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La Confession de Talleyrand, V. 1-5

by prince de Bénévent Charles Maurice de Talleyrand-Périgord · French · Gutenberg #20564 · 287,431 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La Confession de Talleyrand, V. 1-5
    
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Title: La Confession de Talleyrand, V. 1-5

Author: prince de Bénévent Charles Maurice de Talleyrand-Périgord

Editor: Albert de Broglie


        
Release date: February 11, 2007 [eBook #20564]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20564

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
        the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION DE TALLEYRAND, V. 1-5 ***




Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
the Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net (This file was produced from images
generously made available by the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)





[Note:
Définition de "cant": Mot anglais signifiant, entre autre, le jargon
d'un monde affectant l'apparence d'une haute religion ou d'une
haute sévérité de moeurs.]




                              LA CONFESSION

                                    DE

                                TALLEYRAND


                                1754-1838


                                    C'est là le vrai Talleyrand.
                                    (_Le Figaro_, 7 mars 1891.)




                                  PARIS
                          L. SAUVAITRE, ÉDITEUR
                            LIBRAIRIE GÉNÉRALE
                       72, BOULEVARD HAUSSMANN, 72


                                  1891
                          Tous droits réservés.


                     ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE BAGNY




AVERTISSEMENT


La _Confession de Talleyrand_ a été composée avant la publication de
ses _Mémoires_; le _Figaro_ en a donné des fragments anecdotiques dans
son _Supplément littéraire_ du 7 mars 1891, et l'Épigraphe du journal
résume l'esprit du livre: _C'est là le vrai Talleyrand_.

Le lendemain, le _Figaro_ publiait la lettre suivante de M. de
Broglie:

     Monsieur, je lis dans le _Supplément du Figaro_ de ce matin, 7
     mars, un article intitulé: _Confession de M. de Talleyrand au
     diable_ et signé TALLEYRAND.

     Ce document n'a aucun caractère d'authenticité. Vous me
     permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je croie qu'ils
     n'ont pu se faire d'illusion à cet égard.

     Veuillez, etc.
                                        BROGLIE
     7 mars 1891.

Cette lettre était suivie de ce commentaire du _Figaro_:

     M. le duc de Broglie nous semble prêter un peu trop de naïveté à
     nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons
     publié un simple pastiche, fruit de longues recherches à travers
     les bibliothèques d'histoire et de mémoires, et composé avec des
     extraits de tout ce qui a été écrit par et sur Talleyrand.

Il n'entrait pas dans la pensée de l'auteur de donner la _Confession
de Talleyrand_ comme un manuscrit original. Cette curiosité littéraire
n'était pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la
Comédie-Française avait joué, comme elle l'avait promis, _Le Mariage
d'Alceste_, comédie qu'on a appelée _Le Sixième acte du Misanthrope_,
on aurait trouvé tout naturel qu'après un pastiche en vers de Molière,
il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand.
Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au
public, qui en a si peu, nous profiterons à notre tour du droit de
réponse pour éclairer la question.

Les _Mémoires de Talleyrand_ devaient paraître trente ans après sa
mort, c'est-à-dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indéfini de leur
publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui
pouvaient donner quelque aliment à la curiosité du public, et à défaut
des _Mémoires_, la vie et la carrière du diplomate ont été divulguées
sous toutes les formes d'études historiques, littéraires et
biographiques, ou de révélations personnelles.

Un article du _Times_, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le _Figaro_
du 30 mai, précédé de la note suivante:

     M. de Blowitz publie dans le _Times_ un article fort intéressant
     sur les _Mémoires de Talleyrand_. Son but est non pas de déflorer
     le dépôt dont M. le duc de Broglie a reçu la garde après feu
     Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront
     continuées, que les détenteurs de ces fameux mémoires ne sont
     plus les maîtres d'en priver leurs contemporains. H. de Blowitz
     a-t-il eu connaissance du manuscrit de ces _Mémoires_ qui existe,
     paraît-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe et
     France? Cela semble probable. En tout cas, son initiative nous
     permet de fournir des indications précises sur une oeuvre qui
     sollicite depuis si longtemps la curiosité des lettrés.

L'indiscrétion du _Times_ eut pour effet de provoquer une protestation
de M. de Broglie, où il annonça enfin l'apparition des _Mémoires
de Talleyrand_. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insérée
dans le _Figaro_:

     La publication de fragments des Mémoires de M. de Talleyrand,
     faite dans le numéro du _Times_ du 20 mai et reproduite dans le
     numéro du _Figaro_ du 30, a donné lieu à divers commentaires dans
     les organes de la presse.

     Vous avez déjà bien voulu protester, au nom des légataires des
     papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donnée à cette
     publication.

     Quelques éclaircissements de plus, à cet égard, me paraissent
     indispensables, et je vous serais obligé de les porter à la
     connaissance de vos lecteurs.

     Tous les papiers de M. de Talleyrand ont été légués par lui à sa
     nièce, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par
     testament à M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli
     le poste de premier secrétaire pendant l'ambassade du prince à
     Londres. M. de Bacourt, à son tour, les a légués à MM. Andral et
     Chatelain, et M. Andral m'a désigné comme légataire de la part de
     cette propriété qui lui appartenait.

     Aucune partie de ce legs n'a pu en être distraite sans le
     consentement des propriétaires.

     Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles
     peuvent être la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de
     l'article du _Times_ a eu connaissance.

     Tous ceux qui ont été en relation avec M. de Talleyrand lui-même
     ou ses héritiers savent que beaucoup des papiers du prince
     avaient été dérobés, de son vivant, par un secrétaire infidèle
     qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son écriture,
     ne s'est pas fait scrupule de les altérer et d'y mêler des
     pièces entièrement fausses.

     Le fait est rapporté avec des détails tout à fait exacts dans le
     fragment des Souvenirs de M. de Barante inséré dans le numéro du
     15 mai de la _Revue des Deux-Mondes_, et il suffit pour mettre
     les lecteurs en garde contre tous les documents de source
     inconnue qui pourraient être mis en circulation sous le nom de M.
     de Talleyrand.

     D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand
     sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut être publié
     sans le concours de ses légataires. Tout essai de publication de
     ce genre serait légalement interdit.

                                        BROGLIE.
     2 juin 1890.


_Grand' Maman_,--c'est le nom du _Times_ dans la Cité,--n'a pas
l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des _Mémoires de
Talleyrand_. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et
les _Mémoires de Madame de Rémusat_ en ont donné un avant-goût.

La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le _kant_
anglais: «_Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances._» Cette
crainte, _Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais_, a
été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a
pas démentie: «M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.»

Il était facile de prévoir que ses _Mémoires_ montreraient une figure
de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du
courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir
blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire,
comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée
d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé,
coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur
le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces
souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le
Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les
Annales des chancelleries.

Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la
_Copie_ de ses _Mémoires_, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage
dans le _Manuscrit autographe_, s'il se retrouve, mais dans les
Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui
l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en
assurer en consultant les ouvrages suivants:

     _Extraits des Mémoires de Talleyrand_ (Apocriphes). Paris,
     1838.--_Mémoires tirés des papiers d'un Homme
     d'État._--_Mémoires_ de Châteaubriand, Beugnot, Madame de
     Rémusat, Rovigo, Roederer, Mio de Mélito, Guizot, etc.--Méneval,
     _Napoléon et Marie-Louise_.--Capefigue, _Les Cent-Jours_ et _Les
     Diplomates européens_.--Divers historiens: Louis Blanc, _Histoire
     de dix ans_; Thiers, _Le Consulat et l'Empire_, etc.--Barante,
     _Études historiques_.--Mignet, _Notices et Portraits. Éloge
     académique de M. de Talleyrand_.--Salle, _Vie politique du Prince
     de Talleyrand_.--Dufour de la Thuilerie, _Histoire de la vie et
     de la mort du Prince de Talleyrand_.--L. Bastide, _Vie politique
     et religieuse de Talleyrand_.--F. D. Comte de ***, _Le Prince de
     Talleyrand_.--Gagern, _Ma part dans la politique, Talleyrand et
     ses rapports avec les Allemands_.--Lamartine, _Cours familier de
     littérature, M. de Talleyrand_.--Sainte-Beuve, _Monsieur de
     Talleyrand_.--Sarrat et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc.--_Le
     Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans._--Le _Journal de
     Thomas Raikes_, Londres, 1857.--_Essai sur Talleyrand_, par sir
     Henry Lytton-Bulwer, etc.

Dans sa _Confession_, il se laisse voir en déshabillé, en _chenille_,
tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme
il se présente, maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de
douairière. À côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des
_Mémoires_, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des
confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce
qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène:
«_Le grand jour ne me convient pas._»


Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le
Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du
dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de
Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la
partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France
républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de
combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée,
claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de
l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée
et les évolutions de la vie politique de Talleyrand.

Si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas authentique, elle a
pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester,
l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une
mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés,
groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le
trompe-l'oeil d'une _Autobiographie_; il a paru d'un relief assez
saisissant pour être offert aux lecteurs du _Figaro_ sous le pavillon
de TALLEYRAND, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat
que de provoquer le développement de cette _Préface_, où l'auteur se
serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage
chez les écrivains anciens et modernes.


On refuse donc à la _Confession de Talleyrand_ un caractère
d'_authenticité_ à laquelle l'auteur n'a jamais songé; il aurait, en
vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux _Mémoires du
Prince de Talleyrand_.

La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la
déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était
vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans
ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.

Après avoir roué ses contemporains pendant sa vie et essayé de rouer
Dieu lui-même le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas roué les hommes
d'un siècle trop vieux pour le lire; mais on peut dire qu'il les a
profondément ennuyés, ce qui doit être compté comme une suprême
mystification de ce _Mercadet_ diplomatique surfait, que Châteaubriand
a démasqué, percé à jour et marqué d'infamie.


Non seulement ses _Mémoires_ sont insignifiants et vides, sans valeur
et sans intérêt; mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge
parfaitement inutile sur son infirmité, qu'on ne lui aurait assurément
pas reproché de passer sous silence.

Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas _authentiques_,
et nous usons simplement du droit d'historien pour résumer la polémique
générale des journaux par les Questions suivantes:

M. de Broglie a-t-il le _Manuscrit autographe_ des _Mémoires de
Talleyrand_?

Non. Il est le légataire d'un legs qui n'existe que sous bénéfice
d'_authenticité_, ou qui n'existe pas du tout.

Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-t-il?

On l'ignore.

Quel est le Manuscrit dont le _Times_ a donné des fragments? Quel en
est le détenteur qui l'a communiqué? Pourquoi la publication a-t-elle
été interrompue?

Mystère.

Les _Mémoires_ ont été imprimés d'après une _Copie_ de la main de M.
de Bacourt, formant quatre volumes reliés en peau.

M. de Bacourt a-t-il transcrit le _Manuscrit autographe_, le texte
original? Sa copie est-elle complète, fidèle et littérale? Est-ce une
version tronquée, arrangée et interprétative?

Cruelle énigme.

M. de Bacourt a-t-il détruit le Manuscrit autographe de
Talleyrand? De quel droit, en vertu de quelle disposition?

Dans cette hypothèse, c'est que la copie n'était pas conforme à
l'original, et qu'il en faisait ainsi disparaître la preuve.

On sera bien avancé quand on aura contemplé, dans une Bibliothèque,
les quatre volumes en peau de l'écriture de M. de Bacourt. Ils doivent
être tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa
_Copie_ avec l'_Original_ de Talleyrand.

Voilà ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voilà la Question,
et il n'y en a pas d'autre.


Les _Mémoires de M. de Bacourt_ n'intéressent personne; ce ne sont
pas là les _Mémoires de Talleyrand_. M. de Broglie répond à cela: «_La
plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a._» Erreur:
_Elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus_. Le manuscrit
autographe, c'est le _Capital_; la copie, ce n'est pas même l'usufruit
ou le revenu.

D'où je conclus que si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas
_authentique_, les _Mémoires du Prince de Talleyrand_ le sont encore
moins.


Lamartine a dit sentimentalement:

  Son cercueil est fermé, Dieu l'a jugé, silence!

Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre? C'est à lui
qu'on doit la formule devenue un axiome de loi: _La vie privée doit
être murée_.

La mort ne l'est pas.




LA CONFESSION DE TALLEYRAND




MA CONFESSION

Pourquoi J'écris Mes Souvenirs.


J'écris ces Souvenirs intimes pour moi, pour mon agrément, je dirais
pour nuire à l'histoire de mon temps, et peut-être à la mienne, s'ils
étaient destinés à me survivre; mais ils disparaîtront avec moi.


On m'a rapporté un mot de mon voisin de campagne, le Grand Bourgeois,
M. Royer-Collard: «_Monsieur de Talleyrand n'invente plus, il se
raconte._» Si j'ai inventé, je n'en tire aucune vanité, et à l'âge
auquel je suis arrivé, on ne vit guère que de souvenirs.

J'aime à raconter, je radote même assez volontiers, et mademoiselle
Raucourt l'a fort bien dit au foyer de la Comédie-Française: «Si vous
le questionnez, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirerez pas
un mot; si vous ne lui demandez rien, bientôt vous ne saurez comment
l'arrêter, et il bavardera comme une vieille commère.» À la bonne
heure, voilà qui est franchement dit; mais je me permettrai de citer
l'opinion de Dumont, qui écrivait à madame R. que j'étais «délicieux
en voyage dans le petit espace carré d'une voiture fermée.»

Si ces notes étaient seulement destinées à me raconter, je les
mettrais au jour; mais je n'en recueillerai ni la louange ni l'injure,
et je n'ai jamais été mon propre thuriféraire.


Cependant ce n'est point sans une secrète satisfaction que je
donnerais la clef de l'énigme de ma vie. Si l'hypocrisie venait à
mourir, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil.

Un doute m'arrête. Si je dis la vérité, qui voudra me croire? J'ai eu
plus d'une fois l'occasion d'en faire l'expérience, et je songe à
l'exorde du discours de Tibère au sénat romain: «Dois-je le dire?
Comment le dire? Pourquoi le dire?»

Ma vie, au cours d'une longue carrière fournie jusqu'au bout sans arrêt,
sans trêve, sans repos, agitée par une série ininterrompue de
révolutions, a été si intimement liée aux événements que ma biographie
sera la Chronique de l'Europe, et il est à remarquer que les
événements historiques étonnent plus ceux qui les lisent que ceux qui
en ont été les témoins, comme les souvenirs émeuvent davantage que les
faits. Mais ce monde est un cercle vicieux; tout finit et tout
recommence; on jouera toujours la même pièce, en politique comme en
amour, avec d'autres décors et d'autres personnages. Les hommes et les
choses ont changé avec moi depuis le temps où j'avais toutes mes
plumes; j'en ai laissé un peu partout, des blanches et des noires, et
il ne m'en reste plus guère qu'une pour en parler. Malgré tout, je ne
me plaindrais pas d'avoir des souliers percés si j'avais les jambes
d'aplomb, de manquer de pain si j'avais de l'appétit, d'être sans un
sou vaillant si l'avenir était devant moi; enfin je ne me plaindrais
de rien ni de personne si je n'avais passé le temps d'aimer.


Plutarque jugeait les hommes illustres, non d'après les actes de leur
vie publique, où ils jouent un rôle comme des comédiens sur le
théâtre, mais d'après les faits de leur existence journalière, où ils
se montrent tels qu'ils sont. C'est ainsi que je me raconterai et que
je raconterai les autres, en cicérone impartial d'une galerie où je
figure dans une compagnie un peu mêlée, et où il convient de placer
chaque portrait à sa place dans le cadre des événements qui vont
se dérouler comme un tableau panoramique.

Voici le mien:

     Ce jeune abbé de vingt ans est très élégant dans son petit
     collet; sa figure, sans être belle, est singulièrement attrayante
     par sa physionomie douce, impudente et spirituelle.

La miniature d'Isabey reproduit assez bien ce portrait à la plume de
Madame du Barry.

Mon vrai portrait est celui où j'ai la perruque frisée, les yeux
clairs, le nez pointu et retroussé, la lèvre plissée, et le menton sur
la dentelle du jabot. C'est moi, _Satanas_[1].

                   [Note 1: Rien en lui n'était flatteur: une face
                   morte, sans grimace ni sourire, livide et marbrée
                   de taches, sur laquelle se détachaient des sourcils
                   touffus ombrageant le regard perçant de ses yeux
                   gris, le nez en pointe insolemment retroussé, la
                   lèvre inférieure avançant et débordant sur la
                   supérieure, et sa petite figure semblait encore
                   diminuée sous la perruque frisée. Comme il avait
                   mâché beaucoup de mépris, il s'en était imprégné et
                   l'avait placé dans les deux coins pendants de sa
                   bouche. Talleyrand avait la physionomie morale de
                   son portrait.]


Je sais à peu près ce qu'on pourra dire de moi dans un Éloge
académique. Les opinions des cours, des salons et des journaux
méritent d'être recueillies à titre de matériaux pour cette oraison
funèbre:

  Le dernier Représentant du dix-huitième siècle.
  Le Patriarche de la politique.
  Le Vétéran de la diplomatie.
  Le Bourreau de l'Europe.
  Le Singe de Mazarin.
  Le Sosie du Cardinal Dubois.
  L'Abbé malgré lui.
  L'Évêque pour rire.
  Le Bâtard de Voltaire.
  La Demi-voix de Mirabeau.
  Ésope en habit de cour.
  L'Ambassadeur du Diable boiteux.
  Le Moutardier du Pape.
  Le Champion de l'Angleterre.
  L'Impresario de Napoléon.
  Le Cicérone d'Alexandre.
  L'Évangéliste de la Restauration.
  Le Porte-parapluie de Louis-Philippe, etc.


Mes patrons sont illustres, et le dilemme de Saint Charles Borromée
aux évêques aura toujours son application:

«_Aut pares, aut impares_: Si vous êtes capables, pourquoi êtes-vous
négligents; si vous êtes incapables, pourquoi êtes-vous ambitieux?»


ARMES: De gueules à trois Lions d'or lampassés, armés et couronnés
d'azur, la couronne de prince sur l'écu et la couronne ducale sur le
manteau.

DEVISE DE FAMILLE: _Re que Diou_.

Il n'y a de roi que Dieu. Dieu seul est roi. Dieu est le Roi des
Rois.

«Rien que Dieu», serait une interprétation erronée.

MA DEVISE: _Par pari refertur_.

La pareille rendue par la pareille.--OEil pour oeil, dent pour
dent. À latin grec. Bon chat, bon rat.--C'est le Talion de la Loi de
Moïse.


On me donne de l'Altesse. Je suis moins, et peut-être plus; on peut
m'appeler Monseigneur, ou mieux, Monsieur de Talleyrand.


J'ai vu treize gouvernements: Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la
République, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, le
Gouvernement provisoire de 1814, les deux Restaurations, Charles X, et
Louis-Philippe, qui me regardait comme un augure. Je me donnai le
plaisir de lui dire: «_Hé! hé! Sire, c'est le treizième._» Et je
comptais bien ne pas rester sur ce vilain nombre.


Quelque temps avant, j'avais rencontré le général d'Andigné dans un
salon, et comme nous échangions quelques souvenirs du temps jadis, on
ne disait plus le bon temps, je lui demandai combien de fois il avait
été en prison.

--Douze fois.

--C'est précisément le nombre de mes serments; c'est étonnant comme
les choses se rencontrent.


Le serment engage les actes et n'engage pas les convictions. C'est une
contremarque qu'on prend dans une salle de spectacle afin de pouvoir y
rentrer. L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Renier une
erreur, est-ce une apostasie? Toujours la même tige avec une autre
fleur. Le Caméléon est l'emblème de la politique. La Diplomatie a pour
devise le _Stylo et Gladio_ des _Commentaires_ de César. Je
préférerais une Clef, ou la devise de Ninon: Une Girouette: «_Ce n'est
pas elle qui change, c'est le vent._» Toutefois il ne faut pas prendre
la Girouette pour une boussole et la Rose des vents pour un
tourniquet.


J'ai rendu à César ce qui était à la République et à Louis ce qui
était à César. Je ne demande pas de compliment; mais si j'ai servi les
pouvoirs sans m'attacher et sans me dévouer, j'ai servi la France sans
sacrifier ses intérêts aux gouvernements qui lui donnaient leur
étiquette, comme je l'écrivais à Montalivet:

     «Ma politique a toujours été française, nationale et raisonnable,
     selon la nécessité des temps, et j'ai été fidèle aux personnes
     aussi longtemps qu'elles ont obéi au sens commun. Si vous
     jugez toutes mes actions à la lumière de cette règle, vous
     verrez que, malgré les apparences, on n'y trouvera aucune
     contradiction et que j'ai toujours été conséquent.»


Les rois changent de ministres, j'ai changé de rois.


J'ai toujours tenu mes affaires en ordre et mes comptes en règle,
_Doit et Avoir_, c'est de principe. Je ne répondrai pas comme ce
ministre à qui on demandait: «_Pardonnez-vous à vos ennemis?--Je n'en
ai plus, je les ai tous fait fusiller._» Malgré tout, je ne suis pas
en reste avec eux; chaque chose sera dite ici, en son lieu et à son
heure. Mais ce n'est pas quand la pièce se joue et que les acteurs
sont encore sur la scène qu'il convient d'exposer l'action, de démêler
l'intrigue et de démasquer les personnages dont le masque est mieux
que leur visage. Aujourd'hui la vérité serait dangereuse pour
quelques-uns, scandaleuse pour d'autres, inutile pour tout le monde.

Mes _Mémoires_ suffiront. Il me semble que ma voix est un dernier écho
qui résonnera avec une vibration tombale dans la sonorité du vide.
Alors le rideau sera tombé sur les comédies sinistres et les tragédies
ridicules. On écoutera sans passion ces histoires devenues légendaires
dont les acteurs et les témoins auront disparu.

Je prévois les jugements auxquels je dois m'attendre des
générations qui suivront la mienne. Je me suis amusé à revivre ma vie
politique, et on ne manquera pas de dire que c'est une oeuvre de
patience--pour les lecteurs,--quand on mettra au jour cette solennelle
et suprême mystification.

Pour moi, je ne crains ni les pamphlétaires, ni les imbéciles, et on
sait quel cas je fais de l'opinion. Je suis un vieux parapluie sur
lequel il pleut depuis un demi-siècle, et quelques gouttes de plus ou
de moins ne me font rien.

J'ai un orgueil à moi qui me met au-dessus des hommes et des
événements, du malheur même, une insensibilité qui me rend
invulnérable du côté du coeur. Il n'appartient à personne de
m'humilier et de me faire souffrir. Cet orgueil et cette insensibilité
m'ont préservé de la vanité et du sentiment pendant ma vie, et quand
on est mort, on n'entend pas sonner les cloches. Ainsi soit-il.




MON BRÉVIAIRE

Principes Et Maximes.


On a fait de moi un diseur de bons mots. Je n'ai jamais dit un bon mot
de ma vie; mais je tâche de dire, après mûre réflexion, sur beaucoup
de choses, le mot juste.

Je ne puis accepter cette réputation de faiseur de _Nouvelles à la
main_ au gros sel plus ou moins attique, telles que le _Mercure du
dix-neuvième siècle_ les a recueillies dans le _Talleyrandana_ et
l'_Album perdu_. Il eût été plus simple de les ajouter à un ouvrage
que j'ai sur ma table et que je m'amuse souvent à feuilleter:
_L'Improvisateur_, Recueil d'anecdotes et de bons mots, en 21 volumes
in-12. C'est un Répertoire qui ne donnera jamais de l'esprit à
personne, mais où on trouve des traits d'emprunt à placer dans la
conversation, comme les lieux-communs de la rhétorique dans un
discours.

On m'a ainsi attribué ces _anas_ à l'usage des oisifs qui les
apprennent par coeur, et on m'a chargé de tout le petit esprit des
salons de Paris et de la province. Si on ne prête qu'aux riches,
encore faut-il que ce ne soit pas de la fausse monnaie; il en est dont
j'accepterais assez volontiers la paternité, parce qu'ils
caractérisent un homme ou un événement. Mais rien ne dure comme un
préjugé ou une légende; j'ai bien peur que le vulgaire ne me juge sur
cette surface; cependant les esprits d'élite verront bien que le mien
est d'une autre étoffe.

L'esprit n'est pas toujours un feu de cheminée, brillant comme sa
flamme et qui s'envole avec ses étincelles, c'est parfois un flambeau
qu'on ne promène pas sur deux siècles sans brûler des barbes
vénérables et roussir quelques perruques. C'est aussi une arme de
combat à deux tranchants, qu'il faut savoir manier comme un joujou
pour ne pas se blesser. La flèche ne revient pas sur l'arc et, quand
un mot est lâché, il est inutile de courir après; mais ces traits
n'étaient pas lancés pour courir les ruelles avec les nouvelles du
jour, et les sottises vont loin quand elles ont des ailes de papier.

L'esprit est une ressource; il sert à tout et ne mène à rien. Le
silence m'a beaucoup mieux réussi. Mon esprit ne m'a servi qu'à faire
hardiment des sottises pour réparer celles des autres; mais je suis
trop vieux serpent pour changer de peau. Si c'était à recommencer, je
recommencerais, peut-être autrement, et je tomberais de Charybde
en Scylla.

Toute ma vie se résume dans mon _Bréviaire_. Il renferme l'ensemble
des Principes et des Maximes des moralistes et des philosophes qui ont
dirigé mes actes et ma conduite. Il ne me quitte jamais; je l'ai dans
la tête et le voici:

     Celui qui est hors de la danse sait bien des chansons.


     Les méthodes sont les maîtres des maîtres.


     L'Évangile anglais: «Fais aux autres ce qu'ils te font.»


     Je n'oublie rien et je ne pardonne pas.


     Il y a des fautes que j'excuse et des passions que je pardonne,
     ce sont les miennes.


     L'inertie est une vertu, l'activité est un vice. Savoir attendre
     est une habileté en politique; la patience a fait souvent les
     grandes positions. On doit être actif quand l'occasion passe; on
     peut être paresseux et nonchalant quand on l'attend.


     Il y a des occasions qui ont un faux chignon; quand on veut le
     saisir, il vous reste dans la main.


     Pour prendre un parti, il faut d'abord savoir si celui qui nous
     conviendrait sera assez fort pour justifier l'espérance du
     succès, sans quoi il y aurait folie à se mêler de la partie.


     Laplace, dans sa théorie scientifique, n'a pas eu besoin de Dieu,
     cette hypothèse; dans mon système politique, je me suis passé de
     la morale, où le coeur est la dupe de l'esprit.


     Il faut traiter légèrement les grandes affaires et les choses
     d'importance, et sérieusement les plus frivoles et les plus
     inutiles. Cette méthode a l'avantage que les esprits ordinaires
     ne peuvent s'en servir.


     Tout le monde peut être utile; personne n'est indispensable.


     On n'est jamais indépendant des hommes, surtout dans une
     condition élevée.


     Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place.


     Un homme médiocre dans l'élévation est placé sur une éminence, du
     haut de laquelle tout le monde lui paraît petit et d'où il paraît
     petit à tout le monde.


     L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être
     dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place
     des mécontents est à coup sûr le plus difficile; et présenter à
     leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se
     prendre leurs pensées et leurs désirs, est je crois, une des
     solutions de cette difficulté sociale.


     Les présomptueux se présentent; les hommes d'un vrai mérite
     aiment à être requis.


     Quand vient la fortune, les petits hommes se redressent, les
     grands hommes se penchent.


     Il faut mener les hommes sans leur faire sentir le joug, asservir
     les volontés sans les contraindre.


     Le mépris doit être le plus mystérieux des sentiments.


     Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut être sûr
     qu'il demande de l'argent ou des soldats.


     Un État chancelle quand on ménage les mécontents; il touche à sa
     ruine quand la crainte les élève aux premières dignités.


     On ne respecte plus rien en France.


     Faire garder les pauvres en bourgeron par les pauvres en
     uniforme, voilà le secret de la tyrannie et le problème des
     gouvernements.


     En vain autour des trônes les genoux fléchissent, les fronts
     s'inclinent, les yeux veillent, les mains obéissent, nos coeurs
     sont à nous seuls.


     Il faut avoir été berger pour apprécier le bonheur des moutons.


     En voyant les petits à l'oeuvre, on se réconcilie avec les
     grands.


     Il y a beaucoup de mauvaises chances et il y en a aussi
     quelques bonnes; c'est le cheveu de l'Occasion. La Fortune frappe
     au moins une fois; si on n'est pas prêt à la recevoir, elle entre
     par la porte et sort par la fenêtre.


     Le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front pour que nous
     regardions toujours devant nous et jamais en arrière.


     Dans l'incertitude d'un danger, il vaut mieux réserver son
     énergie pour le combattre quand il arrive, que de l'user à le
     voir venir de loin; il est toujours assez tôt de serrer la main
     du diable quand on le rencontre.


     Si les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est
     d'attendre et d'y peu penser.

          Patience et longueur de temps
          Font plus que force ni que rage.


     Quand les cartes sont brouillées et que les affaires paraissent
     désespérées, il n'y a qu'à laisser aller les choses, comme l'eau
     coule à sa pente; elles finissent par se débrouiller toutes
     seules et s'arranger d'elles-mêmes. Rien faire et laisser dire.


     Dans les choses d'importance, il ne faut pas demander de
     conseils; il faut peser, oser et agir.


     On doit suivre ses inspirations, et ne jamais se repentir ni du
     bien, ni du mal, ni des sottises.


     Quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes.


     Les principes reposent sur leur certitude et leur utilité; la
     morale est fondée sur l'intérêt qui la sert.


     Les hommes sont capricieux, ondoyants et divers, les
     événements mobiles, les idées changeantes; tout meurt, se
     transforme, se renouvelle, rien ferme ne demeure. Le cours
     naturel des choses offre de meilleures occasions que
     l'intelligence, l'imagination, l'ingéniosité, l'esprit, la
     volonté n'en peuvent faire naître, créer, trouver, inventer.


     Tout arrive et doit arriver par la combinaison et le jeu des
     événements. Tout s'en va et tout revient. On revient de tout et
     on revient à tout. Ceux qui disent qu'ils sont revenus de tout ne
     sont jamais allés nulle part.


     Rien de grand n'a de grands commencements, ni les chênes, ni les
     fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de génie.


     Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont
     presque toujours honnêtes.


     À force de converser avec un sphinx, on se tire de ses énigmes.


     Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit.

          Sois doux avec le faible et terrible au superbe.


     C'est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent
     tout.


     Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera.


     Celui qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas davantage
     une longue explication.


     La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.


     Il faut imposer et en imposer.


     Celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi
     faux que celui qui ne tient compte que des sentiments; il faut
     trouver le secret des affaires et posséder l'art de s'insinuer
     dans les coeurs.


     _Oui_ et _Non_ sont les mots les plus courts et les plus faciles
     à prononcer, et ceux qui demandent le plus d'examen.


     Un long discours n'avance pas plus les affaires qu'une robe
     traînante n'aide à la marche.


     Une parfaite droiture est la plus grande des habiletés; la vérité
     devient un calcul et la franchise un moyen.


     Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c'est la vérité.


          Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.


     Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les
     autres.


     La plus grande des illusions est de croire qu'on n'en a pas, ou
     qu'on n'en a plus.


     Quand on part, on arrive toujours, mais il faut partir.


     On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va.


     Si on savait où l'on va, on ne marcherait pas.


     Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, on n'est qu'à
     moitié chemin.


     C'est toujours un rôle ingrat, pour ne pas dire inutile et
     dangereux, de jouer au prophète en son pays.


     Le secret de plaire dans le monde est de se laisser apprendre des
     choses qu'on sait par des gens qui ne les savent pas.


     Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites
     par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens,
     voilà les révolutions.


     Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni
     printemps ni automne; on ne voit qu'opinions qui glacent ou
     opinions qui brûlent.


     Une monarchie doit être gouvernée avec des démocrates, et une
     république avec des aristocrates.


     C'est un grand malheur pour une nation qu'un bon homme dans une
     place qui exige un grand homme.


     Il faut se défier de tout homme qui n'a pas été républicain avant
     trente ans, et de celui qui persiste à l'être passé cet âge.


     Si quelqu'un vous dit qu'il n'est d'aucun parti, commencez par
     être sûr qu'il n'est pas du vôtre.


     On peut quelquefois venir à bout des sentiments; des
     opinions, jamais.


     Il n'y a qu'une seule chose que nous aimions à voir partager avec
     nous, quoiqu'elle nous soit bien chère, c'est notre opinion.


     La Renommée est une grande causeuse, elle aime souvent à passer
     les limites de la vérité; mais cette vérité a bien de la force;
     elle ne laisse pas longtemps le monde crédule abandonné à la
     tromperie.


     Les Anciens représentaient la Vérité toute nue, sans doute pour
     que chacun l'habille à sa façon; mais si on veut lui laisser son
     nom, son caractère et sa beauté, elle doit être exposée sans
     voiles et dépouillée des vains ornements dont on a coutume de
     l'affubler. Pourquoi la parer d'un manteau de cour, la draper
     dans ce costume brillant et trompeur du Mensonge, bon pour parer
     les mannequins et les marionnettes? Pourquoi s'ingénier à
     défigurer, dénaturer et déshonorer la Vérité, quand le silence
     est si commode?


     Dans une réunion de diplomates, on ne met pas la franchise à la
     porte, parce qu'elle n'y est jamais entrée.


     Sans l'impassibilité à la vue du sang, au spectacle de la douleur
     et de ses bruyants témoignages, il n'y a pas de chirurgien. Sans
     l'insensibilité des passions, il n'y a pas de stoïcien, sans
     l'indifférence au milieu du jeu des événements, il n'y a pas
     d'homme d'État. Le chrétien qui entre dans le cirque et qui
     défaille à l'aspect des bêtes féroces est une victime, ce n'est
     pas un martyr.


     L'ambition est l'exercice des facultés intelligentes; c'est
     une corde muette dans les âmes passionnées.


     On n'est quelque chose dans le monde qu'à la condition de ne pas
     valoir beaucoup mieux que lui.


     Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir
     pour persévérer.


     Tout est grand dans le temple de la faveur, excepté les portes
     qui sont si basses qu'il faut se courber pour y entrer.


     Tout le monde brigue les faveurs, parce que peu de gens ont droit
     aux récompenses.


     Les grandes places sont comme les rochers élevés, les aigles et
     les reptiles seuls y parviennent.


     Il n'y a que deux façons de s'élever, par son talent ou par
     l'imbécillité des autres.


     Le moment difficile n'est pas l'heure de la lutte, c'est celle du
     succès.


     Sois lion dans le triomphe, renard dans la défaite, colimaçon
     dans le conseil, oiseau à l'heure de l'action.


     Celui qui est vraiment fort sait quelquefois plier.


     Pesez les hommes, ne les comptez pas.


     Les hommes adroits et légers surnagent comme le liège au milieu
     des tempêtes.


     Qui a été mordu par le serpent se méfie des cordes.


     On ne croit plus aux sauveurs de la patrie; ils ont gâté le
     métier.


     Tout ce qui est accepté comme vérité par la foule est
     généralement un préjugé ou une sottise.


     Lorsqu'une société est impuissante à créer un gouvernement, il
     faut que le gouvernement crée une société.


     La politique est un étang où les brochets font courir les carpes.


     Faute de richesses, une nation n'est que pauvre; faute de
     patriotisme, c'est une pauvre nation.


     C'est moins par la rareté des maladies qu'on peut juger la force
     du tempérament des hommes et des nations, que par la promptitude
     et la vigueur du rétablissement.


     En toutes choses, les commencements sont beaux, les milieux
     fatigants et les fins pitoyables.


     Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, parce que cela ne
     leur fait rien du tout.


     Les oies font assurément moins de sottises qu'on n'en écrit avec
     leurs plumes.


     La plus dangereuse des flatteries est la médiocrité de ce qui
     nous entoure.


     Rien ne doit inspirer un orgueil plus légitime que la haine
     avec laquelle les hommes supérieurs nous poursuivent; ils n'en
     ont que pour ceux qu'ils croient au-dessus d'eux; les autres
     ne leur inspirent que de la colère ou du mépris.


     Quand vous êtes enclume, prenez patience; quand vous êtes
     marteau, frappez droit et bien.


     La puissance ne consiste pas à frapper fort et souvent, mais à
     frapper juste.


     Il y a des gens qui n'ont même pas leur bêtise à eux.


     Si un sot vous trompe plus de cinq minutes, c'est que vous et lui
     faites la paire.


     Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire.


     La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le plus de
     bruit.


     Je supporte la méchanceté, parce que je puis me défendre contre
     un homme méchant; mais je ne supporte pas la bêtise, parce que je
     suis sans armes contre un être qui m'ennuie.


     Quand l'homme rencontre l'homme, il fait presque toujours une
     triste rencontre.


     On s'empare des couronnes, on ne les escamote pas.


     Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un
     lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.


     Un homme seul contre la foule aura toujours raison d'elle avec de
     l'éloquence, de l'énergie et du sang-froid comme l'abbé Maury,
     qu'on voulait envoyer dire la messe chez Pluton: _Voulez-vous la
     servir, voici mes burettes?_

     À la Lanterne! _Y verrez-vous plus clair?_


     La diplomatie est un duel, où il s'agit d'être plus fort et plus
     adroit que l'adversaire qu'on a devant soi.


     Où il y a un traité, il y a un canif.


     L'encre des diplomates s'efface vite, quand on ne répand pas
     dessus de la poudre à canon.


     Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les réunir,
     et à force de vouloir rapprocher les peuples, on s'expose à les
     mettre à portée de canon.


     Le sentier de _Tout-à-l'heure_ et la route de _Demain_ conduisent
     au _Château de Rien-du-Tout_.


     On perd bien du temps à n'avoir pas le temps.


     Les hommes perdent bien du temps quand ils sont éveillés.


     La vertu est parfois récompensée et le vice puni, exceptions qui
     confirment la règle.


     Agiter le peuple avant de s'en servir, sage maxime; mais il est
     inutile d'exciter les citoyens à se mépriser les uns les autres;
     ils sont assez intelligents pour se mépriser tout seuls.


     Plus l'herbe est serrée, plus la faux mord.


     J'ai vu le fond de ce qu'on appelle les honnêtes gens, c'est
     hideux. La question est de savoir s'il y a des honnêtes gens,
     quand l'intérêt ou la passion est en jeu.


     Les gens d'esprit promettent, ne tiennent pas, et finissent pas
     payer le double de ce qu'ils ont promis.


     L'obligé prend un premier service reçu pour le droit d'en
     demander et d'en obtenir un second.


     Il y a un grand système de compensation, qui règle tout en ce
     monde par une équitable répartition des grandes et petites
     misères de la vie, du mal par le bien et du bien par le mal.


     Il ne faut pas trancher le noeud gordien qu'on peut dénouer.


     Il n'y a point d'accident si malheureux dont un homme habile ne
     tire quelque avantage, ni de si heureux qu'un imprudent ne puisse
     tourner à son préjudice.


     Une carafe d'eau suffit pour arrêter un commencement d'incendie;
     un instant après, un seau; plus tard, il faut des pompes, et la
     maison brûle.


     Tout phénomène physique a son semblable dans l'ordre moral. La
     réaction est égale à l'action; une tempête endort la nature,
     une révolution calme un peuple, une émotion violente apaise
     l'âme humaine.


     À l'exception des sciences exactes, il n'y a rien qui me paraisse
     assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux opinions,
     et presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut.


     Partout où il y a de l'eau, il n'y a pas toujours des
     grenouilles; mais partout où il y a des grenouilles, il y a de
     l'eau.


     Si le livre des _Pourquoi_ n'était pas si gros, il y aurait moins
     de _Parce que_.


     Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause.


     De toutes les inventions qu'on appelle des découvertes utiles à
     l'humanité, la première est assurément l'imprimerie, et qu'est-ce
     que l'imprimerie, en creux ou en relief? L'empreinte du sabot du
     cheval d'Attila sur une argile où l'herbe ne poussait plus. On en
     a usé, abusé et mésusé, comme de toutes les bonnes choses.


     Les légendes ont été transmises par les fripons d'un siècle aux
     nigauds des siècles suivants.


     La barbarie est toujours à deux pas, rôdant autour de la
     civilisation; dès qu'on lâche pied, elle revient.


     Il y a des montagnes qui accouchent d'une souris, et d'autres qui
     accouchent d'un volcan.


     L'homme est une intelligence contrariée par des organes.


     La franchise est toujours invoquée pour exprimer les choses
     désagréables à entendre; les compliments s'en passent.


     Les hommes secrets disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils ont
     à dire, ils ne répondent jamais.


     Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a
     confié.


     Tout ce qu'on dit sera répété, tout ce qu'on écrit sera publié,
     et tout se retournera contre vous.


     Secret de deux, secret de Dieu; secret de trois, secret de tous.


     Enseigne à ta langue à dire: «Je ne sais pas.»


     La parole que tu gardes est ton esclave; celle que tu as lâchée
     est ton maître.


     C'est un grand avantage de n'avoir rien dit ni rien écrit, mais
     il ne faut pas en abuser.


     Lorsque vous aurez, par nécessité, un confident à prendre,
     lorsqu'un dévouement vous sera absolument nécessaire, demandez-le
     toujours à la jeunesse, rarement à l'âge mûr, à la vieillesse
     jamais.


     C'est un don funeste de savoir déchiffrer les mystérieux
     hiéroglyphes que le Temps burine sur le masque humain et de
     lire sous la peau.


     La jeunesse peut avoir de la patience, parce qu'elle a de
     l'avenir: _Patiens quia longa_; le vieillard n'en a plus:
     _Impatiens quia brevis_.


     On a dit que le _Traité de la Vieillesse_ donnait envie de
     vieillir; mais on voit bien que c'est une oeuvre de jeunesse de
     Cicéron.


     Les années ne font pas les sages, elles ne font que des
     vieillards.


     On ne rajeunit pas, on prolonge la jeunesse.


     Il arrive un moment où on ne voit plus que le revers de toutes
     les médailles.


     Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner.


     On est vieux quand on n'espère plus rien.


     La vie se passe à dire: «Plus tard», et à s'entendre dire: «Trop
     tard.»


     La vie est une montagne qu'il faut gravir debout et descendre
     assis.


     La vieillesse est un tyran qui défend, sous peine de mort, tous
     les plaisirs de la jeunesse.


     La vie serait assez supportable sans ses plaisirs.


     Les affections légitimes ne viennent pas des sentiments de la
     nature et des liens du sang, mais de la raison.


     On doit se conduire avec ses amis comme s'ils devaient être un
     jour des ennemis, et avec ses ennemis comme s'ils pouvaient
     devenir des amis.


     Un ami véritable est une douce chose, à la condition qu'il ne
     soit pas un grand homme; mais il faudrait aller au Monomotapa.


     Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours
     assez.


     Mes amis, il n'y a pas d'amis.


     Après l'affection que je me porte, les autres sont inutiles; je
     n'ai besoin ni d'aimer ni d'être aimé.


     Il n'est pas facile de haïr toujours; ce sentiment ne demande
     souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; ce n'est pas le pardon,
     c'est l'oubli.


     Un monarque, consultant Salomon sur l'inscription à mettre sur le
     sceau royal, demandait que ce fût une maxime propre tout à la
     fois à modérer la présomption et à soulager l'abattement aux
     jours de l'adversité. Salomon lui donna cette devise:

          «Et ceci aussi passera.»


     L'amour est un sentiment, une sottise ou une affaire, et
     chacun a sa lunette et son aune. Les conquêtes coûtent cher; il
     faut savoir payer sa gloire quand on couche sur le champ de
     bataille. Bien que les femmes aient l'incomparable talent, l'art
     suprême de persuader au vainqueur qu'elles ont capitulé, vaincues
     par ses qualités personnelles et non pour le prestige que donnent
     le titre, le rang, le pouvoir, la fortune, elles sont rarement
     désintéressées. Le désir de se venger d'une rivale, en lui
     soufflant son chevalier favori, est une des principales causes du
     succès des hommes dits à bonnes fortunes. Le métier de Don Juan
     n'est pas difficile.


     Il faut adorer les femmes et ne pas les aimer.


     Toutes les fois que j'ai visité une capitale, on m'a prévenu que
     j'étais dans la ville la plus corrompue de l'Europe, et c'était
     vrai.


     L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limité, si
     on considère les choses qu'il ne procure à aucun prix. Les
     misérables voient le bonheur dans la fortune, et malgré ses réels
     avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. Né dans cet état si
     envié, je n'ai pas tardé à reconnaître que les biens véritables,
     incontestés, sont à tout le monde: la jeunesse, la santé,
     l'intelligence, la beauté, l'amour; pour ces biens-là, pas de
     classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche
     ne peut pas les acheter. On a beau dire:

          Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

     Quand cela serait, il en a toujours pour son argent.


     Il y a certainement de nobles créatures qui relèvent la vie et
     honorent l'humanité, des êtres bons, justes, honnêtes, supérieurs,
     qui devraient être les chiens de berger des troupeaux
     humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde,
     on constatera que l'ostracisme, la persécution et la mort n'en ont
     jamais épargné un. C'est une conspiration générale. Le génie, la
     vertu, le caractère, la beauté, tout ce qui constitue l'aristocratie
     personnelle, la seule vraie, est la bête noire de ces moutons
     stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils
     sont manoeuvrés par les loups et victimes des animaux de
     carnage, tondus, écorchés, tués et dévorés. Ils proscrivent
     Aristide, acclament César, et tombent à genoux devant Attila.


     _Odi profanum vulgus et arceo._--À une certaine hauteur, le
     mépris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu.


     Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiancée
     de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamné à mort
     avec sursis, qui se promène dans le préau en attendant l'appel de
     son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa
     geôle: _Omnes vulnerant, ultima necat_. Toutes les heures
     blessent, la dernière tue.


     Tout peut s'ajourner, excepté l'heure de la mort.


Si l'expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il
suffirait de se faire un _Bréviaire_ comme celui-ci pour marcher d'un
pied sûr dans la vie; et l'expérience personnelle est un médecin qui
arrive toujours après la maladie, une étoile qui se lève quand on va
se coucher.

Voilà, comme dit Ménalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi.



L'école Des Diplomates.

Je n'ai jamais eu d'autre Égérie que le bon sens, et trois maîtres,
que j'appelle mes trois _La_, parce qu'ils me donnent le diapason: La
Fontaine, La Bruyère et La Rochefoucauld.

La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant,
qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du coeur humain.

La Rochefoucauld est le _Docteur Tant-Pis_, qui diffame l'humanité
entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer
la pilule.


Les _Fables_ de La Fontaine pourraient s'appeler la _Diplomatie en
action_, et elles renferment ce qu'on a appelé mes _Treize principes_.

Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu
d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science
qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est
là. Je le sais par coeur, je le relis sans cesse et j'y trouve
toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie
familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le
vieux Michel-Ange: «_J'apprends encore._»

Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables _ad usum Delphini_,
pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était
d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme
profond, il n'y a pas de diplomate.

La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai.
Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus
audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus
dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente
qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a
sondé le coeur humain à une plus grande profondeur, et c'est le
premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en
apparence, comme le _Catéchisme_, dont les premières questions
renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme
redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.

Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du
Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu,
j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il
n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une
Fable de La Fontaine.

Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne
s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des
passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue.
J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou
critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me
servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais
qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre,
et j'y suis encore.


Pendant un demi-siècle, j'ai manoeuvré les grandes affaires de
l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le
monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes:
«_Fluctuat nec mergitur._» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé,
rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a
pas sombré dans le grand naufrage.

Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est
que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil.
Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui
confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un
pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte
pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au
large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de
moi; mais j'avais la main à la barre et l'oeil à l'étoile polaire.
La manoeuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête
seule était occupée; c'est par le coeur que la machine s'use le plus
vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un
léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction
à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt.
J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue
d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes
qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme _immodérée à la
Richelieu_, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le
décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais
mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut.


L'étude de la Théologie, par la force et la souplesse du raisonnement,
par la logique et la finesse qu'elle donne à la pensée, est la
gymnastique de la politique et l'escrime de la diplomatie. Les prêtres
sont d'habiles négociateurs; pour avoir un bon Secrétaire d'état à
Rome, il faut prendre un mauvais cardinal, et quand Rome a parlé, la
cause est entendue.

L'Église calma mon ardeur par la lenteur de ses moyens d'action,
_Stare, Perseverando_, prendre le temps sans le devancer, profiter des
circonstances, attendre les occasions, saisir les à-propos, utiliser
les volontés, la main légère et sans bruit. Le silence est, après la
parole, la seconde puissance du monde, je sais parler et me taire.
À défaut de la chaîne d'or qui sort de la bouche de l'Éloquence et
va enlacer l'auditeur captivé, j'ai sur les lèvres la flèche acérée
et légère qui vole droit au but.

Je n'ai été ni loup ni mouton, ni monarchiste ni républicain, ni
marteau ni enclume, ni ministre de Dieu ou du Diable. Libre du joug de
la multitude comme de celui des rois, je me suis maintenu dans le
juste milieu, à cheval sur le fléau de la balance à faux poids,
appuyant tantôt sur un plateau, tantôt sur l'autre, quand leur
équilibre menaçait d'être rompu par le glaive ou la croix.


J'ai tenu les fils des pantins et des marionnettes dont les dieux
s'amusent; j'étais dans leur secret; seul je savais d'avance ce que le
monde devait vouloir plus tard, et je préparais le mot qui allait
caractériser l'événement prévu et le fait accompli. Je ne suis plus
que le spectateur de la comédie; je la trouve assez intéressante pour
la suivre jusqu'à la fin, et ce qu'on peut encore tirer de meilleur
d'un vieux diable qui ne veut pas se faire ermite, c'est un souvenir
et un conseil.




JEUNESSE

Ma Naissance.


Je suivrai le conseil du satirique:

  Pour moi, j'aimerais mieux qu'il déclinât son nom,
  Et dît: «Je suis Oreste ou bien Agamemnon.»

Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, et je suis né à
Paris, le 2 février 1754.


Il serait puéril de vouloir accréditer une fable adoptée sans autre
examen. Ce n'est pas à la suite d'un accident, d'une chute vers l'âge
d'un an, que je restai estropié, boiteux, infirme pour toute la vie.
J'apportai cette difformité héréditaire en venant au monde avec un
pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-bot
_équin_.

J'étais l'aîné de la famille, destiné à en être le chef, avec les
titres, biens et privilèges que me conférait le droit d'aînesse;
mais toutes les espérances placées sur ma tête étaient détruites par
mon infirmité. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte
des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de
l'Église; au lieu de perpétuer mon nom et ma race, je fus voué à la
stérilité.

Ma famille me considéra dès lors comme un être de rebut, un objet de
dégoût et d'humiliation. Mon père était au service, ma mère avait une
charge à la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna à la
négligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, où je fus oublié
pendant plus de quatre ans.



Mon Enfance.

À Sparte, difforme et chétif, on m'aurait noyé comme un vilain chat;
mais le chat a sept vies, et j'ai vécu longtemps, comme Voltaire, oui,
«_Comme Voltaire_», les dernières paroles énigmatiques de Talma avant
d'expirer.

Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expédia en Périgord, chez
ma grand'mère, bonne femme qui me gâta comme son chat et son
perroquet.

À la fin de ce second exil, on m'interna au collège d'Harcourt, avec
l'ordre formel de me préparer à l'état ecclésiastique. C'est là que je
commençai mes études, continuées à Reims, sous la direction de mon
oncle, qui occupait le siège archiépiscopal, puis à Saint-Sulpice, où
je passai trois ans, et terminées à la Sorbonne deux ans plus tard, en
1777.

Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon goût, ma
préférence; on disposa de moi comme d'un être sans volonté et sans
avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans
l'accepter, dans une carrière imposée comme une disgrâce par une
famille marâtre, une loi odieuse, une société décomposée?


J'aurais peut-être été sensible si on m'avait traité comme un enfant,
et cette première expérience fait que je n'ai jamais eu le regret de
n'avoir pas connu le sentiment de la paternité.[2]

                   [Note 2: On sait que Talleyrand est le père
                   naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la
                   reine Hortense, le duc de Morny.

                   Le duc avait pour armes parlantes une moitié
                   d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise:
                   «_Tais-toi, mais souviens-toi._»

                   Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle
                   mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère,
                   Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»]

Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni
même ce soin de prévoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde
et les plus disgraciés de la nature. Je ne veux accuser personne de
cette indifférence; mais je ne puis m'empêcher de constater que
l'homme a le privilège de toutes les vanités. On admire comme des
vertus rares, des actions héroïques, le dévouement maternel, par
exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas même remarquer chez
les animaux, auxquels on refuse une âme. Quelques pouces de plus
ou de moins font un nain ou un géant, quelques idées, un _caput
mortuum_ ou un génie, le génie, un peu de phosphore dans une boite qui
n'est pas même en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes
donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune
pour les toiser.


Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couché sous le toit de
ceux à qui je la devais. Ils avaient banni et renié leur enfant, ils
ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accordé de paraître devant ma
famille, on me reçut plus froidement qu'un étranger déplaisant dont on
est obligé de subir la présence. Jamais je n'ai entendu une parole
affectueuse, reçu une caresse, une marque de pitié, un témoignage de
consolation. Tout était morne dans cette demeure inhospitalière,
glaciale comme l'accueil de ses maîtres.

Voilà toute mon enfance et toute ma jeunesse.


Je compris tout de suite que prier, pleurer, gémir, se plaindre,
serait également lâche, et de plus inutile. Mon infirmité me
condamnait presque à la solitude cellulaire. Incapable de rester
debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mêler aux jeux
et aux exercices des récréations. Seul, à l'écart, oublié de ma
famille, dédaigné de mes condisciples, je grandissais, ou plutôt
je vieillissais avant l'âge dans le silence et l'abandon. L'âme
humaine ne fleurit pas à l'ombre, la mienne se replia, sans air et
sans soleil. Mon intelligence voilée, nourrie d'études arides, était
semblable à la surface assombrie d'un lac mort reflétant le ciel comme
un miroir d'acier; ma seule distraction était la lecture; je lisais
beaucoup, mais sans ordre et sans méthode, des romans, des voyages et
des Mémoires.

Mon enfance abandonnée s'était écoulée chez la nourrice d'un faubourg
de Paris et la vieille grand'mère d'un coin de province; ma jeunesse
maladive et mélancolique s'étiola dans la retraite des séminaires,
comme une fleur pâle desséchée entre les feuilles jaunies d'un livre
d'heures. L'ennui ne se raconte pas.


La vie est une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. Les
premières impressions laissent une empreinte ineffaçable au coeur de
l'homme. Dans cette situation, le coeur se brise ou se bronze; il
fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manière à ne plus rien
sentir de ce qui me manquait.


Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je à y faire? Si je
meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-être quelque voeu
secret. Les Pères ont fait de la _Désespérance_ le huitième péché
capital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce
que par curiosité. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris
et je la cultive comme une fleur vénéneuse dont les racines plongent
au plus profond de mon âme empoisonnée; je me vengerai, mais la
vengeance est un mets divin qui se mange froid.


L'homme a trois caractères: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui
qu'il croit avoir.

Je me suis refait seul, corps et âme; j'ai pétri de mes propres mains
l'argile dont j'étais formé, et j'ai distillé l'essence qu'elle
renfermait. J'ai forgé l'_æs triplex circa pectus_ du stoïcien, je
l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et
cette cuirasse est si étroitement soudée à ma chair que je ne pourrais
l'enlever qu'avec elle. J'ai refoulé et concentré mes sentiments dans
mon coeur, comme j'ai accumulé et condensé mes idées dans ma tête,
puis j'ai semé l'ivraie pour étouffer le bon grain. J'ai dépouillé le
vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est étranger, et je
me suis endormi par indifférence naturelle, par système et par
habitude. Si quelque velléité sentimentale semble vouloir se réveiller
et troubler cette implacable sérénité d'égoïsme, je m'empresse de
l'exorciser pour en être dépossédé, et je me suis pétrifié dans l'eau
bénite.

Je me suis fait ainsi une âme artificielle, une seconde nature
d'abord superposée à la première, puis si bien fondue et identifiée
avec elle que je n'aurais pu les dédoubler, et qui a fini par
étouffer et absorber la véritable. Les sentiments vrais me sont
devenus tellement étrangers que je les considère avec la curiosité
d'un botaniste qui a étudié la nature dans les serres et les herbiers
du _Museum_, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois
sont inconnues. Il m'est resté cependant un coin vulnérable, une
sensibilité particulière et délicate dont je n'ai pu me défaire. La
souffrance me répugne, la misère me dégoûte, tout ce qui est laid et
vulgaire m'inspire une insurmontable répulsion.


Je pense souvent à ce mot de madame de Rémusat: «Bon Dieu! quel
dommage que vous vous soyiez gâté à plaisir! car, enfin, il me semble
que vous valez mieux que vous.»

Oui, je valais mieux que moi quand j'étais encore de chair, avant
l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualités, puisque je les
ai supprimées.


Cette insouciance d'âme, cette glace du coeur, cette insensibilité,
cette indifférence, cet ennui universel des hommes et des choses, en
m'affranchissant des autres, m'a dégoûté de moi-même au point de ne
pas y prendre beaucoup d'intérêt. Ces principes négatifs du bien et du
mal font que rien au monde ne me semble mériter une pensée
sérieuse et la peine d'un effort; aucune ambition réalisée ne vaut le
prix qu'elle a coûté. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais éprouvé
de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a
sensiblement affligé, et je n'ai jamais vivement regretté quelque
chose; mais si je n'ai point assez aimé, je ne me suis guère aimé non
plus.

Je veux bien convenir que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu
souffrir et conserver des facultés de sentir; car la douleur est
préférable à l'insensibilité de l'existence végétative, qui rappelle
la réponse de Le Nôtre à Innocent XI: «Donnez-moi des passions; c'est
le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.»


Sur le tard, j'ai douté des principes de ma philosophie, après en
avoir pesé les avantages et les inconvénients. En toutes choses, il y
a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptôme de faiblesse à
la décroissance progressive de la force vitale, à l'humiliation des
facultés intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse
jusqu'au tuf une âme indifférente, un coeur froid, un esprit blasé,
un corps chétif et débile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a
subi la double trempe de la glace théologique et du feu charnel
redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualités morales a
laissé des vides, des lacunes au fond d'une vie décolorée, pleine
d'amertume et de désenchantement. Aussi, je n'érige pas mon système
personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tentés de
l'imiter. J'ai toujours considéré l'inertie comme une vertu et
l'activité comme un vice, et je ne fais aucune dépense de l'énergie
qui tend les ressorts des nerfs et de la réflexion; de là une
indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut réveiller
ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionné que
d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que
j'attends l'occasion; je suis prêt et sûr d'agir à l'heure où elle
passe.


À la suite de cette métamorphose de mon être, j'arrivai à me dominer,
à me commander, à me posséder entièrement. Je me suis fait une âme que
les passions ne peuvent émouvoir, un front qui ne rougit jamais, un
oeil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que
rien n'altère et ne fait sourciller. Avec cette armure sans défaut,
rayée, criblée, bosselée, mais non entamée, j'ai été maître de moi,
des autres et de l'univers; réfractaire aux poisons, comme Mithridate,
j'avalais les couleuvres et les vipères, les crapauds et les scorpions
comme des dragées. Dans la représentation officielle ou dans le
commerce privé, je n'étais pas un acteur jouant un rôle sur le théâtre
et, rentré dans la coulisse, essuyant son fard, dépouillant son
costume et reprenant sa personnalité; le comédien s'était incarné dans
l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent.

Je voulus arriver à la discipline parfaite, celle du corps comme celle
de l'âme. Le corps est une machine obéissante quand on ne lui demande
qu'un fonctionnement régulier; j'y suis parvenu par une application
soutenue, avec la constance de la volonté.


Si je ne m'amuse guère, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces âmes à
la Montaigne qui se font compagnie à elles-mêmes. Toutes les fois
qu'il m'est arrivé de m'entendre dire, en sortant d'un salon: «Vous
êtes-vous bien ennuyé?» j'ai répondu invariablement: «Non, j'y étais.»

À défaut de passions, d'émotions, de sensations, j'ai cherché des
armes contre cet Ennui, qu'un poète appelle le signe le plus éclatant
de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature
mortelle. J'en ai trouvé trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien
ne peut m'intéresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus
peu théologales qu'on peut appeler l'_École de l'immoralité_.


Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misère humaine, ce
n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose
rare et précieuse entre toutes. Les Stoïciens niaient la douleur;
lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprême de la
philosophie. J'ai tout appris, même à souffrir; mais la gaieté, la
joie, le plaisir, ne peuvent s'acquérir à aucun prix et par aucun
moyen.


J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la
mélancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre
mille, j'en citerai quelques traits empruntés à la Bible ou aux textes
sacrés.

Pendant la leçon, comme il traduisait à haute voix le chapitre de la
Création, il s'étonna que Dieu se fût reposé le septième jour, comme
s'il était fatigué. Il ne comprenait pas non plus qu'il eût créé
l'homme à son image, puisqu'il y en avait de si laids.


Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit à
expliquer couramment: _Dieu créa la première femme... elle était
goudronnée en dedans_. Passant ensuite au Déluge, où Noé embarquait un
couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur:
«_Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche_».

Il faisait des réflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers:

     _L'enfer_, comme le ciel, _prouve_ un Dieu juste et _bon_.

Comme il soutenait la thèse qu'on devrait plutôt prier Dieu sur
une échelle qu'à genoux, le professeur lui dit avec douceur:
«_Prenez-vous Dieu pour un sourd?_»

C'était un aimable compagnon, qui a dû faire un bon curé de campagne à
Meudon.


Cette note du Père Anselme, mon professeur de Théologie, renferme
l'horoscope de ma destinée:

«Vous entrez dans le monde par la petite porte de l'Église. Vous y
aurez bientôt la réputation d'un homme supérieur avec lequel il faut
compter de puissance à puissance. Votre place y est marquée par un
grand nom, une famille illustre et puissante, une fortune assurée qui
s'accroîtra rapidement. Vous avez une intelligence féconde, une
instruction solide, les grandes manières qui séduisent, les hautes
facultés qui captivent, du jugement et de l'esprit, de l'ardeur et du
calme, de l'audace et de la prudence, de la hardiesse et de la
réserve, de la force et de l'adresse, de la pénétration et de la
légèreté, du ressort et de l'indolence, du flair, du coup d'oeil et
du sang-froid. Une malice diabolique vous tirera des mauvais pas,
votre esprit infernal a plus de fil que l'épée; mais votre corruption
consommée, votre licence de moeurs satanique vous exposeraient à
l'hypocrisie ou au scandale, sans la réunion de ces qualités sérieuses
et brillantes, votre précoce expérience des hommes, des choses et des
événements, et surtout l'empire que tous savez prendre sur
vous-même et qui s'imposera aux autres. La Politique et les Femmes
seront les deux pôles de votre carrière; mais n'oubliez pas l'Église,
qui vous a traité en mère, et pour laquelle il n'y a pas de faute
au-dessus du pardon. Le chemin est ouvert, _Fata viam invenient_.»




VOLTAIRE


La royauté décline. Le Palais de Louis XIV n'est plus qu'une
Petite-maison; il a subi des transformations conformes à la vie que
mène le souverain, et ses longues galeries et ses vastes salles sont
converties en Petits-Appartements. Le boudoir de madame de Pompadour
est le cercle de madame du Barry, les salons sont des cabinets, où les
fils de la vieille noblesse militaire suspendent encore leurs fines
épées de cour. La représentation, après avoir fait place à la vie
intime et familière, devient la vie cachée. Le grand art, froid et
correct, se plie à toutes les fantaisies. Les têtes sévères qui
avaient de la grandeur, du caractère et de la majesté, sont
souriantes; les hautes perruques bouclées sont remplacées par des
perruques poudrées; les costumes, les uniformes se féminisent; les
hommes sont plus affables, plus gracieux, plus élégants, plus
raffinés, et moins grands seigneurs; les femmes sont moins belles
et plus jolies. Il n'y a plus de ministres, il n'y a que des favorites
et des complaisants, la politique et la diplomatie ne sont que de
l'intrigue.


La noblesse elle-même conspire à sa perte. _Quos vult perdere Jupiter
dementat._ Les rois, les princes, les grands encouragent la
Philosophie. Louis XIV impose Molière; Pierre-le-Grand appelle
Leibnitz à sa cour; Christine de Suède, Descartes; Frédéric, Voltaire;
Catherine, Diderot; madame de Pompadour le favorise; demain, Louis XVI
subira Beaumarchais. Le coin qui a pénétré dans l'autel avec _Tartufe_
entame la monarchie; l'éclair du stylet de Figaro suivra de près le
sourd roulement de l'_Encyclopédie_. Louis XIV a pu dire: «Après moi,
mon siècle». Louis XV dit: «Après moi, le déluge», et madame du Barry
ajoute: «_La France, ton café f... le camp._» Avec plus de sens
politique, il aurait dit: «Après moi, la Révolution». Mais la Fronde
n'avait encore appris à personne que tout ne finit pas en France par
des chansons.


Les races sont comme les hommes: quand elles ont longtemps vécu et
sont sur le point de disparaître, elles se prennent à refleurir avec
une sève d'arrière-saison et à briller comme une lampe dont l'huile va
s'épuiser.


Le roi du jour est l'Esprit; c'est l'actif dissolvant de l'ancienne
tradition hiérarchique. Il rend la force humaine, le pouvoir
indulgent, la religion tolérante, l'aristocratie familière. La société
commence à se mêler, mais elle ne s'encanaille pas encore. L'esprit
donne son arôme à la fleur de courtoisie, son piment à la fadeur de la
conversation. Les passions ne sont plus que des marivaudages et
l'amour de la galanterie. La vieille société agonise pâmée, étouffée
sous une pluie de roses dans ses Nuits françaises. Les idées sont
capiteuses et grisent les têtes les plus froides, les croyances ne
sont plus gênantes, l'espérance d'un avenir humanitaire et libre fait
oublier le regret du passé religieux et royal.


Voltaire est le Pontife de l'Esprit, les rois et les seigneurs sont
ses disciples; après l'aristocratie de la Naissance et de la Fortune
apparaît l'aristocratie de l'Intelligence; l'Esprit descelle et
soulève la lourde pierre de la crypte qui renferme la tiare et la
couronne.

Deux ans après le sacre de Louis XVI, Voltaire avait quitté Ferney
pour venir mourir à Paris. Il y rentra comme un roi dans sa capitale,
comme un dieu dans son temple, dans la gloire de son dernier triomphe
et l'apothéose de son immortalité terrestre.

Voltaire est véritablement le seul homme de ces deux siècles que
je reconnaisse pour mon maître, que j'admire sans arrière-pensée,
et devant lequel je me suis librement incliné.

J'avais un ardent désir de le connaître, et le patriarche n'était pas
moins curieux de voir le néophyte que les salons désignaient déjà
comme son héritier.

Il faut dire qu'on improvise à Paris les réputations d'esprit à bon
marché. On lui avait raconté quelques traits dans le genre de
celui-ci, qui n'est pas des meilleurs:


À dîner chez le duc de Choiseul, la duchesse de N..., dont les
aventures faisaient anecdote, arriva en retard. À son entrée, je me
pris à dire: «_Oh! oh!_» en signe de vague surprise, je ne sais trop
pourquoi.

À peine assise, elle m'interpelle à haute et intelligible voix:

--Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi vous avez dit: _Oh oh_?

--Je vous demande bien pardon, madame, j'ai dit: «_Ah! ah!_»


Voltaire me reçut deux fois chez lui, m'appela son jeune successeur,
et je dus accepter comme un avancement d'hoirie ce titre décerné par
le Pape de la Philosophie, dont la main de squelette donnait aussi
la bénédiction _urbi et orbi_, à Paris et au Nouveau-Monde de Franklin.

Pendant ces deux visites je pus considérer à loisir cet homme
extraordinaire, craintif et hardi comme l'écureuil, toujours tremblant
pour sa vie et sa liberté et toujours les risquant sur un mot, qui
avait renversé les autels et ébranlé les trônes, assis sur les ruines
qui allaient ensevelir l'Église et la Monarchie. J'étais comme
OEdipe, muet et pensif, devant le Sphinx énigmatique à l'orbe sans
regard. Le marbre ne rit pas; mais Houdon lui a appris à sourire, et
quel sourire! Je vois encore ses yeux aigus et son rictus sardonique à
mettre un ange en colère. J'ai toujours eu l'oeil froid et le masque
impassible. Nous nous regardions comme deux augures. Le vieil ermite
flairait le jeune diable qui venait tremper sa griffe dans son
bénitier. Son premier mot fut: «_Vous n'êtes pas ému._» Il ajouta:
«_Nous ne nous ressemblons pas, mon fi, je suis de feu et vous êtes de
glace, mais vous avez la jeunesse._»

Au cours de la conversation, je lui parlai de ses tragédies. Il me
demanda quel était son plus beau vers. Je répondis sans hésiter:

  Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

--C'est bien ce qu'on a fait. Mais ce n'est pas mon vers préféré. Il
déclama:

    C'est moi qui te dois tout puisque c'est moi qui t'aime.

Et, posant sa main sèche et froide sur la mienne: «Vous avez de
l'esprit, du bon, pas celui des mots, celui des choses. L'esprit
est la fleur du bon sens, le naturel en habit de cour. Si c'est une
maladie, on n'en meurt pas jeune, et elle n'est pas contagieuse.»


On ne se fit pas faute de me reprocher ces deux entrevues avec
Voltaire. Le pape de Rome, Benoît XIV, se montra plus indulgent, en
acceptant la dédicace de sa tragédie de _Mahomet_.

J'en garde la mémoire. C'est encore un de mes radotages, je le sais;
mais j'ai si peu d'heureux souvenirs et je n'ai jamais eu de belles
espérances.




LE CERCLE DE MADAME DU BARRY


J'ai dû quelque chose à ma naissance; elle m'a donné l'accès de ce
microcosme, qui se croit l'essence raffinée de l'univers, ce petit
monde qui s'intitule lui-même le grand monde, perché sur des échasses,
qui vit aux lumières, se couche quand les travailleurs se lèvent et
regarde en pitié le reste du genre humain. Mais si le crédit de ma
famille m'a ouvert la carrière, je m'y suis maintenu seul; car dans
les temps difficiles où j'ai vécu, ce n'est pas avec des ancêtres, des
blasons et des parchemins qu'on s'élève, qu'on se soutient, et qu'on
se relève après avoir été renversé.

Celui qui n'a pas vécu au dix-huitième siècle avant la Révolution ne
connaît pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y
avoir de bonheur dans la vie. C'est le siècle qui a forgé toutes les
armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qu'on
appelle l'ennui. L'Amour, la Poésie, la Musique, le Théâtre, la
Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les
Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout
concourait à la satisfaction des appétits physiques, intellectuels et
même moraux, au raffinement de toutes les voluptés, de toutes les
élégances et de tous les plaisirs. L'existence était si bien remplie
qui si le dix-septième siècle a été le Grand Siècle des gloires, le
dix-huitième a été celui des indigestions.


Mes études théologiques terminées, j'avais fait mon entrée dans le
monde: j'étais l'Abbé de Périgord, et comme me baptisa madame du
Barry, l'_Abbé malgré lui_.

Si j'avais des obligations au Diable, je dirais du bien de ses cornes;
j'en dirai donc avec plus de plaisir de la favorite de Louis XV. Elle
était supérieure à son origine et valait infiniment mieux que sa
réputation, bonne fille et bonne femme, comme toutes les catins. On
lui reprochera, sans doute, d'avoir faibli à l'heure où tout le monde
savait bien mourir. Quelle amère sottise. J'admire le courage des
héroïnes; mais j'aime cette faiblesse, qui est tout son éloge: Elle a
été femme jusqu'à la mort.


Son cercle était celui que je préférais.

On y entrait comme dans un salon neutre, où la reine du jour
accueillait toutes les aristocraties, porte ouverte et ceinture
dénouée pour qui montrait un blason, une bourse d'or ou un sonnet;
Platon lui-même eût été un de ses fidèles. J'étais ambitieux, peu
riche d'argent, et je cherchais le levier d'or qui seul peut déplacer
l'axe du monde. En attendant la visite de la Fortune, dans mon lit,
car j'ai toujours été paresseux avec délices, je me créais des
relations: de Calonne, Mirabeau, etc. Je fréquentais particulièrement
chez madame du Barry, madame de Flahaut, madame de Buffon, et j'étais
assidu dans les salons du Faubourg.

Avec deux compagnons de mon âge, Lauzun et Choiseul-Gouffier, nous
avions formé une sorte de Triumvirat qui ressemblait à un Club fondé
pour le découragement de la vertu. Ils avaient dissipé leur fortune et
cherchaient à la refaire par l'agiotage; c'est par là que j'avais
commencé la mienne sous le ministère de Calonne, mon premier
professeur de politique. Paris n'est pas la capitale de la Morale en
action; j'aimais les distractions sans négliger les affaires et je ne
m'endormais pas.


Un des plaisirs de la favorite était d'entendre le récit des aventures
galantes, les escalades des murailles, les ascensions à la mansarde
des grisettes, les espiègleries et les escapades, les intrigues de la
cour, du monde, de la ville, du théâtre et du carnaval. Chacun avait
l'habitude de raconter ses bonnes fortunes, sans préjudice de celles
des autres; elle savait que je n'étais ni un saint, ni un hypocrite;
mais comme ce sujet était doublement interdit à un abbé du petit
rabat, elle se faisait une joie maligne de m'y attirer.

--Et vous, monsieur l'Abbé, vous ne dites rien. À quoi rêvez-vous?

--Je fais une réflexion bien triste.

--Bon, dites-la toujours.

--Je me querelle d'être privé du droit de me marier.

--Bah! il y a assez de gens qui se marient des deux mains; mariez-vous
de la main gauche.

--C'est qu'il y a encore autre chose, et que Paris est une ville dans
laquelle il est plus facile de trouver une femme qu'à Versailles une
abbaye.

--L'une n'empêche pas l'autre, au contraire.

Madame du Barry était de parole et l'effet ne se fit pas attendre. Je
lui dois l'Abbaye de Saint-Denis, du diocèse de Reims, et plusieurs
autres bénéfices, qui me permirent de tenir mon rang dans le monde et
de voir venir l'Occasion, qui ne tarda pas à passer.

La vie privée doit être murée; cependant je ne puis passer sous
silence le nom des femmes qui ont exercé une influence directe sur ma
destinée. Je parlerai de mademoiselle Charlotte de Montmorency, de
mademoiselle Luzy, de madame de Staël et, j'en suis désolé, de madame
Grand, ma femme. Je ne puis dire que

  Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé,

mais en cette matière, qui veut trop prouver ne prouve rien, sinon
qu'il est un sot de s'attribuer les conquêtes dont il se vante.


Un jour que j'étais resté le dernier sur un signe de la favorite, elle
me dit de sa voix argentée:

--Eh bien, l'Abbé malgré toi, adores-tu toujours les femmes?

--Comme Tantale.

--Mais bois donc. Voyons, nous sommes une bonne paire d'amis, je suis
discrète; conte-moi un peu tes amours et tes fredaines; allons,
l'Abbé, confesse-toi.

--Je commencerai donc par les choses honnêtes.

--Elles semblent ordinairement plus fades que celles qui ne le sont
pas; mais tu as trop d'esprit pour être ennuyeux, et rien que l'idée
que tu as été honnête en amour une fois dans ta vie me donne de la
curiosité. J'ai entendu dire que tu t'étais pris d'une violente
passion pour mademoiselle Charlotte de Montmorency.

--Il n'y a qu'une femme pour deviner ces choses-là.

--Ce n'est pas difficile; il paraît même que tu es payé de retour et
qu'elle ne s'en cache pas. Comment finira la comédie?

--Comme les autres, par un mariage.

--Que me chantes-tu là, un abbé marié?

--Eh oui; ce que vous ne savez pas, c'est que, condamné au célibat
par disgrâce d'état, je suis en instance auprès du Saint-Père
et je fais des démarches à Rome pour être relevé de voeux qui me
sont plus odieux que je ne puis le dire.

--Le voeu de chasteté n'est pas gênant. Les abbés ont cet avantage
pour les femmes qu'elles sont sûres du secret, et que leur amant peut
leur donner autant d'absolutions qu'elles font de péchés avec lui.

--Je désire me marier, et j'espère que cette grâce me sera accordée.

Sans la Révolution qui bouleversa le monde, je crois que j'aurais fini
par réussir envers et contre tout; mais je devais être emporté comme
le reste dans le grand naufrage; seulement, j'ai surnagé.

--Je dois avoir des amis par là et je t'y aiderai, sous la condition
que tu ne me le reprocheras pas plus tard. Et où en es-tu avec
mademoiselle Luzy?

--C'est de l'histoire ancienne.

--C'est toujours la même, avec d'autres marionnettes. Où l'avais-tu
rencontrée?

--À l'église. J'étais encore étudiant en théologie lorsque, par une
belle après-midi, ou plutôt non, par une vilaine après-midi, il
pleuvait et il faisait une jolie crotte, je vis, sous le porche de
Saint-Sulpice, une demoiselle qui venait d'entendre le sermon et qui
hésitait à se risquer, comme une chatte inquiète, attendu qu'elle
n'avait pas même une ombrelle. Moi, j'avais un parapluie à la mode.
J'offre mon bras et je la reconduis chez elle.

--Paul et Virginie. Si tu n'avais pas eu de parapluie pour t'abriter,
elle aurait levé son jupon un peu plus tôt.

--Elle me fit promettre de revenir la voir, et j'y retournai avec
d'autant plus de plaisir que nous étions une consolation l'un pour
l'autre. On me forçait d'étudier la théologie pour entrer dans les
Ordres, et je n'avais pas la vocation religieuse; ses parents la
faisaient travailler le théâtre pour entrer à la Comédie-Française, et
elle n'avait aucun goût pour ce métier. Un peu dévote, mais sans
exagération, elle était actrice malgré elle comme j'étais séminariste
malgré moi, et la confidence de notre penchant contrarié fit que l'eau
coula à sa pente beaucoup plus facilement.

--Comme ce monde est arrangé. Voilà une comédienne qui voudrait être
novice et un abbé qui voudrait jouer les Don Juan. Enfin, l'Abbé,
quoiqu'il advienne, tu seras un bon comédien; seulement, si tu veux te
marier, tu feras bien de songer à la consultation de Panurge et de
lire le bréviaire du Curé de Meudon.

--C'est ce que je fais de temps en temps.


Son Cercle était aussi un Bureau d'esprit.

On m'a tant prêté de mots que je me plais volontiers à rapporter ceux
des autres, et Dieu sait si on en racontait de jolis dans le Bureau
d'esprit de la favorite, sans oublier le sien dont le sel était plus
gaulois qu'attique, mais libre, sans apprêt ni culture, d'une saveur
naturelle et d'un cachet original. Je n'en citerai que quelques
échantillons choisis, la plupart ayant été recueillis et publiés dans
les gazettes.


Billet d'amour de Diderot à mademoiselle Volland:

     «_Ma Sophie, je vous écris dans l'obscurité; je ne sais si la
     plume marque, mais partout où il n'y aura rien, lisez que je vous
     aime._»


Billet de Chamfort à une dame, en prose, mais qui ressemble à la chute
amoureuse d'un madrigal:

 «Madame, je veux bien vieillir en vous aimant,
    Mais non mourir sans vous le dire.»


Une dame à son chevalier qui, dans une voiture, devenait très
pressant:

«Monsieur, prenez garde, je vais me rendre tout de suite.»


Voici un bouquet dont les fleurs n'ont pas de nom dans l'herbier
galant:

«Les femmes sont encore plus avares de leurs cheveux que l'Occasion,
qui n'en a qu'une mèche.»


«L'amitié serait jeune après un siècle, l'amour est déjà vieux au bout
de trois mois.»


      «Iris s'est rendue à ma foi.
      Qu'eût-elle fait pour sa défense?
      Nous n'étions que nous trois: elle, l'Amour et moi,
      Et l'Amour fut d'intelligence.»

      Mon Iris me promit lundi
      Que je la verrais mercredi;
      Ah! mon Dieu, l'ennuyeux mardi.


     «On n'arrive à mon coeur qu'en passant par le tien.»


     «Quand l'Amour ne ment plus, c'en est fait du bonheur.»


     «Faut-il vous aimer comme un sage?
     Faut-il vous aimer comme un fou?»


     Quoi, vous parlez de cheveux blancs;
     Laissons, laissons courir le temps,
     Que vous importe son ravage?
     Les Amours sont toujours enfants
     Et les Grâces sont de tout âge.
     Pour moi, Thémire, je le sens,
     Je suis toujours dans mon printemps
     Quand je vous offre mon hommage;
     Si je n'avais que dix-huit ans,
     Je pourrais aimer plus longtemps,
     Mais non pas aimer davantage.


     «La galanterie des vieillards est l'étiquette d'un flacon vide.»

                         LA ROCHEFOUCAULD (Papiers intimes non classés.)


Latour, faisant le portrait de madame du Barry en présence de Louis
XV, se mêla de donner son avis sur les affaires du royaume, et dit
d'un air capable que nous n'avions pas de marine.

--Mais si, dit le Roi, nous avons Vernet.

Et s'adressant au ministre:

--La flotte est-elle en état de combattre?

--Il le faudrait bien, Sire, elle ne pourrait même pas fuir.


Quelqu'un cherchait l'adresse de la princesse de Vaudemont.

--Rue Saint-Lazare, le numéro m'échappe; mais vous n'avez qu'à le
demander au premier pauvre que vous rencontrerez, ils connaissent tous
son hôtel.


«Si madame *** avait des dents, elle serait aussi laide que
mademoiselle Duchesnois.»


Rivarol me déteste; c'est un prêté pour un rendu. Il se plaint de la
réputation de malice infernale qu'on lui suppose:

--J'affirme n'avoir fait qu'une seule méchanceté dans ma vie.

--Monsieur, quand finira-t-elle?


Rivarol est un faiseur de mots, et ses flèches de papier lui
retombaient quelquefois sur le nez, comme celle-ci: «_Nous autres
gentilshommes_», pluriel qu'on trouvait singulier.

Chamfort est un archer révolutionnaire dont les traits barbelés vont
droit au but: «_Monsieur le duc, il est plus facile d'être au-dessus
de moi qu'à côté._» Il a manqué la fortune, parce qu'il n'a jamais pu
croire les hommes aussi bêtes qu'ils le sont.

Et Beaumarchais; ce nom pétille. Avec quelle dextérité il lance son
stylet en plein coeur des mannequins de velours. Mademoiselle Sophie
Arnould lui a dit: «_Vous serez pendu, mais la corde cassera._»


Je remplirais un cahier avec les traits de ces conversations, que je
sèmerai au cours de mes souvenirs.


Le Prince De Conti

La favorite nous a raconté les derniers moments du prince de Conti. Il
refusa les Sacrements de l'Église avec obstination, et il eût
épouvanté le Roi par une telle conduite, si Louis XV avait survécu.
Mgr l'Archevêque de Paris se présenta plusieurs fois et ne fut jamais
reçu. La canaille le regardait de la rue, et pour l'édifier par la
cérémonie de l'onction des Saintes huiles, le cortège entra
processionnellement dans le palais, se cacha en quelque coin, et puis
ressortit comme si le prince avait accompli ses devoirs. Cette mômerie
fut jugée sévèrement. Les philosophes seuls regrettèrent sincèrement
le prince, qui les avait soutenus de tout son crédit. Il portait à
Jean-Jacques Rousseau une affection toute particulière dont il lui
donna souvent des preuves. Il aurait voulu lui assurer une existence
indépendante; mais, ajouta madame du Barry, cet ours mal léché ne
voulut pas plus envers lui qu'envers moi se charger du fardeau de la
reconnaissance.


Le Sacre De Louis XVI

J'avais vingt-deux ans en 1776, quand j'assistai avec ma famille au
sacre de Louis XVI à Reims. On comptait que je serais ébloui par
l'éclat de la cérémonie royale et la magnificence des pompes de
l'Église, et qu'à défaut de vocation religieuse, l'ambition me
soufflerait que la béquille de Sixte-Quint vaut bien le bâton de
Maréchal de Condé. On sait qu'il a eu plus d'un imitateur, et quand un
cardinal marche courbé, on dit à Rome: «_Il cherche les clefs._» Mais
Sixte-Quint, une fois pape, a jeté sa béquille aux orties, et il me
faudra toujours garder la mienne. Ou aura beau me rappeler la liste
des boiteux célèbres et favorisés, comme lord Byron; cela, comme on
dit, me fait une belle jambe. Après tout, personne n'a songé qu'au
lieu d'être voué à devenir le Ministre de Dieu, je semblais prédestiné
à être un Ministre de la Justice; elle est boiteuse comme moi et je ne
suis pas manchot.


Le cardinal de La Roche-Aymon, qui n'a pas eu besoin de génie pour
faire sa fortune, joua le premier rôle à cette cérémonie, non en
qualité de Grand-Aumônier de France, mais comme archevêque de Reims.
Il était très vieux, fort cassé; mais sa bonne volonté de courtisan
lui donna la force de braver les fatigues de cette longue journée.

Le lendemain, on raconta tout chaud l'épilogue du Sacre au cercle de
madame du Barry.

Le soir, Louis XVI demanda au cardinal s'il n'était point las:

«Non, sire, répondit-il, je suis même prêt à recommencer.»

Ce mot, assurément naïf, parut de mauvais augure. Il ne fut pas
relevé; mais le roi s'en ressouvint, car il dit le même soir à la
reine:

«Madame, faites en sorte que ce ne soit pas pour mon frère que
Monseigneur de Reims recommence les cérémonies du Sacre.»

La reine aurait pu répliquer:

«Je suis à vos ordres pour donner, quand il vous plaira, un héritier
au trône de France.»


On tenait d'étranges propos sur l'adolescence prolongée du roi. À
quelque temps de là, la duchesse d'Aiguillon apporta des nouvelles
circonstanciées, et voici sa conversation avec madame du Barry:

--La bonhomie du roi est admirable. Il conte à ses courtisans les
détails les plus secrets et les plus intimes de ses rapports avec la
reine. Il leur a dit qu'après ses relevailles de couches, il était
allé la remercier maritalement de l'avoir rendu père.

--Nous aurons donc un Dauphin?

--La reine l'espère; elle en a grand besoin; car en France, qu'est-ce
qu'une fille?

--Ne trouvez-vous pas singulier que dans un royaume où les femmes
gouvernent, on ne les compte pour rien?

--En ce qui touche seulement la succession à la couronne; autrement,
depuis Louis XIII, à très peu d'années près, nous avons eu la
haute main et commandé souverainement. Voyez la régence de Marie de
Médicis et l'ascendant que la duchesse d'Aiguillon, notre grand'tante,
prit sur le Cardinal de Richelieu. Voyez Anne d'Autriche, pendant la
longue minorité de Louis XIV, puis madame de Montespan et madame de
Maintenon. Sous le régent Philippe, il y avait dix favorites pour une;
sous Monsieur le Duc, madame de Prie; sous le feu roi, madame de
Châteauroux, madame de Pompadour, et vous.

--Oui, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III; mais aujourd'hui c'est
le tour des sultanes légitimes; la reine a su prendre de l'influence;
elle est roi et a raison de l'être.

--De toutes les manières, si une des nôtres ne peut être reine en
vertu de sa naissance, il nous reste une belle fiche de consolation,
celle de faire toujours la loi aux rois.


La duchesse aurait pu remonter bien plus haut que Louis XIII dans
l'armorial féminin. Sous Clovis, Sainte Clotilde portait déjà les
culottes; Blanche de Castille faisait mieux, elle enfermait à clef
Saint Louis pour l'empêcher d'aller embrasser la reine. Partout où les
hommes règnent, les femmes gouvernent, et le contraire ne se voit pas;
c'est une quenouille bien embrouillée, la Loi Salique est un grand
mot. Des mots, des mots, des mots, comme dit Hamlet.



L'assemblée Des Notables.

_1788._--J'étais depuis huit ans Agent général du clergé. L'Église de
France formait un État dans le royaume. Elle avait son roi à Rome et
se gouvernait elle-même. Je fus son ministre et, pendant ces années
d'apprentissage des hommes et des affaires, j'appris à les conduire et
à les traiter, comme un professeur qui s'instruit en enseignant. On
m'accordait de l'esprit, on me reconnut de la capacité. Mes fonctions
me laissaient la main haute et libre; la jeune Amérique était à la
mode, j'armai un corsaire contre les Anglais, de moitié avec
Choiseul-Gouffier, et le maréchal de Castries, ministre de la marine,
nous donna des canons.

Pendant le rude hiver de 1788, le Trésor royal était vide, la famine à
son comble, et le roi appela l'Assemblée des Notables, dont je fus
nommé membre.

Les Notables étaient réunis pour constater et étudier les souffrances
de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remède.
C'était une consultation générale, un congrès de médecins politiques.
Ils avaient interrogé le patient et savaient le nom de sa maladie;
quant à la guérir, ce n'était pas leur affaire, et celui qui eût
affiché cette prétention n'eût pas manqué de scandaliser la Faculté:
«Eh! mon ami, si nous connaissions le remède, nous commencerions par
nous guérir nous-mêmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous
croyons à la médecine, et la preuve en est que nous nous soignons
comme les autres d'après les ordonnances de nos confrères. Et ils
disaient vrai; car en l'an de disgrâce 1788, le Clergé et la Noblesse
étaient en plus fâcheuse position que le Tiers. Après son triomphe, le
Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse
à son tour, se chargea de l'opération au moyen du remède héroïque: Il
supprima le malade.

L'Assemblée des Notables avait déclaré qu'il fallait jeter l'ancre de
miséricorde, et quelque temps après ma nomination à l'évêché d'Autun,
je fus élu député du Clergé aux États-Généraux, oubliés depuis 1614 et
convoqués à bref délai.




LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Les États-Généraux.


Il faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie; il ne sert
à rien qu'on vous le dise; les uns ne l'écoutent pas, les autres le
prennent à contresens.

J'avais trente-cinq ans, l'âge où l'esprit est dans toute la plénitude
de sa force et de son activité. Je n'avais d'autre perspective que
l'ambition, et je me trouvais entre l'Église et la Politique. On dit
qu'Hercule, également entre deux selles, choisit la Vertu qui lui
sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds
d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquité,
dans ses allégories, nous propose ainsi parfois des énigmes que
nous ne comprenons pas.

Dans cette alternative, je me rappelais l'Âne de Buridan, également
sollicité par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de
commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine
et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'âne est logique; n'étant ni
l'un ni l'autre, ni les deux à la fois, j'aurais bu d'abord, et après
cette libation, j'aurais attaqué ferme le picotin. L'argument des
écoles n'est pas des mieux choisis et il y a inégalité dans les
termes. Manger est bien, boire est mieux, digérer est tout.

Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacré Bonaparte, me jette
les Clefs de Saint Pierre, qui a renié trois fois son Maître.


À examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions
d'hommes ne servait qu'à entretenir l'oisiveté de six cent mille
privilégiés qui les opprimaient, et la nation était le fumier sur
lequel s'élevaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix
lignes de La Bruyère sur les _Paysans_ suffisent pour expliquer la
Révolution française.

Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement poussé et
entraîné à la Révolution, quand un noble peut impunément molester,
insulter et brutaliser un citoyen, faire bâtonner Voltaire à l'hôtel
Sully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une
bête fauve. Il est vrai que ce même peuple verra de sang-froid
guillotiner Lavoisier, Condorcet et André Chénier; mais encore y
eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les
Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, écrivait sur un sept de pique le
nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus.


Le murmure du peuple s'élevait jusqu'au trône, d'abord faible comme
une plainte, bientôt puissant comme une protestation, menaçant comme
un défi, impérieux comme un ordre. Ce qu'il demandait n'était pas
encore la vengeance, c'était la réparation, réparation tardive,
accordée à regret par un roi médiocre, sans caractère et sans
grandeur, soumis à toutes les influences de l'étranger et de sa
famille, aussi incapable des grands crimes qui asservissent une nation
que des fortes vertus qui la sauvent.

Le dénouement tragique de sa destinée ne saurait émouvoir. Son malheur
fut celui de bien d'autres plus innocents que lui, et que leur
obscurité n'empêcha pas de bien mourir. La Convention lui décerna les
honneurs de son tribunal d'exception. Le juger ainsi, ce n'était pas
associer la nation tout entière par ses représentants à la
condamnation du Roi de France, c'était plutôt la consécration d'un
titre qui n'existait plus. Cette inconséquence politique est affirmée
par une parole révolutionnaire: «Sa tête, en tombant, ne devait pas
faire plus de bruit que celle d'un citoyen.»


Il n'est pas permis de s'étonner qu'un rat abandonne le navire qui
boit la mort, et passe sur le vaisseau qui tient la mer contre vents
et marées. La Monarchie coulait à pic; la Révolution sauvait
l'équipage et recueillait les épaves du naufrage royal.

Un mécontent est toujours un révolutionnaire; il veut, désire et
attend autre chose. Quoi? Il l'ignore lui-même; mais tout changement
indéterminé, comme les cartes battues, amène une nouvelle chance de
gagner au joueur qui a perdu.

J'étais mûr pour être un des apôtres de cette révolution qui mâchait à
vide, et qui allait broyer la vieille Europe dans l'étreinte
inexorable de ses engrenages. La Révolution sabordait à coups de hache
la carcasse pourrie qui avait été ma prison; elle brisa mes chaînes et
me prit dans ses bras. Si j'ai eu une vraie mère, c'est celle-là. Elle
a effacé l'affront de ma famille, et je me suis fait grand en me
rangeant parmi les petits.

Jeté dans l'Église malgré moi, affranchi par la Révolution, brouillé
avec les évêques, menacé de l'excommunication du Pape, j'ai refusé
l'Archevêché de Paris, renoncé à L'Évêché d'Autun, et je suis rentré
dans la vie civile, en perdant les soixante mille livres de ma charge.
La Cour me fit des offres bien tentantes; c'était l'orange que jette
le coureur à ceux qui le suivent dans l'arène olympique, je ne la
ramassai pas. Je savais que je trouverais dans la caisse de l'opinion
publique bien au-delà de ce qu'on me proposait, et comme j'avais
besoin de m'enrichir, je prétendais appuyer plus solidement ma
fortune.


Mais ce n'était pas tout. La veille du jour où je devais consacrer
deux évêques, je reçus avis que le Clergé voulait me faire assassiner.
Je fis mon testament en instituant pour ma légataire madame de
Flahaut, et je couchai hors de chez moi, près de l'église où devait
s'accomplir la cérémonie du lendemain.


À quelque temps de là, j'eus la mission de déposer entre les mains du
roi une remontrance impérieuse, en l'exhortant à s'entourer des plus
fermes appuis de la liberté. Comme il faut tout prévoir, c'était une
poire pour la soif.


Le général Lamarque a écrit une lettre aux journaux qui critiquaient
un de ses actes, et je lui dis à cette occasion: «Général, je vous
croyais de l'esprit.»

J'ai eu cette faiblesse une fois, car il fallait bien me défendre,
et voici ma lettre, qui a couru les gazettes:

     «Maintenant que la crainte de me voir élever à la dignité
     d'Évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute. Voici
     l'exacte vérité: J'ai gagné dans l'espace de deux mois, non dans
     des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des Échecs,
     regardé presque en tout temps, par la nature même de ses
     institutions, comme une maison particulière, environ 30,000
     francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir
     l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une
     manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et
     je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette
     séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme
     législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi
     sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir
     toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de
     l'Assemblée doit se porter sur ces excès nuisibles à la société,
     en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune que les
     lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne
     blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le
     respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un
     devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est
     arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun
     tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir
     le courage de les reconnaître.»


Après une telle épître, je n'avais plus qu'à tirer l'échelle, et je
reçus avec plus de philosophie l'averse des épigrammes qui pleuvaient
sur moi de tous côtés. En voici trois des _Actes des Apôtres_
du jeune Camille:

  Roquette au temps passé, Talleyrand dans le nôtre,
      Furent tous deux prélats d'Autun;
      Tartufe est le portrait de l'un;
      Ah! si Molière eût connu l'autre!


      Dans ses écrits chacun a sa manière,
  L'un brille en un discours, l'autre dans un rapport
      Quant au prélat que la France révère,
        On sait que l'_Adresse_ est son fort.
  Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport,
        Ami, veux-tu savoir le père?
        Tout le moelleux est de Chamfort,
        À Sieyès tout l'incendiaire,
        Tout ce qui cloche à Périgord.


       D'Autun à son ambition
  Immole sa parole et sa religion;
       C'est tout simple; il a cessé d'être
           Et gentilhomme et prêtre.


Celle-ci est des _Rapsodies du jour_:

  Le boiteux si connu par son apostasie
  Se défend assez mal d'être ami d'_Orléans_:
  «Quel intérêt me lie à ce chef de brigands,
  Et qu'aurais-je avec lui de commun?»--L'infamie.

  C'est l'Évangile révolutionnaire:
  «_Armez_-vous les uns les autres.»


Je fus plus sensible à la séparation d'une amie. Madame de Brionne
était une des plus dignes, des plus belles et des plus grandes dames
du Faubourg. Elle méprisait les _Petits hommes noirs_ du Tiers, mais
elle avait peur du Peuple déchaîné comme un bouledogue et qui venait
de renverser la Bastille. Je courus chez elle, en apprenant sa
résolution d'aller attendre aux portes de la France cette première
insurrection de Paris, et je lui demandai la raison de ce départ si
prompt.

--Parce que je ne veux être ni victime ni témoin de scènes qui me font
horreur.

--Mais faut-il pour cela quitter la France?

--Et où voulez-vous que j'aille?

--Je ne vous conseille pas de rester à Paris, puisque vous êtes si
effrayée, ni même de vous retirer dans vos terres; mais allez passer
quelque temps dans une petite ville de province où vous ne serez point
connue; vivez-y sans vous faire remarquer, et personne n'ira vous
découvrir.

--Une petite ville de province, fi! monsieur de Périgord; paysanne
tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.

Je n'insistai plus, et elle partit.


Je n'entrerai pas dans le détail des événements et des faits qui
appartiennent à l'histoire; tous mes actes à l'Assemblée
constituante sont consignés dans les procès-verbaux.

On a dit que j'étais passé maître dans l'art de faire travailler les
autres et d'accaparer leurs talents; ce serait alors la fable
renversée; _Le Paon paré des plumes du geai_. Il est vrai que ma
paresse d'esprit et mon indolence de caractère expliquent mon
ignorance naturelle; mais dans le nouveau milieu où je respirais, les
idées me tombaient toutes faites comme des alouettes rôties.

C'était pour moi une affaire d'écrire; M. d'Hauterive l'a raconté. Il
entre un jour chez moi, demandant une lettre.--Eh bien?--Il faudrait
répondre.--De ma main?--Mais oui.--C'est une tyrannie; comment,
composer et écrire en même temps?--Cela est absolument nécessaire.--Eh
bien, je vais écrire, mais dictez.


Raphaël faisait peindre ses tableaux par ses élèves, Richelieu rimer
ses tragédies par des poètes, voire Corneille. Je faisais travailler
mes secrétaires et mes collaborateurs à la manière d'un chef
d'orchestre qui dirige ses musiciens avec un archet sans jouer du
violon.

Guilhe a rédigé le rapport lu à l'Assemblée nationale sur
l'Instruction publique, spécialité qu'il partageait avec l'abbé des
Renaudes, que je fis nommer par la suite membre du Tribunat, et qui me
refusa un vote par scrupule de conscience. «Mais, lui dis-je, on ne
vous demande pas votre conscience, mais votre voix.»


D'Hauterive et La Besnardière avaient la Politique et Panchaud les
Finances. Panchaud, fondateur de la Caisse d'escompte et de la Caisse
d'amortissement, était le seul homme capable de faire pondre la Poule
aux oeufs d'or sans l'éventrer. L'abbé Bourlier, depuis évêque
d'Évreux, Colmache et quelques autres furent aussi d'actifs
collaborateurs pour la fabrication des discours, des rapports, des
dépêches, des pièces diplomatiques et des lettres.


Tout le monde y mit de la bonne volonté, du dévouement, de
l'intelligence et de l'honnêteté. Voici le tableau des travaux
auxquels je fus appelé à prendre part, où se résument, dans leurs
formules et leurs grandes lignes, les principes et les réformes
nécessaires pour réorganiser une société nouvelle en utilisant les
matériaux de l'ancienne.


_Abolition des titres._--Noble, je réclame l'égalité des classes et la
communauté des droits; évêque, la liberté de l'intelligence humaine.

La proposition de Mathieu de Montmorency sur l'_Abolition des
titres_ méritait un compliment. Je l'aborde:

--Comment se porte Mathieu Bouchard?

--Bouchard! mais je m'appelle toujours M. de Montmorency; il ne dépend
pas de moi de renier mes aïeux; car enfin je descends du grand
connétable qui contribua au gain de la bataille de Bouvines; je
descends de cet autre connétable qui trouva la mort sur le champ de
bataille de Saint-Denis, je descends...

--Oui, oui, mon cher Mathieu, et vous êtes le premier de votre maison
qui ayez mis bas les armes.


_Mandats impératifs._--En acceptant le mandat impératif imposé par les
bailliages, on n'est plus un député, on est un messager. Ma motion est
adoptée.


_Comité de Constitution._--J'ai le no 2, entre Monnier et Sieyès. Nous
avons fait de la bonne besogne.--Réorganisation sociale. La Carte de
France est remaniée.


J'ai reçu la première pensée politique de Sieyès, théoricien creux et
obscur, dont la formule est le titre d'un volume que Chamfort lui a
donné, trouvant inutile de l'écrire.

_Qu'est-ce que le Tiers-État?_--Rien.

_Que doit-il être?--Tout._

C'est le grelot de son tambour.

Je m'amusais à culbuter son château de cartes métaphysique, qui met
des ombres partout, et qui trouve le moyen d'obscurcir la lumière avec
la prétention de ne pas la laisser sous le boisseau. Six pouces d'eau
trouble la font paraître plus profonde que six pieds d'eau claire qui
laissent apercevoir le gravier.


_Instruction publique._--L'instruction publique centralisera l'esprit
de la nation comme l'assemblée en centralisera la volonté. Séculariser
l'enseignement des générations futures, enlevé à l'Église et dirigé
par l'État. Éducation physique, intellectuelle et morale, à tous les
degrés et pour toutes les conditions. Conserver l'étude de l'antiquité
unie à celle des connaissances pratiques. Écoles spéciales, Droit,
Médecine, Théologie, Art militaire, Institut, Corps académique.


_Unité des Poids et Mesures._--Création de premier ordre, qui
s'imposera à toute l'Europe.


_Loterie._--À supprimer.--Inégalité des chances comme jeu, immoralité
du produit comme impôt.


_Déclaration des droits._--Le droit des peuples est une propriété,
celui des rois n'est qu'un dépôt. La liberté est plus ancienne que la
tyrannie, mais il faut qu'un peuple soit majeur pour l'exercer.


_Contributions et Enregistrement._--Mécanisme égalitaire des impôts,
des personnes, des biens, de toutes les propriétés, de toutes les
richesses.

Le peuple français est celui qui paie le plus cher pour être gouverné
à bon marché.


_Emprunts de Necker._--Le crédit de la France est la plus belle
hypothèque de l'univers.


_Biens ecclésiastiques._--Ce territoire immobilisé est une propriété
nationale. La vente de ces biens de main-morte donnera deux milliards
au Trésor public. Le changement des revenus du clergé en traitement le
fera rentrer dans l'État par le budget. Malgré mon avis, on a fait une
opération dangereuse en donnant ces biens comme hypothèque aux
assignats, dont le cours forcé a déprécié la valeur.


_Constitution civile du Clergé._--Je ne m'y suis pas opposé, sous la
réserve de la liberté du culte et sans exiger le serment du prêtre.
J'ai été des premiers à conseiller la réunion du Clergé et du Tiers,
la vérification collective des pouvoirs et le vote par tête, non par
ordre.


_L'Adresse aux Français._--L'Assemblée m'a confié la rédaction de
l'_Adresse à la Nation_, qui m'a valu la Présidence, pour expliquer,
justifier et défendre la Constitution attaquée par les partis. Tâche
facile.

Trois objections: _Tout détruit?_--Pour tout reconstruire.--_Réforme
précipitée?_--Ni hésitation ni délai, de front et tout à la
fois.--_Perfection chimérique?_--La société, comme l'homme, est
perfectible, et les idées utiles au genre humain ne sont pas seulement
destinées à orner les livres. Conclusion: Linnée a fait l'Inventaire
de la Nature, la Révolution celui des principes du gouvernement des
peuples et des _Droits de l'Homme_.


Tout cela était dit et fait de bonne foi, car alors on pouvait être
honnête et réussir, parce que les opinions et les intérêts étaient
d'accord.



La Messe De La Fédération.

J'ai fait adopter par l'Assemblée la date du 14 Juillet, anniversaire
de la _Surprise de la Bastille_, pour la Fête de la Fédération.

Madame du Barry est allée voir les préparatifs; comme tout le monde
elle y a pris part, et voici ce qu'elle m'a raconté:


«Comme j'étais fatiguée d'avoir «travaillé à la terre» à me donner des
ampoules, je me suis mise en quête de chercher dans la foule madame de
Mortemart et messieurs de Cossé et de Mausabré qui m'avaient
accompagnée.

«Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider à les retrouver, mais
cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa
courtoisie ne se démentit point; nous prîmes le premier fiacre venu et
nous partîmes. J'étais peu à mon aise avec cet étranger; mais il
entama une conversation animée et brillante. Je l'examinai alors avec
plus d'attention. Il avait une figure charmante, quelque chose de doux
et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je
le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just.

«Le duc de Fronsac, rongé de goutte, qui venait me voir de loin en
loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut
que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reçut assez
mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant
d'être aristocrate outre mesure.»


Il y avait alors les prêtres assermentés et les réfractaires; une
grande difficulté se présenta pour consacrer les premiers évêques du
clergé constitutionnel, et il en fallait trois pour la cérémonie.

J'étais résolu; mais je voyais hésiter mes deux auxiliaires: Gobel,
évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de Babylone. Il fallait les
décider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une
comédie renouvelée des _Fausses Confidences_. La veille j'allai
trouver Miroudot et lui dis: «Gobel nous abandonne; pour moi, je sais
à quoi cela nous expose et ma résolution est prise; j'aime encore
mieux me tuer que d'être lapidé par la foule.» Tout en parlant, je
maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait le
_Bréviaire du coadjuteur_ ou les _Burettes de l'abbé Maury_. Le joujou
fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furent
exacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genève
s'en amusa beaucoup.


J'avais un peu oublié les cérémonies épiscopales. Mirabeau, qui avait
assisté dans ses prisons à plus de messes que moi, s'offrit pour une
répétition générale en costume. Un autel fut improvisé sur la cheminée
de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma
chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux.


La Révolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars,
sur l'Autel de la Patrie, assisté de deux cents prêtres, en présence
de la Famille royale, de l'Assemblée, des Fédérés des départements et
du peuple de Paris. J'aperçus La Fayette sur son cheval blanc, l'un
portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire à ce _Général Tartufe_,
qui me considérait: «Ah çà, surtout ne me faites pas rire.»


Cette comédie se termina par un souper, et j'écrivis au duc de Lauzun:

     «Vous savez l'excommunication de Damoclès; venez me consoler et
     souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu;
     aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne
     boirons que du vin frappé.»



Mirabeau.

Nous étions très liés; il était noble déclassé comme moi, et je lui
devais un bon office. Nos relations cessèrent par suite de la vente et
de la publication de Lettres secrètes sur la cour de Prusse, dans une
mission qu'il devait à mon entremise. Il me considérait déjà comme un
rival de politique, d'esprit et de licence, et dès lors il me traita
ouvertement en ennemi.


Mirabeau tonne comme Jupiter assembleur de nuages, mais son tonnerre
n'est parfois qu'une feuille de tôle, et c'est un aigle qui n'est pas
toujours dans les nuages.

Quand il s'agit d'élire le président, il prit la parole pour indiquer
les conditions de caractère et de talent que devait offrir le
candidat. Il ne manquait qu'un trait au portrait qu'il venait de
tracer, c'est que le président devait être marqué de la petite
vérole.


Je discutais avec lui: «Attendez, me disait-il, je vais vous enfermer
dans un cercle vicieux.»

Et moi de répondre: «Est-ce que par hasard vous auriez envie de
m'embrasser?»


Jamais il n'a dit le fameux: «_C'est à vous d'en sortir._» Ce langage
n'aurait pas été admis.

C'est un autre député qui a crié: «_Nous ne sortirons que par la force
des baïonnettes._»

Mirabeau se pencha vers Lameth et ajouta: «_Et puis, si elles
viennent, nous f... le camp._»

D'ailleurs, presque tous les mots historiques ont été fabriqués ou
arrangés après coup; à la Foire aux mensonges, l'histoire est encore
le magasin le mieux approvisionné. Les actes et les discours officiels
ne sont que le décor de la scène où se joue la _Grande Farce_, et le
Dieu de la machine est toujours dans la coulisse.


_Avril 1791._--Mirabeau chancelle comme le gladiateur vaincu sur le
sable du cirque. Au premier signe de la Mort, il comprit qu'il fallait
la suivre.

Il désira me voir et je me rendis au chevet de son lit: «Une moitié de
Paris reste en permanence à votre porte; j'y suis venu comme
l'autre moitié, trois fois par jour, pour avoir de vos nouvelles, en
regrettant chaque fois de ne pouvoir la franchir.»

Je restai deux heures avec lui. Nous étions réconciliés, et je fus,
avec La Marck, son exécuteur testamentaire. Il me remit son discours
sur la _Loi des successions_, pour le lire à l'Assemblée.

Le lendemain, quelques heures après sa mort, je montai à la tribune:
«M. Mirabeau n'est plus. Je vous apporte son dernier ouvrage, et telle
était la réunion de son sentiment et de sa pensée, également voués à
la chose publique, qu'en l'écoutant vous assistez presque à son
dernier soupir.»




ANGLETERRE


Je songe à ce mot d'un diplomate, arrivant à Londres: «Au bout de huit
jours, je me proposai d'écrire mes impressions sur l'Angleterre; au
bout de huit mois, j'ai vu que ce serait difficile, et au bout de huit
ans j'y ai renoncé.»

C'est l'histoire des Moutons anglais. En sortant de Douvres, ils sont
blancs; en approchant de Londres, gris, et plus près, noirs. Si on les
tondait, on verrait que tous ces moutons sont blancs; la coloration
progressive de leur toison vient de l'action combinée de la suie, de
la fumée et du brouillard.

Toutes les fois que j'observe les hommes et les choses, je pense aux
moutons anglais; il faut regarder sous la peau.

_Février 1792._--Je vais en mission à Londres avec Lauzun (le duc de
Biron), mon ami et mon confident. Pour rendre hommage à la vérité,
notre vie n'était pas édifiante; mais si l'hypocrisie était
contagieuse, je lui offrirais en même temps l'hommage qu'elle rend à
la vertu anglaise. L'aristocratie ouverte et fermée ne me pardonna
pas de braver le kant, et je revins bredouille.


Dans un dîner, je me trouvai avec Fox, qui ne cessait de s'entretenir
avec son enfant sourd-muet. N'est-ce pas étrange de dîner avec le plus
grand orateur de l'Europe, et de le voir parler avec ses doigts?


_Mai 1792._--Comme député de la Constituante, je ne puis recevoir le
titre officiel d'ambassadeur, conféré à Chauvelin, et sous son
couvert, je reprends les négociations pour établir une _Entente
nationale_ contre le _Pacte de famille_ noué par la Cour avec les
Maisons d'Autriche et de Bourbon. La situation politique ne me
permettait pas d'espérer l'alliance, mais je gagnai la neutralité.

_L'Alliance anglaise_ a été le pivot de ma carrière diplomatique, dont
le cercle se referme à quarante ans de distance à la _Conférence de
Londres_ par l'_Entente cordiale_, sur le même programme, avec le même
but, dans le même pays.

_10 août 1792._--Je suis revenu à temps pour voir cette journée.
Le jour où Hérault de Séchelles prononça la déchéance de la royauté,
je lui fis passer cette note: «_Envoyez-les à la Tour du Temple._»

Après les persécuteurs, je ne connais rien de plus haïssable que les
martyrs.


La République a été faite par des monarchistes intelligents et défaite
par des républicains imbéciles. La Révolution, commencée par des sages
honnêtes, a été achevée par des brigands insensés.

Je suis des Jacobins et des Feuillants, et il n'y a plus de place ici
pour moi que dans une prison, dont la porte de sortie donne de
plain-pied sur l'échafaud. Je retourne en Angleterre, avec une
nouvelle mission que je dois à Danton.


Depuis mon installation à Londres, si je n'ai plus voix délibérative
au chapitre, j'ai encore voix consultative. Je conseille donc la
sagesse et la modération dans le triomphe. La France est assez grande
et assez forte dans ses limites naturelles pour l'accomplissement de
ses destinées. Pas de conquêtes; toute annexion est un boulet rivé au
pied, une contradiction des principes de la Révolution, qui a promis
non d'acquérir des territoires, mais d'émanciper les nations.

Malgré mes bonnes intentions, je me vois en butte aux vexations des
Émigrés royalistes et aux accusations des Jacobins. Je suis entre
l'Enclume de France et le Marteau d'Angleterre, ou plus justement
entre le Billot et la Hache. Au début, les Anglais appelaient la
Révolution une fièvre de croissance et les Russes un cancer; mais ses
excès indignent l'Europe. Tous les royaumes me sont fermés, et sur une
lettre de M. de Laporte intendant de la Liste civile, qui me signale
en qualité de négociateur disposé à servir le roi, Robespierre me fait
décréter d'accusation comme émigré. On le serait à moins. J'essaie de
m'en tirer, comme la Chauve-souris, avec les Jacobins et lord
Grenville:

          Je suis oiseau, voyez mes ailes;
          Je suis souris, vivent les rats!


J'écris aux Jacobins:

     J'ai été envoyé à Londres le 7 septembre 1792 par le Conseil
     exécutif provisoire, et j'ai en original mon passeport, signé des
     six noms, conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.-Maurice
     Talleyrand, allant à Londres par nos ordres._»


Il faut dire que je l'avais escamoté à Danton, qui s'était laissé
faire dans un moment d'abandon.

Dans le même temps, j'écris à lord Grenville, qui me considérait comme
un hôte dangereux:

     Je suis venu à Londres pour y jouir de la paix et de la
     sûreté personnelle, à l'abri d'une constitution protectrice de la
     liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours
     été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de
     parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la
     publicité d'une seule de mes opinions politiques que la
     connaissance d'une seule de mes actions.


L'habileté est une jolie chose quand elle s'appuie sur la force. Au
lendemain, Pitt m'applique l'_Alien Bill_ sans autre forme de procès,
et ne me donne que vingt-quatre heures pour quitter le territoire
anglais, où il n'y a de poli que l'acier. Comme si les Anglais ne nous
avaient pas donné l'exemple de Charles Ier.


J'appelle Courtiade, mon valet de chambre, et connaissant ses manies
formalistes, je brusque la situation.

--Ma malle est-elle bouclée?

--Oui, Monseigneur.

--Je pars sur l'heure; vous pourrez faire tranquillement vos adieux à
votre femme, et vous me rejoindrez par le premier paquebot.

--Non, non, Monseigneur, je vous suivrai, je ne vous laisserai pas
partir seul; je ne demande qu'un court délai, jusqu'à demain.

--Les heures sont comptées pour moi; prenez vos dispositions.

--C'est bien de cela qu'il s'agit! s'écrie Courtiade, pleurant
et gesticulant; cette maudite blanchisseuse a emporté toutes vos
chemises fines et vos cravates de mousseline; quelle figure
Monseigneur ferait-il dans un pays étranger?

Ceci est du tragi-comique à la Shakespeare.


Les nations étrangères, aveugles et jalouses, ont laissé la France se
noyer dans la boue et le sang, sans comprendre que leur intérêt était
de sauver la royauté. La République est contagieuse et elle a inoculé
la Révolution à l'Europe, qui est en faillite et suivra son exemple.
Mais que serait-il advenu de la France enfermée dans un cercle de
monarchies, sans les victoires de la République et celles de Napoléon?
En 1795, les émigrés de 1815 avaient vingt ans de moins. Beau sujet de
réflexions.




AMÉRIQUE


_Février 1794._--Je m'embarque pour l'Amérique, avec Beaumetz et La
Rochefoucauld-Liancourt, sur un vaisseau danois. Une frégate anglaise
vient faire une visite à bord, et je me déguise en cuisinier. C'est le
commencement de mon Odyssée; mais j'en ai vu bien d'autres; j'ai eu
plus de vicissitudes et de traverses qu'Ulysse, le Père de la
diplomatie, moins Pénélope.


L'Amérique est une fille de l'Angleterre, qui s'est affranchie de la
tutelle de sa mère. Les Américains savent trop de politique pour
croire, de nation à nation, à la vertu qu'on appelle reconnaissance,
et ils en savent assez pour pratiquer l'ingratitude.


J'ai trouvé à New-York quelques débris de la Constituante qui
n'avaient pas l'air de se consoler entre eux. La politique ne
nourrissant pas son homme, dans ce pays où il y a trente-deux
religions et un seul plat, je m'établis épicier, profession qui exige
des connaissances encyclopédiques.

C'est en cette qualité que je fis la rencontre, dans le marché aux
légumes de New-York, de la belle madame de la Tour-du-Pin, fermière
aux environs, assise sur son âne, en costume de paysanne, apportant
ses légumes et ses fruits à vendre à messieurs les républicains
d'Amérique. Nous renouâmes connaissance, et elle n'envisageait pas la
situation sous son côté mélancolique.

--Et que faites-vous ici?

--Hélas! madame, je suis épicier; je m'ennuie et je vieillis.

--Moi, vous voyez, je suis fermière, comme à Trianon; on ne peut pas
vieillir tout le temps, et je le passe à rajeunir en attendant l'heure
du berger.

--Et celle de la bergère?

--Pas moi; il vaut mieux envoyer les hommes paître que de les y mener.

Cette rencontre me rappela le souvenir de madame de Brionne: «Paysanne
tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.»

On ne m'y reprendra plus à faire des révolutions pour les autres.




LE DIRECTOIRE

Madame de Staël.


_Juin 1795._--Au bout de deux ans d'exil, d'inaction et d'ennui, à la
veille de passer aux Grandes-Indes, Thermidor apparaît comme un
arc-en-ciel, mieux, comme une aurore boréale. Le dernier coup de
bascule a décapité Robespierre. Le volcan révolutionnaire ne crache
plus, mais une colonne de fumée légère témoigne qu'il n'est pas
éteint. J'adresse à la Convention une pétition pour obtenir ma rentrée
en France, et j'écris à madame de Staël, très en faveur auprès du
Directoire:

«_Si je reste encore ici un an, j'y meurs._»

Elle est touchée, fait appuyer ma requête par Marie-Joseph Chénier,
l'un des deux _frères ennemis_ de la tragédie révolutionnaire, dont
les _Hymnes_ n'ont pu effacer les _Iambes_ d'André. M. J. Chénier fait
un rapport, rappelle mes services et, plus heureux pour ma cause que
pour celle de son frère, obtient un décret de rentrée qui termine mon
exil; aussi, c'est de bon coeur que je lui pardonne son épigramme:

          L'adroit Maurice, en boitant avec grâce,
          Aux plus dispos pouvait donner leçons;
          À front d'airain unissant coeur de glace,
          Fait, comme on dit, son thème en deux façons.
          Dans le parti du pouvoir arbitraire,
          Furtivement il glisse un pied honteux;
          L'autre est toujours dans le parti contraire,
          Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.


L'heureuse enfance et l'adolescence de mademoiselle Necker (madame de
Staël) avaient été si parfaitement dirigées du côté de la pudeur,
qu'elle ne voulait pas faire sa toilette devant le petit chien de sa
mère; mais, pour la chienne de son papa, c'était différent; à raison
du genre femelle, elle s'habillait en sa présence et sans la moindre
difficulté.


Le culte de madame de Staël pour son père était sincère; mais elle
l'affichait avec une sensibilité théâtrale qui pouvait sembler
exagérée, car sa place était auprès de lui pour consoler sa vieillesse
dans sa retraite, au lieu de rechercher des succès de salon. Il est
vrai que

          La solitude effraie une âme de vingt ans,

mais elle les avait plutôt deux fois qu'une.


Comme épistolière, la Sévigné de Genève ne fut pas aveuglée par les
différents soleils qui brillèrent dans son ciel. Le style, c'est
l'homme,--avec lequel elle avait causé. Dans son salon, à l'encontre
de mademoiselle de Lespinasse, dont l'art était de faire briller tous
ses fidèles, elle les éteignait et prenait le dé de la conversation.
Elle s'y préparait comme l'orateur s'exerce à l'effet d'un discours à
la tribune, et ce travail lui occasionnait une fatigue qui hâta sa
fin.


_1796._--Le véritable exil n'est pas d'être privé de sa patrie, c'est
d'y vivre et de ne plus rien y trouver de ce qui la faisait aimer. Où
la chèvre est attachée, elle broute à la longueur de sa corde, et je
n'ai pas trop à me plaindre. Aux circonstances comme aux
circonstances, au temps comme au temps,

          Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.


Depuis mon retour, j'étais sans influence et sans argent, ce qui est
pour moi le comble du malheur. On me rencontrait boitant dans les
rues; mais je n'en avais pas moins tous les matins quarante personnes
dans mon antichambre, et mon lever était celui d'un prince.


Je n'avais qu'une corde à mon arc, madame de Staël, et je lui parlai à
coeur ouvert.

--Ma chère enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis; il n'y a pas de
quoi aller un mois; vous savez que je ne marche pas et qu'il me faut
une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me créer une
position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez-vous
là-dessus; si vous m'aimez, voyez ce que vous avez à faire.

Le _Bréviaire du coadjuteur_ et les _Burettes de l'abbé Maury_, qui
m'avaient si bien réussi avec Gobel, me servirent encore mieux avec
madame de Staël, et la voilà aux champs.

--Ne prenez aucune détermination avant de me revoir; je remuerai ciel
et terre, et pour commencer, je cours chez Barras. Que faut-il
demander?

--Un poste au ministère des Relations extérieures; une fois dans la
place, je saurai bien trouver le portefeuille.

Elle se met en campagne.


Barras a besoin de me voir, avant d'en parler à ses collègues, et je
me rends à Suresnes où il avait une petite maison de plaisance. Il
m'accueille fort bien et nous commençons à causer en attendant le
dîner. Il me montre la difficulté de faire accepter par le Directoire
un aristocrate, un prince, un évêque. Au cours de la conversation, on
lui annonce à brûle-pourpoint que son favori vient de se noyer en se
baignant dans la rivière, et il se livre, sans retenue devant moi,
à un violent accès de désespoir.

Je restai alors silencieux, sans essayer de placer une parole de
condoléance; mais à mon attitude réservée, à mes regards, il comprit
que je respectais sa douleur. Il finit par se calmer par degrés,
revint à moi, et une fois à table, la conversation politique opéra une
diversion qui le décida en ma faveur.

De 1792 à 1795, il n'y avait pas eu de diplomatie; le mécanisme et la
langue de cet instrument étaient alors aussi inutiles que la boussole
sur un navire désemparé, battu par la tempête. Ceux qui parlaient au
nom de la France s'appelaient Charles Delacroix, Buchot, Deforgues,
Lebrun-Tondu, qu'on rétribuait comme des pelés.

Buchot, ancien maître d'école, fut commis d'octroi au quai de la
Tournelle. En 1808, il m'écrivit qu'il était malade et sans ressources
à l'Hôtel-Dieu, et je lui fis allouer une pension de 6,000 francs.
J'étais payé pour savoir qu'il ne faut pas gâter le métier, et nul ne
prévoit si la Fortune ne l'écrasera pas un jour sous sa roue.

Le ministre Charles Delacroix ne réussissait guère; les ambassadeurs
et les diplomates étrangers étaient mal à l'aise avec les façons et
les moeurs révolutionnaires. La France avait des généraux
vainqueurs, il lui fallait des diplomates. L'Épée et la Plume ne vont
pas l'une sans l'autre, et Charlemagne scellait ses ordres avec le
pommeau du glaive.

Barras fit valoir ces raisons, insista sur ma capacité reconnue,
et je fus nommé ministre des Relations extérieures.


_1797._--Me voilà réinstallé à Paris, rue du Bac, à l'Hôtel Galliffet,
vaste et bien aménagé.

Dans le même temps, l'Institut m'ouvre ses portes, se souvenant que
j'étais le promoteur de sa création, et m'élit membre de la classe des
Sciences morales et politiques, dont je deviens le secrétaire. Comme
tribut de bienvenue, je fis deux mémoires: _Les Relations commerciales
des États-Unis avec l'Angleterre_, et le _Tableau de l'Amérique du
Nord, avantages à retirer des colonies nouvelles après les
révolutions_. En voici l'argument: «Remplacer les anciennes colonies
perdues, et ouvrir des routes et des débouchés à tant d'hommes agités
qui ont besoin de projets et d'activité, à tant de malheureux qui ont
besoin d'espérance.»


Cela me rappelle le temps où je m'ennuyais ferme à New-York en
compagnie d'un collègue de la Constituante, le marquis de Blacous.
Pour nous distraire, nous avions parcouru ensemble toutes les villes
d'Amérique. Étant ministre, j'engageai mon compagnon d'exil et
d'infortune à revenir en France. Blacous était homme d'esprit et
joueur forcené; réduit aux expédients, il me demanda une place de six
cents livres, je négligeai de le recevoir et de lui répondre, et
j'appris que, fatigué de la vie et de ses créanciers, il s'était brûlé
la cervelle. Un ami commun m'en fit de vifs reproches: «Vous êtes
pourtant cause de la mort de Blacous.» Je lui répondis en bâillant, le
dos à la cheminée: «Pauvre Blacous!»


Je m'entends bien au Directoire avec Barras; mais Rewbell me
contrecarre et dérange mon jeu. Il ne sait que s'asseoir dans les
plateaux de cette balance à faux poids, où un coup de pouce suffit
pour faire osciller l'équilibre européen.

Au cours d'une séance orageuse du Directoire, il me jette une
écritoire à la tête en criant: «_Vil émigré, tu n'as pas le sens plus
droit que le pied._»

À quelque temps de là, Rewbell, qui était louche, me demande comment
vont les affaires:--«_De travers, comme vous voyez._»


La Reveillère-Lépeaux est d'un autre genre de comique. Il a lu, en
1794, à l'Institut, un mémoire sur la _Théophilanthropie_ et la forme
à donner au nouveau culte. Je n'ai qu'une observation à faire sur
cette manie: Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et
est ressuscité; La Reveillère devrait tâcher d'en faire autant.


Barras prépara avec eux le coup d'État du 18 Fructidor, en sacrifiant
Barthélemy qui louvoyait et Carnot qui s'opposait.

Madame de Staël fut tenue à l'écart. Elle avait des opinions
républicaines et des amitiés aristocratiques, et son indiscrétion dans
les affaires la fit éloigner. Si elle a travaillé au 18 Fructidor,
elle n'a pas fait le 19. Compromise dans les deux camps, sa conduite
fut plus courageuse qu'habile, et elle repêcha ses amis après les
avoir jetés à l'eau.


La première fête que j'ai donnée à Bonaparte a été marquée par un
incident qui donna lieu à une foule de commentaires.

Madame de Staël, au milieu d'un grand cercle, provoqua le jeune César
à rompre une lance:

--Général, quelle est à vos yeux la première femme du monde, morte ou
vivante?

Lui, avec son humeur guerrière, lui renvoya ce compliment:

--Celle qui a fait le plus d'enfants.

Voilà deux coups de raquette, et le volant par terre. Il valait la
peine d'être ramassé.


Une autre fois, j'étais à souper entre madame de Staël, ombrageuse
comme Hermione, et madame Récamier, souriante comme la chaste Aricie,
qui ne se laissait aimer qu'en buste par cinq cents de ses amis, mais
qui se faisait peindre en pied par Gérard

        .....Dans le simple appareil
  D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.


Sur ce portrait, elle a l'air de l'Innocence qui sait à quoi s'en
tenir là-dessus. Dans celui de David, elle a le visage sérieux,
pour ne pas dire grognon, comme si elle songeait déjà au mot de
Fontenelle: «Les jolies femmes meurent deux fois.» Je me la figure
ainsi, quand Benjamin Constant la menaçait de mourir à ses pieds.

--Mourez d'abord, nous verrons après.

Je perdais ma diplomatie à tenir la balance égale entre l'Esprit et la
Beauté; elle penchait peut-être un peu du côté de la seconde.

--Enfin, voyons, dit madame de Staël avec une nuance de dépit, si nous
tombions toutes deux à la rivière, à qui porteriez-vous secours la
première?

Je parai le coup:

--Oh! baronne, je suis sûr que vous nagez comme un ange.


Quand elle donna son roman de _Delphine_, on voulut la reconnaître
dans l'héroïne, et moi sous les traits de madame de Vernon, femme
avide, coquette et artificieuse. Elle me demanda ce que je pensais de
son ouvrage, et je lui répondis:

«On m'assure que nous y sommes vous et moi, déguisés en femme.»


Bien des années plus tard, madame George Sand, qui a adopté un nom
d'homme, m'a fort maltraité aussi dans ses _Lettres d'un Voyageur_, où
elle a fait de moi le type de la laideur.


On a fait une caricature où je suis représenté en Cupidon boiteux,
assistant à la toilette de madame de Staël en Vénus, et promenant mes
regards des beaux yeux du tarif des assignats aux charmes de
l'ambassadrice.


Le jour où elle m'annonça sa séparation, je soupirai: «_Hélas!_»

Plus tard, elle me confia qu'elle allait se remarier, je criai:
«_Bravo!_»


Elle désira que cette union restât secrète; mais elle fut aussi connue
que si elle eût épousé le seigneur Polichinelle.


Je ne fus point ingrat envers madame de Staël; mais justement il faut
avoir aimé une femme de génie pour goûter le bonheur d'aimer une femme
bête.



Madame Grand

Le bonheur d'aimer une femme bête m'était réservé dans toute sa
plénitude; mais, hélas! il n'est point en ce monde de félicité
parfaite.

En revenant en France par Hambourg, le hasard me fit rencontrer dans
cette ville madame Grand, dont le nom de famille était Worlhee. Elle
était née dans les Indes-Orientales, et vivait séparée de son mari,
fixé en Angleterre. Bien qu'approchant de la quarantaine, elle
conservait encore le charme d'une beauté célèbre, et je m'en épris à
première vue. Ce qui me séduisit, c'était un nez à la Roxelane, court
et pointu comme le mien, qui lui donnait avec moi comme un air de
famille.

Cette illusion ne me permit pas de voir tout d'abord ses défauts. Elle
était ignorante, sotte et méchante, trois qualités qui vont bien
ensemble, la voix désagréable, les manières sèches, malveillante
à l'égard de tout le monde, et bête avec délices. Je pensais qu'une
femme d'esprit compromet souvent son mari et qu'une femme bête ne
compromet qu'elle-même; sous ce rapport, je ne pouvais espérer trouver
une femme mieux douée.

À Paris, elle vint au ministère me demander un passeport pour
l'Angleterre, que j'eus la faiblesse de ne pas lui accorder séance
tenante; elle revint, et de fil en aiguille, elle finit par loger chez
moi.


Cette liaison ne tarda pas à amener des complications. Les
ambassadeurs s'arrangeaient assez volontiers du voisinage de _la Belle
et la Bête_; mais les ambassadrices ne furent pas d'aussi bonne
composition, ce qui envenima les choses.

Napoléon, toujours expéditif, me donna vingt-quatre heures pour me
décider: rupture ou mariage. J'avais toujours considéré le Mariage
comme un sacrement qui fait double emploi avec la Pénitence; mais
l'empereur se donnait le malin plaisir de me faire entrer dans le
régiment des maris, et l'impératrice, qui ne savait rien refuser à
personne, y employa toute son influence contre le _maudit boiteux_.

Je trouvai un prêtre, dans un village de la vallée de Montmorency, qui
légalisa mon union, et madame Grand arbora mon nom comme un écriteau.

Pour que la confession soit complète, j'étais faible, et elle
avait quelques-uns de mes secrets. La sottise a toujours assez de
finasserie pour nuire, et c'est une de mes maximes que toutes les
bêtes sont méchantes.


M. Grand fit comme le Chien du jardinier; il ne voulait plus être le
mari de sa femme, mais il ne voulait pas non plus qu'elle en prît un
autre, et l'estime qu'il avait d'elle se traduisit par une évaluation
fort chère en argent.


Les naïvetés de madame Grand ont défrayé les gazettes; par exemple,
cette réponse immortelle à sir Moore, l'ami de lord Byron: _Je suis
d'Inde_.


J'avoue que je favorisais parfois les manifestations de cette bêtise
proverbiale avec un plaisir qui n'était pas exempt de férocité.

Un jour que j'avais à dîner sir George Robinson, madame Grand,
désirant placer quelques compliments à son adresse, me demande une
relation de ses voyages, et je lui donne _Robinson Crusoé_, qu'elle
s'empresse de parcourir.

On se met à table, la conversation s'engage; elle cause avec M.
Robinson, lui demande des nouvelles de son domestique _Friday
(Vendredi)_, et du perroquet, parle du chapeau pointu, et exprime
son horreur sur le festin des Cannibales.

Je crois que cet échantillon suffira. À ce degré, la bêtise devient un
cas intéressant qu'il convient d'admirer, comme un type qu'il faut
garder complet.


J'aurais pris mon parti de cette bêtise amère, si le caractère
difficile et l'humeur insupportable de madame Grand n'avaient broché
sur le tout. Le ridicule ne tue pas, car elle en serait morte, et moi
du même coup.


Pour échapper à cette servitude imposée et me distraire de mes ennuis
journaliers, je fis venir de Londres ma petite Charlotte, qu'on a cru
ma fille et qui la devint en effet. Sa mère était mon amie; elle me
l'avait pour ainsi dire léguée en mourant, et je n'eus pas à m'en
repentir. Je m'attachai à cette enfant, affectueuse et bien douée, je
la fis élever sous mes yeux, surveillant de près son éducation. À
dix-sept ans, je l'adoptai en lui donnant mon nom, et je la mariai à
un de mes cousins. Toute la famille désapprouva cette mésalliance;
mais Charlotte avait été à l'école de la patience; elle sut se faire
bien venir des Talleyrand, qui finirent par ratifier son choix et le
mien.

Cependant madame Grand me donnait plus de fil à retordre que
toute la diplomatie de l'Europe. Son humeur acariâtre s'aigrissait à
mesure que sa beauté passée se perdait dans l'envahissement d'un
embonpoint excessif. Elle prenait en aversion tous mes amis et toutes
mes amies; mais elle avait beau tenir le haut du cercle et faire
parade de ses toilettes trop riches, elle était à peu près étrangère à
tout le monde. Je ne m'occupais guère plus d'elle que si elle n'avait
pas existé, je ne lui parlais jamais, je l'écoutais encore moins, et
je ne m'inquiétais pas davantage des distractions qu'on l'accusait de
chercher dans son entourage.


L'empereur appuyait sur la chanterelle, par la façon dont il subissait
sa présence à la cour.

Elle était parfois l'objet de ses plaisanteries de mauvais goût; il ne
se gênait pas pour nommer ses sigisbés, et il alla même jusqu'à me
demander si j'en étais jaloux.

--J'ignorais, sire, répondis-je avec indifférence, que les sigisbés de
cour pouvaient intéresser la gloire du règne de Votre Majesté.

Je ne sais si cette réflexion éveilla en lui le souvenir des Muscadins
de la Malmaison, mais l'incident en resta là pour cette fois.

Je bus le calice d'amertume jusqu'à la lie. Au retour d'Espagne, où il
me retira mon titre de Grand chambellan, madame Grand fut exclue des
invitations. Son favori, le duc de San-Carlos, fut exilé à
Bourg-en-Bresse, et elle se retira quelques mois dans une terre en
Artois.


Le Corse me faisait manger du fer; le _Roi Nichard_, sobriquet de ma
fabrique décerné à Louis XVIII, me fit avaler des couleuvres et des
vipères. Dans le temps qu'il ordonnait à Châteaubriand de reprendre sa
femme, il m'accordait la faveur de renvoyer la mienne dans l'Île de
sir George Robinson, ce qui nous a valu cette épigramme:

          Au diable soient les moeurs, disait Châteaubriand,
          Il faut auprès de moi que ma femme revienne;
          Je rends grâces aux moeurs, répliquait Talleyrand,
                  Je puis enfin répudier la mienne.


Madame Grand retourna donc en Angleterre avec une pension de 60,000
livres.

Un beau jour, sous le ministère du duc Decazes, elle revint à Paris.

C'était encore une malice du _Roi Nichard_. Il ne manqua pas de m'en
parler avec intérêt, en me demandant si la nouvelle de son retour
était vraie.

--Rien de plus vrai, sire; il fallait bien que, moi aussi, j'eusse mon
Vingt-mars.

Depuis 1815, j'ai vécu absolument séparé de madame Grand, et
l'inscription funéraire de sa tombe n'indique que le lien purement
civil qui nous a unis[3].

                   [Note 3: La tombe de madame Grand se trouve
                   au cimetière Montparnasse, à gauche, près de
                   l'entrée, 2e division, 1re section, 7e ligne,
                   Nord. Elle a 1m 50 de largeur sur 2 mètres de
                   longueur, et est entourée d'une grille massive en
                   fer forgé, où on voit une couronne de perles
                   noires. Il n'y a plus ni pierre ni inscription, et
                   sur la terre nue, légèrement sablée, pointent
                   quelques brins d'herbe. (_Février 1891._)]




BONAPARTE


L'homme a besoin d'enthousiasme, d'illusion, de merveilleux; le
Français ne peut s'en passer et il veut du nouveau, une chose ou un
homme. Quand on ne croit plus aux idées, il faut bien qu'on croie aux
personnes.

Les dominateurs ne sont ni de grands génies, ni de grands savants,
mais des hommes d'action qui ont un but visible, une pensée fixe, la
volonté et la persévérance.


Le monde est à Bonaparte. C'est le jeune héros de la France, l'idole
de Paris.

Le vainqueur de l'Italie et de l'Autriche est forcé de penser vite et
d'agir rapidement; il manoeuvre ses soldats et décide du sort des
peuples et des rois sur une carte, en une heure, et il reste
maître de lui dans les plus terribles moments.

La pensée de Richelieu est réalisée: «_Jusqu'où allait la Gaule,
jusque-là doit aller la France._» Nous avons pris; maintenant il faut
garder, s'établir solidement dans ces limites, ne plus en sortir, et
faire mentir le proverbe: «_Ayez le Franc pour ami, non pour voisin._»



La Campagne d'Égypte.

_1798._--Le Directoire est caduc, sa politique tortueuse et
passionnée. Il sent son maître et cherche déjà à s'en affranchir ou à
le supprimer. Je vire de bord, toute ma toile au vent. Loin de
redouter l'ambition de Bonaparte, je la favorise, sachant bien qu'à
l'heure du danger, il faudra la solliciter pour nous sauver.


Le 18 Fructidor a courbé la tête des royalistes et le 19 a relevé
celle des jacobins.

La Liberté, l'Égalité et la Fraternité sont trois soeurs jumelles
que les républicains ont étouffées au berceau. La Révolution ne tend
pas à élever les petits, mais à abaisser les grands; loin de favoriser
l'avènement des capacités, elle en prend ombrage et les supprime. En
se faisant petit, on ne grandit pas les autres, mais on reste
inaperçu. Quiconque est supérieur, intelligent, beau, riche,
honnête, aimé, heureux, humilie la foule; une tête qui dépasse son
niveau doit être fauchée; c'est l'histoire des Pavots de Tarquin.

La République d'Athènes était une démocratie gouvernée par des
aristocrates auxquels elle faisait payer cher l'orgueil de la
commander. Elle ne se contentait pas de frapper un général vaincu,
elle ne pardonnait guère aux victorieux. Depuis Aristide le Juste
jusqu'à Bonaparte, c'est l'éternelle comédie renouvelée des Grecs,
comme le jeu de l'Oie.

Après Campo-Formio, où la victoire était consacrée par une paix à la
Bonaparte, le jeune César fut condamné à l'ostracisme, et on lui donna
le commandement de l'Expédition d'Égypte.

Je l'encourageai de mon mieux et j'allai jusqu'à lui promettre que je
partirais dans les vingt-quatre heures comme ambassadeur à
Constantinople, d'où je lui enverrais les clefs du Caire. Il
s'embarqua avec cette illusion, aussi décevante que le mirage du
désert qu'il allait traverser.


Il était sans argent. Je lui prêtai cent mille francs qui dormaient
dans un tiroir de mon secrétaire, et sans ce subside, il serait arrivé
les poches vides en Égypte. Comme il ne croyait pas à la générosité
politique, et surtout à la mienne, il en chercha les motifs. Quand il
n'y a pas une raison, il y a une cause et la voici:

Toutes les passions sont des soeurs jumelles qui se ressemblent.
Demandez à un joueur quel est le plus grand plaisir après celui de
gagner, il répondra: perdre; à un amant quel est le plus grand bonheur
après celui d'être aimé, il répondra: être haï. La passion malheureuse
est préférable à l'indifférence du coeur, et l'insensibilité est le
pire de tous les maux. Le bonheur et le malheur, la joie et la douleur
sont des mots vides. Gagner ou perdre, être ou n'être pas aimé, sont
des genres d'émotions différentes; l'âme est dans sa plénitude
d'activité. Jouer, aimer, tout est là, et le reste n'est rien.

Mes cent mille francs étaient fort aventurés, non sur le hasard d'un
coup de dés, mais sur la chance d'une combinaison de cartes.

Bonaparte avait trente ans; il était ambitieux, illustre, à la tête
d'une armée. J'avais quarante-cinq ans; j'étais ambitieux comme lui, à
la remorque de Barras, dont le rôle était fini. Si Bonaparte trouvait
son tombeau dans la crypte des Pharaons, ma créance mourait avec lui;
mais si le triomphateur du Capitole revenait avec la légende orientale
des Pyramides, sa couronne de lauriers était nimbée d'une auréole
d'or, et César me reconnaîtrait pour un des siens. C'était une belle
partie à jouer.



Ma Fortune.

J'ai fait, défait et refait ma fortune plusieurs fois, et par tous les
moyens à ma disposition, en vertu de ce principe que les dupes ne sont
que des fripons maladroits.

J'ai les mains percées et elles semblent avoir la propriété de
volatiliser les métaux. Je dépense beaucoup, j'ai un train de grande
maison, le meilleur cuisinier de Paris,

          Carême, puisqu'il faut l'appeler par son nom.


Tout cela ne se paie pas avec des tabatières, des brillants et des
portraits de souverains, mais en louis d'or sonnants et en écus
trébuchants. Je n'ai jamais aimé les assignats. Je considérais ma
situation comme une mine d'or; je ne vendais pas le bon droit,
je faisais payer mes services. De là les accusations de concussion, de
corruption, de vénalité, de trahison et de brigandage, toutes les
herbes de la Saint-Jean.

Cela a commencé en juillet 1799, au sujet de la saisie des navires
américains. Je ne m'étonne pas facilement; mais ces bons Yankees qui
s'indignent parce que Sainte-Foix leur demande de l'argent, 1,200,000
francs, on n'est pas plus Anglais que cela. Il est heureux que je
n'aie pas eu le Portefeuille des Finances. On ne m'en a pas moins
forcé de donner ma démission, pour ne pas froisser l'opinion publique.
J'ai remis mon portefeuille à Reinhard, Wurtembergeois, bègue et
fidèle. Il a tenu les cartes, j'ai continué la partie, et quatre mois
après, il a quitté le jeu en me les remettant dans la main.


Madame de Staël fut encore plus austère et plus indignée que les
Américains. Elle ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles;
elle me fit une scène éloquente à mourir de rire, et voilà comment,
après une amitié de dix ans, nous avons été brouillés et à couteaux
tirés pour la vie. _Corinne_ ne prévoyait pas que Bonaparte serait
Empereur de France et Roi d'Italie, qu'il m'appellerait au Capitole et
la précipiterait de la Roche tarpéïenne. Mais ce n'était là que le
commencement.



Le Dix-huit Brumaire.

_1799._--J'ai gagné. Bonaparte est revenu. Il est dieu.

Le Directoire avait confisqué le pouvoir, Bonaparte a confisqué le
Directoire. Un usurpateur est celui qui met les républiques dedans; un
libérateur est celui qui les met dehors.

Chaque mot a son poids; il fallait sortir un instant de la
Constitution pour y rentrer définitivement.

Après le coup d'État du 18 Brumaire, le jeune général me fit appeler
au Luxembourg avec Roederer et Volney. Il nous remercia, au nom de
la patrie, de notre concours actif à la nouvelle révolution, et je lui
adressai une question qui n'appelait pas de réponse:

«Où est le tyran qui nous rendra la liberté?»



Montrond.

Le 19 Brumaire, je me rendis à Saint-Cloud avec Montrond, qui me
servait d'aide-de-camp. Bonaparte pâlit en apprenant qu'il était mis
_hors la loi_. Montrond avait surpris cette impression, et je
l'entendis répéter entre ses dents, à dîner et pendant la soirée:
«_Général Bonaparte, cela n'est pas correct._» C'était le seul à qui
cette observation pouvait être permise, car, au physique et au moral,
il n'a jamais connu cette émotion qu'on appelle la peur, et on l'avait
surnommé _Talleyrand à cheval_.


Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; Énée, Achate; Nisus, Euryale;
Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully;
j'avais Montrond.

Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de préjugés, et il
m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de
l'un: «_Il est si aimable_», l'autre ajoutait: «_Il est si vicieux._»
Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu
chacun une double clef de nos pensées. C'était mon bras droit, je
dirais mon âme damnée, si ce n'était assez de la mienne pour le
Diable.


Montrond était un gentilhomme aventurier égaré dans une révolution,
jeune, beau, élégant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande
école, duelliste à l'épée enchantée, se battant sous la lanterne en
plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau
d'argent et panier percé à décourager les Danaïdes; avec cela,
continuellement en opposition déclarée avec le gouvernement et sous le
coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours défendu
envers et contre tous, avec une persévérance qui m'a parfois coûté
cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me
pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit supérieur.


Un seul trait:

--Montrond, avez-vous placé les deux cent mille francs que je vous ai
donnés?

--Sans doute.

--Où cela?

--Dans mes poches.

--Mais c'est un poids, deux cent mille francs en or.

--J'ai commencé par dépenser ce qui n'aurait pu tenir.

Six mois après, il était à sec.


Il avait épousé mademoiselle Aimée de Coigny, qui inspira au poète
André Chénier, prisonnier avec elle, l'ode à la _Jeune captive_. Après
son divorce, elle devint duchesse de Fleury, puis reprit son nom de
jeune fille[4].

                   [Note 4: Claude-Philibert-Hippolyte de Mouret,
                   comte de Montrond, n'est pas mort en 1842, comme on
                   le croit généralement, mais beaucoup plus tard, le
                   30 décembre 1885, à l'Institution Sainte-Périne. Il
                   était dans un complet dénuement, et il ne pouvait
                   payer la pension réglementaire de 1,200 francs
                   qu'au moyen d'une rente viagère que lui servaient
                   d'anciens protecteurs ou d'anciens obligés, ayant
                   pu utiliser les services que M. de Montrond avait
                   l'habitude de rendre plus on moins gratuitement, et
                   même souvent sans y être invité, mais en les
                   imposant parfois à ceux qui aimaient le silence.]


Je passais tout à Montrond, comme à un enfant gâté; mais avec le
commun des mortels quémandeurs de places et de faveurs, j'avais une
méthode qui m'a épargné bien des ennuis.

Pour un compliment à un artiste, formule unique:

--Je n'ai jamais rien vu de plus beau.

Pour un solliciteur:

--C'est juste, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et
qui soit à donner; vous conviendrez avec moi que je n'ai pas le temps
de chercher une place pour vous.

Il revenait radieux et signalait une vacance:

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? Sachez, monsieur, que quand
une place est vacante, elle est déjà donnée.

--Il faut cependant bien que je vive.

--Je n'en vois pas la nécessité. Serviteur _ben humbe_.



Le Consulat.

Le Directoire a vécu. Bonaparte est Premier consul pour dix ans et me
rend le portefeuille des Relations extérieures. Je monte à côté de lui
sur le siège du char de l'État; il pique l'attelage de la pointe de
l'épée, moi du bec de la plume, et fouette, cocher!


J'aime la force parce que je sais m'en servir, et l'État ne doit pas
être gouverné par des hommes vertueux. L'Europe est résignée, et je
joue sur le velours du tapis des chancelleries. Avec Bonaparte on peut
tout oser, et nous osons tout.


Lors de la création du Consulat, je trouvais fort incommode la formule
officielle de: «Citoyen Premier consul, citoyen Deuxième consul,
citoyen Troisième consul.» Je l'abrégeai en la remplaçant par
trois mots latins: _Hic_, _Hæc_, _Hoc_, dont la traduction de Montrond
caractérisait le rôle dans la Trinité gouvernementale: _Hic_ pour le
masculin: Bonaparte; _Hæc_ pour le féminin: Cambacérès, et _Hoc_ pour
le neutre: Lebrun.


_1800._--Après la seconde Campagne d'Italie de Bonaparte, c'est
Roederer qui est chargé de la Constitution cisalpine. Il prépare
deux projets, l'un court et clair, l'autre détaillé et confus, qu'il
me soumet.

Il tenait pour le premier, disant qu'une constitution doit être
courte...

--Oui, c'est bien cela, courte et obscure.


Dans l'été de 1801, je suis obligé d'aller aux eaux, et j'écris à
Bonaparte, de Bourbon-l'Archambault:

     Je pars avec le regret de m'éloigner de vous, car mon dévouement
     aux grandes vues qui vous animent n'est pas inutile à leur
     accomplissement. Du reste, quand ce que vous pensez, ce que vous
     méditez et ce que je vous vois faire ne serait qu'un spectacle,
     je sens que l'absence que je vais faire serait pour moi la plus
     sensible des privations.


_1801._--_Traité de Lunéville._--La mort de l'empereur de Russie,
Paul Ier, empêche la marche de l'armée franco-russe contre les
Colonies anglaises.

Toujours des apoplexies; ils devraient bien changer un peu.

C'est avec une escadre qu'il faut parler à l'Angleterre.


_1802._--L'omelette du _Concordat_ ne s'est pas faite sans casser des
oeufs.

J'y gagne le retrait de l'excommunication lancée sur ma tête depuis la
Révolution. Un bref du pape me donne l'autorisation, que je m'étais
accordée tout seul, de rentrer dans la vie civile; mais le
sous-entendu de mon mariage a été désavoué.


Bonaparte est Consul à vie.

J'ai toujours joué à la Bourse avec des nouvelles sûres, et cela ne
m'empêchait pas de perdre quelquefois. C'est ce qui m'arriva pour le
_Traité d'Amiens_. C'était mon oeuvre; je jouai à la hausse sur
cette carte maîtresse, et la Bourse baissa de 10 francs. Voilà un
exemple rare du résultat des calculs de la prudence humaine. Quelle
loterie que ce monde. Enfin il y a des numéros gagnants, puisqu'on y
perd.

La nouvelle amusa le consul, qui me demanda:

--Comment avez-vous fait pour devenir si riche?

--J'ai acheté du Trois pour cent consolidé le 17 Brumaire et je l'ai
revendu le 19.

Quand le bruit de la mort de Paul Ier se répandit dans Paris,
il ne manqua pas de financiers pour me demander si la nouvelle était
vraie. J'avais une réponse toute prête: «Les uns disent que l'empereur
de Russie est mort, les autres, qu'il n'est pas mort; je ne crois ni
les uns ni les autres, ceci bien entre nous; profitez-en, et surtout
ne me compromettez pas.»



La Malmaison.

La Malmaison, résidence favorite de l'impératrice Joséphine, était
singulièrement choisie. C'était le château habité par le bourreau du
cardinal de Richelieu. Ce séjour, de superstitieuse mémoire, lui valut
le nom de Maison du Diable, Maison maudite, _Mala domus_, Maison du
mal, dont on a fait _Malmaison_, et avec Bonaparte elle ne démentit
pas sa réputation tragique. Malgré cette origine, elle eut ses heures
agréables.


Au sujet de la _Correspondance_ du Consul, je tiens les détails
suivants de madame de Genlis:

«L'impératrice Joséphine avait beaucoup de lettres de Bonaparte,
écrites pendant la Campagne d'Italie; elle les laissait traîner et
avait même oublié la cassette ouverte qui les renfermait. Un valet
de chambre les offrit à madame de Courlande, qui me les confia
pour en prendre copie. L'écriture était presque illisible et il y
avait des choses très curieuses de ce genre: «_La nature t'a fait une
âme de coton, elle m'en a donné une d'acier._» Il montrait beaucoup de
jalousie sur la société de Joséphine et il lui ordonnait d'expulser
ses jeunes Muscadins. Comme elle se plaignait continuellement de sa
santé et de ses nerfs, Bonaparte attribua cet état maladif à l'ennui;
il lui écrivit qu'il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la
savoir malade, et qu'il lui permettait de rappeler les Muscadins.»


On sait que madame de Genlis était une Précieuse ridicule; âme de
_coton_ était trop vulgaire, et elle mettait dans la copie: âme de
_dentelle_. Toute la littérature de l'Empire est là.


À la Malmaison, un soir, il fut question de la nomination d'un
ambassadeur en Angleterre. Bonaparte mit plusieurs noms en avant et
ajouta:

--J'ai envie de nommer Andreossi.

--André aussi? Quel est donc cet André?

--Je ne parle d'un André, je parle d'Andreossi. Est-ce que vous ne le
connaissez pas? Andreossi, général d'artillerie.

--Andreossi; ah! oui, c'est vrai, Andreossi; je n'y pensais pas;
je cherchais dans la diplomatie et je ne trouvais pas ce nom-là; en
effet, il est dans l'artillerie.

Andreossi eut l'ambassade d'Angleterre après le Traité d'Amiens et
revint au bout de quelques mois. Il n'y avait pas grand'chose à faire;
cela lui convenait, et il n'y fit rien.



Mes Crimes.

_1804._--Le Duc D'Enghien.

En politique, les explications sont inutiles et les justifications ne
valent rien. Tout mauvais cas est niable. Au sujet de la mort du duc
d'Enghien, je ne parlerai que du fait lui-même, dont on me charge en
nombreuse compagnie, et je dois reconnaître que j'ai été le conseiller
et le complice de Bonaparte.


Après l'attentat de la _Machine infernale_, il voulait une _Loi des
otages_ contre les Jacobins et les Émigrés. Comment la faire adopter?
La réponse était simple: «À quoi sert le Sénat, s'il ne fait rien?» Il
a servi.

Les royalistes prennent le désir pour la volonté et l'espérance
pour la réalisation; ils croient à l'existence de ce qu'ils souhaitent
et parlent toujours, non de ce qui est, mais de ce qu'ils voudraient
qui fût; ils sont confiants et imprudents dans leurs entreprises.

Georges Cadoudal avait parlé de l'arrivée en France d'un Bourbon. Je
trouvai Napoléon, seul, à la table où il venait de dîner, et achevant
de prendre une tasse de café. Je lui annonçai que le duc d'Enghien se
tenait sur la frontière, qu'il avait paru à Strasbourg, et qu'il était
peut-être venu à Paris.


Au Conseil, Cambacérès et Lebrun étaient opposés à la violence;
j'étais d'avis avec Fouché de frapper un grand coup: les Jacobins
exigeaient un gage contre la monarchie, et les royalistes,
désillusionnés de l'idée de voir Bonaparte jouer le rôle de Monck,
avaient besoin d'un avertissement significatif.

--La famille des Bourbons veut me faire assassiner, dit Bonaparte;
c'est la _vendetta_, et si j'en prends un, je le ferai fusiller.

Je fus chargé de rédiger la Lettre motivée, hautaine et impérative,
notifiant au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation et d'enlèvement
du duc. On sait le reste.

Dans la nuit de l'exécution, j'étais dans le salon de M. de
Laval; la pendule sonna deux heures du matin et je consultai ma
montre: «En ce moment, le dernier Condé a probablement vécu.»

Le soir, j'ai donné un bal.


Un monarque n'est jamais cruel sans nécessité; les gouvernements
commettent des fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient
dangereux que lorsqu'il est gracié; il n'y a que les morts qui ne
racontent pas d'histoires et qui ne reviennent pas. Quant au remords,
c'est l'indigestion finale des imbéciles qui manquent d'estomac.

Devais-je donner ma démission? Si Bonaparte a commis un crime ou une
faute, ce n'était pas une raison pour que je fisse une sottise.


Comment me dérober à la responsabilité de cette exécution sommaire,
dont Bonaparte se faisait un grief contre moi, comme plus tard de la
guerre d'Espagne, que j'avais conseillée et déconseillée, selon le
temps et les circonstances. Il y eut des explications d'une extrême
violence sur ces deux fautes:

«Et vous avez prétendu, monsieur, s'écria Napoléon en plein Conseil, à
son retour d'Espagne en 1809, que vous êtes étranger à la mort du duc
d'Enghien? Je ne le connaissais pas, je ne savais pas où il était;
c'est vous qui êtes venu me le dénoncer, le charger. Mais
oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé sa mort par écrit? Et vous
allez en gémir partout, comme si vous n'aviez été qu'un aveugle
instrument; cela vous va bien[5].

                   [Note 5: Le document qui a circulé est de la
                   fabrique de Perrey, qui excellait à imiter et à
                   contrefaire l'écriture de Talleyrand; mais malgré
                   le soin que celui-ci mettait toujours à faire
                   disparaître les papiers compromettants, _scripta
                   manent_. L'original du Rapport, écrit en entier de
                   la main du ministre, a échappé à la destruction de
                   ces papiers et a été recueilli par le baron de
                   Méneval, qui relate le fait dans ses _Souvenirs
                   historiques_.]


Bien des années écoulées, je croyais être délivré du poids de cette
faute de Bonaparte, dont j'avais été le conseiller secret et
l'instrument invisible; mais le vieux prince de Condé n'entendait pas
de cette oreille-là. Je voulus en avoir le coeur net, et un jour je
me fais annoncer: «Monsieur de Talleyrand-Périgord.»

Il se lève, me reçoit, me reconnaît, puis feignant de me prendre pour
mon oncle l'archevêque de Reims, alors Grand-aumônier de la Maison du
Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec
effusion:

--Ah! monsieur l'archevêque, que je suis aise de vous voir.

Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller à tout son train
contre la Révolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.

--Je suis fâché de le dire, mais de tous ces coquins, le plus
odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat
comme gentilhomme et comme prêtre, et ministre exécuteur de Bonaparte,
lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.

Je reçus cette averse comme jadis celles de Napoléon dans ses vilaines
lunes, et je me levai pour prendre congé de l'irascible prince.

--Adieu, monsieur l'archevêque, me dit-il, venez me voir demain; mais
je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le
malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paraître ici,
je me verrais obligé de le faire jeter par les fenêtres.

On ne dit pas ces choses-là, on les fait; mais si les yeux étaient des
pistolets, j'étais un homme exterminé.


Voilà un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps
de l'_Affaire Maubreuil_.




NAPOLÉON

Le Mariage impérial.


_1804._--Bonaparte crut que plus il s'élèverait, moins on pourrait
l'atteindre; en fondant une dynastie héréditaire, sa mort ne serait
plus le signal d'une révolution républicaine ou monarchique, les
conspirateurs se décourageraient et les ennemis de la France
accepteraient son nouveau souverain. Il n'y a que deux formes de
gouvernement, la Royauté et la République; tout le reste est bâtard.


Le Pape vint à Paris pour la cérémonie du sacre. Tout était prêt, la
date fixée au 2 Décembre, quand un aveu de Joséphine révéla que
son union civile du 9 mars 1796 n'avait pas été suivie du mariage
religieux.

Dans une entrevue avec Napoléon, Pie VII lui déclara que l'Église ne
recherchait pas l'état de conscience des Empereurs pour les couronner
et qu'il était disposé à le sacrer, mais qu'il lui était impossible de
couronner Joséphine sans la consécration divine de son alliance. Si
vivement contrarié qu'il fût par l'obstacle et surtout par l'observation
du Pape, le briseur de sceptres dut s'incliner.

Le cardinal Fesch, son oncle, fut appelé aux Tuileries, et donna, dans
la Chapelle, la bénédiction nuptiale aux époux. Je fus, avec Berthier,
le témoin de Napoléon et de Joséphine; mais madame Grand ne fut pas
invitée. Le lendemain, par un froid rigoureux, je pus voir la _Petite
Créole_ couronnée impératrice par les mains de ce petit Bonaparte que
son notaire l'avait engagée à ne pas épouser, parce qu'il n'avait que
la cape et l'épée.

          Il faut, pour le séduire, étonner le vulgaire;
          Ce qui brille l'attire aux filets du pouvoir,
          Ainsi que l'alouette il se prend au miroir.

Quand je regarde la vaste toile de David, où il a représenté cette
cérémonie à Notre-Dame, je songe au mot de Shakespeare: «L'avenir est
plein de choses absurdes.»



L'Épée et la Plume.

_1805._--Napoléon est Empereur de France et Roi d'Italie. L'Aigle tient
l'Europe dans ses serres, et mon oeil le suit à vue comme la Paix
suit la Victoire.

La France est la seule puissance parfaite, parce que seule elle réunit
les deux éléments de grandeur inégalement répartis entre les autres,
les richesses et les hommes. La Russie est une puissance factice,
cauteleuse, qui ne s'associera jamais à une généreuse entreprise sans
y être directement intéressée. L'Autriche est un boulevard suffisant
contre le Nord, et il faut créer le Royaume de Pologne. L'Eau à
l'Angleterre, la Terre à la France: voilà la solution du problème
européen.

À Austerlitz, je propose à Napoléon un projet d'Équilibre qui assure
la paix du monde pour un siècle:

     Il ne m'appartient pas, sire, de rechercher quel était le
     meilleur système de guerre; Votre Majesté le révèle en ce moment
     à l'Europe étonnée. Mais voulant lui offrir un tribut de mon
     zèle, j'ai médité sur la paix future, objet qui, étant dans
     l'ordre de mes fonctions, a de plus un attrait particulier pour
     moi, puisqu'il se lie plus étroitement au bonheur de Votre
     Majesté.


Il ne m'écoute pas, et, quand il m'écoute, c'est comme si je chantais.
Il connaît pourtant la maxime orientale: «_On veut et tu ne veux pas;
tu voudras et on ne voudra plus._» Ce désaccord creuse plus large et
plus profond le fossé qui nous sépare et dans lequel il finira par
tomber. Les trêves qu'il signe dans ses haltes ne marquent que les
étapes de sa marche, et il se condamne à toujours combattre ceux qu'il
ne pourra toujours soumettre. Une guerre engendra l'autre; il abat le
vaincu sans le dompter, sans le gagner et sans le détruire; il sème la
haine sur ses pas et la coalition se referme derrière lui. Il
n'aspirera jamais à descendre, il sera précipité.


Au commencement, nous avions bien cordé ensemble: lui, l'action,
l'oeil à la victoire; moi, le conseil et l'oeil au danger. Il
était inventif, impétueux, hardi et méfiant; j'étais avisé, lent,
prudent et frondeur; mon esprit servait de moule à ses idées, il a
fini par le briser.

Je savais lui faire perdre du temps quand il voulait tout brusquer;
mais ce n'était pas toujours facile; son impatience dérangeait
mes calculs quand sa volonté ne les annulait pas, et il a souvent
compromis les affaires en faisant une heure plus tôt ce que je
conseillais de faire une heure plus tard. Son cheval caracolait sur
l'échiquier européen comme dans une boutique de porcelaine, et ce
joueur irascible, après avoir renversé les pièces, le cassait sur la
tête de son adversaire, ou sur la mienne. Il tordait des hommes de fer
et brisait des hommes d'acier; mais j'étais d'une autre trempe et d'un
autre métal. À l'entendre, j'étais un hypocrite et un traître,
ourdissant des perfidies politiques, même contre lui, et jetant du
ridicule sur ceux que je n'osais pas attaquer. À cela je répondais que
je n'avais pas à ma disposition l'_ultima ratio regum_, le canon, ni
le privilège d'insulter gratuitement tout le monde sans que personne
ait le droit de me répondre. Les crises passées, nous revenions l'un à
l'autre après les brouilles et les ruptures, parce que nous nous
complétions.


Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde aurait
changé, dit Pascal. À quoi tient le sort de l'Europe? À la vie, à la
santé, à l'humeur d'un homme. Qu'une journée de soleil soit remplacée
par un jour de pluie, tous les événements prennent un autre cours et
la marche de l'univers en est modifiée. Mais SI est Sa Majesté
l'Hypothèse, et il est inutile de raisonner dans le vide sur des
choses qui n'existent pas. Si j'avais eu les jambes droites, je
commanderais une armée.


J'étais une des rares personnes de la nouvelle cour ayant les
traditions de l'ancienne aristocratie, l'oreille des ambassadeurs et
la clef des chancelleries. Je savais me faire une arme de cette
politesse qui est l'insolence bien maniée, et mon empire sur moi-même
ne m'abandonnait jamais, ni dans les grandes circonstances, ni dans
les actes les moins importants de la vie.

Mon impassibilité et mon mutisme, qui exaspéraient d'abord Napoléon,
finissaient par le calmer, comme un cheval indompté qu'on ne cherche
plus à contenir et à diriger; mais on ne savait jamais où s'arrêterait
ce Corse sauvage, qui faisait arrêter un pape et fusiller un prince du
sang.

J'étais souvent, comme disent les Orientaux, _à cheval sur le dos du
tigre_ et harponné par la griffe impériale. Il y eut des scènes
effroyables de violence, des orages et des tempêtes, des grondements
et des éclats de tonnerre, des fureurs et des colères blanches, des
débordements d'injures, des salves d'avanies, des bordées d'insultes
et d'invectives.


J'avais fini par m'y habituer, et tant que cela se passait en
conversations, j'attendais la fin de l'averse, qui glissait sur moi
comme la pluie sur le dos d'un canard. J'étais cuirassé à fond,
rien n'avait aucune prise et ne mordait; je dévorais les affronts et
je mâchais le mépris, gardant le silence absolu et une implacable
sérénité. De temps en temps, je laissais percer un de ces sourires qui
valent une réplique, et quand il faisait mine de vouloir me manger, il
y avait des arêtes.

--Les rois, vos rois, qu'est-ce qu'un roi?

--Sire, c'est un des mots de mon dictionnaire, que j'ai trouvé dans
Corneille:

          Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose.

--Corneille? À la place de Louis XIV, j'en aurais fait un prince, au
lieu de nommer ministre un professeur de billard. Ce monarque est
l'imbécile le plus solennel de toute l'histoire, avec sa perruque et
sa grandeur qui l'attachaient au rivage, et ce n'est pas comme cela
qu'on passe le Rubicon.

--La Politesse est votre ennemie personnelle; si vous pouviez vous en
défaire à coups de canon, il y a beau temps qu'elle n'existerait plus.

Tout cela s'entendait et, en traversant les galeries, au milieu des
officiers et des courtisans étonnés, curieux et malveillants, je me
donnai le plaisir de leur dire: «_Vous avez là, messieurs, un grand
homme bien mal élevé._»

--C'est Ésope à la cour, dit une voix.

--Le parallèle est flatteur; Ésope faisait parler les bêtes.

C'était vraiment une ménagerie, où on mettait en action la fable
des _Animaux malades de la peste_.

Je n'en finirais pas avec ces litanies du _Comediante-Tragediante_;
mais si la plume a plus de fil que l'épée, la langue a plus de fil que
la plume. Un taureau peut fouler un pâtre désarmé, il écume en vain
contre les banderilles, et celles que j'ai plantées sont restées dans
la blessure.


Pendant que je préparais le Traité de Presbourg, la Part du Lion, et
que je remaniais la carte d'Europe, après Austerlitz, tous les
roitelets de l'Almanach de Gotha cherchaient à passer à travers les
mailles du filet et allaient se plaindre de moi à Napoléon, qui
répondait: «_Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?_»

Dans ces opérations, qui se font toujours de la main à la main, il y
avait des gens qui tenaient à s'assurer que l'argent ne s'égarait pas
en chemin et arrivait bien à son adresse. Je convenais alors d'une
phrase insignifiante et, à la première rencontre, je disais à
l'intéressé: «_Comment va Madame?_» ou: «_Avez-vous des nouvelles de
M. X...?_» C'était le reçu.


L'empereur me renvoya à Paris, malgré le besoin qu'il avait encore de
moi.

--Sire, lui dis-je en prenant congé, vous me sacrifiez à l'intérêt de
vos généraux; vous vous rabaissez en parlant leur langage, quand
vous pourriez être, comme César, un grand capitaine et un grand
politique.

--Que voulez-vous dire? L'or est votre chancre, et je ne vous
permettrai pas de trafiquer des dépouilles opimes.

--Vous voilà bien, Sire. Vous vous êtes adjugé la France et une partie
des autres nations, vous distribuez les trônes comme des bureaux de
tabac, et vous trouvez mauvais que moi, votre ministre, qui fais toute
cette cuisine et qu'on appelle le _Bourreau de l'Europe_, je m'attribue
une misère, un rien, quelques millions. Vous ne me laissez pas même
les miettes du festin, vous me défendez de glaner après la moisson de
lauriers.

--Oui, quand l'aigle a quitté le champ de bataille, il y a assez de
corbeaux sans vous.


Un jour qu'il était de bonne humeur, chose aussi rare que le soleil à
Londres, il me posa cette question:

--Voyons, _Talran_, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné
avec moi?

--Le chiffre que vous demandez est comme celui de l'âge d'une femme,
qui n'avoue que l'âge des autres.

--Il y en a qui ne peuvent pas le cacher, ce sont les reines; mais une
femme n'aurait-elle pas intérêt à dire la vérité? En la dissimulant,
elle s'expose à être vieillie, comme vous à être chargé par la
_Cavalerie de Saint-George_ de l'Angleterre.

On sait que les guinées portent l'effigie de Saint-George à cheval.

--Eh bien, Sire, en bloc, soixante millions.

--Ce ne serait pas trop cher, si le chiffre était vrai.


_1806._--Je reçois en don le fief impérial de la
Principauté de Bénévent, détachée des États-pontificaux.


Napoléon fait la Campagne d'Allemagne et me met tout sur les bras.

Voici un colosse qui m'assomme de l'importance du roi son maître, des
troupes, des finances du roi son maître. Quel géant dans une
antichambre! Ce qu'on veut lui prendre, c'est la ville natale, le
berceau du roi son maître.

--Eh bien? quand l'enfant a grandi, on jette le berceau.


Un autre est dans son lit, et il n'y a de constitutionnel dans le
royaume que la maladie du prince.


Enfin un ministre vient d'échapper à un attentat. Tirer sur le
ministre, c'est manquer de politesse envers le roi.


_1807._--_Varsovie._--En partant pour Posen, il m'arrive un accident de
voiture versée, dont je retrouve le souvenir dans ce billet à une
amie:

     Je vous réponds du milieu des boues de Pologne; peut-être l'année
     prochaine vous écrirai-je des sables de je ne sais quel pays. Je
     me recommande à vos prières.

C'est en Pologne que je fis connaissance avec la princesse de
Tieskiewitz, soeur du prince Poniatowski, qui vint se fixer à Paris.
Elle avait quarante-cinq ans, sans parler d'un oeil de verre, et se
montrait, comme madame de Senfit, une belle âme, fort jalouse de mes
préférences, ce qui fit dire à madame de Rémusat que «c'était une
infirmité d'avoir de l'amour pour Monsieur de Talleyrand.» Merci.


L'Empereur finira par me faire prendre en grippe les formes rondes,
pour lesquelles j'ai toujours eu une grande prédilection, à cause de
l'abus qu'il fait des boulets de canon, et nous finirons par ne plus
nous entendre.

Je suis condamné à la politique de Pénélope, et après le Traité de
Tilsitt, l'Aigle est perdu dans les nuages.



Séparation.

La place n'est plus tenable et nous ne nous entendons plus. Je
demande à changer mon fauteuil de ministre contre le siège de
Vice-Grand-Électeur.

Napoléon s'en étonne.

--Je ne comprends pas, me dit-il, votre impatience à quitter, pour un
titre de vanité, un poste où vous avez acquis de l'importance et où je
n'ignore pas que vous avez recueilli de grands avantages. Vous devez
savoir que ces deux charges sont incompatibles, et que je ne veux pas
qu'on soit à la fois grand dignitaire et ministre.

J'insiste, je suis fatigué, j'ai besoin de repos, et cette fois, il
cède. Je conserve mon titre de Grand Chambellan, et j'obtiens celui de
Vice-Grand-Électeur,--un vice de plus,--avec le traitement de 500,000
francs.

Nous sommes séparés, mais nous ne sommes pas brouillés, et il me
consulte toujours familièrement sur les questions graves et les
affaires épineuses.


En remettant le Portefeuille des Affaires étrangères à mon successeur,
M. de Champagny, je lui présentai le personnel de mes bureaux.

--Monsieur, lui dis-je, voici bien des gens recommandables et dont
vous serez content; ils sont fidèles, exacts; mais, grâce à mes soins,
nullement zélés.

Comme il témoignait quelque surprise de ce singulier éloge,
j'expliquai ma pensée:

--Oui, monsieur; hors quelques petits expéditionnaires qui font, je
pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici
travaillent avec le plus grand calme et se sont déshabitués de
l'empressement dans l'étude et l'examen des questions importantes.
Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe
avec l'Empereur, vous verrez combien il est nécessaire de ne point se
hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.

J'amusai beaucoup Napoléon de ce récit et de l'air ébahi de mon
successeur, qui ne sera pas assis sur des roses.


C'était un de mes principes appliqué à mes commis: «Messieurs, je vous
défends deux choses, le zèle et le dévouement trop absolus, parce
que cela compromet les personnes et les affaires.

Narbonne en est un des exemples. Il avait plus d'esprit que moi, cent
fois plus; mais il s'attachait et se passionnait, il avait trop de
zèle, il se dévouait sans mesure dans un temps qu'on est trop porté à
le faire et à en abuser. Cela ne vaut rien. Il faut, en politique
comme ailleurs, ne pas engager tout son coeur, ne pas trop aimer;
cela embrouille, cela obscurcit la clarté des vues et n'est pas
toujours compté à bien. Cette excessive préoccupation d'autrui, ce
dévouement qui s'oublie trop lui-même, nuit souvent à l'objet aimé et
toujours à l'objet aimant, qu'il rend moins mesuré, moins adroit et
moins persuasif.

Lord Chesterfield disait à son fils: «_Doucement, doucement._»

Il y a encore le vers de Gresset:

          Le zèle n'est pas tout, il faut de la prudence.

Trois mots: _Pas de zèle_.


Après ma sortie du Ministère, j'étais allé habiter ma maison de la rue
d'Anjou-Saint-Honoré. J'y recevais mes amis et mes amies, la princesse
de Vaudemont, la duchesse de Luynes, la duchesse de Fleury, mesdames
de Bellegarde, de K..., de Brignole, Génoise, de Souza, qui avait été
madame de Flahaut, auteur de jolis romans. Il y avait des soirées,
des bals d'enfants, des fêtes, avec madame Grassini et Crescentini,
Talma et madame Talma, Saint-Prix, Lafon, etc.


La maison était trop petite pour les réceptions, et j'achetai l'Hôtel
Monaco, rue de Varennes, où je menai plus grand train. Ma société
devint assez éclectique, composée de grands seigneurs de l'ancien
régime et du nouveau, assez étonnés de se rencontrer, d'étrangers de
marque, d'hommes célèbres dont la réputation, chez quelques-uns, était
inférieure au talent, et de femmes qui, si elles n'étaient pas toutes
des anges, méritaient bien le titre d'amies. Il y avait même, dans le
nombre, certains familiers qui n'étaient pas en odeur de vertu, et qui
firent comparer mon salon à une caverne où j'élevais des reptiles.


En 1812, la banqueroute d'un gros financier embarrassa mes affaires.
Napoléon me racheta l'hôtel 1,280,000 francs, pour remettre ma barque
à flot, dont quittance, et j'achetai l'Hôtel de l'Infantado, rue
Saint-Florentin, qu'on appelait aussi la _Petite rue des Tuileries_.



Comoedia.

Depuis que l'Aigle ne m'emporte plus sur les hauteurs, je végète dans
une vie de loisir et de jeu, menant de front les affaires et les
plaisirs, et je regarde la comédie en attendant la tragédie. J'ai vu
de près le bonheur des rois et des grands; quelle misère!


Napoléon a fait 9 princes, 32 ducs, 388 comtes, 1,090 barons.

La Restauration a fait 17 ducs, 70 marquis, 83 comtes, 62 vicomtes,
215 barons, et a accordé 785 Lettres de noblesse.

Madame de X..., nommée à une charge de la cour, fait ses visites
officielles en toilette plus convenable pour une soirée que pour une
audience. Un homme se demande: _Que dirai-je?_ Une femme songe:
_Que mettrai-je?_ C'est égal, voilà une jupe bien courte pour
un serment de fidélité.


Le Chambellan d'une princesse, ancien duc et pair, a été fait comte et
je l'en ai félicité, car il faut espérer qu'à la prochaine fournée il
sera créé baron.


Voici le bouquet. Il y a Maret qui vient d'être bombardé duc de
Bassano. Je ne connais pas de plus grande bête que Maret, si ce n'est
le duc de Bassano.


Bonaparte prenait des leçons de Talma. Plus tard, il lui dit après une
représentation de _La Mort de Pompée_:

«Tu entres en scène au milieu des licteurs et l'arrivée de César ne
produit aucun effet; viens demain matin aux Tuileries.»

Talma s'y rend et se mêle aux courtisans, rangés sur deux haies,
comparses de la figuration impériale. Les portes s'ouvrent et les
chambellans défilent à pas comptés, précédant les princes, les
maréchaux, les ministres, les dignitaires. Une voix sonore de héraut
annonce: _L'Empereur_. Il apparaît seul, d'un pas rapide, et jette au
passage un coup d'oeil de triomphe à Talma.

Je pense au mot du Pape: _Comediante, Tragediante_.


Il y a de singuliers échantillons du sexe faible dans les réceptions
officielles. On me fait admirer une belle femme athlétique; mais nous
avons mieux dans les grenadiers de la garde.


La noblesse impériale donna lieu à bien des scènes, qui me rappelaient
la petite phrase ironique de Napoléon: «_Qu'en dira le Faubourg
Saint-Germain?_»


En voici une de la collection:

Un soir qu'il y avait cercle, la maréchale Lefebvre arriva en grande
toilette de gala, couverte de diamants, de perles, de plumes, de
fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait avoir _de tout sur
elle_.

M. de Beaumont, chambellan de service, annonça: «Madame la maréchale
Lefebvre.»

L'Empereur alla au-devant d'elle et lui dit: «Bonjour, madame la
maréchale, duchesse de Dantzick», titre que M. de Beaumont avait
oublié.

Elle se retourna précipitamment du côté de ce dernier, en riant, et
lui cria à tue-tête: «_Ah! ça te la coupe, cadet!_»

Une autre fois, à dîner chez moi, elle me fit ce compliment dénué
d'artifice:

--Bon Dieu, vous nous avez donné un fier fricot; cela a dû vous coûter
gros.

Je ne voulus pas être en reste:

--Ah! madame, vous être _ben_ honnête, ce n'est pas le Pérou.


Ce jour-là, le général M... arriva en retard. Attendre empêche de
dîner, mais dîner n'empêche pas d'attendre.

--Eh bien, eh bien, vous, venir le dernier; on voit bien, mon cher
Bayard, qu'un dîner n'est pas pour vous un champ de bataille.


L'Empereur considère les femmes comme des joujoux, et il les casse. Il
règle toutes les fêtes, veut qu'on s'amuse à la cour et s'étonne de
voir des visages allongés; mais le plaisir ne se mène pas au tambour
et les dames comme des grenadiers. Je plains les chambellans, qui
s'évertuent à amuser l'inamusable: «Mesdames, l'Empereur ne badine
pas; il veut qu'on s'amuse: En avant, marche!»


Dans ses moments familiers d'abandon, Napoléon aimait encore à
tourmenter tout le monde par des questions:

--Si je venais à mourir, que dirait l'Europe?

Et quand on s'est bien ingénié à montrer quel vide il laisserait dans
l'univers, il ajoute tranquillement:

--L'Europe dirait: _Ouf!_


_1808._--Je remplis les fonctions de Vice-Chancelier d'État, dont le
titulaire en nom est le Prince Eugène, Vice-roi d'Italie, et c'est M.
de Champagny, mon successeur, qui me remplace aux Conférences de
Bayonne.


Napoléon, qui ne perd jamais une occasion de me taquiner, m'a envoyé à
Valençay les enfants du roi d'Espagne, pour leur faire passer le temps
agréablement. Je les ai reçus princièrement et leur conduite a été
royale: ils ont mis à sac le château. Il y avait des foires dans le
voisinage où ils achetaient des jouets à toutes les boutiques, et
quand un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient
généreusement un pantin.


_Entrevue d'Erfurth._--Napoléon et Alexandre, les deux arbitres du
monde, se sont entendus. J'ai fait les honneurs aux rois et aux
princes souverains, qui gravitaient comme des satellites autour de ces
astres de première grandeur.

Au moment de monter chacun dans son carrosse, j'ai dit à l'Empereur de
Russie: «Si vous pouviez vous tromper de voiture.»


Napoléon a apprécié les conseils que je lui ai donnés, et en me
remerciant, il a ajouté: «Talleyrand, nous n'aurions pas dû nous
quitter.»

C'était une éclaircie dans le ciel sombre où je voyais courir les
nuages amoncelés, signes avant-coureurs de l'orage européen.


Deux coups de folie: la Guerre d'Espagne, que j'ai conseillée et
déconseillée selon l'orientation de la girouette, comme je l'ai dit;
mais je n'ai certes pas indiqué ni approuvé les moyens qu'on a
employés pour déposséder les princes de la Maison de Bourbon. Quant à
l'Enlèvement de Pie VII, le Corse est superstitieux, et il ne peut
ignorer que celui qui mange du pape en crève. _Amen._



Tragoedia

_1809._--Un mot suffit pour séparer les destinées comme le tranchant
du glaive, une goutte d'eau pour faire déborder la coupe. Un mot m'a
coûté mon titre de Grand Chambellan; Napoléon m'éloigne de sa
personne, la séparation est complète après quatorze années. Comme dans
ses campagnes et ses traités, ses guerres et sa politique, il m'a
maltraité sans me frapper, il m'a blessé sans me tuer, il a fait un
mécontent de plus sans le rendre impuissant, un ennemi sans l'avoir
anéanti. Il me déteste et me méprise en face; je le hais dans l'âme.
La vengeance est un art peu connu, et peut-être inutile. Le Temps s'en
charge; c'est un vieux juge qui appelle tout le monde à son tribunal.

Ma montre est réglée sur son horloge. L'heure est lente, mais elle
sonne; la vengeance est boiteuse, mais elle vient; la ville est loin,
mais la nouvelle arrive.

Mes batteries sont masquées et, comme disent les Anglais, _je
travaille sous l'eau_. Je vois venir, je laisse faire et j'attends
l'heure du berger, épiant Napoléon en observateur hostile, mais
circonspect, sourdement aux aguets, marquant les fautes et prévoyant
les échecs. L'ambition, l'intérêt, la haine m'excitent contre lui.

Il pouvait tout dans la victoire, je pourrais beaucoup dans les
revers. Ma retraite n'est pas seulement une perte pour Napoléon, c'est
sa perte, et il y court en aveugle insensé.


Il y eut des paroles terrifiantes, car chez lui l'exécution suivait la
volonté ou le caprice comme le boulet suit la lumière du canon, et
deux fois, j'ai lu mon arrêt de mort sur le visage de César.

Au retour d'Espagne, à son lever, il me retint seul, et le nuage creva
sur ma tête, brusquement:

--Que venez vous faire ici? Montrer votre ingratitude? Vous jouez le
double jeu de l'opposition. Vous espériez sans doute que je ne
reviendrais pas, que je tomberais sous une balle de guérilla ou le
poignard d'un moine, et vous croyez peut-être que si je venais à
manquer, vous seriez le chef du Conseil de Régence. C'est une illusion
que vous allez perdre à l'instant. Si j'étais malade, entendez-vous,
vous seriez mort avant moi.

Je m'inclinai cérémonieusement:

--Sire, je n'avais pas besoin d'un pareil avertissement pour adresser
au ciel des voeux ardents en faveur de la conservation de Votre
Majesté.

C'est égal, je sais un gré infini à Napoléon de s'être bien porté
jusqu'en 1814.


La cinquième Coalition, organisée par l'Autriche, est suivie du Traité
de Vienne.


_1810._--Napoléon a divorcé avec Joséphine. Au Comité des Tuileries,
où j'ai toujours mon siège, je me déclare pour l'alliance autrichienne
de Marie-Louise et mon avis est approuvé.


_1812._--_Campagne de Russie._--L'Impératrice me fait mander au
Château. On n'a encore aucun détail, mais un fait unique: L'armée est
perdue, hommes, chevaux, canons, armes et bagages. Mais voyez comme on
exagère, Maret revient, et son nom ne diffère que d'une lettre avec
celui de Malet, qui disparaît. Si les absents ont tort, les revenants
n'ont pas toujours raison.


Au retour de la Campagne de Russie, ce fut bien une autre fête. Cette
fois, ce n'étaient plus les éternelles récriminations sur le duc
d'Enghien, la guerre d'Espagne, les cadeaux, l'agiotage, la pêche en
eau trouble, et je puis dire que je vis briller l'éclair.

--Comment osez-vous paraître devant moi? Vous êtes un misérable qui
avez trahi tous les gouvernements, qui trahirez ceux auxquels vous
paraissez attaché aujourd'hui. Je ne vous en laisserai pas le temps,
je vous ferai punir comme vous le méritez.

Je sais jouer ma tête, et tant qu'elle sera sur mes épaules, elle ne
sourcillera pas.

--Je n'ai jamais trahi personne, sire, et je vous suis dévoué. Qui
m'accuse? De quoi s'agit-il? Où? Mes complices? Pourquoi? Comment?
Quand?

--Tenez, vous n'êtes que de la _boue_ dans un bas de soie[6].

                   [Note 6: Ce mot à la Cambronne n'était pas
                   mâché. Il est attribué à Napoléon par Bertrand et à
                   lord Grenville par Châteaubriand, sous sa forme
                   moins militaire. Il peut avoir été dit par Murat,
                   Launes ou Lasalle, qui caractérisaient ainsi
                   l'impassibilité proverbiale de Talleyrand: «_Son
                   derrière recevrait un coup de pied que sa figure
                   n'en dirait rien._»]

Dans l'antichambre, où des aides-de-camp, des généraux, des maréchaux,
des courtisans, qui avaient entendu, me suivaient des yeux, je sentis
comme un vent de sabre passer sur mes cheveux, et frappant le parquet
de ma canne, je leur dis au passage: «_Messieurs, l'Empereur est
charmant ce matin._»

_La boue dans un bas de soie_ n'était pas une nouveauté; Mirabeau
avait trouvé cette métaphore avant lui:

     «C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut; pour de l'argent
     il a vendu son honneur, il vendrait son âme et il ferait un bon
     marché, car il troquerait du fumier contre de l'or.»

Je racontai le trait à Montrond, tout chaud tout bouillant, et il
s'écria: «_Et lui? c'est du crottin de cheval dans des bottes
fortes!_»


Fouché et Cambacérès m'ont sauvé; il était temps.

Fouché s'était trouvé dans la même passe en 1810, et j'avais eu le
plaisir de l'en tirer.

Napoléon, au cours de son voyage en Hollande avec Marie-Louise, avait
acquis les preuves de ses intrigues dans les Pays-Bas et en
Angleterre. Il réunit le Conseil où Fouché, qui avait la puce à
l'oreille, brilla par son absence.

L'empereur posa, sans préambule, la question de vie ou de mort:

--Que pensez-vous, messieurs, d'un ministre qui, abusant de sa
position, aurait, à l'insu du souverain, ouvert des communications
occultes avec l'étranger sur des bases imaginaires et compromis la
politique de l'État? Quel châtiment doit-on lui infliger?

Je savais affronter la colère du Corse et lui tenir tête, par
le silence ou la contradiction. J'avais moi-même le doigt pris dans
l'engrenage, et je rompis le morne silence:

--Monsieur Fouché a commis une grande faute, une très grande faute; je
lui donnerais un remplaçant, mais un seul, Monsieur Fouché lui-même.

Napoléon haussa légèrement les épaules, congédia les ministres, et il
n'en fut plus question.


«Fouché, disait-il, est le Talleyrand des clubs, et Talleyrand le
Fouché des salons.»

Je m'empressai de porter la bonne nouvelle à mon compère, qui en prit
thème pour me raconter une discussion qu'il avait eue dans un cas
semblable avec Robespierre au Comité de Salut public, et dans le feu
du récit, il laissa échapper cet anachronisme révolutionnaire:

--Robespierre me dit: «Permettez, monsieur le duc d'Otrante...»

--Ah! ah! mon cher Fouché, duc... Déjà?

Même dans les circonstances les plus graves, on n

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