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Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

by Aristophanes · French · Gutenberg #20664 · 474,975 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Aristophane; Traduction nouvelle, tome second
    
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Title: Aristophane; Traduction nouvelle, tome second

Author: Aristophanes

Commentator: Sully Prudhomme

Translator: Eugène Talbot


        
Release date: February 25, 2007 [eBook #20664]
                Most recently updated: January 1, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20664

Credits: Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe,
        Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading
        Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
        images generously made available by the Bibliothèque
        nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARISTOPHANE; TRADUCTION NOUVELLE, TOME SECOND ***




Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe,
Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading
Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
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nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)








ARISTOPHANE

EUGÈNE TALBOT



TRADUCTION NOUVELLE

PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME

TOME SECOND


_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31

M DCCC XCVII




LES OISEAUX

(L'AN 415 AVANT J.-C.)


Deux citoyens, Pisthétéros (Fidèle ami) et Evelpide (Bon espoir),
dégoûtés de la vie que l'on mène à Athènes, se déterminent à bâtir une
ville aérienne, Néphélocokkygia (Nuéecoucouville). Tous les hommes
veulent y venir habiter, mais le poète, enlevant le sceptre aux dieux
qui ne savent plus maintenir l'ordre sur la terre, chasse
impitoyablement de la cité nouvelle les prêtres, les devins, les
philosophes, les poètes, les législateurs, les avocats. On crée des
divinités à l'image des oiseaux, à qui appartient désormais l'empire du
monde, et les anciens dieux, bloqués dans l'Olympe, où n'arrive plus
l'odeur des offrandes, sont forcés d'entrer en composition avec
Pisthétéros.


_PERSONNAGES DU DRAME_

    EVELPIDÈS.
    PISTHÉTÆROS.
    LE ROITELET, serviteur de la huppe.
    LA HUPPE.
    CHOEUR D'OISEAUX.
    LE PHOENIKOPTÈRE.
    HÉRAUTS.
    UN PRÊTRE.
    UN POÈTE.
    UN DISEUR D'ORACLES.
    LE ROSSIGNOL.
    PROKNÈ.
    MÉTÔN, géomètre.
    UN INSPECTEUR.
    UN VENDEUR DE DÉCRETS.
    MESSAGERS.
    IRIS.
    UN PARRICIDE.
    KINÉSIAS, poète dithyrambique.
    UN SYKOPHANTE.
    PROMÈTHEUS.
    POSÉIDÔN.
    UN TRIBALLE.
    HÈRAKLÈS.
    UN ESCLAVE DE PISTHÉTÆROS.
    XANTHIAS.          } esclaves,
    MANODOROS ou MANÈS } personnages muets.


_La scène se passe dans un endroit sauvage, rocailleux, au fond d'une
forêt._


LES OISEAUX

EVELPIDÈS, _au geai_.

Est-ce tout droit que tu me dis d'aller, du côté où l'on voit cet arbre?

PISTHÉTÆROS, _tenant une corneille_.

La peste te crève! La voilà qui me croasse de revenir en arrière!

EVELPIDÈS.

Pourquoi, malheureux, sautillons-nous de haut en bas? Nous nous tuons à
chercher ainsi notre route de côté et d'autre.

PISTHÉTÆROS.

Je me suis fié, pour mon malheur, à cette corneille, qui m'a fait
parcourir deux mille stades de chemin.

EVELPIDÈS.

Et moi je me suis fié, pour mon infortune, à ce geai, qui m'a rongé les
ongles des doigts.

PISTHÉTÆROS.

En quel endroit de la terre sommes-nous? je n'en sais rien.

EVELPIDÈS.

D'ici, retrouverais-tu ta patrie, toi?

PISTHÉTÆROS.

Non, de par Zeus! pas plus qu'Exèkestidès.

EVELPIDÈS.

Malheur!

PISTHÉTÆROS.

Allons, mon ami, suis cette route.

EVELPIDÈS.

Certes, il nous a joué un vilain tour, cet oiseleur du marché à la
volaille, ce fou de Philokratès, en me disant que ces deux guides seuls,
parmi les oiseaux, nous diraient où est Tèreus, la huppe, changé en
oiseau. Il nous a vendu une obole ce geai, fils de Tharrélidès, et trois
oboles cette corneille qui, l'un et l'autre, ne savent rien que mordre.
Eh bien! qu'as-tu, maintenant, à ouvrir le bec? Est-ce que tu vas encore
nous mener de façon à tomber des rochers? Ici, il n'y a pas de route.

PISTHÉTÆROS.

Et ici, de par Zeus! pas le moindre sentier.

EVELPIDÈS.

La corneille ne dit donc rien au sujet de la route? Pas de croassements?

PISTHÉTÆROS.

Pas plus maintenant que tout à l'heure.

EVELPIDÈS.

Enfin, que dit-elle de la route?

PISTHÉTÆROS.

Que veux-tu qu'elle dise, sinon qu'en les rongeant, elle me mangera les
doigts?

EVELPIDÈS.

N'est-il pas étrange, assurément, que, avec notre désir d'aller aux
corbeaux et nos préparatifs achevés, nous ne puissions ensuite trouver
la route? En effet, ô vous, hommes qui assistez à cet entretien, nous
sommes malades du mal contraire à celui de Sakas. N'étant pas citoyen,
il veut l'être à toute force, et nous qui sommes d'une tribu et d'une
famille honorables, citoyens comme nos concitoyens, sans en être chassés
par personne, nous prenons des deux pieds notre vol loin de notre
patrie, non point par haine pour cette ville qui n'est pas seulement
grande et heureusement douée par la nature, mais ouverte à tous pour y
dépenser leur avoir. En effet, les cigales ne chantent qu'un ou deux
mois sur les jeunes figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute
leur vie l'air des procès. Voilà pourquoi nous avons entrepris ce
voyage, et comment, pourvus d'une corbeille, d'une cruche et de myrte,
nous errons tous deux à la recherche d'un lieu tranquille, où nous
puissions nous établir et séjourner. Nous nous dirigeons du côté de
Tèreus la huppe, pour le prier de nous dire si, dans la région où il a
porté son vol, il a vu quelque part cette sorte de ville.

PISTHÉTÆROS.

Holà! hé!

EVELPIDÈS.

Qu'est-ce donc?

PISTHÉTÆROS.

Depuis longtemps la corneille m'indique quelque chose là-haut.

EVELPIDÈS.

Et ce geai aussi ouvre le bec comme pour me montrer quelque chose. Il
n'est pas possible qu'il n'y ait pas par là des oiseaux. Nous le saurons
tout de suite en faisant du bruit.

PISTHÉTÆROS.

Alors, sais-tu ce qu'il faut faire? Heurte ta jambe contre cette roche.

EVELPIDÈS.

Et toi ta tête; ce sera un double bruit.

PISTHÉTÆROS.

Alors, toi, une pierre; prends et frappe.

EVELPIDÈS.

Très bien, si cela te plaît. Esclave, esclave!

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu? Au lieu de la Huppe, tu appelles: «Esclave!» En place
d'«Esclave!» il te fallait crier: «Epopoï!»

EVELPIDÈS.

Epopoï! Veux-tu que je frappe encore une fois? Epopoï!

LE ROITELET.

Quels sont ces gens? Qui est-ce qui crie en appelant mon maître?

EVELPIDÈS.

Apollôn sauveur, quelle ouverture de bec!

LE ROITELET.

Malheur à moi! ce sont deux oiseleurs!

EVELPIDÈS.

Voilà un être affreux et d'une vilaine conversation!

LE ROITELET.

Allez tous deux à la malheure!

EVELPIDÈS.

Mais nous ne sommes pas des hommes!

LE ROITELET.

Qu'êtes-vous donc?

EVELPIDÈS.

Je suis le Peureux, oiseau de Libyè.

LE ROITELET.

Des contes!

EVELPIDÈS.

Regarde plutôt à mes pieds.

LE ROITELET.

Et l'autre? Quel oiseau est-ce? Tu ne parles pas?

PISTHÉTÆROS.

Je suis l'Emmerdé, oiseau du Phasis.

EVELPIDÈS.

Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux?

LE ROITELET.

Je suis un oiseau esclave.

EVELPIDÈS.

Tu as été vaincu par quelque coq?

LE ROITELET.

Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que, moi
aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur.

EVELPIDÈS.

Est-ce qu'un oiseau a besoin d'un serviteur?

LE ROITELET.

Lui, du moins, je le crois, parce que jadis il était homme. Tantôt il
veut manger des anchois de Phalèron; je cours lui chercher des anchois
dans une écuelle; tantôt il désire de la purée: il lui faut une cuillère
et une marmite; je cours chercher la cuillère.

EVELPIDÈS.

C'est un coureur que cet oiseau. Sais-tu ce qu'il te faut faire,
Roitelet? Appelle-nous ton maître.

LE ROITELET.

Mais, de par Zeus! il vient de s'endormir, après avoir mangé des baies
de myrte et quelques moucherons.

EVELPIDÈS.

Malgré cela, éveille-le!

LE ROITELET.

Je suis sûr qu'il va se mettre en colère; mais, pour vous plaire, je
l'éveillerai. _(Il sort.)_

PISTHÉTÆROS, _au Roitelet qui s'en va._

Puisses-tu périr de malemort, toi qui as failli me tuer.

EVELPIDÈS.

Ah! malheureux que je suis! mon geai s'est envolé de frayeur.

PISTHÉTÆROS.

Tu es bien le plus lâche des animaux: ta frayeur a fait partir le geai.

EVELPIDÈS.

Dis-moi, toi-même n'as-tu pas fait partir la corneille, en tombant?

PISTHÉTÆROS.

Non pas, de par Zeus!

EVELPIDÈS.

Où est-elle alors?

PISTHÉTÆROS.

Elle s'est envolée.

EVELPIDÈS.

Et tu ne l'as pas fait partir! O mon bon, comme tu es brave!

LA HUPPE.

Ouvre l'huis, pour que je sorte.

EVELPIDÈS.

Par Hèraklès! quel est cet animal? Quel plumage! Quel appendice de
triple aigrette!

LA HUPPE.

Quelles sont ces gens qui me cherchent?

EVELPIDÈS.

Les douze dieux semblent t'avoir mis en piteux état.

LA HUPPE.

Ne vous riez pas de moi en voyant mon plumage! Car, ô étrangers,
autrefois j'étais homme.

EVELPIDÈS.

Nous ne rions pas de toi.

LA HUPPE.

Mais de quoi?

EVELPIDÈS.

Ton bec nous paraît risible.

LA HUPPE.

C'est pourtant comme cela que Sophoklès me traite indignement dans ses
tragédies, moi Tèreus.

EVELPIDÈS.

Tu es donc Tèreus? Simple oiseau ou paon?

LA HUPPE.

Oiseau.

EVELPIDÈS.

Où sont donc tes plumes?

LA HUPPE.

Elles sont tombées.

EVELPIDÈS.

Est-ce par suite de quelque maladie?

LA HUPPE.

Non; mais, en hiver, tous les oiseaux muent, et nous reprenons ensuite
d'autres plumes. Mais vous deux, dites-moi, qui êtes-vous?

EVELPIDÈS.

Nous? Des mortels.

LA HUPPE.

De quel pays?

EVELPIDÈS.

De celui où sont les belles trières.

LA HUPPE.

Êtes-vous hèliastes?

EVELPIDÈS.

Absolument le contraire: antihèliastes.

LA HUPPE.

On sème donc là-bas de cette graine?

EVELPIDÈS.

Tu n'en recueillerais pas beaucoup en cherchant dans nos champs.

LA HUPPE.

Quelles pressantes affaires vous ont fait venir ici?

EVELPIDÈS.

Le désir de converser avec toi.

LA HUPPE.

Et pourquoi?

EVELPIDÈS.

Parce que, d'abord, tu as été homme comme nous, jadis; parce que tu as
dû de l'argent, comme nous, jadis; parce que tu aimais à ne pas le
rendre, comme nous, jadis. Puis, ayant changé ta nature en celle
d'oiseau, tu as promené ton vol circulaire sur la terre et sur la mer.
Et c'est la raison pour laquelle tu as l'intelligence de l'homme mêlée à
celle de l'oiseau. Aussi sommes-nous venus ici tous deux vers toi te
prier de nous dire s'il y a quelque cité de laine épaisse, comme une
couverture moelleuse où l'on goûte le repos.

LA HUPPE.

Alors tu cherches une ville plus grande que celle des fils de Kranaos?

EVELPIDÈS.

Pas plus grande, mais qui nous convienne mieux.

LA HUPPE.

Il est clair que tu cherches un gouvernement aristocratique.

EVELPIDÈS.

Moi? Pas du tout: je déteste même le fils de Skellios.

LA HUPPE.

Quelle ville habiteriez-vous donc le plus volontiers?

EVELPIDÈS.

Celle où la plus grande affaire serait d'entendre à ma porte, dès le
matin, quelque ami me dire: «Au nom de Zeus Olympien, présente-toi chez
moi de bonne heure, toi et tes enfants, au sortir du bain: je dois
donner un repas de noces; n'y manque pas surtout; autrement, ne mets
jamais les pieds chez moi, quand je serai dans le malheur.»

LA HUPPE.

De par Zeus! tu as la passion des grandes infortunes! Et toi?

PISTHÉTÆROS.

J'ai une passion semblable, moi.

LA HUPPE.

Et laquelle?

PISTHÉTÆROS.

Celle d'une cité où, en me rencontrant, le père d'un joli garçon me dise
d'un ton de reproche, comme offensé par moi: «Vraiment, Stilbonidès, en
voilà une belle conduite! Tu rencontres mon fils revenant du bain et du
gymnase, et pas un baiser, pas une parole, pas une caresse, pas un
attouchement de toi, l'ami du père!»

LA HUPPE.

Mon pauvre homme, pour quelles tristes choses tu te passionnes! Eh bien,
il y a une ville heureuse, telle que vous le dites, sur les côtes de la
mer Erythræa.

EVELPIDÈS.

Malheur! Ne nous parle pas d'une ville maritime: un beau matin on y
verrait aborder la Salaminienne amenant un huissier. As-tu une ville
hellénique à nous proposer?

LA HUPPE.

Pourquoi n'iriez-vous pas habiter Lépréon, en Élis?

EVELPIDÈS.

Par les dieux! sans l'avoir vue, j'ai en horreur Lépréon, à cause de
Mélanthios.

LA HUPPE.

Il y a encore dans la Lokris la ville des Opontiens; vous pourriez y
habiter.

EVELPIDÈS.

Mais moi je ne voudrais pas être Opontien, pour un talent d'or. Et
quelle est la vie qu'on mène chez les oiseaux? Tu dois le savoir
parfaitement.

LA HUPPE.

Pas désagréable à vivre: premièrement il faut s'y passer de bourse.

EVELPIDÈS.

Vous avez ainsi retiré de la vie une grande source de fraudes.

LA HUPPE.

Notre nourriture, cueillie dans les jardins, est le sésame blanc, le
myrte, les pavots et la menthe.

EVELPIDÈS.

Mais alors vous êtes en quête d'une vie de nouveaux mariés.

PISTHÉTÆROS.

Hé! hé! J'entrevois un grand dessein pour la race des oiseaux: elle
deviendrait puissante, si vous m'obéissiez.

LA HUPPE.

Et comment t'obéirions-nous?

PISTHÉTÆROS.

Comment vous m'obéiriez? Tout d'abord ne voltigez pas n'importe où, bec
ouvert: c'est une habitude malséante. Chez nous quand il y a des gens
volages, on dit: «Quel est cet oiseau?» Et Téléas répond: «C'est un
homme sans équilibre, un oiseau qui vole, un être inconsidéré, qui ne
saurait jamais rester en place.»

LA HUPPE.

Par Dionysos! tes railleries portent juste. Que pourrions-nous donc
faire?

PISTHÉTÆROS.

Bâtissez une ville.

LA HUPPE.

Et quelle ville bâtirions-nous, nous autres oiseaux?

PISTHÉTÆROS.

Vrai? Oh! la sotte parole lâchée! Regarde en bas.

LA HUPPE.

Je regarde.

PISTHÉTÆROS.

Tourne le cou.

LA HUPPE.

De par Zeus! quelle jouissance, si je me déboîte la tête!

PISTHÉTÆROS.

As-tu vu quelque chose?

LA HUPPE.

Oui, les nuages et le ciel.

PISTHÉTÆROS.

Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux?

LA HUPPE.

Le pôle? Comment cela?

PISTHÉTÆROS.

Comme qui dirait le lieu. Attendu que cela tourne et traverse tout, on
l'appelle pôle. Une fois bâti et fortifié par vous, on l'appellera
police. Alors vous régnerez sur les hommes, ainsi que sur les
sauterelles; et les dieux, vous les ferez mourir de faim comme les
Mèliens.

LA HUPPE.

De quelle manière?

PISTHÉTÆROS.

L'air est entre le ciel et la terre; et de même que, quand nous voulons
aller à Delphoe, nous demandons passage aux Boeotiens, ainsi, quand les
hommes sacrifieront aux dieux, si les dieux ne nous paient pas tribut,
votre ville, étrangère pour eux, et l'espace empêcheront de monter la
fumée des cuisses.

LA HUPPE.

Iou! Iou! Par la Terre, les filets, les nuées, les rets, je n'ai jamais
entendu dessein mieux imaginé. Aussi suis-je tout prêt à bâtir la ville
avec toi, si le projet a l'approbation des autres oiseaux.

PISTHÉTÆROS.

Qui donc leur exposera l'affaire?

LA HUPPE.

Toi. Jadis ils étaient barbares; mais moi je leur ai enseigné le
langage, depuis mon long séjour avec eux.

PISTHÉTÆROS.

Comment les convoqueras-tu?

LA HUPPE.

Aisément. Je vais entrer tout de suite dans le taillis, éveiller ma
chère Aèdôn, et nous leur ferons appel. Dès qu'ils auront entendu notre
voix, ils voleront ici à tire-d'ailes.

PISTHÉTÆROS.

O toi, le plus aimable des oiseaux, ne tarde pas davantage. Je t'en
prie, entre au plus vite dans le taillis, et éveille Aèdôn.

LA HUPPE.

Allons, ma compagne, cesse de sommeiller; fais jaillir de ta bouche
divine les notes des hymnes sacrés; gémis sur mon fils et le tien, le
déplorable Itys, en gazouillements harmonieux, sortis de ton bec agile.
Ta voix pure monte à travers le smilax couronné de feuillage, jusqu'au
trône de Zeus où Phoebos à la chevelure d'or répond à tes élégies par le
son de sa lyre d'ivoire et préside aux danses des dieux; et de leurs
bouches immortelles s'élance le concert plaintif des bienheureuses
divinités. _(On entend le son d'une flûte.)_

PISTHÉTÆROS.

O Zeus souverain! quelle voix charmante pour un si petit oiseau! Quelle
douceur de miel répandue sur le taillis entier!

EVELPIDÈS.

Holà!

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il? Te tairas-tu?

EVELPIDÈS.

Pourquoi?

PISTHÉTÆROS.

La Huppe prépare de nouveaux chants.

LA HUPPE, _dans le taillis_.

Epopopopopopopopopopoï! Io, Io! Venez, venez, venez, venez, venez ici, ô
mes compagnons ailés; vous qui paissez les sillons fertiles des
laboureurs, tribus innombrables de mangeurs d'orge, famille des
cueilleurs de graines, au vol rapide, au gosier mélodieux; vous qui,
dans la plaine labourée, gazouillez, autour de la glèbe, cette chanson
d'une voix légère: «Tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio;» et vous
aussi qui dans les jardins, sous les feuillages du lierre, faites
entendre vos accents; et vous qui, sur les montagnes, becquetez les
olives sauvages et les arbouses, hâtez-vous de voler vers mes
chansons.--Trioto, trioto, totobrix!--Et vous, vous encore qui, dans les
vallons marécageux, dévorez les cousins à la trompe aiguë, qui habitez
les terrains humides de rosée et les prairies aimables de Marathôn,
francolin au plumage émaillé de mille couleurs, troupe d'alcyons volant
sur les flots gonflés de la mer, venez apprendre la nouvelle. Nous
rassemblons ici toutes les tribus des oiseaux au long cou. Un vieillard
habile est venu, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez
tous à cette conférence, ici, ici, ici, ici.--Torotorotorotorotix.
Kikkabau, kikkabau. Torotorotorotorolililix.

PISTHÉTÆROS.

Vois-tu quelque oiseau?

EVELPIDÈS.

Non, par Apollôn! pas un; et pourtant je suis là bouche béante à
regarder le ciel.

PISTHÉTÆROS.

Ce n'était guère la peine, ce semble, que la Huppe allât couver dans le
taillis, à la façon du pluvier.

LE PHOENIKOPTÈRE.

Torotix, torotix.

PISTHÉTÆROS.

Mais, mon bon, on s'avance, c'est quelque oiseau qui arrive.

EVELPIDÈS.

Oui, de par Zeus! un oiseau. Quel est-il? N'est-ce pas un paon?

PISTHÉTÆROS.

La Huppe nous le dira. Quel est cet oiseau?

LA HUPPE.

Ce n'est pas un de ces oiseaux ordinaires comme vous en voyez tous les
jours, mais un oiseau de marais.

PISTHÉTÆROS.

Oh! oh! il est beau, et d'un rouge phoenikien.

LA HUPPE.

Sans doute; aussi l'appelle-t-on Phoenikoptère.

EVELPIDÈS.

Ohé! dis donc, toi!

PISTHÉTÆROS.

Qu'as-tu à crier?

EVELPIDÈS.

Un autre oiseau que voici.

PISTHÉTÆROS.

Par Zeus! c'en est effectivement un autre; il doit être étranger. Quel
peut être ce singulier prophète, cet oiseau de montagnes?

LA HUPPE.

Son nom est le Mède.

PISTHÉTÆROS.

Le Mède! Oh! souverain Hèraklès! Comment, s'il est Mède, a-t-il pu, sans
chameau, voler ici?

EVELPIDÈS.

En voici un autre qui a pris une aigrette.

PISTHÉTÆROS.

Quel prodige est-ce là? Tu n'es donc pas la seule huppe, et il y en a
une autre.

LA HUPPE.

Mais celle-ci est née de Philoklès, par la huppe; et moi, je suis le
grand-père de cette dernière: c'est comme si tu disais: «Hipponikos issu
de Kallias, et Kallias d'Hipponikos.»

PISTHÉTÆROS.

Kallias est donc un oiseau? Comme il mue!

EVELPIDÈS.

C'est qu'étant généreux, il est plumé par les sykophantes, et les
femelles lui arrachent aussi des plumes.

PISTHÉTÆROS.

O Poséidôn! voici un autre oiseau de couleurs nuancées: comment
l'appelle-t-on?

LA HUPPE.

Lui? Le katophagas!

PISTHÉTÆROS.

Il y a donc d'autres katophagas que Kléonymos?

EVELPIDÈS.

Comment alors se fait-il, si ce n'est pas Kléonymos, qu'il ait perdu son
aigrette?

PISTHÉTÆROS.

Mais cependant que signifie cette affluence d'oiseaux à aigrettes?
Viennent-ils pour le diaulos?

LA HUPPE.

Ils font comme les Kariens, mon bon, qui habitent les aigrettes de la
terre, pour cause de sûreté.

PISTHÉTÆROS.

O Poséidôn, ne vois-tu pas quelle terrible agglomération d'oiseaux?

EVELPIDÈS.

Souverain Apollôn, quelle nuée! Iou! Iou! Leurs ailes étendues ne
laissent plus voir l'entrée.

PISTHÉTÆROS.

Voici la perdrix, et cet autre, de par Zeus! c'est le francolin; puis le
pénélops, et celui-ci l'alcyon.

EVELPIDÈS.

Et quel est celui qui vient derrière?

PISTHÉTÆROS.

Celui-ci? Le kèrylos.

EVELPIDÈS.

Ce kèrylos est donc un oiseau?

PISTHÉTÆROS.

Est-ce qu'il n'y a pas Sporgilos? Voici la chouette.

EVELPIDÈS.

Que dis-tu? Qui a donc amené une chouette à Athènes?

PISTHÉTÆROS.

A la suite pie, tourterelle, alouette, éléas, hypothymis, colombe,
nertos, épervier, ramier, coucou, rouget, kéblépyris, porphyris,
kerkhné, plongeon, pie-grièche, orfraie, pivert.

EVELPIDÈS.

Iou! Iou! Que d'oiseaux!

PISTHÉTÆROS.

Iou! Iou! Que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils arrivent à
grands cris!

EVELPIDÈS.

Est-ce qu'ils nous menacent? Oh! là, là! Ils ouvrent le bec, ils nous
regardent, toi et moi.

PISTHÉTÆROS.

Cela me paraît être ainsi.

LE CHOEUR.

Popopopopopop! Où est celui qui m'a appelé? Dans quel endroit se
tient-il?

LA HUPPE.

Je suis ici depuis longtemps, et je ne lâche pas mes amis.

LE CHOEUR.

Tititititititititi! Quelle bonne idée as-tu à me communiquer?

LA HUPPE.

D'un intérêt commun, sûre, juste, agréable, utile. Deux hommes d'un
jugement délié sont venus ici me trouver.

LE CHOEUR.

Où? Comment? Que dis-tu?

LA HUPPE.

Je dis que, de chez les hommes, deux vieillards sont venus me parler
d'une affaire prodigieuse.

LE CHOEUR.

Oh! quelle faute! C'est la plus grosse depuis que je suis né! Que
dis-tu?

LA HUPPE.

Que mes paroles ne t'effraient pas.

LE CHOEUR.

Qu'as-tu fait?

LA HUPPE.

J'ai accueilli deux hommes qui désirent vivement notre alliance.

LE CHOEUR.

Et tu as fait cela?

LA HUPPE.

Je l'ai fait, et je m'en réjouis.

LE CHOEUR.

Et ils sont maintenant chez nous?

LA HUPPE.

Comme je suis chez vous moi-même?

LE CHOEUR.

Ea! Ea! Trahison! Sacrilège! Un ami, nourri avec nous des produits de
nos campagnes, a violé nos antiques lois, violé les serments des
oiseaux. Il m'a attiré dans un piège, il m'a jeté en proie à une race
impie qui, depuis qu'elle existe, m'a déclaré la guerre. Nous aurons,
plus tard, une explication avec cet oiseau; mais il faut commencer par
le châtiment de ces deux vieillards et les mettre en pièces.

PISTHÉTÆROS.

C'en est fait de nous!

EVELPIDÈS.

C'est pourtant toi seul qui es la cause de tous les maux qui nous
arrivent. Pourquoi m'as-tu amené ici?

PISTHÉTÆROS.

Afin de t'avoir pour compagnon.

EVELPIDÈS.

Pour me faire pleurer de grands malheurs.

PISTHÉTÆROS.

En vérité, tu radotes absolument. Comment pleureras-tu donc, quand une
fois tu auras les deux yeux arrachés?

LE CHOEUR.

Io! Io! En avant, attaque, élance-toi sur l'ennemi, verse le sang,
déploie tes ailes de toutes parts, enveloppe-le. Il faut qu'ils
gémissent tous les deux et qu'ils servent de pâture à notre bec. Il n'y
a ni montagne ombragée, ni nuage aérien, ni mer chenue, qui les dérobe à
ma poursuite. Hâtons-nous de les plumer et de les déchirer. Où est le
taxiarkhe? Qu'il lance l'aile droite!

EVELPIDÈS.

Nous y voilà! Où fuirai-je, infortuné?

PISTHÉTÆROS.

Eh! l'ami! Tu ne tiens pas bon?

EVELPIDÈS.

Pour être écharpé par ce monde-là?

PISTHÉTÆROS.

Et comment te figures-tu leur échapper?

EVELPIDÈS.

Je ne sais pas trop comment.

PISTHÉTÆROS.

Moi, je te dirai qu'il faut combattre de pied ferme et prendre les
marmites.

EVELPIDÈS.

A quoi ces marmites nous serviront-elles?

PISTHÉTÆROS.

La chouette ne nous attaquera pas.

EVELPIDÈS.

Mais ces oiseaux armés de serres crochues?

PISTHÉTÆROS.

Empoigne la broche et brandis-la devant toi.

EVELPIDÈS.

Et mes yeux?

PISTHÉTÆROS.

Couvre-les avec ce vinaigrier ou avec ce plat.

EVELPIDÈS.

O homme de génie, quelle bonne invention, quel stratagème! Tu l'emportes
sur Nikias, en fait de machines.

LE CHOEUR.

Eleleleu! En avant, bec baissé: pas de délai! tire, déchire, frappe,
écorche, et casse d'abord la marmite.

LA HUPPE.

Mais, dites-moi, vous les plus cruels de tous les animaux, pourquoi
voulez-vous mettre à mal ces deux hommes qui ne vous ont rien fait, et
déchirer des gens de la parenté et de la tribu de ma femme?

LE CHOEUR.

Devons-nous les épargner plus que des loups? De quels autres plus grands
ennemis tirerions-nous vengeance?

LA HUPPE.

Mais s'ils sont vos ennemis de race, ils sont vos amis de coeur, et
c'est pour vous donner un conseil utile qu'ils viennent vers vous.

LE CHOEUR.

Quel conseil utile pourraient nous donner, quelle parole nous faire
entendre, ceux qui furent les ennemis de nos pères?

LA HUPPE.

Mais, certes, c'est de leurs ennemis que les sages apprennent le plus.
La prudence sauve tout. D'un ami on n'a rien à apprendre; un ennemi vous
y contraint. Et d'abord les cités ont appris de leurs ennemis, et non de
leurs amis, à bâtir des murailles élevées, à construire des vaisseaux
longs: et cette science sauve nos enfants, notre ménage, notre avoir.

LE CHOEUR.

Eh bien! écoutons leurs paroles, c'est notre avis: nous y trouvons
avantage; on peut entendre quelque sage conseil de la bouche même de ses
ennemis.

PISTHÉTÆROS.

Ils ont l'air de se relâcher de leur colère. Retire ta jambe en arrière.


LA HUPPE.

C'est justice, et vous m'en devez de la reconnaissance.

LE CHOEUR.

Non, jamais jusqu'ici, en aucune affaire, nous ne t'avons été opposés.

PISTHÉTÆROS.

Plus pacifique est leur conduite envers nous. La marmite et les deux
plats, pose-les à terre. La lance ou plutôt la broche en main,
promenons-nous à l'intérieur du camp, l'oeil sur la marmite, et de près,
car il ne faut pas fuir.

EVELPIDÈS.

A merveille; mais, si nous mourons, en quel endroit de la terre
serons-nous enterrés?

PISTHÉTÆROS.

Le Kéramique nous recevra. Pour être enterrés aux frais de l'État, nous
dirons aux stratèges que c'est en combattant contre les ennemis que nous
sommes morts à Ornéæ.

LE CHOEUR.

Que chacun reprenne son rang à la même place; déposez votre courage et
votre colère, comme un hoplite, et informons-nous quelles sont ces gens,
d'où ils viennent, et dans quelle intention. Ohé! la Huppe, je
t'appelle.

LA HUPPE.

Tu m'appelles, et que veux-tu savoir?

LE CHOEUR.

Qui sont ces hommes? D'où viennent-ils?

LA HUPPE.

Deux étrangers de la sage Hellas.

LE CHOEUR.

Quelle aventure les a conduits chez les Oiseaux?

LA HUPPE.

Le goût de notre genre de vie, le désir d'habiter et de rester toujours
avec toi.

LE CHOEUR.

Que dis-tu? Et quels sont leurs propos?

LA HUPPE.

Incroyables, inouïs.

LE CHOEUR.

Voient-ils quel avantage peut résulter de leur séjour auprès de moi, et
qui les engage à demeurer ici pour avoir de quoi vaincre leur ennemi ou
rendre service à leurs amis?

LA HUPPE.

Ils parlent d'une grande félicité, indicible, incroyable; que tout est à
toi ici, là, partout, et ils s'efforcent de le prouver.

LE CHOEUR.

Sont-ils fous?

LA HUPPE.

On ne peut dire combien ils sont sensés.

LE CHOEUR.

Quoi! Ils ont leur bon sens?

LA HUPPE.

Les plus fins renards: subtilité, astuce, rouerie, fleur de ruse de la
tête aux pieds.

LE CHOEUR.

Qu'ils me parlent, qu'ils me parlent, fais-les venir. Car d'entendre
d'eux les choses que tu me dis, j'en ai des ailes au dos.

LA HUPPE.

Allons, toi et toi, reprenez cette armure, et suspendez-la, avec espoir
de la bonne chance, dans l'âtre, près de la crémaillère. Quant à toi,
expose à ceux-ci les projets en vue desquels je les ai réunis, parle.

PISTHÉTÆROS.

Non, par Apollôn! je n'en ferai rien, à moins qu'ils ne conviennent avec
moi d'une convention pareille à celle que fit avec sa femme ce singe de
fabricant d'épées, de ne point me mordre, de ne point m'arracher les
testicules, de ne pas me fouiller...

LE CHOEUR.

Le... Mais non, pas du tout.

PISTHÉTÆROS.

Non, je veux dire les deux yeux.

LE CHOEUR.

Je te le promets.

PISTHÉTÆROS.

Jure-le-moi à l'instant.

LE CHOEUR.

Je le jure, à condition que j'aurai les suffrages de tous les juges et
de tous les spectateurs.

PISTHÉTÆROS.

Convenu.

LE CHOEUR.

Et, si je manque de parole, de ne l'emporter que d'une voix.

LE HÉRAUT.

Écoutez, peuples! Que les hoplites reprennent leurs armes sur-le-champ,
qu'ils retournent chez eux et qu'ils voient ce que nous aurons inscrit
sur les tableaux.

LE CHOEUR.

Rusé toujours et partout, tel est le caractère essentiel de l'homme.
Parle-moi, cependant. Peut-être as-tu par devers toi quelque avis utile
que tu négliges de me dire, ou quelque moyen d'étendre ma puissance, qui
a échappé à mon manque de pénétration. Toi, dis-moi ce que tu veux faire
dans notre intérêt mutuel; car si tu réussis à me procurer quelque
avantage, le profit en sera commun. Et, d'abord, pour quel motif es-tu
venu? quelle a été ton intention? Dis-le hardiment; nous ne romprons
point la trêve avant de t'avoir entendu.

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! j'en brûle d'envie: j'ai un discours en pâte, que rien ne
m'empêche de pétrir. Esclave, apporte une couronne. De l'eau à verser
sur les mains! Qu'on me l'apporte vite.

EVELPIDÈS.

Est-ce que nous allons nous mettre à table, ou quelque chose comme cela?

PISTHÉTÆROS.

Non, de par Zeus! mais j'essaie de dire quelque chose de grand, de
succulent, qui remue l'âme de ceux qui sont là: tant je souffre pour
vous qui, jadis, ayant été rois...

LA HUPPE.

Nous, rois? Et de qui?

PISTHÉTÆROS.

Vous! De tout ce qui existe; de moi, d'abord, de celui-ci et de Zeus
lui-même; car vous êtes plus anciens et plus vieux que Kronos, que les
Titans et que la Terre.

LA HUPPE.

Que la Terre?

PISTHÉTÆROS.

Oui, par Apollôn!

LA HUPPE.

De par Zeus! je ne m'en doutais pas.

PISTHÉTÆROS.

C'est que tu es un ignorant, un insouciant, et que tu n'as jamais
feuilleté Æsopos, qui dit que l'alouette naquit avant tous les autres
oiseaux, avant la Terre même; ensuite que son père mourut de maladie;
que la Terre n'existait pas encore; qu'il resta cinq jours sans
sépulture; et qu'elle, dans cet embarras, ensevelit son père dans sa
tête.

EVELPIDÈS.

Ainsi, le père de l'alouette est maintenant enseveli à Képhalè?

PISTHÉTÆROS.

Eh bien! si les oiseaux ont précédé la Terre, précédé les dieux, leur
ancienneté ne légitime-t-elle pas leur royauté?

EVELPIDÈS.

Oui, par Apollôn! Il faut donc absolument que tu aiguises ton bec en vue
de l'avenir.

LA HUPPE.

Zeus ne se pressera pas de céder le sceptre au pivert.

PISTHÉTÆROS.

Que ce ne soient pas les dieux, mais les oiseaux qui, jadis, aient régné
sur les hommes, on en a beaucoup de preuves. Et tout d'abord je vous
citerai le coq qui, le premier, a été chef et souverain de tous les
Perses, avant Daréios et Mégabyzos: aussi l'appelle-t-on l'oiseau
persan, à cause de cette antique souveraineté.

EVELPIDÈS.

C'est donc pour cela qu'aujourd'hui même, il marche comme le Grand Roi,
la tête couronnée, seul entre les oiseaux, de la tiare droite.

PISTHÉTÆROS.

Il avait alors tant de vigueur, de grandeur et de puissance,
qu'aujourd'hui encore, par un effet de son ancienne force, dès qu'il
fait entendre son chant matinal, tous courent à l'ouvrage, forgerons,
potiers, corroyeurs, cordonniers, baigneurs, boulangers, armuriers,
tourneurs de lyres et de boucliers: ils se chaussent et vont au travail
quand la nuit dure encore.

EVELPIDÈS.

Tu peux m'interroger là-dessus. Il est cause que j'ai eu le malheur de
perdre une læna en laine de Phrygia. Invité à un banquet qui se donnait
à la ville pour le dixième jour après la naissance d'un enfant, je bois
et je m'endors. Alors, avant que les autres se soient assis à table, le
coq chante, et moi, croyant qu'il est jour, je sors pour me rendre à
Alimos; bientôt, à peine me suis-je glissé hors des murs, qu'un voleur
d'habits me frappe d'un coup de bâton dans le dos; je tombe, je veux
crier, mais il m'avait subtilisé mon manteau.

PISTHÉTÆROS.

Le milan était alors chef et roi des Hellènes.

LA HUPPE.

Des Hellènes?

PISTHÉTÆROS.

Et c'est lui qui, le premier, leur apprit, lorsqu'il était roi, à
s'incliner devant les milans.

EVELPIDÈS.

Par Dionysos! un jour que je m'étais incliné de la sorte en voyant un
milan, je m'étendis, la bouche ouverte, et j'avalai une obole! Voilà
comment je rapportai à la maison mon sac vide.

PISTHÉTÆROS.

A leur tour, l'Ægyptos et la Phoenikè tout entière ont eu pour roi le
coucou, et quand le coucou criait: «Coucou!» alors tous les Phoenikiens
moissonnaient le blé et l'orge dans les champs.

EVELPIDÈS.

Et de là sans doute le proverbe authentique: «Coucou! Les circoncis aux
champs!»

PISTHÉTÆROS.

Telle était la force de leur pouvoir, que, dans toutes les villes des
Hellènes où il y avait un roi, Agamemnôn ou Ménélaos, un oiseau siégeait
sur les sceptres, et partageait les présents offerts au prince.

EVELPIDÈS.

Eh bien! j'ignorais cela, moi: aussi l'étonnement me prenait quand un
Priamos paraissait, dans les tragédies, portant un oiseau qui se
dressait pour observer si Lysikratès recevrait quelque présent.

PISTHÉTÆROS.

Mais voici le plus fort de tout: Zeus, qui règne aujourd'hui, est
représenté ayant un aigle sur la tête, en sa qualité de roi; sa fille
porte une chouette, et Apollôn, comme serviteur, un épervier.

EVELPIDÈS.

Par Dèmètèr! tu dis vrai. Pourquoi ont-ils ces attributs?

PISTHÉTÆROS.

Afin que, dans les sacrifices, lorsqu'on dépose entre leurs mains,
suivant le rit prescrit, les entrailles des victimes, les oiseaux en
aient leur part, même avant Zeus. Pas un homme alors ne jurait par un
dieu, mais tous juraient par les oiseaux. Lampôn, aujourd'hui même
encore, jure par l'oie quand il fait quelque friponnerie, tellement tout
le monde alors vous tenait pour grands et pour saints, tandis qu'on vous
traite maintenant d'esclaves, de niais, de Manès; on vous jette des
pierres comme à des fous, et, jusque dans les lieux sacrés, il n'y a pas
un oiseleur qui ne vous tende lacets, pièges, gluaux, barreaux, réseaux,
filets, rets. Une fois pris, ils vous vendent en masse: les acheteurs
vous tâtent. Encore, s'ils se contentaient d'agir de la sorte, en vous
faisant rôtir et servir, mais ils râpent du fromage, qu'ils mêlent à de
l'huile, du silphion et du vinaigre, ils écrasent le tout où ils versent
un assaisonnement doux et gras, puis ils vous arrosent de cette sauce
bouillante ainsi que des charognes.

LE CHOEUR.

Homme, tu viens de nous tenir un bien triste, bien triste langage.
Combien je déplore la lâcheté de mes pères, qui ne m'ont pas transmis
les honneurs légués par leurs ancêtres! Enfin la divinité et la bonne
chance te font venir à moi comme un sauveur. Aussi je te confie mes
petits et moi-même en toute sécurité. Mais que faut-il faire?
Dis-le-nous maintenant: car la vie sera sans prix pour nous, si nous ne
recouvrons pas, de quelque manière, notre souveraineté.

PISTHÉTÆROS.

Et d'abord mon avis est qu'il y ait une ville des oiseaux, et que tout
l'espace circulaire et intermédiaire soit clos de grosses briques cuites
comme à Babylôn.

LA HUPPE.

O Kébryôn! ô Porphyriôn! quel redoutable rempart!

PISTHÉTÆROS.

Ensuite, quand le mur sera élevé, on redemandera l'empire à Zeus; et,
s'il dit qu'il ne veut pas, s'il ne revient pas tout de suite sur sa
décision, il faut lui déclarer la guerre sainte et défendre aux dieux de
traverser, en vrais libertins, votre domaine, pour descendre coucher
avec des Alkmènès, des Alopès, des Sémélès: s'ils y viennent, mettez le
scellé sur leurs instruments de plaisir, afin qu'ils n'en aient plus la
jouissance. Pour les hommes, je vous engage à leur dépêcher un autre
oiseau, qui leur enjoigne de la part des oiseaux, rois du monde, de
sacrifier désormais aux oiseaux et ensuite aux dieux, puis d'adjoindre
convenablement à chaque divinité l'oiseau qui aura le plus de rapport
avec elle. Sacrifie-t-on à Aphroditè, il faut offrir du froment à la
piette. Si on offre une brebis à Poséidôn, il faut donner du froment au
canard. Si l'on sacrifie à Hèraklès, il faut sacrifier à la mouette des
gâteaux miellés. Si l'on immole un bélier à Zeus, roi des dieux, le
roitelet, en sa qualité de roi des oiseaux, devra recevoir, avant Zeus
même, le sacrifice d'un moucheron mâle.

EVELPIDÈS.

Je suis ravi de ce sacrifice d'un moucheron. Qu'il tonne maintenant, le
pauvre Zeus!

LA HUPPE.

Mais comment les hommes nous prendront-ils pour des dieux, et non pour
des geais, nous qui volons et qui avons des ailes?

PISTHÉTÆROS.

Tu extravagues. Hé! de par Zeus! Hermès, tout dieu qu'il est, vole et
porte des ailes, ainsi qu'un grand nombre d'autres dieux. Et d'abord la
Victoire prend son vol avec des ailes d'or; et, de par Zeus! l'Amour en
fait autant. Et Homèros prétend qu'Iris ressemble à une timide colombe.

LA HUPPE.

Et Zeus tonnant ne lance-t-il pas sur nous la foudre ailée?

PISTHÉTÆROS.

Si donc les hommes, par ignorance, vous comptent pour rien et ne croient
qu'aux dieux de l'Olympos, il faut alors lancer une nuée de moineaux et
d'oiseaux granivores qui pillent toutes les semences de leurs campagnes,
et que Dèmètèr leur mesure le froment, quand ils seront dans la misère.

EVELPIDÈS.

Elle ne voudra pas, de par Zeus! mais tu la verras alléguer des
prétextes.

PISTHÉTÆROS.

En outre, que les corbeaux fondant sur les attelages qui labourent la
terre, et sur les troupeaux, leur crèvent les yeux, en manière de
preuve, et qu'ensuite le médecin Apollôn les guérisse; on le paie pour
cela.

EVELPIDÈS.

Oh! non, pas avant que j'aie vendu mes deux petits boeufs.

PISTHÉTÆROS.

Mais si les hommes vous regardent toi comme dieu, toi comme la vie, toi
comme la Terre, toi comme Kronos, toi comme Poséidôn, tous les biens
leur arriveront.

LA HUPPE.

De ces biens dis-m'en un seul.

PISTHÉTÆROS.

Premièrement les sauterelles ne rongeront plus les vignes en fleurs: un
bataillon de chouettes et de crécerelles les dévorera. Les moucherons et
les kinips ne mangeront plus les figues: tout cela sera nettoyé par une
troupe de grives.

LA HUPPE.

Et pour les enrichir, que ferons-nous? Car chez eux c'est une passion
violente.

PISTHÉTÆROS.

A ceux qui vous consulteront, on donnera les meilleures mines; on
indiquera au devin les marchés avantageux, et il ne périra plus un seul
marin.

LA HUPPE.

Comment n'en périra-t-il plus?

PISTHÉTÆROS.

Toujours l'oiseau, consulté sur la navigation, répondra: «Aujourd'hui,
ne mets pas à la voile, il y aura tempête. Aujourd'hui, mets à la voile,
il y aura profit.»

EVELPIDÈS.

J'achète un bateau et je navigue: je ne veux plus rester chez vous.

PISTHÉTÆROS.

Ils indiqueront aux hommes les trésors enfouis par leurs pères; ils
savent où est l'argent. Aussi dit-on partout: «Personne ne sait où gît
mon trésor, si ce n'est peut-être quelque oiseau.»

EVELPIDÈS.

Je frète un bateau, j'achète une pioche, et je déterre les vases pleins
d'or.

LA HUPPE.

Mais comment leur donner la santé, qui est chez les dieux?

PISTHÉTÆROS.

S'ils sont heureux, n'est-ce pas la meilleure santé? Sache-le, un homme
malheureux ne se porte jamais bien.

LA HUPPE.

Comment parviendront-ils à la vieillesse? car elle est aussi dans
l'Olympos; ou faudra-t-il qu'ils meurent enfants?

PISTHÉTÆROS.

Mais, par Zeus! les oiseaux ajouteront trois cents ans à leur vie.

LA HUPPE.

Pris sur qui?

PISTHÉTÆROS.

Sur qui? Sur eux-mêmes. Ne sais-tu pas que la corneille babillarde vit
cinq âges d'hommes?

EVELPIDÈS.

Ah! ah! Comme voilà pour nous de bien meilleurs rois que Zeus!

PISTHÉTÆROS.

Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous n'avons pas besoin de leur
bâtir des temples de marbre, ni de les fermer avec des portes d'or: ils
habiteront sous l'épaisseur des bois, sous les yeuses; puis les
vénérables parmi les oiseaux auront pour temple un olivier. Sans aller à
Delphoe ou auprès d'Ammôn, nous leur offrirons ici des sacrifices.
Debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, nous leur
présenterons une poignée d'orge ou de blé et nous les prierons, les
mains étendues, de nous donner une part de leurs biens, et nous les
aurons aussitôt en échange de quelques grains de froment.

LE CHOEUR.

O vieillard, qui m'es devenu si cher, après m'avoir été si odieux, il
n'est plus possible que je m'écarte désormais volontairement de tes
avis. Confiant dans tes paroles, j'ai menacé, j'ai juré que si, lié avec
moi par des promesses loyales, sincères, sacrées, tu marches contre les
dieux, unis toi et moi par la même pensée, les dieux n'useront pas
longtemps le sceptre qui est à moi. Oui, tout ce qu'il faut exécuter par
la force, nous nous en chargeons; tout ce qui dépend du conseil et de la
délibération repose sur toi.

LA HUPPE.

Non, de par Zeus! ce n'est plus pour nous le moment de sommeiller, ni de
temporiser à la façon de Nikias; mais il faut agir au plus vite. Et
d'abord entrez dans mon nid, sur ma paille, sur les feuilles sèches que
voici, et dites-moi votre nom.

PISTHÉTÆROS.

C'est chose facile: mon nom est Pisthétæros.

LA HUPPE.

Et lui?

EVELPIDÈS.

Evelpidès, du dême de Krios.

LA HUPPE.

Bonne chance à tous les deux!

PISTHÉTÆROS.

Nous acceptons l'augure.

LA HUPPE.

Entrez donc.

PISTHÉTÆROS.

Allons. Toi, sers-nous de guide.

LA HUPPE.

Allez.

PISTHÉTÆROS.

Hé! hé! l'ami! reviens vite sur tes pas. Voyons, voyons, dis-nous un
peu. Comment, moi et mon compagnon, vivrons-nous avec vous la gent
ailée, étant tous deux sans ailes?

LA HUPPE.

Facilement.

PISTHÉTÆROS.

Vois maintenant comme dans les fables æsopiques il est dit que le renard
fit un jour imprudemment société avec l'aigle.

LA HUPPE.

Ne crains rien. Vous mangerez d'une certaine racine qui vous donnera des
ailes à tous les deux.

PISTHÉTÆROS.

Entrons donc. Tiens, Xanthias et toi, Manodoros, prenez notre bagage.

LE CHOEUR.

Holà, toi! Je t'appelle, je t'appelle!

LA HUPPE.

Pourquoi m'appelles-tu?

LE CHOEUR.

Emmène ces gens faire un bon dîner avec toi; mais le rossignol aux doux
chants, dont la voix égale celle des Muses, laisse-le ici près de nous,
en nous quittant, afin que nous en soyons charmés.

PISTHÉTÆROS.

Oh! de par Zeus! cède à leurs désirs. Fais sortir l'aimable oiseau des
joncs à ombelles.

EVELPIDÈS.

Fais-le sortir, au nom des dieux, afin que nous voyions l'oiseau
chanteur.

LA HUPPE.

Puisqu'il vous plaît ainsi, je dois le faire. Sors, Proknè, et
montre-toi à nos hôtes. _(Proknè paraît.)_

PISTHÉTÆROS.

O Zeus vénéré, quelle jolie petite personne ailée! Quelle délicatesse,
quel éclat!

EVELPIDÈS.

Sais-tu que je la cajolerais avec plaisir?

PISTHÉTÆROS.

Quelle riche parure d'or! On dirait d'une vierge.

EVELPIDÈS.

Je serais tout à fait en humeur de lui donner des baisers.

PISTHÉTÆROS.

Mais, mon pauvre garçon, elle a un bec long de deux broches.

EVELPIDÈS.

Eh bien, de par Zeus! il n'y a qu'à enlever l'écaillé qui lui couvre la
tête, et à lui donner ensuite de bons baisers.

LA HUPPE.

Allons-nous-en.

PISTHÉTÆROS.

Guide-nous, et à la Bonne Fortune!

PARABASE _ou_ CHOEUR.

O aimée, ô charmante, ô la plus chérie de toute la gent ailée, compagne
de mes chants, rossignole, nourrie avec moi, tu es venue, tu es venue,
on te voit, tu m'apportes ton chant suave. Allons, toi qui modules sur
la flûte harmonieuse des accents printaniers, prélude à mes anapestes.
_(On entend le son d'une flûte.)_

Voyons, humains, aveugles de nature, êtres semblables à des feuilles,
créatures de rien, pétris de boue, pareils à des ombres, inintelligents,
privés d'ailes, éphémères, infortunés mortels, qu'on prendrait pour des
songes, prêtez l'oreille à nous, qui sommes immortels, durant toujours,
aériens, exempts de vieillesse, occupés de pensées impérissables. Quand
vous aurez appris parfaitement de nous les phénomènes d'en haut, la
nature des oiseaux, la genèse des dieux et des fleuves, de l'Érébos et
du Khaos, votre science parfaite vous permettra de dire adieu de ma part
à Prodikos pour le reste.

Le Khaos, la Nuit, le noir Érébos et le vaste Tartaros existaient au
commencement: il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le sein
infini de l'Érébos, la Nuit aux ailes noires enfante d'abord un oeuf
sans germe, d'où, après des révolutions d'années, naquit le gracieux
Érôs au dos brillant de deux ailes d'or, semblable aux tourbillons
roulés par le vent. Érôs, uni au Khaos ailé et ténébreux, dans le vaste
Tartaros, engendra notre race, et la produisit tout d'abord à la
lumière. Ainsi, à l'origine, la race des immortels n'existait pas
encore, avant qu'Érôs eût tout uni. Les éléments une fois unis les uns
aux autres, parut le Ciel, l'Océan, la Terre et les dieux bienheureux,
race éternelle. Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les
bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent.
Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de
beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur
jeunesse, ont éprouvé notre puissance, et se sont prêtés à des amants
qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie,
celui-là un oiseau persique. Les mortels, c'est de nous, oiseaux, qu'ils
reçoivent les plus grands services. D'abord nous leur indiquons les
saisons, printemps, hiver, automne: semer, lorsque la grue, sonnant de
la trompette, émigré vers la Libyè et avertit le nocher de suspendre le
gouvernail et de dormir; elle conseille à Orestès de se tisser une læna,
afin qu'il n'aille pas, parce qu'il grelotte, dépouiller autrui. Le
milan, à son tour, par sa venue, annonce une autre saison, c'est-à-dire
le moment de tondre la toison printanière des brebis; puis l'hirondelle,
quand il faut vendre la læna et acheter un vêtement de toile. Nous
sommes pour vous Ammôn, Delphoe, Dôdônè, Phoebos Apollôn. Vous commencez
par aller vers les oiseaux pour régler toutes choses, commerce, vivres,
choix d'un époux; vous regardez comme oiseau tout ce qui sert à la
divination: une parole est pour vous un oiseau; un éternuement, vous
l'appelez oiseau; une rencontre, oiseau; une voix, oiseau; un esclave,
oiseau; un âne, oiseau. N'est-il pas évident que nous sommes pour vous
un prophétique Apollôn?

Si donc vous nous croyez des dieux, vous pouvez user de nous comme de
Muses prophétiques, brises, saisons, hiver, été, moyenne chaleur: nous
n'irons pas nous asseoir là-haut majestueusement, au milieu des nuages,
comme Zeus; mais, présents, nous vous donnerons à vous-mêmes, à vos
enfants et aux enfants de vos enfants, richesse, bonheur, santé, paix,
jeunesse, rire, choeurs de danse, festins, et le lait des oiseaux: si
bien que vous serez écrasés sous les biens, tant vous serez riches tous.

Muse bocagère--tio tio tio tio tio tio tiotinx--aux accords variés, toi
avec qui, moi, dans les bois ou sur les sommets montagneux,--tio, tio,
tio, tiotinx,--assis sous un frêne à la chevelure feuillue,--tio, tio,
tio, tiotinx,--de mon gosier flexible je tire des chants religieux en
l'honneur de Pan, mêlés aux danses consacrées à la Mère qui règne sur
les montagnes,--to to to to to to to to totinx,--et là, Phrynikhos,
comme une abeille, cueille le fruit de ses chants parfumés d'ambroisie
et ne cesse d'en apporter les doux accents,--tio tio tio tiotinx.

Si quelqu'un de vous, spectateurs, désire mener désormais une vie
agréable avec les oiseaux, qu'il vienne vers nous. En effet, ce qui est
ici honteux ou interdit par la loi, tout cela est beau chez nous autres
oiseaux. Si la loi proclame honteux ici de battre son père, il est beau
chez nous, ici, de courir sus à son père et de le frapper en disant:
«Dresse ton éperon, si tu combats.» S'il y a chez vous un esclave
fugitif marqué d'un fer chaud, on l'appellera chez nous un francolin aux
plumes bigarrées. S'il se trouve chez vous un Phrygien, tel que
Spintharos, ce sera ici un Phrygilos de la race de Philèmôn. Si c'est un
esclave de Karia comme Exèkestidès, qu'il choisisse parmi nous ses
aïeux, et on verra paraître des confrères. Si le fils de Pisias veut
livrer les portes aux infâmes, qu'il devienne perdrix, oiselet de son
père: chez nous il n'y a pas de honte à fuir comme une perdrix.

C'est ainsi que les cygnes--tio tio tio tio tio tio tiotinx--mêlent
ensemble leur voix et battent des ailes pour chanter Apollôn,--tio tio
tio tiotinx,--posés sur la rive de l'Hèbros,--tio tio tio
tiotinx;--leur voix a traversé les nuages éthérés: l'étonnement a saisi
les diverses tribus des bêtes sauvages; les flots se calment sous une
sérénité sans brise,--totototototototototinx;--tout l'Olympos en
retentit; la surprise saisit les divinités souveraines; filles de
l'Olympos, les Kharites et les Muses répètent la mélodie,--tio tio tio
tiotinx.

Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes. Et d'abord
si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la
faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui,
y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès
quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau,
mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il
reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il
aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait
d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait
ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de
plus précieux? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a
été élu phylarkhe, puis hipparkhe: sorti de rien, il s'est élevé très
haut, et il est aujourd'hui un hippalektryôn aux plumes jaunes.

PISTHÉTÆROS.

Voilà qui est fait. Par Zeus! je n'ai jamais vu d'affaire plus
plaisante.

EVELPIDÈS.

De quoi ris-tu?

PISTHÉTÆROS.

De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton
plumage? A une oie grossièrement ébauchée.

EVELPIDÈS.

Et toi à un merle, dont la tête a été plumée.

PISTHÉTÆROS.

C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler
avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les
nôtres.

EVELPIDÈS.

Voyons, que faut-il faire?

PISTHÉTÆROS.

Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et
ensuite sacrifier aux dieux.

EVELPIDÈS.

C'est aussi mon avis.

LA HUPPE.

Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville?

PISTHÉTÆROS.

Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui
donnerons-nous le nom de Sparte?

EVELPIDÈS.

Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas
du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie.

PISTHÉTÆROS.

Alors, quel nom lui donnerons-nous?

EVELPIDÈS.

Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de
bien ronflant.

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu Néphélokokkygia?

EVELPIDÈS.

Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce
que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et
tous ceux d'Æskhinès?

PISTHÉTÆROS.

C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs
traits la révolte des Fils de la Terre.

EVELPIDÈS.

Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour
qui tisserons-nous le péplos?

PISTHÉTÆROS.

Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias?

EVELPIDÈS.

Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née
femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait
la navette!

PISTHÉTÆROS.

Et qui gardera le rempart pélasgique?

LA HUPPE.

Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le
plus brave de tous, le poussin d'Arès.

EVELPIDÈS.

O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des
rochers!

PISTHÉTÆROS.

Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de
ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et
gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des
sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette
à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux,
là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là
reviens vers moi.

EVELPIDÈS.

Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi.

PISTHÉTÆROS.

Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne
s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles
divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant,
enfant, apporte la corbeille et le bassin.

LE PRÊTRE.

Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser
aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en
signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et
que Khæris accompagne nos chants!

PISTHÉTÆROS, _au joueur de flûte._

Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus!
j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau
muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux.

LE PRÊTRE.

Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia
des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et
olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous.

PISTHÉTÆROS.

O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique.

LE PRÊTRE.

Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à
Artémis Chardonneret.

PISTHÉTÆROS.

Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret.

LE PRÊTRE.

Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!...

PISTHÉTÆROS.

Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos!

LE PRÊTRE.

Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens
de Khios.

PISTHÉTÆROS.

Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout.

LE PRÊTRE.

Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au
pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la
sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange!

PISTHÉTÆROS.

Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel
sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne
vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin
de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce
sacrifice.

LE PRÊTRE.

Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré,
et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois
vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne
sont guère que des poils et des cornes.

PISTHÉTÆROS.

Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés.

UN POÈTE.

Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants
mélodieux!

PISTHÉTÆROS.

Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu?

LE POÈTE.

Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé
serviteur des Muses, selon Homèros.

PISTHÉTÆROS.

Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs!

LE POÈTE.

Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés
serviteurs des Muses.

PISTHÉTÆROS.

Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi
donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici?

LE POÈTE.

J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux
dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès.

PISTHÉTÆROS.

Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps?

LE POÈTE.

Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité.

PISTHÉTÆROS.

Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la
nommer comme on fait pour les petits enfants.

LE POÈTE.

La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi,
vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices
sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta
bienveillance nous l'accorde.

PISTHÉTÆROS.

Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons
quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque
par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile.
Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi.

LE POÈTE.

Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une
oreille attentive à ce chant pindarique.

PISTHÉTÆROS.

Cet homme ne nous délivrera pas de lui!

LE POÈTE.

Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu
pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu
comprends ce que je dis?

PISTHÉTÆROS.

Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut
rendre service au poète. Prends et va-t'en.

LE POÈTE.

Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la
ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai
parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!»

PISTHÉTÆROS.

Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la
tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme
eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir
et fais le tour de l'autel.

LE PRÊTRE.

Faites silence!

UN DISEUR D'ORACLES.

Ne touche pas au bouc.

PISTHÉTÆROS.

Qui es-tu?

LE DISEUR D'ORACLES.

Qui? Un diseur d'oracles.

PISTHÉTÆROS.

Va-t'en gémir.

LE DISEUR D'ORACLES.

Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un
oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia.

PISTHÉTÆROS.

Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la
ville?

LE DISEUR D'ORACLES.

Le ciel m'en empêchait.

PISTHÉTÆROS.

Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes.

LE DISEUR D'ORACLES.

«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace
qui sépare Korinthos de Sikyôn...»

PISTHÉTÆROS.

Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi?

LE DISEUR D'ORACLES.

Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra
un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le
prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des
chaussures neuves.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il aussi les chaussures?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part
des entrailles.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il aussi le don des entrailles?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris,
tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni
tourterelle, ni aigle, ni pivert.»

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il encore cela?

LE DISEUR D'ORACLES.

Prends le papyrus.

PISTHÉTÆROS.

Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous
la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les
sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant
même, lui caresser les côtes.»

LE DISEUR D'ORACLES.

Tu divagues, je crois.

PISTHÉTÆROS.

Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées,
fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.»

LE DISEUR D'ORACLES.

Y a-t-il cela?

PISTHÉTÆROS.

Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux!

LE DISEUR D'ORACLES.

Malheur à moi!

PISTHÉTÆROS.

Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles.

MÉTÔN.

Je viens auprès de vous.

PISTHÉTÆROS.

Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de
ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne?

MÉTÔN.

Je veux toiser l'air et vous le partager en rues.

PISTHÉTÆROS.

Au nom des dieux, quel homme es-tu?

MÉTÔN.

Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos.

PISTHÉTÆROS.

Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi?

MÉTÔN.

Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son
entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle
courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu?

PISTHÉTÆROS.

Je n'y comprends rien.

MÉTÔN.

J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle
tétragone; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites
et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa
nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens.

PISTHÉTÆROS.

Cet homme est un Thalès... Métôn?

MÉTÔN.

Qu'est-ce donc?

PISTHÉTÆROS.

Tu sais combien je t'aime, moi? Mais, si tu veux m'en croire, rebrousse
chemin.

MÉTÔN.

Quel danger y a-t-il?

PISTHÉTÆROS.

Le même qu'à Lakédæmôn: la xénélasia; il y pleut nombre de coups à
travers la ville.

MÉTÔN.

Est-ce que vous êtes en sédition?

PISTHÉTÆROS.

Non pas, de par Zeus!

MÉTÔN.

Comment, alors?

PISTHÉTÆROS.

Nous avons pris la résolution unanime de balayer tous les charlatans.

MÉTÔN.

Je m'esquive.

PISTHÉTÆROS.

Je ne sais pas trop si tu n'es pas en retard: l'orage approche: il est
là.

MÉTÔN.

Malheur à moi!

PISTHÉTÆROS.

Ne l'avais-je pas dit depuis longtemps? Va-t'en prendre tes mesures
ailleurs!

UN INSPECTEUR.

Où sont les proxènes?

PISTHÉTÆROS.

Quel est ce Sardanapalos?

L'INSPECTEUR.

Je viens ici en qualité d'Inspecteur, élu par la fève, pour surveiller
Néphélokokkygia.

PISTHÉTÆROS.

En qualité d'Inspecteur? Et qui t'envoie ici?

L'INSPECTEUR.

Un mauvais décret de Téléas.

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu, moyennant salaire, ne rien faire et décamper?

L'INSPECTEUR.

Oui, au nom des dieux. Je pourrais, en effet, assister à l'assemblée, si
je restais là-bas. Je suis chargé d'une affaire pour Pharnakès.

PISTHÉTÆROS.

Va-t'en avec ceci: c'est ton salaire. _(Il le bat.)_

L'INSPECTEUR.

Qu'est-ce que c'est que cela?

PISTHÉTÆROS.

L'assemblée relative à Pharnakès.

L'INSPECTEUR.

Des témoins! On me frappe, moi, un Inspecteur!

PISTHÉTÆROS.

Tu ne décampes pas? Tu n'emportes pas les urnes? N'est-ce pas étrange?
On envoie déjà des Inspecteurs à notre ville, avant même qu'on ait
sacrifié aux dieux!

UN VENDEUR DE DÉCRETS.

«Si quelque Néphélokokkygien fait tort à un Athénien...»

PISTHÉTÆROS.

Qu'est-ce que ce maudit papyrus?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

Je suis Vendeur de décrets, et je viens ici vous vendre les lois
nouvelles.

PISTHÉTÆROS.

Lesquelles?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

«Ordre aux Néphélokokkygiens d'user des mesures, des poids et des
décrets prescrits aux Olophyxiens.»

PISTHÉTÆROS.

Et toi tu vas user tout de suite de ceux qui sont prescrits aux
Ototyxiens.

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

Hé! l'homme! que fais-tu?

PISTHÉTÆROS.

Remporte-moi ces lois! Je t'en ferai voir aujourd'hui de rudes.

L'INSPECTEUR, _revenant_.

J'assigne Pisthétæros, pour fait d'outrages, au mois de Mounykhiôn.

PISTHÉTÆROS.

Vraiment, l'homme! Tu es encore ici?

LE VENDEUR DE DÉCRETS.

«Et si quelqu'un chasse les magistrats et ne les reçoit pas,
conformément à la stèle...»

PISTHÉTÆROS.

Ah! quelle misère! Et toi aussi te voilà encore!

L'INSPECTEUR.

Je te mettrai à mal, et je te fais condamner à dix mille drakhmes.

PISTHÉTÆROS.

Et moi je vais briser tes urnes.

L'INSPECTEUR.

Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le
soir.

PISTHÉTÆROS.

Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas?

LE PRÊTRE.

Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc
aux dieux.

LE CHOEUR.

Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les
mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes
regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en
détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre,
dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et
sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les
jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les
reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous
jusqu'au dernier.

Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui
tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un
des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons
aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès
le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura
quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept
pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture;
aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des
pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants,
enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si
quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui
disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les
oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants.

Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas;
l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante.
Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages,
lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la
chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les
nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal,
aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites.

Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils
nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux
que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout
juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles
du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses,
et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans
des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme
d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y
rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de
l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste
jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des
ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à
celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche,
vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront
sur vous.

PISTHÉTÆROS.

Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne
vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les
affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le
long de l'Alphéios.

UN PREMIER MESSAGER.

Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est
Pisthétæros, notre chef?

PISTHÉTÆROS.

Le voici.

PREMIER MESSAGER.

On a bâti la muraille.

PISTHÉTÆROS.

Bonne nouvelle!

PREMIER MESSAGER.

Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que
Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient,
feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme
le Cheval de bois.

PISTHÉTÆROS.

Par Hèraklès!

PREMIER MESSAGER.

La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades.

PISTHÉTÆROS.

Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti
cette oeuvre gigantesque?

PREMIER MESSAGER.

Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni
tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains:
aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues,
qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de
leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau
était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière.

PISTHÉTÆROS.

Qui leur préparait le mortier?

PREMIER MESSAGER.

Des hérons dans des auges.

PISTHÉTÆROS.

Et comment transportaient-ils ce mortier?

PREMIER MESSAGER.

Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant
de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient
dans les auges.

PISTHÉTÆROS.

Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes?

PREMIER MESSAGER.

En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des
briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le
mortier au bec, voltigeaient les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons,
maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur?

PREMIER MESSAGER.

Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs
becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un
chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et
bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des
sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me
laver: à toi à présent de faire le reste.

LE CHOEUR.

Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si
vite?

PISTHÉTÆROS.

Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela
me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en
messager; il a l'oeil tout en feu.

DEUXIÈME MESSAGER.

Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou!

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

DEUXIÈME MESSAGER.

Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a
franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos
gardes de jour.

PISTHÉTÆROS.

Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu?

DEUXIÈME MESSAGER.

Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons.

PISTHÉTÆROS.

Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite!

DEUXIÈME MESSAGER.

Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval;
toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle,
buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements
agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit
être près d'ici.

PISTHÉTÆROS.

Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit
ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde.

LE CHOEUR.

Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le
monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le
traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme
s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait
entendre.

PISTHÉTÆROS.

Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure
ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite
d'où part ton essor.

IRIS.

Je viens de chez les dieux de l'Olympos.

PISTHÉTÆROS.

Quel est ton nom? Navire ou Casquette?

IRIS.

Iris la rapide.

PISTHÉTÆROS.

Paralienne ou Salaminienne?

IRIS.

Qu'est-ce cela?

PISTHÉTÆROS.

Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée?

IRIS.

Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité?

PISTHÉTÆROS.

Tu pousseras de grands soupirs.

IRIS.

C'est quelque chose d'inimaginable.

PISTHÉTÆROS.

Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable?

IRIS.

Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes.

PISTHÉTÆROS.

Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des
geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes?

IRIS.

Qu'est-ce que cette absurdité?

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en avais pas?

IRIS.

Es-tu dans ton bon sens?

PISTHÉTÆROS.

Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux?

IRIS.

De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou.

PISTHÉTÆROS.

Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une
ville étrangère et de l'espace?

IRIS.

Et par quelle autre route doivent voler les dieux?

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non.

IRIS.

Tu me manques d'égards, maintenant.

PISTHÉTÆROS.

Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort,
si l'on te traitait comme tu mérites!

IRIS.

Mais je suis immortelle.

PISTHÉTÆROS.

Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un
procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres
dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut
céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta
navigation aérienne?

IRIS.

Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de
sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les
autels, et de remplir les rues de fumée.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu? A quels dieux?

IRIS.

A quels dieux? A nous, les dieux du ciel.

PISTHÉTÆROS.

Vous êtes des dieux?

IRIS.

Y a-t-il quelque autre dieu?

PISTHÉTÆROS.

Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux
qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus!

IRIS.

Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur
que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et
que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des
mêmes traits que Lykimnios.

PISTHÉTÆROS.

Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me
prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec
tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur
ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je
réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des
porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents.
Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa
messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les
jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu
seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite,
son assaut.

IRIS.

Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage!

PISTHÉTÆROS.

Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups!

IRIS.

Si mon père ne met pas fin à tes insultes...

PISTHÉTÆROS.

Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus
novices?

LE CHOEUR.

Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre
ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée.

PISTHÉTÆROS.

Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas
encore de retour.

LE HÉRAUT.

O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le
très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi
donc.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

LE HÉRAUT.

D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous
les peuples.

PISTHÉTÆROS.

Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur?

LE HÉRAUT.

O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle
vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens
passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette
ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître
les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des
bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se
plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du
jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on
vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si
forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux.
Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle
hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès,
oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie;
Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille
frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les
oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question
d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour
le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis
plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de
là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc
que tu t'en procures pour tous ces émigrants.

PISTHÉTÆROS.

Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au
plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les
corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les
arrivants.

LE CHOEUR.

Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse.

PISTHÉTÆROS.

Pourvu que la Fortune soit favorable.

LE CHOEUR.

Les coeurs sont épris de ma cité.

PISTHÉTÆROS, _à l'Esclave._

Apporte donc vite.

LE CHOEUR.

Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à
l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de
l'aimable Paix.

PISTHÉTÆROS.

Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage?

LE CHOEUR.

Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en
le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne.

PISTHÉTÆROS.

Oui, Manès est un paresseux.

LE CHOEUR.

Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les
prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente,
tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent.

PISTHÉTÆROS, _à Manès_.

Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux
et lent!

UN PARRICIDE.

Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des
flots d'azur de la plaine stérile!

PISTHÉTÆROS.

Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici
un homme qui s'avance en chantant des aigles.

LE PARRICIDE.

Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des
oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous,
et je suis passionné pour vos lois.

PISTHÉTÆROS.

Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois.

LE PARRICIDE.

Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler
et de mordre son père.

PISTHÉTÆROS.

En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre
son père, quand on n'est encore que poussin.

LE PARRICIDE.

Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon
père et avoir tout son bien.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur
les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits,
et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent
nourrir leur père.»

LE PARRICIDE.

De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut
encore nourrir mon père!

PISTHÉTÆROS.

Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement,
je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme,
je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu
jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends
cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de
coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre
ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton
vol vers la Thrakè, et combats.

LE PARRICIDE.

Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai.

PISTHÉTÆROS.

Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin.

KINÉSIAS.

Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je
parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie.

PISTHÉTÆROS.

Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes.

KINÉSIAS.

D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle.

PISTHÉTÆROS.

Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici,
clopin-clopant, sur ton pied bot?

KINÉSIAS.

Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol.

PISTHÉTÆROS.

Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes.

KINÉSIAS.

Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des
nuées des préludes vaporeux et neigeux.

PISTHÉTÆROS.

Le moyen de tirer des préludes des nuées?

KINÉSIAS.

C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens,
ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le
sauras tout de suite.

PISTHÉTÆROS.

Non, pas moi.

KINÉSIAS.

Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens,
sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col.

PISTHÉTÆROS.

Hôop!

KINÉSIAS.

Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents!

PISTHÉTÆROS.

Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle.

KINÉSIAS.

Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de
Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé,
vieillard, des procédés gracieux et habiles.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air?

KINÉSIAS.

C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment
les tribus?

PISTHÉTÆROS.

Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un
choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès?

KINÉSIAS.

Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point,
sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs.

UN SYKOPHANTE.

Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi,
hirondelle aux ailes étendues et tachetées.

PISTHÉTÆROS.

Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en
fredonnant.

LE SYKOPHANTE.

Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde
fois.

PISTHÉTÆROS.

C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble
avoir besoin du retour des hirondelles.

LE SYKOPHANTE.

Où est celui qui donne des ailes aux arrivants?

PISTHÉTÆROS.

Le voici; mais il faut dire pour quel usage.

LE SYKOPHANTE.

Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage.

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante...

PISTHÉTÆROS.

Heureux métier!

LE SYKOPHANTE.

Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder
autour des villes et faire des assignations.

PISTHÉTÆROS.

Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement?

LE SYKOPHANTE.

Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas:
avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de
procès.

PISTHÉTÆROS.

Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces
les étrangers?

LE SYKOPHANTE.

Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher.

PISTHÉTÆROS.

Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de
ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des
procès.

LE SYKOPHANTE.

Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes.

PISTHÉTÆROS.

En te parlant ainsi, je te donne des ailes.

LE SYKOPHANTE.

Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme?

PISTHÉTÆROS.

Les paroles donnent des ailes à tout le monde.

LE SYKOPHANTE.

A tout le monde?

PISTHÉTÆROS.

N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des
jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de
Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre
dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de
l'esprit.

LE SYKOPHANTE.

Ainsi les discours donnent des ailes?

PISTHÉTÆROS.

C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils
enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de
sages discours et te tourner vers un métier honorable.

LE SYKOPHANTE.

Mais je ne veux pas!

PISTHÉTÆROS.

Que feras-tu donc?

LE SYKOPHANTE.

Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père
en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de
crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici
soutenir l'accusation et revole vite là-bas.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être
arrivé?

LE SYKOPHANTE.

Tu entends parfaitement.

PISTHÉTÆROS.

Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas
pour faire main-basse sur son bien?

LE SYKOPHANTE.

Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie.

PISTHÉTÆROS.

J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très
bonnes ailes de Kerkyra.

LE SYKOPHANTE.

Malheur à moi! Tu tiens un fouet.

PISTHÉTÆROS.

Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une
toupie.

LE SYKOPHANTE.

Malheureux que je suis!

PISTHÉTÆROS.

Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de
mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne
des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons.

LE CHOEUR.

Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre
vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre
extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien:
lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point
et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers.

Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes,
où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car,
alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel
rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué
de coups des pieds à la tête.

PROMÈTHEUS.

Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est
Pisthétæros?

PISTHÉTÆROS.

Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé?

PROMÈTHEUS.

Vois-tu quelque dieu derrière moi?

PISTHÉTÆROS.

Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Quelle heure du jour est-il?

PISTHÉTÆROS.

Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu?

PROMÈTHEUS.

Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard?

PISTHÉTÆROS.

Ah! comme je t'ai en horreur!

PROMÈTHEUS.

Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages?

PISTHÉTÆROS.

Tu vas gémir en grand!

PROMÈTHEUS.

Alors je me découvre.

PISTHÉTÆROS.

Mon cher Promètheus.

PROMÈTHEUS.

Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas.

PISTHÉTÆROS.

Qu'y a-t-il?

PROMÈTHEUS.

Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais
si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut,
prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les
dieux ne me voient pas.

PISTHÉTÆROS.

Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi
vite dessous et parle hardiment.

PROMÈTHEUS.

Écoute, alors.

PISTHÉTÆROS.

Je t'écoute, parle.

PROMÈTHEUS.

C'en est fait de Zeus.

PISTHÉTÆROS.

Depuis quand?

PROMÈTHEUS.

Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux
dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce
temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices.
Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent
Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les
marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes.

PISTHÉTÆROS.

Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent
au-dessus de vos têtes?

PROMÈTHEUS.

Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a
trouvé un patron?

PISTHÉTÆROS.

Et quel est le nom de ces dieux barbares?

PROMÈTHEUS.

Leur nom? Les Triballes.

PISTHÉTÆROS.

J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!»

PROMÈTHEUS.

Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici,
pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne
consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il
ne te donne pour femme Basiléia.

PISTHÉTÆROS.

Qui est-ce, Basiléia?

PROMÈTHEUS.

Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste,
prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole.

PISTHÉTÆROS.

Elle administre tout cela pour lui?

PROMÈTHEUS.

Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà
pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps
immémorial, je suis bienveillant pour les hommes.

PISTHÉTÆROS.

En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des
grillades.

PROMÈTHEUS.

Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi.

PISTHÉTÆROS.

De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi.

PROMÈTHEUS.

Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi
l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air
d'accompagner une kanéphore.

PISTHÉTÆROS.

Prends aussi ce siège et emporte-le.

LE CHOEUR.

Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais,
évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui
l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle
au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce
moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn,
la Chauve-Souris.

POSÉIDÔN.

La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en
députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la
gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du
tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits,
puisque les dieux ont choisi un pareil représentant?

LE TRIBALLE.

Tiens-toi tranquille.

POSÉIDÔN.

Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous
les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès?

HÈRAKLÈS.

Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué
les dieux.

POSÉIDÔN.

Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier.

HÈRAKLÈS.

J'ai doublement envie de t'étrangler.

PISTHÉTÆROS.

Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du
fromage; ranime les charbons.

HÈRAKLÈS.

Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos
saluts.

PISTHÉTÆROS.

Je racle le silphion.

HÈRAKLÈS.

Quelles sont ces viandes?

PISTHÉTÆROS.

Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les
oiseaux amis du peuple.

HÈRAKLÈS.

Et tu racles ton silphion avant de nous répondre?

PISTHÉTÆROS.

Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il?

POSÉIDÔN.

Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre.

UN ESCLAVE.

Il n'y a pas d'huile dans la lékythe.

PISTHÉTÆROS.

Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés.

HÈRAKLÈS.

Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez
amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes
et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est
pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs.

PISTHÉTÆROS.

Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et
maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui
est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus
rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont
conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner.

HÈRAKLÈS.

Pour moi, cela me suffit, et j'y consens.

POSÉIDÔN.

Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton
père de sa toute-puissance.

PISTHÉTÆROS.

Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les
oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les
mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez
les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus,
le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à
coups de bec.

POSÉIDÔN.

Par Poséidôn! voilà qui est bien dit.

HÈRAKLÈS.

C'est aussi mon avis.

PISTHÉTÆROS, _au Triballe._

Et toi, que t'en semble?

LE TRIBALLE.

Nabaisatreu.

PISTHÉTÆROS.

Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous
ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y
soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par
avarice, nous punirons également cette conduite.

POSÉIDÔN.

Voyons, de quelle manière?

PISTHÉTÆROS.

Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un
milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera
au dieu.

HÈRAKLÈS.

Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu.

POSÉIDÔN.

Demande maintenant au Triballe.

HÈRAKLÈS.

Triballe, es-tu d'avis de gémir?

LE TRIBALLE.

Saunaka Baktarikrousa.

HÈRAKLÈS.

Il dit que c'est très bien parler.

POSÉIDÔN.

Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien.

HÈRAKLÈS.

Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre.

PISTHÉTÆROS.

Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi;
je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune
Basiléia.

POSÉIDÔN.

Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous.

PISTHÉTÆROS.

Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis.

HÈRAKLÈS.

Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une
femme?

POSÉIDÔN.

Que devons-nous faire?

HÈRAKLÈS.

Quoi? Négocions.

POSÉIDÔN.

Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te
ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te
voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus
laisserait en mourant.

PISTHÉTÆROS.

O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te
parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te
revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime.

HÈRAKLÈS.

Moi bâtard? Que dis-tu?

PISTHÉTÆROS.

Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et
comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle
avait des frères légitimes?

HÈRAKLÈS.

Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard?

PISTHÉTÆROS.

La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite
maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens
paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de
Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants
légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux
plus proches parents.»

HÈRAKLÈS.

Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle?

PISTHÉTÆROS.

Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur
le registre de ta phratrie?

HÈRAKLÈS.

Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en
étonnais.

PISTHÉTÆROS.

Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te
mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des
oiseaux.

HÈRAKLÈS.

Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne,
à toi.

PISTHÉTÆROS.

Que dis-tu?

POSÉIDÔN.

Je m'y oppose.

PISTHÉTÆROS.

Toute l'affaire dépend du Triballe. (_Au Triballe._) Qu'en dis-tu?

LE TRIBALLE.

Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne.

HÈRAKLÈS.

Il dit qu'il l'accorde.

POSÉIDÔN.

De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins
qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles.

PISTHÉTÆROS.

Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles.

POSÉIDÔN.

Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis,
je me tairai.

HÈRAKLÈS.

Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au
ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste.

PISTHÉTÆROS.

Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces.

HÈRAKLÈS.

Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes?

POSÉIDÔN.

Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas
avec nous?

HÈRAKLÈS.

Je m'en serais bien donné!

PISTHÉTÆROS.

Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale!

LE CHOEUR.

A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des
englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs
langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des
Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres
que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part.

UN MESSAGER.

O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race
trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos
demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un
astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne
pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible
beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur
ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des
effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici
lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants
propices.

LE CHOEUR.

Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour
de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O!
quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de
grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet
homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et
la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les
Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur
hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or,
tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la
bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô!

PISTHÉTÆROS.

Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos
paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du
tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et
étincelante.

LE CHOEUR.

O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui
portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies
d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi
qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus!
Hymen, ô! hyménée, ô!

PISTHÉTÆROS.

Suivez à présent le cortège des époux, nombreuses tribus de la gent
ailée, rendez-vous au palais de Zeus, au lit nuptial... Tends-moi la
main, heureuse épouse, saisis mes ailes et danse avec moi. Je t'enlève
doucement dans les airs avec moi.

LE CHOEUR.

Halalalé! Io, Pæan! Tènella! Victoire! ô le plus grand des dieux!

FIN DES OISEAUX




LYSISTRATA

(L'AN 412 AVANT J.-C.)


Cette pièce est une protestation contre la guerre, poussée aux dernières
limites des hardiesses de l'ancienne comédie. Lysistrata, épouse d'un
magistrat athénien, forme une ligue avec Calonice, Myrrhina, Lampito et
d'autres femmes, pour hâter la conclusion d'une trêve entre les
Athéniens et les Spartiates. Elles s'engagent par un serment solennel à
se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite. Elles
s'emparent ensuite de la citadelle et résistent à toute proposition qui
ne tend pas à une trêve immédiate. On conclut enfin un accommodement: le
traité se négocie, les portes de la citadelle s'ouvrent, et la pièce se
termine par des chants, des danses et des festins.

_PERSONNAGES DU DRAME_

    LYSISTRATA.
    KALONIKÈ.
    MYRRHINA.
    LAMPITO.
    CHOEUR DE VIEILLARDS.
    CHOEUR DE FEMMES.
    STRATYLLIS.
    UN PROBOULOS.
    SKYTHES, personnages muets.
    QUELQUES FEMMES.
    KINÉSIAS.
    UN ENFANT.
    MANÈS, personnage muet.
    UN HÉRAUT DE LAKÉDÆMÔN.
    ENVOYÉS LAKÉDÆMONIENS.
    UN ATHÉNIEN.
    LA PAIX, personnage muet.
    QUELQUES FLANEURS.
    UN SERVITEUR.

_La scène se passe à Athènes, sur une place publique_.



LYSISTRATA.

Ah! si on les avait convoquées au temple de Bakkhos, ou de Pan, ou de
Kolias, ou de Génétyllis, il serait impossible de passer, à cause des
tambourins. Aujourd'hui, il n'y a ici pas une femme, sauf ma voisine,
qui sort de chez elle. Bonjour, Kalonikè.

KALONIKÈ.

Et à toi aussi, bonjour, Lysistrata. Qu'est-ce donc qui te tracasse?
N'aie pas cet air sombre, chère enfant: cela ne te va pas de darder les
sourcils.

LYSISTRATA.

Moi, Kalonikè, le coeur me bout, et je souffre mille maux, pour nous
autres femmes, de voir nos maris nous regarder comme des êtres
malfaisants.

KALONIKÈ.

Et nous le sommes, de par Zeus!

LYSISTRATA.

On leur avait dit de se trouver ici pour délibérer sur une affaire
d'importance, elles dorment et ne viennent pas.

KALONIKÈ.

Mais, ma chère, elles viendront. Il n'est pas facile aux femmes de
sortir. De nous, l'une est occupée auprès de son mari, l'autre éveille
son esclave, celle-ci couche son enfant, celle-là le baigne, une autre
lui donne à manger.

LYSISTRATA.

Mais il y a, pour elles, des affaires plus pressantes que celles-là.

KALONIKÈ.

Qu'est-ce donc, ma chère Lysistrata? Dans quelle intention convoques-tu
les femmes? Pour quelle affaire? Est-elle grande?

LYSISTRATA.

Grande.

KALONIKÈ.

Est-elle grosse?

LYSISTRATA.

De par Zeus! elle est grosse.

KALONIKÈ.

Pourquoi alors ne venons-nous pas?

LYSISTRATA.

Ce n'est pas ce que tu crois, car nous nous serions pressées de venir.
Mais il s'agit d'une affaire que j'ai méditée et retournée durant de
nombreuses insomnies.

KALONIKÈ.

Il faut que ce soit mince pour avoir été tant retourné.

LYSISTRATA.

Si mince que des femmes dépend le salut de la Hellas tout entière.

KALONIKÈ.

Des femmes: il dépend donc de peu de chose.

LYSISTRATA.

Les affaires de la cité sont en notre pouvoir. Avant peu il n'y aura
plus de Péloponésiens.

KALONIKÈ.

Voilà qui est au mieux, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Les Boeotiens sont tous exterminés.

KALONIKÈ.

Non, pas tous: fais grâce aux anguilles!

LYSISTRATA.

Pour Athènes, je ne dirai rien de semblable. Imagine-moi autre chose.
S'il y a union entre les femmes d'ici, celles de la Boeotia et celles
du Péloponèsos, nous sauverons la Hellas.

KALONIKÈ.

Mais comment, nous autres les femmes, exécuterons-nous ce dessein sacré
et glorieux, nous qui demeurons sédentaires, couronnées de fleurs,
vêtues de robes jaunes, parées de kimbériques droites et de péribaris?

LYSISTRATA.

C'est précisément là ce qui nous sauvera, je l'espère, les robes jaunes,
les parfums, les péribaris, l'orcanette et les tuniques diaphanes.

KALONIKÈ.

Comment cela?

LYSISTRATA.

Pas un homme maintenant ne s'armera de la lance contre les autres...

KALONIKÈ.

Alors, par les deux Dieux, je me fais teindre une robe en jaune.

LYSISTRATA.

Et ne prendra un bouclier...

KALONIKÈ.

J'endosserai une kimbérique.

LYSISTRATA.

Ni une épée.

KALONIKÈ.

J'achèterai des péribaris.

LYSISTRATA.

Eh bien, les femmes ne devraient-elles pas être arrivées?

KALONIKÈ.

Sans doute, de par Zeus! elles devraient s'être abattues ici depuis
longtemps.

LYSISTRATA.

Hélas! ma pauvre amie, tu vas voir que, en vraies Athéniennes, elles
feront toujours tout plus tard qu'il ne faut. Je ne vois venir aucune
femme de la Paralia ou de Salamis.

KALONIKÈ.

Je sais pourtant que, dès la pointe du jour, elles se sont embarquées
sur des bateaux légers.

LYSISTRATA.

Et celles que je prévoyais et que je supposais devoir arriver ici les
premières, les Akharniennes, elles ne viennent pas.

KALONIKÈ.

Cependant la femme de Théagénès, pour savoir si elle devait venir, a
consulté l'oracle d'Hékatè. Mais en voici qui nous arrivent, et d'autres
encore, et puis encore d'autres. Iou! Iou! D'où sont-elles?

LYSISTRATA.

D'Anagyros.

KALONIKÈ.

De par Zeus! on dirait, ce me semble, un soulèvement d'Anagyros.

MYRRHINA.

Sommes-nous en retard, Lysistrata? Que dis-tu? Tu gardes le silence?

LYSISTRATA.

Je ne t'approuve pas, Myrrhina, d'arriver si tard pour une affaire
d'importance.

MYRRHINA.

C'est que j'ai eu de la peine, dans l'obscurité, à trouver ma ceinture.
Mais si la chose est pressante, parle à celles qui sont présentes.

LYSISTRATA.

Non, de par Zeus! attendons un peu que les Boeotiennes et les
Péloponésiennes soient arrivées.

MYRRHINA.

Tu as tout à fait raison, et voici déjà Lampito qui s'avance. O chère
Lakédæmonienne, salut, Lampito. Quelle beauté, ma très douce, brille en
toi! Quel teint frais! Quelle sève dans toute ta personne! Tu
étoufferais un taureau!

LAMPITO.

Je le crois bien, par les Gémeaux! Je fais de la gymnastique et je me
donne des coups de talon dans le derrière.

LYSISTRATA.

Que tu as donc une belle gorge!

LAMPITO.

Vous me tâtez comme une victime.

LYSISTRATA.

Et d'où est cette autre jeune fille?

LAMPITO.

C'est, par les Gémeaux! une noble Boeotienne, qui vous arrive.

LYSISTRATA.

De par Zeus! la Boeotienne a un joli jardin.

KALONIKÈ.

Eh oui, de par Zeus! très soigné et gentiment épilé.

LYSISTRATA.

Et quelle est cette autre enfant?

LAMPITO.

Une fille de bonne maison, par les Gémeaux! une Korinthienne.

LYSISTRATA.

De bonne maison, de par Zeus! comme toutes celles qui nous viennent de
là.

LAMPITO.

Mais enfin, qui est-ce qui a convoqué cette assemblée de femmes?

LYSISTRATA.

C'est moi.

LAMPITO.

Dis-moi donc ce que tu veux de nous.

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus! ma chère amie.

KALONIKÈ.

Dis-nous l'affaire que tu regardes comme si importante.

LYSISTRATA.

Je vais vous la dire; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une
petite question.

MYRRHINA.

Comme tu voudras.

LYSISTRATA.

Ne regrettez-vous pas que les pères de vos enfants soient absents pour
la guerre? Car je sais que nous avons toutes un mari là-bas.

MYRRHINA.

Mon mari, voyez le malheur, est depuis cinq mois en Thrakè à garder
Eukratès.

KALONIKÈ.

Le mien, depuis plus de sept mois, est à Pylos.

LAMPITO.

Le mien revient à peine de l'armée, qu'il reprend son bouclier, sa
route, son vol, et part.

LYSISTRATA.

Et il ne nous est pas resté le moindre tison de galant! Depuis que les
Milèsiens nous ont trahis, je n'ai plus vu d'engin de huit doigts, dont
le cuir nous vînt en aide. Voulez-vous donc, si je trouve un moyen, vous
unir à moi pour mettre fin à la guerre?

MYRRHINA.

Oui, par les deux Déesses! dussé-je mettre cette robe en gage et en
boire l'argent aujourd'hui même.

KALONIKÈ.

Moi, je serais prête à me partager en deux comme une sole, et à donner
la moitié de moi-même.

LAMPITO.

Et moi, je gravirais jusqu'à la pointe du Taygéton, si je devais y voir
la paix.

LYSISTRATA.

Je vais parler, je ne dois plus vous en faire mystère. Femmes, si nous
voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir...

KALONIKÈ.

De quoi? Dis.

LYSISTRATA.

Le ferez-vous?

KALONIKÈ.

Nous le ferons, dussions-nous mourir.

LYSISTRATA.

Donc, il faut nous abstenir de la cohabitation... Pourquoi
détournez-vous les yeux? Où allez-vous? Eh bien! Vous faites la moue,
vous secouez la tête! Pourquoi changer de couleur? Pourquoi cette larme
qui coule? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas? Vous hésitez?

MYRRHINA.

Non, je ne le ferai pas! Que la guerre continue!

KALONIKÈ.

Ni moi non plus, de par Zeus! Que la guerre continue!

LYSISTRATA.

C'est toi qui dis cela, ma sole? Tout à l'heure tu disais que tu étais
prête à donner la moitié de toi-même!

KALONIKÈ.

Oui, oui, tout ce que tu voudras. Mais, s'il le faut, je veux passer à
travers le feu. Avant tout, la cohabitation! Pas possible, ma chère
Lysistrata.

LYSISTRATA.

Et toi?

MYRRHINA.

Moi aussi, j'aime mieux passer à travers le feu.

LYSISTRATA.

O lubricité commune à tout mon sexe! Il n'est pas étonnant qu'on fasse
sur nous des tragédies. Nous ne sommes que flots de Poséidôn et barques
où l'on monte. Mais toi, ma chère Lakédæmonienne, si tu restes seule
avec moi, nous pouvons encore sauver l'affaire; décidons ensemble.

LAMPITO.

C'est chose difficile, par les Gémeaux! de dormir seules, sans l'autre
sexe. Il le faut pourtant: car la paix avant tout.

LYSISTRATA.

O la plus chérie et la seule vraiment femme!

KALONIKÈ.

Mais réellement, en nous abstenant de ce que tu dis, et fasse le Ciel
que cela ne soit pas, est-ce que ce moyen assurerait mieux la paix?

LYSISTRATA.

Certainement, par les deux Déesses! Si nous nous tenions chez nous bien
fardées, si nous nous présentions nues, sauf une tunique de fin lin,
épilées tout ras, il y aurait tension chez nos maris et désir de nous
embrasser; et si alors nous ne voulions pas, si nous pratiquions
l'abstinence, ils se hâteraient d'entrer en arrangement, j'en suis
certaine.

LAMPITO.

Oui, c'est ainsi que Ménélaos, voyant la gorge nue d'Hélénè, jeta, je
crois, son épée.

KALONIKÈ.

Mais si nos maris nous laissent là, malheureuse?

LYSISTRATA.

Alors, selon le mot de Phérékratès, on écorchera une chienne écorchée.

KALONIKÈ.

Viande creuse que ces contrefaçons! Mais s'ils nous prennent et nous
entraînent de force dans la chambre?

LYSISTRATA.

Cramponne-toi aux portes.

KALONIKÈ.

Et s'ils frappent, que faire?

LYSISTRATA.

Céder, mais de mauvaise grâce. Il n'y a pas de plaisir à cela, quand on
y met de la violence. Il faut les tourmenter de toutes les manières.
Sans doute ils seront vite à bout. Jamais l'homme n'éprouvera une vraie
jouissance, si la femme n'y a point de part.

KALONIKÈ.

Si c'est là votre avis, c'est aussi le nôtre.

LAMPITO.

Nous déciderons nos maris à faire la paix tout à fait loyalement et sans
détour. Mais la cohue athénienne, comment l'amènera-t-on à ne pas
déraisonner?

LYSISTRATA.

N'aie crainte, nous nous chargeons des nôtres.

LAMPITO.

Non pas, tant que leurs trières auront des pieds, et qu'il y aura une
masse inépuisable d'argent chez la Déesse.

LYSISTRATA.

De ce côté même tout est bien préparé. Nous nous emparerons aujourd'hui
de l'Akropolis: il est enjoint aux plus âgées d'accomplir le fait;
d'après nos prescriptions, elles feindront d'offrir un sacrifice, et
elles se rendront maîtresses de l'Akropolis.

LAMPITO.

Tout ira pour le mieux, de la manière que tu dis.

LYSISTRATA.

Et pourquoi, tout de suite, Lampito, ne pas nous engager par un serment
inviolable?

LAMPITO.

Prononce le serment, et puis nous jurerons.

LYSISTRATA.

Bien dit. Où est la femme skythe? Que regardes-tu? Pose ici un bouclier
renversé, et qu'on m'amène la victime.

KALONIKÈ.

Lysistrata, quel serment nous feras-tu jurer?

LYSISTRATA.

Lequel? Sur un bouclier, comme autrefois dans Æskhylos, après avoir
immolé une brebis.

KALONIKÈ.

Garde-toi, Lysistrata, de jurer sur un bouclier, quand il s'agit de la
paix.

LYSISTRATA.

Quel sera donc alors notre serment?

KALONIKÈ.

Si nous prenions un cheval blanc, pour le sacrifier?

LYSISTRATA.

Où trouver un cheval blanc?

KALONIKÈ.

Sur quoi jurerons-nous donc?

LYSISTRATA.

Eh bien! moi, de par Zeus! si tu le veux bien, je vais te le dire.
Plaçons là une grande coupe noire creuse: immolons dedans une amphore de
vin de Thasos, et jurons sur cette coupe de n'y point verser d'eau.

LAMPITO.

Par la Terre! quel ineffable serment! Comme je l'approuve!

LYSISTRATA.

Qu'on apporte de l'intérieur une coupe et une amphore.

KALONIKÈ.

O femmes chéries, le superbe vase! Quelle joie pour quiconque s'en
empare sur-le-champ!

LYSISTRATA.

Prends-le et mets la main sur la victime: «Divine Persuasion, et toi,
Coupe amie de la joie, fais un favorable accueil aux offrandes des
femmes.»

KALONIKÈ.

Quel beau sang! Que la couleur en est vermeille!

LAMPITO.

Et il a un bouquet délicieux, j'en jure par Kastor!

MYRRHINA.

Femmes, laissez-moi jurer la première.

KALONIKÈ.

Non pas, par Aphroditè! puisque le sort ne t'a pas désignée.

LYSISTRATA.

Lampito, mettons toutes la main sur la coupe, et que l'une de vous
répète, en votre nom, ce que moi je vais dire. Vous, faites le même
serment et observez-le. «Aucun amant ni aucun époux...

KALONIKÈ.

«Aucun amant ni aucun époux...

LYSISTRATA.

«Qui vienne à moi, tête levée.» Dis.

KALONIKÈ.

«Qui vienne à moi, tête levée.» Hélas! mes genoux fléchissent,
Lysistrata.

LYSISTRATA.

«Chez moi je mènerai une vie de recluse...

KALONIKÈ.

«Chez moi je mènerai une vie de recluse...

LYSISTRATA.

«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...

KALONIKÈ.

«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée...

LYSISTRATA.

«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.

KALONIKÈ.

«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi.

LYSISTRATA.

«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...

KALONIKÈ.

«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari...

LYSISTRATA.

«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...

KALONIKÈ.

«Et si, malgré moi, il me prend de vive force...

LYSISTRATA.

«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...

KALONIKÈ.

«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement...

LYSISTRATA.

«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...

KALONIKÈ.

«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse...

LYSISTRATA.

«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.

KALONIKÈ.

«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage.

LYSISTRATA.

«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...

KALONIKÈ.

«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin...

LYSISTRATA.

«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!

KALONIKÈ.

«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!»

LYSISTRATA.

Le jurez-vous toutes?

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Voyons, alors, je sacrifie la victime.

KALONIKÈ.

Laisse-m'en une part, ma chère, pour cimenter dès à présent notre
mutuelle affection.

LAMPITO.

Quels sont ces cris?

LYSISTRATA.

C'est ce que je vous disais. Les femmes sont à l'Akropolis de la Déesse:
elles s'en sont emparées. Pour toi, Lampito, va-t'en mettre ordre à
toutes nos affaires, et laisse-nous celles-ci en otages. Nous,
rendons-nous avec les autres à l'Akropolis, et formons-y une barricade
de poutres.

KALONIKÈ.

Ne crois-tu pas que les hommes ne vont pas tarder à se mettre en
campagne contre nous?

LYSISTRATA.

Je ne m'en soucie guère. Ni les menaces, ni la flamme, dont leur venue
s'armera, ne leur feront ouvrir ces portes, s'ils ne se soumettent à nos
conditions.

KALONIKÈ.

Par Aphroditè! non, jamais; ou l'on aurait tort de nous appeler femmes
invincibles et de malicieuse humeur.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Avance, Drakès; conduis-nous d'un bon pas, quoique tu souffres de
l'épaule à porter ce fardeau de bois d'olivier vert. Il arrive bien des
choses imprévues dans une longue vie, pheu! On n'eût jamais pensé, ô
Strymodoros, qu'on apprendrait que les femmes, nourries par nous, peste
réelle du foyer, s'empareraient de la statue sainte, prendraient mon
Akropolis, et, à l'aide de barricades et de leviers, fermeraient les
Propylæa. Mais, le plus vite possible, courons vers la ville, ô
Philourgos: enveloppons de ces souches toutes celles qui ont tramé ce
complot et l'ont mis à exécution; formons-en un seul bûcher, brûlons-les
de nos propres mains et d'une résolution unanime, et d'abord la femme de
Lykôn.

Non, j'en jure par Dèmètèr! moi vivant, nous ne servirons pas à leurs
éclats de rire. Kléoménès, qui s'empara le premier de l'Akropolis, ne
s'en tira pas sain et sauf: malgré sa fierté lakonienne, il n'échappa
qu'en me livrant ses armes; ayant une casaque tout à fait chétive,
crasseuse, sordide, ni épilé, ni lavé, depuis six ans. Voilà l'homme que
j'ai pris d'assaut, de vive force, avec mes dix-sept rangs de boucliers,
et dormant devant les portes. Et ces femmes, ennemies d'Euripidès et de
tous les dieux, je ne pourrais point, par ma présence, réprimer leur
audace? Alors, qu'il n'y ait plus de trophée pour moi dans la
Tétrapolis!

Mais voici devant moi le reste du chemin qui mène à la ville, la pente
où j'ai hâte d'arriver: il faut aviser à traîner notre bois sans âne
bâté; ces fagots me meurtrissent l'épaule. Cependant, marchons et
soufflons le feu, de peur que, à mon insu, il ne s'éteigne au terme de
la route. O Phu! ô Phu! Iou! Iou! quelle fumée!

Quel fléau, souverain Hèraklès, s'exhalant de ce réchaud, me mord les
yeux comme un chien enragé! C'est le feu de Lemnos dans toute sa force;
sans cela, il ne ferait pas une si cruelle morsure à ma chassie. Cours
vite à la ville et secours la Déesse. Aujourd'hui plus que jamais, ô
Lakhès, venons-lui en aide. Phu! Phu! Iou! Iou! quelle fumée!

Ce feu veille, et vit, grâce aux dieux. Si nous commencions par déposer
nos fagots et que nous fissions tomber un sarment de vigne dans le
réchaud, est-ce que nous ne l'agencerions pas de manière à le lancer
comme un bélier contre les portes? Si, à notre ordre, les femmes
n'enlèvent pas les barricades, il faut mettre le feu aux portes et les
étouffer dans la fumée. Déposons donc notre fardeau. Pheu! quelle fumée!
Babæax! Quel est celui des stratèges de Samos qui va nous aider à
décharger notre bois? Enfin, voilà mon épine dorsale débarrassée de ce
qui m'écrasait. C'est ton affaire, ô réchaud, d'enflammer vivement le
charbon. Qu'on m'apporte au plus vite une lampe allumée! Souveraine
Victoire, aide-nous, en réprimant l'impudence actuelle des femmes de la
ville, à ériger un trophée!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Il me semble, femmes, voir des flammes et de la fumée: on dirait un feu
qui brûle; il faut se hâter au plus vite. Vole, vole, Nikodikè, avant
que Kalykè et Kritylla périssent dans les flammes, victimes de lois
funestes et de vieillards maudits. C'est ce que je crains. Arriverai-je
trop tard à leur secours? Ce matin, dès l'aube, j'ai eu grand'peine à
remplir ce vase à la fontaine, en raison de la foule, du tumulte et du
fracas des cruches: bousculée par des servantes et par des esclaves
marqués au fer chaud, j'ai enlevé prestement mon urne, et j'en apporte
l'eau au secours de mes compagnes exposées au feu.

Car j'entends dire que de vieux radoteurs s'avancent vers la ville,
porteurs de grosses branches, comme pour chauffer un bain: c'est un
poids de trois talents; et ils crient, avec d'horribles menaces, qu'il
faut rôtir ces femmes abominables. O Déesse, fais que je ne les voie
jamais brûlées, mais qu'elles délivrent de la guerre et de ses fureurs
la Hellas et ses citoyens! C'est pour cela, Déesse à l'aigrette d'or,
protectrice de la Ville, qu'elles occupent ton sanctuaire. Je t'invoque
pour alliée, ô Tritogénéia! Si quelque homme essaie de les brûler, porte
de l'eau avec nous.

STRATYLLIS, _appelant au secours_.

Lâchez-moi! holà!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Qu'est-ce donc, ô les plus méchants des hommes? Jamais des gens de bien
n'eussent agi de la sorte, ni des hommes pieux.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

C'est qu'il nous arrive une chose tout à fait imprévue. Un essaim de
femmes se présente au secours des portes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Vous avez peur de nous? Est-ce que nous ne vous paraissons pas
nombreuses? Et cependant vous ne voyez pas encore de nous la dix
millième partie.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Phædria, allons-nous les laisser bavarder ainsi? Ne faudrait-il pas
casser quelque bâton en frappant sur elles?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Plaçons nos urnes à terre, afin que, si quelqu'un porte la main sur
nous, nous ne soyons pas gênées.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Ah! de par Zeus! si on leur avait frotté deux ou trois fois les
mâchoires comme à Boupalos, elles n'auraient pas une si belle voix.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Eh bien, voyons, qu'on frappe; je suis là, je m'offre; mais jamais nulle
chienne ne t'enlèvera les genitoires.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Si tu ne te tais pas, mes coups te sauveront de la vieillesse.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Viens donc seulement toucher du doigt Stratyllis!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Et si je l'assomme de coups de poings, quel mal me feras-tu?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je te mords et je t'arrache les poumons et les entrailles.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Pas de poète plus sage qu'Euripidès, disant qu'il n'y a pas d'animal
aussi impudent que les femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Prenons notre cruche d'eau, Rhodippè.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Pourquoi, ennemie des dieux, es-tu venue ici avec cette eau?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Et toi, avec ce feu, vieille tombe? Est-ce pour te brûler toi-même?

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Moi, je vais te construire un bûcher, pour y cuire tes amies.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Moi, je vais éteindre ton bûcher.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Éteindre mon feu, toi!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Le fait même va te le prouver.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je ne sais qui m'empêche de te rôtir avec cette torche.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Si tu as de la crasse, je te fournirai un bain.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Toi, un bain à moi, malpropre?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Et même un bain nuptial.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Entendez-vous son impudence?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je suis libre!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je t'empêcherai, moi, de crier comme tu le fais.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Mais tu ne siégeras plus parmi les hèliastes.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Mets le feu à sa chevelure.

LE CHOEUR DES FEMMES.

A l'oeuvre, Akhéloos.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

A moi! Malheureux!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Était-elle chaude?

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Oh! chaude! N'as-tu pas fini? Que fais-tu?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je t'arrose, pour que tu reverdisses.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Mais je suis sec et tout grelottant.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Eh bien, puisque tu as du feu, tu te réchaufferas.

UN PROBOULOS.

Quels bruyants éclats a produits cette orgie féminine, et ces
tambourins, et cette troupe bachique, et ces lamentations sur la
terrasse en l'honneur d'Adônis, que j'entendais, l'autre jour, du lieu
même de l'assemblée! Dèmostratos, cet homme digne de malemort, disait
qu'il fallait cingler vers la Sikélia, et sa femme criait en dansant:
«Aie! Aie! Adônis!» Dèmostratos disait qu'il fallait lever des hoplites
à Zakynthè, et sa femme, prise d'ivresse, sur la terrasse, criait:
«Pleurez Adônis!» Et cet infâme Kholozygès, ennemi des dieux, s'épuisait
en efforts. Voilà jusqu'où sont allés leurs déréglements.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Que serait-ce, si tu savais quelle a été leur insolence? Entre autres
outrages, elles nous ont inondés de l'eau de leurs cruches, à ce point
qu'il nous faut secouer nos vêtements comme si nous les avions mouillés
d'urine.

LE PROBOULOS.

Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons
les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la
débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous
allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le
collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le
gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi,
si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce
gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin
sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied
de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de
manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de
tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors,
j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que
sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je
châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et
toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers
le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les
sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous.

LYSISTRATA.

Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il
besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du
bon sens.

LE PROBOULOS.

Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui
les mains au dos.

LYSISTRATA.

J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout
agent public qu'il est, il lui en cuira.

LE PROBOULOS.

Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi
avec lui, et achevez de la lier!

PREMIÈRE FEMME.

Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je
te fais rendre tripes.

LE PROBOULOS.

Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui
parle si bien!

LYSISTRATA.

Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt
une ventouse.

LE PROBOULOS.

Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court,
moi, à votre sortie.

PREMIÈRE FEMME.

Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les
cheveux, malgré tes gémissements et tes cris.

LE PROBOULOS.

Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous
laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre
elles! Serrez les rangs!

LYSISTRATA.

Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté
quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées.

LE PROBOULOS.

Skythes, attachez-leur les mains au dos!

LYSISTRATA.

Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de
graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain.
Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non;
cessez, revenez, ne les dépouillez pas!

LE PROBOULOS.

Hélas! quelle triste chance pour mes archers!

LYSISTRATA.

Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des
servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur?

LE PROBOULOS.

Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est
proche.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi
entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain
elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans
lessive?

LE CHOEUR DES FEMMES.

Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main
sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés.
J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire
de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas,
comme une guêpe, m'exciter et m'irriter.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est
intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas
pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la
citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis,
du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les
moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle
affaire, à cause de notre insouciance.

LE PROBOULOS.

Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi
barricadé notre citadelle avec des poutres.

LYSISTRATA.

Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre.

LE PROBOULOS.

C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre?

LYSISTRATA.

Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que
ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble.
Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne
toucheront plus désormais à cet argent.

LE PROBOULOS.

Mais que feras-tu?

LYSISTRATA.

Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes.

LE PROBOULOS.

Vous administrerez vous-mêmes l'argent?

LYSISTRATA.

Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons
absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt?

LE PROBOULOS.

Ce n'est pas la même chose.

LYSISTRATA.

Comment pas la même chose?

LE PROBOULOS.

Les frais de la guerre se soldent de cet argent?

LYSISTRATA.

D'abord, pas de guerre.

LE PROBOULOS.

Le moyen de nous sauver autrement?

LYSISTRATA.

C'est nous qui vous sauverons.

LE PROBOULOS.

Vous?

LYSISTRATA.

Oui, nous!

LE PROBOULOS.

Misère!

LYSISTRATA.

Nous te sauverons, même contre ton gré.

LE PROBOULOS.

C'est affreux, ce que tu dis là!

LYSISTRATA.

Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là.

LE PROBOULOS.

Par Dèmètèr! c'est de l'injustice!

LYSISTRATA.

Force est de se défendre, mon cher.

LE PROBOULOS.

Et si je ne le veux pas?

LYSISTRATA.

Pour cela même et raison de plus.

LE PROBOULOS.

Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la
paix?

LYSISTRATA.

Nous le dirons.

LE PROBOULOS.

Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir.

LYSISTRATA.

Écoute, et tâche de contenir tes mains.

LE PROBOULOS.

Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère.

PREMIÈRE FEMME.

Tu n'en gémiras que davantage.

LE PROBOULOS.

Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. _(A Lysistrata.)_
Et toi, parle.

LYSISTRATA.

Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons
supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez
fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant
vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi
nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris
des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant
notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a
décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la
stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait?
répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais.

PREMIÈRE FEMME.

C'est moi qui ne me serais jamais tue!

LE PROBOULOS.

Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence.

LYSISTRATA.

Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez
pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher
époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant
de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête
s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.»

LE PROBOULOS.

De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage.

LYSISTRATA.

Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il
ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les
rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme
en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans
tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas,
en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc
vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour,
comme nous, nous rétablirons vos affaires.

LE PROBOULOS.

Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable.

LYSISTRATA.

Tais-toi.

LE PROBOULOS.

Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour
de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre!

LYSISTRATA.

Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le
autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine,
ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en
aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes
genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout
affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce,
d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la
plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des
ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous
un vent favorable.

LYSISTRATA.

Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le
désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se
ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les
Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès.

LE PROBOULOS.

Et qu'aurez-vous fait?

LYSISTRATA.

Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des
forcenés.

UNE FEMME.

Très bien, par Aphroditè de Paphos!

LYSISTRATA.

Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux
marmites et aux légumes, comme des korybantes.

LE PROBOULOS.

De par Zeus! ainsi doivent agir les braves.

LYSISTRATA.

Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un
bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins?

UNE FEMME.

De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval,
jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un
autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus,
effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres.

LE PROBOULOS.

Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et
ramener l'ordre dans le pays?

LYSISTRATA.

Tout simplement.

LE PROBOULOS.

Comment? Indiquez-le-moi.

LYSISTRATA.

De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette
façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous
mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et
de-là des légations.

LE PROBOULOS.

Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez
mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles?

LYSISTRATA.

Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous
gouverneriez toute votre politique.

LE PROBOULOS.

Comment cela? Voyons, dis-le.

LYSISTRATA.

Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans
un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à
coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les
mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer
des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter
dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble
métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et,
de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les
regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et
alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire
plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser
une læna pour Dèmos.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles
qui n'ont aucune part à la guerre?

LYSISTRATA.

Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du
fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les
rangs des hoplites.

LE PROBOULOS.

Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs.

LYSISTRATA.

Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre
jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore
laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui
vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige.

LE PROBOULOS.

Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi?

LYSISTRATA.

Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour,
fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison
d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut
l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins.

LE PROBOULOS.

Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur...

LYSISTRATA.

Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière;
moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une
couronne.

PREMIÈRE FEMME.

Reçois de moi ces offrandes.

DEUXIÈME FEMME.

Prends aussi cette couronne de mes mains.

LYSISTRATA.

Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn
t'appelle: tu l'empêches de partir.

LE PROBOULOS.

N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais
aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis.

LYSISTRATA.

Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu
recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième
journée.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons!
citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur
d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la
tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens,
rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes,
ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais.
C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux
citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre
réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier
qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre
nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je
serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de
myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne
bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire
de cette vieille, ennemie des dieux.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas.
Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons,
citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et
c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur.
Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge
pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les
Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de
figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie?
Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur
remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt,
puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne
paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la
guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en
outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de
grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la
mâchoire.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose
ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout
homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de
manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se
barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous
sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce
moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de
tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la
moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un
vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront
de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si
elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les
cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture,
et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes
combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un
carcan bien troué, et leur y serrer le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et
j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles
tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite,
pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous
s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves
noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera
comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai
pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune,
chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept
décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier,
célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une
amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia:
on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez
ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou.

LE CHOEUR DES FEMMES, _à Lysistrata_.

O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers
moi avec cet air sombre?

LYSISTRATA.

C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin
qui me fait courir, découragée, de haut en bas.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Que dis-tu? Que dis-tu?

LYSISTRATA.

La vérité! La vérité!

LE CHOEUR DES FEMMES.

Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies.

LYSISTRATA.

Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal.

LYSISTRATA.

Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot.

LE CHOEUR DES FEMMES.

O Zeus!

LYSISTRATA.

A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux
plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La
première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan;
une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait
son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur
la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles
forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en
voici une qui sort! Holà! Où cours-tu?

PREMIÈRE FEMME.

Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se
mange aux vers.

LYSISTRATA.

Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer?

PREMIÈRE FEMME.

Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai
qu'à étendre sur le lit, tout simplement.

LYSISTRATA.

N'étends rien, et ne t'en va pas du tout.

PREMIÈRE FEMME.

Faut-il donc laisser gâter ma laine?

LYSISTRATA.

Oui, si c'est nécessaire.

DEUXIÈME FEMME.

Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le
teiller!

LYSISTRATA.

En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre
ici.

DEUXIÈME FEMME.

Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en
état, je rentre.

LYSISTRATA.

Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire
autant.

TROISIÈME FEMME.

O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée
dans un lieu profane.

LYSISTRATA.

Que veulent dire ces sornettes?

DEUXIÈME FEMME.

Je vais accoucher tout de suite.

LYSISTRATA.

Mais tu n'étais pas enceinte hier.

DEUXIÈME FEMME.

Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme,
Lysistrata, au plus vite!

LYSISTRATA.

Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur?

DEUXIÈME FEMME.

Un enfant mâle.

LYSISTRATA.

Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un
chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré
de Pallas, et tu te disais enceinte.

DEUXIÈME FEMME.

Oui, je le suis, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Alors pourquoi ce casque?

DEUXIÈME FEMME.

Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon
nid dans ce casque, comme les colombes.

LYSISTRATA.

Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas
ici le cinquième jour des couches?

DEUXIÈME FEMME.

Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le
serpent, qui lui sert de gardien.

PREMIÈRE FEMME.

Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris
continuels m'empêchent de dormir.

LYSISTRATA.

Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos
maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils
passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies;
patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous
restons unies. Voici cet oracle.

PREMIÈRE FEMME.

Dis-nous ce qu'il dit.

LYSISTRATA.

Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront
réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les
mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui
était dessous.»

PREMIÈRE FEMME.

Nous aurons le dessus.

LYSISTRATA.

«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul
autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.»

PREMIÈRE FEMME.

Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons
point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de
ne pas accomplir l'oracle.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque
j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé
Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait
sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets,
avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de
haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que
Mélaniôn.

UN VIEILLARD.

Ma vieille, je veux te baiser.

UNE FEMME.

Tu pourras te passer d'oignon.

LE VIEILLARD.

Et te donner des coups de pied.

LA FEMME.

Tu as une forêt de poils.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de
tous ses ennemis, comme Phormiôn.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de
Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée
derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de
haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les
maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était
fort tendre pour les femmes.

UNE FEMME.

Veux-tu que je te casse la mâchoire?

UN VIEILLARD.

Je n'ai pas peur de toi.

LA FEMME.

Si je te lâchais un coup de pied?

LE VIEILLARD.

Tu vas montrer ton derrière.

LA FEMME.

Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais
épilé à la lampe.

LYSISTRATA.

Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite.

PREMIÈRE FEMME.

Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri?

LYSISTRATA.

Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé
des feux d'Aphroditè.

MYRRHINA.

O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la
route que tu as commencée!

UNE FEMME.

Où est-il, cet inconnu?

LYSISTRATA.

Près du temple de la Déesse Verdoyante.

MYRRHINA.

Oui, de par Zeus!

PREMIÈRE FEMME.

Mais qui est-ce?

LYSISTRATA.

Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle?

MYRRHINA.

Hé oui, de par Zeus! moi! C'est mon mari Kinésias.

LYSISTRATA.

Mets-toi donc à l'oeuvre: fais-le griller, mets-le sens dessus dessous,
séduis-le, aime sans aimer, cède-lui tout, sauf ce que défend le serment
sur la coupe.

MYRRHINA.

N'aie crainte, je m'en charge.

LYSISTRATA.

Et moi je reste, pour t'aider à le séduire et à prolonger son tourment.
Vous autres, retirez-vous.

KINÉSIAS.

Malheureux que je suis! Quel spasme nerveux! quelle rigidité des
membres, comme si on me tournait sur une roue!

LYSISTRATA.

Quel est celui-là, qui se tient en deçà des sentinelles?

KINÉSIAS.

Moi!

LYSISTRATA.

Un homme?

KINÉSIAS.

Oui, un homme.

LYSISTRATA.

Ne vas-tu pas décamper?

KINÉSIAS.

Qui es-tu, toi qui me chasses ainsi?

LYSISTRATA.

La sentinelle de jour.

KINÉSIAS.

Au nom des dieux, hâte-toi de m'appeler Myrrhina.

LYSISTRATA.

Bon! Que je t'appelle Myrrhina! Et qui es-tu, toi?

KINÉSIAS.

Son mari, Kinésias de Pæonia.

LYSISTRATA.

Ah! bonjour, mon très cher; ton non n'est ni obscur, ni inconnu parmi
nous. Constamment, en effet, ta femme l'a à la bouche. Qu'elle prenne un
oeuf ou une pomme: «C'est, dit-elle, pour Kinésias.»

KINÉSIAS.

Ah! grands dieux!

LYSISTRATA.

Et, j'en atteste Aphroditè, si la conversation tombe sur les hommes,
aussitôt ta femme de s'écrier: «Tout le reste n'est que bagatelle au
prix de Kinésias.»

KINÉSIAS.

Va donc tout de suite; appelle-la-moi.

LYSISTRATA.

Comment cela? Que me donneras-tu, à moi?

KINÉSIAS.

Moi, de par Zeus! à toi tout ce que tu voudras! J'ai ceci, et ce que
j'ai, je te le donne.

LYSISTRATA.

Eh bien, je descends tout de suite, et je te l'appelle.

KINÉSIAS.

Oui, tout de suite, va vite. La vie pour moi n'a plus aucun charme,
depuis qu'elle est sortie de la maison. J'y rentre avec ennui; tout m'y
semble désert. Nul des mets que je mange ne me fait plaisir; car je suis
tout tendu.

MYRRHINA, _à Lysistrata qui est restée dehors_.

Je l'aime, oui, je l'aime; mais il ne veut pas être aimé de moi: ne
m'appelle donc pas pour lui.

KINÉSIAS.

O ma douce petite Myrrhina, pourquoi agis-tu comme cela? Descends ici.

MYRRHINA.

Oh! non, de par Zeus! non.

KINÉSIAS.

Quand c'est moi qui t'appelle, tu ne descendras pas, Myrrhina?

MYRRHINA.

Tu n'as pas du tout besoin de m'appeler.

KINÉSIAS.

Pas besoin! Mais je n'en puis plus.

MYRRHINA.

Je m'en vais.

KINÉSIAS.

Non, je t'en prie: écoute au moins notre garçonnet. Petit, tu n'appelles
pas maman?

L'ENFANT.

Maman, maman, maman!

KINÉSIAS.

Eh bien, qu'éprouves-tu? Tu n'as pas pitié de ce pauvre enfant, non lavé
et non allaité depuis six jours?

MYRRHINA.

Moi, certainement, j'en ai pitié; mais c'est son père qui n'en a aucun
soin.

KINÉSIAS.

Descends, ma chérie, auprès de ton garçon.

MYRRHINA.

Ce que c'est que d'être mère! Il faut que je descende.

KINÉSIAS.

Qu'est-ce que j'éprouve? Elle me semble plus jeune, et son regard
beaucoup plus caressant. Ses rigueurs à mon égard et ses dédains ne
servent qu'à irriter mes désirs.

MYRRHINA.

O doux petit enfant d'un méchant père, reçois le plus doux baiser de ta
maman.

KINÉSIAS.

Ah! méchante, que tu fais donc mal de te laisser entraîner par les
autres femmes: tu me fais de la peine et tu t'affliges toi-même.

MYRRHINA.

Ne me touche pas; à bas la main!

KINÉSIAS.

Les affaires de la maison, les miennes et les tiennes sont, par ta
faute, dans le pire état.

MYRRHINA.

Je ne m'en soucie guère.

KINÉSIAS.

Et tu ne te soucies pas non plus de ta toile déchiquetée par les poules?

MYRRHINA.

Nullement, de par Zeus!

KINÉSIAS.

Tes sacrifices à Aphroditè datent de bien longtemps; ne reviens-tu pas?

MYRRHINA.

Non, de par Zeus! à moins que vous ne fassiez la paix et que vous ne
mettiez fin à la guerre.

KINÉSIAS.

Hé bien, si tu le veux, nous ferons la paix.

MYRRHINA.

Alors, si tu le veux, je reviendrai ici; maintenant, je suis liée par un
serment.

KINÉSIAS.

Au moins, couche un instant avec moi.

MYRRHINA.

Pas du tout, et pourtant je ne saurais nier que je t'aime.

KINÉSIAS.

Tu m'aimes? Pourquoi donc alors ne veux-tu pas te coucher, ma
Myrrhinette?

MYRRHINA.

O drôle d'homme! Devant cet enfant!

KINÉSIAS.

Hé, de par Zeus! Manès, remporte-le à la maison. Tu vois, l'enfant ne te
gêne plus. Pourquoi ne te couches-tu pas?

MYRRHINA.

Mais, malheureux, où pourrait-on faire cela?

KINÉSIAS.

Dans la grotte de Pan, la place est bonne.

MYRRHINA.

Mais comment me purifier pour rentrer dans l'Akropolis?

KINÉSIAS.

Très facilement; tu te laveras à la klepsydre.

MYRRHINA.

Mais, puisque j'ai juré, je me parjurerai, malheureux!

KINÉSIAS.

Que tout retombe sur moi! Ne t'inquiète pas de ton serment.

MYRRHINA.

Attends, je vais apporter un petit lit pour nous deux.

KINÉSIAS.

Inutile; la terre nous suffit.

MYRRHINA.

Au nom d'Apollôn, je ne souffrirai pas, moi, que, si pressé que tu
sois, tu couches par terre.

KINÉSIAS.

Combien ma femme m'aime, c'est aisé à voir.

MYRRHINA.

Allons, couche-toi, pour en finir: je me déshabille. Mais, cependant,
malepeste! il faut apporter une natte.

KINÉSIAS.

Pourquoi, une natte? Pas pour moi.

MYRRHINA.

Au nom d'Artémis, il serait honteux de coucher sur des sangles.

KINÉSIAS.

Donne-moi un baiser.

MYRRHINA.

Voilà.

KINÉSIAS.

Ah! ah! Reviens vite.

MYRRHINA.

Voilà la natte. Couche-toi, je me déshabille. Mais, quel malheur! tu
n'as pas d'oreiller.

KINÉSIAS.

Je n'en ai pas besoin, moi.

MYRRHINA.

A moi, de par Zeus! il en faut un.

KINÉSIAS.

L'engin que j'ai là est traité comme Hèraklès.

MYRRHINA.

Allons, lève-toi!

KINÉSIAS.

As-tu maintenant tout?

MYRRHINA.

Tout absolument.

KINÉSIAS.

Viens à présent, mon trésor.

MYRRHINA.

Je détache ma ceinture; mais souviens-toi. Ne me trompe pas au sujet de
la paix.

KINÉSIAS.

Non, de par Zeus! ou je meure!

MYRRHINA.

Tu n'as pas de couverture.

KINÉSIAS.

Ah! de par Zeus! je n'en ai pas besoin; je veux t'avoir entre mes bras.

MYRRHINA.

Sois tranquille, tu vas le faire: je reviens à l'instant.

KINÉSIAS.

Cette femme-là me fera mourir avec ses couvertures.

MYRRHINA.

Redresse-toi.

KINÉSIAS.

Mais c'est tout dressé.

MYRRHINA.

Veux-tu que je te parfume?

KINÉSIAS.

Mais non, de par Apollôn!

MYRRHINA.

Par Aphroditè, il le faut, que tu le veuilles ou non.

KINÉSIAS.

Que la fiole soit bientôt vide, ô Zeus souverain!

MYRRHINA.

Tends la main, prends et frotte-toi.

KINÉSIAS.

Par Apollôn, ce parfum n'est pas agréable, à moins qu'il ne le devienne
en frottant: il ne sent pas la couche nuptiale.

MYRRHINA.

Maladroite! J'ai apporté du parfum de Rhodos.

KINÉSIAS.

C'est bon; laissons cela, folle que tu es!

MYRRHINA.

Tu veux rire.

KINÉSIAS.

Qu'il aille à la malheure celui qui le premier a distillé ce parfum!

MYRRHINA.

Prends cette fiole.

KINÉSIAS.

Mais j'en tiens une autre. Allons, mauvaise, couche-toi et ne m'apporte
plus rien.

MYRRHINA.

Je le ferai, j'en atteste Artémis. Je me déchausse. Mais, mon chéri,
décide quelque chose en faveur de la paix.

KINÉSIAS.

J'y songerai. _(Myrrhina s'en va)_. Comment, elle m'a exténué, elle m'a
tué, cette femme, et elle me laisse là écorché vif! Hélas! que je
souffre! Sur qui passer mon envie, trompé par la plus belle de toutes?
Comment élèverai-je cet enfant? Où est Kynalopex? Gage-moi une nourrice!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Un mal affreux, infortuné, met au supplice ton âme déçue. Et moi, j'ai
pitié de toi; hélas! hélas! Quels reins, en effet, pourraient y tenir?
Quelle vigueur? Quel appareil prolifique? Quelles hanches? Quelle
tension de nerfs? Et n'avoir personne à caresser le matin!

KINÉSIAS.

O Zeus! les horribles convulsions!

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Voilà pourtant où t'a réduit en ce moment la plus détestable, la plus
scélérate des femmes!

KINÉSIAS.

De par Zeus! dis la plus chérie, la plus douce.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Comment la plus douce? Une méchante, une coquine, j'en atteste Zeus.
Oui, Zeus! puisses-tu, comme la paille, l'enlever dans un tourbillon et
dans un orage, la rouler, puis la lâcher, de manière que, entraînée vers
la terre, elle tombe soudain sur un engin viril qui l'embroche!

UN HÉRAUT.

Où est le Conseil des Anciens d'Athènes, où sont les Prytanes? Je viens
leur annoncer du nouveau.

LE PROBOULOS.

Qui es-tu, toi? Un homme ou Konisalos?

LE HÉRAUT.

Je suis un héraut, ô grand enfant; et, j'en atteste les Gémeaux, je
viens de Spartè pour la trêve.

LE PROBOULOS.

Et c'est pour cela que tu portes une lance sous l'aisselle?

LE HÉRAUT.

Moi, non, de par Zeus!

LE PROBOULOS.

Pourquoi te détournes-tu? Pourquoi tirer ainsi ta khlamyde? Est-ce que
la marche t'a donné des tumeurs dans l'aine?

LE HÉRAUT.

Par Kastor! assurément cet homme est fou!

LE PROBOULOS.

Mais tu es dans un état scandaleux, homme sans pudeur!

LE HÉRAUT.

Moi, non, de par Zeus! Pas de plaisanteries.

LE PROBOULOS.

Qu'est-ce donc que cela?

LE HÉRAUT.

Une skytale lakonienne.

LE PROBOULOS.

Soit! C'est une skytale lakonienne. Mais comme à un homme qui la sait,
dis-moi la vérité. Comment vont vos affaires à Lakédæmôn?

LE HÉRAUT.

Toute Lakédæmôn est en l'air, et tous les alliés sont en rut: il leur
faut Pellènè.

LE PROBOULOS.

D'où vous est tombé ce fléau? Vient-il de Pan?

LE HÉRAUT.

Non; mais Lampito, je crois, à donné le signal, et alors les autres
femmes de Spartè, comme enfermées par la même barrière, ont toutes exclu
leurs maris de leur couche.

LE PROBOULOS.

Comment faites-vous?

LE HÉRAUT.

Nous nous morfondons. A travers la ville, nous marchons courbés, comme
si nous portions des lanternes. Les femmes, en effet, ne veulent pas
laisser manier leur jardinet avant que tous, d'un commun accord, nous
ayons fait la paix avec la Hellas.

LE PROBOULOS.

C'est une conspiration organisée surtout entre les femmes; je comprends
maintenant. Mais va dire au plus vite, relativement à la trêve, qu'on
envoie ici des ministres plénipotentiaires. Je dirai au Conseil d'en
envoyer d'autres ici, en leur montrant ce qui nous tourmente au milieu
du corps.

LE HÉRAUT.

Je vole. Tu ne dis que des choses excellentes.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Il n'y a pas de fauve plus invincible que la femme: ni le feu, ni la
panthère ne sont plus impudents.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Tu sais cela, et pourtant tu me fais la guerre, quand tu pourrais,
méchant, avoir en moi une constante amie.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Non, jamais je ne cesserai de haïr les femmes.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Comme tu voudras. Pour le moment, je ne te laisserai pas dans cette
nudité. Je vois combien tu es ridicule. Allons, je vais aller te mettre
cette exomis.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

C'est, de par Zeus! une bonne chose que vous faites: je l'avais retirée
dans un mauvais accès de colère.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Tout de suite tu as l'air d'un homme, et puis tu n'es plus ridicule. Si
tu ne m'avais pas fait de peine, je saisirais et j'enlèverais cette bête
que tu as à présent dans l'oeil.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

C'est donc là ce qui me faisait mal: prends cet anneau; retire la bête
et montre-la-moi, après l'avoir enlevée. De par Zeus! il y a longtemps
qu'elle me pique l'oeil.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je suis prête à le faire, quoique tu sois un homme désagréable. O Zeus!
l'énorme moucheron que tu avais là! Ne vois-tu pas? C'est un moucheron
de Trikorynthos.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

De par Zeus! quel soulagement tu m'as apporté! Depuis longtemps il me
crevait l'oeil comme un puits. Maintenant qu'il est enlevé, mes larmes
coulent en abondance.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Je t'essuierai, tout méchant que tu es, et je te donnerai un baiser.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Pas de baiser.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Que tu le veuilles ou non.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Allez à la malheure! Comme elles sont de nature câline, et qu'on a
raison de dire ce mot, qui n'est pas mal formulé: «Pas moyen de vivre
avec ces drôlesses, et pas moyen de vivre sans elles!»

LE CHOEUR DES FEMMES.

Allons, je te promets, pour le moment et pour l'avenir, de ne te faire
aucun tort, et tu t'engages à ne me rien faire de mal. Réunissons-nous
donc et chantons en commun.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Nous ne nous disposons pas, ô hommes, à dire le moindre mal d'aucun
citoyen, mais plutôt à en dire tout le bien possible, et à agir dans le
même sens. Il suffit des maux présents. Or, faites-nous savoir, homme ou
femme, si quelqu'un a besoin de recevoir un peu d'argent, deux ou trois
mines. Il y en a là beaucoup, et nous avons des bourses. Si jamais la
paix arrive, quiconque nous fera un emprunt aujourd'hui, ne rendra point
ce qu'il aura reçu. Nous devons traiter quelques hôtes de Karystos,
hommes beaux et bons. J'ai de la purée et un petit porc, que j'ai
immolé: vous aurez à manger une chair tendre et de bonne mine. Venez
donc chez moi aujourd'hui; il faut que ce soit de bonne heure, après le
bain, vous et vos enfants. Vous entrerez sans rien dire à personne, mais
allant tout droit, comme chez vous, hardiment; et la porte sera...
fermée.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Voici les députés de Spartè: ils viennent avec leurs barbes traînantes:
on dirait qu'ils ont une cage à porcs entre les cuisses. Hommes
Lakoniens, tout d'abord, salut; puis, dites-nous comment vous allez.

UN LAKONIEN.

Il n'est pas besoin de vous dire beaucoup de paroles: vous pouvez voir
dans quel état nous sommes.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Oh! oh! le mal acquiert une intensité effrayante; on dirait une
inflammation de la pire espèce.

LE LAKONIEN.

C'est à n'y pas croire. Mais que dire? Envoyez-nous quelqu'un qui, à
n'importe quelle condition, traite avec nous de la paix.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Mais je vois aussi de nos compatriotes qui, en vrais lutteurs, écartent
les vêtements de leurs ventres, si bien qu'on dirait une maladie
d'athlètes.

UN ATHÉNIEN.

Qui me dira où est Lysistrata? voilà où nous en sommes, nous autres
hommes.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Autre chanson sur la même maladie. Êtes-vous pris de tensions de nerfs
le matin?

L'ATHÉNIEN.

Oui, de par Zeus! et cet état-là nous tue. Si on ne conclut pas la paix
au plus vite, il nous faudra nous rabattre sur Klisthénès.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Si vous êtes sages, remettez vos vêtements, afin de n'être pas vus par
quelque mutilateur de Hermès.

L'ATHÉNIEN.

De par Zeus! tu parles d'or.

LE LAKONIEN.

Au nom des Gémeaux, c'est tout à fait cela. Voyons, remettons nos
vêtements.

L'ATHÉNIEN.

Salut, Lakoniens; nous sommes dans un piteux état.

LE LAKONIEN.

Oui, mon très cher, c'eût été une triste chose, si des hommes m'avaient
vu ainsi la lance en arrêt.

L'ATHÉNIEN.

Voyons, Lakonien, il faut dire carrément ce qui est. Pourquoi êtes-vous
ici?

LE LAKONIEN.

On nous envoie traiter de la paix.

L'ATHÉNIEN.

Bien dit, et nous aussi. Que n'appelons-nous donc Lysistrata, qui seule
peut nous mettre d'accord?

LE LAKONIEN.

Oui, au nom des Gémeaux, appelez même Lysistratos.

L'ATHÉNIEN.

Nous n'avons pas besoin, ce me semble, de l'appeler: elle nous a
entendus, elle vient d'elle-même.

LE CHOEUR DES VIEILLARDS.

Salut à la plus courageuse de toutes. Voici l'instant de te montrer
redoutable et bonne, humble et vénérable, sévère et indulgente, afin que
les chefs des Hellènes, séduits par tes charmes, s'abandonnent à toi et
te remettent, d'un commun accord, le jugement de leurs griefs.

LYSISTRATA.

La besogne n'est pas difficile, si on les prend au milieu de leurs
désirs et n'essayant pas de se consoler les uns les autres. Je le saurai
bientôt. Où est la Paix?--Va prendre et amène-moi d'abord les Lakoniens,
mais pas d'une main rude et arrogante: ne fais pas comme nos hommes les
malappris, mais comme il convient aux femmes, en toute douceur. S'ils ne
t'offrent pas la main, amène-les par où tu sais. Amène-moi aussi les
Athéniens, et prends-les par où ils se donneront.--Lakoniens, tenez-vous
près de moi.--Vous, de ce côté.--Écoutez ce que j'ai à dire. Je ne suis
qu'une femme, mais j'ai du bon sens. De moi-même, je ne suis pas mal
partagée en fait de raison; et de la bouche de mon père et des
vieillards j'ai recueilli beaucoup de discours, qui ne m'ont pas mal
instruite. Je veux vous adresser à tous en commun des railleries que
vous méritez, vous qui, arrosant les autels de la même eau lustrale, en
vrais parents, à Olympia, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres
localités je pourrais citer, si je voulais m'étendre!), perdez, sous les
yeux de l'armée des Barbares, vos ennemis, et les Hellènes et leurs
villes! Voilà déjà une partie de ce que j'ai à vous dire.

UN ATHÉNIEN.

Moi, je meurs de désirs.

LYSISTRATA.

Pour vous, Lakoniens, car je m'adresse à vous, ne vous souvient-il plus
comment le Lakonien Périklidas vint un jour à Athènes, en suppliant, et
s'assit auprès des autels, pâle, vêtu de pourpre, demandant des secours?
Car alors Messènè vous inquiétait, et un dieu ébranlait votre terre.
Parti avec mille hoplites, Kimôn sauva Lakédæmôn entière. Traités ainsi
par les Athéniens, vous ravagez le pays qui vous a rendu ce bon service.

L'ATHÉNIEN.

Oui, de par Zeus! ils ont tort, Lysistrata.

UN LAKONIEN.

Nous avons tort; mais impossible de dire combien son derrière est beau.

LYSISTRATA.

Et vous, Athéniens, pensez-vous que je vais vous passer sous silence? Ne
vous souvenez-vous plus que les Lakoniens, au temps où vous portiez la
peau de mouton, venant, à leur tour, la lance en main, mirent à mort un
grand nombre de Thessaliens, un grand nombre d'amis ou d'alliés de
Hippias? Se faisant seuls vos champions dans cette journée, ils vous
rendirent la liberté, qui permit au peuple de quitter la peau de mouton,
pour revêtir la læna retrouvée.

LE LAKONIEN.

Je n'ai jamais vu plus digne femme.

L'ATHÉNIEN.

Ni jamais de plus beaux appas.

LYSISTRATA.

Pourquoi donc, après vous être rendu de si nombreux services, vous
faites-vous la guerre et ne mettez-vous pas fin à votre méchanceté?
Pourquoi ne pas conclure la paix? Qui vous empêche?

LE LAKONIEN.

Nous le voulons bien, si l'on veut nous rendre l'enkyklos.

LYSISTRATA.

Lequel, mon cher?

LE LAKONIEN.

Pylos, que, depuis longtemps, nous demandons et convoitons.

L'ATHÉNIEN.

Par Poséidôn! nous ne ferons jamais cela.

LYSISTRATA.

Laissez-la-leur, mes amis.

L'ATHÉNIEN.

Alors où mettrons-nous le désordre?

LYSISTRATA.

Demandez une autre place en échange.

L'ATHÉNIEN.

Eh bien! donnez-nous donc Ékhinousa, et le golfe Maliaque, qui est
derrière, et les Jambes de Mégara.

LE LAKONIEN.

Par les Gémeaux! pas tout cela, espèce de fou!

LYSISTRATA.

Laissez donc cela: ne disputez pas à propos de jambes.

L'ATHÉNIEN.

Je voudrais déjà mettre habit bas et labourer la terre.

LE LAKONIEN.

Et moi tout d'abord la fumer, j'en prends les Gémeaux à témoin.

LYSISTRATA.

Commencez par faire la paix, et puis vous agirez. Si donc vous désirez
la conclure, mettez l'affaire en délibération et communiquez-la à nos
alliés.

L'ATHÉNIEN.

A quels alliés, ma chère? Nous n'en pouvons plus. Crois-tu que tous nos
alliés ne soient d'avis de coucher avec leurs femmes?

LE LAKONIEN.

Et les nôtres aussi, j'en atteste les Gémeaux.

L'ATHÉNIEN.

Et les Karystiens également, de par Zeus!

LYSISTRATA.

Bien dit. Maintenant purifiez-vous, et nous, femmes, nous vous recevrons
dans l'Akropolis, avec les paniers que nous avons. Là, engagez les uns
aux autres vos serments et votre foi; puis chacun prendra sa femme et
s'en ira avec elle.

L'ATHÉNIEN.

Allons-y au plus vite.

LE LAKONIEN.

J'irai où tu voudras.

L'ATHÉNIEN.

De par Zeus! au plus tôt, dépêchons.

LE CHOEUR DES FEMMES.

Stromates bigarrés, lænas, xystis, bijoux d'or à moi, je n'ai nul regret
à les offrir à tous vos enfants, pour qu'ils les portent, si l'une de
vos filles est kanéphore. Oui, je vous permets à tous de prendre chez
moi ce qui s'y trouve: il n'y a rien de si bien scellé, dont on ne
puisse rompre les cachets, et emporter ce qu'il y a dedans. Personne, en
cherchant, n'y verra rien, quelqu'un de vous fût-il plus clairvoyant
que moi. Si quelqu'un de vous n'a pas de provisions pour nourrir ses
serviteurs et ses nombreux petits-enfants, il peut prendre chez moi du
grain tout broyé, et y voir un pain d'un boisseau, d'une belle venue.
Ainsi, que ceux des pauvres qui le veulent viennent chez moi avec des
sacs et des besaces, ils recevront du blé. Manès, un esclave à moi, leur
en fournira. Toutefois, je vous préviens de ne pas approcher de ma
porte: autrement, gare au chien!

UN FLANEUR.

Ouvre la porte, toi.

UN SERVITEUR.

Veux-tu bien t'en aller? Pourquoi restez-vous là? Moi, je vais prendre
une torche et vous brûler. Le poste est désagréable.

LE FLANEUR.

Je n'en ferai rien.

LE SERVITEUR.

S'il faut absolument le faire pour vous plaire, cela nous portera
malheur.

LE FLANEUR.

Et nous serons malheureux avec toi.

LE SERVITEUR.

Vous ne partez pas? Vos cheveux en pâtiront. Partez donc pour que les
Lakoniens s'en aillent tranquillement d'ici, après avoir fait bonne
chère.

UN ATHÉNIEN.

Je ne vis jamais pareil festin. Les Lakoniens mêmes y étaient charmants.
Nous étions, dans le vin, des convives très sages.

DEUXIÈME ATHÉNIEN.

C'est justice; à jeun nous n'avons pas le sens commun. Si les Athéniens
veulent croire à mes paroles, nous nous enivrerons dans toutes nos
députations. Maintenant, quand nous entrons à jeun à Lakédæmôn, nous
regardons aussitôt par où jeter le désordre; si bien que ce qu'ils
disent nous ne l'entendons pas, et ce qu'ils ne disent pas, nous
l'interprétons mal. Aussi nos rapports sur ce qui est ne sont pas
conformes à ce qui est. Mais aujourd'hui tout nous plaît. Qu'on chante
la chanson de Télamôn, au lieu de chanter celle de Klitagoras, nous
applaudirons tout de même, et nous n'hésiterons pas à nous parjurer.

PREMIER ATHÉNIEN.

Mais voilà ces gens qui pour la seconde fois reviennent ici. Ne
décampez-vous pas, gibier d'étrivières?

DEUXIÈME ATHÉNIEN.

De par Zeus! les voilà qui sortent déjà.

UN LAKONIEN.

Mon tendre ami, prends tes flûtes, afin que je danse et que je chante
quelque chose de beau en l'honneur des Athéniens et de nous-mêmes.

DEUXIÈME ATHÉNIEN.

Oui, prends tes flûtes, au nom des dieux. Rien ne me réjouit plus que de
vous voir danser.

LE CHOEUR DES LAKONIENS.

Inspire ces jeunes gens, Mnémosynè, ainsi que la Muse, qui me connaît
et qui connaît les Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémision, s'élancèrent,
semblables à des dieux, sur les vaisseaux des Mèdes et les vainquirent.
Pour nous, Léonidas nous conduisit, pareils, ce semble, à des sangliers
aiguisant leurs défenses: une sueur abondante florissait le long de nos
joues et coulait abondamment de nos jambes. C'est que les Perses étaient
aussi nombreux que les sables du rivage. Souveraine des bois, Artémis
chasseresse, viens ici, vierge divine, présider à notre alliance, pour
qu'elle dure longtemps. Qu'aujourd'hui une amitié éternelle résulte de
nos traités; et mettons fin à nos ruses de renard. Viens ici, vierge
chasseresse.

LYSISTRATA.

Voyons maintenant, puisque tout est pour le mieux, Lakoniens, emmenez
vos femmes; que le mari se tienne près de sa femme et la femme près de
son mari; ensuite, pour cet heureux événement, formons des danses en
l'honneur des dieux, et gardons-nous à l'avenir de retomber dans les
mêmes fautes.

LE CHOEUR DES ATHÉNIENS.

Introduis le choeur, fais appel aux Kharites, invoque Artémis et son
jumeau, l'aimable dieu des choeurs qu'on appelle à grands cris, puis le
dieu de Nysa, suivi des Mænades, Bakkhos au regard étincelant, et Zeus
qui fait briller la flamme, et son épouse auguste et bienheureuse, et
les dæmones, que nous prenons pour témoins, toujours présents, de la
noble paix conclue sous les auspices de la divine Kypris. Alala! Io!
Pæan! Sautez! Iè! comme pour une victoire, Iè! Evoé! Evoé! Evoé! Evoé!

LYSISTRATA.

Lakonien, après ta nouvelle chanson, fais entendre une chanson nouvelle.

CHOEUR DES LAKONIENS.

Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens
célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque,
et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas.
Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les
choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes
filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un
pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes
qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la
fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une
bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent
la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse
des combats.

FIN DE LYSISTRATA




LES
THESMOPHORIAZOUSES

OU

LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR

(L'AN 412 AVANT J.-C.)


S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane,
dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide,
averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées
dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie
pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme.
Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement
en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se
dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe,
dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent
des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux
Suisses dans _Monsieur de Pourceaugnac_.

_PERSONNAGES DU DRAME_

    MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès.
    EURIPIDÈS.
    UN SERVITEUR D'AGATHÔN.
    AGATHÔN.
    CHOEUR D'AGATHÔN.
    UN HÉRAUT.
    CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES.
    SEPT FEMMES.
    KLISTHÉNÈS.
    UN PRYTANE.
    UN ARCHER SKYTHE.
    THRATTA.
    ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet.
    TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet.

_La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le
Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr_.

LES
THESMOPHORIAZOUSES

OU

LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR


MNÈSILOKHOS.

O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me
mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève,
savoir de toi où tu me conduis, Euripidès?

EURIPIDÈS.

Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes
yeux devant toi.

MNÈSILOKHOS.

Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?...

EURIPIDÈS.

Ce que tu dois voir.

MNÈSILOKHOS.

Et inutile que je voie?...

EURIPIDÈS.

Ce que tu dois entendre.

MNÈSILOKHOS.

Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je
ne dois ni entendre, ni voir.

EURIPIDÈS.

Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes.

MNÈSILOKHOS.

Ne pas entendre et ne pas voir?

EURIPIDÈS.

C'est bien cela.

MNÈSILOKHOS.

Comment distinctes?

EURIPIDÈS.

Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à
fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin
de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le
disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir.

MNÈSILOKHOS.

Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus!
je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec
les sages!

EURIPIDÈS.

Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche.

MNÈSILOKHOS.

Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de
ne plus clocher de la jambe!

EURIPIDÈS.

Viens ici, et prête attention.

MNÈSILOKHOS.

Voici.

EURIPIDÈS.

Vois-tu cette petite porte?

MNÈSILOKHOS.

Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins.

EURIPIDÈS.

Fais silence maintenant.

MNÈSILOKHOS.

Que je fasse silence sur la porte?

EURIPIDÈS.

Écoute.

MNÈSILOKHOS.

J'écoute et fais silence sur la porte.

EURIPIDÈS.

C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique.

MNÈSILOKHOS.

Qu'est-ce que cet Agathôn?

EURIPIDÈS.

C'est un certain Agathôn.

MNÈSILOKHOS.

Le basané, le vigoureux?

EURIPIDÈS.

Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu?

MNÈSILOKHOS.

Il a une barbe épaisse.

EURIPIDÈS.

Ne l'as-tu jamais vu?

MNÈSILOKHOS.

Non, de par Zeus! que je sache.

EURIPIDÈS.

Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le
connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui
sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un
sacrifice pour sa poésie.

LE SERVITEUR D'AGATHÔN.

Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu
domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le
paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur
l'azur des flots.

MNÈSILOKHOS.

Bombax!

EURIPIDÈS.

Tais-toi. Que dis-tu?

LE SERVITEUR.

Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant
dans les bois perdent leur agilité.

MNÈSILOKHOS.

Bombalobombax!

LE SERVITEUR.

Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose....

MNÈSILOKHOS.

A se prostituer?

LE SERVITEUR.

Qui donc a parlé?

MNÈSILOKHOS.

Le paisible æther.

LE SERVITEUR.

A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades
poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge
des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit,
les met au creuset.

MNÈSILOKHOS.

Et joue de l'arrière-train.

LE SERVITEUR.

Quel rustre approche de cette enceinte?

MNÈSILOKHOS.

Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre
enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset.

LE SERVITEUR.

Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard!

EURIPIDÈS.

Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici
Agathôn par tous les moyens.

LE SERVITEUR.

Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à
versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans
venir devant la porte, au soleil.

EURIPIDÈS.

Alors, que dois-je faire?

LE SERVITEUR.

Attends qu'il sorte.

EURIPIDÈS.

O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui?

MNÈSILOKHOS.

Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes
gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton
beau-père.

EURIPIDÈS.

Un grand malheur se manigance contre moi.

MNÈSILOKHOS.

Lequel?

EURIPIDÈS.

Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir.

MNÈSILOKHOS.

Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil
n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu
des Thesmophoria.

EURIPIDÈS.

C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un
complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le
Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine.

MNÈSILOKHOS.

Et pour quel motif?

EURIPIDÈS.

Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles.

MNÈSILOKHOS.

Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu
pour te tirer de là?

EURIPIDÈS.

Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria.

MNÈSILOKHOS.

Pourquoi faire? dis-moi.

EURIPIDÈS.

Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il
parlerait.

MNÈSILOKHOS.

Ouvertement ou par ruse?

EURIPIDÈS.

Par ruse, revêtu d'une robe de femme.

MNÈSILOKHOS.

Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à
nous le gâteau!

EURIPIDÈS.

Silence!

MNÈSILOKHOS.

Qu'y a-t-il?

EURIPIDÈS.

Agathôn sort.

MNÈSILOKHOS.

Où est-il?

EURIPIDÈS.

L'homme roulé dans la machine.

MNÈSILOKHOS.

Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè.

EURIPIDÈS

Silence! Il se prépare à mélodier.

MNÈSILOKHOS.

Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs?

AGATHÔN.

Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et,
au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à
honorer les dieux.

AGATHÔN.

Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos,
qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans
les combats poétiques.

AGATHÔN.

Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la
vierge chasseresse.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis,
qui ne connaît point la couche nuptiale.

AGATHÔN.

Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les
mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et
nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue
par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos.
Salut, heureux fils de Lèto.

MNÈSILOKHOS.

Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est
féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en
l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi,
jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière
d'Æskhylos, dans sa _Lykourgia_... D'où vient cet efféminé? Quelle est
sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une
robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une
ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un
miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un
homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure
lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu?
Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant,
puisque toi-même tu ne veux rien dire.

AGATHÔN.

O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que
je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un
costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux
drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des
drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines.

MNÈSILOKHOS.

Ainsi tu chevauches, quand tu composes _Phædra_?

AGATHÔN.

Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que
nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste.

MNÈSILOKHOS.

Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière
toi dans la posture requise.

AGATHÔN.

D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et
velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur
à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et
Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux
vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La
nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier.

MNÈSILOKHOS.

Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était
méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids
ses vers.

AGATHÔN.

Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma
personne.

MNÈSILOKHOS.

Comment cela, au nom des dieux?

EURIPIDÈS.

Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à
écrire.

MNÈSILOKHOS.

De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation.

EURIPIDÈS.

Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire.

AGATHÔN.

Parle.

EURIPIDÈS.

Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de
pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en
suppliant vers toi.

AGATHÔN.

De quoi as-tu besoin?

EURIPIDÈS.

Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce
que je dis du mal d'elles.

AGATHÔN.

En quoi pouvons-nous t'être utiles?

EURIPIDÈS.

En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air
d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul
tu es en état de parler convenablement en ma faveur.

AGATHÔN.

Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne?

EURIPIDÈS.

Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai
de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix
de femme, délicat, charmant à voir.

AGATHÔN.

Euripidès.

EURIPIDÈS.

Qu'est-ce à dire?

AGATHÔN.

N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu
que ton père ne l'aime pas aussi?»

EURIPIDÈS.

Oui.

AGATHÔN.

N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous
serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est
justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la
patience.

MNÈSILOKHOS.

En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des
paroles, mais par la patience.

EURIPIDÈS.

Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas?

AGATHÔN.

Il m'arriverait encore pire qu'à toi.

EURIPIDÈS.

Comment?

AGATHÔN.

Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et
de leur ravir la Kypris féminine.

MNÈSILOKHOS.

Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de
par Zeus! le prétexte est spécieux.

EURIPIDÈS.

Eh bien! Le feras-tu?

AGATHÔN.

Ne t'en flatte pas.

EURIPIDÈS.

O trois fois malheureux! C'est fait de moi.

MNÈSILOKHOS.

Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même.

EURIPIDÈS.

Comment donc vais-je faire?

MNÈSILOKHOS.

Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu
veux, je suis à toi.

EURIPIDÈS.

Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement.

MNÈSILOKHOS.

Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi?

EURIPIDÈS.

Raser ce poil et brûler celui d'en bas.

MNÈSILOKHOS.

Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer.

EURIPIDÈS.

Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un
maintenant.

AGATHÔN.

Prends-en un toi-même dans l'étui.

EURIPIDÈS.

Tu es un brave homme. (_A Mnèsilokhos._) Assieds-toi: enfle la joue
droite.

MNÈSILOKHOS.

Holà là!

EURIPIDÈS.

Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te
tais pas.

MNÈSILOKHOS.

Attatata, iattatata!

EURIPIDÈS.

Où cours-tu?

MNÈSILOKHOS.

Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour
être mutilé.

EURIPIDÈS.

Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure
rasée!

MNÈSILOKHOS.

Je n'en ai cure.

EURIPIDÈS.

Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici.

MNÈSILOKHOS.

Suis-je assez malheureux!

EURIPIDÈS.

Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu?

MNÈSILOKHOS.

Mu, mu!

EURIPIDÈS.

Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux.

MNÈSILOKHOS.

Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères.

EURIPIDÈS.

Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder?

MNÈSILOKHOS.

Oui, apporte un miroir.

EURIPIDÈS.

Te vois-tu?

MNÈSILOKHOS.

De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès.

EURIPIDÈS.

Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi.

MNÈSILOKHOS.

Malheur des malheurs! je vais être pourceau.

EURIPIDÈS.

Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi.
Prends garde à l'extrémité de la queue.

MNÈSILOKHOS.

Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau!
voisins, ou mon derrière va prendre feu.

EURIPIDÈS.

Courage!

MNÈSILOKHOS.

Courage, quand on m'incendie?

EURIPIDÈS.

Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est
fait.

MNÈSILOKHOS.

Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses.

EURIPIDÈS.

Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge.

MNÈSILOKHOS.

Il gémira, celui qui me lavera le derrière!

EURIPIDÈS.

Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins
cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as
pas.

AGATHÔN.

Prenez et usez-en; je ne refuse pas.

MNÈSILOKHOS.

Que dois-je prendre?

EURIPIDÈS.

Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè!
elle a une bonne odeur de mâle.

MNÈSILOKHOS.

Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture.

EURIPIDÈS.

Voici.

MNÈSILOKHOS.

Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes.

EURIPIDÈS.

Il te faut encore une résille et une mitre.

AGATHÔN.

Voici le couvre-tête que je porte la nuit.

EURIPIDÈS.

De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut.

MNÈSILOKHOS.

M'ira-t-il bien?

EURIPIDÈS.

Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet?

AGATHÔN.

Prends celui qui est sur le lit.

EURIPIDÈS.

Il faut des chaussures.

AGATHÔN.

Prends les miennes.

MNÈSILOKHOS.

M'iront-elles?

EURIPIDÈS.

Tu aimes, il est vrai, à te chausser large.

AGATHÔN.

Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me
roule au plus vite à l'intérieur.

EURIPIDÈS.

Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et
bien le son de voix féminin.

MNÈSILOKHOS.

J'essaierai.

EURIPIDÈS.

Va donc.

MNÈSILOKHOS.

Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures...

EURIPIDÈS.

Quoi?

MNÈSILOKHOS.

De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de
fâcheux.

EURIPIDÈS.

Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus.

MNÈSILOKHOS.

Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès?

EURIPIDÈS.

Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception.

MNÈSILOKHOS.

Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a
point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment.

EURIPIDÈS.

Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le
Thesmophorion. Moi, je m'en vais.

MNÈSILOKHOS.

Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées:
quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores,
accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta,
dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour
sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi,
Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et
surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile
épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son
esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où
m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi,
va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les
discours.

UNE FEMME HÉRAUT.

Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores
Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les
Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les
plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens
et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en
faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire!
Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan!
Réjouissons-nous!

LE CHOEUR.

Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer
favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or,
qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et
à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi
aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au
visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des
ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et
vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes.
Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre
parfait règne dans notre assemblée!

LA FEMME HÉRAUT.

Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux
Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses
Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie
contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin
de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au
rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une
servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à
l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un
rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne
donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à
son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la
main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la
mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle
de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de
nombreux biens.

LE CHOEUR.

D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la
cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui
auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui
violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des
autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin
qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans
notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité.
Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux
nous soient propices, quoique nous soyons des femmes!

LA FEMME HÉRAUT.

Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia,
présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse:

«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria,
temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout
sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de
nous avoir outragées toutes.»

Qui veut prendre la parole?

PREMIÈRE FEMME.

Moi!

LA FEMME HÉRAUT.

Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler.

LE CHOEUR.

Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs:
elle paraît en avoir long à dire.

PREMIÈRE FEMME.

Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses,
qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que
j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux
insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses
invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne
répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des
spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères,
débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau
des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous
regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là
quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme
autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une
femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle
un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt
pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour
l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque
pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est
pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne
peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les
vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien
calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la
foi de ce vers:

    _Vieillard qui se marie a pour femme un tyran_.

C'est encore à cause de lui que sur les gynécées on applique des cachets
et du bois pour nous garder, et que l'on nourrit des chiens molosses,
épouvantail des amants. Or, cela même est excusable; mais nous n'avons
plus, comme autrefois, la liberté de disposer à notre gré, dans le
ménage, de l'orge, de l'huile, du vin: cela nous est interdit. Les
hommes portent toujours sur eux des petites clefs secrètes, tout ce
qu'il y a de plus perfide, venant de Lakonie, munies de trois crans.
Avant cela, pour ouvrir une porte, nous usions d'un cachet semblable au
leur, du prix d'un triobole; mais maintenant cette peste d'Euripidès les
a stylés à faire usage de cachets de bois vermoulu. Je suis donc d'avis
maintenant de nous défaire de notre ennemi d'une manière quelconque;
soit par le poison, soit par tout autre moyen, pourvu qu'il meure. Voilà
ce que je dis hautement: pour le reste, je le consignerai sur le
registre de la secrétaire.

LE CHOEUR.

Jamais je n'ai entendu femme pérorer avec plus de sagacité, ni
s'exprimer avec plus d'éloquence. Tout ce qu'elle dit est juste: elle a
scruté toutes les idées, elle a tout pesé dans la balance du bon sens,
elle a trouvé divers arguments serrés avec justesse et heureusement
rencontrés, si bien que si Xénoklès, fils de Karkinos, parlait à côté
d'elle, vous jugeriez toutes, je crois, qu'il ne dit rien qui vaille.

DEUXIÈME FEMME.

Je ne viens, moi-même, que pour dire quelques mots. En effet, l'oratrice
a bien formulé nos griefs. Cependant ce que j'ai souffert, je veux vous
le dire. Mon mari est mort à Kypros, me laissant cinq petits enfants,
que j'ai beaucoup de peine à élever en tressant des couronnes sur le
marché aux myrtes. Jusqu'ici, toutefois, je gagnais ma vie tant bien que
mal. Mais voici que cet homme, dans les tragédies qu'il compose, a
persuadé aux gens qu'il n'y a point de dieux, de telle sorte que ma
vente a diminué de moitié. Je vous le dis donc à vous toutes, et je le
répète, il faut châtier cet homme et pour beaucoup de raisons. Les
grossièretés sauvages qu'il entasse contre nous, femmes, viennent de ce
qu'il a été élevé au milieu de légumes grossiers. Mais je me rends à
l'Agora: j'ai à tresser pour les hommes vingt couronnes par moi
promises.

LE CHOEUR.

Cette liberté de langage offre quelque chose de plus piquant que le
premier discours. Que de traits lancés à propos! Qu'elle a du bon sens!
Quel raffinement de pensées! Rien d'inintelligible: tout est
convaincant. Oui, il faut tirer des outrages de cet homme une vengeance
éclatante.

MNÈSILOKHOS.

Femmes, votre ressentiment violent contre Euripidès, qui a dit tant de
vilaines choses de vous, n'a rien qui me surprenne: il devait échauffer
votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je déteste cet homme.
Autrement je serais folle. Cependant entre nous il faut parler raison.
Nous sommes seules: pas un mot ne sortira d'ici. Pourquoi
l'accusons-nous, et supportons-nous avec peine qu'il ait révélé deux ou
trois de nos forfaits, quand notre conduite en a dix mille? Moi tout
d'abord, pour n'en pas citer d'autre, j'ai beaucoup de vilaines choses
sur la conscience, entre autres celle-ci, qui est fort laide. J'étais
mariée depuis trois jours, mon mari dormait près de moi. J'avais un
amant qui m'avait séduite à l'âge de sept ans. Celui-ci, pris d'un vif
désir de m'avoir, vient gratter à la porte. Je comprends aussitôt, et je
me glisse hors du lit, en cachette. Mon mari me demande: «Où
vas-tu?--Où? j'ai la colique, mon ami, j'ai mal au ventre; je vais aux
lieux d'aisances.--Va,» me dit-il. Puis il se met à broyer des fruits de
cèdre, de l'aneth, de la sauge. Moi, je verse de l'eau sur les gonds et
je m'échappe auprès de mon amant. Je me livre à lui, à demi couchée sur
l'autel du Dieu des Rues, et me tenant attachée au laurier. Et voyez,
Euripidès n'a jamais soufflé un mot de cela, pas plus que de nos
complaisances pour des esclaves et des muletiers, à défaut d'autres. Il
n'en dit rien, ni du soin que nous prenons, après nos libertinages
nocturnes, de manger de l'ail le matin, pour que le mari, trompé par
l'odeur en revenant du rempart, ne soupçonne aucun méfait. Euripidès, tu
le vois, n'en a jamais parlé. S'il injurie Phædra, qu'est-ce que cela
nous fait? Il n'a jamais dit qu'une femme, déployant au grand jour,
devant son mari, la largeur de son manteau, fait échapper son amant
caché dessous: il ne l'a jamais dit. J'en sais une autre qui prétendit
durant dix jours qu'elle était en travail d'accouchement, jusqu'à ce
qu'elle eût acheté un enfant. Le mari court partout afin d'acheter des
remèdes qui hâtent la délivrance: une vieille apporte dans une marmite
l'enfant, qui a la bouche remplie de miel pour l'empêcher de crier. Sur
un signe de la vieille, la femme se met à crier: «Va-t'en, va-t'en, mon
mari, il me semble que je vais accoucher.» L'enfant gigote dans la
marmite, le mari s'éloigne tout joyeux. On ôte le miel de la bouche de
l'enfant, qui se met à crier. Alors la maudite vieille, qui a apporté
l'enfant, accourt souriante vers le mari et lui dit: «Un lion, un lion
t'est né, c'est tout ton portrait, c'est toi des pieds à la tête, y
compris les insignes de ta virilité, une vraie pomme de pin.» Ne sont-ce
pas là nos méfaits? Oui, certes, par Artémis. Et nous nous emportons
contre Euripidès, qui ne nous en fait pas plus que nous n'en avons fait?

LE CHOEUR.

Voilà qui est étrange! Où a-t-elle trouvé cela? Quel pays a produit une
pareille effrontée? Une femme d'une langue aussi perverse, si
ouvertement éhontée, je ne pensais pas qu'il y en eût parmi nous, ni
capable d'une telle audace. Mais tout peut arriver, et j'approuve le
vieux proverbe: «Il faut regarder sous chaque pierre, de peur qu'il n'en
sorte un orateur prêt à mordre.» Mais il n'y a rien au monde de pire que
les femmes naturellement sans pudeur, si ce n'est les femmes
elles-mêmes.

TROISIÈME FEMME.

J'en jure par Aglauros, femmes, vous avez perdu le sens ou vous êtes
sous l'influence d'un philtre, ou victimes d'un malheur étrange, pour
permettre que cette peste vous insulte toutes. S'il y en avait une parmi
vous... Eh bien! allons-y nous-mêmes avec nos servantes, prendre quelque
part de la cendre, lui épiler le bas-ventre, afin qu'elle apprenne,
étant femme, à ne pas parler mal des femmes dorénavant.

MNÈSILOKHOS.

Pas d'épilation, femmes! Si en toute franchise il est ici permis à
chaque citoyenne de dire son avis, et si j'ai exposé ce qui me semblait
juste à l'égard d'Euripidès, dois-je, pour cela, être épilée et punie
par vous?

TROISIÈME FEMME.

Quoi! ne pas être punie, toi qui seule as eu le front de prendre la
défense d'un homme qui nous a couvertes d'opprobres, et qui choisit pour
sujets tout ce qu'il y a de femmes coupables, des Mélanippas, des
Phædras, mais de Pénélopè jamais, parce qu'elle passait pour une femme
vertueuse?

MNÈSILOKHOS.

J'en sais la raison: c'est qu'on ne pourrait nommer une seule Pénélopè
parmi les femmes d'aujourd'hui, mais que toutes sont des Phædras.

TROISIÈME FEMME.

Vous entendez, femmes, ce que dit cette drôlesse: nous toutes sans
exception!

MNÈSILOKHOS.

Mais, de par Zeus! je n'ai pas dit tout ce que je sais. Voulez-vous que
j'en dise davantage?

TROISIÈME FEMME.

Tu ne le pourrais. Tu as exhalé tout ce que tu savais.

MNÈSILOKHOS.

Mais non, de par Zeus! ce n'est pas encore la dix millième partie de ce
que nous faisons. Ainsi je n'ai pas dit, tu vas voir, que nous nous
servons de nos lames d'or pour pomper le vin.

PREMIÈRE FEMME.

La peste te crève!

MNÈSILOKHOS.

Et qu'à la fête des Apatouria nous donnons des viandes à nos amants, et
qu'ensuite nous accusons le chat!...

TROISIÈME FEMME.

Ah! malheur! tu extravagues.

MNÈSILOKHOS.

Que celle-ci a tué son mari d'un coup de hache, je ne l'ai pas dit; ni
qu'une autre a rendu le sien fou au moyen de philtres, ou qu'un jour,
fouillant sous la baignoire...

TROISIÈME FEMME.

Va-t'en à la malemort!

MNÈSILOKHOS.

Une Akharnienne a enterré son père.

TROISIÈME FEMME.

Peut-on entendre patiemment de pareilles choses?

MNÈSILOKHOS.

Comment, ta servante étant accouchée d'un garçon, tu le lui as
soustrait à ton 

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