Le Râmâyana - tome second
by Valmiki · French · Gutenberg #20640 · 581,804 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Le Râmâyana - tome second
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Title: Le Râmâyana - tome second
Author: Valmiki
Translator: Hippolyte Fauche
Release date: February 21, 2007 [eBook #20640]
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20640
Credits: Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
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LE RAMAYANA
POÈME SANSCRIT DE VALMIKY
TRADUIT EN FRANÇAIS
PAR HIPPOLYTE FAUCHE
Traducteur des OEuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata
TOME SECOND
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
13, RUE DE GRAMMONT, 13
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS
_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_
1864
* * * * *
Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, son âme tout
enveloppée de colère, pénétra dans l'épouvantable caverne Kishkindhyâ,
comme Râma lui avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps,
à la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes, voyant
le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de colère, et, pour ainsi
dire, tout flamboyant de son ardent courroux, élèvent au front les
paumes de leurs mains réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne
tentent pas de l'arrêter.
L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je, l'âme tout
enveloppée de colère, vit alors cette grande caverne, belle,
charmante, délicieuse, remplie de machines de guerre, embellie de
jardins et de bosquets, encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse,
céleste, faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des
forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au gré de
tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances bocagères,
avec des singes du plus aimable aspect, qui pouvaient changer de forme
suivant leur fantaisie, vêtus de robes divines, parés de guirlandes
célestes, fils des Gandharvas ou des Dieux, et, _pour comble_, avec
une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs exquises de lotus,
d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.
Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les blanches files
des palais aux constructions variées, hauts comme les cimes du
mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il vit les temples d'une belle
architecture et plaqués d'émail blanc: partout il vit des chars
consacrés aux dieux. Le frère puîné de Bharata vit là des lacs
tapissés de lotus, des bois en fleurs, une rivière limpide, qui
descendait sur la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse
habitation d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles
singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha, des princes
Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat, Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de
Koumbha et de Rabha. Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans
la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches: les plus
suaves guirlandes _en_ décoraient _l'extérieur_; ils regorgeaient de
pierres fines et de richesses, _mais_ la perle des femmes en faisait
la _plus charmante_ parure. Il vit, pareil au palais de Mahéndra
et protégé d'un rempart, tel qu'une blanche montagne, le délicieux
château du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme les
sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux jardins embellis
d'arbres, où l'on cueillait du fruit en toute saison, aux bosquets
enrichis de plantes fortunées, célestes, nées dans le Nandana, présent
du grand Indra lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées
d'azur. Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à la main,
il regorgeait de fleurs divines et _montrait avec orgueil_ ses arcades
en or bruni.
Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble, Sougrîva
commande aux ministres d'aller à sa rencontre, et ceux-ci l'abordent,
tenant les paumes des mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana
de parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant les
bienséances, non par timidité d'âme, mais par le sentiment des
convenances; puis, _officiellement_ reconnu, il entra dans le palais.
Quand ce guerrier, le devoir même incarné, eut franchi trois cours
toutes couvertes de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail,
que défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller çà et là
beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur lesquels s'étalaient
de riches tapis. Là, il entendit un chant doux et des plus ravissants,
qui se mariait à l'unisson des flûtes, des lyres et des harpes.
Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque un grand
nombre de femmes avec différents caractères de figure, mais toutes
fières de leur jeunesse et de leur beauté. Parées des plus riches
atours, de bouquets et de guirlandes variées, elles étaient revêtues
de robes différentes par les couleurs et n'étaient pas moins
distinguées par la politesse que par la beauté.
Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la tristesse de
son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus dans son _coeur_ la
puissance de sa colère. À peine Angada l'eut-il vu irrité comme le
roi des Nâgas ou comme le feu allumé pour la destruction _du monde_,
qu'une vive émotion le saisit tout à coup, et son visage fut couvert
de confusion. Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement et leurs mains
réunies en coupe devant Lakshmana.
Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal du soleil,
couvert de précieux tapis, élevé au sommet d'une estrade, le roi des
singes vêtu d'une robe divine, enguirlandé de fleurs célestes, frotté
d'un onguent divin et les membres éblouissants de parures toutes
divines: on eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des
femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines de mille:
telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras font cercle autour de
Kouvéra. Lakshmana vit aussi les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à
la droite, et Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à
ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du roi l'éventail
blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements d'or bruni.
À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison qu'il en
fit avec la peine immense de son frère, Lakshmana sentit redoubler sa
fureur. À peine Sougrîva eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de
colère, la vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la
contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous les dents,
poussant maint et maint soupir long et brûlant, irrité enfin comme
le serpent aux sept têtes enfermé dans un cercle de feux; à peine,
dis-je, l'eut-il vu, les yeux rouges de colère, tenant son arc
empoigné, qu'il se leva soudain et porta les mains en coupe à ses
tempes.
Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi là!» dit le
roi des singes.
Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé dans une
caverne, Lakshmana, retenu par les instructions qu'il avait reçues
de son frère, lui répondit en ces termes: «Il est impossible qu'un
envoyé, roi des singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie
même, avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message. Quand
le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès couronner les
affaires de son maître, il peut alors, monarque des singes, accepter
les présents de l'hospitalité. Mais comment puis-je recevoir ici les
tiens, sire, moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux voeux du
noble Râma?»
Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner devant
Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout émus de frayeur: «Nous
sommes entièrement les serviteurs de Râma aux prouesses infatigables;
je ferai tout ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.
Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et la corbeille
de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana, dans cet auguste siége;
ensuite je parlerai un langage que tu aimeras entendre.»
Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données Râma: «Tu ne
dois pas accepter les présents de l'hospitalité dans la maison du
singe avant que tu n'aies accompli ton message.» Écoute donc la
mission, que j'ai reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant,
s'il te plaît, une prompte exécution.»
Ensuite, l'homicide _héros_ des héros ennemis, Lakshmana tint ce
langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta même debout, environné de
ses femmes. «Un roi qui a du coeur et de la naissance, qui est
miséricordieux, qui a dompté ses organes des sens, qui a de la
reconnaissance, qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté
sur la terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
esclave de l'injustice et violateur d'une promesse faite à ses amis,
dont il avait déjà reçu les services? L'homme qui ment à son cheval
tue cent de ses chevaux; s'il ment à sa vache, il tue mille de ses
vaches; mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même avec sa
maison. L'homme qui fait un mensonge à la terre, son châtiment frappe
dans sa famille et ceux qui sont nés et ceux qui sont à naître. Il y
a, nous dit-on, égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge
à la terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur
jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé par ses amis,
ne leur a jamais payé de retour le service rendu, mérite que tous les
êtres conspirent à sa mort.
«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka, une des plus
saintes montagnes, tu pris nos mains dans les tiennes pour nous
garantir la vérité de ton alliance. Et maintenant, plongé dans tes
voluptés matérielles, voici que tu déchires le traité!
«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence, ni les
mains serrées en présence du feu allumé ne sont rien à tes yeux! Ce
fut, pervers, ce fut donc en toutes les façons que tu as trompé
mon frère; lui, ce sage, à l'âme droite; toi, coeur vil, aux pensées
tortueuses! Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une
ardente colère, comme le gonflement du magnanime Océan au jour de la
pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de mes flèches aiguës, dans les
habitations d'Yama! Certes! ici, avec mes flèches, moi qui te parle,
je t'immolerai, comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le
chemin de la vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme
inconstante et mobile par le vice de ta race!»
À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé d'une ardente fureur,
Târâ, semblable par son visage à la reine des étoiles, répondit en
ces termes: «Le roi ne mérite pas que tu lui parles de cette manière,
Lakshmana: le monarque des singes ne mérite pas ce langage amer, venu
de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat, perfide et cruel;
son âme n'est point amie du mensonge, son âme ne creuse pas des
pensées tortueuses. Le vaillant Sougrîva ne peut oublier le service,
impossible à d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.
C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains la gloire,
l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes choses, Roumâ, _son
épouse_. Rentré en possession des plus douces jouissances par la
bienveillance de Râma, il a voulu, _c'était naturel!_ goûter de ses
voluptés, lui de qui la douleur avait toujours été la compagne. Que le
noble Raghouide veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux qui a
passé dix années dans les fatigues _de l'exil_ et dans la privation de
toutes les choses désirées!
«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui manque d'auxiliaires:
ce besoin de _vigoureux_ compagnons a donc fait expédier çà et là de
nobles singes, afin qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de
singes en nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe de Râma,
ces valeureux quadrumanes à la bien grande vigueur. Les dispositions
de Sougrîva sont toujours, fils de Soumitrâ, ce qu'elles étaient
auparavant.
«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les ours viendront
ici par dizaines de billions, et les golângoulas par milliards; les
tribus simiennes répandues sur la terre afflueront ici kotis par
kotis. De la rive des mers, tous les singes qui habitent les îles
de l'Océan vont accourir pleins de hâte devant toi: dépose donc,
irascible guerrier, dépose là ton chagrin.
«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais Génies, les
singes ramèneront ici la bien-aimée de ton frère, cette Djanakide
charmante aux formes délicieuses, dussent-ils, monarque des hommes,
l'arracher du ciel même ou des entrailles de la terre!»
Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit avec faveur
ce langage modeste, uni au devoir; et, voyant les paroles de Târâ bien
reçues, le roi des singes rejeta, comme un habit mouillé, la crainte
que les deux Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la
guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son cou et resta
dépouillé de cette royale distinction. Puis, le souverain de toutes
les tribus simiennes, Sougrîva à la vigueur épouvantable, de parler à
Lakshmana ce langage doux et fait pour augmenter sa joie:
«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma gloire et l'empire
éternel des singes; mais j'ai recouvré tout par la bienveillance de
Râma. Dans ce monde tel qu'il est, où trouver, dompteur _invincible_
des ennemis, un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal
au sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée du bruit de ses
hauts faits?
«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un bras qui, tirant
son arc, fait trembler, au seul bruit de sa corde, la terre avec
les montagnes? Je suivrai, sans aucun doute, je suivrai les pas du
vaillant Raghouide, marchant pour l'extermination de Râvana et des
généraux ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par _trop de_
confiance, soit par _intempérance d'_amour, il faut que Râma ait de
l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute à se reprocher?»
Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana, qui répondit
ces mots avec amour: «Ces paroles, tombées de ta bouche, Sougrîva,
sont d'une âme reconnaissante, qui sait le devoir et ne recule pas
en face des batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère majeur
exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui! tu es l'égal de
Râma pour la bravoure et la force: ce sont les Dieux mêmes, roi des
singes, qui t'ont donné à nous pour notre bonheur après une longue
_attente_!
«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec moi, viens consoler
ton ami, le coeur déchiré à la pensée de son épouse ravie. Veuille bien
excuser toutes les paroles injurieuses que j'ai dites pour toi sous
l'impression des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»
Les singes chargés des ordres du roi volent de tous les côtés et,
couvrant le ciel, route divine, où circule Vishnou, ils tiennent
offusqués les rayons du soleil. Dans les mers, dans les forêts, dans
les montagnes et sur la rive des fleuves, les envoyés appellent tous
les singes à soutenir la cause de Râma.
Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers et reçu
l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas, la gent quadrumane est
frappée de terreur.
Alors trois kotis[1] de singes au poil sombre comme le collyre
s'avancent, de la montagne nommée le Grand-Andjana, vers ces lieux où
Râma les attend. Dix kotis de singes couleur de l'or bruni viennent
de la belle montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche
à l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara, _une des_
plus hautes alpes _de la terre_: vaillants héros, ils ont la taille
et la force des lions. Trois mille deux cents kotis de singes, _les
épaules couvertes_ d'une crinière léonine toute resplendissante,
affluèrent des sommets du Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de
l'Himâlaya et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,
un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde. Du mont
Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que des masses de
charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables par les actions.
Dix mille kotis de singes arrivèrent du mont Oudaya, tous renommés
par le courage et la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la
Mer-de-Lait, où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer la
multitude _infinie des croisés_.
[Note 1: Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces
hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'_un koti_
égale _dix millions_.]
Les armées de ces hommes des bois accouraient des bords de la mer, des
fleuves, des forêts; et l'astre du jour en était comme éclipsé.
Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin d'or, brillant
comme le soleil et porté sur les épaules de grands singes. Il sortit
en roi, auquel est échu la gloire de ceindre une couronne sans égale;
il sortit avec le parasol blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail
blanc, avec le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour
de son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des javelots à
leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré de ses ministres à
la grande vigueur; et, dans sa course rapide, il faisait trembler même
le sol de la terre sous les pas de l'innombrable armée des singes.
Dans ce voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit
des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers, les
golângoulas par centaines et des singes fortement cuirassés marchaient
devant lui. Il franchit dans l'intervalle d'un instant la distance qui
le séparait du Mâlyavat, la grande montagne: arrivé à la demeure, mais
encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées quadrumanes
s'arrêta.
Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière d'or, le
roi fortuné des singes, tenant au front ses deux mains en coupe et
marchant à pied, s'approcha de Râma. Il se prosterna la tête sur la
terre et se tint formant de ses mains jointes la coupe de l'andjali.
À peine eut-elle vu son roi les paumes des mains réunies aux tempes,
toute l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains et fit de
même l'andjali.
Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un lac de lotus,
dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices, Râma fut satisfait à
l'égard de Sougrîva. Le digne fils de Raghou étreignit dans ses bras
le royal singe, il salua de quelques mots les ministres et lui dit:
«Assieds-toi!» Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec
bonté ce langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol de
la terre:
«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances brutales
et sache que prêter du secours à tes amis, c'est défendre même ton
royaume. Déploie tes efforts à la recherche de Sîtâ et travaille, ô
toi qui domptes les ennemis, travaille à découvrir en quel pays habite
Râvana.»
À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline entièrement
rassuré devant Râma et lui répond en ces termes: «J'avais perdu ma
fortune, ma gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai tout
recouvré, grâce à ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô
le plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour, à
toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait le plus ignoble
des hommes.
«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux de mes
singes par centaines. Ces messagers doivent tous amener ici tous
les simiens répandus sur la terre; ils amèneront les ours et les
golângoulas; ils amèneront, fils de Raghou, les singes enfants
des Dieux et des Gandharvas, héros d'une épouvantable vigueur, qui
changent de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés
dans la connaissance des lieux impraticables, des bois et des forêts.
«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages et qui peuvent
se métamorphoser comme ils veulent, suivront tes pas dans la guerre,
chacun avec toute sa parenté. Ces guerriers, qui ont pour armes, les
uns des rochers, les autres des shorées et des palmiers, arracheront
la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne _dans tes
bras_!»
* * * * *
Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi singe, _en tel
nombre_ qu'elle éclipsait dans les cieux la grande lumière de l'astre
aux mille rayons. Les yeux ne distinguaient plus aucun des points
cardinaux enveloppés alors dans la poussière; et la terre elle-même
tremblait tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.
Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune, s'avança d'abord,
environné par dix mille kotis de guerriers.
Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des armées au nombre
de cinq et cinq fois mille kotis, parut le vaillant père de Târâ, le
roi ou plutôt l'Indra même des singes, l'héroïque Souséna, honoré des
plus grands ministres et semblable au Dieu Mahéndra.
Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel marchent mille
kotis et cent milliers de singes.
Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur égale à celle
de _Bâli_, son père: Angada conduit mille padmas[2] de singes avec une
centaine de çankhas[3].
[Note 2-3: Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha
équivaut à cent milliards.]
Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au matin: celui-ci
commande une myriade avec onze centaines de guerriers.
Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la grande vigueur,
telle qu'une montagne de noir collyre: c'est Gavaya. Dix mille héros
exécutent ses commandements.
Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel se pressent
mille kotis de singes à la vigueur épouvantable, tous pareils aux
cimes du Kêlâsa.
Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir, Dourmoukha,
comme on l'appelle, avec cent mille braves, auxquels s'ajoute encore
une neuvaine de milliers. Intelligent, le plus vaillant des singes,
estimé de tous les quadrumanes, son visage resplendit comme le soleil
adolescent, et sa couleur imite celle des fibres du lotus.
Ensuite paraît le fils du père universel des créatures, le fortuné
Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées composant dix mille
kotis de guerriers.
Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à queue de taureau:
il a nom Gavâksha et commande à mille kotis de golângoulas.
Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra, autour duquel
marchent deux mille kotis d'ours à la couleur enfumée.
Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables et
pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un chef à la grande
vigueur: son nom est Panasa.
Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida, entourent
Sougrîva avec mille kotis de simiens.
À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène dans cette guerre
cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.
Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha à la
grande force, honoré par tous les chefs des chefs.
Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands genoux, que
suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.
Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une montagne,
Karambha à la grande splendeur, le visage brillant comme le soleil du
matin.
Après lui se montre, guidant onze kotis répandus autour de sa
personne, le singe fortuné Gaya, le chef suprême des chefs de troupes.
On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et Koumouda, et
Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et Rambha, et Rabhasa.
Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette guerre, tous
capables de changer de forme à volonté, couvraient entièrement
la terre, et les forêts et les montagnes. Les généraux des armées
s'approchent, l'air joyeux, et tous ils courbent avec respect le front
devant Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités; ils se
tiennent alors devant Sougrîva, les mains réunies à la manière de
l'andjali. Le monarque, joignant aussi les deux mains aux tempes,
annonce à Râma, digne _en tous points_ d'être aimé, que tous les
singes à la grande vigueur sont arrivés.
Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes, eurent
fait connaître exactement les états des armées, chacun s'en alla
coucher à son aise, ou dans les grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de
ses cataractes, ou dans ses forêts charmantes.
* * * * *
Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et campés sur la
terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:
«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis environné de mes
armées. Veuille bien me conter la chose de la manière qu'elle doit
marcher.»
À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha étreignit
Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces termes: «Que l'on sache,
bel ami, si ma Vidéhaine vit ou non. Que l'on sache, monarque à
la haute sagesse, en quel pays demeure le démon Râvana. Quand je
connaîtrai bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de
Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés par les
circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes les maîtres dans cette
affaire: tu es la cause qui doit ici tout mouvoir, et c'est de toi que
dépend toute la chose. Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur,
la part que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve à
s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste, courageux, plein
de sagesse et versé dans la distinction des choses, doit parvenir à
son but, je n'en doute pas.»
À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée d'amour, le
monarque des singes appela un général de ses troupes, nommé Vinata,
à la voix tonnante comme une nuée d'orage, au corps semblable à une
montagne, et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,
incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner par mille kotis
de rapides quadrumanes, et va, environné des plus élevés entre les
singes, qui savent mener et ramener _une armée_, fils eux-mêmes du
Soleil ou de Lunus, instruits à bien connaître les circonstances des
lieux et des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale
avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y la Vidéhaine
Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions impraticables des
bois, dans les cavernes et dans les forêts.»
* * * * *
Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes dans
le pays du levant, il fit partir d'autres singes pour les contrées
méridionales.
_D'après son ordre_, Târa le plus vaillant des singes, entouré de cent
milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons, qui revêtent à leur
gré toutes les formes, vers les excellentes et vastes régions du
sud. Le roi fit connaître à ces quadrumanes, les principaux entre les
simiens, tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
difficiles ou dangereux.
Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure d'Hanoûmat:
ce fut donc à ce quadrumane surtout, le plus excellent des singes,
qu'il adressa la parole en ces termes: «Je ne vois, prince des singes,
ni sur la terre, ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les
enfers, ni dans le séjour des Immortels, _oui! je ne vois_ personne
qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te sont connus,
grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas, et les Nâgas, et
les Dânavas, et les mers, et les montagnes. Liberté d'allures,
promptitude, force, légèreté: ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on
les voit dans ton père, le magnanime Vent.
«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en force:
veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ soit rendue bientôt à
nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat, tout courage, toute énergie, toute
force, avec un art d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux,
avec une science de gouverner dégagée de toute impéritie.
Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat la charge de
cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme et des sens, comme s'il
eût déjà tenu la réussite en ses mains. Aussitôt que Râma eut compris
que le roi comptait sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce
prince à la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna
joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de son nom,
pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par la fille des rois:
«À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble singe, pensera que tu viens
envoyé par moi, et ta vue ne pourra lui causer d'inquiétude. Car ta
sagesse, tes actions illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva,
tout m'entretient déjà du succès, _comme s'il était obtenu_.»
Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec ses mains
jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds de Râma et de
Sougrîva, le noble singe, fils du Vent, escorté de ses compagnons,
prit son essor dans les airs. Semant la joie dans cette nombreuse
armée de robustes hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans
le ciel balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée par
les bataillons des étoiles.
* * * * *
Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat ces
quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage et d'une agilité
égale à la rapidité même du vent, le monarque à la grande splendeur
manda un chef d'une épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de
Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina devant
lui, honora son illustre beau-père et lui tint ce langage: «Prête
l'appui de ton aide à Râma dans la présente affaire. Entouré de
cent mille singes rapides, va, mon doux seigneur, dans la contrée
occidentale, où préside Varouna.
«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana, une fois
arrivés au mont Asta, revenez, après un mois écoulé. Ce temps expiré,
je punirais de mort le retardataire!
«Si nous ramenons à la vue de Râma la _belle_ Mithilienne, son épouse,
nous aurons entièrement acquitté notre dette envers lui et payé d'un
service le bon office qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur
un père donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, _Soushéna_,
qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun ami qui me
soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle sorte que j'aie bientôt
le plaisir de te voir ici revenu après ta mission accomplie.» À peine
eurent-ils entendu ce discours habile du monarque des simiens, que
les singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les ordres
de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle préside le Dieu
Varouna.
Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali en ces
paroles utiles au _pieux_ Râma et funestes au démon Râvana: «Fais-toi
accompagner, dit-il au vaillant héros, monarque estimé de tous les
quadrumanes; fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens,
et fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord, que
protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des Gandharvas et des
Kinnaras, le magnanime Dieu qui donne à son gré les richesses et qui
voile au front avec une tache brune la place où manque l'un de ses
yeux. Là, que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous devez,
singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne rien passer en cette
région sans le visiter dans le but d'y retrouver la fille du roi des
Vidéhains.
«_Revenez_, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de Râvana. Ne
restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce temps écoulé, je punirais de
mort le retardataire!»
Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient, de courber
aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de Râma et de leur monarque
à la bravoure infinie; puis, de partir ensemble d'un vol rapide pour
cette plage du monde où préside Kouvéra.
Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant, jurer cette
promesse.
«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat, et, quand j'aurai
tué cet impur, enlever rapidement la fille du roi Djanaka.
«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la mer! Je
franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un seul bond! Le grand
monarque des quadrumanes a tort d'appeler pour cette guerre un si
grand nombre de singes: il suffira de moi seul pour accomplir toute
cette affaire.»
Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des singes, dans
l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement par cette
promesse; et, quand ils eurent tous prononcé le serment, ces
magnanimes à la grande vigueur, les plus éminents des singes partirent
chacun pour sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.
Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en éclaireurs les
premiers généraux des armées simiennes par tous les points du ciel;
et Râma, dans la compagnie de son frère, habita ce mont Prasravana,
attendant que fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa
bien-aimée Sîtâ.
* * * * *
Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva: «Par quelles
circonstances, héros aux longs bras, as-tu jadis exploré ce monde?
Comment ta grandeur a-t-elle pu connaître ce globe entier de la terre,
si difficile à connaître? Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de
Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute, Râma; ce qui jadis
m'a forcé de le voir.
«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute ma vitesse, je
visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai la terre de tous les
côtés, observant et les fleuves divers, et les cités, et les forêts.
Je parcourus d'abord la plage orientale; puis j'errai _çà et là_ dans
la région méridionale; ensuite je promenai dans les pays du couchant
la terreur qui me talonnait sans cesse.
«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent eut un _heureux_
souvenir et me tint ce langage: «Matanga jadis a maudit Bâli au sujet
de Mahisha: «Singe, _a-t-il dit_, garde-toi bien d'entrer jamais ici
dans les bois du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,
se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne du Rishyamoûka se
présente à mon souvenir en ce moment. Allons-y tous, sire; ton frère
n'y viendra pas.»
«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait cent fois le tour
de la terre, chassé par la crainte de Bâli, je me rendis à ce grand
ermitage, où je fus à l'abri de mon ennemi. Telles sont, en vérité,
les circonstances auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes
ce monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»
* * * * *
Cherchant la _noble_ Vidéhaine, explorant la terre avec les montagnes,
les eaux et les forêts, tous les chefs des troupes simiennes avaient
déjà fouillé, pour y trouver l'épouse de Râma, toutes les plages du
monde, suivant la parole du maître et comme le roi des singes leur
avait commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les étangs,
les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés, les cataractes,
les collines et tous les rochers, les chefs des quadrumanes s'étaient
rendus en tous les pays que Sougrîva leur avait indiqués.
Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans la recherche
de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec leurs sommets plantés
d'arbres nombreux, et parcouru toutes les habitations.
Les recherches finies et le premier mois écoulé, les chefs des armées
simiennes retournèrent sans espérance vers le monarque des singes au
mont Prasravana.
Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé entièrement la
plage orientale, mais il revint à la caverne Kishkindhyâ, n'ayant pas
vu Sîtâ. L'héroïque et grand singe Çatabali avait fouillé toute la
contrée septentrionale; mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ.
Soushéna, qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit
son noble gendre au bout du mois accompli; mais son retour _n'apporta
point de plus grandes nouvelles_ au mont Prasravana.
Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec _son allié_ Râma sur un
flanc de la montagne; ils s'inclinent à ses pieds et lui tiennent ce
langage:
«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les fourrés, et
les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes. On a parcouru les
défilés; on a visité les cavernes de toutes les formes; on a battu les
_massifs des_ lianes ou des broussailles et coupé les hautes herbes.
Nos singes, dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux une
métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là, ils ont tué même
de grands, d'épouvantables animaux, remplis de vigueur, doués
_horriblement_ de force et de courage. Nos singes, criant, marchant,
courant, sautant ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits
impénétrables, qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont
rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais nulle part ils
n'ont pu saisir un seul renseignement sur l'infortunée Vidéhaine.»
Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait Angada, s'en
était allé dans la région méridionale, suivant l'ordre que lui avait
donné Sougrîva.
Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager leur vie pour le
service de Râma, pénètrent dans les endroits les _plus_ épouvantables
ou les _plus_ inaccessibles.
Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués de faim et de
soif, après avoir fouillé cette plage méridionale, impraticable,
hérissée par des amas de montagnes, et cherché, malades de besoin,
_mais toujours sans les trouver_, un ruisseau et Sîtâ; alors,
_dis-je_, tous ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,
tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage défait, le
corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit comme halluciné
par la crainte du puissant monarque des singes. Vivement affligés de
ce qu'ils n'avaient pu voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de
fatigue et de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de
l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements de
la montagne; caverne enveloppée d'arbres, mais engloutie dans une
profonde nuit et capable d'inspirer la terreur au _céleste_ Indra
lui-même.
De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues indiennes
et martins-pêcheurs, oies du brahmane, mouillées d'eau et le plumage
teint par le pollen des lotus, gallinules, pygargues, coqs-d'eau,
canards aux plumes rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux
aquatiques.
Le coeur de tous les singes fut saisi d'admiration à la vue de cette
caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance de l'eau et la
crainte de n'en pas trouver, fut remplie tout à la fois de douleur
et de joie. Ensuite le fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles
suivantes à tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec
eux cette impraticable région du midi, couverte par une multitude de
montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et la Mithilienne ne s'offre
pas encore à nos yeux; mais nous voyons sortir de cette caverne, par
centaines et par milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués
sur les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin
d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux pêcheurs.
Entrons dans cette grande caverne: là, nous pourrons noyer dans l'eau
la crainte de mourir par la soif et nous y chercherons Sîtâ de tous
les côtés. À coup sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux
abondent.»
À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne, enveloppée de
ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible, épouvantable.
D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses compagnons après
lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés par la main, pénètrent
jusqu'à la distance d'un yodjana dans cette caverne impraticable,
hérissée d'arbres, embarrassée de lianes. Les singes remplissaient
tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, _afin de s'y reconnaître
mutuellement_. Déjà, continuant à manquer d'eau, troublés, l'esprit
_comme_ perdu et mourants de soif, ils avaient passé l'intervalle
d'un mois entier dans cette épouvantable caverne. Alors, épuisés de
fatigue, maigres, le visage défait, le sang allumé par la soif, ils
aperçurent avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.
Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres étaient bannies, ils
virent des arbres d'or, éblouissants d'une splendeur égale à celle du
feu. C'étaient de magnifiques shoréas, des pryangous, des tchampakas,
des mulsaris, des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas, tous
parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au soleil du matin et
répétant sous leurs voûtes les gazouillements des oiseaux les plus
variés. Ils virent là des étangs de lotus aux ondes brillantes et
diaphanes, au milieu desquelles circulaient des tortues d'or mêlées à
des poissons d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de
cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.
Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et de
lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de lumière. Là,
partout, les singes voient des amas de pierreries.
Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en or et en ivoire,
grands, de formes diverses et couverts de riches tapis. Des piles de
vaisselles et de coupes, soit d'argent, soit d'or; des racines, des
fruits, des mets _délicats et_ purs; des breuvages de haut prix et des
liqueurs de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës
et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil de rankou,
soit en couleurs mélangées pour les éléphants; des tas de vêtements
précieux et de riches pelleteries. Les singes voient çà et là, pareils
aux flammes du feu, des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.
Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes une femme
anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce et d'une peau de gazelle
noire. Aussitôt le docte Hanoûmat, courbant aux pieds de la pénitente
sa taille semblable à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les
paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il. À qui sont
ce palais, cette caverne et ces riches pierreries?
«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons incessamment
les forêts; nous sommes entrés avec imprudence sous _les voûtes de_
cette caverne enveloppée de ténèbres. Consumés par la faim et la soif,
accablés de fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans ce
gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la vue de cette
admirable, céleste et fortunée caverne, d'un parcours impraticable, a
redoublé la peine, le trouble et l'aliénation de notre âme.
«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés de suaves
parfums et qui, chargés de fleurs et de fruits d'or, resplendissent à
l'égal du soleil adolescent? À qui ces racines, ces fruits, ces mets
_délicats et_ purs? À qui ces chars d'or et ces maisons d'argent,
aux fenêtres d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
arbres faits d'or ont-ils obtenu le don _merveilleux_ de végéter?
Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle richesse et d'un parfum
si doux? Qui a pu faire que ces poissons d'or nagent dans ces limpides
ondes? Veuille bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous
raconter exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu le
maître de cette immense caverne?»
À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le devoir et qui
trouvait son plaisir dans celui de toutes les créatures, lui répondit
en ces termes: «Jadis il fut un prince des Dânavas, savant magicien,
doué d'une grande vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut
construite entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux Dânavas, et
ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses mains. Il pratiqua mille
années la pénitence dans la grande forêt, et le père des créatures le
récompensa par le don _merveilleux_ d'une force égale entièrement à la
force même d'Ouçanas.
«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur _formidable_, maître
souverain de toutes les choses qu'il pouvait désirer, il habita
quelque temps au sein des plaisirs dans cette immense caverne. Mais
l'amour, dont il s'éprit enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la
jalousie de Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main, et
le tua.
«Après lui, Brahma transmit à la _charmante_ Hémâ cette forêt sans
pareille, les jouissances éternelles des choses désirées et ce
magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni, je m'appelle
Swayamprabhâ, et c'est à moi qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde
de son palais.
«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de l'amitié qui nous
unit, le palais de cette nymphe, qui excelle dans le chant et la
danse.»
Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau langage, sympathique
au devoir, Hanoûmat, le prince des singes, fit cette réponse à la
pénitente: «Nous sommes dans le besoin; donne-nous à boire, noble
femme aux yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous qui
mourons faute de nourriture.»
Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à ces mots, prit
des racines et des fruits, qu'elle donna aux singes, en observant les
règles de l'étiquette. Les quadrumanes alors de manger, après qu'ils
ont reçu d'elle ces présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la
sainte conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu l'eau
pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les chefs des singes
contemplent de tous côtés le _merveilleux_ spectacle de ces beaux
lieux.
Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine; la brûlante
fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient là tous restaurés dans
toute leur force et dans toute leur beauté. La pénitente, qui marchait
sur la voie même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à
ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à cause de qui
êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles? Comment avez-vous
été conduits à visiter cette caverne impénétrable? Si vous avez ranimé
votre langueur avec ce festin de racines, si la chose est telle que je
puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez, singes!»
À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à
lui conter leur mission avec franchise et dans toute la vérité. «Le
fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma, le monarque du monde entier,
ce Râma, semblable à Varouna ou tel que le grand Indra, était venu
s'établir dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et Sîtâ,
sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force, enleva cette
princesse dans le Djanasthâna. Le monarque des héros quadrumanes,
héros lui-même, un docte singe, ami de Râma (on l'appelle Sougrîva),
nous a fait partir, environnés de ces vaillants simiens, desquels
Angada est le chef, pour sonder la plage méridionale où circule
_l'étoile_ Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.
«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés, cherchez tous
de concert ce démon Râvana, qui change de forme à volonté, et _sa
captive_ Sîtâ, née dans le Vidéha.
«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du midi, _mais en
vain_; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana son tyran, ne s'offrit à nos
regards. Enfin, épuisés de fatigue, dévorés par la faim, consumés par
la soif, déchirés par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri
au pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés dans nos
réflexions, sans trouver nulle part un moyen pour aborder à la rive
ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes, _où flottaient nos
esprits ballottés_. Tandis que nous promenions çà et là nos regards,
nous entrevîmes, caché sous des buissons et des lianes, un antre
ouvert, comme une grande bouche de la terre.
«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau _tremblottantes_
sur leurs ailes, et des pygargues, et des grues indiennes, et de ces
oies rouges, qu'on appelle des tchakras, et des gallinules, et des
canards, les plumes stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux
aquatiques.
«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le spectacle de ces
volatiles, hôtes accoutumés des eaux: «Mes bons quadrumanes, dis-je à
mes compagnons, entrons là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil
d'un accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient _à la fois
tous mes_ singes, se hâtant d'accomplir cette commission que nous a
donnée le maître. Nous alors de nous tenir fortement l'un à l'autre
enchaînés par la main et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette
caverne enveloppée de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà
quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne: au moment où
nous vînmes près de toi, nous allions tous périr de faim. C'est alors
que, remplissant à notre égard le devoir de l'hospitalité, tu nous a
donné des fruits et des racines: nous les avons mangés, déchirés que
nous étions par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les
singes pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»
À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente aux voeux
parfaits répondit en ces termes à tous les singes:
«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur: je marche
dans le devoir; ainsi, personne n'a rien à faire ici pour moi.»
Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté nous a
parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants des bois; tu nous
as traités avec les honneurs de l'hospitalité, et notre accablante
fatigue est maintenant dissipée. Nous t'avons fait connaître dans
sa vérité la cause de notre voyage et raconté _comment nous étions
occupés à_ la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque des singes
nous a fixé lui-même, en présence des quadrumanes, une limite de
temps: «Une fois le mois accompli, revenez! autrement, je punirai de
mort tout retardataire!»
«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du maître. Sans
doute les singes, à la marche légère, ont déjà fouillé toutes les
autres plages. Mais nous, à qui la région du midi fut assignée par
Sougrîva, cet antre ouvert s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes
couru de tous les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour
continuer la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à la jolie
taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»
À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant les mains
pour l'andjali, disent à la pénitente, fidèle à suivre le devoir:
«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous _les voûtes_ de
cet antre _obscur_, le temps qui nous fut accordé par le magnanime
Sougrîva a franchi déjà sa limite. Veuille donc nous conduire tous
hors de ces lieux, car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met
ses plus grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons à
terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que nos longues
erreurs dans ces lieux nous ont empêchés d'accomplir.
«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que nous inspire ce
roi si terrible, et veuille bien nous tirer de cette caverne
impraticable.»
À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui aimait à faire
du bien à toutes les créatures répondit au comble de la joie, avec la
volonté de les conduire hors de ces vastes souterrains:
«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui que _son
malheur fit_ entrer dans cet antre, dont le tonnerre d'Indra même a
déchiré le sein par un déchaînement impétueux de sa colère. Néanmoins,
grâce à la puissance que je possède en vertu de ma pénitence, grâce
aux mérites conquis par mes constantes macérations, vous sortirez
tous, singes, de cet obscur labyrinthe. Mais fermez tous, nobles
simiens, fermez bien vos yeux, car il est impossible d'en sortir à qui
tient ses yeux ouverts.»
Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter cette caverne,
se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates de leurs mains;
et, dans l'intervalle d'un clin d'oeil seulement, la pénitente mit à
la porte des souterrains ces magnanimes quadrumanes, le visage caché
entre leurs mains.
Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler et leur
tint ce langage: «Ici est le fortuné mont Vindhya, rempli de grottes
et de cascades; là, est le mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La
félicité vous conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable caverne,
elle qui pouvait franchir les distances dans l'espace d'un clin d'oeil,
par la vertu de sa pénitence et de son unification _en Dieu_.
Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là, cachant leur
visage entre les mains; et ce fut un instant seulement _après son
départ_ qu'ils rouvrirent les paupières. Ils virent alors une mer
épouvantable, empire de Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de
grands cétacées, et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans
cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors, comme ils
avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu, tous alors ils se dirent
l'un à l'autre ces paroles: «Voici déjà expiré le temps dont le roi
nous imposa la loi, pour trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur _impur_
des nuits, le démon Râvana.»
Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya, eux alors de se
plonger dans une profonde rêverie.
Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux épaules de
grand lion, aux bras longs et musculeux, tient à ses compagnons cet
énergique langage: «Nous sommes tous venus ici d'après l'ordre même
du monarque des simiens; mais, entrés dans la caverne _et plongés dans
ses ténèbres_, il nous fut impossible de connaître, singes, que le
mois avait achevé son cours. Maintenant que nous avons laissé fuir le
temps fixé par Sougrîva lui-même, ce qui nous convient à nous, hommes
des bois, c'est de nous asseoir dans une privation absolue d'aliments
et d'y rester jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout
puissant; il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne voudra
point nous pardonner cette transgression à ses commandements. Il ne
saura pas sans doute quels épouvantables, quels immenses travaux nos
efforts ont accomplis dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas
autre chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres, _nous y
avons tous manqué_: eh bien! renonçant à nos maisons, à nos richesses,
à nos épouses, à nos fils mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre
jusqu'à en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour
après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement que
subir là une mort indigne de nous! Celui par qui je fus sacré comme
l'héritier de la couronne, ce n'est point Sougrîva; _non!_ c'est
Râma, l'Indra des hommes, si versé dans la science du «connais-toi
toi-même.» Le roi porte liée _à son cou_ une vieille inimitié contre
moi, et, voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice pour
la faute de revenir après une trop longue attente. Que me serviront
mes amis, quand ils verront mon infortune couper le fil de ma vie?
Mieux vaut ici m'ensevelir dans le jeûne sur le délicieux rivage de
cette mer!» À ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un
ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes tinrent alors
ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère, il veut plaire à _son
allié Râma_; quand il nous verra de retour, après le terme fixé,
n'ayant point accompli notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est
certain qu'il nous punira de mort dans son désir empressé de faire une
chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent pas les fautes
dans les princes du peuple, et nous sommes des chefs qu'il a mis
dans sa plus haute estime. Puisque la chose en est venue à de telles
extrémités, il vaut donc mieux nous laisser mourir de faim!»
Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces nobles
simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à l'orient.
Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face regardant le
septentrion, ils s'assirent par terre sur des kouças, la pointe des
herbes courbée au midi.
Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne au sein
du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours, chargé
d'années, Sampâti, fameux par son courage et sa vigueur, le plus
éminent des oiseaux, le frère aîné du vautour Djatâyou. Sorti d'un
antre ouvert dans les flancs du grand mont Vindhya, il vit les singes
couchés là et prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a
dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les choses avec sa
loi, car je trouve enfin, après un si long jeûne, ce festin servi là
pour moi! Je vais donc manger, à mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a
de plus exquis dans les plus excellents des singes!» Quand il eut
dit ces mots, Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les
singes.
À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables du roi des
vautours, qu'il adressa, tremblant au plus haut point, ce langage au
_vertueux_ Hanoûmat: «Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que
la perte de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
singes.
«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha lui-même,
ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes dans un _affreux_ péril.
Heureux ce roi des vautours qui tomba sous les coups de Râvana, en
déployant sa vaillance pour la cause de Râma!»
Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche d'Angada,
l'amour qu'il portait à son frère mineur fit tout à coup palpiter le
coeur de Sampâti. Debout sur le mont sublime, l'inaffrontable vautour
au bec acéré tint ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y
mourir: «Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que la vie?
«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?
«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était mon jeune frère.
Qui donc a tué Djatâyou? Comment? Où?
«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les rayons du soleil
ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs combleraient mon envie si
elles voulaient me descendre vers elles du sommet où je suis de la
montagne.»
* * * * *
Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton arraché par la
douleur, se défièrent de son action et ne crurent point à son
langage. Néanmoins, ces héros, entrés dans le jeûne de la mort,
réfléchissaient, la tête baissée à terre, et cette pensée leur vint à
l'esprit: «Ce cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que
nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, _eh bien!_ notre
affaire en sera plus tôt faite et nous serons arrivés d'un seul coup
à notre but!» Aussitôt venue cette réflexion, les chefs des singes
descendirent eux-mêmes, de la cime où il se tenait, le colossal
oiseau; et quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté, roi des
ours et monarque des simiens. C'était mon aïeul, ô le plus noble
des oiseaux. De ce prince vertueux, à l'âme pure, sont nés deux fils
vigoureux et magnanimes:
«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses ennemis. Leurs
hauts faits sont également célèbres dans le monde: c'est le roi
des singes qui fut mon père. Râma, ce grand héros des kshatryas, ce
monarque de l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est
sorti _de sa patrie_ à l'ordre de son père, et, marchant sur le chemin
du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka, suivi de Sîtâ, son
épouse, et de Lakshmana, son frère. Râvana, l'éternel ennemi des
brahmes, ce Démon, parvenu dans tous les crimes à une perfection
débordante, lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.
«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau qui fut l'ami du père
de Râma, vit la _plaintive_ Mithilienne dans le temps même que Râvana
l'emportait. Il brisa le char de Râvana, il délivra un moment la
Mithilienne; mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des
années, il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le
Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il déployait
le plus grand courage et se consumait en efforts pour _sauver l'épouse
de_ son ami. Sans doute il fut admis dans le ciel, car le Raghouide
eut soin d'accomplir en son honneur la cérémonie des funérailles.
«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous cherchons çà et là
son épouse; mais elle n'apparaît pas davantage à nos yeux qu'on ne
voit la clarté du soleil dans la nuit.
«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier de ton
frère, à ce ravisseur de la femme, qui est l'épouse de Râma, s'ils
pouvaient savoir où le trouver!
«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse attention la forêt
Dandaka, notre ignorance des lieux nous fit pénétrer dans un antre
ouvert au sein de la terre déchirée; et, tandis que nous visitions
cette grande caverne, que Maya construisit aidé par la magie, le mois
au bout duquel notre _auguste_ roi nous avait prescrit de revenir
s'est consumé tout entier.
«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la plage du midi pour
la fouiller de tous les côtés. Mais, comme nous avons transgressé la
condition qui nous fut imposée, la crainte _du châtiment_ nous fait
embrasser ici _la résolution_ d'un jeûne poussé jusqu'à la mort!
Ainsi, fais de nos corps un festin, suivant ton désir.»
À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient à la vie,
le vautour à la grande intelligence répondit avec des larmes: «Ce
Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la mort dans un combat sous les
coups du cruel Râvana, il était, singes, il était mon frère puîné! Ma
condition _languissante_ de vieillard me force d'entendre l'injure
et de la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force pour
venger la mort de mon frère.
«Jadis (c'était à l'époque où _le démon_ Vritra fut tué), Djatâyou
et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de triompher, nous nous
défiâmes hardiment à voler dans le ciel.
«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons vers l'orient où
le soleil se levait, allumé, flamboyant, avec une couronne de rayons,
éblouissant de lumière comme un globe de flammes. Djatâyou et moi,
nous volions avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut
arrivé à son midi, Djatâyou défaillit _sous le poids de la chaleur_.
Alors moi, à la vue de mon frère consumé par les rayons de l'astre
flamboyant, je me sentis ému au plus haut point dans mon amour
fraternel, et je fis à Djatâyou un abri avec mes ailes. Mais le soleil
me les brûla, et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette
montagne: depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune nouvelle de
mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et maintenant qu'un temps bien
long s'est écoulé, ce sont de telles nouvelles qu'on nous apporte de
lui!»
Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau, de qui
l'esprit distinguait nettement la vraie nature des choses: «Des
nouvelles te furent données par ma bouche sur Djatâyou, ton bien-aimé
frère. Parle-moi, si tu en sais quelque chose, de ce cruel Démon à
courte vue, de ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou
loin d'ici?»
Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande splendeur tint
ce langage digne de lui-même et qui répandit la joie parmi les singes:
«Mes ailes sont brûlées, je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie;
néanmoins, je vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma
voix seulement.
«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de beauté et parée de
tous les atours, que Râvana, le Démon à l'âme cruelle emportait dans
les airs. «Râma! Râma!» criait-elle d'une voix lamentable: «_À moi_,
Lakshmana!» disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie imitait l'éclat
du soleil sur la cime de la montagne et brillait à l'entour du noir
Démon, comme l'éclair sur un grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à
ce nom de Râma, qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous
dirai en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.
«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra, le monarque des
Rakshasas, Râvana enfin habite dans la ville de Lankâ. Loin d'ici, à
cent yodjanas entiers dans la mer, il est une île, au sein de laquelle
s'élève la charmante cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là
qu'habite, enfermée dans le gynoecée de Râvana et surveillée d'un
oeil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée Vidéhaine aux
vêtements de soie.
«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien comptés au
delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage de cette île.
«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa captive; car la
puissance de notre vision est grande, céleste et, pour ainsi dire,
supérieure à celle de Garouda lui-même. Notre faculté visuelle et le
besoin d'aliments nous font distinguer un cadavre à la distance de
cent yodjanas complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une vue
pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne à une manière de
vivre semblable à celle de la poule, mangeant ce qu'elle trouve à la
racine de ses pieds. Avisez donc à quelques moyens de traverser la
mer salée; car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant que
vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire de Varouna; je veux
offrir l'eau funèbre aux mânes de mon frère, ce magnanime oiseau, qui
s'en est allé dans les demeures célestes.»
À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place unie sur le
rivage, et soutiennent le volatile aux ailes brûlées pour descendre
dans la mer, souveraine des rivières et des fleuves; puis, la
cérémonie de l'eau terminée, le ramènent _au mont Vindhya_, et,
l'ayant aidé à remonter _sur le sommet_, ils goûtent en eux-mêmes
la joie de posséder ces renseignements _sur l'épouse de Râma_. En ce
moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité, Sampâti, voyant
assis à ses pieds Angada, qu'environnaient les singes, reprit avec
joie la parole en ces termes: «Gardez le silence, nobles singes;
écoutez avec attention; je vais dire en toute vérité comment je
connais la Mithilienne.
«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres enveloppés de
souffrances causées par le feu, je tombai du ciel sur la cime du mont
Vindhya. Six jours s'écoulent, je reviens enfin à la connaissance, et,
malade, chancelant, je parcours tous ces lieux de mes regards,
sans que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis que
j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces montagnes, ces
bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu me revint la mémoire.
Ce lieu, où abondent les eaux, les bassins et les cavernes, et que
remplissent les bandes joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est
le mont Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.
«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent eux-mêmes, et c'est
là que vécut dans la patience de la _plus_ effrayante pénitence, un
saint, nommé Niçâkara. Il habita cette montagne huit mille années: un
siècle ajouté à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé
au ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux et pénibles
efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète; car souvent,
Djatâyou et moi, nous étions allés visiter le saint homme.
«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une haleine suavement
parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui n'ait des fleurs ou qui n'ait
des fruits. Enfin, parvenu à la porte de son ermitage, je m'appuyai
contre le pied des arbres et j'attendis là, impatient de voir
l'auguste Niçâkara. Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de
moi, l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours, de jeunes daims,
des tigres, des éléphants, des lions et des serpents, répandus
autour de sa personne, le suivaient comme les êtres animés suivent
le créateur. Quand ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa
chaumière, eux alors de se disperser par tous les points de l'espace:
telle se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt que le
monarque est rentré dans son palais.
«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence, entra dans son
ermitage; mais il en sortit après un instant, et me demanda quelle
affaire m'avait conduit en ce lieu. «Ta couleur effacée, _me dit-il_,
et tes ailes détruites ont empêché d'abord que je ne te reconnusse;
mais voici qu'un souvenir me ramène auprès de toi.
«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à la rapidité du
vent; tous deux ils étaient les rois des vautours, sous les formes de
la Mort: l'aîné se nommait Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou.
Un jour, s'étant revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
mes pieds.
«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue la chute de tes
ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment? Je veux savoir cela dans la
vérité.»
«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon visage se remplit
un peu de larmes au souvenir de mon frère. Mais, arrêtant bientôt le
torrent de ces pleurs, que m'arrachait l'amour fraternel, je réunis
mes deux pattes en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète
de ce qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et _comme_
abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est impossible de te
raconter cela: _vois!_ ma bouche est obstruée par les pleurs. Sache,
bienheureux, que tu vois en moi Sampâti et que j'ai commis une faute:
_oui!_ je suis le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!
Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux ailes brûlées? je
vais t'en exposer la cause: grand saint, daigne écouter.
«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la mort, nous fîmes
une gageure, en face des anachorètes, sur la cime du Vindhya, et
nous mîmes pour enjeu le royaume des vautours. L'objet du pari, nous
sommes-nous dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à
l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du vent, et
voici que les différentes surfaces de la terre se déroulent sous nos
yeux.
«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême vitesse,
regardant le spectacle qui s'étalait en bas. La terre, je me rappelle,
ornée d'un jeune et frais gazon, semblait alors un champ de lotus par
ses montagnes, plantées sur toute la surface.
«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des sillons tracés par la
charrue.
«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante, la plus extrême
langueur, une fièvre délirante pèsent à la fois sur nous et la crainte
agite nos _coeurs_.
«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux: tout
n'était qu'un foyer rempli par les flammes du soleil, comme si le feu
consumait l'univers dans l'époque fatale où se termine un youga. Le
soleil, tout rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie général.
L'astre du jour, que j'observais dans le ciel avec de grands efforts,
me parut d'une ampleur égale à celle de la terre.
«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus de me _disputer
la victoire_, se laisse tomber, la face tournée vers la terre; et
moi, à la vue de sa chute, je me précipitai en bas du ciel rapidement.
J'étendis sur lui mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas
brûlé; mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya, mes ailes
brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou, comme je l'ai ouï
dire, tomba dans le Djanasthâna. S'il ne m'était resté quelque chose
du mérite acquis par mes bonnes oeuvres, j'eusse été plongé dans la
mer; ou j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
âpres sommets de la montagne.
«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé de mes ailes,
désarmé de ma vigueur, j'ai tous les motifs pour désirer la mort. Je
veux me précipiter du faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la
vie pour un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans un
aide, qui est devenu semblable au morceau de bois ou tel que la motte
de terre?»
«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une vive douleur, au
plus vertueux des anachorètes, je versai des larmes, qui ruisselèrent
de mes yeux, comme une rivière descend de la montagne. À la vue de
ces pleurs, qui baignaient mon visage, le grand saint, touché de
compassion, réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:
«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront un jour, et tu
dois recouvrer avec elles ta puissance de vision, ta plénitude de vie,
ton intelligence, ton courage et ta force. Au temps passé, j'ai ouï
dire que tu aurais à faire une grande oeuvre; je l'ai même déjà vue par
les _yeux_ de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la vérité.
«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé Daçaratha: il aura un
fils d'une splendeur éclatante, appelé Râma. Ce prince d'un héroïsme
infaillible, obéissant à l'ordre de son père dans une chose inutile à
raconter, s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de son
frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana, invulnérable
aux Démons et même aux Dieux, lui ravira son épouse dans le
Djanasthâna.
«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la recherche de sa
royale épouse: je te confie le soin de leur indiquer en quel pays ils
doivent trouver la fille du roi Djanaka.
«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte: où d'ailleurs
irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te rendra tes ailes; attends
ainsi le moment!
«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile aux paroles du
solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon corps, soutenu que j'étais
par l'espérance de voir le _plus noble des_ Raghouides. _Chaque
jour_, sorti de ma caverne et marchant à pas bien lents, je
gravissais péniblement la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos
seigneuries. Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé
depuis le jour que j'ai mis dans mon coeur ces paroles de l'anachorète
et que j'observe curieusement les temps et les lieux.
«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des aliments les
plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont Himâlaya faire une
visite à sa mère. Il rencontra le Démon, qui enlevait la Mithilienne:
ses ailes fermaient le passage à Râvana; mais, considérant ma triste
condition et ne s'attachant qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas
engager un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la vigueur
du cruel Démon, je blâmai _Soupârçwa_, mon fils, avec des paroles
_sévères_: «Comment, lui dis-je, n'as-tu pas sauvé la Mithilienne?»
Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie doublée à ces
paroles, que le roi des vautours avait distillées de sa bouche avec
une saveur d'ambroisie.
* * * * *
Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux, il repoussa des
ailes au magnanime volatile en présence de ces hôtes des bois. À la
vue des rames aériennes qui soudain lui étaient nées, enveloppant tout
son corps de leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
avec son fils d'une joie sans égale.
Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où ses ailes
pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet de la montagne; et
tous les singes de suivre, les regards tournés vers la cime du mont,
Sampâti dans son vol sublime, avec des yeux que l'admiration tenait
tout grands ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et
reprit de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa joie
avait épanouie dans les plus suaves modulations:
«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi Niçâkara, en qui
la pénitence avait consumé entièrement la matière!
«N'épargnez aucun effort! vous arriverez _bientôt_ à découvrir Sîtâ;
_le saint_ n'a fait renaître mes ailes sous vos yeux que pour vous en
donner l'assurance!
«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute montagne au
vaste sommet, qui est située au nord pour la mer du Midi: une faible
distance la sépare du mont Malaya. Là, confiez tous la charge de
sauter par-dessus la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de
franchir cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux quadrumanes
et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit d'un essor rapide
comme les ailes de Garouda.
À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin, Angada, le
fils de Bâli, au comble de la joie dit aux princes joyeux des singes:
«Maintenant qu'il nous a transmis les nouvelles de la Vidéhaine et
sauvé les singes de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure,
l'âme satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située au nord
pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés sur le rivage, nous
penserons au moyen de traverser le vaste Océan.»
Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans une résolution
bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente, vers la plage désirée, sur
laquelle préside le _noir_ souverain des morts.
* * * * *
À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le ciel, ceux-ci
parmi les singes tombèrent dans l'abattement, ceux-là tressaillirent
de joie. Dans le but de ranimer leur courage, le fils de Târâ, voyant
le visage consterné de quelques singes, _Angada_ leur tint ce langage,
après qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention des
autres:
«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas vous abandonner au
découragement; car l'homme découragé ne peut mettre fin à son affaire.
L'homme qui, s'armant d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son
découragement, ne laisse jamais derrière lui son oeuvre imparfaite.
«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux bonds vigoureux?
Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il parle, celui qui possède en
lui-même ce don merveilleux de franchir une distance! celui grâces
auquel, revenus un jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous
reverrons nos fortunes, nos épouses et nos fils!»
À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes ne répondit un
seul mot, et les chefs du peuple restèrent là tous immobiles.
Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix yodjanas.»--«Et moi,
dit Gavâksha, j'irai plus loin, jusqu'à vingt yodjanas!»--«Quant à
moi, dit Gavaya, je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane vigoureux
et cher à la fortune. Après lui, Çarabha, le singe d'une valeur
incomparable, d'une bien grande vigueur et d'un aspect semblable au
sommet d'une montagne, répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»
«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile, nobles singes!»
dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné singe à la couleur d'or. Puis
Maînda, pareil au mont Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est
capable de soutenir une marche de soixante yodjanas!»--«Et moi j'irai
sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au _bel_ Angada Dwivida à
la grande splendeur.
Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni, je puis nager
quatre-vingts yodjanas!»--«Je pourrais bien fournir quatre-vingt-dix
yodjanas complets!» dit avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe
de qui Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!» répond
à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un courage immenses.
Profond comme l'Océan et rapide comme le vent, semblable au Mandara
par sa taille et d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le
singe Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit avec un
sourire en présence des plus nobles simiens:
«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche, ma force, ma vigueur
et mon courage ne sont plus ce qu'ils étaient dans les jours de ma
jeunesse, au temps de mes jeunes années!
«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes un pradakshina
autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice de Bali et pendant qu'il
opérait ses trois pas célèbres. Je calcule où peut aller maintenant ma
puissance de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante pour
atteindre le but proposé.»
Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de sens et de
raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable à une montagne, ne dit
rien alors de sa force et de son courage. Mais, ayant salué ce grand
singe, le magnanime Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et
magnifiques paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas, il n'est
aucun doute, singes; mais je ne pourrais supporter la fatigue d'un
prompt retour. À cause de mon jeune âge et par son attention à tenir
mon existence éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices, et sa
tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»
Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant: «Il
ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi dans l'assemblée des
singes. Nous savons tous, roi de la jeunesse, quelle est ta vigueur;
tu peux revenir, ayant passé et repassé cent fois le grand Océan.
«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le plus grand
des singes: réunis autour de ta grandeur, elle nous inspire dans la
discussion des affaires. Il est donc impossible à toi de nous quitter
pour t'en aller quelque part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de
te laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»
À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat à l'éminente
sagesse, Angada fit cette réponse d'un visage que la joie se
partageait avec la tristesse: «Si je ne vais pas moi-même, ou si
un autre chef ne va pas vite à Lankâ, nous courons tous un affreux
danger! Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans le
jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries sans avoir
effectué l'ordre que nous a donné le prudent monarque des singes, je
n'y vois pas un moyen de sauver notre vie! Mais, si je vais _à Lankâ_,
mon retour n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
mieux qu'une mort assurée.»
Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé de telles
paroles, tous les singes, portant les mains en coupe à leurs tempes,
de s'écrier aussitôt: «Il est impossible que ta grandeur s'en aille
d'ici nulle part à la distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons
tous posséder Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec toi
ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal, le plaisir ou la
douleur!»
À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient au prince
héréditaire, Djâmbavat aux longs bras passe les quadrumanes en revue
dans sa pensée et répond, orateur disert, au fils de Bâli:
«Prince des singes, je connais le héros quadrumane qui peut franchir
cent yodjanas et revenir couronné du succès.»
Quand il eut parcouru de ses regards cette armée abattue des singes,
qui formait plusieurs centaines de milliers, Djâmbavat s'avança vers
Hanoûmat, couché à part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les
matières des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas, Hanoûmat?
«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie; la saison où
me voici maintenant est celle de la mort; tous les dons au contraire
accompagnent l'âge dont jouit ta grandeur. Déploie donc, héros,
déploie donc tes moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des
singes? De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense la
pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime, qui toujours,
dans une difficulté survenue, attaque l'obstacle avec énergie; car la
chose de l'homme, n'est-ce pas l'exercice du courage?»
Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent, ce guerrier
d'une vitesse renommée, se fit soudain une forme allongée propre à
naviguer dans les airs, spectacle qui ravit alors toute l'armée des
simiens.
* * * * *
Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son visage enflammé
brillait, semblable au _soleil_, roi du ciel, ou tel qu'un feu sans
fumée. Il se leva du milieu des singes, et, le poil hérissé, il
s'inclina devant les grands et leur tint ce langage: «Qu'il en soit
ainsi! Je passerai la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en moi!
«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma force, quel fut
mon auguste père, et _prêter l'oreille à_ toute cette aventure de ma
mère. Si je vous entretiens de ma race, c'est pour vous inspirer de
la confiance en mon héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter
l'admiration, ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
m'ouvre la bouche.
«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine renommée, où
les saints anachorètes viennent se baigner avec recueillement: il est
nommé Prabhâsa. Là, vivait un éléphant des plages célestes, appelé
Dhavala: intrépide, méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit un jour
sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de tous les rishis et qui
s'en allait dévotement se baigner dans les eaux du tîrtha.
«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la hâte une forme
d'une affreuse épouvante et s'élança tout à coup sur l'impétueux
pachyderme. Le terrible monarque des singes aussitôt de lui déchirer
avec acharnement les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes
finement acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide, mon père lui
arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux longues défenses, et,
lui en assénant deux coups rapides, le tua avec ses propres armes. Le
_monstrueux_ éléphant tomba sans vie sur la montagne, comme une autre
montagne _qui s'écroule_.
«Quand _il vit_ tué ce terrible animal, l'anachorète prit mon père
avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que le monstre n'était
plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta entièrement le saint tîrtha,
il est tombé _leur dit-il_, sous les coups de ce roi des singes aux
prouesses infatigables!» _À cette nouvelle_, la société joyeuse
des anachorètes de se rassembler tous les uns avec les autres et
de résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la grâce qu'il
désire.» Tous ces ermites, les plus savants des hommes instruits
dans les Védas, laissèrent donc à mon bien magnanime père de choisir
lui-même cette faveur. «Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son
choix, je voudrais obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter, et d'une
force qui fût celle de Mâroute même!»
«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!» Ils dirent;
et, joyeux de cette grâce obtenue, mon père, à la force héroïque,
vécut à sa fantaisie dans les bois aux senteurs de miel.
«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma mère, se
promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette beauté charmante, que
le Malaya vit croître sous les ombrages de sa montagne céleste, était
la fille du magnanime Koundjara, le monarque des singes. Parée de
sandal rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et, laissant
flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors sur la cime du
Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute florissante de jeunesse et
de beauté, l'étreignit dans ses bras, et, joignant ses mains en coupe,
lui dit:
«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de toutes les
âmes. Mon union, _toute mystique avec toi_, femme au charmant visage,
ne peut te souiller d'une faute: il naîtra de toi un fils, qui sera
d'une force immense et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi, tels on les verra
bientôt réunis dans ton fils.»
«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la chaste faveur du
beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce souffle rapide, impossible
à mesurer, qui habite dans la région des airs et qui prête la
respiration à tous les animaux. Je suis le propre fils de ce Mâroute
à la course rapide, de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.
«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai seul, en
traversant moi-même la grande mer, à les délivrer de la crainte _qui
les tourmente_ comme à repousser d'eux la colère de Sougrîva.
«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long serpent; tel
je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel, séjour des oiseaux. Vous,
nobles singes, attendez-moi tous dans ces lieux; je vais franchir en
courant les cent yodjanas.
«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine: mes
pressentiments me le disent et je la vois déjà même avec les yeux de
ma pensée.»
À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui proclamait si
haut sa puissance, l'habile Angada répondit en ces belles paroles:
«Héros, singe rempli de vigueur, issu de Mâroute et fils de Kéçarin,
tu viens d'étouffer dans le sein de tes pareils un chagrin bien
cuisant. Les principaux des singes, réunis de concert, ces grands, qui
tous aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des voeux au
ciel pour le succès de ton voyage.
«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage, notre pied _comme_
enraciné dans le même vestige: en effet, c'est de toi, _noble_ singe,
que dépendent les existences de nous tous.» À peine eut-il recueilli
ce langage, que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était dû, se mit à
dilater ses proportions naturelles.
* * * * *
Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses ennemis,
Hanoûmat, environné des singes, monta sur le Mahéndra.
Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne, elle rendit
un mugissement: tel, dans sa colère, un grand éléphant qu'un lion a
blessé. Les hauteurs brisées du sommet vomirent des ruisseaux pleins
d'écume, les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers, où ils
repairent, les serpents au venin mortel jettent de leur gueule un feu
mêlé de fumée et une flamme épouvantable.
Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne, brillait alors,
tel que Vishnou sur le point de franchir le monde en trois pas. Là,
désireux de voir cette merveille et conduits par une vive curiosité,
se rassemblent de tous côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas
et les saints du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur le tronc des
arbres et ceux qui repairent dans le creux des rochers.
Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le singe aux longs
bras de s'incliner avec recueillement, ses mains réunies aux tempes,
en l'honneur des Immortels, du soleil et de la lune, de Mahéndra, du
Vent, de Çiva, de Swayambhou, de Skanda, _le Dieu qui préside à la
guerre_, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana, de Sîtâ même
et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas, des Rishis, des Mânes et de
_Kouvéra_, le sage monarque des Yakshas. Puis il embrassa les siens,
et, les ayant salués d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure
et sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent tous
les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et se tint la face
tournée vers Lankâ.
Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont vacilla. Au
moment qu'il appuya son pas sur la montagne, une liqueur rouge comme
le sandal stilla des arbres embaumés de fleurs et parsemés de jeunes
pousses.
L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les côtés du grand
mont, pressé sous le talon du singe vigoureux. Aussitôt qu'il assura
le pied sur sa base, on vit chanceler soudain les belles cimes aimées
des Siddhas et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie des arbres.
À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et qui, tombées de chaque
arbre, couvraient le sol de tous côtés, on eût dit que la montagne
était faite de fleurs. Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé
les deux oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute sa
grande vigueur.
Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables à deux serpents
vêtus d'une peau nouvelle.
En quelque lieu de la mer que passe le grand singe, on voit les ondes
entrer comme en furie, soulevées par l'air que déplace son corps. À la
vue de ce tigre-simien, qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont
leurs habitations dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même. Les
poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre de ce roi des
singes couvrir dix yodjanas de sa largeur, et trois fois plus avec sa
longueur. La grande ombre, en suivant le fils du Vent, se dessinait
sur les ondes salées comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou
comme le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.
Les grands nuages, labourés par les bras du singe, éclataient de
couleur pourpre, blanche, rouge et noire dans l'espace illuminé de
foudres, enflammé d'éclairs et que la chute des tonnerres festonnait
avec des guirlandes de feu. On le voit à différentes fois entrer dans
la masse des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
se dérober comme la lune.
* * * * *
Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette pensée vint
à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée Sinhikâ, qui pouvait se
revêtir à son gré de toutes les formes: «Aujourd'hui, après un long
temps, je vais apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien
grand animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle eut roulé
dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre comme un vêtement;
et le singe, voyant qu'elle arrêtait son ombre, de songer en lui-même:
«Oh! oh! me voilà secoué vivement, tel qu'une montagne dans un
tremblement de terre, ou comme un grand navire battu dans l'Océan par
un vent contraire!»
Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de Mâroute vit
ce grand être qui s'élevait hors des ondes salées. «C'est là, on n'en
peut douter, _se dit-il_, cette créature qu'on voit dans la grande mer
happer l'ombre, ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.»
À peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que c'était
Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain son corps, tel que
le nuage dans la saison des pluies. Aussitôt qu'elle vit s'augmenter
les proportions du grand singe, elle ouvrit démesurément une bouche
pareille aux enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors
cette furie, ses membres _énormes_ et sa vaste gueule toute grande
ouverte.
Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu, et, le corps
devenu comme la foudre, il se plonge dans cette gueule béante; puis
il déchire avec ses ongles acérés les entrailles de la Rakshasî et
s'échappe rapidement, lui, qui possédait la vitesse du vent et celle
de la pensée.
Grâces à la sûreté de son coup d'oeil, à sa force, à son adresse, à sa
fermeté, à son audace, le singe maître de lui-même fit son retour
au dehors avec une promptitude merveilleuse. Tuée par cet Indra des
singes à la prodigieuse légèreté, à la rapidité du vent ou de la
pensée, la Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.
Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat, les
Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:
«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble singe, une
prouesse épouvantable, en immolant cette colossale créature. Ta force
a terrassé la furie, dont la crainte avait banni de cette région les
Tchâranas, les Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité
est rendue à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
maintenant à leur gré.
«Mets à fin l'oeuvre que tu as résolue: va donc, singe, et va sans
péril!»
Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte singe, qui
avait réussi dans sa ruse, se replongea entre les routes de l'air et
continua son voyage d'un vol accéléré.
Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné ses regards
sur lui-même, qui, semblable à un grand nuage, offusquait, pour ainsi
dire, le ciel entièrement, le singe, toujours maître de son âme, fit
cette réflexion: «J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des
Rakshasas, s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces membres
démesurés.»
Le singe alors diminua extrêmement son corps, et, pour se mettre
à couvert _de la curiosité_, il revint à son état naturel, comme
Vishnou, quand il eut opéré ses trois pas.
Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, _en haut_, par des
remparts semblables à des masses blanches; en bas, par des fossés
remplis d'eaux intarissables et bien profondes; cette ville,
qu'environnait un grand retranchement fait d'or; cette ville, dont
l'imagination ne peut se créer une idée; elle, jadis la résidence
accoutumée de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
des bonnes oeuvres. Pavoisée d'étendards et de drapeaux, ornée de
balcons, les uns de cristal, les autres d'or, elle se couronnait
avec des centaines de belvédères surétageant le faîte de ses maisons.
Fondées sur le sol même du retranchement, on voyait des colonnes
d'émeraude et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient aux
yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur leurs chapitaux
de _magnifiques_ arcades.
Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées en lui-même:
«Par quel moyen verrai-je la Mithilienne, _auguste_ fille du _roi_
Djanaka, sans être vu de Râvana, ce cruel monarque des Rakshasas?
«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les affaires
succombent sous les difficultés des lieux et des temps, comme les
ténèbres s'évanouissent au lever du soleil.
«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait aller
incognito; car il n'est rien qui puisse échapper à la connaissance de
ces indomptables Rakshasas! Si je me tiens ici, revêtu de la forme qui
m'est propre, je cours vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur
échoue. Aussi vais-je me réduire à des proportions minimes dans
cette forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter les
commissions de Râma.
Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un bois vers le
coucher du soleil et de s'y tenir caché dans l'attente du moment où il
puisse tromper l'oeil des Rakshasas. Ensuite, quand le jour a disparu,
le vigoureux fils du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se
réduit à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime d'un mont,
qui semblait tenir _en_ elle _son épouse_, couchée dans son sein.
Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait de
magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa, blancs comme les
nuages d'automne; palais de corail, de marbre, d'argent, d'or, de
perles et de lapis-lazuli, aux védikas de lapis et de perles, aux
portes d'or, au sol pavé de corail, aux étages desservis par des
escaliers de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
les _secrets du_ ciel par ses hautes maisons élancées dans les airs.
Quand il eut observé la superbe cité du monarque des Rakshasas, cette
Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est pas d'ennemi, pensa le singe
en lui-même, qui puisse enlever d'assaut cette ville, défendue, les
armes levées à la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je
considère l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle de
Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu à la confiance,
l'intelligent et sage fils du Vent s'élança d'un bond rapide à l'heure
où le soir étend ses voiles, et pénétra dans la ville de Lankâ aux
grandes rues bien distribuées.
Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les cris et les
causeries, sur lesquels dominait le son des instruments de musique;
alors, _dis-je_, tous ces bruits se mêlaient ensemble pour former en
quelque sorte la seule voix de Lankâ.
Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que l'éléphant amoureux
distille de ses tempes, il vint cette pensée à l'esprit du singe
intelligent, qui promenait ses regards de tous les côtés: «Je vais
inspecter l'une après l'autre toutes les entrées de ces maisons
princières qui ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui
montent, pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»
* * * * *
La lune, comme si elle eût prêté son ministère au singe, s'était
levée, environnée par les bataillons des étoiles; et, brillante avec
plusieurs milliers de rayons, elle fouillait dans les mondes par
l'expansion de sa lumière. Le héros illustre des singes vit monter
avec la splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou comme les fibres
du lotus, nageait dans les deux, tel qu'un cygne dans un lac. Ce héros
vit ensuite la splendide et radieuse planète, arrivée entre les deux
moitiés de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
de sa lumière et se promener _dans le troupeau des étoiles_, comme
un taureau enflammé d'amour au milieu du parc aux génisses. Il vit
l'astre aux rayons froids éteindre en s'élevant les chaleurs dont
le monde avait souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.
Il était semblable aux _soirs du_ Paradis, cet heureux soir, qui
répandait tant de charmes dans la nuit par le _magnifique_ lever de
la lune éclatante; cette nuit où circulent et les Rakshasas et les
animaux carnassiers, mais dans laquelle Râma envoyait _alors_ ses
pensées vers sa gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents, de trônes,
de chars, de chevaux, et remplies même des dépouilles conquises par
la main des héros. Ils se rabaissent les uns les autres dans leurs
discours, ils jettent à droite et à gauche leurs bras énormes,
ils sèment de part et d'autre les propos obscènes et se provoquent
mutuellement comme des gens ivres.
Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une intelligence
supérieure, d'une brillante nature, pleins de loi, riches en trésors
de pénitence et l'âme recueillie dans la lecture des Védas. La vue des
Rakshasas difformes lui inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir
ceux qui étaient doués d'une jolie forme, ceux qui étaient
dignes, ceux qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient pas en
désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi leurs femmes de
penchants bien purs, d'une haute majesté, épouses assorties aux maris,
brillantes à l'égal des étoiles et dont le coeur était lié au coeur de
leurs époux.
Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté et que les
oiseaux de leurs parures couvraient comme de fleurs[4]: elles tenaient
embrassés leurs époux, telles que des lianes attachées récemment à des
troncs de xanthocyme.
[Note 4: On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des
pendeloques et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.]
Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à tour ses yeux
dans chaque maison, il y remarqua des femmes jolies, gracieuses,
enivrantes de gaieté, suavement parées de fleurs. Mais il ne vit point
Sîtâ, issue d'une origine miraculeuse, née dans la famille des rois
et de qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse bien
née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et qui n'avait pas
encore vu couler de nombreuses années depuis le jour de sa naissance:
cette femme distinguée, vertueuse plus que les plus vertueuses; elle,
qui marchait dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait
dans le coeur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait Râma
de tous ses voeux.
Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de Râma, le plus
grand des victorieux et le souverain des enfants de Manou, il
demeura longtemps frappé de tristesse, mais enfin son âme revint à la
sérénité.
Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la demeure habitée
par le monarque des Rakshasas.
Un haut rempart couleur de soleil environnait son château, décoré,
_non moins que défendu_, par des fossés, auxquels des masses de
nélumbos formaient comme des pendeloques. Le singe en fit le tour,
examinant ce palais aux arcades faites d'or, toutes semées de perles
et de pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives d'or.
Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles, à la grande
âme, à la haute taille, habitués à monter des coursiers ou des chars
d'or, d'argent ou d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de
tigres, soit de lions.
* * * * *
Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout émerveillé des
chevaux marqués de signes heureux, avec la tête du perroquet, avec les
ailes du héron, avec les yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient
le regard louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y en avait
de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de bais, de verts, de
cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un pelage tacheté comme la peau de
l'antilope aux pieds blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge
les ont vus naître.
Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes des étendards,
troublé par le cri des paons et semblable au mont appelé Mandara;
cette demeure peuplée en tous lieux de quadrupèdes et de volatiles
variés, admirables à voir, des plus nobles espèces et par nombreux
milliers. Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana, comme
le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant les règles de
l'étiquette, par de nobles dames et _par les_ femmes du plus haut
rang; ce palais, tout stillant de rhum et de liqueurs spiritueuses; ce
palais regorgeant de vases en pierreries.
Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme, on y voyait
courir çà et là des animaux charmants, le corps et le sein radieux.
Ensuite il entendit un son de tambour, de conques, d'instruments à
cordes, mêlé au son des instruments de musique à vent.
Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et vit le char
nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or. Il avait un demi-yodjana
de long; sa largeur s'étendait égale à sa longueur[5]: il était
soutenu sur des colonnes d'or avec des portes d'or et de pierres
fines. Brillant, couvert de perles en multitude et planté d'arbres,
où l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y trouvait
du plaisir en toutes les saisons, et sa douce atmosphère se balançait
entre l'excès du chaud et du froid.
[Note 5: L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres
chacun: le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres 1/2 de long sur
autant de large.]
À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées de corail,
le noble singe monta dans cette voiture céleste et douée même d'un
mouvement spontané. Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle
un palais magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli par
beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour de fenêtres en
or, avec des portes, les unes d'or, les autres de lapis-lazuli: la
présence du monarque ou de l'Indra même des Rakshasas en assurait la
défense.
Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste, exhalée des
breuvages, des onguents de toilette et des bouquets de fleurs. La
suave odeur montait, et, parente, elle disait çà et là au singe
magnanime, son parent, comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu
d'une forme: «Approche! approche-toi!»
Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et resplendissante
habitation, aussi chère au coeur de Râvana qu'une noble femme adorée;
ce palais rayonnant de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux
murs couverts de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait par
des escaliers de pierreries.
«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici le monde des
Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?» pensait Hanoûmat,
observant mainte et mainte fois ce palais. Il vit là des lampes d'or,
qui semblaient méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu
par des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
splendeur, assises par milliers sur des tapis dans une _grande_
variété de costumes avec des bouquets et des robes de toutes les
couleurs. Tombé sous l'empire du sommeil et de l'ivresse, quand la
nuit fut arrivée au milieu de sa carrière, ce troupeau de femmes,
renonçant au plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence des robes
et des parures, la salle parut comme une forêt de lotus, où se taisent
les abeilles et les cygnes.
Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans doute les
étoiles qu'on voit tomber de temps en temps, rejetées du ciel, et
qui sont venues toutes se rassembler ici!» En effet, ces femmes
rayonnaient là manifestement de la même couleur, du même éclat, de la
même sérénité que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.
Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des siéges, des
lits magnifiques et de riches tapis, des femmes dorment fatiguées,
celles-ci des jeux, celles-là du chant, les autres de la danse.
Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus, sommeillent
d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou de coquillages. Celle-ci
dort sur l'estomac d'une autre, celle-là sur un sein de la première:
elles ont comme oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le
dos les unes des autres.
Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de leurs bras
enlacés, une guirlande tressée de femmes; guirlande aussi brillante
qu'au mois de Mâdhava, un bouquet de lianes en fleurs tressées dans un
feston, autour duquel voltigent des abeilles enivrées.
Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas, des Asouras, des
Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas: telle se composait la cour
de Râvana. Ainsi que resplendit le ciel par le troupeau des étoiles,
ainsi brillait ce chariot _divin_ par les visages, semblables à
l'astre des nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
l'oreille de ces femmes.
Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit un siége éminent
de cristal, orné de pierreries et semblable au trône des Immortels.
Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles, un parasol
blanc, orné de tous les côtés par les plus belles guirlandes
suspendues à des rubans. Là, semblable à un nuage et revêtu d'une
longue robe en argent, avec des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges,
ses vastes bras, tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit le ciel au
crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de superbes joyaux, plein
d'orgueil, capable de revêtir à son gré toutes les formes et pareil
au Mandara endormi avec ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là,
_dis-je_, éventé par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail
en main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums divers et
dans les vapeurs du plus suave encens, mais se reposant alors des
liqueurs bues et des jeux prolongés dans la nuit, apparut aux yeux du
grand singe ce héros, l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie
des jeunes Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi sur
un lit éblouissant de lumière.
Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès du monarque,
une femme charmante, douée admirablement de beauté. Reine du gynoecée,
cette blonde favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.
Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein du sombre
nuage, illuminer ce riche palais avec sa beauté et ses parures d'or
bruni, enchâssant des pierreries et des perles. Quand le Mâroutide
aux longs bras l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être que Sîtâ!»
Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et s'applaudit, émerveillé.
Ensuite, le fils du Vent écarte cette conjecture et son esprit sage,
embrassant une autre opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse
du Vidéha:
«Cette dame, pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de Râma, ni
dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à quelque breuvage. Elle ne
doit pas se tenir à côté d'un autre homme, fût-ce Indra, le roi des
Immortels! En effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
soit égal à Râma.»
Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur elle un nouveau
regard, observa tels et tels gestes, d'où il conclut que ce n'était
point Sîtâ.
Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de Râvana, sans
rien omettre, et ne vit point la Djanakide. Ensuite la crainte d'avoir
manqué au devoir lui inspira cette pensée:
«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur sommeil sur les
épouses d'autrui, au milieu de son gynoecée, est une infraction énorme
au devoir. En effet, il n'entre pas dans les choses permises à mes
yeux de voir les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes
regards tout ce gynoecée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée avait pour
unique fin sa commission et de qui le regard n'avait pas vu là autre
chose que le but de son affaire: «J'ai considéré à mon aise, dans
toute son extension, le gynoecée de Râvana, et mon âme n'en a conçu
rien d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements de tous
les organes des sens est dans les dispositions bonnes ou mauvaises
de l'âme, et la mienne est bien disposée. D'ailleurs il m'était
impossible de chercher la Vidéhaine autre part: où trouver les femmes
que l'on cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»
Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide _Hanoûmat_ de continuer
ses recherches au milieu du palais, dans les maisons _ou berceaux_ de
lianes, dans les salles de tableaux, dans les chambres de nuit; mais
il ne vit pas encore là cette femme au charmant visage.
Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant, descendant,
s'arrêtant ici, marchant là, toutes les différentes salles consacrées
à boire, les maisons où l'on garde les fleurs, les salles diverses de
tableaux, les maisons d'amusements, les places publiques, les chars
et les bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la marche
légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit à la taille de
quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant les portes, secouant les
vantaux, entrant ici, sortant de là, d'un côté montant, d'un autre
descendant un escalier. Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat;
il n'existe rien dans le gynoecée de Râvana où il ne porte ses pas.
Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage d'açokas avec des
arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat aux longs bras, le sage
fils du Vent; il faut que je cherche là, car je n'ai pas encore
fouillé ce parage.»
Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas, rapide comme la
flèche au moment qu'elle part de la corde. Promptement arrivé là,
ce grand, léger et vigoureux singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce
plantureux bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.
Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la taille
charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans leur doux
sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des arbres, odorante averse
de plusieurs teintes que les troupes des oiseaux, en s'envolant,
soulevaient avec le vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs,
Hanoûmat le Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du singe entré
dans les massifs d'arbres et courant partout çà et là, tous les êtres
de s'imaginer que c'était le printemps même.
Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait au large ses
branches couvertes de nombreuses feuilles et de jeunes rameaux. Le
grand singe courut en bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre
majestueux né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le brave
Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même: «D'ici je verrai la
Mithilienne, qui soupire après la vue de son époux, marcher à son
gré çà et là, ses yeux baignés de larmes, son coeur dans la tristesse,
captive et toute pantelante, comme une daine séparée de son daim et
tombée sous la griffe d'un lion.
Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit qu'il cherchât dans
le cercle de l'horizon l'épouse du monarque des hommes, soit qu'il
jetât ses regards au pied de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait
tout, caché lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.
* * * * *
L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs difformes. Les unes
avaient trois oreilles, les autres avaient des oreilles comme le fer
d'un épieu; celle-ci avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point
d'oreilles; certaines n'avaient qu'un oeil et certaines qu'une oreille.
Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une coiffe;
telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête d'une grosseur
énorme: l'une avait de beaux cheveux, l'autre était chauve, les
cheveux d'une autre lui faisaient comme un voile. Celle-ci était large
du front et des oreilles, celle-là portait flasques et pendants le
ventre et les mamelles: _beaucoup_ avaient les dents saillantes, la
bouche rompue, le visage laid et difforme.
Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou tanné:
irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la main des marteaux,
des maillets d'armes et de grandes piques en fer.
Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure de sanglier;
telle cachait une âme sinistre sous un visage heureux; les unes
étaient courtes, les autres longues, bossues, naines ou déhanchées.
Certaines avaient les pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau;
celles-ci avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle;
celles-là une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne. Il y en avait
de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes: celles-ci avaient de larges
pieds, celles-là un cou et d'autres les mamelles d'une longueur
démesurée. En voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur
immense; en voilà avec une langue et des ongles excessivement longs:
telle avait le faciès d'une chèvre; telle autre le faciès d'une
cavale; telle est vache par sa tête et telle autre a son cou emmanché
avec le chef d'une truie. Certaine a le muffle d'une hyène et _sa
compagne_ celui d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de celle-là
prodigieusement long: telle a son nez de travers; le nez manque à
telle autre.
Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes; elles se
repaissent de chair; elles ont les mains et la face ointes de graisse,
elles ont tous leurs membres souillés de chair et de sang. Avides de
graisse et de viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours, elles ne
sont jamais rassasiées.
Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin dans le cercle
des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la gueule de Râhoû, cette reine
infortunée qui étreignait dans ses bras, comme une liane en fleurs,
cet arbre sur les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.
Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine de sa tristesse,
à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé comme le croissant
de la lune, _voilé par un nuage_, au commencement de sa quinzaine
blanche.
Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore que Lakshmî sans
lotus à la main, accablée de honte, consumée par la douleur, pleine de
langueur et le corps exténué, elle semblait Rohinî sous l'oppression
de la planète Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude; comme une
espérance, qui s'est envolée; comme un ordre qui n'est plus soutenu
par la puissance. Désolée, amaigrie par l'abstinence, baignant sa
face de larmes, faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et
le corps de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et longs
soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.
À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière, triste
et non parée, elle si digne des parures, et telle que la reine des
constellations quand sa lumière est obscurcie par de sombres nuages,
l'incertitude assiégea l'esprit du singe dans ses investigations.
Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine: aussi douteuse
revient à l'homme dans un moment, où sa pensée n'y est pas attentive,
la science qu'il doit à ses lectures.
* * * * *
Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant, il tourna
vers la Mithilienne ses yeux noyés de larmes et se mit à gémir
dans une vive douleur. «C'est là, _se dit-il_, c'est là cette femme
inébranlable dans sa fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime
Djanaka, ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue; elle,
qui fut produite par la poussière jaune du guéret, pareille au pollen
des lotus.
«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de sa piété
conjugale, elle était, sans tenir compte des peines, entrée dans la
forêt déserte. Là, contente de manger les fruits _sauvages_ et les
racines, heureuse d'obéir à son époux, elle goûtait dans les bois tout
le bonheur qu'elle eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse
à la couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un sourire,
infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice épouvantable!
Cette magnifique robe jaune, qui brille sur elle avec la teinte de
l'or, est la même que j'ai vue avec les singes ce jour qu'elle fit
tomber sur la montagne son vêtement supérieur.
«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne, troublée par
l'odieux Râvana, comme une fontaine par un homme altéré. Elle ne
brille plus aujourd'hui, comme un lotus souillé de boue, cette femme
en deuil, que le monstre aux dix têtes arracha violemment à ce
lac d'Ikshwâkou! Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de quatre
sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et l'amour. À cette
pensée: «Ma femme est perdue!» sa pitié s'émeut; «elle pense à moi!»
sa tendresse; «épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son
amour.»
S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque des
Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées, _la tête_ encore
échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée vers la Vidéhaine.
Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à la fureur, il
ne pouvait cacher la passion effrénée dont son âme était consumée
pour elle. Brûlant de voir la Mithilienne, il sortit de son palais:
il était paré de tous ses joyaux et portait une magnificence
incomparable.
Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana dans sa marche,
comme les femmes des Gandharvas et des Dieux suivent Kouvéra, le
rejeton de Poulastya. Là, ces femmes portaient, les unes des lampes
d'or et de formes diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une politesse
_distinguée_ marchaient, tenant à leur main droite des vases massifs
d'or et pleins de maints breuvages.
Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et des ceintures,
qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs de ces femmes du plus
haut parage.
Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes, où
brûlaient, portés devant lui, des parfums et des huiles de sésame,
Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de luxure, semblait au regard
oblique de ses grands yeux rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans
arc à la main.
À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les côtés:
«C'est le monarque aux longs bras!» pensa le singe vigoureux à la
grande énergie. L'intelligent quadrumane s'élance à terre et, gagnant
une autre branche cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il
s'y tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix têtes.
À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme un bananier battu
par le vent.
Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée par les
troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur et submergée dans le
chagrin, comme un vaisseau dans la grande mer. Il vit, inébranlable
dans la foi jurée à son époux, il vit la _triste_ captive assise alors
sur la terre nue: telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée
sur le sol.
Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les membres hâlés,
sa personne non parée, elle si digne de toute parure: il vit telle
qu'une statue faite de l'or le plus pur, mais souillée de poussière,
il vit Sîtâ fuir dans le char de ses désirs attelé avec les coursiers
de la pensée vers le _grand et sage_ Râma, ce lion des rois, qui
possédait la science de son âme.
Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.
Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément, comme la foi
en butte au mépris, comme une postérité détruite, comme une espérance
envolée, comme une Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux
pieds.
Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du feu, comme le
croissant de la lune, dont le rayon tombe du ciel sur la terre sans
nous apporter de lumière.
Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs et telle que
l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée du chef de son troupeau et
tombée captive, est gardée dans un peloton _de chasseurs_.
Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la crainte, maigre,
triste, se refusant la nourriture, se faisant, _pour ainsi dire_, un
trésor de macérations, en proie à la douleur et ses mains jointes à
ses tempes, comme une Déesse, elle demandait continuellement au ciel
de conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.
Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ, cette femme
sans joie, macérant son corps et fidèle à son époux: «À mon aspect,
te cachant çà et là dans ta crainte, tu voudrais te plonger au sein
de l'invisibilité. Il n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques,
ni Rakshasas mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire ma
présence. Prendre les femmes de force et les ravir avec violence,
ce fut de toutes manières et dans tous les temps notre métier, dame
craintive, à nous autres Démons Rakshasas.
«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin m'apprécier, ma
bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies toutes les perfections du
corps, et qui es l'enchantement de tous les mondes! Ainsi, je ne te
verrais plus armée de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu
n'as rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi ton amour,
chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée dans le chagrin. Ces
cheveux, que tu portes liés dans une seule tresse, _comme les veuves_,
cette rêverie, cette robe souillée, cet éloignement des bains, le
jeûne: ce ne sont pas là des choses qui siéent pour toi.
«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les parfums d'aloès
et de sandal, les robes de toute espèce, les célestes parures, les
plus riches bouquets de fleurs, des lits précieux, de magnifiques
siéges, et le chant, et la danse, et les instruments de musique: car
_je_ t'égale à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;
revêts donc tes membres de leurs parures: comment peux-tu, noble dame,
toi, femme de haut parage, te montrer ainsi devant mes yeux?
«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de beauté; ce
rapide fleuve du temps est comme l'eau; une fois écoulé, il ne revient
plus!
«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il t'eut faite, n'en
a plus fait d'autre, je pense; car il n'existe pas, Mithilienne, une
seconde femme qui te soit égale en beauté. À la vue de la jeunesse
et des charmes dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi
voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?
«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie: sois mon épouse
favorite, à la tête de mes nombreuses femmes les plus distinguées. Les
joyaux que j'ai ravis aux mondes avec violence, ils sont tous à toi,
dame craintive, et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux
conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à Djanaka, ton
père, avec les villes nombreuses qui en couvrent l'étendue.
«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant une magnifique
parure. Que les plus brillants joyaux étincellent, attachés sur ta
personne! Que je voie, femme bien faite, la parure orner tes jolies
formes, et ta _grâce_ polie orner la parure même.
«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au fils de Viçravas;
jouis à ton gré, femme ravissante, de Lankâ et de moi. Râma n'est pas
mon égal, Sîtâ, ni pour les austérités de la pénitence, ni pour les
richesses, ni pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en
force, ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô toi, de
qui la personne est embellie par ce brillant collier d'or, jouis donc
avec moi du plaisir de ces forêts, nées sur les rivages de l'Océan,
percées d'avenues et couvertes par une multitude d'arbres à la cime
fleurie.»
* * * * *
Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible, Sîtâ
oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit ces mots prononcés
avec lenteur: «_C'est_ une chose honteuse, _que_ je ne dois pas faire,
moi, vertueuse épouse, entrée dans une famille pure et née dans une
illustre famille.»
Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des Rakshasas, la
chaste Vidéhaine au charmant visage tourna le dos à Râvana et lui dit
encore ces paroles: «Je suis l'épouse d'un autre, je ne puis donc être
une épouse convenable pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends tes épouses,
ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les épouses des autres.
«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas l'exemple des
gens de bien: ce métier, dont tu parles, c'est ce que les sages
nomment le crime. Bientôt Lankâ, couverte par des masses de
pierreries, Lankâ, pour la faute de toi seul, va périr, malheureuse de
ce qu'elle eut pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé
sur ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie tous les
hommes; ce monstre aux actions féroces a donc enfin trouvé la mort!»
«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire: je
n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière n'appartient qu'à l'astre du
jour!
«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce bien magnanime,
comme la science est unie au brahme, qui a dompté son âme et reçu
l'initiation après le bain cérémoniel? Allons, Râvana! allons!
rends-moi à Râma dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble
éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la grande forêt.
«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville et de gagner
l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que tu ne désires une mort
épouvantable.
«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses ennemis; avant
peu Râma, fondant sur toi, son odieux rival, m'arrachera de tes mains
comme Vishnou aux trois pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de
splendeur.»
À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des Rakshasas lui
répondit ces mots dans une colère montée jusqu'à la fureur: «Tu crois
sans doute que ta condition de femme te met à l'abri du supplice,
et c'est là ce qui t'excite à me tenir sans crainte ce langage
outrageant. Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des
paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au milieu de
grandes et d'éminentes personnes. Assurément, dit-on, une politesse
distinguée est la parure des femmes; c'est un avantage, noble dame,
qu'il ne t'est pas facile d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le
désir de ton époux?
«Au point où ma colère est montée, amassée comme elle est sur ta tête,
il faudra bien que je t'envoie à la mort! Si tu vis maintenant, c'est
grâce à ce que tu es une femme!»
Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au monarque des
Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse à la honte: «À la
nouvelle du carnage que Râma fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle
qu'il avait tué Doûshana et Khara même, ta première pensée fut pour la
vengeance, et tu m'as conduite ici.
«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques et nobles
frères, sortis pour la chasse, tels que deux lions _d'une caverne_.
«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre, prête à fondre ici
entre eux et toi. Bientôt accompagné du Soumitride, Râma s'en ira de
ces lieux, emportant avec la tienne les vies de ton armée, comme le
soleil passe, ayant tari une flaque d'eau.»
Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles amères de
Sîtâ, répondit en ce langage odieux à cette femme d'un aspect aimable:
«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave des femmes;
mais, à chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye en
mépris la douceur de ses paroles.
«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as dites, Mithilienne,
une horrible mort ne serait qu'un juste châtiment. Mais il me faut
patienter encore deux mois: je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma
couche, femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux mois, si
tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes cuisiniers te couperont
en morceaux pour mon déjeuner!
«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne, comme
Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue dans les mains
d'Indra.»
À la vue de cette _belle_ Djanakide ainsi menacée par le monstre aux
dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux des Gandharvas et des
Dieux furent saisies par la douleur. Résolues à la défendre, elles se
mirent, avec les mouvements de leurs yeux obliques et les signes de
leurs visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux Rakshasa.
Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle conduite, tint
ce langage utile pour lui-même à ce Râvana, qui fit verser tant de
larmes au monde:
«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin d'acquérir
la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas de cette action
criminelle. Il n'est, certes! pas dans les trois mondes un autre que
toi pour oser même de pensée arrêter son désir sur moi, l'épouse
du sage Râma, non plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de
_l'immortel_ Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la
femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle résolution a
prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De même qu'un lièvre n'est
pas l'égal d'un fier éléphant pour le combat: de même Râma est tel
qu'un éléphant vis-à-vis de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil
lièvre à côté de lui.
«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou, tu ne penses
pas _ce que tu dis_; car tu ne saurais tenir le pied ferme dans la
région de sa vue le temps _qu'a duré ta jactance_.
«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit; mais si le Destin
a voulu disposer les choses comme elles sont, ce fut pour ta mort,
sans aucun doute.»
Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de larmes au monde,
impose un ordre à toutes les Rakshasîs épouvantables à la vue.
«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer, à
l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la Djanakide sache
bientôt obéir à ma volonté! Employez pour la rompre tous les moyens,
les présents et les caresses, les flatteries et les menaces: faites-la
s'incliner vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux
châtiments!»
Quand il eut donné ce commandement aux furies, le monarque des
Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour, _sortit_ abandonnant la
Djanakide.
* * * * *
Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné dans son
gynoecée, que les Rakshasîs aux formes épouvantables s'élancèrent
toutes vers Sîtâ. Ces furies aux visages difformes commencent par se
moquer de leur captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles
choquantes et d'injures cette infortunée, à qui des louanges seules
étaient si bien dues.
«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynoecée, meublé de
couches somptueuses et doué complétement des choses que l'on peut
désirer? Pourquoi donc es-tu fière d'avoir un époux de condition
humaine? Détourne ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner
vers lui!
«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque des Naîrritas,
lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois Dieux et le roi des
Immortels? Pourquoi, ma belle, toi, simple humaine, ne pas élever
ton ambition au-dessus d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une
heureuse fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le
trouble, qui est enfin tombé du trône?»
À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de lotus répondit
en ces termes, les yeux remplis de larmes: «Mon âme repousse comme
un péché ce langage sorti de votre bouche, ces affreuses paroles,
exécrées du monde. Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume,
l'homme qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer, comme
l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet anachorète à la
grande vigueur. Il est donc impossible que je renie mon époux:
n'est-il pas une divinité pour moi?»
À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se mettent à
menacer çà et là avec des paroles féroces la malheureuse Vidéhaine.
Hanoûmat, caché dans les branches du çinçapâ, entendit ces discours
menaçants, que les furies déversaient à l'envi sur elle.
Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés sur la tremblante
Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec ces hideuses langues, dont leur
grande bouche est couverte; et, saisissant leurs épées, empoignant
leurs bipennes, lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne veux pas
de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en doute pas!»
À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée de
larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau par les furies
épouvantables, cette noble dame aux grands yeux se tient, noyée dans
sa douleur, au pied du grand arbre; mais, de tous les côtés, les
Rakshasîs n'en continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le
visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.
Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les dents longues, le
ventre saillant, les formes encolérées, Vinatâ _ou la courbée_, c'est
ainsi qu'elle était nommée, lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ,
que tu aimes ton époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est
un malheur. Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut faire
humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de vérité que je vais
dire, Mithilienne. Accepte comme époux Râvana, le souverain de tous
les Rakshasas; ce Démon vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun
des mots aimables; lui, _si_ noble de caractère, égal dans les combats
au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux, un homme! et
que ton coeur incline vers Daçagrîva. Embaumée d'un onguent céleste
et parée de célestes atours, sois désormais la souveraine de tous
les mondes, comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de
_l'auguste_ Indra.
«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui, _pour ainsi dire_,
n'est déjà plus? Accepte Râvana comme un époux qui est tout dévoué à
toi et de qui les pensées, belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne
suis pas ce conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à
cette heure même, te manger!»
Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée, dit en
vociférant, les formes toutes courroucées et levant son poing:
«C'est trop de paroles inconvenantes, que notre douceur et notre
bienveillance pour toi nous ont fait écouter patiemment! À cause de
toi, ma jeune enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à
quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne fais pas ce
que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te manger à cette heure même,
n'en doute pas!»
Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des nuits, la bouche en
feu et les yeux enflammés dit, la tête penchée sur la poitrine, ces
mots avec colère à l'épouse de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos
caresses aux avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant
tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à propos.
Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer inabordable pour
d'autres, et tu es entrée, Mithilienne, dans le gynoecée terrible de
Râvana. C'est assez verser de larmes! abandonne cet inutile chagrin!
Le Dieu même qui brisa les cités _volantes_ ne pourrait te délivrer,
enfermée dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous toutes.
Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui t'est donné par moi.
Cultive le plaisir et la joie, dépouille ce chagrin continuel. Tu ne
sais pas, toi! Sîtâ, combien la jeunesse d'une femme est incertaine:
savoure donc le plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin,
parcours avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins et ses
bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept milliers de femmes
se tiendront, Mithilienne, attentives à tes ordres. Accepte pour
ton époux Râvana, le souverain de tous les Rakshasas: ou bien, si
tu n'obéis pas comme il faut à la parole que j'ai dite, nous allons
t'arracher le coeur et nous le mangerons!»
Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée
_Ventre-de-tonnerre_ jeta ces mots, brandissant une grande pique:
«Alors que je vis cette femme, devenue la proie de Râvana; elle de qui
les yeux se jouaient comme une onde et le sein palpitait de crainte,
il me vint une grande envie _de la manger_. Quel régal, pensais-je, de
savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles, sa tête et
son coeur tout dégouttant de _sang_ liquide!»
La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau la parole:
«Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer qu'elle est morte
_de soi-même_. En effet, quand il aura vu cette femme sans respiration
et passée dans l'empire d'Yama: «_Eh bien!_ mangez-la!» nous dira le
maître; je n'en doute pas.»
«--Partageons-la donc entre nous toutes, car je n'aime pas les
disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui avait nom Tête-de-chèvre.
«--J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre. Qu'on
apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie aux ongles, dont chaque
aurait pu faire un van[6]; qu'on apporte ici des liqueurs enivrantes
et beaucoup de guirlandes variées. Quand nous aurons bien dîné avec la
chair humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les victimes!
Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par nous, eh bien! mettons
un genou sur elle et mangeons-la de compagnie!»
[Note 6: C'est la traduction du nom propre, _Çoûrpanakhâ_.]
À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs
très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et cette femme,
semblable à une fille des Dieux, se met à pleurer.
Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient toutes ces
furies hideuses, la fille du roi Djanaka versait des larmes, baignant
ses larges seins avec l'eau dont ses yeux répandaient les torrents;
et, plongée dans sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle
part à la fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,
qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli de concert les
injonctions du maître avec le _plus grand_ soin, firent silence autour
d'elle.
Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit, effrayée au
plus haut point et d'une voix que ses larmes rendaient bégayante:
«Il ne sied pas qu'une femme de condition humaine soit l'épouse d'un
Rakshasa: mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas ce
que vous dites!»
Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka, et là, brisée
par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée, elle reporta une
pensée vers son époux: «Hélas! Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par
la douleur;» Hâ! Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma
belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!
«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha, à l'âme
reconnaissante, aux paroles aimables, aux yeux teints comme les
pétales du lotus, au coeur doué avec le courage des lions. De quel
crime jadis mon âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour
que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture! Honte
à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave, puisqu'il m'est
impossible de rejeter la vie à ma volonté! Puisque Yama ne m'entraîne
pas dans son empire, moi, ballottée dans une douleur sans rivage!»
Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des larmes
ruisselaient à son visage; et, malade, vivement affligée, la tête
baissée à terre, la jeune femme se lamentait comme une égarée ou
telle qu'une insensée; tantôt, comme engourdie au fond d'une tristesse
inerte; tantôt, se débattant sur le sol comme une pouliche qui se
roule dans la poussière.
«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais de Râvana, sa
main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches dépeupler tout Lankâ de
Rakshasas; il tarirait sa grande mer et renverserait la ville même!
«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la race impure du vil
Râvana; ensuite, dans chaque maison des Rakshasîs, qui tomberaient
elles-mêmes sur leurs époux immolés; et la cité résonnerait alors
de mes chants, comme elle retentit à cette heure de mes plaintes
larmoyantes! Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait tout Lankâ
de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville _sur la terre où
maintenant elle s'élève_!
À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de colère: les
unes s'en vont rapporter ses discours au cruel Râvana; les autres,
furieuses à l'aspect épouvantable, s'approchent d'elle et recommencent
à l'accabler de paroles outrageantes et même de paroles sinistres: «O
bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis un parti
funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs vont manger les chairs
arrachées de tous les côtés sur tes membres!»
Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une branche, adressant
à l'affligée mainte et mainte consolation puissante; corneille
_fortunée_, elle envoyait à la captive sa douce parole de «bonjour,»
et semblait annoncer à Sîtâ la _prochaine_ arrivée de son époux.
* * * * *
Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât, toutes ces
paroles; le fils du Vent regarda cette reine _malheureuse_ comme il
eût regardé une Déesse elle-même au sein du Nandana; ensuite, il se
mit à rouler dans son esprit mainte espèce de pensées: «Celle que
les singes par milliers, par millions et par centaines de millions
cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui l'ai
trouvée!
«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse qui aspire à la
vue de son époux, ce _héros_ doué véritablement d'une âme sans mesure.
Elle ne trouve pas une fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en
avait pas connu les angoisses.
«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son abandon cette
infortunée, de qui l'âme est plongée dans la tristesse, cet oubli sera
blâmé fortement comme une faute. Il m'est impossible de m'entretenir
avec elle en présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment donc
faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions. Si je ne la
rassure pas entièrement aujourd'hui, elle abandonnera la vie, je ne
puis en douter nullement. Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce
que t'a dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui n'aurai pas
causé avec cette femme d'une taille ravissante?»
Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
intelligent adopte enfin cette idée:
«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables, et lui parler dans
un langage sanscrit, mais comme on le trouve sur les lèvres d'un homme
_qui n'est pas un brahme_. De cette manière, je ne puis effrayer cette
_infortunée_, de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre son
époux.»
Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans l'oreille de
Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton époux Râma te dit _par ma
bouche_ ce qu'il y a de plus heureux; et le jeune frère de ton mari,
Lakshmana, le héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces
mots, Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces douces
paroles, ouvrit son coeur au plaisir et se réjouit. Ensuite, elle, de
qui l'âme était assiégée par les soucis, elle de lever craintive sa
tête aux jolis cheveux annelés et de regarder en haut sur le çinçapâ.
Tremblante alors et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au
milieu des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du noble
quadrumane posé dans une attitude respectueuse: «Ce _que j'ai cru
entendre_ n'était qu'un songe;» pensa la dame de Mithila.
Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme défaillit: elle
resta longtemps comme une personne évanouie; et, quand elle eut enfin
recouvré sa connaissance, cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler
ces pensées en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie un
instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est plus de
sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de qui le visage
ressemble à la reine des nuits! En effet, toute mon âme s'en est allée
vers lui; l'amour que je porte à mon époux égare souvent mon esprit;
et, pensant à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
j'entends, au milieu de ma rêverie.
«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe n'a point de
corps, et c'est un corps bien manifeste qui me parle ici!
Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui tient la foudre, à
l'Être-existant-par-lui-même! Adoration soit rendue même au Feu! S'il
y a quelque chose de réel dans ce que dit là cet habitant des bois,
daignent ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»
Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole à Sîtâ, et,
portant à sa tête les deux mains réunies, il rendit cet hommage à la
Djanakide et lui dit: «Qui es-tu, femme aux yeux en pétales de lotus,
à la robe de soie jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de
cet arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?
«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour enlever de force
dans le Djanasthâna, dis-moi, noble dame, la vérité.»
Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine, que le nom
de son époux avait remplie de joie, répondit en ces termes au grand
singe, qui était venu se placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la
fille du magnanime Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ, et je
suis l'épouse du sage Râma.»
À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui répondit en ces
termes, l'âme partagée entre la douleur et le plaisir:
«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers toi en qualité de
messager: Râma est bien portant, belle Vidéhaine; il te souhaite
ce qu'il y a de plus heureux. Lakshmana aux longs bras, la joie
de Soumitrâ, sa mère, te salue, inclinant sa tête devant toi, mais
consumée par la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de
ton fils[7], comme un fils est toujours présent à la pensée de
sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, _te fait dire ici
Lakshmana par ma bouche_; ce Démon, qui avait séduit tes regards,
reine, sous la forme empruntée d'une gazelle ravissante au pelage
d'or, mon frère aîné, qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux
beaux comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans sa vraie
nature, l'a tué avec justice en lui décochant une grande flèche aux
noeuds droits.
[Note 7: Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette maxime
répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère aîné est comme le
père de son frère puîné; le frère puîné est comme le fils de son frère
aîné.]
«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.
«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit docilement aux
paroles mordantes que tu lui fis entendre à cette occasion; car
ton jeune beau-frère est pour toi, reine, toujours plein d'une
respectueuse soumission...»
À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ de pousser à
cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu es Râvana lui-même, qui,
aidé par la puissance de la magie, vient ajouter une nouvelle douleur
à mon chagrin, lui dit cette femme au visage brillant comme la lune,
tu ne fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si tu
es un messager envoyé par mon époux! Je demande que tu me fasses de
lui un récit qui me ravira de plaisir. Raconte-moi les vertus de mon
bien-aimé Râma: tu entraînes mon âme, beau singe, comme la saison
chaude emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un songe!
c'est un songe qui présente le singe à mes yeux! car ce rêve, il
m'enivre d'une grande béatitude, et la béatitude n'est donnée à
personne ici-bas.
«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque, dans mon triste
abandon même, je te vois sous mes yeux comme un habitant des bois, qui
m'est envoyé par le noble enfant de Raghou!
«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de mon esprit?
est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce qu'un effet du
mirage?
«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe d'un trouble
dans mon esprit: je vois bien que le singe est ici une réalité.»
Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître mieux le
singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne de lui parler en ces
termes:
«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore, ô le meilleur
des singes, me dire avec le secours des comparaisons quel est ce Râma,
_allié_ des _singes_, habitants des bois?»
À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit en ces mots
doux à l'oreille:
«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui est le Devoir
même incarné, qui trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les
créatures, qui est le défenseur et le donateur de tous les biens,
vigoureux comme le vent, invincible comme le grand Indra, aimé du
monde comme la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri
de tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant de
courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense; ce monarque, sur
la bouche duquel réside la vérité; ce Râma à la voix douce comme celle
de Vrihaspati, et beau, joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu
d'un corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même, c'est le
plus intrépide guerrier et le plus grand héros du monde! Sous l'ombre
de son bras l'univers entier repose, et, dans un prochain combat il va
tuer de ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés de
leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée de ton ermitage vide,
un jour qu'il en eut fait écarter ce vigoureux fils de Raghou, sous
les apparences mensongères d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce
méchant goûter le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
présente ici devant tes yeux en qualité de son messager: ta séparation
d'avec lui brûle son coeur de chagrin; il te souhaite une bonne santé!
«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de Sougrîva, tu verras
venir ici ton Râma au milieu des singes par dix millions comme
Indra au milieu des Maroutes. Je suis le singe appelé Hanoûmat, le
conseiller de Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré dans la
cité de Lankâ.
«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce doute, crois-en
ma parole, Mithilienne, car jamais un mensonge n'a souillé ma bouche.»
«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident! et non pas autre
chose, reçois donc cet anneau, sur lequel est écrit le nom de Râma;
car il me fut donné par ce magnanime comme un signe _qui devait
m'accréditer_.
«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé lui-même ces mots:
«D'or, d'or, d'or!»
Les membres palpitants de joie et la face baignée de larmes, la
royale captive reçut alors cet anneau et le mit sur sa tête. À peine
entendues les paroles que Râma lui envoyait, à peine vu l'anneau, elle
versa de ses yeux noirs et charmants l'eau dont la source est dans la
joie. Son visage pur aux belles dents et doué avec les dons les
plus charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque sort
affranchi de la gueule du _serpent_ Râhou.
La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles au singe
d'une voix suffoquée par ses larmes, mais où la joie se mêlait avec le
chagrin:
«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux Dieux en
reconnaissance de cet _événement_, ô le plus grand des singes. Quel
bonheur! mon époux jouit encore de la vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit
encore! Je suis toute satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après
tant de jours écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
bien l'un et l'autre.»
Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de toi, singe,
puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux! toi, par qui me fut
annoncé que mon époux est en bonne santé avec son frère puîné. Certes!
je ne crois pas, noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire,
toi, à qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu es bien
digne de converser avec moi, ô le plus excellent des singes, puisque
tu viens, envoyé par mon époux, qui a la science de son âme. Il est
sûr que Râma n'eût pas envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il
n'aurait pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!
«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé de chagrin?
«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à des oeuvres
divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé _mon_ amour dans le
coeur de ce noble héros? _Non!_ c'est lui, qui doit m'arracher de cette
horrible calamité, lui, toujours digne des biens et jamais digne des
maux!
«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie donc pas? On le
verra donc bientôt, singe, venir à cause de moi dans ces lieux, ce
rejeton auguste de Raghou, ce Râma, fils du monarque des hommes!
«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon époux ait reçu tes
nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à cause de moi l'armée complète,
l'épouvantable armée du magnanime Bharata, commandée par ses généraux
et rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la force
terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils, qui est la joie
de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer l'arc jeter l'épouvante
chez les Rakshasas avec la multitude de ses flèches? Mon voeu est que
je puisse voir bientôt Râvana tué dans un combat, lui, ses parents,
ses conjoints et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec son
arc sans égal!»
* * * * *
À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit en ces
termes d'une voix douce et les mains réunies en coupe à ses tempes:
«Reine, _ton_ Raghouide ne sait pas encore que tu es ici: à mon
retour, ses flèches consumeront bientôt cette ville.
«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra osent tenir pied
devant lui, ce noble fils de Kakoutstha leur fait mordre à tous la
poussière du champ de bataille!
«Plongé dans une grande affliction par ton absence de ses yeux, Râma
ne trouve de calme nulle part, comme un taureau assailli par un lion.
«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare de toi, il ne
pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des armes, ni à la volupté, ni
aux festins. Le seul plaisir qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que
lui donne son âme en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.
«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée: il rêve de toi dans
le sommeil; à son réveil, il pense encore à toi. «Sîtâ!» dit le prince
d'une voix douce à l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un
autre objet qui ravit le coeur des femmes; et, _courant_ saisir
_la jolie_ chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant que c'est
toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps séduisant! ah! toi, de qui
la vue est la merveille de mes yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où
es-tu?» s'écrie-t-il en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans
les nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante par
l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux de Râma ne cessent
point d'accompagner jusqu'au mont Asta la reine des étoiles, car
l'amour, dont il est esclave, chasse le sommeil de ses paupières!»
Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau comme la lune
dans sa pléoménie, répondit au singe Hanoûmat ces paroles, où le juste
se mariait à l'utile: «Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie
mêlée à du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée dont je ne
sois l'objet, son amour d'une autre part le rend malheureux.
«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux viendra bientôt; car
mon âme est pure et de nombreuses qualités sont en lui. Persévérance,
force, énergie, courage, activité, reconnaissance, majesté: voilà,
singe, les qualités de mon noble Raghouide.
«Quand donc Râma, ce héros, _ou plutôt_ ce soleil qui sème en guise de
rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il avec colère ces ténèbres
que Râvana fit naître _sur notre ciel_?»
À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par l'absence de Râma
et le visage baigné de larmes, le noble singe répondit en ces termes:
«Je vais aujourd'hui même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux Dieux l'offrande
sacrifice sur leurs autels.
«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains dans ma crinière!
Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui même, regarde-moi bien! _oui!_
ton Râma à la grande vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front
d'une montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les efforts de
son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue. Assise sur mon échine,
traverse l'Océan par la voie des airs, comme la Déesse Pârvatî, montée
sur le taureau. En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine
au charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont point capables
de suivre ma route.
«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine, de quel volatile
ou quadrupède vivant sur la terre me faut-il emprunter la forme?»
À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat à la vigueur
épouvantable, la Mithilienne en ces termes lui dit avec modestie:
«Comment pourrais-tu, noble singe, toi de qui le corps est si petit,
me porter de ces lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
enfants de Manou?»
Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien! Vidéhaine, vois
seulement la forme que je vais prendre maintenant!» Alors, ce tigre
des singes à la grande énergie, lui, auquel était donné de changer sa
forme à volonté, il s'augmenta dans ses membres.
Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des quadrumanes se mit
en face de Sîtâ et lui tint ce langage: «J'ai la force de porter Lankâ
même avec ses chevaux et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses
remparts, ses parcs, ses bois et ses montagnes!»
Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne le propre
fils du Vent, cette princesse aux yeux grands comme les pétales des
nymphées lui dit:
«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans cette course;
mais il est essentiel de voir si l'affaire peut arriver sans naufrage
au succès. Il est impossible que j'aille avec toi par les airs, ô le
meilleur des singes: ton impétueuse vitesse, égale à toute la fougue
du vent, me ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de
ce Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte sur le
dos même d'un être que l'on appelle d'un nom affecté au sexe mâle. Si
autrefois, sans protecteur, esclave et n'étant pas la maîtresse de mes
actes, il est arrivé que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana,
est-ce un motif pour que je fasse _librement_ la même chose à
_présent_?»
À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités, répondit
à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect charmant, est d'une forme
convenable; ce discours est assorti au caractère d'une femme qui siége
au rang des _plus_ vertueuses; il est digne enfin de tes voeux.
«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que tu as dit en
face de moi, tout sera conté, sans que rien soit omis, au rejeton de
Kakoutstha.
«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs, donne-moi un signe
que Râma sache reconnaître.»
À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à une fille des
Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient
balbutiante: «Dis au roi des hommes: «Sîtâ la Djanakide, vouée au soin
de conserver ta faveur, est couchée, en proie à la douleur, au
pied d'un açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants de
chagrin, aspirant de tout son coeur à ta vue, Sîtâ est plongée dans
un océan de tristesse; daigne l'en retirer. Maître de la terre, tu es
plein de vigueur, tu as des flèches, tu as des armes; et Râvana qui
mérite le trépas vit encore! Que ne te réveilles-tu?
«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec justesse: en
effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros ne peut garder la vie.
Le héros défend son épouse et l'épouse sert le héros! Mais toi, héros,
tu ne me défends pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»
«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière à toucher son
coeur de compassion pour moi, car le feu _ne_ brûle _pas_ une forêt,
s'il _n'_est agité par le vent.»
Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes paroles, Sîtâ,
levant son visage pareil à l'astre des nuits, regarda une seconde fois
dans le çinçapâ fait d'or. Cette noble dame vit, assis au milieu
des branches avec sa taille d'un empan, le singe au langage aimable,
tenant les deux mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la
chaste Sîtâ, le coeur affligé, poussant un long soupir, adressa
une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là _dans cette
respectueuse attitude_:
«Raconte à mon époux ces _deux faits de notre vie intime_, ce qui
sera _pour toi_ le meilleur des signes _devant lui_: «Au pied du
mont Tchitrakoûta, rempli confusément d'arbres et de lianes, dans les
massifs des bocages, embaumés par les senteurs de fleurs variées, au
temps que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin du
fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes, un
jour, que j'avais recueilli au milieu des bois les racines et les
fruits, je m'assis, humide du bain, sur ta cuisse, où tu m'avais
attirée. Alors tu pris en jouant de l'arsenic rouge et tu me fis sur
le front un tilaka, qui, _dans un embrassement_, fut imprimé sur ta
poitrine.
«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf devant la porte
de l'ermitage, une corneille voulut en dérober; mais je l'en empêchai,
lui jetant des mottes de terre. La corneille s'irritant vient alors
me frapper de tous côtés: en colère, à _mon tour_, je lève ma robe,
_comme un bouclier_, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur de tous
les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci que j'eusse perdu ma
robe dans cette lutte. Furieuse, moquée de toi, fuyant çà et là,
j'étais vaincue de tous côtés par la vigueur de l'oiseau, avide
de nourriture. Enfin, épuisée de force, je courus à toi,
_insoucieusement_ assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une
colère que tu pris soin de calmer, toi, que cette _petite guerre_
avait amusé.
«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me frappa encore
aux deux seins. Tu me vis alors désolée, irritée par la corneille,
essuyant mes yeux sur mon visage baigné de larmes; et ta main
secourable, tirant une flèche _du carquois_, l'envoya contre l'oiseau.
C'était l'arme de Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya
dans les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant des
routes différentes. Dans son vol, que précipite la crainte, elle suit
le tour de ce globe: tantôt elle se joue au sein du nuage pluvieux,
tantôt au milieu des gazelles; mais le dard que tu as lancé la suit
comme son ombre. Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes,
c'est auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.
«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La flèche, que
j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel membre veux-tu qu'elle
détruise en toi?» L'oiseau choisit de perdre un oeil, que le trait
fit périr à l'instant. Tu n'as pas craint de lancer à cause de moi
la flèche de Brahma lui-même sur une chétive corneille; et tu peux,
maître du monde, épargner le _Démon_ qui m'a ravie de tes bras!
Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi ne
décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas, toi, le plus
adroit parmi tous ceux qui savent manier l'arc? Chef des hommes, aie
donc, héros du grand arc, aie donc pitié de moi!»
À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes: «Ton époux
accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne. Veuille me
confier, noble dame, un signe, que Râma connaisse et qui mette la joie
dans son coeur.»
À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses cheveux
entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte et donna au singe
Hanoûmat le joyau _qui retenait la chevelure attachée_: «Donne-le à
Râma,» dit cette femme, semblable à une fille des Immortels. Le noble
singe reçut le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina
autour de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille pas t'abandonner
au chagrin!»
Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses, quand le
singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et se fut éloigné d'elle, il fit
ces réflexions: «Il reste peu de chose dans cette affaire; j'ai vu la
_princesse_ aux yeux noirs: mettant de côté les trois moyens[8], qui
sont dans l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que je
dois employer.
[Note 8: _Oupâyas_, moyens de succès au nombre de quatre pour
réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation, les
présents et les mesures de rigueur.]
«_Oui?_ Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer ce noeud:
après que j'aurai tué _quelque_ héros éminent des Rakshasas, viendra
ensuite, de manière ou d'autre, le tour des moyens amiables.
«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt sèche, tout le
magnifique bocage de ce roi féroce; bocage, riche de lianes et
d'arbres variés; bocage, le charme de l'âme et des yeux, semblable au
Nandana lui-même! Et ce parc dévasté allumera contre moi la colère du
monarque.»
À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet royal, peuplé
de maintes gazelles et rempli d'éléphants ivres d'amour. Bientôt
ce bocage n'offrit plus aux regards que des formes hideuses par ses
arbres cassés, ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
poussière.
Quand le grand singe, _émissaire_ de l'auguste et sage monarque des
hommes eut achevé cet immense dégât, il s'avança vers la porte
en arcade, ambitieux de combattre seul contre les nombreuses et
puissantes armées des Rakshasas.
* * * * *
Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt avaient jeté le
trouble et l'épouvante chez tous les habitants de Lankâ. Aussitôt que
le sommeil eut abandonné leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses
figures virent ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.
Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré, tel enfin
qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi Djanaka: «Qui est-il? De
qui est-il né? D'où vient-il? Quel sujet l'a conduit ici? Et comment,
fille de roi, se fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»
Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne: «Je ne crois
pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est donné aux Rakshasas de
prendre toutes les formes qu'ils veulent. Mais vous connaissez, vous!
ce qu'il est et ce qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas
du serpent: il n'y a pas de doute!»
À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement: les
unes de rester là, les autres de s'en aller raconter cet événement
à Râvana. Les mains réunies en coupe à leurs tempes, courbant leurs
têtes jusqu'à terre, pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui
dirent-elles, un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est entretenu
avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide plusieurs fois, _mais
en vain_; cette femme aux yeux de gazelle ne veut pas nous révéler ce
qu'il est. Ce doit être, soit un messager d'Indra, soit un émissaire
de Kouvéra; ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En peu
de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a point saccagé
la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est assise. Est-ce par
ménagement pour Sîtâ ou par fatigue? On ne sait; mais comment cette
violence aurait-elle pu le fatiguer? Et d'ailleurs il _semble_ garder
la Djanakide. Il défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées
de charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est approchée.
Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de cet audacieux aux actes
criminels, qui osa converser avec Sîtâ et dévaster le bocage.»
À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les yeux rouges de
colère, flamboya comme le feu, qui dévore une oblation; et le monarque
à la grande splendeur commanda sur-le-champ de saisir Hanoûmat.
Aussitôt un héros au coeur généreux, de qui l'âme avait déjà précédé le
corps au combat; ce héros, égal en puissance au fils de Daksha même,
décrivit un pradakshina autour de son père; et, cet hommage
rendu, l'invincible Indradjit monta dans son char, auquel un _art
merveilleux_ avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre
lions aux dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
épouvantable et pareille au vol de _Garouda_, le monarque des oiseaux.
Le héros, maître du char, le plus adroit des archers, le plus habile
de ceux qui savent manier les armes, courut sur le singe avec son
chariot couleur du soleil. Le noble quadrumane se réjouit, dès qu'il
entendit retentir son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À
la vue du héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de son corps.
Indradjit, monté sur le céleste char, tenant son arc admirable dans sa
main, le brandit avec un son égal au fracas du tonnerre.
Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente fougue dans
l'action, _au coeur_ dur au milieu des combats, le singe et le fils du
monarque des Rakshasas en vinrent aux mains comme deux rois des Dieux
et des Démons, entre lesquels s'est allumée la guerre.
Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien étaient rapides les
flèches du guerrier au grand char, excellent archer et le plus habile
de ceux qui manient les armes, s'élança _tout à coup_ dans les routes
de son père. Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent,
se tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués également de
rapidité, experts l'un et l'autre dans les choses de la guerre, alors
ces deux athlètes d'engager un combat terrible, qui retint enchaînées
les âmes de tous les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible
d'Hanoûmat et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa: objets
mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un en face de
l'autre, semblables à deux serpents qui ne sont point armés de
poisons. Ensuite il vint cette pensée au fils du roi des Rakshasas
touchant le plus grand héros des singes: «J'ai vu que cet animal est
immortel; ainsi de quels moyens n'userai-je pas, _comme inutiles_,
pour me saisir de lui?»
Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de Brahma. Le
singe devint au même instant incapable de tout mouvement et tomba sur
la face de la terre. Maltraité par les Rakshasas, accablé par une nuée
de projectiles, Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
trait _puissant_ le tenait garrotté.
Quand le singe eut reconnu la puissance du trait _enchanté_, il songea
que la grâce de Brahma lui avait donné un charme pour s'en délivrer:
il récita donc la formule que lui avait enseignée le père des
créatures. Mais, tout doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put
même s'affranchir de cette flèche avec les chants mystiques, dont
il devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il, il
n'est pas de remède contre ce dard lancé par les Rakshasas! Où vint
frapper la flèche de Brahma, nulle autre n'en peut détruire l'effet:
nous voilà tombés dans un grand péril!»
Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait merveilleux,
aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des cordes multipliées de
chanvre et des liens faits du liber enroulé des grands végétaux.
À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes, lié
fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta son dard, lien
formidable, dont la délivrance n'était pas connue au noble singe.
Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au mépris des
Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la curiosité, pensa-t-il,
inspirait l'envie de me voir au monarque des Rakshasas!» Battu à coups
de poings et de bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, _ce
qu'il désirait_, introduit en la présence du monarque des nocturnes
Génies.
Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les yeux rouges
et tout pleins de colère, assis dans un siége moelleux et dictant
ses ordres aux principaux de ses ministres, distingués par l'âge, les
bonnes moeurs et la famille. Alors ce magnanime prince des singes, fils
de Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de s'annoncer
à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité de messager, envoyé de
sa présence par le monarque des singes.»
Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs bras, aux yeux
jaunes nuancés de noir, qui se tenait en face de lui, Râvana au vaste
courage, les yeux rouges de sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus
éminent des Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène? Pour quel motif
a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses menaces contre les Rakshasas?»
À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta: salut à
toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici? Est-ce Indra qui t'envoie
maintenant chez les Rakshasas? Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude,
singe, tu seras mis en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama?
ou de Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable _que_ pour entrer
dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou, ambitieux de
conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est pas d'un quadrumane et tu n'as
du singe que la forme! Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras
mis en liberté; mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
de sauver ici ta vie!»
À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane à la grande
vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les yeux vers le monarque
des Rakshasas et, lui parlant d'une âme ferme, il se fit connaître
au Démon: «Je ne suis pas l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le
messager de Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui donne
les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a donc envoyé. Cette
forme est la mienne, et c'est comme singe que je viens ici. Il ne
m'était pas facile d'obtenir cette vue du monarque des Rakshasas; et,
si j'ai détruit son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.
«Il est impossible qu'une arme _fée_ m'enchaîne avec ses liens,
quelque longs même qu'ils soient, car jadis le père des créatures
m'accorda cette faveur éminente. Mais, comme j'avais envie de voir ici
le roi, j'ai permis à cette arme de m'attacher: «_Qu'importe!_ ce fut
là ma pensée; puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai
subi même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi, mais,
sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je suis venu dans ces
lieux comme le messager du _plus grand des_ Raghouides à la force
sans mesure: écoute donc, sire, les paroles convenables, que je vais
t'adresser ici en _cette qualité_.»
Le prince courageux des singes regarda le Démon à la grande âme et
lui tint sans trouble ce langage plein de sens: «Je suis venu dans ton
palais suivant les ordres de Sougrîva. L'Indra des singes, ton
frère, Indra des Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les
instructions que m'a données le magnanime Sougrîva, ton frère; paroles
où le juste se marie à l'utile, paroles séantes, convenables ici et
partout ailleurs.
«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers, des
éléphants et des hommes: il était comme le père du monde entier; il
égalait en splendeur le monarque des Immortels. Son fils aîné, prince
charmant, aux longs bras et _de qui la vue_ inspirait la joie, sortit
de la ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ, son épouse, il entra
dans le sentier du devoir que suivent les grands saints. Il perdit
au milieu de la forêt sa femme, la chaste Sîtâ, fille du magnanime
Djanaka, roi du Vidéha.
«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi _Daçaratha_ vint avec
son frère puîné au mont Rishyamoûka, et là il eut une conférence avec
Sougrîva. Celui-ci promit à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre
s'engageait à rétablir Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva
fut ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans un combat.
Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa promesse, le nouveau
roi des quadrumanes a donc envoyé des singes par tous les points de
l'espace à la recherche de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades
même et des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai pour nom
Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et j'ai franchi légèrement à
cause de Sîtâ _votre mer de_ cent yodjanas.
«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici, grand roi: utile
dans ce monde-ci, il peut même te procurer le bonheur dans l'autre
monde. Ta majesté connaît la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses
propres femmes: il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse,
de faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis utile
pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même, rends,
héros, la Djanakide au roi des hommes.
«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il était si
difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à faire en dernier
lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je l'ai vue plongée dans le
chagrin, cette reine aux grands yeux. Quand tu enlevas cette femme
pour ta concubine royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
lionne _pour te dévorer_? Le Dieu qui brisa les villes, _Indra
même_, s'il commettait une offense à la face de Râma, ne goûtera plus
désormais de bonheur: combien davantage un être de ta condition! Cette
femme qui se tient ici charmante et de laquelle tu dis: «_Voilà donc_
Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri[9] elle-même pour tous les habitants
de Lankâ!
[Note 9: Une forme de _Kâli_ ou _Dourgâ_, femme de Çiva et déesse
de la destruction.]
«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire Lankâ, ses
éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce n'est pas là que gît
le point de la question. Râma, il en a fait la promesse en face du roi
des singes, tranchera la vie du rival odieux par qui sa Mithilienne
lui fut ravie. Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même
à ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes de
Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te sauver!»
Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque des Rakshasas
ordonne qu'il soit conduit à la mort.
* * * * *
Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat, Vibhîshana lui tint
ce langage afin de l'en détourner. Informé que le roi était en colère
et de quelle affaire il s'agissait, le _vertueux_ Rakshasa d'examiner
la chose d'après ses règles mêmes.
Ensuite il honora le monarque avec politesse, et, versé dans l'art de
manier un discours, il adressa au Poulastide assis dans sa résolution
ce langage d'une extrême justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros,
d'envoyer ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose; c'est un
acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde. Ce quadrumane est un
grand ennemi, nul doute en cela; son crime est odieux, il est infini;
mais, disent les sages, on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il
est plusieurs autres peines desquelles on peut user envers eux. Il est
permis de les mutiler dans les membres, de faire tomber le fouet
_sur leurs épaules_, de raser leurs cheveux, d'arracher même leurs
insignes: le hérault de qui les paroles sont blessantes mérite de
telles punitions; mais on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit
portée au nombre des châtiments.
«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de Raghou ne
peut lutter sur un champ de bataille avec toi, si plein de génie, de
persévérance, de courage, si difficile à vaincre aux Asouras, et,
qui plus est, aux Dieux. Il est même à toi des guerriers nombreux,
attentifs, intelligents, bons soldats, héros même, les meilleurs de
ceux qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné de leurs
bataillons rassemblés contre ces deux fils de roi: que le singe aille
donc libre vers eux, et fais promptement défier au combat ces deux
hommes qui me semblent déjà morts!»
Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit à son
frère en ces mots conformes aux circonstances du temps et du lieu: «Ta
grandeur vient de parler avec justesse: on est blâmé pour donner la
mort à des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à celui-ci
une peine autre que la mort. Les singes tiennent leur queue en grande
estime; ils disent qu'elle est une parure: eh bien! qu'on mette sans
tarder le feu à la queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa
queue brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses amis
et le monarque des singes le voient tous vexé par la difformité de ce
membre!»
À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru la méchanceté,
enveloppent sa queue avec de vieilles étoffes en coton. À mesure que
l'on entourait sa queue de ces matières combustibles, le grand singe
d'augmenter ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
quand la flamme s'attache au bois sec.
Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de pensées assorties
aux circonstances du moment et du lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs
impurs des nuits sont trop faibles contre moi, tout lié que je suis;
combien moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre
ces liens et fuir, m'élançant _au milieu des airs_. Mais il faut
nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»
Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi arrêté sa
résolution, le noble singe endura ces avanies, tout fort qu'il fût
_pour les empêcher_. Ensuite, pleins de fureur et l'ayant arrosée
d'huile, ces Démons à l'âme féroce attachent solidement la flamme à sa
queue. Ils empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue enflammée, dans
toute la ville, qu'ils remplissent çà et là de bruit avec le son des
conques et des tambourins.
Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la flamme au bout
de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller vite porter cette nouvelle à
Sîtâ: «Ce singe à la face rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ,
lui disent-elles, voici que _nos_ Rakshasas ont mis le feu à sa queue
et le traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui, pour
ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide tourna son visage
vers le grand singe et conjura le feu par ses incantations puissantes.
Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme recueillie: «Si
j'ai signalé mon obéissance à l'égard de mon vénérable, dit-elle; si
j'ai cultivé la pénitence ou si même je n'ai violé jamais la fidélité
à mon époux, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste quelque
bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu, ce _quadrumane_ à
l'âme juste, que ma conduite est sage et que mon coeur suit le chemin
de la vertu, Feu, sois bon pour Hanoûmat!»
À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière suave flamboya
dans un pradakshina autour de cette femme aux yeux doux comme ceux du
faon de la gazelle, et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon
pour Hanoûmat!»
Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement de sa
queue: «Voici le feu allumé; pourquoi son ardeur ne me brûle-t-elle
pas? Je vois une grande flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune
douleur? Un ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
là, je pense, une chose merveilleuse!
«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je dois sans doute à
la bonté de Sîtâ, à la splendeur de Râma, à l'amitié, qui unit le feu
au _vent_, mon père!»
Le grand singe, marchant vers la porte de la ville, s'approche alors
de cette _magnifique_ entrée, qui s'élevait comme l'Himâlaya et
d'où tombaient les faisceaux divisés de ses rayons éblouissants. Là,
toujours maître de lui-même, le simien se rend aussi grand qu'une
montagne; puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné singe
redevient au même instant pareil à une montagne. Ses yeux, observant
tout, virent une massue arborée dessus l'arcade: aussitôt le singe aux
longs bras saisit l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups
les gardes mêmes de la porte.
Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans jeter un seul
regard derrière eux, comme des gazelles épouvantées qu'un tigre chasse
devant lui.
Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena dans Lankâ
sur les toits des palais, tel qu'un nuage d'où jaillissent les
éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui semblait, comme un fils, prêter
au singe le concours zélé de sa flamme; et le Vent, qui aimait son
fils, de souffler _en même temps_ l'incendie allumé sur tous les
palais. Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu de la
mort.
Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient avec leurs
treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de pierreries; et les
oeils-de-boeuf en éclats tombaient sur le sol de la terre, comme les
chars des saints tombent du ciel, quand ils ont _un jour_ épuisé la
récompense due à leurs bonnes oeuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
quartiers des palais admirables aux ornements d'argent, de corail, de
perles, de lapis-lazuli et de diamants.
Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable de feu,
et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas morts, que lui jette
Hanoûmat. Le fils du Vent semait çà et là ses brûlantes guirlandes
de flammes, et le feu _toujours_ plus intense dévorait Lankâ avec ses
Rakshasas.
Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands, ces terribles
Démons à la force épouvantable, armés de traits divers, se précipitent
sur le singe. Ils fondent sur lui avec des flèches pareilles en
éclat aux rayons du soleil, et l'on voit cette multitude de Rakshasas
envelopper le plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes jettent à
l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes, des traits barbelés,
une grêle de haches; mais soudain le fils irrité du Vent se donne une
forme épouvantable, arrache d'un palais une colonne incrustée d'or,
la fait pirouetter cent fois, proclame autant de fois son nom, et, tel
qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras, il assomme les
horribles Rakshasas.
Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante de feux,
enveloppée de flammes, les plus vaillants héros tués, les guerriers
taillés en pièces, Lankâ semblait en ce moment frappée d'une
malédiction.
* * * * *
Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au coeur de Râvana,
signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ, ce vaillant meurtrier
des ennemis, ce tigre des singes, brûlant de revoir enfin son
maître, escalada le grand mont Arishta; montagne à la surface boisée,
ténébreuse, couverte d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.
De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent, contempla cette
mer épouvantable, séjour des reptiles et des poissons. Tel que Mâroute
au milieu des airs, le tigre des simiens, ce propre fils du Vent,
s'élança dans la route la plus haute de son père. Accablée sous le
poids du singe, la grande montagne alors poussa un gémissement, et,
secouée par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes, les unes
ébranlées, les autres même s'écroulant.
On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas des nuées
orageuses: c'était le rugissement des lions à la grande force écrasés
au milieu des cavernes, leurs tanières.
De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues enflammées, à
l'immense longueur, se débattent et se tordent, le cou et la tête
écrasés.
La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir, ici, un
torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs, différents métaux;
et, sous les pieds du quadrumane vigoureux, elle entra dans le sein de
la terre avec ses arbres et ses hautes cimes.
Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au bruit des
nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea dans le lac sans
rivage du ciel; _ce lac_ pur, dont les nuées sont le jeune gazon et
la vallisnérie, dont les étoiles de l'arcture sont les cygnes qui en
sillonnent la surface.
Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat, la joie remplit
aussitôt l'âme des singes impatients de revoir ce noble ami.
Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant la parole à
tous les simiens, ainsi qu'à leur chef Angada, prononce alors ces
mots, le coeur ému de plaisir: «C'est Hanoûmat qui a complétement
réussi dans sa mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué
dans son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À peine
entendu ce cri du magnanime avec le battement fougueux de ses bras et
de ses cuisses, les singes contents de s'élancer _à l'envi_ de tous
les côtés.
Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que doublait sa
joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa de nouveau l'Océan par
le milieu.
Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien, s'avançait ainsi dans
le ciel même, séjour accoutumé du vent, et _sa fougue_ arrachait, pour
ainsi dire, les _bornes_ aux dix points de l'espace.
Remuant les masses de nuages et les traversant mainte et mainte fois,
on le voit comme la lune, tantôt il apparaît à découvert, et tantôt il
disparaît caché.
À la vue du grand singe, qui semblable à une masse de feu précipitait
sa course vers eux, tous les simiens alors se tinrent, les mains
réunies en coupe à leurs tempes. Descendu sur la haute montagne
avec une rapidité extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes environnent
le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès de lui, tous d'une âme
joyeuse. Ils honorent le singe très-distingué, fils naturel du Vent,
et lui offrent des présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater
en joyeux applaudissements; _les autres_ poussent des cris de plaisir,
ceux-là se balancent de contentement sur les branches des arbres.
Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son corps, le grand
singe Djâmbavat à la vieillesse reculée et le prince de la jeunesse
Angada.
Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs, qu'il méritait
justement, le vaillant quadrumane leur annonça brièvement sa nouvelle:
«J'ai vu la reine!» À ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;»
ces mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie même, le
_coeur des_ singes fut _tout_ rempli de joie.
Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec étreinte; il prend
sa main dans la sienne; puis il s'asseoit. Tous les singes font cercle
autour de lui dans ces bois charmants du grand mont de Mahéndra et se
livrent à la joie la plus vive.
Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs de la montagne,
les principaux des singes, impatients de l'entendre conter de quelle
manière il avait traversé la mer, comment il avait pu voir, et Lankâ,
et Sîtâ, et Râvana, se tiennent de toutes parts autour de lui, et
tous, les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis, et le
visage dressé vers les paroles qu'allait dire Hanoûmat.
* * * * *
Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat, le fils
du Vent, prit de nouveau la parole dans le plus beau langage: «La
victoire de Râma, le zèle de Sougrîva et ma grande natation aérienne
pour aller vers la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont
les oeuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver les mondes,
chefs des singes, ou les brûler même dans sa colère.
«La puissance de Râvana, ce grand monarque des Rakshasas, est infinie
de toute manière, puisqu'il a touché cette femme vertueuse et que son
corps n'est point éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée
avec la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée de
Rakshasîs, cette dame charmante est accablée sous le poids du chagrin,
et cependant c'est une fille des rois et la plus chaste des femmes qui
gardent saintement la foi du mariage.
«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance dans le coeur
de cette femme aux yeux tels, pour ainsi dire, que ceux du faon de
la gazelle, aux cheveux noués d'une seule tresse, _comme les veuves_,
environnée dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes,
en butte à leurs menaces, infortunée _captive_, affermie dans la
résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre, les membres
sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée des neiges, l'âme
détournée avec horreur de _l'impie_ Râvana et tout absorbée dans la
pensée de son époux. J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des
choses dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une alliance
avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette magnanime dame, qui,
malgré ses douleurs, ne s'écarte pas de ses voeux, de sa résolution, de
sa rare piété conjugale.»
«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la conjoncture.»
Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose est ainsi et qu'on
vous l'a racontée comme elle est arrivée, dit le fils de Bâli à tous
ses compagnons, quel autre parmi vous a besoin de voir la Vidéhaine,
fille du roi _Djanaka_? Moi, fussé-je même sans aide, je suis
capable de renverser dans un instant cette Lankâ, avec son peuple
de Rakshasas, et d'exterminer le noctivague Râvana: combien plus, si
j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux âmes parfaites, aux
bonds vigoureux?
«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que j'attends de vos
grandeurs.
«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine aux yeux noirs
et reconquis cette fille du roi Djanaka, qu'il nous sied d'aller nous
montrer sous les yeux du magnanime fils de Raghou? _Autrement_, que
diriez-vous là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
honteuse pour des gens qui ont du coeur, du courage et de la vigueur!
«_Quoi!_ chacun ici est capable de franchir la mer, et pas un ne
le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas d'égal dans les mondes,
nobles singes, ni parmi le
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