons l'amener devant la science.
_Le diable et la science!_--Il semble qu'en rapprochant deux
noms aussi étrangement disparates, l'auteur de ce livre ait laissé
voir d'abord toute sa pensée. Amener devant la lumière la
personnification mystique des ténèbres, n'est-ce pas anéantir
devant la vérité le fantôme du mensonge? n'est-ce pas dissiper au
jour les cauchemars informes de la nuit? C'est ce que penseront,
nous n'en doutons pas, les lecteurs superficiels, et ils nous
condamneront sans nous entendre. Les chrétiens mal instruits
croiront que nous venons saper le dogme fondamental de leur
morale en niant l'enfer, et les autres demanderont à quoi bon
combattre des erreurs qui ne trompent déjà plus personne; c'est
du moins ce qu'ils imaginent. Il importe donc de montrer
clairement notre but et d'établir solidement nos principes. Nous
disons d'abord aux chrétiens:
L'auteur de ce livre est chrétien comme vous. Sa foi est celle
d'un catholique fortement et profondément convaincu: il ne vient
donc pas nier des dogmes, il vient combattre l'impiété sous ses
formes les plus dangereuses, celles de la fausse croyance et de
la superstition; il vient tirer des ténèbres le noir successeur
d'Arimanes, afin d'étaler au grand jour sa gigantesque
impuissance et sa redoutable misère; il vient soumettre aux
solutions de la science le problème antique du mal; il veut
[11] découronner le roi des enfers et lui abaisser le front jusque
sous le pied de la croix! La science Vierge et mère, la science
dont Marie est la douce et lumineuse image, n'est-elle pas
prédestinée à écraser aussi la tête de l'ancien serpent?
Aux prétendus philosophes l'auteur dira: Pourquoi niez-vous ce
que vous ne pouvez comprendre? L'incrédulité qui s'affirme en
face de l'inconnu n'est-elle pas plus téméraire et moins
consolante que la foi? Quoi, l'épouvantable figure du mal
personnifié vous fait sourire? Vous n'entendez donc pas le
sanglot éternel de l'humanité qui se débat et qui pleure broyée
par les étreintes du monstre? N'avez-vous donc jamais vu le rire
atroce du méchant opprimant le juste? N'avez-vous donc jamais
senti s'ouvrir en vous-mêmes ces profondeurs infernales que
creuse par instant dans toutes les âmes le génie de la
perversité? Le mal moral existe, c'est une lamentable vérité; il
règne dans certains esprits, il s'incarne dans certains hommes;
il est donc personnifié, il existe donc des démons, et le plus
méchant de ces démons est Satan. Voilà tout ce que je vous
demande d'admettre, et ce qu'il vous sera difficile de ne pas
m'accorder.
Qu'il soit bien entendu, d'ailleurs, que la science et la foi ne
se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont
inviolables et séparés. Que croyons-nous? ce que nous ne pouvons
absolument savoir bien que nous y aspirions de toutes nos forces.
L'objet de la foi n'est pour la science qu'une hypothèse
nécessaire, et jamais il ne faut juger des choses de la science
avec les procédés de la foi, ni, réciproquement, des choses de la
foi avec les procédés de la science. Le verbe de foi n'est pas
scientifiquement discutable. «Je crois, parce que c'est absurde,»
[12] disait Tertullien, et cette parole, d'une apparence si
paradoxale, est de la plus haute raison. En effet, au delà de
tout ce que nous pouvons raisonnablement supposer, il y a un
infini auquel nous aspirons d'une soif éperdue, et qui échappe
même à nos rêves. Mais pour une appréciation finie, l'infini
n'est-ce pas l'absurde? Nous sentons cependant que cela est.
L'infini nous envahit; il nous déborde; il nous donne le vertige
avec ses abîmes; il nous écrase de toute sa hauteur. Toutes les
hypothèses scientifiquement probables sont les derniers
crépuscules ou les dernières ombres de la science; la foi
commence où la raison tombe épuisée... Au delà de la raison
humaine, il y a la raison divine, le grand absurde pour ma
faiblesse, l'absurde infini qui me confond et que je crois!
Mais le bien seul est infini; le mal ne l'est pas, et c'est
pourquoi si Dieu est l'éternel objet de la foi, le diable
appartient à la science. Dans quel symbole catholique, en effet,
est-il question du diable? Ne serait-ce pas blasphémer que de
dire: Nous croyons en lui? Il est nommé, mais non défini dans
l'Écriture sainte; la Genèse ne parle nulle part d'une prétendue
chute des anges; elle attribue le péché du premier homme au
serpent, le plus rusé et le plus dangereux des êtres animés. Nous
savons quelle est à ce sujet la tradition chrétienne; mais si
cette tradition s'explique par une des plus grandes et des plus
universelles allégories de la science, qu'importera cette
solution à la foi qui aspire à Dieu seul, et méprise les pompes
et les oeuvres de Lucifer?
Lucifer! Le porte-lumière! quel nom étrange donné à l'esprit des
ténèbres. Quoi c'est lui qui porte la lumière et qui aveugle les
[13] âmes faibles? Oui, n'en doutez pas, car les traditions sont
pleines de révélations et d'inspirations divines.
«Le diable porte la lumière, et souvent même, dit saint Paul, il
se transfigure en ange de splendeur.»--«J'ai vu, disait le
Sauveur du monde, j'ai vu Satan tomber du ciel comme la
foudre.»--«Comment es-tu tombée du ciel, s'écrie le prophète
Isaïe, étoile lumineuse, toi qui te levais le matin?» Lucifer est
donc une étoile tombée; c'est un météore qui brûle toujours et
qui incendie lorsqu'il n'éclaire plus.
Mais ce Lucifer, est-ce une personne ou une force? Est-ce un ange
ou un tonnerre égaré? La tradition suppose que c'est un ange;
mais le Psalmiste ne dit-il pas au psaume 103: «Vous faites vos
anges des tempêtes et vos ministres des feux rapides?» le mot
_ange_ est donné dans la Bible à tous les envoyés de Dieu:
messagers ou créations nouvelles, révélateurs ou fléaux, esprits
rayonnants ou choses éclatantes. Les flèches de feu que le Très
Haut darde dans les nuages sont les anges de sa colère, et ce
langage figuré est familier à tous les lecteurs des poésies
orientales.
Après avoir été pendant le moyen âge la terreur du monde, le
diable en est devenu la risée. Héritier des formes monstrueuses
de tous les faux dieux successivement renversés, le grotesque
épouvantail a été rendu ridicule à force de difformité et de
laideur.
Observons pourtant une chose: c'est que ceux-là seuls osent rire
du diable qui ne craignent pas Dieu. Le diable, pour bien des
imaginations malades, aurait-il donc été l'ombre de Dieu même, ou
plutôt ne serait-il pas souvent l'idole des âmes basses, qui ne
[14] comprennent le pouvoir surnaturel que comme l'exercice impuni de
la cruauté?
Il est important de savoir enfin si l'idée de cette puissance
mauvaise peut se concilier avec celle de Dieu. Si en un mot le
diable existe, et s'il existe, ce que c'est.
Il ne s'agit pas ici d'une superstition ou d'un personnage
ridicule: il s'agit de la religion tout entière, et par
conséquent de tout l'avenir et de tous les intérêts de
l'humanité.
Nous sommes vraiment des raisonneurs étranges! Nous nous croyons
bien forts quand nous sommes indifférents à tout, excepté aux
résultats matériels, à l'argent, par exemple; et nous laissons
aller au hasard les idées mères de l'opinion qui, par ses
revirements, bouleverse ou peut bouleverser toutes les fortunes.
Une conquête de la science est bien plus importante que la
découverte d'une mine d'or. Avec la science, on emploie l'or au
service de la vie; avec l'ignorance, la richesse ne fournit que
des instruments à la mort.
Qu'il soit bien entendu d'ailleurs que nos révélations
scientifiques s'arrêtent devant la foi, et que, comme chrétien et
comme catholique, nous soumettons notre oeuvre tout entière au
jugement suprême de l'Église.
Et maintenant à ceux qui doutent de l'existence du diable, nous
répondons:
Tout ce qui a un nom existe; la parole peut être proférée en
vain, mais en elle-même elle ne saurait être vaine et elle a
toujours un sens.
Le Verbe n'est jamais vide, et s'il est écrit qu'il est en Dieu,
et qu'il est Dieu, c'est qu'il est l'expression et la preuve de
l'être et de la vérité.
[15] Le diable est nommé et personnifié dans l'Évangile, qui est le
Verbe de vérité, donc il existe, et il peut être considéré comme
une personne. Mais ici c'est le chrétien qui s'incline; laissons
parler la science ou la raison, c'est la même chose.
Le mal existe, il est impossible d'en douter. Nous pouvons faire
bien ou mal.
Il est des êtres qui sciemment et volontairement font le mal.
L'esprit qui anime ces êtres et qui les excite à mal faire est
dévoyé, détourné de la bonne route, jeté en travers du bien comme
un obstacle; et voilà précisément ce que signifie le mot grec
_diabolos_, que nous traduisons par le mot _diable_.
Les esprits qui aiment et font le mal sont accidentellement
mauvais.
Il y a donc un diable qui est l'esprit d'erreur, d'ignorance
volontaire, de vertige; et il y a des êtres qui lui obéissent,
qui sont ses envoyés, ses émissaires, ses _anges_, et c'est pour
cela qu'il est parlé dans l'Évangile d'un feu éternel qui est
_préparé_, prédestiné en quelque sorte au diable et à ses anges.
Ces paroles sont toute une révélation et nous aurons à les
approfondir.
Définissons d'abord bien nettement le mal; le mal c'est le défaut
de rectitude dans l'être.
Le mal moral est le mensonge en actions comme le mensonge est le
crime en paroles.
L'injustice est l'essence du mensonge; tout mensonge est une
injustice.
[16] Quand ce qu'on dit est juste, il n'y a pas mensonge. Quand on
agit équitablement et d'une manière vraie, il n'y a pas péché.
L'injustice est la mort de l'être moral, comme le mensonge est le
poison de l'intelligence.
L'esprit de mensonge est donc un esprit de mort.
Ceux qui l'écoutent sont empoisonnés par lui et sont ses dupes.
Mais s'il fallait prendre sa personnification absolue au sérieux,
il serait lui-même absolument mort et absolument trompé,
c'est-à-dire que l'affirmation de son existence impliquerait une
évidente contradiction.
Jésus a dit: «Le diable est menteur ainsi que son père.»
Qu'est-ce que le père du diable?
C'est celui qui lui donne une existence personnelle en vivant
d'après ses inspirations; l'homme qui se fait diable est le père
du mauvais esprit incarné.
Mais il est une conception téméraire, impie, monstrueuse.
Une conception traditionnelle comme l'orgueil des pharisiens.
Une création hybride qui a donné une apparente raison contre les
magnificences du christianisme à la mesquine philosophie du
XVIIIe siècle.
C'est le faux Lucifer de la légende hétérodoxe; c'est cet ange
assez fier pour se croire Dieu, assez courageux pour acheter
l'indépendance au prix d'une éternité de supplices, assez beau
pour avoir pu s'adorer en pleine lumière divine; assez fort pour
régner encore dans les ténèbres et la douleur, et pour se faire
un trône de son inextinguible bûcher, c'est le Satan du
républicain et de l'hérétique Millon, c'est ce prétendu héros des
[17] éternités ténébreuses calomnié de laideur, affublé de cornes et
de griffes qui conviendraient plutôt à son tourmenteur
implacable.
C'est ce diable roi du mal, comme si le mal était un royaume!
Ce diable plus intelligent que les hommes de génie qui
craignaient ses déceptions.
Cette lumière noire, ces ténèbres qui voient. Ce pouvoir que Dieu
n'a pas voulu, et qu'une créature déchue n'a pu créer.
Ce prince de l'anarchie servi par une hiérarchie de purs esprits.
Ce banni de Dieu qui serait partout comme Dieu est sur la terre,
plus visible, plus présent au plus grand nombre, mieux servi que
Dieu même!
Ce vaincu auquel le vainqueur donnerait ses enfants à dévorer!
Cet artisan des péchés de la chair à qui la chair n'est rien, et
qui ne saurait par conséquent rien être à la chair, si on ne l'en
suppose créateur et maître comme Dieu!
Un immense mensonge réalisé, personnifié, éternel!
Une mort qui ne peut mourir!
Un blasphème que le verbe de Dieu ne fera jamais taire!
Un empoisonneur des âmes que Dieu tolérerait par une
contradiction de sa puissance, ou qu'il conserverait comme les
empereurs romains avaient conservé Locusta, parmi les instruments
de son règne!
Un supplicié toujours vivant pour maudire son juge et pour avoir
raison contre lui puisqu'il ne se repentira jamais!
[18] Un monstre accepté comme bourreau par la souveraine puissance et
qui, suivant l'énergique expression d'un ancien écrivain
catholique peut appeler Dieu le Dieu du diable en se donnant
lui-même comme un diable de Dieu!
Là est le fantôme irréligieux qui calomnie la religion, ôtez-nous
cette idole qui nous cache notre sauveur. A bas le tyran du
mensonge! A bas le Dieu noir des manichéens! A bas l'Arimane des
anciens idolâtres! Vive Dieu seul et son Verbe incarné,
Jésus-Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel!
et vive Marie, la divine mère qui a écrasé la tête de l'infernal
serpent!
Voilà ce que _disent_, avec unanimité, la tradition des saints et
les coeurs de tous les vrais fidèles: Attribuer une grandeur
quelconque à l'esprit déchu, c'est calomnier la divinité; prêter
une royauté quelconque à l'esprit rebelle, c'est encourager la
révolte, c'est commettre, en pensée du moins, le crime de ceux
qu'au moyen âge on appelait avec horreur des _sorciers_.
Car tous les crimes punis autrefois de mort sur les anciens
sorciers, sont réels et sont les plus grands de tous les crimes.
Ils ont ravi le feu du ciel, comme Prométhée.
Ils ont chevauché, comme Médée, les dragons ailés et le serpent
volant.
Ils ont empoisonné l'air respirable, comme l'ombre du
mancenillier.
Ils ont profané les choses saintes et fait servir le corps même
du Seigneur à des oeuvres de destruction et de malheur.
Comment tout cela est-il possible? C'est qu'il existe un agent
mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un
[19] médiateur plastique universel, un réceptacle commun des
vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et
une force qu'on pourrait appeler en quelque manière
l'_imagination de la nature_. Par cette force tous les appareils
nerveux communiquent secrètement ensemble; de là naissent la
sympathie et l'antipathie; de là viennent les rêves; par là se
produisent les phénomènes de seconde vue et de vision
extranaturelle. Cet agent universel des oeuvres de la nature,
c'est l'_od_ des hébreux et du chevalier de Richembach, c'est la
lumière astrale des martinistes, et nous préférons, comme plus
explicite, cette dernière appellation.
L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand
arcane de la magie pratique. C'est la baguette des thaumaturges
et la clavicule de la magie noire.
C'est le serpent édénique qui a transmis à Ève les séductions
d'un ange déchu.
La lumière astrale aimante, échauffe, éclaire, magnétise, attire,
repousse, vivifie, détruit, coagule, sépare, brise, rassemble
toutes choses sous l'impulsion des volontés puissantes.
Dieu l'a créée au premier jour lorsqu'il a dit le FIAT LUX!
C'est une force aveugle en elle-même, mais qui est dirigée par
les _égrégores_, c'est-à-dire par les chefs des âmes. Les chefs
des âmes sont les esprits d'énergie et d'action.
Ceci explique déjà toute la théorie des prodiges et des miracles.
Comment, en effet, les bons et les méchants pourraient-ils forcer
la nature à laisser voir les forces exceptionnelles? comment y
[20] aurait-il miracles divins et miracles diaboliques? comment
l'esprit réprouvé, l'esprit égaré, l'esprit dévoyé, aurait-il
plus de force en certain cas et de certaine manière que le juste,
si puissant de sa simplicité et de sa sagesse, si l'on ne suppose
pas un instrument dont tous peuvent se servir, suivant certaines
conditions, les uns pour le plus grand bien, les autres pour le
plus grand mal?
Les magiciens de Pharaon faisaient d'abord les mêmes prodiges que
Moïse. L'instrument dont ils se servaient était donc le même,
l'inspiration seule était différente, et quand ils se déclarèrent
vaincus, ils proclamèrent que suivant eux les forces humaines
étaient à bout, et que Moïse devait avoir en lui quelque chose de
surhumain. Or cela se passait dans cette Égypte, mère des
initiations magiques, dans cette terre où tout était science
occulte et enseignement hiérarchique et sacré. Était-il plus
difficile cependant de faire apparaître des mouches que des
grenouilles? Non, certainement; mais les magiciens savaient que
la projection fluidique par laquelle on fascine les yeux ne
saurait s'étendre au delà de certaines limites, et pour eux déjà
ces limites étaient dépassées par Moïse.
Quand le cerveau se congestionne ou se surcharge de lumière
astrale, il se produit un phénomène particulier. Les yeux, au
lieu de voir en dehors, voient en dedans; la nuit se fait à
l'extérieur dans le monde réel et la clarté fantastique rayonne
seule dans le monde des rêves. L'oeil alors semble retourné et
souvent, en effet, il se convulse légèrement et semble rentrer en
tournant sous la paupière. L'âme alors aperçoit par des images le
reflet de ses impressions et de ses pensées, c'est-à-dire que
[21] l'analogie qui existe entre telle idée et telle forme, attire
dans la lumière astrale le reflet représentatif de cette forme,
car l'essence de la lumière vivante c'est d'être configurative,
c'est l'imagination universelle dont chacun de nous s'approprie
une part plus ou moins grande, suivant son degré de sensibilité
et de mémoire. Là est la source de toutes les apparitions, de
toutes les visions extraordinaires et de tous les phénomènes
intuitifs qui sont propres à la folie ou à l'extase.
Le phénomène d'appropriation et d'assimilation de la lumière par
la sensibilité qui voit, est un des plus grands qu'il soit donné
à la science d'étudier. On trouvera peut-être un jour que voir
c'est déjà parler, et que la conscience de la lumière est le
crépuscule de la vie éternelle dans l'être, la parole de Dieu,
qui crée la lumière, semble être proférée par toute intelligence,
qui peut se rendre compte des formes et qui veut regarder.--Que
la lumière soit! La lumière, en effet, n'existe à l'état de
splendeur que pour les yeux qui la regardent, et l'âme amoureuse
du spectacle des beautés universelles, et appliquant son
attention à cette écriture lumineuse du livre infini qu'on
appelle les choses visibles, semble crier, comme Dieu à l'aurore
du premier jour, ce verbe sublime et créateur: FIAT LUX!
Tous les yeux ne voient pas de même, et la création n'est pas
pour tous ceux qui la regardent de la même forme et de la même
couleur. Notre cerveau est un livre imprimé au dedans et au
dehors, et pour peu que l'attention s'exalte, les écritures se
confondent. C'est ce qui se produit constamment dans l'ivresse et
dans la folie. Le rêve alors triomphe de la vie réelle et plonge
[22] la raison dans un incurable sommeil. Cet état d'hallucination a
ses degrés, toutes les passions sont des ivresses, tous les
enthousiasmes sont des folies relatives et graduées. L'amoureux
voit seul des perfections infinies autour d'un objet qui le
fascine et qui l'enivre. Pauvre ivrogne de voluptés! demain ce
parfum du vin qui l'attire sera pour lui une réminiscence
répugnante et une cause de mille nausées et de mille dégoûts!
Savoir user de cette force, et ne se laisser jamais envahir et
surmonter par elle, marcher sur _la tête du serpent_, voilà ce
que nous apprend la magie de lumière: dans cet arcane sont
contenus tous les mystères du magnétisme, qui peut déjà donner
son nom à toute la partie pratique de la haute magie des anciens.
Le magnétisme, c'est la baguette des miracles, mais pour les
initiés seulement; car pour les imprudents qui voudraient s'en
faire un jouet ou un instrument au service de leurs passions,
elle devient redoutable comme cette gloire foudroyante qui,
suivant les allégories de la fable, consuma la trop ambitieuse
Sémélé dans les embrassements de Jupiter.
Un des grands bienfaits du magnétisme, c'est de rendre évidente,
par des faits incontestables, la spiritualité, l'unité et
l'immortalité de l'âme. La spiritualité, l'unité et l'immortalité
une fois démontrées, Dieu apparaît à toutes les intelligences et
à tous les coeurs. Puis de la croyance à Dieu et aux harmonies de
la création, on est amené à cette grande harmonie religieuse, qui
ne saurait exister en dehors de la hiérarchie miraculeuse et
légitime de l'Église catholique, la seule qui ait conservé toutes
les traditions de la science et de la foi.
[23] La tradition première de la révélation unique a été conservée sous
le nom de _kabbale_ par le sacerdoce d'Israël. La doctrine
kabbalistique, qui est le dogme de la haute magie, est contenue
dans le Sepher Jézirah, le Sohar et le Talmud. Suivant cette
doctrine, l'absolu c'est l'être dans lequel se trouve le Verbe,
qui est l'expression de la raison d'être et de la vie.
L'être est l'être, [Hébreu]. Voilà le principe.
Dans le principe était, c'est-à-dire est, a été, et sera le
Verbe, c'est-à-dire la raison qui parle.
[Hébreu]!
Le Verbe est la raison de la croyance, et en lui aussi est
l'expression de la foi qui vivifie la science. Le Verbe,
[Hébreu], est la source de la logique. Jésus est le Verbe
incarné. L'accord de la raison avec la foi, de la science avec la
croyance, de l'autorité avec la liberté, est devenu dans les
temps modernes l'énigme véritable du sphinx; et en même temps que
ce grand problème on a soulevé celui des droits respectifs de
l'homme et de la femme; cela devait être, car entre tous ces
termes d'une grande et suprême question, l'analogie est constante
et les difficultés, comme les rapports, sont invariablement les
mêmes.
Ce qui rend paradoxale, en apparence, la solution de ce noeud
gordien de la philosophie et de la politique moderne, c'est que
pour accorder les termes de l'équation qu'il s'agit de faire, on
affecte toujours de les mêler ou de les confondre.
S'il y a une absurdité suprême, en effet, c'est de chercher
[24] comment la foi pourrait être une raison, la raison une croyance,
la liberté une autorité; et réciproquement, la femme un homme et
l'homme une femme. Ici les définitions mêmes s'opposent à la
confusion, et c'est en distinguant parfaitement les termes qu'on
arrive à les accorder. Or, la distinction parfaite et éternelle
des deux termes primitifs du syllogisme créateur, pour arriver à
la démonstration de leur harmonie par l'analogie des contraires,
cette distinction, disons-nous, est le second grand principe de
cette philosophie occulte, voilée sous le nom de _kabbale_ et
indiquée par tous les hiéroglyphes sacrés des anciens sanctuaires
et des rites encore si peu connus de la maçonnerie ancienne et
moderne.
On lit dans l'Écriture que Salomon fit placer devant la porte du
temple deux colonnes de bronze, dont l'une s'appelait Jakin et
l'autre Boaz, ce qui signifie _le fort_ et _le faible._ Ces deux
colonnes représentaient l'homme et la femme, la raison et la foi,
le pouvoir et la liberté, Caïn et Abel, le droit et le devoir;
c'étaient les colonnes du monde intellectuel et moral, c'était
l'hiéroglyphe monumental de l'antinomie nécessaire à la grande
loi de création. Il faut, en effet, à toute force une résistance
pour appui, à toute lumière une ombre pour repoussoir, à toute
saillie un creux, à tout épanchement un réceptacle, à tout règne
un royaume, à tout souverain un peuple, à tout travailleur une
matière première, à tout conquérant un sujet de conquête.
L'affirmation se pose par la négation, le fort ne triomphe qu'en
comparaison avec le faible, l'aristocratie ne se manifeste qu'en
s'élevant au-dessus du peuple. Que le faible puisse devenir fort,
que le peuple puisse conquérir une position aristocratique, c'est
[25] une question de transformation et de progrès, mais ce qu'on peut
en dire n'arrivera qu'à la confirmation des vérités premières, le
faible sera toujours le faible, peu importe que ce ne soit plus
le même personnage. De même le peuple sera toujours le peuple,
c'est-à-dire la masse gouvernable et incapable de gouverner. Dans
la grande armée des inférieurs, toute émancipation personnelle
est une désertion forcée, rendue heureusement insensible par un
remplacement éternel; un peuple-roi ou un peuple de rois
supposerait l'esclavage du monde et l'anarchie dans une seule et
indisciplinable cité, comme il en était à Rome du temps de sa
plus grande gloire. Une nation de souverains serait
nécessairement aussi anarchique qu'une classe de savants ou
d'écoliers qui se croiraient maîtres; personne n'y voudrait
écouter, et tous dogmatiseraient et commanderaient à la fois.
On peut en dire autant de l'émancipation radicale de la femme. Si
la femme passe de la condition passive à la condition active,
intégralement et radicalement, elle abdique son sexe et devient
homme, ou plutôt, comme une telle transformation est physiquement
impossible, elle arrive à l'affirmation par une double négation,
et se pose en dehors des deux sexes, comme un androgyne stérile
et monstrueux. Telles sont les conséquences forcées du grand
dogme kabbalistique de la distinction des contraires pour arriver
à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports.
Ce dogme une fois reconnu, et l'application de ses conséquences
étant faite universellement par la loi des analogies, on arrive à
la découverte des plus grands secrets de la sympathie et de
[26] l'antipathie naturelle, de la science du gouvernement, soit en
politique, soit en mariage, de la médecine occulte dans toutes
ses branches, soit magnétisme, soit homoeopathie, soit influence
morale; et d'ailleurs, comme nous l'expliquerons, la loi
d'équilibre en analogie conduit à la découverte d'un agent
universel, qui était le grand arcane des alchimistes et des
magiciens du moyen âge. Nous avons dit que cet agent est une
lumière de vie dont les êtres animés sont aimantés, et dont
l'électricité n'est qu'un accident et comme une perturbation
passagère. A la connaissance et à l'usage de cet agent se
rapporte tout ce qui tient à la pratique de la kabbale
merveilleuse dont nous aurons bientôt à nous occuper, pour
satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent dans les sciences
secrètes plutôt des émotions que de sages enseignements.
La religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et
toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à
l'inconnu. Ils reconnaissent la religion comme un besoin de
l'humanité, comme un fait évident et nécessaire, et là seulement
est pour eux la révélation divine, permanente et universelle. Ils
ne contestent rien de ce qui est, mais ils rendent raison de
toute chose. Aussi leur doctrine, en marquant nettement la ligne
de séparation qui doit éternellement exister entre la science et
la foi, donne-t-elle à la foi la plus haute raison pour base, ce
qui lui garantit une éternelle et incontestable durée; viennent
ensuite les formules populaires du dogme qui, seules, peuvent
varier et s'entre-détruire; le kabbaliste n'est pas ébranlé pour
si peu et trouve tout d'abord une raison aux plus étonnantes
formules des mystères. Aussi sa prière peut-elle s'unir à celle
[27] de tous les hommes pour la diriger, en l'illustrant de science et
de raison, et l'amener à l'orthodoxie. Qu'on lui parle de Marie,
il s'inclinera devant cette réalisation de tout ce qu'il y a de
divin dans les rêves de l'innocence et de tout ce qu'il y a
d'adorable dans la sainte folie du coeur de toutes les mères. Ce
n'est pas lui qui refusera des fleurs aux autels de la mère de
Dieu, des rubans blancs à ses chapelles, des larmes même à ses
naïves légendes! Ce n'est pas lui qui rira du Dieu vagissant de
la crèche et de la victime sanglante du Calvaire; il répète
cependant au fond de son coeur, avec les sages d'Israël et les
vrais croyants de l'Islam: «Il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu;»
ce qui veut dire pour un initié aux vraies sciences: «Il n'y a
qu'un Être, et c'est l'Être!» Mais tout ce qu'il y a de politique
et de touchant dans les croyances, mais la splendeur des cultes,
mais la pompe des créations divines, mais la grâce des prières,
mais la magie des espérances du ciel; tout cela n'est-il pas un
rayonnement de l'être moral dans toute sa jeunesse et dans toute
sa beauté? Oui, si quelque chose peut éloigner le véritable
initié des prières publiques et des temples, ce qui peut soulever
chez lui le dégoût ou l'indignation contre une forme religieuse
quelconque, c'est l'incroyance visible des ministres ou du
peuple, c'est le peu de dignité dans les cérémonies du culte,
c'est la profanation, en un mot, des choses saintes. Dieu est
réellement présent lorsque des âmes recueillies et des coeurs
touchés l'adorent; il est sensiblement et terriblement absent
lorsqu'on parle de lui sans feu et sans lumière, c'est-à-dire
sans intelligence et sans amour.
[28] L'idée qu'il faut avoir de Dieu, suivant la sage kabbale, c'est
saint Paul lui-même qui va nous la révéler: «Pour arriver à Dieu,
dit cet apôtre, il faut croire qu'il est et qu'il récompense ceux
qui le cherchent.»
Ainsi, rien en dehors de l'idée d'être, jointe à la notion de
bonté et de justice, car cette idée seule est l'absolu. Dire que
Dieu n'est pas, ou définir ce qu'il est, c'est également
blasphémer. Toute définition de Dieu, risquée par l'intelligence
humaine, est une recette d'empirisme religieux, au moyen de
laquelle la superstition, plus tard, pourra alambiquer un diable.
Dans les symboles kabbalistiques, Dieu est toujours représenté
par une double image, l'une droite, l'autre renversée, l'une
blanche et l'autre noire. Les sages ont voulu exprimer ainsi la
conception intelligente et la conception vulgaire de la même
idée, le dieu de lumière et le dieu d'ombre; c'est à ce symbole
mal compris qu'il faut reporter l'origine de l'Arimane des
Perses, ce noir et divin ancêtre de tous les démons; le rêve du
roi infernal, en effet, n'est qu'une fausse idée de Dieu.
La lumière seule, sans ombre, serait invisible pour nos yeux, et
produirait un éblouissement équivalent aux plus profondes
ténèbres. Dans les analogies de cette vérité physique, bien
comprise et bien méditée, on trouvera la solution du plus
terrible des problèmes; l'origine du mal. Mais la connaissance
parfaite de cette solution et de toutes ses conséquences n'est
pas faite pour la multitude, qui ne doit pas entrer si facilement
dans les secrets de l'harmonie universelle. Aussi, lorsque
l'initié aux mystères d'Éleusis avait parcouru triomphalement
toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses
saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et
[29] le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé
s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille
cette parole énigmatique: _Osiris est un dieu noir_. Ainsi cet
Osiris, dont Typhon est l'oracle, ce divin soleil religieux de
l'Egypte, s'éclipsait tout à coup et n'était plus lui-même que
l'ombre de cette grande et indéfinissable Isis, qui est tout ce
qui a été et tout ce qui sera, mais dont personne encore n'a
soulevé le voile éternel.
La lumière pour les kabbalistes représente le principe actif, et
les ténèbres sont analogues au principe passif; c'est pour cela
qu'ils firent du soleil et de la lune l'emblème des deux sexes
divins et des deux forces créatrices; c'est pour cela qu'ils
attribuèrent à la femme la tentation et le péché d'abord, puis le
premier travail, le travail maternel de la rédemption puisque
c'est du sein des ténèbres mêmes qu'on voit renaître la lumière.
Le vide attire le plein, et c'est ainsi que l'abîme de pauvreté
et de misère, le prétendu mal, le prétendu néant, la passagère
rébellion des créatures attire éternellement un océan d'être, de
richesse, de miséricorde et d'amour. Ainsi s'explique le symbole
du Christ descendant aux enfers après avoir épuisé sur la croix
toutes les immensités du plus admirable pardon.
Par cette loi de l'harmonie dans l'analogie des contraires, les
kabbalistes expliquaient aussi tous les mystères de l'amour
sexuel; pourquoi cette passion est plus durable entre deux
natures inégales et deux caractères opposés? Pourquoi en amour il
y a toujours un sacrificateur et une victime, pourquoi les
passions les plus obstinées sont celles dont la satisfaction
paraît impossible. Par cette loi aussi ils eussent réglé à jamais
[30] la question de préséance entre les sexes, question que le
saint-simonisme seul a pu soulever sérieusement de nos jours. Ils
eussent trouvé que la force naturelle de la femme étant la force
d'inertie ou de résistance, le plus imprescriptible de ses
droits, c'est le droit à la pudeur; et qu'ainsi elle ne doit rien
faire ni rien ambitionner de tout ce qui demande une sorte
d'effronterie masculine. La nature y a d'ailleurs bien pourvu en
lui donnant une voix douce qui ne pourrait se faire entendre dans
les grandes assemblées sans arriver à des tons ridiculement
criards. La femme qui aspirerait aux fonctions de l'autre sexe,
perdrait par cela même les prérogatives du sien. Nous ne savons
jusqu'à quel point elle arriverait à gouverner les hommes, mais à
coup sûr les hommes, et ce qui serait plus cruel pour elle, les
enfants mêmes ne l'aimeraient plus.
La loi conjugale des kabbalistes donne par analogie la solution
du problème le plus intéressant et le plus difficile de la
philosophie moderne. L'accord définitif et durable de la raison
et de la foi, de l'autorité et de la liberté d'examen, de la
science et de la croyance. Si la science est le soleil, la
croyance est la lune: c'est un reflet du jour dans la nuit. La
foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse
la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de
la raison, mais elle ne peut jamais ni se confondre avec elle, ni
la confondre. Les empiétements de la raison sur la foi ou de la
foi sur la raison, sont des éclipses de soleil ou de lune;
lorsqu'elles arrivent, elles rendent inutiles à la fois le foyer
et le réflecteur de la lumière.
La science périt par les systèmes qui ne sont autre chose que des
[31] croyances, et la foi succombe au raisonnement. Pour que les deux
colonnes du temple soutiennent l'édifice, il faut qu'elles soient
séparées et placées en parallèle. Dès qu'on veut violemment les
rapprocher comme Sanson, on les renverse et tout l'édifice
s'écroule sur la tête du téméraire aveugle ou du révolutionnaire,
que des ressentiments personnels ou nationaux ont d'avance voué à
la mort.
Les luttes du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont été de
tout temps dans l'humanité de grandes querelles de ménage. La
papauté jalouse du pouvoir temporel n'était qu'une mère de
famille jalouse de supplanter son mari: aussi perdit-elle la
confiance de ses enfants. Le pouvoir temporel à son tour,
lorsqu'il usurpe sur le sacerdoce, est aussi ridicule que le
serait un homme en prétendant s'entendre mieux qu'une mère aux
soins de l'intérieur et du berceau. Ainsi les Anglais, par
exemple, au point de vue moral et religieux, sont des enfants
emmaillottés par des hommes; on s'en aperçoit bien à leur
tristesse et à leur ennui.
Si le dogme religieux est un conte de nourrice, pourvu qu'il soit
ingénieux et d'une morale bienfaisante, il est parfaitement vrai
pour l'enfant, et le père de famille serait fort sot d'y
contredire. Aux mères, donc, le monopole des récits merveilleux,
des petits soins et des chansons. La maternité est le type des
sacerdoces, et c'est parce que l'Église doit être exclusivement
mère, que le prêtre catholique renonce à être homme et abjure
devant elle d'avance ses droits à la paternité.
On n'aurait jamais dû l'oublier: la papauté est une mère
universelle ou elle n'est rien. La papesse Jeanne, dont les
[32] protestants ont fait une scandaleuse histoire, n'est peut-être
qu'une ingénieuse allégorie, et quand les souverains pontifes ont
malmené les empereurs et les rois, c'était la papesse Jeanne qui
voulait battre son mari au grand scandale du monde chrétien.
Aussi les schismes et les hérésies n'ont-ils été au fond, nous le
répétons, que des disputes conjugales; l'Église et le
protestantisme disent du mal l'un de l'autre et se regrettent,
affectent de s'éviter et s'ennuient d'être l'un sans l'autre,
comme des époux séparés.
Ainsi par la kabale, et par elle seule, tout s'explique et se
concilie. C'est une doctrine qui vivifie et féconde toutes les
autres, elle ne détruit rien et donne au contraire la raison
d'être de tout ce qui est. Aussi toutes les forces du monde sont
elles au service de cette science unique et supérieure, et le
vrai kabbaliste peut-il disposer à son gré sans hypocrisie et
sans mensonge, de la science des sages et de l'enthousiasme des
croyants. Il est plus catholique que M. de Maistre, plus
protestant que Luther, plus israélite que le grand rabbin, plus
prophète que Mahomet; n'est-il pas au-dessus des systèmes et des
passions qui obscurcissent la vérité, et ne peut-il pas à volonté
en réunir tous les rayons épars et diversement réfléchis par tous
les fragments de ce miroir brisé qui est la foi universelle, et
que les hommes prennent pour tant de croyances opposées et
différentes? Il n'y a qu'un être, il n'y a qu'une vérité, il n'y
a qu'une lui et qu'une foi, comme il n'y a qu'une humanité en ce
monde.
Arrivé à de pareilles hauteurs intellectuelles et morales, on
comprend que l'esprit et le coeur humain jouissent d'une paix
profonde; aussi ces mots: _Paix profonde, mes frères_!
[33] étaient-ils la parole de maître dans la haute maçonnerie,
c'est-à-dire dans l'association des initiés à la kabbale.
La guerre que l'Église a dû déclarer à la magie a été nécessitée
par les profanations de faux gnostiques, mais la vraie science
des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle base
toute sa réalisation sur le principe de la hiérarchie. Or, dans
l'Église catholique seule il y a une hiérarchie sérieuse et
absolue. C'est pour cela que les vrais adeptes ont toujours
professé pour cette Église le plus profond respect et
l'obéissance la plus absolue. Henri Khunrath seul a été un
protestant déterminé; mais en cela il était allemand de son
époque plutôt que citoyen mystique du royaume éternel.
L'essence de l'antichristianisme est l'exclusion et l'hérésie,
c'est le déchirement du corps du Christ, suivant la belle
expression de saint Jean: _Omnis spiritus qui solvit Christum hic
Antechristus est_. C'est que la religion est la charité. Or, il
n'y a pas de charité dans l'anarchie.
La magie aussi a eu ses hérésiarques et ses sectaires, ses hommes
de prestiges et ses sorciers. Nous aurons à venger la légitimité
de la science, des usurpations de l'ignorance, de la folie et de
la fraude, et c'est en cela surtout que notre travail pourra être
utile et sera entièrement nouveau.
On n'a jusqu'à présent traité l'histoire de la magie que comme
les annales d'un préjugé, ou les chroniques plus ou moins exactes
d'une série de phénomènes; personne, en effet, ne croyait plus
que la magie fût une science. Une histoire sérieuse de cette
science retrouvée doit en indiquer les développements et les
progrès; nous marchons donc en plein sanctuaire au lieu de longer
[34] des ruines, et nous allons trouver ce sanctuaire enseveli si
longtemps sous les cendres de quatre civilisations, plus
merveilleusement conservé que ces villes-momies sorties
dernièrement des cendres du Vésuve, dans toute leur beauté morte
et leur majesté désolée.
Dans son plus magnifique ouvrage, Bossuet a montré la religion
liée partout avec l'histoire: qu'aurait-il dit s'il avait su
qu'une science, née pour ainsi dire avec le monde, rend raison à
la fois des dogmes primitifs de la religion unique et universelle
en les unissant aux théorèmes les plus incontestables des
mathématiques et de la raison?
La magie dogmatique est la clef de tous les secrets non encore
approfondis par la philosophie de l'histoire; et la magie
pratique ouvre seule à la puissance, toujours limitée mais
toujours progressive de la volonté humaine, le temple occulte de
la nature.
Nous n'avons pas la prétention impie d'expliquer par la magie les
mystères de la religion; mais nous enseignerons comment la
science doit accepter et révérer ces mystères. Nous ne dirons
plus que la raison doit s'humilier devant la foi; elle doit au
contraire s'honorer d'être croyant; car c'est la foi qui sauve la
raison des horreurs du néant sur le bord des abîmes pour la
rattacher à l'infini.
L'orthodoxie en religion est le respect de la hiérarchie, seule
gardienne de l'unité. Or, ne craignons pas de le répéter, la
magie est essentiellement la science de la hiérarchie. Ce qu'elle
proscrit avant tout, qu'on se le rappelle bien, ce sont les
doctrines anarchiques; et elle démontre, par les lois mêmes de la
[35] nature, que l'harmonie est inséparable du pouvoir et de
l'autorité.
Ce qui fait, pour le plus grand nombre des curieux, l'attrait
principal de la magie, c'est qu'ils y voient un moyen
extraordinaire de satisfaire leurs passions. Non, disent les
avares, le secret d'Hermès pour la transmutation des métaux
n'existe pas, autrement nous l'achèterions et nous serions
riches!... Pauvres fous, qui croient qu'un pareil secret puisse
se vendre! et quel besoin aurait de votre argent celui qui
saurait faire de l'or?--C'est vrai, répondra un incrédule, mais
toi-même, Éliphas Lévi, si tu possédais ce secret ne serais-tu
pas plus riche que nous?--Eh! qui vous dit que je sois pauvre?
Vous ai-je demandé quelque chose? Quel est le souverain du monde
qui peut se vanter de m'avoir payé un secret de la science? Quel
est le millionnaire auquel j'aie jamais donné quelque raison de
croire que je voudrais troquer ma fortune contre la sienne?
Lorsqu'on voit d'en bas les richesses de la terre on y aspire
toujours comme à la souveraine félicité; mais comme on les
méprise lorsqu'on plane au-dessus d'elles, et qu'on a peu d'envie
de les reprendre lorsqu'on les a laissées tomber comme des fers!
Oh! s'écriera un jeune homme, si les secrets de la magie étaient
vrais, je voudrais les posséder pour être aimé de toutes les
femmes.--De toutes, rien que cela. Pauvre enfant, un jour viendra
où ce sera trop d'en avoir une. L'amour sensuel est une orgie à
deux, où l'ivresse amène vite le dégoût, et alors on se quitte en
se jetant les verres à la tête.
Moi, disait un jour un vieil idiot, je voudrais être magicien
[36] pour bouleverser le monde!--Brave homme, si vous étiez magicien
vous ne seriez pas imbécile; et alors rien ne vous fournirait,
même devant le tribunal de votre conscience, le bénéfice des
circonstances atténuantes, si vous deveniez un scélérat.
Eh bien! dira un épicurien, donnez-moi donc les recettes de la
magie, pour jouir toujours et ne souffrir jamais....
Ici c'est la science elle-même qui va répondre:
La religion vous a déjà dit: Heureux ceux qui souffrent; mais
c'est pour cela même que la religion a perdu votre confiance.
Elle a dit: Heureux ceux qui pleurent, et c'est pour cela que
vous avez ri de ses enseignements.
Écoutez maintenant ce que disent l'expérience et la raison:
Les souffrances éprouvent et créent les sentiments généreux; les
plaisirs développent et fortifient les instincts lâches.
Les souffrances rendent fort contre le plaisir, les jouissances
rendent faible contre la douleur.
Le plaisir dissipe;
La douleur recueille.
Qui souffre amasse;
Qui jouit dépense.
Le plaisir est recueil de l'homme.
La douleur maternelle est le triomphe de la femme.
C'est le plaisir qui féconde, mais c'est la douleur qui conçoit
et qui enfante.
Malheur à l'homme qui ne sait pas et qui ne veut pas souffrir!
car il sera écrasé de douleurs.
[37] Ceux qui ne veulent pas marcher, la nature les traîne
impitoyablement.
Nous sommes jetés dans la vie comme en pleine mer: il faut nager
ou périr.
Telles sont les lois de la nature enseignées par la haute magie.
Voyez maintenant si l'on peut devenir magicien pour jouir
toujours et ne souffrir jamais!
Mais alors, diront d'un air désappointé les gens du monde, à quoi
peut servir la magie?--Que pensez-vous que le prophète Balaam eût
pu répondre à son ânesse si elle lui avait demandé à quoi peut
servir l'intelligence?
Que répondrait Hercule à un pygmée qui lui demanderait à quoi
peut servir la force?
Nous ne comparons certes pas les gens du monde à des pygmées, et
encore moins à l'ânesse de Balaam; ce serait manquer de politesse
et de bon goût. Nous répondrons donc le plus gracieusement
possible à ces personnes si brillantes et si aimables, que la
magie ne peut leur servir absolument de rien, attendu qu'elles ne
s'en occuperont jamais sérieusement.
Notre ouvrage s'adresse aux âmes qui travaillent et qui pensent.
Elles y trouveront l'explication de ce qui est resté obscur dans
le _dogme_ et dans le _rituel de la haute magie_[1]. Nous avons,
à l'exemple des grands maîtres, suivi dans le plan et la division
de nos livres l'ordre rationnel des nombres sacrés. Nous divisons
notre histoire de la magie en _sept livres_, et chaque livre
contient _sept chapitres_.
[Note 1: Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la haute magie, 1856,
2 vol. in-8, avec 23 fig.--25 fr.]
[38] Le premier livre est consacré aux _origines magiques_, c'est la
Genèse de la science, et nous lui avons donné pour clef la lettre
_aleph_ [Hébreu], qui exprime kabbalistiquement l'unité
principiante et originelle.
Le second livre contiendra les _formules historiques et sociales
du verbe magique_ dans l'antiquité. Sa marque est la lettre
_beth_ [Hébreu], symbole du binaire, expression du verbe
réalisateur, caractère spécial de la gnose et de l'occultisme.
Le troisième livre sera l'_exposé des réalisations de la science
antique dans la société chrétienne_. Nous y verrons comment, pour
la science même, la parole s'est incarnée. Le nombre trois est
celui de la génération, de la réalisation, et le livre a pour
clef la lettre _ghimel_ [Hébreu], hiéroglyphe de la naissance.
Dans le quatrième livre, nous verrons la _force civilisatrice de
la magie_ chez les barbares, et les productions naturelles de
cette science parmi les peuples encore enfants, les mystères des
druides, les miracles des eubages, les légendes des bardes, et
comment tout cela concourt à la formation des sociétés modernes
en préparant au christianisme une victoire éclatante et durable.
Le nombre quatre exprime la nature et la force, et la lettre
_daleth_ [Hébreu], qui le représente dans l'alphabet hébreux, est
figurée dans l'alphabet hiéroglyphique des kabbalistes par un
empereur sur son trône.
Le cinquième livre sera consacré à l'_ère sacerdotale du moyen
âge_. Nous y verrons les dissidences et les luttes de la science,
la formation des sociétés secrètes, leurs oeuvres inconnus, les
rites secrets des grimoires, les mystères de la divine comédie,
les divisions du sanctuaire, qui doivent aboutir plus tard à une
glorieuse unité. Le nombre cinq est celui de la quintessence, de
[39] la religion, du sacerdoce; son caractère est la lettre _hé_
[Hébreu], représentée dans l'alphabet magique par la figure du
grand prêtre.
Notre sixième livre montrera la _magie mêlée à l'oeuvre de la
révolution_. Le nombre six est celui de l'antagonisme et de la
lutte qui prépare la synthèse universelle. Sa lettre est le _vaf_
[Hébreu], figure du lingam créateur, du fer recourbé qui
moissonne.
Le septième livre sera celui de la _synthèse_, et contiendra
l'exposé des travaux modernes et des découvertes récentes, les
théories nouvelles de la lumière et du magnétisme, la révélation
du grand secret des rose-croix, l'explication des alphabets
mystérieux, la science, enfin, du verbe et des oeuvres magiques,
la synthèse de la science et l'appréciation des travaux de tous
les mystiques contemporains. Ce livre sera le complément et la
couronne de l'oeuvre comme le septénaire est la couronne des
nombres, puisqu'il réunit le triangle de l'idée au carré de la
forme. Sa lettre correspondante est le dzaïn [Hébreu], et son
hiéroglyphe kabbalistique est un triomphateur monté sur un char
attelé de deux sphinx. Nous avons donné cette figure dans notre
précédent ouvrage.
Loin de nous la vanité ridicule de nous poser en triomphateur
kabbalistique, c'est la science seule qui doit triompher, et
celui que nous voulons montrer au monde intelligent, monté sur le
char cubique et traîné par les sphinx, c'est le verbe de lumière,
c'est le réalisateur divin de la kabbale de Moïse, c'est le
soleil humain de l'Évangile, c'est l'homme-Dieu qui est déjà venu
comme Sauveur, et qui se manifestera bientôt comme Messie,
[40] c'est-à-dire comme roi définitif et absolu des institutions
temporelles. C'est cette pensée qui anime notre courage et
entretient notre espérance. Et maintenant il nous reste à
soumettre toutes nos idées, toutes nos découvertes et tous nos
travaux au jugement infaillible de la hiérarchie. Tout ce qui
tient à la science, aux hommes acceptés par les sciences, tout ce
qui tient à la religion, à l'Église seule, et à la seule Église
hiérarchique et conservatrice de l'unité, catholique apostolique
et romaine, depuis Jésus-Christ jusqu'à présent.
Aux savants nos découvertes, aux évêques nos aspirations et nos
croyances! Malheur, en effet, à l'enfant qui se croit plus sage
que ses pères, à l'homme qui ne reconnaît pas de maîtres, au
rêveur qui pense et qui prie pour lui seul! La vie est une
communion universelle, et c'est dans cette communion qu'on trouve
l'immortalité. Celui qui s'isole se voue à la mort, et l'éternité
de l'isolement, ce serait la mort éternelle!
Éliphas LÉVI.
[Illustration: LA TETE MAGIQUE du Sohar.]
[41]
LIVRE PREMIER
LES ORIGINES MAGIQUES
[Hébreu] Aleph.
CHAPITRE PREMIER
ORIGINES FABULEUSES
SOMMAIRE.--Origines fabuleuses.--Le livre de la pénitence d'Adam.
--Le livre d'Hénoch.--La légende des anges déchus.--Apocalypse de
Méthodius.--La Genèse suivant les Indiens.--L'héritage magique
d'Abraham, suivant le Talmud.--Le Sépher Jezirah et le Sohar.
«Il y eut, dit le livre apocryphe d'Hénoch, des anges qui se
laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre.
Car en ces jours-là, lorsque les fils des hommes se furent
multipliés, il leur naquit des filles d'une grande beauté.
Et lorsque les anges, les fils du ciel, les virent ils furent
pris d'amour pour elles; et ils se disaient entre eux: «Allons,
choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons
des enfants.»
Alors leur chef Samyasa leur dit: «Peut-être n'aurez-vous pas le
courage d'accomplir cette résolution, et je resterai seul
responsable de votre chute.»
Mais ils lui répondirent: «Nous jurons de ne pas nous repentir et
d'accomplir tous notre dessein.»
[42] Et ils étaient deux cents qui descendirent sur la montagne
d'Armon.
Et c'est depuis ce temps-là que cette montagne est nommée Armon,
ce qui veut dire la montagne du Serment.
Voici les noms des chefs de ces anges qui descendirent: Samyasa
qui était le premier de tous, Uraka-baraméel, Azibéel, Tamiel,
Ramuel, Danel, Azkéel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraai, Anane,
Zavèbe, Samsavéel, Ertrael, Turel, Jomiael, Arazial.
Ils prirent des épouses avec lesquelles ils se mêlèrent, leur
enseignant la magie, les enchantements et la division des racines
et des arbres.
Amazarac enseigna tous les secrets des enchanteurs, Barkaial fut
le maître de ceux qui observent les astres, Akibéel révéla les
signes et Azaradel le mouvement de la lune.»
Ce récit du livre kabbalistique d'Hénoch, est le récit de cette
même profanation des mystères de la science que nous voyons
représenter sous une autre image dans l'histoire du péché d'Adam.
Les anges, les fils de Dieu, dont parle Hénoch, c'étaient les
initiés à la magie, puisque après leur chute ils l'enseignèrent
aux hommes vulgaires par l'entremise des femmes indiscrètes. La
volupté fut leur écueil, ils aimèrent les femmes et se laissèrent
surprendre les secrets de la royauté et du sacerdoce.
Alors la civilisation primitive s'écroula, les géants,
c'est-à-dire les représentants de la force brutale et des
convoitises effrénées, se disputèrent le monde qui ne put leur
[43] échapper qu'en s'abîmant sous les eaux du déluge où s'effacèrent
toutes les traces du passé.
Ce déluge figurait la confusion universelle où tombe
nécessairement l'humanité lorsqu'elle a violé et méconnu les
harmonies de la nature.
Le péché de Samyasa et celui d'Adam se ressemblent, tous deux
sont entraînés par la faiblesse du coeur, tous deux profanent
l'arbre de la science et sont repoussés loin de l'arbre de vie.
Ne discutons pas les opinions ou plutôt les naïvetés de ceux qui
veulent prendre tout à la lettre, et qui pensent que la science
et la vie ont pu pousser autrefois sous forme d'arbres, mais
admettons le sens profond des symboles sacrés.
L'arbre de la science, en effet, donne la mort lorsqu'on en
absorbe les fruits, ces fruits sont la parure du monde, ces
pommes d'or sont les étoiles de la terre.
Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un manuscrit fort
curieux qui a pour titre: _Le livre de la pénitence d'Adam_. La
tradition kabbalistique y est présentée sous forme de légende, et
voici ce qu'on y raconte:
«Adam eut deux fils, Caïn qui représente la force brutale, Abel
qui représente la douceur intelligente. Ils ne purent s'accorder,
et ils périrent l'un par l'autre, aussi leur héritage fut-il
donné à un troisième fils nommé Seth.»
Voilà bien le conflit des deux forces contraires tournant au
profit d'une puissance synthétique et combinée.
«Or Seth, qui était juste, put parvenir jusqu'à l'entrée du
paradis terrestre sans que le chérubin l'écartât avec son épée
flamboyante.» C'est-à-dire que Seth représente l'initiation
primitive.
[44] «Seth vit alors que l'arbre de la science et l'arbre de la vie
s'étaient réunis et n'en faisaient qu'un.»
Accord de la science et de la religion dans la haute kabbale.
«Et l'ange lui donna trois grains qui contenaient toute la force
vitale de cet arbre.»
C'est le ternaire kabbalistique.
«Lorsque Adam mourut, Seth, suivant les instructions de l'ange,
plaça les trois grains dans la bouche de son père expiré comme un
gage de vie éternelle.
»Les branches qui sortirent de ces trois grains formèrent le
buisson ardent au milieu duquel Dieu révéla à Moïse son nom
éternel:
[Hébreu.]
»L'être qui est, qui a été, et qui sera l'être.
»Moïse cueillit une triple branche du buisson sacré, ce fut pour
lui la verge des miracles.
»Cette verge bien que séparée de sa racine ne cessa pas de vivre
et de fleurir, et elle fut ainsi conservée dans l'arche.
»Le roi David replanta cette branche vivante sur la montagne de
Sion, et Salomon plus tard prit le bois de cet arbre au triple
tronc pour en faire les deux colonnes Jakin et Bohas, qui étaient
à l'entrée du temple, il les revêtit de bronze, et plaça le
troisième morceau du bois mystique au fronton de la porte
principale.
»C'était un talisman qui empêchait tout ce qui était impur de
pénétrer dans le temple.
[45] »Mais les lévites corrompus arrachèrent pendant la nuit cette
barrière de leurs iniquités et la jetèrent au fond de la piscine
probatique en la chargeant de pierres.
»Depuis ce moment l'ange de Dieu agita tous les ans les eaux de
la piscine et leur communiqua une vertu miraculeuse pour inviter
les hommes à y chercher l'arbre de Salomon.
»Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut nettoyée, et les juifs
trouvant cette poutre, inutile suivant eux, la portèrent hors de
la ville et la jetèrent en travers du torrent de Cédron.
»C'est sur ce pont que Jésus passa après son arrestation nocturne
au jardin des Oliviers, c'est du haut de cette planche que ses
bourreaux le précipitèrent pour le traîner dans le torrent et
dans leur précipitation à préparer d'avance l'instrument du
supplice, ils emportèrent avec eux le pont qui était une poutre
de trois pièces, composée de trois bois différents et ils en
firent une croix.»
Cette allégorie renferme toutes les hautes traditions de la
kabbale et les secrets si complètement ignorés de nos jours du
christianisme de saint Jean.
Ainsi Seth, Moïse, David, Salomon et le Christ auraient emprunté
au même arbre kabbalistique leurs sceptres de rois et leurs
bâtons de grands pontifes.
Nous devons comprendre maintenant pourquoi le Sauveur au berceau
était adoré par les mages.
Revenons au livre d'Hénoch, car celui-ci doit avoir une autorité
dogmatique plus grande qu'un manuscrit ignoré. Le livre d'Hénoch
est, en effet, cité dans le Nouveau Testament par l'apôtre saint
Jude.
La tradition attribue à Hénoch l'invention des lettres. C'est
[46] donc à lui que remontent les traditions consignées dans le Sepher
Jézirah, ce livre élémentaire de la kabbale, dont la rédaction
suivant les rabbins, serait du patriarche Abraham, l'héritier des
secrets d'Hénoch et le père de l'initiation en Israël.
Hénoch parait donc être le même personnage que l'Hermès
trismégiste des Égyptiens, et le fameux livre de Thot, écrit tout
en hiéroglyphes et en nombres, serait cette bible occulte et
pleine de mystères, antérieure aux livres de Moïse, à laquelle
l'initié Guillaume Postel fait souvent allusion dans ses ouvrages
en la désignant sous le nom de Genèse d'Hénoch.
La Bible dit qu'Hénoch ne mourut point, mais que Dieu _le
transporta_ d'une vie à l'autre. Il doit revenir s'opposer à
l'Antéchrist, à la fin des temps, et il sera un des derniers
martyrs ou témoins de la vérité, dont il est fait mention dans
l'apocalypse de saint Jean.
Ce qu'on dit d'Hénoch, on l'a dit de tous les grands initiateurs
de la kabbale.
Saint Jean lui-même ne devait pas mourir, disaient les premiers
chrétiens, et l'on a cru longtemps le voir respirer dans son
tombeau, car la science absolue de la vie est un préservatif
contre la mort et l'instinct des peuples le leur fait toujours
deviner.
Quoi qu'il en soit, il nous resterait d'Hénoch deux livres, l'un
hiéroglyphique, l'autre allégorique. L'un contenant les clefs
hiératiques de l'initiation, l'autre l'histoire d'une grande
profanation qui avait amené la destruction du monde et le chaos
après le règne des géants.
Saint Méthodius, un évêque des premiers siècles du christianisme,
dont les oeuvres se trouvent dans la bibliothèque des Pères de
[47] l'Église, nous a laissé une apocalypse prophétique où l'histoire
du monde se déroule dans une série de visions. Ce livre ne se
trouve pas dans la collection des oeuvres de saint Méthodius,
mais il a été conservé par les gnostiques, et nous le retrouvons
imprimé dans le _liber mirabilis_, sous le nom altéré de
_Bermechobus_, que des imprimeurs ignorants ont fait à la place
de l'abréviation _Bea-Méthodius_ pour _beatus Méthodius_.
Ce livre s'accorde en plusieurs points avec le traité allégorique
de la pénitence d'Adam. On y trouve que Seth se retira avec sa
famille en Orient vers une montagne voisine du paradis terrestre.
Ce fut la patrie des initiés, tandis que la postérité de Caïn
inventait la fausse magie dans l'Inde, pays du fratricide, et
mettait les maléfices au service de l'impunité.
Saint Méthodius prédit ensuite les conflits et le règne successif
des Ismaélites, vainqueurs des Romains; des Français, vainqueurs
des Ismaélites, puis d'un grand peuple du Nord, dont l'invasion
précédera le règne personnel de l'Antéchrist. Alors se formera un
royaume universel, qui sera reconquis par un prince français, et
la justice régnera pendant une longue suite d'années.
Nous n'avons pas à nous occuper ici de la prophétie. Ce qu'il
nous importe de remarquer, c'est la distinction de la bonne et de
la mauvaise magie, du sanctuaire des fils de Seth et de la
profanation des sciences par les descendants de Caïn.
La haute science, en effet, est réservée aux hommes qui sont
maîtres de leurs passions, et la chaste nature ne donne pas les
clefs de sa chambre nuptiale à des adultères. Il y a deux classes
[48] d'hommes, les hommes libres et les esclaves; l'homme naît esclave
de ses besoins, mais il peut s'affranchir par l'intelligence.
Entre ceux qui sont déjà affranchis et ceux qui ne le sont pas
encore l'égalité n'est pas possible. C'est à la raison de régner
et aux instincts d'obéir. Autrement si vous donnez à un aveugle
les aveugles à conduire, ils tomberont tous dans les abîmes. La
liberté, ne l'oublions pas, ce n'est pas la licence des passions
affranchies de la loi. Cette licence serait la plus monstrueuse
des tyrannies. La liberté, c'est l'obéissance volontaire à la
loi; c'est le droit de faire son devoir et seuls les hommes
raisonnables et justes sont libres. Or, les hommes libres doivent
gouverner les esclaves, et les esclaves sont appelés à
s'affranchir; non pas du gouvernement des hommes libres, mais de
cette servitude des passions brutales, qui les condamne à ne pas
exister sans maîtres.
Admettez maintenant avec nous la vérité des hautes sciences,
supposez un instant qu'il existe, en effet, une force dont on
peut s'emparer et qui soumet à la volonté de l'homme les miracles
de la nature? Dites-nous maintenant si l'on peut confier aux
brutalités cupides les secrets de la sympathie et des richesses;
aux intrigants l'art de la fascination, à ceux qui ne savent pas
se conduire eux-mêmes l'empire sur les volontés?... On est
effrayé lorsqu'on songe aux désordres que peut entraîner une
telle profanation. Il faudra un cataclysme pour laver les crimes
de la terre quand tout se sera abîmé dans la boue et dans le
sang. Eh bien! voilà ce que nous révèle l'histoire allégorique de
la chute des anges dans le livre d'Hénoch, voilà le péché d'Adam
et ses suites fatales. Voilà le déluge et ses tempêtes; puis,
[49] plus tard, la haute malédiction de Chanaan. La révélation de
l'occultisme est figurée par l'impudence de ce fils qui montre la
nudité paternelle. L'ivresse de Noé est une leçon pour le
sacerdoce de tous les temps. Malheur à ceux qui exposent les
secrets de la génération divine aux regards impurs de la foule!
tenez le sanctuaire fermé, vous qui ne voulez pas livrer votre
père endormi à la risée des imitateurs de Cham!
Telle est, sur les lois de la hiérarchie humaine, la tradition
des enfants de Seth; mais telles ne furent pas les doctrines de
la famille de Caïn. Les caïnistes de l'Inde inventèrent une
Genèse pour consacrer l'oppression des plus forts et perpétuer
l'ignorance des faibles; l'initiation devint le privilège
exclusif des castes suprêmes et des races d'hommes furent
condamnées à une servitude éternelle sous prétexte d'une
naissance inférieure; ils étaient sortis, disait-on, des pieds ou
des genoux de Brahma!
La nature n'enfante ni des esclaves ni des rois, tous les hommes
naissent pour le travail.
Celui qui prétend que l'homme est parfait en naissant, et que la
société le dégrade et le pervertit, serait le plus sauvage des
anarchistes, s'il n'était pas le plus poétique des insensés. Mais
Jean-Jacques avait beau être sentimental et rêveur, son fond de
misanthropie, développé par la logique de ses séides, porta des
fruits de haine et de destruction. Les réalisateurs consciencieux
des utopies du tendre philosophe de Genève, furent Robespierre et
Marat.
La société n'est pas un être abstrait qu'on puisse rendre
[50] séparément responsable de la perversité des hommes; la société
c'est l'association des hommes. Elle est défectueuse de leurs
vices et sublime de leurs vertus; mais en elle-même, elle est
sainte, comme la religion qui lui est inséparablement unie. La
religion, en effet, n'est-elle pas la société des plus hautes
aspirations et des plus généreux efforts?
Ainsi, au mensonge des castes privilégiées par la nature,
répondit le blasphème de l'égalité antisociale et du droit ennemi
de tout devoir; le christianisme seul avait résolu la question en
donnant la suprématie au dévouement, et en proclamant le plus
grand celui qui sacrifierait son orgueil à la société et ses
appétits à la loi.
Les juifs, dépositaires de la tradition de Seth, ne la
conservèrent pas dans toute sa pureté, et se laissèrent gagner
par les injustes ambitions de la postérité de Caïn. Ils se
crurent une race d'élite, et pensèrent que Dieu leur avait plutôt
donné la vérité comme un patrimoine que confiée comme un dépôt
appartenant à l'humanité toute entière. On trouve, en effet, dans
les talmudistes, à côté des sublimes traditions du Sépher Jézirah
et du Sonar, des révélations assez étranges. C'est ainsi qu'ils
ne craignent pas d'attribuer au patriarche Abraham lui-même
l'idolâtrie des nations, lorsqu'ils disent qu'Abraham a donné aux
Israélites son héritage, c'est-à-dire la science des vrais noms
divins; la kabbale, en un mot, aurait été la propriété légitime
et héréditaire d'Isaac; mais le patriarche donna, disent-ils, des
présents aux enfants de ses concubines; et par ces présents ils
entendent des dogmes voilés et des noms obscurs, qui se
matérialisèrent bientôt et se transformèrent en idoles. Les
fausses religions et leurs absurdes mystères, les superstitions
[51] orientales et leurs sacrifices horribles, quel présent d'un père
à sa famille méconnue! N'était-ce pas assez de chasser Agar avec
son fils dans le désert, fallait-il, avec leur pain unique et
leur cruche d'eau, leur donner un fardeau de mensonge pour
désespérer et empoisonner leur exil?
La gloire du christianisme c'est d'avoir appelé tous les hommes à
la vérité, sans distinction de peuples et de castes, mais non
toutefois sans distinction d'intelligences et de vertus.
«Ne jetez pas vos paroles devant les pourceaux, a dit le divin
fondateur du christianisme, de peur qu'ils ne les foulent aux
pieds et que, se tournant contre vous, ils ne vous dévorent.»
L'Apocalypse, ou révélation de saint Jean, qui contient tous les
secrets kabbalistiques du dogme de Jésus-Christ, n'est pas un
livre moins obscur que le Sohar.
Il est écrit hiéroglyphiquement avec des nombres et des images;
et l'apôtre fait souvent appel à l'intelligence des initiés. «Que
celui qui a la science comprenne, que celui qui comprend
calcule,» dit-il plusieurs fois après une allégorie ou l'énoncé
d'un nombre. Saint Jean, l'apôtre de prédilection et le
dépositaire de tous les secrets du Sauveur, n'écrivait donc pas
pour être compris de la multitude.
Le Sépher Jézirah, le Sohar et l'Apocalypse sont les
chefs-d'oeuvre de l'occultisme; ils contiennent plus de sens que
de mots, l'expression en est figurée comme la poésie et exacte
comme les nombres. L'Apocalypse résume, complète et surpasse
[52] toute la science d'Abraham et de Salomon, comme nous le
prouverons en expliquant les clefs de la haute kabbale.
Le commencement du Sohar étonne par la profondeur de ses aperçus
et la grandiose simplicité de ses images. Voici ce que nous y
lisons:
«L'intelligence de l'occultisme c'est la science de l'équilibre.
»Les forces qui se produisent sans être balancées périssent dans
le vide.
»Ainsi ont péri les rois de l'ancien monde, les princes des
géants. Ils sont tombés comme des arbres sans racines, et l'on
n'a plus trouvé leur place.
»C'est par le conflit des forces non équilibrées que la terre
dévastée était nue et informe lorsque le souffle de Dieu se fit
place dans le ciel et abaissa la masse des eaux.
»Toutes les aspirations de la nature furent alors vers l'unité de
la forme, vers la synthèse vivante des puissances équilibrées, et
le front de Dieu, couronné de lumière, se leva sur la vaste mer
et se refléta dans les eaux inférieures.
»Ses deux yeux parurent rayonnants de clarté, lançant deux traits
de flamme qui se croisèrent avec les rayons du reflet.
»Le front de Dieu et ses deux yeux formaient un triangle dans le
ciel, et le reflet formait un triangle dans les eaux.
»Ainsi se révéla le nombre six, qui fut celui de la création
universelle.»
Nous traduisons ici, en l'expliquant, le texte qu'on ne saurait
rendre intelligible en le traduisant littéralement.
[Illustration: LE GRAND SYMBOLE KABBALISTIQUE du Sohar.]
[53] L'auteur du livre a soin, d'ailleurs, de nous déclarer que cette
forme humaine qu'il donne à Dieu n'est qu'une image de son verbe,
et que Dieu ne saurait être exprimé par aucune pensée ni par
aucune forme. Pascal a dit que Dieu est un cercle dont le centre
est partout et la circonférence nulle part. Mais comment
concevoir un cercle sans circonférence? Le Sohar prend l'inverse
de cette figure paradoxale, et dirait volontiers du cercle de
Pascal que la circonférence en est partout et le centre nulle
part; mais ce n'est point à un cercle, c'est à une balance qu'il
compare l'équilibre universel des choses. «L'équilibre est
partout, dit-il, on trouve donc partout aussi le point central où
la balance est suspendue.» Nous trouvons ici le Sohar plus fort
et plus profond que Pascal.
L'auteur du Sohar continue son rêve sublime. La synthèse du verbe
formulé par la figure humaine monte lentement et sort des eaux
comme le soleil qui se lève. Quand les yeux ont paru, la lumière
a été faite; quand la bouche se montre, les esprits sont créés et
la parole se fait entendre. La tête entière est sortie, et voilà
le premier jour de la création. Viennent les épaules, les bras et
la poitrine, et le travail commence. L'image divine repousse
d'une main la mer et soulève de l'autre les continents et les
montagnes. Elle grandit, elle grandit toujours. Sa puissance
génératrice apparaît, et tous les êtres vont se multiplier; il
est debout, enfin, il met un pied sur la terre et l'autre sur la
mer, et se mirant tout entier dans l'Océan de la création, il
souffle sur son reflet, il appelle son image à la vie. Créons
l'homme, a-t-il dit, et l'homme est créé! Nous ne connaissons
rien d'aussi beau dans aucun poëte que cette vision de la
création accomplie par le type idéal de l'humanité. L'homme ainsi
[54] est l'ombre d'une ombre! mais il est la représentation de la
puissance divine. Lui aussi peut étendre les mains de l'Orient à
l'Occident; la terre lui est donnée pour domaine. Voilà l'Adam
Kadmon, l'Adam primitif des kabbalistes; voilà dans quelle pensée
ils en font un géant; voilà pourquoi Swedenborg, poursuivi dans
ses rêves par les souvenirs de la kabbale, dit que la création
entière n'est qu'un homme gigantesque, et que nous sommes faits à
l'image de l'univers.
Le Sohar est une genèse de lumière, le Sépher Jézirah est une
échelle de vérités. Là s'expliquent les trente-deux signes
absolus de la parole, les nombres et les lettres; chaque lettre
reproduit un nombre, une idée et une forme, en sorte que les
mathématiques s'appliquent aux idées et aux formes, non moins
rigoureusement qu'aux nombres par une proportion exacte et une
correspondance parfaite. Par la science du Sépher Jézirah,
l'esprit humain est fixé dans la vérité et dans la raison, et
peut se rendre compte des progrès possibles de l'intelligence par
les évolutions des nombres. Le Sohar représente donc la vérité
absolue, et le Sépher Jézirah donne les moyens de la saisir, de
se l'approprier et d'en faire usage.
[55]
CHAPITRE II.
MAGIE DES MAGES.
SOMMAIRE.--Mystères de Zoroastre ou magie des mages.--La science
du feu.--Symboles et enchantements des Perses et des
Assyriens.--Les mystères de Ninive et de Babylone.--Domaine de la
foudre.--Art de charmer les animaux.--Le bûcher de Sardanapale.
Zoroastre est très probablement un nom symbolique, comme celui de
Thot ou d'Hermès. Eudoxe et Aristote le font vivre six mille ans
avant la naissance de Platon; d'autres, au contraire, le font
naître cinq cents ans avant la guerre de Troie. Les uns en font
un roi de la Bactriane, les autres affirment l'existence de deux
ou de trois Zoroastres différents. Eudoxe et Aristote seuls nous
semblent avoir compris le personnage magique de Zoroastre en
mettant l'âge kabbalistique d'un monde entre l'éclosion de son
dogme et le règne théurgique de la philosophie de Platon. Il y a,
en effet, deux Zoroastres, c'est-à-dire, deux révélateurs, l'un
fils d'Oromase et père d'un renseignement lumineux, l'autre fils
d'Arimane et auteur d'une divulgation profane; Zoroastre est le
Verbe incarné des Chaldéens, des Mèdes et des Perses. Sa légende
semble une prédiction de celle du Christ, et il a dû avoir aussi
son antéchrist, suivant la loi magique de l'équilibre universel.
C'est au faux Zoroastre qu'il faut attribuer le culte du feu
matériel et le dogme impie du dualisme divin qui a produit plus
tard la gnose monstrueuse de Manès, et les principes erronés de
[56] la fausse maçonnerie. Le faux Zoroastre est le père de cette
magie matérialiste qui a causé le massacre des mages, et fait
tomber le vrai magisme sous la proscription et dans l'oubli.
L'Église, toujours inspirée par l'esprit de vérité, a dû
proscrire sous les noms de _magie_, de _manichéisme_,
d'_illuminisme_ et de _maçonnerie_, tout ce qui se rattachait de
près ou de loin à cette profanation primitive des mystères.
L'histoire jusqu'à présent incomprise des templiers, en est un
exemple éclatant.
Les dogmes du vrai Zoroastre sont les mêmes que ceux de la pure
kabbale, et ses idées sur la divinité sont les mêmes que celles
des Pères de l'Église. Les noms seuls diffèrent: ainsi il nomme
_triade_ ce que nous appelons _trinité_, et dans chaque nombre de
la triade, il retrouve le ternaire tout entier. C'est ce que nos
théologiens appellent la _circum-insession_ des personnes
divines. Zoroastre renferme dans cette multiplication de la
triade par elle-même la raison absolue du nombre neuf et la clef
universelle de tous les nombres et de toutes les formes. Ce que
nous appelons les trois personnes divines, Zoroastre le nomme les
trois profondeurs. La profondeur première ou paternelle est la
source de la foi; la seconde ou celle du Verbe est la source de
la vérité; la troisième ou l'action créatrice est la source
d'amour. On peut consulter, pour se convaincre de ce que nous
avançons ici, l'exposition de Psellus sur les dogmes des anciens
Assyriens, dans la _Magie philosophique_ de François Patricius,
page 2, édition de Hambourg, 1593.
Sur cette échelle de neuf degrés, Zoroastre établit la hiérarchie
céleste et toutes les harmonies de la nature. Il compte par trois
[57] toutes les choses qui émanent de l'idée, par quatre tout ce qui
se rattache à la forme, ce qui lui donne le nombre sept pour type
de la création. Ici finit l'initiation première, et commencent
les hypothèses de l'école; les nombres se personnifient, les
idées prennent des emblèmes qui plus tard deviendront des idoles.
Voici venir les Synochées, les Télétarques et les Pères,
serviteurs de la triple Hécate, puis les trois Amilictes, et les
trois visages d'Hypézocos; puis les anges, puis les démons, puis
les âmes humaines. Les astres sont les images et les reflets des
splendeurs intellectuelles, et notre soleil est l'emblème d'un
soleil de vérité, ombre lui-même de cette source première d'où
jaillissent toutes les splendeurs. C'est pour cela que les
disciples de Zoroastre saluaient le lever du jour, et passaient
parmi les barbares pour des adorateurs du soleil.
Tels étaient les dogmes des mages, mais ils possédaient, en
outre, des secrets qui les rendaient maîtres des puissances
occultes de la nature. Ces secrets, dont l'ensemble pourrait
s'appeler une _pyrotechnie transcendentale_, se rattachaient tous
à la science profonde et au gouvernement du feu. Il est certain
que les mages connaissaient l'électricité, et avaient des moyens
de la produire et de la diriger qui nous sont encore inconnus.
Numa, qui étudia leurs rites et fut initié à leurs mystères,
possédait, au dire de Lucius Pison, l'art de former et de diriger
la foudre. Ce secret sacerdotal dont l'initiateur romain voulait
faire l'apanage des souverains de Rome, fut perdu par Tullus
Hostilius qui dirigea mal la décharge électrique et fut foudroyé.
Pline rapporte ces faits comme une ancienne tradition
[58] étrusque[2], et raconte que Numa se servit avec succès de sa
batterie foudroyante contre un monstre nommé _Volta_, qui
désolait les campagnes de Rome. Ne croirait-on pas, en lisant
cette révélation, que notre physicien Volta est un mythe, et que
le nom des piles voltaïques remonte au siècle de Numa?
[Note 2: Plin., liv. II, ch. 53.]
Tous les symboles assyriens se rapportent à cette science du feu
qui était le grand arcane des mages; partout nous retrouvons
l'enchanteur qui perce le lion et qui manie les serpents. Le lion
c'est le feu céleste, les serpents sont les courants électriques
et magnétiques de la terre. C'est à ce grand secret des mages
qu'il faut rapporter toutes les merveilles de la magie
hermétique, dont les traditions disent encore que le secret du
grand oeuvre consiste dans le _gouvernement du feu_.
Le savant François Patricius a publié, dans sa _Magie
philosophique_, les oracles de Zoroastre recueillis dans les
livres des platoniciens, dans la théurgie de Proclus, dans les
commentaires sur Parménide, dans les commentaires d'Hermias sur
Phèdre, dans les notes d'Olympiodore sur le _Philèbe_ et le
_Phédon_. Ces oracles sont d'abord la formule nette et précise du
dogme que nous venons d'exposer, puis viennent les prescriptions
du rituel magique, et voici en quels termes elles sont exprimées:
LES DÉMONS ET LES SACRIFICES.
«La nature nous enseigne par induction qu'il existe des démons
incorporels, et que les germes du mal qui existent dans la
matière, tournent au bien et à l'utilité commune.
[59] »Mais ce sont là des mystères qu'il faut ensevelir dans les
replis les plus impénétrables de la pensée.
»Le feu toujours agité et bondissant dans l'atmosphère peut
prendre une configuration semblable à celle des corps.
»Disons mieux, affirmons l'existence d'un feu plein d'images et
d'échos.
»Appelons, si vous le voulez, ce feu une lumière surabondante qui
rayonne, qui parle, qui s'enroule.
»C'est le coursier fulgurant de la lumière, ou plutôt c'est
l'enfant aux larges épaules qui dompte et soumet le coursier
céleste.
»Qu'on l'habille de flamme et d'or ou qu'on le représente nu
comme l'Amour en lui donnant aussi des flèches.
»Mais si ta méditation se prolonge, tu réuniras tous ces emblèmes
sous la figure du lion;
»Alors qu'on ne voit plus rien ni de la voûte des cieux ni de la
masse de l'univers.
»Les astres ont cessé de briller, et la lampe de la lune est
voilée.
»La terre tremble et tout s'environne d'éclairs.
»Alors n'appelle pas le simulacre visible de l'âme de la nature.
»Car tu ne dois point le voir avant que ton corps ne soit purifié
par les saintes épreuves.
»Amollissant les âmes et les entraînant toujours loin des travaux
sacrés, les chiens terrestres sortent alors de ces limbes ou
finit la matière, et montrent aux regards mortels des apparences
de corps toujours trompeuses.
»Travaille autour des cercles décrits par le rhombus d'Hécate.
[60] »Ne change rien aux noms barbares de l'évocation: car ce sont les
noms panthéistiques de Dieu; ils sont aimantés des adorations
d'une multitude et leur puissance est ineffable.
»Et lorsque après tous les fantômes, tu verras briller ce feu
incorporel, ce feu sacré dont les flèches traversent à la fois
toutes les profondeurs du monde;
»Écoute ce qu'il te dira!»
Cette page étonnante que nous traduisons en entier du latin de
Patricius, contient tous les secrets du magnétisme avec des
profondeurs que n'ont jamais soupçonnées les Du Potet et les
Mesmer.
Nous y voyons: 1° d'abord la lumière astrale parfaitement décrite
avec sa force configurative et sa puissance pour refléter le
verbe et répercuter la voix;
2° La volonté de l'adepte figurée par l'enfant _aux larges
épaules_ monté sur le cheval blanc; hiéroglyphe que nous avons
retrouvé sur un ancien tarot de la Bibliothèque impériale;
3° Le danger d'hallucinations dans les opérations magiques mal
dirigées;
4° L'instrument magnétique qui est le rhombus, espèce de jouet
d'enfant en bois creux qui tourne sur lui-même avec un ronflement
toujours croissant;
5° La raison des enchantements par les paroles et les noms
barbares;
6° La fin de l'oeuvre magique, qui est l'apaisement de
l'imagination et des sens, l'état de somnambulisme complet et la
parfaite lucidité.
Il résulte de cette révélation de l'ancien monde, que l'extase
[61] lucide est une application volontaire et immédiate de l'âme au
feu universel, ou plutôt à cette _lumière pleine d'images_ qui
_rayonne_, qui _parle_ et qui _s'enroule_ autour de tous les
objets et de tous les globes de l'univers.
Application qui s'opère par la persistance d'une volonté dégagée
des sens et affermie par une série d'épreuves.
C'était là le commencement de l'initiation magique.
L'adepte, parvenu à la lecture immédiate dans la lumière,
devenait voyant ou prophète; puis, ayant mis sa volonté en
communication avec cette lumière, il apprenait à la diriger comme
on dirige la pointe d'une flèche; il envoyait à son gré le
trouble ou la paix dans les âmes, communiquait à distance avec
les autres adeptes, s'emparait enfin de cette force représentée
par le lion céleste.
C'est ce que signifient ces grandes figures assyriennes qui
tiennent sous leurs bras des lions domptés.
C'est la lumière astrale qui est représentée par ces gigantesques
sphinx, ayant des corps de lions et des têtes de mages.
La lumière astrale, devenue l'instrument de la puissante magique,
est le glaive d'or de Mithra qui immole le taureau sacré.
C'est la flèche de Phoebus qui perce le serpent Python.
Reconstruisons maintenant en esprit ces grandes métropoles de
l'Assyrie, Babylone et Ninive, remettons à leur place ces
colosses de granit, rebâtissons ces temples massifs, portés par
des éléphants ou par des sphinx, relevons ces obélisques
au-dessus desquels planent des dragons aux yeux étincelants et
aux ailes étendues.
[62] Le temple et le palais dominent ces entassements de merveilles;
là se tiennent cachées en se révélant sans cesse par des miracles
les deux divinités visibles de la terre, le sacerdoce et la
royauté.
Le temple, au gré des prêtres, s'entoure de nuages ou brille de
clartés surhumaines; les ténèbres se font parfois pendant le
jour, parfois aussi la nuit s'illumine; les lampes du temple
s'allument d'elles-mêmes, les dieux rayonnent, on entend gronder
la foudre, et malheur à l'impie qui aurait attiré sur sa tête la
malédiction des initiés! Le temple protége le palais, et les
serviteurs du roi combattent pour la religion des mages; le roi
est sacré, c'est le dieu de la terre, on se prosterne lorsqu'il
passe, et l'insensé qui oserait sans ordre franchir le seuil de
son palais, serait immédiatement frappé de mort!
Frappé de mort sans massue et sans glaive, frappé par une main
invisible, tué par la foudre, terrassé par le feu du ciel! Quelle
religion et quelle puissance! quelles grandes ombres que celles
de Nemrod, de Bélus et de Sémiramis! Que pouvaient donc être
avant les cités presque fabuleuses, où ces immenses royautés
trônèrent autrefois, les capitales de ces géants, de ces
magiciens, que les traditions confondent avec les anges et
nomment encore les fils de Dieu et les princes du ciel! Quels
mystères dorment dans les tombeaux des nations; et ne sommes-nous
pas des enfants lorsque, sans prendre la peine d'évoquer ces
effrayants souvenirs, nous nous applaudissons de nos lumières et
de nos progrès!
Dans son _livre sur la magie_, M. Du Potet avance, avec une
certaine crainte, qu'on peut, par une puissante émission de
[63] fluide magnétique, foudroyer un être vivant[3].
[Note 3: Du Potet, _la Magie dévoilée_, ou Principes de science
occulte, 1852, 1 vol. in-4.]
La puissance magique s'étend plus loin, mais il ne s'agit pas
seulement du prétendu fluide magnétique. C'est la lumière astrale
tout entière, c'est l'élément de l'électricité et de la foudre,
qui peut être mise au service de la volonté humaine; et que
faut-il faire pour acquérir cette formidable puissance? Zoroastre
vient de nous le le dire: il faut connaître ces lois mystérieuses
de l'équilibre qui asservissent à l'empire du bien les puissances
mêmes du mal; il faut avoir purifié son corps par les saintes
épreuves, lutté contre les fantômes de l'hallucination et saisi
corps à corps la lumière, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange;
il faut avoir dompté ces chiens fantastiques qui aboient dans les
rêves; il faut, en un mot, pour nous servir de l'expression si
énergique de l'oracle, avoir entendu parler la lumière. Alors on
est maître, alors on peut la diriger, comme Numa, contre les
ennemis des saints mystères; mais si l'on n'est pas parfaitement
pur, si la domination de quelque passion animale vous soumet
encore aux fatalités des tempêtes de la vie, on se brûle aux feux
qu'on allume, on est la proie du serpent qu'on déchaîne, et l'on
périra foudroyé comme Tullus Hostilius.
Il n'est pas conforme aux lois de la nature que l'homme puisse
être dévoré par les bêtes sauvages. Dieu l'a armé de puissance
pour leur résister; il peut les fasciner du regard, les
gourmander avec la voix, les arrêter d'un signe,... et nous
voyons, en effet, que les animaux les plus féroces redoutent la
[64] fixité du regard de l'homme, et semblent tressaillir à sa voix.
Les projections de la lumière astrale les paralysent et les
frappent de crainte. Lorsque Daniel fut accusé de fausse magie et
d'imposture, le roi de Babylone le soumit, ainsi que ses
accusateurs, à l'épreuve des lions. Les animaux n'attaquent
jamais que ceux qui les craignent ou ceux dont eux-mêmes ils ont
peur. Un homme intrépide et désarmé ferait certainement reculer
un tigre par le magnétisme de son regard.
Les mages se servaient de cet empire, et les souverains de
l'Assyrie avaient dans leurs jardins des tigres soumis, des
léopards dociles et des lions apprivoisés. On en nourrissait
d'autres dans les souterrains des temples pour servir aux
épreuves de l'initiation. Les bas-reliefs symboliques en font
foi; ce ne sont que luttes d'hommes et d'animaux, et toujours on
voit l'adepte couvert du vêtement sacerdotal les dominer du
regard et les arrêter d'un geste de la main. Plusieurs de ces
représentations sont symboliques sans doute, quand les animaux
reproduisent quelques-unes des formes du sphinx; mais il en est
d'autres où l'animal est représenté au naturel et où le combat
semble être la théorie d'un véritable enchantement.
La magie est une science dont on ne peut abuser sans la perdre et
sans se perdre soi-même. Les souverains et les prêtres du monde
assyrien étaient trop grands pour ne pas être exposés à se briser
si jamais ils tombaient; ils devinrent orgueilleux et ils
tombèrent. La grande époque magique de la Chaldée est antérieure
aux règnes de Sémiramis et de Ninus. A cette époque déjà la
religion se matérialise et l'idolâtrie commence à triompher. Le
[65] culte d'Astarté succède à celui de la Vénus céleste, la royauté
se fait adorer sous les noms de Baal et de Bel ou Bélus.
Sémiramis abaisse la religion au-dessous de la politique et des
conquêtes, et remplace les vieux temples mystérieux par de
fastueux et indiscrets monuments; l'idée magique toutefois domine
encore les sciences et les arts, et imprime aux merveilleuses
constructions de cette époque un caractère inimitable de force et
de grandeur. Le palais de Sémiramis était une synthèse bâtie et
sculptée de tout le dogme de Zoroastre. Nous en reparlerons
lorsque nous expliquerons le symbolisme de ces sept
chefs-d'oeuvre de l'antiquité, qu'on appela les merveilles du
monde.
Le sacerdoce s'était fait plus petit que l'empire, en voulant
matérialiser sa propre puissance; l'empire en tombant devait
l'écraser, et ce fut ce qui arriva sous l'efféminé Sardanapale.
Ce prince, amoureux de luxe et de mollesse, avait fait de la
science des mages une de ses prostituées. A quoi bon la puissance
d'opérer des merveilles si elle ne donne pas du plaisir?
Enchanteurs, forcez l'hiver à donner des roses; augmentez la
saveur du vin; employez votre empire sur la lumière à faire
resplendir la beauté des femmes comme celle des divinités! On
obéit et le roi s'enivre. Cependant la guerre se déclare,
l'ennemi s'avance.... Qu'importe l'ennemi au lâche qui jouit et
qui dort? Mais c'est la ruine, c'est l'infamie, c'est la mort!...
la mort! Sardanapale ne la craint pas, il croit que c'est un
sommeil sans fin; mais il saura bien se soustraire aux travaux et
aux affronts de la servitude... La nuit suprême est arrivée; le
vainqueur est aux portes, la ville ne peut plus résister; demain
c'en est fait du royaume d'Assyrie.... Le palais de Sardanapale
[66] s'illumine, et il rayonne de si merveilleuses splendeurs qu'il
éclaire toute la ville consternée. Sur des amas d'étoffes
précieuses, de pierreries et de vases d'or, le roi fait sa
dernière orgie. Ses femmes, ses favoris, ses complices, ses
prêtres avilis l'entourent; les clameurs de l'ivresse se mêlent
au bruit de mille instruments, les lions apprivoisés rugissent,
et une fumée de parfums sortant des souterrains du palais en
enveloppe déjà toutes les constructions d'un épais nuage. Des
langues de flamme percent déjà les lambris de cèdre;... les
chants d'ivresse vont faire place aux cris d'épouvante et aux
râles de l'agonie.... Mais la magie qui n'a pu, entre les mains
de ses adeptes dégradés, conserver l'empire de Ninus, va du moins
mêler ses merveilles aux terribles souvenirs de ce gigantesque
suicide. Une clarté immense et sinistre telle que n'en avaient
jamais vu les nuits de Babylone, semble repousser tout à coup et
élargir la voûte du ciel.... Un bruit semblable à celui de tous
les tonnerres éclatant ensemble ébranle la terre et secoue la
ville, dont les murailles tombent.... La nuit profonde redescend;
le palais de Sardanapale n'existe plus, et demain ses vainqueurs
ne trouveront plus rien de ses richesses, de son cadavre et de
ses plaisirs.
Ainsi finit le premier empire d'Assyrie et la civilisation faite
par le vrai Zoroastre. Ici finit la magie proprement dite, et
commence le règne de la kabbale. Abraham, en sortant de la
Chaldée, en a emporté les mystères. Le peuple de Dieu grandit en
silence, et nous trouverons bientôt Daniel aux prises avec les
misérables enchanteurs de Nabuchodonosor et de Balthazar[4].
[Note 4: Suivant Suldas, Cedrénus et la chronique d'Alexandrie,
ce fut Zoroastre lui-même qui, assiégé dans son palais, se fit
disparaître tout à coup avec tous ses secrets et toutes ses
richesses dans un immense éclat de tonnerre. En ce temps-là, tout
roi qui exerçait la puissance divine passait pour une incarnation
de Zoroastre, et Sardanapale se fit une apothéose de son bûcher.]
[Illustration: MYSTÈRE DE L'ÉQUILIBRE UNIVERSEL Suivant les
Mythologies Indienne et Japonaise]
[67]
CHAPITRE III.
MAGIE DANS L'INDE.
SOMAIRE.--Dogme des gymnosophistes.--La trimourti et les
Avatars.--Singulière manifestation de l'esprit
prophétique.--Influence du faux Zoroastre sur le mysticisme
indien.--Antiquités religieuses des Védas.--Magie des brahmes et
des faquirs.--Leurs livres et leurs oeuvres.
L'Inde, que la tradition kabbalistique nous dit avoir été peuplée
par les descendants de Caïn, et où se retirèrent plus tard les
enfants d'Abraham et de Céthurah, l'Inde est par excellence le
pays de la goétie et des prestiges. La magie noire s'y est
perpétuée avec les traditions originelles du fratricide rejeté
par les puissants sur les faibles, continué par les castes
oppressives et expié par les parias.
On peut dire de l'Inde qu'elle est la savante mère de toutes les
idolâtries. Les dogmes de ses gymnosophistes seraient les clefs
de la plus haute sagesse, si elles n'ouvraient encore mieux les
portes de l'abrutissement et de la mort. L'étonnante richesse du
symbolisme indien ferait presque supposer qu'il est antérieur à
tous les autres, tant il y a d'originalité primitive dans ses
poétiques conceptions; mais c'est un arbre dont le serpent
infernal semble avoir mordu la racine. La déification du diable
[68] contre laquelle nous avons déjà énergiquement protesté, s'y étale
dans toute son impudeur. La terrible trimourti des brahmes se
compose d'un créateur, d'un destructeur et d'un réparateur. Leur
Addha-Nari, qui figure la divinité mère ou la nature céleste, se
nomme aussi _Bowhanie_, et les tuggs ou étrangleurs lui offrent
des assassinats. Vichnou le réparateur ne s'incarne guère que
pour tuer un diable subalterne qui renaît toujours, puisqu'il est
favorisé par Rutrem ou Shiva, le dieu de la mort. On sent que
Shiva est l'apothéose de Caïn, mais rien dans toute cette
mythologie ne rappelle la douceur d'Abel. Ses mystères toutefois
sont d'une poésie grandiose, ses allégories d'une singulière
profondeur. C'est la kabbale profanée; aussi, loin de fortifier
l'âme en la rapprochant de la suprême sagesse, le brahmanisme la
pousse et la fait tomber avec des théories savantes dans les
gouffres de la folie.
C'est à la fausse kabbale de l'Inde que les gnostiques
empruntèrent leurs rêves tour à tour horribles et obscènes. C'est
la magie indienne qui, se présentant tout d'abord avec ses mille
difformités sur le seuil des sciences occultes, épouvante les
esprits raisonnables et provoque les anathèmes de toutes les
Églises sensées. C'est cette science fausse et dangereuse, qui,
trop souvent confondue par les ignorants et les demi-savants avec
la vraie science, leur a fait envelopper tout ce qui porte le nom
d'occultisme dans un anathème auquel celui même qui écrit ces
pages a souscrit énergiquement lorsqu'il n'avait pas trouvé
encore la clef du sanctuaire magique. Pour les théologiens des
Védas, Dieu ne se manifeste que dans la force. Tout progrès et
[69] toute révélation sont déterminés par une victoire. Vichnou
s'incarne dans les monstrueux léviathans de la mer et dans les
sangliers énormes qui façonnent la terre primitive à coup de
boutoirs.
C'est une merveilleuse genèse du panthéisme, et pourtant dans les
auteurs de ces fables, quel somnambulisme lucide! Le nombre dix
des Avatars correspond à celui des Séphirots de la kabbale.
Vichnou revêt successivement trois formes animales, les trois
formes élémentaires de la vie, puis il se fait sphinx, et
apparaît enfin sous la figure humaine; il est brahme alors et
sous les apparences d'une feinte humilité il envahit toute la
terre; bientôt il se fait enfant pour être l'ange consolateur des
patriarches, il devient guerrier pour combattre les oppresseurs
du monde, puis il incarne la politique pour l'opposer à la
violence, et semble quitter la forme humaine pour se donner
l'agilité du singe. La politique et la violence se sont usées
réciproquement, le monde attend un rédempteur intellectuel et
moral. Vichnou s'incarne dans Chrisna; il apparaît proscrit dans
son berceau près duquel veille un âne symbolique; on l'emporte
pour le soustraire à ses assassins, il grandit et prêche une
doctrine de miséricorde et de bonnes oeuvres. Puis il descend aux
enfers, enchaîne le serpent infernal et remonte glorieux au ciel;
sa fête annuelle est au mois d'août sous le signe de la Vierge.
Quelle étonnante intuition des mystères du christianisme! et
combien ne doit-elle pas sembler extraordinaire, si l'on pense
que les livres sacrés de l'Inde ont été écrits plusieurs siècles
avant l'ère chrétienne. A la révélation de Chrisna succède celle
de Bouddha, qui réunit ensemble la religion la plus pure et la
[70] plus parfaite philosophie. Alors le bonheur du monde est consommé
et les hommes n'ont plus à attendre que la dixième et dernière
incarnation, lorsque Vichnou reviendra sous sa propre figure
conduisant le cheval du dernier jugement, ce cheval terrible dont
le pied de devant est toujours levé et qui brisera le monde
lorsque ce pied s'abaissera.
Nous devons reconnaître ici les nombres sacrés et les calculs
prophétiques des mages. Les gymnosophistes et les initiés de
Zoroastre ont puisé aux mêmes sources,... mais c'est le faux
Zoroastre, le Zoroastre noir qui est resté le maître de la
théologie de l'Inde: les derniers secrets de cette doctrine
dégénérée, sont le panthéisme, et par suite le matérialisme
absolu, sous les apparences d'une négation absolue de la matière.
Mais qu'importe qu'on matérialise l'esprit ou qu'on spiritualise
la matière, dès qu'on affirme l'égalité et même l'identité de ces
deux termes? La conséquence de ce panthéisme est la destruction
de toute morale: il n'y a plus ni crimes ni vertus dans un monde
où tout est Dieu.
On doit comprendre d'après ces dogmes l'abrutissement progressif
des brahmes dans un quiétisme fanatique, mais ce n'est pas encore
assez; et leur grand rituel magique, le livre de l'occultisme
indien, l'_Oupnek'hat_, leur enseigne les moyens physiques et
moraux de consommer l'oeuvre de leur hébétement et d'arriver par
degrés à la folie furieuse que leurs sorciers appellent l'_état
divin_. Ce livre de l'Oupnek'hat est l'ancêtre de tous les
grimoires, et c'est le monument le plus curieux des antiquités de
la goétie.
Ce livre est divisé en _cinquante sections_: c'est une ombre
mêlée d'éclairs. On y trouve des sentences sublimes et des
[71] oracles de mensonge. Tantôt on croirait lire l'évangile de saint
Jean, lorsqu'on trouve, par exemple, dans les sections onzième et
quarante-huitième:
«L'ange du feu créateur est la parole de Dieu.
»La parole de Dieu a produit la terre et les végétaux qui en
sortent et la chaleur qui les mûrit.
»La parole du Créateur est elle-même le Créateur, et elle en est
le fils unique.»
Tantôt ce sont des rêveries dignes des hérésiarques les plus
extravagants:
«La matière n'étant qu'une apparence trompeuse, le soleil, les
astres, les éléments eux-mêmes sont des génies, les animaux sont
des démons et l'homme un pur esprit trompé par les apparences des
corps.»
Mais nous sommes suffisamment édifiés sur le dogme, venons au
rituel magique des enchanteurs indiens.
«Pour devenir Dieu il faut retenir son haleine.
»C'est-à-dire l'attirer aussi longtemps qu'on le pourra et s'en
gonfler pleinement.
»En second lieu, la garder aussi longtemps qu'on le pourra et
prononcer quarante fois en cet état le nom divin AUM.
»Troisièmement, expirer aussi longuement que possible en envoyant
mentalement son souffle à travers les cieux se rattacher à
l'éther universel.
»Dans cet exercice, il faut se rendre comme aveugle et sourd, et
immobile comme un morceau de bois.
»Il faut se poser sur les coudes et sur les genoux, le visage
tourné vers le nord.
»Avec un doigt on ferme une aile du nez, par l'autre on attire
l'air, puis on la ferme avec un doigt en pensant que Dieu est le
créateur, qu'il est dans tous les animaux, dans la fourmi comme
dans l'éléphant: on doit rester enfoncé dans ces pensées.
[72] »D'abord on dit _Aum_ douze fois; et pendant chaque aspiration il
faut dire _Aum_ quatre-vingts fois, puis autant de fois qu'il est
possible...
»Faites tout cela pendant trois mois, sans crainte, sans paresse,
mangeant et dormant peu; au quatrième mois les dévas se font voir
à vous; au cinquième vous aurez acquis toutes les qualités des
dévatas; au sixième vous serez sauvé, vous serez devenu Dieu.»
Il est évident qu'au sixième mois, le fanatique assez imbécile
pour persévérer dans une semblable pratique sera mort ou fou.
S'il résiste à cet exercice de soufflet mystique, l'Oupnek'hat,
qui ne veut pas le laisser en si beau chemin, va le faire passer
à d'autres exercices.
«Avec le talon bouchez l'anus, puis tirez l'air de bas en haut du
côté droit, faites-le tourner trois fois autour de la seconde
région du corps; de là faites-le parvenir au nombril, qui est la
troisième; puis à la quatrième, qui est le milieu du coeur; puis
à la cinquième, qui est la gorge; puis à la sixième, qui est
l'intérieur du nez, entre les deux sourcils; là retenez le vent:
il est devenu le souffle de l'âme universelle.»
Ceci nous semble être tout simplement une méthode de se
magnétiser soi-même et de se donner par la même occasion quelque
congestion cérébrale.
«Alors, continue l'auteur de l'Oupnek'hat, pensez au grand _Aum_,
qui est le nom du Créateur, qui est la voix universelle, la voix
[73] pure et indivisible qui remplit tout; cette voix est le Créateur
même; elle se fait entendre au contemplateur de dix manières. Le
premier son est comme la voix d'un petit moineau; le deuxième est
le double du premier; le troisième est comme le son d'une
cymbale; le quatrième comme le murmure d'un gros coquillage; le
cinquième est comme le chant de la vînâ (espèce de lyre
indienne); le sixième comme le son de l'instrument qu'on appelle
tal; le septième ressemble au son d'une flûte de bacabou posée
près de l'oreille; le huitième au son de l'instrument pakaoudj,
frappé avec la main; le neuvième au son d'une petite trompette,
et le dixième au son du nuage qui rugit et qui fait _dda, dda,
dda_!...
»À chacun de ces sons le contemplateur passe par différents
états, jusqu'au dixième où il devient Dieu.
»Au premier, les poils de tout son corps se dressent.
»Au second, ses membres sont engourdis.
»Au troisième, il ressent dans tous ses membres la fatigue qui
suit les jouissances de l'amour.
»Au quatrième, la tête lui tourne, il est comme ivre.
»Au cinquième, l'_eau de la vie_ reflue dans son cerveau.
»Au sixième, cette eau descend en lui et il s'en nourrit.
»Au septième, il devient maître de la vision, il voit au dedans
des coeurs, il entend les voix les plus éloignées.
»Au neuvième, il se sent assez subtil pour se transporter où il
veut, et, comme les anges, tout voir sans être vu.
»Au dixième, il devient la voix universelle et indivisible, il
[74] est le grand créateur, l'être éternel, exempt de tout, et, devenu
le repos parfait, il distribue le repos au monde.»
Il faut remarquer, dans cette page si curieuse, la description
complète des phénomènes du somnambulisme lucide mêlée à une
théorie complète de magnétisme solitaire. C'est l'art de se
mettre en extase par la tension de la volonté et la fatigue du
système nerveux.
Nous recommandons aux magnétistes l'étude approfondie des
mystères de l'Oupnek'hat.
L'emploi gradué des narcotiques et l'usage d'une gamme de disques
coloriés produit des effets analogues à ceux que décrit le
sorcier indien, et M. Ragon en a donné la recette dans son _Livre
de la maçonnerie occulte_, faisant suite à l'orthodoxie
maçonnique, page 499.
L'Oupnek'hat donne un moyen plus simple de perdre connaissance et
d'arriver à l'extase: c'est de regarder des deux yeux le bout de
son nez et de rester dans cette posture, ou plutôt dans cette
grimace, jusqu'à la convulsion du nerf optique.
Toutes ces pratiques sont douloureuses et dangereuses autant que
ridicules, et nous ne les conseillons à personne; mais nous ne
doutons pas qu'elles ne produisent effectivement, dans un espace
de temps plus ou moins long, suivant la sensibilité des sujets,
l'extase, la catalepsie, et même l'évanouissement léthargique.
Pour se procurer des visions, pour arriver aux phénomènes de la
seconde vue, il faut se mettre dans un état qui tient du sommeil,
de la mort et de la folie. C'est en cela surtout que les Indiens
sont habiles, et c'est à leurs secrets peut-être qu'il faut
rapporter les facultés étranges de certains _médiums_ américains.
[75] On pourrait définir la magie noire l'art de se procurer et de
procurer aux autres une folie artificielle. C'est aussi par
excellence la science des empoisonnements. Mais ce que tout le
monde ne sait pas, et ce que M. Dupotet, parmi nous, a le premier
découvert, c'est qu'on peut tuer par congestion ou par
soustraction subite de lumière astrale, lorsque, par une série
d'exercices presque impossibles, semblables à ceux que décrit le
sorcier indien, on a fait de son propre appareil nerveux assoupli
à toutes les tensions et à toutes les fatigues, une sorte de pile
galvanique vivante, capable de condenser et de projeter avec
force cette lumière qui enivre et qui foudroie.
Mais là ne s'arrêtent pas les secrets magiques de l'Oupnek'hat;
il en est un dernier que l'hiérophante ténébreux confie à ses
initiés, comme le grand et suprême arcane, et c'est, en effet,
l'ombre et l'inverse de ce grand secret de la haute magie.
Le grand arcane des vrais mages c'est l'absolu en morale, et par
conséquent eu direction des oeuvres et en liberté.
Le grand arcane de l'Oupnek'hat c'est l'absolu en immoralité, en
fatalité et en quiétisme mortel.
Voici comment s'exprime l'auteur du livre indien:
«Il est permis de mentir pour faciliter les mariages et pour
exalter les vertus d'un bramine ou les qualités d'une vache.
»Dieu s'appelle vérité, et en lui l'ombre et la lumière ne font
qu'un. Celui qui sait cela ne ment jamais, car s'il veut mentir
il fait de son mensonge une vérité.
[76] »Quelque péché qu'il commette, quelque mauvaise oeuvre qu'il
fasse, il n'est jamais coupable. Quand même il serait deux fois
parricide, quand même il tuerait un brahme initié aux mystères
des Védas, quelque chose qu'il commette enfin, sa lumière n'en
sera pas diminuée, car, dit Dieu, je suis l'âme universelle, en
moi sont le bien et le mal qui se corrigent l'un par l'autre.
Celui qui sait cela n'est jamais pécheur; il est universel comme
moi.» (_Oupnek'hat_, instruction 108, pages 35 et 92 du tome Ier
de la traduction d'Anquetil.)
De pareilles doctrines sont loin d'être civilisatrices, et
d'ailleurs l'Inde, en immobilisant sa hiérarchie sociale,
parquait l'anarchie dans les castes; la société ne vit que
d'échanges. Or l'échange est impossible quand tout appartient aux
uns et rien aux autres. A quoi servent les échelons sociaux dans
une prétendue civilisation où personne ne peut ni descendre ni
monter? Ici se montre enfin le châtiment tardif du fratricide,
châtiment qui enveloppe toute sa race et le condamne à mort.
Vienne une autre nation orgueilleuse et égoïste, elle sacrifiera
l'Inde, comme les légendes orientales racontent que Lamech a tué
Caïn. Malheur toutefois au meurtrier même de Caïn! disent les
oracles sacrés de la Bible.
[Illustration: YINX PANTOMORPHE. Vingt et unième Clé du Tuol
Égyptien primitif.]
[77]
CHAPITRE IV.
MAGIE HERMÉTIQUE.
SOMMAIRE.--Le dogme d'Hermès Trismégiste.--La magie
hermétique.--L'Égypte et ses merveilles.--Le patriarche Joseph et
sa politique.--Le Livre de Thot.--La table magique de Bembo.--La
clef des oracles.--L'éducation de Moïse.--Les magiciens de
Pharaon.--La pierre philosophale et le grand oeuvre.
C'est en Égypte que la magie se complète comme science
universelle et se formule en dogme parfait. Rien ne surpasse et
rien n'égale comme résumé de toutes les doctrines du vieux monde
les quelques sentences gravées sur une pierre précieuse par
Hermès et connues sous le nom de _table d'émeraude_; l'unité de
l'être et l'unité des harmonies, soit ascendantes, soit
descendantes, l'échelle progressive et proportionnelle du Verbe;
la loi immuable de l'équilibre et le progrès proportionnel des
analogies universelles, le rapport de l'idée au Verbe donnant la
mesure du rapport entre le créateur et le créé; les mathématiques
nécessaires de l'infini, prouvées par les mesures d'un seul coin
du fini; tout cela est exprimé par cette seule proposition du
grand hiérophante égyptien:
«Ce qui est supérieur est comme ce qui est inférieur, et ce qui
est en bas est comme ce qui est en haut pour former les
merveilles de la chose unique.»
Puis vient la révélation et la description savante de l'agent
créateur, du feu pantomorphe, du grand moyen de la puissance
occulte, de la lumière astrale en un mot.
[78] «Le soleil est son père, la lune est sa mère, le vent l'a porté
dans son ventre.»
Ainsi cette lumière est émanée du soleil, elle reçoit sa forme et
son mouvement régulier des influences de la lune, elle a
l'atmosphère pour réceptacle et pour prison.
«La terre est sa nourrice.»
C'est-à-dire qu'elle est équilibrée et mise en mouvement par la
chaleur centrale de la terre.
«C'est le principe universel, le TELESMA du monde.»
Hermès enseigne ensuite comment de cette lumière, qui est aussi
une force, on peut faire un levier et un dissolvant universel,
puis aussi un agent formateur et coagulateur.
Comment il faut tirer des corps où elle est latente, cette
lumière à l'état de feu, de mouvement, de splendeur, de gaz
lumineux, d'eau ardente, et enfin de terre ignée, pour imiter, à
l'aide de ces diverses substances, toutes les créations de la
nature.
La table d'émeraude, c'est toute la magie en une seule page.
Les autres ouvrages attribués à Hermès, tels que le _Pymandre_,
l'_Asclepius_, la _Minerve du monde_, etc., sont regardés
généralement par les critiques comme des productions de l'école
d'Alexandrie. Ils n'en contiennent pas moins les traditions
hermétiques conservées dans les sanctuaires de la théurgie. Les
doctrines d'Hermès ne sauraient être perdues pour qui connaît les
clefs du symbolisme. Les ruines de l'Égypte sont comme des pages
éparses avec lesquelles on peut encore, en les rassemblant,
reconstruire le livre entier, livre prodigieux dont les grandes
[79] lettres étaient des temples, dont les phrases étaient des Cités
toutes ponctuées d'obélisques et de sphinx!
La division même de l'Égypte était une synthèse magique; les noms
de ses provinces correspondaient aux figures des nombres sacrés:
le royaume de Sésostris se divisait en trois parties: la haute
Égypte ou la Thébaïde, figure du monde céleste et patrie des
extases; la basse Égypte, symbole de la terre; et l'Égypte
moyenne ou centrale, pays de la science et des hautes
initiations. Chacune de ces trois parties était divisée en dix
provinces appelées nomes, et placées sous la protection spéciale
d'un dieu. Ces dieux, au nombre de trente, groupés trois par
trois, exprimaient symboliquement toutes les conceptions du
ternaire dans la décade, c'est-à-dire la triple signification
naturelle, philosophique et religieuse des idées absolues
attachées primitivement aux nombres. Ainsi, la triple unité ou le
ternaire originel, le triple binaire ou le mirage du triangle,
qui forme l'étoile de Salomon; le triple ternaire ou l'idée tout
entière sous chacun de ses trois termes; le triple quaternaire,
c'est-à-dire le nombre cyclique des révolutions astrales, etc. La
géographie de l'Égypte, sous Sésostris, est donc un pantacle,
c'est-à-dire un résumé symbolique de tout le dogme magique de
Zoroastre, retrouvé et formulé d'une manière plus précise par
Hermès.
Ainsi, la terre égyptienne était un grand livre et les
enseignements de ce livre étaient répétés, traduits en peintures,
en sculpture, en architecture, dans toutes les villes et dans
tous les temples. Le désert même avait ses enseignements
éternels, et son Verbe de pierre s'asseyait carrément sur la base
[80] des pyramides, ces limites de l'intelligence humaine, devant
lesquelles médita pendant tant de siècles un sphinx colossal en
s'enfonçant lentement dans le sable. Maintenant sa tête, mutilée
par les âges, se dresse encore au-dessus de son tombeau, comme si
elle attendait pour disparaître qu'une voix humaine vienne
expliquer au monde nouveau le problème des pyramides.
L'Égypte est pour nous le berceau des sciences et de la sagesse;
car elle revêtit d'images, sinon plus riches, du moins plus
exactes et plus pures que celles de l'Inde, le dogme antique du
premier Zoroastre. L'art sacerdotal et l'art royal y formèrent
des adeptes par l'initiation, et l'initiation ne se renferma pas
dans les limites égoïstes des castes. On vit un esclave hébreu
s'initier lui-même et parvenir au rang de premier ministre, et
peut-être de grand hiérophante, car il épousa la fille d'un
prêtre égyptien, et l'on sait que le sacerdoce ne se mésalliait
jamais. Joseph réalisa en Égypte le rêve du communisme; il rendit
le sacerdoce et l'état seuls propriétaires, arbitres, par
conséquent, du travail et de la richesse. Il abolit ainsi la
misère, et fit de l'Égypte entière une famille patriarcale. On
sait que Joseph dut son élévation à sa science pour
l'interprétation des songes, science à laquelle les chrétiens de
nos jours, je dis même les chrétiens fidèles, refusent de croire,
tout en admettant que la Bible, où sont racontées les
merveilleuses divinations de Joseph, est la parole du
Saint-Esprit.
La science de Joseph n'était autre chose que l'intelligence des
rapports naturels qui existent entre les idées et les images,
entre le Verbe et ses figures. Il savait que pendant le sommeil,
[81] l'âme plongée dans la lumière astrale voit les reflets de ses
pensées les plus secrètes et même de ses pressentiments; il
savait que l'art de traduire les hiéroglyphes du sommeil est la
clef de la lucidité universelle; car tous les êtres intelligents
ont des révélations en songes.
La science hiéroglyphique absolue avait pour base un alphabet où
tous les dieux étaient des lettres, toutes les lettres des idées,
toutes les idées des nombres, tous les nombres des signes
parfaits.
Cet alphabet hiéroglyphique dont Moïse fit le grand secret de sa
kabbale, et qu'il reprit aux Égyptiens; car, suivant le Sepher
Jezirah, il venait d'Abraham: cet alphabet, disons-nous, est le
fameux livre de Thauth, soupçonné par Court de Gébelin de s'être
conservé jusqu'à nos jours sous la forme de ce jeu de cartes
bizarres qu'on appelle le _tarot_; mal deviné ensuite par
Eteilla, chez qui une persévérance de trente ans ne put suppléer
au bon sens et à la première éducation qui lui manquaient;
existant encore, en effet, parmi les débris des monuments
égyptiens, et dont la clef la plus curieuse et la plus complète
se trouve dans le grand ouvrage du père Kircher sur l'Égypte.
C'est la copie d'une table isiaque ayant appartenu au célèbre
cardinal Bembo. Cette table était de cuivre avec des figures
d'émail; elle a été malheureusement perdue; mais Kircher en donne
une copie exacte, et ce savant jésuite a deviné, sans pouvoir
toutefois pousser plus loin son explication, qu'elle contenait la
clef hiéroglyphique des alphabets sacrés.
Cette table est partagée en trois compartiments égaux; en haut
[82] les douze maisons célestes, en bas les douze stations laborieuses
de l'année, au centre les vingt et un signes sacrés correspondent
aux lettres.
Au milieu de la région centrale siége l'image d'IYNX,
pantomorphe, emblème de l'être universel correspondant au jod
hébraïque, la lettre unique dont se forment toutes les autres.
Autour d'IYNX on voit la triade ophionienne correspondant aux
trois lettres mères des alphabets égyptien et hébreu; à droite
les deux triades _ibimorphe_ et _sérapéenne_, à gauche la triade
_nephtéenne_ et celle d'_Hécate_, figures de l'actif et du
passif, du volatil et du fixe, du feu fécondant et de l'eau
génératrice. Chaque couple de triades, combiné avec le centre,
donne un septénaire; le centre lui-même en contient un. Ainsi les
trois septénaires donnent l'absolu numéral des trois mondes, et
le nombre complet des lettres primitives, auxquelles on ajoute un
signe complémentaire, comme aux neuf caractères des nombres, on
ajoute le zéro.
Les dix nombres et les vingt-deux lettres sont ce qu'on appelle
en kabbale les trente-deux voies de la science, et leur
description philosophique est le sujet du livre primitif et
révéré qu'on nomme le _Sepher Jezirah_, et qu'on peut trouver
dans la collection de Pistorius et ailleurs. L'alphabet de Thauth
n'est l'original de notre tarot que d'une manière détournée. Le
tarot que nous avons est d'origine juive et les types des figures
ne remontent pas plus haut que le règne de Charles VII. Le jeu de
cartes de Jacquemin Gringonneur est le premier tarot que nous
connaissions, mais les symboles qu'il reproduit sont de la plus
haute antiquité. Ce jeu fut un essai de quelque astrologue de ce
temps-là pour ramener le roi à la raison à l'aide de cette clef,
[83] des oracles dont les réponses, résultant de la combinaison variée
des signes, sont toujours exactes comme les mathématiques et
mesurées comme les harmonies de la nature. Mais il faut être déjà
bien raisonnable pour savoir se servir d'un instrument de science
et de raison; le pauvre roi, tombé en enfance, ne vit que des
jouets d'enfant dans les peintures de Gringonneur, et fit un jeu
de cartes des alphabets mystérieux de la kabbale.
[Illustration: Tableau explicatif de la table astronomique et
alphabétique dite de Bembo. (_Voir l'Ædipe de Kircher._)]
Moïse nous raconte qu'à leur sortie d'Égypte, les Israélites
emportèrent les vases sacrés des Égyptiens. Cette histoire est
allégorique, et le grand prophète n'eût pas encouragé son peuple
au vol. Ces vases sacrés, ce sont les secrets de la science
égyptienne que Moïse avait appris à la cour de Pharaon. Loin de
nous l'idée d'attribuer à la magie les miracles de cet homme
inspiré de Dieu; mais la Bible elle-même nous apprend que Jannès
et Mambrès, les magiciens de Pharaon, c'est-à-dire les grands
hiérophantes d'Égypte, accomplirent d'abord, par leur art, des
merveilles semblables aux siennes. Ainsi, ils changèrent des
baguettes en serpents et des serpents en baguettes, ce qui peut
s'expliquer par prestige ou fascination. Ils changèrent l'eau en
sang, ils firent paraître instantanément une grande quantité de
grenouilles, mais ils ne purent amener ni des mouches ni d'autres
insectes parasites, nous avons déjà dit pourquoi, et comment il
faut expliquer leur aveu lorsqu'ils se déclarèrent vaincus.
Moïse triompha et emmena les Israélites hors de la terre de
servitude. À cette époque, la vraie science se perdait en Égypte,
parce que les prêtres, abusant de la grande confiance du peuple,
[84] le laissaient croupir dans une abrutissante idolâtrie; là était
le grand écueil de l'ésotérisme. Il fallait voiler au peuple la
vérité sans la lui cacher; il fallait empêcher le symbolisme de
s'avilir en tombant dans l'absurde; il fallait entretenir dans
toute sa dignité et dans toute sa beauté première le voile sacré
d'Isis. C'est ce que le sacerdorce égyptien ne sut pas faire. Le
vulgaire imbécile prit pour des réalités vivantes les formes
hiéroglyphiques d'Osiris et d'Hermanubis. Osiris devint un boeuf,
et le savant Hermès un chien. Osiris, devenu boeuf, se promena
bientôt sous les oripeaux du boeuf Apis, et les prêtres
n'empêchèrent pas le peuple d'adorer une viande prédestinée à
leur cuisine.
Il était temps de sauver les saintes traditions. Moïse créa un
peuple nouveau, et lui défendit sévèrement le culte des images.
Malheureusement ce peuple avait déjà vécu avec les idolâtres, et
les souvenirs du boeuf Apis le poursuivaient dans le désert. On
sait l'histoire du veau d'or, que les enfants d'Israël ont
toujours adoré un peu. Moïse, cependant, ne voulut pas livrer à
l'oubli les hiéroglyphes sacrés, et il les sanctifia en les
consacrant au culte épuré du vrai Dieu. Nous verrons comment tous
les objets servant au culte de Jéhovah étaient symboliques, et
rappelaient les signes révérés de la révélation primitive.
Mais il faut en finir d'abord avec la gentilité et suivre, à
travers les civilisations païennes, l'histoire des hiéroglyphes
matérialisés et des anciens rites avilis.
[85]
CHAPITRE V.
MAGIE EN GRÈCE.
Sommaire.--La fable de la toison d'or.--Orphée, Amphion et
Cadmus.--Clef magique des poëmes d'Homère.--Eschyle révélateur
des mystères.--Dogme d'Orphée expliqué par la légende.--Les
oracles et les pythonisses.--Magie noire de Médée et de Circé.
Nous touchons à l'époque où les sciences exactes de la magie vont
se revêtir de leur forme naturelle: la beauté. Nous avons vu dans
le Sohar le prototype de l'homme se lever dans le ciel en se
mirant dans l'océan de l'Être. Cet homme idéal, cet ombre du Dieu
pantomorphe, ce fantôme viril de la forme parfaite ne restera pas
isolé. Une compagne va lui naître sous le doux ciel de
l'Héllénie. La Vénus céleste, Vénus chaste et féconde, la triple
mère des trois Grâces, sort à son tour, non plus des eaux
dormantes du chaos, mais des ondes vivantes et agitées de cet
archipel murmurateur de poésie où les îles pavoisées d'arbres
verts et de fleurs semblent être les vaisseaux des dieux.
Le septénaire magique des Chaldéens se change en musique sur les
sept cordes de la lyre d'Orphée. C'est l'harmonie qui défriche
les forêts et les déserts de la Grèce. Aux chants poétiques
d'Orphée, les rochers s'amollissent, les chênes se déracinent, et
les bêtes sauvages se soumettent à l'homme. C'est par une
semblable magie qu'Amphion bâtit les murs de Thèbes. La savante
Thèbes de Cadmus, la ville qui est un pantacle comme les sept
merveilles du monde, la cité de l'initiation. C'est Orphée qui a
[86] donné la vie aux nombres, c'est Cadmus qui a attaché la pensée
aux caractères. L'un a fait un peuple amoureux de toutes les
beautés, l'autre a donné à ce peuple une patrie digne de son
génie et de ses amours.
Dans les traditions de l'ancienne Grèce, nous voyons apparaître
Orphée parmi les héros de la toison d'or, ces conquérants
primitifs du grand oeuvre. La toison d'or, c'est la dépouille du
soleil, c'est la lumière appropriée aux usages de l'homme; c'est
le grand secret des oeuvres magiques, c'est l'initiation enfin,
que vont chercher en Asie les héros allégoriques de la toison
d'or. D'une autre part, Cadmus est un exilé volontaire de la
grande Thèbes d'Égypte. Il apporte en Grèce les lettres
primitives et l'harmonie qui les rassemble. Au mouvement de cette
harmonie, la ville typique, la ville savante, la nouvelle Thèbes
se bâtit d'elle-même, car la science est tout entière dans les
harmonies des caractères hiéroglyphiques, phonétiques et numéraux
qui se meuvent d'eux-mêmes suivant les lois des mathématiques
éternelles, Thèbes est circulaire et sa citadelle est carrée,
elle a sept portes comme le ciel magique et sa légende deviendra
bientôt l'épopée de l'occultisme et l'histoire prophétique, du
génie humain.
Toutes ces allégories mystérieuses, toutes ces traditions
savantes sont l'âme de la civilisation en Grèce, mais il ne faut
pas chercher l'histoire réelle des héros de ces poèmes ailleurs
que dans les transformations du symbolisme oriental apporté en
Grèce par des hiérophantes inconnus. Les grands hommes de ce
temps-là écrivaient seulement l'histoire des idées, et se
souciaient peu de nous initier aux misères humaines de
l'enfantement des empires. Homère aussi a marché dans cette voie;
[87] il met en oeuvre les dieux, c'est-à-dire les types immortels de
la pensée, et si le monde s'agite c'est une conséquence forcée du
froncement des sourcils de Jupiter. Si la Grèce porte le fer et
le feu en Asie, c'est pour venger les outrages de la science et
de la vertu sacrifiées à la volupté. C'est pour rendre l'empire
du monde à Minerve et à Junon, en dépit de cette molle Vénus qui
a perdu tous ceux qui l'ont trop aimée.
Telle est la sublime mission de la poésie: elle substitue les
dieux aux hommes, c'est-à-dire les causes aux effets et les
conceptions éternelles aux chétives incarnations des grandeurs
sur la terre. Ce sont les idées qui élèvent ou qui font tomber
les empires. Au fond de toute grandeur il y a une croyance, et
pour qu'une croyance soit poétique, c'est-à-dire créatrice, il
faut qu'elle relève d'une vérité. La véritable histoire digne
d'intéresser les sages, c'est celle de la lumière toujours
victorieuse des ténèbres. Une grande journée de ce soleil se
nomme une civilisation.
La fable de la toison d'or rattache la magie hermétique aux
initiations de la Grèce. Le bélier solaire dont il faut conquérir
la toison d'or pour être souverain du monde est la figure du
grand oeuvre. Le vaisseau des Argonautes construit avec les
planches des chênes prophétiques de Dodone, le vaisseau parlant,
c'est la barque des mystères d'Isis, l'arche des semences et de
la rénovation, le coffre d'Osiris, l'oeuf de la régénération
divine. Jason l'aventurier est l'initiable; ce n'est un héros que
par son audace, il a de l'humanité toutes les inconstances et
toutes les faiblesses, mais il emmène avec lui les
personnifications de toutes les forces. Hercule qui symbolise la
[88] force brutale ne doit point concourir à l'oeuvre, il s'égare en
chemin à la poursuite de ses indignes amours; les autres arrivent
au pays de l'initiation, dans la Colchide, où se conservaient
encore quelques-uns des secrets de Zoroastre; mais comment se
faire donner la clef de ces mystères? La science est encore une
fois trahie par une femme. Médée livre à Jason les arcanes du
grand oeuvre, elle livre le royaume et les jours de son père; car
c'est une loi fatale du sanctuaire occulte que la révélation des
secrets entraîne la mort de celui qui n'a pu les garder.
Médée apprend à Jason quels sont les monstres qu'il doit
combattre et de quelle manière il peut en triompher. C'est
d'abord le serpent ailé et terrestre, le fluide astral qu'il faut
surprendre et fixer; il faut lui arracher les dents et les semer
dans une plaine qu'on aura d'abord labourée en attelant à la
charrue les taureaux de Mars. Les dents du dragon sont les acides
qui doivent dissoudre la terre métallique préparée par un double
feu et par les forces magnétiques de la terre. Alors il se fait
une fermentation et comme un grand combat, l'impur est dévoré par
l'impur, et la toison brillante devient la récompense de
l'adepte.
Là se termine le roman magique de Jason; vient ensuit
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