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La vie littéraire. Quatrième série

by Anatole France · French · Gutenberg #20143 · 565,482 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La vie littéraire. Quatrième série
    
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Title: La vie littéraire. Quatrième série

Author: Anatole France


        
Release date: December 20, 2006 [eBook #20143]

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/20143

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE LITTÉRAIRE. QUATRIÈME SÉRIE ***




Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
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ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTÉRAIRE

QUATRIÈME SÉRIE


PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS




PRÉFACE


En publiant ce quatrième volume de la _Vie littéraire_, je me fais un
devoir très doux de remercier le public lettré de la bienveillance avec
laquelle il a reçu les trois premiers. Je ne mérite point cette faveur;
mais si j'en étais digne de quelque manière ce serait pour avoir donné
beaucoup au sentiment et rien à l'esprit de système. Je ne sais comment
il faudrait appeler exactement ces causeries, et sans doute elles ont
trop peu de forme pour avoir un nom. À coup sûr, le terme le plus
impropre dont on puisse les désigner est celui d'articles critiques. Je
ne suis point du tout un critique. Je ne saurais pas manoeuvrer les
machines à battre dans lesquelles d'habiles gens mettent la moisson
littéraire pour en séparer le grain de la balle. Il y a des contes de
fées. S'il y a aussi des contes de lettres, c'en sont là plutôt.

Tout y est senti. J'y ai été sincère jusqu'à la candeur. Dire ce qu'on
pense est un plaisir coûteux mais trop vif pour que j'y renonce jamais.
Quant à faire des théories, c'est une vanité qui ne me tente point.

Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontre
par le raisonnement. Zénon d'Élée a démontré que la flèche qui vole est
immobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire,
ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, et
l'on peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable.
Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que
l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. M. Maurice Barrès a été bien
avisé de dire dans un opuscule exquis[1]: «Ce qui distingue un
raisonnement d'un jeu de mots, c'est que celui-ci ne saurait être
traduit.» Il faut bien que les hommes aient quelque soupçon de cette
grande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement.
L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à
l'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les
religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de
leurs mauvais penchants, et de leurs méchantes actions, ce qui est
risible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sont
généralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondé
sur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité de
l'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie de
leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des
caractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les
opinions ont été soutenues, et, si plusieurs semblent s'accorder, c'est
que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller
avec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ils
n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins aux
conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes
religieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par la
solitude, ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semble
qu'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite, qui, jugeant la
création mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physiques
et morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement à
l'imitation de Caïn et de Judas. Elle raisonnait bien. Pourtant, sa
morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve au
fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sûr
que le raisonnement et qu'il faut écouter le coeur quand il parle.

En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter plus et
mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il faut être
méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre: l'indifférence comme la
partialité, la froideur comme la passion, le savoir comme l'ignorance,
l'art, l'esprit, la subtilité et l'innocence plus dangereuse que la
ruse. En matière d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout
quand ils seront beaux, et il s'en trouve d'admirables. Tu n'en croiras
pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais d'une telle
délicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et
qu'un grain de sable dans les rouages suffit à les fausser. On frémit en
songeant jusqu'où ce grain de sable peut entraîner une cervelle
mathématique. Pensez à Pascal!

L'esthétique ne repose sur rien de solide. C'est un château en l'air. On
veut l'appuyer sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas
de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achèvement des
sciences n'a jamais existé que dans la tête de M. Auguste Comte, dont
l'oeuvre est une prophétie. Quand la biologie sera constituée,
c'est-à-dire dans quelques millions d'années, on pourra peut-être
construire une sociologie. Ce sera l'affaire d'un grand nombre de
siècles; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une
science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et
touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous
inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une
face d'un rouge sombre et fuligineux, à demi-couverte de scories
opaques, et les derniers humains, retirés au fond des mines, seront
moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les
ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les
glaces éternelles.

Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement
universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est vrai,
favorise certaines oeuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et
nullement par choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les
oeuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine. On
les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y
regarder. Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans
l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et même aux
classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage
contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il
pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères au contenu de cet
ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez
l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire
pour vivre sans trop d'égarement; nous le portons dans toutes nos
actions et il domine notre sens esthétique. Sans lui les opinions
seraient en matière d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne
sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit,
a trouvé d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand
nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font
qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère
aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un très
petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur
naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les
ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et sont
estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien
que l'accord est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On
en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul.
Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat
d'un an, les examinateurs militaires donnèrent pour dictée aux candidats
une page sans signature qui, citée dans divers journaux, y fut raillée
avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés.--Où
ces militaires, demandait-on, étaient-ils allés chercher des phrases si
baroques et si ridicules?--Ils les avaient prises pourtant dans un très
beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus
beau temps. MM. les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de
cette éclatante description de la France par laquelle le grand écrivain
termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des morceaux
les plus estimés. «_En latitude, les zones de la France se marquent
aisément par leurs produits. Au Nord, les grasses et basses plaines de
Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le
houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc._» J'ai vu des connaisseurs
rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capitaine. Le
plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet.
Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement
unanime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va de même de toute
page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a
chance d'être loué aveuglément. Victor Cousin découvrait dans Pascal des
sublimités qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait,
par exemple, sur certains «raccourcis d'abîme» qui proviennent d'une
mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des
«raccourcis d'abîme» chez un de ses contemporains. Les rhapsodies d'un
Vrain-Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie des sciences
sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian, quand on le croyait
ancien, semblait l'égal d'Homère. On le méprise depuis qu'on sait que
c'est Mac-Pherson.

Lorsque les hommes ont des admirations communes et qu'ils en donnent
chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un même livre
ils approuvent des choses contraires, qui ne peuvent s'y trouver
ensemble.

Ce serait un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de
la critique sur une des oeuvres dont l'humanité s'est le plus occupée,
_Hamlet_, la _Divine Comédie_ ou l'_Iliade_. L'_Iliade_ nous charme
aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y découvrons
de bonne foi. Au XVIIe siècle, on louait Homère d'avoir observé les
règles de l'épopée.

«Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère a employé le mot chien,
c'est que ce mot est noble en grec.» Ces idées nous semblent ridicules.
Les nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, car
enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles qu'Homère est
barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matière de
littérature une seule opinion qu'on ne combatte aisément par l'opinion
contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flûte?

Ce volume fut envoyé à l'imprimerie par mon éditeur, par mon ami très
écouté et très vénéré, M. Calmann Lévy, que nous avons eu le malheur de
perdre au mois de juin dernier. M. Ernest Renan et M. Ludovic Halévy ont
dit de cet homme de bien, dans un langage parfait, tout ce qu'il fallait
dire, et je me tairais après eux si mon devoir n'était de porter
témoignage à mon tour.

M. Calmann-Lévy succéda, en 1875, dans la direction de la maison de
librairie à son frère Michel dont il était l'associé depuis l'année
1844.

Cette maison demeura prospère et s'accrut encore entre ses mains.
Aujourd'hui elle édite ou réimprime chaque année plus de deux millions
de volumes ou de pièces de théâtre.

M. Calmann Lévy fut en relations avec presque tous les écrivains
célèbres de ce temps. Il vécut en commerce intime avec Guizot, Victor
Hugo, Tocqueville, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, Ampère,
Octave Feuillet, Sandeau, Murger, Nisard, le duc d'Aumale, le duc de
Broglie, le comte d'Haussonville, Prévost-Paradol, Alexandre Dumas fils,
Ludovic Halévy, et tant d'autres dont le dénombrement remplirait
plusieurs pages de ce livre. Je dois du moins indiquer les relations
particulièrement cordiales qu'il entretenait avec M. Ernest Renan.
C'était un legs de Michel Lévy. M. Renan a raconté dans ses _Souvenirs_,
non sans charme, sa première rencontre avec l'éditeur auquel il est
resté fidèle. Ces rapports excellents se continuèrent plus cordialement
encore avec M. Calmann, devenu, par la mort de son frère aîné, le chef
unique de la maison.

M. Calmann Lévy était l'homme le plus sympathique. Il portait en toutes
choses une extrême vivacité alliée à une bonté exquise. Je crois bien
qu'il était aimé de tous ceux qui le connaissaient. Il avait l'esprit
des grandes affaires, et son attention infatigable ne négligeait pas les
plus petites choses. Nous aimions son bon rire, sa gaieté, sa franchise
et jusqu'à sa brusquerie. Car dans sa brusquerie même il gardait toute
la délicatesse de son coeur. Il était sûr, fidèle, obligeant. Il aimait à
faire plaisir. Et, tout engagé qu'il était dans de vastes entreprises,
il s'intéressait aux moindres affaires de ses amis. Un grand éditeur est
une sorte de ministre des belles-lettres. Il doit avoir les qualités
d'un homme d'État. M. Calmann Lévy possédait ces qualités. Il était
toujours bien informé. Il connaissait admirablement, à son point de vue,
toute la littérature contemporaine. Il savait sur le bout du doigt ses
auteurs et leurs livres. Il faisait preuve d'un tact parfait dans ses
relations avec les hommes de lettres. Avec une entière bonhomie il
saisissait les nuances les plus fines. Il était admirable pour contenter
les grands et pour encourager les petits. En vérité, c'était un bon
ministre des lettres.

Mais ce qui donnait un charme singulier à son mérite, c'était la
modestie avec laquelle il le portait. Cette modestie était profonde et
naturelle. On ne vit jamais au monde un homme plus simple, moins ébloui
de sa fortune. Il avait gardé la candeur des enfants dans la société
desquels il se plaisait aux heures de repos.

Nulle affectation chez cet homme excellent, et s'il s'arrêtait avec
complaisance sur quelque endroit honorable de sa vie, cet endroit était
celui des débuts laborieux où il avait, par son zèle, secondé son frère
Michel. Le seul orgueil qu'il montrât parfois était celui de ses obscurs
commencements.

Ce n'est pas ici le lieu de le peindre dans sa famille, où il déploya
les plus belles vertus domestiques. Il ne m'appartient pas de le
montrer, comme un patriarche, à sa table couronnée d'enfants et de
petits-enfants. Les regrets qu'il y laisse ne s'effaceront jamais. Mais
il me sera peut-être permis de dire ce qu'il fut pour moi. Il me sera
permis de payer ma dette à sa mémoire. Calmann Lévy m'accueillit dans
mon obscurité, me soutint, tenta mille fois, avec des gronderies
charmantes, de secouer ma paresse et ma timidité. Il souriait à mes
humbles succès. Il était plus un ami qu'un éditeur. Bien d'autres lui
rendront un semblable témoignage. Pour moi, c'est du plus profond de mon
coeur que je m'associe à la douleur incomparable de sa veuve et de ses
fils, ainsi qu'aux regrets profond de tous ses collaborateurs.

Le lendemain même de la mort de M. Calmann Lévy, M. Ludovic Halévy
écrivait ces lignes que je veux citer:

«Calmann Lévy est un des hommes les meilleurs, les plus intelligents,
les plus droits que j'aie jamais connus.

Resté jeune jusqu'à la dernière heure de sa vie, il possédait cette
grande vertu sans laquelle la vie n'a véritablement aucun sens: la
passion du travail. On peut dire qu'il a eu deux familles. Sa famille de
coeur, d'abord: sa femme, ses fils, sa fille, ses petits-enfants, tous si
tendrement aimés par lui... Et comme cette tendresse lui était rendue!
Puis ce que j'appellerai sa famille de travail, ses collaborateurs de la
rue Auber. Il y avait plaisir à le voir, allant et venant, dans cet
immense magasin de librairie, parmi ces montagnes de livres, au milieu
de ses employés; il était vraiment pour eux _le_ _patron_, dans le vieux
sens, dans le bon sens du mot. D'ailleurs, il en était des employés
comme des auteurs; ils quittaient bien rarement la maison. J'ai vu
arriver, il y a une trentaine d'années, dans la librairie de la rue
Vivienne, des enfants qui rangeaient des livres et faisaient des
paquets; je les vois aujourd'hui, rue Auber, grisonnants et devenus,
dans des situations importantes, des hommes tout à fait distingués. Et
cela grâce à celui qu'ils continuaient à appeler _le patron_.

Plus heureux que son frère Michel qui n'avait pas d'enfants, Calmann
Lévy a eu la joie de pouvoir se dire, en regardant ses trois fils, que
son oeuvre serait dignement continuée par ceux qui portent son nom. Il ne
pouvait être en de meilleures mains, cet héritage d'un demi-siècle de
travail et d'honneur.»

C'est de tout coeur que je m'associe aux sentiments si bien exprimés par
M. Ludovic Halévy. Je le fais avec quelque autorité et quelque
connaissance, étant déjà ancien dans la «copie» et dans les livres. Du
vivant de M. Calmann Lévy, j'ai vu ses trois fils le seconder en son
vaste et délicat travail d'éditeur. J'ai vu M. Paul Calmann, formé dès
l'enfance par l'oncle Michel, et depuis longtemps rompu aux affaires,
suppléer, avec ses deux jeunes frères, le vieux chef que nous
regrettons, mais qui revit dans ses enfants. Je sais, par expérience,
combien MM. Paul, Georges et Gaston Calmann Lévy sont d'un commerce
agréable et sûr. Certes l'héritage de travail et d'honneur laissé par
leur père ne saurait être mieux placé qu'en leurs mains.

A. F.

Mai 1892.




MADAME ACKERMANN.


J'ai eu l'honneur de connaître madame Ackermann, qui vient de mourir. Je
la voyais à ses échappées de Nice, l'été, dans sa petite chambre de la
rue des Feuillantines qu'emplissaient l'ombre et le reflet pâle des
grands arbres. C'était une vieille dame d'humble apparence. Le grossier
tricot de laine, qui enveloppait ses joues, cachait ses cheveux blancs,
dernière parure, qu'elle dédaignait comme elle avait dédaigné toutes les
autres. Sa personne, sa mise, son attitude annonçaient un mépris
immémorial des voluptés terrestres et l'on sentait, dès l'abord, que
cette dame avait été brouillée de tout temps avec la nature.

--Quoi! s'écria M. Paul Desjardins, quand un jour on la lui montra qui
passait dans la rue, c'est là madame Ackermann? elle ressemble à une
loueuse de chaises.

Et il est vrai qu'elle ressemblait à une loueuse de chaises. Mais elle
pensait fortement et son âme audacieuse s'était affranchie des vaines
terreurs qui dominent le commun des hommes.

Louise Choquet fut élevée à la campagne. Ses meilleurs moments--elle
nous l'a dit--étaient ceux qu'elle passait, assise dans un coin du
jardin, à regarder les moucherons, les fourmis et surtout les cloportes.
Comme beaucoup d'enfants intelligents, elle eut grand'peine à apprendre
à lire. Le catéchisme la rendit à moitié folle d'épouvante. Quand elle
fut un peu grande, un bon prêtre se donna beaucoup de peine pour lui
expliquer la doctrine chrétienne; elle suivit cet enseignement avec une
extrême attention. Quand il fut terminé, elle avait cessé de croire tout
à fait et pour jamais. Orpheline de bonne heure, elle alla vivre à
Berlin, chez des hôtes excellents, où elle connut Alexandre de Humboldt,
Varnhagen, Jean Müller, Boekh, des savants, des philosophes. Son esprit
était déjà formé et son intelligence armée. Il y avait déjà en elle ce
pessimisme profond qui a éclaté depuis.

Là, elle fut aimée d'un doux savant, nommé Ackermann, qui faisait des
dictionnaires et rêvait le bonheur de l'humanité. Elle consentit à
l'épouser après s'être assurée qu'il pensait comme elle que la vie est
mauvaise et que c'est un crime de la donner. Après deux ans d'une union
tranquille, Ackermann mourut sur ses livres, et sa veuve se retira à
Nice, dans un ancien couvent de dominicains, encore divisé en cellules.
Elle y fit bâtir une tour d'où elle découvrait le golfe bleu et les
cimes blanches des montagnes du Piémont. C'est là qu'elle est morte
après quarante-quatre ans de solitude. Chaque matin, comme le vieux
Rollin dans sa maison de Saint-Étienne-du-Mont, elle allait voir, en se
levant, comment ses arbres fruitiers avaient passé la nuit. De temps en
temps, dans la paix de ses jours monotones, elle écrivait ces vers
désespérés qui lui survivent. Pas de vie plus unie que la sienne. Cette
audacieuse mena l'existence la plus régulière.

«Je puis être hardie dans mes spéculations philosophiques, disait-elle;
mais, en revanche, j'ai toujours été extrêmement circonspecte dans ma
conduite. Cela se comprend d'ailleurs. On ne commet guère d'imprudences
que du côté de ses passions; or, je n'ai jamais connu que celles de
l'esprit.» Tout son bonheur au monde et son unique sensualité furent de
voir fleurir ses amandiers et de causer de Pascal avec M. Ernest Havet.

Sans demander aucune aide au ciel, elle exerça les vertus de ces saintes
femmes, de ces veuves voilées que célèbre l'Église. Naturellement, elle
était d'une pudeur farouche.

L'idée seule d'une faiblesse des sens lui faisait horreur, et elle
s'éloignait avec dégoût des personnes qu'elle soupçonnait d'être trop
attachées aux choses de la chair. Quand elle avait dit d'une femme «elle
est instinctive», c'était un congé définitif. Elle avait même, à cet
endroit, des rigueurs inconcevables. Il lui arriva de se brouiller avec
une amie d'enfance, parce que la pauvre dame, âgée alors de plus de
soixante ans, avait un jour, assise au coin du feu, passé les pincettes
à un très vieux monsieur d'une manière trop sensuelle. J'étais là quand
la chose advint. Il me souvient qu'on parlait de Kant et de l'impératif
catégorique. Pour ma part, je ne vis rien que d'innocent dans les deux
vieillards et dans les pincettes. La dame du coin du feu n'en fut pas
moins chassée sans retour. Madame Ackermann l'avait jugée instinctive.
Elle n'en démordit point.

Madame Ackermann était capable d'une sorte d'amitié droite et simple.
Elle s'était fait pour ses vacances parisiennes une famille d'esprit.
Comme toutes les belles âmes elle aimait la jeunesse. Le docteur Pozzi
et M. Joseph Reinach n'ont pas oublié le temps où elle les appelait ses
enfants. Chaque fois que quelqu'un de ses jeunes amis se mariait, elle
était désespérée. Pour elle, bien qu'elle y eût passé jadis assez
doucement, mais sous conditions, le mariage était le mal et le pire mal,
car sa candeur n'en soupçonnait pas d'autre. Elle était philosophe:
l'innocence des philosophes est insondable. À son sens, un homme marié
était un homme perdu. Songez donc! Les femmes, même les plus honnêtes,
sont tellement «instinctives»! Elle frissonnait à cette seule pensée.
Ceux qui ne l'ont point connue ne sauront jamais ce que c'est qu'une
puritaine athée. Et pourtant, ô replis profonds du coeur, ô
contradictions secrètes de l'âme! je crois qu'au fond d'elle-même et
bien à son insu, cette dame avait quelque préférence pour les mauvais
sujets. En poésie du moins. Elle était folle de Musset. Enfin cette
obstinée contemptrice de l'amour, un jour, à l'ombre de ses orangers, a
écrit cette pensée dans le petit cahier où elle mettait les secrets de
son âme: «Amour, on a beau t'accuser et te maudire, c'est toujours à toi
qu'il faut aller demander la force et la flamme!»

Comme tous les solitaires, elle était pleine d'elle-même. Elle ne savait
qu'elle et se récitait sans cesse. Elle allait portant dans sa poche une
petite autobiographie manuscrite qu'elle lisait à tout venant et qu'elle
finit par faire imprimer. Ses plus beaux vers insérés dans la _Revue
moderne_, avaient passé inaperçus. C'est un article de M. Caro qui les
fit connaître tout d'un coup. Elle eut depuis lors un groupe
d'admirateurs fervents.

J'en faisais partie, mais sans m'y distinguer. Sa poésie me donnait plus
d'étonnement que de charme, et je ne sus pas la louer au delà de mon
sentiment. Elle était sensible à cet égard et, comme elle avait le coeur
droit et l'esprit direct, elle me dit un jour:

--Que trouvez-vous donc qui manque à mes vers, pour que vous ne les
aimiez pas?

Je lui avouai que, tout beaux qu'ils étaient, ils m'effrayaient un peu,
dans leur grandeur aride. Je m'en excusai sur ma frivolité naturelle.

--Comme les enfants, lui dis-je, j'aime les images, et vous les
dédaignez. C'est sans doute avec raison que vous n'en avez pas.

Elle demeura un moment stupéfaite. Puis, dans l'excès de l'étonnement,
elle s'écria:

--Pas d'images! que dites-vous là? Je n'ai pas d'images! mais j'ai
«l'esquif». «L'esquif», n'est-ce pas une image? Et celle-là ne
suffit-elle pas à tout? L'esquif sur une mer orageuse, l'esquif sur un
lac tranquille!... Que voulez-vous de plus?

Oui certes elle avait «l'esquif», cette bonne madame Ackermann. Elle
avait aussi l'écueil et les autans, le vallon, le bosquet, l'aigle et la
colombe, et le sein des airs, et le sein des bois, et le sein de la
nature. Sa langue poétique était composée de toutes les vieilleries de
son enfance.

Et pourtant ces vers aux formes usées, aux couleurs pâlies,
s'imprimèrent fortement dans les esprits d'élite; cette poésie retentit
dans les âmes pensantes, cette muse sans parure et presque sans beauté
s'assit en préférée au foyer des hommes de réflexion et d'étude.
Pourquoi? Certes, ce n'est pas sans raison. Madame Ackermann apportait
une chose si rare en poésie qu'on la crut unique: le sérieux, la
conviction forte. Cette femme exprima dans sa solitude, avec une
sincérité entière, son idée du monde et de la vie. À cet égard je ne
vois que M. Sully-Prudhomme qui puisse lui être comparé. Elle fut comme
lui, avec moins d'étendue dans l'esprit, mais plus de force, un
véritable poète philosophe. Elle eut la passion des idées. C'est par là
qu'elle est grande. Soit qu'elle nous montre au jugement dernier les
morts refusant de se lever à l'appel de l'ange et repoussant même le
bonheur quand c'est Dieu, l'auteur du mal, qui le leur apporte, soit
qu'elle dise à ce dieu: «Tu m'as pris celui que j'aimais; comment le
reconnaîtrai-je quand tu en auras fait un bienheureux? Garde-le; j'aime
mieux ne le revoir jamais.» Soit qu'elle crie à la nature: «En vain tu
poursuis ton obscur idéal à travers tes créations infinies: tu
n'enfanteras jamais que le mal et la mort», elle fait entendre l'accent
d'une méditation passionnée, elle est poète par l'audace réfléchie du
blasphème; tous les plis mal faits du discours tombent; l'on ne voit
plus que la robuste nudité et le geste sublime de la pensée.

On admire, on est ému, on ressent une effrayante sympathie et l'on
murmure cette parole du poète Alfred de Vigny: «Tous ceux qui luttèrent
contre le ciel injuste ont eu l'admiration et l'amour secret des
hommes.»

Rappelez-vous le choeur des _Malheureux_, qui ne veulent pas renaître,
même pour goûter la béatitude éternelle, mais tardive.

     Près de nous la jeunesse a passé les mains vides,
     Sans nous avoir fêtés, sans nous avoir souri.
     Les sources de l'amour sur nos lèvres avides,
     Comme une eau fugitive, au printemps ont tari.
     Dans nos sentiers brûlés pas une fleur ouverte,
     Si, pour aider nos pas, quelque soutien chéri
     Parfois s'offrait à nous sur la route déserte,
     Lorsque nous les touchions, nos appuis se brisaient;
     Tout devenait roseau quand nos coeurs s'y posaient.
     Au gouffre que pour nous creusait la Destinée,
     Une invisible main nous poussait acharnée:
     Comme un bourreau, craignant de nous voir échapper,
     À nos côtés marchait le Malheur inflexible.
     Nous portions une plaie à chaque endroit sensible,
     Et l'aveugle Hasard savait où nous frapper.

     Peut-être aurions-nous droit aux célestes délices;
     Non! ce n'est point à nous de redouter l'enfer,
     Car nos fautes n'ont pas mérité de supplices;
     Si nous avons failli, nous avons tant souffert!
     Eh bien! nous renonçons même à cette espérance
     D'entrer dans ton royaume et de voir tes splendeurs;
     Seigneur nous refusons jusqu'à ta récompense,
     Et nous ne voulons pas du prix de nos douleurs.

     Nous le savons, tu peux donner encor des ailes
     Aux âmes qui ployaient sous un fardeau trop lourd;
     Tu peux, lorsqu'il te plaît, loin des sphères mortelles
     Les élever à toi dans la grâce et l'amour;
     Tu peux, parmi les choeurs qui chantent tes louanges,
     À tes pieds, sous tes yeux, nous mettre au premier rang,
     Nous faire couronner par la main de tes anges,
     Nous revêtir de gloire en nous transfigurant,
     Tu peux nous pénétrer d'une vigueur nouvelle,
     Nous rendre le désir que nous avions perdu...
     Oui, mais le Souvenir, cette ronce immortelle
     Attachée à nos coeurs, l'en arracheras-tu?
     .............................................

Rappelez-vous les imprécations de l'homme à la nature:

     Eh bien! reprends-le donc ce peu de fange obscure,
     Qui pour quelques instants s'anima sous ta main;
     Dans ton dédain superbe, implacable Nature,
           Brise à jamais le moule humain!

     De ces tristes débris, quand tu verrais, ravie,
     D'autres créations éclore à grands essaims,
     Ton Idée éclater en des formes de vie
           Plus dociles à tes desseins.

     Est-ce à dire que Lui, ton espoir, ta chimère,
     Parce qu'il fut rêvé, puisse un jour exister?
     Tu crois avoir conçu, tu voudrais être mère;
           À l'oeuvre! il s'agit d'enfanter.

     Change en réalité ton attente sublime.
     Mais quoi! pour les franchir malgré tous tes élans,
     La distance est trop grande et trop profond l'abîme
           Entre ta pensée et tes flancs.

     La mort est le seul fruit qu'en tes crises futures
     Il te sera donné d'atteindre et de cueillir;
     Toujours nouveau débris, toujours des créatures
         Que tu devras ensevelir!

     Car sur ta route en vain l'âge à l'âge succède
     Les tombes, les berceaux ont beau s'accumuler
     L'idéal qui te fuit, l'idéal qui t'obsède
         À l'infini pour reculer.

       *       *       *       *       *

Et l'on s'étonne que d'une existence tout unie et tranquille soit sortie
cette oeuvre de désespoir. Dans sa cellule aussi froide, aussi chaste,
aussi paisible qu'au temps des fils de Dominique, la recluse de Nice a
gémi comme une sainte de l'athéisme, sur les misères qu'elle n'éprouvait
pas, sur les souffrances de l'humanité tout entière. Elle a fait
doucement le songe de la vie; mais elle savait que ce n'était qu'un
songe. Peut-être vaut-il mieux croire à la réalité de l'être et à la
bonté divine, puisque, si c'est là une illusion, c'est une illusion que
la mort indulgente ne dissipera point. Quoi qu'il soit de nous, ceux qui
croient à l'immortalité de la personne humaine n'ont pas à craindre
d'être détrompés après leur mort. Si, comme il est infiniment probable,
ils ont espéré en vain, s'ils ont été dupes, ils ne le sauront jamais.




NOTRE COEUR[2]


Oui, sans doute, M. de Maupassant a raison: les moeurs, les idées, les
croyances, les sentiments, tout change. Chaque génération apporte des
modes et des passions nouvelles. Ce perpétuel écoulement de toutes les
formes et de toutes les pensées est le grand amusement et aussi la
grande tristesse de la vie. M. de Maupassant a raison: ce qui fut n'est
plus et ne sera jamais plus. De là le charme puissant du passé. M. de
Maupassant a raison: Tous les vingt-cinq ans les hommes et les femmes
trouvent à la vie et à l'amour un goût qui n'avait point encore été
senti. Nos grand'mères étaient romantiques. Leur imagination aspirait
aux passions tragiques. C'était le temps où les femmes portaient des
boucles à l'anglaise et des manches à gigot: on les aimait ainsi. Les
hommes étaient coiffés en coup de vent. Il leur suffisait pour cela de
se brosser les cheveux, chaque matin, d'une certaine manière. Mais, par
cet artifice, ils avaient l'air de voyageurs errant sur la pointe d'un
cap ou sur la cime d'une montagne, et ils semblaient perpétuellement
exposés, comme M. de Chateaubriand, aux orages des passions et aux
tempêtes qui emportent les empires. La dignité humaine en était beaucoup
relevée. Sous Napoléon III, les allures devinrent plus libres et les
physionomies plus vulgaires. Aux jours de sainte Crinoline, les femmes,
entraînées dans un tourbillon de plaisirs, allaient de bal en bal et de
souper en souper, vivant vite, aimant vite et, comme madame Benoiton, ne
restant jamais chez elles. Puis, quand la fête fut finie, la morphine en
consola plus d'une des tristesses du déclin. Et peu d'entre elles eurent
l'art, l'art exquis de bien vieillir, d'achever de vivre à la façon des
dames du temps jadis qui, sages enfin et coquettes encore, abritaient
pieusement sous la dentelle, les débris de leur beauté, les restes de
leur grâce, et de loin souriaient doucement à la jeunesse, dans laquelle
elles cherchaient les figures de leurs souvenirs. Vingt ans sont passés
sur les beaux jours de madame Benoiton; de nouveaux sentiments se sont
formés dans une chair nouvelle. La génération actuelle a sans doute sa
manière à elle de sentir et de comprendre, d'aimer et de vouloir. Elle a
sa figure propre, elle a son esprit particulier, qu'il est difficile de
reconnaître.

Il faut beaucoup d'observation et une sorte d'instinct pour saisir le
caractère de l'époque dans laquelle on vit et pour démêler au milieu de
l'infinie complexité des choses actuelles les traits essentiels, les
formes typiques. M. de Maupassant y doit réussir autant et mieux que
personne, car il a l'oeil juste et l'intuition sûre. Il est perspicace
avec simplicité. Son nouveau roman veut nous montrer un homme et une
femme en 1890, nous peindre l'amour, l'antique amour, le premier né des
dieux, sous sa figure présente et dans sa dernière métamorphose. Si la
peinture est fidèle, si l'artiste a bien vu et bien copié ses modèles,
il faut convenir qu'une Parisienne de nos jours est peu capable d'une
passion forte, d'un sentiment vrai.

Michèle de Burne, si jolie dans son éclat doré, avec son nez fin et
souriant et son regard de fleur passée, est une mondaine accomplie. Elle
a ce goût léger des arts qui donne de la grâce au luxe et communique à
la beauté un charme qui la rend toute-puissante sur les esprits
raffinés. De plus, sous des airs de gamin et avec un mauvais ton tout à
fait moderne et du dernier bateau, elle a cet instinct de sauvage, cette
ruse de Peau-Rouge par laquelle les femmes sont si redoutables,
j'entends les vraies femmes, celles qui savent armer leur beauté. Au
reste d'esprit médiocre, ne sentant point ce qui est vraiment grand,
affairée, frivole, vide et s'ennuyant toujours.

Elle est veuve. Son père l'aide à donner des dîners et des soirées dont
on parle dans les journaux. Ce père est aussi très moderne. Il ne
prétend pas aux respects exagérés de sa fille, qu'il aime en
connaisseur, avec une petite pointe de sensualisme et de jalousie. Très
galant homme sans doute, mais poussant assez loin le dilettantisme de la
paternité.

Madame de Burne reçoit dans son pavillon de la rue du Général-Foy des
musiciens, des romanciers, des peintres, des diplomates, des gens
riches, enfin le personnel ordinaire d'un salon à la mode. On sait
qu'aujourd'hui les hommes de talent sont fort bien accueillis dans le
monde quand ils sont célèbres. À mesure qu'on avance dans la vie, on
s'aperçoit que le courage le plus rare est celui de penser. Le monde se
croit assez hardi quand il soutient les réputations établies. Madame de
Burne a un romancier naturaliste dont les livres se tirent à plusieurs
mille et un musicien qui, selon l'usage, a fait jouer un opéra d'abord à
Bruxelles, puis à Paris. Il y a cent ans, elle aurait eu un perroquet et
un philosophe.

Son salon est très distingué, _select_, diraient les journaux: madame de
Burne qui adore être adorée, a tourné la tête à tous ses intimes. Tous
ont eu leur crise. Elle les a tous gardés, sans doute parce qu'elle n'en
a préféré aucun. Mais un nouveau venu, M. André Mariolle qui l'aime à
son tour, et le lui dit, parvient à lui inspirer l'idée qu'il est
peut-être bon d'aimer. Elle se donne à lui sans marchander,
généreusement. Elle a de la crânerie, cette petite femme; mais elle
n'est pas faite pour aimer. M. André Mariolle s'aperçoit bien vite
qu'elle y met une distraction impardonnable. Il en souffre, car il aime
profondément, lui, et il la veut toute. Après un an d'essais, fatigué,
irrité, désespéré de la trouver toujours près de lui absente ou fuyante,
il rompt, s'échappe et va se cacher. Mais pas très loin, à Fontainebleau
seulement où il trouve une petite servante d'auberge qui lui prouve tout
de suite que les femmes n'ont pas toutes, en amour, l'élégante
indifférence de madame de Burne. Voilà le roman. Il est cruel et ce
n'est point de ma faute. Quelques-uns de mes lecteurs, et non pas ceux
dont la sympathie m'est la moins chère, se plaignent parfois, je le
sais, avec une douceur qui me touche, que je ne les édifie point assez
et que je ne dis plus rien pour la consolation des affligés,
l'édification des fidèles et le salut des pécheurs.

Qu'ils ne s'en prennent pas trop à moi de tout ce que je suis obligé de
leur montrer d'amer et de pénible. Il y a dans la pensée contemporaine
une étrange âcreté. Notre littérature ne croit plus à la bonté des
choses. Écoutons un rêveur comme Loti, un intellectuel comme Bourgety un
sensualiste comme Maupassant, et, nous entendrons, sur des tons
différents, les mêmes paroles de désenchantement. On ne nous montre plus
de Mandane ni de Clélie triomphant par la vertu des faiblesses de l'âme
et des sens. L'art du XVIIIe siècle croyait à la vertu, du moins avant
Racine qui fut le plus audacieux, le plus terrible et le plus vrai des
naturalistes, et peut-être, à certains égards le moins moral. L'art du
XVIIIe siècle croyait à la raison. L'art du XIXe siècle croyait d'abord
à la passion, avec Chateaubriand, George Sand et les romantiques.
Maintenant, avec les naturalistes, il ne croit plus qu'à l'instinct.

C'est sur les fatalités de nature, sur le déterminisme universel que nos
romanciers les plus puissants fondent leur morale et déroulent leurs
drames. Je ne vois guère que M. Alphonse Daudet qui, parmi eux, semble
admettre parfois une sorte de providence universelle, un impératif
catégorique et ce que son ami Gambetta appelait, un peu radicalement, la
justice immanente des choses. Les autres sont des sensualistes purs,
infiniment tristes, de cette profonde tristesse épicurienne auprès de
laquelle l'affliction du croyant semble presque de la joie. Cela est un
fait, et il faut bien que je le dise, comme le moine Raoul Glaber notait
dans sa chronique les pestes et les famines de son siècle effrayant.

M. de Maupassant, du moins, ne nous a jamais flattés. Il ne s'est jamais
fait scrupule de brutaliser notre optimisme, de meurtrir notre rêve
d'idéal. Et il s'y est toujours pris avec tant de franchise, de
droiture, et d'un coeur si simple et si ferme, qu'on ne lui a point trop
gardé rancune. Et puis il ne raisonne pas; il n'est subtil ni taquin.
Enfin, il a un talent si puissant, une telle sûreté de main, une si
belle audace; qu'il faut bien le laisser dire et le laisser faire.
Volontairement ou non, il s'est peint dans un des personnages de son
dernier roman. Car il est impossible de ne pas reconnaître l'auteur de
_Bel Ami_ en ce Gaston de Lamarthe qu'on nous dit «doué de deux sens
très simples; une vision nette des formes et une intuition instinctive
des dessous». Et le portrait de ce Gaston de Lamarthe n'est-il pas trait
pour trait, le portrait de M. de Maupassant?

     Gaston de Lamarthe, c'était avant tout un homme de lettres, un
     impitoyable et terrible homme de lettres. Armé d'un oeil qui
     cueillait les images, les attitudes, les gestes, avec une rapidité
     et une précision d'appareil photographique, et doué d'une
     pénétration, d'un sens de romancier naturel comme un flair de chien
     de chasse, il emmagasinait du matin au soir des renseignements
     professionnels.

Mais, avec tout cela Michèle de Burne est-elle tout ce qu'il voulait
qu'elle fût, est-elle le type de la femme d'aujourd'hui? J'avoue que je
serais curieux de le savoir. Je vois bien qu'elle est moderne par ses
bibelots et ses toilettes et par la petite horloge de son coupé, encore
que l'héroïne du roman parallèle de M. Paul Bourget ait pris soin de
faire venir la sienne d'Angleterre. Je vois bien qu'elle s'habille chez
D..., comme les actrices du Gymnase et les femmes de la haute finance,
et je n'oserais pas la chicaner sur cette ceinture d'oeillets, cette
guirlande de myosotis et de muguets, et ces trois orchidées sortant de
la gorge qui, entre nous, me semblent le rêve d'une perruche de
l'Amérique du Sud plutôt que l'industrie d'une femme née sur le bord de
la Seine, «au vrai pays de gloire». Mais ce sont là des sujets
infiniment délicats et beaucoup plus difficiles pour moi que la couleur
et le tissu du style. Je vois--et c'est un grand point--que par ces
robes emplumées «dont elle était prisonnière, ces robes gardiennes
jalouses, barrières coquettes et précieuses», qu'elle porte jusque dans
le petit pavillon des rendez-vous, madame de Burne rappelle la Paulette
de Gyp et cette madame d'Houbly dont la robe était fermée par soixante
olives sous lesquelles passaient autant de ganses, sans compter les
agrafes et une rangée de boutons. Et je me persuade que madame de Burne
est très moderne et tout à fait éloignée de la nature. Elle est moderne,
ce semble aussi par un tour d'esprit, un air de figure un je ne sais
quoi, un rien qui est tout.

Je le crois, je le veux, elle est une femme moderne comme elles sont
toutes et disons-le--comme il y en a bien peu. Elle est la femme
moderne, telle que les loisirs, l'oisiveté, la satiété l'ont faite. Et
celle-là est si rare qu'on peut dire que numériquement elle ne compte
pas, bien qu'on ne voie qu'elle, pour ainsi dire, car elle brille à la
surface de la société comme une écume argentée et légère. Elle est la
frange étincelante au bord de la profonde vague humaine. Sa fonction
futile et nécessaire est de paraître. C'est pour elle que s'exercent des
industries innombrables dont les ouvrages sont comme la fleur du travail
humain. C'est pour orner sa beauté délicate que des milliers d'ouvriers
lissent des étoffes précieuses, cisellent l'or et taillent les
pierreries. Elle sert la société sans le vouloir, sans le savoir, par
l'effet de cette merveilleuse solidarité qui unit tous les êtres. Elle
est une oeuvre d'art, et par là elle mérite le respect ému de tous ceux
qui aiment la forme et la poésie. Mais elle est à part; ses moeurs lui
sont particulières et n'ont rien de commun avec les moeurs plus simples
et plus stables de cette multitude humaine vouée à la tâche auguste et
rude de gagner le pain de chaque jour. C'est là, c'est dans cette masse
laborieuse que sont les vraies moeurs, les véritables vertus et les
véritables vices d'un peuple.

Quant à madame de Burne, dont la fonction est d'être élégante, elle
accomplit sa tâche sociale en mettant de belles robes. Ne lui en
demandons pas davantage. M. de Mariolle fut bien imprudent en l'aimant
de tout son coeur et en exigeant qu'une personne qui se devait à sa
propre beauté renonçât à elle-même pour être tout à lui. Il en souffrit
cruellement. Et la petite bonne de Fontainebleau ne le consola pas. S'il
veut être consolé, je lui conseille de lire l'_Imitation_. C'est un
livre secourable. M. Cherbuliez (il me l'a dit un jour) croit qu'il a
été écrit par un homme qui avait connu le monde, et qui y avait aimé. Je
le crois aussi. On ne s'expliquerait pas sans cela des pensées qui,
comme celles-ci, donnent le frisson: «Je voudrais souvent m'être tu, et
ne m'être pas trouvé parmi les hommes.» M. de Mariolle ne s'y trompera
pas: il sentira tout de suite que ce livre est encore un livre d'amour.
Qu'il ouvre, ce bréviaire de la sagesse humaine et il y trouvera ce
précepte:

«Ne vous appuyez point sur un roseau qu'agite le vent et n'y mettez pas
votre confiance, car toute chair est comme l'herbe, et sa gloire passe
comme la fleur des champs.»




UN COEUR DE FEMME[3]


C'est un petit volume, un petit volume à couverture jaune, comme on en
voit tant aux étalages des libraires, mais qui va courir, celui-là, sur
toutes les plages et dans toutes les villes d'eaux où sont dispersées,
par cet été frais et pâle, ces quelques milliers d'âmes subtiles,
inquiètes et vaines qui composent la société parisienne; et parmi
lesquelles il en est une centaine, revêtues d'une forme féminine;
souriantes et bien chiffonnées, de qui dépend la fortune des romanciers.
Ce petit livre porte sur sa couverture le nom de Paul Bourget et il
s'appelle _un Coeur de femme_. C'est pourquoi il ira aux sources célèbres
de la montagne, où sont les belles buveuses d'eau; c'est pourquoi il
aura sur les grèves de «la mer élégante.» «La mer élégante», le mot est
de M. Paul Bourget lui-même.

Un des gentilshommes des comédies de Shakespeare, qui est bibliophile et
galant comme il sied à un seigneur de la cour de la reine Élisabeth, dit
en parlant des livres qui doivent entrer dans sa bibliothèque: «Je veux
qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour.» Aussi bien, il
était de mode alors en Angleterre et en France de revêtir les livres
d'une enveloppe magnifique. On faisait encore ces reliures à
compartiments chargées de fleurons et de devises dans le goût de la
Renaissance, qui protégeaient le livre en l'honorant, comme une cassette
de cuir doré.

Aujourd'hui, ainsi que le gentilhomme de la comédie, nous voulons que
nos livres favoris, nos romans, parlent d'amour. Et c'est assurément le
grand point pour les femmes. Mais personne ne se soucie qu'ils soient
bien reliés, ni même qu'ils soient reliés d'aucune façon.

La couverture jaune se fane et s'écorne, le dos se fend, le livre se
disloque sans qu'on en prenne le moindre soin. Et pourquoi s'en
inquiéterait-on le moins du monde? On ne relit pas; on ne songe pas à
relire. C'est une des misères de la littérature contemporaine. Rien ne
reste. Les livres,--je dis les plus aimables--ne durent point. Les
lecteurs mondains et qui se croient lettrés n'ont pas de bibliothèque.
Il leur suffit que les «nouveautés» passent chez eux. «Nouveautés»,
c'est le mot en usage chez les libraires du boulevard. Il n'y a plus que
les bibliophiles qui aient des bibliothèques, et l'on sait que cette
espèce d'hommes ne lit jamais. Un livre de Maupassant ou de Loti est un
déjeuner de printemps ou d'hiver; les romans passent comme les fleurs.
Je sais bien qu'il en reste çà et là quelque chose; il ne faut pas
prendre tout à fait à la lettre ce que je dis. Mais il n'est que trop
vrai que le public des romans devient de plus en plus impatient, frivole
et oublieux. C'est qu'il est femme. Si l'on excepte M. Zola, nos
romanciers à la mode ont infiniment plus de lectrices que de lecteurs.

Et c'est aux femmes qu'on doit l'esprit et le tour du roman
contemporain, car il est vrai de dire qu'une littérature est l'oeuvre du
public aussi bien que des auteurs. Il n'y a que les fous qui parlent
tout seuls, et c'est une espèce de monomanie que d'écrire tout seul; je
veux dire pour soi, et sans espoir d'agir sur des âmes. Aussi est-il
tout naturel que nos romanciers aient cherché presque tous sans le
vouloir et parfois sans le savoir «ce qui plaît aux dames». M. de
Maupassant l'a trouvé avec un peu d'effort, peut-être, mais avec un
plein bonheur. Ses derniers ouvrages, _Plus fort que la mort_ et _Notre
coeur_, ont eu des succès de salons.

Ce sont d'ailleurs de fort beaux livres dans lesquels le maître a gardé
toute sa franchise et même toute sa rudesse. Mais le thème était
agréable. Ce secret précieux de trouver les coeurs féminins, M. Paul
Bourget l'avait deviné tout de suite et comme naturellement. Dès le
début il s'était exercé à ces analyses du sentiment, à cette
métaphysique de l'amour, qui est le grand attrait, le charme invincible.
On n'en peut guère sortir sans risquer que les plus beaux yeux du monde
se détournent avec ennui de la page commencée. Les femmes ne cherchent
jamais dans un roman que leur propre secret et celui de leurs rivales.
Un salon est toujours une sorte de cour d'amour; il y a des décamérons
et des heptamérons sur toutes les plages élégantes, et dans toutes les
villes d'eaux. Nos Parisiennes cultivées se plaisent comme madame
Pampinée, que nous montre Boccace, aux dissertations sur les exemples
singuliers des sentiments tendres. Quand je dis cours d'amour et
décamérons, quand je parle de dames qui dissertent, il faut entendre
cela dans le sens le plus familier. L'esprit mondain a pris un tour
facile et brusque, et la dissertation de madame Pampinée tourne vite au
«potinage». Mais le fond est le même; aujourd'hui comme autrefois, les
femmes aiment à parler autour de leur secret. Le conteur, quand il est
M. Paul Bourget ou M. Guy de Maupassant, leur rend un grand service en
leur donnant lieu de se confesser sous des noms fictifs; la confession
est un impérieux besoin des âmes. Le père Monsabré l'a dit avec raison
dans une de ses conférences de Notre-Dame. Comme M. Bourget est bien
inspiré quand il imagine une madame de Moraine ou une madame de
Tillières dont toutes les femmes auront l'air de parler, tandis qu'en
réalité, sous ces noms de Moraine ou de Tillières, elles parleront
d'elles-mêmes et de leurs amies. Quelle rumeur de voix claires et
charmantes, que d'aveux involontaires et d'allusions malignes soulève à
l'heure du thé et sous les fleurs des dîners, chaque roman nouveau de M.
Paul Bourget? Assurément, cette fois, avec l'héroïne d'_un Coeur de
femme_, avec madame de Tillières, elles ont beau jeu pour faire des
confidences voilées et des allusions secrètes. Le cas doit sembler
admirable aux belles théologiennes de la passion, aux savantes casuistes
de l'amour. Songez donc que cette douce madame de Tillières, cette mince
et pâle et fine Juliette, cette délicate et fière et pure créature,
presque une sainte, a deux amants à la fois, l'un depuis dix ans,
l'autre pendant deux heures. Comment cela se peut-il? Je me saurais trop
vous le dire. Il faut un subtil docteur comme M. Paul Bourget pour
résoudre de telles difficultés morales et physiologiques. Non, en
vérité, je ne saurais vous le dire. Mais cela est. Madame de Tillières a
mis un pied dans le labyrinthe; elle s'y est égarée. Elle était plus
romanesque qu'amoureuse, plus tendre que passionnée. C'est la pitié qui
l'a perdue. Que les prêtres catholiques, qui sont parvenus à une si sûre
connaissance du coeur humain, ont raison de dire que la pitié est un
dangereux sentiment! On lit dans M. Nicole, qui pourtant était un bon
homme, que la pitié est la source de la concupiscence. Voilà une bien
grande vérité exprimée en un bien vilain langage! Madame de Tillières
s'est donnée une première fois par pitié, sans amour. C'est la faute
d'Eloa, noble faute, sans doute, mais à jamais inexpiable. Vous savez
qu'Eloa était une ange, une belle ange, car il y a des anges féminins,
du moins les poètes le disent. Eloa eut pitié du diable; elle descendit
dans l'enfer pour consoler celui qui fut le plus beau des êtres et qui
en est le plus malheureux, Satan; et elle fut à jamais perdue pour le
ciel. Encore pense-t-on qu'il y avait de l'amour inconscient dans la
pitié de la céleste Eloa. L'erreur de madame de Tillières fut plus
profonde, car elle se donna par pitié pure et sans véritable amour.
C'est le crime de la douceur et de la bonté; ce n'en est pas moins un
crime. Elle en fut justement punie: elle aima, n'étant plus libre, et
elle ne sut pas se défendre contre cet amour, et ainsi une noble faute
la conduisit à une fauté avilissante. Du moins, elle ne se pardonna pas
à elle-même. Que Dieu la juge après M. Paul Bourget. Mais je crois qu'en
vérité c'était une belle créature.

Voilà, n'est-ce pas? une véritable histoire d'amour et sur laquelle on
peut longuement disserter.

Le peu que je viens d'écrire n'est qu'une note en marge du roman de M.
Paul Bourget. Je ne vous ai même pas dit le nom des deux fautes de
Juliette. La première se nomme Poyanne, la seconde Casal. Poyanne eut
des malheurs domestiques; il a l'âme grande et un beau génie. C'est à
lui que madame de Tillières se donne par pitié. Casal est un libertin,
et c'est lui qu'on aime vraiment. Et à ce sujet M. Paul Bourget se
demande d'où vient ce pouvoir de séduction qu'exercent sur les honnêtes
femmes les libertins professionnels, et pourquoi Elvire est attirée par
don Juan.

«Quelques-uns, dit-il, veulent y voir le pendant féminin de cette folie
masculine qu'un misanthrope humoriste a nommé le _rédemptorisme_, le
désir de racheter les courtisanes par l'amour. D'autres y diagnostiquent
une simple vanité. En se faisant adorer par un libertin, une honnête
femme n'a-t-elle pas l'orgueil de l'emporter sur d'innombrables rivales
et de celles que sa vertu lui rend le plus haïssables? Peut-être
tiendrons-nous le mot de cette énigme, en admettant qu'il existe comme
une loi de saturation du coeur. Nous n'avons qu'une capacité limitée de
recevoir des impressions d'un certain ordre. Cette capacité une fois
comblée, c'est en nous une impuissance d'admettre des impressions
identiques et un irrésistible besoin d'impressions contraires.»

Tout cela est vrai ou peut l'être. Et puis la femme est sensible à
toutes les renommées. Et puis les spécialistes ont de grands avantages
sur le vulgaire, et puis que sait-on?... M. Paul Bourget qui est un
philosophe, et des plus habiles, a, çà et là, dans ce nouveau livre
comme dans les précédents, de clairs aperçus sur la nature humaine. J'ai
noté au passage cette fine remarque sur l'amitié des femmes entre elles:

«Ce qui distingue l'amitié entre femmes de l'amitié entre hommes, c'est
que cette dernière ne saurait aller sans une confiance absolue, tandis
que l'autre s'en passe. Une amie ne croit jamais tout à fait ce que lui
dit son amie, et cette continuelle suspicion réciproque ne les empêche
pas de s'aimer tendrement.»

L'excellent analyste, qui déjà avait si bien défini la jalousie, nous
livre cette fois encore sur ce sujet des observations subtiles et
profondes.

Voici, par exemple, une remarque qui n'avait pas été faite si
licitement, que je sache, bien que l'occasion de la faire n'ait jamais
manqué, certes, à la vieille humanité:

«Quand on aime, dit M. Paul Bourget; les plus légers indices servent de
matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou
que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à
l'espoir. On suppose tout possible, dans le mal, on veut le supposer, et
une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais,
pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette
fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait
jamais rien soupçonné.»

En lisant ces romans d'amour mondain, _Flirt_, de M. Paul Hervieu,
_Notre Coeur_, de M. de Maupassant, _un Coeur de femme_, quelques autres
encore, on se prend à songer que l'amour, le sauvage amour, a acquis,
avec la civilisation, la régularité d'un jeu dont les gens du monde
observent les règles. C'est un jeu plein de complications et de
difficultés; un jeu très élégant. Mais c'est toujours la nature,
l'obscure, l'impitoyable nature qui tient le but. Et c'est pour cela
qu'il n'y a pas de jeu plus cruel ni plus immoral.




LA JEUNESSE DE M. DE BARANTE[4]


Je me rappelle, étant enfant, avoir va plusieurs fois, dans la librairie
de mon père, M. de Barante, alors plus qu'octogénaire: Nous lisions
avidement au collège son _Histoire des ducs de Bourgogne_, et je
regardais l'auteur de ces intéressants récits avec tout le trouble et
toute la crainte des jeunes admirations. Mais M. de Barante parlait si
affectueusement et d'une voix si douce, que j'étais un peu rassuré.
C'était un homme excellent, qui aimait à faire le bien autour de lui. Il
restait chaque année peu de jours à Paris, vivant retiré dans sa terre
de Barante, en Auvergne, où il était né et où il voulait mourir. On me
dit, et je le crois, qu'il y était entouré du respect et de la sympathie
de tous.

On pensait en le voyant au vers du poète:

     Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Je n'ai jamais rencontré plus agréable vieillard. Et je revois encore
avec plaisir, parmi mes plus anciens souvenirs, son gracieux visage
travaillé par les ans comme un vieil ivoire d'une finesse exquise.

Quant à l'_Histoire des ducs de Bourgogne_, je ne l'ai pas relue. Mais
j'ai lu Froissart. M. de Barante a beaucoup écrit, et même fort bien,
sans que ses oeuvres historiques et littéraires soient beaucoup autre
chose que les distractions d'un homme d'État et les plaisirs d'un sage.
Personne ne lit plus aujourd'hui ces pages des _Ducs de Bourgogne_,
pourtant si faciles à lire et calquées sur les chroniques avec une grâce
un peu molle. On n'a jamais beaucoup feuilleté ses histoires de la
Convention et du Directoire. M. de Barante est plus intéressant que ses
écrits, et le meilleur de ses ouvrages pourrait bien être celui où il se
peint lui-même, ce recueil de _Souvenirs_, dont M. Claude de Barante,
son petit-fils, vient de publier le premier volume.

Comme le feu duc de Broglie, M. de Barante touchait au terme de sa vie
quand il entreprit d'écrire ses mémoires, et la mort a interrompu ce
dernier travail. Pour l'accomplir, M. de Barante n'avait guère qu'à
mettre en ordre les notes abondantes déjà consignées par lui dans des
exemplaires interfoliés de la biographie Michaud et de l'_Europe sous le
Consulat, l'Empire et la Restauration_, par Capefigue. On s'étonnera
peut-être que M. de Barante ait choisi pour l'annoter un livre de
Capefigue. Mais, par l'ampleur de son cadre, l'ouvrage se prêtait à des
gloses sur beaucoup d'hommes et de choses, et puis on ne se faisait pas
alors de l'histoire l'idée que nous en avons aujourd'hui, et Capefigue
suffisait. M. Claude de Barante a jugé avec raison qu'il pouvait
continuer l'oeuvre interrompue en faisant usage des matériaux tout
préparés et des correspondances qu'il a pu réunir. Le premier volume,
qui vient de paraître, va de 1782, date de la naissance de M. de
Barante, au mois de février 1813. Il présente une rédaction complète et
suivie.

On ne s'attendait pas, sans doute, à y trouver les lettres que madame
Récamier écrivit à M. de Barante vers 1805, et qui ont été conservées.
Certaines convenances s'opposaient sans doute à ce qu'elles fussent
publiées tout de suite. Elles sont en mains sûres, mais non pas
toutefois si fidèlement gardées qu'on n'en ait pu détourner quelques
lignes à la dérobée. Je puis dire qu'elles sont d'un joli tour, et plus
tendres et plus féminines qu'on ne devait s'y attendre. Sainte-Beuve
disait que madame Récamier, manquant de style et d'esprit, avait la
prudence de n'écrire que des billets. Cet habile homme, qui savait tout,
pourtant ne connaissait pas les lettres dont je parle. Elles ont de la
grâce, de la finesse et presque de la flamme. C'est auprès de madame de
Staël, à Coppet et à Genève, où son père était préfet, que le jeune
Barante vit pour la première fois madame Récamier. Il parle brièvement,
dans ses _Souvenirs_, de ces visites à Corinne. «J'avais vingt et un
ans, dit-il, j'étais très attiré par cette société de Coppet, où il me
semblait qu'on avait quelque sympathie pour moi.» Corinne était alors
dans l'éclat de sa gloire, dans tout le feu de sa beauté, faite
d'éloquence, de passion et de tempérament. On dit qu'elle eut du goût
pour le jeune Barante, qui était aimable; on dit aussi qu'elle collabora
au _Tableau de la Littérature au XVIIIe siècle_, que l'auteur publia un
peu plus tard. Les _Souvenirs_ ne nous fournissent sur ce point aucun
éclaircissement. Ils nous apprennent seulement que M. de Barante était
de la petite troupe des acteurs de Coppet. Car on jouait la tragédie à
Coppet, comme jadis à Ferney. M. de Barante eut un rôle dans le
_Mahomet_, de Voltaire; à côté de Benjamin Constant qui faisait Zopire.
On ne dit pas si madame Récamier jouait ce jour-là. Nous savons par
ailleurs qu'elle fit Aricie dans une représentation de _Phèdre_, où
madame de Staël tenait le rôle principal. Madame Récamier n'est pas
nommée une seule fois dans les _Souvenirs_ de M. de Barante. Pourtant,
après un de ces séjours de Coppet elle lui écrivait qu'elle avait
longtemps suivi des yeux la voiture qui l'emportait et elle lui
recommandait de ne pas dire trop de bien d'elle à madame de Staël, quand
il lui écrirait. Mais ce sont les lettres qu'il faudrait lire tout
entières; M. de Barante les a gardées et elles étaient telles qu'il
pouvait les garder. Il a même gardé le petit chiffon de papier que
madame Récamier lui glissa dans la main un soir chez elle, à Paris, et
où elle avait crayonné une phrase comme celle-ci: «Sortez, cachez-vous
dans l'escalier et remontez quand Molé sera parti.» Sans doute cela ne
veut rien dire et le billet peut s'expliquer de bien des manières. Mais
aussi on nous avait trop parlé de la sainteté de madame Récamier, et
cela nous amuse maintenant de surprendre son manège. Ces lettres, si on
les publie, et on les publiera, ne livreront pas le secret de Julie. Un
doute subsistera. Mais on saura du moins que la divine Julie était plus
sensible qu'on ne l'a dit. On saura qu'elle avouait sa faiblesse réelle
ou feinte à un très jeune homme, plus jeune qu'elle de cinq ans. Et elle
ne sera plus tout à fait celle que Jules de Goncourt appelait si
joliment la Madone de la conversation.

Tous les témoignages s'accordent à reconnaître que M. de Barante était
dans sa jeunesse très séduisant. On dit que le charme d'un homme est
toujours le don de sa mère et qu'on reconnaît à leur grâce les fils des
femmes supérieures. Je n'en jurerais pas; mais il semble bien que la
mère de Prosper de Barante ait été une créature d'élite. Telle que son
fils nous la montre, elle est admirable d'esprit et de coeur. Elle
écrivait pour ses enfants des extraits d'histoires, des géographies en
dialogue et des contes. Quand, sous la Terreur, son mari, ancien
lieutenant criminel à Riom, fut arrêté et conduit à Thiers, elle alla le
rejoindre, à cheval, bien qu'elle fût à la fin d'une grossesse, et elle
accoucha le lendemain. À peine relevée de couches, elle courut à Paris
et sollicita du Comité de salut publia la liberté de son mari et
l'obtint contre toute probabilité. Elle était jeune encore lorsqu'en
1801 un mal mortel la frappa. «Ma mère, dit M. de Barante, sentit la
mort s'approcher sans illusion et avec courage, dans toute la force de
sa raison. Son âme se montra à découvert, soutenue par les souvenirs de
la vie la plus noble et la plus pure. Elle fit entendre à tous un
langage à la fois si élevé et si naturel, que les personnes qui
l'entouraient étaient pénétrées de respect et d'admiration.»

Prosper de Barante entrait dans la vie publique quand il perdit sa mère.
Cet incomparable malheur laissa dans son esprit une empreinte profonde
et durable. «Il me semble, dit-il, que les pensées morales et
religieuses, que les sentiments élevés que je puis avoir datent de ce
moment. J'appris à valoir mieux qu'auparavant; ma conscience devint plus
éclairée et plus sévère.»

C'est là un état d'âme que comprennent tous ceux qui ont passé par une
semblable épreuve. M. de Barante ajoute qu'il lut et relut alors un
livre que son père aimait par-dessus tous les autres, les _Pensées_ de
Pascal, et que ce livre laissa «beaucoup de substance» dans son esprit.
Je veux le croire; mais il n'y paraît guère et l'on ne se douterait pas,
s'il ne l'avait dit, que M. Barante s'est nourri de Pascal. Que le
lieutenant criminel de Riom, un peu janséniste, ait beaucoup lu le livre
de son grand compatriote, qui était peut-être un peu son parent, car ils
sont tous parents en Auvergne, rien de plus naturel. Mais que Prosper de
Barante doive quelque chose au plus fougueux, au plus sombre, au plus
ardent, au plus impitoyable des catholiques, c'est ce qui ne saute pas
aux yeux, et j'ai beau chercher je ne découvre rien dans la modération
de cet homme politique qui rappelle l'inhumanité de l'auteur des
_Provinciales_.

Sage, perspicace, appliqué, tel se montre dès le début Prosper de
Barante, qui, sorti de l'École polytechnique, fut nommé auditeur au
conseil d'État en 1806, à vingt-trois ans. Tout de suite il sentit qu'il
était dans sa voie:

     Je me réjouis beaucoup de cette faveur. J'allais avoir une position
     dans le monde politique, une occupation régulière et l'espoir d'y
     réussir. Mais ce qui me donna bientôt le plus de satisfaction, ce
     fut d'être placé de manière à voir et à entendre l'empereur.

     Je ne partageais certes pas le fétichisme de son entourage, mais
     connaître et apprécier un si grand esprit, un si puissant
     caractère, savoir ce qu'il était et ce qu'il n'était pas absorbait
     mon attention. Je considérais les séances du conseil comme une
     sorte de drame, et j'écoutais curieusement les interlocuteurs et
     surtout l'empereur.

Et il recueille toutes les paroles de l'empereur, qui n'exprime avec
verve, vivement, impatiemment, passant de la raillerie à la colère, et
jurant quand M. Beugnot n'est point de son avis. Ce n'est pas que
Napoléon soit incapable de supporter la contradiction, mais il ne la
souffre que de ceux qu'il sait n'être pas trop opiniâtres.

C'est surtout dans la préparation des lois scolaires qu'il parle
abondamment. Sa pensée est vaste comme le sujet qu'elle traite. Mais il
trouve que l'instruction publique n'est jamais assez dans la main du
gouvernement.

Les séances étaient intéressantes. Par malheur, le jeune auditeur ne put
y assister longtemps. L'empereur le chargea des dépêches pour l'Espagne.
Charles IV (le texte dit Charles II) était alors à Saint-Ildefonse, le
Versailles des rois catholiques. M. de Barante fut reçu par ce Godoy à
qui Marie-Louise de Parme avait donné avec son amour, le titre de prince
de la Paix, et le pouvoir royal. Quand il parlait à la reine «le ton de
sa voix n'avait rien de respectueux, remarque M. de Barante, et je
m'aperçus qu'il voulait me prouver à quel point il était le maître».

Peu de temps après, l'armée française étant entrée à Berlin, il eut
l'ordre de s'y rendre. Il rencontra M. Daru au sortir du Jardin
botanique.

--Je viens de faire un acte de vandalisme, lui dit l'intendant des
armées; j'ai été voir s'il y avait moyen d'arranger en écuries les
orangeries et les serres. Savez-vous quelle idée me poursuivait? Je
songeais que les armées de l'Europe, pourraient bien aussi envahir la
France et entrer à Paris, qu'alors l'intendant militaire, voyant la
galerie du Musée, aviserait d'en faire un magnifique hôpital et irait y
calculer combien de lit on y installerait.

M. de Barante entendit ces paroles comme l'écho de sa propre pensée. Il
ne croyait pas à la durée de l'empire et il le servait comme un maître
qui passe.

Nommé en 1807 sous-préfet à Bressuire, il trouva une petite ville à demi
ensevelie sous le lierre et les orties; un vrai nid de chouans. Mais ces
anciens brigands étaient de très braves gens, qui oubliaient la guerre
pour la chasse, et après dîner chantaient des chansons et dansaient en
rond entre hommes. Population assez facile à administrer surtout par un
fonctionnaire modéré et religieux comme M. de Barante. Les seules
difficultés sérieuses venaient de la conscription. Cette cérémonie
n'était nullement agréable aux gars du Bocage. Aussi Napoléon, qui
craignait une nouvelle chouannerie, n'exigeait des départements de
l'Ouest qu'un contingent réduit. Et encore donnait-il de grandes
facilités pour le remplacement. Il recommandait à ses fonctionnaires de
prendre tous les ménagements possibles, et M. de Barante était d'un
caractère à bien suivre de telles instructions. Le directeur général de
la conscription était alors un M. de Cessac, qui, méthodique et
classificateur, avait dressé un tableau des préfets divisé en quatre
catégories: 1° efforts et succès; 2° efforts sans succès; 3° succès sans
efforts; 4° ni succès ni efforts. M. de Barante ne dit pas dans quelle
catégorie il fut rangé par M. de Cessac.

M. de la Rochejaquelein et sa femme, la veuve de l'héroïque Lescure,
habitaient le château de Clisson, proche Bressuire. Le jeune sous-préfet
les voyait souvent et passait parfois quelques jours de suite chez eux.
Il y trouvait madame de Donissan, qui avait été dame de madame Victoire.
C'était pour un fonctionnaire de l'empire, une société bien royaliste.
Mais le sous-préfet était lui-même assez peu attaché au régime qu'il
servait honnêtement et sans goût. On ne se gênait pas d'en annoncer
devant lui la chute prochaine.

Un soir, il répondit:

--Je crois, comme vous, que l'empereur est destiné à se perdre; il est
enivré par ses victoires et la continuité de ses succès. Un jour viendra
où il tentera l'impossible. Alors vous reverrez les Bourbons. Mais ils
feront tant de fautes, ils connaissent si peu la France, qu'ils
amèneront une nouvelle révolution.

C'était prévoir de loin les trois journées de Juillet.

En 1807, madame de la Rochejaquelein venait de commencer ses _Mémoires_;
elle lut à M. de Barante ce qu'elle avait déjà écrit, jusqu'au passage
de la Loire, et lui proposa «d'achever et même de rédiger avec plus de
style les premiers chapitres».

Il se mit aussitôt à l'oeuvre: madame de la Rochejaquelein dicta ce
qu'elle n'avait pas encore rédigé. Le livre, publié en 1815, est
admirable de vie et de vérité. M. Claude de Barante insiste dans une
longue note pour en faire honneur à son grand-père.

S'il est de M. de Barante, c'est son meilleur livre. Mais on ne peut en
déposséder la veuve de M. de Lescure. L'édition de 1889 établit qu'il
lui appartient en propre? Et avait-on besoin même de preuves tirées de
l'examen des manuscrits? Ce livre est fait des deuils, des souffrances,
des périls, des misères de cette femme de coeur. Ce livre c'est
elle-même, ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert. Je sais bien que M.
de Barante l'a retouché, rédigé, si l'on veut, comme disent d'anciennes
éditions, et qu'il y a ajouté des chapitres topographiques. Cela n'est
ni contesté ni contestable.

Oui, il a beaucoup corrigé, mais toutes ses corrections ne sont pas
heureuses et les éditeurs de 1889 ont montré que dans plus d'un endroit
M. de Barante avait gâté le texte original.

Il est regrettable que M. Claude de Barante ait rouvert un débat qu'on
croyait clos. Il me semble bien que la question a été jugée en faveur de
madame de la Rochejaquelein, il y a une dizaine d'années, par des
savants des départements de l'Ouest formés en comité sous la présidence
de M. Pie, évêque de Poitiers.

À vingt-six ans, M. de Barante était nommé préfet de la Vendée. Il
montra dans ces nouvelles fonctions le même esprit de bienveillance et
la bonne grâce qu'il avait déployés à Bressuire, mais il croyait de
moins en moins à la durée de l'empire. Il assista comme préfet au
mariage de l'empereur:

     Ce fut vraiment une belle cérémonie. Rien n'était plus magnifique
     que ce long défilé de la cour impériale, de ces rois, de ces reines
     formant le cortège de l'impératrice, de ces grands personnages, de
     ces maréchaux couverts d'or, de plaques et de cordons, suivant,
     pour se rendre au grand salon carré du Louvre disposé en chapelle,
     la galerie du musée, entre deux haies de spectateurs, hommes ou
     femmes, parés, brodés, revêtus de leur uniforme.

Quand l'empereur, l'impératrice et le cortège furent passés, M. Mounier
dit à l'oreille de M. de Barante:

--Tout cela ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en
Bessarabie.

M. Mounier savait à qui il parlait.

Ce premier volume nous montre en M. de Barante un homme de beaucoup de
tact, de sens et finesse, un homme de second plan, mais qui a bien son
originalité: c'est un janséniste aimable.




MYSTICISME ET SCIENCE

_Dic nobis Maria..._


Je ne suis, qu'un rêveur et sans doute je ne perçois les choses humaines
que dans le demi-sommeil de la méditation, mais il me semble que la
saison où nous sommes, l'équinoxe du printemps, est une époque de
conciliation et de sympathie pendant laquelle il convient de faire
entendre des paroles d'espérance et d'amitié. Et ce qui me fait croire
cela, c'est, vous le dirai-je, la coutume des oeufs de Pâques qui, datant
d'un âge immémorial et remontant sans doute aux civilisations
primitives, s'est conservée jusqu'à nos jours chez les peuples
chrétiens. Cette longue tradition, qui atteste l'esprit conservateur des
sociétés, montre aussi que bien des choses peuvent être conciliées, qui
semblaient inconciliables.

Il faut entendre les leçons du calendrier. Au moment de l'année que nous
avons dépassé de quelques jours, les mystères de la nature et les
mystères de la religion se confondent en féeries magnifiques; l'esprit
et la matière célèbrent à l'envi l'éternelle résurrection; les
sanctuaires et les bois fleurissent ensemble. L'Église chante: «_Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur le chemin?--J'ai vu le
suaire et les vêtements, les témoins angéliques, et j'ai vu la gloire du
Ressuscité.» Et ces paroles charmantes expriment avec la même puissance
le retour du printemps et la victoire du Christ. Elles associent dans
une image de passion et de gloire l'éternel Adonis et le Dieu des temps
nouveaux. Tandis que de la nef montent avec l'encens ces paroles
joyeuses: «Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?» les oiseaux qui
font leur nid dans le vieux clocher répondent par leur chant: «Marie,
Marie, dans ton chemin, tu as vu les premiers rayons du soleil se mêler
à la douce pluie, comme le sourire aux larmes, et se transformer en
feuilles et en fleurs. La lumière se change aussi en amour quand elle
pénètre dans nos coeurs. C'est pourquoi, saisis de l'ardeur de bâtir des
nids, nous portons des brins de paille dans noire bec. Oui, la chaleur
féconde se métamorphose en désir. Ce qui est une grande preuve de
l'unité de composition de l'univers. M. Berthelot, qui est chimiste,
commence à soupçonner ces choses, que les vieux alchimistes avaient
devinées avant lui. Mais comment, de cette unité, sortit la diversité?
C'est ce qui passe l'intelligence des chimistes comme celle des oiseaux.

Voilà, voilà ce que Marie a vu sur son chemin. Elle a vu la gloire du
Ressuscité, qui meurt et qui renaît tous les ans. Il renaîtra longtemps
encore après que nous ne serons qu'un peu de cendre légère; mais il ne
renaîtra pas toujours, car il n'est (tout soleil qu'il est) qu'une
goutte de feu perdue dans l'espace infini. Et que sommes-nous, nous les
oiseaux? Un rien, un monde. Nous aimons, nous couvons nos oeufs, nous
nourrissons nos petits. Nous sommes une parcelle de la vie universelle.
Et tout, dans l'univers, est utile, à moins que tout ne soit qu'illusion
et vanité; ces deux idées sont également philosophiques. Mais les
oiseaux croient que les oiseaux sont nécessaires et ils agissent en
conséquence.»

Voilà le dialogue des orgues et des oiseaux tel que je l'ai entendu en
passant devant une église de village, le matin de Pâques. Il m'a paru
très religieux.

Dans tous les pays et dans tous les siècles, le solstice du printemps a
mêlé ainsi, dans une solennité joyeuse, les espérances du mystique à
l'allégresse de la nature. Le christianisme ne s'est pas dégagé, dans
ses féeries pascales de ce doux paganisme qui l'enlace, au fond de nos
campagnes, comme le lierre et la ronce embrassent une croix de pierre.

M. Camille Flammarion me contait un jour que dans le Bassigny, son pays
natal, les paysans célèbrent encore le renouveau, comme au temps de
Jeanne d'Arc, en associant aux cérémonies du culte catholique des rites
plus anciens, qui témoignent d'un naturalisme candide. Et partout la
rencontre de Marie avec le mystérieux jardinier devient le symbole des
joies de la terre en même temps que des espérances célestes. «_Dic
nobis, Maria..._ Dis-nous, Marie, qu'as-tu vu sur ton chemin?...» Je la
retrouvais l'autre jour, cette parole liturgique, dans une revue de
littérature et d'art, au début d'un de ces articles de critique morale
qui trahissent le mysticisme de la génération nouvelle. «Marie, qu'as-tu
vu sur la route?» répétait avec anxiété M. Paul Desjardins, ce jour de
Pâques, en commençant d'écrire sur un des maîtres en qui la jeunesse a
mis de grandes espérances[5].

Et ces pages, d'un accent si pur, d'un sentiment si généreux,
témoignaient d'une telle inquiétude que j'en fus un peu troublé. Le _Dic
nobis, Maria_ y devenait la devise d'une palingénésie confuse, d'une
religion indécise, d'un je ne sais quoi de meilleur qui va naître. Cet
article de M. Desjardins est un signe, entre mille autres, du malaise de
l'esprit nouveau.

Tout cela est bien trouble encore. Mais il importe de suivre ce
mouvement qui commence; il faut le suivre avec sollicitude, et dans
celle humeur bienveillante qui nous pénétrait au moment d'écrire ces
lignes. Nous nous attacherons à discerner la direction que prennent les
jeunes intelligences. C'est aux plus fermes et aux plus sages d'essayer
de conduire et d'éclairer ceux qui entrent aujourd'hui dans la vie
intellectuelle. Je n'ai pas d'autre ambition pour ma part que de me
débrouiller parmi ces nouveautés indécises. Je le dois, il le faut,
puisqu'enfin j'écris, ce qui est terrible, quand on y songe.

Le plus clair c'est que la confiance dans la science, que nous avions si
forte, est plus qu'à demi perdue. Nous étions persuadés qu'avec de
bonnes méthodes expérimentales et des observations bien faites nous
arriverions assez vite à créer le rationalisme universel. Et nous
n'étions pas éloignés de croire que du XVIIIe siècle datait une ère
nouvelle. Je le crois encore. Mais il faut bien reconnaître que les
choses ne vont pas aussi vite que nous pensions et que l'affaire n'est
pas aussi simple qu'elle nous paraissait: M. Ernest Renan, notre maître,
qui plus que tout autre a cru, a espéré en la science, avoue lui-même,
sans renier sa foi, qu'il y avait quelque illusion à penser qu'une
société pût aujourd'hui se fonder tout entière sur le rationalisme et
sur l'expérience.

La jeunesse actuelle cherche autre chose. Et, puisqu'on repousse cette
science que nous apportions comme la révélation suprême, il faut bien
que nous sachions pourquoi on la repousse.

On lui reproche d'abord son insuffisance. La science, nous dit-on, n'est
pas fondée; vous avez constitué des sciences, ce qui est bien différent.
Et qu'est-ce que vous appelez sciences, s'il vous plaît? Des lunettes,
ni plus ni moins. Des lunettes! Elles vous donnent une vue plus
pénétrante et vous permettent d'examiner certains phénomènes plus
exactement. D'accord! Mais, cela importe-t-il beaucoup? Quand vous avez
observé quelques mirages de plus dans cet abîme d'apparences qui est
l'univers sensible, en connaissez-vous mieux la raison des choses, les
lois du monde qu'il importerait de connaître? Et croyez-vous que vos
découvertes en physiologie et en chimie vous aient mis sur la voie d'une
seule vérité morale?

Votre science ne peut aspirer à nous gouverner parce qu'elle est
d'elle-même sans morale et que les principes d'action qu'on pourrait en
tirer seraient immoraux.

Elle est inhumaine; sa cruauté nous blesse; elle nous anéantit dans la
nature; elle nous rapproche des animaux et des plantes en nous montrant
ce qu'ils ont en commun avec nous, c'est-à-dire tout: les organes, la
joie, la douleur et même la pensée. Elle nous montre perdus avec eux sur
un grain de sable et elle proclame insolemment que les destinées de
l'humanité tout entière ne sont pas quelque chose d'appréciable dans
l'univers.

En vain, nous lui crions que nous retrouvons l'infini en nous. Elle nous
apprend que la terre n'est pas même un globule dans cette veine
d'Ouranos, que nous nommons la voie lactée; elle nous fait rougir de
honte et de confusion au souvenir du temps où nous nous croyions le
centre du monde et le plus bel ouvrage de Dieu, nous qui, en réalité,
tournons gauchement autour d'une médiocre étoile, un million de fois
plus petite que Sirius.

Notre imperceptible canton de l'univers semble assez pauvre, autant que
nous pouvons en juger. Il n'a qu'un soleil, tandis que beaucoup de
systèmes en ont deux ou trois. Son astre central doit avoir peu d'éclat,
vu des systèmes les plus voisins. Il est rougeâtre, ce qui est signe
qu'il ne brûle plus avec l'énergie des jeunes étoiles toutes blanches;
bientôt, dans quelques millions de siècles seulement, il ne montrera
plus qu'un disque fuligineux, taché de larges scories noires; et ce sera
la fin, et le grain de poussière, qui se nomme la Terre et qui n'aura
plus de nom alors, roulera avec lui dans la nuit éternelle.

L'humanité aura péri, sans doute, bien avant cette époque. En attendant,
on nous enseigne que nous nous acheminons vers la constellation
d'Hercule; notre poussière y parviendra un jour dans l'ombre et le
silence: c'est là tout ce que la science peut nous révéler des destinées
de l'humanité.

Nous faisons le voyage en compagnie de quelques planètes dont les unes
se perdent pour nous dans la lumière du soleil, comme Vénus et Mercure
et les autres dans la nuit de l'espace, comme Uranus et Neptune. On
croit avoir remarqué que Vénus ne présente jamais qu'une face au soleil.
Mais on n'en est pas encore bien sûr. La seule planète dont nous ayons
pu observer la surface est Mars, notre voisin; on y a distingué des
terres, des mers, des nuages, de la neige au pôle, et M. Flammarion en a
dessiné la carte. M. Schiaparelli y a vu des canaux, l'an passé. Ces
canaux se creusent comme par enchantement et, si ce sont là des ouvrages
de l'industrie martienne, il faut reconnaître que les ingénieurs de
cette planète sont infiniment supérieurs aux nôtres. Mais on ne sait pas
si ce sont des canaux et il semble bien que ce monde soit mouvant et
plus agité que la face de la terre. Sa figure change à toute heure. Il
est infiniment probable qu'il est habité; mais nous ne saurons jamais
quelles formes y revêt la vie. Il est vraisemblable qu'elle y est aussi
pénible que sur la terre; nous pouvons le croire, et c'est là du moins
une consolation que la science ne nous enlève pas.

Et quant à l'homme même, qu'en a fait la science? Elle l'a destitué de
toutes les vertus qui faisaient son orgueil et sa beauté. Elle lui a
enseigné que tout en lui comme autour de lui était déterminé par des
lois fatales, que la volonté était une illusion et qu'il n'était qu'une
machine ignorante de son propre mécanisme. Elle a supprimé jusqu'au
sentiment de son identité, sur lequel il fondait de si fières
espérances. Elle lui a montré deux existences distinctes, deux âmes dans
un même individu.

La génération nouvelle fait ainsi le procès à la science et la déclare
déchue du droit de gouverner l'humanité.

Que veut-elle mettre à la place des connaissances positives? C'est ce
que nous avons le devoir de rechercher.




CÉSAR BORGIA[6]


Il fallait qu'il y eût des Borgia, pour qu'on sût tout ce que fait la
bête humaine quand elle est robuste et déchaînée. Ces Espagnols
romanisés n'étaient point nés qu'on sache avec un autre coeur, avec une
autre âme que le vulgaire. Leur longue habitude du crime ne les a pas
déracinés tout à fait de l'humanité, à laquelle ils tiennent encore par
des fibres saignantes. Les sentiments naturels éclatent en eux avec
violence. Le pape Alexandre a des entrailles de père: devant le cadavre
de son premier-né, il pleure comme un enfant et prie comme une femme. Sa
fille Lucrèce est capable d'attachement et donne des larmes sincères à
la mémoire de son second mari et à celle de son frère. Et si le plus
dénaturé des Borgia, César, n'eut pas, dans toute sa vie, une lueur de
pitié ni un éclair de tendresse, il montra dans la conduite de la guerre
et dans l'administration des pays conquis un esprit d'ordre, de sagesse
et de mesure qui atteste du moins une certaine beauté intellectuelle.
Non, les Borgia n'étaient pas des monstres au sens propre du mot. Leur
personne morale n'était atteinte, à ce qu'il semble, d'aucun vice
constitutionnel: ils ne différaient point, par leurs idées ou leurs
sentiments, des Savelli, des Gaetani, des Orsini, dont ils étaient
entourés. C'étaient des êtres violents, en pleine possession de la vie.
Ils désiraient tout, et en cela ils étaient hommes; ils pouvaient tout:
c'est ce qui les rendit effroyablement criminels. Il serait dangereux de
se le dissimuler: les sociétés humaines contiennent beaucoup de Borgias,
je veux dire beaucoup de gens possédés d'une furieuse envie de
s'accroître et de jouir.

Notre société en renferme encore un très grand nombre. Ils sont de
tempérament médiocre et craignent les gendarmes. C'est l'effet de la
civilisation d'affaiblir peu à peu les énergies naturelles. Mais le
fonds humain ne change pas, et ce fonds est âpre, égoïste, jaloux,
sensuel, féroce.

Il n'y a pas, dans nos administrations, de pauvre bureau qui ne voie,
dans ses quatre murs tapissés de papier vert, toutes les convoitises et
toutes les haines qui s'allumèrent dans le Vatican, sous la papauté
espagnole. Mais la bête humaine y est moins vigoureuse, moins ardente,
moins fière; le tigre royal est devenu le chat domestique. Au fond,
l'affaire est la même: il s'agit de vivre, et cela seul est déjà féroce.

César était encore adolescent quand son père, le cardinal Rodriguez
Borgia s'éleva par la simonie au siège pontifical. C'était un vieil
homme dur et rusé qui gardait pour la luxure et la domination des
capacités énormes. Chez lui l'instinct était merveilleux, comme chez les
bêtes. Son cynisme était magnifique. Il assit à son côté, dans la chaire
de Pierre, celle belle Julie Farnèse que le peuple de Rome appelait,
pour égaler le blasphème au scandale, la femme de Jésus-Christ, _sposa
del Christo_. Les gens du peuple disaient encore, en montrant du doigt
le frère de Julie, ce Farnèse, qu'Alexandre avait revêtu de la pourpre:
«C'est le cardinal _della Gonella_, le cardinal du cotillon». Le Romain
riait et laissait dire. En ces jours-là, chez les petits comme chez les
grands, dans tout le peuple, la chair débridée faisait rage. Ce vieux
pontife obèse était grand d'impureté, quand, aux noces de Lucrèce, il
versait des dragées dans le corsage des nobles Romaines, ou quand, après
souper, assis à côté de sa fille, il faisait danser des courtisanes
nues, qu'éclairaient les flambeaux de la table posés à terre. Cependant
le Tibre roulait toutes les nuits des cadavres, et il y avait chaque
jour quelqu'un dont on apprenait la mort en même temps que la maladie.
Le saint-père avait des moyens sûrs de se défaire de ses ennemis. À cela
près, bon chrétien, car il n'erra jamais en matière de foi et se montra
fort désireux d'accroître le domaine de saint Pierre. Mais, à vrai dire,
il n'aima rien tant que ses enfants, les accabla de biens et d'honneurs
jusqu'à nommer sa fille Lucrèce garde du sceau pontifical, régente du
Vatican et gouverneur de Spolète.

À quinze ans, César était archevêque de Pampelune; à dix-sept, cardinal
de Valence. L'ambassadeur du duc de Ferrare l'alla voir dans sa maison
du Transtevère. Après une de ces visites, il écrivit dans une dépêche,
les quelques mots que voici:

«Il allait partir pour la chasse: il était vêtu de soie, l'arme au côté.
À peine un petit cercle rappelait le simple tonsuré. Nous cheminâmes
ensemble à cheval, en nous entretenant. C'est un personnage d'un grand
esprit, très supérieur, et d'un caractère exquis. Il est d'une grande
modestie.» Les contemporains vantaient volontiers la modestie de César
et celle de sa soeur Lucrèce. Il reste à savoir ce qu'ils entendaient par
modestie, et si ce n'était pas l'élégante sobriété du geste et de la
parole.

En ce cas, César méritait cette louange. Bien qu'instruit dans les
sciences sacrées et les sciences profanes, théologien, humaniste et même
poète, il demeurait silencieux et taciturne. C'était, disent ceux qui
l'ont approché, un seigneur fort solitaire et secret, _molto solitario e
segreto_. Amoureux des étoffes somptueuses, des bijoux ingénieux et des
pierreries étincelantes, il passait magnifiquement vêtu, roulant entre
ses doigts une boule d'or contenant des parfums, et la tête déjà pleine
de ces grands desseins que Machiavel devait bientôt admirer. Sous un
ciel et dans un temps où c'était une gloire que d'être beau, César était
d'une beauté éclatante.

Cette race des Borgia, que l'obésité envahissait avec l'âge, était
superbe dans la première sève de la jeunesse. Ce prince blond et
charmant, _biondo e bello_, songeait à rejeter la pourpre qui
l'embarrassait et à ceindre l'épée. Mais l'épée qu'il convoitait, l'épée
de capitaine général des milices pontificales devant laquelle
s'inclinait le gonfalon de l'Église, son frère, le fils aîné du pape, le
duc de Gandia, la tenait et ne se la laisserait pas arracher.

À vingt ans, César commit son premier crime et ce fut le chef-d'oeuvre
des crimes. Les deux frères dînaient dans la maison de Madona Vanozza,
leur mère, proche Saint-Pierre aux Liens. Dîner d'adieu; ils devaient
tous deux quitter Rome le lendemain, César pour assister au couronnement
du roi de Naples, Gandia pour recevoir l'investiture des nouvelles
possessions que lui avait données le pape. On se sépara assez avant dans
la nuit. César sur sa mule, et Gandia sur son cheval, partirent
ensemble. Ils prirent le chemin du Vatican et se séparèrent devant le
palais du cardinal Sforza. Là, le duc de Gandia prit congé de son frère
et s'engagea dans une ruelle.

Il ne rentra pas chez lui. Le pape le fit chercher partout pendant deux
jours; ce fut en vain. Le troisième jour on envoya trois cents mariniers
fouiller le lit du Tibre; l'un d'eux ramena dans ses filets le corps du
duc de Gandia, percé de neuf blessures et la gorge ouverte. La douleur
du père fut horrible et démesurée. Cet homme sensuel, déchiré dans ses
entrailles, ne cessait point de gémir et de pleurer. Son orgueil s'était
écroulé avec sa joie. Il demandait pardon à Dieu, cependant il poussait
l'enquête, anxieux de connaître la vérité, impatient de lumière. Chaque
jour apportait quelque indice. Des témoins avaient vu les assassins
soutenir le corps vacillant sur un cheval, puis le jeter dans le fleuve.
On allait découvrir les coupables. Tout à coup le pape arrêta l'enquête.
Il craignait d'en savoir déjà trop. Il ne voulait plus connaître le
meurtrier de son fils. Il ne voulait pas savoir le nom que Rome entière
prononçait tout bas.

«Sa Sainteté ne cherche plus, dit un témoin, et tous ceux qui
l'entourent ont la même opinion, il doit savoir la vérité.» Trois
semaines plus tard, César était de retour à Rome. Le Sacré Collège se
rendit au Vatican, où le pape attendait, selon l'usage, pour lui donner
sa bénédiction pontificale, ce fils, qu'il n'avait pas revu depuis le
meurtre. Arrivé au pied du trône, César s'inclina. Son père ouvrit les
bras et le baisa silencieusement au front, puis il descendit de son
siège. _Eo deosculato, descendit de solio_. En posant ses lèvres sur le
front de Caïn, ce malheureux père a goûté sans doute toute l'amertume
humaine, et son silence est plein d'une désolation infinie. Mais c'est
un homme de premier mouvement, en qui toutes les impressions, même les
plus fortes, sont fugitives. Bientôt il oubliera le cadavre sanglant que
le Tibre a roulé. Il admirera malgré lui ce fils audacieux qui n'a
craint ni Dieu ni son père. Il reconnaîtra son sang. Il débarrassera
César de la pourpre qui va mal à un tel audacieux et il l'enrichira des
dépouilles de la victime. C'est à César qu'il remettra le gonfalon de
l'Église. Et quand César aura conquis les Romagnes et rendu à saint
Pierre les villes de son patrimoine, les entrailles du père
tressailliront de joie et d'amour. Trois ans plus tard, à la nouvelle
que son fils va venir, le pape ne donne plus d'audiences, dit un clerc
des cérémonies, il est fiévreux, agité; il pleure, il rit en même temps.

Ces sentiments ne témoignent-ils pas d'une humanité terriblement rude et
simple? C'est ainsi, n'est-il pas vrai? qu'on imagine l'âme des hommes
des cavernes.

En fait de crimes, César ne fit jamais plus grand que l'assassinat de
Gandia. Mais ses autres meurtres, celui, par exemple, d'Alphonse de
Bisceglie, le second mari de Lucrèce, portent ce même caractère
d'utilité pratique. César tua toujours froidement, sans fantaisie, par
pur intérêt. Il n'est pas possible de mettre plus de lucidité dans le
crime. Dans toutes ses entreprises, il portait un génie démesuré et des
ardeurs surhumaines. Ce blond César, danseur gracieux, qui conduisait,
entre deux assauts, des ballets symboliques, était un Hercule.

Le jour de la Saint-Jean, le 24 juin de l'année 1500, on avait organisé
des courses de taureaux à Rome, derrière la basilique de Saint-Pierre,
selon la mode apportée à Rome, depuis Callixte, par les Aragonais. César
descendit, à visage découvert, dans l'arène, combattit à pied,
simplement revêtu d'un pourpoint, avec l'épée courte et la _muleta_ et,
dans cinq passes successives, se mesura avec cinq taureaux qu'il mit
tous à mort. Il abattit même le dernier d'un seul coup d'espadon, aux
cris d'une foule en délire.

Aux fêtes du troisième mariage de Lucrèce Borgia, le 2 janvier 1502, il
y eut encore des combats de taureaux sur la place Saint-Pierre. Cette
fois, César descendit à cheval dans l'arène. Il salua l'assistance à la
mode espagnole et, fonçant droit sur la bête, l'attaqua à la lance. Puis
il se montra à pied au milieu du _cuadrilla_ de dix Espagnols.

Il est croyable, que, dans sa vie brûlante, il ne connut pas de plus
grande joie que celle d'employer la force inépuisable de ses muscles. On
le voyait sans cesse occupé à tordre une barre d'acier, à rompre un fer
à cheval ou une corde neuve.

Les historiens nous le montrent à Césena, après la conquête, entouré de
ses compagnons d'armes et de plaisirs, gravissant chaque dimanche la
colline où les paysans se rassemblaient pour essayer leur force et leur
adresse, et là prenant part, sans être reconnu, aux jeux en usage chez
ces robustes et violentes populations des Romagnes et exigeant de tous
les gentilshommes qu'ils acceptassent comme lui la lutte avec les
rustres.

Il méprisait profondément les femmes. Ayant épousé Charlotte d'Albret,
fille du roi de Navarre, il la quitta quelques jours après son mariage
et n'eut plus le loisir de la revoir. Pendant une de ses campagnes dans
les Romagnes, il vit la femme d'un de ses capitaines vénitiens, la
trouva belle et la fit enlever. À Capoue, il garda pour lui les plus
belles prisonnières. Ceux qui entraient dans sa tente apercevaient une
grande belle fille sans nom, sans histoire, favorite muette, dit M.
Yriarte, qu'il menait en campagne. On ne sait pas même le nom de la mère
des deux bâtards qu'il laissa après lui. En somme, il ne donna jamais
une pensée à une femme. Mais cet homme fort perdit, près d'une femme, en
un jour, sa santé et sa beauté. À vingt-cinq ans son visage se couvrit
subitement de pustules et de taches ardentes, qu'il garda jusqu'à sa
mort. Ses yeux caves semblaient venimeux. Il fut horrible dès lors.

On sait comment la mort d'Alexandre VI ruina la fortune de César et
comment, trahi par Gonzalve de Cordoue, le duc des Romagnes dut renoncer
à tous droits sur les États qu'il avait conquis. On sait que, deux ans,
prisonnier de Ferdinand le Catholique, César réussit à s'évader du
château de Medina del Campo et, s'étant mis au service du roi de
Navarre, son beau-frère, se fit tuer en furieux à Viana. Dans sa vie si
courte, il étonna moins encore par la froideur de sa scélératesse que
par l'éclat de son intelligence. C'était un capitaine excellent et un
politique habile. Machiavel admirait l'homme qui allait toujours à la
vérité effective de choses.

«Ce seigneur, a-t-il dit du duc des Romagnes, est splendide et
magnifique et, dans la carrière des armes, telle est son audace, que les
plus hautes entreprises lui semblent peu de chose; dès qu'il s'agit
d'acquérir de la gloire et d'agrandir ses États, il ne connaît ni repos,
ni fatigue, ni danger. À peine arrive-t-il en quelque lieu, on apprend
son départ. Il sait se faire bien venir du soldat. Il sut rassembler les
meilleures troupes de l'Italie; et toutes ces circonstances, jointes à
une fortune insolente, font de lui un victorieux et un formidable.»

Nul doute que César Borgia n'ait été un des plus habiles hommes de son
temps.

Des témoignages irrécusables nous le montrent doux à ses peuples,
attentif à ne point les surcharger d'impôts, et, en marche dans les
campagnes à la tête de ses troupes, libéral pour tous ceux qui venaient
au-devant de lui demander des grâces, solliciter sa générosité, réclamer
la liberté de quelque parent prisonnier ou exilé, ou de quelque soldat
réfractaire. César ne les rebutait jamais, tandis qu'il se montrait
impitoyable pour les concussionnaires. Enfin, il était assez habile pour
se montrer juste et humain quand il le fallait.

Il eut, avec l'âme la plus noire, une brillante et vaste intelligence.
Irons-nous jusqu'à dire qu'il eut un grand génie? Non, car, en
définitive, il ne fonda rien et le démon dont il était possédé précipita
furieusement la ruine de son oeuvre et de sa vie. D'ailleurs, il est bon
et consolant de se dire, avec un historien optimiste, que la puissance
créatrice est toujours le partage de la grandeur morale.

Tout ce qu'on vient de lire n'est qu'une suite de notes prises sur le
livre de M. Charles Yriarte, et par endroits je dois le dire, ces notes
suivent le texte de très près.

Ce livre est aussi intéressant que possible. Il est visible que M.
Charles Yriarte a pris beaucoup de plaisir à l'écrire. C'est un grand
curieux que M. Charles Yriarte. Son histoire de _César Borgia_, très
étudiée dans l'ensemble, contient des parties neuves. Je signalerai
particulièrement à cet égard les chapitres sur la captivité et la mort
du héros, ainsi que quelques pages sur l'épée que César se fit faire en
1498 avec cette devise: _Cum Numine Cesaris Omen_.




JAMES DARMESTETER[7]


J'aime beaucoup le Collège de France et cela pour diverses raisons. On y
professe à la fois les plus vieilles sciences du monde et les plus
nouvelles. L'enseignement qu'on y donne ne sert à rien; aussi garde-t-il
une noblesse incomparable. Il y est absolument libre. MM. les lecteurs
et professeurs, comme dit l'affiche, traitent de ce qu'ils veulent et
comme ils veulent. Là, M. Émile Deschanel parle ingénieusement du
romantisme des classiques, et M. Brown-Sequart cherche les moyens de
vaincre la vieillesse.

Cette antique maison a cela d'aimable, qu'elle est ouverte à toutes les
nouveautés. On y enseigne tout. Je voudrais qu'on y enseignât le reste.
Je voudrais qu'on y créât une chaire de télépathie pour quelque élève du
docteur Charles Richet et une chaire de socialisme dont M. Malon serait
le titulaire. J'oserais réclamer aussi une chaire d'astronomie physique,
afin d'étudier de plus près les canaux de la planète Mars, qui
m'inquiètent beaucoup. Il conviendrait d'en disserter amplement avant
qu'un astronome constate qu'ils n'existent point. Je ne sais rien de
plus attachant que les jeunes sciences qui en sont encore aux fables de
l'enfance, et je voudrais que le Collège de France ouvrît à toutes son
sein indulgent. Cet établissement unit en lui des vieux procédés et les
nouvelles méthodes: tel professeur y continue encore Rollin et nos vieux
oratoriens; tel autre, comme M. Gaston Paris ou M. Louis Havet, y
déploie toutes les ressources de l'érudition moderne. C'est une abbaye
de Thélème où chacun est libre parce que tout le monde y est sage. On
souffre que la jeunesse y soit bouillante et que la vieillesse y
sommeille quelquefois. On doit y être heureux. Chaque maître a ses
auditeurs. L'un est écouté par de jeunes savants, l'autre par des femmes
élégantes, un troisième par quelques vieillards frileux. Et chacun a une
belle affiche blanche à la porte de sa maison. M. Renan administre le
Collège de France avec un esprit de prudence et d'amour et cette foi
dans les choses de la science qui inspire toutes ses pensées et toutes
ses actions. Son indulgente sollicitude y maintient la paix,
l'indépendance et la justice. Il rappelle ces grands abbés d'autrefois
qui, tenant la crosse d'une main grasse et blanche, déployaient dans le
gouvernement de leur monastère la plus douce énergie et cachaient leur
zèle sous leur sourire.

Il n'y a pas jusqu'aux murs du Collège de France qui ne me charment par
une expression de silence et de recueillement. Ils sont vieux, mais non
point d'une antiquité profonde. Leurs premiers fondements datent de deux
siècles. J'ai lu dans je ne sais quel bouquin poudreux et racorni les
lamentations de Ramus, se plaignant d'être réduit à professer dans la
rue, en sorte que ses leçons, disait-il, étaient sans cesse «importunées
et destourbies par le passage des crocheteurs et lavandières». Mais les
murs du Collège de France, qui commencèrent à s'élever sous Louis XIII,
ont entendu Gassendi, Guy Patin, Rollin, Tournefort, Daubenton, Lalande,
Vauquelin et Cuvier. Et plus tard ils ont entendu ceux dont Michelet a
dit: «Nous étions trois cordes harmonieuses: Quinet, Mickiewicz et moi.»

Quand on va au Collège de France, pour bien faire, il faut aller par la
rue Saint-Jacques. C'est une rue mal pavée, étroite et tortueuse, mais
noble et pleine de gloire. Car c'est là que furent établies, au temps du
roi Louis XI, les presses du premier imprimeur parisien. Trois siècles,
cette voie fut honorée par d'illustres et doctes libraires, et
maintenant, ruinée et déchue, elle est encore bordée d'étalages de
bouquins latins et grecs. Là, sous un ciel gris, dans l'ombre humide,
sur le pavé gras, bousculé par les voitures, le pauvre poète qui aime le
livre parce que le livre est le rêve, s'arrête instinctivement devant
les boîtes du bouquiniste. Il ouvre un petit classique de deux sous, de
mine pitoyable et tout taché d'encre. Il lit et voit bientôt--ô
magie!--des figures de vierges passer dans leur tunique blanche. Il voit
Antigone sous les lauriers sacrés. Et il s'en va poursuivant, les pieds
dans la boue, l'essaim des ombres héroïques et charmantes.

Je l'avoue, jadis, à l'âge où l'on attrape les vers de Sophocle aux
étalages des bouquinistes, j'allais au Collège de France par cette
étroite, montueuse, raboteuse, sale et vénérable rue Saint-Jacques, où
l'on acquiert le mépris des faux biens avec la certitude que les seules
richesses enviables sont celles de l'intelligence. Si j'ai pris la
liberté de vous conduire aujourd'hui--par la rue Saint-Jacques--à la
vieille maison que fonda François Ier, c'est pour vous faire entendre un
des plus jeunes et des plus estimés professeurs du Collège de France, M.
James Darmesteter, qui y occupe la chaire des langues iraniennes. Ce nom
de Darmesteter est deux fois cher à la science. Le frère de James,
Arsène, est mort jeune, mais non pas sans avoir laissé des travaux
considérables sur la langue française. Il était excellent par la
méthode, la rectitude et la faculté de construire. Son livre de la _Vie
des mots_ est d'une logique supérieure. Arsène a fait, en collaboration
avec le vénéré M. Hatzfeld, un dictionnaire français qui, je l'espère,
sera bientôt publié et qui sera le premier où l'on trouvera les divers
sens de chaque mot dérivant logiquement les uns des autres et
s'expliquant par leur succession même. C'était l'homme le plus simple,
le meilleur, le plus laborieux, et tous ceux qui l'ont fréquenté dans sa
modeste maison de Vaugirard peuvent témoigner de la sainteté de sa vie.
Je vois encore sa figure paisible et grave d'artisan, son geste sobre,
son air d'humilité fière et d'intelligente candeur. J'entends encore sa
parole nette comme sa pensée, égale, douce et pénétrante. Son jeune
frère, M. James Darmesteter pour lequel il avait un coeur et des yeux de
mère, donnait d'aussi grandes espérances, fondées sur d'autres qualités.
Plus spontané, plus rapide, tout en intuitions soudaines, James était
admirable pour la hardiesse et la variété des vues. Il abondait en idées
générales, et l'on devinait dès lors que son activité dévorerait une
large part de science et de poésie. Il n'avait ni la sérénité ni la
prudence intellectuelle de son frère. Sa parole haletante, brève,
imagée, annonce un tout autre génie; son regard fiévreux trahit le
poète, et en vérité il est poète autant que savant. Je voudrais vous
peindre ce noir regard d'arabe sur son pâle visage aux traits accentués,
qui porte les traces d'une extrême délicatesse de tempérament. Je
voudrais montrer tout ce qu'il y a de passion et d'ardeur dans cette
enveloppe frêle. Du moins vous le retrouverez tout entier dans ses
livres, dans son style éclatant et brisé, dans ses idées emportées, dans
son impétueuse imagination.

James Darmesteter est juif. Il en a le masque, il en a l'âme, cette âme
opiniâtre et patiente qui n'a jamais cédé. Il est juif avec une sorte de
fidélité qui est encore de la foi. Assurément, il est affranchi de toute
religion positive. Il a fait sa principale étude des mythes, et il s'est
appliqué à reconnaître à la fois le mécanisme des langues et le
mécanisme des religions. Il sait comment les croyances d'Israël se sont
élaborées. Mais dans un certain sens il a gardé sa créance à la Bible
des juifs. En dehors de toute confession, au dessus de tout dogme, il
est resté attaché à l'esprit des Écritures. Bien plus, par un tour
original de la pensée, il fait entrer les plus belles parties du
christianisme dans le judaïsme et ramenant l'église à la synagogue, il
réconcilie la mère et la fille, dans une Jérusalem idéale. Mais c'est la
fille, comme de raison, qui reconnaît ses torts et confesse ses erreurs.
Il trouve que le christianisme a beaucoup de judaïsme. Et voici comme il
s'exprime dans ses _Essais orientaux_:

«Tout ce qui, dans le christianisme, vient en droite ligne du judaïsme
vit et vivra. Le règne de la Bible et des Évangiles, _en tant qu'ils
s'inspirent d'elle_, ne pourra que s'affermir à mesure que les religions
positives qui s'y rattachent perdront de leur empire. Les grandes
religions survivent à leurs autels et à leurs prêtres: l'hellénisme
aboli a moins d'incrédules aujourd'hui qu'aux jours de Socrate et
d'Anaxagore: les dieux d'Homère se mouraient quand Phidias les taillait
dans le paros; c'est à présent qu'ils trônent vraiment dans
l'immortalité, dans la pensée et le coeur de l'Europe. La croix a beau
tomber en poussière: il est quelques paroles, prononcées à son ombre en
Galilée, dont l'écho vibrera à toute éternité dans la conscience
humaine. Et quand le peuple qui a fait la Bible s'évanouirait, race et
culte, sans laisser de trace visible de son passage sur la terre, son
empreinte serait au plus profond du coeur des générations qui n'en
sauront rien, peut-être, mais qui vivront de ce qu'il a mis en elles.
L'humanité, telle que la rêvent ceux qui voudraient qu'on les appelât
des libres penseurs, pourra renier des lèvres la Bible et son oeuvre;
elle ne pourra la renier du coeur sans arracher d'elle-même ce qu'elle a
de meilleur en elle, la foi en l'unité et l'espérance en la justice,
sans reculer dans la mythologie et le droit de la force de trente
siècles en arrière.»

En réalité, c'est dans le crépuscule des dieux que M. James Darmesteter
réconcilie le Messie avec les Juifs qui l'ont crucifié. Un pieux
athéisme le dispose à toutes les conciliations. Son syncrétisme est
d'autant plus large qu'il embrasse des idées pures. Il a raison; quand
ils n'ont plus de prêtres, les dieux deviennent très faciles à vivre.
Cela se voit dans les musées. Et si les hôtes de M. Guimet échangent,
sur leurs socles d'ébène ou de bronze, des regards irrités ou surpris,
ils se tolèrent les uns les autres et le dialogue de leurs yeux
vénérables se prolongera à jamais dans une paix auguste.

Les dieux, M. James Darmesteter les a tous mis d'accord, et Jésus avec
eux, dans les admirables poèmes en prose de son livre de _la Légende
divine_. Il a montré en eux les formes diverses de la conscience
humaine.

Ces pages, d'un rythme puissant et d'une pensée profonde, portent cette
dédicace: _Mariæ sacrum_. Il est permis de reconnaître sur cette
inscription votive le nom de la compagne du poète et du savant, car ce
nom appartient à la poésie et à l'art.

Mary Robinson, aujourd'hui madame Darmesteter, est un poète anglais
d'une exquise délicatesse; ses mains gracieuses savent assembler des
images, grandes et vivantes qui nous enveloppent et ne nous quittent
plus.

Et ce poète est aussi un historien. Mary Robinson a dit: «Les sirènes
aiment la mer et moi j'aime le passé». Elle aime le passé et elle écrit
en ce moment une histoire des républiques italiennes.

C'est dans l'intimité de ce charmant et noble esprit que M. James
Darmesteter poursuit ses travaux, prépare ses cours et publie les
monuments et les souvenirs qu'il a rapportés de l'Inde.




CONTES ET CHANSONS POPULAIRES[8]

JEAN-FRANÇOIS BLADÉ




I


Je ne pensais pas retourner sitôt, même en esprit dans cette aimable
ville d'Agen, où, le mois dernier, grâce aux félibres, je reçus un si
bon accueil, et que je crois voir encore couchée au pied de sa colline,
sans magnificence, mais non sans grâce, avec sa tour romaine, ses rues à
arcades, son fleuve aux grandes eaux argentées et ses filles du peuple,
qui, coiffées d'un bandeau clair, portent tranquillement leur beauté
comme un héritage antique.

J'avais dit à la petite Vénus du musée, si gracile et si fine, un adieu
que je croyais long pour ne pas dire éternel. Et voici que déjà elle me
fait signe et me rappelle dans le tiède et doux Agenais. Elle me dit:
«Reviens en imagination sur les bords de ma Garonne et lis les contes et
les poésies de Gascogne recueillis par Jean-François Bladé. Ne t'y
trompe pas: Bladé est un savant, mais il a le goût, il a la grâce, le
charme. Ses livres sont de doctes livres; pourtant j'y ai laissé traîner
un bout de ma ceinture; tu t'en apercevras au parfum.»

Et la petite Vénus agenaise ne m'a pas trompé. M. Bladé a recueilli les
contes et les chansons de la Gascogne, et ce ne fut pas seulement de sa
part une oeuvre d'érudit; il y a mis avec de la méthode et du savoir,
quelque chose d'infiniment précieux: l'amour et cette grâce, cette
vénusté qui place son livre sous le vocable de la petite déesse que nous
admirions tant, Paul Arène et moi, parmi les pierres gallo-romaines du
musée d'Agen. Le prix de ces travaux, j'espère vous le faire sentir.
J'en veux parler sans hâte et tranquillement, et si je n'ai pas tout dit
aujourd'hui, j'y reviendrai la prochaine fois: ces heures d'automne sont
les plus douces de l'année et l'on y peut causer à loisir dans le calme
des soirées grandissantes.

Aussi bien s'agit-il ici de chansons et de contes rustiques, de
proverbes et de devinettes. Je sais qu'on les aime. On les aime comme
les croix de Jeannette, les pannières, les boîtes à sel, les armoires
normandes au fronton desquelles deux colombes se baisent, les soupières
d'étain où l'on mettait la rôtie de la mariée, la vaisselle à fleurs et
les plats sur lesquels étaient peints un saint patron en habit d'évêque
ou bien une sainte Catherine, une sainte Marguerite, une sainte
Dorothée, portant la couronne et les attributs de leur mort
bienheureuse. Ce sont là les reliques des humbles aïeux de qui nous
sortons. La mode s'en est mêlée et a failli tout gâter. En vieilles
chansons comme en vieille vaisselle la fraude est venue servir la
vanité. Mais dans toutes choses il faut considérer le vrai.

M. Bladé a mis plus de vingt-cinq ans à recueillir les contes et les
chansons avec lesquels de vieilles servantes avaient bercé son enfance.
Comment il s'y prit, c'est ce qu'il a expliqué dans deux préfaces
charmantes. Il interrogea les bonnes gens du pays, les femmes, les
vieillards qui savaient les histoires du temps passé. D'autres, sans
doute, en ont fait autant. M. Charles Guillon, par exemple, à qui l'on
doit un recueil des _Chansons populaires de l'Ain_, a patiemment
interrogé les paysans de la Bresse.

Le métier n'est pas facile: «Le paysan, dit M. Gabriel Vicaire,
s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se
livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins? Il faut
avoir su l'apprivoiser de longue date. Et même alors que de déceptions!
Pour quelques trouvailles de haut prix, que de couplets sans valeur, que
de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés-concerts!
Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, où
il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez
l'explication de quelque mot abracadabrant: «C'est ainsi, vous
répondra-t-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage».
Puis le chanteur, pour être en possession de tous ses moyens, a besoin
de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence
d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il
est désormais impossible d'en rien tirer.»

Tous ces contretemps, toutes ces difficultés, tous ces obstacles, M.
Bladé les a connus, et il en a triomphé.

Marianne Bense, du Passage-d'Agen, servante d'un curé, et veuve Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, lui furent d'un grand secours; elles savaient
autant de contes qu'en sut jamais ma mère l'Oie. Cazaux de Lectoure,
pareillement, était un conteur excellent. Mais sa défiance était
extrême. Il est mort plein d'années, Dieu ait son âme! «Je tiens pour
certain, dit M. Bladé, que Cazaux s'est tu sur bien des choses et qu'il
est mort sans me juger digne de noter la moitié de ce qu'il savait.» M.
Bladé nota les «dits» de ces savants de village. Il fut, selon sa propre
expression, «le scribe intègre et pieux». Ce n'était pas trop de sa
prudence, de son expérience, de son savoir, de ses méthodes pour éviter
les méprises. Il en est de deux sortes. Un mauvais collecteur risque de
recueillir ou des inepties imaginées à son service par l'illettré qu'il
consulte ou des pastiches introduits dans le pays par un lettré qui
s'amuse. Ces pastiches furent de tous temps assez communs.

On sait que les vaux-de-vire, attribués à Olivier Basselin, sont de
l'avocat Le Houx, quand ils ne sont pas tout uniment de M. Julien
Travers. Quant à ceux de Basselin, ils sont perdus; et, comme dit la
chanson, nous n'en «orrons» plus de nouvelles. La chanson de M. de
Charrette,

     Prends ton fusil, Grégoire,

qui était très goûtée dans les châteaux après 1848, avait été composée
vers ce temps-là, sur un vieil air, par Paul Féval. Elle n'était pas mal
tournée, et, hors une _vierge d'ivoire_ assez étrangement placée dans le
sac d'un chouan, elle avait l'air suffisamment breton.

Pour bien faire il faut traiter le folk-lore avec toute la rigueur que
comporte la mythologie comparée. C'en est une branche.

M. Maxime du Camp, qui, soit dit en passant, s'intéressait déjà aux
chansons de village alors qu'on n'y pensait guère, sait mieux que
personne qu'en cette matière, comme en toute autre, le faux se mêle au
vrai et qu'il importe avant tout d'en faire la distinction. Un jour, en
feuilletant je ne sais quel recueil, il reconnut sous ce titre: _Très
ancienne chanson dont on n'a pu retrouver la suite_ un couplet facétieux
de sa connaissance. «Ce couplet, nous dit-il, avait été fait devant moi,
il y a vingt-cinq ans environ, lorsque les clowns anglais vinrent jouer
quelques pantomimes à Paris, et eut un certain succès dans les ateliers
d'artistes.»

Une aventure plus singulière arriva à M. Paul Arène. On sait que ce
parfait conteur, ce poète véritable, fut en 1870 capitaine de
francs-tireurs et qu'il mena cent Provençaux à la guerre. Il avait
composé, paroles et musique, une belle chanson martiale que ses hommes
chantaient en marchant:

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Il n'est que juste d'ajouter qu'ils se conduisirent au feu comme de
braves gens qu'ils étaient. Aussi bien leur capitaine était-il un
vaillant petit homme, point maladroit ni manchot, car il avait dans sa
prime jeunesse, pour son plaisir, couru les taureaux en Camargue. On dit
même, mais je n'en crois rien, que notre excellent confrère M.
Francisque Sarcey n'a jamais parlé de Paul Arène que comme torero. Quoi
qu'il en soit, après la guerre, Paul Arène déposa le képi et le
ceinturon. Vers 1875, se trouvant à Paris, qu'il aime parce que c'est
une ville où il y a beaucoup d'arbres, il fut invité à une soirée chez
une dame qui lui promit de lui faire entendre une chanson populaire, une
chanson vraiment naturelle, celle-là, dont on n'avait jamais connu le
père et qui avait été recueillie chez des bergers.

Paul Arène se rendit à l'invitation. On chanta

     Le Midi bouge,
     Tout est rouge.

Et quand ce fut fini, tout le monde d'admirer et d'applaudir.

Il n'y avait point à s'y tromper. C'était bien la poésie naturelle née
de l'amour et formée sans étude; sa beauté le disait assez. Comme on
entendait bien dans ces vers, dans ce chant, la voix de ces héros
paysans qui ont donné leur vie sans dire leur nom. L'art se trahit
toujours par quelque chose de froid ou d'emphatique, de bizarre ou de
convenu. Quel poète aurait trouvé ce ton si juste, ces accents si vrais
de colère et de bonne haine? Non, certes, ce n'était pas un artiste, un
poète de métier qui avait conçu _le Midi rouge_!

M. Paul Arène écoutait ces propos de l'air que nous lui connaissons, et
de ce visage immobile, qui semble avoir été taillé dans le buis d'un
bois sacré par un chevrier aimé des dieux, au temps des faunes et des
dryades. Il écouta et se tut. Un autre, de moins d'esprit, se serait plu
à rassembler sur soi les louanges égarées. Il eût troublé les
enthousiasmes. M. Arène aima mieux en jouir. Et il y trouva un plaisir
plus délicat. Il approuva d'un signe de tête. Peut-être même se
donnait-il la joie de partager l'illusion générale et de considérer pour
un moment sa chanson comme une chanson populaire, comme un chant de
l'alouette française, jeté un matin sur le bord du sillon ensanglanté.
Et après tout il en avait le droit. Quand il la fit, sa chanson, il
n'était plus seulement Paul Arène, il était le peuple de France, il
était tous ceux qui allaient, le fusil sur l'épaule, se battre pour la
patrie. Sa chanson était devenue une chanson populaire. Elle courait les
routes, faisant halte le dimanche dans les cabarets du village. Il en
est de celle-là comme des autres. Il a bien fallu quelqu'un pour les
faire et le poète n'était pas toujours berger: c'était, j'imagine,
quelquefois un monsieur. Pourquoi un monsieur ne ferait-il pas,
d'aventure, aussi bien qu'un paysan, des couplets de guerre ou d'amour?




II


M. Bladé a recueilli les contes que les paysans de Gascogne disent, dans
les soirs d'automne, après souper, sur l'aire des métairies, en
dépouillant le maïs. Nous avons peine à croire, nous qui vivons dans les
villes, que parmi les campagnards que nous rencontrons aux champs il
puisse se trouver de beaux conteurs et que de ces lèvres, scellées par
la solitude, la prudence et la méditation du gain, sortent, à certaines
heures, des paroles abondantes comme une rhapsodie d'Homère. Pourtant il
y avait naguère, et il subsiste encore dans les villages des femmes, des
vieillards pour dérouler, d'une voix rythmique, dans leur idiome natal,
les contes qu'ils ont appris des aïeux. Tels étaient cette Cadette
Saint-Avit, de Cazeneuve, ce Cazaux, de Lectoure, et tant d'autres que
M. Bladé a interrogés pendant plus de vingt-cinq ans. Le vieux Cazaux
dit un jour à M. Bladé: «J'ai ouï-dire que vous parliez le français
aussi bien que les avocats d'Auch et même d'Agen. Pourtant, vous n'êtes
pas un _francimant_, et il n'y a pas de métayer qui sache le patois
mieux que vous.»

C'est par cette profonde connaissance des dialectes, par cette entente
du parler, du sentir et du vivre agrestes que notre savant a gagné la
confiance des conteurs rustiques et pénétré dans la tradition plus avant
qu'on n'avait fait encore. De plus (et son ami Noulens, qui s'y connaît,
me l'a bien dit, quand nous dînions ensemble, aux fêtes de Jasmin), M.
Bladé a le sens du grand style et de la belle forme. Il sait reconnaître
et suivre la veine épique, et garder, par bonheur pour nous, dans ses
traductions, le caractère, c'est-à-dire la chose qui, en art, importe le
plus.

Le monde que nous ouvrent les contes populaires de la Gascogne et de
l'Agenais est un monde de féerie, dont les personnages et les scènes
nous sont déjà connus pour la plupart. Nous ne devons pas être surpris
d'y retrouver _Peau d'Âne_, la _Belle et la Bête_ et _Barbe-Bleue_. La
mythologie comparée nous a montré partout les mêmes mythes. Nous savons
que l'humanité tout entière s'amuse, depuis son enfance, d'un très petit
nombre de contes dont elle varie infiniment les détails sans jamais en
changer le fonds puéril et sacré. «Aujourd'hui, dit M. Bladé, dans les
chansons comme dans les légendes en prose, l'unité de bien des thèmes
populaires s'accuse nettement.» Mais ces vieilles, ces éternelles
histoires, en passant dans chaque contrée s'y colorent des teintes du
ciel, des montagnes et des eaux, s'y imprègnent des senteurs de la
terre. C'est là justement ce qui leur donne la nuance fine et le parfum;
elles prennent, comme le miel, un goût de terroir. Quelque chose des
âmes par lesquelles elles ont passé est resté en elles, et c'est
pourquoi elles nous sont chères.

On rencontre beaucoup d'excellentes gens dans les contes gascons. On y
voit le roi vaillant comme une épée et honnête comme l'or, qui fait de
grandes aumônes à la porte de son château, et le jeune homme fort comme
un taureau qui aime la princesse belle comme le jour, sage comme une
sainte et riche comme la mer. Et il se dit à lui-même: «Il faut que
cette demoiselle soit ma femme. Autrement je suis capable de faire de
grands malheurs.» Parfois, ce jeune homme se trouve être le bâtard du
roi de France: en ce cas il a une fleur de lis d'or marquée sur la
langue. Il sert dans les dragons et, à cela près qu'il est un peu vif,
c'est le meilleur fils du monde. Quant aux femmes, il est remarquable
que les moins jolies sont aussi les moins bonnes. «Laide comme le péché
et méchante comme l'enfer», dit couramment le conteur, qui est bon
chrétien et qui veut que le péché soit toujours laid.

Tous ces personnages sont très simples, et ils ont des aventures
extraordinaires. Il n'est nouvelles que d'enfants exposés, ainsi
qu'Oedipe à sa naissance, et qui, après avoir traversé mille périls,
rentrent en vengeurs dans le palais natal; de princes affrontant le
serpent couronné d'or et recueillant la fleur de baume et la fleur qui
chante; de jeunes princesses, qui, semblablement à Mélusine prirent
congé de leur amant, pour avoir été regardées malgré leur défense;
d'hommes ravis dans les airs et d'hommes métamorphosés. On voit bien que
ces contes sont du temps où les bêtes parlaient. On y entend la mère des
puces, le roi des corbeaux, la reine des vipères et le prêtre des loups,
qui dit la messe une fois l'an. Le folk-lore gascon est très riche en
animaux fabuleux. On y rencontre les serpents qui gardent l'or caché
sous la terre, le mandagot, qui donne la richesse, le basilic dont le
front est chargé d'une couronne d'empereur et les sirènes qui peignent
avec des peignes d'or leurs cheveux de soie. On y retrouve aussi ces
vieilles et étranges connaissances du traditionniste: ces animaux, loup,
poisson ou grand'bête à tête d'homme, qui, frappés mortellement,
révèlent à leur vainqueur les propriétés merveilleuses de leur chair et
de leur sang. Il y a aussi les hommes-bêtes, comme l'homme vert, maître
de toutes les bêtes volantes, et les hommes qui se changent en bêtes
comme le forgeron qui devenait loutre toutes les nuits. Mais nous
n'aurions jamais fini, s'il nous fallait indiquer toute cette zoologie
merveilleuse. Sachez seulement que les bords de la Garonne sont hantés,
comme les bords du Rhin, par des fées et par des nains à longue barbe.
Vers la montagne se trouve le pays des ogres ou Bécats, qui ont un oeil
unique au milieu du front.

Les Dracs se montrent quelquefois dans la campagne. Ce sont de petits
esprits occupés surtout à tourmenter les chevaux. Le vieux Cazaux les a
vus, aussi vrai que nous devons tous mourir. Il a vu pareillement, ou pu
voir, la Marranque et la Jambe-Crue qui rôdent le soir, autour des
métairies et derrière les meules de paille.

La nuit, les morts se promènent. Ils sont la plupart d'humeur fâcheuse.
Une propriétaire de Mirande ou de Lectoure, je ne sais trop, eut
l'imprudence d'inviter l'un d'eux à souper. Au coup de minuit, un
squelette frappa à la porte du manoir et mit les valets en fuite. Le
maître fit bonne figure et mangea avec le compagnon qui, pour lui rendre
sa politesse, le pria de venir souper le lendemain dans le cimetière.
Notre Gascon, non moins hardi que don Juan, fut plus habile ou plus
heureux. Il alla souper chez le mort et revint sain et sauf. Disons
aussi qu'on trouve en Gascogne le mort reconnaissant qui porte aide et
découvre des trésors au voyageur qui lui a donné la sépulture.

C'est le sujet du plus vieux roman du monde, de ce roman chaldéen d'où
les Juifs ont tiré l'histoire de Tobie, nouvellement mise en vers par
Maurice Bouchor. Pour concevoir ce qu'il peut entrer de diableries dans
la tête d'un paysan gascon, il faut ajouter à ces fantômes, à ces
spectres et, comme ils disent, à ces Peurs, le sabbat, avec toutes ses
sorcelleries, les envoûtements et la messe de saint Sécaire. M. Bladé
nous avertit que c'est une superstition encore fort répandue en
Gascogne. Et il me souvient de ce que m'a conté à ce sujet, il y a peu
d'années, le curé d'une petite paroisse située dans la Gironde, entre
Cadillac et Langoiran.

Du temps qu'il était vicaire à Saint-Serin de Bordeaux, ce prêtre reçut
un jour à la sacristie de son église la visite d'un paysan qui lui
demanda de dire la messe de saint Sécaire. L'homme voulait _sécher_ un
voisin qui avait envoûté sa vache et sa fille! «La bête est morte,
dit-il; l'enfant ne vaut guère mieux. Il n'est que temps de sécher
l'envoûteur en disant à son intention la messe de saint Sécaire. Je
payerai ce qu'il faudra.»

Le vicaire ne voulut pas la dire. Mais il aurait voulu, qu'il n'aurait
pas pu. Il faut la savoir et tous les prêtres ne la savent pas. Et puis,
le rite en est sévère. On ne la célèbre que dans une église en ruines ou
profanée. Sur le coup de onze heures, le célébrant approche de l'autel,
suivi d'une femme de mauvaise vie, qui lui sert de clerc. Il commence
l'office par la fin et continue tout à rebours pour terminer juste à
minuit. L'hostie est noire et à trois pointes. Le vin est remplacé par
l'eau d'une fontaine où l'on a jeté le corps d'un enfant mort sans
baptême. Le signe de la croix se fait par terre et avec le pied gauche.
Les crapauds chantent. Mon curé de village est un homme simple et
jovial; tel que je le connais, il n'aurait jamais, ni pour or ni pour
argent, chanté la messe de saint Sécaire.

Le diable apparaît quelquefois en personne aux paysans de la Garonne et
du Tarn. Mais à Lectoure comme à Papefiguière, il est aussi sot que
méchant et toujours dupé. On le retrouve dans le recueil de M. Bladé tel
qu'on l'a vu dans le conte de La Fontaine et tel que je l'avais connu
premièrement dans mon enfance par les contes angevins que mon père, il
m'en souvient, me disait, penché le soir sur mon petit lit à galerie où
j'avais des rêves si merveilleux. Ce diable incongru et niais n'attrape
que des coups et sert de souffre-douleur aux compagnons madrés et aux
rusées commères. Le bon Dieu, lui aussi, fait parfois, pour se
distraire, un tour dans ce beau pays de Gascogne. Il prend un peu
d'argent, sachant que c'est le grand viatique en ce monde sublunaire, et
suivi de saint Pierre, il court les chemins. «Un jour, comme ils
chevauchaient tous deux, ils rencontrèrent une charrette de foin versée.
À genoux sur la route, le bouvier pleurait et criait:

--Mon Dieu! ayez pitié de moi! Relevez ma charrette. Ayez pitié de moi!

--Bon Dieu, dit saint Pierre; n'aurez-vous pas pitié de ce pauvre homme?

--Non, saint Pierre. Marchons. Celui qui ne s'aide pas ne mérite pas
d'être aidé.

«Un peu plus loin, ils rencontrèrent une autre charrette de foin versée.
Le bouvier faisait son possible pour la remettre sur ses roues et
criait: «À l'ouvrage, f...! Ha! Mascaret, ha! Mulet! (c'étaient les noms
de ses boeufs). Ho! Hardi! mille dieux!

--Bon Dieu, passons vite, dit saint Pierre. Ce bouvier jure comme un
païen; il ne mérite aucune pitié.»

»Mais le bon Dieu lui répondit:

--Tais-toi, saint Pierre. Celui qui s'aide mérite d'être aidé.

»Il mit pied à terre et tira le bouvier d'embarras.»

M. Bladé a réuni séparément, sous le titre de _Traditions
gréco-latines_, quatre contes dont le sujet se retrouve, en effet, dans
les mythes des deux antiquités. Il n'a peut-être pas eu beaucoup raison
de faire cette réunion, car il semble indiquer de la sorte que ces
contes viennent du latin ou du grec, ce qui n'est ni prouvé ni probable.

Le premier de ces récits est une des nombreuses variantes de la fable de
Psyché. Comme l'épouse d'Éros, la reine du conte laisse tomber une
goutte de cire brûlante sur celui qu'elle aime et qu'elle perd pour
avoir voulu le connaître. Et c'est là un des plus beaux symboles que
l'imagination humaine ait jamais créés. Un autre conte nous montre le
sphinx ou, pour mieux dire, la sphinx (car c'était une vierge) guettant
les voyageurs dans un défilé des Pyrénées. Le goût des devinettes est
très vif chez les paysans et particulièrement en Gascogne, et la sphinx
pyrénéenne trouva bientôt son Oedipe: c'était un jeune villageois.
L'évêque d'Auch lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour la
tuer. Monseigneur a causé la mort de la vierge ailée. Aussi bien c'était
une bête cruelle. Morte, on l'enterra sans prier Dieu, «parce que, dit
le conte, les bêtes n'ont pas d'âme». Est-il possible que ce soit un de
ces contes où les bêtes parlent qui dise cela? Le plus beau morceau de
cette série gréco-latine est intitulé le _Retour du seigneur_. Pendant
que le seigneur est en terre sainte, trois frères, forts comme des
taureaux, se sont faits maîtres chez lui sans que sa femme et son fils
aient trouvé un parent, un ami pour les défendre. C'est l'histoire
d'Ulysse de Pénélope et des prétendants.

Le nouvel Ulysse, comme l'ancien, rentre, dans sa maison, sous les
haillons d'un pauvre, et n'est point reconnu. Il délivre sa femme des
prétendants. En un moment, les trois frères gisaient à terre, saignés
comme des porcs. Alors le seigneur salua sa femme et lui dit:

--Madame, vous voyez comme je travaille. Que me donnerez-vous en
payement?

--Pauvre, je te donnerai la moitié de mon bien.

--Madame, ce n'est pas assez. Il faut que vous soyez ma femme.

--Non, pauvre. Jamais je ne serai ta femme.

--Madame, vous voyez comme je travaille. Dites non encore une fois, et
je vous saigne aussi, vous et votre enfant.

--À la volonté du bon Dieu! Non, je n'ai pas voulu de ces trois galants.
Je ne veux pas de toi. Saigne-nous, moi et mon fils.

--Madame, j'aurais tort, car vous êtes ma femme et cet enfant est mon
fils.

--Pauvre, si je suis ta femme, si cet enfant est ton fils, prouve que tu
as dit vrai.

--Femme, voici la moitié de mon contrat de mariage. Montre la tienne.
(Ils avaient coupé le contrat en deux au moment du départ.).

--C'est vrai. Vous êtes mon mari.

Alors le seigneur embrassa sa femme et son fils. Tous trois se mirent à
table et soupèrent de bon appétit.

Le retour du voyageur auprès de sa femme, son déguisement, et la
reconnaissance finale, c'est le fond même de l'_Odyssée_, et c'est en
même temps, dit M. Andrew Lang, «une des formules les plus connues du
traditionnisme». En effet, on la rencontre dans des chansons du pays
messin et de la Bretagne et dans un conte chinois. La Pénélope du
Céleste Empire est d'une vertu défiante: elle ne reconnaît pas encore
son mari, quand déjà tout le monde l'a reconnu autour d'elle et, dans le
doute, elle menace de se pendre s'il approche. Et M. Andrew Lang nous
fait remarquer qu'au surplus l'_Odyssée_ «n'est qu'un assemblage de
contes populaires artistement traités et façonnés en un tout
symétrique». Un conte de la collection du recueil Bladé nous fournit une
variante de la fable d'Ulysse et du Cyclope. C'est une des plus
grossières de celles qui sont entrées dans l'épopée homérique.
«L'imagination grecque elle-même fut incapable de la polir suffisamment
pour enlever les traces de sa rudesse primitive.» C'est M. Andrew Lang
qui parle ainsi. Je rapporte avec plaisir ses paroles, parce que son
esprit m'est particulièrement agréable. M. Lang, dont on vient de
publier les _Études traditionnistes_, précédées d'une excellente préface
de M. Émile Blémont, est savant avec brièveté et hardi avec tact. Si
j'ajoute qu'il met de l'humour dans la discussion, on sentira qu'il y a
quelque agrément à converser avec ce traditionniste anglais. Je voudrais
vous le faire mieux connaître; mais je ne puis que vous signaler en
passant sa dissertation intéressante et rapide sur les _Contes
populaires_ dans Homère. On y voit (ce que nous avions déjà, pour notre
part, tout au moins entrevu) que l'épopée homérique est formée de contes
populaires aussi naïfs que ceux que la tradition orale a conservés dans
nos campagnes. On y voit aussi comment ces éléments grossiers ont été
polis par le grand assembleur, et l'on admire autant et plus que jamais
l'instinctive et sûre beauté de cette jeune poésie des Grecs. Encore
faut-il la voir comme elle est, fraîche et chantante, fluide et coulant
de source. Elle est divine, sans doute, mais n'oublions pas que toutes
les Muses populaires, et même les plus humbles, sont de sa famille et de
sa proche parenté.

Shakespeare aussi n'est pas dégagé de tout lien avec la poésie orale des
peuples. Il puisait aussi volontiers dans la tradition que dans
l'histoire. Voici précisément, colligé et traduit par M. Bladé, le conte
de la _Reine châtiée_, dans lequel on retrouve le thème de cette
histoire d'Hamlet, prince de Danemark, que le grand Will a immortalisé.
Ce conte, que cette seule circonstance rend intéressant, est par
lui-même d'un très beau style et d'une tournure vraiment épique. M.
Bladé sait bien que c'est le plus riche joyau de son écrin. Je vais
essayer d'en donner quelque idée en citant textuellement une ou deux
scènes. Le roi, qui était bon justicier, mourut.

     On l'enterra le lendemain.

     Son fils donna beaucoup d'or et d'argent, pour les aumônes et les
     prières. Au retour du cimetière, il dit aux gens du château:

     --Valets, faites mon lit dans la chambre de mon pauvre père.

     --Roi, vous serez obéi.

     Le nouveau roi s'enferma dans la chambre de son pauvre père. Il se
     mit à genoux et pria Dieu bien longtemps. Cela fait, il se jeta,
     tout vêtu, sur le lit et s'endormit. Le premier coup de minuit le
     réveilla. Un fantôme le regardait sans rien dire.

     Le mort prit son fils par la main et le mena, dans la nuit, à
     l'autre bout de château. Là, il ouvrit une cachette et montra du
     doigt une fiole à moitié pleine:

     --Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice!

     À cette nouvelle, le jeune roi descend à l'écurie, selle son
     meilleur cheval et part dans la nuit noire. Il charge un de ses
     amis de dire à sa fiancée qu'elle ne le verra plus et qu'elle doit
     entrer dans un couvent, et il se retire parmi les aigles, sur une
     montagne, où il boit l'eau des sources et mange des baies sauvages.
     Là, son père lui apparaît et, pour la deuxième et pour la troisième
     fois, le somme de le venger.

     --Père, vous serez obéi.

     Au coucher du soleil, il frappait à la porte de son château.

     --Bonsoir, ma mère, ma pauvre mère.

     --Bonsoir, mon fils. D'où viens-tu? Je veux le savoir.

     --Ma mère, ma pauvre mère, je vous le dirai à souper. Je vous le
     dirai quand nous serons seuls. À table! J'ai faim.

     Ils s'attablèrent tous deux. Quand ils furent seuls, le roi dit:

     --Ma mère, ma pauvre mère, vous voulez savoir d'où je viens. Je
     viens de voir du pays. Je viens d'épouser ma maîtresse. Demain,
     vous l'aurez ici.

Pour comprendre ce qui suit, il faut savoir que l'idée d'avoir une bru à
qui elle cédera son pouvoir est depuis longtemps intolérable à la
méchante reine.

     La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment
     après.

     --Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.

     Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.

     --Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je
     vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois
     fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a
     empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père,
     vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait
     pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps
     de dire un _Pater_ et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas
     bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma
     mère, ma pauvre mère.

     La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle
     était verte comme l'herbe.

     --Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.

     --Non.

     La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi
     s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à
     l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la
     nuit noire.

     On ne l'a revu jamais, jamais.

Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du
sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de
Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.

Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible
contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les
traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des
paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV
figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés
autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui
appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il
est dit de ce prince dans le conte des _Deux Présents_: «Henri IV était
un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi
comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les
intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et
il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus
farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré.
Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des _Sept Belles
Demoiselles_. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à
la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil
dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la
Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles
Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de
faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont
emmené prisonnier dans une île de la mer... La paix est faite. À Paris,
le roi de France est retourné dans son Louvre.»

Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa
son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement
chez ses parents.

Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit
conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni
empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la
Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et
guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit
en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une
très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement
de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le
marché, des droits d'étalage.

Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas
oubliés!




III


Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sont les fées! On s'arrête à
tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en
finit plus. La nôtre aura duré trois semaines. N'en faisons point de
plainte. Où peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt
chantante des traditions populaires? Je vous ai donné quelque idée des
contes des veillées de Gascogne. Le «scribe pieux» a recueilli aussi les
poésies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce
miel sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant le parfum en
semble pénétrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de
village, c'est le bon style et cette pureté de forme qui se devine dans
la traduction littérale. La Garonne marque la frontière de ces bouviers
antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Théocrite
et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai
jamais. Mais je suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé
est d'un style pur comme le diamant. Et cette poésie est vivante,
associée à la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle
chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des
champs, dans les repas funèbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne,
les «noces tristes»; elle chante dans toutes les féeries joyeuses ou
lugubres de l'Église qui n'ont remplacé lentement, insensiblement les
cérémonies des païens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien
culte, aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est dans le
recueil de M. Bladé que j'ai trouvé les noëls les plus charmants. Ils
ont la grâce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec
les noëls de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y
a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur
l'enfant Jésus à Bethléem?

     Il est dans la crèche,
     Couché tout du long.
     Dans le ciel les anges
     Jouent du violon.

     Le boeuf et la mule
     Lui respirent dessus.
     Voilà le réchauffement
     Du divin Jésus.

Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et
de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de
l'_Anthologie_, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné,
n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous
offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer
l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la
poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu
comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas
toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette
poésie instinctive le «petit _Pater_» que récitent les femmes d'Agen,
pour gagner le ciel:

     Notre Seigneur s'est levé,
     Par neuf chambres il est passé,
     Neuf Maries il a trouvé.
     --Neuf Maries, que faites-vous?
     --Nous baptisons le fils de Dieu.
     --Neuf Maries, que portez-vous?
     --De l'huile, du chrême et le saint rosier.
     Sous cet arbre, les fleurettes
               N'ont ni ombre
               Ni couleurs
               Sombres.
     Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
     Pleuré sur terre des morts et des vivants.
            Un angelot de Dieu.

Ce petit _Pater_ a été condamné par l'Église comme entaché de
superstition et d'idolâtrie. Il ne m'appartient pas de le défendre au
point de vue de l'orthodoxie. Mais j'en aime la douce poésie, le candide
mystère et, si j'ose dire, l'obscurité blanche. Il me semble qu'un
mysticisme hétérodoxe autant que sincère n'a rien inspiré de plus
aimable au symboliste fervent, au jeune mage, à l'auteur des _Lis
noirs_, M. Albert Jhouney.

Je ne puis me défendre de suivre un moment encore cette veine mystique,
et il faut que je cite une _Complainte de Marie-Madeleine_, la perle de
ce bijou de village, de ce saint-Esprit, dont M. Bladé a monté les
pierres, comme un bon joaillier.

     --Marie-Madeleine,
     Pécheresse de Dieu,
     Pourquoi avez-vous péché?
     --Jésus, mon Dieu Jésus,
     Je ne me connais aucun péché.

     --Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous irez demeurer...
     Au bout de sept années,
     Elle se retira.

     Marie-Madeleine
     S'en va dans les montagnes.
     Sept ans elle y a demeuré.
     Au bout de sept années,
     Proche d'un ruisseau elle s'en va.

     Marie-Madeleine,
     Les mains au courant de l'eau,
     Les mains s'en va se laver.
     Quand elle se les a lavées,
     Elle les admire.

     --Marie-Madeleine,
     Sept ans dans les montagnes
     Vous reviendrez demeurer.
     --Jésus, mon Dieu Jésus.
     Tant que vous voudrez.

     Marie-Madeleine,
     Au bout de sept années,
     Jésus l'alla trouver:
     --Marie-Madeleine,
     Au ciel il faut aller.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette belle adorante qui lave ses mains
blanches dans les ruisseaux des saintes solitudes. On la retrouve en
Provence, en Catalogne, en Italie, en Angleterre, en Danemark, en Suède,
en Norvège, en Allemagne et chez les Tchèques. Je reçois en ce moment
même un savant et élégant travail de M. George Doncieux sur le cycle de
Marie-Madeleine[9] et j'apprends que ce travail n'est qu'un chapitre
d'un ouvrage inédit, que nous aurons plaisir à lire et à étudier. Il
faut prendre congé de M. Jean-François Bladé et nous confier à un
nouveau guide, M. Albert Meyrac, qui nous attend à l'autre bout de la
France, dans les sombres Ardennes.




IV

ALBERT MEYRAC


M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charleville le _Petit
Ardennais_. C'est là, sur la Meuse, qu'après avoir lu les livres de M.
Paul Sébillot touchant le folk-lore breton, il résolut de recueillir le
premier les traditions, les coutumes et les légendes du département où
la politique l'avait attaché. Il se mit à l'oeuvre ardemment, avec cette
agilité d'esprit que développe la pratique du journalisme quotidien. Il
alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce
n'était pas assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa
feuille porta cet appel dans toutes les localités du département. Les
instituteurs surtout furent empressés à répondre. Leur secours lui fut
sans doute très utile. Mais, en général, l'instituteur n'est pas l'homme
qu'il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de
simplicité, il est enclin à embellir, à corriger. Quelque soin qu'il ait
pris pour se défendre contre le zèle de ses collaborateurs, M. Albert
Meyrac a admis dans son recueil plus d'un récit dont le style rappelle
moins le paysan que le magister.

Dans telle et telle légende, l'arrangement est visible. C'est un
inconvénient que les plus habiles collecteurs des traditions orales
n'évitent pas toujours. Il n'est même pas si facile qu'on croit
d'obtenir une copie fidèle d'un vieux texte. M. Amélineau en sait
quelque chose. Étant allé chercher dans les couvents grecs de l'Égypte
des documents sur l'histoire des solitaires de la Thébaïde et de Nitrie,
ce savant y fit de belles et abondantes découvertes. Il trouva notamment
dans un monastère un texte ancien et précieux qu'un jeune Copte se
chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent;
son travail terminé, il le remit à M. Amélineau:

--Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de
mon oeuvre. J'ai fait mieux encore que je n'avais promis. J'ai corrigé
dans le style tout ce qu'il y avait de rude et de vieux. J'ai remplacé,
autant que je l'ai pu, les sentences antiques par d'autres plus
ingénieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.

M. Meyrac, qui a la première vertu du traditionniste, je veux dire la
défiance, sait mieux que personne le danger des intermédiaires. Mais il
en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n'aurait pas été achevé
en deux ans.

Nous pourrions l'attendre encore dix ou vingt bonnes années, et ce
serait dommage, car, tel qu'il est, il est très utile et très
intéressant. Je l'ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.

Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé de gorges
profondes, où les dents rouillées des rochers percent le feuillage
sombre, ces ossements nus de la terre, les _rièzes_ de Rocroi, ces
grandes eaux dormantes qu'ils appellent des _fagnes_, toute l'Ardenne,
enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et
noire forêt, étendue de l'Escaut au Rhin. Sa nature a formé ses
légendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit
passer des chasses fantômes; on y entend le _taïaut, taïaut_, du piqueur
diabolique. Diane y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise
n'avait pas la svelte majesté que l'art de la Grèce et de l'Italie sut
donner à la soeur d'Apollon.

Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont coutume de
ressembler à ceux qui les adorent. Dans le village d'Eposium,
aujourd'hui Carignan, son image se dressait énorme et monstrueuse. Elle
était encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre
lombard, nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.

C'était un homme d'une grande vertu. Ayant vu les gens d'Eposium
suspendre des guirlandes au pied de l'image sacrée et danser des rondes
en chantant des hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes
surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas. Mais on peut
croire qu'il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu'il en soit, il
s'éleva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il était
éloquent. D'ailleurs, il y avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium;
il décida une petite troupe d'hommes résolus à venir avec lui renverser
l'idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des cordes, en faisant
des prières. Elle s'écroula. Et, comme il était plein de foi, il connut
que c'étaient les prières et non les cordes qui avaient opéré. Saint
Valfroy se fit ermite après son apostolat et résolut de mener une vie
singulière. À l'exemple de saint Siméon Stylite, il fit dresser une
colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l'hiver, en sorte que ses
ongles tombèrent plusieurs fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint
Hubert devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un chasseur
infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit
un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d'or. La bête
miraculeuse parla et lui dit:

--Hubert! Hubert! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt. Et le
plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut?

Voilà le merveilleux tel qu'il est sorti de la forêt. L'étang, le marais
ou _fagne_, a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à
des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les
entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des
fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la
galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il
résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort
pratiquée dans la contrée et qu'on y faisait beaucoup le sabbat. Les
sorcières y allaient, selon l'usage général, sur un manche à balai ou
changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n'avaient
qu'à se frotter d'une certaine pommade en prononçant des paroles
magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les
superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours
son antique confiance à la _sagneuse_ qui guérit par des signes de
croix, et il n'est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des
sorciers. Il n'a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui
peuplaient l'Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du
mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans
la Meuse, il n'en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot
en 1870.

Je m'arrête à regret. J'aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M.
Albert Meyrac, s'il m'en restait le loisir. Mais la nature de ces
causeries ne souffre pas qu'on épuise les sujets. Nous avons déjà
beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux
qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par
ces belles paroles d'un poète:

«La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une
plante déracinée...

»C'est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la
poésie et l'art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine
de Jouvence.»

Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit
livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c'est bien parler.
Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l'art classique.
L'_Odyssée_ d'Homère, nous l'avons vu, est faite de contes bleus.




LE R. P. DIDON ET SON LIVRE SUR JÉSUS-CHRIST


Restaurés en France, sous la monarchie de Juillet, par un romantique,
les dominicains passent chez nous pour les plus artistes des moines et
l'on veut, à tort ou à raison, qu'ils aient hérité du père Lacordaire le
sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'effet, le goût des
nouveautés et même une sympathie apparente avec l'esprit moderne. C'est
là, sans doute, une impression vague, formée du dehors et du lointain,
qui n'est ni tout à fait juste, ni tout à fait fausse. Au fond, rien de
plus impénétrable et de plus inintelligible que l'âme d'un moine. La
pensée de ces cénobites qui vivent en commun pour mieux goûter la
solitude est singulière comme leur vie. Et quand un religieux est mêlé
aux affaires du temps, ce qui est le cas de presque tous les grands
religieux, le psychologue se trouve en présence d'une des plus rares
curiosités morales que l'humanité puisse offrir.

Quel merveilleux sujet d'étude que l'état mental d'un Lacordaire menant
de front les soucis de l'opposition libérale et les travaux de la
pénitence, inspirant des journaux politiques et se faisant attacher sur
une croix! J'avoue, pour ma part, que, depuis saint Antoine jusqu'au
père Didon, les moines m'étonnent. Et s'il faut définir la physionomie
des dominicains restaurés, cela est particulièrement délicat. Il n'est
d'abord pas supposable qu'ils procèdent tous également de leur père
spirituel par le libéralisme de l'esprit, par le romantisme du langage
et par le goût des voluptés ascétiques de la flagellation et du
crucifiement. J'ai approché quelques-uns de ces fils de Dominique et de
Lacordaire. Ils ne m'ont pas ouvert leur âme: le moine ne se livre
jamais; il ne s'appartient pas; mais ceux-là ne se sont montrés ni
défiants ni dissimulés. C'étaient, selon, toute apparence, d'excellents
moines.

Ils avaient l'air joyeux et tranquille. Le bon moine est toujours gai;
l'allégresse est une des vertus de son état et les hagiographes ont soin
de rapporter que le grand saint Antoine avait gardé dans sa vieillesse
la joie innocente d'un enfant.

Pour ce qui est de l'esprit, ces frères prêcheurs m'ont paru plus
nourris de saint Thomas d'Aquin que de Lacordaire. D'ailleurs, nous
avons entendu assez le père Monsabré à Notre-Dame pour savoir que son
éloquence, toute scolastique, ne doit rien à la science ni à la
philosophie modernes, et que la _Somme_ en est l'unique source. Les
dominicains qu'il m'a été donné d'approcher ressemblent tous au père
Monsabré, hors un seul, plus ingénieux, plus tendre et plus troublé, que
je ne nommerai pas. Ce sont avant tout des moines, c'est-à-dire des
hommes obéissants, dont la pâte un peu épaisse a été mise dans le moule
traditionnel tant de fois séculaire. Et pourtant, comme nous le disions
tout à l'heure, les frères prêcheurs ont gardé en France quelques-uns
des caractères que leur a imprimés leur second fondateur, le nouveau
Dominique, et la foule des croyants attend instinctivement de ces
hommes, vêtus du blanc scapulaire et portant le chapelet à la ceinture,
des paroles neuves, des actes hardis, et elle leur accorde un peu de
cette amitié que jadis inspiraient au peuple, non pas les disciples de
Dominique, mais leurs violents adversaires, les bons fils de saint
François. Sans rechercher pourquoi cette espérance est absolument vaine
et sera déçue, il faut reconnaître qu'un homme tel que le père Didon est
de force à la soutenir et à la prolonger quelque peu.

Ce moine est un athlète. Il a le charme incomparable de la douceur dans
la force. Un oeil vif et noir éclaire son mâle visage olivâtre. La
poitrine large et le geste libre, il inspire la sympathie et la
confiance; il est orateur même avant que d'avoir parlé. Issu d'une forte
race de montagnards, nourri dans l'âpre et belle vallée du Grésivaudan,
on a cru reconnaître en lui ce vieux génie dauphinois, si tenace, si
positif, si laborieux, si courageux dans la lutte. Ce qu'on sait de sa
vie est fait pour inspirer le respect. Il y a dix ans, environ, il
aborda la chaire de Saint-Philippe-du-Roule, et là, dans toute la fougue
de la jeunesse et de l'éloquence, il émut un auditoire qui apportait
jusqu'au pied des autels des parfums profanes. Il toucha, remua, changea
les coeurs et vit à ses pieds les plus belles pénitentes. Soit que sa
parole eût semblé trop hardie sur un sacrement qui touche aux secrets
profonds des sens (il parlait sur le mariage), soit que ses supérieurs
craignissent qu'il ne s'enivrât lui-même de sa parole enivrante, il fut
brusquement tiré de sa chaire et envoyé dans les rochers de la Corse, au
couvent de Corbara qui domine, du haut d'un promontoire, l'île et la
mer. Il obéit. Tout religieux eût sans doute obéi de même. Mais le
caractère du père Didon, tel qu'il nous est connu, donne peut-être
quelque prix à son obéissance. Il est éloquent, un peu glorieux,
impatient de se jeter dans le mouvement des opinions et des idées et
très heureux de commercer avec les hommes de science et de pensée. J'ai
même des raisons de croire qu'il aime beaucoup cette odeur du papier
fraîchement imprimé qu'on respire dans l'atelier de typographie et chez
l'éditeur. Eh bien! cet éloquent sut se taire, ce glorieux se cacha, cet
homme qui pouvait s'écrier avec Lacordaire: «Je serai entendu de ce
siècle, dont j'ai tout aimé,» entra, sans hésiter dans le silence et
dans la solitude. Je ne voudrais pas insister sur les mérites d'un bon
religieux, ne me reconnaissant pas très propre à décerner de telles
louanges. Mais l'obéissance du prêtre et du soldat n'est pas sans
beauté. À cette époque, plusieurs, dans le public, croyaient discerner
dans le père Didon un autre père Hyacinthe et présageaient une rupture,
un schisme, une révolte. L'événement a démenti ces présages. Le père
Didon, qui a du bon sens et un ferme esprit de conduite, n'a pas été
tenté de fonder une nouvelle église, de s'ériger en antipape et de
gouverner, comme tel autre papacule, une catholicité de quatorze âmes.
Le père Didon alarme parfois les catholiques timides, et il semble qu'il
ne se défende pas toujours du plaisir de les inquiéter. Un de ses
compatriotes, qui appartient au parti catholique, reconnaissant là un
des traits du caractère dauphinois, a dit, à propos de notre éloquent
père: «Le montagnard côtoie volontiers les précipices et prend plaisir à
l'effroi de ceux qui le regardent de la plaine; mais il a le pas sûr; il
ne tombe pas..»

Un des traits les plus intéressants du caractère de ce solitaire est
précisément le goût de l'effet, l'art de la mise en scène, le talent de
se produire. Est-ce en lui le don naturel, instinctif, d'une personne
oratoire? Est-ce le penchant d'un esprit à la fois mystique et pratique?
Est-ce la fatalité attachée au grand scapulaire blanc et qui
s'appesantit sur certains frères prêcheurs en dépit de l'humilité
chrétienne? Je ne sais. Mais les livres du R. P. s'annoncent avec un
bruit et un éclat que leur mérite seul ne suffit point à expliquer et
voici que l'apparition d'une nouvelle vie de Jésus, écrite dans un
monastère de Bourgogne, devient un événement parisien. Tous les journaux
parlent depuis un an du livre et de l'auteur et il est de cet ouvrage
comme de Cyrus qui fut nommé longtemps avant que de naître. On nous
promettait un livre d'une grande originalité et le père Didon confirmait
lui-même cette promesse quand il répondait à un reporter:

--Dans quel but voudriez-vous que j'eusse fait la vie de Jésus, si ce
n'avait été dans le but d'y mettre des nouveautés?

Et, pour peu que l'on pressât l'écrivain, on apprenait de sa bouche que
la plus grande de ces nouveautés, celle qui renfermait toutes les
autres, était la conciliation du dogme catholique et de l'exégèse
moderne.

C'est là le but que le R. P. s'est proposé en composant les deux gros
volumes qui viennent de paraître. Afin de réussir dans son dessein, il
est allé apprendre l'allemand dans une université allemande. Il a étudié
les travaux critiques auxquels les diverses écoles protestantes ont
soumis les textes évangéliques et les monuments littéraires des premiers
âges chrétiens. Son livre veut être un livre d'histoire positive. Il dit
expressément dans sa préface: «Il faut que la vie de Jésus soit racontée
suivant les exigences de l'histoire. C'est à ce besoin profond qu'essaye
de répondre le présent ouvrage.»

Et, en effet, il fait mine d'entrer dans la critique des textes et donne
une ombre de satisfaction à l'exégèse moderne, en faisant naître Jésus
l'an 750 de Rome, quelques années avant l'an premier de l'ère
chrétienne, et aussi en admettant que Matthieu et que Marc sont
antérieurs à Luc, et que Jean est postérieur aux trois synoptiques.

Mais il ne fait qu'effleurer cet examen, et, sans même exposer l'état de
la question sur les points les plus importants, il se hâte de conclure
dans le sens canonique. Et, comme s'il lui restait une épouvante de
cette course rapide, ou plutôt de cette fuite à travers la critique
indépendante, il court se cacher sous le manteau de l'Église; il déclare
que l'Église, en matière d'exégèse, a l'autorité souveraine et qu'elle
seule est habile à commenter les textes canoniques. «De quel droit,
dit-il, les traiter comme un simple papyrus découvert dans le tombeau de
quelque momie ou comme un vieux parchemin oublié dans les archives d'une
ville dévastée?... Le premier grand tort de la critique moderne a été de
traiter ces documents comme une lettre morte. Elle a sciemment oublié
qu'ils n'étaient point des livres tombés dans le domaine public, mais la
propriété inaliénable de l'Église catholique (pp. XXXIX, XLV).» Ce
langage n'a rien qui puisse surprendre dans la bouche d'un croyant; il
est très convenable à un prêtre et à un moine. Personne ne blâmera le
père Didon de l'avoir tenu. Mais, s'il n'est pas d'exégèse en dehors de
l'Église catholique, pourquoi citer Reuss, Eichhorn et Schleiermacher?
Ces noms mis au bas des pages ne sont donc que de vains ornements? Et
que critiquerait-il, puisqu'il n'a pas de matière sujette à la critique?
Le père Didon croit et professe que les livres des deux testaments sont
d'inspiration divine. Des textes de cette nature ne sauraient être
corrigés. Aussi s'est-il gardé de toute revision sérieuse et l'exégèse
n'est-elle chez lui qu'une façon neuve et hardie d'embellir l'apologie.
Il n'a appelé la critique rationnelle sur le terrain sacré que pour
l'immoler plus solennellement. Cette imprudence généreuse l'a entraîné à
des désastres. Car c'est un coup désastreux que celui qu'il tente pour
concilier les deux généalogies de Jésus. Il distingue entre la
généalogie légale et la généalogie naturelle de Joseph qui sont, dit-il,
l'une et l'autre tout à la fois la généalogie légale et naturelle de
Marie et de Jésus, puisque Joseph était le père ou tout au moins le
neveu d'Anne, mère de Marie, comme l'a déclaré Cornélius à Lapide, qui
était Belge. Et le père Didon se montre satisfait de ce petit
arrangement, tant il est d'un naturel heureux! Que Pascal est d'une
humeur contraire! Ce grand homme craignait Dieu, mais il se moquait du
monde. Il a dit, précisément au sujet qui nous occupe: «Les faiblesses
les plus apparentes sont des forces à ceux qui prennent bien les choses.
Par exemple les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Il
est visible que cela n'a pas été fait de concert.»

À la bonne heure! voilà un apologiste qui ne s'embarrasse pas dans les
difficultés de l'exégèse! Le père Rigolet lui-même ne raisonnait pas
avec plus de subtilité quand il disait à l'empereur de la Chine que
l'Église avait choisi les quatre évangiles qui se contredisaient le plus
afin que la vérité parût avec plus d'évidence.

Si j'étais docteur, je ne sais si j'aimerais les apologistes comme
Pascal et Rigolet, mais je sais bien que des docteurs tels que le père
Didon me feraient trembler. Celui-ci n'a-t-il pas eu la malheureuse idée
de disputer avec Mommsen au sujet du recensement de Quirinus? Il en sort
écrasé. Pourquoi, juste ciel! s'efforce-t-il de traiter rationnellement
quelques parties d'une affaire qu'il déclare lui-même inconcevable et
merveilleuse?

Le père Didon croit au surnaturel. Loin de l'en blâmer, il faut le louer
de confesser sa foi. La mienne est contraire; je crois bien faire en
l'avouant hautement, et j'y ai sans doute moins de mérite puisqu'elle
est plus généralement admise parmi ceux de nos contemporains dont
l'opinion peut être comptée. Mais l'erreur du père Didon est de penser
qu'on peut faire de l'histoire en acceptant le surnaturel, tandis que
l'histoire n'est que la recherche de la suite naturelle des faits. Et
comment pourrait-il être historien, quand son dessein arrêté est de
soustraire l'objet même dont il traite, c'est-à-dire les origines
chrétiennes, aux lois générales de l'histoire?

Et, puisque nous parlons ici du miracle, j'avoue que, sans l'admettre à
quelque degré que ce soit, je comprends mal les raisons des savants qui
le nient. Nos savants disent généralement qu'ils ne croient pas aux
miracles parce qu'aucun fait de ce genre n'a été formellement constaté.
Mon illustre maître, M. Ernest Renan, a plusieurs fois présenté cet
argument avec une parfaite netteté. «Les miracles, a-t-il dit, sont de
ces choses qui n'arrivent jamais; les gens crédules seuls croient en
voir; on n'en peut citer un seul qui se soit passé devant des témoins
capables de le constater; aucune intervention particulière de la
divinité, ni dans la confection d'un livre, ni dans quelque événement
que ce soit, n'a été prouvée.» En fait, cela est incontestable; mais, en
théorie, ces raisons, qui sont celles des plus excellents hommes de
notre temps, me semblent faibles, parce qu'elles supposent que les lois
naturelles nous sont connues et que si, par impossible, il survenait une
dérogation à ces lois, un savant, ou mieux un corps académique, aurait
qualité pour la constater. C'est là, j'ose dire, beaucoup trop accorder
à la science constituée et supposer gratuitement que nous connaissons
toutes les lois de l'univers. Il n'en est rien. Notre physique paraîtra
peut-être dans cinq ou six siècles à nos arrière-neveux aussi grossière
et barbare que nous semble barbare et grossière la physique des
universités du moyen âge, qui étaient pourtant des corps savants. S'en
remettre à la science du discernement des faits de nature et des faits
surnaturels, c'est la traiter comme si elle était juge infaillible de
l'univers. Sans doute, telle qu'elle est, elle est seul arbitre de la
vérité et de l'erreur et rien n'est acquis à la connaissance sans avoir
passé par son examen. Sans doute, on ne peut en appeler d'elle qu'à
elle-même. Mais encore ne faut-il pas citer indifféremment dans les
mêmes formes tous les phénomènes à son tribunal; il se peut qu'il y ait
des phénomènes singuliers, rares, subtils, d'une production incertaine.
La science officielle risquera de les manquer si elle les attend dans
ses commissions; c'est à cet égard que l'argument présenté par M. Ernest
Renan me semble dangereux, du moins dans ses tendances. Il va, si l'on
n'y prend garde, jusqu'à tenir pour non avenu tout ce qui ne s'est pas
produit dans un laboratoire. Les savants sont naturellement enclins à
nier les faits isolés, qui ne rentrent dans aucune loi connue. J'ai peur
enfin qu'on ne rejette les manifestations insolites en même temps que
les manifestations miraculeuses et avec cette même fin de non-recevoir:
«On n'a jamais vu cela.». Quant au miracle, si c'est une dérogation aux
lois naturelles, on ne sait ce que c'est, car personne ne connaît les
lois de la nature. Non seulement un philosophe n'a jamais vu de miracle,
mais il est incapable d'en jamais voir. Tous les thaumaturges perdraient
leur temps, à dérouler devant lui les apparences les plus
extraordinaires. En observant tous ces faits merveilleux, il ne
s'occuperait que d'en chercher la loi et, s'il ne la découvrait point,
il dirait seulement: «Nos répertoires de physique et de chimie sont bien
incomplets.» Ainsi donc il n'y a jamais eu de miracle, au vrai sens du
mot, ou, s'il y en a eu, nous ne pouvons pas le savoir, puisque,
ignorant la nature, nous ignorons également ce qui n'est pas elle.

Mais revenons au livre du père Didon. Il abonde en descriptions.
L'auteur a, comme autrefois M. Renan, fait le voyage d'Orient, et il en
a rapporté des paysages qui, sans avoir certes la suavité de ces beaux
tableaux de Nazareth et du lac de Tibériade que M. Renan a peints sur
nature, ne manquent ni de richesse ni d'éclat. On croit voir avec le
pieux voyageur, «les eaux d'opale» du lac de Génézareth et la désolation
de la mer Morte. J'ai noté quelques lignes charmantes sur la Samarie. La
grande nouveauté du livre, consiste en somme dans un orientalisme
pittoresque qui s'associe, pour la première fois, d'une matière assez
bizarre, à l'orthodoxie la plus exacte. Ainsi le père Didon croit à
l'adoration des Mages, mais il les appelle des cheikhs. Son Jésus est
fils de Dieu, mais nous le voyons adolescent, portant au front et aux
bras les courroies de la prière qu'il a reçues au Sabbat Tephilin, dans
la synagogue de Nazareth. Et toutes les scènes de l'Évangile sont ainsi
teintées de couleur locale et de romantisme.

Mais cet ouvrage n'est pas seulement une suite de scènes plastiques.
L'auteur s'est efforcé de constituer la psychologie de Jésus et c'est la
partie la plus malheureuse du livre. On ne peut pas lire, sans sourire,
que Jésus «avait la science parfaite de sa vocation messianique», que
«rien ne lui manquait de ce qui peut donner à la parole l'efficacité et
le prestige», qu'«aucun orateur populaire ne peut lui être comparé»,
qu'il «respectait l'initiative de la conscience», que l'échec de sa
mission à Jérusalem lui causa «la plus grande douleur que puisse
éprouver un homme appelé à un rôle public». Cet essai de psychologie
humano-divine fait songer involontairement à Barbey d'Aurevilly qui
adorait Jésus comme Dieu, mais qui, comme homme, lui préférait Hannibal.

Je n'ai pas qualité pour juger une telle oeuvre au point de vue de
l'orthodoxie, et il faut bien penser que les théologiens n'y ont rien
trouvé de répréhensible, puisqu'ils l'ont approuvée. Je serai curieux
pourtant de savoir ce qu'on en pense dans une certaine revue que
dirigent avec beaucoup de savoir et de prudence les pères jésuites, et
que je connais fort bien, car ils ont eu la bonté de me l'envoyer un
jour qu'ils m'y maltraitaient beaucoup, mais non pas autant toutefois
que le père Gratry et que le père Lacordaire. Ou je me trompe fort, ou
les petits Pères ne goûteront pas beaucoup cette histoire romantique et
cette psychologie moderne[10]. Pour ma part, je voudrais comparer le
_Jésus-Christ_ du R. P. Didon à ce panorama de Jérusalem qu'on montre en
ce moment aux Champs-Élysées et où l'on voit, d'un côté, le Temple, la
tour Antonia, le palais et les portes de la ville restitués d'après les
travaux des archéologues, et, d'une autre part, un calvaire traditionnel
comme une peinture d'église. Mais je craindrais que cette comparaison ne
donnât à l'excès l'idée d'un art frivole, tout en surface et peu solide.
Je craindrais aussi de ne pas rendre l'effet de ces pages disparates, si
étrangement mêlées de descriptions, de discussions, d'homélies, de
morceaux de théologie, de psychologie et de morale, inspirés tantôt de
saint Thomas d'Aquin et tantôt de Paul Bourget, où l'on passe
brusquement de saint Luc et de saint Matthieu à Joanne et à Bædecker, où
l'âme de madame de Gasparin semble flotter sur l'Évangile, où l'on tombe
tout à coup d'une psychologie oratoire dans une démonologie qui rappelle
à la fois le père Sinistrari, nos amis Papus et Lermina, l'école de
Nancy et M. Charcot. Pages d'un aspect plus confus que les quais
encombrés de cette petite ville de Capharnaum si bien décrite par le R.
P. Didon lui-même.




CLÉOPÂTRE[11]




I


M. Paul Stapfer nous enseigne, dans son livre sur _Shakespeare et
l'antiquité_, que Cléopâtre a fourni le sujet de deux tragédies latines,
seize françaises, six anglaises et au moins quatre italiennes. Je serais
fort embarrassé de nommer seulement les seize tragédies françaises, et
il me paraît suffisant d'indiquer la _Cléopâtre captive_ de Jodelle
(1552), _les Délicieuses Amours de Marc-Antoine et de Cléopâtre_ de
Belliard (1578), _la Cléopâtre_ de Nicolas Montreux (1594), la
_Cléopâtre_ de Benserade (1636), le _Marc-Antoine_ de La Thorillère
(1677), la _Mort de Cléopâtre_ de Chapelle (1680), la _Cléopâtre_ de
Marmontel (1750), la _Cléopâtre_ d'Alexandre Soumet (1824) et la
_Cléopâtre_ de madame de Girardin (1847); en attendant la _Cléopâtre_ de
Victorien Sardou et sans compter la _Mort de Pompée_ du grand Corneille,
où l'on voit Cléopâtre vertueuse, aspirant à la main de César, mais
prenant par générosité la défense du vaincu de Pharsale. Sa confidente,
Charmion, instruite de ses beaux sentiments, lui dit:

     L'amour, certes, sur vous a bien peu de puissance.

À quoi Cléopâtre répond:

     Les princes ont cela de leur haute naissance.

On ne conçoit pas d'abord comment Corneille a pu écrire quelque chose
d'aussi ridicule. Mais on voit, si l'on y réfléchit, que c'est
uniquement parce qu'il avait un génie sublime. Sans être comme
Shakespeare un divinateur infaillible des âmes, notre vieux poète ne
manquait pas de tout discernement; il savait bien au dedans de lui-même
que Cléopâtre n'avait jamais ni parlé ni pensé de la sorte, mais il se
flattait de l'embellir, de la rendre digne de la scène tragique, de la
conformer aux convenances exigées par Aristote, et surtout de l'arranger
à son propre goût, qui était noble. Il abondait en belles maximes. Les
grands sentiments ne lui coûtaient guère, et l'on voit trop que le
bonhomme les prenait dans son encrier. Il est bien difficile de se
mettre aujourd'hui dans l'état d'esprit où il était quand il écrivait
une tragédie dans sa petite chambre, entre deux procès, car, avocat et
Normand, il aimait à plaider. Les grandeurs de ce monde, les grandeurs
de chair le pénétraient d'un respect profond. Il se faisait sur les
princesses des idées qui ne s'accordent pas bien avec la physiologie.
Shakespeare avait un autre génie et sa Cléopâtre est vivante. M.
Victorien Sardou admire infiniment Corneille et non sans raison, car,
après tout, c'est le grand Corneille. Il vient de professer encore son
admiration dans une lettre publique où, tout en se défendant de
méconnaître le génie du grand Will, il estime que la place occupée par
le poète d'_Hamlet_ sur une de nos voies serait mieux tenue par l'auteur
de _Polyeucte_. Certes, le bronze de Corneille ne ferait pas mauvaise
figure à Paris, et tous ceux qui ont le culte de nos gloires nationales
salueraient avec respect son visage sévère et même un peu renfrogné.
Quant à Shakespeare, c'est le poète de l'humanité. Sa place est partout
où il y a des hommes capables de sentir le beau et le vrai. Il est,
comme Homère, au-dessus des peuples. M. Victorien Sardou ne peut pas se
plaindre de le rencontrer sur le boulevard Haussmann. Il doit seulement
être fâché que le sculpteur lui ait fait de si vilaines jambes.

Je connais M. Victorien Sardou, je sais combien il a le goût artiste et
comme les formes mal venues offensent la délicatesse de son goût. Une
figure si disgracieuse doit lui être désagréable à voir. J'en souffre
moi-même chaque fois que je passe par ce boulevard somptueux et
monotone. Et il m'est arrivé plus d'une fois de plaindre le culottier
anglais qui a sa boutique derrière cette statue, en songeant que les
connaissances professionnelles de ce spécialiste doivent lui rendre
particulièrement sensible la difformité dont son illustre compatriote a
été gratuitement affligé par un statuaire malhabile.

Voilà assurément un Shakespeare mal chaussé! Mais M. Victorien Sardou a
précisément écrit sa lettre pour se défendre d'avoir jamais méprisé
Shakespeare. On prétendait qu'il avait dit que Shakespeare n'avait aucun
talent. Il ne l'a point dit. C'eût été une sottise, et ceux qui ont
causé avec M. Sardou savent qu'il n'en dit point. Il a l'esprit le plus
riche et le plus fin. Sa tête est un magasin de curiosités, un musée
d'art, une bibliothèque universelle. Il s'intéresse à la vie, aux moeurs,
aux usages, aux singularités des temps et des lieux. Je ne connais pas
sa _Cléopâtre_, mais je suis bien sûr qu'elle sera documentée, et qu'il
n'y manquera rien de ces intimités, de ces particularités, de ces
singularités qui font revivre le passé mystérieux.

C'est une incomparable histoire que celle d'Antoine et de Cléopâtre, et
si émouvante et d'une telle somptuosité voluptueuse, et tragique, que
l'art n'y peut rien ajouter, pas même l'art d'un Shakespeare. Il faut la
lire dans Plutarque. Ce vieux Plutarque est un merveilleux narrateur. Je
vous recommande aussi l'étude de M. Henry Houssaye, judicieuse avec
élégance, et qui est un excellent récit.

Cléopâtre n'était pas très belle. Elle ne l'emportait ni en beauté ni en
jeunesse sur cette chaste Octavie, à qui elle prit Antoine pour la vie
et la mort. «Sa beauté, dit Amyot, qui traduit, Plutarque avec une grâce
fine, sa beauté seule n'était point si incomparable qu'il n'y en eust pu
bien avoir d'aussi belles comme elle, ni telle qu'elle ravit incontinent
ceux qui la regardaient; mais sa conversation, à la hanter, étoit si
aimable qu'il étoit impossible d'en éviter la prise, et avec sa beauté,
la bonne grâce qu'elle avoit à deviser, la douceur et la gentillesse de
son naturel, qui assaisonnoit tout ce qu'elle disoit ou faisoit, étoit
un aiguillon qui poignoit au vif; et il y avoit outre cela grand plaisir
au son de sa voix seulement et à sa prononciation, parce que sa langue
étoit comme un instrument de musique à plusieurs jeux et registres,
qu'elle tournoit aisément un tel langage comme il lui plaisoit,
tellement qu'elle parloit à peu de nations barbares par truchement, mais
leur rendoit par elle-même réponse, au moins à la plus grande partie,
comme aux Égyptiens, Arabes, Troglodytes, Hébreux, Syriens, Médois et
Parthes, et à beaucoup d'autres dont elle avoit appris les langues.»
Elle avait l'esprit raffiné, à la façon des Alexandrins. Elle reçut
d'Antoine, comme un présent agréable, la bibliothèque de Pergame,
composée de deux cent mille volumes. Elle n'a été un monstre que dans
l'imagination ampoulée des poètes amis d'Auguste. Ils ont dit qu'elle se
prostituait aux esclaves. Ils n'en savaient rien. On lui a donné pour
amants Cnéius Pompée, César, Dellius, Antoine et aussi Hérode, roi des
Juifs, qui était très beau. Mais il n'y a de certain que ses relations
avec César et avec Antoine. Le reste n'est pas prouvé, et l'aventure
d'Hérode a tout l'air, notamment, d'un conte de Flavius Josèphe.
Cléopâtre était une femme dangereuse. Et l'on peut penser d'elle ce que
pensait le vieux professeur de Henri Heine. «Mon vieux professeur, dit
Heine, n'aimait pas Cléopâtre; il nous faisait expressément observer
qu'en se livrant à cette femme, Antoine ruina toute sa carrière
publique, s'attira des désagréments privés et finit par tomber dans le
malheur.» Rien n'est plus vrai. Elle a perdu Antoine et contribué
peut-être à la perte de César, et le vieux professeur parlait d'or. Ce
n'est peut-être pas assez toutefois pour l'appeler, comme Properce, la
reine courtisane, _meretrix regina_. Ces Romains haïssaient
l'Égyptienne; elle leur avait fait peur. Horace et Properce avouent que
Rome tremblait avant la journée d'Actium. Cléopâtre morte, il y eut de
grandes réjouissances dans la Ville éternelle. «C'est maintenant qu'il
faut boire! Il n'était pas permis de tirer le cécube du cellier des
aïeux, quand une reine préparait au Capitole des ruines insensées et des
funérailles à l'Empire. Elle osait opposer à notre Jupiter le museau de
chien de l'aboyant Anubis et couvrir la trompette romaine des sons
aigres du sistre égyptien. Elle voulait planter sur le Capitole ses
tentes au milieu des images et des trophées de Marius!» Enfin le monstre
était mort: Il fallait boire, danser, offrir des mets aux dieux!

Et c'était une femme, une petite femme qui avait fait trembler le Sénat
et le peuple romain. Quand nous disons qu'elle était petite, nous n'en
savons rien. Nous l'imaginons sur quelques vagues indices. Pour échapper
aux embûches de l'eunuque Pothin, elle se fit porter à César dans un
sac. C'était un de ces grands sacs d'étoffe grossière, teints de
plusieurs couleurs, qui servaient aux voyageurs à serrer les matelas et
les couvertures. Elle en sortit aux yeux du romain charmé. Il nous
semble qu'étant mince et de petite taille elle avait meilleure grâce, et
qu'une stature de déesse n'est pas ce qu'il faut pour plaire au sortir
d'un sac. M. Gérome a représenté cette scène dans un de ses plus jolis
tableaux anecdotiques et je crois bien me rappeler que sa Cléopâtre
était très mignonne. M. Gérome est admirable pour l'abondance et le
choix de ses documents. En ce cas pourtant, il avait été laissé à son
inspiration. Nous n'avons point de portrait authentique de Cléopâtre et
le visage de la reine n'a pas laissé le moindre reflet sur cette vaste
terre où il causa tant de deuils et de malheurs. Cléopâtre est
représentée plusieurs fois, il est vrai, avec son fils, Ptolémée
Césarion, sur les bas-reliefs du temple de Denderah. Mais ce sont là des
figures hiératiques, d'un art traditionnel, dont le type, fixé longtemps
d'avance, ne laissait guère de place à l'imitation de la nature. Dans
cette déesse Hathor, dans cette déesse Isis aux cheveux nattés, debout,
rigide, la tunique collée au corps, comment reconnaître la folle
amoureuse qui courait la nuit avec Antoine les bouges de Rhakotis et se
mêlait aux rixes des matelots ivres? Quant au joli moulage que l'on voit
souvent dans les ateliers, M. H. Houssaye nous avertit bien de ne pas y
chercher le profil de la belle Lagide. «Ce bas-relief, nous dit-il,
découvert, je crois, en 1862, ne portait aucune inscription. Un
égyptologue s'amusa à y graver le cartouche de Cléopâtre, et c'est ainsi
qu'on le vend partout, depuis, comme l'image authentique de la dernière
reine d'Égypte.»

Cette supercherie me rappelle une méprise de peu de temps postérieure.
Vers 1866, un Italien montrait à Paris, dans un appartement démeublé de
la rue Jacob, quelques antiquités égyptiennes et romaines et une
peinture à l'encaustique, d'un mauvais dessin et d'un style médiocre,
représentant une femme assez belle, la face large, avec un serpent qui
lui pique le sein. L'Italien jurait la Vierge et les saints que c'était
le portrait authentique de Cléopâtre, celui-là même qui fut porté à Rome
devant le char triomphal d'Octave. Cet homme était d'une ardeur vraiment
excessive pour les antiquités. Il faisait des bonds de tigre devant
cette peinture et la contemplait d'un oeil sombre en lui envoyant des
baisers. «Quelle est belle!» s'écriait-il. Il était venu la vendre à
Paris, et il poussait des hurlements horribles et s'arrachait les
cheveux quand on lui disait qu'en réalité c'était un méchant ouvrage de
peinture, dû à quelque seigneur cavalier, académicien de Rome ou de
Venise, florissant vers 1800 ou 1810. Pourtant rien n'est plus vrai.

Il y a des médailles de Cléopâtre; les numismates en comptent quinze de
type différent. Elles sont pour la plupart d'une mauvaise gravure.
Toutes représentent Cléopâtre avec des traits gros et durs, un nez
extrêmement long. On sait le mot profond de Pascal: «Le nez de
Cléopâtre, s'il avait été plus court, toute la face de la terre aurait
été changée.» Ce nez était démesuré, si l'on en croit les médailles,
mais nous ne les en croirons pas. En vain, on nous mettra sous les yeux
tous les médailliers du British Muséum et du Cabinet de Vienne. Nous
dirons que c'est là comme une de ces illusions de féerie, où tous les
nez s'allongent à la fois sur tous les portraits, et nous nous moquerons
de la numismatique qui se moque de nous. Le visage qui fit oublier à
César l'empire du monde n'était point gâté par un nez ridicule.

Il est certain que César aima Cléopâtre. Le divin Jules avait plus de
cinquante ans. Il avait épuisé toute la gloire et tous les plaisirs et
tiré de la vie tout ce qu'elle peut donner d'émotions violentes et de
joies fortes. Son élégant visage avait pris la pâleur tranquille du
marbre. Il semblait qu'un tel homme ne dût plus vivre que par
l'intelligence. Pourtant, quoi qu'en dise M. Mommsen, il aima
l'Égyptienne jusqu'à la folie. Car c'était une folie que de l'amener à
Rome, et une plus grande folie que d'élever dans le temple de Vénus une
statue à la divinité de Cléopâtre.

La Lagide habitait, à Rome, avec son fils et sa suite la villa et les
jardins de César qui s'étendaient sur la rive droite du Tibre. Le
dictateur demeurait dans un des bâtiments publics de la voie Sacrée,
mais il faisait de fréquentes visites à la villa, qui était aussi le
rendez-vous de ses amis. C'est là que Marc-Antoine vit Cléopâtre pour la
première fois. Elle recevait aussi Atticus et Cicéron qui s'était
réconcilié avec César. Cicéron était grand amateur de livres et
d'antiquités.

Ces trésors étaient rares à Rome et ils abondaient à Alexandrie. Cicéron
demanda à Cléopâtre de lui faire venir quelques manuscrits et des vases
canopes. Elle le lui promit bien volontiers et elle chargea de la
commission un de ses officiers, nommé Ammonius. Mais les livres ne
vinrent pas et l'orateur en garda rancune à la reine. Dans ces heures
romaines, Cléopâtre nous apparaît sous un aspect inattendu. Discrète,
paisible, ayant banni le luxe asiatique, tout occupée des élégants
travaux de l'esprit, c'est une belle Grecque, qui converse sous les
térébinthes avec Cicéron. Le poignard de Brutus dissipa d'un coup cet
enchantement de la villa du Tibre. César assassiné, Cléopâtre s'enfuit
au milieu des scènes sanglantes des jours parricides et regagne
l'Égypte.

C'est alors que va commencer la plus folle et la plus terrible des
aventures d'amour, le roman d'Antoine et de Cléopâtre.




II


Sarah nous l'a montrée (et avec quel charme! avec quelle magie!) sous
les traits d'une Égyptienne. Mais c'était une Grecque. Elle l'était de
naissance et de génie. Élevée dans les moeurs et dans les arts
helléniques, elle avait la grâce, le bien dire, l'élégante familiarité,
l'audace ingénieuse de sa race. Ni les dieux de l'Égypte, ni les
monstres de l'Afrique n'envahirent jamais son âme riante. Jamais elle ne
s'endormit dans la morne majesté des reines orientales. Elle était
Grecque encore par son goût exquis et par sa merveilleuse souplesse.
Tout le temps qu'elle vécut à Rome, elle observa toutes les convenances,
et quand, après sa mort, les amis d'Auguste outragèrent sa mémoire avec
la brutalité latine, ils ne purent rien lui reprocher qui eût trait à
son séjour dans la villa de César. Elle avait donc été parfaite sous les
pins et les térébinthes des jardins du Tibre.

Elle était Grecque, mais elle était reine; reine et, par là, hors de la
mesure et de l'harmonie, hors de cette fortune médiocre qui fut toujours
dans les voeux des Grecs et qui n'entra dans ceux des poètes latins que
littérairement et par servile imitation. Elle était reine et reine
orientale, c'est-à-dire un monstre; elle en fut châtiée par cette
Némésis des dieux que les Grecs mettaient au-dessus de Zeus lui-même,
parce qu'elle est en effet le sentiment du réel et du possible,
l'entente des nécessités de la vie humaine. Faite pour les arts secrets
du désir et de l'amour, amante et reine, à la fois dans la nature et
dans la monstruosité, c'était une Chloé qui n'était point bergère.

Que des mouvements d'une chair exquise, que du souffle d'une bouche
charmante dépende le sort du monde, c'est cela qui n'est point grec,
c'est cela que la Némésis des dieux ne permet point. La mort de la
dernière Lagide expia le crime d'Alexandre le Macédonien, ce Grec à demi
barbare, ce Grec démesuré qui, soldat ivre, ouvrit à l'hellénisme
l'Orient lascif et cruel. Ce n'est point que cette délicate Cléopâtre
manquât par elle-même du sentiment de la mesure et de l'harmonie. Elle
garda même l'instinct du vrai, du beau, du possible autant que le lui
permit sa toute-puissance, le crime héréditaire dans sa maison et
l'ivresse du monde plongé autour d'elle dans cette orgie voluptueuse et
scélérate où l'hellénisme coudoyait la barbarie. Son malheur singulier,
sa gloire effroyable fut d'être charmante étant souveraine, d'être
Lesbie, Délie ou Leuconoé et de ne pouvoir ouvrir ses bras adorables
sans allumer des guerres.

La morale d'une Lagide était large, sans doute, et les doux antiquaires
ont quelque peine à la mesurer sur les textes grecs et latins qu'ils
étudient avec méthode. Pour ma part, je ne rechercherai pas ce que
Cléopâtre jugeait permis ou défendu. Je pense qu'elle estimait que
beaucoup de choses lui étaient permises. Mais j'imiterai, dans sa
sagesse, M. Henry Houssaye, qui ne croit pas pouvoir donner la liste des
amants de la reine. Aussi bien, pour dresser avec confiance des
catalogues de cette nature, il faut être un bibliothécaire entêté comme
l'antique Élien ou le bonhomme Peignot, qui croyaient plus que de raison
à l'autorité des textes. Ce qui est certain, c'est que quand Antoine
l'aima d'un amour orageux, elle opposa à la foudre les éclairs d'un
regard qui n'était point terni et les ardeurs d'une chair que la
débauche n'avait point fatiguée. Nous savons qu'elle aima le soldat de
Pharsale et de Philippes; nous savons qu'elle l'aima jusqu'à la mort. Le
reste est à jamais effacé comme les travaux obscurs de tant de milliards
d'êtres qui naquirent, qui souffrirent et qui moururent sur cette
planète, comme les troubles de tant d'amantes qui, dans le cours infini
des âges, servirent ou trahirent l'amour sans laisser même, ainsi que la
jeune fille de Pompéi, l'empreinte de leur sein dans la cendre.

Avant Antoine, il semble bien que cette femme intelligente, ambitieuse,
vindicative et fière ait été plus reine qu'amante. Grand constructeur,
comme les Pharaons et comme les Ptolémées, elle couvrait Alexandrie de
monuments magnifiques[12]. Elle tint tête fermement aux intrigues des
eunuques, aux séditions domestiques et populaires et rentra par une ruse
audacieuse dans sa ville et dans son palais, dont elle avait été
chassée. Elle réussit à tenir en suspens les droits de Rome sur son
empire, et s'il est vrai qu'elle y employa sa beauté et son charme, il
faut songer que cette beauté n'était point incomparable et que ce
charme, dont César éprouva la puissance, n'eût pas suffi sans beaucoup
d'intelligence et de politique. Ce charme habilement dirigé lui assura
Antoine après César. Mais cette fois, elle se trouva l'associée d'un
soldat condamné à posséder seul le monde ou à n'avoir plus une pierre où
poser sa tête. La partie était grande et douteuse. Pour la bien jouer,
il fallait du sang-froid. Marc-Antoine n'en n'avait jamais montré
beaucoup. Elle lui ôta le peu qu'il en possédait; elle le rendit tout à
fait fou, elle devint aussi folle que lui, et tous deux ils luttèrent
pour l'empire et la vie dans les intervalles lucides que leur laissait
cette démence que les Grecs ont bien connue, puisqu'ils l'ont décrite
comme une maladie des sens et de l'âme, comparable au mal sacré par la
violence des accès et par la profondeur de la mélancolie.

Le premier tort d'Antoine et de Cléopâtre fut de mépriser leur ennemi,
cet adolescent malingre, bègue, poltron, cruel et plus froid, plus
insensible, quand il rasait sa première barbe, que les plus graves
politiques blanchis dans les affaires. Il fallut combattre. Ce fut la
guerre du renard et du lion. Le lion avait la part du lion, toutes les
provinces de l'Orient jusqu'à l'Illyrie, et le petit renard, l'enfant
rusé, Octave, ne possédait que l'Italie ruinée et consternée, et
l'Espagne, la Gaule, la Sicile, l'Afrique en armes contre lui. Tant de
javelots tournés contre un lâche! Mais ce lâche était un ambitieux
patient, c'est-à-dire la plus grande force du monde.

Marc-Antoine, dans la maturité de l'âge, était le premier soldat de
l'empire, depuis la mort de César. Il avait, pour ses débuts, écrasé les
juifs révoltés. Il avait secondé le grand Jules en Gaule, dans la
Haute-Italie, en Illyrie. Il commandait l'aile droite des césariens à
Pharsale. Battu à Modène, il avait remporté la victoire décisive de
Philippes. Bien qu'il n'eût ni la prudence ni la vue claire de César,
César l'estimait comme son meilleur lieutenant. Seul et livré à
lui-même, Antoine péchait par la méthode. Un soir que nous lisions
ensemble, dans Plutarque, le récit pittoresque de la guerre des Parthes,
un officier d'artillerie du plus grand savoir, le capitaine Marin,
commentant le texte ancien, nous montra sans peine les fautes d'Antoine,
le décousu du plan et l'incurable légèreté d'un chef qui, ayant fait la
guerre avec César, se laisse surprendre par l'ennemi. Antoine n'en
possédait pas moins certaines belles parties de l'homme de guerre. Il
avait la grande psychologie militaire, la connaissance de l'âme du
soldat. Il se faisait aimer, il se faisait suivre. Il était impétueux,
entraînant, irrésistible. La confiance qu'il avait en lui-même, il
l'inspirait à ses hommes. Grandement joyeux, il leur communiquait cette
gaieté qui fait oublier les souffrances, les dangers, et qui double les
forces. Il buvait et mangeait avec eux; il disait des mots qui les
faisaient rire. Les légionnaires l'adoraient. Il ne faut pas juger
Antoine par les Philippiques que Cicéron prononça contre lui; Cicéron
était avocat et, de plus, c'était en politique un modéré de l'espèce la
plus violente. À cela près un honnête homme et un grand lettré. Antoine
n'était pas le grossier soldat, le belluaire insolent, j'allais dire «la
trogne à épée» que l'orateur nous montre. Il avait de l'esprit,
précisément dans le sens où nous prenons le terme aujourd'hui, de
l'esprit de mots, car, pour ce qui est de l'esprit de conduite, il en
manqua toujours, et Cléopâtre ne lui en donna pas. Loin d'être un homme
inculte, il avait étudié l'éloquence en Grèce. Sa parole n'avait pas
l'élégante correction de celle de César: elle était imagée et
disproportionnée. C'était ce que nous appellerions maintenant une
éloquence romantique. Il aimait, dit Plutarque, ce style asiatique,
alors fort recherché et qui répondait à sa vie; fastueuse, pleine
d'ostentation, sujette à d'effroyables inégalités.

Plutarque dit bien: en tout, Antoine aimait à la folie le style
asiatique et la pompe orientale. Son front bas et sa barbe épaisse, sa
mâle et forte structure lui donnaient quelque ressemblance avec les
images du fabuleux Hercule de qui il prétendait descendre, mais c'est
surtout Bacchus, le Bacchus indien qu'il se plaisait à rappeler par ses
riches cortèges et par ses chars attelés de lions. Il entra dans Éphèse
précédé de femmes vêtues, en Bacchantes et d'adolescents; portant la
nébride des Pans et des Satyres. On ne voyait dans toute la ville que
thyrses couronnés de lierre, on n'entendait que le son des flûtes et des
syrinx et les cris qui saluaient le nouveau Bacchus bienfaisant et plein
de douceur.

Certes, la large humanité de César fut toujours étrangère au collègue
d'Octave et de Lépide. Antoine eut sa part de l'atroce férocité commune
aux Romains de ces temps scélérats. Mais il ne se montra jamais, comme
Octave, froidement cruel. Il était libéral, magnifique et capable de
sentiments délicats et généreux. En Grèce, ses ennemis l'avouent, il
rendit la justice avec une grande douceur et il se montra jaloux d'être
nommé l'ami des Grecs et plus encore des Athéniens. Après, la victoire
de Philippes, il posa sa propre cuirasse sur le cadavre sanglant de
Brutus, afin d'honorer en soldat les funérailles du vaincu. Quand, dans
les jours sombres, Æhnobarbus, son vieux compagnon, l'abandonna la
veille de la bataille, pour passer à Octave, il renvoya à celui qui
avait été si longtemps son ami ses équipages et tout ce qui lui
appartenait, et l'on dit qu'accablé par cette générosité Æhnobarbus
mourut de douleur et de honte.

Cet homme était l'esclave des femmes. Son fastueux amour pour la
courtisane Cytheris avait indigné les Romains. L'âcre et violente Fulvie
faisait trembler cet Hercule, ce Bacchus indien. Plus tard, il se montra
sensible à la chaste beauté d'Octavie. Il les aimait avec violence et il
les aimait en même temps avec esprit, ce qui est infiniment plus rare.
«Il avait, dit Plutarque, de la grâce et de la gaieté dans ses amours.»
Voilà l'homme qui cita Cléopâtre devant son tribunal à Tarse. C'était
lui l'Asiatique et l'Oriental. Sans être capable de grands projets
longuement suivis, il rêvait vaguement l'empire d'Orient avec quelque
immense ville barbare pour capitale. Il aimait tout de l'Orient, ses
trésors, ses monstres, ses voluptés, ses splendeurs, ses parfums, sa
poésie. Cléopâtre parut. Il la vit ou plutôt il la revit, car il l'avait
connue sans doute à Rome, mais discrète, mais réservée, sévère, comme
une dame romaine. Cette fois, c'était la reine d'Égypte qui paraissait
devant lui dans la pompe hiératique d'une nouvelle Isis. Il adora la
Grecque arrangée en idole.

Cette galère de Cléopâtre sur le Cydnus est restée dans le monde l'image
de la volupté splendide.

Hier nous l'avons, vue dans l'illusion du théâtre[13]. Nous avons vu
couchée, sous les voiles de pourpre, l'actrice charmante qui fait
revivre en elle la couleuvre du Nil. Ce n'est pourtant point de ce jour
que date ma vision éblouie. Ce n'est pas non plus du jour où j'ai
entendu M. José Maria de Heredia réciter son suave et brillant sonnet du
Cydnus:

     Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,
     La trirème d'argent blanchit le fleuve noir,
     Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir,
     Avec des chants de flûte et des frissons de soie.

     À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,
     Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
     Cléopâtre, debout dans la splendeur du soir,
     Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

     Voici Tarse où l'attend le guerrier désarmé;
     Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé
     Ses bras d'ambre où la pourpre a mis ses reflets roses;

     Et ses yeux n'ont pas vu, présages de son sort,
     Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,
     Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.

Mon trouble vient de plus loin. Il remonte à ces années d'adolescence et
de prime jeunesse dont je suis trop enclin, je le sens, à rappeler le
souvenir. C'était au collège, l'année de ma rhétorique, l'hiver, un
vendredi pendant le repas de onze heures. Jamais je n'avais senti plus
péniblement les vulgarités et les inélégances de la vie: une écoeurante
odeur de friture tiède emplissait le réfectoire; un courant d'air froid
saisissait les pieds à travers les chaussures humides; les murs
suintaient et l'on voyait, derrière le grillage des fenêtres, une pluie
fine tomber du ciel gris. Les élèves, assis devant les tables d'un
marbre noir et gras, faisaient avec leurs fourchettes un bruit agaçant,
tandis qu'un de nos camarades, assis dans une haute chaire, au milieu de
la grande salle, lisait, selon la coutume, un passage de l'histoire
ancienne de Rollin. Je regardais, sans manger, mon assiette 

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